<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>thriller</genre><genre>adventure</genre><author><first-name>Caryl</first-name><last-name>F�rey</last-name></author><book-title>Zulu</book-title><annotation><p>Enfant, Ali Neuman a fui le bantoustan du KwaZulu pour �chapper aux milices de l�Inkatha, en guerre contre l�ANC, alors clandestin. M�me sa m�re, seule rescap�e de la famille, ne sait pas ce qu�elles lui ont fait� Aujourd�hui chef de la police criminelle de Cape Town, vitrine de l�Afrique du Sud, Neuman doit composer avec deux fl�aux majeurs : la violence et le sida, dont le pays, premi�re d�mocratie d�Afrique, bat tous les records.</p><p>Les choses s�enveniment lorsqu�on retrouve la fille d�un ancien champion du monde de rugby cruellement assassin�e dans le jardin botanique de Kirstenbosch. Une drogue � la composition inconnue semble �tre la cause du massacre. Neuman qui, suite � l�agression de sa m�re, enqu�te en parall�le dans les townships, envoie son bras droit, Brian Epkeen, et le jeune Fletcher sur la piste du tueur, sans savoir o� ils mettent les pieds� Si l�apartheid a disparu de la sc�ne politique, de vieux ennemis agissent toujours dans l�ombre de la r�conciliation nationale�</p><empty-line/><p>N� en�1967, Caryl F�rey s�est impos� comme l�un des meilleurs espoirs du thriller fran�ais avec la publication de <emphasis>Haka</emphasis> (Folio Policier n��286) et <emphasis>Utu</emphasis> (Folio Policier n��500), Prix Sang d�Encre�2005, Prix Michel Lebrun 2005�et Prix SNCF du Polar�2005.</p><p>Aux �ditions Gallimard, il est �galement l�auteur de <emphasis>La jambe gauche de Joe Strummer</emphasis> (Folio Policier n�467), poursuite des enqu�tes de Mc Cash d�but�es en S�rie Noire avec <emphasis>Plut�t crever</emphasis> (n�2644 et Folio Policier n�423), et, en�2007, du <emphasis>Petit �loge de l�exc�s </emphasis>(Folio�2�� n�4483).</p></annotation><date>2008</date><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><src-lang>fr</src-lang></title-info><document-info><author><nickname>papamuller</nickname></author><program-used>calibre 2.35.0, FictionBook Editor Release 2.6.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2016-04-27">27.4.2016</date><src-url>lib.rus.ec</src-url><src-ocr>Scan &amp; OCR: &#x410;&#x43D;&#x43E;&#x43D;&#x438;&#x43C;</src-ocr><id>22df0f7d-660f-4182-945e-3a5842c90c8a</id><version>1.0</version><history><p>1.0 � &#x421;&#x43E;&#x437;&#x434;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; fb2. &#x421;&#x442;&#x440;&#x443;&#x43A;&#x442;&#x443;&#x440;&#x430; &#x43A;&#x43D;&#x438;&#x433;&#x438;, &#x444;&#x43E;&#x440;&#x43C;&#x430;&#x442;&#x438;&#x440;&#x43E;&#x432;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; &#x442;&#x435;&#x43A;&#x441;&#x442;&#x430;, &#x441;&#x43D;&#x43E;&#x441;&#x43A;&#x438;, &#x431;&#x435;&#x433;&#x43B;&#x430;&#x44F; &#x432;&#x44B;&#x447;&#x438;&#x442;&#x43A;&#x430;. &#x41E;&#x431;&#x440;&#x430;&#x431;&#x43E;&#x442;&#x43A;&#x430; &#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442;&#x430;&#x43C;&#x438;. &#x41E;&#x431;&#x43B;&#x43E;&#x436;&#x43A;&#x430;, &#x434;&#x435;&#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442;&#x43E;&#x440;. (papamuller, 4PDA ; &#x43C;&#x430;&#x439; 2016�&#x433;.)</p><p><strong>&#x41D;&#x435; &#x437;&#x430;&#x43F;&#x443;&#x441;&#x43A;&#x430;&#x439;&#x442;&#x435; &#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442; �&#x413;&#x435;&#x43D;&#x435;&#x440;&#x430;&#x43B;&#x44C;&#x43D;&#x430;&#x44F; &#x443;&#x431;&#x43E;&#x440;&#x43A;&#x430;�. &#x42D;&#x442;&#x43E; &#x443;&#x431;&#x44C;&#x435;&#x442; &#x444;&#x43E;&#x440;&#x43C;&#x430;&#x442;&#x438;&#x440;&#x43E;&#x432;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; &#x442;&#x435;&#x43A;&#x441;&#x442;&#x430; &#x441;&#x43E;&#x433;&#x43B;&#x430;&#x441;&#x43D;&#x43E; &#x43F;&#x440;&#x430;&#x432;&#x438;&#x43B;&#x430;&#x43C; &#x444;&#x440;&#x430;&#x43D;&#x446;&#x443;&#x437;&#x441;&#x43A;&#x43E;&#x439; &#x43F;&#x443;&#x43D;&#x43A;&#x442;&#x443;&#x430;&#x446;&#x438;&#x438; &#x438; &#x441;&#x438;&#x43D;&#x442;&#x430;&#x43A;&#x441;&#x438;&#x441;&#x430;!!!</strong></p></history></document-info><publish-info><book-name>Zulu</book-name><publisher>�ditions Gallimard</publisher><city>Paris</city><year>2010</year><isbn>978-2070437573</isbn><sequence name="Folio policier"/></publish-info></description><body><title><p>Caryl F�rey</p><p>Zulu</p></title><epigraph><p><emphasis>� mon ami Fred Couderc</emphasis></p><p><emphasis>dont les ailes de g�ant m�ont appris � voler,</emphasis></p><p><emphasis>et � sa femme Laurence,</emphasis></p><p><emphasis>planeur nerveux.</emphasis></p><p><emphasis>� Zone Libre �,</emphasis></p><p><emphasis>pour le son � dans le rouge.</emphasis></p></epigraph><section><cite><p>� Sois la lame de la petite herbe,</p><p>Et tu seras plus grand que l�axe de l�univers� �</p><text-author>ATTILA J�ZSEF</text-author></cite></section><section><title><p>PREMI�RE PARTIE</p><p>LA MAIN CHAUDE</p></title><section><title><p>1</p></title><p>��<emphasis>Tu as peur, petit homme ?� Dis : tu as peur ?</emphasis></p><p><emphasis>Ali ne r�pondait pas � trop de vip�res dans la bouche.</emphasis></p><p><emphasis>��Tu vois ce qui arrive, petit Zoulou ? Tu vois ?!</emphasis></p><p><emphasis>Non, il ne voyait rien. Ils l�avaient saisi par la racine des cheveux et tir� devant l�arbre du jardin pour le forcer � regarder. Ali, but�, rentrait la t�te dans les �paules. Les mots du g�ant cagoul� lui mordaient la nuque. Il ne voulait pas relever les yeux. Ni crier. Le bruit des torches cr�pitait � ses oreilles. L�homme serra son scalp dans sa main calleuse :</emphasis></p><p><emphasis>��Tu vois, petit Zoulou ?</emphasis></p><p><emphasis>Le corps se balan�ait, chiffe molle, � la branche du jacaranda. Le torse luisait faiblement sous la lune mais Ali ne reconnaissait pas le visage : cet homme pendu par les pieds, ce sourire sanglant au-dessus de lui, ce n��tait pas celui de son p�re. Non, ce n��tait pas lui.</emphasis></p><p><emphasis>Pas tout � fait.</emphasis></p><p><emphasis>Plus vraiment.</emphasis></p><p><emphasis>Le sjambock</emphasis><a l:href="#n_1" type="note">[1]</a><emphasis>claqua de nouveau.</emphasis></p><p><emphasis>Ils �taient tous l�, r�unis pour la cur�e, les � Haricots verts � qu�on avait form�s pour maintenir l�ordre dans les townships, ces Noirs � la solde des maires achet�s par le pouvoir, les seigneurs de la guerre, les autres aussi, les contrevenants aux boycotts � qui on avait coup� les oreilles : Ali voulut implorer, leur dire que �a ne servait � rien, qu�ils faisaient erreur, mais sa gorge aspirait du vide. Le g�ant ne l�avait pas l�ch� :</emphasis></p><p><emphasis>��Regarde, petit : regarde !</emphasis></p><p><emphasis>Son haleine puait la bi�re et la mis�re du bantoustan</emphasis><a l:href="#n_2" type="note">[2]</a><emphasis> : il frappa encore, deux fois, des coups cinglants qui d�chiraient la chair de son p�re, mais l�homme pendu � l�arbre ne r�agissait plus. Perdu trop de sang. La peau d�coll�e de tous les bords. M�connaissable. Le r�el fissur�. Ali en apesanteur visait l�autre bout du ciel : ce n��tait pas son p�re, �a� Non.</emphasis></p><p><emphasis>On lui tordit le cr�ne comme un �crou, avant de le jeter face contre terre. Ali tomba sur la pelouse dess�ch�e. Il ne reconnaissait pas les hommes autour de lui, les g�ants portaient des bas, des cagoules, il voyait juste la rage qui transpirait des regards, leurs vaisseaux �clat�s comme des fleuves de sang. Il cacha sa t�te dans ses mains pour s�y enfouir, se replier, se chiffonner, redevenir liquide amniotique� � deux pas de l�, Andy faiblissait � vue d��il. Il portait encore son short rouge pour la nuit, tout imbib� d�urine, et ses genoux s�entrechoquaient. On lui avait li� les mains dans le dos et enfil� un pneu autour du cou. Les ogres le bousculaient, crachaient sur son visage, s�invectivaient ; c��tait � qui trouverait la bonne formule, la meilleure justification pour le massacre. Andy les regardait, les yeux hors de leur orbite.</emphasis></p><p><emphasis>Ali n�avait jamais vu son fr�re flancher : Andy avait quinze ans, c��tait lui l�a�n�. Bien s�r ils se battaient souvent tous les deux, au grand dam de leur m�re, mais Ali �tait d�cid�ment trop mioche pour se d�fendre. Ils pr�f�raient aller � la p�che, jouer avec les petites voitures en fil de fer qu�ils se confectionnaient. Peugeot, Mercedes, Ford, Andy �tait un expert. Il avait m�me bricol� une Jaguar, qu�ils avaient vue dans un magazine, une voiture anglaise qui les faisait r�ver. Maintenant ses genoux cagneux grelottaient sous les torches, le jardin o� on l�avait tra�n� empestait l�essence et les g�ants se disputaient autour des bidons. Plus loin des gens criaient dans la rue, les</emphasis> Amagoduka <emphasis>qui venaient de la campagne et qui ne comprenaient pas ce qu�on faisait � leurs voisins � le supplice du collier.</emphasis></p><p><emphasis>Andy pleurait, des larmes noires sur sa peau d��b�ne, avec son short rouge tremp� de peur� Ali vit son fr�re chanceler quand on jeta l�allumette sur le pneu imbib� d�essence.</emphasis></p><p><emphasis>��Tu vois ce qui arrive, petit homme ! Tu vois !</emphasis></p><p><emphasis>Un cri, la coul�e de p�trole sur ses joues, la silhouette disloqu�e de son fr�re qui s��chappe, qui fond comme un soldat de caoutchouc, et cette �pouvantable odeur de br�l�</emphasis></p><p>Les oiseaux tiraient des diagonales impossibles entre les angles de la falaise ; ils piquaient vers l�oc�an, s�inventaient des suicides, revenaient, � tire-d�aile�</p><p>Perch� sur le terre-plein qui dominait le site, Ali Neuman regardait passer les cargos � l�horizon. L�aube pointait sur le cap de Bonne-Esp�rance, orange et bleu dans le spectre indien. Les baleines n��taient qu�un but de promenade � ses insomnies � des baleines � bosse, qui � partir de septembre venaient s��battre � la pointe de l�Afrique� Ali avait vu un couple, une fois, s�envoyer en l�air avant de plonger ensemble pour une longue apn�e amoureuse, en ressortir plein d��cume� La pr�sence des baleines lui procurait un peu de paix, comme si leur force remontait jusqu�� lui. Mais la saison des amours �tait pass�e � pour toujours. Le jour per�ait la brume sur la mer et elles ne viendraient pas, ni ce matin ni demain.</p><p>Les baleines se cachaient de lui.</p><p>Les baleines avaient disparu dans les eaux glac�es : elles aussi avaient peur du Zoulou�</p><p>D�laissant le gouffre qui lui tendait les bras, Neuman descendit le chemin. Le cap de Bonne-Esp�rance �tait d�sert � cette heure � ni cars ni touristes chinois posant sagement devant l��criteau mythique. Il n�y avait que la brise atlantique sur la lande ras�e, des fant�mes familiers qui se pourchassaient � l�aurore et l�envie d�en d�coudre avec le monde. Une col�re noire. M�me les babouins du parc se tenaient � distance.</p><p>Neuman marcha � travers la lande jusqu�� l�entr�e du Table Mountain National Park. La voiture attendait de l�autre c�t� de la barri�re, anodine, poussi�reuse. Le vent du large l�avait un peu calm�. �a ne durerait pas. Rien ne durait. Il mit le contact sans plus penser.</p><p>L�important �tait de tenir.</p></section><section><title><p>2</p></title><p><emphasis>��Bass ! Bass</emphasis><a l:href="#n_3" type="note">[3]</a> !</p><p>Les Noirs aux espadrilles ratatin�es qui avaient investi les rails de s�curit� guettaient un ralentissement pour vendre leur camelote.</p><p>La N2�reliait Cape Town � Khayelitsha, son plus gros township. Au-del� de Mitchell�s Plain, construite jadis par les m�tis expuls�s des zones blanches, s��tendait une zone dunaire : c�est sur cette plaine de sable que le gouvernement de l�apartheid avait d�cid� de b�tir Khayelitsha, � nouvelle maison �, mod�le de l�urbanisme de contr�le � la sud-africaine : tr�s �loign�e du centre-ville.</p><p>Malgr� la surpopulation chronique, Josephina refusait de s�installer ailleurs, pas m�me sur les sites viabilis�s de Mandela Park, au sud du township, qu�on avait construit pour la classe moyenne noire �mergente � sous ses sourires d�aveugle et sa bont� chronique, la m�re d�Ali �tait une redoutable t�te de mule. C�est ici qu�ils s��taient r�fugi�s tous les deux, vingt ans plus t�t, dans les vieux quartiers qui formaient Khayelitsha <emphasis>stricto sensu.</emphasis></p><p>Josephina habitait une des <emphasis>core-houses</emphasis><a l:href="#n_4" type="note">[4]</a>�de Lindela, l�axe qui traversait le township, et ne s�en plaignait pas : ils �taient souvent cinq ou six � s�entasser dans cet espace, tout au plus une chambre, une cuisine et une salle de bains exigu� qu�elle avait, l��ge aidant, consenti � agrandir. Josephina �tait heureuse � sa mani�re. Elle b�n�ficiait de l�eau courante, de l��lectricit� et, gr�ce � son fils, de � tout le confort dont une aveugle de soixante-dix ans pouvait r�ver �. Josephina ne bougerait pas de Khayelitsha, et son colossal embonpoint n�y �tait pour rien.</p><p>Ali avait fini par laisser tomber. On avait besoin de son exp�rience (Josephina avait son dipl�me d�infirmi�re), de ses conseils, de sa foi. L��quipe du dispensaire o� elle exer�ait comme b�n�vole faisait ce qu�elle pouvait pour soigner les malades et, quoi qu�elle en dise, Josephina n��tait pas tout � fait aveugle : si elle ne voyait plus pr�cis�ment les visages, elle distinguait encore les silhouettes, qu�elle appelait ses � ombres �� Une fa�on de dire qu�elle quittait lentement la surface de ce monde ? Ali ne pouvait s�y r�signer. Ils �taient les seuls rescap�s de la famille et il n�y en aurait pas d�autres. Son tuteur avait explos� en vol. Il ne tenait qu�� sa base � sa m�re.</p><p>Ali travaillait beaucoup trop mais il venait voir Josephina le dimanche. Il l�aidait � remplir ses papiers et lui faisait des reproches en lui caressant la main, comme quoi on allait la retrouver morte �vanouie si elle continuait � sillonner le township du matin au soir. La grosse femme riait. Disait entre deux hoquets qu�elle vieillissait, une vraie chienlit, qu�il faudrait bient�t faire venir une grue pour la d�placer, alors lui aussi finissait par rire. Pour lui faire plaisir.</p><p>Un vent chaud soufflait par la vitre ouverte de la voiture ; Neuman passa le terminal de bus de Sanlam Center et s�engagea sur Lansdowne Street. T�les ondul�es, planches, portes renvers�es, briques, ferraille, on b�tissait avec ce qui poussait de la terre, ce qu�on r�cup�rait, volait, troquait ; les taudis semblaient se monter dessus, et les antennes emm�l�es sur les toits s�entre-d�vorer sous un soleil de plomb. Neuman suivit la route d�asphalte qui menait au vieux quartier de Khayelitsha.</p><p>Il songeait aux femmes qu�il n�avait jamais ramen�es chez sa m�re, � Maia, qu�il retrouverait apr�s le d�jeuner dominical, quand un mouvement dans son angle mort le tira de ses pens�es. Il freina devant un vendeur de cigarettes, qui n�eut pas le temps de l�aborder : Neuman recula sur une vingtaine de m�tres, � hauteur du terrain vague.</p><p>Derri�re les rubans bicolores qui d�limitaient le chantier du futur gymnase, deux jeunes molestaient un gamin, un petit pouilleux d�charn� qui tenait � peine debout� Neuman soupira � il �tait en avance pour la sortie de l��glise � et poussa la porti�re.</p><p>Le gosse avait �t� jet� � terre, les autres le rouaient de coups de pied et cherchaient � le tirer vers les fondations. Neuman avan�a avec l�espoir de les faire fuir mais les jeunes continuaient de le d�rouiller m�chamment � deux tatou�s en bandana qui avaient tout l�air de <emphasis>tsotsis</emphasis><a l:href="#n_5" type="note">[5]</a>. Le gosse avait mordu la poussi�re, du sang coulait de sa bouche et ce n�est pas ses bras fam�liques qui allaient le prot�ger des coups.</p><p>Le plus �g� releva la t�te en voyant Neuman d�barquer sur le terrain vague :</p><p>��Qu�est-ce tu veux, toi ?!</p><p>��Foutez-moi le camp.</p><p>Le Zoulou �tait plus �pais que les deux tsotsis r�unis mais l�a�n� avait un calibre sous son tee-shirt jaune-Br�sil.</p><p>��C�est toi qui vas d�gager d�l�, siffla-t-il : et vite fait encore !</p><p>Le jeune Noir braqua le revolver sur son visage, un Beretta M92 semi-automatique semblable � ceux de la police.</p><p>��O� tu as trouv� cette arme ?</p><p>La main du tsotsi tremblait. Les yeux translucides. D�fonc� sans doute.</p><p>��O� tu as trouv� cette arme ? r�p�ta Neuman.</p><p>��D�gage on te dit, ou je te troue la peau !</p><p>��Ouais, rench�rit son acolyte : te m�le pas de �a, pig� ?!</p><p>� terre, le gamin se tenait la bouche, recomptait ses dents.</p><p>��Je suis officier de police : donnez-moi cette arme avant que je vous corrige pour de bon.</p><p>Les deux types �chang�rent un regard de soufre et quelques mots en dashiki, le dialecte nig�rian.</p><p>��Je vais te faire sauter la t�te, ouais ! mena�a l�a�n�.</p><p>��Et passer le reste de tes jours en prison � faire la femme pour les ca�ds, poursuivit Neuman : avec ta jolie petite gueule, tu vas en avaler des bites�</p><p>Piqu�s au vif, les jeunes montr�rent les crocs, deux rang�es sales qui tenaient plus de la tranch�e.</p><p>��Connard ! l�cha le leader, avant de d�guerpir.</p><p>Son acolyte disparut � sa suite, boitant bas� Deux cam�s visiblement. Neuman se tourna vers leur victime mais il n�y avait plus qu�une bouillie sur le sol. Le gosse en avait profit� pour ramper vers les fondations du chantier : il reculait maintenant � toute allure, le nez morveux de sang.</p><p>��N�aie pas peur ! Attends !</p><p>� ces mots le gamin jeta un regard terroris� � Neuman, tr�bucha contre les gravats avec ses sandales en pneu et s�engouffra dans un tuyau de b�ton, o� il disparut. Neuman s�approcha et �valua la circonf�rence de la conduite d��vacuation � l�ouverture �tait trop �troite pour qu�un adulte de sa corpulence p�t s�y glisser� Menait-elle quelque part ? Son appel dans le noir ne re�ut aucun �cho.</p><p>Il se redressa, chassant les odeurs de pisse froide. Hormis un chien galeux reniflant l�eau croupie des fondations, le chantier �tait d�sert. Il ne restait que le soleil et ces gouttes de sang qui couraient dans la poussi�re�</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Le township de Khayelitsha avait chang� depuis l�accession de Mandela au pouvoir : outre l�eau, l��lectricit� et des routes goudronn�es, des petites maisons en brique avaient pouss� avec les b�timents administratifs, et les r�seaux de transport permettaient aujourd�hui de se rendre au centre-ville. Beaucoup critiquaient la politique du � petit pas � inaugur�e par l�ic�ne nationale, des centaines de milliers de logements �taient toujours plong�s dans la mis�re mais c��tait le prix � payer pour le � miracle sud-africain � � l�av�nement pacifique de la d�mocratie dans un pays au bord du chaos�</p><p>Neuman gara la voiture devant le bout de terre fissur�e qui constituait le jardin de sa m�re. Les femmes du quartier revenaient de la messe, coquettes dans leurs robes aux couleurs de leur congr�gation : il chercha la trace de Josephina parmi les froufrous, ne trouva que des gamins sous les ombrelles. Il frappa en poussant la porte de la maison et vit tout de suite le chemisier d�chir� sur la chaise.</p><p>��Entre ! lan�a-t-elle en devinant son pas dans l�entr�e. Entre, mon grand !</p><p>Ali trouva sa m�re sur le lit d�fait de la chambre, une infirmi�re pench�e sur elle. De grosses perles de sueur ruisselaient sur son front mais Josephina sourit en voyant sa silhouette � la porte.</p><p>��Tu es l��</p><p>Il prit la main qu�elle lui tendait et s�assit sur le rebord du lit.</p><p>��Qu�est-ce qui s�est pass� ? demanda-t-il, inquiet.</p><p>Les yeux de sa m�re s�agrandirent comme s�il �tait partout.</p><p>��Ne fais pas cette t�te, dit-elle doucement : tu es moins beau en col�re.</p><p>��Je croyais que tu �tais aveugle� Alors ?</p><p>��Votre m�re a fait une syncope, annon�a l�infirmi�re de l�autre c�t� du lit. La tension est bonne mais ne la brusquez pas, je vous prie : elle est encore sous le choc.</p><p>Myriam �tait une jeune beaut� de vingt ans, une Xhosa aux yeux de c�dre. C�est � peine si Neuman la remarqua :</p><p>��Tu vas me dire ce qui est arriv�, oui ou non ?</p><p>Josephina avait troqu� sa robe chic pour une vieille tunique d�int�rieur, parfaitement indigne d�un dimanche � l��glise.</p><p>��Tu as �t� agress�e ?</p><p>��Bah !</p><p>La mama fit un geste d�go�t�, comme si sa main chassait des mouches.</p><p>��Votre m�re a �t� attaqu�e ce matin, reprit Myriam, alors qu�elle se rendait � l��glise : l�agresseur l�a fait tomber en arrachant son sac. On l�a trouv�e �vanouie au milieu de la rue�</p><p>��J�ai surtout �t� surprise, rench�rit l�int�ress�e en tapotant la main de son fils. Mais ne t�en fais pas : plus de peur que de mal ! Myriam s�est occup�e de tout�</p><p>Ali soupira. Parmi ses multiples activit�s, Josephina faisait partie d�un comit� de rue charg� de r�gler les probl�mes familiaux, d�arbitrer les disputes et de faire le relais avec les autorit�s locales. Tout le monde savait que son fils �tait le chef de la police criminelle de Cape Town : s�attaquer � elle, c��tait tendre la gorge � son tigre de fils.</p><p>En attendant, Josephina reposait sur les draps blancs du lit � baldaquin � vieille lubie de princesse zouloue �, le visage d�un noir fade, et le pauvre sourire �chou� sur son tapis de sueur ne le convainquit pas beaucoup.</p><p>��Cet imb�cile aurait pu te casser les os, dit-il.</p><p>��Je suis grosse mais solide.</p><p>��Une force de la nature, sp�cialis�e dans la syncope, commenta-t-il. Tu as mal o� ?</p><p>��Nulle part� Non, c�est vrai !</p><p>Elle agitait ses branches comme un vieil arbre dans le vent.</p><p>��Votre fils a raison, fit Myriam en rangeant ses ustensiles. Maintenant, vous feriez mieux de vous reposer.</p><p>��Bah�</p><p>��Il y avait un ou plusieurs agresseurs ? s�enquit-il.</p><p>��Oh ! Ah ! Un seul : c�est bien suffisant !</p><p>��Il t�a vol� quoi ?</p><p>��Juste mon sac� Il a aussi arrach� mon chemisier, mais ce n�est rien : c��tait un vieux !</p><p>��Un sacr� coup de chance.</p><p>Par la fen�tre, les gamins du quartier reluquaient la voiture du policier en riant. Myriam tira les rideaux, plongeant la petite chambre dans la p�nombre.</p><p>��C�est arriv� � quelle heure ? continua Neuman.</p><p>��Vers huit heures, r�pondit Josephina.</p><p>��C�est un peu t�t pour aller � l��glise.</p><p>��C�est que� j�allais d�abord chez les Sussilu, pour notre r�union mensuelle� C�est moi qui avais la tontine� Soixante-cinq rands<a l:href="#n_6" type="note">[6]</a>.</p><p>Sa m�re collaborait en outre avec plusieurs associations, cercle d��pargne, aides au financement des enterrements, l�association des m�res de la paroisse��� tellement qu�il s�y perdait. Neuman fron�a les sourcils � il �tait plus de dix heures du matin :</p><p>��Comment se fait-il que personne ne m�ait averti ?</p><p>��Votre m�re n�a rien voulu savoir, r�pondit l�infirmi�re.</p><p>��Je ne voulais pas t�alarmer pour rien, se justifia Josephina.</p><p>��Jamais rien entendu d�aussi b�te� Tu en as parl� aux policiers du township ?</p><p>��Non� non : tout s�est pass� tr�s vite, tu sais. L�agresseur est arriv� par-derri�re, il a tir� sur mon sac et je suis tomb�e en syncope� C�est un voisin qui m�a trouv�e. Mais �a faisait longtemps que l�autre �tait parti.</p><p>���a n�explique pas pourquoi aucun policier n�est venu t�interroger.</p><p>��Je n�ai pas port� plainte.</p><p>��Tiens donc !</p><p>��Elle n��coute rien de ce qu�on lui dit, certifia Myriam. Vous en connaissez un rayon, non ?</p><p>De fait, Ali n��coutait pas :</p><p>��On peut savoir pourquoi tu n�as pas port� plainte ?</p><p>��Regarde-moi : je vais bien !</p><p>Le rire de Josephina secoua le lit, faisant trembler ses �normes seins. L�agression, la chute, la syncope, tout lui paraissait un autre continent.</p><p>��Il y a peut-�tre des t�moins, poursuivit Neuman. Et ta d�position � prendre.</p><p>��Qu�est-ce qu�une vieille aveugle peut donner comme indice � la police ?! Et puis, soixante-cinq rands, �a ne vaut pas le coup de s�en faire pour si peu !</p><p>��Ce n�est plus de la charit� chr�tienne, c�est de l�incons�quence.</p><p>��Mon ch�ri, s�attendrit la mama. Mon petit�</p><p>Ali la coupa :</p><p>��Ce n�est pas parce que tu es aveugle que je ne te vois pas venir, insinua-t-il.</p><p>Sa m�re avait des radars au bout des doigts, des capteurs sensoriels dans les oreilles et des yeux derri�re la t�te. Elle habitait le quartier depuis plus de vingt ans, elle en connaissait les gens, les rues, les impasses : elle avait forc�ment une id�e de l�identit� de son agresseur et sa propension � minimiser l�agression dont elle avait �t� victime lui disait qu�il y avait une bonne raison � �a�</p><p>��Alors ?</p><p>��Je ne voudrais pas �tre insistante, monsieur Neuman, dit l�infirmi�re, mais votre m�re vient de prendre un s�datif et il va commencer � faire effet.</p><p>��Je vous retrouve dehors, dit-il pour l��vincer.</p><p>Myriam haussa ses sourcils, impeccables arabesques, et empoigna sa sacoche.</p><p>��Je repasserai ce soir, dit-elle � l�intention de Josephina. D�ici l�, reposez-vous : compris ?</p><p>��Merci, ma fille, opina la vieille femme depuis le lit � baldaquin.</p><p>C��tait la premi�re fois que Myriam rencontrait son fils ador�. Un corps svelte, puissant, des traits fins et r�guliers sous un cr�ne ras� de pr�s, un regard �l�gant, sombre et per�ant, des l�vres � dormir debout : exactement le portrait que sa m�re lui en avait fait� Ali attendit que la jeune Xhosa soit sortie pour caresser la main de sa t�te de pioche pr�f�r�e.</p><p>��Celui qui t�a agress�, dit-il en suivant la ligne de ses veines : tu le connais, n�est-ce pas ?</p><p>Josephina ferma les yeux sans cesser de sourire. Elle voulut mentir mais sa main �tait si chaude dans la sienne�</p><p>��Tu le connais, hein ? insista-t-il.</p><p>Elle soupira au fond de son lit, comme si le pass� �tait pr�sent ��Ali avait les m�mes mains que son p�re�</p><p>��C�est sa m�re que je connaissais, avoua-t-elle enfin. Nora Mceli� Une amie de Mary.</p><p>Mary �tait la cousine qui les avait accueillis � Khayelitsha, quand ils avaient fui le bantoustan du KwaZulu. Quant � son amie Nora Mceli, elle �tait une <emphasis>sangoma</emphasis>, une gu�risseuse, qui lui avait soign� une terrible angine : Ali se souvenait d�une Africaine au regard de bouc furieux qui, apr�s bien des concoctions, avait arrach� la boule de feu qui consumait sa gorge�</p><p>��On s�est perdues de vue quand Mary est morte, mais Nora avait un fils, poursuivit Josephina. Il �tait avec elle � l�enterrement : Simon� Tu ne te souviens pas ?</p><p>��Non� C�est lui, Simon, qui t�a agress� ?</p><p>Josephina acquies�a, presque honteuse.</p><p>��Sa m�re exerce toujours ?</p><p>��Je ne sais pas, fit-elle. Nora et Simon ont quitt� le township, il y a quelques mois, d�apr�s ce qu�on m�a dit. La derni�re fois que je les ai vus, c��tait � l�enterrement de Mary. Simon devait avoir neuf ans � l��poque : un gar�on gentil, � la sant� fragile. Je l�ai soign� une fois au dispensaire. Le pauvre avait un souffle au c�ur, des crises d�asthme� M�me Nora �tait impuissante. C�est peut-�tre pour �a qu�ils ont quitt� le township� Ali, reprit-elle en serrant plus fort sa grande main d�homme : Nora Mceli nous a aid�s quand nous en avions besoin. Je ne peux pas porter plainte contre son fils : tu comprends ? Et puis, pour s�attaquer � une vieille comme moi, il faut vraiment �tre sans ressources, non ?</p><p>��Ou le dernier des l�ches, fit-il entre ses dents.</p><p>Josephina avait toujours de bonnes excuses pour tout le monde. Trop de sermons lui faisaient perdre la raison.</p><p>��Je suis s�r que Simon ne se souvient plus de moi, dit-elle cr�nement.</p><p>���a m��tonnerait.</p><p>Avec ses robes blanches � froufrous, sa corpulence et sa canne, Josephina passait aussi inaper�ue qu�une aurore bor�ale. Il vit ses bibelots de trois sous sur la table de chevet, ses photos de lui qui n�avait qu�elle, le charnier fumant qui enserrait leur monde.</p><p>��Simon �tait seul quand il t�a agress�e ?</p><p>��Oui.</p><p>��Il fait partie d�une bande ?</p><p>��C�est ce qu�on m�a dit.</p><p>��On t�a dit quoi au juste ?</p><p>��Juste qu�il tra�nait avec d�autres gamins des rues�</p><p>��O� �a ?</p><p>��Je ne sais pas. Mais s�il erre dans les rues comme on le dit, c�est qu�il a d� arriver malheur � sa m�re.</p><p>Il opina doucement. Josephina b�illa malgr� elle, d�voilant ses rares dents encore valides. Les s�datifs faisaient leur effet�</p><p>��Bon, je vais voir ce qu�on peut faire� (Ali l�embrassa sur le front). Maintenant dors. Je repasse en fin de journ�e, voir si tu tiens le coup.</p><p>La vieille femme gloussa, � la fois d�sol�e et ravie de causer toutes ces attentions.</p><p>Neuman ajusta les rideaux, pour faire le noir dans la chambre.</p><p>��Au fait, chuchota-t-elle dans son dos. Tu la trouves comment, la petite Myriam ?</p><p>La jeune infirmi�re attendait devant la maison, silhouette gracile dans l�azur peint.</p><p>��Un vrai boudin, dit-il.</p></section><section><title><p>3</p></title><p>Oscar et Josephina eurent leur second enfant le lendemain du combat historique de Kinshasa, en novembre�1973. Cette nuit-l�, dans un chaos indescriptible, Mohamed Ali, le boxeur converti � l�islam, affrontait George Foreman, jug� par tous invincible. L�enjeu du combat n��tait pas tant la ceinture de champion du monde des poids lourds que l�affirmation de l�identit� noire, et la preuve par les poings que la lutte pour la d�fense de leurs droits n��tait pas vaine. Mohamed Ali, qui avait peu box� depuis sa sortie de prison, avait cette nuit-l� vaincu la force brute de Foreman, le champion de l�Am�rique blanche, et ainsi d�montr� que le pouvoir pouvait �tre foul� aux pieds, pour peu qu�on se batte avec intelligence et pugnacit�.</p><p>Le message, aux pires heures de l�apartheid, avait galvanis� Oscar. L�enfant aurait le nom du champion. � Ali � : Josephina trouvait �a joli, Oscar pr�monitoire.</p><p>Lettr�, le Zoulou ne croyait pas beaucoup aux balivernes mais les <emphasis>amaDlozi,</emphasis> les anc�tres v�n�r�s, s��taient pench�s sur le berceau de leur nouveau fils. Comme le boxeur d�fenseur de la cause noire, leur fils serait champion � toutes cat�gories�</p><p>De fait, Ali Neuman n�avait pas b�n�fici� de la loi de discrimination positive pour diriger le d�partement criminel de la police de Cape Town : il avait surclass� tout le monde. Plus dou�. Plus rapide. M�me les vieux flics rougeauds, ceux qui avaient ob�i aux ordres, les vicieux et les r�tis du matin au soir, le trouvaient plut�t malin � pour un cafre. Les autres, ceux qui le connaissaient de r�putation, le prenaient pour un type dur au mal, descendant d�un quelconque chef zoulou, qu�il valait mieux ne pas trop provoquer sur les questions ethniques. Les Noirs surtout avaient souffert d�une �ducation au rabais<a l:href="#n_7" type="note">[7]</a>�et restaient minoritaires parmi l��lite intellectuelle : Neuman leur avait montr� qu�il ne descendait pas du singe mais de l�arbre, comme eux, ce qui ne faisait pas de lui un �tre inoffensif�</p><p>Walter Sanago, le capitaine en charge du commissariat d�Harare, savait qui �tait Ali Neuman : le chouchou des Blancs. Il suffisait de voir la coupe de son costume � personne ici ne pouvait se payer ce type de v�tements. Sanogo n��prouvait aucune jalousie particuli�re, ils vivaient simplement dans un autre monde.</p><p>Con�u pour accueillir deux cent cinquante mille personnes, Khayelitsha en comptait aujourd�hui un million, peut-�tre deux � ou trois : apr�s les squatteurs, les sans-logis des autres townships surpeupl�s ou les travailleurs migrants, Khayelitsha n�en finissait plus d�avaler les r�fugi�s de toute l�Afrique�</p><p>��Si votre m�re ne porte pas plainte contre son agresseur, dit-il, je ne vois pas comment je pourrais dresser le moindre proc�s-verbal� Je veux bien croire que vous soyez furieux apr�s ce qui lui est arriv�, mais des bandes de gosses des rues, �a pullule comme des crickets ces temps-ci�</p><p>Le ventilateur ronronnait dans le bureau du capitaine. Sanogo avait la cinquantaine, le nez ourl� d�une vilaine cicatrice et des �paules lasses sous son uniforme. La moiti� des avis de recherche placard�s au-dessus de lui dataient d�un an ou deux.</p><p>��La m�re de Simon Mceli �tait une sangoma, dit Neuman : elle semble avoir quitt� le township, mais pas son fils. Si Simon appartient aujourd�hui � une bande de gosses des rues, on doit pouvoir le localiser.</p><p>Le capitaine soupira tristement. Pas tant de la mauvaise foi que de l�impuissance. Il en arrivait pour ainsi dire tous les jours, par groupes ou isol�s, des gens en fuite qui avaient vu leurs champs br�ler, leurs maisons pill�es, leurs amis tu�s, leurs femmes viol�es sous les yeux de la famille, ou alors chass�s par le p�trole, les �pid�mies, les s�cheresses, les renouveaux nationaux b�tis � coups de machette, d�ethnocides ou de AK-47, des gens qui avaient le malheur � leurs trousses, des �pouvantables �pouvant�s qui, par instinct de survie, convergeaient jusqu�� la pacifique province du Cap : Khayelitsha servait aujourd�hui de tampon entre Cape Town, � la plus belle ville du monde �, et le reste de l�Afrique subsaharienne. Cent ? Mille ? Deux mille ? Walter Sanogo ne savait pas combien il en arrivait chaque jour, mais Khayelitsha allait exploser sous le nombre de r�fugi�s.</p><p>��Je n�ai que deux cents hommes ici, dit-il, pour des centaines de milliers de personnes� Croyez-moi, si votre maman n�a pas de complications m�dicales, laissez tomber. Je dirai � mes hommes de tirer deux ou trois oreilles dans la rue : les gamins se passeront le mot�</p><p>��Si une bande de gosses s�attaque aux vieilles dames, ce n�est pas �a qui va les effrayer, fit remarquer Neuman. Et s�ils tra�nent dans les environs, des gens ont d� les voir.</p><p>��Ne comptez pas trop l�-dessus, r�torqua Sanogo. Les gens r�clament plus de s�curit�, ils organisent des manifestations contre le crime et la drogue, mais la derni�re fois qu�on a fait une descente dans le township, on a �t� re�us � coups de pierres. Les m�res prot�gent leurs fils, que voulez-vous� Les gens se disent que la pauvret� et le ch�mage sont la cause de tous leurs maux, et les trafics un moyen de survivre comme un autre. Les Casspir<a l:href="#n_8" type="note">[8]</a>�ont laiss� des traces ind�l�biles dans l�esprit des gens, dit-il avec fatalit�, et la plupart ont peur des repr�sailles. M�me pour un cas de meurtre commis en plein jour, personne n�a jamais rien vu.</p><p>��Vous pouvez quand m�me jeter un �il � votre ordinateur ? dit Neuman en d�signant le cube plant� sur le bureau.</p><p>Le policier du township ne bougea pas d�un pouce.</p><p>��Vous �tes en train de me demander d�ouvrir une enqu�te au sujet d�une agression qui, juridiquement, n�existe pas ?</p><p>��Non, je vous demande de me dire si Simon Mceli fait partie d�une bande connue, ou d�un gang, r�pondit Neuman.</p><p>��� dix ans ?</p><p>��Les petites mains tiennent les murs pendant que les autres ramassent les miettes : ne me dites pas que vous n��tes pas au courant.</p><p>Le ton jusqu�alors poli de l�entretien s��tait soudain rafra�chi. Sanogo secoua la t�te comme s�il s��chauffait la m�lle �pini�re.</p><p>���a ne vous m�nera nulle part, dit-il.</p><p>Le Zoulou le fixa avec des yeux de serpent.</p><p>��Faites �a pour moi.</p><p>Sanogo eut un rictus afflig� avant de pivoter vers son ordinateur avec l�inertie d�un cargo.</p><p>��Vous n�allez pas mener une enqu�te ? fit-il en consultant les fichiers. Khayelitsha n�est pas de votre juridiction.</p><p>��Je veux juste rassurer ma vieille m�re.</p><p>L�autre acquies�a, les paupi�res lourdes. Des listes de noms finirent par s�afficher sur l��cran. Apr�s lecture, aucun ne r�pondait � celui de Simon Mceli.</p><p>��Votre gars n�est pas dans nos fichiers, dit-il en se recalant sur son fauteuil. Mais avec un taux de r�solution des affaires autour de vingt pour cent, s�il fait partie d�un gang, vous avez peut-�tre une chance de le trouver � la fosse commune.</p><p>��Je m�int�resse aux vivants : il y a de nouveaux gangs dans le township ?</p><p>��Bah� C�est souvent le petit fr�re qui prend la place de l�a�n�. Les brebis galeuses, c�est pas �a qui manque.</p><p>��Effectivement, r�pliqua Neuman : j�ai eu quelques mots ce matin avec deux types sur le chantier du gymnase. Des tsotsis d�� peine vingt ans qui parlaient le dashiki�</p><p>��La mafia nig�riane, peut-�tre, avan�a le capitaine. Ils contr�lent les principaux r�seaux de drogue.</p><p>��L�un d�eux avait un Beretta semblable � ceux de la police.</p><p>��Les armes non plus, c�est pas �a qui manque.</p><p>Walter Sanogo cliqua sur l�ic�ne de son ordinateur pour la fermer.</p><p>���coutez, conclut-il en se levant. Je ne peux pas lancer une enqu�te au sujet d�un vol � l�arrach� alors que j�ai douze viols d�clar�s la nuit derni�re, un homicide et des dizaines de plaintes pour violence. Mais dites � votre maman de ne pas s�en faire : g�n�ralement, ceux qui s�attaquent aux vieilles dames n�en ont plus pour longtemps � vivre�</p><subtitle>* * *</subtitle><p>L�annexe du Red Cross Hospital avait �t� cr��e dans le cadre d�une vaste politique sanitaire visant � freiner la propagation end�mique du sida. Myriam travaillait au dispensaire depuis un an : c��tait son premier poste mais elle avait l�impression d�avoir pass� sa vie � soulager la d�tresse des autres.</p><p>Sa m�re avait contract� le virus de la mani�re la plus commune qui soit � son amant de l��poque la frappait en la traitant d�infid�le lorsqu�elle lui demandait de mettre un pr�servatif. Ses s�urs parties, effray�es par la maladie, Myriam s��tait occup�e de sa m�re jusqu�� ses derniers instants. Elle ne voulait pas mourir � l�h�pital : elle disait qu�on y battait les femmes infect�es par le sida, qu�on les accusait d�ouvrir trop facilement les cuisses, qu�elles l�avaient bien cherch� Sa m�re �tait morte en pestif�r�e, dans ses bras, trente-cinq kilos repus de larmes. D�s lors, Myriam pouvait soigner le monde entier : le monde entier �tait malade. L�Afrique en particulier�</p><p>Des enfants jouaient � une partie de <emphasis>morabaraba</emphasis> avec des petits cailloux dans le hall bond� du dispensaire. Neuman aper�ut la jeune infirmi�re parmi la foule de patients, ses cheveux tress�s avec soin et sa blouse blanche qui la moulait joliment. Myriam le laissa venir jusqu�� elle. Un r�ve �teint sit�t allum�.</p><p>��Vous avez disparu tout � l�heure, dit-il pour s�excuser.</p><p>��J�en avais marre de vous attendre� J�ai du travail, ajouta-t-elle en d�signant les seringues qui roulaient sur le plateau.</p><p>Elle boudait. Ou faisait semblant.</p><p>��Je voulais vous remercier de vous �tre occup�e de ma m�re, dit-il.</p><p>��C�est mon m�tier.</p><p>Ses yeux cuivr�s envoyaient des paillettes. Un feu d�artifice.</p><p>��Je ne vous ai m�me pas pay�e pour votre d�placement, fit-il en lui tendant un billet de cinquante rands.</p><p>Myriam empocha l�argent sans ciller : c��tait trois fois le prix de la course mais �a lui apprendrait � �tre d�sagr�able quand on est si beau.</p><p>��Vous savez que je l�aurais fait pour rien, dit-elle quand m�me. Votre maman m�a beaucoup aid�e quand je suis arriv�e au dispensaire.</p><p>��Elle aiderait les pierres � se relever�</p><p>��Vous me comparez � une pierre ? s��tonna-t-elle d�un air charmant.</p><p>��Une pierre pr�cieuse : en tout cas pour elle, s�empressa-t-il d�ajouter. Merci encore.</p><p>Elle le d�visagea. Les Zoulous avaient des formules de politesse parfois interminables mais cet �trange sp�cimen avait une id�e derri�re la t�te et ses beaux yeux n�y changeraient rien.</p><p>��Je cherche un enfant, dit-il. Simon Mceli : il a �t� soign� ici il y a quelque temps. Un gamin qui doit avoir une dizaine d�ann�es. Sa m�re �tait une sangoma du township.</p><p>��Je ne sais pas, r�pondit-elle, les yeux dans le vague. Mais �a doit �tre not� quelque part�</p><p>Myriam semblait beaucoup plus intrigu�e par la cicatrice sur son front, qu�elle venait de remarquer.</p><p>��Vous pouvez me montrer ? insista-t-il.</p><p>L�infirmi�re acquies�a en soufflant bruyamment (heureusement qu�il �tait venu pour la remercier) et partit consulter les dossiers m�dicaux dans le bureau voisin. Myriam tira un casier m�tallique et inspecta les fiches des patients. Une chaleur moite r�gnait dans le r�duit, elle pouvait sentir son souffle sur son �paule et un sentiment plus diffus, comme un malaise de se retrouver tous les deux, ici�</p><p>��Oui, dit-elle bient�t en extrayant une fiche du casier coulissant : Simon Mceli. Il est venu en janvier�2006.</p><p>��C��tait quoi son probl�me ? De l�asthme ?</p><p>��Je n�ai pas le droit de vous le dire, r�pondit l�infirmi�re d�un air espi�gle : je ne sais m�me pas si j�ai le droit de faire ce que je fais.</p><p>Il la trouvait marrante.</p><p>��On peut quand m�me conna�tre sa derni�re adresse�</p><p>��124�Bico Street, bloc C.</p><p>C��tait � cinq minutes en voiture.</p><p>��Merci, dit-il.</p><p>Myriam avait chaud sous sa blouse blanche. Manque de ventilation. Elle chercha un mot d�esprit pour le retenir mais c��tait comme si les murs ne voulaient plus d�eux. Il disparut dans un courant d�air.</p><p>Le bloc C �tait un quartier pauvre o� se succ�daient des maisons de t�les ondul�es, souvent prolong�es par des <emphasis>backyard shacks</emphasis>, ces cabanes d�arri�re-cour construites comme pi�ces d�appoint. On y regardait la t�l�vision quand le voisin l�avait, le temps qui passait sans vous sur le bord de la route. Le dernier bus de touristes envoy� en r�silience post-apartheid ayant �t� d�valis� par un gang, on n�y voyait plus un Blanc, sinon les membres d�ONG implant�es dans le township. Les tour-op�rateurs s��taient rabattus sur des minibus, moins ostentatoires, pour des visites cibl�es : �coles, �choppes d�artisanat local, associations caritatives�</p><p>Bico Street : Neuman se gara pr�s du compteur �lectrique, dont les fils arachn�ens se dispersaient vers les taudis. Le num�ro�124��tait peint sur une bo�te de conserve fix�e devant la porte. Pas de nom, ni de bo�te aux lettres � personne ne recevait jamais de courrier dans le township. Il frappa � la porte de contreplaqu� qui, en s�ouvrant, faillit lui tomber sur les pieds.</p><p>Une femme apparut dans l�embrasure de la cabane, v�tue d�une petite robe d�acrylique satin� qui brillait surtout par son absence. La commissure de ses yeux trahissait des malheurs r�p�t�s et pas mal de nuits blanches. Elle se levait, visiblement.</p><p>��Qu�est-ce que c�est ? lan�a une voix d�homme dans son dos.</p><p>��Laisse tomber, mon King Kong, t�es pas de taille�</p><p>La fille eut un sourire qui allait bien avec sa nuisette.</p><p>��Je cherche une femme, fit Neuman : Nora Mceli.</p><p>��C�est pas moi� Dommage, hein ?</p><p>���a d�pend de ce qui lui est arriv�. Nora habitait encore ici en 2006, avec son fils, Simon. Il para�t qu�elle a quitt� le township il y a quelques mois�</p><p>��Possible.</p><p>��Nora Mceli, r�p�ta-t-il. Une sangoma du quartier.</p><p>La fille roula des hanches sur la terre battue.</p><p>��Qui c�est, bordel ?! r�it�ra la voix dans son dos.</p><p>��Ne l��coutez pas, Seigneur, fit-elle sous un air de confidence : il est de mauvaise humeur quand il a bu la veille.</p><p>��Tu vas me r�pondre au lieu de tordre ton cul ! gueula l�autre. C�est chez moi ici !</p><p>Neuman traversa le regard de braise refroidie qui barrait le passage et s�imposa sans force � l�int�rieur. Un Noir d�une trentaine d�ann�es v�tu d�un short informe buvait une bi�re sur une paillasse qui encombrait la moiti� de la pi�ce. M�gots sur le sol, slips, canettes �parpill�es, un bout de moteur dans l��vier de la cuisine, la fille n��tait que de passage.</p><p>��Je cherche Nora Mceli : la sangoma qui habitait ici.</p><p>��Elle est plus l�, r�pondit le type. Qu�est-ce que vous faites chez moi ? C�est une propri�t� priv�e, ici !</p><p>Neuman pr�senta sa plaque � son visage frip�.</p><p>��Dites-moi ce que vous savez avant que je ne jette un �il � votre fourbi.</p><p>Le Noir rapetissa dans son short de foot ���a sentait la <emphasis>dagga</emphasis><a l:href="#n_9" type="note">[9]</a> � plein nez.</p><p>��Je la connais pas, je vous dis. J�ai repris la maison � mon cousin, l�, Sam, fit-il d�un coup de t�te. Faudrait voir avec lui. Je sais rien, moi : � peine ma date de naissance !</p><p>La fille gloussa. Du coup, lui aussi.</p><p>��C�est vrai ce qu�y dit ! assura-t-elle avec aplomb.</p><p>La fille se dandinait toujours contre la porte. Poivre et miel : le parfum de sa peau. �a lui rappelait qu�il n�avait toujours pas pr�venu Maia�</p><p>Le cousin Sam fut heureusement plus loquace : Nora et Simon Mceli �taient partis il y a un an environ. La sangoma n��tait pas tr�s bien vue dans le quartier. On l�accusait de confectionner des <emphasis>muti</emphasis>, des potions magiques, de jeter des sorts, on disait m�me que c�est � cause de �a qu�elle �tait tomb�e malade, que ses pouvoirs s��taient retourn�s contre elle. Quant � son fils, Simon, il se souvenait d�un gar�on souffreteux et taciturne dont on se m�fiait par atavisme, superstition�</p><p>��On les a jamais revus dans le quartier, assura le vieil homme.</p><p>��Nora n�avait pas de famille ?</p><p>Sam haussa les �paules :</p><p>��Elle parlait d�une cousine, des fois, qui habitait de l�autre c�t� de la ligne de chemin de fer�</p><p>Les camps de squatteurs.</p><p>Le soleil chassait les ombres � midi. Neuman marchait vers sa voiture quand il re�ut l�appel de Fletcher.</p><p>��Ali� Ali, ram�ne-toi�</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Les nuages coulaient, azote liquide, du haut de la Table Mountain, d�valaient les pics jusqu�au Jardin botanique de Kirstenbosch, adoss� � ses flancs. Neuman remonta l�all�e sans un regard pour les fleurs jaunes et blanches qui �gayaient les parterres. Fletcher attendait sous les arbres, les mains dans les poches, seul signe de s�r�nit� du jeune homme. Ils �chang�rent un signe amical.</p><p>La brise �tait plus fra�che � l�ombre du Fragrance Garden : � Wilde iris (<emphasis>Dictes grandiflora</emphasis>) �, disait l�affichette. Neuman s�agenouilla. �a sentait le pin, l�herbe mouill�e, d�autres plantes aux noms savants� La fille reposait au milieu des fleurs : une femme blanche, qu�on devinait � peine derri�re le bosquet d�acacias. Une femme tr�s jeune, � en croire la morphologie et le grain de peau.</p><p>��C�est un employ� municipal qui l�a trouv�e, annon�a Fletcher au-dessus de lui. Vers dix heures et demie. Les portes ouvrent � neuf heures mais cette partie du parc est assez isol�e. On a �vacu� les visiteurs�</p><p>Sa robe d��t� �tait relev�e jusqu�� la taille, d�voilant des jambes mouchet�es de sang. Un petit nuage d�insectes s�affairait autour de son visage. La pauvre avait re�u tant de coups qu�on n�y distinguait plus l�ar�te du nez, ni les arcades sourcili�res. Les pommettes et les yeux aussi avaient disparu sous une m�lasse de chair, d�os et de cartilages ; la bouche �tait pulv�ris�e, les dents enfonc�es dans la gorge, le front �clat� � plusieurs endroits. On l�avait massacr�e comme pour effacer ses traits, supprimer son identit�.</p><p>Dan Fletcher d�tournait les yeux du cadavre. Il avait � peine trente ans mais d�j� une solide exp�rience aupr�s de Neuman, quatre ann�es sous ses ordres qui, selon lui, comptaient double. Fletcher avait vu des noy�s, des br�l�s vifs, des tu�s � la chevrotine. Cette gamine n�arrangerait pas ses nuits.</p><p>��On sait qui c�est ? demanda Neuman.</p><p>��On a retrouv� une carte de retrait � un club vid�o au nom de Judith Botha dans la poche de son gilet, r�pondit-il, avec une adresse � Observatory.</p><p>Le quartier �tudiant de la ville.</p><p>��Pas de sac � main ?</p><p>��On cherche toujours dans les fourr�s.</p><p>Sourd � l�agitation des grillons, Neuman semblait hypnotis� par le p�tale rouge vif emm�l� aux cheveux de la victime. Le spectacle de ces doigts r�tract�s comme des araign�es fra�chement �cras�es le faisait respirer � petites goul�es. Il songea aux derniers moments de sa vie, � la terreur qu�elle avait ressentie, au sort qui l�avait men�e l�, � mourir au milieu des iris de Wilde� Une fille qui n�avait pas vingt ans.</p><p>Dan Fletcher restait silencieux � l�ombre des acacias. Il voulait ranger un peu la maison avant le retour de Claire, c��tait rat�, quatre jours sans elle lui paraissaient des si�cles, maintenant le service �tait en �bullition et tous ces effluves lui donnaient le tournis � il n�aimait que le parfum de sa femme.</p><p>Neuman se redressa enfin.</p><p>��Tu en penses quoi ? demanda Fletcher.</p><p>��O� est Brian ?</p><p>��J�ai appel� plusieurs fois sur son portable mais �a ne r�pond pas.</p><p>Les parfums montaient, capiteux. Neuman grima�a devant le corps d�sarticul� de la fille :</p><p>��Rappelle-le.</p></section><section><title><p>4</p></title><p>Le monde chavira d�un bloc dans l�oc�an nocturne. Brian Epkeen tomba au fond d�un abysse et se r�veilla en sursaut : le glissement de la porte coulissante avait fait comme un d�clic dans sa t�te� Le bruit venait d�en bas, un bruit l�ger mais parfaitement audible, qui bient�t cessa.</p><p>Brian roula sur le lit, �vita de peu la t�te qui reposait sur l�oreiller voisin, recula pour faire le point. Les oiseaux p�piaient par la fen�tre de la chambre, des cheveux roux boucl�s d�passaient des draps et quelqu�un venait de s�introduire dans la maison.</p><p>Epkeen chercha son revolver, il n��tait pas sur le secr�taire. Il vit la t�te �chevel�e qui lui tournait le dos mais aucun v�tement sur le parquet� Il quitta les draps sans un bruit, attrapa le calibre.38 sous le lit et marcha nu sur le tapis de la chambre : doucement, il repoussa la porte.</p><p>Il �tait dans le cirage, ses habits toujours hors de vue, mais il y avait bien une pr�sence en bas : des pas furtifs venaient de quitter le salon. On entendait fouiller dans le vestibule� Il descendit l�escalier � pas de velours, frotta ses yeux qui tardaient � se mettre � niveau, atteignit le couloir du rez-de-chauss�e et se plaqua contre le mur. L�intrus n�avait pas eu � escalader la grille pour p�n�trer chez lui : la porte �tait rest�e ouverte.</p><p>Epkeen serra la crosse de son arme, maintenant compl�tement r�veill�. Il ne savait pas pourquoi il avait tout laiss� ouvert, ou plut�t il s�en doutait � les boucles rousses � l��tage. De toute fa�on la maison �tait trop grande pour lui, ce n��tait plus une question de syst�me de s�curit� Il avan�a vers le vestibule, en proie � des sentiments contradictoires. Le silence semblait fondu aux murs de la maison, le chant des oiseaux en suspens. Epkeen, qui venait de contourner la cloison, eut un bref moment de stupeur : le voleur �tait l�, de dos, en train de fouiller les poches de sa veste, miraculeusement accroch�e au portemanteau.</p><p>L�intrus venait de trouver deux billets de cent rands dans le portefeuille quand il sentit sa pr�sence dans son dos.</p><p>��Laisse ce pognon, fit Epkeen d�une voix rauque.</p><p>Quoique surpris en flagrant d�lit, l�autre ne broncha pas : un jeune Blanc d�une vingtaine d�ann�es habill� � la derni�re mode, chaussures lunaires, jean doggy bag, tee-shirt XXL � l�effigie d�un groupe de hardcore, et de longs cheveux ch�tain clair qui rappelaient sa m�re.</p><p>��Qu�est-ce que tu fais l� ? r�torqua David.</p><p>Il n�avait pas l�ch� les billets et d�visageait son p�re.</p><p>��Ce serait plut�t � moi de te poser la question : c�est quand m�me ma maison, pr�cisa-t-il.</p><p>David ne r�pondit pas. Il remit le portefeuille dans la veste, pas les billets. Nulle trace de remords ou de honte sur son visage de Brad Pitt �lev� au bl� complet. Le fils prodigue avait l�air press�.</p><p>��C�est tout ce que tu as ? observa-t-il en d�signant les billets.</p><p>��J�ai planqu� le reste aux Bahamas.</p><p>Brian ne bougeait pas dans l�espoir que le revolver cacherait sa nudit� mais David regardait sa grosse queue qui pendait d�un air d�go�t�</p><p>David �tait �tudiant en journalisme, fumeur d�herbe, fauch�, un vrai branleur. Le fils ch�ri de sa m�re, leur unique fils, leur vedette, insolent comme une mouette et assez malin pour vivre chez les parents de sa petite amie, un Blanc nouvelle g�n�ration se proclamant gauchiste lib�ral qui, quand il ne parlait pas de la SAP<a l:href="#n_10" type="note">[10]</a>�en termes injurieux, le traitait de fasciste, de r�ac, � lui flanquer des migraines aux genoux et des torgnoles compensatoires. Brian l�aimait bien � il �tait pareil � son �ge.</p><p>Ce n��tait pas la premi�re fois que son fils venait le d�valiser au pied du lit : la derni�re fois, David lui avait non seulement fait les poches mais aussi celles de la copine qui dormait � l��tage.</p><p>��File-moi de l�argent, lan�a-t-il � son p�re.</p><p>��Tu as vingt ans, d�merde-toi.</p><p>Epkeen voulut attraper les billets mais David les fourra dans la poche extra-large de son jean et regarda alentour ce qu�il pourrait bien faucher.</p><p>��C�est ta m�re qui t�envoie ? demanda Brian.</p><p>��Tu n�as pas vers� de pension ce mois-ci.</p><p>��On est le�2, putain�</p><p>��Le�10�c�est pareil. Comment tu crois qu�elle vit ?</p><p>Le jeune provocateur avait plus d�une vieille scie dans son sac. Brian lui adressa un rictus amer. Il avait emprunt� pour garder la maison en esp�rant que David viendrait y habiter, avec sa copine s�il voulait, ou m�me son mec, pour �a non plus il n��tait pas regardant ; non seulement son fils n��tait jamais venu mais Ruby continuait de lui raconter des salades.</p><p>��Si ta m�re se balade en coup� BM avec son dentiste, dit-il, elle doit pouvoir survivre jusqu�� la fin de la semaine, non ?</p><p>��Et moi ?</p><p>��L��cole de journalisme, les deux mille rands que je te vire tous les mois, �a ne suffit pas ?</p><p>David faisait la gueule derri�re ses m�ches grunge rebel.</p><p>��On s�est fait jeter de chez les parents de Marjorie, expliqua-t-il.</p><p>Marjorie �tait sa petite amie, une � gothique � piercingu�e jusqu�� l�os qu�il avait crois�e une fois ou deux � la sortie de l��cole de journalisme.</p><p>��Je croyais que ses parents te trouvaient super�</p><p>��C�est plus le cas.</p><p>��Vous n�avez qu�� venir vous installer ici.</p><p>��Trop dr�le, singea l�autre.</p><p>��Pourquoi vous n�allez pas chez ta m�re ?</p><p>��Elle a sa nouvelle vie maintenant, j�ai pas envie de la faire chier� Non, poursuivit David, il nous faudrait un appart en ville, pas trop loin de la fac. On a un plan pour une location dans le quartier malais mais les deux premiers mois sont payables d�avance, sans parler de la bouffe, les charges�</p><p>��Tu as oubli� le taxi : pour aller � la fac, c�est mieux non ?</p><p>��Bon, il s�impatienta : alors ?</p><p>Brian soupira de nouveau, �mu par tant de tendresse. David aper�ut alors la veste de femme qui tra�nait sur la chaise du vestibule.</p><p>��C�est vrai que tu as du monde � entretenir, insinua le jeune homme. Tu sais au moins comment elle s�appelle, celle-l� ?</p><p>��Pas eu le temps de demander. Maintenant d�barrasse le plancher.</p><p>��Et toi, va te laver la bite.</p><p>David passa devant lui en coup de vent, traversa le salon sans un mot et claqua la porte, laissant � sa suite un silence assourdissant.</p><p>Brian se demanda comment le petit gar�on qui courait apr�s les pingouins sur la plage pouvait �tre devenu cet �tranger filiforme aux airs de m�re sup�rieure, cynique � foutre le feu � son tonneau, alors qu�il sentait si bon� Ce n��tait pas tant de le trouver en train de lui faire les poches durant son sommeil qui le rendait triste, que cette fa�on qu�il avait de le quitter sans un mot, juste ce regard d�testable, toujours le m�me, m�pris et amertume superpos�s, comme s�il le voyait pour la derni�re fois� Brian reposa le revolver qui pendait � son bras � il n��tait de toute fa�on pas charg頗, aper�ut ses v�tements tirebouchonn�s sur la table de la cuisine, le chemisier violet � terre, le soutien-gorge assorti, et grimpa l�escalier, maussade.</p><p>Il faisait chaud dans la chambre ; la femme aux boucles rousses �tait couch�e sur le lit, les draps maintenant refoul�s sur ses fesses. Elles �taient d�un blanc diaphane, toutes courbes dehors, fines et douces comme de la cire. Tracy, la barmaid du Vera Cruz. Une rousse aux couettes d�color�es d�environ trente-cinq ans qu�il fr�quentait depuis peu, un petit gabarit qui donnait le maximum� Sentant sa pr�sence, Tracy ouvrit ses yeux vert pomme et sourit en le voyant.</p><p>��Bonjour�</p><p>Son visage froiss� avait encore les marques de l�oreiller. Il eut envie de l�embrasser, pour effacer ce qu�il venait de vivre.</p><p>��Il est quelle heure ? demanda-t-elle sans se couvrir.</p><p>��Je ne sais pas. Vers les onze heures.</p><p>��Oh ! non, minauda-t-elle comme s�ils venaient � peine de s�endormir.</p><p>Brian s�assit pr�s d�elle, entre deux eaux. La confrontation avec son fils l�avait mis sur le flanc, il se sentait dans la peau d�une bestiole �chou�e, en proie aux mouettes, aux corbeaux�</p><p>��Qu�est-ce qu�il y a ? dit-elle en caressant sa cuisse. Tu as l�air pr�occup�</p><p>��Non, �a va.</p><p>��Dans ce cas, reviens te coucher. On a bien le temps, avant de partir chez ton ami Jim�</p><p>��Qui �a ?</p><p>Tracy fron�a ses sourcils en une rousse arabesque :</p><p>��Eh bien, ton ami, l�� Jim� Tu m�as dit qu�on allait passer le dimanche � la mer� qu�il t�avait donn� les cl�s de sa villa.</p><p>Epkeen fit celui qui se rappelait deux ans apr�s � bon Dieu, il fallait qu�il arr�te avec ce Jim : la derni�re fois qu�il avait d�lir� au sujet de ce soi-disant ami, c��tait pour inviter une jeune avocate � venir jouer au golf dans son club priv� de Betty�s Bay. Qu�est-ce qui lui prenait de parler de ce type ? Il avait vraiment l�imaginaire d�un malade�</p><p>Tracy ouvrit les draps, d�couvrant deux seins onctueux, dans ses souvenirs tr�s sensibles.</p><p>��Viens l�, toi, sourit la barmaid.</p><p>Brian se laissa entra�ner par le jeu de ses doigts. Ils s�aiguis�rent un moment les sens, puis s�activ�rent avec une fr�n�sie compulsive, jouirent � distance, �chang�rent quelques caresses �puis�es, s�embrass�rent pour finir.</p><p>Il disparut bient�t dans la salle de bains, prit une douche en se demandant ce qu�il allait raconter comme bourre � Tracy, croisa son visage dans le miroir, laissa tomber aussi.</p><p>Brian Epkeen avait �t� beau mais c��tait du pass�. Il avait vu trop de sabotages, salop� trop de rendez-vous. Pas assez aim�, trop, mal, ou de travers. Quarante-trois ans qu�il allait en crabe, de d�rives lointaines en diagonales quantiques, une fuite � ciel ouvert.</p><p>Il attrapa une chemise pas repass�e qui lui rappelait un vague lui-m�me dans la glace, enfila un pantalon noir et d�ambula � travers la chambre. Tracy, allong�e sur le lit, demandait des pr�cisions sur leur dimanche � la mer quand Brian alluma son portable.</p><p>Il avait douze messages.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Cape Town s��tendait au pied de la Table Mountain, le massif somptueux qui, du haut de son kilom�tre, dominait l�Atlantique Sud. La � Mother City �, comme on l�appelait. Epkeen habitait Somerset, le quartier gay o� bars et bo�tes branch�s se succ�daient, certains ouverts � tous et sans restrictions. Colons europ�ens, tribus xhosas, coolies indiens ou malais, Cape Town �tait m�tiss�e depuis des si�cles : la ville phare du pays, petit New York � la plage, o� r�sidait le Parlement et qui, de ce fait, avait �t� la premi�re � appliquer les mesures de l�apartheid. Epkeen connaissait la ville par c�ur. Il en avait tir� autant de naus�es que d��motions vives.</p><p>Son arri�re-arri�re-grand-p�re �tait arriv� ici illettr�, en haillons, un de ces fermiers parlant l�esp�ce de hollandais d�g�n�r� qui deviendrait l�afrikaans, appliquait la loi du talion et maniait aussi bien le fusil que l�Ancien Testament. Lui et les pionniers boers qui l�accompagnaient n�avaient trouv� que des terres arides et des bushmen aux m�urs pr�historiques sur leur route, des nomades incapables de faire la diff�rence entre un gibier et un animal domestique, des types qui arrachaient les pattes des vaches et les mangeaient crues pendant qu�elles mugissaient � mort, des bushmen qu�ils avaient chass�s comme des loups. Le vieux n�en graciait aucun, car dans le cas contraire, il avait toutes les chances de retrouver sa famille massacr�e. Il refusait de payer les imp�ts au gouverneur de la colonie anglaise qui les laissait au contact des populations hostiles, d�frichant le pays et se battant pour survivre. Les Afrikaners n�avaient jamais compt� sur rien ni personne. C�est ce sang-l� que Brian avait dans les veines, du sang de poussi�re et de mort : du sang de brousse.</p><p>Atavisme anthropologique ou syndrome d�une fin de race annonc�e, les Boers �taient les �ternels perdants de l�Histoire � suite � la guerre �ponyme qui avait vu leur vainqueur britannique br�ler leurs maisons et leurs terres, vingt mille d�entre eux parmi lesquels femmes et enfants �taient morts de faim et de maladie dans les camps de concentration anglais o� on les avait parqu�s � et l�instauration de l�apartheid leur plus vaine d�faite<a l:href="#n_11" type="note">[11]</a>.</p><p>Brian consid�rait que ses anc�tres, en instaurant ce syst�me, avaient chi� dans leur froc : la peur du Noir avait envahi les consciences et les corps avec une charge animale qui rappelait les vieilles peurs reptiliennes � peur du loup, du lion, du mangeur d�homme blanc. On ne pouvait rien b�tir l�-dessus : la phobie de l�autre avait d�vor� la raison, ses m�caniques, et si la fin du r�gime honni avait rendu aux Afrikaners un peu de leur dignit�, quinze ann�es ne suffisaient pas � effacer leur part d�Histoire�</p><p>Epkeen longea les buildings vieillots du centre-ville, puis les fa�ades color�es des maisons � colonnades de Long Street. Les avenues �taient d�gag�es, les gens pour la plupart partis � la plage. Il remonta vers Lions Head et attrapa un peu de fra�cheur en passant la main par la vitre ouverte � le syst�me de climatisation de sa Mercedes avait rendu l��me il y a mille ans. Un mod�le de collection, comme lui � une formule de Tracy, qu�il avait prise pour un compliment. Il roula sans plus penser � elle, ni � cette histoire de week-end chez ce � Jim �.</p><p>L�intrusion de David lui laissait un go�t amer. Six ans qu�ils ne se parlaient plus, ou si mal qu�il aurait mieux valu se taire. Brian esp�rait que les choses s�arrangeraient mais David et sa m�re lui en voulaient toujours. Il l�avait tromp�e � c�est vrai � avec des Noires � surtout. Brian n��tait fid�le qu�� ses convictions, mais au fond, tout �tait de sa faute. Ruby avait toujours �t� une furie tragique bless�e jusqu�aux os, et lui un demeur� de premi�re : �a crevait les yeux que cette fille �tait un avis de temp�te force dix. Ils s��taient rencontr�s � un concert de Nine Inch Nails lors d�un festival de soutien pour la lib�ration de Mandela, et sa fa�on de s�autotorpiller au milieu du fracas �lectrique l�avait rendu capteur d�orages f�minins : une fille qui rebondissait sous les riffs de Nine Inch Nails �tait forc�ment de la pure dynamite� Brian �tait tomb� amoureux, une rencontre comme une collision de lignes de fuite et un faisceau br�lant d�amour qui filait droit jusqu�� ses yeux de cingl�e�</p><p>Kloof nek : Epkeen �vita de peu le m�tis qui zigzaguait au milieu de la rue, un bandage sur la t�te, et s�arr�ta au feu rouge. La chemise trou�e et parsem�e de taches de sang, la loque s��croula un peu plus loin, les bras en croix sous le soleil. D�autres rebuts cuvaient sur les trottoirs, trop abrutis d�alcool pour tendre la main aux rares passants.</p><p>La Mercedes bifurqua � l�angle de l�avenue et prit la M3�en direction de Kirstenbosch.</p><p>Deux v�hicules de police gardaient l�acc�s du Jardin botanique. Epkeen vit le van de l��quipe du coroner sur le parking, la voiture de Neuman pr�s des boutiques de souvenirs, des groupes de touristes d�rout�s par la nervosit� qu�on mettait � les refouler. Les nuages tombaient des sommets de la montagne, moutons affol�s. Brian montra sa plaque d�officier au constable<a l:href="#n_12" type="note">[12]</a>�qui filtrait les portillons, passa sous la vo�te du grand bananier � l�entr�e et, une horde d�insectes � ses trousses, suivit le chant des oiseaux vers l�all�e principale.</p><p>Kirstenbosch, mus�e vivant, plantes alambiqu�es, arbres et fleurs multicolores �tendus en mar�e v�g�tale au pied de la montagne ; Brian croisa un faisan sur la pelouse � l�anglaise, qui d�guerpit en se gaussant, et marcha jusqu�au bosquet d�acacias.</p><p>Sa Majest� se tenait un peu plus loin, son m�tre quatre-vingt-dix vo�t� sous les branches, s�entretenant � voix basse avec Tembo, le l�giste. Un vieux Noir en salopette verte faisait le pied de grue dans leur dos, r�duit de moiti� sous le soleil et sa casquette trop grande. Une �quipe du labo relevait les empreintes sur le sol, une autre achevait de prendre les photos. Epkeen salua Tembo, qui s�en allait sous son chapeau de feutre jazzy, puis le vieux Noir dans sa salopette municipale. Neuman l�attendait avant de vider les lieux.</p><p>��Tu as une sale gueule, fit-il en le voyant.</p><p>��Tu verras dans dix ans, mon joli�</p><p>Epkeen aper�ut alors le corps au milieu des fleurs : sa fa�ade, passablement mitraill�e depuis le r�veil, s�effondra un peu plus.</p><p>��C�est monsieur qui l�a trouv�e ce matin, dit Neuman en se tournant vers le jardinier.</p><p>Le vieux Noir ne disait rien. On voyait qu�il n�avait pas envie d��tre l�. Epkeen se pencha vers les iris en faisant le plein de b�ta-bloquants. Le corps de la fille gisait sur le dos, les genoux repli�s, mais c�est la vision de la t�te qui le fit reculer : on ne voyait pas ses yeux, ni ses traits. On l�avait ray�e de la carte, et ses mains crisp�es vers un agresseur � la fois invisible et omnipr�sent la laissaient comme p�trifi�e dans la peur�</p><p>��Le crime a eu lieu vers deux heures, cette nuit, dit Neuman d�une voix m�canique. Le terrain est sec mais on a des fleurs pi�tin�es tach�es de sang. Probablement celui de la victime. Pas d�impact de balle. Tous les coups sont concentr�s sur le visage et le sommet du cr�ne. Tembo pencherait pour un marteau, ou un objet similaire.</p><p>Epkeen observait ses cuisses blanches mouchet�es de sang, des jambes encore un peu potel�es, une fille qui avait l��ge de David. Il chassa ses visions d�horreur, vit qu�elle �tait nue sous sa robe.</p><p>��Viol ?</p><p>��Difficile � d�terminer, r�pondit Neuman. On a retrouv� un string � ses c�t�s, l��lastique intact. En tout cas, il y a eu un rapport sexuel. Consentant ou non, �a reste � d�terminer.</p><p>Epkeen passa le doigt sur l��paule d�nud�e de la fille et le porta � ses l�vres : la peau avait un l�ger go�t de sel� Il enfila les gants de latex que lui tendait Neuman, examina les mains de la victime, ses doigts bizarrement r�tract�s (il y avait un peu de terre sous les ongles), puis les marques qui filaient sur ses bras : des petites �corchures, presque rectilignes. La robe �tait d�chir�e par endroits, des trous comme des accrocs.</p><p>��Elle a deux doigts cass�s ?</p><p>��Oui : � la main droite. Elle a d� chercher � se prot�ger.</p><p>Deux infirmiers attendaient dans l�all�e, brancard � terre. La station prolong�e sous le soleil commen�ait � leur taper sur les nerfs. Epkeen se redressa, les jambes comme du mercure.</p><p>��Je voulais que tu voies �a avant qu�on l�emporte, fit Neuman.</p><p>��Merci, Seigneur. On sait qui c�est ?</p><p>��On a retrouv� une carte de vid�oclub au nom de Judith Botha dans la poche de son gilet. Une �tudiante. Dan est parti v�rifier.</p><p>Dan Fletcher, leur prot�g�.</p><p>Les insectes bourdonnaient sous les acacias du Jardin botanique. Epkeen oscilla un instant au hasard de leurs trajectoires mais deux soleils noirs croisaient dans les yeux de Neuman : le pressentiment qu�il tra�nait depuis l�aube ne l�avait pas quitt�.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Une ambulance hurlante avait cr�� un attroupement devant le Seven Eleven de Woodstock : un corps sur le trottoir, des gens affol�s qui se tenaient la t�te, les hommes de l�Explosive Unit qui d�boulaient en gilet pare-balles� Dan Fletcher longea l�avenue sale du quartier populaire avant de bifurquer vers la M3. Si jusqu�alors Cape Town �chappait aux <emphasis>brinks</emphasis>, ces actes de terreur quotidiens dont Johannesburg �tait l��picentre, ce genre de sc�ne devenait de plus en plus fr�quent, m�me en ville. Une �volution inqui�tante, dont les journaux faisaient leurs choux gras.</p><p>Fletcher avait fouill� le studio de Judith Botha sans trouver d�indices d�finitifs quant � sa disparition : les voisins n�avaient pas vu la jeune femme du week-end et le studio semblait mariner dans son jus d��tudiant � bouquins, paperasse de la fac, cartes postales d�biles, DVD, bouts de pizza, et la photo d�une blonde souriant � l�objectif qui r�pondait au signalement de la victime� Dan avait obtenu le num�ro des parents, Nils et Flora Botha : l�employ�e de maison qui avait fini par r�pondre au t�l�phone n�avait pas la moindre id�e de l�endroit o� se trouvait madame Botha, mais son mari, Nils, devait �tre � au rugby ��</p><p>Fletcher ne connaissait pas Nils Botha, ni rien au rugby, mais Janet Helms, qui pilotait l�enqu�te depuis le central, le mit au parfum. Ancien s�lectionneur des Springboks, l��quipe nationale, lui-m�me joueur durant la p�riode de l�embargo et du boycott sportif, Nils Botha �tait depuis vingt ans le coach embl�matique des Stormers du Western Cape. Lui et sa femme Flora avaient un fils a�n�, Pretorius, r�sidant � Port Elizabeth, et Judith, qui venait d�int�grer la fac d�Observatory�</p><p>Fletcher revoyait le visage d�figur� au milieu des fleurs, les lianes poisseuses de ses cheveux blonds, les grumeaux de cervelle qui s��chappaient du cr�ne� Il avait cach� ses r�pulsions � Neuman mais �a ne trompait personne, surtout pas les vieux flics du central, qui en avaient vu d�autres. � Bouche � foutre � �tait le surnom que lui avait donn� Van Vlit, le sergent instructeur des tirs sur cibles mouvantes, la terreur des jeunes recrues. � Bouche � foutre � avait fait le tour du service, Dan avait m�me trouv� des magazines gay dans le tiroir de son bureau, les pages coll�es, ah ah ah, et puis �a s��tait calm� Fletcher s�imaginait que la p�riode de bizutage �tait termin�e : il se trompait. Neuman l�avait choisi pour ses talents de sociologue, pas pour essuyer les remarques homophobes des rougeauds du commissariat central. Le Zoulou avait assomm� le sergent instructeur d�un coup de poing derri�re la nuque et lui avait baiss� son froc devant les autres : il avait empoign� son fameux Colt chrom�, dont Van Vlit �tait si fier, le lui avait enfonc� jusqu�au barillet et il l�avait laiss� l�, avec son gros cul boutonneux, ceint d�une rage froide qui valait tous les avertissements. Fin des sobriquets. D�but de leur collaboration.</p><p>Dan Fletcher s�extirpa de la M3�qui surplombait la ville et, basculant de l�autre c�t� de la montagne, atteignit le complexe sportif.</p><p>Les Stormers pr�paraient le Super�14, le championnat des provinces de l�h�misph�re Sud. On en �tait encore au travail foncier mais les Sud-Africains mettaient les bouch�es doubles pour combler leur retard sur les N�o-Z�landais ; Fletcher trouva Botha sur le bord de touche, invectivant les gros b�b�s suants qui r�p�taient leur maul p�n�trant avec opposition. Chaque ballon tomb� le mettait hors de lui : il fallut l�insigne de police pour que le technicien daigne pr�ter attention au gringalet aux yeux de femme qui venait de d�barquer. Il laissa son adjoint poursuivre l�entra�nement des avants � s�ance de joug jusqu�� �puisement�</p><p>Les trap�zes saillant du tee-shirt malgr� sa soixantaine grisonnante, trapu, Botha arborait une casquette aux couleurs du club et la pilosit� des grands singes sur ses avant-bras.</p><p>��Qu�est-ce qui se passe ? fit-il, alert� par la mine du policier.</p><p>��Nous cherchons votre fille, Judith� Vous savez o� elle est ?</p><p>Le regard du coach vira au sanguin :</p><p>��Eh bien� chez elle ! Pourquoi ?</p><p>��Je suis pass� au studio d�Observatory, il n�y a personne, r�pondit calmement le flic. Son portable non plus ne r�pond pas.</p><p>Quelque chose de grave �tait arriv�, Botha le sentit tout de suite.</p><p>��Comment �a, son portable ne r�pond pas ?</p><p>Il t�ta les poches de son short beige en qu�te de son t�l�phone, comme une solution au probl�me.</p><p>��Vous pouvez me d�crire Judith ? demanda Fletcher. Je veux dire, physiquement�</p><p>��Eh bien, blonde, les yeux bleus, un m�tre soixante-huit� Pourquoi vous cherchez ma fille ? Elle a fait quelque chose de grave ?!</p><p>Botha le regardait, incr�dule. Le pouls de Fletcher s�acc�l�ra.</p><p>��On a retrouv� le cadavre d�une jeune femme ce matin, annon�a-t-il, dans le Jardin botanique de Kirstenbosch. Le corps n�est pas encore identifi� mais il y avait une carte d�abonnement vid�o au nom de Judith dans son gilet. Le signalement de la victime correspond � votre fille mais rien n�est s�r� Vous connaissez l�emploi du temps de Judith, ce qu�elle avait pr�vu de faire, par exemple hier soir ?</p><p>Le visage rosi de l�entra�neur se d�composa lentement. Botha �tait connu pour ses coups de gueule � la mi-temps et son amour du rugby rugueux. Ce petit flic eff�min� l�avait mis KO.</p><p>��Judith� Judith devait r�viser ses partiels, avec sa copine Nicole. Au studio� C�est ce qui �tait convenu.</p><p>��Nicole comment ?</p><p>��Wiese� Nicole Wiese. Elles sont � la fac ensemble�</p><p>Les avants tombaient comme des mouches sous le soleil.</p><p>��Vous avez son num�ro de portable ? demanda Fletcher.</p><p>��Nicole ? Non� Mais j�ai celui de son p�re, se reprit-il. Les filles se connaissent depuis toutes gamines.</p><p>��Une id�e de l�endroit o� elles sont sorties ?</p><p>��Non�</p><p>��Judith a un copain ?</p><p>��Deblink� Peter Deblink. Il habite Camps Bay, ajouta Botha comme un gage de moralit�. Ses parents ont un restaurant o� nous allons souvent avec ma femme�</p><p>��Ils �taient ensemble hier soir ?</p><p>��Je vous ai dit que Judith r�visait ses partiels avec sa copine de fac.</p><p>��Votre fille vous a menti, renvoya Fletcher.</p><p>Les rugbymen ahanaient sous le joug mais Botha ne les voyait plus : si le cadavre �tait celui de sa fille� Il sentit ses cuisses se durcir, ses poils se h�risser. Le portable de Fletcher vibra alors dans la poche de sa veste. Il s�excusa aupr�s du coach, bl�me, et prit la communication. C��tait Janet Helms, son �quipi�re.</p><p>��Je viens d�avoir Judith Botha au t�l�phone, dit-elle bient�t : elle est � Strand avec son copain et n�a rallum� son portable que tout � l�heure�</p><p>Les entrailles du policier se d�nou�rent.</p><p>��Tu l�as mise au parfum ?</p><p>��Non, r�pondit Janet. J�ai pens� que tu pr�f�rerais l�interroger toi-m�me.</p><p>��Tu as bien fait� Dis-lui que je l�attends chez ses parents.</p><p>Botha avait dress� l�oreille sur le bord de touche. Accroch� � ses l�vres, il cherchait un indice, n�importe lequel, pour qu�elle vive.</p><p>��Votre fille est � la plage, l�cha Fletcher.</p><p>Les �paules du sportif s�affaiss�rent. Un soulagement de courte dur�e : Dan composa le num�ro de Neuman, qui d�crocha aussit�t.</p><p>��Ali, c�est moi� Je crois avoir le nom de la victime : Nicole Wiese.</p></section><section><title><p>5</p></title><p>��C�est elle�</p><p>Les doigts de Stewart Wiese s�enla�aient comme des boas devant le marbre gris. La pi�ce sentait l�antiseptique et ce n��tait pas les efforts du coroner pour rendre sa fille pr�sentable qui allaient temp�rer sa col�re : la tristesse, il verrait �a avec sa femme.</p><p>Stewart Wiese �tait un ancien deuxi�me ligne Springbok : champion du monde en�95, une cinquantaine de s�lections en �quipe nationale, des cuisses taill�es dans le buffle et un cr�ne � fendre les pierres. Les terrains de rugby l�avaient r�d� aux coups, l�Afrikaner en �tait rou� et avait maltrait� plus de corps qu�� son tour, mais il �tait bien plac� pour savoir que les chocs qu�on ne voit pas venir �taient les plus violents. Maintenant la perle de ses yeux n�en avait plus, ni rien qui p�t lui rappeler les traits de sa fille a�n�e�</p><p>��Vous voulez vous asseoir ?</p><p>��Non.</p><p>Wiese avait d� prendre une quinzaine de kilos depuis l��poque o� il hachait du pilier, mais son envie d�en d�coudre �tait la m�me. Il renvoya le verre d�eau fra�che que l�assistante du coroner lui proposait, puis d�cocha un regard cuirass� � Neuman. Il songea � sa femme, folle de douleur avant m�me la confirmation du meurtre, au gouffre qui grandissait sous ses pieds.</p><p>��Vous avez une id�e du fils de pute qui a fait �a ?</p><p>C��tait moins une question qu�une menace.</p><p>Neuman observa la photo de la jeune femme, une blonde qui venait d�avoir dix-huit ans, r�sidant au�114�Victoria, la banlieue chic de Camps Bay. Nicole Wiese : une poup�e pomponn�e � qui on avait envie de payer une glace � la vanille, pas de massacrer le visage � coups de marteau.</p><p>��J�imagine que votre fille n�avait pas d�ennemis, avan�a-t-il.</p><p>��Aucun de ce genre.</p><p>��Un permis voiture ?</p><p>��Non.</p><p>��Nicole n�est pourtant pas venue � pied � Kirstenbosch : une id�e de la personne qui l�accompagnait ?</p><p>Wiese p�trissait ses grosses mains pour ne pas trembler.</p><p>��Jamais Nicole n�aurait tra�n� la nuit avec des inconnus, dit-il.</p><p>Il regardait le visage m�ch� de sa fille comme celui d�une autre. Il ne voulait pas croire que le monde n��tait qu�une illusion banale. Un ch�teau de cartes.</p><p>��Vous croyez � la mauvaise personne au mauvais endroit ? demanda Neuman.</p><p>La rage qu�il contenait �clata d�un coup :</p><p>��Non, je crois � un sauvage : un sauvage qui a massacr� ma fille ! (Sa voix tonna dans l�air glac�.) Qui d�autre peut avoir fait une chose pareille ?! Qui d�autre ?! Vous pouvez me le dire !</p><p>��Je suis d�sol�.</p><p>��Pas tant que moi, r�torqua Wiese sans desserrer ses m�choires. Mais �a ne se passera pas comme �a. Non : pas comme �a�</p><p>Le teint rubicond de l�Afrikaner avait disparu, une fureur sourde battait contre ses tempes. Il croyait sa fille chez Judith Botha, o� les �tudiantes devaient passer la soir�e � revoir leurs partiels devant une pizza, et on l�avait retrouv�e morte � plusieurs kilom�tres de l�, assassin�e dans le Jardin botanique de Kirstenbosch, en pleine nuit.</p><p>��Nicole� Nicole a �t� viol�e ?</p><p>��On ne sait pas encore. L�autopsie le dira.</p><p>L�ancien rugbyman redressa le buste, coiffant Neuman d�une courte m�che.</p><p>��Vous devriez le savoir, �ructa-t-il. Qu�est-ce qu�il fout, votre coroner ?!</p><p>��Son m�tier, r�pondit Neuman. Votre fille a eu un rapport sexuel la nuit derni�re mais rien n�assure qu�elle ait �t� violent�e.</p><p>Wiese s�empourpra, comme frapp� de stupeur.</p><p>��Je veux voir le chef de la police, dit-il d�une voix blanche. Je veux qu�il s�en occupe personnellement.</p><p>��Je dirige le d�partement criminel, pr�cisa Neuman : c�est exactement ce que je vais faire.</p><p>L�Afrikaner h�sita, d�rout�. L�assistante du coroner avait repli� le drap sur le cadavre qu�il fixait toujours, les yeux vagues.</p><p>��Pouvez-vous me dire quand vous avez vu Nicole pour la derni�re fois ?</p><p>��Vers quatre heures de l�apr�s-midi� Samedi� Nicole devait faire les boutiques avec cette petite garce de Judith Botha, avant de r�viser ses cours.</p><p>��Vous lui connaissez un petit ami ?</p><p>��Nicole a rompu avant l��t� avec le dernier en date, dit-il. Ben Durandt. Aucun depuis.</p><p>��� dix-neuf ans, on ne raconte pas forc�ment tout � son p�re, avan�a Neuman.</p><p>��Ma femme me l�aurait dit. Vous insinuez quoi ? Que je ne sais pas tenir ma fille ?</p><p>La fureur voilait ses yeux m�talliques : il trouverait le type qui avait massacr� sa fille, il en ferait du pilier, un champ d�os, de la boue.</p><p>��Ma fille a �t� viol�e et assassin�e par une b�te, dit-il, p�remptoire, un monstre de la pire esp�ce qui se prom�ne aujourd�hui dans la nature, en toute impunit� : je ne peux pas l�accepter. Impossible. Si vous ne savez pas qui je suis, vous allez apprendre � me conna�tre� Je ne suis pas le genre � renoncer, capitaine. Je remuerai ciel et terre jusqu�� ce qu�on ait attrap� cette ordure. Je veux que tous les services de votre foutue police soient concern�s, que vos putains d�inspecteurs bougent leur cul et surtout qu�ils obtiennent des r�sultats : vite. C�est clair ?</p><p>��La justice est la m�me pour tous, assura le flic noir avec un appoint que Wiese prit pour de l�arrogance. Je retrouverai le meurtrier de votre fille.</p><p>��Je vous le souhaite, l�cha-t-il entre ses dents.</p><p>La nuque ras�e de l�Afrikaner ruisselait de sueur. Stewart Wiese jeta un dernier regard sur le drap qui recouvrait sa fille.</p><p>Neuman commen�ait � comprendre ce qui l�irritait dans cet entretien.</p><p>��Un officier passera chez vous demain matin, dit-il avant de le laisser filer.</p><p>Un Blanc.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Les collines et la v�g�tation touffue qui coiffaient les criques paradisiaques de Clifton avaient fait place � des r�sidences de luxe, des villas avec parking sur le toit, vigile et acc�s direct � la plage. Pris dans la toile immobili�re, on construisait encore � flanc de colline, de plus en plus haut � c��tait de toute fa�on trop tard pour le paysage.</p><p>25, West Point. Dorures, laques, miroirs � gogo, sauf � aimer le clinquant des ann�es�80, l�appartement de la famille Botha �tait fard� comme une drag-queen � Sydney. Flora, la mine tir�e par le soleil et le fond de teint, attendait le retour de Judith sur le canap� du salon panoramique. Son mari, qui s�agitait autour de la table basse, parlait pour deux. En mentant � tout le monde, la jeune sotte avait cr�� un lourd antagonisme entre les deux familles : Stewart Wiese avait appel� un peu plus t�t, une discussion houleuse qui n�avait rien r�solu. Le Springbok avait fini sa carri�re aux Stormers de Nils Botha, et les deux hommes �taient rest�s amis : leurs filles fr�quentaient les m�mes bancs d��cole, le m�me cercle de connaissances, les m�mes lieux de sortie, elles n�avaient jamais manqu� de rien ni caus� le moindre souci. Elles �taient cens�es travailler leurs cours, pas tra�ner la nuit dans les rues ou partir en week-end sur la c�te. Trahison. Incompr�hension. Botha fulminait. Fletcher le laissa mariner pendant que sa femme triait ses doigts sur le canap� � fleurs.</p><p>Dan pensait � Claire, sa femme, qu�il allait chercher tout � l�heure � l�h�pital, quand on sonna � l�interphone. Flora sursauta sur son coussin, se dressa comme un ressort et fit tr�pigner ses talons hauts sur le marbre. Nils d�crocha le premier l�interphone. Le gardien annon�a l�arriv�e de leur fille.</p><p>Judith apparut bient�t au pied de l�ascenseur privatif, affubl� de son copain Peter, un minet du coin qui avait tomb� les Ray Ban pour une m�che blonde.</p><p>��Qu�est-ce qui se passe ?! lan�a Judith en voyant la mine d�faite de sa m�re. Il est arriv� quelque chose ?</p><p>Botha bouscula sa femme, fondit sur sa fille et lui assena une claque en pleine face. Flora eut un cri de stup�faction. Judith couina en s��croulant sur le sol.</p><p>��Nils ! tenta Flora. Tu�</p><p>��Toi, tais-toi ! Et toi, �coute-moi bien, rugit-il � l�attention de sa fille. Oui, il est arriv� quelque chose : Nicole a �t� assassin�e ! Tu entends ?! On l�a tu�e !</p><p>La bonne, terr�e au fond du couloir, fila vers la cuisine. Judith �clata en sanglots. Le jeune branch� qui l�accompagnait reflua vers l�ascenseur. Botha le fusilla du regard avant de se pencher vers la gamine en pleurs, qu�il tira par le bras comme on arrache une mauvaise herbe.</p><p>��Je ne pense pas que le traitement soit tr�s appropri� � la situation, s�interposa Fletcher.</p><p>��Je traite ma fille comme je l�entends !</p><p>��Vous voyez bien qu�elle tient � peine debout�</p><p>Botha s�en fichait. Il avait d�j� frapp� des hommes � terre. C��tait valable au rugby comme dans la vie. Il ne voyait que le mensonge, la tromperie, la perte d�finitive du lien avec Stewart Wiese, les r�seaux, les affaires, la cascade d�ennuis qui se profilait. � cause de cette jeune imb�cile qui �tait sa fille.</p><p>Judith sanglotait sur le marbre, les mains plaqu�es sur le visage. Flora vint � ses c�t�s, emprunt�e, ne sachant par quel bout la prendre.</p><p>��J�aimerais m�entretenir seul avec Judith, dit Fletcher.</p><p>��J�ai le droit de savoir pourquoi ma fille nous a menti !</p><p>��Je vous en prie, monsieur Botha : laissez-moi faire mon travail�</p><p>Le p�re eut un rictus aigre. Le petit flic parlait � mi-voix et regardait Judith avec une compassion qui lui mettait les nerfs en pelote. Elle se tenait repli�e contre la porte de l�ascenseur, pitoyable, son empot�e de m�re tentant de la consoler, inaudible.</p><p>Fletcher s�agenouilla � son tour, aper�ut des taches de rousseur sous ses cheveux d�faits, prit la main de Judith et l�aida � se relever. Le rimmel avait coul� jusque sur ses doigts. Adoss� � l�ascenseur, Peter Deblink recomptait les plaques de marbre.</p><p>��Toi aussi tu viens, lui lan�a Fletcher.</p><p>�vitant le tir de barrage paternel, le jeune couple suivit le policier jusqu�� la terrasse du salon panoramique.</p><p>Un vent frais grimpait avec les oiseaux, des vagues turquoise tonnaient sur la plage immacul�e en contrebas, un coin de paradis qui se serait tromp� d��tage ; Judith, encore sous le choc, s�affala sur une chaise pliante, o� elle put pleurer plus librement.</p><p>Il y eut un moment de silence, ponctu� par le fracas des rouleaux. Fletcher avait la silhouette fragile de Monty Clift et le regard qui brillait pour celui de sa femme : il se pencha vers la jeune �tudiante, la trouva jolie, sans plus.</p><p>��Il faut que tu m�aides, dit-il. D�accord ?</p><p>Judith ne r�pondit pas. Elle ramassait ses larmes.</p><p>��Qu�est-ce qui s�est pass� ? renifla-t-elle.</p><p>��On ne sait pas encore, r�pondit Fletcher. On a retrouv� le corps de Nicole dans le Jardin de Kirstenbosch, ce matin�</p><p>Judith releva la t�te, incr�dule. Les doigts de son p�re avaient fait une �uvre pal�olithique sur sa joue.</p><p>��Tu �tais la meilleure amie de Nicole, d�apr�s ce qu�on m�a dit�</p><p>��On se conna�t depuis qu�on est petites, confirma Judith, la gorge nou�e. Nicole habite � Camps Bay, de l�autre c�t� de la colline�</p><p>Mais son mouvement de t�te allait � peine jusqu�aux plantes vertes.</p><p>��Tu lui servais souvent de couverture ?</p><p>��Non� Non�</p><p>Fletcher fouilla dans ses yeux mouill�s, n�y vit que honte et tristesse.</p><p>��Dis-moi la v�rit�.</p><p>��J�ai� j�ai un studio � Obs�, pr�s de la fac� Nicole disait � ses parents qu�elle venait y dormir pour travailler ses cours.</p><p>��C��tait faux ?</p><p>��C��tait juste un pr�texte pour sortir� Je n�aime pas mentir mais je le faisais pour elle, par amiti� J�ai essay� de lui dire que nos parents finiraient par le savoir mais Nicole me suppliait et� Enfin, je n�ai pas eu le courage de refuser� Je m�en veux. C�est horrible.</p><p>Elle se r�fugia dans ses mains.</p><p>��Vous n��tiez pas avec elle hier soir ? demanda Fletcher en se tournant vers Deblink.</p><p>��Non, relaya le blondinet : on �tait � Strand pour plonger en cage avec les requins blancs. Le d�part pour l�excursion �tait pr�vu � sept heures du matin. On a dormi dans la guest-house qui organisait la sortie en mer.</p><p>C��tait facile � v�rifier.</p><p>��Et Nicole ?</p><p>��Elle avait un double des cl�s, r�pondit Judith. Comme �a on �tait libres.</p><p>��Elle t�a dit o� elle sortait, avec qui ?</p><p>��Non�</p><p>��Je croyais que vous �tiez copines ?</p><p>L�expression de son visage changea :</p><p>��� vrai dire, on se voyait peu ces derniers temps�</p><p>��Vous �tes dans la m�me fac.</p><p>��Nicole n�y allait presque plus, expliqua Judith.</p><p>��Ah oui ?</p><p>���a ne la passionnait pas beaucoup, l�Histoire�</p><p>��Elle pr�f�rait les gar�ons, poursuivit Fletcher.</p><p>��Ne me faites pas dire ce que je n�ai pas dit.</p><p>��Mais elle couchait avec des gar�ons�</p><p>��Nicole �tait tout sauf une salope ! protesta la copine.</p><p>��Je ne vois pas le mal � aimer les gar�ons, temp�ra Fletcher. Nicole avait rencontr� quelqu�un ?</p><p>Judith haussa les �paules, d�sarm�e.</p><p>��Je crois.</p><p>��Tu crois ?</p><p>��Elle ne m�en a pas parl� directement, mais� je ne sais pas� Nicole avait chang�. Elle �tait devenue fuyante.</p><p>��C�est-�-dire ?</p><p>��Je ne sais pas, souffla-t-elle. C�est une intuition� On se conna�t depuis longtemps mais quelque chose avait chang� chez elle. Je ne saurais pas dire pourquoi, mais Nicole n��tait plus la m�me, surtout ces derniers temps. C�est pour �a que je crois qu�elle avait rencontr� quelqu�un.</p><p>��Bizarre qu�elle ne t�en ait pas parl� : tu �tais sa meilleure amie.</p><p>��J��tais, oui�</p><p>Un vent de tristesse balaya la terrasse.</p><p>��Nicole changeait souvent de petit copain ?</p><p>��Non� non : ce n��tait pas une collectionneuse, je vous ai dit. Elle aimait bien les gar�ons mais comme tout le monde quoi : mod�r�ment.</p><p>Deblink ne tiqua m�me pas.</p><p>��Ben Durandt, relan�a Fletcher : tu connais ?</p><p>��Un copain de Camps Bay, dit-elle, morose. Ils sont rest�s six mois ensemble.</p><p>��Durandt, il �tait comment avec Nicole ?</p><p>��Tr�s bien pour conduire une d�capotable, estima Judith.</p><p>��Le genre jaloux ?</p><p>��Non� (Elle secoua la t�te.) Durandt est trop fascin� par sa petite personne pour s�int�resser aux autres. De toute fa�on, ce n��tait qu�un flirt. Nicole se faisait chier avec lui.</p><p>La jeune femme se d�ridait un peu.</p><p>��Tu sais s�ils ont d�j� couch� ensemble ?</p><p>��Non. Pourquoi vous me demandez �a ?!</p><p>��J�essaie de savoir si Nicole couchait avec des gar�ons, si le rapport sexuel qu�elle a eu la nuit du meurtre �tait consentant ou pas.</p><p>Judith baissa les yeux.</p><p>��Et toi, lan�a-t-il � Deblink : tu en penses quoi ?</p><p>��On se connaissait � peine, r�pondit-il avec une moue ingrate.</p><p>��Je croyais que vous �tiez des assidus de Camps Bay ?</p><p>La jeunesse dor�e y paradait le week-end, le long des plages.</p><p>��Oui, confirma le play-boy, c�est l� qu�on s�est rencontr�s, avec Judith. Mais Nicole, je l�ai vue qu�une fois, et encore, en coup de vent�</p><p>��Tu veux dire que Nicole ne tra�nait plus � Camps Bay ?</p><p>��Ouais.</p><p>��Elle avait chang�, je vous dis, rench�rit Judith.</p><p>Une mouette en suspension brailla � hauteur de la terrasse. Fletcher se tourna vers l��tudiante :</p><p>��Vous �tiez convenues de quoi toutes les deux, pour hier soir ?</p><p>��Nicole m�a avertie par t�l�phone qu�elle comptait sortir. J�avais pr�vu de voir les requins avec Peter, �a lui laissait le studio libre pour la soir�e�</p><p>��Quel int�r�t de mentir � vos parents ?</p><p>��Mon p�re, encore, �a va, r�pondit Judith en se mordillant les l�vres, il m�a laiss�e prendre un studio pr�s de la fac� Mais le p�re de Nicole est tr�s� disons, conservateur. Il n�aimait pas qu�elle sorte. Ou alors avec des gar�ons qu�il connaissait. Il avait peur des agressions, des viols�</p><p>Un toutes les cinq minutes, selon les statistiques nationales.</p><p>��C�est pour �a que tu couvrais ses sorties ?</p><p>��Oui.</p><p>��Nicole sortait dans les bars du quartier ?</p><p>��C�est ce qu�elle me disait.</p><p>��Elle avait de nouveaux amis ?</p><p>��Sans doute�</p><p>Fletcher acquies�a dans la brise du soir.</p><p>��On a retrouv� une carte de vid�oclub � ton nom dans son gilet, dit-il.</p><p>��Oui : je lui pr�tais, si elle voulait voir des films.</p><p>��C��tait le cas hier soir ?</p><p>��Je ne sais pas. Nicole avait les cl�s et rentrait quand elle voulait. Je ne lui posais pas de questions. On se croisait � peine le matin, quand elle ne d�couchait pas�</p><p>��C�est arriv� ?</p><p>��Oui, une fois, cette semaine� Mercredi. Oui : mercredi, r�p�ta-t-elle. Je me suis r�veill�e le matin mais il n�y avait personne dans le canap�.</p><p>��Nicole ne t�a pas dit o� elle avait dormi ?</p><p>��Non� Je lui ai juste dit que �a ne pouvait plus continuer comme �a. Qu�on finirait par se faire pincer par les parents� J�ai quand m�me c�d�, pour samedi. Comme une conne�</p><p>Des souvenirs d�enfance lui remontaient dans la gorge ; poup�es relook�es, fous rires, confidences� Judith r�prima ses sanglots mais la vague la submergea. Elle plaqua ses mains sur son visage.</p><p>Le soir tombait doucement sur l�oc�an. Fletcher regarda sa montre : Claire sortait dans moins d�une heure.</p><p>� deux pas de l�, la m�che malmen�e par le vent, le play-boy en bois n�avait toujours pas eu un geste de r�confort pour sa copine. Dan serra l��paule de la jeune femme en pleurs, avant de filer vers l�h�pital.</p><subtitle>* * *</subtitle><cite><p>� partir de demain (tout � l�heure), c�est la course vers toi. Une course lente, comme on les aime en cal�che� Quel go�t a ton sexe ? Sais-tu qu�il change selon les saisons, l�inclinaison du soleil, l�humeur de la lune ? Ta bouche est-elle toujours ce virtuose de l�� orgasme agonique � ? Serai-je toujours le poisson pilote qui court en t�te ? J�y pense, donc j�y suis d�jࠗ imaginant, de loin, le d�lice de l�immersion� Vivement toi, mon amour !</p></cite><p>Claire relut pour la douzi�me fois le mot que Dan avait gliss� avec les fleurs. Elle garda le billet et donna les roses � l�infirmi�re xhosa qui, depuis trois nuits, la chouchoutait.</p><p>� trente ans, on se m�fie de ses choix, pour la plupart d�finitifs, du mariage, des accidents de voiture, pas du cancer � un cancer du sein, qui s��tait d�clar� trois mois plus t�t, et des m�tastases par kilos. Le sol s�effondrait, Dan n�y voyait qu�un ab�me mais Claire semblait supporter la chimioth�rapie et la perte de ses cheveux. La derni�re s�rie d�examens s�av�rait globalement positive : restait � voir l��volution� Les enfants bien s�r n�en savaient rien : Tom, quatre ans et demi, croyait dur comme fer que sa m�re avait � attrap� l�automne �, ses cheveux finiraient bien par repousser, Eve n�avait carr�ment rien remarqu�</p><p>Dan cueillit sa femme dans le hall du Sommerset Hospital. Claire portait un b�ret noir sur son cr�ne chauve et une jupe courte qui d�voilait ses genoux amaigris : elle sourit en le voyant traverser la foule, le prit par les �paules et lui roula une pelle devant l�accueil. Un baiser long et langoureux, comme � leurs premiers rendez-vous� Baiser le malheur, c��tait ses mots d�ange d�boulonn� : la maladie n�aurait pas sa peau � c��tait sa chasse gard�e, � lui.</p><p>Les gens passaient devant eux, qui n�en finissaient plus de se retrouver.</p><p>���a fait longtemps que tu attends ? chuchota-t-il � son oreille.</p><p>��Vingt-six ans dans deux mois, r�pondit Claire.</p><p>Dan se d�gagea de son �treinte amoureuse :</p><p>��Alors foutons le camp�</p><p>Il prit sa main fr�le, son sac de voyage, et l�entra�na vers la sortie. L�air du parking �tait nouveau tout � coup, le ciel presque aussi lumineux que ses yeux bleus d�hirondelle.</p><p>��Les enfants t�attendent pour une petite f�te, annon�a Dan. C�est un peu le bordel � la maison, je n�ai pas eu le temps de ranger mais la nounou s�occupe des g�teaux.</p><p>��Cool !</p><p>��Je leur ai dit qu�on n�arriverait pas avant huit heures, ajouta-t-il, avec son air de rien.</p><p>Il �tait � peine six heures et quart�</p><p>��Tu m�emm�nes o�, Casanova ?</p><p>��� Llandudno.</p><p>Claire sourit. Ils connaissaient une petite crique le long de la p�ninsule, un endroit tranquille o� l�on pouvait se baigner nu sans risquer de mauvaises rencontres. Elle se blottit contre lui, vit sa voiture banalis�e sur le parking.</p><p>��Tu es en service ?</p><p>��Oui� �a tombe mal, je sais� Une jeune femme qu�on a retrouv�e ce matin, � Kirstenbosch.</p><p>��La fille du rugbyman ?</p><p>��Tu es au courant ?</p><p>��Ils en parlaient � la radio, tout � l�heure� Les gars viennent d�ner ?</p><p>Elle parlait d�Ali et Brian, leurs pr�cieux amis, et du petit rituel consistant � s�inviter � la maison pour s�excuser des horaires flexibles, du stress et du boulot de chien qui les attendait.</p><p>��On avait pens� � demain soir. Si tu te sens bien, �videmment, s�empressa-t-il d�ajouter.</p><p>��On en a d�j� parl�, fit Claire comme une chose entendue. Ne changeons rien, OK ?</p><p>Elle voulait �tre trait�e comme une convalescente, pas comme une malade. Ali et Brian �taient � la m�me enseigne. Dan l�embrassa encore.</p><p>��Tu as trouv� ce que je t�ai demand� ? fit-elle en grimpant dans la voiture.</p><p>��Oui : c�est sur le si�ge arri�re.</p><p>Claire se d�hancha vers la banquette avant de poser la bo�te � chapeau sur ses genoux.</p><p>��Ferme les yeux, dit-elle.</p><p>���a y est.</p><p>Claire lui jeta un regard en biais, �ta tr�s vite son b�ret, saisit la perruque � l�int�rieur de la bo�te � chapeau et l�ajusta dans le miroir du r�troviseur : un carr� court, blond platine, avec deux m�ches Sixties qui lui tombaient au-dessous des oreilles� Hum, pas trop mal� Elle tapota le bras de son mari :</p><p>��Tu me trouves comment en acrylique ?</p><p>Dan fr�mit malgr� lui ; un sourire avide et cruel flottait sur ses l�vres, un sourire de poup�e maltrait�e, et ces yeux bleus o� brillait sa propre mort�</p><p>��Superbe, dit-il en mettant le contact.</p><p>Ils avaient deux heures devant eux : autant dire toute la vie.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Les journaux du soir ouvraient leur �dition sur le meurtre de Nicole Wiese. Son p�re avait �t� champion du monde au lendemain des premi�res �lections d�mocratiques, Mandela avait rev�tu le maillot des Springboks et �cout� le nouvel hymne sud-africain en serrant la main du capitaine, Pienaar, un Afrikaner. Ce jour-l�, le deuxi�me ligne Stewart Wiese �tait devenu l�un des ambassadeurs de la nouvelle Afrique du Sud � et qu�importe si les invincibles All Blacks avaient attrap� une gastro-ent�rite la veille de la finale.</p><p>Au c�ur de la tourmente, Stewart Wiese avait annonc� qu�il donnerait une conf�rence de presse, ce qui, dans un pays en proie � la violence et au crime, n�augurait rien de bon ; on rappellerait les chiffres, plus de cinquante meurtres par jour, les manquements de la police, incapable de prot�ger ses concitoyens, avant de gloser sur la pertinence du r�tablissement de la peine de mort�</p><p>La nuit tombait sur le township. Ali coupa la radio et servit le repas dans la cuisine. Il avait pr�par� un plat de lentilles � la coriandre et un cocktail de jus de fruits. So�l�e de m�dicaments, sa m�re avait dormi une partie de l�apr�s-midi mais semblait reprendre du poil de la b�te : l�agression de ce matin ? Quelle agression ? Josephina pr�tendait se porter comme un charme, tout juste si elle ne s��tait jamais sentie aussi bien de sa vie. Lui en revanche, s�il �tait toujours aussi beau, fort, etc., avait une mine fatigu�e� Le cirque habituel.</p><p>Neuman ne dit rien de sa journ�e, de ce qu�il avait vu : il d�posa ses chocolats pr�f�r�s sur la table de la cuisine, c��tait son seul plaisir, et un baiser sur son front avant de la quitter, en lui jurant que oui, oui, un jour il lui pr�senterait sa � petite amie ��</p><p>Des simulacres.</p><p>Sans �clairage public, fragment�s en une multitude de micro-territoires, les townships �taient particuli�rement dangereux le soir. Marenberg n��chappait pas � la r�gle ; les Rastafari<a l:href="#n_13" type="note">[13]</a>�avaient organis� des marches contre le crime et la drogue mais les bandes organis�es continuaient de faire la loi : on avait m�me vu les �coles de Bonteheuwel fermer par d�cret des gangs, et les autorit�s rester impuissantes pour assurer la s�curit� des �l�ves. � Marenberg, les trois quarts d�entre eux consommaient de la drogue et gravitaient autour des tsotsis�</p><p>Neuman gara la voiture devant la maison de Maia, une des rares constructions en dur du quartier. Les long-courriers clignotaient dans le ciel mauve. Il jeta un regard sur les rues de terre battue qui s��vanouissaient dans le noir et ferma la porti�re. Un rai de lumi�re filtrait par la lucarne de sa chambre ; il frappa doucement � la porte, pour ne pas l�effrayer � quatre fois, c��tait un des codes. Des pas feutr�s approch�rent.</p><p>Maia sourit en le voyant, son demi-dieu taill� dans la nuit.</p><p>��Je t�ai attendu toute la journ�e, dit-elle sans reproche.</p><p>La m�tisse ne portait qu�une nuisette aux reflets argent�s et la paire de pantoufles qu�il lui avait achet�e. Elle embrassa la main du Zoulou et le tira � l�int�rieur. La d�coration du coin-salon avait chang� depuis la semaine derni�re : Maia avait arrach� les morceaux de tapisserie disparates et expos� des tableaux aux murs, les siens, qu�elle peignait sur des planches, ou du bois de r�cup�ration. Maia �tait heureuse de le voir mais elle se tut � code num�ro quatre. Ali avait �tabli une liste pour eux. Il fallait juste s�en souvenir.</p><p>Elle l�entra�na vers la chambre sans prononcer un mot, alluma la bougie pr�s du matelas et s�allongea sur le ventre. Ses cuisses dor�es miroitaient dans le clair-obscur de la chambre, ces jambes dont il connaissait chaque muscle, chaque repli pour l�avoir mille fois parcouru. Maia ferma les yeux et se laissa contempler, les bras d�tach�s du corps, comme si elle allait s�envoler. Un chien aboya dehors.</p><p>Un autre avion passa. La cire finit par couler sur le bout de moquette. Sculpt�e dans l�attente, Maia se tenait immobile, les yeux clos, comme morte. Enfin, il passa la main dans ses cheveux savamment tress�s et, doucement, caressa la courbe de sa nuque. Elle eut un sourire qui n�avait pas besoin d�ouvrir les yeux :</p><p>��Je reconna�trais ta main � trois m�tres�</p><p>Elle �tait chaude et douce comme ses l�vres. Il caressa ses �paules, son dos, l�g�rement rugueux� Une, deux, trois� il compta cinq cicatrices. Maia se tortillait en minaudant. Peut-�tre qu�elle simulait� Qu�importe. Il remonta sa nuisette, d�couvrit ses reins, l�arrondi de ses fesses, qu�elle lui tendit bient�t, en offrande. Ali ne pensait pas : le bout de ses doigts faisait des tra�n�es de poudre sur son corps saccag�, un fil invisible qui lui tirait mille petits miaulements ravis�</p><p>Il releva la t�te et, � la lueur de la bougie, vit les photos accroch�es aux murs ; des photos de magazines que Maia avait mis l� pour �gayer la chambre, ou lui faire plaisir, des femmes en tailleur chic ou en maillot, des femmes publicitaires dans des d�cors paradisiaques de plages et d�atolls isol�s, de pauvres photos � demi froiss�es dont certaines, ramass�es dans la rue, avaient pris l�humidit�, la souillure des d�chets� C�t� piti�, une forte envie de d�gueuler.</p><p>Neuman repartit sans m�me jeter un �il � ses tableaux, en laissant une poign�e de billets sur le frigo.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Le Jardin botanique �tait vide � cette heure, l�aube encore un souvenir. Neuman marcha sur la pelouse taill�e � l�anglaise, ses chaussures � la main. L�herbe �tait tendre et fra�che sous ses pieds. Les feuillages des acacias fr�missaient dans l�obscurit�. Neuman rabattit les pans de sa veste et s�agenouilla pr�s des fleurs.</p><p>� Wilde iris (<emphasis>Dictes grandiflora)</emphasis> �, disait l�affichette. Il y avait encore les rubans de la police, qui battaient dans la brise�</p><p>On n�avait pas retrouv� le sac de Nicole sur les lieux du crime. Le tueur l�avait emport�. Pourquoi ? L�argent ? Qu�est-ce qu�une �tudiante pouvait avoir dans son sac � main ? Il leva les yeux vers les nuages affol�s qui filaient sous la lune. Le pressentiment �tait toujours l�, omnipr�sent, qui lui comprimait la poitrine.</p><p>Ali ne dormirait pas. Ni ce soir ni demain. Les cachets �taient sans effet, sinon � tra�ner ce go�t de p�te molle dans la bouche ; insomnies chroniques, d�sespoir, ph�nom�nes compensatoires, d�sespoir, son cerveau tournait en boucle. Pas seulement depuis ce matin. Les promenades le long du cap de Bonne-Esp�rance non plus n�y changeraient rien. Il y avait ce monstre froid au fond de lui, cette b�te impossible � recracher ; il pouvait lutter, nier, faire que chaque matin soit le premier plut�t que le dernier, il menait une guerre perdue d�avance. Maia : pi�tre fa�ade� Des larmes mont�rent � ses yeux. Il pouvait s�inventer des lieux de vie, des codes �rotiques, des listes d�attractions passionnelles comme autant d�amours fant�mes, le ciment ne prenait pas. Ses masques tomberaient en une pluie de pl�tre, bient�t, des cloisons d�empire qui emporteraient tout dans leur chute, des d�cors trop vieux envoy�s � la casse. La r�alit� �claterait un jour : elle l�attraperait par le cou et lui ferait mordre la poussi�re, comme dans le jardin de son enfance. Sa peau de Zoulou ne tenait qu�� un fil : il pouvait remodeler la r�alit� autant qu�il le voulait, tracer des plans, des pr�noms aux lignes f�minines, il retombait, moteur en flammes, sur le m�me no man�s land. Une terre sans homme � sans homme digne de ce nom.</p><p>Neuman n�en �tait plus un. Il ne l�avait jamais �t�.</p><p>Maia pouvait se tortiller sur le matelas, fissurer les atomes du d�sir qui les s�parait, le sexe d�Ali �tait mort : il �tait mort avec lui.</p></section><section><title><p>6</p></title><p>Ruby avait une confiance limit�e en l�homme : aucune dans le m�le. Son p�re �tait parti du jour au lendemain, sans laisser d�adresse, abandonnant femme et enfants.</p><p>Ruby, la benjamine, avait treize ans � l��poque. Aucune explication. Son p�re n�avait laiss� que du vide. Il avait simplement refait sa vie ailleurs, avec d�autres gens.</p><p>Les ann�es �taient pass�es mais Ruby n�avait pas cherch� � retrouver sa trace. Sa s�ur �tait devenue anorexique, son fr�re un divorc� endurci apr�s deux mariages aussi path�tiques que pr�cipit�s, et leur m�re �tait rest�e comme veuve : ce salaud avait bousill� leur existence, il pouvait crever incognito.</p><p>Le manque affectif qui les rongeait s��tait transform� en rage. Ruby adorait son p�re. Elle avait tout cru. Ce qu�il lui avait dit, laiss� esp�rer, quand il la prenait sur ses genoux et lui faisait des tours de cartes, ou tirait les tarots pour elle ��� Plus tard tu seras grand reporter ! �. Il semblait si fier d�elle, si s�r de lui, du temps qui jouait pour eux� Ruby ne s��tait pas m�fi�e : son p�re, tous les hommes du monde �taient des tra�tres. Brian en particulier. Brian Epkeen, l�amour dont elle n�avait jamais os� r�ver, son prince caboss� qu�elle ramassait dans les foss�s, le visage tum�fi�, Brian qu�elle avait �pong�, pans�, remis sur pied, le salaud avait tout sabot�. Ruby lui avait tout donn�, son amour, son cul, son temps : il n�avait rien pris.</p><p>Six ans qu�ils s��taient s�par�s. Elle avait depuis collectionn� les p�tards mouill�s mais Ruby ne se r�solvait pas � vieillir sans amour. Impossible. L�amour �tait sa dope, sa d�pendance ch�rie, le deuil de son p�re qu�elle ne ferait jamais. Heureusement, aujourd�hui il y avait Rick.</p><p>Cinquante-trois ans, un physique encore agr�able, Rick Van der Verskuizen avait le cabinet dentaire le plus chic de la ville, une propri�t� au milieu des vignes o� elle venait de s�installer, et des enfants suffisamment grands pour leur ficher la paix. Un homme attentionn� qui offrait des perspectives, un r�seau de connaissances, un avenir, quelqu�un qui ne rentrait pas n�importe quand � la maison dans des �tats de choc assommants, shoot� � l�adr�naline ou au speed, et qui sous ses beaux discours �galitaires se faisait payer en nature�</p><poem><stanza><v><emphasis>To bring you my love</emphasis></v><v><emphasis>to bring you my love</emphasis></v><v><emphasis>to bring you my love !</emphasis></v></stanza></poem><p>Ruby d�ambulait au milieu de la chambre, la musique � plein tube. Elle ne s��tait pas encore maquill�e, � peine habill�e, elle allait du lit � la salle de bains, chantant � tue-t�te.</p><p>Son label de musique n�avait pas r�sist� � l��re du t�l�chargement ; douze ans de passion, de travail acharn�, de prises de risques et autant de dingueries nocturnes partis en fum�e. Elle avait mis la cl� sous la porte, la mort dans l��me. Elle aurait pu changer de m�tier, comme la plupart des artistes qu�elle produisait, mais Ruby ne connaissait rien aux autres m�tiers, et surtout elle n�en avait rien � foutre.</p><p>Cette fa�on de penser ne l�avait pas aid�e � trouver un job : aucune major ne voulait travailler avec cette excit�e, les autres l�avaient trop souvent vue bourr�e backstage, pendue au cou de n�importe qui, � prendre n�importe quoi. Trois ans de gal�res, � croire qu�elle n�en sortirait pas, mais une nouvelle vie s�annon�ait depuis qu�elle avait d�croch� ce job d�assistante de production ; finis les castings pour les reality-shows ou les shoots de magazines branch�s qui te payaient en fringues, la valse d�gradante des sourires au banquier pour les ch�ques impay�s, les contrats int�rimaires et le ch�mage. Elle aurait de nouveau une activit� sociale reconnue, un peu d�argent, d�autonomie� Bien s�r, ce n��tait pas le job de ses r�ves. Rick avait fait jouer ses relations. Elle qui n�avait jamais compt� sur personne avait d� sourire � des gens. �craser sa grande gueule de suffragette en vinyle. Ravaler ses quarante-deux ans et faire comme si elle vivait pour la premi�re fois. Qu�importe : ce job la sortait de l�orni�re et Ruby n�avait plus beaucoup le choix. Quarante-deux ans : elle passerait bient�t le cap de la f�condit�. Encore quelques ann�es, songeait-elle, et ce serait fini la croupe �blouissante roul�e dans l�hypnose, les promesses de lointains ailleurs, les baisers implacables � l�autel des blablas. Qu�allait-elle devenir si Rick la jetait, lui aussi ?</p><p>Son portable sonna sur la commode de la chambre. Ruby baissa le volume du CD, cala le portable sur son oreille tout en tirant le zip de sa robe.</p><p>��Salut.</p><p>��Putain, maugr�a-t-elle.</p><p>��Oui, c�est moi.</p><p>Brian. Bref silence dans le chaos des ondes.</p><p>��Tu me d�ranges, l�cha Ruby. Qu�est-ce qu�il y a ?</p><p>��C�est toi qui as envoy� David me faire les poches ?</p><p>��J�ai rien � te dire, r�pliqua-t-elle.</p><p>��Avoue.</p><p>��Je t�ai dit que tu pouvais aller te faire foutre.</p><p>��David aussi visiblement, insinua-t-il : qu�est-ce qui s�est pass� avec les parents de Marjorie ? Il para�t qu�il s�est fait virer, qu�il cherche un studio�</p><p>��Je ne suis pas au courant.</p><p>��Tel que je le connais, il a d� fumer des p�tards dans le salon des vieux�</p><p>��Tu ne connais pas ton fils, Brian. Tu ne t�es jamais int�ress� qu�� ta bite. Ne t��tonne pas s�il ne peut pas te saquer.</p><p>��Tu exag�res.</p><p>��Je t�assure que non.</p><p>Il ricana pour se donner une contenance mais la voix de Ruby �tait du bois d��b�ne.</p><p>��David m�a dit que tu t�installais chez ton nouveau copain�</p><p>��Ce n�est pas tes affaires.</p><p>��On peut peut-�tre s�arranger pour la caution du studio, poursuivit Brian. Cinquante-cinquante : �a te va ?</p><p>��Non.</p><p>��Ton dentiste est plein aux as, fais un effort.</p><p>��Ce n�est pas � lui de payer pour ton fils.</p><p>��C�est quand m�me un peu le tien.</p><p>��Rick n�a rien � voir avec nos histoires. Fous-nous la paix.</p><p>��Depuis quand �a t�int�resse, les dents ?</p><p>��Depuis que je ne vois plus les tiennes.</p><p>��Ha ha !</p><p>Il se for�ait, que c�en devenait poignant.</p><p>��Tu ne m�as jamais fait rire, Brian, dit-elle, glaciale : jamais. Maintenant l�che-moi : OK ?!</p><p>Ruby jeta son portable sur le lit, tourna le bouton du volume et partit se maquiller dans la salle de bains, la musique au maximum. Mascara l�ger, fard � paupi�res� Sa main tremblait l�g�rement devant le miroir. Brian. Elle se maudit dans la glace� Brian l�avait tromp�e, comme son p�re. Ruby lui en voulait pour �a : � mort. Elle croyait que �a passerait, mais �a ne passait pas.</p><p>Les guitares qui hurlaient depuis la chambre s�arr�t�rent net.</p><p>��C�est quoi cette musique de sauvage ?!</p><p>P.J. Harvey : un m�tre cinquante-cinq d�explosif, une voix au silex et des riffs � casser la Terre� Rick apparut par l�embrasure de la porte, les cheveux encore tremp�s apr�s ses longueurs dans la piscine. Il portait une sortie de bain en tissu-�ponge et une montre en forme de t�l�viseur. Ruby finissait de se maquiller. Il passa la main sur ses fesses rebondies.</p><p>��Tu t�en vas ?</p><p>��Oui, r�pondit-elle, je suis d�j� en retard.</p><p>��Dommage�</p><p>Ruby sentit son �rection dans son dos, plus dure � mesure qu�il se lovait contre elle. Rick souriait de ses trente-deux dents impeccables dans le miroir de la salle de bains ; il glissa la main sous sa robe, contourna le string et plongea le long de son pubis.</p><p>��On va �tre oblig�s de se presser, souffla-t-il � son oreille.</p><p>Ruby se cambra tandis qu�il commen�ait � la masturber.</p><p>��Je n�ai pas le temps, minauda-t-elle.</p><p>��Deux minutes, dit-il, respirant plus fort.</p><p>��Je vais �tre en retard�</p><p>��Oui� �a va �tre bon�</p><p>��Rick�</p><p>Elle se tortillait pour s��chapper en douceur mais il la tenait fermement. Rick malaxait son clitoris ; il releva sa robe et pressa son sexe entre ses fesses.</p><p>��Rick� Non, Rick�</p><p>Mais il avait baiss� son string.</p><p>C��tait une belle journ�e d��t�, les insectes virevoltaient dans le jardin ombrag�, poursuivis par des oiseaux de course. Ruby sortit par la terrasse, son sac � bout de bras � elle allait finir par �tre en retard� Rick r�ajusta son peignoir de bain et empoigna le journal qui tra�nait sur la chaise longue.</p><p>��� ce soir, ma ch�rie ! lan�a-t-il.</p><p>��Je t�appelle apr�s le briefing !</p><p>��OK !</p><p>Elle sourit pour masquer sa g�ne. Il lui avait fait mal tout � l�heure�</p><p>Le bullmastiff qui gardait la propri�t� vint qu�mander une caresse mais reflua vite. Ruby grimpa � bord du coup� BM gar� dans la cour, �vita son regard trouble dans le r�troviseur, manqua de peu le chien qui aboyait sous ses roues et fila sur le chemin des vignes, Polly Jean � fond, pour �craser ses larmes.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Aussi hupp�e que sa s�ur Clifton, Camps Bay avait vu sur l�Atlantique et les contreforts de la Table Mountain, qui la prot�geait des vents polaires. Quelques nuages vaporeux sur les sommets, des cargos pointant � l�horizon bleu ciel, les palmiers indolents le long de Victoria Road, la banlieue d�gageait un parfum d�eldorado en croisi�re.</p><p>��Vous en faites une t�te, fit remarquer le barman.</p><p>Epkeen buvait un caf� en regardant la mer. Il venait d�avoir Ruby, h�sitait entre rire ou pleurer�</p><p>��Sers-moi donc un autre espresso au lieu de faire l�andouille, dit-il.</p><p>La terrasse du Caf� Caprice �tait presque vide � cette heure. Tatou�s bodybuild�s, bolides d�capot�s, bimbos et cocottes � la cha�ne, lunettes � �cran plat, les jeunes branch�s de Camps Bay ne d�fileraient pas avant onze heures.</p><p>��Une viennoiserie ? proposa le barman en passant l��ponge sur la table voisine.</p><p>��Non.</p><p>��Si vous voulez, j�ai d�excellentes sauciss�</p><p>��Nan je te dis !</p><p>Brian d�testait les <emphasis>boerewors</emphasis>, ces saucisses au go�t de pied sale qu�on lui refilait le matin, gamin, sous pr�texte qu�il �tait afrikaner. Il referma le <emphasis>Cape Times</emphasis> et soupira dans l�azur ; Stewart Wiese avait lanc� un communiqu� de presse particuli�rement sal� quant � la politique s�curitaire du pays, notamment sa police, jug�e incapable de pr�venir les meurtres et les viols dont sa fille venait d��tre la �ni�me victime, celle de trop � d�claration aussit�t reprise par les m�dias nationaux� Brian avait fait le tour des barmen qui travaillaient le long de Victoria avec la photo de l��tudiante, mais aucun ne se souvenait de l�avoir vue ces temps-ci, ce qui corroborait le t�moignage de Judith Botha. Prenant le relais de Fletcher, il avait interrog� Ben Durandt. � Tr�s bien pour conduire une d�capotable � : le seul amant (connu) de Nicole collait au tableau d�peint par sa copine Judith� Il paya l�addition et, l�esprit vaguement apais� par le bruit de la mer, grimpa la petite corniche qui menait chez les Wiese.</p><p>Malgr� les probl�mes d�ins�curit� et la cur�e immobili�re, Camps Bay restait la banlieue phare de Cape Town, une station baln�aire r�sidentielle pr�serv�e par Chapman�s Speak, l�une des plus belles routes au monde, dont l�acc�s �tait aujourd�hui payant. Ici les Noirs garaient les voitures ou aidaient en cuisine. Il fallait redescendre vers Hout Bay pour voir les premiers townships, tout au plus des �lots de baraquements qui venaient se greffer autour des villages de la c�te.</p><p>La peur du criminel avait remplac� la peur du Noir chez la plupart des Blancs ais�s, repli�s sur leur <emphasis>laager</emphasis><a l:href="#n_14" type="note">[14]</a> : r�ponse arm�e, acc�s s�curis� par vid�o, muraille surmont�e de fils barbel�s puis de lignes �lectrifi�es, la maison o� avait grandi Nicole b�n�ficiait de l��quipement minimal pour une habitation de ce standing.</p><p>La terrasse en teck surplombait la villa d�un cin�aste absent la moiti� de l�ann�e ; Epkeen fuma une cigarette contre la rambarde, appr�ciant la vue sur la baie. L�employ�e de maison, une Xhosa d�un autre �ge qui parlait le <emphasis>pidgin</emphasis><a l:href="#n_15" type="note">[15]</a>, l�avait pri� d�attendre pr�s de la piscine : Stewart Wiese s�entretenait dans le salon voisin avec le responsable des pompes fun�bres.</p><p>L�ancien Springbok s��tait reconverti dans le commerce du vin et poss�dait des parts dans plusieurs soci�t�s locales, parmi les meilleures exploitations de la r�gion. Epkeen se pencha vers la baie vitr�e qui donnait sur le bureau du rez-de-chauss�e : il aper�ut des troph�es sur les �tag�res, des fanions de match, le drapeau du Parti national, il y a peu encore majoritaire dans la province du Western Cape<a l:href="#n_16" type="note">[16]</a>.</p><p>Un pas lourd fit alors plier les planches de la terrasse.</p><p>Brian avait oubli� son visage mais il le reconnut aussit�t : Stewart Wiese �tait un bloc de deux m�tres z�ro un � la t�te caboss�e, les oreilles froiss�es par des milliers de m�l�es et les yeux gris acier encore rouges de larmes.</p><p>��C�est vous qui �tes charg� de l�enqu�te ? lan�a-t-il au flic en treillis noir qui venait d�arriver.</p><p>��Lieutenant Epkeen, dit-il en perdant sa main dans celle du colosse.</p><p>Malmen� par la nuit de samedi, il avait d�pos� son costume au pressing. Wiese eut un rictus dubitatif devant son tee-shirt. Ses deux petites filles, �g�es de quatre et six ans, �taient parties chez leurs grands-parents jusqu�aux obs�ques de leur s�ur, sa femme dormait dans la chambre, sous s�datif, incapable de supporter le moindre entretien. Il exp�dia le reste comme une formalit� : Nicole �tait en premi�re ann�e d�Histoire � la fac d�Observatory, l�Histoire il fallait bosser, pas passer son temps dehors, les rues n��taient pas s�res, les clients du restaurant le plus branch� de la ville s��taient fait d�valiser par une bande arm�e pas plus tard que la semaine derni�re, en plein samedi soir, les jeunes Blanches �taient une population � risque, raison pour laquelle il surveillait les sorties de Nicole et ses relations. Jamais il n�avait dout� de Judith Botha, de sa loyaut�. Lui et sa femme ne comprenaient pas ce qui avait pu se passer : c��tait au-dessus de leurs forces.</p><p>Epkeen comprenait l�humeur belliqueuse du p�re de famille � la mort d�un branleur comme David l�an�antirait � mais quelque chose le d�rangeait dans l�agencement de ses arguments�</p><p>��On ne voyait plus votre fille dans les bars de Camps Bay, commen�a-t-il. Nicole vous a parl� d�un nouvel endroit o� elle aimait sortir ?</p><p>��Ma fille n�a pas l�habitude de tra�ner dans les bars, dit-il en le fixant.</p><p>��Justement : on a pu l�entra�ner, la faire boire�</p><p>��Nous sommes de stricts adventistes, certifia Wiese.</p><p>��Vous �tes aussi un ancien sportif de haut niveau : entre les tourn�es et les mises au vert, j�imagine que vous n�avez pas beaucoup vu grandir votre a�n�e.</p><p>��Je l�ai eue jeune, c�est vrai, conc�da-t-il, j��tais tr�s pris par la comp�tition mais depuis ma retraite sportive, on a eu le temps de se conna�tre.</p><p>��Votre fille avait donc des rapports privil�gi�s avec sa m�re, poursuivit Epkeen.</p><p>��Elle lui parlait plus qu�� moi.</p><p>�a n�avait pas l�air tr�s compliqu�.</p><p>��Nicole est sortie plusieurs fois la semaine derni�re�</p><p>��Je vous r�p�te qu�elle �tait cens�e r�viser ses cours avec Judith.</p><p>��Si Nicole avait besoin d�un alibi pour sortir, c�est qu�elle connaissait d�avance votre r�action, non ?</p><p>��Quelle r�action ?</p><p>��Imaginez par exemple qu�elle ait rencontr� des jeunes d�un autre milieu social, des <emphasis>coloured</emphasis><a l:href="#n_17" type="note">[17]</a>, voire des Noirs�</p><p>Stewart Wiese retrouva son air de deuxi�me ligne avant l�entr�e dans la m�l�e :</p><p>��Vous �tes venu ici pour me traiter de raciste ou trouver le salaud qui a tu� ma fille ?</p><p>��Nicole a eu un rapport sexuel la nuit du meurtre, fit Epkeen : je cherche � savoir avec qui.</p><p>��Ma fille a �t� viol�e et assassin�e.</p><p>��Nous n�en savons rien pour le moment� (Epkeen ralluma une cigarette.) D�sol� d�entrer dans les d�tails, monsieur Wiese, mais il arrive que le vagin d�une femme se lubrifie pour se prot�ger des violences sexuelles subies. �a ne fait pas d�elle une victime consentante.</p><p>��Impossible.</p><p>��On peut savoir pourquoi ?</p><p>��Ma fille �tait vierge, dit-il.</p><p>��J�ai eu vent d�un certain Durandt�</p><p>��Ce n��tait qu�un flirt. J�en ai parl� avec ma femme cette nuit : Nicole ne l�aimait pas. Du moins pas assez pour prendre la pilule.</p><p>Il y avait d�autres moyens contraceptifs, surtout avec le sida qui ravageait le pays, mais la pente semblait savonneuse et Durandt avait confirm� qu�ils n�avaient jamais couch� ensemble.</p><p>��Nicole ne s�est donc jamais confi�e � votre femme ? reprit Epkeen.</p><p>��Pas sur ce sujet-l�.</p><p>��Sur un autre en particulier ?</p><p>��Nous sommes une famille unie, lieutenant. Vous voulez en venir o� ?</p><p>Ses yeux envoyaient des billes chrom�es sous le soleil.</p><p>��On a retrouv� une carte d�abonnement � un vid�oclub dans le gilet de Nicole, dit Epkeen. D�apr�s les retraits, plusieurs films � caract�re pornographique ont �t� lou�s ces derni�res semaines.</p><p>��Cette carte �tait au nom de Judith Botha, � ce que je sache ! s�aga�a l�Afrikaner.</p><p>��Nicole l�utilisait.</p><p>��C�est ce que Judith vous a dit ?!</p><p>��Ce n�est pas elle qui a mis cette carte dans le gilet de Nicole.</p><p>Le colosse �tait d�contenanc� : il n�aimait pas le ton que prenait la conversation, ni l�air du flic venu l�interroger.</p><p>��Ce n�est pas pour �a que ma fille louait ce genre de films, affirma-t-il. Ce que vous insinuez est tout simplement odieux !</p><p>��J�ai eu Judith au t�l�phone tout � l�heure : elle pr�tend n�avoir jamais lou� de films X.</p><p>��Elle ment ! aboya Wiese. Elle ment comme elle nous a toujours menti, � Nils Botha et � moi !</p><p>Epkeen opina � il v�rifierait aupr�s des vendeurs du vid�oclub�</p><p>��Votre fille tenait-elle un journal intime, ou quelque chose du genre ? demanda-t-il.</p><p>��Pas � ma connaissance.</p><p>��Je peux voir sa chambre ?</p><p>Wiese avait crois� les bras, deux troncs, comme s�il montait la garde.</p><p>��Par ici, dit-il en poussant la baie vitr�e.</p><p>Les pi�ces de la maison �taient vastes, lumineuses. Ils grimp�rent � l��tage. Wiese passa sans bruit devant la chambre o� sa femme cuvait leur malheur et d�signa la porte au bout du couloir. La chambre de Nicole �tait celle d�une post-adolescente studieuse : quelques photos de stars de cin�ma au-dessus du bureau, ordinateur, mat�riel de musique, une s�rie de photomatons avec sa copine Judith qui datait du coll�ge, rires et singeries � l�appui, un lit avec couette tir�e � quatre �pingles, des �tag�res remplies de livres, <emphasis>A Long Way to Freedom</emphasis>, l�autobiographie de Mandela, quelques polars sud-africains et am�ricains, des bo�tes, des bougeoirs, des babioles� Epkeen ouvrit la table de nuit, trouva des lettres en vrac, les parcourut. Des lettres d�ados, qui parlaient de r�ve et d�amour pour demain. Pas de nom cit� sinon celui d�un certain Ben (Durandt), d�crit comme superficiel et plus int�ress� par les grands prix de Formule�1�que les ressorts d�une �me s�ur. La jeune femme avait rencontr� quelqu�un d�autre. Quelqu�un qu�elle avait cach� � tout le monde�</p><p>Le p�re de Nicole se tenait dans l�embrasure de la porte, vigie silencieuse. Hormis le chemisier sur le dossier d�une chaise en rotin, tout �tait soigneusement rang�. La salle de bains aussi �tait en ordre, avec du maquillage et des produits de beaut� empil�s devant le miroir. Epkeen fouilla l�armoire � pharmacie : coton, antiseptique, m�dicaments divers. Il ouvrit les petites bo�tes d�artisanat africain sur l��tag�re, les tiroirs de la commode, le placard � chaussures, ne d�couvrit que des v�tements de luxe aux poches vides ou des accessoires de fille � l�utilit� �nigmatique. Rien non plus sous le matelas, l�oreiller, les coussins. Nicole ne tenait aucun journal �crit. Il alluma l�ordinateur du bureau, ouvrit les ic�nes�</p><p>��Vous cherchez quoi ? demanda le p�re dans son dos.</p><p>��Une piste, figurez-vous.</p><p>Epkeen explora la messagerie Internet, les mails envoy�s, re�us, nota les noms, les adresses, mais ne trouva rien de pr�cis. La vie de Nicole se r�sumait � un brouillard. Il vida ses poumons, ferma les yeux pour balayer ce qu�il avait vu, et les rouvrit bient�t, comme neufs. Il r�fl�chit un moment avant de se pencher sur la tour de l�ordinateur : il y avait des traces de doigts, qu�on devinait � travers une �paisse couche de poussi�re.</p><p>Il s�agenouilla, sortit son couteau suisse, d�vissa le flanc gauche de la tour et �ta le bloc de ferraille� Il y avait un petit sac plastique pr�s des barres de m�moire, et de curieux objets roul�s � l�int�rieur : boules de geisha, mini-vibromasseur avec oreilles de lapin � brancher sur iPod, pr�servatifs, neige de corps comestible, anneau vibrant avec stimulateur de clitoris, g�lules � woman power caps �, spray anal lubrifiant et anesth�siant, toute une gamme de sex-toys dernier cri, soigneusement empaquet�s�</p><p>Pench� sur lui comme un arbre mort, l�ancien rugbyman ne r�agit pas tout de suite. Il d�tourna le visage et se tourna vers la piscine qui miroitait par la fen�tre. Pudeur inutile : les �paules du g�ant se mirent � tressauter, de plus en plus vite�</p></section><section><title><p>7</p></title><p>Cape Town �tait la vitrine de l�Afrique du Sud. �chaud�e par le meurtre d�un historien r�put� l�ann�e pass�e, scandalis�e par la mort du chanteur de reggae Lucky Duke, l�gende vivante engag�e dans la lutte contre l�apartheid, abattu par des malfrats devant ses enfants alors qu�il les menait chez leur oncle, la First National Bank lan�ait une vaste campagne de communication contre le crime, regroupant le secteur priv� et les principales instances de l�opposition.</p><p>La passivit� du gouvernement face � l�ins�curit� chronique �tait clairement mise en cause : l�argument � crime = pauvret� + ch�mage � ne tenait plus. Contrairement � ce qu�avait annonc� le pr�sident, le crime n��tait pas � sous contr�le �. Il suffisait d�allumer la t�l�vision ou d�ouvrir le journal pour constater l�ampleur du fl�au. Le nombre d�homicides avait peut-�tre baiss� de trente pour cent depuis l�arriv�e au pouvoir de l�ANC, mais les statistiques comptabilisaient les crimes interethniques qui avaient pr�c�d� la prise du pouvoir, soit des milliers de victimes appartenant � une �poque r�volue. L�enjeu aujourd�hui �tait tout autre : comment la premi�re d�mocratie d�Afrique pouvait �tre le pays le plus dangereux au monde ?</p><p>�conomiquement, le manque � gagner �tait �norme � on parlait de cent vingt-cinq mille emplois cr��s avec une r�duction de cinquante pour cent des homicides � et le pays, qui � l�heure de la mondialisation connaissait la plus forte croissance de son histoire, avait besoin d�investisseurs �trangers. D�autant que l�Afrique du Sud se pr�parait � organiser l��v�nement le plus m�diatis� de la plan�te, la Coupe du monde de football, qui aurait lieu en�2010 : quatre milliards de t�l�spectateurs pour les matchs de finales, un million de supporters � qui il faudrait assurer s�curit�, reportages, rencontres, interviews� Le monde entier aurait les yeux braqu�s sur le pays, et l�Afrique du Sud <emphasis>ne pouvait pas</emphasis> donner une image aussi effroyable. Qui avait envie d�investir dans un pays estampill� comme le plus dangereux ? Il fallait rassurer les financiers co�te que co�te. La FNB avait ainsi engag� vingt-cinq millions de rands sous forme de p�tition afin de protester contre l�inaction du gouvernement et de mobiliser l�opinion devant le sort qui frappait les symboles m�mes du pays.</p><p>Ce n��tait pas les pauvres qui attaquaient les convoyeurs au bazooka, ni les ch�meurs qui avaient assassin� le directeur du � Business Against Crime � l�ann�e derni�re : on avait affaire � une vague de crimes organis�s, de gangs, petits ou grands, li�s aux mafias, des bandes aux m�thodes sophistiqu�es comparables aux USA des ann�es�30 : corruption de la police, voire collaboration, inefficacit� de la justice, passivit� du gouvernement� � travers la campagne anti-crime, le secteur priv� n�attaquait pas la d�mocratie mais les hommes qui g�raient la poudri�re : l�ANC en particulier�</p><p>Karl Krug� transpirait depuis son rond de cuir. Trop de kilos pris ces derni�res ann�es. Krug� dirigeait la SAP de Cape Town depuis les �lections de�1994 : rester comme l�homme de la transition d�mocratique �tait son ambition et son devoir. Le superintendant prenait sa retraite dans deux ans et pilotait en coulisse pour que Neuman lui succ�de : un jeune officier zoulou chef de la police dans une province xhosa o� les Noirs �taient minoritaires t�moignerait d�une petite r�volution de palais et d�un signe fort dans un pays qui peinait � tenir ses promesses. Krug� connaissait Neuman, son histoire, son d�go�t presque aristocratique pour la corruption qui r�gnait � tous les �tages des administrations : son successeur � la t�te de la SAP serait un Noir ultra-comp�tent, pas un Zoulou incapable� La m�diatisation du meurtre n�arrangeait pas ses affaires.</p><p>��Vous avez lu les journaux ?</p><p>��Certains, r�pondit Neuman.</p><p>��Tous disent la m�me chose.</p><p>��Tous sont aux mains des m�mes groupes d�int�r�ts.</p><p>��Nous ne sommes pas l� pour faire le proc�s de la concentration des m�dias, r�pliqua Krug�. Tout ce joli monde va nous tomber dessus�</p><p>Le bureau donnait sur l�art�re de Long Street et le march� africain. Neuman haussa les �paules :</p><p>��Je ne crains pas la temp�te.</p><p>��Moi si : je viens d�avoir l�attorney g�n�ral au t�l�phone, dit Krug�. Il leur faut un os � ronger : vite. Stewart Wiese a le bras long et remue ciel et terre pour rallier l�opinion � sa cause. Ses r�seaux fonctionnent � plein, le public est sous le choc et vous connaissez la puissance des symboles�</p><p>Neuman acquies�a dans son costume noir. La FNB �tait aussi l�un des principaux sponsors de l��quipe des Springboks, ce qui expliquait la rapidit� et la virulence de la campagne m�diatique. Ce n��tait pas le moindre des paradoxes que de voir les banques partir en guerre contre le crime alors que ces m�mes banques alimentaient les paradis fiscaux et le blanchiment d�argent sale, mais Neuman savait l�argument sans poids � l�heure de la mondialisation.</p><p>��J�ai rendez-vous tout � l�heure avec le l�giste pour les premiers r�sultats de l�autopsie, dit-il. Contrairement � ce qu�a affirm� Wiese lors de sa conf�rence de presse, nous ne sommes pas s�rs que sa fille ait �t� viol�e. Il semblerait plut�t qu�elle ait cherch� � s��manciper et fuir l��ducation, disons tatillonne, de son milieu social. Nicole sortait � l�insu de ses parents et d�couchait � l�occasion. On cherche le suspect : un gar�on qu�elle fr�quentait depuis peu� J�ai mis Epkeen et Fletcher sur l�affaire.</p><p>��Fletcher est brillant, conc�da son sup�rieur, mais Epkeen, je ne vous suis pas.</p><p>��C�est mon meilleur d�tective.</p><p>��On le voit rarement avant onze heures, fit remarquer Krug�.</p><p>��Rarement apr�s aussi, ironisa Neuman.</p><p>��Je n�aime pas ce genre d��lectrons libres.</p><p>��Je con�ois chez lui une certaine forme de d�bandade, mais j�ai une totale confiance en lui.</p><p>��Pas moi.</p><p>Epkeen �tait � de l�autre c�t� � durant l�apartheid, il avait eu maille � partir avec la police et n�avait pas int�gr� le service criminel pour ob�ir aux proc�dures : il �tait venu parce que Neuman �tait all� le chercher. Un jour, il leur claquerait dans les mains.</p><p>Krug� soupira en massant la b�che qui lui servait de nuque :</p><p>��Vous assumerez vos choix, capitaine, conclut-il. Mais je ne tiens pas � finir ma carri�re sur un �chec. Trouvez-moi ce suspect : et surtout le coupable.</p><p>Neuman prit cong�.</p><p>Tembo l�attendait � la morgue de Durham Road.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Epkeen n�avait jamais song� � s�engager dans la police, m�me apr�s l��lection de Mandela. La rencontre avec Neuman avait chang� la donne.</p><p>Comme le leader de l�ANC, Ali �tait devenu avocat � d�fendre les droits de ceux qui alors n�en avaient pas � avant d�int�grer la SAP de Cape Town. La nouvelle Afrique du Sud avait soif de justice et Neuman connaissait Epkeen de r�putation � peu de Blancs se chargeaient de retrouver la trace de militants disparus. L�un avait chang� de nom pour �chapper aux milices des bantoustans, l�autre � un postulat historique qui puisait ses racines dans le colonialisme. Neuman avait foi en sa destin�e, il sut se montrer convaincant. Ils �taient faits du m�me bois. Voulaient le m�me pays. Car pour le reste, Epkeen �tait � peu pr�s le contraire de Neuman : ambition z�ro, noceur en diable, divorc� mille fois avec lui-m�me et le monde qui l�avait vu grandir. Ali aimait sa vitalit�, cette fa�on si na�ve de d�sesp�rer, et surtout l��lan qui le poussait vers les femmes, comme s�il n�avait qu�� exister pour �tre aim� Sous ses airs d�tach�s, Brian �tait le filin au-dessus de son vide, sa derni�re balle, le seul homme � qui il aurait pu parler.</p><p>Ali ne l�avait jamais fait.</p><p>Ils d�barqu�rent chez Dan avec des fleurs pour Claire.</p><p>Le jeune couple habitait Kloof Nek, une petite maison sur les hauteurs de la ville. Dan Fletcher partageait leur point de vue sur la soci�t� sud-africaine, les moyens mis en �uvre pour l�am�liorer, et la nature du lien qui les unissait. Le malheur qui frappait sa femme avait fini de sceller le pacte.</p><p>Claire les accueillit � la grille avec une accolade et un sourire courageux.</p><p>���a va ? sourit Ali.</p><p>��Mieux que vous, les gars : vous avez de ces t�tes d�enterrement !</p><p>Sa silhouette s��tait affin�e, son teint de p�che avait p�li sous les rayons mais Claire restait toujours aussi jolie. Sa perruque blonde lui allait bien. Ils s�accroch�rent � son bras, prirent des nouvelles de sa sant� sans cesser de plaisanter � ils s�aimaient en vie � et la suivirent dans l�all�e. Dan attendait sous les roses tr�mi�res de la tonnelle, sacrifiant au rituel du barbecue dans le jardin ; les enfants, tr�s �nerv�s, leur firent un triomphe.</p><p>Ils d�n�rent tous ensemble sur la terrasse de la maison, en oubliant qu�une rechute pulv�riserait leur existence.</p><p>Le verre de pinot que Claire s��tait autoris� la rendait joyeuse. Brian ouvrit une deuxi�me bouteille.</p><p>��Je suis avec une barmaid en ce moment, fit-il en guise d�explication.</p><p>��C�est original� Elle est comment ?</p><p>��Aucune id�e.</p><p>��Allez ! pouffa Claire. Tu connais quand m�me son pr�nom ?!</p><p>���coute, s�emporta-t-il, j�ai d�j� du mal � retenir le mien !</p><p>Elle rit pour de bon, c��tait le but.</p><p>��En attendant, reprit la jeune femme, entre toi et Ali qui nous cache sa dulcin�e, je suis toujours la seule fille � table.</p><p>��Oui, acquies�a Brian, c�est aussi ce que me reprochait Ruby quand on allait au restaurant.</p><p>Ali sourit avec eux, pour faire bonne figure, mais les fissures de son blockhaus se l�zardaient. Il n�avait jamais pr�sent� Maia � ses amis. Aucun Blanc ne venait jamais dans les townships : Ali l�avait choisie pour �a. Il leur aurait dit quoi, de toute fa�on ? Qu�il avait ramass� cette pauvre fille dans la rue, comme un sac-poubelle �ventr� par les chiens, qu�elle ne savait ni lire ni �crire, � peine peindre sur des bouts de bois, qu�il entretenait une femme pour la caresser � loisir, pour assouvir ses pulsions d�homme ou ce qu�il en restait, que Maia lui servait de fa�ade, de couverture sociale, de carte postale ?! Il ne la leur pr�senterait jamais : jamais.</p><p>Une ombre passa dans le cr�puscule. Neuman se leva pour d�barrasser et resta un moment sous les arbres, le temps que �a passe.</p><p>Brian l�observait de loin, blaguant pour donner le change, mais il n��tait pas dupe ��Ali �tait bizarre ces derniers temps�</p><p>Dans le jardin, c��tait l�heure du chat � deux b�tards tigr�s qui faisaient semblant de s�entre-d�vorer. Les enfants avaient mis leurs pyjamas et les regardaient faire en piaffant de joie ; on finit de desservir la table, marquant l�heure du coucher, mais les petits voulaient du rab.</p><p>��Tonton Brian ! On fait la bagarre ?! Allez ! Tonton Brian !</p><p>��Je ne me bats pas avec des gargouilles.</p><p>��Je suis Darth Vador ! singea Tom en faisant des moulinets avec son bout de plastoc.</p><p>Eve, extatique, s�y connaissait aussi en gesticulations.</p><p>��Vous devriez arr�ter le trichlo, leur conseilla-t-il.</p><p>Les petits ne comprenaient pas la moiti� de ce qu�il racontait, le ton suffisait. Ils pass�rent bient�t de bras en bras avant de suivre leur m�re � l��tage. Le jardin �tait soudain calme � la nuit tomb�e. Dan alluma les bougies des lampes temp�te tandis que Neuman ouvrait le dossier en cours. On oublia vite la douceur du soir.</p><p>Nicole Wiese avait pris la tangente et on pouvait la comprendre ��� dix-neuf ans, elle voulait voir la vie, pas son carton d�emballage, si dor� soit-il. Judith Botha lui servait de couverture et, � l�occasion, lui laissait son appartement. L��quipe scientifique avait pass� le studio au peigne fin sans relever d�autres empreintes que celles des filles et du jeune Deblink. L�enqu�te de voisinage n�avait rien donn�, pas plus que les recherches � l�universit� d�Observatory : Nicole n�y passait que pour remplir les formulaires, ce qui confirmait les dires de son amie Judith.</p><p>Epkeen avait suivi la piste des sex-toys : ne trouvant pas la trace de la vente via Internet de sa chambre (Nicole n�aurait de toute fa�on pas pris le risque de se faire livrer chez elle), il avait arpent� les sex-shops de la ville et d�got� la boutique qui les lui avait vendus � plusieurs achats, �chelonn�s sur les trois derni�res semaines. La vendeuse interrog�e avait le latex collant et la m�moire des visages : aucun gar�on ne l�accompagnait alors. Epkeen �tait pass� au vid�oclub : <emphasis>Dans ton cul, Rendez-vous dans ma chatte, Fist-Fucking in the rain</emphasis>, Nicole n�avait pas lou� de film samedi soir mais plusieurs ces derni�res semaines. L�employ� interrog� se souvenait de la jeune �tudiante (il lui avait demand� sa carte d�identit�) mais elle �tait seule�</p><p>Fletcher avait heureusement obtenu plus de r�sultats.</p><p>��J�ai �pluch� les appels et les comptes de Nicole, dit-il en consultant son carnet d�enqu�te : on a une liste de num�ros qui, pour le moment, n�ont rien donn�. C�t� argent, Nicole avait des d�penses r�guli�res qui couvraient largement son train de vie, assez modeste compte tenu du standing familial. Les achats en carte bancaire concernent, p�le-m�le, des v�tements dans les magasins du centre-ville, quelques fournitures scolaires, des verres dans divers bars d�Observatory. La derni�re carte utilis�e date de mercredi soir, au Sundance : soixante rands.</p><p>��Un club d��tudiants, pr�cisa Epkeen.</p><p>��Mercredi, poursuivit Fletcher : soit la nuit o� Nicole a d�couch� J�ai cherch� dans les h�tels de la ville mais son nom ne figure sur aucun registre. On ne sait donc pas o� elle a dormi cette nuit-l�, ni avec qui, mais on a la trace d�un retrait d�argent liquide le jour du meurtre, � huit heures du soir : mille rands, au guichet automatique de Muizenberg, sur la c�te sud de la p�ninsule� Mille rands, continua-t-il : �a repr�sente pas mal d�argent pour une gamine de son �ge, d�autant qu�elle retirait toujours des petites sommes.</p><p>��Il y a du trafic au Sundance ? demanda Neuman.</p><p>��M�me pas de la coke, r�pondit Dan.</p><p>��Bizarre�</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Nicole �tait compl�tement d�fonc�e quand on l�a tu�e, dit-il.</p><p>Tembo venait de lui livrer le premier rapport d�autopsie. Nicole Wiese �tait morte vers une heure du matin, dans le Jardin botanique, on l�avait assassin�e � coups de marteau ou avec un objet similaire � massue, barre de fer : trente-deux points d�impact, concentr�s essentiellement sur le visage et le cr�ne. L�sions, h�matomes et fractures multiples, dont l�hum�rus droit et trois doigts. Enfoncement de la bo�te cr�nienne. Pas de fragments de peau sous les ongles, ni de sperme dans le vagin. Contrairement aux d�clarations h�tives de son p�re, le viol n��tait pas av�r頗 pas de rapport anal non plus. Seule certitude, la jeune femme n��tait pas vierge au moment du crime. On avait par ailleurs trouv� du sel de mer sur sa peau, des grains de sable dans ses cheveux, et d��tranges �corchures sur ses bras et son thorax, provoqu�es par du fil de fer rouill�. Les marques �taient r�centes.</p><p>��Elle a pu s��corcher en passant par-dessus une cl�ture, avan�a Epkeen.</p><p>��L�acc�s au Jardin botanique est libre, r�pondit Neuman.</p><p>Mais le plus surprenant provenait des analyses toxicologiques : le labo avait relev� la pr�sence d�un m�lange de plantes dont l�absorption remontait � plusieurs jours (analyses en cours), et surtout d�un cocktail constitu� de marijuana, d�une base de m�thamph�tamine et d�une autre substance chimique, encore non identifi�e�</p><p>��M�thamph�tamine, r�p�ta Epkeen.</p><p>��La base du tik, confirma Neuman.</p><p>La nouvelle drogue qui ravageait la jeunesse de Cape Town.</p><p>��D�apr�s Tembo, le produit a �t� inhal� peu de temps avant le meurtre, poursuivit Neuman. Nicole �tait probablement dans les vapes quand on l�a agress�e. Le tueur a pu se servir de la dope pour abuser d�elle, ou la mener au Jardin botanique sans qu�elle oppose de r�sistance�</p><p>La nouvelle les laissa un moment perplexes. Fabriqu�e � partir d��ph�drine, la m�thamph�tamine pouvait �tre fum�e, inhal�e ou inject�e en intraveineuse. Sous forme de cristaux (<emphasis>crystal meth</emphasis>), le tik co�tait le sixi�me du prix de la coca�ne pour un effet dix fois plus puissant. Fumer ou injecter de la m�thamph�tamine produisait un flash rapide : stimulant physique, illusion d�invincibilit�, sentiment de puissance, ma�trise de soi, �nergie, volubilit� excessive, euphorie sexuelle� � moyen terme, les effets s�inversaient : fatigue intense, d�coordination des mouvements, nervosit� incontr�lable, parano�a, troubles hallucinatoires visuels et auditifs, plaies et irritation de l��piderme, d�lire (fourmillement d�insectes sur la peau), sommeil incoercible, naus�e, vomissements, diarrh�e, vision brouill�e, �tourdissements, douleurs � la poitrine� Hautement addictif, le tik menait � la d�pression ou � des psychoses proches de la schizophr�nie, avec des dommages irr�versibles au niveau des cellules du cerveau. La parano�a pouvait en outre entra�ner des pens�es meurtri�res ou suicidaires et les sympt�mes psychotiques persister pendant des mois apr�s le sevrage�</p><p>Ou la jeune femme �tait totalement inconsciente, ou on l�avait tromp�e sur la marchandise.</p><p>��L�amant de Nicole ne s�est toujours pas manifest�, fit Neuman : il y a donc des chances qu�il soit li� � la drogue. Le tik s�est r�pandu dans les townships, beaucoup moins sur la c�te ou dans les milieux blancs� Quelque chose ne colle pas dans cette histoire.</p><p>��Tu crois qu�elle comptait acheter de la came avec l�argent retir� � Muizenberg ?</p><p>��Hum.</p><p>��Les indics, ils en disent quoi ?</p><p>��On les secoue, sans r�sultat pour le moment. S�il y a un trafic sur la c�te ou une nouvelle drogue sur le march�, personne ne semble au courant.</p><p>��Bizarre.</p><p>��C�est peut-�tre en rapport avec la substance non identifi�e, avan�a Epkeen.</p><p>��Possible.</p><p>La m�thamph�tamine formait la base du tik mais on y trouvait de tout, �ph�drine, ammoniac, solvant industriel, Drano ou lithium de batterie, acide chlorhydrique�</p><p>Claire apparut alors sur le bout de pelouse. Il faisait plus frais � la nuit tomb�e, elle avait couch� les enfants et serrait ses bras d�nud�s comme s�ils allaient s��crouler.</p><p>Les trois hommes se turent, suspendus � ses l�vres.</p><p>��Je peux venir ?</p><p>Claire flottait un peu dans son jean mais sa gr�ce n�avait pas perdu une plume. Un oiseau de paradis, d�gomm� en plein vol.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Le quartier d�Observatory abritait une partie de la population estudiantine mais pouvait se r�sumer � un bout de rue, Lower Main Street, qui concentrait bars et restaurants alternatifs. Neuman se gara devant un tex-mex � l�enseigne clignotante, et louvoya entre les groupes de jeunes qui d�ambulaient sur les trottoirs.</p><p>Une client�le m�tiss�e se pressait devant le Sundance. Un Xhosa gras comme un morse filtrait l�entr�e d�un air paresseux. Neuman rep�ra la cam�ra de surveillance au-dessus de la grille, planta sa plaque et la photo de la jeune femme sous le nez du gros type :</p><p>��Vous avez d�j� vu cette fille ?</p><p>��Hum� (Il recula pour faire le point.) J�crois bien.</p><p>��Vous �tes physionomiste ou astrologue ?</p><p>��Ben�</p><p>��Nicole Wiese, la fille dont on parle dans les journaux. Elle est venue cette semaine.</p><p>��Oui� Oui.</p><p>Le morse chercha parmi ses souvenirs mais �a semblait �tre le foutoir l�-dedans.</p><p>��Mercredi ?</p><p>��P�t��tre bien, oui�</p><p>��Samedi aussi ?</p><p>��Huuuum�</p><p>Il ruminait.</p><p>��Seule ou accompagn�e ? s�impatienta Neuman.</p><p>���a, je saurais pas dire, fit-il en avouant son impuissance : y a le festival en ce moment, et � partir de minuit c�est entr�e libre. Difficile de savoir qui est avec qui�</p><p>Il aurait dit la m�me chose des conflits au Moyen-Orient. Neuman se tourna vers les paillotes qui d�passaient du mur d�enceinte.</p><p>��Quel barman a travaill� ici samedi soir ?</p><p>��Cissy, r�pondit le portier. Une m�tisse, avec des gros seins.</p><p>Pour �a, il �tait physionomiste� Neuman traversa le jardin de sable o� des jeunes buvaient leur bi�re en braillant comme � la plage. Le chevelu qui envoyait valser les capsules derri�re le comptoir du bar ext�rieur avait l�air aussi bourr� que ses clients.</p><p>��On la trouve o�, Cissy ?</p><p>��� l�int�rieur ! cria-t-il.</p><p>Suivant le regard inject� du boutonneux, Neuman poussa la porte de bois qui donnait dans la bo�te. Le dernier Red Hot crachait dans les enceintes, la salle �tait bond�e, la lumi�re basse sous les spots : �a sentait l�herbe en d�pit des interdictions affich�es aux murs, mais aussi une curieuse odeur de feu� Neuman se fraya un passage jusqu�au comptoir. Une client�le exc�dant rarement plus de trente ans s�enfilait en grima�ant des petits verres de cocktail � la couleur suspecte, qui finiraient g�n�ralement dans les toilettes ou dans le caniveau, s�ils l�atteignaient. Cissy, la barmaid, avait la peau brune et la poitrine compress�e sous un body particuli�rement �lastique que reluquaient une bande de blancs-becs �m�ch�s. Neuman se pencha par-dessus les parapluies des cocktails verd�tres qu�elle pr�parait :</p><p>��Vous avez d�j� vu cette fille ?</p><p>� la grimace en chewing-gum qu�elle jeta � la photo, Cissy semblait plus pr�occup�e par l��chancrure de son body que par la fonte des glaciers.</p><p>��J�sais pas.</p><p>��Regardez mieux.</p><p>La barmaid eut une moue qui allait bien avec le banc de poissons coll� au comptoir.</p><p>��Peut-�tre que oui� Oui, �a me dit quelque chose.</p><p>��Nicole Wiese, une �tudiante, pr�cisa Neuman. Vous n�avez pas vu son visage dans les journaux ?</p><p>��Bah� Non.</p><p>Cissy n��coutait pas ce qu�elle disait, elle pensait � ses cocktails et aux piranhas qui les attendaient.</p><p>��Ils ne vont pas refroidir, fit Neuman en �cartant les verres sur le comptoir. Une jolie blonde comme �a, insista-t-il, �a ne s�oublie pas si vite : essayez de vous rappeler. Il lui avait pris le poignet d�licatement mais il ne la l�cherait pas. Nicole �tait l� mercredi soir, dit-il, et peut-�tre aussi samedi�</p><p>La lumi�re baissa d�intensit�.</p><p>��Samedi, je sais pas, fit enfin la barmaid, mais je l�ai vue mercredi soir. Oui : mercredi. Elle a discut� un moment avec la fille qui fait la performance�</p><p>Les �clairages tomb�rent brusquement, plongeant la salle dans l�obscurit�. Neuman l�cha le poignet de la barmaid. Les regards s��taient concentr�s sur la sc�ne. Il abandonna le comptoir et se rapprocha. Il faisait chaud et l�odeur se pr�cisait : celle du charbon. Des braises fumaient au milieu de la sc�ne, un tapis rougeoyant qu�il devinait entre les t�tes anonymes� Des tambours firent alors trembler le sol. <emphasis>Dum dum dum</emphasis>� Une mince fum�e s��chappait le long du proscenium, chaque frappe �tait ponctu�e d�un flash �blouissant vers le public, mais Neuman �tait ailleurs : ces tambours, ces coups, ce rythme hypnotique sorti du fond des �ges, c��tait l�<emphasis>indlamu</emphasis>, la danse de guerre zouloue. Ali, un instant, revit son p�re, quand il dansait, sans arme, dans la poussi�re du KwaZulu� Le rythme devint de plus en plus soutenu ; les quatre Noirs qui frappaient les peaux se mirent � chanter, et la sc�ne se souleva pour ne plus redescendre. La violence des tambours, ces voix graves et tristes qui sortaient de terre � l�approche du combat, la main de son p�re sur sa t�te d�enfant quand il partait manifester avec ses �tudiants, sa voix lui r�p�tant qu�il �tait encore trop jeune pour l�accompagner mais un jour, oui, un jour, ils iraient ensemble : sa main chaude et rassurante, son sourire de p�re d�j� si fier de son fils, tout lui revenait comme un boomerang parti au bout de l�univers.</p><p>Une femme apparut, v�tue d�un <emphasis>kaross</emphasis><a l:href="#n_18" type="note">[18]</a>�qui lui descendait � mi-cuisse. Vaisseau fumant, parfum� d�huiles et du piment des fleurs, elle commen�a � danser sous les battements sourds. Sa peau luisait comme des yeux de chat � la nuit tomb�e, <emphasis>dum dum dum</emphasis>, elle dansait dans le c�ur m�me de la b�te, elle �tait la brousse, la poussi�re zouloue et les herbes hautes o� r�daient les <emphasis>tokoloshe,</emphasis> les esprits des anc�tres : Ali pouvait les voir surgir des t�n�bres o� l�Histoire les avait consign�s, les membres de la tribu, ceux qu�il aimait et dont il avait perdu le lien, ceux qu�il n�avait pas pu conna�tre et qu�on avait tu�s � sa place, tous les rafistol�s d�un peuple mort au fond de lui. Le bruit des tambours fissura son �corce, l�air en �tait satur� et lui restait plant� devant la sc�ne, comme un arbre attendant la foudre.</p><p>Les premiers rangs retinrent leur souffle quand la danseuse se jeta sur les braises. Ses pieds nus martel�rent le tapis de feu qui rougissait l�, sautaient, revenaient chercher la br�lure au rythme des tambours et des ch�urs d�chirant l�espace-temps. Elle dansait les yeux mi-clos, envoyait ses genoux au-dessus de sa t�te, pi�tinait le sol tandis que les braises �ject�es faisaient reculer les premiers rangs. Esth�tique de la col�re. Au bout de la transe, il n�y avait plus qu�elle, un m�tre quatre-vingts de muscles camp�s sur le gril, une foule magn�tique devant la sc�ne et sa beaut� fumante au-dessus du chaos.</p><p>Neuman frissonna quand les autres applaudirent � bon Dieu, d�o� sortait cet animal ?</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Zina portait une petite robe rouge carmin et visiblement rien d�autre. Ce qu�elle montrait se suffisait � lui-m�me. Ali l�avait trouv�e dans sa loge, entre un sachet de coton et ses costumes de sc�ne qui tra�naient sur le canap� de moleskine.</p><p>Une odeur de feu flottait dans la pi�ce. De fines tresses tombaient sur sa nuque, et deux m�ches teintes savamment ondul�es le long de ses pommettes. Les commissures de ses yeux trahissaient la quarantaine, mais son corps aff�t� �tait celui d�une athl�te. Ses traits aussi semblaient taill�s dans l�argile, un visage dur et beau o� sourdaient une col�re diffuse et une noblesse presque hautaine : Zina regarda � peine la photo que le policier lui pr�sentait, occup�e � passer de l�Intizi sur la corne de ses pieds, une pommade traditionnelle � base de graisse animale qui calmerait les br�lures�</p><p>��Vous savez ce qui est arriv� � cette jeune femme, n�est-ce pas ?</p><p>��Difficile de passer � c�t� de l�info, r�pondit-elle.</p><p>Masques, tubes de peinture, pigments, instruments de musique, la loge de la danseuse �tait un joyeux bordel. Il vit ses peaux de l�opard, les casse-t�te zoulous contre le mur et les boucliers traditionnels avec lesquels l�Inkatha d�filait�</p><p>��Vous connaissiez Nicole Wiese ?</p><p>��Si vous �tes l�, j�imagine que vous avez une petite id�e sur la question, r�torqua-t-elle.</p><p>��On vous a vues ensemble mercredi soir.</p><p>��Ah oui ?</p><p>Assise sur le tabouret de la coiffeuse, Zina continuait de masser ses pieds � marcher sur le feu n��tait pas bien sorcier, danser un peu plus.</p><p>��C�est tout ce que vous pouvez me dire ? poursuivit Neuman.</p><p>��Nous jouons ici pour la dur�e du festival. Nicole est venue me parler au bar, apr�s le show. On a bu un verre. C�est � peu pr�s tout.</p><p>��Nicole �tait seule quand elle vous a abord�e ?</p><p>��Je crois. Je n�ai pas fait attention.</p><p>��Elle vous a dit quoi ?</p><p>��Que j��tais formidable.</p><p>���a vous arrive souvent ?</p><p>Elle releva la t�te et sourit m�chamment :</p><p>��Vous �tes flic : vous n�imaginez pas l�aura qu�on a sur sc�ne.</p><p>Ironie ou venin, elle s�y entendait tr�s bien. Lui la jaugeait, perplexe.</p><p>��Pourquoi vous me regardez comme �a ? lui lan�a-t-elle.</p><p>��Nicole a d�couch� ce soir-l�.</p><p>��Je ne suis pas sa maman.</p><p>��Personne ne sait o� Nicole a dormi cette nuit-l�. Vous avez parl� de quoi, avec Nicole ?</p><p>��Du spectacle �videmment.</p><p>��Et apr�s ?</p><p>��On a bu un verre, et je suis rentr�e me coucher.</p><p>��Nicole ne vous a pas dit o� elle allait ? Qui elle rejoignait ?</p><p>��Non.</p><p>���a n�a pas l�air de vous laisser un souvenir imp�rissable�</p><p>��Nous n�avions pas grand-chose � nous dire, monsieur Neuman. Nicole �tait une fille gentille mais elle me regardait comme si j��tais de l�or� J�ai l�habitude de ce genre de groupie. �a fait partie du m�tier, ajouta-t-elle d�un ton neutre.</p><p>��Vous avez quand m�me pris le temps de boire un verre.</p><p>��Je n�allais pas lui jeter � la figure� Vous �tes toujours comme �a, chez les flics ?</p><p>��Il y a des cadavres qu�on a du mal � oublier, mademoiselle. Celui de Nicole par exemple. Vous vous �tes vues samedi soir ?</p><p>��On s�est crois�es bri�vement, apr�s le show�</p><p>��C�est-�-dire ?</p><p>��Vers onze heures et demie.</p><p>C�est ce que lui avait dit le r�gisseur, qui filtrait l�acc�s aux coulisses.</p><p>��Nicole �tait seule ?</p><p>��Quand je l�ai vue, oui� Mais le club �tait bond�.</p><p>Zina croisa les jambes pour gratter les restes de charbon incrust�s.</p><p>��Elle paraissait dans son �tat normal ?</p><p>��Si vous voulez dire les yeux pleins d��toiles, oui.</p><p>On �tait loin du compte.</p><p>��On a d�couvert une drogue � base de tik dans son corps, fit Neuman : une drogue dure qu�on trouve plut�t dans les townships�</p><p>��J�ai pass� l��ge de ces conneries, si c�est �a qui vous tracasse, r�pondit-elle tout de go.</p><p>��Nicole a menti � tout le monde : elle ne c�toyait plus les jeunes de son milieu, elle n�allait pas plus � la fac, sortait en catimini, ses parents la croyaient vierge alors qu�elle collectionnait les sex-toys et elle avait des relations sexuelles avec un ou plusieurs inconnus.</p><p>Zina n��tait pas le genre � baisser les yeux :</p><p>��Elle �tait majeure, non ?</p><p>On frappa alors � la porte de la loge : un des musiciens entra � Joey, un Zoulou r�bl� avec un tee-shirt � l�effigie de Che Guevara et un joint � la bouche.</p><p>��Je ne t�ai pas dit d�entrer, lui lan�a Zina.</p><p>��Je deviens compl�tement sourdingue avec tes histoires ! Tu nous rejoins ? On mange au resto � c�t�.</p><p>��J�arrive�</p><p>Le musicien jeta un �il circonspect au grand Noir adoss� au mur, et disparut dans un nuage de fum�e �cre.</p><p>��Vous avez d�autres questions � la noix � me poser ? abr�gea la danseuse. J�ai une faim de louve.</p><p>Il secoua la t�te :</p><p>��Non� Pas pour l�instant.</p><p>��Parce que vous comptez revenir � la charge ?</p><p>��<emphasis>Sinjalo thina maZulu</emphasis><a l:href="#n_19" type="note">[19]</a>.</p><p>Elle sourit d�un air entendu :</p><p>��Je me disais bien que vous n�aviez pas une t�te de flic�</p><p>Sur ces mots, Zina empoigna le sac de lin pr�s de la coiffeuse et se leva. Son corps �tait souple, ses muscles, mille petits animaux qui grondaient sous l��toffe� Neuman se pencha vers ses pieds nus :</p><p>��Vous sortez comme �a ?</p><p>��Vous croyez quoi : que je danse sur le feu gr�ce � mes pouvoirs surnaturels ?</p><p>Une pluie tropicale battait le trottoir de Lower Main Street. Les couche-tard avaient d�sert� les terrasses comme une vol�e de moineaux et s�entassaient maintenant dans les bars. Zina �valua la distance qui la s�parait du restaurant o� l�attendaient les musiciens, croisa une derni�re fois le regard de Neuman, indiff�rent � la pluie.</p><p>��Vous jouez jusqu�� quand ? demanda-t-il.</p><p>��C��tait le dernier show au Sundance, dit-elle. On reprend ce week-end � l�Armchair, un peu plus loin dans la rue�</p><p>Avec la pluie, sa robe �tait pleine de nouveaux motifs. Ils allaient se quitter.</p><p>��Excusez-moi si je vous ai un peu brusqu�e, dit-il.</p><p>��Ce n�est pas vous, c�est ce qui vous am�ne.</p><p>��Je cherche le meurtrier de cette gamine, c�est tout�</p><p>��Dois-je vous souhaiter bonne chance ?</p><p>La pluie collait � ses hanches. Ou l�inverse. Neuman baissa les yeux vers ses chevilles, ruisselantes sur l�asphalte. Ils �taient maintenant tremp�s tous les deux.</p><p>��Bon, je vous laisse, dit-elle, ou mes pieds vont finir par se noyer�</p><p>Zina s�extirpa du caniveau o� s��coulait l�orage, et partit rejoindre le reste de la troupe. Neuman regarda la danseuse s��loigner dans la rue d�serte, plus sombre que jamais � une robe de pluie �tait tomb�e sur sa vie�</p></section><section><title><p>8</p></title><p>Les services de police et de renseignements ne manquant pas de se tirer dans les pattes, l�ANC avait d� cr�er le Presidential Intelligence Unit, une unit� sp�ciale charg�e de surveiller leurs diff�rends en sus de la collecte d�informations � l��tranger et � l�int�rieur du pays. Janet Helms travaillait pour le service en question quand Fletcher l�avait d�bauch�e � cette jeune m�tisse �tait un petit g�nie de l�informatique, une hackeuse hors pair qui, sous ses airs de gentil phoque, cachait bien son jeu. Fletcher insistant, Neuman avait obtenu sa mutation gr�ce � l�intervention du superintendant.</p><p>L��quipe Fletcher/Helms avait vite d�pass� le cap de l�efficacit� : son regard tourment�, son �l�gance fragile, ses mani�res presque f�minines� Janet �tait tomb�e instantan�ment amoureuse du jeune sergent. Un amour cul-de-sac, un de plus, et sans avenir : Dan Fletcher avait des enfants, et une �pouse qu�il semblait aimer � la folie. Janet avait vu sa photo sur son bureau, une jolie fille, on ne pouvait pas lui enlever �a, qui lui bouchait un horizon d�j� encombr� par ses rondeurs impossibles.</p><p>Janet Helms s��tait toujours vue grosse. Rien � faire dans ces cas-l�. Elle avait essay� les compl�ments nutritionnels, les psychiatres, les magazines f�minins, les �missions de t�l�, les conseils des gourous, son enveloppe restait d�sesp�r�ment trop grande pour elle. Janet avait tir� le mauvais costume. Un probl�me de taille. Elle serait � jamais une m�tisse au visage plut�t quelconque, ses hanches h�rit�es de sa m�re d�voilant un fessier cons�quent qu�aucun stratag�me ne remod�lerait : il lui faudrait faire avec ce mod�le, d�pit taille XXL.</p><p>La rumeur au sujet du cancer de sa femme l�avait frapp�e au c�ur : commis�ration, espoir, honte, Janet d�testait ses pens�es � qu�elle meure !�� mais son imagination la projetait loin. Vingt-cinq ans sans gar�on, elle pouvait attendre encore un peu. Elle seule, un jour, saurait le consoler. Janet prendrait tout : la part de deuil, les enfants, ses mains sur son corps, le reste. Elle �prouvait un amour au-del� de la honte. Dan sentait si bon, pench� l�, au-dessus d�elle�</p><p>��On dirait qu�on a attrap� un poisson, dit-il, les yeux riv�s sur l��cran.</p><p>��Oui�</p><p>Ils visionnaient les bandes rapport�es du Sundance. On y voyait Nicole en compagnie d�un homme, quelques heures avant le meurtre, un jeune Noir qui n�avait pas r�pondu � l�appel � t�moins.</p><p>��Je lance des recherches dans les fichiers du central, annon�a Janet en faisant glisser son si�ge jusqu�� l�ordinateur voisin.</p><p>Elle avait dress� le portrait-robot du suspect et lanc� son moteur de recherche quand Neuman d�barqua dans le bureau. Janet Helms salua le capitaine, qu�elle connaissait � peine, et se concentra sur sa t�che. Neuman l�impressionnait. Il se pencha bient�t sur l��cran. L�image vid�o �tait m�ch�e par des bandes gris�tres mais il reconnut Nicole Wiese � l�entr�e du Sundance, en compagnie d�un jeune Noir, grand, costaud, portant des bijoux et des sapes � la mode gangster� Il grommela dans sa barbe � c�est le papa qui allait �tre content.</p><p>��La vid�o a �t� prise samedi soir, fit Fletcher, � neuf heures cinquante, lors de leur arriv�e. On retrouve le couple deux heures plus tard, c�est-�-dire peu avant minuit, � la sortie du club� On ne sait pas encore qui est ce type mais il accompagnait Nicole mardi soir.</p><p>��Mardi ?</p><p>��Oui, je sais, c�est mercredi que Nicole a d�couch�. En tout cas, ces deux-l� �taient ensemble une heure avant le meurtre.</p><p>Neuman observa l�arr�t sur image, la silhouette �lanc�e du jeune Noir.</p><p>��S�il est dans nos fichiers, Janet ne devrait pas tarder � le trouver, dit Fletcher en se tournant vers la m�tisse qui pianotait dans un coin du bureau.</p><p>L�agent de renseignements ne broncha pas, absorb�e par le jeu de ses doigts sur le clavier. Neuman laissa filer la bande. Nicole ne semblait sujette � aucun trouble du comportement, ils avaient juste l�air de deux jeunes qui sortaient d�un bar�</p><p>��Tu as visionn� les bandes de la soir�e de mercredi ?</p><p>��Oui, r�pondit Dan. Nicole est arriv�e � neuf heures trente, avant de repartir vers minuit. Mais elle �tait seule ce soir-l�. Ni copain ni copine�</p><p>Dans l�expectative, les deux hommes �labor�rent un premier sc�nario avec les informations dont ils disposaient : Nicole quitte le domicile familial samedi apr�s-midi, pr�textant faire les boutiques avec sa copine Judith, et se rend sur une plage de la p�ninsule, probablement Muizenberg, pour retrouver son amant noir. Nicole retire mille rands au distributeur automatique � huit heures, ils mangent sur la route et rentrent � Cape Town sans m�me se rincer au studio de Judith. Ils passent la soir�e au Sundance, assistent � la performance du groupe zoulou que Nicole a vu trois jours plus t�t, et ressortent du club peu avant minuit. Nicole meurt une heure plus tard, � Kirstenbosch�</p><p>Le parc se situait � une demi-heure de voiture d�Observatory : �a leur laissait environ quarante minutes de battement. Qu�avaient-ils fait pendant ce temps ? L�amour sous les �toiles, apr�s avoir initi� Nicole aux joies de la m�thamph�tamine ? L�avait-on au contraire drogu�e � mort pour mieux abuser d�elle ? Quel int�r�t, si la jeune femme �tait consentante ? Le tik amenait les consommateurs � omettre les r�gles de s�curit� sexuelle �l�mentaires mais le GHB �tait facile � obtenir et un moyen plus s�r de violer des filles sans qu�elles le sachent� Une troisi�me personne avait pu les suivre, ou les surprendre dans le Jardin botanique. Si c��tait le cas, qu��tait devenu le jeune Noir ?</p><p>L�agent Helms, qui maltraitait son clavier � deux pas de l�, stoppa net.</p><p>��Je l�ai, dit-elle. Stanley Ramphele : un petit revendeur de marijuana actuellement en sursis avec mise � l��preuve. On a l�adresse d�un mobil-home, � Noordhoek.</p><p>Un village sur la c�te de la p�ninsule.</p><p>Epkeen arriva quand ils partaient. Neuman l�embarqua avec eux : lui aussi avait besoin de prendre l�air.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>��Toujours autant le d�potoir ta bagnole, fit remarquer Fletcher en ouvrant le vide-poches de la Mercedes.</p><p>Des fourmis se partageaient de vieux bouts de g�teaux.</p><p>��C�est le dernier go�ter de mon fils, mentit Epkeen.</p><p>Il y avait de tout dans le vide-poches : cassettes au bo�tier fissur�, crayons, enveloppes pr�timbr�es, lampe torche, brosse � dents, capotes, un livre aux pages ruin�es par le sable, et aussi un knout � une tige de cuir d�hippopotame prolong�e d�une boucle de cuivre, avec laquelle ses a�eux fouettaient le b�tail� Dan extirpa le Colt�45 du fourbi, essuya les miettes de g�teaux coll�es au canon, nota que le barillet �tait vide. Brian ne le chargeait jamais. Il serait capable de tuer des gens. �a lui �tait d�j� arriv�. Il ne regrettait rien : le souvenir �tait assez lourd comme �a.</p><p>Sur la banquette arri�re, aveugle au panorama grandiose de Chapman�s Peak, Neuman recoupait les informations du central ; Stanley Ramphele, vingt et un ans, �tait le fr�re cadet de Sonny, un dealer multir�cidiviste qui purgeait actuellement une peine de deux ans � la prison de Poulsmoor, Western Cape. Stanley aussi revendait de la came, job qui lui avait valu une peine de sursis avec mise � l��preuve. Il n�avait ni dipl�mes ni activit�s recens�es par les services sociaux mais le cadet semblait se tenir tranquille depuis son arrestation, six mois plus t�t. Une allocation du gouvernement payait le loyer du mobil-home qu�il partageait avec son fr�re, � Noordhoek, un village isol� dans la baie la plus sauvage de la p�ninsule. D�apr�s les flics locaux, les fr�res Ramphele se contentaient de dealer l�herbe locale.</p><p>��Ils ont pu passer aux cristaux, commenta Fletcher.</p><p>��Les surfeurs de la c�te sont plus branch�s ecstasy ou coke.</p><p>��Sauf si on leur vend du tik sous un autre nom�</p><p>La Mercedes lambinait derri�re un car de touristes ; ils d�pass�rent la statue de bronze du dernier l�opard de la r�gion abattu un si�cle plus t�t et atteignirent la corniche. Des falaises de gr�s plongeaient dans la mer d�mont�e, qu�on entendait gronder depuis les hauteurs. Une route poussi�reuse bordait l�oc�an en contrebas, coupant � travers les dunes, d�un blanc immacul�.</p><p>Fletcher se pencha sur la carte.</p><p>���a doit �tre par l�, dit-il : apr�s le haras�</p><p>La baie de Noordhoek �tait dangereuse et peu fr�quent�e : les rouleaux et les requins qui croisaient au large interdisaient toute baignade, et plusieurs crimes ayant �t� commis sur la plage, un panneau avertissait les promeneurs de ne pas trop s��loigner du parking� La Mercedes passa le village et rebondit sur la piste fatigu�e qui longeait la mer. Quelques maisons se nichaient au creux des dunes, des cahutes souvent d�labr�es ; Epkeen stoppa enfin devant un vieux pick-up, gar� � quelques m�tres d�un mobil-home � l�aspect v�tuste, � demi rong� par le sel. Celui de Ramphele, d�apr�s leurs infos. Les rideaux, jaunes de nicotine, �taient tir�s. Ils sortirent de voiture. Neuman fit un signe � Epkeen, qui contourna le logement de fortune.</p><p>Une moto �tait parqu�e � l�abri du vent, sous une b�che. Neuman et Fletcher s�avanc�rent jusqu�� la porte d�glingu�e. En quelques enjamb�es, Epkeen avait atteint l�arri�re du mobil-home : il jeta un �il par la fen�tre et distingua une forme � travers le voile crasseux des rideaux. Il plaqua ses mains contre la vitre : il y avait quelqu�un de l�autre c�t�, � quelques centim�tres� Un Noir, la t�te inclin�e contre la banquette, qui ne dormait pas � des mouches galopaient sur son cr�ne�</p><p>Neuman n�eut pas � forcer la serrure, la porte �tait ouverte. Un essaim d�insectes bourdonnait � l�int�rieur de la caravane. Le jeune Noir se tenait devant la table plastifi�e du coin-salon, les yeux mi-clos fixant un point d�finitif au plafond. Stanley Ramphele, d�apr�s la photo anthropom�trique. Une seringue usag�e tra�nait sur le coussin, et un peu de poudre blanch�tre dans un sachet plastique� Fletcher vint prendre son pouls, la respiration bloqu�e � l�odeur de merde �tait assez �pouvantable �, fit signe qu�il �tait mort.</p><p>��J�appelle le service, souffla-t-il en refluant vers la porte.</p><p>Neuman oublia l�odeur de merde et les mouches. Les yeux du jeune Xhosa �taient vides, comme pass�s au crayon � papier, le corps froid comme la pierre. Mort depuis plusieurs jours � les sphincters s��taient rel�ch�s et les excr�ments qui souillaient son pantalon avaient s�ch� sur la banquette. Il inspecta le cadavre. Aucune trace de lutte, d�ecchymoses, ni de blessures apparentes. Une marque de piq�re, au bras gauche. Le garrot reposait � ses c�t�s, sur la banquette. Neuman enfila des gants de plastique et �valua la poudre sur la table. M�thamph�tamine sans doute� Il fouilla le mobil-home.</p><p>Un ordinateur portable, des sapes de marque sur le lit d�fait, une paire de lunettes de soleil italiennes, quelques bijoux � du toc massif �, un casque de moto : Neuman trouva un peu de marijuana sous le matelas mais pas de poudre. Il se pencha sous le lit et tira bient�t un objet de la poussi�re amoncel�e l� : un sac � main. Il y avait un portable � l�int�rieur, des kleenex, trois pr�servatifs dans leur emballage, plusieurs petites fioles et des papiers au nom de Nicole Wiese.</p><p>Il ouvrit le porte-monnaie, compta � peine cent rands, d�boucha une des fioles. Le liquide �tait verd�tre, l�odeur difficile � identifier. Il n�y avait pas d�inscription sur les mignonnettes, mais l�une d�elles avait �t� vid�e�</p><p>La mer tonnait par la porte ouverte du mobil-home. Neuman se redressa, aper�ut Epkeen qui inspectait le sol poussi�reux, se dirigea vers le cabinet de toilettes et eut un brusque mouvement de recul en p�n�trant � l�int�rieur : une mygale � poils sombres l�observait depuis le tuyau de la chasse d�eau. L�araign�e avait la taille de sa main, l�opercule ouvert comme pour battre en retraite, pr�te � mordre. Huit petits yeux bruns qui le fixaient, en agitant les pattes� Le battant de la cuvette �tait rabattu, la lucarne ferm�e par un loquet� Comment s��tait-elle introduite ici ? Neuman tira la porte des toilettes, des sueurs glac�es le long de l��chine.</p><p>Epkeen se tenait dans l�entr�e du mobil-home, silhouette surexpos�e au soleil de midi.</p><p>��La moto dehors a quatre cents kilom�tres au compteur, dit-il : une Yamaha avec des �clairs qui doit valoir dans les trente mille rands� Pas mal pour un rebelle sans profession, non ?</p><p>Neuman faisait une dr�le de t�te.</p><p>��Qu�est-ce qui se passe ?</p><p>��J�ai trouv� le sac de Nicole sous le lit et un peu de dope, dit-il. Il y a aussi une mygale dans les chiottes.</p><p>��Une mygale ? grima�a Epkeen.</p><p>��Velue.</p><p>Fletcher arriva � son tour, son portable � la main.</p><p>��L��quipe scientifique sera l� dans vingt minutes, dit-il.</p><p>Dehors, un vent ti�de faisait voler le sable. Neuman fouilla le pick-up gar� devant la caravane. Les papiers dans le vide-poches �taient encore au nom de Sonny Ramphele. Des emballages de barres chocolat�es tra�naient sur les si�ges, des b�tons de glace, des canettes de soda. Le sable sur le tapis de sol �tait plus sombre qu�� Noordhoek, o� l�eau glac�e interdisait toute baignade. Stanley n�avait pas de casque samedi soir en arrivant au club, ils avaient d� prendre cette voiture et se rendre � l�est de la p�ninsule, o� la c�te �tait plus hospitali�re�</p><p>Son portable vibra alors dans sa poche. C��tait Myriam, l�infirmi�re du dispensaire. Il d�crocha.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Des minibus en surcharge tentaient de slalomer en klaxonnant mais la N2��tait passablement encombr�e � l�heure de midi. Neuman rongeait son frein derri�re un camion-citerne flambant neuf � sa m�re ayant encore fait des siennes, il avait laiss� Epkeen au mobil-home exp�dier les affaires courantes � quand il re�ut l�appel de Tembo. Le l�giste avait fini les analyses compl�mentaires de l�autopsie de Nicole Wiese.</p><p>��J�ai trouv� le nom de la plante ing�r�e quelques jours avant le meurtre, dit-il bient�t : de l�iboga, une plante d�Afrique occidentale utilis�e lors des c�r�monies chamaniques. Par contre, le nom de la substance inhal�e avec le tik nous est inconnu.</p><p>��Comment �a, inconnu ?</p><p>��Il y a bien une mol�cule chimique, fit le biologiste, mais sa composition ne figure nulle part.</p><p>��Une saloperie quelconque qu�on aura rajout�e pour couper la dope ? avan�a Neuman.</p><p>��C�est possible, r�pondit Tembo. Ou bien il s�agit d�une nouvelle combinaison de produits, qui formeraient une nouvelle drogue.</p><p>Neuman gambergea, pris dans un nouveau ralentissement. L�extr�me droite de l�AWB ou les groupuscules sectaires qui sous l�apartheid trafiquaient des pilules pour abrutir la jeunesse blanche progressiste n�avaient plus pignon sur rue. Nicole Wiese �tait issue de l��lite afrikaner et son p�re un important soutien financier du Parti national : les loups n�avaient aucun int�r�t � s�entre-d�vorer.</p><p>��L�id�al serait d�avoir un �chantillon du produit, reprit le l�giste depuis le portable. On pourrait faire des tests, approfondir nos recherches�</p><p>Une fl�che annon�a la bifurcation pour Khayelitsha. Neuman songea au sachet de poudre trouv� pr�s de Ramphele.</p><p>��Ne vous en faites pas pour �a, dit-il en prenant la sortie : je crois avoir trouv� de quoi vous occuper�</p><p>L�annexe du Red Cross Hospital se situait � l�angle du Community Center, s�par� en quatre � villages �. Des gamins en short jouaient devant le b�timent en bois peint, d�autres sortaient agripp�s aux bras encombr�s de leurs m�res. Myriam fumait une cigarette, assise sur les marches, et du bout du pied faisait des ronds dans la poussi�re � elle �tait partie pour dessiner des r�ves aborig�nes, �a ressemblait vaguement � Ali Neuman� Sa voiture arrivait justement dans la cour du dispensaire. Le temps que la jeune infirmi�re efface ses dessins, il �tait l�, au-dessus d�elle, avec son aur�ole noire et son regard plein d��pines.</p><p>��Merci de m�avoir appel�, dit-il en guise de pr�ambule.</p><p>��C�est ce que vous m�avez demand�, non ?</p><p>��Tout le monde n�agit pas comme vous.</p><p>La main en l�air pour se prot�ger du soleil, Myriam laissa le Zoulou mariner dans ses traditionnelles formules de politesse � au moins il la regardait.</p><p>��Comment elle va ?</p><p>��Il a fallu la r�hydrater, r�pondit l�infirmi�re. Votre m�re d�conne compl�tement, si je puis me permettre.</p><p>��Oui.</p><p>Josephina avait quitt� Khayelitsha vers neuf heures du matin, et on l�avait retrouv�e trois heures plus tard perdue dans un camp de squatteurs pr�s de Mitchells Plain, une zone tampon entre le township et la N2. Prendre le bus, s�arr�ter le long de la nationale, marcher sur les terrains accident�s qui m�nent aux camps de squatteurs, son comportement frisait l�inconscience.</p><p>��Qu�est-ce qu�elle faisait l�-bas ? grogna-t-il.</p><p>���a, vous lui demanderez, fit-elle sans cacher son exasp�ration. Des gens bien intentionn�s ont appel� le dispensaire mais la prochaine fois, les choses risquent de mal tourner� Il serait temps de lui tirer les oreilles, monsieur le capitaine : votre maman n�est plus une jeunesse et elle s�est beaucoup fatigu�e � marcher pendant des heures sous le soleil. Je ne sais pas en quoi vous �tes faits, mais apr�s la syncope du week-end, �a devient suicidaire.</p><p>Ses yeux bruns luisaient d�une saine r�volte. Neuman lui tendit la main pour l�aider � se lever :</p><p>��Elle est o� ?</p><p>��Dans la petite salle, r�pondit Myriam en serrant sa paume, sur la droite�</p><p>Mais elle ne pensait plus qu�� ses pattes d�ours qui la hissaient si facilement vers le ciel� Elle aussi d�connait compl�tement : elle l�entra�na � l�int�rieur.</p><p>Une petite foule color�e t�chait de ne pas trop s�agiter sous les pales d�un ventilateur. Il n�y avait pas de climatisation mais des bouteilles d�eau qu�on distribuait aux malades r�sign�s. Josephina reposait sur un brancard qui, vu sa corpulence, tenait plus de la poussette. Elle tourna ses yeux troubles et sourit au son de ses pas.</p><p>��Oh ! Tu es l�, mon grand ! J�ai dit cent fois � Myriam que tu avais autre chose � faire mais la petite a son caract�re !</p><p>��Jolie mentalit� de d�biner les copines, dit-il en l�embrassant.</p><p>��Hi hi hi !</p><p>Sa position de mammif�re �chou� sur la gr�ve ne la d�rangeait plus, elle avait Dieu en cin�ma noir et blanc.</p><p>��Dis donc, maman, tu ne crois pas que tu as pass� l��ge de fuguer ?</p><p>Elle attrapa sa main et ne semblait pas pr�te � la rendre � qui que ce soit.</p><p>��Je ne pensais pas me perdre, mais forc�ment, comme je ne vais pas souvent par l�-bas�</p><p>��Qu�est-ce que tu allais faire dans la zone ?</p><p>��Oh�</p><p>��R�ponds-moi.</p><p>Josephina soupira, manquant de chavirer du brancard.</p><p>��On m�a dit que Nora Mceli �tait morte, dit-elle. Tu sais, la maman de Simon� Je ne sais pas si c�est vrai, mais quelqu�un m�a donn� le nom d�une cousine, qui se serait occup�e du petit pendant sa maladie. Winnie Got, une cousine de Nora. On m�a dit qu�elle vivait dans un camp de squatteurs entre Mandalay et Mitchells Plain� Je voulais savoir si elle avait des nouvelles de Simon.</p><p>��T�te de pioche.</p><p>��Il est perdu cet enfant, Ali� Si on ne fait rien pour lui, il va mourir : je le sais.</p><p>Accident, maladie, balle perdue, l�esp�rance de vie des gamins des rues �tait limit�e.</p><p>��Je voudrais bien, dit-il, mais on ne peut pas tous les sauver.</p><p>Josephina prit un air grave.</p><p>��J�ai fait de mauvais r�ves, dit-elle de ses yeux vides. Les anc�tres ne seraient pas contents si on abandonnait Simon � son sort. Non, ils ne seraient pas fiers de nous�</p><p>Des liens imm�moriaux les unissaient les uns aux autres � d�fendre l�id�al de l�<emphasis>ubuntu</emphasis>, accueillir plusieurs g�n�rations sous le m�me toit, le sens de la famille �largie, essentielle � la culture sud-africaine et revendiqu�e comme telle malgr� des d�cennies de politique s�paratiste� Sans cette solidarit�, eux aussi auraient �t� perdus. Simon faisait partie du s�rail.</p><p>��Pourquoi tu ne m�en as pas parl� ? lui reprocha-t-il. On y serait all�s tous les deux.</p><p>��J�ai vu ton nom dans le journal, r�pondit sa m�re : au sujet de cette pauvre jeune fille assassin�e. Je ne voulais pas te�</p><p>��D�ranger. Bon� (Il changea de ton.) Tu peux te lever ou tu pr�f�res qu�on te porte jusqu�� la voiture ? Je suis � deux pas�</p><p>��Oh ! Si tu m�aides, je peux essayer de me lever ! �a fait deux heures que je n�ose plus bouger de ce brancard : j�ai l�impression d��tre un oc�an sur une coque de noix, hi hi hi !</p><p>Elle avait l�air de s�en foutre compl�tement.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>L�axe principal qui traversait le township de Khayelitsha partait de Mandalay Station et traversait les Cape Flats, plaine sableuse balay�e par les vents violents o� cohabitaient des immeubles d�grad�s, des � bo�tes d�allumettes<a l:href="#n_20" type="note">[20]</a> � et des cabanes bricol�es, � peine visibles depuis l�autoroute. C�est sur cette zone grise que les squatteurs s��taient �tablis, un camp qui ne cessait de grossir et o� la police mettait rarement les pieds : panneaux de bois, fils de fer, piquets, t�le ondul�e, panneaux publicitaires, vieux journaux, on �chafaudait des cabanes avec les moyens du bord, f�tus qui s�envolaient aux premiers avis de temp�te. Les mieux lotis habitaient des conteneurs. Tous se lavaient dehors, par manque d�espace ou d�eau courante. Rare signe de � durcification � du camp, quelques plaques de b�ton ouvrag� venaient remplacer les barri�res qui d�limitaient les parcelles, et m�me quelques haies, v�ritable exploit dans le sable des Cape Flats.</p><p>D�apr�s les informations de Josephina, Winnie Got habitait un <emphasis>spaza shop</emphasis>, une petite �picerie sans patente o� l�on vendait des produits de premi�re n�cessit頗 allumettes, bougies, alcool � br�ler, farine, piles, lait, et quelques boissons fra�ches� Neuman roula un moment sous les mines hostiles ou curieuses des passants. Une ligne �lectrique traversait la zone, avec des branchements sauvages comme des lianes l�tales raccord�es � des bouts de rien. Le camp se transformait si vite et de mani�re si anarchique qu�il �tait difficile de se rep�rer : enfin, apr�s un fastidieux jeu de piste, il trouva la tutrice de Simon dans sa boutique.</p><p>Winnie portait un <emphasis>kikoi</emphasis>, une robe de tissu d�Afrique orientale, et des escarpins en peluche d�un rose � vous d�coller la r�tine. Neuman se pr�senta comme le fils de Josephina. Il faisait une chaleur �touffante dans le r�duit. Une �tag�re de verres Duralex �tait fi�rement expos�e pr�s d�un frigo d�glingu�. Neuman lui acheta deux sodas acidul�s. Ils s�install�rent sur la banquette pour parler, un matelas � fleurs qui avaient trop vu le soleil.</p><p>Winnie Got parlait un m�lange d�anglais et d�argot des townships : elle avait trente-huit ans et trois enfants issus de p�res diff�rents, qui n�avaient jamais connu leur grand-m�re � sans quoi, selon la tradition, cette derni�re se serait occup�e des gamins. Sa cousine Nora avait d�barqu� chez elle un an plus t�t, avec son gosse et sa maladie. Winnie ne savait pas de quoi retournait cette maladie, les rumeurs parlaient de mauvais �il, de sorts jet�s qui lui seraient revenus en boomerang ; en tout cas, la pauvre �tait d�j� tr�s faible en arrivant chez elle. Nora �tait morte deux mois plus tard. Winnie avait gard� Simon qui, faute de p�re, se retrouvait � la rue. Le gosse �tait rest� chez elle quelque temps, et puis il avait disparu un beau jour, sans laisser d�adresse�</p><p>��Je l�ai pas revu, conclut Winnie.</p><p>Aucune tendresse sur le visage de la Xhosa : sa cousine �tait morte et n�avait laiss� derri�re elle que des rumeurs et un orphelin dont elle n�avait que faire.</p><p>��Qu�est-ce qui s�est pass� avec Simon ? demanda Neuman. Pourquoi il a fugu� ?</p><p>��Je sais pas, dit-elle avec un haussement d��paules. J�ai bien essay� de lui parler mais il jouait au dur avec sa bande de va-nu-pieds.</p><p>��Quelle bande ?</p><p>��Des gamins des rues, r�pondit Winnie. C�est pas �a qui manque dans la zone. Simon allait jouer au foot avec eux sur la plage : un jour, il est plus revenu�</p><p>��C��tait quand ?</p><p>Winnie s��venta � l�aide d�un magazine f�minin qui datait de l�ann�e pr�c�dente :</p><p>��Je dirais trois mois.</p><p>��Vous ne l�avez pas vu depuis ?</p><p>��Si, je l�ai vu r�der un moment en bordure de la zone, mais c��tait quasiment impossible de les approcher.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Il �tait devenu sauvage� Il �tait devenu comme les autres.</p><p>Winnie eut un rictus amer.</p><p>��Vous pouvez me d�crire ces gamins ?</p><p>��Ils �taient une demi-douzaine� Simon, d�autres petits, et un plus grand, avec un short vert.</p><p>Il devait y en avoir des milliers dans le township, des gosses en short vert.</p><p>��Une id�e de l�endroit o� on peut les trouver ?</p><p>��Pourquoi vous me demandez tout �a ?</p><p>��Simon a �t� vu � Khayelitsha la semaine derni�re, dit Neuman.</p><p>��Faut bien tra�ner quelque part�</p><p>��Il a agress� une vieille aveugle qui se trouve �tre ma m�re, pr�cisa-t-il. C�est une emmerdeuse mais j�y tiens. Alors ? On la trouve o�, cette bande ?</p><p>��Je sais pas, r�pondit Winnie. On les a pas revus depuis un paquet de temps, je vous dis�</p><p>Neuman acheva son soda. D�apr�s Josephina, Simon �tait seul quand il l�avait agress�e : leur force r�sidait pourtant dans le groupe. Seuls, ils n��taient rien�</p><p>��Simon a laiss� des affaires ? demanda-t-il.</p><p>��Pas grand-chose.</p><p>��Je peux les voir ?</p><p>Tout ce qu�elle poss�dait �tait stock� dans des valises ; Winnie revint bient�t de la chambre voisine, avec une bo�te en fer-blanc au couvercle enfonc�.</p><p>��C�est tout ce que j�ai gard�</p><p>Il y avait des papiers de naissance � l�int�rieur (Simon avait eu onze ans le mois dernier), une fiche de vaccins faits au dispensaire de Khayelitsha, un livret scolaire et une photo, agraf�e sur un bord. Le gar�on avait du mal � sourire malgr� ses joues rondes.</p><p>��Voyez, y a pas grand-chose�</p><p>Neuman observait le clich� : ce visage�</p><p>��Vous voulez une bi�re ? demanda Winnie. C�est moi qui offre�</p><p>��Non, dit-il, ailleurs. Non, merci�</p><p>La photo datait d�un an � peine mais Ali mit du temps avant de le reconna�tre : l�autre jour, sur le chantier, le gamin ch�tif au visage n�cros� qu�il avait sauv� des tsotsis, et qui s��tait enfui par la tuyauterie� Simon.</p></section><section><title><p>9</p></title><p>Ruby n��tait pas au courant. � peine Ali, un soir o� ils avaient baiss� la garde� Brian avait dix-sept ans � l��poque, Maria vingt.</p><p>Maria n�avait pas lu <emphasis>Ada ou l�ardeur</emphasis>, ou ne l�aurait pas compris ; chez elle, on ne batifolait pas dans les herbes qui bordaient le ch�teau avec son cousin ou sa cousine, les murs de sa maison n�avaient pas �t� b�tis par les premiers fermiers blancs d�Afrique australe, son p�re n��tait pas haut fonctionnaire ni amateur de chevaux de course, sa m�re ne pr�parait pas des <emphasis>boerewors</emphasis> le matin en se demandant quel temps il ferait aujourd�hui, la fen�tre de sa cuisine ne donnait pas sur un pr�, ni celle de sa chambre sur un petit bois qui faisait oublier les grilles �lectrifi�es autour de la propri�t� ; Maria n�avait pas d��curies, de chevaux, de cha�ne hi-fi, de disques trente-trois tours, Clash, Led Zeppelin, Plimsouls, elle n�y connaissait rien aux groupes de rock qui nourrissaient sa r�volte, aux c�urs fissur�s qu�on rencontrait dans les livres, aux d�sirs subtils, � la transgression, elle n�avait jamais entendu parler de Nabokov, de l�ardeur � aimer : Maria ne savait pas lire.</p><p>Elle aurait voulu devenir assistante sociale mais on ne le lui avait pas permis. Maria �tait noire. Elle avait deux robes, une rouge et une bleu ciel, la plus belle : Brian lui avait dit, un jour o� elle revenait des �curies, avec ses seaux pleins de merde, ses bottes de caoutchouc et son tablier sale. Maria avait d�abord eu peur � ce jeune Blanc qui souriait �tait le fils du <emphasis>bass</emphasis> � mais ses yeux vert d�eau luisaient si fort qu�elle avait oubli� les mises en garde de sa m�re. Aucun Blanc ne lui avait dit qu�elle �tait jolie� Deux mois avaient suffi pour s�apprivoiser. Maria se substituant � l�Ada de ses songes, Brian fit l�amour pour la premi�re fois dans le petit bois derri�re la maison familiale, � la d�rob�e, sous les gr�sillements des fils �lectriques qui ceinturaient le domaine. Brian jubilait � si son connard de p�re savait�</p><p>��Je t�apprendrai � lire, avait-il d�cr�t�, allong� avec elle dans les foug�res.</p><p>��Ha ha !</p><p>Il ne savait pas qu�on pouvait rire si bien. Si merveilleusement. Comme si, dans ses bras, l�apartheid n�existait pas. Fin de l�enfance, d�but du romanesque. Brian fit tr�s vite n�importe quoi pour croquer son fruit d�fendu, il inventait les stratag�mes les plus scabreux, s�chait les cours, les copains, le sport, pour l�entra�ner dans les bois. Maria riait : il prit �a pour de l�amour.</p><p>Deux ans pass�rent sans anicroches ni modifier leur app�tit charnel. Maria d�chiffrait les mots des livres qu�il apportait dans les foug�res, Brian le mode d�emploi du corps f�minin qu�elle lui offrait en partage. Maria sentait le musc, l��pice, les fruits des bois.</p><p>��Tu ne me quitteras jamais ?</p><p>��Tu es fou !</p><p>Elle riait.</p><p>Bien s�r qu�il prenait �a pour de l�amour�</p><p>Brian �tait rentr� un jour o� Maria travaillait, un midi, pour lui faire la surprise. La maison �tait vide, sa m�re partie en ville faire du shopping avec d�autres poup�es laiteuses qui �taient ses amies. Il avait contourn� le garage, v�rifi� qu�aucun employ� ne coupait la haie du jardin et fil� jusqu�aux �curies. Le pur-sang paissait dans l�enclos voisin, quand il entendit du bruit depuis la grange. Maria� Il s�approcha doucement, imagina ses reins fl�chis sur le balai-brosse, son odeur si particuli�re, et re�ut le choc de plein fouet : Maria se tenait pench�e contre la balustrade d�un box, la robe relev�e, pendant qu�un gros type la besognait. Son p�re. Il ahanait en soufflant comme un b�uf, les pieds dans le crottin. Brian ne voyait que son cul �norme qui se contractait sous les coups de boutoir, son pantalon tirebouchonn� sur ses bottes, et Maria qui se cramponnait pour ne pas tomber�</p><p>��Je le tuerai� Je le tuerai, r�p�tait-il, les yeux embu�s de larmes.</p><p>Mais c��tait trop tard. Brian n�avait pas os� prendre la fourche qui tr�nait � l�entr�e de l��curie, il n�avait pas eu le cran de clouer son p�re comme un papillon de nuit � la porte de la grange, de lui enfoncer la fourche dans le dos jusqu�� ce qu�elle ressorte par la gorge.</p><p>Il avait peur de lui.</p><p>��Je le tuerai�</p><p>Maria ne r�pondait rien. Elle pleurait dans le bois o� ils s�aimaient. Elle avait honte. Elle se terrait dans ses mains mis�rables, en pure perte. Brian ne demanda pas depuis combien de temps cela durait, s�il l�avait forc�e la premi�re fois, si elle avait eu le choix. Son rire ne se cacherait plus avec eux sous les foug�res, ses �paules, ses jambes, son sexe ne sentiraient plus que l�odeur inf�me de son p�re�</p><p>Maria �tait revenue travailler les mois suivants mais Brian l�avait soigneusement �vit�e. Il se sentait trahi, humili�, confus�ment amoureux. Et puis un jour, Maria n��tait plus r�apparue. Il l�avait guett�e tout le week-end, puis le week-end suivant, en vain� Il avait questionn� sa m�re, un matin, dans la cuisine, de la mani�re la plus anodine qui soit.</p><p>��Maria ? Ton p�re l�a cong�di�e la semaine derni�re, expliqua-t-elle, les mains dans la p�te � tarte.</p><p>��Ah oui ?</p><p>��Les �curies �taient dans un �tat abominable ! certifia sa m�re, qui n�y mettait jamais les pieds.</p><p>Brian avait gamberg� quelques jours avant de fouiller le bureau de son p�re. Il avait trouv� l�adresse de l�employ�e dans un classeur, avec ses fiches de paye et les papiers administratifs lui permettant de venir travailler en ville. Maria habitait le township. Dix kilom�tres � le bout du monde.</p><p>Aucun Blanc ne s�aventurait dans les townships. Brian avait demand� au chauffeur de taxi noir de l�attendre devant la maison, une cabane de contreplaqu� barbouill�e de jaune, un luxe dans le quartier. La m�re de Maria eut un geste de peur en voyant l�adolescent � sa porte. Trois petits s�accrochaient � son tablier, curieux, craintifs. La Xhosa ne voulut d�abord pas parler mais Brian insista tant qu�elle finit par c�der : Maria �tait partie un jour au travail, et n��tait plus jamais revenue. Des rumeurs disaient qu�une voiture de policiers l�avait enlev�e � la sortie du township, mais sa m�re n�y croyait pas. Maria �tait enceinte de quatre mois : elle avait d� filer avec le p�re du b�b�, sans doute un de ces vauriens qui promettaient la lune et ne d�crochaient que des emmerdes�</p><p>Brian �tait rentr� chez lui et avait compar� la date de la disparition avec le planning des employ�s : Maria devait travailler aux �curies ce jour-l�.</p><p>Il raconta des bobards aux flics du coin, porta plainte pour vol en donnant le nom de la jeune femme et son signalement, insista pour avoir une r�ponse, �voqua son p�re procureur et obtint ce qu�il voulait. Un inspecteur mena des recherches, qui s�av�r�rent n�gatives : Maria ne figurait sur aucun fichier de la police. Pas de d�lit, ni d�arrestation. Le flic voulait bien prendre sa plainte mais elle avait peu de chances d�aboutir�</p><p>La m�re de Maria, que Brian avait tenue au courant de ses recherches, finit par l�aiguiller vers un militant de l�ANC. La clandestinit�, la torture, les disparitions, les proc�dures arbitraires des services sp�ciaux, les meurtres d�opposants : Brian d�couvrit une r�alit� qu�il ne connaissait pas. Mais il fit le rapprochement : son p�re �tait procureur, un maillon inflexible du pouvoir�</p><p>Un mois �tait pass� depuis la disparition de la jeune Noire. Brian avait attendu que son p�re soit seul dans la cuisine pour lui parler.</p><p>��Tiens, au fait, l�cha-t-il : tu sais que Maria est enceinte ?</p><p>Son p�re l�avait fusill� du regard, l�espace d�une seconde, avant de corriger son erreur.</p><p>��Enceinte ?</p><p>Mais ses yeux le trahissaient. Il le savait, bien s�r�</p><p>��C�est toi qui l�as fait dispara�tre, hein ? lui lan�a Brian d�un air de d�fi. C�est toi qui as envoy� les flics � la sortie du township ?</p><p>L�Afrikaner dressa son corps massif au-dessus de son fils :</p><p>��Qu�est-ce que tu racontes, toi ?!</p><p>La col�re gonflait ses veines mais Brian n�avait plus peur de lui. Il le ha�ssait.</p><p>��L�enfant qu�elle attendait n��tait pas de toi, dit-il, mais de moi� Pauvre con.</p><p>Apartheid : � d�veloppement s�par� ��</p><p>Brian avait chang� de toit, de vie, de nom, d�amis. Il s��tait aguerri loin de sa famille abhorr�e avant d�ouvrir un bureau d�investigation. Rechercher les Noirs que son p�re faisait dispara�tre �tait devenu sa sp�cialit�, une corv�e obligatoire et salutaire qui l�avait mis en contact avec l�ANC clandestin et les policiers lanc�s � leurs trousses. Ruby l�avait ramass� plus d�une fois dans les foss�s en bordure d�autoroute, salement d�rouill�. On l��pargnait eu �gard au statut de son p�re mais la haine restait la m�me. Brian avait d�terr� des cadavres, certains ensevelis � m�me la terre depuis des mois, des squelettes aux dents cass�s, les vert�bres disloqu�es pour ceux qu�on avait pr�cipit�s des toits du commissariat, des opposants ou de simples sympathisants, mais il n�avait jamais retrouv� le corps de Maria.</p><p>Son besoin d�amour �tait inconsolable. Il gardait le souvenir de la jeune Noire au chaud, comme un secret honteux. Il ne savait pas pourquoi il n�en parlait jamais. Pourquoi il mettait la t�te o� d�autres ne mettraient pas les pieds. De quoi il se punissait. Si les bras des femmes o� il se r�fugiait proc�daient d�un m�me d�sir de sabotage� Ruby finalement avait raison. Son c�ur �tait en glace : il fondait � volont�</p><p>Tracy par exemple, tour de magie num�ro cinquante-quatre, peignoir blanc, tunique rousse au milieu de la cuisine, un crayon savamment perch� sur sa t�te, pr�parant des �ufs brouill�s pour le petit d�jeuner avec la dext�rit� d�un nouveau-n� :</p><p>��Dis donc, s�esclaffa la barmaid, c�est le bazar chez toi !</p><p>Ils venaient de se r�veiller. Les Young Gods hurlaient depuis les enceintes du salon � des Suisses, d�apr�s le livret du CD � tandis qu�elle s�affairait aux fourneaux.</p><p>��Tu n�aimes pas la musique ? lan�a-t-il d�un air qui lui allait comme une cravate.</p><p>��J�en ai plein les oreilles tous les soirs ! plaida Tracy.</p><p>��Tu n�as qu�� les fermer, darling.</p><p>��T�es marrant le matin, dis donc.</p><p>��Je suis dans le cirage, expliqua-t-il : j�ai l�impression que c�est le soir.</p><p>Elle massacra la po�le avec sa fourchette.</p><p>��Tu parles ! Tu roupillais d�j� quand je suis rentr�e�</p><p>��D�sol�, darling.</p><p>Tracy l�avait rejoint chez lui apr�s le service mais Brian s��tait �croul� au troisi�me joint de Durban Poison. C��tait la premi�re fois qu�ils se revoyaient depuis la folle nuit de samedi et leur dimanche avort� chez l�ami � Jim �. Tracy avait trente-cinq ans : elle savait que derri�re le comptoir elle pouvait s�envoyer autant de mecs qu�elle voulait, le probl�me c��tait toujours la deuxi�me fois. D�autres alcools les menaient � d�autres filles, et la rousse rigolote � couettes qui servait derri�re le bar ne vivait plus qu�au pass�. � T�as qu�� te trouver un job normal, ma vieille, se disait-elle les soirs de d�prime, pas un truc o� tout le monde reluque tes fesses. � Mais Tracy n�y croyait pas trop, aux autres boulots � ni aux mecs en g�n�ral.</p><p>Elle remua la bouillie dans la po�le, circonspecte.</p><p>��J�esp�re que je suis meilleure au lit, fit-elle.</p><p>��Un caviar d�aubergine.</p><p>��C�est bon, �a ?</p><p>��Faut aimer l�ail.</p><p>Tracy poussa les restes d��ufs dans les assiettes et jeta la casserole dans l��vier, � s�en fracturer les acouph�nes.</p><p>Brian grima�a � cette fille ne lui rappelait pas du tout la lavande.</p><p>��Je peux te demander quelque chose de personnel ? dit-elle en s�asseyant face � lui.</p><p>��Je chausse du quarante-trois, si tu veux tout savoir.</p><p>��Je suis s�rieuse�</p><p>��Je t��coute, darling.</p><p>Tracy baissa les yeux. Une m�che s��tait d�tach�e de son crayon, tombant en tortillons roux le long de sa nuque.</p><p>��Faut que tu me dises si je suis chiante� J�ai tellement plus l�habitude que j�ai toujours l�impression d�en faire trop� C�est con ce que je dis, hein ?</p><p>��Un peu, darling.</p><p>Malgr� son sto�cisme de fa�ade, le tour de magie n�en finissait plus de s��venter, tellement qu�on le voyait filer par le jardin, escamot� Brian regarda sa montre. Ce n�est pas lui qui �tait en retard, c�est le monde qui fuyait.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>L�ANC refusant de cautionner le syst�me des bantoustans, le gouvernement de l�apartheid avait enferm� Mandela et ses compagnons � Robben Island, une petite �le verdoyante au large de Cape Town qui avait l�avantage de mettre l�opposition politique � l�isolement total ��Mandela dut patienter vingt et un ans avant de <emphasis>retoucher</emphasis> la main de sa femme.</p><p>Sonny Ramphele n�eut pas � subir cette cruelle double peine : le fr�re de Stanley purgeait une condamnation de deux ans � la prison de Poulsmoor, un b�timent b�tonn�, insalubre et surpeupl� o� les mouches aussi crevaient en enfer.</p><p>��Vous trouvez votre bonheur ? lan�a le chef des surveillants.</p><p>Pench� au-dessus du registre, Dan Fletcher se faisait une id�e des visites et de ses fr�quences. Kriek, le rougeaud que tout le monde appelait Chef, jouait avec son trousseau de cl�s, en attendant. Fletcher ne r�pondit pas. Epkeen fumait, l��il torve en direction du maton. Lui non plus n�aimait pas les prisons, navr� qu�on n�ait pas trouv� mieux en huit mille ans d�humanit�, encore moins ce genre de petit chef, b�n�ficiaire de la clause du � coucher de soleil<a l:href="#n_21" type="note">[21]</a> � et qui avait rempil� parce que la population carc�rale, au fond, n�avait pas chang頗 <emphasis>coloured</emphasis> et cafres � gogo.</p><p>Sonny Ramphele �tait en sursis quand on l�avait arr�t� au volant d�une voiture vol�e avec trois kilos de marijuana compress�e sous le si�ge. L�a�n� n�avait rien balanc�, si bien qu�il en avait pris pour deux ans ferme. Sonny avait un parcours classique : des parents m�tayers morts trop t�t, l�exode vers la ville avec le petit fr�re, surpeuplement, d�s�uvrement, mis�re, d�linquance, prison. Sonny venait d�y f�ter ses vingt-six ans et, s�il ne faisait pas de grabuge, sortirait dans quelques mois.</p><p>La police scientifique avait fouill� le mobil-home mais si le cadet en charge de son business avait une planque pour un �ventuel stock de drogue, elle risquait d�avoir disparu avec lui. On avait relev� peu d�empreintes, toutes appartenaient � Stanley, et l�enqu�te de voisinage n�avait pas donn� grand-chose. La cabane la plus proche �tait inhabit�e et les marginaux qui vivaient sur la c�te ne se m�laient pas des affaires des autres � pour preuve, le cadavre du jeune Xhosa pourrissait depuis quatre jours. Certains avaient connu Sonny, � un grand gars pas bien m�chant, qui s�occupait de son petit fr�re �, et Stan, tr�s port� sur la mode et les motos. Personne ne l�avait jamais vu avec Nicole Wiese � une petite blonde comme �a, ils s�en souviendraient. Seul indice confirmant leur piste, on avait plusieurs empreintes de la jeune Afrikaner dans le pick-up, utilis� le jour du meurtre�</p><p>Fletcher releva la t�te du registre.</p><p>��Stanley Ramphele est venu r�guli�rement en visite depuis l�incarc�ration de son fr�re, dit-il, mais plus du tout depuis un mois�</p><p>Kriek se curait les ongles avec les dents.</p><p>��J�savais m�me pas qu�il avait un frangin, dit-il.</p><p>Un surveillant gloussa dans son dos. Epkeen oublia un instant la porcitude du chef des surveillants et cette odeur rance d�homme enferm� qui empestait l�air ambiant :</p><p>��On peut avoir une pi�ce tranquille pour interroger Sonny ?</p><p>��Pourquoi ? Z�avez l�intention d�y regarder le trou de balle ?</p><p>��Z��tes un marrant, Chef.</p><p>��Le Ramphele, c�est un coriace du rectum, s�embourba Kriek. C�est pas moi qui le dis, c�est les autres d�tenus !</p><p>On approuva dans son dos.</p><p>���a veut dire quoi, s�aga�a Fletcher : que Ramphele est prot�g� ?</p><p>��On dirait.</p><p>��Ce n�est pas mentionn� dans son dossier.</p><p>��Les fauves se d�vorent entre eux, faut pas croire.</p><p>��Les balances, elles en disent quoi ?</p><p>��Qu�il a la fesse dure.</p><p>���a vous passionne, on dirait.</p><p>��Moi non : eux si !</p><p>Kriek rigola le premier, bient�t imit� par sa clique. Epkeen fit signe � Dan de changer d�air. Kriek �tait tout � fait le genre de types qui le d�rouillaient jadis, et le laissaient pour mort dans les foss�s�</p><p>Deux cents pour cent de surpopulation, quatre-vingt-dix de r�cidive, tuberculose, sida, absence de soins m�dicaux, canalisations bouch�es, dortoirs � m�me le sol, viol, agressions, humiliations, Poulsmoor synth�tisait l��tat des prisons d�Afrique du Sud. La population carc�rale ne cessant d�augmenter, on avait charg� le secteur priv� de construire les nouveaux centres de d�tention, dont la plupart dataient de l�apartheid. Les travailleurs sociaux y �taient rares, la r�insertion une utopie, la corruption end�mique. Les taux d��vasion battaient tous les records, avec la complicit� d�un personnel mal form�, sous-pay�, voire criminel. Certains d�tenus devaient payer des droits de p�age pour assister aux cours ou participer aux activit�s, quand d�autres, condamn�s � perp�tuit�, passaient le week-end dehors. Les nouveaux d�tenus �tant � l�occasion vendus par les gardiens � ceux qui en faisaient la demande, leur premier r�flexe consistait � se mettre sous la protection d�un des ca�ds, qui monopolisaient les <emphasis>wifye</emphasis>, les � femmes �, et distribuaient les blancseing.</p><p>Putes, drogue, alcool, huit syndicats du crime se partageaient le territoire carc�ral. Dans cette jungle, Sonny Ramphele s�en �tait plut�t bien sorti. Il avait pass� un deal pour �a, comme les autres. Il avait attrap� la gale, ou alors les poux cherchaient � lui coller des palmes (Sonny n�avait jamais �t� tr�s fortiche en soins de beaut�, pas comme son minet de fr�re), mais il avait r�ussi � pr�server son int�grit� : il attendait la fin de sa peine, �coutant ses cod�tenus s�engueuler au sujet du prochain tour aux latrines, quand un surveillant le sortit de sa longue apathie.</p><p>Sonny ronchonna � qu�est-ce que c��tait que cette visite m�dicale � la con��� avant d�obtemp�rer sous les sarcasmes.</p><p>�a sentait le chou et le jus d�humain dans les couloirs de la prison. Tirant un invisible boulet, Ramphele passa deux grilles � d�clenchement magn�tique avant d��tre introduit dans une pi�ce � l��cart, sans ouverture. Rien � voir avec une infirmerie : il y avait une table, deux chaises en plastique, un petit brun aux yeux per�ants, assis devant des photos, et un type plus grand adoss� au mur, qui � une �poque avait d� �tre en forme.</p><p>��Asseyez-vous, dit Fletcher en pr�sentant la chaise vide devant lui.</p><p>Comme son fr�re, Sonny �tait un solide Xhosa avoisinant le m�tre quatre-vingts, au regard oblique qui chassait sur les ailes : il avan�a avec le m�tabolisme du paresseux et s�assit sur la chaise comme s�il y avait des clous.</p><p>��Tu sais pourquoi on est l� ?</p><p>Sonny secoua � peine la t�te, les paupi�res lourdes du dur � cuire virant gros fumeur.</p><p>��Tu n�as pas vu ton fr�re depuis un moment, continua Fletcher : un mois, d�apr�s le registre� Tu as des nouvelles ?</p><p>Bref signe de d�dain, comme quoi tout lui coulait dessus. Des centaines de policiers �taient mis en examen pour violence, meurtre, viol ; Sonny n�avait pas envie de leur parler, encore moins de Stan.</p><p>��C�est lui qui a repris ton business, n�est-ce pas ? fit Dan. Trop occup�, sans doute, pour rendre visite � son grand fr�re�</p><p>Sonny gardait un �il sur l�autre flic, qui r�dait dans son dos.</p><p>��Stan revendait quoi ? De la dagga ? Quoi d�autre ?</p><p>Le d�tenu ne r�agissait pas. Epkeen se pencha sur sa nuque :</p><p>��Tu as eu tort de donner les cl�s du camion � ton petit fr�re, Sonny� Tu ne lui as pas dit qu�il n�allait nulle part ?</p><p>Le Xhosa ne r�agit pas tout de suite. Fletcher tourna les photos �parpill�es sur la table.</p><p>��Stan a �t� retrouv� mort dans votre mobil-home, dit-il en pr�sentant les clich�s. Hier, � Noordhoek� Le d�c�s date d�j� de plusieurs jours.</p><p>Sa moue de gangster blas� changea � mesure qu�il d�couvrait les photos : Stan livide sur la banquette du mobil-home, son visage en gros plan, les yeux ouverts, fixant un objectif � jamais ind�fini�</p><p>��Ton fr�re est mort d�overdose, encha�na Fletcher : un m�lange � base de tik� Tu savais que ton fr�re se d�fon�ait ?</p><p>Sonny rapetissait sur sa chaise, la t�te pench�e sur ses baskets sans lacets. Stan et son rire de gosse, les beignes qu�il lui collait derri�re la t�te, leurs bagarres dans la poussi�re, leur vie d�filait, fondue au noir�</p><p>��Stan n�avait pas d�autres traces de piq�re sur les bras, fit Fletcher. Tu en penses quoi ?</p><p>��Rien.</p><p>Sonny �tait devenu causant.</p><p>��Ton fr�re �tait impliqu� dans une grosse affaire : on le soup�onne notamment de dealer une nouvelle dope aux petits Blancs de la ville� Tu le savais ?</p><p>L�a�n� secoua la t�te, encore sous le choc.</p><p>��Ton fr�re sortait avec une fille, Nicole Wiese, la gamine dont parlent les journaux. Stan ne t�en a jamais touch� un mot ?</p><p>��C�est pas mes oignons.</p><p>Ses yeux ne pouvaient se d�coller des photos.</p><p>��Nicole Wiese a �t� massacr�e et tout accuse Stan : on a retrouv� de la drogue chez vous, le sac � main de la fille, et la preuve qu�ils �taient ensemble au moment du meurtre. C�est quoi cette dope ?</p><p>��Je sais pas.</p><p>Sonny s�emm�lait les doigts.</p><p>��Je ne te crois pas, Sonny. Fais un effort.</p><p>��Stan m�a rien dit.</p><p>��� part le Chef, personne n�est au courant de notre visite, assura Fletcher. Personne ne saura que tu nous as parl�, ton nom n�appara�tra nulle part. Le juge d�application des peines est cl�ment pour les repentis : aide-nous et on s�arrangera.</p><p>Ramphele rumina sur sa chaise, et �a avait l�air tr�s mauvais.</p><p>��Stan a repris ta tourn�e des plages, relan�a Epkeen. On cherche son fournisseur : tu le connais forc�ment.</p><p>��Je connais personne qui vend du tik. Stan non plus.</p><p>��Ton fournisseur a pu se recycler.</p><p>��Non� Trop dangereux.</p><p>Epkeen s�assit sur le rebord de la table :</p><p>��D�apr�s toi, pourquoi ton fr�re n�est pas venu te voir ces temps-ci ? Pourquoi il faisait le mort depuis un mois ? Il s�est mis � dealer de la dure, � gagner de l�argent et mener la belle vie avec les petites Blanches du bord de mer : il s�est m�me achet� de chouettes fringues et une moto avec des �clairs� Stan n�est plus venu au parloir parce qu�il savait que tu n�appr�cierais pas la fa�on dont il avait repris ton territoire : sauf qu�il est tomb� sur un os� Ils se sont servis de ton fr�re, Sonny. N�attends aucun respect de ces gens-l� : ils vous traitent comme des b�tes d�abattoir.</p><p>Le d�tenu haussa les �paules : ici c��tait pareil.</p><p>��On t�offre un moyen de t�en sortir, s�adoucit Fletcher : dis-nous qui fournissait ton fr�re et on r�vise ta peine.</p><p>Sonny ne bougeait plus, le menton �chou� sur son tee-shirt miteux, comme si la mort du cadet lui avait cass� la nuque. Il n�y avait plus que lui maintenant : autant dire rien.</p><p>��La dagga, man, dit-il enfin. Juste la dagga�</p><p>Un silence pesant enveloppa la salle d�interrogatoire. Fletcher adressa un signe � Epkeen, qui �teignait sa cigarette : ou le frangin ne savait rien, ou il avait une bonne raison de mentir� Il allait renvoyer le d�tenu � sa cellule quand Brian lui lan�a � br�le-pourpoint :</p><p>��Stan avait peur des araign�es, hein�</p><p>L�expression morne de Sonny changea du tout au tout : il leva des yeux interrogateurs vers le flic au treillis noir.</p><p>La faille �tait l�, b�ante.</p><p>��Une peur bleue, insista Epkeen. Une phobie, comme on dit�</p><p>Le Xhosa �tait d�contenanc� : Stan �tait tomb� dans un puits quand il �tait petit, un trou � sec qui ne servait plus depuis longtemps. On l�avait cherch� des heures avant de le retrouver, tremblant de peur, au fond du trou : il n�y avait plus d�eau mais des araign�es, par centaines. Quinze ans plus tard, Stan supportait � peine de voir une photo de ces saloperies d�araign�es, encore moins de les approcher�</p><p>��Ils ont pomp� ton fr�re le temps d��couler la came, continua Epkeen, et quand Stan est devenu trop voyant, ils ont bourr� l�aiguille pour faire croire � une overdose. Ou plut�t, on lui a laiss� le choix entre se shooter � mort ou passer un quart d�heure avec une de ces charmantes bestioles� On a retrouv� une mygale dans les toilettes du mobil-home, ajouta-t-il : une grosse.</p><p>Ramphele frotta son visage entre ses mains. Les photos sur la table faisaient des kal�idoscopes sinistres dans son esprit ; les derniers pans de son monde partaient � la d�rive et il n�avait aucun endroit o� s�accrocher, que les yeux mouill�s du petit flic face � lui.</p><p>��Muizenberg, l�cha-t-il enfin. On dealait sur la plage de Muizenberg�</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Utilis�e depuis cinq mille ans par les Pygm�es pour ses vertus m�dicinales, les racines de l�iboga contenaient une douzaine d�alcalo�des, dont l�iboga�ne, une substance proche de celles pr�sentes dans diff�rentes esp�ces de champignons hallucinog�nes. Agissant sur la s�rotonine, l�iboga�ne renforcerait la confiance en soi et le bien-�tre g�n�ral. Si la plante et plusieurs de ses d�riv�s pr�sentaient des propri�t�s psycho-stimulantes, ils pouvaient, � doses plus �lev�es, �tre responsables d�hallucinations auditives et visuelles, parfois tr�s anxiog�nes, pouvant mener au suicide. �tymologiquement d�riv�e d�un verbe signifiant � soigner �, l�iboga �tait une plante initiatique dont les propri�t�s th�rapeutiques et le pouvoir hallucinog�ne permettaient de faire le lien avec le sacr� et la connaissance. L�iboga �tait utilis�e au cours de s�ances appel�es <emphasis>bwiti</emphasis>, des c�r�monies introspectives conduites sous la houlette d�un guide spirituel, un chaman appel� <emphasis>inyanga,</emphasis> qui faisait figure d�herboriste. En dehors de ces rituels secrets, la racine d�iboga �tait employ�e comme aphrodisiaque ou filtre d�amour.</p><p>Les plus convaincus assuraient que l�iboga�ne provoquait des �rections pouvant durer six heures, dans des d�lices indescriptibles. Selon la m�decine occidentale, l�iboga�ne avait pris place dans les psychoth�rapies et le traitement de l�h�ro�nomanie mais les connaissances relatives � ses vertus aphrodisiaques demeuraient maigres, faute de tests scientifiques.</p><p>Un filtre d�amour africain�</p><p>Neuman ruminait comme un vieux lion pench� sur son reflet. Nicole Wiese avait pris de l�iboga quelques jours avant le meurtre, une forte dose d�apr�s les analyses du coroner, probablement sous forme d�essence. Les fioles retrouv�es dans le sac � main de Nicole ? Son copain Stan dealait-il aussi de l�iboga ?</p><p>Neuman fila � l�institut m�dico-l�gal.</p><p>Tembo �tait le premier Noir � diriger la morgue de Durham Road. Sa courte barbe grise rappelait un ancien secr�taire des Nations unies, ses lunettes de vue qu�il �tait myope comme une taupe. C�libataire endurci, Tembo n�aimait que les vieilleries, la musique baroque, les chapeaux pass�s de mode, et vivait une passion exclusive pour les hi�roglyphes �gyptiens. Les cadavres �taient pour lui des parchemins qu�il s�agissait de d�chiffrer, des marionnettes dont il serait le ventriloque asserment�. Il ne les l�chait qu�une fois vid�s de leur sens. Un acharn�, qui collait au temp�rament de Neuman.</p><p>Les deux hommes s�install�rent dans le labo du coroner en chef.</p><p>L�autopsie de Stan Ramphele concluait � une overdose suite � une injection � base de m�thamph�tamine. L�heure de la mort �tait incertaine mais elle remontait � quatre jours, soit peu apr�s le meurtre de Nicole. Le sable sur le tapis de sol du pick-up correspondait aux grains retrouv�s dans les cheveux de la jeune Afrikaner. On avait �galement relev� des traces de sel sur la peau du Xhosa et du pollen de <emphasis>Dictes grandiflora</emphasis>, fleur plus connue sous le nom d�iris de Wilde, confirmant ce qu�ils savaient d�j� : Stan et Nicole �taient ensemble dans le Jardin botanique�</p><p>��Mais le plus int�ressant vient des analyses toxicologiques, fit le l�giste. D�abord l�iboga. Ramphele en a lui aussi consomm�, mais la prise est plus r�cente : quelques heures seulement avant de mourir. C�est-�-dire aux alentours du meurtre de Nicole Wiese. On retrouve la m�me essence dans les fioles de son sac � main. Une formule tr�s concentr�e, comme je n�en avais jamais vu jusqu�alors�</p><p>��Une concoction artisanale ?</p><p>��Oui. Je me suis d�abord demand� si cette essence pouvait modifier le comportement des usagers mais les cobayes qui ont test� le produit se sont tr�s vite endormis� (Tembo tripota son collier de barbe.) Je me suis donc pench� sur la poudre qui a provoqu� l�overdose de Ramphele et j�ai constat� que la m�me mol�cule figurait dans le cocktail pris par Nicole� L��chantillon ramen� du mobil-home m�a permis d�affiner mes recherches. Comme toutes les drogues synth�tiques, la m�thamph�tamine a des composants interm�diaires toxiques pour le cerveau, mais on a eu beau chercher parmi les substituts usuels, impossible de savoir de quoi il retourne. Le nom de cette mol�cule nous �chappe.</p><p>��Comment vous expliquez �a ? demanda Neuman.</p><p>Tembo haussa les �paules :</p><p>��Les mafias ont souvent un temps d�avance sur la recherche publique, et leurs moyens sont autrement plus importants que les n�tres�</p><p>Tembo connaissait le sujet : depuis le LSD et le gaz BZ, les innovations apport�es par les neurosciences et la recherche pharmacologique avaient ouvert le champ de tous les possibles. On savait aujourd�hui reprogrammer les mol�cules pour qu�elles ciblent certains m�canismes r�gulant le fonctionnement neuronal ou le rythme cardiaque. Ce qui relevait de l�exp�rience lourde �tait de plus en plus informatis�, les compos�s bioactifs les plus prometteurs pouvaient �tre identifi�s et test�s � une vitesse prodigieuse. Apr�s avoir exp�riment� en Irak des drogues accentuant la vigilance des soldats, les militaires esp�raient voir, dans un avenir proche, des troupes partir au combat charg�es de m�dicaments accroissant l�agressivit�, la r�sistance � la peur, la douleur et la fatigue, tout en agissant, via un effacement s�lectif de la m�moire, sur la suppression des souvenirs traumatiques. Tembo, qui suivait ces affaires de pr�s, n��tait pas tr�s optimiste. Le�11�Septembre avait engendr� une p�riode de violation des normes internationales, en particuliers aux USA : on continuait l�exp�rimentation <emphasis>a priori</emphasis> interdite d�armes chimiques, sous pr�texte de pr�server la peine de mort par injection et le maintien de l�ordre par recours aux gaz lacrymog�nes, mais l�� antiterrorisme � s��tait engouffr� dans une faille o� le droit n�avait plus de place. Les Russes n�avaient pas r�v�l� le nom de l�agent chimique utilis� lors de l�assaut du th��tre de Moscou en�2005, et les projets de recherche continuaient d��tre men�s tous azimuts. L�arm�e de l�air am�ricaine envisageait, d�s la premi�re guerre du Golfe, la mise au point et l��pandage d�aphrodisiaques ultra-puissants capables de provoquer des comportements homosexuels dans les rangs ennemis, un labo tch�que travaillait sur la transformation d�anesth�siants combin�s � une s�rie d�antidotes ultra-rapides, des commandos sp�ciaux se chargeant alors de proc�der � des ex�cutions cibl�es au milieu d�une foule en �tat de choc, ou anesth�si�e.</p><p>�cart�es pour cause d�effets secondaires ind�sirables, des milliers de mol�cules dormaient sur les �tag�res des laboratoires : certaines avaient pu �tre recycl�es par des organisations peu scrupuleuses�</p><p>Neuman l��coutait sans mot dire. Les mafias ne manquaient pas dans le pays � cartels colombiens, russes, mafias africaines. L�une d�elles avait pu mettre au point un nouveau produit. Le regard de Tembo s�illumina enfin, comme s�il venait de d�couvrir le secret des pyramides.</p><p>��J�ai test� vos �chantillons sur des rats, dit-il avec un sourire clinique. Int�ressant� Venez voir.</p><p>Neuman le suivit dans la salle voisine.</p><p>Des sp�cimens en bocaux s�enla�aient sur les �tag�res. Deux laborantines s�affairaient autour des paillasses.</p><p>��Le protocole est pr�t ? demanda le m�decin-chef.</p><p>��Oui, oui, r�pondit une silhouette, �nigmatique sous son masque. Commencez par le num�ro trois�</p><p>Ils se dirig�rent vers les cages � souris au fond de la pi�ce. Il y en avait une dizaine, herm�tiques, avec une fiche correspondant aux exp�rimentations.</p><p>��Voici la cage dont je vous parlais tout � l�heure, dit le l�giste : celle o� nous avons test� l�iboga�</p><p>Neuman se pencha sur les petites b�tes : elles �taient une demi-douzaine qui dormaient, paisibles, les unes sur les autres.</p><p>��Mignon, n�est-ce pas� (Tembo d�signa la cage voisine.) Nous avons enfum� celle-ci avec la poudre retrouv�e dans le mobil-home. Les rats que vous voyez sont actuellement en phase num�ro un : c�est-�-dire qu�ils ont inhal� le produit depuis peu.</p><p>Neuman fron�a les sourcils. Une agitation anarchique r�gnait dans la cage ; la moiti� des sp�cimens tournaient en rond � toute vitesse, les autres copulaient, le tout dans la plus grande confusion.</p><p>��Viol, comportements d�viants, �rotomanie� Apr�s un flash de deux � trois minutes, les couples et les hi�rarchies ont vol� en �clats, comme vous pouvez le remarquer, avec le plus grand naturel� La phase num�ro deux est un petit peu moins folklorique.</p><p>Une dizaine de rats erraient, hagards, dans la cage suivante.</p><p>��Apathie, perte de rep�res sensoriels, r�p�titions d�actes <emphasis>a priori</emphasis> sans logique, d�solidarisation du groupe, comportements asociaux, voire parano�aques� Cette phase peut durer plusieurs heures avant que les sp�cimens ne sombrent dans un profond sommeil. Les premiers cobayes ne se sont pas encore r�veill�s� Par contre, fit-il avec des yeux de glace, regardez ce que �a donne quand on augmente la dose�</p><p>Neuman se pencha sur la cage et retint son souffle. Il y avait des dizaines de cadavres derri�re les vitres, dans un �tat affreux : pattes rogn�es, museau arrach�, pelage �corch�, t�te � moiti� emport�e ; les survivants, qui d�ambulaient au milieu du charnier, ne valaient gu�re mieux�</p><p>��Apr�s une br�ve euphorie, la totalit� des sp�cimens ont perdu le contr�le, pas seulement de leurs inhibitions, expliqua Tembo. Certains ont commenc� � s�entre-d�vorer. Les dominants ont agress� les plus faibles, n�h�sitant pas � les tuer, avant de les d�chiqueter. Puis ils sont pass�s au reste des cobayes� Le carnage a dur� des heures, jusqu�� �puisement.</p><p>Il ne restait que les dominants : deux rats de laboratoire qui avaient d� �tre blancs, sans queue, avec chacun un bout de t�te scalp�e et qui se regardaient de loin.</p><p>��Ils sont en �tat de choc, commenta le l�giste. Nous avons autopsi� plusieurs cadavres et d�cel� de graves s�quelles au niveau du cortex� La drogue semble provoquer une acc�l�ration des r�actions chimiques, certaines g�n�rant alors une substance qui agit comme un catalyseur, si bien que la vitesse de r�action part de z�ro puis s�emballe, d�clenchant la catalyse et acc�l�rant encore le processus� Comme une bombe atomique, et la fission de noyaux d�uranium.</p><p>��En clair ?</p><p>��Euphorie, h�b�tude, manque, fureur, �tat de choc : le comportement du consommateur varie selon la dose administr�e.</p><p>��Une id�e de la r�action chimique sur les humains ?</p><p>Le l�giste lissa la pointe de sa barbe.</p><p>��Les r�sultats peuvent varier selon les ant�c�dents, le syst�me nerveux et le poids de la personne, dit-il, mais d�apr�s nos tests comparatifs, on peut avancer sans trop se tromper qu�avec une dose d�un centim�tre cube, la personne intoxiqu�e d�colle. � deux centim�tres cubes, pass� le moment d�excitation, on flotte dans une forme de torpeur parano�aque : c��tait l��tat de Nicole quand on l�a assassin�e� Avec une dose de trois centim�tres cubes, on entre dans une phase d�agressivit� incontr�l�e. � quatre, on d�truit tout sur son passage, en finissant g�n�ralement par soi� Bref, on devient dingue.</p><p>��Stan �tait dans quel �tat au moment de sa mort ? s�enquit Neuman.</p><p>��Totalement hors cadre, r�pondit Tembo. Il s�est inject� plus de dix doses.</p><p>Le soir tombait quand Neuman quitta la morgue de Durham Road.</p><p>Il avait vu Dan et Brian un peu plus t�t, de retour du p�nitencier de Poulsmoor : Sonny Ramphele dealait de l�herbe aux surfeurs de Muizenberg et le petit fr�re avait visiblement pris la suite, avec un produit beaucoup plus toxique. Stan jouait de son physique pour pi�ger sa client�le f�minine blanche et �tendre son r�seau parmi la jeunesse dor�e de Cape Town. Avait-il profit� de la vir�e � la plage de Muizenberg avec sa copine Nicole pour se fournir en drogue ? L�iboga pouvait expliquer l�intrusion nocturne dans le Jardin botanique � planer sous les �toiles et faire l�amour dans les fleurs � mais le reste ne collait pas : si les amants avaient �chang� leur trip en vue d�une partie de jambes en l�air, Stan avait tromp� Nicole sur la marchandise. Il lui avait fait prendre un produit sophistiqu� et ultra-dangereux, noy� dans des cristaux de tik�</p><p>La rumeur qui grondait dans le corps de Neuman remontait de loin. Qu�on ait massacr� une jeune femme alors qu�elle faisait l�amour parmi les plus belles fleurs du monde, l�id�e qu�on doive payer pour son plaisir l��c�urait.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Dan raconta l�histoire du z�bre mal aim� et de la pie, qui lui avait vol� ses rayures. Il finissait par les r�cup�rer mais toutes m�lang�es, si bien que plus personne ne le reconnaissait dans le troupeau ; �a l�arrangeait, le z�bre.</p><p>��Et la pie ? s�enquit Tom.</p><p>��Elle a attendu la saison des pluies et l�arriv�e d�un arc-en-ciel pour lui voler ses couleurs, r�pondit son p�re.</p><p>Franc succ�s dans les trav�es des lits superpos�s. Il fallut encore dire bonsoir � Baggera, la panth�re �tonnamment noire, parlementer avec la clique de Tom dispos�e sur son lit, apr�s quoi seulement c��tait le tour d�Eve, qui alors consentait � la boucler, attraper son doudou par la peau du cou et se coller le pouce jusque-l�.</p><p>��Bonne nuit, mon girafon, dit-il en l�embrassant sur les yeux.</p><p>Dan ferma la porte de la chambre avec une lame dans le ventre. La peur toujours : peur de perdre Claire, de ne pas �tre � la hauteur� Les petits anges dormaient dans des draps de fakir.</p><p>Il se calma un peu avant de rejoindre sa femme, qui lisait en bas.</p><p>Ils ne regardaient plus la t�l� depuis sa maladie ; au d�but ils trouvaient �a bizarre ���a ne leur traversait m�me plus l�esprit de l�allumer � et puis ils s��taient rendu compte que leur temps ensemble valait mieux que des �missions de cuisine.</p><p>Dan et Claire s��taient rencontr�s cinq ans plus t�t dans un bar de Long Street, un soir anodin qui avait chang� leur vie. Fletcher avait grandi dans une famille de la petite bourgeoisie anglophone de Durban o� son homosexualit� latente s��tait r�sum�e � quelques masturbations semi-honteuses dans les toilettes du club de sport o� de jeunes gaillards entreprenants l�avaient soulag� sans qu�il os�t passer � l�acte � la p�n�tration, grand tabou masculin. Claire chantait ce soir-l� des standards des ann�es�1970, accompagn�e par un guitariste noir accrocheur ��<emphasis>I Wanna Be Your Dog</emphasis> ; m�me <emphasis>unplugged</emphasis>, �a l�avait men� en laisse jusqu�� ses hanches souples qui, dans sa robe cintr�e, ondoyaient sous les spots� Sa gr�ce, les dreadlocks blondes qui tombaient sur ses �paules d�nud�es, sa voix grave et triste, presque masculine : Dan gr�sillait. Il l�avait abord�e au bar avec ses yeux cass�s et Claire avait dit oui � tout, tout de suite : des enfants, la vie.</p><p>Cinq ans.</p><p>Aujourd�hui Claire ne chantait plus, ses cheveux �taient tomb�s par poign�es, m�me le dessin miraculeux de ses hanches avait fondu sous les rayons. La beaut� bombard�e, et l�effroi qui gisait sous les fleurs : Dan ne supporterait pas sa disparition. La menace qui pesait sur eux les avait taill�s dans le cristal et sous ses airs m�les et rassurants, c��tait lui le plus fragile�</p><p>���a va ? fit Claire en le voyant revenir de la chambre.</p><p>��Oui, oui�</p><p>Sa femme lisait, les pieds repli�s sur le canap� du salon. Elle portait un chemisier blanc qui descendait sur ses cuisses, un short moulant en coton et des lunettes � monture d�argent qui, avec son livre, lui donnaient un air studieux assez app�tissant� Il se pencha sur la couverture :</p><p>��C�est quoi ?</p><p>��Rian Malan.</p><p>Le Sud-Africain qui avait �crit <emphasis>My Traitor�s Heart</emphasis>, ce terrifiant chef-d��uvre.</p><p>��C�est son dernier, pr�cisa Claire.</p><p>Mais Dan ne semblait pas tr�s concentr� sur l��uvre du journaliste-�crivain. Il la regarda recaler une m�che blonde derri�re son oreille � elle n�avait pas encore l�habitude de sa perruque � et s�agenouilla sur le parquet. Elle avait les chevilles fines, douces, �mouvantes� Claire oublia son livre et dans un sourire ferma les yeux : il embrassait ses pieds, une foule de petits baisers comme une poudre d�amour r�pandue l�, il les l�chait et sa langue en se lovant entre ses orteils l�excitait� terriblement. Elle adora ses mains � fleur de peau, ses doigts furetant sous le coton de son short� Elle sentit qu�elle mouillait et, ravie, se laissa basculer en arri�re�</p><p>Ils avaient � peine fini de faire l�amour que le t�l�phone sonnait au pied du canap�. Craignant qu�il ne r�veille les enfants, Dan fit un mouvement pour attraper l�appareil. Claire s�agrippa dans le m�me mouvement, encore tout encastr�e en lui : il d�crocha � la cinqui�me sonnerie.</p><p>��Je te d�range ?</p><p>C��tait Neuman.</p><p>��Non� Non�</p><p>Dan avait des �toiles dans la t�te et un archipel de com�tes en guise d�oreiller.</p><p>��Je passe te prendre demain matin pour une petite balade en bord de mer, annon�a Neuman. Brian aussi est dans le coup�</p><p>Le ventre de sa femme le tenait au chaud, fermement :</p><p>��OK.</p><p>��N�oublie pas ton arme, cette fois�</p><p>��Non, promis.</p><p>Dan sourit en raccrochant. Pur camouflage. Il n�en avait jamais fait part � Neuman, encore moins � Claire, en r�alit� une trouille bleue lui mordait la tripaille : sa f�e malade, les enfants, il n��tait qu�une mauviette qui tremblait pour les siens� Claire le rappela � elle par une subtile contraction du p�rin�e. L�amour avait rosi ses joues p�les : elle souriait pour de vrai, courageuse, amaigrie, confiante.</p><p>Dan ravala une gorg�e de piti� devant sa perruque l�g�rement d�sax�e, mais son bassin ondulait doucement le long de son sexe. Elle murmura :</p><p>��Encore.</p></section><section><title><p>10</p></title><p>Gulethu ne savait plus quand les choses avaient commenc� � se d�traquer. Dix ? Douze ans ? La pubert� perturb�e, des actes sauvages, incandescents ���tait-ce sa s�ur, sa cousine ? Gulethu ne se souvenait plus. De rien. Un refoulement qui avait englouti jusqu�� sa propre surface. L�iceberg flottait aujourd�hui au gr� du courant, sans destination ni pilote.</p><p>La tradition zouloue voulait que les gens coupables d�inceste pourrissent vivants. <emphasis>Sonamuzi</emphasis> : le p�ch� de famille, dont il s��tait rendu coupable. � Pas ma faute �, criait-il dans le noir : c��tait la mal�diction qui pesait sur lui et ces sales petites garces qui l�avaient men� en bateau. C��tait l�<emphasis>ufufuyane</emphasis> qui les rendait folles. Sexuellement hors de contr�le. L�<emphasis>ufufuyane,</emphasis> la maladie qui touchait les jeunes filles et s�abattait sur lui. Le danger �tait partout, il suffisait de voir leurs d�hanchements en revenant de la corv�e d�eau, leurs seins lourds d�collet�s au soleil, et leurs sourires qui vous accrochaient sur le chemin comme � une toile d�araign�e� Gulethu avait �t� leur victime, leur proie, et non l�inverse, comme l�avait d�cr�t� le chef du village : l�<emphasis>ufufuyane</emphasis> �tait la cause de tout, l�<emphasis>ufufuyane</emphasis> avait �t� envoy� par les esprits pour le tromper. Mais personne ne l�avait �cout�. On l�avait banni du village : � Qu�il pourrisse vivant ! �</p><p>On aurait pu l��gorger comme un z�bu sacrifi�, l��corcher pour lui rappeler la puissance du tabou ancestral, les villageois avaient pr�f�r� le laisser se d�composer lentement, selon la tradition. Gulethu avait rejoint la ville, du moins ses townships, o� d�autres avant lui s��taient m�l�s aux ordures.</p><p>Le pouvoir du <emphasis>sonamuzi</emphasis> �tait puissant : l�<emphasis>umqolan,</emphasis> la sorci�re qu�il avait consult�e, le savait bien. Quelqu�un lui avait parl� d�elle, Tonkia, une vieille �dent�e qui concoctait des rem�des, � qui on pr�tait des accointances avec les esprits contraires. L�<emphasis>umqolan</emphasis> connaissait sa mal�diction. Elle en avait d�j� soign�. Elle repousserait le p�ch� de famille qui pesait sur ses nuits. Elle confectionnerait un <emphasis>muti</emphasis> pour lui, une potion magique qui l��loignerait de sa destin�e. Il ne pourrirait pas. Pas maintenant. Une jeune Blanche le sauverait. N�importe laquelle, pourvu qu�elle soit vierge. Il suffisait de lui ramener le sperme qui l�avait d�flor�e.</p><p>Gulethu avait soigneusement pr�par� son coup. Il avait promis beaucoup au jeune Ramphele, sans tout lui dire. Les choses s��taient d�roul�es comme il l�avait esp�r� jusqu�� ce que cette maudite garce se mette � crier : des cris de chienne en rut. L�<emphasis>ufufuyane</emphasis> l�avait rattrap�e, elle aussi : zouloues, m�tisses ou blanches, les chiennes �taient toutes poss�d�es. Jamais une jeune vierge n�aurait �cart� les cuisses de la sorte, ni prof�r� toutes ces insanit�s : les esprits contraires �taient intervenus, avant qu�il e�t la moindre chance de confectionner son <emphasis>muti</emphasis>.</p><p>Il avait essay� de la contenir, mais la garce hurlait de plus belle�</p><p>Les cris le r�veill�rent en sursaut. Gulethu se dressa sur son s�ant, les yeux grands ouverts. Des sueurs froides inondaient son visage, il haletait, entre deux mondes, distinguant � peine les murs miteux du hangar. Il vit bient�t les paillasses �parpill�es sur le sol, les autres qui ronflaient, et revint � la r�alit� Non, ce n��tait pas les hurlements de la fille qui l�avaient r�veill� : c��tait l�<emphasis>umqolan</emphasis> qui l�avertissait d�un danger.</p><p>Stan �tait mort mais les flics pouvaient interroger son fr�re en prison. Ils pouvaient venir fouiner sur la plage� Le Chat ne devait pas �tre mis au courant : <emphasis>jamais.</emphasis></p></section><section><title><p>11</p></title><p>Le malaise le prit d�s le r�veil. Un poids sur le c�ur, comme s�il avait couru sous l�eau pendant des heures, la t�te � l�envers. Une mort en apn�e. Epkeen s�assit sur le bord du lit, chercha dans le fatras de ses souvenirs, ne trouva pas la queue d�un r�ve. Une impression de corv�e flottait dans l�air de la chambre, comme quoi le petit matin aurait mieux fait de fermer sa grande gueule. Ce con de r�veil n�avait pas sonn�. Ou il avait oubli�. Sa t�te le grattait. Mal dormi. La station debout n�arrangea rien.</p><p>Brian avait rendez-vous avec les autres, au train o� allaient les choses il n�aurait pas le temps de d�jeuner, il faisait d�j� chaud et cette vir�e � la plage, avec ou sans son copain � Jim �, ne lui disait rien.</p><p>��Hum� minauda Tracy, enfonc�e sous les draps. Tu t�en vas ?</p><p>��Oui. Je suis en retard�</p><p>Brian releva la m�che rousse qui courait sur sa joue. Maladroite en tendresse, Tracy attrapa sa main et la tira vers elle.</p><p>��Viens, dit-elle sans ouvrir les yeux : reste avec moi.</p><p>C��tait stupide, il venait de lui dire qu�il �tait en retard.</p><p>��Allez ! insista Tracy.</p><p>��L�che-moi, darling.</p><p>Il n�avait pas envie de jouer. Sa t�nacit� l�aga�ait. Il n��tait pas amoureux : il aurait d� lui dire hier soir que �a ne servait � rien, une histoire sans espoir, il n��tait que le sel d�un oc�an de larmes, mais Tracy avait roul� sur lui ses gros seins pleins d�amour et son c�ur s��tait fendu comme une b�che, � la premi�re incartade, vaincu volontaire� Une d�faite de plus.</p><p>��Qu�est-ce qu�il y a ? lan�a la barmaid en risquant un �il au-dessus des draps.</p><p>Brian sortait de la douche :</p><p>��Rien� Rien du tout.</p><p>Il s�habilla avec ce qui lui tombait sous la main.</p><p>��Les cl�s sont sur la table de la cuisine, dit-il. Tu n�auras qu�� les balancer dans les pots de fleurs.</p><p>Tracy le regardait sans comprendre. Il prit son arme et sortit de chez lui.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Un vent violent soufflait sur la plage de Muizenberg. Neuman ferma le bouton de sa veste qui couvrait son Colt�45. Epkeen et Fletcher suivaient en se prot�geant le visage des nuages de sable que soulevaient les bourrasques. Pass� les cabines pittoresques et d�su�tes, la plage s��tendait sur des kilom�tres, jusqu�au township.</p><p>Ils avaient interrog� les parqueurs de voitures aux dossards criards qui dealaient aussi un peu de dagga : l�un d�eux avait reconnu Stan Ramphele sur la photo (il avait un pick-up) et la fille (une jolie petite blonde). Pas d�autres infos, ni des flics locaux, ni des indics cuisin�s depuis des jours.</p><p>Ils quitt�rent la jet�e de bois qui longeait les premi�res dunes et commenc�rent � marcher sur le sable meuble. Contrairement aux week-ends o� les citadins affluaient, la plage de Muizenberg �tait presque vide ; les rares baigneurs se concentraient devant la promenade et la cabine de secouristes, o� deux blondinets aux colliers africains surveillaient de pr�s leur musculature. Neuman leur avait montr� la photo de Ramphele, mais des jeunes Noirs en Gap et Ray Ban en plastique, ils en voyaient passer des dizaines tous les jours. Idem pour la petite blonde cens�e l�accompagner�</p><p>Les vagues s�abattaient avec fracas, gobant quelques surfeurs au passage : ils interrog�rent les chevelus en combinaison qui en ressortaient vivants, n�obtinrent que des moues sal�es. Ils march�rent. Encore. Les habitations se firent rares. Il ne resta bient�t plus qu�un planchiste au large et des paquets de vagues mal l�ch�es qui d�boulaient en trombe. Epkeen �tait en sueur sous son blouson de toile, il commen�ait � en avoir marre de cette balade, vingt minutes qu�ils marchaient dans la glu. Fletcher � ses c�t�s ne disait rien, silhouette indolente sous le soleil et les tourbillons qui venaient fouetter leur visage. Neuman marchait devant, insensible aux �l�ments. Un, deux kilom�tres� Ils aper�urent alors un groupe d�hommes, � l�abri d�une dune. Des Noirs, une demi-douzaine, qui buvaient de la <emphasis>tshwala</emphasis><a l:href="#n_22" type="note">[22]</a>�sous une paillote d�penaill�e. Une fille dansait � l�ombre ; la musique, contre le vent, ne leur parvint que plus tard � une sorte de reggae, que crachait un ghettoblaster�</p><p>Neuman fit signe � Epkeen d�aller y jeter un �il : eux poursuivraient jusqu�aux dunes � une mince fum�e grise s��chappait un peu plus loin, emport�e par le vent. Brian fila droit sur le bar improvis�, des cuisses dor�es en ligne de mire�</p><p>Les rafales soulevaient des nu�es. Fletcher se cala dans le sillage de Neuman et le suivit jusqu�aux dunes blanches.</p><p>Une odeur de poulet grill� flottait dans l�air, et une chose encore indicible. Ils virent une cabine de plage vermoulue, un <emphasis>braai</emphasis><a l:href="#n_23" type="note">[23]</a>�install� � l�abri du vent, et deux hommes avec une casquette en toile qui s�occupaient des grillades. Neuman �valua le terrain, ne vit que la cr�te des dunes et les types tourn�s vers eux. Port� par les bourrasques, le reggae de la paillote leur parvenait par bribes. Neuman approcha. La porte de la cabine, entrouverte, ne tenait debout que par pure fantaisie. Les deux Noirs en revanche �taient raides.</p><p>��Nous cherchons cet homme, dit-il : Stan Ramphele.</p><p>Les types tentaient de sourire, les yeux rouges : un Noir tout en nerfs, la trentaine, les dents partiellement pourries par la malnutrition et la dope, l�autre plus jeune, qui s�enfilait une bi�re en regardant sa canette comme si le go�t changeait � chaque gorg�e.</p><p>��On conna�t pas ce gars-l�, dit-il, l�haleine charg�e.</p><p>��Vous avez pourtant la t�te d�un de ses clients, r�pliqua Neuman. Stan, insista-t-il : un dealer de dagga qui s�est mis � la dure�</p><p>��Je sais pas, man� Nous on profite de la plage, c�est tout !</p><p>Le vent fit voler les cendres dans le barbecue. Ils avaient des cicatrices sur les bras, le cou�</p><p>��Vous venez d�o� ? demanda Neuman.</p><p>��Du township. Pourquoi, man ?</p><p>Fletcher se tenait en retrait, la main sur la crosse de son arme.</p><p>��On a retrouv� Stan dans son mobil-home avec une dose de poudre � s�en casser les veines, r�pondit Neuman. Un m�lange � base de tik. Vous en pensez quoi, les gars ?</p><p>��Faudrait avoir envie d�en parler, r�pondit Tout-en-nerfs.</p><p>Neuman poussa la porte de la cabine de plage, vit une paire de jumelles sur le sol miteux. Un mod�le haut de gamme, qui ne collait pas avec ces minables. Ils les avaient vus venir. Ils les attendaient.</p><p>Le sourire de Tout-en-nerfs se figea, comme s�il devinait ses pens�es. Son comp�re fit un pas pour contourner le barbecue.</p><p>��Toi tu bouges pas, l�cha Fletcher en sortant son arme du holster.</p><p>Il sentit au m�me instant une pr�sence dans son dos :</p><p>��Toi non plus !</p><p>Un revolver se planta contre sa moelle �pini�re. Cach� derri�re la cabane, un troisi�me homme venait de surgir. Neuman avait d�gain� son arme mais il ne tira pas : le chien �tait relev� sur les cervicales de Fletcher et le type au Beretta avait les yeux vides, d�un noir �teint. Un tsotsi d�� peine vingt ans qu�il avait d�j� crois� quelque part : l�autre jour, sur le terrain vague, les jeunes qui savataient Simon� Fletcher balaya les environs du coin de l��il mais c��tait trop tard : les autres avaient tir� deux revolvers du sac de charbon sous le barbecue.</p><p>��On l�ve les mains, les poulets ! siffla Tout-en-nerfs, le canon braqu� sur Neuman. Gatsha, tu prends son flingue : doucement !</p><p>��Un geste, et ton copain a une balle dans la t�te ! aboya le plus jeune.</p><p>Gatsha avan�a vers Neuman comme s�il mordait, et arracha le Colt de ses mains.</p><p>��Calmez-vous�</p><p>��Ta gueule, n�gro !</p><p>Le calibre dans la nuque, le chef �dent� avait forc� Fletcher � s�agenouiller, les mains sur la t�te. Les autres siffl�rent quelques insultes en dashiki, avec des rictus de victoire. Le Zoulou ne bougea pas : Fletcher suait � grosses gouttes devant le barbecue, exsangue, et ses jambes tremblaient de concert. Neuman jura entre ses dents : Dan �tait en train de flancher. On pouvait le sentir � la dilatation de ses pores, au vent de peur qui l��treignait et � ses mains perdues sur sa t�te�</p><p>��Colle-toi l�, toi ! lan�a Tout-en-nerfs � l�attention de Neuman. Les mains plaqu�es !� T�entends, connard !</p><p>Neuman recula contre la cabine de plage, plaqua le dos et les mains sur le bois fissur�. Gatsha l�avait suivi. Il retint son souffle quand le tsotsi pressa le revolver contre ses testicules.</p><p>��Tu bouges d�un pouce, je te fais sauter les couilles et toute la merde qui va avec�</p><p>Joey, le jeune Noir crois� sur le chantier, tira alors un couteau de sa ceinture, qu�il passa devant ses yeux :</p><p>��On s�est d�j� vus, hein poulet ?</p><p>Il ricana et, d�un coup sec, planta la lame dans le bois vermoulu. Neuman tressaillit : le tsotsi venait de lui clouer l�oreille contre la porte.</p><p>��On bouge pas, j�ai dit ! pr�vint le gosse, les vaisseaux des yeux �clat�s.</p><p>Le canon compressait ses testicules. Son oreille le br�lait, un sang ti�de coulait le long de son cou, lobe et cartilages avaient �t� transperc�s par la lame qui le tenait riv� contre la porte. � quelques pas de l�, Fletcher tremblait sous les bourrasques, � genoux, le calibre plant� dans la nuque.</p><p>��Alors poulet, on a peur ? Tout-en-nerfs pressa le policier face contre terre. Tu sais que tu as une gueule de petit p�d� On t�a d�j� dit �a ? Sale petit p�d� de flic�</p><p>Le plus jeune gloussa. Gatsha gardait le doigt sur la queue de d�tente.</p><p>��Qu�est-ce que vous diriez d�un poulet grill�, les gars ? relan�a le chef sous sa casquette. Celui-l� a l�air � point !</p><p>��Hey, man ! Du poulet grill� ! Oh oh !</p><p>��On pourrait lui donner une chance, non ?</p><p>��Ouais !</p><p>��Non !</p><p>Les deux tsotsis se disputaient pour le plaisir, mais Gatsha ne rel�chait pas la pression sur les testicules de Neuman, la gorge serr�e.</p><p>��Allez Joey ! Apporte de quoi d�couper le poulet !</p><p>Fletcher, maintenant allong� sur le sable, ne cessait plus de trembler. Joey tendit un <emphasis>panga</emphasis><a l:href="#n_24" type="note">[24]</a>�� son a�n�.</p><p>��Laissez-le, souffla Neuman, clou� au bois de la cabane.</p><p>��Va te faire foutre, n�gro.</p><p>Ali eut un regard furtif vers la paillote, comme si Epkeen pouvait le voir.</p><p>��Inutile de compter sur ton petit copain blanc : on s�occupe de lui�</p><p>Il crut distinguer la silhouette de Brian � travers la brume de chaleur, se tr�moussant sur la piste improvis�e de la paillote� Qu�est-ce qu�il foutait, ce con ?</p><p>Tout-en-nerfs se pencha vers le jeune flic � terre, passa la machette sur son dos comme pour en nettoyer la lame :</p><p>��Maintenant tu vas faire le poulet� Tu entends ? (Il susurra � son oreille :) Tu vas faire le poulet, ou je te saigne, petit p�d� Tu entends ?!� FAIS LE POULET !</p><p>Fletcher adressa un regard paniqu� � Neuman.</p><p>��Laissez�</p><p>La pression du canon lui vrilla le bas du ventre. Le temps se figea. Il n�y avait plus que le vent scalpant les dunes et les yeux cruels du tsotsi suintant de m�pris au-dessus de Dan. M�me la musique ne lui parvenait plus. Le chef allait frapper : Fletcher pouvait le sentir dans ses os, ce n��tait plus qu�une question de secondes. Il chercha Neuman du regard, ne le trouva pas.</p><p>Il �mit un pauvre hoquet qui ne couvrait pas le bruit de ses sanglots.</p><p>��La moiti� d�un geste et t�es mort, souffla Gatsha � l�oreille sanguinolente de Neuman.</p><p>��Mieux que �a ! �ructa l�autre, le <emphasis>panga</emphasis> � la main. Mieux que �a !</p><p>Fletcher �ructa un pauvre <emphasis>keut keut</emphasis>, qui alla se perdre dans le fracas des rouleaux.</p><p>��Ah ! Ah ! s�esclaffa l�autre, les yeux fous. Regardez-moi ce poulet ! Oh ! Le joli petit poulet !</p><p>Le flic tremblait pr�s du barbecue, le visage enfoui contre le sable. Le tsotsi se dressa :</p><p>��Regarde ce que j�en fais, moi, des p�d�s dans ton genre !</p><p>D�un coup de machette, il lui trancha la main droite.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Epkeen jaugea la petite foule assembl�e devant la glaci�re. Ils �taient une demi-douzaine � danser sous la paillote, notamment une m�tisse � la robe franchement d�collet�e. Elle se pavanait en buvant sa bi�re, le regardait d�un air insistant, les l�vres jouant sur le goulot. Le ghettoblaster crachouillait du reggae, des musiciens de Marley� La fille se tortillait sur le sable, les types butinaient autour comme des abeilles : seul le grand Noir qui servait la <emphasis>tshwala</emphasis> avait plus de trente ans. Des tatouages aux bras, de mauvaise qualit頗 probablement faits en d�tention�</p><p>��Salut ! lan�a la fille en abordant Epkeen.</p><p>��Salut.</p><p>��Tu danses ?</p><p>La m�tisse prit sa main sans attendre de r�ponse et, l�enroulant de ses bras, l�entra�na sur la piste improvis�e. Il respira son parfum de r�glisse et l�ajout malheureux du houblon. Sa bouche, malgr� une dent manquante, restait jolie.</p><p>��Je m�appelle Pamela ! cria-t-elle par-dessus la musique. Mais tu peux m�appeler Pam ! ajouta-t-elle sans cesser de danser.</p><p>Il se pencha vers son d�collet� pour r�pondre � son oreille :</p><p>��Comme une pam pam girl !</p><p>La fille sourit d�un air goulu. Les autres leur adressaient des signes amicaux, suivant le rythme des Wailers. Emport� par l��lan de la fille, Epkeen se tr�moussa un peu : Pamela se lovait contre lui, joueuse, provocante� Il sortit la photo de Ramphele.</p><p>��Tu connais ?</p><p>La liane se dandina autour du clich�, secoua la t�te pour dire non, et se colla en un long frisson contre son �chine � sa peau poivr�e crachait le feu.</p><p>��Tu me paies une bi�re ?</p><p>Pam le regardait avec une expression de supplication enfantine, comme si le monde �tait suspendu � ses l�vres. Les autres les observaient. Epkeen fit signe au tatou� qui brassait la bi�re. Ils attrap�rent leur verre en plastique avec une sensualit� d�acrobate et, dansant toujours, trinqu�rent au vide. La musique emp�chant de soutenir une conversation, l�Afrikaner tira la fille vers les herbes qui bordaient les dunes.</p><p>Pam lui souriait comme s�il �tait tr�s beau.</p><p>��Stan Ramphele, insista-t-il en lui plantant de nouveau la photo sous les yeux : un jeune qui passait ses journ�es sur la plage� Un beau mec. Tu l�as forc�ment crois�.</p><p>��Ah oui ?</p><p>��Stan dealait de la dagga et depuis peu une sorte de tik� Ici, sur la plage.</p><p>La fille se tr�moussait toujours.</p><p>��Tu es flic ? lan�a-t-elle.</p><p>��Stan est mort : je cherche � savoir ce qui lui est arriv�, pas � t�embarquer, toi ou tes copains.</p><p>Le vent faisait tinter les breloques dans ses cheveux. Pam haussa les �paules :</p><p>��Tu sais, moi, je suis qu�une fille de plage�</p><p>Son sourire trou� s��choua � ses pieds. Le reste continuait de tanguer dans l�azur : elle but sa bi�re d�un trait, se rattrapa � lui et se mit � rire.</p><p>��Ne me dis pas que tu m�as attir�e jusqu�ici pour me parler de ce gars !</p><p>��Tu avais la t�te d�une fille honn�te, mentit-il.</p><p>��Et l�, dit-elle en posant sa main sur ses fesses : je suis honn�te ou malhonn�te ?</p><p>Les herbes pliaient sous la brise, le bruit des vagues se m�lait au reggae et Pam t�tait la marchandise, en connaisseuse : elle poussa son bas-ventre contre le sien, s�alanguit sur son sexe, s�abaissa pour le fr�ler de ses seins, s�agenouilla enfin. Epkeen sentit la main de la m�tisse filer dans son dos : en une seconde, Pam avait tir� l�arme du holster.</p><p>Elle se redressa � une vitesse stup�fiante compte tenu de sa position, �ta la s�curit� et braqua le calibre.38�sur l�Afrikaner, qui avait � peine esquiss� un geste.</p><p>��Tu bouges plus, fit-elle en armant le chien. Les mains sur la t�te !� Allez !</p><p>Epkeen ne cilla pas. Un homme apparut, terr� derri�re la dune. Le tatou� qui servait la bi�re�</p><p>��C�est bon, lui lan�a-t-elle sans cesser de menacer le flic. Mais ce con refuse de lever les bras.</p><p>��Ah oui ? fit le tatou� en approchant.</p><p>Il avait une arme sous sa chemise rasta.</p><p>��Tu vas mettre ta sale gueule face contre terre ! siffla Pam.</p><p>Au lieu d�ob�ir, Epkeen tira un curieux objet de sa veste en toile : le knout des a�eux, et sa boucle de cuivre.</p><p>��Tans pis pour ta gueule ! �ructa Pam en visant la t�te.</p><p>La fille pressa la d�tente, deux fois, tandis qu�Epkeen se ruait sur le type. Pam continua de tirer, � vide, comprit que le.38�n��tait pas charg�. Le tatou� d�gaina mais la tige de cuir, en s�abattant sur sa joue, lui arracha un morceau grand comme un steak. L�homme eut un cri �touff� et, chancelant sous un rideau de larmes, ne vit pas venir le second coup : le.32�qu�il tenait sous sa chemise lui gicla litt�ralement de la main.</p><p>Pam avait vid� le chargeur entre les omoplates d�Epkeen, qui fit volte-face. Le knout brisa le poignet de la fille, qui l�cha le.38�en couinant. Dans son dos, le tatou� voulut ramasser le calibre � terre : le cuir d�hippopotame lui ouvrit les phalanges jusqu�� l�os. Le c�ur d�Epkeen battait � tout rompre : ils n�avaient pas affaire � des petits dealers de plage mais � des tsotsis tueurs de flics. Une rafale de vent fit cligner ses yeux. Abandonnant son arme, le tatou� d�guerpit vers la paillote en se tenant la joue. La fille n�avait pas encore pens� � s�enfuir : elle regardait son poignet cass� comme s�il allait tomber. Epkeen la crocheta � la pointe du menton. Il releva la t�te, vit le tatou� remonter la dune en courant.</p><p>Il entendit alors un cri au loin, par-dessus les rouleaux. Le hurlement d�un homme, qui venait de l�autre c�t� des dunes�</p><p>Dan.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>��Vas-y, souffla Gatsha � l�oreille fendue de Neuman. Fais-moi le plaisir d�ouvrir ta sale gueule de n�gro. Vas-y, que je te fasse sauter les couilles�</p><p>Il pressait si fort que Neuman avait envie de vomir. Un geste et il �tait mort. L�autre n�attendait que �a. Fletcher pleurait en regardant sa main tranch�e, effar�, comme s�il ne voulait pas croire � ce qui lui arrivait. Le sang arrosait les pieds du barbecue, le vent tourbillonnait, il sanglotait comme un enfant terroris� que personne ne viendrait sauver. Il �tait seul avec son moignon et sa main sur le sable, d�tach�e du corps. Il vivait un cauchemar.</p><p>Neuman ferma les yeux quand le tsotsi lui coupa l�autre main.</p><p>Fletcher eut un cri affreux avant de s��vanouir.</p><p>��Du poulet r�ti ! �ructa Tout-en-nerfs, la machette brandie.</p><p>Joey souriait, extatique. Le tsotsi ramassa les mains coup�es et les jeta sur la grille du barbecue. Neuman rouvrit les yeux mais c��tait pire : le flot de sang qui giclait des moignons, son ami � terre, �vanoui, les braises attis�es par le vent, l�odeur de viande, le gr�sillement des mains sur la grille incandescente, la lame du couteau qui le clouait comme une chouette au cabanon, le revolver dans ses tripes et les yeux d�fonc�s de Gatsha qui riaient, insens�s.</p><p>��Ah ah ! Du poulet r�ti !</p><p>Les bourrasques volaient, furieuses, dans les braises ; Tout-en-nerfs planta son genou dans le dos de Fletcher, qui ne r�agissait plus. Il le tira par la racine des cheveux et, d�un coup de machette, l��gorgea.</p><p>Le c�ur de Neuman cognait � tout rompre. Le fant�me de son fr�re passa dans son dos ruisselant. Ils allaient d�couper Dan en morceaux, ils allaient le faire griller sur la plage, apr�s quoi ils passeraient � lui. Il serra les dents pour chasser la peur qui ramollissait ses cuisses. Un liquide ti�de continuait de couler sur sa chemise et Fletcher agonisait sous ses yeux �pouvant�s.</p><p>Le tsotsi � la machette se tourna vers le plus jeune :</p><p>��Joey ! Va donc voir o� en sont les autres pendant qu�on s�occupe du n�gro�</p><p>Tout-en-nerfs songeait � des morts spectaculaires quand la t�te de Gatsha explosa : projet� par l�impact, le gamin n�eut pas le temps de presser la d�tente. Les autres se tourn�rent aussit�t vers la paillote d�o� provenait le coup de feu : une silhouette longiligne d�valait la dune � un Blanc, qui tenait un revolver � la main. Ils brandirent leurs armes et le prirent dans leur mire.</p><p>Des bouts de chair et d�os avaient gicl� sur son visage mais Neuman r�agit en un �clair : il tira la lame qui le rivait au cabanon et se rua sur eux. Tout-en-nerfs sentit le danger. Il retourna son arme vers l�homme au couteau, trop tard : cent kilos de haine se plant�rent dans son abdomen. Le tsotsi recula d�un m�tre, avant de tomber � genoux.</p><p>Epkeen essuya un premier coup de feu, qui souleva un peu de sable � ses pieds, le second se perdit dans l�azur : il stoppa sa course au pied de la dune, et visa. Face au soleil, le type n�avait pas une chance : il l�abattit d�une balle dans le plexus.</p><p>Pr�s du barbecue, le chef du gang regardait son ventre, incr�dule, la lame enfonc�e jusqu�� la garde. Neuman ne prit pas le temps de retirer le couteau : il attrapa les mains qui gr�sillaient sur la grille et les jeta sur le sable.</p><p>Epkeen regardait le monde comme un ennemi, � la recherche d�une autre cible. Il vit alors le corps mutil� de Fletcher au pied de la dune. Neuman s��tait pr�cipit� � son chevet. Il �ta sa veste, prit son pouls. Dan respirait encore.</p><p>Epkeen accourut enfin, p�le comme un linge.</p><p>��Appelle les secours, lui lan�a Neuman en pressant la jugulaire. Vite !</p></section></section><section><title><p>DEUXI�ME PARTIE</p><p><emphasis>ZAZIWE</emphasis></p></title><section><title><p>1</p></title><p><emphasis>��Qu�as-tu, grand fr�re ?</emphasis></p><p><emphasis>��Je br�le.</emphasis></p><p><emphasis>��Et tes genoux ?</emphasis></p><p><emphasis>��Ils cognent.</emphasis></p><p><emphasis>��Ton short rouge ?</emphasis></p><p><emphasis>��Tu vois bien, il ruisselle.</emphasis></p><p><emphasis>��Et tes joues, grand fr�re, tes joues ?!</emphasis></p><p><emphasis>��Deux sillons de p�trole.</emphasis></p><p><emphasis>Andy avait br�l� sous ses yeux : les larmes noires s��vaporaient comme du caoutchouc sur ses joues, des bulles crasseuses qui crevaient l�, p�trifi�es� Les miliciens avaient l�ch� le supplici�, ce n��tait plus la peine, il tenait debout tout seul, ou plut�t il cherchait un endroit o� il pourrait se tenir debout. Andy avait voulu se rouler � terre mais la gomme s��tait d�j� fondue � lui : il pouvait toujours gesticuler, pousser des cris � vriller les tympans de la Terre, �a ne lui donnerait pas un endroit o� dispara�tre.</emphasis></p><p><emphasis>Le temps s��tait compress� dans l�esprit d�Ali. Sans doute trop petit pour vraiment comprendre. Tout �tait flou, irr�el, �trangement d�pass�. Il distinguait des silhouettes dans la nuit, les yeux inject�s sous les cagoules, l�arbre-potence au milieu du jardin, la lune fissur�e, les gyrophares de la SAP au bout de la rue, les</emphasis> vigilantes<a l:href="#n_25" type="note">[25]</a><emphasis>qui montaient la garde autour de la maison, les flics en civil qui �loignaient les voisins, mais tout �tait faux, sauf ces larmes noires qui d�gringolaient sur les joues de son fr�re�</emphasis></p><p><emphasis>Andy �tait devenu incendie, une torche consum�e, un phare renvers�. Ali n�entendait ni les voix ni les �chos de la rue, il �tait sourd au chaos et les images continuaient de se superposer, vides de sens : il y avait sa m�re derri�re la fen�tre, le visage plaqu� contre la vitre et qu�on for�ait � regarder, les vocif�rations, les haleines f�tides des g�ants, m�me l�odeur de caoutchouc lui passait telles des fl�ches au-dessus de la t�te.</emphasis></p><p><emphasis>Les hommes le tenaient pour qu�il ne rate rien du spectacle � Regarde bien, petit Zoulou ! Regarde ce qui arrive ! �, mais la peur de mourir l�avait mis KO. Ali avait honte, une honte de faible, � en oublier Andy qui br�lait : lui vivait encore, cela seul importait.</emphasis></p><p><emphasis>Il ne vit pas ce qui arriva ensuite : le monde avait bascul� c�t� pile, la lune tomb�e en morceaux.</emphasis></p><p><emphasis>Quand il rouvrit les yeux, les hurlements avaient cess�. Le corps ramass� d�Andy gisait � terre, un oiseau mazout�, et toujours cette effroyable odeur de grill� Ali vit alors son p�re pendu et la r�alit� lui revint comme un boomerang.</emphasis></p><p><emphasis>Pas de doute : il �tait bien chez lui, en enfer.</emphasis></p><p><emphasis>Une main l�empoigna par la racine des cheveux et le tira derri�re la maison�</emphasis></p><p>Le vent lissait les herbes et l�oc�an vif-argent qui miroitait au cr�puscule. Neuman suivit le chemin de pierres jusqu�au sommet de la falaise. Passant � sa hauteur, une mouette en suspension le d�visagea avant de plonger dans le gouffre.</p><p>Le phare de Cape Point rougeoyait, d�sert. Ali contourna le mur tagu�, s�accouda au muret. Tout en bas, des vagues grises se jetaient sur les criques. La peur passait, pas l�odeur de chair br�l�e.</p><p>On avait transf�r� Dan � l�h�pital le plus proche, dans un �tat critique. L�h�licopt�re de l��quipe des secours avait mis pr�s de vingt minutes avant d�atterrir sur la plage de Muizenberg : une heure dans leur t�te.</p><p>Ils eurent beau serrer des garrots, bloquer le flux des art�res, colmater les br�ches avec leur veste, leur chemise, Dan fuyait comme d�un chinois. Ils lui parlaient, ils lui disaient qu�on allait recoudre ses mains, ils connaissaient un sp�cialiste, le meilleur, il en aurait des neuves, des plus belles encore, plus habiles, des mains pour ainsi dire chirurgicales, ils disaient n�importe quoi. Claire, les enfants, eux aussi avaient besoin de lui, aujourd�hui, demain, les autres jours de la vie, ils lui parlaient alors que Dan �tait inconscient, �tendu comateux, la gorge tranch�e dans un rictus affreux, et tout ce sang que le sable buvait� Neuman revoyait son visage terrifi� devant la machette, ses yeux clairs qui le suppliaient, et puis ses pleurs d�enfant quand on avait tranch� la premi�re main� C�est lui qui l�avait men� dans ce cauchemar.</p><p>L��quipe m�dicale, les premiers soins sur le brancard, la transfusion d�urgence, l�h�licopt�re qui l�avait emport� dans les cieux, l�assurance de faire le maximum pour le sauver, tout �a ne changeait rien. Epkeen n��tait pas intervenu trop tard : c�est lui qui avait failli.</p><p>Restait la vie, accroch�e aux lambeaux, et l�espoir qu�il s�en sorte � son c�ur battait faiblement quand on l�avait transf�r�</p><p>Neuman enjamba le muret qui ceinturait le phare et descendit vers les �boulis, suspendus au pr�cipice. Un bout de lune b�illait dans l�azur mort ; il grimpa sur les rochers jet�s l�, ferma les yeux et se laissa malmener par les bourrasques. Un pas de plus et le vide l�aspirait. Un repos de haute voltige� Mais il pouvait retourner la peau de la terre comme on d�piaute un lapin, se m�ler aux flots argent�s pour une �treinte ultime, au bout du vertige il �tait seul.</p><p>Neuman regarda la nuit tomber avant de redescendre le chemin.</p><p>La lune le guida sur la lande. Malgr� les sutures, son oreille s��tait remise � saigner. Un babouin approcha, un vieux m�le, que le Zoulou chassa d�un regard meurtrier. Il pensait � Claire, aux petits, � tout ce qu�il n�avait pas fait pour le sortir de l�� Il passait les barri�res de la r�serve quand Epkeen appela sur son portable. Brian �tait � l�h�pital, avec eux.</p><p>Une chance sur dix, avait dit le m�decin.</p><p>��Alors ?</p><p>Neuman retint son souffle, en vain :</p><p>��C�est fini�</p></section><section><title><p>2</p></title><p>Joost Terreblanche avait servi durant seize ans comme colonel d�arm�e au�77<sup>e</sup> bataillon d�infanterie, l�unit� sp�ciale charg�e de maintenir l�ordre dans le bantoustan du KwaZulu.</p><p>Le gouvernement de l�apartheid avait d�l�gu� le pouvoir � l�int�rieur des enclaves � des chefs tribaux, sous tutelle du minist�re. Ces chefs � achet�s � avaient l�appui de miliciens choisis parmi les va-nu-pieds locaux, les <emphasis>vigilantes</emphasis>, qui faisaient r�gner la loi � coups de nerf de b�uf. La population noire vivait dans la terreur, d�autant que les militants de l�ANC ou de l�UDF menaient des repr�sailles f�roces contre les contrevenants au boycott, et toute personne collaborant avec l�oppresseur. Politiquement isol�, l�apartheid avait surv�cu en divisant ses ennemis. On avait ainsi laiss� l�Inkatha zoulou du chef Buthelezi contester � l�ANC son r�le de chef de l�opposition, puis critiquer sa participation �ventuelle � une coalition gouvernementale, provoquant dix ans de guerre civile larv�e et la pire violence de son histoire<a l:href="#n_26" type="note">[26]</a>. Les manifestations d�g�n�raient en bains de sang : quand les �meutes mena�aient de tourner au soul�vement, on envoyait les Casspir du 77<sup>e</sup> bataillon, les fameux v�hicules blind�s, qui avaient traumatis� leur g�n�ration.</p><p>Joost Terreblanche s��tait montr� d�une remarquable efficacit�, un � nettoyeur de bantoustans � qu�on citait dans les �coles militaires. R�compensant ses loyaux services, le gouvernement avait allou� une nouvelle r�sidence � la famille du militaire.</p><p>Ross et Fran�ois, les deux fils vigoureux que sa femme lui avait donn�s en d�pit de ses carences, avaient jusqu�alors grandi dans l�atmosph�re aust�re et confin�e des casernes : le cadre enchanteur de la nouvelle propri�t� serait, � respectivement seize et quatorze ans, leur nouveau terrain de libert�. Joost �tait fier de sa situation, confiant en l�avenir. Ruth, sa femme, lui causait plus de soucis : elle �tait le maillon faible de la famille.</p><p>D�une constitution fragile, Ruth pr�tendait ne pouvoir s�occuper seule d�une maison si grande � une demeure du plus pur style colonial, que n�auraient pas reni�e les anc�tres huguenots de Joost. Cuisini�re, jardinier, femme de m�nage, boy, Ruth s��tait vite entour�e d�une ribambelle de serviteurs. L�acc�s de la maison �tait bien entendu surveill� : Joost ne savait pas que l�ennemi viendrait de l�int�rieur.</p><p>Le jardinier noir, un Zoulou d�nomm� Jake. Sous son sempiternel bob au rouge d�fra�chi et ses gants r�p�s arm�s de s�cateurs, se cachait l��me d�un fourbe : Ruth n�aurait jamais d� laisser Fran�ois avec ce type, encore moins l�aider � planter ses maudites fleurs. Fran�ois �tait plus jeune, plus impulsif, plus fragile que Ross, solide en tout � il fallait le voir scier du bois. Le jardinier avait mis des id�es noires dans la t�te du cadet. Il savait que Fran�ois �tait vuln�rable. Il l�avait manipul� avec ses sourires humbles de cafre abruti sous le soleil� Il n�avait pas fallu deux ans � Fran�ois pour r�p�ter ses sornettes � la face de son p�re, un soir � table, en plein d�ner, avec toute la conviction du jeune imb�cile d�couvrant le monde. Joost s��tait montr� ferme mais Fran�ois lui tenait t�te. Explications, menaces, punitions, coups, Ruth avait eu beau se r�pandre en larmes, aucun ne c�da. Le jardinier avait �t� battu et renvoy�, Fran�ois mis en pension. Joost se disait que ce n��tait qu�une crise d�adolescence : il en avait mat� d�autrement plus coriaces que cette chiffe molle. Il le remercierait plus tard.</p><p>L�ann�e de ses dix-huit ans, Fran�ois �tait rentr� un jour de la pension, et leur avait annonc� qu�il quittait d�finitivement le foyer familial. Son p�re mena�a de le renier, sa m�re de se suicider, son fr�re a�n� de lui � p�ter la gueule �. Fran�ois �tait parti en douce, rejoindre ses copains beatniks (comme son p�re les appelait), une bande de drogu�s au droit-de-l�hommisme et � la marijuana, qui avaient fini de l�endoctriner avec leurs utopies �galitaires ���galitaires mon cul, fulminait le colonel : comme si les Noirs �taient capables d��galit� ! Il suffisait de voir l�Afrique, l�Afrique et ses yeux cern�s de mouches : roitelets en k�pi s�appropriant les richesses du pays pour leur clan, empereurs en stuc, chefs de guerre cupides et sanguinaires, ministres laveurs de vitres, populations affam�es et ignares qu�on d�pla�ait comme du b�tail ! Les Noirs au pouvoir �taient immatures, violents, menteurs, incomp�tents, d�cultur�s : ils n�avaient rien � apprendre aux Blancs, l�esprit de libert� et d��galit� moins que tout. On ne partageait pas deux si�cles de labeur avec des adeptes de la machette. Il suffisait de voir leur beau symbole, Mandela, et sa femme Winnie qui assistait aux s�ances de torture des opposants � l�ANC, ces milliers de crimes commis au nom de la � lib�ration � ��Apazo, ANC, Inkatha, UDF, ils s�entretuaient tous pour le pouvoir ! Les Blancs soi-disant lib�raux qui militaient pour la cause noire �taient des gauchistes incons�quents, et Fran�ois bien fou pour ainsi d�fier son p�re � qu�il ne remette plus jamais les pieds ici, compris ?!</p><p>De fait, ils ne l�avaient plus revu. Trois ans sans nouvelles, jusqu�� cette note de service, que Joost avait re�ue de la SAP : Fran�ois Terreblanche venait d��tre arr�t� pour le meurtre de sa petite amie, Kithy Brown, retrouv�e morte dans un taudis sordide du centre-ville de Jo�burg. Honte, col�re, amertume, le colonel n�avait rien fait pour d�fendre son fils : cinq ans de prison ferme.</p><p>Ils avaient rendu visite � Fran�ois avant le transfert en d�tention. Folle de douleur, Ruth avait pr�dit � son fils qu�elle mourrait la veille de sa lib�ration, et qu�il aurait sa mort sur la conscience. Plus sobre de nature, Joost lui avait souhait� bonne chance chez les n�gres.</p><p>Le temps �tait pass�. Trois ann�es o� Ruth avait sombr� dans le spiritisme et les cures de repos. La sant� n��tait pas son fort, et la fatalit� son obsession : elle �tait morte d�une rupture d�an�vrisme la veille de sa sortie de prison. Fran�ois, que son p�re n�avait pas autoris� � assister aux obs�ques, l�avait suivie dans le mois : un suicide, d�apr�s l�enqu�te interne.</p><p>De l�histoire ancienne.</p><p>Joost Terreblanche n�avait pas t�moign� � la Commission V�rit� et R�conciliation<a l:href="#n_27" type="note">[27]</a>. Il avait ob�i aux ordres d�un pays qui combattait l�expansion du communisme en Afrique : la chute du mur de Berlin avait pr�cipit� celle de l�apartheid mais les pays occidentaux, sous couvert de boycott, les avaient soutenus dans leur lutte contre les Rouges. Voil� la v�rit�. Pour la r�conciliation, ils pouvaient toujours faire des commissions.</p><p>Terreblanche avait aujourd�hui soixante-sept ans, une reconversion extr�mement lucrative, et ce qui relevait de cette p�riode tragique de sa vie le laissait aussi froid qu�une pierre dans la tourbe. L�op�ration dont il avait la charge, une fois men�e � terme, lui permettrait de retrouver Ross, son fils a�n� qui, apr�s l�expulsion des fermiers blancs du Zimbabwe, s��tait r�fugi� en Australie. Ils prendraient leur revanche, avec un paquet de fric � la cl� : ils agrandiraient la ferme. Ils en feraient la plus vaste exploitation de la Nouvelle-Galles du Sud.</p><p>Restait � g�rer ces satan�s cafres� Celui-lࠗ ou plut�t celle-l� � n�avait pas l�air en forme.</p><p>��Tu l�as trouv�e o� ? demanda Terreblanche.</p><p>��Ici, avec les autres�</p><p>Le Chat se tenait dans l�ombre du hangar, une lime � la main, qu�il passait avec soin sur ses ongles taill�s en pointe. La manche de sa chemise �tait rouge�tre, ses yeux troubles sous ses paupi�res faussement endormies. La proie qu�il avait ramen�e � son ma�tre faisait presque peine � voir, suspendue � la poutre, les bras tir�s par des cha�nes de v�lo. Pam, la petite pute de la bande, qui avait �lu domicile dans le hangar�</p><p>Terreblanche s�approcha de la n�gresse qui grima�ait sous la lumi�re bl�me du n�on. Ses orteils touchaient � peine le sol et l�acier crasseux lui sciait les poignets : l�un d�eux, cass�, semblait avoir �puis� ses larmes.</p><p>��Maintenant tu vas me raconter ce qui s�est pass� sur la plage, dit-il.</p><p>Le sang gouttait du scalp � demi arrach� de la petite pute. Un souvenir du Chat.</p><p>Massif, compact, rou� aux sports de combat et aux op�rations sp�ciales, Joost Terreblanche n��tait pas de nature patiente :</p><p>��Alors ?! cria-t-il dans le vide du hangar.</p><p>Pam fit un effort terrible pour relever les yeux. Ils �taient bruns, globuleux, fix�s sur la cravache.</p><p>��Gulethu� C�est lui qui nous a dit d��loigner les flics�</p><p>Gulethu �tait le chef de la bande de tra�ne-savates. Un homme s�r, d�apr�s le Chat. Foutaises toujours : il manquait un v�hicule dans le hangar, le Toyota, et les cinq hommes qui le pilotaient.</p><p>��Ils voulaient quoi, ces flics ?</p><p>��Ils� ils cherchaient des infos sur un gars, pleurnicha la fille.</p><p>��Quel gars ?!</p><p>��S� Stan.</p><p>��Stan quoi ?</p><p>��Ramphele, geignit Pamela.</p><p>��Un petit dealer local, pr�cisa le Chat depuis son coin d�ombre. Ramphele a repris le business de son fr�re sur la c�te. On l�a retrouv� mort il y a deux jours. Une overdose, il para�t.</p><p>Terreblanche serra plus fort sa cravache. Il venait de comprendre.</p><p>��Gulethu a refourgu� la came � Ramphele : c�est �a ? feula-t-il.</p><p>La fille opina, les yeux r�vuls�s. Il enragea en silence : charg� du deal dans les camps de squatteurs, Gulethu �tait bien plac� pour conna�tre l�effet accrocheur de la dope. Il avait cherch� � les doubler en �coulant une partie du stock via un petit revendeur de la c�te, sans savoir ce qu�il y avait dedans : l�imb�cile.</p><p>��Ce petit man�ge dure depuis combien de temps ?</p><p>��Deux� deux mois.</p><p>��Combien de dealers ?</p><p>��Ramphele� Y avait que lui�</p><p>Il brandit sa cravache :</p><p>��Qui d�autre ?!</p><p>��Personne ! s��trangla la fille. Gulethu : lui il sait tout !</p><p>Elle se mit � pleurer. Terreblanche garda son sang-froid : le chef de la bande avait disparu dans la nature mais il n��tait pas trop tard. Gulethu se cachait s�rement dans la zone, on pouvait encore boucler le secteur, localiser le Toyota�</p><p>��Combien de types ont touch� � la came ? la pressa-t-il.</p><p>��Je sais pas� Y avait une trentaine de clients� Que des Blancs. Ils en voulaient toujours plus� Les tarifs augmentaient quand les types �taient accros�</p><p>� plein r�gime, ils pouvaient ramasser des milliers de rands par jour� Une somme d�risoire quand on connaissait l�enjeu. Terreblanche releva la t�te pantelante de la petite pute :</p><p>��Qu�est-ce qui s�est pass� avec les flics ?</p><p>��On devait les baratiner� les tenir �loign�s de la maison�</p><p>��Qu�est-ce qui a merd� ?</p><p>���</p><p>��R�ponds ?!</p><p>��Besoin d�aide ? lan�a le Chat.</p><p>Pam se tortilla au bout de la cha�ne. Ses chevilles c�daient. Elle n�avait plus de force. Son poignet cass� lui vrillait le cr�ne.</p><p>��Joey, geignit-elle. Un des flics l�avait d�j� crois� On a essay� de le planquer mais ils se sont dout�s d�un truc�</p><p>La bande de Gulethu �tait compos�e de douze hommes, r�partis en deux groupes. Les flics �taient tomb�s sur l��quipe de jour : trois �taient morts sur la plage, trois autres se trouvaient d�sormais entre leurs mains � la fille pendue � la poutre, et les deux cafres qui recomptaient leurs dents dans le dortoir d�� c�t�. Il restait donc six brebis galeuses.</p><p>��O� est Gulethu ? demanda Terreblanche.</p><p>��Je ne sais pas� Il est parti avec les autres sans nous dire o�. Il� il nous a dit de rester ici. Qu�il s�occupait de tout�</p><p>Terreblanche empoigna son scalp et, au cri qu�elle poussa, la crut.</p><p>Gulethu partagerait le magot en six plut�t qu�en douze. Ils avaient fouill� le hangar sans trouver d�argent, rien que leurs affaires crasseuses dans des sacs de toile et les grigris de Gulethu sous son matelas. L�argent du deal parall�le �tait planqu� quelque part, dans un endroit o� personne ne viendrait le chercher. Il fallait retrouver le reste de la bande, avant les flics� Terreblanche se pencha vers les colifichets, les massues courtes et autres parures entass�es dans un coin du hangar. Il y avait du sang incrust� sur l�un des casse-t�te.</p><p>��C�est � Gulethu, n�est-ce pas ? dit-il � la fille. Il faisait quoi avec ces grigris ?</p><p>��Il� Il parlait d�une <emphasis>umqolan</emphasis> qui chassait le mauvais sort�</p><p>Une sorci�re, selon le jargon des townships.</p><p>Terreblanche eut un rictus m�prisant. Il avait arpent� les bantoustans zoulous assez longtemps pour conna�tre leurs croyances, leurs rituels, toutes ces salades qu�ils appelaient leur culture. Mais ils avaient une piste.</p><p>��Tu sais o� on la trouve, cette sorci�re ?</p><p>��Non ! Non� Je vous jure� Je vous en prie�</p><p>Prise de naus�es, Pamela se laissa choir au bout de la cha�ne. L�ancien colonel souleva une paupi�re mais la n�gresse avait perdu connaissance. Elle ne tiendrait pas longtemps dans cet �tat.</p><p>��Qu�est-ce qu�on en fait ? demanda le Chat. On la balance avec les autres ?</p><p>��Non� Non : ils peuvent encore nous servir�</p><p>��� quoi ? Passer la serpilli�re ?</p><p>Le sang de Pamela avait fait une flaque noir�tre sur la terre battue. Terreblanche releva la t�te. La maison avait �t� �vacu�e mais il restait forc�ment des traces�</p></section><section><title><p>3</p></title><poem><stanza><v><emphasis>Are you such a dreamer ?</emphasis></v><v><emphasis>To put the world to rights ?</emphasis></v></stanza></poem><p>La voix de Tom Yorke miaulait depuis l�autoradio de la Mercedes. Du d�sespoir en barre. Le soleil de midi mijotait sur l�asphalte, Epkeen guettait la sortie de l��cole de journalisme. David n�allait pas tarder. Quelques types au look after grunge de son genre sortaient de l�enceinte, aussi des filles, jeunes pimpantes blondes ou m�tiss�es qui n��gayaient en rien l�atmosph�re. Fletcher �tait mort, pour ainsi dire dans leurs bras, et ils n�avaient rien pu faire pour le sauver.</p><p>Brian pensait � Claire, � la sc�ne de l�h�pital, et son c�ur se serra un peu plus. C��tait la premi�re fois qu�il voyait quelqu�un tomber de chagrin. Ses jambes avaient c�d�. Une douleur d�estropi�e, qui attaquait la moelle. La pauvre avait beau crier pour qu�on la laisse, elle s�arrachait les cheveux, �croul�e sur le sol plastifi� de l�h�pital, elle criait, � demi folle, alors qu�elle n�avait plus qu�une perruque blonde �chou�e � ses pieds et son cr�ne chauve pour support. Il l�avait relev�e mais elle, si menue, pesait le poids d�une enclume. D�un mort�</p><p>Brian aper�ut alors la silhouette d�gingand�e de son fils sur le trottoir, qui lui rappelait un tr�s lointain lui-m�me. Une blonde sexy l�accompagnait, sans doute sa copine (il avait oubli� son pr�nom ��Marjorie, non ?). Il poussa la porti�re sans vitre et traversa la rue.</p><p>Ses semelles collaient au bitume, chauff� � blanc. David vit son p�re et aussit�t se figea.</p><p>��Salut ! lan�a Brian.</p><p>��Salut. Qu�est-ce que tu veux ?</p><p>La blonde m�chait son chewing-gum comme s�il �tait coriace et d�visagea le paternel avec un air effront�.</p><p>��Eh bien, dit-il les mains dans les poches, rien de sp�cial ; je voulais juste discuter un peu�</p><p>��Pour quoi faire ?</p><p>Sa sinc�rit� crucifiait des montagnes. Brian haussa les �paules :</p><p>��Je sais pas : qu�on arrive � se comprendre�</p><p>��Il n�y a rien � comprendre, l�cha David d�un air d�finitif.</p><p>Un diamant � la narine, deux clous chrom�s dans les paupi�res, la blonde au chewing-gum semblait d�accord.</p><p>��C�est bient�t ton examen, non ?</p><p>��Demain, r�pondit David.</p><p>��F�tons �a. Un restaurant, �a vous dit ?</p><p>��File-nous plut�t de l�argent : �a nous fera �conomiser du temps � tous les trois.</p><p>��Je connais un cuisinier japonais qui�</p><p>��Te fatigue pas, coupa-t-il : maman m�a dit comment tu la harcelais au t�l�phone� Tu es jaloux de son bonheur, c�est �a ?</p><p>��Coucher avec le roi du dentier, merci bien.</p><p>David secoua la t�te comme s�il n�y avait rien � faire :</p><p>��Tu es vraiment tar�</p><p>��Oui� J�ai pens� faire du th��tre o� on s�ouvre les veines, et puis je me suis dit que je n�allais pas piquer le boulot des jeunes.</p><p>��Sale r�ac.</p><p>La fille souriait. C��tait bien son seul espoir.</p><p>��Vous �tes jolie quand vous cessez de m�cher votre chewing-gum, mademoiselle, fit remarquer Brian. J�esp�re que David ne vous a pas trop parl� de moi ?</p><p>��Bof.</p><p>C�est d�licat � cet �ge-l�.</p><p>��Je t�avais dit que c��tait un obs�d� de premi�re, commenta l�apprenti journaliste. Allez, fichons le camp avant qu�il nous montre sa bite.</p><p>��Cool, rigola-t-elle.</p><p>��Vous avez trouv� un studio ? s�enhardit Brian.</p><p>��Wale Street�7, r�pondit Marjorie.</p><p>Tamboerskloof, le vieux quartier malais qui, � force d��tre boh�me, avait doubl� ses loyers.</p><p>��Venez un jour, lan�a la blonde avec une innocence � bouclettes.</p><p>��N�y pense m�me pas, s�interposa David.</p><p>��Prenons juste un verre dans le bar d�� c�t�, proposa Brian.</p><p>��Avec un flic ? Non merci ! railla son fils. Maintenant tu es gentil, tu retournes avec tes fachos et tes putes, et tu nous l�ches : OK ?</p><p>��Les putes ne sont pas des femmes comme les autres ? Un sous-produit de l�humanit�, peut-�tre ? Je croyais que c��tait toi, le lib�ral qui avait le c�ur sur la main.</p><p>��En attendant, je ne c�toie pas des types qui ont balanc� des Noirs du dernier �tage des commissariats.</p><p>��Mon meilleur ami est zoulou, plaida-t-il.</p><p>��Joue pas les m�re Teresa, daddy : �a te va comme un arc-en-ciel au milieu de la figure.</p><p>� ces mots, David attrapa la main de sa copine et la tira vers d�improbables pluies.</p><p>��Allez, cassons-nous�</p><p>Marjorie se convulsa bri�vement pour lui adresser un signe d�au revoir, avant de tr�pigner � la suite du fils prodigue. Brian resta plant� sur le trottoir, las, meurtri, agac�.</p><p>Pas de terrain d�entente.</p><p>Aucun devenir ensemble.</p><p>Autant courir apr�s le d�sert.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>La nouvelle Afrique du Sud devait r�ussir l� o� l�apartheid avait �chou� : la violence n��tait pas africaine mais inh�rente � la condition humaine. En �tirant ses p�les, le monde devenait toujours plus dur pour les faibles, les inadapt�s, les parias des m�tropoles. L�immaturit� politique des Noirs et leur tendance � la violence n��taient qu�une vieille scie de l�apartheid et des forces n�o-conservatrices aujourd�hui aux commandes du bolide. Il faudrait des g�n�rations pour former la population aux postes strat�giques du march�. Et si la classe moyenne noire qui �mergeait aspirait aux m�mes codes occidentaux, il fallait conna�tre un syst�me de l�int�rieur avant de le critiquer et, pourquoi pas, le r�former en profondeur� Neuman vivait avec cet espoir, qui �tait celui de son p�re : ils n��taient pas sortis des bantoustans pour �chouer dans les townships.</p><p>Seulement la r�alit� se heurtait aux chiffres : dix-huit mille meurtres par an, vingt-six mille agressions graves, soixante mille viols officiels (probablement dix fois plus), cinq millions d�armes � feu pour quarante-cinq millions d�habitants, les chiffres du pays �taient effrayants.</p><p>Le gouvernement et Krug� ne pouvaient pas se r�fugier �ternellement derri�re un manque d�effectifs pour la plupart sous-pay�s : le massacre du jeune sous-officier laissait supposer que la violence restait le principal moyen d�expression de ce pays, que la police �tait impuissante et m�me victime de cet �tat de fait.</p><p>La campagne anti-crime de la FNB battait son plein. Un tour de vis s�curitaire �tait demand� de mani�re quasi unanime, la perspective de la Coupe du monde exacerbait les esprits �chaud�s, le d�fi devenait national.</p><p>Karl Krug� se retrouvait aujourd�hui sous le feu des projecteurs et il venait de s�entretenir avec Marius Jonger, l�attorney g�n�ral : assassinat en plein jour, actes de barbarie, cette fois-ci ils ne s�en tireraient pas avec une d�claration rassurante du pr�sident. Pire, le rapport que venait de lui livrer Neuman alimentait les critiques formul�es dans les m�dias. Les forces de police avaient boucl� le secteur de la plage mais les tueurs s��taient �chapp�s par les dunes ; on n�avait trouv� qu�une vieille cuve � demi pleine de bi�re artisanale sous une paillote rudimentaire, des traces sur le sable en direction de la nationale, une paire de jumelles et un talkie-walkie dans un cabanon, et les corps de trois tsotsis pr�s d�un barbecue fumant o� agonisait le jeune sergent�</p><p>��Vous avez au moins une piste ? lan�a Krug� depuis son bureau.</p><p>L�oreille gauche recouverte d�un pansement, les �paules vo�t�es sous son costume sombre, Neuman avait le visage d�un naufrag� portant le deuil de sa survie. On venait de retrouver Sonny Ramphele dans les latrines de la prison de Poulsmoor, pendu avec son jean. Comme d�habitude, personne n�avait rien vu, ni rien entendu.</p><p>��On a identifi� un des trois hommes abattus sur la plage, dit-il d�une voix rauque. Charlie Rutanga : un Xhosa de trente-deux ans, qui a d�j� s�journ� en prison pour car-jacking et violences aggrav�es� Probablement affili� � un gang du township. J�ai envoy� sa fiche et son signalement aux commissariats concern�s. Les deux autres sont inconnus des services. On ne conna�t que leurs surnoms, Gatsha et Joey. Sans doute infiltr�s de l��tranger : j�ai crois� l�un d�eux � Khayelitsha la semaine derni�re, qui parlait le dashiki avec un de ses petits copains�</p><p>Krug� croisa les coudes sur son ventre de femme enceinte.</p><p>��Vous croyez � un gang mafieux ?</p><p>��Les Nig�rians contr�lent la drogue dure, et il semble qu�un nouveau produit ait �t� lanc� sur le march�, expliqua Neuman : une drogue aux effets d�vastateurs, que Stan Ramphele dealait sur la c�te. Lui et Nicole Wiese se sont rendus � Muizenberg le jour du meurtre, son fr�re Sonny a confirm� la piste, signant par l� m�me son arr�t de mort. Jumelles, talkie-walkie, armes quasi neuves : nous n�avons pas affaire � une bande de tsotsis d�fonc�s mais � un gang organis�. Les sillons relev�s � travers les dunes m�nent � la nationale : s�ils sont pass�s � travers les barrages, il y a de fortes chances qu�ils se soient r�fugi�s dans un township�</p><p>Il y en avait une demi-douzaine autour de Cape Town, soit une population de deux � trois millions de personnes, sans parler des camps de squatteurs. Autant demander � Dieu s�il avait du feu.</p><p>��Vous comptez faire quoi avec �a ? r�pliqua le surintendant. Envoyer les Casspir dans les townships en esp�rant qu�ils vous tombent tout crus dans la bouche ?</p><p>��Non. J�ai besoin de votre confiance, c�est tout.</p><p>Les deux hommes se jaug�rent sous l�air climatis�. Un duel sans vainqueur.</p><p>��L�affaire Wiese n��tait pas un simple crime crapuleux, insista Neuman. On a voulu faire porter le chapeau � Stan Ramphele. Ceux qui l�ont fourni en dope sont impliqu�s, j�en suis s�r�</p><p>Krug� massa ses sinus entre ses gros doigts.</p><p>��Vous savez ce que je pense de vous, soupira-t-il enfin. Seulement nous n�avons plus beaucoup de temps : la meute est � nos trousses, Neuman, et vous �tes la premi�re cible�</p><p>Le Zoulou ne cilla pas : il tirerait le premier.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Dan Fletcher d�sarticul� sur le sol, Dan Fletcher et ses moignons pleins de sable, Dan Fletcher et sa jolie gorge ouverte jusqu�� l�os, Dan Fletcher et son sourire en sang, Dan Fletcher et ses mains carbonis�es, marqu�es par la grille du barbecue� Janet Helms avait regard� les clich�s du meurtre avec une fascination morbide. On avait tu� son amour, celui qu�elle gardait au secret pour quand sa femme cr�verait, dans ce lit o� il ne viendrait jamais. Deux jours qu�elle pleurait, d�boussol�e de larmes, la rage au c�ur et le c�ur sur la braise. Elle le vengerait. Co�te que co�te.</p><p>La m�tisse releva la t�te de son ordinateur quand Epkeen passa devant la porte ouverte du bureau. Elle arrangea sa jupe remont�e sur ses cuisses et courut � sa suite :</p><p>��Lieutenant ! lan�a-t-elle dans le couloir. Lieutenant Epkeen ! S�il vous pla�t !</p><p>L�Afrikaner s�arr�ta devant la fontaine d�eau min�rale. Il avait cherch� une trace de la fille crois�e sous la paillote, mais aucun des centaines de visages visualis�s dans les fichiers du central ne lui revenait. Idem pour le type qu�il avait balafr� avec son knout. Trop de javas. M�moire z�ro. Fletcher aurait su. C��tait leur disque dur. Mais Fletcher n��tait plus l�� Sa collaboratrice accourait justement, boudin�e dans son uniforme bleu marine.</p><p>L�agent de renseignements connaissait Epkeen de r�putation (fantasque) ou de comm�rages (f�minins), mais elle pr�f�rait se fier � l�appr�ciation de Dan : un homme d�sint�ress� par le pouvoir, quoique tr�s � cheval sur la fa�on dont on l�exer�ait, un dandy bancal qui s�oubliait dans les bras des jolies femmes. Aucune chance de le substituer � Dan�</p><p>��Si vous avez deux minutes, lieutenant, fit-elle, essouffl�e par sa course, j�ai trouv� quelque chose qui pourrait vous int�resser�</p><p>Il regarda sa montre � ce n��tait pas le moment d��tre en retard �, lui accorda cinq minutes.</p><p>Les affaires de Dan �taient toujours entrepos�es sur les �tag�res du bureau, avec la photo de Claire pr�s de l�ordinateur� Janet Helms prit place devant son �cran :</p><p>��La police de Simon�s Town a ramass� le corps d�un certain De Villiers, dit-elle bient�t, un surfeur de la p�ninsule� Une patrouille l�a interpell� il y a deux jours alors qu�il cherchait � braquer une pharmacie de nuit. De Villiers �tait arm� et a commenc� � tirer pour couvrir sa fuite : il a �t� abattu dans la rue�</p><p>Un visage apparut sur les cristaux liquides : un rasta blanc d�une vingtaine d�ann�es, le menton flanqu� d�une longue barbichette nou�e par une perle.</p><p>��D�apr�s les t�moignages des employ�s, De Villiers �tait particuli�rement agressif lors du braquage, poursuivit l�agent de renseignements. Une vraie boule de nerfs. La police locale l�a d�j� serr� pour possession de stup�fiants, marijuana, coca�ne, ecstasy, mais jamais pour violences ou attaques � main arm�e� Simon�s Town n�est pas loin de Muizenberg, ajouta-t-elle : je me suis permis de demander une autopsie.</p><p>Janet craignait une r�action � elle avait outrepass� ses pr�rogatives � mais Epkeen regarda sa montre.</p><p>��On a les r�sultats ?</p><p>��Ils viennent de tomber, s�enhardit la m�tisse : De Villiers �tait sous l�emprise de la drogue lors du braquage. Un produit � base de tik, qui semble l�avoir rendu fou�</p><p>��M�thamph�tamine et une mol�cule non identifi�e ?</p><p>��Tout juste.</p><p>Epkeen alluma une cigarette dans le bureau non-fumeur. De Villiers n��tait sans doute pas un cas isol�. Combien de types �taient devenus accros ?</p><p>��Il y a autre chose, lieutenant, dit-elle en sentant son impatience � vider les lieux : en quadrillant le p�rim�tre autour de la plage, j�ai not� la pr�sence d�une maison inhabit�e en bordure de Pelikan Park. C�est � un kilom�tre environ apr�s la paillote. J�ai cherch� � joindre les propri�taires mais je n�y arrive pas.</p><p>��Ils sont peut-�tre partis en vacances�</p><p>��Non : je n�obtiens aucun nom, pr�cisa la m�tisse. La vente a �t� visiblement effectu�e sous un pr�te-nom, ou une soci�t�-�cran, via une banque �trang�re.</p><p>��C�est possible, �a ?</p><p>��Tout ce qu�il y a de l�gal, assura Janet. C�est une agence de gestion de biens qui s�est occup�e de l�op�ration ; je leur ai t�l�phon� mais personne n�a pu m�en dire plus.</p><p>Il grima�a � ces connards de l�immobilier�</p><p>��Personne n�habite cette maison ?</p><p>��Non. Elle n�a jamais �t� lou�e� On l�a peut-�tre acquise comme bien sp�culatif, hasarda Janet : s�il y a une extension du parc voisin, le terrain peut se retrouver sur un site prot�g� et valoir ainsi le double ou le triple de sa valeur. La maison semble laiss�e � l�abandon, en attendant des jours meilleurs. Je ne sais pas o� �a nous m�ne, ajouta-t-elle, en tout cas c�est la seule habitation entre la paillote et la r�serve de Pelikan Park�</p><p>��Poursuivez les recherches, dit-il. Vous avez les pleins pouvoirs sur cette affaire.</p><p>Janet Helms n��tait qu�agent de renseignements.</p><p>��Vous voulez dire que j�int�gre l��quipe du capitaine ?</p><p>Son cerveau bouillait, ambition et �toiles mortes p�le-m�le. Epkeen haussa les �paules :</p><p>��Si vous aimez qu�un Zoulou vous appelle � n�importe quelle heure de la nuit pour rendre la justice dans notre beau pays�</p><p>��Un bourreau de travail ?</p><p>��Non, un insomniaque.</p><p>Janet sourit dans le vague, tandis qu�il quittait le bureau : d�un coup de machette, elle venait de prendre le costume de Dan.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Epkeen trouva une place dans le parking du fun�rarium. Le corps de leur ami reposait dans un cercueil pour la veill�e fun�bre, avant l�incin�ration� Il abandonna la Mercedes sous un palmier d�charn� et se dirigea vers le b�timent de brique. Neuman attendait sur les marches, perdu dans ses pens�es.</p><p>��Salut, Votre Altesse.</p><p>��Tu es � l�heure.</p><p>���a m�arrive�</p><p>Ils tent�rent un sourire mais le bleu du ciel, l�ombre paisible sur les marches, leur amiti�, tout sonnait faux. Ils s��taient � peine vus depuis le drame. Neuman n��tait pas venu � l�h�pital. Il l�avait laiss� seul avec Claire. Il avait disparu jusqu�au lendemain, sans un mot d�explication�</p><p>��Qu�est-ce qui s�est pass� avec le frangin Ramphele ? demanda Brian.</p><p>Il venait d�avoir l�info.</p><p>��Une grosse d�prime, d�apr�s Kriek.</p><p>��Tu y crois ?</p><p>��Non.</p><p>��Kriek est une merde, assura Epkeen. Si un gang de la prison a fait le coup, il ne bougera pas le petit doigt.</p><p>��Sans doute. Une autopsie est en cours mais �a ne nous avancera pas beaucoup.</p><p>Mourir en prison semblait naturel en Afrique du Sud.</p><p>��Et Krug�, il en dit quoi ?</p><p>��Pour le moment il nous couvre, r�pondit Neuman. �a ne durera pas.</p><p>��On ne pouvait pas savoir ce qui arriverait.</p><p>��Des types arm�s qui nous attendent pour nous faire la peau, je n�appelle pas �a un accident, dit-il entre ses dents. Ils nous ont vus venir de loin et l�un d�eux me connaissait. Ils ont allum� un barbecue un peu plus loin pour nous s�parer, avec la perspective de nous liquider en cas de complications� Nous sommes tomb�s dans un pi�ge, Brian. Tout est de ma faute.</p><p>��Tu as dit � Krug� que je dansais le coll�-serr� avec une n�gresse pendant qu�ils vous d�coupaient en rondelles ?</p><p>���a n�aurait servi � rien. Sonny Ramphele a �t� tu� parce qu�il nous a parl� de la plage de Muizenberg. Le gang a des antennes en prison et un lieu de repli dans les townships. J�ai crois� l�un d�eux � Khayelitsha. Il en voulait � un gosse des rues, Simon Mceli, que conna�t ma m�re�</p><p>Brian s�assit � son tour sur les marches.</p><p>��On est dans le coup tous les deux, mon vieux, que tu le veuilles ou non.</p><p>��C�est moi qui ai chapeaut� l�op�ration, s�ent�ta Ali.</p><p>��Rien � foutre de tes trucs de chef.</p><p>Ils �taient amis, pas subalternes. Un regard suffit pour s�entendre.</p><p>��Bon, on a fait le tour des indics ?</p><p>��Khayelitsha est hors de notre territoire, r�pondit Neuman. Quant aux trafics du c�t� de Muizenberg, apparemment personne n�est au courant. Ou Stan �tait l�unique revendeur, ou une chose nous �chappe�</p><p>Un moineau sautillait sur la dalle de marbre : il s�arr�ta � leur hauteur, les regarda de travers.</p><p>��Il y a une maison isol�e au bout de la plage, dit alors Epkeen : un kilom�tre environ apr�s la paillote. La baraque semble � l�abandon mais le nom du propri�taire ne figure nulle part. Peut-�tre une histoire de sp�culation immobili�re� On a aussi un mort � Simon�s Town, un surfeur de la c�te. Le type a �t� tu� par la patrouille d�intervention mais d�apr�s l�autopsie, le type �tait d�fonc� au cocktail � base de tik. Le m�me que nos deux jeunes.</p><p>��Nicole n��tait donc pas la seule cible des dealers. Le r�seau s�est �tendu.</p><p>��On dirait. J�ai mis Janet Helms sur l�affaire�</p><p>Brian laissa sa phrase en suspens : Claire venait d�appara�tre sur le perron du cr�matorium. Elle portait une robe noire qui l�amaigrissait et un petit sac � main en vinyle. Les membres de la famille sortaient � sa suite, des lunettes sombres voilant leur chagrin.</p><p>Claire aper�ut les deux hommes sur les marches, glissa quelques mots � sa s�ur et se dirigea vers eux. Ils se lev�rent ensemble, crois�rent son regard ab�m� et la prirent dans leurs bras. La jeune femme s�abandonna un court instant avant de retrouver son �quilibre. Elle ne dormait plus, qu�importait le m�dicament, mais elle ne craquerait pas. Pas maintenant.</p><p>��J�ai � vous parler, dit-elle en se d�gageant de leur �treinte.</p><p>Il pleuvait des cordes dans ses yeux bleu-Atlantique. Ils firent quelques pas vers le parking, en silence. Claire s�arr�ta � l�ombre d�un palmier et se tourna vers Neuman.</p><p>��Qu�est-ce qu�ils ont fait � ses mains ? demanda-t-elle d�une voix blanche.</p><p>Brian resta de marbre. Se fissurait � vue d��il.</p><p>��Rien, r�pondit Ali. Tout s�est pass� tr�s vite�</p><p>Claire se mordit l�int�rieur de la bouche. Ses yeux tremblaient derri�re ses lunettes noires.</p><p>��Dan n�a pas eu le temps de souffrir, si c�est �a qui te p�se, ajouta-t-il. Je suis d�sol�.</p><p>Ali mentait mais il allait lui dire quoi, � cette boule de d�tresse ? Qu�il avait vu son mari se faire d�couper vivant, qu�il pleurait au moment de la mise � mort et que lui n�avait pas boug� le petit doigt sous pr�texte qu�il avait un couteau plant� dans l�oreille et le canon d�un revolver viss� sur les couilles ?</p><p>��Tout est de ma faute, dit-il.</p><p>Claire le sondait, p�le sous la voilette qui coiffait sa perruque. Elle ne dit d�abord rien, cherchait ses mots. Ali et Brian �taient devenus leurs amis : elle leur en voulait pour �a. Dan avait peur de la violence physique. Son odeur dans le lit n��tait pas la m�me, les veilles d�intervention. Claire avait essay� de lui parler mais Dan feignait l�indiff�rence. Il n�en avait pas davantage parl� � Neuman, sous pr�texte que ce dernier comptait � terme en faire son bras droit, lui plut�t qu�Epkeen, peu concern�. Claire ne leur en voulait pas tant de n�avoir pu le sauver que de leur aveuglement devant sa frousse pour ce genre d�op�ration. Neuman avait raison : tout �tait de sa faute.</p><p>��Dan n�aurait pas aim� qu�on parle de lui au pass�, dit-elle d�une voix monocorde. Alors je vais me taire, et m�occuper des enfants comme si ma vie n��tait jamais arriv�e� Je vous remercie pour le soutien que vous nous avez apport� quand je suis tomb�e malade, et pour ce que vous avez pu faire pour lui� Mais je ne veux pas de votre aide. (Elle enfon�a ses petites canines dans ses chairs.) D�aucune sorte : vous comprenez ? (On ne devinait que des fragments derri�re ses lunettes noires.) Je pr�f�re que vous n�assistiez pas � l�incin�ration, ajouta-t-elle. Ni vous, ni personne de la police.</p><p>Claire baissa le voile noir qui ondulait sous la brise et se tourna vers le cr�matorium. Brian fit un geste pour la retenir.</p><p>��Je sais, le coupa-t-elle : tu es d�sol�. Adieu.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>��Vous avez l�air fatigu�, fit remarquer Tembo.</p><p>��Pas autant que ces types-l�, r�pondit Neuman.</p><p>Les tsotsis de la plage reposaient sur la table d�aluminium, les entrailles ouvertes exhalant une odeur doucereuse, pr�gnante. L�un d�eux avait une vilaine blessure � la tempe � la balle d�Epkeen avait emport� la moiti� de sa bo�te cr�nienne. Joey, un Noir boiteux d�une vingtaine d�ann�es, qu�il avait crois� sur le chantier de Khayelitsha. Ses traits et sa morphologie n��taient pas ceux d�un Xhosa, encore moins d�un Zoulou. Parmi ses nombreux tatouages et scarifications, il y avait ce dessin sur le haut du triceps, un scorpion en position d�attaque� Celui qui se faisait appeler Gatsha avait le m�me : le dessin, qui visiblement datait de plusieurs ann�es, n�avait rien d�original en soi, sauf ce sigle, � T.B �� Neuman fit des clich�s des tatouages avant de se tourner vers le l�giste.</p><p>Tembo menait sa danse macabre autour d�un abdomen ouvert, celui de Charlie Rutanga. Plusieurs cicatrices aux bras et au thorax, vieux souvenirs de combats au couteau, mais pas de scorpion tatou�</p><p>��J�ai pr�lev� des �chantillons de fluides et de tissus, fit Tembo en d�posant des humeurs sur ses lamelles de verre. Outre pas mal de carences li�es � une hygi�ne de vie d�plorable, j�ai trouv� un peu de bi�re artisanale, du porridge de ma�s, pain, lait, haricots secs� Bref, le r�gime de base des townships. Il y a aussi des piq�res d�insectes, un hum�rus mal ressoud�, quelques cors au pied� Les deux plus jeunes sont cribl�s d�impacts de balles. Une demi-douzaine chacun, sur diff�rentes parties du corps� Des blessures anciennes.</p><p>Anciens soldats ? Miliciens ? D�serteurs ? L�Afrique recrachait des tueurs en s�rie comme les rivi�res des squelettes � la saison s�che.</p><p>��Et la dope ? demanda Neuman.</p><p>��Ces trois-l� ont consomm� de la marijuana derni�rement, reprit Tembo ; j�ai aussi retrouv� des traces de cristaux, assez anciennes, mais pas celles du fameux cocktail.</p><p>Le business consistait g�n�ralement � rendre le client accro � la came, pas � se d�truire avec. Les tsotsis n�avaient donc pas agi sous un coup de folie�</p><p>��Et l�iboga ?</p><p>Tembo secoua sa t�te grisonnante :</p><p>��Rien du tout.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Avec la fin de l�isolement d� � l�apartheid, les activit�s criminelles �taient devenues transnationales (drogue, diamants), le pays un centre de transit o� se pressaient les criminels de tous les horizons. Neuman avait poursuivi les recherches au central, dans le bureau impersonnel du dernier �tage o� il passait la moiti� de ses nuits.</p><p>Il commen�a par les tatouages des deux tsotsis abattus sur la plage : un scorpion en position d�attaque, et ce sigle, ou ces initiales, � T.B. �, tatou� sur le haut du bras. Il fouilla parmi les gangs r�pertori�s par la SAP, les archives, les donn�es disponibles, ne trouva rien de ressemblant. Il �largit les recherches et d�nicha l�information sur un site de l�arm�e : � T.B. � comme � ThunderBird �, oiseau de tonnerre, le nom donn� � une milice d�enfants-soldats qui avait combattu au Tchad, infiltr�e depuis le Nigeria� Le dashiki, leur violence, l�absence totale de compassion� Gatsha et Joey avaient s�rement �chou� en Afrique du Sud, comme des milliers d�autres recal�s de l�Histoire, et ils s��taient tout naturellement m�l�s aux paum�s et repris de justice qui les attendaient dans la zone� Quel rapport avec Nicole Wiese ? Travaillaient-ils avec Ramphele ? Un d�tail continuait de le tarabuster : l�iboga que Nicole et Stan avaient pris, ces petites fioles qu�elle promenait avec elle la nuit du meurtre, et qu�elle avait d�j� test� quelques jours avant le drame� Neuman h�sita, le regard perdu sur l��cran. L�angoisse monta jusqu�� ses jambes, le clouant un instant au bureau. L�oppression, toujours la m�me, qui lui mordait le c�ur�</p><p>La nuit tombait par la vitre teint�e du bureau. Beau suicide�</p><p>Il tapa deux mots sur le clavier : Zina Dukobe.</p><p>Les informations ne tard�rent pas � s�afficher. La danseuse qui se produisait au Sundance ne figurait sur aucun fichier de la SAP mais il trouva ce qu�il cherchait sur Internet : n�e en�1968�dans le bantoustan du KwaZulu, fille d�un <emphasis>Induna</emphasis><a l:href="#n_28" type="note">[28]</a>�d�chu de son statut pour refus de collaboration avec les autorit�s bantoues, ancienne militante de l�Inkatha, Zina Dukobe d�fendait la culture zouloue, en recul depuis l��vang�lisation et les troubles politiques, � travers sa troupe, � Mkonyoza �, fond�e six ans plus t�t� <emphasis>Mkonyoza</emphasis> : � se battre �, en zoulou, dans le sens d��craser par la force�</p><p>Le groupe �tait constitu� de musiciens et d�<emphasis>amashinga</emphasis>, combattants sp�cialis�s dans l�art martial zoulou, l�<emphasis>izinduku</emphasis>, canne (ou b�ton) traditionnelle, dont les noms variaient selon la taille et la forme. Selon ses dires, l�<emphasis>izinduku</emphasis> permettait de sauvegarder l�expression de l�ethnicit� zouloue, arguant que la d�contextualisation et son exploitation � des fins politiques avaient donn� une image n�gative de cet art. La danseuse faisait r�f�rence aux marches protestataires zouloues durant l�apartheid, quand les membres de l�Inkatha et son chef Buthelezi avaient revendiqu� et obtenu le droit de porter les cannes traditionnelles, jusqu�alors interdites par le r�gime, ce qui avait provoqu� violences et �meutes avec les membres de l�ANC, � majorit� xhosa. Mandela emprisonn�, c��tait l�gitimer l�opposition zouloue. Diviser pour mieux r�gner : une technique qui avait provoqu� un bain de sang.</p><p>Pour beaucoup, l�<emphasis>izinduku</emphasis> �tait devenu synonyme de violence, et non plus d�art, f�t-il martial. On ne trouvait plus d�<emphasis>umgangela</emphasis>, ces comp�titions interethniques jadis si pris�es, que dans les r�gions � faibles tensions politiques, alors que cet art avait pour fonction de sociabiliser les jeunes, transmettre les normes de la communaut�, tout en constituant un moyen de ma�triser son corps et son esprit : les performances du groupe visaient � reconsid�rer cette part perdue de la culture zouloue tout en la modernisant � vid�os, instruments �lectriques, sons, la troupe dressait des ponts entre l�art traditionnel et les courants actuels pour une culture vivante�</p><p>Neuman commen�ait � cerner le personnage. � Mkonyoza � se produisait � Cape Town depuis le d�but du festival, et finissait la tourn�e par les clubs du centre-ville� Il visionna de nouveau les bandes vid�o ramen�es du Sundance. Il cala le moniteur sur la soir�e du mercredi, le soir o� Nicole avait d�couch� : onze heures, minuit, minuit cinq, six� Minuit douze : on voyait la jeune �tudiante sortir du club, seule, comme ils l�avaient v�rifi� l�autre jour avec Dan� Neuman laissa la bande d�filer.</p><p>Le portier se dandinait, de dos, des gens entraient, d�autres sortaient, gris�tres� Quatre minutes pass�rent, quand une silhouette traversa le champ panoptique.</p><p>Neuman recala la bande vid�o, des picotements sous la peau : le passage �tait furtif mais la silhouette alerte, reconnaissable entre mille� Zina.</p></section><section><title><p>4</p></title><p><emphasis>��Quand je tue un Blanc, ma m�re est contente !</emphasis></p><p>Pour sortir du bantoustan o� le gouvernement de l�apartheid les avait parqu�s, les Noirs sud-africains devaient se munir d�un <emphasis>pass</emphasis>, qui r�gulait leur immigration en zone blanche. Tirant parti des rivalit�s interethniques ou familiales, le pouvoir avait laiss� l�autorit� des bantoustans � des chefs locaux charg�s de collaborer, sous peine d��tre d�pos�s. Certains d�entre eux n�avaient pas h�sit� � recourir � des miliciens, ou <emphasis>vigilantes</emphasis>, arm�s de gourdins qui, le cas �ch�ant, suppl�aient la police � l�int�rieur de l�enclave ou du township. L�ANC interdit, le chef Buthelezi avait form� l�Inkatha zoulou, un parti qui, bien que se proclamant anti-apartheid, avait accept� de prendre la t�te du bantoustan du KwaZulu. Consid�rant cette collaboration comme un double jeu, Oscar, le p�re d�Ali, s��tait tourn� vers le mouvement de la Conscience Noire men� par Steve Biko, dont les interventions furieusement anti-apartheid avaient r�veill� un mouvement de r�sistance s�rieusement �branl� par quinze ans de r�pression polici�re.</p><p>��<emphasis>Quand je tue un Blanc, ma m�re est contente !</emphasis></p><p>Biko �tait issu du milieu �tudiant, Oscar professeur d��conomie � l�universit� du Zululand. Le ton du jeune militant �tait radical, au m�pris du Noir r�pondrait la haine du Blanc, c�en serait fini de la mentalit� d�esclave. Biko proposait un syndicat �tudiant, des boycotts pour protester contre leur enseignement au rabai<a l:href="#n_29" type="note">[29]</a>, un mouvement de r�sistance actif. Oscar se battait pour faire comprendre � ses �l�ves que leur destin leur appartenait, que personne ne les aiderait. Il avait organis� une tribune pour le leader de la Conscience Noire � l�universit� malgr� l�hostilit� de l�Inkatha. En raison de sa situation g�ographique � l�int�rieur des fronti�res territoriales du KwaZulu, c��tait � l�universit� que le gouvernement du bantoustan recrutait ses fonctionnaires, ses experts, ses id�ologues : l�Inkatha n�avait pas besoin d�un leader �tudiant imp�tueux appelant au meurtre, elle avait au contraire besoin de techniciens du pouvoir pour asseoir leur mouvement de r�sistance. Le meeting d�Oscar avait �t� interrompu par des bagarres et la police anti-�meute avait dispers� la foule � coups de <emphasis>purple rain</emphasis><a l:href="#n_30" type="note">[30]</a>.</p><p>Trois mois plus tard, Biko mourait entre les mains de cette m�me police.</p><p>��<emphasis>Quand je tue un Blanc, ma m�re est contente !</emphasis></p><p>Ali avait cinq ans quand la radio avait annonc� la nouvelle. Son p�re avait �t� tellement choqu� que sa peau s��tait partiellement d�pigment�e : Oscar porterait d�sormais le masque de la mort, une part du cadavre de Steve Biko, le teint mortel des Blancs�</p><p>��<emphasis>Quand je tue un Blanc, ma m�re est contente !</emphasis></p><p>Ali n�avait jamais vu son p�re pleurer : Oscar �tait une sorte de demi-dieu bienveillant qui savait tout, en plusieurs langues, un homme � l�aspect tranquille sous ses lunettes d�intellectuel, qui comprenait son ennemi mais ne lui pardonnait rien, quelqu�un qui embrassait sa femme devant tout le monde et qui avait d�j� fait de la prison. Ali se souvenait surtout de sa main qui les amenait, lui et son fr�re, voir les �toiles sur le toit de la maison, ses mains chaudes et douces qui racontaient des histoires de rois zoulous, de vieux singes, de l�opard et de lion�</p><p>��<emphasis>Quand je tue un Blanc, ma m�re est contente !</emphasis></p><p>Neuman connaissait ce chant zoulou : Biko et ses activistes en avaient fait leur cri de guerre, une fa�on de dire aux d�fenseurs de l�apartheid qu�ils n�avaient pas d�armes mais qu�ils resteraient dangereux, m�me apr�s leur mort. Biko assassin�, l�ANC clandestin avait repris le chant � son compte.</p><p>��<emphasis>Quand je tue un Blanc, ma m�re est contente !</emphasis></p><p>Les voix r�sonnaient sous les vo�tes en briques de � l�Armchair �. Neuman se tenait debout au milieu du public, fig� devant son totem : de vieux singes grima�ants remontaient � la surface�</p><p>��<emphasis>Quand je tue un Blanc, ma m�re est contente !</emphasis></p><p>Sur la sc�ne enfum�e, Zina et ses Zoulous dansaient le <emphasis>toi</emphasis>, la danse de guerre des townships : leurs pieds frappaient le sol, soulevant un nuage de poussi�re comme dans les enclaves o� on les avait parqu�s, les tambours redoublaient sous les gyrophares des spots, des photos de manifestants passaient en flashs sanglants sur une toile en fond de sc�ne, ils pi�tinaient sur place en serrant dans leurs bras des AK-47�imaginaires, comme jadis, sans cesser de scander :</p><p>��<emphasis>Quand je tue un Blanc, ma m�re est contente ! Drrrrrrr !</emphasis></p><p>Zina, la premi�re, tira une rafale sur la foule agglutin�e. La poussi�re tournoyait sur la sc�ne, r�pondant au vacarme des tambours. Elle aper�ut alors le visage de Neuman dans la foule, qui d�passait tous les autres� Dans un sourire, elle le d�capita.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>��Qu�est-ce que vous faites l� ?</p><p>��Vous m�avez rat� tout � l�heure, dit Neuman.</p><p>Ses yeux scintillaient dans le couloir de la loge.</p><p>��Vous avez boug�, dit-elle : la preuve, vous voil�.</p><p>Zina �tait pieds nus, en sueur, couverte de poussi�re. Le policier l�attendait en sortie de sc�ne, elle se sentait �lectrique, confuse, vuln�rable.</p><p>��Vous ne m�avez pas tout dit l�autre jour, fit-il en substance.</p><p>Son air d�en savoir long la mit un peu plus sur la d�fensive :</p><p>��Vous n�avez pas d� poser les bonnes questions�</p><p>��Essayons celle-ci : il y a une cam�ra � l�entr�e du club, vous le saviez ?</p><p>��Le monde de la t�l�surveillance ne m�int�resse pas, r�pondit-elle.</p><p>��Moi non plus, mais �a vaut le coup de s�y pencher de temps en temps. On peut en discuter dans un endroit tranquille ?</p><p>Les musiciens arrivaient � leur tour, se tapant dans les mains. Zina poussa la porte de sa loge.</p><p>��Qu�est-ce qui est arriv� � votre oreille ? demanda-t-elle en entrant.</p><p>��Rien.</p><p>Neuman la fixait, en proie � des sentiments contradictoires. La danseuse enfila le ch�le color� qui tra�nait sur la coiffeuse et le toisa de son m�tre quatre-vingt.</p><p>��Vous avez votre t�te de serpent, lan�a-t-elle : qu�est-ce qui se passe ?</p><p>��Nicole Wiese a d�couch� trois jours avant le meurtre, dit-il, et d�apr�s les vid�os du club, elle en est ressortie ce soir-l� � minuit douze. Vous, quatre minutes plus tard. Nous ne savons pas o�, ni avec qui Nicole a pass� la nuit� Quatre minutes : �a vous laissait le temps de retourner prendre vos affaires dans la loge, avant de la retrouver. Vous en dites quoi ?</p><p>��Je pr�f�re les quadras sans enfants mais je ne crache pas sur une petite friandise de temps en temps� C�est quoi votre cirque ?</p><p>La poussi�re faisait des crat�res gris sur sa peau, qui commen�ait � se craqueler.</p><p>��Nicole �tait une jeune femme trop couv�e qui cherchait � s��manciper, et qui pour �a grillait les �tapes : elle collectionnait les sex-toys et les exp�riences �rotiques. Nicole a pris de l�iboga ce mercredi-l�, et je crois que vous avez pass� la nuit ensemble.</p><p>Leurs regards se crois�rent, deux brutes. Il bluffait.</p><p>��Amenez-moi un mandat, renvoya-t-elle, et je vous ouvre mon nid.</p><p>Neuman attrapa le cheveu coll� � la sueur de son �paule :</p><p>��Vous parlez maintenant, ou vous pr�f�rez qu�on attende l�expertise du labo ?</p><p>Un �clair fila dans les yeux noirs de Zina. Il l�avait prise dans ses anneaux.</p><p>��Je n�ai pas cass� la t�te de Nicole, dit-elle entre ses dents.</p><p>��Non : vous �tes beaucoup trop maligne pour �a. Mais vous m�avez menti.</p><p>��Ce n�est pas parce que je ne dis pas ce que vous voulez entendre que je mens.</p><p>��Dans ce cas je vous conseille de me dire la v�rit�.</p><p>Zina serra le ch�le sur ses �paules.</p><p>��Nicole m�a abord�e apr�s le spectacle, dit-elle, au bar, mercredi� Le show lui avait plu : moi aussi, je l�ai vite compris. Puisqu�elle voulait voir la vie en rose, je l�ai initi�e � l�iboga.</p><p>Neuman opina � c�est aussi ce qu�il craignait�</p><p>��Vous �tiez seules ?</p><p>��Comme des grandes.</p><p>��O� avez-vous pass� la nuit ?</p><p>��Dans la chambre qu�on me loue pour la tourn�e, � deux pas d�ici.</p><p>��Pourquoi me l�avoir cach� ?</p><p>��Je ne suis pas une <emphasis>impimpi</emphasis>, dit-elle.</p><p>Ceux qui donnaient les secrets aux Blancs.</p><p>��De quel secret parlez-vous ?</p><p>��Ma grand-m�re �tait herboriste, dit-elle avec une pointe d�orgueil : elle m�a l�gu� certains de ses talents� La concoction de l�iboga en fait partie. Nous n�avons pas l�habitude de divulguer nos petites chimies.</p><p>��Un simple philtre d�amour, r�torqua-t-il. �a ne valait pas tous ces myst�res.</p><p>��Ne me prenez pas pour une idiote : je suis l�une des derni�res personnes � avoir vu Nicole vivante et nous avons pass� la nuit ensemble trois jours avant le meurtre. Je n�avais aucune envie que la police vienne fouiller dans ma vie priv�e.</p><p>��Vous avez tant de choses que �a � vous reprocher ?</p><p>��� part vous avoir rencontr�, non.</p><p>Un silence passa dans la loge.</p><p>��Alors ? insista-t-il.</p><p>Zina eut un rictus provocateur :</p><p>��Alors Nicole �tait une jolie poup�e blonde qui, figurez-vous, s�est montr�e ravie de passer la nuit en ma compagnie. L�exp�rience lui a plu mais j�ai pass� l��ge de jouer les nounous : on en est rest�es l�. C��tait mercredi, effectivement. Nicole est repass�e samedi soir dans ma loge pour me saluer et r�cup�rer les fioles que je lui avais pr�par�es. Elle me l�avait demand頗 et un philtre d�amour, vous connaissez meilleur cadeau d�adieu ?</p><p>Ses yeux brillaient sans joie.</p><p>��Elle vous a pay�e ?</p><p>��Je ne suis pas b�n�vole.</p><p>��Vous faites �a pour arrondir vos fins de mois ?</p><p>��La vulgarit� ne vous va pas, monsieur Neuman.</p><p>��Nicole ne vous a pas dit avec qui elle comptait partager ses pr�cieuses fioles ?</p><p>��On ne s�est pas beaucoup parl�, pour tout vous dire.</p><p>��Les meilleures confidences se font sur oreiller, fit-il remarquer.</p><p>��Entre filles, on se parle en silence.</p><p>��Assourdissant� (Il sortit la main de sa poche.) Stan Ramphele. �a ne vous dit rien ?</p><p>Zina se pencha vers la photo qu�il lui pr�sentait � un Noir d�une vingtaine d�ann�es, plut�t beau gosse�</p><p>��Non, dit-elle.</p><p>��Nicole et Stan �taient d�fonc�s quand ils sont morts : une substance chimique � base de tik, qui modifie les comportements. Extr�mement toxique.</p><p>��Je ne fais que dans le naturel, cher ami, tint � pr�ciser la Zouloue. L�effet de l�iboga est plus subtil� Vous voulez tester ?</p><p>��Dans une autre vie peut-�tre.</p><p>��Vous avez tort, mes secrets sont inoffensifs, assura-t-elle.</p><p>��Je n�en suis pas s�r.</p><p>��Je suis danseuse, dit-elle en le fixant : pas serial killer.</p><p>Il remarqua la petite cicatrice au-dessus de ses l�vres.</p><p>��Qui vous parle d�autres meurtres ?</p><p>��Vos yeux en sont pleins� Je me trompe ?</p><p>Zina le d�visageait comme un �tre familier. Neuman biaisa :</p><p>��Pourquoi vous n�avez pas collabor� avec la police ?</p><p>��Vous faites chier avec vos questions.</p><p>��Vous faites chier avec vos r�ponses.</p><p>Le visage de Zina s�aiguisa, tout proche du sien. Un brusque virement de cap.</p><p>���coutez ce que je vais vous dire, Ali Neuman, �coutez bien� J�ai vu des policiers pi�tiner le ventre de ma m�re, je l�entends encore crier parce qu�elle �tait enceinte, et mon p�re se taire : oui, je l�entends encore se taire ! Tout �a parce qu�ils n�avaient que ce droit, ces pauv� n�gres ! L�enfant qu�elle attendait n�a pas v�cu, et ma m�re en est morte. Et quand mon p�re a voulu porter plainte, on lui a ri au nez, lui, l�<emphasis>induna</emphasis> ! Des policiers sont venus un jour lui dire qu�il avait �t� d�chu de son statut de dirigeant, pour insubordination aux autorit�s bantoues. Ce sont encore des policiers qui sont venus nous chasser, et d�truire notre maison � coups de bulldozer. Ce sont les m�mes qui ont tir� dans la foule d�sarm�e pendant le soul�vement de Soweto, tuant des centaines d�entre nous� Maintenant ce n�est pas parce que les temps ont chang� et qu�on peut s�envoyer une petite Blanche sans prendre une <emphasis>kaffer-pack</emphasis><a l:href="#n_31" type="note">[31]</a>�que je vais me jeter dans vos bras.</p><p>��Il ne s�agit pas de �a.</p><p>��C�est pourtant ce que vous me demandez, siffla-t-elle. Si je n�ai pas collabor� avec la police, c�est que je n�ai aucune confiance en elle. Aucune. �a n�a rien de personnel, vous l�avez sans doute d�j� not�, � moins que vous soyez aussi aveugle que but�. Maintenant j�aimerais prendre une douche et qu�on me fiche la paix. �a n�enl�ve rien � mon envie de vomir sur ce qui est arriv� � Nicole� Et arr�tez de me regarder avec vos yeux de serpent, j�ai l�impression que vous me prenez pour un putain de cobaye !</p><p>On �tait loin des souris du coroner. C��tait pourtant le carnage dans ses pupilles.</p><p>��Vous avez adh�r� � l�Inkatha, dit-il.</p><p>��Il y a longtemps.</p><p>��Pour combattre les Blancs ?</p><p>��Non, s�irrita-t-elle : pour combattre l�apartheid.</p><p>��Il y avait des moyens moins violents.</p><p>��Vous �tes venu me parler de mon pass� ou du meurtrier de Nicole ?</p><p>��Le sujet a l�air sensible.</p><p>��Ma m�re en est morte. �a ne vous para�t pas une raison suffisante ?</p><p>Son air aristocrate reprit le dessus mais il sentit qu�il l�avait bless�e.</p><p>��Excusez-moi, se radoucit Neuman, je n�ai pas trop l�habitude d�asticoter les femmes�</p><p>��Vous devez vous sentir seul.</p><p>��Comme mort.</p><p>Zina sourit, le visage plein de poudre.�� Mon nom zoulou est Zaziwe, dit-elle. � Espoir ��</p><p>Mais dans ses pupilles, un noir sid�ral.</p><subtitle>* * *</subtitle><p><emphasis>Ukuphanda</emphasis> : le terme signifiait litt�ralement gratter le sol pour se nourrir, comme les poulets dans une basse-cour.</p><p>Dans le contexte des townships, le <emphasis>phanding</emphasis> � n�ologisme anglais � consistait pour les femmes � chercher un petit ami dans le but d�obtenir de l�argent, de la nourriture ou un logement. Ce type de rapport ne se limitait pas seulement � une relation transactionnelle � sexe contre s�curit� mat�rielle � : il s�agissait aussi de trouver quelqu�un qui se soucie de vous, et permette d��chapper � la brutalit� de la vie quotidienne. Une qu�te partag�e par bon nombre de jeunes femmes, qui se traduisait le plus souvent par une exposition � la violence et � la contamination par le sida.</p><p>Maia n�avait pas failli � la r�gle : elle �tait devenue un objet de comp�tition entre des hommes qui, au mieux, la consid�raient comme leur propri�t�. Son dernier boy-friend, r�pondant aux comm�rages d�une voisine �m�ch�e, avait emmen� Maia au bord de la rivi�re. Il l�avait d�shabill�e, enduite de liquide vaisselle et lui avait ordonn� de se laver dans l�eau saum�tre, pour lui apprendre � se prostituer avec d�autres. Apr�s quoi, il avait pris un martinet de cuir et il l�avait battue pendant des heures : six, huit, dix, Maia ne se souvenait plus� Puis il l�avait prise.</p><p>On l�avait r�cup�r�e au petit matin au bord de la rivi�re, comme morte.</p><p>C�est en rendant visite � sa m�re au dispensaire que Neuman l�avait vue pour la premi�re fois, alit�e au milieu d�autres malades. La jeune femme pouvait � peine cligner des yeux tant les lani�res de cuir avaient fait gonfler son visage. �taient-ce les marques affreuses sur son corps qui lui rappelaient le martyre de son p�re, son sourire quand il avait serr� sa main, ses beaux yeux bruns d�sempar�s qui le buvaient comme un faux �lixir ? Ali lui avait promis ce jour-l� que plus personne ne lui ferait de mal.</p><p>Il l�avait install�e dans le township de Marenberg, essentiellement peupl� de <emphasis>coloured</emphasis>, une petite maison en dur avec de vraies fen�tres, et une porte solide o� il venait frapper, parfois.</p><p>Au d�but, Maia s��tait demand� si ce grand flic aux yeux de pierre n��tait pas encore un de ces tordus, � la fois fascin�s et horrifi�s par le sexe des femmes � il pouvait la caresser des heures, aller et revenir sur elle comme une cr�me � double tranchant � mais apr�s tout, elle avait connu pire p�ture. Son nouveau boy-friend pouvait bien la tripoter autant qu�il le d�sirait, il pouvait lui demander de dresser son cul comme un phare pour y frotter des gla�ons (code num�ro trois), du bout de doigt lui picorer l�anus (code num�ro cinq), il pouvait la fourrer avec tout ce qu�il voulait et m�me ce qu�elle ne voulait pas, Maia n��tait plus tr�s regardante. Elle survivait � Marenberg avec les moyens du bord : le troc, la d�brouille, les petits boulots, la peinture, les types de passage� Deux ans �taient pass�s depuis le d�but de leur relation, deux ans o� tout avait chang�. Aujourd�hui Maia guettait son pas sur le perron, ses coups � la porte, son visage, ses mains sur son corps, elle, son animal de compagnie� Avec le temps, la jeune m�tisse �tait pass�e de la corv�e obligatoire au plus doux des supplices. On ne l�avait jamais caress�e ainsi.</p><p>On ne l�avait jamais caress�e du tout.</p><p>Il �tait plus de minuit quand Ali frappa ce soir-l� � la porte. Maia se r�veilla en catastrophe � il ne l�avait pas pr�venue de sa visite. Elle enfila la nuisette qu�il lui avait offerte le mois dernier, bouscula le sommeil jusqu�� la porte d�entr�e, �ta le loquet et le trouva l�, la mine d�faite.</p><p>Ali avait un pansement � l�oreille et un regard douloureux sous la lune. Il �tait arriv� quelque chose, elle le sut tout de suite. Maia posa la main sur sa joue pour le r�conforter mais il l�intercepta.</p><p>��Il faut que je te parle, dit-il.</p><p>��Bien s�r� Entre.</p><p>Elle ne savait pas quoi dire, comment se comporter. Ils n�avaient jamais parl� d�amour. Il n�en avait jamais �t� question. C��tait d�j� un miracle qu�il daigne la toucher. Maia au fond se sentait impure, souill�e, sans honneur, lui venait d�une famille cultiv�e, un clan s�rement de haut rang. Maia s�imaginait mille choses ��Ali ne lui faisait pas l�amour de peur de s�abaisser, de se compromettre avec une fille de la campagne, une m�tisse qui �tait pass�e de bras en bras et qu�il avait ramass�e dans la boue. Elle ne savait rien de ses sentiments, de ses plaisirs bizarres, mais elle esp�rait, malgr� tout, parce que c��tait dans sa nature.</p><p>L�homme qu�elle aimait ne prit pas le temps de s�asseoir : son regard la repoussa vers le canap�.</p><p>��Je ne reviendrai pas, dit-il soudain.</p><p>��Quoi ?</p><p>��On avait un accord : je t�en lib�re.</p><p>Sa voix n��tait plus la m�me : elle venait des t�n�bres, d�un endroit o� Maia n�avait jamais mis les pieds, un endroit o� elle n�irait pas.</p><p>��Mais� Ali� Je ne veux pas �tre lib�r�e. Je veux rester avec toi.</p><p>Il ne dit rien. Il regardait les peintures fi�rement expos�es au mur du salon, des dessins na�fs barbouill�s sur des bouts de planche, des couleurs vives repr�sentant des sc�nes de vie du township � c��tait courageux, path�tique, mauvais.</p><p>��Je continuerai � t�aider, dit-il, si c�est �a qui te tracasse.</p><p>Maia serra les dents sur le canap� o� il l�avait accul�e : ce n��tait plus une question d�argent, il le savait tr�s bien. La col�re grondait dans sa poitrine. M�me lui, si bon, la jetait comme une malpropre : il la renvoyait � son r�le d�animal de compagnie.</p><p>��Tu ne veux plus de moi ?</p><p>��C�est �a.</p><p>Sa m�chancet� lui faisait mal. Il s��tait pass� quelque chose depuis la semaine derni�re. Il ne pouvait pas l�abandonner comme �a, sans un mot d�explication.</p><p>��Tu as trouv� une autre fille ?� C�est �a ? Tu as trouv� une autre paum�e qui croira que tu la sauveras ?! � moins que tu en aies plusieurs ? s�enflamma-t-elle. Un harem, c�est comme �a qu�on dit, non ?</p><p>Il y eut comme un coup de feu au loin, dans la nuit, ou une porte qu�on claque.</p><p>��Tais-toi, dit-il tout bas.</p><p>��Tu la baises ?</p><p>��Tais-toi !</p><p>��Dis, lui lan�a-t-elle avec fiel : est-ce que tu la baises, <emphasis>elle</emphasis> ?!</p><p>Ali leva la main sur elle qui, d�instinct, se prot�gea le visage. Le coup partit si vite que Maia sentit le souffle sur ses cheveux d�faits : le poing fr�la sa tempe avant de s��craser contre la cloison, qui craqua sous l�impact. Maia l�cha un cri de stupeur. Ali frappa de toutes ses forces, plusieurs fois : il d�truisit un � un ses tableaux accroch�s au mur, pulv�risa la cloison de contreplaqu�, � mains nues. Le petit bois volait � travers la pi�ce tandis qu�il s�acharnait, les �clats retombaient sur ses cheveux, Maia criait pour qu�il s�arr�te mais les coups pleuvaient sans discontinuer : il allait la r�duire en miettes, elle, la maison, leur vie, � coups de poing.</p><p>L�orage stoppa soudain.</p><p>Maia n�osait plus bouger, recroquevill�e sur le canap�, geignant tout bas. Elle risqua un �il entre ses mains affol�es : Ali se tenait au-dessus d�elle, le poing serr�, plein d��corchures, d��chardes, les yeux �tincelants de rage.</p><p>Un feulement lui remonta des entrailles, un son qui lui gla�a le sang :</p><p>��Tais-toi�</p></section><section><title><p>5</p></title><p>Une robe rouge passa dans le champ de vision. D�une main, la femme retenait son chapeau de paille qui mena�ait de s�envoler au bout de la terre, de l�autre elle se balan�ait avec gr�ce sur la plage immacul�e� Epkeen croisa l�apparition a�rienne quand une rafale lui sabla le visage.</p><p>Il avait d�pass� les cabanes de bois color�es le long de la promenade, le poste de secours, les parasols �pars et les quelques �dent�s qui vendaient des babioles du township voisin ; la plage de Muizenberg se vidait � mesure qu�il longeait l�oc�an, le vent brassait la poussi�re et le sable qui se perdait au loin, dans les vapeurs de midi. Il se retourna mais la fille n��tait plus qu�un point rouge dans la brume de chaleur ; on apercevait � peine la station baln�aire� Il poursuivit sa marche, peina dans le sable meuble, crachant tabac et alcools.</p><p>Brian �tait pass� hier soir au bar de Long Street, o� travaillait Tracy. Il voulait lui parler s�rieusement, mais la rouquine n�en finissait plus de s�extasier sur les jongleries de son jeune coll�gue derri�re le comptoir� Si ses yeux brillaient pour trois shakers qui tournent en l�air, autant en rester l�, non ? Tracy �tait tomb�e des nues. Les mots de Brian avaient fait mouche mais manqu� toutes leurs cibles. Il �tait nul en rupture. Pas le mode d�emploi. L�envie d�glingu�e. La mort de Dan l�avait rendu paresseux. D�ception, amertume, tristesse, ils s��taient quitt�s sans espoir de rechute�</p><p>Epkeen vit l�emplacement de la paillote, puis le barbecue au creux des dunes, la cabane vermoulue. Il restait les traces de sable noirci, le charbon renvers� Un frisson remonta le long de son �chine. La m�tisse l�avait dragu� en se tr�moussant sur sa cuisse alors qu�elle comptait d�j� lui faire la peau. Elle et le type qu�il avait balafr� lui auraient fait ce qu�ils avaient fait � Dan. Peut-�tre qu�ils l�auraient d�coup� en morceaux, lui aussi, et mis � griller� Epkeen passa la langue sur ses l�vres, go�ta le sel de l�oc�an tout proche et chassa la peur qui l�emp�chait de penser.</p><p>La plage s��tendait jusqu�� la r�serve de Pelikan Park : la maison qu�il cherchait ne devait plus �tre tr�s loin� Il ajusta ses lunettes noires, grimpa au sommet d�une dune, vacilla sous les rafales. Pendues au ciel, les mouettes le fixaient de leurs yeux fous. Il aper�ut la ligne de chemin de fer au loin, puis l�amorce d�un grillage qui filait derri�re les arbustes pli�s par le vent du large. La M3�se situait � deux kilom�tres � peine, en suivant une piste cahoteuse� Brian d�vala la pente jusqu�� l�entr�e principale, ferm�e par un gros cadenas. Un panneau � demi rong� par le sel �tait riv� � la cl�ture, interdisant l�acc�s � la propri�t� priv�e, menace qui n�effrayait plus que les papillons : il escalada la cl�ture, pesta en s��corchant le poignet contre le grillage et retomba sur le sable de la cour. Les mouettes s��clips�rent alors dans un cri : trottant sur le chemin, la silhouette d�une femme � cheval approchait�</p><p>Epkeen se tenait encore pr�s du grillage lorsque la cavali�re l�aborda, grimp�e sur un frison � la robe noire luisante de sueur.</p><p>��Bonjour !</p><p>C��tait une brune d�environ trente-cinq ans, un grand gabarit aux yeux bleus rieurs passablement renversants.</p><p>��Vous avez perdu quelque chose ? demanda-t-elle.</p><p>��Disons que je cherche.</p><p>��Ah oui ? feignit-elle de s��tonner. Vous cherchez quoi ?</p><p>��C�est que je cherche�</p><p>Elle tira la bride de sa b�te qui, visiblement, ne demandait qu�� foncer vers l�oc�an.</p><p>��Vous vous promenez souvent dans le coin ? relan�a-t-il.</p><p>���a m�arrive� J�ai mon cheval en pension au club hippique, � c�t� du parc.</p><p>Pelikan Park, la r�serve naturelle situ�e � quelques centaines de m�tres� Epkeen oublia les perles d�oc�an qui scintillaient au-dessus de la cl�ture et se tourna vers la maison :</p><p>��Vous savez qui habite l� ?</p><p>La cavali�re secoua la t�te d�un signe n�gatif, curieusement imit�e par sa monture :</p><p>��Non.</p><p>��Vous avez d�j� vu des gens ?</p><p>Elle secoua de nouveau la t�te.</p><p>��Un v�hicule ? insista-t-il.</p><p>Le frison tirait sur la bride. Elle lui fit faire un pas de deux, tr�s �l�gant, puis son visage s��claira lentement, comme si les souvenirs lui revenaient par bouquets d�azur :</p><p>��Oui� J�ai vu un�4x4�une fois, tr�s t�t le matin, qui passait la grille� Je coupe parfois par les dunes, mais g�n�ralement je suis la plage. Pourquoi vous me demandez �a ?</p><p>��Quel genre de�4x4 ?</p><p>La femme se pencha sur sa selle pour d�tendre son fessier.</p><p>��Eh bien, je dirais un gros�4x4, sombre, un mod�le r�cent, le genre � massacrer les dunes� � vrai dire, je l�ai � peine vu� Pas comme vous, relan�a-t-elle : c�est une propri�t� priv�e, vous avez remarqu� ?</p><p>��Vous avez dit t�t le matin : vers quelle heure ?</p><p>��Six heures� J�aime bien monter le matin, quand la plage est d�serte�</p><p>Lui aussi tout � coup.</p><p>Il faudrait juste trouver un cheval d�pressif port� sur la tourn�e g�n�rale.</p><p>��C��tait quand ?</p><p>��Je ne sais pas� (Elle haussa les �paules sous son tee-shirt moulant.) Une dizaine de jours�</p><p>��Et depuis, vous n�avez vu personne ?</p><p>��Que vous.</p><p>Ses perles bleues le traversaient comme de l�anti-mati�re.</p><p>��Si on vous montre une liste de v�hicules similaires, vous croyez que vous pourriez identifier le�4x4�en question ?</p><p>��Vous �tes policier ?</p><p>��Des fois.</p><p>Le frison mastiquait son mors, le sabot fi�vreux. Elle fit un tour complet sur elle-m�me.</p><p>��Vous travaillez au club hippique ? dit-il � la fin du ballet.</p><p>��Non. Je me contente de monter� Il a trois ans, fit-elle en tapotant l�encolure, il est encore fougueux. Vous aimez les chevaux ?</p><p>��Je pr�f�re les poneys, dit-il.</p><p>Elle �clata de rire, ce qui �nerva un peu plus l�animal.</p><p>��Je me disais aussi que vous n�aviez pas une t�te � cheval.</p><p>��Ah oui ?</p><p>��C�est moi que vous regardez et il sent que vous avez peur de lui, acquies�a-t-elle : une t�te � cheval aurait fait l�inverse�</p><p>��Je peux quand m�me avoir votre num�ro de portable ?</p><p>Elle acquies�a tandis qu�il tirait son carnet, donna ses coordonn�es. Le frison pi�tinait, au supplice, l��il globuleux en direction du large.</p><p>��Je m�appelle Tara, conclut-elle avant de tendre sa main par-dessus le grillage. Je vous ram�ne ?</p><p>��Un autre jour, si vous voulez� On ira n�importe o�.</p><p>Elle sourit comme un d�mon :</p><p>��Tant pis !</p><p>La cavali�re tourna la bride de l�animal et, du talon, lib�ra la furie qui bouillait entre ses jambes. Ils disparurent bient�t, entre ciel et embruns� Epkeen resta plant� devant son bout de grillage, sceptique, avant de revenir � la r�alit�.</p><p>Le vent tourbillonnait dans la cour. Le soleil �tait haut, �crasant, les mouettes comme des vigies� L�Afrikaner se tourna vers le b�timent, isol� sous les pins.</p><p>La maison rep�r�e par Janet Helms ressemblait � une ancienne station m�t�o, avec ses volets clos et son antenne rouill�e. Il marcha jusqu�� la porte blind�e, �valua la fa�ade. Pas d��tage ni d�affiliation � une entreprise de s�curit�, juste un toit inclin� et un soupirail � barreaux dont l�ouverture �tait bouch�e par du carton. Tout semblait cadenass�, � l�abandon� Cette histoire de�4x4�lui laissait une impression bizarre. Il contourna l�habitation.</p><p>Epkeen n�avait pas de mandat mais un petit pied-de-biche qu�il tenait dans sa poche revolver : il comptait forcer la porte � l�arri�re de la maison mais elle n��tait pas ferm�e. Un squat ? Il saisit son.38 et se colla contre le mur. Il chargea son arme, poussa doucement la porte et risqua un �il � l�int�rieur. Les courants d�air s�invitaient par la porte ouverte, croisant quelques mouches. Il pointa le canon vers la semi-obscurit�. �a sentait le renferm� dans la maison, et une odeur bizarre, brass�e par le vent du dehors. Il se dirigea vers la pi�ce voisine, vide ; il trouva le compteur � l��lectricit� fonctionnait � et une troisi�me pi�ce qui donnait sur la cour, aux fen�tres condamn�es. Il y avait une table en bois sur le sol en ciment, barbouill�e de peinture, des pinceaux au crin durci, de vieux bouts de tapisserie d�coll�s du mur et des mouches affol�es qui zigzaguaient autour de lui. L�odeur flottait toujours, d�sagr�able.</p><p>Une porte menait au sous-sol ; Epkeen se pencha sur les marches et porta aussit�t la main � son visage. L�odeur venait de l� : une odeur de merde. Une odeur de merde humaine, �pouvantable� Il poussa l�interrupteur et retint son souffle. Un essaim de mouches bourdonnait dans la cave, des milliers de mouches. Il descendit les marches, le doigt crisp� sur la d�tente. Le sous-sol couvrait l��tendue du b�timent, une pi�ce aux ouvertures calfeutr�es o� r�gnait une atmosph�re de fin du monde. Il fr�mit, les yeux glac�s, compta trois cadavres sous la nu�e : deux m�les et une femelle. Leur �tat affreux rappelait les cobayes de Tembo. Scalp�s, les membres arrach�s, ils baignaient dans une mare de sang coagul�, noy�s de mouches. Des corps difformes, �ventr�s, sans dents, le visage lac�r�, m�connaissable. Un champ de bataille en vase clos. Une cage� Il releva la t�te des cadavres et vit les murs, couverts d�excr�ments. On avait barbouill� de la merde aux quatre coins de la pi�ce, � hauteur d�homme�</p><p>Epkeen respira par la bouche mais �a n�allait pas mieux. Il traversa le nuage d�insectes en se prot�geant de ses mains. Il y avait un lavabo au fond du r�duit, et une paillasse carrel�e o� l�on s��tait vid� les tripes. Deux couteaux gisaient � terre, le manche encore poisseux. Le bourdonnement ent�tant, l�odeur de merde et de sang lui soulevaient le c�ur. Il se pencha sur les cadavres, du plat de la main repoussa les mouches grouillant sur leurs visages. L�un des Noirs avait une plaie �norme � la joue gauche, et des tatouages sur les bras : m�me d�figur�, il reconnut le type de la paillote, celui qui l�avait suivi derri�re les dunes, et qu�il avait fouett� de son knout� La fille d�sarticul�e � ses c�t�s devait �tre Pam. Il lui manquait la moiti� du cuir chevelu� � bout de souffle, Epkeen remonta de la cave. Il claqua la porte derri�re lui et resta l� un moment, adoss� au mur.</p><p>Il avait d�terr� des corps de militants abattus par les services sp�ciaux, des zombis croupissant dans des cachots, des corps calcin�s par les <emphasis>vigilantes</emphasis> de l�Inkatha ou les <emphasis>comrades</emphasis><a l:href="#n_32" type="note">[32]</a>�de l�ANC, des gens sans peau et la gueule grima�ante en guise de remerciement ; il n�avait jamais ressenti de piti頗 ce n��tait pas son boulot. Aujourd�hui il n��prouvait que du d�go�t� Il courut vers la porte et vomit dans l�entr�e tout ce qu�il avait sur le c�ur.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Le commissariat d�Harare �tait un b�timent de brique rouge cern� de barbel�s avec vue sur le nouveau palais de justice. Un constable �cras� de chaleur sous son b�ret stationnait � la grille. Neuman le laissa � ses mouches, �vita les quelques so�lards qu�on poussait vers les cellules et se fit annoncer � la fille de l�accueil.</p><p>Walter Sanogo l�attendait dans son bureau, s��pongeant sous le ventilateur paresseux. Il croulait sous les dossiers en cours et la requ�te de Neuman ne l�avait men� nulle part ; les trois Noirs abattus sur la plage de Muizenberg ne figuraient pas parmi leurs suspects, les photos avaient fait le tour de Khayelitsha mais on n�avait rien trouv�, aucun lien avec un gang, nouveau ou ancien. La plupart des homicides qu�il traitait �taient le fait de bandes rivales, beaucoup n�avaient pas de papiers, les clandestins se comptaient par milliers : pour sa vie et celle de ses hommes, Sanogo les laissait s�entre-d�vorer gentiment, pour ainsi dire en famille�</p><p>��J�ai crois� un de ces types il y a une dizaine de jours, fit Neuman en d�signant la photo du plus jeune, pr�s du gymnase en construction. Il se faisait appeler Joey.</p><p>Sanogo allongea une moue d�iguane sur le clich� :</p><p>��G�n�ralement les types s�inventent des surnoms � la con : Machine Gun, Devil Man�</p><p>��Il y avait un autre jeune avec lui, un boiteux�</p><p>��Qui vous dit qu�il tra�ne encore dans le coin ?</p><p>��Ces tatouages, biaisa Neuman en montrant ses clich�s, �a vous dit quelque chose ?</p><p>Des scorpions en position d�attaque, et deux lettres, � T.B. �, � l�encre d�fra�chie� Sanogo fit un signe n�gatif.</p><p>��ThunderBird, expliqua Neuman : une ancienne milice tchadienne, infiltr�e du Nigeria. Ils ont tu� un de mes hommes et trafiquent de la came sur la p�ninsule. Une nouvelle merde � base de tik.</p><p>���coutez, souffla le capitaine d�un air paternaliste. Je suis d�sol� pour votre gars, mais nous ne sommes que deux cents policiers ici, pour plusieurs dizaines de milliers de personnes. J�ai � peine assez d�hommes pour g�rer les affrontements entre les compagnies de taxis collectifs, quand celles-ci ne se retournent pas contre nous� Moi aussi j�ai perdu un agent le mois dernier : abattu comme un lapin, dans la rue, pour lui voler son arme de service.</p><p>��La meilleure s�curit� pour vos hommes serait de neutraliser les gangs.</p><p>��Nous ne sommes pas � la ville, r�pliqua Sanogo : ici c�est la jungle.</p><p>��Tentons donc d�en sortir.</p><p>��Ah oui ? Et qu�est-ce que vous comptez faire : trouver chaque chef de gang pour lui demander s�il n�aurait pas un tuyau sur l�assassin de votre gars ?</p><p>��Oh ! je ne vais pas y aller seul, r�pliqua Neuman d�un air glac� : vous allez venir avec moi.</p><p>Sanogo s�agita sur son si�ge de plastique.</p><p>��N�y comptez pas, lan�a-t-il comme une chose entendue : j�ai bien assez de travail avec les affaires en cours.</p><p>Son regard vagabonda sur les piles de dossiers.</p><p>��Joey avait un Beretta M92�quasi neuf, dit Neuman. Les num�ros de s�rie ont �t� ray�s mais ils proviennent � coup s�r d�un lot de la police : vous pr�f�rez une enqu�te approfondie sur vos stocks ?</p><p>Le nombre d�armes d�clar�es perdues d�passait tous les seuils tol�r�s, Neuman l�avait v�rifi�. Des armes pour ainsi dire volatiles.</p><p>Sanogo se tint un instant silencieux � il savait lesquels de ses constables alimentaient le trafic, lui-m�me touchait r�guli�rement ses � �trennes �. Neuman le toisa, m�prisant :</p><p>��R�unissez vos hommes.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>La proclamation de zones blanches avait entra�n� des d�placements massifs de population, �parpill� les communaut�s et d�truit le tissu social. Les Cape Flats o� on avait parqu� les Noirs et les m�tis �taient divis�s en territoires, tenus par des bandes aux activit�s vari�es. Ils avaient ici une tradition ancienne, et s��taient m�me transform�s en syndicats � consid�rant que le gangst�risme �tait issu de l�apartheid, mille cinq cents tsotsis avaient ainsi manifest� devant le Parlement pour b�n�ficier de la m�me amnistie que les policiers. Certains gangs �taient employ�s par les propri�taires de d�bits de boissons ill�gaux, les <emphasis>shebeens</emphasis>, ou par les barons de la drogue, afin de prot�ger leur territoire. D�autres formaient des organisations pirates, pillant d�autres gangs pour se fournir en drogue, alcool et argent. Il y avait les bandes de pickpockets qui agissaient dans les bus, les taxis collectifs ou les trains, les mafias sp�cialis�es dans le racket, et enfin les gangs des prisons qui g�raient la vie en d�tention (contrebande, viols, ex�cutions, �vasions), et auxquels tout prisonnier adh�rait, de gr� ou de force.</p><p>Khayelitsha �tait contr�l� depuis des ann�es par le gang des Americans. Leur chef, Mzala, �tait craint et respect�. Mzala avait vol� durant son enfance, tu� � l�adolescence, et purg� trois ans de prison avant de se tailler une place parmi les tsotsis du township. Ils �taient sa seule famille, � lui comme aux autres � une famille qui au premier signe de faiblesse n�h�siterait pas � lui trouer la peau. Les Americans g�raient le trafic, la prostitution, les jeux. Ils poss�daient �galement le Marabi<a l:href="#n_33" type="note">[33]</a>, le <emphasis>shebeen</emphasis> le plus lucratif du township, o� Mzala et sa garde rapproch�e avaient �tabli leur QG.</p><p>Les trois quarts de la population se trouvant exclus du march� du travail, c�est ici que se concentrait l��conomie secondaire : lieux par excellence de la culture populaire, les <emphasis>shebeens</emphasis> avaient �t� cr��s par les femmes des campagnes qui avaient utilis� leurs comp�tences traditionnelles de brasseuses de bi�re. On tol�rait les <emphasis>shebeens</emphasis> malgr� la faune qui gravitait autour et les bandes arm�es qui trouvaient l� un moyen d��couler drogues et alcools.</p><p>Le Marabi �tait un endroit sale et bond� o� une population noire et pauvre se so�lait avec l�application des sans-rem�de ; brandy, gin, bi�re, skokiaan, hops, hoenene, barberton ou des mixtures plus puissantes encore, on y vendait de tout sans autorisation ni scrupules. La <emphasis>shebeen queen</emphasis> qui tenait l��tablissement se nommait Dina, sorte de sorci�re g�latineuse � voix de cataclysme qui faisait r�gner la loi. Neuman la trouva derri�re le comptoir, robe rose, balconnet pigeonnant, harcelant un vieil ivrogne pour qu�il boive plus vite.</p><p>��O� est Mzala ? demanda-t-il.</p><p>Dina vit la plaque d�officier, le visage peu am�ne derri�re. Les semi-d�lirants sur les paillasses se turent. Les constables du township avaient neutralis� les deux mollassons cens�s surveiller l�entr�e du bar. Sanogo suivait, � l�ombre du grand flic.</p><p>��C�est qui, lui ?! lan�a-t-elle au chef du commissariat. On a pas�</p><p>Dina fit une br�ve contorsion au-dessus du comptoir. Neuman lui avait saisi le poignet comme un pi�ge � loup :</p><p>��La ferme.</p><p>��L�chez-moi !</p><p>���coutez-moi ou je vous casse le bras.</p><p>Prise dans l��tau, la <emphasis>shebeen queen</emphasis> se vit plaquer sur le comptoir humide.</p><p>��Je veux parler � Mzala, fit Neuman d�une voix blanche. Une discussion amicale pour le moment.</p><p>��Il est pas l� ! couina-t-elle.</p><p>Il colla la bouche � son oreille pleine de breloques :</p><p>��Ne me prends pas pour un n�gro� Allez, d�p�che-toi.</p><p>La douleur irradiait dans son �paule. Dina acquies�a d�un signe de t�te qui fit trembler ses chairs. Neuman la l�cha comme un ressort. La tenanci�re pesta en se massant le poignet � cette brute avait failli lui d�mettre le bras �, remit de l�ordre dans sa robe qui venait d��ponger le comptoir et donna un coup de pied dans un des types avachis � terre. Le Zoulou la toisait, mena�ant. Elle fila derri�re la cloison m�tallique.</p><p>Les voix des clients commenc�rent � chuchoter. Sanogo fit signe � ses hommes de les tenir en respect.</p><p>Mzala cuvait dans une des chambres du fond, en compagnie d�une fille d�fonc�e � la dagga qui l�avait suc� sans passion et ronflait maintenant sur sa couche. L�irruption de Dina le sortit de sa torpeur. Le chef du gang renvoya la <emphasis>shebeen queen</emphasis>, repoussa la sangsue qui l�avait pomp� et enfila les fringues qui tra�naient l�. Les deux tsotsis qui gardaient l�acc�s du salon priv� l�escort�rent derri�re la cloison qui d�limitait leur territoire.</p><p>Sanogo �tait l�, avec son armada. Il y avait un type avec lui, un grand Noir musculeux qui l�observait depuis les pompes � bi�re, cr�ne ras�, le regard comme un pav�. Son costume devait valoir dans les cinq mille rands. Rien � voir avec les autres policiers�</p><p>��Qu�est-ce que vous foutez l�, Sanogo ? lan�a Mzala.</p><p>��Monsieur dirige le d�partement criminel de Cape Town, r�pondit-il en se tournant vers l�int�ress� : il voudrait vous poser quelques questions.</p><p>Neuman voyait Mzala pour la premi�re fois : un Noir anguleux aux yeux d�teints avec un tee-shirt � l�effigie d�une marque de whisky bon march� et de longs ongles taill�s en pointe, �pais comme de la corne�</p><p>��Ah oui ?</p><p>Deux Noirs encadraient le chef de gang. D�un coup de pied entre les cuisses, Neuman transforma le premier en statue. Le type resta une seconde interloqu�, avant d�agrandir sa face d�une grimace. Son acolyte eut le malheur de bouger : Neuman visa sa jambe d�appui et, du talon, lui d�bo�ta le genou. Le type poussa un cri de douleur en refluant contre la cloison m�tallique.</p><p>��Je ne suis pas d�humeur pacifique, gronda Neuman en s�approchant du chef de gang. � partir de maintenant c�est moi qui pose les questions et tu r�ponds sans faire d�histoires. OK ?</p><p>Mzala sentait la sueur rance et le coup de couteau dans le dos. Dina se cala contre ses flancs comme un poisson pilote au requin.</p><p>��Y a rien � trouver ici, r�pondit-il sans un regard pour ses hommes, �vinc�s � coups de pied. Feriez mieux de retourner d�o� vous venez.</p><p>��Et toi de changer de registre : je viens aujourd�hui en rep�rage, je peux revenir demain avec les Casspir.</p><p>��C�est quoi le probl�me ? temp�ra Mzala.</p><p>��Un nouveau gang, qui �coule de la came sur la c�te, dit Neuman. Un de mes hommes a �t� tu�.</p><p>��J�ai aucune raison de m�en prendre � des flics. On a nos petits arrangements, comme partout : demandez au chef, dit-il en prenant Sanogo � t�moin. Nous, les Americans, on se contente de dealer de la dagga. On est corrects, plaida-t-il : putain, je paie m�me ma licence !</p><p>C��tait rare.</p><p>��C�est qui, la concurrence ?</p><p>��La mafia nig�riane, dit-il. Des fils de pute, mon fr�re, des vrais fils de pute�</p><p>Son rictus d�daigneux s��choua dans le d�collet� de la tenanci�re.</p><p>��On les trouve o�, ces fils de pute ?</p><p>��Deux � la fosse commune, r�pondit Mzala, un autre sous la chaux : les autres ont d� foutre le camp. En tout cas, on les a pas revus dans le coin depuis un paquet de temps. Et �a m��tonnerait qu�ils reviennent, les empaff�s !</p><p>On gloussa. Neuman se tourna vers Sanogo, qui inclina la t�te en guise d�assentiment : r�glements de comptes entre gangs, il les laissait faire son boulot sans trop se m�ler de leurs affaires. Le Zoulou tendit les photos num�riques des tueurs de la plage :</p><p>��Vous avez d�j� vu ces hommes ?</p><p>D�j� peu expressif, le visage de Mzala se gela.</p><p>��Non� Tant mieux, il ajouta, parce qu�ils sont pas jolis � voir.</p><p>Son ironie tomba � plat.</p><p>��Curieux, ironisa Neuman, parce que j�ai vu un de ces types pr�s du gymnase en construction il y a une dizaine de jours : c�est-�-dire en plein milieu de votre territoire.</p><p>Mzala haussa les �paules.</p><p>��On peut pas �tre partout.</p><p>��Ils dealent une nouvelle drogue � base de tik.</p><p>��Je suis pas au courant. Mais si c�est vrai, je devrais pas tarder � le savoir.</p><p>��La mafia nig�riane contr�le le tik, poursuivit Neuman.</p><p>��Peut-�tre bien, mais pas chez nous. Je vous ai dit qu�on les a pas revus depuis des mois, ces fils de�</p><p>��Putes, oui je sais. Et ces tatouages ?</p><p>��Un scorpion, non ?</p><p>��Tu t�y connais en bestioles, dis donc.</p><p>��Les reportages � la t�l�, �a remplit la cervelle, singea Mzala.</p><p>��Une balle dans la t�te aussi. Alors ?</p><p>Les dents du tsotsi �taient partiellement pourries, tribut pay� � la malnutrition infantile, ses bras couverts de cicatrices.</p><p>��Je peux rien vous dire, grommela-t-il : jamais vu ces gars. Mais si je les vois tra�ner, comptez sur moi pour leur botter le cul.</p><p>��Ils en voulaient � ce gamin, insista Neuman en montrant la photo d��colier : Simon Mceli.</p><p>Mzala eut un sourire torve.</p><p>��Il a pourtant pas l�air m�chant.</p><p>��Tu connais ?</p><p>��Non. Je m�en fous des gamins.</p><p>Mzala n�avait eu qu�un petit fr�re, encore plus voleur que lui, qui �tait mort comme un con, en faisant le zouave avec sa p�toire.</p><p>��Stan Ramphele, �a te dit rien non plus ? Et son frangin Sonny, qui avait un business sur la plage de Muizenberg ?</p><p>Le Xhosa secoua la t�te, comme s�il faisait fausse route.</p><p>��Notre business, c�est la dagga et la d�fense du territoire, r�p�ta-t-il : vos frangins, leur trafic sur la c�te, c�est pas nos affaires.</p><p>Neuman dominait le chef du gang d�une t�te.</p><p>��C�est bizarre, souffla le Zoulou, les types que je cherche ont tout � fait des sales gueules dans ton genre.</p><p>Un l�ger vent de panique souffla dans le <emphasis>shebeen</emphasis>. Sanogo faisait la girouette pr�s du pilier, les policiers serraient les crosses de leurs armes, sur le qui-vive. Ils n��taient pas chez eux ici�</p><p>��On est au courant de rien, assura Mzala. Ici on fait du business tranquille. Pas de poudre. C�est trop cher pour la client�le et �a attire que des emmerdes� (Il cracha par terre.) C�est la v�rit�, mon fr�re : tranquille�</p><p>Ses pupilles jaunies plaidaient pourtant le contraire. Neuman h�sita. Ou ce type disait la v�rit�, ou ils devraient l�embarquer au commissariat pour un interrogatoire plus pouss�, sachant que le reste du gang devait d�j� avoir encercl� le <emphasis>shebeen</emphasis> et attendait, fusil au poing, de voir comment les choses allaient �voluer� Les rangs semblaient s��tre resserr�s autour d�eux. � neuf et mal arm�s, ils avaient peu de chances de vider les lieux sans grabuge.</p><p>��On devrait y aller, souffla Sanogo dans son dos.</p><p>Le brouhaha des clients entass�s dans le <emphasis>shebeen</emphasis> grandissait ; certains commen�aient � reluquer les fen�tres ouvertes. Une bousculade et l�intervention virait � l��meute�</p><p>��J�esp�re pour toi que tu m�as dit la v�rit�, fit Neuman en guise d�adieu.</p><p>��Moi aussi, r�torqua Mzala.</p><p>Mais �a ne voulait rien dire.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Un tourbillon de poussi�re traversa le chantier. Neuman marcha parmi les d�tritus. Les ouvriers �taient rentr�s chez eux, il ne restait plus que les gamins attir�s par les v�hicules de police et le bruit du vent dans les structures du gymnase. Quelques canettes vides jonchaient le sol, parmi les papiers gras et les bouts de ferraille. Neuman reconnut le tuyau de b�ton par o� Simon s��tait enfui quelques jours plus t�t. Une �vacuation d�eau, d�apr�s les plans qu�il s��tait procur�s�</p><p>Sanogo et ses hommes se tenaient en retrait, � l�ombre. Neuman s�accroupit et glissa la t�te par l�ouverture du tuyau : la conduite �tait � peine assez large pour passer les �paules. Le faisceau de sa torche dansa un moment sur les parois de b�ton, avant de se perdre dans l�obscurit� Au prix d�une belle contorsion, Neuman se faufila � l�int�rieur du conduit.</p><p>�a sentait la pisse, il pouvait � peine lever les coudes ; enfin, il commen�a � ramper, la torche serr�e entre ses dents. Le tuyau semblait courir dans le noir. Il redressa la t�te, qui ripa contre le b�ton. Il faisait plus frais � mesure qu�il s�enfon�ait dans la conduite. Neuman rampa encore sur une dizaine de m�tres, avant de stopper. �a ne sentait plus l�urine mais une odeur d�sagr�able, forte : l�odeur de d�composition.</p><p>Simon �tait l�, sous le feu de sa torche, enroul� dans une couverture sale qui s�en allait en lambeaux. Il lui fallut un peu de temps avant de le reconna�tre : son visage �tait n�cros�, livide, son ventre sous la couverture en partie d�vor� par les b�tes� Neuman dirigea le faisceau sur les objets qui tra�naient l�, reconnut le sac � main de Josephina. Il y avait aussi une bouteille d�eau � c�t� du cadavre, des bougies consum�es, un paquet de g�teaux vide et une photo, �pargn�e par les rats et l�humidit�, que l�enfant serrait encore entre ses doigts. La photo de sa m�re.</p></section><section><title><p>6</p></title><p>Mzala �tait surnomm� � le Chat � � il aimait, para�t-il, jouer avec ses victimes, avant de les laisser pour mortes. Mzala savait que sa situation de chef de gang �tait �ph�m�re, et la peur sa meilleure alli�e. Gulethu et le reste de la bande dans la nature, il pouvait s�asseoir sur ses dollars. Chat ou pas, les autres allaient le lyncher.</p><p>Heureusement, ils avaient fini par localiser l�<emphasis>umqolan</emphasis>, la vieille sorci�re qui soignait ce tar� de Gulethu. Une cabane dans le camp de squatteurs, ou plut�t un amas de planches avec des peaux de b�tes mortes depuis mille ans clou�es � la porte. Mzala �tait venu en personne secouer les breloques de la vieille folle et, selon son habitude, l�avait longuement tourment�e. Les autres, pourtant peu port�s sur l�apitoiement, avaient d�tourn� les yeux. Entre deux sanglots, l�<emphasis>umqolan</emphasis> avait dit ce qu�elle savait : Gulethu �tait pass� deux jours plus t�t dans sa boutique puante, il avait pris l�argent qu�elle planquait pour lui, avant de repartir, visiblement press�, avec le Toyota et la poign�e d�hommes qui l�accompagnaient� Sept heures du soir, le jour du carnage sur la plage de Muizenberg� Les Americans surveillaient les acc�s au camp de squatteurs bien avant le cr�puscule : � moins de s�enfuir � pied, Gulethu et sa bande �taient toujours dans la zone � on n�avait pas retrouv� le Toyota, ni sa carcasse calcin�e� Mzala avait martyris� l�<emphasis>umqolan</emphasis> pour savoir o� se cachaient les fugitifs mais elle avait tourn� de l��il et ne le rouvrirait pas. Pas dans cet �tat. Il en frissonnait encore � vieille sorci�re�</p><p>Les Americans avaient arpent� le camp de squatteurs les poches pleines de rands, et les langues s��taient d�li�es. Le Toyota �tait cach� sous une b�che dans la cour arri�re d�un <emphasis>backyard shack</emphasis> � peinture, enjoliveurs, ils avaient commenc� � maquiller le�4x4�en vue de prendre la fuite. Gulethu et ses sbires se terraient dans un trou voisin, creus� � m�me le sol, une toile de jute en guise d�abri�</p><p>��Tu esp�rais quoi, Saddam Hussein ? railla Mzala � la face livide qui pendait � la poutre du hangar. Un signe des esprits pour tenter ta chance, avec ta bagnole barbouill�e et tes trois tar�s ? Tss�</p><p>Pauvre type.</p><p>Gulethu avait les intestins en feu. Le Chat avait soign� leurs retrouvailles mais Terreblanche le voulait intact� Le boss venait d�arriver, la chemise kaki roul�e sur les biceps, accompagn� de deux sbires au cr�ne ras�, des Blancs pur jus, qu�il d�testait cordialement�</p><p>��C�est lui ? lan�a Terreblanche.</p><p>��Oui.</p><p>Les pieds de Gulethu ne touchaient pas le sol. Il pendait l� depuis deux heures, se tordait en grima�ant. Un Zoulou aux traits grossiers, plus pr�s du primate : menton en galoche, front bas, arcades d�arri�r� cong�nital, et ces yeux marronnasses, tremblant de fi�vre� Terreblanche fit claquer sa cravache dans la paume de sa main.</p><p>��Maintenant tu vas tout me raconter, dit-il : depuis le d�but� Tu m�entends, face de singe ?!</p><p>Gulethu se tordait toujours au bout de sa cha�ne. Mzala lui avait fourr� du piment rouge dans le rectum, qui lentement lui br�lait l�int�rieur des intestins� Terreblanche n�eut pas � utiliser sa cravache : Gulethu raconta ce qu�il savait. Sa voix haut perch�e collait mal avec son r�cit, hallucinant. Terreblanche �couta les inepties du Zoulou, sto�que � voil� le genre de sp�cimens que son fils cadet voulait sauver, un cafre � face de chimpanz�, pervers et psychopathe� Il sortit deux sachets de sa poche, qu�on avait trouv�s sur lui.</p><p>��C�est quoi �a ?</p><p>Une poudre verd�tre �tait compress�e sous le plastique.</p><p>��Des plantes, grima�a Gulethu. Des plantes mix�es� L�<emphasis>umqolan</emphasis> me l�a donn�</p><p>��Tu comptais en faire quoi ?</p><p>��Un rituel� L�<emphasis>intelezi</emphasis>� Pour me soigner.</p><p>Un rituel zoulou avant le combat� Terreblanche gambergea sous les t�les surchauff�es du hangar. Mzala venait de lui apprendre qu�un flic de la ville �tait venu ce matin au Marabi, le chef du d�partement criminel, Neuman en personne. Ali Neuman� Terreblanche avait connu son p�re, Luyinda, un agitateur politique, qu�on avait battu � mort : sa femme et son fils cadet avaient chang� d�enclaves et de noms ��Neuman, � nouvel homme �, une contraction de l�afrikaans et de l�anglais. Lui aussi cherchait la bande�</p></section><section><title><p>7</p></title><p>��Papa br�le ?</p><p>��Oui, ma ch�rie.</p><p>��Il va o� ?</p><p>��Papa s�en va faire un joli petit nuage dans le ciel�</p><p>Tom soupira, visiblement circonspect. Eve aussi trouvait le temps long. Leur deuil passant par l��preuve du feu, Claire les tenait serr�s contre elle, devant le four qui avait englouti le cercueil de Dan. Le malheur est contagieux, Claire le savait, mais elle avait besoin de leur force pour effacer ses visions de cauchemar. Les enfants ne savaient pas ce qui �tait arriv� � leur p�re, juste qu�il avait �t� tu� par des bandits� La jeune femme tremblait devant le cr�matoire. Elle se demandait pourquoi ils lui avaient coup� les mains, elle aurait aim� entendre leurs explications, les raisons qui les avaient pouss�s � faire tout ce mal, s�il y en avait�</p><p><emphasis>What Will You Say</emphasis> passait dans la sono pourrie, un morceau de Jeff Buckley qu�elle reprenait avec Chris, son guitariste black. Dan l�adorait : une voix comme une onde en suspens virant au tragique, Jeff et son sourire �th�r� qui, comme son p�re Tim, s��tait noy�, une nuit d�ivresse, dans le Mississippi� Claire ne se sentait pas �puis�e malgr� les calmants : juste violente. Le cancer, les rayons, ses cheveux partis par poign�es, elle avait fait face avec un courage qu�elle ne se connaissait pas mais on ne l�avait pas pr�par�e � �a.</p><p>D�j� petite, il suffisait d�un sourire et l�aur�ole lui poussait : dans l�esprit des gens, Claire �tait celle sur qui tout glissait, celle � qui il n�arriverait jamais rien de mal � elle �tait si jolie� Balivernes. Fausset� partout. Pas besoin de baignade nocturne dans le Mississippi. Le petit ange blond qui souriait aux photos n�avait plus d�aur�ole, il n�avait m�me plus de cheveux. Son mari �tait mort : crev�.</p><p>Sa s�ur Margot n�avait pas attendu la fin de la cr�mation pour ramener les enfants � la maison : r�unir les cendres et r�gler les derni�res formalit�s prendraient des heures et Claire avait besoin d��tre seule avec lui, une derni�re fois.</p><p>Elle avait attendu que la famille s�en aille, puis elle avait pris l�urne et roul� jusqu�� leur crique, pr�s de Llandudno. C��tait leur p�lerinage d�amoureux, une fa�on de se retrouver, et aujourd�hui de se quitter. Les vagues d�filaient sur la plage d�serte, un horizon cr�pusculaire o� elle r�pandrait sa poudre d�homme. Claire avait serr� l�urne contre son c�ur et march� dans l��cume, aussi loin que ses jambes pouvaient la porter. Elle lui avait parl� sur le chemin, des mots d�amour, les derniers, avant de jeter ce qui restait de lui dans les flots. Les cendres flott�rent un moment � la surface, avant que les tourbillons ne les emportent. L�urne aussi avait coul�, <emphasis>Titanic </emphasis>affol� parmi les remous�</p><p>��Tu as faim ? demanda Margot. J�ai fait un poulet aux pruneaux.</p><p>Leur plat pr�f�r�, quand elles �taient petites. Claire venait de rentrer � la maison.</p><p>��Non, merci.</p><p>Leurs regards se crois�rent. Compassion, d�tresse. Elles discuteraient plus tard, quand les enfants seraient couch�s.</p><p>��Qu�est-ce qui est arriv� � ta robe ? reprit sa s�ur a�n�e pour faire la conversation. Tu as vu ?</p><p>Le sel, en s�chant, avait fait des aur�oles sur sa robe noire. Claire ne r�pondit pas. Les enfants, attabl�s dans la cuisine, repoussaient des bouts de pruneaux d�chiquet�s sur le rebord de l�assiette. Margot serra l��paule de sa petite s�ur, m�me si �a ne servait � rien.</p><p>��Maman, bouda Zo�. J�aime plus les pruneaux�</p><p>Claire vit la bo�te pos�e sur le bar de la cuisine.</p><p>��Ah, oui ! fit Margot. Un ami � toi est venu d�poser ce paquet pour toi tout � l�heure : un grand brun, l�air pas bien r�veill� (Puis elle se tourna vers la table des enfants.) Mais si, enfin, c�est <emphasis>tr�s</emphasis> bon les pruneaux !</p><p>Il s�agissait d�une bo�te en fer-blanc, qui valait dix fois son prix dans les boutiques de Long Street. Claire trouva des photos d�elle � l�int�rieur � elle et les enfants, elle et Dan, elle seule, parmi les oiseaux du parc Kruger� Il y avait aussi un d�pliant de voyage � destination de l�Europe, ses carnets d�enqu�te, que Dan gardait par phobie des bugs informatiques, deux ou trois bricolages ramen�s de l��cole par les enfants, et les mots d�un autre, sur une feuille blanche pli�e en deux :</p><cite><p>Dan ne gardait presque rien dans ses tiroirs � tout dans sa t�te. J�ai pens� que �a te ferait plaisir d�avoir ces affaires. Je ne sais pas quoi dire, Claire : amiti� ? Tendresse ? Appelle d�s que tu peux. Ali aussi t�embrasse.</p><text-author>Brian</text-author></cite><p>Des mots comme lui, beaux et maladroits.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Tara d�barqua dans le bureau d�Epkeen et le monde, le temps d�un mirage, devint bleu Klein. L�amazone avait troqu� son habit de cavali�re pour un jean moulant et un tee-shirt tout aussi sexy. Tara d�ambula dans la pi�ce en foutoir comme s�ils visitaient leur premier appartement, se pencha sur la baie vitr�e qui donnait sur les puces de Greenmarket Square avant de se retourner vers Epkeen, qui suivait son man�ge en r�vassant :</p><p>��Sympa la vue !</p><p>��Comme vous dites.</p><p>Tara �tait aussi belle de dos que de face.</p><p>��Merci d��tre venue, dit-il en pr�ambule.</p><p>��Si on peut rendre service � la police, fit-elle sans en croire un tra�tre mot. Je m�assois o� ?</p><p>��O� vous voulez.</p><p>Tara poussa les dossiers qui encombraient le passage et posa son g�n�reux fessier sur le rebord du bureau. Elle le surplombait, tanguant au-dessus de lui d�un air enjou�, visiblement tr�s au courant de ses charmes, au point qu�il en avait mal au c�ur� Brian ouvrit les ic�nes.</p><p>��Ce sera long ?</p><p>���a d�pend de vos souvenirs.</p><p>��Je sais � peine la date d�aujourd�hui, plaisanta Tara.</p><p>On �tait le�8. Le jour de la cr�mation de Dan.</p><p>��Mais je vais faire un effort, ajouta-t-elle, promis.</p><p>��Bon, j�ai pr�par� une s�lection de v�hicules correspondant au signalement que vous m�avez donn�. Dites-moi oui, non ou peut-�tre.</p><p>��OK !</p><p>Brian se demanda d�o� sortait ce trublion anatomique, r�duisit la tension du courant �lectrique qui le tirait vers elle et retomba bient�t sur terre : des�4x4�commenc�rent � d�filer sur l��cran de l�ordinateur. Tara secoua ses longs cheveux bruns, n�gative. Son attention �tait totale, ses yeux cobalt envoyaient des �clairs luminescents aux cristaux liqu�fi�s, les v�hicules tout-terrains passaient par dizaines, avec ou sans boue, des�4x4, des�6x6, pare-buffles, pare-kangourous, des mod�les de toutes les marques, non, non, non, non, non, non, non�</p><p>��Vous avez remarqu�, dit-elle au bout d�un moment : il n�y a que des hommes qui conduisent sur les photos�</p><p>��Les femmes s�en foutent des�4x4, non ?</p><p>��Passionn�ment.</p><p>��Vous �tes super� (Il se tourna vers l��cran.) Rien de ressemblant ?</p><p>Tara fit la moue devant le mod�le propos� :</p><p>��Non, r�pondit-elle. Le mien �tait un gros truc, haut sur pattes�</p><p>��Moche ?</p><p>��Tr�s.</p><p>Elle fit une grimace d�go�t�e.</p><p>Epkeen alla directement � la marque Pinzgauer.</p><p>�a ne tra�na pas.</p><p>��Celui-l� ! s��cria Tara. Le Steyr Puch�712K !</p><p>L�amazone avait soudain cinq ans et demi, lui la cervelle qui se d�tachait par petits blocs bleus.</p><p>��Vous �tes s�re que c�est ce mod�le ?</p><p>��Si ce n�est pas lui, c�est un de ses cousins.</p><p>��Vous �tiez quand m�me � une centaine de m�tres, fit-il remarquer.</p><p>��J�ai de bons yeux, mon lieutenant.</p><p>Il l�impressionnait, �a faisait peur�</p><p>��Un Pinzgauer Steyr Puch de couleur sombre, �crivit-il � voix haute sur son carnet. Pas d�autres pr�cisions ?</p><p>��Vous voulez savoir quoi, ironisa-t-elle : la couleur des pneus ?</p><p>��Je pensais � un �ventuel conducteur, ou des gens que vous auriez vus autour de la maison�</p><p>��D�sol�e. Je n�ai vu personne. Je passe t�t le matin, dit-elle, peut-�tre qu�ils dormaient�</p><p>Epkeen fit la moue. Isol�e au bout de la plage, la maison �tait une planque s�re, avec un acc�s par la piste � la route qui menait aux townships. Il ne devait pas y avoir cent mille mod�les de ce Pinzgauer dans la province�</p><p>��Bien� Je vous remercie pour ces renseignements.</p><p>��De rien !</p><p>D�un bond, Tara avait atteint la terre ferme. �a semblait lui plaire, les rebonds.</p><p>��Bon, sourit-elle, il faut que j�y aille�</p><p>��O� �a ?</p><p>���a ne vous regarde pas, mon lieutenant !</p><p>Elle empoigna son sac de toile pos� sur le bureau, croisa son regard fondant et r�fl�chit une poign�e de secondes.</p><p>��J�ai deux ou trois choses � faire avant ce soir, dit-elle alors comme un myst�re sous cloche. J�imagine que vous �tes libre ?</p><p>��L�air est nul � c�t� de moi, r�pondit-il.</p><p>L�adr�naline cognait dans ses veines. Tara sourit, puis jeta un �il � sa montre.</p><p>��Hum, estima-t-elle, �a devrait coller� Sept heures au bar � l�angle de Greenmarket, �a vous va ?</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Les cadavres retrouv�s dans la maison de Muizenberg venaient d��tre identifi�s. Pamela Parker, vingt-huit ans, une toxicomane connue des services pour tra�ner dans le sillage de diff�rents gangs du township. Embarqu�e plusieurs fois pour racolage dans les bus et les gares routi�res. Pas de domicile fixe mais une condamnation pour violences, avec mise � l��preuve. Aucune nouvelle depuis presque un an. Une s�ur, Sonia, elle aussi dans la nature. Francis Mulunba, vingt-six ans, ancien policier rwandais recherch� par le TPI pour viols et assassinats. Mujahid Dokuku, ex-membre du Mouvement pour l��mancipation du delta du Niger (MEND), un groupe rebelle nig�rian sp�cialis� dans le <emphasis>bunkering</emphasis>, le d�tournement de p�trole exploit� par les multinationales. �vad� deux ans plus t�t de sa ge�le o� il purgeait une peine de douze ans pour ses activit�s de gu�rilla. Soup�onn� d��tre entr� clandestinement en Afrique du Sud, comme des milliers d�autres r�fugi�s, pour grossir les rangs des gangs�</p><p>La police scientifique n�avait trouv� que de la merde sur les murs de la cave, du sang appartenant aux victimes, et deux couteaux de cuisine qui avaient servi � la boucherie, avec leurs empreintes sur les manches. Pas d�armes � feu, ni de came : ils �taient pourtant bourr�s � mort du m�me cocktail � base de tik, des doses avoisinant le stade de la folie furieuse, d�apr�s le protocole du l�giste� S��taient-ils r�fugi�s dans la maison pour �chapper aux barrages de police ? S��taient-ils entre-tu�s sous l�emprise de la d�fonce, ou les avait-on aid�s comme on l�avait fait avec Stan Ramphele ? �tait-ce leur squat, une planque depuis laquelle ils �coulaient la drogue ? Neuman avait crois� Joey, le plus jeune de la bande, l�autre jour sur le chantier de Khayelitsha : pourquoi en voulait-il � Simon ? O� �tait son acolyte, le boiteux ?</p><p>Neuman avait arpent� le quartier autour du gymnase en construction sans apprendre grand-chose : des gosses des rues comme Simon Mceli, il en tra�nait des masses dans le township. On l�avait balad� de terrains vagues en terrains de foot. Certains lui avaient conseill� d�aller se faire foutre chez les Blancs. Surpopulation, d�nuement, sida, violence : le sort des gamins des rues venus d�un camp qui ne cessait de d�border n�int�ressait personne.</p><p>Le rapport d�autopsie de Simon Mceli tomba en milieu d�apr�s-midi. Les b�tes qui logeaient dans les conduites du chantier avaient s�rieusement ab�m� le corps de l�enfant, mais les l�sions sur la partie proximale du troisi�me m�tacarpe correspondaient � des morsures d�insectes qui dataient d�une semaine, date approximative du d�c�s. Il n�y avait aucun impact de balle, ni de blessure visible sur les parties du corps �pargn�es. Les quelques objets trouv�s pr�s de lui, bougies, allumettes, eau, nourriture, couverture, laissaient penser que Simon avait emport� avec lui un kit de survie minimum. Pas trace de piq�res autres que celles des insectes. Le gamin souffrait de graves carences alimentaires, calcium, fer, vitamines, prot�ines, il manquait de tout, sauf de produits toxiques : marijuana, m�thamph�tamine, et cette m�me mol�cule que le labo n�arrivait pas � identifier.</p><p>Simon aussi �tait intoxiqu�. Il �tait m�me compl�tement accro. Cela pouvait expliquer son �tat fam�lique, l�agression contre sa m�re, mais pas les causes du d�c�s. Simon �tait mort d�un empoisonnement du sang mais ce n�est pas une surdose qui l�avait tu� : il �tait mort du sida.</p><p>Un virus foudroyant.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>� l�instar de la violence, l�Afrique du Sud �tait ravag�e par le HIV. Vingt pour cent de la population porteuse du virus, une femme sur trois dans les townships, et des perspectives effrayantes : deux millions d�enfants perdraient leur m�re dans les ann�es � venir et l�esp�rance de vie, qui avait d�j� baiss� de cinq ans, allait perdre quinze ans de plus, et tomber � quarante ans � l�horizon�2020. Quarante ans�</p><p>Le gouvernement avait engag� un bras de fer juridique avec l�industrie pharmaceutique, qui refusait la distribution de m�dicaments g�n�riques pour les personnes infect�es ; l�acc�s aux antiviraux avait finalement �t� ent�rin� avec le concours de la communaut� internationale et d�une campagne de presse virulente, mais le sujet restait br�lant. Pour le gouvernement sud-africain, une nation �tait comme une famille unie, stable et nourrici�re, s��panouissant dans un corps sain, et disciplin�e : le pr�sident invalidait les statistiques de s�ropr�valence, le taux de d�c�s et les violences sexuelles qui, selon lui, relevaient de la sph�re priv�e. Il mettait en accusation l�opposition politique, les activistes du sida, les multinationales et les Blancs, toujours prompts � stigmatiser les pratiques sexuelles des Noirs, alors en position d�accus�s � le � p�ril noir �, r�surgence de l�apartheid : ainsi le sida �tait consid�r� comme une maladie banale li�e � la pauvret�, la malnutrition et l�hygi�ne, excluant explicitement le sexe, aux cons�quences intol�rables, notamment en mati�re de m�urs masculines. Selon ce point de vue et pour contenir le fl�au, la politique sanitaire du gouvernement avait d�abord pr�conis� l�ail et le jus de citron apr�s les rapports sexuels, et de prendre une douche ou d�utiliser des pommades lubrifiantes. Le rejet des pr�servatifs, consid�r�s comme non virils et l�instrument des Blancs, malgr� les distributions gratuites, finissait de noircir un tableau d�j� passablement d�sesp�rant.</p><p>Jacques Raymond, le m�decin belge qui travaillait au dispensaire de Khayelitsha pour le compte de MSF, �tait s�rieusement remont� : vaccins, d�pistage, consultations � domicile, forum d�informations, Raymond arpentait le township depuis trois ans et ne comptait plus les morts. Neuman avait demand� � consulter la fiche de Simon Mceli et le m�decin n�avait pas fait d�histoires � violence, maladie, drogue, la vie des enfants des rues ne valait rien sur le march�, pas m�me un serment d�Hippocrate�</p><p>Raymond avait une moustache rousse impressionnante, de fines mains jaunies par le tabac et un fort accent fran�ais. Il ouvrit le casier m�tallique de son cabinet et tira la fiche correspondante.</p><p>��Oui, dit-il bient�t, j�ai bien soign� ce gamin, il y a vingt mois� On en a profit� pour faire un bilan, mais Simon n��tait pas porteur du virus : le test de d�pistage �tait n�gatif.</p><p>��D�apr�s l�autopsie du l�giste, reprit Neuman, le virus qu�il a contract� a mut� � une vitesse peu commune.</p><p>���a peut arriver, surtout sur des constitutions faibles.</p><p>��Simon �tait en forme quand vous l�avez examin�, non ?</p><p>��Vingt mois, c�est long quand on vit dehors, r�pondit le Belge. Seringues infect�es, prostitution, viols : les gosses des rues se droguent de plus en plus t�t, et avec les milliers de types qui s�imaginent gu�rir du sida en d�florant des vierges, ils sont souvent les premi�res victimes.</p><p>Neuman connaissait les chiffres des meurtres sur enfants � statistiques en fl�che.</p><p>��Croyances encourag�es par les sangomas du township, insinua-t-il.</p><p>��Bah, fit le m�decin sans grande conviction : tous ne sont pas des arri�r�s� Il s�agit aussi de m�decine traditionnelle� Le probl�me, c�est que n�importe qui peut se d�clarer gu�risseur : apr�s, c�est une question de persuasion, de cr�dulit� et d�ignorance. Les malades du sida sont consid�r�s ici comme des parias ; la plupart sont pr�ts � croire n�importe quoi pour se soigner. Les microbicides n�ont pas tenu leurs promesses, ajouta-t-il avec amertume : avec nos campagnes pour le port des pr�servatifs, on pr�che dans le d�sert�</p><p>Mais Neuman pensait � autre chose :</p><p>��C�est quoi, la p�riode d�incubation : quinze jours ?</p><p>��Le sida ? Oui, � peu pr�s� Pourquoi ?</p><p>Simon avait contract� le virus ces derniers mois : il �tait accro � la came qui circulait sur la c�te. Nicole Wiese, Stan Ramphele, les tsotsis dans la cave, tous avaient succomb� au cocktail d�s les premi�res prises. Tous sauf De Villiers, le surfeur abattu par la police� Un doute le saisit. Neuman remercia le m�decin belge sans r�pondre � sa question, croisa la file de malades qui attendait dans le couloir et quitta le dispensaire.</p><p>Myriam fumait sur les marches, les mains crois�es sur ses genoux, faisant semblant de ne pas l�attendre.</p><p>��Bonjour ! lui lan�a-t-elle, des paillettes dans les yeux.</p><p>��Bonjour�</p><p>Mais le Zoulou passa devant elle sans presque la voir. Il rappela Tembo.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Epkeen avait laiss� son portable allum� dans son pantalon, abandonn� comme le reste sur le parquet de la chambre. Il vibra trois fois, avant de d�clencher la sonnerie. Le r�veil f�l� au pied du lit affichait sept heures trente du matin : Brian t�tonna dans la p�nombre, trouva la cause de ses d�sagr�ments, vit le nom affich� et prit l�appel en chuchotant pour ne pas d�ranger la licorne qui dormait � ses c�t�s.</p><p>��Je vous r�veille ? dit Janet Helms.</p><p>��Faites comme si je vous �coutais�</p><p>��J�ai poursuivi mes recherches au sujet de la maison sur la plage, annon�a l�agent de renseignements. Le propri�taire est toujours injoignable mais j�ai obtenu quelques infos. D�abord le terrain : un hectare et demi en bordure de Pelikan Park, achet� il y a un peu plus d�un an. Aucuns travaux n�ont �t� envisag�s pour r�nover la maison mais des n�gociations sont en cours pour l�extension de la r�serve voisine : le terrain pourrait donc se retrouver sous peu sur un site prot�g�, ce qui triplerait le prix du lot. D�lit d�initi� ou simple sp�culation, �a reste difficile � d�terminer. En tout cas, l�op�ration immobili�re a eu lieu avec le maximum d�opacit� : impossible d�obtenir le nom du propri�taire ou de la soci�t� acqu�reuse, mais en remontant la fili�re, j�ai trouv� un num�ro sur un compte aux Bahamas. Strictement confidentiel, comme vous le savez. Vous pouvez en toucher deux mots � l�attorney mais �a a peu de chances d�aboutir�</p><p>Epkeen essuya la tornade matinale et remit un peu d�ordre dans ses id�es. Engager une proc�dure sur aussi peu d�arguments ne m�nerait effectivement � rien, sinon � des mois de paperasserie aussi compliqu�e qu�inutile puisqu�un simple clic suffisait � transf�rer le compte dans un autre paradis fiscal.</p><p>��Le monde de la banque est vraiment � d�gueuler, commenta-t-il.</p><p>��Si �a peut vous consoler, celui du renseignement aussi.</p><p>��Bof.</p><p>L�animal ail� bougea sous les draps.</p><p>��J�ai dress� une liste des�4x4�Pinzgauer Steyr Puch recens�s dans la province, poursuivit-elle. Un parc priv� d�une trentaine de v�hicules, dont un quart seulement est de couleur sombre, soit huit v�hicules. J�ai aussi dress� une liste de personnes ayant lou� un mod�le semblable ces derni�res semaines. Si vous voulez y jeter un �il�</p><p>��OK, soupira-t-il.</p><p>Epkeen balan�a le portable sur la pile de livres en vrac qui constituait sa table de nuit, et reposa la t�te sur l�oreiller.</p><p>��Dis donc, fit la voix � ses c�t�s, tu as de ces discussions le matin�</p><p>Tara devait avoir chaud sous les draps mais, le bras enroul� comme un serpentin autour de la couette, la jolie b�te ne semblait pas d�cid�e � bouger.</p><p>Brian l�avait retrouv�e au bar de Greenmarket o� elle lui avait donn� rendez-vous. L�amazone l�avait ensorcel� avec son franc-parler, son esprit rieur et sa croupe cambr�e comme � l�assaut du vide. Tara avait trente-six ans, un cheval en pension qu�elle montait aussi souvent qu�elle le pouvait, et travaillait en free-lance pour un gros cabinet d�architecte. Elle ne dit rien de sa vie priv�e, de ses go�ts, de ses amours, sinon qu�elle aimait Radiohead et les types aux yeux vert d�eau dans son genre.</p><p>La fin du r�ve s��tait d�roul�e chez lui, dans la chambre � l��tage o� ils avaient fait l�amour avec un sans-g�ne qui, ce matin encore, les rendait tout familiers.</p><p>��Epkeen, dit-elle en �mergeant des draps : ce n�est pas un nom afrikaner.</p><p>��Mon p�re �tait procureur sous l�apartheid, dit-il : � la majorit�, j�ai pris le nom de ma m�re.</p><p>Tara �tait issue d�une famille britannique lib�rale qui avait combattu les Boers lors de la guerre �ponyme. Elle lui attrapa le bout du nez :</p><p>��Tu es un petit malin, toi�</p><p>Il �tait surtout compl�tement foutu d�elle.</p><p>��Tu as faim ? demanda-t-il.</p><p>��Hum hum�</p><p>Son sourire � angles aigus le poussa hors du lit. Il se leva, se demandant comment faisaient les femmes pour �tre si belles au r�veil. Tara mata ses fesses tandis qu�il d�ambulait dans la chambre, � la recherche de ses v�tements �parpill�s.</p><p>��Dis donc, estima-t-elle, pour un cheval au bout du rouleau, tu tiens le choc�</p><p>��En fait, c�est pas mon vrai corps.</p><p>��Il m�avait pourtant sembl�, cette nuit�</p><p>Brian fila vers la cuisine, en proie au vertige apr�s lequel il courait depuis l�adolescence. Il ne savait pas s�il avait �t� � la hauteur hier soir, s�il le serait un jour, s�il r�vait encore. Il pr�para le petit d�jeuner, copieux, divers, qu�il remonta fumant. Tara �tait dans la salle de bains. Il posa le plateau surcharg� sur le lit, inonda de th� les �ufs brouill�s et passa un tee-shirt. Son parfum flottait dans la chambre, petite brise dans les rideaux� Tara sortit bient�t de la salle d�eau, habill�e et aussi pimpante que la veille.</p><p>C�est � peine si elle jeta un �il au petit d�jeuner.</p><p>��Je suis en retard, dit-elle : il faut que je file.</p><p>Son sourire isoc�le semblait soudain fig�.</p><p>��L� ? fit-il beno�tement.</p><p>Tara regarda sa montre :</p><p>��Oui, je sais, c�est un peu pr�cipit� comme adieux, mais j�ai compl�tement oubli� que c�est � moi d�emmener les enfants chez la nourrice ce matin.</p><p>Adieux.</p><p>Nourrice.</p><p>Train fant�me.</p><p>��Je croyais que tu n�avais pas d�enfants ?</p><p>��Moi non, r�pondit-elle, mais mon mec si.</p><p>Tara attrapa une petite bouteille de parfum fran�ais, s�aspergea de deux traits discrets et le rangea aussi sec dans son baise-en-ville.</p><p>��Je sens bon ?</p><p>Elle lui tendait le cou, gracile, blanc � envie de mordre dedans.</p><p>��Du vrai picotin, dit-il.</p><p>Tara eut un petit rire qui ne cacha pas sa g�ne.</p><p>��Bon, j�y vais.</p><p>��Tu devrais d�j� �tre � demain, fit-il en masquant mal son amertume.</p><p>��Hum, acquies�a-t-elle comme si elle comprenait. En tout cas, hier c��tait super.</p><p>Super.</p><p>Brian voulut lui dire que la moiti� du plaisir �tait pour lui mais Tara d�posa un baiser m�lancolique sur ses l�vres, avant de dispara�tre comme une ville sous les bombes.</p><p>Une porte qui claque, et puis plus rien.</p><p>C��tait fini les galopades, les courses contre l��cume. Ne restaient que la brise molle dans les rideaux, le caf� fumant sur les draps et l�impression d��tre comme eux, compl�tement d�faits�</p><p>Le portable vibra alors depuis la pile de livres : Epkeen voulut l�exp�dier � l�autre bout de l�Atlantique mais c��tait Neuman.</p><p>��Ram�ne-toi, dit-il.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Epkeen traversa la haie de journalistes et de curieux agglutin�s derri�re les cordons bicolores de la police. Les vagues s�affalaient sur la plage de Llandudno, repartaient par paquets, couvrant l�horizon d�embruns affol�s� L�art de la chute, c��tait toute sa vie.</p><p>Neuman le vit arriver de loin, d�braill�, maussade.</p><p>��D�sol� pour le r�veil, dit-il en le voyant.</p><p>Brian pensait toujours � Tara, aux strat�gies fatales, et tout cet amour qui foutait le camp� Il se pencha sur le sable.</p><p>La jeune femme �tait �tendue � deux m�tres de l�, les bras en croix, comme si elle venait de tomber du ciel. Un vol macabre : Epkeen d�tourna le regard du visage de la fille. Il n�avait pas d�jeun� et la fuite de Tara lui retournait encore l�estomac.</p><p>��Un joggeur l�a trouv�e ce matin, dit Neuman. Vers sept heures.</p><p>Une fille d�figur�e, qui reposait sur le dos. Les mains aussi �taient dans un sale �tat. Epkeen alluma une cigarette, une chape de cafard sur ses �paules.</p><p>��Tu n�aurais pas une fille vivante � me pr�senter ? dit-il pour se donner une contenance.</p><p>Ali ne r�pondit pas. Le vent soulevait les pans de la jupe, recrachait du sable ; Tembo s�affairait autour du cadavre, visiblement soucieux. L��quipe scientifique ratissait la plage. Une femme blanche, pas plus de trente ans, des cheveux blonds oxyg�n�s, poisseux, un visage sans bouche, sans nez, sans rien� Des nuages noirs s�amoncelaient dans le ciel. Neuman fixait le bouillon de la mer toute proche. Une mouette sautilla � quelques encablures, inclina le bec vers le cadavre. Epkeen la chassa d�un regard mauvais.</p><p>��On sait qui c�est ? dit-il enfin.</p><p>��Kate Montgomery� Elle habite une des maisons au-dessus, avec son p�re, Tony.</p><p>��Le chanteur ?</p><p>��Hum.</p><p>Tony Montgomery avait eu son heure de gloire au milieu des ann�es�90, un symbole de la r�conciliation nationale : voil� pourquoi les journalistes affluaient�</p><p>��On n�a pas encore r�ussi � le joindre, fit Neuman, mais Kate travaillait comme styliste sur un clip. On vient d�avoir l��quipe de tournage, qui l�attend toujours� On a retrouv� sa voiture � deux kilom�tres, un peu plus haut sur la corniche, mais pas son sac � main.</p><p>Tembo se dirigea vers eux, retenant son chapeau de feutre qui mena�ait de s�envoler. Lui aussi faisait grise mine. Il livra ses premi�res conclusions d�une voix m�canique. Tous les coups avaient �t� port�s au visage et � la t�te : marteau, barre de fer, gourdin� L�arme du crime restait introuvable mais les similitudes avec Nicole Wiese semblaient �videntes. M�me sauvagerie dans l�ex�cution, m�me type d�arme blanche. La mort se situait vers dix heures, la veille au soir. L�absence de traces de sang sur le sable laissait penser que le corps avait �t� transport� jusqu�� la plage. Le viol, cette fois-ci, �tait av�r�.</p><p>Epkeen �teignit sa cigarette dans le sable, garda le m�got.</p><p>��Des traces de lutte ? demanda Neuman.</p><p>��Non, r�pondit le l�giste, mais il y a des coupures � la taille, des marques anciennes� Quelques jours pour les entailles les plus r�centes, des semaines pour les autres.</p><p>��Des traces rectilignes ?</p><p>Ali songeait aux marques �tranges trouv�es sur le corps de la premi�re victime. Tembo secoua doucement la t�te :</p><p>��Non. Les coupures sont peu profondes, probablement faites au cutter� Les ongles en revanche ont �t� taillad�s. Par un couteau visiblement� Venez voir.</p><p>Ils s�agenouill�rent pr�s du cadavre. Le bout des doigts �tait grossi�rement mutil�. Tembo d�signa le haut du cr�ne.</p><p>��Une m�che de cheveux aussi a �t� coup�e, dit-il.</p><p>Neuman maugr�a. M�che de cheveux, rognures d�ongle : n�importe quel <emphasis>sangoma</emphasis> pouvait se procurer ce type d�ingr�dients � moindres frais� Il vit le chemisier d�chir� de la jeune femme, o� le sang avait s�ch�. Les bretelles du soutien-gorge �taient sectionn�es, le torse lac�r�.</p><p>��Scarifications ?</p><p>��On dirait plut�t des lettres, fit Tembo. (Il souleva le chemisier � l�aide d�un crayon.) Ou des chiffres taill�s dans la peau� Vous voyez les trois � o � ?</p><p>Le sang avait coagul� sur son poitrail mais les entailles, plus sombres, �taient visibles.</p><p>��<emphasis>O</emphasis>� <emphasis>lo</emphasis>� <emphasis>lo</emphasis>, d�chiffra Neuman.</p><p>��C�est quoi, r�agit Epkeen : du xhosa ?</p><p>��Non� Du zoulou.</p><p><emphasis>Nous vous tuons</emphasis> : le cri de guerre des anc�tres, repris par la frange dure de l�Inkatha.</p></section><section><title><p>8</p></title><p>Un orage tropical s�abattit sur Kloof Nek. Epkeen actionna les essuie-glaces de la Mercedes. Tara qui lui claquait comme une bulle entre les doigts, la fille massacr�e sur la plage, la presse people sur la piste du tueur, les conneries qu�ils allaient raconter, il vivait une matin�e de merde. La situation avait tendance � se r�p�ter ces temps-ci. Contrecoup de la mort de Dan ? Il avait soudain envie de prendre des vacances, des grandes, de se tirer loin de ce pays qui pissait le sang, du monde assi�g� par la finance et les �lites (r�) actionnaires, et crever d�amour avec la derni�re venue en se so�lant dans un de leurs palaces � la con, comme dans les bouquins de Fitzgerald� Au lieu de quoi, il remonta les lacets de Tafelberg qui menaient au t�l�f�rique et trouva une place parmi l�enfilade de voitures gar�es le long de la route.</p><p>La pluie martelait l�asphalte au pied de la Table Mountain, dont on devinait � peine le sommet dans les brumes ouat�es. Il coupa les Girls Against Boys qui maltraitaient les enceintes de l�autoradio, donna une pi�ce au gamin au dossard criard qui g�rait les stationnements et courut jusqu�aux boutiques de souvenirs o� les touristes tremp�s attendaient le t�l�f�rique.</p><p>On pouvait grimper jusqu�en haut par les sentiers escarp�s, mais la pluie et les attaques qui s��taient multipli�es ces derniers mois avaient fini par dissuader les plus t�m�raires. Ceux qui se pressaient l� �taient globalement gras, rougeauds, attif�s comme des farmers � une noce ; Epkeen voyait tout en noir, alors qu�un bout de ciel bleu pointait sous l�anthracite. Enfin le t�l�f�rique se mit en marche. La cabine rasa les flancs � pic, un kilom�tre de d�nivel� sous le cliquetis des appareils num�riques. Pouss�s par le vent, les nuages enfumaient les sommets, qu�ils atteignirent bient�t. Epkeen laissa les touristes � leur point de vue imprenable sur la ville et, sans un regard pour l�oc�an d�gringol�, prit le sentier qui menait � Gorge Views.</p><p>Tony Montgomery avait chant� la r�conciliation nationale et plusieurs de ses tubes avaient fait le tour de la plan�te. <emphasis>Loving Together, A New World, Rainbow of Tears</emphasis>, chant�s en plusieurs langues � comme le nouvel hymne sud-africain � avaient fait de lui une star. Epkeen trouvait les paroles de ses chansons sirupeuses � souhait, sa musique carr�ment � chier, mais ses intentions louables l�avaient rendu populaire. Montgomery avait une fille unique, Kate, qu�il tenait loin des flashs.</p><p>Kate Montgomery avait vingt-deux ans. Elle r�sidait � Llandudno, sur la c�te est de la p�ninsule, et travaillait comme styliste sur un clip ��Motherfucker, un groupe local de Death Metal � tourn� au sommet de la Table Mountain�</p><p>Une lande plate et verdoyante s��tendait parmi les joncs ; Epkeen croisa un �cureuil gris et suivit la flop�e de papillons qui l�escortaient sur le sentier. Le lieu du tournage se situait deux kilom�tres apr�s les rochers, d�limit� par des barri�res m�talliques ; deux cerb�res noirs croisaient les mains devant leur sexe, lunettes profil�es et moues blas�es, qui se d�rid�rent � peine en voyant sa plaque.</p><p>Contrairement � ce qu�il avait imagin�, ni l�orage ni le meurtre de la styliste n�avaient arr�t� le tournage : une dizaine de personnes s�affairaient autour des tentes d�vast�es, des d�cors balay�s � notamment un z�bu baroque aux cornes de diable en papier m�ch� qui gisait, cul par-dessus t�te. On sortait le mat�riel des b�ches, les gamelles, dans la plus grande agitation. Il slaloma entre les flaques. Plus loin, une bande de chevelus au look gothico-metal pointait leur barbiche, maquill�s comme des Batgirls mal d�grossies. Le premier gueulait que sa guitare �tait pleine de flotte, qu�elle allait l��lectrocuter : les autres trouvaient �a carr�ment tordant.</p><p>��Qui est le responsable ici ? demanda Epkeen � la premi�re venue, une petite boulotte au coupe-vent jaune fluo.</p><p>��Monsieur Hains ? Il doit �tre � la production, mais vous trouverez son assistante quelque part� Tenez, la voil�, fit-elle en d�signant une blonde auburn qui discutait avec le chef machiniste.</p><p>Ruby.</p><p>Ruby en robe moulante barbotant dans la boue� Elle se retourna en sentant sa pr�sence, eut une seconde de stup�faction et le foudroya de ses yeux verts.</p><p>��Qu�est-ce que tu fais l� ?</p><p>��Et toi ?</p><p>��Je travaille, figure-toi !</p><p>Dix mois qu�ils ne s��taient pas vus. Elle avait le teint cuivr� et laiss� pousser ses cheveux, mais ce n�est pas sa robe de communicante, son maquillage et ses escarpins crott�s qui allaient changer son allure de gar�onne en guerre contre le monde.</p><p>��J�ai d�j� quatre abrutis qui puent la bi�re sur le dos, s�impatienta Ruby, qu�est-ce que tu veux ?</p><p>��Te parler de Kate Montgomery, dit-il : c�est moi qui suis charg� de l�enqu�te.</p><p>��Merde.</p><p>��Ouais, acquies�a-t-il. Personne ne m�a pr�venu que tu faisais partie de l�histoire, mais � partir de maintenant tu oublies l�homme de ta vie et tu r�ponds au d�tective : OK ?</p><p>Le soleil revenu illuminait sa peau de sable.</p><p>��OK ?! insista-t-il en la tirant � l��cart.</p><p>��Oh ! Pas la peine de gueuler !</p><p>��Tu le fais expr�s, on dirait� Bon, plus vite on commencera, plus vite on aura fini.</p><p>Ruby �tait d�accord.</p><p>��Dans ce cas, j�exige d��tre vouvoy�e, dit-elle.</p><p>Epkeen ne soupira m�me pas.</p><p>��C�est vous la responsable du tournage ?</p><p>��Oui.</p><p>��R�gisseuse ?</p><p>��Assistante de production, pr�cisa-t-elle.</p><p>��C�est pareil, non ?</p><p>��Vous �tes l� pour ergoter sur mon m�tier ou pour enqu�ter ?</p><p>��Kate, vous la connaissiez bien ?</p><p>��Un peu.</p><p>��Vous avez d�j� travaill� ensemble ?</p><p>��Non, c��tait la premi�re fois.</p><p>��Vous la connaissiez donc de mani�re priv�e.</p><p>��Kate venait de temps en temps d�ner � la maison, parmi d�autres amis. C�est tout.</p><p>��Des amis de quel genre ?</p><p>��� mi-chemin entre l�oppos� et l�inverse de vous.</p><p>��Des gens du show-biz, j�imagine.</p><p>��Des gens bien, insinua-t-elle.</p><p>��Quand s�est termin� le tournage hier soir ?</p><p>��Vers sept heures� Le soleil d�clinait.</p><p>��Kate, vous l�avez vue quand pour la derni�re fois ?</p><p>��Justement vers sept heures. Nous sommes descendues ensemble par le t�l�f�rique.</p><p>��Elle allait rejoindre quelqu�un ?</p><p>Ruby repoussa ses m�ches chahut�es par le vent des hauteurs.</p><p>��Je n�en sais rien. Kate ne m�a rien dit. Ou plut�t si, se ravisa-t-elle : qu�elle allait se coucher t�t. On avait une grosse journ�e de tournage le lendemain.</p><p>��C�est votre bo�te qui a embauch� la styliste ?</p><p>��Oui. Kate a commenc� le tournage hier, comme les autres.</p><p>Ruby ne fumait plus : elle broyait m�thodiquement une allumette tir�e de sa bo�te.</p><p>��Elle avait un rapport particulier avec des membres de l��quipe ? demanda Epkeen.</p><p>��Vous voulez dire anal ?</p><p>��Tr�s marrant. Je crois d�ailleurs me souvenir que vous �tiez une fervente pratiquante.</p><p>��Mufle.</p><p>��Vous �tes excus�e pour ce d�bordement mais ce sera le seul. Alors : Kate avait-elle des rapports privil�gi�s avec un ou des membres de l��quipe ?</p><p>��Non !</p><p>��Elle prenait de la drogue ?</p><p>��Comment voulez-vous que je le sache ?</p><p>��Le milieu du show-biz est un aspirateur � coke, ne me dites pas que vous n��tes pas au courant.</p><p>��Je ne travaille pas dans le show-biz, grin�a Ruby.</p><p>��Vous vivez pourtant avec le dentiste des stars ; vous devez avoir des d�ners passionnants avec des pr�sentateurs de t�l�, des mannequins, voire des publicitaires�</p><p>Ruby pr�tendait d�tester la vulgarit� du fric et la plupart des gens qui allaient avec.</p><p>��Vous voulez en venir o�, inspecteur Gadget ?</p><p>Les yeux de Ruby brillaient m�chamment.</p><p>��Kate ne vous a pas paru diff�rente ces derniers temps ? continua-t-il.</p><p>��Non.</p><p>��Irritable ? Impatiente ?</p><p>��Non.</p><p>��Vous lui connaissez un amant ?</p><p>��Pas sp�cialement.</p><p>���a veut dire quoi, qu�elle en changeait souvent ?</p><p>��Comme toutes les filles de vingt-deux ans qui ne font pas la connerie de tomber amoureuses du premier venu.</p><p>Vingt-deux ans : l��ge de Ruby quand il l�avait rencontr�e au concert de Nine Inch Nails. Une autre vie.</p><p>��Kate avait des pr�f�rences ? Un type d�homme particulier ?</p><p>��Je ne sais pas.</p><p>��Des hommes noirs ?</p><p>��Je vous ai dit que je n�en savais rien.</p><p>��Vous d�nez souvent avec des gens que vous ne connaissez pas ?</p><p>Ruby haussa un sourcil, finement dessin� au crayon. Pas d�autre r�action.</p><p>��Alors ?</p><p>��Kate avait vingt ans de moins que moi, s��chauffa-t-elle, et c��tait une fille angoiss�e qui ne se livrait pas. Il faut vous r�p�ter les choses dix fois avant que vous compreniez ?</p><p>��Dix-huit fois, r�pondit-il : c�est la th�orie de John Cage.</p><p>��Vous vous int�ressez � l�art conceptuel maintenant ?</p><p>Ils �chang�rent un sourire caustique.</p><p>��Personne n�a cherch� � joindre Kate hier ? reprit Epkeen.</p><p>��Pas � ma connaissance.</p><p>��Elle vous avait d�j� parl� d�un ancien petit copain ?</p><p>��Non.</p><p>��Un rendez-vous quelconque ?</p><p>��Non, souffla Ruby. Je vous r�p�te que nous avions une grosse journ�e de tournage. On s�est s�par�es sur le parking, je suis partie chercher les licols au club hippique et je ne l�ai plus revue�</p><p>Epkeen eut un frisson malgr� le soleil revenu.</p><p>��Des licols ?</p><p>��Vous savez, ces sortes de grandes laisses qu�on met aux chevaux pour qu�ils arr�tent de s�exciter, ironisa-t-elle.</p><p>��Et alors ?</p><p>��C�est dans le script du clip, expliqua l�assistante de production : � des furies s�abattent sur les quatre d�mons de la nuit, leur passent un licol au cou et les fouettent pour qu�ils tra�nent leur reine� �. Vous n�aimez pas l�imaginaire du Death Metal, lieutenant ?� Vous aimez pourtant �a, faire le cheval, non ?</p><p>Un doute l�envahit. �norme.</p><p>Tara.</p><p>Leur rencontre inopin�e sur la plage.</p><p>Leur nuit d�amazone.</p><p>Brian connaissait son d�mon par c�ur : le sourire � deux t�tes qu�arborait Ruby �tait trop beau pour �tre honn�te. Elle avait engag� Tara pour le s�duire, elle avait lou� une call-girl pour lui faire tourner la t�te et l�abandonner, comme une trace de foutre dans les draps�</p><p>��Quelque chose ne va pas, lieutenant ?</p><p>Ruby souriait toujours, avec l�indiff�rence criminelle de la chatte devant la souris.</p><p>��Quel club hippique ? demanda-t-il.</p><p>��Noordhoek.</p><p>Epkeen chassa ses sueurs chaudes ��Noordhoek : rien � voir avec la plage de Muizenberg, o� il avait rencontr� la cavali�re� Bon Dieu, il commen�ait � devenir compl�tement parano�aque avec ces histoires.</p><p>��Quel v�hicule avait Kate lorsque vous l�avez quitt�e ? se reprit-il.</p><p>��Un coup� Porsche.</p><p>On avait retrouv� la voiture sur la corniche, � deux kilom�tres de sa maison� Plant�e dans la brise, Ruby le regardait d�un air laconique.</p><p>��C�est tout ce que vous pouvez me dire ?</p><p>��Je fais le maximum, r�torqua-t-elle.</p><p>���a ne fait pas lourd, mademoiselle.</p><p>��Madame, rectifia-t-elle.</p><p>��Ah oui ? Depuis quand ?</p><p>��Vous ne croyiez quand m�me pas que j�allais vous inviter � mon mariage ! railla-t-elle avec gourmandise.</p><p>��J�aurais amen� des fleurs en fer, dit-il, les yeux papillonnants.</p><p>��Vous connaissez si bien la sensibilit� des femmes� Maintenant, si vous avez une question intelligente � poser, trouvez-la vite, parce que j�ai quatre sp�cimens de votre genre � manager, la pluie a mis en l�air le d�cor et nous sommes en retard sur le planning.</p><p>��<emphasis>The show must go on.</emphasis></p><p>��Quoi <emphasis>the show must go on</emphasis> ?! l�imita-t-elle tr�s mal.</p><p>��La mort de Kate ne semble pas beaucoup vous �mouvoir.</p><p>��J�ai malheureusement d�j� fait le deuil de pas mal de choses�</p><p>Une perle de tendresse s��choua au milieu des brisants.</p><p>��Je reviendrai sans doute vous poser quelques questions, dit-il.</p><p>L��quipe technique se mettait en place. Ruby haussa les �paules :</p><p>��Si �a vous amuse�</p><p>Une rafale les fit vaciller. Brian secoua la t�te.</p><p>���a s�arrange pas, toi, hein ?</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Soixante mille <emphasis>sangomas</emphasis> exer�aient en Afrique du Sud, dont plusieurs milliers dans la seule province du Cap : sacrifices, �masculations, enl�vements et torture d�enfants, les meurtres les plus abominables �taient r�guli�rement commis sous pr�texte de gu�rison miraculeuse, la plupart du temps du fait de br�leurs d�encens ignorants et barbares.</p><p>La m�che de cheveux et les ongles rogn�s laissaient penser que le tueur cherchait � confectionner un <emphasis>muti,</emphasis> un rem�de, ou une potion magique quelconque. Un <emphasis>muti</emphasis>� Pour soigner quoi ? Apr�s les d�clarations malheureuses de la ministre de la Sant� au sujet du sida, c�est l�Afrique enti�re qui �tait discr�dit�e avec ce genre d�histoires�</p><p>Neuman avait fouill� dans le CRC (Criminal Record Center, l�organe de police r�pertoriant les criminels des derni�res d�cennies), notamment concernant des donn�es sp�cifiques aux crimes rituels : plusieurs centaines officiellement, lors des dix derni�res ann�es. Des milliers en r�alit� : enfants mutil�s, bras, sexe, c�ur, organes arrach�s, parfois � vif pour un surplus d�� efficacit� �, testicules, vert�bres vendus � prix d�or sur le march� des superstitions, le mus�e des horreurs battait son plein, avec une foule d�incr�dules anonymes pour tueurs par procuration et des statistiques en hausse constante. Il n�avait rien trouv�.</p><p>L��quipe scientifique avait investi la villa de Montgomery sans relever de traces d�effraction. Le syst�me de s�curit� fonctionnait et rien n�avait �t� vol�. Kate n�avait donc pas eu le temps de passer chez elle apr�s le tournage, ou alors elle �tait entr�e en compagnie du tueur, ce qui paraissait peu probable : on aurait pu les voir ensemble, � commencer par la cam�ra � l�entr�e, dont les bandes s�av�raient �tre vierges. Le coup� Porsche qu�elle conduisait avait �t� retrouv� sur le bord de la route, � deux kilom�tres � peine de la maison. Comme pour Nicole, le tueur avait choisi un endroit isol�, sans t�moin potentiel : la route de la corniche quittait Chapman�s Peak et serpentait parmi la v�g�tation avant d�atteindre le village tr�s chic de Llandudno. Pas d�autres empreintes que celles de la victime � bord du v�hicule. Le tueur l�avait intercept�e sur la corniche. Ou Kate s��tait arr�t�e de son plein gr� et ne s��tait pas m�fi�e, comme Nicole Wiese. D�apr�s les infos r�colt�es par Epkeen, la styliste aurait d� arriver � Llandudno aux alentours de sept heures et demie du soir. Sa mort remontait � dix heures : qu�avait-elle fait durant ce temps ? Le tueur l�avait-il drogu�e, de sorte qu�elle n�offre aucune r�sistance ? Deux heures o� il l�avait s�questr�e, afin de pr�parer son sacrifice, <emphasis>ololo</emphasis>, � nous vous tuons �, sous-entendu les Zoulous�</p><p><emphasis>Zaziwe</emphasis> : � espoir ��</p><p>Association d�id�es, hasard, co�ncidence ? Neuman sentit le pi�ge. Il �tait l�, sous ses yeux. Une tentation divine, un appel, dont l��cho semblait r�sonner depuis toujours. Un pi�ge o� il tombait�</p><p>Zina Dukobe avait �t� un membre actif de l�Inkatha et sillonnait depuis dix ans le continent avec son groupe de performeurs : elle n�apparaissait dans aucune organisation politique depuis les �lections d�mocratiques mais tous ses musiciens �taient, ou avaient �t�, en contact avec le parti zoulou. Neuman dressa la liste des tourn�es du groupe en Afrique du Sud, les dates de r�sidence, et les compara aux multiples crimes non �lucid�s durant ces p�riodes. Apr�s recoupements des fichiers de la CID (la police judiciaire) et des diff�rentes forces de s�curit�, il constata que six homicides avaient eu lieu � Jo�burg durant leur s�jour (2003). L�une des victimes, Karl Woos, �tait le directeur d�une prison de haute s�curit� durant l�apartheid : on l�avait trouv� chez lui, mort, empoisonn� au curare, probablement victime d�une prostitu�e.</p><p>Neuman approfondit les recherches et tomba bient�t sur une autre affaire non �lucid�e : Karl M�ller, ancien commissaire de police � Durban, retrouv� dans sa voiture au bord d�une route secondaire, une balle dans la t�te � son revolver avait �t� retrouv� pr�s de lui, sans lettre expliquant un �ventuel suicide (14�janvier�2005). La troupe s�y �tait rendue � la m�me �poque : ils avaient jou� une semaine dans les clubs de la ville avant de repartir, le lendemain du meurtre�</p><p>Bamako, Yaound�, Kinshasa, Harare, Luanda, Windhoek : Neuman �largit les recherches dans toutes les villes o� le groupe zoulou s��tait produit. Les donn�es �taient inexistantes ou difficiles d�acc�s. Enfin, il releva la trace d�une mort suspecte � Maputo, au Mozambique : Neil Francis, un officier des services secrets de l�apartheid reconverti dans le commerce de diamants, le cr�ne fracass� au pied d�une falaise.</p><p>Ao�t�2007 : la troupe de Zina �tait rest�e dix jours sur place�</p><p>Neuman recollait les petits morceaux perdus au fond de lui quand il re�ut le mail de Tembo. Le l�giste avait fait une analyse compl�mentaire concernant De Villiers, le surfeur accro � la came tu� lors du braquage : d�apr�s les �chantillons de sang gard�s en stock, De Villiers avait contract� le HIV.</p><p>Le virus s��tait d�velopp� depuis peu mais, comme pour Simon, de mani�re spectaculaire : esp�rance de vie inf�rieure � six mois.</p><p>L�intuition de Neuman �tait la bonne, ce qui ne le rassura pas. Il y avait quoi dans cette dope : la mort ? Quoi d�autre ?</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Le township, � force de grossir, avait fini par atteindre la mer.</p><p>Les gamins venaient ainsi jouer au foot sur la plage, pour la plus grande joie des touristes en minibus qui, via un tour-op�rateur et une visite �clair du township, se rachetaient une bonne conscience � moindre frais. On n�en voyait aucun dans les bo�tes noires des quartiers populaires de Cape Town � les seules o� vous �tiez fouill� � l�entr�e �, ni d�ailleurs le moindre Blanc, au grand dam de la jeunesse locale.</p><p>C�est l�, en bordure des dunes qui s�paraient la plage des camps de squatteurs, que Winnie Got avait vu Simon pour la derni�re fois, avec les tra�ne-savates qui constituaient sa bande : Simon mort, ces gosses �taient les derniers t�moins de l�affaire� Neuman gara sa voiture au bout de la piste et marcha vers l�oc�an bouillonnant. Les cris des gamins, port�s par le vent, s�entendaient de loin. Le sable de la plage �tait d�un blanc aveuglant sous le soleil. Une meute en short courait apr�s une boule de mousse en partie d�vor�e. On n�avait pas le temps de se faire des passes, c��tait m�l�e g�n�rale aux quatre coins du terrain et clameurs spectaculaires � chaque d�gagement ; les goals se dandinaient entre deux pulls jet�s sur le sable, en attendant.</p><p>L�ombre du Zoulou passa sur le poids plume qui gardait ses buts invisibles.</p><p>��Je cherche deux enfants, fit Neuman en montrant la photo de Simon : des gamins de la zone, qui doivent avoir dans les dix-douze ans.</p><p>Le petit goal recula d�un pas.</p><p>��L�un d�eux est plus grand, avec un short vert. Ils tra�naient avec ce gars-l�, Simon� On m�a dit qu�ils venaient jouer au foot avec vous.</p><p>Le gamin regardait Neuman comme s�il allait le tacler � la gorge.</p><p>��Je� je sais pas, m�sieur� Faut demander aux autres, fit-il en d�signant la cohue.</p><p>Ils �taient une trentaine � s��triller joyeusement sous le soleil.</p><p>��Il est � qui le ballon ?</p><p>��Nelson, r�pondit le poids plume. Celui qui a le maillot des Bafana Bafana�</p><p>L��quipe nationale, pas tr�s en forme � ce qu�il para�t, malgr� la Coupe du monde qui se profilait.</p><p>La confusion la plus totale r�gnait autour de la sph�re de mousse : Neuman dut confisquer l�objet convoit� pour se faire entendre. Enfin il prit le d�nomm� Nelson � part, aussit�t entour� de ses joueurs, et leur expliqua le but de sa recherche. Les gosses se pressaient autour de lui comme s�il avait des bonbons. On fit d�abord des mines d�ignorants mais la photo raviva les souvenirs. La bande avait tra�n� quelque temps sur la plage, ils avaient m�me essay� de jouer au foot ensemble mais les gars de la zone faisaient les durs, le genre � piquer le ballon�</p><p>��Ils sont venus quand, la derni�re fois ? demanda Neuman.</p><p>��J�sais pas, m�sieur� Quinze jours, trois semaines�</p><p>Nelson reluquait le ballon que le g�ant tenait sous son bras � c��tait le sien et ils n�en avaient pas d�autre.</p><p>��Combien d�enfants avec Simon ?</p><p>��Trois ou quatre�</p><p>��Tu peux me les d�crire ?</p><p>��Je me souviens d�un grand avec un short vert� Il se faisait appeler Teddy� Y en avait un autre, plus petit, avec une chemise de l�arm�e.</p><p>��Une chemise kaki ?</p><p>��Oui.</p><p>��Quoi d�autre ?</p><p>��Bah�</p><p>Les gamins chahutaient dans son dos, s�envoyaient des vannes en argot.</p><p>��Ils n�avaient pas un signe particulier ? insista Neuman. Un d�tail sur le visage, des tatouages�</p><p>Nelson se concentra.</p><p>��Le plus petit, dit-il enfin, celui qu�avait la chemise militaire : il avait une cicatrice dans le cou. L�, fit-il en d�signant l�amorce maigrichonne de ses trap�zes. Le genre cicatrice recousue soi-m�me !</p><p>Les autres s�esclaff�rent en se tapant sur les cuisses, se bousculant de plus belle.</p><p>��Rien d�autre ? demanda Neuman.</p><p>��Ho, m�sieur ! s�esclaffa Neslon. J�suis pas une camera Divix !</p><p>Les gosses n�avaient plus d�yeux que pour le bout de mousse. Neuman le balan�a loin, par-dessus les t�tes. Les petits d�guerpirent illico en hurlant, comme si chacun venait de marquer un but.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Neuman arpenta les <emphasis>public open spaces</emphasis>, ces zones d��tendue sablonneuse envahies de broussailles o� se r�fugiaient les criminels. Il croisa quelques fant�mes, des rejet�s des townships ou des camps de squatteurs, sans obtenir de renseignements au sujet des gamins. Le vent qui balayait la zone effa�ait tout, jusqu�au souvenir des morts.</p><p>Neuman marcha vers les dunes pel�es, ne vit plus que des canettes de Coca vides, des emballages en plastique, des goulots de bouteille servant de pipe pour se d�foncer au tik ou au Mandrax. L�endroit �tait vide, inqui�tant, un paysage lunaire o� n�erraient pas m�me les chiens, de peur de se faire bouffer� Le reste de la bande tra�nait pourtant quelque part� Ils avaient fui le camp de squatteurs et la plage trois semaines plus t�t, et personne ne les avait revus. Simon s��tait r�fugi� dans le township voisin, o� il avait grandi, seul. La bande s��tait donc scind�e. Ils avaient fui pour �chapper aux dealers : Neuman avait crois� deux d�entre eux sur le chantier. Epkeen avait abattu Joey mais son comp�re ne figurait pas parmi les cadavres retrouv�s dans la cave : le boiteux�</p><p>Neuman retourna vers la piste qui longeait le no man�s land. Sa voiture attendait sur la caillasse chauff�e � blanc, des mirages �thyliques sur le capot ; il d�clencha l�ouverture � distance.</p><p>Un gamin sortit alors du foss� voisin. Un petit Noir d�une douzaine d�ann�es, avec un tee-shirt crasseux et des semelles en pneu. Il provoqua un petit �boulis en remontant du foss�, fit un pas vers Neuman mais resta � distance. Ses cheveux cr�pus �taient gris de poussi�re. Il tordait un bout de fil de fer entre ses mains sales, chassa les mouches qui couraient autour de ses yeux.</p><p>��Bonjour�</p><p>Des yeux malades qui, en coulant, avaient form� des cro�tes jaun�tres.</p><p>��Bonjour.</p><p>Le gamin, bizarrement, ne demandait pas de pi�ces : il le jaugea de loin, pr�s du foss� o� il attendait, triturant son bout de fil de fer. Neuman eut un sentiment de malaise, encore diffus. Il lui faisait penser aux lapins atteints de myxomatose, qui restaient l� sans bouger, en attendant la mort�</p><p>��Tu vis ici ? demanda Ali.</p><p>Le gamin fit signe que oui. Son pantalon de jogging �tait d�chiquet� aux mollets et il n�avait pas de casquette. Neuman sortit la photo de Simon.</p><p>��Tu as d�j� vu ce gar�on ?</p><p>Le gosse �loigna les mouches de ses orbites, fit signe que non.</p><p>��Il fait partie d�une bande de gamins des rues : un grand avec un short vert et un plus petit, avec une chemise de l�arm�e et une cicatrice dans le cou�</p><p>��Non, dit-il. Jamais vu�</p><p>Sa voix n�avait pas mu� mais le regard qu�il lui lan�a n��tait plus celui d�un enfant.</p><p>��Vingt rands, sir� (Le petit loqueteux posa la main sur son pantalon.) Vingt rands pour une pipe, �a vous dit, sir ?</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Josephina �tait l�une des � m�res � du Bantu Congregational Church, une congr�gation des �glises de Sion implant�e dans le township : m�prisant les pri�res toutes faites des Europ�ens, les sionistes chantaient ensemble, le plus fort possible, sans jamais cesser de danser.</p><p>Neuman se fraya un chemin parmi la foule et trouva sa m�re devant l�estrade, parmi d�autres chanteuses transies d�amour. Josephina secouait son prodigieux embonpoint, louant le Seigneur avec une ferveur � la mesure du pr�cheur qui, ce soir, donnait son show ; le public reprenait en ch�ur, extatique� Ali resta un moment � observer sa m�re, le front inond� de sueur, souriant au vide bleu. Elle paraissait heureuse� Une bouff�e de tendresse lui serra le c�ur. Il se souvenait du�27�avril, le jour des premi�res �lections d�mocratiques, quand ils �taient all�s ensemble au bureau de vote de Khayelitsha� Il revoyait la file de gens appr�t�s comme pour un mariage, des Noirs et des m�tis qui faisaient la queue en demandant � ceux qui revenaient de l�isoloir s�ils n�avaient pas eu de probl�mes � on avait peur de se tromper de candidat (ils �taient dix sur la liste), de ne pas faire la croix au bon endroit, ou qu�elle d�passe du cadre, ce qui annulerait le vote, on se m�fiait de l�encre sur les doigts<a l:href="#n_34" type="note">[34]</a>, des empreintes digitales qu�on pouvait laisser sur la feuille de vote, dont on disait qu�elles pouvaient les trahir � si l�on votait pour l�ANC, qui dit que les autorit�s ne jetteraient pas les sympathisants en prison ?! Il revoyait Josephina entrer dans l�isoloir avec sa liste de candidats, toute tremblante, et du cri d�horreur qu�elle avait pouss� : la pauvre s��tait tromp�e, elle avait coch� la case de Makwethu, premier sur la liste des candidats, dont les cheveux gris ressemblaient � ceux de Madiba<a l:href="#n_35" type="note">[35]</a>. On avait calm� ses cris de d�sespoir en lui donnant un autre bulletin, que Josephina s��tait appliqu�e � remplir comme il convenait, sans d�border du cadre, mais elle avait repass� tant de fois sur sa croix qu�elle avait trou� le papier� Il se souvenait des visages, des cartes d�identit� qu�on serrait, les doigts exsangues, des gens qui votaient en pleurant, ceux qui paraissaient ivres en sortant de l�isoloir, et de la f�te indescriptible qui avait suivi le r�sultat des �lections, quand m�me les grand-m�res �taient sorties dans la rue avec leurs couvertures pour se m�ler aux danses et au tonnerre de klaxons�</p><p>Cette t�te de mule de Josephina avait raison. Simon �tait mort avec les b�tes en serrant la photo de sa m�re : leur destin �tait une part du sien, cette part d�Afrique pour laquelle son p�re et lui s��taient battus.</p><p>Il attendit la fin du pr�che pour l�entra�ner dehors.</p><p>Des gens endimanch�s les salu�rent avec un respect un peu comique tandis qu�ils sortaient de l��glise de Gxalaba Street, bras dessus bras dessous.</p><p>��J�ai entendu les nouvelles � la radio tout � l�heure, l�cha Josephina sur le ton de la confidence : au sujet du nouveau meurtre, et des marques laiss�es sur le cadavre� C�est vrai ce qu�on dit � propos de ce Zoulou ?</p><p>��Oui : comme pour la mort de Kennedy.</p><p>��Hi hi !</p><p>Ali grommela � l�info avait filtr� dans les m�dias : comment avaient-ils su ?</p><p>Pendue � son bras comme une croche, Josephina �venta sa longue robe blanche. Ils parl�rent de Simon et la rue devint beaucoup moins gaie. Ali expliqua les circonstances de sa mort, le sida, la poudre qui l�avait intoxiqu�, le reste de la bande disparu dans la nature, et qu�il fallait retrouver : sa m�re �coutait son grand fils en opinant, mais elle pensait � autre chose�</p><p>��Oui, dit-elle bient�t : Simon devait se sentir bien faible pour s�attaquer � une personne comme moi� Il savait que je m�occupe des plus d�favoris�s : c��tait aussi un appel au secours.</p><p>��Dr�le de fa�on de demander de l�aide.</p><p>��Il allait mourir, Ali�</p><p>Deux grosses rides l�zardaient son front.</p><p>��Les gosses qui tra�naient avec lui ont �t� vus en bordure du camp de squatteurs il y a une quinzaine de jours, dit-il : probablement des immigr�s. Le plus grand a un short vert, Teddy, l�autre une chemise kaki et une vilaine cicatrice dans le cou. Ils se sont volatilis�s et je pense qu�ils se cachent quelque part dans le township : une de tes copines les a peut-�tre vus.</p><p>La congr�gation s�occupait des malades du sida, qu�on cachait par crainte des rumeurs, des mal�dictions jet�es sur la famille, et qu�on laissait pourrir l�. Les ramifications des femmes b�n�voles pouvaient rayonner sur tous les Cape Flats, les langues se d�lier plus s�rement qu�avec la police.</p><p>��Je vais en parler autour de moi, assura Josephina. Oui : je vais m�occuper de �a d�s maintenant�</p><p>��Je te demande de passer le mot � tes copines, temp�ra son fils, pas de courir � travers le township. Tu int�gres l�information ?</p><p>��Dis tout de suite que je suis malade ! s�offusqua Josephina.</p><p>��Tu es malade, maman. Et vieille.</p><p>��Hi hi !</p><p>��Je suis s�rieux : Simon se d�fon�ait et ces gosses aussi. Ils sont sans doute malades, mais ils ne doivent pas �tre approch�s, c�est bien compris ? Je veux juste les localiser.</p><p>Josephina sourit en caressant son visage, comme elle le faisait quand il �tait petit, pour l�apaiser.</p><p>��Ne t�en fais pas pour ta vieille m�re, je suis en pleine forme ! fit-elle en le parcourant de ses mains craquel�es. Toi, par contre, tu devrais dormir plus : tu as de la fi�vre et on ne voit plus que des cernes sous tes beaux yeux�</p><p>��Je te rappelle que tu es � moiti� aveugle.</p><p>��On ne trompe pas une m�re si facilement !</p><p>La mama se hissa sur ses escarpins dor�s pour embrasser son roi zoulou.</p><p>Il partit � la nuit tomb�e, le c�ur au fond d�un puits.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Les tentures �taient tir�es sur les backrooms. Une odeur d�encens un peu �c�urante flottait dans la pi�ce exigu�. La lumi�re �tait r�duite � un spot rouge. Il se tenait allong� sur la table capitonn�e, les bras repli�s ; des bras durs comme du tank, que la jeune femme massait � grand renfort d�onguents parfum�s.</p><p>��D�tendez-vous, dit-elle.</p><p>La masseuse avait beau huiler sa belle m�canique, d�fragmenter les orages bloqu�s sous sa peau, l�homme lui renvoyait des blocs d�influx qu�elle continua d�encaisser sans broncher � au moins il avait fini par fermer les yeux� Elle malaxa les muscles de ses �paules, fit des cercles savants, descendit le long de ses reins, ses fesses, remonta lentement, �cartant ses parties charnues, qu�elle attendrit bient�t en longues caresses lubrifi�es. La fille stoppa enfin son man�ge �rotique, contempla son chef-d��uvre et, fourbue, disparut derri�re les tentures.</p><p>Il entendit � peine les pas qui se rapprochaient de la table � des pas l�gers� une fille qui ne devait pas peser cinquante kilos : l�avait-elle d�j� vu ici ?</p><p>Elle posa ses objets m�talliques sur la tablette et prit place au-dessus de lui.</p><p>��Vous vous sentez bien ?</p><p>Non.</p><p>��Oui.</p><p>��Bien�</p><p>La fille fit le tri entre ses ustensiles. Les images se succ�daient toujours sous ses paupi�res closes, des images de mort, de feu, de coups qui pleuvaient sur lui, �cartel�, mais les larmes ce soir encore tombaient du mauvais c�t� ; elles lui coulaient en dedans.</p><p>Il ne dormirait pas. Ou peut-�tre. Ou tout � l�heure. Ou jamais. Avec Maia �taient parties ses derni�res illusions. Il n�en voulait plus� Il n�en voulait plus qu�� Zina. Elle l�avait enchant� : ses yeux de nuit �toil�e, sa gr�ce d�animal libre, la poudre et la braise sous ses pas, il aimait tout, et au-del�� Il �touffait dans son armure. Sa peau ne valait rien. Il se sentait comme une b�te au zoo : il tournait en rond, dans sa cage, comme les souris de Tembo�</p><p>La fille avait saisi un objet sur la tablette, qu�elle maniait avec une habilit� presque clinique ; au bout de l�insomnie, il se laissa p�n�trer.</p></section><section><title><p>9</p></title><p>Bois pr�cieux, b�ton teint�, baies en aluminium, murs de verre, les maisons b�ties sur la colline verdoyante de Llandudno �taient toutes l��uvre d�architectes. Tony Montgomery �tait rentr� d�Osaka via Tokyo et Duba�. Le chanteur avait annul� la tourn�e de galas qui, apr�s l�Asie, devait le mener en Europe et aux �tats-Unis, coupant court � la campagne de promotion de son dernier album (<emphasis>A Love Forever</emphasis>, la maison de disques ne s��tait pas foul�e).</p><p>Montgomery avait le genre de cinquantaine vant� par les magazines masculins, une vie de VIP parcourant le village global et des mains manucur�es qui, ce matin, ne savaient plus s�occuper. Stevens, son garde du corps et chauffeur, l�avait pr�venu de la visite d�un officier de police, un grand type aux cheveux chiffonn�s que la star �couta � peine. Epkeen l�avait trouv� au bord de sa piscine, drap� dans un kimono de soie qui descendait sur ses cuisses bronz�es, en proie � la plus grande confusion. Montgomery revenait de la morgue o� il avait identifi� sa fille et une torpeur macabre le clouait � l�oc�an, qu�il fixait sans but depuis la terrasse de la villa. Le fait qu�il n�ait pas vu Kate depuis quatre mois finissait de l�an�antir. Tony Montgomery �tait rarement en Afrique du Sud, les tourn�es mondiales s�encha�naient, si bien qu�ils n�avaient pour ainsi dire aucune connaissance en commun�</p><p>Epkeen plongea la main dans la piscine pour se rafra�chir un peu, en mit la moiti� sur son calepin. Il avait interrog� les proches de Kate, sa tante, une foldingue en Prada compl�tement � c�t� de ses pompes, Sylvia, une ancienne copine toxico, l��quipe de tournage, qui ne savait rien, des voisins qui n�avaient rien vu, d�autres gens qui s�en foutaient�</p><p>��Comment se fait-il que la m�re de Kate ne se soit pas manifest�e ? demanda-t-il.</p><p>��Elle s�est toujours d�sint�ress�e de sa fille�</p><p>��� ce point-l� ?</p><p>��Helen vit � Londres depuis des ann�es, expliqua Montgomery. Nous nous sommes s�par�s � sa naissance.</p><p>��C�est vous qui en avez eu la garde ?</p><p>��Oui.</p><p>��Avec vos tourn�es ? feignit de s��tonner Epkeen.</p><p>��Je n��tais pas connu � l��poque.</p><p>��Vous voulez dire que Kate a �t� abandonn�e par sa m�re ?</p><p>��En quelque sorte.</p><p>L�Afrikaner acquies�a : voil� qui expliquait bien des choses�</p><p>��Vous savez si votre fille se droguait ?</p><p>��Bah� J�imagine que Kate prenait parfois un peu de coca�ne pour faire la f�te, comme tous les jeunes de son milieu� Je suis malheureusement mal plac� pour vous renseigner.</p><p>��Vous parliez de quoi ?</p><p>��Surtout de son travail� �a marchait bien, le stylisme.</p><p>Il aurait dit la m�me chose du march� de la banane.</p><p>��Vous lui pr�sentiez des gens ?</p><p>��Non. Kate savait se d�brouiller toute seule.</p><p>��Des amies, ou des compagnes, � qui elle aurait pu se confier ?</p><p>��Il est de notori�t� publique que je suis homosexuel.</p><p>��Vous en avez de la chance� Vous ne connaissez donc personne qui puisse me renseigner sur votre fille ?</p><p>��Malheureusement, non.</p><p>��Et ses petits copains, elle vous en parlait ?</p><p>��Kate �tait pudique avec moi, r�pondit son p�re. Je crois que �a ne l�int�ressait pas beaucoup, les gar�ons�</p><p>Epkeen alluma une cigarette.</p><p>��On pense que votre fille a �t� victime d�un tueur en s�rie, dit-il, un Zoulou qui appartiendrait � un gang du township. Il y a une histoire de trafic de drogue l�-dessous. Une personne a d� servir d�interm�diaire, ou de complice�</p><p>��Ma fille n�est pas une d�linquante, affirma Montgomery, si c�est �a que vous insinuez.</p><p>��C�est aussi ce que disait Stewart Wiese � propos de sa fille� Vous le connaissez ?</p><p>��Stewart Wiese ? Oui, je l�ai crois� une fois, il y a des ann�es, apr�s la victoire en Coupe du monde�</p><p>Les deux jeunes femmes ne se connaissaient pas, il avait v�rifi�.</p><p>��Aucune raison pour qu�on vous en veuille, � vous ou � Wiese ?</p><p>��Hormis le fait que nous soyons connus ?</p><p>��Je veux votre avis, pas celui des tablo�ds.</p><p>��Non� (Montgomery secoua son brushing.) On peut en vouloir � mon argent, mais pas � Kate. Kate est innocente. C��tait une jeune femme tout ce qu�il y a de plus normale.</p><p>��Votre fille a s�journ� dans une maison de repos, fit remarquer Epkeen : trois mois d�apr�s la fiche de l��tablissement. Une premi�re fois � l��ge de seize ans, la deuxi�me fois � dix-huit.</p><p>Montgomery reprit des couleurs.</p><p>��De l�histoire ancienne, r�pondit-il.</p><p>��Cure de d�sintoxication ?</p><p>��Non, une cure de repos.</p><p>��On est si fatigu� que �a � seize ans ?</p><p>��Les crises d�adolescence, �a ne vous dit rien ? C�est vieux de toute fa�on, s�aga�a-t-il. Et je ne vois pas le rapport avec le meurtre de ma fille.</p><p>Le chanteur n�avait pas l�habitude qu�on lui parle sur ce ton. Il �tait entour� de gens qui toute la journ�e lui rappelaient � quel point il �tait formidable.</p><p>��Arr�tez de me prendre pour une majorette, Montgomery, dit-il. Votre fille a fait deux cures dans un �tablissement sp�cialis� et, � cet �ge, il n�y a pas trente-six possibilit�s : ou elle se droguait, ou elle a attent� � ses jours. Voire les deux. Kate n�allait pas bien, d�sol� de vous l�apprendre : on a retrouv� des dizaines de coupures sur son corps, des blessures qu�elle s�infligeait r�guli�rement. <emphasis>Cutting</emphasis>, dans le jargon : tentative de retour � la r�alit� afin d��viter l�effondrement psychique total� (Epkeen lui cracha la fum�e de sa cigarette au visage.) Parlez ou je vous noie dans votre piscine en or.</p><p>��Un probl�me, monsieur Montgomery ? s�enquit Stevens.</p><p>��Non, non�</p><p>Le glouglou de la piscine dissipa le soupir de la star.</p><p>��La m�re de Kate �tait une actrice talentueuse mais quelque peu� sp�ciale. Je croyais qu�elle avait compris que fonder une famille n��tait pas mon truc, mais Helen est tomb�e enceinte et a voulu garder l�enfant en croyant me garder� Comme ma carri�re commen�ait � d�coller, Helen est repartie en Angleterre en me laissant le b�b� sur les bras� C��tait sa vengeance� Kate a voulu revoir sa m�re � l�adolescence mais �a s�est mal pass�.</p><p>��Elle a commenc� alors � se droguer, l�aida Epkeen. Elle a pu replonger.</p><p>��Je ne sais pas�</p><p>��Vous l�avez intern�e apr�s une tentative de suicide, c�est �a ?</p><p>��C�est arriv� une fois, r�pliqua Montgomery, je ne voulais pas que �a se reproduise.</p><p>��Pourquoi le cacher ?</p><p>��Quoi ?</p><p>��Que votre fille est une ancienne toxico d�pressive.</p><p>��Une cure de repos et un suivi psychologique ont permis � Kate de s�en sortir, dit-il : je ne vois pas mati�re � faire de la publicit� autour de cette affaire !</p><p>��Je cherche � savoir quel genre de proie �tait votre fille, r�pliqua Epkeen. Quelqu�un l�a attir�e dans un pi�ge. Kate �tait vuln�rable et la drogue semble la piste la plus �vidente.</p><p>Montgomery tripotait nerveusement sa chevali�re de diamant.</p><p>���coutez, lieutenant, dit-il enfin. Si je n�ai pas toujours �t� l�, je sais deux ou trois choses sur ma fille : Kate a eu une enfance et une adolescence difficiles, j�ai essay� de lui offrir les meilleures �coles, �a n�a pas �t� joyeux tous les jours, mais Kate s�est battue, et elle s�est reconstruite toute seule. La drogue ne l�int�ressait plus. Elle voulait vivre sa vie, c�est tout. Elle voulait vivre, vous comprenez ?</p><p>��Oui : � coups de cutter.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Brian ne croyait pas beaucoup au hasard, plut�t � la conjonction des trajectoires. Il rentrait au central apr�s son entretien avec Montgomery quand, sortie comme un obus de son bureau, Janet Helms lui tomba litt�ralement dans les bras.</p><p>��Vous avez eu mon message ?!</p><p>Il recula pour faire le point :</p><p>��Non.</p><p>��J�ai rep�r� un v�hicule qui pourrait correspondre � ce que vous cherchez, annon�a l�agent de renseignements : un�4x4�de marque Pinzgauer Steyr Puch, mod�le�712K, film� par la cam�ra d�une station-service la nuit du drame.</p><p>La mort de Fletcher. Les yeux ronds de Janet �taient rouges de mauvais sommeil mais la tristesse avait fait place � une forme d�excitation. Il la suivit jusqu�au bureau voisin.</p><p>��La station-service en question se situe sur Baden Powell, la route qui longe False Bay jusqu�� Pelikan Park, expliqua-t-elle en tapant sur le clavier de son ordinateur. � trois heures douze du matin� On ne distingue pas le visage du conducteur derri�re les vitres fum�es et la plaque est illisible.</p><p>Epkeen se pencha vers les bandes gris�tres de l��cran. La carrosserie �tait sombre. On ne voyait que les mains du conducteur, un Blanc visiblement, ou un m�tis�</p><p>��J�ai men� des recherches, poursuivit Janet : aucun Pinzgauer de ce mod�le n�a �t� d�clar� vol� ces derniers temps. J�ai bien trouv� un�4x4�de ce type vol� dans la province du Natal il y a deux mois, et un autre � Jo�burg en fin d�ann�e, mais tous les deux ont �t� br�l�s apr�s des braquages de transport de fonds. J�ai donc recens� les Pinzgauer en circulation�</p><p>Baden Powell �tait � deux kilom�tres � peine de la maison, accessible par la piste.</p><p>��Le�4x4�se dirigeait dans quelle direction quand on l�a film� ? demanda Epkeen.</p><p>��L�ouest. C�est-�-dire vers Cape Town.</p><p>Soit le chemin oppos� � celui des townships.</p><p>��L�un de ces propri�taires est d�origine zouloue ?</p><p>��Non, j�ai v�rifi�. Si l�on en croit la couleur, encha�na-t-elle, seuls trois v�hicules correspondent au signalement. J�ai appel� les agences de location concern�es mais aucune n�a lou� ce mod�le le jour du meurtre de Dan. Quant aux entreprises priv�es, elles ne sont que trois � en utiliser : une agence de tourisme sp�cialis�e dans les safaris, mais le v�hicule �tait indisponible toute la semaine concern�e. Il reste un vignoble dans la vall�e pr�s de Franschoek, que je n�arrive pas � joindre, et ATD, une entreprise de s�curit� et de police priv�e. �a vaudrait peut-�tre le coup d�aller y jeter un �il�</p><p>Epkeen acquies�a ��Janet Helms sentait le lilas.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Neuman ne savait pas qui avait vendu la m�che aux m�dias (d�apr�s le coroner, la moiti� du service vendrait la date de sa mort au premier venu, et l�autre moiti� � celui qui mettait un z�ro de plus sur le ch�que) mais les r�v�lations autour du meurtre de Kate Montgomery eurent, en pleine campagne anti-crime, un effet d�sastreux. La sauvagerie de l�ex�cution, le viol, la m�che et les ongles f�tiches, la revendication tribale grav�e en lettres de sang sur le corps d�une jeune Blanche : le mythe du � Zoulou � pouvait germer dans les r�dactions.</p><p>Premi�re ethnie du sous-continent africain, les Zoulous avaient traumatis� leur �poque en massacrant un r�giment anglais<a l:href="#n_36" type="note">[36]</a>�� avant d��tre pass�s par les armes. Charg�s de d�fricher les territoires hostiles, les pionniers boers avaient combattu les Zoulous avec la m�me �pret�, avant de les parquer dans les bantoustans de l�apartheid.</p><p><emphasis>Ololo</emphasis>, � nous vous tuons �, �tait interpr�t� comme un avertissement et une menace � l�encontre de la population blanche, la r�miniscence d�une forme d�ethnocide sortie d�un esprit malade, celui du tueur.</p><p>Les meurtres ravivaient un pass� trouble, volontairement occult� au nom de la r�conciliation nationale. La chute du Mur, l�in�luctabilit� de la mondialisation et la personnalit� hors norme de Mandela avaient eu raison de l�apartheid et des guerres intestines � tout le monde se souvenait de l�accession au pouvoir du leader de l�ANC, quand le Xhosa avait lev� les bras de ses pires adversaires, De Klerk l�Afrikaner et Buthelezi le Zoulou, en signe de victoire. Nicole Wiese et Kate Montgomery �taient les enfants de deux symboles, le champion du monde de la premi�re �quipe multiraciale et la voix de la nation arc-en-ciel : s�y attaquer �tait simplement inacceptable. Entre les lignes des r�dactions les plus conservatrices, il y avait en filigrane la salissure historique du viol d�une Blanche par un Noir, cette vieille id�e de promiscuit� o� biologie et politique se m�laient. Les soup�ons de viol et de corruption qui pesaient sur Zuma, le leader le plus populiste de l�ANC, n�arrangeaient pas les choses�</p><p>Neuman sortait d�une entrevue houleuse avec le chef de la police quand il re�ut le rapport d�taill� de Tembo : l�arme qui avait tu� Kate Montgomery �tait un manche de pioche, un b�ton ou une sorte de casse-t�te (des �clats de bois �taient incrust�s dans le cr�ne de la victime). On n�avait pas trouv� de traces de sperme mais celles de la came en circulation, qui avait mis la jeune femme dans un �tat d�h�b�tude avanc�e. On l�avait attach�e et b�illonn�e � l�aide de ruban adh�sif. Le crime �tait similaire � celui de Nicole Wiese, si ce n�est l��trange mixture coll�e aux cheveux de Kate : un m�lange d�herbes.</p><p>Il ne s�agissait pas d�une concoction d�iboga, comme le l�giste l�avait d�abord cru, mais de deux plantes et d�une racine, l�<emphasis>uphindamshaye</emphasis>, l�<emphasis>uphind�umuva</emphasis> et le <emphasis>mazwende</emphasis>. Mix�es sous forme de poudre, elles formaient la base de l�<emphasis>intelezi</emphasis>, un rituel zoulou d�avant combat.</p><p>L�<emphasis>intelezi</emphasis> pouvait �tre ins�r� sous la peau sous forme de poudre, ou gard� � mac�rer dans la bouche, avant d��tre crach� au visage de l�adversaire. C�est ce qui �tait arriv� � Kate�</p><p>Le regard de Neuman br�la d�une lueur mauvaise : en crachant sur sa victime, ce cingl� venait de leur livrer son ADN.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>La salle �lectrique, le mur de son grondant sur la sc�ne enfum�e, un larsen comme une sir�ne hurlante, des images de massacre projet�es sur des plaques de m�tal, Soweto�76, les �meutes de�85, 86, des visages de pendus, des supplici�s, Zina en transe sous le battement des tambours, son grand corps fumant, et ses yeux de folle qui le poursuivaient depuis toutes ses nuits�</p><p>��Faites attention, lan�a-t-elle en le voyant devant sa loge, ou vous allez devenir comme cette pauvre Nicole�</p><p>Le�366��tait le club de Long Street o� le groupe se produisait ce soir-l�. Zina savait qu�Ali reviendrait � ils revenaient tous.</p><p>��Il ne s�agit plus de Nicole mais de Kate, dit-il : Kate Montgomery� Vous �tes au courant ?</p><p>Elle souffla, exasp�r�e, poussa la porte de la loge et la referma derri�re lui.</p><p>��Pourquoi vous venez me parler de cette fille ?</p><p>Zina attrapa la serviette sur la coiffeuse et essuya ses bras tremp�s de sueur. Neuman sortit un papier pli� de sa poche.</p><p>��J�aimerais que vous jetiez un �il � �a, dit-il.</p><p>��C�est quoi, une d�claration d�amour ?</p><p>��Non. Le r�sum� du rapport d�autopsie.</p><p>��Vous savez toujours aussi bien parler aux femmes.</p><p>��Ce n�est pas tous les jours qu�on tombe sur quelqu�un comme vous.</p><p>��Comment dois-je le prendre ?</p><p>���a d�pend pas mal de votre appr�ciation, dit-il en lui tendant la feuille.</p><p>La danseuse parcourut le document d�un air d�sinvolte.</p><p>��Rognures d�ongles, m�ches de cheveux, commenta-t-elle, c�est le kit minimum pour un rem�de de charlatan. Un <emphasis>muti</emphasis>, qu�il cherche � se confectionner� Oh ! Je vois aussi qu�il y a des plantes savantes, <emphasis>uphindamshaye, uphind�umuva, mazwende</emphasis>� Vous manquez de botanistes chez les flics ?</p><p>��Je manque surtout de coupables.</p><p>��Ce n�est pas �a qui manque en Afrique du Sud.</p><p>��Vous �tes une <emphasis>inyanga</emphasis>, n�est-ce pas : une herboriste�</p><p>��Je croyais que je fabriquais des potions pour midinette ?</p><p>��Je me suis tromp� sur votre compte.</p><p>��Moi aussi, si �a peut vous rassurer.</p><p>Non.</p><p>��Ces plantes savantes forment la base d�un <emphasis>intelezi</emphasis> ? demanda-t-il.</p><p>��Pourquoi posez-vous des questions dont vous connaissez les r�ponses ?</p><p>��C�est mon m�tier, figurez-vous. Alors ?</p><p>��Oui, r�pondit Zina : un rituel zoulou d�avant combat.</p><p>��Vous pouvez m�en dire plus ?</p><p>La danseuse chercha dans ses yeux mais ils ne r�fl�chissaient plus rien.</p><p>��La composition de l�<emphasis>intelezi</emphasis> varie selon qu�on cherche � affaiblir l�adversaire ou � renforcer son arme, dit-elle. D�apr�s la composition de celui-ci, je dirais qu�il a servi � r�duire la force de son adversaire.</p><p>��Massacrer des gamines � coups de massue, on ne peut pas appeler �a un combat.</p><p>��Ce n�est peut-�tre pas avec des gamines qu�il cherche � se mesurer, fit-elle remarquer.</p><p>��Avec qui : la police ?</p><p>��Vous, le gouvernement, les Blancs aux commandes de la machine. Si votre type se prend pour un guerrier zoulou, c�est qu�il se sent de taille � d�fier le monde entier.</p><p>Neuman ne savait pas si c��tait la dope qui donnait au tueur ce sentiment d�invincibilit�, s�il comptait ramener son <emphasis>muti</emphasis> � un des sangomas du township, s�il s�attaquait � ces filles par racisme, l�chet� ou folie pure : son regard se perdait sur les motifs orange de la moquette.</p><p>��Vous avez peur de quoi ? lui lan�a-t-elle.</p><p>Il redressa la t�te.</p><p>��Pas de lui en tout cas.</p><p>��Vos mains tremblent, fit-elle.</p><p>��Peut-�tre. Vous voulez savoir pourquoi ?</p><p>��Oui.</p><p>Les jambes de Neuman se d�robaient, pourtant immobiles.</p><p>��J�ai une liste de crimes commis dans les villes o� vous avez tourn�, l�cha-t-il tout de go, vous et votre groupe : au moins trois meurtres non �lucid�s, tous concernant d�anciens hauts fonctionnaires ayant exerc� sous le r�gime de l�apartheid.</p><p>La danseuse serra sa serviette autour de son cou. Elle ne s�attendait pas � �a. Ses yeux lui avaient menti. Il ne l�aimait pas. Il lui tendait des pi�ges. Il la traquait, depuis le d�but.</p><p>��C�est avec un de vos philtres d�amour que vous avez empoisonn� Karl Woos ? relan�a-t-il.</p><p>��Je ne suis pas une mante religieuse.</p><p>��Woos, M�ller et Francis n�ont pas t�moign� � la Commission V�rit� et R�conciliation, dit-il : vous les avez liquid�s � cause de l�impunit� dont ils ont b�n�fici� ? Vous continuez � r�gler vos comptes avec le pass� ?</p><p>Zina reprit sa posture d�ancienne militante.</p><p>��Vous parlez � un fant�me, monsieur Neuman.</p><p>��Vous avez tu� au nom de l�Inkatha ?</p><p>��Non.</p><p>��Vous pourriez tuer au nom de l�Inkatha ?</p><p>��Je suis zouloue.</p><p>��Moi aussi : je n�ai jamais tu� en tant que tel.</p><p>��Vous l�auriez fait pour l�ANC, siffla-t-elle. Vous l�auriez fait pour venger votre p�re.</p><p>Elle savait �a.</p><p>��Vous militez toujours pour l�Inkatha, dit-il doucement. Du moins officieusement�</p><p>��Non : je danse.</p><p>��Un sucre pour attirer les gu�pes.</p><p>��Je d�teste le sucre.</p><p>��Vous mentez toujours.</p><p>��Et vous, vous d�lirez : je danse, que �a vous plaise ou non.</p><p>��Oui, vous dansez� (Neuman fit un pas vers la coiffeuse, o� il l�avait accul�e.) Votre prochaine cible est ici, � Cape Town ? Vous l�avez d�j� approch�e ?</p><p>��Vous d�lirez, r�p�ta-t-elle.</p><p>��Ah oui ?</p><p>Un bref silence satura l�air de la loge. Zina attrapa ses mains br�lantes de fi�vre et, sans fl�chir, posa ses l�vres sur les siennes. Neuman ne bougea pas quand elle introduisit sa langue dans sa bouche : il �tait la cible�</p><p>Zina l�embrassait, les yeux grands ouverts, quand la sonnerie du portable retentit dans sa poche.</p><p>C��tait Janet Helms.</p><p>��J�ai trouv� l�ADN du suspect dans les fichiers, dit-elle.</p><subtitle>* * *</subtitle><cite><p>Sam Gulethu, n� le�10/12/1966�dans le bantoustan du KwaZulu. Une m�re sans profession, d�c�d�e en�1981, un p�re mort deux ans plus t�t dans les mines. Quitte son village natal � l�adolescence avant d�errer en qu�te d�un <emphasis>pass</emphasis> pour travailler en ville. Accus� du meurtre d�une adolescente en�1984, purge une premi�re peine de six ans � la prison de Durban. Int�gre les rangs des <emphasis>vigilantes</emphasis> de l�Inkatha en�1986, lors de l��tat d�urgence<a l:href="#n_37" type="note">[37]</a>, jusqu�� la fin du r�gime s�paratiste. Soup�onn� de plusieurs meurtres d�opposants lors de la p�riode trouble pr�c�dant les �lections d�mocratiques, Gulethu est amnisti� en�1994. On retrouve sa trace en�1997, condamn� � six mois de prison ferme pour trafic de stup�fiants, puis � deux ans pour vols avec violence � peines purg�es � la prison de Durban. Migre dans la province du Cap, o� il se lie � divers gangs du township de Marenberg. Trafic de marijuana, racket dans les bus, les trains. De nouveau condamn�, en�2002, cette fois-ci � six ans de d�tention pour agressions avec violence aggrav�e, s�questration et actes de torture � peine purg�e � la prison de Poulsmoor. En ressort le�14/ 09/2006. Ne se rend � aucun des rendez-vous fix�s par les services sociaux de Marenberg, o� il �tait cens� �lire domicile. Activit�s de <emphasis>sangoma</emphasis> inconnues. A probablement r�int�gr� un des gangs du township. Signes distinctifs : peau du visage gr�l�e, une incisive manquante � la m�choire inf�rieure, tatouage d�araign�e sur l�avant-bras droit�</p></cite><p>Neuman fixait l��cran de l�ordinateur de Janet Helms, qu�il avait aussit�t rejointe au commissariat central. Marenberg : le township o� vivait Maia, le tatouage, Pouslmoor� Les informations se t�lescopaient. Malgr� des zones d�ombre, la piste Gulethu semblait la bonne. Les <emphasis>vigilantes</emphasis> qui avaient maintenu l�ordre dans les bantoustans � coups de b�ton �taient le plus souvent rest�s dans les townships : mal vus, d�s�uvr�s, ils finissaient par tomber dans les bras des bandes arm�es et des mafias qui s�y �taient implant�es. Gulethu avait pu monter un nouveau gang � sa sortie de prison, avec ce qui tra�nait dans la rue � anciens miliciens, enfants-soldats, putes, junkies� Gulethu et Sonny Ramphele avaient s�journ� dans la m�me prison de Poulsmoor, le Zoulou devait �tre au courant du trafic sur la c�te ; il avait mont� un business avec le petit fr�re en vue d��couler sa came aupr�s de la client�le blanche, plus lucrative que ces �clop�s du township. Stan avait d� lui faire une r�flexion au sujet de son tatouage, et de sa phobie des araign�es� Le jeune Xhosa avait pu lui servir de rabatteur pour Nicole Wiese, moyennant argent, sans savoir qu�il allait la tuer. Stan � suicid� �, qui avait livr� Kate Montgomery aux mains du Zoulou ?</p><p>Les yeux de Neuman ne pouvaient se d�tacher de la photo anthropom�trique sur l��cran. Gulethu n��tait pas laid : il �tait effrayant.</p></section><section><title><p>10</p></title><p>Hout Bay �tait le port de p�che le plus important de la p�ninsule. Les premiers bateaux revenaient du large, une nu�e de mouettes dans leur sillage. Epkeen salua la colonie d�otaries qui nichait dans la baie, longea le pittoresque Mariner�s Wharf et les restaurants de fruits de mer qui bordaient la plage, et gara la Mercedes devant les stands du march�.</p><p>Des femmes aux robes chamarr�es installaient leurs jouets en bois avant l�arriv�e des touristes. L�agence ATD se situait un peu plus loin, au bout des quais. Une agence de s�curit� parmi les plus importantes du pays. Nom du responsable de Hout Bay : Frank Debeer.</p><p>Epkeen passa les entrep�ts de r�frig�ration o� des ouvriers noirs attendaient le butin du jour et se dirigea vers l�agence, un b�timent � colonnades isol� de l�activit� du port. Il n�y avait personne devant l�enseigne, rien qu�une Ford aux couleurs de l�entreprise qui r�tissait dans la cour. Il marcha jusqu�au hangar voisin et poussa la lourde porte coulissante : une autre Ford bariol�e guettait dans la p�nombre, cachant � peine la ligne sombre d�un�4x4�Pinzgauer.</p><p>Des hirondelles avaient nich� sous les poutres m�talliques. Epkeen approcha du v�hicule, actionna la porti�re : ferm�e. Il se pencha sur les vitres teint�es : impossible de voir l�int�rieur. La carrosserie �tait comme neuve, sans traces de peinture fra�che� Il inspectait les rares marques de terre sur les pneus quand une voix retentit dans son dos :</p><p>��Vous cherchez quelque chose ?</p><p>Un gros Blanc en treillis bleu arrivait de la cour : Debeer, un Afrikaner entre deux �ges avec des lunettes de soleil r�fl�chissantes et une panse � vider des caisses de Castel � la cha�ne. Epkeen pr�senta sa plaque aux hirondelles.</p><p>��C�est vous Debeer ?</p><p>��Oui, pourquoi ?</p><p>��Ce joujou est � vous ? fit-il en d�signant la bagnole.</p><p>L�autre cala ses pouces sous son ventre bedonnant.</p><p>��� l�agence, dit-il. Pourquoi ?</p><p>��Il sert souvent ?</p><p>��Pour les patrouilles. Je vous ai demand� pourquoi.</p><p>��Et moi je vous demande de changer tout de suite de ton : c�est quoi, ces patrouilles ?</p><p>Le regard qu�ils �chang�rent valait la <emphasis>pax americana</emphasis> en ce d�but de mill�naire.</p><p>��Le boulot, grogna Debeer. On est une agence de s�curit�, pas une agence de renseignements.</p><p>��La police priv�e est cens�e collaborer avec la SAP, r�torqua Epkeen, pas lui chier dans les bottes. J�enqu�te au sujet d�un homicide : c�est vous le boss, alors vous allez me r�pondre avant que je foute le feu � votre agence. Elles consistent en quoi, vos patrouilles ?</p><p>L�Afrikaner remonta sa bedaine comme un b�b� fuyant.</p><p>��On rayonne sur toute la p�ninsule, dit-il. �a d�pend des appels qu�on re�oit. Les cambriolages, c�est pas �a qui manque.</p><p>��Vous patrouillez la nuit ?</p><p>��Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, r�torqua Debeer : c�est marqu� sur toutes les enseignes.</p><p>Les hirondelles se mirent � piailler sous les poutres du hangar.</p><p>��Qui a utilis� ce v�hicule, le jeudi de la semaine derni�re ? demanda Epkeen.</p><p>��Personne.</p><p>��Comment vous pouvez le savoir sans consulter vos fiches ?</p><p>��Parce que c�est moi qui l�utilise, dit-il.</p><p>��Ce v�hicule a �t� film� sur Baden Powell � deux heures du matin, annon�a Epkeen, jeudi dernier.</p><p>Du bluff.</p><p>Debeer fit une moue qui n�arrangea pas son double menton.</p><p>��Possible� C�est moi qui �tais de nuit la semaine derni�re.</p><p>��Je croyais que personne n�avait utilis� le Pinzgauer ?</p><p>��Personne d�autre que moi.</p><p>Ce type jouait au con.</p><p>��Vous avez re�u un appel pour une urgence ? demanda Epkeen.</p><p>��On n�attend pas que les gens se fassent d�valiser pour patrouiller, r�torqua le responsable.</p><p>��Vous avez donc patrouill� ce soir-l� le long de Baden Powell.</p><p>��Si vous le dites.</p><p>Debeer, les testicules en avant, prenait sa vessie pour une lanterne. Epkeen croisa son reflet dans ses lunettes m�as-tu-vu : pas brillant.</p><p>��Vous patrouillez seul ?</p><p>��J�ai besoin de personne pour faire mon boulot, assura le gros Afrikaner.</p><p>��Vous ne fonctionnez pas en bin�me ?</p><p>��On passe plus de temps � constater les effractions : des fois, un �a suffit.</p><p>Moins de main-d��uvre �gale plus de profits, quitte � saloper le travail : un classique de l��poque qui ne le convainquait pas beaucoup. Epkeen tira une photo de sa veste en toile.</p><p>��Vous reconnaissez cette maison ?</p><p>Debeer aurait lu cinq lignes de chinois avec la m�me inspiration :</p><p>��Connais pas.</p><p>��Une maison dans les dunes, en bordure de Pelikan Park. Elle n�est prot�g�e par aucune entreprise de s�curit� : bizarre pour une maison isol�e, non ?</p><p>Il haussa les �paules :</p><p>��Si les gens aiment se faire cambrioler, c�est leur choix.</p><p>��Cette maison est dans votre secteur : personne n�a cherch� � d�marcher les propri�taires ?</p><p>��Je suis chef d�agence, pas commercial, renifla Debeer.</p><p>��Vous avez pourtant la gueule du type qui ment comme il respire.</p><p>��Je respire pas : c�est pour �a qu�on m�a donn� ce poste.</p><p>Une matraque, un portable et son arme de service pendaient contre ses hanches larges.</p><p>��Vous �tes un ancien flic, n�est-ce pas ? lan�a Epkeen.</p><p>��C�est pas vos oignons.</p><p>��On peut jeter un �il au v�hicule ?</p><p>��Z�avez un mandat ?</p><p>��Z�avez une raison de ne pas me montrer ce qu�il y a � l�int�rieur ?</p><p>Debeer h�sita un instant, �mit un son d�sagr�able avec sa bouche et sortit une cl� de sa poche. Les feux du Pinzgauer clignot�rent.</p><p>�a sentait le produit � chiottes dans le�4x4. L�arri�re avait �t� am�nag� de mani�re � transporter des marchandises. Epkeen inspecta l�habitacle ; tout �tait propre, pas le moindre r�sidu dans le cendrier, ni m�me un brin de poussi�re sur le tableau de bord�</p><p>��Vous trimbalez quoi dans cette bagnole ?</p><p>���a d�pend de l�intervention, r�pondit Debeer dans son dos.</p><p>On tenait � huit � l�int�rieur. Epkeen s�extirpa du v�hicule.</p><p>��Vous l�avez nettoy� derni�rement ?</p><p>��C�est pas interdit, que je sache.</p><p>��C�est marrant, dit-il en se tournant vers la Ford, l�autre v�hicule est hyper-cradingue.</p><p>��Et alors ?</p><p>La sueur formait des aur�oles sous son uniforme. Epkeen sentit son portable vibrer dans la poche de son treillis. Il sortit du hangar pour prendre la communication � c��tait Neuman � en jetant un �il noir sur le chef d�agence.</p><p>��Tu es o� ? lan�a le Zoulou, � l�autre bout des ondes.</p><p>��� Hout Bay, avec un con.</p><p>��Laisse tomber. On a re�u un cadeau. Rejoins-moi au commissariat d�Harare, abr�gea-t-il.</p><p>Epkeen bougonna en rangeant son portable. Debeer le toisait derri�re ses lunettes r�fl�chissantes, � l�ombre du hangar, les pouces coinc�s dans sa ceinture.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Une odeur d�sagr�able flottait dans le bureau de Walter Sanogo, � peine dissip�e par les pales du ventilateur. Neuman et Epkeen se tenaient devant lui, silencieux pour le compte. Le chef du commissariat sortit le sac plastique de la glaci�re � ses pieds, et le posa avec pr�caution sur le bureau. Il y avait une sph�re � l�int�rieur, une t�te humaine, dont on devinait les traits n�gro�des sous le sinistre barbouillage du plastique�</p><p>��Trouv�e ce matin dans une poubelle du commissariat, dit Sanogo d�une voix neutre.</p><p>Il d�noua les anses du sac plastique et d�couvrit la t�te d�capit�e d�un jeune Noir, les l�vres et les pommettes tum�fi�es, qui les fixaient avec un rictus monstrueux. Ses paupi�res closes avaient �t� coup�es dans le sens de la longueur, ne laissant qu�une fente sanguinolente en guise de regard. Un regard au rasoir� Le Chat s��tait un peu amus�, avant d�offrir la d�pouille � son ma�tre.</p><p>��Un cadeau de Mzala ? fit Neuman.</p><p>���a en porte la griffe.</p><p>Walter Sanogo pensait peut-�tre faire de l�esprit.</p><p>Neuman s�agenouilla � hauteur de la t�te : il avait crois� ce gamin sur le chantier dix jours plus t�t, avec Joey� Le boiteux.</p><p>��Vous connaissez cet homme ?</p><p>��Non, r�pondit le flic du township. Il doit venir de l��tranger, ou des camps de squatteurs�</p><p>��Je l�ai crois� � Khayelitsha il y a une dizaine de jours, dit Neuman. Il en voulait au gamin qui a agress� ma m�re�</p><p>Sanogo haussa les �paules.</p><p>��J�ai envoy� une patrouille vers les dunes des Cape Flats pour retrouver le reste du corps, dit-il : c�est souvent l� que les loups abandonnent leurs charognes.</p><p>Neuman regarda la t�te d�capit�e sur le bureau, ses paupi�res d�coup�es�</p><p>��Dans ce cas, allons dire deux mots au chef de meute�</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Mzala jouait aux fl�chettes dans le salon priv� du Marabi. Le <emphasis>shebeen</emphasis> d�j� plein de gueules jet�es mille fois contre les murs, sourds aux insultes que Dina leur balan�ait comme des os � des oiseaux de proie.</p><p>��Vous allez picoler un peu, tas de vermine ! C�est pas un hammam ici !</p><p>La <emphasis>shebeen queen</emphasis> vit alors le grand flic noir dans l�entr�e, les constables de Sanogo qui suivaient au grand complet, et rel�cha la pression sur les buveurs. Neuman traversa la foule h�b�t�e, Epkeen balayant ses arri�res.</p><p>��Vous�</p><p>��La ferme, je t�ai d�j� dit.</p><p>D�un regard, Neuman tassa la tenanci�re derri�re son comptoir. Il d�passa le pilier et tira la cloison m�tallique qui menait au salon priv� des Americans. Un ventilateur bruyant brassait l�air enfum�. Trois types affal�s sur des paillasses attendaient leur tour pour jouer : concentr� devant la cible, Mzala semblait en phase de repos.</p><p>��Mon cadeau vous a plu ? lan�a-t-il en m�me temps que sa fl�chette sur la cible.</p><p>On �tait loin du mille.</p><p>Deux tsotsis aux yeux rubiconds sortirent du couloir et encadr�rent le chef du gang. Epkeen les garda en ligne de mire � ils avaient une arme sous leur chemise. Les trois autres semblaient roupiller sous leurs paupi�res. Sanogo se tint contre la cloison m�tallique, pr�s de la <emphasis>shebeen queen</emphasis> venue � la rescousse.</p><p>��D�o� sort cette t�te ? demanda Neuman.</p><p>��Pas loin d�ici : du c�t� de Crossroad, � la bordure du township, o� il cherchait � �couler sa came� Mauvaise id�e, ajouta Mzala avec un sourire en bois.</p><p>Il allait lancer une nouvelle fl�chette mais Neuman se posta devant la cible :</p><p>��Alors vous lui avez coup� la t�te.</p><p>Le tsotsi prit un air contrit qui lui allait comme un nez de clown.</p><p>��J�ai rien contre les flics, dit-il, mais j�aime pas trop apprendre ce qui se passe chez moi par le trou du cul de la voisine. Votre histoire, �a m�a presque emp�ch� de dormir : comme quoi le territoire des Americans serait pas �tanche� (Il fit claquer sa langue.) Vous �tes �volu�, vous, vous comprenez ce que c�est la propri�t� priv�e� Il fallait leur envoyer un signal fort � ces b�tards d��trangers.</p><p>��La mafia nig�riane ?</p><p>��Faut croire. Ces chiens-l�, vous en chassez dix, il en revient cent.</p><p>Le Chat souriait, �nigmatique.</p><p>��Comment tu sais qu�ils sont nig�rians ?</p><p>��Ils parlaient le dashiki entre eux, et �a pousse comme le chiendent ces gangs-l� : z�avez qu�� demander au Captain, fit-il en d�signant du nez le flic pr�s de la cloison.</p><p>Sanogo ne broncha pas. Deux constables se tenaient � l�entr�e du <emphasis>shebeen</emphasis>, les autres surveillaient les buveurs de la salle.</p><p>��Qui est leur chef ? demanda Neuman.</p><p>��Un de ces putains de n�gros, j�imagine.</p><p>��Tu lui as d�coup� les paupi�res au rasoir, ce n��tait pas simplement pour le plaisir. Alors ?</p><p>Le tsotsi essuya la paume de sa main sur son tee-shirt blanc d�fra�chi.</p><p>��J�ai pas demand� leurs noms, mon fr�re : c��tait rien que des chiens de Nig�rians� Un territoire, �a se partage pas : encore moins celui des Americans.</p><p>Aucun mouvement hostile pour le moment. Epkeen passa un �il par la fen�tre � barreaux qui donnait sur un coin de la rue : dehors les gosses en short chahutaient � distance, tenus par les bras des a�n�s.</p><p>��O� est le reste du corps ? demanda Neuman.</p><p>��On l�a renvoy� d�o� il venait, ce fils de pute ! fit Mzala, bombant le torse devant sa cour : de l�autre c�t� de la voie ferr�e�</p><p>La ligne s�parait Khayelitsha des camps de squatteurs.</p><p>��Le gang vient de la zone ?</p><p>��Faut croire, mon fr�re.</p><p>��Qu�est-ce qu�ils foutent sur votre territoire ?</p><p>��Je vous ai dit : ils cherchent � �couler leur came.</p><p>��Quelle came ?</p><p>��Du tik. En tout cas c�est ce que le gars nous a dit� Il avait plus de raisons de mentir, ajouta-t-il avec un sourire sournois. Ces hy�nes prospectaient par chez nous, depuis un petit moment apparemment� �a se fait pas, z��tes d�accord. On est des Americans, nous, pas le genre � partager.</p><p>��Tu sais que tu fais de l�humour ? (Neuman lui tendit la photo de Gulethu.) Ce type-l�, tu connais ?</p><p>��Bah�</p><p>��Gulethu, un tsotsi d�origine zouloue. Il a �cum� les gangs des townships avant de faire un s�jour � l�ombre. Il a plusieurs meurtres sur les bras, notamment deux filles blanches.</p><p>��C�est lui, le Zoulou dont parlent les journaux ?</p><p>��Ne me dis pas que tu sais lire.</p><p>��J�ai des filles qu�ont appris pour moi, dit-il en se tournant vers la m�tisse qui mollissait sur le sofa. Pas vrai, ma grosse, que tu en connais un rayon en lecture ?!</p><p>��Ouais, r�pondit la courtisane, la poitrine d�bordant de son body rouge : j�ai m�me la Bible �crit sur mon cul !</p><p>On rit grassement. Les seins de la fille tr�pidaient en cadence.</p><p>��Alors ? s�impatienta Neuman.</p><p>��Non, r�pondit Mzala : jamais vu ce type-l�.</p><p>��Le reste du gang, il se cache o� ?</p><p>��Dans les Cape Flats, un ancien <emphasis>plaza shop</emphasis> d�apr�s le gars, pr�s de la voie ferr�e� Je suis pas all� voir. �a pue la merde par l�-bas.</p><p>Mzala souriait de ses dents jaunes quand soudain les vitres vol�rent en �clats. Les deux policiers post�s � l�entr�e furent cribl�s de balles avant de pouvoir brandir leur arme, l�enseigne et la porte pulv�ris�es. Un pick-up d�b�ch� pila � hauteur du <emphasis>shebeen</emphasis> : les trois hommes grimp�s � l�arri�re l�arros�rent d�une pluie de feu. Les clients recul�rent sous l�impact des projectiles qui fusaient � l�int�rieur ; un homme tomba face contre terre, un autre s��croula devant le comptoir, la nuque bris�e. Les plus vigoureux refluaient en bousculant les poivrots �berlu�s, se frayant un passage � coups de poing : une rafale arracha la m�choire d�un policier pris dans la bousculade, qui poussa un cri sauvage. Neuman s��tait jet� � terre. Les corps tombaient autour de lui, tandis qu�on se r�fugiait vers la salle de jeu. Des tirs de AK-47. Pris de panique, d�autres cherchaient � s�enfuir par les fen�tres o� les tueurs les cueillaient, renvoyant des pantins sanguinolents � l�int�rieur. Neuman chercha Epkeen, le trouva au ras du sol, le.38�� la main. Terr� contre le mur, Mzala braillait des ordres dans son t�l�phone portable. Les clients se pr�cipitaient pr�s de la cloison m�tallique, mitraill�s � bout portant : les balles pleuvaient toujours dans une explosion de pl�tre, verres, bouteilles, panneaux publicitaires� Mzala et ses hommes se post�rent � la fen�tre du salon priv� et firent feu � leur tour.</p><p>Sanogo et ses hommes s��taient repli�s dans la confusion la plus totale, sept agents en uniforme, dont un bless� au menton d�chiquet� que soutenait une jeune recrue terroris�e. Les balles fusaient au-dessus du comptoir o� Dina se tenait cach�e, les mains sur la t�te. Neuman rampa au milieu du tumulte et suivit Epkeen par la porte de service. D�autres tirs claqu�rent alors dans la rue, faisant �cho aux r�les des bless�s.</p><p>Sur le qui-vive, les Americans avaient aussit�t rappliqu� pour une contre-attaque �clair : ils pilonn�rent le pick-up � l�arr�t devant leur QG, stoppant net le d�luge de feu.</p><p>Epkeen et Neuman surgirent dans la cour du <emphasis>shebeen</emphasis>, une impasse o� s�amoncelaient des cagettes et des bassines de ma�s concass�. Ils avis�rent les toits de t�le ondul�e et grimp�rent � la goutti�re. Les passants effray�s s��taient enfuis, on entendait des cris depuis les ruelles voisines. Les trois Noirs � l�arri�re du Toyota avaient fait volte-face et r�pondaient maintenant aux tirs des Americans venus � la rescousse. Une br�ve fusillade s�engagea : un des Noirs s��croula contre la b�che du pick-up, qui d�marra en trombe. Un quatri�me tireur couvrit leur fuite depuis la porti�re. Epkeen et Neuman firent feu depuis les toits, vidant leurs chargeurs sur les tsotsis � l�arri�re.</p><p>Ils saut�rent du toit dans un nuage de poudre.</p><p>Le Toyota mitraill� zigzagua dans la rue avant de percuter une petite maison de briques, o� il s�encastra dans un bruit mat. Le passager jaillit par la porti�re et s�enfuit en hurlant. Epkeen et Neuman accoururent en rechargeant leur arme. Les types � l�arri�re du pick-up ne bougeaient plus, le corps trou� de part en part. L�ombre d�Ali fila dans le dos d�Epkeen, qui braqua son revolver sur le moteur fumant : le visage du conducteur reposait sur le volant, les yeux ouverts � la balle lui �tait ressortie par la bouche� L�Afrikaner releva la t�te, vit des gens d�taler en tous sens, et aper�ut Neuman au bout de la ruelle, qui lui rendait d�j� cent m�tres.</p><p>Le fuyard tenait un AK-47�� bout de bras : il tira une rafale en aveugle avant de tourner � l�angle de la rue. Il r�apparut aussit�t, � reculons, mitraillant tous azimuts. Les Americans avaient boucl� le secteur, interdisant toute retraite. Une voiture d�fonc�e d�boula dans un nuage de poussi�re et stoppa net.</p><p>Pris au pi�ge, le tueur se retourna vers Neuman et, les yeux exorbit�s, braqua le AK-47. Un Noir au visage hideux, qui semblait le d�fier dans sa folie : Gulethu.</p><p>Neuman tira au moment o� il pressait la d�tente.</p><p>Les hommes de Mzala gicl�rent des porti�res, arme au poing. Gulethu gisait sur la terre battue, une balle dans la hanche. Le tueur cligna des yeux sous le soleil : il vit les Americans au bout de la rue, tenta d�attraper le AK-47, hors de port�e. Il sourit comme un d�ment, serrant l�amulette pendue � son cou ; les tsotsis l�achev�rent d�une rafale � bout portant.</p><p>Neuman voulut crier mais il ressentit une vive douleur. D�instinct, il porta la main � son ventre : il la ressortit rouge, un sang chaud qui coulait le long de sa chemise�</p></section></section><section><title><p>TROISI�ME PARTIE</p><p>QUE LA TERRE TREMBLE</p></title><section><title><p>1</p></title><p>Zina �tait n�e sans fr�res. Fille a�n�e, elle avait appris l�<emphasis>izinduku</emphasis>. L�art martial zoulou �tait d�ordinaire r�serv� aux gar�ons mais Zina avait montr� une dext�rit� et une hargne peu communes pour une si jolie jeune fille. Son p�re �tait parti en for�t, pour lui tailler une canne � sa mesure. Elle s��tait battue avec les gar�ons, rendant coup pour coup, sans se soucier des ricanements.</p><p>Son p�re avait �t� d�chu de son statut pour insubordination aux autorit�s bantoues qui, sous r�serve d�ob�ir aux lois de l�apartheid, avaient laiss� une relative autonomie aux chefs de tribu : il ne serait pas un de ces roitelets achet�s par le pouvoir blanc dont les milices s�empresseraient de faire r�gner l�ordre � coups de b�ton � l�int�rieur des homelands. On avait d�truit leur maison au bulldozer, tu� les animaux, chass� le clan et �parpill� ses membres dans les taudis voisins.</p><p>Zina avait d�cid� de rendre les coups. L�ANC interdit, ses leaders emprisonn�s depuis vingt ans, elle avait adh�r� � l�Inkatha zoulou du chef Buthelezi.</p><p>Il y avait peu de femmes combattantes � l�Inkatha : parfois, sous couvert de club de tricot, elles aidaient � organiser des r�unions politiques ou � cacher les sympathisants blancs pour �viter qu�ils soient arr�t�s par l�arm�e ou lynch�s par les <emphasis>comrades</emphasis>. Zina avait manifest� avec les cannes zouloues qu�on les autorisait � porter, elle avait menac� le pouvoir blanc en d�filant avec des armes imaginaires, elle avait imprim� des tracts, attaqu� et fui les militants de l�ANC-UDF, qui jusqu�alors repr�sentaient l�opposition. � force de ruminer sa f�minit� sur les champs masculins, sa part musel�e avait resurgi, volcanique : violences vaines, amours et d�sillusions telluriques, Zina avait jet� son c�ur du haut d�un pont il y a longtemps et attendait qu�une petite fille vienne le ramasser � elle, toujours.</p><p>Les ann�es d�apartheid �taient pass�es, des ann�es d�adulte : le combat politique l�avait rendue comme le bois des cannes que son p�re sculptait pour elle. En saluant ses ennemis politiques, le pr�sident Mandela avait mis fin aux massacres mais le monde, au fond, n�avait fait que se d�placer : l�apartheid aujourd�hui n��tait plus politique mais social � et elle toujours en haut du pont, pench�e sur son grand c�ur tomb�.</p><p>Mais Zina ne d�sesp�rait pas � pas compl�tement. C��tait une femme intelligente : elle travaillait sa souplesse�</p><p>Ali Neuman reposait sur le lit d�h�pital, un sourire p�le en signe de bienvenue. Elle releva un sourcil ironique :</p><p>��Je croyais que c��tait increvable, un roi zoulou�</p><p>��Je ne suis pas mort, dit-il. Pas encore.</p><p>La balle de Gulethu avait travers� son flanc gauche et gliss� le long d�une c�te, manquant de peu le c�ur. L�os, f�l�, lui tirait des soupirs compliqu�s. Repos complet, avait pr�conis� le m�decin de l�h�pital : une � deux semaines, le temps que le cartilage se reconsolide.</p><p>��Comment tu as su que j��tais l� ?</p><p>��J�ai lu tes exploits dans le journal, railla-t-elle. F�licitations.</p><p>��Douze morts, je n�appelle pas vraiment �a un exploit.</p><p>Les oiseaux piaffaient par la fen�tre de la chambre. Zina portait une robe bleu nuit et un lacet tress� autour de la gorge, o� pendait une pierre bleu cobalt. Elle visa le bouquet d�iris qui tr�nait sur la table de chevet :</p><p>��Une admiratrice ?</p><p>��Pire : ma m�re.</p><p>Elle attrapa le livre pos� pr�s des fleurs.</p><p>��Et �a ?</p><p>��Un cadeau de Brian.</p><p>��Un ami ?</p><p>��Le dernier.</p><p>Zina lut le titre � haute voix :</p><p>��Jean-Paul II : textes essentiels�</p><p>Elle eut une mimique interrogative assez charmante.</p><p>��Je suis un peu insomniaque, dit-il, maniant l�euph�misme : Brian esp�re m�endormir avec �a�</p><p>���a marche ?</p><p>��G�n�ralement je m��croule apr�s avoir lu la couverture.</p><p>Zina sourit alors qu�une goutte de sueur coulait au creux de ses seins. Le temps d�un r�ve, la ros�e de sa peau avait disparu sous sa robe.</p><p>��Tu sors quand ? demanda-t-elle.</p><p>��Tout � l�heure, pour la conf�rence de presse.</p><p>��C�est le m�decin qui va �tre content.</p><p>��Je peux marcher.</p><p>��Jusqu�o� ? La porte ?</p><p>Le ton �tait badin mais Ali manqua son sourire. Il vit ses pieds nus sur le sol plastifi�, le reflet de ses jambes au grand jour et le d�sir qui leur serrait la gorge.</p><p>��Je joue samedi au Rhodes House, dit-elle alors. C�est la derni�re date de la tourn�e.</p><p>��Ah oui ?</p><p>Ali jouait mal un r�le qu�il connaissait pourtant sur le bout des doigts. Ils ne s��taient rien dit l�autre soir dans la loge : il avait fui ses l�vres pour r�pondre au portable de Janet Helms et il �tait parti sans un mot. Zina ne savait pas ce qu�il pensait, s�il la soup�onnait toujours de tuer des gens comme au temps de l�Inkatha, si elle �tait toujours en haut du pont, � attendre ce jour qui ne venait pas.</p><p>Elle se pencha sur la rivi�re qui coulait l�, un �lan irr�sistible ; un bout de son �me se noya quand elle posa la bouche sur ses l�vres. Tant pis pour la petite fille pendue sous la pluie. Ali esquissa un geste vers elle, le premier, quand on frappa � la porte.</p><p>La masse du monde les repoussa aussit�t.</p><p>Une grosse dame noire tout encombr�e de victuailles fit irruption dans la chambre, t�tant l�air de sa canne. Josephina devina une silhouette f�minine pr�s de son fils et s�esclaffa :</p><p>��Oh ! je vous d�range ! Oh ! Excusez-moi, excusez-moi !</p><p>��J�allais partir, mentit Zina.</p><p>��Hi hi hi !</p><p>Josephina d�posa ses reconstituants au pied du lit avant de d�placer son quintal jusqu�� Zina. Ali la pr�senta mais elle la d�visageait d�j�, du bout des doigts.</p><p>��Hi hi hi !</p><p>��Oui, bon, �a va�</p><p>Mais Josephina �tait aux anges : le visage de la femme �tait noble, ses formes g�n�reuses, un doux peuplier pench� sur le lit de son fils�</p><p>��Vous �tes zouloue, n�est-ce pas ? demanda-t-elle.</p><p>��Oui� Un peu trop au go�t de votre fils d�ailleurs�</p><p>Zina lan�a un clin d��il � l�homme qui gisait sur le lit, et partit dans un courant d�air.</p><p>Ali bl�mit un peu plus.</p><p>Appuy�e sur sa canne, sa m�re le regardait comme s�il chassait des nuages sur V�nus :</p><p>��Tu as l�air en forme, mon grand !</p><p>Il avait le go�t de ses l�vres sur sa bouche et un trou noir dans le c�ur.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Brian avait achet� un lion jaune et rouge aux vendeurs ambulants, et un z�bre pour Eve : des figurines en fil de fer, qu�ils bricolaient dans les townships� Il sonna � l�interphone, la gorge un peu s�che.</p><p>��Oui ? fit une voix de femme.</p><p>��Claire ? C�est Brian�</p><p>��Qui �a ?</p><p>Calme blanc sous le soleil �cras�.</p><p>Sensation de sable mouvant sur le trottoir.</p><p>Les soir�es arros�es pass�es ensemble avaient fait d�eux des amis � part enti�re : Dan n�aurait pas aim� qu�on laisse tomber sa femme sous pr�texte qu�il n��tait plus l�.</p><p>��Laisse-moi entrer, Claire, insista-t-il : deux minutes.</p><p>Il y eut d�abord une forte densit� de silence, un soupir � peine perceptible dans l�interphone, puis un d�clic �lectronique qui ouvrit la grille.</p><p>Le soleil inondait le petit jardin de la maison. Eve et Tom s�aspergeaient dans une piscine en plastique sous le regard de leur tante Margot, qui le salua d�un sourire occup�.</p><p>��Tonton Brian ! Tonton Brian !</p><p>Les gamins se jet�rent � son cou comme s�il �tait un poney, ador�rent ses cadeaux.</p><p>��Il est o� Ali ? demanda Tom.</p><p>��En train de se mettre du vernis � ongles : il viendra vous voir quand ce sera sec.</p><p>��C�est vrai ? s��merveilla Eve.</p><p>Claire �tait sur la terrasse, arrondissant les angles des p�tes � sel que les gamins venaient de malaxer. Pr�textant un nouveau jeu, Margot attira les enfants vers la piscine. Brian approcha de la table o� la jeune femme s�appliquait en silence.</p><p>��Je t�ai dit que je pr�f�rais �tre seule, fit-elle sans relever la t�te.</p><p>Il mit les mains dans ses poches pour ne pas fumer.</p><p>��Je voulais juste avoir de vos nouvelles.</p><p>��Qu�est-ce que tu veux savoir ?</p><p>��Les enfants, �a va ?</p><p>��Tu as d�j� vu des orphelins p�ter le feu ?</p><p>��Tu es vivante, Claire, dit-il d�un ton amical.</p><p>��Je ne suis pas morte : nuance.</p><p>La jeune veuve leva les yeux mais le chagrin l�avait engloutie � l�int�rieur d�elle-m�me. M�me le bleu de ses iris avait d�teint.</p><p>��La situation est assez compliqu�e comme �a, tu ne crois pas�</p><p>��C�est vrai que �a pourrait �tre pire, renvoya-t-elle avec un sourire f�roce : il y a aussi le crabe qui pourrait m�arracher le sein. Heureusement j�ai de la chance, mes cheveux repoussent ! Formidable, non ?</p><p>Ses mains tremblaient sur la p�te � sel.</p><p>��Tu as re�u mon paquet ? demanda-t-il.</p><p>��Les affaires de Dan ? Oui� Tu aurais d� mettre ses mains avec, dans la bo�te : pour le souvenir.</p><p>Sa m�chancet� allait la faire pleurer. De grosses larmes affluaient d�j� � ses paupi�res gonfl�es. Il ne la reconnaissait plus. Elle non plus sans doute�</p><p>��Va-t�en, Brian, dit-elle. Je t�en prie.</p><p>Les cris des enfants per�aient depuis la piscine. Il embrassa ses cheveux synth�tiques, d�sempar�, tandis qu�elle massacrait les figurines.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Les zones tampons de Nyanga, Crossroads et Philippi concentraient la majorit� des camps de squatteurs. Ces zones tampons avaient leurs propres lois, avec <emphasis>shebeens</emphasis> et bordels, musique et courses de chevaux. Quelques <emphasis>shacklords</emphasis>, les seigneurs des bas-fonds, y faisaient une courte carri�re. Sam Gulethu figurait parmi ceux-l�.</p><p>On avait fini par trouver le hangar, un ancien <emphasis>plaza shop</emphasis>, qui leur servait de planque, � la limite de Khayelitsha. Les empreintes et traces d�ADN laiss�es sur les m�gots confirmaient que le gang avait s�journ� l�. Le hangar �tait am�nag頗 dortoir, cuisine �, les ouvertures prot�g�es par des plaques d�acier : un QG facile � d�fendre en cas d�attaque d�un gang rival, avec un garage ferm� et une ruelle qui filait vers les dunes du <emphasis>public open space</emphasis> voisin. Un 4x4�pouvait rejoindre la nationale en quelques minutes, Muizenberg en moins d�une demi-heure. La police n�avait pas mis la main sur le stock de poudre mais on avait d�couvert des seringues non usag�es et des r�sidus de marijuana un peu partout dans les chambres. Deux tsotsis abattus lors de l�attaque du Marabi �taient connus des services : Etho Mumgembe, un ancien <emphasis>witdoeke</emphasis>, ces miliciens tol�r�s par l�apartheid qui affrontaient la jeunesse progressiste des bantoustans, et Patrice � Tyson � Sango, ancien sergent recruteur dans une milice rebelle du Congo, recherch� pour crimes de guerre. On ne savait pas ce qui avait pouss� les tsotsis � s�entre-tuer dans la cave, si Gulethu les avait �limin�s � cause des flics � leurs trousses : on avait trouv� soixante-cinq mille rands dans les poches du � Zoulou �. L�argent du deal sans doute. �a ne disait pas o� �tait le stock de dope, s�il existait encore, si une mafia fournissait le gang, mais les analyses toxicologiques expliquaient l�attaque-suicide contre le QG des Americans : Gulethu et ses tueurs �taient d�fonc�s lors de la fusillade, toujours cette fameuse came � base de tik, avec le m�me taux de toxicit� que pour les tsotsis �ventr�s dans la cave. �taient-ils devenus accrocs, eux aussi ? Gulethu les manipulait-il pour accomplir ses rites criminels ? Le hangar �tait bourr� d�armes : revolvers de la police aux num�ros ray�s, grenades offensives, deux fusils d�assaut et des b�tons de combat zoulous, dont un <emphasis>umsila,</emphasis> plus court, encore tach� du sang de Kate Montgomery, avec les empreintes de Gulethu. Les cheveux de la jeune femme et les rognures d�ongles �taient cach�s dans une bo�te en fer sous un matelas de fortune, avec des grigris, des amulettes�</p><p>Gulethu n�avait pas eu le temps de confectionner son <emphasis>muti</emphasis> et son � combat � contre les Americans avait tourn� court : d�lire guerrier, ethnocide ou suicidaire, quelle qu�ait pu �tre la pens�e archa�que du � Zoulou �, ses secrets �taient morts avec lui.</p><p>L�heure n��tait de toute fa�on plus aux supputations de psychologue : la salle du palais de justice de Cape Town �tait bond�e pour la conf�rence de presse du chef de la police, l�ambiance �lectrique dans les trav�es. Photographes et journalistes se pressaient devant l�estrade o� le superintendant, dans son uniforme d�apparat, livrait les premi�res conclusions de l�enqu�te.</p><p>Douze morts, dont deux policiers, six personnes � l�h�pital dans un �tat critique, l�intervention dans le township de Khayelitsha s��tait sold�e par un carnage. Avec la campagne anti-crime de la FNB, les �lections pr�sidentielles qui se profilaient et les enjeux �conomico-m�diatiques de cette foutue Coupe du monde, Karl Krug� jouait sa retraite anticip�e dans cette affaire.</p><p>Il fit un rapport �logieux du d�partement criminel, qui avait an�anti le gang mafieux et l�assassin des deux jeunes femmes, avant de noyer le poisson avec �loquence : il n�y avait pas de r�surgence identitaire zouloue, pas de membres d��us de l�Inkatha pr�ts � en d�coudre avec le reste du pays pour r�clamer la s�cession ou l�ind�pendance. Il n�y avait pas de groupes politiques extr�mistes, pas d�ethnie bafou�e, il n�y avait qu�un gang de mercenaires li� aux mafias qui �coulait une nouvelle drogue sur la p�ninsule, et leur chef, Sam Gulethu, un tsotsi abruti par des ann�es d�ultra-violence qui se prenait pour un ange exterminateur, illumin� par une quelconque vision indig�niste, fatras de croyances confuses, de sorcellerie en kit, de vengeance et de d�g�n�rescence chronique, un �tre l�che qui profitait de la na�vet� de la jeunesse blanche pour r�gler ses comptes avec ses vieux d�mons.</p><p>L�affaire Wiese/Montgomery �tait boucl�e. Le pays n��tait pas en proie au chaos mais � des probl�mes conjoncturels�</p><p>� l�abri des flashs, Ali Neuman observait la sc�ne avec une g�ne confuse.</p><p>Il venait d�avoir Maia au t�l�phone. Ils avaient rendez-vous � Marenberg, o� Gulethu avait v�cu. Chaque pas lui clouait le c�ur mais il pouvait avancer. Les journalistes se bousculaient devant l�estrade, o� Krug� suait dans son uniforme impeccable� Neuman n�attendit pas la fin de la conf�rence de presse pour quitter le palais de justice.</p><p>Epkeen, lui, n��tait m�me pas venu.</p></section><section><title><p>2</p></title><p>La route des vins du Cap �tait un des plus beaux itin�raires du pays : les vignes au pied de la montagne, l�architecture des manoirs fran�ais ou hollandais, la sauvagerie de la roche d�coup�e dans le bleu du ciel, la v�g�tation touffue, p�n�trante, les cartes des restaurants � un paradis sur terre, pour qui pouvait payer.</p><p>Brian passait ses dimanches midi avec Ruby � La Colombe, un restaurant gastronomique tenu par un chef fran�ais, quand ils claquaient l�argent de la semaine en un repas. S�ils entretenaient leur fibre contestataire dans les rares lieux underground d�une ville vou�e � l�ennui pastoral du � d�veloppement s�par� � et tiraient le diable par la queue plus souvent qu�� leur tour, avec Ruby, on ne finissait pas le week-end au fish-and-chips : son standing, c��tait plut�t d�jeuner � la carte arros� de chardonnay et du shiraz de la vall�e, et advienne que pourra. Ils se so�laient des heures � l�ombre des cypr�s amoureux, cuvaient dans la piscine de l��tablissement en parlant de son fameux label, des groupes alternatifs qu�elle allait produire pour emmerder ce r�gime de mal-bais�s, avant de r�gler �a dans les fourr�s� Le bon vieux temps. �a n�avait pas dur�, les cuites du dimanche midi : il y avait eu David, les fins de mois de plus en plus difficiles (la plupart de ses clients noirs ne pouvant payer ses services, c�est Ruby qui subvenait aux besoins du m�nage), leurs nerfs � vif quand la police et les services de renseignements lui cherchaient des noises, pourrissaient leur vie � coups de petites mesquineries administratives ou judiciaires, sans parler de ses s�jours r�p�t�s dans les foss�s et de l�appr�hension du coup de fil annon�ant qu�il ne se rel�verait pas, son baratin pour la rassurer, sa d�fiance maladive, et puis ce jour o� Ruby l�avait surpris en ville avec une femme noire, dans une attitude sans �quivoque�</p><p>La brise faisait voler les cendres dans l�habitacle de la Mercedes. Epkeen quitta la route ensoleill�e et roula parmi les vignes.</p><p>Ruby avait resurgi dans sa vie au moment o� il collectionnait emmerdes et d�convenues, il y avait forc�ment une raison � �a� La s�mantique � plat, Brian fila dans la campagne.</p><p>Le manoir de Broschendal datait de deux si�cles et figurait parmi les plus fameux vignobles du pays � les huguenots fran�ais �taient venus comme tous les migrants avec leur culture et de quoi la d�velopper. Epkeen longea les champs de vigne et roula jusqu�� la propri�t� voisine, une ancienne ferme qu�on devinait au bout du chemin.</p><p>Un concert de cigales l�accueillit dans la cour �cras�e de soleil. Un chien � poil court et aux bajoues luisantes s�avan�a en montrant les crocs. Trapu, puissant, capable de plaquer un homme � terre et de l�y maintenir, le bullmastiff qui gardait la propri�t� d�passait les soixante kilos.</p><p>��Alors, gros p�p�re : �a marche la croquette ?</p><p>Le chien se m�fiait. Il avait raison ��Epkeen n�avait pas peur des chiens.</p><p>La maison du dentiste s��tendait � flanc de colline, une ancienne ferme retap�e avec go�t. Mufliers, cosmos, azal�es, p�tunias, le jardin qui bordait les vignes embaumait depuis l�aile gauche du b�timent. L�Afrikaner longea la piscine de c�ramique et trouva son ex-femme � l�ombre d�un rosier grimpant � Belle du Portugal �, � demi nue sur une chaise longue.</p><p>��Salut, Ruby�</p><p>Somnolant sous ses lunettes de soleil, elle ne l�avait pas entendu arriver : la blonde auburn fit un bond de cabri sur son pliant.</p><p>��Qu�est-ce que tu fais l� ?! l�cha-t-elle comme si ses yeux lui jouaient des tours.</p><p>��Bah, tu vois : je suis venu te voir.</p><p>Ruby ne portait qu�un bikini jaune. Elle se couvrit d�un par�o, puis fusilla le bullmastiff qui trottinait sur la pelouse.</p><p>��Et toi, connard, fit-elle au chien, �a te d�rangerait de faire ton boulot ?!</p><p>L�animal passa � hauteur, toute bave dehors, fit un �cart pour �viter la Kommandantur qui l�avait en ligne de mire. Brian mit les mains dans ses poches :</p><p>��David a eu les r�sultats de son examen ?</p><p>��Depuis quand tu t�int�resses � ton fils ?</p><p>��Depuis que j�ai vu sa copine. On peut parler s�rieusement ?</p><p>��De quoi ?</p><p>��Kate Montgomery, par exemple.</p><p>��Tu as un mandat pour entrer chez les gens comme �a ?</p><p>Elle tenait son par�o serr� sur ses seins, comme s�il sentait le bouc.</p><p>��J�ai besoin de pr�cisions, dit-il en se concentrant un peu. Kate n�avait pas d�amis, personne n�a �t� capable de me renseigner � son sujet et tu es la derni�re personne � l�avoir vue vivante.</p><p>��Pourquoi ils n�envoient pas un vrai flic ? fit-elle avec une sinc�rit� d�sarmante.</p><p>��Parce que c�est moi le plus naze de tous.</p><p>Un petit sourire moqueur coula sur les l�vres de Ruby. Au moins il la faisait marrer.</p><p>��Je crains de n�avoir rien de plus � te dire, se radoucit-elle.</p><p>��J�aimerais pourtant que tu m�aides. Kate �tait d�fonc�e quand on l�a assassin�e : tu �tais au courant de son pass� de toxico ?</p><p>Elle soupira.</p><p>��Non� Mais c�est pas la peine de s�appeler Lacan pour voir qu�elle avait un pet au casque.</p><p>��Kate �tait adepte du <emphasis>cutting</emphasis>. Tu connais le principe ?</p><p>��Se d�couper la peau et voir son sang couler pour se sentir vivant, oui� Je ne l�ai jamais vue pratiquer la chose, si c�est �a qui te tracasse, ni organiser de parties fines avec les bouchers du coin.</p><p>��Le tueur charcutait ses victimes : il a pu lui promettre de la soulager, ce genre de choses�</p><p>��Je t�ai dit que je n��tais au courant de rien.</p><p>��Il savait quand Kate passerait sur la corniche, poursuivit Brian : il l�a attendue pr�s de chez elle pour la braquer, ou l�intercepter� Possible aussi qu�ils aient eu rendez-vous, et qu�on l�ait pi�g�e. Dans tous les cas, le meurtre �tait pr�m�dit�. �a signifie que le tueur connaissait son emploi du temps.</p><p>��Qu�est-ce que �a peut faire, puisqu�il est mort ? L�affaire est termin�e, non ? Ils l�ont dit � la radio�</p><p>��C�est toi qui organises les plannings. Un membre de l��quipe de tournage a pu renseigner Gulethu, attirer Kate dans un pi�ge, comme pour Nicole Wiese.</p><p>��Je croyais que tu les avais interrog�s ?</p><p>���a n�a rien donn�, avoua-t-il. Je me suis renseign� sur le groupe de Death Metal : leurs conneries sataniques, les poulets �gorg�s et tout le bordel, c�est du business pour ados ou une fascination pour les pratiques occultes ?</p><p>��Ils sont tous v�g�tariens, dit-elle.</p><p>Les pneus d�une voiture criss�rent dans la cour, bient�t ponctu�s par un bruit de porti�re. Un grand chevelu mal ras� apparut au bout du jardin, perdu dans ses baggys qui lui descendaient sur les mollets. David aper�ut ses parents pr�s de la piscine, resta un instant interloqu�, et approcha � grandes enjamb�es.</p><p>��Qu�est-ce qu�il fout l�, lui ? lan�a-t-il � sa m�re.</p><p>��Je lui ai d�j� pos� la question, r�pondit-elle.</p><p>���a a march�, l�examen ?</p><p>��Occupe-toi de ton cul.</p><p>Epkeen soupira � quelle famille�</p><p>��Je peux quand m�me me tenir au courant�</p><p>��On ne t�a rien demand�, r�torqua David. Maman, s�il te pla�t, dis-lui de partir.</p><p>��Pars, dit-elle.</p><p>Jamais loin des larmes, Brian avait presque envie de rire.</p><p>��Marjorie n�est pas avec toi ? demanda-t-il.</p><p>��Si : elle est cach�e dans les vignes en train de prendre des photos de toi pour les vendre � des magazines de cul.</p><p>��Je t�aime, fiston.</p><p>���coute, Brian, s�interposa Ruby : je t�ai dit tout ce que je savais sur cette histoire, c�est-�-dire rien. Maintenant, sois gentil, laisse-nous tranquilles.</p><p>��Dis-moi au moins si tu as �t� re�u, insista-t-il en se tournant vers son fils.</p><p>��Premier de la promo, r�torqua David. Tu n�as pas � �tre fier de moi, tu n�y es pour rien.</p><p>La tension monta d�un cran.</p><p>���a te d�rangerait de me parler autrement ? fit Brian entre ses dents.</p><p>Un homme svelte aux cheveux grisonnants apparut alors sur la terrasse ombrag�e : il vit le fils de Ruby, tout cheveux dehors, elle � demi nue sous le par�o, un type en treillis � l�allure d�braill�e et le chien de garde qui faisait des cercles autour d�eux.</p><p>��Qu�est-ce qui se passe ici ? Qui �tes-vous ?</p><p>��Salut, Ricky�</p><p>��Je ne t�ai pas pr�sent�, intervint Ruby depuis sa chaise pliante : Rick, voici le lieutenant Epkeen, le p�re de David.</p><p>Le dentiste fron�a les sourcils :</p><p>��Je croyais que c��tait un agent de la circulation ?</p><p>Brian adressa un regard faussement surpris � son ex, qui rougit l�g�rement � il avait pris du galon, on dirait�</p><p>��Pour ce que �a change, l�cha-t-elle.</p><p>Ruby quitta sa chaise pliante en serrant son par�o et redressa son m�tre soixante-quinze avec une souplesse f�line. Une allumeuse de premi�re ou il n�y connaissait rien. Le dentiste l�accueillit contre lui dans un geste protecteur.</p><p>��Qu�est-ce que vous faites chez moi ? demanda Rick.</p><p>��J�enqu�te au sujet d�un meurtre. Rien � voir avec nos affaires priv�es.</p><p>��Premi�re nouvelle, commenta David.</p><p>��Reste en dehors de �a, tu veux.</p><p>��Il s�agit de ma m�re, excuse-moi.</p><p>��Boucle-la, je te dis.</p><p>��Parlez un peu mieux � votre fils, s�interposa le dentiste : nous ne sommes pas au commissariat ici.</p><p>��Je n�ai pas de le�ons � recevoir d�un sp�cialiste de la molaire, grogna Epkeen.</p><p>Rick Van der Verskuizen ne se laissa pas impressionner.</p><p>��Sortez de chez moi, siffla-t-il. Sortez de chez moi ou je porte plainte aupr�s de vos sup�rieurs pour harc�lement.</p><p>��Rick a raison, affirma Ruby, lov�e contre ses flancs : tu es jaloux de notre bonheur, c�est tout.</p><p>��Ouais ! rench�rit David.</p><p>��Ah oui ? grin�a Epkeen. Et il se chiffre � combien, ton nouveau bonheur ? Pour une rebelle sans profession, avoue que tu assures�</p><p>Le visage de Ruby changea brusquement. Rick fit un pas vers le policier :</p><p>��Vous avez un mandat pour venir nous insulter chez nous ?</p><p>��Vous pr�f�rez une convocation au central ? En fouillant les papiers de Kate Montgomery, j�ai trouv� plusieurs rendez-vous � votre cabinet.</p><p>��Et alors ? C�est mon m�tier de soigner les dents.</p><p>��Six rendez-vous en l�espace d�un mois. Elle avait quoi : la rage ?</p><p>��Kate Montgomery avait un abc�s, se d�fendit Rick. Je la prenais en priorit� par affection pour Ruby, et puis, j�ai une client�le exigeante, monsieur : une client�le qui n�a pas l�habitude d�attendre pour un service. On ne peut pas dire la m�me chose de la police.</p><p>Un sourire se dessina sur le visage de l�Afrikaner.</p><p>��Je connais Ruby par c�ur, dit-il d�un air mauvais : elle d�teste tellement les mecs qu�elle se choisit toujours des vieux queutards.</p><p>��Vous �tes r�pugnant, rugit Van der Verskuizen.</p><p>��C�est vrai que c�est beau, une carie�</p><p>Le c�ur de Ruby �tait pass� au fer rouge : elle se jeta sur Brian mais il connaissait ses attaques par c�ur. Il attrapa son coude et, d�une flexion, l�envoya valdinguer. Ruby glissa sur la c�ramique, manqua de peu le rebord du plongeoir et tomba dans l�eau turquoise de la piscine. Rick se pr�cipita en prof�rant des jurons qu�Epkeen n�entendit pas : il saisit l�homme par le col de sa chemise en soie et le propulsa avec elle, de toutes ses forces.</p><p>David, qui n�avait pas boug�, jeta un regard noir � son p�re.</p><p>��Quoi ?! aboya celui-ci. Tu veux faire un tour � la baille, toi aussi ?!</p><p>David resta un instant sans voix : il vit sa m�re dans la piscine, le par�o qui flottait, Rick remonter en crachant l�eau de ses sinus, et son p�re sur la terrasse, les yeux luisants de larmes.</p><p>��Putain�, r�agit le fils prodigue. Mais tu es compl�tement <emphasis>malade</emphasis> mon pauvre vieux !!!</p><p>Compl�tement.</p><p>Ils commen�aient � le faire chier, tous, l�.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>On se m�langeait peu dans les townships, o� racisme et x�nophobie florissaient aussi bien qu�ailleurs. La population noire se concentrait � Khayelitsha, les <emphasis>coloured</emphasis> � Marenberg : Maia y habitait depuis des ann�es et avait eu son lot de � boy-friends � pour survivre. Ali avait h�sit� avant de lui t�l�phoner (il n�avait pas renou� contact depuis leur s�paration), mais elle avait tout de suite accept� de l�aider.</p><p>Gulethu, le � Zoulou �, avait v�cu � Marenberg et une de ses amies d�infortune avait pu avoir affaire � lui. De fait, l�une d�elles acceptait de t�moigner moyennant une petite somme d�argent ��Ntombi, une fille de la campagne qui vivait aujourd�hui dans un <emphasis>hostel</emphasis>�</p><p>L�absence d��clairage public et les trafics avaient consign� les habitants dans leurs baraquements. Neuman roulait au pas, d�cryptant les ombres furtives qui disparaissaient sous les phares de la voiture.</p><p>��Tu es s�r que tu ne veux pas de soda ?</p><p>Maia avait achet� deux canettes au <emphasis>plaza shop</emphasis> du coin, croyant lui faire plaisir.</p><p>��Non� Merci.</p><p>Elle avait mis une nouvelle robe et son aptitude � faire comme s�il ne s��tait rien pass� le mettait mal � l�aise. Ils tournaient depuis une demi-heure dans les rues cass�es de Marenberg, la cortisone l�avait mis � plat, il se sentait las, agac�, impatient :</p><p>��Bon, il est o� cet <emphasis>hostel</emphasis> ?</p><p>��La prochaine � droite, je crois, r�pondit Maia. Il y a un d�bit de boissons ouvert la nuit, d�apr�s ce que m�a dit Ntombi�</p><p>Maia voulait lui parler, lui dire que ce n��tait pas grave pour l�autre soir, un voisin avait rafistol� la cloison du salon, elle ferait d�autres peintures, des plus belles, elle avait m�me peut-�tre trouv� quelqu�un pour les vendre, en ville ; elle arr�terait les boy-friends pour arrondir ses fins de mois si c�est �a qui le d�go�tait. Il pourrait venir plus souvent, ou le temps qu�il lui plairait, ils n�avaient qu�� faire comme avant, ses codes, ses caresses, ils n�avaient qu�� faire comme s�il ne lui avait jamais rien dit�</p><p>Maia caressa sa nuque :</p><p>��Tu es s�r que �a va ? Tu es tout p�le�</p><p>Un chien d�guerpit sous les roues de la voiture. Neuman tourna � droite.</p><p>Malgr� les prix dissuasifs, les cloches du quartier s�agglutinaient devant la porte blind�e du d�bit de boissons, qu�mandant � la grille de quoi crever le sourire aux l�vres ; l�<emphasis>hostel</emphasis> o� vivait Ntombi se situait un peu plus loin, une b�tisse en parpaings avec un toit de t�le ondul�e. Ils gar�rent la voiture devant la porte blind�e.</p><p>Intimit� inexistante, hygi�ne d�plorable, conditions de vie humiliantes, tuberculose, sida, les <emphasis>hostels</emphasis> �taient des lieux dangereux : purs produits de l�urbanisme de contr�le propre � l�apartheid, ils abritaient des travailleurs migrants, des c�libataires, des repris de justice et quelques familles pauvres et sans attaches regroup�es autour du � propri�taire � d�un lit.</p><p>L�amie de Maia pratiquait le <emphasis>phanding</emphasis> depuis son arriv�e � Marenberg, cinq ans plus t�t, et partageait la couche d�un dealer du quartier, r�sident permanent. Gr�ce � lui, Ntombi n�avait pas un lit superpos� en ciment dans un dortoir surpeupl� mais une vraie chambre, avec un matelas, une porte qui fermait � clef, et un minimum d�intimit�.</p><p>L�<emphasis>hostel</emphasis> de Ntombi �tait tenu par un <emphasis>coloured</emphasis> aux paupi�res molles aussi sympathique qu�un p�trolier � la d�rive. Neuman le laissa au cahier d��colier qui servait de registre. Ils enjamb�rent les types qui dormaient dans le couloir et se fray�rent un chemin jusqu�� la chambre num�ro douze.</p><p>Ntombi les attendait � la lueur d�une bougie, v�tue d�une robe moulante rouge vif. C��tait une m�tisse assez ronde, r�bl�e, � la peau d�j� fatigu�e : les pr�sentations faites, elle installa Maia et son protecteur sur le lit, leur proposa un breuvage orang� dans sa glaci�re, avant d�aborder le sujet qui les amenait.</p><p>Ntombi avait rencontr� Sam Gulethu cinq ans plus t�t, quand son destin de fille de la campagne l�avait fait s��chouer � Marenberg. Ntombi �tait jeune � l��poque, m�me pas vingt ans, elle ne savait pas encore comment reconna�tre un � boy-friend � d�un violeur patent�. Gulethu l�avait prise sous son aile, ils dormaient � droite � gauche, selon les trafics. Son amant se vantait d�appartenir � un gang mais elle ne voulait rien savoir, juste survivre. Gulethu �tait bizarre. Il se faisait appeler Mtagaat, � le Sorcier �, comme quoi il avait des dons : il avait surtout l�air d�un malade�</p><p>��Il en voulait � tout le monde, expliqua bient�t Ntombi. Surtout aux femmes. Il me battait tout le temps. Souvent sans raison� Enfin�</p><p>Ntombi laissa sa phrase en suspens.</p><p>��Pourquoi il vous battait ? demanda Neuman.</p><p>��Il d�lirait� Il disait n�importe quoi� Il disait que j��tais poss�d�e par l�<emphasis>ufufuyane</emphasis>.</p><p>La maladie end�mique qui touchait les jeunes filles zouloues et, selon la terminologie, les rendait sexuellement � hors de contr�le �� Un d�lire parano�aque qui collait bien au personnage de Gulethu�</p><p>��Vous n��tes pas zouloue, fit-il remarquer.</p><p>��Non, mais je suis une femme. �a suffisait pour lui.</p><p>Son regard rasait les plinthes, comme si le loup r�dait dans la pi�ce.</p><p>��Il �tait jaloux ? C�est pour �a qu�il vous battait ?</p><p>��Non� (Ntombi secoua la t�te.) Non� Je pouvais raconter ce que je voulais, il s�en fichait. Il avait d�cid� que j�avais la maladie des jeunes filles : il me punissait pour �a. Il se mettait soudain en col�re, des col�res terribles, et il me battait avec ce qui lui passait � port�e de main� Des cha�nes de v�lo, des b�tons, des barres de fer�</p><p>Nicole. Kate. Blanches ou m�tisses, �a ne faisait plus de diff�rence.</p><p>��Il vous droguait ?</p><p>��Non.</p><p>��Et lui, il se droguait ?</p><p>��Il fumait de la dagga, r�pondit Ntombi : il buvait aussi parfois, avec les autres� Je pr�f�rais les �viter dans ces cas-l�.</p><p>��Les autres membres du gang ?</p><p>��Oui.</p><p>��Ils venaient de l��tranger ?</p><p>��Ils venaient surtout du <emphasis>shebeen</emphasis> du coin.</p><p>Neuman opina. Pr�s de lui, Maia ne cillait pas.</p><p>��Gulethu avait un rite ? poursuivit-il. Une fa�on de proc�der, quand il vous battait ?�. Quelque chose qui aurait � voir avec des sangomas, ou des coutumes zouloues ?</p><p>Ntombi se tourna vers son amie, qui l�encouragea du regard. Elle se leva alors et, � la lueur de la bougie, �ta sa robe.</p><p>La jeune m�tisse portait des sous-v�tements blancs et de vilaines cicatrices sur le ventre, la taille, les fesses, les cuisses� Sa peau �tait parsem�e de boursouflures violettes, des cicatrices �trangement rectilignes. Le visage de Neuman s�assombrit un peu plus.</p><p>��D�o� viennent ces marques ?</p><p>��De fil barbel� Il m�entourait avec�</p><p>��Gulethu ?</p><p>Il repensait � Nicole, aux �corchures sur ses bras : du fer rouill�, d�apr�s Tembo.</p><p>��Oui, dit-elle. Il me disait de me mettre nue, et il me ligotait avec du fil barbel� L�<emphasis>ufufuyane</emphasis>, r�p�ta-t-elle en fr�missant. Il disait que j��tais poss�d�e� Que si je gueulais j��tais morte. Il me laissait comme �a, par terre, et il me traitait de tout, de garce, de putain� Apr�s il me battait.</p><p>Maia resta impassible sur le lit voisin � elle aussi en avait crois�, des tar�s.</p><p>Ntombi fr�mit au milieu de la pi�ce mais Neuman ne la regardait plus : Gulethu avait voulu ligoter Nicole avec du fil barbel� mais l��tudiante n��tait pas aussi d�fonc�e que pr�vu. Elle s��tait d�fendue : alors il l�avait battue � mort�</p><p>Ntombi rev�tit sa robe, un regard angoiss� vers la porte comme si son boy-friend allait d�barquer d�une seconde � l�autre.</p><p>���a lui arrivait souvent, de piquer ce genre de col�res ?</p><p>��Chaque fois qu�il �tait excit�, r�pondit la m�tisse. Toujours avec du barbel� C��tait son truc, � ce sale pervers� Les autres �taient pas au courant, ajouta-t-elle. Il disait que si je leur parlais, il me tra�nerait dans le township derri�re une voiture� Je le croyais.</p><p>��Il vous violait ?</p><p>��Oh, non ! s�esclaffa Ntombi. �a, �a risquait pas�</p><p>Neuman fron�a les sourcils :</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Gulethu �tait une mule, fit-elle avec m�pris.</p><p>Une mule : quelqu�un qui refusait tout contact avec le sexe oppos�, dans le jargon des townships� Le c�ur d�Ali se serra. Gulethu martyrisait les femmes mais il ne les touchait pas. Il en avait peur. Jamais il n�aurait pu violer Kate� Sa mort n��tait qu�une mise en sc�ne.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Janet Helms avait suivi la piste d�Epkeen.</p><p>Frank Debeer, le g�rant d�ATD, �tait un ancien <emphasis>kitskonstable,</emphasis> ces policiers qu�on formait en trois semaines du temps de l�apartheid pour grossir les rangs des <emphasis>vigilantes</emphasis>. Debeer avait int�gr� diff�rentes entreprises de police priv�e � la fin du r�gime et dirigeait depuis trois ans l�agence ATD de Hout Bay, une soci�t� de s�curit� des plus florissantes : gardiennage, protection rapproch�e, elle avait des succursales partout � travers le pays. Le Pinzgauer gar� dans le hangar de Hout Bay correspondait au signalement du v�hicule suspect et Debeer, pris de court, n�avait pas ni� avoir patrouill� cette nuit-l�.</p><p>Janet Helms connaissait tous les logiciels, leurs syst�mes de s�curisation, les strat�gies de contournement des meilleurs hackers� L�op�ration �tait ill�gale mais Epkeen lui avait donn� carte blanche ; elle pirata le syst�me informatique de l�agence de s�curit� et, apr�s un parcours labyrinthique dans la jungle technologique, se procura la liste des actionnaires d�ATD. Elle �tudia leurs actifs bancaires.</p><p>Les dividendes �taient r�partis vers une demi-douzaine de banques, soit autant de comptes dont elle se procura les num�ros. La man�uvre l� encore �tait ill�gale, le r�sultat al�atoire, mais elle avait vu juste : l�un des num�ros de Hout Bay correspondait au compte <emphasis>offshore</emphasis> qui louait la maison de Muizenberg.</p><p>�vasion fiscale ? Financements d�op�rations occultes et caisse noire dans un paradis bancaire ? Les dividendes d�ATD �taient transf�r�s via une banque sud-africaine, la First National Bank (celle-l� m�me qui menait la campagne anti-meurtre), et laissaient appara�tre un nom : Joost Terreblanche.</p><p>Janet poursuivit ses recherches mais les informations disponibles s�av�raient maigres : Terreblanche �tait un ancien colonel de l�arm�e qui avait pris sa retraite anticip�e � l��lection de Mandela et ne semblait plus r�sider en Afrique du Sud. Il y avait une adresse � Johannesburg, vieille de quatre ans, mais la piste se perdait. Simple question de m�thode. Janet activa ses r�seaux aux services de renseignements et acc�da, toujours de mani�re illicite, aux archives de l�arm�e.</p><p>Celles-ci �taient plus pr�cises. Joost Terreblanche avait exerc� dans la province du KwaZulu durant l�apartheid, avec le grade de colonel, au�77<sup>e</sup> bataillon : cette unit� recrutait et entra�nait des hommes pour des op�rations d�intervention dans les bantoustans. Frank Debeer avait servi de <emphasis>kitskonstable</emphasis> dans le m�me bataillon�</p><p>Elle fouilla les registres, les dossiers, les commissions. Un nom tomba bient�t sur l��cran. Un nom sinistre : Wouter Basson.</p></section><section><title><p>3</p></title><cite><p>Wouter Basson (06/07/1950). Cardiologue, chimiste. G�n�ral de brigade et m�decin particulier du pr�sident Pieter Botha. Commence sa carri�re en�1984 : craignant une attaque biochimique communiste, le g�n�ral Viljoen, responsable de la d�fense sud-africaine, d�veloppe une unit� sp�ciale charg�e du Chemical and Biological Warfare (CBW). Nom de code : Project Coast.</p><p>Wouter Basson est charg� de mettre sur pied un laboratoire militaire � Roodeplaat, banlieue de Pretoria. Avec la menace de Mandela et de son programme (une voix, un vote), les autorit�s r�alisent combien la d�mographie leur est d�favorable : Basson recrute deux cents scientifiques, charg�s par le CCB (Civil Cooperation Bureau) de mettre au point des armes chimiques � sucre � la salmonelle, cigarettes � l�anthrac�ne, bi�re au thallium, chocolat au cyanure, whisky � la colchicine, d�odorant au sthyphimurium � dans le but d��liminer les militants anti-apartheid en Afrique du Sud, mais aussi au Mozambique, au Swaziland, en Namibie� (Nombre de victimes inconnu � ce jour.) Basson poursuit ses recherches ultra-secr�tes et con�oit une mol�cule mortelle, sensible � la m�lanine qui pigmente la peau des Noirs. �tudes sur la propagation d��pid�mies dans les populations africaines, st�rilisation en masse des femmes noires via les r�servoirs d�alimentation en eau, etc. Malgr� la signature de trait�s de non-prolif�ration biochimique et l�embargo anti-apartheid, l�Angleterre, les �tats-Unis, Isra�l, la Suisse, la France, l�Irak ou la Libye collaborent aux programmes du laboratoire jusqu�� ce qu�en�1990, le nouveau pr�sident De Klerk fasse stopper la production d�agents chimiques et ordonne leur destruction.</p><p>Le Project Coast est d�mantel� en�1993. Les activit�s de Basson font l�objet d�enqu�tes internes mais en�1995, le gouvernement Mandela l�engage pour travailler sur le projet Transnet, une compagnie de transport et d�infrastructure, avant d��tre r�int�gr� comme chirurgien dans l�unit� m�dicale des forces arm�es.</p><p>En�1996, la Commission V�rit� et R�conciliation (CVR) dirig�e par Desmond Tutu enqu�te sur les activit�s biologiques et chimiques des unit�s de s�curit�. Basson tente de quitter l�Afrique du Sud : il est arr�t� � Pretoria avec de grosses quantit�s d�ecstasy et des documents officiels confidentiels. Poursuivi pour fraude fiscale et production massive de drogue, Basson est aussi inculp� d�une soixantaine de meurtres ou de tentatives, contre de tr�s hautes personnalit�s comme Nelson Mandela, le r�v�rend Franck Chikane, conseiller du futur pr�sident Mbeki.</p><p>1998 : Basson, dit � Docteur la Mort �, compara�t devant la Commission. Refuse de demander l�amnistie. Soixante-sept charges sont retenues contre lui, incluant possession de drogues, trafic de drogue, fraude, deux cent vingt-neuf meurtres et tentatives de meurtre, vol. L�accusation pr�sente cent cinquante-trois t�moins, dont des ex-agents des forces sp�ciales qui font des r�cits d�opposants anesth�si�s ou empoisonn�s et jet�s d�avion en pleine mer. Le proc�s dure.</p><p>1999 : le juge-pr�sident Hartzenberg, fr�re du pr�sident du parti conservateur sud-africain qui officiait sous le r�gime de l�apartheid, r�duit le nombre de charges � quarante-six.</p><p>2001 : Basson pr�sente sa d�fense sur la l�galit� de son action. Plusieurs figures militaires de l�apartheid apportent leur soutien, dont le g�n�ral Viljoen, ancien chef d��tat-major reconverti dans la politique nationaliste afrikaner, et Magnus Malan, ministre de la D�fense � l��poque des faits. Trois CD-Rom compilant les exp�riences de Basson disparaissent subitement.</p><p>2002 : Basson, qui a plaid� non-coupable lors du plus volumineux proc�s de l�histoire juridique du pays, est acquitt� par le juge Hartzenberg.</p><p>L��tat sud-africain fait appel devant la Cour supr�me qui refuse un nouveau proc�s. Wouter Basson ne sera pas rejug�. � Un jour sombre pour l�Afrique du Sud �, d�clare Desmond Tutu.</p><p>Basson vit aujourd�hui dans une banlieue cossue de Pretoria. De nouveau cardiologue, il b�n�ficie d�un poste � l�H�pital acad�mique.</p><p><strong>NOTE :</strong> Joost Terreblanche, colonel au�77<sup>e</sup> bataillon, a particip� au Project Coast jusqu�en�1993, date de son d�mant�lement � charg� de l�acheminement du mat�riel, de la maintenance et de la s�curit� des sites de recherches.</p></cite><p>Neuman reposa le dossier de l�agent Helms sur la table, Epkeen en ligne de mire. Ils s��taient donn� rendez-vous dans un bar du Waterfront, le complexe marchand �rig� sur les quais de la ville ; � deux pas de la terrasse, un groupe ethnico-attrape-gogos jouait sans joie des airs � la carte pour des touristes en sandales. Neuman n�avait pas dit pourquoi ils s��taient retrouv�s l� plut�t qu�au central. Janet avait rappliqu� sans poser de questions, avec ses fiches et son uniforme trop �troit.</p><p>��Tu en penses quoi ?</p><p>��La m�me chose que toi, Grand Chef, r�pondit Epkeen. On nous a men�s sur de fausses pistes. (Il recracha la fum�e de sa cigarette, un �il sur le document de l�agent de renseignements.) La maison de Muizenberg, le Pinzgauer de l�agence ADT, le compte <emphasis>offshore</emphasis> : on dirait bien que Terreblanche a repris du service.</p><p>��Oui. Le but de l�op�ration ne serait plus d�intoxiquer la jeunesse comme au temps de l�apartheid, mais de l��liminer, purement et simplement : la base de tik pour accrocher le consommateur, le virus pour tuer�</p><p>��Basson a d�j� planch� sur le sujet, commenta Brian. Tu crois que cette vieille ordure est dans le coup ?</p><p>De l�autre c�t� de la table, le nez dans un milk-shake qui n�arrangeait pas ses affaires, Janet Helms se posait la m�me question.</p><p>��Non, dit Neuman. Basson est trop surveill�. Mais Terreblanche est dans le coup. Lui et ses complices.</p><p>��Debeer ?</p><p>��Entre autres.</p><p>Le phoque, qui depuis une demi-heure se pr�lassait au bord du quai, fit un plongeon remarqu� dans le port. Le serveur demanda � Epkeen d��teindre sa cigarette (c��tait une terrasse non-fumeur) mais ce dernier l�envoya balader.</p><p>��OK, r�suma-t-il. Supposons que Terreblanche et sa clique aient mis au point une drogue mortelle et qu�ils se soient servis du gang de Gulethu pour �couler la drogue le long de la p�ninsule. Supposons que la maison de Muizenberg ait �t� leur planque, que le gang ait �t� charg� de s�curiser les alentours et qu�on ait vid� les lieux � notre approche, en laissant quelques cadavres dans la cave pour nous �loigner de la vraie piste� Supposons encore que Simon et sa bande aient �t� des petites mains dans le rouage : du tik ou du Mandrax suffisait � les tenir en laisse. Quel int�r�t de leur refiler cette dope pourrie � eux aussi ?</p><p>��Limiter leur esp�rance de vie, fit Neuman. La p�riode d�incubation est trop longue pour qu�on ait pu le d�celer chez Nicole ou Kate, expliqua-t-il, mais le surfeur de False Bay et Simon ont contract� le m�me virus il y a plusieurs semaines : une souche de sida, qu�on a introduite dans la came� �a signifie que toutes les personnes qui ont touch� au produit sont aujourd�hui infect�es. Sans traitement rapide, ils n�en ont plus que pour quelques mois � vivre�</p><p>��Ce ne serait donc pas les jeunes Blancs de la c�te qui �taient vis�s, mais les gamins du township.</p><p>��On dirait.</p><p>Janet Helms prenait des notes sur son carnet, les l�vres sucr�es. L�Afrikaner jura dans le fond de son espresso.</p><p>��Terreblanche, il est o� ?</p><p>��Pour le moment, nulle part, r�pondit Neuman.</p><p>��Je n�ai rien trouv� dans les fichiers de la SAP, confirma la m�tisse, ni dans les diff�rents services administratifs ou m�dicaux. Juste une note dans les archives de l�arm�e.</p><p>��Comment �a se fait ?</p><p>��Myst�re, dit-elle. Terreblanche a des parts d�entreprises sud-africaines mais il ne r�side plus ici depuis des ann�es. Impossible de le localiser � l��tranger. J�ai fouill� dans les archives de l�arm�e mais on n�a pratiquement rien sur lui : � peine ses �tats de service et sa participation au Project Coast du Docteur la Mort.</p><p>��On peut quand m�me essayer d�en parler � l�attorney g�n�ral pour qu�il ouvre une enqu�te, tenta Epkeen.</p><p>��Il nous enverrait sur les roses, dit Neuman. On n�a rien, Brian : que des informations obtenues de mani�re ill�gale et un organigramme vieux de vingt ans sur une affaire d�finitivement class�e. Acqu�rir une maison depuis un compte <emphasis>offshore</emphasis> ou patrouiller en Pinzgauer la nuit d�un meurtre n�est pas un d�lit passible de poursuites : il nous faut des preuves.</p><p>Par les haut-parleurs, une voix enregistr�e invitait les touristes � ne pas s�aventurer au-del� des grilles du complexe marchand, comme si une horde de gangsters attendait pour les d�valiser. Epkeen ralluma une cigarette.</p><p>��Je peux aller tirer les oreilles de Debeer, dit-il.</p><p>���a risquerait de mettre Terreblanche en alerte, objecta Neuman. Je ne veux pas qu�il nous �chappe� Janet, dit-il en se tournant vers l�aspirateur � milk-shake : t�chez de me dresser l�organigramme des collaborateurs de Basson sur le Project Coast, avec leurs coordonn�es, toutes les infos que vous pourrez trouver. Terreblanche a pu d�baucher d�anciens chimistes pour cette affaire. Cherchez dans les fichiers des services sp�ciaux, de l�arm�e� Peu importe les moyens.</p><p>Janet acquies�a au-dessus des restes de cr�me. Elle piraterait les ordinateurs du Pentagone s�il le lui demandait.</p><p>��Vous pouvez vous introduire dans les r�seaux informatiques sans laisser de traces ? questionna-t-il.</p><p>��Eh bien, heu� oui� Avec les codes et un ordinateur s�curis�, �a doit pouvoir se faire� Mais, enfin, c�est risqu�, capitaine�</p><p>Elle jouait quand m�me sa carri�re sur ce coup.</p><p>��Il y a eu trop de fuites dans cette affaire, dit Neuman. Si la mort de Kate Montgomery a �t� une mise en sc�ne pour accuser Gulethu et clore l�affaire, �a signifie que Terreblanche et ses complices ont eu acc�s aux rapports d�autopsie de la morgue. Voire � nos propres fichiers.</p><p>��Je croyais qu�ils �taient s�curis�s ? fit remarquer Epkeen.</p><p>��Les archives de l�arm�e consult�es par Janet aussi.</p><p>Brian eut un geste de d�pit. La corruption touchait tous les �chelons de la soci�t�, du particulier qui rachetait du mat�riel vol� au coin de la rue aux �lites au pouvoir ���vasion fiscale, fraudes, irr�gularit�s, truquages financiers, les deux tiers des dirigeants �taient impliqu�s.</p><p>��Janet, vous vous sentez de taille ?</p><p>La m�tisse opina avec une raideur toute militaire :</p><p>��Oui, capitaine.</p><p>Petit soldat.</p><p>��OK : vous vous occupez du Project Coast. Brian, tu vas faire un tour � l�agence de Hout Bay. Vois si tu peux trouver quelque chose, des documents, n�importe quoi. Le�4�4�n�a pas tra�n� pr�s de la maison de Muizenberg pour rien, et s�ils ont pris le risque de laisser des cadavres dans la cave, c�est qu�ils voulaient cacher autre chose.</p><p>Epkeen suivait le raisonnement :</p><p>��Leurs traces.</p><p>��Sans doute. Effac�es par le sang et la merde.</p><p>Janet oublia son fond de milk-shake.</p><p>��Tu crois qu�il y avait quoi dans cette maison ? reprit Brian. Un labo o� ils fabriquaient la came ?</p><p>��� toi de voir� Une visite discr�te, pr�cisa-t-il d�un air entendu. Je me charge du reste� On se donne rendez-vous demain matin, m�me endroit : disons huit heures. D�ici l�, conclut-il, r�duisons nos communications au minimum.</p><p>Neuman avait besoin de l�autorisation de Krug� pour mener une descente en r�gle dans le township. Si, comme il le croyait, Gulethu avait �t� sacrifi� lors de l�attaque-suicide contre le <emphasis>shebeen</emphasis>, Mzala et les Americans �taient complices. Leurs arrestations ne se feraient pas sans grabuge�</p><p>Le vent du soir ramenait le dernier ferry de Robben Island quand ils finirent de r�gler les ultimes d�tails de leur plan. Janet Helms partit la premi�re, avec ses carnets d��colier et ses talons, en qu�te de ses pr�cieux codes. Neuman profita de ce que Brian allait r�gler au bar pour t�l�phoner.</p><p>La danseuse d�crocha � la premi�re sonnerie.</p><p>��Alors, s�esclaffa-t-elle, tu es sorti de ton sarcophage ?</p><p>��Disons que je tiens � mes bandelettes� Je te d�range ?</p><p>��Je monte sur sc�ne dans trois minutes.</p><p>��Je ne serai pas long.</p><p>��On a le temps.</p><p>��Pas s�r.</p><p>��Pourquoi ? Tu me prends toujours pour une terroriste ?</p><p>��Oui : c�est pour �a que tu vas m�aider.</p><p>��C�est si gentiment dit. T�aider � quoi ?</p><p>��Je cherche un homme, dit-il, Joost Terreblanche : un ancien colonel de l�arm�e recycl� dans le business s�curitaire, avec comptes num�rot�s dans des paradis fiscaux et une opacit� maximum autour de ses activit�s.</p><p>Zina souffla dans le combin�.</p><p>��Tu fais chier, Ali.</p><p>��Terreblanche a disparu de nos fichiers, mais s�rement pas des v�tres.</p><p>��De quoi tu parles au juste ?</p><p>��Des fichiers de l�Inkatha.</p><p>��Je me fous de l�Inkatha.</p><p>���a n�a pas �t� toujours le cas.</p><p>��Je ne fais plus de politique ! Je ne fais plus que danser et bricoler des poudres � la con pour des pauvres types comme toi : tu n�avais pas remarqu� ?</p><p>Il pleuvait des baisers morts sur la terrasse d�sert�e.</p><p>��J�ai besoin de toi, dit-il.</p><p>��Pas autant que moi, <emphasis>Ali.</emphasis></p><p>Il jetait des regards vers l�entr�e du bar, o� Brian pouvait surgir d�une seconde � l�autre. Il ne voulait pas qu�il le voie lui parler.</p><p>��Terreblanche a collabor� avec le docteur Basson, reprit le Zoulou � mi-voix. Il n�a pas t�moign� � la Commission V�rit� et R�conciliation et b�n�ficie de protections : son nom a quasiment disparu de nos fichiers. L�Inkatha a forc�ment gard� un dossier sur lui, des renseignements auxquels nous n�avons plus acc�s.</p><p>��Je ne fais plus partie de l�Inkatha, r�p�ta Zina.</p><p>��Mais tu as gard� des contacts : un de tes musiciens est le fr�re de Joe Ntsaluba, un proche du chef Buthelezi : Joe est un de tes vieux amis, n�est-ce pas ? (Comme elle ne disait rien, il insista :) Terreblanche a une base quelque part, � l��tranger ou m�me en Afrique du Sud.</p><p>��C�est tout ce que tu as trouv� pour me pi�ger ?</p><p>��C�est toi qui parles de pi�ge. Je veux la peau de Terreblanche, pas la tienne.</p><p>��Ah oui ?</p><p>Il sentit qu�elle h�sitait.</p><p>���a restera entre nous, assura Neuman.</p><p>La danseuse gambergea � l�autre bout du fil � le r�gisseur lui faisait des signes affol�s par la porte de la loge : c��tait l�heure.</p><p>��Il faut que je te laisse, dit-elle.</p><p>��C�est urgent.</p><p>��Je te rappelle.</p><p>��<emphasis>Ngiyabonga</emphasis><a l:href="#n_38" type="note">[38]</a>.</p><p>Neuman raccrocha au moment o� Epkeen ressortait du bar. L�Afrikaner jeta la note dans la poubelle, vit son ami plant� au milieu de la terrasse, hagard.</p><p>��Tu as eu la fille de l�Inkatha ?</p><p>��Oui, dit-il. Elle cherche de son c�t�.</p><p>Les all�es du Waterfront s��taient vid�es. Brian s�approcha :</p><p>��Qu�est-ce qui se passe ?</p><p>��Rien.</p><p>Mais il crut un instant qu�il allait pleurer.</p><p>��Tu m�envoies un message en revenant de Hout Bay, abr�gea Neuman. Rendez-vous demain matin.</p><p>Brian acquies�a, le c�ur dans un �tau.</p><p>��Salut, Cassandre�</p><p>��Ouais, salut.</p><p>Une impression d�testable. Comme s�ils se voyaient pour la derni�re fois.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Le mat�riel �tait rassembl�, �chantillons, tests, disque dur� Terreblanche referma la deuxi�me malle et leva la t�te vers le g�rant de l�agence, qui venait d�entrer dans la pi�ce.</p><p>��Quelqu�un s�est introduit dans nos fichiers, annon�a Debeer.</p><p>��Comment �a, quelqu�un s�est introduit dans les fichiers ?</p><p>��Un hacker.</p><p>Le visage de l�ancien militaire s�empourpra :</p><p>��Il y a quoi sur ces fichiers ?</p><p>��Les comptes de l�agence� Le flic qui est venu l�autre jour cherchait un Pinzgauer, poursuivit Debeer. Ils ont peut-�tre fait le lien avec la maison.</p><p>Les flics n�avaient pas mordu � l�hame�on. Ils connaissaient l�existence du v�hicule� Terreblanche h�sita quelques secondes, brancha les bons circuits de son cerveau, se rassura vite : ils ne pourraient pas remonter jusqu�� lui, � moins de le prendre la main dans le sac. C��tait trop tard. Tout �tait pr�t, finalis�, le labo d�truit, l��quipe de recherches d�j� � l��tranger. Restait � �vacuer le mat�riel � l�avion �tait pr�t � et � effacer les derni�res traces�</p><p>��Il reste combien d�hommes ?</p><p>��Quatre, avec moi, r�pondit Debeer. En plus des deux employ�s�</p><p>Ils n��taient au courant de rien. On pouvait laisser un vigile � l�agence : les autres viendraient avec lui� Terreblanche prit son portable et composa le num�ro de Mzala.</p><p>Les chambres situ�es au fond du <emphasis>shebeen</emphasis> avaient �t� �pargn�es par la fusillade. Les b�tons d�encens qui br�laient pr�s du couteau ne cachaient pas l�odeur de pieds mais Mzala s�en fichait. Le chef du gang des Americans se faisait pomper sur la paillasse qui lui servait de couche quand son portable sonna � une rafale de mitraillette t�l�charg�e sur Internet, qui faisait marrer les autres� Il repoussa la grosse en soutien-gorge qui lui bavait le long du gland, vit le num�ro affich頗 qu�est-ce qu�il voulait encore ce connard ?�� et recolla la t�te de la fille sur son dard.</p><p>��Ouais ?</p><p>L�ancien colonel n��tait pas d�humeur badine.</p><p>��Tu vas organiser une grande f�te ce soir en l�honneur des Americans, annon�a-t-il d�une voix qui n�allait pas du tout avec l��v�nement. Informes-en tes petits copains, qu�ils se ram�nent tous la fleur � la boutonni�re.</p><p>��C�est pas �a qui va les motiver ! ricana leur chef. On f�te quoi ?</p><p>��La victoire contre le gang rival, r�pondit Terreblanche, le pognon qui va bient�t tomber, peu importe : cr�dit d�alcool illimit�.</p><p>Le Chat plissa les yeux sans rel�cher la pression de la fille sur sa queue.</p><p>��C�est gentil, �a, patron� C�est quoi l�embrouille ?</p><p>��Il suffira de ne pas boire n�importe quoi, insinua Terreblanche. Je fournis la poudre du marchand de sable et le service apr�s-vente, ajouta-t-il. Seul imp�ratif, que tous les �l�ments impliqu�s soient pr�sents ce soir : il faut qu�on ait d�camp� � l�aube.</p><p>Mzala oublia soudain la fille, les gros seins �cras�s sur ses couilles : c��tait le Grand Soir.</p><p>��Faut faire le m�nage avant de partir, c�est �a ?</p><p>��Le grand m�nage, oui� Je passerai � l��glise vers sept heures trente pour te fournir le mat�riel.</p><p>��OK.</p><p>��Encore une chose : je ne veux pas l�ombre d�un t�moin dans cette affaire. Pas un.</p><p>��Vous pouvez me faire confiance, assura Mzala.</p><p>���a ne risque pas, grin�a le boss. Il va falloir me rapporter des preuves. D�brouille-toi comme tu veux. Pas de preuves, pas d�argent : c�est clair ?</p><p>L�esprit du tsotsi flottait sur un matelas plein de sang.</p><p>��Tr�s clair, dit-il en raccrochant.</p><p>La fille qui le su�ait poussait des g�missements, son gros cul en l�air, comme si mille boucs l�enfourchaient depuis les astres. Mzala sourit au-dessus d�elle, qui pompait en cadence� Il pensait � ses gros seins qui ballaient sur ses couilles, sa gorge potel�e qui bient�t accueillerait son sperme, au couteau pr�s de la paillasse, et jouit tr�s vite.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>��Vous avez encore besoin de moi, monsieur Van der Verskuizen ?</p><p>Il �tait sept heures du soir et Martha avait fini sa journ�e.</p><p>��Non non, Martha, lan�a-t-il : vous pouvez rentrer chez vous !</p><p>La secr�taire sourit en retour, empoigna son sac � main rose pos� derri�re le comptoir et ouvrit la porte :</p><p>��� demain, monsieur Van der Verskuizen.</p><p>��� demain, Martha�</p><p>Rick regarda la jeune femme quitter le cabinet. Il venait de l�engager, elle �tait encore � l�essai. Martha, une blonde toute fra�che �moulue de l�Agence pour l�emploi et qui devait avoir la chatte la plus serr�e de l�h�misph�re Sud � ah ah ! Il venait d�exp�dier le dernier client, un architecte raseur qui souffrait d�un abc�s d� � la pouss�e anarchique de dents de sagesse : il avait r�ussi � lui coller une s�rie de six rendez-vous. Quand on a du fric, on le d�pense en choses inutiles, pas vrai ?</p><p>On sonna � la porte du cabinet. Martha avait oubli� quelque chose : sa culotte peut-�tre � ho ho ho� Il ouvrit la porte blind�e mais son sourire huil� se figea comme sous l�effet d�un anesth�siant.</p><p>Ruby.</p><p>��Tu as l�air surpris, tu attendais quelqu�un d�autre ?</p><p>��Pas du tout, pas du tout ! se r�cria-t-il en la prenant par le bras. C�est juste que tu ne viens jamais au cabinet. �a va, ma ch�rie ?</p><p>Rick avait retrouv� son sourire � la Clooney, celui qu�il servait aux c�l�brit�s locales pour leur montrer qu�ils �taient bien du m�me bord. Il entra�na sa fianc�e vers son cabinet personnel, dont l�immense baie vitr�e donnait sur la Table Mountain.</p><p>��J�ai deux ou trois papiers � prendre et je suis � toi�</p><p>��J�ai eu ton ancienne secr�taire au t�l�phone tout � l�heure, fit alors Ruby d�une voix trop calme. Elle m�a dit que tu �tais assez intime avec tes jeunes collaboratrices.</p><p>��Quoi ?</p><p>��Ne prends pas cet air effar�, s�il te pla�t.</p><p>Il avait d�j� vu Ruby dans cet �tat. Ce n�est pas comme �a qu�il la pr�f�rait. Il aimait sa croupe sauvage, son �nergie solaire, sa fougue et l�espoir qui l�avait pouss�e dans ses bras, mais son c�t� incontr�lable le mettait en garde contre toute id�e de mariage�</p><p>��Alors ?! insista-t-elle.</p><p>��Fay est une petite garce, siffla Rick, une garce qui ment comme elle respire !</p><p>��En tout cas, elle ment avec une bonne m�moire, nota Ruby : notamment celle des noms et des horaires de rendez-vous.</p><p>��Qu�est-ce que tu racontes ?</p><p>��Kate Montgomery venait toujours en fin de journ�e, comme derni�re cliente, dit-elle, juste � l�heure o� ta secr�taire quittait le travail� �a t�inspire quoi ?</p><p>��Mon Dieu, Ruby, fit-il d�un air suppliant, c��tait les horaires qui l�arrangeaient ! Qu�est-ce que tu vas encore t�imaginer ?!</p><p>Ruby ruminait.</p><p>��Avoue que tu as couch� avec Kate, cracha-t-elle.</p><p>��Enfin, tu es folle !</p><p>��Avoue que tu as au moins essay� de coucher avec elle ?!</p><p>Ses yeux �tincelaient de rage. Une folle. Il vivait avec une folle.</p><p>��Mais enfin, Ruby, c�est la v�rit� ! Je n�ai jamais eu de rapports avec Kate Montgomery. J�sus ! <emphasis>Je lui soignais les dents !</emphasis></p><p>��Avec ta bite.</p><p>Le dentiste ferma les yeux et prit son visage dans ses mains. Il n�avait jamais couch� avec Kate. Elle n�aurait jamais voulu. � moins qu�elle n�ait demand� que �a. De toute fa�on c��tait une fille fragile, une fille � probl�mes. Il soignait sa client�le, au propre comme au figur�, et tenait surtout � la garder. Rick soupira, soudain las. Il �tait cern� de tous les c�t�s, et maintenant Ruby qui d�barquait comme une furie�</p><p>��C�est ce sale flic, dit-il enfin : c�est ce sale flic qui t�a mis ces cochonneries dans la t�te, n�est-ce pas ?</p><p>Un avion passa dans l�azur de la baie vitr�e. Ruby baissa la t�te.</p><p>Elle ne voulait pas voir �a. Son d�sespoir lui faisait honte. La m�fiance et le ressentiment lui jouaient de mauvais tours. Elle guettait le pire : pire, elle le provoquait. Elle se mordait la queue, comme une saloperie de scorpion, elle se piquait avec son propre venin. Son besoin d��tre aim�e et prot�g�e �tait trop fort. Le monde l�avait d�j� abandonn�e, quand elle avait treize ans. Ruby se sentait confuse, �cras�e entre deux r�alit�s. Elle n�en croyait aucune. � deux pas de l�, Rick attendait un geste d�elle, un geste d�amour� Quelque chose continuait pourtant � lui dire qu�elle avait raison, qu�on allait la trahir, encore une fois. Ruby serra les dents mais ses l�vres tremblaient toutes seules. Ses l�vres allaient la l�cher. Ses l�vres la l�chaient.</p><p>��Prends-moi, murmura-t-elle. Prends-moi dans tes bras�</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Josephina avait pass� l�information dans les clubs et les associations du township. Des femmes pour l�essentiel, des b�n�voles qui se battaient pour que survivent les rats du navire. Les gamins que cherchait son fils �taient des enfants perdus. Ali aussi aurait pu se retrouver dans cette situation, s�ils n�avaient pas fui les milices qui avaient assassin� son p�re. Et tous ces enfants qui allaient perdre leur m�re � cause du sida, ces orphelins qui bient�t viendraient grossir les rangs des malheureux : si personne ne s�en occupait, qui allait le faire ? Le gouvernement avait bien assez de travail avec la violence dans les villes, le ch�mage, la m�fiance des investisseurs, et cette Coupe du monde dont tout le monde parlait�</p><p>Heureusement, Mahimbo, une amie des �glises de Sion, avait fini par la contacter : elle avait vu deux gosses qui r�pondaient au signalement, dix jours plus t�t, du c�t� de Lengezi � un gamin filiforme en short vert et un plus petit, avec une chemise kaki et une cicatrice dans le cou. Il y avait une �glise � Lengezi, en bordure d�un <emphasis>public open space</emphasis>, o� l�on t�chait de nourrir les plus d�sh�rit�s. Le pr�tre avait une jeune bonne, Sonia Parker, qui s�occupait de leur pr�parer une soupe au moins une fois par semaine : elle les croisait peut-�tre r�guli�rement� La bonne n�avait pas le t�l�phone mais elle finissait son service � sept heures, apr�s le dernier office.</p><p>Il �tait sept heures dix.</p><p>Le bus l�avait laiss�e � pr�s d�un kilom�tre, mais Josephina arrivait au bout de ses peines. Elle remonta la rue en se fiant aux ombres et devina l��glise � la nuit tombante. Le quartier �tait d�sert. On pr�f�rait regarder la t�l� en famille, ou chez le voisin s�il l�avait, plut�t que d�errer sans but, au risque de tomber sur un fou furieux sortant d�un <emphasis>shebeen</emphasis>� Un chien sans queue l�escorta, intrigu� par la canne qui la soutenait. La vieille femme reprit son souffle sur les marches de l��glise, suant � grosses gouttes. Quelques �toiles surnageaient dans un ciel bleu p�trole. Josephina t�ta les planches de contreplaqu� sous ses pas et hissa son quintal jusqu�� la porte de bois.</p><p>Elle n�eut pas � frapper, c��tait ouvert.</p><p>��Il y a quelqu�un ? lan�a-t-elle aux t�n�bres.</p><p>Les chaises semblaient vides. L�autel aussi �tait plong� dans le noir�</p><p>��Sonia ?</p><p>Josephina ne distinguait aucune lueur, pas m�me la luciole d�une bougie allum�e. Elle fit quelques pas cahotants dans l�all�e ciment�e.</p><p>��Sonia� Sonia Parker, vous �tes l� ?</p><p>Josephina avan�a � t�tons, s�aidant de sa canne, et sentit une odeur famili�re � mesure qu�elle s�approchait du grand Christ suspendu. Une odeur de suie� Les bougies avaient �t� souffl�es depuis peu.</p><p>��Sonia ?</p><p>La grosse femme se d�hancha jusqu�� l�autel, recouvert d�une nappe blanche, et leva les yeux vers la croix : du haut de son martyre, le Fils de Dieu restait de bois.</p><p>Il fit soudain plus frais sous les vo�tes de l��glise, comme un courant d�air qui lui gla�ait les os : Josephina sentit une pr�sence dans son dos, une forme encore indistincte qui venait de surgir d�un pilier.</p><p>��Tiens tiens� Qu�est-ce que tu fais l�, Big Mama ?</p><p>Elle resta p�trifi�e : le Chat guettait dans l�ombre.</p></section><section><title><p>4</p></title><p>Le vent de la nuit par la vitre couvrait le son distordu des <emphasis>Cops Shoot Cops</emphasis> dans l�autoradio. Il �tait deux heures du matin sur la M63�qui filait vers la c�te sud de la p�ninsule ; Epkeen conduisait vite, le mat�riel en vrac sur la banquette. D�apr�s les indications pirat�es par Janet Helms, l�agence de s�curit� �tait surveill�e par une cam�ra � l�ext�rieur du b�timent, qui balayait l�entr�e et une bonne partie de la cour, mais pas le hangar. Un vigile arm� aux couleurs d�ATD patrouillait � l�ext�rieur, reli� par radio � son homologue de la t�l�surveillance. Une standardiste � l�accueil recevait les appels, charg�e de contacter les �quipes de nuit sillonnant le secteur�</p><p>Epkeen ralentit aux abords de Hout Bay. La petite ville �tait vide � cette heure. Il longea les fa�ades des restaurants du port, le parking d�sert, et gara la Mercedes au bout des quais. Un cri de mouette retentit depuis la mer. Il empoigna le mat�riel sur la banquette. Des ann�es qu�il n�avait pas fait ce genre d�op�ration� Brian souffla pour d�gager le stress qui grimpait � ses jambes, ne vit pas un chat pr�s des pontons. Il enfila une cagoule noire, v�rifia son harnachement, et partit � pied dans la nuit.</p><p>Les entrep�ts de la p�cherie �taient cadenass�s, les filets ramass�s. Il se faufila entre les palettes et attendit � l�ombre des hangars. Le b�timent de l�agence se d�coupait sous les nuages gris souris. On n�entendait plus que le son des vaguelettes sur les coques des chalutiers et le vent dans les structures. Un faisceau de lumi�re apparut bient�t depuis l�aile est de l�ancienne maison patricienne � le vigile, la casquette viss�e sur la t�te. Il n�avait pas de chien mais un holster et un gourdin, qui pendaient � sa ceinture de cuir� Brian calcula le rythme de sa ronde : il avait exactement trois minutes seize avant que son alter ego ne s�inqui�te depuis son �cran de contr�le� Il laissa le vigile bifurquer � l�angle et, contournant l��il panoptique, fila vers le garage.</p><p>Trois nuages pass�rent sous la lune intermittente. Brian commen�ait � suer sous la cagoule, qui puait l�antimite. Le vigile r�apparut enfin au coin de la maison. Epkeen serra sa matraque, le dos plaqu� contre le hangar. Le faisceau de la torche passa devant lui� L�homme esquissa � peine un geste : la matraque heurta sa nuque au niveau de la m�lle �pini�re. Epkeen l�accompagna dans sa chute, tira le corps � couvert. Le vigile, un Blanc aux cheveux ras, semblait dormir. Il imbiba de chloroforme le coton qu�il tenait dans sa poche et pressa le tout sur son nez � de quoi le laisser plusieurs heures sur le carreau� Deux minutes quarante : �vitant la cam�ra qui balayait la cour, il fila vers l�aile sud de l�agence.</p><p>Des barreaux de fer bloquaient l�acc�s au rez-de-chauss�e mais pas les fen�tres de l��tage. Il resserra les attaches de son petit sac � dos et, prenant appui sur les rebords de la goutti�re, se hissa jusqu�au balcon. Il tira aussit�t le pied-de-biche de son sac, cala le cran contre l�ouverture de la fen�tre, qui c�da dans un affreux bruit de bois. Il grima�a, p�n�tra � l�int�rieur.</p><p>La pi�ce � l��tage faisait office de d�barras : deux malles cadenass�es contre le mur, d�autres caisses empil�es� Aucun bruit : Epkeen ouvrit doucement la porte. Elle donnait sur un couloir et une source de lumi�re au rez-de-chauss�e� Une minute : il marcha � pas de velours jusqu�� l�escalier, oublia la trotteuse. On entendait des voix en bas, un homme et une femme, qui s�esclaffaient depuis le poste de t�l�surveillance� Il descendit les marches, serrant sa matraque.</p><p>��Et la blonde qui voit un bateau dans le d�sert, tu la connais ?</p><p>��Non !</p><p>��Eh ben, c�est l�histoire d�une blonde et d�une brune en voiture, qui aper�oivent un bateau, en plein milieu du d�sert ; � ce moment-l� la brune lui dit�</p><p>Le vigile �tait assis sur un si�ge pivotant, tournant le dos � la porte. Pr�s des �crans de contr�le, la standardiste buvait ses mots en souriant d�avance. Elle ouvrit soudain de grands yeux catastroph�s, cria en se tenant la bouche, trop tard : la matraque heurta le cr�ne de son coll�gue. Le vigile pivota sur le si�ge et s��croula � ses pieds, de petits pieds boudin�s dans des mocassins � pompons qui n�osaient plus bouger.</p><p>��Non� (Elle voulut se d�battre.) Non !!!</p><p>Ma�trisant sans mal ses pauvres moulinets, Epkeen lui coin�a le cou et pressa le mouchoir imbib� sur son visage. La standardiste s�agita un moment, avant de choir comme une princesse d�lur�e dans ses bras. Il �tendit la fille sur le sol, administra sa dose de chloroforme au vigile et �ta enfin sa cagoule puante, tremp�e de sueur. La t�te lui tournait un peu mais il n�avait pas de temps � perdre � alert�e par le silence radio, une patrouille ne tarderait pas � rappliquer�</p><p>L�ordinateur central se situait dans un bureau du rez-de-chauss�e. Janet Helms l�avait d�j� visit�. Il fouilla dans les dossiers entrepos�s sur les �tag�res, tomba sur des chiffres, des rapports, des listings de clients� Il faudrait des heures pour les �plucher. La sonnerie du standard retentit depuis le bureau voisin. Il grimpa � l��tage. Les caisses m�talliques entrevues tout � l�heure �taient rang�es contre le mur, deux grosses malles sans nom ni destination� Epkeen cala le pied-de-biche et fit sauter le cadenas. Des rang�es de tubes �taient soigneusement rang�s � l�int�rieur, prot�g�s par de la mousse : des centaines d��chantillons �tiquet�s, aux codes incompr�hensibles. Il extirpa l�un d�eux et �valua le liquide : du sang�</p><p>Il mit l��chantillon dans sa poche, jeta un regard inutile vers la fen�tre, et for�a l�ouverture de la deuxi�me malle, qui c�da bient�t. Il y avait un disque dur, entour� de polystyr�ne. Epkeen le d�posa sur le parquet et d�gagea l�armature. Des sachets de poudre apparurent sous le faisceau de sa torche, des centaines de doses sous plastique. M�me texture, m�me couleur que la came retrouv�e dans le mobil-home� Il crut alors entendre le bruit d�une voiture dans la cour. Le t�l�phone sonna au m�me moment, en bas.</p><p>Brian regarda sa montre, f�brile : le quart d�heure qu�il s��tait donn� s��tait �coul�. Il remit sa cagoule puante, fourra le disque dur dans son sac � dos, prit deux sachets de poudre et d�guerpit.</p><subtitle>* * *</subtitle><cite><p>1)�Les personnes qui souffrent actuellement de d�ficiences en neurotransmetteurs (NT) cumulent de nombreuses maladies propres � l�homme occidental : ob�sit�, d�pression, anxi�t�, insomnie, troubles de la m�nopause, etc. Plusieurs aires c�r�brales, participant � l�humeur et � la r�gulation de l�app�tit, du sommeil, du d�sir sexuel et de la m�moire, sont perturb�es chez les personnes d�pressives. Hormis l�hypophyse, toutes ces aires font partie du syst�me limbique ; elles re�oivent, normalement, des signaux en provenance des neurones qui s�cr�tent de la s�rotonine ou de la noradr�naline. Une baisse de l�activit� des circuits s�rotoninergiques ou noradr�nergiques favoriserait l�installation d�un �tat d�pressif. D�apr�s nos �tudes, de nombreuses d�pressions semblent r�sulter de perturbations des circuits c�r�braux qui utilisent des monoamines comme neurom�diateurs. Les antid�presseurs les plus vendus en Europe et aux �tats-Unis, tel le Prozac, fonctionnent en augmentant artificiellement le taux de s�rotonine dans les synapses des neurones atteints par ces maladies. Trouvez le g�ne qui permettrait d�avoir un taux suffisant et r�gul� de ce NT et vous obtenez des � surhommes � : plus d�ob�sit�, plus d�anxi�t�, de d�pression, d�insomnies. De la m�me mani�re, on pourra �tre soumis aux stress les plus terribles sans que le mental en souffre : un blockbuster en puissance, susceptible d��tre vendu � des centaines de millions de personnes.</p><p>2)�Nous avons port� nos recherches sur une enzyme, la MAO. L�enzyme intracellulaire MAO (monoamine-oxydase) module la concentration synaptique et d�grade les monoamines (s�rotonine et noradr�naline). Son g�ne a �t� clon�, ainsi que les zones en amont permettant sa r�gulation. Les morceaux d�ADN correspondant � cette enzyme ont donc �t� introduits avec succ�s dans un AAV. Ce vecteur viral a �t� test� avec succ�s sur des singes. Nous avons utilis� la th�rapie g�nique <emphasis>in vivo</emphasis>, qui consiste � injecter le vecteur portant le g�ne d�int�r�t th�rapeutique directement dans la circulation sanguine, celui-ci devant atteindre sp�cifiquement les cellules cibles�</p><p>Les effets secondaires de ce genre de substances ne pouvant se voir que sur des cobayes humains, nous avons pr�par� et test� ces recombinants sur des personnes d�termin�es.</p><p>Apr�s de longs t�tonnements li�s � une hypertension et surtout � des r�actions suicidaires ou de violence accrue, nous pouvons affirmer aujourd�hui que ces tests sont positifs.</p><p>3)�Nous avons par ailleurs s�lectionn� une souche de HIV-1-4�avant de proc�der � l�obtention de virus mut�s dans le g�ne de la gp41. Cette glycoprot�ine poss�de le peptide qui correspond � un domaine responsable de l�interaction avec la cav�oline, prot�ine de la membrane cellulaire qui, en association avec d�autres constituants de la membrane, est impliqu�e dans l�internalisation d��l�ments externes, comme des virus (par exemple). Ce domaine de gp41, nomm� CBD1, joue un r�le important au cours de l�infection des cellules par le HIV. La mutation, contrairement aux recherches d�velopp�es par nos confr�res, permet une p�n�tration plus importante et efficace dans les T4. Le virus devient ainsi capable d�infecter et de d�truire�80�% des T4�en quelques semaines. Les personnes infect�es par ce � super-virus � meurent de maladies opportunistes avant m�me d�avoir �t� d�clar�es s�ropositives.</p><p>Le virus a pu �tre introduit avec succ�s sur�100�% des sujets trait�s.</p></cite><p>Epkeen relut pour la troisi�me fois le document.</p><p>L�adr�naline �tait retomb�e apr�s son excursion nocturne dans l�agence de Hout Bay : l�ordinateur ronronnait dans la chambre du fond, celle de David, d�sert�e depuis des lustres � un poster de Nirvana pendait encore au mur, l�oreille gauche en berne, en signe de deuil�</p><p>Le radior�veil affichait�5 : 43, le sommeil commen�ait � se faire sentir, il avait rendez-vous dans deux heures avec Ali et Janet et il n��tait pas s�r d�avoir saisi tous les tenants et aboutissants de l�affaire, encore moins le charabia technique du directeur de recherches. Charles Rossow, c��tait son nom. Sp�cialiste en biologie mol�culaire� Epkeen avait ouvert les ic�nes du disque dur vol� dans la malle de Hout Bay, trouv� des dossiers aux intitul�s sibyllins o� figuraient des s�ries de tableaux, les d�tails d�exp�rimentations et autres analyses au jargon � peu pr�s incompr�hensible pour un n�ophyte. Mais il avait compris l�essentiel : blockbuster, virus� Ce dossier �tait de la dynamite.</p><p>Il fit deux copies USB du disque dur, enfon�a les cl�s dans la poche de son treillis noir� 5 : 52�affichait le vieux r�veil. Brian puait encore le stress de tout � l�heure. Il songea � prendre une douche, s��gara sur les posters de la chambre, transform�e en bureau� David. Le fils prodigue. Premier de sa promo� Un bip strident le sortit de sa l�thargie, celui du fax pr�s de l�imprimante. Brian se pencha en b�illant sur l�engin : il n�y avait pas de nom d�exp�diteur, pas m�me de num�ro� Une liste de noms d�fila bient�t sur le papier glac�. Un message de Janet Helms : trois pages qui constituaient l�organigramme du Project Coast.</p><p>Il arracha le rouleau et parcourut le document. Il y avait deux cents noms au total, avec les comp�tences et les sp�cialit�s des diff�rents collaborateurs de Wouter Basson. Epkeen fila directement � la lettre � R � et trouva ce qu�il cherchait : Rossow. Charles Rossow, sp�cialiste en biologie mol�culaire�</p><p>Neuman avait vu juste. Terreblanche avait d�bauch� le chercheur pour mettre au point une nouvelle chimie r�volutionnaire ; ils avaient men� des exp�rimentations secr�tes, b�n�ficiant de protections et de complicit�s tous azimuts. Il envoya un texto sur le portable de Janet Helms en guise de r�ponse, confirmant la piste Rossow � elle avait encore deux heures avant de les retrouver au Waterfront� Epkeen relut le fax en d�tail, depuis le d�but. Burger, Du Plessis, Donk� Terreblanche, Tracy, Van Haas, Van der Linden� Il allumait une nouvelle cigarette quand sa pupille se figea en bas de la liste : Van der Verskuizen. Pr�nom : Rick.</p><p>��Merde.</p><p>Rick Van der Verskuizen figurait sur l�organigramme du Project Coast.</p><p>Ce bell�tre � moumoute avait lui aussi travaill� avec Basson et Terreblanche� Kate Montgomery. Le dentiste. C��tait lui, le complice, l�homme qui attendait la styliste sur la corniche�</p><p>Un l�ger bruit lui fit dresser l�oreille. Le jeu dans les charpentes, son imagination, l��puisement ? Le vent soufflait dehors. Il retint sa respiration et n�entendit plus rien� Brian allait prendre une douche quand il entendit un nouveau bruit, celui-ci beaucoup plus proche. Son c�ur se mit � cogner. Cette fois c��tait s�r : quelqu�un montait l�escalier� David ? Le parquet g�mit, tout pr�s. Il se terra contre le mur de la chambre : les pas s��taient rapproch�s, ils �taient dans le couloir � au moins deux personnes� Il vit le disque dur reli� � son ordinateur, le holster sur le lit � couverture d�Indiens, pensa � plonger sur son.38, se ravisa <emphasis>in extremis</emphasis> : la porte s�ouvrit tout � coup et rebondit avec fracas contre le mur. Deux ombres surgirent dans la chambre, Debeer et un autre type, qui arros�rent la pi�ce d�un tir crois�. Des armes Walther�7,65�munies d�un silencieux ; la plume de l�oreiller vola sur le lit de David tandis que Debeer pulv�risait l�ordinateur. Les tueurs cherch�rent leur cible sous une pluie de pl�tre, virent la silhouette qui s�enfuyait par la fen�tre et firent feu au moment o� elle se jetait dans le vide.</p><p>Une balle siffla aux oreilles d�Epkeen avant d�aller mourir contre la fa�ade du voisin. Il atterrit dans les parterres de fleurs et fila � travers la pelouse. Quatre impacts d�capit�rent des tiges innocentes avant de le chasser vers le jardin. Il sentit une douleur et se r�fugia � l�angle du mur : des voix �touff�es pestaient juste au-dessus de lui. Des rangers se pr�cipit�rent vers l�escalier tandis qu�il s��chappait vers la grille.</p><p>Debeer sauta du premier �tage : manquant de souplesse, il se r�ceptionna mal et glapit en se tordant la cheville. Il brandit son arme dans la nuit et ne distingua que des fleurs au bout du silencieux.</p><p>Epkeen fon�a dans la rue vide et courut jusqu�� la Mercedes, gar�e � dix m�tres. Il avait les cl�s dans sa poche et la peur au ventre ; il ouvrit f�brilement la porti�re, mit le contact et enclencha la premi�re. Une silhouette trapue jaillit par la grille ouverte. Les pneus de la Mercedes criss�rent sur l�asphalte ; le tueur se campa sur ses jambes et tira � vingt m�tres. Le pare-brise arri�re vola en �clats alors qu�il �crasait l�acc�l�rateur. Les autres coups se perdirent dans le cliquetis du percuteur.</p><p>Epkeen prit la premi�re � droite. Il n�avait plus d�arme, ni de portable. Des sueurs froides d�goulinaient entre ses omoplates. Les �clats de verre avaient vol� jusque sur le tableau de bord.</p><p>6 : 01�affichait la pendule. Il vit alors les traces de sang sur le si�ge.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Ruby n�arrivait pas � dormir. Apr�s d�interminables palabres et des tombeaux de pleurs arrach�s au n�ant qui l��treignait, elle avait fini par baiser avec Rick. Son amant l�avait convaincue qu�elle �tait la seule dans son c�ur, et aussi dans son lit. On ne peut pas dire qu�elle l�avait cru, pas <emphasis>compl�tement</emphasis>, mais Ruby se sentait coupable. Elle allait encore tout g�cher sur un coup de sang. Comme avec le label, quand elle avait vir� son groupe phare sous pr�texte que leur rock tournait au pop-corn, et qu�ils avaient fait un carton chez une major� C�est �a : il fallait qu�elle se calme. Qu�elle se concentre sur son bonheur. Rick �tait r�glo. Il l�aimait. Il le lui avait dit cette nuit. Plusieurs fois. Rick n��tait pas son p�re�</p><p>Le ciel �tait encore p�le sur le jardin. Ruby avalait son caf� sur le tabouret de la cuisine, les yeux dans le vague, quand son regard se figea : Brian venait d�appara�tre de l�autre c�t� de la baie vitr�e.</p><p>Elle descendit de son perchoir comme un moineau devant une miette de pain et tira la porte coulissante qui donnait sur la terrasse.</p><p>��Rick est r�veill� ? souffla-t-il.</p><p>��Va te faire enculer.</p><p>��On ne joue plus, Ruby, dit-il � voix basse : ton dentiste a travaill� avec les services de renseignements durant l�apartheid, notamment sur un projet top secret, le Project Coast�</p><p>��Bla bla bla�</p><p>��Putain ! chuchota Epkeen. Des types sont entr�s chez moi pour me faire la peau.</p><p>Ruby vit alors la sueur sur son front, puis le mouchoir qu�il serrait contre son flanc gauche � du sang, non ?</p><p>��C�est quoi le pi�ge, cette fois-ci ? demanda-t-elle, intrigu�e.</p><p>��Il n�y a pas de pi�ge. Je voudrais que tu partes : <emphasis>maintenant</emphasis>. Rick est impliqu� dans le meurtre de Kate : je sais que je ne suis pas bien plac� pour �a mais il faut que tu me croies.</p><p>Tout se bousculait dans la t�te de Ruby :</p><p>��Tu as des preuves ?</p><p>��C�est juste une question de temps.</p><p>Ruby voulut refermer la baie vitr�e mais il mit un pied sur le rail coulissant et la saisit par le bras.</p><p>��Merde, Ruby : ne discute pas !</p><p>��Tu me fais mal !</p><p>Leurs regards se crois�rent.</p><p>��Tu me fais mal, dit-elle doucement.</p><p>Brian desserra son �treinte. Le mouchoir qu�il tenait serr� contre son flanc gouttait : la balle avait laiss� une profonde estafilade.</p><p>��Rick connaissait ton emploi du temps, donc celui de Kate et�</p><p>��Rick n�a pas tu� Kate, le coupa-t-elle : il �tait avec moi ce soir-l�, � la maison.</p><p>��Il �tait avec toi � l�heure du crime, oui. Tu as ramen� ton groupe de chevelus � l�h�tel, tu es pass�e au club �questre et tu es rentr�e vers neuf heures. Son cabinet ferme � sept : �a lui laissait deux heures pour filer � Llandudno, intercepter Kate sur la corniche et la livrer aux tueurs avant de rentrer chez vous pour se constituer un alibi. Bon Dieu, tu vas ouvrir les yeux !</p><p>Un homme apparut � la porte de la cuisine.</p><p>��Qu�est-ce qui se passe ici ?!</p><p>Rick portait un short et un sweat de couleur beige. Le bruit de leur discussion avait d� l�alerter, ou alors lui non plus ne dormait pas.</p><p>��Ne joue pas au malin avec moi, feula Epkeen : tu vas me suivre gentiment au central avant que je te d�molisse de bon c�ur.</p><p>��Vous n�avez rien � faire ici, r�torqua-t-il. Je vous pr�viens tout de suite que mon avocat sera mis au courant dans les plus brefs d�lais.</p><p>��Wouter Basson, Joost Terreblanche, le Project Coast : �a ne te dit rien ?</p><p>Le dentiste garda sa contenance.</p><p>��Ruby a raison, dit-il : vous �tes un tordu.</p><p>��Ah oui ? 86�91, h�pital militaire de Johannesburg : tu soignais quoi ? Ce qui restait de dents aux prisonniers politiques ? Ou alors tu exp�rimentais de nouveaux produits avec Basson, que vous testiez sur des cobayes humains ?</p><p>��J�sus ! s��nerva-t-il. Je suis dentiste, pas tortionnaire !</p><p>��Je suis flic, pas triple buse : tu sues comme une vache, Ricky, et je connais cette odeur : tu pues la peur.</p><p>Le dentiste rosit sous son sweat. Il mentait. Pas seulement � Ruby.</p><p>��Vous n�avez m�me pas de mand�</p><p>Epkeen l�empoigna par les trap�zes et le plaqua sur le sol carrel� de la cuisine.</p><p>��Ram�ne ta gueule, souffla-t-il en lui massacrant le tendon.</p><p>Rick couina de douleur. Ruby observait la sc�ne, interloqu�e, quand un homme cagoul� surgit sur la terrasse. Une main puissante la happa sans qu�elle puisse esquisser un geste : Ruby recula dans un cri de stupeur et sentit le froid d�une arme automatique contre sa tempe.</p><p>��Tu bouges plus, le flic !</p><p>Epkeen vit le visage t�tanis� de Ruby, le Walther�7,65�coll� sur sa t�te. Il l�cha le dentiste qui geignait � ses pieds. Ils �taient maintenant deux sur la terrasse, arm�s jusqu�aux dents.</p><p>��Les mains sur la t�te ! gueula le cagoul� qui tenait Ruby en joue.</p><p>Epkeen ob�it, �c�ur�. Rick se massait le cou, t�te basse, refluait vers le bar de la cuisine. Un quatri�me homme fit irruption dans la pi�ce. Des cheveux gris coup�s ras sur un cr�ne d�garni, un corps bodybuild� malgr� sa soixantaine, Joost Terreblanche ne portait pas de cagoule mais une arme sous sa veste militaire beige. Epkeen, les mains lev�es, cherchait une issue improbable : un coup de crosse dans les reins l�envoya au tapis.</p><p>Il �touffa un cri sur le sol de la cuisine, vite tach�e de sang � sa blessure s��tait rouverte.</p><p>Terreblanche transper�a Rick de ses yeux m�talliques :</p><p>��Tu t�en sors bien, VDV�</p><p>Le dentiste croisa le visage de Ruby, atterr�e. Ce n��tait pas l�heure des explications. Terreblanche jaugea le flic � ses pieds, incapable de se relever, et prit son �lan : le bout de sa rangers le cueillit au foie.</p><p>Une longue m�lop�e s��chappa de sa gorge tandis qu�il roulait contre le bar. L�ancien militaire fit un pas vers lui.</p><p>��Non ! cria Ruby.</p><p>Epkeen pataugeait � quatre pattes, plus tr�s certain de vivre : le talon de la rangers lui cassa le dos.</p></section><section><title><p>5</p></title><p>Janet Helms correspondait avec des hackers via des lignes s�curis�es par leurs soins, dont les codes d�acc�s changeaient tous les mois et jamais � dates fixes. Un moyen comme un autre de compenser sa solitude et de perfectionner sa ma�trise du piratage : qu�est-ce qu�ils croyaient, aux services de renseignements, qu�elle �tait devenue hacker en se payant des stages intensifs dans des instituts high-tech factur�s deux cents rands de l�heure ?!</p><p>Chester Murphy vivait � Woodstock, � deux p�t�s de maisons du deux-pi�ces qu�elle louait. Chester fuyait la lumi�re du soleil, un vrai vampire et, comme elle, se nourrissait principalement de junk food et d�informatique. Janet passait la nuit chez lui, � raison d�une ou deux fois par semaine, selon l�actualit� du club. Chester n��tait pas beau, avec sa t�te joufflue et son nez de tapir, mais Janet l�aimait bien � il ne lui avait jamais fait d�avances.</p><p>Chester avait mis au point un r�seau de hackers, douze membres � l�identit� secr�te qui se lan�aient des d�fis individuels ou collectifs : �tre le premier � s�introduire dans le disque dur d�une institution ou d�une entreprise soup�onn�e de malversations, se liguer pour pirater un syst�me radar de l�arm�e. Le r�seau qu�il avait mis en place �tait � ce jour ind�tectable, autonome, d�une efficacit� jamais d�mentie.</p><p>Chester n�avait pas pos� de questions quand Janet avait d�barqu� chez lui vers dix heures du soir : il �tait en pleine action sur l�ordinateur de sa chambre� Janet s��tait install�e devant l��cran du salon, avec ses sodas, ses cahiers et ses bonbons � la menthe. Elle avait r�cup�r� ses pr�cieux codes au bureau du commissariat et se sentait d�attaque pour pirater une bonne moiti� de l�univers. Apr�s quelques heures pass�es � tester les d�fenses de l�ennemi, l�agent de renseignements finit par s�introduire dans certains fichiers class�s de l�arm�e. Beaucoup dataient de l�apartheid. L�organigramme du Project Coast �tait tomb� vers cinq heures du matin � deux cents noms au total, qu�elle avait fax�s � Epkeen, parti � la p�che de nuit du c�t� de Hout Bay� Sa r�ponse avait fus�, par texto : � Rossow. �</p><p>Le petit matin pointait quand Chester lui signala qu�il allait se coucher ; elle l�entendit � peine grimper l�escalier. Janet poursuivit ses recherches et r�colta plusieurs informations int�ressantes. Contrairement � Joost Terreblanche, Charles Rossow figurait dans plusieurs rubriques consultables sur le Net et ne cachait rien de ses activit�s de chimiste : il avait travaill� pour plusieurs laboratoires de premier plan, nationaux, puis internationaux. Sa collaboration avec Basson �tait pass�e sous silence pour ne retenir que ses succ�s. �g� de cinquante-huit ans, Charles Rossow �tait aujourd�hui chercheur en biologie mol�culaire chez Covence, un organisme de recherches sous contrat, sp�cialis� dans la mise en place d�essais cliniques � l��tranger, pour le compte de grands laboratoires pharmaceutiques. Rossow avait en outre sign� plusieurs articles dans des revues prestigieuses et s��tait focalis� sur le s�quen�age du g�nome, � une avanc�e formidable pour la connaissance mol�culaire du corps humain �.</p><p>Janet approfondit le sujet, recoupa les parutions.</p><p>On ne connaissait encore ni la composition de la plupart des g�nes, ni le lieu, ni le moment o� ils �taient exprim�s sous forme de prot�ine mais le g�nome constituait une bo�te � outils o� l�on pouvait puiser : la prochaine �tape consistait dans la d�couverte de la totalit� des g�nes, de leur localisation, de leur compr�hension, de leur signification et, surtout, dans l�analyse de leurs m�canismes de contr�le. Gr�ce � la biologie mol�culaire, la connaissance pr�cise du g�nome humain et des g�nomes des agents infectieux et parasitaires conduirait par �tapes � la description de tous les m�canismes du vivant et de leurs perturbations. � partir de quoi il deviendrait possible d�agir de fa�on sp�cifique pour corriger les anomalies, am�liorer ou �radiquer les maladies, voire, � titre pr�ventif, d�agir en amont : une avanc�e fondamentale quant � la condition humaine, l�avenir de l�humanit� tout enti�re� Rossow poursuivait, citant Fichte, que si tous les animaux �taient achev�s, l�homme lui n��tait qu�esquiss� : � ce qu�il doit �tre, l�homme doit le devenir �. Il s�agissait d�un chemin infini vers la perfection que les r�centes d�couvertes laissaient pr�sager : la puissance de la recherche actuelle r�sidait en effet dans sa capacit� � modifier la nature humaine elle-m�me. Elle se d�marquerait de la m�decine classique par son aptitude � agir sur le g�notype m�me de l�homme, affectant non seulement l��tre concern� mais aussi toute sa descendance. La biotechnologie serait alors capable d�accomplir ce qu�un si�cle d�id�ologie n�avait pu r�aliser : un nouveau genre humain. Enfanter des individus moins violents, lib�r�s de leurs tendances criminelles ; on pourrait ainsi refabriquer de l�homme comme un produit mal con�u qu�on ram�ne � l�usine, la biotechnologie permettant de modifier ses tares, sa nature m�me�</p><p>Les yeux br�lants derri�re son ordinateur, Janet Helms commen�ait � comprendre ce qui se tramait : c��tait lui, le p�re de la cellule inconnue retrouv�e dans la drogue.</p><p>En laissant les industriels financer la recherche clinique, les instances politiques avaient commis une grave erreur. Quand une entreprise pharmaceutique demandait la d�livrance d�une autorisation de mise sur le march�, elle seule �tait en mesure de fournir les �l�ments d��valuation du produit � commercialiser � la mise sur le march� de m�dicaments faussement innovants et tr�s co�teux devenant la r�gle. Elle en gardait �galement les droits exclusifs, d�o� la porte ouverte � la brevetabilit� du vivant� Rossow et ses commanditaires s��taient infiltr�s dans la br�che.</p><p>Janet trouva une adresse � Johannesburg, dans une banlieue hupp�e sous surveillance, mais rien dans la province du Cap. Elle orienta les recherches vers l�employeur de Rossow, Covence, organisme sp�cialis� dans les essais cliniques. Activit�s recens�es en Inde, Tha�lande, Mexique, Afrique du Sud�</p><p>��Nous y voil�, dit-elle tout bas.</p><p>Sept heures quinze. Janet Helms passa chez elle prendre une douche avant de filer sur le port de commerce.</p><p>Le Waterfront �tait quasi d�sert � cette heure. Les commer�ants ouvraient leurs boutiques, disposaient les �talages. La m�tisse arriva la premi�re au bar o� ils avaient rendez-vous. Elle avait cinq minutes d�avance et une faim de loup. Elle s�installa � la terrasse et posa son cahier pr�s d�elle, o� figuraient les informations r�colt�es durant la nuit. Aucune trace informatique, avait demand� Neuman�</p><p>L�air �tait frais, le serveur indiff�rent � sa pr�sence. Elle fit un signe au jeune homme, commanda un th� au lait et des g�teaux sucr�s.</p><p>Janet �tait excit�e malgr� sa nuit blanche. Au-del� de venger son amour perdu, c��tait l�affaire de sa vie. Un coup de filet qui, s�il r�ussissait, l�imposerait dans l��quipe du capitaine. Elle aurait un grade sup�rieur et traiterait directement avec Neuman. Elle se rendrait indispensable. Incontournable. Comme avec Fletcher. Il ne pourrait plus se passer d�elle. Elle finirait par pousser dehors son actuel bras droit, Epkeen, gu�re en odeur de saintet� aupr�s du superintendant. Le temps jouait pour elle. Sa capacit� de travail in�galable. Elle prendrait l�habit que Neuman avait taill� pour Dan�</p><p>Janet regarda de nouveau sa montre � huit heures onze� Les drisses des voiliers claquaient dans la brise, les navettes des compagnies maritimes rutilaient sous le soleil avant l�arriv�e des touristes, le Waterfront s��veillait doucement. Le serveur passa devant sa table, tout sourires, alert� par la jeune blonde qui venait de s�installer � la table voisine.</p><p>La lumi�re grimpa sur la montagne verdoyante. Huit heures et demie. Janet Helms attendait � la terrasse du caf� o� ils avaient rendez-vous mais personne ne venait.</p><p>Personne ne vint jamais.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Le talon d�une rangers qui lui cassait le dos : ce fut son dernier souvenir. Epkeen avait sombr� dans les limbes. La r�alit� revint peu � peu, fille verte du jour par les stores tir�s : les yeux de Ruby, juste au-dessus de lui, tanguant dans l�atmosph�re postbor�ale�</p><p>��Je commen�ais � croire que tu �tais mort, dit-elle tout bas.</p><p>Il l��tait. Seulement �a ne se voyait pas. Ses pupilles se stabilis�rent enfin. Le monde �tait toujours l�, semi-nocturne, douloureux � une fulgurance dans le bas du dos, qui lui vrilla la colonne. Il pouvait � peine bouger. Doutait de remarcher un jour. Pensait par bribes, des bouts de pens�es qui mis dans l�ordre n�avaient pas plus de sens. Le dos avait souffert, son cr�ne aussi. Il r�alisa qu�il se tenait allong� sur le parquet d�une chambre sombre, avec pour unique horizon les grands yeux �meraude de Ruby�</p><p>��Qu�est-ce qui est arriv� � ma t�te ? dit-il.</p><p>��On t�a tap� dessus.</p><p>��Ah�</p><p>Il se sentait comme un noy� de retour � la surface. On leur avait li� les mains dans le dos avec de l�adh�sif. Il se tourna sur le c�t� pour soulager ses reins endoloris. La t�te, on verrait plus tard.</p><p>��On est o� ? demanda-t-il.</p><p>��Dans la maison.</p><p>Les stores �taient tir�s, la poign�e de la fen�tre d�mont�e. Brian r�cup�ra les �toiles �parpill�es alentour :</p><p>���a fait longtemps que je suis dans les vapes ?</p><p>��Une demi-heure, r�pondit-elle en s�asseyant sur le lit. Putain, qui sont ces types ?</p><p>��Les petits copains de Rick� Il a travaill� sur un projet ultra-secret avec un ancien militaire, Terreblanche. Le vieux au cr�ne ras� qui m�a tap� dessus : c�est lui.</p><p>Ruby ne dit rien mais elle en aurait vomi de rage. Ce salaud de Brian avait raison. Le monde �tait peupl� de salauds : le monde �tait plein de Rick Van der Verskuizen qui lui contait fleurette en lui reniflant les fesses et qui, au final, la laisserait tomber pour son copain p�d� � rangers.</p><p>Brian voulut se redresser, abandonna l�id�e.</p><p>��Tu sais o� est David ? demanda-t-il.</p><p>��� Port Elizabeth, parti f�ter son dipl�me avec Marjorie et ses copains, r�pondit sa m�re. T�en fais pas pour lui, il ne revient pas avant la semaine prochaine�</p><p>Des pas couin�rent dans le couloir. Ils se turent, dans l�expectative. La porte s�ouvrit en grand. Epkeen vit une paire de rangers sur le parquet cir�, puis la carrure athl�tique de Joost Terreblanche au-dessus de lui : une veste militaire et des yeux de fouine qui le fixaient.</p><p>��Alors le flic, on se r�veille ?</p><p>La voix allait bien avec ses crampons.</p><p>��Je pr�f�rais quand je dormais.</p><p>��Un petit malin � ce que je vois� Qui sait que tu es ici ?</p><p>��Personne, r�pondit Epkeen.</p><p>��En sortant d�une fusillade ? Tu me prends pour un con ?!</p><p>��Ordure serait plus�</p><p>Terreblanche lui �crasa la t�te sous sa rangers, et pressa de tout son poids. Il n��tait pas tr�s grand mais aussi dense qu�une enclume.</p><p>��Qu�est-ce que tu as fait en sortant de chez toi ? grogna-t-il.</p><p>��J�ai fonc� ici, r�pondit Brian, la bouche tordue par la godasse.</p><p>��Pourquoi tu n�es pas all� directement chez tes copains flics ?</p><p>��Pour �loigner Ruby� Vous pouviez vous en servir� comme objet de chantage.</p><p>��Tu soup�onnais le dentiste ?</p><p>��Oui�</p><p>Il compressa le visage sous sa chaussure :</p><p>��Et tu n�as pr�venu personne sur la route ?</p><p>��Plus de portable, articula l�homme � terre. Les autres � mes trousses�</p><p>Debeer avait r�cup�r� le fax avec le listing du Project Coast, les �chantillons et le disque dur vol� � Hout Bay. Mais ce fouille-merde avait eu le temps de le consulter� Terreblanche �ta sa rangers, laissant des marques de crampon sur la joue du flic : son r�cit semblait coller avec celui de Debeer.</p><p>Il sortit un objet de sa veste :</p><p>��Regarde ce qu�on a trouv� dans ta poche�</p><p>L�Afrikaner redressa la t�te, vit la cl� USB. La semelle de cuir lui fracassa le ventre. Epkeen avait beau s�y attendre, il se tortilla sur le parquet.</p><p>��Laissez-le ! l�cha Ruby depuis le lit.</p><p>Terreblanche ne lui adressa m�me pas un regard :</p><p>��Toi, la petite pute, je te conseille de la boucler si tu ne veux pas que je t�enfonce un manche de pioche dans le cul. Tu l�as montr� � qui, le contenu du disque dur ?</p><p>Epkeen happait l�air comme un poisson volant.</p><p>��Personne�</p><p>��Ah ouais ?</p><p>��Pas�</p><p>��Pas quoi !</p><p>��� eu le temps.</p><p>Terreblanche s�agenouilla et attrapa le flic par le col de sa chemise :</p><p>��Tu as envoy� une copie au central ?</p><p>��Non�</p><p>��Pourquoi ?</p><p>Il hoquetait, en apn�e.</p><p>��Les lignes� les lignes n��taient pas s�curis�es� Trop de noms effac�s des fichiers�</p><p>Terreblanche h�sita : ses hommes avaient d�truit l�ordinateur de la chambre lors de l�attaque, on n�avait plus aucun moyen de savoir ce qu�il avait pu trafiquer avec les documents.</p><p>��Tu as envoy� une copie du disque dur � quelqu�un d�autre ? Hein ?! (Terreblanche s�impatienta.) Parle ou je la bute !</p><p>Il d�gaina son arme et visa la t�te de Ruby. Elle reflua vers le lit, effray�e.</p><p>���a ne changera rien, souffla Epkeen. Je d�chiffrais les dossiers quand vos types me sont tomb�s dessus�</p><p>La main qui tenait l�arme �tait couverte de taches brunes : au bout du canon, Ruby tremblait pour deux.</p><p>��Ainsi, personne ne conna�t l�existence des fichiers�</p><p>Brian secoua la t�te � ce connard lui rappelait son p�re.</p><p>��Non, dit-il. Que moi�</p><p>Le silence heurtait les murs de la chambre. Terreblanche baissa son arme et jeta un �il � sa Rolex.</p><p>��Bon� On va voir �a�</p><subtitle>* * *</subtitle><p>La cave �tait une pi�ce lugubre et froide � l�odeur de barrique. Epkeen tentait de desserrer ses liens, sans beaucoup d�espoir. On l�avait attach� � une chaise, les mains dans le dos, et il ne voyait qu�un point noir avec la lampe projet�e sur son visage.</p><p>Un homme corpulent pr�parait quelque chose sur la table voisine : il crut deviner Debeer, et une machine � l�aspect peu r�jouissant�</p><p>��Je vois qu�on n�a pas perdu les bonnes habitudes, lan�a-t-il aux militaires.</p><p>Terreblanche ne r�pondit pas. Il avait d�j� tortur� des gens. Des Noirs pour la plupart. Certains qui n�appartenaient m�me pas � l�ANC, ni � l�UDF. De pauvres types en g�n�ral, qui s��taient fait manipuler par des agitateurs communistes. Thatcher et les autres les avait laiss� tomber � la chute du Mur mais sa haine restait la m�me pour les communistes, les cafres, les lib�raux, toute cette chienlit aujourd�hui au pouvoir�</p><p>��Tu ferais mieux d��conomiser ta salive, dit-il en surveillant le montage.</p><p>Le boss regarda sa montre. Ils avaient encore un peu de temps avant de filer � l�a�rodrome. La maison de VDV �tait isol�e, personne ne viendrait les importuner. C�est en rentrant � Hout Bay pour le chargement qu�ils avaient trouv� les employ�s et le vigile inanim�s : quelqu�un �tait entr� dans l�agence par effraction et avait vol� le disque dur. La piste du flic fouineur �tait la bonne mais ce branquignol leur avait �chapp�. Debeer avait heureusement vu le fax qu�il venait de recevoir, l�organigramme du Project Coast et le nom de VDV en bas de la liste : le flic avait forc�ment fait le lien�</p><p>Epkeen ne pensait qu�� gagner du temps.</p><p>��C�est vous qui avez imagin� cette histoire de Zoulou, dit-il, n�est-ce pas� Vous avez gard� Gulethu en vie pour que son ADN l�inculpe du meurtre de Kate et fasse croire � un tueur raciste. Gulethu fournissait la dope aux gamins des rues des Cape Flats, sauf qu�il a voulu vous doubler en dealant des doses aupr�s des petits Blancs de la c�te. Lui et sa bande surveillaient la maison pendant que Rossow bricolait ses petites potions� Des exp�riences du genre comme vous en meniez avec le docteur Basson ?</p><p>Terreblanche dressa l�oreille, ses gros avant-bras poilus crois�s sur sa veste beige.</p><p>��La maison de Muizenberg, c��tait une unit� de recherche mobile, escamotable d�un coup de Pinzgauer ? Vous saviez qu�on allait fouiner dans le coin, alors vous avez imagin� cette histoire de squat sur la plage, d�o� rayonneraient les tsotsis� Vous le testiez sur qui, votre produit miracle : des gamins des rues ?</p><p>L�autre regardait Debeer s�escrimer avec son mat�riel, impassible.</p><p>��Des handicap�s mentaux, relan�a Epkeen, vous n�avez pas pens� ? �a parle encore moins qu�un orphelin, et puis, entre nous, �a ne sert � rien� Pas vrai ?</p><p>Terreblanche le toisa d�un rictus � le flic avait repris du poil de la b�te, on dirait� La machine �tait presque pr�te.</p><p>��Des Blancs n�allaient pas dealer dans les townships, c�est pour �a que vous avez sous-trait� l�affaire � des gangs. Sauf qu�avec Gulethu, vous �tes tomb�s sur un cingl� de premi�re� C�est lui qui a tu� Nicole Wiese, hein� Il a voulu faire porter le chapeau � Ramphele sans savoir ce qu�il y avait dans la dope : un produit miracle m�l� aux cristaux � tester sur des cobayes, et une souche de sida pour les r�duire au silence. Quelques semaines, c�est �a leur esp�rance de vie ?</p><p>Debeer fit signe que tout �tait pr�t.</p><p>��Maintenant c�est moi qui pose les questions, l�cha Terreblanche en s�approchant de la chaise.</p><p>Il passa le bout de sa cravache sur ses yeux, jusqu�� l�agacement.</p><p>��Je te le demande pour la derni�re fois : qui conna�t l�existence des fichiers vol�s ?</p><p>��Personne, je vous ai dit. Trop de fuites dans nos r�seaux informatiques.</p><p>��Qu�est-ce que tu as fait en quittant Hout Bay ?</p><p>Epkeen tenta d��loigner la tige de cuir qui effleurait ses paupi�res.</p><p>��Je suis rentr� chez moi pour d�crypter le contenu du disque dur : vos tueurs sont arriv�s alors que j�essayais de comprendre ce qu�il y avait dedans.</p><p>��Tu as tr�s bien pu donner une copie � ton chef, contesta l�autre.</p><p>��Je n�ai pas de chef.</p><p>��Neuman a une copie ? gronda-t-il.</p><p>��Non.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Je n�ai pas eu le temps de lui donner.</p><p>La cravache caressa son nez :</p><p>��Pourquoi tu ne l�as pas envoy�e ?</p><p>��J��tais encore en train de d�chiffrer le contenu du disque dur, r�torqua Epkeen. Il faut vous le dire en afrikaans ?</p><p>��Tu mens.</p><p>��J�aimerais bien.</p><p>��Envoyer le dossier par mail prenait deux minutes. Pourquoi tu ne l�as pas fait ?</p><p>��Nos lignes ne sont plus s�curis�es.</p><p>���a ne t�a pas emp�ch� de recevoir un fax.</p><p>��Si j�avais envoy� une copie au central, je n�aurais pas embarqu� la cl� USB.</p><p>��Il existe une autre copie ?</p><p>��Non.</p><p>Epkeen commen�ait � suer sur sa chaise. Terreblanche laissa retomber sa cravache. Un voile passa sur ses yeux embu�s : il fit un signe � Debeer, qui venait de relier les �lectrodes � la machine pos�e sur la table. Le gros Afrikaner renifla en relevant sa ceinture, puis se posta dans le dos du prisonnier. Il serra son scalp et lui maintint solidement la t�te en arri�re. Brian tenta de se d�gager mais le flic de Hout Bay avait une poigne de fer : Terreblanche appliqua une petite pince � sa paupi�re inf�rieure, puis l�autre pince � la seconde�</p><p>Les yeux d�Epkeen �taient d�j� tout humides de larmes. Les pinces mordaient ses paupi�res comme des linges de fer pendus ; c��tait assez douloureux en soit � mais rien � voir avec ce que �a fit quand on envoya le courant.</p></section><section><title><p>6</p></title><p>Mzala n�avait pas rejoint les autres � Hout Bay comme convenu, mais � Constantia, un coin de vignes et de maisons patriciennes o� il n�avait jamais mis les pieds. Lui aussi aurait bient�t un palais dans la nature, du pinard et des grosses putains � gogo. Un million : en dollars �a valait le coup de faire des sacrifices� Mzala posa un petit sac sur la table du salon.</p><p>��Tout est l�, dit-il.</p><p>Pr�venu de son arriv�e, Terreblanche venait de remonter de la cave ; il ouvrit la besace, cilla � peine devant les bouts de chairs sanguinolentes. Des langues coup�es. Il y en avait une vingtaine dans la toile de jute, un amas visqueux qu�il fit glisser sur le bois verni. L�aspect �tait r�pugnant mais il s�agissait bien de langues humaines. Vingt-quatre au total.</p><p>��Ils sont tous l� ?</p><p>Mzala sourit avec une b�atitude d�animal repu.</p><p>��Bon� Il y a de l�essence dans le garage. Br�le �a dans le jardin.</p><p>Le chef de gang commen�a � ramasser ses langues sur la table.</p><p>��C�est qui, la fille dans la chambre ? demanda-t-il d�un air anodin.</p><p>��Qui t�a laiss� entrer ?</p><p>��Je l�ai vue par les stores, en traversant le jardin� Sacr�e poulette�</p><p>Il souriait toujours.</p><p>��Ne t�avise pas d�y toucher, pr�vint Terreblanche, j�en ai encore besoin� Intacte, pr�cisa-t-il en guise d�avertissement.</p><p>��Besoin pour quoi ?</p><p>��Occupe-toi de ton barbecue.</p><p>Le dentiste apparut � la porte du salon. Rick ne connaissait pas le Noir au visage coutur� qui s�entretenait avec Terreblanche : il ne voyait que ses ongles taill�s et le ballet de ses doigts rougis. Il vit les chairs sanguinolentes sur la table et balbutia :</p><p>��On� on part quand ?</p><p>��Bient�t, r�pondit le boss. Tes affaires sont pr�tes ?</p><p>��Oui� Enfin, presque�</p><p>Mzala prenait son temps pour ramasser son butin. Rick rassembla son courage :</p><p>��Il n�y a aucune solution pour Ruby ? Je veux dire�</p><p>��C�est trop tard, mon vieux, coupa Terreblanche. Maintenant elle aussi est dans le coup� Tu as jou� avec le feu, VDV� L�ex de ta fianc�e enqu�tait sur l�affaire, ce n�est pas tr�s malin�</p><p>��Ruby m�avait dit qu�il �tait agent de la circulation, se disculpa Rick.</p><p>��Tss�</p><p>��C�est la v�rit�.</p><p>��C�est lui, le vieil ami ? singea Mzala.</p><p>Un cri retentit depuis la cave. Un homme, qui apparemment passait un sale quart d�heure. Mzala oublia un instant ses langues :</p><p>��Besoin d�un coup de main, chef ?</p><p>Terreblanche fit un signe n�gatif.</p><p>��Nous parlerons de �a plus tard, abr�gea-t-il � l�attention du dentiste. Rassemble tes affaires : l�avion part dans une heure.</p><p>��Oui� Oui�</p><p>Rick n�avait pas eu le courage de dire au revoir � Ruby. Son pass� l�avait rattrap�, des erreurs de jeunesse qu�il fallait remettre dans le contexte de l��poque. Son silence avait eu un prix (qu�est-ce que Ruby s�imaginait, qu�on devenait l�intime des stars avec un cabinet pouilleux sur Victoria ?! Qu�il avait achet� la propri�t� avec ses subsides de l�arm�e ?!). Terreblanche avait gard� des rapports sign�s de sa main, des exp�riences men�es en marge du Project Coast, avec les noms des prisonniers politiques. Une fuite dans la presse people et le � dentiste des stars � pouvait avaler ses molaires. Rick avait ob�i aux ordres, comme avant. Kate Montgomery �tait une proie facile : un simple coup d��il sur l�agenda de Ruby et ils exp�diaient l�affaire. Mais son ex avait tout foutu en l�air. Rick �tait d�sol� pour elle, pour lui : sa vie fuyait sous ses yeux et il savait que rien ne stopperait l�h�morragie. Il devait tout abandonner, ce qu�il avait construit ces vingt derni�res ann�es, quitter le pays, recommencer de z�ro�</p><p>Le soleil l�chait les premiers plans de vignes au-del� du jardin. Rick tourna les talons et se dirigea vers la chambre � l��tage. Il prendrait ce qu�il y avait dans le coffre, des dollars, quelques bijoux�</p><p>Terreblanche le laissa faire deux pas avant de d�gainer le.38�ramass� chez le flic : il mit Rick en joue alors qu�il atteignait la porte vitr�e et l�abattit comme un n�gre, d�une balle dans la nuque.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Un Blanc baraqu� � la houppette faisait le planton devant la porte de la chambre.</p><p>��J�ai deux mots � dire � la fille, lan�a Mzala au garde.</p><p>��Le chef est au courant ?</p><p>���videmment puisque c�est lui qui m�envoie.</p><p>Le tsotsi souriait de ses dents jaunes. L�imb�cile ouvrit la porte.</p><p>La chambre �tait plong�e dans la p�nombre. La fille se tenait sur le lit, les mains li�es dans le dos. Ruby eut un regard venimeux pour le Noir filiforme qui referma la porte derri�re lui.</p><p>��Qu�est-ce que vous voulez ?!</p><p>��Tout doux, ma belle�</p><p>L�homme tenait un petit sac de toile de jute � la main. Ses ongles �taient crasseux, taill�s comme des pointes. Il portait un pantalon large et une chemise aux manches tach�es de sang.</p><p>��Qui �tes-vous ?! r�p�ta Ruby.</p><p>��L�� L��</p><p>Mais le visage du Noir puait le vice et la mort ; il la contemplait comme un troph�e. Une proie. Le c�ur de Ruby battait � tout rompre.</p><p>��N�aie pas peur, chuchota-t-il. Tu n�auras pas mal�</p><p>Il caressait sa besace comme un petit animal pr�cieux. Intacte, avait dit Terreblanche.</p><p>��Tu n�auras pas mal si tu te tais, pr�cisa Mzala.</p><p>Ruby eut envie de lui d�chirer les yeux mais ils �taient vides d�humanit�. La peur grimpa le long de ses jambes, qu�elle serra fort en se plaquant contre le mur.</p><p>��Un mot, tu m�entends, fit-il d�une voix doucereuse : un mot et je t�ouvre les tripes.</p><p>��Va te faire foutre.</p><p>��Dans ta bouche, �a te dit ? Hum ? (Il sourit.) Oui, bien s�r que �a te dit� Quand on a une bouche comme �a, on en veut une grosse� Tu vas aimer, ma belle, oui, tu vas l�aimer ma grosse�</p><p>��Viens, coupa Ruby d�un air mena�ant : j�ai de bonnes dents.</p><p>Mzala souriait toujours, comme absent. Terreblanche �tait redescendu � la cave, le laissant avec le cadavre de son � vieil ami � sur le parquet du salon. L�avion ne partait que dans une heure : on avait le temps de s�amuser un peu� Le tsotsi plongea la main dans son petit sac et choisit une langue au hasard. Ruby bl�mit. Elle voulut reculer mais elle se tenait d�j� coll�e contre le mur. Mzala d�posa le bout de chair sur ses cheveux.</p><p>��Tu cries, dit-il, et je te la fais bouffer.</p><p>Le Chat ne souriait plus.</p><p>Elle se tut, t�tanis�e.</p><p>Il posa une autre langue sur son oreille, visiblement satisfait : la fille tremblait de tout son corps, un moineau sous l�orage. Elle lui mangerait bient�t dans la main � ou plut�t elle lui mangerait la queue, ha, ha, ha� Ruby pin�a ses l�vres tandis qu�il la d�corait, un sourire cruel sur ses traits irr�guliers. Elle avait maintenant des langues sur ses cheveux, ses �paules� Une larme glissa sur sa joue quand il garnit son d�collet�.</p><p>Mzala contempla son �uvre. La fille �tait maintenant � point. Le tsotsi bandait, c�en �tait presque douloureux : il sortit son membre vigoureux quand des pas cadenc�s r�sonn�rent dans le couloir.</p><p>Debeer entra le premier, soutenant un type en piteux �tat. Terreblanche suivait. Il vit Ruby, qui pleurait en silence, puis le sourire crisp� de Mzala sur le lit�</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Le monde n��tait plus format�, les donn�es calanch�es. Le temps aussi �tait devenu poreux, gravitation quantique � boucles. Epkeen laissa valser les gam�tes dans la chimie incertaine de son cerveau : la mati�re exp�di�e de l�autre c�t� de l�univers, il s�accrochait aux particules de pens�es qui lui sifflaient comme des m�t�orites au-dessus de la t�te. Au bout de sa folle course apr�s lui-m�me, il vit la poussi�re moutonnant sur le parquet, puis Ruby, pr�s de lui� Les images troubles lui tiraient des larmes br�lantes.</p><p>��Qu�est-ce qu�ils m�ont fait ? murmura-t-il.</p><p>��Je ne sais pas, r�pondit-elle d�une voix neutre. Mais tu as piss� dans ton froc.</p><p>Brian se contenta de respirer. Ses yeux le piquaient atrocement ; il avait mal aux muscles, aux os, son corps entier n��tait plus qu�une longue plainte, et la lionne qu�il apercevait entre les herbes br�l�es avait sa mine des jours de mauvaise chasse. Il �valua les d�g�ts de son pantalon.</p><p>��Putain�</p><p>��Ouais.</p><p>Sa chemise aussi �tait tremp�e.</p><p>Il se souvint de Terreblanche, de la g�g�ne, de sa cervelle r�duite � un transformateur, de ses cils qui cramaient, des mots qui lui sortaient tout seuls de la bouche, des serpents qu�il avait crach�s au milieu de la douleur� Un doute affreux le saisit � la gorge : avait-il parl� ? Des flamm�ches incandescentes tambourinaient sous ses paupi�res, il distinguait � peine Ruby sur le lit, les ombres au mur� Epkeen fit un mouvement pour se redresser mais il avait mal partout.</p><p>��Aide-moi, s�il te pla�t�</p><p>��T�aider � quoi ?! Putain, un type est venu tout � l�heure, un cingl� avec des langues qu�il m�a coll�es sur le visage ! Des langues d�homme ! Merde ! Tu ne vois pas que ces types sont fous ! Tu ne vois pas qu�ils vont nous tuer ?!</p><p>Ruby �tait � deux doigts de la crise de nerfs.</p><p>��Ils l�auraient d�j� fait, r�pliqua-t-il.</p><p>��Si on m�avait dit qu�on mourrait ensemble, grommela-t-elle.</p><p>��Aide-moi � me relever au lieu de r�vasser.</p><p>Ruby attrapa un de ses bras :</p><p>��Qu�est-ce que tu comptes faire ?</p><p>��Aide-moi, je te dis.</p><p>Les larmes d�Epkeen coulaient toutes seules sur le plancher. La station debout lui fit l�effet d�un phare jet� en mer mais il voyait mieux les formes : les stores baiss�s, la fen�tre sans poign�e, le secr�taire, la chaise de bois branlante, et Ruby, les m�choires serr�es pour ne pas hurler� C��tait une coriace, elle ne flancherait pas. Il colla son visage entre les stores tir�s de la chambre : on apercevait les arbres fruitiers du jardin, puis les vignes qui s��tendaient contre les flancs gris de la Table Mountain� M�me s�ils r�ussissaient � s��chapper, ils n�iraient pas loin dans leur �tat.</p><p>��Il faut se tirer d�ici, dit-il.</p><p>��OK.</p><p>Brian �valua la situation : pas brillante.</p><p>��Si Terreblanche ne nous a pas encore liquid�s, c�est qu�il compte se servir de nous.</p><p>��Comme quoi, comme otages ? Tu ne vaux rien sur le march� de l�occase, Brian. Moi encore moins.</p><p>Elle n�avait pas tort. Il d�signa ses mains, compress�es par l�adh�sif :</p><p>��Toi qui as de beaux crocs, essaie donc de mordre l�-dedans.</p><p>��J�ai d�j� essay�, gros malin. Pendant que tu �tais dans le cirage. C�est trop dur, assura-t-elle.</p><p>��Je n�exer�ais aucune pression : essaie encore.</p><p>Ruby souffla bruyamment, s�agenouilla dans son dos, chercha une faille.</p><p>��Vas-y !</p><p>��C�est ce que je fais, grogna-t-elle.</p><p>Mais l�adh�sif �tait solide, trop serr� pour offrir la moindre prise.</p><p>��J�y arrive pas, dit-elle en abandonnant.</p><p>Les oiseaux p�piaient dans le jardin. Epkeen eut beau chercher, il ne voyait plus qu�une solution : un truc de prisonnier politique� La perspective, vu son �tat, lui arrachait d�j� des soupirs plus proches de l�agonie.</p><p>��La premi�re habitation se situe o� ? demanda-t-il.</p><p>��Un kilom�tre environ. Pourquoi ?</p><p>��On n�a plus beaucoup de choix, Ruby� Je ne vois pas de garde dans le jardin : avec un peu de chance, tu peux atteindre les vignes avant qu�ils nous tombent dessus. Cours � couvert sans te retourner et file chez le voisin pr�venir les flics.</p><p>��Ah oui ? feignit-elle de s��tonner. Et comment je me transporte jusqu�� tes vignes ? En r�ve ?</p><p>��Il n�y a qu�un simple vitrage � la fen�tre, dit-il tout bas : si je r�ussis � le casser, tu as une chance de t��chapper. En dix secondes, tu es dans les vignes. Le temps que les autres r�agissent, tu seras loin.</p><p>Elle fron�a les sourcils.</p><p>��Et toi ?</p><p>��Je te suis.</p><p>��Et s�il y a un garde dehors ?</p><p>��Au pire il te tue.</p><p>��C�est �a ton plan ?</p><p>��Dis-toi que �a te fera gagner du temps.</p><p>Ruby secoua la t�te, peu convaincue par son sourire � deux faces.</p><p>��Tu oublies une chose, Brian : on le casse comment, le vitrage ?</p><p>��J�ai la t�te dure, dit-il.</p><p>Elle froissa son joli minois :</p><p>��D�foncer la vitre � coups de tronche : c�est compl�tement d�bile ton plan.</p><p>��Oui, mais c�est rock.</p><p>Ruby le regarda comme s�il �tait compl�tement demeur� :</p><p>��Toujours aussi siphonn�.</p><p>��Allez, s�impatienta-t-il, ne perdons pas de temps.</p><p>Il poussa la chaise du secr�taire sous la fen�tre :</p><p>���a t�aidera � l�enjamber� Tu es pr�te ?</p><p>Ruby fit un signe affirmatif, concentr�e sur l�objectif. Leurs regards se crois�rent un instant : peur, tendresse, souvenirs emm�l�s. Il l�embrassa sur la bouche sans qu�elle songe � le mordre, recula jusqu�� la porte et �valua la trajectoire id�ale. Ruby se mordait les l�vres, pr�te � d�taler. Enfin, il effa�a toute pens�e de son esprit et fon�a t�te la premi�re.</p><p>Une chance sur deux de rester sur le carreau, d�apr�s ses calculs : son cr�ne percuta la vitre, qui se brisa sous le choc. Ruby �touffa un cri. La t�te de Brian se prit dans les stores, l�emp�chant de passer � travers la fen�tre : il resta une seconde emp�tr� dans les lamelles, puis s��croula parmi les d�bris de verre.</p><p>La lumi�re du jardin �blouit Ruby. La vitre de la chambre �tait en partie bris�e, les arbres � quelques m�tres seulement. Elle se pr�cipita en oubliant les lames de verre qui striaient le ciel, grimpa sur la chaise adoss�e au mur et traversa la vitre en fermant les yeux. En un bond, elle fut dehors. Ses jambes flageol�rent sur la terre craquel�e, du sang ti�de gouttait sur ses paupi�res mais elle ne pensa plus qu�� courir. Elle se fraya un chemin sous les arbres, louvoya entre les branches basses. Les vignes n��taient plus qu�� dix m�tres.</p><p>��Ne la tuez pas ! hurla une voix sur sa droite.</p><p>Ruby atteignit les premi�res plantations. Elle courba l��chine, fila dans l�all�e sur une vingtaine de m�tres avant de brusquement bifurquer vers la gauche. Les arbustes griffaient sa peau, ses mains li�es la freinaient dans sa course �perdue, elle franchit une nouvelle all�e, haletante, et coupa plein nord. Un kilom�tre environ, avant d�atteindre la maison des voisins. Ruby courait � travers les vignes quand un choc stoppa sa trajectoire. Elle tomba face contre terre. Un poids �norme la plaqua aussit�t au sol. Un cri de douleur s��chappa de ses l�vres : le genou enfonc� dans ses reins, l�homme la tenait fermement. On accourut depuis la maison, des ombres surgissaient des all�es�</p><p>��O� est-ce que tu comptais aller comme �a, petite pute ? grogna Terreblanche.</p><p>Ruby avait la bouche pleine de terre. Le plan de Brian �tait foireux. La vie d�cid�ment sans surprise.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Epkeen attendait contre le mur de la chambre, groggy. Le choc avait manqu� de le tuer mais il �tait rest� conscient. Miracle pour t�tes br�l�es : les gardes l�avaient trouv� � terre, parmi les d�bris de verre et de store arrach�. Occup�s � rattraper la fille qui s��chappait par la fen�tre, ils l�avaient laiss� � ses plaies ouvertes et organis� la battue. Ruby n�irait pas loin, il le savait.</p><p>De fait, la voil� qui revenait, le front m�chamment entaill�. Sa jolie robe �tait en lambeaux, ses bras �rafl�s, son visage et ses �paules aussi �taient barbouill�s de sang. Terreblanche la jeta sur le lit comme un jouet qui aurait trop servi.</p><p>��Lie-leur les chevilles, ordonna-t-il � Debeer. Et d�blaie ces bouts de verre : ce serait b�te qu�ils se coupent�</p><p>Humour de militaire. Ruby jeta un regard d�sempar� � Brian, le scalp en partie arrach�. Debeer commen�a par lui.</p><p>��Tu enl�veras les liens quand ils seront morts, dit le boss.</p><p>C��tait la deuxi�me partie de son plan : la premi�re reposait au milieu du salon, avec la balle du flic dans la nuque. Terreblanche avait pr�vu d��liminer Van der Verskuizen et sa poule avant de gagner l�a�rodrome � un cambriolage qui aurait mal tourn頗 mais les derniers �v�nements avaient modifi� ses plans.</p><p>��Fais une premi�re injection �4�cc : laisse agir une demi-heure avant de faire la deuxi�me piq�re� Ils seront dans les vapes et n�opposeront aucune r�sistance.</p><p>Debeer acquies�a tandis que son chef essuyait ses empreintes sur le.38.</p><p>��Apr�s quoi, tu abattras la fille avec cette arme, fit-il en posant le revolver sur le secr�taire. N�oublie pas les gants, ni de d�poser les empreintes du flic sur le flingue. Il faut que �a ait l�air d�un meurtre dans une crise de folie, suivi d�une overdose : compris ?</p><p>��Affirmatif.</p><p>Debeer �tait charg� des basses besognes. Il n�aimait pas sp�cialement �a. Il suffisait de ne pas penser. Le boss d�posa une mallette de cuir sur le sol : il y avait un garrot � l�int�rieur, des seringues, de la poudre, un manche de pioche�</p><p>��Tu violeras la fille avant de la tuer, pr�cisa-t-il. Ce sera important pour l�autopsie� On se rejoint comme pr�vu.</p><p>Ruby se recroquevilla sur le lit, les yeux exorbit�s.</p><p>��Personne ne croira � un meurtre, lan�a Epkeen depuis le mur : tout le monde sait qu�on s�adore.</p><p>��Ouais ! assura Ruby.</p><p>Terreblanche n�eut pas m�me un regard :</p><p>��Ex�cution.</p><p>La premi�re injection fut comme un coup de tonnerre dans un ciel d�j� noir. Epkeen sentit la chaleur monter jusqu�� ses joues, se propager dans un spasme � ses muscles et courir le long de ses doigts. La br�lure �tait intense, quoique autrement plus subtile que la g�g�ne : il passa de la douleur � l�insensibilit�, s�arr�ta entre l�indiff�rence et la dynamite, manquant de peu l�implosion. Enfin, encaiss� le premier choc, le miracle : la coul�e de lave qui emportait ses veines, les �clats de verre plant�s dans sa t�te, ses reins, il ne sentait plus rien. La Terre atomis�e sous ses pieds, les odeurs de peau et le feu de l�incendie le ravageaient du sol au plafond. Une longue d�chirure l��tendit bient�t comme une plaine sous la lune.</p><p>��Ne me touche pas !</p><p>La voix avait surgi de nulle part. Il ouvrit des yeux globuleux.</p><p>��Putain ! Ne me touche pas ! r�p�ta la voix.</p><p>Epkeen fr�mit : Ruby �tait l�, tout pr�s. Il sentait son haleine sur sa bouche.</p><p>��Mais� je ne te touche pas ! se r�cria-t-il.</p><p>Il regarda autour de lui, ne vit qu�un cauchemar : bon Dieu, si, il la <emphasis>touchait</emphasis>� Pourtant ce n��tait pas lui : ces mains, ces doigts� Ruby �tait l�, � quelques centim�tres. Le sang gouttait de ses plaies, faisait des taches sur son visage, et lui se tenait couch� sur elle, ailleurs� Le d�sir avait fui l�amour, disparition de l�infini : il vit sans le croire des choses qui n�existaient pas, Ruby allong�e sous lui les cuisses ouvertes, ses yeux roulant sous l�effet de la dope, les convulsions, les motifs sur la couverture z�br�e, et toujours ce souffle f�minin, dans son cou� Tout lui remonta en m�me temps : la cave, leur tentative de fuite, la premi�re injection.</p><p>Epkeen roula sur le lit et se laissa choir sur le parquet de la chambre.</p><p>Les gardes avaient rappliqu� sit�t la vitre bris�e mais il avait eu le temps d�envoyer un �clat de verre sous le lit : il chercha dans les angles, ne vit que du noir parmi les �toiles. Enfin, il aper�ut une lueur p�le contre la plinthe. Le bout de verre� Il pivota sur le sol et, du bout du pied, le fit venir � lui.</p><p>Des pas lourds approch�rent dans le couloir. La cl� tourna dans la serrure. Epkeen se contorsionna et ferma les yeux au moment o� la porte s�ouvrit.</p><p>Debeer entra dans la chambre. Une demi-heure qu�ils �taient dans les vapes. Il s�avan�a vers le lit et posa la mallette pr�s de la fille. Le flic aussi �tait en phase de l�thargie, r�pandu sur le plancher� Le gros homme passa une paire de gants de latex, pr�para ses ustensiles ; plus vite ce serait fini, plus vite il rejoindrait l�a�rodrome. Il commen�a par arracher ce qui restait de la robe, fit sauter l��lastique de son string et l�envoya valser sur le sol. Apr�s quoi il enfila une capote � l�extr�mit� du manche de pioche et �carta les jambes de la fille. Il suffisait de ne pas penser.</p><p>��Montre-moi ton cul, petite pute�</p><p>Epkeen, � terre, apercevait l�Afrikaner sur le lit, qui lui tournait le dos. Ruby ne r�agissait plus. Il s�activait sur ses liens mais la dope l�avait rendu comme le bois, il avait les doigts gourds, presque insensibles � qui sait s�il n��tait pas en train de se couper les veines� Un string d�chir� voltigea sur le parquet. Brian avait des crampes � force de scier l�adh�sif, ses doigts �taient taillad�s de mille coupures mais rien ne venait. Debeer ruminait des insultes en afrikaans quand tout � coup ses mains se lib�r�rent. Epkeen h�sita une seconde, r�alisa qu�il pouvait � peine bouger. Son cerveau envoya des ordres, sans effets. Il vit Ruby sur le lit, la jambe que Debeer avait pos�e sur son �paule pour mieux l��carteler. La pesanteur qui le tenait riv� au sol disparut le temps d�un �clair : il se jeta sur lui, la bouche �cumante d�amour et de rage. Une chimie mortelle : le bout de verre s�enfon�a dans la gorge de Debeer, sectionnant la carotide.</p></section><section><title><p>7</p></title><p>La lune s�effa�ait lentement dans le ciel. Neuman d�finissait le plan d�attaque qu�il pr�senterait tout � l�heure au chef de la SAP quand il re�ut un appel de Myriam. La jeune infirmi�re �tait pass�e devant la maison de Josephina t�t ce matin, avant de prendre son service : surprise de trouver les volets ouverts, Myriam avait frapp� � la porte sans obtenir de r�ponse. Inqui�te, elle avait r�veill� les amies de la vieille femme. L�une d�elles affirmait que Josephina avait rendez-vous la veille au soir � l��glise de Lengezi, en bordure de Khayelitsha, avec une certaine Sonia Parker, la bonne du pr�tre, � propos d�une bande d�enfants des rues�</p><p>Neuman bl�mit.</p><p>Parker.</p><p>Pamela, la m�tisse retrouv�e morte dans la cave, avait le m�me nom�</p><p>Ali avait remerci� l�ange gardien de sa m�re avant de consulter les fichiers de la SAP. Il retrouva vite la trace : <emphasis>Pamela Parker, n�e le�28/11/1978. Parents d�c�d�s. Une s�ur, Sonia, domicile inconnu</emphasis>�</p><p>Neuman remplit ses poches de balles et quitta le commissariat d�sert.</p><p>La zone sablonneuse qui bordait Lengezi s��tendait jusqu�� la mer. Vieux journaux, bouts de plastique, toiles � sac, plaques de t�le ondul�e, les abris en bordure des <emphasis>public open spaces</emphasis> �taient parmi les plus mis�rables du township. Neuman claqua la porti�re et marcha dans la rue de terre battue.</p><p>Un vent sourd cognait contre les portes closes. Tout semblait d�sert, � l�abandon. Il s�approcha en chassant les ombres, ne vit qu�un rat d�taler sous ses pas. La fa�ade de l��glise rosissait aux lueurs de l�aube. Il grimpa les marches et entra sans bruit, par la porte entrouverte�</p><p>Le canon de son arme braquait les t�n�bres. Les chaises �taient vides, le silence enferm� dans une malle au fond de sa t�te. Personne. Il avan�a dans l�all�e glac�e, la crosse maintenant ti�de au creux de sa main. Il distingua le pilier pr�s de l�autel, la nappe blanche, les cierges �teints� Neuman stoppa au milieu de l�all�e. Il y avait une forme noire derri�re l�autel, une forme aux contours distincts, qui semblait pendre de la croix� Josephina. On avait li� ses poignets au grand Christ de bois, � l�aide d�une corde ; sa t�te reposait contre sa poitrine, affaiss�e, inerte, les yeux clos� Ali approcha de son visage et caressa ses paupi�res. Le maquillage avait d�teint, un maquillage bleu encore poisseux de larmes. Il passa un doigt m�canique sur sa joue, qu�il cajola longuement, comme pour la rassurer. Tout serait bient�t fini, oui, tout serait bient�t fini� Des images se t�lescopaient, confuses. Ses m�choires tremblaient. Il ne savait pas combien de temps cela avait dur� mais sa m�re ne souffrirait plus : le Chat lui avait plant� un rayon de v�lo dans le c�ur.</p><p>Neuman recula d�un pas et l�cha son arme. Sa m�re �tait morte. Une gorg�e de sang avait reflu� de sa bouche, tachant sa robe blanche, sa belle peau noire, du sang coagul� qui poissait son menton, son cou, sa bouche entrouverte� Il vit les coupures sur ses l�vres� Des entailles� La trace d�un couteau� Ali ouvrit la bouche de sa m�re et frissonna : elle n�avait plus de langue. On la lui avait coup�e.</p><p>Le cri vrilla ses tempes. <emphasis>Zwelithini</emphasis>. L�exhortation guerri�re du dernier roi zoulou, avant le massacre de son peuple�</p><p><emphasis>Zwelithini</emphasis> : que la terre tremble.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Beth Xumala vivait dans la peur, comme tous les flics des townships � peur qu�on d�fonce sa porte la nuit et qu�on la viole, qu�on la tue pour d�rober son arme de service, peur du meurtre aveugle commis en pleine rue, peur des repr�sailles si on arr�tait un tsotsi important �, mais elle adorait son m�tier.</p><p>��Vous savez tirer ? demanda Neuman.</p><p>��J��tais une des meilleures de ma promotion sur cibles mouvantes, r�pondit la constable.</p><p>��Les cibles ne ripostent pas.</p><p>��Je ne leur laisserai pas le temps.</p><p>Stein, son bin�me de l��quipe de nuit, �tait un solide albinos � l�uniforme impeccablement repass�. Lui non plus n�avait jamais imagin� travailler avec le chef de la police criminelle de Cape Town, encore moins pour ce type d�intervention. Il ajusta son gilet pare-balles, v�rifia son harnachement.</p><p>Les premiers rayons du soleil pointaient sur la fa�ade cribl�e de balles du Marabi. Le repaire des Americans �tait boucl�, l�entr�e prot�g�e par une grille m�tallique, les fen�tres barricad�es avec des planches et des plaques de t�le. Aucun signe de vie. La rue aussi �tait �trangement calme.</p><p>��Allons-y, fit Neuman.</p><p>��On devrait peut-�tre attendre les renforts, hasarda Stein.</p><p>��Contentez-vous de couvrir mes arri�res.</p><p>Neuman n�attendrait pas les Casspir de Krug�, ni les bras cass�s de Sanogo. Il arma le fusil � pompe trouv� dans le coffre de la patrouille et avan�a. Stein et Xumala h�sit�rent � ils �taient pay�s deux mille rands par mois pour tenter de maintenir la loi, pas pour mourir dans une op�ration-suicide contre le premier gang du township � mais le Zoulou avait contourn� le b�timent.</p><p>� son signal, les deux agents escalad�rent le toit voisin. Neuman �touffa un geignement en retombant dans l�arri�re-cour du <emphasis>shebeen</emphasis>. Il slaloma entre les poubelles �ventr�es et les canettes �parpill�es, atteignit le premier la porte de fer qui donnait sur la salle de jeu.</p><p>��Vous tirez au premier geste suspect, dit-il tout bas.</p><p>Les agents �taient f�briles. Il ferait avec� Le blindage datait de l�apartheid, la serrure du Grand Trek : Neuman inclina le fusil � pompe et tira deux salves coup sur coup. Le syst�me de fermeture vola en �clats. Stein envoya valdinguer la porte d�un coup de talon. Neuman surgit dans le salon priv� : � droite la r�serve et les chambres des tsotsis, � gauche celle de Mzala. Il fila droit sur sa cible, fon�a par la porte entrouverte et braqua le fusil � pompe sur la paillasse du chef de gang.</p><p>Une femme nue reposait dans la p�nombre. Une m�tisse dodue, crois�e l�autre jour avec lui. Elle regardait le plafond jauni de la chambre, les yeux exorbit�s, la gorge tranch�e. Ses v�tements jonchaient le sol carrel� mais le placard �tait quasi vide. Neuman s�agenouilla lentement et �carta la m�choire de la fille. Elle non plus n�avait plus de langue�</p><p>��Capitaine ! cria Beth depuis les dortoirs. Capitaine !</p><p>Le Zoulou se redressa sans plus sentir la douleur qui irradiait ses c�tes. L�agent Stein rappelait les renforts par radio dans le couloir, sa co�quipi�re revenait des chambres, livide.</p><p>��Ils sont tous morts, dit-elle.</p><p>Neuman trouva des posters de bonnes femmes � poil sur les murs l�zard�s, un r�chaud pour les bo�tes de conserve, des bouteilles de bi�re vides et un cadavre sur chaque lit superpos�. Tous membres des Americans. D�autres gisaient sur le sol, le cr�ne inclin�, le nez dans les flaques d�alcool qui jonchaient le sol. Vingt-deux cadavres, tous ex�cut�s d�une balle dans la t�te. M�me la <emphasis>shebeen queen</emphasis> avait �t� liquid�e � son corps tra�nait derri�re le comptoir, entre bouteilles vides et joints entam�s� Le gang des Americans avait �t� ray� de la carte : on les avait abattus pendant leur sommeil �thylique, avant de leur trancher la langue.</p><p>Mzala ne comptait pas parmi les victimes.</p><p>Neuman �crasa des blocs d�ivoire : on lui volait tout, m�me la mort.</p><p>Il laissa les agents appeler les secours et sortit sans un mot.</p><p>Une petite foule silencieuse s��tait agglutin�e devant le Marabi. Ali ne voulait pas penser � pas encore. Il prit sa voiture, sourd aux sir�nes hurlantes de la police, et roula en direction de Lengezi. Quelques femmes marchaient le long de la route, un panier ou une cuvette de plastique � la main. Khayelitsha s��veillait lentement. Il ralentit devant la maison de sa m�re et stoppa sans s�en rendre compte. La haie �tait taill�e, les volets, ouverts. Ali ferma les yeux pour respirer, sentit gronder la col�re. Le monstre au fond de lui se r�veillait. <emphasis>Zwelithini</emphasis>. Il ne dormirait pas. Il ne dormirait plus du tout�</p><p>Le signal de son portable retentit dans sa poche, absurde. Neuman vit le texto de Zina et son c�ur se serra un peu plus : <emphasis>Rendez-vous �8�h au Boulder National Park�. XXX kiss�</emphasis></p><p>Une bu�e de larmes afflua � ses yeux. Il releva la t�te, aper�ut la maison de sa m�re au-del� du pare-brise, le soleil rasant sur les volets. Des gosses jouaient dans la rue, avec leurs voitures de fil de fer� Neuman ouvrit la porti�re et vomit dans la haie le petit d�jeuner qu�il n�avait pas pris.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Les gyrophares devant l��glise, l�ambulance, les policiers qui �parpillaient les derniers curieux, Myriam sanglotant au pied des marches, la t�te entre les mains, Neuman traversa le r�el d�sol� avec les yeux d�un autre.</p><p>Deux constables gardaient l�acc�s � l��glise. Neuman passa devant eux sans les voir. Le pr�tre m�thodiste se tenait dans l�entr�e, des cheveux ras grisonnants et des bougies vacillantes au fond des yeux. D�un geste, Neuman le somma de se taire. Il voulait d�abord voir le l�giste.</p><p>Rajan travaillait au Red Cross Hospital de Khayelitsha, un homme ch�tif d�origine indienne qu�il avait crois� une fois ou deux. Rajan le salua avec une g�ne compatissante. D�apr�s ses premi�res conclusions, le crime avait eu lieu dans l��glise, vers neuf heures du soir. La langue avait �t� sectionn�e, probablement par un couteau, mais la mort semblait avoir �t� caus�e par un rayon de v�lo aff�t�, enfonc� en plein c�ur.</p><p>L�ex�cution favorite � Soweto, du temps o� <emphasis>vigilantes</emphasis> et <emphasis>comrades </emphasis>r�glaient leurs comptes sur le dos de l�Histoire� L�horreur tentait de lui faire perdre pied mais Neuman �voluait loin du sol, en pays zoulou, o� il enterrerait sa m�re pr�s de son mari, quand tout serait fini�</p><p>Un silence glac� r�gnait dans l��glise, � peine troubl� par les murmures de la foule dehors. Les brancardiers attendaient pr�s de l�autel.</p><p>��On peut emporter le corps ?</p><p>Rajan attendait un mot de Neuman.</p><p>��Oui� Oui�</p><p>Ali eut un dernier regard pour sa m�re, qui disparut sous le zip d�un sac plastique.</p><p>��Je sais que �a ne vous consolera pas, murmura le l�giste, mais si �a peut apaiser votre tourment, il semblerait que la langue ait �t� sectionn�e post mortem�</p><p>Il ne broncha pas. Trop de vip�res dans la bouche � l�Histoire ne se r�p�tait pas, elle b�gayait� Neuman se dirigea vers le pr�tre qui attendait pr�s du pilier.</p><p>��Ma m�re avait rendez-vous avec votre bonne, dit-il en l�enveloppant de son ombre. O� est-elle ?</p><p>��Sonia ? Eh bien� chez elle sans doute� Il y a une petite maison accol�e � l��glise : c�est l� qu�elle dort�</p><p>��Montrez-moi.</p><p>Le pr�tre suait malgr� la fra�cheur du matin. Ils sortirent par une porte d�rob�e.</p><p>Le petit lopin de terre nich� derri�re le b�timent appartenait � la congr�gation. On y avait plant� quelques rang�es de patates douces, des carottes, des salades, avec lesquels sa bonne pr�parait les soupes pour les plus d�sh�rit�s� Neuman poussa la porte de sa bicoque. Il faisait d�j� chaud sous les t�les ondul�es. Des relents de transpiration flottaient dans la pi�ce, m�l�s � une ent�tante odeur de sang. Une jeune femme Noire �tait �tendue sur le matelas de la chambre. De sa gorge tranch�e avait coul� un sang noir�tre.</p><p>��Sonia ?</p><p>Le pr�tre confirma d�un signe aphone. Neuman inspecta le corps. La fille avait visiblement cherch� � se d�fendre : il y avait des marques rouges sur ses poignets et un ongle cass�. La lame avait sectionn� l��sophage, puis sa langue� Le meurtre remontait � une douzaine d�heures environ. Il jeta un regard circulaire sur le mobilier, les �tag�res, la soupe qu�elle pr�parait dans la cuisine adjacente�</p><p>��Sonia travaillait pour vous depuis quand ? lan�a Neuman au petit homme apeur�.</p><p>��L�ann�e derni�re� C�est elle qui est venue me trouver� Une fille perdue, qui voulait expier ses p�ch�s en aidant son prochain et r�pondre � l�appel du S�</p><p>Neuman empoigna la tunique du pr�tre et le plaqua contre le mur.</p><p>��Le Seigneur est muet depuis un certain temps, fit-il entre ses dents : la s�ur de votre bonne a �t� tu�e pour une histoire de drogue refil�e � des gamins des rues et Sonia �tait en contact avec ceux qui tra�naient dans la zone. Alors ?!</p><p>��Je ne sais pas�</p><p>��Un gosse en short vert, Teddy, et un autre avec une cicatrice dans le cou, �a vous dit quelque chose ?</p><p>Le pr�tre fr�mit sous la poigne du colosse.</p><p>��Sonia ! s��trangla-t-il. C�est Sonia qui s�occupait de leur distribuer la soupe�</p><p>Neuman songea au jardin, aux cabanons�</p><p>��Vous avez des b�tes ?</p><p>��Des poules� Quelques cochons aussi, des lapins�</p><p>Il tira le petit homme jusqu�au potager. Entass�s dans les clapiers, les lapins reniflaient leur grillage ; plus loin les poules piochaient dans la paille comme si c��tait de l�eau bouillante. Un baraquement en parpaings faisait office de porcherie au fond du jardin, avec un toit de t�le et une auge o� stagnait une eau saum�tre. Neuman tira son Colt�45�et, d�une balle, fit sauter le cadenas.</p><p>Une odeur infecte l�accueillit � l�int�rieur du cabanon. Les trois cochons qui se vautraient dans la fange vinrent grogner contre la barri�re du box : un m�le, plus gros, et deux femelles au groin rose fard� de merde.</p><p>��Vous leur donnez quoi � manger ?</p><p>Le pr�tre se tenait dans l�embrasure de la porte.</p><p>��Tout� tout ce qui tra�ne�</p><p>Neuman ouvrit la barri�re du box et lib�ra les b�tes. Le petit homme voulut faire un geste pour les retenir � les cochons allaient saccager le pr�cieux potager � mais il se ravisa. Neuman se pencha sur le cloaque. Il d�plia la lame de son canif et remua la bouillasse infecte o� il pataugeait. Des ossements apparurent parmi les d�tritus : des os humains� La plupart avaient �t� broy�s par les cochons� Des os d�enfants d�apr�s leur taille� Des os par dizaines.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Le Boulder National Park abritait une colonie de manchots du Cap. Les petits �tres gambadaient librement sur la plage de sable blanc, des vagues tonitruantes en guise de plongeoir. Neuman marcha � pas compt�s sur le sable mouill�.</p><p>Zina l�attendait sur les rochers, parmi les embruns que le vent rabattait sur sa robe. Elle le vit arriver de loin, g�ant incongru au milieu des manchots dodelinants, et pressa ses bras contre ses jambes repli�es. Il marcha jusqu�au r�cif, et assassina toute id�e d�amour :</p><p>��Tu as le document ?</p><p>Une pochette plastifi�e reposait � ses c�t�s, sur le rocher. Zina voulait lui parler d�eux mais rien ne cadrait dans le d�cor.</p><p>��C�est tout ce que j�ai pu r�cup�rer, dit-elle.</p><p>Neuman oublia les fus�es noires qui explosaient dans sa t�te et saisit la pochette. Le document n�avait ni en-t�te ni mention permettant de l�identifier, mais il contenait un rapport complet sur l�homme qu�il recherchait.</p><p>Joost Terreblanche avait travaill� pour les services secrets durant le r�gime d�apartheid et figurait parmi les membres de la Broederbond, la � Ligue des fr�res �, une soci�t� secr�te regroupant la pseudo-�lite afrikaner, dont peu d�affaires transpiraient. Malgr� son implication dans le Project Coast et la disparition de plusieurs activistes noirs, Terreblanche n�avait pas �t� inqui�t� par la justice. Les proc�s qui avaient abouti �taient rares, raison pour laquelle peu d�anciens membres de l�arm�e avaient collabor� avec la Commission V�rit� et R�conciliation de Desmond Tutu : certaines branches des anciens services de s�curit� avaient ainsi b�n�fici� d�une impunit� quasiment totale pour des violations graves des droits de l�homme. Terreblanche avait quitt� l�arm�e � la chute du r�gime avec le grade de colonel et s��tait recycl� dans le business s�curitaire � travers plusieurs entreprises sud-africaines, notamment ATD, dont il �tait l�un des principaux actionnaires. D�apr�s la source, Terreblanche b�n�ficiait de protections � tous les niveaux, tant en Afrique du Sud qu�en Namibie, o� le conflit entre les deux pays avait permis de multiples infiltrations. On le soup�onnait de mener des op�rations paramilitaires dans divers pays des Grands Lacs � trafic d�armes, location de mercenaires. Le rapport mentionnait notamment une base arri�re dans le d�sert du Namib, une ancienne ferme s�curis�e au milieu d�un site prot�g�, o� Terreblanche exer�ait ses affaires en toute tranquillit�.</p><p>La Namibie�</p><p>Les vagues s��crasaient sur la plage, recrachaient des manchots ; Zina observait le Zoulou, plong� dans sa lecture, �trangement p�le sous son masque. Leur rencontre tenait du courant d�air. Un �lan qui n�aurait jamais d� avoir lieu, et les pr�cipitait pourtant l�un vers l�autre. Ce n��tait pas le moment mais ce ne serait jamais le moment.</p><p>��Si on arr�tait notre cirque ? dit-elle.</p><p>Il releva la t�te, totem noir sur le sable.</p><p>��Tu crois que je suis bigleuse ? relan�a-t-elle cr�nement. Tu crois que je ne vois pas comment tu me regardes ?</p><p>Neuman se d�composa un peu plus mais il ne r�pondit rien. Des cadavres flottaient en surface, par dizaines, exsangues.</p><p>��La tourn�e s�ach�ve demain soir, dit-elle. Apr�s, je ne sais pas� Je quitte la ville, Ali, sauf si tu me retiens.</p><p>Il n�entendait plus le tonnerre des vagues sur la plage, ni les cris des manchots. Le monde avait bascul�. Une chute libre.</p><p>��Je suis d�sol�, dit-il du bout des l�vres.</p><p>Zina serra ses jolies dents.</p><p>��Redis-le ! siffla-t-elle. Vas-y : redis-le-moi !</p><p>Des larmes ruisselaient sur ses joues. Elle se r�veillait le matin avec l�odeur de sa peau, elle r�sistait � l�eau, au vent, au feu sous ses pieds, son odeur l�attendait dans son lit, sa loge, elle la suivait dans les couloirs, les rues, l�air ti�de du soir, elle passait dans les embruns, son odeur, son odeur partout.</p><p>Ali baissa les yeux. Il vit ses pieds nus sur la roche d�coup�e, le dessin de ses chevilles, ses jambes, et sa robe qui dansait�</p><p>��Je suis d�sol�</p><p>Et il mourut l�, au milieu des manchots.</p></section><section><title><p>8</p></title><p>Les animaux sortaient � la nuit tomb�e. Un couple d�oryx passa dans la plaine, en qu�te de feuilles tendres pouss�es avec la derni�re pluie.</p><p>��Qu�est-ce qu�ils foutent l�, ces connards ? maugr�a Mzala depuis la terrasse de la ferme.</p><p>Le tsotsi �tait nerveux. Il s�en foutait bien des bestiaux, du sable, du d�sert. Mzala pensait dollars. Mozambique. Retraite anticip�e. Palaces et chattes en chaleur.</p><p>��On va rester l� combien de temps ?</p><p>��Le temps qu�il faudra, r�pondit le boss. Tu ferais mieux de dormir�</p><p>L�ancien militaire buvait du <emphasis>rooibos tea</emphasis>, confortablement install� dans un des fauteuils de la terrasse.</p><p>Mzala scruta le d�sert. Toute cette immensit� lui fichait le cafard. Il n�avait pas envie de dormir. Les speeds, ou plus s�rement la peur de se r�veiller avec une lame entre les omoplates, le tenaient debout. Terreblanche d�testait tous ceux qui ne rosissaient pas au soleil : le Chat avait pris certaines pr�cautions qui l�emp�chaient de le liquider sur-le-champ, mais il ne fermerait les yeux qu�une fois loin d�ici, avec son fric. Cette attente l�insupportait ��Mzala d�testait attendre. Si son statut de chef lui accordait des privil�ges � l�int�rieur du township, cette situation �tait d�sormais caduque. Le gang des Americans avait v�cu, paix � leur �me damn�e. Mzala avait respect� sa part du contrat : il avait r�cup�r� les somnif�res � l��glise de Lengezi, �limin� au passage l�autre petite pute qui nourrissait les cochons et la grosse mama d�barqu�e � l�improviste, et fini par br�ler les langues � l�essence avant de suivre les autres jusqu�� la piste de l�a�rodrome�</p><p>��Qu�est-ce qui vous emp�che de me refiler le reste du pognon, grogna-t-il : l�, maintenant ?</p><p>��On en a d�j� parl�, p�rora Terreblanche depuis son tr�ne d�osier. Les fronti�res doivent �tre surveill�es � l�heure actuelle et je ne tiens pas � ce que tu tombes entre les mains de la police� Tu passeras � l��tranger quand la fili�re sera s�re.</p><p>C��tait faux : il pouvait se d�placer d�un pays � l�autre sans risquer de tomber sur un fonctionnaire z�l�, mais le chef des Americans �tait une brute �paisse qui, sit�t l�argent empoch�, claquerait son pactole en voitures de luxe, bijoux en or et bimbos ostentatoires. Le disque dur �tait en lieu s�r, chez ses commanditaires, sa fortune et celle de son fils assur�es, mais les flics restaient sur le qui-vive. Joost ferait le mort, le temps que les choses se tassent. Apr�s seulement il retrouverait Ross en Australie. L�argent achetait tout. L�argent rachetait tout�</p><p>��C�est pas �a qu��tait pr�vu, s�ent�ta Mzala : ce qu��tait convenu, c�est qu�une fois l�op�ration termin�e, je me casse avec ma part.</p><p>��Personne ne partira d�ici sans mon assentiment.</p><p>��C�est quoi, �a ?</p><p>��Mon accord.</p><p>��Notre accord, c��tait le pognon. Un million. Cash. Ils sont o� mes dollars ?</p><p>��Tu attendras, comme les autres, trancha Terreblanche. Point final.</p><p>Mzala grima�a dans l�obscurit�. Il se demandait si cette face de lune avait le fric ici, quelque part dans un coffre, ou une planque � la noix� Le Cessna qui les avait d�pos�s ce matin �tait reparti avec le mat�riel, ils �taient maintenant seuls au milieu de ce d�sert qu�il ne connaissait pas.</p><p>Un silence de plomb r�gnait sur la terrasse, � peine troubl� par la brise nocturne. Les oiseaux de nuit s��taient tus. Les oryx aussi avaient fui� Mzala allait s�enfermer dans sa chambre, son arme � port�e de main, quand un cri retentit pr�s du hangar.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Neuman avait coup� le moteur du�4x4�sur le bord de la piste avant de parcourir les derniers kilom�tres � pied. L��tui qu�il portait � bout de bras �lan�ait sa c�te endolorie ; d�apr�s sa carte de la r�gion, la ferme se situait derri�re les dunes de Sossusvlei, � l�ouest, loin des sites touristiques�</p><p>La lune le guida sur la plaine d�sertique. Il marcha un kilom�tre en suivant la croix du Sud, les poches de son costume poussi�reux alourdies par les chargeurs. Les dunes se d�coupaient dans l�obscurit�. Enfin, il aper�ut une lumi�re au loin, puis une cl�ture qui d�limitait la ferme.</p><p>Une autruche s�enfuit � son approche, sentinelle affol�e. Neuman fit passer l��tui de l�autre c�t� de la cl�ture avant d�y grimper. Il serra les dents et p�n�tra dans la propri�t� priv�e : une vingtaine d�hectares, d�apr�s les infos de Zina, jusqu�aux contreforts des dunes de Sesriem. Il se dirigea vers la lumi�re tremblotante, s�arr�ta � mi-chemin, �valua la topographie des lieux. Il cala son �tui sur son �paule et, apr�s quelques minutes d�ascension p�nible, atteignit le sommet de la plus haute dune. On apercevait la ferme de Terreblanche sous la lune, et le b�timent de pr�fabriqu� en contrebas, pr�s des enclos.</p><p>Neuman posa l��tui m�tallique sur le sable. Le fusil �tait de marque Steyr, avec lunette de vis�e laser zoom x�6, muni d�un silencieux, et de trois chargeurs de trente balles de calibre�7,62. Une arme de sniper. Il le monta soigneusement, v�rifia le fonctionnement.</p><p>Il essuya la sueur sur son front et s�allongea sur la cr�te lisse. Le sable �tait doux, presque frais. Il balaya l��tendue avec la lunette infrarouge, rep�ra la ferme, l�extension � un entrep�t sans doute� Il y avait deux hommes sur la terrasse, qui semblaient discuter, et deux�4x4�dans la cour� Le baraquement de pr�fabriqu� se situait un peu plus loin, � cinquante m�tres. Un garde patrouillait, fusil-mitrailleur en bandouli�re. Un autre fumait sur le chemin menant � la piste principale. Neuman le fixa au centre de sa mire et l�abattit d�une balle dans le dos. L�homme tomba face contre terre. Il braqua le fusil vers la cour et retrouva le second homme : la cible dansa un moment dans la lunette avant de pivoter brusquement sous l�impact.</p><p>Le tireur rel�cha sa respiration. Aucun signe d�agitation autour des b�timents : il s�assura que les sentinelles �taient mortes sur le coup et braqua la jumelle en direction de la terrasse. Il crut reconna�tre la silhouette de Mzala pr�s du pilier, quand deux hommes sortirent de l�entrep�t voisin : deux types au cr�ne ras� qui portaient des caisses � bout de bras. Neuman suivit leur mouvement � ils se dirigeaient vers les�4x4�� et pressa la d�tente. Il tua le premier d�une balle sous la gorge, le deuxi�me alors qu�il se retournait vers son bin�me.</p><p>Un troisi�me homme sortit alors de la ferme : il vit les corps � terre et d�gaina le revolver � sa ceinture. Neuman toucha sa cible � l��paule gauche, avant qu�une seconde balle ne la projette contre la porte� Il pesta du haut de la dune : le type avait eu le temps de donner l�alerte.</p><p>Neuman braqua le fusil vers la terrasse mais les silhouettes s��taient r�fugi�es dans la maison. Un homme en maillot de corps surgit du pr�fabriqu�, une arme � la main : sa t�te vola en �clats. Le dortoir sans doute. Ils allaient se r�veiller, organiser la riposte� Neuman visa les abords des fen�tres et, m�thodiquement, vida son chargeur. Un tir aveugle qui sema la panique en traversant les cloisons. Il entendit des cris et le cliquetis des premi�res rafales qui per�aient la nuit. Il prit le second chargeur pos� sur le sable, l�enfon�a dans le magasin et tira coup sur coup trente nouveaux projectiles : le dortoir fut bient�t trou� de part en part. Un type avait tent� une sortie mais Neuman l�avait clou� d�une balle dans le plexus. Les survivants se terraient � l�int�rieur.</p><p>Des projectiles siffl�rent � quelques m�tres, trouant le sable. On avait fini par localiser sa position� Neuman arma son dernier chargeur et fouilla les t�n�bres. Il rep�ra un homme � l�entr�e du dortoir, un fusil-mitrailleur � la main, cach� derri�re la porte : il adressait des signes affol�s � ses comp�res, invisibles� Neuman tira douze balles de calibre�7,62, qui pulv�ris�rent la porte et ses alentours. Touch� � la jambe, un homme se tra�nait pour �chapper au sniper. Neuman l�acheva d�une balle dans la joue.</p><p>Le Zoulou ne respirait plus, concentr� sur son objectif. Une silhouette traversa le champ infrarouge : l�homme gicla du dortoir, courut en zigzaguant en direction de la ferme. Neuman louvoya avec lui dans une danse macabre et, d�une pression sur la d�tente, le projeta face contre terre.</p><p>Ses doigts �taient raides, son souffle englouti au fond de ses tripes. Il se rel�cha enfin. Aucun mouvement sous la lune� Il abandonna l��tui du Steyr � son linceul de sable, longea la cr�te et g�mit en d�valant la dune. Des porti�res claqu�rent alors dans la nuit. Neuman stoppa sa course, haletant, et dirigea la jumelle du fusil vers la ferme : un�4x4�s��chappait vers l�ouest, soulevant un nuage de poussi�re.</p><p>Il tira six balles au jug�, qui se perdirent au milieu du brouillard�</p><p>Un silence de mort tomba sur l��tendue d�sertique. Neuman ne pensait � rien. Restait le vent de la nuit entre les planches d�fonc�es, le fusil qu�il serrait comme un d�ment et le Toyota gar� dans la cour.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Les traces filaient vers la mer : cent kilom�tres de dunes et de plaines caillouteuses � travers l�un des parcs nationaux les plus vastes au monde. Neuman suivait les parall�les qui couraient sous les phares, accroch� au volant pour att�nuer la douleur dans ses c�tes.</p><p>Il avait d�couvert sept corps dans le dortoir, dont un jeune Blanc mal d�grossi qui se tenait le ventre en tremblant, et qu�il avait laiss� crever l�. Hormis les cadavres dans la cour, la ferme �tait vide : il avait trouv� des armes dans l�entrep�t, des munitions, mais Mzala et Terreblanche avaient fui. Ils comptaient rejoindre la piste de Walvis Bay en coupant � travers le d�sert mais Neuman ne les l�cherait pas. Il avait �vacu� toute pens�e parasite susceptible de le troubler dans sa t�che. Il inspectait les dunes derri�re le pare-brise, de plus en plus hautes � mesure qu�il s�enfon�ait dans le Namib. Le Toyota bringuebalait sur le sable meuble, faisait des embard�es, lui envoyant des pics de feu. Il s�accrocha plus fort au volant.</p><p>Un chacal d�guerpit sous ses phares. Il roulait, br�lant de fi�vre, quand au d�tour d�un d�nivel� soudain il les vit : deux points rouges phosphorescents, au creux des dunes� Neuman stoppa � trois cents m�tres, et coupa les feux en haut d�une butte. Il poussa la porti�re et les observa depuis la lunette infrarouge du Steyr. Le�4x4 des fuyards semblait bloqu�. Ils s��taient ensabl�s. Alert� par les phares du Toyota, Mzala avait abandonn� sa pelle pour se r�fugier derri�re la carrosserie : Terreblanche le rejoignait, un fusil-mitrailleur � la main. Ils se terraient maintenant derri�re le gros tout-terrain, guettant un ennemi invisible�</p><p>Neuman cala le canon du Steyr contre la porti�re et visa le r�servoir. Il tira cinq projectiles, en vain. Un v�hicule blind�</p><p>Neuman gambergea, la chemise tremp�e de sueur. Enfin il posa le fusil sur le si�ge passager, d�plia la lame de son canif, et s�installa au volant. Le�4x4�des fuyards �tait blind�, mais pas le Toyota� Un plan simple, suicidaire.</p><p>Les pneus patin�rent sur le sable meuble avant de trouver l�adh�rence : il commen�a � d�valer la pente. Deux cents cinquante� deux cents m�tres : il alluma les phares, bloqua l�acc�l�rateur avec la pointe du canif et fon�a sur sa cible. Deux canons avaient jailli sur le capot du�4x4 : Neuman empoigna le fusil sur le si�ge et se jeta par la porti�re.</p><p>Le pare-brise, le capot, les fauteuils, la calandre, tout fut pulv�ris� par les tirs en rafale sans modifier la trajectoire du v�hicule lanc� sur eux : le Toyota percuta l�arri�re du�4x4�ensabl� qui, malgr� le choc, bougea � peine. Terreblanche et Mzala avaient reflu� vers la dune pour �chapper � la collision : ils jaillirent de l�obscurit� et braqu�rent leurs armes vers le Toyota accident�. L�avant �tait d�fonc�, le pare-brise explos�, la porti�re trou�e de balles mais il n�y avait personne � l�int�rieur.</p><p>Neuman avait roul� sur le sable cent m�tres plus loin, r�cup�r� le fusil, et pris position : les coudes riv�s au sol, il visa le r�servoir du Toyota, qui explosa avec la troisi�me balle. Une gerbe de feu illumina un instant la vall�e de sable. Neuman ne voyait plus ses cibles, cach�es par l��cran de fum�e. Les flammes gagn�rent rapidement le v�hicule blind�. Mzala et Terreblanche, r�fugi�s derri�re la carrosserie, recul�rent d�un pas. Ils tir�rent une nouvelle rafale au jug�, puis une autre, qui se perdit � plusieurs coud�es. En proie au brasier, le r�servoir du�4x4�explosa � son tour. La d�flagration surprit Mzala : le baiser du feu l�emporta dans son souffle.</p><p>Neuman entendit le cri du tsotsi avant d�apercevoir sa silhouette : la torche humaine tourna sur elle-m�me, cherchant � fuir les flammes qui le consumaient. Mzala fit quelques pas maladroits sur le sable, battit des bras pour se d�gager de l��treinte mortelle mais le feu le poursuivait : il se roula � terre en hurlant de plus belle� Neuman chercha l�autre cible dans sa mire, fouilla la nuit, mais la fum�e opaque occupait tout l�espace. Terreblanche semblait s��tre �vanoui� � quelques pas de l�, Mzala hurlait toujours, au supplice. L�odeur de chairs br�l�es parvenait jusqu�� lui. Il gesticulait en frappant le sol, en vain : Neuman l�acheva d�une balle dans le poitrail.</p><p>Des gouttes de fi�vre perlaient sur son visage. Ali rampa sur une vingtaine de m�tres, ouvrit l�angle du zoom et rep�ra enfin Terreblanche, grimp� au sommet de la dune : il portait un revolver � la ceinture mais pas de fusil� La mire du Steyr accrocha son �paule au moment o� il basculait de l�autre c�t�.</p><p>Les flammes cr�pitaient, r�pandant une fum�e noire. Neuman inspecta la cr�te o� Terreblanche avait disparu et se redressa lentement. La chute de tout � l�heure avait raviv� ses douleurs costales. Il contourna le brasier rugissant et suivit l�ar�te qui serpentait sous la lune. Les traces menaient au sommet, qu�il atteignit apr�s une escalade laborieuse. Le vent des hauteurs le rafra�chit � peine. Face � lui, les vagues de sable s�en allaient � perte de vue� Il rep�ra des traces de pas sur le flanc lisse de la dune : elles filaient vers l�ouest� Neuman pesta. Jamais il ne le rattraperait � pied � pas avec cette douleur dans les c�tes.</p><p>Il v�rifia le magasin de son arme et fr�mit en voyant le chargeur : il ne lui restait plus qu�une balle.</p><p>Un vent ti�de coulait sur les hauteurs. Ali s�allongea et balaya l�horizon. Des champs de bosses aux contours indistincts se succ�daient, monotones. Des traces apparurent bient�t dans la vis�e infrarouge, un trac� rectiligne� Il suivit la trajectoire et d�busqua la silhouette du fugitif. Il marchait � pas cadenc�s, un revolver � la main. Trois cents m�tres, � vol d�oiseau� Neuman bloqua sa respiration, oublia jusqu�au vide dans sa t�te, et pressa la d�tente.</p><p>La d�tonation per�a le silence.</p><p>L�homme au bout de la mire s�affala sur le sable.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Neuman s��tait approch� en braquant son Colt mais Terreblanche ne bougeait plus. Il gisait � terre, son automatique � port�e de main, � demi �vanoui� Ali jeta l�arme au loin et s�agenouilla pr�s du bless�. Son front ruisselait. Il t�ta son pouls, vit qu�il respirait. Neuman souleva le tee-shirt kaki, poisseux de sang : la balle avait touch� un rein, manquant de peu le foie.</p><p>Terreblanche rouvrit les yeux pendant que Neuman �valuait la plaie.</p><p>��J�ai de l�argent�, marmonna-t-il. Beaucoup d��</p><p>��La ferme ou je te laisse crever l�.</p><p>D�vor� par les chacals : une fin heureuse� Mais Neuman le voulait vivant. Les documents relatifs aux exp�rimentations avaient disparu, les traces du labo, les t�moins� Il n�avait rien trouv� dans la ferme. Mzala mort, ramener cette ordure �tait sa derni�re chance.</p><p>Terreblanche �tait p�le sous la lumi�re des astres. Neuman vit alors une vilaine piq�re sur son avant-bras : une piq�re d�araign�e, visiblement� Il pressa l�avant-bras � l�endroit de la morsure : un mince filet jaun�tre s��coula. Une araign�e de sable. Certaines pouvaient �tre mortelles.</p><p>��Cette saloperie m�a piqu�, maudit le bless�.</p><p>La nuit �tait encore noire, les dunes approximatives sous les �toiles. Neuman releva l�homme �tendu sur le sable et, sans un mot, l�aida � marcher.</p><p>Il leur fallut pr�s d�une heure pour rejoindre les carcasses fumantes.</p><p>Si le Zoulou suait sang et eau, Terreblanche avait g�mi tout du long : il s�affala pr�s des�4x4�calcin�s, � bout de forces. Une odeur �cre s��chappait encore des v�hicules, empuantissant la vall�e. La d�pouille de Mzala reposait un peu plus loin, une forme noire et rabougrie qui lui rappelait son fr�re Andy� Occup� � presser un mouchoir sur sa blessure, Terreblanche n�adressa pas un regard � son complice : son teint �tait cireux aux premi�res lueurs de l�aube. Le venin commen�ait � faire son effet� Neuman v�rifia de nouveau le fonctionnement de son portable, sans succ�s : il n�y avait pas de r�seau.</p><p>Un voile d�inqui�tude passa sur son visage.</p><p>��La piste se trouve � combien de kilom�tres ? lan�a-t-il � Terreblanche.</p><p>L�ancien militaire releva � peine la t�te.</p><p>��Walvis Bay, dit-il. Une cinquantaine de kilom�tres.</p><p>��Et la premi�re habitation ?</p><p>L�autre fit un geste �vasif :</p><p>��Y a que du sable par ici�</p><p>Neuman grima�a. La ferme �tait � plus de trente kilom�tres� Il �valua le bleu du ciel, sur la cr�te des dunes. Les v�hicules �taient hors d�usage et les secours n�arrivaient pas : �a faisait pourtant plus d�une heure qu�ils avaient pris feu�</p><p>Terreblanche d�chira un bout de son maillot de corps pour remplacer son mouchoir imbib�. Le sang commen�ait � coaguler mais la blessure lui faisait un mal de chien. Son bras se mettait � enfler. Il jeta un �il au flic noir qui guettait un signe du ciel, soucieux. Terreblanche comprit alors pourquoi :</p><p>��Quelqu�un sait que nous sommes l� ? demanda-t-il.</p><p>��Non.</p><p>Le d�sert du Namib �tait l�un des endroits les plus chauds du monde. � midi, la temp�rature atteindrait cinquante degr�s � l�ombre, soixante-dix au soleil : sans eau, ils ne tiendraient pas une journ�e.</p></section><section><title><p>9</p></title><p>Les scientifiques savaient depuis longtemps que les g�nes n��taient pas des objets simples : les relations entre g�notype et ph�notype �taient si complexes qu�elles ne laissaient aucune chance � une description �l�mentaire entre les g�nomes d�une personne et les ph�nom�nes pathologiques dont elle souffrait. Cette complexit� du vivant augmentait encore si l�on prenait en compte les aspects divers de la structure sociale dans laquelle chacun �tait ins�r�, son mode de vie et son environnement, qui contribuaient au d�terminisme souvent impr�visible des maladies � un Indien d�Amazonie ne souffrait pas toujours des m�mes maux qu�un Europ�en. Qu�importe, puisque les recherches men�es par les laboratoires pharmaceutiques n��taient pas destin�es aux pays du Sud, incapables de les payer au prix fort. Les contraintes �thiques et juridiques s�av�rant trop rigoureuses dans les pays riches (notamment le code de Nuremberg, adopt� en parall�le aux proc�s des m�decins nazis), les labos avaient d�localis� leurs essais cliniques dans les pays � � bas co�ts � ��Inde, Br�sil, Bulgarie, Zambie, Afrique du Sud � o� les cobayes, pour la plupart pauvres et sans soins, pourraient b�n�ficier des meilleurs traitements et d�un mat�riel de pointe en �change de leur collaboration. Des milliers de patients devant �tre test�s avant qu�un m�dicament ne soit valid�, les labos avaient sous-trait� les essais cliniques aux organismes de recherches sous contrat, dont Covence faisait partie.</p><p>Apr�s des ann�es de recherches, l��quipe de Rossow avait mis au point une nouvelle mol�cule capable de gu�rir les maux dont souffraient des millions d�Occidentaux � anxi�t�, d�pression, ob�sit酠�, un produit qui garantirait un chiffre d�affaires faramineux.</p><p>Restait � tester le produit.</p><p>Avec ses townships qui d�bordaient de jour en jour, l�Afrique du Sud et la r�gion du Cap en particulier constituaient un vivier de premier choix : non seulement les patients �taient innombrables et vierges de tout traitement, mais apr�s les conclusions dramatiques li�es aux probl�mes de d�g�n�rescence et autres effets ind�sirables du produit en cours d�exp�rimentation, il �tait devenu impossible de poursuivre les recherches de mani�re transparente. Face � la concurrence acharn�e des labos, la rapidit� �tait un atout crucial : on avait donc opt� pour une unit� mobile en bordure des townships o� l�on testerait des cobayes dociles et sans attaches, des gamins des rues, dont personne ne se soucierait.</p><p>Pour limiter les risques, on leur inoculait le virus du sida, extr�mement efficace. L�avantage �tait double : l�esp�rance de vie des sujets �tait limit�e et la maladie, end�mique en Afrique du Sud, n��veillerait pas les soup�ons en cas de p�pins.</p><p>Charg� de l�op�ration, Terreblanche avait profit� des zones de non-droit pour passer un accord avec Mzala, dont le gang tenait Khayelitsha, lequel avait sous-trait� le deal � Gulethu et sa bande de mercenaires, qui r�daient autour des zones tampons. Gulethu et ses paum�s avaient r�pandu le cocktail dans les camps de squatteurs sans �veiller les soup�ons : le tik accrochait les gosses de la zone, on les transportait la nuit jusqu�au labo de Muizenberg, en bordure du township, afin d��valuer l��volution de la mol�cule. Ceux qui survivaient mourraient du sida et finissaient avec les cochons. En cherchant � les doubler, Gulethu avait tout fichu par terre�</p><p>Epkeen crevait de chaud malgr� la climatisation de la chambre d�h�pital. On l�avait rou� de coups, scalp�, pass� � la chaise �lectrique. De l�autre c�t� du lit, Krug� �coutait son rapport sans mot dire. La police avait ramass� une vingtaine de cadavres dans le township, parmi lesquels la m�re de Neuman, et des ossements humains derri�re l��glise de Lengezi� Pour le moment, la presse n��tait pas au courant.</p><p>��Vous savez o� est Neuman ? demanda le chef de la SAP.</p><p>��Non.</p><p>Epkeen �mergeait � peine quand Krug� avait d�barqu� pour l�interroger. Le gros homme cala son double menton sur le col de sa chemise.</p><p>��S�il y a des preuves de ce que vous avancez, soupira-t-il, il va falloir me les montrer� Vous n�avez rien, lieutenant.</p><p>Un vol de corbeaux passa dans ses yeux grillag�s :</p><p>��Comment �a, je n�ai rien ?</p><p>��O� sont vos preuves ?</p><p>��La s�questration chez Van der Verskuizen, le cadavre de Debeer, Terreblanche en fuite : qu�est-ce qu�il vous faut de plus ?</p><p>��Nous n�avons aucun t�moin de cette affaire, r�pliqua Krug� : pas un.</p><p>���videmment, ils sont tous morts.</p><p>��C�est bien le probl�me. Personne ne sait d�o� sortent les ossements retrouv�s derri�re l��glise du township, ni qui les a mis l�. Neuman disparu de la circulation, nous n�avons aucune explication. Quant � ce qui s�est pass� chez le dentiste, ajouta-t-il, on n�a pas trouv� d�empreintes. Ou plut�t, si : les v�tres.</p><p>��Tout a �t� effac�, vous le savez bien, r�torqua Brian depuis son tas d�oreillers. Comme pour la maison de Muizenberg. Le compte <emphasis>offshore</emphasis> est�</p><p>��Information obtenue de mani�re ill�gale, trancha Krug�. L�agent Helms nous a tout expliqu� de vos proc�dures.</p><p>Le visage d�Epkeen bl�mit un peu plus sous la lumi�re artificielle. Janet Helms les avait trahis. Elle les avait l�ch�s alors qu�ils touchaient au but. Ils s��taient laiss� berner par ses putains d�yeux de phoque�</p><p>��Terreblanche et Rossow ont particip� au Project Coast du docteur Basson, r�p�ta l�Afrikaner en gardant son calme. Terreblanche avait les comp�tences et la logistique pour organiser une op�ration de cette envergure. Covence offre une couverture l�gale : il suffit d�interroger Rossow.</p><p>��Vous croyez quoi, lieutenant ? Que vous allez attaquer une multinationale p�trochimique avec �a ? Terreblanche, Rossow ou Debeer ne figurent sur aucun de nos fichiers. Rien ne corrobore ce que vous avancez� (Krug� le figea comme un lapin pris dans les phares.) Vous savez ce qui va se passer, Epkeen ? Ils vont vous attaquer, vous, avec une armada d�avocats. Ils vont trouver des choses sur vous, vos m�urs dissolues, votre fils qui refuse de vous voir et les disputes avec votre ex, dont vous n�avez toujours pas dig�r� la s�paration. Ils vont vous accuser d�avoir assassin� Rick Van der Verskuizen.</p><p>��<emphasis>Quoi ?</emphasis></p><p>��Nous aurions �t� curieux d�entendre les aveux du dentiste, conc�da Krug� : malheureusement, il a �t� retrouv� mort dans son salon, abattu d�une balle dans la nuque avec votre arme de service.</p><p>��Qu�est-ce que vous insinuez ! Nous avons �t� s�questr�s, on m�a tortur� pour que je r�v�le ce que je savais apr�s ma visite dans l�agence de Hout Bay, avant de nous injecter assez de came pour d�foncer un buffle. La saloperie que j�ai dans le sang, le cadavre de Debeer, les pi�ces � conviction dans la mallette, �a non plus �a ne compte pas ?</p><p>Krug� n�en d�mordait pas :</p><p>��L�arme qui a tu� le dentiste a �t� retrouv�e dans la chambre avec vos empreintes : ils vont vous mettre �a sur le dos. �a discr�ditera votre t�moignage et celui de votre ex, qu�on d�peindra comme une sorte de furie aux humeurs changeantes capable de tout pour punir un homme adult�re, quitte � s�allier � son meilleur ennemi� Ils vont dire que vous �tes devenue accro � cette fameuse drogue, poursuivit-il, que vous avez voulu vous refaire un peu sur le dos de la b�te et que vous avez liquid� le dealer, Debeer, lors d�un acc�s d�ultra-violence�</p><p>��Une mise en sc�ne, s�irrita Epkeen, vous le savez aussi.</p><p>��Prouvez-le.</p><p>��Enfin, c�est ridicule !</p><p>��Pas plus que votre histoire de complot industriel, enfon�a le chef de la police. Apr�s ce qui s�est pass� durant l�apartheid, vous devez savoir que l�Afrique du Sud est le pays le plus surveill� en mati�re de recherches m�dicales, notamment pour tout ce qui concerne les tests sur les cobayes humains. Il faudra convaincre les jur�s de vos all�gations� Vous avez caus� un sacr� carnage dans cette baraque, ajouta-t-il, l��il torve. Et les photos prises dans la chambre o� on vous a retrouv�s ne plaident pas en votre faveur�</p><p>��Quelles photos ?</p><p>Une lueur de suspicion passa dans ses yeux fades.</p><p>��Vous n�avez pas vu dans quel �tat vous avez mis votre ex, dit-il. Les mains li�es dans le dos, votre sang barbouill� sur son corps, ses v�tements d�chiquet�s, les griffures, les coups, les violences sexuelles� Ce n�est plus de l�amour, Epkeen, c�est de la rage� Quand on vous a trouv�, vous tourniez en rond autour du lit, hagard.</p><p>Un frisson passa dans son dos. Un lion. Un putain de lion qui d�fendait son territoire�</p><p>��Je n�ai pas violent� ma femme, dit-il dans un lapsus.</p><p>��C�est pourtant sa peau qu�on a retrouv�e sous vos ongles : �a sera du plus bel effet devant un jury�</p><p>Brian tangua un instant sur le lit d�h�pital, se rattrapa au vide : la dope, les rats du coroner, la derni�re phase, celle de l�agression�</p><p>��Ils nous ont drogu�s, feula-t-il. Vous le savez comme moi.</p><p>��Il y a vos empreintes sur la seringue.</p><p>��Pour me faire porter le chapeau. Putain, Debeer avait des gants plastifi�s quand vous l�avez trouv�, non ?</p><p>���a n�explique rien. C�est du moins ce qu�ils d�fendront devant un tribunal� Quoi qu�il arrive, ce que vous pourrez dire au sujet d�une collusion entre votre labo fant�me et un groupe paramilitaire dirig� par un ancien colonel de l�arm�e pourra �tre retourn� contre vous : votre visite nocturne dans l�agence de Hout Bay, en dehors du fait qu�il n�en reste aucun document, sera de toute fa�on d�clar�e nulle pour vice de forme.</p><p>��Tout est dans la cl� USB.</p><p>Krug� ouvrit les mains en signe de bonne foi :</p><p>��Je ne demande qu�� la voir�</p><p>Un go�t infect pataugeait dans la bouche de Brian, la t�te lui tournait. Ruby, Terreblanche, Debeer, les injections, la disparition d�Ali, les informations se bousculaient dans sa t�te et la descente s�annon�ait vertigineuse� Il scruta le visage flasque du superintendant, impassible de l�autre c�t� du lit.</p><p>��Vous �tes dans le coup, Krug� ?</p><p>��Je mets cette r�flexion sur le compte d�un esprit �gar�, gronda le chef de la SAP, mais faites attention � ce que vous dites, lieutenant� Je tiens simplement � vous pr�venir : l�industrie p�trochimique est un des lobbys les plus puissants sur cette foutue plan�te.</p><p>��Un des plus pourris aussi.</p><p>���coutez, se radoucit-il : croyez-le ou non, je suis avec vous. Mais il va falloir des arguments sacr�ment solides pour convaincre le procureur d�entamer une proc�dure judiciaire, des perquisitions� Il faudra aussi d�monter une � une les accusations qu�on pourra porter contre vous, et nous n�avons que votre parole.</p><p>Epkeen �coutait le chef de la police, h�b�t�.</p><p>��Et mes yeux ? lan�a-t-il d�un air mauvais. Je me les suis br�l�s pour faire joli ?</p><p>��Ils vont demander des examens psychiatriques et�</p><p>Brian leva la main comme on jette l��ponge. Il revenait � la vie, trop tard. La situation �tait absurde � ils n�avaient pas travers� toute cette merde pour �chouer l�, dans une chambre d�h�pital.</p><p>��Je n�entame pas de proc�dure contre vous, annon�a Krug� pour conclure l�entrevue : pas pour le moment. Mais je vous conseille de vous tenir � carreau, le temps qu�on mettre tout �a au clair. Vous n��tes de toute fa�on plus charg� de l�enqu�te. Gulethu a assassin� les gamines : voil� la version officielle. Personne ne tire les ficelles d�un r�seau industrialo-mafieux : il n�y a qu�un fiasco lamentable et ma t�te sur le billot. L�affaire est close, insista-t-il, et je vous prie de la consid�rer comme telle. Sans compter qu�un nouveau crime a �t� commis la nuit derni�re : Van Vost, un des principaux donateurs du Parti national, a apparemment �t� victime d�une prostitu�e noire�</p><p>��O� est Ruby ? l�interrompit Epkeen.</p><p>��Dans une chambre, � c�t�, r�pondit le gros homme d�un signe de la t�te. Mais ne comptez pas trop sur son t�moignage.</p><p>��Pourquoi : vous lui avez coup� la langue, � elle aussi ?</p><p>��Je n�aime pas votre humour, lieutenant Epkeen.</p><p>��Vous avez tort, on s�amuse follement apr�s une s�ance de torture.</p><p>��Vous avez outrepass� vos directives et agi de mani�re inconsid�r�e, s��chauffa Krug�. Je m�en entretiendrai avec Neuman d�s qu�il se manifestera et appliquerai les mesures qui s�imposent.</p><p>���touffer l�affaire, c�est �a ? Vous avez peur pour votre putain de Coupe du monde ?</p><p>��Rentrez chez vous, gronda Krug�. Et restez-y jusqu�� nouvel ordre. Compris ?</p><p>Epkeen acquies�a. Message re�u. Destination nulle part.</p><p>Le chef de la police quitta la chambre en laissant la porte ouverte, marmonna quelques mots inaudibles dans le couloir et s��loigna. Janet Helms apparut bient�t. Elle portait son uniforme �triqu� et un sac plastique � la main.</p><p>��Je vous ai apport� des v�tements propres, dit-elle.</p><p>��Vous voulez une m�daille ?</p><p>La m�tisse s�avan�a timidement, croisa le regard accusateur d�Epkeen sur le lit, posa les affaires sur la chaise voisine.</p><p>��Krug� vous a cuisin�e, hein ? fit-il avec morgue.</p><p>Janet baissa la t�te comme une gamine prise en faute, se triturant les doigts.</p><p>��Tout ce que nous avons r�uni est ind�fendable devant un tribunal, se d�douana-t-elle. Je n�avais pas d�autre choix. C�est ma carri�re qui est en jeu dans cette affaire� (Elle releva ses grands yeux mouill�s.) Je n�avais plus de nouvelles de vous depuis hier matin� J�ai cru qu�ils vous avaient tu�</p><p>Son petit man�ge ne prenait plus.</p><p>��Vous avez des infos sur Rossow ? lui lan�a-t-il.</p><p>L�agent Helms pin�a ses l�vres brunes.</p><p>��Vous l�avez localis� ? Vous savez o� on le trouve ?</p><p>��Je n�ai pas le droit de vous en parler, dit-elle enfin.</p><p>��Ordre du chef ?</p><p>��L�affaire est close, plaida-t-elle.</p><p>��Vous oubliez Neuman� Krug� vous a demand� de me tirer les vers du nez, c�est �a ?</p><p>Janet Helms ne r�pondit pas tout de suite.</p><p>��Vous savez o� il est ?</p><p>��Si c��tait le cas, il y a longtemps que je me serais tir� d�ici, fit Epkeen, p�remptoire.</p><p>L�agent de renseignements soupira. Elle h�sitait visiblement. Brian la laissa mariner dans son jus. Cette fille le d�go�tait. Elle le sentit.</p><p>��Il y a une chose que je n�ai pas dit aux hommes de Krug�, l�cha-t-elle enfin. Il manque un fusil Steyr � l�armurerie� Le capitaine Neuman a sign� la d�charge : hier matin.</p><p>Une arme de sniper.</p><p>Le c�ur de Brian s�emballa : Ali allait les tuer.</p><p>Tous.</p><p>Avec ou sans l�assentiment de Krug�.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Brian marchait sur un fil invisible dans le couloir de l�h�pital de Park Avenue. Le m�decin de service refusant de le laisser partir dans cet �tat, il avait sign� une d�charge, qu�on lui foute la paix, et demand� � voir Ruby. Requ�te refus�e : elle venait de sortir de son coma et se reposait apr�s la trith�rapie d�urgence qu�on venait de leur administrer� Il passa un coup de fil � Neuman depuis le standard de l�h�pital, � tout hasard, mais il n�y avait pas de r�seau.</p><p>L�asphalte mollissait sous le soleil de l�apr�s-midi quand l�Afrikaner quitta le b�timent public. Il ne voyait qu�un filtre trouble derri�re ses yeux br�l�s, le reste partait � vau-l�eau. Envie de vomir. Naus�es. Il acheta une paire de Ray Ban � dix rands sur les �tals de Greenmarket, r�cup�ra un portable et sa voiture au sous-sol du commissariat. La vitre arri�re �tait pulv�ris�e, le pare-brise fissur� dans le sens de la longueur mais elle d�marra au quart de tour�</p><poem><stanza><v><emphasis>And then, she� closed�</emphasis></v><v><emphasis>Her baby blue�</emphasis></v><v><emphasis>Her baby blue�</emphasis></v><v><emphasis>Oh� her baby blue� EYES !!!</emphasis></v></stanza></poem><p>Les cendres voltigeaient dans l�habitacle de la Mercedes. Epkeen jeta sa cigarette par la vitre et remonta vers Somerset. Il avait toujours un �pouvantable mal de cr�ne, et l�entretien de tout � l�heure finissait de lui mettre les nerfs en boule. Krug� �touffait l�affaire pour des raisons qui lui �chappaient, ou plut�t qui le d�passaient. Mais Brian n��tait pas dupe. Face � la concurrence des march�s mondiaux, les �tats souverains ne pouvaient quasiment rien faire pour endiguer les pressions de la finance et du commerce globalis�, sous peine de s�ali�ner les investisseurs et menacer leur PNB : le r�le des �tats se cantonnait aujourd�hui � maintenir l�ordre et la s�curit� au milieu du nouveau d�sordre mondial dirig� par des forces centrifuges, extraterritoriales, fuyantes, insaisissables. Plus personne ne croyait raisonnablement au progr�s : le monde �tait devenu incertain, pr�caire, mais la plupart des d�cideurs s�accordaient � profiter du pillage op�r� par les flibustiers de ce syst�me fant�me, en attendant la <emphasis>fin</emphasis> de la catastrophe. Les exclus �taient repouss�s vers les p�riph�ries des m�gapoles r�serv�es aux gagnants d�un jeu anthropophage o� t�l�vision, sport et pipolisation du vide canalisaient les frustrations individuelles, � d�faut de perspectives collectives.</p><p>Contraint ou forc�, Krug� �tait un pragmatique : il n�allait pas risquer une fuite d�investissements dans le pays qui s�appr�tait � organiser la grande foire au ballon rond pour une bande de gamins des rues, dont le destin oscillait entre un tesson de bouteille bourr� de tik et une balle perdue. Neuman �tait son seul espoir � un espoir qui avait disparu depuis bient�t deux jours�</p><p>Epkeen rentra chez lui en roue libre et, terrass� pour le compte, s��tendit sur le sofa du salon. L�injection de Debeer l�avait mis dans un �tat terrifiant et la nuit pass�e � d�lirer sur le lit d�h�pital le laissait sur le flanc. Un cheval mort dans la boue. Il resta l� un moment, � recoller les morceaux de lui �parpill�s. L�atmosph�re de la maison �tait soudain sinistre. Comme si ce n��tait plus la sienne, comme si les murs voulaient le mettre dehors� Le fant�me de Ruby, spectre contamin� par le virus, qui venait se venger de lui ? Il chassa ses d�lires de junkie en pleine descente, avala deux cachets d�analg�siques et mit le dernier Scrape sur la platine. � bloc � les corbeaux nettoieront� De fait, un voile noir passa bient�t au-dessus de lui, �croul� sur le sofa. La musique grondait dans le salon, � en d�coller la peau du ciel. Les pens�es s�organis�rent lentement� Qu�importe le double jeu de Janet Helms : Ali avait coup� le contact pour garder les mains libres. Et s�il avait choisi une arme de sniper � l�armurerie, c�est qu�il savait o� se trouvaient les tueurs�</p><p>Mzala : enfui.</p><p>Terreblanche : introuvable.</p><p>Le gang des Americans : liquid�.</p><p>Les gamins : un tas d�os.</p><p>Epkeen tourna mille fois l��nigme dans sa t�te amoch�e, et comprit enfin : la danseuse de l�Inkatha.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Le Rhodes House �tait le club chic du City Bowl, o� mannequins et vedettes publicitaires se retrouvaient entre deux tournages � une activit� lucrative due � la lumi�re exceptionnelle de la r�gion.</p><p>Une client�le masculine autosatisfaite affluait ce soir-l� sous l��il du physionomiste, un minet bodybuild� : celui qui n�avait pas le teint h�l� et la chemise blanche ouverte avait peu de chances de rentrer. Avec ses pansements sur le cr�ne, sa d�marche de robot rouill� et ses yeux � l�eau �carlate, Epkeen avait plut�t la t�te du type au bout de la corde. Il montra sa plaque au type qui accordait les s�sames � l�entr�e et trouva une place au bar, qui surplombait la sc�ne.</p><p>Il arrivait � la fin du show. Entre tambours zoulous et mur de sons �lectriques, Zina arrachait les cordes d�une guitare incandescente sous les flashs aveuglants des ligths. Brian plissa les yeux pour calmer ses vertiges, les nerfs en fusion. Bref moment d�osmose. Au bout du s�isme, Zina partit en fum�e, sous un d�luge de larsens et de son�</p><p>Les lumi�res se rallum�rent bient�t, une musique d�ascenseur pour couvrir les voix. Brian voulut commander � boire mais le barman plein de gel faisait semblant de ne pas le voir. Pass� l�attraction du soir, les mannequins reprirent leur pause sur le dance-floor o� des Casanova en Versace flirtaient avec leur ombre boudeuse. Epkeen guettait la sortie des artistes, au supplice � la trith�rapie lui retournait l�estomac. La leader du groupe sortit enfin de sa loge ; Epkeen se pr�senta au milieu du brouhaha et l�attira jusqu�au bar. Elle portait une robe �chancr�e mais pas de chaussures. Une vraie beaut�.</p><p>��Ali m�avait parl� d�une ancienne militante de l�Inkatha, dit-il en atteignant le comptoir, pas d�une furia �lectrique.</p><p>��Ali m�a parl� d�un ami, renvoya-t-elle, pas d�une momie.</p><p>��Vous aimez mes pansements ?</p><p>Zina fit la fine bouche devant ses cro�tes :</p><p>��C�est d�coratif ?</p><p>��En r�alit�, je souffre terriblement.</p><p>La danseuse leva un sourcil.</p><p>��Vous �tes plut�t marrant pour un Blanc, dit-elle sous les spots.</p><p>��Je vous offre un verre ?</p><p>��Non.</p><p>Le barman gomin� �tait de toute fa�on litt�ralement pris d�assaut. Elle s�accouda au comptoir humide.</p><p>��Vous vouliez me parler ?</p><p>��Ali ne donne plus de nouvelles depuis hier, fit Epkeen. Je le cherche. C�est plus qu�urgent, si vous voulez tout savoir.</p><p>Les basses vibraient dans les enceintes. Le visage de Zina ne trahit pas la moindre �motion.</p><p>��Vous n�avez pas l�air surprise, fit-il remarquer. Il est pass� vous voir, n�est-ce pas�</p><p>Elle oublia ses pansements et plongea dans ses yeux vert d�eau.</p><p>��On s�est vus, oui�</p><p>��Au sujet de Terreblanche ?</p><p>La danseuse hocha la t�te. Le pouls de l�Afrikaner s�acc�l�ra.</p><p>��C�est important, dit-il. Vous avez des infos ?</p><p>Une chape de m�lancolie tomba sur le visage de la danseuse.</p><p>��Je sais que Terreblanche a acquis une ferme en Namibie, dit-elle enfin. Il y a deux ans, via une soci�t�-�cran� Une ancienne base d�entra�nement en plein d�sert du Namib. �a avait l�air d�int�resser votre ami. Pas moi.</p><p>Epkeen ne vit pas les perles jaillir de ses yeux. La Namibie : en coupant le contact, Ali se coupait de la loi. L�adr�naline remonta � toute vitesse. Il nota les renseignements sur son paquet de cigarettes et se tourna vers l�Africaine sculpturale, toujours accoud�e au comptoir.</p><p>��Une chance pour qu�on se revoie vivants ? demanda-t-il.</p><p>Zina sourit au milieu de la faune nocturne.</p><p>��D�sol�, beau prince : c�est le roi zoulou que j�aimais�</p><p>Un beau sourire, comme elle, tout cass�.</p></section><section><title><p>10</p></title><p>Un camion � bestiaux passa en hurlant par les vitres de la Mercedes. Un garagiste avait mis du Scotch noir pour colmater le pare-brise arri�re, mais le soleil mordait c�t� conducteur. Epkeen roulait depuis des heures sur la N7�qui filait plein nord jusqu�� la fronti�re namibienne. Il avait travers� le Veld, le pays afrikaner, cinq cents kilom�tres de collines jaunes et de plaines d�sertiques o� rien ne poussait sinon des vignes et quelques fermes jet�es l� comme un homme � la mer. L�image de Ruby contamin�e revenait au rythme des pointill�s sur l�asphalte ; si la trith�rapie d�urgence ne marchait pas, si le virus mutant r�sistait au traitement de choc ? Il se revoyait dans la chambre, tremblant pour elle, quand Terreblanche avait braqu� son arme sur son visage, et puis dans les vapes, allong� sur son corps ensanglant�</p><p>Il arriva � Springbok au petit matin, �puis�.</p><p>Springbok �tait la derni�re ville-�tape avant la fronti�re namibienne ; l��ge d�or de l�extraction mini�re �tait pass�, on ne trouvait plus aujourd�hui que des Wimpy criards, des �glises, quelques commerces sp�cialis�s dans la chasse aux cervid�s et une collection de pierres semi-pr�cieuses en vitrine, fiert� de Joppie, le patron du Caf� Lounge. Epkeen gara la Mercedes devant l�enseigne, la seule ouverte � cette heure dans la grand-rue d�serte.</p><p>Un air de <emphasis>boeremusier</emphasis><a l:href="#n_39" type="note">[39]</a>�jouait en sourdine. Cal� derri�re son comptoir surcharg� d��cussons et de briquets vides coll�s l� en guise de d�coration, Joppie parlait l�afrikaans avec un autre <emphasis>red neck</emphasis> de trois cents livres aussi gracieux qu�une vache en train de chier. Des t�tes de springbok et d�oryx ornaient les murs, fig�s � jamais dans une expression d�indiff�rence souveraine�</p><p>��C�est pour quoi ? bougonna le patron.</p><p>M�me sa voix avait une chemise � carreau. Epkeen lui demanda un caf� en anglais et s�installa � la terrasse qui donnait sur la rue principale. Il but une eau chaude noir�tre et attendit que l�armurerie ouvre ses portes pour acheter un fusil de chasse et une bo�te de cartouches.</p><p>Le vendeur ne fit pas d�histoires en voyant sa plaque d�officier de police.</p><p>��C�est un springbok qui vous a mis dans cet �tat ? plaisanta le type en louchant sur ses cro�tes.</p><p>��Oui : une femelle.</p><p>��H� h� !</p><p>Une troupe de blondes engonc�es dans des robes � volants sortait de l��glise quand Epkeen rangea le fusil dans le coffre. Le caf� lui restait sur l�estomac, comme l�ambiance de la ville perdue. Il reprit la route, saluant les grosses majorettes d�un nuage de poussi�re.</p><p>La fronti�re namibienne se situait � une soixantaine de kilom�tres. Brian stoppa la Mercedes devant les cabanons qui faisaient office de bureau et d�plia sa carcasse malmen�e par la route.</p><p>Les touristes �taient rares en �t�, o� le soleil br�lait tout. Il laissa le couple de vieux Allemands en tenue de safari devant le comptoir de l�immigration, pr�senta sa requ�te � la constable qui s�occupait des tampons et consulta le registre des entr�es : Neuman avait pass� la fronti�re deux jours plus t�t, � sept heures du soir�</p><p>Bouts de pneus �clat�s, voiture pulv�ris�e, camion en travers de la route, un corps sous une couverture, la B1�qui traversait la Namibie �tait particuli�rement dangereuse malgr� les travaux effectu�s ces derni�res ann�es. Epkeen fit le plein d�eau et d�essence � la station-service de Gr�nau, mangea un sandwich � l�ombre de midi et partagea une cigarette avec les vendeurs de mangues assoupis sous leurs bobs. La temp�rature grimpait � mesure qu�on s�enfon�ait dans le d�sert rouge. Les brebis s��taient r�fugi�es sous les arbres rares, les camionneurs faisaient la sieste � l�abri des essieux. Il appela Neuman pour la cinqui�me fois de la matin�e : toujours pas de r�seau.</p><p>��Qu�est-ce que tu fous, bon Dieu�</p><p>Brian se parlait tout seul. Les hommes seuls parlent toujours trop, ou ils se taisent comme des carpes� Une r�plique de film. Ou d�un livre. Il ne savait plus� Il laissa les vendeurs du village en parpaings qui bordait la nationale et poursuivit sa route vers Mariental, quatre cents kilom�tres de ligne droite � travers les plateaux et les mesas scalp�s par le vent.</p><p>Peu de gens vivaient dans le four namibien : des descendants d�Allemands, qui avaient massacr� les tribus hereros au d�but du si�cle pr�c�dent, aujourd�hui reconvertis dans le commerce ou l�h�tellerie, quelques tribus nomades, les Khoi Khoi. Le reste appartenait � la nature. La Mercedes traversa les plaines arides sous un soleil de feu.</p><p>D�apr�s les renseignements de l�ex-membre de l�Inkatha, Terreblanche avait �tabli sa base dans une r�serve pr�s des dunes de Sesriem : il n�y serait pas avant la fin de jour� Une vieille locomotive tra�nant des wagons d�membr�s cracha sa fum�e noire � la sortie de Keepmanshoop, avant de dispara�tre dans la rocaille. Les kilom�tres d�filaient, mirage permanent sous les vapeurs de l�asphalte. Brian avait la gorge s�che malgr� les litres d�eau ingurgit�s, les yeux pass�s au s�choir �lectrique. La police de la fronti�re avait son signalement, Krug� pourrait lui reprocher d�avoir agi sans autorisation mais il s�en foutait. La Mercedes lanc�e � plein r�gime pour le moment tenait le coup. Apr�s des kilom�tres de fournaise, Epkeen quitta la nationale d�fonc�e pour la piste de Sesriem.</p><p>Il ne croisa plus que des springboks peu farouches � l�ombre des arbres maigrelets, un grand koudou qui d�tala � son approche et un gamin � v�lo promenant une bouteille d�eau bouillie sur son porte-bagages. Il atteignit les portes du Namib aux premi�res lueurs du cr�puscule.</p><p>Le poste de Sesriem �tait fantomatique en cette saison. Il se d�gourdit les jambes dans la cour, se renseigna aupr�s du fonctionnaire affable qui distribuait les tickets d�acc�s � la r�serve, mais aucun � Neuman � ne figurait sur ses fiches.</p><p>��J�ai vu que des touristes isol�s, dit-il en consultant son registre. Des Blancs, il pr�cisa.</p><p>Epkeen fit de nouveau le plein d�eau et d�essence, avant de s�enfoncer dans le d�sert. La ferme de Terreblanche se situait � une cinquantaine de kilom�tres, quelque part dans le Namib Naukluft Park� Il balan�a son reste de sandwich sur le tapis de sol et se r�concilia avec une cigarette.</p><p>Une pie �tripait un chacal �cras� quand la Mercedes quitta le secteur goudronn�. Les dunes de Sossusvlei �taient parmi les plus hautes du monde : rouge, orange, rose ou mauve, les teintes variaient selon les perspectives et la courbe du soleil. Un paysage dantesque qu�il regardait � peine, le nez sur sa carte. Il suivit la piste principale sur une douzaine de kilom�tres, bifurqua vers l�ouest et ralentit bient�t devant une barri�re m�tallique.</p><p>Un panneau en plusieurs langues interdisait l�acc�s au site, visiblement grillag� sur des kilom�tres : Epkeen d�fon�a la cl�ture et fila sur la piste cahoteuse.</p><p>Un orage passa dans le ciel comme en mer, striant les lointains de semences �lectriques. Ali avait pr�s de deux jours d�avance : qu�avait-il fait pendant tout ce temps ?</p><p>Des nuages col�riques tiraient des voiles de pluie sur la plaine assoiff�e ; Brian aper�ut enfin une b�tisse � l�ombre des dunes, une ferme prolong�e par des baraquements de pr�fabriqu�.</p><p>La poign�e d�oryx qui paressait dans la plaine d�campa quand l�homme stoppa son v�hicule au bord de la piste. La ferme, au loin, semblait d�serte. Il prit la paire de jumelles dans le vide-poches et inspecta le site. La ferme tangua un moment dans sa ligne de mire : le vent avait br�l� ses yeux mais il ne d�cela aucun mouvement. Des faucons tournoyaient dans le ciel orang� Il vit alors une tache sur le chemin. Un homme. Allong�, immobile. Un cadavre� Il y en avait d�autres pr�s des pr�fabriqu�s, au moins six, que les pies se disputaient ; un autre encore, dans la cour�</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Neuman et Terreblanche avaient attendu � l�ombre des carcasses calcin�es mais personne n��tait venu : le carnage dans la ferme, les coups de feu, l�explosion des r�servoirs, les v�hicules enflamm�s, tout �tait pass� inaper�u. Les dunes g�antes avaient d� cacher le brasier, la nuit le cort�ge de fum�e. Le soleil avait grimp�, un soleil qui mordait la peau, cuisait les t�les et interdisait toute station prolong�e, ils attendaient toujours et rien n�arrivait. Ni avion de reconnaissance traversant l�azur, ni nuage de poussi�re soulev� par une patrouille de Rangers� L�horizon restait d�un bleu cobalt, pur, d�sesp�r�ment vide.</p><p>Un l�zard jaune se r�fugia sous le sable br�lant.</p><p>��On va griller ici, pr�dit Terreblanche, adoss� contre le flanc noirci du Toyota.</p><p>Le sang ne coulait plus de sa blessure mais de longues ravines avaient creus� son visage cramoisi. Le venin de l�araign�e s��tait r�pandu dans son corps, commen�ant � t�taniser ses membres. La chaleur ne faiblissait pas. Des grains de sable s��taient incrust�s dans les ger�ures de ses l�vres et une lueur maladive gravitait au fond des yeux � la soif.</p><p>���conomise ta salive pour ton proc�s, fit Neuman.</p><p>��Il n�y aura pas de proc�s� Vous n�avez aucune preuve�</p><p>��Sauf toi� Maintenant ferme-la.</p><p>Terreblanche se tut. Son avant-bras avait presque doubl� de volume. Le trou s��tait n�cros�, la peau avait jauni autour de la piq�re avant de prendre une teinte bleu�tre. Neuman l�avait menott� � la carrosserie mais il n��tait pas en �tat de s�enfuir. L�ombre des nuages jouait sur les cr�tes des dunes fabuleuses.</p><p>On n�entendit plus rien, que le silence immortel sur le d�sert immobile.</p><p>Ils attendirent encore, sous leur abri de fortune, sans �changer le moindre mot.</p><p>Ils cuisaient � l��touff�e.</p><p>Personne ne viendrait.</p><p>Leur existence m�me au c�ur de la r�serve �tait un secret. Personne ne serait port� disparu car Joost Terreblanche n�existait pas : il s��tait fondu dans le chaos du monde. Il avait install� sa base namibienne avec la complicit� de personnes qui se gardaient bien de mettre le nez dans ses affaires, une retraite o� il ferait le mort, le temps que l�affaire se tasse. Personne ne se souciait de leur sort. On les avait oubli�s au creux d�une vall�e de sable, dans un oc�an de feu o� ils allaient mourir de soif.</p><p>Le soir tomba.</p><p>Neuman avait des lames de rasoir dans la gorge. Il redressa sa carcasse endolorie et fit quelques pas. � l�ombre du Toyota, l�ancien militaire r�agissait � peine. Sa bouche n��tait plus qu�une pomme frip�e, ses traits ceux d�un gisant. Trop de sang perdu sur la route. Stock de salive �puis�. Le bras difforme.</p><p>Neuman le secoua du pied.</p><p>��L�ve-toi.</p><p>Terreblanche ouvrit un �il, aussi trouble que l�autre. Le soleil avait disparu derri�re la cr�te. Il voulut parler mais il n��mit qu�un sifflement � peine perceptible. Neuman d�tacha les menottes et l�aida � se relever. Terreblanche tenait � peine debout. Il le regardait, hagard, comme s�il n��tait d�j� plus de ce c�t�-ci du monde� Neuman se tourna vers l�est.</p><p>��On va faire une petite marche, annon�a-t-il.</p><p>Trente kilom�tres � travers les dunes : ils avaient une chance d�atteindre la ferme avant l�aube � une chance sur mille.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Epkeen avait fouill� les b�timents et les cadavres qui jonchaient le sol. Neuf autour de la ferme, quatre autres dans le dortoir. Tous paramilitaires, abattus par des balles de gros calibre. Du�7,62, d�apr�s le bout d�acier extirp� d�une blessure. Celui d�un fusil Steyr. La piste �tait la bonne mais ni Terreblanche ni Mzala ne figuraient parmi les victimes. S��taient-ils enfuis ? Brian avait inspect� les alentours mais le vent et l�orage avaient effac� toutes les traces.</p><p>L�Afrikaner abandonna les recherches au cr�puscule.</p><p>Il pr�vint les autorit�s locales du carnage perp�tr� dans la ferme et trouva refuge au Desert Camp, un lodge en bordure de la r�serve.</p><p>L��t� aidant, l�h�tel �tait presque vide ; il gara son tas de poussi�re devant la plaine immense et n�gocia les cl�s � la petite Namibienne de l�accueil. Une minuscule piscine en c�ramique donnait sur le d�sert rouge. Les tentes aussi �taient du haut de gamme, des tentes de brousse aux mat�riaux ing�nieux, avec cuisine ext�rieure, salle de bains marocaine et ouvertures multiples sur la nature environnante. Brian prit une douche froide et but une bi�re en regardant la nuit tomber. La savane s��tendait, fabuleuse, jusqu�aux monts taill�s du Namib� Ali �tait l�, quelque part�</p><p>Brian quitta la terrasse et fit quelques pas vers le d�sert. Une autruche passa au loin. Fourbu, il s�allongea au pied d�un arbre mort. Le sable �tait doux sous ses doigts, le silence si total qu�il d�vorait l�immensit� Il pensa � son fils, David, parti faire la bringue � Port Elizabeth, puis � Ruby, qui devait se morfondre sur son lit d�h�pital� Il ne savait pas s�ils �taient sauv�s, si le virus muterait, si elle lui en voulait. Le visage d�Ali prenait toute la place� Pourquoi ne l�avait-il pas pr�venu ? Pourquoi ne lui avait-il rien dit ?</p><p>Cent, mille �toiles apparurent dans le ciel. Un hibou se posa sur la branche de l�arbre mort o� il reposait, � grand renfort de battements d�ailes : un oiseau de nuit aux plumes blanches repli�es avec soin, qui le fixait de ses yeux intermittents� La nuit �tait noire maintenant. Des essaims d��toiles se bousculaient le long de la Voie lact�e, des �toiles filantes sillonnant le ciel.</p><p>Brian resta allong� l�, les bras �cart�s sur le sable orange et ti�de, � compter les morts : un cort�ge qui, comme lui, flottait dans la n�buleuse�</p><p>��O� es-tu ?</p><p>Depuis son perchoir rachitique, le hibou ne savait pas. Il observait l�humain, sto�que.</p><p>Bref moment de fraternit� : Epkeen s�endormit � la lueur d�un stick de Durban Poison qui, au bout du d�sespoir, l�envoya par le fond.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>La lune les avait guid�s vers l�horizon engourdi, t�moin muet de leur chemin de croix. Terreblanche divaguait depuis un moment dans un semi-coma, le teint toujours plus p�le sous l�astre blanc. Une cro�te jaune avait recouvert la plaie sur son bras. Il marchait comme un pantin boiteux, les yeux perdus au fond du temps. Enfin, apr�s quatre heures de marche forc�e � travers les dunes, l�ancien colonel s��croula.</p><p>Il ne se rel�verait plus. Le sang perdu, le venin de l�araign�e, la journ�e sous l��tuve et la marche avaient fini de le d�shydrater. Ils n�avaient parcouru qu�une poign�e de kilom�tres : la ferme �tait encore loin, � l�autre bout de la nuit. Neuman tenta � peine de lui parler : il avait la gorge si s�che qu�un mince sifflement sortit de sa bouche. Terreblanche, � ses pieds, ressemblait maintenant � un petit vieux. Il tenta de le r�animer, en vain. Le militaire ne r�agissait plus. Ses l�vres bougeaient pourtant, fendues par la chaleur.</p><p>Ali passa une menotte au poignet de Terreblanche, l�autre au sien, et commen�a � le tirer sur le sable.</p><p>Chaque pas faisait plier sa c�te bless�e, chaque pas lui co�tait deux vies mais le Zoulou tenait � sa charogne : il ne tenait plus qu�� sa charogne.</p><p>Cent, deux cents, cinq cents m�tres : il lui parlait pour s�encourager, il parlait � sa pourriture inanim�e pour ne plus penser, ni � sa m�re ni � personne. Il l�avait tra�n�e comme �a deux heures durant, aussi loin que ses jambes pouvaient le porter, sans se demander si Terreblanche respirait encore. Ali marchait sur une ligne imaginaire. Mais ses forces s�amenuisaient. Sa chemise, tout � l�heure tremp�e, �tait maintenant aussi s�che que sa peau. Ali n�avait plus de sueur. Il ne tenait plus debout. � peine pli�. L�effort l�avait d�vor� en entier. Ses cuisses �taient du bois de cristal. Sa gorge surtout le br�lait atrocement. Il titubait, sa charogne � bout de bras, d�valait les pentes, le hissait sur les sommets, retombait de l�autre c�t�, d�lirant. Sa charogne �tait morte. Foutue. Il la tra�na encore, encore quelques m�tres, mais ses forces avaient fini de fuir : Ali voyait double, triple, il ne voyait plus rien. La ferme trop loin. Pensait par bribes. Plus de salive dans ses pens�es. Plus d�huile dans sa belle m�canique.</p><p>Il se laissa choir contre les flancs d�une dune.</p><p>Un silence �tourdissant plana sur le d�sert. Ali distinguait � peine les petits yeux de chrome qui l�observaient depuis la vo�te c�leste. Une nuit noire.</p><p>��<emphasis>Tu as peur, petit Zoulou ? Dis : tu as peur ?</emphasis></p><p>Personne ne savait. Pas m�me sa m�re : il y avait le cadavre de son p�re � d�crocher, ses lambeaux de peau qui s�en allaient � l�eau claire, Andy r�duit � une chose noire et tordue, l�enterrement, les morts � pleurer, le sangoma ignare qui l�avait auscult�, leur fuite � organiser� Personne ne savait ce que les <emphasis>vigilantes</emphasis> lui avaient fait derri�re la maison. Le corps lac�r� de son p�re, les larmes noires d�Andy, son short plein de pisse, l�odeur de caoutchouc br�l�, tout allait trop vite. Les <emphasis>vigilantes</emphasis> qui l��cart�lent derri�re la maison, ses cris �pouvant�s, les trois hommes cagoul�s qui lui massacrent les testicules, � coups de pied, les chiens de guerre qui s�acharnent pour le rendre impuissant : le film repassa une derni�re fois sur l��cran noir du cosmos.</p><p>Ali rouvrit les yeux. Ses paupi�res �taient lourdes mais une sensation de l�g�ret� inconnue, lentement, absorbait son esprit� Fin de l�insomnie ? Ali songea � sa m�re qu�il aimait, une image d�elle heureuse soulevant son gros rire d�aveugle, mais un autre visage envahit bient�t tout l�espace. Zina, <emphasis>Zaziwe</emphasis>, ce r�ve mille fois commis quand, la nuit, son odeur de brousse venait l�envelopper et le tirer loin du monde, avec elle� Une brise ti�de vint lisser le sable au creux de la dune.</p><p>Ali ferma les yeux pour mieux la caresser. C��tait fait.</p></section><section><title><p>11</p></title><p>��Vous avez vu mon b�b� ? Dites, monsieur� Vous avez mon b�b� ?</p><p>Une vieille en guenilles s��tait approch�e des pompes � essence. Epkeen, qui grillait sous la t�le, fit � peine attention � elle. La Khoi Khoi venait du village voisin, tout au plus une vingtaine de huttes mis�rables sans eau ni �lectricit� qui jouxtaient la station-service. Elle parlait avec les � clics � caract�ristiques de sa langue, une femme sans �ge, le visage couvert de sable.</p><p>��Vous avez vu mon b�b� ? r�p�ta-t-elle.</p><p>Epkeen sortit de sa l�thargie. Elle tenait un vieux chiffon crasseux contre sa poitrine et le regardait, implorante� Le pompiste namibien tenta bien de l��loigner mais la villageoise revenait � la charge, comme si elle n�entendait pas. Elle d�ambulait ainsi toute la journ�e. Elle ber�ait son bout de chiffon en r�p�tant la m�me phrase, toujours la m�me, depuis des ann�es, � chaque automobiliste qui venait faire le plein :</p><p>��Monsieur� S�il vous pla�t� Vous avez vu mon b�b� ?</p><p>Elle �tait devenue folle.</p><p>On disait que son nourrisson dormait dans la hutte quand, revenant du puits, sa m�re avait vu les babouins l�emporter. Les singes avaient enlev� le b�b�. Les hommes du village avaient aussit�t men� la chasse, ils avaient cherch� partout dans le d�sert mais on n�avait jamais retrouv� le nourrisson, rien qu�un morceau de layette d�chiquet� dans les rochers. Ce bout de chiffon qu�elle tra�nait depuis avec elle, et qu�elle ber�ait, pour apaiser son malheur�</p><p>Des racontars.</p><p>��Vous avez vu mon b�b� ?</p><p>Epkeen fr�mit malgr� la chaleur. La vieille Khoi Khoi le suppliait, avec ses yeux de folle�</p><p>Il re�ut alors l�appel du poste de Sesriem : un Ranger avait trouv� les carcasses calcin�es de deux v�hicules dans le d�sert, et un corps humain, non identifi�</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Des�4x4.</p><p>Deux tas de t�le encastr�s sur le sable br�lant du Namib Naukluft Park. Les carrosseries avaient noirci sous les flammes mais Epkeen compta plusieurs impacts � des balles de gros calibre, dont l�une avait perfor� le r�servoir du Toyota� Le cadavre reposait � quelques m�tres de l�, carbonis�. Un homme, d�apr�s la corpulence. Le textile de ses v�tements avait fondu sur sa peau gonfl�e qui, en craquant sous l�effet de la chaleur, ravivait des plaies que charognards et fourmis se disputaient. Une balle avait perfor� sa poitrine. Un homme de taille moyenne. Il fallut �ter ses bottes pour voir qu�il s�agissait d�un Noir� Mzala ?</p><p>Epkeen se pencha sur le AK-47�� terre, pr�s des plaques m�talliques, v�rifia le chargeur : vide� Un sifflement lui fit dresser la t�te : le Ranger qui l�accompagnait lui adressait des signes depuis le sommet de la dune. Roy, un Namibien disert au sourire �nigmatique. Il avait trouv� quelque chose�</p><p>Le soleil �crasait tout � l�heure de midi ; Epkeen ajusta sa casquette imbib�e d�eau et gravit la dune � petits pas m�thodiques. Les naus�es se succ�daient dans son corps affaibli. Il s�arr�ta � mi-chemin, les jambes flageolantes. Le gardien du site l�attendait plus haut, accroupi, impassible sous sa visi�re. Brian le rejoignit enfin, les yeux pleins d��toiles apr�s l�ascension. Une arme reposait l�, � demi recouverte par le sable, un fusil Steyr avec lunette de pr�cision�</p><p>Le Namibien ne disait rien, les yeux pliss�s par la lumi�re vive du d�sert. Tout en bas, les carcasses des voitures semblaient minuscules. Epkeen observa l��tendue vide. Une vall�e de sable rouge, incandescent� Pris au pi�ge, sans r�seau ni moyen de locomotion, Neuman et Terreblanche avaient d� partir � pied, couper par les dunes pour retrouver la piste. Le vent avait effac� leurs traces mais ils avaient march� plein est, en direction de la ferme�</p><p>Ils roul�rent pr�s d�une heure sous la fournaise sans croiser le moindre animal. Le Ranger pilotait d�une main s�re, en silence. Epkeen non plus n�avait pas envie de parler. Une paire de jumelles � la main, il �piait les cr�tes et les rares arbres perdus dans l�oc�an de sable. Ciel bleu roi, terre �carlate, et toujours pas �me qui vive sur ces terres d�sol�es. Quarante-sept degr�s, affichait le cadran de la Jeep. La chaleur gommait les reliefs, dansait en volutes troubles dans la mire des jumelles. Mirages en suspension�</p><p>��La piste n�est plus loin, annon�a Roy d�une voix neutre.</p><p>La Jeep bringuebalait sur le sable meuble. Epkeen aper�ut alors une tache noire, sur sa droite ; � deux cents m�tres environ, contre les flancs d�une dune. Alert�, le Namibien bifurqua aussit�t. Les pneus chassaient sur le d�nivel� : risquant de s�ensabler, le Ranger stoppa au pied de la butte.</p><p>Un nuage de poussi�re �cre passa devant le pare-brise. Epkeen claqua la porti�re, les yeux riv�s sur sa cible � une forme, un peu plus haut, � demi recouverte par le sable� Il grimpa la cr�te, se prot�gea du vent sec et br�lant qui mordait son visage, et ralentit bient�t, le souffle court. Il n�y avait pas un homme allong� contre la dune, mais deux, c�te � c�te face au ciel� Brian gravit les derniers m�tres en automate. Ali et Terreblanche reposaient sur le sable, les v�tements en partie d�chir�s, m�connaissables. Le soleil avait r�duit leurs cadavres � deux souches rabougries, deux squelettes rachitiques que le d�sert avait d�vor�s� Le soleil les avait bus. Vid�s. Brian ravala la salive qu�il n�avait plus. La mort remontait � plusieurs jours d�j�. Les os saillaient sur leurs visages dess�ch�s, celui de Terreblanche �tait devenu noir, une peau de feuille morte qui craquait sous les doigts, et ce sourire hideux sur leurs l�vres frip�es� Ils avaient cuit. M�me leurs os semblaient avoir rapetiss�.</p><p>Epkeen se pencha sur son ami, et chancela un instant sous l��tuve : Ali tenait encore sa proie accroch�e � ses menottes, � deux kilom�tres � peine de la piste�</p></section><section><title><p>12</p></title><p>Ils ne seraient pas nombreux � recueillir la d�pouille d�Ali.</p><p>Brian n�avait pas le num�ro de Maia � il ne connaissait m�me pas son nom �, Zina avait quitt� la ville sans laisser d�adresse et Ali n�avait plus de famille. Son corps arrivait de Windhoek, par avion sp�cial. Epkeen se chargerait du transfert en pays zoulou, pr�s de ses parents et des anc�tres qui, peut-�tre, l�attendaient quelque part�</p><p>La chasse � l�homme en terres namibiennes s��tait sold�e par un fiasco. Neuman n�avait laiss� dans son sillage que des morts, aucune preuve d�une quelconque connivence entre l�industrie pharmaceutique et les mafias du pays. Krug� avait �vit� l�incident diplomatique et personne ne souhaitait de publicit� autour de cette affaire. Les corps de Terreblanche et de ses hommes restaient � la disposition des autorit�s namibiennes qui, par int�r�ts crois�s, n�ouvriraient pas d�enqu�te� Culpabilit�, �c�urement, Epkeen avait rendu son insigne et tout ce qui allait avec. Il avait pass� sa vie d�adulte � rechercher des cadavres, Ali �tait celui de trop.</p><p>Il en avait assez. Il passait la main. Il s�occuperait des vivants. � commencer par David � de retour de java, le fils prodigue avait ouvert son courrier, et t�l�phon� dans la foul�e�</p><p>Corruption, complicit�s, Terreblanche et ses commanditaires b�n�ficiaient de protections � tous les niveaux, jusqu�� leurs propres lignes non s�curis�es : Epkeen avait post� une des deux cl�s USB avant de filer chez Rick, l�autre nuit, avec son nom au dos de l�enveloppe en guise d�explication. Il n�avait pas parl� sous la torture. Personne ne connaissait l�existence de ces documents. David aurait le temps de remonter la piste, blinder son enqu�te, et surtout choisir ses alli�s. Un bapt�me du feu, qui les r�concilierait peut-�tre�</p><p>Brian n�eut pas � traverser le jardin, Claire sortit la premi�re de la maison. Elle courut jusqu�� lui et se jeta dans ses bras.</p><p>��Je suis d�sol�e� Je suis d�sol�e�</p><p>Claire se cramponna comme s�il allait s��chapper. Elle voulait lui dire qu�elle avait �t� injuste avec eux, elle y pensait depuis des jours, il fallait qu�elle leur parle mais la mort de Dan l�avait laiss�e sans voix, le c�ur cousu : maintenant c��tait trop tard� Trop tard� Brian caressa sa nuque tandis qu�elle sanglotait. Il sentit le duvet blond qui repoussait sous la perruque et la serra fort � son tour. Lui aussi tremblait : il ne restait plus qu�eux d�sormais�</p><p>Il releva la t�te de la jeune femme et, du doigt, s�cha ses larmes.</p><p>��Allons-y�</p><p>Le soleil tombait doucement sur le Veld bordant la piste du petit a�rodrome. Claire non plus ne disait rien. Elle attendait, comme lui, sur le tarmac, un signe du ciel. Des teintes �meraude glissaient sur les herbes pli�es par le vent, quelques nuages roses se dilataient � l�horizon mais rien ne venait. Brian songeait � leur amiti�, � ses silences, � la pudeur qu�affichait Ali devant les femmes, au regard triste qu�il avait quand on le surprenait seul� Quoi qu�il ait pu se passer, Ali �tait mort avec ses secrets.</p><p>Epkeen dressa l�oreille. Les ailes fusel�es d�un petit porteur apparurent, point vif-argent dans le cr�puscule. Claire repoussa la m�che qui virevoltait sur sa joue.</p><p>��Le voil�, dit-elle tout bas.</p><p>Le bruit des h�lices se rapprocha, plus sourd. Ils attendaient pr�s de la piste quand une voix retentit :</p><p>��Brian�</p><p>Il se retourna et vit Ruby sur le tarmac. Elle portait un jean noir moulant, des cheveux courts et une longue estafilade � l�avant-bras. Ils ne s��taient pas revus depuis l�h�pital� Elle salua Claire de la t�te et s�avan�a timidement :</p><p>��C�est David qui m�a dit� Pour Ali�</p><p>Ses yeux avaient la couleur du Veld mais quelque chose s��tait cass� � l�int�rieur. Brian ne demanda pas quoi. Ils lev�rent la t�te vers le ciel qui, comme Ali, n�en finissait plus de dispara�tre. Le bimoteur avait amorc� sa descente et pointa le nez pour l�atterrissage. Ruby glissa sa main dans celle de Brian, et ne la l�cha pas. Ses cheveux courts lui allaient bien. Son jean noir aussi� Une violente bouff�e de tendresse le prit et bient�t le submergea. Ruby tremblait dans sa main mais le cauchemar �tait fini : elle ne mourrait pas. Pas maintenant. Il la prot�gerait des virus, des autres, du temps� Il lui dirait, pour Maria� Il lui expliquerait� Tout� Il�</p><p>��Aide-moi, Brian�</p></section></section><section><title><p>BIBLIOGRAPHIE (S�LECTIVE)</p></title><p>Didier Fassin (sous la dir. de), <emphasis>Afflictions : l�Afrique du Sud, de l�apartheid au sida</emphasis>, Karthala, 2004</p><p>Myriam Houssay-Holzschuch, <emphasis>Le Cap, ville blanche, vies noires</emphasis>, L�Harmattan, 1999</p><p>Rian Malan, <emphasis>Mon c�ur de tra�tre</emphasis>, Plon, 1990�(�puis�).</p><p>Nelson Mandela, <emphasis>Un long chemin vers la libert�</emphasis>, Livre de poche, 1994</p><p>Mzala, <emphasis>Buthelezi et l�Inkatha, le double jeu</emphasis>, L�Harmattan, 1993</p></section><section><title><p>REMERCIEMENTS</p></title><p>L�auteur tient � remercier chaleureusement ses �claireurs, Alice, Aurel et Zouf, ainsi que Corinne, � la Noir�r�de �, pour les aspects scientifiques �voqu�s dans ce livre.</p><p>Merci �galement � Christiane, pour la gymnastique en Afrique australe.</p></section></body><body name="notes"><title><p>&#x41F;&#x440;&#x438;&#x43C;&#x435;&#x447;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x44F;</p></title><section id="n_1"><title><p>1</p></title><p>Fouet.</p></section><section id="n_2"><title><p>2</p></title><p>Enclave � r�serv�e � aux Noirs du temps de l�apartheid.</p></section><section id="n_3"><title><p>3</p></title><p><emphasis>Bass</emphasis> : de <emphasis>boss</emphasis>, ma�tre.</p></section><section id="n_4"><title><p>4</p></title><p>Petites maisons en dur destin�es � �tre agrandies.</p></section><section id="n_5"><title><p>5</p></title><p>Gangsters des townships.</p></section><section id="n_6"><title><p>6</p></title><p>Un rand = quinze centimes d�euros environ.</p></section><section id="n_7"><title><p>7</p></title><p>En�1983, le pr�sident Botha �tendit les droits des m�tis et des Indiens, mais pas ceux des Noirs, qui le v�curent comme une insulte.</p></section><section id="n_8"><title><p>8</p></title><p>V�hicules blind�s utilis�s durant l�apartheid.</p></section><section id="n_9"><title><p>9</p></title><p>Herbe locale.</p></section><section id="n_10"><title><p>10</p></title><p>Police sud-africaine.</p></section><section id="n_11"><title><p>11</p></title><p>Le <emphasis>Native Land Act</emphasis>, accordant�7,5�% du territoire aux populations autochtones, inventait l�apartheid.</p></section><section id="n_12"><title><p>12</p></title><p>Agent en uniforme.</p></section><section id="n_13"><title><p>13</p></title><p>Adeptes du retour � l�Afrique.</p></section><section id="n_14"><title><p>14</p></title><p>Camp retranch�, concept cl� de la mentalit� afrikaner.</p></section><section id="n_15"><title><p>15</p></title><p>Nom d�signant l�anglais pu�ril des domestiques.</p></section><section id="n_16"><title><p>16</p></title><p>Le Parti national au pouvoir sous l�apartheid ayant d�cr�t� certaines lois favorables aux m�tis au d�triment des Noirs, une majorit� d�entre eux avaient continu� � voter pour lui plut�t que pour l�ANC, par peur des discriminations dont ils pourraient faire l�objet.</p></section><section id="n_17"><title><p>17</p></title><p>Nom donn� aux m�tis du Cap, issus de plusieurs ethnies.</p></section><section id="n_18"><title><p>18</p></title><p>Couverture de peau.</p></section><section id="n_19"><title><p>19</p></title><p>� Nous, les Zoulous, nous sommes comme �a. �</p></section><section id="n_20"><title><p>20</p></title><p>Surnom donn� � des constructions de fortune.</p></section><section id="n_21"><title><p>21</p></title><p>Afin de faciliter une transition � en douceur �, les fonctionnaires blancs de l�apartheid ont �t� maintenus en place pour une dur�e de cinq ans.</p></section><section id="n_22"><title><p>22</p></title><p>Bi�re artisanale tr�s am�re.</p></section><section id="n_23"><title><p>23</p></title><p>Barbecue.</p></section><section id="n_24"><title><p>24</p></title><p>Machette.</p></section><section id="n_25"><title><p>25</p></title><p>Miliciens qui op�raient dans les bantoustans pour le compte de chefs locaux achet�s.</p></section><section id="n_26"><title><p>26</p></title><p>Il y eut trois fois plus de crimes interethniques dans les ann�es�1980�que de victimes des balles polici�res.</p></section><section id="n_27"><title><p>27</p></title><p>En�1996, sous l�impulsion de Desmond Tutu, les bourreaux de l�apartheid �taient invit�s � raconter les exactions commises par le r�gime en �change d�une amnistie.</p></section><section id="n_28"><title><p>28</p></title><p>Premier ministre au sein d�une tribu, gardien et ex�g�te des <emphasis>Mthetwa</emphasis>, les lois tribales.</p></section><section id="n_29"><title><p>29</p></title><p>L�Afrique du Sud d�pensait cinq fois plus d�argent pour un �tudiant blanc que pour un m�tis, et dix fois plus que pour un Noir.</p></section><section id="n_30"><title><p>30</p></title><p>Nom donn� � la teinture violette utilis�e pour les canons � eau en Afrique � les Occidentaux ont, quant � eux, peur de la teinture verte.</p></section><section id="n_31"><title><p>31</p></title><p>� Racl�e de cafre �, en afrikaans.</p></section><section id="n_32"><title><p>32</p></title><p>Unit�s d�autod�fense dans les bantoustans.</p></section><section id="n_33"><title><p>33</p></title><p>D�signe � la fois un style musical et un style de vie ; sert aussi d�insulte.</p></section><section id="n_34"><title><p>34</p></title><p>Les gens devaient mettre la main dans un d�tecteur d�encre, pour v�rifier s�ils n�avaient pas d�j� vot�.</p></section><section id="n_35"><title><p>35</p></title><p>Nom affectueux donn� � Nelson Mandela.</p></section><section id="n_36"><title><p>36</p></title><p>L�arm�e anglaise avait la r�putation d��tre la meilleure arm�e du monde.</p></section><section id="n_37"><title><p>37</p></title><p>Les criminels purgeant de longues peines �taient rel�ch�s avec la promesse de casser leur jugement s�ils tuaient des membres de l�UDF de Desmond Tutu lors de raids op�r�s dans les townships avec l�aide de la police.</p></section><section id="n_38"><title><p>38</p></title><p>� Merci. �</p></section><section id="n_39"><title><p>39</p></title><p>Musique traditionnelle boer.</p></section></body><binary id="cover" 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