<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>sf_fantasy</genre><author><first-name>Larry</first-name><last-name>Correia</last-name></author><book-title>Foudre de guerre</book-title><annotation><p>Peu nombreux sont ceux qui connaissent la source des pouvoirs magiques d�volus aux �actifs�, torches, brutes, engrenages, bestiaux, estompeurs et autres lourds. Rares aussi ceux qui savent que l�entit� vivante � leur origine, r�fugi�e dans les profondeurs de la Terre, est menac�e par un pr�dateur galactique qui ne laisse dans son sillage que des mondes d�vast�s. 1933. Les jours de l�humanit� sont compt�s car l��claireur qui pr�c�de le fl�au est l�. C�est pourquoi Jake Sullivan et les chevaliers du Grimnoir, � bord du dirigeable la Voyageuse, avec un �quipage de pirates de l�air, entreprennent une mission suicide pour affronter l�ennemi. Mais leurs pouvoirs combin�s ne sont-ils pas d�risoires devant pareil adversaire? Seule peut-�tre la jeune Faye Vierra serait � la hauteur� C�est dans la cit� libre de Shangai que se tiendra la bataille d�cisive. Faisant suite � Magie brute et Mal�diction, Foudre de guerre conclut la trilogie du Grimnoir. �C�est un condens� du meilleur de la litt�rature populaire, au sens noble du terme, et de la cr�ativit� et l�inventivit� contemporaines. Le r�sultat est d�tonant, �tonnant et totalement r�ussi!�</p></annotation><date value="2014-08-01">2014</date><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><src-lang>en</src-lang><translator><first-name>Marie</first-name><last-name>Surgers</last-name></translator><sequence name="Chroniques du Grimnoir" number="3"/></title-info><src-title-info><genre>sf_fantasy</genre><author><first-name>Larry</first-name><last-name>Correia</last-name></author><book-title>Warbound</book-title><date value="2013-07-01">2013</date><lang>en</lang></src-title-info><document-info><author><nickname>Cosmopilit</nickname></author><program-used>calibre 2.53.0, FictionBook Editor Release 2.6.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2016-05-28">28.5.2016</date><id>0e01b7db-7f74-4f5b-b399-25a89f269975</id><version>1.0</version></document-info><publish-info><book-name>Larry Correia. Foudre de guerre</book-name><publisher>L'Atalante</publisher><city>Nantes</city><year>2014</year><isbn>978-2-84172-674-5</isbn><sequence name="La Dentelle du Cygne" number="370"/></publish-info></description><body><title><p>Larry Correia</p><p>Foudre de guerre</p></title><section><p><emphasis>� Joe.</emphasis></p></section><section><title><p>Prologue</p></title><epigraph><p>Je ne peux souscrire � votre parti pris de juger Magicien, Pape et Roi � l�inverse des autres hommes, avec la pr�somption favorable qu�ils ne peuvent mal agir. S�il faut une pr�somption, elle va dans l�autre sens, contre les d�tenteurs du pouvoir, et s�accro�t quand le pouvoir s�accro�t. Le pouvoir tend � corrompre, et le pouvoir absolu corrompt absolument. Les grands hommes sont presque toujours des hommes mauvais, m�me quand ils exercent de l�influence et non l�autorit�; <emphasis>a fortiori</emphasis> si l�on prend en compte l�hypoth�se ou la certitude que l�autorit� corrompt. L�histoire le montre�: les plus grands noms sont associ�s aux plus grands crimes.</p><text-author>Lord John Dalberg-Acton, <emphasis>The Rambler</emphasis>, 1885.</text-author></epigraph><section><title><p>Xinjiang (Chine), 1887</p></title><p>L��claireur �tait proche.</p><p>Okubo en sentait autour de lui la pr�sence contre nature. Les portes du fort, fracass�es, gisaient devant lui. Plusieurs de ses hommes �taient partis en reconnaissance, mais il savait d�j� ce qu�on lui annoncerait. Il n�y aurait aucun survivant. Le poste de garde tout proche racontait une histoire trop famili�re�: pas de cadavres, rien que des flaques de sang qui coagulaient, des morceaux de viande inidentifiables et des lambeaux de tissu sale qui battaient au vent du d�sert.</p><p>Son cheval broncha, m�content de devoir se rapprocher de l�odeur dangereuse. Les animaux sentaient l�ennemi bien avant les hommes, mais cette diff�rence ne comptait plus. En ce lieu, m�me les gens sans talent magique percevaient la pr�sence du mal. La pestilence avait envahi le d�sert tout entier. �a n�allait plus tarder. Leur qu�te s�ach�verait bient�t par une bataille qui entrerait dans la l�gende, du moins Okubo l�esp�rait-il.</p><p>��Vous semblez tr�s concentr�, cet apr�s-midi, seigneur, dit d�un ton poli l�homme qui montait l�autre cheval.</p><p>��Vous recommencez � fouiller mon esprit, Hatori�?</p><p>��Bien s�r que non. Tenter d��couter vos pens�es serait insultant.</p><p>��Certes.�� Okubo acquies�a, gu�re inquiet qu�un liseur lui vole ses secrets. Il avait plusieurs fois montr� que pareille tentative entra�nait des cons�quences terribles. Un espion qing avait d�ailleurs essay� quelques jours plus t�t. Okubo, sentant l�intrusion, avait ripost� si brutalement que des vaisseaux avaient c�d� dans le cerveau du type, lui faisant couler le sang par les oreilles. ��Insultant et parfois mortel.</p><p>��En effet.�� Hatori gloussa. ��Je n�ai pas besoin de magie pour savoir ce qui vous tracasse�: �a se lit sur votre figure.</p><p>��Il faut que je me corrige��, d�clara Okubo. Un guerrier devait contr�ler son image en permanence. Exprimer autre chose qu�une ma�trise sans faille �tait une faiblesse, et Okubo refusait absolument toute faiblesse. ��Oui, Hatori, il faudrait �tre idiot pour ne pas s�inqui�ter. Bient�t nous trouverons cet envahisseur, et l�issue de notre affrontement d�terminera le sort du monde entier. Je ne crains pas la mort, mais je ne tol�rerai pas l��chec.��</p><p>Il tendit ses r�nes � son subordonn� avant de se laisser glisser � terre avec une gr�ce de cavalier accompli pour s�agenouiller devant l�une des grandes taches rouges qui ponctuaient le sable. Comme il avait pris part � d�innombrables batailles, il avait une grande habitude du sang et pouvait facilement estimer depuis combien de temps il avait �t� vers�. ��Il n�a que quelques heures d�avance sur nous.</p><p>��Je le pense aussi.�� Hatori, en bon criminel, avait lui aussi vu couler des flots de sang, vers�s par des lames furtives dans les ruelles obscures d�Edo. Hatori avait commenc� comme agent de recouvrement et gorille, et, malgr� cela, Okubo l�avait fait entrer dans la fraternit� de l�Oc�an t�n�breux. Okubo n�attachait pas d�importance � l�origine sociale de ses guerriers, tant qu�ils se montraient utiles, et Hatori se r�v�lait indispensable. ��L��cart se resserre. Nous gagnons du terrain.��</p><p>Il entendit ses guerriers qui ressortaient du fort. Ils �taient aussi silencieux que des spectres, mais Okubo entendait fort bien les spectres. Il ne prit pas la peine de lever les yeux. ��C�est donc comme les autres fois�?</p><p>��Aucun cadavre, annon�a Shiroyuki, le chef d�escouade. Comme dans tous les villages sur sa trajectoire. La garnison a disparu. Une bonne centaine de soldats. L�armurerie a �t� vid�e des fusils et des munitions.</p><p>��D�apr�s les empreintes � la sortie des autres villages, la cr�ature a recrut� une arm�e de plus de mille hommes��, d�clara Hatori.</p><p>Okubo secoua la t�te. Hatori oubliait les femmes et les enfants. L��claireur ne faisait pas la diff�rence. Il manipulait toute chair avec la m�me aisance.</p><p>��Lamentable��, dit l�autre soldat, Saito. Comme Okubo, il avait appartenu � la caste des samoura�s. C��tait un ancien officier du shogunat. Des carr�s de tissu cousus � sa tenue dissimulaient les zones o� il arborait jadis l�insigne de son clan. Certaines recrues de l�Oc�an t�n�breux avaient d� accepter de lourds sacrifices pour servir les buts grandioses d�Okubo. ��Des villageois recrut�s en quelques jours ne font pas une arm�e. Je n�ai pas peur de ces paysans.</p><p>��Ce ne seront plus des paysans.�� Okubo secoua la t�te. Ses hommes, malgr� toute leur bravoure, ne pouvaient comprendre les horreurs que lui-m�me avait contempl�es la derni�re fois qu�un de ces �tres avait d�barqu� sur Terre. ��L��claireur va adapter leur chair et envahir leur esprit. Ils ne sont plus que les instruments du monstre. Ils n�auront peut-�tre m�me plus forme humaine.</p><p>��Notre seigneur a raison, dit Shiroyuki. Les traces de pas sont anormales. Les pieds nus, surtout, comme s�ils se transformaient peu � peu. Celles des premiers enr�l�s �voquent des pattes d�animaux���</p><p>Okubo leva la main pour faire taire son subordonn�. ��Ne r�v�lez pas cela aux autres.</p><p>��Mais les hommes de l�Oc�an t�n�breux ne redoutent rien ni personne�! s�exclama Saito.</p><p>��Naturellement. Je les ai choisis pour leur force exceptionnelle, et je les ai rendus plus forts encore. Inutile pourtant de les perturber avant la bataille. Hommes ou non, les esclaves de l�ennemi sont vuln�rables. Rien d�autre ne compte.�� Okubo ajusta son armure et remonta en selle. ��Si nous nous h�tons, nous intercepterons la cr�ature avant qu�elle n�atteigne Yining.��</p><p>Saito regarda le ciel. La nuit tomberait bient�t. ��Est-il sage de se battre en pleine nuit�?��</p><p>Okubo fron�a les sourcils. ��Il n�est jamais sage d�affronter un dieu extraterrestre, mais notre devoir nous l�impose.��</p><p>Saito, comprenant qu�avoir critiqu� une d�cision de son sup�rieur constituait un grave manquement � l��tiquette, plongea dans une courbette profonde.</p><p>Okubo respectait cette prudence mais, plus l��claireur engloutirait de vies, plus il gagnerait en force, surtout s�il trouvait des magiciens dont il pourrait d�tourner le pouvoir. Si Okubo avait r�ussi � vaincre la cr�ature pr�c�dente, c��tait seulement parce que l�assaut s��tait produit dans une r�gion d�serte. Lui laisser plus de temps, plus de victimes et potentiellement plus de pouvoirs magiques diff�rents, c��tait risquer une catastrophe. Ses guerriers n�imaginaient pas ce qui les attendait si la cr�ature trouvait la force d�envoyer un message � son cr�ateur.</p><p>��Il nous faut trouver l��claireur avant qu�il atteigne la ville et l�arr�ter � tout prix. Si nous y laissons la vie, tant pis. Les g�n�rations � venir parleront de notre mort avec r�v�rence.��</p><p>Okubo avait d�j� affront� une cr�ature identique, pendant les d�cennies qu�il appelait dor�navant son ��errance��.</p><p>Il avait �t� le premier choisi comme r�ceptacle du pouvoir sur la plan�te, et l�apparition soudaine de talents incontr�lables lui avait valu des ennuis. Reni� par sa famille, d�pouill� de son nom � Tokugawa �, il avait quitt� son pays pour devenir Okubo, en l�honneur d�un ami qui s��tait �lev� contre son bannissement malgr� les risques que cette prise de position lui faisait courir. Guerrier sans ma�tre, il avait parcouru le monde, traversant d�abord l�Asie, puis l�Europe et l�Afrique et, pour finir, les lointaines Am�riques�; partout, il vendait ses talents aux plus offrants des petits chefs de guerre locaux. Ces ann�es d�errance l�avaient aid� � explorer ses �tranges pouvoirs et lui avaient permis de rencontrer d�autres hommes porteurs du m�me fardeau. Au fil du temps, le pouvoir avait choisi de nouveaux serviteurs, et Okubo avait trouv� de plus en plus de gens comme lui, jamais tout � fait de sa force mais parfois tr�s dou�s et qui, tous, lui avaient permis de progresser.</p><p>Ce fut durant l�une des gu�guerres auxquelles il avait pris part qu�il avait fini par rencontrer ces cr�atures, aussi anormales que le pouvoir lui-m�me. Il avait ressenti une peur instinctive�: le pouvoir redoutait l�entit� adverse. Il s�agissait d�un pr�dateur qui traquait les humains dou�s de magie.</p><p>Et pourtant, quoique massive et dangereuse, la cr�ature n��tait que l��claireur d�un monstre bien plus terrible. Si on ne l��liminait pas rapidement, elle pr�viendrait son ma�tre que cette plan�te contenait de la magie. Okubo le savait, elle �tait venue en reconnaissance afin de baliser le chemin. Si le ma�tre d�barquait, il d�vorerait tous les hommes dou�s de magie et le pouvoir fuirait la plan�te comme il avait d�j� fui auparavant. L�ennemi laisserait derri�re lui une Terre morte et d�vast�e.</p><p>La pr�sence de cette menace fondamentale avait donn� un but � Okubo l�Errant, qui devint Okubo le Chasseur. Seul et mal pr�par�, il avait arr�t� le premier �claireur dans les ruines d�un village perdu au milieu de l�Afrique. Il avait failli y laisser la peau mais �tait ressorti du combat plus aguerri, et certain que d�autres b�tes identiques allaient venir.</p><p>Cette premi�re confrontation avait montr� qu�il �tait le plus puissant guerrier de l�histoire humaine, mais on est plus fort en groupe�: au cours de ses voyages, il avait entrepris de s�entourer d�une arm�e. Okubo �tait un chef plein de charisme, un guerrier et un sorcier sans �gal. Certains l�avaient suivi par sens du devoir, d�autres pour la gloire, le pouvoir ou l�argent. Les motivations n�avaient pas d�importance. Quatre cent cinquante hommes le suivaient � pr�sent, tous soigneusement choisis pour leur talent magique, leurs prouesses martiales et leur courage�: la plupart �taient japonais comme lui, mais il ne refusait pas les barbares. Son arm�e priv�e comprenait des Chinois, quelques Occidentaux et m�me un jeune religieux russe. Tant qu�on se montrait utile, on �tait le bienvenu. Tous �taient fanatiquement d�vou�s � sa cause. Il avait baptis� son groupe le <emphasis>Genyosha�</emphasis>: la fraternit� de l�Oc�an t�n�breux.</p><p>Depuis des semaines ils suivaient � la trace le nouvel �claireur. Ils avaient travers� des for�ts luxuriantes, des montagnes escarp�es, plusieurs d�serts torrides. Comme la plupart des hommes de l�Oc�an t�n�breux �taient japonais, l�arm�e chinoise les avait pris pour une milice hostile et avait tent� de les arr�ter � plusieurs reprises. Chaque fois, les imb�ciles avaient trouv� la mort, mais ces escarmouches avaient ralenti Okubo et donn� � l��claireur le temps de reprendre des forces�: lui aussi serait plus redoutable que la fois pr�c�dente.</p><p>S�il �tait une certitude, c��tait que le plus fort gagnait toujours.</p><p>L�arm�e de l�ennemi s��tendait devant lui, gangr�ne purulente dans le d�sert. Les abominations qui la constituaient, faites de chairs mutil�es, d�form�es puis r�anim�es, n�avaient plus rien d�humain. Ces ignominies insultaient les cinq sens d�Okubo et jusqu�� son �me. Il sentait en lui la magie piaffer d�horreur devant la faim d�vorante de l��claireur.</p><p>Les ordres de bataille qu�il avait transmis aux guerriers de l�Oc�an t�n�breux tenaient en trois mots�: <emphasis>Tuez-les tous.</emphasis></p><p>� cet instant, il chargea.</p><p>La premi�re vague s�effondra devant lui presque aussit�t�; des �clairs cr�pitants s�abattirent sur les rangs des ennemis, dont la peau se calcinait et les muscles �taient pris de spasmes incontr�lables. Okubo, un katana dans chaque main, d�capitait les insens�s qui restaient sur son passage. En g�n�ral, on n�avait acc�s qu�� une petite zone du pouvoir, mais Okubo, et Okubo seul, arrivait d�instinct � puiser dans diff�rentes sections. Quand il avait �puis� un type de magie, il en choisissait un autre. La seconde vague de soldats prit feu, la troisi�me fut gel�e sur place puis r�duite en miettes.</p><p>Les hommes de l�Oc�an t�n�breux le suivaient, mais ce n��taient que de simples mortels, incapables de garder le rythme. Leur chef ouvrait un chemin de sang dans l�arm�e ennemie et eux nettoyaient le chaos dans son sillage.</p><p>La quatri�me vague concentrait sa magie vol�e dans l�espoir de r�sister � la col�re d�Okubo. Ces pauvres esclaves �taient d�anciens actifs. Il choisit donc un nouveau n�ud dans la figure g�om�trique complexe du pouvoir, ploya l�espace et le traversa pour r�appara�tre derri�re l�ennemi. Une autre manipulation lui donna la force de dix hommes�; ses �p�es fauchaient bras et jambes comme des brins d�herbe.</p><p>La cinqui�me disposait d�armes � feu. Le temps ralentit quand les balles se mirent � frapper les hommes autour de lui. Le pouvoir exau�a sa demande en donnant � Okubo la consistance d�un rocher. Les projectiles rebondissaient et allaient tuer les paysans monstrueux. Il attaqua, bien plus rapide que les tireurs, mais brisa l�une de ses �p�es sur un os de bassin. Il ramassa donc un mousquet abandonn�, abattit un autre soldat inhumain puis se servit de la crosse pour en assommer quatre autres.</p><p>Sixi�me vague. Cet �claireur manipulait la chair vivante sans se limiter aux �tres humains. Les animaux devant Okubo avaient sans doute �t� des b�ufs ou des chevaux, mais � pr�sent ils avaient la taille des terrifiants <emphasis>onis</emphasis> des contes pour enfants. Heureusement, ils n��taient pas ignifug�s.</p><p>Okubo p�n�tra dans l�incendie. Septi�me vague. Il se d�mat�rialisa pour traverser une muraille de boucliers. Une d�ferlante t�l�kin�tique s�abattit sur l�ennemi et les soldats partirent � la renverse. Son autre �p�e �tait rest�e coinc�e dans le cr�ne d�un homme-b�uf monstrueux, et son mousquet �tait en mille morceaux. Il s�empara donc d�une lance pour continuer sa t�che.</p><p><emphasis>Bouger. Frapper. Bondir. Planter. Parer. Encore.</emphasis> Le pouvoir �tait vivant. Il avait besoin de temps pour recouvrer ses forces, comme tout �tre vivant contraint � un effort violent. Okubo se rabattit donc sur ses talents propres. La lance, presque invisible, transper�ait des c�urs et ouvrait des gorges. Il se faufilait entre les lames ennemies, et ses ann�es d�entra�nement lui permettaient de r�sister aux attaques maladroites mais brutales des marionnettes de son adversaire. <emphasis>Bouger. Frapper. Bondir. Planter. Parer. Encore.</emphasis></p><p>Mais nul guerrier, m�me surentra�n�, ne pouvait survivre longtemps dans une pareille temp�te d�acier et de plomb. Les monstres se refermaient sur lui. Leurs assauts n��taient pas loin de l�atteindre. Ses bras fatiguaient. Le pouvoir s��tait r�g�n�r�; Okubo puisa au fond de lui-m�me la magie n�cessaire pour contracter l�air qui l�entourait et le faire exploser.</p><p>Il n�y avait plus d�assauts organis�s, � pr�sent, rien qu�un cercle pourpre au milieu de l�arm�e de l��claireur. Le monde �tait un carnage. La mort imbibait le d�sert. Okubo en �tait le roi.</p><p>��Viens � moi, couard�!�� rugit-il.</p><p>L��claireur apparut.</p><p>Okubo le guerrier se pr�para au plus grand combat de sa vie.</p><p>Agenouill� � m�me le roc, face au soleil levant, il �tait perdu dans ses pens�es. Plus de la moiti� de ses hommes avaient trouv� une mort glorieuse dans la bataille, et leurs cadavres jonchaient le d�sert p�le-m�le avec ceux des soldats de l��claireur. L�armure d�Okubo, d�sarticul�e, pendouillait autant que ses v�tements en lambeaux. Il �tait couvert de sang mais n�en avait pas perdu une seule goutte lui-m�me. Les blessures qu�il avait essuy�es auraient d� le tuer cinquante fois, mais le pouvoir l�avait sauv� en rendant ses tissus r�sistants ou, quand n�cessaire, en refermant les plaies internes.</p><p>Le pouvoir avait une bonne raison de le garder en vie�: il lui fallait un champion.</p><p>Il reconnut le pas de Hatori sur les cailloux. ��Approchez.�� Okubo n�ouvrit pas les yeux. Il sentait le soleil neuf sur sa figure tach�e de rouge. Il p�n�tra dans les pens�es du t�l�pathe si dou�; la veille encore, il �tait incapable de cet exploit. ��Non, Hatori. Je n�ai besoin ni de boire ni de manger. Et je n�ai pas besoin de me reposer.�� Il n�en aurait plus jamais besoin, il l�aurait pari�. Jamais le pouvoir n�avait eu meilleur protecteur. En r�compense de sa victoire, l�entit� l�avait rendu pratiquement immortel.</p><p>��Tr�s bien, monseigneur.�� Hatori le rejoignit sur le rocher qui dominait le champ de bataille. Okubo percevait la fiert� l�gitime de son subordonn�. ��Apr�s tous ces efforts� Nous avons r�ussi. Nous avons gagn�.</p><p>��Victoire temporaire.</p><p>��Mais� nous avons massacr� son arm�e. Vous avez en personne tu� l��claireur�!�� L�incr�dulit� de Hatori fr�lait le manque de respect, mais Okubo, qui la comprenait, lui pardonna. Apr�s une bataille acharn�e, nul guerrier n�aurait voulu qu�on le prive des honneurs.</p><p>��Il en viendra un autre et, si nous le vainquons, d�autres encore ensuite. � pr�sent, je connais mieux notre ennemi. Cette cr�ature-ci �tait beaucoup plus puissante que la pr�c�dente et, plus la faim de son ma�tre augmente, plus la rage de l��claireur sera redoutable.</p><p>��Je ne comprends pas, seigneur.��</p><p>Naturellement. Comment aurait-il pu comprendre�? Lui, au contraire d�Okubo, n��tait pas en contact direct avec le pouvoir. La situation allait empirer, chaque nouvel �claireur plus terrible que le pr�c�dent, en m�me temps que l�app�tit de l�ennemi, donc jusqu�� ce qu�il d�vore le pouvoir ou qu�il meure de faim. Tout �tait devenu clair. Gr�ce � cette victoire, le pouvoir allait accorder � Okubo des dons magiques encore plus redoutables. Il sentait d�j� de nouvelles zones, de nouveaux sortil�ges, de nouvelles formes g�om�triques appara�tre dans son cerveau. Le pouvoir avait conscience qu�Okubo repr�sentait sa meilleure chance de survie. Il allait lui confier tous ses secrets, abolir toute limite. Le pouvoir exaucerait ses d�sirs, ses caprices, pour garantir qu�ils vivraient tous deux.</p><p>Ses pouvoirs magiques lui seraient indispensables. L�Oc�an t�n�breux devrait triompher chaque fois. Il suffirait d�une seule victoire d�un �claireur�</p><p><emphasis>Non.</emphasis> Okubo, la prochaine fois, ne pourrait se contenter d�une petite fraternit� de guerriers. Il lui faudrait une puissante arm�e. <emphasis>Non.</emphasis> Il lui faudrait un empire�</p><p>Le Japon, affaibli, abandonn� � la corruption, pourrissait de l�int�rieur. Personne au gouvernement n�aurait la force de s�opposer � Okubo. Soutenu par l�Oc�an t�n�breux et la magie du pouvoir, il pourrait conqu�rir l�arm�e qui seule assurerait la survie de l�esp�ce humaine. Mais pourquoi s�arr�ter en si bon chemin�? Pourquoi ne conqu�rir que le Japon�? <emphasis>Pourquoi pas le monde entier�?</emphasis> D�abord le Japon, oui, mais l�humanit� enti�re devrait �tre unifi�e pour vaincre � jamais l�ennemi.</p><p>��Il est temps que je reprenne mon nom.</p><p>��Je ne comprends pas, souffla Hatori d�une voix �puis�e.</p><p>��Je suis le seul � m�me de comprendre.�� Okubo ouvrit les yeux et se tourna vers l�orient, vers sa patrie. ��Mais c�est tout ce qui compte.��</p></section></section><section><title><p>Chapitre premier</p></title><epigraph><p>Les premiers membres de la soci�t� du Grimnoir se sont rassembl�s peu d�ann�es apr�s les premi�res manifestations magiques. Nous voulions constituer un bouclier contre l�injustice. Nous �tions purs. Nous avons fond� le Grimnoir pour devenir des h�ros, pour sacrifier nos vies sur l�autel d�une juste cause, pour d�fendre les opprim�s� Cela impliquait, je m�en suis aper�u, d�assister � beaucoup d�enterrements.</p><text-author>Toyotomi Makoto, chevalier du Grimnoir, t�moignage devant le conseil des anciens, 1908.</text-author></epigraph><section><title><p>Paris (France), 1933</p></title><p>Les fun�railles de Murmure �taient tr�s bien, se disait Faye. Il y avait foule malgr� l�apr�s-midi pluvieux, ce qui n��tait pas surprenant�: Murmure �tait tr�s aimable. Bien s�r, elle avait eu beaucoup d�amis. Il y avait au moins cent personnes, toutes en noir. Faye esp�rait qu�elle aussi, � sa mort, aurait un bel enterrement, avec beaucoup de gens diff�rents venus d�un peu partout pour dire des gentillesses sur son compte avant de la mettre en terre. Faye, � force d�imaginer la sc�ne, se sentait un peu m�lancolique. Ses amis devaient la croire d�j� morte, r�duite en poussi�re au beau milieu de Washington en m�me temps que le dieu des d�mons. Seul Francis savait qu�elle avait surv�cu, et elle comptait sur lui pour garder le secret.</p><p>Pour ce qu�elle en savait, on lui avait d�j� organis� un enterrement, et elle l�avait rat�. Elle esp�rait quand m�me qu�il y avait eu du monde.</p><p>Elle �tait trop loin pour d�chiffrer les lettres grav�es sur la pierre tombale, m�me avec sa longue-vue, mais �a devait �tre ��Colleen Giraudoux��. Faye n�avait jamais entendu personne l�appeler Colleen. Pour tous, la Fran�aise �tait Murmure. Elle �tait morte depuis des mois, mais cela s��tait produit de l�autre c�t� de l�Atlantique, et Washington avait �t� ravag�e � des quartiers entiers d�truits ou incendi�s. Comme, malheureusement, on avait d� identifier un grand nombre de cadavres, celui de Murmure s��tait retrouv� entass� parmi des milliers d�autres dans une morgue avant que Ian Wright ne parvienne � la retrouver et � faire rapatrier son corps chez elle, en France, pour des fun�railles dignes de ce que Murmure aurait voulu.</p><p>Faye, la nuit o� son amie �tait morte, lui avait fait une promesse. Elle avait donc travers� l�oc�an avec le cercueil pour s�assurer que cette promesse serait respect�e. Le long voyage en mer lui avait donn� le temps de r�fl�chir sur le sens du sacrifice consenti par Murmure. En donnant sa vie et sa magie pour renforcer les pouvoirs de Faye, Murmure avait sauv� la ville du monstre d�cha�n�.</p><p>Faye �tait une jeune femme hors norme, m�me pour une active. Elle le savait depuis un moment. Son lien avec le pouvoir semblait in�puisable au regard de celui de tous les autres. Son talent magique �tait, � ses yeux, le plus d�sirable, et aucun actif ne lui arrivait � la cheville, surtout depuis qu�elle avait r�ussi � tuer le pr�sident. Les autres �taient unanimes�: Okubo Tokugawa �tait le plus fort du monde. Pourtant, elle lui avait donn� une bonne le�on. <emphasis>Le plus grand sorcier du monde, je t�en fiche�!</emphasis> Faye eut un reniflement de m�pris. Le pr�sident n��tait plus si coriace apr�s qu�elle lui avait arrach� les mains en se d�mat�rialisant avec elles.</p><p>Faye �tait unique. Le probl�me, avant, c��tait qu�elle ignorait pourquoi, et pourquoi son pouvoir magique s��tait accru si brutalement, mais Murmure lui avait r�v�l� un secret. Autrefois, un terrible sortil�ge avait �t� cr��, qui, � l�instant o� mourait un actif, permettait de s�approprier son lien avec le pouvoir. L�homme qui �tait porteur de ce sortil�ge avait d�vor� tant de magie qu�il avait fini par devenir fou. On l�appelait l�ensorcel�. Pour renforcer son pouvoir, il avait commis des atrocit�s. Le Grimnoir l�avait tu�, mais l�abominable sortil�ge n�avait pas disparu avec son cr�ateur�: il s��tait trouv� un nouvel abri.</p><p>Sans qu�elle sache pourquoi, c��tait Faye qu�il avait choisie. Elle le regrettait am�rement.</p><p>Faye �tait la nouvelle ensorcel�e. � l��poque, elle ne se doutait de rien, bien s�r, mais c��tait ce sortil�ge qui lui avait permis de vaincre le pr�sident et de sauver le <emphasis>Temp�te</emphasis>, puis d�annihiler M.�Corbeau transform� en super-d�mon. �a ressemblait beaucoup � un don, mais, selon Murmure, c��tait une mal�diction. Le cr�ateur du sortil�ge, au d�but, �tait p�tri de bonnes intentions, mais, plus il y avait eu recours, plus il �tait devenu mauvais.</p><p>Les anciens du Grimnoir redoutaient si fort l�apparition d�un nouvel ensorcel� qu�ils �taient pr�ts � la faire assassiner. En plus, ils avaient toujours jug� Faye � moiti� folle�; dans leur esprit, elle partait donc avec un handicap. Ils avaient m�me charg� Murmure de la surveiller discr�tement et de l�ex�cuter si elle tournait mal. Mais la Fran�aise avait d�sob�i�: elle lui avait fait promettre de choisir le bien, puis s��tait log� une balle dans le c�ur pour sauver une ville.</p><p>Faye, pendant le voyage, avait tenu un paquet de conversations compliqu�es mais unilat�rales avec le cercueil de Murmure. � pr�sent, on faisait descendre ce cercueil dans le trou, et Faye s��tait planqu�e sur le toit d�une vieille �glise pittoresque, entre deux gargouilles hideuses. Elle examinait l�assistance par le truchement de sa longue-vue dans l�espoir de deviner lequel des hommes en noir �tait cens� lui servir de mentor.</p><p>Jacques Montand �tait sp�cialiste du terrible sortil�ge, et Murmure avait demand� � Faye de le rejoindre. C��tait un ancien du Grimnoir, l�un des sept dirigeants de la soci�t� secr�te. Faye �tait tr�s fi�re d�en faire partie, car ceux qu�on nommait les chevaliers accomplissaient des actes h�ro�ques, mais elle tiquait � l�id�e d�un assassinat pr�ventif sous pr�texte qu�elle d�ciderait peut-�tre un jour de devenir mal�fique. Elle �tait bien tent�e de leur donner une le�on�</p><p>Elle reporta son attention sur la c�r�monie. Ces tentations de violence, c��tait justement ce qu�il lui fallait �viter. M�me si elle avait du mal�: apr�s tout, tuer des gens, tel �tait son grand talent. Elle avait <emphasis>emprunt�</emphasis> la longue-vue au vaisseau o� elle avait jou� les passag�res clandestines. Elle examinait chaque visage autour du cercueil en se demandant qui �tait le sorcier-guerrier qui avait fait de Murmure un chevalier du Grimnoir, et qui �taient les amis de la jeune femme dans la vie ordinaire, et non la clandestinit�. Difficile de trancher, surtout avec ces fichus parapluies. De plus, pour une bonne moiti� des gens, Faye ne voyait que leur nuque. Mais elle n�osait pas descendre. Il fallait rester bien cach�e. Les anciens devaient continuer � la croire morte.</p><p>Ce qui soulevait un autre probl�me. Si, quand elle aurait parl� � Jacques, celui-ci d�cidait de la d�noncer au conseil�? Elle risquait alors de devoir le tuer pour le r�duire au silence. Sinon, ceux qui avaient charg� Murmure de l��liminer apprendraient qu�une seconde tentative �tait n�cessaire. Elle savait bien quel sc�nario �tait le plus raisonnable, mais achoppait contre sa promesse � Murmure, et elle n�avait aucune envie de se mettre � assassiner des gentils. M�me en l�gitime d�fense.</p><p><emphasis>La situation est compliqu�e.</emphasis></p><p>Pour acc�der au rang d�ancien du Grimnoir, on n�avait pas besoin d��tre vieux, seulement sage. Jacques, pourtant, devait avoir un certain �ge�: il avait vaincu le dernier ensorcel� quand Faye �tait encore b�b�. L�assistance comptait plusieurs hommes grisonnants. Faye avait rencontr� d�autres anciens�; ils �taient roublards et ne se d�pla�aient pas sans gardes du corps. Normal�: l�Imperium, les Soviets et un paquet d�autres �taient toujours � leurs trousses. Faye cherchait donc � rep�rer des gardes du corps. Elle vit quelques types muscl�s, mais ils pouvaient �tre au nombre des petits amis de Murmure. Et, de toute fa�on, dans le Grimnoir, on n�avait pas besoin d�avoir un physique de taureau comme Jake Sullivan ou Lance Talon pour se r�v�ler dangereux. Faye, maigriotte et passe-partout, en constituait la meilleure preuve.</p><p>L�un des avantages de son pouvoir magique �tait qu�elle voyait le monde bien plus clairement que les autres. Elle avait comme une carte g�ographique dans la t�te. Sans bien s�r voir � travers les murs, elle sentait d�instinct ce qui se trouvait de l�autre c�t�. Ainsi, dans cette vaste �glise, sans doute une cath�drale, se trouvaient quinze personnes, et Faye discernait m�me le premier niveau des tunnels qui passaient en dessous. <emphasis>Surtout des rats et des ossements.</emphasis> Elle percevait le danger et tous les objets assez gros pour la blesser si elle se mat�rialisait trop pr�s.</p><p>Faye n�avait pas rencontr� beaucoup d�autres voyageurs�: c��tait le plus rare des pouvoirs magiques. Grand-p�re ne ma�trisait pas la carte mentale, aucun livre du Grimnoir n�en mentionnait l�existence�; quant aux quelques voyageurs de l�Imperium qu�elle avait rencontr�s, elle �tait trop occup�e � les zigouiller pour parler boutique.</p><p>Sa carte � elle, en tout cas, identifiait �tre vivants et magie. Avec un effort, elle arrivait m�me � remonter le lien qui unissait chaque actif au pouvoir. Elle se concentra, agrandit sa carte et la centra sur le cimeti�re. Naturellement, elle y rep�ra des pouvoirs magiques de diff�rentes sortes. Certains actifs disposaient m�me de connexions tr�s solides avec le pouvoir.</p><p>�tait-ce ainsi que l�ensorcel� pr�c�dent avait bascul�? Lui aussi �tait un voyageur. Disposait-il d�une carte mentale qui lui indiquait les magiciens autour de lui�? La tentation de tuer pour voler de l��nergie magique �tait-elle n�e ainsi�? Faye avait beau comprendre qu�on veuille renforcer ses pouvoirs, l�id�e la rendait malade.</p><p>Elle dut s�interrompre pour essuyer les gouttes d�eau sur la lentille. La longue-vue grossissait la figure des actifs, qu�elle �tudiait pos�ment. Elle identifiait ais�ment les membres du Grimnoir. Ils �taient tristes, comme les autres, mais d�gageaient aussi une certaine r�signation, comme s�ils avaient d�j� assist� � trop d�enterrements. C��tait assez pr�visible�: les chevaliers passaient leur temps � se faire tuer. Les plus d�prim�s appartenaient donc au Grimnoir.</p><p>L�averse de printemps g�nait Faye, et trimballer un parapluie emp�chait vraiment de jouer les espionnes. En plus, la pluie avait ramolli les fientes de pigeon amass�es par les ans sur le toit de l��glise. �a glissait, et sa robe �tait fichue. <emphasis>Allez, Jacques� Lequel �tes-vous�?</emphasis></p><p>Faye avait si bien centr� sa carte sur les endeuill�s qu�elle ne per�ut le danger qu�au tout dernier moment. Il y avait quelqu�un d�autre sur le toit�!</p><p>Elle se mat�rialisa sans mal sur la corniche. Elle n�avait m�me plus besoin d��carter un bras pour garder l��quilibre. Elle tirait une fiert� l�gitime de ses talents de voyageuse. Les scientifiques avaient baptis� ��t�l�portation�� la forme de magie qu�elle pratiquait, mais � ce terme compliqu� elle pr�f�rait celui de ��voyage��. Puisque c��tait le mot qu�employait Joe le Voyageur, son grand-p�re adoptif, que Dieu ait son �me, elle s�en contentait bien volontiers.</p><p>L�inconnu �tait rest� tourn� vers le point de d�part de Faye, qui en profita pour l�examiner. Tout vo�t� qu�il f�t derri�re son monstre de pierre, on voyait qu�il �tait grand, costaud, avec un d�but de brioche. Il avait d� perdre son chapeau au cours de l�escalade, car il �tait t�te nue alors que les hommes portent toujours un chapeau. Il �tait malais� de lui donner un �ge. Il avait une t�te de vieux mais se mouvait comme un jeune. Il �tait magicien, �a oui, mais Faye n�avait pas encore d�termin� de quelle sorte. Il avait le cheveu rare et blanc, plaqu� sur le cr�ne par la pluie. Il portait un beau costume sombre, � pr�sent souill� de gris par ces sales pigeons. <emphasis>Bien fait pour lui. Il n�a qu�� pas jouer au ninja de l�Imperium.</emphasis></p><p>Il se redressa, sans se rendre compte que Faye s��tait d�plac�e, et tira de sa poche int�rieure un petit pistolet noir. Faye aussi �tait arm�e�: un automatique .45, beaucoup plus gros. Mais elle n�en aurait pas besoin. Constern�e, elle vit l�inconnu sortir de derri�re la gargouille en braquant son pistolet sur le n�ant.</p><p>Elle voyagea pour appara�tre juste derri�re lui en criant�: ��Bouh�!��</p><p>L�homme sursauta et, vif comme l��clair, se tourna vers elle. Puisqu�il avait pu escalader l��glise, son pouvoir magique devait �tre un talent physique. Faye �tait pr�te. Il la tenait d�j� en joue, mais elle voyagea imm�diatement. M�me s�il s�agissait d�une brute puissante, sa position n��tait pas enviable, tout pr�s du bord. Elle n�eut qu�� se pencher pour pousser un bon coup.</p><p>Ses chaussures couin�rent sur les tuiles couvertes de pluie et de fiente, et il dut mouliner des bras pour garder l��quilibre. Il aurait d�ailleurs r�ussi, mais une tuile se fendit sous son talon. Il bascula dans le vide. <emphasis>��Merde�!��</emphasis></p><p>Elle connaissait l��quivalent en portugais�: son grand-p�re le pronon�ait souvent � propos des vaches laiti�res. Apparemment, �a marchait aussi en fran�ais.</p><p>Au dernier moment, Faye referma sa main droite sur la fine cravate de l�homme, et sa main gauche autour d�une aile de gargouille. Elle r�ussit de justesse � le retenir au lieu de d�gringoler avec lui. Bien s�r, puisqu�elle pouvait voyager, m�me si elle l�chait prise lui seul finirait sa chute en bas.</p><p>��Voyons, voyons, monsieur�!�� Elle desserra sa main une fraction de seconde, pour lui montrer qui �tait le chef, puis le rattrapa. Il lui agrippa le bras de toutes ses forces, � lui faire mal, mais elle sentait bien qu�il se retenait. Oui, c��tait sans doute une brute. Il ne touchait plus le toit que du bout des orteils. Elle-m�me surplombait le vide. Elle esp�rait qu�il parlait anglais. ��Ne faites pas de b�tise. L�chez-moi le bras.��</p><p>Il secoua la t�te en r�pondant avec une trace d�accent fran�ais�: ��Si je tombe, nous tombons tous les deux.��</p><p>Comme elle l�avait pens�, il n��tait plus tout jeune. Cinquante ans bien sonn�s, peut-�tre m�me soixante, difficile d��tre plus pr�cise. Les yeux �carquill�s, il regardait tour � tour Faye et la rue tout en bas. Il avait beaucoup trop bascul� pour esp�rer �viter la chute. Une brute tr�s dou�e survivrait peut-�tre, mais ce ne serait pas une partie de plaisir. Dans l�espoir vain de s�accrocher � la gargouille, il avait laiss� tomber son pistolet dans la goutti�re. Il y jeta un regard navr�.</p><p>��Je ne vous avais pas vue venir.</p><p>��C�est normal.��</p><p>Le vieux la d�visageait. Il avait l�air fascin� par ses dr�les d�yeux gris. Tous les voyageurs avaient les yeux gris. Mais les voyageurs �taient rares. ��Vous devez �tre Sally Faye Vierra.</p><p>��Oui.��</p><p>Il regarda autour de lui. <emphasis>Faye. Par terre. Flingue.</emphasis> Puis, prenant conscience de sa situation d�licate, il se concentra sur la jeune fille. ��Remontez-moi, s�il vous pla�t.</p><p>��On verra.�� Faye remarqua qu�il portait la bague noir et or du Grimnoir. ��Pourquoi vous en prendre � moi�?��</p><p>Le vieux, d�abord secou� par sa presque-chute, avait recouvr� son assurance. ��Pourquoi nous espionnez-vous�?��</p><p>Question l�gitime, m�me si Faye �tait d��ue que ses talents d�espionne ne soient pas � la hauteur. ��Je cherche quelqu�un. Un ami de Murmure.��</p><p>L�homme avait l�air distingu�. En tout cas, il �tait �l�gant malgr� les crottes de pigeon et son habit aux coutures arrach�es lors de l�escalade. Dans sa jeunesse, il avait d� �tre beau. Faye n�arrivait pas � lui trouver l�air imp�rieux d�un ancien du Grimnoir�: quand la seule chose qui vous emp�che de tomber d�un toit, c�est une gamine qui vous tient par la cravate, on est rarement tr�s imp�rieux. Mais il �tait assez vieux pour avoir combattu le pr�c�dent ensorcel�.</p><p>���tes-vous Jacques Montand�?</p><p>��Oui. Vous �tes venue me tuer�?��</p><p>Pas vraiment. Mais qu�il continue � le croire un moment. ��Je l�envisage.</p><p>��Vous savez donc qui vous �tes�?</p><p>��L�ensorcel�e. Murmure me l�a dit avant de mourir.</p><p>��Je vois��� Jacques soupira. Ils le savaient tous deux�: il ne pouvait rien faire pour emp�cher Faye de l�cher la gargouille si l�envie lui en prenait. Son pouvoir magique la mettrait � l�abri avant qu�elle touche le sol. Lentement, il lui l�cha le bras. ��Je ne sais pas ce qu�elle vous a expliqu� au juste, mais je vous demande de ne pas y m�ler les autres dirigeants du Grimnoir. Eux voulaient vous laisser vivre. Nos ultimes instructions � Murmure �taient de vous surveiller sans prendre aucune initiative. La majorit� des anciens pensaient que, malgr� la mal�diction qui p�se sur vous, vous �tiez innocente.</p><p>��Oh� Cette majorit�, elle �tait de combien�?</p><p>��Cinq contre deux.��</p><p>Elle s��tait crue moins populaire. ��Vous, qu�avez-vous vot�?��</p><p>Il la regarda bien en face. Sa chaussure d�rapa encore un peu. ��Je comprends mieux que les autres la menace que repr�sente ce sortil�ge. J�ai vot� pour votre �limination imm�diate.</p><p>��Mais je n�ai rien demand�!�� s�exclama Faye. Il aurait �t� facile de le l�cher. Vu la hauteur, m�me une brute tr�s r�sistante � comme Delilah ou Toru � aurait risqu� sa vie. Ensuite, Faye pourrait s�approprier le lien qui unissait Jacques au pouvoir. Mais c��tait la voie de la corruption. Elle avait donn� sa parole. Elle n�en avait qu�une. ��Je devrais te l�cher, sale type.</p><p>��Rien de personnel�! J�ai vu les cons�quences du sortil�ge, et je dispose d��l�ments qui me font penser que tout va recommencer. Je ne regrette pas ma d�cision.�� Il ferma les yeux et attendit qu�elle ouvre la main. ��Allez-y. Je n�ai pas peur.��</p><p>Faye en fut impressionn�e. Ce Fran�ais avait du cran. ��Ce n�est pas pour vous tuer que j�ai fait ce long voyage, Jacques.�� Elle tira fort, ramenant leur centre de gravit� au-dessus du toit. Montand se retrouva sur des tuiles intactes. Mais sa cravate s��tait resserr�e autour de son cou�: il dut l�ajuster avant de l�cher un grand soupir soulag�. Il flageolait. Brute ou non, il n�avait pas la puissance d�autres actifs connus de Faye. Le temps qu�il rouvre les yeux, elle �tait � cinq pas de lui, assise sur la t�te d�une gargouille, au cas o� il tenterait une folie. ��C�est pour que vous m�instruisiez.��</p></section><section><title><p>Billings (Montana)</p></title><p>Rockville �tait aussi laid et d�sol� que dans ses souvenirs.</p><p>L�aile des prisonniers sp�ciaux ne communiquait pas avec le reste de la prison. De la route, on ne voyait qu�un �norme cube de b�ton d�pourvu de fen�tres. L�affreuse forteresse �tait entour�e d�un terrain d�nud� qui paraissait trop grand, mais c��tait l�espace n�cessaire pour qu�un estompeur se trouve � court d��nergie magique � ou d�oxyg�ne � avant d�arriver en lieu s�r. La cour �tait cern�e par un mur de brique con�u pour les brutes�: assez haut pour qu�elles ne puissent le franchir d�un bond, assez �pais pour les emp�cher de l�abattre en fon�ant droit dessus, surmont� de barbel�s Dannert et surveill� � chaque angle par un mirador. Les gardes qu�on y postait �taient tous tireurs d��lite. Et pas du genre � h�siter longtemps. Il n��tait jamais entr� dans ces tours de guet, mais on lui avait affirm� qu�outre les mitrailleuses il y avait des fusils � �l�phant et m�me des bazookas, au cas o� un prisonnier vraiment dangereux d�ciderait d�aller prendre l�air.</p><p>Depuis la construction de l�aile des prisonniers sp�ciaux, on avait compt� plus de vingt tentatives d��vasion. Une seule avait r�ussi. Tous les autres prisonniers avaient retrouv� leur cellule, ou le cr�matorium.</p><p>Rockville �tait laid. Rockville �tait un monument � la gloire de la laideur. Il �tait con�u pour retrancher du monde les dangereux criminels actifs. Son nom m�me �tait une menace pour les actifs qui envisageaient de recourir � la magie pour enfreindre la loi. Rockville �tait la pire des prisons. Un homme normal qui passerait par l� s�arr�terait net, horrifi� par la laideur du lieu. Heureusement qu�on �tait au milieu de nulle part.</p><p>Et, aussi laid que ce f�t de l�ext�rieur, la vie � l�int�rieur �tait pire�: un enfer monotone de travaux forc�s.</p><p><emphasis>�a faisait longtemps.</emphasis> Il n�avait jamais cru revenir. Et s�rement pas en homme libre.</p><p>Mais, au moins, cette fois il n��tait pas prisonnier. Il venait jouer les recruteurs.</p><p>Jake Sullivan se gara devant le poste de garde et attendit. Il se sentait observ�. L�aile des prisonniers sp�ciaux du p�nitencier d��tat de Rockville ne recevait pas beaucoup de visites. Des gardiens m�fiants s�approch�rent sur sa gauche et sa droite, polis mais arm�s de Thompson et sur le qui-vive. Dans une prison o� les d�tenus poss�daient une force surhumaine ou pouvaient vous carboniser d�un claquement de doigts, la vigilance �tait de mise. Sullivan le savait�: l�un des vigiles au moins serait sourd, immunis� contre les pouvoirs d�un parleur capable de convaincre ses coll�gues de le laisser passer.</p><p>Il pr�senta les documents requis et attendit qu�ils v�rifient trois fois chaque tampon. Cela fut rapide. Bien s�r, Sullivan �tait attendu. Le directeur se montrait m�thodique.</p><p>Le portail blind� r�sistait m�me aux bulldozers. L�ouvrir assez grand pour laisser passer sa voiture prit cinq bonnes minutes. Le mur d�enceinte �tait doubl� d�une cl�ture m�tallique�; il dut encore attendre qu�on la fasse coulisser. Autrefois, il y avait des molosses entre les deux, mais il avait fallu s�en d�barrasser quand un bestial les avait retourn�s contre les gardiens. Ensuite, la grille avait �t� �lectrifi�e, jusqu�au jour o� un cr�piteur d�sireux de s��vader avait absorb� l�int�gralit� du voltage pour faire exploser la muraille. Depuis, c��tait une grille m�tallique, point final.</p><p>Surveiller des actifs criminels avait cette particularit�: on ne savait jamais ce qu�ils allaient inventer. Rockville r�coltait la lie des bas-fonds magiques, des bandits violents et dangereux dont les juges n�avaient pas r�ussi � justifier l�ex�cution.</p><p>Derri�re lui, le portail commen�a � se refermer dans un grand fracas. Une boule d�angoisse glac�e se forma dans son ventre. Il prit une longue inspiration et attendit qu�on lui fasse signe de franchir la seconde enceinte. Jake Sullivan �tait un dur, mais il avait pass� six longues ann�es derri�re ces barreaux. Il distinguait la carri�re o�, chaque jour et pendant d�interminables heures, il avait cass� des cailloux. Ici, il avait tu� plusieurs cod�tenus. Toujours en l�gitime d�fense, mais ces horreurs ne s�oubliaient pas facilement.</p><p>Le portail se ferma comme le couvercle d�un cercueil.</p><p>Le bureau du directeur, vieillot et poussi�reux, �tait exactement identique � ses souvenirs. Partout, des tas de livres et de paperasses, presque tous parlant de magie et provenant de la grande biblioth�que de la prison. Sullivan les avait tous lus. Puisque cette section de Rockville �tait r�serv�e aux criminels actifs, on n�avait pas regard� � la d�pense dans la collecte d�information sur le sujet. Le directeur �tait un �rudit, non par curiosit� intrins�que mais par conscience professionnelle. Pour contrer chacune des tactiques qu�inventaient ses prisonniers hors du commun, il fallait un esprit aff�t�; le directeur prenait sa mission tr�s au s�rieux. Il �tait devenu un expert dans son domaine.</p><p>La derni�re fois que Jake avait p�n�tr� dans ce bureau, on lui avait transmis une proposition de J.�Edgar Hoover�: sa libert� en �change de son aide pour capturer des criminels actifs recherch�s par la police. Sullivan avait saut� sur l�occasion. Certains prisonniers l�avaient trait� de vendu, mais c��tait par jalousie. Tout valait mieux que casser des cailloux.</p><p>Le pr�sident l�accueillit chaleureusement et renvoya son escorte. M�me prisonnier, Sullivan s��tait montr� assez civilis� pour ne pas faire de vagues�; � pr�sent qu�il �tait libre, il y avait encore moins de raisons de se m�fier de lui. Il s�assit dans un fauteuil con�u pour un homme normal, qui grin�a sous sa masse.</p><p>��Vous avez �t� fort occup� depuis notre derni�re rencontre��, dit le directeur install� derri�re son grand bureau. C��tait un homme trapu avec un cou de taureau et des cheveux en bataille, qui avait toujours un bout de cigare serr� au coin des l�vres. En six ans, Sullivan n�avait jamais vu ces cigares allum�s.</p><p>��C�est exact, monsieur.�� Il n��tait plus oblig� de se montrer si d�f�rent, mais les vieilles habitudes �taient coriaces. ��Je n�ai pas eu le temps de m�ennuyer.</p><p>��En plus de tout ce que j�ai lu dans les journaux, j�ai eu vent de certaines rumeurs. On raconte que c�est vous qui avez r�v�l� la conspiration du BCI et fait arr�ter les salopards qui voulaient assassiner Roosevelt.��</p><p>Sullivan ne pouvait pas expliquer au directeur qu�il appartenait dor�navant � une soci�t� secr�te qui avait sauv� la c�te atlantique d�une arme de Tesla pr�te � la pulv�riser. ��J�ai apport� une modeste contribution � l�affaire, rien de plus.��</p><p>Le directeur se rencarra dans son fauteuil en m�chonnant son cigare. ��Alors j�ai bien fait de permettre votre lib�ration.��</p><p>C��tait lui qui avait sugg�r� � Hoover que Sullivan aurait une utilit� dans la traque des actifs. Bien s�r, Jake ne consid�rait pas comme un ami l�homme qui l�avait gard� en cage aux c�t�s de fous dangereux, mais, quand ils s��taient un petit peu connus, ils avaient ressenti un certain respect mutuel. Et, si le directeur ne lui avait pas accord� l�acc�s � la biblioth�que, il serait devenu fou. ��Moi, je pense que c��tait une bonne id�e. Je ne veux pas parler � la place des autres.</p><p>��Les avis doivent varier. Pour certains, vous �tes un h�ros, pour d�autres, une menace ambulante. Pendant l��pisode o� vous �tiez l�ennemi public num�ro un, j�ai craint d��tre limog�.�� Le directeur eut un petit rire. ��Heureusement, il faudrait �tre fou pour accepter de me remplacer.</p><p>��C��tait exquis.�� Porter le chapeau pour la tentative d�assassinat sur la personne du pr�sident des �tats-Unis n�avait pas �t� une partie de plaisir.</p><p>��Je l�imagine. Pendant quelques jours, j�ai bien cru que j�aurais de nouveau le plaisir de votre compagnie dans les murs de notre ch�re institution.��</p><p>Le BCI ne l�aurait certainement pas eu vivant, mais inutile de le faire remarquer. Sullivan se contenta d�un grognement.</p><p>��Je n�ai pas souvent l�occasion de discuter avec un de mes anciens d�tenus apr�s sa r�insertion. Qu�est-ce qui vous am�ne ici, monsieur Sullivan�?</p><p>��J�ai d�pos� une demande aupr�s du Bureau.</p><p>��Oui, monsieur Hoover m�a �crit. Sa lettre, assez myst�rieuse, laissait entendre que vous travaillez sur un projet important. Rien dans quoi le Bureau soit directement impliqu�, mais d�une importance vitale malgr� tout.</p><p>��C�est vrai.�� Hoover, Sullivan l�aurait pari�, ne croyait pa vraiment � l�existence de l�ennemi, mais il s��tait senti oblig� de lui faire une fleur. Et, naturellement, le directeur du FBI devait se�frotter les mains � l�id�e que Jake Sullivan, le lourd incontr�lable � la triste r�putation, allait s�isoler � l��cart de tout journaliste.</p><p>��Je suis intrigu�, je l�admets. De quelle nature est donc votre myst�rieux projet�?��</p><p><emphasis>Localiser un horrible monstre extraterrestre avant qu�il puisse contacter son papounet et d�truire la plan�te.</emphasis> ��Je ne peux pas en parler.</p><p>��Hoover m�en avait pr�venu.�� Le directeur se pencha en avant, l�air suspicieux. ��Mais alors qu�attendez-vous de moi�?</p><p>��J�attends� quelqu�un.��</p><p>Sullivan sortit de son manteau les papiers sign�s par un juge f�d�ral et les tendit � son interlocuteur, qui les examina, plus incr�dule � chaque ligne. ��Vous n��tes pas s�rieux�! Ce prisonnier� Le lib�rer�? Pourquoi�</p><p>��Je forme une �quipe pour entreprendre une mission capitale. J�ai besoin de gens dou�s, si vous voyez ce que je veux dire. Nous sommes capables d�� peu pr�s tout. Mais ce particulier-ci dispose de comp�tences rares dont j�ai grand besoin.</p><p>��Il est dangereux.</p><p>��Il se sentira donc comme chez lui parmi nous.</p><p>��Vous savez que�</p><p>��J�ai entendu parler de lui. Il �tait d�j� l� quand je suis sorti.</p><p>��N�esp�rez pas pouvoir le contr�ler, Sullivan. Il s�introduira dans votre t�te.</p><p>��Ce n�est pas un liseur.</p><p>���a revient au m�me.�� Le directeur fit passer son cigare de l�autre c�t� de sa bouche. ��Il n�est pas comme vous, Sullivan. Vous rel�cher, c��tait une chose. N�importe quel juriste, en examinant votre dossier, comprenait que vous vous �tiez fait avoir. Un h�ros de guerre s�en prend � un sh�rif pourri dans une ville pourrie, et, sous pr�texte que les actifs font peur, sert d�exemple. Je regrette de ne pas m�en �tre aper�u plus t�t. Les autres d�tenus, dans leur tr�s grande majorit�, ont leur place ici. Y compris ce Wells. C�est un tueur, rien d�autre qu�un tueur enrag�.</p><p>��D�sol�, monsieur le directeur. L� o� je vais, j�en ai bien peur, j�aurai besoin de tueurs enrag�s.��</p><p>Les cellules d�isolement �taient du c�t� des gravi�res. Sullivan y avait pass� pas mal de temps. On s�y retrouvait automatiquement apr�s une bagarre, qu�on l�ait d�clench�e ou subie. Bagarre, zou, au trou. Et Sullivan, le plus coriace des gros durs de Rockville, �tait dans la ligne de mire de tous les voyous qui convoitaient son titre. �a ne l�avait pas tant d�rang�: au trou, on est tranquille pour r�fl�chir.</p><p>Ces trous portaient bien leur nom. Ce n��taient que des puits de trois m�tres creus�s � m�me la roche, avec une plaque de fer de quatre cents livres en guise de toit. Un costaud comme Sullivan n�avait m�me pas la place de s�y allonger. On y faisait tenir un prisonnier, un seau pour y chier et des tas de caillasses. Une fois par jour on y faisait descendre un seau propre avec le rata et un peu d�eau, puis on remontait l�autre seau pour le rincer et le redescendre le lendemain avec la bouffe. Quand les gardiens le d�cidaient, ils d�roulaient une �chelle de corde. L��t�, �a allait encore, mais les hivers dans le Montana �taient tr�s rudes. L�hiver, � Rockville, on se bagarrait moins.</p><p>Le directeur avait pr�venu par t�l�phone. Dix gars attendaient devant l�un des trous, certains munis de filets et d�autres de b�tons en Bak�lite termin�s par un crochet m�tallique.</p><p>��C�est quoi�?�� demanda Sullivan en d�signant les armes bizarres.</p><p>Le gardien tapota l�extr�mit� carr� de son outil. ��Un aiguillon � b�tail. �lectrifi�. Faut bien �a. Ce type, les balles lui rebondissent dessus.</p><p>��Ce ne sera pas n�cessaire. �cartez-vous pendant que je lui parle.</p><p>��Le directeur nous a dit que tu voudrais faire � ton id�e. C�est ton enterrement, pas le n�tre.�� Le chef haussa les �paules. ��Reculez, les gars.��</p><p>Tous ob�irent, bien que les regards noirs de certains aient prouv� qu�ils se souvenaient du bon vieux temps. M�me tout propre, sans l�uniforme ray�, sans le boulet � la cheville, Sullivan �tait reconnaissable. Il n�avait jamais cherch� de noises � ses ge�liers. Ce n��taient que des employ�s charg�s d�un boulot difficile, et Sullivan ne leur en voulait pas. Mais, pour eux, on restait taulard � vie, et il aurait fallu �tre stupide pour se fier � un taulard.</p><p>Jake attendit que les gardes soient hors de port�e de voix pour annoncer sa pr�sence au prisonnier par des coups de pied sur la plaque en fer. ��Salut.</p><p>��Qu�est-ce que vous voulez�?�� Le timbre �tait �touff� par l��paisseur du m�tal.</p><p>��Je veux discuter, docteur.��</p><p>Une longue pause. ��On m�appelle docteur maintenant, alors�?</p><p>��Vous avez le dipl�me, vous �tes ali�niste, alors je vous appelle docteur. Non�?</p><p>��J�ai d� m�habituer au titre de �d�tenu�.��</p><p>Sullivan n�avait pas oubli� ses s�jours au trou�: une lumi�re tr�s chiche filtrait seulement par les trous d�a�ration, et la lib�ration s�accompagnait d�une douleur aveuglante. ��Fermez les yeux. Le soleil brille.�� Puis, recourant � une infime parcelle de son pouvoir magique, il d�gagea le carr� de fer rouill�.</p><p>Le soleil envahit le trou. ��Oh. �a fait mal.</p><p>��Je vous avais pr�venu.�� Sullivan laissa tomber l��chelle de corde. ��Montez.</p><p>��Donnez-moi une minute pour me rendre pr�sentable.</p><p>��Prenez votre temps.��</p><p>Le prisonnier se frotta les jambes et les bras pour r�tablir la circulation, puis entreprit de grimper � l��chelle. Sullivan ne lui proposa pas de l�aider�: apr�s des jours entiers au trou, le type �tait d�une salet� repoussante, et il ne tenait pas � ab�mer son costume. Ou, pire, � risquer une bagarre avec un massif r�put� pour son agressivit�.</p><p><emphasis>Je suis bien plac� pour dire �a.</emphasis> Sullivan n��tait pas ��r�put頻 pour son agressivit�; il �tait c�l�bre dans tout le pays. <emphasis>N�emp�che, je refuse de salir mon costume neuf.</emphasis> Bras crois�s, il laissa le prisonnier le rejoindre. Pour un type capable de modifier sa densit�, et si dou� que m�me les gardiens de Rockville le redoutaient, il n��tait pas bien impressionnant�: taille moyenne, mince, rien de sp�cial. Sullivan lui rendait une demi-t�te et faisait deux fois sa carrure.</p><p>Wells cligna des yeux un moment pour s�habituer � la lumi�re, apr�s quoi les deux hommes rest�rent plant�s face � face en se d�visageant. La crasse dissimulait l��ge r�el du docteur, mais les dossiers du BCI indiquaient trente-cinq ans, � peu pr�s comme Sullivan. Pour l�instant, il en paraissait dix de plus. Le trou produisait cet effet. Wells avait les tempes d�garnies. Il se passa une main dans les cheveux, qu�il avait d�j� rares, et parut �tonn� de les trouver couverts de sang s�ch�. ��Veuillez excuser mon apparence. L��tablissement laisse � d�sirer.��</p><p>Sullivan s��tait attendu � un personnage nerveux�: le BCI le�qualifiait de ��g�nie impr�visible��. Mais Wells �tait calme, presque trop serein. ��Laissez-moi vous�</p><p>��Attendez.�� Il leva une main couverte d��raflures suite � l�altercation qui l�avait envoy� � l�isolement. ��Ne me dites rien. �a fait trois jours que je n�ai rien de neuf pour m�occuper le cerveau. Permettez-moi de d�duire les raisons de votre pr�sence.��</p><p>Sullivan n��tait pas press�. La <emphasis>Voyageuse</emphasis> venait d��tre inaugur�e, et le capitaine Southunder avait besoin de temps pour la roder et tout v�rifier. Elle ne pourrait pas quitter l�a�rodrome de Billings avant une heure ou deux. ��Si �a vous fait plaisir.</p><p>��Je pr�sume que vous ne travaillez pas ici�?</p><p>��Nan.��</p><p>Wells eut un regard vers les gardiens inquiets. ��Vous me parlez seul, et le directeur est beaucoup trop m�ticuleux pour ne pas vous avoir inform� de mes talents. Vous n�avez donc pas peur de moi, et vous ne semblez pas tendu.</p><p>��Je devrais�?�� Sullivan le laissait s�amuser.</p><p>���a d�pend.�� Wells aper�ut la plaque m�tallique, d�habitude d�plac�e par trois ou quatre gars solides. ��Vous �tes une brute, de toute �vidence�</p><p>��Axiome int�ressante.��</p><p>Wells se remit � examiner Sullivan. ��Non. Pas une brute. Vous avez la morphologie d�un lourd. Tous les lourds jamais identifi�s sont grands, carr�s, robustes.��</p><p>Sullivan hocha la t�te. ��Je pr�f�re �pousseur de gravit�. C�est plus respectable.</p><p>��Et moi, je pr�f�re �psychologue� � �ali�niste�. Mais la plupart des lourds n�y attacheraient aucune importance. Statistiquement, les lourds obtiennent des scores assez faibles sur l��chelle d�intelligence de Stanford-Binet. Ils sont lents. Vous �tes une anomalie. Sans doute un autodidacte� Ne me regardez pas comme �a. Votre emploi du mot �axiome� sugg�re que vous avez lu le mot sans beaucoup l�entendre�; vous n�avez donc pas fait d��tudes. C�est masculin, pas f�minin. �Axiome int�ressant�.��</p><p>Sullivan haussa les �paules. ��Je prends note.�� La fac, il n�y avait jamais mis les pieds, et, franchement, certains des pires cr�tins qu�il connaissait �taient bard�s de dipl�mes prestigieux. Cela dit, Sullivan avait lu plus de livres qu�� peu pr�s tout le monde. �a aidait, de pouvoir s�envoyer un gros volume en moins de temps qu�il n�en fallait � un type normal pour lire le journal.</p><p>Wells parlait vite. Il raisonnait encore plus vite. ��Vos v�tements sont neufs, co�teux. On pourrait en conclure que vous gagnez bien votre vie, mais vous n�avez pas l�air � l�aise dedans. Beau costume, pourtant vous n�avez pas pris la peine de vous raser. Vos cheveux sont trop longs�: vous ne vous souciez gu�re de votre apparence. Mais je suis � l�ombre depuis un an, je ne suis pas au courant de la mode. Je vous sens trop occup� pour perdre votre temps avec des d�tails esth�tiques. Le costume, on vous l�a achet� pour vous rendre pr�sentable. Un employeur�?</p><p>��Pas exactement.�� Francis Stuyvesant, sachant que Sullivan allait devoir recruter toute une �quipe, avait charg� l�un de ses innombrables larbins de lui trouver un costard. Bien agr�able, le sur-mesure, apr�s tant de frusques d�occasion.</p><p>��Mais je chauffe. C�est un cadeau. Pas vos chaussures. Elles sont solides et confortables plut�t qu��l�gantes.</p><p>��On ne sait jamais quand il faudra courir apr�s quelqu�un.</p><p>��Courir apr�s quelqu�un, pas prendre la fuite. �a en dit long sur votre �tat d�esprit. Quoi qu�il en soit, ces souliers ne vont pas avec votre costume.�� Wells l�examina un instant puis s��carta de quelques pas. ��Vous n��tes pas arm�, mais votre veste est con�ue pour dissimuler une arme � feu port�e � la hanche droite. Une grosse, je dirais. D�ordinaire, vous avez donc� non pas un pistolet d�homme du monde, mais un flingue de professionnel. Cette tenue est trop co�teuse pour un salaire de policier.</p><p>��J�ai peut-�tre un oncle fortun�?</p><p>��Vous ne parlez pas comme un h�ritier. Votre �locution manque de raffinement. Vous ne me faites pas l�impression d�un nouveau riche, avec votre figure de boxeur.</p><p>��Mon nez a intercept� pas mal de mains.</p><p>��Un bagarreur. Je remarque des cicatrices sur vos phalanges.�� Sullivan, machinalement, serra les poings. ��Un ancien soldat. Quand ils sont mal � l�aise, les soldats adoptent une posture caract�ristique�</p><p>��Je commence � comprendre pourquoi vous vous �tes autant battu dans cette baraque.</p><p>��Oui. Heureusement que je suis indestructible.</p><p>��<emphasis>Presque</emphasis> indestructible. Nous sommes tous mortels, doc. Avec certains, �a demande juste un peu plus d�efforts.</p><p>��La Grande Guerre, vu votre �ge� L�emploi le plus probable, pour le lourd de base, c��tait le travail manuel. Les lourds, on en trouve sous les sabots d�un cheval.</p><p>��Ouais. On est nombreux. Vous, non.</p><p>��Il y a peu de chances que vous recroisiez jamais quelqu�un comme moi��, dit Wells avec un soup�on de fausse modestie.</p><p>Sullivan se retint de sourire. Wells �tait malin, mais moins qu�il ne le croyait. Jake �tait l�un des seuls actifs en vie � se jouer des fronti�res entre diff�rents types de magie. Manipuler sa propre masse, il savait faire. ��Nan. J�ai crois� un massif, dans ma jeunesse. Pas de quoi se relever la nuit. �a s��crabouille comme un homme normal.</p><p>��<emphasis>Cependant</emphasis>, coupa Wells, pendant la Grande Guerre, vous n��tiez pas ouvrier. Votre attitude combative me fait penser au second poste le plus probable pour les lourds�: l�artillerie mobile.��</p><p>Wells �tait aussi clairvoyant que le dossier du BCI le laissait entendre. ��Mitrailleur.</p><p>��Premier volontaire, alors.�� Wells leva une main sale pour interrompre l�exclamation de surprise de Sullivan. ��L�AEF n�employait pas la m�me terminologie. Mitrailleur, dans l�AEF, �a voudrait dire que vous faisiez partie d�une �quipe de servants, mais personne ne g�cherait un lourd capable de travailler seul. Le g�n�ral Roosevelt recourait � des lourds comme mitrailleurs. Je parie que vous portiez une armure.</p><p>��J�aurais d� pr�tendre avoir boss� comme m�cano � bord d�un dirigeable, histoire de voir ce que vous auriez �labor� comme th�orie.</p><p>��Les mensonges, et plus pr�cis�ment le type de mensonge choisi, m�aident justement � cerner les processus mentaux des sujets.�� Wells faisait les cent pas autour de lui. ��Vous n��tes pas employ� ici, mais vous n�affichez pas la nervosit� habituelle des visiteurs. Non� Vous connaissez Rockville, mais pour des raisons��� Wells s�interrompit un instant avant de gueuler ��D�tenu�!�� du ton autoritaire cher aux gardiens. Sullivan haussa un sourcil.</p><p>��Hum� Une petite r�action. Soit j�ai tort, soit vous n��tes pas homme � surr�agir. Mais je n�ai jamais tort� Je sais qui vous �tes. Monsieur Jack Sullivan, lourd.��</p><p>Impressionnant. ��Bien jou�, doc. Vous vous produisez en public�?��</p><p>Wells s�inclina. ��Ce n�est rien. Vous �tes une l�gende, ici.</p><p>��Tuer douze hommes � mains nues, �a cr�e une l�gende.</p><p>��Douze seulement, en six ans�?�� Le sourire de Wells �tait d�nu� de toute �motion. ��J�en suis � la moiti�. En un an.��</p><p>Ce n��tait qu�une estimation. Jake n�avait pas tenu le compte. ��Euh� f�licitations�?</p><p>��Alors, monsieur Sullivan, voulez-vous que je devine ce qui vous a conduit dans notre pittoresque Montana pour me rencontrer�? Je l�admets, je m�attendais � d�couvrir la raison de votre venue bien avant votre identit�. Je ne tablais pas sur une c�l�brit�.</p><p>���pargnez-moi vos petits tours de magie. J�ai une mission � remplir, et je pense avoir besoin de vous dans mon �quipe.</p><p>��D�un massif�? Mon pouvoir est certes fort rare.</p><p>���a peut servir, mais non. J�ai besoin d�un ali�niste.</p><p>��D�un psychologue.</p><p>��Tant que vous me traiterez de lourd, je vous traiterai d�ali�niste.</p><p>��Pourquoi moi, monsieur Sullivan�? Oui, je suis le meilleur, mais j�ai des coll�gues forts comp�tents qui, eux, ne vont pas passer les vingt prochaines ann�es derri�re des barreaux. Vous �tes face � un probl�me logistique.</p><p>��Vous croyez me conna�tre�? Moi aussi, j�en sais long sur votre compte. Je sais que, par ennui, vous avez arnaqu� des patients trop cr�dules et qu�on vous a radi� de l�ordre. Vous vous retrouvez � gagner un million de dollars dans la contrebande d�alcool depuis le Mexique. Ensuite, la police vous arr�te. Selon les m�decins de Rockville, vous �tes un sociopathe. Je sais que seul votre nombril vous int�resse. Je sais que vous tuez d�s que �a vous arrange. Vous consid�rez la vie comme un jeu, et les gens comme des pi�ces sur l��chiquier. D�ordinaire, rien de tout cela n�enthousiasmerait un employeur potentiel.</p><p>�� Mais vous �tes un g�nie capable de pr�dire les actes d�autrui. On m�assure que, tant que le d�fi vous stimule, vous �tes in�galable dans l�art de deviner les plans d�un adversaire. Sur ce point, on ne tarit pas d��loges sur vous.</p><p>��Qui au juste�? demanda Wells d�un ton m�fiant.</p><p>��Un ancien confr�re qui avait sur vous un dossier �pais comme le doigt.�� Sullivan exag�rait, mais il y avait quelques pages pertinentes dans les paperasses r�cup�r�es par Faye avant que Mason Island ne disparaisse dans le trou noir. ��Le docteur Bradford Carr.��</p><p>Pour la premi�re fois, Sullivan discerna une �tincelle d��motion dans les yeux de Wells. Pas une �motion agr�able. Le d�tenu se reprit imm�diatement et s�arracha un sourire aimable. ��Et comment va ce bon docteur�?</p><p>��Il est mort. Ah, c�est vrai, vous ne recevez pas les journaux, ici. Mes amis et moi l�avons �cras�. C�est comme �a que j�ai obtenu ses archives, o� j�ai appris que vous �tiez l�une des seules personnes qu�il redoutait. Il s�est suicid�. Il s�est pendu avec un lacet de soulier dans sa cellule.</p><p>��Charmant. Me voici intrigu�. Que proposez-vous, monsieur Sullivan�?</p><p>��J�ai sur moi un document sign� par un juge f�d�ral qui vous confie � ma garde. Chaque semaine o� vous travaillez pour moi raccourcit votre peine de six mois.</p><p>��Je vois.�� Wells fit mine d�y r�fl�chir. Mais, Sullivan le savait, ce n��tait qu�une habitude destin�e � cacher sa vivacit� d�esprit, histoire de ne pas para�tre trop effrayant. Un cerveau comme le sien�? Wells avait d�j� fait les calculs. ��Et, malgr� ce que vous avez lu dans les dossiers du docteur Carr, vous me feriez confiance�?��</p><p>Sullivan renifla. ��Par rapport � certains de vos associ�s potentiels, pas vraiment, non. �coutez, gagnons du temps en �vitant les menaces oiseuses. Si vous sabotez ma mission, je vous tue, on le sait tous les deux. Moi, ou l�un de mes copains tr�s dangereux. Vous pourriez me retourner la menace, mais on se mettrait � tourner en rond, et nous n�avons pas que �a � faire.</p><p>��Rafra�chissant. Que se passe-t-il si je tente de m��chapper�?</p><p>��Aucun risque. Vous resterez jusqu�au bout, apr�s quoi je me fous de ce que vous d�ciderez.</p><p>��Vous �tes bien s�r de vous.</p><p>��Un gars qui voit la vie comme un jeu, il r�ve d�un d�fi � sa taille. M�me Rockville, vous vous y plaisez, je parie, parce qu�y survivre est difficile.</p><p>��C�est palpitant, je le reconnais.�� Wells baissa le regard sur son uniforme ray�. ��Mais gu�re �panouissant en ce qui concerne l��l�gance et l�hygi�ne. N�anmoins, votre offre est moins all�chante que vous ne le croyez.�� Un coup d��il aux gardiens nerveux. ��Quand je serai las de vivre ici, j�aurai pour d�fi de trouver un moyen de m��vader.</p><p>��Je ne connais qu�un seul homme qui ait r�ussi � se faire la belle, et c��tait un sosie.��</p><p>Wells rit dans sa barbe. ��Si c��tait � la port�e du premier venu, ce ne serait pas un d�fi.</p><p>��Si vous visez la difficult�, j�ai mieux. Je peux vous offrir un adversaire que m�me un g�nie de votre trempe aura du mal � analyser.�� <emphasis>Une dose de flatterie n�a jamais fait de mal � personne.</emphasis></p><p>Wells eut besoin d�un moment pour se faire � cette id�e. Pour quelqu�un dont le cerveau �tait une vraie machine de Turing, ce n��tait pas rien. ��Et ce d�fi, ce serait��?</p><p>��De sauver le monde.��</p><p>Encore un rire. ��Vous me prenez pour un id�aliste, monsieur Sullivan. Le sort du monde, je m�en fiche. Le monde est peupl� d�imb�ciles. Votre app�t, ce serait une guerre, je ne sais quel conflit � faire �clater ou � pr�venir�? J�en b�ille d�avance. Je pr�f�re encore jouer les gladiateurs � Rockville. Un homme d��tat, un seigneur de guerre � �liminer�? Ne vous fatiguez pas. Ces vaines entreprises, Bradford Carr en chargeait Corbeau.</p><p>��Corbeau est mort, lui aussi. C�est une longue histoire.</p><p>��D�une mort honorable, j�en suis s�r� Bonne chance, monsieur Sullivan. Je n�ai pas l�intention de me soumettre aux caprices d�inconnus. Je regagne mon trou. Ce soleil �tait bien agr�able, mais l�isolement me permet de me r�citer de la po�sie.��</p><p>Au trou, Sullivan, lui, r�fl�chissait � la gravit�. Des jours bien employ�s. ��Comme vous voudrez, doc.</p><p>��Vous trouverez un liseur ou un mentaliste capable de deviner votre adversaire, ne vous en faites pas.</p><p>��Oh, un liseur, j�en ai un, mais je ne sais pas si sa magie op�rera sur la cr�ature. Si j�attends qu�elle prenne l�initiative, il sera trop tard. Il me faut quelqu�un qui puisse comprendre son mode de pens�e, afin d�avoir un coup d�avance.��</p><p>Wells se figea en haut de l��chelle. ��La cr�ature�?</p><p>��Pas de bol. Malgr� toutes vos belles d�ductions, vous avez pr�sum� que l�ennemi �tait humain.��</p><p>Voil� qui retint l�attention du docteur. ��Vous m�intriguez, d�cid�ment.</p><p>��Notre adversaire n�est pas originaire de notre plan�te.</p><p>��Un autre d�mon�? M�me ici, j�ai appris ce qui s��tait pass� � Washington.</p><p>��Non. Ma cr�ature, c�est elle qui provoque l�existence des d�mons. Elle d�vore l��nergie magique et laisse derri�re elle des plan�tes mortes. C�est une entit� qui poursuit le pouvoir dans tout l�univers, et le fant�me du pr�sident m�a dit qu�elle venait chez nous. Elle n�est pas encore arriv�e, mais, d�un jour � l�autre� Il faut qu�on l�arr�te.��</p><p>Wells siffla entre ses dents. ��Et c�est moi qu�on traite de dingue�</p><p>��Votre d�fi, c�est de comprendre comment rep�rer ce monstre pour que nous puissions l��liminer. Un dirigeable dernier cri nous attend en ville. Quand notre capitaine sera certain que nous n�allons pas exploser en vol, nous partons envahir l�Imperium. Vous venez�?��</p><p>Wells l�cha l��chelle. ��Je voudrais une cabine priv�e.</p><p>��L�espace � bord est limit�. Vous aurez une couchette, comme tout le monde.</p><p>��Celle du haut�?</p><p>��Tope l�.��</p></section></section><section><title><p>Chapitre 2</p></title><epigraph><p>FDR peut aller se faire foutre. Je suis un homme. Pas une cat�gorie, pas un num�ro et certainement pas un concept qu�on peut r�sumer en un logo cousu sur ma manche. Un homme. Et j�irai pas me faire enregistrer.</p><text-author>Jake Sullivan, cit� dans le <emphasis>San Francisco Examiner</emphasis>, 1933.</text-author></epigraph><section><title><p>Washington (District de Columbia)</p></title><p>Le pr�sident du sous-comit� pour l�enregistrement des actifs au Congr�s �tait furieux. Cramoisi, les veines du front affreusement saillantes, l��il gauche agit� d�un tic, il semblait fr�ler la crise cardiaque. Francis Cornelius Stuyvesant �tait fier de produire cet effet sur les bureaucrates, et leur entretien n�avait encore dur� qu�un quart d�heure. S�ils tenaient toute l�heure, le bonhomme exploserait. ��Qu�avez-vous dit�?��</p><p>Francis tapa du poing sur la table. ��Vous m�avez parfaitement entendu, monsieur, mais je vais reformuler ma remarque. Vous traiter, vous et vos larbins du BCI, de sales catins, c�est insulter les prostitu�es m�ritantes.��</p><p>Des galeries s��lev�rent des hoquets scandalis�s, mais aussi quelques rires, surtout dans les rangs des journalistes. Dan Garrett, � la droite de Francis, s�enfouit le visage dans les mains. Pauvre Dan. Mais il aurait d� savoir � quoi s�attendre lorsque Francis avait re�u l�invitation.</p><p>��Comment osez-vous manquer de respect � nos d�bats, monsieur Stuyvesant�?</p><p>�� De respect�? Parlons-en, du respect. Quand le BCI jette des Am�ricains innocents dans des prisons secr�tes sans m�me un proc�s, �a respecte le droit�? Les agissements de Bradford Carr respectaient la Constitution des �tats-Unis�? On m�a kidnapp�, battu, utilis� comme bouc �missaire pendant qu�un de vos employ�s essayait de faire exploser Washington, apr�s quoi un d�mon <emphasis>� la solde du gouvernement</emphasis> r�duit la ville en ruines, et c�est moi qui manque de respect � vos d�bats�? Comment osez-vous�? Gardez votre fumier pour vous, monsieur. Je n�ai pas apport� ma pelle.��</p><p>Dans la galerie, certains �clat�rent en hourras et en applaudissements. D�autres, moins nombreux, se mirent � huer Francis.</p><p>��Je vous mets en garde�! Vous fr�lez l�outrage au Congr�s�!��</p><p>Francis se tourna vers Dan et, th��tral�: ���a existe, �a, tu crois�?�� Puis, � la commission�: ��J�ai droit � un proc�s public, cette fois, ou bien vous me jetez au cachot pour crime de magie�? � quoi dois-je m�attendre�?</p><p>��Veuillez vous calmer, monsieur Stuyvesant, s�exclama un autre d�put�.</p><p>��C�est vous qui allez vous calmer�!��</p><p>Dan donna un coup de pied dans le tibia de Francis. Sans r�sultat.</p><p>��Le premier clochard venu peut vous dire que le BCI a �t� en dessous de tout, puis Roosevelt se pointe et signe une loi qui nous oblige � recommencer, mais en plus grand et en plus officiel, et il faut l�accepter�? Plut�t crever�!��</p><p>La claque devenait vraiment trop enthousiaste�; apr�s force coups de marteau et rappels � l�ordre, la police dut faire sortir les plus bruyants des actifs venus soutenir Stuyvesant. Vu la composition de la foule, et parce que Dan Garrett, parleur c�l�bre, t�moignait lui aussi, un annuleur Dymaxion tournoyait sur la longue table de la commission. La magie �tait interdite de s�jour au Capitole pour la journ�e. Francis, m�me s�il poss�dait l�unique entreprise capable de fabriquer les Dymaxion, d�testait ces appareils. Une question de principe. Mais, s�il avait refus� qu�on y ait recours pendant l�audition, la presse n�aurait pas cru un mot des d�clarations que lui ou Dan � surtout Dan � venaient faire.</p><p>Garrett, profitant du chaos, se pencha pour lui murmurer�: ��Ce cirque nous dessert. S�rieusement, laisse-moi me charger de la diplomatie, contente-toi d��noncer les faits.</p><p>��Pour ces clowns, on a d�j� perdu. Qu�au moins la presse en tire de bonnes citations.��</p><p>Francis, malgr� ses origines familiales, ha�ssait la politique et les politiciens. Son bon � rien de p�re avait r�ussi en politique�: d�s son enfance, il en avait tir� les conclusions qui s�imposaient. Cependant, depuis qu�il se retrouvait bon gr� mal gr� sous les feux de la rampe, il s��tait r�v�l� dou� pour ces petits jeux. �a devait courir dans ses veines. Et poss�der l�une des plus grandes fortunes mondiales aidait s�rement.</p><p>Francis aurait volontiers laiss� la diplomatie � ceux qui, comme Dan, savaient garder la t�te froide, mais il s��tait d�couvert un don pour la d�magogie. Le BCI avait mal choisi sa cible�et pouss� le jeune homme � d�clarer la guerre. Pas au sens propre, mais, si Roosevelt parvenait � ses fins, on y arriverait.</p><p>L�assistance s��tait calm�e, et le repr�sentant du Dakota du Sud se lan�a dans une tirade sur les ravages subis par Washington, qui prouvaient que les actifs constituaient une menace pour la soci�t� et devaient �tre contr�l�s, bla bla bla. Francis n��coutait pas vraiment. Il connaissait la chanson par c�ur.</p><p>Franklin Delano Roosevelt, peu apr�s son accession au pouvoir, avait organis� la surveillance officielle de tous les citoyens dou�s de magie. C��tait jouer sur du velours, vu l�ambiance � la capitale depuis le passage du d�mon. La loi d�enregistrement des actifs �tait la cerise sur le g�teau. Pour l�instant, on ne voulait appr�hender que les actifs les plus dangereux � sauf qu�on ne s�arr�terait pas en si bon chemin. L�Am�rique allait imiter l�Imperium et les Soviets, qui traitaient les actifs comme une ressource � cultiver et � g�rer. Le Grimnoir ne le permettrait pas.</p><p>Le probl�me des soci�t�s secr�tes, c��tait l�aspect secret. Les quelques-uns dont l�appartenance au Grimnoir �tait connue du grand public se retrouvaient d�sign�s d�office comme porte-parole. Dan, le plus �loquent, d�testait ce r�le. Francis, heureusement, l�appr�ciait assez.</p><p>���pargnez-nous les platitudes, lan�a Francis au milieu d�une phrase du d�put�. Bien s�r, Roosevelt cherche � nous prot�ger de nous-m�mes, comme si nous �tions des gosses. C�est bien gentil de sa part. Surtout qu�il devrait �tre mort, et que je lui ai sauv� la vie en d�capitant l�assassin avec un plateau contr�l� par t�l�kin�sie pendant que mon ami, gr�ce � son pouvoir d�estompeur, le portait � l�abri� Vous voulez savoir comment le gouvernement a r�compens� l�ami en question�?</p><p>��Nous avons �vacu� les galeries, inutile de chercher � amuser la foule.�� Le d�put� se pencha sur son micro. ��Nous avons tous lu les comptes rendus de proc�s, monsieur Stuyvesant. Inutile de s�appesantir sur�</p><p>��Il l�a r�compens� en le rouant de coups avant de le torturer dans une cellule de Mason Island.�� Pas la peine de pr�ciser que cette �le avait disparu dans un trou noir. C��tait de notori�t� publique. Heureusement, on ignorait en revanche que cet �norme vortex magique �tait l��uvre de Francis, lequel ne tenait pas � ce que le Congr�s f�t au courant.</p><p>��C��tait un regrettable incident. Bradford Carr a enfreint la loi�</p><p>��Et du coup vous l�galisez ses exactions pour �liminer le probl�me�? C�est cautionner les horreurs commises par Carr. La nouvelle loi de Roosevelt, c�est le premier pas vers l�ouverture de camps pour des centaines de milliers d�Am�ricains. Une initiative m�prisable.</p><p>��Vos d�lires parano�aques n�int�ressent personne, monsieur Stuyvesant. Le gouvernement ne ferait jamais �a. C�est de la diffamation.</p><p>��Le gouvernement a <emphasis>d�j�</emphasis>�</p><p>��Messieurs�!�� le coupa Dan. M�me sans magie, il �tait d�licieux. ��Comprenez la r�action de la communaut� active. Alors que les ravages � Washington ont �t� caus�s par une agence f�d�rale pervertie, c�est le peuple, c�est nous qu�on accuse. La r�alisation du programme de Roosevelt privera d�honn�tes citoyens de leurs droits et de leurs biens. C�est une entreprise extr�me et inutile.��</p><p>Un membre de la commission n�avait pas encore pris la parole�: le nouveau coordinateur de l�information. C��tait un homme d��ge m�r, l�air � la fois pond�r� et s�v�re, un homme qui en imposait. ��Vous permettez�? demanda-t-il sans utiliser son microphone.</p><p>��Le pr�sident donne la parole � William Donovan, r�cemment nomm� � la t�te du Bureau du coordinateur de l�information.��</p><p>Dan et Francis �chang�rent un coup d��il. Cet homme �tait l�inconnue dans l��quation. H�ros de la Grande Guerre, couvert de m�dailles, il avait pass� des ann�es dans la politique new-yorkaise, s��tait m�me pr�sent� au si�ge de gouverneur � mais avait perdu l��lection. Ses opinions sur la question active, s�il en avait, n�avaient jamais �t� rendues publiques. Il avait fait ses �tudes avec Roosevelt, qui l�avait charg�, disait-on, de ��nettoyer�� le BCI pourri de corruption.</p><p>��Monsieur Stuyvesant, vous mentionnez votre ami, maltrait� par mon pr�d�cesseur en dehors de toute l�galit�. Il s�appelait Heinrich Koenig, me semble-t-il, un immigr� allemand� Est-ce bien cela�?</p><p>��C�est cela, monsieur, r�pondit Dan.</p><p>��C�est celui dont tous les journaux ont publi� la photographie, ajouta Francis d�un ton faraud. Vous savez, celle o� il affronte l��norme d�mon gouvernemental.</p><p>��Oui. La fameuse image de l�estompeur muni d�une pioche. Une photographie fort touchante, d�autant qu�elle a �t� prise � quelques pas d�ici. N�anmoins je ne peux m�emp�cher de me demander� Monsieur Garrett et monsieur Stuyvesant nous r�p�tent sur tous les tons que les actifs ne sont pas plus dangereux pour le tissu social am�ricain que n�importe qui d�autre, qu�aucun actif ne pr�pare de complot insurrectionnel contre les �tats-Unis� Mais, dans ce cas, o� se trouve votre cher monsieur Koenig�?�</p><p>��Je n�en ai aucune id�e.�� Francis mentait sous serment. Le chef du BCI connaissait d�j� la r�ponse � cette question, il l�aurait pari�, surtout depuis que Sullivan avait tent� en vain de convaincre le gouvernement de l�existence de l��claireur. Oui, il venait de mentir. Tout plut�t que pr�venir l�Imperium de l�arriv�e de ses amis.</p><p>��Pardonnez-moi, je n�avais pas fini. Je me demandais o� se trouvaient monsieur Koenig� et plusieurs dizaines d�autres actifs tr�s puissants, dont le tristement c�l�bre Jake Sullivan, le lourd, ancien ennemi public num�ro un. Certains ont �t� vus alors qu�ils embarquaient � bord d�un vaisseau de guerre exp�rimental lourdement arm�, fourni par le conglom�rat Blimps &amp; Fret. Une entreprise � je le pr�cise en passant � dont vous �tes le P.-D.G.��</p><p>Hoquets et murmures s��lev�rent de plus belle, et les journalistes se mirent � griffonner des notes dans leurs calepins. Le nouveau coordinateur se rengorgea.</p><p><emphasis>Je me demande si je suis vraiment dou� � ce jeu</emphasis>, songea Francis.</p><p>Apr�s s��tre fray� un chemin dans la foule de journalistes et de cam�ras, Francis et Dan descendirent les marches du Capitole.</p><p>���a s�est plut�t bien pass�, dit Francis.</p><p>��On n�a pas d� assister � la m�me r�union, grogna Dan. Ce Donovan t�a aval� tout cru.��</p><p>Francis sourit. ��En ce moment, quand j�ai affaire au gouvernement et que je m�en tire sans qu�un salopard sur le mod�le de Corbeau m�ait cass� le nez, je consid�re �a comme un triomphe.</p><p>��Heureusement, il t�a interrompu avant que tu te sois enferr�. Apr�s tout, il n�a r�v�l� aucun secret.�� L�esplanade �tait encore en travaux. Les b�timents qui la bordaient devaient �tre r�par�s�; il avait m�me fallu en abattre certains. Des trous b�ants bord�s de palissades rempla�aient plusieurs monuments historiques. ��Quand on pense que, la derni�re fois que je me suis retrouv� ici, j�ai failli me faire pi�tiner.</p><p>��Et plus maintenant, peut-�tre�?�� Les traces des immenses griffes d�figuraient le Washington Monument�: personne n�avait encore trouv� comment r�parer ces d�g�ts-l�. <emphasis>Bien s�r que les gens ont peur.</emphasis></p><p>Dan soupira. ��Ce n�est plus le m�me b�h�moth, mais on va quand m�me finir �crabouill�s.</p><p>��Quel manque d�optimisme�!�� Mais comment le reprocher � Dan�? Bient�t, la loi exigerait de tous les magiciens d�Am�rique qu�ils portent un brassard les identifiant comme actifs et pr�cisant quel pouvoir ils ma�trisaient, au nom de la s�curit� publique. ��Tu commences � parler comme Sullivan� ou, pire, comme Heinrich. Viens, allons boire un coup. J�ai eu ma dose d�inepties pour la journ�e.��</p><p>Une voiture les attendait dans la rue, mais ce n��taient ni le v�hicule ni le chauffeur habituels de Francis. Ce nouveau chauffeur �tait bien trop joli�: une grande femme sculpturale qui essayait en vain de dissimuler sa beaut� derri�re des lunettes noires et un grand chapeau.</p><p>��Bonjour, messieurs.�� Elle indiqua la porti�re ouverte d�une Chevrolet banalis�e du gouvernement. ��Une personne importante vous demande une minute d�entretien.</p><p>��Pemberly Hammer�!�� Si Dan �tait surpris de la voir, il le cachait derri�re une d�sinvolture tr�s convaincante. ��Quelle d�licieuse rencontre.��</p><p>Elle souleva son chapeau en direction du parleur. Entre ce couvre-chef, la perruque platine et les lunettes, aucun journaliste ne risquait de reconna�tre la c�l�bre espionne devenue agent du Bureau. ��Monsieur Garrett��� Elle parlait d�une voix douce avec une pointe d�accent de l�est du Texas. ��Enfin, tr�s cher, vous savez bien qu�il ne sert � rien de me mentir.�� Hammer �tait une juge, capable donc de toujours discerner la v�rit�. Les mensonges ne l�atteignaient pas.</p><p>��Un point pour vous. Vous voir n�est pas un plaisir. C�est inqui�tant, pour �tre honn�te� Jolie voiture. Moins jolie que la Ford que je vous connaissais.�� C��tait une pique, et pas tr�s subtile, car Dan �tait partiellement responsable de la destruction de cette Ford par un garde de fer.</p><p>��Ma foi, avant qu�il ne disparaisse des radars, Sullivan m�a c�bl� la somme n�cessaire pour remplacer la voiture qu�il a vol�e.</p><p>��Il l�avait promis.</p><p>��C�est de sa faute si elle a fini sur le toit.�� Hammer sourit. ��Vous rendez-vous compte�? Un homme qui tient sa parole�!</p><p>��Jake la tient toujours. C�est un type comme on n�en fait plus. Aussi fiable que la gravit�.</p><p>��Ouais. Ce bon vieux Jake. Mais, au fait, o� est-il parti, avec son vaisseau de guerre flambant neuf�?</p><p>��Questionnez votre patron. Il nous a refus� l�aide que Jake lui demandait.</p><p>��� moi, il n�a rien demand�, pr�cisa-t-elle en pin�ant les l�vres.</p><p>��Passons aux choses s�rieuses. Agent Hammer��� Francis ne la connaissait pas bien. Sullivan s�en �tait port� garant, et elle avait particip� � l�op�ration de sauvetage sur Mason Island, mais, � pr�sent, elle travaillait pour J.�Edgar Hoover, et Francis n��tait pas assez stupide pour se fier � Hoover ou � ses employ�s. ��O� est Sidney�?</p><p>��Votre chauffeur a �t� somm� de d�guerpir, monsieur Stuyvesant. Il a protest�, mais j�ai sorti mon insigne et il a d� circuler. Je vous ai d�j� dit que j�adorais faire �a�? Ne vous inqui�tez pas, je vous reconduirai � votre h�tel pour l�heure du d�ner. En attendant, j�ai besoin que vous me suiviez. Affaires d��tat top secr�tes, tout �a. Vous connaissez la musique.</p><p>��Oui, je connais la musique.�� Francis leva un bras face � la rue. ��Taxi�!</p><p>��D�accord, d�accord.�� Hammer baissa le ton. ���coutez. Je sais que mon patron et vous avez eu des relations difficiles, mais, cette fois, pas d�entourloupe.</p><p>��Je ne suis pas d�humeur, ma petite dame. Je n�ai aucune confiance en vous.</p><p>��C�est le BCI qui vous a enlev�, pas le BI.</p><p>��Des lettres tir�es du m�me alphabet.</p><p>��Dire que c�est moi qu�on envoie vous chercher parce que j�ai de bonnes relations avec le Grimnoir��� Hammer soupira. ��Si seulement vous lisiez dans mes pens�es, Dan, ce serait d�j� r�gl�, vous sauriez que je dis la v�rit�. Un parleur, c�est capable d�y arriver, non�?</p><p>��Plus ou moins. Je per�ois des sensations, je trouve des prises sur les �motions de mon vis-�-vis pour l�influencer, je sens s�il h�site�; en consommant beaucoup d��nergie magique, je capte des fragments d�images venus de pens�es superficielles� Je ne me le permettrais pas avec vous, bien s�r. Ce ne serait pas galant.</p><p>��Et puis je vous tirerais une balle dans le genou si vous veniez farfouiller dans ma t�te, bien s�r.�� Hammer tapota le renflement en forme de revolver sous son chemisier � fleurs. ��Mais nous perdons notre temps. Allez-y. Rendez-vous compte de ma sinc�rit�. Il faut nous �loigner de ces journalistes avant qu�ils d�cident de me prendre en photo. Il est tr�s important que vous me suiviez.</p><p>��Soit. Mais ne d�gainez pas ce Colt, je tiens � mes rotules.�� Dan ferma les yeux. Il �tait le meilleur des parleurs et, d�ordinaire, on ne se rendait pas compte qu�il employait sa magie. Mais, � pr�sent, toute subtilit� oubli�e, il passait en force. Il rouvrit des yeux �bahis. ��Vous �tes s�rieuse, Hammer�?</p><p>��Parfaitement s�rieuse.</p><p>��Vous auriez d� le dire au d�but. Merde� Monte, Francis.</p><p>��Elle est r�glo�?</p><p>��Elle est r�glo.�� Dan �tait tendu. ��Monte, vite.��</p><p>Leur destination �tait toute proche, mais Hammer tint � rouler un moment pour s�assurer qu�ils n��taient pas suivis. Elle finit malgr� tout par les conduire � la Maison Blanche.</p><p>��C�est une blague, marmonna Francis.</p><p>��J�ai bien peur que non.�� Hammer s�arr�ta devant le portail. Les responsables tenaient � la discr�tion, mais c��tait l�arm�e qui assurait la s�curit� du Capitole depuis l�attaque du d�mon. Des soldats d�visag�rent Hammer et �pluch�rent ses papiers pendant que leurs coll�gues examinaient Francis et Dan avec attention, puis on leur fit signe d�avancer. Ils �taient attendus.</p><p>Francis avait d�j� assist� � des r�ceptions � la Maison Blanche. Son p�re avait �t� un ambassadeur tr�s influent, ses oncles �taient s�nateurs ou gouverneurs et, bien s�r, le grand-p�re Cornelius achetait des hommes politiques comme un fermier des cochons aux ench�res. Cela dit, un entretien priv� avec le pr�sident des �tats-Unis avait quelque chose d�intimidant.</p><p>��Tu me laisseras parler, exigea Dan.</p><p>��Je ne merderai pas.</p><p>��En effet, parce que je vais t�assommer, te ligoter et te planquer dans le coffre. Tu crois que je plaisante�? Ravale-moi ce sourire. Tu ne pourras pas lui hurler des horreurs comme � un petit d�put� de Trou-du-cul-du-monde au Dakota du Nord.</p><p>��Dan, je ne me lasse jamais de vous voir inquiet, gloussa Hammer.</p><p>��La ferme. Vous savez tr�s bien ce que Carr avait pr�vu de faire subir aux actifs du pays. Vous avez vu les preuves r�cup�r�es par Faye sur Mason Island. Pensez-vous vraiment que Carr �tait le seul�? Pensez-vous qu�il �tait le seul au gouvernement � estimer que l�Imperium et les Soviets prenaient de bonnes d�cisions�?��</p><p>Le sourire de Hammer s��vanouit. Elle savait bien que Dan avait raison. Tous les actifs le savaient au fond d�eux. ��J�esp�re qu�on n�en arrivera pas l�.</p><p>��Vous esp�rez qu�on n�en arrivera pas l�? cracha Francis. On en est arriv� l� dans tout le reste du monde.</p><p>��Vous �tes un d�tecteur de mensonges ambulant, rench�rit Dan. Dites-moi ce que vous entendez vraiment quand ils d�goisent leurs histoires de s�curit� publique, de protection des citoyens, de contr�le des actifs pour notre bien. Je n�ai pas votre don, mais je suis tr�s dou� pour embobiner les gens, et, quand on essaie de me rouler dans la farine, je m�en aper�ois.</p><p>��Eh bien��� Elle soupira. ��J�entends beaucoup de gens qui n�y comprennent rien. Comme ils ont peur, ils veulent agir, mais ils ne connaissent rien � la question, alors leurs propositions ne tiennent pas debout. J�entends aussi des tas de menteurs anim�s de mauvaises intentions qui cherchent � profiter des na�fs� Honn�tement, �a me terrifie.�� Hammer arr�ta la voiture. Des hommes les attendaient. ��Voil�, on y est.��</p><p>Quelqu�un ouvrit la porti�re de Francis. ��Bienvenue, monsieur Stuyvesant. Veuillez nous suivre.��</p><p>Quand Dan fit mine de sortir lui aussi, sa porti�re fut retenue par un autre employ�. ��Pardonnez-moi, monsieur Garrett. Le pr�sident d�sire rencontrer monsieur Stuyvesant en t�te � t�te.��</p><p>C��tait inattendu.</p><p>��Et merde, grogna Dan. �vite vraiment de te vautrer.</p><p>��Ne t�en fais pas, Dan. Je vais m�en tirer.</p><p>��Francis�! Attendez�!�� Hammer se tourna vers le jeune homme. ��Bonne chance.��</p><p>Francis avait entendu dire que le Bureau ovale allait �tre r�nov�, mais �a n�avait pas encore �t� fait, ou alors �a ne sautait pas aux yeux�: c��tait le m�me d�cor qu�au cours de ses visites pr�c�dentes. � part qu�on avait renforc� la s�curit�, la Maison Blanche n�avait pas beaucoup chang� depuis que, tout jeune, il y avait accompagn� son grand-p�re qui venait voir Wilson. Wilson, il s�en souvenait � peine�: un grand type un peu effrayant, comme un �pouvantail au cuir tann�. � la d�charge de Francis, il n��tait qu�un gosse � l��poque.</p><p>Il �changea un regard avec un homme qui sortait du Bureau ovale. Cette t�te lui disait quelque chose. ��Monsieur Stuyvesant, dit le type en inclinant la t�te. Ravi de vous voir ici.�� Ils �chang�rent une poign�e de main d�cid�e. Grand, sinistre, l�air d�un banquier. Francis connaissait des tas de banquiers. Pourtant, ce n��tait pas dans une banque qu�il avait vu cet homme, mais � la une d�un journal. ��Je suis Nathaniel Drew.��</p><p>Ils fr�quentaient les m�mes milieux sociaux, mais Francis n�y passait plus gu�re de temps. ��L�architecte�?</p><p>��Je me consid�re plut�t comme le concepteur des agglom�rations concert�es de l�avenir.</p><p>��Naturellement. Vous �tes un visionnaire, dit-on.�� C��tait la version polie de�: ��Vous �tes un collectiviste intransigeant persuad� que je dois donner le plus clair de ma fortune � l��tat sous pr�texte de progr�s.�� Mais Drew �tait aussi un engrenage connu, ce qui expliquait qu�il s�entretienne avec le pr�sident. Il portait d�ailleurs, par-dessus sa manche de veston, un brassard blanc marqu� de l�engrenage stylis�. Francis fron�a les sourcils. Ces brassards allaient �tre impos�s par la loi d�enregistrement des actifs�: l�architecte faisait de la l�che � Roosevelt, et Francis d�testait les l�che-bottes. ��Ces brassards ne sont pas encore obligatoires.</p><p>��Oh, �a�?�� Drew regarda le bout de tissu. ��Je soutiens les propositions de Franklin et je souhaite montrer l�exemple � nos fr�res.</p><p>��Non, mais s�rieusement�</p><p>��Faciliter l�identification favorise la s�curit� et am�liore les relations des actifs avec le grand public.��</p><p>Les engrenages jouissaient d�une popularit� universelle. Bien s�r que Drew �tait pr�t � afficher son talent, mais un pauvre h�risseur qu�on traiterait de monstre, ou un liseur qui deviendrait paria� ��Plut�t crever que porter ce machin. C�est le b�tail qu�on marque.</p><p>��Chacun est libre de ses opinions.�� Drew s�arracha un sourire.</p><p>��Oui� nous sommes en d�mocratie. Pour l�instant. Enchant� d�avoir fait votre connaissance, monsieur Drew. Peut-�tre vous contacterai-je la prochaine fois que le CBF aura besoin d�un gratte-ciel.</p><p>��Je regrette, mais toute mon activit� est absorb�e par des projets humanitaires altruistes et je ne peux m�occuper d�int�r�ts commerciaux. Mais, je vous en prie, je partais��� L�architecte s��carta. ��Je ne veux pas vous retenir.�� Des employ�s l�entra�n�rent tandis qu�on faisait entrer Francis dans le Saint des Saints.</p><p>Franklin Roosevelt attendait assis derri�re son imposant bureau. ��Bonjour, Francis. �a fait longtemps.�� Le pr�sident lui tendit la main sans prendre la peine de se lever. Francis la lui serra fermement, en esp�rant que sa paume ne soit pas trop moite.</p><p>��Bonjour, monsieur le pr�sident.��</p><p>L�appariteur s�empressa de sortir en refermant la porte. Les deux hommes �taient seuls. Roosevelt, l�air bienveillant, lui souriait avec un regard complice, mais Francis, qui avait grandi au c�ur de la bagarre au couteau qui tenait lieu de vie politique � New York, o� les familles riches jouaient les machiavels, n��tait pas dupe. Ce type impitoyable et d�termin� avait gagn� le respect r�ticent de grand-p�re Cornelius, le pire salopard de tous les temps. Impossible donc de se fier � lui.</p><p>��La derni�re fois que nous nous sommes vus, lors d�une soir�e de gala organis�e par votre p�re, vous vous appr�tiez � partir faire vos �tudes � Boston. Comme le temps passe�!</p><p>��En effet, monsieur.�� � l��poque, les principales pr�occupations de Francis �taient de coucher avec les plus jolies filles et de d�goter le meilleur alcool de contrebande. Depuis, il s��tait enr�l� dans une guerre secr�te, avait t�t� du complot, de l�espionnage et de la bataille contre des puissances magiques hostiles, avait perdu des amis chers, essuy� des coups de feu, des coups de poing, et, apr�s un bref passage en prison, avait fini � la t�te d�une des premi�res entreprises mondiales. � bien des �gards, il restait un tout jeune homme, mais il avait bien occup� ses r�centes ann�es. ��En effet.��</p><p>Le pr�sident lui d�signa l�une des chaises � haut dossier dispos�es devant le bureau. ��Nous devions nous rencontrer � Miami, avant le malencontreux �v�nement� Asseyez-vous, je vous en prie.��</p><p>Francis obtemp�ra. Le si�ge �tait tr�s inconfortable. Peut-�tre par calcul. Roosevelt fumait et poussa vers lui une bo�te en or, mais Francis refusa poliment. ��Je n�ai jamais eu l�occasion de vous remercier personnellement pour ce que vous avez accompli en Floride. Vous et votre ami allemand, monsieur Koenig, m�avez sauv� la vie.</p><p>��Ce n�est rien. Nous avons tous �t� tr�s occup�s depuis.�� L�assassin avait frapp� avant que le Grimnoir ait pu r�agir, mais, si Heinrich, l�estompeur, ne s��tait pas enfonc� avec Roosevelt gri�vement bless� dans les marches du perron, Zangara aurait r�ussi son crime avec la seconde explosion magique. ��Allez-vous bien�? On murmure que les gu�risseurs n�ont pas pu���</p><p>Roosevelt agita la main. ��Non, non. Je vais tr�s bien, je vous l�assure.</p><p>��Heinrich et moi sommes tr�s heureux d�avoir pu �tre utiles.</p><p>��Bien s�r. Permettez-moi donc de vous remercier aujourd�hui. Miami n��tait qu�un pr�ambule. Notre nation est en crise. Je dois guider le pays dans des eaux houleuses. La situation �tait d�j� grave, avec une population d�sesp�r�e, couverte de dettes, mais elle s�est aggrav�e � cause de ces assassins et de leurs machinations � tiroirs. Sans vous, la plus terrible de ces machinations n�aurait pas �t� d�jou�e.��</p><p>Et pourtant le Grimnoir continuait de passer pour le m�chant de l�histoire�; si la soci�t� secr�te n�avait pas servi de bouc �missaire, les drames r�cents n�auraient pas eu lieu. ��Il serait bon de vous l�entendre dire en public.��</p><p>Le pr�sident eut un petit rire, alors que Francis ne plaisantait pas. ��Vous me rappelez votre p�re. Il aurait eu la m�me attitude. Il �tait emport�, impulsif quand nous �tions jeunes, mais un pilier du parti d�mocrate.�� Francis hocha la t�te. Lui-m�me �tait r�publicain, mais uniquement parce qu�il avait choisi la voie oppos�e � celle de son p�re. ��Vous a-t-on d�j� dit combien vous lui ressemblez�?��</p><p><emphasis>Pas r�cemment, Dieu merci.</emphasis> On pr�tendait aussi qu�il ressemblait � Cornelius � l��poque o� celui-ci �tait encore mince. ��Je ne�pense pas que vous m�ayez convoqu� pour deviser de ma famille.</p><p>��Certes non.�� Le sourire de Roosevelt s�effa�a trop vite pour avoir �t� sinc�re. M�me si Francis avait contribu� � lui sauver la vie, il s�agissait � pr�sent de politique. ��Je ne dois pas oublier que vous �tes un titan de Wall Street, un capitaine d�industrie. Votre temps est tr�s pr�cieux.</p><p>��Je ne voulais pas vous froisser, monsieur le pr�sident.</p><p>��Non, vous avez raison. Le temps presse, et chaque journ�e qui passe sans que mes propositions ne soient accept�es aggrave la situation.�� Les masques �taient tomb�s. Francis avait d�sormais face � lui l�homme qui tenait � marquer les actifs comme des animaux. ��J�ai eu vent de votre t�moignage, tout � l�heure.��</p><p>Quand les journaux du soir sortiraient de chez les imprimeurs, le monde entier d�couvrirait ses propos enflamm�s. ��Je maintiens mes d�clarations.</p><p>��Il serait sage de faire preuve de mod�ration. Vous ne vous attirez gu�re d�amis.</p><p>��S�ils n�aiment pas la v�rit�, je n�aspire pas � leur amiti�.</p><p>��Tout de m�me, dans cette ville, on ne peut pas se passer d�amis.</p><p>��Quelle trag�die. Avec qui jouerai-je au bridge�?��</p><p>Roosevelt gloussa. ��S�il faut en passer par l�� laissez-moi mettre les points sur les <emphasis>i</emphasis>, jeune homme. J�en sais long sur votre �soci�t�. Je connais votre manifeste et votre programme. Vous vous prenez pour des chevaliers en croisade contre la tyrannie. Je vous comprends, et le sentiment vous fait honneur.</p><p>��Merci, monsieur.</p><p>��Cela dit, j�ai l�impression que vous ignorez l�ampleur de ce qui nous menace. Notre nation vacille au bord de la ruine, et le monde aux fronti�res du chaos. J�ai h�rit� d�une situation catastrophique. Nos industries et notre commerce vont mal, notre peuple est affam�, pauvre et, avant tout, terrifi� par les �v�nements de Mar Pacifica, de Miami et de Washington. Nous devons prendre des mesures fermes et r�solues pour montrer � tous que nous sommes d�termin�s � emp�cher que d�autres drames ne se produisent.��</p><p>Francis serra les dents pour ravaler sa col�re. ��J�ai appris vos propositions. Je ne crois pas qu�elles aient les r�sultats sur lesquels vous tablez.</p><p>��Et, l�-dessus, nous sommes en d�saccord. Je pense, moi, qu�elles assureront notre libert� et notre s�curit�.��</p><p>L�, Francis craqua. ���coutez, je ne suis pas un p�quenaud �convaincre par une causerie radiophonique. Que voulez-vous donc�?</p><p>��Le peuple am�ricain a le droit de se savoir prot�g� de la menace magique.</p><p>��La menace magique�?�� cracha Francis.</p><p>Roosevelt sourit. ��Je comprends que ce terme vous d�plaise, mais le probl�me ne vient pas des gens comme vous. Vous �tes dans le camp des gentils, Francis. Vous pourrez vivre votre vie et mener vos affaires sans entraves particuli�res. Toutes les autres grandes nations ont pris, ou s�appr�tent � prendre, des mesures destin�es � mieux prot�ger et mieux utiliser leurs actifs. Nous sommes � un moment cl� de l�histoire. L�Am�rique doit y participer.</p><p>��Comme l�Imperium et ses �coles-salles de torture�?</p><p>��Bien s�r que non�! protesta Roosevelt, offusqu�. �a, c�est de la barbarie. Mais vous soulevez un point important qui, me semble-t-il, vous �chappe. La guerre est sur le point d��clater. Une guerre mondiale. Je sais que vous en �tes plus conscient que vos concitoyens. Votre entreprise construit des vaisseaux de guerre, et je sais qu�une vendetta personnelle vous oppose � l�Imperium. Si la guerre n��clate pas demain, elle �clatera du moins d�ici � dix ans. Les Soviets louchent sur une Europe vuln�rable, et nous savons vous et moi que l�heure approche d�un conflit contre l�Imperium dans le Pacifique.</p><p>��Je ne vous contredirai pas l�-dessus. Je m��tonnerais qu�on tienne m�me si longtemps.�� Francis se pencha en avant. Roosevelt savait pertinemment qui �tait � l�origine de Mar Pacifica, m�me si, le pays n��tant pas pr�t au conflit arm�, son pr�sident ne l�admettrait jamais. On continuait � accuser des actifs anarchistes. ��Nous courons � la guerre, oui, et � une guerre de grande envergure.</p><p>��Cela ne peut avoir �chapp� � un �l�ve du g�n�ral Pershing. La marine, j�en suis certain, va commander de nombreux dirigeables au CBF� Pourtant, m�me si notre arm�e se renforce, les deux nations que j��voquais ont d�j� mobilis� leurs actifs et d�velopp� leur potentiel magique � des niveaux pour nous in�galables. Vous n�ignorez rien de la bataille d�Amiens. Vous savez qu�un r�giment d�actifs est redoutable. Nous sommes en pleine course aux armements, et l�Am�rique cherche encore la ligne de d�part.</p><p>��La LEA n�est donc qu�un pr�texte pour nous cataloguer� D�cider qui est utile et qui ne sert � rien. Sans doute �liminer les �lectrons libres, tant qu�on y est. C�est ce que fait Staline. Les coller dans des camps, � l��cart, l� o� ils ne menacent personne, jusqu�� ce qu�on ait besoin d�eux comme armes contre une puissance �trang�re.</p><p>��Nous n�avons aucun plan de ce�</p><p>��Granada, Minidoka� Je suis un bougeur, c�est l� qu�on m�enverra. La Gila, Topaz� �a vous dit quelque chose, monsieur le pr�sident�?</p><p>���pargnez-moi vos le�ons de morale. C��taient les plans de la cabale men�e par Bradford Carr. J��tais autant que vous victime de ses machinations.</p><p>��Mais vous accomplissez son r�ve�! Vous �difiez la structure n�cessaire � la r�alisation de ses projets. Vos grands discours sur la s�curit� du pays sont des subterfuges pour profiter de la peur qui r�gne. Les actifs sont des citoyens comme les autres. Vous usurpez des pouvoirs qui ne rel�vent pas de votre mandat.��</p><p>Les hommes politiques supportaient mal qu�on leur mette le nez dans leurs mensonges. ��Comment osez-vous�</p><p>��Oh, j�ose tr�s bien�!�� Francis avait pris le mors aux dents. ��Carr avait dress� une liste d�extermination, et vous voulez que je fasse confiance au gouvernement�? M�me si je me fiais � votre administration, ce qui n�est pas le cas, que penser de la suivante�? Ou de celle d�apr�s�? Foutaises�!</p><p>��Ne prenez pas ce ton-l� avec moi.�� Roosevelt n�avait pas l�habitude qu�on lui parle ainsi. Dans un �ditorial, peut-�tre, mais pas face � face.</p><p>Francis ne s��tait pas rendu compte qu�il criait. ��Pardonnez-moi. Les ordres d�extermination me font monter la moutarde au�nez.</p><p>��Nous devons suivre la marche du progr�s.</p><p>��Ce que vous appelez progr�s, je le nomme esclavage.</p><p>��Un terme violent mais trompeur.�� Roosevelt secoua la t�te en soupirant. ��Nous avons un d�saccord philosophique. Que vous le vouliez ou non, nous arriverons � un compromis. Moins votre camp se montrera raisonnable, moins ce compromis vous plaira.</p><p>��J�ai eu la m�me conversation avec Bradford Carr alors que j��tais encha�n� � la muraille de ses oubliettes� Il estimait que les�individus appartiennent au gouvernement. Moi, je dis que c�est l�inverse. Entre ces deux positions, pas de compromis possible.��</p><p>Le pr�sident, visiblement furieux, posa les mains bien � plat sur son bureau. ��Oh, je vais vous en trouver un, moi. Je ferai passer mes r�formes et vous ne me mettrez pas de b�tons dans les roues.</p><p>��C�est une menace�?��</p><p>Le couteau symbolique fit son apparition. ��Je suis le pr�sident des �tats-Unis d�Am�rique. Vous �tes l�enfant g�t� d�un marchand de dirigeables.</p><p>��Je suis un marchand de dirigeables florissant, corrigea Francis.</p><p>��Mais combien de temps le resteriez-vous, si le gouvernement f�d�ral tout entier se dressait contre le CBF�? Beaucoup de voix s��l�vent pour clamer que le CBF d�tient un monopole et que briser ce monopole serait excellent pour l��conomie. Si cela devait arriver, vous vous retrouveriez dans un autre secteur professionnel. Perspective fort regrettable.��</p><p>Ce n��tait pas une menace, c��tait une menace redoutable.</p><p>��Je vous ai convoqu� pour vous faire entendre raison, Francis. J�ai besoin de vous. Choisissez entre la coop�ration et l�obstination.</p><p>��Pour faire quoi, au juste�?��</p><p>Roosevelt rengaina son couteau pour reprendre son air de gentil papy radiophonique d�sireux de voir toute sa famille prosp�re et �panouie. ��Tr�s simple. Vous poss�dez Dymaxion�?��</p><p>C��tait donc l� le v�ritable motif de l�entretien. Francis se mordit les l�vres. Les annuleurs Dymaxion de Buckminster Fuller �taient les seules machines capables d�emp�cher totalement les actifs d�acc�der au pouvoir, mais il n�en existait plus que quelques-uns. ��Vous voulez des annuleurs magiques�?</p><p>��On me dit que vous refusez d�en vendre.</p><p>��Si je disposais d�une machine qui rende aveugle ceux qui ont une bonne vue, ou sourds ceux � l�oreille fine, je n�en vendrais pas non plus. Je prot�ge les consommateurs.</p><p>��Ces engins, para�t-il, sont indispensables � la s�curit� du pays. Le BCI en poss�de encore un ou deux�; ce n�est qu�une question de temps avant qu�un engrenage ne r�ussisse � les copier. Votre ent�tement se r�v�lera inutile. D�ici l�, je vous serais tr�s reconnaissant de recommencer � en vendre au gouvernement. Je comprends bien qu�ils sont pr�cieux, difficiles � fabriquer � presque des �uvres d�art. Je m�assurerai que vous soyez g�n�reusement d�dommag�. Si le CBF apportait sa contribution aux efforts du gouvernement, mes inspecteurs n�auraient aucune raison de s�int�resser � votre entreprise.��</p><p><emphasis>Si les menaces �chouent, il reste toujours la corruption.</emphasis> Francis sourit. ��Parce que sans Dymaxion, impossible de r�duire en esclavage des actifs en col�re�?��</p><p>Roosevelt plissa les yeux. �a ne lui avait pas plu. ��Par respect pour votre famille, j�ai essay� de me montrer raisonnable, mais vous ne l��tes pas du tout. Vous allez confier au gouvernement votre stock de Dymaxion, et vous nous montrerez comment en fabriquer d�autres, sans quoi vous subirez de graves r�percussions.��</p><p>Francis, nagu�re, avait abord� le vaisseau amiral de l�Imperium pour se bastonner avec un d�tachement de gardes de fer et le plus grand sorcier du monde. Franklin Roosevelt sous-estimait largement sa capacit� � se contrefoutre de tout et du reste. ��Je vous rappelle mon p�re, dites-vous, mais il y a une grosse diff�rence entre nous deux. Lui avait des principes flexibles. Moi, non. Voulez-vous me d�clarer la guerre, monsieur le pr�sident�? Si vous confisquez ill�galement mes biens, vous l�aurez.</p><p>��Soit, monsieur Stuyvesant. Si vous voulez la bagarre, allons-y. L�histoire ne montre aucune indulgence envers ceux qui entravent la marche du progr�s.��</p><p>Dan Garrett allait r�ler. ��Dans ce cas, l�entretien est termin�.�� Francis se leva. ��Bonne journ�e, monsieur le pr�sident.��</p><p>Roosevelt pressa un bouton. La porte s�ouvrit sur un appariteur venu raccompagner Francis. Le regard assassin du pr�sident prouvait qu�il s��tait fait un ennemi redoutable. ��J�ai une derni�re question, avant que vous ne partiez.��</p><p>Francis, bien qu��carlate et encore furieux, s�effor�a de rester correct. ��Je serais ravi de pouvoir vous aider.</p><p>��Un seul homme a jamais r�ussi � bloquer les pouvoirs magiques, et il travaille pour vous. O� se trouve Buckminster Fuller�?��</p><p><emphasis>Oh, jamais je ne laisserai ces vautours s�emparer du plus pr�cieux de mes engrenages�</emphasis> ��Vous les connaissez, ces savants, toujours la t�te dans les nuages. Si je le croise, je lui dirai que vous vous inqui�tez de sa sant�. Aux derni�res nouvelles, il �tait en vacances.��</p></section></section><section><title><p>Chapitre 3</p></title><epigraph><p>Une �trange affliction, cette magie des engrenages. � presque tous �gards je suis un homme d�aptitudes moyennes. Sur presque tous les sujets, je raisonne comme n�importe quel homme instruit, mais, quand mon esprit se tourne vers les dirigeables, mon cerveau prend feu. Les id�es me tombent dessus. Mon intellect atteint des sommets. L�abstrait devient �vident. Mes failles se corrigent toutes seules. Mes faiblesses apparaissent et deviennent des forces. Des ann�es de pens�e scientifique se r�alisent en quelques jours fi�vreux, et quand les flammes retombent je d�couvre que j�ai une fois de plus r�volutionn� le monde. Je me pose une question�: si je n��tais pas n� avec cette forme de magie, l�homme serait-il condamn� � employer des moyens de transports inf�rieurs, comme l�a�roplane�?</p><text-author>Ferdinand von Zeppelin, correspondance personnelle, 1915.</text-author></epigraph><section><title><p>��Voyageuse�� (CBF)</p></title><p>Buckminster Fuller n�avait pas l�air d�un engrenage �panoui. ��Monsieur Sullivan�! Monsieur Sullivan�! Vous avez un moment�?��</p><p>Sullivan, par malheur, n�avait pas franchi l��coutille � temps pour �viter le superg�nie. Le pouvoir choisissait les engrenages parmi les plus brillants cerveaux. Tous �taient intelligents, m�me sans devoir puiser dans leur talent, mais certains recevaient leur don � l��ge adulte, et ceux-l� se r�v�laient particuli�rement folkloriques. ��Oui, Fuller�?</p><p>��Je dois vous faire savoir que ces conditions de travail sont extr�mement dangereuses. Je m�occupe de manipulations magiques potentiellement l�tales et de produits chimiques hautement toxiques dans un laboratoire grand comme un mouchoir de poche, et � cinq pas d�une enveloppe gonfl�e d�hydrog�ne explosif�! Mes quartiers sont inadapt�s � tout s�jour r�g�n�ratif. Je les partage avec un pirate. Un pirate�! Mais ce n�est pas le pire. Oh non. Le pire, c�est qu�il ne s�agit pas ici d�une exp�dition scientifique. Vous avez transform� ce dirigeable en vaisseau de guerre. Un v�hicule con�u pour la mortitude�!</p><p>��La mortitude�?�� Sullivan pencha la t�te. ��Ce mot existe�?</p><p>��Bien s�r�! La mortitude. C�est-�-dire les armes et les appareils qui s�opposent � la vivitude, ce qui est profitable au vaisseau Terre�! Et ne tentez pas de tout embrouiller, monsieur Sullivan.</p><p>��Pour rien au monde je ne voudrais� embrouiller quoi que ce soit. Francis ne vous paie pas une fortune pour travailler ici�?</p><p>��J�ai besoin de ces fonds pour optimiser l��uvre de ma vie, mais n�oubliez pas votre promesse�: ce voyage doit me fournir des occasions inesp�r�es d��largir mes recherches magiques.</p><p>��Ouaip.</p><p>��Ceci est un engin de destruction peupl� de barbares violents et frustes.</p><p>��Ouaip.��</p><p>Fuller fulminait. ��Je ne jouerai aucun r�le dans une entreprise destin�e � �ter la vie de���</p><p>Sullivan l�interrompit en levant sa grosse patte. ��O.K. �coutez-moi. Je tiendrai promesse. Vous allez voir des manifestations magiques qu�aucun Occidental n�a jamais vues, et si� si on a de la chance, d�autres que <emphasis>personne</emphasis> n�a jamais vues. On a besoin de vous. On a besoin de votre gros cerveau et de votre capacit� � voir la magie. Sinon, toute la vivitude, ou je ne sais pas quoi, pr�sente sur le <emphasis>vaisseau Terre</emphasis> va se faire d�vorer. Pig�?��</p><p>L�engrenage hocha lentement la t�te. ��Je peux comprendre la n�cessit� de prot�ger la permanence biologique de la vie intelligente, mais j�exige de savoir o��</p><p>��Non. Secret. Vous assisterez au briefing comme tout le monde.�� Sullivan tapota l��paule du scientifique. ��Ne vous rongez pas les sangs. Toutes les grandes exp�ditions scientifiques comprenaient des hommes arm�s. Lewis et Clark. Magellan. Bordel, m�me Charles Darwin avait un Colt Walker � bord du <emphasis>Beagle</emphasis>.</p><p>��Ah bon�?��</p><p>Sullivan n�en savait rien. Il venait de l�inventer. ��Mais oui. Vous �tes en bonne compagnie. Il faut que je trouve le capitaine.�� Il s�empressa de descendre l��chelle sans laisser � Fuller le temps de r�pondre. Voyant que celui-ci ne faisait pas mine de le suivre, il poussa un soupir de soulagement.</p><p>La <emphasis>Voyageuse</emphasis> �tait le dirigeable le plus moderne jamais fabriqu� � Detroit. � l�origine pr�vue pour servir de banc d�essai technologique, et pour donner au CBF une chance de battre le record du monde d�altitude, elle avait une vitesse et une man�uvrabilit� stup�fiantes et pouvait entreprendre des vols incroyablement longs. C��tait l�union parfaite de l�ing�nierie m�canique et du savoir-faire magique. Ce prototype �tait, selon Francis Stuyvesant, P.-D.G du conglom�rat Blimps &amp; Fret, ��l�avenir du voyage a�rien��.</p><p>Cela dit, Fuller n�avait pas tort�: la <emphasis>Voyageuse</emphasis> n�avait pas �t� con�ue pour la guerre. John Browning et un �quipage de pirates cr�atifs mais tordus avaient eu trois mois pour l�adapter. Browning �tait le plus grand sp�cialiste mondial des armes et, vu sa taille relativement r�duite, la <emphasis>Voyageuse</emphasis> se retrouvait lourdement arm�e. Fuller, avec la derni�re v�h�mence, avait refus� d�employer son pouvoir � des fins offensives, mais, pour les syst�mes de d�fense et de protection magique, c��tait un g�nie. En th�orie, la <emphasis>Voyageuse</emphasis> pouvait voler plus haut, plus vite et plus loin, par plus mauvais temps, que tout autre dirigeable de l�histoire.</p><p>Bob Southunder et ses pirates avaient r�ussi � harceler la plus grande arm�e du monde � bord d�un simple zeppelin de la Grande Guerre retap� � coups de pi�ces d�tach�es et de cr�ativit�. Disposant d�une usine du CBF, Southunder avait apport� de lourdes modifications � sa <emphasis>Voyageuse</emphasis>, parfois � l�encontre des recommandations des ing�nieurs. C��tait l�affrontement de la th�orie et de l�exp�rience pratique, mais, comme,�en cas d�explosion, ce serait Southunder qui tiendrait la barre, Francis avait globalement soutenu celui-ci.</p><p>L�une de ses exigences avait �t� de remplacer l�h�lium par l�hydrog�ne, comme dans l�Imperium. L�h�lium �tait moins dangereux mais il produisait une pouss�e plus faible et, l� o� les conduirait leur mission, il serait rare. Selon Southunder, les cr�piteurs de l��quipage pourraient alimenter des machines capables d�extraire l�hydrog�ne de l�eau, pour gonfler l�enveloppe et servir de carburant. Et, si une catastrophe se produisait, on avait des torches pour parer au pire.</p><p>On avan�ait lentement dans les coursives �troites. La <emphasis>Voyageuse</emphasis> avait deux enveloppes � blindage l�ger constitu�es de plusieurs compartiments. Chacune faisait presque trois cents pieds de long, avec une superstructure qui reliait les deux et un poste de commande blind� � l�avant. Pour Sullivan, qui n�y connaissait pas grand-chose, elle ressemblait en plus gros au <emphasis>Temp�te�</emphasis>: un bien beau vaisseau, pour le peu de temps qu�il avait pass� � bord avant qu�il ne tombe en vrille pour s��craser au milieu de la Californie. C��tait comme deux ballons de football am�ricain plac�s c�te � c�te, avec des ailerons et d��normes moteurs � l�arri�re.</p><p>Ces moteurs� Ils sortaient d�un magazine de science-fiction. Admirables et terrifiants tout � la fois. Sullivan n�avait jamais vu, ni surtout entendu, rien de pareil. Leur rugissement coupait le souffle. Francis les appelait <emphasis>turbor�acteurs</emphasis>. Ils �taient l��uvre d�un engrenage britannique du nom de Whittle, employ� par la R&amp;D du CBF. Par lui, Sullivan avait appris que les Anglais appelaient leurs engrenages ��cr�nes d��uf���: �a ne sonnait pas tr�s impressionnant pour un gars qui avait con�u un moteur capable d�engloutir un homme et de recracher des confettis � ce regrettable incident avait co�t� la vie � un ing�nieur lors des premi�res phases de test. Le capitaine Southunder avait trait� ces moteurs de cr�ations du diable, jusqu�au premier vol d�essai. Depuis, il chantait leurs louanges. La <emphasis>Voyageuse</emphasis> �tait pure vitesse. Entre le Michigan et la Californie, elle avait battu le record du monde de vitesse en d�passant les cent soixante kilom�tres � l�heure. Les engrenages du CBF estimaient qu�elle pouvait atteindre les deux cents. Et, comme le pouvoir magique de Southunder permettait d�influencer la m�t�o, donc de cr�er des ouragans, il pariait d�j� sur deux cent trente sous vent arri�re.</p><p>Bien s�r, des a�roplanes atteignaient trois fois cette vitesse, mais sans la m�me autonomie et sans pouvoir accueillir les hommes et la cargaison que Sullivan estimait n�cessaires. Avec la <emphasis>Voyageuse</emphasis>, Sullivan disposait d�un vaisseau hybride trimballant une puissance de feu digne d�un croiseur lourd de la Grande Guerre, quasiment capable de boucler le tour de la Terre sans escale, et charg� de tous les gadgets mis au point par le CBF � dont un t�l�radar assez puissant pour d�tecter l�ennemi � des kilom�tres. La super-science des engrenages avait de quoi stup�fier. <emphasis>Popular Mechanics</emphasis> aurait tir� un an d�articles d�un seul vol de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>.</p><p>Francis lui avait fait promettre de ramener le dirigeable en un seul morceau. Le jeune patron du CBF avait bataill� pied � pied contre son conseil d�administration pour d�bloquer les fonds qu�exigeait l�exp�dition �claireur. Ce nom, affirmait-il � ses directeurs, parce que le but de l�op�ration �tait de tester les limites du possible. En v�rit�, c��tait ainsi que le pr�sident avait baptis� le monstre extraterrestre. Les actionnaires n�auraient sans doute pas appr�ci�. S�ils avaient su que leur exp�rience � plusieurs millions de dollars �tait men�e par des pirates et une soci�t� secr�te de magiciens, ils l�auraient sans doute vir� � coups de pied aux fesses.</p><p>Du moins auraient-ils essay�: Francis Stuyvesant avait beaucoup chang�. Il n��tait plus le petit rebelle insolent � qui Sullivan avait coll� une balle de .32 dans le genou lors de leur premi�re rencontre. Francis faisait un homme d�affaires aussi capable, comp�tent et d�termin� que feu son grand-p�re. Les difficult�s avaient fait de lui un meneur d�hommes. Sullivan s�en f�licitait�: Francis avait tap� du poing sur la table et obtenu un dirigeable dernier cri.</p><p>C��tait chouette d�avoir des amis riches.</p><p>Il trouva le capitaine Southunder sur le pont, occup� � pr�parer la <emphasis>Voyageuse</emphasis> pour le d�collage. Avant de le rencontrer, Sullivan se repr�sentait un chef pirate comme gueulard, autoritaire, brutal envers des marins bagarreurs, tout �a. Mais Bob le Pirate, comme l�appelaient affectueusement ses hommes, �tait un type tranquille et r�serv�. Avec lui, jamais d�histoires�; mais il ne tol�rait ni la paresse ni la b�tise, et chacun dans l��quipage savait faire son boulot sans qu�on lui tienne la main. � moins de vouloir passer par-dessus bord.</p><p>Il n�avait pas �t� difficile � convaincre de la menace qu�incarnait l�ennemi. Il avait pass� le plus clair de sa vie � prot�ger le g�o-tel des manigances de l�Imperium�: l�id�e de la fin du monde ne lui paraissait pas tir�e par les cheveux.</p><p>��Bienvenue, Sullivan, dit Southunder sans se d�tourner du hublot. On d�colle dans trente minutes.</p><p>��L�engin est pr�t�?</p><p>��L�engin�? Le vaisseau, voyons. Pas l�engin. Ne vexez pas ma <emphasis>Voyageuse</emphasis>, monsieur Sullivan.��</p><p>Sullivan sourit. ��� vos ordres, commandant.</p><p>��Vous n�avez pas eu de probl�me pour ramener votre psychopathe�?</p><p>��Mon sociopathe, corrigea-t-il.</p><p>��Il y a une diff�rence�?</p><p>��Euh��� Malgr� sa passion pour la lecture, Sullivan n�avait jamais pris la peine d�ouvrir un ouvrage de psychologie. Sans la fascination morbide de Bradford Carr pour le suppos� g�nie de Wells, il n�aurait jamais envisag� d�engager un ali�niste. ��En fait, je n�en sais rien.��</p><p>Southunder s��carta du hublot. ��Vu l��quipe que vous avez r�unie, un tar� de plus ne peut pas faire de mal.��</p><p>Le ton du capitaine sugg�rait qu�il y avait eu des probl�mes. ��Encore Toru�?</p><p>��Votre Jap est tr�s populaire, mais non. Il s�est tenu tranquille, sans doute parce qu�� trop �nerver mes hommes il se retrouverait avec un couteau entre les omoplates.</p><p>��Bonne chance, dit Sullivan. Planter Toru, �a risque de le contrarier.</p><p>��Je les ai pr�venus� Je n�arrive toujours pas � croire que j�ai un garde de fer de l�Imperium � bord.�� Southunder se rapprocha de Sullivan pour faire mine d�examiner les cartes. Des gens de l��quipage grimpaient � l��chelle, et le capitaine baissa le ton pour que seul Sullivan l�entende. ��Vous auriez du mal � trouver un de mes maraudeurs qui n�ait pas perdu un proche par la faute de ces salopards. Si personne n�essaie de l��liminer avant qu�on soit au Canada, c�est que je sous-estime beaucoup leur ma�trise d�eux-m�mes.��</p><p>Certes, la pr�sence d�un ancien garde de fer n��tait pas bonne pour le moral des troupes, mais Toru Tokugawa �tait sp�cialiste de l��claireur et avait rejoint le camp du Grimnoir, du moins pour la bataille � venir. ��Canalisez-les, capitaine. C�est tout ce que je demande.</p><p>��Je ferai de mon mieux, Sullivan, mais je vous conseille d�apprendre le plus vite possible ce que cet Imp�rial doit vous enseigner� Vous savez, au cas o� il aurait un accident. Le ciel, c�est dangereux.</p><p>��Surtout quand notre �quipe s�y trouve, je pr�sume. Conduisez-nous � bon port. Le reste, je m�en charge.</p><p>��� bon port, justement� Qui conna�t votre plan�? Des rumeurs circulent, et chacun remplit les blancs avec des hypoth�ses et des suppositions. M�me les chevaliers. Il faut les mettre au courant. Notre vaisseau va d�clarer la guerre � l�Imperium tout entier. Ils ne pourront plus faire marche arri�re.</p><p>��Ils voudront tous participer. Les enjeux sont trop importants.</p><p>��Quand comptez-vous organiser le briefing�?</p><p>��Juste apr�s le d�ner. C�est dur de se mutiner le ventre plein.��</p><p>Southunder sourit. ��Je demanderai au cuistot de pr�parer une tambouille qui tienne au corps.��</p><p>L��quipage de la <emphasis>Voyageuse</emphasis> comptait cent hommes. Enfin, quatre-vingt-dix-neuf hommes et une femme. On pouvait s�en offusquer, mais Sullivan avait l�esprit pratique, m�me si l�id�e d�int�grer une femme � une unit� militaire lui �tait �trang�re. Pour lui, il fallait prot�ger le beau sexe, le tenir � l�abri du danger. Mais la femme pr�sente � bord n��tait pas l� par hasard. Francis avait m�me baptis� le dirigeable en l�honneur de l�actif le plus dangereux de l�histoire�: une fille. Sans compter que la derni�re amoureuse de Sullivan pouvait jongler avec des automobiles. Il n��tait pas du genre � sous-estimer le sexe faible.</p><p>Certes, la mixit� � bord d�un dirigeable surprenait les esprits conservateurs, mais les maraudeurs de Bob Southunder en avaient l�habitude et, durant de longues ann�es, ils n�avaient eu aucun probl�me. �videmment, Lady Origami, leur seule torche, avait � plusieurs reprises emp�ch� le <emphasis>Bouledogue en maraude</emphasis> de prendre feu et de sombrer dans les flots�: cela contribuait � la rendre tol�rable. De toute fa�on, personne n�allait chercher des noises � une fille capable de vous incendier par la puissance de son esprit.</p><p>Sullivan connaissait quelques femmes qu�il aurait aim� inclure dans l��quipe. Jane �tait la meilleure des gu�risseuses, mais elle tenait une place centrale parmi les chevaliers am�ricains�; elle et son mari, Dan, servaient d�ambassadeurs officieux des actifs aupr�s des politicards de Washington. Sullivan ne les enviait pas�; il pr�f�rait de loin affronter la garde de fer.</p><p>L�autre femme � qui il avait pens� �tait Pemberly Hammer. Elle �tait juge � un talent rare et redoutable � mais elle avait �t� engag�e par le BI et d�pendait de J.�Edgar Hoover. M�me si Hoover, officiellement, �tait plus ou moins alli� du Grimnoir, du moins quand il �tait bien lun�, tous les chevaliers savaient pertinemment qu�il se retournerait contre eux aux premiers vents contraires. Ou peut-�tre Sullivan s�en �tait-il convaincu pour ne pas avoir � entra�ner Hammer dans une mission tr�s dangereuse. Il savait fort bien que, s�il l�avait invit�e, elle aurait accept�. Elle �tait coriace, dou�e d�un pouvoir qui rempla�ait boussole et d�tecteur de mensonge, mais il ne lui avait pas demand� son aide, ce qui en disait plus long sur les chances de survivre � la mission que sur les comp�tences de la juge. Sullivan n��tait pas un type � s�avouer facilement qu�il avait un faible pour une femme.</p><p>Jake, adoss� � une cloison, fumait une cigarette en attendant que l��quipage ait fini de manger. � cause du risque d�incendie et parce que les torches restaient humaines, donc faillibles, on ne pouvait fumer que dans certains espaces bien pr�cis, dont la cambuse�: l�air y �tait � moiti� opaque.</p><p>L�une des raisons pour lesquelles l�hydrog�ne qui gonflait le dirigeable ne les condamnait pas tous � une mort certaine passa devant lui avec un plateau charg� de victuailles. La toute petite Japonaise retint visiblement une courbette � sa vue. La force de l�habitude�; mais les maraudeurs de Bob Southunder n�appr�ciaient que peu les habitudes venues de l�Imperium. ��Bonjour, monsieur Sullivan.��</p><p>Sullivan inclina son borsalino. ��Lady Origami.�� Il ne connaissait pas son vrai nom et aurait pari� qu�il n��tait pas le seul. ��Ravi de vous voir.</p><p>��Moi aussi, monsieur Sullivan. Le capitaine ne tarit pas d��loges � votre �gard. Notre exp�dition est tr�s importante. J�ai h�te d�y �tre.��</p><p>Soit elle mentait, soit elle �tait plus teigneuse qu�elle n�en donnait l�impression � facile, vu son physique de poup�e de porcelaine. Mais on racontait qu�elle s��tait �chapp�e d�une �cole de l�Imperium, et elle avait pass� ces derni�res ann�es � assurer la survie d�une bande de pirates�: les apparences �taient trompeuses. ��Votre anglais s�est nettement am�lior�.</p><p>��Merci. J�ai beaucoup pratiqu�.�� Les maraudeurs n�avaient pas d�uniforme mais portaient g�n�ralement des bleus de travail r�sistants. Lady Origami n��chappait pas � la r�gle�; elle �tait couverte de taches de graisse et dissimulait ses cheveux sous un foulard. Elle avait n�anmoins d�cor� son ��uniforme�� avec des lambeaux de soie, sans doute d�rob�s sur des vaisseaux de l�Imperium. Elle tira un petit objet d�un repli de sa ceinture. ��J�ai fait ceci pour vous. �a porte bonheur.</p><p>��Pour moi�?�� Il lui tendit sa main ouverte. C��tait du papier pli� et repli� jusqu�� former un minuscule animal en trois dimensions. ��Impressionnant.</p><p>��C�est une grenouille.</p><p>��Oui. Je vois. Elle a m�me des orteils. Vous �tes tr�s dou�e.</p><p>��Le papier, c�est tr�s inflammable. C�est ma mati�re pr�f�r�e. La grenouille veut dire que nous reviendrons. Je ne sais pas bien l�exprimer.�� Embarrass�e de son geste, elle baissa les yeux. ��Je dois y aller.</p><p>��Ne vous en faites pas. Je comprends. Merci.��</p><p>Elle s��clipsa. L��change avait mis Sullivan mal � l�aise, ce qui n�avait rien d��tonnant�: lors de leur premi�re rencontre, elle avait tent� de le s�duire, pour une raison myst�rieuse. <emphasis>Sauf que c��tait juste apr�s que Delilah� Non, stop.</emphasis> Il fallait se concentrer sur le pr�sent, non sur le pass�. Sullivan glissa la grenouille dans la poche de sa chemise. Leur �quipi�re �tait un dr�le de num�ro.</p><p>Le sol tangua sous ses pieds, lui rappelant qu�ils se d�pla�aient. La <emphasis>Voyageuse</emphasis> �tait si stable qu�on ne se rendait pas toujours compte qu�on volait, et, � la longue, on oubliait m�me le grondement des moteurs. Koenig sortit du mur juste � c�t� de lui. Sullivan en avait pris l�habitude, et l�estompeur ne le faisait plus gu�re sursauter. ��Heinrich, le salua-t-il.</p><p>��Tout est pr�t, souffla l�Allemand.</p><p>��Bien.�� Koenig �tait le plus parano�aque des chevaliers, et ce n��tait pas peu dire. M�fiant comme tous les estompeurs, il avait grandi dans la redoutable Cit� morte, ce qui avait renforc� ce trait de caract�re. Pourtant, Sullivan �tait content de le compter dans son �quipe. ��Tiens-moi au courant.</p><p>���a va �tre instructif.</p><p>��T�che de ne pas tuer les gens avant qu�on les interroge.��</p><p>Heinrich sourit. ��Je ne peux rien te promettre, mon ami.�� Il lui tapota l��paule et partit retrouver leurs camarades.</p><p>Sullivan alla briefer l��quipage. Comme le dirigeable survolait encore les �tats-Unis, et sous un vent faible, presque tout le monde �tait dans la cambuse. D�ordinaire, on mangeait par roulement�; cette fois, certains devaient avaler leur pitance en restant debout. Le capitaine Southunder �tait de quart. Sans doute, songeait Sullivan, pour voir si le lourd saurait parler aux maraudeurs sans que leur chef soit l� pour les tenir.</p><p>L��quipage s��tait divis� en plusieurs groupes bien distincts�: pr�visible mais d�cevant. Le plus nombreux �tait constitu� de membres du Grimnoir. Sullivan en connaissait la plupart et avait combattu aux c�t�s de certains. Lance Talon �tait le plus exp�riment�, avec Heinrich comme second, mais tous deux ob�issaient � Sullivan puisque celui-ci �tait � l�origine de l�exp�dition. Les chevaliers avaient tous pr�t� serment. C��taient des actifs qui avaient combattu l�Imperium, les Soviets ou, plus r�cemment, le BCI du gouvernement am�ricain. Beaucoup de chevaliers �tant persuad�s que l�ennemi n�existait que dans l�imagination de Sullivan, il n�avait emmen� que des volontaires. La mission �claireur divisait le Grimnoir. Les chevaliers �taient peu nombreux et menac�s de toutes parts�: les anciens voyaient d�un assez mauvais �il leurs meilleurs �l�ments se lancer dans une qu�te futile n�e des d�lires d�une illumin�e sur la foi de paroles prononc�es par le fant�me de leur pire ennemi.</p><p>Les survivants du vaisseau libre <emphasis>Bouledogue en maraude</emphasis> et les soldats de fortune qui avaient travaill� avec Southunder dans les Cit�s libres occupaient un autre coin du r�fectoire. Eux �taient plus disparates�: rien ne les unissait que leur haine de l�Imperium. Ils �taient de toutes les races, de toutes les religions et de toutes les couleurs, mais, apr�s tout, l�Imperium ne faisait pas de discrimination quand il s�agissait d�envahir des nations et de tuer des gens. Les maraudeurs �taient rus�s, dangereux et savaient tirer le maximum d�un dirigeable. Sullivan les pensait attir�s par l�argent pour beaucoup, par l�aventure pour certains, et quelques-uns auraient suivi Bob Southunder jusqu�en enfer si le capitaine le leur avait demand�. Une poign�e d�entre eux avaient des pouvoirs magiques, mais seuls deux ou trois �taient assez puissants pour m�riter le nom d�actifs. En revanche, tous savaient se battre, et personne ne leur arrivait � la cheville en mati�re de navigation a�rienne.</p><p>Le troisi�me groupe, le plus petit, rassemblait les employ�s du CBF, surtout des m�canos et des techniciens sp�cialis�s. Francis avait choisi les plus efficaces, leur avait expliqu� la situation et leur avait distribu� des liasses de billets pour les convaincre. C��taient les membres de l��quipage que Sullivan connaissait le moins bien, mais Francis se portait garant de leur comp�tence.</p><p>La <emphasis>Voyageuse</emphasis> �tait �quip�e de tous les appareils technologiques �labor�s par la science des engrenages, � part le rayon de paix � et uniquement parce que John Browning n�avait pas r�ussi � le faire tenir sur un vaisseau aussi petit. Les inventions de ces g�nies �taient d�une complexit� effarante. Browning, trop occup� � prot�ger l�Am�rique, ne pouvait pas s�embarquer, et Sullivan s�en r�jouissait�: il jugeait John trop vieux pour ces �quip�es. Les employ�s du CBF �taient capables d�entretenir les machines les plus ahurissantes, et l�un des chevaliers �tait un r�pareur tr�s dou�.</p><p>Le CBF les emp�cherait de tomber, les maraudeurs s�assureraient qu�on arrive vivants, et les chevaliers feraient le reste. <emphasis>Simple comme bonjour.</emphasis></p><p>Le quatri�me et dernier groupe n�en �tait pas vraiment un�; il s�agissait en fait d�un ramassis d�individus qu�on lui avait impos�s, ou dont il avait besoin mais qui ne s�int�graient nulle part. Wells �tait le plus r�cent du lot�; il s��tait install� dans le fond pour tout observer discr�tement. Propre et rhabill� de frais, l�ali�niste faisait encore plus banal. Toru, lui aussi � la marge, ne d�nait jamais avec les autres. C��tait plus prudent pour tout le monde. Sullivan consulta sa montre. L�ancien garde de fer avait �t� convoqu� au briefing, mais il n��tait pas encore l�. Sans doute brillerait-il par son absence.</p><p>Officieusement, Sullivan �tait certain que le BCI, quoique r�form�, avait gliss� un espion � bord. Au milieu de la controverse sur la loi d�enregistrement des actifs, laisser un vaisseau de guerre priv� aux mains d�une meute de magiciens�? L�armement embarqu� par la <emphasis>Voyageuse</emphasis> violait plusieurs des nouvelles lois f�d�rales de Roosevelt�; Sullivan, cela dit, aurait bien aim� croiser un fonctionnaire assez b�te pour essayer de les appliquer. Le BCI avait beau d�pendre � pr�sent de responsables honn�tes, il s�agissait tout de m�me d�une police secr�te�: impossible qu�il n�y ait pas de taupe. Une exp�dition de cette ampleur ne s�organisait pas dans le secret absolu. Mais Sullivan ne s�inqui�tait gu�re d�un espion � la solde du BCI. Qu�il raconte tout�: avec un peu de chance, les imb�ciles en poste � Washington comprendraient � quoi ils avaient affaire et arr�teraient de jouer les autruches. Heureusement, la <emphasis>Voyageuse</emphasis> allait quitter le territoire surveill� par le BCI. Sullivan redoutait beaucoup plus l�ennemi qu�un tas de ronds-de-cuir trop curieux. Avec qui il comptait bien r�gler ses comptes, tout de m�me, quand il reviendrait. S�il revenait un jour. Depuis Mason Island, Sullivan refusait d�entrer dans le jeu des politiciens�; et, de toute fa�on, il lui fallait bien sauver la magie�; ensuite seulement, les fonctionnaires pourraient essayer d�en prendre le contr�le.</p><p>Non, les espions qui inqui�taient Jake travaillaient pour l�Imperium. Trop de gens �taient au courant�: la nouvelle avait forc�ment atteint le Japon. Ces salopards de Jaunes allaient tout g�cher, mais Lance et Heinrich avaient mis au point un plan pour les contrer.</p><p>Le d�ner �tait termin�. Les conversations s��teignaient. Tous les yeux �taient riv�s sur Sullivan, qui tira sur son clope, l��crasa dans le cendrier et s�approcha d�un planisph�re fix� au mur. Les chevaliers qui l�examinaient s��cart�rent pour le laisser passer. Ils �taient aussi curieux que les autres.</p><p>Ce n��tait pas la peine de r�clamer l�attention de l�assistance. Tous avaient h�te de commencer la chasse. ��Au boulot.�� Quand il menait des hommes au combat, il pr�f�rait commander par l�exemple, depuis la premi�re ligne. Les mots ne lui venaient jamais facilement, mais, puisqu�il se retrouvait � la t�te de cette exp�dition, il se sentait oblig� de faire un petit discours. ��Vous ne savez pas au juste ce que nous partons faire ni o� nous allons. Vous savez que ce sera terriblement dangereux, mais vous avez tous eu le cran de vous porter volontaires pour faire le n�cessaire� Alors, merci.��</p><p>Ils devraient se contenter de �a, pour la motivation. ��Vous avez tous eu la possibilit� de changer d�avis. Vous �tes rest�s, maintenant vous n�avez plus le choix. Le capitaine Southunder commande le vaisseau. Moi, l�op�ration. Vous savez tous de qui vous d�pendez et vous connaissez notre organisation hi�rarchique. Si vous avez un probl�me, vous pourrez m�en parler, mais, si mes d�cisions vous d�plaisent, tant pis pour vous. Des questions�? Non�? Parfait. Je vais vous expliquer ce qui nous attend.��</p><p>Pendant que Jake avait le dos tourn�, Toru �tait entr� sur la pointe des pieds. Pour un Japonais, il �tait costaud, tout en muscles, et les autres s��cartaient devant lui comme un banc de poissons devant un requin. Des regards inquiets ou hostiles pesaient sur lui, qui en retour d�visageait calmement les coupables, les mettant au d�fi d�agir. Sullivan l�accueillit d�un hochement de t�te. ��Notre expert est arriv�.��</p><p>La strat�gie habituelle du Grimnoir envers les gardes de fer consistait � les attaquer � cinq contre un. �a donnait un combat �quilibr�. De rares chevaliers � Sullivan lui-m�me, ou Faye avant qu�elle ne se fasse tuer � avaient de meilleures chances, mais c��tait le rapport de forces le plus s�r. � bord, Toru avait quatre-vingt-dix-neuf personnes contre lui, et il s�en foutait. Le Jap s�inclina. ��Ne t�interromps pas pour moi.��</p><p>Tous les volontaires, au moment de s�engager, avaient re�u des explications sur la nature de la magie�; inutile de rab�cher. Ils voulaient des d�tails. ��Vous savez ce que nous pourchassons. Un fragment de la chose qui en veut au pouvoir. Le pr�sident l�appelait l��claireur�; ce nom conviendra. On aura une seule occasion de l�abattre avant qu�il ne pr�vienne son ma�tre. Deux fois d�j�, des �claireurs sont venus sur Terre. Toru ici pr�sent sait tout � leur sujet.��</p><p>L�ex-garde de fer promena un �il noir sur l�assembl�e. ��Ils �taient diff�rents, mais tous les deux cauchemardesques, si redoutables qu�Okubo Tokugawa, le plus grand guerrier de tous les temps, n�a arrach� la victoire que de justesse. Ils d�vorent la magie et la retournent contre vous, ils tuent tous ceux qu�ils croisent et transforment les cadavres en armes. Les plus forts d�entre vous ont une petite chance de survivre.�� Un silence glac�, perc� par le grondement des moteurs, r�gnait dans le r�fectoire. ��Vous allez presque tous mourir.��</p><p>Sullivan soupira. Il aurait d� s�y attendre.</p><p>Lance Talon prit la parole. Le chevalier r�bl� n�allait pas tol�rer ce m�pris de la part d�un garde de fer, m�me r�form�. ��Je r�ve�? Fils de�</p><p>��Je me fous de blesser ton orgueil, cracha Toru. La derni�re volont� de mon p�re a �t� que je vainque ce monstre. Mon honneur est en jeu. Vous mentir ne servirait qu�� vous donner une confiance en vous imm�rit�e, donc � nous exposer � l��chec. Croyez-moi. C�est pour �liminer l�ennemi que l�ordre de la garde de fer a �t� fond�.��</p><p>Lance se leva�; la table avait cach� le gros revolver qu�il portait � la ceinture. Sullivan se rappela � un peu trop tard � que la femme et les enfants de Lance avaient p�ri par les flammes lors d�un combat contre la garde de fer. ��Du calme, Lance.</p><p>��Mais tes petits copains pr�f�rent violer les paysans et piller leurs villages plut�t que faire leur boulot, finalement, hein�?�� La main de Lance s�approchait dangereusement de la crosse du Colt.</p><p>��C�est vrai.�� Le regard de Toru se fit terrible. ��Ils ont oubli� leur mission. Je vais le leur faire comprendre.�� Il se tourna lentement pour s�adresser � toute l�exp�dition. ��D�ici � l�affrontement avec l��claireur, je vous enseignerai tout ce que je sais. Cette cr�ature va engloutir votre pouvoir magique, vous prendre la vie et faire de votre cadavre un pantin � son service. Et pourtant elle n�est pas invincible. Il faut esp�rer que vos morts ne couvriront pas de honte notre cause.</p><p>���a ira comme �a, Toru.��</p><p>Toru esquissa une courbette � l�adresse de Sullivan. Malgr� tout son orgueil, il avait jur� de lui ob�ir. ��Je serai dans mes quartiers, si vous avez besoin de moi.�� Le Japonais quitta le r�fectoire, et la tension disparut en m�me temps que lui.</p><p>��Attendez� Comment �a se fait que lui a droit � une cabine�?�� demanda le docteur Wells.</p><p>Sullivan r�ussit � entendre la r�ponse murmur�e dans les rangs�: ��Parce qu�il terrifie tout le monde.</p><p>��Oh. Et �a suffit�? Je vois��� souffla Wells d�une voix songeuse.</p><p>Sullivan regarda Lance en secouant la t�te. Son ami se rassit en bougonnant. ��On ne peut pas compter sur ces salopards de�l�Imperium pour r�gler le probl�me � notre place. Le gouvernement am�ricain ne nous croit pas. On doit s�en charger nous-m�mes. Tout est par�. Le capitaine Southunder dit que la <emphasis>Voyageuse</emphasis> p�te la forme.�� Les pirates et les employ�s du CBF pouss�rent des hourras. <emphasis>Bien.</emphasis> Ils �taient fiers de leur dirigeable. ��Nous sommes pr�ts � partir.</p><p>��Partir o��?�� cria un jeune chevalier.</p><p>Et c��tait la question qui travaillait tout le monde. Sullivan se tourna vers la carte pour poser son doigt sur le Montana. ��On est ici. On va passer au Canada et, � la nuit, �teindre toutes les lumi�res pour filer vers l�ouest, remonter la c�te, longer les �les Al�outiennes et gagner le Kamtchatka.�� Sullivan donna du poing sur la carte. ��Pr�parez vos tenues d�hiver. Il para�t que �a ne rigole pas.</p><p>��C�est en plein territoire de l�Imperium��, fit remarquer un maraudeur. Sullivan le connaissait�: Wesley Dalton, dit Barns pour ses amis. C��tait le meilleur pilote de Southunder, et un actif�: un chanceux, qui manipulait le hasard. Sans lui, personne n�aurait surv�cu � l�accident du <emphasis>Temp�te</emphasis>. ��De quoi bien s�amuser.</p><p>��Les Japs ont verrouill� les fronti�res depuis la capitulation de la r�sistance sib�rienne, rappela Jake. Nous n�attendons pas de syst�me d�fensif solide. Il y a une petite garnison dans les montagnes, en Koriakie. Vents violents et froid de loup. C�est l� que l��claireur va bient�t atterrir.</p><p>��Comment on le sait�?��</p><p>Sullivan promena son regard dans les rangs. Fuller n��tait pas l�, et tant mieux. ��Vous connaissez Buckminster Fuller�?�� Plusieurs m�canos du CBF r�agirent � ils secouaient la t�te, ils levaient les yeux au ciel. Fuller vous tapait sur le syst�me, mais ses inventions fonctionnaient. Sa conversation avait beau vous rendre dingue, il fallait reconna�tre son g�nie. ��Oui, je sais. Mais aucun autre engrenage ne lui arrive � la cheville quand il s�agit de voir la magie. Il nous a concoct� un sortil�ge. Je l�ai vu moi-m�me comme je vous vois.�� Sullivan �tait renomm� pour son talent � utiliser les sortil�ges. ��Faites-moi confiance�: c�est l�-bas que �a se passera. On prend notre temps pour �conomiser le carburant, mais la m�t�o est bonne et on devrait �tre sur place dans quarante-huit heures. Les chevaliers d�barqueront avec moi. Nous investirons la base tandis que le capitaine Southunder nous couvrira depuis la <emphasis>Voyageuse</emphasis>.</p><p>��Et le monstre extraterrestre�? demanda un pirate.</p><p>��Pendant les deux jours qui viennent, Toru dispensera une formation dans la soute.�� Sullivan n�en avait pas encore inform� le garde de fer, et �allait �tre un plaisir. ��Le Jap ne nous croit pas capables de r�ussir. Montrons-lui qu�il se trompe.</p><p>��Le pr�sident a r�ussi � tuer une de ces cr�atures, et nous avons tu� le pr�sident, rappela Lance. C�est bon signe.��</p><p><emphasis>Tra�tre</emphasis>.</p><p>C�est ainsi qu�on l�appelait � pr�sent. �a faisait mal.</p><p>Toru �tait l�un des mille fils d�Okubo Tokugawa. Il s��tait distingu� dans le corps d��lite qu��tait la garde de fer, au point d�avoir un jour fait un candidat cr�dible au rang de premier garde. Il avait servi dans plusieurs zones de guerre et accumul� les m�dailles par sa bravoure et ses exploits tactiques. Il avait appartenu au corps diplomatique imp�rial, il avait �t� le disciple du grand Hatori, ambassadeur et membre historique du l�gendaire Oc�an t�n�breux. L�int�grit� de Toru aurait d� rester au-dessus de tout soup�on.</p><p>Il ob�issait aux derni�res volont�s de son p�re, une injonction si essentielle que la mort elle-m�me n�avait pu emp�cher le pr�sident de la transmettre. Lui seul suivait la voie trac�e par le plus grand homme de toute l�histoire. C��tait l�Imperium qui s��garait,�pas lui. Ses compatriotes, les imb�ciles, s��taient rang�s derri�re un imposteur. Hatori, en ses derniers instants, avait partag� ses souvenirs avec Toru, qui dor�navant connaissait la v�rit�. Lui seul savait que l�ennemi approchait. Le charognard qui tirait profit de la mort du v�ritable pr�sident cachait � ses fid�les cette affreuse certitude. Pour qui se prenaient-ils, ces chiens qui le jugeaient d�shonor�? De quel droit l�accusaient-ils de trahison�?</p><p>� San Francisco, le Grimnoir avait intercept� une lettre de l�Imperium et lui avait apport� le dossier afin qu�il la traduise. C��tait une mise � l��preuve. Les chevaliers n�avaient pas confiance en lui�: naturellement, ils feraient v�rifier sa traduction. Comme la missive ne contenait aucun secret, il avait dit la v�rit�.</p><p>Il s�agissait d�une mise en garde destin�e � toutes les cellules �uvrant aux �tats-Unis�: le garde de fer d�nomm� Toru �tait un tra�tre � l�Imperium. Quiconque le rep�rait devait pr�venir les dirigeants. Ensuite, l�auteur du message �num�rait ses crimes � dont certains qu�il avait r�ellement commis. L�un des mille fils d�Okubo Tokugawa s��tait acoquin� avec la soci�t� du Grimnoir. C��tait une insulte � l�Imperium et une honte pour la garde de fer. Il avait assassin� l�ambassadeur et plusieurs de ses subordonn�s. Mais Toru savait n�en avoir �limin� qu�un seul�; il soup�onnait donc que des tueurs � la solde du faux pr�sident avaient r�duit au silence ceux des employ�s de l�ambassade qui en savaient trop long.</p><p>On promettait de l�or � qui fournirait des informations permettant de localiser Toru, et celui qui parviendrait � laver le monde de la honte qu�il y r�pandait recevrait une fortune et un poste important dans l�administration imp�riale.</p><p>Toru Tokugawa �tait l�homme le plus recherch� de l�Imperium. Le pire �tait que toutes les missions d�espionnage o� il avait �t� impliqu�, dont beaucoup dirig�es depuis l�ambassade de Washington, �taient � pr�sent compromises. Les cellules devraient �tre r�organis�es�; les agents secrets, exfiltr�s. La conqu�te de l�Am�rique d�cid�e par le pr�sident avait re�u un coup presque fatal. Le message laissait entendre que Toru avait travaill� pour le Grimnoir pendant des ann�es, exactement depuis le jour o� il avait perdu la face � cause de sa couardise lors de l�occupation de Mandchourie. C��tait une insulte sans fondement. Toru aimait sinc�rement l�Imperium. Pour rien au monde il n�aurait desservi la mission de purification voulue par le pr�sident. La doctrine qui pla�ait la force au premier rang des qualit�s humaines le convainquait pleinement. Son int�grit� morale lui interdirait toujours de r�v�ler au Grimnoir des secrets majeurs. Il ne collaborait avec les Occidentaux que pour ob�ir au fant�me de son p�re.</p><p>Sa tentative de m�ditation �tait un �chec total. La paix se refusait � lui. Son esprit restait pr�occup�. Le lit de Toru se r�sumait � un matelas et quelques couvertures � m�me le plancher m�tallique. M�diter, ce jour-l�, ne l�entra�nait qu�� mieux sentir l�inconfort physique. Dans la petite section de soute qu�il s��tait appropri�e r�gnait un froid permanent. Le grondement des myst�rieux moteurs de la <emphasis>Voyageuse</emphasis> lui courait sur les nerfs. C��tait pour cela qu�il avait renonc� � son statut�?</p><p>Ce qu�il voulait, c��tait brandir son tetsubo d�acier pour tout casser. Mais un guerrier ne s�abaissait pas � exprimer des �motions, surtout entour� d�ennemis. Devant ces maudits chevaliers du Grimnoir, il dissimulerait toute faiblesse� Et, de toute fa�on, l�int�rieur d�un dirigeable n��tait pas le meilleur endroit pour s�exciter avec une massue de quatre-vingts livres. <emphasis>A fortiori</emphasis> quand on �tait dou� d�une force surhumaine.</p><p>Comment osaient-ils parler de la Mandchourie�? Oui, il y avait mis en cause l�autorit� de ses chefs, mais pas par couardise� Par� <emphasis>Par quoi�?</emphasis> Pourquoi avait-il d�sob�i � ses ordres�? <emphasis>Par compassion�?</emphasis> Non� ce n��tait pas la compassion qui lui avait co�t� une promotion, l�avait fait chasser du front pour servir en Am�rique dans le corps diplomatique. L� n��tait pas la raison de sa d�sob�issance.</p><p>ǒavait �t� la culpabilit�. Il avait �cout� la voix de sa conscience.</p><p>Il serra le poing sur la lettre en tentant de reprendre sa s�ance de m�ditation. Apr�s quelques minutes d�efforts inutiles, il d�cida de passer aux exercices physiques. La <emphasis>Voyageuse</emphasis> ne manquait pas de tuyaux le long des murs, et il en avait trouv� quelques-uns assez r�sistants pour y faire des tractions.</p><p>Sans recourir � son pouvoir magique ni � aucun des huit kanjis magiques grav�s sur sa peau � �aurait �t� tricher �, Toru se mit � l�entra�nement. Plus il serait fort, plus il pourrait employer sa magie sans se blesser. En d�couvrant qu�il �tait une brute, les �coles de l�Imperium l�avaient contraint � des heures d�exercice quotidien, pendant dix ans. Il avait l�habitude de l�effort physique. Et �a l�aidait � r�fl�chir.</p><p>L�Imperium avait voulu qu�il lise ce message. Gr�ce � sa formation diplomatique, il avait des notions de cryptographie. La lettre n��tait pas cod�e. La cl� aurait d� �tre chang�e d�s que l�Imperium avait appris que Toru n��tait pas mort. Le texte n�aurait pas d� �tre compr�hensible.</p><p>On essayait de le faire r�agir. On voulait l�insulter, le mettre en col�re, le pousser � commettre des erreurs. Mais on sous-estimait sa d�termination. �a ne marcherait pas. Le dernier ordre d�Okubo Tokugawa avait concern� Jake Sullivan�; l�honneur de Toru exigeait donc que la mission du Grimnoir soit men�e � bien, quel qu�en soit le prix. Si l�imposteur voulait l�affronter, tr�s bien. Le faux pr�sident �tait un sosie parfait, soit, mais il se r�v�lerait beaucoup plus facile � tuer.</p><p>��Toru.��</p><p>Pr�occup�, et puisqu�il s��tait interdit de recourir � sa magie, il n�avait pas entendu Sullivan approcher. Le lourd �tait discret pour sa corpulence. Toru l�cha le tuyau. ��Tu es l� depuis longtemps�?</p><p>��Une trentaine de tractions.��</p><p>Toru en �tait � quarante-deux, sans avoir encore vers� une goutte de sueur, mais, vu le nombre de gens � bord qui le ha�ssaient, il ne pouvait pas se laisser ainsi surprendre. Dor�navant, il serait sur ses gardes. ��Qu�est-ce que tu veux�?��</p><p>Sullivan p�n�tra dans la r�serve en examinant d�un �il distrait les armes entass�es par terre. Les d�bris du katana de Toru �taient bien en vue. Heureusement, Sullivan ne mentionna pas l�arme typique des gardes de fer. Il avait vu Toru la fracasser pour prouver sa sinc�rit�. ��C�est � propos de l��quipage.</p><p>��Si tes hommes ne comprennent pas l�ampleur de notre t�che, alors ils �choueront.</p><p>��J�ai tir� quelques le�ons de la Grande Guerre. J�ai vu ce qui se passe quand on pi�tine le moral d�un groupe. Autant �gorger les soldats�: une fois au combat, ils ne sont bons � rien et quasi morts.</p><p>��Hors de propos. �a ne devrait rien changer. Les hommes de l�Imperium n�ont pas ce probl�me. Les grands guerriers acceptent la mort pour accomplir leur mission. L�honneur ultime est de mourir au service de son ma�tre.</p><p>��Ce ne sont pas des hommes de l�Imperium. Les bobards du pr�sident, ici, �a ne passe pas.��</p><p>Toru retourna s�asseoir sur son inconfortable coin de plancher. ��L�une de nos nations a conquis, en deux g�n�rations, un dixi�me de la plan�te. L�autre est devenue grasse, satisfaite et apathique. Vas-y, continue de m�expliquer en quoi votre m�thode est sup�rieure � la n�tre.��</p><p>Sullivan fron�a les sourcils. Toru l�avait coinc�. Jake, quoique le fruit d�une culture faible, �tait un v�ritable guerrier. S�efforcer, en vain, de convaincre les autorit�s du danger que repr�sentait l��claireur l�avait rendu furieux autant que stup�fait. Toru venait de l�emporter sans coup f�rir, et Sullivan ne s�en rendait pas compte. L��ducation dispens�e dans les �coles de l�Imperium ne se limitait pas � l�entra�nement physique.</p><p>��Tu d�cris seulement les idiots qui d�tiennent le pouvoir. Ne sous-estime pas le cran des simples citoyens.</p><p>��Et pourtant regarde-nous. Un seul vaisseau� C�est vraiment l�envie d�un d�bat philosophique qui t�a conduit dans ma cabine�?��</p><p>Sullivan fit mine d�examiner la resserre. ��Te balader dans un dirigeable baptis� en l�honneur de la gamine qui a tu� ton p�re� �a doit te faire mal aux seins.��</p><p>La remarque �tait juste. Sullivan, malgr� ses airs lourdauds, aurait fait un diplomate acceptable. ��Tu es venu pour quoi�?</p><p>��Pour te sortir la t�te du cul et te montrer la lumi�re. Que �a te plaise ou non, ces hommes repr�sentent notre seule chance de vaincre l��claireur. Tu ferais mieux de commencer � en tenir compte.</p><p>��C�est un ordre�?</p><p>��Ouais.��</p><p><emphasis>Ce qu�il ne faut pas faire pour ob�ir � mon p�re�</emphasis> Toru hocha la t�te. ��Soit.</p><p>��Bien. Tu vas les pr�parer. On n�est pas dans l�Imperium, ici. Ce sont des hommes libres, et ils se battront mieux s�ils savent que la victoire est possible. Convaincs-les qu�ils ont une chance.</p><p>��Tu veux que je mente�?</p><p>��Non. J�ai l�intention de vaincre.</p><p>��L�optimisme, c�est typiquement am�ricain. L�optimisme, c�est un mensonge.</p><p>��Et le pessimisme, �a sape le moral.</p><p>��Il ne s�agit pas de pessimisme. Le pessimisme, c�est une autre forme de l�inf�riorit� occidentale. Je te parle de fatalisme. Les guerriers doivent accepter leur sort. Ils doivent accepter tout ce qui est n�cessaire � l�accomplissement de leur t�che, et toutes les cons�quences qui en d�coulent. C�est la seule fa�on d�assurer la victoire� Cela dit, je respecterai tes ordres.</p><p>��T�es un sacr� num�ro.�� Sullivan allait partir mais il s�arr�ta sur le seuil. ���coute� Cette histoire, l�, ton pays qui veut ta peau� J�ai entendu parler de la lettre. Je sais ce que tu ressens.��</p><p>Jake, lui aussi, avait jadis �t� accus� d�avoir trahi sa patrie. Il avait servi de bouc �missaire dans un complot ourdi par des imb�ciles trop ambitieux. Mais la conception qu�il avait de l�honneur �tait pu�rile, et il ne comprenait rien au code des guerriers. Le pays de Sullivan �tait faible et corrompu�: il aurait d� s�attendre � ce couteau dans le dos.</p><p>��Tu ne sais rien du tout.��</p></section></section><section><title><p>Chapitre 4</p></title><epigraph><p>Wyatt Earp �tait l�un des rares hommes que j�aie personnellement connus et que je consid�rais comme inaccessibles � la peur physique. J�ai souvent observ�, et je ne suis pas le seul � le penser, que ce qu�on prend pour du courage est souvent la peur de l�opinion des gens. En d�autres termes, la bravoure est un m�lange de respect de soi, d��go�sme et de crainte du qu�en-dira-t-on. L�apparente t�m�rit� de Wyatt Earp dans les moments de danger est caract�ristique. La peur n�entre pas dans l��quation, et, au bout du compte, je pense qu�il accorde plus de valeur � ses opinions qu�� celles de son entourage. C�est l�image qu�il a de lui-m�me qu�il cherche � pr�server� Jamais dans sa carri�re il n�a tir� si ce n��tait pas absolument n�cessaire, par exemple contre des adversaires dou�s de la magie des sorciers� Wyatt savait se battre � mains nues, et il a souvent r�gl� leur compte � des m�chants, comme on disait, sans recourir � d�autres armes que celles fournies par la nature. Oui, vous connaissez les histoires qu�on raconte � son sujet, mais ce n�est pas la moiti� de la v�rit�. Une fois, en 1908, on a aid� Jack Pershing et ses chevaliers de New York dans une histoire d�arme de Tesla vol�e, il y avait un salopard de Jap couvert de cicatrices magiques� Si vous aviez vu� Non. Oubliez. Je dis n�importe quoi. Pardonnez les divagations d�un vieillard.</p><text-author>Bat Masterson,</text-author><text-author>interview dans le <emphasis>Baltimore Mercurium</emphasis>, 1921.</text-author></epigraph><section><title><p>��Voyageuse�� (CBF)</p></title><p>Quelques heures plus tard, Heinrich traversa le plafond pour r�veiller Sullivan. ��C�est le moment.�� L�estompeur tira sur la cha�nette qui allumait la seule ampoule de la cabine. Jake �tait install� dans les quartiers des officiers, et pourtant il y avait cinq autres couchettes en plus de la sienne, presque toutes occup�es. Ses voisins, g�n�s par la lumi�re, se mirent � grommeler.</p><p>Sullivan r�ussit � s�extraire du renfoncement o� se trouvait sa couchette sans se cogner la t�te. Il avait obtenu la plus grande, bien trop courte n�anmoins pour un type de sa taille. Celle du dessous, au niveau du plancher, �tait occup�e par du mat�riel et non par un coll�gue�: personne n�avait le courage de dormir sous un lourd qui, gr�ce � la magie, fr�lait les deux cents kilos. Sullivan r�cup�ra sa montre et son .45. ��Une heure du mat�. �a n�a pas pris longtemps��� Il s�en �tait dout� et n�avait pas retir� ses bottes en se couchant. ��C�est qui�?</p><p>��Skaggs, un employ� du CBF.��</p><p>Sullivan ne lui avait parl� qu�une seule fois. Un m�cano de Francis, figure toute ronde, voix rocailleuse.</p><p>��O� �a�?</p><p>��Soute � cordages arri�re��, r�pondit Heinrich, guilleret. Il tirait trop de plaisir de ces situations. ��Lance le tient � l��il.</p><p>��Je suis content que vous ne l�ayez pas zigouill�.</p><p>��La tentation �tait grande.��</p><p>Leur conversation r�veillait les autres occupants du quartier des officiers. ��Qu�est-ce� Hein�?�� g�mit Barns, qui, en se redressant, tendit machinalement le bras vers le holster pendu � la cloison. ��Qu�est-ce qui se passe�?</p><p>��Rendors-toi��, lan�a Sullivan au pilote avant qu�il ait d�gain�. Les pirates �taient du genre nerveux. ��Je te raconterai demain.</p><p>���teins la lumi�re alors, bordel.��</p><p>Sullivan tira la cha�nette et suivit Heinrich dans la coursive. Contrairement � la majorit� des navires du CBF, la <emphasis>Voyageuse</emphasis> n��tait pas con�ue pour le confort des passagers, et les couloirs n��taient que des passages mal �clair�s entre des cloisons m�talliques. Les soutes � cordages se trouvaient tout en bas�; il allait falloir faire vite pour prendre le type la main dans le sac.</p><p>Le garder en vie permettrait de l�interroger, et, tant qu�� faire, autant s�assurer la pr�sence d�un d�tecteur de mensonge vivant. ��Vous �tes all�s chercher un liseur�?</p><p>��Lance a envoy� une souris.</p><p>��Se faire r�veiller par une bestiole qui vous grimpe sur le nez� Charmant. Il nous faut un parleur, tant qu�on y est, si notre espion n�est pas d�humeur bavarde.</p><p>��On ne t�a pas attendu, Jake. Tu oublies que j�ai beaucoup plus d�exp�rience que toi avec les mouchards.�� Heinrich, tout � coup, ouvrit de grands yeux. ��L�espion est m�cano.</p><p>��Et alors�?</p><p>��Skaggs conna�t le vaisseau par c�ur. S�il re�oit l�ordre de nous saboter, qui sait les d�g�ts qu�il causera�?</p><p>��Je n�ai aucune envie de d�truire un second super-dirigeable de Francis.�� Sullivan ralentissait Heinrich, avec sa manie de contourner les obstacles au lieu de les traverser. ��File. Je te rattrape.��</p><p>Heinrich hocha la t�te et, au m�me instant, devint flou et gris�tre�; il s�enfon�a dans le plancher et disparut. Cela avait l�avantage d��pargner � Sullivan l�humiliation qu�on le voie se frayer maladroitement un chemin dans les �troites �coutilles. Les marches �taient plus courtes que ses pieds. ��Les concepteurs de ce rafiot le destinaient � des Pygm�es��, ronchonna-t-il.</p><p>Il p�n�tra dans la soute � cordages quelques minutes plus tard. Skaggs gisait dans un coin, la figure sanguinolente, et Heinrich brandissait une cl� � molette. Jake aurait pu prendre son temps.</p><p>Il enfon�a la pointe de sa botte dans les c�tes du m�cano ren�gat, pour s�assurer qu�il vivait toujours. Skaggs poussa un grognement. ��Il a fait sa mauvaise t�te�?</p><p>��Rien qui ne s�arrange avec le bon outil, r�pondit Heinrich. En pleine t�te, une cl� � molette, �a motive son employ�.</p><p>��Regarde.�� La voix grave de Lance s��levait d�un angle qui semblait d�sert. ��Par terre.�� Sullivan enjamba les rouleaux de cordages et rep�ra une petite souris brune qui courait en rond. Des �clats de verre �tincelaient.</p><p>Il s�agenouilla pour ramasser le plus gros �clat. C��tait un morceau de miroir sur lequel on avait grav� quelque chose. ��Un sortil�ge de communication�?</p><p>��Ouais��, r�pondit la souris d�une voix beaucoup trop forte. Lance Talon �tait un bestial�: son pouvoir lui permettait de contr�ler les animaux. Pr�voyants, les chevaliers s��taient assur�s que la <emphasis>Voyageuse</emphasis> serait infest�e de vermine. �a finirait par causer des probl�mes, mais il suffirait de se procurer un chat� Et Lance pourrait s�rement ordonner � toutes les souris de sauter par-dessus le bastingage. Les bestiaux n�avaient jamais besoin d�appeler le d�ratiseur. ��Le d�tecteur de sortil�ges que Fuller a fabriqu� est devenu fou. J�ai trouv� notre ami en train d�expliquer � je ne sais qui que nous faisions cap vers la Sib�rie.��</p><p>Heinrich avait relev� un Skaggs presque inconscient et le fouillait pour v�rifier qu�il n��tait pas arm�. ǒaurait �t� inutile s�il avait dispos� d�un pouvoir magique offensif. ��C�est un actif�? demanda Sullivan.</p><p>��Pas que je sache.�� Heinrich prit le temps de gifler le m�cano, d�clenchant une s�rie de vaguelettes dans la graisse de sa joue et jusque dans ses doubles mentons. ��H�, h�, on se r�veille, <emphasis>Scheisskopf</emphasis>. Tu bouges une oreille, je sens la moindre goutte de magie, et je t�enfourne dans un turbor�acteur.�� Une seconde gifle, encore plus brutale, pour bien se faire comprendre. ��Entendu�?��</p><p>Aux grimaces que Skaggs faisait sous les coups, on voyait bien qu�il n��tait pas habitu� � la violence. ��D�accord, d�accord�! Arr�tez, arr�tez�!�� Peu � peu, en secouant la t�te et en clignant des yeux, il reprenait ses esprits� et comprenait qu�il s��tait fourr� dans une situation tr�s inconfortable. Les supplications commenc�rent. ��Oh, non. Oh, non�! Je n�ai rien fait�! Ne me faites pas de mal. Je vous en prie�!��</p><p>Il �tait mort de peur, ou alors tr�s bon com�dien. �a ne changerait rien. ��On va te d�barquer. La seule question, c�est si tu empruntes la voie a�rienne ou la passerelle.</p><p>��Vous faites erreur�!��</p><p>Sullivan brandit le morceau de miroir. ��L�erreur, c��tait de croire que tu pourrais nous vendre sans qu�on s�en aper�oive.�� Les yeux de l�espion passaient de la main de Sullivan aux �clats rest�s � terre. Il �tait coinc� et le savait. ��Pour qui tu travailles�?��</p><p>Skaggs �tait plus coriace qu�il n�en donnait l�impression. Ou, simplement, aux abois. ��Va te faire foutre.</p><p>��Tu pr�f�res la mani�re dure�?�� Sullivan jeta le bout de verre. ��� ta guise.�� Des mouvements dehors�: Sullivan vit des chevaliers derri�re l��coutille, le liseur et le parleur qu�il avait r�clam�s. Heinrich s��tait charg� de les recruter, et Sullivan ne les connaissait pas vraiment.</p><p>��Qu�est-ce qui se passe�? demanda un grand jeune homme.</p><p>��Tu es lequel�?</p><p>��Mike Willis. Liseur.</p><p>��On a un espion. Pr�viens-moi d�s qu�il ment.�� Sullivan se retourna vers Skaggs. ��Ce monsieur est un liseur. Je vais donc t�arracher la v�rit�, m�me s�il faut l�aspirer directement dans ton cerveau.</p><p>��Va te faire foutre��, r�p�ta Skaggs entre ses dents.</p><p>Heinrich apporta une longueur de corde �paisse � ils �taient dans la soute � cordages, apr�s tout � et leva � l�intention de Jake un sourcil interrogateur. Le lourd haussa les �paules, et Heinrich entreprit de fouetter l�espion sur la t�te et le cou. Skaggs se roula en boule pour essayer de se prot�ger le visage.</p><p>��Moi, je suis un parleur�! dit l�autre chevalier, un gringalet aux cheveux bruns. Je peux le convaincre de passer aux aveux, ce que vous faites l� n�est pas n�cessaire.</p><p>���a te choque�?</p><p>���a d�pend de qui est son employeur.�� Le parleur fron�a les sourcils. ��S�il bosse pour l�Imperium, je veux cogner moi aussi.</p><p>��Comment tu t�appelles�?</p><p>��Genesse.</p><p>��Tu me plais, Genesse.�� Sullivan laissa une minute � Heinrich avant de lever la main pour interrompre le passage � tabac. ��Mon ami teuton supporte difficilement qu�on lui fasse perdre son temps. Il te reste � choisir si on te fait tr�s mal ou pas. Alors�? Avec qui parlais-tu�?��</p><p>Skaggs se releva en t�chant de recouvrer un peu dignit�, puis cracha un rire. ��Je leur ai dit que vous arriviez. Je vous conseille de me rel�cher�: les Japs vont vous r�duire en bouillie.��</p><p>Sullivan se tourna vers le liseur, qui hocha la t�te. Skaggs travaillait pour l�Imperium. C��tait effarant, le nombre de cr�tins recrut�s en Am�rique par leur adversaire. Jake aurait pu lui demander ses motivations, mais �a n�aurait servi � rien. Les raisons variaient, mais on en revenait toujours � la soif de pouvoir, � l�app�t du gain ou, pire encore, au fanatisme de ceux qui s��taient laiss� contaminer par les d�lires du pr�sident. Les raisons n�avaient pas d�int�r�t.</p><p>��Tu travailles seul�?��</p><p>Skaggs cracha du sang sur le plancher m�tallique. ��� ce que j�en sais.��</p><p>Willis hocha la t�te.</p><p>��Quelle �tait ta mission�?</p><p>��Surveiller Toru, le tra�tre. Apprendre ce que vous mijotiez. Faire des rapports.</p><p>��C�est tout�?</p><p>��C�est tout. On ne m�en dit pas beaucoup, tu piges�?��</p><p>Le liseur semblait confirmer. ��Je capte beaucoup de pens�es selon lesquelles, sur le moment, �a semblait une bonne id�e.��</p><p>Sullivan ne s��tait pas attendu � cela.</p><p>��Rien de personnel. Je ne suis pas amoureux de l�Imperium. J�ai des dettes. J�ai des ennuis. Un de leurs gars, un des gros m�chants couverts de cicatrices magiques, est venu me faire une proposition. Qu�est-ce que j��tais cens� r�pondre�? Ils payaient bien.</p><p>��Tu trouves que c�est une bonne excuse�? aboya Heinrich.</p><p>��J�ai droit � une derni�re d�claration�?</p><p>��Si tu arrives � parler tr�s vite, dit la souris contr�l�e par Lance. Heinrich, � toi l�honneur�?</p><p>��La sortie rapide�?</p><p>���a me va.</p><p>��Attendez�!�� hurla Skaggs.</p><p>Mais Heinrich l�avait d�j� saisi � l��paule. Tous deux vir�rent au gris, s�enfonc�rent dans le plancher et disparurent. Entre eux et le sommet des montagnes, un vide immense.</p><p>��Seigneur, murmura Willis.</p><p>��C�est ce qu�on gagne � frayer avec l�Imperium��, d�clara Genesse d�une voix tranquille.</p><p>Cet homme-l� savait comment traiter l�ennemi.</p><p>Willis, lui, �tait horrifi�. ��Comme �a, l�?</p><p>��Comme �a, l�. Un espion, en temps de guerre, �a n�a pas droit � un proc�s. On l�ex�cute et on passe � la suite.�� Sullivan secoua la t�te. ��S�il avait r�ussi sa mission, on serait tous morts. Lui aussi, d�ailleurs. Quel imb�cile�!</p><p>��Pour s�r, les Japs n�auraient pas cess� le feu le temps de le faire descendre, rench�rit Lance. Les taupes ne leur inspirent aucune loyaut�.�� Il appartenait au Grimnoir depuis tr�s longtemps, et la mort d�un larbin de l�Imperium ne le bouleversait pas.</p><p>Genesse contemplait le miroir fracass�. ��On aura droit � un sacr� comit� de r�ception apr�s �a, en Sib�rie.</p><p>��Heureusement que �a n�a jamais �t� notre destination��, r�torqua Sullivan.</p><p>Un t�l�phone de cuivre �tait fix� � la paroi oppos�e. Jake s�en approcha, tourna la manivelle pour le charger et contacta la passerelle. ��Commandant�? Ici Sullivan. C�est r�gl�. Vous savez quoi faire.</p><p>��Pendant le briefing, je me suis demand� pourquoi vous nous mentiez, dit Willis. On ne va pas me reprocher de recourir � mon pouvoir de temps � autre, quand m�me�? Je n�ai pas fouill�, promis. Mais, pendant tout votre discours, l�id�e que c��tait du flan se baladait un peu partout.</p><p>��Pas mal.�� Sullivan n�avait pas senti l�intrusion. � l�avenir, il lui faudrait mieux se prot�ger�: le gosse �tait dou�.</p><p>��Fuller n�a jamais construit de machine capable de rep�rer l��claireur, expliqua la souris de Lance. Fuller est un g�nie. Il voit l��nergie magique et peut bidouiller � peu pr�s n�importe quoi, mais il n�a m�me pas essay� de toucher � un sortil�ge pareil. Une fois qu�il aura vu � quoi ressemble le pouvoir de la cr�ature, peut-�tre, mais, d�ici l�, il est coinc�.</p><p>��Selon Toru, les engrenages du pr�sident ont d�j� con�u un engin qui d�tecte l�ennemi, pr�cisa Sullivan. C�est l� qu�on se rend.��</p><p>Heinrich remonta dans la cabine, seul. Il reprit consistance et frappa dans ses mains comme pour se nettoyer. ��Vous, je ne sais pas, mais moi je suis curieux de savoir combien d�autres salopards l�Imperium a gliss�s � bord.��</p><p>La souris de Lance gloussa. ��Quoi qu�il en soit, le prochain sera beaucoup plus prudent, je vous le parie.��</p><p>La <emphasis>Voyageuse</emphasis> grin�a et tangua�: elle changeait de cap.</p><p>Le liseur �tait intrigu�, mais la r�putation de ses confr�res l�effrayait trop pour qu�il essaie de fouiller dans leurs pens�es. La curiosit�, c��tait bien beau, mais pas quand on fricotait avec les gens qui avaient combattu le pr�sident� et surv�cu. ��On va o�, alors�?</p><p>��� l�atelier du p�re No�l��, r�pondit Lance.</p><p>Le pauvre liseur �tait de plus en plus perdu.</p><p>Sullivan secoua la t�te. Il n�aimait pas les cachotteries. ��Au p�le Nord.��</p><p>PARIS (FRANCE)</p><p>Faye, assise dans un petit caf� parisien en face de l�ancien qui avait vot� sa mort, tr�pignait tandis qu�il sirotait un expresso en regardant les gens marcher sous la pluie.</p><p>��Vous avez bient�t fini�? lui demanda-t-elle.</p><p>��Cela fait cinq fois que vous me posez la question, r�pondit Jacques en souriant.</p><p>��Six. Parce qu�on est l� depuis une �ternit�.�� Des clients l�avaient entendue, mais personne ne s��tonnait d�entendre parler anglais. Selon Jacques, ce quartier �tait tr�s fr�quent� par les touristes et les <emphasis>expatriotes</emphasis> � Faye ne connaissait pas le mot. Les serveurs avaient l�air de le conna�tre, il devait �tre un habitu�. ��Vous restez assis � boire du caf� en regardant des trucs.</p><p>��Regarder des trucs et boire du caf�, c�est ce que j�aime faire de mon temps, tr�s ch�re. Je suis � la retraite.��</p><p>Faye g�mit. La retraite, c��tait une toquade europ�enne�: une fois vieux, on arr�tait de travailler. Dr�le d�id�e�! Grand-p�re �tait plus vieux que Jacques, et il avait trait les vaches jusqu�� son dernier jour. Et, si Madi ne l�avait pas assassin�, il serait encore en train de traire les vaches, Faye en �tait certaine. ��La retraite� En France, les gens sont bizarres. Vous �tes un chevalier du Grimnoir, quand m�me.�� Elle d�signa la bague noir et or qu�il portait. Elle avait la m�me. ��Un chevalier, �a ne prend pas sa retraite.</p><p>��Ce n�est pas mon m�tier, c�est ma vie. Vous voyez la diff�rence�?</p><p>��Allez�! Vous m�avez promis de m�aider � �tre l�ensorcel�e.��</p><p>Jacques avala une nouvelle gorg�e de caf�. ��Vous me faites dire ce que je n�ai pas dit. Je ne vous ai rien promis. Vous avez failli me tuer, et j�ai eu la gentillesse de vous proposer mon aide si vous aspiriez � mieux comprendre la situation. Je vous ai donn� ma parole de cacher votre pr�sence � mes confr�res et de vous apporter l�assistance n�cessaire. C�est ce que je suis en train de faire. Ou d�essayer. Je suis un vieux monsieur plein de bienveillance, et vous �tes une gamine autoritaire.</p><p>��Autoritaire�?�� Selon ses crit�res, Faye ne s��tait m�me pas montr�e mena�ante. Jacques �tait toujours en un seul morceau. ��Vous passez pour le sp�cialiste de la question.</p><p>��Oui. C�est vrai��� Il se tut mais, sous le regard impatient de Faye, il finit par c�der. ��Je vais vous dire tout ce que je sais sur l�ensorcel�. Puisque les anciens ont d�cid� de n�intervenir que si vous tourniez mal, le moins que je puisse faire est de vous fournir les cl�s pour appr�cier ce qui vous arrive. Cela dit, je pense que les effets du sortil�ge sont directement li�s � la personnalit� du magicien qui s�en sert. Pour que vous puissiez comprendre l�ensorcellement, il faut d�abord que, moi, je vous comprenne.��</p><p>Faye attendit sans r�pondre. Jacques but encore un peu et prit le temps d�examiner un jeune couple qui passait sous des parapluies color�s. La charmante serveuse s�approcha�: elle re�ut un sourire. Jacques jouait les jolis c�urs. Puis il se replongea dans sa contemplation arros�e de caf�.</p><p>��Alors�?</p><p>��Quelle petite impatiente vous faites�!��</p><p>Faye g�mit. ��C�est parce que vous �tes si lents, tous�!��</p><p>Il hocha la t�te. ��Int�ressant.</p><p>��Quoi�?</p><p>��Vous dites souvent cela. � vos yeux, tout le monde est lent. Vous ne trouvez pas cela bizarre�?</p><p>��C�est pas de ma faute si les cerveaux des gens tournent moins vite que le mien.�� M�me les gens les plus intelligents de son entourage, comme M.�Browning ou M.�Sullivan, lui donnaient l�impression d�avoir le cr�ne plein de m�lasse. ��Le prenez pas pour vous.</p><p>��C�est fascinant. Vous n�avez pourtant pas fr�quent� des gens obtus. Je connais un peu les chevaliers am�ricains de Pershing. Ils sont intelligents, d�termin�s, presque trop r�solus. Or tout en vous laisse penser que vous les trouvez apathiques. Tous les rapports le mentionnent. Les plus fins observateurs �voquent la vitesse de votre cervelle, quand la plupart se contentent de vous juger bizarre.</p><p>��Les rapports�? Quels rapports�?</p><p>��Quand vous avez attir� notre attention, nous nous sommes renseign�s � votre sujet. Les voyageurs qui parviennent � l��ge adulte sont rares, mais, si en plus ils survivent au <emphasis>Tokugawa</emphasis> et � un rayon de paix, ils deviennent exceptionnels. Depuis longtemps je r�fl�chis � ce qui se passerait si l�ensorcel� revenait parmi nous. Naturellement, j�ai demand� � consulter votre dossier. Croyez-vous que j�aurais vot� sans apprendre tout ce que je pouvais�? Je ne suis pas un barbare.�� Jacques grignota un g�teau sec et le fit descendre avec une gorg�e de caf�.</p><p>��Si vous n�acc�l�rez pas, je vous jure que je me t�l�porte en embarquant votre t�te.��</p><p>Il haussa un sourcil. ��Comme avec les mains du pr�sident�? Un exploit remarquable.��</p><p>Faye s�empourpra. �a faisait du bien, un compliment de temps en temps. ��Ouais. C��tait bien jou�.</p><p>���tiez-vous s�re que �a allait marcher�?��</p><p>Elle haussa les �paules. ���a semblait logique. J�ai suppos� que oui. De toute fa�on, personne d�autre n�avait l�air bien parti.</p><p>��Et pourtant vous n�aviez encore jamais t�l�port� un morceau de corps �tranger. Qu�est-ce qui vous disait que vous en �tiez capable, surtout contre un adversaire de l�envergure du pr�sident�?</p><p>��C�est difficile � expliquer. J�ai examin� la situation, r�fl�chi � tout ce que j�avais entendu dire l�-dessus, et j�en ai vite tir� une conclusion.</p><p>���Vite�, c�est combien de temps�?</p><p>��Une seconde, je dirais.�� �a devait �tre �a. Le temps ralentissait quand elle se concentrait. ��Je ne sais pas au juste.</p><p>��Ce sont des �l�ments de ce genre, dans les rapports, qui m�ont fait envisager que vous soyez l�ensorcel�e. C��tait tir� par les cheveux, et beaucoup de mes confr�res refusaient m�me d�admettre que vous ayez accompli cet exploit.</p><p>��Mais si�! J�ai vaincu le pr�sident�!�� Lors de sa derni�re rencontre avec les anciens, leur incr�dulit� l�avait beaucoup agac�e.</p><p>��Oui. Comprenez pourtant qu�ils doutent. Sans formation digne de ce nom, sans exp�rience, vous avez r�ussi � �liminer le plus grand sorcier de tous les temps. Un homme qui avait surv�cu � tout, �chapp� � des dizaines de tentatives d�assassinat ourdies par les actifs les plus talentueux�; et vous improvisez un stratag�me qui lui dame le pion. Ensuite vous t�l�portez le <emphasis>Temp�te</emphasis> tout entier de l�autre c�t� du Pacifique. Combien de temps avez-vous mis � d�cider que vous y arriveriez�?</p><p>��La menace d�un incendie, �a fait r�fl�chir vite.�� Faye s�aper�ut que Jacques la regardait fixement. Il �tait beaucoup plus malin qu�il ne voulait le para�tre. S�en apercevoir la mit mal � l�aise. ��Bon� J�ai vu le bidule de Tesla d�truire le <emphasis>Tokugawa</emphasis>�; il fallait prendre en compte le poids du <emphasis>Temp�te</emphasis>, de son �quipage, pour ne pas faire fusionner les gens, et puis notre position, notre v�locit�. J�ai m�me d� v�rifier le vent et les moteurs, puis la vitesse � laquelle le pilier de lumi�re nous fon�ait dessus. J�ai compris qu�il fallait r�appara�tre bien au-del� des limites de ma carte mentale. J�ai r�fl�chi � toute allure et j�ai agi avant que le rayon de Tesla ne nous atteigne. Mais, comme je n�avais qu�une seconde, j�ai un peu rat� mon coup et j�ai pouss� trop fort. J�ai eu de la chance de ne pas tuer tout le monde.��</p><p>Jacques ne l�avait pas l�ch�e du regard. Il avait la bouche entrouverte, l�air vaguement surpris. Il se reprit imm�diatement.</p><p>���a va, Jacques�?</p><p>��Tout �a avant que le pilier de lumi�re ne vous atteigne�?</p><p>��Ouais.��</p><p>Le Fran�ais vida sa tasse cul sec, fouilla ses poches et posa un billet sur la table. ��Ainsi se termine la le�on du jour.</p><p>��La le�on�? C��tait une le�on, �a�?��</p><p>Il enfon�a son chapeau sur ses cheveux blancs. ��Oui. C��tait votre premi�re le�on dans l�art de ma�triser le sortil�ge le plus dangereux que le monde ait jamais connu.</p><p>��Je ne connais pas grand-chose � l��cole, mais vous n��tes s�rement pas un tr�s bon professeur.</p><p>��Je ne pr�tends pas le contraire. Retrouvez-moi demain � dix heures.�� Jacques s�en fut � grands pas. Malgr� le d�luge, il n�avait pas de parapluie. Il ne se retourna pas.</p><p>Faye fit un sort aux g�teaux secs avec de grands soupirs.</p></section></section><section><title><p>Chapitre 5</p></title><epigraph><poem><stanza><v>Face � tous les h�ros</v><v>Le d�mon dans l�Oklahoma</v><v>Il pleut, il pleut</v><v>En ce lieu si sec</v><v>Il fait pleurer les anges</v><v>Il pleut, il pleut</v><v>La foudre s�abat</v><v>H�, Grimnoir, il pleut.</v></stanza></poem><text-author>Auteur inconnu, extrait de la <emphasis>Ballade h�ro�que de George Bolander</emphasis>, 1933.</text-author></epigraph><section><title><p>��Voyageuse�� (CBF)</p></title><p>La vue qui s�offrait � l�avant du vaisseau �tait de for�ts verdoyantes et de rivi�res bleues, � perte de vue. Sullivan, appuy� au bastingage, compensait son manque de sommeil � coups de caf� noir. Le quart de nuit �tait remplac� par les hommes plus chanceux affect�s � la journ�e. Barns Dalton d�boula sur le pont, regarda autour de lui en se grattant la t�te et demanda�: ��On va au nord�?</p><p>��Ouais, r�pondit Sullivan.</p><p>��La Sib�rie, c�est pourtant par l�-bas�?�� Barns leva une main vers un hublot lat�ral.</p><p>��Ouais.�� Une autre gorg�e de l�inf�me liquide qui lui br�lait les entrailles. Ce que le capitaine Southunder appelait ��caf頻 aurait nettoy� un moteur. ��Changement de programme.</p><p>��Je ne suis que le chef pilote, apr�s tout��, grogna Barns. Le maraudeur qui barrait pendant la nuit lui laissa le gouvernail et Barns s�assit � sa place. ��Pas besoin de me tenir au courant des d�tails.��</p><p>Sullivan ne comprenait rien aux complexes syst�mes de navigation qu�on inaugurait sur la <emphasis>Voyageuse</emphasis>, mais Barns n�avait eu aucun mal � s�adapter. Il avait �t� voltigeur sur biplan avant de rejoindre les maraudeurs�; selon Southunder, il �tait capable de piloter un canap�. Et puis, comme son pouvoir lui permettait d�influencer le hasard, il volait plus vite que les autres. Le jeune homme tapota le verre pour v�rifier si les aiguilles �taient bloqu�es.</p><p>��Content de voir que mon sens de l�orientation n�est pas cass�. On va o�, nom de Dieu�?��</p><p>Le capitaine Southunder arriva sur le pont en glissant le long d�une �chelle, comme un gosse. � bord d�un vaisseau en vol, il avait l�agilit� d�un ninja de l�Imperium. ��Quatre-vingt-deux degr�s nord, quatre-vingt-deux degr�s ouest, Barns. Pr�s de la rive nord d�Axel Heiberg.</p><p>��Hum��� Barns dut y r�fl�chir un moment. ��Doit faire froid.</p><p>��C�est une base secr�te sur un glacier. Les conditions m�t�o ne devraient pas �tre bien pires que ce � quoi l��quipage s�attendait en Sib�rie. Froid glacial, vents horribles, ours polaires mangeurs d�hommes, salopards de l�Imperium, on aura tout sur place. C�est pratique.</p><p>��J�aurais d� rester dans le Pacifique sud, ronchonna Barns. Mais, bon, au moins le blimp est chouette.</p><p>���a, oui, fit Southunder. La <emphasis>Voyageuse</emphasis> est certes une merveille technologique, mais on n�oublie jamais son premier amour. Le <emphasis>Bouledogue en maraude</emphasis> �tait une beaut�.</p><p>��Un tas de bouts de ficelle et des couches de goudron.</p><p>��Il avait une <emphasis>�me</emphasis>.�� Bob le Pirate se tourna vers Sullivan. ��Les vents sont favorables. Si vous voulez que je les manipule, je peux nous faire acc�l�rer�; sinon, on arrivera vers minuit.��</p><p>Atterrir sur un glacier puis progresser � pied serait tr�s dangereux dans le noir, mais �a valait mieux que d��tre rep�r�s et d�essuyer des tirs antia�riens. Sullivan venait investir la base, et non la d�truire du ciel. ���conomisez votre magie, capitaine. On fera �a de nuit.��</p><p>Southunder lui rit au nez. ��Vous n��tes encore jamais venu aussi au nord, je me trompe, Sullivan�? En cette saison, le concept de nuit est tout relatif. On n�aura pas vraiment le b�n�fice de l�obscurit�.</p><p>��Ah oui��� Il avait oubli� ce d�tail. C��tait le probl�me d�apprendre par les livres et non l�exp�rience. Les faits vous revenaient beaucoup plus vite quand ils vous avaient compliqu� la vie. Le solstice �tait encore � quelques semaines de l�, mais, si pr�s du p�le, la nuit serait tr�s br�ve, et pas assez sombre pour dissimuler l�arriv�e d�un dirigeable. ��Vous pouvez nous en fabriquer�?</p><p>��Bien s�r.�� Le capitaine r�fl�chit. ��Mais, dans la r�gion, je vais devoir repousser mes limites. Vous comprenez, si je manipule le temps pour obtenir une violente temp�te, il y aura des cons�quences. Plus on s��loigne de l�endroit o� je travaille, moins je contr�le ce qui se passe.</p><p>��O� voulez-vous en venir�?</p><p>��Si je perturbe les fronts barom�triques pour cacher notre vaisseau, �a risque d��tre l�horreur sur le glacier.��</p><p>Sullivan se contenta d�un hochement de t�te avant de plonger les yeux dans son caf�. ��Je dirai aux gars de porter des moufles.��</p><p>Barns frissonna. ��J�aurais vraiment d� rester dans le Pacifique sud�</p><p>��On baisse la rampe dans cinq minutes�! cria un maraudeur depuis la passerelle. Cinq minutes�!��</p><p>La <emphasis>Voyageuse</emphasis> fr�mit sous une bourrasque et se mit � g�ter. Ian Wright dut s�accrocher � un filet pour ne pas tomber. La man�uvre la plus dangereuse d�un vol, c��tait toujours l�atterrissage�; il fallait une bonne dose d�inconscience pour y ajouter une temp�te. Une nouvelle rafale les fit repartir dans l�autre direction.</p><p>Vingt-cinq chevaliers participeraient � l�assaut. Ils s��taient rassembl�s dans la soute, emmitoufl�s dans d��pais v�tements d�hiver, et s�absorbaient dans la v�rification de leur mat�riel. Le vent tourna de nouveau et la <emphasis>Voyageuse</emphasis> pivota. Une bo�te de munitions, rest�e ouverte, se renversa et r�pandit des cartouches de fusil dans toute la pi�ce. Un chevalier tomba de c�t� en vomissant.</p><p>Une ampoule rouge se mit � clignoter. Le maraudeur post� sur la passerelle criait des ordres � ses camarades quand un terrible grincement couvrit ses mots.</p><p>��Qu�est-ce qui se passe�?�� demanda Ian � son voisin.</p><p>Apr�s tout, Chris Schirmer �tait un r�pareur et un prot�g� du grand John Moses Browning�: il s�y connaissait, en m�canique.</p><p>��Comment je le saurais�?�� Il fourrait des chargeurs dans des sacs fix�s � sa ceinture. ��J��tais armurier, pas charpentier de marine.�� Mais, en observant un peu les pirates qui cavalaient et les outils qu�on s��changeait, il ajouta�: ��Je pense qu�un patin d�atterrissage est bloqu�.</p><p>��C�est grave, alors�?</p><p>��Assez. Je vais voir si je peux donner un coup de main.�� Schirmer se leva et s�en fut sur le pont dangereusement inclin�.</p><p>Ian ferma les yeux et se concentra pour oublier sa naus�e. ��Et je me suis port� volontaire�? Qu�est-ce qui m�a pris�?</p><p>��Tu voulais combattre un monstre extraterrestre��, lui r�pondit-on.</p><p>Ian releva les paupi�res�: c��tait Steve Diamond, aupr�s de qui il avait affront� le BCI � Mason Island. Le bougeur trichait�: il recourait � sa magie pour ramasser les cartouches �parpill�es. Les .30-06 furent rassembl�es comme par un balai invisible, apr�s quoi le tas alla se nicher dans la bo�te. Diamond en referma le couvercle de la main.</p><p>��Ce n�est pas rien, quand m�me.</p><p>��� condition que cet �claireur existe pour de bon.</p><p>��Ah non, Ian, tu ne vas pas recommencer.�� Diamond poussa un grand soupir. ��On part � l�aventure.��</p><p>Un autre chevalier leva les yeux du fusil qu�il nettoyait. On leur avait dit de frotter les m�canismes avec de la poudre de graphite�: la graisse ou l�huile auraient gel�, vu la temp�rature, et endommag� les armes. ��C�est bien toi, l��voqueur qui voulait convaincre les anciens d�annuler la mission�?</p><p>��Oui. C�est moi l��voqueur.</p><p>��Genesse. Parleur. Du calme��� Il avait remarqu� la crispation de Ian. ��Je ne cherche pas � te faire changer d�avis.�� C��tait un petit bonhomme mince au teint mat. Italien, peut-�tre, mais il avait l�accent am�ricain. Bien s�r, Ian avait beau �tre �cossais, � force de vivre aux �tats-Unis il en avait pris l�accent. Les chevaliers du Grimnoir voyaient du pays. ��Si tu penses qu�il n�existe pas, pourquoi t��tre port� volontaire�?</p><p>��J�ai chang� d�avis.�� Ian ne fournit pas d�explications. Il en avait d�j� parl� aux autres. Inutile de ressasser un d�saccord cinq minutes avant d�attaquer une base de l�Imperium.</p><p>Jake Sullivan �tait persuasif, pour un lourd � ou justement parce qu�il �tait un lourd. Il ne l�chait jamais le morceau. Autant se disputer avec un rocher. � force de se montrer cat�gorique quant � ce qu�il consid�rait comme la v�rit�, il avait persuad� beaucoup de chevaliers que l��claireur existait bel et bien. Aux yeux de Ian, cette information �tait douteuse puisqu�elle venait du pr�sident. Seuls les imb�ciles gobaient les d�lires d�un fou. Pire encore�: les d�lires du fant�me d�un fou.</p><p>Inutile, selon Ian, d�aller chercher ses adversaires dans l�espace. Il y en avait bien assez sur Terre. Pendant que les meilleurs chevaliers perdaient leur temps � se battre contre des moulins � vent, aux �tats-Unis le BCI enregistrait les actifs, ce qui se terminerait in�luctablement en pogroms ou en camps. Pendant qu�on attaquait une base inutile perch�e sur un iceberg au milieu de nulle part, les �coles de l�Imperium torturaient et tuaient des innocents � travers toute l�Asie.</p><p><emphasis>Comme Beatrice.</emphasis></p><p>Ian n�en d�battrait pas avec les chevaliers que Sullivan avait r�ussi � convertir. �a ne rimait � rien. Il avait d�autres motivations pour se porter volontaire. ��Quoi qu�il advienne, on laissera l�Imperium avec un bel �il au beurre noir.</p><p>��C�est �a l�id�e��, conclut Diamond.</p><p>L�enthousiasme serein de ce type aga�ait Ian. Les anciens aimaient qu�on soit toujours partant�; cela expliquait sans doute que Diamond obtienne des responsabilit�s, quand Ian passait d�un petit boulot � un autre, alors qu�ils avaient rejoint la soci�t� � peu pr�s en m�me temps et qu�ils avaient le m�me �ge.</p><p>Bien s�r, c��tait facile pour Diamond et ses pareils d��tre toujours partants. Leurs femmes � eux, elles n�avaient pas subi la torture dans une �cole de l�Imperium jusqu�� en perdre la raison. Eux, ils n�avaient pas �t� contraints d��voquer un d�mon pour abr�ger leurs souffrances.</p><p>Ian regarda les chevaliers autour de lui. Il en connaissait une bonne partie. Tous des volontaires, mus par des raisons qui leur �taient propres. Mike Willis, le liseur, incarnait l�arch�type du noble h�ros�; c��tait un vieil ami de George Bolander. Willis avait sign� parce que c��tait ce que son mentor aurait souhait�. Mottl, un frigo, et Simmons, une torche, �taient les s�ides de Diamond. Ce groupe-l� cherchait les ennuis. Leur gu�risseur, Dianatkhah, avait une r�putation de s�ducteur et de risque-tout. Les autres, il ignorait leur histoire, mais c��taient tous des actifs dou�s et dangereux. Quelles que fussent leurs motivations, malheur � ceux qui se dresseraient en travers de leur route.</p><p>Pendant que les deux autres discutaient, Schirmer avait utilis� son pouvoir magique pour comprendre le m�canisme complexe du train d�atterrissage et trouver la raison du dysfonctionnement, qu�il r�gla temporairement avec du chewing-gum et un morceau de c�ble avant de faire signe � l��quipage mass� sur la passerelle.</p><p>��On baisse la rampe dans deux minutes�!�� cria leur chef.</p><p>Jake Sullivan fit son apparition dans la soute, arm� d�un Browning automatique bullpup certainement enchant� par le ma�tre en personne. Le lourd, envelopp� de fourrures, �tait encore plus intimidant. Il ne manquait plus que le casque � cornes pour le faire ressembler � un Viking. ��Allez, les gars. On y va.��</p><p>Les chevaliers pouss�rent des hourras. Ian joignit sa voix aux autres, m�me si �a le rendait malade. Le Grimnoir s��tait laiss� aveugler par les bobards de Sullivan. Ses fr�res perdaient leur temps avec un conte � dormir debout, quand des actifs, partout, souffraient. Son beau-p�re, Isaiah Rawls, avait compris qui �taient les v�ritables ennemis. Il avait sacrifi� son honneur pour les vaincre, remportant ainsi la plus grande victoire contre la tyrannie de l�histoire de la soci�t�. Genesse lui avait demand� pourquoi il s��tait port� volontaire. Le parleur n�aurait jamais compris. La mission de Ian �tait de s�assurer que cette mission absurde porterait des fruits utiles. Depuis trop longtemps les chevaliers se montraient timor�s. Cette mission-ci �tait la plus directe depuis des ann�es.</p><p>Ian ne croyait pas � l��claireur de Sullivan, mais tuer des supp�ts de l�Imperium, �a, il y croyait.</p></section><section><title><p>�le Axel Heiberg</p></title><p>La patrouille ne vit rien venir.</p><p>Sullivan avait �t� soldat. Il savait l�effet que le froid et la monotonie pouvaient produire, et l�hiver dans une tranch�e en France, c��tait un paradis tropical par rapport � cet environnement affreux. L�endurance et l�entra�nement n�y changeaient rien. Personne ne pouvait surveiller le n�ant pendant des heures en conservant sa vivacit� d�esprit. Prot�ger un objet dont personne ne connaissait la nature, et qui n�int�ressait personne, �a finissait par lasser. M�me chez des soldats de l�Imperium, des fanatiques pr�ts � ob�ir aveugl�ment, le froid et l�ennui finissaient par user le sens du devoir. �a vous abattait, vous n�accomplissiez plus vos patrouilles que par soumission � vos sup�rieurs, et encore�: vous attendiez que �a passe en vous gelant les fesses, vous plongiez le regard dans l�immensit� glac�e jusqu�� ce qu�il soit l�heure de rentrer.</p><p>Jusqu�� la nuit o� un ours polaire vous d�vorait tout cru.</p><p>Sullivan se figea en voyant le monstre blanc avancer dans la neige. Malgr� la temp�te magique, il faisait bien trop clair pour le milieu de la nuit�; n�anmoins, il ne rep�ra l�animal qu�une fois celui-ci tout pr�s de lui, alors que Lance ne visait pas la discr�tion. Le mufle de l�ours d�goulinait de rouge, et son poil sale �tait marbr� de rose.</p><p>��Je les ai eus. Si tu avais vu leurs tronches�!�� dit l�animal d�un air anormalement guilleret � non que Sullivan e�t l�habitude de discuter avec un ours. Les b�tes habit�es par Lance continuaient-elles � ressentir de la joie�? ��Quatre hommes, et elle les a �limin�s avant qu�ils r�ussissent � tirer. Les ours polaires, c�est remarquable. Son flair m�assure qu�il n�y a personne d�autre dans la zone. Vous �tes tranquilles jusqu�� la base.</p><p>��Beau boulot, dit Sullivan en claquant des dents.</p><p>��Du boulot�? Tu parles. Moi, je suis � bord de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>, bien confortable, assis pr�s d�une bouche de chauffage. Suivez la piste de l�ourse, je vous conduis � l�entr�e. Ne vous �cartez pas des traces. Le secteur est pourri de crevasses.�� L�ourse d�couvrit ses crocs en un sourire terrifiant, recula d�un pas chaloup� et partit au galop. En deux secondes, elle �tait invisible.</p><p>Sullivan portait un masque, mais le froid avait travers�, et sa figure �tait d�j� engourdie. Ses yeux gelaient dans leurs orbites sous ses lunettes, et sa morve �tait solide, au point que la pestilence musqu�e de la b�te ne lui parvint qu�apr�s son d�part. Il se retourna, discernant � peine les hommes qui le suivaient, accroupis, l�arme pr�te. Il leur fit signe de le rejoindre. Le type qui arriva le premier �tait si chaudement v�tu qu�on ne pouvait l�identifier. Sullivan insista sur la consigne de bien suivre les traces, la fit r�p�ter par le chevalier anonyme et le chargea de faire passer le message. Hors de question de perdre un camarade pour un vulgaire trou dans la glace. Ils auraient d� s�encorder, comme l�avait conseill� Heinrich.</p><p>La neige tombait si dru qu�il distinguait � peine les empreintes de l�ourse, pourtant toutes fra�ches. Il glissait � chaque pas. Ils avaient apport� des raquettes � excellente initiative � mais avaient sous-estim� la difficult� de s�en servir sans entra�nement. Les muscles de ses jambes le br�laient, et il transpirait, mais la sueur gelait sur sa peau�: sensation tr�s d�plaisante. Sullivan, heureusement, pouvait modifier son poids et ne s�enfon�ait pas trop. Il aurait pu se rendre l�ger comme une plume mais pr�f�rait �conomiser sa magie. Comment savoir ce qui les attendait dans la base de l�Imperium�?</p><p>Il aurait d� endosser l�armure de pousseur, grav�e de sortil�ges qui r�gulaient la temp�rature de son porteur. Mais elle pesait une tonne, et il ne voulait � aucun prix tomber dans un gouffre. Il survivrait sans doute, mais ses compagnons devraient le r�cup�rer et il se serait couvert de ridicule.</p><p>Toujours pr�t � exp�rimenter, il d�cida d�augmenter la densit� de sa peau. �a marchait pour conserver sa chaleur corporelle, mais �a consommait beaucoup d��nergie magique�; il abandonna donc. Il testerait �a plus tard�; ce serait utile s�il affrontait un frigo. L�id�e de se trouver � court de magie lui fit penser au sortil�ge copi� dans le grimoire de Bradford Carr et planqu� sous sa paillasse. Avec ce dessin sur le corps, il disposerait d�une vaste r�serve magique. Mais ce sortil�ge avait caus� bien des d�g�ts et il ne l�essaierait qu�en dernier recours.</p><p>Le froid lui brouillait les id�es. Sullivan se concentra.</p><p>Toru ne savait pas grand-chose des stations polaires, sinon qu�elles existaient et que tous les soldats de l�Imperium redoutaient d��tre affect�s dans ces trous glac�s. Le pr�sident les avait fait construire vingt ans plus t�t, une en Arctique et une en Antarctique, obtenant ainsi un syst�me d�alarme rudimentaire pour guetter l�arriv�e d�un �claireur. Sans qu�on sache pourquoi, ses engrenages avaient d�cr�t� qu�il fallait les placer au plus pr�s des p�les. L��le Axel Heiberg �tait la terre ferme la plus septentrionale de la r�gion. Une des entreprises secr�tement dirig�es par l�Imperium l�avait donc achet�e aux Canadiens, qui, de toute fa�on, n�en faisaient rien.</p><p>La magie de l�installation n�avait pas �t� mise � l��preuve. L��claireur pr�c�dent avait d�barqu� cinquante ans plus t�t, et on ignorait si elle r�ussirait � d�tecter le prochain. La garde de fer n�en attendait pas beaucoup de r�sultats, voire pas du tout. Ce type de magie �tait capricieux, peu fiable. Mais, pour comprendre les objets ensorcel�s, le Grimnoir disposait d�une arme secr�te�</p><p>Les lunettes de Sullivan se couvraient de bu�e, ce qui ne rendait pas les traces plus faciles � suivre. Il �tait reconnaissant � Lance et � son pouvoir de bestial�: croiser une patrouille habitu�e � ce climat aurait �t� un cauchemar. Aucune envie d��changer des coups de feu alors qu�il portait des gants trop �pais pour actionner la d�tente�; si d�j� la culasse de son BAR n��tait pas compl�tement gel�e.</p><p>Devant lui, il aper�ut un monticule qu�escaladaient les traces. Il �tait d�j� au sommet quand il comprit qu�il s�agissait d�un mur, jadis, avant que le vent et la glace ne le d�vorent. De l�autre c�t�, un gros tas de neige� <emphasis>Non. C�est un b�timent.</emphasis> D�autres tas, autour, devaient �tre des �difices plus petits.</p><p>Quelqu�un le rejoignit sur le fa�te. ��Nous y sommes.�� Il n�identifia Heinrich qu�au timbre de sa voix�; physiquement, comme les autres, c��tait une boule de fourrure masqu�e, dont les yeux sous leurs lunettes examin�rent les constructions alentour. ��Je parie que ce sont des batteries antia�riennes.</p><p>��Il leur aurait fallu une demi-heure pour en d�givrer une. On aurait pu jeter l�ancre au-dessus du complexe sans �tre inqui�t�s.</p><p>��Mais on aurait rat� une d�licieuse excursion.�� Heinrich se retourna pour contempler l��tendue travers�e. ��Magnifique, non�?��</p><p>Sullivan suivit son regard. Avec la temp�te de neige envoy�e par Southunder, on n�y voyait rien. Grandir dans la Cit� morte ne rendait pas exigeant. ��Si tu le dis.</p><p>��Je suis content qu�on ait pu venir au printemps.��</p><p>Une autre silhouette les rejoignit, celle-ci parfaitement reconnaissable�: seul Toru avait la puissance physique n�cessaire pour trimbaler un tel arsenal. De l�avis de Sullivan, il n�avait emport� l��norme massue de guerre en m�tal et l��p�e monstrueuse que pour impressionner le Grimnoir. ��J�ai froid.</p><p>��Sans blague. Qu�est-ce que tu penses de �a�?��</p><p>Toru examina l�installation. ��Leurs canons sont �videmment hors d�usage. Si j�avais inspect� cette station, j�aurais fait ex�cuter le commandant pour manquement au devoir. C�est indigne de l�arm�e imp�riale.</p><p>��Tu as l�air d��u��, fit remarquer Heinrich.</p><p>Toru grogna peut-�tre, mais le vent emporta le bruit. Sullivan compta les formes qui sortaient de la neige et se regroupaient dans l�espoir de se r�chauffer. Tactique d�bile si l�Imperium les surveillait, mais il faisait si froid qu�on ne pouvait gu�re le leur reprocher. Apparemment, tout le monde �tait l�. <emphasis>Bien.</emphasis></p><p>��Je vois une entr�e��, dit Heinrich. L�ourse polaire avait redescendu la butte jusqu�� une d�pression qui marquait l�endroit o� la derni�re patrouille avait creus� pour se frayer une sortie.</p><p>L�heure �tait venue. ��Heinrich, pr�pare les gars.�� L�estompeur hocha la t�te et descendit en d�rapage contr�l�. Pr�parer les hommes, c��tait leur faire enlever les raquettes et s�assurer que leurs armes pouvaient encore tirer. Sullivan attendit que Heinrich ne puisse plus l�entendre pour ajouter�: ��Toru, si tu veux, tu restes ici.</p><p>��Tu doutes de ma d�termination�?</p><p>��Non.�� Sullivan se rappelait l�h�sitation qui l�avait frapp� � l�instant d�affronter le BCI. ��Ce sont tes compatriotes.</p><p>��Ils veulent m�emp�cher d�accomplir les derni�res volont�s de mon p�re. C�est regrettable, mais leur mort est n�cessaire.</p><p>��S�ils se rendent, pas besoin de les tuer.�� C��tait idiot, il le sut d�s qu�il eut referm� la bouche.</p><p>��Ils appartiennent � l�Imperium. Ils ne comprennent pas le concept de reddition. M�me si nous prenions la base sans effusion de sang, ils se suicideraient pour effacer leur honte. Mourir au combat est toujours pr�f�rable� Viens. Dedans, il fera plus chaud.��</p><p>Ils avaient apport� de la dynamite, au cas o� la porte serait blind�e. Mais � quoi bon la dynamite avec un estompeur dans la troupe�?</p><p>Heinrich Koenig traversa le plafond et atterrit en douceur. Un soldat solitaire, adoss� au mur, luttait pour ne pas s�endormir. Heinrich l�interrompit en plein b�illement. Sur une table, � c�t�, br�lait une bougie. La station avait l��lectricit�, mais Heinrich s��tait dit qu�on l��conomiserait s�rement puisqu�il fallait faire venir le carburant pour le g�n�rateur.</p><p>Le soldat ouvrit des yeux effar�s en se demandant comment un inconnu bizarrement habill� avait fait pour appara�tre juste sous son nez, mais, avant qu�il ait pu dire un mot, Heinrich le b�illonna d�une main tout en lui plantant un stylet sous l�oreille.</p><p>Ils se regard�rent l�espace d�un instant �ternel. La violence �tait si soudaine que le Japonais ne comprenait pas qu�il �tait d�j� mort. Heinrich lut dans ses yeux une terreur qu�il avait d�j� rencontr�e des dizaines de fois, mais un survivant de la Cit� morte n�h�sitait jamais.</p><p><emphasis>Tourner.</emphasis> M�me si le soldat portait un kanji magique le rendant plus r�sistant, il ne survivrait pas � pr�sent que sa colonne vert�brale �tait sectionn�e.</p><p><emphasis>Attendre un peu.</emphasis> Puis Heinrich, lentement, en silence, allongea le cadavre.</p><p>La porte �tait ferm�e de l�int�rieur. Les patrouilles devaient se servir d�un signal pour qu�on leur ouvre. Heinrich mordit dans sa moufle pour la retirer, posa sa main nue sur le gros cadenas et imagina qu�il faisait partie de son corps. Il se concentra, vira au gris, et le m�tal devint impalpable en m�me temps que lui. C��tait comme s�estomper avec les v�tements qu�il portait, ce qu�il faisait sans y penser. Le cadenas se lib�ra.</p><p>Un estompeur d�termin� r�ussissait � p�n�trer � peu pr�s n�importe o�. Il tapota le battant pour signifier aux autres d�entrer. Il aurait pu les attendre, mais il fallait bien s�amuser de temps en temps. De toute fa�on, les estompeurs pr�f�raient travailler en solitaires. Heinrich ramassa la mitraillette du soldat mort, un mod�le Arisaka qu�il connaissait un peu. Il v�rifia le chargeur et actionna la culasse. Il avait apport� son mat�riel, mais autant commencer par utiliser les munitions ennemies.</p><p>La premi�re pi�ce �tait s�par�e du reste du b�timent par une lourde porte, sans doute pour isoler du froid. Heinrich traversa le mur vers un couloir mal �clair�. Il devait faire dix degr�s, ce qui lui paraissait �touffant, et sa peau le d�mangeait.</p><p>Une forme blanche lui fr�la les genoux. Il reconnut le d�mon pr�f�r� de Ian Wright. L��voqu� fila devant pour aller semer le chaos chez l�ennemi. Les couloirs, c��tait dangereux. Il valait bien mieux passer par l��paisseur des murs�; Heinrich traversa donc une enfilade de resserres et de bureaux d�serts jusqu�� atteindre une chambr�e.</p><p>Six troufions s�habillaient pour prendre leur quart ou se d�shabillaient avant de se coucher, ce n��tait pas facile � dire. Il n�y avait pas de lits, rien que des paillasses � m�me le sol et tr�s peu de meubles�; donc rien pour se cacher. Les six hommes lev�rent des yeux stup�faits.</p><p>Heinrich ouvrit le feu.</p><p>La chambre �tait petite�; il garda le doigt sur la queue de d�tente et pivota de gauche � droite. Cette m�thode g�chait des munitions, mais il vida le chargeur tout entier. Un seul r�agit assez vite pour vouloir d�gainer�; Heinrich l�avait cribl� de plomb avant que le pistolet ne sorte du holster.</p><p>Ils avaient l�air hors de combat. Il ramassa le pistolet, un tr�s beau Nambu, v�rifia qu�il �tait en �tat de tirer et se pla�a dans un angle, l� o� la porte ouverte le dissimulerait. Pour avoir d�j� p�n�tr� dans des b�timents de l�Imperium, il savait qu�on y installait de pr�f�rence des portes coulissantes. Mais celles-ci devaient mal isoler du froid, car la base polaire �tait �quip�e de mod�les standard. Il se faisait cette r�flexion tout en regardant les six hommes se vider de leur sang � ses pieds.</p><p>Entendant des cris dans la pi�ce voisine, il oublia l�am�nagement int�rieur pour se concentrer sur la mission. Les Japs allaient se pr�cipiter pour voir ce qui se passait mais comprendraient qu�il ne pouvait s�agir d�un accident et attendraient des renforts avant d�entrer. Ils seraient pr�ts. Ils se concentreraient sur la direction d�o� devait venir le danger.</p><p>Heinrich sourit. Les estompeurs attaquaient rarement de face.</p><p>Des cris en japonais. La porte s�ouvrit � toute vol�e. Il traversa le mur pour se retrouver derri�re les nouveaux venus. Ils �taient trois et, comme pr�vu, n�avaient d�yeux que pour la chambr�e qu�il venait de quitter. Il en abattit un d�une balle dans la tempe. L�autre bondit, mais Heinrich avait d�j� tir�. Le Nambu tirait des 8�mm an�miques�: il fallut plusieurs balles pour �tre s�r de l�avoir �limin�. Heinrich se tournait pour r�gler son compte au dernier quand il s�aper�ut que le Nambu avait fait des siennes. Un �tui de cuivre d�passait de la fen�tre d��jection comme un tuyau de po�le et le narguait. Le dernier soldat faisait volte-face en d�rapant dans une flaque de sang. Le temps pressait.</p><p>Heinrich pouvait contr�ler le degr� auquel il se d�mat�rialisait. Traverser des objets �tait un jeu d�enfant, et �a marchait bien s�r avec des balles. Il vira au gris quand les premi�res touch�rent ses v�tements�; elles laiss�rent un sillage chaud dans sa poitrine et ressortirent. Le soldat, �berlu�, s�arr�ta de tirer et Heinrich redevint solide tout en lui jetant le Nambu au visage�: il s��carta, mais c��tait tout ce que demandait l�estompeur, qui sortit le stylet de son manteau, �carta d�un revers le canon ennemi et enfon�a la lame une fois, deux fois, trois fois entre les c�tes. Le Jap s�effondra.</p><p>Il entendait des cris au bout du couloir. Le Grimnoir �tait entr�. Sa derni�re victime voulait encore se battre, m�me le c�ur perfor�: Heinrich lui d�cocha un grand coup de pied dans la t�te pour qu�il se vide de son sang dans une torpeur inconsciente, puis r�cup�ra une autre mitrailleuse et s�en fut vers les bruits d�affrontement.</p><p>Les chevaliers ne faisaient qu�une bouch�e des d�fenses de la station. D�ordinaire, l�Imperium se battait mieux que cela, mais l�assaut �tait inattendu, et, si Heinrich avait choisi un seul avantage au combat, �aurait �t� la surprise.</p><p>Jake Sullivan, lui, aurait sans doute pr�f�r� une force �crasante. Il le prouvait bien�: Heinrich le trouva � l��tage inf�rieur, occup� � jouer avec la gravit� et faire voler un d�tachement de l�Imperium comme des feuilles d�automne. L�Allemand sortit du plafond � temps pour subir la fin de la vague magique, qui faillit bien lui faire traverser le plancher.</p><p>���a se passe bien�?��</p><p>Sullivan prit le temps de tirer sur un adversaire en train de se relever. Le BAR .30-06 faisait un vacarme abominable dans la petite pi�ce. ��Goulet d��tranglement��, dit-il en indiquant un couloir du menton.</p><p>Heinrich y jeta un coup d��il. C��tait une passerelle m�tallique. Rien pour se couvrir, du moins rien qui aurait arr�t� une balle. � l�autre bout, l��clat brusque d�un canon, et Heinrich, instinctivement, vira au gris pour laisser passer les balles. ��Tu veux une grenade�?�� demanda-t-il en se reformant � l�abri d�un meuble.</p><p>Sullivan secoua la t�te. ��Je pense que l�appareil est derri�re. Je ne veux pas le trouer. Il faut le r�cup�rer avant que ces salopards tentent une man�uvre d�sesp�r�e.��</p><p>C��tait le risque avec l�Imperium. Quand les soldats �chouaient, ils n�h�sitaient pas � se sacrifier de fa�on spectaculaire si cela leur donnait une chance d��liminer quelques-uns de leurs adversaires. Heinrich r�fl�chit � la distance et � la densit� relative des mat�riaux. Ce serait difficile, sans doute � l�extr�me limite de ce dont il �tait capable avec l��nergie magique qui lui restait, et, s�il se trouvait � court avant d��tre sorti, il fusionnerait avec le mur. Il avait vu d�autres estompeurs mourir ainsi�: c��tait une v�ritable torture. ��Donne-moi un instant, Jake.��</p><p>Il s�enfon�a dans le sol.</p><p>Plus il consommait de magie, plus vite il traversait les objets�; mais il devait rester assez �pais pour produire une traction lui permettant d�avancer. L�analogie qu�il pr�sentait souvent, c��tait la natation. Ce n��tait qu�une approximation, mais �a permettait d�expliquer le processus � ceux qui ne partageaient pas son talent.</p><p>Jake �tait � l��tage inf�rieur�; autour, on ne trouvait que de la roche, et Heinrich ne pouvait pas remonter et appara�tre derri�re l�ennemi. Il �tait forc� de progresser dans le roc.</p><p>Il avan�a donc dans les t�n�bres. Sous ses pieds, le froid �ternel du permafrost. Il acc�l�ra. Son �nergie magique diminuait, comme contenue dans un seau perc�. Quand le seau serait vide, il mourrait. Comme le poids d�acier et de bois vol� le ralentissait, il l�cha l�Arisaka, dont les mol�cules fusionn�rent avec le sol. S�il ne se h�tait pas, il conna�trait le m�me sort.</p><p>Beaucoup d�estompeurs mouraient lors de lors premi�re tentative. Et impossible de leur demander pourquoi�; une fois incorpor�s � un rocher, il ne restait plus rien qu�un lazare puisse interroger. Selon Heinrich, mouraient ceux qui paniquaient. Lui avait grandi dans une ville peupl�e de zombies affam�s. La panique, il ne connaissait pas.</p><p>Au-dessus de lui, l�air libre l�attirait, mais s�il remontait trop t�t on l�abattrait � vue. Non. Mieux valait affronter l�obscurit�. Il valait toujours mieux affronter l�obscurit�.</p><p>Son pouvoir presque �puis�, Heinrich bondit avec l��nergie du d�sespoir. Il jaillit du plancher, redevint solide en commen�ant par le sommet du cr�ne et se retrouva � quatre pattes dans un vaste hangar. Il crut d�abord qu�un lustre l��blouissait. Mais ses yeux accommod�rent et il vit l��norme globe luminescent. C��tait forc�ment l�appareil qu�ils venaient chercher.</p><p>Mais le temps manquait pour admirer le paysage. Deux soldats tiraient un peu plus loin. Un troisi�me, portant l��charpe rouge des officiers, ordonnait � deux autres hommes d�enfoncer des c�bles dans un gros tonneau m�tallique�; il hurlait. Inutile de parler japonais pour comprendre qu�ils s�appr�taient � tout faire exploser.</p><p><emphasis>Bien. Mourir dans un glacier, d�accord, mais pas en vain.</emphasis></p><p>Ils ne l�avaient pas encore rep�r�. Heinrich saisit son Luger P.08 dans son �tui d��paule. Il avait beau �tre l�ami de John Browning, il mettait parfois un point d�honneur � porter une arme venue de sa patrie.</p><p>Les soldats arm�s d�explosifs �taient les plus dangereux, et il fallait les �liminer avant tout. Heinrich s�approcha d�eux, l�arme au poing. Il ne voulait pas tirer de loin, de peur de toucher le tonneau et son contenu. Ils le virent quand il fut � cinq pas d�eux seulement. Le premier re�ut une balle en pleine face. L�autre deux, ce qui le persuada de l�cher les explosifs. L�officier pivota en grondant des impr�cations�: Heinrich le tua net.</p><p>Les deux derniers se tourn�rent vers lui quand il les mit en joue. Impossible de s�estomper encore pour �viter leurs balles, et impossible qu�ils ratent leur coup � si courte distance. Il tira en m�me temps qu�eux, �crasant la d�tente tr�s rapidement jusqu�� ce que les bras de verrou se bloquent en position ouverte sur le Luger vide.</p><p>Le silence r�gnait. L�air �tait noir de carbone. <emphasis>Je suis indemne�?</emphasis> Heinrich battit des paupi�res mais s�abstint de chercher des trous sur sa personne. Il avait touch� l�un de ses adversaires � la joue, lui arrachant la base du cr�ne. D�ailleurs, des fragments de cervelle coulaient le long du mur. Puis il comprit qu�il devait sa survie � un d�mon albinos haut comme trois pommes et tout flasque, qui s��tait jet� sur l�autre soldat pour le rouer de coups. Heinrich leva les yeux�: un conduit de chauffage pendait, bris�, l� o� l��voqu� de Ian s��tait fray� un passage, poursuivant sans doute le m�me but que lui.</p><p>Le chevalier s�approcha du petit d�mon, qui le d�visagea de ses quatre yeux rouges. ��Ian, si tu m�entends � travers ces vilaines oreilles, je te dois une tourn�e.��</p><p>Le d�mon hocha la t�te dans un geste tr�s humain et entreprit de pulv�riser la t�te de sa victime avec ses petits poings patauds.</p></section></section><section><title><p>Chapitre 6</p></title><epigraph><p>Cher docteur Kelser, si vous �tes effectivement docteur. Veuillez excuser mon impertinence, mais il faut que ce soit dit. Vous �tes un cr�tin et un charlatan. Votre r�cent article dans lequel vous exposez votre nouvelle th�orie sur les origines de la magie dans la population depuis le milieu du si�cle dernier m�a grandement amus�. Atlantis�? Vraiment�? Comme vous �tes incapable d�expliquer scientifiquement l�apparition de la magie, vous en concluez que le continent perdu d�Atlantis doit y �tre pour quelque chose�! Votre dipl�me de m�decin, vous l�avez trouv� dans une bo�te de biscuits�? Tout scientifique sens� comprend que la magie na�t dans les cristaux.</p><text-author>Orson Flick, lettre � l��diteur, <emphasis>Scientific American</emphasis>, 1921.</text-author></epigraph><section><title><p>�le Axel Heiberg</p></title><p>Toru savait o� aller.</p><p>Il avait menti en affirmant n��tre jamais venu. Il avait visit� la station autrefois, accompagnant une exp�dition d�approvisionnement, bien content d�avoir une excuse pour s��chapper de l�ambassade.</p><p>Pour qu�un officier de l�Imperium soit affect� � cette base abominable, il devait �tre au bout du rouleau, mais celui qu�avait crois� Toru lors de son inspection conservait quelques vestiges de professionnalisme, assez du moins pour donner le change. Le commandant actuel, lui, �tait path�tique. Tout se d�roulait si vite que le Grimnoir n�essuierait peut-�tre aucune perte. Une d�faite �crasante qui couvrait de honte l�Imperium. Et, tout incomp�tent que soit l�officier sup�rieur, Toru avait quelque chose � faire avant que les chevaliers n�aient tu� tout le monde.</p><p>Profitant de la distraction g�n�rale, il se glissa dans un couloir de service et descendit une �chelle. Rapide et l�ger gr�ce � son pouvoir, il traversa le sous-sol en quelques secondes. Une brute dou�e battait les gazelles � la course, et Toru �tait sans �gal. Il intercepta un imp�rial�; � contrec�ur, il lui brisa l��chine sans lui laisser le temps de r�agir. <emphasis>C�est mieux ainsi, mon fr�re.</emphasis></p><p>Les quartiers des officiers se trouvaient l�. Toru intercepta les jeunes hommes qui, r�veill�s par le vacarme, couraient vers les coups de feu. L�Imperium ne gaspillait pas ses actifs � de tels postes, mais tous les officiers recevaient au moins un kanji�: ils risquaient de compromettre la r�ussite de sa mission. Toru puisa dans son pouvoir et leva son tetsubo d�acier.</p><p>Il les tua tous.</p><p>Les pointes qui h�rissaient sa massue d�gouttaient de sang. Toru d�crivit un lent cercle. Les murs �taient repeints en rouge. Des cadavres d�sarticul�s jonchaient le sol.</p><p><emphasis>C�est mieux ainsi.</emphasis></p><p>L�appartement du commandant �tait ferm� � cl�. D�un coup de pied, il arracha la porte � ses gonds. Un capitaine mal ras�, aux yeux chassieux, se d�battait avec sa chemise. Toru, �c�ur�, contempla les ordures �parpill�es, les bouteilles de sak� vides, et brisa tous les os de la main tendue vers un pistolet. Il saisit ensuite le capitaine par le cou, le souleva et l��crasa contre le mur.</p><p>Le type, �carlate, avait le souffle coup�. Il battait des paupi�res en suppliant comme un paysan. ��Ne me tuez pas�! Piti�! Je me rends�!�� glapissait-il. La philosophie de Toru, sa conception de ce que repr�sentaient les v�ritables guerriers, se r�voltait. On voyait bien quel genre d�homme finissait sa carri�re dans une voie de garage polaire.</p><p>��Je suis Toru Tokugawa.�� Les yeux du capitaine s��carquill�rent � travers ses larmes. ��Tu connais mon nom. Bien. Tu vas activer le sortil�ge de communication d�urgence. Et que �a saute. Je veux parler � la cour d�Edo.�� Toru serra le poing, rien qu�un peu, pour que le capitaine comprenne le prix de toute d�sob�issance, puis le laissa tomber. ��J�ai des informations � transmettre.��</p><p>Toutes les bases imp�riales disposaient de kanjis permettant de contacter rapidement le haut commandement, qui court-circuitaient la voie hi�rarchique pour atteindre directement le cercle �troit des conseillers du pr�sident. On ne s�en servait qu�en cas d�extr�me urgence, de crise apocalyptique, sous peine de mort.</p><p>Toru, ancien garde de fer, savait lancer le sortil�ge en question, mais, quelques mois plus t�t, il s�y �tait essay� en vain. Son but avait �t� de pr�venir l�Imperium qu�un faux pr�sident �tait aux commandes de l��tat�; mais quelqu�un avait bloqu� sa magie. L�imposteur voulait emp�cher la contagion.</p><p>Toru avait bien conscience que, m�me s�il r�ussissait � faire passer son message, rien ne changerait. On ne le croirait pas. Qui douterait du pr�sident�? S�il tenait � le faire malgr� tout, c��tait pour une autre raison.</p><p>Voyant le capitaine h�siter, il essuya son tetsubo sur les couvertures en vrac sur le lit. Cela suffit pour que le pauvre type se pisse dessus de trouille puis s��carte � quatre pattes, avec une grimace quand il voulut s�appuyer sur sa main bris�e. Il repoussa un paravent, r�v�lant un grand miroir fix� au mur du fond, qu�il entreprit d�activer. Son sortil�ge �tait approximatif, ce qui n�avait rien d��tonnant, mais ces miroirs �taient l��uvre d�engrenages de l�unit� 731, des ma�tres du kanji. N�importe quel imb�cile �tait capable d�utiliser leurs cr�ations.</p><p>Toru attendit en regardant son reflet, couvert du sang de braves soldats qui n�auraient jamais d� mourir. C��tait gaspiller des ressources pr�cieuses. La faute en revenait � l�imposteur, pas � Toru lui-m�me. Le capitaine jacassait�: suppliques, excuses, explications� Si Toru s��tait senti d�humeur magnanime, ce qui n��tait de toute fa�on pas le cas, cette couardise lamentable l�aurait convaincu de se montrer inflexible. Le miroir �tincela avant de s�ouvrir sur un d�cor familier. Toru connaissait bien cette salle de la cour imp�riale.</p><p>Un appariteur s�avan�a, interloqu� que la station la plus isol�e du monde veuille contacter les grands chefs, mais, quand il vit Toru et le capitaine prostr�, il en resta bouche b�e. Toru, fatigu� des g�missements de sa victime, lui �crasa la trach�e de sa botte, la faisant taire � jamais.</p><p>��J�exige de voir Okubo Tokugawa. Fais venir le pr�sident.��</p><p>Le type le regardait sans rien dire. Il bougea les l�vres mais aucun son ne sortait.</p><p>��Dis-lui que Toru Tokugawa veut lui parler.��</p><p>Le globe de m�tal de deux m�tres de diam�tre flottait � deux m�tres du sol. Sullivan n�identifiait pas la mati�re dont il �tait fait mais en admirait la beaut�. Il tournait sur lui-m�me, sans m�canisme visible. Les continents n��taient pas exactement repr�sent�s. Stylis�s, sans doute. �tait-ce pour laisser la place aux kanjis grav�s tout autour, ou bien parce que le pr�sident aimait que ses gadgets soient d�coratifs�? En tout cas, c��tait joli, Sullivan devait le reconna�tre.</p><p>��L��tage est s�curis�, annon�a Diamond. Nous n�avons que quelques bless�s.�� Le bougeur retira ses lunettes macul�es de sang pour les essuyer sur sa manche. ��Il reste des poches de r�sistances, mais on contr�le.</p><p>��Continuez. Ne gaspillez pas des hommes pour les d�loger. On a ce qu�on venait chercher. La voie de repli�?</p><p>��On la tient. Certains gars ont �t� touch�s. Rien de bien grave. Je les ai renvoy�s au rez-de-chauss�e, dans l�esp�ce de sas. Dianatkhah s�occupe d�eux.��</p><p>Sullivan hocha la t�te. Les gu�risseurs �taient si rares que son �quipe n�en avait qu�un. Le sas d�entr�e �tait sans doute l�abri le plus s�r pour les bless�s. En cas de probl�me, ils pourraient s��chapper. ��Bien. Dis aux autres de se m�fier d�attaques suicides.�� Les chevaliers avaient bien travaill�. Pour un groupe qui n�avait pas souvent collabor�, ils s�en tiraient mieux que pr�vu. ��J�esp�re que �a ne va pas tra�ner�</p><p>���a prendra cinq secondes� une fois que tu auras arr�t� de me demander si �a ira vite��, dit Schirmer. Leur r�pareur, le plus dou� en dessin, s�occupait de pr�parer le sortil�ge de communication. Ne sachant pas s�ils trouveraient du verre � du verre encore intact apr�s l�assaut �, ils avaient apport� un sac de sel. Schirmer le vida par terre et s�absorba dans l��laboration de motifs compliqu�s. Sullivan, pourtant fort dans le domaine, devait admettre que le Texan �tait meilleur que lui.</p><p>Il consulta sa montre. Dix minutes depuis leur entr�e dans la base. Pas de morts, quelques bless�s l�gers� <emphasis>Vraiment pas mal.</emphasis> Il se tourna vers Heinrich, qui supervisait le pillage du centre de commandement. Les chevaliers r�cup�raient le moindre bout de papier, au cas o� on y trouverait des renseignements utiles. �a faisait un sacr� volume, et peu de gens au sein du Grimnoir lisaient le japonais, mais �a en valait la peine. ��Pr�viens la <emphasis>Voyageuse</emphasis>. Southunder peut arr�ter la temp�te. Dis � Barns de venir nous chercher dehors.</p><p>��Tu ne veux pas rentrer � pied�?</p><p>��J�aimerais garder mes orteils� Schirmer�?��</p><p>Le r�pareur fit craquer ses articulations. ��C�est fait.��</p><p>L��tape suivante, la sp�cialit� de Sullivan, consistait � connecter l��nergie magique d�un actif avec le motif trac� dans le sel. Et c��tait lui le plus costaud de l��quipe. <emphasis>Un coup de veine.</emphasis> Les symboles reproduisaient les formes g�om�triques qui constituaient l�enveloppe physique de la cr�ature appel�e ��pouvoir��. Sullivan avait beau la conna�tre mieux que quiconque, il restait incapable d�envisager les concepts susceptibles de d�finir une bestiole aussi bizarre.</p><p>Il y avait n�anmoins une personne qui ne semblait avoir aucun mal � tout comprendre.</p><p>��D�p�chez-vous de virer ces cadavres d�ici, ordonna Heinrich � ses camarades en montrant les imp�riaux morts. Notre g�nie r�agit mal � la violence.</p><p>��Il est tr�s excitable��, expliqua Sullivan pendant que la magie se d�ployait. Le disque de sel se solidifia dans un �clair lumineux, d�colla et se mit � tourner pour lui pr�senter sa surface plane. Il ne se lassait pas du ph�nom�ne�: c��tait comme regarder par la fen�tre, mais de l�autre c�t� se trouvait le laboratoire de Fuller � bord de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>.</p><p>��Monsieur Sullivan�! Pile � l�heure�!�� Buckminster Fuller d�signa les quatre montres-bracelets qu�il portait au poignet. ��On m�avait assur� que vous seriez prompt dans l�ex�cution de vos devoirs�!��</p><p><emphasis>Les engrenages�</emphasis> Sullivan soupira. ��On l�a trouv�.</p><p>��Je suis impatient de voir ce que vous m�avez d�nich�.��</p><p>La communication �tait remarquablement bonne, alors qu�il utilisait peu de magie. Schirmer faisait du sacr� boulot. ��Voil�, Fuller.�� Sullivan laissa tourner le sortil�ge pour lui montrer le globe du pr�sident.</p><p>L�engrenage examina l�objet en silence. Le don de Fuller �tait particulier, m�me au sein du Grimnoir. Sullivan ne connaissait personne d�autre capable de voir les formes g�om�triques du pouvoir et les liens qui unissaient l�entit� � chaque actif. Les autres magiques ne sentaient que leur connexion propre et bidouillaient jusqu�� r�ussir � fixer des fragments de magie � certains objets. En g�n�ral, jeter un sort, c��tait t�tonner dans un hangar obscur rempli d�ar�tes aigu�s et de pointes ac�r�es. Pour Fuller, ce hangar �tait �clair� <emphasis>a giorno</emphasis>.</p><p>��Remarquable. Stup�fiant. Ph�nom�nal. <emphasis>G�nial�!</emphasis> C�est sph�rique. Vous savez combien j�aime les sph�res.��</p><p>Il avait un faible pour les d�mes, en tout cas. ��Elle vous pla�t, alors�?��</p><p>Tous les chevaliers pr�sents avaient interrompu leur pillage pour venir admirer Fuller au travail. Il en fallait beaucoup pour �mouvoir ces hommes blas�s, mais, merde, Fuller <emphasis>voyait</emphasis> la magie. Comment leur reprocher leur curiosit�? Depuis que Francis Stuyvesant avait d�couvert cet olibrius, l�ann�e pr�c�dente, les sortil�ges de la soci�t� avaient progress� � pas de g�ant. La super-cervelle tordue de Fuller �tait devenue l�gendaire parmi les chevaliers.</p><p>��Si elle me pla�t�? Je l�adore. Les engrenages du pr�sident sont des brutes �paisses, mais leurs cr�ations sont des chefs-d��uvre d��l�gance. On se demande comment des individus capables de commettre d�abominables mutilations peuvent avoir une �me d�artiste. Il semblerait <emphasis>a priori</emphasis> que des caract�ristiques diam�tralement oppos�es soient mutuellement exclusives. Je comprends pourquoi ils ont d� placer cet appareil pr�s du p�le. La directionnalit� omnimultiple des manipulations du pouvoir, � elle seule, est���</p><p>Sullivan avait appris � interrompre Fuller avant qu�il ne prenne le mors aux dents et le noie sous les termes ronflants autant qu�invent�s. Les longues dissertations sur la magie attendraient que les chevaliers ne soient plus terr�s dans une base de l�Imperium o� des meutes de fanatiques allaient se frayer une issue � coups de mitraillette et de <emphasis>banza�</emphasis>. ��On est un peu press�s, l�, Fuller.</p><p>��Mes excuses, monsieur Sullivan�; il m�arrive parfois de c�der � mon enthousiasme. La carte est �videmment un syst�me de mesure qui affiche les processus vitaux naturels du parasite symbiotique�; en d�autres termes, la relation entre le pouvoir et son h�te, c�est-�-dire l�humanit�.��</p><p>Les chevaliers �chang�rent des regards ahuris, mais Sullivan comprenait. Le globe produisait de la lumi�re, bien plus vive dans les r�gions les plus peupl�es. Logique�: c��tait l� que mouraient le plus grand nombre d�actifs. Il se demanda un instant avec quelle intensit� la France avait brill� pendant la bataille d�Amiens.</p><p>��Quand un actif meurt, sa magie �panouie retourne au pouvoir. C�est ainsi qu�il se nourrit et qu�il grandit. L�appareil se contente de macro-afficher le processus. C�est d�une simplicit� g�niale. Il d�tecterait et localiserait les subversions� Je l�appellerai d�tectolocalisateur.��</p><p>Sullivan se frotta les joues � deux mains. Au moins, pour une fois, ce n��taient que deux mots. Le capitaine Southunder avait interdit � Fuller d�installer � bord de la <emphasis>Voyageuse</emphasis> des appareils de plus de dix syllabes.</p><p>��Le d�tectolocalisateur surveille la circulation de l��nergie pour d�tecter les anomalies. Les d�calages. Les zones muettes, o� l�ordre des choses est modifi�. Les lieux o� la magie ne s��coule plus normalement. Comme observer un r�seau d�alimentation en eau et s�apercevoir qu�un fleuve s�est mis � couler d�aval en amont.�� Fuller fron�a les sourcils. ��Mais il y a une anomalie. L�appareil est cass�.��</p><p>Sullivan observa les kanjis compliqu�s. C��tait l�objet magique le plus �volu� qu�il avait jamais vu. �a lui passait nettement au-dessus de la t�te, alors qu�il �tait capable de se graver des sortil�ges sur la peau. Comme ce devait �tre �trange, de voir le monde avec les yeux de Fuller. ��Vous pouvez le r�parer�?</p><p>��Je crois. Vous devrez suivre mes instructions � la lettre, mais nous arriverons sans doute � le remettre en �tat de marche.�� Fuller s�absorba un instant dans l�examen des sch�mas. ��Je vois ce qu�ils essayaient de faire� Cette repr�sentation symbolique est un affichage en temps r�el des �changes magiques entre le pouvoir et ses h�tes. Pas tr�s sophistiqu�. Pas tr�s pr�cis. Mais, au moins, �a indique la r�gion concern�e, ce qui suffit � nos projets. Dans sa conception originelle, il fonctionnait, mais des changements r�cents ont subverti certains param�tres.��</p><p>Sullivan se rembrunit. ��R�cents�?</p><p>��Ces remarquables kanjis ont �t� modifi�s au cours des douze derniers mois. Je crois que le d�tectolocalisateur du pr�sident a subi un sabotage.��</p><p>Toru n�eut pas � attendre longtemps. Son impudence, comme pr�vu, avait attir� sur lui la col�re de l�imposteur. Celui qui apparut dans le miroir ressemblait au pr�sident, se mouvait comme le pr�sident, parlait m�me comme le vrai pr�sident mais n��tait pas le pr�sident. ��Tra�tre�! Que signifie cet esclandre�?</p><p>��Qui �tes-vous�? demanda Toru.</p><p>��Tu oses m�interroger�?</p><p>��Oui. Le v�ritable pr�sident est mort.</p><p>��Silence, chien perfide�! Je suis le baron Okubo Tokugawa, pr�sident du conseil imp�rial et premier conseiller de l�empereur. Je suis�</p><p>���pargne-moi tes mensonges. Tu n�es pas mon p�re. Tu es un imposteur.�� Toru posa deux doigts sur son front. ��Les souvenirs d�Hatori, l�ambassadeur, sont � pr�sent les miens. Il a compris la v�rit� juste avant sa mort, et cette v�rit� est en moi.</p><p>��Hatori �tait un imb�cile�! Et toi encore plus pour l�avoir cru. Tu as toujours �t� na�f, Toru. Ta l�chet�, en Mandchourie, a souill� l�honneur de mon nom, et ton existence est une insulte pour la garde de fer.��</p><p>Toru dut se retenir pour ne pas fracasser le miroir. ��Je ne suis pas l� pour �changer des piques, imposteur. Peu importe ton identit� r�elle�: l�ennemi est revenu. Un �claireur approche. Le fant�me du vrai Okubo Tokugawa l�a confirm�. Le d�shonneur dont tu couvres ma famille s�efface devant le danger. Continue ta mascarade, je ne r�v�lerai pas ta duplicit�, mais tu dois pr�venir la garde de fer.��</p><p>L�imposteur tourna la t�te. ��Laissez-moi��, ordonna-t-il � un appariteur que Toru ne voyait pas.</p><p>��Tu peux diriger l�Imperium. Moi seul connais la v�rit�, mais les derni�res volont�s de mon p�re n��taient pas de prot�ger l�Imperium ni de te chasser du pouvoir. C��tait d�arr�ter l��claireur.�� Toru se contraignit � bannir toute �motion de sa voix. ��Rien d�autre ne compte. Reste sur ton tr�ne usurp�, mais, pour l�amour de l�Imperium et de tout ce qu�il repr�sente, pr�viens la garde de fer. Permets-lui d�accomplir sa mission. Envoie-la combattre le monstre. Ne d�truis pas le r�ve de l�Oc�an t�n�breux.��</p><p>Le beau visage de l�usurpateur �tait un masque ind�chiffrable. ��Tu es dans la station de surveillance septentrionale.</p><p>��Tu ne peux pas m�atteindre. Si cela doit influencer ta d�cision, sur mon honneur de garde de fer�</p><p>��Tu n�es pas garde de fer.</p><p>��Si�! hurla Toru, laissant enfin sa rage s�exprimer et retrouvant une �tincelle qu�il avait n�glig�e. C�est moi qui accomplis notre v�ritable mission�! D�truire l��claireur, rien d�autre ne compte. Quand ce sera fait, tu n�auras plus � t�inqui�ter de la menace que je repr�sente. Secoue l�Imperium. Fais savoir � tous que l��claireur arrive. Quand tout sera fini, je me suiciderai et ne te poserai plus de probl�me.��</p><p>Le gloussement du faux pr�sident tourna vite � l��clat de rire. ��Les souvenirs de Hatori t�ont m�tamorphos�, Toru. Tu n�es plus le gamin �go�ste que j�ai connu. Quel geste noble� et futile. Te suicider pour prot�ger l�Imperium� J�ignorais que tu en �tais capable.�� La voix de l�imposteur n�avait pas chang�, mais son intonation si. ��Oh, choisir la mort par orgueil ou en signe de d�saccord stupide, oui, mais pour le bien d�autrui�? Impressionnant. Mais c�est trop tard. Le sort de l�Imperium est trac�. La fin est in�vitable.��</p><p>Toru connaissait ces accents. Il les avait entendus pendant des heures � l�acad�mie, quand un des membres fondateurs de la garde de fer inculquait aux jeunes cervelles impressionnables l�histoire de leur ordre. ��Ma�tre Saito�? C�est vous�?��</p><p>L�usurpateur eut un sourire m�chant, parfaitement d�plac� sur la figure toujours calme du pr�sident. ��Comme autrefois, Toru, tu comprends vite. L�un de mes meilleurs �l�ves. Tu aurais pu devenir premier garde de fer, mais tu manquais de d�termination. Ce qui a chang�, je vois.��</p><p>Dosan Saito �tait un de leurs chefs, proche conseiller du pr�sident et ma�tre <emphasis>sensei</emphasis> � l�acad�mie de la garde de fer. Toru disposait de ses propres souvenirs et de ceux, plus anciens, transmis par Hatori. ��Mais vous apparteniez � l�Oc�an t�n�breux�!�� Il �tait suffoqu�. ��Comment avez-vous pu trahir�?</p><p>��Tu ne comprends rien��� L�imposteur secoua la t�te avec une tristesse feinte. ��Je me pr�pare depuis tr�s longtemps. � la mort d�Okubo, tout s�est mis en marche.��</p><p>Saito avait vu de ses yeux l��claireur pr�c�dent. Il avait particip� � l�ultime bataille, en Chine. Les souvenirs de Hatori le confirmaient. ��Alors vous savez que je dis la v�rit�. Vous savez que c�est grave. Vous devez faire donner la garde de fer�!</p><p>��Tant de v�rit�s t��chapperont toujours. Okubo, lui aussi, passait � c�t� de l�essentiel. Tu ressembles � ton p�re, au bout du compte.</p><p>��L��claireur arrive�!�� s�exclama encore Toru.</p><p>Saito rit dans sa barbe tout en agitant le bout des doigts.</p><p>��Toru, imb�cile� il est d�j� l�.��</p><p>Un �clat rouge. Le miroir explosa.</p><p>Les chevaliers du Grimnoir, incapables d�en croire leurs yeux, s��taient mass�s autour de la sph�re en l�vitation. Ob�issant � Buckminster Fuller, ils avaient modifi� les dessins grav�s sur la surface jusqu�� avoir corrig� toutes les erreurs. Au d�but, Sullivan crut avoir aggrav� la situation, mais Fuller leur assura que c��tait l� le bon r�glage. Ils voyaient la v�rit�.</p><p>De petits points rouges recouvraient l�Asie.</p><p>Ian Wright tendit une main vers la sph�re mais la retira brutalement, comme si les taches l�avaient br�l�. ��Je reconnais certains de ces endroits. Celui-ci, en particulier, j�en suis certain.</p><p>��Des �coles de l�Imperium, souffla Heinrich. Les bases o� l�unit� 731 m�ne ses exp�riences sur les actifs.��</p><p>Il y en avait des dizaines. �a �voquait le cancer du poumon dont Jane lui rebattait les oreilles chaque fois qu�il fumait. La gu�risseuse aurait qualifi� ce stade d�<emphasis>avanc�</emphasis>. ��L��claireur est d�j� dans l�Imperium�</p><p>��Sullivan�!��</p><p>Le cri d�tourna son attention du globe flottant. Toru, boitant bas, d�boucha du couloir. Son lourd manteau �tait en loques et il laissait une tra�n�e de sang derri�re lui.</p><p>��Sullivan, il y a danger.</p><p>��Qu�est-ce qui t�est arriv�?��</p><p>Toru s�arr�ta, examina le globe, remarqua les points rouges sans faire de commentaire. ��Il y a quelque chose ici. Rassemble tes hommes.�� Il avait le visage constell� de petits �clats. <emphasis>Du verre.</emphasis> Sullivan finit par comprendre�: la main que Toru pressait sur son flanc emp�chait ses tripes de tomber. L�ancien garde de fer fit la grimace. ��Le temps presse.��</p><p>Ne jamais prendre � la l�g�re une menace capable d�ab�mer une brute. ��Vous l�avez entendu, lan�a-t-il. Pr�parez-vous au repli.�� Les chevaliers se montr�rent assez malins pour ne pas discuter. Le Grimnoir n�avait pas d�organisation hi�rarchique stricte, mais certains chevaliers faisaient office de sous-officiers. Ceux-l� � Diamond et Heinrich entre autres � se mirent � gueuler des ordres. Les paperasses de l�Imperium s�entass�rent dans des sacs � dos, les armes furent pr�par�es. Schirmer s�approcha du cercle de sel. Sullivan jeta un dernier regard de l�autre c�t�. ��Il faut qu�on d�gage, Fuller. Dites au capitaine ce qu�on vient de d�couvrir et demandez-lui de contacter Browning.</p><p>��Ce sera fait. Bonne chance, monsieur Sull���</p><p>Mais Schirmer fracassa le sel d�un coup de crosse, r�duisant le sortil�ge � un tas de miettes luisantes. Sullivan sentit la magie fr�mir dans sa poitrine quand il r�cup�ra l��nergie qui alimentait la communication.</p><p>Toru toussait du sang, mais, quand on portait autant de sortil�ges de gu�rison que Sullivan ou lui, on mourait aussit�t ou pas du tout. ��Je ne sais pas de quoi il s�agit. C�est venu par un miroir.</p><p>��Tu vas t�en sortir�?�� demanda Sullivan. Toru �carta sa main pour montrer la plaie. Les traces de griffes �voquaient une blessure caus�e par du mat�riel agricole. N�importe qui d�autre aurait �t� tu� net, mais ses kanjis br�laient si fort que Sullivan avait l�impression de c�toyer un radiateur. ��Merde�</p><p>��Je m�en remettrai.��</p><p>Genesse, le parleur, arriva en courant. ��La <emphasis>Voyageuse</emphasis> est en route. Southunder a arr�t� la temp�te. La voie a l�air libre.��</p><p>Sullivan d�visagea Toru. Il ne fallait pas sous-estimer le danger. ��Il vaut mieux affronter ce truc � l�int�rieur ou dehors�?</p><p>��Il �tait plus rapide que moi.��</p><p>Sullivan ordonna de sortir.</p><p>Les chevaliers �taient efficaces. Il ne fallut qu�une minute pour �vacuer l��tage inf�rieur. Quand ils rejoignaient leurs camarades charg�s de retenir les soldats japonais, ils les entra�naient � leur suite en laissant l�ennemi se prot�ger de rien du tout. En la jouant fine, le Grimnoir serait parti bien avant que les Japs n�aient pu organiser une contre-attaque.</p><p>Sullivan passa le premier dans l�escalier, le bullpup automatique de Browning serr� dans ses grosses pattes. Il savait d�j� qu�il atteindrait la sortie et prot�gerait ses camarades jusqu�� la fin de l��vacuation. Les responsabilit�s, on ne les abandonnait jamais vraiment, et les habitudes prises pendant la Grande Guerre �taient vite revenues. � moins qu�elles ne soient jamais parties.</p><p>Ce qui avait attaqu� Toru ne s��tait pas encore manifest� aux chevaliers. Sullivan surveillait chaque recoin�; �a lui occupait l�esprit et lui permettait de ne pas se dire que l��claireur �tait <emphasis>d�j�</emphasis> sur Terre et s��tait <emphasis>d�j�</emphasis> r�pandu dans tout l�Imperium � l�insu de l�humanit�. <emphasis>D�abord, survivre�; on verra ensuite.</emphasis></p><p>Il se figea en d�couvrant des traces de pas ensanglant�es. ��C�est quoi, ce bordel�?�� Des pieds humains ne l�auraient sans doute pas surpris, mais ces empreintes �taient monstrueuses. Il leva une main pour arr�ter les hommes en file indienne derri�re lui. Il tourna la t�te et fit signe � Ian Wright de s�approcher. ��C�est � nous, �a�?��</p><p>L��voqueur secoua la t�te. ��Je ne connais pas.��</p><p>Sullivan leva son fusil. La cr�ature inconnue les avait devanc�s. ��Il est l����</p><p>Un hurlement retentit. Il n��tait pas produit par des poumons humains et venait du sas d�entr�e. Un autre cri lui r�pondit, beaucoup trop humain celui-l� et charg� d�une souffrance atroce. Un coup de feu, un deuxi�me, puis un tir de barrage d�armes automatiques.</p><p>Sullivan partit en courant. Pour un lourd, il �tait rapide, surtout quand il savait que des hommes comptaient sur lui. Plusieurs chevaliers �taient sur ses talons.</p><p>Trop tard.</p><p>Diamond avait qualifi� de sas l�entr�e du b�timent. En tout�cas, c��tait du solide, avec des portes massives destin�es � emp�cher le froid d�entrer et la ��chaleur�� de sortir. La porte en question, arrach�e � ses gonds, n��tait qu�un tas de planches disjointes. La pi�ce d�goulinait de rouge, du sol au plafond. Les bless�s du Grimnoir et le gu�risseur �taient un tas de v�tements d�chir�s. Une brume de sang et de duvet d�oie flottait encore. Et, au milieu, un monstre de cauchemar se retournait en sifflant.</p><p>Dans la p�nombre, on aurait pu y voir un �tre humain. Bri�vement. La chose leur fit face�: des muscles humides roulaient sous une enveloppe translucide. Des balles lui avaient perfor� le torse, et une substance noire suintait, mais �a n�avait pas l�air de la d�ranger. Au bruit des pas de Sullivan, elle l�cha la jambe arrach�e qu�elle rongeait, et, quand elle ouvrit sa gueule ac�r�e pour pousser un hurlement de banshee, le lourd lui c�da bien volontiers le membre convoit�.</p><p>La gravit� se modifia, multipli�e par dix, et envoya le monstre s��craser contre le mur. Il voulut s�en �carter, ses longs doigts pointus tendus vers Jake. Celui-ci braqua son BAR et pressa la d�tente.</p></section></section><section><title><p>Chapitre 7</p></title><epigraph><p>Gu�rir les malades, traverser les murs�? Oui, c�est bien beau, mais j�ai crois� un fr�re qui vous faisait swinguer avec sa cornemuse. �a, c�est de la vraie magie.</p><p>Duke Ellington, interview, 1927.</p></epigraph><section><title><p>Paris (France)</p></title><p>Faye attendait Jacques Montand dans leur petit caf� � assez patiemment si on voulait son avis � quand elle s�avisa qu�on l�observait. Elle avait rep�r� le type sur le trottoir, le matin m�me. Quelques p�t�s de maisons plus loin, en apercevant son reflet dans une vitrine, elle �tait devenue m�fiante. Qu�il s�asseye � la terrasse dix minutes apr�s qu�elle �tait entr�e dans le caf�, c��tait la goutte d�eau.</p><p>L�homme �tait assez quelconque, grand, mince, plus vieux qu�elle mais d�une dizaine d�ann�es seulement. Il portait un manteau et un chapeau fonc�s, rien qui attir�t l�attention, et, planqu� derri�re un journal qu�il faisait semblant de lire, se d�brouillait pour ne pas avoir l�air de la surveiller.</p><p>Une consultation rapide de sa carte mentale lui confirma que c��tait un actif. Faye eut du mal � ne pas �tre fi�re de l�avoir rep�r�. Lance appelait ces techniques ��comp�tences de terrain��, et, comme � la chasse, il suffisait de se montrer attentif. La premi�re r�action de Faye quand de dr�les de bonshommes la suivaient consistait � les saluer, si possible dans un grand d�cha�nement de violence, mais elle se retint. S�il travaillait pour l�Imperium, �a se verrait vite.</p><p>Mais s�il se servait d�elle pour localiser Jacques�? Il y avait des tas de groupes malfaisants d�termin�s � assassiner les chefs du Grimnoir. M.�Browning l�avait souvent mise en garde. Bon, tout le monde la croyait morte�: la suivre pour atteindre les anciens, �a n�avait aucun sens.</p><p>Tant pis. Si c��tait un espion de l�Imperium aux trousses des chevaliers, �a servirait de le�on � Jacques, qui ne l�avait pas aid�e � se trouver une planque. Elle avait d� prendre une chambre d�h�tel. Emb�tant, pour quelqu�un qui ne connaissait pas Paris et ne parlait pas une broque de fran�ais � m�me si beaucoup de mots, cependant, ressemblaient � du portugais mal prononc� �, d�autant plus qu�elle n�avait emprunt� qu�une seule liasse de billets dans le coffre de Francis avant de quitter l�Am�rique. Pour �tre honn�te, les liasses de Francis �taient souvent tr�s �paisses et compos�es de grosses coupures�; elle ne risquait pas de se retrouver � sec. Mais c��tait pour le principe.</p><p>Jacques arriva avec un quart d�heure de retard. Il portait une mallette. Il sourit � la jolie serveuse, passa commande en fran�ais et traversa la salle d�un pas tranquille. Faye garda l�inconnu � l��il quand le vieil homme s�assit face � elle�: il leur jeta un regard avant de replonger dans son journal.</p><p><emphasis>Tu n�es pas mauvais, mon grand, mais je suis meilleure.</emphasis> S�il bougeait un muscle d�une fa�on qui ne plaisait pas � Faye, elle voyagerait avec lui tout en haut de la dr�le de tour en m�tal au nom impronon�able et le laisserait retomber.</p><p>��Bonjour, ma ch�re. Vous avez l�air pleine d�enthousiasme.��</p><p>Elle �tait toujours enthousiaste quand elle envisageait des mani�res d��liminer les m�chants. ��L�homme pr�s de la vitrine, murmura-t-elle. Il m�observe.��</p><p>Jacques ne tourna m�me pas la t�te. ��Ma foi, vous �tes une jolie jeune femme, Faye.��</p><p>Faye, qui ne se trouvait pas jolie, rougit malgr� elle. ��Ce n�est pas ce que je veux dire. Il m�a suivie jusqu�ici.��</p><p>L�ancien du Grimnoir hocha la t�te. ��Je vois.�� La serveuse lui apporta un caf� et une assiette de petits g�teaux raffin�s. <emphasis>��Merci</emphasis>.</p><p>���a ne vous inqui�te pas�?</p><p>���a devrait, selon vous�?</p><p>��Avec les assassinats et tout le reste, oui, sans doute.��</p><p>Quand Jacques souriait, ses yeux �tincelaient. Il se racla la gorge. L�inconnu se tourna vers lui et, sur un signe de t�te du chevalier, replia son journal, se leva, inclina son chapeau � l�intention de Faye et s�en fut.</p><p>��Il est des n�tres�?</p><p>��Bien s�r, dit Jacques en prenant une p�tisserie.</p><p>��Vous me faisiez suivre�?��</p><p>Il finit de m�cher avant de r�pondre. ǒaurait �t� impoli de parler la bouche pleine. ��Pour assurer votre s�curit�. La ville grouille de personnages cosmopolites que votre r�putation int�resse.��</p><p>Faye haussa les �paules. ��J�ai pas besoin qu�on me prot�ge. Je l�ai rep�r� sans mal.</p><p>��Oui. C�est vrai. Mais avez-vous rep�r� les trois autres�?��</p><p>Faye observa les clients. Aucun visage ne lui �tait familier. ��Non��� Peut-�tre Jacques mentait-il pour la d�stabiliser, mais elle comptait ouvrir l��il, au cas o�. ��Bien jou�. Vous savez que je me fais passer pour morte.</p><p>��Ne craignez rien. Ces chevaliers me sont aussi loyaux que vos amis � John Browning et au g�n�ral Pershing avant lui. Ils ne diront rien � personne, surtout pas aux anciens, parce que je leur ai demand� le silence. Je ne cherchais qu�� garder un �il sur vous. Je me demande si, � pr�sent, vous allez r�ussir � rep�rer les autres. Ce sont des compatriotes de Murmure, et des agents fort dou�s, si je peux me permettre. Ce sera pour vous un d�fi amusant, non�? Bon, pr�te � continuer la le�on�?�� Sans attendre la r�ponse de Faye, il ouvrit sa mallette et farfouilla dans un tas de papiers. ��Nous allons commencer par un petit test.</p><p>��Hein�? Pourquoi�?</p><p>��Une de vos remarques m�a intrigu�.�� Jacques lui tendit un crayon et une feuille sur laquelle �tait repr�sent� un labyrinthe compliqu�. ��R�solvez �a.</p><p>��Quoi�?</p><p>��Vous n�en avez jamais fait�? C�est un jeu pour les enfants.��</p><p>Faye trouvait l�id�e stupide. ��Non. Quel int�r�t�?</p><p>��Je m�oublie. Votre enfance dans le Far West n�a pas �t� facile. Le papier, je suppose que vous le gardiez pour les latrines.��</p><p>Le regard de Faye se fit assassin alors qu�elle saisissait le stylo. Elle envisagea de s�en servir pour poignarder Jacques.</p><p>��Je plaisante. Veuillez pardonner mon impertinence� C�est simple. Il y a une entr�e et une sortie. Tracez une ligne pour les joindre. Je voudrais voir combien de temps vous mettez.</p><p>��C�est idiot.�� Faye plia la feuille en deux pour superposer entr�e et sortie, puis y planta le crayon. Probl�me r�solu. ��Voil�.</p><p>��H�! Typique d�une voyageuse.�� Jacques secoua la t�te. ��Non. Pas comme �a. En parcourant le labyrinthe. Ce sont des murs. Il ne faut pas traverser les lignes dessin�es.</p><p>��Pourquoi�?��</p><p>Il y r�fl�chit un moment avant de rire dans sa barbe. ��Nous autres devons tenir compte des murs. Je vous en prie, recommencez, pour faire plaisir � un vieillard.��</p><p>Faye examina la carte. C��tait trop facile. Elle posa le crayon � l�entr�e. ��Pourquoi me faites-vous perdre mon temps�?�� Gauche et droite, haut et bas, vingt-sept tournants, fini. Elle rendit le papier. Jacques �tait bouche b�e. ��Vous avez repris votre air stup�fait, Jacques.</p><p>��Fascinant� Faites-en un autre, tenez.��</p><p>Celui-l� comptait deux fois plus de lignes. Faye le prit en soupirant. Tracer l�itin�raire fut plus long que l�analyser. Soixante-huit changements de direction, et la sortie.</p><p>��Vous n�avez jamais fait demi-tour, pas une seule erreur.</p><p>���videmment. Bon Dieu, c�est �a que les gens normaux font pour s�amuser�?��</p><p>Les yeux de Jacques �taient un peu trop grands ouverts. Il s�effor�ait de cacher sa stupeur. Il rejeta plusieurs autres feuilles et lui en tendit une tir�e de la fin de la pile. ��Essayez celle-ci.��</p><p>Ce feuillet-l� �tait couvert de tours et de d�tours, sans angles droits. Faye posa le crayon et dessina�: soixante-quatorze tournants et dix-huit bifurcations o� elle dut choisir, mais elle rep�rait imm�diatement les culs-de-sac et les �vitait. Les culs-de-sac, c��tait pour les nuls. ��Vraiment, Jacques� Quand est-ce qu�on en vient � la ma�trise de la magie�?�� Le temps de prononcer cette phrase, elle avait fini.</p><p>Il lui prit le papier et suivit du doigt la ligne de crayon. ��Incroyable.</p><p>��Vous vous amusez d�un rien, en France. En Am�rique, on a un truc qui s�appelle la radio�</p><p>��Encore un.�� Jacques lui donna la toute derni�re feuille de son paquet. Faye avait trouv� la pr�c�dente couverte de lignes, mais celle-ci �tait enti�rement pleine de petits corridors, et la dessiner avait d� prendre des heures. Le papier �tait m�me lourd d�encre.</p><p>Elle y jeta le plus bref des regards. ��Je ne peux pas. Du moins pas selon votre m�thode gnian-gnian qui respecte les murs. C�est bloqu�.��</p><p>Jacques lui reprit la feuille lentement, la posa devant lui et se mit � la contempler. Cela dura longtemps.</p><p>��N�essayez pas, je vous assure, j�ai d�j��</p><p>��Non. Je sais qu�il n�y a pas de solution, mais vous l�avez vu en une seconde� Il y a des centaines d�itin�raires possibles.</p><p>��Oui, mais, quand on sait quoi chercher, �a colle ou �a ne colle pas. Rien de compliqu� l�-dedans.��</p><p>Le Fran�ais faisait une dr�le de t�te. ��Comment vos �tranges yeux gris voient-ils le monde�?��</p><p>Faye ne savait pas quoi r�pondre. Elle y voyait un peu mieux dans l�obscurit� que la moyenne des gens, mais � part �a rien de sp�cial. Elle devait porter des lunettes noires en public pour dissimuler qu�elle �tait voyageuse�; pour le reste, non, vraiment, rien de sp�cial. ��Je vois normalement, comme tout le monde. Je comprends mieux comment tout se combine, � mon avis. J�ai une carte dans la t�te�</p><p>��Oui. Vous en avez d�j� parl�, mais, chez les autres voyageurs, il s�agit plut�t d�un instinct. Pour vous, cela va plus loin.�� Jacques avait l�air pr�occup�. ��Tr�s peu de voyageurs vivent assez vieux pour affiner la pratique de leur talent. Dans votre t�te, c�est vraiment une carte�?��</p><p>Faye n�imaginait pas vivre sans sa carte mentale, <emphasis>a fortiori</emphasis> sans la libert� de voyager. ��C�est la meilleure fa�on de l�expliquer, oui.��</p><p>Jacques garda un long silence. Elle avait une question � lui poser, mais il �tait absorb� dans sa r�flexion. Soudain, il dut avoir un d�clic�: il se mit � parler, mais sans lever les yeux du labyrinthe.</p><p>��Murmure m�a confirm� que vous n��tes pas n�e avec les yeux gris. Tous les voyageurs naissent avec les yeux gris, mais, vous, vous aviez les yeux bleus. Ils sont devenus gris le 18 septembre 1918, le jour o� nous avons tu� le dernier ensorcel�.</p><p>��Je ne m�en souviens pas.�� Il semblait � Faye qu�elle avait toujours eu son pouvoir magique.</p><p>��Non, vous �tiez bien trop jeune. Il s�appelait Anand Sivaram. Que savez-vous de lui, Faye�?</p><p>��Ce que Murmure m�en a dit, rien d�autre. Il �tait tr�s m�chant. C��tait un voyageur tr�s intelligent.</p><p>��Bel euph�misme. C��tait un g�nie, sans doute l�un des grands esprits de notre �poque.</p><p>��Vous le respectiez, on dirait.��</p><p>Jacques sourit. ��Forc�ment. On accorde son respect � ceux qui le m�ritent par leurs capacit�s, m�me si on les m�prise pour l�usage qu�ils en font. Sivaram est n� dans le pire taudis d�une nation tr�s pauvre, avec un pouvoir magique rare que son entourage consid�rait comme une mal�diction.</p><p>��Je peux me mettre � sa place.</p><p>��Le parall�le ne m�avait pas �chapp�. Sivaram ma�trisait la t�l�portation, le �voyage� comme vous dites. Vous le savez�: peu de voyageurs atteignent l��ge adulte. C�est un talent qui ne laisse pas droit � l�erreur. Peut-�tre le danger inh�rent � son pouvoir a-t-il attis� sa curiosit�; quoi qu�il en soit, Sivaram a consacr� sa vie � comprendre la magie. Il a �t� l�un des premiers � d�couvrir qu�on pouvait cr�er des sortil�ges et les connecter � l��nergie magique pour obtenir diff�rents effets. Il a invent� des sortil�ges que nous tenons aujourd�hui pour acquis, dont celui qui permet de communiquer � distance. Il en a d�velopp� beaucoup d�autres, des cr�ations merveilleuses qui ne nous sont pas parvenues. C�est son chef-d��uvre qui l�a fait basculer dans la folie et le meurtre. Ses notes ont �t� �parpill�es aux quatre coins du monde, et j�en ai d�nich� le plus possible afin de mieux le comprendre.</p><p>��Afin de mieux le tuer�?</p><p>��Bien s�r. On ne le dirait pas, mais, jadis, je faisais pour le Grimnoir un chef magnifique. La t�che m�est �chue de mettre un terme � son r�gne de terreur. Vous le savez�: les voyageurs font des adversaires retors. Imaginez alors un voyageur qui aspire � donner la mort et emploie son immense pouvoir � la causer � grande �chelle.��</p><p>L�id�e fit fr�mir Faye, surtout parce qu�elle y aurait excell�. Pour cacher sa g�ne, elle mangea une p�tisserie. D�licieuse.</p><p>��Au d�but, les travaux de Sivaram �taient rationnels, coh�rents. C��tait un grand �pistolier. Ses lettres sont tr�s nombreuses. J�en ai lu tant que j�ai fini par le consid�rer comme un vieux compagnon. Je pense sinc�rement qu�il �tait bon, g�n�reux et doux, mais que les myst�res du pouvoir l�ont peu � peu m�tamorphos�. Quand il en est venu � cr�er le sortil�ge dont vous avez ensuite h�rit�, sa personnalit� avait chang� du tout au tout. Il croyait que le pouvoir lui parlait, lui communiquait ses d�sirs. Il d�raillait et devenait f�brile. � la fin, les pulsions homicides l�ont fait basculer dans la folie.</p><p>��Certains, il n�y a pas besoin de pousser tr�s fort.�� La pauvre blague tomba � plat.</p><p>��Le fardeau du sortil�ge �tait trop lourd pour un mortel.</p><p>��J�ai l�intention de prouver le contraire.��</p><p>Jacques en resta coi un instant. ��Mes excuses. Ce n�est pas ce que je voulais dire.</p><p>���a va. Il est devenu fou et s�est mis � tuer des innocents. Mais, bon, je ne serais pas l� � vous parler si j�avais l�intention de l�imiter, hein�? J�ai besoin de savoir ce que le pouvoir, selon lui, exigeait qu�il fasse.</p><p>��Ses �crits de la p�riode correspondante sont incompr�hensibles. Les d�lires d�un fou.</p><p>��Mais�</p><p>��Si vous tenez � ce que je formule une hypoth�se�: il pensait que le pouvoir l�avait choisi comme protecteur.��</p><p>Vu les dangers qui guettaient l�humanit�, l�id�e lanc�e par Jacques avait de quoi effrayer. Le pr�sident s��tait attribu� le m�me r�le, avec les cons�quences qu�on savait.</p><p>Jacques eut un dernier regard pour le labyrinthe sans issue. ��Nous devons partir en voyage, Faye. Je veux vous pr�senter � quelqu�un.��</p></section><section><title><p>��Voyageuse�� (CBF)</p></title><p>��C�est quoi, ce bidule�? demanda Lance en examinant le cadavre. Un d�mon�?</p><p>��Pas un �voqu�.�� Ian Wright, � quelques pas de l�, avait la main plaqu�e sur la bouche. ��Les �voqu�s d�gagent une impression de� comment dire�? de <emphasis>lien</emphasis>. Cette chose n�est li�e � aucun �voqueur. D�ailleurs, elle se serait dissip�e en encre et en fum�e quand vous l�avez abattue. L�int�rieur d�un �voqu�, c�est de la vapeur et du gras, model� par l�imagination d�un actif tel que moi. �a, l�, �a a des entrailles.</p><p>��Je sais bien. Les d�mons, je connais.�� Lance tapota machinalement sa jambe ab�m�e. Plus jeune, il avait �t� mutil� par un �voqu�. ��Mais comment expliques-tu cette bestiole�?��</p><p>Six hommes s��taient r�unis dans l�infirmerie, o� le cadavre gisait sur une b�che. Sullivan n�avait pas prononc� un seul mot pendant l�examen du monstre qui les avait attaqu�s dans la base de l�Imperium. Il s��tait adoss� dans un angle pour fumer en r�fl�chissant aux implications de leur d�couverte. On s��tait servi de lui, et �a le mettait en rage.</p><p>Le spectacle n��tait pas rago�tant. Sullivan, autrefois, avait souvent d�pec� du gibier�: le muscle rouge � vif, il avait l�habitude. Mais, une fois d�pec�, on n��tait plus capable de cavaler. Or�ce machin �tait rapide, assez rapide pour d�chiqueter trois bless�s et leur seul gu�risseur. Il ressemblait � un homme, mais avec des membres trop longs, un torse trop large et un dos vo�t�. Les orteils �voquaient des doigts, et les dents� Les corps des camarades morts montraient bien de quoi ces dents �taient capables.</p><p>Le docteur Wells, � genoux, examinait la cr�ature � l�aide d�un bout de tuyau. Personne ne voulait la toucher � mains nues. ���a ne ressemble � rien de ce que j�ai vu au cours de mes voyages. Cependant��� Il enfon�a le tuyau dans la plaie des c�tes et d�pla�a des bouts de viande violac�s. ��Je suis convaincu que c��tait un homme autrefois.��</p><p>Lance renifla. ��Vous vous foutez de nous.</p><p>��Je vous assure. J�ai vu beaucoup, beaucoup d�organes humains dans ma vie, et ceux-ci, bien que tr�s d�form�s, sont nettement humains.��</p><p>Lance n��tait pas convaincu. ��Je veux bien que vous ayez lu des tas de manuels d�anatomie, doc���</p><p>Wells �carta deux c�tes. ��Des manuels�? Euh� oui. Oui, bien s�r, c�est ce que je voulais dire. Dans des manuels.</p><p>��Mais �a, ce n�est pas un homme. Regardez ces crocs�! C�est une m�choire de hy�ne. Et ces griffes� J�ai chass� partout dans le monde, et elles me rappellent les pattes des fourmiliers.��</p><p>Heinrich, pendant l�autopsie improvis�e, n�avait pas davantage parl� que Sullivan. ��Nous savons que l�Imperium a r�alis� des exp�riences abominables. Nous avons vu de nos yeux les �checs de l�unit� 731. Et si cette chose repr�sentait l��tape suivante de la folie eug�nique�?</p><p>��Ceci n�est pas l��uvre des engrenages japonais, affirma Ian. J�ai vu leur travail. Ils d�forment les gens, mais rien de comparable. J�ai p�n�tr� dans une �cole. Ma� Je connaissais quelqu�un qui y �tait emprisonn�. La 731 ne travaille pas ainsi. Il n�y a ici aucun kanji, aucun sortil�ge. Ces salopards de l�Imperium ne peuvent rien faire sans la magie�!</p><p>��Wright et Wells ont raison tous les deux��, finit par dire Sullivan. Toru l�avait inform� de ce qui s��tait pass� la fois pr�c�dente. Il ne s��tait pas attendu � ce que �a se produise si t�t. ��C��tait bien un homme autrefois, mais la magie de l�Imperium n�y est pour rien. C�est bien pire. Vous �tes d�accord, Fuller�?��</p><p>L�engrenage n�avait encore rien dit. Il se tenait le plus loin possible de l��corch�. Au d�but, la carcasse l�avait d�go�t�, mais tr�s vite il avait cherch� � comprendre et, depuis ce moment-l�, �tait rest� plong� dans ses pens�es. Il tenait un calepin et un crayon et s�affairait � �crire ou � dessiner, peut-�tre un peu des deux. ��Fuller�!�� Sullivan claqua des doigts.</p><p>Fuller releva la t�te en sursaut, un instant stup�fait qu�on l�interrompe. Il regarda ses notes de nouveau, puis Sullivan encore. Son cerveau mit un moment � quitter les formules �sot�riques et les formes g�om�triques complexes pour revenir � la r�alit� et au langage humain. ��Vous m�avez promis que cette exp�dition d�couvrirait de la magie encore jamais vue. Vous ne mentiez pas. Ce��� Pour une fois, l�homme qui inventait des mots resta bloqu�. ��Cette <emphasis>chose</emphasis> est reli�e � des �l�ments magiques auxquels je n�avais m�me jamais r�v�.��</p><p>Le docteur Wells avait renonc� � terminer l�autopsie�; son tuyau couvert de sang heurta le sol dans un grand fracas. ��Comment �a�?</p><p>��C�est magique, mais les g�om�tries du pouvoir sont multitass�es sur plusieurs �l�ments planaires�!��</p><p>Les autres �chang�rent des regards perdus. Wells passa la main dans ses cheveux rares. ��Si vous le dites.</p><p>��Non, non. Ce que vous appelez magie est un ensemble de cordes d��nergie omnidirectionnelle capables de distordre les lois de la physique et de la probabilit�. Ces cordes ont �t� nou�es. Mon pouvoir distingue les connexions, mais mon esprit est incapable de d�faire les n�uds. Comment�? Pourquoi�? Je l�ignore.�� Fuller consulta ses notes. ��J�ai besoin de r�fl�chir.</p><p>��R�fl�chissez vite, dit Sullivan. Mon petit doigt me dit qu�on va en croiser d�autres.</p><p>��Tu crois que c�est l��uvre de l��claireur�? demanda Lance.</p><p>��J�en suis m�me s�r.�� Sullivan �crasa sa cigarette dans un cendrier, tourna les talons et quitta l�infirmerie.</p><p>Ses mots flottaient devant ses camarades comme le nuage de fum�e.</p><p>��H�! lui cria Wells. Que voulez-vous qu�on fasse du monstre, quand on aura fini�?</p><p>��Br�lez-le.��</p><p>Il n��tait pas facile de rester calme quand on bouillait de rage. Heureusement, personne ne parla � Sullivan entre l�infirmerie et la soute. Il trouva Toru dans ses ��quartiers��, plant� devant un miroir pendu � un tuyau. Le Japonais, muni d�une pince, �tait les bouts de verre incrust�s dans sa figure.</p><p>Le kanji de gu�rison avait fait son �uvre�; les lac�rations de Toru s��taient referm�es, m�me si l�h�morragie l�avait fatigu�. ��Sullivan.�� Il inclina bri�vement la t�te dans le miroir. ��Qu�est-ce que tu���</p><p>Sullivan le saisit aux �paules, le fit tourner et le poussa contre le mur. Le miroir se brisa. Toru, surpris, n�eut pas le temps de recourir � la magie avant que Sullivan ne lui plante son coude sur la trach�e. ��Parle, salopard�!��</p><p>Toru devint �carlate. ��L�che-moi.</p><p>��Qu�est-ce que tu sais�?</p><p>��Je t�ai dit de me l�cher.�� Il perdait son calme.</p><p>��C�est pour toi que le monstre est venu. L��claireur est d�j� dans l�Imperium. Qu�est-ce que tu sais�?��</p><p>Toru poussa son pouvoir. L�impact de sa main contre la poitrine de Sullivan rappela au lourd les masses mises en jeu dans les carri�res de Rockville. Il recourut � sa magie pour absorber le choc. La gravit� se modifia, et Toru heurta le mur si fort que la tuyauterie plia.</p><p>��J�ai perdu quatre hommes�!</p><p>��Et alors�?�� Toru poussa plus fort. La grille sous les bottes de Sullivan g�missait sous le poids. ��Tu en perdras bien d�autres avant que �a soit fini�!</p><p>��Saloperie de Jap�</p><p>��Messieurs.�� Ils n�avaient pas entendu le capitaine entrer. Le vieil homme �tait calme, mais ses mots sonnaient dur. ��Si vous comptez vous battre, ce ne sera pas � bord de mon vaisseau. Je ne tol�rerai pas qu�un lourd et une brute ab�ment ma belle <emphasis>Voyageuse</emphasis>. Mes pirates ne tiennent pas particuli�rement � s��chouer au p�le Nord, et je n�ai pas l�intention de rentrer � pied. Si l�un de vous souhaite violer les lois de la physique et du bon sens, vous d�barquez. Sinon, mes maraudeurs se chargeront de vous �vacuer. C�est compris, monsieur Sullivan�?��</p><p>Sullivan s��carta de Toru. ��Tr�s bien.</p><p>��J�attends plus de s�r�nit� de votre part, monsieur Sullivan.��</p><p>La plupart du temps, le lourd �tait calme. Il en fallait beaucoup pour secouer un type aussi constant que la gravit�. ��Je ne supporte pas de perdre mes hommes.</p><p>��Un sentiment qui vous honore, mais casser mon vaisseau ne vous les rendra pas. Monsieur Toru�?��</p><p>Toru avait l�air pr�t � se battre, mais il se figea en s�apercevant que sa blessure au flanc s��tait rouverte sous l�effet de sa magie. Le sang coulait. ��Regarde ce que tu as fait.</p><p>���a va passer.</p><p>��Monsieur Toru�? r�p�ta Southunder.</p><p>��Oui.�� Toru d�visagea le vieux pirate. <emphasis>��Commandant</emphasis>.</p><p>��Magnifique.�� Southunder croisa les bras et s�appuya au mur. ��Maintenant que ces b�tises sont r�gl�es, je voudrais entendre les r�ponses aux questions de monsieur Sullivan. Il y a eu des complications, si je comprends bien. Fuller a r�par� le joujou du pr�sident, qui a r�v�l� que l��claireur se trouve d�j� dans l�Imperium, � ce qu�on me dit.</p><p>��Quelque chose d�vore la magie.�� Sullivan adressa � Toru un regard m�fiant. ��Planqu� dans tous les sites des �coles de l�Imperium. Ensuite, une caricature d�homme-singe-hy�ne est sortie d�un miroir pour agresser Toru avant de massacrer mes soldats.��</p><p>Toru hocha la t�te. ��Un r�sum� acceptable.</p><p>��Vous voulez m�expliquer, monsieur Toru�?</p><p>��Un ensorceleur vraiment dou� est capable de transmettre de petites quantit�s de mati�re <emphasis>via</emphasis> un sortil�ge de communication. Ma ma�trise des kanjis ne me permet pas d�accomplir ce�genre d�exploit. J�ignorais qu�on pouvait faire passer de la mati�re vivante, et �a m�a pris au d�pourvu. Cela ne se reproduira pas.��</p><p>En d�autres circonstances, Sullivan aurait �t� ravi de d�couvrir ce nouveau tour de passe-passe. Mais pas l�. ��Je sais que Faye a r�ussi, une fois. Elle s�est t�l�port�e � travers un sortil�ge de communication.�� Dans l�espoir de tuer Toru, d�ailleurs. ��Mais pourquoi l�avais-tu activ�? � qui tu parlais�?</p><p>��� l�imposteur��</p><p>Toru avait de la chance�: Sullivan avait besoin de lui. Sinon, il aurait aval� une balle de .45. ��J�esp�re que tu avais une bonne raison.</p><p>��Puisque j�ai quitt� la garde de fer, je suis un paria, je ne peux pas m�adresser � mes anciens fr�res. Cette base disposait d�un miroir permettant de contacter directement le haut commandement. La garde de fer est bien plus � m�me de r�gler notre probl�me que votre mis�rable exp�dition. Bien s�r que j�ai activ� le miroir. J�ai mis l�usurpateur au d�fi d�accomplir son devoir, d�arr�ter l��claireur. En �change, j�ai promis de me suicider. Apparemment, mon offre a �t� refus�e.</p><p>��Tu es compl�tement malade.��</p><p>Toru fron�a les sourcils. ��Tu n�aurais pas fait la m�me chose, peut-�tre�?��</p><p><emphasis>Sans doute, si.</emphasis> Mais Sullivan n�allait pas donner � ce salopard la satisfaction de l�admettre. ��Tu n�aurais pas d� �tre seul.</p><p>��Bien s�r. Le Grimnoir me fait tellement confiance que personne n�aurait protest� si je m��tais mis � bidouiller des kanjis dans une base militaire secr�te.��</p><p>La col�re, sans s��tre dissip�e, avait perdu de son intensit�. Sullivan se sentait insatisfait et �puis�. Il s�assit sur une caisse. ��Qu�est-ce qui se passe dans ces �coles�?</p><p>��Des �coles, mon �il�! l�cha Southunder. Des salles de torture, plut�t.��</p><p>Toru fit d�abord mine de vouloir protester, mais il eut la sagesse de se taire. ��Je ne sais pas. Tout a commenc� apr�s la mort de mon p�re. L�imposteur s�est d�voil�. C�est un garde de fer haut plac� du nom de Dosan Saito, et l�un de mes <emphasis>sensei</emphasis>.</p><p>��Un <emphasis>sensei</emphasis>�?</p><p>��Un ma�tre. Saito �tait un proche conseiller d�Okubo Tokugawa et un membre tr�s respect� du cabinet. La trahison d�un homme d�honneur est inattendue.</p><p>��Vous et votre foutu <emphasis>honneur</emphasis>�! Il a roul� votre empire dans la farine.�� Sullivan s�alluma une cigarette. Ils se trouvaient dans une section du dirigeable o� on n��tait pas cens� fumer, mais Southunder laissa couler. Heureusement. Sullivan voulait bien �pargner Toru pour �viter d�ab�mer le vaisseau, mais, fumer, ce n��tait pas n�gociable. ��Et ce Saito, c�est un sosie ou quoi�?</p><p>��Non. Une brute comme moi, un type de magie assez courant. Je ne sais pas comment il r�ussit une imitation si convaincante. Il abuse des hommes qui connaissent Okubo Tokugawa depuis des dizaines d�ann�es.</p><p>��J�esp�re qu�il s�amuse bien, grogna Southunder. Sinc�rement, je me fous de savoir quel tyran dirige votre bande de tyrans, tant qu�il fait le n�cessaire pour d�truire le monstre extraterrestre avant qu�il soit trop tard.��</p><p>Toru prit une longue inspiration comme pour se pr�parer � un aveu difficile.</p><p>Sullivan laissa pendre son clope au coin de ses l�vres. ��Quoi encore�?</p><p>��Je crois que Saito est alli� avec l��claireur.��</p><p>Les trois hommes rest�rent cois un long moment. La situation venait d�empirer�; il leur fallait du temps pour s�y habituer. Voil� qui expliquait le sabotage du d�tecteur et l�arriv�e de leur invit� surprise. Sullivan ferma les yeux pour �couter le bourdonnement des moteurs. La <emphasis>Voyageuse</emphasis> d�collait�; les maraudeurs quittaient Axel Heiberg. Encore quelques minutes et Barns les contacterait pour qu�on lui donne leur destination�; Sullivan ne savait pas quoi lui dire.</p><p>Toru finit par rompre le silence. ��Chaque �claireur est diff�rent du pr�c�dent. Le dernier �tait rapide, il assemblait une arm�e � mesure qu�il avan�ait, il d�vorait la magie le plus vite possible pour acqu�rir la force d�envoyer un message � son ma�tre. C��tait direct, simple. Cette fois-ci, c�est diff�rent. Il a recours � des subterfuges, il se d�veloppe lentement, dans le noir.</p><p>��O� voulez-vous en venir, monsieur Toru�?</p><p>��Rien n�est perdu tant qu�il n�a pas la capacit� de faire venir son ma�tre. Le pr�c�dent s�appuyait sur la force, et c�est par la force qu�il a �t� vaincu. Le n�tre, sur la ruse, et c�est par la ruse qu�il faudra le vaincre. Nous commen�ons seulement � discerner ce qui se trame. La cl� de notre victoire sera de d�jouer ses plans.��</p><p>Le capitaine Southunder secoua la t�te. ��Et comment comptez-vous vous y prendre�?��</p><p>La menace avait p�n�tr� l�Imperium alors que l�Imperium �tait la puissance la mieux � m�me d��craser la menace. ��On secoue les Japs, r�pondit Sullivan. On r�v�le que le pr�sident est un imposteur.</p><p>��C�est la seule solution. Les forces de l��claireur occupent les �coles de l�Imperium. Seuls, nous ne les nettoierons jamais. Quand la garde de fer comprendra qu�elle a �t� trahie, que l��claireur est dans son sein, elle va riposter. Et elle va l�emporter. Nous avons cent hommes�; l�Imperium en a cent mille.</p><p>��Parce que la garde de fer va nous croire�?�� Southunder trouvait l�id�e un tantinet farfelue. ��Le Grimnoir est une �pine dans le pied de l�Imperium, �a fait des d�cennies que j�op�re des raids sur leur flotte, et Toru est un ren�gat. Sullivan, vous n�avez m�me pas r�ussi � convaincre votre propre gouvernement. Comment voulez-vous qu�on persuade l�Imperium�?</p><p>��Les Japs pensent que le pr�sident est immortel.�� Sullivan interrogea Toru du regard. La brute hocha la t�te. Les grands esprits se rencontraient. ��On n�a qu�� le re-tuer.��</p><p>Toru eut un sourire de requin. ��En public.��</p></section></section><section><title><p>Chapitre 8</p></title><epigraph><p>La faim, la v�ritable faim, non la faim de qui s�est pass� de go�ter ou d��ufs au petit-d�jeuner, peut, quand un homme est totalement d�s�uvr�, faire d�une vie un d�sir las, douloureux, perp�tuel. Si le d�sir n�est pas satisfait, ou s�il ne dispara�t pas de lui-m�me (comme cela se produit souvent), il peut avoir des cons�quences d�sastreuses sur l�esprit. Certains se sont mis � r�fl�chir s�rieusement au concept de propri�t�, et quelques-uns en ont �t� d�s�quilibr�s au point de devenir socialistes.</p><text-author>Geoffrey Pyke, <emphasis>Souvenirs d�un scientifique dans un camp de prisonniers allemand</emphasis>, 1918.</text-author></epigraph><section><title><p>New York (�tat de New York)</p></title><p>��Salopards�!�� Francis balan�a la bouteille de whiskey dans la chemin�e. Voyant qu�elle ne s��tait pas cass�e, il recourut � son pouvoir pour la faire exploser comme il convenait. ��Salet�s de petits voleurs de merde�! C�est incroyable�!</p><p>��Qu�est-ce qui te surprend, au juste�? Que le pr�sident des �tats-Unis ait volontiers accept� la bagarre quand tu l�en as d�fi�, ou le retour de b�ton apr�s avoir envoy� pisser une meute de comm�res exalt�es�?�� Ray Chandler, directeur financier du conglom�rat Blimps &amp; Fret et confident de Francis, posa une main protectrice sur son verre de whiskey quand son patron se mit � chercher du regard autre chose � envoyer valdinguer. ��Enfin, Francis, tu aurais d� le voir venir.��</p><p>Son bureau, au sommet du Chrysler Building, constituait un refuge temporaire contre l�arm�e de contr�leurs de gestion, d�enqu�teurs, de journalistes v�reux, de syndicalistes et autres pions � la solde de Roosevelt charg�s de lui faire vivre l�enfer, mais ils remonteraient � l�assaut d�s le lendemain, Francis n�en doutait pas. Par une temp�rature de vingt degr�s, le feu n��tait pas n�cessaire, mais jeter des bibelots dans la chemin�e le soulageait, surtout quand elle �tait allum�e. En contrepartie, il avait d� mettre la climatisation en marche, mais � quoi bon �tre riche si on ne pouvait se permettre quelques caprices�?</p><p>��On m�accuse de vendre des plans de vaisseaux de guerre � l�Imperium�? Moi�?</p><p>��Ton grand-p�re violait bel et bien l�embargo. Pas besoin de poser la question aux engrenages pour s�apercevoir que leur classe Kaga ressemble un peu trop au supermod�le � trois enveloppes qu�on essaie de vendre � notre arm�e.</p><p>��Et j�ai mis un terme � ces errements d�s que je suis revenu d�une mission consistant � <emphasis>tuer</emphasis> des militaires de l�Imperium.�� Francis ramassa le journal du soir. ��Regarde-moi �a�! Ce sont les m�mes journalistes qui avaient bav� leur propagande anti-Grimnoir apr�s la tentative d�assassinat. Pourquoi le public continue-t-il � croire des menteurs patent�s�?</p><p>��Tu veux rire�? �a fait un an que tu te balades avec une cible peinte dans le dos. Ces articles te traitant de filou, ils �taient pr�ts depuis le coup mont� du BCI. La presse n�a eu qu�� les d�poussi�rer quand Roosevelt l�a demand�.�� Chandler gloussa. ��Il y aura m�me un Pulitzer, je te parie, en r�compense de ce journalisme d�investigation percutant.��</p><p>Francis, furieux, roula en boule le quotidien et l�envoya rejoindre le reste dans la chemin�e�: il heurta les b�ches, prit feu et roula devant l��tre. ��Merde�!�� Il se pr�cipita pour �touffer les flammes avant qu�elles ne d�vorent le tapis persan.</p><p>Chandler secoua la t�te, vida son verre et se resservit. ��Je suis navr�, Francis, mais tu es vis� par une campagne de relations publiques d�une sauvagerie sans nom.��</p><p>La br�lure n��tait pas trop visible. Francis employa sa magie pour renvoyer le journal dans la chemin�e. ��Ach�te-moi des organes de presse, alors. Je vais le vaincre � son propre jeu.��</p><p>Chandler �clata de rire. Il avait un peu trop bu, mais, � sa d�charge, il avait pass� sa journ�e � affronter des comptables de la National Recovery Administration, qui accusaient le CBF d�abus de position dominante. ��Le vaincre�? C�est le roi des manipulateurs. Tu es comme Donald Duck qui pr�tendrait l�emporter sur Black Jack Pershing dans un champ de bataille.��</p><p>Le nom de Pershing arracha un soupir � Francis. Son mentor aurait su que faire. Il �tait enfonc� dans les ennuis jusqu�aux yeux, on s�en prenait � lui de toutes les mani�res possibles, � part, pour le moment, les armes � feu, et il se sentait d�pass�. ��On est en pleine tourmente, Ray, mais je ne leur donnerai pas les Dymaxion. Plut�t saborder ma soci�t� que laisser les appareils tomber entre les pattes de ces brutes sournoises.</p><p>��Le conseil d�administration ne sera sans doute pas d�accord pour saborder la soci�t�. Tu as fait du bon boulot, tes actionnaires ont gagn� des montagnes de billets, bien plus que pr�vu, et ils adorent �a, mais ils d�testent qu�on vienne leur chercher des poux dans la t�te, et en ce moment �a n�arr�te pas. Je te donne quinze jours grand maximum avant qu�ils n�exigent ta d�mission.</p><p>��Aucune importance��, marmonna Francis. Ray �tait un g�nie de la finance, et, m�me si Francis perdait la direction de l�entreprise familiale, il conserverait Dymaxion, que Roosevelt convoitait. Les agents f�d�raux avaient d�j� saisi tous les actifs de la petite soci�t�, sous des pr�textes fiscaux aussi vari�s qu�imaginaires, sans r�ussir � d�goter un seul annuleur, un seul composant d�annuleur, un seul diagramme, une seule page de notes. Francis avait expliqu� � un agent des imp�ts que, malheureusement, tous ces documents avaient disparu lors d�un tragique accident de cano�. ��Le seul vrai tr�sor se niche dans la cervelle de Fuller.</p><p>��Et quand Fuller �rentrera de vacances�, tu comptes le garder en otage je ne sais o� pour �viter que le gouvernement ne l�embarque�?</p><p>��Si n�cessaire, oui. Tu ne comprends pas, Ray. Le monde change. Ici, c�est l�un des derniers pays o� les actifs ne sont pas du b�tail. Je ne vais pas laisser mes pareils devenir du b�tail.</p><p>��Les magiques du Canada et d�Angleterre s�en tirent plut�t bien� O.K., O.K., je pige. Qu�est-ce que tu pr�pares, alors�?��</p><p>Francis, appuy� au manteau de la chemin�e, contemplait le verre bris� et le papier journal carbonis�. ��Je devrais me porter candidat � la pr�sidentielle.</p><p>��Il faut avoir trente-cinq ans. Dans une douzaine d�ann�es, pourquoi pas�?</p><p>��Hein�? Vraiment�? Ils ont fait une loi dans ce sens�?</p><p>��Oh l� l�.�� Chandler but une grande rasade. ��Bel exemple de la qualit� de nos �coles priv�es.</p><p>��C�est ce qu�on gagne � passer sa scolarit� � courir les jupons. �coute, je ne brille peut-�tre pas en mati�re de droit constitutionnel, mais j�ai une conscience morale.�� Francis s�approcha de son bureau, o� tr�naient quelques photos encadr�es. Surtout des amis, puisque personne dans sa famille ne m�ritait cet honneur. Il souleva le portrait de Faye avec un soupir. Il avait aim� quantit� de femmes, mais une seule �tait ch�re � son c�ur. Faye n��tait pas comme les autres. Faye �tait <emphasis>unique</emphasis>. Lui seul savait qu�elle n��tait pas morte. Il ignorait o� elle se trouvait et aurait donn� cher pour qu�elle apparaisse aupr�s de lui. Sans disposer des ressources et des contacts que lui tenait pour acquis, et avec une vision du monde quasiment manich�enne, elle s�en tirerait sans doute bien mieux que lui� Bien s�r, la Maison Blanche serait la proie des flammes, et la moiti� du Congr�s d�j� mort, mais elle obtiendrait des r�sultats.</p><p>L�intercom bourdonna. ��Monsieur Stuyvesant, monsieur et madame Garrett sont l�.</p><p>��Faites-les monter.</p><p>��Affaires du Grimnoir, je pr�sume�? demanda Chandler.</p><p>��Aucune id�e.</p><p>��Je ferais mieux de filer.�� Chandler vida son verre cul sec et se leva du divan. ��Dan n�aime pas que je reluque sa ravissante �pouse, et, m�me sobre, il n�est pas facile de r�sister. Ce soir�? Il sugg�rerait sans doute que je saute de la terrasse, et �a me para�trait une excellente id�e. Je crois que je suis pompette.��</p><p>C��tait un mensonge. Chandler �tait une �ponge. Certes, il avait c�toy� des experts-comptables toute la journ�e et, s�il existait au monde une bonne excuse pour boire plus que de raison, c��taient bien les experts-comptables. ��Tu peux rester. Apr�s tout, notre soci�t� secr�te n�est plus vraiment secr�te.</p><p>��Ah�! Tu crois que je veux en savoir davantage�? Je t�en prie. Quand Roosevelt sera parvenu � ses fins, il faudra que je trouve un moyen de citer mon poste actuel dans mon C.V. sans mentionner ton nom, monsieur Mouton-Noir� Ou alors, je d�tourne le capital avant que Roosevelt ne s�en charge, et je prends ma retraite sur une plage cubaine.</p><p>��Bonsoir, Ray.</p><p>��Bonsoir, Francis.��</p><p>Francis, en attendant que ses associ�s le rejoignent, s�occupa � inventer de nouveaux jurons. Dan et Jane entr�rent quelques minutes apr�s le d�part de Chandler. Jane, fid�le � elle-m�me, vint serrer Francis dans ses bras�; elle voyait bien qu�il avait pass� une sale journ�e. Chandler avait raison�: elle �tait magnifique. Francis trouvait qu�elle ressemblait � Marlene Dietrich. Jusqu�� la voix, d�ailleurs. En plus, elle �tait gentille. Une belle �me. ��J�ai vu les journaux.</p><p>��Difficile � rater, la caricature en une�: moi qui brandis des sacs d�argent �tiquet�s �Le prix du sang�, debout sur un tas de cadavres marqu�s des mots �galit� et Prosp�rit�.</p><p>��La nuance, ce n�est pas leur fort, reconnut Dan.</p><p>��Je t�ai trouv� mignon sur ce dessin, dit Jane. Moi, je n�ai jamais eu l�honneur d�une caricature. Dan et toi, vous monopolisez les gazettes.</p><p>��S�ils ne se servent pas de toi, c�est pour �viter que la �menace active� ne prenne un joli visage, soupira Dan. Ils me repr�sentent toujours en troll. Et gras, en plus.</p><p>��Pour moi, tu es agr�ablement rondouillard��, r�pondit Jane en tapotant l�estomac de son mari, nettement plus petit qu�elle. � c�t� d�elle, il pouvait faire penser � un troll, en effet, mais presque tous les hommes �taient dans le m�me cas. Pour Jane, �a n�avait pas d�importance�: elle �tait gu�risseuse et, � ses yeux, chacun �tait un sac transparent rempli de viande, d�organes visqueux et de sang. Elle affirmait qu�on s�y habituait, � la longue. ��Allez, Francis, d�p�che-toi, prends ton chapeau. Il faut qu�on y aille.</p><p>��Pourquoi�? Vous m�emmenez faire la f�te�?</p><p>��H�las non.�� Dan ouvrit les mains en un geste navr�. ��Je viens de recevoir un message de Browning. Son contact au gouvernement l�a pr�venu que le projet d�enregistrement vient de franchir une nouvelle �tape.</p><p>��Quoi encore�?�� Francis enfila son holster puis son manteau. Le .45 pos� sur son bureau disparut dans l��tui. Tr�s occup� � tenter de sauver son patrimoine, il n�avait pas pr�t� grande attention aux rumeurs de d�cret pr�sidentiel. ��Ils ont commenc� les arrestations�?</p><p>��Il y a bien un camp pour actifs, r�pondit Jane, mais pas d�arrestations. Apparemment, les actifs se portent volontaires.</p><p>��Hein�? C�est un mensonge. Une propagande � peine cr�dible.</p><p>��Il faut qu�on aille voir ce qui se passe, c�est dans le New Jersey.</p><p>��Le New Jersey�?�� Francis r�fl�chit un instant. Il retourna prendre un autre automatique .45 et des chargeurs pleins dans un tiroir de son bureau. Jane haussa un sourcil. ��H�, ne me regarde pas comme �a. On va dans le New Jersey.��</p></section><section><title><p>Drey Town (New Jersey)</p></title><p>Ce n��tait pas du tout ce � quoi il s��tait attendu. Ce n��tait pas un camp de prisonniers. C��tait un bourg, et m�me un bourg plut�t charmant, nich� dans la for�t au bord d�un lac serein, et facile d�acc�s depuis la ville. Des pancartes annon�aient la mise en service d�une ligne de bus, clamaient que l�eau �tait poissonneuse et la for�t sillonn�e de sentiers de randonn�e. Partout, les pancartes �num�raient les merveilles d�j� offertes par Drew Town ou bient�t disponibles, et toutes montraient des familles �panouies plong�es dans des activit�s familiales �panouissantes. Certains dessins �taient vol�s � des num�ros du <emphasis>Saturday Evening Post</emphasis>.</p><p>Les maisons �taient jolies. La plupart �taient encore en chantier, mais deux cents, d�j� termin�es, s�alignaient proprement dans des rues planes et r�guli�res. Des num�ros pour les voies orient�es nord-sud, des lettres pour les autres. Les pelouses venaient d��tre sem�es, mais de pimpantes barri�res blanches les entouraient d�j�.</p><p>Pas le moindre barbel� � la p�riph�rie. Ni projecteurs ni miradors. Oui, il y avait un poste de garde sur la route principale, dans lequel s�ennuyaient deux vigiles, mais rien de plus. Les chevaliers avaient contourn� la cahute en suivant un camion � ordures sur une route secondaire. M�me en pleine nuit, des ouvriers travaillaient d�arrache-pied. Ils �taient des centaines. Des pancartes, encore, proclamaient qu�ils avaient �chapp� au ch�mage gr�ce � la Work Project Administration.</p><p>��La WPA�? demanda Dan alors qu�ils roulaient entre des dizaines de maisons en construction.</p><p>��Du vent, r�pondit Francis. Une agence fond�e � coups de milliards de dollars, qui prend l�argent de nos imp�ts pour salarier de pauvres types charg�s de creuser des trous avant de les reboucher.</p><p>��Francis, je ne te savais pas militant, s�exclama Jane.</p><p>��J�ai le droit de me plaindre. Quand je me fais voler mon portefeuille, personne ne me demande de remercier le voyou.�� Les carrefours �taient �clair�s par des lampadaires. Par endroits, on voyait les fondations de grands b�timents. Les pancartes annon�aient des �coles, des h�pitaux, des �glises et m�me des usines. C��tait une immense cit� ouvri�re. En beaucoup plus bourgeois. ��Qu�est-ce qu�ils mijotent�?</p><p>��Aucun journaliste n�a pip� mot sur cet endroit, dit Jane. Selon l�informateur de Browning, c�est pour accueillir des actifs.</p><p>��Ce qui est s�r, c�est qu�ils attendent des milliers de personnes.�� Dan arr�ta la Packard devant une maison termin�e. Les fen�tres �taient �clair�es. ��Attendez. Je vais nous obtenir des r�ponses.�� Il sortit. Francis et Jane lui embo�t�rent le pas.</p><p>Leur parleur grimpa les marches du perron et sonna. Des insectes bourdonnaient sous la v�randa. Jane prit le temps d�admirer les parterres de fleurs. Francis, lui, remarqua la plaque de bronze fix�e sur la porte�: une enclume en l�vitation. ��Vous avez vu �a�?��</p><p>Dan fron�a les sourcils. ��C�est le symbole qu�ils veulent apposer sur le brassard des lourds.�� Il sonna une seconde fois.</p><p>Du bruit � l�int�rieur�; la porte s�ouvrit sur un grand type au cou de taureau, qui les dominait tous d�une bonne t�te. Ses mains couvertes de cals auraient pu envelopper la t�te de Dan. Un physique de lourd, en effet. ��Il est tard. Qu�est-ce que vous voulez�?</p><p>��Vous �tes l�occupant�?�� demanda Dan.</p><p>Les petits yeux du lourd se pliss�rent. ��Hein�?��</p><p>Il ne fallait pas oublier que les lourds �taient rarement fut�s. Jake Sullivan faisait exception. ��Vous vivez ici�? C�est chez vous�?</p><p>��Question idiote. Bien s�r que je vis ici. Vous �tes qui�?��</p><p>Dan activa son pouvoir. ��On est des amis. On vient te rendre visite.</p><p>��Oh, salut�! Content de vous voir. Entrez, entrez�! Alice, on a de la visite�!�� Toute son attitude avait chang�. ��Vous voulez des petits g�teaux�?</p><p>��Non, �a va.�� Dan sourit. <emphasis>Chiffe molle.</emphasis> ��On n�a qu�une minute, on ne peut pas rester.</p><p>��Mais �a fait une �ternit� qu�on ne s�est pas vus�!</p><p>��On se demandait, mon ami, comment tu as fait pour t�installer dans cette jolie maison dans cette jolie petite ville�?</p><p>��C�est chouette, hein�? Dieu sait que j�aurais pas pu me l�offrir avec mon salaire de m�tallo. C�est le gouvernement qui m�a �crit. Alice m�a aid� � lire la lettre. Comme j�avais de la magie, on pouvait vivre ici gratuitement. Et ceux qui n�avaient pas de travail, on allait leur trouver du travail. Tout le monde � Drew Town a un pouvoir magique. Monsieur Drew dit que seuls les magiques ont le droit de venir.</p><p>��L�architecte� souffla Francis, qui l�avait crois� � la Maison Blanche. Le salopard.</p><p>��Oh, il est tr�s aimable, affirma le lourd. Il veut prot�ger les actifs, parce que tout le monde ne nous aime pas. Vous les connaissez, ces gens de la Ligue.��</p><p>Il parlait de la Ligue pour une Am�rique lib�r�e de la magie. Comme beaucoup de groupes d�imb�ciles intol�rants, ses membres aimaient les lynchages et les bombes incendiaires. Francis continuait � grincer des dents � l�id�e qu�il avait re�u une balle en prot�geant ces ingrats d�un attentat. ��Un costaud comme toi, tu n�en ferais qu�une bouch�e.��</p><p>Le lourd haussa les �paules. ��Oui, je suis fort. Et alors�? J�ai une femme et des gosses. Ici, on n�a pas de souci � se faire. Personne n�emmerde mes enfants parce qu�ils sont bizarres, et ils peuvent aller � l��cole, alors que moi j�ai jamais pu. Je suis pas le seul. Il y a d�j� plein de gens, ici. D�apr�s monsieur Drew, toute la ville sera bient�t peupl�e d�actifs, et ils en construiront d�autres dans tout le pays.</p><p>��Merci, mon ami, dit Dan. Bonne soir�e. Oublie que nous sommes venus.</p><p>��O.K. Au revoir.�� Le lourd ferma la porte.</p><p>Ils s��loign�rent. Francis tourna, traversa la pelouse, sauta la barri�re et courut vers la v�randa suivante. La porte �tait marqu�e du symbole des cr�piteurs. De l�autre c�t� de la rue, les os entrecrois�s d�un h�risseur. Il d�colla un prospectus fix� � un lampadaire. Sous le dessin de Norman Rockwell, on rappelait que les habitants pouvaient toucher un bonus en indiquant aux administrateurs le nom d�actifs de leur connaissance, afin qu�ils soient contact�s. Francis s�empressa de remonter en voiture. ��Toutes les maisons sont marqu�es.�� Dan pianotait sur le volant. Ils pensaient tous les trois la m�me chose, mais ce fut Jane qui parla la premi�re. ��Apparemment, le pr�sident Roosevelt estime qu�on n�attrape pas les mouches avec du vinaigre, mais avec du miel.</p><p>��Ou alors avec de la merde.�� Francis leur tendit le tract. ��C�est le plan de Bradford Carr, mais avec un masque souriant, un garage pour deux voitures et un bassin � poissons rouges.</p><p>��Inutile d�arr�ter les actifs si la plupart se portent volontaires, soupira Dan. On sait que le BCI �tablissait des listes. Il leur suffira d�envoyer des invitations. Quand ce bled sera tout beau et tout peupl�, il fera la couverture des journaux et des magazines, et on ne parlera que de �a dans les �missions de radio. C�est bien ainsi que je m�y prendrais, � leur place. Tous les actifs qui en ont marre d��tre harcel�s, ou qui sont au ch�mage, demanderont une place.��</p><p>Francis regarda les barri�res blanches et imagina, � la place, des barbel�s. Une fois de plus, les dirigeants essayaient de rassembler les magiques en troupeaux facilement contr�lables.</p><p><emphasis>Mais pourquoi�?</emphasis></p></section><section><title><p>Quelque part en France</p></title><p>Jacques, le lendemain matin, avait d�boul� avec deux billets de train en demandant � Faye de faire ses bagages. ǒavait �t� vite fait�: elle voyageait l�ger. L�ancien s��tait montr� aussi �nigmatique que d�habitude. Faye ne lisait pas le fran�ais, mais des cartes sch�matiques ornaient le dos de leurs billets. Apparemment, ils partaient pour l�Allemagne. Elle ne savait rien de ce pays, sauf que le Kaiser �tait dans le camp ennemi pendant la Grande Guerre et que des hommes comme monsieur Sullivan s�y �taient battus jusqu�� ce que la capitale soit d�truite par un rayon de paix. Heinrich, le seul Allemand qu�elle connaisse, d�crivait un pays agr�able, si on faisait abstraction de la famine, de la pauvret�, de l�anarchie et des zombies.</p><p>��Voyons, Faye, pourquoi bouder�? Vous passez votre temps � regarder par la fen�tre. Vous devriez �tre contente�: nous voyageons�!��</p><p>Faye soupira. ��Vous appelez �a voyager�?�� Les gens normaux ne pouvaient pas comprendre la d�licieuse libert� que lui offrait son pouvoir magique. Voyager, c��tait du bonheur concentr�.</p><p>��Reconnaissez-le, ma ch�re, vous n��tes � l�aise que quand vous vous d�placez.</p><p>��Ce n�est pas voyager, �a, Jacques. �a, c�est le salon d�un manoir que des richards ont pos� sur des rails.�� Faye d�signa la table entre eux. ��On nous sert m�me des g�teaux�! Pourquoi vous aimez tant les gros trucs sucr�s�?</p><p>��Parce que je suis moi-m�me un gros truc sucr�.�� Il se tapota le ventre. ��Allons, si ce moyen de transport n�est pas assez rapide � votre go�t, au moins permet-il de profiter du paysage.��</p><p>L�argument se tenait. L�Europe, c��tait tr�s joli. Tout ce que Faye avait vu de la France jusqu�ici �tait vert et soign�. <emphasis>Ravissant.</emphasis> Certes, Faye �tait une v�ritable globe-trotteuse, mais c��tait tout r�cent. Elle avait pass� le plus clair de sa vie dans deux trous. D�abord Ada, en Oklahoma � dans ses souvenirs, un d�sert affreux, cruel, st�rile. Ensuite El Nido, en Californie, un paradis de champs de luzerne et de vaches au pr�. La France lui rappelait la Californie bien plus que l�Oklahoma. Avant la Californie, elle n�avait jamais vu de gens gros. Dans l�Oklahoma, le soleil et le vent buvaient toute votre graisse pour vous laisser sec et mauvais. M.�Bolander avait chang� la situation�: sa mort avait lib�r� la pluie et sauv� la r�gion. � la radio, on disait que l�herbe commen�ait � repousser. L�Oklahoma de ses souvenirs �tait bien diff�rent. Elle �tait contente de l�avoir quitt�. �a ne lui manquait pas du tout.</p><p>��C�est pas mal.</p><p>��Et puis, on a �a pour nous tout seuls.�� Jacques prit un biscuit et le promena d�un geste circulaire dans la voiture luxueuse. ���tre un riche retrait�, �a a ses avantages.</p><p>��Mon petit ami est le propri�taire du CBF.</p><p>��C�est vrai. O� avais-je la t�te�? Je ne suis qu�un pauvre clochard par rapport au jeune Francis Stuyvesant, mais j�ai r�serv� cette voiture parce que c��tait la seule qui nous assurait une certaine intimit�. �a nous donne le temps de parler.</p><p>��Pour continuer ma le�on�?</p><p>��Je ne sais pas si on peut parler de le�on. C��tait l�id�e de Murmure, �a. Moi, je veux vous raconter ce que je sais de l�ensorcel�. Esp�rons que vous ne vous transformerez pas en machine � tuer avant que j�en aie fini.��</p><p>C��tait un peu tard pour �a, mais Faye comptait bien ne tuer que des m�chants. ��Quel optimisme d�lirant, Jacques�!��</p><p>Le vieux monsieur sourit. ��C�est dans ma nature, tr�s ch�re.</p><p>��Bon, on va o��?</p><p>��Ne vous tracassez pas. Je vous pr�viendrai quand on arrivera. Sachez seulement que nous allons discuter avec un vieil ami � moi. Il m�a aid� � comprendre ce dont l�ensorcel� �tait capable. J�esp�re qu�il en sera de m�me pour vous.�� Jacques farfouilla dans un de ses sacs. ��Nous en avons encore pour plusieurs heures.��</p><p><emphasis>Des heures�?</emphasis> Dire que, pour les gens normaux, voyager, c��tait �a� ��Je me demande���</p><p>Le bruit d�une �paisse liasse de papiers l�ch�e sur la table l�interrompit et manqua faire tomber l�assiette de g�teaux. Jacques d�noua les ficelles qui retenaient la liasse�: une masse chaotique de correspondance.</p><p>Faye prit une lettre. L�enveloppe, d�color�e par le temps, avait souffert de l�humidit�. L��criture, peu soign�e, �tait difficilement lisible. ��Qu�est-ce que c�est�?</p><p>��Je vous ai dit qu�Anand Sivaram �crivait beaucoup. Mieux conna�tre celui qui a le premier port� le manteau d�ensorcel� vous permettra peut-�tre de mieux comprendre votre pouvoir. Vous devriez vous y mettre.��</p><p>Les heures et les kilom�tres pass�rent�; Faye d�couvrait Anand Sivaram.</p><cite><p><emphasis>Ce fut dans ma vingt-cinqui�me ann�e, alors que je ne ma�trisais pas encore parfaitement mon lien avec le pouvoir, que j�ai re�u la premi�re �tincelle de compr�hension. J�ai lu les mots d�hommes sages et admir�s, de scientifiques et de philosophes, de fanatiques et d�eug�nistes, mais c�est dans un hospice mis�rable que j�ai compris l�essentiel�: tous, ils avaient tort. Ils ne comprenaient pas la magie parce qu�ils ne ressentaient pas la magie. La magie, �a se vit. �a se respire. �a fait partie de votre �me. Seule l�immersion dans le fleuve de la magie permet de r�ellement communier avec le pouvoir.</emphasis></p><p><emphasis>Durant une longue convalescence, rendue n�cessaire par un m�semploi accidentel de mon talent, j�ai trouv� le temps de laisser errer mon esprit jusqu�� formuler pr�cis�ment ma conception de la magie. Je m��tais bless� au dos en me pla�ant sottement dans une situation dangereuse. Presque incapable de marcher, j�ai d� rester allong�, sans rien � faire que r�fl�chir pendant des jours entiers.</emphasis></p><p><emphasis>Tous les voyageurs, comme on s��tait mis � appeler mes pareils, d�veloppent une capacit� sensorielle instinctive concernant la zone o� ils se pr�parent � appara�tre. Sinon, nous mourons vite. C�est tout simple. Quoique fid�le aux m�thodes que j�avais d�velopp�es afin d��viter de me blesser en pratiquant ma magie, je me suis malgr� tout bless�. Le jour de mon accident, j�avais suivi mes r�gles et ouvert mon esprit pour rep�rer les corps �trangers risquant de me percuter ou de s�incruster dans ma chair � la premi�re cause de d�c�s chez les jeunes voyageurs�; ce sont les insectes volants � avant de voyager. Pourtant, dans un moment d��garement, alors que je me mat�rialisais, j�ai pos� le pied sur des pierres glissantes. En d�rapant, je me suis ab�m� une vert�bre au niveau des reins.</emphasis></p><p><emphasis>Clou� au lit pour des semaines enti�res, je m��tais fix� la t�che d�am�liorer ma m�thodologie. J�ai longuement m�dit� sur le sujet. Peu � peu, mon esprit s�est comme dilat� au-del� de ma pr�sence physique, et, pour la premi�re fois de ma vie, j�ai vu le pouvoir tel qu�il est r�ellement.</emphasis></p><p><emphasis>Mes yeux s��taient dessill�s. Mon voyage commen�ait.</emphasis></p></cite><empty-line/><p>Jacques gloussa, ce qui d�concentra Faye. Elle leva les yeux. ��Qu�est-ce qu�il y a de dr�le�?</p><p>��Vous lisez en remuant les l�vres. Je viens de le remarquer. Vous ne devriez pas. Tr�s mauvaise habitude, sur le terrain. Les messages secrets ne le resteront pas longtemps si vous croisez un espion de l�Imperium capable de lire sur les l�vres.</p><p>��Je n�ai pas peur des espions de l�Imperium.</p><p>��Vous devriez. Les plus malins vous s�duiront avant de dispara�tre en vous laissant r�gler la note� Mais parlons d�autre chose. Cette histoire-l� est faite pour un public plus m�r. Cela dit, � propos d�espions, vous n�avez pas encore rep�r� tous mes agents.��</p><p>Faye lui lan�a un regard noir. Elle n�avait jamais tr�s bien su lire et, sans grand-p�re, n�aurait jamais appris du tout. D�chiffrer la correspondance d�Anand Sivaram �tait difficile, fatigant et long. Mais elle ne pouvait pas s�arr�ter.</p><p>��Taisez-vous et mangez vos g�teaux.�� Faye prit un autre papier�: un sortil�ge au dessin incroyablement compliqu�, qu�elle reconnut d�instinct. Elle n�avait pas besoin du pouvoir de Buckminster Fuller pour savoir que ces formes g�om�triques superpos�es repr�sentaient la section du pouvoir qui contr�lait le voyage. Sivaram, � bout d�ennui dans une chambre d�h�pital, avait fini par distinguer la cr�ature. Faye, nagu�re, avait suivi l��me mourante de M.�Sullivan jusqu�au lieu o� r�vent les morts, et elle avait vu le pouvoir de ses yeux. Elle pr�f�rait de loin la m�thode de Sivaram, mais une question lui vint�: fallait-il �tre voyageur pour le contempler�? Du moins sans �tre oblig� de mourir et d��tre ressuscit�, comme �avait �t� le cas pour le lourd�? Le pr�sident y allait depuis des ann�es, ce qui expliquait que la magie dont disposait l�Imperium semblait parfois tellement plus avanc�e que celle du Grimnoir. Mais, bien s�r, les prouesses qu�accomplissait le pr�sident n�avaient de limites que son bon plaisir.</p><p>Beaucoup des lettres de Sivaram �taient dat�es�; elle les remit en ordre tant bien que mal. Il y avait aussi des feuilles volantes, des griffonnages, de vieilles photographies, et m�me des serviettes de table couvertes de notes. La chronologie �tait pleine de trous�; Jacques n�avait pas tout retrouv�. Elle croisa des r�f�rences � des textes disparus. Malgr� ces handicaps, elle pouvait suivre ses traces, et sans peine. Sivaram, d�vor� par le d�sir de comprendre, avait sillonn� la plan�te.</p><p>La majorit� des lettres s�adressaient � son �pouse. L�amour sautait aux yeux, surtout dans les plus anciennes�; il s�estompait � mesure que Sivaram s�absorbait dans son d�lire. Sa d�votion se d�tournait des gens pour se concentrer sur la magie.</p><cite><p><emphasis>Devika ch�rie, je ne rentrerai pas ce mois-ci, contrairement � ce qui �tait pr�vu. J�esp�re seulement que tu supportes mon absence prolong�e. Je ne peux abandonner si pr�s du but. Je dois continuer mon voyage. Cette semaine, nous nous sommes enfonc�s dans la jungle. Quand j�ai entendu l�ambassadeur britannique parler de celui qu�ils appellent le sorcier, j�ai su qu�il me fallait le trouver. Quel homme peut manipuler la magie en formes nouvelles�? Alors qu�il m�a fallu des ann�es pour commencer � comprendre mon pouvoir, et je ne peux concevoir cela. Je suis un voyageur et j�entraper�ois des fragments de la magie telle qu�elle est r�ellement. J�ai tant appris� Mais les exploits qu�on attribue � ce sorcier, m�me si seule une minuscule fraction en est r�elle, pourraient r�volutionner notre conception de la magie. On raconte qu�il a appris � dessiner la magie. � la dessiner�? Est-elle si facilement concevable�? On raconte qu�il a grav� la magie sur sa chair, ce qui lui donnerait des pouvoirs enti�rement nouveaux. C�est impossible, s�rement, mais je dois m�en assurer.</emphasis></p></cite><p>Suivaient l�esquisse d�une carte repr�sentant une r�gion que Faye ne connaissait pas et, dans les marges, des croquis � �videmment des tentatives pour repr�senter le pouvoir. Avant de se d�molir la cervelle et de devenir fou � lier, il paraissait d�j� un peu bizarre.</p><cite><p><emphasis>Devika ch�rie, je sais que cette lettre te surprendra�: tant de temps a pass� que tu as d� me croire mort dans la jungle, mais j�ai surv�cu. Mon voyage dans les colonies a �t� un succ�s. J�ai trouv� l�homme que je cherchais. Les histoires sont vraies. Toutes les histoires sont vraies. C�est magnifique. Il ne s�agit pas de cr�ation, car la magie est d�j� pr�sente, nous ne faisons que puiser dans l��nergie et nous en attribuer davantage. Le pouvoir est une entit� stup�fiante, constitu� d�une myriade de nodules interconnect�s�; chacun est capable de modifier subtilement les lois, cens�ment immuables, de l�univers. J�ai obtenu de nouvelles formes de magie, autant que mon enveloppe charnelle en peut supporter. Avec chacune, les myst�res se sont �claircis. La r�alit� est plus belle et plus terrifiante que nous ne l�imaginons.</emphasis></p></cite><p>Il y avait des dizaines de lettres � sa femme, mais aucune r�ponse. Faye se demanda si Jacques ne les avait jamais trouv�es ou si Devika n�avait jamais pris la peine de r�pondre. L�id�e l�attrista, jusqu�� ce qu�elle se replonge dans le monde du voyageur fou.</p><cite><p><emphasis>La magie est gaspill�e. Pendant notre vie, elle gagne en force, mais � notre mort elle est perdue. Si seulement il existait un moyen de la conserver, de la prot�ger, de l�am�liorer et de la transmettre � chaque g�n�ration. Tout ce que j�ai appris, tout ce que j�ai obtenu, ne peut �tre ma�tris� que par immersion dans le fleuve de magie, non par l�interm�diaire de livres, de le�ons, des mis�rables langages humains. Mais pourquoi ce pr�cieux fleuve doit-il s��couler�? Il faut construire un barrage. Il faut l�arr�ter. Je ne mourrai pas ainsi. Inutile.</emphasis></p></cite><p>Le voyage de Faye continuait. Notes et recettes alchimiques, �quations math�matiques et diagrammes de chimie qui la d�passaient, mais chaque fois plus erratique. Les repr�sentations g�om�triques du pouvoir se faisaient plus sombres, plus laides, plus brutales. Les lignes, nagu�re �l�gantes, devenaient tordues, et la plume de Sivaram d�chirait par endroits le papier. De longues gouttes de sang s�ch� marquaient les pages, comme s�il avait saign� du nez sous l�intensit� de la concentration r�clam�e par ses calculs.</p><p>Jacques revint de d�jeuner. Elle ne l�avait pas vu partir, elle ne l�avait pas entendu lui demander si elle voulait se restaurer. Il posa pr�s d�elle un plat de viande, du fromage et du pain. Elle d�vora le tout sans en sentir le go�t.</p><p>La lettre suivante ne s�adressait � personne. L��criture �tait tremblante, p�nible � d�chiffrer.</p><cite><p><emphasis>Je suis � la veille d�une d�couverte capitale. Ici, la muraille entre notre monde et le pouvoir est mince. Mon esprit ne parvient pas � concevoir ce qu�il faut faire. Je suis faible. Les autres ne comprennent pas. Ils gaspillent leur pouvoir. Les imb�ciles. Ils avancent � l�aveuglette sans comprendre ce qu�il faut faire. Je vais m�approprier leur pouvoir et l�utiliser comme il doit l��tre.</emphasis></p><p><emphasis>Je ne crois pas aux dieux. Les dieux ne m�ont jamais aid�. Tout ce que j�ai fait, je le dois � mon intelligence. Pourtant, aujourd�hui, � l�heure o� mon esprit me trahit, j�ai pri� pour obtenir de l�aide.</emphasis></p><p><emphasis>Je crois que quelque chose a r�pondu.</emphasis></p></cite><p>Faye ne comprenait rien au dessin qui suivait ces lignes, un m�lange de math�matiques et de formes bizarres qui lui donnait mal � la t�te. Elle dut se forcer � d�tourner les yeux et poussa un grognement audible.</p><p>Jacques, en face d�elle, l�observait tout en sirotant un verre de vin. ��Oui. Vous avez trouv�, je vois, l�esquisse du sortil�ge qui allait devenir votre mal�diction.</p><p>��C�est �a�?</p><p>��Je le pense. Ne vous en veuillez pas�; tout le monde r�agit ainsi.�� On frappa � la porte. Jacques r�pondit en fran�ais d�une voix forte. Un employ� passa la t�te pour poser une question que Faye ne comprit pas. Elle comprit en revanche le ��oui�� que r�pondit Jacques.</p><p>��Que voulait-il�? demanda-t-elle quand l�homme fut reparti.</p><p>��Simplement s�assurer que nos vitres �taient bien ferm�es, par pr�caution. Ne vous en faites pas.�� Jacques sortit la bouteille du seau � glace et se resservit. ��Continuez, je vous en prie.��</p><cite><p><emphasis>Ch�re Devika, j�ai r�ussi l� o� tous les autres ont �chou�. On m�a trait� d�illumin� mais j�ai d�montr� la v�rit�. Le pouvoir est vivant. Ce que nous appelons magie est le moyen par lequel il se nourrit. Il accorde un peu de lui-m�me � certains d�entre nous et, chaque fois que nous activons ce lien en manipulant le monde physique, la magie se renforce. � notre mort, le surplus retourne au pouvoir, qui est en fait un parasite symbiotique et prosp�re gr�ce � nous. Le processus se r�p�te, de nouveaux actifs apparaissent, le cycle continue. Le pouvoir lui-m�me est conscient, dans une certaine mesure. Conscient�? Oui. J�ignore encore s�il sait que je lui ai d�rob� quelque chose et, si oui, comment il va r�agir � mon larcin. Je compte me servir du pouvoir comme il se sert de nous. Je te demande pardon pour ce que je vais devenir.</emphasis></p></cite><p>Une vieille photographie en tr�s mauvais �tat repr�sentait une toute jeune femme. � l��poque, personne ne pouvait sourire sur les photos, parce que les muscles des joues se fatiguaient bien avant qu�on ait fini de poser, mais la dame �tait tr�s jolie.</p><p>��C�est l� que je me suis int�ress� � l�histoire, souffla Jacques. Elle appartenait au Grimnoir. C��tait� une amie� Au d�but, Sivaram �tait un vautour. Il interceptait la magie de ceux qui mouraient autour de lui. M�me ceux qu�on consid�re comme normaux d�tiennent une parcelle de magie, car souvent le pouvoir les touche et, ne les jugeant pas � la hauteur, se retire. L�ensorcel� volait m�me ces traces-l�, mais �a ne suffisait pas. Il lui en fallait davantage. Plus puissant l�actif, mieux �a valait.��</p><p>� mesure que la liasse de papiers diminuait, on trouvait moins de notes et de lettres et davantage de coupures de journaux. Faye les lut toutes. Meurtre. Meurtre. Meurtre. Mort accidentelle. Tuerie. Noyade. Accident d�avion. Incendie dans un th��tre. Navire perdu en mer. La liste s�allongeait�</p><p>��Et ce n�est que la partie �merg�e de l�iceberg. Se t�l�porter, commettre une horreur, dispara�tre. Beaucoup des assassinats qui ont contribu� au d�clenchement de la Grande Guerre sont de son fait, je le soup�onne�: son amour du chaos, et l�espoir qu�une guerre moderne s�accompagnerait de morts sans nombre. C�est comme cela que nous l�avons arr�t�. Je lui ai tendu un pi�ge. Je suis all� l� o� se produisait le pire massacre de l�histoire humaine, et j�ai attendu. � une autre, je demanderais si elle imagine quel redoutable assassin peut faire un voyageur surdou� et motiv� Mais vous le savez fort bien, Faye.��</p><p>Faye hocha la t�te. Elle s�effor�ait de n�employer son pouvoir que pour faire le bien�; n�emp�che qu�elle tuait comme elle respirait. Cela, pourtant� Elle feuilleta les articles de journaux. C��tait inimaginable.</p><p>��M�me alors, nous le sous-estimions. Sivaram n��tait plus un simple mortel, � cause du sortil�ge dont il s��tait marqu�. Il a �t� dur � attraper, encore plus dur � tuer. Il a massacr� mes hommes et tous les malheureux qui se trouvaient dans les parages. � mon sens, l�ensorcel� est la plus grande menace qui p�se sur nous.</p><p>��Avant m�me le pr�sident�?</p><p>��La th�se se d�fend. Mais mon opinion est minoritaire. Les actes d�Okubo Tokugawa, au moins, r�pondaient � une certaine logique froide. Oui, je sais qu�il a tu� beaucoup, beaucoup plus de gens que Sivaram ne l�a m�me r�v�. Ce n�est pas comparable. L�Imperium du pr�sident a transform� la boucherie et l�esclavage en une m�canique sanglante impitoyable�; cela ne peut �tre l��uvre que d�un gouvernement tout-puissant. Sivaram, lui, �tait seul�; la majorit� des anciens ne voyaient en lui qu�un chien enrag� qu�il fallait abattre. Mais, apr�s avoir �tudi� ses agissements et l�avoir suivi pendant des ann�es, j�ai fini par comprendre la v�ritable nature de la menace. Lisez sa derni�re lettre. Elle n�a jamais �t� post�e. Lisez, Faye.��</p><cite><p><emphasis>Ch�re Devika, beaucoup de temps s�est �coul� depuis ma derni�re lettre. Mon travail m�a accapar�. Je t��cris dans un bref moment de lucidit�. Je ne sais pas si j�en aurai beaucoup d�autres, car ils sont de moins en moins fr�quents. Ne laisse pas mes fils pr�ter l�oreille aux rumeurs qui circulent sur moi. Les rumeurs sont fond�es, mais ils ne doivent jamais apprendre tout le mal que j�ai caus�. Mon orgueil m�a aveugl�. Voler de la magie au pouvoir se paie tr�s cher. Il est plus intelligent que je ne l�avais suppos�, et il apprend sans cesse. Il se servait de moi quand je croyais me servir de lui. Les �motions humaines s�appliquent mal � lui, mais la d�couverte de mes larcins ne l�a pas contrari�. Au contraire, d�couvrir mon ing�niosit� l�a rempli d�espoir. Le pouvoir a voulu me pr�parer � accomplir une mission, mais je me suis r�v�l� indigne de ses dons. J�ai �chou�. � pr�sent, il ne reste que la faim.</emphasis></p><p><emphasis>J�ai �chou� � comprendre sa v�ritable nature. Quoique inintelligible pour nos esprits lamentables, il a des d�sirs et des aspirations. Il se sert de l�humanit� pour une raison qui m��chappe. C�est dans l�espoir d�atteindre ses buts qu�il nous fait avancer.</emphasis></p><p><emphasis>Quand j��tais jeune et na�f, j�esp�rais ma�triser le pouvoir en jouant avec des formes inaccessibles � l�esprit humain. Moi qui n��tais rien, je me suis pr�sent� devant lui en guise de sacrifice, d�exp�rience scientifique. Il m�a utilis� et, bien que j�aie �chou�, il r�essaiera, car je l�ai �tonn�. Je lui ai montr� de quoi l�humanit� est capable. Le sortil�ge grav� dans ma chair est trop puissant pour mourir. Le pouvoir trouvera un nouveau sujet sur lequel travailler.</emphasis></p><p><emphasis>Quel ph�nom�ne int�ressant�! Regarde le rat de laboratoire. Quelle intelligence�! Son esprit ridicule distingue de nouvelles voies que l�observateur, malgr� son intelligence sup�rieure, est incapable d�imaginer. Bien s�r, c�est difficile d�y voir clair quand on est perch� si haut. Regarde les progr�s du rat. Il meurt, le rat, mais l�exp�rience n�est pas finie. Nous en entra�nerons d�autres. L�exp�rience va recommencer. Il y aura d�autres rats. Il faut nourrir les rats.</emphasis></p><p><emphasis>La folie que j�ai provoqu�e n�est rien par rapport � celle qui viendra. Je t�en supplie, pardonne-moi.</emphasis></p></cite><empty-line/><p>L�encre avait coul� comme si des larmes s�y �taient m�l�es pendant que Sivaram �crivait. Lentement, Faye reposa la lettre sur la pile. ��Je ne comprends rien.�� C��tait un mensonge. Ne pas tout comprendre, ce n��tait pas ne rien comprendre.</p><p>��Tr�s peu de gens du Grimnoir ont lu ce texte. Parmi ceux qui l�ont lu, beaucoup l�ont consid�r� comme le d�lire d�un fou. Pas moi.�� Jacques posa ses lunettes sur la table. L�attitude affable qu�il affectionnait avait disparu, remplac�e par le visage d�un enqu�teur froid et lucide. ��Fou�? Peut-�tre, mais rendu fou pour avoir compris ce qu�il avait lanc� aux trousses de l�humanit�. Je vois dans cette lettre les m�mes sentiments que dans les lettres de criminels qui se livrent � une ultime confession�: la prise de conscience brutale que nos actes ont des cons�quences.</p><p>��Ce qui vous inqui�te, ce n�est pas vraiment ce que fait l�ensorcel� C�est ce que mijote le pouvoir.</p><p>��Sivaram pensait que ses actes � tuer pour voler de la magie�� satisfaisaient l�intelligence qu�est le pouvoir. Nous parlons d�un �tre qui se nourrit de nous, nous utilise, nous transforme, nous conc�de des dons et nous les reprend sans logique ni morale. Le pouvoir semble d�fendre la th�orie de l��volution � les plus forts survivent et les plus faibles p�rissent. Les magiques, c��tait l��tape suivante, d�clench�e par cette entit�. L�ensorcel�, un actif qui se chargeait personnellement de diriger l��volution. Apparemment, le pouvoir �tait d�accord. Sivaram disait qu�il ne croyait pas aux dieux.�� Jacques renifla. ��Ah. � ce qu�il me semble, il en a trouv� un qui croyait en lui. Et ce n�est ni un dieu de mis�ricorde ni un dieu vengeur, mais un dieu ambivalent qui ne s�int�resse qu�� lui-m�me.��</p><p>Faye n�avait jamais pens� au pouvoir en ces termes, et elle se sentit mal � l�aise. ��Je vais me contenter de J�sus, merci bien.</p><p>��Je vous le demande, Faye�: que deviendrons-nous si le pouvoir d�cide de pousser l�exp�rience � l��tape suivante�? Que se passera-t-il si vous, la seconde g�n�ration du sortil�ge, continuez d��uvrer dans le m�me sens�?</p><p>��Je ne�</p><p>��Il engendrera d�autres actifs comme vous, sans doute beaucoup d�autres. Et ils voleront la magie de tous ceux qui seront plus faibles qu�eux. Le pr�sident, au moins, incarne une destruction ordonn�e. Cette autre voie, c�est le chaos absolu. Contre un ennemi aux dessins compr�hensibles, on peut se battre, mais contre un monstre qui ne cherche que le chaos�? Comprenez-vous, � pr�sent, pourquoi j�ai vot� votre mort�?��</p><p><emphasis>Peut-�tre. Oui.</emphasis> Mais Faye n�appr�ciait pas l�id�e pour autant. Si quelqu�un d�autre votait pour qu�on la tue, elle y mettrait son veto. Veto qui consisterait sans doute en une d�charge de chevrotines calibre 12 en pleine t�te. ��Et si vous vous trompez, si le pouvoir a raison�? Je vous ai dit ce que le pr�sident affirmait�: l�ennemi vient d�vorer le pouvoir. Je le sens, parfois. Comme un poids qui p�se sur nous tous. Peut-�tre le pouvoir essayait-il de se prot�ger en m�me temps que nous.</p><p>��Nous devrions donc accepter de courir un risque certain pour nous prot�ger contre un risque peut-�tre imaginaire�? Le pr�sident �tait le roi des menteurs. Pourquoi serait-il plus honn�te dans la mort que de son vivant�? Vous souhaitez courir le risque parce que c�est votre vie qui est dans la balance. Vous n��tes pas objective. Peut-�tre r�ussiriez-vous � r�sister au sortil�ge, et peut-�tre que non. Cela reste � voir. Vous �tes de ce monde depuis si peu de temps. Ces lettres de Sivaram s��talent sur trente ans. Il a fallu des d�cennies pour l�user et en faire le monstre qu�il est devenu.</p><p>��Moi, je ne ferai pas comme lui.</p><p>��Et pour quelle raison�? Votre force de caract�re�? Votre amour du prochain�?�� Jacques eut un rire amer. ��Sivaram aimait sa famille et son peuple, de tout son c�ur, mais la mal�diction a fini par triompher. Elle l�a bless� jusqu�� l��me pour voler son humanit�, et bient�t tous ceux qui l�approchaient, surtout les actifs, furent en danger. Ils n��taient plus que des r�ceptacles contenant la magie qu�il d�sirait� Et il l�a prise, cette magie, oh, il a pris tellement de vies�</p><p>��Je ne ferai jamais de mal � mes amis�!�� � l�instant o� Faye criait ces mots, elle sentit l�aiguillon du doute s�enfoncer en elle.</p><p>��L�ensorcel�e n�a pas d�amis, pas de famille, pas de camarades, pas d�amants. L�ensorcel�e est seule. L�ensorcel�e est une force. Sivaram, au d�but, �tait un pacifiste, un �rudit. Regardez comment il a fini. Nous ne vous connaissons que depuis peu de temps, et regardez combien d�actifs vous avez d�j� tu�s.</p><p>��Et ils le m�ritaient tous�! cracha Faye. Trouvez-moi dangereuse si �a vous amuse, mais je suis aussi la meilleure du lot. Sans moi, le pr�sident serait toujours en vie. Sans moi, Washington aurait �t� r�duite en bouillie par un d�mon. Dangereuse, moi, Jacques�? Pas plus qu�un flingue.�� Elle d�signa le manteau du Fran�ais d�un geste vulgaire. Elle n�avait pas v�rifi�, mais elle supposait qu�il �tait arm�, en gentleman pr�voyant. ���tre dangereux, c�est leur boulot, aux flingues. �a ne servirait � rien si ce n��tait pas dangereux. Si�?��</p><p>Jacques plongea ses yeux dans les siens. ��Regardez par la fen�tre.��</p><p>Faye obtemp�ra et en eut le souffle coup�. La campagne riante avait disparu�; jusqu�� l�horizon, on ne voyait plus qu�une �tendue de terre morte et gris�tre. Une sensation d�sagr�able lui noua l�estomac. ��O� sommes-nous�?</p><p>��C�est ce qui reste du territoire o� s�est d�roul�e la seconde bataille de la Somme, juste apr�s la bataille d�Amiens. Le nom est inexact, mais c�est celui que l�histoire a retenu.��</p><p>Faye avait bien s�r entendu parler de cette bataille. Elle l�avait m�me aper�ue�: c��tait l� que M.�Sullivan s��tait exp�di� quand elle lui avait mis une balle dans le c�ur. ��C�est mort.</p><p>��Pire que l�Oklahoma de votre enfance�?</p><p>��Oui. L�-bas, c��tait d� � la s�cheresse. Caus�e par la magie, d�accord, mais, ceci, c�est diff�rent.�� Elle fr�mit. Dans cet enfer gris, il n�y avait m�me pas une brise pour faire voler un pissenlit. D�ailleurs, aucun pissenlit ne pouvait pousser.</p><p>��Cela date d�une g�n�ration d�j�, mais regardez. La magie a d�truit cette terre. La moiti� orientale de mon pays �tait une friche boueuse de tranch�es et de barbel�s, � perte de vue, mais, � part l�obus qu�un pauvre fermier d�couvre parfois sous sa charrue, la nature a repris ses droits. Ici, non, et pour toujours. On y a concentr� trop d��nergie magique, fait couler trop de sang actif. La terre n�est plus la m�me.��</p><p>Faye sentait ses os se geler. Il n�y avait m�me pas de rapaces, et les seules plantes �taient des souches p�trifi�es qui �taient mortes quand elle �tait b�b�. ��Tout est mort, c�est �a�?</p><p>��Pas exactement. Des horreurs parcourent ce d�sert. Quelques �tres vivants ont �t� m�tamorphos�s. Un usage trop intense de la magie a toujours des effets secondaires. �a transforme les tissus physiologiques. M�me respirer cette poussi�re, �a va vous rendre malade. Ici, il ne faut pas s�attarder.��</p><p>Faye, jusque-l�, croyait conna�tre la laideur. Le cercle noirci de Mar Pacifica �tait laid, mais c��tait une blessure r�cente. Ceci, c��tait une vieille cicatrice, une cicatrice jamais bien referm�e.</p><p>��Vous n�avez pas vu la guerre, Faye. Vous n�avez vu que des escarmouches. Voici ce qui arrive quand la magie affronte la magie. Vous n�avez pas vu la sauvagerie absolue qui accompagne des violences de grande ampleur. La bataille d�Amiens, l�une des plus terribles de l�histoire, a provoqu� la mort d�un nombre jamais �gal� d�actifs. Jour apr�s jour, ils s�entretuaient sous des d�ferlements de magie inimaginables. Les lois de la physique �taient suspendues. Les hommes devenaient surhumains, parfois�inhumains, et, apr�s coup, la terre avait tant souffert qu�on n�a pas pu enterrer les morts sans tomber malade. On a fait ce qu�on a pu, mais la plupart des cadavres ont �t� abandonn�s � la boue.</p><p>��J�ai entendu dire que c��tait horrible.</p><p>��Si le g�n�ral Roosevelt n�avait pas sacrifi� ses Volontaires am�ricains, mon pays aurait �t� conquis par les hordes zombies du Kaiser. Le front n�a tenu que gr�ce � un m�lange de chance, de courage et de t�nacit�. Oh, comme le pouvoir a d� s�engraisser sur notre dos�!�� Jacques avait l�air fatigu�. Amer et fatigu�. ��Un v�ritable festin.��</p><p>Au loin, Faye distinguait des collines couvertes de v�g�tation vivante�; par bonheur, le champ de bataille ne s��tendait pas � l�infini. La cicatrice �tait circonscrite. ��Vous �tiez ici�?��</p><p>Jacques regardait par la fen�tre. ��Au d�but�; mais je suis parti quand j�ai su o� se trouvait l�ensorcel�. J�ai manqu� l�offensive finale�: je me trouvais aux trousses de Sivaram, � quelques kilom�tres de l�. Pendant la guerre, j�avais du mal � le localiser. Avec tant de morts o� puiser, il n�avait pas eu grand besoin de frapper lui-m�me. L�occasion ne se repr�senterait pas. Je n��tais pas seul. Des chevaliers des deux camps ont d�sert� pour me porter assistance. Nous avons mis la guerre entre parenth�ses afin d��liminer un danger plus terrible. Je suis le seul survivant�; d�un point de vue bien triste, Sivaram m�a sauv� la vie.</p><p>��Parce que vous avez manqu� la bataille.</p><p>��Oui. On l�a rattrap� quelques minutes apr�s qu�il a assassin� toute la famille de Murmure. Elle �tait seule au monde. Je l�ai �lev�e comme ma fille.�� Jacques s�essuya les yeux. ��Je l�aimais �norm�ment.</p><p>��Je ne savais rien de tout �a, souffla Faye.</p><p>��La seule chose � retenir, c�est ceci�: sans Murmure, vous seriez morte. Vous comprenez, Faye�? Si vous vous trompez, si le pouvoir d�cide que l�ensorcel�e repr�sente la prochaine �tape dans sa relation avec l�humanit�, il y aura la mort et le pillage, la guerre entre les actifs, comme des animaux. Nous deviendrons pr�dateurs et proies.�� Jacques ne quittait pas des yeux la plaine massacr�e. ��Si vous vous trompez, notre avenir, c�est ceci.��</p></section></section><section><title><p>Chapitre 9</p></title><epigraph><p>Celui qui comme moi r�veille, pour leur livrer combat, les plus mauvais d�mons incompl�tement dompt�s qui habitent un c�ur humain doit �tre pr�t � ne pas rester lui-m�me indemne.</p><text-author>Sigmund Freud, <emphasis>Fragment d�une analyse d�hyst�rie</emphasis>, 1905, tr. Fran�oise Kahn et Fran�ois Robert.</text-author></epigraph><section><title><p>Wannsee (Allemagne)</p></title><p>Le mur de Berlin �tait beaucoup plus haut que Faye ne le pensait. Elle avait entendu parler de la muraille �difi�e autour de la Cit� morte pour emp�cher les zombies d�en sortir�; il suffisait d��couter la radio pour �tre au courant. Mais, peut-�tre parce qu�elle avait pass� des ann�es dans la ferme Vierra, elle s��tait toujours imagin� une barri�re comme celle des enclos � vaches, et non un gigantesque mur de pierre. Si elle y avait r�fl�chi, elle aurait corrig� cette id�e na�ve. Apr�s tout, les vaches et les zombies, �a n�avait pas le m�me caract�re.</p><p>��L�homme � qui vous voulez que je parle, il est l�-dedans�?</p><p>��C�est exact.��</p><p>Cherchait-il � la faire tuer�? Faye avait d�j� eu affaire � des morts-vivants�; elle les savait dangereux. Jacques voulait-il se d�barrasser de la nouvelle ensorcel�e�? �viter de devoir repasser la question aux voix, l�exp�dier dans la zone la plus dangereuse du monde sous un pr�texte idiot, et attendre que les zombies la d�vorent�? C��tait ignoble, mais assez cr�dible. ��Vous �tes dingue�?��</p><p>Jacques gloussa. ��Avec le mode de vie qui est le n�tre�? On le devient forc�ment un peu.��</p><p>La gare se situait dans les faubourgs de la ville autrefois appel�e Berlin. Elle �tait grise et ab�m�e, comme le mur et ses environs. Faye avait toujours pens� que, si Heinrich s�habillait de gris, c��tait parce que les estompeurs aimaient se fondre dans le d�cor. � pr�sent, elle se demandait s�il s�agissait de sa couleur pr�f�r�e parce qu�il avait grandi dans une cit� uniform�ment grise.</p><p>Jacques devina ses pens�es muettes. ��Les gens qui habitent aux alentours �vitent les couleurs vives. Si un mort-vivant r�ussit � franchir le mur, et s�il a encore ses yeux, les couleurs l�attirent, comme le bruit ceux qui ne sont pas encore sourds.��</p><p>� ces mots, Faye se rendit compte du calme ambiant. Bien s�r, le moteur du train faisait du bruit, mais, depuis qu�on l�avait �teint, un silence �trange r�gnait. Le porteur charg� de leurs bagages avait une voix �touff�e. Il n�y avait ni annonce sonore, ni musique, ni conversations anim�es. Vivre dans l�ombre de la mort pompait l��nergie vitale du lieu. Le mur de pierre grise �crasait la ville�; personne ne pouvait oublier. ��C�est affreux.</p><p>��La plupart des zombies ont perdu l�esprit et sont incapables de pens�e rationnelle. En cas d��vasion r�ussie, ce qui n�est pas si rare para�t-il, il vaut mieux les laisser errer sans but que les voir se jeter sur les vivants. �a donne aux vigiles plus de temps pour les rep�rer.</p><p>��Et ceux qui sont rest�s intelligents�?</p><p>��Heureusement pour tout le monde, il n�y en a plus beaucoup. Si un zombie lucide d�cide de passer du c�t� humain du mur, que le ciel nous vienne en aide. Abattre les morts-vivants furieux est une sp�cialit� de nos chevaliers allemands.��</p><p>L�atmosph�re rappelait celle du champ de bataille. En ce lieu,�l��nergie magique avait ouvert une plaie b�ante dans le tissu du monde. Faye avait surv�cu au rayon de paix � Mar Pacifica � une d�charge infiniment plus faible que celle qui avait frapp� Berlin�; quand elle �tait remont�e � la surface, �a ne ressemblait pas � ce qu�elle voyait � pr�sent. Tout br�lait et fumait encore. La campagne n�avait pas eu le temps de virer au gris mort. Faye n��tait pas retourn�e l�-bas, mais elle savait au fond d�elle-m�me que ce serait d�vast�, maudit � jamais� Jadis, c��tait si joli.</p><p>��Je n�arrive pas � croire qu�on va p�n�trer l�-dedans.</p><p>���On��? Je compte louer des chambres pour la nuit et nous offrir un repas chaud. Demain matin, <emphasis>vous</emphasis> entrerez. Moi, je resterai au lit avec un bon roman. Si vous n��tes pas revenue dans les vingt-quatre heures, j�en conclurai que vous avez disparu et je reprendrai le train pour Paris.</p><p>��Froussard.</p><p>��C�est une fille capable de t�l�portation qui dit �a au vieux monsieur rondouillard dont les genoux fatigu�s l�emp�chent de courir. M�me dans ma jeunesse, je n��tais qu�une brute de talent assez m�diocre. Aujourd�hui, je ne tiendrais pas cinq minutes.��</p><p>Il exag�rait, elle en �tait s�re. Il n�avait eu aucun probl�me � escalader une cath�drale. ��Voyons, Jacques, un zombie, �a ne mange pas si vite que �a. Et vous assureriez plusieurs repas.��</p><p>Le Fran�ais rentra le ventre d�un air vex�.</p><p>S�il tenait � l�envoyer � une mort certaine au c�ur de Berlin, elle ne se sentait plus tenue � la politesse. ��J�en ai marre que vous ne me disiez rien et que vous me fassiez des cachotteries. Crachez le morceau. � qui je suis cens�e parler, et pourquoi�? Si la r�ponse ne me convient pas, je d�carre.</p><p>��Comme vous voulez. C�est vous qui �tes venue me chercher, ne l�oubliez pas.��</p><p>Faye aurait pu voyager, dispara�tre et ne jamais revenir, mais elle se retint, et ils savaient tous les deux pourquoi. Elle ne voulait pas se transformer en folle homicide comme l�ensorcel� qui l�avait pr�c�d�e. Elle attendit, les mains sur les hanches.</p><p>��Tr�s bien. L�homme que vous devez trouver est un ancien chevalier du Grimnoir. Il s�appelle Zachary. Il m�a assist� au cours de mes recherches sur l�ensorcel�. Si quelqu�un est � m�me de r�pondre aux questions concernant votre mal�diction et de vous dire si vous pouvez �viter de suivre les traces de Sivaram, c�est lui.��</p><p>Faye observa les murailles d�un air incr�dule puis se tourna vers Jacques. Aucun vivant n�aurait accept� de� de vivre l�-dedans. ��C�est un zombie���</p><p>Jacques hocha la t�te. ��Malheureusement oui. Voici plusieurs ann�es, en Hongrie, alors que nous combattions des agents sovi�tiques, Zachary a �t� tu� et, sous l�influence d�un lazare, est revenu d�entre les morts.��</p><p>Faye fit la grimace�: elle repensait � cette pauvre Delilah. ��Je connais.</p><p>��Quand la douleur a pris le dessus, Zachary a estim� qu�il devenait dangereux pour son entourage et s�est exil� ici. Il d�tient un pouvoir magique extr�mement rare, que les forces du mal seraient pr�tes � tout pour s�approprier si elles apprenaient qu�il existe. C��tait un de nos secrets les mieux gard�s, et tr�s peu de chevaliers sont au courant. Zachary est venu � Berlin pour s�assurer solitude et discr�tion. Depuis, il offre volontiers ses services au Grimnoir quand on les lui demande, mais cela fait longtemps que personne ne lui a parl�.</p><p>��Comment savez-vous qu�il est toujours��� Elle faillit dire ��vivant��, mais �a ne convenait pas. ��Toujours l�?</p><p>��Je n�en suis pas certain. Il n�a plus eu de contact avec le monde ext�rieur depuis des ann�es. La derni�re fois que j�ai voulu le consulter, c��tait � propos de votre identit�. H�las, il n�a pas r�pondu � l�appel de sa bague. Je ne sais pas s�il en �tait incapable ou s�il a cess� de se pr�occuper de nous.��</p><p>Faye soupira. Elle allait p�n�trer dans la Cit� morte, et sans savoir si l�homme qu�elle y cherchait aurait encore la lucidit� pour r�pondre � ses questions. Les zombies n��taient pas r�put�s pour leur s�r�nit�. ��Et il conna�t mieux Sivaram que vous�?��</p><p>Jacques hocha la t�te. ��Je crains que non. L�expert, en ce qui concerne ce triste sire, c�est moi.</p><p>��Mais alors�</p><p>��Zachary voit l�avenir.��</p><p>Jacques Montand tiendrait parole. Il attendrait vingt-quatre heures avant de quitter l�Allemagne sans se retourner. La facilit� avec quoi il allait abandonner la pauvre enfant � un sort tragique le consternait, mais seulement quand il voyait en Faye la jeune femme efficace, enthousiaste et courageuse, et non l�ensorcel�e, mal�diction vampirique faite chair et destin�e � devenir une machine � tuer, un prototype de l�avenir. L�, l�id�e le choquait moins.</p><p>Elle �tait entr�e seule dans la Cit� morte. Le risque �tait immense, mais elle reviendrait, il en �tait presque s�r. Pour une autre qu�elle, c��tait la mort assur�e�: de nombreuses exp�ditions l�avaient prouv� en se lan�ant dans des chasses au tr�sor. Mais Faye �tait diff�rente. Sa ruse, sa vivacit� d�esprit et sa r�serve de pouvoir apparemment in�puisable faisaient d�elle une force irr�sistible. Elle �tait une arme au service du bien. Il �tait tentant de croire qu�elle ne basculerait pas vers le mal, mais Jacques, au cours de sa longue vie, avait appris � �viter l�id�alisme na�f.</p><p>La chambre d�h�tel �tait trop silencieuse, mais c��tait normal dans la banlieue de la Cit� morte, monde d�inqui�tude et de chuchotements. Sans bruit ambiant, il �tait trop facile de ruminer ses pens�es, et Jacques n��tait pas en paix avec lui-m�me�: ceux qui doivent prendre les d�cisions difficiles le sont rarement. Il avait cach� aux anciens que Faye n��tait pas morte. Ses chevaliers avaient jur� de se taire, d�autant plus volontiers qu�aucun ne comprenait la gravit� des enjeux. Le vieil homme avait mauvaise conscience d�avoir port� assistance au plus grand danger qui pesait sur l�humanit�.</p><p>Tout aurait �t� plus simple si Faye avait �t� une tueuse farouche et non une charmante jeune fille.</p><p>Si Zachary �tait toujours disponible, il r�ussirait � la guider. Son pouvoir n��tait pas tr�s fiable, mais, si la chance leur souriait enfin, ses visions indiqueraient � Faye un but vers lequel tendre. <emphasis>Douteux.</emphasis> Jacques but une gorg�e de bourbon. Les visions de Zachary, sans aucun doute, n�auraient pas �volu�. Faye comprendrait alors qu�elle incarnait un danger redoutable. Soit elle se calmerait et retarderait l�in�vitable, soit � issue bien triste, mais sans doute pr�f�rable � elle se suiciderait, et le Grimnoir n�aurait pas � d�jouer les manipulations du pouvoir.</p><p>Quand leur devin, avant sa disparition, avait annonc� la venue d�un nouvel ensorcel�, tous les avenirs possibles s�achevaient en fleuves de sang et en ciels de flammes. Zachary n�avait jamais pr�dit l�arriv�e d�un ennemi extraterrestre et d�un �claireur, mais, apr�s tout, personne ne lui avait pos� la question.</p><p>Laisser vivre Faye repr�sentait un risque immense. Jacques sortit la fiole de sa poche de chemise pour examiner le liquide d�apparence anodine. La gamine �tait d�un naturel confiant. Il serait si simple de verser quelques gouttes dans son d�ner. Elle mourrait vite et presque sans douleur.</p><p><emphasis>Pourquoi me placer dans une situation si d�licate, Murmure�?</emphasis></p><p>Il ressentit une chaleur soudaine qui n��tait pas due � l�alcool dans ses veines. Sa bague du Grimnoir br�lait d�une �nergie magique. On essayait de le contacter et, vu la quantit� de pouvoir � l��uvre, son interlocuteur �tait dou�. Sans doute un autre des sept anciens. Avaient-ils d�couvert la v�rit�? Savaient-ils qu�il prot�geait l�ensorcel�e�?</p><p>Jacques remit dans sa poche la toxine mortelle avant de p�cher dans sa valise un petit miroir de poche, d�j� grav� des signes appropri�s. Il le posa sur le lit et dirigea dessus son pouvoir magique. En une seconde, le pouvoir activa le sortil�ge de communication. Le miroir se mit � luire, puis d�colla pour se placer � hauteur de ses yeux et tournoya � mesure que d�autres se joignaient � la r�union. Il reconnut de vieux camarades et des chevaliers de premier plan. Certains avaient visiblement �t� tir�s du lit. Quelques visages restaient flous, mal �clair�s�; le sien appara�trait ainsi aux autres. Cette protection magique visait � dissimuler l�identit� des anciens. Ce n��tait donc pas un interrogatoire mais une cellule de crise. Il poussa un soupir de soulagement.</p><p>Enfin, le sortil�ge s�immobilisa face � l�homme qui en �tait � l�origine. Ce n��tait pas un ancien, mais la trogne brutale et carr�e du lourd Jake Sullivan. Celui-ci, malgr� sa relative inexp�rience, affichait une ma�trise de la magie qui �galait ou surpassait celle de bien des anciens. Il �tait dangereux, d�termin�, ardent. Non content d�affirmer que le mythique ennemi annonc� par le pr�sident Okubo Tokugawa existait r�ellement, il avait convaincu une arm�e de jeunes chevaliers de se joindre � sa vaine qu�te.</p><p>��Bonsoir��, dit Sullivan.</p><p>Un ch�ur de r�ponses plus ou moins aimables. Malgr� son efficacit� contre les forces de l�Imperium, Sullivan �tait assez controvers�.</p><p>��Bonsoir, monsieur Sullivan. Avez-vous enfin trouv� votre baleine blanche�? demanda Jacques.</p><p>��Je l�ai lu, ce bouquin. Je veux pas vous g�cher la surprise, mais la baleine, au bout du compte, elle existe pour de bon. Je vais t�cher de rester bref. Nous avons mis � sac la station de surveillance que l�Imperium a install�e pr�s du p�le Nord.</p><p>��Vous avez fait <emphasis>quoi</emphasis>�?�� cracha une voix. Tous savaient que Sullivan chassait le dahu, mais certains ne s��taient pas rendu compte qu�il �tait pr�t � tout pour l�attraper. Jacques, bien s�r, y avait d�j� r�fl�chi, et la nouvelle ne le surprit pas. Les initiatives de Sullivan n��taient pas plus extr�mes que celles de l�homme qui l�avait recrut�. Black Jack Pershing aurait approuv� les d�cisions de son disciple. ��L�Imperium va riposter�!</p><p>��Je parle � des dizaines de gens r�partis partout dans le monde�; je n�ai ni l��nergie ni l�envie de recommencer le d�bat. On a eu quelques victimes, mais on a appris que l�ennemi est d�j� sur Terre. Il a infiltr� l�Imperium. Il se cache dans les �coles. L�invasion a commenc�.��</p><p>Les incr�dules pouss�rent des cris de rage. Jacques les fit taire. ��Les �coles nous sont inaccessibles. Quelles sont vos intentions�?</p><p>��Nous pensons que le faux pr�sident est m�l� � tout �a. Toru a d�couvert sa v�ritable identit�. Vos chevaliers vous transmettront les d�tails. D�ici l�, j�ai d�cid� d��liminer le pr�sident, et en public. La garde de fer saura alors qu�elle est en danger. Ensuite, elle sera bien oblig�e de faire le m�nage � notre place.</p><p>��Essayer encore de tuer le pr�sident�? cria un ancien. Chaque fois, �a nous a valu une contre-attaque violente. Nous n�autorisons pas la mission�!</p><p>��Coup de bol, je ne vous demandais pas votre avis.�� Le lourd �tait soupe au lait. ��On est d�j� en route. L��claireur a de l�avance. Il faut faire vite. R�v�ler que le pr�sident est un imposteur, c�est la seule solution rapide.��</p><p>Jacques hocha la t�te. Ce n��tait pas la premi�re fois que le Grimnoir cherchait � tuer Tokugawa. La pr�c�dente avait �t� un d�sastre�: dissensions au sein du conseil, mort de Pershing et de Harkeness, exil de Rawls. ��Quelle tristesse de sacrifier la vie de quarante chevaliers.</p><p>��Quelle tristesse si le pouvoir s�enfuit et si l�ennemi nous d�vore tous, intervint un autre ancien.</p><p>��Si cette histoire est vraie�!�� s�exclama l�Am�ricain. C��tait le plus r�cent membre du conseil, et on avait longuement h�sit� entre lui et John Moses Browning. Les deux �taient comp�tents, mais Browning ne rajeunissait pas. Handicap ironique pour une nomination au grade d�ancien. ��Vous voulez risquer la vie de nos hommes, de <emphasis>mes</emphasis> hommes, sur la parole d�un garde de fer�? C�est absurde.</p><p>��La ferme��, laissa tomber Sullivan. Ce manquement � l��tiquette avait de quoi surprendre, mais, apr�s tout, Sullivan aussi �tait am�ricain et se montrait plut�t direct. ��On va essayer, que �a vous plaise ou non. Si quelqu�un � bord n�est pas d�accord, je le d�barquerai avant qu�on arrive au Japon. Mais on y va. Le Grimnoir peut choisir�: m�aider ou me foutre la paix.��</p><p>Dans un long silence, les actifs les plus puissants et les plus influents du monde pes�rent les cons�quences des d�cisions possibles. Leur but officiel �tait de prot�ger les actifs des normaux et les normaux des actifs. Depuis des g�n�rations, il allait de soi que l�Imperium repr�sentait une immense menace pour les libert�s humaines. Tenter d�assassiner le pr�sident, c��tait presque une tradition. ��Apr�s tout, les Japonais peuvent difficilement nous ha�r davantage, d�clara un Anglais avec un petit rire. Je vous souhaite bonne chasse, monsieur Sullivan.��</p><p>Un coll�gue plus prudent intervint�: ��Sommes-nous pr�ts � risquer la vie de tant de chevaliers�?��</p><p><emphasis>Imb�cile. Ils sont d�cid�s, quoi que nous puissions dire.</emphasis> Ils �taient jeunes, id�alistes, et br�laient de s�en prendre au tyran. Les anciens privil�giaient les visions d�ensemble sans ressentir la passion qui animait leurs soldats. Que Sullivan s�en rende compte ou non, il incarnait un exemple pour beaucoup de ses camarades. Ils le suivraient jusqu�au bout, quel que soit le r�sultat. Jacques, quant � lui, avait beaucoup de mal � croire � l�existence de l�ennemi et doutait m�me qu�Okubo Tokugawa soit mort. Le pr�sident avait toujours vaincu les chevaliers qui l�attaquaient�; pourquoi aurait-il connu la d�faite�?</p><p>Et pourtant, conscient du poison dans sa poche de poitrine, il songea que cette mission suicide offrait d�autres possibilit�s. Si les anciens ne pouvaient l�interdire, il s�agissait d�en profiter au mieux.</p><p>Il se racla la gorge. ��Je suis d�accord. C�est risqu�, mais le Grimnoir est d�j� en guerre contre l�Imperium. Que l�ennemi existe ou non, si le pr�sident est vraiment mort, l�exp�dition de Sullivan peut r�ussir et jeter le trouble chez nos adversaires. Si le pr�sident vit toujours, peut-�tre cette fois aurons-nous assez de chance pour l��liminer. Les chevaliers sont tous des volontaires�: qui sommes-nous, bien � l�abri, pour les retenir�? Vous avez mon soutien, monsieur Sullivan.��</p><p>La d�claration de Jacques fit basculer les ind�cis. Il y eut des murmures d�approbation�; les opposants se turent. �a suffisait.</p><p>��Merci��, dit Sullivan. Le lourd, bien que rustre et brutal, �tait avant tout honn�te. ��J�ai besoin d�informations � jour, et je prendrai toute l�assistance disponible sur place. Il para�t qu�on a quelques chevaliers clandestins au Japon.</p><p>��Ce ne sera sans doute pas n�cessaire, monsieur Sullivan��, dit l�Anglais. Malgr� l�ombre magique qui voilait ses traits, on le voyait m�chonner un cigare. ��Poser le pied sur l��le imp�riale est une condamnation � mort. Le Japon est verrouill�. En revanche, une autre occasion, beaucoup plus favorable, se pr�sentera sans doute bient�t. En territoire ennemi, mais pas tout au fond de la gueule du loup.</p><p>��J��coute.</p><p>��Mes sources m�apprennent qu�Okubo Tokugawa projette une visite d�inspection en Chine dans le mois qui vient. Outre les bases militaires du front, le programme comprend une c�r�monie grandiose � Shanghai pour d�corer ses officiers. Peut-�tre remettra-t-il les m�dailles du meilleur boucher ou du meilleur bourreau. Dans cette ville, les chevaliers ont subi de terribles revers ces derni�res ann�es. Il n�en reste plus beaucoup. Mais la zone est plus facile d�acc�s et, surtout, il sera plus facile de s�en �chapper.</p><p>��Je ne tiens pas � l�aller simple, monsieur.</p><p>��Je comprends, monsieur Sullivan. Certains de mes hommes se sont port�s volontaires dans votre mission suicide. Je tiens � eux�; je pr�f�rerais qu�ils rentrent vivants.</p><p>��Shanghai est une des Cit�s libres�; �a offre des possibilit�s.�� Sullivan r�fl�chit un moment. ���a pourrait marcher. Je vais en parler au commandant, pour voir. Je vous recontacterai.�� Le sortil�ge de communication se d�sagr�gea d�un seul coup. Le miroir perdit sa couleur insolite et tomba sur le lit sans se briser.</p><p>Jacques le regarda en silence. Il s��merveillait de ce qu�il venait d�accomplir gr�ce � quelques mots bien choisis. Les man�uvres politiques n��taient pas sa sp�cialit�, mais il venait d�appuyer de toute son influence une tentative d�assassinat vou�e � l��chec. En se rasseyant, il se servit un nouveau bourbon qu�il avala cul sec. Il venait d�autoriser des chevaliers valeureux � courir � la mort dans l�espoir vain de tuer un immortel.</p><p>Et Faye, la pauvre Faye maudite� Quand elle apprendrait que ses amis �taient en danger, elle les rejoindrait, m�me sachant qu�elle y laisserait sa peau.</p><p>Elle �tait faite ainsi.</p><p>Quand elle l�apprendrait � quand il le lui dirait �, elle partirait, et, quand la mission de Sullivan s�ach�verait en bain de sang, Faye serait d�truite par la puissante garde de fer. Le danger de la mal�diction s��vanouirait jusqu�� la prochaine g�n�ration. Au moins, le magnifique pouvoir de la jeune fille infligerait-il de graves dommages � la tyrannie imp�riale. La chandelle brillerait tr�s vive avant qu�on la souffle. Peut-�tre cherchait-il � justifier son attitude, mais il estimait que Faye pr�f�rerait cette issue-l�.</p><p>Il se servit un troisi�me verre. <emphasis>Pardon, Murmure. Que voulais-tu que je lui enseigne�? Je l�ignore. Je n�ai pas m�rit� ta confiance.</emphasis></p></section><section><title><p>��Voyageuse�� (CBF)</p></title><p><emphasis>Parmi ses souvenirs de son ma�tre et mentor, c��tait l�un de ceux que Hatori pr�f�rait.</emphasis></p><p><emphasis>Okubo Tokugawa, assis � m�me le sable au bord d�une falaise, regardait le soleil se lever. Ses commandants loyaux s��taient agenouill�s devant lui en une sc�ne de cour improvis�e. C��tait quelques jours apr�s leur bataille contre l�ennemi dans le d�sert du Xinjiang, et Okubo consacrait son temps pr�cieux � transmettre sa sagesse � ses plus proches disciples. Les �preuves travers�es lui avaient, semblait-il, permis d�accomplir des progr�s spirituels qu�il souhaitait faire partager � son Oc�an t�n�breux.</emphasis></p><p><emphasis>��J�avais tort de le consid�rer comme l�avant-garde de l�invasion. Cela voudrait dire que l��claireur et l�ennemi sont deux �tres distincts. Ne croyez pas cela. Imaginez plut�t un tentacule, une antenne. Physiquement s�par�e, mais qui fait partie de l�ensemble. Comprends-tu l�immensit� de l�espace, Hatori�?��</emphasis></p><p><emphasis>Il se sentit g�n� d��tre distingu� de ses pairs. ��Je� Je n�ai pas �tudi� ces questions. Je peux contempler le ciel et voir les �toiles��� Ce qui suffisait pour un simple mortel, mais Okubo n�en �tait plus un. Le pouvoir avait fait le n�cessaire. Hatori le savait�: sa r�ponse ne conviendrait pas.</emphasis></p><p><emphasis>��Les cieux sont plus vastes que tu ne peux l�imaginer. Il existe une multitude de plan�tes comme la n�tre, et des copies de ces plan�tes dans des univers parall�les, et des mondes innombrables entre les univers. Nous sommes perdus dans la multitude. Les actes qui entra�nent des cons�quences importantes ont un �cho dans ces autres univers, comme des vagues � la surface d�un �tang.��</emphasis></p><p><emphasis>Dans la bouche d�un autre, �aurait �t� un blasph�me, mais Okubo �tait infaillible. Aucun guerrier ne protesta. Leur moine russe avait l�air intrigu�, mais, apr�s tout, il avait l��me d�un philosophe. Quand il n��tait pas occup� � violer les paysannes, en tout cas.</emphasis></p><p><emphasis>��Le pouvoir est n� dans l�un des mondes interm�diaires. Il a ensuite �t� chass� de son domaine et de bien d�autres tour � tour. Comme toutes les proies, il fuit son pr�dateur. Comme tous les pr�dateurs, l�ennemi doit manger ou mourir de faim. Ils font partie d�un cycle �ternel, et, parce que le pouvoir est venu ici, nous en faisons partie nous aussi, � pr�sent. Dis-moi, Saito, comment mettre un terme d�finitif � ce cycle, de pr�f�rence sans mettre � un terme � toute vie terrestre�?</emphasis></p><p><emphasis>��Nous tuerons l�ennemi au combat�!�� r�pondit Saito sans h�siter. C��tait la r�ponse correcte pour un homme de la caste des guerriers.</emphasis></p><p><emphasis>��Inexact. Nous n�en sommes pas capables. Comment mettre un terme � ce cycle�?</emphasis></p><p><emphasis>��Je� Je ne sais pas au juste.��</emphasis></p><p><emphasis>Hatori, satisfait, remarqua que l�ancien samoura�, si hautain, avait honte de son ignorance. La blessure re�ue pendant la bataille avait commenc� � lui apprendre l�humilit�.</emphasis></p><p><emphasis>��J�ignore la r�ponse, seigneur.��</emphasis></p><p><emphasis>Okubo gratifia Saito d�un sourire indulgent, comme un p�re devant son fils exub�rant mais na�f. ��Alors, notre devoir sacr� est de la d�couvrir.</emphasis></p><p><emphasis>��Comptez sur moi.�� Saito posa son front sur le sable.</emphasis></p><p><emphasis>Le ma�tre de l�Oc�an t�n�breux reprit le fil de sa le�on. ��L�ennemi poursuit le pouvoir parce qu�il n�a pas le choix. Il essaime des fragments de lui-m�me dans l�immensit� de l�espace pour fouiller toutes les plan�tes, jusqu�� ce que l�une d�couvre enfin la magie�; alors il se rassemble pour venir manger. Plus le temps passe, plus il souffre de la faim. Aux abois, il s��parpille de plus en plus pour accro�tre ses chances de trouver le pouvoir. Sans quoi il meurt.</emphasis></p><p><emphasis>��L�ennemi est-il vraiment mortel�? ne put se retenir de demander Hatori.</emphasis></p><p><emphasis>��Tout est mortel, Hatori.</emphasis></p><p><emphasis>��M�me vous�?�� Le disciple en doutait.</emphasis></p><p><emphasis>��Bien s�r. Une entit� plus forte que moi finira par me remplacer. C�est l�ordre du monde. Mais revenons � l�ennemi�; il semble infiniment fort. Si fort que le pouvoir, pourtant terrifiant, tremble de peur devant lui. Pourtant, que se passe-t-il quand un pr�dateur a faim�?��</emphasis></p><p><emphasis>Le Russe ouvrit la bouche pour la premi�re fois. ��Il devient plus f�roce. Il est pr�t � tout. Se nourrir devient une id�e fixe.</emphasis></p><p><emphasis>��Exactement.</emphasis></p><p><emphasis>��Il y en aura donc d�autres, et plus forts que celui-ci�?�� Hatori �tait horrifi�. Il ne concevait pas que leur adversaire gagne en puissance.</emphasis></p><p><emphasis>��Oui. Il est facile de s�imaginer que l��claireur a besoin d�absorber de la magie pour contacter son ma�tre. C�est faux. Au contraire, il accumule des forces pour s�enraciner. L��claireur est une graine. Une ancre. S�il s�installe, il fera venir le reste de lui-m�me depuis les autres univers, jusqu�� se rassembler int�gralement. Alors nous mourrons tous.</emphasis></p><p><emphasis>��La d�faite est donc certaine�?</emphasis></p><p><emphasis>��Je ne le crois pas. Un pr�dateur affam� devient f�roce, mais aussi, parfois, stupide. Dans la fureur du d�sespoir, on commet des erreurs. Peut-�tre, � force de vaincre les �claireurs, affaiblirons-nous l�ennemi au point de r�ussir � l�an�antir.��</emphasis></p><p><emphasis>La le�on s�acheva sur ces paroles.</emphasis></p><p><emphasis>Quelle grandeur. Quel altruisme. Quel honneur.</emphasis> Toru se sentait tout petit � l�id�e qu�il descendait d�un homme pareil et que les guerriers de l�Oc�an t�n�breux lui avaient servi de mentors. Il br�lait d�une juste col�re en pensant que Saito foulait aux pieds leur cause. <emphasis>Il �tait l�, pourtant�!</emphasis> N�anmoins, Toru y trouvait une occasion de r�fl�chir � ses propres manquements. Abandonner son ordre avait �t� la juste d�cision, il le savait, mais, s�il fallait �tre honn�te, son d�vouement aux id�aux de la garde de fer avait commenc� � faiblir avant les tragiques �v�nements. Les faiblesses qui s��taient r�v�l�es dans son �me lui avaient valu d��tre retir� du front et envoy� � Washington servir dans le corps diplomatique. ǒavait �t� une chance, certes � sans cela, il n�aurait jamais travaill� pour l�ambassadeur �, mais, malgr� tout, une cons�quence de sa faiblesse.</p><p>� pr�sent, le dirigeable les conduisait tout droit sur le lieu de son humiliation.</p><p>La m�ditation de Toru fut interrompue par l�arriv�e d�un intrus dans son recoin de soute. Les yeux toujours ferm�s, il �coutait les craquements du m�tal et le bourdonnement des moteurs, mais il per�ut soudain un bruit de pas. Il avait les mains pos�es sur les genoux�; toute proche, la poign�e de l��p�e qui avait jadis appartenu � Sasaki Kojiro. L�avantage d��tre une brute, c��tait de pouvoir d�gainer la grande lame et traverser la soute plus vite qu�un adversaire ne r�ussirait � presser une d�tente.</p><p>Rares �taient ceux dans l��quipage qui appr�ciaient la pr�sence de Toru�; avant peu, quelqu�un manquerait � son serment de non-agression. On ne pourrait pas reprocher au Japonais d�avoir tu� en �tat de l�gitime d�fense. La grille du pont vibra sous le poids du visiteur. Toru retint un sourire. Qu�il vienne�! Il le trancherait en deux. Serait-ce un chevalier, furieux parce qu�un garde de fer avait caus� la mort d�un proche�? Serait-ce la torche, cette fille qui essayait de dissimuler les marques qu�on infligeait aux rebelles �chapp�s des �coles�? Ou bien un pirate stupide, grandi dans la peur de l�Imperium�? Quelle importance�? Encore un bruit de pas. Toru se d�tendit en pr�parant sa magie.</p><p>��Monsieur Tokugawa�? Pourriez-vous m�accorder un instant�?��</p><p><emphasis>Merde.</emphasis> Sans doute n�allait-il tuer personne. ��Entrez.��</p><p>La couverture qui faisait office de rideau pour lui offrir un peu d�intimit� se souleva�: c��tait Wells, l�ancien taulard. Son physique n�avait rien de mena�ant, mais, apparemment, le type �tait un massif assez dou�. Une forme de magie rare et dangereuse.</p><p>Dans le corps diplomatique, Toru avait appris � d�chiffrer les nuances d�un visage, d�une posture, des accents d�une voix. Tout cela r�v�lait la nature d�un homme. Avec les Am�ricains, c��tait du g�teau, vu qu�ils n�avaient aucun sens des convenances et semblaient incapables de contr�ler leur physionomie. �tait-ce pour cela que ce Wells le mettait mal � l�aise�? Il �tait aussi impassible qu�un dignitaire de la cour imp�riale et portait un masque dont il ma�trisait parfaitement l�expression.</p><p><emphasis>Qu�y a-t-il sous ce masque, monsieur l�Am�ricain bizarre�?</emphasis> Toru lui fit signe de s�approcher. ��Que voulez-vous�?</p><p>��Vous poser quelques questions, r�pondit Wells, qui tenait un calepin.</p><p>��Pourquoi�?</p><p>��Disons que j�aime les d�fis. Ce ne sera pas long.��</p><p>Toru resta assis. ��� propos de quoi�?</p><p>��Je souhaite me renseigner sur l�homme qui, selon vous, se fait passer pour le pr�sident.�� Wells consulta son calepin�; un geste inutile, calcul� pour para�tre faillible. ��Saito�?</p><p>��Dosan Saito �tait un jeune samoura� qui avait abandonn� sa famille pour devenir l�un des premiers membres de l�Oc�an t�n�breux et un disciple de mon p�re. Il a fond� l�ordre auquel j�appartenais et a servi comme premier garde de fer pendant plus de dix ans. Il s�est illustr� dans l�invasion de la Chine et de la Russie, apr�s quoi il est devenu <emphasis>sensei</emphasis> � l�acad�mie de la garde de fer et dignitaire au sein du conseil imp�rial. � pr�sent, c�est un tra�tre de chien galeux alli� � notre pire ennemi, et je le tuerai de mes propres mains.��</p><p>Wells ne savait pas que faire de sa maigre carcasse. Il n�avait nulle part o� s�asseoir, et Toru ne tenait pas � le mettre � l�aise, de peur qu�il ne s��ternise.</p><p>��C�est tout�?</p><p>��Quel �ge a-t-il, selon vous�?��</p><p>Toru fron�a les sourcils. D�apr�s les souvenirs de Hatori, Saito �tait son a�n�. ��Plus de quatre-vingts ans.</p><p>��Remarquable. Et il repr�sente encore une menace�?</p><p>��Oui.</p><p>��C�est peu cr�dible.</p><p>��Vous doutez de mon honn�tet�? demanda Toru, un brin de menace dans la voix.</p><p>��Bien s�r que non. Je ne voulais pas vous offenser.�� Wells jouait bien la crainte, mais, Toru le savait, il ne connaissait pas ce sentiment. Ce type n��tait pas vraiment humain�; c��tait une anomalie vivante tr�s dou�e pour donner le change. Certains gardes fant�mes et des engrenages de l�unit� 731 lui ressemblaient�: des g�nies du sophisme, bien trop tordus pour faire honneur � la garde de fer. ��Mais son �ge��� Wells attendit, pr�t � noter.</p><p>Toru soupira. ��Les m�thodes sont gard�es secr�tes, mais beaucoup des sujets les plus pr�cieux du pr�sident ont d�pass� l�esp�rance de vie naturelle. Ils portent un kanji sp�cial. Okubo Tokugawa ne vieillissait pas du tout. Ses proches conseillers vieillissent tr�s lentement. Pour Saito, c��tait encore plus spectaculaire�: les brutes sont souvent en grande forme physique. Si je ne meurs pas au combat, j�ai des chances de vivre tr�s vieux.</p><p>��Peu probable��, gloussa Wells. Toru resta de marbre. ��Mais passons. Continuez.</p><p>��Il n�y a pas de retraite pour les gardes de fer. S�ils ne meurent pas en service, ils finissent nomm�s � un poste o� ils peuvent continuer � servir l�Imperium. Saito �tait conseiller imp�rial. Je n�ai pas mis les pieds au Japon depuis des ann�es, mais, pendant mon dernier s�jour, Saito participait souvent aux exercices martiaux de l�acad�mie. Il est �g�, affaibli par rapport � ses jeunes ann�es, mais toujours puissant.</p><p>��Encore capable de se battre�?</p><p>��Quelles que soient ses capacit�s actuelles, rien qui puisse m�arr�ter.</p><p>��C�est une brute, donc, pas un sosie.�� Wells griffonna quelques mots. ��Comment pensez-vous qu�il s�y soit pris pour adopter l�apparence de votre p�re�?</p><p>��Je l�ignore. Quelque inf�me sorcellerie. �a n�aura plus d�importance une fois que je l�aurai d�capit�.</p><p>��Hum� Je sens une certaine animosit� contenue � l��gard de cet homme. Saito a dup� tout le monde�: cela �voque une forme de contr�le mental��� Wells se mit � m�chonner son crayon, une manie d�go�tante des Am�ricains distraits. Mais, dans son cas, le r�sultat d�un calcul d�lib�r�. Impressionnant. Ce Wells aurait fait un excellent garde fant�me. ��Il vous a m�me convaincu qu�il �tait votre p�re. C�est la trahison supr�me, de manipuler la confiance sacr�e entre un fils et son p�re. Qu�avez-vous ressenti�?��</p><p>Toru plissa les yeux. ��C�est quoi votre sp�cialit�, docteur�?</p><p>��Je suis psychologue. Je m�occupe de comprendre�</p><p>��Je connais ce terme. Il d�signe selon moi une forme de fourberie permettant d�offrir � des Europ�ens complaisants un pr�texte pour tol�rer leurs d�fauts. Je suis un guerrier, moi, n� pour d�fendre le plus grand ordre de guerriers de la plus grande nation de l�histoire. Si vous me posez encore une question sur les sentiments que m�inspire mon p�re, je vous tue. C�est bien clair�?</p><p>��Si le sujet vous g�ne, nous ne l�aborderons pas.�� Le masque humain tomba un instant. Au lieu de se montrer intimid�, Wells lan�a � Toru un dr�le de petit sourire absent. <emphasis>Oui.</emphasis> L�Am�ricain cherchait la confrontation. ��Quant � me tuer� Essayez si �a vous chante, mais la situation serait int�ressante�: je suis indestructible.</p><p>��Je ne suis pas un vaurien de Rockville arm� d�une cuill�re aiguis�e, docteur Wells. Je veux bien croire qu�il soit malais� de vous blesser, mais nous survolons l�oc�an Pacifique. Vous marchez sur l�eau�?��</p><p>Le masque se plaqua de nouveau sur les traits de Wells, qui fit�mine de r�fl�chir en homme sens�. ��Bonne remarque� Oublions ces diff�rends un instant, s�il vous pla�t, et aidez-moi � mieux comprendre notre adversaire commun.</p><p>��Pourquoi�?</p><p>��Okubo Tokugawa n�a-t-il pas �crit dans son livre � et pardonnez-moi si ma citation est impr�cise, j�ai d� lire la traduction anglaise�: �Afin de s�assurer la victoire, le guerrier doit comprendre son ennemi mieux que l�ennemi ne se comprend lui-m�me. Anticipe son mouvement avant qu�il ait boug�, et la pointe de ton �p�e l�attendra o� il faut.� C�est � peu pr�s �a�?��</p><p>Toru, m�fiant, hocha la t�te. ��Approximativement. Les Occidentaux qui apprennent par c�ur les maximes de mon p�re, je l�ai remarqu�, sont soit des passionn�s convaincus par sa vision, soit des intellectuels cherchant � comprendre une grandeur qui leur est inaccessible.</p><p>��Sans doute suis-je parfois coupable d�omphaloscopie�</p><p>��Ce mot m�est inconnu.</p><p>��Je me regarde un peu trop le nombril� Mais passons encore. Je ne me plierai pas � vos petites cat�gories, cher monsieur. Si j�ai retenu cette citation, c�est que votre pr�sident d�crivait ma carri�re. Vous comprenez, je cherche � comprendre la motivation et la substance���</p><p>Toru l�interrompit en levant une main. ��Tout comme un com�dien doit �tudier son personnage, vous avez entrepris d��tudier le comportement des gens normaux afin de vous faire passer pour l�un d�entre eux.��</p><p>Wells ne s��tait pas attendu � cela. Il hocha lentement la t�te. ��Vous �tes plus perspicace que je ne le pensais, monsieur Tokugawa.</p><p>��Parce que j�ai d�j� rencontr� des hommes comme vous. Vous naissez avec une �me tordue. Vous �tes une anomalie.</p><p>��On peut le dire ainsi�</p><p>��N�en ayez pas honte. Dans l�Imperium, vos pareils sont admir�s pour leur esprit. L�unit� 731 compte beaucoup de scientifiques afflig�s du m�me fonctionnement psychique. Cela leur permet de mener leurs exp�riences sur des cobayes humains sans �prouver ni remords ni h�sitation. Vous ne ressentez pas la m�me chose que les gens, mais votre analyse de leurs modes de pens�e fait de vous un excellent imitateur.</p><p>��Alors vous savez pourquoi je suis si comp�tent.�� Wells refit le m�me petit sourire. ��Ind�pendamment des buts intimes qui m�ont pouss� � choisir cette voie professionnelle, aujourd�hui je peux vous aider � mieux abattre Saito en le comprenant mieux. Dites-moi tout ce que vous savez de ce salopard et, je vous le promets, je vous l�offrirai sur un plateau.</p><p>��Int�ressant��� Toru se frotta le menton. La proposition pouvait �tre utile, et, � bord de cette bassine volante, il n�avait rien de mieux � faire. ��Soit. Pour tuer Saito, je suis pr�t � tol�rer toutes les �neries du monde. Reprenez vos questions.��</p><p>Wells chercha un si�ge des yeux avant de renoncer en s�asseyant par terre. Le crayon se posa sur le calepin. ��Je crois que je vais appr�cier nos s�ances de travail, Toru. Je peux vous appeler Toru�? Bon, o� en �tions-nous�?��</p></section></section><section><title><p>Chapitre 10</p></title><epigraph><p>L�Allemagne poss�de l�arm�e la plus puissante du monde, et les Allemands n�aiment pas qu�on se moque d�eux. Ils cherchent quelqu�un sur qui passer leur col�re et d�clencher leur force. Cela fait trente-huit ans que l�Allemagne est sortie de sa derni�re guerre�; elle est forte, et elle est nerveuse, comme un homme chauss� de bottes trop petites. Avec la formation de cette grande l�gion, une heure historique a sonn�. La Neuvi�me Arm�e est l�union indestructible de la technologie et de la magie. Tous les soldats sont de grands sorciers. Rien ne nous arrive � la cheville. Rien. Nos rivaux nous envient et nous forcent � nous d�fendre. L�Allemagne triomphera. Soyez les Huns d�Attila�! Que, pendant mille ans, les Fran�ais tremblent � l�approche d�un Allemand�!</p><text-author>Guillaume II, discours au quartier g�n�ral des services magiques, 1914.</text-author></epigraph><section><title><p>Cit� morte (Allemagne)</p></title><p>La Cit� morte �tait abominable.</p><p>Faye n�aimait pas du tout les zombies. � dire vrai, elle en avait une peur bleue, alors qu�elle n��tait pas du genre froussarde. Elle s��tait interdit la peur depuis le jour o� Madi avait assassin� son grand-p�re. Et, si peur elle ressentait, c��tait souvent pour ses amis et non pour sa peau � elle. Elle ne craignait pas grand-chose tant qu�elle restait calme et m�thodique�; la peur lui mettait des b�tons dans les roues. Les zombies, pourtant� C��tait contre nature. Des horreurs r�pugnantes qui lui filaient la chair de poule, lui donnaient la naus�e, la rendaient malade�; et, dans cette ville affreuse, les zombies, ils �taient partout.</p><p>Elle essayait d�avancer vite, de ne s�attarder nulle part. Heureusement, Berlin �tait un amas de murs effondr�s. Il restait tr�s peu d�immeubles intacts. Certains avaient �t� r�par�s, � l��poque o� des habitants s�effor�aient de rendre leur vie supportable�: des vivants, comme Heinrich, avant que les millions de soldats morts-vivants du Kaiser n�aient compl�tement perdu la t�te sous l�effet de la faim.</p><p>Elle se mat�rialisa sur un rebord de fen�tre, au quatri�me �tage de ce qui avait d� �tre jadis une banque. �a y ressemblait, en tout cas�: la fa�ade arborait de grosses colonnes en pierre. Il n�en restait plus qu�une, en fait, et les autres gisaient bris�es en travers de la rue. Comme elles �taient plus blanches que l�asphalte, elles �voquaient des ossements p�lis par le temps. Des ossements, d�ailleurs, des vrais, il y en avait partout.</p><p>Faye se pencha pour voir si des dangers l�attendaient derri�re l�angle du b�timent. La poussi�re crissa sous ses semelles mais, au moins, la ma�onnerie tint bon�; � son atterrissage pr�c�dent, elle n�avait pas eu cette chance. La ville tombait en morceaux. Bon, la voie �tait libre. Les pauvres zombies affam�s qui lui avaient couru apr�s au rez-de-chauss�e y �taient rest�s. Ils hurlaient de rage. Sans doute l�oublieraient-ils tr�s vite pour se remettre � errer sans but.</p><p>Jacques lui avait donn� un plan o� il avait marqu� les adresses possibles de Zachary. C��tait une feuille �paisse, encombrante, dure � replier�: Faye avait consacr� trois secondes � la m�moriser et se fiait depuis � sa carte mentale, bien sup�rieure. Par malheur, celle de Jacques datait d�avant la guerre, d�avant que la ville ne soit devenue folle. Certaines rues �taient � pr�sent des canaux. D�autres �taient obstru�es par des immeubles effondr�s. Et, de toute fa�on, il y avait beaucoup d�endroits � inspecter. En vain, pour l�instant.</p><p>Si le zombie qu�elle cherchait �tait devenu fou, comme la majorit� des morts-vivants, sa qu�te n�aurait rim� � rien. Ceux qui marchaient en tra�nant les pieds, ils ne la d�rangeaient pas trop, parce qu�ils apparaissaient sur sa carte mentale, et elle les �vitait sans peine. Les moulins � paroles, �a allait aussi�: elle les entendait arriver. Ceux qui ne bougeaient pas, en revanche, l�inqui�taient. Elle avait d�j� failli se mat�rialiser dans deux monstres de ce genre. Les �tres vivants apparaissaient nettement sur sa carte mentale. Les objets en mouvement aussi. Mais mort et immobile�? Gros probl�me.</p><p>Les fen�tres autour d�elle n�avaient plus de vitres. D�ailleurs, elle ne se rappelait pas avoir vu un seul morceau de verre depuis son entr�e dans la Cit� morte. Le rayon de paix les avait-il fait exploser�? Ou bien les morts-vivants les d�truisaient-ils pour ne pas apercevoir leurs sales t�tes�? En tout cas, elle voyait parfaitement l�int�rieur de la pi�ce. Ni ses yeux gris ni sa carte mentale ne lui signalaient de danger.</p><p>Selon Jacques, Zachary aurait choisi de ��vivre�� en hauteur. De son vivant, il avait un temp�rament d�artiste et avait m�me travaill� comme dessinateur de magazines <emphasis>pulps�</emphasis>: cow-boys et Indiens, cosmonautes, pirates et gangsters. Les artistes appr�ciaient s�rement les chambres avec vue. Jacques lui avait �galement donn� un paquet pour Zachary, si elle le trouvait. Elle en ignorait le contenu, mais la sacoche �tait lourde. Sans doute des livres. Peut-�tre un cadeau�; ou alors Jacques calculait-il que, plus elle �tait lourde, plus voyager lui consommait d��nergie magique, et il voulait qu�on l�attrape et qu�on la mange. Il pouvait toujours courir�; Faye �tait la reine des voyageuses. Elle allait lui faire voir.</p><p>��Zachary�? Vous �tes l�?�� Elle passa la t�te par la fen�tre b�ante. ��Youhou�? Il y a quelqu�un�?��</p><p>Elle n�avait pas vu la morte, immobile depuis si longtemps qu�elle semblait coll�e au plancher. La zombie se redressa en poussant un cri strident qui lui fit cracher un nuage de poussi�re grise. Faye sursauta, mais, avant tout, elle avait de la peine pour ces pauvres morts. Si seulement elle avait pu les tuer, tous autant qu�ils �taient, mais, les zombies, c��tait coriace. M�me si on les coupait en morceaux, les morceaux continuaient de gueuler. Apparemment, ils avaient de plus en plus faim et rien ne les rassasiait jamais. Ils ne bougeaient encore qu�� cause de la magie qui avait coll� leur �me � leur corps comme une glue immonde. �tre bless�e, mais ne jamais cicatriser, souffrir sans cesse dans une agonie qui ne vous achevait pas�? Delilah � Faye ne connaissait personne de plus d�termin� � avait tenu le coup un moment, mais, pour finir, il fallait remercier le rayon de paix qui l�avait r�duite en cendres.</p><p>La zombie esp�rait se saisir de Faye, mais, avec le temps, ses jambes s��taient effectivement coll�es au parquet, et il lui fallut un moment pour se lib�rer. Comme presque tous ses cong�n�res, cette femme �tait burin�e par les �l�ments, la peau dess�ch�e, frip�e. Ses v�tements avaient pourri depuis longtemps, et la folie ou la douleur l�emp�chaient de se v�tir � nouveau. Le cadavre r�ussit � se lever, laissant � terre un bout de jambe et de fesse tann�e, et fit un pas vers Faye.</p><p>Mais la jeune fille avait d�j� choisi sa prochaine �tape. ��Pardon de vous avoir r�veill�e, madame.�� Elle disparut.</p><p>En cette seconde, elle se f�licitait du pouvoir magique qui lui �tait �chu. Il n�y avait rien de mieux. Quand elle avait commenc� � rencontrer d�autres actifs, au sein du Grimnoir, elle avait envi� leurs dons, qu�elle jugeait plus utiles�: force surhumaine, gu�rison des blessures et des maladies, contr�le des animaux� Mais, � pr�sent, elle avait conscience d��tre une veinarde. Personne d�autre n�aurait surv�cu longtemps dans la Cit� morte� Bien s�r, personne d�autre n�aurait voulu essayer.</p><p>Les murs effondr�s formaient un labyrinthe � la place des rues et, par endroits, on ne faisait plus gu�re la distinction entre la chauss�e et les �gouts qui circulaient en dessous. Rien n��tait d��querre. Des amoncellements de briques donnaient l�impression que les immeubles avaient vomi tripes et boyaux avant de rendre l��me.</p><p>Les murs des rez-de-chauss�e �taient couverts de graffiti. Sans doute des slogans furieux, mais tous en allemand, qu�elle ne comprenait pas. Aucun n��tait r�cent. Les morts avaient d� vouloir passer le temps, au d�but, puis s��taient lass�s. Ou bien la peinture avait manqu�.</p><p>Dans un tunnel ouvert par la chute d�un mur, on r�pondit enfin � ses appels. Elle sentit l�espoir rena�tre, mais ce n��tait qu�un zombie dans une bouff�e de coh�rence. Elle avait l�impression qu�il lui demandait si elle �tait sa fille. Mais il redevint fou sans attendre la r�ponse, et essaya de la manger.</p><p>Le soleil montait dans le ciel. Elle cherchait depuis des heures. Elle commen�ait � fatiguer. Elle mourait de faim et de soif. La Cit� morte �tait immense. Jamais, au cours des ans, quand elle entendait parler de la destruction de Berlin, elle n�avait compris que c��tait une m�gapole. Depuis son arriv�e, Faye avait voyag� deux cent quatre-vingt-sept fois. Et ce n��tait qu�un d�but. Son pouvoir restait vif, mais la lassitude gagnait ses muscles.</p><p>Elle s�installa pour d�jeuner dans ce qui avait d� �tre un parc�: bancs de guingois, arbres r�duits � l��tat de souches st�riles qui h�rissaient la terre, ruisseau � sec, pont transform� en tas de caillasses. Au moins, c��tait en plein air, et la vue �tait d�gag�e autour d�elle. Suffisamment pour lui laisser le temps d�avaler son sandwich au poulet.</p><p>Berlin avait d� compter de nombreux lacs, supposait Faye, et, quand tout �tait tomb� en ruine, l�eau avait envahi la ville. Il y en avait partout, souvent pleine de gadoue, et elle avait vu des zombies qui flottaient, tout gonfl�s et ramollis, ainsi que des membres �pars m�l�s � la vase. Hors de question de boire l�eau morte. Heureusement, elle avait apport� une gourde.</p><p>Contente de pouvoir se d�tendre un instant, elle remarqua soudain une t�te coup�e dans les branches d�un arbre proche. Comme toutes les plantes de la ville, il �tait noirci, tordu et mort�; pour une fois, le tron�on d��tre humain ne bougeait pas davantage. ��Comment tu t�es retrouv�e l�-haut�?�� demanda-t-elle � la t�te, qui ouvrit les yeux en sifflant de rage. Le bruit attira l�attention des zombies alentour�: en trente secondes, le parc s�emplit de cris et de g�missements. Faye allait avoir de la compagnie. ��Merci beaucoup, salet�.�� Faye engloutit le reste de son sandwich et le fit descendre avec un peu d�eau � histoire de ne pas s��trangler, �aurait �t� une fin ridicule au c�ur de la Cit� morte � avant de voyager jusqu�� sa destination suivante.</p><p><emphasis>Comment Heinrich a-t-il surv�cu si longtemps ici�?</emphasis> Faye, progressant sur les toits d�molis, se d�couvrait un respect neuf pour son ami. De loin en loin, elle rep�rait les traces d�autres mortels qui s��taient risqu�s dans Berlin�; des morceaux, le plus souvent. Jacques lui avait parl� des chasseurs de tr�sor�; le type � moiti� d�vor� avec une pelle, un Mauser et un sac de jute plein de bijoux et d�objets d�art �tait sans doute au nombre de ces inconscients. Le C96 avait besoin d�un bon nettoyage, mais elle l�emporta. M�me si elle avait son Browning .45 sous sa chemise, un pistolet de r�serve ne pouvait pas faire de mal.</p><p>Une heure et quarante voyages plus tard, la chance lui sourit enfin. Le mort en face d�elle �tait sain d�esprit, poli, serviable et m�me bien habill�.</p><p>��Bonjour�!�� Faye traversait d�un pas prudent le sol aux dalles fissur�es. Des rayons de soleil filtraient entre les planches clou�es en travers des fen�tres. Dans l�appartement pr�c�dent, elle avait appris � ses d�pens que, parfois, les zombies se cachaient dans les plafonds. La rencontre lui avait co�t� quelques m�ches de cheveux. ��Il y a quelqu�un�?</p><p>��<emphasis>Hallo. Wer ist da�?</emphasis></p><p>��Je m�excuse de vous d�ranger.�� Faye coula un regard derri�re l�avanc�e du mur. Une grande silhouette maigre se tenait au fond de la pi�ce, dans une attitude circonspecte, mais non vo�t�e comme les autres. ��Je m�appelle Faye. Vous parlez anglais�?��</p><p>Un long silence. ��Oui� Pardonnez-moi. Les visiteurs sont rares. Entrez.��</p><p><emphasis>Quelle chance�!</emphasis> Il ne commen�ait pas par lui sauter � la gorge, et il parlait anglais�!</p><p>Dedans, il faisait sombre, mais ses yeux gris y voyaient bien. L�homme �tait mort, pour s�r, les yeux exorbit�s, la peau toute s�che et fendill�e�; pourtant, il arborait un uniforme militaire tr�s chic constell� de m�dailles, de d�corations et de galons reli�s � des machins dor�s sur ses �paules, fa�on brosse � cirer les bottes. Il en portait, d�ailleurs, des bottes, qui lui montaient aux genoux, si brillantes qu�elles auraient �bloui en plein soleil. Il avait m�me une �p�e, et c��tait la premi�re fois de la journ�e que Faye voyait un objet m�tallique qui n��tait pas rouill�. Sur la table pr�s de lui, une bouteille d�j� vide quand Faye �tait gamine, et un dr�le de casque allemand surmont� d�une pointe. Il brillait presque autant que les bottes. ��Je m�appr�tais pour le d�fil�.��</p><p>La folie, chez les zombies, prenait donc diff�rentes formes.</p><p>��Je m�appelle Faye. Et vous�?</p><p>��Mar�chal��� Sa voix n��tait qu�un sifflement. Il inclina la t�te. ��Je ne me souviens pas� Que faites-vous dans mon bureau�? Am�ricaine�? M�apportez-vous la nouvelle version du trait� d�armistice�? Appartenez-vous � l�unit� exp�ditionnaire de Pershing�?��</p><p>Dans un sens, oui. M.�Black Jack et elle se connaissaient bien. Mais inutile de tout compliquer. ��Je ne suis pas militaire. Je cherche quelqu�un. Pourriez-vous m�aider�?��</p><p>Le g�n�ral zombie la gratifia d�une courbette. Ses os craqu�rent. ��Naturellement, mademoiselle. Que puis-je faire pour vous�?</p><p>��Je cherche un homme qui vit par ici. Un certain Zachary.</p><p>��Zachary, dites-vous�? Je ne le connais pas, il me semble� Vous voyez mes m�dailles�? Comme elles brillent�?</p><p>��Elles sont belles. L�homme que je cherche voit l�avenir.</p><p>��Ah, le diseur de bonne aventure. Oui. J�ai entendu parler de lui. Il s�est install� au dernier �tage de l�immeuble Fenstermacher, au bout de la rue.</p><p>��Vraiment�? C�est lequel, exactement�?</p><p>��Tout pr�s d�ici. L� o� le Kaiser a fait �riger une antenne radio. J�y suis all�, jadis. Comme tous les notables berlinois. Un v�ritable diseur de bonne aventure. Merveilleux, me disais-je. Je souhaitais savoir si les forces du Kaiser avaient une chance de surmonter la malchance qui les accablait. H�las, la r�ponse �tait non.</p><p>��Merci, mar�chal. Votre aide m�a �t� pr�cieuse.��</p><p>Le zombie avait l�air tr�s abattu. ��Plus grand monde ne va voir le diseur de bonne aventure.</p><p>��Pourquoi donc�?</p><p>��Pour moi, c�est un charlatan. Tout le monde avait le m�me avenir. Le mien, je ne me le rappelle pas exactement��� Sa figure toute s�che se fripa sous le poids de l�incertitude. ��Il �tait tr�s� d�primant.�� Il contourna la table pour saisir la bouteille vide. ��S�il vous pla�t, restez encore un peu. Restez boire un verre.�� Il versa l�alcool imaginaire dans un verre poussi�reux. ��Il me serait agr�able d�avoir un peu de compagnie.��</p><p>Faye avait h�te de continuer, mais le vieux soldat mort lui faisait de la peine. Elle accepta le verre vide. ��D�accord, mais un seul.��</p><p>Des verres imaginaires, elle en but cinq, dix, et le mar�chal lui raconta l�histoire de chacune de ses m�dailles puis �voqua sa ch�re �pouse, les jumeaux nouveau-n�s qui devaient avoir l��ge de Faye � pr�sent, mais le temps �tait une notion floue pour le mort-vivant. La situation �tait inattendue, mais, apr�s tout, l�alcool imaginaire ne risquait pas de lui monter � la t�te ni la bouteille de se vider davantage�; Faye buvait donc de petites gorg�es d�air poussi�reux pendant qu�un vieux zombie lui faisait la conversation.</p><p>Elle lui devait bien �a en �change du renseignement fourni�; l�heure ainsi gaspill�e lui en avait �conomis� dix � fouiller les d�combres. Si l�adresse indiqu�e �tait exacte, bien s�r. Enfin, elle s�excusa, �voquant d�autres engagements, et disparut.</p><p>Elle dut �viter deux groupes de morts-vivants particuli�rement agressifs, lanc�s dans une guerre de gangs sur l�avenue principale, et faillit avoir la cervelle �clat�e�: un type brandissait un fusil encore en �tat de marche. En plus, il visait bien. Le quartier �tait dangereux. Il y avait des snipers sur les toits, au point qu�elle pr�f�ra passer par l�int�rieur des immeubles et les chauss�es plus abrit�es. Un type lui avait gratt� la botte de ses doigts osseux et, un peu plus tard, un autre avait arrach� un lambeau de son chemisier, ce qui l�avait mise en rogne�: elle avait lui avait tir� dessus avec son vieux Mauser, histoire de marquer le coup, mais �a n�avait servi qu�� attirer l�attention sur elle. Elle s��tait d�p�ch�e de voyager.</p><p>Elle atteignit enfin le b�timent Fenstermacher, sans doute une grosse usine du temps de sa splendeur. La tour radio mentionn�e par le mar�chal avait rouill� et penchait dangereusement. � la prochaine forte bourrasque, elle s��craserait dans la rue, et si un zombie se trouvait dessous il passerait l��ternit� � pester sous les gravats.</p><p>Faye choisit un point d�atterrissage dans une grande pi�ce vide. �viter les angles de mur �tait apparemment la strat�gie la plus s�re. Elle se mat�rialisa, toucha terre doucement et chercha des yeux tous les machins poussi�reux qui pouvaient �tre des morts en col�re. <emphasis>La voie est libre.</emphasis> Et, pour une fois, le soleil brillait. Elle remarqua alors que son apparition n�avait soulev� aucun nuage de poussi�re. Quelqu�un avait balay�.</p><p>��Bonjour�? Zachary�?�� Mais elle savait d�j� qu�elle se trouvait au bon endroit�: au mur �tait punais�e une feuille de papier avec un dessin � l�encre comme ceux qu�on voyait dans les revues.</p><p>Il y avait un titre�: <emphasis>Ensorcel�e</emphasis>.</p><p>Le dessin �tait un portrait d�elle.</p><p>C��tait ressemblant. Pas comme son reflet dans le miroir, mais parfaitement reconnaissable. Faye en ressentit du plaisir. Personne n�avait jamais fait son portrait.</p><p>D�autres dessins �taient accroch�s. Beaucoup d�autres. Surtout des gens, mais aussi des paysages, des objets, des machines, des batailles, des d�mons et m�me des formes qu�elle n�identifiait pas. Des centaines. Elle fit quelques pas�: les autres murs, du sol au plafond, disparaissaient sous le papier.</p><p>Elle poussa un sifflement. ��Impressionnant.��</p><p>Elle �tait souvent repr�sent�e, sans doute plus que les autres, mais elle vit ses amis�: Francis, M.�Sullivan, M.�Garrett, Lance, Delilah, Black Jack Pershing. Heinrich abattant une pioche sur un d�mon�; M.�Browning avec un nouveau fusil. Ses ennemis, aussi�: le pr�sident, fou de rage, exigeait qu�elle lui rende ses mains, Isaiah Rawls et M.�Harkeness complotaient, Corbeau en homme et en d�mon, M.�Madi en plein combat � bord du <emphasis>Tokugawa</emphasis>. Et des gens qui �taient un peu amis et un peu ennemis�: Toru faisait �clater un cr�ne de sa massue � pointes, J.�Edgar Hoover et son air de petit chef.</p><p>Tous ces visages� Toutes ces sc�nes qu�elle avait v�cues. Certaines feuilles �taient jaunies par le temps, s�rement dessin�es des ann�es plus t�t, mais repr�sentaient des �v�nements r�cents�: M.�Bolander faisant tomber la foudre dans l�Oklahoma, ou Faye et Toshiko, la ninja, en train de se battre, ou Murmure juste avant sa mort � Washington.</p><p>Elle se figea en d�couvrant celle o� Madi, devant grand-p�re allong�, pointait sur lui un �norme revolver pour l�achever�; sur une autre, une gamine terrifi�e se planquait sous un abreuvoir et tentait d�extirper un scarab�e incrust� dans son talon.</p><p>Ensuite, des myriades de gens qu�elle ne connaissait pas, des lieux qu�elle n�avait jamais vus. Par milliers. Et sans la moindre organisation. Un ami � elle se retrouvait sur un mur entour� de dizaines d�anonymes. Si elle absorbait tout si vite, c��tait parce que ses yeux gris enregistraient les images que sa carte mentale triait instantan�ment. Elle vit un inconnu faire appara�tre un n�ant noir qui absorbait le monde, comme celui qui avait englouti Mason Island, et un homme m�canique qu�on aurait cru vivant, et un vieux samoura� avec une ombre dans la t�te.</p><p>Tout cela s��tait-il r�ellement produit�? <emphasis>Non�</emphasis> Il y avait Francis et elle, main dans la main sur un pont, mais �a ne lui disait rien. Un magnifique dirigeable du CBF en proie aux flammes au-dessus d�une ville �trang�re, avec le capitaine Southunder toujours aux commandes, courageux. Un rayon de paix qui tirait sur une ville � New York � et la r�duisait en cendres. Jake Sullivan et Toru pr�ts � se battre � mort sur une plage de galets. Un petit gar�on en larmes qu�un monstre sans peau emportait, avec � l�arri�re-plan une cit� enti�re dont les habitants �taient cueillis un par un.</p><p>Tous les d�tails n��taient pas conformes. Comme si le dessinateur n�avait vu qu�une partie de l�image avant de deviner le reste, ou bien ne l�avait aper�ue qu�un instant et l�avait reconstitu�e de m�moire. Mais c��tait assez exact pour prouver que le pouvoir de Zachary fonctionnait.</p><p>��Bonjour, Faye.��</p><p>Il �tait rare qu�on r�ussisse � la surprendre. Cela dit, elle �tait pr�occup�e. ��Zachary�?</p><p>��Ce qu�il reste de moi.�� Il entra. Mort, mais en bien meilleur �tat que les autres. Logique, sans doute�: il �tait mort depuis moins longtemps. Dans la p�nombre, elle aurait pu le croire vivant. Il �vitait sans doute de trop s�exposer aux �l�ments. ��Je vous attendais.��</p><p>Faye hocha la t�te. ��Prendre au d�pourvu un homme qui voit l�avenir, c�est impossible.</p><p>��Oh non. Je ne vois pas tout.�� La peau de sa figure pendouillait, gris�tre. On voyait ses dents blanches par des trous dans ses joues. Si, vivant, il avait eu des cheveux, aujourd�hui la peau de son cr�ne avait disparu, ne laissant que le d�me de la bo�te cr�nienne. Ses v�tements �taient d�chir�s, mais bien plus propres que ceux des autres zombies � l�exception du mar�chal. Ses yeux, toujours intelligents, balay�rent la pi�ce. ��Mais je vous ai vue venir. Depuis longtemps. Que pensez-vous de l�exposition�?</p><p>��C�est chouette.��</p><p>Zachary boitait bas. ���a n�a pas toujours �t� ainsi.�� Il avait la voix rauque et l�accent am�ricain. ��Avant ma mort, mon pouvoir �tait faible. Des images sporadiques d�un avenir possible. Je ne distinguais que des fragments. Je ne lisais pas l�avenir. Vous connaissez la sensation de d�j�-vu�?��</p><p>Francis avait lu un article l�-dessus dans un magazine et, trouvant amusantes les explications fournies, lui en avait parl�.</p><p>��Ma magie y ressemblait, en un peu mieux. Quand j��tais gosse, �a m�arrivait quand m�me souvent, alors je me suis mis � dessiner les images qui me venaient. Comme �a, on ne pouvait pas m�accuser de tout inventer <emphasis>a posteriori</emphasis>. M�me apr�s des ann�es d�entra�nement, je tombais parfois juste, souvent faux. � peine mieux que deviner. Naturellement, le Grimnoir ne m��coutait gu�re. Autant tirer � pile ou face. � l��poque, voyez-vous, je ne comprenais pas que le pouvoir ne voie pas le monde comme nous. Parfois, il me montrait des �v�nements possibles.</p><p>��J�ai parl� � la cr�ature. Elle est bizarre, oui.</p><p>��Je n�ai eu le d�clic qu�apr�s avoir pass� l�arme � gauche. Croyez-le ou non, la mort a de bons c�t�s. Quand on a le choix entre penser � la douleur et penser � son pouvoir, on devient tr�s fort en magie.�� Il �mit un petit bruit triste, mais Faye comprit qu�il riait. Elle rit avec lui. ��Maintenant, je ne peux plus arr�ter ces images. Elles sont l�, elles s�imposent tout le temps, venues du monde entier, peut-�tre d�autres mondes qui n�existent pas encore vraiment. Des �v�nements pr�sents, futurs, possibles, en vrac, le pouvoir me les fourre dans la t�te et je les couche sur le papier.</p><p>��Vous dessinez bien.</p><p>��Merci.�� Il balaya les murs d�un geste machinal�: il portait des gants. Il remarqua l��tonnement de Faye. ���a�? Oui. Je n�aime pas laisser des bouts de moi-m�me sur la feuille. � force, la chair s�use. Je n�arrive presque plus � tenir un stylo. �a fait mal.</p><p>��Mais vous dessinez quand m�me�?</p><p>��Comme vous avec le voyage. Vous n�arrivez m�me pas � imaginer ce que ce serait de vivre sans voyager, je me trompe�?</p><p>��Non.�� Ce serait horrible. Horrible et lent. ���a fait partie de moi.</p><p>��Pareil pour moi. Vous avez d�j� eu une rage de dents, Faye�?</p><p>��Bien s�r.��</p><p>Zachary hocha la t�te. ���tre mort, c�est �a. Mais de la t�te aux pieds. Pour toujours. Vous avez d�j� eu vraiment faim, au point d��tre capable de manger n�importe quoi�?�� Faye avait vu le dessin de la cahute dans l�Oklahoma�: il connaissait la r�ponse. ���tre mort, c�est pire, et la faim ne s�apaise jamais. �a vous ronge. �a vous ronge l��me.�� Machinalement, il se frotta le cr�ne, et un lambeau de peau se d�tacha. ��Il faut que je dessine. Que j��coute. Sinon, la rage de dents va me ronger jusqu�� l�os et je ne serai plus moi-m�me. Je ne serai plus que faim. Comme tout le monde dans cette ville.</p><p>��� propos, Jacques m�a confi� un paquet pour vous.�� Elle ouvrit la sacoche�: elle �tait pleine de rames de papier, de stylos et de bouteilles d�encre. Normal que ce soit lourd.</p><p>��Gentil de sa part, mais je n�en ai plus besoin� Mon �uvre est achev�e. Je devais seulement tenir jusqu�� ce que je vous rencontre. C��tait pour vous, tout �a, Faye.</p><p>��Pour moi�?</p><p>��C�est la volont� du pouvoir. Je sais pourquoi Jacques vous a envoy�e ici. La derni�re fois que je lui ai parl�, je ne comprenais pas encore bien les messages du pouvoir. Je pense que mon humanit� m�emp�chait de bien �couter, de voir les possibilit�s offertes. Dans l�esprit de Jacques, je vais vous annoncer que vous d�truirez le monde, parce que c�est ce que je lui ai dit autrefois.</p><p>��C�est vrai�? Je d�truis le monde, vraiment�?</p><p>��Le plus souvent. Il y a beaucoup de mondes et beaucoup de Faye�; il s�agissait de l�issue la plus probable. Mais pas de la seule.��</p><p>Faye n�y comprenait plus rien.</p><p>Le pied de Zachary fit un bruit d�sagr�able en frottant sur les dalles. Elle remarqua du papier roul� en boule un peu partout. Elle n�y avait pas pr�t� attention jusque-l�. Elle en d�froissa une. L�image la repr�sentait, mais plus �g�e, plus effrayante, les traits d�form�s. Elle massacrait une foule de gens � l�aide de diff�rents pouvoirs, du feu, de la glace, de la foudre, et ses victimes n��taient pas des m�chants mais des innocents, m�me des femmes et des enfants�</p><p>��Vous voyez ce que je veux dire�? Et celui-ci n�est pas le pire. Loin s�en faut.��</p><p>Elle refroissa la page et la laissa tomber. ��Vous cachez les mauvaises nouvelles.</p><p>��Parfois. Certaines m�ont fait si peur que je les ai balanc�es par la fen�tre pour les regarder voltiger. J�en ai vu beaucoup de positives, Faye, je connais votre c�ur. Je pr�f�re penser aux images d�espoir, pas aux sc�narios catastrophe. Jacques, lui, doit se pr�parer au pire. Le pauvre. De mon vivant, je n�avais jamais vu votre figure. Je crois que le pouvoir me la dissimulait d�lib�r�ment. Vous n�avez pas id�e du nombre d�images que j�ai de Jacques en train de se torturer sur une d�cision difficile � prendre, le regard dans le vide.</p><p>��Quatorze, dit Faye sans h�siter.</p><p>��C�est le cas en ce moment m�me, je parie.�� Zachary gloussa horriblement � cause de l�air qui sortait par les trous de ses joues.</p><p>Faye alla voir le plus proche des portraits repr�sentant son <emphasis>instructeur</emphasis>. ��Qu�est-ce qu�il trafique avec cette fiole�?</p><p>��Il se demande s�il va ou non vous empoisonner, je crois.��</p><p>Faye n�appr�cia pas, mais elle se sentait plus triste que furieuse.</p><p>��Ne lui en veuillez pas. Il porte de lourdes responsabilit�s. C�est ma faute sans doute, vous savez. J�ai mis tout le monde en garde contre vous. Je leur ai montr� Je leur ai annonc� la venue d�un nouvel ensorcel�. Jacques a consacr� des ann�es de sa vie � pourchasser le pr�c�dent, et sa petite amie y a laiss� la vie. Qu�attendre d�autre�?</p><p>��Si je meurs, un autre prendra ma place�?</p><p>��Vous n�avez pas encore compris, ma petite. Maintenant que vous vous �tes manifest�e, si vous mourez, apr�s vous il n�y a rien. Le pouvoir fonctionne bizarrement. Il est plus malin que le Grimnoir ne le croit. C�est vous qu�il a choisie, Faye, et il a ses raisons. Avec Sivaram, il a vu une issue, un moyen de briser le cercle vicieux. Il a visit� beaucoup de plan�tes, rencontr� beaucoup d�esp�ces intelligentes, mais, avant les humains, personne ne l�avait �tonn�. Nous avons un talent dont les autres ne disposent pas�: la cr�ativit�. Le pouvoir nous a d�abord sous-estim�s, et, pour la premi�re fois en un million d�ann�es, il ressent de l�espoir. Il a essay� mais Sivaram n��tait pas assez bon. Ensuite, il vous a choisie, vous. Depuis le d�but, il vous guide, il vous a fait rencontrer des compagnons choisis eux aussi. Je les ai dessin�s.�� Zachary d�signa le mur. ��Tous, nous avons une mission � accomplir, mais vous seule pouvez unir l�ensemble. Le pouvoir n�a que vous pour battre l�ennemi une fois pour toutes.</p><p>��L�ennemi est donc r�el. J�en �tais s�re. Comment �a se fait qu�il ne soit repr�sent� nulle part�? Vous avez illustr� ses sbires et les gens qu�il a d�form�s ou d�pec�s, mais vous n�avez pas dessin� le grand m�chant ennemi.</p><p>��C�est l�inconv�nient de la puissance que j�ai atteinte en mourant. Avant, je ne le voyais pas. Je ne voyais pas les entit�s d�sincarn�es. Maintenant�? J�ai essay� de le dessiner. Prendre un stylo, le planter dans la feuille, l�enfoncer dans la table, le plus fort possible, et tracer un cercle. Il faut appuyer � fond. D�chirer le papier. �a donne de l�encre qui fuit en un cercle de plus en plus large. Quand j�essaie de le voir, il faut que j�appuie tr�s fort, au point que le sang imbibe mes gants. Si je continue, mon cerveau se met � saigner � son tour, �a me ressort par les yeux. Le sang et l�encre, c�est la seule fa�on de dessiner l��tre qui vient.��</p><p><emphasis>Le sang et l�encre�</emphasis> Faye examina l�un des portraits de M.�Sullivan, sa chemise d�chir�e, les cicatrices sur son torse qui brillaient tandis qu�il d�membrait un garde de fer. ��C�est moi que le pouvoir a choisie pour combattre l�ennemi�? Je sais ce qui arrive si on perd�: le pouvoir se tarit et on partage le sort des �voqu�s. Mais si on gagne�?��</p><p>Zachary inclina sa t�te pel�e. ���a d�pend de vous. Jusqu�o� serez-vous pr�te � aller, et quels sacrifices accepterez-vous�?��</p><p>Faye s�agenouilla devant une autre feuille roul�e en boule.</p><p>��Non, dit le zombie. Pas celle-l�.��</p><p>Faye l�ouvrit malgr� tout. Elle regarda l�image pendant un long moment. C��tait insoutenable. ��Je ne ferais jamais �a. Je ne deviendrais jamais comme �a.</p><p>��La d�cision vous revient. Vous pensez que c�est impossible, mais vous vous trompez. Je distingue les avenirs possibles, et vous sentez la v�rit�. Vous savez l�effet que �a fait. Il vous est d�j� arriv� de voler la magie d�un autre actif pour vous l�approprier. Vous obtenez la force n�cessaire, et �a vous transforme.�� Zachary tourna les talons et s��loigna. ��Tous ces dessins sont pour vous, Faye. Je voulais vous les transmettre afin que vous sachiez qui peut vous aider et qui veut votre perte. Apprenez. Apprenez d�o� vous venez, ce qui aurait pu se passer, ce qui peut encore advenir. �a ne vous prendra pas longtemps, je le sais. Rien ne vous prend longtemps.</p><p>��O� allez-vous�?</p><p>��C��tait ce que le pouvoir attendait de moi. J�ai fini. Maintenant, il est temps de mettre un terme � la douleur. En bas, il y a une chaudi�re. Je l�ai d�j� remplie de charbon. Je vais l�allumer, entrer dedans et br�ler. Mon �me n�aura plus de corps � quoi s�accrocher. Au revoir.��</p><p>Faye baissa les yeux. Entre ses mains, l�horrible dessin. <emphasis>Je ne deviendrai pas le diable.</emphasis> ��Merci, Zachary.</p><p>��Bonne chance, Faye.��</p></section></section><section><title><p>Chapitre 11</p></title><epigraph><p>On dit que je suis le meilleur escroc du monde, hein�? Mais alors qu�est-ce que je fais ici�? Il para�t que les meilleurs sont les parleurs, les pi�ges, appelez-les comme vous voulez, parce qu�ils contr�lent les pens�es des pigeons. Ensuite, les liseurs en deuxi�me, parce qu�ils savent ce que le pigeon pense vraiment. La v�rit� vraie�? Ils ne sont pas si forts que �a. La magie, �a rend le truc trop facile, �a vous ramollit. Ces gars n�ont aucune imagination� Bon. Vous m�avez eu. C�est vrai que je suis le meilleur. Mais vous savez quoi�? Pas besoin d��tre sorcier pour essorer un pigeon. Le vrai secret pour monter une arnaque, vous savez ce que c�est�? Dites au pigeon ce qu�il a envie d�entendre. Les na�fs, c�est pas �a qui manque.</p><text-author>Joseph Lewis, dit Hungry Joe, interview � la prison d��tat de Sing Sing, 1888.</text-author></epigraph><section><title><p>��Voyageuse�� (CBF)</p></title><p>Les vaisseaux japonais �taient juste au-dessus d�eux. Une pluie violente cognait le dirigeable dans un bruit de tambour. La foudre z�brait le ciel, presque � toucher le cockpit. C��tait aveuglant, et sous les paupi�res de Sullivan se gravait l�image en n�gatif des vaisseaux de guerre de l�Imperium qui les cherchaient.</p><p>On avait �teint toutes les lumi�res, mais les �clairs pouvaient se refl�ter sur la coque. ��Vous croyez qu�ils nous ont rep�r�s�? demanda-t-il.</p><p>��Si oui, on le saura d�s les premiers obus.�� Le capitaine Southunder �tait d�un calme olympien. Ce n��tait pas la premi�re fois que le vieux pirate for�ait un blocus. ��On est compl�tement encercl�s.�� Il se tourna vers son �quipage, concentr� sur la d�cision � prendre�: plusieurs choix possibles, et tous pr�sentaient de gros risques, mais, parfois, il fallait �couter son instinct. ��Barns, faites-nous descendre de mille pieds, tout en douceur.</p><p>��� vos ordres, commandant.�� Barns tira un levier de cuivre sur la console.</p><p>La <emphasis>Voyageuse</emphasis> g�ta sur tribord. L��quipage dut se retenir pour ne pas tomber. Sullivan se contenta d�imaginer qu�il �tait boulonn� au sol jusqu�� ce que le vaisseau se stabilise, apr�s plusieurs secondes de craquements inqui�tants. Les pirates se remirent au travail sur le pont bond�. Ils tripotaient des bidules auxquels Sullivan ne comprenait rien. ��C��tait tout en douceur, �a�?��</p><p>Barns sourit. ��On encaisse des bourrasques lat�rales de cinquante n�uds. Tout en douceur, �a veut dire qu�on n�est pas tomb�s en piqu�.</p><p>��Vous avez demand� du mauvais temps, monsieur Sullivan, dit Southunder. Je le fournis bien volontiers.</p><p>��J�ai seulement demand� que vous nous fassiez atteindre Shanghai en secret.</p><p>��C�est pareil. La <emphasis>Voyageuse</emphasis> est agile, et un grain qui nous secoue autant doit faire vivre l�enfer � ces briques de dirigeables imp�riaux. � cause de la position c�ti�re de Shanghai, la zone grouille de vaisseaux. De toutes les Cit�s libres, c�est la plus dangereuse pour nous. J�ai tir� sur mon pouvoir afin de d�cha�ner cette temp�te hors de saison dans l�espoir que l�Imperium aurait le bon sens de ramener ses vaisseaux � quai. Mais, apparemment, les Japs ont moins de jugeote qu�un canard. Je ne m�attendais pas � croiser des patrouilles ici.</p><p>��Coup de malchance, ou ils se doutent de quelque chose�?</p><p>��On verra bien si toute la flotte japonaise nous attend � Shanghai ou pas.�� Southunder se tourna vers l�op�rateur du t�l�radar. ��Monsieur Black�?��</p><p>Les yeux du pirate �taient riv�s � un tube cathodique. ��Ils n�ont pas chang� de cap.�� Sullivan ne voyait qu�un brouillard vert et des points lumineux, mais l�invention du CBF avait l�air de marcher, et l�affichage faisait plaisir � Black. ��Et tant mieux. Vu le retour, il y a un �norme multicoque dans le tas. D�apr�s la taille, peut-�tre un de classe Kaga.</p><p>��Position�?</p><p>��Six milles marins devant nous, deux mille pieds au-dessus. Direction nord-nord-est.��</p><p>Southunder se frotta le menton. ��Comment nous sommes-nous pass�s si longtemps de ce merveilleux appareil, je ne le comprendrai jamais. Dieu b�nisse les cr�nes d��uf des engrenages du CBF. Faire rebondir des ondes radio sur les objets solides pour d�terminer leur distance� c�est de la magie.</p><p>��Dans la bouche d�un type capable de cr�er des ouragans � la force de l�esprit��� Barns s�agrippait aux commandes. ��Le gadget du CBF, c�est rien que de la science.</p><p>��Une science que l�Imperium n�a pas encore d�velopp�e, et j�en suis bien content�: �a nous simplifie le boulot.</p><p>��Le jour o� l�Imperium se procure un de ces radars, j�arr�te la piraterie pour un m�tier moins dangereux, souffla Barns � Sullivan. Avaleur de sabres ou dompteur de fauves.</p><p>��Un veinard comme vous�?�� Lance Talon sourit. Il �tait venu admirer le spectacle sur le pont. ��Vous vous ennuieriez. Dompteur de fauves, j�ai essay�. Plut�t d�cevant.��</p><p>L��trange pouvoir de Barns lui permettait de modifier les probabilit�s en sa faveur. ��Vous utilisez votre magie en ce moment, j�esp�re�?</p><p>��D�tendez-vous, Sullivan. Ce moment-l� est toujours un peu inqui�tant�; ensuite, on boit un coup et on se moque de l�Imperium.�� Mais l�air concentr� du jeune homme trahissait qu�il recourait bien � son pouvoir. ��De quoi bien se marrer.</p><p>��Merde. J�ai une meilleure vue de flanc, dit l�op�rateur du t�l�radar. Il s�agit d�un Kaga, je confirme.��</p><p>Tous les c�urs se serr�rent. C��tait le vaisseau le plus moderne de l�arsenal imp�rial, dot� d�une plus grande puissance de feu que ceux de la Grande Guerre, de centaines d�hommes � bord, d�un blindage que la <emphasis>Voyageuse</emphasis> n�avait aucune chance d�ab�mer et, pire encore, d�un rayon de paix capable de vaporiser tout ce qu�il touchait. ��S�il nous voit, on est cuits, dit Sullivan.</p><p>��De quoi bien se marrer, je vous dis��, lan�a Barns.</p><p>Southunder se rongeait un ongle. ��Des vaisseaux de surface, monsieur Black�?</p><p>��Pas pour le moment, commandant. Difficile de savoir. La surface est tr�s agit�e.</p><p>��Gardez le cap et descendez de cinq cents pieds, Barns.</p><p>���a va secouer.�� Mais c��tait une mise en garde, non une protestation. Le pilote ob�issait d�j�.</p><p>��Pas autant que si on se fait carboniser par un rayon de paix. On consomme beaucoup de magie, l�. Je ne veux pas passer trop pr�s�: s�ils ont un trouveur � bo���</p><p><emphasis>CRAC�! BOUM�!</emphasis></p><p>Cette fois, Sullivan ne put rester impassible, mais ce fut plus � cause de la lumi�re et du cr�pitement �lectrique que suite � un �cart du vaisseau, qui avait � peine boug�; en revanche, toutes les ampoules s��taient �teintes ou clignotaient.</p><p>��Rayon de paix�!�� cria quelqu�un.</p><p><emphasis>Pauvre sot.</emphasis> Un rayon de paix les aurait d�j� r�duits en cendres.</p><p>��On a pris la foudre��, annon�a Southunder. Il fit pivoter son fauteuil vers sa torche. ��Ori�! Statut�?��</p><p>Lady Origami, discr�te, se pla�ait toujours en retrait�; on oubliait facilement sa pr�sence. Elle posa sa petite main sur une cloison et ferma les yeux. Les torches disposaient d�une image magique de l�endroit o� elles se trouvaient qui signalait les flammes, comme les lourds bien entra�n�s avec la gravit� ou Faye avec l��tonnante <emphasis>carte mentale</emphasis> dont elle parlait souvent. Sullivan, toujours avide d�en apprendre plus long sur la magie, se dit qu�il lui faudrait interroger la Japonaise, si du moins la <emphasis>Voyageuse</emphasis> n�explosait pas dans les secondes � venir. ��J�ai �touff� quelques �tincelles. Les enveloppes vont tr�s bien.��</p><p>L��quipage respira plus librement. Sullivan s�aper�ut que tous ses poils s��taient dress�s au garde-�-vous.</p><p>��Ainsi, nous n�allons pas exploser tout de suite.�� Southunder se tourna vers l�op�rateur du t�l�radar. ��La foudre nous a-t-elle �clair�s�? Des vaisseaux ennemis changent-ils de cap�?</p><p>��Le t�l�radar ne marche plus. Je suis aveugle.�� Black se laissa glisser � terre pour ouvrir une trappe sur le c�t� de sa machine. De la fum�e en sortit�; l�odeur de br�l� fit froncer les narines � tout l��quipage. ��Merde.��</p><p>Sans le jouet du CBF, la <emphasis>Voyageuse</emphasis> risquait de se jeter droit sur un vaisseau imp�rial. ��Schirmer, l�un de mes chevaliers, est un r�pareur, dit Sullivan.</p><p>��Faites-le venir, ordonna Southunder. Et le m�cano du CBF.��</p><p>Un pirate d�crocha un microphone et activa la manivelle de charge. ��Merde. Grill�.</p><p>��Je vais les chercher.�� Sullivan tourna les talons. Dans le poste de pilotage, il n��tait qu�un spectateur impuissant.</p><p>��Bien.�� Southunder se concentrait pour garder ses passagers en vie. ��Il y a un cr�piteur parmi vos hommes. Assurez-vous qu�il ne dorme pas et chargez-le de d�tourner les �clairs.��</p><p><emphasis>Si seulement j�y avais pens� plus t�t</emphasis>, se dit Sullivan en sortant.</p><p>��Et vous avez une torche. Qu�elle soit pr�te � assister Lady Origami en cas de besoin.</p><p>��Commandant�!�� Lady Origami avait l�air outr�e � l�id�e qu�elle puisse avoir besoin d�assistance.</p><p>Le vent s�acharnait sur la <emphasis>Voyageuse</emphasis>. Parcourir les coursives �tait difficile, m�me pour un homme qui avait les lois de la gravit� dans sa poche. Barns avait raison�: si bas, �a bougeait encore plus. Le vaisseau �tait secou� comme un prunier.</p><p>��Justement, je vous cherchais.��</p><p>Sullivan se retourna. Le docteur Wells l�avait rejoint sans bruit. Soit l�ali�niste �tait aussi fort que Heinrich, soit les oreilles de Sullivan sifflaient encore � cause de la foudre. Il avait d�j� exp�di� Schirmer et le m�cano � Southunder, pr�venu les cr�piteurs afin qu�ils veillent au grain�; il pouvait donc prendre une minute avant de retourner s�inqui�ter en vain. ��Qu�y a-t-il, doc�?</p><p>��Vous avez un instant � m�accorder�?</p><p>���a d�pend. Vous voulez recommencer � vous plaindre de votre logement�?</p><p>��Ce n�est pas le Ritz, mais c�est un peu mieux que mon trou � Rockville. Tout juste. Non, j�ai quelque chose pour vous.�� Wells parlait toujours trop fort, comme s�il �tait sur sc�ne. Il lui tendit des papiers. ��C�est un profil de notre cible. J�ai ramass� tout ce que vos espions savaient sur ce ma�tre Saito, puis j�ai assez longuement interrog� Toru. Des observations indirectes et biais�es, ce n�est pas l�id�al, mais je crois que mes conclusions vous aideront � �liminer le faux pr�sident.��</p><p>Sullivan saisit la liasse impeccable. ��Il y a une machine � �crire � bord�?</p><p>��Oui. Les employ�s du CBF sont bien �quip�s. Je ne sais pas ce qu�ils comptaient faire de toutes ces fournitures de bureau dans une zone de guerre, mais c�est une chance�: vous n�auriez sans doute pas d�chiffr� mon �criture. Une �criture lisible r�v�le un esprit born�.��</p><p>Sullivan examina la premi�re page, la deuxi�me, la troisi�me. Il n�avait jamais vu personne lire plus vite que lui. Wells avait �tabli une liste tr�s d�taill�e de toutes les initiatives prises par le nouveau pr�sident depuis la mort d�Okubo Tokugawa, accompagn�es d�hypoth�ses sur les implications de chacune.</p><p>L�ali�niste avait l�air tr�s fier de lui. ��Toru a trouv� mes questions aga�antes. Je ne sais vraiment pas comment vous faites pour supporter ce garde de fer arrogant. Mais nous avons de la chance d�avoir parmi nous un ancien �l�ve de Saito.</p><p>���a va un peu plus loin que �a, non�?</p><p>��Si. Notre ami si obstin� essayait de faire croire que ses observations �taient personnelles, mais il m�appara�t que beaucoup avaient en fait �t� formul�es par Hatori. Comme si Toru avait une seconde identit� nich�e dans le cerveau, avec les souvenirs que feu l�ambassadeur lui a transmis. Une situation fascinante�; si j�avais plus de temps, et un sujet plus conciliant ou moins violent, j�aimerais beaucoup m�y int�resser de pr�s� Oh, si j�avais l�occasion d�absorber ainsi les exp�riences de quelqu�un d�autre, je crois que je choisirais John Keats� Ou bien Jack l��ventreur.</p><p>��Du charabia.</p><p>��Mais non. Ce serait fascinant.</p><p>��Je parle de vos paperasses. �a ne vaut rien.</p><p>��Je vous en prie, Sullivan. Nous savons l�un comme l�autre que votre num�ro d�abruti n�est qu�un m�canisme de d�fense. Vous avez forc�ment crois� assez de termes latins pour d�chiffrer la terminologie que j�emploie.</p><p>��Je vous ai engag� parce que Bradford Carr vous a d�crit comme un pisteur. � l�entendre, vous obtenez les m�mes r�sultats qu�un juge.�� Sullivan feuilleta son rapport. ��Tout �a, ce sont des conjectures.��</p><p>Wells se tenait au mur pour ne pas tomber � chaque embard�e de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>. ��Vous ne comprenez pas la science fondamentale sur laquelle on s�appuie pour pr�dire les comportements, j�en ai peur. Chacun n�est que la somme de ses exp�riences. La psychologie, ce n�est pas de l�alg�bre, je ne trouverai pas <emphasis>x</emphasis> � l�aide d�une poign�e de variables. C�est un art. Moi, je comprends les gens comme vous comprenez la gravit�. L�information dont je dispose est lacunaire mais suffisante. C�est tout simple, au fond.</p><p>��Simple�? Ce salopard de Saito collabore avec un monstre extraterrestre afin d��radiquer l�esp�ce humaine. Comment��� Une violente bourrasque secoua le vaisseau, et Wells perdit l��quilibre. Sullivan dut d�placer son centre de gravit� mais ne tressaillit m�me pas. Agac�, il se baissa et releva le massif. Naturellement, celui-ci ne s��tait pas bless�. ��Comment s�y retrouver�?��</p><p>Wells s��pousseta. ��Un sujet qui raisonne de travers raisonne tout de m�me. Tout le monde d�sire quelque chose et, d�ordinaire, dissimule le v�ritable objet de ses d�sirs. Une fois qu�on a compris ce qu�il veut vraiment, on a du pouvoir sur lui. C�est pour �a que m�me les liseurs se trompent souvent. Ils lisent les pens�es de surface et ratent l�oc�an inconscient qui se cache en dessous. D�couvrez ce qui se tapit dans les profondeurs, Sullivan, et vous conna�trez votre proie mieux qu�elle-m�me. Ensuite, vous pourrez la manipuler � votre guise.</p><p>��Je comprends pourquoi vos patients vous adoraient.</p><p>��Je suis tr�s fort. C�est encore plus facile quand quelqu�un cache ses v�ritables motifs derri�re une histoire invent�e�: il suffit alors de pr�voir les initiatives qu�il va prendre pour renforcer son mensonge. Stimulus. R�action. Nous fournissons le stimulus et, puisque nous avons pr�vu sa r�action, nous tendons le pi�ge. Remerciez votre bonne �toile que le docteur Carr m�ait offens�. Si j�avais continu� � travailler pour lui, il aurait ais�ment vaincu le Grimnoir.</p><p>��Le pi�ge qu�il nous a tendu s�est retourn� contre lui� Et si le cerveau de Saito est contr�l� par l��claireur�?��</p><p>Wells sourit. ��Ce n�est pas le cas.</p><p>��Je ne vois pas�</p><p>��Je parierais ma vie. Les actes de ce faux pr�sident sont ceux d�un homme. Il n�y a rien d�inhumain en lui. Je vois un homme qui cherche � faire ses preuves. Un homme qui croit avoir �t� �touff� par l�ombre d�un g�nie pendant trop longtemps et qui veut briller. Tout ce qu�il a dit ou fait depuis qu�il a pris le commandement de l�Imperium r�v�le son but ultime. Tout est l�, �vident comme le gros nez souvent cass� au milieu de votre figure� Dire que vous avez �t� d�tective, para�t-il� Quel d�tective refuse de tenir compte d�une opinion d�expert�?</p><p>��Soit.�� Sullivan soupira. ��Si on n�explose pas en vol, on atteindra Shanghai d�ici quelques jours. Je vais lire �a et prendre une d�cision avant l�atterrissage.�� Il feuilleta de nouveau le rapport. ��La seule chose qui m�int�resse, c�est comment tuer cette ordure.</p><p>��Je n�ai pas assez d�informations pour analyser ses capacit�s physiques ou magiques, mais je peux vous dire comment le manipuler. Mes recommandations se trouvent dans le r�sum� en derni�re page.��</p><p>Sullivan le parcourut et comprit enfin comment Wells avait r�ussi � se tailler une position d�autorit� parmi les tueurs endurcis qui peuplaient Rockville. Il devait lire en eux comme dans un livre. Jake siffla entre ses dents. ��Rappelez-moi de ne jamais jouer aux cartes avec vous. Vous voulez qu�on monte une arnaque pour pi�ger l�homme le plus dangereux du monde�?��</p><p>Disposer d�un ex-taulard titulaire d�une th�se de doctorat avait ses avantages.</p><p>��Non. L�escroc c�est lui, et son pigeon c�est l�Imperium tout entier. Il nous a pr�par� le terrain. On se contente de retourner son pi�ge contre lui.</p><p>��Vous �tes un salopard manipulateur et tordu, vous savez, doc.</p><p>��Le compliment me va droit au c�ur.��</p><p>L�analyse de Wells �tait beaucoup plus approfondie que Sullivan ne l�avait d�abord cru. L�ali�niste prenait soin de pr�ciser qu�il extrapolait � partir de donn�es insuffisantes � les rapports des espions du Grimnoir et le t�moignage d�un ex-garde de fer � moiti� fou que Wells regardait comme deux sujets distincts coinc�s dans le m�me corps �, mais ce qu�il �crivait tenait debout.</p><p>La <emphasis>Voyageuse</emphasis> t�chait de forcer un blocus tout en survivant � une temp�te magique. Sullivan ne servait � rien, ce qu�il supportait mal�: il s��tait cal� dans sa couchette pour lire le compte rendu de Wells. Les lumi�res �tant coup�es � Bob le Pirate voulait �conomiser l��lectricit� et l�hydrog�ne �, il se contentait d�une lampe �lectrique second�e par la lueur des �clairs.</p><p>Il eut vite appris tout le dossier par c�ur, mais il y r�fl�chit longuement et relut plusieurs fois chaque passage. D�ordinaire, pour r�fl�chir, il pr�f�rait se lancer dans un travail qui exigeait un effort physique � souvenir de l��poque o� il cassait des cailloux au p�nitencier �, mais, � bord d�un dirigeable, ce n��tait pas �vident.</p><p>Il avait �t� d�tective priv�. La plupart du temps, �a lui rapportait juste de quoi payer son loyer, mais il �tait dou�. Il aimait les �nigmes et, une fois qu�on avait trouv� les pi�ces centrales d�un puzzle et compris comment elles s�embo�taient, le reste se mettait en place tout seul. Les gens �taient des puzzles immenses mais gu�re diff�rents. En lisant et relisant le profil de Dosan Saito, Sullivan retrouva cette vieille impression. �a s�embo�tait bien.</p><p>L��claireur avait d� atterrir peu apr�s la mort du pr�sident. Pas de chance�: c��tait en Asie, et il avait trouv� Saito. <emphasis>Pourquoi encore la Chine�? Malchance ou bien��?</emphasis> Tous ces �-c�t�s restaient plong�s dans le myst�re, mais Saito �tait compr�hensible. C��tait un homme qui d�sirait le pouvoir et croyait le d�tenir.</p><p>Si Wells avait raison, Saito restait humain, m�me s�il subissait l�influence d�un extraterrestre, et il prendrait des d�cisions pr�visibles par des humains. Il �tait le produit d�une culture �trang�re que peu d�Am�ricains comprenaient, mais il n��tait qu�un homme, donc accessible. La question �tait ensuite de d�cider que faire de lui une fois qu�on l�aurait attrap�.</p><p>Sullivan, alors, pensa � la feuille dissimul�e sous sa couchette, celle qui portait le terrible sortil�ge� Zangara et Corbeau en avaient tir� une puissance immense, mais � quel prix�? <emphasis>Peut-�tre.</emphasis> Seulement si c��tait la seule solution.</p><p>��Monsieur Sullivan�?��</p><p>Il braqua sa lampe de poche vers l��coutille. Buckminster Fuller dut se couvrir les yeux. Jake, perdu dans ses pens�es, n�avait pas entendu l�engrenage arriver. Obs�d� par le faux pr�sident, il n�avait m�me pas remarqu� que la temp�te s��tait apais�e. Combien de temps avait-il pass� � r�fl�chir�? La <emphasis>Voyageuse</emphasis> avan�ait aussi silencieusement que ses turbor�acteurs le lui permettaient. Dans la coursive, les veilleuses d�urgences �taient allum�es, et Sullivan �teignit sa lampe. S�extraire de la couchette lui aurait demand� trop d�efforts�; il se contenta de poser les papiers sur sa poitrine. ��Salut, Fuller.</p><p>��Les n�uds�!�� L�engrenage semblait nerveux, mais les engrenages avaient toujours l�air nerveux. � la connaissance de Sullivan, Browning �tait le seul � savoir rester calme. ��J�ai d�fait les n�uds�!</p><p>��Les n�uds�?�� Il mit une seconde � comprendre. ��La magie de l��corch�?</p><p>��Ce n�est pas de la magie�! C�en �tait�! Mais ce n�en est plus. C�est autre chose, une perversion de la magie, une monstruosit� �volutionnaire. Le sp�cimen biologique d�c�d� �tait une brute. Et ce n��tait pas un n�ud, pas du tout. C��tait une boucle�! Un lasso�! Ce n�est pas omnidirectionnel, c�est multiomnidirectionnel. C�est, c�est, c�est�</p><p>��Bon, du calme, du calme.�� La situation m�ritait sans doute qu�il se l�ve. Cela lui prit un peu de temps, mais il r�ussit � ne pas se cogner la t�te sur les saillies m�talliques. Il tira sur la cha�nette pour allumer la lumi�re. ��Expliquez-moi �a avec des mots pour les imb�ciles.</p><p>��Les d�mes sont ma sp�cialit�, mais les cordes sont fascinantes �galement.�� Fuller, effar�, balaya la cabine du regard et, rep�rant une botte sous la couchette de Barns, s�empressa d�aller la ramasser pour en arracher le lacet. Apr�s quoi, il balan�a la botte par terre. Il brandit le lacet. ��Qu�est-ce que c�est�?</p><p>��Un lacet.</p><p>��C�est le flux omnidirectionnel d��nergie magique entre l�h�te � ici, un actif � et le symbiote parasite, ici l�entit� multidimensionnelle qu�est le pouvoir.</p><p>��Nous � un bout. Le pouvoir � l�autre.</p><p>��Oui.�� Fuller prit une extr�mit� du lacet dans chaque main et le tendit. ��La fa�on dont il d�termine les crit�res de s�lection reste un myst�re.</p><p>��Il choisit certains humains mais pas d�autres. La zone du pouvoir � laquelle nous sommes reli�s d�termine notre type de pouvoir magique. Pig�.�� Mais Sullivan avait compris �a tout seul depuis longtemps, et il n��tait pas engrenage.</p><p>��Lors de la connexion avec l�h�te humain, ce que nous appelons magie circule par ce lien, s�accumule dans l�h�te et, <emphasis>via</emphasis> un processus inconnu au long du cycle de vie, grandit, puis, avec la cessation de la fonction biologique�</p><p>��La mort.</p><p>��Oui, quand nous mourons��� Fuller l�cha un bout du lacet. ��L�entit� r�colte l��nergie magique renforc�e afin de poursuivre son propre cycle de vie.�� Fuller r�unit le lacet dans une seule main, en boule.</p><p>Si Sullivan avait �t� d�humeur � plaisanter, il aurait �mis un bruit de spaghetti qu�on aspire.</p><p>��Tenez-moi �a.�� Fuller lui donna son lacet. Sullivan le tendit, curieux d�apprendre ce qui bouleversait ainsi Fuller. ��� pr�sent, vous repr�sentez la connexion entre les actifs et le symbiote. Quand j�ai employ� ma magie, tout � l�heure, pour �tudier la nature de la connexion concernant le sp�cimen collect� � Axel Heiberg, j�ai parl� de n�uds, comme si la connexion avait subi des manipulations jusqu�ici inconnues. Les g�om�tries magiques normales semblaient chaotiques, nou�es les unes sur les autres, si vous pr�f�rez, mais ce n��taient pas des n�uds�!�� Fuller alla arracher le lacet de l�autre botte.</p><p>��Barns ne va pas appr�cier qu�on ait tripot� ses affaires.��</p><p>L�engrenage ne parut m�me pas l�entendre. ��Cette seconde ficelle repr�sente une nouvelle entit�. Que, par souci de praticit�, j�appellerai l�ennemi. Normalement, je pr�f�re �viter un langage qui incite � l�antagonisme, mais j�en viens � comprendre la raison qui vous pousse � employer ce terme.�� Fuller saisit le second lacet, le passa autour de celui que Sullivan maintenait tendu et le noua, formant une boucle qui coulissait. ��La stratification multiomnidirectionnelle n��tait pas une �volution nouvelle du lien entre l�h�te et le symbiote, pas du tout. Il n�y avait pas de n�ud dans notre connexion mais des mat�riaux suppl�mentaires.</p><p>��C��tait un d�tournement.</p><p>��Le terme est bien choisi. L�ennemi, pour employer votre d�nomination brutale, s�est infiltr� dans l��quation. La connexion, � pr�sent, se prolonge dans une autre dimension.�� Fuller tira sur son lacet�: Sullivan sentit la tension et dut serrer fort pour ne pas l�cher le sien. ��Il s�agit d�un d�tournement du flux magique. Et que se passe-t-il quand la fonction biologique s�interrompt�?��</p><p>Sullivan l�cha un bout. Fuller tira vers lui et se saisit du premier lacet avant qu�il se soit lib�r� de sa boucle�: chacun en tenait une extr�mit�.</p><p>��Votre main repr�sente donc le pouvoir�: elle continue � fournir un effort pour tirer sur le lacet. Le symbiote doit d�cider. Il est li� � l�ennemi et il va �tre attir� vers lui. Notez bien�: je ne l�che pas l�autre extr�mit�, celle que je vous ai vol�e. Pourquoi�? Le cycle de vie de l�h�te est pourtant achev�.��</p><p>�a devait faire cet effet-l�, d�aller � l�universit�. ��Il n�est pas vraiment mort. Comme l��corch�.</p><p>��Exact. C�est � pr�sent un outil biologique entre les mains de l�ennemi. C�est une ancre.�� Fuller tira un coup sec, for�ant Sullivan � r�sister. ��Pire encore, surtout parce que je n�ai ni assez de mains ni assez de chaussures pour effectuer la d�monstration, ces ancres d�tourn�es vont aller s�enrouler autour d�autres connexions h�te-pouvoir. Le processus va s�acc�l�rer � un rythme exponentiel. Quand un nombre suffisant de ces h�tes seront devenus des ancres, que fera le symbiote�?��</p><p>Sullivan l�cha le lacet.</p><p>��Exactement. Priv� d�une trop grande partie de son �nergie vitale, et inexorablement hal� vers son pr�dateur, il choisira de couper le lien pour s�enfuir.��</p><p>Fuller avait tous les lacets, et Sullivan aucune solution. ��Merci pour la le�on, mais j�avais d�j� pig�. Qu�est-ce qu�on peut faire pour emp�cher l�ennemi de s�emparer de nous comme vous vous �tes empar� des bottes de Barns�?��</p><p>Fuller d�m�la son �cheveau pour r�cup�rer la boucle qu�il avait nou�e. ��L�.</p><p>��Je s�che, doc.�� Sullivan soupira.</p><p>��C�est ce que le splendide globe du pr�sident �tait con�u pour rep�rer. L�arriv�e d�un sp�cimen biologique qui conservait un certain lien magique m�a distrait, et j�ai n�glig� de comparer mes archives avec le d�tecteur. Ces derniers jours, j�ai enfin pris le temps d�en analyser le fonctionnement. Cette boucle, ce d�tournement, c�est cela qu�affiche le sublime appareil sph�rique, une interruption du cycle normal de la magie. Maintenant que j�ai vu�la v�ritable cible, et non sa repr�sentation, je peux reproduire�</p><p>��Vous pouvez fabriquer un nouveau d�tecteur.</p><p>��Si vous voulez, oui, mais en mieux�! Les sortil�ges auxquels les engrenages de l�Imperium ont recours sont �patants mais manquent de cr�ativit�. Ce ne sont pas des �uvres d�art.��</p><p>Sullivan avait trouv� la grosse boule plut�t jolie, mais il ne voulait pas couper Fuller dans son �lan. De toute fa�on, l�engrenage ne voyait pas le monde comme un homme ordinaire. ��Bonne nouvelle.</p><p>��Plus encore que vous ne le pensez, monsieur Sullivan. Avec votre permission, je vais r�quisitionner les talents de tous les employ�s du CBF, les plus habiles des pirates de Southunder et, surtout, votre r�pareur, monsieur Schirmer. Quand nous aurons atterri, il me faudra du mat�riel. Je vous fournirai une liste compl�te. J�ai �galement besoin d�une section de la soute assez grande pour faire office d�atelier.</p><p>��Construisez ce machin tr�s vite, et je vous promets des petits-d�jeuners servis au lit par des danseuses de cabaret.��</p><p>Fuller sourit. ��Comme vous le savez, l�id�e de faire du mal � une forme de vie embarqu�e sur le vaisseau Terre me remplit d�une horreur profonde. Parmi l��quipage, des rumeurs circulent sur vos intentions, et je suis pleinement conscient des cons�quences tragiques que vos actes auront sur la population de Shanghai. Il faudrait �tre stupide pour croire que mes suppliques en faveur d�une r�solution pacifique seront �cout�es�; et, apr�s avoir vu le sp�cimen d�Axel Heiberg, j�ai parfaitement conscience qu�une telle r�solution ne serait pas envisageable dans un laps de temps suffisant pour ne pas emp�cher l�extinction de toute vie sur le vaisseau Terre� N�anmoins, tout acte de violence nous diminue.</p><p>��J�avais envisag� de vous planquer � bord de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>.</p><p>��Naturellement�! Ce n�est pas l� o� je veux en venir. J�ai conscience que vous souhaitez r�v�ler que le pr�sident est un imposteur, et, en atteignant ce but d�une fa�on efficace, �viter autant de mortitude que possible.��</p><p><emphasis>�a, ce n�est pas �vident.</emphasis> Il y aurait sans doute beaucoup de mortitude. ��J�essaierai.</p><p>��Je ne vais pas me contenter de cr�er un appareil qui vous servira de d�tectolocalisateur. Je compte concevoir les sortil�ges n�cessaires � un d�tectolocalisar�v�lateur. Les boucles deviendront visibles � l��il nu. La v�rit� sera r�v�l�e � tous�!</p><p>��Un r�v�lateur d�ennemi�? Vous �tes un g�nie.��</p><p>Fuller rougit. ��Je ne suis pas un g�nie. Rien qu�un immense amas d�exp�rience.��</p><p>Cette r�ponse rappela � Sullivan le profil de Dosan Saito �tabli par Wells� Et une nouvelle pi�ce du puzzle se mit en place.</p></section></section><section><title><p>Chapitre 12</p></title><epigraph><p>Visitez Shanghai la belle, la perle de l�Orient. Savourez les myst�res exotiques de l�Asie. D�couvrez le luxe de la salle de bal du Paramount, assistez � un spectacle jou� par les plus grandes stars dans le l�gendaire Op�ra, choisissez des cadeaux uniques � Sincere, le merveilleux grand magasin, plongez dans le luxe de l�h�tel Cathay de sir Victor Sassoon. Jouez dans les casinos de la concession fran�aise, admirez l�architecture ultramoderne du quartier imp�rial. Suivez vos d�sirs�; Shanghai est le carrefour de la tradition et de l�avenir. Les dangers dont vous avez pu entendre parler n�existent plus et, m�me � l��poque, on se les exag�rait. Mais vos amis l�ignorent et, � votre retour, les femmes admireront le voyageur intr�pide�! Shanghai la belle a atteint une nouvelle �re de paix et de prosp�rit�. La cit� libre de Shanghai�: pour une visite sereine, �conomique et d�licieuse�! R�servez votre voyage d�s aujourd�hui chez Apog�e�!</p><text-author>Publicit� de magazine, 1931.</text-author></epigraph><section><title><p>Cit� libre de Shanghai</p></title><p>��Bonsoir, monsieur Smith��, dit le policier chinois. Son anglais �tait correct, et son accent r�v�lait qu�il l�avait acquis aupr�s d�un Britannique. �a n�avait rien de surprenant�: la ville grouillait d�Occidentaux qui, par dizaines de milliers, venaient se faire arnaquer. Plusieurs flics se tenaient � tous les <emphasis>check-points</emphasis>�; l�un parlait s�rement fran�ais et un autre allemand. Shanghai �tait <emphasis>cosmopolite</emphasis>. L�anglophone examina le passeport. ��C�est votre premi�re visite � Shanghai�?</p><p>��Oui��, r�pondit Sullivan. Selon les documents officiels de la Cit� libre, il �tait Fred Smith, riche propri�taire d�une usine d�outillage industriel � Detroit, venu s�encanailler � Shanghai l�exotique. Du moins les faux papiers disaient-ils s�rement quelque chose comme �a, mais il ne lisait pas le chinois. ��Je ne suis ici que depuis deux jours.</p><p>��Oui. Je vois que vous �tes venu sur la <emphasis>Carpe riante</emphasis>, de San Francisco.�� Le policier prenait son temps, se voulait rigoureux, mais les documents �taient irr�prochables. Sullivan n�avait jamais vu de faux aussi convaincants, m�me � Detroit ou � Chicago. Cela dit, les carr�s �nigmatiques qui servaient d��criture dans la r�gion lui �chappaient totalement, et il se reposait sur l�assurance du capitaine Southunder. Sullivan examina le march�, relativement paisible. Si les papiers, au bout du compte, n��taient pas assez officiels, il lui resterait la violence�; mais assommer des flics avant d�essayer de se planquer, alors qu�il d�passait tout le monde de deux t�tes, le tentait peu. ��J�esp�re que le voyage a �t� agr�able.</p><p>��Ah, �a oui. Toujours r�v� de faire une croisi�re.</p><p>��Bien s�r.�� Le policier leva les papiers dans la lumi�re pour v�rifier les filigranes. Ses trois coll�gues s�ennuyaient ferme. Appuy�s sur leurs fusils, ils fumaient des cigarettes. ��Que pensez-vous de notre ville�?��</p><p><emphasis>Je pense que, si Dieu ne br�le pas Shanghai, il devra des excuses � Sodome et Gomorrhe.</emphasis> Mais Sullivan n�osa pas s�exprimer ouvertement et se contenta d�imiter la majorit� des Occidentaux qui se retrouvaient l�. ��ǒa l�air tr�s beau. J�ai tellement entendu parler de la perle de l�Orient, et je ne suis pas du tout d��u.�� Le flic hochait la t�te. ��Perle de l�Orient�� �tait la formule polie. D�ordinaire, on disait plut�t ��Pute de l�Orient��.</p><p>��Les casinos sont les meilleurs du monde.</p><p>��Vous avez d�j� beaucoup gagn�?�� demanda le policier d�un air retors.</p><p><emphasis>Pourquoi�? Tu vas exiger un pot-de-vin�?</emphasis> Mais Sullivan secoua la t�te en souriant. ��Non. Je ne gagne jamais. Ma chance tournera peut-�tre ce soir.�� Il ne pouvait pas s��terniser. La raison pour laquelle on l�avait interpell� �tait �vidente. L�avenue qui traversait le district abritait toutes les tentations destin�es aux Occidentaux pleins aux as, mais, dans les ruelles adjacentes, il se faisait remarquer. Il constituait une anomalie, et, les anomalies, on s�y int�ressait. Am�rique ou terre �trang�re, les policiers �taient partout les m�mes.</p><p>��Que faites-vous dans ce district�?��</p><p>Si on vous surprenait dans une situation compromettante, la meilleure fa�on d�avoir la paix �tait de confirmer les soup�ons. ��Je suis un peu g�n�, mais je vais vous demander mon chemin. Vous voyez, j�ai entendu parler d�un �tablissement qui s�appelle, je crois, la Maison de la fleur d�or, mais je me suis perdu�</p><p>��Ah, bien s�r. C�est destin� � une client�le aux go�ts particuliers.�� Le policier eut un sourire suffisant�; il savait depuis le d�but ce que ce grand yeux-ronds venait faire dans le quartier. Sullivan ne savait m�me pas ce qui se fricotait dans la Maison de la fleur d�or, mais, selon les maraudeurs qui lui avaient d�crit la ville, il s�agissait de pratiques que les maquerelles des maisons de plaisir plus respectables n�auraient jamais tol�r�es. Le flic lui jeta un regard qui disait ��sale pervers��.</p><p>��Je suis en vacances.��</p><p>Le flic lui rendit les faux documents. ��Tournez � gauche au bout de la rue, et c�est au carrefour suivant. La maison avec les tuiles dor�es.</p><p>��Merci, mon ami. �a fait un dr�le d�effet, demander � un flic o� se trouve un bordel. Je n�arrive pas � me fourrer dans la t�te que c�est l�gal, ici.</p><p>��Dans ce district, on est plus coulant.�� En d�autres termes, c��tait absolument ill�gal dans le reste de la ville, mais ici non, parce que les truands s�en mettaient plein les poches. � Shanghai, disait-on, tout �tait � vendre. ��Bon s�jour, monsieur Smith.��</p><p>Sullivan r�cup�ra ses papiers et franchit le <emphasis>check-point</emphasis>. Se rappelant l�impression qu�il avait eue la premi�re fois qu�il avait visit� une grande ville, il adopta l�attitude convenable. Il marchait donc lentement, regardait d�un air b�te tout ce qui lui paraissait bizarre ou incompr�hensible. � peu pr�s tout, au demeurant. Le district par lequel il �tait arriv� portait un masque occidental et, � part la foule de Chinois, aurait pu passer pour San Francisco�: propre et moderne, gratte-ciel �tincelants. M�me les panneaux �taient en anglais ou en fran�ais. Celui-ci �tait un autre monde.</p><p>C��tait anim�, plus anim� que toutes les villes que Sullivan connaissait, rempli de gens qui couraient en tous sens. Il y avait moins de voitures que dans la partie occidentale, mais celles qu�il voyait chassaient les pi�tons � coups de klaxon et de rugissements de moteur. Les immeubles �taient moins hauts mais grouillaient de bruit et d�activit�, sauf bien s�r les coquilles noircies bombard�es par les Japonais. Chaque pouce de trottoir �tait occup� par des vendeurs � la sauvette que les pi�tons devaient contourner, ce qui incitait les voitures � klaxonner de plus belle. Les �tals �voquaient des ruches, les marchands lui criaient des invitations en chinois, lui collaient sous le nez des bijoux, des jouets, des bizarreries orientales � de la camelote pour eux, un joli souvenir pour les touristes. � en croire les cris, le marchandage �tait appr�ci�.</p><p>Une fois Sullivan hors de vue des policiers, Heinrich apparut pr�s de lui, m�connaissable�: il �tait v�tu en autochtone, il marchait comme un autochtone et portait un grand chapeau qui dissimulait ses cheveux blonds et presque tout son visage. ��Tr�s bien, mon ami. Ne t�arr�te pas.��</p><p>Sullivan consulta sa montre et murmura, comme s�il se parlait � lui-m�me�: ���a doit �tre pratique de traverser les barri�res pour �viter les contr�les.</p><p>��Oui. Et de ne pas �tre un g�ant. Dans ce pays, je suis grand. Toi, tu es un monstre de foire. La police secr�te japonaise te fait suivre, �a ne te surprendra pas.</p><p>��G�nial.�� Sullivan ne se retourna pas. Il n�aurait sans doute pas r�ussi � rep�rer les types, de toute fa�on. D�ordinaire, il s�apercevait vite qu�on le pistait, mais c��tait en terrain familier. Shanghai n�avait rien de familier. ��Pile � l�heure.</p><p>��Prends � droite apr�s la baraque � nouilles.��</p><p>Comme s�il pouvait lire l�enseigne. ��Pr�cise.��</p><p>Un soupir s��chappa du chapeau de paille. ��La baraque vert et jaune, juste en face, avec des nouilles partout.�� Et Heinrich s��loigna�; en quelques secondes, il avait disparu dans la foule.</p><p>Sullivan �tait un peu jaloux, il devait le reconna�tre. Avoir un physique qui attirait tous les regards, �a aga�ait, mais, avec le temps, il s��tait adapt�. En Asie, c��tait infiniment pire. En Am�rique, il �tait tr�s grand. En Chine, il devenait g�ant.</p><p>Cela dit, �a avait aussi ses bons c�t�s quand on voulait faire passer un message. Il tourna � droite � la baraque � nouilles entour�e de clients affam�s qui aspiraient leur pitance servie dans des bols. L�odeur �tait d�licieuse. Southunder l�avait pr�venu qu�il �tait normal, dans la r�gion, de manger du chat et du chien, mais Sullivan, grandi dans la pauvret�, avait connu pire. La viande restait de la viande. Le chat, �a ne pouvait pas �tre pire que l�opossum ou l��cureuil, et c��tait forc�ment meilleur que le rata servi � Rockville.</p><p>Shanghai �tait l�une des villes les plus peupl�es du monde et, quand on arrivait sur place, on ne pouvait pas en douter. C��tait plus petit que New York ou Detroit mais envahi de gratte-ciel, avec beaucoup d�autres en construction. Sullivan avait d�j� travers� le district neuf, ultramoderne et immacul�, qui permettait � l�Imperium d�affirmer que Shanghai �tait une cit� libre et non un territoire conquis bien commode pour les affaires et le blanchiment d�argent. La petite rue qu�il venait d�emprunter �tait encore plus vieille, plus ab�m�e, plus sordide, destin�e aux prolos et non aux touristes�: m�me sans parler la langue, il se sentait un peu chez lui. Les autochtones lui jetaient des regards m�fiants mais, apr�s tout, il arrivait que des Occidentaux s�aventurent dans ce march�.</p><p>Il passa devant une boucherie. Le patron, arm� d�un fendoir, d�coupait un quartier de porc pos� sur un billot. Derri�re lui, des poulets piaulaient dans des cages. L�un d�entre eux cria avec la voix de Lance�: ��Il y a un tailleur au bout de cette all�e. Entre dans sa boutique. Vite.��</p><p>Le boucher se tourna vers ses cages, interloqu�. Les oiseaux caquetaient � qui mieux mieux, mais pas en anglais. Il se gratta la t�te d�une main couverte de sang et reprit son d�coupage en marmonnant une phrase qui, Sullivan l�aurait pari�, comportait des r�f�rences � un exc�s de travail et aux b�n�fices probables d�un petit verre de gn�le.</p><p>La cohue s�ouvrait devant lui. Il n�avait pas besoin de manipuler la gravit� pour �carter des gens qui lui arrivaient au nombril. Derri�re lui, au c�ur du march�, s��leva un vacarme soudain. Les chevaliers avaient d� semer le trouble afin de d�tourner l�attention des espions de l�Imperium. Les passants s�arr�t�rent par curiosit�, mais Sullivan continua d�avancer t�te baiss�e. Il vit du coin de l��il des costumes accroch�s dans une vitrine�: ce devait �tre l�. Une clochette tinta quand il ouvrit la porte. Un vendeur chinois, sans un mot, vint verrouiller la porte et tourna un petit �criteau, puis il saisit la manche de Sullivan pour l�attirer dans un angle d�o� on ne voyait plus la rue.</p><p>Le vieux bonhomme leva la t�te. Tr�s haut. Sullivan inclina son chapeau. ��Vous avez ma taille�?��</p><p>Le Chinois d�gagea un revolver de sous sa tunique de soie. Un instant durant, Sullivan se demanda s�il allait le braquer sur lui ou�le lui donner, mais c��tait bien un cadeau. L�arme �tait la version bulldog d�un Webley britannique, avec crosse et canon courts.</p><p>Sullivan s�en saisit. ��Plus efficace que des insultes.�� Il l�ouvrit, s�assura que le barillet �tait plein et le glissa dans son manteau. Le marchand ajouta une poign�e de balles .455, que le lourd fourra dans ses autres poches. Les pouvoirs magiques, surtout le sien, c��tait bien joli au combat, mais, un renfort de plomb, �a ne se refusait pas. Il regrettait son automatique Browning enchant�, avec ses gros chargeurs qui faisaient mal, mais il n�avait pu l�emporter de peur d��tre fouill� en chemin. ��Merci.��</p><p>Le vieux lui indiqua l�arri�re-boutique. Une porte en bois �tait � moiti� dissimul�e par un tas de chemises sur cintres. Sullivan l�entrouvrit�: �a donnait sur une ruelle. Le type retira sa blouse de tailleur, la jeta sur le comptoir et sortit par une autre porte sans un signe d�adieu. La boutique ne lui appartenait sans doute m�me pas, et le propri�taire ne saurait jamais qu�on la lui avait emprunt�e.</p><p>Sullivan avan�a dans la ruelle sans savoir o� il �tait cens� aller. ��Ruelle�� �tait un bien grand mot�; il s�agissait plut�t d�un foss� jonch� d�immondices creus� entre deux immeubles instables et d�labr�s. Il leva les yeux, s�attendant presque � ce qu�une brique lui tombe sur le nez. Le soleil disparaissait derri�re le linge mis � s�cher sur des cordes mal tendues. Le silence le stup�fiait, avec le vacarme qui r�gnait � quelques pas de l�. Un peu plus loin il trouva Heinrich, Lance et un troisi�me homme qui l�attendaient pr�s de bennes � ordures naus�abondes.</p><p>Lance, contrairement � Heinrich, ne visait pas l�incognito. Bien que petit, il �tait si large d��paules et de biceps qu�il n�aurait jamais pu se fondre dans la populace, sans m�me parler de la barbe de b�cheron qu�il refusait de raser. V�tu normalement, il avait d� passer en fraude, comme Sullivan. Bob le Pirate avait des relations partout, et faire entrer quarante chevaliers dans la ville, pour lui, c��tait du g�teau. Lance avait l�air ailleurs�; il devait surveiller les hommes qui les filaient par les yeux d�un animal. ��Ils ont perdu Jake, ils sont fous de rage.�� Son regard reprit sa nettet� quand il r�int�gra son corps. ��Ils le cherchent, et je crois que l�un d�eux est parti appeler des renforts.</p><p>��Les liquider nous simplifierait la t�che, sugg�ra Heinrich.</p><p>��Dans un premier temps��, dit l�inconnu. C��tait un jeune Chinois v�tu d�une longue tunique de soie avec trop de boutons, de celles que Sullivan tenait pour des pyjamas. ��S�ils lancent l�alerte g�n�rale, la police secr�te va retourner tout le district jusqu�� trouver les coupables.</p><p>��Bien s�r. L�alerte, ce sera pour plus tard. Il va falloir en attraper quelques-uns pour les interroger.�� Sous l�ombre du chapeau, on ne voyait de Heinrich que son sourire. ��Pardonnez-moi� Sullivan, voici Zhao, un des rares chevaliers encore bas�s � Shanghai.��</p><p>Le jeune homme avait un sourire chaleureux mais les yeux durs de qui avait vu des horreurs. ��Je vous servirai de guide dans Shanghai. C�est une ville tr�s dangereuse.</p><p>��Joe, c�est bien �a�?</p><p>��Zhao��, corrigea-t-il. Le sommet de son cr�ne arrivait � peine � la poitrine de Sullivan. Soit c��tait encore un adolescent, soit il �tait de ces types qui auraient toute leur vie l�air d�un gosse. ��Je m�appelle Zhao.</p><p>��Pardon. La prononciation n�est pas mon fort.</p><p>��Mes excuses, monsieur Sullivan. Moi aussi, j�ai du mal.</p><p>��Vous vous en sortez bien.</p><p>��Dans une ville comme Shanghai, il est vital pour les chevaliers de parler plusieurs langues. Personne ne soup�onne un factotum d��couter les conversations priv�es. Je parle japonais, fran�ais, et j�ai des rudiments de russe et d�allemand.��</p><p>L�immense chapeau de Heinrich s�inclina et l�estompeur, toujours m�fiant, posa une question compliqu�e dans sa langue maternelle. Le gosse n�h�sita qu�une seconde avant de lui d�biter une phrase assur�e. Heinrich lui r�pondit d�un ton satisfait.</p><p>��Mais c�est l�anglais que je ma�trise le mieux. Ma famille a h�berg� un chevalier am�ricain en mission d�espionnage. C�est aupr�s de lui que j�ai d�abord appris. Ensuite, j�ai r�appris quand j�ai d� travailler dans la section britannique.</p><p>��R�appris�?</p><p>��Le chevalier am�ricain venait de l��tat de Louisiane du Sud.</p><p>��Il y a quarante-huit �tats, et je mettrais ma main � couper que la Louisiane du Sud n�existe pas, dit Lance.</p><p>��J�ai un peu v�cu � La Nouvelle Orl�ans, intervint Sullivan. La Louisiane du Sud, c�est un �tat d�esprit. Tu as quel �ge�?</p><p>��Bient�t seize ans.�� Zhao ne paraissait pas vex�. Il avait sans doute l�habitude. ��Ne vous inqui�tez pas. Je connais Shanghai comme ma poche. J�y ai v�cu toute ma vie. J��tais gar�on de courses pour la banque anglaise�; je peux vous faire acc�der � tous les quartiers de la ville. J�ai organis� ce rendez-vous selon vos instructions, et je vous fournirai toute l�assistance n�cessaire pendant votre s�jour.��</p><p>Sullivan n��tait pas beaucoup plus �g� quand il avait trim� dans l�enfer sanglant de la bataille d�Amiens. En temps de crise, l�enfance ne durait pas. Il fallait voir ce que Faye avait accompli avant de se faire tuer� ��Tu nous seras utile, j�en suis s�r.</p><p>��Je ne sais pas ce qui vous am�ne � Shanghai, mais j�ai entendu parler des chevaliers de Pershing et de leurs exploits. Venir � bout de Madi, le garde de fer, affronter le pr�sident � bord de son vaisseau. Madi a tu� beaucoup de mes amis. C�est un honneur de faire votre connaissance.�� Zhao faillit se fendre d�une courbette, remarqua Sullivan, mais il se retint pour leur tendre la main. Il n�avait pas compris le principe de la poign�e de main am�ricaine � la sienne �voquait un poisson mouill� � mais il ne manquait pas de bonne volont�. ��Nous devons faire vite.</p><p>��Passe devant��, sugg�ra Heinrich. Bonne id�e, puisque personne d�autre ne savait o� on allait�; mais le v�ritable motif de l�Allemand r�sidait sans doute dans sa parano�a. Il ne voulait pas pr�senter le dos � un quasi-inconnu.</p><p>��Nous allons devoir traverser des immeubles abandonn�s pendant l�invasion japonaise. La seule raison pour laquelle ils n�ont pas �t� d�molis, c�est que les receleurs des gangs en ont besoin. Ne parlez plus. Dans les pi�ces vides, les voix r�sonnent longtemps.��</p><p>Zhao les entra�na un peu plus loin�; ils franchirent une porte bris�e et descendirent un long escalier qui d�bouchait dans un tunnel. Ils pass�rent sous la rue et se retrouv�rent dans la cave d�une r�sidence d�serte, par laquelle ils remont�rent au rez-de-chauss�e. Des rats galopaient dans les recoins, mais, par les fen�tres barr�es de planches, on entendait le brouhaha du march�.</p><p>Des fusillades avaient laiss� des trous dans les murs. Des fragments de brique jonchaient le sol�; Sullivan reconnut le r�sultat d�un pilonnage intensif. La Cit� <emphasis>libre</emphasis>, quelques ann�es plus t�t, s��tait soulev�e contre ses <emphasis>h�tes</emphasis> japonais�; l�Imperium avait �cras� les fauteurs de troubles. Les quartiers les plus endommag�s avaient �t� vid�s de leurs habitants et laiss�s � l�abandon. On rep�rait des traces de pr�sence humaine, mais les clandestins ne voulaient pas se manifester. Les murs pouvaient trembler sur leurs fondations, pour les plus pauvres ils offraient tout de m�me un abri. Il �tait fascinant de comparer les quartiers destin�s � impressionner les visiteurs et les taudis comme celui o� se trouvaient les chevaliers.</p><p>Au bout d�un quart d�heure de ruelles et de galetas, ils s�arr�t�rent dans une autre cave.</p><p>��Ici, nous pouvons parler librement.�� Zhao fit coulisser une biblioth�que au bois � moiti� pourri. Derri�re s�ouvrait une galerie de mine. ��Le point de rendez-vous n�est plus tr�s loin.��</p><p>Sullivan passa la t�te dans l�ouverture. L�air �tait chaud et humide. Le passage n��tait pas con�u pour un homme de sa carrure. �a n�allait pas �tre une partie de plaisir.</p><p>��L� o� il y a une ville, il y a des contrebandiers, dit Lance, qui admirait l�ouvrage.</p><p>��Et le Whampoa coule de l�autre c�t� de ce mur. Dou a des pompes qui tournent en permanence. Si ces tunnels �taient d�couverts, la bande n�aurait qu�� les inonder pour un temps. Shanghai �l�ve le crime au rang d�art.�� Une torche �lectrique �tait accroch�e au-dessus de l�entr�e. Zhao dut cogner sur la batterie pour qu�elle se mette en marche. ��Avec un peu de chance, la <emphasis>Tokubetsu Koto Keisatsu</emphasis> se dira simplement que les Am�ricains suspects ont disparu dans un bordel.</p><p>��Un bordel�? Voil� qui aurait fait une bien meilleure planque pour notre conspiration�!</p><p>��D�sol�, monsieur Talon. Tous les bordels de Shanghai qui acceptent les �trangers sont surveill�s par l�Imperium. On y prend des photographies tr�s utiles pour faire chanter les notables.</p><p>��Je plaisantais, Zhao. Cela dit, j�aimerais beaucoup qu�on prenne une photo de moi en charmante compagnie, � condition qu�on m�en donne un tirage. Je l�encadrerais. Elle irait tr�s bien dans ma collection de troph�es. Mais � propos��� Lance tapa dans le dos de Sullivan. ��Comment s�est pass�e ton arriv�e�?</p><p>��Lentement.�� Southunder avait dissimul� la <emphasis>Voyageuse</emphasis> � quelques heures au sud de la ville, dans un petit village o� les maraudeurs �taient bien vus, puis avait entrepris de faire passer dans Shanghai chevaliers et mat�riel. Sullivan, trop facilement rep�rable, �tait parti dans les derniers, et son trajet avait compris une travers�e en barque au milieu de la nuit et l�escalade d�un cargo � la corde lisse. ��Bon, Zhao, c�est quoi, ce <emphasis>toku koko</emphasis> machin�?</p><p>��Une nouvelle police sp�ciale qui d�pend de l�Imperium. Une calamit�. Shanghai n�est une cit� libre que de nom. Les Japonais ont conquis presque toute la Chine, mais, ici, nous sommes cens�s rester neutres, avec un gouvernement ind�pendant et des observateurs internationaux. C�est un mensonge qui permet � l�Imperium de commercer avec l�Occident. Pour la quasi-totalit� des gens, Shanghai est une ville de plaisir, mais la <emphasis>Tokubetsu Koto Keisatsu</emphasis> ouvre l��il�; elle assassine les pr�tendus insurg�s, elle r�colte de quoi faire chanter les hommes d�affaires et les na�fs.�� Le ton de Zhao �tait r�sign�. ��On affirme que Shanghai est libre, mais, d�s que nous nous opposons � la volont� de nos ma�tres, on nous �crase. Tout le monde le sait.</p><p>��Je reconnais bien l� les pratiques de l�Imperium.�� Pas tr�s diff�rentes des pratiques de Chicago, au fond.</p><p>��Ces hommes sont sans piti�. Ils laissent la bride sur le cou aux triades en �change d�informations, et, parfois, quand il le faut, se servent d�elles pour faire le sale boulot. Les gens que vous allez rencontrer soutiennent notre cause, mais ne vous fiez pas � eux. Dou-les-Grandes-Oreilles dirige la mafia de Shanghai. C�est mon cousin, et il d�teste les Japonais, mais il ne nous aidera que s�il y trouve son compte.</p><p>��Ton cousin�? Vraiment�? demanda Lance.</p><p>��Oui, mais je le connais � peine.��</p><p>Sullivan �tait mal plac� pour juger�: son propre fr�re avait fait partie de la garde de fer.</p><p>��Dou ne pense qu�� augmenter ses b�n�fices. Ici, c�est toujours pareil. Je ne sais pas ce que vous esp�rez obtenir par cette r�union, mes fr�res.��</p><p>Sullivan �tait pli� en deux. Les murs �taient humides. De l�eau gouttait du plafond et les �claboussait. ��Okubo Tokugawa va venir � Shanghai. Nous comptons le tuer.</p><p>��Elle est bien bonne.�� Zhao �clata de rire, mais pas les autres. ��Attendez��� La torche se tourna vers eux. ��Vous �tes s�rieux�?</p><p>��Bien s�r, dit Heinrich. Et nous allons avoir besoin de tous les chevaliers de Shanghai.��</p><p>Le jeune homme eut l�air abattu. ��Nous ne sommes plus tr�s nombreux. La <emphasis>Tokubetsu Koto Keisatsu</emphasis> a fait beaucoup de mal au Grimnoir. Un espion s�est gliss� parmi nous et a r�v�l� nos identit�s. Presque tout le monde a �t� enlev� dans son lit, une nuit, pour ne jamais r�appara�tre. Les quelques rescap�s se cachent sous de faux noms. Nous savons que Tokugawa doit venir � Shanghai, mais toutes les tentatives d�assassinats se sont conclues par des �checs, m�me quand nous �tions tr�s nombreux. Maintenant, il n�y a rien � esp�rer.</p><p>��Nous sommes accompagn�s d�une bonne trentaine de chevaliers, dit Lance.</p><p>��Qui retiendront les premiers gardes de fer. Comment �liminerez-vous les quatre cents suivants�?</p><p>���a fait partie du plan, dit Sullivan. Nous comptons sur la pr�sence des gardes de fer. Plus ils seront nombreux, mieux �a vaudra.</p><p>��Nous allons �tre massacr�s�! s�exclama Zhao. Vous �tes am�ricains, vous ne vous rendez pas�</p><p>���coute-moi bien, Zhao, le coupa Lance d�une voix pos�e. Nous ne sommes pas des touristes. Je sais que ton peuple a saign�; crois-moi, je compatis. Nous avons l�habitude d�affronter l�Imperium, et nous avons un plan. Je te l�expliquerai d�s que le danger sera �cart�. On r�ussit, on fera trembler l�Imperium sur ses bases.</p><p>��Vous savez qu�un garde de fer est redoutable au combat, mais vous n�avez jamais vu les horreurs qu�ils commettent quand ils se lancent dans une guerre totale. Moi, si. Vous �tes sur leur territoire. Ils ne chercheront pas � rester discrets. En Am�rique, ils se faufilent dans l�ombre pour vous planter un couteau dans le dos. � Shanghai, ils nous arrachent � nos foyers en plein jour et nous ex�cutent en public pour servir d�exemple�!�� Zhao perdait son calme. ��Ils massacrent leurs adversaires et s�en d�lectent, et le peuple comprend qu�il faut rester � genoux. Nos cadavres sont tra�n�s dans les rues et pendus aux ponts. Les hommes, les femmes et les enfants qu�ils soup�onnent d��tre nos alli�s sont purg�s. Les plus chanceux sont d�capit�s, les autres exp�di�s dans les �coles pour servir de cobayes.</p><p>��Si je t�affirme que ce risque est acceptable, tu comprendras combien notre mission est cruciale, dit Heinrich. Et tout est pr�f�rable au sort qui nous attend si nous �chouons. Nous apportons de tr�s mauvaises nouvelles, j�en ai peur.</p><p>��Je n�en entends jamais d�autres.�� Zhao se remit en marche en secouant la t�te. ��Repartons, ou nous serons en retard. Il ne faut pas faire attendre les criminels. Un nouvel attentat contre Okubo Tokugawa, et les quelques chevaliers rest�s � Shanghai seront oblig�s de fuir. Nous ne survivrons pas � un autre coup de filet.</p><p>��Alors il est temps de d�m�nager. Nous ne pouvons pas renoncer.</p><p>��D�m�nager�? Je suis chez moi. Toute ma vie je me suis battu pour cette ville. Je continuerai, mais je veux comprendre ce que vous esp�rez obtenir en vous suicidant.��</p><p>Zhao, se disait Sullivan, �tait un jeune soldat intr�pide, mais la section asiatique du Grimnoir �tait coup�e du reste du monde. Apr�s tout ce que ces actifs avaient souffert sous le joug imp�rial, il serait pratiquement impossible de les convaincre que l�ennemi constituait une menace bien plus grave. ��Conduis-nous au rendez-vous, permets-moi de parler � ton chef,�je lui ferai comprendre la situation.��</p><p>Les �paules de Zhao s�affaiss�rent. ��Shanghai est vraiment au bout du rouleau, monsieur Sullivan, vous ne vous rendez pas compte. Le chef, c�est moi.��</p><p>Sullivan n�avait pas besoin de conna�tre un seul mot de chinois. Les gangsters �taient les m�mes partout, et Dou-les-Grandes-Oreilles tenait Shanghai plus fermement qu�Al Capone Chicago. Ses mani�res, son expression, son attitude, tout faraud parce qu�il poss�dait quelque chose dont d�autres avaient besoin, ce qui lui donnait du pouvoir�: toujours pareil. Dou �tait un roi, avec pour royaume les bas-fonds de Shanghai. Il dirigeait la Bande Verte, une arm�e criminelle de pr�s de vingt mille hommes, et rien ne se faisait en ville sans qu�il pr�l�ve sa part.</p><p>La table du roi �tait le seul espace �clair� de tout le vaste entrep�t, par une puissante ampoule qui pendait du plafond. La fum�e du cigare de Dou flottait dans la lumi�re jaune. Il �tait maigre, il avait la peau grasse, et bien s�r des oreilles ridicules. Il sourit�: Sullivan compta trois dents en or.</p><p>Les chevaliers occupaient une extr�mit� de la table, le gangster et ses lieutenants l�autre. Le reste de l�entrep�t �tait cens�ment d�sert, mais Sullivan, m�me sans recourir � son pouvoir, savait que des types post�s le long des passerelles braquaient des fusils sur la poitrine des Occidentaux. Dou n��tait pas homme � courir le moindre risque. Sullivan non plus�: il puisa dans sa magie pour examiner son environnement, r�duisant chaque objet � ses composants fondamentaux, masse, densit�, forces�</p><p>Vingt types, tous arm�s de longs objets d�acier et de bois, dont six dirig�s droit vers les chevaliers, appuy�s contre la rambarde des passerelles. L�un des objets �tait plus lourd, sans doute une mitrailleuse. M�me les deux jolies filles qui remplissaient les verres et servaient des amuse-bouche chinois cachaient de menus pistolets sous leurs robes l�g�res. Sullivan ne but pas une goutte et ne croqua pas dans les petits pains. Le poison n�affectait pas la gravit�. La petite arm�e de gardes du corps �tait trop loin pour entendre la conversation. Tant mieux�: l�ordre du jour relevait de la haute trahison, m�me aux yeux d�un malfrat.</p><p>Le pauvre Zhao servait d�interpr�te�: lourde responsabilit�. Il �tait jeune, certes, mais n�avait sans doute jamais connu d�enfance. Sullivan le comprenait enfin. Il avait �cout� le plan des Am�ricains, obtenu tous les d�tails pertinents et avait pris une d�cision sans h�siter. Il avait choisi sa direction et s��tait mis en marche. S�il ne mourait pas avant d�avoir acquis de l�exp�rience, il accomplirait de grandes choses. Bien s�r, vu ce que le Grimnoir mijotait, ses chances de rester en vie �taient minimes. Ou nulles.</p><p>Le chef du Grimnoir de Shanghai n�avait apparemment dit � Dou-les-Grandes-Oreilles que le n�cessaire, et non le plan dans son ensemble. Il suffisait que les gangsters tiennent leur partie. ��Ce que vous demandez est tr�s dangereux, je le crains.�� Zhao fron�ait les sourcils pendant que le second de Dou crachait une litanie de r�criminations. ��Dangereux et tr�s cher.��</p><p>Lance regarda Heinrich en hochant la t�te. L�estompeur glissa une main dans sa manche et, le temps de d�faire un n�ud, en tira un long sac de toile fix� � son avant-bras. Il le posa sur la table. Le ��troisi�me�� s�en empara et l�ouvrit�: il contenait des Grover Cleveland. Le troisi�me les compta puis glissa quelques mots � son chef. Zhao traduisit. ��Les nouveaux certificats sur l�or am�ricains. Ils valent mille dollars pi�ce.</p><p>��Oui, le pr�sident Roosevelt confisque tout notre or et le remplace par du papier, expliqua Lance. Mais �a revient au m�me.��</p><p>Dou, avec un petit rire, souffla une remarque � son troisi�me. Zhao avait l�air perplexe. ��Il dit que prendre de l�argent et vous donner du papier qui n�a que la valeur que le gouvernement daigne lui accorder� Votre gouvernement et le n�tre se ressemblent, finalement.</p><p>��Ils veulent la m�me chose, ronchonna Lance. Contr�ler les gens.��</p><p>Le troisi�me acheva de compter. Il semblait satisfait. Le papier, �a se d�pensait tr�s bien, et �a serait plus facile � disperser dans les salles de jeux, les bordels, les fumeries d�opium et les pistes de course que des sacs pleins d�or. Il tendit le sac � l�une des serveuses, qui le prit et disparut dans les t�n�bres. �a ne changeait rien � la fortune de Francis mais, par principe, si Dou les trahissait, Heinrich traverserait les parois de son coffre pour tout r�cup�rer.</p><p>Durant cet �change, Sullivan sentit des picotements derri�re sa tempe. Dou, avec toute son influence, comptait forc�ment un liseur parmi ses hommes. Il se montrait subtil, mais pas assez. Les chevaliers avaient pr�vu cela, et Sullivan se concentrait sur des pens�es attendues afin de corroborer leur histoire. Oui, si le liseur poussait de toutes ses forces, il d�couvrirait le reste, mais ce serait r�v�ler ses cartes. Et les gangsters ne r�v�laient jamais leurs cartes quand de grosses sommes �taient en jeu.</p><p>Le second prit la parole. ��Beaucoup de remerciements creux pour l�argent.�� Zhao savait que les Am�ricains manquaient de patience. Il passa directement � la partie int�ressante. ��<emphasis>Mais</emphasis>� voil�, la distraction que vous demandez d�clenchera des troubles en ville. Les troubles, c�est mauvais pour les affaires et �a co�te cher � l�organisation de monsieur Dou.</p><p>��La moiti� d�avance. L�autre moiti� le 17, une fois que la diversion sera lanc�e.�� Sullivan attendit que Zhao ait traduit. ��Si la diversion avorte, on se barre et vous ne touchez plus rien.��</p><p>Le second devait �tre charg� des pr�cisions techniques. ��Et si les troubles font tache d�huile, ce sera le chaos. Que se passe-t-il si les rebelles y voient une occasion de s�en prendre � l�occupant�? Shanghai pourrait sombrer dans le chaos pendant plusieurs jours. Des jours o� personne ne pariera sur les chevaux�! Si �a tourne aussi mal qu�en 1931, la marine japonaise pourrait m�me bombarder la ville. Et, si les journaux occidentaux en parlent, les touristes ne viendront plus chercher les putes et l�opium.��</p><p>Les gangsters �taient tous les m�mes. Dou n�aurait jamais accept� de rencontrer le Grimnoir s�il n�avait pas moyen de tirer profit de leur requ�te. ��Et, si �a tourne vraiment mal, un homme aussi intelligent que monsieur Dou n�aura pas de mal � �tablir une liste d�initiatives � mettre en �uvre pendant que la police et l�arm�e sont occup�es, je n�en doute pas, dit Lance. D�ailleurs, je suis m�me s�r que ses rivaux conna�tront de regrettables accidents pendant les �meutes. Et tout sera de la faute des extr�mistes actifs.��</p><p>Dou se lan�a dans une tirade passionn�e, � laquelle Zhao r�pondit bri�vement sans prendre la peine de traduire. Lance l�interrogea du regard. ��Il dit que sa m�re insiste pour qu�il me procure un vrai travail, maintenant que je suis orphelin, soupira le jeune homme. J�ai refus� poliment.��</p><p>�a n�avait pas paru tr�s poli. ��Dis-lui que, nous aussi, nous respectons beaucoup les liens familiaux. Quand l�op�ration sera lanc�e, je ferai en sorte que tu puisses quitter la ville et que tu trouves un bon boulot en Am�rique. Toi et tous ceux qui sont chers � ton cousin. Dis-lui aussi que le pr�sident a tu� toute ma famille�: je sais comment l�Imperium se venge de ceux qui lui d�plaisent. Je vous exfiltrerai. C�est le moins que je puisse faire.��</p><p>L�id�e ne plut pas � Zhao, mais Sullivan eut l�impression qu�il traduisait fid�lement.</p><p>Dou eut un sourire mauvais. D�cid�ment, ses oreilles �taient beaucoup trop grandes pour sa figure �troite. Sullivan lui trouvait une t�te de chauve-souris. ��Il dit qu�il ne porte pas le pr�sident dans son c�ur � que son ignominie aille pourrir en enfer � et vous souhaite tous les succ�s dans votre entreprise. Tokugawa n�est pas bon pour les affaires, et Dou est fatigu� de voir les Japonais jouer les petits chefs et kidnapper les plus jolies filles pour servir leurs plaisirs. Bien s�r, le ton qu�il emploie sugg�re qu�il s�attend � vous voir �chouer et mourir d�une mort atroce. Il dit qu�il a d�j�, par le pass�, aid� le Grimnoir, et la relation a toujours �t� saine. De tous ses associ�s, les chevaliers, au moins, savent garder un secret.��</p></section></section><section><title><p>Chapitre 13</p></title><epigraph><p>Le film le plus dur�? J�adore faire des films mais je n�aime pas en parler. Le film le plus dur que j�aie fait, c�est La Patrouille des glaces. Tout le monde connaissait le capitaine John Iceberg, � la radio, et c��tait le premier gros budget de John Wayne. Deux millions de dollars engag�s, mais on sait bien que les frigos sont des costauds. Beaucoup d�engelures pendant le tournage. Maintenant, les actifs sont tr�s controvers�s. La Ligue a manifest� devant le studio, mais le public a pl�biscit� John Wayne qui congelait des Apaches. �a m�a valu un tas de r�compenses, mais �a compte pas, �a. Ce qui compte, c�est de payer les factures.</p><text-author>John Ford, interview radiophonique, 1933.</text-author></epigraph><section><title><p>Cit� libre de Shanghai</p></title><p>Yao Xiang, � sa table habituelle sur la terrasse de son restaurant pr�f�r�, sirotait un th�. Il passait une apr�s-midi fort agr�able � regarder les passants quand un spectre terrifiant, surgi de son lointain pass� et de ses r�cents cauchemars, d�boula pour foutre sa vie en l�air. Encore une fois.</p><p>��Bonjour, dit le garde de fer d�un air d�tach�. Vous permettez que je m�asseye�?�� Ce n��tait pas une question. Soudain, Xiang avait la gorge trop s�che pour r�pondre. L�autre s�installa face � lui.</p><p>Les deux hommes se d�visag�rent un moment. Xiang essayait de dissimuler sa terreur. Le garde de fer, lui, restait parfaitement impassible. Xiang posa sa tasse. Ses mains tremblaient si fort que la porcelaine cliqueta contre la table avant qu�il r�ussisse � desserrer les doigts. Le garde de fer �tait jeune, � peu pr�s de l��ge qu�auraient eu les fils de Xiang s�ils avaient surv�cu � l�invasion, mais cette jeunesse relative ne changeait rien. Les gardes de fer n�existaient que pour tuer et conqu�rir, et Xiang connaissait de premi�re main la violence dont cet homme �tait capable.</p><p>���a fait longtemps, Xiang.</p><p>��Vous vous souvenez de mon nom comme je me souviens du v�tre.�� Il poussa un long soupir. ��Vous �tes venu m�achever, garde de fer�?</p><p>��Je ne suis plus garde de fer.��</p><p>Toru ne portait pas d�uniforme, ce qui ne voulait rien dire. Les gardes de fer s�habillaient souvent en civil pour se m�ler � leurs victimes. Toru portait ce jour-l� un costume occidental, selon la mode des jeunes Japonais travaillant � Shanghai. On n�aurait jamais devin� que sous cette tenue banale se cachaient des signes magiques qui transformaient un homme en arme vivante. ��Ayez piti�, garde de fer.</p><p>��Mon mandarin doit �tre rouill�. Ne m�appelez pas garde de fer. J�ai renonc� � ce titre.��</p><p>La peur lui serrait la gorge. ��Oui. Bien s�r.��</p><p>La propri�taire, une vieille dame, vint demander si Toru d�sirait quelque chose. Elle aussi, Xiang le savait, �tait une r�fugi�e de la guerre au Mandchoukouo. Elle ignorait que son nouveau client �tait l�un des monstres qui avaient massacr� sa famille. Toru commanda un th�.</p><p>Quand elle fut partie, il se mit � contempler la rue. Le silence dura plusieurs minutes sans que Xiang ose prendre la parole. Toru, perdu dans ses pens�es, regardait les all�es et venues. Xiang eut tout le temps d�imaginer les diff�rentes fa�ons dont le garde de fer pouvait l�assassiner.</p><p>��Dites-moi, Xiang, travaillez-vous toujours comme journaliste�?</p><p>��Oui. Je suis r�dacteur en chef du journal du district� Est-ce cela qui vous am�ne�? Je n�imprime rien qui risque de d�plaire � l�Imperium�! Je ne sais pas ce qu�on vous a dit, mais les censeurs ont approuv� tous les���</p><p>Toru le fit taire en levant une main. La patronne lui servit son th�. ��Merci.�� Elle s�inclina et disparut. ��Je ne suis pas venu vous chercher, Xiang. C�est seulement une heureuse co�ncidence.</p><p>��Je ne comprends pas, garde��� Xiang baissa la t�te. ��Pardonnez-moi. Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.��</p><p>Toru, du menton, d�signa le trottoir oppos�. ��J�ai appris que le b�timent anonyme, juste l�, abrite une division de la <emphasis>Tokubetsu Koto Keisatsu</emphasis>. Je suis venu transmettre un message.�� Xiang se tourna vers le b�timent, qui n�avait rien de particulier. Cela dit, l�information ne le surprenait pas�: la police secr�te �tait partout. ��Je ne m�attendais pas � croiser une vieille connaissance. Je n�aurais pas d� parler d�heureuse co�ncidence���</p><p>Xiang opina. Le mot ��heureuse�� �tait pour le moins d�plac�.</p><p>Toru go�ta le th�. ��Id�ale.</p><p>��Oui. En effet.�� Si Toru �tait satisfait de sa boisson, Xiang pouvait esp�rer une mort rapide sans torture ni humiliation.</p><p>��C�est un signe.�� Le garde de fer, car Xiang refusait de croire qu�on quittait jamais les rangs de cet ordre, se frotta le menton d�un air songeur. ��Rien n�arrive par hasard. L�esprit de mon p�re a une fois de plus guid� mes pas. Comme je vous l�ai dit, je suis venu transmettre un message. Vous �tes journaliste.</p><p>��Je suis r�dacteur en chef.</p><p>��C�est pareil. Le sort qui m�a fait venir ici vous y a plac� pour une raison pr�cise. Vous relaterez ce que vous allez voir, afin que mon message soit compris. C�est un signe envoy� par mon p�re. Je vais vous raconter une histoire. Assurez-vous qu�elle soit publi�e.�� Toru lui lan�a un regard plein d�espoir.</p><p>��Hein�?</p><p>��Vous devriez prendre des notes. Pour ne rien oublier.��</p><p>Zhao ne les avait pas encore fait sortir du tunnel quand la voix de Lance s��leva. ��Oh merde. Nom de Dieu.�� � l�accent distrait, Sullivan comprit que l�esprit du bestial se trouvait dans un animal.</p><p>Le groupe s�immobilisa. ��Qu�est-ce que tu vois�?</p><p>��Je commence par la bonne ou la mauvaise nouvelle�?</p><p>��La bonne, disons.</p><p>��Notre ami aux oreilles d�coll�es ne nous a pas vendus.��</p><p>Zhao, pour une fois, sourit. ��J�esp�rais bien que mon cousin tiendrait parole.��</p><p>Heinrich ricana. ��Et maintenant la mauvaise, bien s�r.</p><p>��C�est un de ses sbires qui nous a vendus. Dou et ses hommes sont partis � bord d�un convoi de camions. Ils comptent notre argent et se r�jouissent. Mais une serveuse est sortie de l�entrep�t pour aller voir un policier dans la rue. Je ne parle pas la langue. � ce qu�il me semble, ce n�est pas une balance, il n�y a pas de r�compense. C�est une fliquesse infiltr�e. Son coll�gue s�excite dans la radio. Si seulement je parlais chinois�</p><p>��Pas la peine.�� Sullivan mit un genou � terre malgr� l�humidit�. �a soulageait son dos. Il regarda Zhao, qui prenait soin de maintenir la torche dirig�e vers l�avant pour ne pas �blouir ses camarades. ��Ils nous attendront � la sortie.�� Sullivan tira son Webley. Ils avaient pass� plusieurs bifurcations. ��Il y a d�autres issues�?</p><p>��Oui. Beaucoup. Dans le quartier abandonn�.</p><p>��J�ai un rat qui suit la fille. Elle est retourn�e dans l�entrep�t avec un d�tachement de la police secr�te. Il y a un moteur diesel�</p><p>��� quoi il sert�? demanda Heinrich.</p><p>��Dur � voir au ras du sol� Attendez, c�est une pompe � eau. Elle l�a �teinte. Maintenant, elle essaie d�actionner une vanne�</p><p>��Elle inonde les tunnels, cracha Heinrich.</p><p>��Ils ne tendent pas un filet.�� Sullivan rangea le Webley. ��Ils nous noient.</p><p>��Le r�seau se remplit tr�s vite, dit Zhao. On court � l�issue la plus proche. Vite.��</p><p>Les chevaliers s��lanc�rent. Lance avait du mal � contr�ler deux corps avec un seul cerveau�; Heinrich l�attrapa par la manche pour l�entra�ner. Sullivan fermait la marche parce que sa taille l�emp�chait d�aller vite. Mieux valait tout de m�me rester pli� en deux qu�avancer � quatre pattes. Il en avait eu sa dose en France.</p><p>��La vanne est lourde. Elle doit forcer. Je vais la d�concentrer� Tiens, ma petite dame, dis bonjour � mon copain.�� Lance �clata d�un rire mauvais.</p><p>��Qu�est-ce que tu as fait�? demanda Heinrich.</p><p>��J�ai envoy� mon rat sous sa jupe pour lui mordre les fesses. Ah�!�� Lance fit la grimace, tr�bucha et rentra dans le mur. Il tomba � plat ventre avec un g�missement.</p><p>Heinrich le releva. Leur bestial s��tait pris un gnon. ���a va�?</p><p>���a fait mal, de se faire marcher dessus.�� Lance se frottait les tempes. ���a va� On est mal barr�s. Elle a des renforts. La rouille bloquait la vanne, mais ils sont dessus.</p><p>��Encore loin, Zhao�? demanda Sullivan.</p><p>��Quelques minutes.</p><p>��Occupe-les, Lance. J�ai pas envie de me noyer.</p><p>��J�essaie� Je puise dans ma magie� Voil�, il y a bien deux cents rats dans le hangar. Impossible de les contr�ler individuellement� Merde. Ils ont d�gripp� la valve. Avec tant de cerveaux, je ne peux provoquer qu�une ou deux �motions fortes.�� Il ferma les yeux pour se concentrer. ��La rage et la faim, c�est parti.��</p><p>Sullivan ne savait pas si Lance allait vraiment d�cha�ner une meute de rats d��gouts g�ants sur les membres de la police secr�te, mais il ne se sentait pas d�humeur compatissante. ��Vas-y.</p><p>��C�est fait.�� Lance titubait. ��Trop tard. La vanne est ouverte.��</p><p>Au loin s��leva un bruit ind�finissable qui �voquait le tonnerre. La pression de l�air changea�: l�eau fon�ait vers eux.</p><p>��On n�y sera pas � temps�!�� cria Zhao.</p><p>Ils n�avaient qu�une poign�e de secondes. ��On est loin du fleuve�?�� demanda Heinrich.</p><p>Le rayon de la torche pivota sur la droite. ��Je ne sais pas. Six m�tres�?</p><p>��Oh� C�est moche��� Lance, les dents serr�es, avait la conscience partag�e entre le tunnel et le hangar. ��Tout ce sang���</p><p><emphasis>Bien fait pour eux</emphasis>, se dit Sullivan. Une m�chancet� gratuite, puisqu�il allait mourir. Mais la noyade valait mieux que les rats.</p><p>Heinrich n�avait pas l�ch� le bras de Lance. Il se tourna vers Sullivan. ��Retiens ton souffle et ne bouge pas. Je reviens te chercher.�� L�estompeur vira au gris. Presque aussit�t, Lance aussi, et les deux hommes s�enfonc�rent dans la roche.</p><p>Sullivan chercha autour de lui. Il n�y avait rien � quoi s�accrocher. Le grondement se faisait plus sonore, comme un train qui approchait. Il usa de sa magie pour voir le monde tel qu�il �tait r�ellement, des fragments de mati�re connect�s par des forces constantes. Il sentit l��nergie immense qui fon�ait sur eux et fit le calcul d�instinct. Son pouvoir lui permettrait de s�ancrer sur place, et il n�aurait qu�� retenir sa respiration jusqu�au retour de Heinrich.</p><p>Puis il se tourna vers Zhao, qui ouvrait des yeux terrifi�s. <emphasis>Putain�</emphasis> Chaque fois que Sullivan avait inflig� � quelqu�un une augmentation significative de la gravit�, �avait d�bouch� sur la mort ou des blessures graves. Lui avait l�entra�nement n�cessaire�: il �tait pousseur de gravit�. Les autres, en comparaison, �taient fragiles. Zhao serait emport� par les flots et mourrait noy� ou assomm�; si Sullivan le retenait, � la plus petite erreur il ferait exploser les organes du m�me. Un d�ferlement solide, il aurait pu le ralentir, mais, les fluides, c��tait diff�rent. L�eau coulerait de toute fa�on et emporterait le m�me. Les fluides, c��tait compliqu�.</p><p>��Viens derri�re moi�!�� cria Zhao.</p><p>D�ordinaire, c��tait Sullivan qui disait cela en cas de danger. Il n�avait pas l�habitude que les r�les soient invers�s. Zhao le bouscula pour courir <emphasis>vers</emphasis> la muraille d�eau, l�cha la lampe torche et, tendant les mains, paumes en avant, fixa les t�n�bres tout en marmonnant des bribes de chinois � une pri�re ou des jurons furieux, impossible de trancher.</p><p>La mont�e d��nergie magique fut perceptible avant m�me que la temp�rature ne chute. Sullivan, qui avait plaqu� la main contre le mur humide, la retira dans un sursaut�: la pierre gelait si vite qu�il s��tait br�l�, et il s�arracha m�me un lambeau de peau. Des cristaux de glace se form�rent, se multipli�rent, et en quelques secondes le tunnel fut tapiss� d�une blancheur �tincelante. Le rayon de la torche rebondissait follement sur la glace. Le froid heurta Sullivan comme un marteau, et son souffle se figea en un nuage blanc.</p><p>Zhao lui cria quelque chose, mais ses oreilles �taient engourdies � ou bien la masse d�air projet�e vers eux par l�eau emportait tous les sons. Soudain, il fit encore plus froid. La temp�te au p�le Nord avait �t� une promenade estivale. Sullivan crut que son �piderme prenait feu. Ses yeux refusaient de tourner dans leurs orbites. Il avait peur que ses dents ne se brisent. Le pire, c��tait qu�il se trouvait dans la partie chaude du tunnel. Il ne subissait qu�une sorte de recul thermique. La v�ritable magie de Zhao �tait braqu�e dans la direction oppos�e. Le Chinois consommait une telle �nergie qu�il risquait d�en mourir. Le froid atteignit les piles de leur lampe, et le tunnel fut plong� dans le noir.</p><p>Les pousseurs, quand ils employaient leur pouvoir, voyaient la gravit�, car tout, au fond, n��tait que mati�re et forces. L�univers se composait de petits morceaux, visibles ou non, qui bougeaient les uns contre les autres et cr�aient de l��nergie. Sullivan, apr�s tant d�ann�es pass�es � �tudier la magie, n�avait jamais vu le monde priv� de cette �nergie�; l�, il d�couvrit que Zhao avait aspir� toute la chaleur alentour. Sullivan n�avait jamais vu la mati�re devenir <emphasis>immobile</emphasis>.</p><p>L�eau �tait sur eux.</p><p>Elle d�boulait en rugissant, pr�te � les aplatir, mais les mol�cules furieuses se heurt�rent au froid imp�n�trable, et leur �nergie se vida dans l�absence d��nergie. Les premiers centim�tres gel�rent, les suivants devinrent une soupe glaciale, mais, derri�re, des millions de litres r�clamaient leur mort. Zhao r�sistait de toutes ses forces. La couche de glace s��paissit, devint un mur aussi dense qu�un glacier pr�historique mais continua de progresser. Le gosse, sur le point de claquer sous l�effort, s�acharnait. La glace s��paississait, durcissait, craquait, explosait et se reformait. De plus en plus lente, mais elle avan�ait.</p><p>Ils ne se noieraient pas, donc�; ils seraient �cras�s par un gla�on g�ant.</p><p>Zhao, � court de pouvoir, s�effondra. Les mol�cules purent se remettre en mouvement, et la temp�rature remonta aussit�t. Sullivan voulut soulever un pied�: ses bottes �taient coll�es au sol. Il tira pour se lib�rer. Le froid l�emp�chait de r�fl�chir, mais la glace c��tait solide. Et, �a, il savait le traiter.</p><p>Il enjamba maladroitement le gosse � terre, concentra tout son pouvoir, augmenta sa densit�, baissa une �paule et s�encha�na au centre de la Terre. La glace avan�ait � la vitesse d�un camion sur une grand-route et le heurta avec la m�me puissance.</p><p>Sullivan trembla, en partie sous l�impact et en partie � cause du froid stup�fiant. La glace se fracassait autour de lui et, malgr�sa masse qu�amplifiait la magie, le for�ait � reculer�; ses pieds r�duisaient la pierre en gravier. Le froid lui d�vorait les chairs. L�humidit� de sa peau gelait et lui d�chirait les cellules. Les sorts�de gu�rison grav�s dans sa poitrine br�laient comme des soleils pour r�parer les dommages subis. Il puisa dans sa magie comme jamais auparavant pour accro�tre encore sa densit�, jusqu�� ce que le froid ralentisse ses assauts, sans pour autant abandonner.</p><p>Dans l�ombre, derri�re lui, un mouvement. Heinrich �tait revenu. <emphasis>Prends le petit�!</emphasis> voulut crier Sullivan, mais ses cordes vocales refusaient de vibrer sous une telle gravit�. Heinrich empoigna Zhao et disparut.</p><p>La glace craquait. Il �tait le bouchon d�une bouteille de gaz. Les bords commenc�rent � c�der. La friction diminua. Des jets d�eau jaillirent. La glace se fendit un peu plus. Il re�ut de l�eau sous pression en pleine face. Le tunnel se remplissait, l�iceberg se rompait. La force irr�sistible l�emportait sur la masse in�branlable. La glace craqua puis explosa.</p><p>L�eau se pr�cipitait autour de lui. Le courant aurait emport� un homme normal, mais Sullivan attendit sans bouger. Au moins les flots �taient-ils chauds compar�s � la glace de Zhao, mais, apr�s ce froid infernal, tout �tait chaud. La pression faiblit, permettant � Sullivan de moins puiser dans son pouvoir. Il sentait la r�serve dans sa poitrine�: l�air lui manquerait avant la magie.</p><p><emphasis>C�est pour aujourd�hui, Heinrich�?</emphasis></p><p>La douleur palpitait dans ses poumons. Depuis combien de temps attendait-il�? Il avait grand besoin de respirer. Il pouvait se faire tr�s dense, mais le sang et l�air devaient quand m�me irriguer le cerveau. Sinon, il s��vanouissait, comme tout le monde.</p><p><emphasis>Allez, l�estompeur.</emphasis></p><p>Une main s�abattit sur son �paule. Sullivan coupa sa magie. Heinrich l�emporta.</p><p>Le monde �tant d�j� noir, Sullivan ne vit pas que tout virait au gris, mais il sentit que Heinrich lui faisait traverser la paroi du tunnel. Malgr� la douleur et le danger, son esprit analytique prit le temps d�admirer l�exercice. Il avait �largi son lien avec la gravit� pour inclure les zones voisines, la force et la densit�, mais jusqu�ici le processus inverse, se rendre assez impalpable pour traverser la mati�re, restait hors de sa port�e. Peut-�tre l�estompage ne correspondait-il pas � son temp�rament. Jake Sullivan �tait un homme entier.</p><p>Ils s�enfon�aient dans la terre. La sensation �tait tr�s �trange. Heinrich connaissait son boulot, m�me si le trajet paraissait trop long pour une si courte distance. Enfin, ils d�bouch�rent dans le fleuve. Sullivan se sentit reprendre consistance. Aussit�t, les courants firent valoir leurs droits, et il coula comme une pierre.</p><p>� bout de souffle, il se mit � nager vers la lumi�re.</p><p>Yao Xiang griffonnait furieusement depuis une heure. Cela faisait longtemps qu�il n�avait pas men� une interview, et sa main commen�ait � avoir des crampes. Depuis que les bourreaux de l�Imperium lui avaient cass� tous les doigts, il avait de l�arthrite�; mais il ne pouvait pas s�interrompre, car ce que Toru racontait menait au plus grand scoop du monde si ce n��tait pas de la folie pure.</p><p>��J�ai fini, Xiang. Imprimez cela int�gralement.�� Toru reposa doucement sa tasse. ��Il faut que l�Imperium apprenne la v�rit�.</p><p>��Mais les censeurs�</p><p>��Ils nieront. C�est in�vitable. Mais l�important est que mes paroles soient rapport�es. Les services de l�Imperium vont les analyser. En peu de temps, l�exactitude de mon r�cit sera d�montr�e, et les responsables auront de quoi d�m�ler les mensonges de la v�rit�. Sinon, d�ici une semaine les censeurs auront bien d�autres chats � fouetter que votre feuille de chou, et vous imprimerez mes d�clarations � l�intention des masses.</p><p>��Je ne d�sob�irais pour rien au monde aux ordres des censeurs.</p><p>��Ne vous fatiguez pas � me mentir. Nous savons tous les deux qu�on imprime en ville des volumes entiers de propagande clandestine. Nagu�re, j�estimais que les citoyens imp�riaux ne devaient pas lire de textes subversifs, mais � pr�sent j�en comprends l�int�r�t.��</p><p>Xiang en resta bouche b�e. �tait-ce une ruse tordue pour mettre sa loyaut� � l��preuve�? Mais �a ne collait pas, le garde de fer �tait extr�mement direct. Sauf s�il voulait s�amuser, apr�s quoi Xiang serait d�capit� et accroch� � une cl�ture en guise de d�coration. ��Vous vous r�volteriez contre l�Imperium�?��</p><p>Toru contemplait toujours la rue, comme pour se souvenir de chaque passant et de chaque v�hicule. ��Quand un navire perd le cap, il faut le rectifier, sans quoi il s��crase contre les r�cifs.</p><p>��Votre histoire pourrait provoquer un soul�vement.</p><p>��Eh bien, soit.��</p><p>Xiang, qui n�en croyait pas ses oreilles, perdit toute notion de prudence. ��Des c�urs si durs, capables d�une cruaut� sans nom� Je n�aurais jamais cru qu�un garde de fer trahisse sa���</p><p>Toru abattit sa main sur la table. Le bois se fendit, les tasses se renvers�rent. ��Je ne suis pas un tra�tre�!��</p><p>Xiang rentra la t�te dans les �paules. Tous les clients du caf�, interdits, se tourn�rent vers eux. La propri�taire s�empressa d�essuyer le th� en s�excusant alors qu�elle n�y �tait pour rien�; personne � Shanghai ne voulait encourir le d�plaisir d�un Japonais, m�me sans rien savoir d�autre de lui que sa nationalit�. Le risque �tait trop grand.</p><p>Toru baissa le ton. ��Comprends une chose. Je crois toujours � la mission de l�Imperium. Je crois � l�enseignement de mon p�re. La Mandchourie. Nankin. Le Mandchoukouo. La Tha�lande. L�Indon�sie. Si c��tait � refaire, je n�h�siterais pas. Toutes les batailles. Absolument toutes. J�ob�irais aux ordres parce que je suis un guerrier. C�est une question d�honneur.��</p><p>Les fils de Xiang avaient �t� tu�s par des hommes comme Toru. Lui-m�me avait subi la torture pour s��tre �lev� contre l�occupant. On l�avait battu et humili� pendant si longtemps� Il�fut surpris de s�entendre parler dans un flot de rage�: ��Il ne s�agit pas de la bataille, mais de l�horreur qui l�accompagne. Les troupes imp�riales sont cruelles. Elles ne se contentent pas de tuer les soldats. Elles incendient, elles violent. Par pure mauvaiset�, elles laissent des villages mourir de faim alors que des r�serves moisissent sans qu�on y puise. Elles ex�cutent des innocents, pour le plaisir. Je l�ai vu de mes yeux. Elles s�entra�naient �la ba�onnette sur des prisonniers sans d�fense�! Elles tuent des�enfants. Des enfants�!�� Il avait d�pass� les bornes. Tout le�monde les d�visageait. L��clat de Xiang �tait incroyable. En priv�, tout Shanghai murmurait la m�me chose, mais personne n�aurait os� le dire � un repr�sentant de l�ennemi capable de d�cha�ner sa�vengeance sur toute la population. Xiang refusa de�baisser les�yeux en attendant la mort. ��N�essayez pas de justifier vos actes en invoquant votre honneur. Le mal n�a pas d�honneur.��</p><p>Le masque de Toru �tait tomb�. Sur ses traits se dessinait de la col�re et, peut-�tre, un autre sentiment� De la honte�? Ce fut le garde de fer qui d�tourna le regard le premier. ��Asseyez-vous, Xiang.��</p><p>Il se rendit compte qu�il �tait debout et se rassit lentement. Toru, de nouveau, observait la rue. Peu � peu, les autres clients reprirent leurs conversations.</p><p><emphasis>Peut-�tre vais-je mourir, mais je mourrai honn�te.</emphasis> Xiang acceptait son sort. ��Vous y �tiez. Vous savez que je dis la v�rit�. Vous avez cautionn�</p><p>��Au d�but, oui, parce que je ne comprenais pas. Je pratiquais un sport avec les autres soldats. Je ne suis pas fier de mes actes, mais je ne nierai pas les avoir commis.�� Toru regarda ses mains. ��C�est facile, quand on est fort, de regarder ses adversaires comme des sous-hommes� ou des animaux. Si ce sont des�animaux, on est libre de les traiter � sa guise. De les utiliser pour son plaisir, de les jeter quand ils sont ab�m�s et qu�on en a fini.</p><p>��Ignoble.</p><p>��Peut-�tre. Certains parmi nous trouvaient �a normal. C�est l�attitude habituelle des vainqueurs. Et pourtant� �a me hante.�� La voix de Toru devenait un murmure, � peine audible dans le bruit de la circulation et de la foule. ��J�ai fini par comprendre que cette cruaut� n�avait rien � voir avec les enseignements du pr�sident. Lui, c��tait un guerrier, impitoyable envers ses ennemis mais d�pourvu d�animosit� envers ses anciens adversaires. Son but �tait de nous rendre meilleurs afin que nous puissions cr�er un monde meilleur, ligu�s contre notre v�ritable ennemi. Mais peu de ses disciples ont compris cet aspect-l� de sa vision. Quand une philosophie repose sur le droit des forts � se servir sur le dos des faibles, bient�t les faibles n�ont plus aucune valeur.��</p><p>Xiang n�en revenait pas. Un garde de fer capable de regrets�? ��Vous parlez de lui comme s�il �tait mis�ricordieux. Mais le pr�sident a ent�rin� ces horreurs.��</p><p>Pour la premi�re fois, Toru perdit son attitude de garde de fer terrifiant. Il n��tait plus qu�un jeune homme fatigu�. ��Penser cela serait admettre que le pr�sident n��tait pas parfait. Or je ne peux l�envisager. Il �tait parfait. C�est nous qui sommes faillibles. J��tais un guerrier ob�issant. � cause de ma force et de ma vitesse, j��tais le favori dans les jeux, et mes sup�rieurs me choisissaient souvent pour repr�senter mon ordre face � d�autres unit�s.</p><p>��Des jeux�? Vous voulez dire des massacres.</p><p>��Pour nous, ce n��taient que des comp�titions, des d�monstrations de force o� les officiers faisaient �talage de nos prouesses � l��p�e ou � la massue.�� Toru regardait dans le vide. ��Je ne perdais jamais. C��tait facile, contre des gens qui n��taient pas des gens. J�avais l�impression de couper du bois, un simple effort physique. Et puis, un jour, j�ai refus� d�ob�ir aux ordres. J�ai interdit � mes subordonn�s d�y ob�ir. Il s�en est suivi une� controverse.</p><p>��Pourquoi avez-vous arr�t�?�� Xiang �tait sinc�rement intrigu�. Terrifi� mais intrigu�.</p><p>��Ils sont devenus r�els.�� Toru se tut longtemps. Il contemplait ses mains, serra les poings puis les cacha sous la table. ��Je ne d�sire pas en parler davantage. Apr�s cet incident, je suis tomb� en disgr�ce. On m�a envoy� en Am�rique, le plus loin possible du front. Depuis ma naissance, on m�avait entra�n� � combattre et � ob�ir. �tre banni de la guerre constituait un d�shonneur extr�me, mais je comprends aujourd�hui que c��tait �crit� Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout �a, vieillard.</p><p>��Vous �tes un meurtrier qui essaie de se racheter une conscience. Si votre histoire est vraie, vous savez aussi bien que moi que vous ne vivrez plus tr�s longtemps. Vous ne pouvez pas esp�rer survivre apr�s avoir ainsi provoqu� l�Imperium. J�ai d�j� interview� des meurtriers quelques heures avant leur ex�cution, et vous me les rappelez. Je parle � un homme qui se sait condamn� � l��chafaud. Vous cherchez l�impossible, garde de fer. Je ne vous pardonnerai jamais. Nous ne vous pardonnerons jamais.��</p><p>Toru se frotta la figure � deux mains. Quand il se redressa, son masque �tait de retour. Il se leva en ajustant sa veste. ��Je ne vous demande pas de me pardonner. Je vous demande de dire la v�rit�.�� Il se mit en marche.</p><p>��C�est parce que je disais la v�rit� que vous avez tu� mes fils�!��</p><p>Toru parut tr�bucher. Il se retourna. ��Si je pouvais changer le pass� de l�Imperium, je le ferais.</p><p>��Menteur.��</p><p>Un sourire triste. ��Soyez t�moin de ma d�termination.�� Et le garde de fer traversa la terrasse jusqu�� la rue grouillante.</p><p>Xiang resta assis, tremblant, le temps que la rage et la peur le quittent. Maintenant que le monstre �tait parti, les n�uds dans son ventre se d�faisaient lentement. Il consulta son calepin peupl� d�extraterrestres affam�s, de fant�mes, de conspirations abracadabrantes. Le garde de fer �tait devenu fou. Les horreurs de la guerre lui avaient d�truit la cervelle. <emphasis>Soyez t�moin de ma d�termination.</emphasis> Que voulait-il dire par l�? Soudain, Xiang se rappela la raison qui avait conduit Toru jusqu�� ce coin de rue.</p><p>Des hommes entraient et sortaient du b�timent banal cens� abriter des agents de la <emphasis>Tokubetsu Koto Keisatsu</emphasis>�; c��tait l�heure du�d�jeuner. Il aper�ut Toru qui traversait la chauss�e entre des voitures trop rapides. L�une klaxonna sans qu�il r�agisse. Il s�approcha de trois hommes qui venaient de descendre les marches. Il se faisait discret, chapeau bien enfonc� pour dissimuler ses traits. Il se frayait un chemin entre les passants. <emphasis>Que pr�pare-t-il�?</emphasis> Il voulait d�livrer un message, affirmait-il, mais il ne h�la pas les trois hommes, et ceux-ci ne le virent pas venir.</p><p>Toru saisit le premier par le col de son manteau, le souleva de terre et le jeta sur la chauss�e, sous les roues d�un camion lanc� � toute allure. Le type heurta la calandre avec une telle violence que des morceaux de m�tal vol�rent. Le camion pila dans un crissement de pneus, mais il allait trop vite et cacha un instant Toru aux yeux de Xiang. Quand il s�arr�ta un peu plus loin, une mare de sang derri�re lui, Toru <emphasis>arrachait</emphasis> la t�te du dernier homme�; le deuxi�me n��tait d�j� plus qu�un cadavre. Le garde de fer l�cha la t�te, grimpa les quelques marches, ouvrit � la vol�e la double porte de bois massif et disparut dans le hall d�entr�e.</p><p>La rue �tait en �moi. Les gens criaient mais tout s��tait pass� tr�s vite, et personne � part Xiang n�avait bien vu. Deux secondes plus tard, on entendit un coup de feu. Encore cinq secondes et une vitre au premier �tage explosa dans une gerbe de flammes et de verre bris�. Les t�moins comprirent le danger�; Shanghai avait l�habitude des violences urbaines, et ils se mirent � l�abri avec une nonchalance qui aurait surpris un �tranger.</p><p>D�autres coups de feu retentirent, et Xiang aurait jur� entendre des hurlements, ce qui �tait impossible dans le vacarme ambiant. Au quatri�me et dernier �tage, une autre vitre se brisa quand un homme passa au travers, agitant bras et jambes jusqu�� ce qu�il �clate comme une past�que sur le trottoir. Des papiers suivaient sa trajectoire en un vol de colombes paresseuses.</p><p>Toru avait abattu tous les employ�s pr�sents dans le b�timent, Xiang en �tait certain, et cela en moins d�une minute. Le feu qui avait pris au premier �tage engloutissait peu � peu toute la fa�ade. Toru sortit d�un pas nonchalant et descendit les marches en essuyant ses mains couvertes de sang sur une chemise qu�il jeta dans les buissons. Xiang �changea un regard avec le redoutable garde de fer, qui s�enfon�a dans la cohue.</p><p><emphasis>Soyez t�moin de ma d�termination.</emphasis></p></section></section><section><title><p>Chapitre 14</p></title><epigraph><p>Vous avez des ennemis�? Bien. Cela veut dire qu�une fois au moins dans votre vie vous avez d�fendu vos convictions.</p><text-author>Winston Churchill, 1933.</text-author></epigraph><section><title><p>Cit� libre de Shanghai</p></title><p>��Bonjour, monsieur Sullivan.�� Pour une si petite femme, elle avait une voix tr�s forte, surtout quand on se tapait une migraine carabin�e. ��Je vous ai apport� votre petit-d�jeuner.��</p><p>Sullivan entrouvrit les yeux en grognant. La lumi�re qui filtrait entre les planches de la fen�tre lui apprit que l�aube venait de poindre. ��Vous �tes beaucoup trop enjou�e le matin.�� Mais son nez l�informa qu�elle lui avait servi du caf�. Tout fut pardonn�. ��Bonjour � vous, Lady Origami.��</p><p>Il avait beau trouver d�sagr�able de se r�veiller dans un immeuble � moiti� en ruine, c��tait mieux que ne pas se r�veiller du tout. Sa rencontre avec le z�ro absolu lui avait mis la peau � vif, mais les sortil�ges de gu�rison qu�il s��tait inflig�s avaient soign� les gelures. Ceux qu�il portait sur le torse continuaient � puiser dans son pouvoir pour diffuser une chaleur intense�; s�apercevant qu�il �tait nu, il tira sur lui la fine couverture. On n�avait pas beaucoup d�intimit� dans le gourbi qui servait de planque aux chevaliers de Shanghai, mais Lady Origami �tait une dame. ��O� sont mes habits�?</p><p>��Vous avez nag� dans le fleuve. Je les ai mis � s�cher, monsieur Sullivan.��</p><p>Jake ne se souvenait pas de ce qui s��tait pass� apr�s que Heinrich, Lance, Zhao et lui avaient regagn� la baraque dans un brouillard d��puisement. Le froid magique de Zhao, semblait-il, lui avait gel� la cervelle. ��Merci.</p><p>��Ne vous en faites pas. Vous �tes couvert. Je travaille avec les pirates depuis des ann�es. Un vaisseau pirate est tr�s petit. Difficile de trouver l�intimit�. Mais aucun pirate n�est aussi impressionnant que vous.</p><p>��Pardon�?��</p><p>Elle d�tourna les yeux, g�n�e. ��Les muscles, je veux dire. Tr�s gros muscles. Comme dans les magazines. Je��� Elle rougissait. ��Je veux dire la derni�re page, celle du gar�on maigre�; des m�chants lui jettent du sable dans la figure, et il va chercher des livres pour apprendre � soulever des objets lourds. Vous ressemblez au dernier dessin, celui avec les muscles.�� Elle s�aga�ait de ne pas r�ussir � s�expliquer. ��Excusez-moi, monsieur Sullivan. J�aurais d� me taire.</p><p>��C�est parce que je suis un pousseur de gravit�.</p><p>��Oui. <emphasis>Omosa.</emphasis> Les lourds. Je connais. Ils sont tous tr�s forts.</p><p>��Merci. Et appelez-moi Jake, je vous en prie.��</p><p>Lady Origami sourit comme pour dire ��S�rement pas��.</p><p>��Qu�est-ce que vous faites ici, d�abord�? La <emphasis>Voyageuse</emphasis> n�a pas besoin de sa torche�?</p><p>��Il n�y a pas beaucoup � faire quand elle est amarr�e. Le vaisseau tout entier est envahi par Fuller, qui construit sa machine dans la�cale. Elle ne peut pas voler tant que la machine n�est pas termin�e. En attendant, je viens pour aider peut-�tre � br�ler des gardes de fer.�� Elle s�agenouilla pr�s de la paillasse pour poser le�plateau. Le petit-d�jeuner se composait de boulettes de riz gluant.</p><p>Sullivan dut se r�p�ter que cette femme d�licate adorait les affrontements brutaux qui faisaient le pain quotidien d�un �quipage de pirates. ��C�est courageux de votre part.��</p><p>Elle secoua la t�te. ��Pas vraiment. Je suis contente d�aider. Je n�aime pas les soldats de l�Imperium. Pas du tout. Et cette ville en est pleine. Vous avez de la chance d��tre en vie, monsieur Sullivan. Le jeune frigo a failli vous tuer.��</p><p>Sullivan haussa les �paules avant de prendre sa tasse de caf�, noir et fumant, parfait pour le r�chauffer. ��Il a fait ce qu�il fallait faire.</p><p>��Je me m�fie des frigos. Leur magie est� Pardonnez-moi. Je ne parle pas encore bien anglais. Leur magie est <emphasis>incorrecte</emphasis>.��</p><p>Bien s�r, pour une torche dont la magie contr�lait les flammes d�vorantes, l�absence de toute chaleur tenait du blasph�me. Sullivan, sans son esprit analytique, aurait pu ressentir la m�me chose envers les pouvoirs des estompeurs. Mais, en cet instant pr�cis, il ne se sentait gu�re capable d�analyse�; consommer tant de pouvoir magique le laissait toujours affam�. Devenir insubstantiel, c��tait contre nature, tout de m�me.</p><p>Lady Origami ne comptait pas s��loigner, apparemment. Il entreprit de se goinfrer de riz. Les boulettes �taient meilleures qu�elles ne le paraissaient, ou bien il mourait vraiment de faim. � genoux, elle l�observait, et il s��tonnait qu�on trouve la position confortable.</p><p>��Comment vont les autres�? demanda-t-il entre deux bouch�es.</p><p>��Bien. Ce raffut, c�est monsieur Talon qui ronfle.</p><p>��Oh. Je pensais � un camion dont on avait oubli� de couper le contact.</p><p>��Monsieur Koenig �tait d�j� r�veill�. Je crois qu�il ne dort jamais.��</p><p>Sullivan, d�ordinaire, avait le sommeil l�ger, comme tous les survivants des tranch�es de la Grande Guerre. La parano�a de Heinrich rabaissait le lourd au niveau de l�autruche qui s�enfouit la t�te dans le sable. ��Et quand il dort, il ne ferme qu�un �il� Heinrich a grandi dans la Cit� morte.</p><p>��Ah. Alors il dormait dans les arbres pour �viter que les zombies le mangent. Je vois. Il faut avoir le sommeil l�ger pour ne pas se tuer en tombant.��</p><p>Sullivan avait march� sur Berlin � la fin de la guerre. � son avis, il n�y restait pas beaucoup d�arbres apr�s l�impact du rayon de paix, mais il garda l�id�e pour lui�: c��tait triste, et il ne voulait pas d�moraliser Lady Origami, toujours si guillerette. ��Comment va Zhao�?</p><p>��Le frigo dort encore. Il a puis� trop d��nergie. Trop d�efforts.�� Elle d�signa les marques sur la poitrine de Sullivan, � pr�sent enfouies sous la couverture. ��Et il n�a pas �a.��</p><p>Leur existence �tait un secret�; mais plus maintenant. ��J�ai de la chance.</p><p>��Je croyais que seuls les gardes de fer portaient les kanjis magiques qui les rendent plus forts. Dans les �coles de l�Imperium, ils br�lent les prisonniers pour tester leurs symboles. Souvent, �a ne marche pas, alors les prisonniers sont� �limin�s.</p><p>��On m�a racont�. C�est affreux.</p><p>��Ils se servent des prisonniers pour mettre leurs sortil�ges au point. Ils modifient les fers � marquer jusqu�� ce que ce soit parfait. �a demande beaucoup, beaucoup d�essais, et en g�n�ral les prisonniers meurent assez vite.�� Elle remonta sa manche pour lui montrer une horrible cicatrice. La magie n�avait pas pu former de connexion, �a sautait aux yeux de Sullivan, qui avait ainsi �chou� plusieurs fois sur lui-m�me. ��Une fois qu�ils ont trouv�, ils les gravent sur leurs soldats.</p><p>��Je suis d�sol�.�� C��tait dit du fond du c�ur.</p><p>Lady Origami baissa sa manche. ��Pas de quoi. �a ne fait pas si mal. Ils donnent de l��ther aux prisonniers pour qu�on ne bouge pas trop. Et puis je m��chappe. Je suis toujours en vie.�� Elle lui lan�a son gentil petit sourire. ��Mes ge�liers beaucoup moins.��</p><p>Un sujet sinistre, mais Sullivan �tait curieux. ��Je ne savais pas que l�Imperium faisait des exp�riences sur son peuple.��</p><p>Lady Origami se rembrunit. � ses yeux, l�Imperium n��tait pas ��son peuple��. Sullivan se reprit. ��Enfin, sur les Japonais. Je pensais que tous les actifs japonais travaillaient pour le gouvernement, mais que les exp�riences dangereuses se pratiquaient sur les peuples conquis.</p><p>��Tous les sujets de l�Imperium n�acceptent pas la situation. Certains sont m�me assez courageux pour faire entendre leur voix��� Elle se d�tourna et ses joues s�empourpr�rent. ��Ceux qui parlent trop, toute leur famille est disgraci�e. Ils sont chass�s. Ils deviennent des non-gens.�� Ces mots voilaient des pens�es tumultueuses. Elle s�empressa de changer de propos. ��Alors, comment avez-vous appris cette technique imp�riale�? Inscrire des sortil�ges sur la peau�?</p><p>��J�ai t�tonn酠� Il vit que cette r�ponse ne la satisfaisait pas. ��Apr�s avoir re�u une balle, j�ai d�couvert comment cr�er un sortil�ge de gu�rison �l�mentaire.�� Il n�ajouta pas qu�il avait d� se d�p�cher parce que la balle l�avait touch� en plein c�ur, �aurait trop rallong� l�histoire. ��J�ai eu de la chance. La suite, c�est vraiment en t�tonnant. Je m�en suis fait d�autres, mais chacun est un peu moins efficace que le pr�c�dent�; alors j�ai essay� avec d�autres pouvoirs. C�est de la gravit� que je suis le plus proche, et c�est le seul domaine o� j�ai r�ussi.��</p><p>� la v�rit�, il �tait sans doute plus dou� pour les sortil�ges que tous les autres actifs, � part Buckminster Fuller et les engrenages fous de l�unit� 731�; sans la qu�te qui l�occupait et les ennuis pr�alables, il se serait satisfait de consacrer sa vie � l��tude de la magie. <emphasis>Si seulement�</emphasis> Malheureusement, il se battait trop bien. Et il ne pouvait s�emp�cher de se porter volontaire.</p><p>��Vous avez tellement de cicatrices. C�est vous qui les avez faites, toutes�?��</p><p>Elle parlait bien s�r des sortil�ges, non des cicatrices de balles, de couteau ou de mitraille accumul�es au fil des ans. ��J�en ai eu marre de laisser l�avantage � un tas de fanatiques.</p><p>��Les gardes de fer meurent comme tout le monde, mais, � cause de ces marques, c�est beaucoup de travail.�� Lady Origami �tait songeuse. ���a fait mal�?��</p><p>Se taillader les chairs avec une lame, les carboniser � l�encre d�moniaque tout en se concentrant pour canaliser son �nergie magique dans la plaie et l�y maintenir� Il fallait fr�ler la mort. ��Un peu.��</p><p>Elle n�eut pas � r�fl�chir longtemps�; elle se posait donc la question depuis qu�elle avait vu le torse de Sullivan, la veille au soir. ��Je voudrais que vous me marquiez, moi aussi.</p><p>��J�ai menti. �a fait tr�s mal.�� Sullivan ne concevait pas qu�elle survive au processus. Lance, un vrai dur, avait r�clam� la m�me chose � cor et � cri�; un unique sortil�ge de gu�rison avait bien failli lui co�ter la vie. Sullivan n�avait aucune envie d�en graver sur tous ses camarades, malgr� leur efficacit�. Les troupes de l�Imperium en portaient, oui, mais leurs engrenages multipliaient les exp�riences pour pr�venir tous les p�pins � et tuaient d�innombrables prisonniers. Pour rien au monde il n�aurait voulu causer la mort d�un chevalier. Mais ce n��tait pas le risque qui le faisait h�siter�; � chaque nouveau sortil�ge grav� sur sa peau il devenait moins sensible. Pas seulement � la douleur�: � toutes les sensations, � tous les sentiments. Il ne souhaitait �a � personne. ��Il ne faut pas perdre connaissance, sous peine de mort, et on risque de mourir quand m�me � l�instant o� la magie se connecte.</p><p>��La douleur ne m�effraie pas. Avoir un b�b�, �a fait mal mais �a en vaut la peine. C�est pareil.</p><p>��Je ne savais pas que vous aviez des enfants.</p><p>��Je n�en ai plus.��</p><p>Un long silence g�n�. Sullivan ne savait pas quoi dire. Il n�avait jamais �t� dou� avec les mots, ni avec les femmes, ni avec les gens en g�n�ral. Il se contenta de hocher la t�te en avalant une �ni�me boulette de riz.</p><p>��Et puis je savais que vous mentiez, monsieur Sullivan. Quand vous mentez, �a se voit sur votre figure. Les Am�ricains ne savent pas mentir, et vous �tes particuli�rement mauvais. Vous �tes comme� comme un b�uf. Un b�uf, �a ne ment pas. �a se contente d��tre un b�uf. �a travaille si dur que �a n�a pas besoin de mentir. Vous �tes un b�uf, monsieur Sullivan.��</p><p>Dans la bouche de n�importe qui d�autre, �aurait �t� une insulte, mais Sullivan le prit comme un compliment. ��Parfois, c�est pour prot�ger quelqu�un qu�on choisit de mentir.</p><p>��Oui. Nous les Japonais, on apprend � ne pas mentir avec notre visage mais seulement avec nos yeux. Mon visage poli, c�est le m�me que mon visage menteur. Rendez votre visage poli et ne mentez qu�avec les yeux.</p><p>��C�est not�.�� L�explication �clairait beaucoup de ses interactions avec l�Imperium.</p><p>��Pour les sortil�ges que vous portez, je n�ai pas peur de mourir. Je mourrai de toute fa�on. Si �a aide � vaincre l�Imperium, je suis pr�te � <emphasis>tout</emphasis>.�� Le visage poli qu�elle venait d��voquer vacilla un instant. Il distinguait � pr�sent la tristesse en dessous et, plus enfoui encore, un noyau de flammes toujours pr�t � jaillir. ��L�Imperium prend ce qu�il veut et d�truit ceux qui protestent. Je voudrais br�ler tous ses repr�sentants.</p><p>��Vous les ha�ssez.�� Une �vidence.</p><p>Elle murmura la devise des maraudeurs. ��Jusqu�au dernier. L�Imperium, c��tait chez moi. Vous ne pouvez pas imaginer l��tendue de ma haine.�� La conversation replongeait dans un domaine qui la mettait mal � l�aise. Elle se releva soudain avec une gr�ce parfaite. ��Mangez. Je vais chercher vos habits. Tokugawa Toru est en bas. Hier, il a tu� des gens de la police secr�te.</p><p>��Vous supportez sa pr�sence�?</p><p>��Je ne l�aime pas. Le capitaine Southunder dit qu�il est indispensable, alors je ne le br�le pas� pour l�instant. Ne vous fiez pas � lui, monsieur Sullivan. Son visage ne ment jamais. Il pense ce qu�il dit, toujours. �a le rend effrayant.</p><p>��Vous �tes tr�s perspicace, Lady Origami.</p><p>��Merci, monsieur Sullivan.</p><p>��Jake.</p><p>��Monsieur Sullivan.��</p><p>Cette femme �tait �tonnante, surtout vu la fa�on assez directe dont ils s��taient rencontr�s. Brutale quand elle le d�sirait, timide le reste du temps, elle avait un r�le crucial parmi les pirates aux heures de crise et se comportait en domestique le reste du temps, respectueuse et polie. Au fond d�elle-m�me, elle �tait tendue comme un cric, Sullivan l�aurait pari�. ��Comme vous pr�f�rez.</p><p>��Merci.�� Elle croisa les bras, s�inclina et tourna les talons.</p><p>��Encore une chose. La petite grenouille en papier que vous m�avez faite, je crois qu�elle n�a pas r�sist� � l�iceberg et au fleuve. D�sol�. Elle �tait jolie.��</p><p>Lady Origami s�arr�ta devant la porte pour lui adresser un sourire lumineux. ��C��tait pour vous porter chance. �a a march�. Je vais vous en faire une autre.�� Puis elle s�en fut.</p><p>��J�en serais ravi��, dit Sullivan � la pi�ce vide.</p><p>Les chevaliers du Grimnoir et les maraudeurs qui s��taient introduits dans Shanghai occupaient des planques situ�es aux quatre coins de la ville. Il ne fallait pas laisser tous ses �ufs dans le m�me panier, et, si la police secr�te arr�tait l�un des groupes, les autres pourraient tout de m�me se charger de la mission. Seul Bob le Pirate connaissait l�emplacement de toutes les bases, et il �tait rest� � bord de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>.</p><p>En tant que chefs de la petite fiesta, Heinrich, Lance et Sullivan n�auraient pas d� se trouver au m�me endroit, mais, quand ils �taient sortis du fleuve, cette planque �tait la plus proche. Il s�agissait d�un ancien immeuble de dockers, mais une bombe japonaise avait endommag� une digue voisine et, depuis, la cave et le rez-de-chauss�e �taient sous les eaux. Les murs, pourris, ne tarderaient plus � s�effondrer. Heinrich et son groupe occupaient les lieux depuis quelques jours.</p><p>��Ce n�est pas le grand luxe.�� Sullivan s�appuyait � la rambarde du balcon�; il se ravisa, voyant des �clats rouill�s tomber � l�eau et entendant les grincements du m�tal, et recula d�un pas. Ses v�tements n�avaient pas compl�tement s�ch�.</p><p>��Par rapport � l� o� j�ai grandi, c�est accueillant, r�pondit Heinrich. Et, au moins, c�est un bon poste d�fensif.</p><p>��Exact.�� Les seuls acc�s �taient des passerelles de vieilles planches et de m�tal r�cup�r� � seul un voyageur r�ussirait � surprendre les occupants�; et beaucoup de ces passages donnaient sur les immeubles environnants, de sorte qu�il serait difficile d�encercler les chevaliers. Il y avait quelques autres sorties possibles pour qui retiendrait son souffle. ��C�est Zhao qui l�a choisi�?</p><p>��Oui. Il conna�t la ville comme sa poche. C�est un bon tacticien, ce gosse.</p><p>��Et le frigo le plus dou� que j�aie jamais vu. J�en ai affront� un, un jour, le fugitif le plus recherch� de tout le pays, et il n�arrivait pas � la cheville du petit Chinois. Si on en r�chappe, un bel avenir l�attend.</p><p>��Je conseillerais bien de l��vacuer, mais �a m��tonnerait qu�il accepte.�� Heinrich secoua la t�te. ��Je suis m�me s�r qu�il refuserait. J��tais pareil � son �ge. M�me quand la cause est perdue, on s�accroche � sa patrie.</p><p>��Tu as pourtant fini par quitter la Cit� morte.��</p><p>Heinrich haussa les �paules. ��Une cause perdue, on ne peut rien y faire. Certains mettent longtemps � se r�signer, c�est tout. Je suis issu d�un peuple tr�s obstin�.</p><p>��Je sais.�� Sullivan gloussa. Il s��tait pris d�un grand respect pour Heinrich. L�Allemand ne l�chait jamais le morceau. ��Je me suis battu contre tes compatriotes. Bosser � tes c�t�s, �a m�a rappel� pourquoi on a eu tant de mal � l�emporter, sale Boche.</p><p>��Merci bien, Jake.�� Heinrich sortit un paquet de cigarettes, une pochette d�allumettes, les tendit � Sullivan. Celui-ci avait perdu les siens dans le fleuve, et il fut soulag� de voir qu�un camarade disposait d�une ration de survie. ��� propos de causes perdues, Shanghai a beaucoup souffert sous le talon de l�Imperium. J�ai essay� de pr�parer les chevaliers locaux � l�arriv�e de notre garde de fer.�� Des entrailles du b�timent s��leva un grand fracas, puis des beuglements en chinois. ��Et quand on parle du loup�</p><p>��Toru a donc rencontr� nos fr�res chinois.�� Sullivan s�alluma un clope en soupirant. La fum�e chaude lui tapissa d�licieusement les poumons. Et, comme Jane �tait en Am�rique, pas de gu�risseuse pour le menacer d�emphys�me et de cancer. ��Allons les emp�cher de s�entretuer.��</p><p>La salle commune �tait jadis une enfilade de chambres individuelles, mais on avait d�moli les cloisons pour en faire du bois de chauffage. Les murs �taient couverts de troph�es arrach�s �l�arm�e imp�riale�: armes bris�es, uniformes, drapeaux d�chir�s, tout ce qui attisait l�ardeur des r�sistants. Dans un coin s�entassait l��quipement apport� de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>. Dans un autre, une cambuse improvis�e. Toru s�y trouvait, renfrogn�, les bras crois�s, et des chevaliers chinois furieux lui jappaient tout autour. L�un d�eux, tr�s agit�, lui collait sous le nez un couperet tranchant.</p><p>��Du calme�! lan�a Sullivan, conscient que Toru s�appr�tait sans doute � s�approprier le couperet pour le planter dans le cr�ne du type. Comment s�appelle-t-il�?</p><p>��Je ne sais pas. Il y a de quoi s�emm�ler. Zhao a pr�sent� tout le monde, mais ils ont tous au moins trois noms, et je n�arrive pas � distinguer le pr�nom du nom ou du surnom.</p><p>��H�, Couperet�!�� cria Sullivan de la voix de poitrine qu�il appelait sa ��voix de sergent��. Tout l�immeuble en vibra. ��Arr�te �a.�� Soit le type parlait un peu anglais, soit l�expression de l�autorit� �tait universelle�; en tout cas, il baissa le bras. ��Qu�est-ce qui ne va pas�?</p><p>��Ce b�otien ne se rend pas compte de ce qu�il d�tient.�� Toru fit un geste vers un troph�e. ��Ce casque a une valeur inestimable.��</p><p>Un casque�? On aurait dit un bibelot stylis�, mais Sullivan comprit qu�il �tait � l�envers. Il y avait des cornes, que ce f�t pour faire joli ou pour rendre les coups de t�te redoutables, mais quelqu�un les avait plant�es dans le parquet et le casque servait de cendrier. ��Merde, Toru, tu es insortable�! Fiche la paix � ce cendrier.</p><p>��Tu ne comprends pas. Cet objet fait partie d�un ensemble martial tr�s pr�cieux.�� Toru tendit la main vers le cendrier�; Couperet, un type r�bl� et rubicond, se remit � jacasser. Toru se figea. ��Par respect pour notre mission, ne me force pas � �ventrer cet imb�cile.��</p><p>Beaucoup de monde vivait dans cette planque, et tous ceux qui n��taient pas de garde accouraient aux nouvelles. Heureusement, Zhao fut du nombre. Le gosse avait l�air d�fait, avec ses yeux battus�: naturellement, consommer une si grande �nergie magique �tait �puisant. Il aboya un ordre et Couperet, qui devait pourtant avoir deux fois son �ge, ob�it sans h�siter�: il l�cha son arme et recula de deux pas. En revanche, il ne cessa pas de protester.</p><p>��Qu�est-ce qu�il dit�?��</p><p>Zhao foudroya Toru du regard. ��Je pr�f�re ne pas traduire. Notre <emphasis>h�te</emphasis> pourrait se sentir bless�.</p><p>��Il est sous ma responsabilit�, dit Sullivan.</p><p>��Je prends ce casque. Je me fous de ce que ce chien, ce porc, peut bien raconter�</p><p>��La ferme, Toru.��</p><p>Le garde de fer serra les m�choires si fort que, s�il n�avait pas �t� une brute, ses dents se seraient sans doute fracass�es. Ainsi, il r�ussit � retenir la repartie qui aurait d�clench� des coups de feu. Au bout de quelques secondes, il se calma assez pour murmurer�: ��Tr�s bien.</p><p>��Pang dit qu�il a tu� un garde de fer au terme d�un combat �pique, et qu�il portait cette armure.��</p><p>Toru grogna. ��Dis plut�t que tes hommes l�ont tu� dans son sommeil pour lui voler son casque. Ce gros lard ne battrait jamais un garde de fer, surtout �quip� d�une armure de combat de Nishimura, dans un combat <emphasis>�pique</emphasis>. Il ne pourrait remporter qu�un concours de gloutonnerie.</p><p>��Pang est une brute redoutable��, protesta Zhao.</p><p>Pang bomba le torse, ce qui ne changea pas grand-chose.</p><p>��Hier, j�ai tu� quinze <emphasis>Tokubetsu Koto Keisatsu</emphasis>, annon�a Toru. Il sait compter jusque-l�, lui�?��</p><p>Sullivan examina l�assistance. Quelques chevaliers de Shanghai �taient l�; ils avaient une main gliss�e dans leur poche int�rieure, pr�te � d�gainer. Un jeune Chinois se tenait � l��cart�; au contraire de Pang le fanfaron, il affichait une assurance tranquille et, ayant adopt� une position d�attaque, son pouvoir en veilleuse, il surveillait Toru. La poign�e d�Am�ricains et le maraudeur ne l�veraient pas le petit doigt pour venir en aide au Japonais. Sullivan se demandait donc jusqu�o� leur garde de fer irait dans l�inconscience. Lady Origami venait d�arriver. Elle saisirait le premier pr�texte pour d�cha�ner ses flammes sur son ennemi.</p><p>��Voyons, voyons, mes amis, ne nous f�chons pas. Si vous voulez mon avis, assassiner les gens dans leur sommeil, c�est une tr�s bonne m�thode, parce qu�ils ont peu de chance de riposter.�� Heinrich s�avan�a au milieu de la salle. ��Quelle que soit la fa�on dont notre ami Pang a tu� ce garde de fer, parlez-moi un peu de cette armure.</p><p>��Elle a �t� cr��e par le plus brillant de nos engrenages, le m�me qui a invent� les <emphasis>gakutensoku</emphasis>. C�est une armure de combat, peut-�tre la mieux con�ue de toutes. Elle est �troitement li�e � la magie de son porteur, et anim�e par le pouvoir lui-m�me. On en a fabriqu� tr�s peu. Elles �taient bien trop complexes et requ�raient trop de kanji pour �tre produites en s�rie. Cet �l�ment-ci, � lui seul, assure un avantage immense.</p><p>��Un avantage de quelle magnitude�? demanda Sullivan. Zhao, d�sol�, mais si ce cendrier peut nous aider � trouver l��claireur, j�en offrirai un neuf � Pang.</p><p>��Laissez-moi formuler �a poliment.�� Quand Toru parlait ainsi, �a voulait dire le contraire. ��J�ai vu la pauvre cotte de mailles que John Browning et Buckminster Fuller vous ont bricol�e pour notre mission. � c�t� de l�armure de combat Nishimura, c�est de la camelote assembl�e par des macaques avec pour seuls outils des f�murs et des cailloux. Vous comprenez bien qu�il me faut ce casque���</p><p>Pang cria quelque chose.</p><p>��Ce cendrier, corrigea Zhao.</p><p>��Ce casque, grogna Toru. Je vais le r�cup�rer en esp�rant qu�il soit toujours utilisable. Si ces barbares ne l�ont pas trop endommag�, il peut encore servir.��</p><p>Zhao traduisit tout cela et, aux r�actions des chevaliers chinois, avec plus de diplomatie que de fid�lit� � l�original. Ses hommes restaient furieux, mais un peu moins qu�auparavant. Zhao et Pang se lanc�rent dans un grand d�bat. Plus personne ne mena�ait de d�couper personne en morceaux.</p><p>On fr�la la manche de Sullivan. Il n�avait pas entendu Lady Origami approcher. Tous les regards �taient riv�s sur les gueulards. Elle se dressa sur la pointe des pieds, et il dut quand m�me se pencher pour lui tendre son oreille. ��Je comprends un peu. Je parle un peu mandarin.</p><p>��Vraiment�?</p><p>��Oui. Beaucoup de maraudeurs sont chinois. Ces hommes cherchent � sauver la face. Pang n�a pas affront� de garde de fer. Ces hommes sont courageux mais pas stupides. Il a vol� une caisse dans un train de l�Imperium. L�armure �tait dedans. Il ne savait pas de quoi il s�agissait.</p><p>��Le reste est ici�?</p><p>��Le petit frigo dit qu�elle �tait trop lourde et que personne n�a r�ussi � activer la magie. Seul Pang avait la force de la porter, mais il �tait trop gros. Ils l�ont remise dans la caisse et l�ont cach�e.��</p><p>Zhao croisa le regard de Sullivan. Pas besoin d��tre un liseur pour comprendre qu�ils �taient sur la m�me longueur d�onde. ��Je sugg�re que notre h�te pr�sente ses excuses � monsieur Pang, et peut-�tre trouverons-nous un arrangement.</p><p>��H�, Toru, tu l�as entendu�? Excuse-toi.��</p><p>Toru plissa des yeux mauvais. ��Tu cherches � me provoquer, Sullivan�?</p><p>��Je devrais te laisser souffrir pour avoir insult� le talent de John Browning, mais, si tu veux le reste de cette armure, pr�sente tes excuses � Pang.</p><p>��Hein�?</p><p>��L�armure <emphasis>compl�te</emphasis>.��</p><p>L�argument porta. Sullivan ignorait si ces Nishimura �taient aussi remarquables que Toru le pr�tendait ou s�il s�agissait de gloriole patriotique, mais cela suffit � lui faire ravaler son orgueil. Il se tourna vers la brute grassouillette et s�inclina. ��Je vous pr�sente mes excuses pour vous avoir insult�.�� Toru dut s�interrompre pour se l�cher les l�vres, comme si la phrase lui laissait un mauvais go�t dans la bouche. ��J�ai parl� sans r�fl�chir.��</p><p>Zhao traduisit. Pang pesa les paroles du Japonais en caressant sa barbichette, la seule partie de sa personne qu�on pouvait qualifier de fine. Puis il l�cha un seul mot. Zhao se tourna vers Toru. ��Et�?��</p><p>Le garde de fer dut puiser dans sa formation de diplomate pour r�citer la suite sans �clater de rire au nez de Pang. ��Je suis certain que vous vous �tes battu contre un garde de fer et que vous avez vaincu. Il est �vident que vous �tes un grand guerrier.</p><p>��L�armure doit �tre admirable��, chuchota Heinrich.</p><p>Pang hocha la t�te. Tout le monde souriait � pr�sent, sauf Toru, qui arracha le casque et le vida de ses m�gots avant de caresser une corne avec d�f�rence. ��Conduisez-moi imm�diatement aux autres pi�ces.��</p><p>Pang le regarda un instant et glissa une remarque � Zhao, qui n�eut m�me pas besoin de traduire.</p><p>Toru soupira. ��S�il vous pla�t.��</p><p>Zhao �tait enchant�. On n�avait pas tous les jours l�occasion d�humilier une machine � tuer. ��Elle est en bas. Au rez-de-chauss�e, il y a des zones � sec o� personne n�aurait l�id�e d�aller fouiller. Venez. Nous allons vous montrer.�� Plusieurs chevaliers chinois se dirig�rent vers l�escalier. Toru, sur leurs talons, serrait contre lui le pr�cieux casque. Il leur en voulait sans doute � mort et se jurait de les d�molir � la premi�re occasion�; si le <emphasis>statu quo</emphasis> durait assez longtemps pour �liminer l��claireur, Sullivan �tait pr�t � s�en accommoder.</p><p>Lady Origami attendit d��tre seule avec lui pour lui glisser�: ��Je m��tais tromp�e.</p><p>��Comment �a�?</p><p>��Les excuses de Toru. J�avais tort. Il sait mentir.��</p></section><section><title><p>Wannsee (Allemagne)</p></title><p>��Vous n�aviez pas dit que vous ne resteriez qu�une journ�e�?��</p><p>Jacques sursauta. Il n�avait pas entendu Faye entrer dans la chambre d�h�tel. Bien s�r, Faye n�<emphasis>entrait</emphasis> nulle part�: elle se mat�rialisait o� bon lui semblait et faisait crever de peur les t�moins.</p><p>L�ancien, th��tral, se plaqua la main sur le c�ur. ��Je suis un vieillard. Ne me faites pas de telles frayeurs.��</p><p>Faye, �puis�e, �tait couverte de la poussi�re grise qui avait envahi la Cit� morte. Elle n��tait pas d�humeur � supporter le badinage de Jacques, qu�elle ignora pour aller se jeter dans un fauteuil. Le choc fit voler un nuage de salet�, mais �a lui �tait �gal. Elle avait pass� des jours entiers � examiner les dessins puis encore une journ�e � les entasser. La sacoche qui, � l�aller, �tait pleine de mat�riel de dessin d�bordait � pr�sent des esquisses de Zachary. Elle s��crasa avec un bruit sourd.</p><p>��Je� J�allais prendre le train, mais j�ai d�cid� de vous accorder un d�lai. J�ai bien fait. Comment allez-vous, ma ch�re�? Vous avez besoin de quoi que ce soit�?��</p><p>Comme si elle allait jamais accepter un casse-cro�te de sa part apr�s avoir vu tous les dessins o� il envisageait de l�empoisonner. ��J�ai trouv� Zachary.</p><p>��Vraiment�?�� Jacques prit une chaise, s�y installa et se pencha vers elle, br�lant de curiosit�. ��Il va bien�?��</p><p>Elle secoua la t�te. ��Il est mort. Pas mort-vivant, mort-mort. C�est compliqu�, avec les zombies. Vraiment mort, pour toujours, je veux dire.</p><p>��C�est vous�</p><p>��Oh, Jacques��� Elle eut un sourire las. ��Je ne suis pas encore le monstre que vous pensez.</p><p>��Je ne voulais pas insinuer�</p><p>��Nan. Il s�est fourr� dans une chaudi�re quand il a eu fini de tout me raconter. Il �tait fatigu� d�avoir mal. Je ne peux pas le lui reprocher.��</p><p>L�expression de Jacques �tait ind�chiffrable. ��C��tait un homme remarquable.</p><p>��J�ai vu.��</p><p>Il posa les coudes sur ses genoux. ��Que vous a-t-il montr�?</p><p>��Plein de choses. Des trucs qui se sont pass�s, qui vont se passer, qui pourraient devraient auraient d�, peut-�tre, j�en sais rien. J�ai pas fini de trier. J�ai tout rapport�.�� Elle toucha la sacoche du bout du pied. ��Mais il y a un quelque chose dont je suis s�re.</p><p>��Quoi�?</p><p>��Vous et moi�? Fini.�� Faye ne haussa pas le ton. C��tait difficile�: elle �tait morte de fatigue et de faim, et ses �motions bouillonnaient. Elle d�testait les tra�tres. ��Vous comptiez me tuer.</p><p>��Non.�� Jacques la regarda bien en face. ��J�ai tenu parole. Vous savez dans quel sens j�ai vot�. Je vous ai expos� mes raisons. �a n�a jamais �t� un secret. Mais, depuis notre rencontre, je n�ai pris aucune initiative dans ce sens.</p><p>��Je sais que vous avez eu du mal. Vos doutes vous rongent. Vous savez trop bien ce que vit l�ensorcel�. Et vous avez du poison dans votre poche. Je m��tonne que vous n�ayez pas assaisonn� les g�teaux. Mais vous seriez mort aussi. Vous �tes incapable de r�sister � un g�teau, je parie.��</p><p>Jacques, et c��tait � son honneur, ne chercha pas � nier ou � se disculper. Il jouait fort bien son r�le de dilettante, mais il �tait aussi coriace que tout bon chevalier, Faye en �tait certaine. Il tira une petite fiole de sa poche de chemise. ��C�est une neurotoxine l�tale. La mort est imm�diate et sans douleur. Bien s�r, j�ai souvent pens� � l�utiliser, croyez-moi. Pourtant je me suis retenu. Je vous demande de me rendre la politesse. Vous ne m�avez pas aussit�t d�capit�; j�en conclus que Zachary vous a montr� l�avenir et que vous comprenez mon dilemme. L�issue est-elle celle que j�ai vue jadis�?</p><p>��Vous avez vu <emphasis>un</emphasis> avenir, mais pas le seul possible.</p><p>��Il y en a donc d�autres, � pr�sent�? C�est un progr�s.��</p><p>Faye per�ut un soup�on d�espoir dans la voix de Jacques. Elle s�en saisit et le r�duisit en miettes. ��D�autres, oui, mais presque tous n�fastes. Et si nombreux que je n�ai pas pu deviner lequel vous a pouss� � envoyer Murmure m�assassiner. En toute probabilit�, vous avez raison, je vais mal finir. C�est votre jour de chance, Jacques. Je comprends. Je comprends pourquoi vous �tes pr�t � commettre� cela.</p><p>��Je suis vraiment d�sol�.�� Il �tait sinc�re, elle le savait bien.</p><p>��Donc, oui, vous avez raison. Un de ces jours, le Grimnoir va devoir se retourner contre moi, et la seule question qui compte est�celle-ci�: faut-il agir maintenant, parce que je suis encore vuln�rable, ou attendre dans l�espoir insens� que je ne me laisse pas engloutir par le mal�? Mais, si vous avez piti�, si vous attendez et si vous ratez votre coup, je vous �craserai tous. Je suis d�j� plus puissante que Sivaram, vous ne le dites pas mais vous en avez conscience. Il �tait costaud. Je suis meilleure. Si le pouvoir fait des exp�riences sur des actifs, je serai plus convaincante que Sivaram. Vous le savez. � l�heure qu�il est, je vous fais peur�; laissez-moi du temps et je serai incontr�lable.��</p><p>Jacques hocha la t�te. ��Exactement, Faye. Nous avons jur� de prot�ger les hommes contre la magie. Vous comprenez � pr�sent de quoi votre pouvoir vous rend capable. Je suis devant un dilemme. Vous serez peut-�tre bient�t la plus grande menace qui ait jamais pes� sur les innocents, m�me si ce n�est pas encore le cas.</p><p>��Oh, j�ai un plus gros probl�me � vous exposer.�� Faye se pencha pour ouvrir la sacoche. Elle avait plac� les dessins qu�elle voulait sur le dessus de la pile. Froiss�s par les mains rageuses de Zachary, ils �taient faciles � rep�rer. ��Il y a pire. Quelque chose que Zachary n�a m�me pas pu dessiner. La mal�diction est redoutable, mais l�ennemi infiniment plus.��</p><p>Jacques examina la page d�chiquet�e et tach�e de sang. ��C�est de la folie ou quoi�?�� Mais Faye s�en �tait d�j� aper�ue�: plus on regardait les motifs chaotiques, plus l�ennemi prenait forme. Jacques sursauta et l�cha le dessin comme s�il venait de se br�ler.</p><p>��Vous le sentez qui vous regarde, hein�?</p><p>��Il existe donc r�ellement.�� Jacques frotta ses mains sur son pantalon, comme s�il voulait se d�barrasser d�une substance r�pugnante. ��Doux J�sus, il existe.</p><p>��Je vous l�avais bien dit. J�avais raison. Monsieur Sullivan avait raison. M�me le pr�sident avait raison. Et, surtout, le pouvoir avait raison. Et toutes les catastrophes qui peuvent d�couler de ma mal�diction ne changeront rien du tout, parce que, si nous n�arr�tons pas l�ennemi, l�avenir n�existera plus. Vous craignez que je devienne mal�fique�? Cette cr�ature est mal�fique d�s maintenant. � c�t�, je ne suis rien.��</p><p>Le dessin de l�ennemi �tait tomb� sur le tapis. Jacques ne le quittait pas des yeux�; le monstre semblait vouloir sortir de l�encre pour d�vorer leurs �mes. ��Que comptez-vous faire�?</p><p>��Je ne sais pas encore. Me d�brouiller pour gagner.��</p><p>Jacques, quoique secou�, recouvra son cran habituel. ��Et moi�? En quoi puis-je vous aider�?</p><p>��Dites aux anciens que je ne suis pas morte, et emp�chez-les de me glisser des b�tons dans les roues. Convainquez-les que l�attaque est imminente, partout sur Terre, et qu�il faut nous pr�parer. Convainquez <emphasis>tout le monde</emphasis>. Les dessins repr�sentent des hommes qui ne sont pas vraiment humains, et ils se planquent partout sur Terre, pr�ts � r�colter les actifs. Il faut que je rejoigne mes amis avant qu�il soit trop tard. Ils ne savent pas � quoi s�attendre contre le vieux samoura� qui a une ombre dans le cerveau. Je les ai vus sur les dessins, dans une ville avec des b�timents bizarres et des caract�res orientaux sur les affiches.��</p><p>Jacques ne l��coutait qu�� moiti�; il se r�p�tait qu�il avait eu tort, que la magie allait �tre chass�e de la plan�te, que toute vie sur Terre allait dispara�tre. ��Shanghai. L�exp�dition de Jake Sullivan est � Shanghai.��</p><p>Faye se leva pour r�unir ses maigres bagages. ��Le pouvoir avait une bonne raison de cr�er la mal�diction. Les gens qu�il a d�abord choisis n��taient pas assez bien�; moi, il faut que je rectifie tout �a, que je corrige les erreurs commises. J�ai deux ou trois trucs � r�gler, ensuite je file � Shanghai pour �craser le monstre une bonne fois pour toutes.�� Son visage �tait d�termin�. Elle disparut imm�diatement.</p><p>Pour, une seconde fois, pousser Jacques au bord de la crise cardiaque quand elle r�apparut aussit�t. ��C�est o�, Shanghai, au fait�?��</p></section></section><section><title><p>Chapitre 15</p></title><epigraph><p>Si j�ai une le�on � transmettre, la voici�: quelle que soit la situation dans laquelle se trouve l�aventurier � lions � l�aff�t dans la savane, tribus cannibales de Nouvelle-Guin�e, radeau lanc� vers une chute d�eau �, pour esp�rer survivre, il faut garder sa pr�sence d�esprit. Il faut bien nettoyer ses armes � feu, aiguiser ses couteaux et, si on a la chance de d�tenir un pouvoir magique, �tre pr�t � s�en servir. Mais aucun mat�riel ni aucun pouvoir magique ne remplacera jamais l�intelligence et le courage. Quand le danger menace, ne pas h�siter�; agir. �a me rappelle un jour o� j��tais en exp�dition au Tibet�</p><text-author>Lance S. Talon, <emphasis>Mes travers�es du danger</emphasis>, 1923.</text-author></epigraph><section><title><p>Cit� libre de Shanghai</p></title><p>Ce serait la derni�re fois que les commandants se rencontreraient avant l�assaut. La planque d�labr�e �tait noire de monde. Cette r�union entra�nait des risques�: une seule bombe japonaise suffirait � d�capiter la conspiration et r�duirait � n�ant les plans h�tivement con�us, mais elle �tait n�cessaire. Sullivan avait une confiance aveugle en tous ses camarades, mais il ne les avait pas brief�s � bord de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>. En partie de peur que l�un d�entre eux ne tombe entre les griffes de la police secr�te, et en partie parce qu�il n�avait pas encore mis tous les d�tails au point.</p><p>L��meute achet�e �tait fix�e au 17, et la date approchait.</p><p>Par chance, Buckminster Fuller avait envoy� un message cod� qui contenait la pi�ce manquante�: ���a marche. � peu pr�s.�� En dessous, des croquis et des nombres abscons. Mais Sullivan avait compris l�id�e. L�appareil n��tait pas parfait. Loin de l�. Mais il leur assurerait un avantage.</p><p>Il avait convoqu� les autres. Ils avaient mis deux jours � arriver, en �vitant les patrouilles de plus en plus fr�quentes et les arm�es de mouchards. �a faisait du bien de les retrouver. Le Grimnoir n�avait pas encore perdu un seul chevalier. Shanghai �tait si grande, si agit�e, si rong�e par le crime que, m�me si l�Imperium tenait le gouvernement sous sa coupe, il ne pouvait pas tout surveiller.</p><p>Les chefs de l�exp�dition �taient d�termin�s. Une semaine pass�e dans les taudis de Shanghai n�avait pas refroidi leur enthousiasme. Barns repr�sentait la <emphasis>Voyageuse</emphasis>. Sullivan avait esp�r� ne pas m�ler le vaisseau � la tentative d�assassinat, mais ce ne serait pas possible vu le mode de fonctionnement de l�appareil con�u par Fuller. L�id�e �tait dingue, mais Barns jurait ses grands dieux que les maraudeurs s�en sortiraient.</p><p>Ils avaient d�j� r�gl� les points fondamentaux�: r�partition des r�les et des responsabilit�s en fonction des comp�tences, choix des itin�raires de repli. Pour r�v�ler la mystification op�r�e par le faux pr�sident, le Grimnoir devrait r�aliser son plan sans un seul accroc�; il fallait donc passer en revue toutes les �ventualit�s avec le plus grand soin.</p><p>Lance poussa un sifflement. ��Tu plaisantes. <emphasis>Combien</emphasis> de gardes de fer�?</p><p>��Non, c�est bien �a, insista Zhao. Pour une c�r�monie pareille, il y en aura au moins quarante, et peut-�tre une centaine. La derni�re fois, notre espion en a compt� soixante, et il soup�onne que d�autres, v�tus en soldats ou en fonctionnaires, �taient diss�min�s dans l�assistance.</p><p>��Ce n��taient pas des gardes de fer, corrigea Toru. Mes anciens fr�res porteraient fi�rement leur uniforme. Se d�guiser serait une honte et un d�shonneur. En revanche, la garde fant�me� Elle a d� envoyer au moins une escouade d�estompeurs et de voyageurs, probablement incognito.��</p><p>Cinq mille soldats de l�Imperium �taient en poste autour de la ��cit� libre�� de Shanghai, mais Sullivan ne s�inqui�tait que de ceux qui assisteraient � la c�r�monie. Si les Verts de Dou-les-Grandes-Oreilles faisaient leur boulot, les forces de police et les militaires seraient en majorit� trop occup�s pour intervenir. Vingt mille criminels qui se soulevaient, m�me � Shanghai, �a faisait du raffut. ��Et combien de d�tachements de l�arm�e r�guli�re seront post�s dans l�enceinte du domaine�? demanda-t-il. Pas besoin d��tre un gorille bard� de pouvoirs magiques pour nous loger une balle dans la t�te. Alors�?</p><p>��Il y a cinq pelotons de salopards��� Zhao s�interrompit avec un regard pour Toru. Heureusement, celui-ci n��coutait pas�; � moins que, r�solu � devenir plus diplomate, il n�ait d�cid� de ne pas prendre la mouche. ��Cinq pelotons de soldats de l�Imperium ont �t� retir�s du front pour accompagner le pr�sident. En g�n�ral, il y en a deux autres en garnison dans la section imp�riale de la Cit� nouvelle.��</p><p>Sullivan, lentement, fit le tour de l�immense carte de Shanghai. Ils l�avaient vol�e dans les bureaux de la banque britannique. Il avait fallu rassembler toutes les tables disponibles pour l��taler. Il examinait les pi�cettes, les capsules de bouteille, les m�gots de cigarette, les cartes de baseball et les deux soldats de plomb qui repr�sentaient ses forces, puis les cubes de bois de l�Imperium. Lui-m�me �tait un caillou, plant� au milieu de la section imp�riale, sous le nez du pr�sident. Puisque leur force a�rienne allait s�exposer, autant en profiter au mieux. Sullivan allait op�rer une descente <emphasis>rapide</emphasis>.</p><p>��C�est gros comment, un peloton imp�rial, Toru�? demanda Lance.</p><p>���a d�pend de la mission et du statut op�rationnel. Un peloton arm� au complet, c�est au maximum soixante-quatre hommes.</p><p>��Les Japs ont des unit�s plus grosses que l�AEF. �a fait� quatre cent quarante-huit soldats.</p><p>��Je ne savais pas que les bestiaux connaissaient leurs tables de multiplication, d�clara Toru. N�oubliez pas�: ces troupes arrivent du front et ont �t� choisies pour leurs prouesses martiales. Beaucoup de leurs soldats ont �t� appel�s pour recevoir des d�corations. Servir d�escorte au cours d�une visite du pr�sident constitue un immense honneur. Ce seront tous des guerriers exp�riment�s.</p><p>��Parfait, s��cria Lance. Si des villages de Chinois sans d�fense expriment un soudain besoin de mourir dans d�atroces souffrances, ils sauront s�y prendre.�� Beaucoup de chevaliers �clat�rent de rire, et la tension retomba d�un cran.</p><p>Toru fron�a les sourcils sans r�pondre. Tant mieux�: Lady Origami se tenait dans un angle, pr�te � inventer une excuse pour embraser le Japonais. ��Il y a d�autres complications. Autrefois, il y avait deux <emphasis>gakutensoku</emphasis> dans le palais. Ils risquent d�y �tre encore.</p><p>��Des hommes m�caniques�?�� demanda Diamond. Son �quipe en avait affront� � Mason Island.</p><p>��Similaires � vos� <emphasis>robots</emphasis>, mais sup�rieurs � presque tous �gards. Vitesse, r�sistance, initiative�</p><p>��Tu m�avais dit que leurs flingues �taient plus petits, rappela Sullivan.</p><p>��Ce n�est pas la taille qui compte.�� Plusieurs Am�ricains rirent sous cape sans que Toru ne se l�explique.</p><p>��Ils poseront sans doute probl�me si on arrive � entrer, mais, avant �a, j�observe des difficult�s pour l�approche.�� Diamond dirigeait l�une des trois troupes d�assaut. Il �tait bougeur et n�eut pas besoin de s�approcher de la table pour d�placer la carte de baseball qui repr�sentait ses hommes. Elle �tait � l�effigie du grand Babe Ruth, qui d�colla doucement pour descendre la ligne bleue du Whampoa. ��Ce pont-ci est � d�couvert. Comment sommes-nous cens�s franchir le poste de garde sans �tre rep�r�s�?</p><p>��Aucune chance, r�pondit Sullivan. Attendez que je passe � l�action, puis foncez et passez en force, en esp�rant que je vous donne une minute de battement.��</p><p>Diamond laissa retomber le rectangle de carton. ��Tu te feras sans doute tuer pendant cette minute.</p><p>��Bah, j�en ai pas l�intention.�� Sullivan se pencha pour tapoter la carte. ��L�important, c�est que les deux voies permettant de sortir du quartier soient coup�es. On ne peut pas laisser l�imposteur s�enfuir.��</p><p>On se gratta poliment la gorge. Sullivan leva les yeux�: le docteur Wells, tout maigrelet, se frayait un chemin entre les robustes chevaliers avec une facilit� qui r�v�lait l�usage d�une touche de magie. ��L�imposteur ne cherchera pas � s�enfuir. Pour lui, il sera vital de se conduire comme le vrai pr�sident pendant cette attaque. Sinon il attirerait les soup�ons.</p><p>��Le pr�sident ne fuirait jamais, confirma Toru. Jamais. Dans ses m�moires, il explique que la retraite n�est acceptable que face � un ennemi sup�rieur et dans le but de pr�server ses forces pour une contre-attaque. Fuir impliquerait qu�il n�est pas le plus fort. C�est inconcevable.</p><p>��Faye ne serait pas d�accord.�� Leur bestial cherchait les ennuis�; mais sans doute avait-il la t�te ailleurs�: il faisait voleter un oiseau dans le quartier, en guise de sentinelle.</p><p>��De toute fa�on, il n�est pas le vrai pr�sident, rappela Heinrich. L�attitude pr�sum�e de Tokugawa n�a aucune pertinence.</p><p>��Bien au contraire.�� Wells eut son sourire de pr�dateur bris�. ��Il n�est pas le pr�sident, <emphasis>donc</emphasis> il se sent en position de faiblesse et doit � tout prix agir comme il sent qu�il le devrait. Toru, vous l�avez vu, a d�clar� sans l�ombre d�un doute que le pr�sident ne fuirait pas. Tous les gardes de fer partageront ce sentiment. Le pr�sident, s�il �tait vraiment lui-m�me, serait bien plus libre de ses d�cisions que Dosan Saito. Il est prisonnier de son propre mensonge. Non, il n�ira nulle part.��</p><p>Ian Wright n��tait pas convaincu. ��� condition qu�il ne soit pas le vrai pr�sident, qui, lui, peut voyager pour dispara�tre quand �a lui chante.</p><p>��Voyager�? intervint Lance. C�est le cadet de nos soucis. S�il n�est pas un usurpateur, esp�rons qu�il d�campe. Sinon, on est tous morts.</p><p>��Bien vu� En tout cas, il sait que nous sommes � Shanghai. Du moins, il sait que notre garde de fer est�</p><p>��Je ne suis pas <emphasis>votre</emphasis> garde de fer, gronda Toru.</p><p>��Peut-�tre, mais il sait que vous �tes ici�: vous avez pass� la semaine � zigouiller en pleine rue des agents de la police secr�te�! � cause de votre petite vendetta personnelle, ce sera l�alerte rouge.</p><p>��C�est vrai, dit Zhao. La <emphasis>Tokubetsu Koto Keisatsu</emphasis> a intensifi� sa campagne contre nous. Elle offre une forte r�compense en �change de tout renseignement. Il a �t� tr�s compliqu� d�organiser cette r�union. Elle a des yeux partout.��</p><p>Ian tendit vers Toru un doigt accusateur ��Vous n�avez m�me pas cherch� � dissimuler votre identit�.</p><p>��L�id�e vient de moi, d�clara fi�rement Wells.</p><p>��Pardon�?��</p><p>Sullivan intervint avant que les chevaliers ne s��chauffent trop. ��Toru est c�l�bre dans l�Imperium. Nous en tirons avantage.</p><p>��Le simple fait que je sois encore vivant est une insulte pour l�Imperium, �non�a Toru d�une voix plate. S�incliner, pour l��tat, serait un d�shonneur. Ma pr�sence oblige l�imposteur � maintenir sa visite afin de ne pas perdre la face.</p><p>��Absolument, fit Wells. S�il ne s�agissait que du Grimnoir, Saito pourrait s�inventer une excuse pour ne pas mettre les pieds en ville. Il laisserait ses s�ides nous r�gler notre compte. Toru, en revanche, est une provocation impossible � ignorer. Saito doit r�agir, il n�a pas le choix. Personne ne s��tonnerait qu�il change d�avis, non, mais il est rong� par le doute�; il n�osera pas se montrer raisonnable. Il courra le risque de venir � Shanghai et respectera son programme <emphasis>parce que</emphasis> Toru s�y trouve.��</p><p>Les chevaliers r�fl�chissaient. Sullivan voyait les rouages tourner sous les cr�nes. C��taient des malins. ���a nous rend plus visibles et plus vuln�rables. Il va essayer de nous �liminer avant la c�r�monie, mais nous n�avons pas d�autre moyen de nous assurer qu�il se pointera. Il ne peut pas reculer.��</p><p>Des murmures s��lev�rent, mais la perspective, globalement, plaisait. Un assaut frontal contre des soldats d��lite sup�rieurs en nombre n��tait pas une si mauvaise id�e. Sullivan, � pr�sent, n�avait plus qu�� exposer la partie insens�e de son plan.</p><p>La r�union termin�e, la majorit� des chevaliers �taient retourn�s dans leur cachette pour pr�parer leurs hommes, et quelques-uns s��taient trouv� un coin pour dormir dans les d�combres. Toru reprit sa besogne sainte. Agenouill� parmi les pi�ces d�armure dans une chambre au papier peint en lambeaux, couverte de taches d�humidit�, il s�effor�ait d�accomplir l�impossible.</p><p>Le moment supr�me approchait. Il mourrait sans doute en observant les derni�res volont�s de son p�re, mais il acceptait ce destin. Il l�appelait m�me de ses v�ux. La d�couverte de l�armure de Nishimura �tait une b�n�diction, un signe ind�niable que son p�re veillait sur la mission et lui fournissait les outils n�cessaires au succ�s.</p><p>Le travail manuel lui offrait une distraction bienvenue. Depuis sa conversation avec Xiang, le journaliste, il se sentait mal � l�aise. Il avait �voqu� des souvenirs qu�il avait cru oubli�s. Toru n�aimait pas gratter les vieilles cicatrices.</p><p>L�armure �tait en meilleur �tat que pr�vu. Elle �tait mont�e au combat, certainement m�me au front. Vu les bosselures laiss�es par les �normes balles � basse v�locit� et les traces de griffes d�ours, elle venait de Sib�rie. Les Cosaques �taient des adversaires valeureux mais bien inf�rieurs � ceux que Toru allait bient�t affronter. Nishimura, le g�nial engrenage, avait-il jamais imagin� qu�une de ses �uvres d�art serait retourn�e contre l�Imperium�? Toru ignorait la r�ponse. Il se remit � tester chaque kanji.</p><p>L�armure �tait un peu �troite pour lui. Dans l�id�al, il aurait le temps de r�gler le plastron. Un garde de fer dot� d�une telle armure disposait normalement de plusieurs assistants pour l�enfiler, mais Toru ne demanderait pas d�aide aux chevaliers. Pour eux, ce n��tait qu�un objet m�lant artisanat et magie. Ils ne comprendraient pas la spiritualit� qui accompagnait la pr�paration au combat. Le lien entre un guerrier et son �quipement leur passait au-dessus de la t�te.</p><p>Il avait d�j� examin� la partie inf�rieure. Il lui fallut presque une heure pour capara�onner ses jambes et son bassin des �l�ments d�acier feuillet�, puis pour les attacher au torse. Le plus dur fut de fixer l�arri�re des jambi�res. Le plancher grin�a quand il souleva une botte, mais ne c�da pas.</p><p>Toru posa les mains contre le symbole grav� sur l��paule et lib�ra son pouvoir. Il sentit l��nergie s�amasser dans ses muscles, se concentra et l�envoya dans le sortil�ge, qui se mit � luire quand le lien s��tablit. Encore un de pr�t. Selon ses estimations, l�armure fonctionnait � quatre-vingts pour cent de son potentiel. Il n��tait pas r�pareur, mais, avec quelques jours de travail, il monterait bien � quatre-vingt-dix.</p><p>Il avait entendu le bruit de pas depuis l�autre bout du couloir, mais son visiteur eut la politesse de frapper. ��Entre, Sullivan.��</p><p>Le lourd franchit le seuil, jeta un regard � l�armure �tal�e par terre et s�assit dans un fauteuil rebondi et un peu moisi. ��Tu t�en sors�?</p><p>��J�ai appris � m�en servir autrefois, m�me si je n�ai jamais eu le privil�ge d�en porter une au combat��� Il s�aper�ut qu�il ne r�pondait pas � la question et se sentait trop pr�occup� pour s�amuser � faire sa mauvaise t�te. ��Je m�en sors.</p><p>��Elle sera pr�te � temps�?</p><p>��Elle est d�j� pr�te.�� Toru glissa un bras dans le canon d�acier et introduisit ses doigts dans le gantelet avant de serrer le poing doucement. ��Elle a encore besoin de quelques r�glages. J�aimerais la tester plus en d�tail, mais je la crois pr�te � servir.</p><p>��Tu as besoin d�aide pour l�assembler�?�� Sullivan se baissa pour ramasser le <emphasis>mempo</emphasis>.</p><p>��Non�! N�y touche pas.��</p><p>Sullivan retira sa main. ��On se calme.��</p><p>L�armure grin�a faiblement quand Toru activa les jambes et se mit � marcher. Le parquet g�mit. Se pencher n��tait pas facile tant que tous les �l�ments n��taient pas fix�s, il manquait d��quilibre, mais il r�ussit � soulever le masque. ��Tu ne dois pas y toucher.��</p><p>Sullivan avait l�air plus intrigu� que vex�. ��Et pourquoi�?</p><p>��C�est��� Toru soupira. ��C�est difficile � expliquer. Cette armure n�est destin�e qu�aux plus grands parmi mes� parmi la garde de fer. La porter est une responsabilit� sacr�e.</p><p>��Je ne te savais pas religieux, Toru.�� Sullivan se vautra dans le fauteuil en sortant son paquet de cigarettes.</p><p>��Je ne crois pas � vos superstitions, mais je sais en quoi je crois. Alors� ne touche plus jamais � cette armure.��</p><p>Sullivan alluma le clope. ��Il s�agit de m�rite, de dignit�?��</p><p>Toru examina la question. En temps normal, un garde de fer accomplirait un rituel afin de se pr�parer � rev�tir l�armure, une purification mentale et physique. ��Oui.</p><p>��Soit� Et mon fr�re, il en avait une�?</p><p>��Quand il est mort, il avait le rang de premier garde de fer. Oui. S�il avait v�cu, il en aurait port� une.</p><p>��S�il en �tait digne, lui, alors je n�en voudrais pas, moi.�� Sullivan haussa les �paules. ��Je vais bient�t remonter � bord de la <emphasis>Voyageuse</emphasis> avec Barns et Lady Origami. Lance me remplacera. D�ici l�, je veux te parler du plan. Tu sais mieux que quiconque ce que nous affrontons, mais tu n�as presque rien dit, ce soir.</p><p>��Tu m�as ordonn� de ne pas d�sesp�rer tes hommes.�� Toru se retourna pour fixer le canon d�arri�re-bras � la spali�re. ��Tu es pr�t � mentir, � te d�shonorer, � couvrir ton nom d�une honte �ternelle�</p><p>��Je pense que Wells a raison. Quel que soit le v�ritable pouvoir de Saito, l�accord qu�il a pass� avec la cr�ature, je crois qu�il repr�sente notre seul espoir de r�v�ler la v�rit� sur l��claireur. Une seule chose compte�: le vaincre.</p><p>��Tu veux r�pondre � la tra�trise par la tra�trise� Ton plan est audacieux bien que peu honorable. Si tes hypoth�ses sont correctes, les hypoth�ses de ton engrenage �galement, et si ton ali�niste n�est pas un fou qui nous envoie � la mort pour s�amuser, nous avons une petite chance de succ�s.</p><p>��Ce n�est pas si mal.</p><p>��Le succ�s est possible. Pas la survie. Nous mourrons certainement.</p><p>��Je sais.�� Sullivan tira une longue bouff�e. ��Toi et moi, on est foutus de toute fa�on. Mais j�esp�rais que certains des autres s�en sortiraient.</p><p>��Pour cela, toi et moi devrons mourir comme il faut.</p><p>��Je suis pr�t.��</p><p>Sullivan, s�il ignorait le v�ritable code des guerriers, respectait celui qu�il s��tait forg�. Pour un homme �lev� dans une culture qui ignorait les concepts de force et d�honneur, c��tait remarquable. Toru contempla le masque de Nishimura qu�il avait repos�. Cette arme avait �t� soigneusement model�e dans le style de ses anc�tres. C��tait l�union parfaite de l�art et de la mort. Seul un vrai guerrier m�ritait de manier les armes sacr�es de l�Imperium. Mais, si quelqu�un parmi les ennemis du pr�sident en �tait digne �galement, c��tait Jake Sullivan.</p><p><emphasis>Mon p�re �tait sage. Il a bien choisi son champion.</emphasis></p><p>��Nous nous sommes affront�s, Sullivan, sans parvenir � d�cider lequel �tait le plus fort. J�ai jur� de mener ce combat � son terme. Je ne peux revenir sur ma parole� Mais l�id�e que nous allons mourir ensemble, unis contre mes fr�res pour restaurer l�honneur de mon p�re� Je me r�jouis de ne pas �tre � m�me de reprendre notre duel.�� Toru gratifia Sullivan d�une courbette respectueuse. ��Que nos morts soient c�l�br�es par les g�n�rations � venir.��</p><p>Les deux hommes rest�rent silencieux un moment. Toru enfilait son armure, Sullivan, le c�ur lourd, pensait au sort qui attendait ses volontaires.</p><p>Le major Matsuoka de la <emphasis>Tokubetsu Koto Keisatsu</emphasis> surveillait les quais aux jumelles. Aucune lumi�re ne brillait aux fen�tres de l�immeuble abandonn� signal� par leur indic. Une vague secoua la vedette de patrouille et il dut baisser les jumelles, car le mouvement lui donnait la naus�e. Il ne ferait pas bon avoir le mal de mer devant son noble visiteur. ���tes-vous certain que c�est bien leur cachette�?��</p><p>L�interpr�te traduisit la question � l�intention de l�inf�me tra�tre du Grimnoir � il s�appelait Pang, apparemment, et c��tait une brute �, qui se lan�a dans une r�ponse alambiqu�e.</p><p>��Il dit que c�est bien l�. Toru s�y trouve, ainsi que plusieurs chevaliers �trangers. Il dit que Toru l�a insult�, que c�est un inf�me et que c�est pour �a qu�il est pr�t � nous le livrer. Il dit que leur chef est tr�s jeune et qu�il en a marre de recevoir ses ordres d�un gamin.��</p><p><emphasis>Bien s�r.</emphasis> Aucune allusion � la fortune promise en �change d�informations. Les tra�tres �taient tous les m�mes et, pris la main dans le sac, se justifiaient toujours en expliquant qu�on leur avait fait du tort, ce qui rendait leur attitude l�gitime. Matsuoka �tait officier de police depuis tr�s longtemps�; il avait l�habitude de ces minables. ��Je me fiche de ses raisons. La derni�re fois, ses renseignements �taient exacts.�� Il se tourna vers la mince silhouette v�tue de discr�tes couleurs sombres. ��Cela vous satisfait, garde fant�me�?��</p><p>Le terrifiant personnage hocha la t�te. On l�avait pr�sent� sous le nom de Hayate, un guerrier d�exp�rience couvert de d�corations�; sa r�putation le pr�c�dait. Son escouade allait s�occuper de Toru.</p><p>��Contactez les autres unit�s. Convoquez tous les hommes pour cerner les lieux. Respectez une marge de s�curit� d�un p�t� de maisons. Surtout ne vous faites pas rep�rer. Si quelqu�un sort, prenez-le en filature. Si possible, utilisez des esprits d�sincarn�s. Je pr�f�re en laisser �chapper un qu��tre rep�r� par la majorit�.�� Il consulta sa montre. Les instants paisibles qui pr�c�daient l�aube �taient les meilleurs pour lancer un raid. ��Nous frappons dans une heure. Nous attaquerons toutes les planques en m�me temps. Proc�dures habituelles. Tuez tous ceux qui vous r�sistent. Si possible, faites des prisonniers pour qu�on les interroge.��</p><p>Le message fut transmis. L�op�ration �tait lanc�e.</p><p>Pang se remit � bavoter en mandarin. Il r�clamait le prix du sang. Matsuoka comprenait � peu pr�s mais ne s�abaisserait pas � adresser la parole � un informateur. Il claqua des doigts�; deux soldats pos�rent un coffre en bois devant Pang, qui, avide, s�agenouilla pour l�ouvrir. Les lingots d�or �taient nich�s dans de la paille. Un grand sourire fendit la trogne du Chinois.</p><p>��Quel dommage, dit le garde fant�me. Ils sont en g�n�ral tr�s loyaux. C�est fort rare, un chevalier du Grimnoir qui renie son serment.</p><p>��Exact.</p><p>��Presque aussi rare que pour un guerrier de l�Imperium. Mais pas exactement sans pr�c�dent, j�en ai bien peur� Oh, Toru, quelle b�tise� Quelle honte tu attires sur toi�! Saviez-vous que je l�ai connu, major Matsuoka�?</p><p>��Non, garde fant�me, je l�ignorais.</p><p>��Nous avons servi ensemble au Mandchoukouo, et de nouveau pendant l�insurrection tha�e. Malgr� son manque de discernement, c�est un combattant des plus remarquables. Il m�rite de tomber sous les coups d�un �gal. Est-ce bien compris�?</p><p>��Oui, garde fant�me.�� Le major ne comptait pas faire de l�ombre � Hayate. Lui-m�me �tait policier�; le garde fant�me �tait un tueur l�gendaire, un assassin sans piti� qui �uvrait dans le noir, comme jailli d�un cauchemar, et ne laissait aucune trace de son passage. � part les cadavres. Matsuoka n��tait pas un imb�cile. ��Mes troupes ne sont l� que pour vous assister.</p><p>��Le Grimnoir et nous sommes diff�rents� mais nous nous ressemblons par certains c�t�s. Les chevaliers aussi pr�tent serment. Je les ai combattus partout sur la plan�te. Ils sont obstin�s, courageux et peu enclins � se rendre. Ils sont les seuls que j�aime affronter. Je suis reconnaissant du d�fi qu�ils repr�sentent.�� Le garde fant�me glissa la main dans son ample chemise en se tournant vers Pang. ��Et cet homme me d��oit beaucoup.�� Il disparut.</p><p>Matsuoka fit volte-face en entendant un gargouillis. Hayate s��tait mat�rialis� pr�s de Pang. La poign�e d�une dague d�passait sous sa m�choire, et des flots de sang sortaient de la blessure �videmment fatale. Pang, stup�fait, ne cria pas, mais il prouva qu�il �tait malgr� tout combatif. Puisant dans sa magie de brute, il lan�a son poing vers Hayate, qui voyagea pour l��viter, revint dans le dos de sa victime et, d�un coup de pied aux fesses, l�envoya par-dessus le garde-corps, o� elle se tortilla dans les eaux noires avant de couler.</p><p>���conomisez votre or.�� Hayate referma soigneusement le coffre puis revint aupr�s de Matsuoka. ��C�est le Grimnoir que nous allons affronter�; attendez-vous � des pertes. R�partissez l�or entre les familles des hommes qui p�riront.��</p><p>Matsuoka s�inclina. ��C�est tr�s g�n�reux, garde fant�me.��</p><p>Hayate le d�visagea de ses yeux gris aux paupi�res tombantes. Ses prunelles luisaient dans le noir. ��C�est que je suis un homme tr�s g�n�reux.��</p><p>Ils disposaient de quelques barques amarr�es dans le rez-de-chauss�e inond�. Les trous qui rempla�aient les fen�tres permettaient d�acc�der � ce petit port secret. La cr�ativit� des chevaliers chinois impressionnait Sullivan.</p><p>C��tait Zhao qui pilotait. Lui seul �tait visible, � l�arri�re de la barque � moteur. Lady Origami, Barns et Sullivan se planquaient sous la b�che tendue qui formait une sorte de tente-cabine. Lady Origami �tait la plus proche de l�ouverture�: si quelqu�un les accostait, autant qu�il d�couvre un visage japonais.</p><p>Leur barque disparaissait presque dans les ombres des �normes cargos. � cette vitesse-l�, il leur faudrait une journ�e enti�re pour regagner la <emphasis>Voyageuse</emphasis>. Pas une partie de plaisir, entass�s sous la b�che, surtout depuis que Barns s��tait enfonc� un chapeau jusqu�aux yeux pour piquer un roupillon. D�ici quelques minutes, il se mettrait � parler dans son sommeil. Sullivan le savait pour avoir partag� la cabine du pilote. � bord de ce rafiot, ce serait encore plus aga�ant.</p><p>��Je serai contente de regagner le dirigeable, dit Lady Origami. Je pr�f�re �tre dans les airs.</p><p>��Pas moi. J�aime avoir les pieds sur terre.</p><p>��Vous �tes un lourd.�� Elle sourit. ��Pas �tonnant que vous aimiez le sol. Moi, je suis une torche. Je suis de flammes et je vis�dans le ciel. Mais, l�, nous sommes sur l�eau. Comment tenir�?�� Elle lui lan�a un clin d��il et rit doucement quand il le lui rendit.</p><p>Recommen�ait-elle � flirter�? Il n�en avait pas l�habitude. Quelle dr�le�</p><p>Une secousse. Zhao avait donn� du pied sur le pont pour attirer leur attention. ��Silence.��</p><p>Lady Origami colla l�oreille � la b�che et Sullivan l�imita. Un bruit naissait sur le fleuve. Des moteurs. Et des gros.</p><p>��Des patrouilles, souffla Zhao. En nombre.��</p><p>Le Grimnoir avait plac� des sentinelles. Elles ne suffisaient pas.</p><p>Hayate apparut derri�re la sentinelle. Un jeune autochtone. Jeune. Fort. Entra�n�. Un corps de fermier ou d�ouvrier. En bandouli�re, un fusil Mauser dont il n�aurait pas l�occasion de se servir. Hayate frappa si vite qu�aucune r�action n��tait possible. Une main sur la bouche, l�autre pour enfoncer une lame dans la colonne vert�brale et la tourner en sectionnant les nerfs. La mort quasi instantan�e. Hayate ne comptait plus le nombre de fois o� il avait effectu� cette man�uvre.</p><p>Le garde fant�me allongea le cadavre. Il avait agi � l�instant o� la sentinelle traversait la zone la plus obscure. Examinant les toits environnants, il devina des mouvements chaque fois que ses hommes �liminaient d�autres guetteurs. Il fron�a les sourcils. Il lui faudrait r�primander ses subalternes pour leur faiblesse technique. Certes, ses yeux gris lui donnaient un avantage dans l�obscurit�, mais, s�ils avaient �t� vraiment rapides, m�me un voyageur n�aurait rien distingu�. Il s�agissait d�un �chec inacceptable pendant une mission capitale. Les r�primandes, au sein de la garde fant�me, se r�v�laient g�n�ralement tr�s douloureuses.</p><p>La torture par l�eau, c��tait formateur.</p><p>Hayate tira son �p�e courte et attendit. C��tait l�arme pr�f�r�e des gardes fant�mes�: assez petite pour les combats rapproch�s, assez tranchante pour amputer un membre. Pas faite pour se battre mais pour tuer. Se battre, c��tait bon pour les gardes de fer. Le domaine des fant�mes, c��tait la victoire.</p><p>La derni�re sentinelle se d�coupa un instant sur les lumi�res de Shanghai, disparut derri�re un coin de mur et ne r�apparut jamais. Il n�y avait pas eu de bruit, aucun signe d�affrontement. Hayate sourit. Du beau travail.</p><p>� pr�sent que les vigies �taient �limin�es commen�ait l��tape difficile. Il faudrait prendre le temps n�cessaire pour trouver les sortil�ges d�alerte. C��tait une sp�cialit� du Grimnoir. Ensuite, la garde fant�me p�n�trerait dans l�appartement pour semer la mort. Le jeu serait de compter les victimes abattues avant que quelqu�un r�ussisse � donner l�alarme.</p><p>Hayate s�immobilisa. En contrebas s��leva un bruit de moteur, et un petit bateau apparut sous un surplomb rouill�, laissant un sillage blanc dans l�eau vaseuse. Dommage�: des chevaliers venaient de lui filer entre les doigts.</p><p>Le major Matsuoka se chargerait de les intercepter. Cette barque n�avait d�int�r�t que si elle emportait Toru. La vie de Tokugawa Toru appartenait � l�un de ses mille fr�res. Cette nuit, Tokugawa Hayate la lui prendrait.</p><p>Lance Talon n�arrivait pas � dormir. Pieds nus, mais toujours habill�, vautr� sur une paillasse minable dans un appartement minable, tendu par l�exc�s de caf� et la t�che insurmontable qui les attendait, il n�avait pas sommeil. �tait-ce parce qu�il se retrouvait dans une ville �trang�re�? Apr�s tout, il avait eu une jeunesse de globe-trotteur. �tait-ce l�id�e de porter un coup d�cisif contre l�Imperium, qui avait tu� sa famille�? �tait-ce parce que, tout au fond de lui, il savait que ses compagnons et lui avaient eu les yeux plus gros que le ventre et qu�ils ne sortiraient pas vivants de la f�te�? Une chose �tait s�re�: il n�arrivait pas � dormir.</p><p>Diamond non plus, apparemment. Le bougeur, assis � l�autre extr�mit� de la chambre, lisait un livre de poche. Ils �taient au milieu de l�immeuble et les fen�tres �taient barricad�es�: on pouvait donc se permettre un peu de lumi�re. Diamond avait entrouvert les lames d�une lampe � p�trole.</p><p>��H�, Diamond.��</p><p>Le bougeur remonta ses lunettes sur son nez. ��Je te g�ne�? Je peux �teindre.</p><p>��Non. Insomnie. Tu lis quoi�?��</p><p>Diamond leva le bouquin avec un petit rire. ��Crois-le ou non, c�est une de tes aventures.��</p><p>Lance reconnut la couverture�: un chasseur sur le point d��tre pi�tin� par un troupeau d��l�phants. Rien de pareil ne lui �tait jamais arriv�, et la sc�ne ne figurait pas dans le livre, mais l�image avait contribu� aux excellentes ventes du volume. ��Tu d�connes�? Comment �a se fait�?</p><p>��Je l�ai trouv� � bord de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>.��</p><p>Quelqu�un avait d� l�emporter en mani�re de plaisanterie. �a se produisait souvent quand Lance collaborait avec des chevaliers qu�il ne connaissait pas, souvent pendant le d�ner, devant plein de monde�: un type faisait tout un cirque pour lui demander un autographe et l�assistance rigolait bien. Cela dit, personne n�allait jamais jusqu�� lire le bouquin. ��Qu�est-ce que tu en penses�?</p><p>��Je suis critique amateur. J��crivais m�me des articles pour un journal local. Et ton truc est bon.�� Diamond sourit. ��Un peu tir� par les cheveux, bien s�r.</p><p>��Tir� par les cheveux�?�� D�accord, Talon embellissait un peu sa vie � comme tous les �crivains, non�? �, mais en gros tout �tait vrai. Il avait toujours eu la bougeotte. Ironie du sort�: c��tait la rencontre d�une femme qui l�avait d�cid� � poser ses valises, et il avait d�couvert qu�elle appartenait � une soci�t� secr�te de magiciens. ��Tir� par les cheveux, dit le type qui va attaquer l�Imperium tout entier pour prot�ger la Terre d�un monstre extraterrestre qui d�vore la magie�?</p><p>��Oh, pas les p�rip�ties ni les histoires de cow-boys, ni la course de voitures, ni�la boxe � mains nues, ni l��pisode du b�cheron, ni quand tu �tais chercheur d�or en Alaska, ni m�me la chasse au lion dans la savane. �a, je veux bien. Non, ce que je ne gobe pas, c�est le chapitre o� tu vas explorer des �paves dans le Pacifique Sud.</p><p>��Eh si. Tout est vrai.�� Lance sourit au bon vieux temps. Il avait appris � se servir d�un scaphandre rigide pour marcher au fond de la mer. Il avait m�me recouru � son pouvoir pour jouer avec les requins. ��Tout est vrai, jusqu�au dernier mot.</p><p>��Et les dames sont vraiment toutes nues�?</p><p>��Quasiment. Rien qu�une petite jupette d�herbe s�che.��</p><p>Diamond fixa le livre du regard. ���a alors�! J�ai g�ch� toutes ces ann�es � bosser pour le Grimnoir aux �tats-Unis, moi.��</p><p>Lance se retourna sur sa couche inconfortable. ��L��quipe de Pittsburgh, vous avez perdu un gars au p�le Nord, non�?</p><p>��Notre gu�risseur. Sale histoire��� Diamond soupira. ��Tu sais ce que c�est.</p><p>��Oh oui, marmonna Lance. Pour savoir, je sais.��</p><p>Un morceau de papier d�colla du plancher pour se glisser entre deux pages, puis le livre se ferma tout seul et alla se poser � l��cart. Diamond �ta ses lunettes pour se frotter la figure. ��Tu sais quoi�? Tu m�as inspir�, Lance. Quand tout �a sera fini, je m�installe dans un pays chaud peupl� de jolies filles qui dansent � moiti� nues.</p><p>��Les Fidji, c��tait pas mal.</p><p>��Les Fidji�? Nan� Las Vegas. On y a l�galis� les casinos. Imagine le fric qu�un t�l�kin�tique peut se faire � la roulette�! Avec mes gains, je ferai construire un casino � moi, et un club priv�.�� Diamond agita une main devant la majest� de son projet. ��Je lui donnerai mon nom.</p><p>��Une poule aux �ufs d�or, conc�da Lance.</p><p>���a vaut toujours mieux que critique litt�raire.��</p><p>Lance se mit � rire. ���a vaut mieux que ce que je fais en ce moment.��</p><p>Un ninja apparut devant lui et lui planta une �p�e dans la poitrine.</p></section></section><section><title><p>Chapitre 16</p></title><epigraph><p>Depuis longtemps, je sais que la magie se paie.</p><text-author>Baron Okubo Tokugawa, pr�sident du conseil imp�rial, <emphasis>Mon histoire</emphasis>, 1922.</text-author></epigraph><section><title><p>Cit� libre de Shanghai</p></title><p>Toru �tait satisfait. La remise en �tat de l�armure se passait bien.</p><p>Ce soir, il ne s�agissait que d�un test destin� � d�tecter ce qu�il fallait r�parer, modifier ou r�gler. Avant de s�en rev�tir pour la bataille, il accomplirait un rituel de purification�: bain, m�ditation et pri�re. Chaque pi�ce d�armure serait soigneusement dispos�e puis enfil�e dans l�ordre le mieux � m�me d��veiller son esprit guerrier. Tout avait une place, qui m�lait traditions anciennes et efficacit� moderne dans la qu�te impossible de la perfection martiale. C��tait la philosophie qui guidait la vie de Toru, c��tait la philosophie qui �clairerait sa mort.</p><p>Le plus difficile �tait de fixer le casque sans assistance. Une fois les spali�res en position, ses bras devenaient malhabiles et ses mains couvertes d�acier ne trouvaient plus le bon angle. Et puis, dans un moment d�inadvertance, il risquait de s�arracher la t�te en d�ployant trop d��nergie magique afin de se mouvoir plus facilement.</p><p>Vu � travers le <emphasis>mempo</emphasis>, le monde �tait diff�rent. Des kanjis d�licats, grav�s � l�int�rieur du verre blind�, s�activ�rent pour lui transmettre des informations. L�armure de Nishimura, non contente de le rendre plus fort, plus rapide et plus r�sistant, disposait d�un syst�me int�gr� qui analysait le champ de bataille. Toru n�avait rien port� d��quivalent depuis son passage � l�acad�mie, mais ces merveilles magiques ne s�oubliaient pas. Selon l�expression des chevaliers am�ricains, c��tait ��comme faire du v�lo��.</p><p>Il devrait changer le rembourrage du casque�: les ar�tes d�acier lui rentraient dans les chairs. Il plissa le nez de d�go�t. Malgr� des nettoyages r�p�t�s, �a continuait de puer le tabac. Pang, quand tout le reste serait fini, recevrait un tetsubo en pleine t�te.</p><p>Le kanji magique se d�ploya sous ses yeux. Le casque �tait plus endommag� que Toru ne l�avait cru�: il percevait une quantit� de magie bien trop �lev�e. Le Grimnoir comptait des actifs tr�s dou�s, mais la plupart des chevaliers avaient regagn� d�autres planques ou le bord de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>. Il en restait moins de vingt dans la baraque, alors que le kanji de Nishimura en signalait quatre fois plus. Il allait falloir r�gler la sensibilit�</p><p><emphasis>Non�</emphasis></p><p>Le casque disposait �galement de kanjis destin�s � amplifier les sons environnants. Ils se d�sactivaient au-del� d�un certain seuil pour ne pas endommager l�ou�e du porteur, mais, alors qu�une armure ordinaire coupait le guerrier du monde ext�rieur, celle-ci avait l�effet oppos�. Toru entendait du bruit � l��tage sup�rieur. Un cri tr�s bref, puis une glissade�: un corps qu�on allongeait doucement tandis que la vie s�en retirait. Un filet de poussi�re de pl�tre tomba du plafond.</p><p>Il concentra son pouvoir, plia les genoux et bondit. L�armure lui conf�rait une agilit� stup�fiante. Son poing traversa le bois. Les kanjis �taient directement connect�s � ses nerfs�: il sentait l�acier comme sa propre peau. Il agrippa une forme molle, une cheville, et la gravit� le rappela � elle. En retombant, il entra�na un type � travers le plafond.</p><p>Il ouvrit la main. L�inconnu s��crasa pr�s de lui, stup�fait et � moiti� �touff� par les nuages de poussi�re et de moisissure. Toru l�examina. Japonais. Jeune. Fort. V�tu de gris et de brun. Des couteaux � la ceinture. � terre, � c�t�, un pistolet Nambu avec un silencieux. L�armure signala qu�il portait trois kanjis.</p><p>Le garde fant�me leva les yeux. Son expression interloqu�e le prouvait�: il savait qu�il �tait face � un garde de fer et ne s��tait pas attendu � voir au cours de sa mission une armure Nishimura, terriblement rare. Cerise sur le g�teau�: il ne tenta pas de s�enfuir, puisqu�il supposait Toru dans le m�me camp que lui. Les gardes fant�mes vous filaient facilement entre les doigts�: l�ordre recrutait surtout des estompeurs et des voyageurs.</p><p>Une goutte de sang tomba par le trou du plafond. Elle sortait du cou du chevalier que le garde fant�me venait d��liminer. Elle tra�a une ligne rouge sur une corne de Toru.</p><p>��Qu�est-ce que la garde de fer fabrique ici�? siffla le fant�me. C�est ma�tre Hayate qui dirige l�op�ration�!��</p><p><emphasis>Hayate�?</emphasis></p><p>Toru posa sa botte de m�tal sur la poitrine du garde fant�me. Il avait oubli� la puissance de l�armure, et l�homme faillit exploser quand il appuya un bon coup. Hayate �tait l�un des meilleurs assassins de l�Imperium. S�il avait rep�r� le Grimnoir, la mission �tait menac�e. Toru lib�ra son pied pour se pr�cipiter dans l�angle o� il entassait ses armes. Il souleva le tetsubo h�riss� de pointes. Dans ses mains d�acier, l�arme monstrueuse n��tait pas plus lourde qu�un crayon.</p><p>L�armure, ce soir, subirait un test plus exigeant qu�il ne l�avait pr�vu.</p><p>Lance vit l��p�e glisser entre ses c�tes avant de ressentir la douleur. Le ninja voulu l�enfoncer davantage, mais l�Am�ricain empoigna la lame et serra malgr� le tranchant qui mordait dans sa paume. En m�me temps, il saisit le revolver qui attendait dans son holster.</p><p>Le ninja poussa. La lame d�rapa dans sa main couverte de sang. Lance sentit des flammes lui br�ler les poumons. Il releva le chien et planta le canon dans l�aisselle du ninja avant de le pointer droit sur les organes vitaux. Le voyageur comprit ce qui se passait, mais trop tard � il n��tait bien s�r pas aussi rapide que Faye.</p><p>Son c�ur s�arracha � sa poitrine.</p><p>C��tait la zizanie. La lampe � p�trole de Diamond tomba � terre et explosa. Des bottes de tissu noir, avec des d�coupes pour les orteils, atterrissaient autour de lui. Lance d�gagea l��p�e avec une grimace de douleur�; elle lui racla les c�tes. Il y avait du sang partout. Il en coulait de sa poitrine. De sa main. Des autres chevaliers, qu�on coupait en morceaux dans leur sommeil. Une forme noire apparut, mais Lance ramena le chien de sa main bless�e tout en �crasant la d�tente, et le ninja re�ut trois balles dans la poitrine.</p><p>Avant m�me que sa victime ne touche terre, il se redressa, vit Diamond lutter contre un estompeur et tira en visant la nuque. Mais, � l�instant o� la d�tente s�enfon�ait, le ninja vira au gris, et la balle le traversa sans le toucher.</p><p>��Merde.�� Lance l�cha son Colt � bout de munitions et se jeta sur son flingue de rechange.</p><p>Dans un �clat d�acier, l�estompeur lui lan�a un couteau qui fila en tournoyant et se planta dans son bras en faisant voler du sang. Il l�cha son arme. ��Aaaah�!��</p><p>Vif comme l��clair, le ninja d�gaina un deuxi�me couteau et le lan�a�</p><p>� mais la lame s�immobilisa juste devant les yeux de Lance, resta un instant en l�vitation, se retourna et repartit vers le ninja, comme projet�e par un canon. L�estompeur ne r�agit pas assez vite�; il re�ut sa propre lame en plein front et s�effondra.</p><p>Lance aurait volontiers remerci� le bougeur, mais il haletait trop pour parler.</p><p>Diamond se releva. P�niblement. Il r�ussit � avancer d�un pas avant de retomber en g�missant. Il avait re�u plusieurs coups de couteau�; des taches rouge vif apparaissaient dans le dos de sa chemise blanche.</p><p>De l�immeuble entier s��levaient cris et coups de feu. Des gardes fant�mes massacraient tout le monde. Les flammes gagnaient du terrain, Diamond se vidait de son sang, Lance se serait cru � Mar Pacifica, la nuit o� l�Imperium avait assassin� sa femme et leurs enfants. <emphasis>Vous ne recommencerez pas, salopards. Certainement pas.</emphasis> La haine qui l�envahit lui fit oublier toute douleur.</p><p>Les Japs allaient s�en prendre � tous ses compagnons. Lance activa sa bague pour les pr�venir. Il �tait gri�vement bless�. Dans sa poitrine, la plaie �tait profonde. Il respirait � peine. La lac�ration � son bras droit l�emp�chait de contracter le biceps, et sa main gauche �tait entaill�e jusqu�� l�os. Avant de quitter les �tats-Unis, il s��tait fait marquer d�un sortil�ge de gu�rison qui lui donnerait de l��nergie et ralentirait l�h�morragie. S�il se trouvait une cachette, il avait des chances de survivre.</p><p>Il regarda l�incendie, les chevaliers morts ou mourants. <emphasis>Et puis merde.</emphasis> Ces salopards allaient crever. Il passa le bras dans son holster et entreprit de recharger son Colt.</p><p>Lance Talon partit � la chasse.</p><p>D�apr�s les bruits de moteur, ils �taient cern�s par les bateaux. Sullivan, au cours des journ�es pass�es dans la planque, avait vu de loin les canots de patrouille de l�Imperium. C��taient de minces embarcations grises, lourdement arm�es, si rapides qu�en fendant les vagues elles crachaient derri�re elles d�immenses panaches d�eau. Si c��tait le petit bateau des chevaliers qu�elles cherchaient, ils �taient cuits.</p><p>Sullivan d�cocha un coup de pied � Barns. ��Hein�? Quoi�?�� Leur pilote, par r�flexe, plongea la main dans la poche de son blouson de cuir pour en tirer l�un de ses GP .32 Saive, qui avaient une cadence de tir digne d�une scie circulaire. Sullivan, constern�, se dit qu�ils allaient �tre utiles.</p><p>��On a de la compagnie.��</p><p>Lady Origami coula un regard par un trou dans la b�che et sursauta � l�apparition d�une lumi�re violente.</p><p>On braquait des projecteurs sur eux. Les moteurs rugirent�: les patrouilleurs se rapprochaient.</p><p>La bague de Sullivan se mit � chauffer.</p><p>La furtivit� ne comptait pas au nombre des qualit�s de l�armure de Nishimura.</p><p>Toru n�essaya pas de se faire discret. ǒaurait �t� impossible. Il montait l�escalier dans un fracas de m�tal. D�ordinaire, il pesait cent dix kilos de muscles pour un m�tre quatre-vingts. � pr�sent, il fr�lait les trois cents kilos de muscles, d�acier et de rage, pour plus de deux m�tres. Son tetsubo �tait une barre d�acier tremp� d�un m�tre cinquante et trente-cinq kilos h�riss�e de pointes. Les gardes fant�mes l�entendraient forc�ment.</p><p>Heureusement, � l�instar du premier, ils croyaient encore Toru des leurs. Ils cherchaient un garde de fer ren�gat�; nul ne les avait pr�venus qu�il ressemblerait � un char v�tu en samoura�.</p><p>Il croisa deux assassins. Un estompeur, un voyageur. ��Ma�tre Hayate n�avait pas dit qu�une armure de Nishi���</p><p>Toru abattit sa massue. L�armure semblait encombrante, mais c��tait une illusion. Le tetsubo fendit l�espace si vite qu�on ne le voyait plus. L�impact pulv�risa les deux hommes. Le voyageur mourut sur le coup, r�duit � l��tat de brume rouge. L�estompeur bascula par-dessus la rampe et tomba dans un hurlement. Il aurait pu se d�mat�rialiser pour survivre � l�atterrissage mais, puisqu�il laissait une jambe arrach�e se convulser aux pieds de Toru, il ne repr�sentait plus grand danger.</p><p>Tant de liens magiques s�entrecroisaient dans l�immeuble que Toru ne distinguait plus les alli�s des ennemis. Un actif puissant d�cha�na un pouvoir destructeur, faisant trembler les fondations. Toru crut un instant que l�inf�me odeur de cendrier s��tait accrue, mais il s�agissait de fum�e. L�appartement �tait en feu.</p><p>� l��tage sup�rieur se d�roulait une danse chaotique de chevaliers et de gardes fant�mes. Peu de chevaliers �taient l� au d�but de l�assaut, et ils avaient vite �t� submerg�s. Sullivan et Koenig �taient partis accomplir leur mission. Talon �tait en charge de l��quipe, mais Toru ne le vit nulle part.</p><p>Les quelques survivants se battaient comme des d�mons. Mottl le frigo, Simmons la torche, Genesse le parleur, Willis le liseur et deux Chinois dont il ignorait le nom et le talent r�sistaient de leur mieux aux Japonais, plus nombreux et plus rapides. Le parleur gueulait des ordres entre les coups de feu pour embrouiller leurs agresseurs ou les monter les uns contre les autres. Flammes et pointes de glace volaient pour les forcer � reculer. Le liseur maniait un fusil automatique. L�un des Chinois affrontait deux gardes fant�mes en une d�monstration admirable de l�art martial que les autochtones appelaient <emphasis>wing chun</emphasis>.</p><p>Les chevaliers s�abritaient derri�re les quelques meubles, couraient, tiraient des balles et de la magie, cherchaient � surveiller tous les angles depuis lesquels un garde fant�me pouvait choisir d�attaquer. Les cadavres des Japonais s�amassaient un peu partout, ce qui prouvait leur courage, mais �a ne suffirait pas.</p><p>L�encadrement de la porte �tait trop �troit. Toru dut donner un coup d��paule pour se frayer un passage et se jeter dans la m�l�e. Les gardes fant�mes avaient compris qu�il se rangeait chez l�ennemi. Balles subsoniques et couteaux de jet rebondissaient sur son armure sans m�me l��gratigner.</p><p>Les gardes de fer �taient form�s � garder l�esprit clair au plus fort du combat, � �valuer les techniques de leurs adversaires pour �tablir la meilleure contre-offensive. Un voyageur recourut � son pouvoir pour �viter un coup, mais Toru avait anticip� son point d�arriv�e. En g�n�ral, les voyageurs ne pouvaient pas aller tr�s loin, et il suffisait de deviner l�endroit qui leur para�trait le plus s�r. Le revers de bras de Toru faillit bien arracher la m�choire de l�homme � l�instant o� il se mat�rialisa.</p><p>Un coup de tetsubo dans les reins d�un de ceux qui affrontaient l�expert en arts martiaux l�envoya s��craser contre le mur. Le Chinois en profita pour �liminer le second d�un coup dans la trach�e. Un autre estompeur vira au gris pour �chapper � la massue, se reforma et partit en courant. Toru, d�un coup de pied, envoya un bless� intercepter la trajectoire du fuyard. Les deux perdirent connaissance, et Willis les acheva de plusieurs balles bien plac�es.</p><p>D�sar�onn�s, les gardes fant�mes survivants battirent en retraite�; certains voyag�rent, d�autres s�enfonc�rent dans les murs. Toru ramassa une �p�e et la lan�a � travers une cloison, l� o� un estompeur venait de dispara�tre. Un hurlement de douleur r�compensa son initiative.</p><p>Puis il se tourna vers les chevaliers bless�s et laissa les kanjis amplifier sa voix. Personne n��tait indemne. ��Fuyez�!</p><p>��Nous n�avons pas tout le monde�!�� lui cria Genesse. Au cours de leur br�ve conversation � bord de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>, Genesse lui avait donn� l�impression d�un homme fier et ratiocineur. Des qualit�s utiles dans une soci�t� barbare, mais, dans le contexte, g�nantes. ��On ne peut pas les laisser�</p><p>��Oh si�! L�important, c�est la mission de Sullivan. Vous devez survivre afin de l�accomplir. Ce sont des gardes fant�mes qui vous attaquent. Si vos camarades ne sont pas l�, c�est qu�ils sont morts. Gagnez le fleuve. Je vais les retenir.��</p><p>Il avait raison, et les chevaliers le savaient. Personne n�ayant envie de contredire un char � pattes, chacun ramassa ses armes et s�en fut en boitillant.</p><p>Toru attendit. Il savait ce qui allait suivre.</p><p>Hayate, son fr�re, apparut d�abord, effectuant un atterrissage gracieux parmi les flammes. Son unit� d�barqua juste apr�s, � travers les murs ou le plafond, pour encercler Toru en brandissant des lames qui n��taient pas con�ues pour �a.</p><p>��Toru��� Le premier garde fant�me ne s�inclina m�me pas. ��Je ne m�attendais pas � cet �quipement. Je suis intrigu�.</p><p>��Notre p�re a jug� bon de b�nir mon entreprise en pla�ant cette armure sur mon chemin.�� La voix de Toru �tait filtr�e par les kanjis magiques du <emphasis>mempo</emphasis>. Elle pouvait atteindre un volume sonore terrifiant mais, pour l�instant, il s�en tenait � celui d�une conversation polie.</p><p>��J�ai �t� sinc�rement choqu� de te voir secourir des chevaliers. Les avoir �vacu�s, c�est int�ressant� mais �a ne changera rien. Mes hommes les cueilleront un � un.�� Hayate se tourna vers les gardes fant�mes qui encerclaient Toru. ��Allez-y�! Tuez-les tous.��</p><p>Ils disparurent, laissant Toru et son fr�re seuls.</p><p>Lance lib�ra le rat de son emprise mentale. Il ne parlait pas japonais, mais les ordres du chef �taient clairs. Les ninjas pourchassaient les chevaliers survivants. Il serait bient�t � court de sang comme de temps�; il fallait avancer. Poser un pied nu, poser l�autre� Il devait garder une main contre le mur pour s�emp�cher de�tomber. Elle laissait une trace rouge vif sur le papier peint miteux.</p><p>Son pouvoir ne lui servait pas � grand-chose. Il n�y avait pas beaucoup d�animaux utiles dans les parages, et toutes les bestioles fuyaient l�incendie. Lance cherchait malgr� tout. Sa magie lui r�v�lait des rongeurs dans les murs, des poissons dans le fleuve, et des oiseaux, qu�il investissait bri�vement pour surveiller � travers leurs yeux la progression de l�ennemi, des chevaliers et d�autres dangers potentiels.</p><p>Sauter ainsi de cervelle en cervelle, c��tait difficile, mais il n�avait pas le choix. Arrivant � l�escalier, il savait qu�un ninja attendait en embuscade�: une souris avait senti son odeur et per�u les vibrations. Il colla donc le canon du Colt contre le bois et perfora le Jap � travers la cloison.</p><p>Il eut du mal � ouvrir la porte � cause du garde fant�me allong� en travers, mais il se faufila comme il put. Du sang jaillissait de la carotide arrach�e, mais le type essaya quand m�me de lever son �p�e. Pour sa peine, il re�ut une nouvelle balle.</p><p>M�me indemne, Lance aurait eu du mal � rester gracieux tout en contr�lant des nu�es d�oiseaux. Il faillit tomber dans l�escalier. Le sang de sa blessure � la poitrine avait imbib� son pantalon en jean puis ses chaussettes, et il glissait � chaque pas. Il y avait de la fum�e partout dans la cage d�escalier. Il toussa�: du sang lui coula dans la barbe. Le sortil�ge de gu�rison dont Sullivan l�avait marqu� br�lait comme l�enfer. Sans lui, il serait d�j� mort. Il esp�rait que la magie suffirait � le faire tenir.</p><p>Dans un terrible rugissement venu du haut de l�immeuble, un �tage entier s�effondra.</p><p>Lance intercepta une mouette qui passait devant les fen�tres du bas. Elles �taient peintes en noir mais beaucoup �taient cass�es, et il entrevit des hommes v�tus de sombre pr�ts � attaquer les chevaliers qui s�enfuyaient. Il concentra la majeure partie de sa conscience dans sa propre cervelle�: il allait en avoir besoin.</p><p>Premier �tage. Les m�chants lui tournaient le dos. Ils guettaient ses amis. Viser ne serait pas une partie de plaisir. Son bras refusait de se plier, et l�autre �tait couvert de sang. Il leva le Colt et se mit au boulot. Il r�ussit � abattre deux gardes fant�mes avant qu�un voyageur n�apparaisse derri�re lui. Mais il s�y attendait et se laissa tomber au m�me instant.</p><p>L��p�e fendit l�air et alla s�enfoncer dans le linteau. Lance n�avait pas un angle de tir favorable, et le garde fant�me re�ut la balle dans la cuisse. Mais elle atteignit une grosse art�re, et l�homme s�effondra en poussant un beuglement. Lance visa de nouveau, mais on lui arracha son arme des mains. Il s�accrocha au bless�, empoigna l�un des couteaux pass�s � sa ceinture et le lui planta dans la poitrine, une fois, deux fois, trois fois�; � la quatri�me, le ninja recouvra assez de magie pour voyager.</p><p>Lance tomba � plat ventre. Le ninja r�apparut � sept pas, gri�vement bless�. Il crachait du sang.</p><p>Un chevalier du Grimnoir gisait tout pr�s. Un Chinois. Chen, il s�appelait. Brave type. Lance l�aimait bien. Il avait de l�humour et expliquait tout le temps que ses gosses �taient marrants. Mais � pr�sent Chen �tait mort parce qu�un salopard de l�Imperium lui avait coup� la t�te. Lance alla prendre le fusil de chasse � double canon sci� que Chen serrait entre ses mains.</p><p>La fum�e s��carta. Un ninja s�approchait. Lance enfon�a la d�tente et le couloir s�emplit de chevrotines. <emphasis>Estompeur�!</emphasis> En effet, le nouveau venu vira au gris juste � temps et se reforma, indemne. Lance pressa la seconde d�tente, obtenant le m�me r�sultat. Il cassa l�arme, les douilles s��ject�rent, il mit un genou � terre pour ramasser les munitions �parpill�es autour du cadavre de Chen.</p><p>Le ninja leva son �p�e et chargea en poussant un cri de guerre. Rares �taient les estompeurs aussi dou�s que Heinrich. Le ninja devrait reprendre consistance bien avant de toucher Lance.</p><p>C��tait donc une course.</p><p>Lance chambra les balles et referma le fusil. Il releva le double canon � l�instant o� l�estompeur baissait le bras.</p><p>Et il gagna la course.</p><p>Le ninja explosa et s��crasa sur le plancher, un trou b�ant � la place des c�tes.</p><p>Il bougeait encore�; Lance voulut activer l�autre canon. Avec un grognement, il s�effor�a de faire vite, mais en vain. Il baissa les yeux. Sa main droite ne r�pondait pas�: elle �tait par terre, avec une bonne partie de son bras. L�atroce douleur l�atteignit � cet instant. ��Et merde.��</p><p>Il n�avait pas gagn�. Ils �taient ex-�quo.</p><p>Il tomba � genoux. Il �tait amput� juste au-dessus du coude. Le sang bouillonnait. Il fallait l�arr�ter�: d�autres gardes fant�mes � tuer.</p><p>Avec un calme surnaturel, il d�fit la ceinture de Chen, l�enroula autour du moignon et serra. Il hurla. �a faisait vraiment mal. Il mordit dans le cuir pour mieux le tendre, le temps de pouvoir percer un nouveau trou avec son couteau.</p><p>Retirer sa main coup�e de la poign�e du fusil lui inspira un sentiment tr�s �trange, mais il s�y for�a. La fum�e dansa quand un ninja traversa le couloir sur la pointe des pieds. Lance tira la derni�re cartouche � travers le mur, sans savoir si le coup porterait.</p><p>Il entendit des d�tonations. Les chevaliers survivants contre-attaquaient. Il saisit la premi�re arme qu�il vit � l��p�e courte qui lui avait tranch� le bras � et s�en servit comme d�une canne pour se relever. Il avan�a tant bien que mal en direction du bruit. La pointe de l��p�e tra�nait dans la poussi�re. Il �tait foutu, inutile de se voiler la face, mais il n�allait pas mourir sans entra�ner avec lui le plus possible de ces saligauds.</p><p>La pi�ce o� il p�n�tra baignait dans une brume rouge. Les Japonais, le voyant arriver, prirent leurs jambes � leur cou. Il se lan�a � leurs trousses.</p><p>Il re�ut une balle. Il en avait l�habitude.</p><p>Il avait perdu l��p�e. Il n�avait m�me pas vu le garde fant�me qui s��tait gliss� derri�re lui pour lui tirer dans le dos. Il se retourna et repartit en direction du ninja, qui lui tira � nouveau dessus avec un dr�le de petit pistolet �quip� d�un �norme silencieux. Lance entendit � peine la balle partir, mais il la sentit arriver. Il en re�ut encore une avant de r�ussir � saisir le poignet du type pour l�attirer vers lui et lui coller un grand coup de boule. Ils tomb�rent ensemble. <emphasis>Voil� ce qu�on r�colte � se servir de ces petits 8�mm de chochotte au lieu d�un vrai flingue.</emphasis> Il tordit le poignet du ninja pour braquer l�arme vers son menton, glissa un doigt dans le pontet et logea une balle dans le cerveau de l�assassin.</p><p>Il se releva pour tirer en direction de l�homme qui fuyait � l�autre bout du couloir. ��Je suis Lance Talon, bande de saloperies�!�� De la main gauche, il visait beaucoup moins bien, mais il r�ussit � en abattre un. ��Cavalez�!��</p><p>Il s�effondra.</p><p>Ses oreilles sifflaient. Il ne voyait presque plus rien. On l�avait de nouveau atteint dans le dos. Il voulut se relever mais re�ut encore une balle. Et encore une. Il se laissa couler � terre. Avec une grimace, il tenta de r�sister, mais ses jambes ne lui ob�issaient plus. Quand il voulut lever son arme, une chaussure � orteils apparut dans son champ de vision et envoya voler le Nambu.</p><p>Avait-il gagn� du temps�? Les autres avaient-ils r�ussi � s�enfuir�? Si oui, �a en valait la peine.</p><p>Les derniers gardes fant�mes l�entour�rent, comme admiratifs de la folie meurtri�re qui animait l�Am�ricain. C��taient des guerriers. Ils rendaient hommage � une fin honorable.</p><p>Lance �tait presque mort�; il n�en avait pas fini pour autant.</p><p>Les rumeurs parlaient de bestiaux si puissants qu�ils ne contr�laient pas que les animaux�; ils pouvaient investir des humains. � ce que Lance en savait, c��tait un ramassis de racontars. Mais il estimait que c��tait r�alisable, � condition d�employer tant d��nergie magique que l�on risquait d�y laisser sa peau. Il avait tent� quelques exp�riences dans le domaine et, chaque fois, il avait recul�.</p><p>Il concentra son pouvoir. Il n�avait plus rien � perdre.</p><p>Le monde se r�duisit � un cercle plat, gris, de plus en plus �troit. Les ninjas de l�Imperium devinrent cinq ou six masses palpitantes de vie, avec des esprits bien sup�rieurs � ceux des animaux. Il en choisit un�: le salopard qui lui avait r�gl� son compte tenait une mitrailleuse l�g�re type�.70. Au moins, il aurait �t� tu� par un vrai flingue.</p><p>Le cercle se resserra. Un ninja leva son �p�e pour le d�capiter.</p><p>Il fit appel � tout son pouvoir, � toute son �nergie vitale, et quand ce fut fait il en trouva encore un peu plus. Il se concentra sur sa cible et agit comme avec un rat, un chien ou un cheval. L�esprit qu�il voulait investir �tait plus compliqu�, mais �a ne changeait rien. Il d�fon�a toutes les barri�res et repoussa la conscience ennemie dans un recoin du cerveau.</p><p>Il voyait � pr�sent par des yeux neufs. Des yeux humains. Il voyait l�homme pr�t � le d�capiter. Il se voyait lui-m�me, par terre. Il �tait en chaussettes. Il mourait pieds nus, et l�id�e l�amusait. Il �clata de rire.</p><p>Le ninja � l��p�e se figea, interloqu�, pour se tourner vers son compatriote hilare.</p><p>��Soyez damn�es, crevures imp�riales��, l�cha Lance en anglais, de sa propre voix, par la bouche de celui qu�il contr�lait, ce qui dut �tonner les autres. Puis il ouvrit le feu, promenant sa mitrailleuse de gauche � droite, criblant les ninjas de balles de gros calibre. Il les massacra tous.</p><p>Le soldat se battait, r�sistait, terrifi�, dans l�espoir vain de r�cup�rer son corps.</p><p>��Tu le veux�?�� demanda Lance en l�chant l�arme fumante. Il contraignit son prisonnier � tirer l��p�e. En quoi consistait le suicide rituel qui avait cours dans l�Imperium�? En travers du ventre, et les entrailles se r�pandaient�? <emphasis>�a doit faire mal.</emphasis> Le bras tremblait, mais il n�en avait pas fini. L��p�e s�enfon�a dans l�abdomen�; Lance for�a sa victime � pousser de toutes ses forces. La lame parfaitement aiguis�e ne rencontra aucune r�sistance. Lance eut mal, exactement comme s�il s��tait agi de sa propre chair, et se r�jouit de la douleur inconcevable. La lame ressortit de l�autre c�t�. Les tripes du ninja d�gringol�rent. ��Je te le rends.��</p><p>Le garde fant�me s�effondra.</p><p>Lance lib�ra l�esprit vol� et recouvra sa conscience propre.</p><p>Il se sentait vide et glac�. Il n�avait plus de magie. Il l�avait �puis�e � jamais.</p><p>Lance Talon, au c�ur d�un immeuble en flammes, entour� par des cadavres de gardes fant�mes, ferma les yeux pour r�ver de sa famille, qu�il n�avait pas vue depuis tr�s longtemps.</p><p>Les vedettes de patrouille filaient vers le petit bateau chinois. Un adolescent, debout � la poupe, levait les mains en signe de reddition. Aveugl� par les projecteurs, il n�allait pas chercher � r�sister. La premi�re vedette se mit � couple. Les soldats s�appr�taient � passer � bord pour commencer la perquisition.</p><p>��Vous �tes en �tat d�arrestation, annon�a le major Matsuoka dans son porte-voix. Nous sommes pr�ts � tirer si vous r�sistez.�� Le gamin, effar�, baissait la t�te. Matsuoka n��tait pas s�r que son bateau soit sorti de l�immeuble qui l�int�ressait, mais c��tait possible. On allait l�arr�ter pour le soumettre � la torture. Sa jeunesse ne l�emp�chait pas d�appartenir � la r�sistance terroriste, et, s�il n��tait qu�un passant innocent, ce ne serait pas grave�: il �tait chinois, et aucun Chinois n��tait compl�tement innocent.</p><p>Son pilote s�arr�ta de l�autre c�t� de la barque, � pr�sent immobile entre deux vedettes beaucoup plus grosses. Une troisi�me les couvrait, chacune munie de plusieurs fusils de pr�cision, de mitraillettes et m�me d�une mitrailleuse lourde. Toutes les armes �taient braqu�es vers la cible. R�sister aurait �t� insens�, mais Matsuoka savait d�exp�rience que cela n�arr�tait jamais les criminels d�termin�s � tenter leur chance. Surtout quand c��tait �a ou la mort. Il tira son pistolet. ��Soyez prudents��, dit-il � ses hommes qui s�appr�taient � monter � bord.</p><p>Des gouttes d�eau s��lev�rent du fleuve. Comme de la pluie� � l�envers.</p><p>Plus rien n�allait de soi.</p><p>�a se produisit trop vite pour qu�on puisse r�agir. C��tait aberrant, incompr�hensible, et le major mit plusieurs secondes � formuler ce qui avait chang�. <emphasis>La gravit�.</emphasis> Le haut �tait devenu le bas, et vice-versa. Ces secondes-l�, il les passa en vol plan�.</p><p>Certains soldats eurent la pr�sence d�esprit d�ouvrir le feu, mais les bateaux tanguaient si violemment qu�on ne pouvait pas viser. Quelqu�un, en bas� en haut� poussa un juron en recevant une balle perdue.</p><p>Puis tout retomba.</p><p>Matsuoka se brisa une c�te en heurtant la rambarde d�acier. La vedette frissonna et envoya des torrents d�eau dans toutes les directions. Beaucoup d�hommes pass�rent par-dessus bord, et quelques malchanceux heurt�rent les coques m�talliques. Son Nambu lui �chappa des mains. Les projecteurs dansaient follement.</p><p>Un hurlement�: des flammes d�voraient l�un de ses policiers, qui se d�battait, frappait ses v�tements, ne r�ussissant qu�� aggraver la situation. Il finit par plonger. Le major se retourna pour crier un ordre � l�op�rateur radio, mais celui-ci �tait devenu blanc, non, bleu, et essayait en vain de d�coller ses mains de ses instruments m�talliques.</p><p>Sur le petit bateau, la b�che vola de c�t� et un jeune Occidental brandit un pistolet-mitrailleur dont il vida le chargeur. Les hommes tombaient comme des pantins d�sarticul�s. L�instant d�apr�s, la vedette tout enti�re prit feu.</p><p>La douleur qui lui transper�a la cage thoracique quand il se leva arracha une grimace � Matsuoka. Tous les bateaux ayant vals� dans la plus grande anarchie, celui qui �tait cens� les couvrir ne tenait plus l�ennemi dans sa ligne de mire. Matsuoka agita les mains pour attirer l�attention de l�unit� concern�e. Il fallait les canarder <emphasis>imm�diatement</emphasis>.</p><p>Il entendit un bruit sourd tout pr�s de lui. Il se tourna et leva les yeux. Les leva encore. Un homme tr�s grand venait d�appara�tre pour lui coller sous le nez un petit revolver britannique. Une main �norme le saisit au collet et le souleva. ��Tu parles anglais�?��</p><p>Matsuoka ne r�pondit pas. La vedette de soutien red�marra son moteur. Elle venait voir ce qui se passait.</p><p>��Bouge pas��, dit le g�ant avant de le frapper brutalement du poing qui tenait l�arme.</p><p>Matsuoka s��crasa sur le pont, �tourdi, et le g�ant bondit vers la proue, saisit les poign�es de la mitrailleuse lourde et pivota vers la vedette en approche. Le canon rugit. Une ligne de balles tra�antes orange zigzagua dans le noir. La vedette voulut r�pliquer, mais le g�ant �tait m�thodique, il visait pos�ment les �clairs lumineux jusqu�� ce qu�ils s��teignent, dans un sens, puis dans l�autre. Il continuait. Sans cesse. Il d�truisait l�embarcation pour s�assurer qu�elle ne repr�sentait plus aucune menace. Quand le r�servoir prit feu, le g�ant s�arr�ta enfin.</p><p>Matsuoka secoua la t�te pour recouvrer ses esprits, remarqua�un Arisaka abandonn� et se mit � ramper pour le r�cup�rer, mais le g�ant vint lui �craser la main de sa botte. ��Pas si vite.�� Il leva son revolver et tira une seule balle. Le pilote, qui semblait gel� sur place, tomba � la renverse, un trou en plein milieu du�front. Le g�ant se baissa, ramassa une corde et en jeta une extr�mit� au petit bateau. ��Barns, attrape �a. On prend cette vedette.</p><p>��Vous ne vous en tirerez pas, cracha Matsuoka.</p><p>��Mais si.�� Le g�ant braqua son arme droit sur lui. ��Et, donc, tu parles anglais. Tu vas commencer par m�expliquer ce qui se passe.��</p><p>Ils n�avaient pas l�air de deux fr�res. C��tait normal, puisque le pr�sident avait partag� l�intimit� d�innombrables concubines au fil des d�cennies. � en croire la rumeur, certains des mille fr�res n��taient m�me pas de m�re japonaise, mais Toru n�avait jamais rencontr� de m�tis. Hayate �tait aussi petit et menu que lui-m�me grand et large. Il avait vingt ans de plus, et chaque jour de ces ann�es avait �t� consacr� � l�entra�nement, � l�enseignement, au combat et, plus g�n�ralement, � servir l�Imperium. Il �tait premier garde fant�me, honor� entre tous au sein d�un ordre myst�rieux.</p><p>L�affronter �tait un grand honneur�</p><p>Mais la mission paternelle passait avant tout. Rien d�autre ne comptait.</p><p>���coute-moi, Hayate. L�homme que tu sers n�est pas notre p�re. C�est un imposteur. C�est ma�tre Dosan Saito qui se fait passer pour lui. Il est de m�che avec l�ennemi.��</p><p>Hayate sourit. ��On raconte que tout le sang vers� pendant l�occupation t�a fait perdre l�esprit� Je vois que c�est exact. �pargne-moi tes d�lires, Toru. Je les connais. L�histoire que tu as racont�e au journaliste a bien s�r fini sur le bureau des renseignements militaires. Je l�ai lue. Elle m�a empli d�une immense tristesse. Tomber si bas, malgr� un tel potentiel� Tu es compl�tement fou.</p><p>��C�est la v�rit�! Ma�tre Saito a perverti le r�ve de l�Oc�an t�n�breux.��</p><p>Le premier garde fant�me observait le sang qui d�gouttait du tetsubo. ��Tu es un chien enrag�, Toru. Et tu sais ce qui attend les chiens enrag�s.</p><p>��Ne fais pas �a, Hayate.</p><p>��Il faut les abattre� Je me suis port� volontaire, m�me si, je l�avoue, je ne m�attendais pas � te trouver si bien arm�. J�esp�rais te regarder dans les yeux quand je prendrais ta vie d�un coup d��p�e, face � face, homme � homme, fr�re � fr�re� guerrier � guerrier.��</p><p>Toru, coinc� entre ses plaques d�acier, avait le plus grand mal � se pencher, mais il contraignit l�armure � s�incliner respectueusement.</p><p>��Je ne crois pas pouvoir te convaincre d��ter cette armure.</p><p>��� raison.</p><p>��Heureusement, j�ai pour principe de toujours pr�voir l�impr�visible.��</p><p>Hayate frappa dans ses mains. Un garde fant�me masqu� entra, un �norme tube sur l��paule. Une lueur bleue �manait de l�extr�mit�. Toru ne connaissait pas cette arme, mais elle ressemblait � un m�canisme antichar sur lequel l�unit� 731 avait travaill�. L��nergie magique qui l�alimentait �tait arrach�e � la chair de cobayes boumeurs� Mais s�en servir dans un espace clos serait du suicide.</p><p>Ces hommes appartenaient � l�Imperium. Le suicide �tait un outil de travail comme un autre.</p><p>��Adieu, Toru.�� Hayate voyagea pour se mettre � l�abri � l�instant o� son subordonn� activait l�appareil.</p><p>��La planque est en train de br�ler, cria Lady Origami par-dessus le bruit des moteurs. Je le sens.</p><p>��Merde��, grogna Sullivan.</p><p>Mais ils ne pouvaient rien y faire pour le moment. La torche l�avait per�u � travers son pouvoir magique, et tous les autres distingu�rent bient�t la lueur orange dans le ciel nocturne. Barns pilotait � toute allure, les faisant rebondir sur chaque vague et projetant des torrents d�eau derri�re eux. La vedette de patrouille �tait rapide, mais �a ne suffirait pas.</p><p>Ils n�goci�rent une courbe du fleuve. La planque apparut de l�autre c�t� des docks. Les flammes ravageaient les �tages sup�rieurs, et des silhouettes se d�pla�aient sur les passerelles de fortune qui les entouraient. Des ombres immenses, produites par les projecteurs des vedettes�: des soldats arm�s de fusils. Il y avait trois autres patrouilleurs entre les chevaliers et l�incendie. Barns baissa les gaz pour ralentir leur approche.</p><p>��Attendez��, ordonna Sullivan. Ils avaient �teint toutes les lumi�res. ��Les Japs nous prendront pour les leurs jusqu�� ce qu�on soit sur eux.��</p><p>Barns inspira profond�ment. ��Si tu le dis.��</p><p>Zhao posa une main sur l��paule du pilote et lui d�signa un cargo. ��Dirige-toi l�-bas.</p><p>��Le tout rouill� qui g�te�?</p><p>��Oui. �a fait des ann�es qu�il est �chou� dans la boue. Si nos amis se sont �chapp�s par le rez-de-chauss�e inond�, ils auront long� les quais jusqu�au flanc du cargo.��</p><p>Les autres vedettes ne leur avaient pas encore braqu� leurs projecteurs dessus. <emphasis>Allez�</emphasis> Sullivan priait pour que certains de ses camarades s�en soient sortis. Le secteur grouillait de soldats ennemis, mais, si des chevaliers pouvaient s�en tirer, c��tait maintenant ou jamais. On les rep�ra finalement, et une lumi�re aveuglante pivota dans leur direction. Une fois identifi�s, ils n�auraient aucune chance, vu le nombre de tireurs post�s sur les berges. Ils seraient oblig�s d�abandonner leurs fr�res pour filer le plus vite possible. <emphasis>Nom de Dieu�</emphasis></p><p>Soudain, le haut de l�immeuble explosa dans un �clair bleu.</p><p>��C��tait quoi�?�� gueula Barns.</p><p>Des d�bris volaient en tous sens. Une �norme boule de feu jaillit de la fa�ade�: une silhouette en armure, qui battait des bras et des jambes, baign�e de flammes bleues.</p><p>��Toru���</p><p>Le garde de fer alla s��craser sur un autre immeuble dans un bruit assourdissant. Une fraction de seconde plus tard, leur planque s�effondra sur elle-m�me. Un gros nuage de fum�e et de poussi�re se d�ploya sur les quais.</p><p>Au moins, les autres vedettes ne s�int�ressaient plus � eux.</p><p>��Le cargo, dit Sullivan. C�est notre seule chance.��</p><p>Des dizaines de soldats japonais accouraient vers le point d�atterrissage de Toru. L�immeuble avait pris feu � son tour. On ne pouvait plus rien pour le Japonais. S�il avait surv�cu � l�explosion, et si la chute ne l�avait pas achev�, les flammes ou l�Imperium lui r�gleraient son compte.</p><p>Barns coupa le moteur et l�embarcation continua sur son erre.</p><p>��Ils sortiront par l�.�� Zhao indiquait une zone de boue noire sous les d�combres.</p><p>��Ouvrez l��il��, dit Sullivan aux autres tout en gagnant l�arri�re de la vedette.</p><p>Le flic imp�rial y �tait attach� au garde-corps par ses propres menottes. Sullivan ne savait pas lire l�insigne japonais, mais l�uniforme �tait grandiose, ce qui trahissait un poste � responsabilit�s. Il retira le chiffon qu�il avait enfonc� dans la bouche du type, qui hoqueta, et s�agenouilla pr�s de lui. ��J�ai pas le temps de jouer. Combien de planques avez-vous attaqu�es�?</p><p>��Va te faire foutre.��</p><p>Sullivan lui cassa l�auriculaire. ��R�essaie.��</p><p>Le Jap grima�a mais refusa de crier ou de r�pondre.</p><p>Zhao les avait rejoints. Il n�avait pas l�air �mu par les souffrances du policier. Beaucoup de ses hommes se trouvaient dans la planque. Le jeune Chinois serait encore moins cl�ment que Sullivan. ��Tu veux que je le cong�le�?</p><p>��Je m�en sors.�� Sullivan lui cassa un autre doigt.</p><p>��Argh.�� Le flic serra les dents.</p><p>Encore un autre.</p><p>��Trois. Nous connaissions trois planques.��</p><p><emphasis>Merde.</emphasis> Sullivan se tourna vers Zhao. Le Grimnoir n�avait que quatre planques. La situation �tait grave.</p><p>��Qui nous a vendus�?�� demanda Zhao.</p><p>Sullivan saisit un quatri�me doigt.</p><p>��Un petit gros. Une brute. Pang.��</p><p>Zhao sursauta. ��Non. Tu mens.</p><p>��Ce n�est pas la premi�re fois. �a fait des ann�es qu�il nous sert d�informateur.</p><p>��Je vais le tuer, gronda Zhao.</p><p>��Il est d�j� mort. Sa d�loyaut� a d�plu � ma�tre Hayate. Pang est mort, comme vous bient�t.��</p><p>Barns siffla pour attirer leur attention. ��Quelqu�un dans l�eau.�� Il siffla encore. ��H�! Ici�! Ori, attrape la bou�e de sauvetage.��</p><p>Sullivan eut un soupir de soulagement. Il y avait au moins un survivant. Explosions et incendies avaient d�tourn� l�attention des autres bateaux, et les chevaliers r�ussiraient peut-�tre � leur fausser compagnie.</p><p>��J�exige que vous me rel�chiez. Je suis le major Matsuoka de la <emphasis>Tokubetsu Koto Keisatsu</emphasis>. Mes hommes�</p><p>��Attends. Tu t�appelles Matsuoka�?�� Zhao parlait tr�s lentement. Sullivan frissonna. L�air avait perdu toute chaleur. ��Tu es le major Matsuoka�?</p><p>��Oui. Je commande la garnison du deuxi�me secteur. Lib�rez-moi, sinon les r�percussions seront terribles.��</p><p>Sullivan sentit un afflux de pouvoir magique autour de lui. ��C�est toi qui as fait torturer ma m�re et mon p�re.�� Le froid empira. ��C�est toi qui as ordonn� leur ex�cution.�� Encore plus froid. ��C�est toi qui as ordonn� que leurs corps <emphasis>(froid)</emphasis> soient pendus � un pont pour l��dification de la ville enti�re.��</p><p><emphasis>Tellement froid.</emphasis></p><p>Matsuoka grelottait.</p><p>Une sph�re de froid per�ant, insoutenable, mortel, se formait autour du policier, dont la peau virait au bleu. ��Tu as accroch� une pancarte. Tu les qualifiais de tra�tres. D�ennemis du peuple. La pancarte incitait les gens � leur jeter des pierres. Et les gens ne s�en privaient pas, les tra�tres ne m�ritent pas mieux���</p><p>Sullivan tremblait. La peau du flic se ratatina, de plus en plus rigide. Jake envisagea de sortir son Webley pour loger une balle dans la t�te de Matsuoka. C��tait idiot de g�cher le pouvoir de Zhao, un pouvoir pr�cieux�; ils auraient besoin de toutes leurs forces pour s��chapper si on les rep�rait. Mais, parfois, il fallait bien r�gler ses affaires personnelles. Il se tourna vers Zhao. ��Ne le laisse pas crier, je ne veux pas qu�on nous entende.</p><p>��Ne t�en fais pas.�� Zhao �tait tr�s concentr�. ��Il ne fera pas un bruit.��</p><p>Le flic tourna des yeux implorants vers Sullivan, mais, quand il ouvrit la bouche, il n�en sortit que de la bu�e. Son sang se figea dans ses veines. Ses yeux explos�rent�: l�eau qu�ils contenaient avait gel�.</p><p>��Je te le laisse, petit.�� Sullivan s��loigna.</p><p>� la poupe, il faisait nettement meilleur, mais Sullivan n�arrivait pas � se r�chauffer. Il compta quatre t�tes qui dansaient sur l�eau. Les rescap�s, accroch�s les uns aux autres ou � des bou�es de sauvetage, �taient rep�ch�s par Barns. Sullivan vint l�aider � les haler. Il y avait trois hommes de la <emphasis>Voyageuse</emphasis> et un camarade de Zhao. Le premier � remonter fut le jeune Mike Willis. Il avait re�u une balle et gardait une main plaqu�e sur son flanc. Du sang coulait entre ses doigts.</p><p>��O� sont les autres�? demanda Sullivan.</p><p>��Que nous, souffla le chevalier. On a �t� cinq � arriver en bas. Mottl est rest� coinc� dans le tunnel, il s�est noy� Je n�ai pas r�ussi � le sortir � temps. Il n�y avait personne derri�re nous.</p><p>��Lance�?��</p><p>Willis secoua la t�te. ��Genesse, Simmons, Yip et moi.</p><p>��Seigneur��� Sullivan leva le regard vers l�immense b�cher fun�raire. C��tait sans espoir. La fum�e lui piquait les yeux.</p><p>Un bruit sec s��leva � la poupe�: Zhao cassa d�un coup de pied les menottes gel�es. Puis, dans une gerbe d�eau, le flic paralys� par le froid coula � pic.</p><p>Le Grimnoir allait devoir r��valuer la situation. D�terminer la gravit� du revers qu�il venait d�essuyer. Mais Sullivan avait peur de conna�tre la r�ponse. Comment se remettre d�un coup pareil�? ��Barns, on d�gage.��</p></section></section><section><title><p>Chapitre 17</p></title><epigraph><p>Si je n�avais qu�un seul ennemi � affronter, cette guerre serait d�j� gagn�e. Mais j�ai sur un front les zombies et les sorciers du Kaiser, et sur l�autre votre �pouse et son moine mal�fique. Peu m�importe que sa magie soit puissante ou que ses proph�ties se r�alisent. Cet homme est une tumeur maligne dans le sein de la m�re patrie, et, si vous ne l��liminez pas, je trouverai quelqu�un pour s�en charger. Vous savez pourtant ce que feraient les hommes aux bagues noires s�ils avaient vent de ses exp�riences abominables.</p><text-author>G�n�ral Alexe� Rybakov, correspondance personnelle avec le tsar Nicolas II, 1916.</text-author></epigraph><section><title><p>Quelque part en Europe de l�Est</p></title><p>Zachary, sous son dessin, n�avait pas not� le nom de l�homme. Il avait inscrit un titre�: <emphasis>Le Moine noir</emphasis>.</p><p>Faye ne savait rien de ce moine noir, rien du tout.</p><p>Sauf qu�elle �tait cens�e le tuer.</p><p>Il n�avait pas �t� dur � trouver. Elle ne connaissait pas la r�gion, elle ne parlait m�me pas la langue, mais, heureusement pour elle, l�un des nombreux dessins qui repr�sentaient l��v�nement montrait un panneau indicateur sur lequel figuraient deux noms de ville et la distance entre elles. �a lui avait demand� beaucoup de tous petits sauts magiques, puis une nuit pass�e comme une clocharde � bord d�un train en route vers l�Orient, et encore d�innombrables voyages le lendemain. Elle n�avait pas demand� l�itin�raire � Jacques�: franchement, elle ne voulait pas le m�ler � sa vie. Jacques et le Grimnoir savaient-ils m�me qui �tait ce moine noir�? Et quelle importance�?</p><p>Sa magie tournait � plein r�gime. Sa carte mentale pr�sentait un vaste territoire. Elle �tait toujours dans l�immeuble quand Zachary avait p�n�tr� dans la chaudi�re�; elle devait donc lui avoir vol� son lien avec le pouvoir. Pour la magie, �a allait, mais, physiquement et �motionnellement, elle �tait � bout. La faim, la fatigue, la puanteur de la Cit� morte. Elle devait faire peur, avec ses cheveux �bouriff�s, h�riss�s de brindilles et de fil de jute. Forc�ment, quand on dort dans un wagon de marchandises�</p><p>Elle �tait toute seule. Et, vu ce qu�elle avait appris, �a valait sans doute mieux. Selon Jacques, l�ensorcel�e ne pouvait pas avoir d�amis�; mais il sous-estimait encore le danger qu�elle repr�sentait. Cette mission, elle seule pouvait la remplir, et quiconque s�approchait risquait sa peau.</p><p>Faye avait pass� le plus clair de sa vie entour�e de monde, avec une grande famille dans une petite cabane, mais, ces ann�es-l�, elle �tait en fait seule dans sa t�te, o� elle vivait une autre vie. � l��poque, l�id�e de la solitude la s�duisait. Ensuite, quand elle avait rencontr� son grand-p�re, puis v�cu en Californie, et ensuite rejoint le Grimnoir, elle s��tait aper�ue qu�elle n�aimait pas �tre seule. Elle �tait sociable. Elle s�attachait aux gens. Mais, � pr�sent, elle refusait de les mettre en danger de mort.</p><p><emphasis>Seule.</emphasis> �a valait mieux, se r�p�tait-elle, alors m�me que l�id�e de ne plus jamais voir Francis lui broyait le c�ur.</p><p>Le panneau �tait exactement comme Zachary l�avait dessin�. Elle avait rep�r� le nom d�une ville sur un plan affich� dans la gare et, depuis, avan�ait dans cette direction. Elle ne savait pas combien de chemin elle avait parcouru dans ses centaines de voyages magiques. Elle ignorait m�me dans quel pays elle se trouvait. Apr�s le panneau, il y avait une vall�e et, en bas, un village. Elle distinguait le clocher d�une �glise blanche. La cloche sonnait� Impossible de tuer le moine noir devant sa congr�gation. Elle s�assit par terre pour attendre un peu.</p><p>Elle tombait peut-�tre dans un pi�ge raffin�. Manipuler la petite Okie na�ve, lui faire avaler des couleuvres, lui glisser le portrait d�un homme dont on voulait la mort et la laisser s�en charger� Mais Faye n�y croyait pas un instant. Pour tuer quelqu�un, il y avait plus simple que pousser une voyageuse � traverser la moiti� de l�Europe et lui montrer des zombies. Elle d�lirait.</p><p>Et puis ses tripes ne mentaient pas. L�ennemi �tait l�, au bord du monde, et elle le sentait qui essayait d�entrer. Elle l�avait d�j� senti auparavant, mais personne ne l�avait crue. � pr�sent, il se rapprochait. C��tait ind�niable. Et, de l�autre c�t�, le pouvoir magique qu�elle d�tenait, ce fleuve qui semblait infini et, au-del�, la mal�diction de l�ensorcel�e qui la poussait� Le pouvoir voulait qu�elle accomplisse la mission alors que Sivaram n�en avait pas eu la force. Et le moine noir avait un rapport avec tout �a.</p><p>Faye, lasse d�attendre, lasse de puer le zombie, lasse de sa t�te de folle, trouva un petit ruisseau o� se laver. L�eau �tait glaciale, mais elle tenait � se d�barrasser de sa crasse berlinoise. Elle frissonnait, d�accord, mais son bain lui donnait le temps de r�fl�chir.</p><p>Elle agissait avec pr�cipitation dans une situation qui la d�passait. Elle ignorait pourquoi le pouvoir voulait qu�elle d�truise cet homme, mais c��tait important. Et ses promesses de ne rien faire de mal�? Allait-elle donner raison � Jacques�? Le pouvoir y tenait. Tous les dessins de Zachary sur le sujet montraient la m�me conclusion�: elle tuait le moine noir.</p><p>Faye n��tait pas l�esclave de la magie, quoi que veuillent raconter les devins et souhaiter les m�duses de l�espace. Et elle n��tait pas l�esclave des dessins d�un zombie. Elle d�ciderait par elle-m�me�</p><p>Mais non. Si elle avait voulu ruer dans les brancards, pourquoi �tre venue jusqu�ici�? Pourquoi vouloir rencontrer le moine noir�? Pourquoi ne pas continuer sa route sans faire �tape�? C��tait � Shanghai qu�on avait vraiment besoin d�elle.</p><p>Sauf que� au fond d�elle, elle savait qu�elle n��tait pas encore pr�te � affronter l�ennemi.</p><p>Elle se s�cha au soleil, enfila des v�tements propres et v�rifia le .45 donn� par M.�Browning et le grand couteau que Lance lui avait confectionn� avant d�appara�tre dans le village en prenant soin que personne ne la voie. C��tait facile�: sa carte mentale lui apprenait que presque tout le monde �tait � l��glise. Elle choisit une maison d�serte, se mat�rialisa et d�vora un fromage puant sur du pain � cro�te �paisse. C��tait une cabane plut�t qu�une maison, d�ailleurs. De son enfance mis�rable, elle savait la valeur que ce pain et ce fromage avaient pour de pauvres gens. Elle se sentait coupable mais laissa une grosse somme d�argent dans le garde-manger o� elle s��tait servie. Ce n��taient pas des billets russes, mais ils se d�brouilleraient.</p><p>Faye r�fl�chit en mangeant. Elle avait le c�ur lourd. Elle ne voulait pas tuer les gens, sauf s�ils �taient mauvais, bien s�r. Mais elle n�avait pas le choix.</p><p>L��glise se vidait. Les fid�les rentraient chez eux. C��tait le moment.</p><p>Elle trouva le moine noir dans la chapelle. Il �teignait des bougies pos�es sous une grande statue de J�sus. <emphasis>Pardonne-moi, j�irais faire �a ailleurs si j�avais le temps. Pardon, Seigneur.</emphasis></p><p>Zachary avait d� choisir le titre � cause de sa robe�: une ample tunique noire. Il �tait chauve sur le sommet du cr�ne mais, sur les c�t�s et � l�arri�re, il avait de longs cheveux noirs en broussaille et une barbe hirsute. Il �tait tr�s grand, tr�s maigre, mais large d��paules. Ses bras �taient trop longs�; ses mains trop grandes. Il avait entendu les pas de Faye sur les dalles et la salua dans une langue inconnue. Elle ne r�pondit pas�; il se tourna vers elle. Il avait le teint p�le de qui ne voit pas beaucoup le soleil. Ses yeux �taient aussi sombres que sa robe.</p><p>Elle regardait les yeux noirs du moine�; lui-m�me examinait les pupilles grises de la jeune fille.</p><p>Il ne sourit pas. Ses traits n�exprimaient aucune �motion. Pas m�me une trace de surprise. Il parla � nouveau, cette fois d�un ton mena�ant.</p><p>��Je m�appelle Sally Faye Vierra.��</p><p>Il baissa les yeux et vit la bague. ��Grimnoir�?</p><p>��Oui.</p><p>��Anglaise�?�� Il avait un accent rauque comme du gravier.</p><p>��Am�ricaine.��</p><p>Le moine noir hocha la t�te. Il lui fallut un moment pour passer d�une langue � l�autre dans sa t�te. ��Donc le Grimnoir sait que je vis toujours�?</p><p>��Je ne crois pas. Moi seule.</p><p>��Ils ont cru qu�ils m�ont tu�, mais je suis trop fort. Mes compatriotes font avec le poison. Le couteau. Le pistolet. La noyade dans la rivi�re. M�enterrent, me br�lent. Mais je ne meurs pas facilement. L��claireur me montre comment fabriquer un nouveau corps, copi� sur les autres. J�ai cach�, tr�s longtemps. Cach� dans ce tout petit endroit.�� Il balaya l��glise d�un geste m�prisant. Faye la trouvait plut�t jolie. Les vitraux �taient charmants, sans doute anciens. ��Je me cache du Grimnoir et des autres groupes magiques. Je me cache de Staline. Je me cache de la secte, du dieu-machine, du M�tamorphe et de l�Ordre et, surtout, je me cache du pr�sident. Je me cache de tous ceux qui veulent prendre cela qui est � moi, et j�attends� J�apprends, je pr�pare, mais, longtemps, j�attends.��</p><p>Faye ne savait m�me pas � qui il faisait allusion. ��Qui �tes-vous�?��</p><p>Il pencha la t�te de c�t�, intrigu�. Pour s�r, ce n��tait pas un simple pr�tre de petit village, surtout si le Grimnoir avait effectivement tout essay� pour le tuer. ��Vous ne savez pas qui je suis�?</p><p>��Le moine noir.</p><p>��On m�a donn� ce nom. J�ai tellement d�ennemis, je dois changer de corps � chaque g�n�ration. Aujourd�hui je suis un petit pr�tre. J�ai pris ce corps pour me cacher. Avant, j�ai pris un autre nom pour atteindre la grandeur, le nom Grigori Efimovitch Raspoutine��� Il attendit une r�action.</p><p>Faye haussa les �paules. �a ne lui disait rien.</p><p>��Vraiment�? Oh.�� Le moine noir fron�a les sourcils, se demandant soudain ce que Faye venait chercher. ��Avant que je prends ce corps, j��tais un des premiers sorciers au monde.��</p><p>Sans savoir ce qu�il entendait par ��prendre�� un corps, Faye comprit qu�il disait la v�rit�. Elle sentait la magie bouillonner sous la peau de ce Raspoutine. Il �tait puissant, peut-�tre presque autant que le pr�sident. Et elle br�lait d�envie de s�approprier toute cette magie. Elle secoua la t�te pour chasser cette id�e.</p><p>Le moine noir reprit�: ��Je n��tais pas le premier. C��tait Okubo Tokugawa.</p><p>��Lui, je l�ai rencontr�.��</p><p>Il inclina dans l�autre sens sa t�te hirsute. ��Oui. Je le vois dans votre �me. Conna�tre Tokugawa, �a change les gens. Jadis, je me bats pour lui. J��tais de l�Oc�an t�n�breux.</p><p>��Vous �tiez l� quand l��claireur pr�c�dent est mort�?</p><p>��Oui. Mais il n�est pas vraiment mort. On a tu� son corps, mais il n�est pas parti. Il est l�, cach�, il murmure depuis. Tokugawa ne l�a pas compris. Pendant la bataille, il m�a bless�. Il est entr� dans mon esprit, il a fait son nid, cach�. Il a fait la m�me chose � d�autres. Ceux qu�il a bless�s� Il reste dans la t�te, toujours un petit morceau. Il� ronge. Toujours. Je pense que je ne suis pas le seul. C�est pour �a que vous venez�? L��claireur�?</p><p>��Oui. Je vais affronter le nouveau.</p><p>��Ah, oui.�� Il fourragea dans sa barbe. ��Je savais que ce jour viendrait. Je le savais depuis bien longtemps. Je lui ai parl� en r�ve. Il m�a parl� pendant des ann�es, apr�s la bataille. Au d�but, je le croyais. J��coutais les mots dans ma t�te et j�ob�issais. Il voulait que j�aide � construire un empire. Il avait des plans. Au d�but, j�ai fait ce qu�il disait. Je l�ai aid�. Il m�a donn� de la magie pour gu�rir l�h�mophilie de notre h�ritier. Il a donn� de la magie � mes mots pour me gagner de l�influence. Certains j�ai fait changer d�avis, certains j�ai s�duits. Il m�a mis l� o� je pouvais exaucer ses v�ux. J�ai suivi ses conseils, je les transmettais aux chefs et aux nobles qui voulaient m��couter. Je suis devenu un grand homme, un homme important.</p><p>��Vous avez �cout� l��claireur�?�� Faye n�en revenait pas. ��Mais quelle id�e�! Il veut notre mort�!</p><p>��Pas exactement. Il va changer la situation. Beaucoup vont mourir, oui. Mais pas tout le monde. Il chuchote des secrets. Il m�offrait beaucoup. Vous essayez de r�sister. Vous savez qu�il ment, mais les mensonges deviennent agr�ables. Bient�t, vous pliez, puis vous cassez et vous ob�issez. Maintenant je vois qu�il se servait de moi, mais, avant, je ne voyais pas.</p><p>��Que voulait-il de vous�?</p><p>��Conseiller le tsar de r�unir tous les sorciers. Les faire vivre au m�me endroit� Faciles � r�colter.��</p><p>C��tait horrible. Puis elle se souvint des dessins de Zachary qui repr�sentaient des �corch�s en train d�emporter des gens. ��Alors, quand il passera � l�attaque, il r�coltera d�un seul coup toute la magie qu�il lui faut, et personne ne pourra l�arr�ter � temps�!</p><p>��Oui. Avant, il est venu de front, mais Okubo a vaincu. Maintenant il se faufile lentement.�� Le moine fit un petit bruit entre ses dents. ��Des batailles partout� Le pouvoir doit gagner chaque fois. Il suffit que l��claireur en gagne une seule.</p><p>��Il vous parle encore aujourd�hui�?</p><p>��Non.�� Il posa le pouce au milieu de son front. ��Quand le Grimnoir m�a assassin�, le fant�me dans ma t�te dispara�t pour toujours� Il savait que je ne servais plus. Ma chance d�avoir un empire, finie, il est parti ailleurs� Murmurer dans les oreilles des autres, les corrompre, leur souffler les m�mes id�es� Je ne sais pas qui. Quelle importance�? Regardez, enfant. Toutes les terres font la m�me chose. J�ai �t� assassin�. Mon empire est mort, mais l�empire qui l�a remplac� vise les m�mes buts, en plus grands� Staline a fait plus de mal que j�aurais pu. Cette fois, la r�colte, tr�s rapide. Je savais qu�il reviendrait.��</p><p>Faye comprenait enfin. Elle comprenait le portrait du vieux samoura� avec une ombre dans la t�te. Elle comprenait l�image de l��corch� v�tu d�un costume en peau humaine et qui racontait des mensonges � Washington. Le danger qui pesait sur l�humanit� �tait encore plus grand qu�elle ne l�avait cru.</p><p>Toutes les sc�nes repr�sentant le moine noir finissaient de la m�me fa�on, mais elle refusait cette fatalit�. Il l�avait aid�e, lui avait apport� des informations nouvelles�; quoi qu�il ait fait autrefois, et malgr� l�immense pouvoir qu�elle aurait pu lui prendre, elle ne voulait pas le tuer. ��Il faut de nouveau affronter l��claireur. Vous apparteniez � l�Oc�an t�n�breux. Vous nous aiderez�?</p><p>��Vous aider, petite�? Vous ne savez pas ce qu�il promet. Vous n�avez pas entendu ses murmures.�� Le moine noir gloussa. ��Vous me dites qu�il est revenu�: je vais aller lui offrir mes services. Je vous remercie de m�avoir pr�venu.��</p><p>Il tendit son long bras, �carta largement les doigts, et une onde de choc en jaillit pour faire �clater tous les vitraux de l��glise.</p><p>Faye avait fait tous les calculs avant m�me que les bancs ne d�collent, que les pierres ne s�arrachent des murs et que les statues n�explosent. Elle traversa l�espace pour �viter l�impact et r�apparut derri�re le moine noir. Le couteau de Lance sortit de son fourreau�; elle le lui planta entre les omoplates.</p><p>Il se tourna en montrant les dents, et l��nergie magique recommen�ait � s�accumuler. Faye r�cup�ra la lame dans un flot de sang et voyagea au moment o� l�autel se fracassait. Elle n�avait jamais vu pareil pouvoir. Il r�duisait tout en morceaux. Elle se mat�rialisa devant Raspoutine pour lui enfoncer le couteau dans le bras�; il r�pondit d�une vague magique, mais Faye �tait d�j� de l�autre c�t�, et elle lui ouvrait le poignet d�un revers de sa lame ac�r�e.</p><p>Le moine noir recula de trois pas incertains. Faye, tr�s calme, brandit son couteau et le suivit. L��glise tombait en ruine, ses fondations d�truites en quelques secondes. Elle lui avait inflig� des blessures mortelles�; il n�en avait pas l�air tr�s affect�. Ce type �tait coriace.</p><p>Il partit en courant. Faye voyagea mais, cette fois, il �tait pr�t. Sa carte mentale la pr�vint qu�un cercle d��nergie explosait autour de lui. Elle n�avait pas touch� terre qu�elle disparut � nouveau pour s�accrocher aux poutres du toit, o� elle put se retenir un instant avant qu�il ne perce un grand trou dans la toiture.</p><p>Aveugl�e par la poussi�re, elle lut sur sa carte que le moine essayait de s�enfuir. Il se pr�cipita vers une porte au fond de l��glise, farfouilla dans un trousseau de cl�s, ouvrit le verrou et actionna la poign�e.</p><p>Faye l�attendait de l�autre c�t�.</p><p>Vive comme l��clair, elle lui passa le couteau en travers de la gorge, lui ouvrant un grand sourire rouge. Il recula, stup�fait, et faillit se prendre les pieds dans sa robe trop ample. Faye, dans son autre main, tenait son .45, qui se mit � cracher des balles aussi vite qu�elle pouvait enfoncer la d�tente. Elle l�atteignit � l�estomac, deux fois � la poitrine, � l��paule, rata un coup, puis dans les dents et, enfin, en plein dans l��il droit.</p><p>Le moine noir tomba � la renverse.</p><p>L��glise grogna. Les piles de briques qui soutenaient la nef �taient en miettes. Il avait un pouvoir magique vraiment bizarre. Faye voyait � pas avec ses yeux mais sur sa carte mentale � que les petits morceaux invisibles qui constituaient les objets, que Heinrich appelait <emphasis>mol�cules</emphasis> quand il s�estompait pour passer � travers, se ramollissaient. La statue de J�sus �tait � terre, et Faye en fut pein�e. Ce Raspoutine se faisait passer pour un homme de Dieu alors qu�il apportait son aide � l��claireur venu d�vorer la terre du Seigneur. Elle se r�jouit de l�avoir taillad� et cribl� de balles.</p><p>Elle examina la petite pi�ce dont il avait ouvert la porte. C��tait une esp�ce de bureau ou de laboratoire. Fioles, bocaux, �prouvettes, mixtures en train de cuire � la flamme de bougies, sortil�ges dessin�s sur tous les murs, membres humains pendus � des cha�nes ou pos�s sur des tables. Surtout des mains et des pieds, mais des t�tes �galement, et une grande caisse pleine de torses. Il y avait des entrailles et des bouts de viande qu�elle identifiait pour avoir d�coup� des cochons � la ferme�; � l�int�rieur, les gens et les b�tes n��taient pas si diff�rents. D�licatement pos�s dans des seaux ou bien � plat sur des �tablis, certains portaient des sortil�ges confectionn�s avec des aiguilles. La magie qui irradiait des murs emp�chait la mati�re organique de moisir et de puer. Le moine noir menait des exp�riences�; il cr�ait sur les morceaux de d�pouilles de nouveaux types de magie. Sur une grande table, des abats disparates mais cousus ensemble�: il essayait de fabriquer un �tre vivant.</p><p>C��tait immonde, contre nature, et Faye sentait la rage l�envahir. Cette viande �tait fra�che et non sortie de vieux tombeaux. Combien d�innocents avaient donc disparu dans ces vall�es tranquilles pour que Raspoutine continue son �uvre�? Mais elle se r�jouissait aussi. Elle ne voulait tuer que des m�chants, et elle avait sous les yeux des preuves irr�futables.</p><p>� cet instant, le moine noir se releva.</p><p>��Vous �tes tr�s dur � tuer��, g�mit Faye.</p><p>C��tait sans doute parce qu�il �tait l�un des premiers � qui le pouvoir s��tait connect�: le pr�sident partageait cette caract�ristique. Sa carte mentale le lui expliqua�: la magie du moine ne se limitait pas � endommager les mol�cules, elle pouvait aussi les r�unir, y compris celles qui constituaient un corps humain.</p><p>Il n�arrivait pas � parler. Quand il essayait, le sang ruisselait par le trou qu�il avait � la place des dents et de l�air crachotait par la plaie de son cou. Il leva une main, r�unit sa magie dissolvante, visa Faye et tira.</p><p>Elle savait que faire.</p><p>Elle voyagea, posa les mains sur lui et le fit dispara�tre avec elle pour le d�poser sur le trajet de la vague magique, le l�cha et s��carta au tout dernier instant.</p><p>La dissolution engloutit le moine noir.</p><p>Ses yeux noirs se tourn�rent vers Faye. �carquill�s. Surpris. Un peu perdus�</p><p>Il se d�sagr�gea.</p><p>Faye entendait les cris de terreur qui s��levaient dans le village�; sur sa carte mentale, elle voyait les habitants courir en tous sens. Ils ne comprenaient pas ce qui se passait. Une minute, c��tait un dimanche apr�s-midi paisible�; la suivante, leur �glise s�effondrait. La cloche se d�tacha, fracassa les poutres en tombant et s��crasa sur la pierre dans un vacarme affreux.</p><p>Faye d�cocha un coup de pied au tas de tissu noir et de bouillasse ros�tre qui, vingt secondes plus t�t, �tait une personne. Raspoutine fondait comme les bougies de l�autel. Un �il se liqu�fia et lui d�goulina le long de la joue. L�air de ses poumons suintait en mousse blanche par les plaies de sa poitrine. M�me ses os fondaient. Il faudrait mettre M.�Sullivan au courant�; Faye aurait pari� qu�il n�avait rien dans ses dossiers sur ce pouvoir magique-l�.</p><p>Le moine noir gargouilla, cracha un fluide rose et acheva de se r�pandre. Il �tait mort pour de bon. Une flaque de sang ne ressuscitait pas. Faye en eut le c�ur net quand elle sentit la mal�diction voler le lien puissant qui unissait le d�funt au pouvoir. Elle n�avait jamais encore senti une mort individuelle, mais celle-ci �tait diff�rente. La sensation �tait bizarre�; Faye se sentait comme grandie.</p><p>Tendue, elle examina la magie en elle. Le fleuve d��nergie �tait imp�tueux et profond. Fermant les yeux, elle s�aper�ut que sa carte mentale couvrait des <emphasis>kilom�tres</emphasis>. C��tait trop d�un seul coup, et elle fut prise d�un vertige. Mais elle n�avait pas de temps � perdre avec ces b�tises, parce qu�elle n��tait pas une petite chose fragile. Elle serra les dents, essuya son couteau sur le rideau, le rengaina, rechargea son .45, retrouva la cachette o� l�attendaient ses v�tements de rechange et les dessins de Zachary, � pr�s d�une heure de marche, et y voyagea directement.</p><p><emphasis>L�</emphasis>, elle �tait pr�te � affronter l�ennemi.</p></section><section><title><p>��Voyageuse�� (CBF)</p></title><p>Le sortil�ge de communication fut coup�. Le cercle de sel solidifi� retomba sur la table et se brisa. Sullivan en contempla les fragments en s�effor�ant de dig�rer les implications de ce qu�il venait d�apprendre. Un silence de mort planait dans la salle de briefing tandis que les derniers soup�ons d��nergie magique se dissipaient lentement.</p><p>Il leva les yeux vers ses compagnons. Les sentiments se lisaient � livre ouvert�: incr�dulit�, col�re, tristesse et m�me r�signation. Le rapport de Heinrich avait �t� bref, car les chevaliers redoutaient que l�Imperium ne d�tecte le sortil�ge. L�Allemand n�avait pas eu besoin de longs discours pour leur annoncer qu�ils �taient en mauvaise posture. Trois de leurs quatre planques avaient �t� attaqu�es en m�me temps. Les seuls survivants �taient les quatre chevaliers rep�ch�s par la vedette vol�e.</p><p>Le Grimnoir �tait � genoux.</p><p>Sullivan ne pouvait pas manifester ses doutes. Ses camarades avaient besoin de se reposer sur sa force. Il avait cru quitter l�arm�e, mais c��tait pareil. Quand on �tait le chef, on ne montrait jamais ses doutes.</p><p>Pang n�avait sans doute pas entendu parler de la bicoque o� logeaient Heinrich et quelques autres. La plupart des chevaliers arriv�s � bord de la <emphasis>Voyageuse</emphasis> avaient disparu�; on les pr�sumait morts ou captur�s. Le Grimnoir local �tait an�anti�; il ne restait plus que Zhao, Yip, gri�vement bless�, et une femme qui avait servi de guide � l��quipe de Heinrich.</p><p>Au cours de deux des trois assauts, la garde fant�me avait �limin� toute r�sistance�; le groupe de Ian Wright, en revanche, avait r�ussi � franchir le barrage install� par l�Imperium. Ian avait s�rement charg� un esprit de patrouiller dans le quartier, ce qui lui avait donn� un peu de temps pour r�agir. Ses hommes �taient sortis de leur immeuble, et une longue bataille avait secou� la rue de Nankin. Aucun n�avait donn� signe de vie depuis, mais certains avaient peut-�tre r�ussi � s�en tirer. Peu probable, jugeait Sullivan, mais, en p�riode de crise, les soldats avaient besoin d�espoir.</p><p>Il s�appliqua � rester impassible. C��tait sa faute, il le savait, il en acceptait la responsabilit�. C��tait lui qui avait pris la d�cision. L�id�e du docteur Wells �tait leur meilleure piste, et Sullivan l�avait adopt�e. S�il n�avait pas brandi Toru sous le nez de l�Imperium, les repr�sailles auraient-elles �t� si brutales�? Certes, c��tait un chevalier qui les avait trahis, mais il n�aurait rien pu faire si Sullivan n�avait pas lanc� la mission.</p><p>Personne ne devait deviner son abattement. M�me si les autres ne s�en rendaient pas encore compte, il fallait continuer.</p><p>Bob Southunder s��carta de la table en frottant son cr�ne chauve. Malgr� toute son exp�rience, il ne trouvait pas ses mots. Lady Origami et Barns, tout p�les, avaient les yeux pleins d�effroi. Buckminster Fuller et Chris Schirmer, entr�s � la fin du rapport de Heinrich, en avaient assez entendu pour savoir que l�heure �tait grave. L�engrenage et le r�pareur, couverts de graisse et trimballant une puanteur de produits chimiques, venaient de quitter leur projet. Celui-ci avait envahi toute la soute.</p><p>��L�appareil est pr�t�? demanda Sullivan en guise de salut.</p><p>��Il s�inspire de ma technologie d�annulation, mais multirenforc�e et omnireconfigur�e afin de repousser une partie des g�om�tries r�cemment d�couvertes. Malgr� l�insuffisance des mat�riaux de r�cup�ration quant � la compl�tude de la tens�grit� sph�rico�</p><p>��Je l�ai bidouill�, il tourne.�� Schirmer, illustration parfaite de la diff�rence entre savants et techniciens, r�pondait � la question. ��Le probl�me sera d�atteindre la zone o� il servira � quelque chose.</p><p>��Vous comptez le mettre o�, mon dirigeable�?�� demanda Southunder d�un ton m�fiant.</p><p>Fuller ne tenait plus en place depuis qu�il avait un nouveau jouet. ��La port�e des particules charg�es de magie est fonctionnellement illimit�e, mais elles ne se d�placent que dans le plan. Plus on s��loigne de la curvature du vaisseau Terre, plus grande est la surface de la zone de nullification�!</p><p>��Tr�s haut, expliqua Schirmer. Plus haut on peut monter, mieux �a vaut. Il ne faut qu�une minute pour d�placer le c�ne d�action�; mais plus haut on sera, plus on couvrira de terrain.</p><p>��Tr�s haut� C�est-�-dire l� o� tout l�Imperium nous verra comme le nez au milieu de la figure, pile dans la ligne de tir du rayon de paix�? Super plan, lan�a Barns. Je suis un bon pilote, mais pas au point d��viter un rayon de paix.</p><p>��Le plus proche des rayons bas�s � terre se trouve au Japon, marmonna le capitaine Southunder. Vu l�altitude maximale th�orique de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>, nous serions au-dessus de l�horizon� Ils pourraient recevoir nos coordonn�es par radio et se mettre � tirer, mais leurs chances de nous atteindre sont � peu pr�s nulles. La vraie question est celle-ci�: le Kaga que nous avons vu en arrivant, o� est-il�? �a fait des jours entiers qu�on n�a pas boug�, et le t�l�radar n�a pas signal� la pr�sence de ce monstre.�� Bob n�allait pas le dire clairement�: l�Imperium n�avait pas construit beaucoup de Kaga, et l�un avait �t� d�truit en m�me temps que le <emphasis>Tokugawa</emphasis>, mais, si le pr�sident �tait � Shanghai, il serait forc�ment accompagn� d�un vaisseau de guerre. ��Je n�ai peur que de �a�: ce titan et son rayon. Pour le reste, soit on va plus vite, soit on va plus haut, soit on a une meilleure port�e. Heureusement que je contr�le le temps. �a nous garantit une protection.</p><p>���a ne marchera pas�! s��cria Buckminster Fuller. La r�fraction de l�humidit� atmosph�rique provoquera une dissolution des �nergies magiques concentr�es�</p><p>��Dans la pluie ou le brouillard, il ne tirera pas bien loin, expliqua Schirmer. �a nous desservirait. La puissance maximale ne sera atteinte que par beau temps.</p><p>��Je vous engage comme interpr�te de monsieur Fuller, d�clara Bob le Pirate. Merci, monsieur Schirmer.</p><p>��Vous voulez quand m�me continuer�? souffla Lady Origami � Sullivan, qui hocha la t�te.</p><p>��Pas le choix. C�est notre seule chance. Maintenant qu�il croit nous avoir chass�s, il viendra forc�ment � Shanghai.</p><p>��Il nous a effectivement chass�s, releva Barns.</p><p>��Ouais. Il ne s�attend donc pas � nous revoir. Toru est mort, sans doute, mais je reste convaincu par la th�orie de Wells sur l�imposteur. Il viendra � la f�te, ne serait-ce que pour nous narguer.</p><p>��Le docteur Wells est-il au nombre des morts�? demanda Buckminster Fuller.</p><p>��Il �tait avec Ian. Ils se sont enfuis.�� Sullivan haussa les �paules. ��Alors, peut-�tre��� <emphasis>Sans doute.</emphasis></p><p>��Dommage, dit Fuller. Intellectuellement, il �tait mon �gal, et sa conversation �tait d�licieuse. J�ai beaucoup appr�ci� sa description de mon enfance �labor�e d�apr�s mes mani�rismes langagiers actuels. Une entreprise r�ellement fascinante. La perte pr�matur�e d�un aussi grand esprit est une immense perte pour l�humanit�, aurais-je dit s�il n��tait pas terrifiant et totalement d�nu� de moralit�.</p><p>��Ouais��� Sullivan avait fait lib�rer l�ali�niste pour le faire p�rir dans la foul�e. Encore un �chec � ajouter � sa liste. Il se tourna vers Southunder. ��Je sais que c�est dangereux, commandant, mais je vous demande quand m�me d�accepter.��</p><p>Southunder y r�fl�chit. Il s�approcha de la carte fix�e au mur et glissa le doigt de leur position jusqu�� Shanghai en suivant la c�te. ��M�me si on n�attire par le Kaga, la moiti� de la flotte imp�riale se lancera � nos trousses.�� Le capitaine fron�a les sourcils en examinant la carte de plus pr�s, comme si des solutions s�y cachaient. ��Je ne demande qu�une chose. Avant de quitter le village, on explique � l��quipage ce qui nous attend, on demande des volontaires et on d�barque tous ceux qui ne sont pas absolument n�cessaires � la mission. Je connais certains capitaines du cru. Je peux tirer des ficelles pour faire rapatrier mes hommes. On va essayer, d�accord, mais avec un �quipage minimum.��</p><p>Southunder ne voulait pas avoir trop de sang sur les mains. Sullivan le comprenait, surtout ces temps-ci. ��D�accord.</p><p>��Et le reste du plan de Wells�? demanda Schirmer. On a besoin de gens � terre, mais on a perdu presque tout le monde. Heinrich a cinq hommes � l�autre bout de la ville, et les chevaliers de Shanghai sont tous morts.</p><p>��Pas tous.�� Zhao �tait entr� sans faire de bruit. Sullivan ne savait m�me pas depuis combien de temps il �tait l�. Il n�avait pas d�croch� un mot pendant leur fuite en bateau ni, ensuite, dans la for�t. Se voir trahi par un compatriote qu�il consid�rait comme un ami, puis ex�cuter le bourreau de ses parents, �a l�avait secou�. L�autorit� �tait un lourd fardeau, plus lourd encore quand on �tait le seul survivant de son �quipe. ��Je vais regagner Shanghai pour voir Heinrich. Nous attaquerons quand les gangsters de Dou lanceront l��meute.</p><p>��Si ce salopard aux grandes oreilles tient parole, dit Barns.</p><p>���a, je m�en charge.�� La voix du jeune homme �tait glac�e. ��S�il se d�dit, il le regrettera, et je me d�brouillerai quand m�me pour occuper l�arm�e. Tout est de ma faute. Pang �tait dans mon �quipe et, comme un sot, je lui ai fait confiance.</p><p>��Non.�� Sullivan secoua la t�te. Zhao �tait trop jeune pour endosser cette culpabilit�. C��tait � lui de s�en charger. S�il avait un don, c��tait bien de r�sister � des poids excessifs, et, � force, il y excellait. Zhao, lui, n�en avait pas l�habitude. ��C��tait une vip�re, et il te mentait. Tout le monde aurait fait comme toi. C�est moi qui nous ai conduits o� nous en sommes. C��tait mon plan. C�est moi le responsable. Pig�?��</p><p>Zhao ne r�pondit rien. Il faudrait s�en contenter.</p><p>Schirmer reprit le cours de son expos�. Apparemment, les r�pareurs avaient besoin de r�gler tous les probl�mes, pas seulement les dysfonctionnements m�caniques. ��Tous les chevaliers rep�ch�s sont bless�s et incapables de se battre. Notre gu�risseur est mort. M�me si le nouveau pr�sident vaut dix fois moins que l�ancien, il vous faudra des renforts. Je peux venir.</p><p>��J�ai besoin de toi � bord pour faire en sorte que l�appareil de Fuller tourne rond. La priorit� est de trouver l��claireur. �liminer sa marionnette vient apr�s. Il faut r�veiller la garde de fer. C�est tout ce qui compte.</p><p>��Soit.�� Schirmer �tait courageux, mais il savait que Sullivan avait raison. Tout n��tait pas r�parable. ��Je braquerai la torche pour que tout le monde voie les cafards paniquer.</p><p>��Je peux venir, proposa Lady Origami. Br�ler beaucoup d�imp�riaux.</p><p>��Vous maintiendrez ce vaisseau en l�air quand on lui tirera dessus. Je m�en occupe.</p><p>��Vous cachez votre tristesse, mais je la vois. Vous estimez que c�est de votre faute. Vous faire tuer ne les ram�nera pas�! C��tait trop dangereux quand vous �tiez nombreux.�� Ori �tait boulevers�e. ��Seul, vous allez mourir�!</p><p>��Peut-�tre.�� Il restait une issue, extr�me, radicale. Il n�avait pas voulu l�envisager�: franchement, �a l�effrayait. Mais il avait compris qu�on en viendrait l�, avant m�me le rapport de Heinrich, et il avait r�cup�r� la feuille gliss�e sous sa couchette. Il la sortit de sa poche. Il l�avait soigneusement recopi�e dans le carnet personnel d�Anand Sivaram, trouv� dans les archives de Bradford Carr. Il la d�plia et la posa entre les �clats de sel. ��Peut-�tre pas.��</p><p>Pour la majorit� des gens, ce n��taient que des gribouillis compliqu�s. Sullivan, au cours de l�ann�e �coul�e, avait r�ussi � se marquer de plusieurs sortil�ges�; un jeu d�enfant par rapport � ce dessin-ci. Les autres repr�sentaient un d�fi intellectuel, magique et physique, une fa�on d��galiser les chances contre un garde de fer. C��tait tr�s dangereux, oui�; chaque fois, il avait fr�l� la mort avant de se forcer � revenir. Le dessin de Sivaram� C��tait une monstruosit�. C��tait l�apocalypse. Buckminster Fuller l�examina et poussa un cri.</p><p>��� ma connaissance, deux personnes seulement ont port� ce sortil�ge. Guiseppe Zangara et Corbeau, le type du BCI. Zangara �tait un bon � rien, et il est devenu le boumeur le plus redoutable de l�histoire. Quant � Corbeau l��voqueur, vous savez ce qu�il a l�ch� sur Washington.�� Fuller d�glutit. ���a d�multiplie le pouvoir du porteur, �a saute aux yeux, mais il y a tant de choses� Les effets secondaires doivent �tre terribles�</p><p>��Aucune importance.�� Bien s�r qu�il y en aurait. Fricoter avec une magie aussi invraisemblable �tait lourd de cons�quences. Bradford Carr �tait inconscient. Zangara �tait fou d�s le d�part. Corbeau, lui, avait bascul�. Sullivan avait �tudi� les notes de Sivaram�; la mal�diction dont les anciens du Grimnoir avaient si peur n�y figurait pas, mais ce sortil�ge-l�, si�: un prototype, sans doute. Les anciens auraient aval� leur moustache en apprenant ce qu�il comptait faire. Il s�en fichait�: il ne reviendrait pas. ��Ce que je veux savoir, c�est si vous pouvez me graver �a dans la viande.��</p><p>Fuller tremblait comme une feuille. Les autres ne comprenaient pas, mais lui si. Il lisait la magie comme d�autres l�alphabet. Un faux mouvement et Sullivan mourrait. L�engrenage saisissait la port�e de la question et, que Dieu l�en b�nisse, il se montra � la hauteur. ��Oui. Oui, je pense y arriver.��</p><p>Comme l�avait dit Toru en s�embarquant pour la mission�: ils vaincraient l��claireur ou y laisseraient leur peau.</p></section></section><section><title><p>Chapitre 18</p></title><epigraph><p>Ch�re mademoiselle Biens�ance,</p><p>Mon petit ami est un bougeur. S�il ouvre la porte � une dame par l�esprit et non � la main, est-ce quand m�me galant�? Sinon, comment aborder le sujet sans le froisser�?</p><p>Sign�: Contrari�e � Cleveland.</p><p>Ch�re Contrari�e,</p><p>Il n�est pas convenable d�user de magie, de quelque type que ce soit mais surtout la t�l�kin�sie, aupr�s d�une jeune fille. Les gar�ons ont d�j� bien du mal � surveiller leurs mains�; que dire alors de mains invisibles�? S�il est un vrai gentleman, il vous ouvrira la porte avec ses mains de chair et laissera ses mains fant�mes dans ses poches devant des gens comme il faut.</p><text-author>Mademoiselle Biens�ance, chronique de journal, 1931.</text-author></epigraph><section><title><p>Quelque part en Russie</p></title><p>Il lui avait fallu une �ternit� pour rep�rer l��quipe et le beau dirigeable que Francis avait eu la gentillesse de baptiser en pensant � elle, mais elle finit par r�ussir. Au lieu des retrouvailles r�jouies qu�elle avait esp�r�es, elle avait terrifi� tout le monde. Ils �taient d�j� nerveux, et, en plus, ils la croyaient morte.</p><p>Sa magie �tait un torrent d��nergie illimit�e, mais, physiquement, elle �tait humaine. Apr�s avoir affront� le moine noir, elle avait eu besoin de dormir. C��tait bien beau d��tre la plus grande active de l�histoire�; elle n��tait pas d�raisonnable pour autant. Si, par fatigue, elle commettait des erreurs, elle serait aussi morte qu�une autre. Inutile de se coincer un bourdon dans le c�ur ou une branche d�arbre dans le cerveau. Voyager, c��tait merveilleux. Oui, �a avait des limites, mais �a valait mieux que marcher comme une andouille.</p><p>Elle avait trouv� une cabane de trappeurs d�serte. Un lit en peaux d�ours serait bien plus confortable qu�une meule de foin ou un champ. Et, apr�s tout, elle s�appr�tait � combattre l��claireur�: elle m�ritait bien un petit luxe. Elle avait mang� de vieilles patates et de la viande s�ch�e, elle ignorait de quel animal, qu�elle rempla�a par une liasse de billets. Trouvant un sac de sel destin� � conserver le gibier, elle s�en �tait servie pour cr�er des sortil�ges de communication.</p><p>Faye se savait dangereuse. Pour le Grimnoir, avoir l�ensorcel�e dans les pattes, c��tait abriter une vip�re dans le salon, et personne ne s�en �tait avis�. Mais l�exp�dition de Sullivan �tait cern�e par les vip�res, alors, une de plus� Et puis, sans elle, ils n�avaient aucune chance.</p><p>Elle ma�trisait toujours mal les sortil�ges. Certes, elle avait plus de magie que personne au monde, mais �a ne lui donnait aucun talent de dessinatrice. Elle �tait maladroite, bien loin de Lance ou de M.�Sullivan. Elle dut s�y prendre � plusieurs fois avant de r�ussir � connecter son �uvre. Elle commen�a par chercher la bague de Francis mais n�obtint pas de r�ponse. L�inqui�tude lui noua l�estomac, m�me s�il �tait sans doute occup�, tout simplement. Elle voulait le mettre en garde, lui parler de l��corch� d�guis� qui abusait le pr�sident. Elle ignorait pour qui cette horreur se faisait passer, mais les dessins de Zachary pr�cisaient que, quand il �tait encore humain, il construisait de beaux immeubles.</p><p>Jane, Dan et M.�Browning auraient su que faire, eux aussi, mais l�important �tait qu�elle atteigne Shanghai�; elle s�effor�a donc de joindre Sullivan. Lui non plus ne r�pondait pas� Il avait s�rement des soucis. Apr�s tout, il dirigeait une mission dangereuse au c�ur du territoire imp�rial. Elle essaya Lance, sans r�sultat non plus. Non seulement sa bague ne r�agit pas, mais on aurait m�me dit qu�il n�y avait pas de bague� � force, elle se faisait du mauvais sang. Des heures durant, elle tenta d�activer ses sortil�ges en maudissant sa maladresse. Celui de Heinrich fonctionna, mais un instant seulement, comme s�il avait trop � faire pour prendre le temps de r�pondre.</p><p>Faye avait peur. � Shanghai, ses amis �taient dans une mauvaise passe. Elle s�effor�ait de joindre M.�Browning quand quelqu�un l�appela. Nagu�re, si un influx magique activait sa bague, elle sentait une br�lure intense. � pr�sent, sa carte mentale am�lior�e identifia son interlocuteur avant m�me que la connexion ne soit assez forte pour lui chatouiller l�annulaire. C��tait la bague de M.�Sullivan, qui contenait encore un peu de Black Jack Pershing�: il l�avait port�e pendant des ann�es avant de la donner � Jake. On laissait toujours un peu de soi sur tout ce qu�on touchait. Les gens normaux ne le voyaient pas, mais Faye, � pr�sent, si.</p><p>Elle r�ussit � connecter le sortil�ge au bout du deuxi�me essai.�Tant mieux�: elle comptait le traverser pour se rendre � Shanghai, comme elle avait autrefois voyag� directement du Tennessee � la Virginie. Mais, de l�autre c�t�, ce n��tait pas M.�Sullivan, c��tait la figure burin�e du capitaine Bob Southunder, l�air interloqu�.</p><p>��O� est monsieur Sullivan�? demanda Faye sans laisser au pirate le temps d�en placer une.</p><p>��Indispos�. J�ai senti l�appel dans sa bague. C�est� Faye�?�� Il �tait gentil et fut�, mais, comme tout le monde, tellement lent de la comprenette�!</p><p>���a se voit, non�?</p><p>��On m�a dit que vous �tiez morte.</p><p>��Alors c�est mon fant�me, c�est un pi�ge de l�Imperium, ou c�est bien moi.�� Elle concentra sa carte mentale dans le sortil�ge, comme on braque une torche lumineuse dans un trou d��pingle. Elle n�avait accompli ce miracle qu�une fois auparavant, mais elle estimait le risque de mourir dans d�atroces souffrances � un pour cent seulement. ��Ne bougez pas. J�arrive.�� La voie �tait libre.</p><p>Le voyage magique ne d�pendait pas de la distance. Quand on choisissait deux points �loign�s et qu�on �crabouillait l�espace pour les r�unir, peu importait la distance sur un plan, vu qu�on ne parcourait jamais que l�intervalle d��crabouillage. C��tait ainsi qu�elle avait r�solu les labyrinthes de Jacques. Pour lui, c��tait de�la triche�; pour Faye, c��tait le principe m�me de l�univers. Elle n�y �tait pour rien si la v�rit� �chappait aux autres. Elle n�aurait�pas jur� qu�elle s�expliquait en termes techniques, surtout ���crabouiller�� qui ne sonnait pas tr�s scientifique, mais tel �tait le�principe. Le probl�me, pour voyager, c��tait d�avoir une carte mentale assez vaste pour vous permettre de ne pas se coincer dans un objet � l�arriv�e. En g�n�ral, les voyageurs n�apprenaient jamais � s�en servir, et ils ne pouvaient appara�tre qu�� port�e de�regard. Faye, elle, voyait jusque dans l�int�rieur de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>.</p><p>Elle se mat�rialisa juste derri�re Bob le Pirate, qui sursauta. Le sortil�ge de communication donnait sur une cabane d�serte. Elle se trouvait � pr�sent dans une resserre, tr�s grande pour un vaisseau, avec des caisses, des cartons et une �norme machine magique bizarre h�riss�e de c�nes et de boules tournoyantes. Il s�agissait donc de la soute, et il y avait huit autres personnes dedans, qui s�activaient autour de la machine ou pr�paraient des armes.</p><p>��Salut, tout le monde.��</p><p>Ils ne s�attendaient pas � la voir�; une for�t de fusils se braqu�rent soudain vers elle. Dur de leur en vouloir�: qu�une inconnue apparaisse sans crier gare sur un vaisseau pirate clandestin, c��tait rarement une bonne chose.</p><p>��Stop�!�� cria Southunder. Il n��tait pas homme � hausser le ton et, quand il s�y d�cidait, on l��coutait. ��Baissez vos armes.��</p><p>Faye sentit un picotement chaud lui courir sur l��piderme. De la magie se rassemblait, h�sitait � s�enflammer. Elle reconnut tout de suite le ph�nom�ne. ��H�, madame la torche pirate, je vous ai pardonn� de m�avoir enflamm�e, la derni�re fois, parce que c��tait un malentendu et que vous m�aviez prise pour une ninja, mais, si vous recommencez, je me mets en rogne.��</p><p>La Japonaise s��carta de la grosse machine derri�re laquelle elle se planquait. Sans m�me avoir lev� les mains, elle �tait pr�te � carboniser Faye. Elle �tait moins spectaculaire que Murmure, qui adorait faire de grands gestes�; la Fran�aise, il fallait bien l�avouer, ne cherchait pas la discr�tion.</p><p>��Tout va bien, Ori��, dit Bob le Pirate.</p><p>Le picotement se dissipa. ��Merci. O� est monsieur Sullivan�?</p><p>��En convalescence. Attendez une seconde.</p><p>��Il faut que je�</p><p>��Attendez, j�ai dit�!�� Son accent r�v�lait que, malgr� sa t�te de gentil papy, il �tait un capitaine pirate et qu�elle ferait mieux de ne pas l�oublier. ��Vous �tes � bord de mon vaisseau�</p><p>��Du vaisseau de Francis, corrigea-t-elle.</p><p>��Lui, c�est l�armateur. Le commandant, c�est moi. Mon vaisseau, donc. Vous allez m�expliquer ce qui se passe. C�est clair�?�� Le capitaine Southunder savait tr�s bien qu�elle avait tu� le pr�sident, ainsi qu�une petite arm�e de soldats imp�riaux, et n�ignorait sans doute pas qu�elle avait fait exploser le dieu des d�mons�; il n�allait pas pour autant se laisser marcher dessus � bord de son dirigeable, superpouvoirs ou pas. ��Sinon, vous d�barquez illico.</p><p>��Oh, le supplice de la planche�?��</p><p>Il soupira. ��C�est pas dans nos traditions.��</p><p>Lance �tait mort.</p><p>Faye n�arrivait pas � y croire. Bob lui avait appris la nouvelle avec force m�nagements, mais �a lui faisait l�effet d�un poignard dans le c�ur.</p><p>Lance Talon �tait l�un de ses meilleurs amis. Il l�avait form�e, aid�e, trait�e comme une �gale, il lui avait sauv� la vie. Il lui avait fait pr�ter le serment du Grimnoir. C��tait lui qui lui avait appris � conduire, � mieux tirer, � cr�er des sortil�ges. � leur premi�re rencontre, elle l�avait pris pour un �cureuil mal �lev�. Lance �tait un p�re pour elle.</p><p>Elle ne voulait pas y croire. Lance �tait coriace. Il �tait all� partout, il avait tout fait. C��tait un casse-cou bien trop malin pour mourir. Mais elle n�avait pas trouv� sa bague en cherchant � le contacter, et � pr�sent elle savait pourquoi�: le bijou, fondu et br�l�, �tait enfoui sous des tonnes de bois et de cendres.</p><p>Il fallait voir la v�rit� en face. Faye pleurait toutes les larmes de son corps.</p><p>La mort de Lance n�apparaissait dans aucun des dessins de Zachary. Elle se prenait � douter de tout. Les avenirs possibles d�passaient-ils tout ce que le devin avait pu pr�dire�? Quelles cons�quences sur les autres �v�nements�?</p><p>La <emphasis>Voyageuse</emphasis>, amarr�e pr�s d�un petit village sur la c�te chinoise, �tait couverte de cordages entrelac�s de feuilles, afin de se confondre avec la for�t pour qui la survolerait ou la rep�rerait depuis la mer. L�existence de grands filets de camouflage indiquait � Faye que ce village abritait souvent des contrebandiers et des pirates comme les maraudeurs. Dans la crique �tait amarr�e une flottille de petits bateaux. Beaucoup des employ�s du CBF et certains pirates y chargeaient leurs effets personnels. Ils partaient pour l�une des autres Cit�s libres, d�ailleurs � peine plus libres que Shanghai, d�o� ils s�embarqueraient pour l�Am�rique. Le capitaine Southunder les renvoyait chez eux pour leur �pargner le sort des autres. C��tait un geste noble.</p><p>Il fallait retirer les filets et les fausses branches d�arbre pour pr�parer le d�collage. Le reste de l��quipage s�activait � � part Sullivan, qui dormait depuis qu�on l�avait marqu� d�un formidable sortil�ge, et Faye, qui n�appartenait pas vraiment � la bande et qui, triste et furieuse, n��tait pas d�humeur � donner un coup de main. Les pirates travaillaient en silence dans une ambiance solennelle. Elle se promena un peu pour observer les man�uvres, mais elle ne voulait pas qu�on voie ses yeux rougis. Elle voyagea donc pour s�installer tout en haut du dirigeable, sur l�une des deux grosses enveloppes, � l��cart.</p><p>Un peu plus tard, la torche japonaise grimpa � une corde pour s�installer au m�me endroit. Elle portait une combinaison sale et une ceinture rouge vif. Elle tenait ses chaussures � la main pour ne rien endommager. Sur la membrane futuriste de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>, cette pr�caution n��tait pas n�cessaire, mais la pirate avait d� en prendre l�habitude sur son vaisseau pr�c�dent.</p><p>� pr�sent que Faye pr�tait attention aux informations que la mal�diction lui transmettait, elle comprenait que cette femme avait un pouvoir immense, tr�s d�velopp�. La jeune fille se sentait coupable, comme si elle espionnait les secrets des gens. Une petite voix avide, dans sa t�te, lui r�p�tait que toute cette �nergie magique serait mieux � sa place en elle, mais elle la fit taire. La torche vit Faye, comprit qu�elle avait pleur� mais s�approcha n�anmoins. Elle s�assit en tailleur sur la surface �lastique et garda le silence un long moment.</p><p>Faye envisagea de s�en aller, mais l�expression de la torche la retint.</p><p>��Je suis d�sol�e pour monsieur Talon. C��tait un gentleman.</p><p>��Oui, vraiment.�� Faye renifla. Elle n�aurait jamais cru pleurer devant quelqu�un qui l�avait jadis incendi�e, m�me par accident. ��Il va me manquer.</p><p>��Bien s�r.</p><p>��Et je vais le venger.��</p><p>La torche lui sourit gentiment. ��C�est parler en vrai chevalier. Monsieur Talon serait fier, j�en suis s�re.��</p><p>Faye �clata en sanglots incontr�lables. La torche vint la prendre dans ses bras, et Faye lui pardonna tout � fait le malentendu enflamm�. ��Excusez-moi, j�ai oubli� votre nom.</p><p>��On m�appelle Lady Origami.�� Elle avait un gentil sourire. Elle n��tait pas tr�s vieille, mais Faye lui trouvait l�air maternel. ��C�est bien, parfois, de pleurer� Voil�� Regarde ce que je fais quand je ne veux pas �tre triste. C�est de l� que vient mon nom.�� Elle d�fit le bouton qui fermait l�une de ses innombrables poches pour en tirer une feuille de papier. Elle se mit � la plier, dans un sens, dans l�autre, et encore, bien trop vite pour que Faye s�y retrouve. Enfin elle la froissa doucement pour lui donner l�air plus naturel, plus vivant, mais �a restait une sorte de pliage.</p><p>Elle tendit � Faye un oiseau tr�s r�aliste. Faye �tait �merveill�e. <emphasis>�a</emphasis>, c��tait magique. ��Comment tu fais�?</p><p>��C�est un art. Mon p�re m�a appris quand j��tais petite. Le pliage change tout. Les feuilles, au d�part, sont pareilles, puis tu les plies et elles deviennent autre chose.��</p><p>Faye examina le volatile. Une b�te feuille de papier avait donn� naissance � un oiseau. C��tait chouette� Elle l�examina � travers sa carte mentale. Elle mit deux secondes � tout d�plier dans sa t�te. Ce n��taient que des liens �tablis sur le papier, mais, en changeant les liens, en �crabouillant la feuille diff�remment, on changeait l�objet final. Elle comprit tout � coup. ��C�est �a que je fais, moi. Je plie�!</p><p>��Oui. Toutes les feuilles se ressemblent, mais chacune a sa destin�e propre. L�artiste est l� pour r�v�ler cette destin�e.��</p><p>L�id�e l�intriguait. Faye se concentra sur sa carte tout en examinant l�oiseau nich� dans le creux de sa main. Elle �crabouillait l�espace afin de se d�placer. L�art de Lady Origami �crabouillait aussi, mais laissait tout en place ensuite, et, ce faisant, cr�ait un objet nouveau et excitant. Faye entreprit de le d�plier. Lady Origami fron�a les sourcils en se demandant pourquoi on ab�mait son �uvre. Faye r�ussit tant bien que mal � ne rien d�chirer. ��C�est comme �a que marche la magie�!</p><p>��Je ne comprends pas.</p><p>��Toute la magie, c�est pareil. Les autres parlent de formes g�om�triques et tout et tout, mais, au d�part, tous les pouvoirs sont les m�mes, jusqu�� ce qu�ils soient pli�s�! �a cr�e quelque chose de nouveau�!��</p><p>Faye �tait stup�faite. Sa magie prenait note de toutes les lignes � mesure qu�elle d�faisait l�oiseau. Elle imagina la feuille aplatie, puis ajouta une troisi�me dimension et d�cida de cr�er autre chose. Elle passa en revue les connexions n�cessaires et se mit � tout �crabouiller diff�remment.</p><p>Lady Origami, perplexe, l�observait en silence. Les mains de Faye �taient beaucoup plus lentes que sa cervelle, mais elle finit par brandir fi�rement le machin qui nagu�re �tait un oiseau.</p><p>��Je ne sais pas ce�</p><p>��C�est une Holstein�!��</p><p>Lady Origami s�en saisit sans comprendre. Faye, � pr�sent qu�elle regardait l�animal d�un �il objectif et non comme la merveille con�ue d�apr�s sa carte mentale, le trouvait vilain comme tout. Au moins avait-il la forme et le nombre de pattes qu�il fallait.</p><p>��Mais oui. Bien s�r.</p><p>��Une vache�!</p><p>��Oh.�� Elle hocha la t�te. ��Oui, je vois. Celles qui ont des taches�? Le <emphasis>Bouledogue en maraude</emphasis> s�est �cras� dans un troupeau de ces vaches-l�. Tr�s joli.�� Elle �vitait de blesser Faye. ��Je ne savais pas que des Occidentaux connaissaient cet art.</p><p>��Un art�? Non. C�est ce que je fais quand je voyage. Je cr�e des liens. Je n�en reviens pas de ne pas avoir compris plus t�t�! Tu ne vois pas�? C�est comme �a que marche la magie�! Le monde entier, l�univers, c�est la feuille. Les actifs ne peuvent en plier qu�une partie pour le modifier. Parfois ils arrivent � �largir leur zone, � la modifier un peu, mais ils ne d�plient jamais toute la feuille pour cr�er du neuf, alors que ce sont les plis qui d�cident ce que fait chaque zone�! C�est comme �a que le pr�sident ma�trisait diff�rents types de magie. Il la d�pliait pour en faire une autre.��</p><p>Faye parlait dans le vide, elle s�en rendait compte. Lady Origami la regardait comme si elle �tait folle. Pas grave, elle en avait l�habitude, mais cette d�couverte �tait fondamentale.</p><p>��Tu as d�autres feuilles�?��</p><p>Lady Origami avait beaucoup de poches.</p><p>La magie, un couteau aiguis�, de l�encre d�moniaque, du whisky pour att�nuer la douleur, une main s�re� Il n�en fallait pas plus pour transformer un homme en arme.</p><p>� qui voulait-il faire gober �a�? Jake Sullivan avait toujours �t� une arme. Il �tait temps d�arr�ter de jouer � croire le contraire.</p><p><emphasis>Tuer.</emphasis> Il n�avait jamais �t� bon � rien d�autre. M�me quand il voulait apporter son aide, qu�il voulait se placer du c�t� des anges, il ne r�ussissait qu�� tuer.</p><p>Gamin, on lui avait farci le cr�ne d�id�es sur le courage, le sacrifice et la protection des innocents. Il avait menti sur son �ge pour s�engager dans la brigade des Premiers Volontaires actifs du g�n�ral Roosevelt. Il avait m�me convaincu ses fr�res de venir avec lui. L�attrait de l�aventure� <emphasis>Conneries.</emphasis> La grande aventure des fr�res Sullivan�: des ann�es d�une guerre de tranch�es o�, pour donner la mort, il y avait les balles, la gravit� et ses mains nues. Il avait surv�cu � la plus grande bataille de l�histoire militaire sans blessure physique majeure, alors qu�un de ses fr�res y perdait la vie et l�autre l�esprit.</p><p>Il �tait revenu dans un pays o� on ne le comprenait pas. Tout ce que savaient ses compatriotes, c��tait que les Premiers Volontaires avaient failli d�chirer le monde en tuant des Allemands. M�me ceux qui les qualifiaient de h�ros avaient peur d�eux.</p><p>Il avait quand m�me essay� d�apporter son aide, sa contribution � la soci�t�. Il �tait t�tu. Sullivan aimait les �nigmes�: quoi de mieux que devenir d�tective�? R�soudre les difficult�s des gens, parfois recourir � son pouvoir pour redresser des torts et r�gler leur compte � des voyous. Il �tait dou�. Tomb� amoureux d�une fille qui avait des cauchemars bien � elle, il avait cru, un moment, s��tre construit une vie.</p><p>Qui s��tait termin�e en cinq minutes sanglantes, parce qu�on avait menac� un innocent et que Sullivan �tait trop but� pour laisser glisser. Il avait tu� un salopard, mais ce salopard �tait flic, et la vie qu�il avait cru b�tir avec Delilah s��tait effondr�e.</p><p><emphasis>Rockville.</emphasis> Six ans � casser des cailloux dans un enfer monotone, et, m�me les fers aux pieds, il continuait � tuer. Les plus gros durs avaient voulu faire leurs preuves en l�agressant�; il les avait tous massacr�s. Il ne cherchait jamais la bagarre, mais, quand il la trouvait, il en sortait toujours vainqueur. Sa magie avait toujours �t� forte, dure comme sa volont�, tenace comme la gravit�, mais Rockville lui avait donn� du temps pour r�fl�chir, et rien n��tait plus dangereux.</p><p>On lui avait offert une lib�ration anticip�e s�il acceptait de devenir le chien de garde de J.�Edgar Hoover, et, m�me quand il s�effor�ait de ne tuer personne, on ne lui laissait pas le choix. Delilah �tait revenue dans sa vie, bri�vement, jusqu�� ce qu�il cause sa mort.</p><p>Depuis, c��tait la guerre.</p><p>Le cerveau d�un universitaire dans la carcasse d�un gorille, avec un pass� si brutal que m�me les gardes de fer en �taient impressionn�s. En d�autres temps, en d�autres circonstances, il aurait accompli des prouesses intellectuelles ou cr�� de grandes choses. Mais non�: il avait d�truit le monde, petit bout par petit bout, comme on casse des cailloux. Il pouvait bien se cacher derri�re de belles paroles � prot�ger les innocents, tout �a �, �a ne servait qu�� brouiller les pistes. Jake Sullivan avait une sp�cialit�: tuer. Toujours pour une bonne raison, d�accord, mais tout de m�me�: il �tait fait pour la castagne.</p><p>Le serment du Grimnoir �tait capital pour un homme qui tenait toujours ses promesses. Il y avait des innocents � d�fendre, plus que jamais�; Jake comptait bien tenir le r�le pour lequel Dieu l�avait coll� sur Terre�: tuer des tas de gens.</p><p>Jake Sullivan �tait sans doute du c�t� des anges, mais d�anges assoiff�s de sang.</p><p>Il se r�veilla � plat ventre sans bien savoir o� il �tait. Le plancher tremblait sous un bruit de fond. Il reconnut alors le bourdonnement des turbor�acteurs et se souvint qu�il �tait � bord de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>, presque d�serte puisque ses passagers avaient �t� abattus � Shanghai. Enfin, il essaya de bouger, et la douleur lui rappela pourquoi il �tait sur le ventre. Son dos �tait la seule surface de peau assez grande pour y graver le nouveau sortil�ge.</p><p>Les symboles sur sa poitrine chauffaient � blanc pour l�aider � gu�rir, � r�parer les l�sions subies par ses chairs. Les coupures et les br�lures qu�on lui avait inflig�es se couvraient d�j� de tissu cicatriciel. Les autres fois, il avait cru souffrir, mais ce n��tait rien. M�me si la sensation commen�ait � s�estomper, il n�oublierait jamais le feu magique.</p><p>Madi d�tenait le record. Il avait surv�cu � treize kanjis de l�Imperium, qui l�avaient rendu � peu pr�s invuln�rable. Sullivan, � pr�sent, en portait cinq, mais celui cr�� par Sivaram devait �quivaloir � plusieurs autres. Il sentit le pouvoir se concentrer dans sa poitrine mais se crispa tout � coup. Ce n��tait plus comme avant.</p><p>Que se passerait-il s�il activait ce nouveau sortil�ge�? Corbeau avait cess� d�invoquer les d�mons pour s�en v�tir comme d�un costume. Sullivan �tait d�j� le ma�tre de la gravit�. Malgr� toute sa curiosit�, il avait peur de jouer avec des forces si terribles. Surtout � bord d�un dirigeable fragile.</p><p>Il examina la situation. Il �tait pieds nus. Il portait un pantalon mais pas de chemise et ne savait toujours pas o� il se trouvait. Dans son dernier souvenir, il �tait � l�infirmerie. Il souleva sa t�te de l�oreiller�: un plancher m�tallique, un petit matelas dont il d�passait par tous les bouts. Les lieux lui �taient inconnus, alors qu�il avait parcouru la <emphasis>Voyageuse</emphasis> de fond en comble. Elle n��tait pas si grande que �a.</p><p>Il comprit alors qu�il n��tait pas dans une cabine, mais dans un espace entre deux cabines. Le plafond bougeait. Et ce n��tait pas un plafond. C��tait de la toile orang�e�: le dessous d�une des cellules qui contenaient l�hydrog�ne. La lumi�re filtrait par l�enveloppe et baignait l�espace d�une lueur ros�e. Sullivan se redressa�; son esprit analytique se demandait comment il s��tait retrouv� dans ce coin isol� et combien de temps il �tait rest� dans les vapes.</p><p>� part le matelas, il n�y avait pas grand-chose. Une petite table soud�e pr�s de l��coutille et entour�e de coussins � elle �tait trop basse pour y adjoindre une chaise. Sur la table, boulonn�, un vase garni de fleurs. Il tourna la t�te et sentit son cou craquer. Les cloisons �taient couvertes de petits tableaux. Non pas accroch�s mais viss�s, sinon ils seraient tomb�s � la premi�re embard�e. Il se figea en d�couvrant des bougies <emphasis>allum�es</emphasis>.</p><p>On l�engueulait quand il se grillait une cigarette, mais quelqu�un s�amusait � coller des bougies juste sous l�enveloppe�? Sullivan se mit � ramper pour aller les �teindre, jusqu�� ce qu�il s�aper�oive qu�il s�agissait d�un autel. Il y avait des fleurs qui encadraient deux photographies, ainsi que des animaux en papier pli�. Sullivan sut o� il se trouvait.</p><p>La premi�re photo �tait celle d�un jeune Japonais musculeux au visage carr� fendu d�un grand sourire. V�tu d�un costume occidental, il brandissait fi�rement un dipl�me dans ses grosses pattes. Sullivan aurait pari� que c��tait, comme lui, un pousseur de gravit�. Il avait cet air solide.</p><p>L�autre repr�sentait un petit b�b�.</p><p>Il s��carta des bougies. Elles �mettaient de la chaleur, oui, mais les flammes, comme gel�es, ne vacillaient pas. M�me leur lumi�re ne tremblait pas. Les m�ches ne se consumaient pas. La cire n��tait pas molle. Bien s�r, Lady Origami �tait une torche�: le feu lui ob�issait aveugl�ment. Elle n�allait mettre en danger ni son autel ni le vaisseau.</p><p>L��coutille s�ouvrit. Sullivan se mit debout tant bien que mal�; Lady Origami regagnait sa cabine. Elle portait une carafe dans une main et un bol fumant dans l�autre.</p><p>��Salut��, souffla Sullivan.</p><p>Elle posa la collation sur la table avant de refermer l��coutille. ��Je m��tonne de vous trouver �veill�. Vous vous sentez bien�? �a avait l�air douloureux.</p><p>���a va. Qu�est-ce que je fais ici�?</p><p>��L�infirmerie est comble, avec les quatre chevaliers sortis du fleuve. Ici, c�est priv�, alors j�ai propos�. Il a fallu trois hommes forts pour vous monter. Vos paroles faisaient peur aux autres.</p><p>��Mes paroles�?</p><p>��Vous parliez de tuer. Sans arr�t.��</p><p>Sullivan regarda ses mains. ��Oh, oui�</p><p>��Vous leur faisiez peur.�� Elle s�approcha pour lui soulever doucement le menton. Le contact physique le prit au d�pourvu. Elle avait les doigts calleux et �tonnamment forts. Il distinguait le feu qui dansait dans ses yeux per�ants. ��Vous m�avez fait peur.</p><p>��J�en suis d�sol�.</p><p>��Oh, Sullivan��� Elle secoua la t�te en souriant et s��carta d�un pas l�ger tout en d�nouant l��charpe rouge qui ornait sa combinaison de travail. Elle la posa sur les coussins. ��Ne vous excusez pas. Vous �tes qui vous devez �tre. Vous �tes fort, et fier, et intelligent, et, au-dedans, tr�s triste. Vous dites peu de mots, mais les mots que vous dites sont toujours vrais. Les hommes comme vous sont rares en ce monde.��</p><p>Les moteurs tournaient plus vite. La <emphasis>Voyageuse</emphasis> d�collait. ��Il faut que j�y aille.��</p><p>Elle s�interposa entre lui et la sortie. ��Ne partez pas.��</p><p>�a faisait longtemps, mais il reconnut le regard qu�elle lui jetait. Et il savait ce qu�elle voulait, sans comprendre pourquoi c��tait lui qu�elle voulait. ��Lady Origami, je ne peux�</p><p>��Lady Origami, c�est mon nom de maraudeuse. Mes camarades se sont mis � m�appeler ainsi apr�s m�avoir fait �chapper du vaisseau-prison, quand je ne voulais pas parler. Mon vrai nom, c�est Akane Yoshizawa.</p><p>��Akane.�� Un joli nom pour une jolie fille. ��Je�</p><p>��Vous devez me juger tr�s mal � cause de notre rencontre. Vous avez d� me prendre pour une pute pirate�!</p><p>��Non�!�� Sullivan secoua vigoureusement la t�te. ��Jamais. J��tais surpris, c�est tout.</p><p>��Je me suis surprise moi-m�me. �a ne me ressemblait pas. Beaucoup des maraudeurs l�ont d�sir�, mais ils m�ont respect�e quand je leur ai dit non. Et je n�ai pas eu besoin d�en br�ler un seul.</p><p>��On se br�le les doigts, � tripoter une torche.</p><p>��Exactement.�� Elle sourit. ��Vous �tes le premier qui m�ait attir�e depuis� C��tait� Quand vous avez racont� votre histoire aux maraudeurs, vous m�avez rappel� quelqu�un. Un homme que j�ai connu.�� Ses yeux, malgr� elle, se tourn�rent un instant vers l�autel. ��Vous lui ressemblez. Vous �tes entier mais le vide vous habite. Je vois cela en vous, et je ne l�avais vu qu�une seule fois avant.��</p><p>Il baissa le regard. ��Toutes mes condol�ances.</p><p>��Nous perdons tout, Sullivan. Nous perdons nos maisons, nos amours, nos familles, et parfois nous nous perdons nous-m�mes, parce que nous ne savons pas quoi perdre d�autre.�� Elle s�approcha lentement, posa une petite main sur son dos coutur� de cicatrices et l�y laissa. Ses doigts suivaient les lignes complexes. Enfin, elle l�attira doucement face � elle. ��Je vois votre tristesse quand elle �chappe aux autres, parce que je la partage. Vous ne voulez plus rien perdre. Vous pensez n�avoir plus rien � donner.</p><p>��Si vous en avez marre de perdre, je vous d�conseille de me fr�quenter.��</p><p>Elle effleura les muscles de sa poitrine. Cette fois, il ne recula pas.</p><p>��Alors, nous n�y penserons que demain, Jake Sullivan le Lourd. Aujourd�hui, nous allons vivre, c�est tout.�� Elle leva la main pour ouvrir la fermeture de sa combinaison, du cou au nombril�; en dessous, elle ne portait rien.</p><p>��Euh��� Sullivan prit une longue inspiration. <emphasis>Akane.</emphasis> Vraiment, un nom magnifique pour une femme magnifique. ��Alors, d�accord���</p></section></section><section><title><p>Chapitre 19</p></title><epigraph><p>J�estime depuis longtemps que les grandes nations ne sont que des couvertures pour des individus aux vastes ambitions qui d�tiennent un pouvoir effectif par leur capacit� � rester invisible tout en �uvrant dans les coulisses de l��tat. Mais je ne me doutais pas qu�ils �taient litt�ralement invisibles.</p><text-author>Buckminster Fuller, correspondance personnelle, 1933.</text-author></epigraph><section><title><p>Drew Town (New Jersey)</p></title><p>L�appel �tait urgent. Les anciens contactaient tous les chevaliers du Grimnoir, dans le monde entier. Peu importait o� ils se trouvaient, qui ils �taient, leur �ge ou leur �tat de sant�, s�ils �taient solitaires ou faisaient partie d�un groupe�: tout le monde sur le pont. Tous n��taient pas des combattants, mais il fallait aussi aller pr�venir les autorit�s locales, et par tous les moyens. S�il fallait jeter des pierres sur le Kremlin, hop. R�veiller la milice. Charger les fusils. En l�absence de fusil, trouver des flambeaux et des fourches.</p><p>Francis n�avait jamais re�u de message pareil.</p><p>L�annonce �tait assez simple�: les anciens n�avaient pas connaissance des d�tails. Ils pensaient que des troubles allaient �clater, surtout dans les territoires habit�s par des actifs. Toutes les r�gions o� se concentrait beaucoup de magie �taient des cibles potentielles. Des cibles de quoi, on n�en savait trop rien. On ignorait la nature exacte de la menace. Un chevalier qui restait anonyme les avait pr�venus que tous les magiques �taient en danger.</p><p>Francis aurait mis sa main � couper que Faye �tait m�l�e � cette affaire�</p><p>John Browning, responsable du Grimnoir aux �tats-Unis, affectait ses chevaliers aux zones � risque. Il avait fait pr�venir discr�tement tous ses amis et alli�s dans la police et l�arm�e. Discr�tement, oui�; il fallait � tout prix �viter que le BCI se persuade que les actifs pr�paraient un soul�vement. Une fois par an, �a suffisait.</p><p>D�s que Francis eut re�u le message, il sut o� aller. Une menace inconnue pr�te � fondre sur les actifs s�int�resserait forc�ment � la ville �difi�e pour eux et d�crite comme un paradis.</p><p>Dan Garrett gara la voiture dans les bois juste avant Drew Town. Jane ouvrit le coffre pour en sortir les flingues. Quand on ne savait pas � quoi s�attendre, autant apporter des armes et des amis arm�s. Francis prit le M1917 Enfield et une bande de munitions qu�il se mit en bandouli�re. Ils �taient v�tus en chasseurs et, au fond, partaient bel et bien chasser.</p><p>��On y va en sourdine. On se prom�ne dans les bois, on choisit un bon poste pour observer la ville.�� Dan r�cup�ra un sac � dos. ��J�ai les sandwiches.</p><p>��Apporter � manger, comme c�est malin de ta part, dit Jane en attrapant un �tui de guitare. Moi, je n�ai pris que ce pistolet-mitrailleur Thompson.</p><p>��La femme id�ale.��</p><p>Des phares approchaient mais, au lieu de continuer en direction de la ville, ils ralentirent et s�arr�t�rent derri�re eux. ��On attend quelqu�un�? demanda Francis.</p><p>��Les autres sont tous occup�s ailleurs.</p><p>��Si ce sont les flics, on va chasser le coyote.</p><p>��On en �l�ve de gros dans le coin, on dirait, soupira Dan devant le gigantesque fusil automatique Browning qu�il extrayait de la voiture. Ne vous inqui�tez pas. Je leur ferai avaler nos salades.��</p><p>Un claquement de porti�re. Une silhouette entre les arbres, qui avan�ait � pas de loup, sans lampe torche, mais sans non plus chercher � se cacher. ��Francis�? C�est vous�?�� Une voix de femme.</p><p>��Hammer�? Qu�est-ce que vous foutez ici�?</p><p>��Je vous suis�!</p><p>��Merveilleux, grogna Dan. La seule personne que je sois impuissant � s�duire.��</p><p>L�agent du FBI s�approcha jusqu�� ce que les chevaliers la voient nettement dans le clair de lune. ��Hoover m�a ordonn� de vous prendre en filature. Il dit que le Grimnoir mijote quelque chose.�� Un regard vers le coffre ouvert et les armes amoncel�es. ��Il a raison, visiblement. �coutez, je sais o� nous sommes et, vu les circonstances, je sais ce que vous mijotez. Je pourrais ordonner � mes gars de vous arr�ter sur-le-champ, mais je vous aime bien. Je vais plut�t essayer de vous dissuader.</p><p>��Nous dissuader de quoi�?</p><p>��Oh, vous d�barquez � Drew Town, le bled qui symbolise tout ce contre quoi vous vous battez, pile quand le concepteur du projet vient le visiter�? Moi non plus, je ne l�aime pas, ce salopard d�engrenage. C�est un filou, un opportuniste, et je ne crois pas l�avoir entendu prononcer une seule phrase compl�tement honn�te. Mais, � lui chercher des poux dans la t�te, vous ne r�ussirez qu�� vous faire des ennemis.��</p><p>Francis poussa un soupir. ��Hammer, allumez votre d�tecteur de mensonges et �coutez. Je me contrefous du petit copain de Roosevelt. Si on est l�, c�est � cause d�un message �voquant une menace sur les lieux o� beaucoup d�actifs sont r�unis. Je n�en sais�pas plus, mais �a sent tr�s mauvais.�� Une migraine atroce lui�fendit le cr�ne. ��Oh, nom de Dieu, sortez de ma t�te. C�est bon�?</p><p>��Vous dites la v�rit�. Ouf. J�ai eu peur que vous ne preniez une initiative idiote. �a ne me plaisait pas.��</p><p>La migraine s��vanouit quand elle d�sactiva son pouvoir. ��G�nial. Maintenant, retournez voir votre patron ch�ri et expliquez-lui que les gentils c�est nous. On monte la garde au cas o� il se passerait� un truc.</p><p>��Un truc.�� Hammer d�signa un Winchester 1912 � canon court. ��Vous allez vous en servir�? demanda-t-elle � Jane.</p><p>��J�ai d�j� les mains prises.</p><p>��Je peux l�emprunter�?�� Elle souleva le fusil � pompe, l�examina et fit monter une balle dans la chambre avant d�ouvrir une bo�te de chevrotines pour en remplir ses poches. ��Un �truc�, avec le Grimnoir, on sait ce que �a donne. Votre dernier �truc� a pi�tin� la moiti� de Washington.�� L�agent Pemberly Hammer, du FBI, s�enfon�a entre les arbres. ��Venez. J�ai visit� les lieux la semaine derni�re avec monsieur Hoover. Je connais une colline d�o� on voit pratiquement toute la ville.��</p><p>Les trois chevaliers la suivirent des yeux. Dan souleva son BAR et le sac � dos. ��J�aurais d� faire plus de sandwiches.��</p></section><section><title><p>Cit� libre de Shanghai</p></title><p><emphasis>Toru n�avait jamais vu ce souvenir-ci.</emphasis></p><p><emphasis>Okubo �tait dans son bureau, assis sur un tatami. Les portes ouvertes donnaient sur un jardin immacul�. Il regardait des p�tales de fleur voguer sur le ruisseau. Inspir�, il demanda � ses domestiques de lui apporter son �critoire. Il posa la plume sur le parchemin dans l�espoir de fixer l�instant dans un po�me.</emphasis></p><p><emphasis>Hatori attendait patiemment que son seigneur ait fini d��crire. On n�interrompait pas le plus grand sorcier du monde quand il d�cidait de composer de la po�sie. Okubo barra un vers, l�air m�content. Parfois, m�me les plus grands s�aga�aient quand les mots leur �chappaient.</emphasis></p><p><emphasis>��Les petits moments de beaut� Un guerrier peut les juger insignifiants, surtout par rapport aux �v�nements grandioses autour de nous, mais il importe de prendre le temps de les appr�cier��, expliqua Okubo en se remettant � �crire. Un homme de son rang n�avait pas besoin de s�excuser�; il ne parlait que parce qu�il en avait envie. ��Pour frapper avec un c�ur pur, un guerrier doit comprendre ce qu�il affronte.</emphasis></p><p><emphasis>��Bien s�r, monseigneur, dit Hatori d�une voix trop grave.</emphasis></p><p><emphasis>��Pourquoi te bats-tu�?��</emphasis></p><p><emphasis>La question le prit au d�pourvu.</emphasis></p><p><emphasis>��Qu�est-ce qui t�am�ne ici, mon fils�?��</emphasis></p><p><emphasis>Hatori avait disparu. Toru n��tait pas t�moin d�un souvenir. Il �tait assis devant son p�re. Il se figea. Son sang gela dans ses veines. Son estomac se noua. S�apercevant qu�il ne s��tait m�me pas inclin�, il colla son front au sol. ��Pardonnez-moi, pr�sident�!</emphasis></p><p><emphasis>��Redresse-toi, Toru. Cette d�f�rence n�est pas n�cessaire. Je n�occupe plus les fonctions de pr�sident�: je suis mort. Je ne suis qu�un fant�me incapable de trouver le repos comme de quitter ce monde.��</emphasis></p><p><emphasis>Toru releva la t�te. Ses yeux d�bordaient de larmes. ��Je n�ai pas �t� � la hauteur.</emphasis></p><p><emphasis>��Si. C�est moi qui ai �chou�. En contemplant l�avenir, j�ai essay� de modeler le monde � mon image. Concentr� sur mes desseins, j�ai n�glig� les t�n�bres nich�es dans mon entourage. J�ai souvent dit qu�il ne fallait pas sous-estimer l�ennemi�; pourtant, je suis tomb� dans le pi�ge. Quand je me pr�parais � r�sister � sa puissance redoutable, j�oubliais qu�il �tait capable de ruse et de subtilit�.</emphasis></p><p><emphasis>��Tout est donc perdu�?</emphasis></p><p><emphasis>��Non. Tu n�es pas mort, m�me si tu n�en es pas loin, et tant que son c�ur bat le guerrier peut frapper. Ta t�che n�est pas accomplie.�� Okubo Tokugawa se leva pour aller poser une main sur l��paule de Toru. ��Tu es mon fils. Je ne peux plus me battre, mais tu serviras � ma place. Je n�ai pas choisi de successeur avant de mourir. C�est l�hubris qui m�a pouss� � commettre cette erreur. Le sort t�a plac� au c�ur des �v�nements�; tu as pr�f�r� la v�rit� � la gloire, l�honneur � la tradition. Tu as prouv� que tu es digne d��tre mon h�ritier. La survie de l�Imperium repose sur tes �paules. L�avenir du monde d�pend de tes actes. L�avenir de notre famille est entre tes mains.��</emphasis></p><p><emphasis>L��motion �tranglait Toru, qui eut le plus grand mal � r�pondre. ��Je n��chouerai pas.</emphasis></p><p><emphasis>��Ton d�vouement est une le�on pour moi. J�ai beaucoup de regrets�; l�un est de ne pas avoir vu la grandeur de certains de mes descendants. Je suis content de toi, Toru� Quand tu m�appelleras, � l�instant supr�me, je te donnerai la force.</emphasis></p><p><emphasis>��Je n��chouerai pas�! s��cria Toru.</emphasis></p><p><emphasis>��R�veille-toi.��</emphasis></p><p>��R�veille-toi�!��</p><p>Une gifle. Toru entrouvrit les yeux avec un grognement.</p><p>Il �tait debout, maintenu par des cha�nes autour des bras, des jambes et du torse. Au bout d�un moment, il s�aper�ut qu�il portait toujours l�armure de Nishimura. Sauf le casque. Il voulut bouger, mais l�armure �tait d�sactiv�e et ses membres ne r�pondaient pas. Une magie inconnue le paralysait.</p><p>Le garde de fer qui l�avait frapp� s��carta. Toru se trouva de nouveau face � Okubo Tokugawa, mais celui-ci �tait l�imposteur. L�adversaire. Le pion de l�ennemi. Comment ses anciens compagnons pouvaient-ils se leurrer�? Il aurait crach� au visage de Saito, mais sa bouche �tait trop s�che.</p><p>L�usurpateur portait son grand uniforme, tout couvert de m�dailles et de galons. ��Et voici le tra�tre, cracha-t-il. Lamentable. Tu �tais la cr�me des gardes de fer, l��lite des guerriers de l�Imperium, et tu te retrouves au fond d�une oubliette, encha�n� comme un banal criminel.</p><p>��Je ne suis pas banal.�� Toru serra les dents pour se concentrer. Il ne r�ussit m�me pas � serrer le poing. Il ne pouvait bouger que la t�te. ��C�est toi le tra�tre, Dosan Saito, et je vais te tuer.��</p><p>Le ge�lier n�attendit pas qu�on lui en donne l�ordre pour frapper Toru en plein sur la bouche.</p><p>L�imposteur sourit. ���conomise ton souffle, Toru. Cet homme appartient � ma garde rapproch�e, dont tous les membres ont d�j� �t� am�lior�s.��</p><p>Les yeux de Toru g�mirent dans leurs orbites. Le garde de fer avait une apparence humaine, mais son regard �tait mort, insensible. Ce n��tait plus qu�une marionnette de chair. �c�urant.</p><p>��Tu as essay� de semer en eux le germe du doute, comme Hatori avec toi. C�est ce que tu esp�rais accomplir en d�boulant � Shanghai, je le sais. Tu comptais me faire peur. Tu voulais que tes �lucubrations poussent mes guerriers � douter de leur pr�sident. Malheureusement, certains germes ont pris. Je ne peux le permettre. Je dois arracher le doute � la racine. C�est la seule raison pour quoi tu es encore en vie.��</p><p>Toru aurait voulu �trangler ce type, mais il �tait impuissant�: sensation odieuse. ��Pourquoi sers-tu l��claireur�? Tu �tais l�ami d�Okubo Tokugawa�!</p><p>��J��tais son ami, son confident, son conseiller. Je le connaissais bien mieux que toi. Tu es un gamin ridicule qui croit accomplir la volont� de son p�re, alors que c�est moi qui r�alise son r�ve. C�est l�Imperium que je sers, pas l��claireur. Et c�est l��claireur qui me sert.</p><p>��Alors tu es un imb�cile.��</p><p><emphasis>VLAN</emphasis>. Le garde de fer le frappa de plus belle. Ce devait �tre un massif pour avoir les mains si denses.</p><p>L�imposteur se tourna vers son acolyte. Ils communiqu�rent sans parler, semblait-il, et le soldat s��carta. Toru, accroch� au mur, avait le nez et la bouche qui saignaient.</p><p>��Okubo ha�ssait l�ennemi. � raison. C�est un pr�dateur. Mais ton p�re croyait qu�il ne se laisserait pas dompter. � tort. Comme tous les animaux, comme la magie, on peut le dresser et le faire ob�ir. Pendant des ann�es, j�ai gard� en secret un fragment de l��claireur vaincu. Je l�ai �tudi�, j�ai appris tout ce que je pouvais, fid�le aux ordres d�Okubo, et je me suis appropri� sa force. Ce n�est qu�un �tre vivant, pas si diff�rent du pouvoir.��</p><p>Toru avait cru que seule la malchance avait fait venir l��claireur en Asie deux fois de suite. En v�rit�, il n�en �tait jamais parti. ��Tu te berces d�illusions.</p><p>��Non. L�ennemi, comme tous les �tres vivants, ne cherche que sa survie. Quand je lui ai parl�, j�ai compris ce qu�il voulait. Il�est venu d�vorer le pouvoir, comme autrefois sur d�autres plan�tes, mais uniquement parce que les intelligences auxquelles le pouvoir �tait connect� n�avaient pas atteint la rationalit�. L�ennemi ne demande que de quoi se nourrir. En �change, il est pr�t � nous donner tellement� L�acc�s � des capacit�s bien sup�rieures � tout ce que le pouvoir nous accorde, pour commencer.</p><p>��Qu�a dit mon p�re quand tu lui as expos� tout cela�?��</p><p>Saito gloussa. ��Je ne suis pas si b�te. Je n�en ai jamais souffl� mot � Okubo. Il croyait avoir d�truit l��claireur. Je ne voulais pas briser ses illusions. J�ai attendu.</p><p>��L�ennemi t�a pouss� � attendre. Il t�a contraint � tenir ta langue.</p><p>��Pas du tout. Okubo lui-m�me n�enseignait-il pas que le fort a pour devoir imprescriptible de contr�ler le faible�? Je ne fais qu�observer cette philosophie. Le pr�dateur est fort. Le pouvoir est plus faible que lui�; il doit donc se soumettre. Le pouvoir n�est rien qu�un animal utile. Une volaille de basse-cour, � traiter en volaille. Rien n�emp�che les deux entit�s de cohabiter sur notre plan�te.</p><p>��La magie, ce n�est pas une poule, et nous ne sommes pas des fermiers qui ramassent des �ufs � offrir au seigneur�! Saito, l��claireur t�a troubl� l�esprit. Il se sert de toi.</p><p>��Tu n�as pas vu ce que j�ai vu. Tu ne comprendras jamais. Quand ce maudit Grimnoir nous a priv�s d�Okubo, j�ai saisi ma chance. Durant des ann�es, j�ai collect� en secret d�autres formes de magie. Je supervisais l�unit� 731 et, quand l�occasion se pr�sentait, je d�connectais un actif du pouvoir et je m�appropriais son �nergie magique. Oh, la t�te que tu fais� Surpris�? Tu croyais qu�Okubo en �tait seul capable�? Non, Toru. L��claireur accorde ce don � tous ses alli�s. Il m�a permis de dissimuler la v�rit� � Okubo et, quand l�inconcevable s�est produit, j�ai pris sa place.</p><p>��Comment�</p><p>��Comment est-ce que je l�imite si parfaitement�? L��claireur est un artiste qui manipule la chair. Il ne s�est pas content� de me donner un nouveau visage. Gr�ce � une m�che de cheveux d�Okubo, il m�a cr�� un corps. J�ai pass� des d�cennies � observer ses moindres mots, ses moindres gestes, et j�ai tout enregistr�. Je ne suis pas un acteur qui joue le r�le d�Okubo. Je suis Okubo.��</p><p>Toru ignorait si son r�ve �tait vrai ou mensonger, mais il choisit d�y croire. <emphasis>P�re, donne-moi la force de rompre ces cha�nes afin de tordre le cou de ce salopard.</emphasis> Rien. ��Sois maudit, Saito.</p><p>��Je suis Okubo Tokugawa, et tu fais obstacle � ma grande vision unificatrice. Tu te demandes peut-�tre pourquoi je ne t�ai pas simplement fait tuer quand mes hommes t�ont tir� des d�combres, � moiti� mort. Pour la m�me raison qui fait que tu portes encore cette magnifique armure. Ta mort doit �tre spectaculaire. J�ai �voqu� les germes du doute�; ils doivent �tre d�truits. Pour le bien de l�Imperium, nul ne doit douter de ma nature divine.��</p><p>Divine�? Le pr�sident ne s��tait jamais pr�tendu un dieu�! ��Quel est ce blasph�me insens�?��</p><p>Saito agita une main. ��L�empereur me lasse. Il est temps de tomber les masques. Mais tu as insult� mon autorit� et, pour cela, je dois t��liminer en public. Je dois te vaincre d�une fa�on qui ne permette pas de douter que je suis Okubo Tokugawa.��</p><p>Le docteur Wells l�avait pr�dit. L�imposteur manquait de confiance en soi. Toru plissa les paupi�res. ��Un duel�?</p><p>��Nous respecterons les traditions, la c�r�monie aura lieu, et, ensuite, j�affronterai Toru, le tra�tre, la brute surpuissante, en combat singulier. Il portera m�me l�une des armes magiques les plus puissantes de notre arsenal. J�en ferai un spectacle. Seul Okubo Tokugawa serait capable d�un tel exploit, bien s�r.��</p><p>Peu importaient les pouvoirs magiques absorb�s par Saito, peu importait m�me la puissance que lui assurait l��claireur. Toru trouverait un moyen de l�abattre. ��Je rel�ve ton d�fi.��</p><p>Saito �clata de rire. ��Cela va sans dire. Tu incarnes la combativit� des gardes de fer. Tu feras de ton mieux pour me vaincre, j�en suis s�r. Tu serais m�me capable de r�ussir, ou, tout au moins, de m�infliger une blessure, et il serait mals�ant que le peuple voie son dieu saigner.��</p><p>L�autre garde de fer revint. Il portait quelque chose. Toru �carquilla les yeux en comprenant�: une petite tasse en m�tal pleine d�un �pais liquide noir qu�il avait d�j� vu dans les souvenirs de Hatori � l��poque de l�Oc�an t�n�breux. C��tait le sang putride qui suintait des immondes �corch�s cr��s par la magie noire de l��claireur. Le fluide se mouvait, sifflait, fumait�: vivait. Cette substance r�pugnante avait permis � l��claireur de se constituer une arm�e en contaminant les villageois.</p><p>��Couard�! hurla Toru.</p><p>��Cela vaut mieux. Quand nous nous reverrons, tu feras ce que j�exige de toi, ni plus ni moins. J�attends notre duel avec impatience. Le spectacle sera remarquable, j�en suis s�r.��</p><p>Le garde de fer colla la coupe aux l�vres de Toru, qui crispa les m�choires, mais l�ignominie voulait se faufiler. Remontant le filet de sang qui coulait de ses narines, elle se glissa dans son nez. Elle rampa sur sa joue pour atteindre son oreille. Il serra les paupi�res de toutes ses forces, mais elle coulait entre ses cils.</p><p>Elle envahirait son cerveau et corromprait son �me�; Toru n�existerait plus.</p><p>Toru, qui avait rarement connu la peur, �tait terrifi�.</p></section><section><title><p>��Voyageuse�� (CBF)</p></title><p>L��quipage avait �t� r�duit au strict minimum. Les coursives du dirigeable, nagu�re bond�es, semblaient d�sertes. Il y avait du monde dans la salle des moteurs, le poste de pilotage et la soute, et c��tait tout. Fuller, Schirmer et deux courageux volontaires du CBF continuaient de travailler � l�invention de bric et de broc qui occupait presque tout l�espace. Elle ne ressemblait � rien, mais ils juraient leurs grands dieux qu�elle marcherait. Probablement.</p><p>Sullivan avait quitt� la cabine d�Akane pour se mettre au boulot. Un peu plus tard, Southunder �tait venu surveiller l�avanc�e du travail. ��Zhao et quelques-uns de mes maraudeurs repartent en ville. Apparemment, certains pirates ne veulent pas manquer la prochaine op�ration. Heinrich attendra notre signal.</p><p>��Vous avez bien fait de renvoyer le reste de vos troupes, commandant.��</p><p>Southunder rit dans sa barbe. ��Ma foi, monsieur Sullivan, nous verrons ce que vous en pensez si nous nous �crasons par manque de renforts.</p><p>��Oui, mais non. C�est la bonne d�cision.�� Sullivan ouvrit les attaches de la caisse qui contenait l�armure de pousseur de gravit� con�ue pour lui par John Browning. ��Les petits gars de Francis ont assur�. Inutile de faire des veuves suppl�mentaires.</p><p>��Vous croyez que c�est pour �a�?�� Southunder lui sourit. ��Sachez que, si je les d�barque, c�est pour ne pas avoir � gaspiller mes r�serves d�oxyg�ne. Je n�ai aucune envie de donner mon bon air pur � ces hurluberlus de savants.</p><p>��Pas b�te.�� Le dirigeable allait effectivement monter tr�s haut. L��quipage enfilait d�j� les v�tements chauds que les chevaliers avaient port�s au p�le Nord. Il allait faire de plus en plus froid, dans un air de plus en plus rar�fi�. D�ici une heure, ils seraient dans la zone mortelle o�, sans assistance technologique, on mourait par manque d�oxyg�ne, et l�altitude exig�e par Fuller �tait encore bien sup�rieure. ��Il faut aller jusqu�o��?</p><p>��Selon le CBF, ce dirigeable est le plus moderne jamais construit. En th�orie, gr�ce aux engrenages qui ont con�u les syst�mes de compression de l�hydrog�ne, il n�y a pas de limites. Le pont principal sera pressuris�, mieux qu�un sous-marin � en croire Francis, mais il ne faut jamais �couter un commer�ant. Enfin, on ne risque rien� en th�orie. Les volontaires qui resteront dans la cale et dans la salle des moteurs porteront les tenues pressuris�es et les masques � oxyg�ne, et�</p><p>��Je peux me pressuriser tout seul.</p><p>��Oui, et heureusement. Selon monsieur Schirmer, plus on monte, mieux �a vaut pour leur bidule magicanique � c�est un terme de monsieur Fuller. L�altitude que nous atteindrons ne d�pend que de l�expansion de nos gaz de sustentation, du volume dynamique et de la pression.</p><p>��Enfin, de la science que je comprends.</p><p>��Et ce fabuleux vaisseau est fait pour battre des records. Ainsi��� Le capitaine alla d�crocher un t�l�phone et tourna la manivelle. ��Le pont� Oui, monsieur Barns. Quel est le record du monde d�altitude�? Oui� Soixante-douze mille pieds�? Un vaisseau <emphasis>sovi�tique</emphasis>�? Dans ce cas, monsieur Barns, gardez le cap et montez-nous � soixante-quinze.�� Southunder raccrocha. ��Je ne peux pas accepter qu�un communiste d�tienne ce record� Cela convient-il, monsieur Sullivan�?</p><p>��Pour notre plan�? J�en sais rien, moi. Soit �a marche, soit �a ne marche pas, mais �a nous fera des souvenirs. Je ne sais pas ce qu�en pense Faye, mais elle devrait pouvoir nous faire descendre tous les deux sans trop de d�g�ts� Je suis content d�apprendre qu�elle est en vie. Elle m��tonnera toujours, cette petite.</p><p>��Je l�ai vue dans la salle de briefing. Elle a pr�venu nos compatriotes, et, depuis, elle fabrique des animaux en papier. Apparemment, Lady Origami a une certaine influence sur elle.�� Southunder eut un sourire tordu. ��� ce qu�il para�t, Ori s�est fait des amis r�cemment.��</p><p>Sullivan s�absorba dans le la�age des sangles le long de ses bottes en acier. ��Dites ce que vous avez � dire, commandant.</p><p>��Vous savez tr�s bien ce que j�ai � dire. Mon �quipage, c�est ma famille, et je consid�re Ori comme ma fille.</p><p>��Et, l�, vous me collez un fusil dans le dos pour me tra�ner devant l�autel�?</p><p>��Pas la peine. Et puis les chevrotines menaceraient l�int�grit� de mon joli vaisseau tout neuf, et un religieux pour vous marier consommerait un oxyg�ne pr�cieux. Vous la traiterez avec le respect qu�elle m�rite.</p><p>��Bien s�r, monsieur.</p><p>��Parfait. Parce que, sinon, elle vous r�duit en cendres.�� Southunder lui tapota le dos. ��Revenez vivant et rendez-la heureuse, cette pauvre m�me. Je n�ai aucune envie qu�elle recommence � pleurer dans les coins sombres. Pig�, fiston�?��</p><p>Ils savaient tous les deux que Sullivan ne reviendrait pas. ��Oui, commandant.</p><p>��Parfait. Vous �tes un homme bien, Sullivan. Ce serait un honneur de vous avoir dans mon �quipage. Bonne chance � terre.</p><p>��Bonne chance en l�air.�� Ils se serr�rent la main. Celle de Southunder disparut dans la moufle de Sullivan. ��Le monde entier aura les yeux fix�s sur vous.</p><p>��J�esp�re bien. Bon, j�ai un vaisseau � diriger. Je dirai � Faye que vous �tes r�veill�.�� Le capitaine s��loigna sans plus de mani�res.</p><p>Sullivan continua � s�habiller. L�armure �tait beaucoup moins raffin�e que celle de Toru � celle-l�, il aurait aim� avoir le temps de l��tudier. La sienne s�inspirait des tenues port�es par les Premiers Volontaires. Elle �tait faite de plaques superpos�es en acier tremp�, qui prot�geaient presque tout le corps des balles et du shrapnel�; en dessous, une �paisseur de toile ignifug�e isolait des flammes lanc�es par les torches comme du froid des frigos. L�ensemble �tait peint en vert olive et beige, sans raison particuli�re, mais �a rappelait les couleurs des Premiers. Et �a pesait une tonne. Beaucoup mieux que le tas de rouille qu�il trimballait d�un bout � l�autre du no man�s land pendant la guerre. En outre, bien s�r, cette armure-ci, enchant�e de pied en cap, portait tous les sortil�ges que Browning avait pu y caser.</p><p>Sullivan sortit le casque de la caisse. ��Nom de��� Il le tourna entre ses mains. Quelqu�un avait peint en blanc le masque lisse et avait ajout� les dents en de gros traits noirs. Les yeux �taient des trous, d�s le d�part�; � pr�sent, �a ressemblait � une t�te de mort. ��Tr�s rassurant.�� Qui �tait venu tripoter son mat�riel�? Il retourna le casque. L�artiste, � l�aide d�un pinceau fin, avait inscrit sur la nuque son nom et un bref message.</p><p><emphasis>Comme �a, c�est le summum de l��l�gance. Cr�ation de Lance Talon, 1933.</emphasis></p><p>��Le petit rigolo.��</p><p>Faye se mat�rialisa soudain. ��Monsieur Sullivan�!�� Elle se jeta dans ses bras.</p><p>La tignasse jaun�tre lui rentra dans les yeux. ��Salut, Faye.�� Il la serra contre lui en prenant bien garde de ne pas l��craser, puis l��carta pour l�observer � bout de bras. ��Mais comment �a se fait que tu sois vivante�? Et qu�est-ce que tu foutais�?</p><p>��� l�instant�? Je r�fl�chissais au fonctionnement de la magie pour devenir plus puissante que le pr�sident ne l�a jamais �t�. En fait, il faut plier l�univers en petits bouts, ce qui forme des machins qui font ce qu�on veut. Avant �a, j�ai d� tuer un type qu�on surnommait le moine noir, il �tait tout fier de me dire qu�il s�appelait en fait Machin-Truc-Raspoutine, comme si je le connaissais forc�ment, mais il �tait mal�fique alors je l�ai trucid� et j�ai r�cup�r� sa magie. Et, encore avant, j��tais dans la Cit� morte pour parler � un devin zombie qui m�a montr� que j�allais sans doute d�truire l�univers, et encore avant j��tais avec un des anciens pour apprendre comment ne pas d�truire l�univers tout en �tant l�ensorcel�e. J�ai fait croire que j�avais explos� avec le dieu des d�mons pour m�occuper de tout �a sans que les anciens cherchent � me faire assassiner sous pr�texte que j��tais maudite et tout �a. Et vous�? Quoi de neuf�?</p><p>��Pas grand-chose, finalement.�� Comme d�habitude avec Faye, on avait besoin de souffler une minute pour avaler les nouvelles. ��Si je suis encore en vie tout � l�heure, il faudra que tu me r�-expliques tout �a tranquillement, en phrases � la port�e d�un cerveau tout ralenti.</p><p>��Oh, monsieur Sullivan, vous n��tes pas lent du tout. Vous prenez votre temps pour parler, c�est tout.</p><p>��On t�a dit, pour Lance�?��</p><p>Faye hocha la t�te. Elle avait les yeux bouffis par les larmes. La seule �vocation du nom du bestial la fit battre des paupi�res pour retenir des pleurs.</p><p>��Je suis s�r qu�il a �t� magnifique. Tu connais le plan�?��</p><p>Nouveau hochement de t�te. ��Il ne me pla�t pas, mais je vous comprends. Ils disent d�j� que c�est nous les m�chants. Autant leur donner raison.</p><p>��C�est le principe, oui. Le docteur Wells appelle �a des id�es pr�con�ues. Tu me d�poserais � terre�? J�aurai besoin de quelques minutes pour agir avant que tu te mettes � tuer des gens.</p><p>��Promis. En r�gle g�n�rale, je n�aime pas laisser la vie � des gardes de fer, mais je sais ce que vous voulez tenter.�� Faye, intrigu�e, inclina la t�te. ��Votre magie n�est plus pareille. Pas comme la mienne non plus, mais chang�e. Plus grande.��</p><p>Sullivan l�examina. Il n�avait jamais �t� capable de voir la magie, mais � pr�sent il la discernait vaguement, en plissant les yeux. Faye avait tant d��nergie autour d�elle que �a formait une aur�ole. Elle avait toujours �t� puissante�; � pr�sent, elle �tait terrifiante. Ils avaient tous les deux beaucoup chang� depuis le jour fatal de leur rencontre, quand elle lui avait tir� dans le dos. ��Petite, je pense que plus personne n�a une magie comme la tienne.</p><p>��C�est de �a que je veux vous parler avant qu�on s�y mette.�� Faye lui tendit un morceau de papier.</p><p>Un dessin atroce, de mort et de carnage, avec Faye au centre, en monstre qui arrachait les �mes. ��C�est quoi, ce d�lire�?</p><p>��Un avenir possible. Vous connaissez l�histoire de la mal�diction�?</p><p>��Mal. Ce que j�en sais, je l�ai tir� du t�moignage de Bradford Carr. Sur le sujet, les anciens n��taient pas tr�s loquaces.</p><p>��Ils tiennent � garder l�affaire secr�te dans l�espoir que personne ne sera assez b�te pour fourrer son nez dedans.�� Faye se lan�a dans de longues explications. Quand elle d�crivit les manigances inspir�es de Sivaram, Sullivan en resta bouche b�e. C��tait dingue, mais �a se tenait, et il se prit � songer aux lacets vol�s de Fuller. L�ensorcel�e ne valait pas beaucoup mieux que l�ennemi, sinon en force brute du moins en capacit� de destruction.</p><p><emphasis>Pauvre Faye.</emphasis></p><p>��Je peux vaincre l��claireur, mais il risque de me transformer. Il ne faut pas que vous mouriez, monsieur Sullivan. Je vous en prie, d�brouillez-vous pour survivre, parce que si �a tourne mal, si je n�ai pas la force, si je deviens mauvaise, vous seul �tes assez fort et assez intelligent pour venir � bout de moi. Promettez-le-moi�: si je cesse d��tre moi-m�me, si je perds le contr�le, vous abr�gerez mes souffrances.��</p><p>Sullivan d�glutit. Faye �tait s�rieuse. ��Faye� C�est�</p><p>��Je vous en prie.</p><p>��Ne t�en fais pas. Je te jure de faire le n�cessaire. Mais� ceci�?�� Sullivan tira de sa chemise une pochette d�allumettes, en craqua une et mit le feu au dessin. Faye voulut le lui arracher des mains, mais il la retint avec douceur. ��Non, Faye. C�est du d�lire. Ce n�est pas toi. L�avenir n�est pas tout trac�. Ce n�est pas la r�alit�. C�est toi qui d�cides de ton avenir. Les gens, la magie, le pouvoir et l�ennemi, Dieu et le diable, ils te proposent des chemins. Toi seule choisis celui que tu empruntes. Pig�?��</p><p>Faye croisa les bras comme pour se rassurer et r�ussit � hocher la t�te avant de fondre en larmes.</p><p>��Les r�gles de s�curit� interdisent l�usage du feu dans ce secteur du vaisseau��, cria Buckminster Fuller de l�autre bout de la soute.</p><p>Sullivan �touffa les flammes sous sa botte d�acier. ��Viens ici.�� Il serra Faye contre lui et la laissa pleurer. La pauvre petite n�avait pas eu la vie facile, et ils partaient combattre la premi�re arm�e du monde. S�il avait pu parler au pouvoir, il lui aurait pass� un savon pour faire vivre l�enfer � une enfant si douce. ���a va aller�?</p><p>��Oui.�� Elle renifla un bon coup et s�essuya le nez d�un revers de main.</p><p>��Bien. Maintenant, va choisir ce qui te fait plaisir dans le r�telier. John nous l�a rempli de flingues.��</p><p>Faye se frottait encore les yeux quand elle ouvrit le meuble. Tout � coup, un grand sourire illumina sa figure. ��Une enfant si douce��, c��tait sans doute exag�r�. ��Je peux prendre le bazooka�?</p><p>��Fais-toi plaisir, petite.��</p></section><section><title><p>Cit� libre de Shanghai</p></title><p>Hayate, premier garde fant�me, ne r�sista pas � la tentation de voir son fr�re une derni�re fois. La garde personnelle du pr�sident avait d�cr�t� que nul ne devait parler au tra�tre avant le duel. Car on parlait d�un ��duel��, mais � tort�: affronter le pr�sident, c��tait une ex�cution.</p><p>En tant que garde fant�me, il pouvait outrepasser un ordre. Depuis longtemps, il savait qu��mettre un ordre r�v�lait souvent un manque d�imagination. Une brute encha�n�e ne repr�sentait aucun danger physique, et les mots venimeux de Toru ne blesseraient pas un homme d�honneur et de conviction. Hayate, pour justifier sa d�sob�issance, se r�p�tait que le Grimnoir r�dait. Les chevaliers lui avaient co�t� deux unit�s de jeunes gardes fant�mes. Toru lui r�v�lerait peut-�tre la cachette de leurs adversaires, dans un ultime remords.</p><p>� la v�rit�, il �tait simplement curieux. Comment un fils d�Okubo Tokugawa pouvait-il tomber si bas�?</p><p>Approcher Toru sans �tre rep�r� fut un jeu d�enfant. Apr�s tout, Hayate �tait le plus grand assassin de l�Imperium. La salle de torture, dans les sous-sols du palais, �tait prot�g�e par une myriade de sortil�ges�; il n�eut aucun mal � les circonvenir. Quant aux gardes� il pouvait, � volont�, se rendre presque invisible. D�ailleurs, les sentinelles �taient �trangement peu r�actives.</p><p>Son fr�re �tait encha�n� contre un mur. Un kanji de paralysie temporaire �tait trac� sur son front avec du sang et de la cendre. Il avait la t�te baiss�e, le menton contre le gorgerin de l�armure de Nishimura et les yeux clos, mais il ne dormait pas. Hayate fit quelques pas�; il remarqua les yeux qui roulaient sous les paupi�res baiss�es. Toru haletait. Parfois, il esquissait une grimace de douleur.</p><p>Quelque chose n�allait pas. Hayate en avait la chair de poule. Les gardes fant�mes se fiaient � leur instinct, et le sien lui criait de s�enfuir. Mais il n�allait pas renoncer. ��Toru�?��</p><p>Son fr�re braqua sur lui un regard hallucin�. Sauvage. Le regard d�un d�ment.</p><p>��Il est dans ma t�te. Tue-moi avant qu�il ne gagne.</p><p>��Quelle est cette torture�?�� Hayate �tait sinc�rement curieux. L�unit� 731 inventait sans cesse de nouvelles m�thodes.</p><p>��L��claireur est encore vivant�! L�usurpateur m�a contamin�. Il va s�emparer de mon corps et de mon �me. Tue-moi avant qu�il ne puisse se servir de moi.��</p><p>Hayate, songeur, se caressa le menton. Toru avait perdu l�esprit. Sa lign�e maternelle devait �tre tr�s d�ficiente, car, � part lui, aucun des mille fils n�avait l�esprit faible. ��Rien ne me plairait plus que de te tuer, mais ce n�est pas mon r�le. Notre p�re s�est r�serv� ce droit.</p><p>��J�entends leurs plans. Les �coles��� Toru grin�a des dents et sa figure se tordit. ��Les �coles sont contamin�es. Concentr�s� pour pouvoir r�colter les actifs. Vite, il faut que tu rep�res et �limines les infiltr�s. Autrement, quand ils recevront le signal, ils d�voreront tout et l�ennemi viendra.��</p><p>Cet �clat path�tique attristait Hayate. Les brutes �taient fortes, mais la folie de Toru prenait le dessus, comme s�il �tait en guerre contre lui-m�me. Des veines saillaient sur son front, de grosses perles de sueur lui couraient le long des joues. Toru se battait, mais contre quoi�? Il hurla de douleur et sa t�te retomba. Il avait perdu connaissance et du sang coulait de son oreille.</p><p>Ce n��tait pas du sang.</p><p>Le premier garde fant�me se pencha. Il sentait le souffle de Toru sur sa peau. Ce qui sortait de l�oreille de la brute ressemblait moins � du sang qu�� de l�encre d�moniaque. <emphasis>�trange</emphasis>.</p><p>Le liquide, d�fiant la gravit�, fit demi-tour pour dispara�tre dans le conduit auditif.</p><p>Hayate, jurant comme un <emphasis>burakumin</emphasis> sur son tas de fumier, recula d�un bond. Quelle horreur l�unit� 731 avait-elle encore invent�e�?</p><p>Sa curiosit� satisfaite, mais au prix d�un malaise profond, Hayate d�cida qu�il en avait assez vu. Il voyagea et quitta les oubliettes.</p><p>Comme beaucoup de c�r�monies militaires imp�riales, �avait commenc� en fanfare. Les officiers locaux avaient rarement l�honneur de recevoir la visite du haut commandement, et, l�, il s�agissait du plus �minent repr�sentant de l��tat apr�s l�empereur en personne.</p><p>La section imp�riale de Shanghai, nettoy�e pour l�occasion, brillait de mille feux. C��tait de toute fa�on le quartier le plus prosp�re, le plus moderne�: un exemple du raffinement japonais pour les autres cultures repr�sent�es dans la ville. Toujours beau, il avait pour la visite du pr�sident atteint le stade de la splendeur. Des domestiques avaient taill� les pelouses aux ciseaux. On ne voyait pas une feuille morte, pas un m�got de cigarette.</p><p>Drapeaux et banni�res faseyaient entre les immeubles et � chaque lampadaire. Les b�timents, flambant neufs, comptaient entre vingt et quarante �tages. Toutes les fen�tres �tincelaient�; on n�y aurait pas trouv� une trace de doigts. Si un pigeon chiait sur une corniche, un serviteur s�empressait d�aller frotter � la brosse � dents sous peine de voir sa t�te voler, Hayate l�aurait pari�. Au centre de la section s��levait le palais de l�ambassadeur. B�ti quelques ann�es plus t�t, on l�avait copi� sur un vieux ch�teau. Hayate le trouvait un peu ostentatoire�: il s�int�grait donc parfaitement � l�ensemble de la ville. Le d�fil� se terminerait dans le parc de l�ambassade.</p><p>Et ce d�fil� �tait impressionnant. Cinq cents soldats marchant au pas. Il n�y avait pas de chars, mais pour une seule et bonne raison�: leurs chenilles auraient ab�m� le pav�, g�ch� la vue, et le bruit des moteurs aurait troubl� le calme. En revanche, deux <emphasis>gakutensoku</emphasis> d�filaient. Leurs carcasses m�talliques � et la superscience des engrenages � arrachaient � la foule des cris d�admiration. Ensuite, cent redoutables gardes de fer et, au milieu de ces uniformes impeccables, le pr�sident lui-m�me, mont� sur un �talon blanc.</p><p>Tous les citoyens imp�riaux de Shanghai �taient l�. Les trottoirs �taient bond�s. Le petit peuple et les non-humains avaient �t� �vacu�s pour la journ�e. Les seuls �trangers admis � contempler le pr�sident �taient les hauts diplomates chinois, fran�ais, britanniques, russes et am�ricains. Des milliers de gens s�inclinaient profond�ment pour ne se redresser qu�une fois le pr�sident pass�.</p><p>Hayate observait le spectacle depuis une fen�tre du centre de commandement militaire, au quatri�me �tage du palais. Il avait l�esprit ailleurs. Les paroles de son fr�re lui trottaient dans la t�te. Non� Admettre cela impliquerait qu�il doutait.</p><p>Plusieurs officiers et gardes de fer, pr�s de lui, �coutaient les rapports de subalternes et distribuaient des ordres. Le lieutenant-gouverneur de la section imp�riale �tait responsable de la c�r�monie. ��Tout d�abord, le pr�sident remettra les m�dailles. Il souhaite faire un discours. D�s qu�il aura fini, le tra�tre et les prisonniers du Grimnoir seront conduits dans la cour pour que la foule les conspue. Les bourreaux sont-ils pr�ts�? Parfait. Tant pis si leurs lames sont �mouss�es. Plus �a criera, mieux �a vaudra� Bien, bien. Ensuite, le pr�sident affrontera le tra�tre en duel et, quand il l�aura achev�, d�capitera les prisonniers. Ensuite nous servirons le d�ner. A-t-on remplac� tous les tatamis�? Parfait.��</p><p>Hayate, que les affaires de cour aga�aient vite, s�absorba dans l�examen de la foule. Ses hommes s��taient m�l�s � la pl�be, pr�ts � �liminer un �ventuel ennemi. Personne ne pr�tait grande attention au garde fant�me, qui, contrairement � un garde de fer, savait rester dans l�ombre. Discret dans l�animation du centre de commandement, on ne le remarquait pas plus qu�une chaise tr�s dangereuse.</p><p>Mais, tout en s�appliquant � para�tre sans int�r�t, il r�fl�chissait � la substance jaillie de l�oreille de Toru.</p><p>Un soldat se pr�cipita vers le chef de la garde de fer et salua. ��Pardonnez mon interruption, ma�tre Goto, nous avons un contact a�rien sur la c�te.</p><p>��Quoi donc�?</p><p>��Dirigeable non identifi�. Multicoque et tr�s rapide, en train d�atteindre une altitude �lev�e. � cinquante kilom�tres au sud, cap sur nous. La marine s�appr�te � l�intercepter.��</p><p>Le garde de fer grogna. ��Elle r�glera le probl�me. Tenez-moi au courant.��</p><p>Quelques minutes plus tard, un autre subalterne nerveux fit son apparition, alla directement trouver le chef de la police secr�te et lui murmura son rapport�: ce devait �tre si embarrassant que la <emphasis>Tokubetsu Koto Keisatsu</emphasis> risquait de perdre la face. Hayate, avec son ou�e magiquement am�lior�e, n�eut pas besoin de tendre l�oreille.</p><p>��Je suis d�sol�, mon commandant. Une �meute a �clat�.</p><p>��Vous en �tes certain�?</p><p>��Oui, mon commandant.</p><p>��O��?</p><p>���a a commenc� dans le vieux quartier chinois, mais �a a tout de suite gagn� trois autres sections. Nous ne sommes pas s�rs de ce qui l�a d�clench�e, mais les �meutiers attaquent nos officiers, et la police chinoise ne s�en sort pas mieux. On a abattu des pilleurs, ce qui n�a fait qu�aggraver la situation.</p><p>��Ah. Merde.�� Le chef de la police se pin�a l�ar�te du nez. ��Envoyez toutes les unit�s militaires disponibles. �touffez-moi �a. Il ne faut pas troubler la visite du pr�sident.</p><p>��Dois-je ordonner aux vaisseaux de bombarder les quartiers concern�s�?</p><p>��Voulez-vous que le grondement des canons d�range le pr�sident�? Voulez-vous emplir ses narines d�une odeur de fum�e�? Dehors, imb�cile.��</p><p>Hayate retint un sourire. Ah, le Grimnoir. Un adversaire intelligent. Quels ennuis allait-il leur cr�er cette fois-ci�?</p></section></section><section><title><p>Chapitre 20</p></title><epigraph><p>Comme beaucoup de grands visionnaires autoproclam�s, Bradford Carr �tait un imb�cile. Il a peupl� ce service de flagorneurs, de larbins et de brutes �paisses. � la minute o� vous collez mon nom sur la porte, je les vire. La mission du BCI est de prot�ger l�Am�rique de tous les probl�mes li�s � la magie. C�est tr�s noble. Je peux d�fendre cette id�e-l�. Mais les actifs sont des Am�ricains comme les autres, et ils seront trait�s en tant que tels. Sous ma direction, on va se mettre � respecter la loi, que Dieu m�en soit t�moin. Le chef du BCI doit respecter la Constitution, comprendre la magie pour le meilleur et pour le pire, et avoir le cran de faire son boulot quoi qu�il lui en co�te. Vous voulez savoir comment je dirigerais le BCI�? L�agent id�al est un intello capable de sortir vainqueur d�une bagarre de poivrots. Bradford Carr s�est fait un ennemi de Jake Sullivan. Moi, ce type, je lui aurais propos� un poste.</p><text-author>William Donovan, s�ance � huis clos � propos du Bureau du coordinateur de l�information, 1933.</text-author></epigraph><section><title><p>��Voyageuse�� (CBF)</p></title><p>Le bleu du ciel avait fonc� peu � peu jusqu�� la nuit noire.</p><p>��Soixante-dix mille pieds, annon�a Barns en tournant doucement un bouton. Et on grimpe���</p><p>Les hommes n��taient pas faits pour monter si haut. Faye, appuy�e � la rambarde, regardait par la vitre blind�e. Elle voyait la courbe bleue de la Terre. Elle devait reconna�tre que, pour une fois, elle appr�ciait un mode de d�placement qui n��tait pas le voyage magique.</p><p>��Monsieur Black, combien de contacts�? demanda Southunder � l�homme qui s�occupait du t�l�radar sophistiqu�.</p><p>��Je ne peux m�me pas les compter. Les Japs ont fait d�coller toute leur flotte.��</p><p>Faye enroula ses jambes � la rambarde pour se pencher. La vitre englobait la passerelle�: on pouvait voir en dessous du vaisseau. Elle �tait bien emmitoufl�e, mais hors de question de se retrouver le front coll� au verre glacial. ǒaurait �t� trop embarrassant.</p><p>Elle ne distinguait pas les vaisseaux imp�riaux, mais sa carte mentale lui indiquait leurs positions. Des moteurs, de la magie, des milliers des soldats pr�ts � les abattre. Ils avaient d�j� essay�, d�ailleurs�; elle percevait la friction et les �clats chauds des projectiles qu�on lan�ait dans leur direction. Inutile d�inqui�ter les maraudeurs, cependant�: les risques de collision �taient de deux mille cinq cents contre un. Pour les imp�riaux, la <emphasis>Voyageuse</emphasis> n��tait qu�un petit point dans le ciel, presque invisible. Bien s�r, les risques augmenteraient � mesure que les m�chants jetteraient du lest et gagneraient de l�altitude.</p><p>Le capitaine Southunder se mordillait un doigt. ��Moteurs�?</p><p>��Ils tournent toujours, r�pondit un pirate dont la console �tait couverte de voyants verts.</p><p>��Compensateurs de pression�?��</p><p>Faye tendit le cou. La console en question avait plusieurs ampoules jaunes clignotantes et une rouge. ��Cinquante pour cent, capitaine.�� Le pirate donna quelques coups de poing, et l�ampoule rouge devint jaune. Un m�cano selon son c�ur. ��Soixante-dix.�� Rouge � nouveau. ��Merde. Cinquante.��</p><p>Elle ignorait ce qui se passait, mais il n�y avait plus d�air et on crevait de froid, il commen�ait � y avoir de la casse. Or, si certaines pi�ces essentielles se cassaient dans la machine qui pompait de l�air chaud, tout l��quipage mourrait d�asphyxie. Ou alors le sang s��vaporerait. En tout cas, il n�y aurait plus personne pour voir le vaisseau tomber. Sa carte mentale lui transmettait des informations dont m�me le capitaine ne disposait pas. Barns �tait un chanceux, et il puisait abondamment dans son pouvoir. Le tremblement de ses mains et la sueur qui lui coulait sur la figure n��taient pas dus aux efforts fournis pour piloter mais � la tension physique caus�e par le recours inconscient � l��nergie magique afin d�influencer le hasard en leur faveur. Il �tait plus dou� qu�il ne le pensait lui-m�me, et Faye se reprochait de l�envier autant sous pr�texte qu�elle aurait fait meilleur usage que lui de ce talent. Et, dans les entrailles du dirigeable, plusieurs �l�ments m�talliques s��taient rompus sous l�effet du froid et de la torsion. Une �tincelle avait enflamm� un r�servoir de carburant�; Lady Origami avait sauv� la situation en d�cochant un regard s�v�re au d�but d�incendie.</p><p>Faye �tait impressionn�e. Le capitaine se rendait-il compte que ces deux actifs passaient leur temps � sauver son dirigeable�? Sans doute pas�: il avait tant � faire. L�homme qui contr�lait le temps devait se sentir tr�s mal � l�aise�: pour la premi�re fois de sa longue vie, il se trouvait quelque part o� la m�t�o n�avait plus cours. Il essayait de le cacher, mais Faye le voyait bien. L��nergie et les courants qu�il aurait pu manipuler � cette altitude lui �taient incompr�hensibles. <emphasis>Pauvre capitaine Southunder.</emphasis></p><p>Dans la cale, les engrenages d�ployaient leur magie pour s�assurer que la machine de Buckminster Fuller allait marcher. Elle les voyait plier et d�plier des fragments du pouvoir pour se procurer des instants de g�nie. Cette magie-l�, elle la comprenait de mieux en mieux�; elle lui �tait m�me famili�re, bizarrement. Non loin d�eux, M.�Sullivan, tout v�tu d�acier, se rendait plus dense pour r�sister au froid. On aurait dit une statue de pierre. Il attendait. Il r�fl�chissait� � quoi, elle l�ignorait, mais que Dieu vienne en aide � quiconque se dresserait sur sa route.</p><p>Le capitaine se tourna vers elle�; elle s�arracha � sa carte mentale pour reprendre contact avec la r�alit�. ��Faye, vous pouvez atteindre la cible, d�ici�?</p><p>��Oui, commandant.�� Sa voix sonnait parfaitement assur�e, alors qu�elle avait d� r�fl�chir longtemps, presque un huiti�me de seconde. Elle tomberait � pic en portant mille livres d�acier et de chair�; mais, avant d�accumuler trop de v�locit� et de s��craser au sol, elle resterait capable de voyager quarante fois pour modifier sa trajectoire et les faire atterrir au bon endroit. La question, encore une fois, n��tait pas la distance mais le point de vue, et, � six cents kilom�tres � l�heure, il fallait faire attention. ��Sans probl�me.</p><p>��Soixante-dix mille cinq cents, dit Barns.</p><p>��Allez chercher monsieur Sullivan et descendez. La soute va se d�pressuriser � la seconde o� on ouvrira les portes, et je ne veux pas que vous soyez aspir�s.</p><p>��C�est bien aimable � vous, commandant.��</p><p>Quelque chose n�allait pas. Faye inclina la t�te, comme si sa carte mentale l�avait d�stabilis�e. Barns lui aussi se raidit�: son pouvoir, rencontrant une probabilit� sur quoi il n�avait aucun effet, s��tait cabr�. Que se passait-il�? Un b�timent imp�rial, tout en bas, diff�rait de tous ceux qui l�entouraient. Il �tait plus gros, plus rapide�; il avan�ait vite et la magie qui s�accumulait en lui �tait aussi mortelle que famili�re. ��Un rayon de paix en train de se charger�!�� s��cria Faye. Ce serait beaucoup plus efficace que les explosifs que l�Imperium leur balan�ait. Un rayon de Tesla, �a filait droit jusque dans l�espace.</p><p>��Barns, man�uvres d��vitement��, ordonna Southunder.</p><p>Mais ce serait inutile. Le rayon fuserait en ligne droite aussi vite que la lumi�re du soleil. L�altitude � laquelle croisait la <emphasis>Voyageuse</emphasis>, qui la prot�geait de toutes les autres armes, faisait d�elle une cible facile pour un rayon de paix. M�me si l�Imperium la manquait une fois ou deux, il finirait par faire mouche. Faye avait d�j� tout calcul�. ��Continuez, commandant. Je m�en occupe.�� Elle n�attendit pas la r�ponse.</p><p>Dans la cale l�accueillit un terrifiant visage blafard perc� d�yeux noirs. La voix de M.�Sullivan r�sonnait dr�lement sous l�acier tremp�. ��C�est le moment�?��</p><p>Elle souleva le paquet de flingues et de bombes qu�elle avait pr�par�s. Elle �tait d�j� bard�e de pistolets. Derri�re elle, les engrenages avaient allum� leur nouvelle machine, qui cr�pitait d��nergie magique. ��Un emp�chement. Rayon de paix. Faut que je l�arr�te.��</p><p>Les gens avaient souvent l�impression que Sullivan �tait un peu lent, mais c��tait absolument faux, surtout quand il s�agissait de survivre.</p><p>��Je vous rejoins.��</p><p>Faye consulta sa carte mentale, choisit une destination � vingt-cinq kilom�tres de distance et partit saboter un navire de guerre � elle toute seule.</p></section><section><title><p>��Dragon propice�� (Vaisseau de guerre imp�rial K3)</p></title><p>Elle comprit bient�t que la raison principale pour laquelle l��norme dirigeable n�avait pas encore tir� sur la <emphasis>Voyageuse</emphasis> �tait que ses concepteurs n�avaient pas pr�vu qu�on veuille viser le z�nith.</p><p>En tout cas, chapeau pour le commandant�: il avait d�plac� l�hydrog�ne vers l�avant de la car�ne et bascul� les moteurs, pour que la proue se cabre le plus vite possible. Elle n�avait jamais mis le pied dans un a�rostat orient� selon un angle si raide � bon, � part le <emphasis>Temp�te</emphasis> quand il s��tait �cras�, mais elle �tait alors dans le coma. Normalement, quand un dirigeable grimpait, il s��levait tranquillement, en restant � l�horizontale. Cette fois-ci, au contraire, c��tait brutal, et, si elle n�avait pas �t� Sally Faye Vierra, atterrir sur une passerelle quasiment verticale l�aurait d�concert�e.</p><p>Mais elle en fut � peine d�stabilis�e. Sa premi�re balle atteignit le soldat japonais � l��paule�; l� r�sidait toute la beaut� du Suomi. Elle ne l�avait choisi que pour sa jolie crosse en bois, mais il �tait aussi de maniement facile. Elle corrigea donc le tir, et les balles suivantes le touch�rent en pleine poitrine. � sa d�charge, l�arme �tait lourde, et elle la tenait d�une seule main�; de l�autre, elle trimballait le gros sac de flingues qui pesait une tonne. Elle le l�cha, insoucieuse du boucan, et empoigna le chargeur.</p><p>Bien s�r, elle attirait l�attention. Tous les hommes pr�sents lev�rent la t�te. Elle ne savait pas bien � quoi servait ce compartiment, mais il y circulait d�impressionnants flots d��nergie�: �a devait donc �tre important, et tous les bonshommes avaient des t�tes de m�canos. Les liquider ne ferait pas de mal.</p><p>Faye �crasa la d�tente. Le compensateur limitait efficacement le recul. Le reste des trente cartouches partit en une longue rafale furieuse. Elle avait touch� presque tout le monde. Certains criaient encore, d�autres rampaient, d�autres ne bougeaient d�j� plus. Un tuyau crev� crachait de la vapeur. Quelques types s��taient mis � l�abri, et deux avaient r�ussi � s�enfuir sans se rendre compte qu�ils �taient d�j� touch�s. Elle leur r�glerait leur compte plus tard. Dans l�imm�diat, elle sentait l��nergie s�accumuler autour du rayon de paix. Elle l�cha le Suomi pour r�cup�rer le sac de flingues. Pendant la derni�re bagarre, elle avait remarqu� que prendre le temps de recharger g�chait de pr�cieuses secondes qu�il valait mieux consacrer � cracher la mort. L�inclinaison du plancher �tait telle que le sac avait gliss� jusqu�au mur.</p><p>Le commandant �tait malin, pour piloter ainsi son dirigeable�: elle allait s�occuper de lui. Sa main se posa sur un semi-automatique Browning Auto-5�: un de ses pr�f�r�s.</p><p>Le poste de pilotage �tait ais�ment rep�rable. Il d�bordait de mat�riel, de grands si�ges, et l��lectricit� dansait entre les appareils et les �crans. Faye apparut sur une console et l�op�rateur se figea, stup�fait. Elle le fit tomber d�un coup de pied dans les dents.</p><p>Il y avait foule, mais elle fit d�abord exploser la t�te qui portait la plus belle casquette�: c��tait forc�ment celle du commandant.</p><p>Faye rep�ra un garde de fer.�La magie qui palpitait dans les kanjis rituels dont il �tait bard� aurait suffi � le faire rep�rer, m�me s�il n�avait pas d�gain� une arme de poing � la vitesse de l��clair. Elle disparut et les balles s�enfonc�rent dans la console.</p><p>Les gardes de fer �taient dangereux�; parfois, ils r�ussissaient � deviner o� elle choisirait de se mat�rialiser. Elle d�cida de la jouer fine. Sous le pont courait un gros tuyau de chauffage prot�g� par une grille. Juste sous les pieds du type. Elle n�y avait pas la place de lever son fusil de chasse, mais elle tira huit balles de .45 qui lui d�chiquet�rent les jambes. Il se contenta d�une grimace et ne vacilla qu�� peine�: une brute.</p><p>Les fusiliers marins de l�Imperium �taient fut�s. Ils comprirent vite d�o� elle leur tirait dessus. Aucune importance�: quand ils se mirent � canarder la grille, elle �tait d�j� partie � l�autre bout du vaisseau, non sans leur laisser une grenade d�goupill�e en souvenir. Elle n�entendit m�me pas l�explosion, mais elle sentit la mal�diction voler la connexion magique du garde de fer et de plusieurs soldats.</p><p>Le rayon de paix tira.</p><p>�a ne faisait pas grand bruit, �a ne se voyait presque pas. Les particules fusaient dans la discr�tion. Un petit craquement, les ampoules clignot�rent, rien de plus.</p><p><emphasis>Non�!</emphasis></p><p>Elle consulta sa carte mentale. La <emphasis>Voyageuse</emphasis> �tait toujours l�. Le coup n�avait pas port�, sans quoi le dirigeable de Southunder aurait d�j� disparu. Les Japonais allaient devoir r�ajuster leur arme�; leur dirigeable faisait plus de trois cents m�tres de long, et il �tait bond�. Qui �tait le plus actif�?</p><p>Elle trouva un compartiment o� l�on s�agitait�: s�rement, les artilleurs s�y trouvaient. Elle y apparut sans qu�on la voie. Comme personne ne l�avait remarqu�e, elle rechargea son pistolet, le remit dans son �tui et leva le fusil avant de se raviser. Un homme en bleu de travail manipulait une machine sur laquelle tournaient d��normes rouages�: l�arr�ter semblait une excellente id�e. Faye s�approcha de l�ouvrier, lui enfon�a la crosse du fusil dans l�occiput et le poussa contre les roues dent�es. Pas de chance�: elles le r�duisirent en bouillie mais ne ralentirent m�me pas. En revanche, les hurlements qu�il poussa attir�rent l�attention de ses coll�gues.</p><p>Elle �paula donc et se mit au boulot. Les soldats tombaient comme des mouches. L�Auto-5 avait un recul brutal, mais il �tait rapide. Comme elle. Ses adversaires se carapataient. Certains, courageux, fonc�rent vers elle en gueulant. Ils n��taient m�me pas arm�s. D�autres partirent chercher du renfort. En tout cas, l�Imperium les formait bien�: aucun ne resta plant� sans r�agir. Tous tent�rent quelque chose. En vain�: en dix secondes, elle avait �limin� tout le monde.</p><p>Elle s�int�ressa alors de plus pr�s aux rouages qui tournaient doucement. Il fallait les casser, �a ne faisait pas de doute. Elle enfon�a l�Auto-5 vide entre les �normes dents. La machine s�arr�ta dans un crissement m�tallique, un frisson parcourut le vaisseau tout entier. Prometteur. Un tuyau dans le mur se mit � cracher des flammes. Les lettres japonaises n�avaient aucun sens pour Faye, mais, coup de chance, un bidon dans un coin arborait une flamme stylis�e. Le contenu devait �tre inflammable. Elle le troua d�une balle de .45 et voyagea pour se mettre � l�abri.</p><p>En fait, ce n��tait pas inflammable, mais carr�ment explosif. Et, cette fois, la d�flagration s�entendit clairement. Faye sentit m�me la structure vibrer, mais elle �tait d�j� cent m�tres plus loin et trois niveaux plus haut, pour sortir un nouveau jouet de son sac � malices. Deux matelots s�en �taient approch�s pour le t�ter d�une botte circonspecte. Une balle dans la nuque pour chacun. Le dirigeable continuait � grimper�; il fallait donc faire vite. Faye choisit le plus gros flingue. Le bazooka. Il �tait couvert d��clats de cervelle. <emphasis>Beurk.</emphasis></p><p>Lance lui avait appris que le vrai nom du machin n��tait pas ��bazooka�� mais lance-machin anti-bidule. N�emp�che, elle pr�f�rait le terme argotique, et elle comptait bien massacrer les d�licates membranes qui enveloppaient les car�nes gigantesques. Lance avait une grande tendresse pour cette arme. Faye lui d�dia l�op�ration.</p><p>Elle trouva une position id�ale sur la plateforme suspendue entre les car�nes. Le blindage �tait moins costaud qu�� l�ext�rieur�: franchement, comment une bombe aurait-elle pu se retrouver l�? Il y avait dix hommes sur place, dont un fusilier arm�. Elle se mat�rialisa derri�re lui, mais en lui tournant le dos, posa un genou � terre et �paula l��norme tube. Lance l�avait mise en garde contre les gaz br�lants que crachait l�arme quand on tirait. Ils feraient le plus grand bien au type. Elle ne se fatigua pas � viser�: tout �tait vuln�rable, dans ce grand espace rouge. Elle enfon�a la d�tente et obtint un <emphasis>BOUM</emphasis> r�jouissant.</p><p>Tous les hommes sursaut�rent ou se plaqu�rent au sol, sauf le soldat qui se trouvait juste derri�re elle, bien s�r. Lui avait fonc� par-dessus le bastingage et tombait vers la car�ne inf�rieure. Il hurlait. Il avait pris feu, ce dont Faye s�amusa. Elle se retourna juste � temps pour voir l�impact de la roquette�: une pluie d��tincelles, un nuage de fum�e, et les membranes se d�chiraient les unes apr�s les autres. Le gaz s�enflamma dans un grand �clair bleu.</p><p>Les torches de l��quipe de protection n��taient pas difficiles � rep�rer�: c��taient tous ceux de l��quipage qui ne se ruaient pas sur elle. Elles se concentraient sur l�explosion afin de contr�ler l�incendie le temps que les alv�oles blind�es se scellent. Les autres, en revanche, venaient l�intercepter, mais on ne coince pas une voyageuse. Faye l�cha le bazooka vide, disparut et laissa ses adversaires se rentrer dedans. Puis elle leva son .45, logea une balle dans le cou d�une torche, se tourna et en colla une autre entre les omoplates de son coll�gue. Elle retourna alors aupr�s de son sac de flingues�: la muraille de feu qui d�boulait �liminerait les autres.</p><p>Un signal d�alarme se d�clencha. Ils avaient mis le temps. Mais elle s�aper�ut qu�elle n��tait � bord que depuis une minute quinze secondes. Elle sentait le rayon de paix en train de se recharger, mais le vaisseau commen�ait � g�ter. M�me si elle avait r�ussi � fausser leur syst�me de vis�e, les canonniers pourraient corriger. Inacceptable. Il fallait <emphasis>d�truire</emphasis> le dirigeable. Toutes les torches employ�es � bord s�occuperaient d��teindre les incendies d�j� allum�s. Il �tait temps de changer de tactique et de trouver d�autres trucs � faire exploser.</p><p>Elle sortit du sac deux grosses grenades presse-pur�e russes qu�elle arrivait � peine � soulever. Comment �tait-on cens� les lancer au-del� du rayon d�action�? D�apr�s Lance, �a faisait exploser un char�!</p><p>Elle atterrit en plein air, sur une �troite passerelle. L�oc�an bleu miroitait entre les lames d�une grille. Le hangar �tait plein de biplans suspendus au-dessus du vide par des cha�nes et des crochets. Les a�roplanes contenaient de l�essence. Mieux encore, on pouvait y charger des bombes. Si elle �tait une bombe, on la rangerait o��?</p><p><emphasis>L�.</emphasis></p><p>Une grande porte blind�e. Les bombes sortaient par une trappe automatique. Suivant le tuyau sur sa carte mentale, elle d�boucha dans une r�serve blind�e remplie jusqu�� la gueule d�ovales d�acier mortels, par milliers, et pesant des centaines de kilos chacun. Faye eut un grand sourire. Parfait. Le blindage �tait pr�vu pour prot�ger l�int�rieur des explosions ext�rieures�; il aurait du mal � circonscrire celle qui allait se produire � l�int�rieur. Elle dut forcer pour arracher la grosse goupille, mais finit par r�ussir et l�cha la grenade avant de dispara�tre. Elle voulait �tre <emphasis>loin</emphasis> quand �a p�terait.</p><p>Loin, c��tait � l�autre bout du navire. Et heureusement�: la partie centrale du pont inf�rieur fut an�antie. Faye n�avait jamais vu d�explosion si puissante, � part bien s�r les armes de Tesla. Des d�bris m�talliques, des cadavres et m�me des avions entiers tomb�rent en vrille dans l�oc�an. Sa carte mentale lui apprit qu�il s�agissait en fait de milliers de ��petites�� explosions successives, mais personne d�autre qu�elle ne s�en apercevrait.</p><p>L�hydrog�ne de la car�ne inf�rieure �tait en feu. L�explosion avait d� tuer plusieurs torches, car les flammes ne faisaient pas mine de c�der.</p><p>Le pilote avait le bon sens de chercher � ma�triser le vaisseau. Il fallait reconna�tre une qualit� aux soldats imp�riaux�: ils gardaient la t�te froide. Ils essayaient de r�ussir un atterrissage en douceur pour �viter de s��craser. Faye ne comptait pas les laisser faire. Sa carte mentale lui indiqua quels moteurs alimentaient les compresseurs des enveloppes encore intactes, qui permettraient aux Japonais de contr�ler leur descente�; elle avait encore une grenade en r�serve.</p><p>La salle �tait occup�e par des turbines rugissantes, aussi grosses que des camions, et des pistons larges comme des troncs d�arbres. L�alarme �tait assourdissante. Les lumi�res clignotaient. Des hommes couraient en tous sens. La violence de l�explosion les avait terrifi�s.</p><p>Faye tira sur la goupille� qui refusa de bouger. Elle insista, y mit toutes ses forces. C��tait bloqu�.</p><p>Un garde de fer, immense et mena�ant, irradiant une magie brutale, bondissait entre les machines. Il s��tait rendu tr�s l�ger�: c��tait un pousseur de gravit� comme M.�Sullivan. Il s��chinait � lui coller au train. L�effort �tait louable, mais elle n�allait pas s��terniser dans le coin.</p><p>La goupille ne fr�missait m�me pas. Tant que le Kaga �tait en l�air, la <emphasis>Voyageuse</emphasis> restait en danger. Faye tirait comme une brute, et elle avait trait des vaches toute sa vie�: elle �tait costaude. <emphasis>Camelote sovi�tique�!</emphasis></p><p>La gravit� augmentait, elle en sentait le poids autour d�elle. Le lourd bousculait des m�canos pour l�atteindre plus vite. Il d�gaina une �p�e. Sa carte mentale hurlait alors que la force de dix plan�tes pesait sur Faye.</p><p>Cette grenade d�bile �tait coinc�e, impossible � d�goupiller. Physiquement, Faye ne pourrait pas narguer longtemps la gravit�. D�ici quelques secondes, ses organes internes allaient �clater. Elle devait trouver le moyen de r�sister.</p><p>Le lourd se jeta sur elle en beuglant un cri de guerre.</p><p>Elle avait approch� le pr�sident. Elle l�avait vu recourir � diff�rents types de pouvoir en se connectant � des r�gions diff�rentes. Sur le moment, elle n�avait rien compris � maintenant non plus, d�ailleurs, � peine mieux �, mais ce n��tait pas bien diff�rent des animaux en papier pli� de Lady Origami. Chaque magie avait une forme distincte, qui en touchait d�autres, et, toutes ensemble, elles fa�onnaient le monde. Le pouvoir magique de chacun d�terminait simplement la partie du monde qu�on pouvait changer. Donc, en modifiant sa connexion, on pouvait la d�placer jusqu�� une autre r�gion et puiser dans des capacit�s diff�rentes.</p><p>Elle l�avait d�j� fait, d�instinct, en recourant aux talents de torche de Murmure dans le ventre du dieu des d�mons. Elle chercha donc le pouvoir vol� � la brute sur le pont, le trouva, en examina la forme compliqu�e�</p><p>Et, dans la demi-seconde que le lourd mit � couvrir la distance, Faye trouva le moyen de devenir <emphasis>forte</emphasis>.</p><p>Elle repoussa la gravit� comme elle aurait retir� un drap de ses �paules. Elle d�goupilla la grenade. L��p�e du garde de fer volait vers sa t�te� mais tr�s lentement. Elle s��carta.</p><p>La grenade et le lourd touch�rent le pont au m�me instant. <emphasis>C�est �a que ressentait Delilah.</emphasis> Le g�ant s�en prit � ses chevilles�: elle l��vita du geste d�une enfant qui saute � la corde et lui d�cocha un coup de pied dans les c�tes, l�envoyant fracasser un pyl�ne. <emphasis>Ce grand coupe-chou me serait bien utile.</emphasis> Elle se pr�cipita, saisit � deux mains le bras de son adversaire � sans m�me serrer, d�ailleurs � et lui brisa l�hum�rus comme une brindille. Elle s��tonnait elle-m�me. Le Jap criait de douleur.</p><p>On s�amusait bien, mais la grenade russe n�allait pas tarder � p�ter. Faye voulut voyager, mais elle �tait pour le moment une brute. Elle laissa donc son pouvoir recouvrer sa forme habituelle et disparut.</p><p>Elle filait en plein ciel. L�oc�an Pacifique, tout bleu, �tait magnifique. Une belle journ�e.</p><p>Faye avait oubli� de l�cher le lourd, qui se mit � hurler en voyant o� il se trouvait. Elle ouvrit les mains, et il partit en vol plan�. Sa belle �p�e tournoyait dans le vide. Faye calcula son coup, tendit le bras et la rattrapa par la poign�e. La lame �tait si aff�t�e que la moindre maladresse lui aurait co�t� des doigts.</p><p>Elle tombait. Une �norme explosion secoua le vaisseau de guerre. Sa grenade avait touch� un point sensible. Tout le b�bord du Kaga �tait pulv�ris�. Les nacelles furent d�vor�es par trois boules de feu, et un nuage rouge et noir engloutit le ciel entier. Le�dirigeable le plus moderne du monde �tait annihil�. Des centaines de soldats moururent sur le coup�; des dizaines finiraient noy�s.</p><p>Faye avait pass� � bord exactement trois minutes et quarante-sept secondes.</p></section><section><title><p>��Voyageuse�� (CBF)</p></title><p>��Le commandant dit qu�on va bient�t ouvrir la cale�!�� cria Chris Schirmer � la cantonade. Les engrenages s�affairaient toujours autour de la d�licate machine, avec la concentration de ceux pour qui la moindre erreur entra�ne une mort certaine.</p><p>Sullivan, devant la rampe de chargement, �tait une statue bard�e d�acier tremp�. Le BAR enchant� de Browning �tait fix� dans son dos, et il avait des chargeurs un peu partout. Le .45 magique �tait sur sa hanche. Il avait aussi des grenades, des couteaux, et son poing m�tallique ne ferait pas que des heureux. Le poids sur ses �paules et le champ de vision �troit lui paraissaient rassurants. Avec un tas de rouille � la place de l�armure rutilante et un vieux Lewis au lieu du BAR bullpup, il aurait pu se croire pendant la Grande Guerre, � attendre le coup de sifflet pour s��lancer des tranch�es.</p><p>Presque� Il s�assura que son pouvoir �tait pr�t � l�emploi�; la magie palpitait dans sa poitrine, suffisante pour �crabouiller le monde.</p><p>Oui. Comme dans les tranch�es. Gagner du terrain. Tenir bon. Tuer. Ce � quoi s�occupait Faye en ce moment m�me. Il s�y mettrait bient�t. La seule complication, cette fois, ce serait de parler � ses adversaires. Il ne les tuerait qu�ensuite.</p><p>Schirmer, de tous les g�nies pr�sents, avait le plus de sens pratique. ��Enfilez vos masques et v�rifiez-en l��tanch�it�.�� Sans lui, certains n�y auraient pas pens�, fascin�s qu�ils �taient par leurs bricolages. ��Assurez-vous que l�oxyg�ne circule bien dans les tuyaux. Ensuite, v�rifiez l��quipement de votre voisin. Fuller, allez voir si celui de Sullivan est �tanche.��</p><p>Il avait laiss� l�engrenage travailler. L�op�ration d�pendait du bon fonctionnement de l�appareil. Sullivan ne fournissait qu�une distraction. Il �tait secondaire. L�important, c��tait la machine. Mais il fut soulag� que Buckminster Fuller vienne jeter un �il � son r�servoir d�oxyg�ne.</p><p>Les combinaisons pressuris�es venaient de la R&amp;D du CBF. L�engrenage portait une sph�re transparente sur la t�te. L�encolure de sa veste en cuir et caoutchouc avait un pas de vis o� se fixait le casque. La voix de Fuller sonnait bizarrement�; elle sortait d�un bo�tier en cuivre perc� de trous, fix� dans son dos. ���tant donn� que les m�canismes respiratoires de votre syst�me protecteur ont �t� con�us en anticipant une attaque aux gaz toxiques plut�t que des op�rations en haute altitude�</p><p>���a va aller�?</p><p>��Oui. �a va aller� Je dois avouer, monsieur Sullivan, que je m�inqui�te pour vous et la demoiselle Vierra.</p><p>��Faye s�en tirera bien��, affirma-t-il. Elle avait int�r�t, sinon l��quipage mourrait d�ici quelques secondes. Inutile de s��terniser sur cette perspective.</p><p>��Bien s�r. Elle est tr�s �nergique pour une engrenage. Je dirais�</p><p>��Hein�?�� L�espace d�un instant, Sullivan crut � un dysfonctionnement du bo�tier de Fuller. ��Faye n�est pas une engrenage.��</p><p>Fuller voulut secouer la t�te, ce qui �tait impossible � cause du joint qui maintenait le casque. ��Si. �a saute aux yeux. Comme vous le savez, mon pouvoir me permet de voir les liens magiques. Elle est sans doute le sp�cimen le plus complexe et le plus dou� que j�aie jamais rencontr�, et je regrette que notre projet en cours m�ait accapar�, car il faut absolument que je discute avec elle. Mademoiselle Vierra est une engrenage de toute premi�re cat�gorie.</p><p>��Faye est voyageuse. Vous �tes s�r que vous ne confondez pas avec la mal�diction de l�ensorcel�e�?</p><p>��Non, bien s�r que non. Ce sortil�ge-l� est tr�s net. Il est terrible et puissant�; on ne risque pas de le confondre. De naissance, c�est une engrenage. Cette connexion-l� �tait la premi�re. La structure magique effroyablement complexe qui est li�e � elle s�est form�e ult�rieurement.��</p><p>Il y eut un d�clic. Sullivan siffla, d�clenchant de dr�les d��chos sous son heaume. ��Vous pouvez d�terminer la sp�cialit� d�un engrenage en regardant son pouvoir�? Browning fabrique des armes, Ira s�occupe de m�decine, vous travaillez sur les� les d�mes.</p><p>��En partie. J�h�site � formuler une hypoth�se, mais mon remarquable instinct dans ce domaine m�incite � croire que l�adaptativit� de son g�nie magique concerne la physique, les probl�mes spatiaux et la relativit�.</p><p>��Un g�nie quant � l�organisation des choses�? Au fonctionnement de l�univers�?</p><p>��Fondamentalement, oui� Je ne savais pas que vous l�ignoriez. J�ai suppos� que tout le monde �tait au courant.��</p><p>Depuis tout ce temps, les chevaliers pensaient que les bizarreries de Faye �taient li�es � son talent de voyageuse�</p><p>C��tait pour �a que le pouvoir l�avait choisie comme ensorcel�e � la mort de Sivaram�! Elle �tait g�niale, comme tous les engrenages, et son g�nie particulier correspondait aux comp�tences les plus utiles contre l�ennemi. Elle �tait devenue voyageuse parce que Sivaram en �tait un. Elle avait r�cup�r� son pouvoir avec sa mal�diction. Bien s�r, comme voyageuse, elle �tait surdou�e, mais �a ne venait pas de l�intensit� de son pouvoir, non�: de la vitesse terrifiante � laquelle tournait sa cervelle.</p><p>��Bordel de merde�! Le pouvoir est plus malin que nous ne voulons bien le croire.�� Sullivan donna une tape sur l��paule de Fuller, et son gantelet d�acier faillit le faire tomber. ��Merci, doc. Retournez vous occuper de votre bidule. Le spectacle va commencer.</p><p>��On va le faire marcher, monsieur Sullivan. Quoi qu�il advienne.</p><p>��Vous commencez � parler comme un chevalier du Grimnoir, Fuller.��</p><p>La bulle de verre gigota�: Fuller essayait de hocher la t�te. ��Avant de m�embarquer, je n�aurais pas pens� que c��tait l� un grand compliment. Maintenant�? Je vous remercie.�� Et l�engrenage retourna s�occuper de la machine.</p><p>Schirmer examinait les instruments de mesure. ��F�licitations. Nous avons atteint une altitude record.�� Les employ�s du CBF pouss�rent des hourras. ��V�rifiez que votre combinaison est fix�e au c�ble de s�curit�.�� Bonne remarque. Autant que les engrenages ne soient pas aspir�s dans le vide � l�ouverture des portes.</p><p>Sullivan ne s�attacha pas. Il ne pouvait pas se permettre d�attendre Faye. Absorb� par la r�v�lation sur l�active la plus puissante de l�histoire, il fixait la rampe de chargement d�un regard absent et ne l�entendit pas approcher. Il sentit un choc m�tallique brutal sur son avant-bras. Plus doux, il ne l�aurait pas remarqu�. Il se tourna et vit Lady Origami engonc�e dans une tenue du CBF, combinaison et casque sph�rique. Des cordes pass�es dans son harnais l�assuraient. Elle glissa dans sa ceinture la cl� � molette avec quoi elle venait de le frapper.</p><p>��Akane�? Qu�est-ce que tu fais l�?�� Il regretta aussit�t cette question et son ton agressif. ��Je suis content de te voir.</p><p>��Le commandant a dit que je pouvais venir te dire au revoir. Les incendies, je peux les �teindre de n�importe o�.�� Elle leva un bras pour tapoter le heaume. ��Je t�embrasserais bien pour te souhaiter bonne chance, mais�</p><p>��Ouais, j�ai pas envie de t�arracher les l�vres� Je sais pas si �a s�entendait, mais j�ai dit �a en souriant. C��tait une plaisanterie� Elles sont tr�s bien, tes l�vres.</p><p>��Je sais, Sullivan. Quand tu es nerveux, tu es plus bavard. C�est dr�le que parler � une femme t�inqui�te plus que partir en guerre.��</p><p>Il r�ussit � hausser ses �normes �paules. ��� la guerre, je suis bon.��</p><p>Elle ouvrit une main gant�e pour r�v�ler un joli animal en papier. Un canard, cette fois. ��Pour te porter chance.�� Elle le lui glissa dans une sacoche � munitions, sur sa poitrine. ��Il ne reviendra pas intact, j�en ai peur. Alors il faut que tu reviennes, toi, pour que je t�en fasse un autre.</p><p>��Tope l�.�� Le plus d�licatement possible, il posa un gantelet sur le casque en verre. Elle le recouvrit de sa main � elle.</p><p>��On y va dans soixante secondes�! cria Schirmer. Sullivan�? Pourquoi tu n�es pas attach�?��</p><p>Jake agita la main. ��Je prends un raccourci.�� Apr�s tout, c��tait �a, le plan, avant qu�il n�apprenne que Faye vivait toujours. ��Tu ferais mieux de reculer��, dit-il � Akane.</p><p>Elle souleva son filin de s�curit� pour ne pas se prendre les pieds dedans et retourna � l�abri. Quand elle atteignit l�un des pyl�nes qui entouraient la machine, elle y passa un autre c�ble, qu�elle fixa par un n�ud de marin magistral.</p><p>Les ampoules rouges se mirent � clignoter, le signal d�alerte � bourdonner, les syst�mes hydrauliques � tourner.</p><p>Sullivan prit une longue inspiration et tourna vers Akane la t�te de mort de son casque. Elle le regardait avec un m�lange de crainte, d�impatience et, surtout, de fiert� provocante. ���crase-les, Sullivan. Jusqu�au dernier�!</p><p>��Jusqu�au dernier.��</p><p>La porte s�ouvrit lentement. Le vent hurla autour de lui.</p><p>Il faisait tr�s noir. Les lignes grises et blanches, tout en bas, tr�s loin, c��tait Shanghai. Les engrenages remorquaient d�j� leur machine sur les rails vers l�ouverture.</p><p>Il lan�a un dernier regard � Akane. ��Un sourire sur cette jolie figure�?��</p><p>Elle sourit.</p><p>Sullivan sauta de la rampe. Dans le vide.</p></section></section><section><title><p>Chapitre 21</p></title><epigraph><p>Au cours de mes campagnes j�ai observ� qu�il existe deux types de soldats efficaces, les gazelles et les troufions. La gazelle est capable d�extraordinaires pointes de vitesse, mais elle se montre parfois nerveuse, absente et inefficace�; dans ses moments de gr�ce, nul ne peut la rattraper. Le troufion, � l�oppos�, n��blouit ni par sa gr�ce ni par sa vivacit�, mais il va trimer jusqu�� l�ach�vement de sa mission. � pr�sent que j�ai vu l�Imperium au combat, je dois ajouter une troisi�me cat�gorie. Avec les Moros, j�avais cru conna�tre le fanatisme, mais rien ne m�avait pr�par� � la d�votion absolue du guerrier imp�rial. On peut penser ce qu�on veut des m�thodes de l�Imperium�; les fanatiques, il ne faut jamais les sous-estimer.</p><text-author>Capitaine John J. Pershing, rapport d�observations militaires sur la prise de Vladivostok, 1905.</text-author></epigraph><section><title><p>Cit� libre de Shanghai</p></title><p>C��tait un cauchemar drap� dans un po�me. Un r�ve voil� de brume.</p><p>Toru combattait le monstre qui saccageait ses pens�es. Il savait se battre physiquement, mais pas sur un champ de bataille mental. L�entit� tapie en lui chuchotait secrets et mensonges.</p><p>Le temps passait par saccades incoh�rentes. Il �tait dans le pr�sent. Puis dans le pass�. Enfant, � l�acad�mie de la garde de fer, au garde-�-vous pendant que son <emphasis>sensei</emphasis> le bastonnait pour �prouver sa d�termination. Il �tait dans le pr�sent et hurlait parce qu�une vrille lui transper�ait les yeux. Il �tait dans le pass�, dans le Mandchoukouo, � ramasser des t�tes. Il �tait dans un r�ve, il �coutait les paroles de son p�re, ou bien �tait-ce le pass� de Hatori�? Il l�ignorait. Puis le pr�sent, sauf que ce devait �tre une hallucination parce que Hayate se tenait devant lui.</p><p>Des heures pass�rent, des jours peut-�tre. Il ne savait pas. Mais il rev�cut chaque instant de sa vie, malgr� lui, comme si l�envahisseur dans sa t�te feuilletait un album de souvenirs. �puis�, il d�rivait dans la brume.</p><p>Ses fr�res de la garde de fer vinrent le d�tacher, mais ils n��taient pas ses fr�res, il le voyait � pr�sent. Ils portaient des peaux humaines, mais, � l�int�rieur �taient contamin�s, malades, des pantins qui servaient la cruaut� de l��claireur. Jadis, oui, c��taient des gardes de fer, mais Dosan Saito les avait expos�s � la bouillie canc�reuse, ils n��taient plus que des coquilles vides. Toru, lui aussi, aurait connu le m�me sort. Mais, par chance, il mourrait bien avant que le processus n�ait atteint son terme.</p><p>On effa�a le kanji de paralysie griffonn� sur son front�; il sentit la vie revenir dans ses membres. Les cha�nes se d�firent. Il tomba � genoux. L�armure de Nishimura fit du bruit.</p><p>Les faux gardes de fer l�encadraient. Toru mourrait au combat. Il voulut en frapper un, sans succ�s. Il voulut forcer son bras � bouger, mais son esprit �tait comme prisonnier de son corps. Il n��tait plus paralys�, non, mais �a ne changeait rien. On posa des mains sur ses �paules et il se leva, incapable de r�sister. <emphasis>Non�!</emphasis> Il ne pouvait m�me pas crier.</p><p>Les marionnettes de l��claireur communiquaient sans paroles. On apporta le casque�; Toru, ob�issant, s�inclina pour qu�on l�en coiffe. Les kanjis d�fil�rent � l�int�rieur de la visi�re sans que la brute n�arrive � accommoder pour les lire.</p><p>Ses pieds se posaient l�un devant l�autre. Ses mains s�ouvrirent�; on lui confia son tetsubo d�acier. Il voulait tuer ces hommes, les abattre d�un coup de massue, mais sa volont� se bandait en vain. Il �tait un esclave soumis.</p><p>Toru bouillait de rage, d�une rage inconnue jusque-l�, d�une rage inconcevable. L�offense �tait trop am�re. Humiliante. Une mort de pion, un exemple sacrifi� � la gloire de l�imposteur. Inacceptable. Pourquoi ses membres ne r�agissaient-ils pas�? Il voulait laisser �clater sa fureur.</p><p>Ils s�arr�t�rent au bout d�un tunnel obscur. Deux cents m�tres plus loin, l�imposteur se pavanait sur une estrade. Il haranguait un d�tachement de nobles guerriers en formation impeccable et frapp�s d�admiration par l�auguste pr�sence de leur ma�tre. Leurs noms furent appel�s un par un�; un par un ils vinrent recevoir leurs m�dailles. Se trouver si pr�s du pr�sident �tait l�accomplissement de toute leur vie. La col�re de Toru redoubla. Ces guerriers, l�empire entier, gobaient un mensonge.</p><p>La c�r�monie s�acheva.</p><p>Les marionnettes l�entra�n�rent dans la lumi�re. Le verre de son heaume s�assombrit automatiquement pour prot�ger ses yeux. L�armure avan�a � pas lourds sous les regards de la foule, bien plus haute que les deux gardes de fer musculeux, et les milliers de spectateurs se tourn�rent vers lui. On avait �rig� des gradins tout autour de l�aire d�exercice. Il �tait la cible de lazzis, de cris railleurs, de hu�es, d�insultes cri�es par des inf�rieurs.</p><p>D�autres gardes de fer sortirent du palais � la t�te d�une file de captifs encha�n�s les uns aux autres par les chevilles et les poignets, contraints d�avancer � petits pas incertains. Des chevaliers du Grimnoir, les survivants des assauts men�s contre leurs repaires, la plupart venus � bord de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>, quelques-uns originaires de Shanghai. Tous avaient subi des racl�es si brutales qu�ils tenaient � peine debout, puis on les avait marqu�s de kanjis qui les emp�chaient de recourir � la magie.</p><p>Ian Wright venait en t�te. Le fier jeune homme re�ut une bourrade qui le for�a � plier l��chine�; comme il crachait au visage de son gardien, on lui brisa la rotule d�un coup de talon. Il s�effondra en se tordant de douleur. Sa cha�ne se tendit, obligeant ses camarades � se mettre � genoux. Le docteur Wells fermait la marche. L�ali�niste affichait une expression vaguement amus�e.</p><p>Les gardes de fer s�en furent. Imm�diatement, les spectateurs se mirent � bombarder les prisonniers avec tout ce qui leur tombait sous la main�: ordures, fruits pourris, pierres, bouteilles. Il �tait inconcevable que ces objets aient franchi les fouilles�; on les avait probablement fournis aux rang�es les plus proches en pr�vision de cet instant. Les projectiles rebondissaient sur la carapace de Toru, mais les chevaliers se couvrirent de coupures, de contusions et de plaies. Une bouteille fendit le cr�ne d�un homme. Tous saignaient, et la foule hurlait � la mort du tra�tre et de ses complices.</p><p>L�usurpateur apparut au milieu de l�esplanade.</p><p>Toru s�inclina sans l�avoir voulu. Pour rien au monde il ne se serait inclin� devant ce voleur, mais c��tait l��claireur qui contr�lait ses mouvements. Malgr� les pierres et les insultes, la pire humiliation �tait de manifester du respect au tra�tre qui l�accusait de tra�trise.</p><p>Les projectiles cess�rent de pleuvoir. La foule se calma, b�ate d�admiration devant le h�ros. Il n�y avait plus que des murmures. Nul n�oublierait cette journ�e.</p><p>Le visage d�Okubo Tokugawa �tait s�v�re. Il haussa le ton pour que chacun entende ses paroles. La magie convoyait ses mots jusqu�aux derniers rangs. ��Vous avez sous les yeux Toru, un ancien garde de fer coupable de trahison. Il s�est d�tourn� du droit chemin. Il a trahi ses fr�res, permettant � l�ignoble Grimnoir de les assassiner. Il complotait avec le Grimnoir pour �liminer le Fils du Ciel et le conseil tout entier. Ces chiens ont tent� de renverser vos dirigeants. Leur organisation est maudite. Elle ne vise qu�� plonger le monde dans le chaos� Qu�as-tu � dire pour ta d�fense, tra�tre�?��</p><p>Les mains de Toru se port�rent � son heaume, en d�firent les attaches et le retir�rent. Bien s�r, l�imposteur le contraignait � montrer son visage. Il ne pouvait subsister aucun doute quant � l�identit� de l�homme qui portait l�armure. Toru voulait crier la v�rit� mais sa bouche prof�ra des mensonges. ��Ton jugement est incontestable, seigneur Tokugawa. Le Grimnoir cherche � an�antir notre civilisation, � d�truire l�Imperium, et il m�a charg� de t�assassiner.</p><p>��Entendez-moi�: Toru est un guerrier de talent, qui avant sa chute a particip� dignement � de nombreux conflits. C�est une brute d�cor�e de six m�dailles militaires, six m�dailles de campagne et quatorze d�corations pour service exemplaire. Aujourd�hui, il porte la l�gendaire armure de Nishimura, qui d�cuple ses forces���</p><p>La foule tremblait. La r�putation de Toru faisait de l�ombre � la l�gende du pr�sident.</p><p>��Rien de tout cela ne suffira.�� Le pr�sident pla�a une main sur la garde de son �p�e. ��Moi, baron Okubo Tokugawa, pr�sident du conseil imp�rial, je rel�ve ton d�fi.��</p><p>Sursaut collectif. L�imposteur comptait offrir au peuple la d�monstration d�h�ro�sme attendue. Les mains de Toru le recoiff�rent du casque, en prenant soin de ne pas lui arracher la t�te�; une d�capitation accidentelle aurait d��u les masses. Des kanjis dans�rent devant ses yeux, et il leva le tetsubo.</p><p>Puis il chargea.</p><p>Le go�t de sa col�re lui emplissait la bouche. Sa course �tait maladroite�: une d�bauche d��nergie magique, impressionnante mais vaine, indigne de son talent. Mais cette rage d�bordante effraierait les spectateurs, et Dosan Saito ne cherchait rien d�autre. L�imposteur �vita ais�ment le tetsubo, une fois, deux fois, puis leva un bras, et sa force de brute envoya valser Toru � vingt pas.</p><p>L�atterrissage du g�ant creusa une tranch�e dans l�herbe. Il se for�a � se relever, mais son corps prit tout son temps pour bien t�moigner de la violence du coup re�u. <emphasis>Mensonges�!</emphasis></p><p>Ils se tourn�rent autour. Toru vit cinq ou six angles d�attaque possibles, sans qu�on le laisse en profiter. Il bondissait, sauvage, spectaculaire, avec de grands gestes th��traux et des coups impr�cis qui faisaient voler la poussi�re.</p><p>Le pr�sident restait impassible, l�air comme ennuy�, mais se d�pla�ait plus vite que le vent. Il prouvait � ceux qui doutaient encore qu�il �tait bien le plus grand sorcier de l�histoire. <emphasis>Regardez-moi jouer avec le redoutable Toru.</emphasis> Puis il abandonna la magie des brutes pour celle des massifs et s�immobilisa, rendant sa chair plus solide que l�acier.</p><p>Le tetsubo le heurta avec une violence qui fit trembler la hampe, les gantelets et les os de Toru. Les spectateurs se lev�rent en bloc.</p><p>Mais, quand la poussi�re retomba, le pr�sident �tait indemne. Levant une main, il lan�a une boule de feu qui engloutit Toru. L�armure �mit un cri d�alarme. Toru voulut r�sister, mais il tomba � la renverse et son adversaire lui jeta de la glace puis des �clairs. La gravit� se modifia�: il tomba vers le ciel.</p><p>L�imposteur bondit, l�intercepta au vol et lui �crasa en pleine poitrine une poign�e dor�e d��nergie magique. Toru alla s��craser, et tout vira au noir.</p><p>Sullivan, s�il n�avait pas �t� ma�tre de la gravit�, de la densit� et de la masse, se serait �vanoui juste apr�s avoir saut� de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>, il en �tait convaincu.</p><p>Il avait travers� des �preuves dangereuses, mais rien qui arrive � la cheville de ce qu�il vivait � l�instant.</p><p>Il se mit � tournoyer, de plus en plus vite. Son c�ur battait � toute allure. Il se concentra pour augmenter sa densit� et contr�ler sa circulation sanguine. Heureusement qu�il restait calme sous la pression� <emphasis>Je vais dans le sens des aiguilles d�une montre.</emphasis> Il modifia l�g�rement la gravit� pour se stabiliser. <emphasis>C�est mieux.</emphasis></p><p>Il aurait pu se faire l�ger comme une plume et ralentir, mais il n�avait pas grande envie de passer plus de temps que n�cessaire � une altitude o� on ne trouvait ni chaleur ni atmosph�re. Les runes grav�es par Browning sur l�armure rougeoyaient pour l�emp�cher de mourir de froid�; en revanche, il se m�fiait un peu de son r�servoir d�oxyg�ne. <emphasis>Et puis merde� Voyons voir de quoi ce gadget est capable.</emphasis> Bras plaqu�s le long du corps, pieds joints, il pointa son casque droit vers Shanghai et accrut la gravit�.</p><p>Un vrai boulet de canon.</p><p>Il p�n�tra dans les couches sup�rieures de l�atmosph�re. Le ciel vira au bleu sombre. Il voyait la moiti� des c�tes chinoises, choisit la ligne du fleuve et la suivit des yeux. Shanghai �tait l�amas de lignes grises et noires au milieu du vert, du brun et du bleu. La ville �tait grande, mais il aurait bien le temps de prendre ses rep�res pour se diriger au bon endroit.</p><p>Son pouvoir tournait � plein r�gime pour analyser les forces et les frottements, mais sa magie toute neuve tenait le coup. La Terre l�attirait�; il s�accrocha � cette attraction et l�appuya d�un effort de volont�. Il �tait une balle de fusil. Il allait plus vite que les ondes sonores.</p><p>Il faudrait v�rifier, mais il aurait pari� qu�il �tait le premier homme � passer le mur du son. Un jour, dans un article de <emphasis>Popular Mechanics</emphasis>, il avait lu que c��tait impossible�: � trop grande vitesse, les entrailles explosaient. Sauf que, pour le moment, il �tait aussi peu flexible qu�une barre de fer. Il ne risquait rien.</p><p>Sauf s�il d�boulait dans Shanghai � mille kilom�tres � l�heure. Il se blesserait.</p><p>Tout cela �tait terrifiant, mais, pour �tre honn�te, assez grisant.</p><p>L�armure tenait ses promesses�: John Browning �tait le plus grand inventeur du monde. Elle ne le prot�geait pas seulement�; gr�ce � la magie, elle faisait partie de lui-m�me, et, quand il devenait plus dense, elle aussi. Et comme, au d�part, l�acier �tait beaucoup plus r�sistant que la viande�</p><p>Soudain, la bouteille d�oxyg�ne �clata. Mauvais signe. Sullivan retint son souffle et tira de plus belle. Quand il aurait besoin de respirer, il avait int�r�t � avoir atteint une altitude o� il trouverait de l�air.</p><p>Quand l�oc�an fut � sa droite, il s�orienta vers sa cible. Il avait m�moris� le plan de la ville et n�eut qu�� se concentrer pour corriger progressivement la direction de la gravit� et affiner sa trajectoire. Le fleuve �tait son point de rep�re�; il se d�cala vers le quartier qui l�int�ressait.</p><p>Un sifflement d�chirant emplit son casque. De l�air, de l�air d�licieux. Si froid qu�il eut mal aux dents, si rare qu�il le sentait � peine� mais de l�air.</p><p>En contrebas, de petites ombres devinrent des dirigeables imp�riaux, qui tiraient sur la <emphasis>Voyageuse</emphasis> en l�chant des bouff�es de fum�e noire. Il offrait une cible bien trop petite pour craindre qu�on le rep�re�; �a ne rendait pas le voisinage plus accueillant. Il s�enfon�a dans la fum�e, envisagea de transpercer une car�ne au passage, mais il fallait conna�tre ses limites, et il ignorait s�il pouvait atteindre une densit� suffisante.</p><p>Il franchit le barrage a�rien si vite que nul n�avait pu le remarquer. Shanghai �tait si proche, � pr�sent, qu�il distinguait les diff�rents quartiers. Il se dirigea vers la section imp�riale. Quelques secondes plus tard, il reconnut le rectangle du b�timent principal, puis le carr� vert de l�esplanade o� se d�roulait la c�r�monie.</p><p>Il allait si vite qu�il n�osait pas lever les bras de peur que le vent ne les arrache. Il divisa la gravit� par trois ou quatre et ralentit aussit�t. Alors seulement il pivota les �paules pour effleurer du bout d�un doigt le dos de l�autre main. La rune �tait pr�te. Si �a marchait, le capitaine Southunder l�entendrait cinq sur cinq. Sa voix jaillit de son esprit plus que de ses cordes vocales. ��J�y suis presque. Activez la machine de Fuller.�� Il esp�rait que le message �tait re�u, mais c��tait � la gr�ce de Dieu. Il changea de main pour toucher l�autre rune. Celle-l� devait fonctionner � tout prix. Sinon, il �tait foutu.</p><p>Le sol se pr�cipitait � sa rencontre, et il avait pulv�ris� le record de vitesse. Il �tait temps de freiner. Quand on sautait d�un avion, c��tait en parachute, mais Sullivan �tait pousseur de gravit�. Qu�aurait-il fait d�un parachute�? Sa trajectoire, il en �tait certain, le conduirait tout droit dans la cour du palais. La mer de couleurs mouvantes autour du carr� vert, c��taient des gens. Il y avait foule. Tant mieux. Il n�aurait jamais trop de t�moins.</p><p>Il modifia encore une fois la gravit�. � pr�sent, au lieu de l�attirer vers Shanghai, elle cherchait � le faire remonter. Il imagina que la <emphasis>Voyageuse</emphasis> �tait le centre du monde, mais doucement, peu � peu. Tout �tait dans le dosage. Il perdait son �lan et ralentissait. Mais pas trop�; il ne voulait pas que l�arm�e imp�riale se mette au tir au pigeon d�argile. On le rep�rerait bient�t.</p><p>Il allait encore � plus de trois cents kilom�tres � l�heure quand vint le moment d�activer la seconde rune. Une autre, identique, �tait grav�e � l�int�rieur de son casque, devant sa bouche. Fuller l�avait invent�e d�apr�s la magie d�un babel rencontr� autrefois. Les tests s��taient bien pass�s, mais, bien s�r, il ne l�avait jamais essay�e en vol.</p><p>Le docteur Wells avait seulement soulign� ce que les chevaliers savaient depuis longtemps. Pour l�Imperium, le Grimnoir incarnait le mal. Les chevaliers �taient les croque-mitaines de la propagande imp�riale. Mais Wells avait eu l�intelligence de demander�: Pourquoi les Japonais croiraient-ils les affirmations des d�mons�? Comment faire avaler � un garde de fer des mises en garde sur la nature r�elle de l�ennemi�?</p><p>En lui proposant une menace tellement �norme qu�il n�envisagerait m�me pas d�en douter.</p><p>L�heure �tait venue de jouer les croque-mitaines.</p><p><emphasis>Seigneur, faites que �a marche.</emphasis></p><p>Sullivan activa le sortil�ge.</p><p>Hayate, premier garde fant�me, observait le duel avec une inqui�tude grandissante.</p><p>Goto, commandant de la garde de fer, �tait � c�t� de lui. ��Ah�! Excellent�! Le pr�sident r�duit le tra�tre en bouillie.��</p><p>Hayate, par une longue habitude, se caressait le menton lorsqu�il r�fl�chissait. ��Aviez-vous d�j� vu le garde de fer Toru se battre�?</p><p>��Ce n�en est pas un�! rugit le commandant. Comment osez-vous�?</p><p>��Bien s�r, bien s�r.�� Inutile de se retrouver contraint au duel pour avoir froiss� un garde de fer irascible. Il n�aurait pas risqu� de perdre, cela dit�: il aurait fait empoisonner Goto la veille. ��Mes excuses� Moi, j�ai d�j� vu le tra�tre se battre. Aujourd�hui, il n�a pas l�air dans son assiette.</p><p>��Sans doute �cras� par la honte, ce qui est normal en la pr�sence magnifique de son p�re�!��</p><p>Hayate n��tait pas convaincu, et les paroles de Toru lui trottaient dans la t�te. Les chevaliers �taient des adversaires redoutables mais peu nombreux. Pourquoi gaspiller autant de combattants dans une tentative d�assassinat contre un homme notoirement immortel�? Cette gabegie ne leur ressemblait pas. Il les respectait assez pour savoir qu�ils faisaient preuve de logique. Toru les avait-il conquis � ses d�lires, et, si oui, comment�?</p><p>Il s��tonnait lui-m�me. Le pr�sident avait raison�: Toru distillait du poison avec chacune de ses phrases.</p><p>Un soldat arriva en courant pour faire son rapport au garde de fer. ��Mon commandant, nous venons de perdre contact avec le <emphasis>Zuiryu</emphasis>. D�autres vaisseaux mentionnent une explosion violente � sa derni�re position connue.</p><p>��Hein�?�� La salle de commandement entra en �bullition. C��tait une tr�s mauvaise nouvelle. L�Imperium n�avait encore construit que quatre vaisseaux de classe Kaga �quip�s du rayon de paix, et on en avait perdu un l�ann�e pr�c�dente. Le <emphasis>Dragon propice</emphasis> �tait le meilleur dirigeable de la r�gion. ��Une attaque du vaisseau non identifi�?</p><p>��Nous l�ignorons, mon commandant. Les longues-vues confirment qu�il est toujours l�-haut, � une altitude extr�me. La marine a lanc� un d�mon intercepteur exp�rimental.��</p><p>�trange. Hayate regarda par la fen�tre. Le pr�sident s�occupait toujours d�infliger � Toru une correction digne d�un chiot d�sob�issant. Il remarqua un �clair lumineux dans le ciel. Une forme tombait droit sur eux. ��Il y a quelque chose l�-haut.�� Il tendit le bras.</p><p>Le chef de la <emphasis>Tokubetsu Koto Keisatsu</emphasis> plissa les paupi�res. ��C�est un vaisseau�?��</p><p>Le garde de fer, furieux � l�id�e d�avoir perdu un Kaga, regarda � son tour. ��C�est un oiseau.</p><p>��Non��� Hayate se pencha. ��Je crois que c�est un homme.��</p><p>Soudain, un grand vacarme, un grondement de tonnerre qui fit trembler les vitres. Toute l�assistance se mit � fixer les cieux. M�me le pr�sident interrompit un coup de pied pour lever la t�te.</p><p>Une voix terrible succ�da au tonnerre.</p><p><emphasis>���coutez-moi, peuple de l�Imperium. Je suis Jake Sullivan, chevalier du Grimnoir.��</emphasis></p><p>Le tour de magie �tait fascinant. Hayate avait entendu ces mots en japonais, mais il parlait �galement mandarin, cantonais, anglais, n�erlandais, allemand et russe, et il aurait jur� les avoir aussi entendus dans ces six langues. S�il en avait ma�tris� d�autres, l�effet aurait �t� le m�me. Vraiment, un sortil�ge magistral.</p><p>��Abattez-le�!�� ordonna Goto. Ses hommes se pr�cipit�rent. ��Vite�! Bougeurs, pr�parez-vous � faire d�vier l�intrus�!��</p><p><emphasis>��J�ai un message pour les guerriers de l�Oc�an t�n�breux. L��claireur est revenu.��</emphasis></p><p>L�affirmation �tait si peu attendue que beaucoup de gardes de fer se fig�rent un instant. Ces noms �taient rarement prononc�s.</p><p>La forme se rapprochait. Elle �tincelait au soleil. Oui, une silhouette humaine. <emphasis>��Vos �coles ont �t� infiltr�es. Les monstres sont cach�s dans vos rangs�!��</emphasis></p><p>Soudain, une autre voix, aussi sonore que la premi�re. Okubo Tokugawa r�pondait. ��Ne l��coutez pas�! Le Grimnoir est malfaisant�!</p><p>��<emphasis>Le pr�sident dit que nous sommes malfaisants� Il a raison. Nous le sommes. Je sais que l��claireur est ici� parce que l��claireur, c�est moi�! J�ob�is � l�ennemi. Je l�emm�ne avec moi. Tu entends �a, Oc�an t�n�breux�? Je suis ton pire cauchemar.</emphasis></p><p><emphasis>��</emphasis>Non�!�� La voix du pr�sident faisait trembler le monde. ��D�truisez-le�! Tuez-le�!</p><p>��<emphasis>Allez voir dans vos �coles. Nous y sommes d�j�. Nous sommes partout sur le territoire imp�rial. Vous voulez vous battre�? Venez vous battre�!��</emphasis></p><p>Le pr�sident �tendit les mains pour lancer des �clairs vers le ciel.</p><p>Un second bruit affreux, plus proche et plus fort. Les vitres se bris�rent. On aurait dit que l�homme venait d�acc�l�rer. Il tombait plus vite qu�une bombe. C��tait impossible. La magie concentr�e des bougeurs se r�v�lait impuissante � le repousser. Il atterrit avec une telle violence que la terre explosa autour de lui et ravagea un grand cercle de l�esplanade. Le pr�sident disparut dans un nuage de poussi�re.</p><p>��Au nom de l�Oc�an t�n�breux, prot�gez le pr�sident�! Vite�!��</p><p>Le garde de fer courait rejoindre leur seigneur. D�un bond, il passa par la fen�tre pour descendre de quatre �tages�: c��tait la voie la plus directe.</p><p>Hayate fron�a les sourcils. ��Fascinant.</p><p>��Vous �tes fou�? cria Goto. C�est comme �a qu�ils ont d�truit le <emphasis>Dragon propice</emphasis>. On nous attaque�! L�adversaire est revenu�! Il faut prot�ger le pr�sident�!</p><p>��En effet.�� Hayate se caressa le menton. Toru avait-il toute sa t�te, finalement�? Soit le Grimnoir avait mont� une machination tordue pour une raison tactique incompr�hensible, soit� soit c��tait pire que tout. Dans un cas comme dans l�autre, il fallait faire jour sur toute l�affaire, et la justice triompherait. ��Le pr�sident est un sorcier immortel. Ne le couvrez pas de honte en supposant qu�il a besoin de votre protection.</p><p>��Mais�</p><p>��Rappelez-vous votre formation, garde de fer�! Emp�cher l�arriv�e de l�ennemi est notre mission fondamentale. Vous avez entendu les paroles de l�envahisseur. Nous sommes infiltr�s. Pr�venez les �coles.�� Hayate se tourna vers son aide de camp, qui s�appliquait toujours � se faire encore plus discret que son ma�tre. ��Envoyez des �quipes d�intervention fant�mes dans chaque �cole. Enqu�tez sur tout le monde. Abattez quiconque essaie de vous en emp�cher. Si on nous refuse l�acc�s aux locaux, bombardez l��cole jusqu�� destruction compl�te.��</p><p>Par ces mots fut relanc�e la mission d��radication de l�Oc�an t�n�breux.</p></section><section><title><p>��Voyageuse�� (CBF)</p></title><p>���a ne marche pas.</p><p>��Merde�!�� Schirmer l�cha un coup de cl� � molette dans la machine infernale de Fuller. ��Et maintenant�?</p><p>��Rien��, dit Fuller. Il �tait si excit� que son casque se couvrait de bu�e�; il devait se tordre le cou pour lire les cadrans.</p><p>Schirmer cogna � nouveau. ��Bordel�!��</p><p>Lady Origami trouvait fascinant que le plus grand g�nie magique vivant et un homme capable de construire une machine avec des mat�riaux de r�cup�ration en soient r�duits � taper sur leur �uvre comme des chimpanz�s qui auraient d�got� un caillou bien solide. ��Qu�est-ce qui ne va pas�?</p><p>��J�ai n�glig� de tenir compte du d�ficit actuel de thermo�nergie disponible dans les omnilocateurs de�</p><p>��Tout est gel�, traduisit Schirmer.</p><p>��Oh�? C�est tout�?�� Elle posa une main gant�e sur la coque de l�appareil. �lev�e par un p�re qui, tr�s pieux, expliquait la magie par les interactions entre les esprits cach�s en toutes choses et consid�rait que sa fille parlait aux esprits du feu, elle n�avait jamais compris les bases scientifiques de ses pouvoirs et se contentait des croyances familiales. ��Oui� Le feu int�rieur est tr�s faible. Je le r�veille�?</p><p>��Euh� Oui, merci. Mais doucement, r�pondit Fuller.</p><p>��Bien s�r.�� Elle se concentra. Toute mati�re contenait des flammes. Parfois, il suffisait de les attiser. En quelques secondes, l�int�rieur de la machine se mit � luire d�un �clat jaune. Les diodes clignotaient enfin sur la console de Schirmer. La boule plac�e tout au sommet s��branla et tournoya de plus en plus vite. ���a va, comme �a�?</p><p>���a marche�! �a marche�! s��cria Fuller quand un bourdonnement inqui�tant sortit de l�appareil.</p><p>��Commencez le balayage, ordonna Schirmer � deux techniciens. D�abord Shanghai, puis remontez la c�te, puis l�int�rieur des terres. Je veux toucher toutes les �coles de Chine�!��</p><p>Lady Origami �tait d��ue. Elle avait esp�r� que le rayon magique serait visible. N�anmoins, heureusement qu�elle �tait venue dire au revoir � son lourd. Qu�auraient-ils fait sans elle, ces savants�?</p><p><emphasis>BOUM�!</emphasis></p><p>La <emphasis>Voyageuse</emphasis> trembla sous l�impact, et les chevaliers perdirent l��quilibre. Lady Origami tomba, glissa vers la porte ouverte, mais son filin de s�curit� la retint. Un technicien moins chanceux partit en roul�-boul� et passa par-dessus bord. Son c�ble r�sista, lui �pargnant une chute de soixante-quinze mille pieds, mais il se retrouva suspendu dans le vide, trois m�tres en contrebas. Schirmer entreprit de le remonter.</p><p>Elle sentait l�intrusion. Les d�mons avaient des flammes bien � eux. Celui-l� �tait petit, mais il avait r�ussi � p�n�trer dans le dirigeable, et il grossissait. Les vaisseaux de l�Imperium, incapables de monter assez haut pour leur tirer dessus, leur avaient envoy� des d�mons.</p><p>Des alarmes retentissaient. La <emphasis>Voyageuse</emphasis> perdait de l�altitude. Le d�mon s�en prenait � ses entrailles�: le troisi�me ballonnet de la car�ne b�bord. Percevant la pr�sence de la torche, il poussa un hurlement de rage�: elle le fit exploser en �teignant le feu qui l�animait. Elle dut ensuite relancer son effort magique pour emp�cher les flammes de gagner du terrain, et elle ne pouvait pas r�parer les d�g�ts d�j� subis.</p><p>Engonc�e dans sa combinaison, elle eut du mal � se relever, mais elle r�ussit � aller aider l�autre technicien � braquer la machine de Fuller dans la direction voulue. Sullivan avait besoin que �a marche. Elle ne le laisserait pas mourir pour rien.</p><p><emphasis>BOUM�! BOUM�!</emphasis></p><p>D�autres d�mons. Ils filaient sur le vaisseau, le per�aient de trous pour l�arracher au ciel.</p><p><emphasis>BOUM�!</emphasis></p></section><section><title><p>Cit� libre de Shanghai</p></title><p><emphasis>P�re� aide-moi. J�ai besoin de ta force. Exorcise le fant�me qui tient mon �me. Lib�re mes membres. Ne permets pas que je meure dans l��chec. Aide-moi � accomplir ton r�ve de l�Oc�an t�n�breux.</emphasis></p><p>Toru ouvrit les yeux. Son champ de vision �tait sem� de taches noires, mais ce n��taient que des mottes de terre sur la visi�re de son heaume. Il gisait sur l�herbe de l�esplanade.</p><p>L�imposteur, dress� devant lui, levait son �p�e. Le spectacle �tait fini�; on passait � l�ex�cution. Mais Saito regardait le ciel.</p><p>Une secousse violente�</p><p>Une bourrasque les �branla, suivie d�une muraille de poussi�re, de terre et d�herbe.</p><p>C��tait sa seule chance.</p><p><emphasis>P�re�! Donne-moi ta force d��me�!</emphasis></p><p>Une lumi�re blanche emplit Toru.</p><p>Cette lumi�re le br�lait comme le soleil. En lui, le parasite hurla, se d�sagr�gea, mourut.</p><p>La silhouette de l�imposteur �tait une ombre devant un nouveau soleil. L�envahisseur qui occupait l�esprit de Saito �tait plus ancien, plus fort, mieux retranch�: lui ne fut pas d�truit, m�me s�il criait et se d�battait sous la lumi�re de la v�rit�.</p><p><emphasis>Merci, p�re.</emphasis></p><p>L�imposteur disparaissait dans les tourbillons de poussi�re. Toru, enfin, put reprendre le contr�le de son armure. Le tetsubo d�colla, fendit l�espace dans un brouillard d�acier et s�abattit sur Saito, qui voltigea comme une barque dans un tsunami.</p><p>Toru s�arracha au crat�re qu�il avait ouvert en tombant. Avan�ant d�un pas incertain, il se r�habituait � commander � ses muscles, mais il retomba � genoux quand une douleur atroce lui d�chira le cr�ne. Il eut le plus grand mal � lever une main pour ouvrir son <emphasis>mempo</emphasis>. Le vent charg� de terre lui fouettait le visage, mais il n�avait pas le choix. Il se pencha pour vomir.</p><p>L�immonde liquide noir �tait vivant quand on l�avait contamin�. � pr�sent, il rejetait violemment la substance devenue inerte. Il toussait, crachait des grumeaux �c�urants au go�t de produits chimiques. Une p�te noire lui coulait par les narines, il pleurait des larmes �paisses, �a ressortait m�me par ses oreilles. Il b�nissait finalement l�odeur de vieux m�gots�; tout valait mieux que la puanteur qui �manait du fluide gr�ce auquel l��claireur dirigeait ses marionnettes.</p><p>La poussi�re retombait. Des gardes de fer se ruaient vers lui pour l�arr�ter. La plupart �taient humains mais, sous la lumi�re du second soleil, certains montr�rent leur vraie nature�: des sacs de peau emplis de pourriture palpitante. Les humains recul�rent, horrifi�s, en d�couvrant ainsi leurs fr�res.</p><p>L�imposteur se relevait. Dosan Saito n��tait pas le pr�sident, mais l��claireur lui avait octroy� un organisme puissant et il avait, depuis, absorb� l�essence de centaines d�actifs�: c��tait un adversaire redoutable. D�j�, il faisait appel au pouvoir des h�risseurs pour ressouder ses os bris�s, et � celui des gu�risseurs pour refermer ses plaies. Autour de lui, Toru distinguait la pr�sence extraterrestre de l��claireur, qui l�englobait, le chevauchait, ses tentacules invisibles enfonc�s dans les oreilles de sa victime pour lui murmurer des secrets. D�autres appendices, nou�s autour du cr�ne, fouillaient dans ses orbites pour lui imposer les visions voulues par l�extraterrestre.</p><p>Soudain, le second soleil se braqua autre part, l��claireur disparut, et Dosan Saito redevint le pr�sident.</p><p>L�impact avait creus� un crat�re au milieu de l�esplanade. Une forme en sortit. D�abord un cr�ne blanc, puis un corps d�acier.</p><p><emphasis>Pas mal jou�, le lourd.</emphasis></p><p>��D�truisez-les�! cria Saito de la voix du pr�sident. D�truisez-les�!��</p><p>Mais le monde avait sombr� dans le chaos. Des milliers de citoyens cherchaient � s�enfuir. Certains gardes de fer couraient vers Sullivan ou Toru, d�autres h�sitaient. Ceux qui avaient vu la r�alit� expos�e par le second soleil s�en prirent aux infiltr�s. Fr�re contre fr�re. Ceux qui n�avaient rien remarqu� ne comprenaient pas la trahison de leurs camarades.</p><p>Un brave voulut �liminer un infiltr� portant l�uniforme de la garde personnelle du pr�sident, mais les siens l�en emp�ch�rent. ��Vous n�avez pas vu�? C�est ce qu�on nous a expliqu�!�� Il repoussa deux fr�res qui l�entravaient pour bondir sur l�infiltr�, qui se retourna et lui enfon�a son katana dans le ventre. L�homme r�ussit � lui empoigner les joues et tira violemment sur son <emphasis>masque</emphasis>. ��Regardez�!�� Mais l�autre r�cup�ra son �p�e, et l�homme cracha un flot de sang. Un �clat m�tallique�: la t�te du garde de fer fut tranch�e.</p><p>La v�ritable nature de l�infiltrateur �tait r�v�l�e. La peau d�chir�e retombait comme un foulard sur sa veste d�uniforme. En dessous, le muscle � nu ondulait, rouge et noir, prot�g� par une carapace translucide.</p><p>D�s l�enfance, � l�acad�mie, les gardes de fer entendaient parler de ces abominations. Leur pire cauchemar venait de prendre forme.</p><p>Les gardes de fer se frayaient un chemin dans la foule en hurlant. L�infiltr� s�effor�ait de recoller sa peau d�chir�e, tandis que des cadavres volaient. On faisait pleuvoir sur lui des �clairs, des jets de feu, puis un colosse se fit pousser des griffes d�os pour le trancher en deux. Un liquide putride couvert de flammes noires aspergea la pelouse.</p><p>��Le Grimnoir s�est alli� � l��claireur�!</p><p>��Pr�venez le haut commandement�!</p><p>��Prot�gez le pr�sident�! Tuez l�ennemi�! Tuez le Grimnoir�!��</p><p>Toru souleva son tetsubo et s�en fut vers Saito � grands pas.</p><p>Le d�guisement de l�imposteur craquait aux entournures. ��L��claireur n�est pas ici�! On vous trompe�!�� Il paniquait, comprenant que le Grimnoir avait retourn� ses mensonges contre lui. Le vrai pr�sident n�aurait jamais paniqu�, et Toru en prit ombrage. Saito consacrait sa magie � se r�tablir�; il n�avait plus l��nergie de se faire entendre aux quatre coins de l�esplanade. ��C�est un pi�ge du Grimnoir�!��</p><p>Sullivan avait bien travaill�. La rumeur allait circuler trop vite pour qu�on l��touffe. Il ne restait plus qu�� �liminer l�usurpateur avant qu�il ne fasse avorter la noble mission de l�Oc�an t�n�breux.</p><p>Jake Sullivan s�extirpa du sillon creus� par sa chute. Quand la foudre avait vol� vers lui, il avait brutalement modifi� la gravit� et sa densit� pour l��viter. Jadis, il �tait tomb� sur un train, il avait �t� pi�tin� par le dieu des d�mons�; tout cela n��tait rien aupr�s de cet atterrissage. La quantit� de terre qu�il avait d�plac�e le frappait de stupeur. Le sortil�ge grav� dans son dos, ce n��tait pas de la rigolade.</p><p>Son but �tait d�alerter la garde de fer, et, d�un regard autour de lui, il vit l�appareil de Fuller remplir son office�: les monstres cach�s dans les humains devenaient visibles. Entre ce spectacle et les explications qu�il venait de leur balancer, les Japs s��taient mis � s�entretuer. Mission accomplie. Ils savaient que l��claireur �tait sur Terre et, partis en chasse, ils ne s�arr�teraient qu�une fois les infiltr�s extermin�s jusqu�au dernier.</p><p>Le probl�me�: les gardes de fer �taient � pr�sent persuad�s que, l��claireur, c��tait lui.</p><p>S�il avait affirm� que le pr�sident �tait un tra�tre, personne ne l�aurait cru. Il fallait leur proposer une interpr�tation acceptable, et les id�es pr�con�ues faisaient un levier puissant.</p><p>Toru s�attaquait � Saito. Jake n�aurait pas demand� mieux que lui venir en aide, mais un d�tachement de gardes de fer se pr�cipitait vers lui. Il puisa dans son pouvoir pour projeter autour de lui une vague de gravit�. Il ne s��tait pas attendu � l�effet obtenu�: un mur d��nergie d�ferla sur la pelouse, aplatissant gardes de fer et civils, renversant les gradins r�cemment �difi�s. Ceux qui s�y trouvaient encore bascul�rent dans le vide ou moururent �cras�s sous les d�combres.</p><p>Sullivan annula son propre poids et jaillit du crat�re dans un d�luge de cailloux. Saisissant son BAR par-dessus son �paule, il l�arracha � ses sangles, reprit sa masse normale et atterrit. Le bullpup crachait d�j� des .30-06.</p><p>Il y avait des gardes de fer partout, tous persuad�s qu�il �tait le mal incarn� et bien d�cid�s � le d�truire. Des balles ricochaient sur son armure�; les runes de Browning le prot�geaient du gel et des flammes. L��lectricit� n�atteignait jamais sa peau. Le BAR balayait le d�cor, m�thodiquement, pour �liminer les soldats qui chargeaient.</p><p>Il devait � tout prix rejoindre Saito. Il voulait bien mourir, mais pas avant d�avoir r�gl� son compte au salopard.</p><p>Un lourd accrut la gravit� sous ses pieds. Sullivan �clata de rire et lui rendit la pareille en dix fois pire�: l�autre explosa en particules rouge�tres. Un h�risseur d�boula sur son flanc, toutes griffes magiques dehors, lesquelles, par miracle, p�n�tr�rent l�armure. Sullivan pivota, lui planta le canon dans les c�tes et le fit exploser.</p><p>Une balle de gros calibre le toucha au front. Elle ne p�n�tra pas dans la plaque d�acier, mais sa t�te partit � la renverse et il sentit son cou craquer. Il continua d�avancer et chercha le tireur des yeux tout en p�chant un nouveau chargeur. Nouvelle d�tonation�: �a devait venir d�un fusil � �l�phant, vu la violence de l�impact. Il perdit l��quilibre, tomba � plat ventre et d�rapa sur quelques pas, mais il avait vu un �clair et un panache de fum�e au�dernier �tage du palais. Il brandit son BAR et d�truisit les fen�tres, ainsi que quiconque se tenait derri�re.</p><p>Avant qu�il ait pu se relever, une brute lui sauta sur le r�ble. Sullivan�lui balan�a un coup de coude dans les dents sans la faire l�cher prise puis durcit sa chair�: le poing qui s��crasa dans ses reins heurta de la pierre. Malgr� tout, l�armure se cabossa. Il se donna deux mille kilos et roula sur lui-m�me, �crasant le soldat sous son poids monstrueux.</p><p>Il d�r�gla la gravit� pour d�stabiliser le garde de fer et gagner du temps. Il s�essoufflait. Tous les sortil�ges qu�il portait le br�laient. M�me avec son pouvoir renforc�, il ne tiendrait pas le choc. <emphasis>Courage�!</emphasis> Sullivan reprit son poids normal et se remit debout. Des troufions se pr�cipitaient pour s�interposer entre lui et Saito.</p><p>Un �clair�; des claquements m�talliques. Une pluie d��tincelles jaillit de sa poitrine juste avant qu�il ne tombe � la renverse. Un garde de fer sorti de nulle part l�attaquait � l��p�e. <emphasis>L�armure n�aura aucun mal �� Merde�!</emphasis> Il fut soudain beaucoup plus lourd. Le Jap n�essayait pas de le blesser�; il voulait d�t�riorer les runes magiques.</p><p>C��tait son point faible. Le bretteur repoussa le canon du BAR, avan�a, pointa son arme vers l��il de Sullivan, et son cr�ne se fendit dans une gerbe �carlate.</p><p>Faye �tait derri�re, brandissant une �p�e de garde de fer d�gouttante de sang, qu�elle avait enfonc�e dans la t�te du type du m�me geste qu�elle aurait eu pour couper du bois. Le Jap essaya de s�asseoir�; elle se pencha, nonchalante, lui planta l��p�e entre les c�tes et la fit tourner. ��Bonjour, monsieur Sullivan. Je peux vous aider�?</p><p>��Ne laisse pas le pr�sident s�enfuir. Le reste, on s�en fout.��</p><p>Elle hocha la t�te avant de dispara�tre.</p><p>Il regarda autour de lui. Saito battait en retraite dans le palais, Toru � ses trousses. La moiti� de l�arm�e japonaise courait vers Sullivan, alors qu�il se trouvait au milieu d�un vaste espace nu, sans rien pour s�abriter. Il prit ses jambes � son cou.</p></section></section><section><title><p>Chapitre 22</p></title><epigraph><p>Voudriez-vous que je vous donne ma parole�? On dit qu�un guerrier ne fait pas de promesses, car tout ce qu�il dit est une promesse. Si un guerrier d�clare qu�il fera quelque chose, ce sera fait. Si un guerrier parle, il s�engage. J�ai d�j� dit pourquoi je suis ici. Nous accomplirons la mission de l�Oc�an t�n�breux. Expliquez � vos hommes que l�Imperium tout entier ne pourrait pas nous emp�cher de r�aliser la derni�re volont� d�Okubo Tokugawa. L�Imperium doit comprendre le danger s�il ne veut pas p�rir. Je le forcerai � comprendre.</p><text-author>Toru Tokugawa, mai 1933.</text-author></epigraph><section><title><p>Cit� libre de Shanghai</p></title><p>Ian Wright d�lirait de douleur. Un garde de fer lui avait d�truit la jambe. Du pied au genou, elle pendait sous un angle impossible, l�os avait perc� la peau, et il y avait du sang partout. Il ne pouvait m�me pas arr�ter l�h�morragie, avec ses mains entrav�es, et ses camarades se servaient de leurs cha�nes pour entra�ner tous les prisonniers vers le tunnel et les salles de torture enfouies sous le palais. Ils n�y seraient pas � l�abri, mais �a vaudrait mieux que l�esplanade.</p><p>La souffrance l�emp�cha d�abord de comprendre la situation. Il avait l�impression que la garde de fer avait d�clench� une guerre civile. Comment imaginer des affrontements fratricides dans ce corps d��lite�?� Puis tout s��claircit.</p><p>Certains n��taient plus des gardes de fer. Ils n��taient m�me plus humains� Tout ce qu�avait dit Sullivan �tait vrai. Vraiment vrai. C��tait la pi�taille de l��claireur. Des monstres qui, � pr�sent, d�voraient les hommes. Quelle b�tise d�avoir dout�! � pr�sent, c��tait trop tard.</p><p>��Ils consomment la magie�! cria le docteur Wells � l�autre extr�mit� de la cha�ne. Se sachant rep�r�s, ils vont passer � l�attaque. Il leur faut d�vorer tout le pouvoir possible afin d�appeler leur ma�tre�!�� Et cinq actifs tr�s puissants �taient attach�s ensemble, bless�s, sans d�fense. ���voquez un d�mon�! Vite�!��</p><p>Bonne id�e, mais on les avait marqu�s d�un symbole qui les emp�chait de recourir � leur pouvoir. Ian se frotta le front avec l��nergie du d�sespoir. C��tait de la graisse de d�mon, tr�s �paisse, et il allait sans doute devoir s�arracher l��piderme�</p><p>Un garde de fer venait vers eux. Sous sa peau carbonis�e ondulait une masse de muscles violac�s. Il avait faim.</p><p>Ian frotta de plus belle.</p><p>Soudain, l��corch� vira au gris comme un estompeur, s�enfon�a sous terre en agitant les bras et disparut. L�instant d�apr�s, une autre forme grise s�extirpa de l�herbe et prit consistance. Heinrich Koenig, essouffl�, courut vers ses camarades. ��Bonjour, les amis. Sacr�e journ�e, hein�?</p><p>��Tu es le roi de l�euph�misme.��</p><p>Heinrich empoigna Ian et tous deux se d�mat�rialis�rent une seconde. Quand Ian redevint compact, ses entraves gisaient � ses pieds. Heinrich recommen�a l�op�ration avec le chevalier suivant. ��Fuyez tant que Sullivan les occupe. Portez ceux qui ne peuvent pas marcher. Sortez par la porte sud. Zhao vous attend sur fleuve, � bord d�une vedette de patrouille.��</p><p>Un soldat courut sus � Heinrich avec sa ba�onnette, mais, au�dernier moment, Wells le fit tomber. L�ali�niste, toujours entrav�, avait r�ussi � lui passer sa cha�ne autour du cou et serra pour lui rompre l��chine. Lui non plus n�avait pas acc�s � sa magie, mais il avait l�air de bien s�amuser. ��On se croirait � Rockville pendant une �meute��, expliqua-t-il quand Heinrich l�eut lib�r�.</p><p>��<emphasis>Herr Doktor</emphasis>, �vacuez ces hommes. <emphasis>Schnell�!</emphasis> Vite�!�� Quand tous furent d�tach�s, Heinrich se tourna vers le palais.</p><p>��Qu�est-ce que tu fais�?��</p><p>Heinrich se pencha, ramassa l�Arisaka tomb� � terre et s��lan�a. ��De mon mieux, j�esp�re.�� Il actionna la culasse. ��Filez�!��</p><p>Le pr�sident, ou le type qui lui ressemblait comme deux gouttes d�eau, voulut s��chapper en voyageant.</p><p>Faye jugea que ce n��tait pas du jeu.</p><p>Le v�ritable pr�sident avait lui aussi ce pouvoir-l�, mais elle savait que tous les actifs n��taient pas �gaux. N�importe qui pouvait se choisir un coin tranquille, bien en vue de son point de d�part, pour s�y mat�rialiser, mais seuls les artistes entra�n�s accomplissaient des merveilles. Le pr�sident, tout omnipotent qu�il avait paru, n��tait pas un sp�cialiste. Faye, si. Et la diff�rence avait co�t� ses deux mains au salopard.</p><p>Ce pr�sident-ci �tait beaucoup moins malin que l�ancien. Oh oui, il avait des montagnes d��nergie magique et un vilain petit monstre pour l�assister, mais il n�avait jamais travaill� dur, il n�avait jamais d� apprendre � se d�brouiller seul face � l�adversit�. Tout lui �tait offert par la pieuvre invisible perch�e sur ses �paules, avec des tentacules enfonc�s dans ses yeux et ses oreilles. Intol�rable.</p><p>La bestiole, c��tait donc l��claireur dont tout le monde parlait, mais les autres ne savaient pas � quoi il ressemblait. On s�attendait � un �norme monstre indestructible, comme la fois pr�c�dente. Mais ce truc n��tait qu�un fragment de l�entit� qui s��tait infiltr�e partout. Sur Terre, c��tait � �a qu�on avait droit�; le reste, gros et dangereux, se trouvait encore sur une autre plan�te, pas tr�s loin mais impuissant. La petite pieuvre devait trouver un moyen de lui ouvrir la porte. Elle avait laiss� les humains se farcir le sale boulot, r�unir les actifs dans un grand seau qu�elle allait se vider dans la gueule.</p><p>Mais ses plans avaient capot�, et tous les petits bouts �pars se rassemblaient. Personne ne l�avait encore compris�: la guerre �tait d�clar�e. Partout o� se planquaient les �corch�s, �allait �tre la bagarre. Mais Faye avait d�autres soucis pour le moment. Il fallait avant tout arr�ter la pieuvre.</p><p>Le nouveau pr�sident voyagea � l�instant o� Toru abattait sa massue, qui fendit le n�ant et r�duisit en miettes un grand lion en pierre. La carte mentale de Faye �tait noire de milliers de gens qui cavalaient, mais elle rep�ra facilement le point d�atterrissage de son adversaire. Il se croyait rapide � il avait saut� sept fois en huit secondes � mais elle lui collait au train.</p><p>Elle le rejoignit sur le toit du palais.</p><p>Il la vit tout de suite. Le monstre invisible qui le pilotait ouvrit son bec de perroquet sur un sifflement mena�ant. L�homme ouvrit une bouche stup�faite. Il distinguait la magie aussi clairement qu�elle, et il n�en croyait pas ses yeux. ��Qu��tes-vous donc�?</p><p>��L�ensorcel�e. Le pouvoir m�a choisie. Ton heure est venue.��</p><p>Il leva les mains�; une vague de destruction d�ferla sur elle.</p><p>L��nergie fusait plus vite qu�une balle de fusil, mais Faye avait d�j� tout analys�. C��tait la m�me magie que celle du moine noir. Elle modifia sa connexion et replia le tout pour s�unir � une autre r�gion du pouvoir. La puissance destructrice la laissa indemne, mais le toit se d�sint�gra. Le pr�sident changea de tactique. L�air autour d�elle se refroidit. Il voulait la geler sur place, solidifier le sang de ses veines et faire exploser ses cellules. Faye recourut � la magie de Murmure pour se r�chauffer.</p><p>Le combat continua ainsi. Il essayait un pouvoir, elle s�adaptait et ripostait. Quand il voulut l��lectrocuter, elle r�sista gr�ce au talent de George Bolander. Le ciel se z�bra d��clairs. Une rivi�re de flammes apparut entre eux, qui devint une v�ritable tornade. Ils renonc�rent, et le feu s��coula le long de la fa�ade vers la foule terrifi�e. Il tenta de l�influencer comme un parleur, et elle lui �clata de rire au nez alors que leur tourbillon de feu faisait exploser le gratte-ciel voisin.</p><p>Des d�mons apparurent autour d�elle. Elle en an�antit un d�un coup de poing, s�appropria le deuxi�me et lui ordonna de manger le pr�sident�; il �clata en grumeaux d�encre noire que Faye r�unit � la puissance de son esprit, transforma en balles de fusil et projeta vers le Japonais. Celui-ci durcit sa peau et se gu�rit rapidement, mais elle se mat�rialisa pr�s de lui et lui planta dans le c�ur l��p�e vol�e. Il repoussa la jeune fille en recourant � un pouvoir de bougeur puis, grima�ant, arracha l�arme de sa poitrine�; elle tomba en cliquetant, et Faye l�envoya s�enfoncer dans la jambe de Saito.</p><p>Il rugit et, puisant dans l��nergie environnante, pr�para une explosion, mais Faye lui coupa l�herbe sous le pied. L�attaque de�boumeur, d�vi�e, toucha le rez-de-chauss�e d�un autre immeuble. L�impact fit trembler la ville tout enti�re. Les quarante �tages s�effondr�rent dans un lent grondement de tonnerre et engloutirent une partie de la foule. D�ordinaire, l��claireur aurait absorb� la magie des morts, mais Faye le prit de vitesse.</p><p>Elle carburait � la mort et � la puissance magique.</p><p>L�ennemi, depuis des millions d�ann�es qu�il pourchassait le pouvoir, n�avait jamais affront� d�adversaire aussi redoutable que la petite Faye.</p><p>Le toit allait c�der. Le pr�sident voulut voyager, mais elle �tait plus rapide, et elle atteignit la zone qu�il essayait d�<emphasis>�crabouiller</emphasis> pour le repousser d�une bonne tape.</p><p>��Comment���</p><p>Le toit c�dait. Le pr�sident se transforma en brute pour survivre � la chute. Faye reprit ses bons vieux r�flexes et voyagea.</p><p>Ils se retrouv�rent � l�int�rieur. Toru et M.�Sullivan, au rez-de-chauss�e, �taient cern�s par les gardes de fer. Les deux hommes passaient de salons en antichambres avec force coups de feu, de massue, de couteau, de pied, �liminant un adversaire apr�s l�autre, laissant derri�re eux des tas de cadavres.</p><p>Le pr�sident atterrit bruyamment au milieu de ses hommes, qui recul�rent d�un bond.</p><p>Faye s�arr�ta sur la balustrade de la galerie du deuxi�me �tage.</p><p>Le pr�sident se remit debout pour l�apostropher. Ce n��tait pas lui qui parlait mais le monstre qui se cachait en lui depuis longtemps.</p><p>��Peut-�tre me vaincras-tu ici, mais les spores sont partout sur votre plan�te. Aujourd�hui, tu n�as r�ussi qu�� h�ter l�in�vitable r�colte. Je suis partout.��</p><p>Faye, soudain, fut saisie d�inqui�tude. Son pouls s�acc�l�ra�; sa carte mentale tournoyait, comme si le pouvoir voulait la mettre en garde.</p><p>Pour d�couvrir l�origine du probl�me, elle puisa dans son pouvoir, profond�ment et plus encore, consommant l��nergie de centaines d�actifs qui venaient de perdre la vie. Elle n�avait jamais os� atteindre une telle intensit�, mais elle avait l�appui d�une arm�e de morts. Sa carte s��largit jusqu�� couvrir le monde entier. L�exc�s d�information mena�ait de la rendre folle, mais elle voyait tout, chacun des liens entre les hommes et le pouvoir, les liens naturels et ceux contre-nature.</p><p>Ces derniers se remarquaient tout de suite. Le monstre ne mentait pas. Il �tait partout, en effet. Il se pr�parait depuis bien avant la naissance de Faye, bien avant que Sivaram n�ait montr� au pouvoir comment se prot�ger�; � pr�sent qu�on l�avait d�masqu�, il passait � l�action. Il y avait des milliers d�infiltr�s r�partis sur toute la Terre, et il suffirait qu�une poign�e consomment assez d��nergie en un lieu donn� pour ancrer l�ennemi � la plan�te.</p><p>Pour l��ternit�.</p><p>Les �corch�s commenc�rent la moisson�; des taches de mort apparurent sur le globe. Faye, horrifi�e, les regardait grandir dans sa t�te.</p><p><emphasis>��Je suis partout.</emphasis></p><p><emphasis>��</emphasis>Eh bien, moi aussi�!�� r�torqua-t-elle. Elle choisit un point d�arriv�e, renon�a � toute prudence et traversa la r�alit�.</p></section><section><title><p>��Voyageuse�� (CBF)</p></title><p>��On tombe�! s��cria Barns. La moiti� des syst�mes principaux sont hors d�usage.</p><p>��Gardez-nous entiers��, r�pondit le capitaine Southunder.</p><p>Ils entendirent un bruit de m�tal arrach�, un fracas soudain, et�un nouveau petit d�mon sortit des appareils de mesure. ��Gremlin�!�� pr�vint l�op�rateur du t�l�radar.</p><p>Southunder, calmement, d�gaina son automatique .45, aligna le guidon sur la b�te hurlante et lui explosa la t�te. L�op�rateur fut �clabouss� d�encre cr�pitante, ce qui valait mieux que de se voir d�chiquet� par des griffes aiguis�es. Ces cr�atures n��taient pas plus grosses que des caniches, mais elles avaient massacr� son beau dirigeable.</p><p>��On descend vite�! reprit Barns, indiff�rent aux coups de feu. Je ferai ce que je peux.</p><p>��Parfait, monsieur Barns.�� Southunder d�crocha le t�l�phone le plus proche et le chargea. ��La soute. Monsieur Schirmer, vous �tes l�?</p><p>��Schirmer a �t� attaqu� par un d�mon. Il ne peut pas venir jusqu�au t�l�phone.</p><p>��Ori, �coutez-moi. On a des ennuis. Il faut que vous emp�chiez les flammes de nous d�vorer. D�ici quelques minutes, nous serons � port�e de toute la marine imp�riale.</p><p>��Bien, commandant. Je ne nous laisserai pas br�ler.��</p><p>Southunder coula un regard par la vitre. Quittant la nuit du firmament, on avait regagn� le ciel bleu familier�: il pouvait donc recommencer � jouer avec le temps. ��J�esp�re nous tirer de l�, mais �a va secouer. Dites aux scientifiques de pointer l�appareil vers Shanghai. Venons en aide � monsieur Sullivan. Mon petit doigt me dit qu�il en a besoin.��</p><p>��Je te couvre, cria Sullivan en tirant dans l�encadrement de la porte.</p><p>��J�avance�!�� Toru fon�a droit dans un mur, passa au travers et renversa les soldats planqu�s de l�autre c�t�. Il en tua deux d�un coup de massue puis, de l�autre main, ramassa une mitraillette. ��Je te couvre.�� Et il ouvrit le feu dans la pi�ce suivante.</p><p>Sullivan passa au galop et se pla�a derri�re un pilier en marbre. ��Je recharge.�� Il l�cha son chargeur vide, en sortit un autre d�une cartouchi�re sur sa poitrine. Son pouvoir magique �tait en surchauffe. Il n�avait pas autant puis� dedans depuis la bataille d�Amiens.</p><p>Des centaines de soldats avaient converg� sur le palais, qui mena�ait de s�effondrer. Des balles filaient en tous sens. On se cognait dans des escouades de gardes de fer. Sullivan avait essuy� tant de coups de feu qu�il en perdait le compte. L�armure ne se disloquait pas�: elle s�usait peu � peu. Il saignait par d�innombrables plaies, coupures et br�lures, et ses sortil�ges de gu�rison peinaient � suivre.</p><p>Toru ne s�en tirait pas mieux. Sa belle armure de samoura� avait perdu une corne, et un canon sans recul avait failli l�incruster dans les fondations. Il boitait bas et laissait derri�re lui une tra�n�e de sang. ��O� est Saito�?��</p><p>Sullivan actionna la culasse du BAR. ��Je l�ai perdu.</p><p>��Le l�che�! Il s�est enfui�!�� Furieux, Toru envoya valser un sofa � l�autre bout du salon.</p><p>Pr�s de lui, le mur explosa, et un homme de m�tal apparut. D�un coup de poing dans les c�tes, il projeta Toru contre une colonne qui se fendit. Sullivan lui tira dessus, mais les balles rebondissaient sur le blindage du <emphasis>gakutensoku</emphasis>. La machine, plus �lanc�e et plus humano�de que son �quivalent am�ricain, leva un bras pour canarder Sullivan. Homme et robot se tir�rent dessus un moment et se trouv�rent � cours de munitions en m�me temps. Ils s��lanc�rent l�un vers l�autre�; l�impact envoya Sullivan droit au plafond, qu�il traversa sans presque ralentir.</p><p>Une salle de bains. ��Saloperie.�� Il roula sur le ventre et, par le trou, vit le robot qui continuait d�avancer. Un autre juron, mais il sentait son pouvoir rena�tre dans sa poitrine. Il se leva, r�duisit � n�ant le poids de la baignoire de fonte, l�arracha � ses fixations, visa et multiplia son poids d�origine par quatre. Elle tomba droit sur la t�te du robot, soulevant une pluie d��tincelles. Toru acheva la machine d�un coup de tetsubo bien appliqu�. Des rouages s�envol�rent comme une poign�e de confettis.</p><p>Sullivan rejoignit Toru par le m�me chemin que la baignoire. En atterrissant, il vacilla�: une balle du robot avait travers� l�armure pour se loger dans son estomac. ��Je recharge.��</p><p>Une meute de gardes de fer d�boulait par l�entr�e principale. Ils se montraient plus prudents et se couvraient les uns les autres en recourant � la magie ou aux armes � feu. Sullivan traversa le salon dans l�espoir de trouver une issue, mais, d�s qu�il s�approcha de la fen�tre, il essuya des tirs de mitrailleuse. Une grosse forme argent�e avan�ait dans la cour�: le second robot le tenait en joue, sans tenir compte du mur, et, comme on l�en avait averti, il �tait pr�cis. Des balles grinc�rent contre son armure.</p><p>Sullivan se tapit derri�re une �tag�re, s�apercevant tout � coup qu�ils se trouvaient dans la biblioth�que. Les livres grimpaient jusqu�au plafond. Belle collection.</p><p>Parfait endroit pour mourir.</p><p>Il sortit de sa cachette en tirant d�j� et r�ussit � tuer deux soldats puis � en blesser un troisi�me. Un estompeur jaillit du mur, lui saisit le bras et voulut l�entra�ner dans le sol, mais Sullivan concentra son pouvoir pour se rendre aussi dense que pendant sa chute c�leste, et l�estompeur fut incapable de le d�placer. � la seconde o� il reprit consistance, Toru, d�un coup de massue, lui arracha la t�te des �paules.</p><p>Ce fut comme si l�ensemble de la garde de fer ouvrait le feu en m�me temps. La salle fut cribl�e de balles. Des livres s�enflamm�rent sous la chaleur ambiante. Des �clairs jaillirent du couloir et p�n�tr�rent dans les prises �lectriques�; les ampoules au plafond �clat�rent en pluies d��tincelles. Sullivan fut touch� une bonne dizaine de fois. Une balle lui entra dans le poumon, et chaque inspiration le br�lait. ��Raclure.�� Une autre lui traversa le mollet. Il s�effondra contre une biblioth�que et tomba de tout son long.</p><p>Toru vacilla quand un gros calibre l�atteignit au front. C��tait une balle incendiaire encore incandescente qui fit gr�siller son casque. Il se h�ta de s�en d�barrasser. ��Sales chiens�!�� Il dut �touffer les flammes qui dansaient dans ses cheveux.</p><p>Le vacarme faiblit le temps que les gardes de fer rechargent ou r�cup�rent un peu d��nergie magique.</p><p>Sullivan ignorait ce qui se passait ailleurs, mais le chaos r�gnait. Des immeubles s�effondraient, la magie bourdonnait comme jamais auparavant. Des centaines de soldats s�approchaient du palais.</p><p>��On est cern�s��, affirma Toru.</p><p>Sullivan saisit un nouveau chargeur. Le canard en papier tomba de la cartouchi�re et atterrit dans une flaque de sang. Il le regarda un instant, le ramassa et entreprit de charger son BAR. ��Je ne suis pas du genre � me rendre.</p><p>��Pareil. Je pr�f�re mourir face � l�ennemi plut�t qu�attendre qu�on m�ex�cute comme un loup en cage.</p><p>��Tu m�langes les expressions. On n�ex�cute pas les loups.</p><p>��Comme tu veux. Nous aurons une mort honorable. Je quitte ce monde avec deux regrets. Le premier, de ne pas avoir r�ussi � tuer le tra�tre, mais au moins nous savons que les infiltr�s sont d�masqu�s.</p><p>��Je suis s�r que ton p�re serait fier de toi.�� Sullivan le pensait sinc�rement. ��Et le second�?��</p><p>Toru se tourna pour le regarder dans les yeux. ��Je me demande vraiment qui de nous deux �tait le plus fort��� Il se pencha pour tendre la main � Sullivan. ��Viens, finissons-en� mon fr�re.��</p><p>Bah, pourquoi pas�? Ce ne serait pas la premi�re fois qu�il aurait un garde de fer pour fr�re. Sullivan accepta la main couverte de sang et grima�a de douleur quand Toru l�aida � se relever.</p><p>Les soldats se raidirent tout � coup. Il y avait du neuf dans le vestibule. Sullivan coula un regard par la porte ouverte.</p><p>C��tait l�usurpateur.</p><p>Il �tait couvert de plaies et de bosses, de sang, de salet�. Son uniforme �tait en lambeaux. Mais il ne courait pas. Sullivan comprit. Saito ne contr�lait plus rien. C��tait l��claireur, � pr�sent, et il ne cherchait plus � fuir. Il �tait rep�r�; la guerre �tait ouverte. Il venait les tuer, puis il tuerait les gardes de fer, apr�s quoi il d�truirait la ville.</p><p>Toru aussi avait compris. Ils �chang�rent un regard. ��La fortune nous sourit.</p><p>��R�glons son compte � cette ordure.��</p><p>Ils sortirent de la biblioth�que. Sullivan visa et ouvrit le feu. Des balles lui transperc�rent la poitrine dans un d�luge rouge. Toru, juste derri�re lui, activa son pouvoir et bondit en poussant son cri de guerre.</p><p><emphasis>��TOKUGAWA�!��</emphasis></p><p>Il y avait des gardes de fer partout. Ils cribl�rent Sullivan de balles innombrables et l�ensevelirent sous les assauts magiques. Son BAR lui tomba des mains, mais, imm�diatement, il d�gaina son pistolet pour recommencer � tirer tout en avan�ant.</p><p>Le pr�sident ne tressautait m�me pas quand les balles le touchaient. Il pivota en montrant les dents et s�appr�ta � voyager pour �viter la charge de Toru.</p><p>Sullivan dirigea sur lui toute la gravit� possible. Toute la magie dont il disposait, renforc�e par ses sortil�ges et ce que le pouvoir lui transmettait passa dans cette attaque. N�importe qui se serait aplati comme une bo�te de conserve �cras�e sous une botte. D�ailleurs, trois gardes de fer un peu trop proches de leur ma�tre moururent sur le coup.</p><p>Mais l��claireur avait donn� � Saito une r�sistance extr�me. M�me sous une gravit� cinquante fois sup�rieure � la normale, il tenait bon, alors que le dallage se fissurait sous ses pieds et que le marbre �tait pulv�ris�. En revanche, il ne r�ussit pas � dispara�tre�; m�me un g�nie de la magie ne pouvait pas t�l�porter l��quivalent d�un train de marchandises.</p><p>Sullivan beuglait sous la violence de l�effort mais refusait de laisser Saito s�en tirer. Cela dit, il avait des limites, m�me avec le nouveau sortil�ge grav� sur la peau de son dos, qui gr�sillait en d�gageant de la fum�e comme une tranche de lard dans une po�le chaude.</p><p>Le pr�sident leva les mains pour repousser la gravit�, et Sullivan sentit la magie revenir vers lui. Il poussa un rugissement.</p><p>Toru se battait contre une autre brute, et tous deux vinrent s��craser aux pieds du pr�sident. Toru d�cocha un coup de poing dans la m�choire de l�autre, mais un bougeur puissant l�envoya fracasser une colonne. Il se releva, abattit un garde de fer d�un coup de tetsubo, puis un autre. Un ninja apparut et glissa son �p�e dans un trou de son armure. Le sang gicla.</p><p>Les yeux de Dosan Saito se ferm�rent � demi alors qu�il continuait � repousser la gravit�. D�s que Sullivan craquerait, il s��chapperait et la moisson continuerait de plus belle.</p><p><emphasis>Tu ne m��chapperas pas.</emphasis> Sullivan se concentra. Il �tait � sec, incapable de pousser plus fort. L�effort �tait inhumain. Un Jap lui abattit sur le cr�ne le canon de son fusil, qui se brisa. Un autre lui taillada le jarret�; Sullivan tomba � genoux dans un flot de sang.</p><p>Constant comme la gravit� <emphasis>Va te faire foutre. Jake Sullivan n�abandonne pas si facilement.</emphasis> Toru repoussa un adversaire et coupa en deux le ninja.</p><p>L�atmosph�re se transforma. La lumi�re �tait plus vive. Des rayons dansaient dans la poussi�re, le sang et la fum�e, aff�t�s comme l��p�e qui venait de le blesser�; on aurait dit qu�ils tombaient du paradis. La <emphasis>Voyageuse</emphasis> braquait sur Shanghai la machine de Fuller, et la v�rit� apparaissait.</p><p>Une cr�ature abominable accompagnait le faux pr�sident. Tous la voyaient clairement. Elle poussa un hurlement strident quand la lumi�re br�lante l�engloutit. C��tait l��claireur, et il se savait condamn�.</p><p>Les gardes de fer cess�rent de se battre et pouss�rent des cris horrifi�s devant le monstre pour qui ils couraient � la mort. D�autres entit�s horribles se faisaient passer pour leurs fr�res�; sous une apparence humaine, c��taient des �ponges qui absorbaient la magie des v�ritables soldats � l�agonie autour d�eux.</p><p>Les extraterrestres se jet�rent sur les humains avec l��nergie du d�sespoir. Le marbre disparaissait sous le sang �carlate.</p><p>Mais on ne s�int�ressait plus � Toru. Il se releva, tetsubo brandi. Sullivan s�en aper�ut�; Dosan Saito et l��claireur, non.</p><p><emphasis>��TOKUGAWA�!��</emphasis></p><p>Sullivan �teignit son pouvoir et s�effondra.</p><p>Toru abattit son tetsubo sur l��paule de Saito, lui brisant la moiti� des os. Un autre coup. Sous la lumi�re magique, l��claireur �tait vuln�rable�; il glapissait tandis que la brute le r�duisait en bouillie. Les tentacules jaillirent des yeux et des oreilles de Saito, d�o� giclaient des flots de sang. Toru, enfin, frappa aux jambes, et Saito tomba comme une masse.</p><p>L��claireur s��loigna en rampant. Il abandonnait derri�re lui un filet de fange noire. Sullivan se contraignit � avancer�; derri�re lui, c��tait du sang rouge. Il rattrapa le monstre, qui cracha un cri de fureur, et leva le bras, concentrant tout son pouvoir en une pointe de gravit� infinie, puis il �crasa son poing comme le doigt�de Dieu. Sa main s�enfon�a dans le marbre jusqu�au poignet.</p><p>L�abdomen de l��claireur fut comprim�, le reste s�enfla comme un ballon avant d�exploser sous l�inconcevable pression.</p><p>L��claireur �tait mort.</p><p>Sullivan resta prostr�. Il se vidait de son sang. Dans son dos, le sortil�ge avait grill�, il ne remplirait plus jamais son office�; lui-m�me vacillait aux portes de la mort. Toru avan�a de quelques pas maladroits puis s�effondra, gri�vement bless�. Du sang ruisselait sur ses bras.</p><p>Saito respirait encore, mais sa bouche rejetait plus de sang que de souffle. Toru l�avait �limin� pendant que Sullivan se chargeait de l��claireur.</p><p>Les gardes de fer affrontaient les monstres. Les trois mourants �taient seuls.</p><p>���a, c��tait pour mon p�re, cracha Toru. J�ai recouvr� mon honneur, tra�tre.��</p><p>Saito mourut le premier dans un ultime gargouillis.</p><p>Mais l��claireur, malfaisant, avait pr�par� un sortil�ge de vengeance. Une ligne lumineuse apparut au-dessus de la b�te massacr�e et s�incurva pour former un kanji compliqu� qui flottait au milieu de la salle. Sullivan sentait une �nergie chaotique affluer tout autour, m�me s�il ne pouvait d�chiffrer le caract�re.</p><p>��Boumeur��, soupira Toru.</p><p>Sullivan ouvrit la main pour regarder le canard en papier imbib� de sang.</p><p>Le palais explosa.</p></section></section><section><title><p>Chapitre 23</p></title><epigraph><p>Prenons le cas du courage. Le courage est presque une contradiction dans les termes. C�est un grand d�sir de vivre qui prend la forme d�une promptitude � mourir. ��Celui qui perd sa vie la sauvera��, ce n�est pas une sentence mystique pour les saints et les h�ros�: c�est un avis pratique pour les marins et les alpinistes. On pourrait l�imprimer dans un guide ou dans une th�orie militaire. Ce paradoxe est le principe m�me du courage, le plus mat�riel ou le plus brutal. Un homme surpris par la mer peut sauver sa vie s�il la risque au-dessus d�un pr�cipice. Il ne se sauvera de la mort qu�en marchant continuellement � son c�t�. Un soldat entour� par les ennemis doit combiner une grande envie de vivre avec une �trange insouciance de la mort. S�il se cramponne simplement � la vie, c�est un l�che, et il ne se sauvera pas. S�il n�y tient pas, il se suicide, et ne se sauvera pas. Il faut qu�il cherche � vivre dans un esprit de furieuse indiff�rence�; il faut qu�il d�sire la vie comme de l�eau et qu�il boive la mort comme du vin.</p><text-author>G. K. Chesterton, <emphasis>Orthodoxie,</emphasis> 1908, tr. Paul Claudel.</text-author></epigraph><section><title><p>Drew Town (New Jersey)</p></title><p>��Vraiment, une soir�e palpitante, dit Hammer.</p><p>��Vous avez pris de mauvaises habitudes � trop nous fr�quenter, r�pondit Jane. On ne peut pas toujours tomber sur des gardes de fer et des super-d�mons, si�?��</p><p>Hammer s�installa confortablement. ��R�veillez-moi quand il se passe quelque chose.��</p><p>Ils se relayaient pour surveiller aux jumelles les rues tranquilles de Drew Town. Leur position sur�lev�e et l�abondance de r�verb�res rendaient l�op�ration facile. Monotone, mais facile. Francis estimait qu�ils �taient bien cach�s. Comme personne ne les cherchait, �a n�avait pas d�importance.</p><p>La ville grandissait vite. Les ouvriers faisaient les trois-huit. Les chevaliers entendaient nettement les engins qui tournaient. Depuis leur derni�re visite, de nouvelles familles avaient emm�nag�. La population se comptait en centaines de personnes. Francis promena ses jumelles sur la longueur de la rue. Tout �tait calme. Il esp�rait que les anciens avaient donn� l�alerte pour rien. Le lendemain, il serait simplement un peu fatigu� quand il recommencerait � passer sous les fourches caudines de Roosevelt.</p><p>���a bouge dans la Premi�re Rue, dit Dan. Regarde, Francis.��</p><p>Francis se tourna vers l�entr�e de la ville. Six hommes marchaient sur le trottoir. Ils sortaient des b�timents administratifs. ��Un type en costard, des ouvriers, des vigiles. Attendez� C�est l�architecte, monsieur Drew en personne. Ils s�approchent d�une maison.</p><p>��Un peu tard pour une tourn�e d�inspection, non�?�� demanda Hammer en se redressant.</p><p>Les quatre actifs tendaient le cou. Il ne s��tait rien pass� depuis des heures. ��Eh, regardez rue C, au coin de la Quatri�me��, dit Jane.</p><p>Les jumelles pivot�rent. Le plan orthogonal simplifiait la t�che. Ce carrefour �tant beaucoup plus loin, Francis dut faire le point. Quatre hommes sortaient d�une voiture gar�e, se s�paraient en deux groupes et se dirigeaient vers deux maisons. Francis revint � l�architecte et ses compagnons�: eux aussi s��taient r�partis en paires pour visiter trois maisons distinctes. Leur parfaite coordination �tait inqui�tante. ��Mais qu�est-ce qui se passe�?�� Ils ne frapp�rent pas aux portes. Pas besoin. Ils avaient des passes. Bien s�r�: c��taient eux qui avaient con�u les baraques. Au m�me instant, comme s�ils avaient �chang� un signal alors que personne ne parlait, ils entr�rent. ��Ils p�n�trent chez des gens�!</p><p>��Toutes ces maisons sont occup�es, dit Dan. C�est la rue de notre lourd.��</p><p>Jane vint � la hauteur de Francis, qui lui tendit les jumelles. Il avait un mauvais pressentiment.</p><p>Certains intrus ressortaient d�j�. Ils couraient � pr�sent, traversaient les pelouses et sautaient les cl�tures. Jane eut un hoquet en les observant. ��Ce ne sont pas des hommes�!</p><p>��Hein�?</p><p>��Je vois l�int�rieur des gens. Ce ne sont pas des hommes. Pas du tout. Leur peau est une carapace�!</p><p>��Merde�!�� Francis attrapa son fusil. <emphasis>Fausse alerte, tu parles�!</emphasis> ��On fonce.��</p><p>La porte d�entr�e d�une des maisons s�ouvrit � la vol�e. Une gamine en chemise de nuit rose se pr�cipita dans le jardin. On ne l�entendait pas, mais Francis vit qu�elle hurlait. Elle avait atteint la rue quand une silhouette se d�coupa dans l�encadrement de la porte et descendit les marches du perron. La chemise blanche de son uniforme �tait tach�e de rouge. Le vigile leva la t�te comme pour flairer, trouva la piste et s��lan�a aux trousses de la petite. � quatre pattes.</p><p>Francis �tait trop loin pour employer son pouvoir. Le cran de s�ret� �tait d�gag�. Le canon du Enfield se cala au creux de son �paule et il plaqua sa joue � la crosse. La lunette captait la lumi�re ambiante, mais il faisait quand m�me sombre. Les fils du r�ticule �taient gris�tres et flous. Il expira, et son doigt se posa sur la d�tente.</p><p>La petite fille tr�bucha. L�homme, la b�te, bondit sur elle.</p><p>La lunette devint rose. Francis la redressa. Du blanc�: il tira.</p><p>��Tu l�as eu�!�� s��cria Dan.</p><p>Francis actionna la culasse. La petite fille se releva et repartit en courant. Le vigile � terre se redressait d�j�. D�s que l�enfant se fut �loign�e, Dan fit cracher le BAR pour r�duire l�agresseur en morceaux. <emphasis>POUM POUM POUM POUM.</emphasis> Lent, rythm�.</p><p>D�autres sortaient des maisons, couverts de sang actif. Certains avaient laiss� des lambeaux de peau dans des altercations avec leurs victimes�; ils n�en semblaient pas indispos�s. M�thodiquement, ils pass�rent � la maison suivante. Francis avait encore quatre balles�; toutes touch�rent leur but, mais un seul homme tomba. Les autres, comme invuln�rables, continuaient vers leurs cibles.</p><p>On voulait massacrer les habitants de Drew Town.</p><p>Francis, sans m�me l�avoir d�cid�, descendit la colline au galop. Jane et Hammer �taient d�j� � mi-pente.</p><p>Les anciens avaient pr�venu tous les chevaliers du monde� Francis comprit�: la m�me chose avait lieu <emphasis>partout sur la plan�te</emphasis>.</p></section><section><title><p>Stuttgart (Allemagne)</p></title><p>Par la fen�tre du bureau, on voyait des incendies, on entendait des sir�nes de police. Jacques Montand, honteux, baissait la t�te. ��Je n�ai pas �t� � la hauteur. J�ai nui � la soci�t� du Grimnoir, � ses anciens et � l�humanit�. Mon aveuglement d�lib�r� a caus� cette crise. J�assume la responsabilit� de mes erreurs.��</p><p>Les anciens se taisaient. Deux hommes �taient assis dans le bureau obscur, les quatre autres participaient � la r�union <emphasis>via</emphasis> des sortil�ges de communication. Le septi�me �tait port� disparu. L�ordre du jour �tait tragique. L�ennemi clandestin passait � l�attaque partout sur la plan�te.</p><p>��Jacques, intervint le Britannique, comment auriez-vous pu deviner�?</p><p>��Que la fille avait �t� choisie pour sauver l�humanit�? Que Sivaram n��tait qu�un essai dans le d�veloppement de l�arme supr�me�? Je ne pouvais pas savoir. Je ne pouvais que m�attendre au pire, mais je n�aurais pas d� refuser de voir la vraie menace. Faye et Sullivan ont essay� de nous pr�venir. En cachant ce que je savais, en taisant que Faye avait surv�cu, je nous ai tous expos�s � un immense danger. Je le r�p�te�: j�assume toute la responsabilit� de mes erreurs, et j�accepterai les sanctions que le Grimnoir jugera appropri�es. Si je dois payer de ma vie, soit.</p><p>���a devra attendre, dit l�Am�ricain. On a besoin de tout le monde. Si vous y tenez, pendez-vous quand tout sera r�gl�, mais, pour le moment, nous avons sur les mains une crise sans pr�c�dent. Ces �tres tuent des innocents, hommes, femmes et enfants.</p><p>��Nous avons envoy� les chevaliers dans les zones � risque d�s que nous avons eu vent de l�affaire, et nous tentons de pr�venir les autorit�s, dit l�Allemand. D�s la fin de cette r�union, j�irai me battre aux c�t�s des miens.</p><p>��Mon chef est t�tu, reprit l�Am�ricain. Mais je pense avoir convaincu Roosevelt. Il a fait appel � l�arm�e. Nous avons r�agi de notre mieux � chaque explosion de violence, mais nous ne savons ni o� elles ont eu lieu ni combien il y en a.</p><p>��Moi, je sais.��</p><p>Jacques et Klaus, interloqu�s, tourn�rent la t�te.</p><p>Faye Vierra s�avan�a dans un rayon de lumi�re. Couverte de sang, les yeux �carquill�s, elle tenait un pistolet. Il �tait ouvert et d�charg�. Elle l�cha un chargeur sur le tapis, en sortit un neuf d�une poche, l�enfon�a et actionna la culasse. Elle puait le sang et la mort.</p><p>Elle �tait terrifiante. Les anciens se taisaient.</p><p>��Depuis une heure, je me bats contre eux partout sur la plan�te. Je voyage l� o� la porte est le plus pr�s de s�ouvrir. J�en ai arr�t� des tas. Je ne sais pas combien j�en ai tu酠� Faye se frotta la figure de sa main libre, se barbouillant encore plus de sang. ��Je suis pass�e ici parce que j�ai un peu de temps avant la porte suivante. Je ne peux pas mener une guerre � moi toute seule. J�ai besoin d�aide.</p><p>��Quoi que la soci�t� puisse faire, c�est d�accord.�� Jacques parlait au nom de tous.</p><p>��L�un de vous est un liseur, je le sens.�� Faye les regarda les uns apr�s les autres. L�Allemand leva la main. ��D�accord. �coutez bien. Je vais afficher dans votre t�te une carte du monde.�� Du coin de l��il, elle aper�ut un globe terrestre qu�elle fit d�coller pour le reposer sur la table.</p><p><emphasis>Elle ma�trisait plusieurs pouvoirs magiques�!</emphasis></p><p>��Dessus, vous allez rep�rer tous les endroits qui ont besoin d�aide, puis vous vous d�brouillerez pour y envoyer des renforts. La Russie �tait mal barr�e, avec tous les goulags de Staline, mais j�en viens.�� Elle frissonna. ���a n�est pas r�gl�, mais ils tiendront un moment. J�ai senti la mort de l��claireur, et �a ralentira ses b�b�s, mais ils s�excitent quand m�me. L�Imperium a pris les armes et mobilise m�me ses agents secrets dans des pays o� ils n��taient pas cens�s se trouver. Mais il y a des pays o� nous pouvons aller et pas eux. Pr�t�?��</p><p>Klaus hocha la t�te puis porta les mains � ses tempes en hurlant. <emphasis>��Mein Gott�!</emphasis></p><p><emphasis>��</emphasis>Ouais. D�sol�e. Pas le temps d�y aller doucement. Et maintenant envoyez de l�aide aux gens qui en ont besoin. La soci�t� n�a jamais eu de mission plus importante.��</p><p>Klaus saisit le globe, sortit un stylo de sa poche et entreprit de tracer des X aux endroits strat�giques.</p><p>Soudain, l�ensorcel�e tressaillit et ferma les yeux en se concentrant. ��Oh, non� J�y avais pas pens� Personne n�y avait pens�.</p><p>��Qu�est-ce qui se passe, Faye�? demanda Jacques.</p><p>��L��claireur a pouss� les chefs d��tat � regrouper les actifs pour lui faciliter la t�che, mais il y avait depuis longtemps une r�serve toute pr�te, dans un coin recul�, et le monstre vient d�y d�barquer pour manger tout le monde. Faut que je file. Il n�y a que moi pour l�arr�ter.</p><p>��Bonne chance, Faye. Et pardon.</p><p>��Ne vous rongez pas les sangs, Jacques. Je tiens toujours mes promesses.��</p></section><section><title><p>Billings (Montana)</p></title><p>L�aile des prisonniers sp�ciaux du p�nitencier d��tat de Rockville accueillait les criminels actifs les plus dangereux d�Am�rique. C��tait l� que Jake Sullivan avait tir� six ans de travaux forc�s. Il y avait � ce moment-l� pr�s d�un millier de d�tenus.</p><p>Faye arriva � l�instant o� les derniers survivants �taient arrach�s � leurs cellules. Tout s��tait pass� tr�s vite. Une poign�e d��corch�s, dissimul�s parmi les gardiens, avaient attaqu� et remplac� leurs coll�gues en quelques minutes. Ensuite, ils n�avaient eu qu�� cueillir leurs victimes.</p><p>La magie r�colt�e suffisait amplement � ouvrir la porte.</p><p>Faye atterrit au milieu de la prison presque d�serte.</p><p>Une �manation de l��claireur l�y attendait dans le corps du directeur qui venait de mourir. Faye s�en attrista�: Sullivan d�crivait ce type comme un homme de bonne volont� qui lui laissait acc�s � la biblioth�que.</p><p><emphasis>��Je te l�ai dit, je suis partout.��</emphasis> La plus grosse partie de l��claireur, et la plus intelligente, venait de p�rir � Shanghai, mais ce monstre avait la r�sistance du chiendent�: en arracher la moiti� n��liminait pas la plante, et les racines se multipliaient. <emphasis>��Tu arrives trop tard. Partout nous sommes pr�venus, et nous sommes en route.</emphasis></p><p><emphasis>��</emphasis>Pas grave. Je te tuerai.</p><p>��<emphasis>D�autres intelligences l�ont aussi pr�tendu autrefois. Toutes ont �chou�. Tu es un �tre ordinaire. Tu n�imagines pas la dur�e de ce cycle. La proie choisit de nouvelles intelligences, et nous les d�vorons. Le cycle se r�p�te. La proie choisit de nouvelles intelligences, et nous les d�vorons. Le cycle est �ternel. La proie choisit de nouvelles intelligences, et nous les d�vorons. Vous ne serez pas la derni�re.</emphasis></p><p><emphasis>��</emphasis>Tu te trompes.�� Des dizaines de milliers de gens �taient morts pr�s de Faye au cours de la nuit, et elle s��tait appropri� leur lien avec le pouvoir. Elle ne pouvait plus comparer son �nergie magique � un fleuve, � un torrent, � rien de quantifiable. Son pouvoir �tait <emphasis>le</emphasis> pouvoir, et le pouvoir comptait sur elle pour l�emporter. La cr�ature �tait lasse de fuir. ��Je suis la derni�re.��</p><p>La marionnette de l��claireur leva les yeux sur le ciel noir. � Shanghai, il avait fait jour. Faye vit un cercle sans �toiles. Le cercle s��largissait. C��tait une ouverture qui donnait sur <emphasis>ailleurs</emphasis>.</p><p><emphasis>��La proie va fuir, comme � chaque fois. Elle t�abandonnera. Tu deviendras faible, tu seras d�vor�e. C�est le cycle. Tu es une abomination. Tu es une intelligence qui a copi� nos m�thodes. Toi aussi, tu d�vores la proie. Tu as pris ce qui nous revient de droit. Nous ne te laisserons pas prendre notre identit�.��</emphasis></p><p>Faye, fatigu�e d��couter cette litanie, leva son .45 et tira dans la�t�te de l��claireur. La nuit fut de nouveau silencieuse. C��tait d�j� �a.</p><p>Le grand ennemi �tait en route, attir� ici, � Rockville. Quand il aurait atterri, plus personne ne pourrait faire quoi que ce soit.</p><p>Faye passa en revue tous les emplois du pouvoir qu�elle connaissait. Elle pouvait choisir n�importe laquelle des connexions vol�es et plier la sienne pour la relier � la r�gion du pouvoir qui correspondait, mais elle avait beau y r�fl�chir, elle n�en voyait aucune capable de faire du mal � l�ennemi. Si, une, peut-�tre, �ventuellement, avec de la chance, mais elle ne savait pas comment s�en servir. Le pouvoir �tait une bestiole compliqu�e, avec des tonnes de morceaux, dont certains r�ussissaient rarement � se connecter � un �tre humain, et elle aurait pu en faire quelque chose, sans doute, mais se sentait bien incapable de les atteindre. Elle n�allait pas inventer un lien qu�elle n�avait jamais d�couvert auparavant � dans quel sens le plier�?</p><p>Le trou entre les �toiles s��largissait. De l�autre c�t�, l�univers �tait d�une couleur qu�aucun �il humain n�avait jamais contempl�e et pour laquelle les cerveaux humains n�avaient pas de nom. Le trou �tait loin, mais tout le monde dans l�h�misph�re Nord pouvait d�j� le voir. Le temps pressait.</p><p>L�un des gardes de fer morts pr�s d�elle � Shanghai �tait un liseur�; elle lui avait vol� son pouvoir. Elle ne l�avait pas encore essay�, mais �a valait le coup. Elle ne connaissait que deux personnes qui avaient vu la forme du sortil�ge qui l�int�ressait. L�une avait la cervelle farcie d�un d�lirant fatras d�information mais plus rapide que toutes les autres � � part la sienne peut-�tre. Elle ne r�ussirait sans doute � rien piger dans cette t�te-l�, surtout qu�elle n�avait jamais lu dans les esprits. L�autre cerveau �tait beaucoup plus lent mais beaucoup plus agr�able, sans compter qu�il �tait moins g�nant de fouiller dans le cr�ne d�un intime. Faye ouvrit sa carte mentale et, consommant plus d��nergie que la plupart des actifs au cours d�une vie enti�re, atteignit le New Jersey.</p><p>Francis assommait un �corch� de la crosse de son fusil. Il se trouvait sur un chantier, et plein de gens affrontaient les monstres. Satisfaite, elle remarqua que Francis, � lui seul, avait r�ussi � tuer des tas de marionnettes en les bombardant de briques et de pierres � la force de sa pens�e. Elle logea une balle dans la nuque de l��corch�. Il s�en serait sorti tout seul, mais elle �tait press�e.</p><p>��Merci.�� Il d�barrassa son arme de la substance gluante qui y restait coll�e puis se tourna pour d�couvrir qui lui �tait venu en aide. ��Faye�?��</p><p>Une seconde seulement, il contempla, effar�, sa d�gaine r�pugnante, puis il courut la prendre dans ses bras et l�embrassa sur la bouche. C��tait exquis, mais elle avait une plan�te � sauver.</p><p>Elle d�cida quand m�me de ne pas le repousser tout de suite�</p><p><emphasis>Bon, soyons s�rieuse.</emphasis> Elle s��carta. ��Francis, il faut que tu m��coutes.</p><p>��Qu�est-ce que tu fais l�? Je suis rest� des mois sans nouvelles�! Je ne savais pas si tu �tais encore en vie�!</p><p>��Francis, concentre-toi.�� Elle claqua des doigts pour mieux faire passer le message.</p><p>��O.K.�� Un �corch� leur fon�ait dessus, mais Francis fit d�coller un tuyau de plomb et s�en servit comme d�un javelot pour empaler le monstre et l�envoyer valdinguer au loin. ��O.K., j��coute. Qu�est-ce qui se passe�?�� Elle lui montra le ciel. ��Doux J�sus�! C�est quoi�?</p><p>��L�ennemi arrive. Il faut que tu r�fl�chisses bien et que tu retrouves le sortil�ge que tu as con�u, celui qui a englouti Mason Island.</p><p>��Le trou noir�? Selon Browning, ce pouvoir-l� est celui des nixies. Mais que�</p><p>��Laisse tomber. Pense � sa forme. Je l�ai jamais fait, alors applique-toi.��</p><p>Francis fron�a les sourcils et ferma les yeux.</p><p>Faye n�avait encore jamais lu dans les pens�es des gens. Par pr�caution, elle employa l��nergie magique de plusieurs actifs.</p><p>Et manqua s��vanouir. C��tait pire qu�un direct � la m�choire.</p><p>Elle ne vit pas seulement le sortil�ge�; elle vit tous les souvenirs qui s�y rattachaient, la rage et l�angoisse � l�id�e qu�il ne marche pas, le combat pour la libert�, la mort fr�l�e, les sentiments intenses quand il avait retrouv� celle qu�il aimait, puis l�effroyable tristesse en lisant sa lettre, parce qu�il l�aimait vraiment. Elle ne put s�en emp�cher�: elle lut la surface et la couche inf�rieure, et encore en dessous, tous les espoirs, les forces et les faiblesses, les d�fauts, les doutes, les �checs, les moments de grandeur et tout le reste. Elle apprit tout ce qu�on pouvait apprendre sur Francis Cornelius Stuyvesant, sur l�homme qu�il �tait et celui qu�il esp�rait devenir. Surtout, elle apprit qu�il d�sirait passer le reste de sa vie avec elle.</p><p>Elle revint � la r�alit�. Francis d�faillit. Elle dut le rattraper par le bras. Il saignait du nez suite � la violence de sa lecture magique.</p><p>��Tu m�as fait quoi�?</p><p>��Oh, Francis.�� Elle le serra contre elle. ��Si je n�avais pas d�j� eu des raisons de ne pas d�truire le monde en devenant mal�fique, j�en aurais une, l�.</p><p>��Euh� pardon�?</p><p>��J�essaierai de revenir, c�est promis.�� Elle le l�cha � contrec�ur et repartit dans le Montana.</p><p>Le calme r�gnait toujours dans la cour de la prison. Les projecteurs cr�aient des ombres noires. Elle n�aurait qu�une seule chance. L�ennemi quittait une r�alit�, d�barquait dans la sienne, mais elle ne le laisserait pas s�installer. Elle l�enverrait ailleurs. Nul ne savait o� conduisait le trou noir. Quand elle y avait balanc� Corbeau, elle avait � peine entrevu l�int�rieur. C��tait un lieu terrible d�infinies t�n�bres glac�es.</p><p>Mais le dieu des d�mons avait eu la force d�en sortir. L�ennemi, m�me s�il n�avait pas de corps, �tait beaucoup plus fort. Faye d�cida donc de cr�er un sortil�ge <emphasis>vraiment</emphasis> puissant. Le trou noir pr�c�dent avait r�ussi � engloutir Mason Island. Celui-ci devrait avaler le Montana. Mais, si elle le cr�ait � la surface, �a tuerait des centaines de milliers de gens, peut-�tre des millions si elle faisait la moindre erreur dans ses calculs mentaux�</p><p>�tait-ce grave�? Un million de morts pour en sauver des milliards� Le choix �tait facile. Et puis elle absorberait l��nergie magique de ces millions de morts� Rien ne serait g�ch�, et elle aurait sauv� tous les survivants. Elle serait une h�ro�ne, r�v�r�e par le monde entier.</p><p>Faye secoua la t�te. Pens�es dangereuses. Il fallait qu�elle monte tout l�-haut, l� o� le sortil�ge ne constituerait pas une menace pour la Terre. Il fallait qu�elle se pointe sous le nez de l�ennemi. Elle ne reviendrait sans doute pas.</p><p>Tant pis. Parfois, les h�ros ne revenaient pas.</p><p>Sa carte mentale se chargea des calculs. Elle allait devoir puiser simultan�ment dans plusieurs types de pouvoirs. M�me le pr�sident n�avait jamais accompli cet exploit. Oui, elle �tait capable de passer tr�s vite de l�un � l�autre, mais �a ne suffirait pas. Plusieurs <emphasis>en m�me temps</emphasis> ou rien. Un �chec signifierait sa mort imm�diate.</p><p>Elle se concentra sur la magie des estompeurs en s�imaginant impalpable comme Heinrich. �a l�aiderait � r�sister � la gravit� du trou noir. Ensuite, elle fit appel au pouvoir oppos�, celui des lourds, et s�imagina aussi dou�e que M.�Sullivan. Avec �a, elle aurait une chance de s�en sortir. Elle activa ensuite l��nergie de Delilah, la brute, et, sachant que son organisme subirait des l�sions imm�diates, elle demanda le talent de Jane, la grande gu�risseuse. Pour �viter de geler instantan�ment, elle pensa � l��nergie des torches � Murmure et Lady Origami � puis des cr�piteurs � M.�Bolander. Cerise sur le g�teau�: la chance de Barns, qui ne pouvait pas faire de mal.</p><p>La peur lui compressait les poumons. Elle plia donc son lien � l�image du pouvoir des parleurs, pour b�n�ficier de l�intelligence de M.�Garrett, et d�clara�: ��Je vais m�en sortir. Je suis vraiment dou�e. Le pouvoir avait de bonnes raisons de me choisir.�� Aussit�t, elle se sentit mieux.</p><p>Elle r�cita une pri�re muette, leva les yeux sur le monstre qui d�vorait le ciel et voyagea plus loin que jamais.</p><p>Le n�ant.</p><p>Puis un milliard d��toiles.</p><p>C��tait terrifiant. La Terre �tait � des milliers de kilom�tres. L�ennemi �tait devant elle.</p><p>La carte mentale de Faye protestait violemment�; elle la repoussa. Sa magie physique explosa avec la force de dix brutes. Ses tissus durcirent pour former un bouclier imp�n�trable. Malgr� tout, sa peau se n�crosa et les fluides de son organisme menac�rent de s��vaporer. Elle devint plus dense qu�aucun massif avant elle. La magie des gu�risseurs s�activa. Les mol�cules qui s�arrachaient � son corps puis�rent dans le pouvoir des torches pour former une barri�re entre elle et le vide.</p><p>L�ennemi approchait. Il �tait inconcevable. Il avait faim. Il avait trouv� le pouvoir�; il attendait cet instant depuis tr�s longtemps. Il n��tait pas intelligent, du moins pas d�une fa�on que Faye pouvait comprendre. L��claireur �tait devenu malin � force de fr�quenter les hommes. L�ennemi, lui, ne comprenait que le cycle de la chasse et du massacre. Rien ne le d�tournerait de son point d�ancrage dans le Montana. Rien d�autre que le cycle ne comptait.</p><p>Faye s�appr�tait � le rompre.</p><p>Elle plia son lien avec le pouvoir, � toute allure, selon des plans alambiqu�s. Elle r�fl�chissait plus vite que quiconque, et elle avait une certitude�: si le pouvoir avait choisi pour le d�fendre une pauvre petite Okie dans une masure au sol de terre battue, c��tait dans l�attente de cet instant de perfection.</p><p>Faye cr�a le sortil�ge. Un trou apparut dans l�espace. De l�autre c�t�, le n�ant v�ritable, � c�t� de quoi le vide interplan�taire faisait figure de paradis. La fissure s��largissait.</p><p>Pas assez vite. L�ennemi �tait trop gros. Il devait dispara�tre enti�rement. Elle avait besoin d�une nouvelle porte, aussi vaste que l�ouverture pratiqu�e par le monstre, assez vaste pour sauver le monde. Le n�ant devait d�vorer l�ennemi tout entier. Il ne devait pas pouvoir s��chapper, jamais. Faye r�unit <emphasis>toute</emphasis> la magie qu�elle avait vol�e, la puissance unifi�e de dizaines de milliers de morts, et la dirigea dans le sortil�ge.</p><p>L�univers se d�chira.</p><p>L��clair fut visible depuis la Terre. La faille s�ouvrit, b�ante, et s��largit. Trop vite. Faye s�y sentait aspir�e, si fort que m�me son pouvoir de voyageuse ne suffisait pas � y �chapper. Elle eut recours � la ma�trise gravitationnelle des lourds�; en vain. Au talent des estompeurs� mais la faille d�vorait m�me la lumi�re.</p><p>L�ennemi avan�ait, imperturbable, vers son festin.</p><p>Mais la piste qu�il suivait plongeait dans la faille. Le trou noir qui avait englouti Mason Island n��tait rien � c�t�. Celui-ci faisait la taille d�un pays.</p><p>L�ennemi vit le pi�ge � trop tard. Le portail d�o� il venait disparaissait dans le n�ant infini. Faye comprit sur quoi s�ouvraient les trous noirs�: sur l�univers o� irait le pouvoir s�il mourait.</p><p>L�enfer.</p><p>Faye allait mourir elle aussi, elle le savait, mais ce n��tait pas cher payer pour voir la stup�faction de l�ennemi � l�instant de tomber dans le n�ant �ternel.</p><p><emphasis>Ciao, saloperie.</emphasis></p><p>Elle r�ussit � ne pas basculer dans la faille, qui atteignit sa taille maximale et se mit � r�tr�cir. Heureusement�: plus grande, elle aurait englouti tout l�univers, et Faye aurait eu l�air maligne.</p><p>Elle vacillait au bord du vide�; plus le trou se refermait, plus il exer�ait une attraction brutale. Elle br�lait toutes les magies imaginables, mais elle avait �puis� son �nergie propre ainsi que celle vol�e par la mal�diction. Elle serait incapable de voyager.</p><p><emphasis>Au moins, je ne me suis pas ennuy�e.</emphasis></p><p>Soudain, le pouvoir lui parla. Non pas avec des mots, mais il �tait pr�s d�elle, il la regardait, il compatissait � sa peur, � sa douleur, � sa tristesse, il sentait son espoir et admirait l��trange esp�ce animale � laquelle il s��tait uni.</p><p>Il lui �tait reconnaissant, car le cycle �tait bris�. L�humanit� avait accompli l�impossible.</p><p>Il lui offrit donc une issue.</p><p>Le choix fut ais�.</p></section><section><title><p>Drew Town (New Jersey)</p></title><p>Francis, allong� au sommet du ch�teau d�eau, visait soigneusement. Les �corch�s �taient capables de pointes de vitesse stup�fiantes�; il recourait aux m�mes tactiques que pour la chasse au li�vre. Il pressa la d�tente et le Enfield aboya. L��corch� tr�bucha et tomba dans un trou qui attendait des fondations. ��Dans le mille�!�� Il actionna la culasse et chercha d�autres cibles, sans succ�s. Ayant appris � ses d�pens que les monstres �taient coriaces et remarquant une b�tonneuse encore en marche, il en souleva le levier avec son pouvoir afin d�engloutir sa victime. <emphasis>�a devrait suffire.</emphasis></p><p>��On y arrive�?�� cria Pemberly Hammer.</p><p>Jane sortit de derri�re la voiture qui lui avait servi de bouclier. Elle tenait sa Thompson favorite. ��Je pense que c�est bon.��</p><p>Dan rejoignit sa femme. ��On les a tous eus, je crois.��</p><p>Ils se battaient depuis une heure. La ville s��tait r�veill�e. La plupart des habitants s��taient enfuis�; beaucoup n�anmoins �taient rest�s se battre. La plupart �taient morts. Ensuite, les cadavres s��taient relev�s en retirant leur peau pour se retourner contre les chevaliers. Francis �tait � court de munitions et bient�t de pouvoir mais, pour le moment, tout �tait calme.</p><p>Il entreprit de descendre par l��chelle. Tout alla bien jusqu�aux trois quarts de la hauteur, quand il d�rapa sur un barreau glissant et tomba comme une pierre. Il atterrit les fesses dans une flaque de boue, se releva en poussant un chapelet de jurons et examina son fusil pour s�assurer qu�il n��tait pas bouch�. ��Je n�ai rien vu, mais ouvrez quand m�me l��il.</p><p>��Tous ces bless�s�! s��cria Jane. Je les sens autour de nous. Il faut que j�aille m�occuper d�eux.</p><p>��Je t�accompagne, fit Dan. La police est arriv�e, mais je ne te l�che pas d�une semelle.</p><p>��Ch�ri, tu es si chevaleresque.��</p><p>Des phares et des sir�nes d�boulaient sur la route qui menait �la ville nouvelle. Francis s�appuya au capot d�une voiture. ��Quelle nuit, Hammer�! Promettez-moi de filer dire � votre patron qu�il est compl�tement idiot.</p><p>��Volontiers. Vous avez remarqu� la dr�le de lumi�re dans le ciel�? C�est quoi, � votre avis�?��</p><p>Il leva les yeux. �a ressemblait � une aurore bor�ale. ��C�est Faye qui s�exprime.</p><p>��Comment le savez-vous�?</p><p>��Une intuition.�� Quand elle avait lu ses pens�es, si brutalement qu�il avait mal au cr�ne comme apr�s une nouba de trois jours, elle lui avait laiss� dans le cr�ne un peu d�elle-m�me. Il avait compris l�enjeu v�ritable de cette guerre. Les hommes aimaient se dire que leur petite amie �tait la femme la plus importante du monde. Dans son cas, c��tait la pure v�rit�.</p><p>��Elle va bien, vous pensez�?</p><p>��J�en suis s�r.��</p><p>Hammer hocha la t�te. Elle savait que Francis �tait sinc�re. ��Il faut que je fasse mon rapport aux flics. Il y a peut-�tre d�autres �corch�s dans les parages.�� Elle tendit la main, et pas comme une �l�gante un peu coinc�e, non�: honn�te, directe. Francis la serra. ��Merci de votre parano�a hautaine.</p><p>��Merci de votre agressivit� born�e.</p><p>��� votre service.�� Elle lui sourit et s�en fut � la rencontre des voitures qui se garaient.</p><p>Francis leva les yeux vers le ciel bizarrement illumin�. ��Allez, Faye���</p><p><emphasis>CRAC.</emphasis> Un vacarme assourdissant, comme si la foudre tombait � ses pieds. Un impact brutal le fit reculer.</p><p>Il pivota, fusil lev�, mais se figea aussit�t. ��Faye�!�� Entour�e d�un halo cr�pitant de pouvoir pur, elle �blouissait comme une lampe � souder. Il leva les mains pour se prot�ger les yeux. ��Faye�!��</p><p>La magie vacilla puis disparut. La lumi�re aussi. Ses oreilles bourdonnaient.</p><p>Elle eut un pauvre petit sourire. ��Il m�a donn� le choix��� Elle tomba � genoux.</p><p>Francis se pr�cipita. Elle semblait sur le point de s��vanouir. Il la retint de justesse. ��Qu�est-ce qui t�arrive�? Quel choix�?��</p><p>Elle avait les yeux ferm�s et dodelinait de la t�te. ��Le pouvoir. Il m�a offert le monde. J�aurais pu tout avoir. Je pouvais contr�ler la Terre, la diriger et prot�ger le pouvoir pour l��ternit�.��</p><p>Il la serra contre lui. Elle tremblait comme une feuille. ���a va, Faye, je te tiens. �a va aller.</p><p>��Tout. Tout ce que je voulais. Fini, les salauds, les guerres, la haine, selon ma volont�. Fini, les pr�sidents, les Madi, les Corbeau. Plus jamais.�� Elle d�lirait d��puisement. ��Tous. Finis. Mais, pour �a, il fallait que je sois forte, toujours. De plus en plus. J�aurais pris ce que je voulais, parce qu�il le fallait. C�est comme �a que j�aurais tout justifi�. Mais c�est comme �a que na�t le mal. Personne n�aurait �t� � l�abri, m�me pas toi.��</p><p>C��tait du charabia. Francis s�aper�ut qu�ils �taient tous les deux � genoux dans la boue. Il la remorqua vers un terrain sec et l�adossa � la roue d�une voiture, puis �carta de sa figure ses cheveux englu�s de sang. Il y en avait beaucoup, mais elle n�avait pas l�air bless�e. ��Jane�! Jane, j�ai besoin d�une gu�risseuse�!</p><p>��J�aurais pu. Avant, j�aurais dit oui. Mais Zachary m�a montr� ce qui se serait pass�. ǒaurait �t� trop tentant. Francis, il m�a propos� de devenir une d�esse. C�est pas bien. Pas comme �a. Personne ne devrait avoir tant de pouvoir. Si seulement c��tait la mal�diction et rien d�autre, mais j�ai d� choisir entre ce que j�aime et ceux que j�aime.�� Faye ouvrit les yeux. ��Alors j�ai renonc�. Toute la magie que j�avais gagn�e, je l�ai rendue. J�ai choisi d��tre moi.��</p><p>Francis plongea son regard dans les yeux de Faye. Des yeux bleus.</p></section></section><section><title><p>�pilogue</p></title><epigraph><p>Mais dans ces rues sordides doit s�avancer un homme qui n�est pas sordide lui-m�me, qui n�est ni v�reux ni apeur�. Dans ce genre de roman, le d�tective doit �tre un homme de cette trempe. Il est le h�ros, il est tout. Il doit �tre un homme complet, � la fois banal et exceptionnel. Il doit �tre, pour employer une formule un peu us�e, un homme d�honneur � par instinct, par fatalit�, sans m�me y penser et surtout sans le dire. [�] Je le crois capable de s�duire une duchesse et incapable de souiller une pucelle�: s�il est homme d�honneur dans un domaine, il l�est dans tous.</p><p>Mon h�ros est relativement pauvre, sinon il ne serait pas d�tective. C�est un homme ordinaire, sinon il ne pourrait pas fr�quenter les gens ordinaires. En mati�re de psychologie, il est perspicace, sinon il ne conna�trait pas son boulot. Il se refuse � gagner de l�argent malhonn�tement et ne se laisse insulter par personne sans r�agir comme il se doit, en gardant cependant la t�te froide. C�est un solitaire�; sa fiert�, c�est que vous le traitiez en homme fier � sinon, vous regretterez de l�avoir rencontr�. Il parle comme un homme de son �poque, c�est-�-dire avec un humour caustique, un sens aiguis� du ridicule, un profond d�go�t pour le factice et un grand m�pris pour la mesquinerie.</p><p>Le roman tel que je le con�ois, c�est l�aventure de cet homme cherchant une v�rit� cach�e, et ce n�en serait pas une si elle n�arrivait pas � un homme taill� pour l�aventure. [�] S�il y avait assez d�hommes comme lui, le monde serait, je crois, un endroit o� l�on vivrait en toute s�curit�, mais pas trop ennuyeux cependant pour qu�on ait envie d�y vivre.</p><text-author>Raymond Chandler, <emphasis>Simple comme le crime,</emphasis> tr. Jean Bailhache.</text-author></epigraph><section><title><p>Un an plus tard</p></title><p>Il s��tait r�veill� bien avant l�aube. Un baiser sur la joue de sa femme endormie, un regard dans le berceau de leur fils nouveau-n�, puis il �tait sorti sur la pointe des pieds. Il avait entendu l�appel. L�heure �tait venue de regagner le monde�: ils allaient avoir une journ�e charg�e. Mais, d�abord, il avait besoin de r�fl�chir.</p><p>La maison n��tait pas loin de la mer. Il marchait tranquillement. Il boitait un peu, � pr�sent, sans doute pour le reste de ses jours. Les sortil�ges de gu�rison lui avaient permis de survivre et avaient r�par� le plus gros des d�g�ts. Le reste �tait entre les mains du temps.</p><p>La brume matinale �tait fra�che. Parfois, la nuit, on entendait les vagues. � part l�eau et le vent, le coin �tait calme. Parfait pour gu�rir, apprendre, se pr�parer. Un foyer rassurant, une r�gion isol�e. �a lui plaisait.</p><p>Pas assez isol�e, apparemment.</p><p>Toru Tokugawa l�attendait sur la plage, une �p�e � la main. Il donnait l�impression d��tre install� depuis un bon moment.</p><p>��Je ne peux pas dire que ta pr�sence m��tonne.�� Sullivan s�arr�ta � dix pas de lui, les mains dans les poches. ��Je savais bien que le jour viendrait.��</p><p>Toru avait pris un coup de vieux�; � en croire les rumeurs, il n�avait pas ch�m�. Il portait des v�tements traditionnels, kimono et hakama fonc�s, avec un daisho pass� dans l�obi et un long no-dashi � la main. Sullivan, � pr�sent, connaissait tous ces termes�: il avait beaucoup pratiqu� le japonais ces derniers mois. Sa femme et lui voulaient que leur fils parle les deux langues.</p><p>Toru s�inclina pour le saluer. L�un dans l�autre, une attitude plut�t respectueuse. ��Tu es difficile � trouver quand tu te caches, Sullivan.</p><p>��J�ai dit � l�Imperium tout entier que j��tais le diable��� Sullivan haussa les �paules. ��Tes compatriotes sont partis en croisade contre tous ceux que ce diable aurait pu fr�ler un jour. Il n�aurait pas �t� malin de clamer sur tous les toits que j�avais surv�cu.</p><p>��Je suis intrigu�. Comment as-tu fait pour survivre�? Le dernier sortil�ge de Saito a d�truit le palais.</p><p>��Heinrich. Il s�est point�, m�a attrap�, et on s�est estomp�s dans les fondations quand �a a p�t�.�� Les jours suivants avaient �t� riches en �motions. Trou� de partout, � peine capable de marcher, couvert de contusions, cherchant � quitter Shanghai alors que la ville s�effondrait autour de lui� ��Et toi�?</p><p>��Un de mes fr�res, Hayate � un fr�re de sang, donc �, m�a fait voyager juste avant que le sortil�ge ne s�active� Mais tu savais que j��tais en vie.</p><p>��Je me suis fait discret, ce qui n�emp�che pas de se tenir au courant. Ton histoire a fait le tour du monde. L�Imperium a appris qu�il s��tait laiss� berner, et tu as fait le m�nage dans le nid�de vip�res. On t�a m�me promu au rang de premier garde de�fer.</p><p>��J�ai propos� de me faire seppuku. L�empereur a refus�.</p><p>���a fait quel effet, passer de tra�tre � h�ros national�?</p><p>��Je ne sais pas. Je n�ai jamais �t� un tra�tre.�� Toru rit doucement.</p><p>Sullivan secoua la t�te en souriant.</p><p>Les deux hommes se turent un long moment. Toru se retourna pour regarder la mer. ��La guerre a �t� courte mais co�teuse. Les derniers infiltr�s se sont cach�s dans les �gouts, en haute montagne ou dans des mar�cages perdus. � pr�sent, ce ne sont que des carnivores dangereux. On m�a laiss� entendre que c�est la m�me chose dans d�autres pays. L� o� la garde de fer n�a pas acc�s, le Grimnoir s�est charg� de les �liminer.</p><p>��On raconte que tu vas �tre nomm� pr�sident.</p><p>��Non. Ce poste a �t� supprim�. Je servirai comme humble conseiller de l�empereur pour les questions strat�giques. Une fonction mineure.��</p><p>C��tait un mensonge �hont� ou alors de la fausse modestie. ��Tu parles�! Et quels conseils vas-tu donner�?</p><p>��La grande vision d�Okubo Tokugawa doit s�adapter. Maintenant que l�ennemi est prisonnier, l�avenir est moins sombre. Les �coles de l�Imperium n�existent plus. L�unit� 731 a �t� dissoute. J�ai ordonn� qu�on mette un terme aux exp�rimentations, et, pour l�instant, nous allons stabiliser et renforcer nos fronti�res plut�t que chercher l�expansion. Mais j�en ai d�j� trop dit� Tu savais que l�Imperium a d�cid� de se retirer de Shanghai�?</p><p>��Je l�ai entendu dire.</p><p>��Pendant que l�arm�e s�occupait des infiltr�s, un jeune Chinois charismatique a r�ussi � unifier les factions rivales en une r�sistance organis�e. La section imp�riale est en ruine et le conseil a estim� que, d�un point de vue �conomique, il n��tait plus rentable de s�impliquer dans la gestion de la ville.</p><p>��Shanghai m�rite enfin son nom de cit� libre.�� Sullivan retenait un sourire. <emphasis>Bien jou�, Zhao.</emphasis></p><p>��Il a de la chance de m�avoir rendu mon cendrier��� Toru secoua la t�te. ��Et tu sais que Dou-les-Grandes-Oreilles a �t� assassin�? Une affreuse guerre des gangs a �clat� apr�s notre d�part. Le nouveau chef des Verts est un homme de l�ombre qui se fait appeler l�Ali�niste.��</p><p>�a, c��tait une nouvelle. Personne n�avait vu Wells depuis la bataille. ��Je l�ignorais. Il n�a pas d� vouloir retourner � Rockville� M�me si Rockville n�existe plus.</p><p>��Et toi, Sullivan�? � quoi t�es-tu consacr�?</p><p>��Tu me connais. Lu des livres, jou� avec des sortil�ges. Rien d�important.</p><p>��Mais bien s�r� monsieur l�ancien.��</p><p>Le r�seau d�espionnage imp�rial �tait meilleur que Sullivan ne le pensait. Lui-m�me avait re�u la proposition tr�s peu de temps auparavant. ��Je n�ai jamais aim� les titres ronflants.</p><p>��Et quels conseils vas-tu donner�?</p><p>��Je suis avant tout un homme de terrain, mais, si les �coles de torture de l�Imperium sont ferm�es et si les d�lires eug�nistes ont pris fin, je conseillerai� la retenue.��</p><p>Toru hocha la t�te. ��Une position pleine de sagesse.��</p><p>Deux anciens �taient morts pendant la guerre contre les infiltr�s. Browning en avait remplac� un, et qui �tait plus indiqu� pour occuper le septi�me si�ge que l�homme qu�ils auraient d� �couter d�s le d�but�? Montand avait vot� pour lui avant de d�missionner. Churchill �galement l�avait soutenu. Le vote d�cisif �tait venu de l�Am�ricain d�j� en poste, et Sullivan avait d�couvert, � sa grande surprise, qu�il s�agissait de William Donovan, le�nouveau directeur du BCI. Avec un chevalier � ce poste cl�, le�Grimnoir avait r�ussi � saboter le plan de Roosevelt visant � enregistrer et contr�ler les actifs. Le gouvernement ne s��tait aper�u de rien. Sullivan devait le reconna�tre�: le Grimnoir voyait loin.</p><p>��Je dois savoir une chose avant d�en finir. Qu�est devenue l�ensorcel�e�?��</p><p>Bien s�r, elle int�ressait les espions imp�riaux. Apr�s tout, elle avait sauv� le monde. ��Elle n�est plus l�ensorcel�e.</p><p>��J�ai entendu des rumeurs.</p><p>��Elles sont fond�es. Faye n�est plus une voyageuse. Ce pouvoir �tait li� � sa mal�diction, et elle l�a perdu en emprisonnant l�ennemi.</p><p>��Plus une voyageuse� Je l�ignorais. Un jour, peut-�tre, l�ennemi r�ussira � s��chapper, mais l�humanit� enti�re a une dette envers cette jeune femme.</p><p>��Elle va bien.��</p><p>Faye n��tait plus la premi�re active du monde, mais elle restait sans doute la plus maligne. L�Imperium n�avait pas besoin d�apprendre qu�elle �tait une engrenage et qu�elle d�veloppait la magie dans des directions r�volutionnaires. Surtout depuis qu�elle avait appris � se connecter � diff�rentes r�gions du pouvoir, ce qu�elle appelait <emphasis>plier</emphasis> la magie. La derni�re fois que Sullivan avait parl� avec Francis, celui-ci lui avait dit que la petite �tait d�termin�e � voyager de nouveau. Elle r�ussirait, il n�en doutait pas. Elle avait perdu une partie de son talent, d�accord, mais elle n�avait pas fini d��pater son entourage. Apr�s avoir sauv� le monde, elle comptait l�am�liorer.</p><p>Toru, �tonnamment, paraissait �mu par le sacrifice qu�elle avait consenti. Certains actifs tenaient � leur magie plus qu�� leur vie. ��Comment supporte-t-elle cette perte�?</p><p>��Elle est plus forte que nous� Mais passons. Toru, tu n�es pas venu �voquer le souvenir de vieux amis. D�ailleurs, elle n�a jamais pu te blairer.</p><p>���a, c�est vrai��� Toru contemplait les vagues qui se fracassaient sur les rochers. ��Je suis venu finir ce que nous avions commenc�. Il faut d�cider une fois pour toutes qui de nous deux est le plus grand guerrier.��</p><p>Sullivan sortit les mains de ses poches. Son pouvoir �tait pr�t. ��Ce n�est pas oblig� de se terminer comme �a.��</p><p>Toru brandit la longue �p�e toujours dans son fourreau. ��Sais-tu comment j�ai appris que tu n��tais pas mort, Sullivan�? Non�?�� Il leva la lame � deux mains comme pour en trouver le point d��quilibre. ��Ceci est le no-dashi de Sasaki Kojiro, et il a appartenu � mon p�re. � l��poque o� je l�ai trouv� sur Mason Island, j�ai cru � un signe de l�approbation de mon p�re. Cette d�couverte, � ce moment-l�, �tait tr�s importante pour moi.</p><p>��Je ne l�avais pas reconnu.�� Sullivan n�avait retenu qu�une chose quant � cette arme�: Toru allait s�en servir pour essayer de le tuer.</p><p>��Quand j�ai �t� fait prisonnier, � Shanghai, elle �tait toujours � bord de la <emphasis>Voyageuse</emphasis>. Tout comme ceci��� Toru posa une main sur le katana et le d�gaina lentement. Un m�tre d�acier mortel. ��� l��poque, il �tait en deux morceaux. Depuis, on m�a r�habilit�, je l�ai fait r�parer. Ces deux lames auraient d� �tre perdues � jamais. Comment se sont-elles retrouv�es en ma possession�?��</p><p>Southunder avait pos� la <emphasis>Voyageuse</emphasis> sans trop de casse et l�avait planqu�e jusqu�� ce que le chaos s�apaise en Chine. Heureusement, l�Imperium avait d�autres soucis�; Sullivan et ses compagnons avaient pu rejoindre les pirates et d�camper. ��Quand nous sommes rentr�s chez nous, j�ai appris que tu avais r�int�gr� la garde de fer. J�ai tir� quelques sonnettes, et un diplomate s�est charg� de te rapporter ton matos.</p><p>��Pourquoi�?</p><p>��J��tais l� quand tu as bris� ton �p�e. Tu as dit que tu la r�parerais le jour o� tu retrouverais ton honneur��� Sullivan haussa les �paules. ��Pourquoi emp�cherais-je un homme de reconstruire sa vie�?</p><p>��Quand je les ai re�us, j�ai su que c��tait ton �uvre, et donc que tu n��tais pas mort.��</p><p>Toru lan�a � Sullivan la plus grande des deux armes.</p><p>Jake la saisit d�une seule main. Elle �tait beaucoup plus l�g�re qu�elle ne le paraissait. ��Sans vouloir manquer de respect � tes traditions � la noix, je ne tiens pas � me battre en duel. La derni�re fois que j�ai mani� l��p�e, je me suis couvert de ridicule. Si on se bat, je t��crabouille � coups de gravit�, point � la ligne.</p><p>��C�est un cadeau.�� Toru rengaina son katana. ��Garde-la en souvenir de notre bataille contre l�ennemi.</p><p>��Je ne risquais pas de l�oublier.</p><p>��Je voulais savoir qui �tait le plus fort� Je crois que nous connaissons la r�ponse.�� Toru s�inclina profond�ment.</p><p>Sullivan lui rendit son salut.</p><p>��Un jour, nos deux nations entreront en guerre, ou bien le Grimnoir et la garde de fer s�affronteront � nouveau. Ce jour-l�, si nous nous battons l�un contre l�autre, nous r�examinerons la question� D�ici l�, bonne chance, Sullivan.��</p><p>Toru Tokugawa, premier garde de fer, tourna les talons et s�en fut.</p><p>Jake Sullivan, ancien de la soci�t� du Grimnoir, regarda le soleil se lever, l��p�e � la main.</p><p>Un jour, il la donnerait � son fils.</p><empty-line/><subtitle>FIN</subtitle></section></section><section><title><p>Glossaire des termes de magie tir� des notes de Jake Sullivan, 1932</p></title><p>ACTIF. �� Terme g�n�rique pour d�signer une personne dou�e de talent magique, si son lien avec le pouvoir est assez fort pour qu�elle exprime son don � volont� et avec un meilleur contr�le que les passifs. Les actifs n�ont pas tous la m�me quantit� de pouvoir � leur disposition. Certains sont plus dou�s que d�autres. La sagesse populaire affirme que les actifs ne disposent que d�un seul type de pouvoir.</p><p>ACTIVEMENT MAGIQUE. �� D�signation ancienne des actifs.</p><p>ANCIEN. �� Membre dirigeant de la soci�t� du Grimnoir.</p><p>ANGE DE LA MORT. �� <emphasis>Voir</emphasis> CHEVAL P�LE.</p><p>ANNULEUR DYMAXION. �� Appareil cr�� par Buckminster Fuller, qui bloque toute magie dans une zone restreinte. Certains effets magiques d�j� lanc�s peuvent se maintenir en p�n�trant dans la zone � un �voqu�, par exemple, ou le talent d�un gu�risseur. Les annuleurs Dymaxion explosent au contact de la magie des nixies.</p><p>BABEL. �� Rare type d�actif capable de comprendre, de lire et de parler toutes les langues.</p><p>BESTIAL. �� Similaire aux dolittles, mais plus puissants et capables de contr�ler les animaux par t�l�pathie. Dans les cas extr�mes, un bestial peut projeter une partie de sa conscience dans la b�te pour la contr�ler totalement, y compris la faire parler � sa place, etc. Selon certaines rumeurs, certains bestiaux arriveraient � contr�ler des �tres humains, mais il s�agit peut-�tre de propagande antimagique.</p><p>BLABLA. �� <emphasis>Voir</emphasis> PARLEUR.</p><p>BOUGEUR. �� Le terme scientifique est ��t�l�kin�sique��, c�est-�-dire capable de d�placer des objets par la force de son esprit. Les bougeurs sont tr�s rares, et la plupart n�arrivent � contr�ler qu�un tr�s petit nombre d�objets en m�me temps. Plus ils sont puissants, plus ils soul�vent des objets lourds et nombreux, et plus ils les d�placent rapidement. Le plus difficile est la pr�cision du mouvement.</p><p>BOUMEUR. �� Type d�actif extr�mement rare, capable de cr�er des explosions � partir de rien.</p><p>BR�LEUR. �� <emphasis>Voir</emphasis> TORCHE.</p><p>BRUTE. �� Un des magiques les plus courants. Les brutes canalisent le pouvoir dans leur corps pour devenir plus fortes et plus r�sistantes. L�entra�nement leur permet d�accomplir des exploits remarquables. Si elles emploient trop de pouvoir trop vite, elles risquent des blessures graves, voire la mort. Dans la plupart des pays, elles n�ont pas le droit de pratiquer un sport en professionnel, mais une brute n�a jamais de mal � trouver du travail.</p><p>CHANCEUX. �� J�en entends parler depuis des ann�es, et je croyais que c��tait une l�gende pour d�douaner les gens qui trichent aux cartes. Ils utilisent leur magie pour modifier les probabilit�s. Le docteur Fort emploie le terme ��psychokin�sie�� pour d�signer cette capacit� � influencer le hasard.</p><p>CHANGEUR. �� <emphasis>Voir</emphasis> SOSIE. Dans certains cercles, on croit � l�existence d�une cat�gorie d�actifs capables de changer d�apparence physique, mais, � mon avis, il ne s�agit que de sosies tr�s dou�s.</p><p>CHEVAL P�LE. �� L�oppos� du gu�risseur. Leur contact provoque des maladies. Ce sont les actifs les plus violemment d�test�s. Heureusement pour nous, la plupart des normaux pensent qu�il s�agit d�une l�gende pour faire peur aux petits enfants.</p><p>CHEVALIER. �� Agent de la soci�t� du Grimnoir.</p><p>CR�PITEUR. �� Capable de canaliser, de ma�triser et de contr�ler le courant �lectrique. Ils sont assez communs, et beaucoup gagnent leur vie comme �lectriciens ou dans l�industrie. Les plus puissants peuvent capter l��nergie de l�air et g�n�rer des �clairs.</p><p>D�MON. �� <emphasis>Voir</emphasis> �VOQU�.</p><p>DOLITTLE. �� Actif capable de communiquer avec les animaux. Les plus dou�s peuvent contr�ler l�animal�; on les nomme hommes-b�tes ou bestiaux. Gr�ce � une s�rie tr�s populaire de livres pour enfants, dont le h�ros est un v�t�rinaire dou� de ce pouvoir, c�est le type de magie le plus respect�.</p><p>�CLAIR. �� <emphasis>Voir</emphasis> CR�PITEUR.</p><p>EDISON. �� <emphasis>Voir</emphasis> CR�PITEUR. Il para�t qu�� pr�sent c�est le terme poli.</p><p>ENGRENAGE. �� Deuxi�me cat�gorie d�actifs par ordre de popularit�. Les engrenages font appel au pouvoir pour accro�tre leur intelligence et sont capables d��clairs de g�nie. Souvent, ils ne sont dou�s que dans un domaine. Ainsi, Ferdinand von Zeppelin �tait un engrenage sp�cialis� dans les machines volantes. Sans ses id�es magiques, qui sait quels v�hicules nous utiliserions�? J�ignore si tous les engrenages sont fondamentalement intelligents, mais je n�ai jamais entendu parler d�un engrenage b�te.</p><p>ENNEMI. �� Pr�dateur qui pourchasse le pouvoir, depuis tr�s longtemps me semble-t-il.</p><p>ENSORCEL�. �� 1�: d�signe un objet ou une personne connect� au pouvoir par l�entremise d�un sortil�ge.</p><p>2�: titre de qui porte le sortil�ge parasite cr�� par Anand Sivaram, qu�il a port� avant Sally Faye Vierra.</p><p>ESTOMPEUR. �� Capable de traverser des objets solides, peut-�tre en modifiant sa densit� pour que la mati�re �trang�re passe entre ses propres mol�cules. Les estompeurs sont le contraire des massifs, mais tous deux d�pendent de la m�me section du pouvoir, qui concerne la densit�. Ils sont unanimement d�test�s, avec une r�putation de voleurs, d�assassins et de voyeurs.</p><p>�VOQU�. �� Cr�ature appel�e dans notre monde par un �voqueur. La force de la cr�ature d�pend du talent de l��voqueur. Les �voqu�s ne communiquent que d�une fa�on rudimentaire et disposent d�un langage limit�. On ne sait pas d�o� ils viennent�; ils n�acceptent d�en parler qu�en termes tr�s vagues. Un �voqu� reste sur terre jusqu�� ce qu�il soit d�truit ou renvoy�.</p><p>�VOQUEUR. �� Actif capable de faire venir des cr�atures d�un autre monde qui ob�issent � ses ordres. On ne sait pas d�o� elles viennent. Les croyances personnelles de l��voqueur semblent influencer l�apparence de l��voqu�. Les �voqueurs extr�mement puissants peuvent appeler des cr�atures terriblement fortes. Plus l��voqu� est puissant, plus il faut de pouvoir et de concentration pour en garder le contr�le.</p><p>FAUCHEUSE. �� <emphasis>Voir</emphasis> CHEVAL P�LE.</p><p>FRIGO. �� Toujours commode � fr�quenter quand on a besoin de gla�ons. Le frigo peut faire baisser la temp�rature. Les actifs arrivent � faire geler de l�eau, et m�me du sang et des organes, instantan�ment. On parle de frigos capables de faire appara�tre � volont� des murs de glace ou des stalactites, mais ces histoires viennent peut-�tre des <emphasis>Aventures du capitaine John Iceberg</emphasis>, un programme radiophonique tr�s populaire. Les frigos ne sont vuln�rables ni au froid extr�me ni aux engelures.</p><p>GU�RISSEUR. �� Cat�gorie d�actifs la plus rare et la plus populaire. Les gu�risseurs sont capables d�acc�l�rer le processus naturel de gu�rison. M�me un gu�risseur passif de faible pouvoir vaut une fortune. Les plus forts arrivent � soigner presque instantan�ment les blessures les plus graves. On m�a laiss� entendre que, m�me sans utiliser leur pouvoir, ils voient toujours l�int�rieur du corps des gens. Heureusement qu�ils sont bien pay�s, parce que, moi, franchement, �a me rendrait malade.</p><p>H�RISSEUR. �� Actif tr�s rare, capable de modifier � volont� sa structure osseuse. � Rockville, l�un a voulu se battre contre moi. On les �crabouille comme n�importe qui d�autre.</p><p>HOMME-B�TE. �� <emphasis>Voir</emphasis> BESTIAL.</p><p>JUGE. �� Type d�actif l�gendaire, cens� distinguer la v�rit� du mensonge. J�en connais une, mais je n�ai pas eu l�occasion de l�interroger sur le fonctionnement pr�cis de son pouvoir.</p><p>KANJIS. �� <emphasis>Voir</emphasis> SORTIL�GES. Mot japonais d�signant les sortil�ges physiques. Leurs kanjis sont en g�n�ral plus artistiques et plus stylis�s que les signes d�Europe de l�Ouest utilis�s par le Grimnoir, mais ils canalisent le pouvoir magique avec une grande efficacit�.</p><p>LAZARE. �� Actif capable d�encha�ner l�esprit d�une personne qui vient de mourir au cadavre de celle-ci, cr�ant des morts-vivants tortur�s. Les lazares sont les pires de tous, la racaille du monde magique. Le seul bon lazare est un lazare mort.</p><p>LISEUR. �� Personne capable de lire les pens�es d�autrui. Aussi appel�e ��t�l�pathe��. Les liseurs faibles per�oivent des sentiments vagues, et les forts arrivent � vous ouvrir le cr�ne pour regarder vos souvenirs comme un film. Les liseurs peuvent aussi �mettre pens�es et souvenirs. Plus leur cible est dou�e d�intelligence et de volont�, plus elle est difficile � lire, et plus elle a de chances de percevoir l�intrusion.</p><p>LOURD. �� <emphasis>Voir</emphasis> POUSSEUR DE GRAVIT�. Cat�gorie d�actifs tr�s r�pandue. La plupart des lourds ne peuvent modifier l�intensit� de la gravit� que dans une zone tr�s limit�e. Les plus forts arrivent � en modifier l�intensit� et la direction dans une zone plus �tendue. Les lourds sont l�un des rares types d�actifs � partager les m�mes caract�ristiques physiques�: beaucoup sont grands et forts. Un st�r�otype injuste veut qu�ils soient b�tes.</p><p>MACHINEUR. �� <emphasis>Voir</emphasis> ENGRENAGE. Terme d�habitude r�serv� aux engrenages les moins dou�s, capables de r�parer plus que d�inventer.</p><p>MAGIQUES. �� Terme courant pour les individus dot�s de pouvoir, actifs comme passifs.</p><p>MARCHEUR D�OMBRE. �� <emphasis>Voir</emphasis> ESTOMPEUR.</p><p>MASSIF. �� Type d�actif extr�mement rare, capable d�augmenter sa densit� physique au point d�en devenir presque invuln�rable. Je crois que les massifs sont proches des estompeurs, mais � l�autre extr�mit� du spectre.</p><p>M�T�O. �� Magique capable d�influencer le temps. Les actifs forts arrivent � d�clencher et � arr�ter les temp�tes, � faire tourner les vents et parfois � les transformer en ouragans. Un emploi trop violent de ce don peut avoir de graves effets ind�sirables, comme le montrent les �v�nements du <emphasis>Dust Bowl</emphasis> de 1927.</p><p>MORT-VIVANT. �� �tre cr�� par un lazare. La mort physique est survenue, mais le corps reste anim�. La conscience et l�intelligence demeurent, ainsi que la douleur de ce qui a caus� la mort. Les morts-vivants ne peuvent gu�rir, et leur �tat continue de se d�t�riorer. La magie ne peut pas les r�parer. Tr�s peu de morts-vivants restent longtemps sains d�esprit�; ils sont de plus en plus violents et impr�visibles. Ils ne meurent vraiment que lorsque leur corps est d�truit. Il y a�en enfer une section r�serv�e � ceux qui condamnent quelqu�un � devenir mort-vivant.</p><p>NIXIE. �� Actif capable de cr�er une sph�re qui grossit sans arr�t et an�antit tout ce qu�elle touche. La zone affect�e semble avoir une limite pr�cise mais, vu la raret� de ces actifs, je ne peux pas le confirmer. On recense tr�s peu de manifestations de ce pouvoir. C�est un sortil�ge puisant dans le pouvoir des nixies qui a d�clench� l�incident de Mason Island.</p><p>NORMAUX. �� Terme surtout utilis� par les actifs � propos des gens d�nu�s de pouvoir magique. Selon qui l�emploie, le mot peut �tre p�joratif.</p><p>OUVREUR. �� <emphasis>Voir</emphasis> LAZARE. Abr�viation d���ouvreur de tombes��.</p><p>PARLEUR. �� Actifs les plus d�test�s ou les plus aim�s, selon qu�ils occupent une position d�autorit� ou non. Les passifs influencent vos humeurs et vos �motions�; les actifs puissants contr�lent carr�ment vos pens�es et vos sentiments. Plus on est malin, plus le parleur a du mal � vous contr�ler. Les parleurs ont tendance � travailler dans la politique.</p><p>PASSIF. �� Magique qui n�exerce pas de contr�le d�lib�r� sur son�pouvoir. Les passifs sont g�n�ralement capables d�accomplir un petit tour mais, quelle qu�en soit la raison, ils ne parviennent pas � d�velopper leur talent. Par exemple, les lourds passifs arrivent d�instinct � soulever des objets pesants. Les�gu�risseurs passifs, par leur simple pr�sence, acc�l�rent le�processus de gu�rison, mais ils sont incapables de cibler des�organes ou des blessures pr�cises. Les liseurs passifs captent des fragments de pens�es mais deviennent souvent fous parce qu�ils n�arrivent pas � contr�ler le flux mental qu�ils re�oivent.</p><p>PI�GE. �� <emphasis>Voir</emphasis> PARLEUR. Charg� d�ordinaire d�un double sens, par exemple�: ��Cet homme politique est un pi�ge.��</p><p>POUSSEUR DE GRAVIT�. �� <emphasis>Voir</emphasis> LOURD. Terme beaucoup plus respectueux pour d�signer un lourd.</p><p>POUVOIR. �� 1�: l��nergie que d�tiennent tous les magiques. Quand ils consomment cette �nergie, leurs r�serves diminuent. La vitesse de rechargement et la quantit� qu�on peut emmagasiner d�pendent des talents inn�s de l�individu ainsi que de son entra�nement. On ignore encore si un magique est li� au pouvoir d�s sa naissance ou si la connexion se fait durant la petite enfance.</p><p>2�: �tre vivant dont provient toute l��nergie magique. Son origine est un myst�re. Je crois qu�il s�agit d�un parasite symbiotique. Il donne des talents magiques � certains humains, et, � mesure que nous les d�veloppons, l��nergie magique que nous poss�dons augmente. � notre mort, le pouvoir ��dig�re�� cette �nergie. Le processus se r�p�te. La croissance de la cr�ature explique que nous sommes de plus en plus nombreux.</p><p>R�PAREUR. �� <emphasis>Voir</emphasis> GU�RISSEUR.</p><p>RUNE ARCANIUM. �� Dictionnaire des sortil�ges d�couverts par la soci�t� du Grimnoir.</p><p>SOCI�T� DU GRIMNOIR. �� Combinaison des mots fran�ais ��grimoire��, ou recueil de sortil�ges, et ��noir��, parce qu�� l��poque l�origine de la magie �tait myst�rieuse. La soci�t� a �t� cr��e pour prot�ger les actifs des normaux et les normaux des actifs. Ses agents sont appel�s ��chevaliers�� et leurs chefs ��anciens��. Ils �uvrent en secret.</p><p>SORTIL�GE. �� Si l�on cr�e une repr�sentation de l�une des sections du pouvoir, des �nergies magiques sp�cifiques peuvent �tre attir�es dans le dessin et reli�es � celui-ci. Les sortil�ges cr��s par le Grimnoir s�inspirent d�anciennes calligraphies europ�ennes, alors que ceux de l�Imperium sont plus artistiques.</p><p>SOSIE. �� Type d�actif extr�mement rare, qui modifie son apparence et sa voix pour imiter parfaitement quelqu�un d�autre. On ne sait pas si les sosies transforment effectivement leur corps ou s�ils en cr�ent seulement l�illusion dans les esprits. J�en ai rencontr� un � Rockville, mais il s�est �vad� au bout de vingt-quatre heures.</p><p>T�L�PORTEUR. �� <emphasis>Voir</emphasis> VOYAGEUR. Terme scientifique r�cemment pass� dans le vocabulaire courant.</p><p>TORCHE. �� Le plus courant des pouvoirs magiques. Les torches contr�lent le feu. Les passifs n�ont de pouvoir que sur les toutes petites flammes, alors que des actifs tr�s puissants arrivent � �teindre l�incendie d�un dirigeable � hydrog�ne. Au�contraire des frigos, invuln�rables au froid, les torches peuvent br�ler comme n�importe qui. J�aime beaucoup les torches.</p><p>TROUVEUR. �� Proche de l��voqueur, mais s�occupe d�esprits d�sincarn�s plut�t que de cr�atures mat�rielles. Les trouveurs servent souvent d��claireurs. Leur sensibilit� varie beaucoup. Peut-�tre trouveurs et �voqueurs utilisent-ils la m�me r�gion du pouvoir, et les �voqueurs sont-ils simplement plus puissants.</p><p>TUYAUX. �� Cat�gorie d�actifs inconnue. Pendant la Grande Guerre, les espions ont d�couvert que les Allemands en gardaient un en r�serve, mais nous ignorons si nous avons eu affaire � lui.</p><p>VOYAGEUR. �� L�un des seuls types d�actifs rep�rables � une caract�ristique physique. Tous les voyageurs connus ont les yeux gris. C�est un des dons les plus rares�; non pas � la naissance, mais parce que tr�s peu vivent assez longtemps pour apprendre � contr�ler leur pouvoir. Les voyageurs sont capables de se d�placer instantan�ment d�un endroit � un autre. Plus forts ils sont, plus loin ils peuvent aller et plus lourde est la charge qu�ils peuvent emporter.</p><p>VOYANT. �� Actif dou� d�un pouvoir �trange, dont l�existence a longtemps �t� mise en doute. Les voyants sont capables de voir les avenirs possibles.</p><p>YEUX GRIS. �� <emphasis>Voir</emphasis> VOYAGEUR. Tous les voyageurs connus ont des yeux gris assez bizarres.</p><p>ZOMBIE. �� <emphasis>Voir</emphasis> MORT-VIVANT. Le premier lazare connu venait d�Ha�ti. Le mot ��zombie�� semble en �tre originaire.</p></section><section><title><p>Remerciements</p></title><p>Merci aux membres de Reader Force Alpha pour leurs commentaires, leurs conseils et leurs corrections, � Mike Kupari pour m�avoir aid� � inventer l�univers du Grimnoir et � la remarquable �quipe de Baen Books.</p></section></body><binary id="cover" content-type="image/jpeg">/9j/2wBDAAUDBAQEAwUEBAQFBQUGBwwIBwcHBw8LCwkMEQ8SEhEPERETFhwXExQaFRERGCEYGh0dHx8fExciJCIeJBweHx7/2wBDAQUFBQcGBw4ICA4eFBEUHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh7/wAARCAInAZADASIAAhEBAxEB/8QAHQAAAQQDAQEAAAAAAAAAAAAABQMEBgcAAQIICf/EAFcQAAEDAwIDBAYGBgUJBgQFBQECAwQABRESIQYTMQciQVEUMkJhcYEIFSNSkaEkM2KxwdFTcrLh8BY0Q2N0gpKi8RcYRHPC0iU1VLMJJyhkgzZVk6PD/8QAHAEAAgMBAQEBAAAAAAAAAAAABAUCAwYBAAcI/8QAPxEAAQMCBAQCCQMDAgQHAAAAAQACAwQRBRIhMRMiQVFhcQYUMoGRobHR8CNCwRUz4SRiFiVy8TRSU4KistL/2gAMAwEAAhEDEQA/APK5ODik1OFJ2ralZGaTKvGqVcSu8lRroA101gjNdqwkZFdJXQLpPGK5LlcurxRXgPhG/wDHHEAsvD0P0iToLrilrCG2mx1WtR2SkZG9QBup5UPQ5XSnBUl7ROy3jLgKHGuF/ixRb5agIsyPKS409nfu+J236VClOHNeU2gEJ0pWc4rbayMU2bczTphtSyMV4usFFkZJ0SwUTSqNwKVRCVpya2GtJANUcYA2R7aV9rkJJaAE5J+FIlKFDfrTiQ2oDBFM3coHWutkvsq5oAzcLZZT1ArS2sDNdRnkqOCcinyWUuowB8Klxcu6iyjMg5UKbRzDkCncWEtSs4p/aY7S0Z2zRNLKUJyBVUlUGusi6PCXSxh7jomMWK4o90FVGYEZbe62MU0S842fsyBTlEx4jvqJoGV7nFaTD4IYRsSU4Wltx5Kkq0H30v8AVfMUXlOJVjwzQ5xYU8launupYuFnvpUojyzVOUgpqJonAgt0TlS0NYPLB0127KQ43lDeDTVMlLjeoo0/Gmq5zTavXHwr3CL72Crlq2xgBzhZEURg/hOa5lWvSdKFZzSEG4JD+QciiouLCljub1WS5py6qDTDLzXCFJtTpQdsgU3TAcSspSkmpNGltvJU2AEk1pSG0KAGNXnXhO9pyuKmaGncMwCjq4JSgkIOaQMJxR2BqUvqRoyoAUzdktJONOanHK9UyUkPZA2rWrBKjk+VcCCUrUEjejJcQpW21LtobxqURVhqHX3VbcNgy7KNu2843GaauQFpXkdKOzVpCsA7UhrCkeGBV7ZpGtF0DJh1OXEhDEw1dCMe+nDMfQMDenjWHdvCllx9G4ORUHVGd2UqcOGxsbcJs23qSUil4tuGCTvXSG9Az0pxHf0KxmhTIL6JhHTx21CZuwSVYFJrgO7BO1F0uIUvOcmscWD16V0T2Nla6jic3ZB/RFZATW0w1b+NPctIySM/OumSgjI2+dTbKXaqv1WMaJiqK5jptTFUZTbhVjNSNkIUhQIH40gqKlR2x+NebU5bgqufDmv1CDLbOxCa5W2pxSVYwBUgTESB635VwmGgg4Wa760A5Vf0wEWCBhhRXgUq/HIR0Bz7qLeiNgatRpCa3nACvhXXT6gBdGHhguShPohzq0mk1MhC89akCkpKAlQGfdQycCF4SnUPdVrJiqKjD2MAsoerPSuCkilyg9axIyMmnAcsGRdaaCsYrtw4TiuUqOaRdWdVQcrWBN33KvnsjbkW76KfHF4tpCLtebtGszSwO+pCtOUg+/mKqg3hvXpb6PNytn/dwvguIebasvE8adJcZb1rZbUkBLun9kjPyqca5L0Va9uF3bmcT2LgATFP2vhOO1aQ42chx8n9IdT55c6e5NPOI+ya2We59osEX6U//kW0y4FGOE+l8zG3rdzGf2qI8f8ADPD8DgLs04vatrbcmfMeYf0fYm5ssuJ5cgoOdClJ64881avbNM4aV/20xrfa+TdfRmDcJHOUdf2iNA0lOPfsT8qmqgbKord2R8LXRXDdoicUzo3EXENoTcIcdy3o9FClJ1JbU7zdQzjGdHyod2Z8A2+7cOsXTiDiZdokXaebbYo6Y3NEp9Oyis6hpQCUpzvur3VbFwiW1dotXENpUIl9a7Nefa47bn+actKear72rlrXpPhpzkmq8sjJl8GdiCGc/wD9Ry0qPkv0mOa4Wg7rrZXM9lasvZ9c7j2TXniz0l9Euy3YW6bbuRlaMFIcXqz7GrcY8KRvnZ3Ft3FHaNa/r2S7/kZEEhtfIA9KOpCcEau76/v6VbUji602yZcZDuPqWf2oXCFcHUuEh+O82tKlfAddvjUb42UyOOPpEp5WJH1cCHPJPPYyn5moiMK59XI/2lCjwFEk8CmT/lIf8qjZ/rz6q9F+z9B/8z+k09/yxTGy9nVtus7s7im9Smv8rmHnXFcgH0ctuLbwBq72SjPhsasIxH/+0OHxF6K99Tu9mmOdo7n/AMt9Xy6+FNuGFMKv/wBH8Ro/JHoEnYHO/Od1K+Z391SDANlW6okf7Ruoh2W9mvC3EnCUXiC8cVXC0Cbe02eO2mCHgXVJ1JKlaxjPwrrhLgCyzU3S63HiKdFsg4iTYLc81b+a486dR1rRrGhOlOep64onwiqO/wDRXat6bP6ZPl8W+jxVekqRypKmDy3fl0x86zsiu1y4XuHEkfil1m+8NSrg9HuzSnHEOrkoSTz2VLAw5jWoY7x048a8WXXGylqq+4pgwuIp0e1zjPhx31oYk8vl85AJAXpycZG+MmlEzXldacdq3DLXBHaheuFY0tUuNDfAZeUnClIUkLTkeeFDNCmlqxQ7o0dHUFpuDZGUyF42SDSjclR2WjFCmlL8FEU6bBxlTlDujA3R8VW8kZSn7SwncK1Vp15S+hIx4UkkjVlA2rCk5yDQ4Y26ZvnkLEg5IccSUBRFNOQvVqOaXUNCyQd6U1lWBii2kN2SV4LzznVN0vLYIx61Oo88ryVqwaavIKlYxvTVzU3nbJqRja/zVYqJIT4KQxZwyMrINEBPyBvk+dQxqWR7O9PETF4Bqh9E126Y0+NEaKWolFad1ZFcpU2VFR2oDHmkpGKctv5O5zQjqctKbsxFsgRNbres6RST7h0ZCqaKX3s+FYtZUkAbjyqoxZdUT6yCLApN1as5J2rlK8ileWXBil2IOrx+VW3BF7oPhyPNgkWioDAO1d85SDucinKYuk4xSTsUnfrUC5pKvEUjBYrp1/UjekdQO5VWvRXSrAORWxDVjxzXjG291ZxJnDQJWK6Er2NPHSC3lKt6Ztw17bYp21FOQCTVRy5kTGZ8uyYpbWQdqxWpI6UYahAjBpnKj8tShjIrokINrLhpiNbprHk4ynH5107KCcdfxpEoCSTjFNlKyo7Zq1zS46BUCXKNSiLD4X5708aXhO1BUOKRgY/OnbEopASrGT4E1ExuJ2VkdQALkogpRCDvQ1106ySlW/vp0lwnckaT0FJrZBWSRUQx2a5Vsjg9tgUkSvOcmt6lBOogUq0nUdIrl1g8zRnFSboVAxkt1KhqSjGDWlFGO6a6UlIGB1pNLOpeiny+cAG9l0U4bpo4KfvDSilOG7O7xHxPbLBHksRnrhIRHadf1aEqUQBnSCep8qpvcopsdggbg3qXdlfaHxL2c3WRNsEhlTcpvlSoklHMYkJ8AtHjjJx8aO8b9jnEPDtuus9N2sl5askj0e7Itj63HIavNaVJTlPvGaCXLgKTA4Q4b4mdvds9E4gdU3GTh3W3oIDhWNHskjpnPhmrgLKsuBTrtH7S+KOP+IIF44gXFWq3AIhxmWtDDKAQSkJB8cDPwpW9dpt/uU3iuZKYgqd4qbbRcDyemj7n3dxmmnaXwJcuz7i5/hi7TIUqYw2ha1xCoo7wyACpKT091RuSghnvDfwqp0habK9sLHNzWV2dlMTtI45dY4rt6uG7PaOHrT9R+l3U8uK6yU6eUrqVHvbnb45pDiG19qvYNZlMTRw2u2yZBdtbw0P8t8p3djau+khJ3Vj7tS7tjt82L2L9kPZFaENsTL+ESpoSM/aLSnGrHUa3Cf8AcFV59KDihHFnaCLHbpResnDLKbXCPmWwEuK9+VJ6+6rr2QQGdVseK7srggcHlMY28T/Twrl/ah3Tpzq+FSF7tFvT73EEqRGhPSuIoDcK5vLQSp0J0nX12UShJJ8xRtXYlPQLElfHHCDT9/jNSbXHcfkJcfQ56u3J2oRwj2b3viDjC8cJKkwrTdrQ085JanFYwGv1gBbSrpXnFSYxSDhHtCRI7Gb9wTfbou3SOU0iFMbhc5x6MjmkxSrUNI1LTg9AnWKjXC3abxDw7YotrhxLW+qCHRb5smNrkwub+s5S893PwonwR2U37i7s+vXGtruVr+rrNq9KbcU6HTpTq7qdGD+Nah9l17kdj7vab9Y2pFpbc5XIKnOeV6tOMaNPz1V7NZSyA9Ux4G7Ur9wdYG7Hb7bZZkRuf9Yt+nROctuQE4StJyMYpSL2u39LM+NMs3D0+NOuqrutmRB1JRKPtoGdvLHltW+Iuyu/WTgbhvjWXcLYqyX13lpfbLp9FyduaNG3RXTPSuL12U8RW7tWHZw1IgTbvhClvMuK5DYUnVqUpSQQAncnG1SuqsoUWv10ufEF/mX28zFy7hNdLr7yuqlH4bAeAA6Cu4+n2qk/H3ZtcOEJtm5t8slztV3Voj3aA+p2MFA4WFHSFAp69NxvRJzsh4gR2wjsuF1tJvZSO/qd5OdGvGrR93fpVZF1NrwFDu7ju1sr0HJqYzOy67M2e7Xaz8RcOcRR7Nj6xRbZTinY+VaclK0JynPiM1E2mdTeXKpdymxRsQc8EtSzToXgg4rtxRA9fJND3ssqCRTq3JLp3Gd6rc0DUIiOV7v0yNfFKISnVq31Gu0ocKwEpyoUajNR1pLSWsrx1rSkqYASlrvZ64oR042CfRYS4gOJ+CFpa6KUMEVpUVt4EaR8aKNMNr/XIPyrT8XlJUGzhJ6VV60LgdVacLs0kjRRafCSyvISNj1pVmIpaMgbGnr8cvSUNJ1KA3UaKwYjRQU4OAfCjJKkMaL7lJ6fCDLI4jYIKiMW0+QpZAotOiZRuMJqXcDdknE3E0duWrlWyArdLz4+0V5aUbZHvJHzoOfEY2R53GwRBw/gusVAnELFdM6hV8xewyytj9Jvd0dc9wbQPwwf30B4x7I5Nhgi42yaJUZHfeQthPMQkdemxHnsCOu9KIvSLD5XZGS3PkfsiRCW6uFvh91Wtvb1KPdzRliKo4JGBRW3cOrS6FhQ+FHhZV8kaUajipS1rehWhp6UtCizERrfVv7qcqtbTjYKE7eVPXLa4hxQI0mnUWE62kHVk1SZuoKYRwoB9XoCzlHLrkRGwk98GjFzShPVQJ+O1BFaXQoxlLfKPWDbalBPxIFWMkmf7Oq5MIYxd2iWYioT02TXT4io2A1Kp3w3Z73xCyt2yQlTEN41rStKUjIyN1EVI4nZrxE+8BcZcCAD/Rhb6v3JA/E1CSsZC4id2U/nvQMlVE02br+fBQPnoT3cYNMJ0gq7oUE/GrC4u7LrpaLVJuka5tXERkcxxrkctRQOpT3jkjyo72I8N8JXfg9u9XO0R577khwIW8jmJ0g4GEq2H4VW/FaaKA1Nrt2uO/yS6WocXBjd+3gqODTsp3kRGnJDv3W0lZ/AUjKiyorwZkRJDDpGdLqNBx54O+K9n2/6sjIESKiMwn2GWglJ/AeVRXt0s8W69ml4dLbZlwoyn47pHebI64PvGRQdN6WMlnawR6E2379dkDI0taSVQ/Z52cXnjNhyVHmQYUZp3lKcdUVqzjOyQP3kVZ1r7B7O0nNwv8yU548plLKfkDqP50y+iE4tzgK4rcUVK+sFZUfHuJqZ9tHGV14K4biXCz2lNzlSZgjhshStOUqVnCdz6uPnQWK4vijsTNDSvA1sNAOl91RE+MwcZ17KG9rHAnDfDHAC5dsiOelJlMp57rpUrSTgjy3+FVCp4lO25o7xZxpx5f7azH4paNvhyjz2o5icrXo+O+x9/lUXYWpTupvdNaXCoKmGmHrT87ySd7/NGUkrXXc3QFPihOgqBwqkNB5ak84pKvapdkqUNSxsqnrMdpWgLb1J86MzWIKbgZ2FqgIZ1ZODmk4yVh4oVsaLNNKKMgCunIiHEas6V02NSG7rCjDy4AhC5zdGexKN6X21cKMmQzHxdGV6nlYSdKgcfE429+KYck/+Jop2YQUt9qnDMhTzTTTV0ZccW6sJShKVaiST8K7C7VeqYdM11bliUXu3/t4tZOWJFpuzjiD6pU24FJPyyahHaawI/YP2O4fZd5j85z7JWdGXGu6ryUPEVYHFv1bwRxJ2scbP320yX+JWZMGyxYctLy3BIVqUtWnOnA86iNvsaePexrga02i82ePceHp0xq5sTpiI6mkPLQtLg1kak4BzijrpHlslPpgthf0ibzv0ZY/+2Kpu5vx0thvOvHWrA+lBf7dxX223y7WGUJUNPLYS8j1V6EAEg+Izmqlkh7JBzVBZmN0c2o4ceSy9pdsThRxTY+Jbc2865aezr023BlOrS4tQbS4PekOZ/CqV4u7NLXwn2ecPcWscVPXMcRoK4kY2zl4wnUrUvmHGM46dasrh5TPav2P8Jx+HOOrfwvxjw3A+p5gmy+QJEJSUpUNslQw2kjbrscdaGfSZVw1a+zDs+4S4e4mhXxywqeYfcjupUQTowTjpuD+FTkFm3Q8ElriyK3HgSVeePOy95AL1r4a4UgzJ82N30aWO/wDZ/eK9Pd8+tRzsZmOcVdtXHXGi1MRVy7Pc5IjFeV98bJTt3tI6mpnZuMk2LizsetjsyAbfHsbDMt0PI/R1lotuJX3v6vrdKhXYxEY4b7U+IY8qXFRGYs9xYS8p5Abc1Jw2EnODq26VWX62RDISWlw6KYfQ95Ubsblx5rzD0K/X/wCrJDOcqCXWCgavn0rrj+2u8MfRWu3A7oxKstutjsof/uJMh1SvwGmoR2YXIcNdg0yTz2W5Mbi2BNSypxIcW22MrKU5yeuKmPateol/tXbAti5xnWpE22MQBzU5fRHHe0/e+VWZxa6oED72Hf7J5Zmk8Q9j/BfZTLkR3k8Q8KvyoGDsJrL3Mb329kqSfenFMb4OT9JDtenn9fbeDZKmv65ZZR/GoNxbc3bBYOx692txqRJskRanGm30Fbag+FhKhnKcpI6ipdervaV/SLv95+so7Fg4y4d9CRJc9UNvx29Klfd+0b38q9nC4aaQ9FCOD4BvX0TuW4+wypnjmPynHjpSjU3hW/8AvZNWS8xzP/xDVJ9Iaa5QSvvnGv8ARR3U+/fOPcarziiAjhPsWs3Zqm42+ZfJvEabtJTEkpcbYbCA22FLG2VZz7sb1N5UiE79OpriET4ZtYQl30z0hHKx6PpzqzjrtU7hQ4Thsq94SjT+z7sP4o4tuEZ3n8YK+qLY2egZCuY46ryztp8+vSq0tLzzrWFmrh9Mc4w7BuObNcHIEK82e8xZ0eMXUp5oDZZVyh/VSrpt5VS8WNMQ1tkUJUEWTKgBDtAUWmRklo7d7zpWA2ExgE7KrLczJkkc31RRL0B6PoWEZRnNBGXK3KtHBRZ5eLawsu7U1JD4LaCT47UUeQ4N1tkH4V3AuaW5CEBkDIxmnTktLj4ymlznlriVqaSGPht5roVLe9HjpIbypfQEUKkRZb5KnHCkEZAFS25REy5gKEgpSO7XLdtcUgrWBnHSox1JZYgC56qipoW1JIuQ0dFGrcwGklJOpR8adtuIjZ86OfVCSwXEp0rAoJOj6eYtXRI3q1r2Su5jqq30rqaPkabBSHshht8Xcft26XH1w7ekynz7JKdkoPnknp5A16VKlIOEqI+FUp9D2IHOGr/d3P1k2YlrP7LYyPzWavJ0JU0nbcGvnXpbLatMTPZaLe/qlFDKZo+I7d306LpKkDKdaXCNjg5xWnGxpUnTqSsYIrzt2TdpXDvCl844HE06T6VKu6lRwltS9XeWD08elWAx2rzLvJQxwvwRfJiPakTGFR2vkQFE/hXKv0YqYJCG+yLWdt0vuSqKfEYpQO56IHEsjNveXb2ndLDEh2Oy2lBU4pKFEDGPdijUtbdns71wkWu6IhR06n31MAJQM48VAn5CgHY/xRcr72uXS13O1i3vW+PMccb8dbr7P5DTtU37dnVK7JeIUpynTEO/zFNKmV9PWxwSNuXkddNT0t4aosYrI+Avi0DR210H3QqJwdeby21LUYVrjuoC09ZDm4zuAEAfiajjUWI72lK4Mfml5LXMW7y/s3dISCnzxufDrVw2JemxwN//AA7f9kVR1qwfpeXf/Ys//wCpuq8LrZqoTZiBkaSNBvt5rlRXzxlgzHmICs5HAfCbOCbJHkkf/Uku/wBokZondEst2uSyhLUdlDC8AYSlOx/CtcWM3ORw1cGLM5y7iphfoysgYcx3evvrzTxf2ddoMDhO48R8W39E0R2/1a5jjyvzGB8jQmH4f/VHjiz5bEWadb+Wqqqah0AJay9wdeysD6J8p6TwXcHXld5EwND+qG04/fVl8X8Rt8PsWx56OXkzrk1B2VgoLgV3vfjT099VX9EI54Jun+3f+hNW9cbTAvHoguDPNTEkplMpzsHEghJ+Walj+VuNyNeOQHX4fdRoC51Aw/ut/KcSzqGhXqKB1Z8sVAPo0pQrsoi6PU9Je0/8ZqQ9rj93icDXOTZGtcxMdQT+yPFQ2O4GaA/RfCU9kVt97zv9o0I6AjCZX3/e0fI//pTe/wD1TB/tJ+Y+yN8RcPXGT2ncL3tgAQLczKEok9SsJCQB475PyrXb3fItk7Lru48vDkpgxmUfeUvb8s5+VSG78TQ4nF1o4acZdMi5svOtODGkcvTkH46j+FRXt7tDd27L7wFoQpcVoyGlK9lSev5ZFcoJnyVdMyb2dAD3GY/zcKmVrWxSObvqT52UU+h0Ars8uGr/APuC/wCymrqW4lCe8oJA6ZOKpL6H+Vdnc/G3/wAQX/ZTUu7cuDLrxtw5BtlqnR4im5gdeW8VAFGhQ9keZFE45Sx1WOSRyOyC+rt+ihRPcyhY5oueygv0kZ0C532xNRJkd92IxI5yG1hRRqLWM/HB/CqxjDCsEVYHE3ZB/ktwg/e134ynGNP2bccIQrKgOpJPj7qgsJvW9hXStng5pYqBsNPJnay4va25v/KMp8zpTmFiU6ITskAbeFO46VaNJUE+VcpjpSdQGaXd0oGUtlagPVogkuTxjcuqhraVZyNxRBhgadStqZxVHVgjairI1p0+FHSt6JNQRZtU3ejBxopzjFBmobry3MAnQTUnabTpOr2ab2rRz3jkBK89ahHLeNx7IiejaZAD1UYXan9eyVY91Jrtxzug5qeOORWAcAHzoPOkRE5JKcnoKsZUEnUIOfC2Ri4UbWhLTenGPOmbjKHT6ufhRG6BvTryRmkLc2VOgaVb9MjFGMkY2MlIainLpgAmCrV7Rzn3UtGt7rXVoYPnU0TGZUnBH5UkGmSkoUFEjptQxq3XsU2Zg4DbgICxCSnv7BVLKbCE5G9PpTBSnKEq/CkGW1OKwFHHjtURISCXHReMAa4ADVIpjPyRltCtqes26Yhvvsqz51LuFmWOVpcbTg+NFbr6NHbCioaelDurHh+RoTaDB2loc5QqDaeak61kKPhSke1pcdVHcSQpHqkmj3KjADQcLVuDSUhA56QpeFeJqgTzuuCjP6fDGQQmCeH06tOgkeZNOmuFWH9kJOrzzWTbmlt0ockagBucYovZG+IJBxbbXcX/ACxFOn/iIxVT6mdovxPkrRFQM9q3vQb/ACSRDfJcbO/XfrWn7P8A6jlip23wnx69l12zOI//AJm/3aqr+9zpTN8+pp3OiyTIQ3oWcKQTgdP8Cu08zah51+d1WarDoGbfwnFvjW2ElQdVrc8qa3CY2Y6gXjGRnbSM1eNv7LuEmx+mR50x3HeU7JIB/wCHFSey8M8PWdQNrsVvjK+8GAVfid6RT+lFIx4cxrnn4D+fohfW3ltmgBeXoaUK2QlQ+IxvRWIGVfZk/aVIO1twHtLu7Q0gANY/4BUUkPsxhzM/aVoGvfUR3ZcX2RdE9gaJZLeKlcMxYhAfWkEgEY3peXMgFQUhwVW0i8SHWd1DPxrdomTrhLTEt8R+ZIUCUtspKlEDqcDyrgoHWzSmyslxuFhsFM7pcwUaUObVDr9eHTaZ39XRUzY7PuP7hHynh0MBQ9eQ8G/yyT+VVPxGuRFYmwH04dZdWy5g5AUlRB3+IomiZTzcjSDYhJsTxYmIhnUFekPomJ09kqVD2pzx/cKuRDg7mB0IqnfolHX2RpH3Zz38DVvBPqmvmHpSx/8AUpSO6Dw0A0sd+ygnYhbLWnhmbdUW6Mmeu7TA5ILSS4r7dXtdcVPXnOaNOMEVUP0duL/rC6cQ8ImFy/q6ZIf9I5mdet5W2nG2PjVvONb51bZqv0njlZXyPd1+lgR8io4c5joQQqF7Jhp+lJxyCf8Aw7v9turE7cgP+yXiX/YVfvFV12W5H0peOgP6B3+23Vj9tLSl9k/EoSCpRgqwAPeKc4npjFF/0x/whaX/AMLN5uR+y/8Ay6F/s7f9kVTVgT/+sC8Z/wDoFf8A2kVd9uSpmBEQpBBEdsEEdDpGao3h5efpg3j/AGBX/wBpFDej0d/XHd2O+qvr3XEHmPorouU+LbYsm4TXeVGjNlxxf3UgbmqI7Yu2HhK/cDXGwWZM+Q9MSE85TIS2nBB88np5Vet9t0S72yVb5KSqPJaU06AcZSRg1B7P2X8B2twBrh2LIOCMyVKd/InH5VHA62io3F9Q0l17i2yJrYJ525YiALWN1EPogDHBV1/2/wD9AqfdpNwkW9rhrkOOIQ/xDGae0q06kFDmR7/hUH+iWEo4VvQ2SkXIj4DSKM/SGv8AbLVabE4uU2pyNfYz5bSoFWhIXqOOtOa2Ey4/cDqfm1AwvDcMB8P5Vo3VAeiPNKOULbUCPdiq3+jOMdlEE+Aeex/x4pfiHtl7O4bSwzezN7u4itKX1/Cqk4T7bLfw3aTZ7XYpMthMp5xpbjoQQhSyU5wDvgjNB02C10lJIxsRJLmnXTbN381bLW0wmYS8bEaa9uytzjN4NduHAOonvszkD4lCMVLu0SCubwLe4TOOa9DdCc/1DXl/j7jLjbiLiy1XaHFZiu2vWuI4wDtq05zknyFLrv8Ax3eocpjiPiCbl0YShh3lgD3hGM/PNMmejlQKWmu9rS0a9/aJ9+6ix7nzStYwnXfptbf3KZ/Revlos/ZzNVc7rChq+sVbPvBJI0Cpxce2fs/ggpdvbb6/ux0ldeZWuCWUK+0kKcHkkaaLQ+FrW2nvQ0rP7ZzTSrwbD6qsfVSSOOboAB9Vyjp8QZEI2hrbdzf6K0+NO1iBxfwi9aLNapfKdcSfSX1BHqq+4M/vFQGM1hWV/wDDWo0D0doJjNobbHspohFi5kekK6/doinhpKGHhU4sPmU8paWW936nr2SrQSe6hISn3U6QwpWCpPd865aSgOLBSUHw26mnn2QQEgKz5k7VAyAbJzGzNuq6YcSOu4p4iWhCcg4qOpkK+ArDJJ8cinzqUOddYKDGDE2wRyTcHeWnR1V61CJ1y5eQlekhPn4k0g5IWUdaA3VxReQAdlYz+NWRUoGioqsXe4FwXpWw9h95kNIcu/EcaIkgFSIzCnlfiopA/A1MIHYnwUn/AD5y4z8f0roT+SQKsZnZA+FMOIbxbOH7U7dbvKTFiNY1uKBIGTgdPfXxqb0ixWeTKx2vZo/D808MLLXeSfM/gTGz8B8E25SVQ+FrYlxHquLZDivxXk1U/wBK9rRfOFw1pQERXdkjHtpqRXD6Q/Z7AQUx3J89fk0xp/tEVR3az2pnj69QZLNrMBENpTKBzeYXNSgc9BjpWg9G8Lxb19tRVtOUA+10v56pZUVlKBaMjfonwLTbaSn7Unqa5eA1JdSrSnxFS/gbsj4ovMFubfpYskdY7rHL5j5/rJyAn8SfdUnmdibTUNa4PFUxbwHcD7CCgnwB04wPfT+fFaOJ5bI/Xwuf8J6ytuByG3u/7qqZBaA5hIFBpc5hKyIrS3VDqlCSo7delSXgNlqZ2vW3hW+QOY43KU3IZcRqSFJBIBB6jKRtXpi+W6Hb+Fbm1b4keK0IbvcZaSgeofIVXXYuMNcxr4y7N420+BQslZx/7RAt18V5btHD3aFxJDbk2ewynIz/AKi9kpV78kjIrR4X40g8Z27hS78mJLnBJbBkakgKz1Izvt0r0f2Gn/8AKbhlfnb0fvNVt2kuavpR8I56FlP/AP0oam9IZ56uemYwDIH28S3ZLZXSCJkjnnUj5otZOxUMoDl44mdcP9HFihP/ADKJz+AozJ7HeHnY60i4XQPKGyy4j/21YLrmYisYykEj8KjHZfxNM4u4Ftt9msoakPpUFpR0ylRH8Kx8mNYpJEajiaCw0AHtX+yaaNeI7nqdz0t9153iwpnDnbraeHp/6xu4MkLRtrHsq8cZ+O3nXrRtXdLh3AG5Arz/ANskXlfSF4Hm+L/L/wCVw/zr0CFoSkoAwCKM9KHipgpZbWLmfO6FonPMkrXG9j8kK4c4htvENnbu1nkF+K4pSQopKTlJwRg1Qf0noTKe1Xg24pTy3ZmhDnv0PDH9qru7PeF4vCPCseyx5C5BQpa1uKTjUpSidh86879v14kXHtxs8F1lxpq3vMMt6/ay4klQ9xyKM9FGMOLP4DrsyutftshMVc4UgDxrcL1AkFCinHjVJcYcNds164tuPoV8+r7J6YoxB6Zyvs87fqwVdPOr2kBKUqTjvedV5xL2q8E8PXN+3z7uXJsVeh6Oy0pakq8umPzpRglZUQyPEEPEPlfKmNWyN4BkflHna686XHnQpMmPJWVyG3locWVlRKknB3O53B3p12dsROIu0e12OX9q1IXhaNWnOAT1HwqNX68ouV5nymkrS29JddQF4BAUskZx8aL9gitfbZZD/rlf2DX1Woh/0sriLHKT8kofiDv04m7XAXqBXA/Z1bZ8S2L4atglzEOLZStorKgjGrck/eFQ3hvhmHw59Ipti1sCLFk2d19tpPqoVrSlX88VO+J8ntL4OAO/o9wH/K3QiRo/7xNraOzgsUjP/wDkTXz2lqphma9xdmY4/wD2+yOe1g1aALEfx9067QZHaXGnrTwrFti7emMXHZEjqFDc438vdXlC9apkCdLfwqU+6qQ7jpqUcnHuzXrHtIe7RpFyVauE40EW9yOEuPO+sVEb+Pl7q8s3pPobsy0SEASGVuRnFI3TrQcHfbxrR+iz28IBlri17b+9QnaXF/E6jRXb9DmYp3gS7wk4/R5uv/jQP/aauVOpSuYldePvo78ds8C8XvJuinG7bPb5EjyQoHKHMe7cfBRr1Kzxlwg+3z2eJrUWjvn0lA/LNZ/0swmdldxmAua7VeweqYafI6wI0XPC/CPD/DVwuc60wizJubxekLKskkqJwPIZJ2qStud05Tmqs437auDeHozvockXef8A6NmN3kavevoB8MmoBB+kbfJrKGI/DEMSQnvuLeUUE+YSACPxoIejuKYladwPm7f/AOSINdSwnhNtfw/wnHBnEECwfSq4nN0WGWZzjsVDhOwVqQU/jpxXpAqBWVIAUg/MV8/+Mn7tfOJ5t4mgeky3i6soGACfLyovbbhx0zAENvia7xYv9Gi4Oaf+EHFbHGPRhuICJ3FDC1oG19vek1JVSROeAwkE3XsDtA7QrDwhbnHZr6XZmjLMRs5Ws/wHvNeVuzbtBjWPtcmcY8Roly/SefrEfBVqX06kbDp16UIYt8hHecU49qOVuLVkqNdJskRbnMSxldE4XhNLh8DopH5i8WJtb/siqiGoqXMewWym9lbt5+ktbc8qxcKSZB8Fynwn/lSDn8ai0rtd49uiH3W2IluSRhAbj+1880EtnDzTBSothOfZxRMRi44UaEpCfaxUo8MwmAfpwA+J1+qOhoKt7ryy6dhooFB/ymjw1xIl3lRI8g5dbbkLQlefNI60Qb4c+sNOG1peY9fSkp1/tf31YtvsENlgOYB/tbnPX40Ubt0SM4Xkw2m33avfjOZ5EQse+3x9yKpvRmNgDZDe/Tf4e9QKx8GMkKHouoft1NoHB0KNFbUqMEHHsU6D00Smg6Wm4vI77HL7q1fe1eQ8qkEXnqaSh5ekK6UDPWzyGxeD5XWhoMNp4BdjLfBRRdgbjtB5nK9KFKU15pHU/L+NJQLVmOX1KQ6P2TU0nOC3TWZZaAileJaPvN+Pzx40BaLEzjlmycMrLkeZKDSVY9casZx4VXBI6paSzf7boCqqhRVH6g0dqhircj0kspIJ5bbnTwUM/ux+NY9ACOm9c8Zy0zOI7hcIieXHVLdDKfJpJ0oHySAPlXNtfebZ5vpX+4urpRNkvGPmg6fGIs1pAn0a193Kzg46DpXEWBJbfc9IUxpJ7mhO4+NGbfJYeY9Yc3HeA6CnS0tpKShfeJHqjc/Glb6uTO6N7dVooAyVjXsdogD7XL0IUNQHU43zTOWMjQd0miN0U6Ur9GyVeGfOmhSv0dK30jXjfHnREZsblWX/AGhU8pBrWgDbFPC0UjJpE5Udk1smvDtV8kdE4HKm6kkjIoDdEkSkfH+NSwNDTUZvadEpO/j/ABq2J3NZV1MOWO6+hYUOUg+4VEu1/h2ZxnwDM4fty2WZL62ylbyiEAJWCckAnw8qk+SGkfAV1+1X51o6mShqGzN3ButtJC2WMsOxXne0fRmQBzr7xWM/0MKN/wCtR/8ATSVu7MbFYu3yyWOKZUu3tQxcHvSMK7ycjfSBtqxXoG83CBbWA9cJjERv7zziUD8zVc8NXW1cQfSAuEm1T2Zbcbh4NKU0dQ1c1Bxn51uKL0hxOsEzpTyhjraaX2SebDqaHI1m+YddVYHFV/j8P8Mzbs40p5qI0XFJScEgfGuLXcDd7ZEnsBSGZMdt9CT1AWkKA/OgPbSgJ7MOIh/+xX/CiXZz3OCbB5G2Rv8A7SaQT0zXULJf3ZsvutdNmOyzuZ0tdVPcoQh/S2s7uf8AOonOPx5a01evE6s8NXX/AGF3+wapTi4q/wC9bw2keEH/ANLhq5eIlZ4cuv8AsLv9g0bi7iX0ZP8A6bfqUvpm/wB7/qP0CB9hxx2NcNf7Aj95qsO04/8A6muEf/IT/wCurM7EyR2NcNf7Aj95qr+08n/vNcI/+Qn/ANdE4cz/AJnVn/bL9SqpR/pYfNn8K7Q4C0SonBbV+41Cvo5L/wDydszuP9I/t/8AyGpgyta31ILQ0aFJHzFAuzSzSOEOCbbw9KKXH4yCp1aT3dSlFRA+GcUtp+H6lJGfaLm/IOTGRjuM13QA/Mquu213Pbv2eDHq9fm5/dV4JyBuOteau0S8pun0nLHHT6sGQywf625P769MsJJb6UT6SwOjp6Nh/wDJ/KGw94Msx8f4UV7Kr9P4p4LgXmclv0ha3ELKBhJ0rKRt8AKp/wClDDaZ7X+Dpg6yC0lf+68P51PPo4XmCnsqEd6Q0y5DmyErLiwkEatQOT7jVefSYvdhn8R8J3WDeYkswZBEhllYWpKQtCs7fA7U/wAIpRBjcgY2w1HyNkDVyGSgDify69KTM81SRvvtVbTexzgy5cSz79d40iVJmvF1aeeUpGfDAoBf/pIcFxGUptVvutyeA3CkJZR/xEk/lUMk/SQvcz7K3cLQYxPtuPLcx+ASKV0Po9jcLnPpgW5t9cv+UVLiFC8BshBt4XUd+kHZLRw/x2LdZYKIcYRW16E+Z86Cdg7gZ7abItaglIdVuTgeoaa8Z368cWXly73dba5KkJR9mnSkJHQAVHjannlc7UUkeI3r6TSU7jRcCZ2uWxPmkU5/VBjbsb2XtK99oHZ7aZzc25X+CuWwhaW0tOa1JCsatk5+6KoQ9ssIdt0vjh6DKet4hqhRo+QF6NinPgN8nxx76rC2WtrJ1Ek++irNoig6uSN6XUmBUlEHB7i7MLe7wRzn1NWAWANtqrUuf0lb1JdIsnD8SEkbapLheUr37aQPzqsZUt25y5NxkaedKfcfcwMDUtRUce7JNNk2sqcykDeidthoQ5yHB1oqKmo6RhNO21/ep04qXyZZTcfBRuXaRMcK0rKFk+W1OoHCC1qSp9S1JJ3CRUnFvWVYSdKfcKO2tBZZKdWpYG3vq71x4j5Uwp8Eilku7VR+Zw5EhRUoaYQvIz3jvSceK0hktIQEq80ipS83z0KKjhWKGxooTIIG4I8aBbPI5hD3XKbSYbGx4yNQl2C04Et4Vq+9ROJbS22EuDmt0Wj29aRhOkj31wl8RJCkEZBqkzPkADSr4qBjHFzglokaGhjZBJ8BSioyThaUJCvAVzHnNhR1IBJ6AU/jp56hrQWyehoaZ0gaS4pnGyO4a0JAoLqU76dPXbrSkWKl1841Iz7utG3LQzDgNynVLU0tXLUrHdSry/jTyDACHm1MhRwAsqT7KU5JP4A14uIsG9VAPjIJPRCOUhehrcY/xtR5FuF54bWln/P7d38ffbPn8D++mkW5tS7cmUqNyS8SoJxnHuz446fKiVkiTmrmmYmUzHbbQpLqXD+tQrYoFUyF1iPNU4hI31e/XQhA7FHTcNUflJZmBwN8tR743xj37+VO7ncUxp91YYDfo6JBYj6vuI+zB+ejV/vUV4Og2+LxG9eWlBz6shOTXHCj+jT3fxXpFQe1tPtsJWoH9IZDu/8AjxCqlHFEWcVo9q2nZZ+XGqh5a3YtB173/wAJS4LmTgXJZOPYA/h4VIeyx+02TiCRdJJDT0e2vLj8z7+nSn8NWaFRWWUsqUeYS7067/HyoRcbHLvSsRX9J+8k1OlLGEAaAfylM7nSkuduUdvNsgtcP2tGpkvSoJdJz7SyqhVmajra5R7+E1xbeGrs9IZE988lrZtDHd/nUwNojwoICjFix0eu851/E+VRlkDNL3uuN5lG22hHl/Zq5Yz6/nRZ9CnYzpae5Rx63nQHiHi3hi2OBNoadvMkess6m2f5n8q1wvcrjeG5MuWW2mf9GwhHq+fvP91VvpLNbI4WOidYJVnj8Fpu03T5KQgOLLuvpjbBpshSVLOs933mlJLYKlAjbwpjhRSsJWNvdVlg6y1RuCVXrmNNIoUgZOKdOaMHFDJTuk6RWjiaTovntW5sfMtyHNjpNRe7Eqloyf8AGaOKKlb5oJd0kSEHz/nRsTbOSSqkMjF9B4cjWtAI20j91Qr6Qc+fE7M5q7ZKdiyVOtJS604UFOVjO436ZqZQQSykgeAqBfSKc5PZlOcPg81t/vivhuDvPrsQtrnH1W1q2tMTr7WXldVokyH1TbjNfluE5JWckn4nNWP9EB3k9ot6b8fqten5PN1DLfOaeT+qrnsk4ra4J7UmbpL/AM0JcYkf1F+PyOD8q+v1kc9VSzQHcjRZyaOCmlilj2vqvV3a9DlXTgO9wYLC35T0YobaQMlRI6UT4WjvW7haywJCND0eAw24nyUG0g/mDScW7W2Qz6W1cGHWlb81LqdP45qK8e9q3C/D0dxESa1dbjpw2xGVqCT5rV0A93Wvk8MdRiEPqkbDym60r8kMnFc7cKCcT32MfpeWokjlRdEQ/wBZTZ/99einhGdgOxn0BxtxJQtJ9oHqK+ffEMy7Sb89fZEha57z5fW8nukLJzkY6VYlq+kFx5GiCO96BOcH+kdY73/KQPyrZ476L1dY2B1JYljcpvp7ws3S4lHTue2W+puvWdsRbbPaW4MZpqFb4bWG0asJbQkZ6mvMN44ztXEX0mrVdW5zLVpiupYQ+4dCdKQrvZPmT41DuKe0Tjfi2NybpdVIi+LDHcQr4gdfnUIehLWvWOlGYF6NepcR1RJme8EeV9/MqFdXOkymJtmgg/Be0Lv2p8AWwlLvE8RSx4Mnm/2c1X3GvbnGmRnY/CkJ1zw9Nkd1I/qo6n54x76oe022NoDjqST5UXJSkcrlcttf+NqnT+jVHTPuLvPjt8EwZVzTMu8ho8N/igce6XS38Ws3lhan7g09z0uPDVqX5nzqYXbtQ7ULqgpevj0VJGMR9LX7t/zoAp1KdlDB86UZwe8o5FP5Y2uyufGLgWva6WMjjzFrXmx6bIAzapGvLq1A5zsetHUwmZgQJCclHSnYDbjulIz5U6QGkjZGFDrXJZ3uAA3+iMpaGNhJI5fHqmarTEaUlxpoaT1pZdvaCNekJ8qdQMPLUFbJ8BRJxpoR8PI2HSgzLOHZSTdN4qOneMzQLKPqjBOMjBrqM0dRCk4FO1Iyrc5rRABG9XZzkIQxpGh4KbJYS1JBx3fGiaFoUem3hSakhfext41xAOZJSR3fCqTJxGZnbtR0MXAdlbs5O+RlQKBinL8BxxsOsjvJ99OVFtGCQB8qexnRsAQAr3UK6SUWLAmHqsTr5imlleSpvVq5SvuLpcKCnyErAVnz2FOmURnVBTscOHHVJrt2K0ykrbipyRkZ60I6TUjKUbT07m9QhkiO8FcxZVp8xXUdRWnSEH+saV0PlohZKfdmknZSGWQnQCr31a0Pa4BEcMZS5y4kSXGByhQuQ9JWrApYfpRH2nU0+ucU2yQ2yslfNa5jS8YSofGiGFremqXTOL/JIQ3OUgZ9apDabjJQsZAKaChh5EV2TyVqQ06225hPqlZIH7j+FELg/BtkJbhVgp9ihJLP1N+ba3gjI54ortkcBl3v4qweGLjFkF6zXMpMaajSknol32T/AAoXaUS41q4kca/+XQ2EsR3OZ3kKeVoCfw1/hQq3gOthaByx17/j5YqXtw2ZnB9osrKgZV2vJdfH+rZSQgfion51CkLWsyuNzp7vyyy+I1wlkLoQQDp90B4afEWMJRaadb7w39br+XhTm43p52OQGWuX/P39aGLhtMNlvIOHcaT0SfHFKOtsl0NtZI8zQ2Vl+UIF73nVxugzHGLNugXaBLg/bXBtLQX91IOcUev1+tkm4Q4tva2VCYZ0geqQ2kZppJ4bZnvalRQseJKP8YpqLvwfwqXTyGpD46Nsf+7p++jv05PZaboUFzdypdDsfMQhTzxbS3167/DyphxHP4PscwuXF9t11sZQlJ1O/LG/4moDxP2kX+9MuJt4btsZX+jQnvf8ZwR8sVDorJecUuU4sqUepNdp8KcdZHe4KD6sbAKX33tNuYdP+Tkf0OMdsS188n375wfhQ1Vs4w4gbanzee6lwZRrXqH8h8qEvoZiXBh99rnR21JKmwdOQOu9eg4lwt3+Rwf4UfTP4eI3Zc/zq1vK+8nfun8M70xmLYGgxtFz1VELXSvs5xsvPcNpapC4gSQ7rwQfOrMhstQYTbTaMLxv/GhTFjbPETl0Vs2VZCfM0SuvpIUHGz9n93H8aV4hK2eQRNOmhP2WxwChdTRumeNToPLukJspQ1nPTGKHLQ9JcSoL7pznfFbnOOlGXG9vjTiFJiSWhoOjljCsDJrmUgBzU3MokcWOVZuTM5CDtTVStZJ8TXKEHJURiu221FfurVBjWCwXy10j5CSVsJyj30DvKgJTQPQYJ/GpEps6NknNCp1vW8vVjcDavMeGu1XXwudHpuvVUzt34Bt0Rrk3KRLUEjUhiMSrOP2sD86rDtd7brfxnw2/YrbZZTDTi0q577iQrYg+qM/vqm/q1wevSzUIgbUhpPRnD6R4ksXEEEXJ0tsi5sRqZmlpsAewWory09DgUhMjekOFYVuaINxcdRilRHR4VoGmxuEEWlzcrkIYgpzhxSj7gaOQGGQgBpITjrmkuWkKwE7+dLNpUjASNjXn3cOZWQZYzcBPktICSR3s9aSctocIUkBAp5GXHQ1k7keFOmnGnE5BAHlS1xe13JstDHHBKwBxF0MFqSG/siVZraLW7oOGziiTKiz+rUCKcInr17gaU9Riu8d97K5uH0+QuP8AhBoTRa1BxOSmkpLpKsJ6CpI27AkZ5idBPjSieF1ysOQyFJVXvWgw3eFF+EulYG07wVC1NlS8jenDLS/EVMzwi8yQkJ3HWtO8LPghxR0oqTsQjOyoZ6N1ANyoq2XE/ZgU4ZQVAqVnajj1qZiDvqys0xeSQ5hpGR41W2pDzyokYYYNJDt0SLLjEU/aKIPgKcKlKeACiSnwFMpDAUgqXlShXVocCNXNBIHSvOaCLrsMz2ScPYFEY0YOrBIKfKtyYaEqwon40oJqEMZBBPhTRclx9X2ivhQ5LwmjuC1thqQu0A6ykHY05iwQ9OQfWCeppk2lWQoHI8qM2sAPatWnI6VTLIQCAeiupmhxFx1S9zhfYDlkqJPSmSIb6sadiKOFxpQAxj31yMcwhAzVLZCxpJKPfSh7hlCbREriBSV+setdOTy2BT30TnM839X3lJ/AJJ/DNcptPPayKrfI3c+BUYWvdo3pcIc8843zEOH7TwpJqA49FfmOr7mtKWx5qUDkfgkn51Nrhw2xdOEReYm02EEszEfe8lfht8qDrhNNQLC2pZ5a0Oy3B56lhCPyST/vVKnJdzRjQoKormRgxynmBA919ShsK1o5Ol5BbPsYqTtvQfqWXaZsfvNaVxXf7afP3g/zoN6Y5Ke0sJ0Y9TNKyNeC6t3mO49/86He+aRh4p1PyQeIYrDKwRQN5R1Ru524ROBbFCSPtbpIfluOe3oaRob/ADK6HSrKy/HbVJbbcUtnPTzGKOcN8a2m6HFwj4+rLCuIy35u8wd7Ph7W9M7bcvrZDa47LqEo+z9XyNESktsLWWdzGTUlAoMR6LCNvPN5bHd7i/WT4fljOPfSTVuvMK8M3G1ze6yCQhZ6EjFTiQxabS09JvcyMwhxtGkOrwTjOcY38fAmoLxR2jQGR6Hw5ADg6ekv/wAEeXvJ+VQgL5ScoVchYy2ZE7XYpLDj1z4iu7KWwrXhZ6YGaaX3tBsUH7Cyx3bi9/SHutfzP5VX8mTdOILqyq4SJMlA9fQNkDzHlUo4v4GY4btPPEpp54tpdbU13kLQrfIV8M0U6hp2uBn5iVVxpXi0Y0CCX7i6+35HKlyy0z/QsjSg/HxPzNNOCLOq/cXQLWmXHiuOud1x84QD4Z+JwPnQ9K1F7DaS859wVIrRwFf7qpL7rBhMg+s5sr8KZSOgp4znOUKmGCapeGxtupx2gyuH7JG+pbnal229KbUzOQrpzBj7Qf1utVzZLTd555NugOSsHdStkj59KtGZwdGuLjb85Ui4SEISjmvOKKiE9BRNKXLcjSy0Gx001nhighaeHe577fALXwejL5X2keAB23+JUOt3Acr0ZZvs4Z8GGN9PzP8ACj1kbZ4ZWV2tsoU4kocJ31oPVCvNJ8qcmRJccIVsk9cDNIz2UowtKyB453oA1c9Qbl58tgtJDgtLStyhgPidT81wiOzu+y1y2zuWOZ6n9Qnwx4ZyMeVczsOM/f6Uk0lCP1ZzSchS1bKqecl+cq2OERR5GplcwkxnCEpUCnIoDBUllKk76iM4o1MbTGSvUlaxjagTj7YkoSobHr7hTaKNz2kDZKqpzGyNc4WKisGCZHfIOkDw8aKJswThRSRtsKX4aUjkEqA2T08qPRGObICXHAUkZFMJ6h7XEFK8MwmGSEOAuSgjEEJABSMnbpSLlnWXFYTkAVMExmluaeWCB0NJSQhlWkAZoEVDy7dODhMTWWLdQoA7BQnOvOabJaShe6dqlc6Mlwk6MUFksALIpnHKLalZmtw1zH8rdEIlKGcpGKaLWojYb0QcaCjimbzZQrFMIyCFmahjmklJoKx1G9OGnAdlEDFcspCzg74p7bbT6W6rciuSStYLvXqaB8jg2MXumxBKgEECnLDDhGonAHvoqjhwtoKwoqxSce2y8qCWyU0G+pY7SM6p5Dg9Qzmew5fBC0yXdfK07Hxp3HD6nkgJ2VsaXVCLRUtKCdPWu4zuvw0qFcfMzLcK6lpZmyhshNk/etrLjAQ0vKx5VzFuU62N8pLhGmncGIUgnVp1b5peLb2JCl81eVeNL5Jbix1T31XmzRnKn9m4oW8x+krGseFJXziFchAYRvnxFMbjZ4seC5JaWoLT1FK2uFFl25tTZyfaNUtY3LnG3ZWipmL+E+17brIikSCnmDOKdFplYVnbFb9E9GSlIG9Y2w4slR6VE8vVEX8FHrmy624rkjKPhTWGQG1AgFR8MVKURSvIIBHvpuq1NIcKkkZokVLctggpKJxkzOQAsHGTkE1thhRJ1UeDbeNJSCa2iGXToAArpqBaxUG0pzXCDt91YFEmt0g0QjWMKe+0bz8KIuWMIaQW1d9W+jHhnAP4g/hVMk4JsEZFAWAEplHWiSdLTeAmniWnIidTSsFdF7LZWGWPtjy6Qu0OU/dGIFtdH2qkg+P/AEzQN3OfZo+KZy1DKeLO/wCSJM2dcThm1PPkZuC3pCP6uw6fKmZUIP2fNbI+5r71Ee1R76s4ss/DTL+WrVCUg/E1HmnC20PtFnP3aGjjkkDZs1genksy3HnQsLGN5iSb+eqdMTLm44qNEe9FTOUGFN6/X723543qUdotpCuILqqFj0S0KhW1HxDZ1fjpzVdz2peXDDb+1HqHy8tx40St0Pi0WOWzJn6UOyUypDhOr2dOrp/GmTWNjcXNsLpBJUPlfnfcldJiJjPKDe+/zpzGt6n5CiobY+dauPEXBNks622pkm43HOymRsfiTt+FQi58c325odZgD0BjHqsdVfFR3/CpQ0zptRoqHyiPfVSe9PWa08TWw3QtAIYfWtDaNTgxp0Z/Om1z7RrlO/R+FbSIbTf+kxzV/wDtz8Bmq7UhSOYpSiXT4k+FWf2GW+1PxH1Qi1K4hZ1Fy1yP/GMf6pXisdcdfLNMHU7Y25jrZCtlLnAA2uqyvS57k9TlyVIU+vcqezk/jTNQKXBgbedW3fOH4vFN6jBpzQ20VZUfXUn7vuUDRCNwLZIw1CF6SR1U6c4+XSqJcYp4iGPBzdgEypPR+qq7uYRl7kqB9m8riK0Xr6zsbLL6S2pp9qQjUy82eqFe41YfFMCJdLf6daW+XACNT9uW5rXBV46T7bZJ6428cV3HZjoxHQhMdA6JQNqKwWjDeDrWpKiMZT4ildVij5jYNABWoi9F4Y4yC8lyg9xh/VDUe78JRUgtjDoUMlfnTuydozqsouUZLDyd1NKSRmpfyra2nlMtlo+CEg4FDLtwra74nTMQsOJGUvJwFJFBsqGSnJNr2I38kUaOWIB8BDe7Tt5pvJ7SY5ikBhtoE4QEqyT8aMWOfHvkUuo/W4+0SD6tVdxxw3b+HorUpiYl9wK0htSu8ffimNp4hdtN4jymnsN476M+t7jRr8MEjQY3E/myFixU07zxmgeX1VuyYxSsY2NMLywIscvvOhKPEq2FJReLrHKSp8vaMHfJqve0LiZd0luMMva2AMIoKionTSmOxHdOK3F46SDi3B7aqXJebU2lyOtKkKGQQc5pwlznd6oxwjCdi2sKkHC1p5gT5A9P3VIbb9orlijJ2hjy0HS9lbTTGWJry2xIvZcXALCU75UE4IqPvRnXuYS2lORsakMlh/0nZXUZINNJsRxCCUjHjnNTimyP0QtXFxWWIuq6gTHGkcxIUoeI8qKxLm7zEuJ9U9fdUYRKcSkpJ0/Kn0GYhDZKhknpWinpGv1WEocVfAQL6KYjiRTbRQ3hOeqjTFd5W8vvY38RUf1rkgo0YSaXQjkJCBumhhTsb5pyMYnkNr6IuuQotEtuA0OclJKjqABxufOtfqmVkk4PhQ4w3HVBRWQk9KkyNv7lTVVsrjaMXKTlP6l9xVLMRuaMqGdqcx7TjcEKHjmn8dtts8tW2PKrnztDbNKBgw98j88w3QxdscSAtKMIG/xp7apaI6CyoKbWDkKIqRw1xnG++B5AUzuMBmQ4UpAyr7tBGqL9H7d02OFiEh9OdeyeW5TRRqecCwTkYNPVJQUnkJCPM+dR+LZZ7BK4hU4hJ3SaOMOKMY6xjT6yT1BoOeJrW3am1LUSFwa8WKdWlnnFxJSMEYNR6+MNwZjXLTsVYVUn4f0JUVlRSR6wNM7tETLvDaAQWmjqWarZLY38CiqqEyRW8QkGov2eQ2U7HesiQpKnSUJBG29G2w6+xoSzpTtvXDSfR18tRIG/SqfWrDREeqgu5lqRDYLfLdSF8zYgU2t9sTCcUwystoVvg0zufpiZYVHUUkdAa6U9di0FrSFLB8KsyuDbBUmKMuub6KQGzyVoC1gLT4V0i3GNHUsjA8qYNXa48pCAk6gNxTWTd7i+FMEhB6Yql0JOpU/0weXquZsxCiEt7CkI6VPLBxsKyNFKSrmDJo2w0wwpCWMKcWM6asILDoo5L+0gotziiB03o7bbSslKz4U/ZY9IuHIDWrlNNqV7lKGf3Yp9OkxLcwHJCgjfSMD8sVS+W7rNU4xG1me+n2QifDdt7rlyg94tlPPZ9rCuhpW+SGLXxVJbVkiO0mOsf6xONf4KKh8qecGTGLrx9ATIUGrfrxIz7bacLP8AZoPxJBemRVXx8965uSpI+BeVir44wxgzN1I18llazEnce0ZuGm47X/LoLL4mkyHlNRhy2x/xfjUi7GFxRx7GmyclmMl197P7Kc9ah1st0lxBUlk8seP86JCc9YeCbjOYwhVwPo6P/K9pXnv/ADqU0XEaGNt+d0sE8tQ/PK4m1/wLudxJCu14cuamHXpkl1Y/3T6v5U6Yi8mFzbg+zFbR7S3O7/1qBO8URIeI/D0DKj/49/1v+H86R4l4e4hacMu8qdKk7q1HAOfIDYD4UYKHQAm31S91UHEuAv8ARS+78dWq3d2yRPTnRtzF91v+avyqI3TiC/cRym4sh46HlhCIzR0tkk4Ax86ZW+2OyX0sxuYtR6JSM/lUzsnZlPuCwqYEwQNwtw7/AIUS409IOY6+O6jFBVVfstuPDZEWuzyBHsyPTlux7ojUmXGW2QplXgfIpPn7jUJsHDV8ut2MGBb3nAD33cYQn51ed5s0uXZIsV28PP3GOjlomvgqdKPuah4dOuTt1o1ZYYttjh2/0tctxlOVvEetn+XT5UjOOsiY5zDmJ6dk8i9H5HvAluAOqg1t7J4Re51xmc1psJy2x3e8Pj4Z91TjhzhmyW5DSoUARlg7OZ723mcZp+HVq3Y9cbbdMV2h5SMBwgJHlSOrxOolsA8gfJaGKhigN2NAPzTLii0IuE1N4hDl3Jpep/buyh03/bx7Xj4+dJzISmlhBOx60SlThyfsz7f+OtM5MlIV9qcmhH1bZdH6kdURSQGC/D0B6IDKiaXwttAA/q5pVSyEgd4H+riii20uJ1BOD8aSXHdKe9gD45q7Nf8Atphxc3tIBJnllQSULUVddqjPFvE67YFxIC0KfcT3lHfSDSnGUjiayuSZjMBmXGWQlpQ3LfxoBYuDrlMeNwvUjll4a9Cdyc/up3BTRkiaUi3QDe6WVVXK+8EAObqTtbwUOVBuF2kl9CXHXSfW3wD86Tu9suMNSESmShWM9MmrrtNtiRmUxWWiBnqetOJ1qjkAuoQpHTCk5o0Y3lNmtGUJc/0bEgBkkOc/BUKzAnPJVoZXsOuKWiWpyS8zCQFekur7wPgKtm9qiWe3Oy0tsgIHqLAANA+z+3uTJD9/lM6AT9nqHQe6j/6qDEZdAB8z+boL/h2NkzYcxc46nwHU/wABG1wkpSEoTjAxTuBFTo3Ok+6iiG2F4x3yfH310qKmOsDGx3386yLKp5N1vHZAhcloacD1vA0Pmwtaup1Y2o+4lCkpO2w6++mEhxIKU46Hr7qKY4HdDu1VGvMjSUkYUOu1Iworj8jSkkgUfebQpWtCQfMU2iKbizgV9wGts2oLgbL5e/Dmse0E6XT5u3vohEJP2g6VyIroZSX0YWKPR2tcUqK9XjmmklB5YSgKUPEml3rDs2q1Zw+ERgNPVClIUvQ0vcZ6mnoZSSY5T3cdRRW3WNbjAjqOV59c+FGUWRtpsNgZcT7XnVL6hr+VutkTBhz2/qPGW6graXIiVIUVFOdietaK1OA7bedGrgykrUjSNST1NCZDSgrbbfwqbH59gg54XRmznaJ9DQEoSM42olbwGlFwqBPhnwoNGeAV398bA0SZcbX3UHfG9ckYBor45OUFSK3ThoShWxUrCVAdTTOcy4i8MqKMhxWlYHSk4D7bDSXCQSDsmlpUkuymUpBJB1k+VLwHMN3bJkXtc0d0USwQAcAZ8qbWtpPPmrUNWruppxFdPoykuq3G+fdW4RbKy9GWFNnr8apecuquEodojNlYacSUOL2AFNZjEduST1Az1pdvmtMcxICVHNMHQ6tWVKyo42oUvyt0Rcbsx1ThMWO4kOgaVe7xpfkR8I0tgH3VywpppSl6sDHqmuorhWUq9nOyj4VzRqgWJVy1NrAKqhPE8FyPxhbnGnNCnFJSM+qc7DPzIqy0FKRuaiHbCwyzaYcsbKaUD79JG+PnRNFZkt+/8pdirS6lIb0t8k8hWV6cwl8lTS/ayncEbEEeYrpPD8aZxpbLSuaY8iVjlEdSAoFWn343+ANNblxXPj2tm82tpDkGZ9osqT6jh6gjw3zUTsvHD9i4rbvpa9IeQ042hR3I1pIz8s0dBTnOT2SfEMYZwhGBqeqkfFF2uEedd7rBV6OxMffcaT5N8xQQPkNvlUMYKpEtEqVIUjG+Vnz67HrUiuF+hX2zW+2ssaeXESmQ6fvDvfv8KjpnQY5wcS8fc/njA+WflREDQLm2qzE87pLAO07JzcOfPajxLeXUudCtHtH+FPI8pi1pajX+7KfbjJ0tQ2Nyfl4VGJ15uEhSkhQisq2CEeXxpvaoTb9zbTJQ4GTuFp+9RnA01OiGDrnTdWLw/cb5xtcmOHbJFTAt7ytC0ndzHnnwoH2y3GOnicWC15ciWwCG0R7ZR6yvgd/yqyEOJ4H7OPr90D6+vTXJiDpy0e0r+WB1ohwd2b2m3WyJMusFp+7KRqcLnf0KPgPDakgro4TxXN06BOo6N8rTE12+6p7s74cvS74xPjWtuY0jIcZkEoacSdiCR7vEVZfGfCa4jDCoodftJKMtuOZVFT/RqVt3B0ScDy2qyo1naQO+kD4U/jxmkpUkjUFjCs75z4YNL5scmleMzAB4HX6IxuEQxM5XFx8dvgoda7DbYkZj6mjMoZcTkKbHX4nqfxrUqHMad3xUpRbmokItM8zloPcR93x2z4DwoZdOeXPdSV1Rle55v02WhpZrMDLBCNWQNXgM0s1NS0hbauijtSbgC3M6SB0ps83rVkH1a7NMxwu1GhrXGxT9chAaC2wUHTviuGlN4IJUTjO9NbjKYtzkdl9YQZC9AJ+FO4DRfyVOggeVQkjZFlu3dVhzTeztklv/AIxThDKu7gZ881uSxJ7nocREpZdQlSVOaNCD6yvfgeFH0QUrCMjV97FQMrm6gaKqSpaEIS02ZDcZenW76icfdG+KSvTRjvBprbP+OlH0thtZCcBQ+eKbzGUuIU7KdTpSMqUdgKFa+7TkbqqWT8wz7KOLjNNJUqS4jSBlROwH409j2BOoPIGpB33pVNgevFwbfl7QGx9nF++r76/4JNH2mn47fKWnUj1RiiXCOMDN1XH1jv2qNTrWxFO3rjqR++mioiJGEK8fWz++pBIjKlnODt1Irlq3lo6lDKfHNUCsLTyN5Vcye3tHVVzxxY411eagS4jqkEhSVI2AHvri2yrU+99VQJKVusJ0FoDGAKlnGXFfD/D6dU2UkulOBHT62K8/3Ti1J4pN6tMMQ0JUSlCT6499afDaGWvbZ18ovbtfv70BU4vFRnMAMxsD3t2926u1EMFoEJ1FXU10nKXAh9WoJ2SKjdp7RrK7ZmHpr4ZkaftWgNwfdUB4w48uFzc0W5Xo7CVbH2lD31yHB5pXBrRa299v8ompxymijLnOvfYDf/Csa7OwLRIbjvvts8xekFasZPlS6YwSCtO6VKOO9mqagOXHiriWKzOeLgeWNa/uJ8cCrzEPFrCmTnl6R+VWV9I2hLRuSL+SrwvFHVwc4CzQbeJVCQHcbgbK60+ciNPo+0GAelA4D5RhXhUjt/26QCQNPStXURlpuFn8MlZNHkdqloqkNRyh4rcT4KFEbQ3FSguBxxR8Mil4zkRAS2taNXiMbUrNm2+HpU042R44pW+R17gfBaumjYxtnSC3in9rlmI0S8N80s/cfTVBptWFeZ6YqLXHiGO8gpaSBj8a1w7xBDYlqQ+nOsYyegqD6aS1wNArP6pSF4jLhcp1d2VJKyhtThScbeNBJcCVrTtjIyAPD41J5V0hRkod1eO486Zqu0GSVhghSxuQPCrIXOA22VFZTwSGxeLnoo8I7jaSVEZ8/OnUFRz3hjH50/Uyl3CuQQPLPSmFwebj5SnY+dERy57ABK5IPV7lx0RSCEPIKEJAz40RjshtJ3CjTKwpXygVhOrHhRyPDWWwtRSnegZyL+KaQREgdk3QoBpxt1oOIWMKBPhSDD7UZpLEWOltpPqpB6U/ZhLfCuUvIpZi1hpSMt5VQzjlFuitbES6/VNWpEmNBjsR9ehKc99RUr8TRSDKkujdrv05MNOMIazjYqrOWzpK2nQQkYUAelUmU5ibI2OPK0C6QOOfzy9/jb8qH3LiC3xJTEaG4ZS3evJ72KTDhvEo2+3T2A0Y+tSkd9xer2UJ93ifDahc5/6hbdtiExk3SFvCcSz3XMHB39461fDSNksZm6npt7ykVfjToiW0+w67+4fm6m/DzjMhBe5qm0lRI5q0jSAPHfaqu7U72w5xFoae5rGEjbpWcQdpL3ENlcgSrJb48k90yo6dCtPlUdjcPXy9WuRLjQlORo5wp0eFNKCi9VkMsxAG3x95WdxTGziMIhp23O9xfop/2UKZurL3Dc2QBEd+0a/YP8vOovxXENgvSrc7EzJT45wj8fGhdgau8B/0mNEW5yBknG1W9wZw+jju3NcRX4eh26BpYQfblO/cR8PHyqch9XqHzA3a62nigresxNY4ZXN79lVUBuVdHCifK9Fij3YT+HjTxPDaXpIDFwZA/wBYf7qsfi3hpm5T3fqxjlxo+GUY9U6euPnmhb/AsVjDzsg59saPVqoYm1xs02PUdlcMMDRqLp/w72fcO8j0i53xiUEDJQHNCU/Hx/dT/hyLZOIJpeYR6Dw5B8f6TT/pP5ZqCmAt/ieNGkS5KLc6vQ6t79Sj9qn3Et9FxmQ+C+DzK9Azy1FfdU9+0QABt1xvQEtNUSOJMpJdrqLBrevvRcckbQA1mUD4k9FJUtq7Te0F2W6XmrFb2+XGR4fsDy95/vq2LSxPj25li4LS4813StPtAdD+GKG8E2yJYrKxbmN9A76yN1q8SalC9wBWOxDFTO7htHK3Rv54ptFTiEX6ndJBK1YI60utehICh3qUhJU4nKk4xSdwb1bJNLY6kFtwpXBNimcp0hAQMkkdaFyYxU4FgKCsdcjan6o7gVnUT7qbuB0u4KlAgbCrWSiT20XFyeykXGV6QpxRVtsnwFNDCBKl4wT1FFWmH3SlSxpBO4PgKY8T3e32CGp2UvvK2aR4rPuokv4hyM1J7LvHEepVZdr85oxmYDChzNWpW/qmoRH434jjJS2mcpejwKP4+NK36S9cZT0p7IW4sqI8hQ2LaZcxD64oQUsJ1L1qCceX8vjW7w+hpo6RsUwDrd+5WZrKmaSYvaSPJTSx8d8YXR5MO2QQ8+rqWm9/x8Kvrh9mYLVH9P0CXyk87T014Ga8v8KcRXXhqWX7dIKEKUlTrXsuBPgfz/Grb4O7T+I+KeIosCHw20GNf6S6halaE+fQCkuNYWXC9PG1rBqTex96tgrHH+4SSrT0AD7QpPyoPIHpcjGOZFR30fdW4P5HoPP4UdfOdk599ctR2m20NpHcSkBArJ8bha2TBrkzh83meX+PdQDtPuV0tXCU2XaNPpLZTufZSep+W1SgtIDmeYdH5VDu06dDb4TntOS0sqdaUhIK8aqsws2dYi+q6/mBPgoZF7YrJbbI00tc65z9H2msae/8fLPkOlQXintT4nvX2Nve+rIvkx63zPX91QTlYVqPTO1KJbHU9a+nw4TTRHNa58Vmn1s8osDYeCZyVuOuqU4tTi1HvEnrSYSVezsKfBtK1dN8107GUAk6SkHx86aCQBB+rkpjoIAOflWijGfGiciEpgJKlBWoeHhXEUNodSXE60A5I868JBuNV005Pgph2S2tBfduDzeEjZOatFh+MhIbccCAeuTVMf5UTY7AjQWUxkDpikWLhdbrcW0uy3CTthJxWerMNlrZDK8gfPRamhxGClhbBE0uPw1UciIBHQjO4p+y+8wcpz5YrmMkrV3U4IpyEjqQNutPZJQSkVNA5rbN08Um9JeAIBG/40xcL60HCiR5E0RQ0hZyc1zIbQ0crGPKq4ixpsERURzStzPOiHxmiWUrc7p8qxhJU6C56udqWLa33C2e7gaqU9FWW9LZ3ojid0EISQC0EgfNMVBxT2Bkpzil24xSvmtk68Ypw2wWkqzvmlmU4WrHSouk0VsVHza7/RNpUiaIXKDtbs6i88Oc4aIRoXO1ELCkuD1T0HwrmNbnoRVhOtsHOo9R8Kq4jC0tCNFFMyRshJI+KlFqkoaa1EpGD0ok/dU6DygCcVHYI5zAW2AsU+itO6wpYSE+VKZWh11sYC4gdlJ7BKDQ5rw+zonPuMRtPMfCWU43Wo4AqH3SWgNELd5aU7591PYVmul1YVLuTzoi8svNRkt6lKT99Xhj470vMJdbMbDou1lfHBytF3H81XEy53W/MzYfDDcdTLbBWXXVlJUPJIFROcm98Jzy2rUv0iF9o36qVpcT/DrVncKvxbHIaDf1a3EmepyIffX/AFtf7qAdrj7VztTU9g/ZwNTXq4z07v8AH5VfT1AZU+qsj5Op/PFZCtMsjTO+TnHbYe7y7qq7Pe5VvCUIOsIOUDONO2Diil04knX5cOItCUBnOlST3hkYVn41HoMSRqXMY35O6j5Zoxbrw0wsvOx2kyOnMxWnlibfNl5lmIpJLcMu5UBkIS0/18avzsYiJZ4P5i3AUy3ubp8vD+FefLitS3iQfGrA7LeMDZl/V0979Cc/5FfeHu86FxqGSakIYLkdO6O9HqiKnrhxNL6A9la3aJdV8M2L0q1NxgXjpPQ4+X86nPCV34Vs/Zm1bJyo7L7EbU2HHNKcn1ldPPvflUSNksfECobV0W6IZfypbZ938TVR8VWq7QLrcreiEqYlZ7kj9j+eKzWH07Zo22OUm5N/zpqVqsYJY9wcCQLbfnXQKxl8UQIVjUYs9nmknlt+t+QIOD18KryRxTcVSxMkSNo5Uv8Al8KHQOHr/P8A1NsU37/7qXuPBs23sn6+u0aAhfqNunc464/KmsNLBCS17gSfelE08rwCwEfJTaFa2uJ5ohg81ojKP8edQy5wHuGOOJMGGtL70UhOWjkIV4g/Cm1ru17bj8iznleq3zUd1Xl8iaf2At2Z51m4tOF0dWUDUru/e8vf5e+pxxOgL2k3B/aoOkE2V4FrdVb/AGd8Vi4iNCvGGZp2Qf6X+Rqz4wRo28a8rtPznrmJ8d44jOcz9ln+/wA/Ae+r67M+LGuJoy2UA+lR/wBaUDLas9CD/CsN6SYVw2GeLYb26XTqGfisuVP4rKQyQKbusE5wKdRVkIKNNajtLdWUlWBWJJcWsa07qviZS4lDHGlA92k3oqlo749Wn0+82OBcWrfOnsMTnd22VK75HniiLzCEtjUR3+lEur3R2Lm2v810VCDIjK1DWDpH500vfD8G6oZEqK24WzlBV1FSZbQQ0dskjxoeptT4cZzpJT63imgaeokL8zDay7xs26pXtYt8ZmbFgxA2lEdoZSjwUev7qrq6R5M25LdUFuvuHfA3Ua9Ay+A4jUB6RcZjslxGpajo/mTneq6MZyAFPNJQVnYEjvJHnX03C68CPKNSOve6i6MSm4Vfs2Rb8Z2QuXHYQ2DgLV3lKxsAP41Y/ZPxzabDGbtU2KIgx9pLxq1n+H51FLjAeW+4+EJbccUVDbSCT12pBNqcdIBwj+ttTWrgirYskztPBUCJzDdqva38d8OXS9M2uBMLy3RlKwnCSfu/GnXEvFdj4cdaZvE9xlLoJbSlgqCsddx49KYdlPDVhtbbshox5cvAy6g5wPh4UZv/AArwzxjGbffS3IS2SEPsOA43wRkZHXNYq1G2YWzZOvdSe97dDuqM407T7vMvDwsNyks207IQtlIV/PH51AbjcLhcXeZOluvr/bJNXBxl2Oy4ZLtheEprxac7rnyPQ/lVfP8ACN4adKFW90aOvcP5mtnRV1DYmAjTfuhOFK4WNzdRARn3XdIGcnuinsa0rMpbM15uEEJ1EvHGrpjHnnNPU+kW+a28wpTLzStSFp6g52NDLpcHEvJM3KiU4SrVq6bY93wp2HmTRqGMfC9pKOxo7ElaYrvOZCu4vl6dQ88UvdJsqfoS8pCW2yShCEYCc9f3CmzR5gStHSnGEqqFxex3RkbCRcbJjy8g+VIOpAxiiRQADgbUmplKsEVYx5auSQgpqxFW46lKUqJOwAGak3B9lki9JCk5UnfcYp32Yto+sMvs6iv1Qd6sBUUpuGtltIV8KU4hiLon5GnTZM8Ow9hj4jhruqQhN4HLUnfO2OlLeiqCj3u6a6gJQ44Tgg+Aok02Agk42plLI5rhZVUtOx0Rvshq2lJQG0YKsbE+FcsR1AkuK1K8zTphJy4sjJydz4CsSrOwwR517OTqFIQtsL+5KNxApnGBk+NaTDQ3t4mnsZorj7g48TnxpN5J6kZ86pMiNbEANkNlQ1qTy2lBOD191JxYhjOcsp1lW5UfAUUeTy2CVZS2gZJxmkWHGXWA8heoEZCgOlTzHL3UPV2cXTTT5Df3d1uJ3Mt8taipWykjpTruMNPqWovDGA2RTxjQykvFOAnrnpQqbeWlvcuEwXXM9QNhVYe6Q8gJRcssdM28hA/OnUJ7bY62WS+1iKhW6yvoB8KZ3m+xnU+jW5C5b5+70odMSe7IvtyKUKVsyyfW91aZXOkKItcIQoqjgLI7599ECFreaTX6JPJjNRIOHTC3Y7u+O3xQq9Gepxp+6vhHeH6MP8bVZbPHfoFq0pfwXVKbcbc9vVlOr3Y8ulRliBBiJ3Z50nxW4e98qQucZoNokra5ZCdSD++oyCnrC1j27Xt0S19FUUofMXXJtfW/zRDiWTKuRDdvuLrrnXPRsKPU6vf8KTlQ+JEcKP28xvS0O6j3FdM4/lUcTMmpQh6O1ojuqwhz3eNSfhe8PsXsMy5x0+w//wBfA++pyROgsQLoKKeOcZXG1067J7A+wt6dcGC2FDl8tQ60D7RuEJFmuJLaHPRHftGjjz9n5VftltkeZFkTI7jQChzwhtWoOIPVSfnsR4U24gjNXyzOw5KcY9RfXT8vhtSGLGZm1Zkk2PT87LRHCoKmiEEe7evn915UcZCMjxFaZf0LGrp4VIuMuH5dpujyHUFKc7HHUVFin7QpB2FbiGRk7A5uxXz6eKSCQtdoQrP4W42dhcOzLardtuPrhueto/ZV/P8AnUp4P444r4oQzw3ZOD4Mic01n0shz1fM/Hw3OetVCX3oXCboLGPTXNCVn7qP76tjsh7U3YloagxzMt9+aitQbcbXBQ8ZH/npVjVnu4wdsdKVz0UbszwwHX8KcGvnytYXkWH4F3xBB7a46jbExPQVY1FUUaDg/wCsV+4HNQGdYLnbLkE3tbyrivPODjvM6dN/H5beVWVd5vE9rtRutwsHHCOJHzy2rxJf9H+1+6lj7h8snNVZcGZrHFZaukl524IBck6z0WPP9rff5VyFpawtAAFjsFxzmueHklxuNSfFKRkygSp5KkMuHJSVaUqxvvjp8a1NuTLTqGsJKVblDadWvG2+evxoa8qXyzqbcKAeqiSDUi4F4Lu/EDT9xZkMxnGVAxkL7pd/qk7ZqyUxxN4kxAH8rweXnIy5+yeRL9Kfjqgw2hbweqQMuufEHZPx2+FSfs8vD9iuq1RZC0vLHeSkYQD+0ep+Jpr/AJGcVupbYu8Jx/WO7LbxzE/1j0WPcfxqedifZjFZuLlyv1zYkvNq+zYSCkH+sDuPhvWYxCuo4qd+V7R4DUn3/dOqZ72OGdhd49Pgro4XLsqxR5U0JafWgFZO1C+K+N+EuFrdJkS77CclNJyI7bqS4pXgAM5pj218NT+IuB3Y1s5qnWlBYZb9sD3eJ8q8U3CNIjS3GpKVpdQopWlXVJHgay3o76P0mPNNQ+SxB1aOnvv18kDXVj4XXAUo4q4ym3e+P311R9Ofcyo+Q8APcOlSvg7tH4jfmR3JskustkDr6lVL+sOM/jROzvv2xzUlSHEfdKtVfTp8Op3QlmQHolkNZI2QG+i95sqclMpUOhSDSXoziF5yMVXHYr2t2e82+Dw7MSuNc220sgr3S/gYyD4H3H86tNfex/WzXwmtwyTD5TFMOb81WjiqOILt2Uf4jnPKZMBCDgjvGoNNtSwSVsnv7JOKtV5LHN1raTgDqRUfvakvPlptI0DcGi6GpMNnOcmFNJ+1oVdzLG1EmI9OaKvaOjGdqD3CC2XVmMjAKtgo+FWDIt6XllQGVYoXcLK3grGQsjYA7U+ixKQkZCjGMYfaUYs0i4W5bqYzpbDgweneqXdkVpu9uXobVy7TpJDOfGhiYHLebJ9TV3hUrkX6Hbo7bUEHujGKqq5J5YTC0aHc9l6ohzCzBclHeILzAt7ZVJkNtHGQCaovjvjG43GQ4wlzkxskJCPa99GuLJr9zeU49o1eAT4e6oXMiOL7pa2SeppjhGFU0Lsx/uLzaTgssoy8ypSPGgfELKA420eqcqqb+jJ1Y2queJJSzeZA3wklAraYe50k2nQJJi7WwQc3UqSsNc2BHfAwC0lVKoZ1AAHCcUrFQGrZCjPK0uLaSnFNLpcEW9JaaHMcIqAuXFrBckm3kmDXCJjXSGwAF/Nbkto/VhQwB1PhQySkPzmoEF8u4OpwjwHlQ9+bJnOIiMJK1rOMJ8DVucAcGs2+zMyJUYCYoalqNdq5hh8fEl1cb2H8lCQOOIycKLRgtc/wEN4WjuNzm1tt7NpxvU+ZWrQkqHepuxbo7D7i0jSDSj0hLSFaVDYbGstVyuljYYlrnxtaNFRkIoSUIKwFFWwPjRIoOlW5O1M2YTCn23HQe6coompAwVJB36itZI+5HdZ6jaA0g7dE0UAlhKBnKhvimjDakOFXgKdlTiv1Y7yTjA8qctxOYgAjc7kioGXILqRi4jgB0SkdDbqcoOXkdE0TYhOFsJSzlR3Umh8wwrWw5cmmP0jRtv63kPhQdHEl9WPSFA6vMComIzAkdFc6uipXNbL17a6d1K3LchLCnHVCO2PWCjigrt5hRjyYDCn1p21Y2oK/dZlydJmvLWDsEA4FFrXw3cZ+hUdsxGx1XjBNSFK2Pmf9UK/FZak8OkB87aoTMelyHFN3KZslW0drxp9CtV1m/ZQkiFFx1I76qlcCwWy23Bq2AB2ctGoLcGc0QuEG4+hvNRMRndPceV0z7qg/EAORjbDoenyUoMEdITJO8E9QDr8/4Ubt/DMCOoc5KnHk7lbhzvRMwABpbI+J6Urb4k1TbTc1ep0J+0WPaNEWYJ1g6yfIeFBSTuD7yG5/Nk8p6SFkWWFuUfm6j7dvOpaFp1lZ3ptxvA5Nhjv4w0FaFD3GpozAUF6sAE0nxlaVTOFJTTY1KSjUB7xUKettK2+1/qhMRob078u9vpqqVgnbDR5YCFf9Pd8adw1uHUwhzSXPPpt502cSpyMjQzy2CQl1ejY486fMqd1IeaihDToKm1ae6ceVat6+cxhWj2d3jVb2WJkJ5xqD/nGHHFa/93oD44zVjSYwSA8nmcl39Xr9b54yKonhl9bcpvLxih1WlxevWnHjnptmvQlstqZfDrRYuIfZjDKFFOlOjx09Ns1gMciyX0v2Wsw6q4RaT71C+0fhj/KCwulhsGU0kqBA6ivNMyG5FeW24koWlRSoHzr2fDVyo+NiU7fGqC7euH2IFyE1hIQl7vEAeNMvRbEnM/Qec19kH6RUIlZxmbjdVdPnyZsViK8sFtnAQMdAPCiNosN0kvtv2lLalpUFAB5KF/gSKE25hEqQEqUU4qQt2+Vb32fQXnX5Dqwhpko1KWrwxWxleGjK1ZmnaZTxJDcd1ZyuNOLl211iFwvw9b5jQ/z8o1SUbae7938zmoFwpwrMmcQlc8qkSFH/ADb+t7TivZT/AMx91Wn2XdnvFV0Oz5adU5+lTy59nE/1Tf8ASO+ZzhPQZNXbwn2WW+wE/pQlJIzlbXf1eec7/PNY7EfSOmoHuhj1Ph902DIZHNfIT3/AoJw72c2kW1pu4NJlqCMKI7oTt0ArLzwhZIaUvW15yKIbRK05y2DnqRQy4zLvw7f7m1OvC5QW5+jtvbBAG+NQ+NQviDjeelqc0X2lPyThSEdEAbZyevxpRTUNZVP1kzD32uU5LmNGZot9lYELtBjWN12NfVtPY/VuMnuufHxHwpnxPxdHfjtXGIphnO+tn10/LqPjXnqdLdLp+0WoHpvkJ/jS1pnSnkqgMKzr3J+7TVnopHG3NfXr2Qn9UDH2XrDsl7V4d1bdhXuUhle5RIV0IA6GvKfG8hR46u6oS25UNctZGkdQT4V1dLo/Bgm2w9aRsl1w9ST5eVNbUh+2OtvTkKH23XH76bYfg7cOL5mm99glL3NqJuE0Wvv4Jq03apTw5UoMqAysLSe7jrUgsFmhXi6RrRCuLLsh9YSjSOp9/lUmt9mj3i9xnocCOAlkl5Kkgas+NcccG28CuQF2Jpli6O99awndvB8PKiJa9z3CGMEOcPDTzRD8OZTsMrzcDbxVt8B9ii7VLiTp8gNKZwstt+spXxq3MKjnQsbVB+wztKa44s4hzjy7tHHf/wBaPvDy+FWBcQCnSr1q+O41JVGd3rJs9v5ojYJAQABoUInRA7KTOStzmpbLaRr7mCQfV6Z2G9M2LbJUs8wgj3URlOIjoQVK6eHnSUecot4QcmgWFrbMf0TFhc1vImDkRxonbPw6mmUWOZMJEx2M/FUpGosvpAWn3HBNPOKLkLfCbz+veJ5fyx/Ot3Se0bhEhN7lxtS1fs+X50ZHC1rXXF+yuY+Q2I/LIC+htKinfeh8+MCoFIB8KJXFJD3LI67jFMHmn1MFLCkh3OxV0ouF5jtHdNI3fuQa4wXlH9XQK5Qn0p9SiHFHFb1nuDibla5Rg+xKA7u/z/jQW6cd8PtxeZCW5IcP+jKcKHx8q0lLBPa7GuPvUxVRC+cgKs+IJUm1Xt0utHKVakfDwoRxDIjS5qXojeAtIUv+t40Qvb144gkGQzBIaR90d1PwNR0tvNu4fQpHyreUUIytLrZgLGywtfUXe4MvkJuCQjEW5mI1zXApT4Glk6vUSetM0JduLhSoK6516utMFCQ5lISsjO3dqXcIWmQlhTj4UFKxhJT4V2oaynjdJpc7f4UqLPXSti1sN/8AKkfZzw0EyA+cddO9W3GZw1y/WxUT4eiO24Nn/G1SaBMK859usNiE5mm4kmpOi3MUIghEcYsAgt9ecaLiMFGRsaFw1uqa5RTrSobk0Z4mcQ9EB1AL8ajceaGVKYOVAJ6ip0sA4bMhRBkcohGhhnQooBwnG3hW3ypTJQjYCno08kKCTud8Ypo6wpa8hwJQTtjFaEuN7k6oKSMRizBolLRymkJcktLwMgjbKjS2N1aQRnp7qSjpcVy2CRy0DYnxz76JRGA42TkaiT1NQeQ1ciud0Ku0V2TbilCS654AUMg8UXC32h60ehAley/s6m8CKthnm4APvolYbVarotyWUsubnK/vK8d/OhmVbGDK9mYDXyKhV0D5jnjflJ073CjnB3DZVaBNlQ8lZyj7OpjHiYdA+0H+PGjDLXJThPqeyK2k5GtYyf29/wDHWls9W6WQvd1R9NC2niEbeibtW5IQNZ5hT4o3/wAeddSIIcSCMYoyqOjlKUjLftY6is9GQA2lah3u9lG3+PKgWuLF0z3UXVEwShsdPzpRqK30I3X/AAqQSIAH2jHh637VDjbXXbj6X6b9mtvTyvZ/rZ658MdK4ZHPcbi6sFQ0AWSLELJ/V59nb2fjROLb0rQEFBwkYNJx1RLfbxPmf/Dm9eFqeP7/AI1JbYkqClBAIVuKEfMIg0kWvdDTVRuQCvLnaVZFWS+ybW44RGaOtsefiPy2+VA7ccsYL2nHsb9/9narz+kHw16bAY4gbawpjuO48R7P57fOqAQ9h9SuXtr9X+FfScMqvXKVruvVfOa+L1ecjodlLuH7iWYzltRy0p9ZPh3h5k1YnBnE6JLjUKS0QtgakvFJ0nHhVPMuR+eXuWtsE7NZyfxowzMnQHo78eYspVulCd9Pmk560JXUcc79tf5RNNUuY2y9G2+4wp7gRFVvjJBGM1Uf0g7gtd6iWpbSeSlvWF+JJ8PhUj4YuzMePHuTTTyVLxlajkE+IwPCoF24OSE8Wt3qQFIYeRpQQcpx41nsHw4wYrm6WNvNNK+qD6Sw3QSAjhFcx2I7bZjzzoSiKqMvSrmEDr57+GN6sPsp4Oui7m1Nbsky6xwdDktD4+z+8lroD5FWfcnzMU7C7RG4k4sQCymUsFRkfebZ93jv0J8B8a9m8J3Xh+Yh+DZZkN4QtKHWmFA8rOcA4+BrnpTjUtBKKWIFxI5iSSAOnlf3e9J4Xt4fFLR4W0UTu/H1n4RkWTh632R5YkrLTbDKdPISnoojFb4w4zmtBxlBbayKGds8+0rU2XQEqb9RzxR8KpTiHjEOx/RHJn6Sx+oWv20+/wB9IcMww1sDHsJJO/Xrv0TSKBjbSuHxSfadxM/cX3YsrSEJ3BB73xqu7jdkzYzUMxguQjZt9I3V7lU8AN0u6IktRDqj3wT6vwqU3SBZbDHSIsfmPlO61da+g07RRgA63VU7+LqzS26raZCkNFBeBK1HZtNSWzxha4heCAlbg3SaSgL9LkPSpBS20jZBx40pPecVFCQrcb5PlR8r8wDT70qjaGkvHuT/ALP7Czxp2m2Dh7BIkSeZM26IB/l++pr9KXhYcNcdTY8djkwrgGpUb/dToX+dQ7sS42tPAHHjvFN1iuSVMwHvRkJ9p3bSPnRDi/tf4h7XbxEt96ttpgpLv6DjYtqO2lTivZPyGd6nJE4NMnYBCxy/qZemv2UZs/Hcy2CH6RbIExyKCEOrbwrb1d/dRzh3hN/jPhDiTiS5ygm5hvmxM/6TT3lIT/u0R7NezSTx1xrItE9s2u320a7ktZAKPJAJ8+uemN6HduHGllelQuF+CI5jWKxOLS26P/Eveopf9XCdvPrUBGC60eh3P54q6ad2glNxsB+dkp2TXZFrksSW3VNyEHYCvW9huDl5tEea63pWtG+OnyrwtbZrtvejymlAFByQRnNehOBO36OqMI91tae7tqj938v5YrC+meAVtY4S0rMw667I6kqYzGGH2grgukBeEkbjxppDjrbKyBkj1abP8e8MyIPpCJ3hkII7xqEcT9oslIdbs/JbA9v1lfh0rF02E1Ur/wBFmg76J1G95blKT7TOI43Lg61pYfCiH0ZyW1b5/Otdnd9iX/iW6TWys4joSjJz0xk/jVBcZX2RcZL8t+Q4t15Zcz0Azmtdm3HMzhjiMSWWTLQ8nkrazjUDjH519Cf6NTMpDIzV9tum4NkOcXhY8QnbuvU8lgrJ000LOjJNBOHJnGM6YZt2ai2yH7EX1nFZ8/LH+BR4utlo/wCOhrFvphTOynUp7G4uCFXJpchtSVoC0K2wrpUYPDlmRIK3Lcxzc51aal7hUe6SAU+FaTafSGjIW4Rq6DTRkNSIXEE6HsjA6MDnUQmR06cJCW0DpgUFnW+K4oBxlDgPUkVMbnb1pTy0JKwPAmo/KiOIVvpT7qY09VHmvEbFGNDXs2uo89aYLatbbaE46YFPYMFbgTp0+4UoqK5zCRp0mj/DMBa0pUrHXY4oyasc3VzlEsaxui6LbgQ2n2gMHypwyOSjOB8aLO24pb2UCfhQiWDy1g91STuKVunjcbqDDn0CB3h1T6AE93B6UJQyUSFFQ3UKOqYW/hxaBt5UhIbZdlI5WSsbEU3heWs1U7Nc6wUSjoQ5FShDm4O2DXD6eW6lsnKepxmtxorDYS4hKgCnJ91Ly20OrZW2pIBHzNNbguuUPzZbLm3xmnyFBkFBxgeAovFt7qk+jpQNbvqYPT5+Fc2NoNNoK0JQoA6hvjPhR1Ta2UhTKfW9ZXlQksxCta1qHxLW5FixkqUtaF5SlS16lHGM5/Go/CuT1q42fhuuaYby8BOdkk+NS5lLmpjKdkHIqvu1ENt8Tl5tWFOtglPkK7hsraiQxuG4+e90uxd7oImys6H5bWVoRG3mIzTImKlaUj7ReMq9+1EI7WVa3dx5I3/x0qqeGeO/QY7ceVB5zbaMcxB73X+XwqTR+0Ozgyng+5r5P2LbjeMKA93XO3U+FCTYZUiQm1/LVehxWmdGBmt56fVWPb0IWEkp0+6nYTGUVgtaMeNQNPaVwvFSHUTRnG4Q0f5UHu/bFbWH0pt0CRKSM6gs6Mg50jofOgW4dWynlhPvH3Q02IUzd5B7j9laimIzqSWTgJ9Ymo9bkxrheHblCbD3Kb9F5qVd1Y1b/HB2qkuJu0TiG95isO+gsK/0bBOfx6mrv7H7FLsPBzEOcvU87hxST7OQNqtqMIdRQh8pAe7oOyGp8SE7yGXLR1KPSo0NcfkT2G3o7x0FDgyFHyxReC9qACU4A2FM5MFiQ5E9MYacLTvNbC/ZWOhHv3onDbShWMfKkRLgWhuyIkc0gkpvxNam73ZZFqc7qJDZSVeVeN+K7RNtl6etRjOIW24oaNPUhWNVe5Q0kbpGEedUl9JXgxlxli/wE/ak8uSf3K/h+Fab0er2wSljzyn6pDiELpmcu4XnmDJeENxhaW+SVglRHfz5A+VP32JDLmhyPhIwQ1r6jzz4VjthW5FK0zG0qQ7jlYx866RHcmIXHZc0hI21HPM88GtuXRvOZqTMjewap7Yr0iA4oOOyNKuiQSQn4CpdDdt/EIim/usBkg8pbqsDR5Y8/fVbG5JjsFmM007IScKW4DhI93maGGQ+6+HXXCSDg+4e6oS4cZ+YHKe/VSGIsj5Xaq50Wfh+zuIm2ieXGiMIfbcwqOrzC8DUPA0Z7K+0uycC265xpFifduUxer0lpwBMlQJwFZPdxqO+/Wq9enh20+joPcCcoqNS53NjFt099PWkowo1zHw1V3NLhfW17G42/PemtY+JkbchsbXVgcdcW3q/XLMtn0RJ9dvmau9+A/vqE3dYUnSd/fTCJeJDR9Gmfatn1F+01/d7q7fCktaXTmm0NCKazWgADbxVDatszTa9+vgueHiU3JMxRIDb2kVIL5NMheCvfzoAjAsanEbFt7Wawuc5v1tqKc3iuv2S1smSMjvqjDMu2rS1BEpDXionxooIkZ+OsofS8SMDHSoczHivLw6gbeNTOIWGrUhMXQUgbEGhaiLIRbdE0shkBzWsoLeGQH0I8jg1c1x7H2v+zgcTxCQ81GS5y/v/AHv51W91LS+Q7yR3Xhr2616b4TvNzXx/wzEurbTXC8yP6K2yB+sd0e18FbH+Neq5XPDcptuuQRtjL3OF9vNUHwAnim6RBwhYpJTBujyG5DudygZ0J+WVfjSHbRw8jgq7ng9bDRLfLfRJ9peU7/nVl8P2C38DfSZmcOtqaiWsvLct5PscxHdwr3FWB8qZfS54ceYu0K+zX3JDqsMB0+KRnb5VXHLlrWsOy7K0ugLmduv8KkJLgZihWvUrwpnDkracK9enNalEPKQBkBPWkVtErITk06aBaxScvKklovz7IUounSgd1Hv8axd8fyp4u95Z7qPd41H2WJXTSfwqY8D9nN94qkZjsKDXnj+e1BTMpaZpkksAi4ZZpSA0lRWbKdnzgADvV39ifZu7C08T3VOHCj9GaUP+b5eFTfgPsmsfDbDT1yZanT/+VHy86mkzWsBCTgDwrB496WsljdS0eg2J8PBP8NwnI8TSm5Q+SQ2eaCDvpwRt86ayFKK9Psjwx++iQjFZJJPn02rRaSpagM6sdMbVjHzhwWra+yaIDkyUAB33Vavz8PKpOY2hkjzG/wAfGmnD8MlRJHSnl2usZqczbGjzZxSDy/6MffX7v31YwukFwEvqpwHBo6KI8WLbgcpplAflyP1DAOFK8z7gPE0LfgOFhsyhrke2pCD191SX6lhwLhMuaBzJkpQC3DvgeSfIUjcW8p29b3URDPDlcI26afH7IulmkFsx1UPiRQpwlbQ0/DpUhtrSWihKSlI8MDpSkeErSQQBmniYfLb5esbbn31Gsc4i5KOlqA7QJyI+pvvHJ91A7xDSlLim058SPE0ZcfUl3Qnu9z8KHXVaUt4WtROnw6V6lHEaLoeFzmvUQh3OK60pOnStvqDTOGHX5i3GkhIJ603urHotyd0AaFHwoxbWi1DUEDVqGRWjLTAQDsE0sAMw6qEsxFuvFtrKzkBISN1HyA+NdxoSnXQVNtpPu3UPnRGPGZUnSDgjNO7fGw4VDwx/jPvprLNbohstk5gMfo/KI5n3Dtq+FPHXkNxMaHV5Vy+4jOFe/wAh76TEwWxWX3OW36iNvst+m+cZ8s4+dd3jjDh23xXFPTS68lIWW2vWUR4YoFoe8ANBKpkqGMN3EBCeIxAtFpZvVzXrdjBXo6ATqCjjYY88flVO3KY9cJq5sk/bOetSvF99m36aZT5KW0k8pgHKWwfAUMZHs573+Nq2FDQerR66n6LE4niXrcumjR8/FP21crbzrJB1ZOPCuUoX/wAO/reApQJW6P6u3reAq66FtdMH9Ovu/OtaFL6ClyjWijfBzcNy9w27gFeilwa8L0/ng1OWcRRlx6KhkBkksOquXs+7IrLb2o9xumq4SlAKSFjShH+71/GrTELWNKtsbgikEXuxRWhz7vBQAkbc5JqLXntT4bh23mR3fTpS38hgI6N6vHwzp3+NfMaj1qveC4klaVpjgFmjRSqB6WlhK7o0yhxtRAS2sqyPA5IHz8q5tT7t5eXc7a81y0Zbac5eQfvEb7g1SHEfHV/4okqhxA5FivK0Ijt9VAnYE+NXj2acPOcOcLMRH3eZId+1XjonPgKlWUfqUBkeeY9FF02YgDZGA28lzKzt1NJXSG3PgLjvNcxtzZSTRpKAsJwkYSO8T40mkFx7KBlI8qzdXO2nhDQqhMb3XmHtY4Ih2VUpbLBxlP8Avt1V3FU2FEAiWX7PLf2n7Hkn+Zr2l2k8LjiHheVEZH6Ugfop/a9/uPQ151R9Hjjly3vz3lQEytZUI4dzqHnnwr6D6O+kVJNGePMOU2F9PJLK4teBw26ndU7HbQ04Gz4p3pvI0JRgedWReOyPj2FgucPTHE+bKOZ/ZzUM404O4j4WeYbv1sfgqkJ1tBxOCoVt4a+mqDaOQEnsQkMkD2e0ExhTFpjIOfdSCipbiiNz1pGJltpQd28q2iYhvvDc4xV4AaTYLrpSW6ldqG+vO3jSjcshPJznHSmC31LQoeBNJsa+aMHJrpYCNVBsxa7QKQsLaFnkNrPeJyKYsO6kjB26Um+oIZAJ+NIw1HKk+HhUGssCpOlu4IslYSikINwetbmhOVNKVuj7orRUSQBSsmFrjhaiNShsKjYDdWczvY6IxLWh+AlTStSFkKCq9/dkIt9z7N7DNRFacWIiAlS2wSlQGCR5GvnHapa2Uuw3TsndFe8Poxyb0rstghpMR9hCSG1BzqfiMg0FUMyPb71e48WIkG2ypL6QNqu0PtOn3hER0AJDjaljIUAME/AVA+0ziW8cVcNW1ch8qhRBu2PYUdu9/A17Au/CaOJb7Pl8QNNuOso0ICF5bCdOdOk7n415N7Sm4vDPEZbWxi1zisfsL/60np5CZWNaNdVoYXxz0xikdYC2vYn+FVVvAcW4PJVehvo48EcK3Lh6VdbxbUTZbcrQhTnQJwCNunXNU9crCiM59YWvSuCsZUB7Pwr0r2AIbj9mlv5f+k1qV8dRH8KH9KcQthwdA72iG9iNCTf4IGmw2SnqSyYajXwPiEbuHCHCjzoUmxw0/wBVGKkNphxbYxyYMZmO391tOkflSLra/XruK6GVrKlrXqxsT0r496xK+wc8kDuSU+dGANEpNWgbDA3PSh7bBcXlKlHan8leAPUG9dQGdeVE7Y8KmTklUmvyMXAgpUEJGMU4VaIrTC3CQPEkmtfqj/Y+f8abXO3C4lKpTzio6f8Aw+cIV71D2vgdvdXBGwnUkBUue89UMVPl3A+jWNYajdF3DGR/uD2j7+nxp7brdHgJWWNRedOp15Z1LcPvJ60/ZDSEYHLSB+6hsySY7esr1q8cJx/GiJJCyzGDQ/mqmxmbUrchkgEHehiuUy7oV0zjT7qHvXC5KmrXz2vRVI2QEHXqz5+Xupd2UxytTnrYxq99GluW1jdMY4i3dbVJQ0VZGCdsDxpNUhC05Cck/lQi5zWgsLCsrRsAffQ1y7uBSW4veUojGPzomno3SPAOyObT6XTyfdeW+VNHAGDt40Gvl6kkjlqyknu58Kye8gOqU4nS2dWSfDHWha3mXY3Nb76HACk+6n1NE5wIcOVHtjY2xG6GvySXtOjKydjReNKeDHfURtvTVuFqXzEpOM9TRHkEN5OMAb0bUSUzraohrbBA2XDzFH1/LHd/fRB69w7Ylcma2421sAoDV+6k7XECpGHRgnoKNXW2tSoxiyUt8kkaRiuyzRv3+SVytkO3zUF4w48S+l2FZ4QRFc7mt7+Xw99V0pAJOSgZ8Kt17gW1S5iVBJbbx6o9r+VP7hwBZplmEZprlPt+qsHp/OmVHi1HA0NY0i/5+WWYrMMrJyXPcDbb8+6op1DidjjFdMt+Jo5fLFOsz7bM9KUuLTqwk5A+dOrg7ZhATFgQnNQKVqfcV3s+KduoyfyB8a0TqgEAjUHskbaYhxDtCO6H2i1yJ01uKwpCVrONTiglKR4kk05vNsZhMYFyalSdffQ2jupznx6ZB8Pf7qSkyXpb633lFTrh1KV5nzpFxpyqL5nnX3IjIR0TdlvXsdldR8KdIQtpI0b79KcoijSCVBJUcAUQbiBDZWRt41VNK24V0dMdSm0UrJyrYYpyzGEiShoAgKOM4olbrc5IUhEaMpRWMpNSThm0xfTWlSlhsNqyc+dLqis4QJCPjpQ+wVlcB9nVmiBLkpr017Yd/wBUfKrCkTLfHuDVsMhsSXAdKE71WHFnGZCUs2T7IbZc04V/jb86j1on3Ju5puxkOOSRnSpe9Y50E8gvUfFWOpXP1boOy9BwmQWVd7ODgjypy0mOlzlJTpOM1GOA+I27pBDUgaZSB9p+176kbY+3SR0PjWTxKTJI1rQlc0bmOcHrpKRzCkEke+lW0EUokDVjUD8KQuUxq3wJE6WQ0xHbU6tR+6kEk/gKX8A35eqoL0unINRntM4IhcdcPiBIWhh9pYcZfLeoo8x1HWoLd/pF8Aw0ARFTbg6T6jTWnHx1Ywasq0cS2O6pjKt11iSDKSFspQ6NS9skAeY8qcx4fXYfaV0bm9iQRsqRKHOu06heA+OOF7haLw/DuMdYfjuFKh0+dADGAH9HXoT6T3C10e7QHF25h1fpCA4vfbJqtIXZjJdCHrzd2Le3jdvOtZ+G4xX2vD8XjfSMkmeAbC/f4Kh+HPmfeJlwfh8VX6S3nQCDSyIyR3gknNWT9R8BWd88guy3f9evYfupsq72uO/9lEZbH+PnV7cU4usMbj5iymMGyf35GhQZxmQhsKXHwD98U1JIcA0hJqZ3e4xno5ThvPvFQycCXtSOlG08rnjmFkurII4iMjrp9G1FY2z76IKKCjvr6eFAY8qQwsKCgR5EUQavDDnckxUg+aKk9hJUIpWgHXVNpLQS4pzUSSK9bfRSehSbMlDF2kQLno1KbQctu/AdPka8pM+iOy0AKWpJVuKu3sQcuA4nEvhltxm26+U64v13fiOnzFLcTfZoNkdQR3Lm330XqA32VGvUmBcY6VvutA8xs7ac7ny6V5D7fr1aeKXRe7Y4R6QQJDR25LjatHT9pOg16QuF2ej8QOmXMU19kkhwNb6c95OevSvJHbNeIV0vzy4CHks58F/z8aTYRLx58o7/AMoysiFNEXO0uLfJD+F745Df9Elq1RlDug9E1ZnDXaG9YkNC3PociN5Ab/0VU/CBdV4YxVy/Rxh2G52u5268W9qXIZeC2tbOvAVnOPLoKJx+npmQuqXsJAIuB18UXhOKz2FM+zhbQnceCmVi7YZj7znpkFoMY7gix1OLWfxAH4Gnx4w4y4hPo9m4aNoZzvPuH3f2UbE1LIrLEIaYsqWkf0a3ipP50i4XO8tR6mvnU1VTNaXQQi3+4k/LT+Qnbadkjr+z5J3bS4YqWXZK5DoGFLVsVe/A2HyqUWRvEMtuUA4cgoMlUhw+G2mpI1qG3nSbJmeJEPVuFsgTWWk88aSBmunXEIRpX1HjSU5ZLmlKcFPU5obJLqtg5t4giq3RcMPKjGzNlQ/jBi53C1rh2nlh19aEKUvoEFQ1f8uaf3BDcZsMt74H+PwpSC+ltstuet4U0u8zKOWrGKnma+ADqD+fREsY7i26IBLfAbOpONt6DS5I0nS5ju92urw4XHNOMKGdKj1AONh7thQCdzf6P1P5+NaWnu42T2KMAXSM6cUPoS2kEdD4bU3iodelgoOk533pBxpp1w5UUrBx1z+VPGnBHVp0EqKcZxnf404dEI28u6sablL3U85/6pMJyTGfQrmL6NoSMZyfM5wB470ShWxpULQAA2j1Uadk93zoTYk+h2pqPzXHV5KQtz1jq33/ABo3LkstQuY09jPROrqfhQEz7kM6D5+KssW6jdNJ6WmIykpVp729CLhc20aglxOkJ86jnEvEC1rLZdws9cVFJF0cI1FRI+NNaPDSRxHN0SysxRkZyA6q5iWVtp2B33PQUtpQSA0gt6fLxpF2ItUZEqOG/RgNsDUUn303nXZ+3RXHF29MlTmNLiVY/KlbGRvZdosUZI4NGuqfzGprTesYcCkjLf8AfQiTxjbI2pgsyS6nIKQMfnQp+9T5EbLTvKBO/LScp+JNAJ7Dsh9RUVKz7Shur50wgoY8mepF0tqKh5Fo9Ex4pu0i+TA46lLbSCeWjqUg+Z8elC0xtQ9ajohc0fqvU9f8fH8RSr8FhRTyNfJCU69WPXwNWMeGenuxT2OUNblZskboXOcXP3UfDYHc05pxHZ8diPIipFBsTTzPNdltx+5rR+1g4xgdOo60kiD3nNypQ8AKq9ZJ3V7YANlqy2N25yOQyhClI+07ygnTjxyaktntlrhOq+s3HZiElJaTHPccz5mmtrjpZSS4CV/eHjR+2xUqb1YUPIedLquXx0RkcSXtiERroZkAriDRp0pPe/H9/nTVTC1qwwzzFlXTOKNMxUJjqeLXOeCQAn+HypW0W9bshTUpGnCgQv8AjSQ1fDubXRLY7IKzF+x3a31+6n0KA65R4W39Ixyvsu8vmez4fOnM1cG0wzNuDiWY6FAKVncZ91CyVLzYZd14yNam3DkeTFf5vI748al6ZM58BC5BSDVcJ49lzZno3Cdgk3BX9KrYf8IyfxIqJcT3S+zm5AvnFDUIEYMSOvWo+7SnYfNQq04JNVcpdkHxPwSuesjOtrlWXx72nweCopat8qFKlY+0Lr+rlnwOkbn4bVUt77UOK+M+HpliXDauLS1h1ciYjkobTnwGwI+ZqISLhYLVh+BHjyJCFbSHxzXUnzCT3U/81Rm9365XCQr0p5statTWlW3yG2/+7ithhno9TQMAY3bqfqs5VTNL8z3X8vonnEDiky22H5rKmm28oERvQwlXl5KPvp3ZOL4cOCl4NyFT2z3FlZATj921RqNbpk2BImoKlojnJ9IX3gPL4fKubZY7ldUPy2YUhcaOnU44hOEJHx8afupqZ7OG4oeKeRj87RceP1UsufaDPnrUtK3UOKHeUTUZm3Z5TmovuOZ8zTODaJc0vIi8xSVdD4imhZIO/htVkNLTxXEY81OoxCqksXnTonS5pcUSo5NYiUyEEFOSaYAJS4oE7VwpYHwonhtS41Mh3T111ByRtTcqS4dutM2yp14rySE07jpJVkjAqzKGBVF7nLtTBVjG1cqinwB+NPo6MqwQcGiDzjSYhZ5Pe86r4hBVrYgd0BYd9Dfy2SVGr87FLwxw5ZWn2S9K1OfpEf2Vf486oN86JYXsQD0qUSeIUqa9It036tcA77JAKF/ApFBYhTGpYGhF0E7YXFxU57V+JVRL682xIuTrR/zf0iR7P93T31AGeLXfQJ9ukw2pCpKAGnleswoHOU+7qMUDuMuZPWXpT6nl+zkkgfDJpi2haELy1lZ9VWelWQULY2AFQqa50jyWlELU4hMjJNWf9Hy8C18fBl84alhTP+97NVFGcCDmpDb5C4k5iY2rvJINcr6UTwviP7hZcoJuHIH9ivaDrffIUoY8abpQh+QljJx448qY8FXVriSxsTw4krcH2iQfVPlUiRADCuaANZr4VVsNPIYnC2VfQRKMtrpVP6I2jGwV/Ck7HdZ02bcEyrf6Kyy7ojuc4K5yfvY8PhWrvOZQ60hQ3WNKaZomNNgrV0B73nXad7Llp6oYRF4un7jiu6pR1KQnBdB/WUgtankczAABO9C/SFctberKwpKt9ts9KxOt7DKnyGiOYrwCN6Jnpe6uZFlT6MWEzkNyi048kLwhJ30HxqC8ZXVyy8WNy1ukxQ2lOk+KDt+VSKWxFHEj12iodYcMZDSUKO2B1V86iPaVBcnLiu45iSVIUPj0FM8OaHThjP7ak1jshkO6ITnEyXHHSAE9EKHQp65pkWilI0jUSQvf7vlQPhq4risLstwKi+zgtE+0g/yp7LmnA1q5SUbAjxFMjTGOqJ/YmsMrXxAndNblFPNBaGHCdzTVTnKBbkpOoeNdvXVSiEbK7/UeXnTWeQ89pcJwvBCs0W3VpACsANwbqR22PGDSXHHEgI3IPgKg/FvEAbUpqIrU2hRzv4VILhI9GsalpWConA/aFU9frhzrgokFAycjPWjcNomyyi4S7Fqx1NCbHdcT7jrXuaYOzM7YNbw053utdCK0pOdQrXRsbHoAsI9736kr1E5AeajJS6laUlXeCTScaEXpCUiM4pvScE/yq7r3wVG+pkcloOlKQQE7VGLfwDcnXhpW42kefqp+VfPHYVVQv4bNVsIsfppY8xdZVgLFEMlbjrbq0gHU3sBmuDAjyWC1pKEp9UAdKuC5dnhY0Oc9KnM7p9XVUE4l4WvbLqlMABg/0YyU171euifln1arYcSp5hyG6rKbYvQskOaqYphczP2eQKtng+02qZ+hTEumUEfaOY/xjrijl94FtnoDrsN1poj2P8f30ZFI4tBHRUyVEbX5XC11SEOKH9agoNADZJX4fdz40tEg6nds5T4VMHbIpb61hDeOpARsD8PCtwLWHpAjpZWNZwXB1HvoX+ovfpZGiBgTGJalKYC1pwnwxT2JFcacyA4v4VLry3auH7aJN4nxYbCRgcxWk/Lz+VVNxd2t2mFljhtjnH/6h/up+Sep/KhaNtXXusxmnmgH10EAu4qyILTKY5UhoDubk/PpioLx1xibdOixLFNivOFX6QUd/QPLOcb/AI1VV448u1yj8h6fMkg+wO438/OtWe3tXGIpLCbvcbgWyUMQG+Whn+urdS8e4JHvpvRei/qp4lQ69+lkqqMZEgLYR71Krt2v3puH6FHaZj6TlbiUa1q/HYVX14ut84hlJcdflz3Ur1tpIKtPyTXFvsl1m6lBpzkIPedeVy0D4qPX4VKeEbO5AEp+HPkSF9FNxyGGUjzKz1+VaSOChw9pyWBSsCsrDexKGX7jLi1+M1Z5qnmm0IGmOlAbHx0jwphCs3EExfoxYccUsag0nbb5VKE8MKnyk3ZoKkYVp/RllKSr3uK6n4Va/Ztws9aZC7ndg2l5aNKGychIPjkeNA1eLR0bLxNH+UbFhjpNJXFeaPRHGdQeBAV7I6g13ASlT4YdTgL2BHhU97Y7G1w5xSsxwFRJZ5jY8E56jNQsxHJK0vRfE6j5JPhvTuGoE8YkGxSeWn4Ty3sjUC0ICCkErKvVUNhnyqcWWaYdpQZjZeZYBTykjuoV54qI8NvrVqivgl4HUnA2FWLYYyXYxeShLrqBlacd1zyrP4lO5pLJPctPh0THNa6NUw7cG3OIVTIyXo7O6MOLwr5+/wBwqPynFuyHQnrqO9Xjx4xb7tMafdiRgWWyTlW4J88YB/CqhukZEWQoNjulfWnmHVcc50Fjb81SXEKGSNhLjcXv2+SDO6kgZFNXl5BxTtTg1FSh8qYrHMkYSnqabhZ59ktGCg0kjCSo0RitFSwDSaWwAABnFO2BpGoHeq3uV0bO6foiKSgOF1ICfCkJCipexGKSL2rY5pNagT41Q0G6Ic4WTN8/pmKcvaVtNpwBoTjbx69fxpBpIclUs4irihxe1wmyVA7CtPAhO1bQkJVisdzUz4KvzSCR3dNEIDmtgs+I6UPUdJ+NKw3dD4PhXnC4XmOyq7fo+8UJgXZFululMd04OTsD516eBaWkYIKcbK868G2aU9DnB1pzSc5zXp/sv42TeLQ1a5buXwAEK8x5V8x9McH/AFhVsbdvXzWywyT1iHLm1b9FYMlpCWjkqWoe7rQxaA6NWN1bjen781AhJPOStSVlCyPA0BmSZDDyFJI0pOMBNYjgARi26dUzHELLmtbchHeAHRwEb+6uYizqKyThXT34oRd5Jec1Ok5W5rX3vEbAV1CuSm9CdGEkkp1DpmmcMTGsBR4icGJ/IWoSXFlSFN93QAd+m/51uYht+3gqJUXM5x7ODSEoK1lJQEqRgHB8xmm8SUEoU24TpzVkTnA2e1cDexR7jrhRN87JonElnjj64s4VnHVbXtfh1FVJHW7OsKJBG5SAj+NXF2O8T+j3x+E4SY7rio/LI649rHx2z5VDe0vhR7griqTbIf8A8luBVJin7iuhR8jW2zvnw9swb7O6TUUvq1a6lcdH6t/lQl1ttDWdwrc0xjuqS8lUkgoT6oz0qRMQVPpSEAKUTgg+FN5tpahqCXkg6j1oBldpstMYRa10MvchJt5KiQlB6VVt5ZK1reIBBUcfCrM4mhrFqeLSyrKsj3iqydlIXLSw/spOcg+NaHCrm7rLMY9a4YUP5a0I0oO1NyXEn1iKeSUHVqQrHupqtZJ74p8LlZF4A0X1fbZCE6RjHlW+XSlZRmRo6JRdMrjAZnMFp4Y8lDqPhUOPDf8A8Z5RmHlaOh/xip5UA4yuExm4EIVs30pPijIGjiPGqPw50pdw4zZOnYXClkWonSHCMqxUKu3EFsbmLcRpIJ2ycd2g9/uckyCgNl9xW5+FRS82aXdAS64Y2r1ceVYbEcQ9YBaDwrdSFraSh4fO4l5PilOJeLOE4+7rxJR/oGP8Yqs+L+1OfHj6bEPQgfsw4hvV/wA3QUhxzwpchefRLQzKnNo8fj8sJHuovwn2WS7uIx4iunIYR6sZrvL+GTsn5A0RBHQUlpZ36lQqZKt944xoqzkKkzJHMvN8Wt076Y/6U6v9nOdP5n4UTh9n9+vpAg8LKt7O2ZlwXha/yG39VIr0lwvwJw9w2nmW61spcHR5wa3P+I7j5U/lKCklSthjahpPTCNxtTN293y/yhI8LDvaddU1w52RWWDJH1vdFXJ1tIUqO1hDYz0z7R8fEdKtThyBChNcq2xxGR00oGkfl/GmQS0iWXT1J7/vp6J7XgOWP5edZ3Eq6avIMshsE6hpY4W2jao3x/wMxdObNjYhu/6QL7yF/Hp8zQpvhCKYWbvcHJ5CNCEBOhpv4I3H45qbz32n0ZbKMUEffAVpb5eaLirZALDZXww5hYlBJwNnixXHWHLi6wQ22vQdLAwTlCMYHT4++sc4ruSpLTkiGtqErq5KKWlK+CQVZ/GlL7dmrVDVIkuaR7ITtk1Wtw4jk3B/mOO8weH8qa01NJUi7tbdVN7WRnQ2Rni0xL4rkT3XHzr1Df8AKojcLXHttxVFSwy082AXGwclBPsq8iPEU6euM5tPPtuEymu8h3+j8M+7r18DiovHmtlRK3iSV/aH2tR8/f1rSUkDzDZriB2SqqkZxrlov3UvgKaQMsp5ik+sB4H3UTTdS3HUhKtCj0NQm33RTL6kIykjYH3U5el89XXClesB4jzFSfSuz86vgqmBnIn9ylrktqeQcO+Kvv1Xt4UqRLUyoYOdx5VJ5MpktHnghA9ZX3R4mobJfU9IedURlxW2PAeA/DammHxZCSEixifkDSd0xlHSCK6trakHnHr4Vt1sLWN9vGlm8ggDoOlNibhZtvtJynfOOtKd4NgEVwkBI1EUqFEqBxtVLkU1cbBGaTUvYHFPg0hxOcfIU1kNFCVFGQPfXAdV1zbC6aR1JSonNLoXqUQFdaZtIwMk0s2lKTsavch2GyUcaUAaRCQU4V1rtxZzgKrB7xUNlLdNXRrGAK5b2UBTlQJJwMUk2ghRJqwHSyqIIdfqiENXeTmpbYro7CdSts4xULZJByDRSHIJABVigqmIPbYpxh9TwXZuq9LcBcWMXdPJub/MkjvsIX3UqV/PyzRuSw0/d25fNXjkKbSPDfBz8a852aYpLiApWEjpirP4d4jCUoakvvhIG39/urAVuGPjk5dQtzSSMmbfZS64RlKVvuG+hrTLTOnU5nV509TIbmxELiKQ4lfXJ3FcGGUrCXVAahsPOkohIfypiHcvMhYlPvKcbc2Jc6+JHWtBordSnJB1D99bmsvNPs6GlEAkkj2fjT2RyVMFZJSQAdva3qwBoPOV54t7IWRJbrDqX/1akHKMjpjGKtnjG3sdovAIkMaTcoadbXmFAbj/AHsVS/Nefe5PN2R/DGSPKpv2Y8TO26/iGklUaR3HPcrwNO8JrWUxLHbOPzSbFqJ8zBLH7TdR5dlALewppJ5rZDxVoWk+zjzHupa7W1bkUuoUVJO24wFDzqwu2DhpuPP+vIBPIkHLxT0S55/Oq/QZCgoLdUUpIwCdsUvrIH00xsLgeymmHVrauBrhoeqjb0Z2Oy4vBIA7uagPELdldkKcuDOp5oE4SndXuq1rylSo6kFZ0nfAFU9x2hUe47ghLg2J86d4S97nt5jruqsYuKZxyAqHzXUc37JGhHgnVq0+7NNXHEq60q5opEtMr6LrbCy+avzX0X1fDvLIB6U5QcpyaCuMzQ00hqQhS0rHMUpvqP4fGiSXgUbVTTyFt+Jt0QLm9l2pOtGlR/4dqA3uyMSPtlqz50jeuM7Zbm5CipSlMeskedDrRx7abwytKJDbbiR3kr8qX11fROGR7tUbT0lXH+q1uijPEEBphKnG0BO3XFVffb4puSYwWFKB8Ktjid3mxHClWRg4qi5rLqrw73CrKuprASMZI9x/ad1v8IGaMl3RGWJDsxKSUlSB1xUitymmNK9woDbND+GY4bOlaRo6mjNxdtJb7ukLT5Gk9TwZJW68qtmkdmyLJt5lNRyrJJ2AxvgY/hQOdflrZ0OpC1qWBk+VK3G4x4zDehpDmVAEEacfKgL8pklTpQ3pKgMIXg/Kuw0EPR2ilFELatReQ6kOakvJweoO2KGIfe9JWlya24kqOlCGsbHpk+6hj1wDpwlRB3ASo9B4b0ynyULZDZGcgg4OKaRYdARYaqYisdVJ1zo8ZJStWV/upsqSgoW8CNCRlRPgKiYedelJCiSB7PuoZ2lX1drs6IkZRS5K2yPLxoyPD5JZhGxee9kEZe5B+Nb8u6XBTba9UdjIR+0aiTE1LayQO9nCx50mzISU61K0+JzTe4trcWZ0ZOmOoYUPf51tKeBjAIvy6zlVUPP6g/AnrktKl5QoJOc4zvWXBtMqIt9htKljdaQN8jy86FMqeKHG0JbVgaiVDJ+RpzAkrKWyOnjvRLoQ05ggROZOUpOwMyLtdft5LMTbSecdIA99SK7RrJEZTGt90Xc55OFBKdKE/Oha7e3eW3HGXUJkZxy1baqYvynrAftI7ceSkYbA3UfeRUXWmOh8LfnReGem0O29/wA6rXHs5KJjMBJ/UN6H8feznB+G1Rv9ZT2zWWbfbiYsVbQcV33HJDoQhI8ypRotfLFarLGbZZvTNyn9HfRh9kj3ZPrHPiNqOj4dO0RjdJJnyVUhkO35ogAbOrGfjThpAHWuUjfB6+NLJwTVpddVMZZKLKQBgZFcagE58a0QoZxvSSjuBUQLq0p1GlFpRIOcVxcJPNSPCkRt1rhw6iOm1eDNbrzn8q4TgCklrOrAFLnpXOmrd0OdEmkEmlgogVgHursJrhU2NK5JzXOBS2jzFdBkneuZgFPhFyQTsdqWaznypREck0s2wSNxVbnhXxwuT+A4tLoPlUys05OAlR3PhURYwk9OtEYbuFDHhSupaHC9lp8OdwtLqyYtzTHUOQ8tJHiDUqt/EOtTZmkOqQMjHs1W9thzJTaFJSQlW4PnUjtFnfKvtXseGPu/GsrUxxh2i1UYzt1U8Tc4EnUpKylenO3jSK0l5lBQAG07nNDIjUVlXKDvRPU+Ncc5x4Ka1lI8MUrlbE5/OrWxZdklJmPMuucp0JUnYZp3wbPLd3Z5qkkKODjzoPNQRuRzEDckUR4TgxS4J51IWFZSDV1S2NxaGqLiMjsyumwTG7vaXLVcNK+aNGf41XnFVmkWaaYpAWkZ746EeBohCujSQy7GUQpJ38yRUxVJt9+tripSEqC0aXFacEV6meamIRyOu4dUhBdQz8Rgs07hU1PBca2KRgVA+N4CpcALU0nuE9P31O+I4Mq0TXYrhyjUVtqPtI8DQ7uyWylbYUFDcEbVdSTS0shzaE7LQvayqg2uCqHmWmcRkNcxP7O9MPqyQk5cTyU+atqsnizhiRHaMuDIcSgb6BtVdT0TFqPNW4vHsnetzQ1RqGA3Xz3FcObTPcMp/hfT67QZsiWwliVyouPtEgbqNBuMeN7BwpG9ElSU+lpbJS0Op+NQjj7tebt6pFttzK1SU7IeIwPjVGcQ8RPTFOSbopx2S7slwnbHupZUVrGutF16q/DsAlnAfUbDoNz+fFEL3xA7cbo9OkPr0PuFQTq6UU4cKpy+ZHUSWyCrBxkVWTrhkvNNsElOemrc0YgOS4MxC29XLxgjJGaQ1NJG2Nwb+7crYNIADW9Fdl2vvJt6IrpU9J0Baig53PgarmVIWbgtSM9c9OlP7Msc0lwnceNau7bCneYlKMHqE7b+dJfVuHKq4f0GlrUQtdwk+gqd0LQSkjRjxpnLvMWMptmQjKnAdJCcgnyNdMXViJGefQEu5Hd9xHuoFOltOBLzKFtjqpKvEnxHlXDTcSfM0XUWMJ9rRbvfECnnMFoIA8QaAC8JellvQ9lRVjKfD+FMbrI1yC42tQSoYUFdAaGOPracyVlQ8sVoIcLZELnUqWct20Ckq5aUELSvbxpo/NHNSltZAPUUHTKWWiQe7nf3U2XJUFk5yPOifV8tiuGS6MIujTUjS6+RsSVfCofx1KU8+y4Vakp9X4GlZMshWVoBHjQK7PKeByrIA2HlimFJSZZWvSbEqrNC5i2EMuoRzQdSfEUTgvNk6CnUjxBoHCfKUDSMhJxvTkLdbmFCiMqGU4pm6M3IPVLIpRlDgN1zxDAktP8A6P8AaRvvj1kfHz+NJQ2dEYjVkjwHjRhqaULSgthSV7KB8qbXeCGQZMRKlMeKCd0++uCY/wBs6fyovpmtcZW6/wALu0KSl5twulttHrg9B7/lQDiK6G83l6b/AKI9xhP3Wh6o+OOvvzXdwuBEDkJOhx3YlPgn++h8RvcGiYIcpL3JdXVHGaIWdNSu20YHXelEN770py9KiDW0+Gauc4nZCtiDVzo3rejapc/ZLdaOCBLuJCrrcz+it/0TI6rPvPQD41Fw0Ep6VTFMJb2RD6cssm52pMjJ2FOVIOcVzp0k5q0GypMfVIOkAADqaTSDvXaxlWa6Sg4yRU72VWW6TIyazSSdqWQgk7ClkMDOVbVzMAF1sBcU3DZpdiOV+FOkRyR0p9Gi5RtkUPLOGhHw0bnJsiHpb3Gql2o4Sjyz4U/ZjlKcE6ia6UxnAGxoM1BLd01iogDsmKYqQnpvWm4qlK06c70fhwFP6Q549MUbsPDrc24ojAFIJoWWsMbf1CmUWGNc24GiEWThK6yIRm6AGVeoD1NFInC7yXW3XUkBCskAbGrtb4UVGitMNpKmmk4AFM51oVFQEaBhXX3Vl5/SCSR3LoEzoaenacrtVD46VoZCG29IHTbpTq1xDFacSHVOFatRKvD3USEQh1aUjATj50YsllbkFx2U6lpltGonxNDzzZWcuuZOZZIWDMdLKPohy9IWllQTg5VjalmcqaXhBynrmiHEPEcWKyI0FSVoSD3iNqg8zjJYK0KSlJycaehqqOOad9mm6HMvLnfopI0hnVpeKgFkd3wowlhDDTSQNLeBuOlVcri1/ma8pIHhUksPGMJ5LbUx7lZA69KnV4bUDS1lWKiN40KlY+x0gLK1kbqSNs+dPuHeIXbZNcakAOMOpwoE9D/fSEdbb8YqSUqT4FJyDQu6RiWVrB0kbgeJoKJ2SQEe2qpImyNLTsueLrTcZF39OtRXJhuI1kYzj3D4UKjFJaSrIBx4eNS3ge/hcN62OLKXfYV5Hy+FRO/R3oV3fLjAZZUrJCfVC/76bA8QtfbVVUszonGIlDL3JQ5DwFEN53FV1d4rSnlqb7wznCutTC+ySpGwGM9BUXu5AKzyijuZ3605pM4l5VRieR8XMpPc7m6+8StWsJOBvTJLipMhtOPVVtkUzUnOMLyPMnejFkajekMOatatWCFDFRmDIWZgmLS4iyOwLG0g+lNga85OqiKYJdd1g4TnfO4qRQYCJEcFtRbA6jwpjc4BjL0oUcZyTWdkq3uNwoBzb5U2mSW4yChtepxRwFY6Chrtzi+msRp0rl807JTjWQOuB40/VHLvdSnODuab3CxwlyGpj7SFS2UEMLI9XPWp00rRMeJqq3xkgW0Q6a6Uvu+jKcVF1/ZlWNWPhQ+Q4taVKHgepPQURZQhWQSM0zu0R9xSPRnEoQD9plPrCi6XKZy4aBE8PK0NOqDyGfSUFQRlCDqWR47UMkOpaQSMlXlR0R1BwlK1pUe6QD6x99MptvaMXmrdSlaQlIRp9bPvpqyUnTqoSQd9kJvBXaxh5bZSpGTocBQVeWc01YltPM8rH2qPX+7/ANdqfqQmetKQAhtKdWs9M+/3+VDm0KbYKHBqWXOvuzRzC0tv1SuQEOtZMLxzY247n9f3+6gsnfVUx47tItdzmQHf0Zxh0NcjXqV+OMHGMeHWog57VH0vsApFXWLtDombD6mWnUBOorOR7q6ir5rhdU4dQGAPKk3zq3G2KQaWUL1AbeNH2zC40KRcQscATcBFdR1dafKmrt8P0t05CB3UffV4A+6h0QhffPT2Pj76aXiQZbiW0bMs91Hv8zVHCD3WKNdUmJmYddkNRqdWpRV1NEY2UgAjpTNpKQRgYp4hOoHCsUW/slVOLcy7WsFRNaBxg12hrIGa7UwcVVmDd0WGOPRdSpUiY+X5TnMUQAPcB4VnMKk9KMcFWtqfxEwiUjVEZBfke5Cdz+PT502cZbckuLaRoQVHCR0A8qo9YZfKEaymlcM56lMANVJuo/OiKmAgE4pqtAK66yTNqoyU+U2TMMHBPlSoaKgAKcONH1Rmu2GVKUEJySTgCrHSWbdVMp7usk0MAeFPGGtulSuLwJfCxzXOQ0MZ0rVvTJ2zSorpSsE4+6nIpUa6N55ZE+pcNNtWoazEKsaEmiUaGpKDqApzEb9UKGKfoaICsDNDTSuG5TWGja3oma4+hONIwaVt9tD2SkZJPjTsRypWD0FFbPGS4EtNnC1KwmhXTuEXEsjPVWA2SUe2JQ2M9xQNT7s2tMdx5UkDK0nxrbPCy27ehTjgUsnIFSmzQ2obCUtEJHjjxrNVuIyVAsQrJJYwzIwqWtBCkd9YO3QVHb8lA7ylpQhJ7xVT+M6sgJ0k+GoVBO2C9NwIPoCVFUhW5PkKjT0ZdYBqWwgNcSXJO9cQ2yIpSWVpeUB0FV/eeNHHEqSXMIz3Uk1B7lfFKWpQWfLagrkpTqu+okeGa01Jgd+abbsqKnHGxckW/dSq48Urkp0J6VHpM9S1HKqHvfq9QNNW3dC8rO1PoKKOPYJBVYpNKeYoqJSsdaVRO5KdRGqhjq0OJBQa4Qte6TvVzoGlCtqX91O+HeN5ltkIS0SpkHJQo5BHjVsNXdi525uSwsKQpGTnqDXmth7ffO1WD2aXhXMct690KGUnPSs7jOCR5DURaOC0GEYsZJRFJ12UtTJVEuiJDSj3FZI86nsxcbiDhpQSkc4J7+PaHn8RUAubXfCmlA5GScU44aurkKQErdwyd/gaTOjkMBLRzJxUsDnCyit+kch5yOVpcWhZypPQ/D3VGLrILi187erb7TeHoen60to5YcGSj9o+Huz4fMeNU5MVqcWCPxp9hswnIIGyVV0hyEJNF9APWicLiLTpUPCoNnBJpwy9pAFPZKKMttZIYMbqQ7dXpwz2n+jEomMhxsnw8Kmrd+td+SlTbvL1DpXmWI8tK8jOPKpfw9fVw0tg7Iz1rLYhgRY28O60dDicczv1NFdqj6FLLRaHJWkaVE7UF4pfbfWy2QOWFbY86X4W4ki3V1uC/pKVqAUoj1TVoSeGoL7aVMpbSpABBCBgisw6SSncYyLBqbvqYoLF43VSW+AXXtKVHIGwx406ulvEOGtL7D4fUQUk+rpq13YEVKUqcZQl5KQApKOtQ/jlxtxtDTgWkFW+2CCK7T4lFK7Iz2VxlaZn7KuZzKWtKyFgqGQKZT48mSwpaSQGU75PT4VILjAmuSo7DLSXmydOoH1B4Vq88J3WCwpTrRKSMkpOwppHURNnzA6Ip8gygE6qvmcuNFp1zlo++j8qknZhDjzuP7MxJbDjYlJUUnxxQ1Vu5jxbdd5eP5fxqb8C2JNvtMniqW7y48FBdHvX7KPxpiZyI7NNr63SiveG8p3OiiH0jHWP+1viBCQNnUqCx8Bn++qsUtSGnBqJSrYipbxEJdxuUq9S3udJfUXXSfEmovMSQNsA9SKeUUjXNASOsgdGwDsLIU4UjB3NcjStWkHR+dOHmfHO53xSZYU0QFJKCd9/HIyD8Kb5uyz7o7GxTdlSm0FKehrQ8iMUuWl9SMCuCMVIHqqy0jlXON9qdxMFJCutNTnwFKsnCgBXHaqUdgiTKBjel0Nb7UjHO29O2/dS+U62Whp2XAKexXltMPstnCX06HD7RTnOM1oR9Pd8q7tjbj60ttIUtajgAUQYgPSJD7UfD3KQpwlG+yRk0vzkbpsIW9EGkMq8tqTbjlJJzg/CicZh59S+W2VhO591OGYcl0pbQwok7bCumoYDq5SFE53RCmor8h9DDbZcWvZOBVxdnHZw02y1OnpKpZ3SPKluBOH4yEsOPNoQ54qUKs9h6Kw3ym1Z0jr51lMZxaR8Za02CtfHHCQGDVRq72Z1AKQck7YNRG5WbkE6kZJ8BVnXCU0Giopz8ahl6lcxwoHQ+ApXh9YNsyOpC537VCn4WEABnRn1T50m5D5jfcTy9PVPnRaQ4HjpKsJ9j3fypBlC330NIBUokDansNRdnCedO6cuiFi6yZt2K5yGtaIq9B8aK2eyLioZde1KWV4wfCroj2ptMFvuH1RnFCp9mjqlt4aVpG5ApE/GpXlzMySMr45DbLomSGVONpCVFQwPlT9mMGgAsZwPOnbEdhmPo0KbAOd/GgLjz0iY7ynFobBx1oOAcJvEOpVDXcTMBsnV6v8AGsUIvOLbwT6pO9ec+PL9Iud3euHOCgpWAkqzgVOO3mSIlvitMuFS85WcbVSb0l7TqcZ0hR6kEVusApDI0TvOnQJRiVU2G8bBrbUpGeeadQO9IoK0J3NbdG2oGmwcIV3ztWta020WVe9o3RFtxtaAlR0GkJMfKSU4V76ZuO77VsSyhOAak2MjZRdO13tLlTqmj4jFbTJzkg1pbiHE97BpAspSCUbVMC+6HLiPZW1Pb1JeAboI3EcQObgrx/CompO9Sfs/tvpXEkMrOwX/AH1VVgcJ1+yvw17/AFpmXurjujmFqGe7pqMzpSy4MLICfKpDxCtDRGMdOnnQAKTMfCEtclIAycdayNPGJG8y+jVDiHcqnPAd2+ura7bX3AtzlklHitPmPf8AyqrO0KA/bru4262dKhqCsbKT4K+fj8KJS7onh+4x5NtcKJCHNQIPT3f486n9+iQOPOEmLnGSlElLRJSPZc8UfD+dQb/y5/F/YUtmb6wOH+5eagc+NLNkGmyTg9aXbJAzW4IWCjciTO3Q70+jEp8d6EMO4O53ogwsAZzvQkrLprBLZSKwXVcFwJQtWR0Gd816S7EuNG7rFVbJqxz20akKKuo8q8ltSAiTkq3PjUz4I4gcst1jS2VgIChqz7Q8azWMYe6WPNl1WhpKptQwwyHU7L1XdZTPpAQnVkK3JV0z0NRe520zniuSoulR3KTReMtNztqJrRSrmAKSfdS8QNtpy8pCVJ2KRXzqR0kcnDa2wTCH9FpynmQ6Da24gSOUMjbPiaW4gS9Nh+jJSlKVHB/nRIzI3NSNQAz1IppxZObtsIOI0qfc7raMdT50KIphIWtcuOmJcHOCqa+WMt3dqExvzD/zeGP3/CrVf4QZPDMKzuq1tMfaPo++5/IUz7P7ewzHN9ljfP6OD7avvfxotOvPLaPMPWndVUsDGjbdCySSSyZuygt+4d4ftkopVDbAI3qlu0S1QY9yMmC02lgnerl41msKaKvu7VUvFDkeQ2UZHd3rQYI8tm5UeY88V5CoM9Gfc6AAV1NU++4lySsuOBCUBR+6kAAfgKItNsLcwqR1rtSYTjmS/wDq9q1XHeCPsk4pI3Xv9VHpQOnB/Kmym9hUgk23BDjJ1JPhQ+ZHKHcFOmjY5w7RLaiiLRmQ8tqGPKlUBITsnCq7cQoYI3pZpBUpJUkYqbpENDACVpoYpbX4URstuRcJ6I5JQkncpqwRwdbYrA/RitWPXVSuorGN0Iun9Lhzybg2VfQZ8qK07GZc0l1OgrHUA9QPjmrz+jXwgibauILvOa0sJiqitZ8Uqzq/cKrJuxMMXZD/ACA9oOA2fEmvULtolcC9jjLCcJlFr9IH33nfZ+VCyzNdA9wFrKde0xFjM2rjYKpm4VmjW4FuKkKVnVt1ptZGIbT+sNEat8eAp1GiqdH2uc+6nazDhNhLuhLh3GepFZR1Q3JY9U4Ln3s1OQ6kD7NHSitldVIeDQ2UN8UBbuEQHCMqyPAdKbxuLmbTe4SwUpaS5h1WPZqqGjdI7M46LgpnObo3VSyWtiTEWpp7Kwdh7qi8tt5K3FMEFWNvjVo9rPDTEfhtN54aGR6x5Q2W2en/AFqqbdNt8i1tyZKjqXtjPjU30UtEQ4i99LqWFVkdTHmb8OqaWuE3NS6VqCEo3Jqb9nfDDC5QuJWCkHGk+NRm0JYk3JuI1s2o97FWfwwhqAsxFDTn1aW4rWcNgjta31RWJVD44yGnU/RShLAS1gDao9eH0tOrQhO6N6lDJSWTk1FuIG0JeccSr1qQU9N+tdZekeS9R+7zV+juBAOlQHxzQUSY8YcuUStSiBtRy4TIqIT0gJBKBsKic+eEMKdZjh1xJ2z96nNHTF370/p2X/ag/aixbrpEkJRqUyggocWnBG1UVxRJVyW4y31LbScIGnFWh2hzHnYQKiWkrO6UnaqVmlxyWUFReyo6EpOTX0LAadzGkuOgJPl5JH6RZWgNaNSAPPzTAvvt9RSgkNv7U7/yf4hfSVJtjyGvN3ufv3pvFsM9fEES0yyIinhlJB1ZrTCansSHjQXNj09yygw+ts0ujdYkAXBAufEpB/uDI3pmXc1YUDgeyiemJLurz0laNaWx3dvOmsSwW62doqbVoS7GUzzEh0at6qbXwuBya2F9uiZP9GqxpZxbNzODd72J72UKStxWG2UKU590DeilqsnEF0U4iJAcPL9cr7uKn98fvMW5tM8NWiAppY2cKf8Apis7Nn5Nw+tpUvQiQqXhxKPVCsDpQkmJPNO6SNo6db/EJjT+jMLaxtNK91zf9thoL6E3uqzjwnH721a1uct4OctR6gKzVncL2Bzhu4x5rkwSkhZSpOjSAFDGep8cVG+FISHe0G6S32A6xb1OuL/rBW37qmdtlzr1aZPpEP0NxaVFrX89P7qoxKokzANNm6X96P8ARnCYXRPe9t33dl/9tvv8kXuzgku60p0p09KFGQ82ypxgJVtjJpWHc2ZENp0oKApAG9IXeQ1Ft6NCdGvPXxpTG0tdZNqgAtzNUQuBWo7qqQ9lfGz3Cl45T3egSNnx93yX8R+6orOcSl8jVTEbH1qemmbPDw3jdYuSZ0U2dp2QJCiVU7QdqbMJ1KoghtATkmm5Kzkbb6lcJ2OaXLwCMCklrSK52UNqqPNuiQ+2gS6CNIV404jy3G3QUqpokAoz4V3HQnOomq3MBBREbnNcF6R7HuK5svhYwihJ9HODqO+kdKnFvmxFLLZyhx0ZIHnVL9hpdEObKe1chZ0Ne9Q61YExTxW2tGpsg5yPGvmWKUhjrJRuF9DoI21EDXEWupo4WRqS6rSMd0nzo9wbYvrKRzJqkKaSnJJ6ITUS4Vgz75JQy6hR5CtwR6xqRdpF6Rwrw/8AUENzTMljL7ierSfL51zDaGOK7wOVL6sPklbSxe2fl3Kb365Wq5OuN2jLcaGotIHgSOpqD3S4OBpzmnSGzsSaU4Ugl1uQ6ZQQnTlI1Y3qI9qV59Ea9FcIS6Ub42wP51THAZqxoYLOcmTKWOlY4ZswYozxZxM7IWWY7h0+NQCetxb50OEqNdyZyiSrIocZqUuE9TX0Cjo3RDUarNYjiLJNGnRLKbeSnK1gmmjr77e2NqVakhatRzW33EKG6OlHtYQdUnc9pbcFcM3N1opwcJB399GESmLmxoJCXUjIqNyEhQ5iB3fEeVaiOFtxK0ncHpXZqdrhcaFep618T8rtWlHH47mEuKb0I6fGntrtsiesMxGi6rqceFP7RbZF/dajtud0DoPCrL7PbCza5S4z2ErPVZ8aS1tcYG5eq0tNAw/qDZJcIcIRYTrUjBU6NvnU3mWklpI5ZOqjtnhx0OctKEnA2OKJXmP6HbnZepKUso1nPlXz+evdUFpPMmPHax9m6BV5YLbze0uzW9LP2gfS8sY8tx+NWP2zXUTLyzZg9lMMa1gHbmHf8ht+ND+xGIqOm7cfXZjJDZUzt+75bVEw29MuMic+VLffcLjij4qJyTWimfJDRhsZsXoKAet1zpXbMFh5n7D6rt6S1bWFp0o5yh0VvUadC5KlPvKVjO2kdad3XRGnqLyw6o+wN8Uzcuk8JwyhptCegUOtA0sYe3I3ZaGOA3zDdP4AcQyUNRnCpQ2KthUI4jlqVNcZKN0HBNOLrxBPClJkS9APsjYVHH7izJeKUKW6oeDIyfnTiggLXc97K55bAOa11f3YP2jRpllR2fXpYafUnTbXT4j+jPw8PwqvO0ThIcEPvSUvvl8u/bo9j+snyFV5JkqtrKVpafE5wp5KPU/xj8qsLiLju+3Xg2Hw9xDHtUl87elva1LV+BQMjzyc+VGycV0jZb69fH3BZ2Sgm47paQau1PTXvc2GvZOuB5ENKmrsw/zTnv6/ZB8KmrPEaRc3JoHpDTau/v0rz3EZfsPEMVmTcX/RJyFIQpk8rC/LqetG5LchclpmOVJhyBpk8xzV6o/9XQ0pr8MhfLxM+h1Gnbz+yZQxT1DS2VnO05SL662sdOnjfZehIHGtuvTfolruEdxz2223gpSfjim15lPNwXi5+rHqf48agnZAy0uf9ZNKSA84EoIGEBsDIrv6RHEMm1cESVw31IfeWGUqT4ZOaUNw0OrhFEbHb49UBKGUgLyLgAnzQO78SPvxHg1LjMWlCC2p91eoqI6Y3APxOc+RxUXTxpIIiJiXH00OO8tvmN6EL7p72wHRX+N6cx4EF+Hb7UtrXDL7LSklWcgdd6CcY2uHYO0mxW6OzyoQC3C37Go5zWno4Yi4MZe2tu2nfzKPr3vpZGssLuygnrdxtp5LOM7k1aJ1vg3aK3PmSUjC1HAAyMVzxHZ4dv4nsMyKylpLkksuoR0yRsaF9qLDq+KrctlK5BUpJQSPVTttR/jGU2riHhyKB9o9JDyvdpBpi0WyFpuSHX+ajUEEzslYAxjmFth1OUp3NizTe4K25Gm2oQr0sE+JOB/Covdno3/ada4cZCswSsrz4+Io9dLsiBxWzBcdSmBObVqK+gWnB6/Ko1xBc7FH42tt+alpdJWfS0t+X/So0cJcNv2kD5ojGamNnLnA/VYXXPQZSpwmBA+t/Th3pjbOhA+6k1CHXpyu11Rf+xKWFhs+SdHrVlx4uH+VzFytUSQ5GMbQ4gHSF97r8v4UyvV2u8+9xbszGhx5DYUnOc60nwUPHxommppGAg9RbyS3EsXoZXNcx3sSBxAB5gLa32+aPcTtcX/WUeFZ33G4XLAQU6cE4GrrW+zRoWpm7R7nLaC25WXHCrAKtNR+RP4hzrl3xaEJGkIjoxtUZkxmzLU8tDrxPVTi+tERUxdHwyRbwCV1WORRVprI2nNc6OOliLaAbdFMo92t9stl9nQZzarpJmuKbCd+7qOP3mmXDnHzzHp312w9Ldc0cvlaUAYqKcrlnueNd8vNFClj1uNT16pI30hrYizguyhotYbHxI76qR/X0mdPW5n0ZpTpc06tWMnOM1l6vRljHOLnLoAhK0JylVbQVE9814U7QbhCyYrPK0tcnHpCivJ8a2l8BWT4U0DneIpQlJbzV+UFAiV3dco0DpXRWPOmhVis1VOyqD9LBOSTSre9NUObb04ZcB6Vxw00UozrcpyMatCfVoxw7Y5t7l8mIw6tlP65wJ2R86DcxOnQOtTPhnj+62ax/U8BmEwCnSXw2eYfeTnc0HUmRrP0xcppRcIv/VOngrc4aZYt9vZjR20NNtDAT5+ZqYcOWyVxBd0Mt45SBlZA2SkeFU92bPzLjIVHQtx9xatio9c16l4MtTcCA1bWNPNKdTzo238TWGlo3+uDMbjr4lbepxJsVHmjFiRp4DunjnofCVgkX58IQEjDKQd1nwFeeL3eZ95uc2TcHVLU+oq6eqPAfKpb2ucZM3W4obivaLVFSUteIWfvVWca6pDhUBrCjgZpg5jXNzs9kfNTweldCDLJ7bvl4ItYJUuMFqfV3G8nY7K8qrDtA4hXcLi8FqIUF488+/4VP7zJTHtqzsgEHJz0qnr++29KLyN0nYbVfglLAZTO1V+lFXkYQBYnt+dUxddzvmkSqk8nOK3nIrWBq+cOlLjZLoXiu0qJOKbJVSyFjrUXNVjHnZKOrCQUmmWsa8iskOEqyabOKwcA1NrO6oklv7KtjsJnIRxKY7pyl1lWPiKuq025+VMbdCCMHHSvP3YWyt7tGtcdJyHNQ/KvYDMdmDa1OFICwcD5V819LC2mq83hdarCqh5gHwTOBE9FTrWsZT1PuqP8ZXN67vRuHYQU4uUsc/T7KPD8aacQXZepWqSUNp760j8v5VLOyCzsqec4jumG8d9RPgnwHypdhlFxJWACwTGd7YozI7Urvtdu7PCfBtp4ZhKCVrSHH0Z6jw/OqhRxnISXG2IynVI21awE9M9ev5UQ7YLsu/8AFD8pSu8rKUJ+4gbJ/Kqc7N5EkRZ2/MPpqgdZzttWlqYWVLHyuF8lgPemeFUvBdDTO3kzOJ8d/wDCnzd+dmWYPhfLXJ77iDuds+PzNR+z3B+8yLo4H3PRmHA0ylJxqPtb+ND5jyofDCpgOO6rFa4egXS38P21McgOmTz5mfuqolsAYHG/Ww910zjmLnsZa/LmdbxsB9T8EE46kSLeH1sg8pRSkB39oHP5pqXXh+6rZ5MEJGH0DpjuY729Rrtbj82ztzUZPKcShz37/wAD++pXfpjMKC0txrUh8tBZ6bKNXOPEiic0XJv79lyK8VXVxzEtaAyxH7Qb7fnRBOP5DLTNjiKXqfM9taf6o2P7xRyda0XOXBU+7o9Ge5gHngH+6o32itxVrtlwW6EGLKQlW/s5zmtcVcUwUSrZMgKU42JHfAR6ydO9TZC6SOPh9Lqmarhp56n1m1iWWF9wuO1S2yZsZ6Sysp9AwoIz62d9Q+FErdPfn8Dtz0DS+pkDP3j0z86Z3CZI4ls7i4kNbKlIU39orBWD4Y8KkXYnw48t5q38aodbsjbeE+huJ5m6uqtj+WDUnR3ga0gAtdslnr2SvmlZdzZGWuB16b22GimvZnxFGfZatk6IiDLj4QUJ2RgDFRj6SDpn8M6GEqKW1pdVj44FXT2gdllvu0Bm+8JnISPs1te3VTuNPNIdtXEjGfDWf7JpC1raat9cce2nfyKHpp46yAwOOtiL/cdFALbxrYnOHGDIliNLa3w0lWSoePTalOIYVy4osEa7cORJsySmQF+kOKys4zsPPc1Y8PhDhyOgGPZYJUf9JyRn8ak0BqPFQfRmNDafVTnGKIkxaKF4MDD7z/ACaPpqqoiy1bh2u0a+BuT/AAqSWe0oWl16TYmYjbI+0cdH8M1W11euMu5pmuTXA6BgHy+Fex7gIl1trrMnmhCkadsfCvNPaFwq9YbitaRzIajhCwNv+tMMExGCWfI1gaTtbr3SHHaeqMGcvc8N3udux0+qhabeZLwW+tx1Q6qUetFWmIEdAHJQ4v3+FcRm9SSgJXt1NPI0NSjgpwD0JrQyPB0WZghcOYi5KRekPuZSkhKVDYeVIJjuHcqxjxp4W9JJIwRSDrwSOhqLDpYLrmnNdxToBhURWVqKk0xW2jzJrZlKPdCQE0i8/noQnFTaD0UHyNPtLhaBXKgNsU3U8rNbQ7vg1ZluhOJqnDhwkCkHDtWnHsmuNeTU7WCrc65WsHUDW1EAEZ61jhw0D50mo5xUhqq3GySyc711itHpW0IUobV5RWiaVQsgbUkW1A7100DmujRdTpKgQPOl2Ecx0IFJIQBg0XtEdJWCRuelUyPDASjaaF0jg1ejfozWZpuwSLw6Ap4r0NjHqjzqc9rfGJ4fs6bJblD0+SjVJX4oQfD50A7PJcfgPsijXCecPyR+jt+K1K3/ACG5qn75eJFymzJkpbjr6lFTq1rySazDmXeStlSQcR4c72Rt5/4XFyluSFlS3FKz51wwSCg5B074oYh7WCdewpBExWs6NsHG9TEQyEJs6pOcHsn3FN45tqXG5aQQaruSsqICjtRq9zAmSpCznNA31IUo4B3pth8AijAWRxqs9YlN+iarO+1YFaetadOg7ikyvmHA2pjdZwkpYq8a0XhjArkoAR1zSJSc12y4XFKOL1eNIHdXSutJrplCiupABQ1dsrY+jDD9K7VLclecJbUoe7Ar1fxI4iDbX1OLCW0HUonyFecvonwiniuXdFerHjlKSfMmro7RpcidDMSKUKW73QM+dfI/S1klXjEcNtNlssKpyIgTtuo4iMi+zh6GtK29YW4oHbT5VLu0jidrhHheHYo4BkTE63BncNeP4mmXZrb0Wa0hiUy1pYSZElwnfR5VU3Ht8kcTcUy57gSlCjpYT91sbJFO4GZG2G5TOmhNRNf9jdft90zuNzM64qlEFCFHwqv+ArlbYDFyTNmMtH0xZ768VN7fCeWkoCcpA8dqATeGeHLMXFzGApxZOSsZwfhTGExcJ0cl+a23gj5HVMdTHPDbkv7V7ahBOILlYpFrMUS5k9IkoIAGQfveXhtTrjO23i7wXpsVbyR3OTHDnQePuovHlReVot8WNDR91LeVD4DwriZcPDNGslLSCwbdyhZssjXtmsA4AcottfqSSd+qCyE8QXSxiDJ0MLwEuK5Xr+Z+PwxTqTY5txtjUe6XCRJAVlRBwT7sdKc/WBbTqC9effXa7m6WdKV6c14SPGjQB5d0OTE+5lc51xbUnYeCTj8PWmPB5BZSpAOrCznenNvjQkLKFaQ0ndKUnG9Bp1yebwEnfODTM3IrGFAJIOyga76u6XUk/FRbiEMPK1o+CkU1GZpWnulXeSB4Dyorbrth/QpxxICdsdBUUhSlLICnlFPgVbY91PIWoOOOrzoT65TvgVS+Bw5Sj4J2POdnXdXbwP2gq4akuLjTzKgqd0rhKGy0+KvjVh8ScL8N9plhN2sSgH3OqfaSryUK8xQCtLqWlncjOfI1PeBL9dOGZaLhCmKbRnK0ey4PIil8jXxf3NR9F2qw+OpPEg5X/I+aJyrLfeCJSIV7ilyGrdD6PZ9x91PXlpdAcbWlTChsEqzirgs/EXDnaNYlwZKWm3Fow4yv1gfMVUnF/Alz4TmmRa0uSYRyAhW+n30vraPix3jOijh+IvZJwqkWcOn2TcXLlR1xR0HjVY9qt59JbFrj41H9aRv8qNX27qhxXFqyF1Wsv0me8qXHJQhfrFVF4TRuD87tANrojF6oRxGKPUu3t2Q1hxmMnUVDA6CsXc8n7NtRHniknUqiAhSUP+RHjSHPSr2Sn3Y6VrhHm1WDdI6PS9iEu7KUQCWcZFNHXsqytAB6YrTrgCAdZXgY+FNXFgDHWrmMtohpJSRe6cak4IprIABICq0HN8k4pFx4FRzVrGgFCvkJC5Ud65Cj1rSnE1wHArardlQTqu81iVHOa0OmRXQICa4o63WOL1GuTWCs8a8V5O5EbSdTe4rG1JIx40q24QnSelNZCSlWpFQBRDgl1msSqkg59l+3RDh+2SrtOTBhILkhZ7qcbY8ST4AV7NYXK432sqSbTmpfwVDakSkF8aI7H2khw9EJ86kn+RPDlpDMVc524XBw6VD1UN1HOMb7ADH1NY08uKyrLzoO76/j4p8qWyTCflanUTfVuYqW8a8cf5Q3HnZ9HYZHLiseCWx06e0epqKrlhLfWouJZI6U7beUtvc1UaINN00jxMObkA0COJeBbyE4NKJKOYkHG/lQhT5DmwUUmlI76lSwhKgMDxql7HW0RTKhmaxTDiYD00jTjbagrqilOcZo7xElC3kKDwUrxFBXCAMK6U1gvkCy9eGiUlIB9DmyxWchKjlBxWnG0HdNIhSknANEABLcx6pxyCPGt8o0kHlg940p6RttXbFdGXquuSQdxSjbaQa4S4VU8hsKcV0qBuBqr4WB7gAFa/ZtcnrXw+hmIvluqOpZA6irKsL0mZDdvcxLiGmgkN59o5qs+AIarjd4VpYxqdJ1qA6JFWvxRNhsus21hzTboCRrx7SgKwWKZfXQD7XT88F9JlEUVNHCwa21/PFCeOL87b+GmobJ0yZfedGeifAVXcGQlx9DriMEnBFPL3cVXa5rfBKgpXT7qfAV2IbaGSRjvb58qugvCTGjaSINZlKdXm+Q4cJb8dGjA0oT7/E1WlwnF+YuQ53lHfPlT/iqbreUlKspSMJH76iqn+p1Y91OaCkIBLuqzeM4g0ScJuwR1MlaWkjOnChSb0lec5zk0LTIKk9c0m/IVpG+KObBY7JM6r5d0S9KGetYqXQfmnzrEvb1dwAqfXHItJfDiiPOhzp0kjypMvEKBrbywrB86mxmRVSTcRbRLcRRiDeJPo5bad5YWNK0/e+NRxSsKpSLI0uV2SIOGqjTVr4XWB0Upsk9yJcGXCnmqSfVUdj8ankC4qW+HFtpUlW3KHTeqtZfDa8pJOVZGalfD8l1spffKkh04BPgPd7qRV9I55zNK3GC1zXcr1YDM/6qf9IiTOTKQM5QenkB51Ydj7V4q7QuLxMtQeba1BzGy/IfGqSnOtKSuRrCdIyDmofMvDj7jinFgtjpk7EUJBSySOszb5I3G5KSOMF/tfP3eCkfHPEa7tepdzcwEuH7Nj2kJ+XU1Ebrfi7+rLyfi4lP5UAuN1eeJIf+y/4U/wAzTBMgnoUr/qnT+daKCiDBrqsBV4s57rA2RV6cp31g6fg4k035r/QPJyegO2aGrlLSsJSnCj0HU04kW2+COzLdtc1MV5wNtPKYUErUfZBxgn3Zo4RhKXzPJvddvv6T+3Td6ZhOPao92ldnnGvAJtw4stSoH1glaoxKwrOnTqGxOMak/jRPtw7Lp/ZdPssOdd49wducATPsmykNgnGN+vSrA2yoLyoOuXtSKpCiCQDivU3CHYFwrduwNqaYsp7jqfZHLxG+0Vyw2FfZo0+r3k/Onn0cbDwHcPo3XRfGEGCym53kW0XBTKeZHK9IbVq67LroCjdeaOG+EuKOI57dvsdguNwlusekIbZZJKm841fDPjUxtnYd2hPcaWXhK525qz3K8MrfjIluYwhHrFWM4r0P24cTvcL/AEtuCparu3boarc3GmvcxKG+SXF5C1HYJ2GahV87WOHLZ9MJ/jWTelXDhyO2W2nYpLyf1GnCf97y2rtl1U12p8Dns94iRYnr5Bu0kNanzEC9DSwopKMqAzgpO4qKetVlfSY7QbJ2kceN3uwi6mO2zyiqdpB9ZRAQlPRABGM71Wo7oqBXlhyDWxWicmsUa8vJwStQLS9nE9U+dYw6FDlrGFDoPKl5DYeIydLqei/vUkUh04UNLg6++oA3V7m5UmEHXoHSrK4TdZ4ctPMYAVcpIw6r7nkB7v41W2vHc9oUZ+t+Vb/sj+kr/wCX++h6hheAFdTPZGSUZ4l4gWw0YTatUle7z33R90e/zqKNr8zTRTilLUtZKlKOSTWws1bHCIwqZagyG5T5C0g05bfI2TvWrbbFye84sNN+J8akEJVrhpCGkgueKz1qiaZrel/JMqSmfJ1AHimrcWQI5U4UoI8DTB1wtZKsK+FEJQDgOXSvPvoZISkbEE/Cq4dTqiasZWgN+qaLlIeJyNPxpJa0HZW4pRxgY3RikVs5G21GNtZJ5Q4u1XDgR7JpBacHOc127lPWtA56VMWQxuVyCPGukHJ9WugAR3kfhXTaRnyqVwugOSzScGjdmTqXig7aNbiEVbXYpwYeJuIg7JZKbVCAXMc8MeCfiaWYhOIo7JzhLBn4h2CmnBtv/wAmeA3b0+nl3GcdMdB6oR7IqMcTXwRoxty3CX3Rrf8Aj4CjvaTxbDkTnZhTy7dA7kZA6LX7Iqn0z351xdlSnAXHDqV7j4is9TwGdrnW0WnjqssgLzqVMLbJbbQVqBGaXuF3aKVJjk+r+dRiVOIb2yNtsU0RJzHd3OcbUQKR73XdsmkmIRRs5d0LvUnW+cGhilZFdTVkvE02K89a0sbBZfOqupc6S5TptRxWKUcUghZz1pTOa6WqsSXC0TWasVwo71pSsCu2VRkSqVZrYVTfmVypw13KvB9kq6oA1wlYJpFxRxk1yhVTyqBfqjbTq3GUp+70oxCnvJtzP2zTrbfsa/Uz7uvhmoyw8pC0gdB1oglwI1Yb1ZSaClZm0Tmhq+GcwOv59k/v165kLkg1HoSX7verfa21BK5clthKj0SVqCQT+NdXZJCs024fuTdn4mtV1dbLjcOY0+tI8QlQJ/dV0ETWCwQuIVstRLmcVNuPuydXB/a7A4DvN8jupfUyqTPSnlNMNr9dXe2wkb70Z4Q4D4R4n+ktD4N4TkP3DhqPMAcfcXzOc02MrVkbaVHbbzp19Irtm4V7U2k/VnBAgXASG3HLq46C84hKVDl6fLvefhVb8AcYcRcDXOTc+F5iIMyRHVGU/wAoKWltRBIST6pJA3G+1FFKt16Z+kPwmx2Z3/g/tL4E4ajWxqNJVb34r0bKNWTy3VJ29bveP3aM/SGvDM76TvB/DPEt7hweE7clq5velLShsLTk+sfPu15Jn8TcT3G1G1XHiO6zYGrX6O/JUtOrzIJ3pgles5cWpalDcqOa4XLtl6e+k12ldmfaF2X3KHbL0/LvkG7qet/OjEd3YLShQ/0ZSe6T1IqM9v8A2x9m/H1giRo/B02TdI7LTDc+S6lpTbSTlSUgZxnffPjVCkNjpSagg9Rmu5l6yuG8/Sj7T5FzQ/ZJEGxQmo/IagRGMsoGMasKz3h4eA8qq17iXiF6zyLMu6yfquRKMtcMKw0XT1VihhQB4VvOK4XLi4fcdfcK3nFuKPio5NcBqlqyoryxKRiuiK4BNbJNeXrrYrDWs1omvL10VB7uT1FcY1fae0K2rbekeYQvIqIRLisfRqTzE+t401V5+FPdWDkdD1pu8jScj1T1roVTkmAdQp/HShIBHWmXiMU5YIxXnar0ehuiSFJKNzvSKlb03LmDXSVVTksjONmFl2XHEboWRWCYobLHzFZ4bkUk4kHpXQ0XUHOcOqXTIDp2UPnS4Z1jZSTQpSCfdXIW82dlnHuqTo9NCvCfuLp9IYwN0UzU1p3wa6bnPIP2h10t6Yy4MLSE10XCrcWO2TULIPWlQQsbituMIX3kb0klaWzhQxUt1C2VPobS3HW2WwVLUoBI8ya9U86JwH2UW/h62rC7nchqnODqD5/Pw91eVEKyQoHFTGXxy8rhv0ZT5NwWOQgn2Ef9OlJcTpJKnKAbJrRTMiBv01TPtAvfply9CY/zSN/zu/e/hQJmTp60OLm+xzWy5TOOna1uRCOq3OdmO6KuSxsK0xIJChQwugkUvFUSlRFe4TWN0CsFW97+Yrp7ByaaOJ2JFLrVviklAqBxVzRYIOQ31CQC1A12HTSbjawM0nkgb1LdU5kuXt65cdJG1JDc1smvWXLrApVZk561oAkV0lpRNdXLrCcjFbSiukN4VvSx0gVG6mAttECnAV3ck0wWvB2pRLvc3rxbdTZJlS9ycU4SSpR+JoehCCkhSQfiKWUvUKSXlJ2NeAAC5JI57ruXBDaT3U1tJKq0SPKt711VLoAjxrZzXA67mujXVxYrrWDpWjWxXV260rpSRGDS3jXDgqK4uKytmtV5eWVlZWV5eWVlbNYK8vImtOU02CtCqysqA2RLvaXZex4VyVaxWVleUE2BwqlUOYrKypqtq7DldhdZWV0KRXeus11lZUSF3MVhXmuFb1lZXiulcEpNclKTWVldXFtKlDdJxSqFpd7qxg+dZWVwqTF2lPKVj2a7dRzU/s1lZUT0Kl0LeiZEYNYVYrKypqkLC5TmOvasrK8RopRuOZcuLpIOb1lZXQFEuKXQ6lW2KxbKVb1lZUCrG8264RHSqu1R0JrKyuroaFsttp6VyVY6VlZXAopBbm9aWvasrKmAoZiufCtVlZUlELehaeprSt+tZWVFeK4rBWVlcXF0qsT0rKyvLyw1lZWV5eW6ysrK8vJLxrKysry6V1WVlZXlxZWVlZXl5f/Z</binary>
</FictionBook>