<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>prose_contemporary</genre><author><first-name>Boris</first-name><last-name>Vian</last-name></author><book-title>Le Loup-garou</book-title><annotation><p>Treize nouvelles �crites de 1945 � 1952, sur tous les registres o� Boris Vian s'est plu � laisser son imagination battre la campagne, la ville et quelques mondes moins connus comme celui des loups-garous de Ville-d'Avray, ou celui des skieuses lesbiennes et sadiques de Vallyeuse.</p><p><emphasis>Textes �tablis par No�l Arnaud.</emphasis></p></annotation><date>1970</date><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><src-lang>fr</src-lang></title-info><document-info><author><nickname>papamuller</nickname></author><program-used>calibre 2.35.0, FictionBook Editor Release 2.6.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2016-06-11">27.5.2016</date><src-url>lib.rus.ec</src-url><src-ocr>Scan &amp; OCR: &#x410;&#x43D;&#x43E;&#x43D;&#x438;&#x43C;</src-ocr><id>1b06611f-10ff-49da-94d2-8dbbbc46e5d9</id><version>1.0</version><history><p>1.0 � &#x421;&#x43E;&#x437;&#x434;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; fb2. &#x421;&#x442;&#x440;&#x443;&#x43A;&#x442;&#x443;&#x440;&#x430; &#x43A;&#x43D;&#x438;&#x433;&#x438;, &#x444;&#x43E;&#x440;&#x43C;&#x430;&#x442;&#x438;&#x440;&#x43E;&#x432;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; &#x442;&#x435;&#x43A;&#x441;&#x442;&#x430;, &#x441;&#x43D;&#x43E;&#x441;&#x43A;&#x438;, &#x431;&#x435;&#x433;&#x43B;&#x430;&#x44F; &#x432;&#x44B;&#x447;&#x438;&#x442;&#x43A;&#x430;. &#x41E;&#x431;&#x440;&#x430;&#x431;&#x43E;&#x442;&#x43A;&#x430; &#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442;&#x430;&#x43C;&#x438;. &#x41E;&#x431;&#x43B;&#x43E;&#x436;&#x43A;&#x430;, &#x434;&#x435;&#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442;&#x43E;&#x440;. (papamuller, 4PDA; &#x438;&#x44E;&#x43D;&#x44C; 2016�&#x433;.)</p><p><strong>&#x41D;&#x435; &#x437;&#x430;&#x43F;&#x443;&#x441;&#x43A;&#x430;&#x439;&#x442;&#x435; &#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442; �&#x413;&#x435;&#x43D;&#x435;&#x440;&#x430;&#x43B;&#x44C;&#x43D;&#x430;&#x44F; &#x443;&#x431;&#x43E;&#x440;&#x43A;&#x430;�. &#x42D;&#x442;&#x43E; &#x443;&#x431;&#x44C;&#x435;&#x442; &#x444;&#x43E;&#x440;&#x43C;&#x430;&#x442;&#x438;&#x440;&#x43E;&#x432;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; &#x442;&#x435;&#x43A;&#x441;&#x442;&#x430; &#x441;&#x43E;&#x433;&#x43B;&#x430;&#x441;&#x43D;&#x43E; &#x43F;&#x440;&#x430;&#x432;&#x438;&#x43B;&#x430;&#x43C; &#x444;&#x440;&#x430;&#x43D;&#x446;&#x443;&#x437;&#x441;&#x43A;&#x43E;&#x439; &#x43F;&#x443;&#x43D;&#x43A;&#x442;&#x443;&#x430;&#x446;&#x438;&#x438; &#x438; &#x441;&#x438;&#x43D;&#x442;&#x430;&#x43A;&#x441;&#x438;&#x441;&#x430;!!!</strong></p></history></document-info><publish-info><book-name>Le Loup-garou</book-name><publisher>�ditions 10/18</publisher><city>Paris</city><year>1972</year><isbn>978-2264009319</isbn><sequence name="10-18" number="676"/></publish-info></description><body><title><p>Boris Vian</p><p>LE LOUP-GAROU</p></title><section><subtitle>suivi de 12 autres nouvelles (1945�1952)</subtitle></section><section><title><p>LE LOUP-GAROU<a l:href="#n_1" type="note">[1]</a></p></title><p>Il habitait dans le bois de Fausses-Reposes, en bas de la c�te de Picardie, un tr�s joli loup adulte au poil noir et aux grands yeux rouges. Il se nommait Denis et sa distraction favorite consistait � regarder les voitures, venues de Ville-d�Avray, mettre plein gaz pour aborder la pente luisante sur laquelle une ond�e plaque parfois le reflet olive des grands arbres. Il aimait aussi, par les soirs d��t�, r�der dans les taillis pour y surprendre les amoureux impatients dans leur lutte avec la complication des garnitures �lastiques dont s�encombre malheureusement de nos jours l�essentiel de la lingerie. Il observait avec philosophie le r�sultat de ces efforts parfois couronn�s de succ�s et s��loignait pudiquement en hochant la t�te lorsqu�il arrivait qu�une victime consentante pass�t, comme on dit, � la casserole. H�ritier d�une longue lign�e de loups civilis�s, Denis se nourrissait d�herbe et de jacinthes bleues, cors�es en automne de quelques champignons choisis et en hiver, bien contre son gr�, de bouteilles de lait chip�es au gros camion jaune de la Soci�t� ; il avait le lait en horreur, � cause de son go�t de b�te, et maudissait, de novembre � f�vrier, l�incl�mence d�une saison qui l�obligeait de se g�ter l�estomac.</p><p>Denis vivait en bonne intelligence avec ses voisins, car ils ignoraient, vu sa discr�tion, qu�il exist�t. Il s�abritait dans une petite caverne creus�e, bien des ann�es plus t�t, par un chercheur d�or sans espoir qui, assur�, ayant connu la mauvaise chance toute sa vie, de ne jamais rencontrer le � Panier d�Oranges � (c�est dans Louis Boussenard), avait d�cid� sur sa fin de pratiquer au moins ses excavations aussi infructueuses que maniaques sous un climat temp�r�. Denis s��tait am�nag� l� une retraite confortable, garnie, au fil des ann�es, d�enjoliveurs de roues, d��crous et de pi�ces automobiles ramass�s par lui sur la route, o� survenaient des accidents fr�quents. Passionn� de m�canique, il aimait � contempler ses troph�es et r�vait � l�atelier qu�il monterait certainement un jour. Quatre bielles d�alliage l�ger soutenaient un couvercle de malle utilis�e en guise de table ; le lit se composait des si�ges de cuir d�une vieille Amilcar �prise passag�rement d�un gros platane costaud, et deux pneus constituaient des cadres luxueux pour le portrait de parents longtemps ch�ris ; le tout se mariait avec go�t aux pi�ces plus banales rassembl�es jadis par le prospecteur.</p><p>Par une belle soir�e d�ao�t, Denis faisait � petits pas sa promenade de digestion quotidienne. La pleine lune travaillait les feuilles en dentelle d�ombre et, sous la lumi�re nette, les yeux de Denis prenaient les suaves reflets rubis du vin d�Arbois. Denis approchait du ch�ne, terminus ordinaire de sa marche, lorsque la fatalit� mit sur son chemin le Mage du Siam, dont le vrai nom s��crivait �tienne Pample, et la petite Lisette Cachou, brune serveuse du restaurant Groneil entra�n�e � Fausses-Reposes par le Mage sous un fallacieux pr�texte. Lisette �trennait une gaine � Obsession � flambant neuve, et c�est � ce d�tail, dont la destruction avait co�t� six heures d�efforts au Mage du Siam, que Denis devait cette tr�s tardive rencontre.</p><p>Par malheur pour Denis, les circonstances se trouvaient extr�mement d�favorables. Il �tait minuit juste ; le Mage de Siam avait les nerfs en pelote ; et il croissait alentour, en abondance, l�oreille d��ne, le pied de loup et le lapin blanc qui, depuis peu, accompagnent obligatoirement les ph�nom�nes de lycanthropie � ou plut�t d�anthropolycie, comme nous allons le lire � l�instant. Rendu furieux par l�apparition de Denis, pourtant discret et qui d�j� s��loignait en marmottant une excuse, le Mage du Siam, d��u par Lisette et dont l�exc�s d��nergie demandait � se d�charger d�une fa�on ou de l�autre, se jeta sur l�innocente b�te et la mordit cruellement au d�faut de l��paule. Avec un glapissement d�angoisse, Denis s�enfuit au galop. Rentr� chez lui, il fut terrass� par une fatigue anormale et s�endormit d�un sommeil pesant, entrecoup� de r�ves troubl�s.</p><p>Il oublia peu � peu l�incident et les jours se remirent � passer, identiques et divers. L�automne approchait, et les mar�es de septembre, qui ont sur les arbres le curieux effet de rougir les feuilles. Denis se gavait de mousserons et de bolets, happant parfois quelque pezize � peu pr�s invisible sur son socle d��corce, et fuyait comme peste l�indigeste langue de b�uf. Les bois, maintenant, se vidaient rapidement le soir de leurs promeneurs et Denis se couchait plus t�t. Cependant, il semblait que cela ne le repos�t gu�re, et au sortir de nuits entrelard�es de cauchemars, il s��veillait la gueule p�teuse et les membres rompus. M�me, il perdait de sa passion pour la m�canique, et midi le surprenait parfois dans un songe, �treignant d�une patte inerte le chiffon dont il devait lustrer une pi�ce de laiton vert-de-grise. Son repos se faisait de plus en plus troubl� et il s��tonnait de n�en pas d�couvrir la raison.</p><p>La nuit de la pleine lune, il �mergea brutalement de son somme grelottant de fi�vre, saisi par une intense impression de froid. Se frottant les yeux, il fut surpris de l�effet �trange qu�il ressentait et chercha une lumi�re. Il eut t�t fait de brancher le superbe phare h�rit� quelques mois auparavant d�une Mercedes affol�e, et la lueur �blouissante de l�appareil illumina les recoins de sa caverne. Titubant, il s�avan�a vers le r�troviseur fix� au-dessus de sa table de toilette. Il s��tonnait de se trouver debout sur ses pattes de derri�re � mais il fut encore bien plus surpris lorsque ses yeux tomb�rent sur son image : dans le petit miroir rond, une figure �trange lui faisait face, blanch�tre, d�pourvue de poils, o� seuls deux beaux yeux de rubis rappelaient son ancien aspect. Poussant un cri inarticul�, il regarda son corps et comprit l�origine de ce froid de glace qui l��treignait de toutes parts. Son riche pelage noir avait disparu et sous ses yeux se dressait le corps malform� d�un de ces hommes dont il raillait d�ordinaire la maladresse amoureuse.</p><p>Il fallait courir au plus press�. Denis s��lan�a vers la malle bourr�e de d�froques diverses glan�es au hasard des accidents. L�instinct lui fit choisir un complet gris ray� de blanc, d�aspect distingu�, auquel il assortit une chemise unie, de teinte bois de rose et une cravate bordeaux. D�s qu�il e�t rev�tu ces v�tements, surpris de garder un �quilibre qu�il ne comprenait pas, il se sentit mieux et ses dents cess�rent de claquer. C�est alors que son regard �perdu se posa sur le petit tas de fourrure noire �pars alentour de sa couche, et il pleura son aspect disparu.</p><p>Il se ressaisit n�anmoins gr�ce � un violent effort de volont� et tenta de faire le point. Ses lectures lui avaient enseign� bien des choses, et l�affaire semblait claire : le Mage du Siam �tait un loup-garou et lui, Denis, mordu par l�animal, venait r�ciproquement de se changer en homme.</p><p>� la pens�e qu�il allait devoir vivre dans un monde inconnu, d�abord il fut saisi d�une grande terreur. Homme parmi les hommes, quels dangers ne courrait-il point ! L��vocation des luttes st�riles que se livraient, jour et nuit, les conducteurs de la C�te de Picardie lui donnait un avant-go�t symbolique de l�existence atroce � laquelle, bon gr� mal gr�, il faudrait se plier. Puis il r�fl�chit. Sa transformation, selon toute vraisemblance et si les livres ne mentaient point, serait de br�ve dur�e. Pourquoi donc ne pas en profiter et faire une incursion dans les villes ? L�, il faut avouer que certaines sc�nes entrevues dans les bois revinrent � l�esprit du loup sans provoquer en lui les m�mes r�actions qu�auparavant, et il se surprit � se passer la langue sur les l�vres, ce qui lui permit de constater qu�elle �tait, malgr� tout, aussi pointue qu�auparavant. Il alla au r�troviseur, se regarda de plus pr�s. Ses traits ne lui d�plurent pas tant qu�il le craignait. En ouvrant la bouche, il constata que son palais restait d�un beau noir et qu�il gardait le contr�le intact de ses oreilles peut-�tre un soup�on trop longues et velues. Mais le visage qu�il contemplait dans le petit miroir sph�rique, avec son ovale allong�, son teint mat et ses dents blanches, semblait devoir faire figure honorable parmi ceux qu�il connaissait. Apr�s tout, autant tirer parti de l�in�vitable et s�instruire utilement pour l�avenir. Un retour de prudence lui fit pourtant chercher, avant de sortir, des lunettes noires dont il pourrait �teindre en cas de besoin l��clat rubescent de ses ch�sses. Il se munit �galement d�un imperm�able qu�il jeta sur son bras et il gagna la porte d�un pas d�cid�. Quelques instants plus tard, muni d�une valise l�g�re et humant l�air matinal qui semblait s��tre singuli�rement d�peupl� d�odeurs, il se trouva sur le bord de la route et braqua son pouce d�un air d�cid� � la premi�re voiture qu�il aper�ut. Il avait choisi la direction de Paris, instruit par l�exp�rience quotidienne de ce que les autos s�arr�tent rarement en abordant la c�te, et plus volontiers dans la descente, car la gravit� permet alors un red�marrage facile.</p><p>Son �l�gance lui valut d��tre rapidement pris en charge par une personne peu press�e et, confortablement cas� � la droite du conducteur, il ouvrit ses yeux ardents sur l�inconnu du vaste monde. Vingt minutes plus tard, il d�barquait place de l�Op�ra. Il faisait un temps clair et frais et la circulation restait dans les limites de la d�cence. Denis s��lan�a hardiment entre les clous et prit le boulevard en direction de l�h�tel Scribe, o� il se fit donner une chambre avec salle de bains et salon. Laissant sa valise � la domesticit�, il ressortit aussit�t pour acheter une bicyclette.</p><p>La matin�e passa comme un r�ve ; �bloui, Denis ne savait o� donner de la p�dale. Il �prouvait bien, cach�e au creux de son moi, l�envie intime de chercher un loup pour le mordre, mais il pensait qu�il ne serait point facile de d�couvrir une victime et voulait �viter de se laisser trop influencer par ce que racontent les trait�s. Il n�ignorait pas qu�avec un peu de chance, il arriverait � s�approcher des animaux du Jardin des Plantes, mais r�servait cette possibilit� pour un tiraillement plus puissant. La bicyclette neuve attirait toute son attention. Cette chose nickel�e le fascinait, et, de plus, lui serait bien utile pour regagner sa caverne.</p><p>� midi, Denis gara sa machine devant l�h�tel, sous le regard un peu �tonn� du portier ; mais l��l�gance de Denis et surtout ses yeux rubis semblaient priver les gens de la facult� d��mettre la moindre remarque. Le c�ur all�gre, il se mit en qu�te d�un restaurant. Il en choisit un de bonne apparence, et discret ; trop de foule l�impressionnait encore un peu et, malgr� l��tendue de sa culture g�n�rale, il craignait que ses mani�res ne t�moignassent d�un l�ger provincialisme. Il demanda qu�on l�install�t un peu � l��cart, et le service de s�empresser.</p><p>Mais Denis ignorait qu�en ce lieu si calme d�apparence se tenait justement ce jour-l� la r�union mensuelle des Dilettantes du Chevesne Rambolitain, et il arriva qu�il vit, au milieu de son repas, d�ferler soudain une th�orie de gentilshommes de teint frais, aux mani�res joviales et qui occup�rent d�un coup sept tables de quatre couverts. Denis se renfrogna devant cet afflux subit ; et comme il s�y attendait, le ma�tre d�h�tel vint poliment � sa table :</p><p>��Je m�excuse beaucoup, monsieur, dit cet homme glabre et causegraiss�, mais pourriez-vous nous rendre le service de partager votre table avec mademoiselle ?</p><p>Denis jeta un coup d��il � la pisseuse et se d�frogna du m�me.</p><p>��J�en serais ravi, dit-il en se levant � demi.</p><p>��Merci, monsieur, dit la cr�ature d�une voix musicale. Scie musicale pour �tre exact.</p><p>��Si vous me remerciez, vous, poursuivit Denis, que dois-je, moi ? Sous-entendu, remercier.</p><p>��La providence classique, sans doute, opina l�exquise.</p><p>Et elle laissa aussit�t choir son sac � main, que Denis cueillit au vol.</p><p>��Oh ! s�exclama-t-elle. Mais vous avez d�extraordinaires r�flexes !</p><p>��Voui, confirma Denis.</p><p>��Vos yeux sont assez �tranges aussi, ajouta-t-elle cinq minutes plus tard. Ils font penser �� ��</p><p>��Ah ! commenta Denis.</p><p>��� des grenats, conclut-elle.</p><p>��C�est la guerre, dit Denis.</p><p>��Je ne vous suis pas�</p><p>��Je voulais dire, sp�cifia Denis, que je m�attendais que vous �voquiez le rubis et ne voyant venir que le grenat, je conclus aux restrictions, lesquelles entra�nent imm�diatement la guerre par une relation d�effet � cause.</p><p>��Et vous sortez des Sciences politiques ? demanda la brune biche.</p><p>��Pour n�y plus jamais revenir.</p><p>��Je vous trouve assez fascinant, assura platement la demoiselle qui, entre nous, l�avait perdu plus souvent, son pucelage, qu�� son tour.</p><p>��Je vous r�ciproquerais volontiers la chose, en la mettant au f�minin, madrigala Denis.</p><p>Ils quitt�rent ensemble le restaurant, et la coquine confia au loup fait homme qu�elle occupait, non loin de l�, une chambre ravissante � l�h�tel du Presse-Pur�e d�Argent.</p><p>��Venez voir mes estampilles japonaises, susurra-t-elle � l�oreille de Denis.</p><p>��Est-ce prudent ? s�enquit Denis. Votre mari, votre fr�re, ou bien quelqu�un des v�tres ne va-t-il point s�inqui�ter ?</p><p>��Je suis un peu orpheline, g�mit la petite en chatouillant une larme du bout de son index fusel�.</p><p>��Quel dommage ! commenta poliment son �l�gant compagnon.</p><p>Il crut bien remarquer en la suivant � l�h�tel que l�employ� paraissait curieusement absent, et que tant de peluche rouge assoupie faisait diff�rer fortement l�endroit de son h�tel � lui Denis, mais l�escalier lui r�v�lait les bas, puis les mollets imm�diatement adjacents de la belle, � qui il laissa, voulant s�instruire, prendre six marches d�avance. Instruit, il pressa l�allure.</p><p>L�id�e de forniquer en compagnie d�une femme le rebutait bien un peu par son comique, mais l��vocation de Fausses-Reposes fit dispara�tre cet �l�ment retardateur et il se trouva bient�t � m�me de mettre en pratique par le geste les connaissances acquises par l��il. La belle voulut bien se crier combl�e, et l�artifice de ces affirmations par lesquelles elle assurait s��lever � la verticale �chappa � l�entendement peu exerc� en cette mati�re du bon Denis.</p><p>Il sortait � peine d�une esp�ce de coma assez diff�rent de tout ce qu�il avait �prouv� jusqu�ici lorsqu�il entendit sonner l�heure. Tout suffoquant et bl�me quant, il se redressa et demeura stupide en apercevant sa compagne, le cul � l�air sauf votre respect, et qui fourrageait avec diligence dans la poche de son veston.</p><p>��Vous voulez ma photo ! dit-il soudain, croyant avoir saisi.</p><p>Il se sentait flatt� mais comprit, au soubresaut qui anima l�h�misph�re bipartite, l�erreur de cette supposition.</p><p>��Mais� euh� oui, mon ch�ri, dit la douce, sans bien savoir s�il se moquait ou niet.</p><p>Denis se renfrogna. Il se leva, alla et v�rifia son portefeuille.</p><p>��Ainsi, vous �tes une de ces femelles dont on peut lire les turpitudes dans la litt�rature de Monsieur Mauriac ! conclut Denis. Une putain en quelque sorte.</p><p>Elle allait r�pliquer, et comment, qu�il la faisait chier et qu�elle s�en cognait de sa viande, et qu�elle n�allait pas se farcir un mec pour le plaisir, mais une lueur dans l��il du loup anthropis� la fit muette au lieu de. Il �manait des orbites � Denis deux petits pinceaux rouges qui se fix�rent sur les globes oculaires de la brune et la plong�rent dans un curieux d�sarroi.</p><p>��Veuillez vous couvrir et d�camper dans l�instant ! sugg�ra Denis.</p><p>Il eut l�id�e inattendue, pour augmenter l�effet, de pousser un hurlement. Jamais encore pareille inspiration n��tait venue le taquiner, mais malgr� son manque d�exp�rience, cela r�sonna de fa�on �pouvantable.</p><p>La demoiselle, terroris�e, s�habilla sans mot dire, en moins de temps qu�il n�en faut � une pendule pour sonner douze coups. Lorsqu�il fut seul, Denis se mit � rire. Il �prouvait une sensation vicieuse, assez excitante.</p><p>��C�est le go�t de la vengeance, supposa-t-il tout haut.</p><p>Il remit de l�ordre dans ses ajustements, se nettoya o� il fallait, et sortit. Il faisait nuit et le boulevard scintillait de fa�on merveilleuse.</p><p>Il n�avait pas fait deux m�tres que trois hommes s�approch�rent de lui. V�tus un peu voyant, avec des complets trop clairs, des chapeaux trop neufs et des chaussures trop cir�es, ils l�encadr�rent.</p><p>��Peut-on vous causer ? dit le plus mince des trois, un oliv�tre � fine moustache.</p><p>��De quoi ? s��tonna Denis.</p><p>��Fais pas le con, articula l�un des deux autres, rouge et cubique.</p><p>��Entrez donc par ici�, proposa l�oliv�tre comme ils passaient devant un bar.</p><p>Denis entra, assez curieux. Il trouvait, jusqu�ici, l�aventure plaisante.</p><p>��Vous jouez au bridge ? demanda-t-il aux trois hommes.</p><p>��Tu vas en avoir besoin d�un, remarqua le rouge cubique de fa�on obscure. Il semblait courrouc�.</p><p>��Mon cher, dit l�oliv�tre une fois qu�ils furent entr�s, vous venez d�agir avec une jeune fille de fa�on assez peu correcte.</p><p>Denis s�esclaffa.</p><p>��Il se marre, l�empaff� ! observa le rouge. Il va moins se marrer.</p><p>��Il se trouve, poursuivit l�oliv�tre, qu�on s�y int�resse � cette m�me.</p><p>Denis comprit soudain.</p><p>��Je vois, dit-il. Vous �tes des maquereaux.</p><p>Tous trois se lev�rent d�un coup.</p><p>��Nous cherche pas ! mena�a le cubique.</p><p>Denis les regarda.</p><p>��Je vais me mettre en col�re, dit-il pos�ment. C�est la premi�re fois de ma vie, mais je reconnais la sensation. Comme dans les livres.</p><p>Les trois hommes semblaient d�rout�s.</p><p>��Tu penses pas que tu nous fais peur, bille ! dit le rouge.</p><p>Le troisi�me causait peu. Il ferma un poing et prit un �lan. Comme le poing arrivait au menton de Denis, ce dernier se d�roba, happa le poignet, et serra. Cela fit du bruit.</p><p>Une bouteille atterrit sur le cr�ne de Denis, qui cilla et recula.</p><p>��On va te mettre en l�air, dit l�oliv�tre.</p><p>Le bar s��tait vid�. Denis bondit par-dessus la table et le cubique. �berlu� celui-ci b�a, mais il eut le r�flexe d�empoigner le pied chauss� de daim du solitaire de Fausses-Reposes.</p><p>Il s�ensuivit une br�ve m�l�e � l�issue de laquelle Denis, le col d�chir�, se contempla dans la glace. Une estafilade lui barrait la joue, et un de ses yeux virait � l�indigo. Prestement, il rangea les trois corps inertes sous les banquettes. Son c�ur grondait furieusement sous ses c�tes. Il s�arrangea un peu. Et soudain, ses yeux tomb�rent sur une pendule. Onze heures.</p><p>��Par ma barbe, pensa-t-il. Il faut que je file !</p><p>Vite, il mit ses lunettes noires et courut vers son h�tel. Il avait l��me pleine de haine, mais l�urgence de son d�part lui apparaissait.</p><p>Il paya sa chambre, prit sa valise, sauta sur sa bicyclette, et partit comme un vrai Coppi.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Il arrivait au pont de Saint-Cloud lorsqu�un agent l�arr�ta.</p><p>��N�avez donc pas de lumi�re ? dit cet homme semblable � d�autres.</p><p>��Hein ? demanda Denis. Pourquoi ? J�y vois !</p><p>��C�est pas pour y voir, dit l�agent. C�est pour qu�on vous voie. Si vous arrive un accident ? hein ?</p><p>��Ah ? dit Denis. Oui, c�est vrai. Mais comment �a marche, cette lumi�re ?</p><p>��Foutez de moi ? demanda la vache.</p><p>���coutez, dit Denis, je suis vraiment tr�s urg�. Je n�ai pas le temps de me foutre.</p><p>��Vous la voulez, votre contredanse ? dit le flicard infect.</p><p>��Vous �tes excessivement ennuyeux, r�pondit le loup � p�dales.</p><p>��Bon ! dit l�ignoble pied plat, vous l�avez.</p><p>Il commen�a de sortir un carnet de bal et un stylobic et baissa le nez un instant.</p><p>��Votre nom ? dit-il en relevant le nez.</p><p>Puis il siffla dans son tube � sons car il apercevait au loin la rapide bicyclette de Denis qui se lan�ait � l�assaut de la c�te.</p><p>Denis en mit un coup. L�asphalte �bahi c�dait devant sa furieuse progression. La c�te de Saint-Cloud fut aval�e en un rien de temps. Il traversa la portion de ville qui longe Montretout � fine allusion aux satyres errants du parc de Saint-Cloud � et tourna � gauche vers le Pont Noir et Ville-d�Avray. Comme il �mergeait de cette noble cit� devant le restaurant Cabassud, il prit conscience d�une agitation derri�re lui. Il for�a l�allure, et, soudain, s��lan�a dans un chemin forestier. Le temps pressait. Au loin, soudain, une horloge annon�ait minuit.</p><p>D�s le premier coup, Denis constata que �a allait mal. Il avait peine � attraper les p�dales ; ses jambes lui paraissaient se raccourcir. Au clair de la lune, il escaladait pourtant, sur sa lanc�e, les cailloux du chemin de terre � lorsqu�il aper�ut son ombre � un long museau, des oreilles droites � et du coup, il prit la b�che, car un loup � bicyclette, �a n�a pas de stabilit�.</p><p>Heureusement pour lui. Il avait � peine touch� terre que d�un bond, il jaillit dans un fourr� ; et la moto de la police s��crasa bruyamment sur la bicyclette affal�e. Le motard y perdit un testicule et son acuit� auditive, par la suite, diminua de trente-neuf pour cent.</p><p>Denis �tait � peine redevenu loup qu�il s�interrogea, tout en trottant vers sa demeure, sur l��trange fr�n�sie qui l�avait saisi sous sa d�froque d�homme. Lui si doux, si calme, avait vu s�envoler par-dessus le toit ses bons principes et sa mansu�tude. La rage vengeresse dont les effets s��taient manifest�s sur les trois maquereaux de la Madeleine � dont l�un, h�tons-nous de le dire � la d�charge des vrais maquereaux, �margeait � la Pr�fecture, service de la Mondaine � lui paraissait � la fois impensable et fascinante. Il hocha la t�te. Quel grand malheur que cette morsure du Mage du Siam. Heureusement, pensa-t-il, cette p�nible transformation va se limiter aux jours de pleine lune. Mais il lui en restait quelque chose � et cette vague col�re latente, ce d�sir de revanche ne laissaient pas que de l�inqui�ter.</p></section><section><title><p>UN C�UR D�OR<a l:href="#n_2" type="note">[2]</a></p></title><section><title><p>I</p></title><p>Aulne rasait les murs � sec, regardant derri�re lui, l�air soup�onneux, tous les quatre pas. Il venait de voler le c�ur d�or du p�re Mimile ; bien s�r, il avait �t� forc� d��triper un peu le bonhomme et en particulier de lui fendre le thorax � coups de serpe, mais lorsqu�il y a un c�ur d�or � prendre, il ne faut pas h�siter sur les moyens.</p><p>Quand il eut fait trois cents m�tres, il retira ostensiblement sa casquette de voleur, la jeta dans un �gout et la rempla�a par un chapeau mou d�honn�te homme. Son allure s�affermit ; n�anmoins, le c�ur d�or du p�re Mimile, encore tout chaud, le g�nait, car il battait d�sagr�ablement dans sa poche. En outre, il aurait aim� le regarder � loisir car c��tait un c�ur dont la vue vous remettait en �tat de nuire.</p><p>Une encablure plus loin, dans un �gout de dimensions sup�rieures � celles du premier, Aulne se d�barrassa de la massue et de la serpe. Les deux instruments �taient couverts de cheveux coll�s et de sang, et comme Aulne faisait les choses soigneusement, il y avait aussi, sans nul doute, plein d�empreintes digitales. Il garda ses v�tements, englu�s de sang poisseux, car les passants n�attendent tout de m�me pas d�un assassin qu�il s�habille comme tout le monde, et il faut respecter le code du milieu.</p><p>� la station de taxis, il en choisit un bien voyant et bien rep�rable, un vieux Bernazizi mod�le 1923 avec faux cannage, cul en pointe, chauffeur borgne et pare-chocs arri�re � moiti� d�fonc�. La couleur framboise et jaune de la capote de satin ray� ajoutait � l�ensemble une touche inoubliable. Aulne monta.</p><p>��O� vais-je, bourgeois ? demanda le chauffeur, un Russe ukrainien � en juger par son accent.</p><p>��Fais le tour du p�t� de maisons�, dit Aulne.</p><p>��Combien de fois ?</p><p>��Autant de fois qu�il faut pour te faire biglouser par les flics.</p><p>��Ah, ah !� r�fl�chit le chauffeur de fa�on audible. Bon� eh bien� voyons� comme je ne peux pas possiblement faire d�exc�s de vitesse, je roule � gauche ? hein ?</p><p>��D�ac, dit Aulne.</p><p>Il baissa la capote et s�assit le plus haut possible pour qu�on voie le sang de ses v�tements ; ceci, combin� au chapeau d�honn�te homme, prouverait qu�il avait quelque chose � dissimuler.</p><p>Ils firent douze tours et il passa un des poneys de chasse immatricul�s au num�ro de police. Le poney �tait peint en gris fer et la l�g�re charrette d�osier qu�il tirait portait l��cusson de la ville. Le poney renifla la Bernazizi et hennit.</p><p>���a va, dit Aulne, ils nous prennent en chasse ; roule � droite, car il ne faut pas risquer d��craser un gosse.</p><p>Afin que le poney p�t suivre sans se fatiguer, le chauffeur r�gla son allure au minimum. Impassible, Aulne le dirigeait ; ils se rapproch�rent du quartier des maisons hautes.</p><p>Un second poney, peint en gris lui aussi, rejoignit bient�t le premier. Comme l�autre charrette, celle-ci contenait un flique en tenue de gala. Les deux fliques, d�une voiture � l�autre, se concert�rent en chuchotant et en montrant Aulne du doigt, tandis que les poneys trottaient c�te � c�te, au m�me pas, en relevant les pattes et en agitant la t�te comme des petits pigeons.</p><p>Apercevant un immeuble d�aspect favorable, Aulne dit au chauffeur de s�arr�ter et bondit l�g�rement sur le trottoir en passant par-dessus la porti�re du taxi, afin que les fliques voient distinctement le sang sur ses habits.</p><p>Puis il s�engouffra dans l�immeuble et gagna l�escalier de service.</p><p>Sans se presser, il monta jusqu�au dernier �tage. C��taient les chambres des bonnes. Le couloir, carrel� de terre cuite hexagonale, lui perturbait la vue. Il y avait deux chemins, � droite et � gauche. � gauche, cela donnait sur la courette int�rieure entre les salles de bains et le va-te-faire closette. Il le prit. Une lucarne, assez haute, b�a soudain devant lui. Un escabeau comme un astre �tait plant� dessous. Aulne commen�ait � entendre les pas des fliques r�sonner dans l�escalier. Il grimpa vivement sur le toit.</p><p>L�, il respira pour prendre du souffle avant la poursuite indispensable. L�air qu�il avala en quantit� lui serait utile � la descente.</p><p>Il galopa sur la pente douce du comble � la Mansart. Au bord du versant raide, il s�arr�ta et se retourna, le dos au vide, puis se baissa et s�aida de ses mains pour atterrir sur les deux pieds dans le ch�neau.</p><p>Il longea le flanc de zinc presque vertical. En bas, la courette pav�e paraissait, minuscule, avec cinq poubelles en rang, un vieux balai comme un pinceau et une caisse de d�bris.</p><p>Il fallait descendre le long du mur et p�n�trer dans une des salles de bains de l�immeuble contigu, en face. On utilisait � cela des crampons plant�s dans le mur, puis on s�accrochait des deux mains � la fen�tre et on faisait un r�tablissement. Le m�tier d�assassin n�est pas de tout repos. Aulne s�engagea sur les barreaux rouill�s.</p><p>En haut, les fliques faisaient du remue-m�nage et couraient en rond sur le toit avec leurs souliers, pour respecter le plan-type de sonorisation des poursuites �tabli par la pr�fecture.</p></section><section><title><p>II</p></title><p>La porte �tait ferm�e, car les parents de Brise-Bonbon venaient de sortir et Brise-Bonbon gardait la maison tout seul. � six ans, on n�a pas encore le temps de s�ennuyer dans un appartement o� l�on trouve des verres � casser, des rideaux � br�ler, des tapis � encrer et des murs que l�on peut couvrir d�empreintes digitales de toutes les nuances, int�ressante application de couleurs dites sans danger au syst�me de Bertillon. O� il y a par surcro�t une salle de bains, des robinets, des trucs qui flottent� et, pour tailler les bouchons, le rasoir de son p�re, une belle lame droite.</p><p>Entendant des appels dans la courette sur laquelle donnait la salle de bains, Brise-Bonbon �carta, pour mieux voir, les battants entrouverts. Devant son nez, deux grosses mains d�homme croch�rent l�appui de pierre ; la t�te d�Aulne, congestionn�e par l�effort, apparut aux yeux int�ress�s de Brise-Bonbon.</p><p>Mais Aulne avait trop pr�sum� de ses vertus de gymnaste et ne put se r�tablir d�un coup. Ses mains tenaient bon et il se laissa aller � bout de bras pour reprendre son souffle.</p><p>Avec douceur, Brise-Bonbon leva le rasoir qu�il tenait toujours et promena la lame effil�e sur les jointures blanches et tendues de l�assassin. C��taient de trop grosses mains.</p><p>Le c�ur d�or du p�re Mimile tirait Aulne vers le sol de toutes ses forces et ses mains saignaient. Un � un, les tendons saut�rent comme de petites cordes de guitare. � chaque rupture, une note fr�le retentissait. Il restait, sur l�appui de fen�tre, dix phalangettes exsangues. De chacune coulait un peu de sang. Le corps d�Aulne racla la paroi de pierre, il rebondit sur la corniche du premier �tage et s�abattit dans la vieille caisse. Il n�y avait qu�� le laisser l�, les chiffonniers l�emporteraient le lendemain.</p></section></section><section><title><p>LES REMPARTS DU SUD<a l:href="#n_3" type="note">[3]</a></p></title><section><title><p>I</p></title><p>Le Major, couvert de dettes comme jamais �a ne lui �tait arriv� depuis des ann�es, d�cida d�acheter une voiture pour passer des vacances plus agr�ables.</p><p>Il r�alisa d�abord les disponibilit�s imm�diates en tapant ses trois camarades habituels pour s�offrir une cuite carabin�e, car son �il de verre virait au bleu indigo et c��tait signe de soif. Il lui en co�ta trois mille francs ; il les regrettait d�autant moins qu�il n�avait pas l�intention de les rendre.</p><p>Ayant ainsi donn� de l�int�r�t � l�op�ration, il s�effor�a de la compliquer encore pour l��lever � la hauteur d�un miracle pa�en et se paya une seconde cuite avec l�argent que lui procura la vente de sa ceinture de chastet� moyen�geuse, clout�e de girofle et toute de cuir repouss� si loin que personne n�y avait encore �t�.</p><p>Il ne lui restait pas grand-chose, mais c��tait tout de m�me trop. Il paya son loyer avec sa montre, troqua son pantalon contre un short et sa chemise pour une Lacoste et, fin pr�t, se mit en qu�te d�une fa�on de d�penser son argent r�siduel.</p><p>(Au cours de ses recherches, il eut la d�veine de faire un h�ritage mais, par bonheur, apprit rapidement qu�il ne pourrait pas le toucher avant des mois, d�lai plus que suffisant.)</p><p>Le Major poss�dait encore onze francs et des provisions. Il ne pouvait s�en aller dans ces conditions. Il pr�para donc, chez lui, une surprise-partie de grandeur moyenne.</p><p>Elle eut heureusement lieu et il lui resta, � l�issue de la susdite, un simple paquet de cent grammes de carry, en poudre, l�g�rement �vent�, dont personne n�avait pu venir � bout. Contre ses pr�visions, le sel de c�leri, tr�s appr�ci�, formait en effet le fond de la plupart des derniers cocktails servis et l�on avait d�daign� le carry pr�par� pour cet usage.</p><p>(La malchance insigne qui semblait poursuivre le Major voulut cependant qu�une invit�e oubli�t chez lui son sac � main et cinq cents francs dedans. Tout semblait � recommencer, lorsque le Major, frapp� d�une de ces inspirations g�niales qui le caract�risent, con�ut l�envie de partir en vacances muni d�une autorisation de rouler obtenue r�guli�rement ; il faut tout de suite signaler que cette pr�tention le sauva.)</p></section><section><title><p>II</p></title><p>Le Major irrupit chez son ami le Bison, comme celui-ci se mettait � table avec sa femme et le Bisonnot parmi des grandes vol�es de claquements de m�choires ; il se cuisait, pour une fois, un plat de nouilles � l�eau que la Bisonne avait daign� mettre dix minutes � pr�parer ; la famille enti�re se r�jouissait � l�id�e de la frairie cons�quente.</p><p>��Je d�jeune avec vous ! dit le Major, fr�missant d�app�tence en voyant les nouilles � l�eau.</p><p>��Cochon ! dit le Bison. Tu les as senties de loin, hein ?</p><p>��Tout juste ! dit le Major, en se servant un grand coup de vin de la r�partition, gard� sp�cialement pour lui et qu�on laissait piquer un peu pour qu�il pr�t un go�t en plus de sa saveur originale, ind�niablement efficace, comme chacun sait.</p><p>Le Bison prit une assiette suppl�mentaire dans le buffet et la posa sur la table devant le Major. Le Major se laissait servir d�habitude et n�en concevait pas de rancune � l�endroit des op�rateurs.</p><p>��Voil� la chose ! dit le Major. O� allez-vous en vacances ?</p><p>��Au bord de la mer. Je veux la voir avant de mourir, affirma le Bison.</p><p>��Tr�s bien, dit le Major. J�ach�te une voiture et je vous emm�ne � Saint-Jean-de-Luz.</p><p>��Minute ! dit le Bison. Tu as du fric ?</p><p>��Parfaitement, dit le Major. Je l�aurai. Ne t�inqui�te pas de �a.</p><p>��Tu as un endroit pour te loger ?</p><p>��Parfaitement, dit le Major. Ma grand-m�re, qui est morte, y avait un appartement et mon p�re l�a conserv�.</p><p>Le Bison n�entendant pas d�e muet � la fin comprit qu�il s�agissait de l�appartement et non de la grand-m�re.</p><p>Les nouilles continuaient � gonfler dans leur eau de cuisson et �a faisait d�j� trois fois que la Bisonne descendait la poubelle pour vider l�exc�dent.</p><p>��Bon, admettons, dit le Bison. Tu as de l�essence. Parce que c�est utile, pour une voiture.</p><p>���a se trouve, assura le Major. Si on a une autorisation r�guli�re, on a des bons d�essence.</p><p>��Parfait ! dit le Bison. Tu connais quelqu�un � la pr�fecture pour avoir une autorisation.</p><p>��Non, dit le Major, mais vous deux, vous ne connaissez personne ?</p><p>��C�est l� que tu voulais en venir, hein ?</p><p>Le Bison avait l��il abrit� et r�probateur.</p><p>��Je vous pr�viens, interf�ra son �pouse, que si vous ne mangez pas ces nouilles, il faudra changer de pi�ce, car tout � l�heure on ne tiendra plus ici.</p><p>Ils se ru�rent tous les quatre sur le plat de nouilles, pensant, ravis, � la grimace que faisaient autrefois les Allemands devant le beurre de Normandie et les saucisses grasses.</p><p>Le Major buvait gros rouge sur gros rouge ; son �il unique l�obligeait � faire le n�cessaire pour voir double et ne pas perdre une goul�e.</p><p>Le dessert consistait en tranches de pain soigneusement rassis et dress� entre deux feuilles de g�latine rose parfum�e � l�Origan de Ch�ramy, dans la mani�re de Jules Gouff�. Le Major en reprit deux fois et il n�en restait plus.</p><p>��Est-ce qu�Annie ne pourrait pas, par son journal, nous pistonner � la pr�fecture ? dit la Bisonne. Parce que moi, je ne pars pas avec toi si tu n�as pas l�autorisation.</p><p>��Excellente id�e ! dit le Major. Sois tranquille. Je n�aime pas plus les flics que toi. La vue d�un agent me noue l�intestin gr�le.</p><p>��Mais il faudrait peut-�tre se d�p�cher, remarqua le Bison. Mes vacances commencent dans trois semaines.</p><p>��Parfait ! dit le Major, pensant qu�il aurait le temps d��couler les cinq cents francs.</p><p>Il but un dernier coup de rouge, prit une cigarette dans le paquet de la Bisonne, �ructa violemment et se leva.</p><p>��Je vais voir des voitures, dit-il en s�en allant.</p></section><section><title><p>III</p></title><p>���coutez, dit Annie, je vais vous mettre en rapport avec Pistoletti, le type de la pr�fecture qui s�occupe des autorisations pour le journal. C�est tr�s simple, vous verrez, il est tr�s gentil.</p><p>��D�accord, dit le Major. Je pense que comme �a, �a ira. �a ira s�rement. Pistoletti est un homme admirable.</p><p>Assis � la terrasse du caf� Duflor, ils attendaient la Bisonne et son fils, un peu en retard.</p><p>��Je pense, dit le Major, qu�elle va apporter un certificat m�dical pour le b�b�. �a nous aidera � avoir l�autorisation. Elle a d� le faire faire aujourd�hui.</p><p>��Ah ? dit Annie. Certifiant quoi ?</p><p>��Qu�il ne peut pas supporter le voyage dans le train, r�pondit le Major, en frottant son monocle fum�.</p><p>��Les voil� ! dit Annie.</p><p>La Bisonne courait apr�s le Bisonnot, qui venait de lui l�cher la main. Il fila quinze m�tres en avant et s�expliqua avec un gu�ridon des Deux M�ghos, � dessus en marbre d�abord, et en morceaux l�instant d�apr�s.</p><p>Le Major se leva, tenta de s�parer l�enfant et le gu�ridon. Un gar�on arriva et se mit � protester.</p><p>��Permettez, dit le Major, j�ai tout vu. C�est le gu�ridon qui a commenc�. N�insistez pas o� je vous fais arr�ter.</p><p>Il sortit sa fausse carte de la S�ret� et le gar�on s��vanouit. Alors, le Major lui prit sa montre et, tirant l�enfant par la main, rejoignit Annie et la Bisonne.</p><p>��Tu pourrais surveiller ton fils, dit-il.</p><p>��Tu m�emb�tes. J�ai le certificat. Cet enfant est rachitique et ne peut supporter un voyage en chemin de fer.</p><p>Ce disant, elle assaisonna le fils d�une vaste torgnole qui le plongea dans une douce hilarit�.</p><p>��Heureusement pour la S. N. C. F�, murmura le Major.</p><p>��Tu vas peut-�tre me dire que tu n�as jamais cass� de tables de caf� ? commen�a-t-elle, mena�ante.</p><p>��Jamais � cet �ge-l� ! dit le Major.</p><p>��Bien s�r ! Tu es un arri�r� !</p><p>��Bon ! dit le Major, ne discutons pas. Donne-moi ce certificat.</p><p>��Faites voir, dit Annie.</p><p>��Le docteur n�a fait aucune difficult�, dit la Bisonne. Tout le monde peut voir que cet enfant est rachitique. Veux-tu l�cher cette chaise !�</p><p>Le Bisonnot venait d�empoigner le dossier d�un consommateur voisin et l�ensemble s�effondra, entra�nant quelques verres au milieu d�un certain vacarme.</p><p>Le Major s��clipsa discr�tement, l�air de pisser contre un arbre et Annie faisait celle qui ne conna�t personne.</p><p>��Qui a fait �a ? demanda le gar�on.</p><p>��C�est le Major, dit le Bisonnot.</p><p>��Ah ? dit le gar�on d�un air incr�dule. Ce n�est pas l�enfant, Madame ?</p><p>��Vous �tes fou, dit-elle. Il a trois ans et demi.</p><p>��Mauriac, il est g�teux, conclut le Bisonnot.</p><p>��C�est bien vrai, �a, dit le gar�on, et il s�assit � la table pour discuter litt�rature.</p><p>Le Major revint, rassur� et se r�installa entre les deux femmes.</p><p>��Donc, dit Annie, vous allez trouver Pistoletti�</p><p>��Et qu�est-ce que tu penses de Duhamel ? dit le gar�on.</p><p>��Vous pensez que �a marchera ? dit le Major.</p><p>��Duhamel est bien surfait, dit le Bisonnot.</p><p>��Bien s�r, dit Annie. Avec la lettre du journal�</p><p>��Alors, j�irai demain, dit le Major.</p><p>��Je te donnerai mon manuscrit, dit le gar�on et tu me diras ce que tu en penses. �a se passe dans une mine velue. Je crois que j�ai tout � fait les m�mes go�ts que toi.</p><p>��Combien vous doit-on, gar�on ? demanda Annie.</p><p>��Non, dit la Bisonne, c�est � moi.</p><p>��Permettez ! dit le Major.</p><p>Comme il n�avait pas un rond, le gar�on lui pr�ta de l�argent pour payer et le Major laissant un abondant pourboire, empocha la monnaie par distraction.</p></section><section><title><p>IV</p></title><p>��Je vais ouvrir, hurla le Bisonnot.</p><p>��Tu m�emb�tes, r�pondit son p�re. Tu sais bien que tu es trop petit pour atteindre le verrou.</p><p>Saisi de fureur, l�autre se lan�a en l�air des deux pieds, en sautant comme un chat, et parut surpris de se retrouver sur le derri�re, avec une grosse �tincelle verte.</p><p>C��tait le Major. Il paraissait normal, � cela pr�s que son chapeau plat luisait de reflets changeants et bizarres : il avait mang� de la dinde.</p><p>��Alors ? dit le Bison.</p><p>��J�ai la voiture ! Renault 1927, coach avec malle arri�re.</p><p>��Et le capot qui se soul�ve par-devant ? interrogea le Bison, inquiet.</p><p>��Oui�, conc�da le Major � regret, et allumage par magn�to et frein �sot�rique sur le tuyau d��chappement.</p><p>��C�est un vieux syst�me, observa son interlocuteur.</p><p>��Je le sais bien, dit le Major.</p><p>��Combien ?</p><p>��Vingt mille.</p><p>��Ce n�est pas cher, estima le Bison. Mais, au fond, ce n�est pas donn�.</p><p>��Non, et justement il faut que tu me pr�tes cinq mille francs pour finir de la payer.</p><p>��Quand me les rendras-tu ?</p><p>Le Bison paraissait m�fiant.</p><p>��Lundi soir, sans faute, assura le Major.</p><p>��Hum ! dit le Bison, je n�ai pas grande confiance.</p><p>��Je comprends �a, dit le Major, et il prit les cinq mille francs sans dire merci.</p><p>��Tu as �t� � la pr�fecture ?</p><p>��J�y vais maintenant� J�h�site toujours � me trouver au milieu d�une bande de gabelous opini�tres et r�voltants.</p><p>��Alors, t�che de te d�brouiller, dit le Bison en le projetant sur le palier, et d�aller un peu vite.</p><p>��Au revoir ! cria le Major de l��tage inf�rieur.</p><p>Il revint deux heures apr�s.</p><p>��Mon vieux, dit-il, �a ne va pas encore. Il faut que tu fasses une d�claration certifiant que tu disposes de l�essence n�cessaire.</p><p>��Tu m�emmerdes ! dit le Bison. J�en ai marre de tous ces retards. �a fait d�j� une semaine que je suis en vacances et �a ne m�amuse pas du tout de rester l�. Tu ferais bien mieux de prendre le train avec nous.</p><p>���coute, c�est quand m�me plus agr�able d�y aller en voiture et pour le ravitaillement l�-bas �a sera plus commode.</p><p>���videmment, dit le Bison, mais quand j�arriverai, il faudra que je reparte aussit�t parce que mes vacances seront finies. Et puis on se fera coffrer sur la route�</p><p>���a va aller tout seul maintenant, certifia le Major. Fais-moi ce papier. Tout sera en r�gle, ou bien alors, je partirai en train avec toi.</p><p>��Je vais t�accompagner, dit le Bison. Je passerai � mon bureau le faire taper par ma secr�taire.</p><p>Ceci fut fait. Ils entr�rent � la pr�fecture trois quarts d�heure apr�s et gagn�rent, � travers un tortueux d�dale, le bureau de Pistoletti.</p><p>Pistoletti, aimable quinquag�naire un peu pointu, ne les fit attendre que cinq minutes. Apr�s quelques pourparlers, il se leva et les entra�na � sa suite, portant les formules et pi�ces justificatives �tablies par le Major et le Bison.</p><p>Ils travers�rent un �troit passage, formant pont couvert et reliant les deux b�timents voisins. Le c�ur du Major tournait tr�s vite sur lui-m�me, en ronflant comme une toupie de Nuremberg. Dans une galerie vo�t�e, de longues files de gens attendaient devant les portes des bureaux, la plupart d�entre eux maugr�ant, d�autres s�appr�tant � mourir. On les laissait sur place et on les ramassait le soir.</p><p>Pistoletti entra devant tout le monde. Il s�arr�ta et parut g�n� de ne pas se trouver devant la personne qu�il pensait voir.</p><p>��Bonjour, Monsieur Pistoletti ! dit l�autre.</p><p>��Bonjour, Monsieur, dit Pistoletti. Voil� je voudrais votre visa pour cette demande qui est en r�gle.</p><p>L�homme compulsa la liasse.</p><p>��Eh bien ! dit-il, vous certifiez disposer du carburant n�cessaire, par cons�quent il n�y a pas lieu de faire une attribution.</p><p>��Hum�, dit Pistoletti� j�ai demand� � Monsieur le Major cette attestation, comme vous� comme votre pr�d�cesseur nous l�avait sugg�r� pour avoir de l�essence, en somme�</p><p>��Ah ? dit l�autre.</p><p>Il �crivit sur le papier : � Pas d�attribution, le demandeur pr�tendant disposer du carburant n�cessaire. �</p><p>��Merci, dit Pistoletti qui sortit avec les papiers.</p><p>Il se gratta le cr�ne et r�pandit des lambeaux saignants dans le couloir. Un agent passa qui glissa dessus et faillit tomber, et le Major ricana mais redevint s�rieux en voyant la figure de Pistoletti.</p><p>���a ne va pas ? demanda le Bison.</p><p>��Eh bien�, dit Pistoletti, on va voir maintenant chez Ciabricot� �a m�emb�te� Ce fonctionnaire que je viens de voir a d� changer, et celui-l� ne m�a pas l�air du tout du m�me avis que l�autre. Enfin� �a peut aller quand m�me. Mais l�autre m�avait dit qu�avec ce papier l�, �a marcherait tout seul�</p><p>��Allons-y toujours, dit le Bison.</p><p>Pistoletti, suivi des deux acolytes, gagna l�extr�mit� du couloir et passa derechef devant le nez de la premi�re personne de la file. Le Major et son ami s�assirent sur un banc circulaire enserrant la base d�un des piliers qui soutenaient la vo�te. Ils compt�rent jusqu�� mille, quatre et demi par quatre et demi pour passer le temps. Quinze minutes plus tard, Pistoletti sortait du bureau. Il avait l�air comme-ci comme-�a.</p><p>��Voil�, leur dit-il. Il a �crit � accord� � sur la demande. Il a mis la date, il a dit � bon � et il a demand� � pour aller o� � ? Alors, je lui ai dit, ou plut�t il a regard�, il s�est palp� le foie et il a dit � c�est beaucoup trop loin � ! et il a ray� tout ce qu�il venait de mettre. Il a le foie en mauvais �tat.</p><p>��Alors, demanda le Bison, c�est refus� ?</p><p>��Oui�, dit Pistoletti.</p><p>��Et vous croyez, dit le Bison, une �paisse vapeur commen�ant � s��chapper de ses chaussures, que si on lui donnait dix mille francs � votre Ciabricot, on n�aurait pas d�autorisation ?</p><p>��Mais alors, rench�rit le Major, on ne peut m�me plus emmener en voiture un enfant qui ne peut supporter le train ?</p><p>��Qu�est-ce qu�on leur demande ? continua le premier. Rien ! Pas d�essence, puisqu�on dit qu�on l�a. On leur demande une signature au bas d�un papier, pour pouvoir sortir la bagnole, �tant sous-entendu que, pour le carburant, on se d�brouillera au march� noir ! Alors ?</p><p>��Alors, ce sont des emmerdeurs ! dit le Major.</p><p>���coutez, dit Pistoletti�</p><p>��Ce sont des salauds ! dit le Bison.</p><p>��Vous pourriez tout recommencer tant�t�, sugg�ra Pistoletti, intimid�.</p><p>��Ah, non, dit le Bison. On a compris ! On s�en va !</p><p>��Je regrette, dit Pistoletti.</p><p>��Nous ne vous en voulons pas le moins du monde, dit le Major. Ce n�est pas votre faute si Ciabricot souffre du foie.</p><p>Ils profit�rent d�un tournant du couloir pour prendre Pistoletti en sandwich et abandonn�rent le cadavre dans une encoignure.</p><p>��Qu�est-ce qu�on fait ? demanda le Bison en sortant.</p><p>��Je m�en fous, dit le Major. Je pars sans autorisation.</p><p>��Tu ne peux pas faire �a, ou alors je vais chercher des billets � la gare, dit le Bison. Moi, j�aime pas les flics.</p><p>��Attends jusqu�� ce soir ! dit le Major. J�ai quelque chose en vue. Moi non plus je ne les aime pas. �a me fait un effet supraphysique.</p><p>��Bon, dit le Bison. T�l�phone-moi.</p></section><section><title><p>V</p></title><p>��C�est accord� ! dit la voix du Major dans l��couteur.</p><p>��Ah ! tu l�as ? dit le Bison.</p><p>Il n�y croyait gu�re.</p><p>��Non, mais je l�aurai. J�y suis retourn� tant�t avec une fille, une amie de Verge, le copain que tu as vu chez moi. Elle connaissait des gens � la pr�fecture. Elle est pass�e chez Ciabricot et �a a �t� tout seul. Ils me l�ont promis�</p><p>��Quand l�as-tu ?</p><p>��Mercredi � cinq heures !</p><p>��Bon ! conclut le Bison. On verra bien�</p></section><section><title><p>VI</p></title><p>Le mercredi, � cinq heures, il fut au Major r�pondu que le lendemain � onze heures paraissait un jour favorable. Le jeudi, � onze heures, on lui sugg�ra de passer l�apr�s-midi. L�apr�s-midi on lui dit qu�on d�livrait quinze autorisations par jour et qu�il �tait le seizi�me et comme il ne voulait pas donner d�argent il n�eut pas l�autorisation.</p><p>Les petits camarades des employ�s entraient � chaque instant et les employ�s suffisaient � peine � leur donner des autorisations de complaisance ; ils pri�rent le Major de les aider � remplir leurs papiers. Il refusa et s��loigna en oubliant sur un bureau une grenade amorc�e dont le bruit lui mit du baume dans le c�ur, au moment o� il sortait de la pr�fecture.</p><p>Et le Bison, sa femme et le Bisonnot prirent des billets pour Saint-Jean-de-Luz. Ils devaient attendre jusqu�au lundi suivant pour partir, car tous les trains �taient complets. Le samedi soir, le Major, quittant son luxueux studio de la rue C�ur-de-Lion d�marra dans sa Renault. Il �tait entendu qu�il serait � Saint-Jean le premier et pr�parerait l�appartement pour l�arriv�e de ses amis. � c�t� de lui �tait Jean Verge, � qui le Major devait d�j� trois mille francs et, derri�re lui, il y avait Jos�phine, une amie du Major, et le Major venait tout juste de d�penser la moiti� de l�argent qu�elle avait dans son sac � se payer une bonne cuite.</p><p>La voiture contenait aussi les bagages : dix kilos de sucre que Verge rapportait � sa maman, � Biarritz, un limonadier � feuilles bleues que le Major se proposait d�acclimater au Pays Basque, deux voli�res remplies de crapauds et un extincteur plein de parfum � la lavande, car le t�tra-chlorure de carbone sent mauvais.</p></section><section><title><p>VII</p></title><p>Afin d��viter la rencontre de ces bip�des accoupl�s et v�tus de bleu fonc� que l�on nomme gendarmes, le Major prit au sortir de la capitale un chemin de traverse, intitul� pompeusement N-306. Quand m�me, il les avait � z�ro Fahrenheit.</p><p>Pour se diriger, il suivait les indications de Verge. Ce dernier lisait la carte Michelin �tal�e sur ses genoux. C��tait la premi�re fois de sa vie qu�il se livrait � une activit� de ce genre.</p><p>Il s�ensuivit qu�� cinq heures du matin, apr�s avoir roul� huit heures � cinquante kilom�tres de moyenne, le Major aper�ut � l�horizon la tour de Monthl�ry et fit aussit�t demi-tour car, dans ce sens-l�, il arrivait tout droit � Paris, porte d�Orl�ans.</p><p>� neuf heures, ils entraient � Orl�ans. Il ne restait qu�un litre d�essence et le Major se sentait heureux. On n�avait pas vu le k�pi d�un flic.</p><p>Verge poss�dait encore deux mille cinq cents francs que l�on convertit en vingt litres d�essence et cinq kilos de pommes de terre, car il fallait m�langer � l�essence des fragments de pommes de terre, dans la proportion d�un quart, vu l��ge de la voiture.</p><p>Les pneus paraissaient r�sister. Apr�s le bref arr�t du plein, le Major tira le cordon commandant le clapet de la bo�te de vitesses, siffla deux fois, renversa la vapeur et la Renault partit.</p><p>Quittant la N. 152, ils travers�rent la Loire sur un pont arri�re et prirent la N. 751, moins fr�quent�e.</p><p>Les ravages caus�s par l�occupation avaient favoris� l��closion, au milieu des orni�res et des flaques, d�une v�g�tation grasse et aqueuse : des mille-pertuis agitaient leurs corollaires en tout sens, tandis que la cicind�le des champs glissait une note mauve parmi l��claboussement nacr� des pingres.</p><p>Une ferme, �� et l�, relevait la monotonie de la route, produisant, chaque fois, une agr�able sensation d�all�gement du scrotum, comme lorsque l�on passe vite sur un petit pont en dos d��ne. � mesure qu�ils s��loignaient vers Blois, ils commenc�rent de voir surgir des poules.</p><p>Elles picoraient le long des foss�s suivant un plan judicieusement �tabli par les cantonniers. Dans chacun des petits trous creus�s par leurs becs, on mettait le lendemain des graines de tournesol.</p><p>Le major eut envie de manger de la poule et se mit � taquiner le volant. Il tournait, en m�me temps, la clef du tuyau d��chappement et ralentit ainsi la voiture jusqu�� l�allure d�un homme au pas dans un rucher.</p><p>Une Houdan, grasse et dodue, se pr�sentait de dos, croupion relev�. Le Major acc�l�ra sournoisement, mais la poule se retourna � l�improviste et le fixa d�un air de d�fi. Tr�s d�tach�, mais impressionn� quoi qu�il en e�t, le Major, mine de rien, fit pivoter le volant de quatre-vingt-dix degr�s et ils durent faire appel au facteur du pays, rencontr� sur la route, pour d�gager la voiture du ch�ne centenaire dont le judicieux r�flexe du Major avait caus� le bris.</p><p>Le d�g�t r�par�, la Renault ne voulait plus repartir et Verge dut descendre et faire � bouh !� � derri�re elle sur cinq kilom�tres avant d�arriver � la d�cider et elle ren�cla en s�arr�tant pour le laisser remonter.</p><p>Nullement d�courag�, le Major d�passa Cl�ry, atteignit Blois et piqua au sud par la N. 764, dans la direction de Pont-Levoy. Toujours pas d�agents ; il reprenait confiance.</p><p>Il sifflait une marche guerri�re et scandait la fin de chaque mesure par un coup de talon �nergique. Il ne put pas terminer sa marche, car son pied passa au travers du plancher et il e�t, en continuant, risqu� de renverser la bo�te de vitesses dont deux s��taient d�j� r�pandues sur le sol au moment de la chute de l�arbre.</p><p>� Montrichard, ils prirent un pain, fonc�rent sur Le Li�ge et la voiture s�arr�ta net au carrefour de la N. 764 et de la D. 10.</p><p>Jos�phine se r�veillait.</p><p>��Qu�est-ce qui se passe ? demanda-t-elle.</p><p>��Rien, dit le Major. On a achet� un pain, alors on s�arr�te pour le manger.</p><p>Il �tait ennuy�. Un carrefour, on peut y arriver de quatre c�t�s et y �tre vu aussi de quatre c�t�s.</p><p>Ils descendirent et s�assirent sur le bord de la route. Une poule blanche, planqu�e dans le foss�, s�enhardit et dressa au ras de la chauss�e sa t�te surmont�e d�une petite cr�te permanent�e. Le Major s�immobilisa, haletant.</p><p>Il saisit le pain, un deux kilos grand format, l��leva en se d�tournant, fit mine de le regarder par transparence et l�abattit soudain sur la poule.</p><p>Malheureusement pour lui, la ferme de Da Rui, le goal bien connu, s��levait non loin de l� et la poule venait de cette ferme : elle avait profit� des le�ons. D�un habile coup de t�te, elle encaissa, renvoya le pain � cinq m�tres de l� et, tricotant comme une d�rat�e, s�en saisit avant qu�il touch�t le sol.</p><p>Elle disparut au loin, dans un nuage de poussi�re, emportant le pain sous son aile.</p><p>Verge s��tait lev� et la poursuivait.</p><p>��Jean ! cria le Major, laisse-la, �a ne fait rien. Tu vas attirer un gendarme.</p><p>��La garce ! haleta Jean en continuant � courir.</p><p>��Laisse-la ! hurla le Major et Jean revint en r�lant ferme. �a n�a pas d�importance, expliqua le Major, j�avais mang� un petit pain chez le boulanger.</p><p>���a me fait une belle jambe ! dit Verge, furieux.</p><p>��Et puis, maintenant qu�elle l�a mis sous son aile, il doit puer la volaille, dit le Major, d�go�t�.</p><p>��Tu es bien aimable, conclut Jean. T�chons de repartir pour en acheter un autre et, � l�avenir, je t�en prie, chasse la poule avec quelque chose qui ne se mange pas.</p><p>��Je veux bien faire �a pour toi, dit le Major. Je vais pr�parer une clef anglaise. Voyons un peu ce qu�a la bagnole.</p><p>��Tu ne l�avais pas arr�t�e expr�s ? demanda Jos�phine, �tonn�e.</p><p>��Euh� Non, dit le Major.</p></section><section><title><p>VIII</p></title><p>Le Major saisit son d�tecteur � pannes, un st�thoscope transform�, et se faufila sous la voiture. Il se r�veilla deux heures plus tard, bien repos�.</p><p>Verge et Jos�phine se r�galaient de pommes pas m�res dans un champ voisin.</p><p>Le Major prit un tuyau de caoutchouc et siphona dans le foss� les trois quarts de l�essence restante, afin d�all�ger l�avant de la voiture. Puis il glissa le cric sous le longeron gauche, stabilisa sa Renault � quarante centim�tres du sol et ouvrit le capot.</p><p>Il appliqua la capsule du st�thoscope sur le moteur et constata que la panne ne venait pas de l�. Le ventilateur n�avait rien, le radiateur chauffait, donc marchait. Il lui restait le filtre � huile et la magn�to.</p><p>Il permuta la magn�to et le filtre � huile, fit un essai. �a ne marchait pas.</p><p>Il les remit chacun � sa place respective et fit un nouvel essai. �a marchait.</p><p>��Bon, conclut le Major. C�est la magn�to. Je m�y attendais. Il faut trouver un garage.</p><p>Il h�la � grands cris Verge et Jos�phine pour pousser la voiture. Il oublia d�enlever le cric et quand ils commenc�rent leur effort le v�hicule bascula et le pneu avant droit tomba juste sur le pied de Verge et �clata.</p><p>��Imb�cile ! dit le Major, coupant court aux protestations de Verge. Tu l�as crev� ! Maintenant r�pare-le.</p><p>��Au fait ! remarqua-t-il peu apr�s, c�est idiot de pousser cette voiture. Jos�phine va aller chercher un garagiste.</p><p>Elle partit sur la route et le Major s�installa commod�ment � l�ombre pour une sieste. Il mangeait un second petit pain chip� chez le boulanger.</p><p>��Rapporte un pain, si vous avez faim ! cria-t-il � Jos�phine comme elle disparaissait au tournant de la route.</p></section><section><title><p>IX</p></title><p>Le Major, son pain fini, s��tait un peu �loign� en attendant le retour de Jos�phine. Soudain, il aper�ut � l�horizon deux k�pis bleus qui se dirigeaient vers lui.</p><p>Il se mit � courir, � voler plut�t, de profil on lui aurait donn� cinq jambes, et atteignit la voiture. Verge, appuy� � un arbre, regardait dans le vague en fredonnant.</p><p>��Au travail ! commanda le Major. Coupe cet arbre. Voil� une cl� anglaise.</p><p>Verge referma soigneusement son vague et ob�it machinalement.</p><p>L�arbre abattu, il se mit � le d�biter en b�chettes suivant les indications du Major.</p><p>Ils cach�rent les feuilles dans un trou et camoufl�rent la voiture en meule � charbon de bois, qu�ils compl�t�rent en la recouvrant avec la terre du trou. Verge disposa au sommet un petit charbon du S�rail allum�, dont jaillissait une fum�e odorante.</p><p>Le Major noircit au fusain sa figure et celle de Verge et chiffonna ses v�tements.</p><p>Il �tait temps, les gendarmes arrivaient. Le Major frissonnait.</p><p>��Alors ? dit le plus gros.</p><p>��On travaille ? compl�ta le second.</p><p>��Ben oui ! dit le Major en prenant l�accent charbonnier.</p><p>��Sent bon, votre bois, dit le plus gros.</p><p>��Qu�est-ce que c�est ? demanda l�autre. �a sent la pute, compl�ta-t-il avec un rire complice.</p><p>��C�est du camphrier et du santal, expliqua Verge.</p><p>��Pour la chaude-pisse ? dit le plus gros.</p><p>��Ah ! Ah ! fit le second.</p><p>��Ah ! Ah ! firent Verge et le Major un peu rassur�s.</p><p>��Faudra signaler aux Ponts et Chauss�es de d�tourner la route, conclut le premier gendarme, parce que l�, les voitures doivent vous g�ner.</p><p>��Oui, faudra le faire, dit le second. Les voitures doivent vous g�ner.</p><p>��Merci d�avance ! dit le Major.</p><p>��Au revoir ! cri�rent les deux gendarmes en s��loignant.</p><p>Verge et le Major leur lanc�rent un sonore adieu et d�s qu�ils se trouv�rent seuls, ils se mirent en devoir de d�molir la pseudo-meule.</p><p>Ils eurent la d�sagr�able surprise de constater que la voiture n��tait plus dedans.</p><p>��Comment �a se fait ? dit Verge.</p><p>��J�en sais rien ! dit le Major. �a me d�passe dans une certaine mesure.</p><p>��Tu es s�r que c�est une Renault ? dit Verge.</p><p>��Oui, dit le Major. J�y avais bien pens�. �a serait une Ford, on comprendrait. Mais c�est bien une Renault.</p><p>��Mais une Renault de 1927 ?</p><p>��Oui ! dit le Major.</p><p>��Tout s�explique, dit Verge, regarde.</p><p>Ils se retourn�rent et virent la Renault qui broutait l�herbe au pied d�un pommier.</p><p>��Comment est-elle arriv�e l� ? dit le Major.</p><p>��Elle a creus� un trou. Toutes les fois qu�on la recouvrait de terre, celle de mon p�re en faisait autant.</p><p>��Ton p�re la recouvrait souvent de terre ? demanda le Major.</p><p>��Oh ! De temps en temps� Pas vraiment tr�s souvent.</p><p>��Ah ! fit le Major, soup�onneux.</p><p>��C��tait une Ford, expliqua Verge.</p><p>Ils laiss�rent la voiture et achev�rent de d�gager la route. Ils avaient presque termin� lorsque Verge vit le Major s�aplatir dans l�herbe, l��il fixe et lui faire signe de se taire.</p><p>��Une poule ! souffla-t-il.</p><p>Il se d�tendit brusquement et retomba de tout son long dans le foss� plein d�eau, sur la poule. Celle-ci plongea, fit quelques brasses, ressortit plus loin et s�enfuit en caquetant sans fin. Da Rui leur apprenait aussi � nager sous l�eau.</p><p>Juste � ce moment, le garagiste arrivait.</p><p>Le Major s��broua, lui tendit une main humide et dit :</p><p>��Je suis le Major. Vous n��tes pas un gendarme, au moins ?</p><p>��Enchant�, dit l�autre. C�est la magn�to ?</p><p>��Comment le savez-vous ? dit le Major.</p><p>��C�est la seule chose de rechange que je n�ai pas, dit le garagiste. C�est pour �a.</p><p>��Non, dit le Major. C�est le filtre � huile.</p><p>��Alors, je vais pouvoir vous remettre une magn�to neuve, dit le garagiste. J�en ai amen� trois � tout hasard. Ah ! Ah ! Je vous ai eu, hein ?</p><p>��Je les prends, dit le Major. Donnez-les-moi.</p><p>��Il y en a deux qui ne marchent pas�</p><p>���a ne fait rien, coupa le Major.</p><p>��Et la troisi�me est cass�e�</p><p>��Tant mieux ! dit le Major. Mais dans ces conditions-l�, je vais vous les payer�</p><p>���a fait quinze cents, dit le garagiste. Pour le montage, il faut�</p><p>��Je sais ! dit le Major. Tu veux le payer, Jos�phine ?</p><p>Elle s�ex�cuta. Il lui restait mille francs.</p><p>Et il tourna le dos � l�homme pour aller chercher la voiture.</p><p>Il la ramena, ouvrit le capot.</p><p>La magn�to �tait pleine d�herbe. Il la vida de la pointe du couteau.</p><p>��Vous me reconduisez ? dit le garagiste.</p><p>��Volontiers ! dit le Major. C�est mille francs, payables d�avance.</p><p>��Pas cher ! dit le garagiste. Les voil� ! Le Major empocha froidement.</p><p>��Montez ! dit-il.</p><p>Ils s�install�rent tous et le moteur partit tout seul du premier coup. Il fallut aller le rechercher et le remettre et, cette fois, le Major n�oublia pas de refermer le capot.</p><p>En arrivant devant le garage, la voiture s�arr�ta net.</p><p>��Sans doute la magn�to, dit le garagiste. On va en mettre une des miennes.</p><p>Il fit la r�paration.</p><p>��Je vous dois ? dit le Major.</p><p>��Je vous en prie !� Ce n�est pas la peine d�en parler !�</p><p>Il �tait debout devant la voiture.</p><p>Le Major embraya et l��crasa et ils poursuivirent leur voyage.</p></section><section><title><p>X</p></title><p>Toujours par des chemins de traverse, ils gagn�rent les latitudes de Poitiers, Angoul�me, Ch�tellerault et err�rent dans la r�gion de Bordeaux. La peur du gendarme tirait vers le bas les traits gracieux du Major et son humeur se fragmentait.</p><p>Ils connurent � Montmoreau les affres du barrage d�agents. Gr�ce � son t�lescope, le Major les esquiva pile et vira sur la N. 709. Ils aboutirent � Rib�rac sans un gramme d�essence.</p><p>��Il te reste mille francs ? dit le Major � Jos�phine.</p><p>��Oui ! dit-elle.</p><p>��Donne.</p><p>Le Major acheta dix litres d�essence et, avec les mille francs qu�il avait r�cup�r�s sur le garagiste, se paya un terrible gueuleton.</p><p>De Rib�rac � Chalais, la route fut courte. Par Martron et Montlieu, ils regagn�rent la N. 10 et, de l�, joignirent Cavignac o� Jean Verge avait un cousin.</p></section><section><title><p>XI</p></title><p>Vautr�s dans une meule de foin le Major, Verge et Jos�phine attendaient.</p><p>Le cousin de Verge devait, en effet, leur confier un petit f�t pour son fr�re, � Biarritz, et on �tait juste en train de presser le vin.</p><p>Le Major m�chonnait un brin de paille en m�ditant sur la fin prochaine du voyage. Verge pelotait Jos�phine. Et Jos�phine se laissait peloter.</p><p>Le Major tentait de faire le compte de sa collection de magn�tos, car il en avait troqu� quelques-unes � Aubeterre, Martron et Montlieu contre les kilos de sucre de Verge et se perdait dans les d�cimales.</p><p>Il se terra soudain dans la meule en voyant appara�tre une visi�re de cuir bouilli, mais c��tait le facteur. Il ressortit avec deux souris dans ses poches et des brins de paille plein la t�te.</p><p>En fait, la voiture ne risquait rien des gendarmes, enferm�e dans l��curie du cousin, mais ce voyage donnait des r�flexes in�vitables.</p><p>Le Major appr�ciait la vie v�g�tative que l�on menait chez le cousin. Le matin, on mangeait du c�leri, le soir, de la compote et, entre-temps, diverses nourritures, et puis, on dormait. Verge pelotait Jos�phine et Jos�phine se laissait peloter.</p><p>Il y eut trois jours de ce r�gime et l�on vint pourtant annoncer que le pinard �tait pr�t. Verge commen�ait � se sentir fatigu�. Au contraire le moral du Major plafonnait et il se rappelait � peine l�existence d�une certaine famille Bison qui, � Saint-Jean-de-Luz, devait coucher � la belle �toile en attendant l�arriv�e du Major et des cl�s de l�appartement.</p><p>Le Major fit de la place dans la malle arri�re et y casa commod�ment le baril de vin.</p><p>Chacun dit adieu au cousin de Verge et, bravement, la Renault fon�a sur Saint-Andr�-de-Cubzac, obliqua � gauche vers Libourne et prit un d�dale de petites routes, doublant Branne, Targon et Langoiran pour aboutir � Hostens.</p><p>Une semaine exactement venait de s��couler depuis le d�part de la rue C�ur-de Lion. � Saint-Jean-de-Luz, la famille Bison, log�e depuis cinq jours dans une pi�ce trouv�e par miracle, se repr�sentait avec jubilation le Major derri�re les �pais barreaux d�une ge�le de province.</p><p>Pour lors, se repr�sentant � son tour ce dernier spectacle, le Major appuya sur le champignon, la Renault regimba et la magn�to explosa.</p><p>Un garage s��levait � cent m�tres.</p><p>��J�ai une magn�to toute neuve, dit le garagiste. Je vais vous monter �a ! C�est trois mille francs, annon�a-t-il.</p><p>Il avait mis trois minutes � faire l��change.</p><p>��Vous ne pr�f�rez pas du vin ? dit le Major.</p><p>��Merci ! Je ne bois que du cognac, r�pondit le garagiste.</p><p>���coutez, dit le Major, je suis un honn�te homme. Je vais vous laisser ma carte d�identit� et ma carte d�alimentation en gage, et je vous enverrai l�argent de Saint-Jean-de-Luz. Je n�en ai plus sur moi. Des manants me l�ont esbrouf� !</p><p>Le garagiste, s�duit par les belles mani�res du Major, se pr�ta � l�arrangement.</p><p>��Vous n�auriez pas un peu d�essence pour mon briquet ? demanda le Major.</p><p>��Servez-vous, s�il vous pla�t, � la pompe, dit le m�canicien.</p><p>Et il rentra pour ranger les papiers du Major.</p><p>Ce dernier ne prit que les vingt-cinq litres dont il avait besoin et remit tout en ordre.</p><p>Et il leva les yeux� L�-bas, derri�re, deux agents � bicyclette.</p><p>Le temps se faisait mena�ant.</p><p>��Montez vite ! commanda-t-il.</p><p>Le Chadburn cliqueta, le Major d�marra lentement et fon�a, � travers champs, droit sur Dax.</p><p>Les gendarmes, dans le r�troviseur n��taient plus qu�un point mais, malgr� les efforts du Major, ce point ne disparaissait pas. Une colline vint � se pr�senter. La voiture l�aborda en trombe. Il pleuvait � seaux. Les �clairs engluaient le ciel de lueurs poisseuses.</p><p>La colline s�accentuait et devenait une montagne.</p><p>��Il va falloir l�cher du lest ! dit Verge.</p><p>��Jamais ! r�pondit le Major. On la montera.</p><p>Mais l�embrayage patinait et une bonne odeur d�huile br�l�e venait du plancher.</p><p>Par malheur, le Major per�ut une poule.</p><p>Il freina net. La voiture fit un panache et retomba juste sur la t�te du malheureux volatile qui fut tu� net. Elle s�arr�ta. Le Major triomphait. Mais il dut, en paiement, donner au paysan qui attendait � c�t�, tapi dans un trou ad hoc, comme dirait Jules Romains, les trois derniers kilos de sucre de Verge.</p><p>Il n�emporta pas la poule, inutilisable (elle r�tr�cissait avec la pluie), et exhala quelques clameurs de rage.</p><p>Mais, surtout, il ne put d�marrer de nouveau.</p><p>L�embrayage hurlait de douleur et le moteur semblait pr�t � rompre ses carters. La vibration des ailes fut si forte que la Renault quitta le sol en bourdonnant et monta flairer un catalpa en fleur. Mais elle n�avan�a pas.</p><p>Le point dans le r�troviseur grossissait peu � peu.</p><p>Le Major s�attacha au volant avec une courroie.</p><p>��Le lest, hurla-t-il.</p><p>Verge pr�cipita au dehors deux magn�tos.</p><p>La voiture trembla mais ne bougea pas.</p><p>��Encore, rugit le Major d�une voix navr�e.</p><p>Alors, Verge projeta coup sur coup sept magn�tos � l�ext�rieur. La voiture fit un bond terrible en avant et, dans un fracas de pluie, de gr�le, de moteur, gravit d�une traite la colline.</p><p>Les gendarmes avaient disparu. Le Major essuya son front et conserva son avance. Dax, Saint-Vincent-de-Tyrosse se succ�d�rent.</p><p>� Bayonne, on apercevait de loin un barrage de police. Le Major bloqua le klaxon et fit un signe de Croix-Rouge en passant. Les gendarmes ne remarqu�rent m�me pas qu�il le faisait � l�envers, ayant �t� �lev� par une nourrice russe. Mais � l�arri�re, pour l�ambiance, Verge venait de d�shabiller Jos�phine et lui avait entortill� sa combinaison autour de la t�te comme un pansement. Il �tait neuf heures du soir. Les gendarmes firent signe de passer.</p><p>Le Major franchit le barrage et s��vanouit, puis se d�s�vanouit en laissant le pare-chocs sur une borne kilom�trique.</p><p>La N�gresse�</p><p>Gu�tary�</p><p>Saint-Jean-de-Luz�</p><p>L�appartement de la grand-m�re, 5, rue Mazarin�</p><p>Il faisait nuit.</p><p>Le Major laissa la voiture devant la porte et enfon�a cette derni�re. Ils se couch�rent, �puis�s, sans remarquer la non-pr�sence des Bisons. Ceux-ci avaient, � vrai dire, recul� devant la n�cessit�, pour se loger, d�enfoncer ladite porte et pr�paraient, en cons�quence, au Major, une chaleureuse r�ception dans la sordide cuisine-�-couchettes-superpos�es qu�on avait consenti � leur louer mille francs par jour.</p><p>� l�aube, le Major ouvrit les yeux.</p><p>Il s��tira et mit sa robe de chambre.</p><p>Dans l�autre chambre, Verge et Jos�phine commen�aient � se d�coller l�un de l�autre en versant de l�eau chaude.</p><p>Le Major fut � la fen�tre et l�ouvrit.</p><p>Il y avait six agents devant la porte. Ils regardaient la voiture.</p><p>Alors, le Major avala une dose massive de fulmi-coton et heureusement que �a n�explosa pas, parce que, lorsqu�il l�eut parfaitement dig�r�, il trouva absolument normal de voir des agents en station devant le commissariat de police, au 6, rue Mazarin.</p><p>Et sa voiture lui fut donc confisqu�e � Biarritz, huit jours apr�s, au moment o� il commen�ait � se lier d�amiti� avec un commissaire de police, contrebandier notoire, dont la conscience �tait charg�e du meurtre de cent neuf douaniers espagnols.</p></section></section><section><title><p>L�AMOUR EST AVEUGLE<a l:href="#n_4" type="note">[4]</a></p></title><section><title><p>I</p></title><p>Le cinq ao�t � huit heures, le brouillard couvrait la ville. L�ger, il ne g�nait pas du tout la respiration et se pr�sentait sous une apparence singuli�rement opaque ; il semblait, en outre, fortement teint� de bleu.</p><p>Il s�abattit en nappes parall�les ; d�abord, il moutonnait � vingt centim�tres du sol et l�on marcha sans voir ses pieds. Une femme, qui habitait au num�ro 22 de la rue Saint-Braquemart, laissa tomber sa cl� au moment d�entrer chez elle et ne put la retrouver. Six personnes, dont un b�b�, vinrent � son aide ; entre-temps, la deuxi�me nappe tomba et on retrouva la cl� mais pas le b�b� qui avait pris le large sous le couvert du m�t�ore, impatient d��chapper au biberon et de conna�tre les joies sereines du mariage et de l��tablissement. Treize cent soixante-deux cl�s et quatorze chiens s��gar�rent ainsi dans la premi�re matin�e. Las de surveiller leurs bouchons en vain, des p�cheurs devinrent fous et partirent pour la chasse.</p><p>Le brouillard s�entassait en �paisseurs consid�rables au bas des rues en pente et dans les creux ; en longues fl�ches, il filait par les �gouts et les puits d�a�ration ; il envahit les couloirs du m�tro, qui s�arr�ta de fonctionner lorsque le flot laiteux atteignit le niveau des feux rouges ; mais, � ce moment-l�, d�j�, la troisi�me nappe venait de descendre et, dehors, on baignait jusqu�aux genoux dans une nuit blanche.</p><p>Ceux des quartiers hauts, se croyant favoris�s, raill�rent ceux du bord du fleuve, mais au bout d�une semaine, tous furent r�concili�s et purent se cogner de la m�me fa�on contre les meubles de leur chambre ; car le brouillard s��tait maintenant install� jusqu�au sommet des constructions les plus hautes. Et si le clocheton de la tour fut le dernier � dispara�tre, en fin de compte, la pouss�e irr�sistible du raz-de-mar�e opaque le submergea tout entier.</p></section><section><title><p>II</p></title><p>Orvert Latuile se r�veilla le treize ao�t d�un sommeil de trois cents heures ; il sortait d�une cuite un peu s�v�re et se crut tout d�abord aveugle ; c��tait faire bien de l�honneur aux alcools qu�on lui avait servis. Il faisait nuit, mais d�une nuit diff�rente ; car, les yeux ouverts, il ressentait l�impression que l�on �prouve lorsque le jet d�une lampe �lectrique tombe sur les paupi�res closes. D�une main malhabile, il chercha le bouton de la radio. Elle marchait et les informations l��clair�rent � demi.</p><p>Sans tenir compte des commentaires zoiseux du spicaire, Orvert Latuile r�fl�chit, se gratta le nombril et reconnut en flairant son ongle qu�il m�ritait un bain : mais la commodit� de ce brouillard jet� sur toutes choses comme le manteau de No� sur No�, ou comme la mis�re sur le pauvre monde, ou comme le voile de Tanit sur Salammb�, ou comme un chat dans un violon, le fit conclure � l�inutilit� d�un bain. D�ailleurs, ce brouillard avait une douce odeur d�abricot poitrinaire et devait tuer les relents personnels. En outre, le son portait bien et les bruits prenaient, � s�envelopper de cette ouate, une curieuse r�sonance, claire et blanche comme la voix d�un soprano lyrique dont le palais d�fonc� par une chute malheureuse sur le mancheron d�une charrue serait remplac� par un appareil de proth�se en argent forg�.</p><p>D�abord, Orvert balaya de son esprit tous les probl�mes et d�cida d�agir comme si de rien n��tait. En cons�quence de quoi il se v�tit sans mal, car ses v�tements �taient rang�s � leur place ; c�est-�-dire les uns sur des chaises, d�autres sous le lit, les chaussettes dans les souliers, un des souliers dans un vase et l�autre sous le pot de chambre.</p><p>��Bon Dieu, se dit-il, quel dr�le de truc que ce brouillard.</p><p>Cette r�flexion sans grande originalit� le sauva du dithyrambe, de l�enthousiasme ordinaire, de la tristesse et de la noire m�lancolie en pla�ant le ph�nom�ne dans la cat�gorie des choses simplement constat�es. Mais il s�enhardissait peu � peu et s�accoutumait � l�inhabituel au point d�envisager quelques exp�riences humaines.</p><p>��Je descends chez ma logeuse et je laisse ma braguette ouverte, dit-il. On va bien voir s�il y a du brouillard ou si c�est mes yeux.</p><p>Car l�esprit cart�sien du Fran�ais le porte � douter de l�existence d�un brouillard opaque, m�me s�il l�est assez pour lui boucher la vue ; et ce n�est pas ce que l�on peut dire � la radio qui risque d�orienter sa d�cision pour lui faire conclure � l��trange. La radio, c�est tous des abrutis.</p><p>��Je la sors, dit Orvert, et je descends comme �a.</p><p>Il la sortit et descendit comme �a. Pour la premi�re fois de sa vie, il remarqua le craquement de la premi�re marche, le crainquement de la seconde, le criquement de la quatri�me, le croquement de la septi�me, le frouttement de la dixi�me, le chuintement de la quatorzi�me, le brruiquement de la dix-septi�me, le gyyment de la vingt-deuxi�me et le zouinguement de la rampe en laiton d�viss�e de son support terminal.</p><p>Il croisa quelqu�un qui montait en se tenant au mur.</p><p>��Qui est-ce ? dit-il en s�arr�tant.</p><p>��Lerond ! r�pondit M.�Lerond, le locataire d�en face.</p><p>��Bonjour, dit Orvert. Ici Latuile.</p><p>Il tendit la main et rencontra quelque chose de ferme qu�il l�cha avec �tonnement. Lerond eut un rire g�n�.</p><p>��Faites excuse, dit-il, mais on n�y voit rien, et ce brouillard est diablement chaud.</p><p>��C�est vrai, dit Orvert.</p><p>Pensant � sa braguette ouverte, il fut vex� de constater que Lerond avait eu la m�me id�e que lui.</p><p>��Alors, au revoir, dit Lerond.</p><p>��Au revoir, dit Orvert, en l�chant sournoisement les trois crans de sa ceinture.</p><p>Son pantalon lui tomba sur les pieds et il le retira, puis le pr�cipita dans la cage de l�escalier. C�est un fait que ce brouillard �tait chaud comme une caille fi�vreuse ; et si Lerond se baladait avec son bazar � l�air, Orvert ne pouvait pas rester habill� comme �a ? Tout ou rien.</p><p>Sa veste et sa chemise vol�rent. Il garda ses souliers.</p><p>En arrivant en bas de l�escalier, il cogna doucement au carreau de la loge.</p><p>��Entrez, dit la voix de la pipelette.</p><p>��Il y a du courrier pour moi ? demanda Orvert.</p><p>��Oh ! Monsieur Latuile ! s�esclaffa la grosse dame, toujours le mot pour rire� Alors� vous avez bien dormi, comme �a ? J�ai pas voulu vous d�ranger� mais vous auriez vu les premiers jours de ce brouillard !� Tout le monde �tait fou. Et maintenant� Eh ben, on s�habitue�</p><p>Il reconnut qu�elle s�approchait de lui au parfum puissant qui r�ussit � franchir la barri�re laiteuse.</p><p>��Y a que pour se faire son manger que c�est pas tr�s commode, dit-elle. Mais c�est dr�le, ce brouillard� �a nourrit, comme qui dirait ; moi, tenez, je mange bien� eh bien depuis trois jours, un verre d�eau, un bout de pain et je suis contente.</p><p>��Vous allez maigrir, dit Orvert.</p><p>��Ah ! Ah ! gloussa-t-elle, avec son rire comme un sac de noix qui descend du sixi�me �tage. T�tez voir, Monsieur Orvert, j�ai jamais �t� si en forme. M�me mes estomacs qui remontent� T�tez voir�</p><p>��Mais� heu�, dit Orvert.</p><p>��T�tez voir, je vous dis.</p><p>Elle lui prit la main au jug� et la posa sur la pointe d�un des estomacs en question.</p><p>���tonnant ! constata Orvert.</p><p>��Et j�ai quarante-deux ans, dit la logeuse. Hein ! on le dirait plus ! Ah !� celles qui sont comme moi, un peu fortes, d�un sens, �a les avantage�</p><p>��Mais bon sang ! dit Orvert, frapp� vous �tes � poil !�</p><p>��Eh ben, et vous ! dit-elle.</p><p>��C�est vrai, se dit Orvert. Quelle dr�le d�id�e j�ai eu l�.</p><p>��Ils zondit � la t�essef, poursuivit la logeuse, que c�est un a�rosol aphrobaisiaque.</p><p>��Ah !� dit Orvert ; la logeuse venait au contact avec une respiration courte et il eut un instant la sensation d��tre refait par ce sacr� brouillard.</p><p>���coutez voir, Madame Panuche, implora-t-il. On n�est pas des bestiaux. Si c�est un brouillard aphrodisiaque, faut se retenir, cr�nom.</p><p>��Oh, oh ! dit Madame Panuche d�une voix entrecoup�e, et elle pla�a ses mains avec pr�cision.</p><p>���a m�est �gal, dit Orvert tr�s digne. D�brouillez-vous, moi je ne m�occupe de rien.</p><p>��Ben, marmotta la logeuse sans perdre contenance, Monsieur Lerond est plus aimable que vous. Avec vous, faut faire tout le travail.</p><p>���coutez, dit Orvert, je me r�veille d�aujourd�hui� Je ne suis pas habitu�, moi.</p><p>��Je vais vous montrer, dit la logeuse.</p><p>Puis il se passa des choses sur lesquelles il vaut mieux jeter le manteau du pauvre monde comme la mis�re de No�, de Salammb� et du voile de Tanit dans un violon.</p><p>Orvert sortit de la loge tr�s fringant. Dehors, il pr�ta l�oreille. Voil� ce qui manquait : le bruit des voitures. Mais d�innombrables chansons s��levaient. Des rires fusaient de toutes parts.</p><p>Un peu �tourdi, il s�avan�a sur la chauss�e. Ses oreilles n��taient pas habitu�es � un horizon sonore d�une telle profondeur, il s�y perdait un peu. Il s�aper�ut qu�il r�fl�chissait � voix haute.</p><p>��Bon Dieu, dit-il. Un brouillard aphrodisiaque !</p><p>Comme on le voit, les r�flexions en question variaient peu. Mais il faut se mettre � la place d�un homme qui dort pendant onze jours ; qui se r�veille dans une obscurit� totale, compliqu�e d�une sorte d�empoisonnement licencieux et g�n�ralis�, qui constate que sa grosse logeuse croulante s�est transform�e en une Walkyrie aux seins aigus et plantureux, Circ� avide d�une caverne de plaisirs impr�vus.</p><p>��Mince ! dit encore Orvert, pour pr�ciser sa pens�e.</p><p>S�apercevant soudain qu�il �tait debout en plein milieu de la rue, il prit peur et recula jusqu�au mur, dont il suivit la corniche pendant cent m�tres. L�, c��tait la boulangerie. Une hygi�ne appliqu�e lui ordonnait de consommer quelque nourriture apr�s toute activit� physique notable et il entra pour manger un petit pain.</p><p>Il y avait grand bruit dans la boutique.</p><p>Orvert �tait un homme de peu de pr�jug�s, mais lorsqu�il comprit ce qu�exigeait la boulang�re de chaque client et le boulanger de chaque cliente, il sentit ses cheveux se dresser sur sa t�te.</p><p>��Si je vous donne un pain de deux livres, dit la boulang�re, je suis en droit de vous demander le format correspondant, diable !</p><p>��Mais madame, protesta l�organe aigu d�un petit vieillard en qui Orvert reconnut M.�Curepipe, le vieil organiste du bout du quai� mais madame�</p><p>��Et vous jouez de l�orgue � tuyaux ! dit la boulang�re� M.�Curepipe se f�cha.</p><p>��Je vous enverrai mon orgue, dit-il fi�rement, et il se dirigea vers la sortie, mais Orvert �tait l� et le choc lui coupa la respiration.</p><p>��Au suivant ; glapit la boulang�re.</p><p>��Je voudrais un pain, dit Orvert avec peine, en se massant l�estomac.</p><p>��Un pain de quatre livres pour Monsieur Latuile, vocif�ra la boulang�re.</p><p>��Non ! Non ! g�mit Orvert, un petit pain.</p><p>��Mufle ! dit la boulang�re.</p><p>Et, s�adressant � son mari :</p><p>��Tiens, Lucien, occupe-toi de lui, �a lui apprendra.</p><p>Les cheveux d�Orvert se dress�rent sur sa t�te et il s�enfuit � toutes jambes, en plein dans la vitrine. Elle r�sista.</p><p>Il en fit le tour, et sortit enfin. Dans la boulangerie l�orgie continuait. Le mitron s�occupait des enfants.</p><p>��Enfin, bigre, maugr�ait Orvert sur le trottoir. Si je pr�f�re choisir moi ? Avec la gueule qu�elle a, cette boulang�re�</p><p>Et puis il se rappela la p�tisserie apr�s le pont. La serveuse avait dix-sept ans et la bouche en c�ur, et un petit tablier gaufr� peut-�tre qu�elle ne portait que son petit tablier�</p><p>Orvert partit � grands pas vers la p�tisserie. Il tomba trois fois sur des corps enlac�s dont il ne s�amusa pas � r�p�ter les combinaisons. Mais dans un cas au moins, ils �taient cinq.</p><p>��Rome ! murmura-t-il. Quo Vadis ! Fabiola ! et cum spirituo tuo ! Les orgies ! Oh !</p><p>Il se frottait la t�te, ayant r�colt� � la suite de son contact avec la vitrine un �uf de pigeon des mieux venus. Et il pressait l�allure, car une pr�sence qui participait de sa personne, mais le pr�c�dait d�une bonne longueur, l�incitait � arriver le plus vite possible.</p><p>Pensant qu�il approchait du but, il t�cha de rejoindre les maisons, pour se guider au toucher. Il reconnut la vitrine de l�antiquaire, au disque rond de contreplaqu� boulonn� qui maintenait en place une des glaces f�l�es. La p�tisserie dans deux maisons.</p><p>Et il heurta de plein fouet un corps immobile qui lui tournait le dos. Il poussa un cri.</p><p>��Poussez pas, dit une grosse voix, et t�chez moyen de m�enlever �a des fesses, sinon vous allez vous faire murer la gueule�</p><p>��Mais� heu� qu�est-ce que vous croyez, dit Orvert.</p><p>Il obliqua � gauche pour d�passer. Second choc.</p><p>��Alors quoi, dit une autre voix d�homme.</p><p>��� la queue, comme tout le monde.</p><p>Il y eut un grand rire.</p><p>��Hein ? dit Orvert.</p><p>��Oui, dit une troisi�me voix, bien s�r, vous venez pour Nelly.</p><p>��Oui, balbutia Orvert.</p><p>��Ben prenez la queue, dit l�homme. On est d�j� soixante.</p><p>Orvert ne r�pondit rien. Il �tait navr�.</p><p>Il repartit sans savoir si elle avait son petit tablier gaufr�.</p><p>Il prit la premi�re � gauche. Une femme venait en sens inverse.</p><p>Ils tomb�rent tous deux assis par terre.</p><p>��Je m�excuse, dit Orvert.</p><p>��C�est ma faute, dit la femme. Vous teniez votre droite.</p><p>��Puis-je vous aider � vous relever, dit Orvert. Vous �tes seule, oui ?</p><p>��Et vous, dit-elle. Vous n�allez pas me sauter dessus � cinq ou six ?</p><p>��Vous �tes bien une femme ? continua Orvert.</p><p>��Voyez vous-m�me, dit-elle.</p><p>Ils s��taient rapproch�s l�un de l�autre et Orvert sentit contre sa joue des cheveux longs et soyeux. Ils �taient agenouill�s l�un devant l�autre.</p><p>��O� peut-on �tre tranquille ? dit-il.</p><p>��Au milieu de la rue, dit la femme.</p><p>Ils s�y rendirent, se rep�rant sur le bord du trottoir.</p><p>��J�ai envie de vous, dit Orvert.</p><p>��Moi de vous, dit la femme. Je m�appelle�</p><p>Orvert l�arr�ta.</p><p>���a m�est �gal, dit-il. Je ne veux rien savoir d�autre que ce que mes mains et mon corps sauront.</p><p>��Prenez, dit la femme.</p><p>��Naturellement, constata Orvert, vous n�avez pas de v�tements.</p><p>��Vous non plus, dit-elle.</p><p>Il s�allongea contre elle.</p><p>��Rien ne nous presse, dit-elle. Commencez par les pieds et remontez.</p><p>Orvert fut choqu�. Il le dit.</p><p>��Comme �a, vous vous rendrez compte, dit la femme. Nous n�avons plus � notre disposition, vous le dites vous-m�me, que le moyen d�investigation de notre peau. N�oubliez pas que je n�ai plus peur de votre regard. Votre autonomie �rotique est dans le lac. Soyons francs et directs.</p><p>��Vous causez bien, dit Orvert.</p><p>��Je lis <emphasis>les Temps Modernes, </emphasis>dit la femme. Allez, d�p�chez-vous de faire mon initiation sexuelle.</p><p>Ce que fit Orvert � de nombreuses reprises et de diverses fa�ons. Elle avait des dispositions indubitables, et le domaine du possible est �tendu quand on n�a pas peur que la lumi�re s�allume. Et puis, �a ne s�use pas, apr�s tout. L�enseignement que lui donna Orvert de deux ou trois artifices non n�gligeables, et la pratique d�une jonction sym�trique plusieurs fois r�p�t�e introduisit de la confiance dans leurs relations.</p><p>C��tait l� une vie simple et douce qui fait les hommes � l�image du dieu Pan.</p></section><section><title><p>III</p></title><p>Cependant la radio signala que des savants notaient une r�gression r�guli�re du ph�nom�ne et que la couche de brouillard baissait de jour en jour.</p><p>Il y eut un grand conseil, la menace �tant de taille. Mais on trouva vite une solution, car le g�nie de l�homme est � mille facettes, et lorsque le brouillard se dissipa, ce qu�indiqu�rent des appareils d�tecteurs sp�ciaux, la vie put continuer heureuse, car tous s��taient crev� les yeux.</p></section></section><section><title><p>MARTIN M�A T�L�PHON�<a l:href="#n_5" type="note">[5]</a></p></title><section><title><p>I</p></title><p>Martin m�a t�l�phon� � cinq heures. J��tais � mon bureau, j��crivais je ne sais plus quoi, une chose inutile, s�rement ; je n�ai pas eu trop de mal � comprendre. Il parle anglais avec un accent m�lang� am�ricain et hollandais, il doit �tre juif aussi, �a fait un tout un peu sp�cial, mais, dans mon t�l�phone, �a va ; il fallait �tre � sept heures et demie rue Notoire-du-Vidame, � son h�tel, et attendre, et il lui manquait un batteur. Je lui ai dit : � <emphasis>Stay here, I will call Doddy right now. </emphasis>Et il a dit : � <emphasis>Good Roby, I stay. </emphasis>Doddy n��tait pas � son bureau. J�ai demand� qu�il me rappelle. Il y avait sept cent cinquante balles � gagner pour jouer de huit heures � minuit en banlieue. J�ai rappel� Martin, et il m�a dit : � <emphasis>Your Brother can�t play ? </emphasis>et j�ai dit : <emphasis>� Too far. I must go back home now, and eat something before I go to your hotel. </emphasis>Et il a dit : <emphasis>� So ! Good, Roby, don�t bother, I�ll go and look for a drummer. Just remember you must be at my hotel at seven thirty. </emphasis>Miqueut n��tait pas l� et j�ai d�viss� � six heures moins le quart, une demi-heure de rabiot ; je suis rentr� chercher ma trompette. Je me suis ras�, quand on joue pour la Croix-Rouge, on ne sait jamais ; si c�est pour des officiers, c�est g�nant d��tre d�gueulasse, tout au moins la figure. Les v�tements, on n�y peut rien, quoiqu�ils ne le sachent pas quand m�me. Je me suis �corch� la gueule, je ne peux pas me raser deux jours de suite, �a fait trop mal, enfin c��tait mieux que rien. Je n�ai pas eu le temps de d�ner compl�tement, j�ai mang� une assiett�e de soupe, j�ai dit bonsoir et je suis parti. Il faisait ti�dasse, c��tait encore le chemin de mon bureau, je travaille aussi rue Notoire-du-Vidame. Martin m�a dit : � On sera pay� juste apr�s avoir jou�. J�aimais mieux �a ; d�habitude, � la Croix-Rouge, ils vous font attendre des semaines pour vous payer et il faut aller rue Caumartin, ce n�est pas pratique, avec Miqueut. Je n�aimais pas l�id�e d�aller rejouer avec Martin, il est trop fort au piano, c�est un professionnel, et il r�le quand on ne joue pas bien. S�il ne voulait pas de moi il ne m�aurait pas t�l�phon�. S�rement il y aurait aussi Heinz Neuman. Martin Romberg, Heinz Neuman, tous les deux Hollandais. Heinz, lui, parlait un peu fran�ais : � Je voudrais vous reverrer ? C�est comme �a qu�on dit ? Il me demandait �a la fois d�avant, au <emphasis>Normandie Bar, </emphasis>c�est l� qu�il avait la tapette, Freddy, pendant la guerre, il s�enfermait pour t�l�phoner dans la cabine camoufl�e en armoire normande et il disait : � Oui oui oui oui oui oui� d�un ton suraigu � la mani�re allemande, avec un rire artificiel et bien d�tach�. C�est moche le <emphasis>Normandie, </emphasis>avec ses fausses poutres apparentes en li�ge agglom�r� ; j�y avais chip� tout de m�me le num�ro du 28 ao�t du <emphasis>New Yorker, </emphasis>et celui de septembre de <emphasis>Photography </emphasis>o� on voit la gueule du citoyen Weegee qui s�amuse � prendre des photos de New York sous tous les aspects, surtout d�en haut ; pendant les vagues de chaleur, les gens des quartiers populeux, qui dorment sur les paliers des �chelles d�incendie, quelquefois cinq six gosses, et des filles de seize ou dix-sept ans, presque � poil ; peut-�tre que dans son livre on en voit encore plus, �a s�appelle <emphasis>Naked City, </emphasis>et on ne le trouvera probablement pas en France. J�arrivais rue de Tr�vise, c�est noir, la barbe, ce chemin tous les jours, et puis je suis pass� devant mon bureau, et il est au d�but de la rue Notoire-du-Vidame, et, tout au bout l�h�tel de Martin. Il n��tait pas l�, personne n��tait l�, le truck non plus. J�ai regard� par la porte de l�h�tel� � gauche, il y avait � une table en rotin un homme et une femme qui consultaient quelque chose ensemble. Au fond, on voyait, par une porte ouverte, la table du g�rant ou du patron qui d�nait avec sa famille. Je ne suis pas entr�. Martin m�aurait attendu l�. J�ai mis ma bo�te � trompette debout sur le trottoir et je me suis assis dessus en attendant le truck, Heinz et Martin. Le t�l�phone a sonn� dans l�entr�e de l�h�tel et je me suis lev�, c��tait s�rement Martin. Le patron est sorti : � Est-ce que monsieur Roby��� C�est moi ; j�ai pris le r�cepteur. Ce t�l�phone-l� ne transmettait pas comme au bureau, plus aigre, et j�ai d� faire r�p�ter, il �tait pr�s de chez Doddy, pas de Doddy, et il fallait passer le prendre chez Marcel, 73, rue Lamarck, <emphasis>seventy-three. </emphasis>Bon, il a �t� d�ner l�, trop flemmard pour revenir � son h�tel, le truck peut bien passer le prendre. J�ai essay� de t�l�phoner � Temsey pour avoir au moins une guitare, d�accord avec Martin. Pas de Temsey. �a va, on jouera trompette, clarinette et piano, mais c�est plus pompant� et toutes les lumi�res se sont �teintes dans la rue, la panne ; je me suis assis sur ma bo�te � trompette contre le mur � droite de l�h�tel et j�ai attendu. Une petite fille est sortie en courant de l�h�tel, elle a fait un �cart en me voyant, et en revenant, elle s�est tenue � distance. Il faisait tr�s noir dans la rue. Une grosse femme avec un cabas est pass�e devant moi. Je l�avais vue en arrivant, en noir, l�air m�re de famille campagnarde ; non, elle faisait la retape, c�est dr�le ce n�est pourtant pas un coin fr�quent�. Il y a eu des phares au bout de la rue. Jaunes, ce n��tait pas le truck, ceux des Am�ricains sont blancs. Une 11 noire, pour changer. Ensuite un camion, mais un fran�ais, � vingt � l�heure au bas mot. Et puis le bon, il s�est rang� � moiti� sur le trottoir, et il a �teint ses phares ; simplement pour pisser le long du mur. Signes de reconnaissance. On a bavard�. Les autres vont arriver ? Il n�y en a qu�un autre, Heinz. D�j� huit heures moins cinq. Le type, ancien machiniste � la T. C. R. P. habill� en Am�ricain. Je ne savais pas quoi lui dire, il �tait assez sympathique. Je lui ai demand� si le truck �tait propre � l�int�rieur. La derni�re fois, dans celui du show-boat, je m��tais assis dans l�huile et j�avais salop� mon imper ; non celui-l� est propre, je me suis install� � l�arri�re, les jambes pendantes au-dehors, on attendait Heinz. Le type ne pouvait pas tellement poireauter. � neuf heures et quart il avait son colonel am�ricain qui l�attendait et il devait prendre sa voiture au garage. Je lui ai dit : � S�rement, il ne se balade pas dans le truck et sa voiture est mieux que �a��� Pas tellement� pas une voiture am�ricaine, mais une Opel. J�ai entendu marcher. Ce n��tait pas encore Heinz. Les lumi�res se sont rallum�es d�un seul coup et le conducteur m�a dit : � On ne peut plus attendre, il faut que je donne un coup de fil, que le garagiste pr�pare une jeep pour vous prendre et moi j�irai chercher mon colonel, vous parlez anglais ?�� Oui.�� Vous leur expliquerez��� Bon. Et Heinz est arriv�, il s�est mis � r�ler en apprenant qu�il fallait chercher Martin ; toutes les fois, il lui casse du sucre, mais quand ils sont ensemble, ils passent leur temps � rigoler en hollandais et � se foutre des autres qui jouent avec eux, je sais bien, parce que, tout de m�me, je comprends un peu ce qu�ils disent, �a ressemble � l�allemand. Les Hollandais, tous des salauds, des demi-boches, encore plus l�che-cul quand ils ont quelque chose � vous demander, et pingres comme on n�a pas id�e, et puis, je n�aime pas cette fa�on de s�aplatir devant le client pour avoir des cigarettes ; apr�s tout, on a au moins un peu de style, et eux, ils tournent la manivelle, et puis moi je les� Oui, je suis ing�nieur, apr�s tout, et c�est bien le plus b�te, en trois lettres, de tous les m�tiers, mais �a rapporte de la consid�ration et des illusions. Mais s�il me suffisait d�appuyer sur le bouton, pan� plus de Martin, plus de Heinz, au revoir. Ce n�est pas une raison parce qu�ils sont musiciens, les professionnels sont tous des salauds. Le conducteur est revenu et on est remont�s, Heinz pensait avoir un batteur � neuf heures, mais o� allait-on ? Le conducteur devait nous emmener 7 place Vend�me, c�est tout ce qu�il savait. Il n�aurait pas le temps, alors on est partis, direction rue de Berri, dans la rue de Rivoli, il r�lait parce qu�avec les trucks militaires on ne peut pas d�passer vingt milles. Il a tourn� � l�angle droit pour �viter un sens interdit, sacr�es reprises. Devant quoi on �tait pass�s ? Oui, le Park Club, aux Ambassadeurs, je n�y ai pas encore jou�, mais j�ai jou� au Colombia, ce jour-l� c��tait plein de belles filles, c�est dommage de les voir avec les Am�ricains, et puis �a les regarde, plus elles sont bien, plus elles sont con, moi je m�en fous, c�est pas pour baiser, je suis trop fatigu� mais c�est pour les regarder, il n�y a rien que j�aime comme regarder des jolies filles, si� fourrer son nez dans leurs cheveux quand elles sont parfum�es, c�est pas m�chant, et il a frein� sec, c��tait le garage. Un grand gars, habill� en Am�ricain. Fran�ais ? Am�ricain ? peut-�tre juif aussi, il avait l��cusson Stars and Stripes sur l��paule, c�est le garage du journal. Heinz a demand� � t�l�phoner � son batteur. J�ai expliqu� le coup � un gars qui s�en foutait, il avait pas envie de se remuer. Heinz est revenu. Pas de batteur.�� Bon, alors on tiendrait dans une jeep ?�� Oui, mais on n�a pas de conducteur. Je les ai laiss�s se d�merder, la barbe, j�en ai marre de parler avec eux, et puis, on prend un de ces accents d�gueulasses, apr�s les Anglais vous regardent avec r�probation, et puis merde, ils me font tous chier. Ils se sont arrang�s, le conducteur avait trouv�. � On va prendre l�Opel, chercher Martin et il nous m�nera place Vend�me ensuite. L�Opel �tait grise, assez bien, il l�a amen�e devant l�entr�e et on s�est coll�s dedans avec Heinz, c�est d�j� mieux qu�un truck, Heinz, il en rigolait d�aise. Mais c�est de la sale bagnole, �a tremblait, un ralenti infect, je me rappelle la Delage, on posait un verre d�eau sur le garde-boue, pas une ride. C��tait une six cylindres, c�est le moteur qu�on peut le mieux �quilibrer. Le conducteur ne s�installait pas, ils le faisaient attendre pour avoir sa feuille de sortie. On �tait d�j� vingt minutes en retard sur l�heure. Je m�en foutais, apr�s tout, c�est Martin le chef, il se d�brouillera avec eux. Une jeep � remorque est entr�e dans le garage, ils ont l�air de types en 1900 avec leurs peaux de bique dans les baquets, leurs grandes guiboles repli�es et les genoux sous les yeux. On le g�nait pour entrer, il en est mont� un dans l�Opel, il l�a recul�e de deux m�tres et quand l�autre �tait pass�, il l�a remise juste � sa place, quel con. Je devenais en rogne. Enfin il a eu son papier, on est sortis, sale bagnole, dans les virages c��tait � d�gueuler, tout �tait mou, la suspension, la direction, �a se calcule, j�avais appris �a ; pour une certaine valeur de la p�riode, on a le mal de mer. Les Allemands le savent s�rement mais eux n�ont peut-�tre pas le mal de mer pour la m�me p�riode. Devant Saint-Lazare, on a failli entrer dans une Matford, il traversait sans rien regarder. On a grimp� la rue d�Amsterdam, les boulevards ext�rieurs, la rue Lamarck, c�est � droite, le 73, je lui ai dit, et devant chez Marcel, je suis descendu, Martin regardait la porte assis � une table, il m�a vu, c�est bien �a, salaud, trop la flemme pour revenir rue Notoire-du-Vidame et il a bouff� l�. Il est arriv�, �a faisait tr�s gangster, le signe � travers la porte. Ils se sont mis � jaspiner en hollandais avec Heinz, �a y est, ils recommencent, et Heinz ne l�engueulait pas du tout. C��tait s�r. Encore un grand virage mou � c�est la balan�oire !�� il disait le conducteur, et la place Vend�me, c��tait pas tr�s �clair�, le 7, Air Transport Command.�� Au revoir ! Il m�a dit, le conducteur. On s�est serr� la pince. Je vais chercher le colonel. Il n�y a personne ici ; j�ai dit : c�est pas l�. Il m�a dit : Si vous ne trouvez pas, t�l�phonez � �lis�e 07�75, c�est le garage. C�est eux qui m�ont dit de vous mener l�, mais, �videmment, il est neuf heures moins le quart, �a fait trois quarts d�heure de retard. Il est vrai. <emphasis>Go and ask, Roby, </emphasis>m�a dit Martin.�� Vas-y toi-m�me, c�est toi le chef ! On est entr�s, pas ici du tout, les types pas au courant, c��tait sinistre, on aurait dit un bureau de poste. Et juste on est ressortis.�� <emphasis>Where�s this driver ? </emphasis>disait Martin, et une fille avec un machin en mouton blanc et un Am�ricain nous ont vus.�� <emphasis>That�s the band !�� Yes, </emphasis>a dit Martin, <emphasis>we�ve been waiting for half an hour. </emphasis>Il a du culot, mais je me suis marr� quand m�me. La fille brune, pas mal foutue, on verra tout � l�heure. On les a suivis, enfin une bagnole bien, Packard 1939 noire avec chauffeur. Le chauffeur, il r�lait : � Je peux pas les prendre tous ! �a va esquinter mes pneus.�� Tu parles ! Tu ne sais pas ce que c�est une Packard ! Trois derri�re : deux filles et un Amerlo ; sur les strapontins Martin, Heinz et moi, devant, le chauffeur, deux Amerlos. Rue de la Paix, Champs-�lys�es, rue Balzac, premi�re halte, l�<emphasis>H�tel Celtique, </emphasis>les deux devant sont descendus, on attendait. En face, il y avait la Chrysler bleu-ciel de l�U. S. Navy, je l�ai d�j� vu passer plusieurs fois � Paris. Je me demande si c�est le mod�le fluid drive avec le changement de vitesse � huile. Ils baragouinaient dans le fond de la voiture, Heinz et Martin en hollandais, le chauffeur en fran�ais. Oh ! ils sont emmerdants. Il en est remont� un devant, il a tendu entre Heinz et moi quelque chose � celui de derri�re :</p><p>��<emphasis>There�s a gift from Captain, </emphasis>je ne sais plus quoi.�� <emphasis>Thank you Terry, </emphasis>il a dit, celui du fond, et il a d�pli�, �a avait les dimensions d�un carnet de papier � cigarettes, il l�a rendu � celui de devant. On est partis. Il �tait mont� dans la Chrysler un officier de marine et deux femmes. Ils nous suivaient. On a tourn� tout de suite � droite, �a au moins c�est une voiture, le chauffeur r�lait quand m�me apr�s Bernard ou O�Hara, c��tait le m�me, et huit dans la voiture, c��tait de trop. J�ai pas �cout� ce qu�ils disaient derri�re, avant qu�on soit dans le Bois de Boulogne, on allait entre Garches et Saint-Cloud. Il y avait une femme blonde, avec poitrine, au milieu, la brune � sa gauche et un Am�ricain � sa droite. Hollywood��� J�ai entendu Santa Monica is nice, dit celle du milieu, l�air d�tach�. Bien s�r, tu la ram�nes, conne, mais tu es mal foutue et tu as une sale gueule, c�est bien fait. L�autre, la brune, elle �tait mieux, c�est s�rement pas une Am�ricaine ; elles sont toutes ensell�es, sauf ces deux que j�ai vues un soir sur le show-boat, des en pantalons avec la taille fine, fine, et des culs bien ronds en dessous, on aurait dit qu�on les avait fabriqu�es en gonflant un peu et en serrant � la taille pour faire sortir la poitrine et les fesses, c��tait terrible.�� <emphasis>What�s the name of that friend of yours, Chris�, </emphasis>demande l�Am�ricain � la brune.�� Christiane, r�pond l�autre.�� <emphasis>Nice name, and she�s nice too.�� Yes, </emphasis>r�pond l�autre, <emphasis>but she�s got a strange voice </emphasis>� bonne petite copine !�� <emphasis>and when she�s on the stage, she makes such an awful noise� yes� but she�s nice. May be we�ll go to New York in february, </emphasis>elle ajoute, <emphasis>and where do you come from New York </emphasis>dit le type, <emphasis>it would be wonderful to see you again, and this other friend of you, Florence ?�� Yes, </emphasis>elle dit, <emphasis>she�s got a nice face, but the rest is bad. </emphasis>Comme elle parlait gentiment des copines !�� <emphasis>And who will come too ? All the chorus girls ? </emphasis>Et j�ai compris qu�elle �tait de la F�te Foraine, mais peut-�tre je me suis tromp�. Assommant � �couter avec Heinz et Martin qui parlaient hollandais � c�t�. � I <emphasis>think you�re the best, </emphasis>a dit le type, et elle n�a pas r�pondu, c��tait peut-�tre vrai, il ne disait pas �a comme un compliment. On arrivait au pont de Suresnes, tout plein de flaches et mal entretenu, avec l�autre en construction, � c�t�, amoch�, ils l�avaient commenc� en quarante et �a a d� rouiller en cinq ans. La c�te de Suresnes, c�est chouette le bruit des pneus d�une grosse bagnole sur le pav�, �a sonne creux et rond, on grimpait en prise. Huit pour une Packard c�est trop ? Quel con ! Tous les chauffeurs sont cons. C�est une sale race. Je les emmerde, je suis ing�nieur, ils sont tous familiers avec les musiciens, �a les flatte, on est de la m�me race ; des types qui s�aplatissent. Bon, je me vengerai plus tard, avec un colt, je les descendrai tous, mais je ne veux rien risquer parce que ma peau vaut mieux que la leur, �a serait noix de faire de la taule pour des types comme �a. Je me demande pourquoi on ne le ferait pas pour de vrai. Aller trouver un type comme Maxence Van der Meersch, je lui dis : � Vous n�aimez pas les souteneurs et les tenanciers de maison, moi non plus, on fait une association secr�te, et un soir, par exemple, on fonce dans une Citro�n noire et on tue tous ceux de Toulouse.�� �a ne serait pas assez, me dit Van der Meersch, il faut les tuer tous.�� Alors, je dis, j�ai une autre id�e, on fait une grande r�union syndicale, et puis on les supprime, il suffit d�une bonne organisation.�� Si on se fait poirer ? il me dit Van der Meersch. Je lui dis : � �a ne fait rien, on aura bien rigol�, mais le lendemain il y en aura d�autres � leur place.�� Alors, il me dit, on recommencera avec un autre truc.�� D�accord, au revoir Maxence. Et la bagnole s�est arr�t�e, Golf Club. C��tait l�. Descendus. On entre, carrelage, poutres apparentes, j�en ai d�j� vu des comme �a, on s�est d�shabill�s dans une petite pi�ce. �videmment, ils en ont encore r�quisitionn� une qui n�est pas mal. Couloir, � gauche, grande salle avec piano, c�est ici.</p></section><section><title><p>II</p></title><p>La chaleur surprenante au premier abord. J�ai eu tort de mettre mon sweat-shirt et je devrai faire attention au trou de mon pantalon, mais ma veste est assez longue, ils ne le verront pas, et apr�s tout, c�est rien que des putains et les types je m�en fous. Les radiateurs marchent, on s�assied tous les trois. Martin croit sans doute que c�est pas le genre swing ici, Heinz prend son violon au lieu de sa clarinette et ils jouent un machin tzigane. Pendant ce temps-l�, je me repose, je chauffe un peu ma trompette en soufflant dedans, je d�visse le second piston qui accroche quand on met de l�huile et je bave un peu dessus ; trop mou, il n�y a que la bave, m�me le Slide Oil de Buescher c�est pas assez fluide et le p�trole, j�ai essay� une fois et la fois d�apr�s, j�ai eu le go�t dans la bouche pendant deux heures. Il y a des poutres apparentes peintes en vieux rouge, jaune d�or et bleu roi d�lav�, tr�s vieux style, une grosse chemin�e monumentale avec une pique torsad�e porte-flambeau de chaque c�t�, de vieux fanions sur des poutres de contreventement � dix m�tres du sol, tr�s haut le plafond. Des t�tes de machins empaill�s aux murs, des vieilles armes arabes, juste en face de moi un Aubusson, un genre cigogne et de la verdure exotique, c�est assez chouette comme tonalit�, des jaunes et des verts jusqu�au bleu-vert, un gros lustre d��glise au milieu avec au moins cent bougies �lectriques, des marrantes, avec des lampes vraiment tortill�es en forme de flammes. Juste avant que Martin et Heinz commencent, un type a ferm� la radio, le poste �tait dissimul� derri�re un panneau de la biblioth�que garni de dos de livres en trompe-l��il. Je regarde les jambes de la fille brune en face, elle a une assez jolie robe de laine gris-bleu, avec une petite poche sur la manche et une pochette olive, mais quand je la vois de dos, sa robe est mal coup�e derri�re, le buste est trop large et la fermeture �clair bombe un peu, elle a des souliers compens�s, ses jambes sont bien, fines aux genoux et aux chevilles, elle n�a pas de ventre et s�rement elle a les fesses dures, c�est parfait, et s�rement aussi des yeux de pute. L�autre fille de la voiture est l� aussi, elle a un vilain teint trop blanc, c�est la fille molle, elle a de la poitrine, j�avais d�j� remarqu�, mais des jambes moches et une robe moche � carreaux bruns sur beige, pas int�ressant. Un capitaine fran�ais, genre officier chauve, grand, distingu� de la guerre de 14 � pourquoi il me fait cet effet-l� ? � �a doit �tre � cause des livres de Mac Orlan ; il parle avec la molle. Il y a aussi deux trois Am�ricains, dont un capitaine, mais un pas �l�gant, ils sont tous au p�ze pour avoir l�air si peu port�s sur la toilette. Une esp�ce de bar � ma gauche apr�s le piano, pr�s de l�entr�e, et derri�re un larbin, je vois seulement le haut de sa t�te. Les types commencent � se taper des whiskies dans des verres � orangeade. L�atmosph�re parfaitement emmerdante. Heinz et Martin ont fini leur truc. Aucun succ�s, on va jouer Dream de Johnny Mercer, je prends ma trompette, Heinz sa clarinette, il y en a deux qui se mettent � danser et aussi la brune et il arrive aussi quelques autres pays. Peu. Il doit y avoir d�autres salles derri�re. C�est fou ce que �a chauffe, des radiateurs. Apr�s Dream, un truc pour les r�veiller, Margie, je joue avec la sourdine, ils sont tellement peu � danser, et puis �a sonne mieux avec la clarinette, j�accorde un peu la trompette, j��tais trop haut. Les pianos sont toujours trop hauts d�habitude, mais celui-ci est bas parce qu�il fait chaud. On ne se fatigue pas et �a danse sans grande conviction. Il entre un type en veston noir bord�, chemise et col empes�s, pantalon � raies, on dirait un intendant, c�est probablement �a. Il fait un signe au gar�on qui nous apporte trois cocktails, du gin orange ou quelque chose comme �a, j�aime mieux le Coca-Cola, �a va me fiche mal au foie. Il vient ensuite, quand l�air est fini et nous demande ce qu�il peut nous apporter ; bien aimable, il a une figure maigre, le nez rouge et une raie sur le c�t� et le teint cuivreux, il a l�air triste, pauvre vieux �a doit �tre le vomito-negro h�r�ditaire. Il s�en va et nous ram�ne deux assiettes, l�une avec quatre �normes parts de tarte aux pommes, et dans l�autre une pile de sandwiches, les uns corned-pork, les autres beurre et foie gras, la vache ce que c�est bon. Pour ne pas avoir l�air, Martin a un sourire de concupiscence et son nez rejoint presque son menton, et le type nous dit : � Vous n�avez qu�� demander si vous en voulez d�autres. On rejoue apr�s avoir mang� un sandwich, la jolie brune fait l�andouille et tortille ses fesses dures en plantant des choux avec l�Am�ricain, ils dansent, tout pli�s sur les jarrets en baissant la t�te, comme une exag�ration de galop 1900, j�en ai d�j� vu faire �a l�autre jour, �a doit �tre la nouvelle manie, �a vient encore d�Auteuil et des zazous de l�-bas. Juste derri�re moi, il y a deux massacres de cerfs Dittishausen 1916 et Unadingen 21 juin 1928, �a n�a vraiment qu�un int�r�t restreint je trouve, ils sont mont�s sur des tranches de bois verni coup�es � m�me la b�che un peu en biais, c�est ovale, ou, plus exactement, c�est-t-elliptique. Il entre un Major, non, une �toile d�argent, un colonel, avec une belle fille dans les bras, belle fille c�est peut-�tre trop dire, elle a la peau claire et rose, les traits ronds comme si on venait de la tailler dans la glace et si �a avait d�j� un peu fondu, ce genre de traits ronds, sans bosses, sans fossettes, �a a quelque chose d�un peu r�pugnant, �a cache forc�ment quelque chose, �a fait penser � un trou du cul apr�s un lavement, bien propre et d�sodoris�. Le type a l�air compl�tement machin, un grand pif et des cheveux gris, il la serre amoureusement et elle se frotte, vous �tes d�gueulasses tous les deux, allez baiser dans un coin et revenez, si �a vous travaille, c�est idiot ces frottailleries avec ces airs de chat foirant dans les cendres, bouh ! vous me d�go�tez, s�rement elle est propre et un peu humide entre les cuisses. En voil� une autre blond roux, on voyait en 1910 des photos comme �a, elle a un ruban rouge autour de la t�te, American Beauty, et �a n�a pas chang�, toujours de la fille trop r�cur�e, celle-l�, en plus, elle est mal b�tie, les genoux �cart�s, elle a le genre Alice au Pays des Merveilles. �a doit �tre toutes des Am�ricaines ou des Anglaises, la brune danse toujours, on s�arr�te de jouer, elle vient pr�s du piano et demande � Martin de jouer Laura, il conna�t pas, et alors Sentimental Journey. Bon. Je fais la sixte demand�e. Ils dansent tous. Quelle bande d�enfl�s ! Est-ce qu�ils dansent pour les airs, pour les filles ou pour danser ? Le colonel continue � se frotter, une fille m�a dit l�autre jour qu�elle ne peut pas blairer les officiers am�ricains, ils parlent toujours politique et ils ne savent pas danser, et en plus, ils sont emmerdants (c��tait pas la peine, le reste suffit). Je suis un peu de son avis jusqu�ici, j�aime mieux les soldats, les officiers sont encore plus puants que les aspi fran�ais, et pourtant, �a, c�est � faire p�ter le conom�tre, avec leurs petits b�tons � enculer les chevaux. Je suis assis sur une chaise genre rustique-moyen�geux-cousu-main, c�est bougrement dur aux fesses, si je me l�ve, gare au trou de mon pantalon. La brune revient, autre entretien avec Martin, vieux salaud, tu lui mettrais bien la main au panier, toi aussi. Je sais pourquoi, il fait chaud et �a nous ragaillardit, d�habitude, sur le show-boat, on les avait � z�ro, c�est pas enthousiasmant pour jouer. Le temps passe pas vite, ce soir, c�est plus fatigant de jouer � trois, et puis cette musique, c�est la barbe ; on joue encore deux airs et on s�arr�te un peu, on bouffe la tarte, et puis un Am�ricain, c�est Bernard ou O�Hara, celui � qui le chauffeur parlait devant le Celtique, arrive. <emphasis>� If you want some coffee, you can get a cup now, come on.�� Thanks ! </emphasis>dit Martin, et on y va, on retraverse le hall, on tourne � gauche, petit salon, moquettes, enti�rement tendu d�Aubusson, � boiseries de ch�ne ; sur le divan, il y a le colonel et sa femelle frotteuse, elle a un tailleur noir, des bas un peu trop roses mais fins, elle est blonde et elle a une bouche mouill�e ; on passe sans les regarder, d�ailleurs �a ne les g�ne pas du tout, ils ne font rien, juste du sentiment, et on entre dans une autre pi�ce, bar, salle � manger, toujours de l�Aubusson � c�est une manie �, et un chic tapis sur la moquette. Et des pyramides de g�teaux. Environ deux douzaines de m�les et femelles, ces derni�res dans l�approximative proportion d�un quart, ils fument et boivent du caf� au lait. Il y a des assiettes et des assiettes et on y va, pas trop ostensiblement, mais avec une d�cision bien arr�t�e. Des petits pains de mie au raisin fourr�s de cr�me de cacahu�tes, j�aime �a, des petits palets de dame aux raisins, �a aussi, et de la tarte aux pommes avec une couche de deux centim�tres de marmelade � la cr�me sous les pommes et une p�te � s�en faire p�ter la gueule, on n�aura pas trop perdu sa soir�e. Je bouffe jusqu�� ce que j�aie plus faim et je continue encore un peu apr�s, pour �tre s�r de ne pas avoir de regrets le lendemain, et je vide ma tasse de caf� au lait, un demi-litre environ, et encore quelques g�teaux, Martin et Heinz prennent chacun une pomme, pas moi, �a me g�ne d�emporter des trucs devant ces cr�tins-l�, mais les Hollandais, c�est comme les chiens, �a manque de pudeur et �a n�a de sensibilit� qu�� partir du coup de pied au cul. On r�daille un peu. Je reste le dos vers le mur � cause du trou, et on retourne dans la grande salle, je l�che deux boutons parce que c�est dur de souffler tout de suite apr�s avoir bouff�. On remet �a. La brune est l�, elle veut I dream of you. Ah ! je le connais ! Mais pas Martin, �a ne fait rien il lui propose Dream, on l�a d�j� jou�, et il attaque : Here I�ve said it again, celui-l�, je l�aime assez � cause du middle-part o� l�ont fait une jolie modulation de fa en si b�mol, sans avoir l�air d�y toucher. Et puis on joue, et on s�arr�te, et on rejoue, et on s�endort un peu. Il y a deux nouvelles filles, elles sont crasseuses, s�rement des Fran�aises, et des tignasses hirsutes, l�air de dactylos intellectuelles, m�tin�es de bonniches. Tout de suite, il faut qu�elles viennent nous demander du musette, et pour les faire r�ler, on joue le Petit Vin Blanc en swing, elles ne reconnaissent m�me pas l�air, quelles noix, si, juste � la fin, et elles font une sale gueule, les Am�ricains ils s�en foutent, ils aiment tout ce qui est moche. Je crois que �a se tire, il est plus de minuit, on a jou� des tas de vieilles conneries. On se tape un Coca-Cola dans un grand verre. Martin a �t� pay� tout � l�heure, une grande enveloppe, il a regard� et il a dit : <emphasis>� Nice people, Roby, they have paid for four musicians, though we were only three. </emphasis>Il a dit �a, le cr�tin, �a fait qu�il y a trois mille francs dans l�enveloppe. Martin va pisser et il tend la main, en revenant, pour un paquet de s�ches Chesterfields : � <emphasis>Thank you, sir, thanks a lot ! </emphasis>Larbin, va ! Un grand roux vient me demander quelque chose � propos d�une batterie, il en veut une pour demain, je lui donne deux adresses, et puis un autre vient et s�explique mieux, il voulait louer une batterie, alors il n�y a rien de fait, je ne peux pas lui indiquer d�adresse pour �a, il offre aussi une cigarette. On joue et il finit par �tre une heure. On ferme par Good Night, Sweet-heart, c�est marre, on s�en va. Encore un� On joue de nouveau Sentimental Journey, �a les trouble que ce soit le dernier, ils sont tendres. Maintenant, il faut penser � partir. On va se rhabiller. Froid dans le couloir et l�entr�e, je mets mon imper, Martin me fait signe, il est avec Heinz. Bon. Il me file sept cents balles, j�ai compris, tu gardes le reste, tu es un salaud, je t�aplatirais ta sale gueule avec un plaisir, mais qu�est-ce que tu veux que �a me foute, je suis moins con que toi et tu as cinquante ans, j�esp�re que tu vas crever. Heinz, il le paye pas devant moi : vous �tes vraiment malins tous les deux. Les cigarettes, je lui donne ma part, rien que pour qu�il me dise : <emphasis>We thank you very much, Roby. </emphasis>Et on attend une bagnole. Dans l�entr�e, c�est carrel� par terre, il y a deux seaux rouges pleins d�eau et un extincteur et partout des pancartes � Beware of fire, Don�t put your asches, etc. Et je voudrais bien savoir � qui est cette maison, on s�extasie avec Heinz, �a lui pla�t aussi. On retourne dans le hall. Martin va pisser, il a fauch� quelque part un num�ro de <emphasis>Yank </emphasis>et il me le donne � garder. On est pr�s du t�l�phone. Martin revient, il me dit : � <emphasis>Can you call my hotel, Roby, I wonder if my wife�s arrived. </emphasis>Sa femme devait arriver aujourd�hui et je t�l�phone � son h�tel de la part de M.�Romberg si sa clef est au tableau. Oui, elle y est, ta femme n�est pas l�. Tu pourras toujours te taper la paluche devant une pin-up girl. On retourne dans le vestibule et on va � la Packard, le chauffeur veut pas nous prendre tous les trois, on l�emmerde.�� Pars sans nous, on se d�brouillera. On retourne dans le hall, je m�assieds, Heinz r�le en sabir pour changer. Martin parlemente avec Doublem�tre, c�est un Am�ricain, il est bien gentil, il nous trouve une bagnole, mais Martin va chier et on attend. Je retourne dans le vestibule. Heinz a tout de m�me donn� vingt balles � un des ma�tres d�h�tel, il est assez sympa.�� � qui est la maison ?�� C�est � un Anglais, il est fonctionnaire en Afrique du Sud et il a une autre maison pr�s de Londres. C�est bien et, pendant l�occupation, les Allemands n�ont pas ab�m� du tout, ils y �taient, comme de juste. L�Anglais il a perdu sa femme il y a trois ans, il vient de se remarier, le gar�on ne conna�t pas encore sa nouvelle patronne. C�est triste de perdre quelqu�un. Lui, il avait un copain, un ami de six ans et il l�a perdu, eh bien ! �a fait un vide qu�on ne peut pas remplir. Je condoulois, on se serre la main. Au revoir. Merci. Heinz et Martin arrivent enfin, on sort, la bagnole est dans une all�e. C�est une Chrysler, non, c�est l�autre, mieux, une Lincoln. Je pisse contre un arbre, arrivent les deux bonniches-dactylos et un Am�ricain, c�est lui le conducteur. Nous trois derri�re, lui devant avec les deux filles, elles r�lent parce qu�elles sont trop serr�es, moi, je m�en fous consid�rablement, je suis tr�s bien. Elles mettent la radio en marche, on d�marre, �a arrache dur. On suit une autre bagnole. La musique �a fait passer le temps, c�est un jazz blanc, �a swingue assez froid, mais c�est dr�lement en place. La bagnole marche, je dis � Heinz : � Je me baladerais bien comme �a toute la nuit. Et lui, aime mieux aller se coucher. Paris, Concorde, rue Royale, Boulevards, Vivienne, Bourse, stop� Martin descend, je me fais reconduire ensuite, Heinz est furieux, on a fait tout le tour, on est gare du Nord, il doit revenir � Neuilly, qu�il se d�merde avec le gars. Au revoir, mes enfants. Je serre la main du conducteur : � <emphasis>Thanks a lot. Good night. </emphasis>Je suis chez moi, enfin au pieu, et juste avant de m�endormir, je me suis chang� en canard.</p></section></section><section><title><p>MARSEILLE COMMEN�AIT � S��VEILLER<a l:href="#n_6" type="note">[6]</a></p></title><section><title><p>I</p></title><p>Marseille commen�ait � s��veiller.</p><p>Le gar�on boucher releva le demi-rideau de fer peint en vert olive qui masquait la moiti� sup�rieure de la boucherie. Cela fit un bruit m�tallique et violent, mais le gar�on boucher pouvait siffler encore plus fort et le fit. Il sifflait <emphasis>La Valse de Palavas n�est pas la lavasse de l�agence Havas, </emphasis>une rengaine obs�dante apprise � la radio qui la d�bitait en tranches interminables � longueur de journ�e.</p><p>Puis le gar�on boucher souleva la grille m�tallique en trois parties qui obturait la partie inf�rieure du magasin et la rangea dans l�endroit idoine. Ceci fait, il balaya la sciure r�pandue la veille et se tourna les pouces en cadence.</p><p>Le pas du patron, dans le couloir, lui rappela quelque chose. Il se rua sur un beau couteau tout neuf achet� la veille et se mit � le passer fr�n�tiquement sur le fusil<a l:href="#n_7" type="note">[7]</a>.</p><p>Cependant, le patron approchait, se raclant la gorge comme tous les matins avec un bruit �c�urant. C��tait un grand type brun, un peu sinistre, fort comme un Turc. Il �tait de Nogent, pourtant.</p><p>��Alors, dit-il. Ce couteau ?</p><p>���a commence, r�pondit le gar�on, un peu rouge. Ses cheveux blonds courts et son nez camus le faisaient ressembler � un petit cochon.</p><p>��Fais voir.</p><p>Le gar�on tendit la lame au patron. Ce dernier la prit et passa le tranchant sur son ongle pour en �prouver le fil.</p><p>��De la m�, jura-t-il. O� as-tu appris � aiguiser ? Tu serais pas capable de couper le cou � un Nord-Cor�en, avec un truc comme �a.</p><p>Il disait �a pour vexer son apprenti dont il connaissait les tendances r�volutionnaires.</p><p>��Oh ! protesta le gar�on. Chiche !</p><p>Il avait parl� trop t�t. Sinistre, le patron le regarda.</p><p>��Chiche ! dit-il.</p><p>Le gar�on se sentit un peu brouill�. Timidement, il tenta de se rattraper.</p><p>��M�le ou femelle�, sugg�ra-t-il.</p><p>��D�accord ! dit le patron en ricanant.</p><p>Il se racla la gorge une derni�re fois. Ne pouvant supporter le bruit, le jeune gar�on se mit � vomir dans la sciure.</p></section><section><title><p>II</p></title><p>Mr. Mackinley frotta pensivement une allumette sur la semelle de cuir de sa chaussure gauche. Il avait les deux pieds sur son bureau et dut se pencher fortement en r�veillant la douleur de son vieux lumbago d�Iwojima.</p><p>Mr. Mackinley portait en r�alit� un tout autre nom et cette affaire d�exportation dissimulait la personnalit� d�un des �l�ments les plus actifs de l�A. S. S., le service secret am�ricain. Les plis durs de son visage �nergique laissaient entendre que Mr. Mackinley, le cas �ch�ant, pouvait se montrer tr�s ferme.</p><p>Il laissa tomber sa main sur un bouton �lectrique. Une secr�taire parut.</p><p>��Faites entrer Mme�Eskubova, dit-il en anglais sans le moindre accent.</p><p>��Yes, sir, dit la secr�taire et Mr. Mackinley fron�a les sourcils aux relents de Brooklyn �voqu�s par cette voix pincharde. Mais il avait assez d�empire sur lui-m�me, comme Hiro-Hito, pour se contenir.</p><p>Une femme p�n�tra peu apr�s dans le bureau. Elle �tait plantureuse et mystique ; ses yeux bleus, ses cheveux ch�tains, un corps potel� et tentateur faisaient d�elle l�agent r�v� pour une mission d�licate.</p><p>��Hello, Pelagia, dit bri�vement Mr. Mackinley.</p><p>Elle lui r�pondit dans la m�me langue et nous sommes oblig�s de traduire.</p><p>��J�ai une mission de confiance pour vous, dit Mackinley, allant droit au but comme font les Am�ricains.</p><p>��Laquelle, r�pondit Pelagia du tac au tac.</p><p>��Voil�, murmura Mackinley en baissant la voix. Nous avons appris de source s�re qu�un homme politique fran�ais bien connu, M.�Jules M�, est entr� en possession de renseignements qui seraient pour nous de la plus haute importance. Il s�agit du rapport Gromiline.</p><p>Pelagia p�lit, mais ne dit rien.</p><p>��Euh�, continua Mackinley g�n�, alors en somme, il n�y a que vous qui puissiez obtenir les renseignements en question.</p><p>��Et comment ? demanda-t-elle dans un souffle.</p><p>��Ma ch�re, dit galamment Mackinley� votre charme bien connu.</p><p>Le porte-cigarettes d�argent de Pelagia l�atteignit au sourcil gauche. Quelques gouttes de sang jaillirent. Mackinley souriait toujours mais ses m�choires se contractaient convulsivement. Il ramassa l��tui et le tendit � Pelagia.</p><p>��Vous me prenez pour une grue, dit-elle. Je ne suis pas Marthe Richard, ne l�oubliez pas, Mackinley.</p><p>��Ma ch�re, dit-il, c�est oui ou�</p><p>Il se passa d�un geste significatif le tranchant de la main sur la pomme d�Adam.</p><p>Elle explosa.</p><p>��Je refuse, dit-elle, il est trop moche. Lorsque je suis entr�e dans vos services, il a �t� convenu que ma fid�lit� � Georges ne risquerait de subir aucune atteinte.</p><p>��Ha, ha ! ricana Mackinley. Et que dites-vous de ce petit blond aux joues roses� un gar�on boucher de Montpellier, je crois� que vous sortez en taxi.</p><p>Cette fois, elle accusa le coup.</p><p>��Vous savez donc tout, esp�ce de monstre ! dit-elle dans un souffle.</p><p>��Je voudrais en savoir davantage, dit-il, et c�est pourquoi je me suis permis de solliciter votre concours.</p><p>��Coucher avec Jules M�, murmura Pelagia. Quelle abomination !</p><p>Elle frissonna et se leva.</p><p>��Je crois que nous n�avons plus rien � nous dire, conclut Mackinley. Dans quelques jours, notre agent F-5 vous contactera � Montpellier. Vous recevrez un jeu complet de papiers d�identit� et, naturellement, quelques subsides�</p><p>��Combien ? murmura-t-elle.</p><p>��Heu�, dit Mackinley. Vous aurez cinq cent mille en liquide et cinq mille dollars de plus � votre cr�dit si l�affaire r�ussit. Le service est d�cid� � se montrer assez g�n�reux cette fois, Voyez-vous, ma ch�re Pelagia, le rapport Gromiline est extr�mement important pour le pr�sident�</p></section><section><title><p>III</p></title><p>Le taxi d�marra lentement. C��tait une vieille Vivaquatre dont le chauffeur �tait � moiti� sourd.</p><p>Derri�re, sur les coussins, Pelagia caressait tendrement les cheveux courts du gar�on boucher.</p><p>��Mon minet, dit-elle en russe� quand j��tais toute petite, j�avais un petit cochon rose, un b�b� cochon� il s�appelait Pulaski� c�est lui que tu me rappelles.</p><p>Elle se rembrunit. Le gar�on boucher, un peu abruti de nature, se laissait caresser sans mot dire.</p><p>��Zut ! murmura Pelagia. Je suis en train de faire un complexe r�troactif, comme ces garces d�Am�ricaines.</p><p>Le taxi approchait de l�h�tel o� ils abritaient leurs amours.</p><p>���coute, dit Pelagia, rassemblant son meilleur fran�ais. Toi� venir� toi, petit pigeon, prendre couteau� couper ma gorge.</p><p>��Je ne peux pas coucher avec ce type� ajouta-t-elle en russe. �coute, Goloubtchik, reprit-elle en fran�ais� Si tu m�aimes, tu dois le faire.</p><p>��Est-ce que tu es Nord-Cor�enne ? demanda le gar�on boucher � br�le-pourpoint.</p><p>��Oh�, dit Pelagia� Kharbine� tout pr�s.</p><p>��Alors, �a va, dit-il. C�est d�accord. Je veux bien.</p><p>Pelagia frissonna.</p><p>��J�aime mieux que ce soit toi, dit-elle tr�s vite. Mon cochon rose. � Palavas, l� o� nous nous sommes connus.</p><p>Elle l�embrassa passionn�ment. Le chauffeur, qui voyait �a dans le r�troviseur, faillit emboutir un camion.</p><p>��On fera �a demain, dit le gar�on boucher. J�aff�terai le truc ce soir en rentrant. Rendez-vous sur la plage � neuf heures.</p><p>On �tait le 3 septembre.</p></section><section><title><p>IV</p></title><p>��Pas encore fameux, observa le patron. D�cid�ment, tu ne sais pas aff�ter un couteau.</p><p>��On verra �a, dit le gar�on, l�air faraud.</p><p>��J�attends toujours le Nord-Cor�en, dit le patron, taquin.</p><p>��Patience, dit le gar�on.</p><p>Il empoigna le fusil et commen�a � repasser la lame avec application. Un bout de langue passait entre ses l�vres. Le patron ricana et cracha dans la sciure, en plein sur une grosse mouche verte.</p></section><section><title><p>V</p></title><p>��Arr�tez-vous ici, dit Pelagia en tapant sur l��paule du chauffeur. Ce dernier obtemp�ra. Elle lui lan�a deux billets de mille francs et descendit. Elle portait une jupe noire et un chemisier blanc largement �chancr�.</p><p>Le chauffeur la regarda s��loigner et claqua de la langue.</p><p>��Pour ce prix-l�, je me la farcirais bien tous les soirs, dit-il avec une grossi�ret� r�voltante.</p><p>Elle allait � grands pas vers la plage. Il �tait pr�s de huit heures. Elle se retournait de temps � autre. Deux hommes la virent passer et s�arr�t�rent.</p><p>��Hum ! dit l�un.</p><p>��Oui�, r�pondit le second.</p><p>Le soir tombait tr�s vite. Pelagia marchait sur la plage de Palavas. Elle �tait seule maintenant. Elle arrivait au lieu du rendez-vous. Elle �tait en avance. Se laissant tomber sur le sable, elle attendit.</p><p>Il surgit derri�re elle, silencieux comme une ombre. Elle per�ut sa pr�sence.</p><p>��Mon cochon rose, soupira-t-elle.</p><p>Il �tait nerveux.</p><p>���a m�emb�te, dit-il. Kharbine, j�ai regard� sur une carte, c�est pas du tout en Cor�e du Nord.</p><p>��Qu�importe, soupira Pelagia. Tout plut�t que coucher avec ce type. Fais vite, Goloubtchik.</p><p>Il se rappela la technique des parachutistes qu�il avait vu op�rer au cin�ma. En m�me temps, sa propret� naturelle lui sugg�ra une id�e.</p><p>��Entre dans l�eau, dit-il. �a ne tachera pas.</p><p>Elle marcha dans l�eau. Brutalement, il l�a retourna et lui colla son pouce sous le nez, lui renversant la t�te en arri�re. Le couteau plongea. Une seule fois.</p><p>��Mince, dit-il en retirant l�arme, le patron ne dira pas que c��tait mal aff�t�, ce coup-l�.</p><p>� ses pieds, le cadavre saignait dans l�eau noire.</p><p>��Une bonne chose de faite, murmura le gar�on, j�ai tenu parole.</p><p>Une masse pesante s�abattit sur sa tempe et il s�effondra, inerte.</p><p>L�agent F-5 siffla doucement. Le canot s�approcha.</p><p>��Mettez �a l�-dedans, dit-il. Ce bougre m�a �pargn� un travail d�sagr�able.</p><p>L�homme du canot chargea le corps du gar�on boucher.</p><p>��Une piq�re de N. R. F.<a l:href="#n_8" type="note">[8]</a>, dit-il. Et on le ram�ne chez lui.</p><p>Il fouilla le corps. La blessure ne saignait plus. Il ramassa l�arme et la lan�a loin de lui.</p><p>Le portefeuille, la ceinture. Il allait disperser tout �a. Il tira le corps vers le rivage. Il fallait qu�on le retrouve ; F-5 avait besoin d��tre couvert vis-�-vis de Mackinley.</p><p>Le grondement du petit canot r�sonnait en sourdine. F-5 monta. La coque fr�le s�enfon�a sous son poids.</p><p>��Allez, dit-il. On a encore du boulot.</p><p>La tache noire du bateau disparut dans l�ombre.</p></section></section><section><title><p>LES CHIENS, LE D�SIRET LA MORT<a l:href="#n_9" type="note">[9]</a></p></title><p>Ils m�ont eu� Je passe � la chaise demain. Je vais l��crire tout de m�me, je voudrais expliquer. Le jury n�a pas compris. Et puis Slacks est morte maintenant et il m��tait difficile de parler en sachant qu�on ne me croirait pas. Si Slacks avait pu se tirer de la bagnole. Si elle avait pu venir le raconter. N�en parlons plus, il n�y a rien � faire. Plus sur terre.</p><p>Le chiendent, quand on est chauffeur de taxi, c�est les habitudes, qu�on prend. On roule toute la journ�e et, � force, on conna�t tous les quartiers. Il y en a qu�on pr�f�re � d�autres. Je connais des types, par exemple, qui se feraient hacher plut�t que d�emmener un client � Brooklyn. Moi, je le fais volontiers. Je le faisais volontiers, je veux dire, parce que, maintenant, je ne le ferai plus. C�est une habitude comme cela que j�avais prise, je passais presque tous les soirs vers une heure au � Three Deuces �. Une fois, j�y avais amen� un client saoul � rouler, il a voulu que j�y entre avec lui. Quand je suis ressorti, je savais le genre de filles qu�on trouvait l�-dedans. Depuis, c�est idiot, vous le direz vous-m�me�</p><p>Tous les soirs, � une heure moins cinq, une heure cinq, j�y passais. Elle sortait � ce moment-l�. Ils avaient souvent des chanteuses au � Deuces �, et je savais qui �tait celle-l�. Slacks, ils l�appelaient parce qu�elle �tait en pantalons plus souvent qu�autre chose. Ils ont dit aussi dans les journaux qu�elle �tait lesbienne. Presque toujours, elle sortait avec les deux m�mes types, son pianiste et son bassiste, et ils filaient dans la voiture du pianiste. Ils passaient ailleurs en attraction et revenaient au � Deuces � finir la soir�e. Je l�ai su apr�s.</p><p>Je ne restais jamais longtemps l�. Je ne pouvais pas garder mon taxi pas libre tout le temps, ni stationner trop longtemps non plus, et il y avait toujours plus de clients dans ce coin que partout ailleurs.</p><p>Mais, le soir dont je parle, ils se sont engueul�s, quelque chose de s�rieux. Elle a flanqu� son poing dans la figure du pianiste. Cette fille tapait dr�lement dur. Elle l�a descendu aussi net qu�un flic. Il �tait plein, mais, m�me � jeun, je crois qu�il serait tomb�. Seulement, saoul comme �a, il est rest� par terre, et l�autre essayait de le ranimer en lui flanquant des beignes � lui emporter le citron. Je n�ai pas vu la fin parce qu�elle s�est amen�e, elle a ouvert la porte du taxi, et elle s�est assise � c�t� de moi, sur le strapontin. Et puis, elle a allum� un briquet et elle m�a regard� sous le nez.</p><p>��Vous voulez que j�allume le plafonnier de la bagnole !</p><p>Elle a dit non, et elle a �teint son briquet et je suis parti. Je lui ai demand� l�adresse un peu plus loin, apr�s avoir tourn� dans York Avenue, parce que je me rendais compte enfin qu�elle n�avait rien dit.</p><p>��Tout droit.</p><p>Moi, �a m��tait �gal, hein, le compteur tournait. Alors j�ai fonc� tout droit. � cette heure-l�, il y a du monde dans les quartiers des bo�tes, mais, d�s qu�on quitte le centre, c�est fini. Les rues sont vides. On ne le croit pas, mais c�est pire que la banlieue, pass� une heure. Quelques bagnoles et un type de temps en temps.</p><p>Apr�s cette id�e de s�asseoir � c�t� de moi, je ne pouvais pas m�attendre � grand-chose de normal de la part de cette fille. Je la voyais de profil. Elle avait des cheveux noirs jusqu�aux �paules, et un teint tellement clair qu�elle avait l�air malade. Elle se maquillait les l�vres avec un rouge presque noir et sa bouche avait l�air d�un trou d�ombre. La voiture filait toujours. Elle s�est d�cid�e � parler.</p><p>��Donnez-moi votre place.</p><p>J�ai arr�t� la voiture. J��tais d�cid� � ne pas protester. J�avais vu la mani�re dont elle venait de descendre son partenaire, et je ne tenais pas � me bagarrer avec une femelle de ce calibre-l�. Je me pr�parais � descendre, mais elle m�a accroch� par le bras.</p><p>��Pas la peine. Je vais passer sur vous. Poussez-vous.</p><p>Elle s�est assise sur mes genoux et elle s�est gliss�e � ma gauche. Elle �tait ferme comme un quartier de frigo, mais pas la m�me temp�rature.</p><p>Elle s�est rendu compte que �a me faisait quelque chose, et elle s�est mise � rigoler, mais sans m�chancet�. Elle avait l�air presque contente. Quand elle a mis en marche, j�ai cru que la bo�te de vitesses de mon vieux clou allait �clater, et on a �t� renfonc�s de vingt centim�tres dans nos si�ges, tellement elle d�marrait brutalement.</p><p>On arrivait du c�t� du Bronx, apr�s avoir travers� Harlem River et elle appuyait sur le machin � tout d�molir. Quand j��tais mobilis�, j�ai vu des types conduire en France, et ils savaient amocher une bagnole, mais ils ne la massacraient pas le quart de cette gonzesse en pantalons. Les Fran�ais sont seulement dangereux. Elle, c��tait une catastrophe. Toujours, je ne disais rien.</p><p>Oh, �a vous fait rigoler ! Parce que vous pensez qu�avec ma taille et mes muscles j�aurais pu venir � bout d�une femelle. Vous ne l�auriez pas fait non plus apr�s avoir vu la bouche de cette fille et l�aspect que sa figure avait dans cette voiture. Blanche comme un cadavre, et ce trou noir� Je la regardais de c�t�, et je ne disais rien, et je surveillais en m�me temps. J�aurais pas voulu qu�un flic nous rep�re � deux devant.</p><p>Vous ne le penseriez pas, je vous dis, dans une ville comme New York, le peu de monde qu�il peut y avoir apr�s une certaine heure. Elle tournait tout le temps dans n�importe quelle rue. On roulait des blocks entiers sans voir un chat et puis on apercevait un ou deux types. Un clochard, une femme quelquefois, des gens qui revenaient de leur travail ; il y a des magasins qui ne ferment pas avant une ou deux heures du matin, ou pas du tout, m�me. Chaque fois qu�elle voyait un type sur le trottoir de droite, elle tripotait le volant et venait passer au ras du trottoir, le plus pr�s possible du type et elle ralentissait un peu, et puis elle donnait un coup d�acc�l�rateur, juste au moment de passer devant lui. Je ne disais toujours rien, mais la quatri�me fois qu�elle l�a fait, je lui ai demand�.</p><p>��Pourquoi faites-vous �a ?</p><p>��Je suppose que �a m�amuse, dit-elle.</p><p>Je n�ai rien r�pondu. Elle m�a regard�. J�aimais pas qu�elle me regarde en conduisant et malgr� moi ma main est venue maintenir le volant. Elle m�a donn� un coup sur la main avec son poing droit, sans avoir l�air. Elle tapait comme un cheval. J�ai jur�, et elle a rigol� de nouveau.</p><p>��Ils sont tellement marrants quand ils sautent en l�air au moment o� ils entendent le bruit du moteur�</p><p>Elle avait s�rement vu le chien qui traversait et je me pr�parais � m�accrocher � quelque chose pour encaisser le coup de frein, mais, au lieu de ralentir, elle a acc�l�r� et j�ai entendu le bruit sourd sur l�avant de la bagnole et j�ai senti le choc.</p><p>��Mince ! j�ai dit. Vous y allez fort ! Un chien comme �a, �a a d� arranger la bagnole�</p><p>��Ta gueule !�</p><p>Elle avait l�air dans le cirage. Elle avait les yeux vagues et la bagnole n�allait plus tr�s droit. Deux blocks plus loin, elle s�est arr�t�e contre le trottoir.</p><p>Je voulais descendre, voir si �a n�avait pas esquint� la calandre et elle m�a accroch� par le bras. Elle respirait en soufflant comme un cheval.</p><p>Sa figure � ce moment-l�� Je ne peux pas oublier sa figure. Voir une femme dans cet �tat-l� quand on l�a mise soi-m�me dans cet �tat-l�, �a va, c�est bien� mais �tre � des kilom�tres de penser � �a, et la voir comme �a tout d�un coup� Elle ne bougeait plus et elle me serrait le poignet de toute sa force, elle bavait un peu. Les coins de sa bouche �taient humides.</p><p>J�ai regard� dehors. Je ne sais pas o� on �tait. Il n�y avait personne. Son froc, il se d�faisait d�un seul coup avec une fermeture �clair. Dans une bagnole, d�habitude, on reste sur sa faim. Mais, malgr� �a, j�oublierai pas cette fois-l�. M�me quand les gars m�auront ras� la t�te demain matin�</p><empty-line/><p>Un peu apr�s, je l�ai fait repasser � droite et j�ai repris le volant et elle m�a fait arr�ter la bagnole presque tout de suite. Elle s��tait rafistol�e tant bien que mal en jurant comme un Su�dois, et elle est descendue pour s�installer derri�re. Puis elle m�a donn� l�adresse d�une bo�te de nuit o� elle devait aller chanter et j�ai essay� de me rendre compte de l�endroit o� on �tait. J��tais vague comme quand on se l�ve apr�s un mois de clinique. Mais j�ai r�ussi � me tenir quand m�me debout en descendant � mon tour. Je voulais voir le devant de la bagnole. Il n�y avait rien. Juste une tache de sang allong�e par le vent de la vitesse, sur l�aile droite. �a pouvait �tre n�importe quelle tache.</p><p>Le plus rapide, c��tait de faire demi-tour et de revenir par le m�me chemin.</p><p>Je la voyais dans le r�troviseur, elle guettait par la vitre, et quand j�ai aper�u le tas noir de la charogne sur le trottoir, je l�ai entendue. De nouveau, elle respirait plus fort. Le chien remuait encore un peu, la bagnole avait d� lui casser les reins et il s��tait tra�n� sur le bord. J�avais envie de vomir et j��tais faible et elle a commenc� � rire derri�re moi, elle voyait que j��tais malade et elle s�est mise � m�injurier tout bas ; elle me disait des choses terribles et j�aurais pu la prendre et recommencer l�, dans la rue.</p><p>Vous autres, les gars, je ne sais pas en quoi vous �tes faits, mais quand je l�ai eue ramen�e dans cette bo�te o� elle devait en pousser une, j�ai pas pu rester au-dehors � l�attendre. Je suis reparti aussi sec. Il fallait que je rentre chez moi. Il fallait que je me couche. Vivre seul, c�est pas tr�s marrant tous les jours, mais, mince, heureusement que j��tais seul ce soir-l�. Je me suis m�me pas d�shabill� et j�ai bu quelque chose que j�avais, et je me suis mis sur mon pieu, j��tais vid�. Mince, j��tais salement vid�</p><p>Et puis, le lendemain soir, j�y �tais de nouveau, et je l�attendais, droit devant. J�ai baiss� le drapeau et je suis sorti faire trois pas sur le trottoir. �a grouille, dans ce coin-l�. Je ne pouvais pas rester. Je l�attendais quand m�me. Elle est sortie, toujours � la m�me heure. R�guli�re comme une pendule, cette fille. Elle m�a vu tout de suite. Elle m�a bien reconnu. Ses deux types la suivaient comme d�habitude. Elle a rigol� de sa mani�re habituelle. Je ne sais pas comment vous dire �a ; moi, la voir comme �a, j��tais plus les deux pieds sur la terre. Elle a ouvert la porte du taxi et ils se sont mis dedans tous les trois. �a m�a suffoqu�. Je ne m�attendais pas � �a. Idiot, je me suis dit. Tu comprends pas qu�une fille comme �a, c�est tout en caprices. Un soir, tu es bon, et puis le lendemain tu es chauffeur de taxi. Tu es n�importe qui.</p><p>Tu parles !� N�importe qui !� Je conduisais comme une noix et j�ai failli emboutir le cul d�une grosse bagnole juste devant ; je r�lais, s�r. J��tais mauvais et tout. Derri�re moi, ils se marraient tous les trois. Elle racontait des histoires avec sa voix d�homme, sa voix, bon sang, on aurait dit qu�elle la sortait de sa gorge � rebrousse-poils et �a vous faisait exactement l�effet d�une bonne cuite.</p><p>Sit�t que je suis arriv�, elle est descendue la premi�re ; les deux types n�ont m�me pas insist� pour payer. Ils la connaissaient aussi� Ils sont entr�s et elle s�est pench�e � la porti�re pour me caresser la joue comme si j��tais un b�b� ; et j�ai pris sa monnaie. J�avais pas envie d�avoir des histoires avec elle. J�allais dire quelque chose. Je cherchais quoi. Elle a parl� la premi�re.</p><p>��Tu m�attends ? elle m�a dit.</p><p>��O�.</p><p>��Ici. Je sors dans un quart d�heure.</p><p>��Seule ?</p><p>Mince ! J��tais gonfl�. J�aurais voulu retirer �a, j�ai rien pu retirer du tout et elle m�a attrap� la joue avec ses ongles.</p><p>��Voyez-vous �a ? elle a dit.</p><p>Elle rigolait encore. Moi, je ne me rendais pas compte. Elle m�a l�ch� presque tout de suite. J�ai touch� ma joue, je saignais.</p><p>��C�est rien ! elle a dit. �a ne saignera plus quand je ressortirai. Tu m�attends, hein ? Ici.</p><p>Elle est entr�e dans la bo�te. J�ai t�ch� de voir dans le r�troviseur. J�avais trois marques en croissant sur la joue, une quatri�me plus grande en face. Son pouce. �a ne saignait pas fort. Je ne sentais rien.</p><p>Alors, j�ai attendu. Ce soir-l�, on n�a rien tu�. Je n�ai rien eu non plus.</p><empty-line/><p>Elle ne faisait pas ce truc-l� depuis longtemps, je pense. Elle ne parlait pas beaucoup et je ne savais rien d�elle. Moi, maintenant, je vivais en veilleuse pendant la journ�e, et le soir, je prenais le vieux tacot et je filais la chercher. Elle ne s�asseyait plus � c�t� de moi, �a aurait �t� trop b�te de se faire poirer � cause de �a. Je descendais et elle prenait ma place et au moins deux ou trois fois par semaine on r�ussissait � avoir des chiens ou des chats.</p><p>Je crois qu�elle a commenc� � vouloir autre chose vers le deuxi�me mois qu�on se voyait. �a ne lui faisait plus le m�me effet que les premi�res fois et je pense que l�id�e lui est venue de chercher un gibier plus important. Je ne peux pas vous dire autre chose, moi, je trouvais �a naturel� elle ne r�agissait plus comme avant et je voulais aussi qu�elle redevienne comme avant. Je sais, vous pouvez dire que je suis un monstre. Vous n�avez pas connu cette fille-l�. Tuer un chien ou tuer un gosse, je l�aurais fait pareil pour cette fille-l�. Alors, on a tu� une fille de quinze ans ; elle se baladait avec son copain, un marin. Elle revenait du parc d�attractions. Mais je vais vous raconter.</p><p>Slacks �tait terrible, ce soir-l�. Sit�t qu�elle est mont�e, j�ai vu qu�elle voulait quelque chose. J�ai su qu�il fallait rouler toute la nuit, au besoin, mais trouver quelque chose.</p><p>Mince ! �a s�annon�ait mal. J�ai fil� directement sur Queensborough Bridge et, de l�, sur les autostrades de ceinture, et jamais j�avais vu tant de bagnoles et moins de pi�tons. C�est normal, vous me direz, sur les autostrades. Mais je sentais pas �a, ce soir. J��tais pas dans le bain. On a roul� des kilom�tres. On a fait tout le tour et on s�est retrouv�s en plein � Coney Island. Slacks avait pris le volant depuis d�j� un moment. Moi, j��tais derri�re et je me tenais dans les virages. Elle avait l�air cingl�e. J�attendais. Comme d�habitude. J��tais en veilleuse, je vous dis. Je me r�veillais au moment o� elle passait me retrouver derri�re. Mince ! Je ne veux pas y penser.</p><p>�a a �t� simple. Elle a commenc� � zigzaguer de la 24e Ouest � la 23e et elle les a vus. Ils s�amusaient, lui � marcher sur le trottoir et elle � c�t�, dans la rue, pour para�tre encore plus petite. C��tait un grand gars, un beau gars. La fille, de dos, elle �tait toute jeune, les cheveux blonds, une petite robe. Il ne faisait pas trop clair. J�ai vu les mains de Slacks sur le volant. La garce. Elle pouvait conduire. Elle a fonc� dans le tas, et elle a accroch� la fille � la hanche. Alors, j�ai eu l�impression que j��tais en train de crever. J�ai pu me retourner, elle �tait par terre, un tas inerte, et le type hurlait en courant derri�re nous. Et puis, j�ai vu d�boucher une voiture verte, une des vieilles de la police.</p><p>��Plus vite ! je lui ai gueul�.</p><p>Elle m�a regard� une seconde et on a failli rentrer dans le trottoir.</p><p>��Fonce !� Fonce !�</p><p>Je sais ce que j�ai loup� � ce moment-l�. Je sais. Je ne voyais plus que son dos, mais je sais ce que �a aurait �t�. C�est pour �a que je m�en fous, vous comprenez. C�est pour �a que les gars peuvent bien me raser le caillou demain matin. Et puis, ils pourraient me faire une frange, histoire de rigoler, ou me peindre en vert, comme la voiture de la police, je m�en tape, vous comprenez.</p><p>Slacks fon�ait. Elle s�est d�brouill�e et on s�est retrouv�s sur Surf Avenue. Ce vieux tacot faisait un bruit � hurler. Derri�re, celui de la police devait commencer � nous prendre en chasse.</p><p>Puis on a rejoint une rampe d�acc�s � l�autostrade. Plus de feux rouges. Mince ! J�aurais eu une autre bagnole. Tout s�en m�lait. Et l�autre qui rampait derri�re. Une course d�escargots. C��tait � s�arracher les ongles avec les dents.</p><p>Slacks mettait tout ce que �a pouvait. Et je voyais toujours son dos, et je savais de quoi elle avait envie, et �a me travaillait autant qu�elle. J�ai gueul�, encore une fois : � Fonce !� � et elle a continu�, et puis elle s�est retourn�e une seconde et un autre gars s�amenait par une rampe. Elle ne l�a pas vu. Il arrivait � notre droite. Il faisait au moins soixante-quinze � l�heure. J�ai vu l�arbre et je me suis mis en boule, mais elle n�a pas boug�, et quand ils m�ont ressorti de l�, je gueulais comme une b�te, mais Slacks ne bougeait toujours pas. Le volant lui avait d�fonc� la poitrine. Ils l�ont sortie de l� avec du mal en tirant sur ses mains blanches. Aussi blanches que sa figure. Elle bavait encore un peu. Elle avait les yeux ouverts. Je ne pouvais pas bouger non plus, � cause de ma patte qui s��tait repli�e dans le mauvais sens, mais je leur ai demand� de l�amener pr�s de moi. Alors, j�ai vu ses yeux. Et puis, je l�ai vue, elle. Elle avait du sang partout. Elle ruisselait de sang. Sauf sa figure.</p><p>Ils ont �cart� son manteau de fourrure, et ils ont vu qu�elle ne portait rien en dessous, que ses slacks. La chair blanche de ses hanches paraissait neutre et morte � la lueur des r�flecteurs � vapeur de sodium qui �clairaient la route. Sa fermeture-�clair �tait d�j� d�faite quand nous �tions rentr�s dans l�arbre.</p></section><section><title><p>LES PAS VERNIS<a l:href="#n_10" type="note">[10]</a></p></title><section><title><p>I</p></title><p>Clams Jorjobert regardait sa femme, la belle Gaviale, donner le sein au fruit de leurs amours, un costaud b�b� de trois mois, du sesque f�minin, mais cela n�importe gu�re, d�ailleurs, pour la suite des �v�nements.</p><p>Clams Jorjobert avait onze francs dans sa poche et c��tait la veille du loyer ; mais pour rien au monde il n�e�t touch� au matelas de billets de mille sur lequel dormait le fils a�n�, onze ans le douze avril. Clams ne gardait jamais sur lui que les coupures et la mitraille jusqu�� dix balles de valeur unitaire et mettait tout le reste � gauche. Ce qui fait que Jorjobert ne s�estimait poss�der � cette minute pr�cise que onze francs et un sens aigu de la responsabilit� des nouveaux n�s.</p><p>��Il serait tout de m�me temps que cette enfant, que je ne renie point, mais qui court sur son quatri�me mois (dit-il), commen��t � se rendre utile�</p><p>���coute, r�pondit sa femme, la belle Gaviale, si tu attendais qu�elle en ait six (mois) ? Il ne faut pas faire travailler les enfants trop jeunes, �a leur d�forme la colonne vert�brale.</p><p>��C�est juste, r�pondit Jorjobert, mais il y a s�rement une solution.</p><p>��Quand m�ach�tes-tu une voiture pour la promener ? dit Gaviale.</p><p>��Je t�en ferai une avec une vieille caisse � savon et des roues de Packard, dit Jorjobert. �a sera moins cher et c�est tr�s chic. � Auteuil, tous les gosses se� baladent� dans� Bon Dieu ! conclut-il. Je viens de trouver la solution !�</p></section><section><title><p>II</p></title><p>La belle Gaviale franchit � pas menus le portail g�ant de l�immeuble sis au num�ro cent septante, comme dirait Caroline Lampion, la vedette belge bien connue, de l�avenue Merdozart. Il y avait, � gauche, le long du vaste couloir dall� de noir et blanc, la cage de l�escalier garnie de fer extr�mement forg� et, sous l�amorce de la spirale qui enserrait un ascenseur Louis X sign� Boulle (mais c��tait un faux), deux superbes landaus de chez Bonnichon Fr�res et Mape r�unis, attendaient, garnis de lapin blanc, la descente des rejetons de l�illustre famille Bois-Z�pais de la Quenelle pour le premier et Marcelin du Cong� pour le second.</p><p>La longueur de la phrase qui pr�c�de permit � la belle Gaviale de se dissimuler derri�re et de passer devant la loge de la concierge sans �tre vue. Il faut ajouter que la belle Gaviale, v�tue �l�gamment d�une longue jupe niou-louque dont d�passait un m�me jupon de dentelle (celui de sa premi�re communion), portait tendrement dans ses bras la fille que le Seigneur lui avait r�partie � la suite d�un contact habile avec Clams Jorjobert, son mari.</p><p>La belle Gaviale d�cida d�un coup d��il que le landau du jeune Bois-Z�pais �tait en meilleur �tat que celui du jeune du Cong�. Chose exacte, car le second pissait dedans comme un d�go�tant, toutes les fois que sa bonne croisait un cheval. R�flexe �trange ; car six ans plus tard, le p�re du jeune du Cong� mourut ruin� aux courses, mais n�anticipons pas�</p><p>Tr�s � l�aise, elle p�n�tra dans l�ascenseur, monta deux �tages et redescendit par l�escalier pour que la concierge la voie. Puis elle s�approcha du landau et d�posa tendrement sur les coussins de lapin bourru la fille, nomm�e V�ronique, dont nous avons expliqu� plus haut les modalit�s de formation.</p><p>Poussant le landau, elle franchit le grand portail, la t�te haute, et remonta l�avenue Merdozart.</p><p>Clams Jorjobert, son mari, l�attendait � cent m�tres de l�.</p><p>��Parfait, dit-il en examinant le landau. �a vaut trente billets dans le commerce. On en tirera bien douze mille.</p><p>��Pour moi, les douze mille, sp�cifia Gaviale.</p><p>��D�accord, dit Clams Jorjobert, grand seigneur. C��tait un essai et c�est toi qui as op�r�. J�appelle �a correct.</p></section><section><title><p>III</p></title><p>��Tu me le rapportes dans une heure ? dit L�on Dodil�on.</p><p>��Certainement, assura Clams.</p><p>Il assujettit sur son cr�ne le casque de motocycliste que lui tendait Dodil�on et se regarda dans la glace.</p><p>���a rupine ! dit-il. Au poil ! J�ai l�air d�un vrai.</p><p>��Vas-y, dit L�on. Dans une heure ici.</p><p>Une heure plus tard, Clams arr�ta devant l�immeuble o� cr�chait son vieil ami L�on une rutilante moto Norton avec des garde-boue jusqu�aux essieux.</p><p>��Pas mal, dit L�on qui l�attendait devant sa porte en regardant sa montre.</p><p>���a vaut deux cent cinquante billets dans le commerce, dit Clams. Comme elle n�a pas de papiers, vu que je viens de la voler, je n�en tirerai gu�re plus de cent mille, mais �a valait le coup de t�emprunter ton casque, pas ?</p><p>��S�r, dit L�on Dodil�on. Dis donc� Si je te donnais la mienne � la place ? Comme �a, tu n�auras pas d�ennuis avec les papiers�</p><p>��D�accord, dit Clams. C�est une Norton aussi, la tienne ?</p><p>��Oui, dit L�on Dodil�on. Mais elle n�a pas l�embrayage tricuspide � r�volution souple, comme celle-l�.</p><p>��Je ne m�en d�dis pas, r�pondit Clams. Tope ! M�me si j�y perds tu es un copain.</p></section><section><title><p>IV</p></title><p>Clams vendit cent cinquante mille la moto de Dodil�on et, pendant que ce dernier moisissait en prison, Clams acheta une belle tenue de chauffeur, casquette comprise.</p><p>��Tu comprends, expliquait-il � sa femme, la belle Gaviale (qui croquait du rahat-loukoum � la pisquatre-deux, tandis que V�ronique buvait un biberon rempli de Heidsik de la bonne �poque), qu�on n�aura jamais l�id�e d�arr�ter une voiture du corps diplomatique, surtout avec un chauffeur dedans.</p><p>��Surtout � cause du chauffeur, r�pondit-elle. C�est d�accord.</p><p>��Je pourrais voler une locomotive aussi facilement, expliqua Clams Jorjobert, mais il faudrait que je me couvre les mains de cambouis et la figure de charbon. En outre, malgr� que j�aie fait des �tudes sup�rieures, il peut m�arriver de me trouver incapable de conduire une locomotive.</p><p>��Oh ! dit Gaviale. Tu t�en d�brouilleras tr�s bien.</p><p>��Je pr�f�re ne pas essayer, dit Jorjobert. En outre, je ne suis pas ambitieux et une moyenne de cent mille par jour me suffit amplement. Et puis il y a l�inconv�nient des rails. Circuler sur le r�seau sans autorisation m�attirerait des ennuis, et sur la route avec une locomotive, je me ferai remarquer.</p><p>��Tu n�as pas d�envergure, r�pondit la belle Gaviale, et c�est pour �a que je t�aime. Je voudrais te demander quelque chose.</p><p>��Ce que tu voudras, ma ch�rie, dit Clams Jorjobert.</p><p>Il se pavanait dans son uniforme de chauffeur. Elle l�attira vers elle et lui dit deux mots � l�oreille, puis rougit et cacha sa figure dans un coussin berzingu�.</p><p>Clams rit largement.</p><p>��Je liquide la Cadillac de l�ambassade et je vais imm�diatement te chercher �a, dit-il.</p><p>L�op�ration se passa correctement en ce qui concerne la Cadillac, dont il tira sur-le-champ treize cent mille francs, car les faux papiers pour les Cadillac, qui sont maintenant imprim�s en s�rie, venaient d��tre mis dans le commerce et on en trouvait dans tous les bureaux de tabac.</p><p>Avant le rentrer, Clams se rendit chez un marchand d�habits de sa connaissance. Un quart d�heure plus tard, il remonta chez Gaviale. Tout �tait termin� et il portait un gros paquet.</p><p>��Voil�, ma ch�rie, dit-il. J�ai l�uniforme. Tout y est, m�me la hache. Tu auras ta voiture de pompiers quand tu voudras.</p><p>��On se prom�nera dedans le dimanche ?</p><p>��Certainement.</p><p>��Il y aura la grande �chelle ?</p><p>��Il y aura la grande �chelle.</p><p>��Ch�ri, je t�aime !</p><p>V�ronique protestait parce qu�elle trouvait que deux enfants �a suffit bien.</p><p>Dans sa prison, Dodil�on trouvait le temps l�ong. Il entendit des pas et se leva pour voir qui c��tait. Le gardien s�arr�ta devant sa porte et la cl� fourgonna dans la serrure. Clams Jorjobert entra.</p><p>��Bonjour, dit-il.</p><p>��Salut, vieux, r�pondit Dodil�on. C�est gentil de venir me tenir compagnie, parce que je trouve le temps l�ong.</p><p>Ils rirent, bien que l�astuce ait d�j� �t� faite plus haut.</p><p>��Qu�est-ce qui t�am�ne ? demanda L�on.</p><p>��C�est idiot, soupira Jorjobert. Je venais de lui chiper sa voiture de pompiers, mais les femmes sont insatiables. Elle a voulu un corbillard.</p><p>��Elle exag�re, dit Dodil�on compr�hensif, car sa femme � lui n�avait jamais �t� au-del� de l�autocar � trente-cinq places.</p><p>��Tu te rends compte ? continua Clams. Alors j�ai achet� un cercueil, je suis mont� dedans et j�ai �t� lui chercher son corbillard.</p><p>���a aurait d� r�ussir, dit Dodil�on.</p><p>��T�as d�j� essay� de marcher avec un cercueil ? dit Clams. Je me suis pris les pieds dedans et, en tombant, j�ai �cras� un petit chien. Comme c��tait celui de la femme du directeur de la prison, �a n�a pas �t� long, tu penses.</p><p>L�on Dodil�on hocha la t�te.</p><p>��Mince, dit-il. Il y en a qui n�ont pas de veine !</p></section></section><section><title><p>UNE P�NIBLE HISTOIRE<a l:href="#n_11" type="note">[11]</a></p></title><p>Le signal jaun�tre du r�verb�re s�alluma dans le vide noir et verreux de la fen�tre ; il �tait six heures du soir. Ouen regarda et soupira. La construction de son pi�ge � mots n�avan�ait gu�re.</p><p>Il d�testait ces vitres sans rideaux ; mais il ha�ssait encore plus les rideaux et maudit la routini�re architecture des immeubles � usage d�habitation, perc�s de trous depuis des mill�naires. Le c�ur gros, il se remit � son travail ; il s�agissait de terminer rondement l�ajustage des alluchons du d�compositeur, gr�ce auquel les phrases se trouvaient scind�es en mots pr�alablement � la capture de ces derniers. Il s��tait compliqu� la t�che presque � plaisir en refusant de consid�rer les conjonctions comme des mots v�ritables ; il d�niait � leur s�cheresse le droit au qualificatif noble et les �liminait pour les rassembler dans les bo�tiers palpitants o� s�entassaient d�j� les points, les virgules et les autres signes de ponctuation avant leur �limination par filtrage. Proc�d� banal, m�canisme sans originalit�, mais difficile � r�gler. Ouen s�y usait les phalangettes.</p><p>C��tait pourtant trop travailler. Il reposa la fine brucelle d�or, fit sauter d�une contraction de l�os malaire la loupe enserr�e dans son orbite et se leva. Ses membres exigeaient soudain la d�tente. Il se sentait fort et tumultueux. Dehors lui ferait du bien.</p><p>Le trottoir de la venelle d�serte se faufila sous ses pieds ; Ouen, malgr� l�habitude, s�irritait encore de ces fa�ons furtives et par trop cauteleuses. Il le quitta pour le bord de la chauss�e, pav� de gras, marqu�, sous la lueur des globes halog�nes, du lis�r� huileux d�un ruisseau t�t tari.</p><p>La marche lui fit du bien et l�air, remontant au long de ses cloisons nasales pour venir l�cher � rebours les circonvolutions de son cerveau, d�congestionnait peu � peu cet organe pesant, volumineux et bih�misph�rique. C�est l�effet normal ; Ouen s�en �tonnait chaque fois.</p><p>Dou� d�une na�vet� permanente, il vivait plus que les autres.</p><p>Arriv� � l�extr�mit� de la br�ve impasse, il h�sita, car il y avait carrefour. Incapable de choisir, il continua tout droit ; b�bord comme tribord manquaient d�arguments. La voie rectiligne menait directement au pont ; il pouvait regarder l�eau du jour, sans doute peu diff�rente par son aspect de celle de la veille ; mais l�apparence de l�eau n�est qu�une de ses mille qualit�s.</p><empty-line/><p>Comme l�impasse, la rue �tait vide, tavel�e de lumi�re humide et jaune, dont les marbrures transformaient l�asphalte en salamandre. Cela montait un peu jusqu�au dos d��ne de l�arche p�trifaite install�e au travers du fleuve pour le d�vorer sans repos. Ouen s�accouderait au parapet sous r�serve que l�amont comme l�aval en fussent libres d�observateurs ; s�il se trouvait d�j� des individus pour consid�rer le fleuve, il �tait inutile d�ajouter un regard � tous ces c�nes visuels lubriquement enchev�tr�s. Il suffirait de continuer jusqu�au pont suivant, toujours vide car on y attrapait la gourme.</p><empty-line/><p>Condensant en noir le n�ant de la rue, deux jeunes cur�s pass�rent, furtifs ; ils s�arr�taient de temps � autre pour s�embrasser langueoureusement sous les vo�tes d�ombre des portes coch�res. Ouen se sentit attendri. D�cid�ment il avait bien fait de sortir ; on voyait dans la rue des spectacles ravigotants. Son pas se fit all�gre et il r�solut instantan�ment en pens�e les derni�res difficult�s d�assemblage de son pi�ge � mots ; si pu�riles, au fond : un peu de soin permettrait, � coup s�r, de les dominer, de les aplatir, de les foudroyer, de les �carteler, de les d�membrer, de les faire, en un mot, dispara�tre.</p><p>Un g�n�ral passa ensuite ; il tenait, au bout d�une laisse de cuir, un prisonnier �cumant ; pour qu�il ne risqu�t point de blesser le g�n�ral, on l�avait entrav� et ses mains �taient li�es derri�re son cou. Quand il venait � ren�cler, le g�n�ral tirait sur la laisse et le prisonnier venait mordre l�humide. Le g�n�ral marchait vite, il avait fini sa journ�e, il rentrait � la maison pour d�vorer son bouillon de lettres. Comme tous les soirs, il composerait son nom sur le bord de l�assiette en trois fois moins de temps que le prisonnier, et sous les yeux furieux de ce dernier, il d�vorerait les deux potages. Le prisonnier n�avait pas de chance : il se nommait Joseph Ulrich de Saxakrammerigothensburg, tandis que le g�n�ral s�appelait Pol ; mais Ouen ne put deviner ce d�tail. Il s�int�ressa cependant aux petites bottes vernies du g�n�ral et pensa qu�� la place du prisonnier il ne serait pas bien. � celle du g�n�ral non plus, d�ailleurs ; mais le prisonnier n�avait pas choisi la sienne tandis que le g�n�ral ; et on ne trouve pas toujours des postulants � l�emploi de prisonnier tandis que l�on a l�embarras du choix pour recruter les vidangeurs, les flics, les juges et les g�n�raux : preuve que les plus sales besognes ont sans doute leurs attraits ; Ouen se perdit dans une m�ditation lointaine sur les professions d�sh�rit�es. Certes, il valait mieux dix fois construire des pi�ges � mots qu��tre g�n�ral. Dix semblait m�me un facteur un peu pauvre. N�importe, le principe restait.</p><p>Les cul�es du pont se h�rissaient de phares t�lescopiques d�un tr�s joli effet et propres, de surcro�t, � guider la navigation. Ouen les appr�ciait � leur valeur et passa sans les regarder. Il apercevait le but de sa promenade et s�y h�ta. Cependant, quelque chose l�intriguait. D�un c�t� du pont, une silhouette �trangement courte d�passait le parapet. Il courut. Il y avait une jeune fille, debout au-dessus de l�eau sur une petite corniche en doucine munie d�un larmier pour l��vacuation sans dommage des eaux m�t�oriques. Elle paraissait h�siter � se jeter � l�eau. Ouen s�accouda derri�re elle.</p><p>��Je suis pr�t, dit-il. Maintenant, vous pouvez y aller.</p><p>Elle le regarda, ind�cise. C��tait une jolie jeune fille beige.</p><p>��Je me demande si je dois sauter en amont ou en aval du pont, dit-elle. En amont, j�ai naturellement une chance d��tre prise par le courant et assomm�e contre une pile. En aval, je profite des tourbillons. Mais il se peut qu�abrutie par mon plongeon, je me raccroche � la pile. Dans le premier cas et dans le second, je serai en vue et j�attirerai probablement l�attention d�un sauveteur.</p><p>��Le probl�me m�rite r�flexion, dit Ouen, et je ne puis que vous donner raison de vouloir le traiter aussi s�rieusement. Naturellement, je suis � votre enti�re disposition pour vous aider � le r�soudre.</p><p>��Vous �tes tr�s aimable, dit la jeune fille avec sa bouche rouge. Cela me tarabuste � tel point que je ne sais plus qu�en penser.</p><p>��Nous pourrions examiner ceci en d�tail dans un caf�, dit Ouen. Je discute mal sans boisson. Puis-je vous offrir quelque chose ? Cela vous facilitera peut-�tre une congestion ult�rieure.</p><p>��Tr�s volontiers, dit la jeune fille.</p><p>Ouen l�aida � repasser sur le pont et constata ce faisant qu�elle poss�dait un corps astucieusement arrondi aux endroits les plus saillants donc les plus vuln�rables. Il lui en fit compliment.</p><p>��Je sais que je devrais rougir, dit-elle, mais au fond, vous avez absolument raison. Je suis tr�s bien faite. Regardez plut�t mes jambes.</p><p>Elle releva sa jupe de flanelle et Ouen put appr�cier � sa guise les jambes et la blondeur non feinte.</p><p>��Je vois ce que vous voulez dire, r�pondit-il, l��il l�g�rement saillant. Eh bien ! allons prendre un verre et, quand nous serons fix�s, nous reviendrons ici et vous vous jetterez du bon c�t�.</p><p>Ils partirent bras dessus bras dessous, synchrones, tous deux fort gais. Elle lui dit son nom, Flavie, et cette preuve de sinc�rit� accrut l�int�r�t qu�il lui portait d�j�.</p><p>Lorsqu�ils furent install�s bien au chaud dans un modeste �tablissement o� fr�quentaient les mariniers et leurs p�niches, elle reprit la parole.</p><p>��Je ne voudrais point, commen�a-t-elle, que vous me tinssiez pour une idiote, mais l�incertitude que j��prouvai dans le choix du sens de mon suicide, je l�ai toujours rencontr�e ; il �tait donc temps que je la tranchasse, au moins cette fois. Sinon, je serai toute ma mort une imb�cile et une faiblotte.</p><p>��Le mal, admit Ouen, na�t de ce qu�il n�y a pas toujours un nombre impair de solutions possibles. Dans votre cas, ni l�amont ni l�aval ne paraissent satisfaisants. Pourtant, on ne peut leur �chapper. O� que soit situ� le pont sur un fleuve, il d�termine ces deux r�gions.</p><p>��Sauf � la source, observa Flavie.</p><p>��C�est exact, dit Ouen, charm� par cette pr�sence d�esprit. Mais les sources des fleuves sont peu profondes en g�n�ral.</p><p>��Voil� bien l�ennui, dit Flavie.</p><p>��Pourtant, dit Ouen, il restait la possibilit� de recourir au pont suspendu.</p><p>��Je me demande si ce n�est pas un peu tricher.</p><p>��Et, pour en revenir aux sources, celles de la Touvre notamment ont un d�bit suffisant � n�importe quel suicide ordinaire.</p><p>��C�est trop loin, dit-elle.</p><p>��C�est du c�t� de la Charente, constata Ouen.</p><p>��Si �a devient un travail, dit Flavie, s�il faut se donner pour se noyer autant de mal que pour le reste, c�est d�sesp�rant. C�est � se suicider.</p><p>��Au fait, dit Ouen que la question frappait seulement, pourquoi ce geste conclusif ?</p><p>��Une bien p�nible histoire, r�pondit Flavie en essuyant une larme unique dont il r�sultait justement une dissym�trie g�nante.</p><p>��Je cuis de l�entendre, r�v�la Ouen, qui s��chauffait.</p><p>��Je vais vous la dire.</p><p>Il appr�cia la simplicit� de Flavie. Elle ne se faisait pas prier pour conter son aventure. Sans doute avait-elle conscience de l�int�r�t sup�rieur d�une confidence de ce genre. Il s�attendait � un assez long r�cit : une jolie fille a d�ordinaire l�occasion de nombreux contacts avec ses semblables ; de m�me, une tartine de confiture a plus de chance de recueillir des renseignements sur l�anatomie et les m�urs des dipt�res qu�un silex ingrat et boutonneux. Ainsi, l�histoire de la vie de Flavie serait sans doute nourrie de faits et d��v�nements dont il d�coulerait une utile morale. Utile � Ouen, bien entendu : une morale personnelle ne vaut que pour autrui, car on sait trop soi-m�me les raisons secr�tes qui vous la font pr�senter de fa�on �tri, tru et tronqu�e.</p><p>Je naquis, commen�a Flavie, voici d�j� vingt-deux ans et huit douzi�mes, dans un petit castel normand des environs de Quettehou. Mon p�re, ex-professeur de maintien � l�Institution de Mlle�D�sir, s�y �tait retir� fortune faite pour y jouir paisiblement de sa femme de chambre et des fruits d�un labeur opini�tre ; ma m�re, une de ses anciennes �l�ves qu�il avait eu beaucoup de mal � s�duire � car il �tait tr�s laid � ne l�y avait point suivi et vivait � Paris en concubinage altern� avec un archev�que et un commissaire de police. Mon p�re, farouchement anticl�rical, ignorait la liaison de ma m�re et du premier, sans quoi il e�t demand� le divorce ; mais il se r�jouissait de la demi-parent� qui le liait au limier car elle lui permettait d�humilier cet honn�te fonctionnaire en le raillant parce qu�il se contentait de ses restes. Mon p�re poss�dait d�autre part une consid�rable fortune sous les esp�ces d�un lopin de terre (qu�il tenait de son a�eul), sis � Paris place de l�Op�ra. Il se plaisait � s�y rendre le dimanche pour y cultiver des artichauts, au nez et � la barbe des conducteurs d�autobus. Comme vous le voyez, mon p�re m�prisait l�uniforme sous tous ses aspects.</p><p>��Mais vous, l�-dedans, dit Ouen, �prouvant l�impression qu�elle s��garait.</p><p>��C�est vrai.</p><p>Elle but une gorg�e de la boisson verte. Et, soudain, elle se mit � pleurer sans bruit, comme un robinet id�al. Elle paraissait d�sesp�r�e. Elle devait l��tre. �mu, Ouen lui prit la main. Il la l�cha aussit�t, car il ne savait qu�en faire. Cependant, Flavie se calmait.</p><p>��Je suis une andouillette bleue, dit-elle.</p><p>��Mais non, protesta Ouen, qui la trouvait bien s�v�re pour elle-m�me. J�ai eu tort de vous interrompre.</p><p>��Je vous ai racont� un tissu de mensonges, dit-elle. Par pur orgueil. L�archev�que �tait en r�alit� un simple �v�que et le commissaire un agent de la circulation. Quant � moi, je suis couturi�re et j�ai bien du mal � joindre les deux bouts. Les clientes sont rares et m�chantes, de vraies pestes. On dirait qu�elles rient de me voir m�esquinter. Je n�ai pas d�argent, j�ai faim et je suis malheureuse. Et mon ami est en prison. Il a vendu des secrets � une puissance �trang�re, mais il les a vendus au-dessus de la taxe et on l�a arr�t�. Le percepteur me demande toujours plus d�argent ; c�est mon oncle ; s�il ne paie pas ses dettes de jeu, ma tante et ses six enfants sont vou�s � la ruine ; vous vous rendez compte, l�a�n� a trente-cinq ans, si vous saviez ce que �a mange � cet �ge-l� !</p><p>Elle sanglota am�rement, bris�e.</p><p>��Jour et nuit, je tire l�aiguille, sans r�sultat parce que je n�ai m�me plus de quoi acheter une bobine de fil.</p><p>Ouen ne savait que dire. Il lui tapota l��paule et pensa qu�il fallait lui remonter le moral, mais comment ? �a ne se fait pas en soufflant dessus. Du moins� au fait, a-t-on jamais essay� ?</p><p>Il souffla.</p><p>��Qu�est-ce que vous avez ? demanda la jeune fille.</p><p>��Rien, dit-il. Je soupirais, votre histoire me navre.</p><p>��Oh, continua-t-elle, tout �a, c�est encore peu de chose. J�ose � peine vous narrer le pire.</p><p>Affectueux, il lui caressa une cuisse.</p><p>��Confiez-vous � moi, �a soulage.</p><p>���a vous soulage, vous ?</p><p>��Mon Dieu, dit-il, ce sont des choses que l�on pr�tend. Bien g�n�rales, je le reconnais.</p><p>��Mais qu�importe, dit-elle.</p><p>��Mais qu�importe, r�p�ta-t-il.</p><p>��Circonstance qui contribue � m�tamorphoser en enfer ma mis�rable existence, poursuivit Flavidem, j�ai un fr�re indigne. Il dort avec son chien, crache par terre d�s son r�veil, botte le derri�re du petit chat et �ructe � plusieurs reprises en passant devant la concierge.</p><p>Ouen resta coi. Quand la lubricit� et le d�viationnisme pervertissent � ce point l�esprit d�un homme, on se d�couvre impuissant � commenter.</p><p>��Vous pensez, dit Flavie, s�il est comme �a � dix-huit mois, que sera-ce plus tard ?</p><p>Ce coup-l�, elle �clata en sanglots peu nombreux mais fort gros. Ouen lui tapota la joue, mais elle pleurait � chaudes larmes et il retira vivement ses palpes br�l�es.</p><p>��Ah, dit-il, ma pauvre petite.</p><p>C�est ce qu�elle attendait.</p><p>��Comme je vous l�ai annonc�, ajouta-t-elle, il vous reste � entendre le plus beau.</p><p>��Dites, insista Ouen, pr�t � tout maintenant.</p><p>Elle le lui dit, et il se d�p�cha de s�introduire des corps �trangers dans les oreilles pour ne pas entendre ; le peu qu�il put percevoir lui laissa un frisson malsain qui mouillait ses sous-v�tements.</p><p>��C�est tout ? demanda-t-il de la voix forte des sourds r�cents.</p><p>��C�est tout, dit Flavie. Je me sens mieux.</p><p>Elle but d�un trait son verre, laissant le contenu d�icelui sur la table. Cette gaminerie ne parvint pas � d�rider son interlocuteur.</p><p>��Malheureuse cr�ature ! soupira-t-il enfin.</p><p>Il hissa son portefeuille au grand jour et h�la le gar�on, qui vint malgr� une r�pugnance visible.</p><p>��Monsieur m�a appel� ?</p><p>��Oui, dit Ouen. Je vous dois ?</p><p>��Tant, dit le gar�on.</p><p>��Voici, dit Ouen, en donnant plus.</p><p>��Je ne vous dis pas merci, observa le gar�on, le service est compris.</p><p>��C�est parfait, dit Ouen. Allez-vous-en, vous sentez.</p><p>Le gar�on vex�, c��tait bien fait, s�en alla. Flavie regardait Ouen avec admiration.</p><p>��Vous avez de l�argent !</p><p>��Prenez tout, dit Ouen. Il vous fait d�faut plus qu�� moi.</p><p>Elle restait frapp�e de stupeur, comme devant le P�re No�l. Son expression est difficile � d�crire, parce que personne ne l�a jamais vu, le P�re No�l.</p><p>Il revenait chez lui, seul. Il �tait tard, il ne restait plus qu�un r�verb�re allum� sur deux, les autres dormaient debout. Ouen marchait la t�te basse et pensait � Flavie, � sa joie en prenant tout son argent. Il se sentait tout attendri. Plus un billet dans son portefeuille, pauvre petite. � son �ge, on se sent perdu, sans moyens d�existence. Quelle chose �trange : il se rappela qu�ils �taient juste du m�me �ge. D�munie � ce point. Maintenant qu�elle avait tout emport�, il se rendait compte de l�effet que cela peut faire. Il regarda autour de lui. La rue luisait, blafarde, et la lune �tait juste dans l�axe du pont. Plus d�argent. Et ce pi�ge de mots � terminer. La rue vide se peupla du lent cort�ge de mariage d�un somnambule ; mais Ouen ne se d�rida pas. Il repensait au prisonnier. Pour celui-l�, les choses �taient simples. Pour lui aussi, au fond. Le pont approchait. Plus d�argent. Pauvre, pauvre Flavie. Non, c�est vrai, elle en avait maintenant. Mais quelle navrante histoire. On ne peut accepter une mis�re pareille. Quelle chance qu�il se soit trouv� l�. Pour elle. Est-ce que quelqu�un arrive toujours � temps pour tout le monde ?</p><p>Il enjamba le parapet et s�affermit sur la corniche. Les �chos de la noce s�effilaient au loin. Il regarda � droite, � gauche. D�cid�ment, elle avait eu de la veine qu�il pass�t. Pas un chat. Il haussa les �paules, palpa sa poche vide. Inutile de vivre dans ces conditions-l�, �videmment.</p><p>Mais pourquoi cette histoire d�amont et d�aval ?</p><p>Il se laissa tomber dans le fleuve sans recherche. C�est bien ce qu�il pensait : on coulait � pic. Le c�t� importait peu.</p></section><section><title><p>LE PENSEUR<a l:href="#n_12" type="note">[12]</a></p></title><section><title><p>I</p></title><p>C�est le jour de ses onze ans que le petit Urodonal Carrier s�aper�ut brusquement de l�existence de Dieu : en effet, la Providence lui r�v�la soudain son �tat de penseur et si l�on consid�re que, jusque-l�, il s��tait montr� compl�tement idiot en toutes choses, on a du mal � croire que le Seigneur ne soit pour rien dans une aussi subite transformation.</p><p>Les habitants de La-Houspignole-sur-C�t�s m�objecteront sans doute, avec la mauvaise foi qui les caract�rise, la chute sur la t�te effectu�e la veille par le petit Urodonal et les neuf coups de sabot attribu�s g�n�reusement, le matin de son anniversaire, par son bon oncle, surpris en train de regarder, de pr�s, si la servante changeait bien de linge toutes les trois semaines comme l�exigeait le p�re. Mais cette bourgade est pleine d�ath�es, entretenus dans leur p�ch� par les discours coupables d�un instituteur de la vieille �cole, et le cur� se saoule tous les samedis, ce qui donne moins de poids � sa parole sacr�e. Cependant, si l�on n�y est point accoutum�, on ne devient pas penseur sans �tre tent� d�en attribuer la responsabilit� � une Force Sup�rieure, et le mieux en l�occurrence �tait de remercier Dieu.</p><p>Cela se passa simplement. Monsieur le Cur�, sobre par hasard, durant la retraite qui pr�c�de la communion, interrogea Urodonal :</p><p>��� quoi est due la chute d�Adam et �ve ?</p><p>Nul ne sut r�pondre, car, � la campagne, faire l�amour n�est plus un p�ch�. Mais Urodonal leva le doigt.</p><p>��Tu le sais ? demanda le cur�.</p><p>��Oui, m�sieur le cur�, dit Urodonal. C��tait une erreur de Gen�se.</p><p>Le cur� sentit passer l�aile du Saint-Esprit et referma son col, de peur du courant d�air. Il cong�dia les gamins et s�assit pour m�diter. Trois mois plus tard, m�ditant toujours, il quittait le village et se fit ermite.</p><p>���a va loin, ce qu�il a dit l�, r�p�tait-il.</p></section><section><title><p>II</p></title><p>La r�putation d�Urodonal comme penseur s��tablit, de ce jour, avec une solidit� remarquable dans tout La-Houspignole. On guettait ses moindres paroles : il faut dire que l�Esprit ne se manifestait plus gu�re. Cependant, un jour en classe de physique, le professeur lui demanda � propos d�une le�on sur les courants �lectriques :</p><p>��Que signifie donc la d�viation de l�aiguille du galvanom�tre ?</p><p>��Qu�il y a du courant�, r�pondit Urodonal.</p><p>Mais cela n��tait rien. Il continua :</p><p>��Qu�il y a du courant, ou que le galvanom�tre est d�traqu� vous trouverez sans doute une souris dedans.</p><p>Pour lors, on paya une bourse au petit Urodonal, alors �g� de quatorze ans, qui termina ses �tudes sans rien penser de nouveau ; mais on savait de quoi il �tait capable.</p><p>� la fin de ses �tudes, il reconquit une gloire �clatante en classe de philosophie.</p><p>��Je vais vous lire une pens�e d��pict�te, avait dit le professeur.</p><p>Et il lut :</p><p>� Si tu veux avancer dans l��tude de la sagesse, ne refuse point, sur les choses ext�rieures, de passer pour imb�cile et pour insens�. �</p><p>��Et r�ciproquement�, dit doucement Urodonal.</p><p>Le professeur s�inclina devant lui.</p><p>��Mon cher enfant, dit-il, je n�ai plus rien � vous apprendre.</p><p>Comme Urodonal se levait et sortait en laissant la porte entreb�ill�e, le professeur le rappela amicalement :</p><p>��Urodonal� souvenez-vous. Il faut qu�une porte soit ouverte ou ferm�e�</p><p>��Il faut, dit Urodonal, qu�une porte soit ouverte, ferm�e, ou d�mont�e s�il est urgent qu�on en r�pare la serrure.</p><p>Puis Urodonal s��loigna et prit le train pour Paris, histoire de conqu�rir la capitale.</p></section><section><title><p>III</p></title><p>Urodonal, � Paris, pensa d�abord que l�odeur du m�tro Montmartre rappelait celle des cabinets de la campagne, mais garda, par-devers lui cette remarque, jug�e sans int�r�t pour les Parisiens. Puis il tenta de trouver du travail.</p><p>Il m�dita longuement avant de d�finir l�activit� � laquelle il d�sirait se consacrer. Comme il avait, � La-Houspignole, fait partie de la fanfare municipale en qualit� de second bugle � rallonges, il voulut s�orienter vers la musique.</p><p>Il y fallait cependant une justification : avec son g�nie habituel, il eut t�t fait de la trouver.�� La musique, se dit-il, adoucit les m�urs.�� Or, des m�urs s�v�res sont indispensables � tout homme de bien ; et il serait donc mauvais d��tre musicien. Cependant, les habitants de cette Babylone n�ont aucune moralit� : la musique, par cons�quent, ne pr�sente pour eux aucun danger.</p><p>On voit que les �tudes avaient d�velopp� le sens critique d�Urodonal � un point que l�on peut juger troublant. Mais il ne s�agissait pas l� d�un homme normal, et son organisme �tait assez robuste pour supporter un cerveau exceptionnel.</p><p>La musique laissait des loisirs � Urodonal, qui d�cida de chercher sa voie dans la litt�rature.</p><p>Quelques essais infructueux, loin de tarir son g�nie, lui inspir�rent cette �pigramme :</p><p>��Le succ�s d�un auteur, confia-t-il � ses amis, d�pend de sa facult� plus ou moins grande � s�identifier, sur le papier, � un imb�cile.</p><p>Dans sa vie amoureuse, Urodonal �tait aussi prodigieux.</p><p>��Dire : tu ne m�aimes plus, assura-t-il � Marinouille, sa petite amie jalouse, c�est dire : je ne crois plus que tu m�aimes ; cela, comment peux-tu le savoir ?</p><p>Sur quoi Marinouille resta coite.</p><p>Cependant, un type de l�envergure d�Urodonal ne pouvait se satisfaire de l�existence m�diocre qu�il menait entre Marinouille et son bugle.</p><p>��Vivre dangereusement�, r�p�tait-il parfois, et des lueurs sauvages parcouraient son regard indomptable.</p><p>Et puis un jour, Marinouille le trouva mort dans son lit. Il avait depuis peu nou� des relations coupables avec un jeune d�voy� de m�urs crapuleuses, �vad� d�une ge�le o� il purgeait trois mois de prison pour l�assassinat de douze personnes.</p><p>Pourtant, Urodonal n�avait rien d�un vicieux ; mais on trouva l�explication de sa triste fin dans un recueil de pens�es in�dites, qui n�en contenait qu�une, � la premi�re page.</p><p>��Quoi de plus dangereux que de se faire tuer ? avait �crit Urodonal.</p><p>Et comme c�est vrai.</p></section></section><section><title><p>SURPRISE-PARTIE CHEZ L�OBILLE<a l:href="#n_13" type="note">[13]</a></p></title><p>Les paupi�res de Folubert Sansonnet, frapp�es directement par le rayon de soleil ondul� qui franchissait la grille des persiennes, avaient, de l�int�rieur, une jolie couleur rouge orang�, et Folubert souriait dans son sommeil. Il s�avan�ait d�un pas l�ger sur le gravier blanc, doux et chaud, du jardin des Hesp�rides, et de jolis animaux soyeux lui l�chaient les doigts de pied. � ce moment, il se r�veilla ; il cueillit d�licatement, sur son gros orteil, Fr�d�ric, l�escargot apprivois�, et le remit en position pour le matin suivant. Fr�d�ric ren�cla, mais ne dit rien.</p><p>Folubert s�assit sur son lit. Il prenait le temps de r�fl�chir, d�s le matin, pour toute la journ�e et s��pargnait ainsi les multiples d�sagr�ments dont s�embarrassent ces �tres mal ordonn�s, scrupuleux et inquiets, � qui leur moindre action semble le pr�texte de divagations sans nombre (pardonnez-moi la longueur de cette phrase) et bien souvent sans objet, car ils l�oublient.</p><empty-line/><p>Il y avait � r�fl�chir � :</p><p>1.�Comment il allait s�harnacher ;</p><p>2.�Comment il allait se sustenter ;</p><p>3.�Comment il allait se distraire.</p><empty-line/><p>Et c�est tout, car c��tait dimanche, et trouver l�argent constituait un probl�me d�j� r�solu.</p><p>Folubert r�fl�chit donc, et dans l�ordre, � ces trois questions.</p><p>Il fit avec soin sa toilette, en se brossant les dents vigoureusement et en se mouchant dans ses doigts ; puis il s�habilla. Le dimanche, il commen�ait par la cravate et terminait par les souliers, c��tait un excellent exercice. Il prit dans son tiroir une paire de chaussettes � la mode, form�es de bandes altern�es : une bande bleue, pas de bande, une bande bleue, pas de bande, et c�tera. Avec ce mod�le de chaussettes, on pouvait se peindre les pieds de la couleur qu�on voulait, qui apparaissait entre les bandes bleues. Il se sentait timide et choisit donc un pot de couleur vert pomme.</p><p>Pour le reste, il mit ses habits de tous les jours, une chemise bleue et du linge propre, car il pensait au troisi�mement.</p><p>Il d�jeuna d�un hareng en civi�re, arros� d�huile douce et d�un morceau de pain, frais comme l��il et, comme l��il, frang� de longs cils roses.</p><p>Il se permit enfin de penser � son dimanche.</p><p>C��tait aujourd�hui l�anniversaire de son ami L�obille et il y avait, en l�honneur de L�obille, une belle surprise-partie.</p><p>� la pens�e des surprises-parties, Folubert se perdit dans une longue r�verie. Il souffrait, en effet, d�un complexe de timidit� et il enviait en cachette la hardiesse des pratiquants du jour : il aurait voulu poss�der la souplesse de Grouzni�, alli�e � la fougue de Doddy, l��l�gance smart et charmante de R�monfol, la rigidit� attirante du chef Abadibaba ou la piraterie �blouissante de n�importe lequel des membres du Club des Lorientais.</p><p>Pourtant, Folubert avait de jolis yeux marron d�Inde, des cheveux doucement flous et un gracieux sourire, � l�aide duquel il conqu�rait tous les c�urs, sans s�en douter. Mais il n�osait jamais tirer parti de son physique avantageux et restait toujours seul pendant que ses camarades dansaient �l�gamment le swing, le jitterbug et la barbette gauloise avec les jolies filles.</p><p>Ceci le rendait souvent m�lancolique, mais, la nuit, des r�ves venaient le consoler. Il s�y retrouvait plein d�audace et les belles jeunes filles l�entouraient, suppliantes, afin qu�il leur accord�t la faveur d�une danse.</p><p>Folubert se rappela le r�ve de cette nuit. C��tait une tr�s jolie personne en robe de cr�pe mousse bleu lavande, et ses cheveux blonds lui couvraient les �paules. Elle avait de petits souliers de serpent bleu et un bracelet curieux qu�il ne pouvait plus d�crire exactement. Dans le r�ve, elle l�aimait beaucoup et, � la fin, ils �taient partis ensemble.</p><p>S�rement, il l�avait embrass�e et peut-�tre m�me qu�elle s��tait laiss� faire pour lui accorder quelques faveurs suppl�mentaires.</p><p>Folubert rougit. Il aurait bien le temps de penser � �a en se rendant chez L�obille. Il fouilla dans sa poche, v�rifia qu�elle contenait assez d�argent et sortit pour acheter une bouteille d�ap�ritif au venin, la marque la moins ch�re, car il ne buvait jamais.</p><p>Au m�me instant que Folubert s��veillait, le Major, tir� de son sommeil par la voix rauque de sa conscience troubl�e, atterrit sur le parquet gluant de sa chambre avec un go�t de m�chant jaja ordinaire dans la bouche.</p><p>Son �il de verre brillait d�une lueur sinistre dans la p�nombre et �clairait d�un jour abject le foulard qu�il �tait en train de peindre ; le dessin, repr�sentant, � l�origine, un anicroche paissant au milieu des fr�res pr�svert, prit l�aspect d�une t�te de mort v�nitienne, et le Major sut que, ce jour-ci, il avait une mauvaise action � commettre.</p><p>Il se rappela la surprise-partie chez L�obille, et ricana sauvagement en r� di�se, avec une fausse note, ce qui prouvait surabondamment ses d�plorables dispositions. Avisant une bouteille de gros rouge, il �tancha d�une lamp�e le flux ti�de qui en emp�tait le fond et se sentit mieux. Puis, debout devant la glace, il s�effor�a de ressembler � Sergei Andrejev Papanine, dans <emphasis>Ivan le Terrible. </emphasis>Il n�y arriva pas, car il lui manquait la barbe. N�anmoins, c��tait un assez bon r�sultat.</p><p>Le Major ricana de nouveau et se retira dans son cabinet de travail pour pr�parer le sabotage de la surprise-partie de L�obille, dont il d�sirait tirer vengeance. En effet, L�obille faisait courir depuis quelques semaines, les bruits les plus tendancieux sur le Major, allant jusqu�� pr�tendre que ce dernier devenait honn�te.</p><p>Et ceci valait une bonne punition.</p><p>Le Major s�entendait fort bien � r�duire � merci tous les ennemis qu�il lui arrivait de rencontrer sur sa route ; ceci, d�une part, gr�ce � sa fort mauvaise �ducation, d�autre part, en raison de ses dispositions naturelles sournoises et de sa malignit� bien sup�rieure � la normale.</p><p>(Sans oublier l�horrible petite moustache qu�il cultivait vicieusement sur sa l�vre sup�rieure, emp�chant les insectes de s�y attaquer et la couvrant d�un filet, le jour, pour que les oiseaux n�y touchent point.)</p><p>Folubert Sansonnet s�arr�ta, �mu, devant la porte de L�obille et plongea l�index de la main droite dans le petit trou de la sonnette, tapie au fond car elle dormait.</p><p>Le geste de Folubert la r�veilla en sursaut. Elle se retourna sur elle-m�me et mordit cruellement le doigt de Folubert, qui se mit � glapir sur le mode aigu.</p><p>Aussit�t, la s�ur de L�obille, qui guettait dans l�entr�e, vint ouvrir et Folubert entra. Au passage, la s�ur de L�obille colla un petit morceau de sparadrap sur la plaie et le d�barrassa de sa bouteille.</p><p>Les accords de pick-up r�sonnaient joyeusement sous les plafonds de l�appartement et cernaient les meubles d�une l�g�re couche de musique, plus claire et qui les prot�geait.</p><p>L�obille �tait devant la chemin�e et il parlait avec deux filles. En voyant la seconde, Folubert se troubla et, comme L�obille s�avan�ait vers lui la main tendue, il dut dissimuler son �moi.</p><p>��Bonjour, dit L�obille.</p><p>��Bonjour, dit Folubert.</p><p>��Je te pr�sente, dit L�obille, Azyme (c��tait la premi�re fille), voici Folubert, voil� Jennifer.</p><p>Folubert s�inclina devant Azyme et baissa les yeux en tendant la main � Jennifer. Cette derni�re portait une robe de cr�pe mousse rouge glauque, des souliers de serpent rouge et un bracelet tr�s extraordinaire qu�il reconnut imm�diatement. Ses cheveux roux lui couvraient les �paules et elle �tait, en tous points, semblable � la fille de son r�ve, mais c�est normal, car un r�ve �a se passe la nuit, apr�s tout.</p><p>L�obille semblait fort occup� d�Azyme, aussi Folubert, sans plus tarder, invita Jennifer. Il continuait � baisser les yeux car, devant lui, deux objets, fort int�ressants, sollicitaient ses regards sous un d�collet� carr� qui les laissait respirer � l�aise.</p><p>��Vous �tes un vieux copain de L�obille ? dit Jennifer.</p><p>��Je le connais depuis trois ans, pr�cisa Folubert. Nous nous sommes rencontr�s au judo.</p><p>��Vous faites du judo ? Est-ce que vous avez d�j� lutt� pour d�fendre votre vie ?</p><p>��Heu�, dit Folubert embarrass�. Je n�ai pas eu l�occasion� Je ne me bats que rarement.</p><p>��Vous avez peur ? demanda Jennifer ironiquement.</p><p>Folubert d�testait la tournure de cette conversation. Il tenta de reconqu�rir son assurance de cette nuit.</p><p>��Je vous ai vue en r�ve�, hasarda-t-il.</p><p>��Je ne r�ve jamais, dit Jennifer. �a me para�t peu probable. Vous avez d� confondre.</p><p>��Vous �tiez blonde�, dit Folubert au bord du d�sespoir.</p><p>Elle avait la taille mince et, de pr�s ses yeux riaient gaiement.</p><p>��Vous voyez, dit Jennifer, ce n��tait pas moi� je suis rousse�</p><p>��C��tait vous�, murmura Folubert.</p><p>��Je ne crois pas, dit Jennifer. Je n�aime pas les r�ves. J�aime mieux la r�alit�.</p><p>Elle le regarda bien en face, mais il baissait les yeux de nouveau et ne s�en rendit pas compte. Il ne la serrait pas trop contre lui, parce qu�il n�aurait plus rien vu.</p><p>Jennifer haussa les �paules. Elle aimait le sport et les gar�ons hardis et vigoureux.</p><p>��J�aime le sport, dit-elle, et j�aime les gar�ons hardis et vigoureux. Je n�aime pas les r�ves et je suis aussi vivante qu�on peut l��tre.</p><p>Elle se d�gagea, car le disque s�arr�tait dans un horrible grincement de freins, vu que l�ami L�obille venait de fermer, sans pr�venir, le passage � niveau. Folubert dit merci et il aurait voulu la retenir par une conversation habile et ensorceleuse mais, au moment pr�cis o� il �tait sur le point de trouver une formule v�ritablement ensorceleuse, un grand et horrible flandrin se faufila devant lui et enla�a brutalement Jennifer.</p><p>Horrifi�, Folubert recula d�un pas, mais Jennifer souriait, et il s�abattit, effondr�, dans un profond fauteuil de cuir d�outre.</p><p>Il �tait tr�s triste et se rendait compte qu�apr�s tout �allait �tre une surprise-partie comme les autres, brillante et pleine de jolies filles� mais pas pour lui.</p><p>La s�ur de L�obille s�appr�tait � ouvrir la porte, mais elle s�arr�ta, stup�faite, en entendant une d�tonation. Elle comprima d�une main les battements de son c�ur, et l�huis c�da sous le coup de pied f�roce du Major.</p><p>Celui-ci tenait � la main un pistolet fumant, avec lequel il venait de tuer la sonnette. Ses chaussettes moutarde insultaient au monde entier.</p><p>��J�ai tu� cette sale b�te, dit-il. Vous jetterez la charogne.</p><p>��Mais, dit la s�ur de L�obille.</p><p>Puis elle fondit en larmes, car la sonnette �tait avec eux depuis si longtemps qu�elle faisait partie de la famille. Elle s�enfuit en pleurant dans sa chambre, et le Major, ravi, esquissa un entre-chien-et-loup, puis remit son pistolet dans sa poche.</p><p>L�obille arrivait. Plein d�innocence, il tendit la main au Major.</p><p>Le Major y d�posa une �norme cochonnerie, qu�il venait de ramasser devant la porte de l�immeuble.</p><p>��Pousse-toi, mec, dit-il � L�obille d�une voix tremblante.</p><p>��Dis-moi� Tu ne vas rien casser�</p><p>��Je vais tout casser, dit le Major froidement en montrant les dents.</p><p>Il s�approcha de L�obille et lui vrilla les orbites d�un regard insoutenable de son �il de verre.</p><p>��Alors, tu racontes que je travaille, mec ? dit-il. Tu dis que je deviens honn�te ? Tu te permets des trucs comme �a ?</p><p>Il respira profond�ment et rugit.</p><p>��Mec, ta surprise-partie, tu peux dire qu�elle va �tre un tout petit peu fumante !�</p><p>L�obille p�lit. Il tenait toujours la chose que le Major avait mis dans sa main et n�osait pas bouger.</p><p>��Je� Je ne voulais pas te vexer�, dit-il.</p><p>��Ferme �a, mec, dit le Major. Pour chaque parole de trop, il y aura une majoration.</p><p>Puis il glissa son pied droit derri�re les jambes de L�obille, lui donna une pouss�e brutale et L�obille s�effondra.</p><p>Les invit�s n�avaient pas remarqu� grand-chose. Ils dansaient, et buvaient et bavardaient, et disparaissaient par couples dans les pi�ces libres, comme dans toute surprise-partie r�ussie.</p><p>Le Major se dirigea vers le buffet. Non loin de l�, Folubert, toujours d�sesp�r�, se rongeait dans le fauteuil. Au passage, le Major le souleva par le col de son veston et le mit sur ses pieds.</p><p>��Viens boire, lui dit-il, je ne bois jamais seul.</p><p>��Mais� Je ne bois jamais� moi, r�pondit Folubert.</p><p>Il connaissait un peu le Major et n�osait pas protester.</p><p>��Allez, dit le Major, pas de salade !</p><p>Folubert regarda Jennifer. Par bonheur, elle tournait la t�te d�un autre c�t� et discutait avec animation. Par malheur, il est vrai, trois gar�ons l�entouraient et deux autres �taient � ses pieds, tandis qu�un sixi�me la contemplait du haut d�une armoire.</p><p>L�obille s��tait relev� discr�tement et s�appr�tait � filer sans bruit pour alerter les forces gardiennes de l�ordre, mais il r�fl�chit que, si les forces en question se donnaient la peine de regarder dans les chambres, il risquait lui, L�obille, de passer la nuit au poste.</p><p>En outre, il connaissait le Major et pensait bien que ce dernier ne le laisserait pas partir.</p><p>En effet, le Major surveillait L�obille et lui lan�a un coup d��il qui l�immobilisa.</p><p>Puis, tenant toujours Folubert par le col, il tira son pistolet et, sans viser, fit sauter le goulot d�une bouteille. Tous les invit�s se retourn�rent stup�faits.</p><p>��Barrez-vous, dit le Major. Barrez-vous, les mecs ; les gonzesses, elles peuvent rester.</p><p>Il tendit un verre � Folubert.</p><p>��Buvons !</p><p>Les gar�ons quitt�rent les filles et commenc�rent � s�en aller. On ne r�sistait pas au Major.</p><p>Il regarda la figure du Major et but pr�cipitamment.</p><p>��Je ne veux pas boire, dit Folubert.</p><p>��� ta sant�, mec, dit le Major.</p><p>Les yeux de Folubert tomb�rent soudain sur le visage de Jennifer. Elle �tait avec les autres filles, dans un coin, et le consid�rait avec m�pris. Folubert sentit ses jambes se d�rober sous lui.</p><p>Le Major vida son verre d�un trait.</p><p>Presque tous les gar�ons avaient maintenant quitt� la pi�ce. Le dernier (il s�appelait Jean Berdindin, et c��tait un brave) saisit un lourd cendrier et visa le Major � la t�te. Le Major attrapa l�engin au vol et, en deux bonds, fut sur Berdindin.</p><p>��Toi� am�ne-toi, dit-il.</p><p>Il le tra�na au centre de la salle.</p><p>��Tu vas prendre une des filles, celle que tu voudras, tu vas la d�shabiller (les filles rougirent d�horreur).</p><p>��Je refuse, dit Berdindin.</p><p>��Mec, fais gaffe, dit le Major.</p><p>��Tout, mais pas �a, dit Berdindin.</p><p>Folubert, �pouvant�, se versa machinalement un second verre et le but d�un trait.</p><p>Le Major ne dit rien. Il s�approcha de Berdindin et lui saisit un bras. Puis, il le tourna tr�s vite, et Berdindin vola en l�air. Le Major, profitant de cette position, lui d�roba son pantalon pendant qu�il retombait.</p><p>��Allez, mec, dit-il, pr�pare-toi.</p><p>Il regarda les filles.</p><p>��Il y a une volontaire ? dit-il en ricanant.</p><p>��Assez, dit Berdindin qui titubait, �tourdi, et tenta de s�accrocher au Major. Mal lui en prit. Le Major le souleva et le projeta sur le sol. Berdindin fit � vlouf ! � et resta l� � se frotter les c�tes.</p><p>��La rouquine, dit le Major. Am�ne-toi.</p><p>��Laissez-moi tranquille, dit Jennifer tr�s p�le.</p><p>Folubert vidait son quatri�me verre et la voix de Jennifer lui fit l�effet de la foudre. Il pivota lentement sur ses talons et la regarda.</p><p>Le Major s�approchait d�elle, et d�un geste sec, arracha l��paulette de sa robe glauque. (La v�rit� m�oblige � dire que les spectacles ainsi d�couverts �taient plaisants.)</p><p>��Laissez-moi, dit Jennifer, une seconde fois.</p><p>Folubert se passa la main sur les yeux.</p><p>��C�est un r�ve ! murmura-t-il d�une voix p�teuse.</p><p>��Am�ne-toi, lui dit le Major. Tu vas la tenir pendant que le mec va op�rer.</p><p>��Non ! hurla Berdindin. Je ne veux pas !� Tout, mais pas �a� Pas une femme !</p><p>��Bon, dit le Major, je suis bon Major.</p><p>Il revint � Folubert sans l�cher Jennifer.</p><p>��D�shabille-toi, dit-il, et occupe-toi du mec. Je m�occupe d�elle.</p><p>��Je refuse, dit Folubert. Et tu peux aller te faire voir chez Alfred. Tu nous les casses.</p><p>Le Major l�cha Jennifer. Il avala une longue lamp�e d�air et sa poitrine se dilata d�au moins un m�tre vingt-cinq. Jennifer regardait Folubert avec surprise, ne sachant si elle devait remonter le devant de sa robe ou s�il �tait plus sage de laisser Folubert prendre des forces en contemplant ce spectacle. Elle se d�cida pour la seconde solution.</p><p>Folubert regarda Jennifer et hennit. Il pi�tina rapidement sur place et chargea le Major. Ce dernier, atteint au plexus solaire, au moment o� il finissait de dilater son thorax, se plia en deux avec un bruit horrible. Il se redressa presque aussit�t, et Folubert en profita pour lui faire un coup de judo absolument classique, celui qui consiste � rabattre les oreilles sur les yeux du patient pendant qu�on lui souffle dans les trous de nez.</p><p>Le Major devint bleu clair et suffoqua. � ce moment, Folubert, dont l�amour et l�ap�ritif d�cuplaient les forces, introduisit sa t�te entre les jambes du Major, le souleva et le pr�cipita dans la rue, � travers les vitres du salon, par-dessus la table abondamment garnie.</p><p>Dans le salon, redevenu calme, de L�obille, il y eut un grand silence et Jennifer, sans remonter sa robe, tomba dans les bras de Folubert, qui s��croula, car elle pesait dans les soixante kilos. Par bonheur, le fauteuil de cuir d�outre �tait derri�re lui.</p><p>Quant au Major, son corps ondula rapidement dans l�air et, gr�ce � quelques rotations judicieuses, il parvint � se remettre d�aplomb ; mais il eut la malchance de tomber dans un taxi rouge et noir, � toit ouvrant qui l�emporta au loin avant qu�il ait le temps de s�en rendre compte.</p><p>Quand il s�en rendit compte, il fit sortir le chauffeur en le mena�ant avec la derni�re m�chancet� et dirigea le taxi vers sa demeure, villa C�ur-de-Lion.</p><p>Et puis, sur la route, comme il ne voulait pas se tenir pour battu, il assassina, par �crasement, un vieux marchand de quatre-saisons, dont trois � la sauvette, heureusement.</p><p>Et, pendant tout le reste de la soir�e, Folubert et Jennifer s�employ�rent � recoudre la robe de cette derni�re. Elle l�avait enlev�e pour que ce soit plus commode, et L�obille, reconnaissant, leur pr�ta, pour l�occasion, sa propre chambre et le fer � repasser �lectrique en cloisonn� chinois, qu�il tenait de sa m�re, laquelle le tenait de sa grand-m�re, et que, dans sa famille, on se repassait de g�n�ration en g�n�ration depuis la premi�re Croisade.</p></section><section><title><p>LE VOYEUR<a l:href="#n_14" type="note">[14]</a></p></title><section><title><p>I</p></title><p>Cette ann�e-l�, il semblait que les visiteurs eussent d�sert� Vallyeuse pour des stations plus fr�quent�es. La neige du petit chemin qui constitue l�unique voie d�acc�s du village restait vierge et les volets de l�� h�tel �, si l�on peut d�corer de ce nom le minuscule chalet de bois rouge dominant le Saut de l�Elfe, semblaient coll�s aux fen�tres.</p><p>En hiver, Vallyeuse �tait plong� dans un sommeil l�thargique. Jamais on n�avait pu faire de cet endroit isol� une station � la mode : elle ne prenait pas. Quelques panneaux publicitaires, vestiges de ces tentatives de splendeur, souill�rent pendant un temps le paysage brutal et magnifique du Cirque des Trois-S�urs ; mais l�attaque sournoise et inlassable des vents rudes et de la pluie qui d�lite, � la longue, les roches les plus compactes, en firent � nouveau des planches qui se couvrirent de mousse et s�int�gr�rent au d�cor sauvage de la vall�e. L�altitude du lieu devait d�courager les plus endurcis ; aux autres, il n�offrait pas le confort facile des remonte-pente, des t�l�f�riques et des palaces calcul�s pour l�exploitation raisonn�e des portefeuilles. Le hameau de Vallyeuse lui-m�me �gaillait ses quatre ou cinq maisons � six kilom�tres du chalet, dans un recoin abrit� de la montagne, si bien que les voyageurs qui s�arr�taient � l�h�tel pouvaient se croire perdu aux confins du monde, sur une terre �trang�re, et se montraient surpris, en entrant, de constater que l�h�telier parlait, apr�s tout, la m�me langue qu�eux. Parlait� si l�on peut dire� car cet homme taciturne, au visage tann� par les longues courses dans la neige, ne pronon�ait pas trois paroles dans la journ�e. Son accueil �tait d�ailleurs si r�serv�, son peu d�enthousiasme si perceptible � qui tentait de s��tablir chez lui, que la solitude et le calme de l�endroit s�expliquaient ais�ment : seuls les vrais fanatiques pouvaient s�accommoder d�une r�ception aussi fra�che. Il est vrai que les pentes vertigineuses, r�compense r�serv�e aux pers�v�rants et qu�on e�t dit calcul�es tout expr�s pour la vitesse, justifiaient cette pers�v�rance et comblaient de leur neige parfaite les audacieux qui s�aventuraient aussi loin des lieux � la mode.</p><p>Jean aper�ut l�h�tel du haut de la c�te raide qu�il venait de gravir en soufflant sous les effets conjugu�s de ses skis, de la lourde valise et de l�altitude. C��tait bien ce qu�on lui avait promis : le point de vue unique, la solitude, l�air ac�r� qui vous fouettait sauvagement malgr� le soleil ruisselant de toutes parts. Il s�arr�ta, s�essuya le front. Sans souci, du vent, il �tait nu jusqu�� la ceinture et sa peau se cuivrait aux rayons drus de la boule �blouissante. Il pressa le pas, voyant le but proche. Ses souliers s�enfon�aient profond�ment dans la neige, y imprimaient les dentelures de leurs semelles de caoutchouc. L�ombre, au fond des empreintes, �tait d�un bleu l�ger d�eau p�le. Une joie p�tillante s�emparait de lui, la joie que l�on �prouve au contact d�une indiscutable puret�, la joie de tout ce blanc, de ce ciel plus bleu que les ciels de M�diterran�e, de ces sapins lourds de sucre paillet�, et du chalet de bois rouge que l�on devinait chaud et confortable, avec une grande chemin�e de pierre blanche o� des b�ches devaient br�ler sans fum�e, avec une flamme orange et dense.</p><p>� quelques m�tres de l�h�tel, Jean fit halte, d�noua les manches de l��pais pull-over nou� � sa ceinture et se rhabilla avant d�entrer. Puis, appuyant ses skis contre le mur de l�h�tel et laissant l� sa valise, il gravit en trois pas les marches de bois donnant acc�s au chalet par une sorte de balcon, � un m�tre du sol, qui faisait le tour de la construction.</p><p>Sans frapper, il leva le loquet de fer et entra.</p><p>Dans le chalet, il faisait sombre. Les fen�tres, assez petites pour diminuer l�action du froid laissaient p�n�trer dans la pi�ce juste assez de lumi�re pour arracher, au passage, quelques �clats rutilant aux cuivres d�corant les murs. Peu � peu, cependant, on se faisait � la presque obscurit� ; mais chaque fois que l�on regardait au-dehors on clignait, �bloui par l�ardeur du soleil sur la nappe argent�e de la neige et l�on avait peine � se r�accoutumer au calme un peu myst�rieux de l�h�tel.</p><p>Une chaleur agr�able r�gnait l� ; une torpeur insidieuse s�emparait de vous, vous invitait � vous �tendre dans un de ces grands fauteuils d�osier craquant, � prendre un de ces livres qui garnissaient des �tag�res � mi-hauteur de la pi�ce, � vous assoupir peu � peu parmi les craquements du sapin rouge et verni dont �tait lambriss�e la pi�ce enti�re. Jean se d�tendait, conquis par l�atmosph�re de cette salle basse aux poutres massives.</p><p>Il y eut un bruit de pas � l��tage sup�rieur, une d�gringolade dans l�escalier sonore, des rires, et trois filles en tenue de ski pass�rent en trombe devant lui, si vite qu�il eut � peine le temps de les regarder. Sous les capuchons de leurs anoraks noirs, leurs yeux luisaient d�un m�me �clat sain. Leur peau, liss�e par le soleil, donnait envie d�y mordre. Toutes trois, dans leurs fuseaux noirs comme les anoraks, paraissaient flexibles et fermes comme de jeunes b�tes libres. Elles disparurent par la porte, referm�e aussit�t qu�ouverte, et qui laissa aux yeux de Jean l�empreinte aveuglante de la neige inond�e de soleil.</p><p>Se secouant, Jean tourna ses regards vers l�escalier dont il s�approcha. Pas un bruit autre que celui de l�eau qui chantait, quelque part, sur un fourneau.</p><p>��Il y a quelqu�un ?</p><p>Sa voix r�sonna entre les murs et personne ne r�pondit. Sans s��tonner, il r�it�ra sa question.</p><p>Cette fois, un pas lent r�pondit � son appel. Un homme descendit l�escalier. Blond, de taille plut�t �lev�e, la quarantaine, il avait le teint d�un montagnard, au milieu duquel tranchait, surprenant, un regard d�un bleu trop clair.</p><p>��Bonjour ! dit Jean. Puis-je avoir une chambre ?</p><p>��Pourquoi pas ? dit l�homme.</p><p>��Quelles sont vos conditions ? demanda Jean.</p><p>��C�est sans importance�</p><p>��Je n�ai pas beaucoup d�argent.</p><p>��Moi non plus�, dit l�homme. Sans �a, je ne serais pas ici. Six cents francs par jour ?</p><p>��Mais ce n�est pas assez�, protesta Jean.</p><p>��Oh ! dit l�autre, vous ne serez pas tellement bien� je m�appelle Gilbert.</p><p>��Moi Jean.</p><p>Ils se serr�rent la main.</p><p>��Montez, dit Gilbert, et choisissez. Tout est libre, sauf le cinq et le six.</p><p>��Les trois filles qui sont descendues ? demanda Jean.</p><p>��Exact, dit Gilbert.</p><p>Jean ressortit et prit sa valise. Elle �tait bossel�e comme si quelqu�un avait donn� dedans un grand coup de soulier ferr� et le cuir �corch� et rugueux. Haussant les �paules, il la souleva, et remonta les marches vermoulues. De nouveau il sentit l�odeur de cire et de vernis du chalet, il entendit le murmure de l�eau. Il se sentait chez lui. Joyeux, il gravit en quatre enjamb�es l�escalier droit qui menait au premier.</p></section><section><title><p>II</p></title><p>Vite, il apprit leurs noms : Leni, Laurence et Luce. Leni �tait la plus blonde, une longue Autrichienne aux hanches minces, aux seins provocants, elle avait un nez droit qui prolongeait son front, une figure un peu ronde � la bouche d�daigneuse, aux pommettes hautes, plus russe qu�allemande. Laurence, brune aux yeux durs et cern�s, Luce, sophistiqu�e jusqu�aux bouts des ongles, �taient aussi, chacune dans leur genre, des cr�atures tentantes ; chose �trange, elles semblaient toutes b�ties sur un m�me mod�le de fille-Diane, muscl�es, l�air un peu gar�onni�res � jusqu�� ce qu�on s�attarde � d�tailler leurs bustes aux arrondis fascinants dont les pointes aigu�s tendaient le tissu l�ger des anoraks de soie noire. Entre Jean et les trois filles, ce fut, d�embl�e, la guerre. Sans qu�il s�t pourquoi, elles avaient, d�s le premier jour, refus� de l�admettre et d�cid� de lui rendre la vie impossible. Elles le tourmentaient, ouvertement m�prisantes et d�daigneuses, ferm�es � toutes ses avances, allant jusqu�� refuser des gestes aussi simples que celui qui consistait, � table, � leur tendre le pain ou leur passer le sel. Jean, g�n� les premiers jours, n�obtint de Gilbert aucun �claircissement. Gilbert vivait en solitaire, dans un cabinet de travail, au premier, qu�il ne quittait que pour des courses interminables dans la montagne. Un couple de vieux montagnards assurait l�entretien de la demeure et de ses habitants. En dehors de ces sept personnages, les jours s��coulaient sans que l�on v�t une �me.</p><p>Il les voyait tr�s rarement en dehors des heures de repas. Elles se levaient t�t et, vite �quip�es, partaient dans la montagne, arm�es de leurs skis et de leurs b�tons. Le soir, elles rentraient, les joues rouges et brillantes, fatigu�es � mourir, et passaient une heure, avant de remonter dans leurs chambres, � enduire leurs skis de farts, compliqu�s, rugueux � souhait, pour les mont�es du lendemain. Jean, un peu vex� de cette attitude, n�insistait pas et les �vitait dans toute la mesure o� c��tait possible. Il partait de son c�t�, choisissant en g�n�ral une direction de d�part oppos�e � celle qu�elles avaient prise. Les pentes �taient assez nombreuses et lui laissaient un vaste choix. Seul, il gravissait de biais les flancs arrondis de la montagne pour les redescendre, un peu plus tard, parmi le jaillissement soyeux de la neige et le doux frottement des lames d�hickory, virant et d�rapant le long des �-pics vertigineux pour arriver � l�h�tel, ivre d�air, le c�ur sonnant � grands coups, heureux et las. Il �tait � l�h�tel depuis huit jours, et, le contact repris, recommen�ait � progresser, contr�lant chaque appel, chaque changement de canne, soignant son style et durcissant ses muscles. Le temps passait, neutre, rapide ; c��taient les vacances.</p></section><section><title><p>III</p></title><p>Il �tait parti de tr�s bonne heure ce matin-l� ; pensant atteindre le cirque des Trois-S�urs qui d�veloppait � l�horizon son passage grandiose. Il peinait, seul dans la montagne, progressant de cr�te en cr�te pour redescendre, apr�s chaque �l�vation de terrain, parmi les sapins immobiles aux branches alourdies d�ouate. Une descente particuli�rement raide le tenta. Il fila schuss, et le vent sifflait � ses oreilles. Pli� sur ses skis, portant tout son poids vers l�avant, il descendait, laissant derri�re lui une trace double, droite comme un fil de la Vierge. La neige, un peu collante, le freinait par endroits.</p><p>Il franchit une bosse et se rendit compte qu�il ne passerait pas. Derri�re la bosse, un ravin s�ouvrait, le lit d�un ruisseau sans doute, plant� des tiges fermes des jeunes sapins. Il aurait fallu virer sur la gauche, mais il allait si vite. Aussi c��tait imprudent de se lancer comme cela sur une piste inconnue. Comme par r�flexe il prit appui sur le ski droit, essaya de passer ; mais la pente au-dessus du ravin �tait garnie de jeunes sapins et si raide qu�il d�rapa l�g�rement. Il heurta, en plein �lan, une branche avanc�e, fit un effort d�sesp�r� pour �viter le tronc du sapin suivant et tomba, perdant conscience sous la violence du choc.</p><p>Lorsqu�il revint � lui, Jean s�aper�ut que la course projet�e s�arr�terait l�. Ses deux spatules �taient bris�es, ses skis inutilisables. D�ailleurs une de ses chevilles le faisait �norm�ment souffrir. D�tachant des plaques de m�tal les courroies d�attache, il tenta, tant bien que mal, de se ficeler la cheville. Il retrouva ses b�tons � dix m�tres de l�, et, clopin-clopant, prit le chemin du retour. Il en avait pour cinq � six heures.</p><p>Il chemina, clignant des yeux, pour att�nuer l�ardeur de la r�verb�ration qui l�aveuglait. Il prenait appui sur ses b�tons pour �viter de forcer sa cheville et progressait avec lenteur. Tous les cent m�tres, il s�arr�tait pour souffler.</p><p>Il atteignit une cr�te, franchie, deux heures plus t�t, d�un seul �lan, quand il s�arr�ta, attir� par un mouvement assez lointain. Trois formes sombres en bas de la cr�te, passaient � skis, suivant le lit de la vall�e.</p><p>Sans savoir pourquoi, Jean se baissa. Il y avait, � vol d�oiseau, deux cents m�tres entre lui et elles � car c��taient ses trois voisines de l�h�tel. Il pivota sur lui-m�me, les suivant du regard. Elles gliss�rent derri�re des sapins et une petite hauteur les cacha un instant. Elles ne reparurent pas. Jean, doucement, se faufila dans leur direction.</p><p>Il n��tait pas pr�par� au choc qu�il subit lorsque sa t�te prudente, domina enfin le champ o� elles s��battaient, et se tapit plus profond�ment dans l��pais duvet froid pour �viter d��tre vu. Leni, Luce et Laurence �taient nues dans la neige. Luce et Laurence entouraient leur compagne et se baissaient, prenant � poign�e la poudre glac�e pour en frictionner Lenie, statue d�or et d�orgueil au milieu du d�sert blanc. Jean sentit une chaleur courir dans ses veines. Les trois filles jouaient, dansaient, couraient, souples comme des b�tes, s�enla�ant par moments pour des luttes br�ves. Elles paraissaient s��nerver progressivement � ce jeu. Luce soudain, saisit Laurence par derri�re et la fit chanceler, puis tomber de tout son long. Leni se jeta pr�s de Laurence, � genoux, et Jean vit ses l�vres parcourir rapidement le corps de la brune qui restait immobile. Luce la l�chait maintenant � son tour et s��tendait pr�s d�elle. Au bout d�un instant, Jean ne distinguait plus qu�un enchev�trement de corps que ses yeux �blouis ne parvenaient pas � d�composer. Haletant, il d�tourna la t�te. Puis, incapable de r�sister, il revint avidement au spectacle qui se d�roulait devant lui.</p><p>Combien de temps les regarda-t-il ? Un petit flocon de neige qui s�abattit sur sa main, le fit tressaillir. Le ciel s��tait couvert soudain. Les trois filles se s�par�rent, coururent � leurs v�tements. Conscient de sa position p�rilleuse, Jean retenait son souffle et voulut reculer. Il tenta de remuer sa jambe ab�m�e et la douleur de sa cheville fut si forte qu�il laissa, malgr� sa r�sistance, �chapper un g�missement.</p><p>Comme des biches alert�es, Luce et Leni se tourn�rent dans sa direction, humant l�air. Leurs cheveux en d�sordre, leurs gestes harmonieux, leur donnaient l�allure de bacchantes. � grands pas, elles vinrent vers lui. Jean se leva, grima�ant de douleur.</p><p>Elles le reconnurent et bl�mirent. Les l�vres fonc�es de Leni se contract�rent et elle laissa �chapper une injure. Jean tenta de se justifier.</p><p>��Ce n�est qu�un hasard, dit-il. Je ne l�ai pas cherch�.</p><p>��C�est un hasard de trop, dit Luce.</p><p>Le bras de Leni se balan�a et son petit poing dur vint frapper Jean sur la bouche. Sa l�vre �clata et du sang chaud coula sur son menton.</p><p>��Je me suis foul� la cheville, dit Jean, et j�ai cass� mes skis. Si l�une de vous peut me pr�ter un ski, je pourrai regagner l�h�tel sans aide.</p><p>Luce tenait un b�ton de ski � la lourde poign�e de cuir. Sa main glissa jusqu�au cercle d�aluminium. Balan�ant la poign�e, de toutes ses forces, elle en assena un coup sur la tempe de Jean. Il tomba sur les genoux, assomm�, et s�effondra dans la neige. Laurence arrivait. Rapidement, sans se concerter, elles d�shabill�rent le corps inerte. Plantant en croix ses deux b�tons, elles y attach�rent ses deux poignets et le redress�rent. Il �tait � genoux, la t�te pench�e en avant. Une grosse goutte rouge tomba de sa narine gauche et rejoignit le sang de sa l�vre. Maintenant, Luce et Leni entassaient la neige � grosses poign�es autour du corps de Jean.</p><p>Lorsque le bonhomme de neige fut termin�, les lourds flocons tombaient serr�s comme une brume dense. La figure de Jean �tait masqu�e par un grand nez de neige. Par d�rision, Leni coiffa la forme grotesque d�un bonnet de laine noire. On lui mit dans la bouche un fume-cigarette d�or. Puis, sous l�avalanche blanche, les trois femmes reprirent le chemin de Vallyeuse.</p></section></section><section><title><p>LE DANGER DES CLASSIQUES<a l:href="#n_15" type="note">[15]</a></p></title><p>La pendule �lectronique frappa deux coups et je sursautai, m�arrachant avec peine au tourbillon d�images qui se pressaient dans mon esprit. Avec une certaine surprise, je constatai en outre que mon c�ur se mettait � battre un peu plus vite. Rougissant, je fermai en h�te mon livre : c��tait <emphasis>Toi et Moi, </emphasis>un vieux bouquin poussi�reux d�avant les deux autres guerres, dont j�avais h�sit� jusque-l� � aborder la lecture, connaissant l�audace r�aliste du th�me. Et je m�aper�us alors que mon trouble venait autant de l�heure et du jour que de mon livre : nous �tions le vendredi 27 avril 1982 et j�attendais, comme d�habitude, mon �l�ve stagiaire Florence Lorre.</p><p>Cette d�couverte me frappa plus que je ne puis le dire. Je me crois large d�esprit ; mais ce n�est pas � un homme de s��prendre le premier et nous devons garder la r�serve qui sied � notre sexe en toute occasion. N�anmoins, apr�s ce choc initial je me mis � r�fl�chir � et je me trouvai des excuses.</p><p>C�est une id�e pr�con�ue que de se repr�senter les scientifiques, et les femmes en particulier, sous les aspects de l�autorit� et de la laideur. Certes, les femmes, plus que les hommes, sont dou�es pour la recherche. Et certaines professions o� l�aspect ext�rieur joue un r�le s�lectif, comme celle d�acteur, comportent une proportion relativement �lev�e de V�nus. Cependant, si l�on approfondit le probl�me, on constate assez vite qu�une jolie math�maticienne n�est � tout prendre pas plus rare qu�une actrice intelligente. Il est vrai qu�il y a plus de math�maticiennes que d�actrices. En tout cas, la chance m�avait favoris� dans le tirage au sort des stagiaires et bien qu�� ce jour pas la moindre pens�e trouble ne se f�t gliss�e dans mon esprit, j�avais d�j� reconnu � tout objectivement � le charme certain de mon �l�ve. Cela justifiait mon �moi pr�sent.</p><p>Exacte, de surcro�t ; elle arriva, comme de coutume, � deux heures cinq.</p><p>��Vous �tes rudement chic, dis-je, un peu surpris moi-m�me de ma hardiesse.</p><p>Elle portait une combinaison collante de tissu vert p�le � reflets moir�s, tr�s simple, mais qui venait s�rement d�une usine de luxe.</p><p>���a vous pla�t, Bob ?</p><p>���a me pla�t beaucoup.</p><p>Je ne suis pas de ceux qui trouvent la couleur d�plac�e, m�me dans un v�tement f�minin aussi classique qu�une combinaison de laboratoire. Au risque de scandaliser, j�avoue m�me qu�une femme en jupe ne me choque pas.</p><p>��J�en suis ravie, me r�pondit Florence, l�air railleur.</p><p>J�ai beau avoir dix ans de plus qu�elle, Florence assure que nous paraissons le m�me �ge. De ce fait, nos rapports diff�rent un peu des rapports normaux professeur-�l�ve. Elle me traite en camarade. Cela me g�ne un peu. Bien s�r, je pourrais raser ma barbe et couper mes cheveux pour ressembler � un vieux savant de 1940 ; mais elle affirme que �a me donnerait l�air eff�min� et ne ferait rien pour lui inspirer le respect.</p><p>��Et comment va votre montage ? demanda-t-elle.</p><p>Elle faisait allusion � un probl�me �lectronique assez �pineux confi� � mes soins par le Bureau Central et que je venais de r�soudre le matin m�me � ma grande satisfaction.</p><p>��C�est termin�, dis-je.</p><p>��Bravo ! �a marche ?</p><p>��Verrai �a demain, dis-je. L�apr�s-midi du vendredi est consacr� � votre �ducation.</p><p>Elle h�sita, baissa les yeux. Rien ne me g�ne comme une femme timide, et elle le savait.</p><p>��Bob� Je voudrais vous demander quelque chose.</p><p>Je me sentais tr�s mal � l�aise. Une femme, vraiment, doit �viter ces minauderies si charmantes chez un homme.</p><p>Elle continua :</p><p>��Expliquez-moi � quoi vous travaillez ?</p><p>Ce fut mon tour d�h�siter.</p><p>���coutez, Florence� il s�agit de travaux ultra-confidentiels�</p><p>Elle posa sa main sur mon bras.</p><p>��Bob� le moindre des balayeurs de ce labo en sait autant sur tous ces secrets que� euh� le meilleur espion d�Antar�s.</p><p>��Ah, �a, �a m�aurait �tonn�, dis-je accabl�.</p><p>Depuis des semaines, la radio nous assassinait des rengaines de la <emphasis>Grande Duchesse d�Antar�s, </emphasis>l�op�rette plan�taire de Francis Lopez. Moi, je d�teste cette musique de bastringue. Je n�aime que les classiques : Schoenberg, Duke Ellington ou Vincent Scotto.</p><p>��Bob ! Je vous en prie, expliquez-moi. Je veux savoir ce que vous faites�</p><p>Encore une interruption.</p><p>��Allons, qu�y a-t-il ? Florence, dis-je.</p><p>��Bob, je vous aime� bien. Alors il faut me dire � quoi vous travaillez. Je veux vous aider.</p><empty-line/><p>Voil�. On lit, des ann�es durant, dans les romans, la description des �motions que l�on ressent en entendant sa premi�re d�claration. Et cela m�arrivait enfin. � moi. Et c��tait plus troublant, plus d�liceux, que tout ce que j�avais imagin�. Je regardai Florence, ses yeux clairs, ses cheveux roux coup�s en brosse, � la mode de cette ann�e 82. Positivement, je crois qu�elle aurait pu me prendre dans ses bras sans que je me rebelle. Et j�avais ri autrefois des histoires d�amour. Mon c�ur battait la chamade et je sentais mes mains trembler. Je d�glutis avec peine.</p><p>��Florence� un homme ne doit pas se laisser dire des choses comme �a. Parlons d�autre chose.</p><p>Elle s�approcha de moi et avant que j�aie rien pu faire, elle m�enla�a et me donna un baiser. Je sentis le sol se d�rober sous moi et je me retrouvai assis sur une chaise. En m�me temps, j��prouvais une sensation de ravissement aussi indicible qu�impr�vue. Je rougis de ma propre perversit� et je constatai avec une recrudescence de stupeur que Florence s�asseyait sur mes genoux. Du coup, ma langue se d�lia.</p><p>��Florence, c�est ind�cent. Levez-vous. Si on entrait� je serai d�shonor�. Levez-vous.</p><p>��Vous me montrerez vos exp�riences ?</p><p>��Je� Oh !�</p><p>Il fallait c�der.</p><p>��Tout. Je vais tout vous expliquer. Mais levez-vous.</p><p>��Je savais bien que vous �tiez gentil, dit-elle en se levant.</p><p>��Tout de m�me, dis-je, vous abusez de la situation, reconnaissez-le.</p><p>J�avais la voix tremblante. Elle me tapota affectueusement l��paule.</p><p>��Allez, Bob ch�ri. Soyez moderne.</p><p>Je m�empressai de me lancer dans la technique.</p><p>��Vous souvenez-vous des premiers cerveaux �lectroniques ? demandai-je.</p><p>��Ceux de 1950 ?</p><p>��Un peu avant, pr�cisai-je. C��taient des machines � calculer, assez ing�nieuses d�ailleurs ; vous vous rappelez que, tr�s vite, on les dota de tubes sp�ciaux qui leur permettaient d�emmagasiner diverses notions pr�tes � servir ? les tubes-m�moire ?</p><p>��� l��cole primaire, on sait �a, dit Florence.</p><p>��Vous vous rappelez qu�on perfectionna ce genre d�appareils jusque vers 1964, quand Rossler d�couvrit qu�un cerveau humain r�el, convenablement mont� dans un bain nutritif pouvait, sous certaines conditions, accomplir les m�mes fonctions sous un volume bien moindre ?</p><p>��Et je sais aussi qu�en 68 ce proc�d� fut � son tour supplant� par l�ultra-conjoncteur de Brenn et Renaud, dit Florence.</p><p>��Bon, r�pondis-je. Peu � peu, on conjugua ces diverses machines � tous les genres d�effecteurs possibles, � effecteurs � eux-m�mes d�riv�s des mille et un outils �labor�s par l�homme au cours des �ges, pour constituer la cat�gorie d�instruments que l�on nomme robots : Un point est rest� commun � toutes ces machines. Pouvez-vous me dire lequel ?</p><p>Le professeur reprenait en moi le dessus.</p><p>��Vous avez de jolis yeux, r�pondit Florence. Ils sont jaune-vert avec une esp�ce d��toile sur l�iris�</p><p>Je reculai.</p><p>��Florence ! m��coutez-vous ?</p><p>��Je vous �coute tr�s bien. Le point commun � toutes ces machines, c�est qu�elles n�op�rent que sur les donn�es fournies � leurs op�rateurs internes par les usagers. Une machine � qui l�on ne pose pas un probl�me d�fini reste incapable d�initiative.</p><p>��Et pourquoi n�a-t-on pas essay� de les doter d�une conscience et d�un raisonnement ? Parce qu�on s�est aper�u qu�il suffisait de les munir de quelques fonctions r�flexes �l�mentaires pour qu�elles prennent des manies pires que celles des vieux savants. Achetez dans un bazar une petite tortue �lectronique de gosse, et vous verrez � quoi ressemblaient les premi�res machines �lectro-r�flexes : irritables, fantasques�, dou�es en somme d�un caract�re. On s�est donc d�sint�ress� assez vite de ces sortes d�automates cr��s uniquement pour donner une illustration simple de certains fonctionnements mentaux, mais trop difficiles � vivre.</p><p>��Cher vieux Bob, dit Florence. J�adore vous entendre parler. Vous savez que vous �tes assommant. J�ai appris tout �a en onzi�me.</p><p>��Et vous, vous �tes insupportable, dis-je, s�rieux.</p><p>Elle me regardait. Ma parole, elle se moquait de moi. J�ai honte � l�avouer mais j�aurais voulu qu�elle m�embrasse encore. Je repris, tr�s vite pour cacher ma confusion.</p><p>��De plus en plus, on s�efforce maintenant d�introduire dans ces machines des circuits r�flexes utilisables susceptibles d�agir sur les effecteurs les plus divers. Mais on n�a pas encore tent� de doter la machine d�une culture g�n�rale ; � vrai dire l�utilit� ne s�en faisait pas sentir. Or il se trouve que le montage que m�a demand� le Bureau Central doit permettre � la machine de retenir dans son organe m�moriel un nombre de notions extr�mement �lev�. En fait le mod�le que vous voyez ici est destin� � acqu�rir l�ensemble des connaissances du grand m�mento encyclop�dique Larousse de 1978 en seize volumes. Il est presque purement intellectuel et poss�de des effecteurs simples lui permettant de se d�placer par ses propres moyens et de saisir les objets pour les identifier et les expliquer le cas �ch�ant.</p><p>��Et qu�en fera-t-on ?</p><p>��C�est une machine administrative, Florence. Elle doit servir de Conseil protocolaire � l�ambassadeur de Flor-Fina qui s�installe le mois prochain � Paris � la suite de la Convention de Mexico. � chaque demande de renseignements de sa part, elle fournira � l�ambassadeur la r�ponse typique d�une culture fran�aise tr�s �tendue. En toute circonstance, elle lui indiquera la marche � suivre, lui expliquera de quoi il s�agit et comment se comporter, que ce soit � l�occasion du bapt�me d�un polym�gatron ou d�un d�ner chez l�empereur d�Eurasie ; depuis que le fran�ais a �t� adopt� par d�cret mondial comme langue diplomatique de luxe, tout le monde veut �tre en �tat de faire parade d�une culture compl�te ; et cette machine sera donc particuli�rement pr�cieuse � un ambassadeur qui n�a gu�re le temps de s�instruire.</p><p>��Eh bien ! dit Florence. Vous allez faire ingurgiter � cette pauvre petite machine les seize gros volumes du Larousse ! Vous �tes un tortionnaire affreux.</p><p>��C�est n�cessaire ! dis-je. Il faut qu�elle absorbe tout. Si on lui inculque une culture fragmentaire, elle acquerra vraisemblablement un caract�re comme les anciennes tortues insuffisamment dou�es de sens. Et que sera ce caract�re ? Impossible de le pr�voir. Elle n�a une chance d�avoir un comportement �quilibr� que si elle sait <emphasis>tout. </emphasis>C�est � cette seule condition qu�elle peut rester objective et impartiale.</p><p>��Mais elle ne peut pas savoir <emphasis>tout, </emphasis>dit Florence.</p><p>��Il suffit, expliquai-je, qu�elle sache <emphasis>de tout </emphasis>en proportion �quilibr�e. Le Larousse nous donne une bonne approximation d�objectivit�. C�est un exemple satisfaisant d�ouvrage �crit sans passion ; d�apr�s mes calculs, nous devons aboutir � une machine parfaitement correcte, raisonnable et bien �lev�e.</p><p>��C�est merveilleux, dit Florence.</p><p>Elle avait l�air de se moquer de moi. �videmment, certains de mes coll�gues r�solvent des probl�mes plus compliqu�s, mais tout de m�me, j�avais r�alis� une bonne extrapolation de quelques syst�mes assez imparfaits et �a m�ritait mieux que ce banal � c�est merveilleux �. Les femmes ne se doutent pas � quel point ces t�ches ingrates et domestiques sont rebutantes.</p><p>��Comment �a marche ? demanda-t-elle.</p><p>��Oh, un syst�me ordinaire, dis-je, un peu triste. Un vulgaire lectiscope. Il suffit de pousser le livre dans le tube d�entr�e, et l�appareil lit et enregistre le tout. �a n�a rien que de tr�s courant. Une fois l�instruction assimil�e, naturellement le lectiscope sera d�mont�.</p><p>��Faites-la marcher, Bob ! Je vous en prie !</p><p>��Je veux bien vous la montrer, dis-je, mais je n�ai pas les Larousse. Je les re�ois demain soir. Je ne peux rien lui faire apprendre avant, �a lui fausserait son �quilibre.</p><p>J�allai � la machine et branchai le circuit. Les lampes de contr�le s�allum�rent en un ruban discontinu de points rouges, verts et bleus. Un doux ronronnement s��levait du circuit d�alimentation. Je me sentais, malgr� tout, assez content de moi.</p><p>��On met le livre l�, dis-je. On pousse ce levier et �a y est. Florence ! Qu�est-ce que vous faites ! Oh !�</p><p>J�essayai de rompre le contact mais Florence me retint.</p><p>��Ce n�est qu�un essai, Bob, on effacera !�</p><p>��Florence ! vous �tes impossible ! On ne peut pas effacer !</p><p>Elle avait jet� mon exemplaire de <emphasis>Toi et Moi </emphasis>dans le tube et tir� le levier. Maintenant, j�entendais le cliquetis serr� du lectiscope � mesure que d�filaient les pages. En quinze secondes ce fut fait. Le livre ressortit, assimil�, dig�r� et intact.</p><p>Florence regardait avec int�r�t. Et soudain, elle sursauta. Le haut-parleur se mettait � roucouler doucement, tendrement presque :</p><poem><stanza><v>��<emphasis>J�ai besoin d�exprimer, d�expliquer, de traduire</emphasis></v><v><emphasis>On ne sent tout � fait que ce qu�on a su dire�</emphasis></v></stanza></poem><p>��Bob ! Qu�est-ce qui se passe ?</p><p>��Bon Dieu, dis-je exasp�r�, elle ne sait pas autre chose� elle va r�citer du G�raldy sans arr�t, maintenant.</p><p>��Mais, Bob, pourquoi parle-t-elle toute seule ?</p><p>��Tous les amoureux parlent tout seuls !</p><p>��Et si je lui demande quelque chose ?</p><p>��Ah, non ! dis-je. Pas �a. Fichez-lui la paix. Vous l�avez d�j� � moiti� d�traqu�e !</p><p>��Oh, ce que vous �tes grognon, vous !</p><p>La machine ronronnait sur un rythme berceur, tr�s doux. Elle fit un bruit comme pour s��claircir la voix.</p><p>��Machine, dit Florence, comment te sens-tu ?</p><p>Cette fois, c�est une d�claration passionn�e qui sortit de l�appareil.</p><poem><stanza><v>��<emphasis>Ah ! je vous aime ! je vous aime !</emphasis></v><v><emphasis>Vous entendez ! je suis fou de vous� je suis fou !�</emphasis></v></stanza></poem><p>��Oh ! dit Florence. Quel culot !</p><p>��C��tait comme �a, en ce temps-l�, dis-je. Les hommes parlaient aux femmes les premiers, et je vous jure qu�ils avaient de l�audace, ma petite Florence�</p><p>��Florence ! dit la machine pensive, elle s�appelle Florence !</p><p>��Mais ce n�est pas dans G�raldy, �a ! protesta Florence.</p><p>��Alors vous n�avez rien compris � mes explications ? observai-je un peu vex�. Je n�ai pas construit un simple appareil reproducteur de sons. Je vous dis qu�il y a l�-dedans un tas de circuits r�flexes nouveaux et un magasin phon�tique complet qui lui permettent de mettre en jeu ce qu�elle emmagasine et de cr�er des r�ponses ad�quates� Le difficile c��tait de lui garder son �quilibre et vous venez de le d�molir en la gavant de passion. C�est comme si vous donniez un bifteck � un enfant de deux ans. Cette machine <emphasis>est </emphasis>encore un enfant� et vous venez de lui faire manger de la viande d�ours�</p><p>��Je suis assez grand pour m�occuper de Florence, remarqua la machine d�un ton sec.</p><p>��Mais elle entend ! dit Florence.</p><p>��Mais oui, elle entend !</p><p>J��tais de plus en plus exasp�r�.</p><p>��Elle entend, elle voit, elle parle�</p><p>��Et je marche aussi ! dit la machine. Mais les baisers ? Je vois bien ce que c�est, mais je ne sais pas avec quoi je vais les donner, continua-t-elle d�un ton pensif.</p><p>��Tu ne vas rien donner du tout, dis-je. Je vais te couper le contact et demain je te remets � z�ro en te changeant tes tubes.</p><p>��Toi, dit la machine, tu ne m�int�resses pas, affreux barbu. Et tu vas laisser mon contact tranquille.</p><p>��Sa barbe est tr�s jolie, dit Florence. Vous �tes mal �lev�.</p><p>��Peut-�tre dit la machine avec un rire lubrique qui me fit dresser les cheveux sur la t�te, mais pour ce qui est de l�amour, je suis un petit peu au courant� Ma Florence, viens plus pr�s�</p><poem><stanza><v><emphasis>Car les choses que j�ai chaque jour � te dire</emphasis></v><v><emphasis>Sont de celles, vois-tu, que l�on ne se dit pas</emphasis></v><v><emphasis>Sans la voix, les regards, les gestes, les sourires�</emphasis></v></stanza></poem><p>��Essaye un peu de sourire, raillai-je.</p><p>��Je peux rire ! dit la machine.</p><p>Elle r�p�ta son rire obsc�ne.</p><p>��En tout cas, dis-je furieux, tu pourrais cesser de sortir du G�raldy comme un perroquet.</p><p>��Je ne sors rien du tout comme un perroquet ! dit la machine. La preuve, c�est que je peux te traiter d�andouille, de veau, de cruche, d�abruti, de cloche, de noix, de d�chet, de crabe, de ballot, de dingue�</p><p>��Ah ! �a suffit ! protestai-je.</p><p>��Mais si je plagie G�raldy, continua la machine, c�est parce qu�on ne peut pas mieux parler d�amour et aussi parce que �a me pla�t. Quand tu pourras dire aux femmes des choses comme en disait ce type-l�, tu me le feras savoir. Et puis fiche-moi la paix. C�est � Florence que je m�adresse.</p><p>��Sois gentille, dit Florence � l�appareil. Moi, j�aime les gens gentils.</p><p>��Tu peux me dire � Sois gentil �, observa la machine. Je me sens plut�t m�le. Et puis tais-toi, tiens,</p><poem><stanza><v><emphasis>Laisse-moi d�grafer ton corsage</emphasis></v><v><emphasis>Les choses que tu veux me dire, ma petite,</emphasis></v><v><emphasis>Je les sais d�avance. Allons, viens !</emphasis></v><v><emphasis>D�shabille-toi. Viens vite.</emphasis></v><v><emphasis>Prenons-nous. Le meilleur moyen</emphasis></v><v><emphasis>De s�expliquer sans �tre dupe</emphasis></v><v><emphasis>C�est de s��treindre, corps � corps.</emphasis></v><v><emphasis>Ne boude pas, d�fais ta jupe.</emphasis></v><v><emphasis>Nos corps, eux, seront d�accord.</emphasis></v></stanza></poem><p>��Ah ! vas-tu te taire, protestai-je, scandalis�.</p><p>��Bob ! dit Florence. C��tait �a que vous lisiez ? Oh !�</p><p>��Je vais couper le contact, dis-je. Je ne peux pas supporter de l�entendre vous parler comme �a. Il y a des choses qu�on lit mais qu�on ne dit pas.</p><p>La machine se taisait. Et puis un grognement sortit de sa gorge.</p><p>��Touche pas � mon contact !</p><p>Je m�approchai d�lib�r�ment. Et sans un mot de provocation, la machine se rua sur moi. Je me jetai de c�t� au dernier moment mais le cadre d�acier me heurta violemment l��paule. Sa voix ignoble reprit :</p><p>��Alors, t�es amoureux de Florence, hein ?</p><p>Je m��tais abrit� derri�re le bureau d�acier, et je me frottais l��paule.</p><p>��Filez, Florence, dis-je. Sortez. Ne restez pas l�.</p><p>��Bob ! Je ne veux pas vous laisser seul� Elle� Il va vous blesser.</p><p>���a va, �a va, dis-je. Sortez vite.</p><p>��Elle sortira si je veux ! dit la machine.</p><p>Elle amor�a un mouvement vers Florence.</p><p>��Filez, Florence, r�p�tai-je. D�p�chez-vous.</p><p>��J�ai peur, Bob, dit Florence.</p><p>En deux sauts, elle vint me rejoindre derri�re le bureau.</p><p>��Je veux rester avec vous.</p><p>��Je ne te ferai pas de mal, � toi, dit la machine. C�est le barbu qui va trinquer. Ah, tu es jaloux ! Ah tu veux me retirer mon contact !</p><p>��Je ne veux pas de vous ! dit Florence. Vous me d�go�tez.</p><p>La machine reculait lentement, prenant son �lan. Soudain, elle fon�a sur moi de toute la force de ses moteurs. Florence hurla.</p><p>��Bob ! Bob ! J�ai peur !�</p><p>Je l�attirai vers moi en m�me temps que je m�asseyais prestement sur le bureau. La machine le heurta de champ et il glissa jusqu�au mur qu�il rencontra avec une force irr�sistible. La pi�ce trembla et un morceau de gravats s�abattit du plafond. Si nous �tions rest�s entre le mur et le bureau nous aurions �t� coup�s en deux.</p><p>��Une veine, marmottai-je, que je n�aie pas mont� des effecteurs plus puissants. Restez l�.</p><p>J�assis Florence sur le bureau. Elle �tait � peu pr�s hors d�atteinte. Je me mis debout.</p><p>��Bob, qu�allez-vous faire ?</p><p>��Je n�ai pas besoin de le dire � voix haute, r�pondis-je.</p><p>���a va, dit la machine. Essaie toujours de me l�enlever, mon contact.</p><p>Je la vis reculer et j�attendis.</p><p>��Tu te d�gonfles ! raillai-je.</p><p>La machine poussa un grognement furieux.</p><p>��Ah oui ? Tu vas voir.</p><p>Elle se rua sur le bureau. C�est ce que j�esp�rais. Au moment o� elle l�atteignit, tentant de l�aplatir pour parvenir jusqu�� moi, je bondis et la coiffai. De la main gauche, je m�accrochai aux c�bles d�alimentation qui saillaient au sommet, tandis que de l�autre je m�effor�ais d�atteindre la manette de contact. Je re�us un choc violent sur le cr�ne ; la machine, retournant contre moi le levier du lectiscope s�effor�ait de m�assommer. Je g�mis de douleur et tordis brutalement le levier. La machine hurla. Mais avant que j�aie eu le temps d�assurer ma prise, elle se mit � se secouer comme un cheval enrag� et je jaillis du sommet comme une balle. Je m�effondrai sur le sol. Je sentis une violente douleur � la jambe et je vis, dans un brouillard, la machine reculer pour m�achever. Et puis ce fut le noir.</p><p>Quand je repris conscience, j��tais allong�, les yeux ferm�s, la t�te sur les genoux de Florence. J��prouvais un ensemble de sensations complexes ; ma jambe me faisait mal mais quelque chose de tr�s doux se pressait contre mes l�vres et je ressentais une �motion extraordinaire. En ouvrant les yeux, je vis ceux de Florence, � deux centim�tres des miens. Elle m�embrassait. Je m��vanouis une seconde fois. Cette fois, elle me gifla et je revins � moi tout de suite.</p><p>��Vous m�avez sauv�, Florence�</p><p>��Bob, me dit-elle, voulez-vous m��pouser ?</p><p>��Ce n��tait pas � moi de vous le proposer, Florence ch�rie, r�pondis-je en rougissant, mais j�accepte avec joie.</p><p>��J�ai r�ussi � rompre le contact, dit-elle. Personne ne nous entendra plus. Bob� maintenant, est-ce que vous voudriez� je n�ose pas vous le demander�</p><p>Elle avait perdu son assurance. La lampe, au plafond du laboratoire, me faisait mal aux yeux.</p><p>��Florence, mon ange, parlez�</p><p>��Bob� r�citez-moi du G�raldy�</p><p>Je sentis mon sang circuler plus vite. Je pris sa jolie t�te ras�e entre mes mains et je cherchai ses l�vres avec audace.</p><p>��<emphasis>Baisse un peu l�abat-jour�, </emphasis>murmurai-je.</p></section></body><body name="notes"><title><p>&#x41F;&#x440;&#x438;&#x43C;&#x435;&#x447;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x44F;</p></title><section id="n_1"><title><p>1</p></title><p>Publi� en 1947. <emphasis>(Note ELG.)</emphasis></p></section><section id="n_2"><title><p>2</p></title><p>Publi� en 1949. <emphasis>(Note ELG.)</emphasis></p></section><section id="n_3"><title><p>3</p></title><p>Publi� en 1946. <emphasis>(Note ELG.)</emphasis></p></section><section id="n_4"><title><p>4</p></title><p>Publi� en 1949. <emphasis>(Note ELG.)</emphasis></p></section><section id="n_5"><title><p>5</p></title><p>�crit en 1945. <emphasis>(Note ELG.)</emphasis></p></section><section id="n_6"><title><p>6</p></title><p>�crit en 1949. <emphasis>(Note ELG.)</emphasis></p></section><section id="n_7"><title><p>7</p></title><p>On appelle ainsi en langage technique la pierre � aff�ter des bouchers qui est d�ailleurs en acier.</p></section><section id="n_8"><title><p>8</p></title><p>Non remember fluid, s�rum amn�sique mis au point par le service secret am�ricain pendant la derni�re guerre mondiale.</p></section><section id="n_9"><title><p>9</p></title><p>Nouvelle sign�e Vernon Sullivan. �crite en 1947. <emphasis>(Note ELG.)</emphasis></p></section><section id="n_10"><title><p>10</p></title><p>Publi� en 1948. <emphasis>(Note ELG.)</emphasis></p></section><section id="n_11"><title><p>11</p></title><p>Publi� en 1952. <emphasis>(Note ELG.)</emphasis></p></section><section id="n_12"><title><p>12</p></title><p>Publi� en 1949. <emphasis>(Note ELG.)</emphasis></p></section><section id="n_13"><title><p>13</p></title><p>Publi� en 1947. <emphasis>(Note ELG.)</emphasis></p></section><section id="n_14"><title><p>14</p></title><p>Publi� en 1951. <emphasis>(Note ELG.)</emphasis></p></section><section id="n_15"><title><p>15</p></title><p>�crit en 1950. <emphasis>(Note ELG.)</emphasis></p></section></body><binary id="cover" 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