<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>det_police</genre><genre>det_irony</genre><author><first-name>Fr�d�ric</first-name><last-name>Dard</last-name><nickname>San-Antonio</nickname></author><book-title>Le tueur en pantoufles</book-title><annotation><cite><p>� Il ne connaissait pas la musique. Par ailleurs, comme il n'�tait ni trompettiste dans un jazz n�gre, ni p�d�raste, ni vedette de music-hall, ni am�ricain, il ne pouvait esp�rer se lancer dans la litt�rature avec quelque chance de r�ussite. �</p><text-author>F. Dard</text-author></cite><p>Dans un petit pavillon confortable de la banlieue parisienne, Jango, personnage d�bonnaire entour� de sa m�re et de son fils Zizi, un gamin farceur, m�ne une vie bien p�p�re. Il poss�de un poisson rouge dans un bocal, un lapin apprivois�. Il jouit de l'estime de son voisinage, la boulang�re lui fait les yeux doux. Tout est banal et tranquille. � un d�tail pr�s : Jango est tueur � gages� Il s'est constitu� une bonne client�le ; et avec une seringue, une piq�re, hop ! Il fait ensuite disparaitre les cadavres dans une cuve d'acide. Aucune trace, les clients sont contents. Mais un �v�nement insolite vient bouleverser cette belle organisation : l'utilisation d'une rosette de la L�gion d'honneur pr�lev�e sur le veston de la derni�re victime, un colonel�</p><empty-line/><p><emphasis>Ce roman, d�di� � Raymond Rouleau qui avais mis en sc�ne la pi�ce adapt�e par Fr�d�ric Dard du roman de Georges Simenon La Neige �tait sale, fut �crit aux Mureaux, dans la banlieue parisienne en 1951 et fut �dit� chez un obscur �diteur, S.E.P. Il ne fut ni diffus� ni distribu�. Peu d'exemplaires ont circul�. Il parut ensuite en feuilleton dans une revue humoristique. N�anmoins, le public fut toujours priv� de cette �uvre attachante qui, au-del� de ta trame, ajout�e aux personnages totalement extravagants, annonce le d�lire burlesque des futurs San-Antonio.</emphasis></p></annotation><date>1951</date><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><src-lang>fr</src-lang><sequence name="Sous le nom de Fr�d�ric Dard" number="00"/></title-info><document-info><author><nickname>papamuller</nickname></author><program-used>calibre 2.69.0, FictionBook Editor Release 2.6.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2017-02-12">12.2.2017</date><src-url>lib.rus.ec</src-url><src-ocr>Scan &amp; OCR: &#x410;&#x43D;&#x43E;&#x43D;&#x438;&#x43C;</src-ocr><id>956008ce-9175-4475-a5d9-df14b34c9f21</id><version>1.0</version><history><p>1.0 � &#x421;&#x43E;&#x437;&#x434;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; fb2. &#x421;&#x442;&#x440;&#x443;&#x43A;&#x442;&#x443;&#x440;&#x430; &#x43A;&#x43D;&#x438;&#x433;&#x438;, &#x444;&#x43E;&#x440;&#x43C;&#x430;&#x442;&#x438;&#x440;&#x43E;&#x432;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; &#x442;&#x435;&#x43A;&#x441;&#x442;&#x430;, &#x441;&#x43D;&#x43E;&#x441;&#x43A;&#x438;, &#x431;&#x435;&#x433;&#x43B;&#x430;&#x44F; &#x432;&#x44B;&#x447;&#x438;&#x442;&#x43A;&#x430;. &#x41E;&#x431;&#x440;&#x430;&#x431;&#x43E;&#x442;&#x43A;&#x430; &#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442;&#x430;&#x43C;&#x438;. &#x41E;&#x431;&#x43B;&#x43E;&#x436;&#x43A;&#x430;, &#x434;&#x435;&#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442;&#x43E;&#x440;. (papamuller, 4PDA; &#x444;&#x435;&#x432;&#x440;&#x430;&#x43B;&#x44C; 2017�&#x433;.)</p><p><strong>&#x41D;&#x435; &#x437;&#x430;&#x43F;&#x443;&#x441;&#x43A;&#x430;&#x439;&#x442;&#x435; &#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442; �&#x413;&#x435;&#x43D;&#x435;&#x440;&#x430;&#x43B;&#x44C;&#x43D;&#x430;&#x44F; &#x443;&#x431;&#x43E;&#x440;&#x43A;&#x430;�. &#x42D;&#x442;&#x43E; &#x443;&#x431;&#x44C;&#x435;&#x442; &#x444;&#x43E;&#x440;&#x43C;&#x430;&#x442;&#x438;&#x440;&#x43E;&#x432;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; &#x442;&#x435;&#x43A;&#x441;&#x442;&#x430; &#x441;&#x43E;&#x433;&#x43B;&#x430;&#x441;&#x43D;&#x43E; &#x43F;&#x440;&#x430;&#x432;&#x438;&#x43B;&#x430;&#x43C; &#x444;&#x440;&#x430;&#x43D;&#x446;&#x443;&#x437;&#x441;&#x43A;&#x43E;&#x439; &#x43F;&#x443;&#x43D;&#x43A;&#x442;&#x443;&#x430;&#x446;&#x438;&#x438; &#x438; &#x441;&#x438;&#x43D;&#x442;&#x430;&#x43A;&#x441;&#x438;&#x441;&#x430;!!!</strong></p></history></document-info><publish-info><book-name>Le tueur en pantoufles</book-name><publisher>Editions Op�ra</publisher><city>Paris</city><year>1951</year></publish-info></description><body><title><p>Frederic Dard</p><p>Le tueur en pantoufles</p></title><epigraph><p><emphasis>A Raymond ROULEAU,</emphasis></p><p><emphasis>avec mon admiration et mon amiti�.</emphasis></p><text-author>F. D.</text-author></epigraph><section><title><p>CHAPITRE PREMIER</p></title><p>Il se produisit un bruit inaccoutum�.</p><p>Bonne-maman sortit de sa chambre et s'approcha de la balustrade surplombant la vaste pi�ce qui servait de laboratoire � Jango.</p><p>Jango se tenait debout devant le corps d'un vieillard � moustaches blanches. Le visage du mort et celui de Jango refl�taient la m�me surprise.</p><p>��Tu as des ennuis ? demanda bonne-maman � son fils.</p><p>��Je n'y comprends rien, dit Jango, il n'est pas mort tout de suite.</p><p>���a vient peut-�tre de la dose�</p><p>��Je ne pense pas.</p><p>Il continuait d'examiner le cadavre, lorsque Zizi entra par la porte du jardin. Le gamin tenait un lapin par les oreilles.</p><p>��Ne prends jamais un lapin par les oreilles, conseilla Jango, tu lui fais mal.</p><p>��Mais puisqu'elles sont longues, objecta Zizi.</p><p>Jango eut un haussement d'�paules agac� :</p><p>���a ne veut rien dire. M�me chez les lapins, les oreilles ne servent qu'� entendre.</p><p>Zizi posa le lapin sur le plancher. L'animal s'accroupit, les flancs agit�s par la frayeur, les oreilles baiss�es.</p><p>��Cette id�e de sortir ce lapin de sa cage � tout propos, grommela bonne-maman.</p><p>Zizi, qui n'avait pas encore aper�u sa grand-m�re, leva les yeux vers la galerie. Il tendit un sourire malicieux � la vieille femme dont le visage s'�claira.</p><p>L'incident du lapin avait distrait Jango de ses pr�occupations.</p><p>��Veux-tu que je te dise, m'man ? Pour moi, les r�actions des types sont diff�rentes.</p><p>Bonne-maman hocha la t�te en signe de doute :</p><p>��Pourtant� un vieillard a moins de r�sistance, dit-elle.</p><p>Elle mettait dans cette remarque un peu de coquetterie � cause de son �ge, mais Jango �tait trop soucieux pour y pr�ter attention.</p><p>��Un vieillard est plus faible, je ne dis pas, conc�da-t-il, seulement celui-ci est un ancien colonel� Un colonel, m'man, c'est un type qui se donne de l'exercice toute sa vie, ne l'oublions pas. Et bien nourri� faut voir !</p><p>Bonne-maman descendit l'escalier et s'approcha du cadavre. Elle se sentait envahie par une sorte de respect confortable.</p><p>��Un colonel�, murmura-t-elle.</p><p>��En retraite, pr�cisa Jango.</p><p>Zizi s'approcha � son tour du cadavre et questionna :</p><p>��Qu'est-ce que c'est, un colonel ?</p><p>��Un officier sup�rieur, dit Jango. Un type qui commande un r�giment�</p><p>Les renseignements qu'il donnait faisaient na�tre en lui un orgueil dont il ne pouvait pr�ciser la cause.</p><p>��Pourquoi qu'il n'est pas en uniforme ? demanda Zizi.</p><p>Sans attendre la r�ponse, le gamin s'agenouilla devant le corps du vieillard et entreprit de lui �ter sa rosette de la L�gion d'honneur.</p><p>��Ne touche pas � �a ! intima bonne-maman. Il y a des choses qu'on ne plaisante pas avec� Tu comprendras plus tard.</p><p>Elle qu�ta du regard une approbation de son fils. Jango ne jugea pas opportun de rench�rir et la vieille femme en con�ut quelque humeur.</p><p>��C'�tait un homme tr�s bien, fit-elle au bout d'un silence ; regardez-moi ces traits fins, ces cheveux blancs et cette moustache soign�e� Il me rappelle un pr�sident de la R�publique que j'avais en photo sur un <emphasis>Almanach Vermot</emphasis>� Je ne sais plus lequel ; tu as une id�e de qui je veux dire, Jango ?</p><p>��Non, grogna Jango. Ce qui me tracasse, vois-tu, m'man, c'est pourquoi il n'est pas mort comme les autres. Pourtant, y a pas, je m'y suis pris comme d'habitude� Mine de rien, je suis pass� derri�re lui et je lui ai enfonc� ma seringue dans le cou. Ordinairement, ils tombent le nez en avant, sur la table. Eh bien, lui, m'man, il s'est lev� tout droit et il m'a fix� d'une dr�le de fa�on. Tiens, regarde ses yeux, on voit encore�</p><p>Bonne-maman contempla les prunelles �teintes. L'expression stup�faite du mort s'�vaporait. Il commen�ait � ressembler � un mort de bon aloi. Ses narines se pin�aient et son teint, d�j� plomb� par un cancer au foie, s'enrichissait de coloris int�ressants. Bonne-maman ne d�cela rien de suspect sur la physionomie du d�funt, non plus que dans son attitude.</p><p>��Il ne faut pas te tracasser, dit-elle de sa voix la plus rassurante. Un colonel, Jango, �a n'a pas l'habitude de mourir comme n'importe qui.</p><p>Ce raisonnement, s'il ne convainquit pas Jango, eut du moins l'avantage d'apaiser son anxi�t�.</p><p>��Il s'est lev� tout droit, insista-t-il. Et il m'a regard� comme s'il n'arrivait pas � comprendre ce qui se passait. Moi non plus, je n'y comprenais rien�</p><p>Au ton de Jango, bonne-maman comprit qu'il venait d'accepter l'�v�nement. Elle en fut rassur�e.</p><p>Pendant cette conversation, Zizi, sous pr�texte de jouer avec son lapin, avait r�ussi � ramper jusqu'au colonel et � lui ravir sa rosette. Il la regardait dans sa main, surpris qu'elle n'e�t pas plus de consistance. Jango d�couvrit le vol et se f�cha :</p><p>��Ce gosse a de mauvais instincts, d�clarat-il sombrement.</p><p>Bonne-maman h�sita � prendre la d�fense du gamin, mais elle s'aper�ut que l'absence de la d�coration laissait voir un rond de moisissure au revers du veston de drap noir. Cette pastille verd�tre lui parut une mutilation qui accroissait l'importance du d�lit commis par son petit-fils.</p><p>��Zizi, dit-elle, je t'ai d�j� expliqu� qu'on ne doit pas plaisanter avec ces choses-l�.</p><p>Zizi, qui �tait fort embarrass� par le minuscule n�ud de ruban auquel il ne parvenait pas � trouver une utilisation valable, fut tout aise de s'en s�parer. Il le d�posa sur la table o� chacun l'oublia.</p><p>��Et maintenant, ordonna Jango, tu vas aller me chercher le diable.</p><p>Zizi sortit en courant.</p><p>��C'est un bon petit, remarqua bonne-maman.</p><p>Jango fron�a les sourcils. Il voyait dans ces louanges un reproche tr�s d�fini au sujet de sa s�v�rit� pr�c�dente.</p><p>��Je ne te dis pas le contraire. Seulement, question d'�ducation, je serai toujours intraitable. Il est � un �ge, poursuivit Jango qui tenait � �taler ses convictions p�dagogiques, o� l'autorit� paternelle a le plus d'importance. Regarde-moi, m'man ; tu crois que si notre pauvre papa ne m'avait pas secou� les plumes quand il le fallait, je serais aujourd'hui un homme s�rieux et bien �quilibr� ?</p><p>���videmment, consentit bonne-maman, tout �mue, en jouant du bout de son soulier avec la main du cadavre.</p><p>Elle enveloppa Jango d'un regard moite.</p><p>��C'est vrai, tu es un homme bien. Tiens, la boulang�re me le disait l'autre jour� Tu m'attendais devant son magasin et, tout en coupant mes baguettes par le milieu, elle te regardait � travers la vitre. A un moment, elle m'a fait comme �a : � Vous avez de la chance d'avoir un fils pareil� Un gar�on qui vous dorlote� Et pour l'intelligence, il faut voir� Hier, il discutait avec mon mari, je ne me rappelle plus quoi, mais ce qu'il disait �tait tellement bien que les autres clients faisaient semblant de ne pas trouver tout de suite leur porte-monnaie pour pouvoir �couter. �</p><p>Jango rougit. Depuis quelque temps, la boulang�re une brune app�tissante le convoitait. Ce qui empourprait le front de Jango, ce n'�tait pas tant la fringale d'amour de la commer�ante que la candeur de bonne-maman.</p><p>Le retour de Zizi poussant le diable fut un heureux d�rivatif. Jango amena le chariot � deux roues tout contre le corps du colonel. Il lui releva les jambes et engagea l'avant du diable sous le post�rieur de l'officier. Apr�s quoi, il saisit le cadavre par la cravate et le tira � lui afin de le charger sur le v�hicule. Le corps du colonel �tait d'un maniement facile.</p><p>��Ouvre la porte ! ordonna Jango � son fils.</p><p>L'�trange convoi s'achemina, � travers le jardinet clos de murs, vers un appentis habill� de lierre. Bonne-maman, qui marchait devant, soutint le diable pour faciliter son entr�e dans la cabane, car il y avait une marche � gravir. Le corps fut d�pos� au pied d'une cuve form�e par un important tron�on de chaudi�re. Jango prit le colonel aux �paules, bonne-maman le prit par les pieds et, avec beaucoup de peine, ils le hiss�rent au bord de la cuve. Le corps, ploy� en deux, demeura en �quilibre sur la paroi du r�cipient : la t�te et les bras � l'int�rieur, les jambes pendant � l'ext�rieur, tandis que les maigres fesses du vieillard pointaient comme une bosse de chameau.</p><p>��Reculez-vous ! ordonna Jango.</p><p>Lui-m�me esquissa un saut en arri�re lorsqu'il fit basculer le cadavre dans la cuve. A plusieurs reprises, il avait re�u des �claboussures d'acide et il se m�fiait.</p><p>��Bon, eh bien maintenant, � table ! cria joyeusement bonne-maman. Va te laver les mains, Zizi.</p><p>��Mais j'ai pas tripot� le monsieur ! protesta le gamin qui n'avait aucun penchant pour les ablutions, m�me les plus modestes.</p><p>��Avec �a, insista bonne-maman. Et puis tu as touch� ton lapin�</p><p>��Mon lapin n'est pas sale, plaida Zizi d'un ton prudent.</p><p>Il r�fl�chit :</p><p>��Le colonel non plus, ajouta-t-il.</p><p>��Ne raisonne pas, trancha Jango. Et au fait, o� est-il, ton lapin ?</p><p>��Tiens, c'est vrai ! s'exclama Zizi, enthousiasm� � l'id�e d'entreprendre une battue qu'il souhaitait longue et d'un r�sultat incertain.</p><p>Toute la famille se mit � la recherche du lapin. Bonne-maman promena un tisonnier sous les meubles, tandis que Jango et son fils fouillaient le jardin dont la porte �tait demeur�e ouverte. Malgr� la minutie des recherches, l'animal demeura introuvable. Zizi crut bien apercevoir quelque chose de blanc sous le rosier nain, mais il d�cida qu'il s'agissait d'un papier et passa outre. L'aventure du lapin disparu le ravissait. Il n'aurait pas aim� qu'elle f�t soudainement interrompue par la d�couverte de l'animal.</p><p>Au bout d'un temps raisonnable, bonne-maman insista pour qu'on se m�t � table. Une rouelle de porc, cuite � point, justifiait ses instances.</p><p>Tout en mastiquant, chacun se livra � une large supputation relativement � la cachette du lapin.</p><p>��Crois-tu qu'il ait pu grimper l'escalier ? demanda bonne-maman.</p><p>Non, Jango ne le croyait pas. Il �tait pensif et ne s'int�ressait que m�diocrement � la fugue de l'animal. Il ne sourit m�me pas en entendant Zizi imaginer tout haut que le rongeur avait creus� rapidement un terrier, avait travers� le village et �tait all� se dissimuler dans les hautes herbes bordant la Seine.</p><p>��Tu vas � Paris cet apr�s-midi ? questionna bonne-maman.</p><p>��Oui, fit Jango d'un air sombre. Il faut bien que j'aille toucher ma prime sur le colonel�</p><p>��Tu m'emm�nes ? demanda innocemment Zizi.</p><p>Jango r�fl�chit. Il se dit qu'il rendrait certainement une petite visite � Barbara. Pendant qu'il serait chez elle, Zizi l'embarrasserait. Une fois, il l'avait laiss� chez la concierge, moyennant cent francs, et le gosse avait trouv� le moyen de couper les moustaches du chat angora de la bonne femme. Il s'�tait ensuivi un v�ritable drame, � la suite duquel Barbara avait interdit � Jango de ramener Zizi dans le quartier.</p><p>��On irait au zoo, sugg�ra l'enfant. Tu te souviens, la derni�re fois, on n'a pas vu l'hippopotame.</p><p>Ces exigences donn�rent � Jango le courage n�cessaire pour repousser en bloc les projets de son fils.</p><p>��Tu resteras ici, d�cr�ta-t-il. Je n'ai pas le temps de te promener, j'ai des courses tr�s importantes � faire.</p><p>Il parlait avec un air tellement d�termin� que bonne-maman, bien qu'elle br�l�t de le faire, n'osa intervenir.</p><p>��Ton complet est repass�, se contenta-t-elle de dire.</p><p>Jango prit le train de treize heures vingt. C'�tait un tr�s bon train, direct apr�s Sartrouville, o� l'on trouvait toujours une place assise. D'autre part, � cette heure-l�, les voyageurs se recrutaient uniquement dans la classe ais�e ; on ne risquait donc pas d'avoir pour vis-�-vis un gars sans retenue qui frotte complaisamment ses godillots boueux sur votre pantalon. C'�tait le train des comptables, des artistes et des femmes adult�res. On y entendait des conversations choisies, les messieurs y lisaient <emphasis>Le Figaro</emphasis>, les dames y brodaient de d�licats napperons (certaines feignaient de se passionner pour d'�normes traductions am�ricaines). Une bonne ambiance, en somme, dont pouvait s'honorer la S.N.C.F.</p><p>Jango s'assit aux c�t�s d'une dame blonde, au maquillage nuanc�, et entreprit de lui faire du pied, histoire de tromper la monotonie du trajet. La dame ne retira pas son pied et se mit s�ance tenante � se raconter. A Maisons-Laffitte, Jango savait qu'elle se pr�nommait Madeleine, que son mari souffrait d'art�rioscl�rose, que sa fille a�n�e pr�parait une licence d'anglais, qu'elle n'aimait pas Jouvet � l'�cran et que, si une nouvelle guerre survenait, elle irait vivre en Haute-Savoie.</p><p>Fatigu� par ce bavardage, il descendit � Sartrouville et changea de compartiment. Il �tait maussade parce que durement pr�occup�. Au moment de partir, il avait travers� son laboratoire dans l'espoir d'y trouver le lapin et son regard s'�tait pos� sur la rosette de la L�gion d'honneur du colonel. Il avait rafl� la d�coration au passage et l'avait gliss�e dans sa poche, sans id�e pr�con�ue, uniquement pour la soustraire aux doigts sacril�ges de Zizi. Chose �trange, ce morceau de ruban rouge l'incommodait.</p><p>Pourtant, il n'osait s'en d�barrasser en la jetant. Un vague sentiment de culpabilit� r�dait quelque part en lui�</p><p>Il se rendit aux W.-C. et examina la d�coration. Il la tenait comme un joyau ou une pilule empoisonn�e. Elle �tait solennelle et hostile. Jango la porta � sa boutonni�re. Il fut parcouru par un bref frisson. La pastille �carlate modifiait compl�tement son aspect. Il aper�ut, dans la glace du lavabo, un personnage nouveau, un peu suspect, qui le troubla beaucoup. Sous le chapeau noir �bord roul�, le visage �tait s�v�re et p�le : le regard gris avait une pesanteur qui ne pouvait se justifier tout � fait par la paupi�re � demi baiss�e. Jango ne parvint pas � comprendre pourquoi sa figure, habituellement ronde, s'ovalisait. Il �ta la rosette et, comme s'il se f�t �loign� d'un miroir d�formant, il r�int�gra ses formes et ses couleurs initiales.</p><p>��Formidable ! s'exclama-t-il.</p><p>Il �tudia le rond de ruban. Celui-ci �mettait dans le creux de sa main comme une sourde clart�.</p><p>Pensivement, Jango glissa l'insigne dans sa poche.</p><p>Quand il quitta les toilettes, le train parvenait � Saint-Lazare. Les voyageurs dont la place avoisinait les W.-C., le regard�rent avec quelque m�pris non d�pourvu d'int�r�t, car ils supposaient que le s�jour prolong� de Jango aux lieux d'aisances indiquait l'assouvissement de passions solitaires.</p><p>Jango sortit par la cour de Rome o� il prit un autobus qui le d�posa rue Montmartre. Il avait rendez-vous avec le neveu du colonel, au bar d'Uz�s, � quatre heures. Comme il �tait en avance, il d�passa le bar et descendit la rue jusqu'aux journaux.</p><p>L'un d'eux parlait encore de son dernier travail. Il s'agissait de la � disparition � d'un charcutier de Saint-Mand�, remontant � la semaine pr�c�dente. La presse ne s'occupait que m�diocrement de cette affaire. Trop de possibilit�s banales se proposaient � la sagacit� des enqu�teurs� Le bonhomme avait fait de la collaboration pendant l'occupation (avec ses porcs et les Allemands) ; par ailleurs, il s'�tait av�r� qu'il �tait p�d�raste et qu'il affectionnait la p�che au lancer. Il avait donc pu �tre victime d'un justicier, d'un sadique ou d'un faux pas.</p><p>Le journaliste concluait en laissant entendre que la police penchait pour le crime passionnel. Jango sourit. Lui seul savait que la belle-m�re du charcutier avait financ� la mort de son gendre. D'ordinaire, Jango ne travaillait pas pour les femmes : trop sujettes aux remords, elles changent souvent d'id�es. Jango en avait connues qui, � avant �, lui recommandaient de pratiquer les pires supplices et qui, � apr�s �, venaient le traiter d'assassin.</p><p>Il avait accept� n�anmoins la belle-m�re du charcutier comme cliente, car elle lui avait �t� chaudement recommand�e par un conseiller municipal qu'il avait rendu veuf.</p><p>Il faisait tendre. Le ciel indiquait des beaux jours derri�re des palmes de nuages vid�s de toute substance. Un instant, Jango se laissa bercer par le mouvement de Paris. La pens�e de la rosette qu'il promenait dans sa poche habitait son cerveau comme un ver habite une pomme. Elle s'y installait pour y vivre son destin. Jango comprit qu'elle serait une locataire p�nible, mais int�ressante.</p><p>D'un pas �tudi�, il s'achemina vers le bar d'Uz�s. Le neveu du colonel l'attendait d�j�, bien que Jango f�t en avance d'au moins trente minutes. Jango vit que l'h�ritier de l'officier consommait des boissons fortes. Il r�prima un l�ger sourire qui, s'il s'�tait �clos, se serait compos� en grande partie de piti�.</p><p>L'individu appartenait � l'esp�ce jeune homme v�n�neux. Il avait des yeux fuyants et un mauvais sourire sous une moustache de bell�tre. A l'entr�e de Jango, il parut se racornir sur sa banquette. Jango s'assit en face de lui. Un instant, le jeune homme se comporta comme s'il voulait ignorer l'arrivant. Puis, il se ressaisit.</p><p>��Alors ? souffla-t-il.</p><p>��Eh bien ! �a y est�</p><p>Un bref effroi contracta les muscles du neveu.</p><p>��Il n'a pas souffert ?</p><p>Jango r�fl�chit. Le vieillard s'�tait dress� et l'avait regard� d'un air surpris d'o� �tait bannie, semble-t-il, toute souffrance.</p><p>��Je ne pense pas, dit-il loyalement.</p><p>��Vous prenez quelque chose ?</p><p>��Un demi de bi�re�</p><p>Le neveu passa la commande au gar�on.</p><p>��Le� l'accident s'est produit � quelle heure ? Je vous demande �a, ajouta-t-il, pour le cas o� la police �plucherait mon alibi.</p><p>��Un alibi ne vous servirait � rien, remarqua calmement Jango. Comme on ne retrouvera jamais le corps, on ne pourra pas d�terminer l'heure du d�c�s�</p><p>��Sapristi, sursauta le jeune homme, si on ne retrouve pas le corps, il sera impossible de prouver le d�c�s. Je crois qu'il faut des ann�es avant qu'un disparu soit consid�r� comme mort. Je ne suis pas pr�s de palper la succession� Bon Dieu ! Vous avez fait du joli !</p><p>��Dites donc, murmura Jango, vous pensez bien que je ne peux pas me permettre de courir le risque de laisser un cadavre derri�re moi� Cher monsieur, �a parle, un cadavre� Vous ne le savez peut-�tre pas ? C'est toujours le cadavre qui donne le nom de l'assassin.</p><p>��Je m'en fous, grommela le neveu. Tout ce que je regarde, c'est que vous avez tout g�ch� Mon oncle �tait de sant� fragile ; il aurait pu dispara�tre d'un moment � l'autre�</p><p>Jango but pos�ment son demi mousseux.</p><p>��Tout le monde peut dispara�tre d'un moment � l'autre, d�clara-t-il, vous� moi� Quant � la sant� de votre parent, parlons-en !� Solide comme un roc, il �tait. Je m'y connais. C'�tait exactement le genre d'homme � vivre tr�s vieux� qui sait, m�me : � vous conduire au P�re-Lachaise�</p><p>La conversation commen�ait � prendre une tournure p�nible.</p><p>��En tout cas, r�suma le neveu, je comptais fermement sur l'h�ritage.</p><p>��T�t ou tard, il vous reviendra.</p><p>��J'aurais pr�f�r� t�t.</p><p>Il mettait tant d'aigreur dans ses paroles, et d'une fa�on si d�termin�e, que Jango se f�cha.</p><p>���coutez, �clata-t-il brusquement, je n'aime pas beaucoup vos mani�res. Ai-je fait d�c�der votre oncle, oui ou non ? Oui ? Alors, payez-moi !</p><p>Surpris par cet �clat dont il n'aurait pas jug� son interlocuteur capable, le neveu promena autour de lui un regard �perdu. Heureusement, leur plus proche voisin �tait am�ricain. Il ruminait du chewing-gum en �crivant des cartes postales. Rassur�, le neveu se tourna vers Jango. Il paraissait � la fois furieux et effray�.</p><p>��Je vous en prie, calmez-vous�</p><p>Il sortit une enveloppe de sa poche et la tendit � Jango. Celui-ci l'ouvrit et, sans sortir les billets de banque, les compta.</p><p>���a va, fit-il, un peu radouci, le compte y est� Croyez-moi, insista Jango, votre oncle, c'�tait autant dire un roc. Les anciens officiers vivent plus longtemps que n�cessaire.</p><p>Le terme d'officier lui rappela la rosette.�� Voil� sa d�coration, annon�a-t-il courageusement.</p><p>Il posa le ruban sur la table de marbre.</p><p>Le neveu eut l'air horrifi�, comme si le d�funt colonel lui-m�me �tait venu s'asseoir sur le gu�ridon.</p><p>��Enlevez �a, balbutia-t-il, enlevez �a�</p><p>Sans enthousiasme, Jango reprit la rosette et la remit dans sa poche.</p><p>��J'ai pens� que vous seriez heureux de conserver ce petit souvenir de votre oncle�</p><p>Le neveu le regarda sans comprendre.</p><p>��Quelle id�e !</p><p>��Il y en a � qui �a aurait fait plaisir, fit Jango avec humeur.</p><p>Le jeune homme tira sur sa maigre moustache. Il semblait d�concert�.</p><p>��Vous �tes un dr�le de type, murmura-t-il.</p><p>Jango se demanda si cette remarque �tait p�jorative. Il d�cida que non.</p><p>��Je m'excuse, mais j'ai des courses � faire, dit-il en se levant.</p><p>Une derni�re fois, il regarda le neveu avant de l'oublier.</p><p>��J'esp�re que tout ira selon vos d�sirs. Je suis certain que �a s'arrangera tr�s bien, question d'h�ritage ; ce serait idiot que � �a � n'ait servi � rien.</p><p>Il ajouta en se penchant un peu :</p><p>��Ce vieux colonel ne se rendait m�me pas compte de son grand �ge. Vous le fr�quentiez beaucoup ?</p><p>��Qu'est-ce que �a peut vous foutre ? demanda le neveu avec lassitude.</p></section><section><title><p>CHAPITRE II</p></title><p>Barbara donnait � manger � ses poissons rouges lorsque Jango sonna. Elle vida son sachet de daphnies dans l'aquarium pour s'en d�barrasser. L'Aga-Khan, heureux de l'aubaine, se pr�cipita � la surface pour y gober les graines. Il mettait dans sa h�te tant de gloutonnerie que Barbara l'injuria avant de quitter la pi�ce.</p><p>Un monsieur � mine s�v�re se tenait dans l'encadrement de la porte, un paquet sous le bras. La jeune femme eut l'impression de conna�tre le paquet, mais non l'homme.</p><p>Elle attendit des mots de son visiteur. Il la regardait d'un air tendre et grave qui surprenait Barbara sans toutefois l'inqui�ter.</p><p>��Vous d�sirez ? questionna-t-elle.</p><p>Alors l'homme eut une affirmation surprenante :</p><p>��C'est moi, dit-il, en faisant un pas en avant.</p><p>�berlu�e, Barbara le laissa entrer. L'arrivant enleva son chapeau, l'accrocha au portemanteau du vestibule, puis d�posa son paquet sur la console.</p><p>��Je vous demande pardon, dit Barbara, mais vous devez faire erreur�</p><p>Jango ouvrit de grands yeux :</p><p>��Ce n'est pas possible, soupira-t-il. Sans blague, Barbara, tu ne me reconnais pas ? Ou c'est histoire de plaisanter ?�</p><p>Barbara r�fl�chit rapidement. Elle subissait la situation et ne trouvait pas la force de r�agir. Elle pensa vaguement � une farce mont�e par un copain. L'arrivant venait de l'appeler Barbara. Le fait qu'il se serv�t de son surnom avait quelque chose de rassurant. (En r�alit�, elle s'appelait Albertine.)</p><p>Par ailleurs, l'homme avait des gestes et des expressions qui fr�tillaient dans sa m�moire.</p><p>��Parole, assura-t-elle, je ne vous connais pas. Il y a bien quelque chose du c�t� du nez� Et aussi les yeux� C'est stupide, mais le menton� Faites voir � la lumi�re�</p><p>Jango poussa la porte du studio et s'approcha de la fen�tre. Il offrit son visage au soleil qui ruisselait sur la rue de Rennes. Barbara le scruta, un peu comme on le fait pour un tableau.</p><p>��C'est formidable, d�clara-t-elle soudain en riant, formidable� Je te jure, Jango, que je ne t'avais pas reconnu. Qu'est-ce que tu as fait ? Tu t'es maquill� ?</p><p>Jango exhala un soupir de soulagement.</p><p>��Je ne me suis pas maquill�</p><p>��Mon �il ! fit Barbara. En tout cas, tu devrais monter sur les planches, parce que c'est rudement torch�. Tu parviens � ne plus �tre toi du tout, tout en restant toi� Tu peux pas comprendre�</p><p>��Mais si, je comprends� Je comprends. Tu as dit, tout de suite : c'est formidable ; moi aussi j'ai prononc� ce mot-l�.</p><p>Subrepticement, il �ta la rosette du colonel qu'il avait fix�e � sa boutonni�re dans un �dicule public.</p><p>��Et maintenant ? demanda-t-il.</p><p>��Oh, merde ! rugit Barbara. Non mais, dis donc, tu es plus fortiche que Fr�goli. Tu devrais aller faire un tour � M�drano.</p><p>Jango se fit modeste. Il �tait soudain d�tendu comme s'il avait v�hicul� pendant longtemps un lourd fardeau. Il sentait qu'un travail int�rieur se faisait dans son organisme. Ses muscles se remettaient en place et son c�ur changeait de rythme ; il se faisait plus rapide et plus familier, en quelque sorte. Il ouvrit la fen�tre, respira � pleins bords l'air amolli de Saint-Germain-des-Pr�s. Il ne pouvait se d�barrasser d'un vague sentiment de noblesse assez g�nant.</p><p>��Si �a ne t'ennuie pas trop, �mit Barbara, raconte-moi ce qui se passe.</p><p>Jango h�sita � r�v�ler que la transformation dont il �tait capable s'op�rait par le simple agrafage de la rosette au revers de son veston.</p><p>��C'est un truc que j'ai d�couvert, dit-il bri�vement. Il compl�ta ses explications, dans le style qu'emploient les ma�tres de la chirurgie lorsqu'ils s'adressent � leurs �l�ves pendant une op�ration. Concentration, fit Jango. Contraction musculaire� Prodige de volont�</p><p>Pour couper court, il s'approcha de l'aquarium. Les poissons rouges cherchaient une issue � leur bocal, � l'exception du plus gros, l'Aga-Khan � qui, gav� de nourriture, fientait m�lancoliquement sur une nappe de graviers roses.</p><p>��J'aime bien tes poissons, fit Jango. On dirait des poissons de dessin anim�. Ils ont des yeux marrants.</p><p>Du doigt, il fit na�tre une temp�te qui mit la panique dans la cage de verre.</p><p>Barbara commen�a d'oublier les m�tamorphoses de Jango.</p><p>��Le paquet que tu as laiss� dans le vestibule est pour moi, alors ? demanda-t-elle.</p><p>��Oui.</p><p>��Tu es chou�</p><p>� Hibou, joujou, caillou, genou �, se r�cita Jango. Il r�va � une odeur d'�cole.</p><p>��Eh bien, va voir ! conseilla-t-il.</p><p>Barbara s'�clipsa, un vague sourire dans le regard. Elle avait reconnu le paquet avant Jango. Le papier et la ficelle provenaient de la confiserie d'en bas. Quand elle revint dans le studio, elle avait la bouche pleine.</p><p>��Ils sont fameux, ces chocolats. Tu as fait des folies.</p><p>Elle tendit ses l�vres o� le rouge cyclamen et le chocolat formaient une boue �c�urante.</p><p>Poliment, Jango accepta le baiser de reconnaissance qu'on lui proposait.</p><p>���a a march�, pour le colonel ?</p><p>��Pas mal, admit Jango. (Il sortit l'enveloppe que le neveu lui avait remise et y pr�leva cinq mille francs qu'il d�posa � c�t� de l'aquarium, devant les yeux globuleux et absents de l'Aga-Khan.)</p><p>��Voil� ta commission�</p><p>��Merci. J'avais peur que tu aies des difficult�s avec Maurice�</p><p>��Maurice ?</p><p>��Le neveu. C'est un petit salaud.</p><p>Jango haussa les �paules.</p><p>��J'ai vu, dit-il� Il cherchait de mauvais pr�textes pour ne pas payer. Mais j'ai �lev� la voix et il s'est mis � la raison. C'est pour �a que je donne toujours mes rendez-vous d'affaires dans une grande brasserie. De cette fa�on, on a les types en main.</p><p>��Tu es fut�, admira Barbara.</p><p>��Oh ! C'est une question de jugeote, fit modestement Jango. Vois-tu, encha�na-t-il aussit�t, la vie est pleine de gens d�gueulasses� Je pense � ce petit type � moustaches�</p><p>��Maurice ?</p><p>��Maurice, oui� Voil� un gar�on, son oncle devait le g�ter� Et il le fait dispara�tre pour h�riter� Tu as connu le colonel ?</p><p>Barbara toussota. Elle chercha � se donner une contenance pour dissimuler son embarras ; n'en trouvant pas, elle se r�signa � rougir exag�r�ment.</p><p>Jango d�couvrit son trouble et en tira les conclusions qui s'imposaient :</p><p>��Tu as couch� avec ? questionna-t-il paisiblement.</p><p>��C'est-�-dire�</p><p>��Il n'y a pas de mal � �a, assura Jango. C'�tait un homme tr�s convenable.</p><p>Barbara vit qu'elle pouvait se confier sans mortifier le moins du monde son visiteur.</p><p>���a s'est fait b�tement, commen�a-t-elle. Tu sais, je le connaissais. Je l'avais rencontr� une nuit � la Reine Blanche, sur le Boulevard ; on avait caus� Il m'avait racont� sa vie, comme le font tous les hommes saouls. Il habitait chez son oncle, because ses parents sont morts. Le vieux�</p><p>��Je t'en prie, protesta Jango.</p><p>��Le colonel, rectifia docilement Barbara, lui menait la vie dure et le traitait de paresseux�</p><p>��J'ai id�e qu'il n'avait pas tort.</p><p>��C'est aussi mon avis. Ce Maurice est un vaurien, un de ces gar�ons qui sont persuad�s que pour �tre quelqu'un il faut avoir couch� avec un n�gre et ne pas avoir de pr�jug�s. Tu saisis ?</p><p>��Je saisis.</p><p>��Bon. Figure-toi que malgr� sa saoulographie, Maurice a eu une id�e, et une id�e qui se d�fendait. Il m'a propos� de me pr�senter � son oncle afin que je le s�duise. Il avait remarqu� que le vieux lorgnait les petites femmes. Il para�t que lorsqu'il se baladait au Luxembourg, le colonel laissait tomber sa canne et faisait semblant de ne pas pouvoir la ramasser. Il attendait qu'une petite se baiss�t afin de regarder dans l'ouverture de son corsage.</p><p>��Alors, il t'a pr�sent�e ?</p><p>��Oui. Et �a a rudement bien march� Ces anciens militaires sont na�fs comme des coll�giens. Deux jours plus tard, il venait l�.</p><p>��Non !</p><p>��Si ! Et il �tait encore vert, le bougre. Mais radin�</p><p>��Il ne faut pas juger les gens trop vite, objecta Jango.</p><p>��Tout ce que tu voudras, mais quand un vieux te casse les pieds avec Verdun et ses rhumatismes pendant une demi-journ�e, il doit avoir la d�licatesse de te laisser un cadeau. Soyons logiques ! Toi, Jango, tu ne mettrais jamais les pieds ici sans m'apporter un petit quelque chose. Pourtant, nous sommes surtout en relation d'affaires, tous les deux.</p><p>��C'est vrai, reconnut Jango, flatt� par cet hommage. Enfin, tu sais ce que c'est que les vieux�</p><p>��Sapristi, �a n'est pas une maison de retraite, ici !� J'en ai eu marre et c'est alors que je me suis dit comme �a que le colon ferait un bon client pour toi. J'ai mis cette id�e dans le cr�ne de Maurice, et voil��</p><p>Barbara s'approcha du gu�ridon et s'empara des cinq billets de mille francs. Elle caressa l'argent avec une satisfaction d'o� �tait exclue toute cupidit�.</p><p>��Tu es chou, redit-elle.</p><p>Au lieu d'une r�gle de grammaire, ce fut l'image d'une crucif�re qui s'�panouit dans l'imagination de Jango. Un �norme chou pomm� poussa dans sa m�moire, s'effeuilla comme une rose d'automne et lib�ra un minuscule Jango d�cor� de la L�gion d'honneur. Jango �tudia ce ph�nom�ne qui s'op�rait dans une ambiance de songe.</p><p>Puis il abandonna cette fantasmagorie pour penser � ce que venait de lui r�v�ler Barbara sur le colonel et sa fa�on de se comporter avec elle. Il �tait pein� de ce que la jeune femme n'en e�t pas conserv� un tr�s bon souvenir. Les allusions de Barbara au sujet de la ladrerie de l'ancien militaire l'humiliaient sans qu'il p�t s'expliquer pourquoi. Comme il ne pouvait pr�ciser ses griefs contre son amie, sa ranc�ur prit le neveu pour objectif.</p><p>��Il faut �tre un beau voyou pour faire assassiner un oncle qui vous a �lev�, d�clara-t-il avec tant de brusquerie que Barbara sursauta. Si j'avais �t� au courant, je me demande, vois-tu, si j'aurais accept� ce travail�</p><p>Barbara chercha une formule concise, susceptible de pr�senter une philosophie accommodante.</p><p>��Chacun m�ne son affaire comme �a lui chante, exposa-t-elle. On n'a pas � s'inqui�ter de savoir si ceux qui vous font travailler sont des crapules ou des enfants de Marie, parce qu'alors, il n'y aurait plus moyen d'entreprendre quoi que ce soit.</p><p>Elle chercha encore des arguments.</p><p>��Si tu te mets � discuter les raisons des gens qui t'apportent de l'ouvrage, je te le dis, Jango, tu es fichu.</p><p>��Pourquoi ? demanda Jango, impressionn�.</p><p>��Parce que� T'as un m�tier difficile, ne l'oublions pas. Ce n'est pas tout le monde qui peut �tre ex�cuteur priv�. Il faut de l'�nergie, du sang-froid, de l'intelligence� T'es aux prises avec des dangers incessants� Tu ne peux pas te permettre de faire du sentiment.</p><p>��Non, reconnut de bonne gr�ce Jango, je ne peux pas me permettre �a.</p><p>Il tourna la t�te vers l'aquarium et rencontra le monstrueux regard de l'Aga-Khan qui venait de d�f�quer.</p><p>��Chacun doit faire ce qu'il doit faire, encha�na Barbara qui commen�ait � �tre surprise par sa propre facilit� d'�locution et la profondeur de son jugement. Il doit le faire parce qu'il a choisi ce qu'il fait, ou bien parce qu'il peut pas faire autre chose. Regarde autour de toi : Tout le monde fait son petit bisness consciencieusement, m�me s'il trouve que c'est pas malin. L'Aga-Khan nage dans sa cuvette de flotte, moi je fais l'amour avec des types qui trouvent que c'est plus dr�le qu'avec leur femme, Maurice se fait faire des cochonneries par des S�n�galais, et toi, tu lui tues son oncle, moyennant cinquante billets ; c'est r�gulier�</p><p>Jango hochait la t�te tendrement. Il avait oubli� la rosette et un bien-�tre ti�de et facile se r�pandait jusque dans ses extr�mit�s.</p><p>��A propos des cinquante billets, dit-il, bonne-maman trouve que ce n'est plus le prix ; elle me dit que c'est toujours mon tarif de 1944 et que je dois le rajuster. Il para�t que des types � Pigalle prennent des deux cents billets et plus. Et comme travail, faut voir, c'est fait en d�pit du bon sens, � la mitraillette le plus souvent� Qu'en penses-tu ?</p><p>La question parut d'une telle importance � Barbara qu'elle ne voulut pas livrer son opinion sans une bonne minute de r�flexion.</p><p>D'instinct, elle �tait hostile � l'id�e d'une augmentation. Mais comme c'�tait la m�re de Jango qui �tait la promotrice de cette augmentation, elle voulait la combattre en termes mesur�s et en se basant sur des arguments de valeur.</p><p>��L'id�e de ta m�re se d�fend, commen�at-elle. Parce que tu vas me dire que la vie a augment�. Bien s�r, le prix du kilo de pain a tripl� depuis 44. Seulement, ne perdons pas de vue que l'argent se fait rare. Les gens regardent sur tout. Tu me diras : � Mais cinquante mille francs, c'est peu quand on a la perspective de faire un bel h�ritage ou quand on veut se s�parer de son conjoint sans passer par les tribunaux� � D'accord, d'accord. Ta m�re, Jango, elle doit penser � �a. Dans un sens, on ne peut pas lui donner tort ; mais r�fl�chis : un h�ritage est toujours incertain, sans compter que �a r�serve des surprises parfois d�sagr�ables� Cinquante mille balles, par ailleurs, c'est le prix d'un petit divorce� Ta r�ussite est bas�e sur cette somme. Tu mets le� la� disparition � la port�e de tous. Si tu forces sur le devis, tu tombes automatiquement dans la classe fortun�e. Or, ces gens-l� n'ont pas besoin de toi pour liquider leurs petites affaires ; il y en a qui ach�tent un fusil � leur jardinier et le tour est jou�. Ou alors, ils se paient les ca�ds � deux cents billets�</p><p>Barbara reprit son souffle.</p><p>��Ces rupins, Jango, tu n'as pas les moyens de les toucher. Pourquoi ? Parce que tes affaires se font comme les assurances : par relations, et que tu n'as pas de relations dans ces milieux. Suppose que mon �picier de la rue du Four ne vende que des bo�tes de caviar et des fruits exotiques ! Tu penses qu'il aurait des clients, toi ?</p><p>Elle eut un rire forc� afin de donner plus de force � sa comparaison.</p><p>��Crois-moi, mon chou.</p><p>Au passage, Jango essaya d'accrocher un <emphasis>x</emphasis> au mot chou.</p><p>��Crois-moi, mon chou, ton lot � toi, c'est le bourgeois. Il ne faut pas que tu en d�mordes. Avec les bourgeois, tu es tranquille. Ils ne te feront jamais d'ennuis, ils sont bien trop peureux. De plus, tu ne seras jamais fabriqu�, question pognon. Un exemple ? Cette petite lope de Maurice : voil� un gars pourri de vices, de dettes et de fausses th�ories, eh bien, tu vois, il t'a pay� comptant !</p><p>Jango se d�tendit sur son canap�.</p><p>��C'est vrai, se plut-il � reconna�tre. Ma vieille Barbara, tu raisonnes comme une reine.</p><p>Barbara �valua la comparaison. Elle songea � Marie-Antoinette (la seule reine qu'elle conn�t d'un peu pr�s pour avoir lu un feuilleton � son sujet) et pensa que l'image �tait moins flatteuse que Jango ne le supposait. N�anmoins, elle ne lui en fit pas la remarque. Au contraire, elle feignit d'�tre extr�mement flatt�e et vint s'asseoir � ses c�t�s.</p><p>Jango prit cette attention pour de la provocation et mit sa main entre les cuisses de Barbara qui prit cette politesse pour du d�sir. En tr�s peu de temps, ils se trouv�rent dans la tenue et l'�tat d'esprit n�cessaires et, gr�ce � ces petites confusions r�ciproques et successives, ils firent l'amour. L'un et l'autre �taient consciencieux.</p><p>Bien que Jango f�t habitu� au corps pulpeux de Barbara, et Barbara aux assauts timor�s de Jango, ils prirent � cette peu co�teuse distraction un certain plaisir.</p><p>��J'ai bien fait de ne pas amener Zizi, dit Jango lorsque ce fut fini.</p><p>Il exag�rait la satisfaction qu'il venait de tirer de ce divertissement physique. Barbara assura qu'il avait eu une riche id�e. Elle �tait sinc�re, car elle ne pouvait pas souffrir Zizi.</p><p>Ils avaient �chang� des paroles trop solennelles avant leur �treinte pour donner � la conversation une allure s�rieuse. Aussi parl�rent-ils des poissons, d'une transformation probable d'un manteau de Barbara en tailleur, du temps (de la veille), d'un antiquaire de la rue Dauphine, d'un accident de car, des touristes d�barquant � Saint-Lazare, de la raret� du beurre, du temps (du lendemain), et de l'orthographe du mot � jugeote �. Lorsque, Larousse en main, Jango eut prouv� � son amie que le mot litigieux ne s'�crivait qu'avec un seul � t �, il rajusta son pantalon et dit � Barbara son intention de partir.</p><p>Au moment de le raccompagner, la jeune femme poussa un petit gloussement.</p><p>��Refais-le-moi ! s'�cria-t-elle.</p><p>��Quoi donc ? demanda Jango, inquiet.</p><p>��Ton truc de tout � l'heure. Ton d�guisement, quoi !</p><p>Cette requ�te contraria Jango. Il se d�tourna et fixa la rosette � son revers de veste.</p><p>Barbara ne put r�primer un petit cri de surprise.</p><p>��Tu� Vous� Oh ! C'est formidable ! r�p�ta-t-elle.</p><p>Jango enleva la rosette pour ne pas effaroucher Barbara qu'il embrassa, et descendit l'escalier. Des sensations inconnues le tourmentaient � nouveau. Il s'engagea dans la rue de Rennes, troubl� par des pressentiments.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Apr�s le d�part de Jango, Barbara se mit � penser � lui. Elle conservait de son exercice de transformation un souvenir �mu. Jango occupait une grande place dans la vie de la jeune femme. Pourtant, il n'y occupait aucune position pr�cise, car il n'�tait ni son amant, ni son collaborateur, ni son confident. Il n'�tait rien de cela, parce qu'il �tait tout � la fois.</p><p>Elle mangea les chocolats qu'il lui avait apport�s, tout en se peignant devant sa coiffeuse.�Comme beaucoup de femmes inoccup�es, Barbara consacrait � ses cheveux le plus clair de son temps. Comme beaucoup de femmes �galement, elle croyait poss�der une chevelure ensorcelante. En g�n�ral, celle-ci �tait blond cuivr�.</p><p>Cette teinte ou plut�t cette teinture convenait � sa carnation et � la couleur de ses yeux.</p><p>Les dents d'�caille mordaient dans les lourdes boucles ; elles broutaient des m�ches folles et �tiraient de longs reflets fragiles comme du verre fil�.</p><p>Barbara absorba le dernier chocolat et contempla la bo�te vide avec �c�urement. Elle regrettait sa gourmandise, qu'elle allait payer d'une naus�e de longue dur�e.</p><p>Comme elle h�sitait � prendre un vuln�raire, on sonna.</p><p>C'�tait Maurice.</p><p>��'soir ! grommela-t-il.</p><p>Et il entra avant qu'elle l'en e�t pri�.</p><p>Le premier sentiment qu'�prouva Barbara fut la peur. Une peur ind�finie, caus�e par la commission que lui avait remise Jango sur la mort du colonel. Il lui sembla que Maurice lisait en elle et qu'il allait se venger de cette tractation dont il avait fait les frais.</p><p>��Quel hasard ! fit-elle d'une voix maladroite.</p><p>Maurice repoussa la porte du talon.</p><p>��Je grimpe tes deux �tages apr�s avoir chang� deux fois de m�tro, et tu appelles �a un hasard, gouailla-t-il.</p><p>Barbara le fit entrer au studio. Comme l'avait fait Jango tout � l'heure, il s'approcha de l'aquarium.</p><p>��Ne mets plus ta cendre de cigarette dans l'eau des poissons rouges, avertit Barbara. L'autre jour, l'Aga-Khan en a bouff� et il a failli en crever.</p><p>Maurice �ta pos�ment sa cigarette am�ricaine de ses l�vres et la secoua � plusieurs reprises au-dessus de l'aquarium.</p><p>Barbara se dit que si elle avait un revolver, elle viderait volontiers un chargeur dans le gilet mauve de Maurice.</p><p>Ce dernier guettait les r�actions de Barbara, mais elle mit un point d'honneur � se contenir et son attente fut vaine.</p><p>���a y est, dit-il.</p><p>��Qu'est-ce qui y est ?</p><p>��Ce cher vieux tonton est chez saint Pierre.</p><p>��Ah !</p><p>��Tu n'as pas l'air surprise�</p><p>Barbara haussa les �paules :</p><p>��Je vois pas pourquoi je le serais, �tant donn� que c'est moi qui t'ai fourni toutes les indications pour qu'il fasse le voyage.</p><p>Maurice se laissa choir sur le canap�.</p><p>��Enfin, c'est dr�le, mais j'attendais d'autres r�actions de toi.</p><p>��Sans blague ! Tu ne voudrais peut-�tre pas que j'�clate en sanglots. Apr�s tout, ton � P�re la Victoire � ne m'�tait rien�</p><p>Ces promptes ripostes surprirent quelque peu Maurice et le d�concert�rent. Il se mit � tirer sur sa petite moustache de bell�tre en sifflotant des choses vagues.</p><p>Lorsqu'il eut r�cup�r� :</p><p>��Ton ex�cuteur maison est un con, fit-il doucement. D'abord, il a une t�te de pasteur �vang�liste.</p><p>��Vaut peut-�tre mieux �a que de trimbaler une t�te de salaud, ne put s'emp�cher d'affirmer Barbara.</p><p>��C'est pour moi que tu dis �a ?</p><p>��Qu'est-ce qui te fait croire que �a pourrait �tre pour toi ?</p><p>Elle mit tant de candeur dans cette derni�re question que Maurice renon�a � se f�cher.</p><p>��Passons, fit-il. Outre son physique, je lui reproche �galement de saboter le travail dont il se charge.</p><p>��Ah oui ? sursauta Barbara qui fit aussit�t un rapprochement entre les r�flexions de Maurice et les esp�ces de scrupules que Jango avait sembl� manifester.</p><p>��Voil� un bonhomme, expliqua Maurice, que je vais trouver pour qu'il fasse de moi un h�ritier. Pour que j'h�rite de mon oncle, quelle est la condition essentielle ?</p><p>��Qu'il soit mort.</p><p>��Bravo ! Puisque tu as un esprit de d�duction aussi pouss�, tu vas peut-�tre pouvoir me dire quelle preuve on peut fournir de la mort d'un homme.</p><p>Barbara ne comprit pas. Elle haussa ses sourcils en mani�re d'interrogation.</p><p>��Sans doute m'exprim�-je mal, poursuivit Maurice en riant m�chamment. Je veux dire que sans la d�pouille d'un homme, on ne peut pas prouver que celui-ci soit claqu�. Tu saisis ? Ton Jango � la noix a lessiv� le juteux, d'accord ; seulement il vient me dire, la bouche en c�ur, qu'il a an�anti le corps. Alors l�, je proteste, parce que pas de cadavre, pas de d�c�s reconnu, donc pas d'h�ritage, tu piges ?</p><p>Barbara fit signe qu'elle comprenait.</p><p>��Et moi, comme un cr�tin, j'ai allong� cinquante billets � cet hurluberlu pour qu'il m'emp�che d'h�riter. Ah ! On peut dire que tu m'as refil� un fameux tuyau�</p><p>Comme Barbara bougeait ses l�vres, il ajouta :</p><p>��Quoi ? Tu disais quelque chose ?</p><p>Barbara secoua la t�te. Non, elle ne disait rien. Elle avait trop de mal � r�primer son envie de rire.</p><p>Maurice se leva pour arpenter la pi�ce. Il ressemblait � une b�te nuisible. Il avait une d�marche �troite, peureuse et souple.</p><p>Barbara le regardait sans mot dire. A la fin, elle fit un effort pour d�tendre l'atmosph�re.</p><p>��Renseigne-toi sur les d�lais�</p><p>Maurice ne demanda pas de quels d�lais il s'agissait : il avait compris.</p><p>��Et puis, n'oublie surtout pas de signaler la disparition de ton oncle.</p><p>��J'ai le temps, dit-il, je ne suis pas cens� m'inqui�ter s�rieusement avant cette nuit.</p><p>Barbara, dans un grand �lan d'altruisme, se voulut s�dative.</p><p>��Enfin te voil� libre ! En somme, tu pourras faire pas mal de fric rien qu'en vendant les collections du vieux.</p><p>��Les femmes sont pratiques, murmura Maurice.</p><p>Mais on le sentait soulag�.</p><p>��Moi qui m'�tais pr�par� un alibi, soupirat-il. Comme je savais que la chose devait se passer du c�t� de Poissy, je suis all� me faire suer � Versailles. Je me suis envoy� le ch�teau, le parc, les deux Trianons et le hameau : au moins dix kilom�tres d'all�es et venues en compagnie d'un vieil Anglais � qui j'ai d� raconter toute l'histoire de France. J'avais conserv� mes billets de mus�e ; je m'�tais fait remarquer par les gardiens en leur posant des questions� Tout �a en pure perte�</p><p>��Baste, �a t'a fait du bien, un peu d'exercice, dit Barbara.</p></section><section><title><p>CHAPITRE III</p></title><p>En descendant de la gare, Jango chercha sa maison au milieu d'une gr�ve de toits multiformes, l'identifia gr�ce � sa chemin�e en forme de pas de vis, et sourit d'aise. En s'exhalant, son souffle devint harmonieux, et bient�t il d�couvrit que tout son �tre fredonnait une chanson d'all�gresse.</p><p>Il s'arr�ta chez l'�picier italien afin d'y acheter des dattes pour bonne-maman et une sucette pour Zizi. Lest� de ces emplettes, il s'achemina vers son logis d'o� s'�chappait une fum�e de bonheur, rectiligne et bleue.</p><p>Ce fut Zizi qui lui ouvrit la porte du jardin.</p><p>��Y a quelqu'un, lui dit le gamin. Je crois que c'est pour du travail.</p><p>Jango passa par l'office o� bonne-maman �pluchait des pommes de terre pour le repas du soir. Il embrassa sa m�re et d�posa la bo�te de dattes sur son tablier.</p><p>��Oh ! Par exemple�, fit la vieille femme.</p><p>Chaque fois que Jango allait � Paris pour toucher une � prime �, il s'arr�tait chez l'�picier italien pour y effectuer les m�mes achats. Bonne-maman ne manquait jamais de feindre une surprise, excessive, comme si, chaque fois, il se f�t agi de sa f�te ou de son anniversaire.</p><p>Elle rendit son baiser � son fils.</p><p>��Un monsieur t'attend au laboratoire, Zizi te l'a dit ?</p><p>��J'y vais.</p><p>Il accrocha son chapeau au troph�e de chasse flanquant la glace � trumeau du corridor, rajusta sa cravate et, apr�s un coup d'�il en direction de Zizi, fixa la rosette du colonel � sa boutonni�re.</p><p>Zizi ne s'aper�ut de rien car, pour l'heure, il �tait uniquement occup� � imprimer � sa sucette un mouvement de va-et-vient � l'int�rieur de sa bouche.</p><p>L'homme qui attendait Jango �tait un personnage � t�te de tirelire et qui avait tendance � se d�velopper dans le sens de la largeur. Il devait se prendre pour quelqu'un de s�rieux et s'effor�ait de faire partager cette conviction � ses semblables. Mais c'�tait un faible, du moins en t�moignaient son regard peureux et ses gestes h�sitants.</p><p>��Que puis-je pour vous ? questionna Jango avec une certaine rondeur, apr�s avoir salu� son visiteur.</p><p>L'homme se mit sur ses pieds ; il parut plus petit que dans la position assise. Une surprise profonde passa sur son visage.</p><p>Il n'avait pas d� se faire une id�e exacte de Jango. Et, sans doute, l'�tre s�v�re qui se tenait devant lui ne l'incitait-il pas � formuler le coupable objet de sa visite.</p><p>��Je� Excusez-moi, il doit y avoir une erreur�, commen�a-t-il.</p><p>Il aper�ut la L�gion d'honneur �clairant la boutonni�re de son interlocuteur ; cette d�couverte fortifia l'impression qu'il �prouvait de s'�tre tromp�.</p><p>Jango acheva de le d�router en questionnant :</p><p>��C'est pour quoi ?</p><p>L'homme ouvrit la bouche, mais ne put prof�rer une parole. Jango coula un regard sans curiosit� entre les deux m�choires de son visiteur, et attendit un mot, ou du moins un son. Mais ce fut le silence.</p><p>��Quelqu'un vous envoie ? dit Jango d'un ton encourageant.</p><p>��Oui, fit l'homme, c'est cela.</p><p>Il h�sita :</p><p>��� Bi�re et limonade �, dit-il comme on l�che une insulte.</p><p>��Ah bon. Bon ! Je vois ce que c'est. Qui vous a donn� le mot de passe ?</p><p>��M. S�raphin.</p><p>Jango consulta sa m�moire.</p><p>��M. S�raphin� M.�S�raphin� Attendez : c'�tait pourquoi ?</p><p>L'homme baissa les yeux :</p><p>��Pour sa premi�re femme.</p><p>��Oui, s'�cria Jango, j'y suis : une petite boiteuse, h� ?</p><p>��Pr�cis�ment, se h�ta de dire l'homme-tirelire.</p><p>��Alors, questionna Jango, comme �a, il s'est remari� ?</p><p>��H� oui ! grommela l'autre d'un ton tellement r�probateur que Jango comprit imm�diatement qu'il ne partageait pas la t�nacit� de M.�S�raphin sur le terrain conjugal.</p><p>��Et �a marche avec sa nouvelle femme ?</p><p>��Lali-lala�</p><p>��Au cas o� il regretterait cette nouvelle union�, commen�a Jango.</p><p>��Entendu, coupa l'homme, je le lui dirai. Je suis venu vous trouver pour moi.</p><p>��Pour vous ?</p><p>Le petit homme eut un sursaut ; ses fesses en goutte d'huile trembl�rent.</p><p>��Je m'exprime mal ; je voulais dire : au sujet de mon �pouse.</p><p>��Il y a combien de temps que vous �tes mari� ? demanda Jango.</p><p>Comme son interlocuteur paraissait interloqu�, il s'empressa d'expliquer :</p><p>��Je me m�fie lorsqu'un nouveau mari� vient me trouver. Souvent, il a du remords et me t�l�phone au dernier moment pour d�commander le� la c�r�monie. Au contraire, chez les vieux conjoints, tout se passe bien. Ils mettent une vie parfois � se d�cider, mais lorsque leur r�solution est prise�</p><p>��Moi, monsieur, s'exclama le candidat au veuvage, j'ai vingt-quatre ans de mariage !</p><p>Pour Jango, ce renseignement �tait aussi �loquent qu'un extrait de casier judiciaire.</p><p>��Parfait.</p><p>Il s'enquit de l'�ge, du caract�re et des habitudes de l'�pouse. Il nota ces renseignements et demanda :</p><p>��Vous �tes press� ?</p><p>��Assez, dit l'homme, je prends mes vacances le mois prochain�</p><p>Ils parl�rent de la Provence o� le client comptait passer son repos annuel. Jango connaissait Fontvieille, les Baux et les courses de cocardes� Ils �chang�rent amicalement des images ruisselantes de soleil. L'un proposait le Moulin de Daudet, l'autre �voquait une sp�cialit� culinaire de Saint-R�my.</p><p>��J'allais oublier de vous demander o� vous habitez, fit soudain Jango.</p><p>��Paris�</p><p>Avez-vous une id�e du pr�texte � invoquer pour faire venir votre femme ici ?</p><p>��J'y ai r�fl�chi en cours de route. Depuis quelque temps, elle me tourmente pour que je loue un pavillon en banlieue. Je vais lui dire qu'on m'en a indiqu� un. Je lui conseillerai d'aller le visiter et lui donnerai votre adresse.</p><p>��Vous l'accompagnerez ?</p><p>��Dieu non ! s'�cria le client de Jango.</p><p>��Mais, s'�tonna ce dernier, Madame ne sera pas surprise que vous la laissiez venir seule ?</p><p>��Du tout ! Depuis longtemps, elle a pris l'habitude de tout faire sans moi�</p><p>Il dit cela d'un ton si pitoyable que Jango en fut tout remu� et qu'il pressentit un drame int�rieur.</p><p>��Quand pensez-vous me l'envoyer ? interrogea-t-il.</p><p>L'homme-en-largeur r�fl�chit.</p><p>��Voyons, dit-il, nous sommes mardi� Est-ce que jeudi vous conviendrait ?</p><p>Jango consulta son bloc pour la forme.</p><p>��Entendu pour jeudi.</p><p>��Donnez-moi votre num�ro de t�l�phone, fit l'ami de M.�S�raphin, pour le cas o� il y aurait contrordre�</p><p>Lorsqu'il eut inscrit le chiffre sur son agenda, il pensa qu'il devait parler des conditions.</p><p>��Elles n'ont pas vari�, pr�vint Jango. Cinquante mille� payables apr�s� �a n'est pas cher. Vous avez des types sans moralit�, � Pigalle, qui vous en demandent deux cents, payables <emphasis>cash</emphasis>, et qui vous cochonnent le travail. Sans compter les ennuis avec la police quand ces crapules se font prendre.</p><p>Le client eut l'air de trouver la somme raisonnable. Il en t�moigna par un acc�s soudain de volubilit� aimable.</p><p>���a fait plaisir de s'adresser � quelqu'un de s�rieux pour une chose aussi d�licate, dit-il. Si l'occasion se pr�sente, je parlerai de vous en termes chaleureux. On ne sait jamais� Vous voyez, mon ami S�raphin�</p><p>Il huma avec pr�caution les lieux o� le destin de son �pouse allait bient�t s'accomplir. Une question p�nible le tourmentait.</p><p>��Est-ce que� Est-ce qu'on souffre ?</p><p>��Pas une seconde ! affirma Jango.</p><p>Il ajouta, rassurant :</p><p>��J'ai toujours eu les meilleurs r�sultats avec ma technique. Faites-moi confiance, votre femme sera bien trait�e. Elle ne s'apercevra de rien. Y a-t-il des objets qu'elle ait sur elle et que vous d�sireriez r�cup�rer ? Remarquez que je ne vous le conseille pas, car c'est dangereux. Mon principe est celui-ci : plus rien ne doit subsister des personnes qui p�n�trent ici pour y �tre trait�es. Je travaille d'une fa�on nette.</p><p>Jango se tut tout � coup, car il venait de penser � la rosette qui fleurissait � sa boutonni�re.</p><p>Une tristesse ind�finie l'accabla. De plus, la noblesse qui s'introduisait en lui chaque fois qu'il ornait son revers du pr�cieux ruban l'indisposa comme un mets mal cuit. Il eut h�te de voir partir son client afin de pouvoir r�int�grer sa v�ritable personnalit�.</p><p>Ses aspirations furent satisfaites. Apr�s quelques �changes de vues concernant le g�n�ral de Gaulle, l'�pid�mie de typho�de, la hausse des transports, le temps (de ces jours derniers), les tomates proven�ales, et la question indochinoise, le petit-homme-plus-large-que-haut-�-t�te-de-tirelire se leva pour le bon motif.</p><p>Jango et lui convinrent d'un rendez-vous pour le jour qui suivrait le d�c�s de la conjointe ; apr�s quoi, Jango fit les ultimes recommandations.</p><p>��Lorsque vous irez d�clarer sa disparition au commissariat, conseilla-t-il, affirmez bien haut que vous n'envisagez pas la possibilit� d'une fugue. Les policiers riront sous cape et seront persuad�s que vous �tes cocu ; certes, c'est d�sobligeant, mais ils n'auront pas l'id�e de vous poser d'autres questions. De sorte que vous ne risquerez pas de vous troubler. L'affaire sera class�e et, au bout de trois ou quatre ans, vous pourrez vous remarier, si le c�ur vous en dit.</p><p>L'homme aux fesses en gousses d'ail r�v�la que le reste de ses jours serait uniquement consacr� � la philat�lie et au b�uf brais� (dont sa femme avait une profonde horreur).</p><p>Il tendit sans r�pulsion, ce dont Jango lui sut gr�, une petite main de vieux b�b�, et prit cong�.</p><p>En traversant le jardin, les deux hommes crois�rent Zizi qui s'acharnait sur le manche d�nud� de sa sucette.</p><p>Le monsieur tapota la joue du gamin et lui donna dix francs en lui conseillant de les convertir en sucreries.</p><p>Zizi dit : � merci m'sieur � et poussa un cri en ne reconnaissant plus son p�re. Jango r�alisa promptement la raison de la stupeur qui transformait ce physique �veill� de Zizi en celui d'un cr�tin de village. Discr�tement, il mit un doigt sur ses l�vres.</p><p>Une fois la porte ouverte, l'homme-qui-se-d�veloppait-dans-le-sens-de-la-largeur se jeta � l'ext�rieur comme on se d�fenestre. Il rentra sa poitrine loin derri�re sa cravate, et prit le chemin de Paris.</p><p>Jango repoussa la porte et donna un tour de cl�. Puis il se montra � Zizi avant de se s�parer de la rosette. Le gosse �tait un peu p�le.</p><p>��Pourquoi que tu te d�guises ? demanda-t-il sur un ton de reproche.</p><p>Jango, de la main, indiqua que pour des raisons inconnues, il diff�rait sa r�ponse. Il avait port� la rosette trop longtemps et il �tait fourbu. Il avait l'impression de s'�tre simultan�ment d�barrass� d'un mauvais dentier, d'un slip trop �troit, de chaussures trop petites et d'une lettre compromettante.</p><p>��Ce n'est rien, dit-il enfin pour rassurer Zizi. Je voulais rire.</p><p>��Comment que tu fais �a ?</p><p>��C'est un secret�</p><p>��Tu m'apprendras ?</p><p>��Plus tard, promit Jango.</p><p>��Il faut la m�daille du colonel pour r�ussir ce tour ?</p><p>Jango fut �tourdi par tant de perspicacit� chez un enfant. Il ne r�pondit pas � cette question trop pr�cise et s'en fut rejoindre bonne-maman.</p><p>Une casserole ronronnait sur le feu. Par endroits, la pur�e gonflait et �clatait avec un petit happement de fumeur de pipe. Il se formait alors de minuscules crat�res qui s'uniformisaient pour composer de nouveaux volcans en �ruption.</p><p>��Tu as l'air tout chose, remarqua bonne-maman.</p><p>��C'est vrai, reconnut Jango.</p><p>��Quelque chose qui ne va pas ?</p><p>La vieille femme crevait la peau d'une �norme saucisse au moyen d'une �pingle.</p><p>��Tu la fais cuire comment ? demanda Jango dont ces pr�paratifs culinaires �mouvaient les papilles.</p><p>��Au vin blanc�</p><p>Elle attendit un peu, esp�rant que les confidences ne tarderaient plus. Mais son fils ne se d�cidait pas.</p><p>��Ce serait pas que tu t'ennuies ? dit-elle brusquement.</p><p>Jango fit volte-face et mit ses yeux dans les yeux us�s de sa m�re.</p><p>Il d�m�la de l'anxi�t� et un amour �perdu dans cet infini maternel.</p><p>���coute, m'man, te tracasse pas. Seulement, il se produit quelque chose de bizarre.</p><p>Il prit la rosette.</p><p>��Tu sais ce que c'est que �a ?</p><p>Bonne-maman plissa les paupi�res.</p><p>��C'est la d�coration du colonel ?</p><p>��Oui, eh bien, tu vas voir quelque chose.</p><p>Jango fixa une fois de plus le ruban � sa boutonni�re. Bonne-maman fit un pas en arri�re pour le consid�rer.</p><p>���a ne te va pas mal.</p><p>��Comment, b�gaya Jango, tu ne t'aper�ois de rien !</p><p>��Je ne comprends pas�</p><p>Il se pr�cipita sur le miroir fix� au-dessus de l'�vier. Il s'y trouva nez � nez avec le personnage attentif et s�v�re dont il avait fait la connaissance dans les waters du train.</p><p>��Enfin quoi ! Ce n'est plus moi�</p><p>Bonne-maman fut s�rieusement alarm�e.</p><p>��Jango ! Tu es malade, mon petit�</p><p>Jango haussa les �paules et appela Zizi. Au sursaut qu'eut le gamin en entrant, il sut qu'il �tait bien dans les apparences qu'il supposait.</p><p>��Ne fais plus �a, supplia Zizi. Je te reconnais plus et �a me fait peur.</p><p>Il ajouta, triomphant :</p><p>��Je savais bien que c'est avec la m�daille du vieux que tu r�ussis ton tour.</p><p>Il fallut bien se rendre � l'�vidence : la m�tamorphose n'�tait pas perceptible pour bonne-maman. On lui r�v�la le ph�nom�ne avec beaucoup de pr�cautions.</p><p>Elle crut d'abord � une farce concert�e ; puis elle douta de sa vue, apr�s quoi elle adopta une attitude prudente et savamment dos�e, faite d'un peu de scepticisme, d'un soup�on de crainte superstitieuse et de beaucoup de na�f orgueil.</p><p>L'aventure la rendit enjou�e. Au cours du repas, elle affirma que nul artifice ou sortil�ge n'emp�cherait jamais une m�re de reconna�tre son fils. Comme par ailleurs la saucisse �tait succulente, la vieille femme d�ploya pendant le reste de la soir�e une bonne humeur � toute �preuve.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Apr�s les poires, Jango accorda un peu d'attention r�trospective � son visiteur � t�te de tirelire.</p><p>Il devinait qu'une fois veuf l'�trange bonhomme traverserait une �re de bonheur et, tout en �tant fier de jouer dans ce cas le r�le du Destin, il ne pouvait s'emp�cher de l'envier.</p><p>Et ce qu'il enviait le plus chez l'individu en question, c'�tait son amour avou� pour la philat�lie et le b�uf brais�, car lui, Jango, s'enlisait sans joie dans la routine du train-train quotidien. Aucune manie ne donnait � sa vie une impulsion profitable. Aucune de ses distractions n'avait plus de valeur qu'un simple passe-temps.</p><p>Il ressentait durement son incapacit� dans l'art d�licat d'employer ses moments perdus. Car la v�ritable personnalit� d'un individu se manifeste principalement au cours des heures vides m�nag�es dans le courant de son activit�.</p><p>Jango n'ignorait pas que chez les �tres d'�lite ces heures-l�, pr�cis�ment parce qu'elles sont vides, sont les mieux remplies. Sa rosette le rendait ambitieux et lui faisait d�sirer la pratique d'un art.</p><p>Il ne connaissait pas la musique. Par ailleurs, comme il n'�tait ni trompettiste dans un jazz n�gre, ni p�d�raste, ni vedette de music-hall, ni am�ricain, il ne pouvait esp�rer se lancer dans la litt�rature avec quelque chance de r�ussite. Il ne se supposait pas non plus de dispositions pour la peinture ; pourtant, � la r�flexion, il se dit que son ignorance du graphisme et des couleurs jouait en sa faveur. Les hebdomadaires � sensation r�v�laient chaque semaine un prodige dans ce vaste domaine. En huit jours, un amateur pouvait �tre lanc�, pour peu qu'il peign�t innocemment n'importe quoi et qu'il e�t la bonne fortune de rencontrer un directeur de galerie en mal de poulains ou un journaliste en mal de copie.</p><p>Sans compter, le hasard est grand, qu'on peut toujours �tre d�couvert par M.�Cocteau ou Mme��dith Piaf�</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Jango r�solut de creuser la question ult�rieurement et, en attendant de d�tr�ner le Douanier Rousseau, accepta une partie de dominos que proposait Zizi.</p></section><section><title><p>CHAPITRE IV</p></title><p>Pour prouver son inqui�tude � Sainte-Th�r�se, la vieille bonne de son oncle (qu'il avait ainsi surnomm�e parce qu'elle portait dans un scapulaire un morceau de la robe de la sainte pr�cit�e), Maurice passa la nuit en t�te � t�te avec une bouteille de whisky.</p><p>De temps � autre, la vieille domestique, � qui il avait ordonn� de se mettre au lit, se relevait pour voir si le colonel �tait rentr�. Chaque fois, Maurice cr�ait l'� ambiance � en t�l�phonant soit aux pompiers, soit � un h�pital. A quatre heures, Sainte-Th�r�se ne retourna pas se coucher, et Maurice, � peu pr�s ivre, ne songea pas � le lui reprocher.</p><p>L'aube les surprit dans le petit salon. Maurice avait l'estomac tordu par l'alcool. Sainte-Th�r�se avait les yeux bouillis dans le chagrin. Une pendule ancienne annon�a cinq heures.</p><p>��Doux J�sus ! se lamenta la servante. Ce pauvre monsieur doit �tre mort !</p><p>Le visage de Maurice se d�composa. Deux larmes sal�rent ses joues.</p><p>Sainte-Th�r�se, bien qu'elle e�t �t� ��� son vif regret � emp�ch�e de la matrice, ressentit entre estomac et pubis un picotement maternel. Elle surmonta sa propre douleur pour consoler le neveu v�n�neux.</p><p>��Allons, allons, fit-elle en lui prenant les mains. Ayons confiance en la toute-puissance du Seigneur.</p><p>Maurice la repoussa du coude.</p><p>��Laissez-moi donc tranquille, g�mit-il, j'ai envie de d�gueuler�</p><p>Sainte-Th�r�se retourna � ses sanglots, � la fois vex�e et outr�e de constater que Maurice pleurait en un pareil moment pour une douleur d'entrailles.</p><p>��C'est pas des fa�ons de boire tant d'alcool, murmura-t-elle. Si ce pauvre monsieur �tait l��</p><p>La pens�e qu'en effet son oncle n'y �tait pas, et qu'il n'y serait pas avant le Jugement dernier, soulagea Maurice.</p><p>��J'ai bu parce que je me caille les sangs, expliqua-t-il en geignant. Au lieu de marmonner, vous feriez mieux d'aller me pr�parer une infusion.</p><p>La servante quitta la pi�ce et, avant de franchir le seuil, tourna le commutateur, car le jour rendait la lumi�re �lectrique d�plac�e.</p><p>Une p�nombre froide s'abattit sur le salon. Maurice ouvrit la fen�tre. Le boulevard sortait de l'engourdissement de la nuit. Quelques voitures de livraison pass�rent ; le pas d'un ouvrier �veilla des �chos assoupis.</p><p>Le jeune homme respira voluptueusement et referma la fen�tre. Cette nuit de veille l'avait d�traqu�. Il but l'infusion de verveine que lui apportait Sainte-Th�r�se, fit la grimace et attendit que l'ordre r�gn�t dans son estomac. Pour oublier son malaise, il se mit � �valuer les bibelots pr�cieux que son oncle avait accumul�s. Barbara ne se trompait pas en affirmant qu'il pourrait faire du fric avec les collections. Le mois prochain, il s'ach�terait une automobile�</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Un bain, un habillage soign� et un �uf au jambon le men�rent � huit heures.</p><p>Il dit alors � la vieille bonne qu'il allait signaler la disparition de son oncle au commissariat du quartier. En descendant l'escalier, il sifflota.</p><p>��Vous avez l'air bien joyeux, ce matin, monsieur Maurice, lui dit le portier.</p><p>Maurice se mordit les l�vres et prit une mine �plor�e.</p><p>��Joyeux ! Parlez-m'en�</p><p>Il fit part de sa pr�tendue mortelle inqui�tude au concierge. Le brave homme, un mutil� de 14�18, qui n'avait pas connu d'aventures depuis celle de Verdun, se r�jouit int�rieurement de l'�v�nement. Il pronon�a des paroles de r�confort d'une mani�re distraite, son imagination �tant en train de caser sa photo sur quatre colonnes en premi�re page du <emphasis>Parisien lib�r�</emphasis>. D�s que le jeune homme eut disparu, il mit au point une m�thode rationnelle de diffusion pour cette importante nouvelle. Il commen�a � la semer de chaque c�t� de l'immeuble : chez le cr�mier et la marchande de parapluies ; puis il vint prendre la faction au bas de l'escalier pour l'apprendre aux locataires matinaux. A dix heures, il prospecta les �tages. Il redescendait des chambres de bonne au moment o� Maurice revenait du commissariat et faillit l'arr�ter pour lui apprendre que le colonel n'�tait pas rentr� de la nuit et que, comme il s'agissait d'un vieux cochon, il �tait permis de penser qu'il avait �t� victime d'une femme de mauvaise vie.</p><p>Sainte-Th�r�se se pr�cipita. Elle attendait un coup de sonnette depuis la veille, et celui de Maurice lui d�chira le cerveau.</p><p>��Alors ? demanda-t-elle.</p><p>��Rien de nouveau, soupira le neveu, j'ai fait ma d�position. J'ai m�me port� une photographie de mon oncle au commissaire, � toutes fins utiles� Il ne nous reste qu'� attendre.</p><p>Comme au cours de la nuit ils avaient envisag�toutes les possibilit�s (sauf la bonne, bien entendu), ils n'eurent plus rien � dire. Maurice, afin de fuir les larmes de la vieille, s'enferma dans sa chambre pour lire. C'�tait une histoire incertaine, �crite dans un style incertain, qui ne tarda pas � le faire b�iller. La v�rit� oblige � dire que sa nuit blanche �tait �galement pour beaucoup dans cet exercice de m�choires. Il s'allongea sur son divan et s'endormit comme une sentinelle.</p><p>Un nouveau coup de sonnette tira simultan�ment Sainte-Th�r�se de sa cuisine et de son chagrin. Par la m�me occasion, comme il �tait vigoureux (le coup de sonnette, pas le chagrin), il tira Maurice de son sommeil.</p><p>La domestique et le neveu du colonel se trouv�rent dans l'antichambre en m�me temps. Ensemble ils ouvrirent la porte � un homme tr�s ordinaire ; tellement ordinaire, m�me, qu'on ne l'aurait pas remarqu� s'il avait �t� seul dans une galerie de m�tro. L'individu portait un complet dont il �tait impossible de se rappeler la couleur d�s que celui qu'il v�tait avait tourn� le coin de la rue, une cravate de Prisunic et un physique de mots crois�s. Il porta deux doigts � la bordure d'un chapeau imaginaire � ou qu'il devait r�server pour des c�r�monies officielles �, s'inclina l�g�rement, simplement pour permettre � ses interlocuteurs de voir qu'il avait une tonsure et de l'�ducation, toussota et demanda si M.�Maurice Borel �tait l�, sioupla�t !</p><p>Maurice affirma qu'il �tait soi-m�me ; sur quoi le visiteur devint triste.</p><p>Sainte-Th�r�se le fit entrer au salon.</p><p>L'homme refusa le si�ge que Maurice lui d�signait.</p><p>��Je suis l'inspecteur Charlemagne, dit-il avec simplicit�. Et je viens au sujet de la disparition de votre oncle.</p><p>Un cort�ge de limaces descendit l'�chine de Maurice. Son c�ur se fit confidentiel.</p><p>��Ah !� Alors ?</p><p>��Ayez du courage, conseilla d'un ton neutre le policier.</p><p>��J'en ai, assura Maurice.</p><p>��Il est mort ! hurla Sainte-Th�r�se qui n'attendait qu'une confirmation de la chose pour s'�vanouir et se r�pandre sur le tapis de haute laine.</p><p>��Oui, fit Charlemagne, il doit �tre mort.</p><p>Sainte-Th�r�se r�ussit un cri et tomba comme dans du Shakespeare. Les deux hommes ne lui accord�rent pas la moindre attention : le policier parce qu'il avait l'habitude de cette sorte de r�action, le neveu parce qu'il �tait terroris�. Maurice douta de Jango, de Barbara et de lui-m�me.</p><p>��Pourquoi dites-vous � il doit � �tre mort ? questionna-t-il.</p><p>L'inspecteur Charlemagne s'expliqua :</p><p>��On a amen� � la morgue un type, un vieux gland, enfin, je vous demande pardon, un monsieur �g� dont le signalement correspond en tout point � celui que vous avez fait de votre oncle ce matin au commissariat.</p><p>��Mon Dieu, soupira Maurice, soulag�.</p><p>��Si vous voulez bien m'accompagner jusqu'� la morgue, pour l'identification�</p><p>��Mais comment donc !</p><p>Ils enjamb�rent la servante et partirent. Dans sa h�te, Maurice omit de fermer la porte pali�re. Sainte-Th�r�se sortit du salon et alla s'�vanouir dans l'antichambre o� le soleil ne risquait pas de l'incommoder et o� quelque locataire l'apercevrait s�rement.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>��Qu'en dites-vous ? demanda Charlemagne. C'est lui, hein ?</p><p>Maurice se pencha au-dessus de la bassine allong�e qui recelait le corps. Du premier regard, il comprit qu'il ne s'agissait pas du colonel. N�anmoins, le cadavre offrait une ressemblance frappante avec son oncle. Comme l'ancien militaire, il �tait grand, de mine aust�re, d'allure distingu�e (encore qu'il e�t le nez �cras�), le poil blanc et, vraisemblablement, de bonne famille. Maurice vit dans cette ressemblance curieuse un signe du destin. Il se dit qu'il ne risquait rien � reconna�tre ce d�funt comme �tant son parent. En cas de contestations post�rieures, il pourrait toujours all�guer qu'il s'�tait tromp�. Cette solution lui permettrait d'h�riter ; � moins, bien entendu, que quelqu'un ne v�nt lui disputer le cadavre.</p><p>��C'est lui, c'est bien lui, pleurnicha-t-il.</p><p>Et il accoucha de plusieurs larmes authentiques, ce dont il ne se serait pas cru capable.</p><p>��Il me semblait, triompha Charlemagne.</p><p>��Que lui est-il arriv� ?</p><p>��Tomb� d'un train, je crois�</p><p>Comme ils allaient sortir, deux hommes s'approch�rent d'eux. L'inspecteur Charlemagne leur serra la main et dit en d�signant Maurice :</p><p>��C'est bien le colon. Son neveu vient de le reconna�tre.</p><p>Il ajouta � l'intention de Maurice :</p><p>��Voici mes coll�gues de la P.�J. qui s'occupent de l'enqu�te.</p><p>Les arrivants grogn�rent ; Maurice supposa qu'ils le saluaient, et s'inclina.</p><p>��Oui, dit le plus gros des deux policiers. C'est nous qu'on s'occupe de votre onc' ! Sale affaire, hein ?</p><p>Le jeune homme esquissa un mouvement de t�te prudent.</p><p>��Le gars qui l'a lessiv� a eu du culot.</p><p>��Co� Comment ?</p><p>��Reluquez-le de pr�s. Il a pris un coup de barre de fer en pleine poire.</p><p>��Mais je croyais� qu'il �tait tomb� d'un train ?</p><p>Les deux policiers eurent un ricanement que l'inspecteur Charlemagne s'empressa de reproduire.</p><p>��Il est tomb� parce qu'on l'a balanc� par la porti�re.</p><p>��Non !</p><p>��Si� L'assassin a fait vite. Il lui a barbot� ses bijoux et son portefeuille.</p><p>��Un crime crapuleux, alors ? murmura Maurice qui �tait parvenu � arracher sa langue de son palais.</p><p>��Ou qu'on veut faire croire crapuleux, remarqua doucereusement celui des policiers qui n'avait encore rien dit.</p><p>Maurice en eut froid dans le dos. Il soupira en pensant � son alibi.</p><p>��O� l'agression a-t-elle eu lieu ?</p><p>��Dans le train de Versailles, hier matin.</p><p>Il n'eut que le temps de fermer la bouche, car il se serait mis � baver. Brusquement, la peur lui mordit les parties.</p><p>��Vous n'avez plus besoin de moi ? demanda-t-il aux inspecteurs.</p><p>Le plus autoritaire secoua lentement la t�te.</p><p>��Pas pour le moment�</p><p>Les trois hommes le regard�rent s'�loigner.</p><p>D�s qu'il fut sorti, le gros cligna de l'�il.</p><p>��Oh ! vous croyez ? fit Charlemagne.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>En sortant de la morgue, Maurice h�la un taxi.</p><p>��Boulevard Richard-Lenoir !</p><p>L'imminence du danger lui procurait un sang-froid bienfaisant. Une ligne de conduite s'imposait � lui : avant tout, prouver qu'il ne s'agissait pas de son oncle. Ce serait d�licat, car il l'avait reconnu d'une fa�on bien positive. Il comptait faire r�tablir la v�rit� par Sainte-Th�r�se et par le concierge.</p><p>Parvenu devant chez lui, il conserva le taxi, s'engouffra sous le porche, y rafla les deux personnages qu'il venait chercher et qui parlaient dans un courant d'air, les poussa nerveusement dans le taxi en criant : � A la morgue ! �</p><p>��Voil�, exposa Maurice avant que la servante et le portier fussent revenus de leur surprise. Il y a, � la morgue, le corps d'un monsieur qui ressemble � mon oncle. Il lui ressemble m�me au point que j'ai cru que c'�tait vraiment lui.</p><p>��Doux J�sus ! fit Sainte-Th�r�se par acquit de conscience.</p><p>��Nom de Dieu ! rectifia le concierge�</p><p>Maurice les interrompit d'un salut � la romaine.</p><p>���coutez-moi, au lieu de pleurnicher. J'ai cru que c'�tait lui. Il n'est pas facile � identifier, car il lui manque le nez�</p><p>Sainte-Th�r�se porta la main � sa gorge, puis sur le bras de Maurice pour l'interrompre.</p><p>Le neveu s'arr�ta de parler.</p><p>��Seigneur Dieu ! exhala la servante.</p><p>Maurice haussa les �paules.</p><p>��Sacrebleu ! Allez-vous me laisser achever, vieille bique ?</p><p>Sainte-Th�r�se estima qu'elle venait d'obtenir un motif suffisant pour bouder et s'acagnarda dans un coin du taxi.</p><p>��Pourtant, reprit Maurice, � la r�flexion, je ne crois pas que ce soit lui. Je vous emm�ne � la morgue, vous jugerez�</p><p>Il estima que le moment �tait venu de les suggestionner.</p><p>��Mon pauvre oncle �tait plus grand� plus aristocratique, murmura-t-il sur le ton du soliloque. Il me semble qu'il avait le menton plus allong�</p><p>Le portier ne disait rien, mais il esp�rait bien que le corps qu'on allait lui montrer serait celui du colonel. Un sourire b�at derri�re les l�vres, il pr�parait des adjectifs pour raconter aux gens de l'immeuble ce qu'il allait voir.</p><p>Ils arriv�rent � la morgue. Les deux types de la P.�J. s'y trouvaient encore. Maurice leur expliqua que, pris de doute quand � l'identit� du cadavre, il pr�f�rait que d'autres familiers du colonel donnassent leur opinion. Le gros dit d'un ton presque sarcastique que c'�tait l� une excellente id�e.</p><p>A la vue du cadavre, Sainte-Th�r�se et le portier eurent un m�me cri :</p><p>��C'est lui !</p><p>Les tripes de Maurice se nou�rent.</p><p>��Voyons, insista-t-il. Au contraire, pour ma part, il me semble que� �a n'est pas son menton �a, bont� !</p><p>Tout � coup son visage s'�claira : il venait d'avoir une id�e.</p><p>��Dites donc, fit-il au gros inspecteur, il n'�tait pas � poil quand on l'a trouv� ?</p><p>��Nous avons ses v�tements.</p><p>��On peut y jeter un coup d'�il ?</p><p>Le cort�ge se dirigea vers une petite pi�ce dont l'ameublement se composait d'une seule table. Sur cette table �tait allong� un complet noir.</p><p>��Je reconnais ses habits ! cria Sainte-Th�r�se. Mais oui, c'est bien l� son complet. J'avais fait une reprise � la doublure avant-hier.</p><p>Un des flics retourna la veste et d�signa un l�ger raccommodage sous l'aisselle gauche.</p><p>��Mais oui ! Mais oui ! dit la domestique. Doux J�sus, je reconnais mon travail�</p><p>��Elle reconna�t son travail, r�p�ta le gros � son coll�gue.</p><p>��Elle reconna�trait aussi bien le pape, Laurel et Hardy ou le roi d'Angleterre, dans l'�tat d'esprit o� elle se trouve ! �clata Maurice, d�sesp�r� par cette accumulation de hasards perfides. Vous ne voyez donc pas que ces deux abrutis se sont mis dans le cr�ne que votre macchab�e est mon oncle ; ils ont la t�te aussi dure qu'un trottoir de bitume, et rien ne les en fera d�mordre. Vous leur auriez montr� le cadavre d'un chimpanz� qu'ils auraient jur� qu'ils le connaissaient�</p><p>Il se tut, les pommettes en feu. Sainte-Th�r�se h�sitait � amorcer une pri�re, le portier se frappait le front en prenant les policiers � t�moin. Ces derniers ne disaient rien ; ils couvaient Maurice d'un regard moelleux.</p><p>Furieux et honteux, le jeune homme haussa les �paules et partit sans un salut. Comme il sortait, la voix du gros policier le rattrapa.</p><p>��Hep, vous !</p><p>Maurice s'immobilisa.</p><p>��Vous �tes bien press�, fit l'homme.</p><p>��Ces deux idiots m'�nervent�</p><p>��Et pourquoi qu'ils vous �nervent, cette dame et ce monsieur ? insista le flic, heureux de donner une le�on de politesse � ce freluquet � moustaches qui ressemblait � une fille mal d�guis�e.</p><p>��Ils veulent � toute force identifier mon oncle, et je suis s�r que ce n'est pas lui�</p><p>��Pourtant, tout � l'heure, vous avez jur� � mon coll�gue Charlemagne que �a ne pouvait �tre personne d'autre�</p><p>��Ma premi�re impression a �t� fausse, je m'en suis rendu compte par la suite�</p><p>Le gros avalait les paroles de Maurice en promenant sa t�te comme un reliquaire. Le neveu attendait des mots r�confortants.</p><p>��Ainsi, vous persistez � dire que �a n'est pas lui ?</p><p>��Je suis pr�t � le jurer.</p><p>��Vous pouvez le prouver ?</p><p>��Le prouver ?�</p><p>��Ouais.</p><p>Maurice se tordit les mains.</p><p>��Mais c'est ridicule, dit-il, je n'ai pas � vous prouver que ce cadavre n'est pas celui de mon oncle�</p><p>��Si, puisque deux personnes pr�tendent que c'est le sien.</p><p>Ils march�rent en silence ; chacun faisait pens�e � part� Maurice se demandait pourquoi l'inspecteur l'accompagnait. Il se demandait �galement o� il devait aller et ce qu'il devait dire pour para�tre innocent. Car il se trouvait dans l'�tat d'esprit d'un suspect. Il se demandait pourquoi il lui arrivait une pareille aventure. Il se demandait si le destin ne se fichait pas de sa figure et si le colonel ne mijotait pas dans quelque purgatoire une sale vengeance de juteux.</p><p>��Entre nous, dit le gros homme, qu'est-ce que vous faisiez hier entre dix heures et midi ?</p><p>��Sans blague, s'�trangla Maurice, vous ne voulez pas dire ?�</p><p>Le flic rentra un peu son reliquaire entre les �paules.</p><p>��Enfin, quoi ! Votre tonton en a pris un coup dans la gueule, oui ou non ? Il faut savoir qui c'est qui lui a refil�. Mon boulot, c'est de trouver le type qui �tait � l'autre bout de la barre de fer quand le choc s'est produit.</p><p>Maurice ne put prof�rer un mot ; il se dit que son chemisier �tait un imb�cile de lui faire des cols aussi serr�s.</p><p>��Remarquez, poursuivit le gros, remarquez que je ne dis pas que vous avez fait le coup� Mon boulot, c'est de savoir� P't'�tre que vous �tes un brave type qui aimait bien son tonton, p't'�tre aussi que non. On peut rien dire� Si je vous disais que moi, j'en ai vu des dr�les, en douze ans�</p><p>Brusquement, le gros eut l'air heureux de vivre et d'�tre flic. Il encha�na, une expression satisfaite peinte sur sa figure pourpre :</p><p>��Les gens se font des id�es sur les assassins. Ils s'imaginent qu'ils ont des t�tes � part ; c'est idiot� J'en ai vu qu'on n'aurait pas remarqu�s dans la rue. Tenez, vous, par exemple, on se dirait : � C'est un petit jeunot d'aujourd'hui, y ne doit penser qu'� se donner du bon temps. � Mais mon boulot, c'est de vous dire : � Qu'est-ce que vous faisiez hier entre dix heures et midi ? �</p><p>��J'�tais chez une copine, fit-il, car il venait de d�cider de laisser de c�t� son alibi de Versailles.</p><p>��Je peux vous demander son adresse ?</p><p>Maurice donna l'adresse de Barbara.</p><p>Le gros s'arr�ta de marcher. Il sortit une vieille enveloppe d'une poche et y nota le renseignement avec application.</p><p>��Bon, sur ce, je vous laisse� Au plaisir.</p><p>Il inclina son reliquaire. Maurice s'effor�a de sourire au regard gluant pos� sur lui.</p><p>��Au plaisir, balbutia-t-il.</p><p>Il s'�loigna sans se presser, attendant que l'inspecteur e�t tourn� la rue ; apr�s quoi, il se pr�cipita dans un bar-tabac pour t�l�phoner � Barbara.</p><p>Il eut la chance de l'avoir imm�diatement au bout du fil.</p><p>��All� ! Barbara ?� Ici Maurice.</p><p>��Ah, fit avec une supr�me indiff�rence la voix lointaine de Barbara.</p><p>Ce peu d'enthousiasme an�antit le jeune homme.</p><p>��Il faut absolument que je te voie�</p><p>��Tu connais mon adresse, non ?</p><p>��Je ne peux pas aller chez toi, ce serait dangereux�</p><p>��Sans blague ! Et pourquoi que �a serait dangereux ?</p><p>��J'ai les cond�s sur le dos ; je t'expliquerai�</p><p>Barbara poussa une exclamation dans la petite passoire d'�bonite.</p><p>Qu'est-ce qui se passe ?</p><p>��Je ne peux rien te dire ici. File illico � la Reine Blanche, je vais te rejoindre.</p><p>��Pas tout de suite.</p><p>��Pourquoi, grogna Maurice, tu es en mains ?</p><p>��Non, je me coiffe�</p><p>Tant de pu�rilit� le fit s'�trangler de fureur.</p><p>��Moule-moi avec tes sacr�s tifs. Et arrive�</p><p>Il raccrocha.</p><p>��Un double Martini ! ordonna-t-il au patron.</p><p>Il ne savait plus bien o� il en �tait. Les �v�nements se d�roulaient � la cadence d'un mauvais film policier. En g�n�ral, les suspects de films policiers engloutissent des doubles quelque chose dans tous les bars qu'ils rencontrent. Maurice les imitait. Cela ressemblait � un jeu et c'�tait au fond tr�s amusant.</p><p>Il prit un taxi qui le conduisit boulevard Saint-Germain. Il n'eut pas longtemps � attendre ; Barbara survint, tra�n�e par un animal bizarre que Maurice estima �tre un chien.</p><p>��O� as-tu trouv� ce cauchemar ? demanda le jeune homme.</p><p>��Ne te fiche pas de moi, c'est un chien de race�</p><p>��De laquelle ?</p><p>��J'en sais rien, mais je l'ai pay� cinq mille balles. Tu ne le trouves pas bien ? Il s'appelle Flick.</p><p>��Pas mal, c'est toi la marraine ? En tout cas, c'est de circonstance.</p><p>Barbara devint grave.</p><p>��Alors, qu'est-ce qui ne va pas ?</p><p>Maurice lui relata par le menu les incidents de la matin�e.</p><p>��Tu comprends, conclut-il, je ne pouvais pas dire au flic que j'avais pass� ma matin�e d'hier � Versailles ; il aurait bien entendu fait un rapprochement entre cette excursion et le fait que mon pr�tendu oncle ait �t� tu� dans le train de Versailles.</p><p>��Bien s�r�</p><p>��Alors, je lui ai dit que j'avais pass� la matin�e chez toi.</p><p>��Chez moi ? fit Barbara, un peu h�b�t�e.</p><p>��Pardine, puisque tu es dans la combine. Tu peux bien me rendre ce service�</p><p>��C'est pas possible !</p><p>Maurice coula sur sa compagne un regard blanc.</p><p>��Pas possible, h� ? Je voudrais bien savoir pourquoi. N'oublie pas, ma douce colombe, que si les choses se g�taient, je ne me laisserais pas mettre sur les reins un crime que je n'ai pas commis� Peut-�tre � tout est possible quand on est dans les pattes de la police � me laisserais-je aller � dire la v�rit�, toute la v�rit� et rien que la v�rit�</p><p>���a te changerait, remarqua Barbara. En tout cas, tu serais rudement sal�.</p><p>��Pas tellement, si je disais que c'est toi qui es l'instigatrice de la disparition. Je jouerais au petit gars faible qui n'a pas eu la force d'emp�cher le crime. Avec un bon avocat, �a ne doit pas aller chercher bien loin�</p><p>Barbara regarda Maurice comme on regarde une araign�e.</p><p>��Fumier ! pronon�a la jeune femme avec conviction.</p><p>��Bon, alors j'�tais chez toi hier entre dix heures et midi ?</p><p>Barbara passa en revue son programme de la veille. Il lui vint sur les l�vres un bon sourire.</p><p>��Mais bien s�r, mon ch�ri, que tu y �tais hier, entre dix heures et midi. Seulement, tu y �tais tout seul.</p><p>Tout �moustill�e, elle s'expliqua :</p><p>��Hier matin, je suis all�e chez une cartomancienne de la rue Saint-Martin, avec ma concierge. Quand tes poulets viendront v�rifier ton alibi, ils commenceront par se tuyauter dans la loge, la chose est courue, et ils apprendront qu'aux heures qui les int�ressent j'�tais de l'autre c�t� de la Seine, en train de me faire pr�dire l'avenir.</p><p>Elle sourit tendrement aux pr�dictions que lui avait faites la vieille bonne femme.</p><p>��Un grand jeune homme blond, balbutiat-elle. Un, deux, trois, l'as de c�ur : passion. Et le roi de tr�fle avec du pognon�</p><p>��Quand tu auras fini de d�conner, s'impatienta Maurice, nous essaierons de r�fl�chir � la situation� Sacredi�, me voil� dans un foutu merdier !</p><p>��T'�nerve pas, supplia Barbara, adoucie par les promesses enchanteresses de la cartomancienne. Et tiens, il me vient une id�e : on va aller trouver Jango ; ne ricane pas, c'est un gar�on plein de bon sens, je parie qu'il trouvera la solution pour tout aplanir. Sans compter que s'il poss�de encore les effets de ton oncle, on pourra peut-�tre prouver d'une fa�on ou d'une autre que le bon vieux de la morgue, c'est pas lui�</p><p>Maurice se rendit au raisonnement de Barbara sans protester.</p><p>��Si tu crois�, soupira-t-il. On y va tout de suite ?</p><p>��On va d'abord s'envoyer une choucroute, d�cida Barbara, il faut se soutenir�</p><p>Elle se leva d'un air d�cid�, tapota sa jupe pour la d�froisser et tira sur la laisse qu'elle tenait en main. A l'autre bout de la courroie, il y eut un fr�tillement, la chose informe et velue qu'elle appelait Flick s'ouvrit � une de ses extr�mit�s en �mettant un bruit de b�illement.</p></section><section><title><p>CHAPITRE V</p></title><p>��P'pa ! Je peux descendre faire pipi ? demanda Zizi comme tous les matins.</p><p>Jango exigeait que le gamin pass�t par cette humble formalit�, car Zizi avait tendance � abuser du pr�texte. On avait vu des cas o� il s'�tait lev� au chant du coq pour musarder, nu-pieds, dans toute la maison.</p><p>Jango, bien qu'� moiti� endormi, examina honn�tement la requ�te.</p><p>��Vas-y, permit-il, mais prends tes pantoufles et ne tra�ne pas.</p><p>Il ajouta, apr�s avoir �voqu� la fonction � laquelle le gosse allait souscrire :</p><p>��Attention de ne pas faire sur le bord du si�ge.</p><p>Zizi ne trichait pas. A l'oreille, Jango �tudia ses faits et gestes. Quand Zizi remonta, il l'appela.</p><p>��Entre.</p><p>Il sourit au visage rieur.</p><p>��Bonjour, p'pa�</p><p>��Bonjours, fils. A propos, tu as retrouv� ton lapin, hier ?</p><p>��Non, bonne-maman et moi, on l'a cherch� presque tout l'apr�s-midi, et puis le monsieur qui voulait te parler est arriv� et on n'y a plus pens�.</p><p>Jango �tudia la frimousse dor�e de Zizi. Il soup�onnait vaguement son fils de mensonge, mais se refusait � le questionner d'une mani�re trop pressante, de peur de ruiner son prestige paternel au cas o� Zizi serait sinc�re.</p><p>��Va te recoucher, dit-il, nous essaierons de le trouver tout � l'heure.</p><p>Peu apr�s, bonne-maman se leva. En passant devant la chambre de Jango, elle heurta la porte sur un rythme convenu.</p><p>Ce signal servait � rappeler � son fils que c'�tait son jour d'effectuer les emplettes domestiques.</p><p>��Voil� ! cria joyeusement Jango.</p><p>Il ne fut pas long � se v�tir. Pr�textant le soleil, il �trenna un pantalon de lin, passa une chemise saumon et noua � son cou un l�ger foulard de soie.</p><p>��Bigre ! fit bonne-maman en le voyant appara�tre, tu t'es fait beau comme un artiste de th��tre.</p><p>Elle lui servit un th� au citron, et lui donna le sac � provisions et la liste des denr�es qu'il devait acheter. Jango se h�ta de partir avant le lever de Zizi pour �viter des demandes et des refus toujours p�nibles.</p><p>La petite ville des bords de Seine �tait coquette comme un d�cor suisse. Ce matin-l�, elle sentait la lessive et la rose. Le soleil entrait dans la poreuse pierre meuli�re des pavillons comme dans les rayons de cire d'une ruche. Au loin, sur la Seine, des fr�gates aux cornettes de religieuses cherchaient une brise fugace.</p><p>Jango se sentait paisible et languide. Il allait d'un pas de bonheur qui n'effrayait m�me pas les l�zards. Il saluait tout le monde et tout le monde le saluait. Le facteur qu'il rencontra lui remit une carte postale repr�sentant cent m�tres de C�te d'Azur. La carte, �manant de vagues cousins �loign�s qui avaient conjugu� leurs signatures pour que le libell� ne d�pass�t pas cinq mots, laissa Jango insensible, mais le facteur l'�mut. Il proposa un verre de vin blanc. Ce n'�tait pas de refus. Ils trinqu�rent et se s�par�rent. Le boulanger entra au caf� pendant que Jango r�glait les deux vins blancs. Ils se salu�rent et convinrent qu'il faisait beau. Le boulanger fit servir deux autres blancs d'autorit�. Les deux hommes commenc�rent alors une importante conversation sur la panification. Quand ils eurent vid� le sujet, ils se pench�rent sur les cr�dits militaires, sur le Tour de France, sur la p�che et ils allaient aborder la d�licate question de la Radiodiffusion fran�aise lorsque Jango, soucieux de ses achats, manifesta l'intention de partir.</p><p>��Je vais chez vous, dit-il au boulanger en riant. Vos baguettes sont-elles bien cuites � point, aujourd'hui ?</p><p>��Nous sommes mercredi, r�pondit le boulanger.</p><p>Jango fron�a le sourcil. Il ne comprenait pas en quoi ce jour de la semaine pouvait influer sur la cuisson du pain. Le commer�ant souriait de le voir chercher.</p><p>��Voyons, finit-il par dire, le mercredi est mon jour de fermeture�</p><p>Jango se moqua de son manque de m�moire et, fort civilement, exprima au boulanger son regret de devoir se servir chez son concurrent.</p><p>��Mais pas du tout ! s'�cria le brave homme. Pour les amis, il n'y a pas de fermeture. Venez avec moi !</p><p>Il le remorqua jusqu'� sa cour, lui fit enjamber des fagots et l'introduisit dans ses appartements en passant par son four.</p><p>��Entrez, entrez donc ! N'ayez pas peur, la patronne ne vous mangera pas, faisait le boulanger � la cantonade afin de pr�venir sa femme de leur arriv�e.</p><p>Celle-ci amena un regard par la porte de la cuisine, poussa un petit cri de confusion en reconnaissant Jango, et se d�p�cha d'�ter son tablier de caoutchouc.</p><p>Elle s'empressa. Jango faisait des courbettes et des sourires avec un petit air g�n� qui fit battre le c�ur de la boulang�re. La brune ardente avait form� dans sa jeunesse le projet de devenir institutrice. H�las, son niveau d'instruction n'ayant pu s'�lever au-del� du brevet �l�mentaire, elle n'avait pu r�aliser cette louable ambition. Elle gardait de cette tentative une vive attraction pour les gens et choses de l'esprit ainsi que pour les bonnes mani�res. Jango lui plaisait � cause de son exquise politesse, de son visage s�rieux et de sa conversation choisie.</p><p>��M. Jango ne se souvenait plus qu'on �tait ferm� le mercredi, expliqua le mari. Sapristi, je n'ai pas voulu qu'il aille chercher son pain chez Cudet.</p><p>Il cligna de l'�il pour Jango.</p><p>��Qu'est-ce que vous diriez si je vous faisais manger du pain blanc, du vrai pain blanc comme avant la guerre ?</p><p>Jango se r�cria. Il exprima sa confusion ; il dit que � vous me g�nez horriblement, M.�Porlin, et �a n'est pas raisonnable � ; que � je ne sais pas si je dois accepter � et que � la maman et le petit ouvriront de grands yeux ; et comment vais-je vous revaloir �a ? �</p><p>Heureux de son geste, le boulanger s'�tonnait qu'on p�t s'attirer tant de gratitude avec un kilogramme de farine.</p><p>��Que vas-tu offrir � M.�Jango ? demanda la boulang�re.</p><p>��De la clairette de Die, d�cida le boulanger. Le matin, c'est tout indiqu�.</p><p>Jango ne savait o� se mettre. Il finit par s'abattre dans un fauteuil afin d'y subir commod�ment les largesses des boulangers. Il les connaissait depuis plus de dix ans, mais leurs relations ne s'�taient jamais d�velopp�es ailleurs que devant le comptoir de leur magasin. Jango, malgr� sa g�ne, appr�ciait fort les caprices du hasard qui le pla�aient aussi soudainement dans l'intimit� des commer�ants.</p><p>Pendant que son mari descendait � la cave, la boulang�re s'assit en face de Jango. Elle croisa les jambes si haut qu'il crut d�couvrir son intimit� jusqu'� l'estomac. Au lieu de rougir suivant son habitude, Jango montra beaucoup d'assurance. Il sourit si gentiment � la boulang�re qu'elle s'y perdit et ne sut quelle attitude adopter. Elle se d�battait dans l'incertitude lorsque, � sa profonde stupeur, elle vit Jango s'arracher de son fauteuil et franchir, la l�vre goulue, les quatre-vingt-dix centim�tres qui les s�paraient. Elle fut embrass�e toute vive et d'une fa�on si savante qu'elle en eut la nuque meurtrie comme d'un coup de matraque. Ce rudimentaire hommage rendu � son h�tesse, Jango abandonna les bras de la brune ardente pour ceux de son fauteuil. En un laps de temps tr�s r�duit, il venait de mettre au point un curieux programme de s�duction dont il sera parl� en son temps, et duquel il escomptait plus de satisfactions morales que de f�licit�s physiques.</p><p>��Vous allez me go�ter cette clairette ! tonitrua le boulanger.</p><p>Il servit le vin mousseux et ils trinqu�rent. Apercevant un cor de chasse accroch� au-dessus d'une photographie repr�sentant le couple en mari�s, Jango s'enquit avec int�r�t du nom de la personne qui utilisait ce viril instrument.</p><p>��C'est moi, dit le boulanger.</p><p>Et il accepta, en se frappant la poitrine, les compliments de son invit� :</p><p>���a, j'avoue, il faut du souffle, avoua-t-il. Tonton, tontaine et tonton� Ah, �a vous fait gonfler le cou.</p><p>Il voulait, sur l'heure, donner un r�cital, mais sa femme l'en dissuada, all�guant que la clinique d'accouchement �tait proche.</p><p>��Et vous, demanda le bonhomme, avez-vous un passe-temps ?</p><p>Jango vit dans la question une preuve que le Destin choisissait ses gens et ses instants pour se manifester. Il fut troubl� qu'on lui pos�t une semblable question le lendemain du jour o� il avait pris la r�solution de s'adonner � un art.</p><p>��La peinture, s'entendit-il r�pondre.</p><p>��Comme �a se trouve ! glapit la brune ardente. Dans mon jeune �ge, j'�tais attir�e par la peinture, moi aussi�</p><p>Jango convint qu'en effet, �a se trouvait bien.</p><p>��Seulement, poursuivit la boulang�re, je n'avais aucune disposition.</p><p>Jango assura qu'elle p�chait par exc�s de modestie.</p><p>��J'y pense ! dit-elle en r�ussissant un petit cri de souris prise au pi�ge. J'ai encore ma bo�te de peinture au grenier ; puisque vous �tes artiste, je vais vous la donner. J'esp�re qu'elle pourra vous �tre utile� Jules, ordonna-t-elle � l'�poux enfarin�, monte au grenier ; c'est une bo�te grosse comme �a, avec une courroie. Tu verras, dans la grande malle.</p><p>Docile, le boulanger s'ex�cuta. Jango se d�battait, croulant sous les largesses, mais la boulang�re, s'autorisant du pr�c�dent de tout � l'heure, vint lui manger ses protestations dans la bouche.</p><p>Ils entendaient les pas du mari � l'�tage sup�rieur. �troitement unis, Jango et la boulang�re broutaient leurs langues consciencieusement. Une grosse faim tourmentait la partie inf�rieure de leur individu.</p><p>Ils se s�par�rent pour respirer.</p><p>��Au cr�puscule, chuchota la femme, j'irai me promener du c�t� de l'�cluse.</p><p>��C'est un endroit charmant, fit Jango.</p><p>Un peu d�rout�e, elle l'observa.</p><p>��Vous aimez le petit bois ?</p><p>���norm�ment.</p><p>Elle eut l'air rassur� et poussa un soupir qui souleva la m�che capricieuse de Jango.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>��Eh bien, tu en as mis du temps ! s'exclama bonne-maman. Ma blanquette ne sera jamais pr�te pour midi. Qu'est-ce que c'est que cette bo�te de colporteur ? On dirait que tu viens proposer du coton � repriser.</p><p>Jango mit sa m�re au courant des �v�nements. La vieille femme fut heureuse de savoir que son fils allait devenir un grand peintre et elle le fut plus encore du pain blanc.</p><p>Zizi battit des mains.</p><p>��Quand c'est que tu vas commencer ta peinture, dis p'pa ?</p><p>��Tout de suite�</p><p>��Je vais t'aider ?</p><p>��C'est impossible, voyons�</p><p>Jango ressentait des d�mangeaisons dans les doigts. Il avait h�te d'�craser des couleurs, de les d�layer, de les �tendre sur une surface plane. Il allait cr�er un univers somptueux aux couleurs nobles.</p><p>��Tu vas peindre quoi ? demanda bonne-maman.</p><p>La question embarrassa Jango. Ce qui comptait pour lui, c'�tait de jouer avec la couleur, au gr� de l'inspiration. Il sentait qu'en donnant des lois, des tendances, voire m�me un simple motif � son art, il le limitait et s'�loignait de lui.</p><p>��Je monte dans ma chambre pour �tre dans le calme, fit-il.</p><p>Assis sur son lit, il ouvrit la bo�te et essaya de se rep�rer au milieu de tous ces tubes, de tous ces flacons dont l'utilit� lui paraissait bien incertaine. Il regrettait de ne pas avoir de manuel � sa disposition pour la mise en train. Un simple mode d'emploi lui aurait �t� d'un grand secours. Pourtant, � force de t�tonnements, il parvint � donner � chaque objet une signification approximative. Quand il jugea son �ducation express au point, Jango se mit en qu�te d'une toile susceptible d'accueillir ses transports artistiques. Apr�s beaucoup d'h�sitations, il se d�cida � peindre sur l'envers d'une toile sans valeur achet�e aux Puces pour le prix du cadre. Le tableau convenait, de par ses dimensions, � une premi�re tentative ; il �tait d'un format modeste et faux, en ce sens qu'il �tait trop haut pour sa largeur ; mais, pr�cis�ment parce qu'il sortait des calibrages classiques, on le devinait tout pr�t � devenir un chef-d'�uvre. Jango examina le recto de la toile qui allait �tre le verso de la sienne. Il repr�sentait un compotier d'abricots sur un fond de tenture ocre. C'�tait voyant et d'une composition douteuse. Jango n'eut pas de regret. Il se dit au contraire que ce tableau avait suffisamment incommod� d'yeux et qu'il �tait grand temps qu'on le m�t au piquet. Loin d'�tre g�n� par les abricots, il �prouvait une joie de mauvaise qualit� � peindre sur leur dos. Ayant m�lang� au petit bonheur du bleu de prusse et du vermillon, il trempa un pinceau de taille moyenne dans de l'huile de lin, l'enduisit de la couleur obtenue, qu'il estimait curieuse, et commen�a � tracer de larges lignes impr�cises sur la toile. Cet �pais dessin termin�, il marqua un temps d'arr�t pour juger de l'effet produit. Il se gratta le nez, perplexe. Le dessin r�sultant de cette rapide op�ration pouvait, suivant l'imagination, �voquer un intestin, une carte du Japon, la caricature de M.�Robert Schuman ou n'importe quoi, vu par un enfant de quatre ans. Comme les taches d'encre dans une feuille pli�e, le graphisme �tait bizarre et plein d'emb�ches. Jango �tudiait cette armature sans parvenir � d�cider comment il allait la v�tir. A la fin, ce qu'il crut �tre la voix de son g�nie artistique lui souffla qu'il tirerait un heureux parti de cet entrelacs de traits en le cultivant avec un temp�rament de portraitiste. Cette suggestion le ravit et passa � l'�tat de d�cision. Jango sourit de son h�sitation� Comment n'avait-il pas d�couvert dans son graphisme les �l�ments d'un visage ? Maintenant, le dessin se d�pouillait de son myst�re. Un nez plongeant, un front haut, une petite oreille, une m�choire tourment�e, avec, comme interpr�tation des lignes inutilis�es, peut-�tre une moustache en crocs, ou bien un lorgnon, � moins que� oui, apr�s tout, des rides� Le mieux serait de peindre une t�te de vieillard�</p><p>Jango posa des petites fientes de couleur autour de sa palette. Il respira � pleins poumons l'air de sa chambre charg� d'une �lectricit� cr�ative.</p><p>��Au travail ! cria-t-il.</p><p>��Tu as besoin de quelque chose ? s'inqui�ta Zizi assis au bas de l'escalier.</p><p>Non, Jango n'avait besoin de rien ! Fort et s�r de lui comme le navire d�bouchant du chenal pour affronter la haute mer, il peignait. Il se lib�rait, la poitrine d�gag�e, le visage illumin� par le triomphe comme les personnages des r�clames pour laxatifs.</p><p>La blanquette de veau suspendit pour une heure cette fi�vre lib�ratrice.</p><p>���a marche ? demanda bonne-maman.</p><p>��Tr�s bien.</p><p>Zizi l'accablait de questions.</p><p>��De quelle couleur il est, ton tableau ?</p><p>��De toutes les couleurs�</p><p>��Comme l'arc en ciel, alors ?</p><p>��Oui, comme l'arc en ciel, Zizi.</p><p>��Tu peins quoi ?</p><p>��Un portrait.</p><p>��Le portrait de qui ?</p><p>La question parut valable � Jango ; cependant, il fut �tonn� de l'empressement avec lequel il la repoussa.</p><p>��Le portrait de personne, tu m'agaces�</p><p>Ils d�jeun�rent en silence. Bonne-maman �tait pein�e de voir le peu de cas qu'on faisait de sa blanquette. Elle en venait � regretter que son fils embrass�t sur le tard une carri�re artistique. Il se pr�parait, songeait-elle, bien des tourments. Tristement, elle se disait que leur vie familiale n'aurait plus la m�me qualit�.</p><p>Elle vit la confirmation de ses craintes lorsque Jango quitta la table sans avoir roul� sa serviette.</p><p>��Tu ne prends pas de caf� ?</p><p>��Pas aujourd'hui�</p><p>Et hop ! D�j� la porte de sa chambre claquait.</p><p>La vieille femme soupira. Elle allait desservir, mais elle vit deux larmes dans le regard de Zizi et elle retomba sur sa chaise, les jambes fauch�es par un coup de vieillesse. Elle allongea sa main pleine d'os sur la nappe ; Zizi posa dessus ses mains potel�es de J�sus de cr�che et s'arr�ta de pleurer. Immobiles, bonne-maman et son petit-fils �cout�rent la chanson que Jango entonnait � tue-t�te, l�-haut :</p><poem><stanza><v><emphasis>Si tu t'engageais dans les zouaves,</emphasis></v><v><emphasis>Ou dans les chasseurs � pied,</emphasis></v><v><emphasis>�a ne t'emp�cherait pas d'�tre brave,</emphasis></v><v><emphasis>Mais �a t'emp�cherait de te noyer�</emphasis></v></stanza></poem><p>��Ce sera beau ? questionna enfin Zizi.</p><p>��Quoi donc, mon ch�ri ?</p><p>��Le tableau de papa ?</p><p>��Bien s�r�</p><p>��Pourquoi qu'il peint pas des petits chiens ? C'est joli, des petits chiens avec le museau rose�</p><p>Bonne-maman imagina le sujet propos� par Zizi.</p><p>��Oui, dit-elle, j'ai id�e que ce ne serait pas mal. Tu en verrais combien, de chiens, sur le tableau ?</p><p>��Trois, fit Zizi. Un blanc, un noir, et un noir et blanc�</p><p>��Ce serait rudement bien, reprit bonne-maman avec force. Ils seraient dans une corbeille�</p><p>��Non, sur un coussin bleu !</p><p>��Tu crois ?</p><p>Ils discut�rent longuement de la composition � donner au sujet.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>L'eau de la vaisselle bouillait quand Jango les appela, pench� sur la rampe.</p><p>��Venez voir, tout le monde !</p><p>Bonne-maman et Zizi se pr�cipit�rent dans l'escalier. Parvenus devant la chambre, ils s'arr�t�rent net et se turent comme � la porte d'une nouvelle accouch�e.</p><p>��Entrez, entrez ! invita Jango.</p><p>Ils entr�rent, la gorge serr�e par l'�motion. Le tableau reposait sur l'oreiller. Un rai de soleil l'�clairait. Bonne-maman et son petit-fils se rang�rent devant le lit, les mains jointes sur le ventre. On aurait pu croire qu'ils venaient visiter un caveau de famille. Le sourcil fronc�, la vieille dame et le gamin cherch�rent une v�rit� dans le rectangle de taches �clatantes que Jango leur proposait.</p><p>��C'est un portrait, fit bonne-maman comme pour se convaincre.</p><p>Zizi attendit un peu avant de se prononcer. Lorsqu'il eut �puis� toutes les autres combinaisons d'interpr�tation qu'autorisait le tableau, il r�p�ta :</p><p>��C'est un portrait !� Je vois un �il, triompha-t-il en d�signant une sorte de mollusque au centre de la toile.</p><p>��Voyons, voyons, fit s�v�rement Jango, c'est l'oreille !</p><p>Partant de ce point de rep�re que le peintre venait de leur fournir, bonne-maman et Zizi reconsid�r�rent la question et finirent par s'y retrouver. Ils purent commenter le portrait.</p><p>��C'est un homme, avan�a bonne-maman.</p><p>��Et il est vieux, rench�rit Zizi. Regarde ! Il a la moustache et les cheveux blancs�</p><p>��C'est tr�s beau.</p><p>��Pourquoi que t'as pas peint des petits chiens ? demanda le gamin � son p�re.</p><p>��Quelle id�e, dit Jango d'une voix boudeuse. Tu ne le trouves pas bien, mon tableau ?</p><p>��Si. Mais si t'avais fait des petits chiens avec le museau rose, �'aurait �t� plus joli. Y a pas de rose dans ton tableau ; y a m�me pas de rouge�</p><p>��Il y en a ! affirma Jango, il y en a.�Seulement, Zizi, il est m�lang� � d'autres couleurs�</p><p>Zizi tapa du pied.</p><p>��On le voit pas !</p><p>Son visage se partagea, ses joues mang�rent ses yeux : il rit.</p><p>��Puisque tu as fait le portrait d'un vieux monsieur, mets-lui une m�daille rouge�</p><p>Envo�t� par son art, Jango ne soupesa l'argumentation que sous l'angle de la peinture. Il se dit que le petit n'�tait pas b�te et qu'en effet, une simple tache incarnat r�chaufferait le tableau, donnerait plus de r�alisme et de vie au portrait.</p><p>Il trempa son pinceau dans un rouge vif, humide et onctueux comme du sang, et d�cora le vieillard.</p><p>Il avait � peine retir� son geste que bonne-maman poussa un cri.</p><p>��J'y suis ! Mais c'est le portrait du colonel que tu as fait�</p><p>��Oui ! Oui ! glapit Zizi. Le colonel, c'est le colonel�</p><p>Jango �tait devenu tout p�le. Ses mains pendaient le long de son corps comme des branches cass�es. Il regarda le tableau et enfla sa poitrine pour un cri.</p><p>C'�tait bien l'�il s�v�re du colonel qui le fixait, glacial et r�probateur. La personnalit� de l'ancien officier d�bordait de la toile. Du reste, ce n'�tait plus une toile, mais une pr�sence. Et une pr�sence attentive, scrutatrice, hostile.</p><p>��Ce que tu es habile ! dit bonne-maman. C'est � s'y m�prendre.</p><p>Jango sentit la louange se faufiler � travers sa peur et trouver sa vanit�. Ce qui l'effrayait, c'�tait d'avoir donn� involontairement une ressemblance � son barbouillage.</p><p>Involontairement ? Voire ! Peut-�tre avait-il voulu faire le portrait du colonel sans s'en rendre compte ? Cette r�alisation surprenante et fortuite n'�tait-elle pas tout bonnement l'�uvre, non pas de Jango, mais du peintre qui venait de se d�clarer en lui comme une rougeole ?</p><p>��Hein ! triompha-t-il, l'ai-je bien enlev�, ce sacr� colonel ?</p></section><section><title><p>CHAPITRE VI</p></title><p>��Tu veux que je te dise � quoi ressemble ton clebs ? proposa Maurice.</p><p>��Non.</p><p>Maurice se for�a � rire pour accentuer son ironie.</p><p>��Il ressemble � un manchon de fourrure.</p><p>��Il est marrant, fit Barbara, attendrie.</p><p>��J'aimerais conna�tre le plaisir que tu �prouves � tra�ner cette horreur ou � te faire tra�ner par elle. Moi, � ta place, j'aurais achet� un chien.</p><p>��Fiche-moi la paix, bougonna la jeune femme.</p><p>Elle serra Flick sur son c�ur et le bisota comme pour le r�conforter. Mais le chien se moquait des propos malveillants de Maurice et des caresses de sa ma�tresse � laquelle, soulignons la co�ncidence au passage, se trouvait �tre �pisodiquement celle de Maurice. La t�te hors de la porti�re du train, il humait les beaux jours voluptueusement.</p><p>Maurice allait chercher des vacheries � dire lorsque deux dames, plus ou moins en deuil, vinrent s'asseoir � c�t� d'eux. Apr�s s'�tre accoutum�es � l'ambiance du train, elles h�sit�rent entre le tricot et les confidences. L'une tirait d�j� sur la fermeture �clair de son sac lorsque l'autre commen�a � parler de la jambe articul�e de son mari qui le faisait souffrir � ce qui indiquait clairement que le temps allait changer.</p><p>La premi�re dame abandonna illico toute id�e de tricot et ratifia les pr�visions m�t�orologiques de sa compagne en faisant remarquer que les hirondelles volaient bas.</p><p>C'est d'ailleurs vraisemblablement ce qu'�tait en train de se dire Flick�</p><p>A quelque tours de roues plus loin, la premi�re dame se mit � pleurer. Pr�voyant l'expos� de malheurs int�ressants, Maurice fit signe � Barbara de pr�ter l'oreille.</p><p>Comme pr�vu, la seconde dame s'informa de la raison de ce chagrin. Mais, � sa voix, on devinait qu'elle �tait au courant de bien des choses.</p><p>La pleureuse renifla ses larmes et r�v�la qu'elle avait bien des tourments avec sa famille : son mari buvait, sa fille s'�tait mise en m�nage avec un sidi, et son fils s'�tait inscrit au parti communiste.</p><p>La dame voisine poussa les interjections qui s'imposaient pour bien faire sentir sa sup�riorit� de femme heureuse. Apr�s quoi, elle aida son amie � trouver une bonne conclusion � ses catastrophes.</p><p>En d�finitive, l'espoir g�n�ral � retenir fut celui-ci : le mari alcoolique �tait en train de prendre un d�but de cirrhose lui interdisant l'usage de tous liquides � hormis l'eau ; le sidi de la fille avait la gorge tranch�e d'un coup de rasoir dans une rixe � dont ces gens-l� sont friands ; quant au gar�on, on l'obligeait � lire <emphasis>J'ai choisi la libert�</emphasis> � la faveur d'une angine ou d'une grippe. Il faisait amende honorable. La dame, qui avait des relations (c�t� soutane), obtenait sa r�int�gration au sein de l'�glise. On lui faisait faire ses P�ques et le tour �tait jou�. Ces questions r�gl�es, on revint � la jambe articul�e�</p><p>��On s'en va ? proposa Maurice. Il y a pas de seconde partie, le film recommence d�j�.</p><p>Barbara prit une brass�e de Flick et suivit son compagnon dans le couloir. Cinq minutes plus tard, ils arrivaient � destination.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>��On a sonn�, dit bonne-maman.</p><p>Zizi alla ouvrir, esp�rant que ce serait le sh�rif de l'opuscule qu'il lisait, venu pour lui demander s'il avait aper�u Petite-t�te-de-Condor, le redoutable chef de la tribu des Eggs-and-Bacon, lequel d�vastait la r�gion depuis Poissy jusqu'� Elizabethville.</p><p>A sa profonde surprise, il se trouva, en pleine pampa, nez � nez avec Barbara, un jeune homme � moustaches et un animal impr�cis.</p><p>��Bonjour, Zizi, fit gaiement Barbara. Ton papa est l� ?</p><p>De la fen�tre de sa chambre, Jango aper�ut les arrivants. La pr�sence de Maurice l'inqui�ta et lui fut p�nible. Il abandonna le colonel et descendit quatre � quatre plus une les marches au nombre de vingt-neuf. La salle � manger �tait d�serte ; bonne-maman, peureuse comme une belette, s'�tait cach�e dans sa cuisine en voyant arriver du beau monde.</p><p>��Entrez ! dit Jango.</p><p>Il goba un baiser machinal sur la bouche de Barbara et serra la main fluide de Maurice.</p><p>��Bonjour, c'est gentil d'�tre venus. Il ajouta malicieusement en se tournant vers le jeune homme : Vous avez encore de la famille qui vous encombre ?</p><p>��Sans blague ! Dis donc, Barbara, il en a de l'esprit, ton copain. Tu m'avais cach� �a.</p><p>��Oh, �a suffit, s'�cria la jeune femme, on n'est pas venu ici pour se tirer la bourre�</p><p>Ils choisirent chacun un si�ge. Jango s'enferma dans une r�serve m�prisante tandis que Maurice commen�ait � promener sur le mobilier un regard appuy� et narquois.</p><p>��Dites, les bonshommes, attaqua Barbara, si vous continuez � faire cette t�te, j'attrape mon chien et je m'en vais.</p><p>��Ton chien, r�torqua Maurice, de la fa�on dont il g�mit, je devine qu'il meurt d'envie d'arroser le jardin de Monsieur. Tu ferais bien de lui enlever sa laisse et de lui ouvrir la porte�</p><p>Barbara fit ce que Maurice lui conseillait. Le chien bondit au-dehors en aboyant.</p><p>��Il est content, dit Jango. C'est un chien rigolo, comme tes poissons�</p><p>��Tu es gentil, remercia Barbara.</p><p>Sur un signe du jeune homme, elle mit Jango au courant des p�rip�ties du matin. Elle lui raconta tout, y compris les intentions malsaines de Maurice pour le cas o� les policiers verseraient le cadavre de la morgue � son d�bit.</p><p>��On est venu te trouver, conclut-elle, en esp�rant que tu trouverais un moyen d'arranger les choses.</p><p>���a demande r�flexion, fit remarquer Jango, pris au d�pourvu.</p><p>��Eh bien, r�fl�chis !</p><p>Elle se leva :</p><p>��Veux-tu m'indiquer les toilettes ? Dans ton sacr� train, on prend plein de charbon sur la figure�</p><p>Jango s'appr�tait � faire un plan de son logis lorsqu'un clignement d'yeux de Barbara lui fit comprendre que l'histoire des toilettes n'�tait qu'un pr�texte pour lui parler en particulier.</p><p>��Je vais te montrer.</p><p>Il l'entra�na dans son laboratoire.</p><p>��Tu as quelque chose � me dire ?</p><p>��Ne fais pas l'enfant. Tu dois bien penser que si je l'ai fait venir ici, c'est que j'avais une id�e derri�re la t�te�</p><p>��Quelle id�e ? demanda Jango.</p><p>��Je ne sais pas si tu te rends compte de la situation, mais elle est grave. Voil� un gar�on qui va �tre arr�t� d'un moment � l'autre. Salaud comme je le connais, il n'aura rien de plus press� que de nous donner� Du reste, tu vois, il ne se g�ne pas pour nous le dire�</p><p>��Et que veux-tu que j'y fasse ? questionna-t-il.</p><p>��Il y a une chose tr�s simple � faire�</p><p>Jango allait questionner davantage, lorsqu'il lut la pens�e de Barbara dans ses yeux.</p><p>Il eut un sursaut.</p><p>��Non ! s'�cria-t-il.</p><p>Elle fut effray�e par son cri et lui mit la main sur la bouche. Jango d�gagea ses l�vres doucement en tournant la t�te � droite et � gauche.</p><p>��Tu es folle, g�mit-il.</p><p>��Nous n'avons pas le choix. Tu l'envoies rejoindre son oncle et tout rentre dans l'ordre. Les flics supposeront qu'il s'est enfui.</p><p>��Mais c'est qu'elle me prend pour un assassin ! s'exclama Jango.</p><p>Un d�but de col�re le faisait trembler. Il r�ussit pourtant � se calmer, mais son excitation courait encore sous sa peau. Il paraissait tr�s fatigu�, sa tension artistique de la matin�e pesait sur ses �paules et Barbara constata qu'il avait sous les yeux autant de poches qu'un pantalon am�ricain.</p><p>��Tu n'es pas malade ? s'inqui�ta-t-elle.</p><p>��Oh, Barbara ! Barbara� Comment as-tu pu avoir une id�e pareille ? Que je� C'�tait pour plaisanter, n'est-ce pas ?</p><p>La jeune femme comprit qu'elle ne parviendrait jamais � fl�chir Jango.</p><p>��C'est dommage, soupira-t-elle. �'aurait �t� la solution id�ale.</p><p>Elle sortit son poudrier et entreprit les r�parations annonc�es devant Maurice.</p><p>��Va le rejoindre, dit-elle � Jango.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Maurice n'avait pas boug� de sa chaise.</p><p>���a y est, demanda-t-il, vous avez mis un coup d'arnaque au point, tous les deux ?</p><p>Jango secoua la t�te.</p><p>��Ne dites pas de b�tises�</p><p>��Avez-vous trouv� la fameuse solution que Barbara me promet depuis Paris ?</p><p>Jango ignora la question.</p><p>��Vous raisonnez comme un jeune cul-cul, mon gar�on. Le mieux que vous ayez � faire, si la police vous interroge � nouveau, c'est de dire la v�rit� au sujet de votre voyage � Versailles.</p><p>��Pardine ! Et cinq minutes plus tard, je serai oblig� de lever les deux mains pour me gratter le nez parce que j'aurai une gentille paire de menottes � mes poignets. Je vous vois venir� Vous vous dites qu'une fois s�rieusement inculp� mes accusations tomberont � plat.</p><p>Barbara entra, la bouche neuve. Elle retourna s'asseoir � la place qu'elle occupait avant de sortir et ne dit rien. Elle avait pris son parti de la situation et s'appliquait � s�cr�ter de l'indiff�rence.</p><p>��Sais-tu quel est le conseil que me donne ton copain le tueur ? fit Maurice � Barbara.</p><p>Non, Barbara ne savait pas. Elle ne d�sirait pas le savoir, du moins son geste l'indiquait.</p><p>��Il veut que j'aille prendre les bourres par le bras et que je leur dise que j'�tais � Versailles hier matin. Pas folle la gu�pe, hein ?</p><p>Jango fit craquer ses jointures, ce qui �tait un signe d'�nervement. Les craquements furent si sonores que bonne-maman les entendit depuis sa cuisine.</p><p>��Si vous ne jacassiez pas comme une petite fille, j'essaierais d'aller au bout de mon raisonnement, s'impatienta Jango. Ne prenez pas la police pour plus b�te qu'elle n'est. Votre alibi sera d�cortiqu� avec soin. S'ils s'aper�oivent que vous l'avez truqu�e, alors vous pourrez redouter le pire. Tandis qu'avec de la franchise vous serez � couvert. Il ne faut pas perdre de vue que le cadavre qu'on vous reproche n'est pas le bon. T�t ou tard, pour peu que votre avocat insiste sur ce point, le d�funt de la morgue reviendra � sa famille. Alors vous serez compl�tement innocent�. Mais si vous mettez les policiers au courant de notre affaire, vous �tes perdu.</p><p>Maurice essaya de protester. Jango ne lui en laissa pas le temps.</p><p>��Je dis � perdu � ! Car vous avouez avoir tremp� dans la disparition de M.�le Colonel. Barbara et moi aurons beau jeu de nous disculper, puisqu'il n'y aura pas d'autres charges contre nous que votre parole. Parole douteuse d'un individu qui aura tromp� ou essay� de tromper la police d�j� une fois avec un alibi fantaisiste. Vous me comprenez ? Et si on d�couvre alors que vous n'avez pas tu� dans le train de Versailles, on vous conservera n�anmoins puisque vous aurez reconnu �tre m�l� � une histoire de meurtre. Vu ?</p><p>Barbara �tait sortie de son attitude lointaine sur la pointe des pieds. Elle applaudit.</p><p>Maurice, fortement �branl�, baissait la t�te.</p><p>��Enfin, termina Jango, nous parlons comme si vous �tiez sous le coup d'un mandat d'amener. Dieu merci, il n'en est pas question.</p><p>Comme il achevait ces mots r�confortants, le bruit d'une chasse � courre arriva du jardin.</p><p>Ils se pr�cipit�rent au-dehors. Ils arriv�rent � temps pour assister � une sc�ne curieuse : le chien de Barbara, un train m�canique attach� � la queue, courait apr�s un lapin blanc en aboyant, cependant que Zizi encourageait poursuivant et poursuivi, sans aucun chauvinisme, par des cris d'Indien.</p><p>Le jardin �tant exigu, le lapin ne pouvait, comme il le souhaitait, donner un aper�u de sa v�locit�. Il bondissait d'un mur � l'autre pour �chapper au col d'astrakan qui le pourchassait. Par ailleurs, Flick voyait son ardeur diminu�e par le convoi dont Zizi lui avait confi� la traction. Il r�solut de se d�barrasser du train pour pouvoir se consacrer totalement au lapin.</p><p>S'�tant arr�t� afin de sectionner avec les dents la corde fix�e � sa queue, il eut la surprise de recevoir le lapin dans les pattes. Flick, qui n'�tait pas chien de chasse, courait jusqu'ici apr�s le lapin par pure gaminerie, sans nourrir de mauvaises intentions. Il se promettait simplement de le bousculer du museau pour l'effrayer. Mais cette maladresse de la bestiole le surprit au point qu'il la mordit assez gri�vement � l'�paule. Le lapin se coucha sur le flanc comme une embarcation quand la mer se retire, en poussant des cris aigus.</p><p>Cet hallali s'�tant d�roul� en quelques secondes, les spectateurs n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Lorsqu'ils se d�cid�rent, ce fut pour noyer des cendres et appliquer des sanctions.</p><p>��Maurice gifla Zizi, Jango porta le lapin � sa m�re afin qu'elle le soign�t, Barbara d�barrassa Flick de son train m�canique.</p><p>L'ordre revenu, on commenta l'incident. Jango raconta la fugue du lapin (sans pr�ciser � la faveur de quelle circonstance elle s'�tait produite). Flick fut sacr� chien de flair et Zizi le roi des polissons. Jango offrit des liqueurs et l'entrevue fut abr�g�e.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Apr�s le d�part des visiteurs, bonne-maman sortit de sa cuisine en tenant le lapin dans ses bras. Elle avait pans� la pauvre b�te de son mieux, mais elle nourrissait de funestes pressentiments et doutait de sa gu�rison.</p><p>��C'�tait pour du travail ? demanda-t-elle.</p><p>Jango haussa les �paules.</p><p>��Assieds-toi, je vais tout t'expliquer�</p><p>Il ne cacha rien � sa m�re. Il lui relata la conversation priv�e qu'il avait eue avec Barbara. Bonne-maman l'�couta sans l'interrompre.</p><p>Quand il se tut, elle tira sur les poils de sa verrue en plissant les yeux.</p><p>��Bien s�r, finit-elle par dire, je comprends l'id�e de Barbara : c'�tait s'�viter bien des tourments, bien des dangers, peut-�tre m�me bien du malheur� Tu as un fils, ne l'oublie pas ; s'il t'arrivait quelque chose, que deviendrait Zizi ? Je suis vieille�</p><p>��Tais-toi, supplia Jango.</p><p>La vieille femme fut charm�e de voir ses j�r�miades prises au s�rieux.</p><p>��Il faut bien dire les choses telles qu'elles sont, mon pauvre gar�on. Sans toi pour l'�lever, le petit irait � l'Assistance�</p><p>Elle brossa complaisamment un noir tableau de cette institution. Elle �voqua en d�tail un Zizi mal nourri, p�lichon, guett� par la tuberculose. Il prenait de coupables habitudes parce qu'il se trouvait en mauvaise compagnie. Il se touchait, jurait, pensait aux filles avant l'heure. A quinze ans, on le pla�ait chez une m�g�re qui le rouait vif. Il se sauvait, rencontrait des voyous qui lui enseignaient l'art d�licat de vider les poches d'autrui. A vingt ans, il commettait son premier assassinat. On l'arr�tait�</p><p>Parvenue � ce point culminant, elle h�sita ; elle ne savait plus si on le guillotinait ou bien si on l'envoyait au bagne o� un crocodile le savourait au cours d'une �vasion manqu�e. De toute fa�on, la fin de Zizi �tait extr�mement pessimiste et tous deux �clat�rent en sanglots.</p><p>Ils appel�rent le gamin, l'embrass�rent � l'user, lui pardonn�rent la farce du train m�canique et la chasse � courre. Bonne-maman promit un flan � la vanille pour le repas du soir et Jango une sucette � l'anis pour un futur imm�diat.</p><p>Zizi ignorait les raisons de cette brusque amnistie, mais il s'en montrait satisfait. Voulant m�riter les largesses familiales, il donna une version personnelle du drame. Au fond, tout s'expliquait avec le maximum de simplicit� :</p><p>Ayant retrouv� la piste de Petite-T�te-de-Condor gr�ce � l'odorat de Flick, il avait lanc� sur ses traces la police mont�e de Texas City. Pour gagner du temps, il avait embarqu� la troupe dans un train sp�cial� Ses hommes tenaient presque le cruel chef des Eggs-and-Bacon lorsque Flick avait, sans crier gare, abandonn� sa piste pour celle du lapin blanc.</p><p>Bonne-maman d�clara qu'avant de molester Zizi on aurait d� penser � �a. Jango reconnut le bien-fond� de cette remarque et fit amende honorable.</p><p>Zizi laissa �clater son antipathie pour Maurice dont il avait re�u deux soufflets. Bonne-maman cria au meurtre en apprenant ces voies de fait. Elle ordonna au petit d'aller jouer et, tandis qu'il s'�loignait, fixa sur Jango un regard �loquent. Elle dit que ceux qui battaient les enfants ne m�ritaient pas de vivre.</p><p>Jango comprit que sa m�re lui adressait de la sorte un v�h�ment reproche.</p><p>��Enfin, quoi, g�mit-il, je ne suis pas un assassin. Je ne pouvais pas tuer ce gar�on de sang-froid !</p><p>Bonne-maman ne r�pondit rien, mais on sentait qu'elle avait un gros poids de pens�es en t�te.</p><p>��Esp�rons que tout s'arrangera, soupira la vieille femme.</p><p>Elle quitta la pi�ce sur ces mots lourds d'inqui�tude.</p><p>Jango pensa de justesse au rendez-vous que lui avait donn� la boulang�re. Il annon�a qu'il allait respirer le soir le long de la Seine et descendit au fleuve en r�fl�chissant.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Il �tait surpris par les avanies qui, depuis deux jours, troublaient sa vie jusque-l� si limpide.</p><p>Il r�capitula ses sujets de m�contentement : il y avait avant tout cette menace caus�e par le cadavre de la morgue, puis cette transformation qui s'op�rait sur son visage chaque fois qu'il ornait son revers de la L�gion d'honneur du colonel. Il y avait aussi la ressemblance de son tableau avec l'ancien militaire ; elle le tourmentait plus qu'il ne se l'avouait. Enfin, le lapin bless� ajoutait son sang innocent d'herbivore � ce faisceau de graves contrari�t�s.</p><p>Jango sentait que l'ex�cution du colonel inaugurait une �re mal�fique. Qui sait m�me si elle ne la provoquait pas ?</p><p>Tout en soupesant ces d�primantes r�flexions, il �tait parvenu � l'�cluse. Une p�niche de ciment et un yacht anglais changeaient de niveau. Ce spectacle int�ressa Jango. Il aimait les bateaux et r�vait de descendre jusqu'� Rouen avec l'un d'eux.</p><p>Les mariniers et les yachtmen attendaient patiemment d'�tre hiss�s au cours sup�rieur de la Seine. Les premiers menaient leur existence paisiblement, sans se pr�occuper du mouvant d�cor ni des spectateurs ; les seconds regardaient tout par acquit de conscience, mais s'ennuyaient ferme.</p><p>��Hou, hou !</p><p>Une �charpe rouge s'agitait dans le bosquet de trembles. Jango aper�ut la boulang�re.</p><p>��Comme �a se trouve ! dit-elle avec un sourire idiot.</p><p>Il s'approcha d'elle et essaya de lui cacher sa m�lancolie et son manque d'enthousiasme.</p><p>��A propos, vous savez que mon pr�nom c'est �dith ?</p><p>Il reconnut que c'�tait tr�s �l�gant et tr�s bien port�.</p><p>Furtivement, il jetait des coups d'�il derri�re lui pour se rendre compte si les �clusiers pouvaient les voir. Il ne vit personne sur le quai de pierre. Les deux hommes �taient all�s boire avec le patron de la p�niche pendant que l'�cluse se remplissait lentement.</p><p>��Alors, demanda �dith, cette peinture ?</p><p>Jango fit un effort pour exprimer sa reconnaissance.</p><p>��C'est un plaisir de travailler avec les couleurs que vous m'avez donn�es.</p><p>��Bien vrai ? Vous avez peint quoi ?</p><p>��Un portrait.</p><p>��Oh, s'exclama la boulang�re, il est portraitiste�</p><p>Jango pensa qu'en effet il �tait portraitiste depuis trois heures de l'apr�s-midi ; il en fut tout ragaillardi.</p><p>Il passa son bras � la taille de sa compagne. La femme poss�dait des hanches confortables sur lesquelles la main se complaisait.</p><p>��C'est le portrait de qui que vous avez fait ?</p><p>��De personne. Enfin, je veux dire : de quelqu'un qui n'existe plus.</p><p>��Vous pouvez peindre de m�moire ? Mais c'est formidable !� Et pour la ressemblance ?</p><p>��Elle y est, affirma Jango.</p><p>Il se dit que son assurance pouvait passer pour de la vanit�.</p><p>��C'est dommage que mon sujet soit mort, sans cela vous auriez pu comparer�</p><p>La boulang�re dit qu'elle regrettait ; et est-ce que c'�tait quelqu'un de votre famille ? Non ? Ah, tant mieux ! Un homme ou une femme ? Un homme ! Et de quoi qu'il �tait mort ? Subitement ? C'est triste de mourir subitement. De mourir doucement aussi, d'ailleurs. La mort, c'est jamais bien dr�le, n'est-ce pas ? Rien que d'y penser, �a lui faisait taper le c�ur� S�rieusement ! Jango pouvait toucher ! Mettez votre main l� ! Ah, ah ! Qu'est-ce qu'elle lui disait ? Non, elle n'�tait pas cardiaque� �a venait des nerfs� Chaque fois qu'elle �tait �mue, son c�ur s'emballait.</p><p>Jango oublia d'�couter la suite et de retirer la main. Pendant que sa compagne jacassait, il r�fl�chissait pour son compte ; et comme r�fl�chir vous laisse l'usage de vos mains, il se servait des siennes pour palper les seins fermes et copieux de la boulang�re.</p><p>Ils march�rent jusqu'� l'obscurit�, en tournant en rond pour ne pas sortir du bois.</p><p>Jango pensait � son travail du lendemain. En honn�te homme, il �tait pr�occup� par la bonne ex�cution de la besogne. Il faudrait qu'il pr�pare son mat�riel et ses arguments, qu'il change l'aiguille de la seringue car elle �tait un peu tordue. Qui sait si ce simple d�tail n'expliquait pas les h�sitations du colonel ?� Il avait promis au petit homme plus-large-que-haut que son �pouse serait exp�di�e en douceur et il entendait bien tenir parole.</p><p>�dith s'interrompit et regarda Jango d'un air surpris :</p><p>���a ne va pas ? Vous semblez tout chose.</p><p>Une inqui�tude �go�ste per�ait dans sa voix. En forte gaillarde, dou�e d'un solide app�tit, elle redoutait que les instants d'isolement tournassent � la r�verie. Si elle exigeait de l'�ducation de ses partenaires, du moins attendait-elle d'eux des qualit�s physiques en rapport.</p><p>Les baisers �chang�s avec Jango, le matin, lui avaient paru de bon augure. Elle se mit � le surveiller en coin et son bavardage d�crut consid�rablement.</p><p>Jango s'aper�ut du changement d'attitude de sa compagne. Il en devina ais�ment la cause.</p><p>��Si on s'asseyait ? proposa-t-il.</p><p>Elle refusa.</p><p>��Je serai correct, promit-il.</p><p>��C'est pas pour �a� C'est � cause de la ros�e�</p><p>Il l'embrassa dans le cou. Elle poussa un petit gloussement de femme chatouill�e et, dans le noir, chercha sa bouche de tout son mufle. Leur baiser se prolongea. Jango se demandait comment elle s'y prenait pour respirer.</p><p>D�sireux de conclure le rendez-vous galant, il adossa la brune ardente � un arbre et s'attaqua � l'honneur du boulanger.</p><p>A cet instant, une sonnerie de cor tomba des coteaux bordant la rive de la Seine.</p><p>��C'est mon mari qui s'exerce, murmura �dith d'une voix d�j� faible.</p><p>La martiale musique communiqua � Jango l'ardeur qui lui manquait.</p><p>Il remercia mentalement la providence de le soutenir par de vaillantes et alti�res sonorit�s dans un moment somme toute difficile, et embrocha gaillardement sa partenaire contre l'arbre sur un rythme cadenc� par le cor de chasse du malheureux boulanger.</p></section><section><title><p>CHAPITRE VII</p></title><p>Allons bon, grogna Maurice, c'est le bouquet !</p><p>Un r�giment de chasseurs alpins venait de d�boucher du carrefour Strasbourg-Saint-Denis, musique en t�te, et s'appr�tait � tourner sur la droite pour descendre les boulevards. Les bruits de la circulation avaient d�rob� le roulement des tambours. Au moment o� les soldats apparurent, les musiciens se pr�paraient � emboucher leurs instruments. Il se produisit une belle envol�e de cuivres et de gants blancs. Maurice essaya de se jeter sous un porche, mais c'�tait d�j� trop tard : une marche fringante �clatait � dix pas de lui. Il se contracta et s'engouffra dans un urinoir.</p><p>Le neveu du d�funt colonel �tait, comme beaucoup de jeunes gens aujourd'hui, antimilitariste. Il affectait de nourrir une haine solide pour tout bip�de portant un uniforme et t�moignait un �gal m�pris aux soldats � il avait �t� exempt� pour insuffisance thoracique �, aux agents de police, aux pompiers et aux employ�s du gaz. Il ne faisait d'exception qu'en faveur des facteurs, lesquels sont des fonctionnaires jouissant en g�n�ral d'un bon caract�re et ne tirant aucun orgueil de l'uniforme qu'ils portent avec beaucoup de laisser-aller.</p><p>Maurice exag�rait les marques ext�rieures de son pr�tendu antimilitarisme pour dissimuler � ses contemporains la profonde envie qu'il avait d'�tre v�tu en officier de spahis, en parachutiste, en enseigne de vaisseau, voire, � l'extr�me rigueur, en garde mobile. Une sonnerie de clairon lui contractait les m�choires, une musique militaire le galvanisait et <emphasis>La Marseillaise</emphasis> le faisait fondre en larmes. Ces signes voyants d'�motion �taient tr�s difficiles � dissimuler, c'est pourquoi, ce matin-l�, Maurice n'avait pas trouv� d'autre secours que cet urinoir.</p><p>Pendant que le r�giment d�filait, le jeune homme marcha au pas en tournant en rond dans les vespasiennes. Tout le temps que dura la musique, il imagina : qu'il enlevait un fortin � la t�te d'une poign�e d'hommes, qu'il �tait volontaire pour actionner une torpille humaine, qu'� l'aide d'un avion � r�action il d�truisait un corps d'arm�e ennemi, que les Allemands le fusillaient sur la place de l'Op�ra et d�filaient devant sa d�pouille en lui pr�sentant les armes en pr�sence des Parisiens fous de douleur� La musique cessa inopportun�ment au moment o� le pr�sident de la R�publique s'appr�tait � �pingler sur sa poitrine toutes les d�corations existant en France, plus certaines �trang�res envoy�es par des chefs d'�tat � son intention.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Apr�s le passage des chasseurs alpins, il sembla � Maurice que Paris �tait devenu d�sert. Ses pens�es pessimistes l'assaillirent plus durement. Il monta dans un autobus qui le d�posa � La Cit�.�Onze heures sonnaient. Le r�giment l'avait retard�. Le juge d'instruction l'avait convoqu� pour dix heures et demie ; le jeune homme pensa que ce retard m�contenterait peut-�tre le magistrat, mais l'inciterait � croire � son innocence, un coupable devant n�cessairement respecter l'heure de ses convocations. Il passa devant le Palais de justice et se h�ta jusqu'au bureau du juge.</p><p>Celui-ci le re�ut fort bien. Maurice se sentit en confiance et l'appareil judiciaire lui sembla moins r�barbatif qu'il ne se l'�tait imagin�. Le juge Pompard �tait un homme sans �ge pr�cis, plus large que haut, et il tenait en �quilibre sur ses �paules une t�te de tirelire.</p><p>��Asseyez-vous, proposa-t-il. Voyons, il s'agit de l'affaire Borrel. Vous �tes le neveu de la victime ?</p><p>��Non, fit calmement le jeune homme.</p><p>��Comment ! s'exclama le juge. Mais alors, il y a erreur� Vous n'�tes pas Maurice Borrel ?</p><p>��Si, mais je ne suis pas le neveu de la victime dont vous parlez. Je l'ai d�j� dit aux deux inspecteurs : le cadavre de la morgue n'est pas celui de mon oncle. Un instant je l'ai cru, mais j'ai vite compris mon erreur.</p><p>��Sur quoi vous basez-vous pour affirmer cela ?</p><p>Maurice haussa les �paules.</p><p>��Monsieur le juge, je vais vous parler tr�s librement : je vois � votre alliance que vous �tes mari�</p><p>Le juge se mit � rougir et toussota.</p><p>��Bon. Imaginez alors, poursuivit Maurice, que votre femme disparaisse (le juge baissa la t�te). Elle dispara�t et, le lendemain, on vous met en pr�sence d'un cadavre. Ce cadavre ressemble � votre femme ; comme vous ne l'avez jamais vue morte, vous vous dites : c'est elle ! Et puis votre intelligence prend le pas sur l'�motion, vous examinez, vous r�fl�chissez et, convaincu de votre erreur, vous dites : je me suis tromp�, ce n'est pas elle. N'est-ce pas ?�</p><p>Le juge Pompard ne r�pondit pas ; les coudes sur son bureau, il soutenait de ses deux mains sa t�te-tirelire. L'exemple choisi par le jeune homme le troublait. Du coin de l'�il, il surveillait son greffier : un jeune type triste � figure de masturb� enc�phalique.</p><p>��N'inscrivez pas �a ! ordonna-t-il d'un l�ger mouvement.</p><p>Ses petits yeux humides s'�taient soudain emplis de tristesse.</p><p>��Il y a une question � �claircir, dit-il avec lassitude ; c'est celle de votre alibi.</p><p>��Parlons-en ! s'�cria Maurice avec fougue. Je suis all� � Versailles avant-hier matin, d'accord. Mais je n'y suis pas all� avec mon oncle�</p><p>��On vous a vu en compagnie d'un monsieur �g�</p><p>��C'�tait un enquiquineur d'Anglais qui ne me l�chait pas�</p><p>��Il n'y a que vous, h�las, pour l'affirmer�</p><p>��Alors, j'aurais tu� mon oncle au retour ?</p><p>��Si c'est vous qui l'avez tu�, oui.</p><p>Maurice se tordit les mains comme il l'avait vu faire au cin�ma.</p><p>��Monsieur le juge, je vous donne ma parole�</p><p>D'un geste, le magistrat-plus-large-que-haut laissa entendre que la parole d'un suspect n'avait jamais emp�ch� ledit suspect d'�tre �veill� � quatre heures du matin par des messieurs frileux habill�s en noir.</p><p>����que le d�funt de la morgue n'est pas mon oncle, acheva Maurice. Je suis victime d'une effroyable ressemblance, d'une monstrueuse co�ncidence. Je vous prie, au nom de la Justice fran�aise�</p><p>Le greffier enc�phalique eut un tressaillement patriotique qui s'acheva par un picotis dans le fondement ; ses doigts blanchissaient sur son porte-plume.</p><p>����au nom des libert�s sacr�es�</p><p>La sonnerie du t�l�phone l'interrompit, comme le fameux roulement de tambour avait interrompu Louis�XVI.</p><p>��All� ! miaula le greffier.</p><p>Une voix de femme, qui ressemblait au bruit d'un jeu de cartes brass�, demanda � parler au juge.</p><p>Le petit juge aux fesses en gouttes d'huile tendit la main vers l'�couteur.</p><p>��All� ! fit madame Pompard. C'est toi, Armand ? Rentres-tu d�jeuner ?</p><p>��Mais, balbutia le juge, je croyais que tu prenais le train de midi quarante pour aller visiter le pavillon�</p><p>��J'ai r�fl�chi, je prendrai celui de trois heures�</p><p>��C'est ennuyeux, dit Pompard, ces gens t'attendent pour deux heures de l'apr�s-midi, tu ne seras pas chez eux avant quatre heures.</p><p>��Ne t'inqui�te pas, trancha la dame, mon amie Rose, qui avait une course � faire � Poissy, poussera une pointe jusque l�-bas ce matin. Elle visitera les lieux et m'excusera pour mon retard de tant�t.</p><p>��Bont� divine ! cria le juge-�-t�te-de-tirelire.</p><p>��Quoi ?</p><p>��Rien�</p><p>Il raccrocha bien que le battement des cartes se f�t poursuivi dans l'appareil. Toute couleur s'�tait �vanouie de la tirelire. Ce n'�tait plus qu'une tirelire de pl�tre blanc.</p><p>��Quelque chose qui ne va pas, Monsieur le juge ? S'inqui�ta le greffier enc�phalique.</p><p>Le juge Pompard ne parut pas avoir entendu.</p><p>Soudain, il se rendit compte du regard attentif de Maurice.</p><p>��Vous pouvez disposer, lui dit-il, l'enqu�te se poursuit.</p><p>Le neveu v�n�neux quitta la pi�ce de bon c�ur. Lorsqu'il fut parti, Pompard se tourna vers son greffier.</p><p>��Laissez-moi, mon bon Basanne�</p><p>Il se leva, ferma son bureau � clef et red�crocha le t�l�phone.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Bonne-maman et Zizi �tant aux provisions, ce fut Jango qui r�pondit au coup de sonnette. Il ouvrit la porte � une femme en tailleur, aux cheveux coup�s � la gar�onne.</p><p>��Je viens au sujet de l'appartement � louer.</p><p>��L'appartement ? Ah oui� Entrez, madame.</p><p>Cette visite, qu'il attendait pour l'apr�s-midi, contraria Jango. Il se f�licita d'avoir pr�par� son � n�cessaire � la veille.</p><p>��Ici, c'est le jardin�</p><p>Il entra�na la visiteuse dans le pavillon et lui fit visiter consciencieusement, comme si, en v�rit�, il avait �t� r�solu � louer la propri�t�.</p><p>L'exploration s'acheva par le laboratoire. En y entrant, la femme poussa un cri.</p><p>��Qu'y a-t-il ? demanda Jango inquiet.</p><p>��Ce tableau ! fit la visiteuse en d�signant la toile de Jango.</p><p>Il crut qu'elle reconnaissait le personnage et chercha ardemment des pr�textes.</p><p>��Oui, dit Jango, c'est un tableau�</p><p>��Magnifique !</p><p>��Vous trouvez ?</p><p>Elle eut un gloussement p�m� ; elle se recula et mit sa main en lorgnette pour ne le regarder que d'un �il.</p><p>��Formidable ! C'est �tonnant !</p><p>Jango fit comme elle.</p><p>��C'est beau, oui, dit-il d'une voix plus mesur�e.</p><p>��Il y a quelque chose de Vlaminck�</p><p>���a n'est pas impossible, admit le n�opeintre.</p><p>����et de Renoir.</p><p>��De Renoir aussi, convint Jango.</p><p>��Quelle densit� !</p><p>��N'est-ce pas ?</p><p>��C'est� c'est�</p><p>���tonnant ? proposa Jango qui commen�ait � se familiariser avec le vocabulaire du critique d'art.</p><p>���tonnant ! Voil� le mot juste�</p><p>��Oh, ces valeurs ! gloussa la dame comme pour t�moigner d'un orgasme.</p><p>��C'est pas ce qui manque, reconnut Jango.</p><p>��Voulez-vous que je vous dise ? Ces bleus ce sont des bleus�</p><p>��De Prusse ?</p><p>��Non, de C�zanne.</p><p>Croyant qu'il s'agissait d'un nom de couleur, Jango hocha la t�te d'un air de doute.</p><p>��Je ne crois pas, dit-il. Il faudra que je v�rifie sur mes tubes.</p><p>��Sur � vos � tubes ? C'est vous qui avez peint �a ?</p><p>��C'est moi.</p><p>Elle le regarda avec cette admiration craintive qu'on porte aux authentiques g�nies.</p><p>��Vous pensez � exposer ?</p><p>��Bien s�r, mais je n'ai encore peint que �a, et vous voyez, c'est pas des plus sec.</p><p>Elle ouvrit son sac � main, en retira une carte de visite et un stylo. Rapidement, elle tra�a quelques mots sur le bristol et le d�posa sur le bureau de Jango.</p><p>��Voici ma carte, dit-elle, avec quelques lignes d'introduction pour mon ami Pichaud qui dirige une galerie rue Bonaparte. Je crois que vous avez int�r�t � lui montrer vos �uvres.</p><p>Jango remercia. Il s'empara discr�tement de la seringue et invita la femme en tailleur � l'accompagner jusqu'� l'appentis. Il avait calcul� qu'en la � traitant � devant la cuve d'acide, il s'�viterait la corv�e du transport. Elle le suivit tout en lui pr�disant un bel avenir.</p><p>��Je peins aussi, dit-elle. Ce que je fais n'est m�me pas mauvais. Mais les femmes ne percent pas� Surtout, ne me parlez pas de Valadon !</p><p>Jango fit signe qu'il s'en garderait bien.</p><p>��Ma peinture est abstraite. Pichaud m'en dit grand bien� Il m'assure que j'ai un avenir �patant devant moi�</p><p>��Mais certainement, r�pondit machinalement Jango cependant qu'il enfon�ait sa seringue dans la nuque de sa visiteuse.</p><p>Il achevait de tout remettre en ordre lorsque le t�l�phone tinta.</p><p>��All� ! Monsieur Jango ?</p><p>��Lui-m�me�</p><p>��Je suis le monsieur de l'autre jour, vous savez : l'ami de M.�S�raphin, � Bi�re et limonade � !..</p><p>��Vous tombez � pic, certifia Jango. L'op�ration vient de se terminer. Tout s'est tr�s bien pass�</p><p>A l'autre bout du fil, il y eut un g�missement.</p><p>��Malheureux ! bredouilla le juge Pompard.</p><p>��Qu'y a-t-il ?</p><p>��Ce n'�tait pas ma femme, mais une de ses amies. Ma femme n'ira chez vous qu'au milieu de l'apr�s-midi�</p><p>Jango ressentit un pincement � la nuque :</p><p>��C'est ennuyeux�</p><p>��Tr�s, dit le juge-�-t�te-de-tirelire. �a peut avoir des cons�quences�</p><p>��Alors, pour tant�t, qu'est-ce que nous d�cidons ?</p><p>��Il vaudrait peut-�tre mieux surseoir�</p><p>��Si c'est votre id�e�</p><p>Le juge h�sita entre la prudence et le b�uf brais�.</p><p>��Oh ! Et puis apr�s tout, pendant que vous y �tes�</p><p>Il pensa tout � coup que le prix du travail serait doubl�. Ce d�tail l'inqui�ta, car dans la magistrature, on est moins bien pay� que beaucoup de gens le supposent.</p><p>��Et pour� pour les conditions ?</p><p>��Pas de changement, rassura Jango. Je vous passe les deux pour le m�me prix ; tout le monde peut se tromper, pas vrai ?</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Il ne parla de rien � bonne-maman, pour ne pas l'inqui�ter. Cette nouvelle �preuve le laissa songeur. Il sentait peser sur sa t�te un horoscope falsifi� et capricieux.</p><p>Une fois de plus, il se demanda si le colonel n'avait pas la rancune tenace. Il le devinait aux aguets dans un purgatoire ombreux o� il pouvait � loisir mettre au point des tracasseries raffin�es.</p><p>Pour passer le temps en attendant sa seconde cliente, Jango renouvela le pansement du lapin. La plaie �tait tr�s laide. Il manquait � l'herbivore un appr�ciable morceau de peau. Les chairs ne se refermaient pas ; le lapin �tait abattu et Jango croyait voir passer dans ses yeux fi�vreux des espoirs de p�nicilline.</p><p>��Tu devrais le tuer, d�cida bonne-maman.</p><p>��Je n'en aurais pas le courage.</p><p>Jango regarda tristement sa m�re qui s'acharnait depuis deux jours � vouloir lui faire tuer des gens et des b�tes.</p><p>��Ce lapin, on l'a �lev� au biberon, m'man. On avait d�cid� de ne jamais le manger�</p><p>��Je sais bien, soupira la vieille femme, mais on ne pouvait pas pr�voir ; comme disait ton pauvre p�re : l'homme propose�</p><p>Zizi �clata en sanglots. Cela fit beaucoup de bruit.</p><p>��Ne pleure pas, dit Jango, peut-�tre qu'il gu�rira.</p><p>��Si on lui donnait de l'aspirine ? sugg�ra le gosse.</p><p>��Dans du lait, fit bonne-maman, des fois que �a lui couperait sa fi�vre�</p><p>Jango ne voulut pas se prononcer et laissa � sa m�re la responsabilit� de la th�rapeutique. Il alla au jardin. Ses �illets se fanaient avant d'avoir �clos et leurs tiges tournaient en foin. Les abricots tombaient de l'arbre � peine form�s. Maintenant qu'il avait compris que le colonel le poursuivait, depuis l'Au-del�, de sa vindicte, il d�couvrait � chaque pas des signes hostiles.</p><p>Il chercha un moyen de lutter contre cette coalition sournoise. Il se dit que les difficult�s, les ennuis qui surgissaient ne l'affectaient que parce qu'il �tait un faible : alors il se sentit faible� Faible comme le type qui s'est ouvert les veines dans son bain. Faible comme un scaphandrier. Faible comme un brave homme� Voil� ! Il �tait trop bon gar�on. Jango plongea jusqu'au fond de son �me tapiss�e de pens�es roses, comme l'aquarium de Barbara l'�tait de riches graviers. Il se vit tout nu dans sa bont�, comme un chou. (Hibou, caillou, joujou, genou � et pou qu'il oubliait toujours.) Il manquait de vices.</p><p>Pour s'aguerrir, il devait t�ter un peu de la bassesse, conna�tre l'indiff�rence devant la douleur, s'exercer au cynisme. D�s lors, le colonel aurait bonne mine avec ses mesquineries, ses lapins bless�s, ses �illets fan�s�</p><p>Et s'il commen�ait son apprentissage sur sa prochaine victime ?</p><p>Zizi trouva son p�re dans l'appentis.</p><p>��P'pa, y a une dame�</p><p>��Je sais, dit Jango.</p><p>��C'est pour �tre tu�e ou c'est pour une commande ?</p><p>��C'est pour une piq�re� Et pour une exp�rience, marmonna-t-il.</p><p>��Dis, p'pa !</p><p>��Quoi ?</p><p>��Apr�s la piq�re, tu m'emm�neras promener ?</p><p>��Peut-�tre�</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Jango alla prendre livraison de la femme de Pompard. C'�tait une garce � t�te de licorne. Elle avait des yeux d'institutrice anglaise, inquisiteurs et mauvais.</p><p>��Je viens pour le pavillon, dit-elle s�chement. Mon amie a d� vous dire que je serais en retard ?</p><p>��Suivez-moi, ordonna bri�vement Jango.</p><p>Il l'emmena � l'appentis, la fit entrer et ferma brusquement la porte � cl�.</p><p>��Que signifie ? fit la licorne.</p><p>Jango remarqua qu'elle semblait surprise, mais non effray�e.</p><p>��Votre mari vous a mal expliqu�, commen�a-t-il, �a n'est pas pour une location de campagne que vous �tes ici ; c'est pour une disparition.</p><p>Il guetta des traces d'�pouvante sur la figure de sa cliente, n'en trouva pas et fut m�content.</p><p>Jango ne se serait jamais cru capable d'informer ses victimes du sort qui les attendait. Pourtant, il le fit ce jour-l�� Avec un luxe de d�tails, il expliqua � la licorne que son mari voulait se consacrer � la philat�lie et au b�uf brais�, et qu'il l'avait charg�, lui, Jango, de le rendre veuf moyennant finances. Il pr�cisa qu'il allait s'y employer sur l'heure. Il montra la seringue, parla de son contenu et de ses propri�t�s, d�signa la cuve d'acide o� se dissolvaient le colonel et l'amie Rose, imita le geste qu'elle aurait en mourant, etc. Ce fut un tr�s bon documentaire ; il en rajouta m�me. �puis�, les jambes flageolantes, il se tut et regarda sa victime, esp�rant s'approvisionner en sadisme.</p><p>La femme du juge �tait paisible comme une carte de bonne ann�e. Ses yeux avaient perdu leur couleur d'acier chauff� ; ils ressemblaient � des yeux de poup�e candide.</p><p>��Puisque vous insistez, minauda-t-elle.</p><p>D'une voix innocente, �corch�e comme si elle avait �t� enregistr�e sur un cylindre de cire, la licorne entonna <emphasis>Les Vieilles de notre pays</emphasis>. Lorsqu'elle eut termin� la chanson, elle r�cita <emphasis>Les Animaux malades de la peste</emphasis>, puis, du m�me ton, s'appr�ta � raconter <emphasis>La Ch�vre de monsieur Seguin</emphasis>�</p><p>Jango interrompit le r�cit, la folie et la vie de la licorne au moyen de sa seringue.</p><p>Au moment o� la petite ch�vre levait les yeux sur la montagne en disant : � Comme on doit �tre bien, l�-haut ! �, il planta l'aiguille dans le cou de la dame. Aussit�t, les vingt-quatre ans d'occupation du juge Pompard s'�croul�rent aux pieds de Jango. Celui-ci les remua du bout de ses pantoufles.</p><p>L'exp�rience avait �chou�. Il crut � une nouvelle intervention occulte du colonel.</p><p>��A bas l'arm�e ! hurla-t-il en tendant le poing vers la cuve�</p></section><section><title><p>CHAPITRE VIII</p></title><p>��Y a pas, d�cida Barbara, t'es dou�</p><p>Jango regarda la toile et baissa les yeux devant l'air courrouc� du colonel.</p><p>��Je ne sais pas ce qui s'est produit, avoua-t-il. Tout d'un coup, j'ai eu envie de peindre et, sans le vouloir, j'ai peint �a�</p><p>��C'est r�ussi.</p><p>Il d�laissa son chef-d'�uvre pour l'aquarium. Il �tait fourbu depuis la veille ; tr�s exactement depuis le moment o� la licorne �tait devenue folle avant qu'il ait pu se r�galer de son �pouvante. Il avait brusquement compris qu'on ne peut �carter de soi la cravache vengeresse d'un colonel mort.</p><p>��Cette toile, demanda Barbara, tu vas la porter � la galerie que la bonne femme t'a indiqu�e, j'esp�re ?</p><p>��Pfft, fit Jango.</p><p>��Mais, puisqu'elle t'a donn� un mot d'introduction�</p><p>Jango consulta l'Aga-Khan. Le poisson lui r�pondit d'un air �vasif.</p><p>��C'�tait mon id�e, c'est pour cela que je l'ai apport�e avec moi � Paris, mais maintenant, j'aurais plut�t envie de la foutre au feu.</p><p>��Ne dis pas �a !</p><p>��Oh !</p><p>Son attitude l'avait amen� tout au bord des confidences. Il fit part de ses craintes � Barbara.</p><p>��Tu es cingl� ! s'exclama la jeune femme. Comment veux-tu que ton colon se venge, puisqu'il est mort� Tu n'es pas superstitieux, par hasard ?</p><p>Elle �tudia son ami :</p><p>��Toi, mon vieux, tu files un mauvais coton� Si tu as des id�es pareilles, tu seras g�teux avant ton temps. Dans huit jours, tu pars en p�lerinage � Lourdes, dans un mois tu racontes ta vie dans le m�tro, et dans trois mois on t'emm�ne � Charenton dans une voiture capitonn�e. C'est couru�</p><p>Jango envisagea ce programme. Il regarda l'Aga-Khan. Celui-ci semblait le scruter. Cet examen appliqu� � jusqu'� une sorte de cruaut� � le fit frissonner.</p><p>��Tu as froid ? demanda Barbara.</p><p>Jango mit la main � sa poche ; il la retira ferm�e.</p><p>Int�ress�e, Barbara attendait que la dextre de Jango �close. Mais Jango choisissait sa minute. Un p�le sourire fondait dans ses yeux.</p><p>��Tu me dis que je me fais des id�es, commen�a-t-il. Bon ! Admettons, je me fais des id�es, je retombe en enfance ! Pourtant il y a quelque chose de pas naturel dans cette affaire.</p><p>Il ouvrit la main.</p><p>��Qu'est-ce que c'est que �a ? fit Barbara.</p><p>���a, c'est la rosette de la L�gion d'honneur du colonel.</p><p>��Assieds-toi, proposa Barbara, car �a m'a l'air rudement fatigant � prononcer.</p><p>Malgr� son ton enjou�, Jango d�couvrit qu'elle �tait �mue.</p><p>��Regarde !</p><p>Il passa le ruban � sa boutonni�re et son visage subit les transformations d'usage.</p><p>Barbara eut l'id�e d'un rugissement, fort r�ussi ma foi, et qui traduisait admirablement les sentiments provoqu�s par la m�tamorphose de Jango.</p><p>��C'est gr�ce � la d�coration que tu�</p><p>Jango battit des paupi�res.</p><p>��Enl�ve �a !</p><p>Il ob�it.</p><p>��Ouf ! C'est bon de te retrouver, dit Barbara, tu as fait bon voyage ?</p><p>��Ne plaisante pas�</p><p>Barbara n'attendait qu'une protestation pour r�int�grer son s�rieux.</p><p>��Eh bien, qu'est-ce que tu dis de �a ?</p><p>��J'avoue que c'est troublant�</p><p>��Ce colonel ! maugr�a Jango.</p><p>Barbara �plucha ses souvenirs.</p><p>��Il n'�tait pas mauvais bougre, pourtant, r�fl�chit-elle tout haut. A part sa ladrerie�</p><p>Elle se frappa le front.</p><p>��J'y pense. Peut-�tre qu'il est f�ch� que tu lui aies pris sa d�coration. Tu sais, les militaires ne plaisantent pas sur ce chapitre�</p><p>��Mais bien s�r ! cria Jango en faisant claquer ses doigts. Il m'en veut � cause de sa rosette, le pauvre. Va savoir si elle ne lui est pas n�cessaire pour entrer au Paradis ? Tu ris ?�</p><p>��L�, tu vas un peu fort�</p><p>��Sait-on jamais !</p><p>Barbara dit qu'apr�s tout la chose m�ritait r�flexion.</p><p>��Seulement, dit Jango, le <emphasis>hic</emphasis> est que je ne peux plus la lui remettre�</p><p>��A�e !</p><p>��Tu as une id�e ?</p><p>��Non, mais je vais y r�fl�chir�</p><p>Jango se sentait tout revigor� d'avoir enfin trouv� la source du mal.</p><p>��On mange ensemble ? proposa-t-il.</p><p>��Je ne peux pas, s'excusa Barbara, j'ai mon notaire de Fontainebleau�</p><p>Jango dit qu'il regrettait. Il ajouta qu'au fond, �a n'avait pas grande importance, car il avait un rendez-vous aux premi�res heures de l'apr�s-midi.</p><p>��D'amour ? questionna Barbara.</p><p>��Oui.</p><p>De saisissement, elle se r�pandit sur le canap�.</p><p>��D'amour ?</p><p>��Mais oui, d'amour ! d�clara Jango, froiss� par tant d'incr�dulit�.</p><p>Il se confia et parla de sa boulang�re. Il lui avait donn� rendez-vous � Paris pour tenter une nouvelle exp�rience : il voulait faire l'amour avec elle sous son aspect de chevalier (fictif) de la L�gion d'honneur. Et ce, sans pr�venir �dith.</p><p>��Tu comprends, expliqua-t-il, je vais aller au rendez-vous avec la rosette, elle ne me reconna�tra pas. Je dirai que je viens de ma part pour m'excuser, que je suis un de mes amis�</p><p>��Attends, je m'y perds� Ah oui ! Et alors ? demanda Barbara, �moustill�e.</p><p>��C'est une femme tr�s port�e sur la chose ; je lui ferai du boniment et j'esp�re pouvoir l'emmener � l'h�tel. Ce sera marrant� Apr�s, j'enl�verai la rosette. Tu parles d'une t�te qu'elle fera�</p><p>Barbara trouva qu'en effet ce serait une tr�s bonne farce. Elle souriait du bout des dents, sans app�tit. Un peu de jalousie lui faisait mal. Elle �tait jalouse de la boulang�re�</p><p>Flick, qui somnolait sur le canap�, s'�veilla. Il vint saluer Jango et s'assit au milieu du salon. Soudain, il se mit � g�mir.</p><p>��Tu devrais l'emmener promener, conseilla Jango, lequel se m�prenait sur le motif de ces plaintes.</p><p>��Mais non, dit Barbara, il en vient.</p><p>Flick cessa ses plaintes et se mit � hurler.</p><p>��Il est peut-�tre malade ?</p><p>Barbara observa le man�ge du chien.</p><p>��C'est curieux, dit-elle, on dirait que ton tableau lui fait peur. Il n'ose pas le regarder.</p><p>��Par exemple !</p><p>Pour en avoir le c�ur net, ils port�rent la peinture dans la chambre � coucher de Barbara. Aussit�t, Flick redevint joyeux comme un jeune chien.</p><p>��Tu vois que je ne me trompais pas�</p><p>��C'est de la peinture maudite, balbutia Jango.</p><p>��Tu devrais la montrer au directeur de la galerie. Tu verrais bien ce qu'il te dirait. De la peinture qui fait hurler les chiens, �a ne se trouve pas tous les jours.</p><p>��Ce tableau me sort par les yeux. Tu crois qu'il ferait plaisir � Maurice ?</p><p>Barbara �clata de rire.</p><p>��Maurice ! Il t'a refil� cinquante billets pour ne plus le voir, son oncle, et tu voudrais lui donner ce portrait ? Il n'y a vraiment que toi pour avoir des id�es pareilles.</p><p>Elle s'assit aux c�t�s de Jango.</p><p>��Tu es un type trop bon.</p><p>��Je sais bien, reconnut Jango sur un ton d'excuse.</p><p>��Tu es bon et �a t'emb�te�</p><p>��C'est pas de ma faute, geignit Jango. Je suis bon sans le vouloir. Bon et b�te, comme dit ma m�re, �a commence par la m�me lettre. Ainsi, cette peinture : dans mon esprit, elle devrait faire plaisir � Maurice bien qu'il ait pour ainsi dire tu� son oncle�</p><p>Barbara hocha la t�te d'un air de doute.</p><p>��Moi, reprit Jango, si je tuais quelqu'un � il eut un rire pour souligner la gratuit� de cette supposition �, quelqu'un m�me de ma famille, je serais content d'avoir son portrait.</p><p>��Tu es un �tre � part.</p><p>��Je ne sais pas si je suis � part, mais voil� comme je suis. Toute ma vie est domin�e par ma sensibilit�. Dans un sens, je ne le regrette pas ; la tranquillit� de l'�me, c'est une bonne chose.</p><p>Barbara revint � la peinture.</p><p>��Ton tableau, je le sens, c'est un truc pas ordinaire. Puisque tu ne veux pas t'en occuper, eh bien, laisse-le-moi, ainsi que le mot de la femme, et j'irai le porter cet apr�s-midi � la galerie.</p><p>��Si tu y tiens tellement�</p><p>��J'y tiens, dit r�solument Barbara. D�s que mon notaire sera parti, je filerai rue Bonaparte. Je laisserai Flick � ma concierge. J'aurais l'air maligne s'il se mettait � hurler dans la galerie�</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Jango remontait les Champs-�lys�es.</p><p>Des soldats canadiens les descendaient apr�s avoir d�pos� quelques v�g�taux sur la dalle sacr�e.</p><p>Jango regarda les soldats, mais les soldats ne pr�t�rent pas attention � lui. Embo�t�s dans un hymne, ils avan�aient, les yeux victorieux et le menton offert.</p><p>Vaguement mortifi�, Jango secoua la t�te et s'engouffra au Prisunic. Tout Paris sonnait midi. Il descendit au restaurant et s'assit sur un des tabourets fixes du comptoir-auge en �toile. Une serveuse-infirmi�re-fermi�re s'enquit de ses d�sirs. Jango lut le menu, consulta son estomac et se d�cida pour une saucisse de Toulouse aux choux (hiboux, cailloux�).</p><p>��Et avec �a ? demanda la serveuse.</p><p>Jango choisit un fromage.</p><p>��Et comme boisson ?</p><p>��Du vin.</p><p>��Et avec �a ?</p><p>Avec �a, Jango se restaura. Bonne et saine occupation ! L'infini bovin � la port�e de tous�</p><p>Son voisin de droite, qui consommait une tranche d'animal, poussa soudain comme une plainte. Jango crut qu'il s'�touffait et lui jeta un regard curieux.</p><p>��Tonnerre, fit le voisin, mais c'est ce vieux Jango !</p><p>��Par exemple ! sursauta Jango. Troumane�</p><p>Quelques d�neurs, tromp�s par la ressemblance euphonique du nom avec celui du chef d'�tat, lev�rent les yeux, incr�dules. Ils examin�rent la possibilit� d'un s�jour incognito � Paris du pr�sident des U.S.A., la repouss�rent apr�s avoir consid�r� l'int�ress�, et se concentr�rent sur leur comestible.</p><p>��Qu'est-ce que tu deviens ? interrog�rent simultan�ment les deux hommes.</p><p>���a va, r�pondirent-ils avec le m�me synchronisme.</p><p>��Et toi ? ajout�rent-ils en ch�ur.</p><p>Ils attendirent un peu pour se laisser la parole, puis, voyant que rien ne venait, ils conclurent d'une m�me voix :</p><p>��Pas mal, merci.</p><p>Ces choses � dire �tant dites, ils engloutirent leurs portions afin de pouvoir se consacrer l'un � l'autre.</p><p>Jango vanta le hasard de la rencontre en attendant son camembert, Troumane rench�rit tout en absorbant un fluide yaourt ; ensuite de quoi, ils pay�rent chacun leur orgie et partirent bras-dessus, bras-dessous.</p><p>La terrasse du Georges-V les accueillit. Ils command�rent des caf�s filtres et regard�rent s�rieusement comment les ann�es avaient travaill� leur visage. Troumane ressemblait beaucoup � une de ces photographies dont Jango se souvenait. Il �tait model� dans une mati�re spongieuse qui, �l'examen, �c�urait. Les deux amis s'�taient connus sur les bancs de la communale. Apr�s une �clipse, ils s'�taient retrouv�s au r�giment. A vrai dire, ils n'�prouvaient aucune attirance l'un pour l'autre, mais chacun ch�rissait dans l'autre des bribes �mouvantes de son pass�.</p><p>��Que fais-tu ? s'informa Troumane.</p><p>Jango sourit :</p><p>��Je suis peintre.</p><p>��En b�timent ?</p><p>��En colonel, dit Jango. Je me suis sp�cialis� dans le portrait d'officier.</p><p>��Hfuuuu, complimenta Troumane. Je savais pas que tu peignais�</p><p>��Il n'y a pas tellement longtemps que je travaille dans cette branche� Et toi ?</p><p>��Oh moi, je ne peins pas�</p><p>��Je veux dire : et toi, que fais-tu ?</p><p>Troumane se gratta le menton.</p><p>��C'est assez particulier, dit-il en baissant la voix ; je suis sadique.</p><p>��Tu es quoi !?</p><p>��Sadique�</p><p>��Sadique ?</p><p>��Oui.</p><p>Jango chercha des paroles de r�confort.</p><p>��C'est bien ennuyeux, mon pauvre vieux�</p><p>��Voire, dit Troumane.</p><p>Jango pensa que par cette laconique protestation, son camarade faisait allusion aux f�licit�s qu'il tirait de son vice.</p><p>���videmment, conc�da-t-il, il y a le bon c�t�</p><p>L'ami eut un rire chromatique.</p><p>��Tu me fais marcher ? demanda Jango.</p><p>��Pas du tout, �coute !</p><p>Il expliqua en quoi consistait le m�tier de sadique. C'�tait, on va en juger, une profession extr�mement charitable et r�mun�ratrice. Troumane se mettait en relation � moins que ce ne f�t le contraire avec des bourgeoises ayant faut� et dont la faute comportait des suites f�cheuses. Ces jeunes filles ou ces dames lui versaient une somme rondelette et portaient plainte contre lui pour attentat � la pudeur. Troumane �tait arr�t�, il simulait la folie sexuelle, et on l'envoyait pour quelques mois dans une maison de sant�. L'honneur des dames �tait sauf et la s�curit� mat�rielle de Troumane assur�e.</p><p>��Je me d�brouille pour travailler en s�rie, conclut Troumane. La d�tention n'est pas plus longue et c'est d'un plus gros rapport. De cette fa�on, je suis tranquille pour un bout de temps.</p><p>��Remarque, ajouta-t-il, que �a a ses inconv�nients. D'abord, les journaux m'appellent le sadique, le satyre, le fou �rotique, le maniaque, le triste individu, l'horrible personnage ou le monstre, et on a beau savoir que ce n'est pas vrai, �a vous fait tout de m�me quelque chose. Et puis, il y a toujours une bande de resquilleuses : des bonniches, des �tudiantes, des dactylos, pour venir jurer que je les ai viol�es dans un terrain vague ou sur les berges de la Seine� C'est fou ce qu'il y a comme gosses � mon cr�dit dans Paname� Enfin, il faut bien vivre ; et � notre foutue �poque, si on ne se d�brouillait pas un peu�</p><p>��C'est bien vrai, reconnut Jango.</p><p>Pris d'une subite id�e, il demanda :</p><p>��Si tu es mari�, ta femme doit �tre g�n�e par les �-c�t�s de ton m�tier ?</p><p>��Je ne suis pas mari� ! se r�cria Troumane. Confidentiellement : les femmes ne m'ont jamais int�ress�</p><p>Un long silence suivit les r�v�lations de Troumane. Jango fit remarquer que les filtres avaient filtr�. Ils vid�rent leur tasse.</p><p>��Je m'excuse, murmura Jango, mais j'ai un rendez-vous.</p><p>��Eh bien, allons-y, d�cida Troumane. J'ai tout mon temps, je t'accompagne�</p><p>Ils descendirent l'avenue.</p><p>Un car de Hollandais la remontait pour aller photographier la dalle sacr�e.</p><p>Jango commen�ait � trouver g�nante la pr�sence de Troumane.</p><p>Il chercha � le lui faire comprendre sans le heurter.</p><p>��C'est un rendez-vous galant.</p><p>��Elle est belle ? questionna simplement Troumane.</p><p>��Elle a des formes�</p><p>Ils d�pass�rent l'avenue Montaigne et s'engag�rent sous les arbres.</p><p>��O� allons-nous ? demanda le sadique.</p><p>��Vers la Madeleine.</p><p>���a nous fait une bonne promenade digestive.</p><p>Jango fut irrit� de cette insistance. Il p�n�tra dans le premier urinoir qu'ils rencontr�rent et se d�cora de la rosette. Il ressortit et passa devant Troumane qui, bien entendu, ne le reconnut pas. Il s'�loigna tranquillement. Cinq minutes plus tard, le sadique le d�passa en courant, la main en visi�re au-dessus des yeux.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>La boulang�re attendait Jango � la terrasse du Weber, devant une glace � la vanille. Elle s'�tait d�guis�e en boulang�re-de-sortie-�-Paris. Pour ce faire, elle avait mis un corsage bien fourni en dentelle, une jupe imprim�e jaune et un chapeau de paille large comme le toit d'une hutte.</p><p>Jango s'avan�a vers sa table et s'inclina.</p><p>��Madame �dith ? demanda-t-il.</p><p>��Mais� oui.</p><p>��Je viens de la part de mon ami Jango�</p><p>��Ah ! fit la boulang�re d'un ton neutre.</p><p>��Il a eu un emp�chement de derni�re heure et il m'a t�l�phon� de venir l'excuser.</p><p>��Je vous remercie, murmura la brune ardente, d��ue du haut en bas.</p><p>Avec autorit�, Jango tira une chaise � lui.</p><p>��Vous permettez ?</p><p>��Je vous en prie.</p><p>��Vous accepterez bien quelque chose ?</p><p>��Je prends d�j� une glace, minauda �dith.</p><p>��Justement, fit observer Jango, �a donne soif.</p><p>Conquise par cette exquise politesse, la dame se consola de la carence du Jango-premi�re-mani�re.</p><p>��Je serais curieuse de savoir comment vous avez pu me trouver du premier coup, dit-elle.</p><p>��Oh ! C'�tait tr�s facile, assura Jango. Mon ami Jango, qui est un connaisseur, m'a dit : � Tu ne peux pas te tromper, c'est la femme la mieux faite qui sera assise � la terrasse. �</p><p>��Flatteur !</p><p>Jango attrapa la main de sa voisine et la porta � ses l�vres.</p><p>��Je crois, dit-il, que vous disposez de votre apr�s-midi ; je serais heureux si vous me permettiez de vous emmener au cin�ma.</p><p>La dame ne fut pas longue � se d�cider.</p><p>Jango �tait int�ress� par son exp�rience et ne doutait plus de sa r�ussite.</p><p>Ils prirent un taxi. Le taxi est un instrument de s�duction capital et, au fond, peu on�reux. Ils se firent conduire � un cin�ma du boulevard des Italiens o� l'on donnait <emphasis>Fabiola</emphasis>.</p><p>Dans le noir, leurs mains se joignirent. Ils s'embrass�rent bien avant Mme�Morgan et M.�Vidal. Sans trop t�tonner, Jango trouva la jarretelle de sa compagne.</p><p>��Polisson, chuchota la boulang�re.</p><p>Au bout d'un moment, ils ne surent plus bien quel �tait leur fauteuil respectif� Des demoiselles � bon Dieu, venues assister au martyrologe des premiers chr�tiens, commenc�rent � tousser. La plus �g�e finit par dire � mi-voix que la France ne se remettrait jamais de la guerre tant que des couples sans moralit� ni retenue porteraient le scandale aux yeux de l'innocence et de la puret�.</p><p>��Si on partait ? proposa Jango.</p><p>La boulang�re ne demandait pas mieux� Les pommettes en feu, ils quitt�rent le cin�ma d'une d�marche de funambules.</p><p>Ils tourn�rent la rue Taitbout et gagn�rent la rue de Provence aux petits h�tels accueillants.</p><p>Moyennant quelque trois cents francs, Jango acheta une heure d'isolement dans une chambre de passe.</p><p>��Vous n'�tes pas s�rieux, assura la boulang�re qui connaissait les usages.</p><p>En guise de r�ponse, Jango lui entoura la taille et lui dit que plus rien ne comptait.</p><p>Aussit�t, il �prouva un remords en songeant qu'il se cocufiait soi-m�me.</p><p>��C'est mal, g�mit-il, je trahis mon meilleur ami.</p><p>La brune ardente, qui d�sirait davantage un m�le qu'un objecteur de conscience, assura que Jango n'�tait qu'un triste rapin, timor� et verbeux, et qu'elle voulait l'oublier.</p><p>Elle comptait ainsi que, gr�ce � l'�mulation, elle obtiendrait de l'ami d�vou� de s�rieux t�moignages de virilit�.</p><p>Apr�s quelques g�teries, la boulang�re passa derri�re le paravent afin de se d�v�tir. Jango enleva sa veste. La glace du lavabo lui renvoya son v�ritable visage.</p><p>Il fron�a les sourcils, reprit promptement sa veste et chercha � la h�te un pr�texte lui permettant de faire l'amour tout habill�.</p><p>Un moment, il eut l'id�e d'invoquer une mauvaise grippe, mais il r�gnait une telle chaleur dans la chambre exigu� qu'il y renon�a. Il ne pouvait pas sous peine de crouler sous le ridicule all�guer une timidit� fortement d�mentie par ses man�uvres pr�paratoires.</p><p>Le f�tichisme n'�tait pas un argument non plus. Il allait se d�cider � redevenir Jango lorsqu'il se produisit une rumeur dans le couloir.</p><p>Des coups furent frapp�s � la porte.</p><p>Jango alla ouvrir.</p><p>Il se trouva en pr�sence du boulanger que le personnel de l'h�tel essayait de calmer.</p><p>��Jules ! cria �dith.</p><p>��Cette fois, gredine, j'ai la preuve�</p><p>��On ne faisait pas de mal, murmura Jango.</p><p>Ce dernier se f�licitait d'avoir endoss� sa veste, ce qui le rendait m�connaissable. Derri�re son aspect de d�cor�, il se sentait � l'abri.</p><p>Le boulanger eut l'air de sortir d'un songe. D'un tr�s mauvais songe qui vous brise les nerfs. Il se mit � pleurer.</p><p>Voyant que tout danger �tait conjur�, les gar�ons d'�tage retourn�rent � leurs bidets�</p><p>��Je suis un malheureux, larmoya le boulanger. Je me doutais depuis longtemps que je l'�tais� Alors, je t'ai suivie�</p><p>��C'est du propre ! dit �dith.</p><p>Elle prit Jango � t�moin :</p><p>��Enfin, monsieur, je vous fais juge� Est-ce un proc�d� ? Suivre sa femme, comme un flic suit un malfaiteur� Qui m'aurait dit �a � l'�poque o� cet individu me faisait la cour�</p><p>Navr� de voir que cette nouvelle exp�rience avait �chou�, Jango n'avait plus que le d�sir de s'�clipser.</p><p>Apr�s des paroles de mod�ration, il laissa les �poux � leurs griefs.</p><p>Ceux-ci ne dur�rent pas tr�s longtemps. Troubl� par la tenue de sa femme et par l'atmosph�re du lieu, lourde de sueur et de soupirs, le boulanger fit amende honorable et, la chambre �tant pay�e, il l'utilisa au mieux pour apaiser les ardeurs de sa femme et r�ussir la r�conciliation.</p></section><section><title><p>CHAPITRE IX</p></title><p>Le juge Pompard se haussa sur la pointe des pieds pour permettre � ses fesses tristes d'atteindre la banquette. Il les d�posa pr�cautionneusement sur la moleskine et sortit de ses poches tous les quotidiens de Paris. Au moment o� Jango le rejoignit, la table de la brasserie ressemblait � l'�ventaire d'un d�positaire Hachette.</p><p>��Bigre, dit Jango, vous vous int�ressez � l'actualit�, � ce que je vois�</p><p>L'homme-�-t�te-de-tirelire leva doucement sur l'arrivant des yeux lourds de tristesse.</p><p>��Vous avez lu ? demanda-t-il.</p><p>��Quoi donc ?</p><p>���a !</p><p>��Le tremblement de terre ?</p><p>��Non, �a�</p><p>Il �crasa son index dodu sur un titre</p><p>� �trange disparition de la femme d'un juge d'instruction et d'une de ses amies �, lut Jango.</p><p>Il hocha la t�te :</p><p>��A notre �poque, il faut s'�tonner de rien.</p><p>��Mais, dit le juge, mais il s'agit de ma femme�</p><p>��Je vous demande pardon ? Je n'avais pas fait le rapprochement. Non ? Vous �tes juge d'instruction ?</p><p>��Oui, mais �a n'arrange rien� J'ai l'air ridicule, avec cette histoire.</p><p>��Je vous avais pr�venu : les hommes ont mauvais esprit. D�s que vous signalez la disparition d'un conjoint, les gens vous traitent de cornard !</p><p>��Justement, �a n'a pas �t� le cas. Ce qui complique tout, c'est la disparition de son amie Rose�</p><p>��Une personne tr�s bien, assura Jango.</p><p>Le juge frotta son pouce sur la fente de sa tirelire.</p><p>��La police ne peut croire � une co�ncidence. Comme, de ce fait, toute id�e de fugue est �cart�e, elle va, parce que je suis de la maison, d�ployer tous ses moyens� C'est tr�s inqui�tant, d'autant plus que j'ai �t� oblig� de parler du soi-disant �change de location. Sans aucun doute, vous allez recevoir la visite des enqu�teurs. Dites qu'en effet vous avez vu les deux femmes et qu'elles sont reparties de chez vous, bien entendu�</p><p>��Bon, consentit Jango.</p><p>��Surtout, conservez votre sang-froid�</p><p>Jango eut l'air surpris par cette exhortation.</p><p>��Naturellement, voyons.</p><p>Vaguement tranquillis�, le juge-plus-large-que-haut tendit cinquante mille francs � son fournisseur de deuil.</p><p>��Merci, dit Jango.</p><p>Il enfouit les billets dans sa poche et ajouta avec un charmant sourire :</p><p>��Je ne recompte pas� Si un juge n'�tait pas honn�te�</p><p>��C'est moi qui vous remercie pour votre accommodement, d�clara Pompard. Vous avez eu un double tracas, avec cette stupide complication�</p><p>��N'en parlons pas ! se r�cria Jango. Tout le plaisir a �t� pour moi.</p><p>Il r�alisa ce que cette affirmation pouvait avoir d'inqui�tant.</p><p>��Je veux dire, corrigea-t-il, que j'ai �t� tr�s content de conna�tre l'amie de votre femme. Nous avons parl� peinture. Elle �tait tr�s comp�tente�</p><p>��Elle avait des go�ts avant-gardistes�</p><p>��Vous n'aimez pas la peinture nouvelle ?</p><p>Le juge se voila la face.</p><p>��Ma femme peignait aussi. Toute ma vie a �t� g�ch�e par des discussions st�riles sur le cubisme, le surr�alisme et autres fadaises. Picasso, monsieur ! Picasso, je le connais mieux que moi-m�me� Je sais son �ge, ses liaisons, le nombre de ses tableaux et ce qu'il mange � son petit d�jeuner� Monsieur, j'ai achet� mon veuvage afin d'�tre tranquille. Afin de pouvoir d�crocher tous les cauchemars qui couvrent mes murs. <emphasis>La Femme � la chaise</emphasis>, monsieur, je l'ai depuis dix ans devant les yeux ! En face de mon lit. Il para�t que seule la maison Braun parvient � rendre toute la v�rit� de l'original dans une reproduction. Eh bien, monsieur, j'ai souvent r�v� d'incendier la maison Braun. <emphasis>La Femme � la chaise</emphasis>, je vais la d�crocher, la sortir de derri�re la vitre qui la prot�ge ; je vais essayer de trouver ses deux yeux et je les cr�verai � coups d'�pingle. Je la mettrai aux waters. Et savez-vous par quoi je la remplacerai ? Parce qu'il faut bien cacher le rectangle intact de tapisserie. Par <emphasis>L'Ang�lus</emphasis> de Millet. Voil� de la vraie peinture�</p><p>��C'est en effet tr�s beau, approuva Jango qui se souvenait d'avoir vu une reproduction de la fameuse toile sur un couvercle de bo�te � biscuits.</p><p>��Si c'est beau ! tonna le juge-�-t�te-de-tirelire. Vous voulez dire que c'est divin�</p><p>��Je voulais le dire, oui : c'est� c'est� �tonnant !</p><p>��Ah, monsieur, murmura tristement le juge Pompard, on voit bien que vous �tes un militant de la peinture moderne : vous employez le langage de ceux qu'elle envo�te�</p><p>Pour faire diversion, car l'exaltation de son client le troublait, Jango lut la premi�re page d'un journal du soir. Il feignait de prendre connaissance de l'article r�serv� � la licorne et � son amie Rose, mais son regard furetait sur les colonnes voisines. Il d�couvrit la photographie de Maurice et se laissa aller jusqu'� crier de surprise.</p><p>Le juge se pencha.</p><p>��L'affaire Borrel, murmura-t-il.</p><p>Jango d�vorait l'article. Il apprit que le juge Pompard, qui instruisait l'affaire, avait lanc� contre Maurice un mandat d'arr�t.</p><p>L'article s'intitulait : <emphasis>Un jeune d�bauch� assassine son tuteur</emphasis>.</p><p>��Mais, balbutia Jango, mais c'est vous, le juge Pompard� ?</p><p>��Parfaitement !</p><p>L'homme-plus-large-que-haut regarda son interlocuteur.</p><p>��Vous connaissez ce jeune homme ?</p><p>��Comme je vous connais, fit Jango.</p><p>Il y eut un moment de flottement. Les deux hommes essayaient d'ordonner leurs pens�es.</p><p>��Le type de la morgue n'est pas son oncle, l�cha Jango.</p><p>Le juge n'osa pas comprendre. Il tint son regard baiss� sur ses genoux.</p><p>��Pour tout vous dire, son oncle est avec votre femme.</p><p>Pompard respira profond�ment et but une gorg�e d'eau gazeuse. Un peu de sueur perlait sur les c�t�s de sa tirelire.</p><p>��Ce Maurice, encha�na Jango, a �t� mon dernier client� avant vous. Remarquez que je n'ai pas pour habitude de parler de mes affaires, mais c'est diff�rent, n'est-ce pas ? Il va faire des confidences� La police v�rifiera. D�j�, l'histoire de votre femme va, vous me l'avez dit, attirer l'attention sur moi.</p><p>��A�e, a�e, a�e, a�e, a�e, fit le juge.</p><p>��N'est-ce pas ?</p><p>��Ces messieurs m'ont appel� ? demanda le gar�on.</p><p>Non ! Ces messieurs n'avaient appel� personne.�Ces messieurs �prouvaient l'impression de conna�tre trop de monde. Ces messieurs r�vaient du Sahara, d'un palmier, d'un m�tre carr� d'ombre, parce que �'aurait �t� rudement bon pour ces messieurs d'�tre assis dans le m�tre carr� d'ombre, adoss�s au palmier, � des milliers de kilom�tres de soif et de sable des flics.</p><p>��Nous sommes dans un beau p�trin, constata le juge. Si, au moins, j'avais connu ce d�tail ce matin� Mais maintenant que j'ai sign� un mandat d'amener, tout l'appareil judiciaire est en mouvement. Et puis !� Que voulez-vous� Ils sont plus de vingt personnes qui jurent sur l'honneur que le d�c�d� de la morgue est le colonel Borrel�</p><p>��C'est de ma faute, dit tristement Jango. Depuis quatre jours, je porte malheur et il m'arrive les pires ennuis�</p><p>Le juge tira sa montre.</p><p>��Vous m'excuserez, j'ai rendez-vous avec un philat�liste pour lui acheter un � Bolivien � d'une extr�me raret�. Il y a d�j� tr�s longtemps que je le convoitais� Mais avec ma femme�</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Jango regarda le juge se diriger, avec ses petites jambes, jusqu'� la station de m�tro voisine.</p><p>� Il n'est pas heureux, pensa-t-il. Alors, �a n'a servi � rien d'interrompre l'histoire de la ch�vre de monsieur Seguin ?� Et son b�uf brais� ?� �</p><p>Jango devinait que des nuages noirs s'accumulaient � son horizon et � l'horizon de tous ceux qui, de pr�s ou de loin, �taient m�l�s � la disparition du colonel.</p><p>Il se tortura le cerveau afin de chercher un mode de restitution de la rosette. �a n'�tait vraiment pas ais� de r�gler un diff�rend de cette nature avec un mort, surtout lorsque ce mort �tait un ancien colonel. Il aurait bien jet� le bout de tissu dans la cuve d'acide, mais le geste aurait �t�irr�m�diable et, dans le cas o� il n'aurait pas convenu au colonel, Jango n'aurait plus eu aucun recours.</p><p>� Peut-�tre que Barbara a trouv� une solution �, pensa-t-il� Il lui t�l�phona.</p><p>��Tu tombes bien ! s'exclama Barbara. J'ai d�j� pass� plusieurs coups de fil chez toi pour te dire�</p><p>��Je sais d�j�, coupa Jango, j'ai lu le journal.</p><p>��Tu sais quoi ? Tu as lu quoi, sacrebleu ?</p><p>��L'arrestation de Maurice, pardine !</p><p>��Maurice a �t� coffr� ?</p><p>��Ce matin ; et sais-tu par qui ? Par le type dont j'ai soign� la femme hier. Figure-toi qu'il est juge d'instruction�</p><p>��Pas possible !</p><p>��Puisque je te le dis.</p><p>Barbara �clata de rire ; et son rire �tait si spontan�, si exaltant que Jango reprit confiance.</p><p>��C'est pas tellement dr�le, objecta-t-il pourtant.</p><p>��Oh si ! Tu te rends compte d'un m�li-m�lo� En tout cas, tu vois que tout s'arrange ?</p><p>��Tu trouves ?</p><p>��Tiens donc ! Ton juge ne laissera pas l'enqu�te se poursuivre de ton c�t�. �a risquerait de mal aller pour lui�</p><p>Elle s'interrompit un instant et reprit :</p><p>��Enfin, bref, il ne s'agit pas de �a. Je suis all�e rue Bonaparte porter ton tableau. J'ai �t� bien re�ue par le directeur. D�s que j'ai eu d�pli� la toile, il a pouss� des coups de sifflet et a ameut� les visiteurs. Ils ont tous cri� au miracle. Ensuite, il m'a demand� combien j'en voulais� Je lui ai dit que cette peinture appartenait � un de mes amis. Alors, il m'a demand� de laisser la toile chez lui, m'a fait un re�u et a insist� pour que tu trottes le voir.</p><p>Jango n'en croyait pas ses oreilles.</p><p>��C'est s�rieux ? fit-il.</p><p>��Et comment ! Je serais toi, je prendrais un taxi et je rendrais visite au bonhomme. Il s'appelle Pichaud ; tu verras, c'est un gars sympa.</p><p>La nouvelle ahurit tellement Jango qu'il ne pensa pas � entretenir Barbara de ses affres. Il eut l'impression qu'il venait de vaincre le colonel.</p><p>��A demain, dit-il. Je te remercie.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Monsieur Pichaud �tait un petit homme � t�te de marin nostalgique. Il avait des cheveux blonds pas coiff�s, et des yeux bleus intelligents et passionn�s.</p><p>��Je viens au sujet du tableau qu'une de mes amies vous a apport� cet apr�s-midi.</p><p>��Ah, monsieur ! cria Pichaud. Quel chef-d'�uvre !</p><p>��Oh ! Vous trouvez ?</p><p>��Si je trouve ! Il demande si je trouve !� Mais j'en suis certain, monsieur� C'est une chose exceptionnelle.</p><p>���tonnante ? proposa � tout hasard Jango.</p><p>��C'est cela : �tonnante et� magnifique.</p><p>Du coup, Jango comprit qu'il avait affaire � un adepte de l'art nouveau.</p><p>��Il y a quelque chose de�</p><p>Il ne se souvenait plus du nom flamand que l'amie de Rose avait cit�.</p><p>��De� ?</p><p>��D'Impanis, dit Jango.</p><p>��Connais pas�, fit le directeur, peu au courant des vedettes du cyclisme.</p><p>��Et de Pierre Renoir, se h�ta d'ajouter le peintre.</p><p>Pichaud sourit de la confusion.</p><p>��En tout cas, c'est tr�s beau. Quelle mati�re ! Quelle densit� !</p><p>��Oui ! s'enthousiasma Jango.</p><p>��Et, reprit Pichaud, savez-vous que j'ai fait derri�re une d�couverte int�ressante ?</p><p>��Pas possible !</p><p>��Mais si, il y a l� une tentative assez curieuse�</p><p>Jango �voqua les abricots.</p><p>��Par exemple ! Je ne me serais jamais attendu � �a. C'est mal dessin�, c'est criard�</p><p>��Tu, tu, tu, tu : une recherche, vous dis-je ! Na�ve ? Certes ! Mais curieuse, justement, de par cette na�vet�. Le type qui a peint cette chose est un simple.</p><p>La m�moire de Jango s'ouvrit encore sur le compotier d'abricots.</p><p>��Pour �tre un simple, c'en est un, sourit-il.</p><p>Pichaud l'emmena dans une pi�ce avoisinante.</p><p>Arriv� dans l'encadrement de la porte, il s'arr�ta, prit le bras de Jango et le serra d'un geste fr�n�tique.</p><p>��Beau, beau, beau, beau, beau ! aboya-t-il. Il tendit le doigt en direction d'un chevalet occupant le centre de la pi�ce.</p><p>��Regardez-moi �a ! Nom de Dieu� Ces volumes ! Cette mati�re� Cette substance�</p><p>Jango regardait et ce qu'il voyait le gla�ait de d�ception. Orgueilleux, triomphants, flamboyants, comestibles, les abricots tr�naient au milieu de la salle.</p><p>��Hein ? �a n'est pas du Tino Rossi, fit Pichaud en essuyant une larme.</p><p>Il se tourna vers Jango.</p><p>��Dites, par curiosit�, o� avez-vous d�nich� ce Braque ?</p><p>��Ce quoi ?</p><p>��Ce Braque.</p><p>��Qu'est-ce que �a veut dire : Braque ?</p><p>��Mais c'est le nom d'un peintre� D'un grand peintre ! Vous n'avez jamais entendu parler de Braque ?</p><p>��Non.</p><p>Pichaud tira sur ses favoris blonds.</p><p>��Allons, dit-il, vous n'allez pas me dire que vous ignoriez que cette toile f�t un chef-d'�uvre !</p><p>��Je vous jure, balbutia Jango. Je vous jure�</p><p>Il avisa un si�ge et s'y abattit comme un ivrogne.</p><p>��Je ne savais pas, murmura Jango. Je trouvais �a mal fichu et idiot.</p><p>��Des abricots�</p><p>��Des abricots peints par Braque !� souligna Pichaud.</p><p>��Fallait le savoir !</p><p>Jango sentit qu'une r�volte se ramassait dans sa poitrine. Il alla au chevalet et retourna la toile.</p><p>��C'est cela que je voulais vous montrer.</p><p>Le colonel le guettait de son �il sarcastique.</p><p>��Regardez-moi ce bougre de sale vieux ! s'�cria Jango. �a a pass� sa vie � faire tuer des types et �a vient vous enchoser une fois mort. J'ai fait son portrait de m�moire, on m'a dit qu'il �tait bon et que je devais vous le montrer� Je vous l'ai donc apport�. Et voil� que vous n'y pr�tez pas attention, juste assez cependant pour dire qu'il est l'�uvre d'un cr�tin�</p><p>��D'un simple, rectifia Pichaud. Il y a une na�vet� dans la composition�</p><p>���tonnante ?</p><p>��C'est vrai, �tonnante.</p><p>Jango ramassa l'oxyg�ne de la galerie � pleins poumons. Il voulait se lib�rer avant que sa col�re ne refroidisse.</p><p>Parfaitement, je suis un simple. J'ai peint comme j'ai pu. Mais vous vous en moquez. Vous ne pensez qu'� ces bon Dieu d'abricots !</p><p>Il retourna � nouveau la toile.</p><p>��Parlez-m'en� On dirait n'importe quoi, sauf des abricots. Est-on s�r seulement que �a en soit ? Ils sont fichus comme l'as de pique. Si votre fruitier voulait vous vendre � �a � pour des abricots, vous iriez chercher les agents de police !</p><p>Il remit le tableau c�t� colonel.</p><p>On e�t dit un professeur de g�ographie commentant les diff�rents aspects d'une r�gion. Sa voix rentra dans la l�galit�. Il parla avec un tel accent de d�tresse que Pichaud en eut mal aux amygdales.</p><p>��Vous croyez que �a vaut quelque chose ?</p><p>��C'est tr�s int�ressant, assura doucement Pichaud. Vos bleus sont sensationnels !</p><p>��Alors ? questionna Jango.</p><p>��Alors quoi ?</p><p>��Que faut-il faire ?</p><p>��Je ne sais pas� Ce Braque est formidable. D'autre part, je con�ois que vous teniez � votre �uvre�</p><p>Sollicit� par la peinture de Jango, Pichaud lui accorda une profonde attention.</p><p>��Apr�s tout, c'est tr�s personnel. �a a de la gueule ; une allure, un aspect, une physionomie et m�me� m�me de l'envergure !</p><p>��Bien, dit r�solument Jango, qu'est-ce que tout cela veut dire ?</p><p>��Voyons ! sursauta Pichaud.</p><p>��Par exemple, je prends : � �tonnant �� Qu'est-ce que �a signifie en peinture ?</p><p>��Mais�</p><p>��Mais ?</p><p>Jango haussa les �paules. Il sortit un journal de sa poche et s'appr�ta � envelopper son tableau.</p><p>A cet instant, un chien se mit � hurler dans la salle voisine et Barbara fit une entr�e de cin�ma.</p><p>��Ouf ! s'exclama-t-elle. Te voil� ! Je me doutais que tu serais venu.</p><p>Elle s'interrompit pour observer les deux hommes.</p><p>��Vous paraissez contrari�s ?</p><p>��Il n'y a pas de quoi se rouler par terre, grommela Jango.</p><p>Elle se tourna vers Pichaud.</p><p>��Que se passe-t-il ?</p><p>Le directeur de la galerie la mit au courant de la d�couverte qu'il avait faite et du quiproquo qui en avait r�sult�.</p><p>Barbara fron�a le sourcil pour mieux se concentrer. Elle fit taire Flick d'un coup de talon ; le chien, priv� de son moyen d'expression essentiel, se contint quelques instants, puis, pris de panique, urina timidement devant le colonel.</p><p>��Ne vous affolez pas ! recommanda Barbara. Le tout est de regarder les choses en face. Ce � Bach � que vous dites, est-ce l'artiste de cin�ma ? Parce qu'alors, on pourrait p't-�tre arranger les choses : une de mes amies a jou� avec lui � La Porte Saint-Martin.</p><p>��Non, il ne s'agit pas du comique, dit patiemment Pichaud ; l'artiste dont je parle s'appelle Braque.</p><p>��Et il est connu ?</p><p>��D'une fa�on inou�e.</p><p>��Inou�e ? fit Jango.</p><p>Barbara le regarda :</p><p>��O� avais-tu p�ch� ce tableau ?</p><p>��Aux Puces� Je l'avais achet� � cause du cadre.</p><p>��C'est l�-bas qu'il expose, votre monsieur Barque ? demanda-t-elle au directeur.</p><p>Pichaud eut l'air s�rieusement �branl�.</p><p>��Aux Puces ?</p><p>��Aux Puces, appuya Jango.</p><p>���coutez, dit Pichaud, le mieux c'est qu'on mande un expert. Voulez-vous repasser demain ?</p><p>��Je veux bien.</p><p>��Je convoquerai Brumeinstopfielddicovtchi, le plus comp�tent des experts fran�ais.</p><p>Barbara avait repris son examen de la toile de Jango.</p><p>��En tout cas, affirma la jeune femme, je pr�f�re le tien, Jango. C'est franc, le vieux. Je ne dirai jamais assez comme c'est ressemblant !</p><p>Elle donna un coup de coude � Pichaud et lui lan�a un clin d'�il suppliant.</p><p>��Vous ne la trouvez pas bonne, cette peinture ?</p><p>��Mais si, s'empressa Pichaud, mais si ; et je l'ai d�j� dit � Monsieur avant de savoir qu'il en �tait l'auteur.</p><p>Malgr� ces bonnes paroles, Barbara crut sentir une r�serve.</p><p>��Vous la trouvez comment ?</p><p>��Bheu�, fit Pichaud, c'est difficile � expliquer !</p><p>��Enfin, demanda Jango, elle n'est ni �tonnante, ni inou�e ?</p><p>��Non.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Parce qu'il lui manque un certain �quilibre dans les volumes.</p><p>Il s'approcha du chevalet, le bras tendu, le pouce modeleur�</p><p>Il posa son pouce sur le cou du colonel et descendit en zigzag jusqu'au bouton de son veston, au bas de la toile.</p><p>��Vous avez ici une masse bleue.</p><p>��Ben, la veste�</p><p>��Elle rompt l'�quilibre de votre toile.</p><p>��Oui, oui, exulta Jango qui avait compris.</p><p>��Vous saisissez ? dit Pichaud. Il faudrait ici un autre volume pour diminuer l'importance de cette masse bleue.</p><p>Jango plia son tableau dans <emphasis>Paris-Presse</emphasis> et le prit sous son bras.</p><p>��Je vais r�fl�chir � �a. A demain�</p><p>Barbara l'accompagna jusqu'au quai o� Jango allait attendre son autobus.</p><p>��Tu vois, lamenta Jango, les ennuis continuent�</p><p>Il raconta � son amie ses avanies de l'apr�s-midi avec la boulang�re. Barbara s'en montra secr�tement satisfaite.</p><p>��Tu as bien fait d'enlever cette rosette, dit-elle. Moi, � ta place, je la jetterais.</p><p>Jango sortit l'accessoire rouge de sa poche. Il s'approcha du parapet et, d'une pichenette, envoya la rosette dans la Seine<a l:href="#n_1" type="note">[1]</a>.</p><p>Tu as raison, approuva Barbara� Voil� enfin une bonne chose de faite. Je vais �tre plus tranquille pour toi.</p><p>Tant de sollicitude troubla Jango.</p><p>��On s'aime bien, murmura-t-il.</p><p>Il n'en fallait pas davantage pour que Barbara sent�t pousser dans son c�ur une touffe de vague � l'�me et qu'elle tend�t � son compagnon une bouche en issue d'�uf.</p><p>Jango fit miauler leur baiser.</p><p>Flick profita de la halte.</p></section><section><title><p>CHAPITRE X</p></title><p>Quand les boulangers sortirent de l'h�tel, le cr�puscule r�dait dans Paris. La rue de Provence �tait silencieuse et des silhouettes furtives glissaient le long des fa�ades.</p><p>��Eh bien !� fit le boulanger en clignant des yeux sous les lumi�res.</p><p>Ces deux mots laconiques devaient �tre lourds d'�loquence et ressusciter dans la m�moire de la boulang�re des images d'une exceptionnelle qualit�, car un sourire paisible de femme combl�e flotta sur ses l�vres.</p><p>��Mon ami ! dit-elle.</p><p>Le boulanger �clata d'un bon rire d'homme qui vient de se mettre � jour.</p><p>��Hein ? ajouta-t-il en empoignant le bras de sa femme.</p><p>���a�, dit la brune ardente.</p><p>��Bongu ! conclut l'homme.</p><p>Il cherchait � qui t�moigner le sentiment de gratitude qui le d�mangeait.</p><p>Le boulanger laissa un pas d'avance � sa femme et la flatta d'une claque sur ses belles fesses pr�tes � mordre.</p><p>��Quelle gaillarde tu me fais ! fit-il amoureusement.</p><p>Il ne regrettait pas sa journ�e, bien qu'elle lui e�t fourni la preuve que son �pouse ne redoutait pas de s'isoler en compagnie de messieurs.</p><p>��Qui c'�tait ? demanda-t-il.</p><p>��Qui ?</p><p>��Le type de tout � l'heure !</p><p>Un peu de nostalgie se d�laya dans la ti�de langueur de la boulang�re.</p><p>��Sais pas�</p><p>��Oh ! Dis� Tu te moques de moi ?</p><p>��Mais non, je te jure, Jules, que je ne connaissais pas ce monsieur.</p><p>Elle inventa une belle histoire :</p><p>�dith est assise � la terrasse d'un caf�. A la table voisine se trouve le monsieur. Soudain, le monsieur regarde �dith, douloureusement�</p><p>��Si tu avais vu ces pauvres yeux, Jules� Touche mes bras, j'en ai la chair de poule�</p><p>��Deux grosses larmes se mettent � couler sur ses joues. �dith lui demande charitablement pourquoi ce chagrin�</p><p>����Tu sais comme je suis sensible, Jules ?�</p><p>��Voil� : le monsieur pleure parce qu'�dith lui rappelle une femme qu'il a follement aim�e et qui est morte dans un bombardement�</p><p>����Elle avait vingt-deux ans, Jules, et elle attendait un b�b�.</p><p>��Plus le monsieur regarde �dith, plus il trouve qu'elle ressemble � Laurence�</p><p>����Elle s'appelait Laurence, Jules�</p><p>��Et plus il trouve qu'elle ressemble � Laurence, plus il pleure. A la fin, il supplie �dith d'aller dans une chambre et de se d�shabiller pour qu'il puisse avoir l'illusion que l'�tre aim� est ressuscit�. Il donne sa parole qu'il sera correct. Il montre m�me ses papiers : Comte Ga�tan de La Roche-sur-Yon. Il est d�cor�. Il manie le subjonctif. Il sanglote. Il menace de se suicider�</p><p>����Qu'est-ce que tu aurais fait � ma place, Jules ?</p><p>Le cas �tait d�licat pour une femme sensible ; Jules en convint. Cette histoire le botta tout � fait. Il en oublia qu'il avait �t� de l'autre c�t� de la rue Royale et avait assist� � une prise de contact moins romanesque.</p><p>Le calvaire de ce pauvre comte l'attrista. Il essuya ses yeux en pensant � la petite Laurence.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Tout en parlant, ils arriv�rent � Saint-Lazare. Comme ils traversaient la cour du Havre, le boulanger se heurta � un homme portant un � Braque � et un � colonel � sous le bras, envelopp�s dans <emphasis>Paris-Presse</emphasis>.</p><p>��Mais c'est monsieur Jango !</p><p>Jango se retourna, r�prima un haut-le-corps, sourit et dit :</p><p>��Bonjour. Quel hasard !</p><p>�dith rougit.</p><p>Le mari r�v�la que sa femme et lui s'�taient pay� une petite escapade. Il cligna de l'�il et d�bita des polissonneries, malgr� les adjurations de sa femme qui pensait que Jango �tait un confident mal choisi.</p><p>Ils s'offrirent l'ap�ritif � une des buvettes du hall sup�rieur, avant de passer sur les quais de d�part.</p><p>Jules pr�tendit qu'il avait besoin d'un petit coup de fouet et but plusieurs verres de calvados. Jango n'aimait ni l'alcool ni les pommes, et surtout pas l'alcool de pommes. N�anmoins, il tint t�te au boulanger. La vie lui mettait ce jour-l�, � la bouche, un go�t de pomme de terre mal cuite, de traite retourn�e, de pourvoi en gr�ce rejet�, d'aube pluvieuse, de fum�e de tunnel, de lettre anonyme, de morue trop sal�e, de fin de mois difficile, de rendez-vous manqu�, d'encrier renvers�, de viol rat�, de cuisine au saindoux (pas question de hibou, joujou, etc.), de Luis Mariano, d'inqui�tudes menstruelles et d'angine.</p><p>Le boulanger s'arr�ta de parler et ne put rattraper une grimace de souffrance.</p><p>��Quelque chose qui ne va pas ? s'inqui�ta Jango.</p><p>Le brasseur de farine regarda sa femme et, des yeux, lui apprit la nature de son mal.</p><p>��C'est sa blessure de guerre, fit-elle.</p><p>Jango compatit :</p><p>��J'ignorais que vous ayez �t� bless�, dit-il. C'est grave ?</p><p>��Lali-lala, expliqua le boulanger.</p><p>Jango demanda de quelle nature �tait la blessure.</p><p>Apr�s de l�gitimes h�sitations, le brave homme lui confia qu'au cours de l'exode de 1940 il s'�tait flanqu� un coup de manivelle d'auto dans les parties. Il en �tait r�sult� une faiblesse de l'endroit endolori ; et chaque fois que le boulanger participait � d'importants �bats sexuels, il souffrait terriblement.</p><p>Jango dit que la guerre �tait une chose atroce.</p><p>La boulang�re rench�rit. Elle fit remarquer que ce n'�tait pas avec sa croix de guerre que son mari faisait l'amour. De l�, l'entretien glissa sur Staline. Le boulanger �tait anticl�rical et anticommuniste. Il dit son plaisir de voir le Vatican et le Kremlin en conflit. Il esp�rait que Staline ferait assassiner le pape et qu'en repr�sailles les chr�tiens lyncheraient le p�re des peuples. Sa souffrance le rendait hargneux. Si, � cet instant, il avait �t� jur�, il aurait contribu� � un verdict tr�s s�v�re, et s'il avait �t� � son p�trin, il aurait abondamment crach� dedans, comme il le pratiquait dans ses heures de douleur ou de soucis.</p><p>Ils gagn�rent le quai de d�part et s'install�rent dans le train � deux �tages qui venait de se faufiler sous la marquise. Un homme prit possession de la quatri�me place de la trav�e ; ils ne lui accord�rent aucune attention sur le moment. La boulang�re s'�tait plac�e en face de Jango pour pouvoir glisser ses jambes entre celles du peintre. Le boulanger occupait un coin fen�tre et pensait � sa souffrance. Tous trois demeur�rent un long moment sans parler. Ils �taient abrutis par Paris et par ce qu'ils y avaient fait au cours de cette journ�e. Quand le train s'�branla, la secousse du d�part fit choir le tableau que Jango tenait � ses c�t�s. Un pan du journal s'ouvrit et le visage inflexible du colonel apparut.</p><p>��Oh ! s'exclama la boulang�re. C'est une peinture de vous ?</p><p>Jango acquies�a mollement.</p><p>��Montrez ! supplia �dith. Je voudrais tellement voir ce que vous faites�</p><p>Il acheva de d�gager le colonel de <emphasis>Paris-Presse</emphasis> et le tendit � la brune ardente qui se mit � l'examiner en poussant des gloussements.</p><p>��Regarde-moi ce tableau ! ordonna-t-elle � son mari. Hein ? Jules, qu'en penses-tu ? C'est de la peinture, oui ou non ?</p><p>Le boulanger soutint un instant de la main le si�ge de sa douleur qu'il allait devoir d�laisser pour satisfaire aux lois de la biens�ance, et regarda le tableau.</p><p>��Ah ! La vache ! cria-t-il avec un tel �lan que les voyageurs du wagon tourn�rent simultan�ment la t�te, comme � un match de tennis.</p><p>Interdits par cette exclamation peu usit�e lorsqu'on est cens� exprimer de l'admiration, Jango et l'�pouse adult�re regard�rent le boulanger en esp�rant des explications ou, pour le moins, des excuses.</p><p>��Je vous demande bien pardon, murmura le cocu content, �'a �t� plus fort que moi� Mais aussi, �a vous fait quelque chose de se retrouver en t�te � t�te avec son colonel ; enfin, avec son portrait�</p><p>��Comment ! s'�touffa Jango, vous� vous connaissez ce monsieur ?</p><p>��Si je le connais, ce salopard ? rugit le boulanger. J'ai fait la guerre sous ses ordres jusqu'� la d�b�cle. Il ne voulait rien savoir pour se replier et nous avons failli �tre coinc�s dans le Pas-de Calais. Il nous criait que mourir pour la patrie �tait le sort le plus beau. M�me qu'il nous balan�ait �a en chantant. Fallait-il qu'il soit barjot ! Nous, on s'est fait la paire comme on a pu, vu que les gars, maintenant, ne pr�viennent plus les Auvergnats quand vient l'ennemi.</p><p>��Et le colonel ? questionna Jango, la gorge obstru�e.</p><p>��Il est rest�, et faut croire qu'il �tait verni, car les Allemands ne sont pas pass�s par l� comme on le redoutait. Le vieux les a attendus pendant quarante jours, derri�re une mitrailleuse.</p><p>��Quarante jours !</p><p>��Oui, il bouffait des conserves ; c'est un paysan qui lui a appris que la guerre �tait termin�e, sans quoi il y serait encore aujourd'hui.</p><p>��Et alors ? insista Jango, prodigieusement int�ress�.</p><p>��Ben alors, il est all� se faire d�mobiliser. Les Allemands ont su son aventure ; �a les a fait rire et ils ont insist� pour qu'on lui flanque la L�gion d'honneur.</p><p>Jango s'adossa � la banquette et se mit � r�fl�chir. Une grande lueur d'incendie s'�levait � l'horizon de son intelligence. L'histoire de cette L�gion d'honneur l'ouvrait � une v�rit� secr�te : celle du colonel. Il comprenait que le mort se f�ch�t de se voir frustr� d'un titre de gloire tellement m�rit� que l'ennemi �tait intervenu afin qu'on le lui d�cern�t. Il regrettait son sacril�ge. Il acceptait, avec presque de la reconnaissance, la vengeance posthume de l'ancien officier et, au plus secret de son �me, cherchait une source de contrition.</p><p>��Vous l'avez connu, vous ? demanda le boulanger.</p><p>��Pardon ?</p><p>��Je dis : vous l'avez connu ?</p><p>��Qui ?</p><p>��Le colonel, parbleu ! dit le cocu enfarin�.</p><p>��Tr�s peu. Je l'avais vu chez� chez des amis.</p><p>��Et vous avez peint son portrait de m�moire ? Compliments ! C'est bougrement ressemblant.</p><p>Le boulanger �loigna le portrait de ses yeux pour en avoir une vue plus compl�te. Son voisin de droite, le petit homme que nous avons signal� tout � l'heure comme faisant le quatri�me de la trav�e, sortit d'une tendre somnolence, laquelle, �tant donn� son air grave, aurait ais�ment pu passer pour de la m�ditation.</p><p>C'�tait un homme s�rieux et sans passion, qui vivait tr�s � l'aise sous un cr�ne � peu pr�s chauve. Il avait des poches sous les yeux, une moustache hongroise sous le nez, et il portait un costume discret. Il jeta un coup d'�il au tableau de Jango et sursauta.</p><p>��Belle �uvre, ne put-il s'emp�cher de d�clarer.</p><p>Ravie de cette appr�ciation spontan�e, la boulang�re se tourna vers lui.</p><p>��N'est-ce pas, monsieur ? s'�cria-t-elle. Notre ami poss�de un talent fou.</p><p>��Fou, consentit l'homme.</p><p>On lui tendit l'�uvre pour qu'il puisse l'examiner � loisir. Il ne s'en priva pas. Contrairement � tous les critiques que Jango avait eu l'occasion de rencontrer, il n'employa aucune �pith�te sonnante pour exprimer son jugement. Il ne poussa pas de cris, ne gesticula pas, ne recula pas le tableau, ne siffla pas, ne grogna pas, n'eut aucun soupir, aucun sourire extatique, ne porta la main ni � son front, ni � son c�ur, non plus qu'� ses parties. Il n'appela pas Dieu � son secours, ne se mordit pas les doigts, ne se tordit pas les mains. Il resta tr�s calme, tr�s attentif, tr�s scrupuleux, et seuls ses yeux indiquaient la force du plaisir que lui procurait cette contemplation.</p><p>Ni Jango ni les boulangers n'osaient se manifester. Ils assistaient, muets, � la cr�ation d'un chef-d'�uvre. Car, Jango le comprenait parfaitement, c'�tait l'examen intense du voyageur, sa profonde concentration qui r�ussissaient le miracle. C'est lui, lui seul qui recouvrait la toile du g�nie de son admiration comme d'un ultime vernis. Enfin, le voyageur rendit le tableau � Jango. On sentait que, d�sormais, elle faisait partie int�grante de son individu ; qu'il n'aurait plus besoin de la contempler jamais parce qu'il la portait en lui et qu'elle y avait sa place. Le voyageur paraissait fatigu� par son examen. Il se tint un moment, presque en transes, sous le triple regard de ses compagnons de voyage.</p><p>��Mes compliments, �jacula-t-il.</p><p>��Vraiment ? fit Jango.</p><p>��Vraiment.</p><p>��Quand je vous le disais, murmura �dith qui redoutait qu'on oubli�t ses charmes � la faveur de la peinture.</p><p>Le boulanger faisait entre ses dents de vagues mais d�sobligeantes remarques sur les peintres d'aujourd'hui, lesquels sont capables de faire une �uvre g�niale en prenant pour mod�le le premier colonel g�teux qui leur tombait sous le pinceau.</p><p>Jango se sentit pris d'une vaste tendresse pour le voyageur.</p><p>��Vous vous int�ressez � la peinture ? s'enquit-il aimablement.</p><p>���norm�ment.</p><p>��Vous pr�f�rez la peinture moderne ou l'autre ?</p><p>��J'aime la bonne peinture, r�pondit le voyageur.</p><p>��Vous peignez peut-�tre ?</p><p>��Non.</p><p>Jango red�plia sa toile. Il la pr�senta � l'envers au voyageur, c'est-�-dire c�t� abricots.</p><p>��Que pensez-vous de �a ? questionna-t-il anxieusement.</p><p>Le boulanger voulut formuler un jugement avant son voisin dont l'autorit� commen�ait � l'�nerver.</p><p>��C'est des abricots ! triompha-t-il.</p><p>Le voyageur secoua calmement la t�te :</p><p>���a ne casse rien.</p><p>��Savez-vous de qui c'est ? demanda Jango.</p><p>Son interlocuteur haussa les �paules.</p><p>��A moins que Braque ait peint ceci un jour qu'il �tait ivre, �a peut �tre de n'importe lequel de ses imitateurs.</p><p>La salive de Jango se sucra.</p><p>��Vous� vous voulez dire que mon tableau � moi est sup�rieur � celui-ci ?</p><p>��Sans nul doute !</p><p>Jango sourit de bonheur. Il se f�licita d'avoir jet� la rosette du colonel, tout � l'heure ; sans doute le mort vindicatif �tait-il flatt� par ce geste qui �quivalait � une retraite et desserrait-il sa rancune. Jango mit le voyageur au courant de ses d�m�l�s de l'apr�s-midi avec Pichaud.</p><p>��Ma foi, dit l'homme, l'expert tranchera la question. Mais son verdict ne changera rien � la r�alit� : votre �uvre est sup�rieure � l'autre.</p><p>Il se fit un silence dans le petit groupe ; Jango eut peur de perdre son compagnon de voyage. D�j�, ce dernier retournait � sa somnolence. Jango s'appliqua � remettre la conversation en route. Il ne voulait pas s'aventurer sur le terrain de la peinture, qui lui �tait inconnu ; aussi parla-t-il : d'un nouvel avion � r�action dont la photographie occupait la premi�re page des journaux, du parti radical-socialiste, d'un dessin de Dubout, de la hausse, et des attaques � main arm�e.</p><p>Seul ce dernier sujet parut int�resser le voyageur � moustaches hongroises. Il se mit � discourir d'une voix rapide et bien construite. Il donna des pr�cisions sur le nombre des agressions et leurs auteurs, dessina en marge du <emphasis>Monde</emphasis> un graphique criminalistique, raconta la vie de Pierrot-le-Fou Num�ro�2, parla du F.B.I. am�ricain (que le boulanger confondit avec le B.O.F. de France, ce qui le rendit ombrageux car il avait un fr�re a�n�, une tante et une ma�tresse dans les fromages), indiqua les moyens de r�pression (risibles) dont disposait notre police, et enfin r�v�la le montant des �moluments d'un agent, d'un inspecteur, d'un commissaire et d'un pr�fet de police ordinaires. Quand il se tut, la boulang�re s'�tait endormie, le cocu ne se ressentait plus de ses prouesses de la rue de Provence, Jango regrettait de ne pas s'�tre engag� dans la police, et tous quatre �taient arriv�s.</p><p>��Vous descendez ici ? fit Jango, enchant� par la co�ncidence.</p><p>��Oui, vous habitez le pays ?</p><p>��Depuis toujours.</p><p>Le voyageur tira un carnet de sa poche, le feuilleta lentement.</p><p>��Alors, dit-il, vous allez pouvoir me donner un petit renseignement.</p><p>��Tout ce qu'il y a de volontiers, s'empressa Jango, flatt�.</p><p>Car rien ne lui causait autant de plaisir que d'indiquer le chemin � des touristes, de demander le sien � un agent et de serrer la main � un gar�on de caf�.</p><p>��Je voudrais savoir o� habite un certain� Attendez� Un certain Jango.</p><p>Le boulanger partit d'un rire sinc�re.</p><p>��Jango ! Jango ! s'�trangla-t-il, mais c'est lui, Jango !</p><p>��Tiens ! fit le voyageur. Comme �a se trouve !</p><p>Il se tourna vers Jango, lequel n'�tait pas encore revenu de sa stupeur.</p><p>��Ainsi, vous �tes monsieur Jango ?</p><p>Il regarda le peintre comme, un instant avant, il avait regard� sa toile. Une lueur amus�e passa dans ses yeux lointains.</p><p>��C'est � quel sujet ? balbutia Jango.</p><p>Le voyageur haussa sa moustache jusqu'� l'oreille de son interlocuteur :</p><p>��Police ! murmura-t-il.</p></section><section><title><p>CHAPITRE XI</p></title><p>Bonne-maman voulait mettre son souffl� au four, mais Zizi la supplia de le laisser un instant encore sur la table, car il assurait que � Ned-le-blanc-d'�uf � s'�tait dissimul� derri�re. Il expliqua � sa grand-m�re que le moule du souffl� n'�tait pas un moule, mais bel et bien un �norme rocher, et, comme preuve de ses dires, il d�signa � la vieille femme le canon d'un colt taill� dans une allumette, celui de � Ned-le-blanc-d'�uf �, lequel �piait le sergent O'Conno, de la police mont�e de Fort Anderson.</p><p>Bonne-maman dit que � Ned-le-blanc-d'�uf � n'avait qu'� s'embusquer ailleurs et qu'elle devait, elle, mettre son plat � cuire. Comme elle s'emparait du moule, le sergent arriva. Brusquement d�couvert, � Ned-le-blanc-d'�uf � n'eut pas la pr�sence d'esprit de tirer et il mourut d'une rafale de mitraillette en maudissant la police mont�e en anglais argotique. Sur quoi, le jeune et valeureux sergent O'Conno rentra � Fort Anderson pour y �pouser sa fianc�e.</p><p>Satisfait par cet �pilogue, Zizi rangea dans une bo�te de nouilles les acteurs et les accessoires du drame, � savoir : un bouchon de champagne (Ned-le-blanc-d'�uf), un soldat de plomb repr�sentant un chasseur alpin (en l'occurrence, le sergent O'Conno), des morceaux d'allumette, un cure-pipe et une pince � linge.</p><p>Ensuite de quoi, il demanda � sa grand-m�re la permission d'aller guetter Jango sur le pas de la porte.</p><p>Il n'eut pas longtemps � attendre : un petit groupe montait de la gare, parmi lequel il identifia son p�re et les boulangers.</p><p>Parvenu devant le logis de Zizi, le groupe se coupa en deux ; il y eut un m�lange de mains et les boulangers s'achemin�rent vers le p�trin conjugal, tandis que Jango et le policier p�n�traient dans le jardinet.</p><p>��Va jouer ! ordonna Jango � son fils apr�s un baiser distrait ; et dis � bonne-maman que je suis avec quelqu'un et qu'elle retarde le d�ner.</p><p>Il introduisit le voyageur dans son laboratoire et lui proposa un si�ge.</p><p>��C'est ici que vous peignez ? demanda le policier.</p><p>��Non.</p><p>��Vous avez raison, l'�clairage n'est pas fameux. Je m'excuse de vous rendre visite � une heure tardive pour ce genre de conversation ; j'enqu�te sur la disparition de la femme d'un juge�</p><p>��Ah, fit Jango.</p><p>��Oui, comme j'habite Poissy, j'ai pr�f�r� venir vous trouver en fin de journ�e : comme cela, je pourrai rentrer tranquillement chez moi apr�s.</p><p>��C'est une bonne id�e, affirma vivement Jango.</p><p>��Je suis l'inspecteur Pinaud.</p><p>��Enchant�.</p><p>Le policier m�dita un court instant.</p><p>��Je n'ai pas voulu en parler tout � l'heure, devant vos voisins�</p><p>Jango esquissa une courbette destin�e � remercier Pinaud pour sa discr�tion.</p><p>����mais, reprit l'inspecteur, il y a quelque chose qui ne va pas dans votre toile.</p><p>��Pardon ?</p><p>��Surtout ne vous vexez pas, supplia le policier � moustaches hongroises. Vous avez accouch� d'un chef-d'�uvre, incontestablement ; cependant, il existe dans votre composition un je-ne-sais-quoi d'oppressant.</p><p>Jango d�plia une nouvelle fois le tableau. Il le posa sur le si�ge que le colonel occupait au moment o� il lui avait introduit son aiguille dans la nuque. Les deux hommes le regard�rent attentivement.</p><p>��A mon avis, fit le policier, c'est cette masse bleue qui incommode.</p><p>��On me l'a d�j� dit.</p><p>��Ah ! triompha Pinaud, donc mon impression est bonne.</p><p>��Vous pensez qu'on peut rattraper �a ?</p><p>��En corrigeant le volume par un autre, parfaitement.</p><p>��C'est curieux, dit Jango, vous parlez tout � fait comme le type de la galerie.</p><p>Pinaud eut un rire modeste. Il promena sa main distingu�e de casseur de gueules sur le dessus de sa t�te dont il aimait la consistance et qui lui procurait des sensations tactiles int�ressantes.</p><p>��Donc, nous devons �tre dans le vrai.</p><p>Jango lui sut gr� de l'associer � ses critiques.</p><p>��Si vous aviez un moment, proposa-t-il, j'aimerais que vous me donniez des conseils.</p><p>��Volontiers.</p><p>Ils mont�rent � la chambre de Jango.</p><p>Quelques instants plus tard, les deux hommes, en bras de chemise, s'affairaient autour de la toile comme deux chirurgiens autour d'une table d'op�ration. Jango pr�parait des couleurs, Pinaud combinait des volumes.</p><p>Soudain, il fit claquer ses doigts.</p><p>��Il me vient une id�e du tonnerre !</p><p>Jango, par son air supr�mement attentif, l'encouragea aux confidences.</p><p>��Cette masse bleue, fit le policier, manque de rouge.</p><p>��C'est ce que le gamin m'avait dit, murmura Jango.</p><p>��H�, h�, le bougre ! Il a le coup d'�il�</p><p>��Voil� pourquoi j'avais mis la tache rouge de la rosette, r�v�la Jango.</p><p>��Tout � fait insuffisant !</p><p>��Oui ?</p><p>��Oui ! Mon id�e est bien meilleure ; elle concilie tout. Vous allez enlever cette rosette.</p><p>��Oh !</p><p>��Si ! Mais, � la place, vous peindrez le grand cordon de la L�gion d'honneur. �a coupera en deux la surface bleue de la veste par un parall�logramme rouge.</p><p>��Vous croyez ?</p><p>��Pas de doute !</p><p>Jango trempa un pinceau dans du vermillon et se mit au travail. L'inspecteur l'encourageait par ses exclamations et le guidait de ses conseils.</p><p>Au bout d'une heure, la rectification �tait achev�e. Les deux hommes pouss�rent un soupir de d�livrance et se mirent c�te � c�te pour contempler le colonel.</p><p>��Magnifique ! s'enthousiasma Pinaud. Il n'y a rien � redire. Mais ! Que vois-je ? Vous avez retravaill� le visage� Excellente id�e, l'expression bougonne du sujet pouvait cr�er une impression p�nible sur le public�</p><p>Jango regarda la figure du colonel et �mit un hoquet d'�pouvante. Maintenant, le vieillard riait. Il riait avec ses yeux, avec sa bouche, avec ses rides. Une expression douce et mis�ricordieuse flottait sur ses traits.</p><p>Jango voulut crier, une force obscure l'en emp�cha. Il voulut affirmer au policier qu'il n'avait pas retouch� la face du colonel, mais les mots lui rest�rent dans les amygdales. Il constata le ph�nom�ne et se h�ta de le classer dans la s�rie des m�tamorphoses de la semaine. P�trifi� dans sa gloire, ivre d'honneur, le regard bredouillant d'orgueil, le vieux colonel contemplait maintenant Jango avec une infinie gratitude. Un flot de reconnaissance fit couler des larmes sur les joues du peintre. Son tableau et lui se sourirent tendrement et communi�rent dans une m�me f�licit�.</p><p>��Jamais vu une �uvre d'une telle classe, assura Pinaud en essuyant sa paupi�re.</p><p>Jango appela bonne-maman et Zizi.</p><p>La vieille femme et le gamin entr�rent et s'arr�t�rent devant le tableau comme au bord d'un gouffre.</p><p>��C'est gr�ce � Monsieur si j'ai r�ussi � faire quelque chose d'aussi beau, murmura Jango � voix basse.</p><p>��Comme c'est lui ! soupira bonne-maman. On jurerait qu'il va parler�</p><p>Zizi ouvrait la bouche et un filet de bave coulait � la commissure de ses l�vres.</p><p>Ils demeur�rent longtemps devant le tableau, captiv�s par un charme vieillot. Le bon colonel les tenait sous son regard paradisiaque.</p><p>��Maintenant que tu lui as peint cette �charpe rouge, dit bonne-maman, il ressemble de plus en plus � un pr�sident de la R�publique. Je crois que c'est � Albert Lebrun�</p><p>La premi�re, elle recouvra ses esprits.</p><p>��Je vois, Monsieur, que vous �tes couvert de peinture. Voulez-vous vous laver les mains ?</p><p>Le policier accepta volontiers. Ils quitt�rent la chambre-atelier et descendirent au rez-de-chauss�e. Les deux hommes se sentaient creux et fatigu�s. Ils avaient les traits tir�s comme apr�s une nuit d'orgie. Tandis qu'ils se lavaient les mains, bonne-maman sortit du four le rocher ayant servi � l'embuscade de � Ned-le-blanc-d'�uf �. Il avait consid�rablement augment� de volume ; maintenant, il se couvrait d'une �norme boursouflure dor�e. Elle le d�posa tout fumant sur la table o� Jango et ses compagnons purent le contempler. L'odeur du mets suggestionna leurs estomacs.</p><p>��Si le c�ur vous en dit, proposa Jango, un couvert de plus, c'est vite mis�</p><p>Pinaud ne se fit pas trop prier.</p><p>��C'est offert de si bon c�ur que j'accepte de m�me.</p><p>��M'man, fit Jango, je te pr�sente l'inspecteur Pinaud, il va d�ner avec nous !</p><p>���a tombe bien, fit na�vement la vieille femme, j'ai justement un souffl� et un reste de poulet�</p><p>Le repas fut tr�s gai. Le policier se montra un convive plein de tact ; il charma par sa brillante conversation. Bien entendu, ce furent des histoires de police qui aliment�rent l'entretien. Elles passionn�rent Zizi et firent fr�mir bonne-maman. Ce qui l'�mut le plus et lui fit pousser des cris d'horreur, ce furent les aventures de Haigt, le cruel vampire de Londres, qui buvait le sang de ses victimes avant de faire dispara�tre leur corps dans de l'acide. Ces descriptions �c�ur�rent Jango. Pinaud s'en aper�ut et parla d'autre chose. Il montra ses menottes � Zizi ; prodigieusement int�ress�, le gamin voulut que l'inspecteur lui expliqu�t le fonctionnement de l'appareil. Pinaud fit sa d�monstration sur Jango dont il emprisonna les poignets dans les bracelets d'acier.</p><p>��Quelle mis�re ! glapit bonne-maman en se voilant la face.</p><p>Elle ajouta d'un ton o� per�ait une na�ve satisfaction :</p><p>��Tout de m�me� si nous n'avions pas la conscience tranquille !</p><p>Jango accompagna son invit� jusqu'� la gare. La nuit �tait fra�che et molle. Des grillons chantaient sous les �toiles.</p><p>��Il y a longtemps que je n'ai pass� une aussi bonne soir�e, dit Pinaud. Votre m�re cuisine vraiment tr�s bien�</p><p>Jango s'excusa pour ce petit repas impromptu. Il assura son visiteur de la joie qu'il �prouvait de le conna�tre et dit qu'il souhaitait le revoir bient�t.</p><p>��Mais j'y songe ! fit l'inspecteur. Puisque vous allez � la galerie demain, je pourrai peut-�tre m'y trouver� Cette histoire de Braque m'int�resse et j'aimerais assister au d�nouement.</p><p>Jango se montra enthousiasm� par cette proposition. Il sentait qu'avec le pr�cieux concours de Pinaud il allait pouvoir apprendre l'A.B.C. de la peinture. Le policier �tait un professeur incomparable et son enseignement �tait d'autant plus profitable que, ne peignant pas soi-m�me, il laisserait � son �l�ve son int�grale personnalit�.</p><p>Ils se s�par�rent apr�s de vives congratulations. Ils �taient enchant�s l'un de l'autre�</p><p>Comme le train s'�branlait, Pinaud se rua � la porti�re en gesticulant ; il venait seulement de se rappeler le motif de sa visite � Jango. Tout � la joie de la cr�ation, il avait compl�tement oubli� son enqu�te.</p><p>Jango entendit vaguement les mots : t�moignage� deux femmes� juge d'instruction� Mais d�j� le convoi plongeait dans la fum�e rougeoyante de la locomotive�</p><p>Lorsqu'il revint � la maison, il trouva bonne-maman et Zizi tr�s excit�s.</p><p>��C'est incompr�hensible ! disait bonne-maman. Le lapin vient de gu�rir tout de go. Ce matin, il allait tellement mal que j'avais presque envie de le faire tuer par le voisin ; il grelottait de fi�vre et restait couch� sur le c�t�. Maintenant, regarde-le : il trotte comme� comme un� lapin !</p><p>En effet, le lapin blanc ne semblait plus se ressentir de sa cruelle blessure. Il arpentait la table avec entrain en flairant le vide qui l'entourait. Son nez rose avait recouvr� sa mobilit� et son �il rouge sa lubricit�. Zizi alla lui d�terrer une carotte. Il la mangea sans se faire prier, en faisant claquer son bref menton.</p><p>��Tu y comprends quelque chose ? demanda bonne-maman.</p><p>Jango sourit.</p><p>��C'est le colonel, M'man.</p><p>��Le colonel ?</p><p>��Mais oui� Il est heureux du grand cordon, il m'a pardonn� le coup de la rosette ; alors nos ennuis finissent�</p><p>La vieille femme m�dita un instant.</p><p>��C'�tait un brave homme, dit-elle, et m�me mort, il a su rester bon. Tu vois, pour une gentillesse que tu lui fais, le voil� qui se met en quatre�</p><p>Avant d'aller au lit, ils mont�rent dire un petit bonsoir au vieil officier. Bonne-maman exigea de Zizi qu'il le cit�t dans sa pri�re.</p><p>��Tu devrais essayer de le remercier pour le lapin, conseilla-t-elle � son fils. Tu sais, les vieux, et surtout les morts, un rien leur fait plaisir.</p><p>��Je ne peux pourtant pas lui acheter des dattes, dit Jango.</p><p>��Bien s�r, il faut r�fl�chir�</p><p>��Si tu lui faisais jouer le phono ? proposa Zizi qui raffolait de ce genre de distraction et esp�rait, dans le cas o� son p�re accepterait, avoir sa part de l'aubaine.</p><p>��Le petit n'est pas b�te, plaida bonne-maman. Un air militaire� fatalement, �a doit �tre agr�able � un colonel. La preuve, c'est qu'on joue toujours de la musique � leur enterrement. Lui n'en a pas eu, penses-y !</p><p>Sans mot dire, Jango descendit le phonographe � pavillon du grenier. Il fit jouer successivement <emphasis>Sambre et Meuse, La Madelon, Le P�re La Victoire</emphasis> et, sur les instances de Zizi, un sketch de Bach et Lavergne.</p></section><section><title><p>CHAPITRE XII</p></title><p>��Je vous �coute, dit le juge Pompard.</p><p>Sainte-Th�r�se avan�a de quelques centim�tres ses maigres fesses sur le bord de sa chaise. Le juge regarda cette reptation avec int�r�t ; il se demanda quelle attitude adopter pour le cas o� la vieille servante viendrait � choir.</p><p>��Je vous �coute, r�p�ta-t-il sans marquer d'impatience.</p><p>��Eh bien, voil�, commen�a Sainte-Th�r�se, c'est pour le pauvre d�funt de la morgue� Je crois bien, mon juge, que je me suis tromp�e et qu'il ne s'agit pas de lui�</p><p>Pompard, qui connaissait les dessous de l'histoire, ma�trisa un mouvement d'all�gresse.</p><p>��Inscrivez ! ordonna-t-il � son greffier � t�te de masturb� enc�phalique.</p><p>��Bien s�r, il ressemble � mon pauvre ma�tre, il lui ressemble comme un jumeau, mais �a n'est pas lui.</p><p>��Voyons, fit le juge par esprit de conscience ; vous ne revenez pas sur votre premier t�moignage pour innocenter le neveu de monsieur le colonel Borrel ?</p><p>��Oh, pas du tout ! fit vivement Sainte-Th�r�se. Il peut bien moisir en prison, le gredin, doux J�sus !</p><p>��Alors, quelle est la cause de vos nouvelles d�clarations ?</p><p>La servante avan�a encore sur son si�ge : maintenant, elle n'avait plus de contact avec lui que par l'�pine dorsale de son corset.</p><p>��Un d�tail, balbutia-t-elle, un petit d�tail m'a prouv� que �a ne pouvait �tre lui. Mon ma�tre �tait officier de la L�gion d'honneur ; il attachait un grand prix � sa rosette et la portait sur tous ses v�tements, y compris sur sa robe de chambre, son imperm�able et son pyjama. Il ne serait jamais sorti sans elle�</p><p>��Alors ?</p><p>��Alors, je me suis souvenue que le mort de la morgue n'�tait pas d�cor�. Je suis retourn� v�rifier. Je ne me trompais pas�</p><p>Le juge trouvait l'argument bien fragile.</p><p>��Peut-�tre cette rosette a-t-elle disparu pendant le transfert du corps ? objecta Pompard.</p><p>��Non, dit Sainte-Th�r�se, car lorsqu'on enl�ve la d�coration, elle laisse au revers du v�tement une petite tache ronde comme de la moisissure. Et puis, je vous avouerais, ajouta la vieille fille, que j'ai regard� le corps (elle se signa) de plus pr�s. �a n'est vraiment pas Monsieur�</p><p>Pompard �tait enchant� par la tournure que prenaient les �v�nements. Il avait pass� une nuit blanche, non que le remords le tortur�t, mais parce qu'il redoutait que Maurice f�t des r�v�lations au sujet de Jango, ce qui, invariablement, aurait provoqu� une catastrophe. D�j�, il avait �t� dans l'obligation de mettre la police au courant de l'histoire du pavillon � louer. L'inspecteur Pinaud enqu�tait de ce c�t�-l� et il redoutait que l'intelligent policier d�couvr�t le pot aux roses chez Jango. Mais l'espoir renaissait dans son c�ur.</p><p>��Ma foi, fit-il, si vous �tes aussi affirmative� Il y a longtemps que vous �tes en service chez le colonel ?</p><p>��Vingt ans !</p><p>��Vous faisiez la cuisine ?</p><p>��Oui�</p><p>��Vous r�ussissez bien le b�uf brais� ? demanda-t-il d'un ton gourmand.</p><p>��Mais� oui ! dit Sainte-Th�r�se.</p><p>La surprise manifest�e par la vieille bonne ramena Pompard � la r�alit�.</p><p>��N'inscrivez pas ceci, dit-il au greffier.</p><p>Le masturb� enc�phalique fit � son chef un signe rassurant.</p><p>A ce moment, il se produisit un choc mou.</p><p>Les deux hommes se pr�cipit�rent pour relever Sainte-Th�r�se qui venait de glisser de son si�ge.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Maurice respira voluptueusement l'air capiteux de la libert�. Il huma le vent de Paris, puissant et dor� comme un athl�te, et, � pas lents, se dirigea vers Montparnasse.</p><p>Les paroles d'adieu du juge tournaient dans son cr�ne.</p><p>��Monsieur, lui avait dit le magistrat apr�s qu'il eut ordonn� � son greffier de sortir, nous avons la preuve qu'en effet le d�c�d� de la morgue n'est pas votre oncle. En cons�quence, nous vous rel�chons. Il n'emp�che, et je vous le dis en t�te � t�te, que je suis persuad� de la mort de M.�le colonel Borrel. J'ai aussi la conviction que vous avez jou� un tr�s vilain r�le dans cette disparition. Je vais donc vous faire une confidence et vous donner un paternel conseil�</p><p>� Nous avons, pour les besoins de l'enqu�te, fait ouvrir le testament de votre parent ; je puis vous apprendre qu'il vous a d�sh�rit� au profit d'une de ses ma�tresses, une certaine Albertine Catin, dite Barbara ; vous n'avez donc aucun bien mat�riel � attendre de ce c�t�-l�.</p><p>� Partant de cette certitude, je m'autorise � vous dire, jeune homme : Halte-l� ! Fuyez cette ville de perdition, que vous ayez ou non l'�me en paix. �</p><p>Le juge s'�tait interrompu� pour respirer, croyait Maurice ; en r�alit�, il cherchait des arguments destin�s � convaincre le gar�on de la n�cessit� de partir. Pompard estimait que la pr�sence � Paris de ce d�bauch� �tait dangereuse pour Jango et� de ce fait, pour lui.</p><p>��N'h�sitez pas une seconde, avait-il insist�. Le salut, pour vous, est � ce prix. Vous venez de t�ter de la prison, je suppose que cette exp�rience aura �t� salutaire. Pesez bien mes paroles et surtout faites-en votre profit. Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer, en esp�rant qu'il s'agit d'un adieu.</p><p>Mot pour mot, Maurice se r�p�tait ce discours ; il le savait par c�ur en arrivant chez Barbara.</p><p>��Mais c'est Maurice ! cria joyeusement la jeune femme. Entre vite, Jango est justement ici, tu vas nous donner tous les d�tails.</p><p>Maurice p�n�tra dans le studio et serra la main que Jango lui tendait. Il fit une caresse � Flick et s'assit sur le canap� avec accablement.</p><p>��Tu as l'air las, dit Barbara.</p><p>��Mais c'est que je le suis�</p><p>Il raconta les phases de son court internement. Ses interlocuteurs recueillaient ses confidences � grand renfort d'onomatop�es. Barbara, bonne fille, essuya son �motion avec le mouchoir de Jango. Puis elle alla chercher un reste de Cointreau, car il convenait de f�ter dignement la lib�ration du jeune homme v�n�neux.</p><p>��Je vais t'en apprendre une bonne, fit Maurice en concluant : Sais-tu qui h�rite de la fortune de mon oncle ?</p><p>��Non.</p><p>��Toi !</p><p>��Moi ?</p><p>��Oui.</p><p>Jango se h�ta de se mettre � l'unisson en produisant une exclamation de valeur.</p><p>��Oh ! Oh ! fit-il.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Barbara s'�tait assise aux c�t�s de Maurice. Ses bras pendaient comme des ailes bris�es.</p><p>��Il �tait maboul, ton oncle, ou quoi ?</p><p>��En tout cas, remarqua tristement Maurice, il t'avait � la bonne et ne m'aimait pas beaucoup. Il eut un rire amer : Tu te rends compte d'une ironie� Je le fais zigouiller par ton copain moyennant cinquante billets, et c'est toi qui vas palper le g�teau�</p><p>��J'en suis encore tout �tourdie, murmura Barbara en sanglotant.</p><p>��Ah non ! cria Maurice, on ne joue pas <emphasis>Manon</emphasis>� Une courte col�re enflamma son visage : Ce nom de Dieu de vieux phoque m'aura enchos� jusqu'au-del� de la tombe !</p><p>��Taisez-vous ! ordonna Jango. Respectez la m�moire du cher homme, si vous ne voulez pas qu'il vous arrive malheur !</p><p>Le neveu en eut le sifflet coup�.</p><p>��Non, mais, tu l'entends ? dit-il � Barbara. Le voil� qui se pose en d�fenseur de la morale, maintenant, ton bourreau de poche !</p><p>F�brilement, Jango d�fit un grand paquet pos� sur une chaise. Il mit au jour une toile repr�sentant des abricots.</p><p>��Respect � cette image ! intima-t-il.</p><p>Maurice regarda attentivement les abricots sans comprendre.</p><p>��Je vous demande pardon, dit Jango en d�couvrant son erreur.</p><p>Il retourna la toile.</p><p>Le jeune homme vit alors le moite regard de son oncle brusquement pos� sur lui. Il sursauta et p�lit.</p><p>��C'est lui qui a peint �a, avertit Barbara ; tu te rends compte d'une patte qu'il a ! Y a pas � dire� C'est un monsieur�</p><p>Maurice ne pouvait d�tacher ses yeux de ceux du tableau. L'air bon et sentimental du colonel creusait en lui le terrier du repentir. Sous ce regard, son cynisme fondait. Tous les germes des vertus qu'il portait en lui se d�veloppaient comme des bourgeons dans un film documentaire, crevaient son venin et �closaient, et s'�panouissaient, et devenaient luxuriants�</p><p>Il mit sa t�te contre l'�paule de Barbara, pareil � un enfant t�tu qui ne peut contenir davantage sa peine, et il �clata en sanglots.</p><p>��Allons, allons ! balbutia la jeune femme. Faut pas pleurer comme �a, mon petit Mau-mau�</p><p>��Laisse couler les larmes du repentir, conseilla Jango. Ce jeune homme m'a l'air d'avoir trouv� la route de la r�habilitation.</p><p>��Oui ! fit Maurice avec feu en redressant son visage inond�. Je suis un salaud ! Mon oncle ! Oh ! Mon bon oncle� Pardon !</p><p>Il se mit � genoux (hiboux, joujoux, cailloux�, pensa Jango devant la toile). Il contemplait, d�sesp�r�, l'image de la bont�, du courage, de l'honn�tet�</p><p>Il s'accusa, en se frappant la poitrine, des forfaits qu'il avait commis et de ceux qu'il avait pens� commettre.</p><p>��Mon oncle ! s'�cria-t-il en �tendant le bras et en frappant le parquet du talon, ainsi que proc�de M.�Jean Chevrier<a l:href="#n_2" type="note">[2]</a> pour exprimer la d�termination ; mon oncle bien-aim�, je fais le serment de suivre votre exemple ! D�sormais, ma vie sera � l'image de la v�tre. De ce pas je vais m'engager dans l'arm�e�</p><p>��Allons, dit Barbara � Jango, cache cette toile ! Tu ne vois pas qu'il se met � d�conner�</p><p>Jango ob�it.</p><p>��Tu as tort de parler comme �a, objecta-t-il doucement. Le remords est une bonne chose�</p><p>��Ah ! Vous me comprenez, fit Maurice. Quel �tre curieux vous faites� N'ai-je pas raison de vouloir m'engager ?</p><p>��C'est une riche id�e, admit Jango. Quelle arme allez-vous choisir ?</p><p>��Les m�haristes, les tirailleurs, l'infanterie de marine� N'importe laquelle, pourvu qu'elle m'emporte loin d'ici, sur la route de la gloire, de l'honneur et des vertus fran�aises�</p><p>��Crois-tu que l'aspirine lui ferait du bien ? interrogea Barbara.</p><p>Jango haussa les �paules.</p><p>��Cette r�action est normale�</p><p>Une derni�re fois, le neveu s'agenouilla devant son oncle, apr�s quoi il fit le salut militaire et sortit en sifflant <emphasis>La Marseillaise</emphasis>.</p><p>��Il ne t'inqui�te pas ?</p><p>��Non, dit Jango. Au contraire, je crois qu'il est hors de danger.</p><p>��Un gars qui parle de l'Afrique, de l'Indochine, de l'arm�e et de l'honneur, tu trouves qu'il est hors de danger, toi ? Eh ben, mon colon� Oh pardon ! fit-elle en regardant le colonel.</p><p>Jango consulta sa montre.</p><p>��Si tu veux bien, nous y allons�</p><p>��O� �a ?</p><p>��A la galerie, parbleu, pour cette histoire de Braque. J'y ai un rendez-vous avec plusieurs personnes�</p><p>��Dans ces conditions� Le temps de mettre un bibi et je suis � toi� Si j'ose dire, ajouta-t-elle en souriant�</p><p>Elle devint grave ; chez elle, la gravit� �tait une sorte de souffrance.</p><p>���a ne va pas ? demanda Jango.</p><p>��Sais-tu l'id�e qui me vient ?</p><p>��Je t'�coute�</p><p>��Puisque je vais h�riter du vieux� Excuse-moi : du colonel�</p><p>��Oui ?</p><p>��Je ne vais plus avoir besoin de travailler�</p><p>��Tu as de la chance�</p><p>��Sans travail, je vais m'emb�ter, la chose est courue. Tu sais, on se fatigue vite � ne rien faire�</p><p>��Je n'en doute pas.</p><p>��On pourrait se marier, murmura-t-elle timidement. Tu sais, Jango, tu es le plus chic type que je connaisse, et je t'aime gros comme�</p><p>Jango la prit par les �paules. Il l'attira contre son c�ur et se mit � lui mordiller les cheveux.</p><p>��Tu es gentille, ma petite Barba�</p><p>Il renifla son �motion :</p><p>��Mais je ne peux pas accepter, je ne suis pas seul, tu le sais�</p><p>���videmment que je le sais ! On habiterait tous ensemble, ce serait au petit poil ; et l'hiver, on demeurerait chez le colonel. Il a un appartement immense� Tu peindrais�</p><p>��Ce ne serait pas commode pour mon travail, objecta Jango qui faiblissait rapidement.</p><p>��Justement, tu te reposerais.</p><p>��On ne peut pas, dans mon m�tier� La client�le commande ! Souvent, le type qui veut faire d�c�der sa femme ou sa belle-m�re se d�cide tout d'un coup�</p><p>Barbara se d�gagea, elle mit ses yeux pleins de volont� dans ceux de son ami.</p><p>��Et pourquoi que tu laisserais pas tomber ce m�tier-l� ? Maintenant que tu es un grand peintre, tu feras d'autres tableaux et tu les vendras tr�s cher, comme Picasso�</p><p>��Nous discuterons de cela plus tard, dit Jango.</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Quand ils p�n�tr�rent dans la galerie, Pichaud se pr�cipita sur eux.</p><p>��Je craignais que vous ne vinssiez pas ! soupira-t-il.</p><p>Un gros homme suiffeux et verd�tre sortit de l'ombre et s'avan�a vers Jango.</p><p>��Brumeinstopfieldicovtchi, dit-il.</p><p>Apr�s quoi, il respira.</p><p>Jango porta l'index � ses oreilles et, par une mimique appropri�e, indiqua � son interlocuteur qu'il n'entendait que le fran�ais. Le gros homme sourit tendrement.</p><p>��Je suis M.�Brumeins�</p><p>��Excusez-moi, s'empressa Jango.</p><p>Pichaud prit la toile et la d�plia fi�vreusement. Il pr�senta les abricots � l'expert.</p><p>��Qu'en dites-vous, Brubru ? C'est une petite chose inou�e, hein ?</p><p>Le visage lombaire de l'expert s'allongea comme s'il se f�t trouv� devant une glace d�formante.</p><p>��C'est de la m�. ! affirma-t-il sans l'ombre d'une h�sitation.</p><p>���a n'est pas un Braque, �a ? tr�pigna Pichaud.</p><p>���a n'est m�me pas de sa concierge, dit Brumeins� (et la suite). Je m'�tonne, mon cher, que vous vous soyez laiss� abuser par cette p�le inspiration.</p><p>Pichaud paraissait tout contrit. Il d�posa la toile sur un chevalet, mais, par m�garde, il la pr�senta c�t� colonel.</p><p>L'expert poussa un cri qui fit s'arr�ter les passants.</p><p>��Formidable ! dit-il.</p><p>Pichaud regarda et, du coup, oublia les faux abricots.</p><p>��Mais, dit-il � Jango, vous l'avez retouch� !</p><p>��Un peu, avoua le grand peintre.</p><p>��Cette chose est de vous ? rugit Brum� (etc.). Pichaud ! Ce gar�on a peint le tableau le plus exceptionnel de ces dix derni�res ann�es ! Et vous venez m'emmerder avec un caca de copiste !</p><p>Il s'approcha de la peinture, � la manger, sortit une loupe de sa poche et examina chaque millim�tre du chef-d'�uvre.</p><p>��Monsieur, dit-il avec emphase, je vous salue !</p><p>��Il te salue, chuchota Barbara, troubl�e.</p><p>Pichaud regardait la toile de tous les points de la pi�ce.</p><p>��C'est beau, criait-il. C'est �trangement beau. C'est sauvagement beau. C'est puissamment beau. C'est grand. C'est vaste. �a a de la gueule. De l'�nergie. C'est une forteresse. �a casse tout. �a �crase. �a vous prend l�� L� et l�. �a pulv�rise. �a parle. �a dit tout. �a�</p><p>Il �ternua et le reste de son enthousiasme partit dans son mouchoir.</p><p>Sur ces entrefaites, l'inspecteur Pinaud entra.</p><p>��J'ai eu de la peine pour arriver jusqu'� vous, dit-il. Mon vieux, votre toile fait fureur ; regardez-moi ce populo qui se presse devant la vitrine pour essayer de contempler votre chef-d'�uvre !</p><p>Jango et Barbara se retourn�rent. Comme l'annon�ait le policier, un groupe important s'�crasait contre la vitre de la galerie avec des figures ravag�es par l'admiration.</p><p>��Alors, ce Braque ? s'enquit Pinaud.</p><p>��Il est faux, vous aviez raison�</p><p>Pinaud regarda le colonel jusqu'� l'ivresse, puis s'en d�tourna comme on se d�tourne d'une trop forte lumi�re.</p><p>��A propos, fit-il, hier j'ai compl�tement oubli� de vous parler de l'objet de ma visite� Figurez-vous que je voulais vous entendre au sujet de la disparition de deux femmes dont on supposait qu'elles vous avaient rendu visite�</p><p>La joie de Jango s'�vapora et il sentit la main de Barbara se crisper sur son bras.</p><p>��Mais, reprit Pinaud, j'ai bien fait de ne pas vous tracasser avec cette histoire ; mon enqu�te, que j'ai poursuivie aujourd'hui, m'a r�v�l� que ces deux femmes �taient lesbiennes. Un employ� de la gare du Nord croit les avoir aper�ues dans le train de Bruxelles. Sans doute ont-elles fichu le camp ensemble. Je suis emb�t� d'apprendre �a au juge Pompard : �a la fiche mal de savoir qu'on est cocufi� Surtout par une femme !</p><p>��Baste, dit Barbara en exhalant un soupir de soulagement. Que ce soit par une femme ou par un homme, �a ne fait jamais plaisir�</p><p>Jango ne put prof�rer une parole. A nouveau la reconnaissance � car il s'agissait l� d'un nouveau miracle du colonel � lui �tait toute possibilit� de se manifester�</p><p>Ses yeux cherch�rent ceux du vieillard et les trouv�rent. Une affectueuse complicit� se lisait dans ceux de l'officier. Le colonel Borrel, au fa�te de sa gloire, donnait � celui qui l'avait immortalis� l'�loquente et solennelle assurance de sa protection posthume. Impeccable derri�re son grand cordon, il subissait avec une tranquillit� heureuse les regards des hommes, la loupe des experts, les adverbes des critiques�</p><subtitle>* * *</subtitle><p>Brumeinstopfieldicovtchi, le grand expert fran�ais, celui qui construisait des vedettes, d�molissait des r�gles, �difiait des gloires, en un mot faisait la pluie et le beau temps dans le monde du pinceau, s'approcha de Jango et lui prit le bras.</p><p>��Mon petit, chuchota-t-il, votre fortune est assur�e. Laissez-moi faire : dans huit jours, le monde entier vous conna�tra. Nous allons signer un petit contrat tous les deux� Je me contenterai de trente-trois pour cent. Vous n'aurez qu'� peindre� Je ne vous en demande pas davantage. Je m'occuperai de tout : expositions, placements, publicit�</p><p>��Vous �tes bien aimable, remercia Jango.</p><p>��Vous ne connaissez pas la gloire ? Eh bien, je vais vous en fiche, moi !</p><p>Une lueur affectueuse palpitait dans son regard faisand�.</p><p>��Les honneurs, l'argent ! Ah, mon gaillard�</p><p>Il se fit plus confidentiel :</p><p>��On va commencer tout de suite, d�cidat-il. Justement, ce soir, je d�ne avec le ministre de l'�ducation nationale� Je lui parlerai de vous, uniquement de vous� Entre nous, mon vieux, la L�gion d'honneur, �a vous ferait plaisir ?</p><subtitle>FIN</subtitle><cite><text-author><emphasis>Les Mureaux, 1950�1951.</emphasis></text-author></cite></section></body><body name="notes"><title><p>&#x41F;&#x440;&#x438;&#x43C;&#x435;&#x447;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x44F;</p></title><section id="n_1"><title><p>1</p></title><p>Du moins Barbara et Jango crurent-ils que l'insigne �tait tomb� � l'eau. En r�alit�, un coup de vent impr�vu le chassa sur la berge o� le trouva un vieux gratte-papier bucolique. Cet homme, comme tous les Fran�ais dont le revers est vierge, r�vait aux palmes. Il trempa la rosette dans l'encre violette (louons ses scrupules et sa modestie) et se nomma le soir m�me officier des Palmes acad�miques.</p></section><section id="n_2"><title><p>2</p></title><p>Alors soci�taire de la Com�die-Fran�aise. <emphasis>(N.d.E.)</emphasis></p></section></body><binary id="cover" 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