<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>det_irony</genre><genre>det_espionage</genre><genre>det_police</genre><author><first-name>Fr�d�ric</first-name><last-name>Dard</last-name><nickname>San-Antonio</nickname></author><book-title>Le coup du p�re Fran�ois</book-title><annotation><p>Connaissez-vous l'Alabanie ?</p><p>C'est un coquet pays d'Europe du Sud qui a pour principales ressources l'exploitation des cactus et l'aide de la Chine populaire.</p><p>Figurez-vous qu'il se passe des choses bizarro�des � l'ambassade alabanienne de Paris� Mais le gros B�rurier et votre San-Antonio pr�f�r� vont s�rieusement s'occuper du probl�me, croyez-moi !</p><p>Malheureusement, le r�v�rend Pinaud manque � l'appel et savez-vous pourquoi ? Parce que les Alabaniens lui ont fait la plus terrible, la plus perverse, la plus fran�aise des farces� LE COUP DU P�RE FRAN�OIS !</p></annotation><date>1963</date><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><src-lang>fr</src-lang><sequence name="Le Commissaire San-Antonio" number="054"/></title-info><document-info><author><nickname>papamuller</nickname></author><program-used>FictionBook Editor Release 2.6.6, AlReader.Droid, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2014-03-21">21 March 2014</date><src-url>lib.rus.ec</src-url><src-ocr>Scan &amp;  OCR: &#x410;&#x43D;&#x43E;&#x43D;&#x438;&#x43C;</src-ocr><id>792A4907-BD7C-45B7-B00B-5AB2B3BCC1C8</id><version>1.1</version><history><p>1.0 ��&#x421;&#x43E;&#x437;&#x434;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; fb2. &#x421;&#x442;&#x440;&#x443;&#x43A;&#x442;&#x443;&#x440;&#x438;&#x440;&#x43E;&#x432;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; &#x43A;&#x43D;&#x438;&#x433;&#x438;, &#x444;&#x43E;&#x440;&#x43C;&#x430;&#x442;&#x438;&#x440;&#x43E;&#x432;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435;, &#x431;&#x435;&#x433;&#x43B;&#x430;&#x44F; &#x432;&#x44B;&#x447;&#x438;&#x442;&#x43A;&#x430;. &#x41E;&#x431;&#x440;&#x430;&#x431;&#x43E;&#x442;&#x43A;&#x430; &#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442;&#x430;&#x43C;&#x438;. &#x41E;&#x431;&#x43B;&#x43E;&#x436;&#x43A;&#x430;, &#x434;&#x435;&#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442;&#x43E;&#x440;. (papamuller, 4PDA ; &#x43C;&#x430;&#x440;&#x442; 2014�&#x433;.)</p><p>1.1 ��&#x41C;&#x43D;&#x43E;&#x436;&#x435;&#x441;&#x442;&#x432;&#x435;&#x43D;&#x43D;&#x44B;&#x435; &#x438;&#x441;&#x43F;&#x440;&#x430;&#x432;&#x43B;&#x435;&#x43D;&#x438;&#x44F; &#x432; &#x442;&#x435;&#x43A;&#x441;&#x442;&#x435; &#x43F;&#x440;&#x438; &#x434;&#x435;&#x442;&#x430;&#x43B;&#x44C;&#x43D;&#x43E;&#x439; &#x432;&#x44B;&#x447;&#x438;&#x442;&#x43A;&#x435; &#x438; &#x441;&#x432;&#x435;&#x440;&#x43A;&#x43E;&#x439; &#x441; &#x431;&#x43E;&#x43B;&#x435;&#x435; &#x43A;&#x430;&#x447;&#x435;&#x441;&#x442;&#x432;&#x435;&#x43D;&#x43D;&#x44B;&#x43C; &#x441;&#x43A;&#x430;&#x43D;&#x43E;&#x43C;. &#x421;&#x43E;&#x437;&#x434;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; &#x441;&#x43D;&#x43E;&#x441;&#x43E;&#x43A;. (papamuller, 4PDA ; &#x441;&#x435;&#x43D;&#x442;&#x44F;&#x431;&#x440;&#x44C; 2017�&#x433;.)</p><p><strong>&#x41F;&#x440;&#x43E;&#x441;&#x44C;&#x431;&#x430; &#x43A; &#x432;&#x435;&#x440;&#x441;&#x442;&#x430;&#x43B;&#x44C;&#x449;&#x438;&#x43A;&#x430;&#x43C; � &#x43D;&#x435; &#x437;&#x430;&#x43F;&#x443;&#x441;&#x43A;&#x430;&#x442;&#x44C; &#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442; �&#x413;&#x435;&#x43D;&#x435;&#x440;&#x430;&#x43B;&#x44C;&#x43D;&#x430;&#x44F; &#x443;&#x431;&#x43E;&#x440;&#x43A;&#x430;� � &#x43E;&#x43D; &#x443;&#x431;&#x44C;&#x435;&#x442; &#x444;&#x43E;&#x440;&#x43C;&#x430;&#x442;&#x438;&#x440;&#x43E;&#x432;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; &#x442;&#x435;&#x43A;&#x441;&#x442;&#x430; &#x432; &#x441;&#x43E;&#x43E;&#x442;&#x432;&#x435;&#x442;&#x441;&#x442;&#x432;&#x438;&#x438; &#x441; &#x43F;&#x440;&#x430;&#x432;&#x438;&#x43B;&#x430;&#x43C;&#x438; &#x444;&#x440;&#x430;&#x43D;&#x446;&#x443;&#x437;&#x441;&#x43A;&#x43E;&#x439; &#x43F;&#x443;&#x43D;&#x43A;&#x442;&#x443;&#x430;&#x446;&#x438;&#x438; &#x438; &#x441;&#x438;&#x43D;&#x442;&#x430;&#x43A;&#x441;&#x438;&#x441;&#x430;!!!</strong></p></history></document-info><publish-info><book-name>Le coup du p�re Fran�ois</book-name><publisher>�ditions Fleuve Noir</publisher><city>Paris</city><year>1963</year><sequence name="Sp&amp;eacute;cial police" number="358"/></publish-info><custom-info info-type="">Illustrateur  : Michel GOURDON</custom-info></description><body><title><p>San-Antonio</p><p>Le coup du p�re Fran�ois</p></title><epigraph><p><emphasis>� Luce Feyrer et � Jacques Chabannes. Avec toute mon affection</emphasis></p><text-author>S.-A.</text-author></epigraph><section><title><empty-line/></title><cite><p><emphasis>Je frissonne � l�id�e que des locdus de bas �tage, des ambitieux sans scrupules, des amoindris, des refoul�s, des invert�br�s, des combinards, des zaprogains, des vicieux et des pommes-�-l�eau pourraient avoir la pr�tention de se reconna�tre dans les merveilleuses pages qui suivent.</emphasis></p><p><emphasis>Cette histoire est fictive ainsi que tout son mat�riel. D�ailleurs la vie ne serait pas fichue d�inventer des trucs pareils.</emphasis></p><p><emphasis>Qu�on se le dise !</emphasis></p><text-author><emphasis>S.A.</emphasis></text-author></cite></section><section><title><p>CHAPITRE PREMIER</p></title><p>La voix �tait p�le, flageolante et un rien pleurarde. Je crus tout d�abord que c��tait celle de Pinaud.</p><p>��All� ! Je voudrais parler au commissaire San-Antonio.</p><p>��C�est moi.</p><p>��Dites-moi, monsieur le commissaire, vous avez bien fr�quent� le lyc�e de Saint-Germain-en-Laye, n�est-ce pas ?</p><p>Cette allusion � mon brillant pass� scolaire me fit dresser l�oreille.</p><p>��En effet, pourquoi ?</p><p>��Ici c�est Morpion, vous vous souvenez de moi ?</p><p>Je restai comme deux ronds de flan. Une bouff�e nostalgique de salle de classe me fit fr�mir les naseaux. Morpion ! Le cher, le doux, le bon Morpion !</p><p>��Pas possible ! Comment allez-vous, monsieur le professeur ?</p><p>��Mieux, r�pond-il, d�o� je conclus sans grand m�rite qu�il venait d��tre malade.</p><p>��Qu�est-ce qui me vaut la joie de ce coup de fil ?</p><p>Il se racla la gorge. C��tait un tic. Tous les cinq ou six mots, il produisait un petit couac comique avec son gosier.</p><p>��Dites-moi, mon jeune ami�</p><p>Mon jeune ami ! Comme jadis, en classe. J�en eus un grand coup de tristesse douce�tre dans le violon.</p><p>��Dites-moi, mon jeune ami, est-ce qu�un policier aussi c�l�bre et occup� que vous l��tes pourrait consacrer quelques minutes � un vieux bonhomme plus qu�� moiti� moisi ?</p><p>J��clatai de rire.</p><p>��En voil� une question ! Quand est-ce qu�on se voit ?</p><p>��Quand nous voyons-nous ? rectifia-t-il. Vous avez toujours eu un beau style mais un parler d�plorable, Antoine !</p><p>Puis, revenant � ma question :</p><p>��Le plus t�t possible, esp�ra Morpion.</p><p>��Voulez-vous que j�aille chez vous ?</p><p>��Je n�osais vous le demander, je rentre de l�h�pital et j�ai les jambes en coton.</p><p>��O.K., j�arrive, donnez-moi votre adresse.</p><p>Morpion habitait rue de la Pompe. Et pourtant, je vous jure qu�il ne faisait pas Seizi�me !</p><empty-line/><p>��Sixi�me gauche ! me virgule la concierge, une imposante dame ras�e de frais.</p><p>Je m�insinue dans l�ascenseur et tout en me laissant hisser je r�unis mes souvenirs pour une conf�rence de presse.</p><p>Morpion, �a �t� mon prof de fran�ais en seconde et en premi�re.</p><p>Je n�ai jamais su d�o� lui venait cet irr�v�rencieux surnom. Des a�n�s l�avaient baptis� ainsi et je vous parie que s�il professe encore on continue de l�appeler Morpion. Il n�y a pas que les �crits qui perp�tuent l�histoire !</p><p>Comme je referme la lourde de l�ascenseur, une porte s�entrouvre sur le palier et, dans l�entreb�illement, je d�couvre le bon vieux Morpion. Les quelque quinze ann�es qui se sont �coul�es depuis mon d�part du lyc�e ne lui ont pas fait de cadeau. En l�apercevant, je me rends compte � quel point les enfants font de fausses estimations quant � l��ge des grandes personnes. � l��poque, je le croyais vioque, Morpion. Je le situais dans les croulants. Mais c�est seulement maintenant qu�il a de la boutanche, le pauvre biquet.</p><p>Son petit cr�ne chauve et pointu fait des vagues. Sa couronne de cheveux blonds est devenue grise. Ses paupi�res se sont alourdies et il a troqu� ses lunettes d�or contre des b�sicles � monture d��caille. Il a une tronche comme un poing et il est plus p�le qu�un faire-part de mariage.</p><p>Une seule chose n�a pas chang� : son accoutrement. � croire qu�il porte le m�me costar sombre aux revers trop larges, le m�me col de cellulo�d blanc sur une chemise bleue repris�e, la m�me cravate noire en corde et les m�mes manchettes trop longues qui lui arrivent au ras des ongles.</p><p>��Eh bien, mon jeune ami ! fait-il de sa petite voix minutieuse et b�lante, vous avez chang� depuis le lyc�e !</p><p>Je serre sa petite main fi�vreuse et il me fait entrer dans son castel.</p><p>L�appartement n�est pas racontable. Faut vraiment �tre un vieux p�dagogue pour cr�cher ici. Les meubles croulent sous les livres. Des bouquins jonchent le sol et s�empilent dans le couloir. C�est une sorte de l�pre monstrueuse qui bouffe tout. Des vieilles nippes, du linge sale, de la vaisselle souill�e s�accumulent dans les endroits les plus inattendus.</p><p>Mais pire que le d�sordre, ce qui frappe, c�est l�odeur. Une demi-douzaine de greffiers m�en rendent compte. On fait de l�Holiday on ice sur les r�sidus de ces messieurs.</p><p>��Le m�nage n�est pas fait, m�avertit Morpion, excusez-moi. Mais je suis rentr� ce matin de l�h�pital.</p><p>��Qu�aviez-vous ?</p><p>��Une glomurite distendue de la membrane perch�e, m�explique-t-il.</p><p>��C��tait douloureux ?</p><p>��Au d�but on ne s�en rend pas compte, mais progressivement les sympt�mes apparaissent. On commence par faire un foutriquet latent du capuchon et �a �volue tr�s vite, jusqu�� ce qu�on assiste � un affaissement de l�Huh�ner. Lorsque le professeur Bhandemhoux m�a op�r�, j��tais sur le point de faire un culbutus du croupionus.</p><p>Tout en m�expliquant sa maladie, il a d�barrass� un fauteuil des livres, des chats et des excr�ments qui l�encombraient.</p><p>��Asseyez-vous, mon jeune ami. Je peux vous offrir un petit quelque chose ?</p><p>��Volontiers, accept�-je.</p><p>Et je me gondole comme une f�te nautique sur le Grand Canal.</p><p>��Si je m��tais dout� qu�un jour vous me paieriez � boire, dis-je.</p><p>��Et moi, riposte Morpion en souriant, si je m�attendais � ce que le plus dissip� de mes garnements devienne un as de la police. �a vous a pris comment, cette vocation ?</p><p>��Pendant les r�cr�ations, on jouait beaucoup au gendarme et au voleur et c��tait toujours moi qui faisais le voleur, alors j�ai voulu changer�</p><p>Il sourit.</p><p>��Et c�est un travail, �a ? s��tonne-t-il.</p><p>��Pas exactement, mais c�est un joli passe-temps. Un passe-temps dans lequel on risque sa peau�</p><p>Morpion d�niche deux verres aux parois encro�t�es.</p><p>��Bast, fait-il, la vie, mon jeune ami, c�est si peu de chose. Elle n�est possible sur cette plan�te qu�entre moins vingt et plus quarante degr�s. Or, le soleil qui nous l�assure d�gage une temp�rature de cinq millions de degr�s ! Rendez-vous compte de notre pr�carit�. Que ce bougre-l� fasse un l�ger �cart dans un sens ou dans un autre et notre cher vieux globe devient glace ou cendres.</p><p>Il prend une bouteille dans une corbeille recelant pas mal de choses bizarres et emplit nos deux verres.</p><p>Je voudrais bien pouvoir essuyer les bords du mien avec mon mouchoir avant de boire, mais Morpion ne m�en laisse pas le temps.</p><p>��� votre sant�, mon jeune ami.</p><p>Nous trinquons. Je go�te et je parviens � r�primer une grimace.</p><p>��Pas mauvais, n�est-ce pas ? demande Morpion.</p><p>��Excellent, rench�ris-je, qu�est-ce que c�est ?</p><p>Il tourne le flacon vers moi. Je constate alors qu�il s�agit d�un d�puratif. J�en fais aimablement la remarque � mon ancien prof et celui-ci hausse les �paules.</p><p>��Bast, fait-il, �a ne peut pas nous faire du mal.</p><p>Et l�-dessus il vide son godet. Je commence � me demander pourquoi Morpion a fait appel � moi. Jusqu�ici il ne s�est gu�re press� d��clairer ma lanterne. Comme il ne se d�cide pas, je lui pose la question. Il a un sourire modeste.</p><p>��Je suis un litt�raire, mais cependant je n�aime pas le myst�re, dit-il.</p><p>Il ramasse un bouton de sa chemise qui vient d�affirmer son ind�pendance en roulant sur le plancher.</p><p>��Lorsque je me suis d�cid� � entrer � l�h�pital, murmure le diss�queur de Pascal, j�ai embarqu� mes chats chez une vieille amie, puis j�ai ferm� mon appartement et mis la cl� dans ma poche�</p><p>Il me regarde comme s�il h�sitait � poursuivre.</p><p>��Et alors ? l�encourag�-je, de plus en plus intrigu�.</p><p>Son regard triste et myope s�emplit d�une candeur infinie.</p><p>��Alors, mon jeune ami, j�ai donc pass� deux mois dans cet h�pital pour ne regagner mon logis que ce matin. Auparavant j�ai fait un d�tour afin d�aller r�cup�rer mes petits compagnons, ajoute-t-il en d�signant les greffiers. Nous arrivons tous � la maison, joyeux de nous retrouver chez nous, j�entre, et, aussit�t, quelque chose me surprend�</p><p>��Quoi ? croass�-je.</p><p>Il l�ve la main, comme il le faisait jadis pour r�clamer le silence.</p><p>��Quelque chose d�ind�finissable, qui m�a troubl�.</p><p>��Quoi ? coass�-je, esp�rant confus�ment que ma voix de grenouille serait plus efficace que ma voix de corbeau.</p><p>��Un tic-tac, r�pond-il du tac au tac.</p><p>��Une bombe ? esp�r�-je.</p><p>� l�extr�mit� des manchettes, ses doigts pianotent nerveusement.</p><p>��Non : la pendule !</p><p>Il me montre une petite pendulette neuch�teloise sur la chemin�e.</p><p>��Et alors ? b��-je.</p><p>Son regard se charge de commis�ration.</p><p>��On fait carri�re dans la police et un pareil prodige vous laisse indiff�rent ? ricane Morpion.</p><p>��Mais quel prodige ?</p><p>��Cette pendule a besoin d��tre remont�e tous les huit jours. Mon appartement est rest� ferm� deux mois. Or la pendule marchait lorsque je suis revenu�</p><p>��Vous pensez que quelqu�un s�est introduit chez vous en votre absence ?</p><p>���a m�en a tout l�air. Vous voyez une autre explication, vous ?</p><p>��Peut-�tre, ripost�-je. Supposez que votre pendule se soit arr�t�e peu de temps apr�s votre d�part, puis qu�� votre retour elle se soit remise en route�</p><p>Il hausse ses ch�tives �paules.</p><p>��Mon jeune ami, vous �tes en train de douter de la Suisse, et moi de la police. Ainsi, vous vous figurez que ma jolie pendule cesse de fonctionner d�s que j�ai le dos tourn� pour se h�ter de reprendre sa besogne au moment o� je rouvre ma porte ? C�est dr�le !</p><p>Il me cavale, Morpion, avec son ironie � la graisse de r�gle � calculer.</p><p>���coutez, Prof, attaqu�-je, il arrive que des horloges s�arr�tent, non ? Supposez que la v�tre ait eu un petit p�pin. Elle stoppe. Puis vous rentrez, vos chats qui sont tr�s vadrouilleurs, d�apr�s ce que je vois, la bousculent en rentrant et ce l�ger choc suffit pour la refaire partir. L�argument est valable !</p><p>��Non !</p><p>��Non ?</p><p>��Non !</p><p>��Pourquoi ? comme disent les Anglais lorsqu�ils refusent d�employer le mot because ?</p><p>Les petits yeux de Morpion se mettent � friser.</p><p>��Parce que la pendule indiquait l�heure exacte, mon jeune ami. Avouez que le hasard pousserait ses fantaisies un peu loin en faisant red�marrer une pendule arr�t�e � l�heure juste ?</p><p>�a me cloue le bec.</p><p>��Certainement, monsieur le professeur. Alors prenons le probl�me autrement. Quelqu�un est venu ici en votre absence. La concierge peut-�tre ?</p><p>��Elle n�a pas les cl�s. Mais je lui ai n�anmoins pos� la question, ce qui a beaucoup f�ch� la digne personne. Non, mon jeune ami, ma cerb�re n�est point entr�e c�ans.</p><p>��Votre porte �tait-elle forc�e ?</p><p>��Non.</p><p>��Vous a-t-on d�rob� quelque chose ?</p><p>Il hausse ses maigres �paules.</p><p>��Que me volerait-on ? Je ne poss�de que des livres.</p><p>Il me verse une seconde rasade de d�puratif, machinalement je la bois.</p><p>��Voyons, monsieur le Professeur, dis-je, r�fl�chissez : pourquoi diable quelqu�un se serait-il introduit chez vous ? Uniquement pour remonter votre pendule ?</p><p>��Mais c�est cela le myst�re, justement ! s��gosille brusquement Morpion.</p><p>C�est � cause de ce point d�interrogation que j�ai fait appel � vous, mon jeune ami ! <emphasis>Pourquoi est-on venu chez moi en mon absence ? Et pourquoi a-t-on remont� ma pendule ?</emphasis></p><p>Plut�t marrant comme situation, les gars, vous ne trouvez pas ? Un monsieur fait appel � la Rousse et lui dit : � Je veux savoir qui a remont� ma pendule pendant que j��tais � l�hosto ! �</p><p>Y a de quoi se l�enfermer dans une cage � oiseaux et se l�exposer quai de la M�gisserie, non ?</p><p>��Vous n�avez relev� aucune trace suspecte ? je questionne pour la forme.</p><p>Faut avouer que les traces suspectes dans ce capharna�m passent aussi inaper�ues que des gardiens de la paix aux abords de l��lys�e.</p><p>��Mais non, sourit Morpion, lequel a suivi sans escale la donn�e de ma pens�e, mon d�sordre �tait intact.</p><p>��Avez-vous remont� la pendulette ?</p><p>��Oui, pour me rendre compte. Je n�ai eu � donner que quelques tours de remontoir. D�apr�s mon estimation, elle a �t� remont�e voici deux � trois jours.</p><p>��Vous me permettez de visiter votre appartement ?</p><p>��Faites !</p><p>Le palace de Morpion se compose de deux pi�ces, cuisine, salle de bains. Il y a des livres dans la baignoire, sur la table de la cuistance, dans le porte-p�broques de l�entr�e et dans les vouat�res. J�ai beau examiner le sol, les murs, le plaftard, je ne d�gauchis rien. C�est l��chec, mes fr�res. Tout � fait entre nous et votre cataplasme de farine de lin, le p�re Morpion doit rouler sur la jante. Il a toujours �t� un peu �vid� de la noisette, le cher Prof. Je l�ai vu venir plus d�une fois au lyc�e avec les boutons de braguette pas synchrones. Lorsqu�il voulait remplir son stylo, c��tait le grand r�gal, car l�encrier se renversait immanquablement sur un paquet de copies. � mon avis, tout � l�heure, en revenant de l�hosto, il a remont� sa pendulette distraitement et un instant plus tard, il ne s�en est plus souvenu et s�est mis � croire au prodige ! Sacr� Morpion, va ! � son �ge, la vie prend une autre dimension.</p><p>M��tant assur� que tout �tait O.K. dans le gourbi du vieux coupeur de montagne-en-quatre, je d�cide de me prendre par la pogne et de m�emmener promener.</p><p>��Je vais r�fl�chir � votre probl�me, monsieur le professeur, lui promets-je.</p><p>Il a un petit regard sceptique.</p><p>��Mon jeune ami, fait-il, je sais tr�s exactement ce qui se passe dans votre t�te.</p><p>Un l�ger frisson me remonte des semelles au bulbe rachidien via le figned�.</p><p>��Vraiment ! dis-je piteusement.</p><p>Morpion b�le un petit rire d�enfant triste.</p><p>��Vous �tes en train de penser que je radote, poursuit Morpion. Vous vous dites que c�est moi qui ai remont� cette pendule sans y prendre garde, n�est-ce pas ?</p><p>��Mais pas du tout, protest�-je avec effarement.</p><p>���coutez, Antoine, fait s�v�rement Morpion, vous mentez aussi mal qu�autrefois. L�histoire de la grenouille dans ma serviette, c��tait vous, n�est-ce pas ?</p><p>��Mais, monsieur le professeur, b�gay�-je, retrouvant instantan�ment ma psychologie idiote d��colier.</p><p>��Il y a prescription, soupire Morpion, alors avouez !</p><p>��O.K., Prof, c��tait moi.</p><p>��Et le fluide glacial sur ma chaise aussi ?</p><p>��Peut-�tre bien, reconnais-je.</p><p>��Et le bleu de m�thyl�ne dans l��ponge du tableau ?</p><p>��Je ne m�en souviens plus, Prof.</p><p>��Moi si : j�ai eu un complet g�ch�.</p><p>Il vrille son doigt sur ma poitrine.</p><p>��Et maintenant, avouez que vous me prenez pour un bonhomme ramolli ?</p><p>��Absolument pas, monsieur le professeur. Je crois seulement que vous �tes distrait. Vous rappelez-vous le jour o� vous nous aviez fait un cours de cinqui�me, ayant compl�tement oubli� que vous vous trouviez dans une classe de seconde ?</p><p>��Bien s�r, marmonne Morpion.</p><p>��Et la fois que vous aviez mis votre col et vos manchettes � m�me la peau ?</p><p>��Ah oui ?</p><p>��Prof, quand on oublie de mettre sa chemise, on peut aussi bien oublier qu�on a remont� sa pendule. Allez, ne soyez pas troubl� ; l�essentiel est que rien n�ait disparu de chez vous.</p><p>Je lui tends la main.</p><p>��Je vous laisse. Si un autre myst�re surgissait, n�h�sitez pas � m�en avertir. �a m�a rudement fait plaisir de vous retrouver. � propos, vous exercez toujours ?</p><p>Il cligne de l��il.</p><p>��Je suis � la retraite depuis quatre ans, mais je donne des cours dans un internat religieux, histoire de rester dans le bain.</p><p>��Un vieil ath�e comme vous ! m�exclam�-je.</p><p>Il me virgule son petit �il malicieux.</p><p>��Rassurez-vous, je leur parle beaucoup de Voltaire, de Rousseau et de Karl Marx.</p><p>On se s�pare et je descends directo chez la concierge. La vaillante dame astique les carreaux de sa loge avec le derme d�un chamois mort. Je l�attaque sec.</p><p>��Dites-moi, ch�re madame, vous savez que le professeur Maupuy s�imagine qu�on s�est introduit dans son appartement pendant son absence ?</p><p>��Je sais, r�pond-elle d�une voix rogue.</p><p>��J�aimerais avoir votre opinion sur la question.</p><p>��Vous �tes quelqu�un de sa famille ? demande-t-elle.</p><p>��Non.</p><p>��Alors mon opinion, la voici !</p><p>Elle applique son index sur sa tempe et donne deux tours dans le coffrage de sa bo�te � couenneries.</p><p>��Merci du renseignement, fais-je, fort civilement.</p><p>Je sors, heureux de respirer l�air l�ger de Paname apr�s m��tre farci l�atmosph�re confin�e de Morpion�s house.</p></section><section><title><p>CHAPITRE II</p></title><p>Ma Jag sport type E est stationn�e � quelques m�tres de l�immeuble. En m�installant au volant, je l�ve mon regard �tincelant d�intelligence vers les fen�tres de Morpion. Ce petit bonhomme surgi du pass� a remu� en moi je ne sais quelle fibre d�licate et � vous l�avouerais-je ?�� j�ai les larmes z�aux z�yeux. Sa pauvre figure bl�me fait une tache derri�re les vitres sales de sa crois�e. Je lui adresse un geste affectueux qu�il ne voit pas, because ses lotos fa�on taupe. Je presse le d�marreur et les 22 bourrins se mettent � piaffer sous le capot de ma brouette. Juste au moment de d�marrer j�ai un petit sursaut, mes fr�res. Tandis que j�adressais � Morpion le signe dont auquel j�ai fait allusion plus haut, mon subconscient, toujours � la pointe de l�actualit�, a enregistr� un petit d�tail bizarro�de. Il lui a fallu un dixi�me de seconde pour le transmettre � ma turbine. Je coupe le contact et je file un coup de p�riscope en direction du sixi�me. J�aper�ois, nou� � l�appui de la fen�tre, un petit ruban blanc. Il flotte doucement dans la brise printani�re. Je le consid�re un moment, puis mon regard va, au-del� des toits, jusqu�aux nuages bossu�s qui rendent l�horizon fun�bre.</p><p>J�y lis la v�rit�. Morpion n�a pas eu la berlue. Pourquoi, soudain, suis-je convaincu, alors que jusqu�� cet instant je tenais les dires du vieux prof pour du radotage d�amoindri ?</p><p>Un bout de ruban attach� � une fen�tre et voil� que ma gamberge modifie son itin�raire.</p><p>Je ressors de ma chignole comme un dingue et je remonte chez Morpionibus. Il n�est pas autrement surpris de me d�couvrir sur son paillasson.</p><p>��Je savais que vous reviendriez, me dit-il.</p><p>��Vraiment, Prof ?</p><p>��Vous avez toujours �t� ainsi, Antoine. Chez vous, le premier mouvement n�est jamais le bon. Vous agissez et vous pensez ensuite. Le temps de descendre mes six �tages et vous avez r�alis� que le p�re Maupuy est distrait mais pas g�teux !</p><p>Au lieu de lui r�pondre, je vais jusqu�� sa fen�tre. Je l�ouvre et je d�tache le ruban. C�est un ruban tr�s simple, comme ceux qui servent aux confiseurs pour d�corer leurs bo�tes de friandises.</p><p>��C�est vous qui avez li� ce ruban � la barre d�appui, monsieur le professeur ?</p><p>Il hausse les �paules.</p><p>��Vous plaisantez !</p><p>J�entortille le morceau de soie autour de mon doigt. Il n�est pas tr�s sale, ce qui prouve qu�on l�a plac� depuis peu � cette barre d�appui.</p><p>Morpion a saisi un gros chat gris et le caresse affectueusement sans cesser de me regarder.</p><p>��Vous avez aper�u ce ruban d�en bas ?</p><p>��Oui.</p><p>��Voyez-vous, mon jeune ami, je sais que quelqu�un a s�journ� chez moi. �a n�est pas seulement � cause de la pendule. Lorsque je suis entr�, j�ai �t� frapp� aussi par l�odeur� Je ne l�ai pas reconnue.</p><p>��Parce que pendant deux mois vos chats n�ont pas souill� l�appartement ! bougonn�-je.</p><p>��Je l�ai cru, admet Morpion, mais il y avait autre chose. Ce n��tait pas une absence d�odeur famili�re qui choquait mon sens olfactif, mais au contraire la pr�sence d�une odeur absolument inhabituelle. Inhabituelle et� d�sagr�able. Une odeur plut�t �cre�</p><p>Je me mets � renifler. Ces saloperies de matous ont perverti l�atmosph�re. Et pourtant je crois d�celer des relents d�autre chose� Des relents de�</p><p>��Prof, je balbutie. Je crois que vous avez raison� �a sent la poudre.</p><p>Il rel�ve ses lunettes. Ses yeux deviennent instantan�ment deux gros poissons exotiques.</p><p>��La poudre ? fait-il, abasourdi.</p><p>��Il me semble� C�est une odeur que je connais bien.</p><p>Je renifle encore. Est-ce un effet de mon imagination ? Je ne le crois pas.</p><p>Morpion remet ses b�sicles en place.</p><p>��Saperlipopette, dit-il, si l�on avait tir� des coups de feu dans mon appartement, �a se verrait, non ?</p><p>��Pas si l�on a r�cup�r� les douilles, Prof.</p><p>��Mais�, les balles ?</p><p>��Elles ont peut-�tre �t� tir�es, DE votre appartement sur quelqu�un se trouvant � l�ext�rieur.</p><p>Je m�accoude � la barre d�appui et je regarde la rue paisible. Tout est infiniment tranquille et quotidien.</p><p>��Des coups de feu, cela s�entend ! jette Morpion, dans mon dos.</p><p>��Lorsque l�arme qui les tire est munie d�un silencieux, �a ne s�entend pas beaucoup !</p><p>Mon �il sagace explore le trottoir d�en face. J�avise un porche imposant somm� d�une hampe sans drapeau. Un macaron de fer est fix� � la hampe. D�o� je suis, il m�est impossible de distinguer les lettres peintes sur le macaron.</p><p>��C�est une ambassade qui se trouve en face de chez vous, m�sieur Maupuy ?</p><p>��Non, c�est le Consulat G�n�ral d�Alabanie.</p><p>��Voyez-vous�</p><p>Mon regard �tudie toujours aussi intens�ment la fa�ade. Elle para�t tr�s innocente, je dois en convenir.</p><p>C�est de la bonne fa�ade parisienne, en pierre de taille, avec de larges fen�tres pourvues de persiennes. Les volets de l�une d�elles sont ferm�s.</p><p>��� quel �tage se trouve le consulat ?</p><p>��Au troisi�me, r�pond Morpion.</p><p>Justement � l��tage de la fen�tre aux volets clos.</p><p>Je m�appr�te � quitter mon poste d�observation lorsque quelque chose me fait tiquer. Je m�abstiens de vous dire ce dont il s�agit, toujours soucieux de m�nager mes effets.</p><p>��Vous n�auriez pas des lunettes d�approche, par hasard, m�sieur Maupuy ?</p><p>��J�ai des jumelles de th��tre.</p><p>��Vous voulez bien me les pr�ter ?</p><p>Il opine, se gratte le lobe, et part � la recherche de ce pr�cieux instrument d�optique. Il le d�couvre dans sa cuisine, � l�int�rieur d�un pot de fa�ence marqu� � Farine �.</p><p>Ce sont de petites jumelles � carapace de nacre. Leur puissance est tr�s modeste, n�anmoins elles grossissent plusieurs fois. Je me consacre aux volets ferm�s. Par les fentes lat�rales de ceux-ci, j�aper�ois une tache blanche � l�int�rieur. Cette tache, je m�efforce de la d�limiter et j�y parviens. Elle est carr�e et occupe la partie centrale de l�encadrement. Pas d�erreur : il s�agit d�un morceau de carton dont on s�est servi pour remplacer une vitre bris�e. Ladite vitre aurait �t� pulv�ris�e par une ou plusieurs balles que �a ne me surprendrait pas.</p><p>Je rends ses jumelles � Morpion.</p><p>��Vous avez d�couvert quelque chose, mon jeune ami ?</p><p>Son jeune ami le met au courant de sa d�couverte. Le prof hoche la t�te � deux reprises, ce qui a toujours �t� chez lui le signe d�une profonde r�flexion.</p><p>��Vous estimez donc qu�un individu s�est introduit chez moi afin de mitrailler le Consulat d�en face ?</p><p>��C�est cela m�me, Prof. Des gens ont su votre absence et ils sont venus s�embusquer dans votre appartement � cause de sa position strat�gique.</p><p>��Vous pensez que ces gens ont tu� quelqu�un ?</p><p>��Peut-�tre. Je pense que vous avez mis le doigt sur une curieuse affaire.</p><p>Morpion ne se rengorge pas. C�est un vieux philosophe pour qui l�existence est une vague r�cr�ation un jour de pluie. Les hommes, tels des �l�ves, sont entass�s frileusement sous un pr�au et regardent tomber la flotte en attendant l�heure de rentrer sous terre.</p><p>��L�assassin aurait plac� un ruban � la barre d�appui de ma fen�tre et remont� ma pendule ?</p><p>��Probablement.</p><p>��Vous avez une hypoth�se concernant ces deux actions plut�t surprenantes ?</p><p>��Pas encore, Prof, mais �a peut venir.</p><p>Je lui retends la pogne.</p><p>��Cette fois je vous laisse. Ne parlez � personne de cette histoire, je vous prie.</p><p>��Qu�allez-vous faire ?</p><p>��Aviser.</p><p>Mon laconisme ne le choque pas. Il chope un de ses greffiers dans ses bras et m�escorte jusqu�� la lourde en caressant l�animal.</p></section><section><title><p>CHAPITRE III</p></title><p>Le Vieux a �cout� mon r�cit sans broncher. Le dos droit, les mains � plat sur le buvard, l��il couleur des mers du Sud, il semble r�vasser.</p><p>��C�est int�ressant, d�cide-t-il enfin. Ainsi, selon vous, on aurait tir� dans une fen�tre du consulat ?</p><p>��Oui, monsieur le directeur.</p><p>��Aucune plainte n�a �t� d�pos�e� Vous savez que nos rapports ne sont pas des meilleurs avec l�Alabanie ?</p><p>J�essaie de suivre les m�andres de sa pens�e.</p><p>��Attentat politique, d�apr�s vous ?</p><p>��Je suppose.</p><p>��Et les gens du consulat auraient gard� bouche cousue ?</p><p>��La preuve�</p><p>Un silence un peu plus long qu�un rouleau de ruban adh�sif nous s�pare momentan�ment ; puis le Vioque se met � pianoter son sous-main.</p><p>��Occupez-vous de cela, San-Antonio.</p><p>Je n�en esp�rais pas moins.</p><p>��� quel titre, monsieur le directeur ?</p><p>Je lui balance �a, mani�re de le faire r�agir car je suis d�j� certain de la r�ponse. Effectivement, cette derni�re ne se fait point attendre.</p><p>��� titre officieux, bien entendu. Mais tenez-moi au courant au fur et � mesure.</p><p>��� vos ordres, patron !</p><p>Je quitte son bureau sur un petit salut plus ou moins militaire. La porte capitonn�e de cuir de son antre me bat les miches, comme si elle m�incitait � me remuer le prose.</p><p>Plus pensif qu�une sculpture de Rodin, je descends chez moi. B�ru et Pinuche y jouent � la belote en buvant du vin rouge. Je m�am�ne en plein carr� de dames. Il appartient au Gros, lequel ne se tient plus de joie.</p><p>��Les frangines m�ont toujours port� bonheur, affirme l�Enflure.</p><p>Insensible � leurs jeux, je d�croche mon bigophone pour sonner le labo. C�est Magnin qui me r�pond.</p><p>��Dites voir, mon jeune ami, l�attaqu�-je, parodiant Morpion, auriez-vous dans votre �quipe un homme capable de remplacer un carreau ?</p><p>Ma question l��berlue.</p><p>��De remplacer un quoi ?</p><p>��Un carreau � une fen�tre. Il faut savoir d�couper la vitre aux dimensions, la mastiquer etc. Bref, �a n�est pas � la port�e de n�importe qui.</p><p>Magnin fait avec la bouche un petit bruit que d�autres font autrement.</p><p>��Non, je n�ai pas de vitriers dans mon �quipe�</p><p>��Dommage !</p><p>��On ne peut pas savoir tout faire, proteste le Rouquin.</p><p>Je raccroche. C�est alors que le R�v�rend Pinaud tourne vers moi sa figure de constip� r�sign�.</p><p>��Si �a peut te d�panner, fait-il, je sais poser des carreaux, San-A.</p><p>��Vraiment ?</p><p>��Dans mon jeune �ge, j�ai travaill� dans une entreprise de peinture et j�ai appris � manier le diamant.</p><p>��Wonderfull, aimable vieillard. Alors au travail !</p><p>��Minute ! s�insurge le Gros. Je suis z�en train d�administrer une ramon�e m�moriale � ce M�ssieur et je veux pas qu�il prenne la tangente avant que j�y aie fait toucher les deux �paules.</p><p>��Le service commande, B�ru !</p><p>Dans un mouvement de mauvaise humeur, le Gros envoie ses br�mes au travers de la pi�ce.</p><p>��Au plus que �a va, au plus que j�en ai marre de ce m�tier ! d�cr�te-t-il. Si on ne peut pas avoir dix minutes de tranquillit�, c�est la fin de tout !</p><empty-line/><p>Pinuche en vitrier, c�est un spectacle � ne pas manquer. Lorsque vos enfants s�ennuient le dimanche apr�s-midi, passez un coup de grelot au D�bris qui se fera un plaisir de leur ex�cuter son num�ro.</p><p>V�tu d�une veste bleue, coiff� d�une casquette de camionneur am�ricain � longue visi�re, son �ternel m�got jaune coll� � la l�vre, Pinuche coltine all�grement le chevalet supportant des vitres d�in�gales dimensions. Il tourne le coin de la rue et se dirige vers le Consulat G�n�ral d�Alabanie, nanti de mes instructions. Je compte �norm�ment sur son air g�teux pour enlever le morcif. Il doit se pr�senter chez le consul en pr�tendant qu�il a �t� demand� par t�l�phone. Il se peut qu�on l�envoie chez Plumeau. Mais il se peut aussi qu�un larbin sans d�fiance le drive jusqu�� la pi�ce aux volets fermagas. Dans cette hypoth�se, le R�v�rend devra remplacer le carreau bris� tout en inspectant s�rieusement � et discr�tement � les lieux.</p><p>Au volant de notre chignole stopp�e � bonne distance, nous attendons, Sa Majest� et moi, la suite des �v�nements.</p><p>Le Gros a cess� de rouscailler et contemple avec attendrissement la silhouette ch�tive de son compagnon.</p><p>��Pinuche, murmure-t-il, c�est pas le mauvais type. Ce qu�il a, c�est qu�il a pas beaucoup d��nergie.</p><p>Le personnage ainsi jug� dispara�t dans l�immeuble du consulat.</p><p>��Tu crois que tes lascars vont se gaffer d�un coup fourr� ? demande l�Enflure.</p><p>��Je ne saurais te r�pondre, soupir�-je. Dans cette affaire j�avance � t�tons. Nous n�avons que des suppositions. Tout cela est tellement fumeux. Et puis, travailler dans le corps diplomatique, c�est d�licat.</p><p>Un moment s��coule. B�ru sort de sa poche une demi-saucisse qu�il se met � mastiquer d�licatement.</p><p>��C�est le reste de ma choucroute de midi, explique-t-il. Elle �tait si tellement copieuse que j�ai seulement pas pu la finir.</p><p>Je lui virgule un coup de coude. Les volets viennent de s�ouvrir � l��tage du consulat.</p><p>��On dirait qu�il a gagn� le canard ! rigole B�ru.</p><p>Effectivement, Pinaud appara�t dans l�encadrement de la fen�tre. De loin, je le vois briser le vieux mastic avec un petit marteau � t�te pointue afin de d�gager les bords du cadre. Il travaille avec application, le bon Chpountz. Juch� sur une chaise, il joue les piverts. Le bruit de ses coups de marteau parvient jusqu�� nous malgr� le brouhaha de la circulation.</p><p>Lorsqu�il a pr�par� son cadre, Pinuche descend de son perchoir afin de tailler la vitre. Il dispara�t de notre champ visuel. Comme c�est long d�attendre ! J�esp�re que le cher D�tritus emploie bien son temps. Un peu baderne, bien s�r, le Pinuchet, mais il a l��il de faucon lorsqu�il le faut. Rien ne lui �chappe sinon quelques borborygmes.</p><p>Un temps assez longuet s��coule. Le voici qui regrimpe sur sa chaise, un carreau neuf entre les doigts. Il se penche pour l�appliquer dans le cadre de la fen�tre, mais � cet instant le digne homme perd l��quilibre. Il l�che sa vitre qui se fracasse, bat l�air de ses bras et bascule par-dessus la barre d�appui. B�ru et moi poussons un m�me cri de d�tresse, d�impuissance et de d�sespoir. Trois �tages en chute libre avec ouverture retard�e, il faut se les faire. Adieu, Pinaud ! Le pauvre chou tournoie lamentablement. Dans la rue le populo pousse des cris d�or frais. Je ferme les yeux. Je refuse l�in�vitable. Je veux m�abstraire, me s�parer de cette cruelle r�alit�, ne pas voir mourir Pinaud, ne pas entendre le bruit abominable de son �crasement sur le trottoir.</p><p>Lorsque je rouvre les mirettes, je distingue confus�ment une masse sombre � terre, cern�e d�j� par une foule avide d��motions fortes. B�ru s��lance comme un dingue. Vous me croirez si vous voulez (et si vous ne voulez pas, allez vous asseoir sur le paratonnerre du coin) mais j�ai les jambes aussi molles que les bijoux de famille d�un membre de l�institut. Impossible de les remuer. Je ne les sens plus. Je pose mon front contre mon volant. Je voudrais pouvoir pleurer. Pinuche, mon bon Pinuche� Finir ainsi, et sur mon ordre ! Je reste prostr� un bon bout de temps. B�rurier revient.</p><p>��Il est mort, fait-il, tu� net�</p><p>Un froid terrible, voisin du z�ro, absolu, m�engourdit.</p><p>��Ce n�est pas possible, articul�-je faiblement.</p><p>��H�las, balbutie le Gravos, quant � ce qui concerne Pinuche, j�ai bien l�impression qu�il a l��paule cass�e.</p><p>Je mate la frime impossible de l�H�naurme.</p><p>��Comment cela ?</p><p>��Il est tomb� sur un gardien de la paix. Le pauvre poulaga a �t� ratatin� recta. Heureusement pour le Pinuche, �a a amorti le coup. Apr�s �a, on pourra plus dire qu�y a pas d�entraide dans la Rousse, hein ?</p><p>��Et tu dis que Pinaud est sauf ?</p><p>��L��paule, je te dis� Il a m�me pas perdu conscience� Qu�est-ce qu�on fait ?</p><p>��Rien pour l�instant, affirm�-je ; laissons les choses suivre leur cours.</p><p>��Tu en as de bonnes !</p><p>��Le commissariat du quartier va enqu�ter, c�est normal. Nous nous mettrons en rapport avec eux. Nous devons rester dans l�ombre, Gros.</p><p>��Et Pinaud ?</p><p>��Voil� une ambulance, il va �tre conduit � l�hosto ; on le rejoindra l�-bas.</p><p>��Comme tu voudras, bougonne le Gonfl�, mais tu ne m��teras pas de l�id�e qu�il y a du louche dans cet accident.</p><p>��Apparemment, non. Pinaud �tait seul sur sa chaise lorsqu�il a bascul�.</p><p>��C�est vrai qu�il commence � se faire vioque, le pauvre, admet le Valeureux.</p></section><section><title><p>CHAPITRE IV</p></title><p>��Fracture de l�omoplate gauche, fracture de la cheville droite, fracture du pouce droit, luxation du poignet gauche et f�lure du bassin, annonce le toubib de service.</p><p>��Ce pauvre Pinaud, c�est un vrai biscuit sec, s�attendrit B�ru.</p><p>��Il va vous falloir longtemps pour r�parer ce monsieur ? je demande � l�interne.</p><p>��Il en a pour deux bons mois !</p><p>��On peut lui parler ?</p><p>��Vous pouvez, on a fini de le cimenter.</p><p>Nous p�n�trons dans une chambre � quatre lits. Pinuche occupe le pageot du fond. Il ressemble � une borne kilom�trique sur laquelle on n�aurait pas encore peint les distances. Il est un peu p�lichon, le cher bonhomme. En nous apercevant, il esquisse un mince sourire � travers sa moustache.</p><p>��Vous n�auriez pas trouv� mon r�telier ? siffle-t-il. Je l�ai perdu en tombant et il a d� glisser sur la chauss�e.</p><p>Quand il jacte, sans ses ratiches-bidon, on dirait qu�on actionne un vaporisateur vide.</p><p>��Si le mien t�irait, je te le pr�terais, assure cette belle �me b�rurienne, mais avec ton museau de rat y te faut s�rement du sur-mesure !</p><p>Pinaud proteste faiblement. Il dit qu�il pr�f�re �tre afflig� d�un museau de rat que d�une hure de sanglier. Il remercie B�ru pour sa proposition, et lui conseille de se coller son dentier dans un endroit de sa personne qui para�t � premi�re vue inapte � l�h�berger.</p><p>C�est vous dire si le vieillard est en forme, malgr� sa chute.</p><p>��Que s�est-il pass�, Pinuche ? tranch�-je opportun�ment.</p><p>��Tu veux bien me gratter l�oreille ? sollicite le D�bris, lequel, je crois utile de vous le rappeler, est momentan�ment priv� de l�usage de ses membres.</p><p>Je souscris � sa demande, d�un index compatissant. Apais�, le R�v�rend se gratte la gorge.</p><p>��Ce qui m�est arriv�, fait-il, je peux pas vous le dire vu que je me suis aper�u de rien.</p><p>��Comment cela ?</p><p>��J��tais sur cette chaise. Et puis j�ai bascul�. Il m�a sembl� que la chaise bougeait et pourtant il n�y avait personne aupr�s de moi.</p><p>��Tu �tais seul dans la pi�ce ?</p><p>��Non, il y avait un larbin. Mais le gars se trouvait � au moins deux m�tres de l�.</p><p>��Comment t�a-t-on re�u au consulat ?</p><p>��Bien. J�ai sonn� � la porte de service. Un valet de chambre m�a ouvert. Je lui ai dit que je venais remplacer la vitre�</p><p>Il s�arr�te, esquisse une grimace et demande :</p><p>���a vous ennuierait de m�arracher un poil du nez. J�ai envie d��ternuer.</p><p>C�est le Gros qui, technicien de la chose, r�alise cette d�licate ablation. Ses gros doigts fouisseurs �cartent les narines de Pinuche. Ses ongles endeuill�s s�emparent d�un poil et le ravissent. B�ru brandit son troph�e dans la p�le lumi�re de l�h�pital.</p><p>��C��tait pas �ui-l�, proteste Pinaud. Enfin, passons�</p><p>Avec lui, il faut avoir toutes les patiences avec l�art et la mani�re de s�en servir. On a toujours besoin d�un tire-bouchon et de vaseline pour accoucher Pinaud.</p><p>��Bon, activ�-je, tu as dit que tu venais remplacer la vitre, apr�s ?</p><p>��Apr�s ? Le domestique m�a fait entrer dans un couloir en me demandant d�attendre. Il est all� causer � un type qui t�l�phonait dans une pi�ce voisine. Je pense qu�il s�agissait d�un secr�taire. Le gars causait fort et n�en finissait pas de tartiner. Quand il a raccroch�, le valet de chambre l�a mis au courant. Le bonhomme s�est point�. C��tait un jeune gars brun, tout habill� de noir avec une figure p�lotte. Il m�a demand� qui m�avait appel�. Je lui ai r�pondu ce que tu m�avais dit de dire : que je n��tais qu�un employ� et que c��tait mon patron qui m�envoyait. � Peut-�tre que je me suis tromp� d��tage ? � ai-je ajout�.</p><p>Pinaud se tait encore. Jamais, au grand jamais, il ne sera fichu de d�biter un rapport sans faire douze escales.</p><p>��Vous seriez gentil de me gratter le front, demande-t-il.</p><p>Je le gratte. B�ru ricane :</p><p>��J�esp�re que t�as pas des morbachs, gars, autrement je me tire !</p><p>��Et ensuite, Pinaud ?</p><p>��Le type en noir a paru h�siter, et puis il m�a conduit dans la pi�ce aux volets ferm�s.</p><p>��Quelle genre d�endroit est-ce ?</p><p>��Un bureau. Un grand bureau avec des moulures, des meubles Louis�XIX et tout� Il y avait un carton � la place de la vitre bris�e.</p><p>��Tu as remarqu� quelque chose d�insolite ?</p><p>��Tout �tait en ordre ; par exemple, une chose m�a surpris�</p><p>��Quoi ?</p><p>��Il y avait un ch�le sur le bureau ministre. Un grand ch�le brod� avec des franges. Il �tait �tal� sur le meuble� �a faisait bizarre.</p><p>��C�est tout ?</p><p>��Non, attends. Toujours sous le bureau, on avait d�cousu deux ou trois bandes de la moquette et � cet emplacement on voyait le plancher.</p><p>��Int�ressant, fais-je.</p><p>��Tu trouves ? s��tonne B�rurier.</p><p>��Et comment ! Suppose un instant qu�un tireur ait crach� un chargeur depuis la maison d�en face sur quelqu�un qui se serait tenu au bureau ?</p><p>��Eh bien ?</p><p>��Il est probable que des balles se seraient fich�es dans le bureau. Il est probable aussi que la victime serait tomb�e de son si�ge et qu�elle se serait saign�e sur la moquette, non ?</p><p>��Pas mal raisonn�, appr�cie l�Ob�se, qui ne craint pas de rendre � C�sar ce qui appartient � sa concierge ; pas mal raisonn� du tout. T�as pas la mati�re grise qui fait roue libre aujourd�hui. C�est pas pour te vanter, mais tu m�as l�air en forme.</p><p>Cet hommage me va droit au c�ur tout en �pargnant mon visage.</p><p>Nous prenons cong� du dear Pinuche au moment o� le cher homme commence � �prouver une d�mangeaison dans le fondement.</p><empty-line/><p>Le commissaire est absent, mais son secr�taire nous re�oit avec tous les Edgars dus � notre rang. C�est un petit jeune homme myope et instruit, �a se voit imm�diatement aux rayures de sa cravate.</p><p>��Ah ! fait-il, l�affaire du vitrier ? Un banal accident qui a caus�, h�las ! la mort d�un de nos agents.</p><p>��Vous avez interview� le personnel du consulat d�Alabanie ?</p><p>��Du moins le valet de chambre qui se trouvait dans la pi�ce. Le vitrier �tait un homme d�un certain �ge, assez tatillon. Il �tait mont� sur une chaise d�licate pour effectuer la pose de son carreau. Un pied de la chaise a c�d� sous son poids et cet imb�cile est pass� par la fen�tre.</p><p>��Vous avez vu la chaise en question ?</p><p>��Si fait. Il s�agit d�un si�ge Napol�on�III, en bois tourn� noir avec incrustations de nacre. C��tait de la folie de se jucher sur un aussi ch�tif support.</p><p>Un brin mani�r�, le secr�taire, non ? Il poursuit :</p><p>��G�n�ralement, les vitriers se pourvoient d�un escabeau.</p><p>��Tandis que lui il s�est pourvu en cassation, rigole le Gros que le verbe et les mani�res de notre interlocuteur ne laissent pas d�indisposer.</p><p>Il me claque l�omoplate.</p><p>��Conclusion, c�est bel et bien un accident.</p><p>Je fais la moue.</p><p>��Elle est un peu trop h�tive, ta conclusion, B�ru.</p><p>Je m�empare du bigophone et j�appelle l�h�pital o� l�on vient de stratifier Pinaud. Une infirmi�re s�informe de mes d�sirs et je la supplie d�aller demander � Pinuche � quoi ressemblait la chaise sur laquelle il �tait mont�. Elle para�t surprise, mais ma qualit� de poulardin-chef et ma voix de velours ont raison de ses h�sitations et elle va au chevet du bris�.</p><p>��T�es vraiment comme saint Thomas, ricane l�Affreux.</p><p>L�infirmi�re m�annonce deux minutes plus tard que Pinaud �tait grimp� sur une chaise de cuisine obligeamment fournie par le larbin du consulat. Satisfait, je raccroche. B�ru, qui s��tait permis de prendre l��couteur annexe, fait une bouille qui ressemble � une lessive de pauvre en train de s�cher.</p><p>��Comment t�as devin� ?</p><p>��Pinaud est bien trop tatillon pour confier sa triste carcasse � du Napol�on�III, dis-je.</p><p>��Ce qui revient � dire ?</p><p>��Que les gars du consul l�ont fait basculer et qu�ils ont sacrifi� le pied d�une chaise de style pour accr�diter la version de l�accident.</p><p>Le secr�taire de police qui m�avait laiss� le libre usage du bignou r�appara�t.</p><p>��Quelque chose ne va pas, monsieur le commissaire ?</p><p>��Au contraire, fais-je. Tout va on ne peut mieux.</p><empty-line/><p>Dans la voiture, B�ru me pose la question qui lui chatouille les muqueuses.</p><p>��D�accord, gars, c�est de la mise en sc�ne. Mais comment qu�ils ont fait passer le Pinuche par-dessus bord puisque le domestique se trouvait � deux m�tres de lui ?</p><p>��La chaise se trouvait sur un tapis et le domestique n�a eu qu�� tirer les bords de ce dernier. Ou bien un second personnage s�est amen� en douce par-derri�re� Les possibilit�s ne manquent pas.</p><p>��Et � ton avis, pourquoi qu�ils ont voulu effacer le p�re Pinaud ?</p><p>��Parce que personne au consulat n�ayant demand� de vitrier, son arriv�e a paru plus que suspecte.</p><p>Mon explication ne satisfait pas enti�rement le Mastar.</p><p>��C��tait tout de m�me pas une solution. En le butant, ils ne faisaient que compliquer les choses, r�fl�chis. �a renfor�ait nos soup�ons et �a donnait un pr�texte officiel � la police pour visiter les lieux.</p><p>L�argument me frappe. C�est pas tellement gland ce que dit le Gravos, bien que ce soit lui qui le dise. Apr�s tout, qu�est-ce qu�ils risquaient en laissant remplacer le carreau, ces braves gens ? Beaucoup moins qu�en retuant. Ce calcul de singe me d�route.</p><p>��T�es charg�, Gros ?</p><p>��J�ai ma poin�onneuse � bidoche, oui. Biscote ?</p><p>��Tu vas aller faire un tour officiellement au consulat.</p><p>��D�accord. Qu�est-ce que j�y dirai aux Alabaniens ?</p><p>��Que tu es flic et charg� d�un compl�ment d�enqu�te car le vitrier a repris connaissance et d�clare qu�on l�a pouss�. Tu verras bien comment ils r�agiront�</p><p>Le Gros se marre.</p><p>��D�ac.</p><p>��T�as pas le traczir, non ?</p><p>Du coup il se f�che, tout violet.</p><p>��Dis, San-A., tu m�as d�j� vu avoir les flubes ? Laisse-moi seulement usiner et je te prie de croire qu�ils vont m�en raconter de quoi remplir la premi�re page du <emphasis>Parisien Lib�r� !</emphasis></p><p>��Mollo tout de m�me, hein, B�ru ?</p><p>��J�ai du doigt�, toutes les dames t�en causeront.</p><p>��Et surtout ne leur fais pas d�allusion � la mitraillade fant�me.</p><p>��Mais, ma parole, tu me prends pour une patate ! s�indigne le Valeureux. Je te dis que je connais mon m�tier ; depuis le temps, t�aurais tout de m�me pu t�en apercevoir !</p></section><section><title><p>CHAPITRE V</p></title><p>��Je ne vous d�range pas, monsieur Morpion ?</p><p>Je crois que c�est la premi�re fois que j�appelle le prof par son sobriquet (� molette). Je me mords les l�vres, mais Maupuy ne sourcille pas. Il a l�habitude. N�est-ce pas ainsi, d�ailleurs, qu�il s�est rappel� � mon bon souvenir ce matin ?</p><p>��Pas le moins du monde, mon jeune ami.</p><p>��Vous �tiez chez vous lorsque le vitrier�</p><p>��Oui, mais h�las je ne me trouvais pas � ma fen�tre. J�ai entendu un choc sourd, des cris et une rumeur de foule. Quand je me suis pr�cipit�, il �tait trop tard�</p><p>��Je vais vous redemander vos jumelles ; le spectacle continue en face ; on fait matin�e et soir�e�</p><p>Il retrouve les lunettes d�approche dans un seau hygi�nique provisoirement vide et me les tend. Je m�embusque derri�re le rideau d�chir� de sa fen�tre. En face, les volets se sont referm�s. J�esp�re que le Vaillant saura les faire rouvrir. Avec quelle volupt� mon regard ac�r� se faufilera alors dans cet antre diplomatique ! D�aucuns d�entre vous, parmi les plus glandulards, se demandent certainement pourquoi je n�op�re pas moi-m�me la petite visite au consulat puisque ma curiosit� est � ce point survolt�e. J�admets exceptionnellement que leur surprise est valable. Seulement, voyez-vous, bande de v�g�tariens, je me conserve pour la bonne babouche, comme disait un Arabe de mes relations. San-Antonio, c�est la brigade d��lite, le matamore, la super-vedette (ne craignez rien pour mes chevilles, j�ai mis mes bandes Velpeau) : il n�intervient qu�� bonessian (comme les Arm�niens).</p><p>Les jumelles braqu�es, j�attends.</p><p>��Vous prendrez bien une tasse de cacao avec moi ? murmure Morpion.</p><p>��Volontiers, accept�-je, fort distraitement.</p><p>Les volets s�ouvrent, en face. J�avise la trogne vultueuse du Gros. M.�B�rurier est en grande conversation avec un type habill� de noir en qui je reconnais le secr�taire d�peint par Pinuche. J�abandonne ces deux personnages afin d�explorer le fond de la pi�ce. Dans une p�nombre grise, j�aper�ois un bureau ministre aux bronzes �teints. C�est plut�t un bureau sinistre ! Le ch�le qui le recouvre lui donne l�aspect d�un catafalque. Par exemple, contrairement � ce qu�a r�v�l� le D�bris, il y a un tapis sous ce meuble et non point le parquet nu. Je recadre B�ru et son partenaire. Ces messieurs discutent v�h�mentement. Si le brouhaha de la rue n��tait pas si fort, je percevrais s�rement leurs paroles. La conversation dure un quart de plombe environ, ensuite de quoi, le Gravos prend cong�.</p><p>��Voil� votre cacao ! m�annonce le gentil Morpion en me cloquant dans les paluches une tasse pleine d�un liquide fumant.</p><p>Sans m�fiance, je go�te le breuvage.</p><p>��Vous �tes s�r que c�est du cacao, Prof ? bredouill�-je.</p><p>Morpion boit une gorg�e et secoue la t�te calmement.</p><p>��Non, je me suis tromp� : c�est de la farine de lin, mais qu�importe ? L�essentiel est de se sustenter, mon jeune ami. La gourmandise est une forme d�embourgeoisement.</p><p>��Peut-�tre, conviens-je, mais pourtant l�id�e ne vous viendrait pas de vous faire un cataplasme avec du Banania ?</p><p>Et sur cet argument assez p�remptoire, je cours rejoindre le Gros.</p><empty-line/><p>C�est un B�ru plus pensif qu�une statue de Bouddha que je d�couvre, affal� dans la bagnole. Son nez violac� ressemble � une fraise oubli�e dans un Comice agricole apr�s qu�elle eut obtenu le premier prix.</p><p>��T�as pas l�air content, B�ru ? soulign�-je de but en blanc.</p><p>��J�y suis pas, r�torque-t-il de but en noir.</p><p>��� cause de quoi ?</p><p>��� cause d�� cause !</p><p>La pertinence, la concision, la puissance �vocatrice de sa r�ponse n��chapperont � personne. Quant � moi, elle m��blouit.</p><p>��Tu es en pleine possession de ta langue, B�ru, admir�-je. Pas une de ses subtilit�s, pas une de ses nuances ne t��chappent. Tu la manies comme un manchot manie une raquette de tennis. C�est l�accomplissement supr�me d�une civilisation qui s�exprime par ton groin. La d�marche de la pens�e fran�aise a, gr�ce � toi, une vigueur encore jamais �gal�e.</p><p>� Comme je voudrais pouvoir c�l�brer ta hardiesse verbale en composant une ode � ta gloire. Que n�ai-je le dixi�me de tes facilit�s pour glorifier les neuf dixi�mes qui te resteraient !</p><p>�a le saoule un peu, B�ru. Son front aussi �troit qu�un ruban de machine � �crire s��tr�cit encore. Son �il sanguinolent s�ensanglante davantage.</p><p>��Si t�estimes que c�est le moment de d�bloquer, moi je veux bien, fulmine le Mastar. � ce petit jeu je crains personne.</p><p>Je me soumets sans combattre.</p><p>��Alors, Grosse Pomme ? Cette visite consulaire ?</p><p>��Consulaire toi-m�me ! Je me suis laiss� fabriquer, Gars. Ces macaques m�ont vendu une salade du diable. Ce qu�ils sont fortiches ! Hou la la, ce qu�ils sont fortiches !</p><p>��Exprime�</p><p>��Pour commencer, ils m�ont dit qu�ils n�avaient jamais appel� de vitrier, c�est costaud, non ?</p><p>��J�appr�cie.</p><p>��Pas mal, en effet.</p><p>��Deuxio, ils m�ont expliqu� que Pinaud �tait mont� sur une chaise de cuisine pour pr�parer la pose du carreau. Ensuite il est descendu afin de d�couper la vitre et en remontant pour la poser il s�est gour� et a pris une autre chaise qui se trouvait � promiscuit�. Cette explication r�pond � nos objections. Quand je te causais qu�ils sont forts !</p><p>��Tu as dit que le vitrier pr�tend qu�on l�a pouss� ?</p><p>��Tu parles !</p><p>��Qu�ont-ils r�pondu ?</p><p>���a les a fait rire. Le zig en noir, dont au sujet duquel causait Pinaud, m�a dit que le vitrier devait �tre ivre et qu�il n�avait qu�� d�poser une plainte en bon uniforme si �a lui chantait. Il para�t vachement s�r de lui, tu sais�</p><p>��Parle-moi du bureau.</p><p>��Y a le ch�le �tendu dessus, par contre ils ont mis un tapis dessous. J�ai voulu soulever le ch�le, mais le secr�taire s�est mis � pousser des cris de beurre frais comme quoi je me trouvais en territoire alabanien et que j�avais pas le droit d�outrepasser mes fonctions. Moi, tu me connais ? C�est pas l�instruction qui me fait d�faut, Dieu merci, mais pour ce qui est du Droit j�ai des lagunes. Alors j�ai pr�f�r� �craser, d�autant que tu m�avais recommand� de�</p><p>��O.K., fils ! Tu as bien fait. Une ultime formalit� et ce sera tout pour tout de suite.</p><p>��De quoi t�est-ce qu�il s�agit ?</p><p>��Va interviewer gentiment la concierge du consulat, histoire de savoir si le consul cr�che ici ou bien s�il ne s�agit que de locaux professionnels.</p><p>Docile, le cher B�ru s��loigne de nouveau. C�est un bon toutou auquel on peut jeter la balle autant de fois qu�on le d�sire : on est certain qu�il la rapportera.</p><empty-line/><p>��Conclusion ? demande le Vieux.</p><p>Il est neuf plombes du soir, ce qui, chez les chefs de gare, �quivaut � 21�heures. Le Boss para�t un brin fatigu�. J�ai id�e qu�il devrait se mettre un peu au vert de temps � autre, histoire de se d�miter les soufflets. � force de croutonner dans son burlingue il finit par devenir inhumain. Je vous parie un foie de veau contre la foi d�un d�vot qu�il n�a pas vu un brin d�herbe depuis pr�s de vingt piges. L�univers, pour lui, c�est des classeurs, des dossiers, des flics� Faudrait �tre le Dante pour raconter ce qui se passe dans sa tronche.</p><p>��Conclusion ? r�p�te-t-il de sa voix pareille � une allumette rebelle qui dit crotte � son grattoir.</p><p>��Conclusion toute officieuse, monsieur le directeur, rectifi�-je.</p><p>��Naturellement.</p><p>��Selon moi, il y a eu lors de ces quatre derniers jours un attentat contre un membre du consulat. Des tireurs se sont embusqu�s chez le professeur Maupuy et ont mitraill� quelqu�un dans le bureau faisant face au domicile de mon ancien prof. Pour des raisons � x �, les gens du consulat ont gard� la chose secr�te. Ils ont m�me pouss� la discr�tion jusqu�� ne pas faire remplacer la vitre pulv�ris�e par les projectiles. Qui a �t� tu� ? Myst�re ! Quelqu�un m�me a-t-il �t� tu� ? Cela reste � d�terminer. En tout cas, la victime a saign� puisqu�ils ont d�cousu une certaine surface de moquette. Lorsque Pinaud s�est pr�sent�, d�guis� en vitrier, ils n�ont pas �t� dupes et ont voulu le neutraliser d�finitivement. Je pense qu�ils ne l�ont pas pris pour un flic, mais plut�t pour un membre du clan adverse qui est en gu�rilla avec eux.</p><p>Le big boss<a l:href="#n_1" type="note">[1]</a> opine.</p><p>��Curieux tout de m�me qu�ils se soient r�solus � une pareille extr�mit�, ce pouvait �tre dangereux.</p><p>��Les faits sont l�.</p><p>Ils sont m�me un peu l�, les gars. Comme j�ach�ve ces belles paroles, le bigophone du Vieux se met � gazouiller. Le Tondu d�croche.</p><p>��J��coute !</p><p>Et il �coute en effet. Il �coute m�me de plus en plus. Ce qu�on lui bonnit doit le passionner vilain car sa figure devient pareille � un masque fun�raire. � la fin, il remet le combin� sur sa fourche.</p><p>��Eh bien, voil� qui ne manque pas d�int�r�t, mon cher San-Antonio, me dit-il de sa voix gourmande de vieux matou.</p><p>J�attends la suite.</p><p>��Un individu habill� en infirmier s�est introduit � l�h�pital Beaujon et a r�volv�ris� le voisin de lit de Pinaud. Le malheureux est mort, tu� net.</p><p>Il n�a pas achev� que je suis d�j� � la lourde.</p><p>��San-Antonio ! me h�le le Dabe, tenez-moi au courant.</p></section><section><title><p>CHAPITRE VI</p></title><p>Je pr�f�re vous dire qu�il y a un dr�le de remue-m�nage dans l�hosto, mes fr�res ! �a foisonne dur dans le secteur. Les journalistes et leurs flashes s�en donnent � c�ur joie, malgr� les protestations du personnel hospitalier. Heureusement, des matuches radinent, qui virent ces envahisseurs � coups de p�lerine.</p><p>���a vous ennuierait de me gratter le dessus du cr�ne ? supplie Pinuchet. Figurez-vous que ces �motions m�ont d�clench� une crise d�urticaire !</p><p>B�ru lui laboure le d�me de ses griffes puissantes. Soulag�, Pinaud bat des paupi�res en guise de remerciement.</p><p>��Que s�est-il pass� ? je demande.</p><p>Le tendre D�bris renifle et refoule du bout de la langue un coin de sa moustache qui lui titillait les l�vres.</p><p>��Je dormais. J�ai entendu un bruit de noix �cras�es. J�ai ouvert les yeux et aper�u une silhouette blanche qui s�enfuyait. Il y avait un nuage de poudre dans la chambre. Ces messieurs (il d�signe ses voisins de chambre terroris�s) et moi-m�me toussions � en perdre le souffle. L�assassin avait mis un silencieux � son arme.</p><p>Je m�adresse aux deux autres voisins de lit : d�aimables vieillards en r�paration.</p><p>��L�un de vous, messieurs, a-t-il vu l�assassin ?</p><p>��Moi, fait le plus �g�.</p><p>Il est gros, jaune, avec un cr�ne chauve et blanc.</p><p>��J�ai cru que c��tait un garde de nuit, je n�y ai pas pris attention, chevrote ce trois quarts de si�cle en me contemplant.</p><p>��Et alors ?</p><p>��Il s�est approch� de tous les lits et nous a tous regard�s les uns apr�s les autres.</p><p>L��motion lui noue la gorge.</p><p>��Et ensuite ? insist�-je.</p><p>Le malade me d�signe le pageot fatal. Il se dresse sur un coude pour regarder la funeste couche. En voyant le lit vide il le devient.</p><p>��Une fois l�, il a sorti un r�volver de sa poche et s�est mis � tirer sur notre compagnon de salle.</p><p>��Sans lui adresser la parole ?</p><p>��Sans un mot. D�ailleurs, le pauvre dormait.</p><p>��Dans un sens, remarque l��minent B�rurier, c�est une belle fin. Moi je sais que si j�aurais le choix pour choisir, je choisirais de clamser pendant la dorme. Tu te r�veilles chez Saint-Pierre, sans bavure. Il te cloque ton aur�ole avant que t�aies pig� ce dont � propos de quoi t�est-ce qu�il s�agit et c�est tout juste si tu y refiles pas vingt balles de pourliche biscotte tu le prends pour un loufiat de restaurant�</p><p>J�immobilise le Gros au milieu de ses consid�rations pertinentes. M.�B�rurier, c�est le genre de navigateur qui n�est pas toujours align� sur le m�ridien de Greenwich.</p><p>��O� est le corps ? je demande � une petite infirmi�re belle comme le jour o� je suis all� aux fraises avec ma cousine Yvette.</p><p>��� la morgue de l�h�pital.</p><p>��J�aimerais lui rendre une petite visite de politesse !</p><p>La douce enfant ne se formalise pas de la l�g�ret� de mon langage. Avec un mignon sourire en forme de violette elle m�entra�ne dans les couloirs de l�hosto. On prend un ascenseur con�u et r�alis� pour v�hiculer des gens horizontaux et nous atterrissons dans la salle de r�union des viandes froides. Le d�funt g�t sur un chariot. On l�a recouvert d�un drap que la souris rabat (comme disent les Marocains). Je me trouve nez � nez avec un monsieur d�une cinquante-cinquaine d�ann�es, aux traits passe-partout. Ce type-l�, �a �t� le Fran�ais moyen dans toute sa splendeur ; rien, s�rement, ne le pr�destinait � terminer ses jours sous les balles d�un tueur � gages.</p><p>��Qui est-ce ? questionn�-je.</p><p>��Il s�appelle Lautin et il �tait boulanger. Il souffrait d�une ulc�ration de l�estomac.</p><p>��Eh bien ! on peut dire qu�il a �t� gu�ri, je murmure. Comment ce tueur est-il arriv� jusqu�� son lit ?</p><p>��J��tais de garde, fait la gentille enfonceuse de thermom�tre en rabattant le drap sur le visage du boulanger. Et puis cet infirmier est arriv�. Il avait un pardessus sur les �paules. Il m�a demand� dans quel lit se trouvait le vitrier qu�on avait amen� dans la journ�e et qui �tait tomb� d�une fen�tre.</p><p>Je lui cramponne vivement une aile. Elle ne tente rien pour se d�gager. Au contraire, ce contact ne para�t pas lui d�plaire.</p><p>��Vous n�aviez jamais vu cet infirmier ?</p><p>��Non, jamais, mais ici il y a tellement de personnel. J�ai pens� qu�il arrivait d�un autre service, comprenez-vous ?</p><p>��Ensuite ?</p><p>Il fait froid dans cette pi�ce, c�est peut-�tre pour �a que la gosse a tendance � se blottir contre moi. Qu�est-ce que vous en pensez ?</p><p>��Je lui ai r�pondu qu�il se trouvait dans la salle�B et qu�il occupait le lit num�ro�3.</p><p>Elle rosit.</p><p>��Je me suis tromp�e, le bless� en question occupe le lit num�ro�4.</p><p>�coutez, les gars, je ne sais pas si vous partagerez mon point de vue (et si vous ne le partagez pas je m�en tamponne le coquillard) mais j�estime qu�il y a des jours ou votre ange gardien m�rite un petit air de luth. Celui de Pinuche, aujourd�hui, a droit � une aur�ole au n�on ! Je vous fais juge, comme disait un pr�sident de Tribunal. Voil� un bonhomme (je cause de Pinuche) qui tombe du troisi�me sans se buter et qui �chappe au chargeur d�un mitrailleur dipl�m� parce que la garde de nuit a une t�te de linotte. Du coup, je ressens une grande tendresse pour cette mignonne rouquine qui a sauv� la vie de mon Pinaud.</p><p>Je lui prends la taille et lui d�cerne la r�compense supr�me du commissaire San-Antonio : le grand bavochard glouglouteux � muqueuse consentante. Elle aime.</p><p>Vous allez m�objecter que l�endroit ne se pr�te pas � une s�ance de ce genre, pas vrai, bande de conformistes ? Est-il besoin de vous affirmer que je n�ai rien � fiche de vos objections et que vous pouvez les utiliser comme suppositoires ?</p><p>Je sais bien que dans le personnel hospitalier on n�est pas pr�cis�ment rosi�re de m�re en fille, pourtant ma franchise proverbiale m�oblige � vous dire que cette infirmi�re-l� en conna�t un bout long comme �a dans le traitement de la prostate. C�est surtout dans l�ascenseur qu�elle me donne un aper�u en b�corama de ses capacit�s. On bloque la vaste cabine entre le sous-sol et le rez-de-chauss�e et on se joue � Comment-�a-va-chez-vous, comment-�a-va-chez-toi en dos majeur �.</p><p>Je suis dans une forme �blouissante. D�ailleurs la gosse est �blouie, faut se rendre � l��vidence, par ses propres moyens.</p><p>L�impromptu, c�est une science, les gars. J�appartiens � la race des improvisateurs, moi. Allez demander � cette gosse, et vous verrez ce qu�elle vous r�pondra. Elle m�a fait un certificat mais je l�ai oubli� dans le tiroir de mes bretelles du dimanche.</p><empty-line/><p>B�ru est en train de manger des bonbons lorsque je reviens. Pinaud m�annonce avec aigreur que le Gros a pill� la table de nuit de son voisin de lit. Il ajoute que �a ne se fait pas et qu�il se dissocie formellement de son coll�gue. Avec un haussement d��paules B�ru me d�signe alors sa victime : un petit vieux dont le nez rejoint le menton et qui dort en faisant un bruit de mixer.</p><p>��Vise-moi ce pauvre p�p�, fait le cynique personnage. Il a l�air tellement vaillant que les croque-morts doivent z��tre en train de le jouer � la belote ! Et puis c�est pas avec des gencives qu�on peut bouffer des caramels. Sa bo�te � dominos est compl�tement vide, il roule sur la chambre � air, vise un peu. Except� la pur�e et le yaourt, y peut plus s�envoyer grand-chose. Ah, elle est bien pass�e, l��poque o� ce qu�il d�goupillait des grenades avec les dents. T�as trouv� du neuf ?</p><p>��J�ai appris que c��tait Pinaud qu�on voulait liquider ; seulement il y a eu maldonne et c�est son voisin de plumard qui a d�gust� le potage.</p><p>Le D�bris devient verd�tre.</p><p>��Comment �a, on voulait me liquider ? bavoche-t-il. Qu�est-ce que j�ai fait ?</p><p>��C�est s�rement un coup de nos petits camarades du consulat. �coute, Puche, tu vas essayer de rassembler tous tes souvenirs pour une conf�rence de presse. On veut te supprimer parce qu�au cours de ta visite chez les Alabaniens tu as d� rep�rer ou entendre quelque chose d�important. Quelque chose qu�ils ont d�cid� de te faire oublier co�te que co�te, tu comprends ?</p><p>Il branle le chef mis�rablement.</p><p>��Je n�ai rien vu de plus que ce que je t�ai dit.</p><p>��Et entendu ? Ne m�as-tu point rapport� que le secr�taire t�l�phonait dans la pi�ce voisine pendant que tu attendais ?</p><p>��Il parlait une langue �trang�re ! proteste Pinaud.</p><p>Je vrille un index p�remptoire sur sa caisse d�horloge.</p><p>��Gratte un peu l� o� tu es, supplie le tendre s�nile ! C�est fou ce que �a peut me d�manger !</p><p>Je souscris � sa requ�te. Et tout en agissant de l�ongle sur son �piderme, je d�clare :</p><p>��Alors il devait dire des choses capitales, Pinaud. Et ils veulent te tuer par prudence, pour le cas o� tu parlerais l�alabanien.</p><p>��Mais je ne le comprends pas ! s��gosille le D�tritus affol�. Faut leur dire !</p><p>Le Gros ricane doucement en finissant les caramels subtilis�s au camarade de chambre de son coll�gue.</p><p>��On va mettre une annonce dans les baveux, plaisante l�Hippopotame : � M�sieur l�Inspecteur-Chef Pinaud informe les mecs du Consulat d�Alabanie que c�est plus la peine de le buter vu qu�il cause pas leur langue �.</p><p>��Ne plaisante pas, intervient s�v�rement le Gentil, il y a eu mort d�homme !</p><p>��Du moment que l�homme en question c��tait pas toi, r�torque l�invincible, qu�est-ce que j�en ai � branler ?</p><p>Il est commak, B�ru. Bonne �me, mais pas tr�s sensible � l�ext�rieur. Son capital �motionnel, il le r�serve aux aminches. Pour lui, la mort d�un homme c�est du petit fait-divers pour concierges.</p><p>���a fait rien, voil� qu�indirectement tu effaces deux julots dans la m�me journ�e, ironise-t-il. T�es Attila en personne, Pinuche !</p><p>Je donne des instructions pour que le R�v�rend soit install� dans une chambre � un lit et pour qu�un agent fasse le pet devant sa lourde. Ensuite de quoi nous le laissons aux prises avec son urticaire.</p></section><section><title><p>CHAPITRE VII</p></title><p>La nuit est fra�che comme un quart Ricql�s bien frapp�. B�ru m�informe qu�il a faim et sommeil. Il envisage une saucisse aux lentilles ou un pote-au-feu. Ensuite de quoi il se fera une dorme � grand spectacle dans les bras de sa Berthe.</p><p>��Minute, coup�-je, il nous reste encore un petit turbin � ex�cuter.</p><p>��De quoi t�est-ce s�agit-il ?</p><p>���a me d�mange d�aller faire une petite visite priv�e au consulat.</p><p>��� ces heures ! tonitrue-t-il ; mais il est fermaga, gars !</p><p>��Justement, je l�ouvrirai.</p><p>��Tu trouveras personne !</p><p>��J�y compte bien.</p><p>Il n�est pas convaincable. Sa saucisse lui trotte par la t�te avant de lui explorer la bo�te � rago�t.</p><p>��Je vais encore te dire autre chose, San-A.</p><p>��C�est inutile, mais dis-le n�anmoins.</p><p>��En for�ant la porte d�un consulat, tu commets une violation de fronti�re !</p><p>��Je sais, fils !</p><p>��Et en plus, comme tu es officier de police, un suppositoire que tu te fasses prendre, �a risquerait de cr�er un incendie probl�matique<a l:href="#n_2" type="note">[2]</a> !</p><p>Il n�a pas tort. Je me demande m�me s�il n�a pas raison. Me devinant troubl�, il pr�cise son attaque.</p><p>��Tu vois pas qu�� cause de toi on ait la guerre avec l�Alabanie, gars ? Ce serait le bouquet. Surtout maintenant qu�on a pris l�habitude de paumer toutes les guerres qu�on entreprend ! Tu vas me dire que l�Alabanie c�est pas tr�s grand ; mais je te fais remarquer qu�au plus le pays avec lequel on se chicorne est petit, en plus vite on perd la guerre. J�ai id�e qu�en quarante-huit heures ce sera r�gl� et que les troupes alabaniennes d�fileraient sous l�Arc de Triomphe. T�imagines ? L�occupation, les restrictions et tout ! Si encore on aurait notre force de frappe au point, je dis pas ; mais en fait de frappes on ne dispose gu�re que de celles qui draguent dans Pigalle ! Les Amerlocks seraient une fois de plus bonnards pour venir nous d�livrer. La Fayette, �a �t� un dr�le de placement, rappelle-toi-z�en !</p><p>Le Gros est lanc�. Maintenant que le voil� � la tribune, il se croit oblig� de jouer � M.�Smith au S�nat �.</p><p>Et de poursuivre :</p><p>��Tu sais pourquoi, quand les Ricains viennent de nous sortir de l�auberge, on �crit � US go home � sur les murs ?</p><p>��Pour qu�ils rentrent chez eux, parbleu !</p><p>��Nat�rlich, mais tu sais pourquoi on tient � ce qu�ils rentrent chez eux ?</p><p>��Dis voir ?</p><p>��C�est pour qu�ils se pr�parent � venir nous d�livrer la fois prochaine. Non, crois-moi, moule tes id�es de perquise � la sauvette. Fais-le pour la France, San-A. si tu veux pas le faire pour moi. Elle n�a pas besoin de �a en ce moment !</p><p>Mon silence lui donne � croire que sa plaidoirie a port�. Il se mouche avec un bruit de trompette, examine les r�sultats, les enveloppe, les empoche et d�clare :</p><p>��Tout compte fait, je me demande si une choucroute serait pas pr�f�rable.</p><p>Je freine et range ma tire en bordure du trottoir.</p><p>��Pourquoi tu stoppes ? s��tonne le Boulimique en regardant autour de soi, il n�y a pas de restaurant � promiscuit� !</p><p>Il avise alors la hampe du consulat d�Alabanie et se renfrogne.</p><p>��Tu feras comme tu veux, mais je sais que moi je ne plongerai pas mon pays dans les z�horreurs de la guerre.</p><p>��Aussi ne te demand�-je point de m�accompagner, Saucisse avari�e, lanc�-je, mais seulement de m�attendre.</p><p>Je biche une petite lampe �lectrique dans ma bo�te � gants, je m�assure que mon s�same est dans ma poche et je laisse le Gros � sa d�lectation morose.</p><empty-line/><p>Le porche franchi sans encombre, je me garde bien d�actionner la minuterie. Je me farcis les �tages rapidement jusqu�� ce que la large plaque de cuivre du consulat scintille sous mes yeux. La porte est respectable. C�est de l�huis costaud, � deux vantaux. Elle comporte autant de serrures que la soutane d�un cur� a de boutons. M�est avis que je vais avoir du turbin pour d�lourder. Mais, vous le savez sans doute, les grandes t�ches ne m�ont jamais rebut�. Je suis le genre d�homme susceptible de r�parer la grande muraille de Chine ou de creuser avec une cuill�re � th� un canal destin� � amener la M�diterran�e sur son �vier. Je commence par la serrure du haut. �a n�est pas la plus coriace ; pourtant la cloison est en iridium p�nalis� et la paillette de gorge en opus incertum. Je finis par avoir grain de courge (excusez les fautes de frappe, je voulais �crire gain de cause).</p><p>Je passe � la seconde ; puis � la troisi�me. C�est la trente-sixi�me qui me fait les plus grosses objections. Il faut dire qu�elle est au p�ne apr�s avoir �t� � l�honneur ! Je mets quatre minutes vingt-neuf � me faire admettre, et puis elle c�de � mon charme et je p�n�tre enfin dans les locaux. Vous l�avez devin�, je n�ai qu�un but : me rendre au plus vite dans le fameux bureau dont la vitre n�a toujours pas �t� remplac�e. J�ai le sens de l�orientation fort d�velopp� ; c�est un secret pour Perkings. Je traverse un hall meubl� sommairement de banquettes et je gagne une porte � double battant qui me para�t �tre celle du grand burlingue. Je la pousse, mais elle r�siste et il me faut une fois encore faire appel � l�aimable outil qui m�escorte au cours de mes actions d��clat.</p><p>Cette fois, c�est pour lui de la broutille ; une esp�ce de petite mise en train, comme disent les chefs de gare et les gars de la p�dale. Je p�n�tre dans la pi�ce sans la moindre difficult�.</p><p>Tout de suite je crois m��tre gour�. Le bureau qui s�y trouve n�est pas ministre, mais anglais<a l:href="#n_3" type="note">[3]</a>. Il s�agit d�un meuble d�acajou, tr�s �l�gant. Je regarde sous le bureau et je constate qu�il ne manque pas de moquette. Bref, je ne suis pas dans la bonne pi�ce. Un regard � la fen�tre, et je renaude : il manque la vitre. Je reviens au bureau et je m�accroupis. La moquette � cet endroit est toute neuve. Elle a �t� raccord�e. Elle poss�de un moelleux significatif.</p><p>J�ai id�e que ces braves gens ont eu chaud et qu�ils se sont h�t�s de r�parer les d�g�ts. Ils ont d� d�m�nager l�ancien burlingue dans la soir�e. J�ouvre les tiroirs du nouveau meuble : vides. Je me rabats alors sur un classeur situ� contre le mur. Nouvelle serrure ! Nouvelle victoire de s�same qui en remontrerait � Louis�XVI. Des dossiers num�rot�s, class�s, rang�s et en couleur s�y empilent.</p><p>Je prends le premier venu. En ronde impeccablement calligraphi�e s��tale le titre suivant : � Hkl�vitckaya sproutnzatza intzgog �, qu�il est inutile que je vous traduise car vous n��tes tout de m�me pas cr�tins au point de ne pas savoir lire l�alabanien moderne. En effet, ce sont bien les demandes de visas que contient le dossier. � chaque formulaire est �pingl�e la photo du demandeur, celle de sa femme, de ses enfants, de ses parents, de ses amis, de son percepteur et de ses voisins de palier. On peut lire son nom, son adresse, sa maladresse, sa date de naissance, le num�ro de son passeport, celui de son permis de conduire, celui de sa carte de p�che, etc. Un immense tampon rouge barre syst�matiquement toutes les demandes de visas : � Tuladanlk-Hu �, ce qui, rappelons-le tout de m�me pour les analphab�tes (� bon Dieu) veut dire � Refus� �. M�est avis que le touriste doit �tre rare en Alabanie.</p><p>Je compulse d�autres dossiers, c�est partout du kif. Les gens qui sollicitent des visas d�entr�e feraient mieux de demander des visas de sortie, �a gagnerait du temps. Ce sont pour la plupart des Alabaniens en exil qui ont le mal du pays et qui veulent aller mourir chez eux ! Mais cette supr�me joie leur est refus�e, car les balles reviennent trop cher dans ce merveilleux pays ; on les r�serve � la population s�dentaire. Mon travail d�exploration est fastidieux, mais vous savez � quel point le petit San-Antonio joli est scrupuleux dans le boulot ? J�examine les dossiers, les uns apr�s les autres, matant toutes les photos qu�ils rec�lent, lisant toutes les fiches. J�en ai d�j� �tudi� une quarante-troizaine lorsque mes yeux s��carquillent, ma bouche s�ouvre, mes narines se dilatent, mes muscles se tendent, mes nerfs se nouent, mes veines sont en crue, mes doigts de pied se mettent en botte, mes poils frisent, mes cheveux se h�rissent, mes oreilles palpitent, mon c�ur s��vertue, mes poumons jouent au typhon, ma langue se go�te, mon estomac se met en berne, et mon branchement d�connexe. Qu�est-ce qui motive ces r�actions en cha�ne ? Dois-je vous le dire ? J�en doute : vous ne me croiriez point. Vous pr�tendriez que j�exag�re, qu�il y a du mou dans la corde � n�ud et que mon thermostat bat de l�aile. Alors je pr�f�re ne pas vous causer de ma d�couverte. Pardon ? Vous dites que je ne suis pas r�glo ? Surveillez vos paroles si vous n��tes pas capables de surveiller vos bonnes femmes. Je suis toujours partant pour une partie de bourre-pifs, vous savez. Quand on me cherche on me trouve. Pas r�glo, moi ! Apr�s tout, vous avez peut-�tre raison. Eh bien d�accord, je vais vous le dire, mais si j�avise un incr�dule je le transforme en p�te dentifrice, vu ? Ce que je viens de trouver, mes fils, c�est la photo de Pinaud. Avouez que �a vous court-circuite la moelle �pineuse, non ? Vous ne vous attendiez pas � celle-l� ! Et vous savez en compagnie de qui il se trouve, sur la photo, Pinuche ? Non ? Vous cloquez votre langue ? C�est pas qu�elle soit app�tissante, notez bien, mais j�accepte. Eh bien, il est aux c�t�s d�une ravissante jeune fille brune qui a un corsage blanc et des nattes dans le dos ; la berg�re s�appelle Yapaksa Danlhavvi ; elle est secr�taire dipl�m�e de la facult� de machine � �crire de Paris.</p><p>Je plie mon dossier en quatre et je le glisse dans ma poche. Comme j�ach�ve, une voix murmure :</p><p>��S�il vous pla�t, levez les bras !</p><p>La voix est suave, mais l�invitation a quelque chose d�assez p�remptoire. Je me retourne. Un grand type p�le, aux cheveux rares aplatis sur le sommet du cr�ne, est l�, qui brandit deux gros calibres. Lorsqu�un monsieur tient un revolver dans chaque main, croyez-moi, c�est qu�il n�a pas envie de plaisanter et il ne fait pas �a pour vous gu�rir du hoquet. Le gars est en manches de chemise (une chemise toute frip�e) et il a enfil� un futal vite fait sur le gaz. Probable que monsieur dormait dans une pi�ce voisine, bien que ce consulat ne comporte que des locaux dits commerciaux. Et, manque de peau (comme disait un dermatologue � un br�l� du troisi�me degr�) mais il n�y dormait que d�un �il. Maintenant ce sont les deux yeux de ses p�tards qui me regardent. Et quels yeux, mes fr�res ! Du 11,37 ! Quand on vous crache dessus avec ces m�caniques vous ressemblez aux ar�nes de N�mes ! Si mon interlocuteur a une petite contraction d�un index, les historiens pourront s�attarder � ma biographie, tout y sera, y compris le dernier chapitre.</p><p>Je l�ve les bras.</p><p>��Je m�excuse de vous avoir r�veill�, dis-je.</p><p>���a n�a pas d�importance, j�ai le sommeil extr�mement l�ger, r�pond l�arrivant.</p><p>Il appelle soudain � la cantonade :</p><p>��Klohtzna !</p><p>Un moment s��coule et la porte donnant sur le hall s�ouvre. Un type d�au moins trente m�tres de haut fait une entr�e de th��tre. M�est avis qu�il est peupl�, le consulat. Le nouveau venu a des cheveux jusqu�au milieu du dos, un nez camard, d��normes sourcils et une moustache qui ferait crever de jalousie Vercing�torix en personne.</p><p>L�homme aux p�tards lui balance un ordre, la mauviette s�approche de moi et son ombre me para�t beaucoup plus imposante que celle de l�Himalaya. Pas tellement sympa, le frangin. Il a le masque, les gars ! Son front, c�est une frange ! Si jamais il �ternue, ma bo�te cr�nienne va voler en �clats.</p><p>Il fait mieux qu��ternuer : il me virgule une manchette dans le portrait. J�appelle �a une manchette, en r�alit� il s�agit plut�t d�un coup de coude. J�ai la nette impression qu�une locomotive vient de m�embrasser sur la bouche. Sauf erreur ou omission, ma tronche a d� se propulser dans la pi�ce voisine. Je tombe sur le plancher. Pourtant, malgr� la violence du choc je n�ai pas perdu connaissance. Mon man�ge � moi s�emballe dans ma petite cervelle. Il tourne, il tourne �perdument. Pas moyen de freiner, les mecs.</p><p>Dans un brouillard vertigineux je vois M.�Everest se pencher sur moi. Il me ramasse comme vous ramassez une vieille chaussette, il me cloque dans les bras d�un fauteuil et passe sa main monstrueuse dans mes fringues pour d�lester mes pockets de leur contenu. Il retire mon camarade Tu-Tues et mon larfouillet. Il tend sa prise au mitrailleur. Le man�ge ralentit enfin sa ronde infernale.</p><p>Je recommence � y voir un peu plus clair. Le King-Kong alabanien me surveille derri�re ses sourcils de griffon. Ce type-l�, vous ne m�enl�verez jamais de l�id�e qu�il a d� �tre �lev� au lait Mont-Blanc ! Quand on veut le consid�rer dans sa totalit�, on chope rapidos le torticolis.</p><p>Pendant qu�il me tient � l��il, son camarade qui vient de remiser l�une de ses arquebuses �tudie mes fafs. Il constate ma qualit� de policier, mais ne para�t pas le moins du monde impressionn�. Il s�approche du bureau, tourne vers lui le cadran du bigophone et se met � composer un num�ro. La sonnerie d�appel retentit longuement, � l�autre extr�mit� avant que quelqu�un ne se d�cide � d�crocher. Enfin, une voix ensommeill�e et masculine grogne :</p><p>��Hallu ! ce qui en alabanien veut dire all�.</p><p>L�homme aux pistolets d�goise alors une tirade � mon propos.</p><p>Un court silence suit. Et puis l�interlocuteur lointain ordonne quelque chose. Ces messieurs raccrochent. Le gars aux pistolets tend son p�tard � l�Himalaya-fait-homme et s�esbigne. Tout cela ressemble � un bath cauchemar. Jusqu�ici aucun des deux hommes n�a pris la peine de m�adresser la parole. Je me dis qu�il serait de bon ton de tenter quelque chose de vigoureux pour sortir de ce bousier, mais avec l�homme-montagne �a n�est gu�re possible. Au moindre geste, pas m�me : au plus l�ger fr�missement de mon individu, il me r�duira en petites miettes.</p><p>Son pote revient, nanti d�une seringue. Oh que j�aime peu �a ! Les piquouzes me sont d�j� d�sagr�ables lorsque c�est le toubib de la famille qui me les fait ; mais quand c�est un type pareil j�ai les noix qui s�entrechoquent.</p><p>Je r�alise que le contenu de la seringue c�est pas des vitamines, ni du calcium. On veut m�envoyer promener chez Saint-Pierre en louced�, sans faire de bruit. Ensuite ces messieurs iront d�poser ma carcasse dans une poubelle accueillante. Tant qu�� fiche, je pr�f�re d�guster du plomb, c�est plus viril. Mais le King-Kong consulaire a d� pr�voir ma d�cision. Sa poigne formidable me saisit au colbak et me bloque contre le dossier de mon fauteuil.</p><p>Je vois le deuxi�me Alabanien se pencher sur mon cas avec sa garce de seringue. �a va �tre ta f�te, San-A. Finis les nanas et les calembours. Faut payer l�addition, fils. Je ferme les yeux. Je suis triste. Dispara�tre � la fleur de l��ge alors qu�il y a encore de part le vaste monde tant de bouteilles � vider et de filles � charmer, c�est vexant ! Enfin, il faut bien faire un peu de place aux g�n�rations montantes. �a n�est pas toujours aux m�mes � tenir le haut du paveton, hein ?</p><p>Je sens l�aiguille se planter dans ma viande et j�ai un tressaillement de tout mon �tre. � cet instant, une gentille mitraillade �clate. Quatre coups de p�toire. Pan-Pan-Pan-Pan ! Le compte y est ? Oui ? Bon ! L�homme � la seringue culbute et s�affale sur mes genoux. La seringue reste plant�e toute droite dans ma viande. Le liquide est heureusement encore � l�int�rieur. Et King-Kong, messieurs-dames ? Eh bien, King-Kong aussi est out. Il a pris deux pralines dans sa grosse physionomie et il a beau avoir une tronche de pioche, les valdas � B�ru lui ont tout de m�me compost� la machine � r�fl�chir. Car, vous n�en n�avez pas dout� une fraction de seconde, je suppose, mais c�est le Gravos qui vient de d�fourailler. Il est olympien derri�re la fumaga de sa rapi�re.</p><p>��Je suis t�arriv� z�� temps une fois de plus, � ce qu�on dirait ? dit-il.</p><p>Je me dresse et j�examine mes deux antagonistes. Une t�te de veau-vinaigrette, la statue de Jeanne d�Arc, la momie de Rams�s�II, une s�ance du dictionnaire � l�Acad�mie Fran�aise sont moins mortes qu�eux.</p><p>��Taillons-nous ! lance B�ru. Va y avoir du pet. Et moi que je redoutais que tu causasses un incendie probl�matique, c�est gagn�, non !</p><p>Il bombe d�j� vers l�entr�e, la transformant de la sorte en sortie.</p><p>J�arrache la seringue de ma viande, je r�cup�re mon feu et mon portefeuille et j�en fais autant. Il commence � y avoir de l�effervescence dans l�immeuble. On a tout juste le temps de s��vacuer avant que les locataires d�boulent de leurs clapiers.</p><p>Cavalcade jusqu�� la chignole. D�marrage sur les chapeaux de roue. Rallye dans les rues de Pantruche.</p><p>��On va chez Lipp ! supplie le Gros, j�ai trop envie d�une choucroute !</p></section><section><title><p>CHAPITRE VIII</p></title><p>Deux sp�ciales ! Dans les lumi�res je reprends du poil de la b�te. Le Gros �cluse un formidable et en redemande un autre.</p><p>��C�est bon pour la vessie, explique-t-il. La vessie, c�est comme le reste : �a a besoin d�un petit lavage de temps en temps !</p><p>Il est tout joyce, le Monumental. Mais comme il me para�t ch�tif tout d�un coup en comparaison du gorille alabanien.</p><p>C�est le petit Poussah, en quelque sorte.</p><p>��Je te dis merci pour ton heureuse initiative, fais-je en plantant ma fourchette dans une francfort dodue.</p><p>��Comme tu redescendais pas, j�ai fini par m�inqui�ter, explique le Mahousse. Tu crois qu�on va avoir la guerre avec l�Alabanie ?</p><p>��J�esp�re bien que non.</p><p>��Si j�aurais d�clench� un conflit international, je m�en voudrais toute la vie, se lamente Sa Majest�.</p><p>��T�inqui�te pas, �a se tassera. Les zigotos du consulat ont int�r�t � �craser le coup au maximum. Jusqu�ici, tout dans leur comportement indique qu�ils ne souhaitent pas de publicit�.</p><p>Nous tortorons nos choucroutes en silence. Je baigne dans un bien-�tre suave.</p><p>C�est pas mauvais de bouffer une choucroute chez Lipp lorsqu�on vient de voir la mort d�aussi pr�s. Notre souper termin�, je d�pose le Gros devant sa lourde et je retourne au burlingue pour mettre le Vieux au courant des �v�nements. Il para�t soucieux. Lui aussi craint l�incendie probl�matique.</p><p>��Cette visite domiciliaire ne s�imposait pas, proteste-t-il.</p><p>��Elle m�a tout au moins permis de d�couvrir l�image que voici, Patron.</p><p>Il examine la photo de la fille aux tresses. La pr�sence de Pinaud, aux c�t�s de la jeune personne, ne laisse pas que de le troubler.</p><p>��Il faut avoir une explication avec Pinaud � propos de cette personne.</p><p>��J�y vais de ce pas. Vous ne pourriez pas donner des instructions aux coll�gues qui seront charg�s de l�enqu�te pour qu�ils se mettent en veilleuse ?</p><p>��Naturellement, bougonne le Dabuche. Mais dans quelle f�cheuse situation vous me mettez, San-Antonio ! Par moments mon cher, je vous le dis tout net, vous n�avez plus de mesure !</p><p>��Ce sont les r�sultats qui comptent ! ripost�-je.</p><p>��Justement, je crains que ceux-ci ne soient pas tr�s convaincants !</p><p>��L�avenir le dira ! postillonn�-je.</p><p>��Qu�il le dise vite ! grince le Diro.</p><p>��Me permettez-vous de me retirer ?</p><p>��Je vous en prie !</p><p>Je me mets � �carter mes compas en direction de la lourde. Au moment de la franchir, la voix du Vioque retentit.</p><p>��San-Antonio !</p><p>Volte-face de l�interpell�. L�homme chauve sourit<a l:href="#n_4" type="note">[4]</a>.</p><p>��Allons, allons, mon bon ami, raisonne le pape de la Rousse, nous sommes un peu sur les nerfs. Ne nous quittons pas sur une mauvaise note.</p><p>Il s�avance, sa belle paluche en peau de quenouille tendue pour la prise de cong� d�licate. On s�en presse dix (cinq chacun) et on se quitte.</p><empty-line/><p>Le gardien de la paix qui veille Pinaud dort comme un gardien de la paix en faction. Je lui tripote le b�ton et il ouvre un �il comateux.</p><p>��On ne passe pas ! bafouille-t-il.</p><p>En voil� encore un qui se croit � Verdun. Je lui d�balle mon pedigree et il rectifie la position, ce qui compromet celle de sa chaise. Je p�n�tre, la t�te haute, dans la carr�e pinuchienne. Le D�bris dort dans ses pl�tras. Je toque � l�un d�eux et il me dit d�entrer.</p><p>Je lui r�ponds que je n�ai pas la cl�, alors il m�assure qu�il va descendre m�ouvrir. Enfin il sort des limbes et me reconna�t.</p><p>��Encore toi ! reproche-t-il.</p><p>��Encore moi.</p><p>��Tu tombes � pic, �a t�ennuierait de me gratter autour du nombril ? C�est fou ce que �a me d�mange.</p><p>��� ma prochaine visite je t�apporterai une r�pe � fromage, promets-je, ou si tu pr�f�res une lampe � souder, ce sera plus efficace.</p><p>L�ayant gratt� dans la r�gion indiqu�e, je lui montre la photo de Miss Tresses.</p><p>��Tu connais cette amazone ?</p><p>��Bien entendu, elle a �t� ma secr�taire du temps o� j�avais mon Agence de police priv�e. Elle s�appelle Yapaksa Danlhavvi. C�est une charmante fille, tr�s capable, tr�s honn�te et, comme tu peux en juger sur cette photo, d�un physique qui n�est pas � d�daigner.</p><p>��Elle est Alabanienne ?</p><p>��Je ne l�avais pas remarqu�, s��tonne Pinaud. Elle cause fran�ais comme p�re et m�re !</p><p>��Ce qui ne saurait �tre concluant, ses parents devant parler l�alabanien. O� demeure-t-elle, cette belle tress�e ?</p><p>��Rue Saint-Martin, au 44.</p><p>��J�irai la visiter demain matin. Je commence � piger la raison pour laquelle ces gens ont voulu te supprimer.</p><p>��Laquelle t�est-ce ? demande Pinuche sur lequel B�ru a une forte influence.</p><p>��Lorsque tu t�es pr�sent�, en vitrier, le secr�taire qui doit avoir une m�moire visuelle tr�s exerc�e s�est souvenu de ta physionomie, laquelle est assez marquante j�en conviens. Sans doute est-il all� v�rifier dans le dossier. Et comme il n�est pas idiot, il s�est tenu le raisonnement suivant. � Cet homme qui cherche � nous blouser est aux c�t�s d�une de nos compatriotes, sur la photographie, dans une posture famili�re. Peut-�tre est-il Alabanien ? S�il est Alabanien, il a compris ce que je disais au t�l�phone. Donc il faut co�te que co�te le faire taire. �</p><p>��C��tait si important que �a, ce qu�il disait ?</p><p>��Je ne vois pas d�autre explication rationnelle, mon petit P�re. Bon, je te laisse finir ta nuit ; recolle-toi bien, Pinuche.</p><p>��Attends, �a t�ennuierait de me gratter la plante des pieds ?</p><p>��Un peu, avou�-je, je n�ai pas de gants.</p><p>Je m�en vais, l�abandonnant � ses d�mangeaisons.</p><empty-line/><p>Rentr� chez moi, je vais droit au frigo et je me tape un grand verre de lait glac�. La nuit, avant la drume, c�est radical (comme disait le pr�sident Herriot). Sur la pointe des pinceaux je monte dans ma chambrette. Le papier cretonne, le lit de bois bien cir�, les vieux meubles fourbis par F�licie sont de bons amis accueillants dont la s�r�nit� me calme. Je m�introduis entre deux draps bien frais et j�y vais de la ronflette r�paratrice avec r�ves d�azur et vue imprenable sur le n�ant.</p><empty-line/><p>Quand je me l�ve, le lendemain matin, il fait un temps merveilleux. Le soleil cr�pite, les petits oiseaux pr�parent leur concours d�entr�e � la Scala de Milan et le ciel bleu ressemble � la banni�re des enfants de Marie. Je prends brusquement une d�cision h�ro�que. Une d�cision comme je n�en ai encore jamais prise : celle de rester chez moi.</p><p>Parfaitement, les gars, comprenne qui peut, votre San-Antonio valeureux, celui qui pulv�rise les m�choires et les myst�res les plus solides, �prouve, tout � coup, l�envie de jouer les p�res pantoufles. Apr�s ce d�marrage en trombe dans la plus d�licate et la plus surprenante des enqu�tes, la n�cessit� d�un temps mort se fait sentir. Je me dis qu�il ne suffit pas de toujours foncer bille en t�te dans la vie ; par instants on a besoin de faire le point, et parfois aussi de faire le poing. F�licie pr�pare un cacao-maison dans la cuisine. Une bonne odeur de toasts grill�s flotte dans l�air � la ronde. Je cramponne ma bonne vieille par les �paules et je lui fais la bise matinale number one. Elle se retourne, radieuse et me d�couvrant en pyjama murmure, d�une voix qui n�ose pas exprimer trop d�espoir :</p><p>��Tu n�es pas press� ce matin ?</p><p>��Non, M�man. Aujourd�hui, je me donne campo. J�ai bien envie de faire un peu de jardinage.</p><p>It is the big comotion pour F�licie. Elle en reste comme deux ronds de flan, la pauvre ch�rie, et le cacao perfide en profite pour tenter une �vasion surprise. Mais M�man, c�est pas le genre de personne qui se laisse feinter par une casserole de cacao. Elle jugule la tentative en coupant le gaz d�un geste preste.</p><p>��Bien vrai, mon grand, tu passes ta journ�e ici ?</p><p>��C�est jur�, M�man.</p><p>��Alors je vais te faire des filets de sole au vermouth et des rognons saut�s !</p><p>��Tu vas me d�guiser en B�rurier, M�man, avec ta cuisine fa�on Grand V�four !</p><p>La voil� toute joyce, la ch�rie.</p><p>Je m�habille en cradingue et je vais bricoler la v�g�tation du jardin. Un escargot me fait les cornes, une abeille joue du vibreur, c�est bath. Voyez-vous, bande d�empaquet�s, on ne se rapproche pas assez de la nature. Nous vivons tous � califourchon sur la fus�e Atlas en rouscaillant parce qu�elle ne va pas assez vite. On devrait davantage s�asseoir dans son jardin et regarder les abeilles, faire leur petit turbin. Il est loin, le consulat d�Alabanie et son �trange faune morte ou vivante. Je me demande comment �a se passe chez ces messieurs. Mais je me le demande avec d�tachement, en me foutant pas mal de la r�ponse. Je n�ai m�me pas l�id�e de bigophoner au Vieux pour lui demander ce qu�il en est ! Je vous le r�p�te, je suis en pleine l�thargie.</p><p>J�arrache un peu de mauvaise herbe, histoire de jouer les manuels. Mais j�ai rien contre le chiendent, les gars. Apr�s tout c�est une plante qui en vaut une autre. C�est une vue de l�esprit (et de quel esprit �troit !) que de classer les plantes et les animaux en bons et en mauvais. Pourquoi une vip�re ne vaudrait-elle pas un chien ? Et pourquoi une ortie serait-elle moins sympa qu�un chou rouge, je vous le demande ?</p><p>M<sup>me</sup>�Saugrenut, notre femme de m�nage arrive, avec son fichu noir et son sac � provisions. C�est une petite vieille dont la t�te ressemble � une pomme moisie. Elle a une voix qui rappelle le cri d�un p�dalier mal huil�. Par la fen�tre de la cuisine ouverte, je les entends bavarder, M�man et elle. M<sup>me</sup>�Saugrenut, c�est le genre � la vie ne m�a pas �pargn�e �. Tous les malheurs au grand complet : l�Assistance publique, le mari alcoolique, le fils tu� � la guerre, la fille enfuie avec un malfrat. Quand le bon Dieu invente une nouvelle tuile, vite il l�essaie sur la m�re Saugrenut. Les rappels d�imp�ts, les expropriations, les courts-circuits, les pannes de gaz, les chemin�es qui tombent, c�est pour sa pomme, � cette pauvre dadame. Pourtant, reconnaissez-le, �a tombe rarement, une chemin�e. Eh bien, celle des Saugrenut, elle se fait la valoche comme une grande. Et bien entendu en chutant elle ne manque pas d��craser le v�lo du mari rang� en bordure du trottoir. La pommade, quoi ! Le plus dur, � ce que raconte la petite vioque, c�est de s�y habituer ; mais apr�s �a va tout seul. Lorsqu�elle reste quarante-huit plombes sans avoir de p�pins, il lui manque quelque chose et elle se met � appr�hender. Alors le destin la rassure en �crasant son chat ou en lui cloquant un fibrome style XV de France. F�licie assure que s�il y a un bon Dieu, Il fera asseoir la m�re Saugrenut � sa droite lorsqu�elle ira faire le m�nage l�-haut. Moi je me dis que rien n�est moins s�r. Ma tronche � couper qu�il y aura une erreur d�aiguillage et qu�un archange distrait la branchera dare-dare sur Satan. Les marmites, c�est son lot, � c�te femme.</p><p>Elle est en train de raconter que son canari est crev� pendant la nuit. Elle ne pleure plus. Il y a belle lurette que les chagrins l�ont d�shydrat�e. Et pourtant, ce canari, c��tait un bon copain. Le seul canari in the world qui savait siffler la Marseillaise. Para�t qu�il se d�clenchait d�s qu�il entendait la voix du G�n�ral � la radio. Eh bien voil� : elle l�a trouv� dans le fond de sa cage, roide sur des grains de millet. C�est triste, non ? F�licie �crase une larme. La m�re Saugrenut est contente, elle aime bien que les autres pleurent sur son sort : �a la reprend un peu. Pour la distraire, F�licie se met � lui raconter la recette des filets de sole au vermouth. �a la passionne d�autant plus, la m�re Saugrenut, que chez eux ils ne morfilent que des patates et des nouilles. Elle demande � F�licie de lui �crire �a sur un bout de papier vu qu�elle collectionne les bonnes recettes. Para�t qu�elle en a un plein cahier �pais commak. Depuis le gratin de queue de langouste jusqu�au cuissot de chevreuil sauce grand veneur en passant par la salade hawa�enne et le velout� aux pointes d�asperges ; elle affirme que c�est utile d�avoir �a � sa disposition pour le cas o� elle recevrait du monde. Seulement le monde qu�elle re�oit c�est l�huissier, l�employ� du gaz, ou d�autres personnages qui viennent plut�t vous couper l�app�tit.</p><p>�a ne fait rien : elle esp�re quand m�me. C�est tenace � cet �ge.</p><p>Je ferme les yeux pour mieux m�abandonner au soleil de printemps. Notre jardin sent la terre fra�che et l�arbre en fleurs. Et puis voil� que le bignou carillonne. Les deux femmes arr�tent leur causette. La sonnerie cesse. Puis M�man para�t dans l�encadrement de la porte, la mine ravag�e par l�appr�hension.</p><p>��C�est pour toi, Antoine : M.�B�rurier.</p><p>��Dis-lui qu�il aille se faire peindre en vert ! ripost�-je. Invente n�importe quoi : je suis malade, je discute le bout de gras avec le ministre de l�int�rieur ou avec celui de l�Ext�rieur, au choix.</p><p>Elle soupire. Le mensonge, c�est pas son turf � M�man. M�me pour avoir la joie de me garder une journ�e dans ses jupes elle r�pugne � ces proc�d�s. Pourtant elle dispara�t. Tout retombe dans l�ordre et dans la tendre langueur de cette matin�e. Mon abeille s�est barr�e dans le jardin d�� c�t�. Je note � ce propos que nos voisins ont chang� de bonniche. Avant ils avaient � leur service (et au mien) une petite brunette polissonne qui s�y entendait comme pas douze pour vous astiquer les objets pr�cieux.</p><p>Ils ont remplac� cette bonne � tout faire (absolument tout), par une big vachasse made in Bretagne qui doit peser une tonne et qui ressemble � B.B. (Berthe B�rurier). Pour l�instant, la nouvelle secoue un tapis simili persan, enti�rement tiss�-machine par des retrait�s du gaz. Elle cause un tel d�placement d�air que les m�nag�res du voisinage s��meuvent, croyant � une tornade et se h�tent de fermer leurs volets.</p><p>Qu�est-ce que l��norme pouvait bien me vouloir ? �a me travaille le cuir, en louced�. Le remords me taraude menu. �a d�marre comme un mal de chaille. Au d�but, c�est juste une petite lanc�e insignifiante, mais qui se r�p�te en plus fort et qui devient vite insupportable.</p><p>Une force irr�sistible me pousse vers la maison. M<sup>me</sup>�Saugrenut et F�licie sont en train de faire les carreaux du vestibule. C�est la dame-au-canari-mort qui lave � la brosse tandis que M�man passe la serpilli�re.</p><p>Tout en fourbissant, la dame sans bonheur r�sume les plaies variqueuses de son �poux. �a la dope.</p><p>��Dis voir, M�man, interromps-je, que t�a dit le Gros ?</p><p>Elle s�y attendait, F�licie, � ma crise de conscience. Son petit San-A, elle le conna�t par c�ur.</p><p>��Il para�t qu�un certain�</p><p>Elle h�site, rougit un peu et poursuit :</p><p>��� qu�un certain Morpion a cherch� � te joindre au bureau. Il voulait te parler d�urgence.</p><p>�a fait un bruit de sac en papier crev� dans l�arri�re-salle de ma conscience. Je me dirige d�une d�marche automatique vers l�escalier.</p><p>��Je ne fais pas les filets de sole pour midi ? demande M�man.</p><p>Je n�ai pas la force d�ergoter. Je secoue mis�rablement la t�te et je monte me fringuer.</p><empty-line/><p>La concierge de Morpion astique un chandelier de cuivre au moment o� ma gracieuse silhouette se d�coupe derri�re la vitre de sa loge.</p><p>��Monsieur Maupuy, commenc�-je�</p><p>��Sixi�me gauche !</p><p>��Je sais, mais il n�est pas chez lui !</p><p>��Que voulez-vous que j�y fasse ? demande la digne dame.</p><p>J��tudie sa question et je finis par admettre qu�elle ne peut comporter de r�ponse positive.</p><p>��Vous l�avez vu sortir ?</p><p>��Non. Mais j�ai �t� absente deux heures.</p><p>��Merci�</p><p>Je vais pour me tailler. Mon regard d�gringole sur la tablette de bois o� s��tale le courrier des locataires. J�avise une carte postale sur laquelle dansent en caract�res maladroits les nom et adresse de Morpion.</p><p>Je choque la carte pour l�examiner de plus pr�s.</p><p>��G�nez-vous pas ! s��gosille la cerb�re.</p><p>Je suis son conseil et lis le libell�.</p><cite><p>� <emphasis>Cher monsieur le Professeur,</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>J�esp�re que vous �tes bient�t gu�ri et qu�on vous reverra</emphasis> � <emphasis>proch�nement</emphasis> � <emphasis>� l�externat. On a une professeuse pour vous remplacer. �a vaut pas vous. Les autres et moi se joignent pour vous adresser nos meilleurs v�ux de gu�rison.</emphasis></p><p><emphasis>De la part de Paul, de Riri, d�Albert et de moi, Victor L�cuyer.</emphasis></p></cite><p>La carte repr�sente un chat angora pr�s d�un appareil t�l�phonique.</p><p>��Vous avez un fameux toupet ! clame la pipelette. Et si j�allais chercher un agent pour vous apprendre � vivre ?</p><p>��Ce serait une grave erreur, ch�re Madame, affirm�-je. Un agent ne me para�t pas tellement qualifi� pour enseigner cette d�licate mati�re.</p><p>Je lui produis ma carte et elle se calme instantan�ment.</p><p>��Ah bon, vous ne pouviez pas le dire tout de suite ? Qu�est-ce qui se passe ?</p><p>��� quelle heure le courrier arrive-t-il ?</p><p>��Huit heures�</p><p>��Malgr� votre absence, les locataires peuvent prendre le leur � travers ce guichet, n�est-ce pas ?</p><p>��Oui.</p><p>��Et M.�Maupuy n�a pas pris le sien en sortant.</p><p>��Non.</p><p>��C�est curieux, n�est-ce pas ?</p><p>��Oui.</p><p>��Vous �tes certaine de pas l�avoir aper�u ?</p><p>��Non.</p><p>��Je ferais peut-�tre bien de remonter ?</p><p>��Oui.</p><p>��Il n�entend pas tr�s bien ?</p><p>��Non.</p><p>N��tant pas dou� pour le ping-pong, je quitte la dame pour me refarcir les six �tages. Je file un nouveau coup de sonnette tr�s percutant qui, dans cet immeuble bourgeois, fait l�effet d�un �clat de rire dans une �glise au moment de l��l�vation.</p><p>Seuls, des miaulements de chats me r�pondent. Dans ces cas-l�, il n�est que de faire appel � S�same, le valeureux, pas vrai, mes biches ? La serrure de Morpion est aussi modeste que lui. Avec une fourchette � escargot on lui ferait rendre� gorge. En moins de temps qu�il n�en faut � un lapin pour devenir vison chez un fourreur, la porte s�ouvre. Trois greffiers se cloquent dans mes jambes en miaulant d�sesp�r�ment. Je bondis dans l�appartement, m� par un funeste pressentiment. �a pue de plus en plus chez Morpion. Ses matous feraient la fortune de la maison Airwick. Mais, chose curieuse, mes craintes sont vaines. L�appartement est vide. Pas plus de Morpion que de babouches � l�int�rieur d�une mosqu�e. J�ai beau regarder sous le lit, dans les placards et dans les tiroirs de la commode, je fais chou-blanc.</p><p>Soulag�, je vais me planter devant la crois�e. La fa�ade du consulat est neutre comme s�il s�agissait du consulat de Suisse. Un je-ne-sais-quoi de bizarre, de troublant, me titille le gosier. Je m�interpelle sans fa�on et je me dis, � br�le-pourpoint : � Qu�est-ce qui ne tourne pas rond, San-A ? Pourquoi ressens-tu ce malaise ind�finissable ? �</p><p>Je ne me r�ponds rien. Le logement est en d�sordre, mais c�est le d�sordre de Morpion. Les chats devraient composer une ambiance rassurante, et pourtant ils ont quelque chose de fun�bre. Voyons : ce matin, Maupuy a appel� au bureau. Il voulait me parler d�urgence. Qu�avait-il � me dire ?</p><p>Il est sorti, n�gligeant, lui, l�homme routinier, de prendre son courrier chez la concierge.</p><p>C�est suspect.</p><p>Oh, naturellement, des tordus comme vous ne s�arr�teraient pas � ces minuscules d�tails. Vous autres, vous seriez capables de vous asseoir sur un fourneau sans m�me remarquer s�il est allum� ou non. Seulement, le commissaire bien-aim� travaille dans le minutieux, lui. Il a une sensibilit� de forceur de coffres. Les impond�rables c�est sa p�ture. Alors, comme il est plus sensible qu�une plaque photographique, il est l�, ind�cis, � se dire que �a carbure mal et � chercher pourquoi.</p><p>Je d�cide d�aller au burlingue interviewer B�ru. Des fois que Morpion lui aurait fourni des explications ?</p><p>C�est en me dirigeant vers la lourde que ma sagacit� proverbiale<a l:href="#n_5" type="note">[5]</a> fait son turf. Je d�couvre ce qu�il y a de choquant dans l�appartement. Oh, il s�agit d�un l�ger d�tail, mes fils : on a d�croch� le petit balancier de la pendulette. Il repose � c�t� de celle-ci, tout b�te. Le cadran inerte indique dix heures moins vingt. Je mate l�heure � ma propre horloge. Il va �tre midi.</p><p>Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais j�en connais que �a �tonnerait, non ?</p></section><section><title><p>CHAPITRE IX</p></title><p>��B�ru est rentr� chez lui, me dit le pr�pos�. Il a du monde � d�jeuner.</p><p>Avec un soupir gros comme le Mistral lorsqu�il est en rogne, je d�cide d�aller visiter les B�rurier. Je parviens dans leur immeuble au moment o� un vieillard ensanglant� d�vale l�escalier en courant, suivi d�une vieillarde glapissante, puis d�une quadrag�naire larmoyante et enfin d�un gamin hilare. J�intercepte ce petit monstre.</p><p>��Qu�est-ce qui arrive, joyeuse t�te d�hilare ? m�inqui�t�-je.</p><p>��C�est le tigre � M.�B�rurier qui vient de mordre grand-p�re, m�explique-t-il en �chappant � mon �treinte.</p><p>Chez les B�ru c�est la consternation. Le Gros est en train de savater d�importance le minet du Bengale qu�il a ramen� de Torino<a l:href="#n_6" type="note">[6]</a>.</p><p>��Cl�menceau ! � la niche tout de suite ! mugit le Dompteur.</p><p>Sa baleine me saute sur le poiluchard et m�inonde de ses larmes. Elle maudit son horrible bonhomme dont les marottes insens�es compromettent la f�licit� du m�nage. Explications : ils �taient sur le point d�acheter une petite maison de campagne en viager. Les � gens � en question �taient venus signer, mais le vieux propri�taire a pris une quinte de toux. Or, Cl�menceau, le tigre des B�rurier, a horreur d�entendre tousser. Il s�est jet� sur le vendeur et l�a d�guis� en Van Gogh, en lui mangeant l�oreille droite. L�affaire semble donc compromise.</p><p>B�ru a fini par boucler son m�dor � rayures dans les gogues. �a n�arrange rien, vu que son Saint-Bernard s�y trouvait d�j�, ainsi que la bonne. Un remue-m�nage monstre �clate. La bonne, une bl�me-blondasse-�-verrues-poilues sort avec la lunette des ouat�res autour du cou tenant le Saint-Bernard en laisse avec la cha�ne de la chasse d�eau. Elle ne parvient pas pour autant (ni pour moins que �a) � contr�ler le toutou.</p><p>Le tigre et lui se paient une peign�e f�roce. Berthe est oblig�e de se mettre hors d�atteinte en grimpant sur la table. Seulement le meuble est con�u pour supporter une coupe d�opaline et il s��croule sous la charge. Berthe se raccroche au lustre. Lui non plus, le pauvre biquet, n��tait pas con�u pour. Il c�de � Berthe, imitant en cela tous les livreurs du quartier. Le c�tac� d�rouille une vasque de verre format couvercle de lessiveuse sur la th�i�re. Les �clats constellent les environs imm�diats. En tombant, le lustre a entra�n� deux m�tres carr�s de plafond. Malheureusement, ce plafond �tait � double usage puisqu�il servait de plancher au voisin du dessus.</p><p>Par l�orifice, on aper�oit un vieux monsieur surpris qui branche � tout va son sonotone � air conditionn� sur la corrida.</p><p>��Bonsoir, monsieur Lesage ! lui crie aimablement B�ru tout en cherchant � s�parer les antagonistes. Excusez le d�sordre, c�est ces maudites bestioles qui nous font des mis�res.</p><p>��Non, merci, j�ai d�j� d�jeun� ! r�pond le sourdingue qui n�a pas pig�.</p><p>La bonne a fini par l�cher la cha�ne. Elle vient au secours de Berthe et lui enl�ve les morceaux de lustre plant�s dans ses bajoues au moyen d�une pince � sucre. Elle pleure, la pauvre soubrette. Elle ne comprend pas qu�il puisse arriver des malheurs pareils �tant donn� qu�elle a sur elle une m�daille de Lourdes b�nite par M<sup>gr</sup>�P�taouchnock en personne. Y a vraiment des trucs inexplicables en ce bas monde ! B�ru est un cyclone � lui tout seul. Il affirme qu�il est le seul ma�tre et qu�il va se f�cher. En repr�sailles, le Saint-Bernard lui d�robe le fond de son pantalon, tandis que le tigre emporte la manche de son veston. Mais B�rurier sait traverser les �preuves le front haut. Il suit contre vents et ma raie son petit bonhomme de boulevard. Il court � la cuisine, s�empare d�une marmite pos�e sur le feu sans m�me prendre la peine d�en �ter le couvercle.</p><p>��Ah ! mes sagouins, �ructe l��trusque, une marmite d�eau bouillante, �a va vous calmer les nerfs.</p><p>Et vlan, il balance le contenu du r�cipient en direction des combattants. Horreur, il ne s�agit pas d�eau mais d�une onctueuse blanquette de veau. Re-horreur, c�est Berthe qui la r�ceptionne dans son d�collet�. Ah ! mes a�eux, vous parlez d�une recette ! La blanquette de veau-gras double, c�est la trouvaille du si�cle. B.B. se met � ululer comme les sir�nes de midi le premier jeudi du mois. Elle dit qu�elle meurt. Mais elle le dit avec une �nergie rassurante. Elle arrache son corsage de soie imprim�e qui repr�sente des choux-fleurs sur un fond de p�tales de roses. Elle arrache son monte-charge � calandre blind�e, elle d�fait sa gaine. Moi je vous jure qu�au Crazy Horse Saloon son num�ro ferait sensation.</p><p>Honteux de son cruel �chec avec la blanquette, le Gros emploie d�autres moyens plus vigoureux. Il s�empare d�un lampadaire en bois tourn� et d�crit des moulinets ravageurs. Deux potiches, la photo de ses parents, un pl�tre d�art repr�sentant un cerf dans un hallier, la couronne de fleurs d�oranger de madame (sous cloche de verre), le buste en sucre du g�n�ral Weygand, un poste � transistors, le cadran du t�l�viseur, la glace de la desserte, le marbre de la chemin�e, un chandelier en faux bois v�ritable, une langouste naturalis�e, un barom�tre au beau fixe, un broc � injection, une paire d�appliques Empire et la pi�ce mont�e destin�e au dessert sont an�antis en un laps de temps extr�mement r�duit. Le lampadaire s�abat enfin sur les antagonistes � poils. C�est le tigre qui morfle. Il �ternue douze dents impeccables et s�abat. D�concert�, le Saint-Bernard se met � lui humer le fouinozoff. Un second coup de lampadaire le met � l�horizontale. B�ru balance son arme par-dessus son �paule. L�abat-jour coiffe le chef de Berthe en costume d��ve. Vous ne pouvez pas savoir ce qu�elle est choute, notre brave baleine, avec pour tous v�tements : des bas, un abat-jour en parchemin et une br�lure. Elle n�a plus la force de rouscailler. Finie, termin�e, soumise, qu�elle est ! Il avait raison, B�ru, c�est lui le seul ma�tre � bord apr�s Dieu. Il fait l�inventaire des d�combres : son tigre est mort, le Sahara Bernard a l��chine bris�e et il va falloir cavaler chez L�vitan pour rebecqueter le logement.</p><p>��Voil� ce dont il retourne quand on me fait sortir du M�kong ! lance-t-il en guise d�ultime avertissement.</p><p>Mais d�j�, l�oreille de l�homme averti devine une l�g�re angoisse dans sa voix. Il sait, le bon Gros, que le choc en retour ne tardera pas. Berthe, c�est pas le genre de paroissienne qui tol�re longtemps un rebecca de cette ampleur dans sa carr�e. Les repr�sailles vont valoir le coup de cidre, les gars !</p><p>L�-haut, � l��tage au-dessus, le sour-dingue s�est install� au bord du trou sur un pliant et continue de visionner comme un pingouin materait l�int�rieur du d�troit de Bering � travers un trou pratiqu� dans la glace.</p><p>Il conna�t ses bons voisins. Il sait que la deuxi�me manche va d�buter et qu�on peut m�me esp�rer voir jouer les prolongations. Jusqu�ici, B�ru m�ne au goal-average, mais sa baleine r�cup�re. La voil� qui se rel�ve, assist�e de la bonne. Elle r�int�gre son slip et son corsage. Le plus gros �tant emball�, elle est par�e pour les man�uvres de printemps, la ch�rie. Son calme fait pr�sager le pire.</p><p>Il se produit.</p><p>Elle regarde autour d�elle, ne trouve rien de satisfaisant et va dans leur chambre chercher de quoi s�assouvir. Elle en revient avec l�attirail de p�che de Sa Majest�, au complet. Avec des gestes m�thodiques, Madame d�guise la canne � lancer en bambou cambodgien rectifi� en allumettes su�doises.</p><p>��Berthy ! lamente le Plaintif.</p><p>Elle n�en a cure. Maintenant c�est le moulinet � tambour qu�elle balance par la crois�e. La bonne pleure de plus belle. Elle est bonne, la bonne, c�est son m�tier qui le veut. Elle r�cite un pater de foi en latin, un autre en breton, un troisi�me en gesticulant, mais le ciel ne semble comprendre aucune de ces trois langues ce matin. M<sup>me</sup>�B�ru renverse la table de salle � manger pour avoir les coud�es franches. B�ru n�a plus d�espoir qu�en moi-m�me.</p><p>��San-A ! supplie-t-il, causes-y ! T�as vu que tout n��tait pas ma faute.</p><p>La Berthe l�ve son regard rouge tor�ador sur le voisin sonotonis�.</p><p>��Vous �tes t�moin ! lui crie-t-elle, bravache.</p><p>��Il est midi vingt ! annonce le digne homme.</p><p>��Ch�re Berthe, interviens-je, vous devriez vous calmer. Une jolie femme doit avoir un parfait contr�le de ses nerfs.</p><p>Elle me demande si j�ai le contr�le de ses fesses. Ne poss�dant pas ce privil�ge, force m�est d�en convenir avec toute la loyaut� que vous me connaissez. Oh ! cette soupi�re-party, mes potes ! Le Limoges est � la peine. On pr�pare le planning de Saint-Gobain chez les B�rurier. Les locataires s�annoncent par toutes les portes de la maison. Des dames am�nent leurs tricots, des messieurs en oublient Midi-Magazine. La concierge t�l�phone � la voirie pour demander aux boueux de pr�ter un camion d�urgence afin de d�blayer les d�combres. Peut-�tre qu�il va falloir pr�venir les pompiers ?</p><p>Je m�interpose entre les deux �poux.</p><p>��Sortez-vous, cr�tin, ou je vous assomme aussi ! vocif�re la Gravosse.</p><p>��Un instant, ch�re madame, je n�ai qu�une question � poser � votre mari. Dis voir, Gros, qu�est-ce qu�il voulait, Morpion, ce matin ?</p><p>��Te parler, bredouille l�Enflure. Il a dit que c��tait extr�mement t�urgent. Question de vie ou de mort. Qu�il fallait te pr�venir co�te que�</p><p>Il n�a pas le temps d�achever. La Berthe m�a contourn� en brandissant un fauteuil et elle abat le lourd si�ge sur le portrait de son Ob�se.</p><p>J�enjambe le Gros pour gagner la sortie de secours.</p><p>��Vous partez d�j� ! s��tonne une vieille dame aux blancs cheveux.</p><p>��Oui, m�excus�-je, j�ai un rendez-vous urgent. Mais je t�cherai de revenir � la s�ance de 15�heures pour voir la fin.</p></section><section><title><p>CHAPITRE X</p></title><p>Le 44 de la rue Saint-Martin ressemble au 45, sauf qu�il se trouve de l�autre c�t� de la rue. C�est une maison tout en murs avec un toit et des fen�tres. Il y a une porte pour y entrer ; des escaliers pour monter dans les �tages et une concierge pour recommander aux visiteurs de s�essuyer les pieds avant de les emprunter. Je demande � la dame en question o� cr�che M<sup>lle</sup>�Yapaksa Danlhavvi. Elle me dit qu�elle habite le rez-de-chauss�e, ce dont je lui sais gr�, l�immeuble ne comportant pas plus d�ascenseur qu�un bungalow de plain-pied.</p><p>Une petite porte malade sur laquelle une carte de visite met une tache claire : c�est l� ! Pas de sonnette. Je replie mon index et je me sers de ma seconde phalange comme d�un heurtoir. Miracle du progr�s : on m�ouvre. Miss Tresses est l�, avec ses tresses justement. Je vous prie de consid�rer que je suis le modeste interpr�te de la v�rit� la plus authentique lorsque je vous affirmai que cette gosse est une beaut�, en plus joli !</p><p>Ses cheveux de jais mettent en valeur son teint mat et, une politesse en valant une autre, son teint mat exalte le brillant de ses cheveux de jais. Elle poss�de des yeux extraordinaires : mauves avec des bulles d�or dedans. Ses pommes l�g�rement saillantes, sa bouche charnue, ses narines palpitantes, sa taille �tre anglais (pardon : �trangl�e), ses jambes termin�es par des pieds constituent � eux tous une sorte d�esp�ce d��uvre d�art qui ridiculise la V�nus de mon camarade Milo. Mais ce que cette magnifique cr�ature a de plus beau, outre son calendrier des P.�et�T. dont la gravure repr�sente un coucher de soleil pendant une �clipse de lune, c�est sa poitrine. Comme on conna�t les seins on les adore, pr�tend un proverbe. Ceux de Yapaksa ont ce qu�il faut pour d�clencher la ferveur publique. D�abord ils sont volumineux. C�est pas que je sois particuli�rement port� sur la quantit�, mais quand la qualit� fait �galement partie du voyage il faut bien s�incliner, non ? Ceux de la demoiselle m�ont l�air dr�lement costauds, les gars ! � c�t� d�eux, le marbre le plus dur ressemble � du caoutchouc mousse. On doit se faire bobo quand on se cogne sur ce car�nage. Ils m�hypnotisent.</p><p>��Mademoiselle Danlhavvi ? croass�-je en la fixant dans le bleu des seins (elle porte un corsage pervenche).</p><p>Elle me refile un sourire que je voudrais pouvoir vous offrir � tous pour vos �trennes.</p><p>��Oh ! oh ! le commissaire San-Antonio, gazouille cette fleur d�Alabanie. Qu�est-ce qui me vaut le grand honneur de votre visite ?</p><p>J�en reste comme le radeau de la M�duse, les gars.</p><p>��Vous me connaissez ? d�tect�-je adroitement.</p><p>Elle s�efface pour me laisser p�n�trer dans un logement d�une pi�ce, modeste mais propret.</p><p>��Qui ne vous conna�t pas ! Et comment vous ignorerait-on apr�s avoir travaill� pour M.�Pinaud ! Son bureau �tait tapiss� de votre image, monsieur le commissaire. Vous �tiez le Dieu de son officine !</p><p>Pas besoin de la passer � la radio pour se rendre compte qu�elle est intelligente et pleine d�esprit. Ne vous faites pas de berlue ; moi, un petit lot commak c�est ma pointure. Je l�emporte sans l�essayer.</p><p>J�aper�ois sur une minuscule table une assiette contenant une tranche de jambon. Devant l�assiette un verre de lait (en anglais : <emphasis>a glass of milk</emphasis>) et pr�s du verre une banane qu�elle destine peut-�tre � son dessert bien qu�elle m�ait l�air de vivre seule.</p><p>��Vous �tiez en train de d�jeuner, re-marqu�-je, je m�excuse de vous d�ranger.</p><p>��Je suis trop contente de vous conna�tre, riposte la belle enfant, voulez-vous que nous partagions ? J�ai une autre tranche de jambon dans mon petit frigo, vous savez !</p><p>��J�accepte � une condition, fais-je, c�est que je vous invite � d�ner ce soir.</p><p>Ses paupi�res battent doucement, juste ce qu�il faut pour avoir l�air pudique sans avoir l�air pimb�che.</p><p>��Pourquoi pas ?</p><p>Aussi simple que �a, mes poulettes. Vous ne direz pas que le charme de San-Antonio c�est de la l�gende pour journal de mode ? � peine le temps de se dire bonjour et nous voil� comme deux amoureux. Elle ouvre une bo�te de petits pois et met du beurre dans une casserole pour faire chauffer ces v�g�taux. Les merveilleuses nattes de la gosse sont des guides que j�aimerais saisir � pleine main. Je lui en fouetterais doucement les �paules et je crierais hue ! Mais tel que je me connais, c�est moi qui avancerais. Si vous me trouvez trop os� dans mes propos, dites-le moi : j�oserai moins.</p><p>On grignote en se regardant l�iris.</p><p>��Vous devez me trouver bien liante, n�est-ce pas ? murmure-t-elle soudain, mais M.�Pinaud m�a tellement parl� de vous que j�ai l�impression de vous conna�tre.</p><p>Je me gaffe de ce que la Pinoche a pu baver sur mon compte. S�agit d��tre � la hauteur de ses radotages car il en a s�rement remis, Pinuchet. Il m�a d�crit comme �tant l��p�e number one du si�cle ! L�homme � la matraque d�airain ! Le Casanova grand sport � triple carburateur !</p><p>��Au fait, pourquoi cette visite, monsieur le commissaire ?</p><p>��Parce que vous �tes Alabanaise, dis-je.</p><p>Elle se rembrunit, ce qui, vu la couleur de sa chevelure, est un tour de force.</p><p>��Je ne comprends pas.</p><p>��Il y a quelque temps, vous avez fait une demande de visa pour retourner dans votre pays ?</p><p>��Non pour y retourner, mais pour y aller, rectifie-t-elle, car je n�y ai jamais mis les pieds. Je suis n�e en France, mais j�ai de la famille l�-bas que j�aimerais conna�tre, aussi, avant les derni�res vacances, avais-je eu l�intention de�</p><p>��Et le visa vous a �t� refus� ?</p><p>��Oui.</p><p>��On ne vous a pas convoqu�e au consulat depuis ce refus ?</p><p>��Non. Pourquoi ?</p><p>J�h�site � lui bonnir le pourquoi du comment du chose.</p><p>��Avez-vous lu les journaux ? biais�-je.</p><p>��Bien s�r.</p><p>��Vous avez lu les petits incidents qui se sont produits rue de la Pompe ?</p><p>Elle opine.</p><p>��En effet. Ce vitrier tomb� de la fen�tre hier, et ces deux meurtres des gardiens, la nuit. Vous enqu�tez � ce propos, commissaire ?</p><p>��Sur la pointe des pieds, souris-je.</p><p>��Je comprends, M.�Pinaud vous a parl� de moi et vous avez cru que je vous aiderais � comprendre la mentalit� alabanienne ?</p><p>��Y a de �a en effet.</p><p>��H�las, je ne vous serai pas d�un grand secours, avoue Yapaksa en souriant modestement. J�ai �t� �lev�e � la fran�aise, par une m�re fran�aise. Papa ne m�a gu�re donn� que son nom. Je suis all�e deux fois au consulat : une premi�re fois pour d�poser ma demande, une deuxi�me fois pour aller chercher le refus. Je ne connais aucun Alabanien.</p><p>��Vous parlez la langue ?</p><p>��Ce que j�en connais me servirait tout juste � commander un steak pommes frites dans un restaurant de Strukla, la capitale�</p><p>Elle me sert ses petits pois. Je suis chavir� par sa pr�sence, par son parfum.</p><p>��O� travaillez-vous en ce moment ?</p><p>��J�ai un emploi dans une manufacture de trous farcis ; mais je suis en vacances pour six jours. La maison est all�e se r�approvisionner en trous.</p><p>J�aimerais essayer de pousser mon avantage en bousculant les siens tout de suite apr�s les petits pois ; seulement je suis pr�occup� par mon brave p�re Morpion. Qu�avait-il donc de si urgent � me dire ? Pourquoi a-t-il pr�tendu que c��tait une question de vie ou de mort ? O� est-il all� ? Pour quelle raison a-t-il d�croch� le balancier de sa sacr�e pendulette ? Autant de questions captivantes auxquelles je ne puis r�pondre !</p><p>��Vous semblez songeur, commissaire ?</p><p>��Je le suis.</p><p>Et comment qu�il est, votre beau San-Antonio, mes na�ades ! Ce qui me trouble le plus dans tout ce bouzin, c�est peut-�tre mon propre comportement ! Tenez, ce matin, je me r�veille apr�s une nuit � combien agit�e et au lieu de me ruer au turbin, je d�cide de flemmarder dans les jupes de F�licie ; curieux, hein ? Je finis par me coller tout de m�me entre les brancards mais je ne vais pas tr�s loin et me voici en train de faire la d�nette en compagnie d�une jolie petite p�teuse que je ne connais (encore) ni des l�vres ni des dents. Mais qu�est-ce qui t�arrive, mon San-A ? Tu couves les oreillons ou quoi ? C�est pas normal, �a ! T�aurais pas par hasard le bulbe qui bourgeonnerait ou les hormones qui perdraient de la valve ? �a se soigne, ce que tu as, fils ! Faut consulter, et pas l�siner sur la plaque du toubib. Le chef de clinique � vingt raides le palpage, tout de suite !</p><p>Je gamberge un moment, les yeux perdus dans le d�collet頗 trop timide � mon gr頗 de Yapaksa. J�ai l�impression d��tre sur les pentes immacul�es de Courchevel, les gars.</p><p>��Dites, mon petit c�ur, murmur�-je apr�s avoir refait surface, vous savez que j�aimerais bien avoir des tuyaux sur l�Alabanie nouvelle et les Alabaniens. Il doit bien y avoir une colonie � Paname ?</p><p>��Je connais un restaurant alabanien pr�s de la place P�reire. On y mange du Krassouillard-Pann� et de la Khoulianb�ton aussi bons, parait-il, qu�� Strukla.</p><p>��Et � part ce haut lieu gastronomique ?</p><p>��Je ne connais rien d�autre.</p><p>��On pourrait aller y d�ner ce soir ?</p><p>��Si vous y tenez, avec plaisir ; je suis en vacances, vous dis-je.</p><p>Nous partageons la banane et ma ravissante h�tesse me propose du caf�. Riche id�e, peut-�tre que �a me remettra en selle ? Je m�assieds sur son divan tandis qu�elle pr�pare son caoua.</p><p>��Vous vivez tout � fait seule ? lui dis-je.</p><p>Question �pineuse. Elle hoche la t�te.</p><p>��J�avais un ami, mais nous avons rompu.</p><p>��Si bien que vous �tes tout � fait en vacances ?</p><p>Elle vient s�asseoir aupr�s de moi tandis que le caoua est en train de passer. J�ai id�e que mon physique avantageux (les deux pour le prix d�une !) lui porte � la peau. Je v�rifie : c�est oui. Mon bras en lasso (comme dirait Gloria) l�enlace. Elle se laisse harponner, gentille. Elle est pour le baiser ardent, Yapaksa. Les mimis d�gust�s avec une paille, elle n�aime pas. Ce qui lui faut c�est la grosse livraison en vrac. Apr�s on fera le tri.</p><p>� sa fr�n�sie je pige combien la solitude lui pesait. Les solos de mandoline �a finissait par la fatiguer, la pauvrette. Elle avait besoin qu�on lui entonne l�air de la L�gion, version belge : � Tiens, voil� du Baudouin, voil� du Baudouin ! �</p><p>Je lui refile les cours de la Bourse en morse. Elle grimpe, grimpe ! La voil� pos�e sur son orbite. Elle geint, elle crie, elle cause. Elle m�appelle Fernand, mais je m�en fous, je ne suis pas sectaire. Il y a tellement de nanas � travers le vaste monde qui appellent leur mari San-Antonio lorsqu�ils jouent les supermen ! D�ailleurs, malgr� sa p�moison elle se rend compte de son lapsus et s�en excuse, je lui accorde son pardon bien volontiers. Les �bats se poursuivent avec une grande courtoisie. Les pourparlers semblent rester un moment dans l�impasse, mais une reprise du dialogue s�engage de nouveau et nous parvenons � un aboutissement heureux qui donne pleine et enti�re satisfaction aux deux parties. Comme je m�appr�te � lui dire merci et elle � me dire encore, voil� qu�on frappe � sa porte. Nous avons une m�me grimace. Yapaksa me consid�re d�un �il morose, maudissant le f�cheux qui se permet de perturber une aussi noble partie de plaisir. On re-toque.</p><p>��Ouvrez ! lance une voix forte. Police !</p><p>J�en ai la glotte qui tr�pide comme une jeep dans une terre labour�e. Si les poulets font une descente chez Miss Tresses, je vais avoir bonne bouille, mes fr�res, dans la tenue o� je suis !</p><p>��Un instant ! r�pond la gosse.</p><p>Elle se l�ve tandis que je me blottis sous les draps. En tenue d��ve, elle va jusqu�� la porte, et actionne le verrou en s�effa�ant le plus possible de c�t� pour masquer sa nudit�. Elle entrouvre imperceptiblement la lourde et coule un �il dans le couloir.</p><p>��Que me voulez-vous ? demande-t-elle.</p><p>��Vous �tes mademoiselle Danlhavvi ?</p><p>��Oui, mais pourquoi�</p><p>Un �trange bruit se fait entendre. �a ressemble � un petit marteau piqueur. La porte vibre et des trous s�y d�coupent d�une fa�on hallucinante. Dans un �clair je pige tout : on assaisonne Yapaksa avec un gros calibre muni d�un silencieux. Par miracle elle �chappe � la terrible rafale. Et vous savez gr�ce � qui elle s�en sort, ma jolie Alabanienne ? Gr�ce � ce bon commissaire San-Antonio. Merci, monsieur le commissaire : �a c�est du bol ! Vous avez �t� bien inspir� en convoitant cette douce enfant, en l�ensorcelant, en l�accaparant, en l�annexant, on l�indexant, en la faisant mettre � loilp�. Comme elle est nue, sa pudeur l�a oblig�e � se tenir tout � fait en biais afin de d�rober son corps d�alb�tre aux regards salaces des visiteurs. Vous pigez ? Si bien que le tireur qui la mitraille au jug� ne se rend pas compte que ses valdas se perdent dans le mur d�en face. La seringu�e s�ach�ve. Je cramponne � la vol�e deux objets de premi�re n�cessit�, � savoir : mon slip et mon revolver. D�une pouss�e j��carte la gosse plus morte que vive et je fonce dans le couloir. � la porte d�entr�e, il y a un type assez menu, sangl� dans un imperm�able verd�tre et coiff� d�un chapeau imperm�able. Il bombe comme un perdu. La concierge crie en m�apercevant dans l�appareil o� je suis. Pour calmer ses angoisses j�enfile mon slip et je sors dans la rue Saint-Martin, le p�tard � la main. Vous verriez les badauds, les frimes qu�ils exposent en vitrine, mes lapins ! C�est pas racontable ! Un homme presque nu qui fonce en brandissant un revolver, ils ont jamais vu �a, jamais ! L�homme � l�imperm�able vert s�est aper�u que je le coursais et il les met en passant le grand d�veloppement. Si la rue Saint-Martin �tait d�gag�e je me paierais un carton, mais j�ai trop peur d�assaisonner des innocents. D�ici pas longtemps, c�est moi qu�on va choisir comme cible. Les bourdilles vont me prendre pour un dingue en crise et faire le n�cessaire�</p><p>J�ai un gros avantage sur le poursuivi : je suis nu-pieds et ce ne sont pas les fringues qui me g�nent pour courir.</p><p>Je gagne du terrain nettement. Dix m�tres encore et il est � moi. Il le comprend et tire par-dessus son �paule gauche. La balle me siffle � l�oreille et va se perdre dans le radiateur d�un camion. Plus que six m�tres.</p><p>��Arr�te o� tu es mort ! lanc�-je.</p><p>Au lieu de r�pondre, il d�fouraille encore, mais il ne lui reste plus de pralines dans son bocal. Alors il s�engouffre sous un porche. J�y p�n�tre � sa suite. Il s��lance dans un escalier de bois ; moi itou (comme dirait Troulala).</p><p>Je plonge et je saisis un pan de son imper. Je tire. Cette carne d�fait son v�tement qui me reste dans les pognes. Il poursuit son ascension. Je continue la mienne. Il m�a repris un peu d�avance. Je l�entends qui r�arme son arquebuse tout en escaladant les marches. On franchit le premier �tage, le second, puis le troisi�me. Au quatri�me c�est le terminus : tout le monde descend. Je pige sa tactique. Il se couche sur le palier, au ras de l�escalier. Il occupe une position strat�gique de premi�re classe. Le gars Bibi ne commet pas l�imprudence de poursuivre la grimp�e. Au contraire, je me h�te de red�valer quelques marches de mani�re � me trouver sur le palier du troisi�me. Nous voici quittes, en somme. Je ne peux plus monter, mais lui ne peut plus descendre. Je pr�f�re ma position � la sienne. D�en bas me parvient une rumeur de foule. Puis de grosses godasses sign�es Poulmane�s house font chanter les vieilles marches de bois. Des p�lerins en p�lerines montrent le bout de leurs k�pis � l��tage au-dessous. Vu en coupe, il serait bidonnant, cet immeuble !</p><p>��Jetez votre revolver et levez les bras ! m�ordonne un agent.</p><p>On a raison de dire que l�agent ne fait pas le bonheur.</p><p>��Ne vous tracassez pas pour moi, les gars, leur dis-je, je fais partie de la police. Appelez plut�t des renforts car il y a un type dangereux � alpaguer � l��tage au-dessus.</p><p>��Si vous ne jetez pas tout de suite votre arme, nous tirons ! r�pond le poulet.</p><p>Vous parlez d�un petit incr�dule !</p><p>��Je suis le commissaire San-Antonio, lui r�v�l�-je, certain de l��pater.</p><p>��Et moi le duc de Guise, r�torque ce fin lettr� qui ne doit pas rater les �missions de M.�Castelot.</p><p>Pour lui un flic ne saurait se balader en slip dans les rues de Pantruche, comprenez-vous ? On est conformiste dans la Rousse.</p><p>Si mon ange gardien ne me d�bloque pas dare-dare (comme dirait mon ami Fr�d�ric) un cr�dit d�imagination, je vais me faire repasser par les archers de ma compagnie, ce qui serait un comble.</p><p>��Ne tirez pas, bon Dieu, puisque je vous r�p�te que je suis San-Antonio. Allez au 44 de la rue, chez M<sup>lle</sup>�Danlhavvi, vous y trouverez mes fringues et mes papiers.</p><p>��Et pendant ce temps, vous�</p><p>J�ai une id�e de g�nie.</p><p>��Le commissaire de votre quartier s�appelle N�zel. Gaston N�zel, dit Tonton ; vrai ou faux ?</p><p>Les poulardins sont troubl�s.</p><p>��Et avant lui c��tait le commissaire Plucheux, �douard Plucheux. Il avait une tache de vin sur la joue droite.</p><p>J�ai gagn�, les gars.</p><p>��Peut-�tre qu�il dit vrai ? sugg�re le deuxi�me poultock.</p><p>��Je vous demande d�aller chercher des renforts. Il y a � l��tage sup�rieur un tueur que je veux attraper vivant�</p><p>��Pas besoin de renfort ! fanfaronne le poulet incr�dule.</p><p>Il me rejoint, son p�tard � la main. Au passage il me d�visage.</p><p>��En effet, soupire-t-il, je crois bien que vous �tes le commissaire San-Antonio.</p><p>��Et moi j�en suis persuad�, r�ponds-je.</p><p>Il manque de d�f�rence. Le tordu qui a pr�tendu un jour que l�habit ne faisait pas le moine devait avoir une chenille velue � la place de la cervelle. Je vous garantis qu�un superman d�loqu� n�impressionne plus ses subordonn�s. Pour bien me prouver sa suffisance, le gardien of the peace continue de gravir les marches. Et, naturellement, ce qui devait se produire, se produit : il �cope d�une prune en plein cigare. Il reste un instant immobile, sid�r�, puis il bascule en arri�re et reste �tendu sur les marches, la t�te en bas. Un gros filet de sang ruisselle sur l�escalier avec un petit bruit immonde.</p><p>��Vous avez pig�, maintenant ? fais-je au second poulet. Alertez la brigade des gaz et en vitesse.</p><p>Il ne demande pas mieux que de se rabattre � l�air libre.</p><p>La d�tonation n�a pas fait beaucoup de bruit gr�ce au silencieux (c�est une marotte chez ces Alabaniens). Pourtant, les gens de l�immeuble commencent � d�bouler de leurs logements, alert�s par le brouhaha. J�entends une porte s�ouvrir, au-dessus de moi. Un nouveau coup de feu claque. Un cri lui r�pond, suivi de la chute d�un corps. Je per�ois un pi�tinement. Le tueur vient de quitter son poste de guet pour se terrer chez un locataire qu�il vient d�effacer. Je me hasarde. En effet, le palier n�est plus occup� que par un cadavre de vieux monsieur.</p><p>Le malheureux agonise avec des petites ruades tragi-comiques. La vie est un mal dont on a parfois de la peine � gu�rir.</p><p>Au quatri�me, il n�y a qu�une porte, je n�ai donc pas le choix. Je me claque au mur, et j�appuie le canon de mon camarade Tu-Tues contre le trou de la serrure. Je tire. La d�tonation fait un bruit d�enfer et la porte s�ouvre. Je risque un �il. L�appartement est minable : deux petites pi�ces sales, noires, chichement meubl�es. Une fen�tre ouverte, j�y cours� Mon tueur fuit par les toits. Il a saut� sur la couverture de zinc d�un hangar situ� cinq m�tres plus bas, et il court en direction d�une chemin�e. Je sauterais bien, mais sans souliers je risque de me claquer la cheville. Alors j�avance le bras, je ferme un �il. C�est toujours un instant terrible que de tirer sur un fuyard. R�pondre � une attaque c�est spontan�, �a ne demande que des r�flexes. Mais viser un type qui se d�bine n�cessite une force de caract�re peu commune. Je vise ses jambes et je l�che mes bastos. Une, deux, trois, quatre. Pos�ment. Le gars fait une pirouette, ses fl�tes lui disent bonsoir et il s�abat sur le toit. Il cherche � se cramponner, mais la pente le happe, l�entra�ne, l�absorbe. Il roule de plus en plus vite. Il perd son chapeau de toile qui reste � plat, b�te et anachronique sur cette immensit� de m�tal gris. Il roule vers le gouffre de la rue. Un instant il parvient � agripper le ch�neau, d�une main. De celle, h�las, qui tient le revolver. Il n�a pas l�ch� son arme. Cette goutti�re qui pourrait le sauver, il ne la tient qu�avec deux doigts, c�est trop peu pour son poids et il dispara�t. Je demeure immobile, crisp�, fou d�appr�hension. �a a beau n��tre qu�un tueur sans scrupule�</p><p>Des cris lointains, un choc plus lointain encore.</p><p>Je regarde le chapeau sur le toit. Pendant un instant, l�univers me para�t aussi triste et vide que ce chapeau.</p></section><section><title><p>CHAPITRE XI</p></title><p>La p�lerine d�agent, c�est comme les couteaux suisses : �a poss�de des usages multiples. Celle de l�agent can� me sert � combattre ma presque nudit� et celle de son coll�gue � masquer le corps disloqu� du tueur.</p><p>Je ressemble � un roi mage, faut reconna�tre. Enqu�ter en slip et en p�lerine noire dans une rue populeuse de Paris, c�est un exploit que je croyais vivre qu�en r�ve, si je puis dire. Les badauds sont plut�t ahuris. Il y a un touriste amerlock qui me photographie sur toutes les coutures. J�explore les poches du buteur but� : elles sont vides. Pas un papier, pas la moindre carte de p�che, pas le plus petit ticket de m�tro : un peu de fric et c�est tout. Je contemple le visage du d�funt � ce qu�il en reste � et je constate qu�il s�agit d�un ouistiti d�une trentaine d�ann�es, gr�l� comme un mois de mars. Inutile de perdre mon temps, l�identit� s�occupera de sa pomme. Je regagne le g�te de Yapaksa. La pauvrette est morte de frousse. D�un doigt m�lancolique elle caresse les trous de balle agr�mentant le mur. L�un des projectiles a pulv�ris� un petit S�vres qu�elle avait achet� � Babylone et un autre a perfor� son soutien-gorge pos� sur le dossier d�une chaise.</p><p>��Dites, poulette, il y a de la distraction dans votre quartier, lanc�-je en plaisantant.</p><p>Elle me demande la suite des �v�nements et je la lui r�sume.</p><p>��Pourquoi m�a-t-on tir� dessus ? balbutie-t-elle. Qu�est-ce que j�ai fait ?</p><p>Elle emploie le m�me langage que le bon Pinaud, cette nuit. Tous les innocents ont de ces protestations lorsque le sort est trop injuste.</p><p>��Il faut voir, �vasiv�-je sans me mouiller.</p><p>Notez que j�ai ma petite id�e l�-dessus. Assez vague, j�en conviens, mais int�ressante tout de m�me.</p><p>��C�est quelqu�un qui vous aura suivi, n�est-ce pas ? insiste-t-elle afin de se rassurer.</p><p>Je branle le chef.</p><p>��Non, mon c�ur, pardonnez ma franchise, mais c�est bien vous qui �tes en question. Si on m�avait suivi, le tueur n�aurait pas eu le culot de se pr�tendre de la police, sachant qu�un authentique commissaire se trouvait chez vous.</p><p>Je lui vaseline mon regard irr�sistible num�ro 14�bis, celui qui a fait frissonner l�imp�ratrice du S�n�gal et donn� des vapeurs � la Pr�sidente de la R�publique esquimaude.</p><p>��Et on peut dire que je m�y trouvais chez vous, pas vrai, ma toute belle ?</p><p>�a lui redonne quelques couleurs.</p><p>Puisque je n�ai rien de cach� pour vous, les gars (vous �tes truffes mais sympa) je vais vous r�v�ler le pourquoi du comment de ma pens�e. Lorsque Pinuche a fait au consulat d�Alabanie son num�ro de vitrier, ces messieurs l�ont reconnu. Le vieux Chpountz figurait sur la photo de Yapaksa, souvenez-vous. Alors ils ont logiquement conclu que Miss Tresses avait aussi tremp� dans cette histoire et une op�ration punitive a �t� d�cid�e.</p><p>Je peux me gourer, mais �a m��tonnerait.</p><p>��J�ai peur, m�avoue Yapaksa en frissonnant.</p><p>Je la serre contre moi. Ses cheveux d�nou�s ruissellent autour d�elle et lui tombent jusqu�au pervertisseur � crini�re.</p><p>��Je suis l� ! fais-je observer.</p><p>Et pour le lui prouver, je fais tout pour �tre un peu l� !</p><empty-line/><p>Huit plombes. Paris brille de tous ses n�ons.</p><p>Yapaksa et le gars moi-m�me d�barquons au restaurant alabanien de la place P�reire. C�est une bo�te typique. Les loufiats portent le costume national alabanien : boxer short en peau de zombie, bottes d��goutiers � �perons d�argent, maillot ray�, collier de nougat et ils ont tous une plume de condor piqu�e dans les cheveux (sauf un qui est chauve et qui la fait tenir avec du sparadrap). Les murs sont peints � fresques. Celui du fond repr�sente le mont Houlalha sous la neige (le point culminant de l�Alabanie 88 centim�tres), celui de droite un troupeau de kornacha�ssurhs, ces animaux ongul�s qui ont assur� le renom de l�Alabanie ; celui de gauche montre la bataille de Chetouille au cours de laquelle les Alabaniens d�firent les troupes de Clyst�re�II dit le Grand Chiatique ; le mur du milieu, lui, est enti�rement consacr� au sacre de Bougnazal-l�Unique, l�ancien roi (et le seul) d�Alabanie. On sait que son r�gne qui commen�a le 31�janvier 1904 s�acheva le 1<sup>er</sup>�f�vrier de la m�me ann�e apr�s que le Monarque eut promulgu� un train de d�crets rendant le papier hygi�nique obligatoire dans les ouat�res publics, r�tablissant l�usage du coupe-cigare, interdisant la vente au d�tail du bandage herniaire, et autorisant le poil � gratter dans les cin�mas. La fresque repr�sente Bougnazal-l�Unique debout dans sa Dedion-Boutons d�couverte, et brandissant en guise d��p�e un appareil � flytoxer. Une banderole peinte � l�huile de foie de morue porte cette fi�re devise � Cithunanveup� Jlarm� Dhanmakhuloth �, ce qui veut dire, vous vous en doutez : � Il faut vaincre ou mourir �.</p><p>Un ma�tre d�h�tel nous drive jusqu�� une petite table discr�te. C�est Yapaksa qui passe la commande ; je lui dis de faire les choses en grand, aussi compose-t-elle un menu de qualit� : Timbale de crapauds au sirop de sapin ; Figure de fifre � la Veuve Clito ; R�ti de Mocassin ; Pimb�che Melbapa, le tout arros� de Cocasoda, un petit vin du pays en bouteille chez Nhikolha.</p><p>Tout en tortorant, je fais de la jambe � ma compagne. Et, comme je suis ambidextre, tout en lui faisant de la jambe, je scrute l��tablissement. Les convives sont des gens paisibles.</p><p>��Vous ne connaissez personne, ici ? questionn�-je.</p><p>��Non, assure Yapaksa apr�s un regard circulaire, absolument personne.</p><p>Il est tristet votre beau San-A., mes belles. Il se dit que �a pi�tine, que c�est d�cousu, compliqu�, idiot, que �a ne m�ne � rien, que les bougies sont encrass�es et que les roues avant de son enqu�te ne sont pas motrices, que la mentalit� de ces Alabaniens qui h�sitent si peu � vous faire le coup du p�re Fran�ois lui �chappe et qu�il serait beaucoup mieux au cinoche � visionner un western en technicolor dans lequel les p�tards ont le m�rite d��tre charg�s � blanc !</p><p>Le repas ne m�apporte pas ce que j�escomptais. La tortore n�est pas mauvaise, mais je pr�f�re le coq au vin et le tournedos Rossini � ces mets barbares. Aussi ne fais-je pas long feu pour demander l�addition. La note est plus sal�e que la boustifaille. �a n�arrange pas mon pessimisme. Enfin, j�ai toujours la ressource (thermale) d�emmener Yapaksa dans un endroit avec eau chaude pour lui mimer le troisi�me acte de Adada, op�ra bouffe pour clarinette � moustache. Au vestiaire, la m�me me demande de l�excuser, because elle veut se recharger les labiales. Elle dispara�t dans les toilettes. Je bigne la pr�pos�e aux surv�tements, mais elle ne vaut pas une �illade. C�est une tarderie rev�che aussi sympathique qu�une piq�re de gu�pe. Pour tromper l�attente, je m�approche d�un grand panneau vitr� fix� � la cloison du vestiaire. Derri�re la vitre sont �pingl�s diff�rents petits cartons blancs maladroitement calligraphi�s. Il s�agit d�annonces r�serv�es � la colonie alabanienne. Entre pays, on se propose des appartements, des meubles, des maisons de campagne, des bagnoles ou des emplois. Je parcours distraitement les textes. �a ressemble � la vitrine d�une agence immobili�re. Il y a des photos de maisons ou d�autos pour illustrer les propositions. Comme je vais m�arracher � ma lecture, le regard � crampon du c�l�bre commissaire San-Antonio tombe sur un carton plus grand que les autres et qui, lui, est dactylographi� en deux couleurs. Savez-vous ce que j�y lis ? Tenez-vous bien, y a du tangage !</p><cite><p>� Nurse et chauffeur bonnes r�f�rences sont demand�s au consulat g�n�ral. Pri�re t�l�phoner au 967�05�32. �</p></cite><p>Je n�en crois pas mes pupilles (de la nation).</p><p>��Elle est r�cente, cette annonce ? je demande � M<sup>me</sup>�Lardeuss.</p><p>La num�roteuse de cintres regarde l� o� ce que le gars San-A appuie son index.</p><p>��Je l�ai punais�e cet apr�s-midi, r�v�le-t-elle.</p><p>Apr�s quoi, elle m�abandonne pour restituer le p�broque d�un client.</p><p>Je m�empresse d�inscrire le num�ro de t�l�phone port� sur l�annonce. Il doit correspondre � une banlieue ouest de Paris.</p><p>Je remercie le Dieu des policiers qui a eu la bonne id�e de me faire lire ces annonces. Je n�ai pas perdu mon temps en venant ici. Cette certitude me r�conforte. Je mate ma toquante : elle raconte dix plombes. La m�me Yapaksa n�en finit plus de se repeindre la devanture. Voil� au moins dix minutes qu�elle est entr�e dans les toilettes. Je poireaute encore devant la girl � moustaches du vestiaire qui finit par partager mon inqui�tude.</p><p>���a vous ennuierait d�aller voir o� elle en est ? je demande.</p><p>Elle y va. Courte absence ; la pr�pos�e radine, l�air soucieux.</p><p>��Elle est enferm�e dans les v�c�s et ne r�pond pas, me r�v�le-t-elle, j�esp�re qu�elle n�a pas eu un malaise.</p><p>Je bondis � l�int�rieur des toilettes et je vais secouer la porte ferm�e.</p><p>��Yapaksa, mon amour ! cri�-je.</p><p>Mais le silence reste entier. Je n�h�site pas. D�un coup d��paule, je fais sauter le verrou de la lourde. Mal�diction ! comme on l��crivait dans les romans du si�cle dernier : ma petite camarade de divan g�t sur le sol des vouat�res. Elle est p�le, elle a le nez pinc�, les yeux clos. Je glisse ma main dans son corsage pour voir si le camarade toc-toc fonctionne toujours. H�las ! h�las ! h�las, il a d�clar� forfait. La m�me est morte. Vous parlez d�une tuile ! Je l�examine rapidos et ne trouve aucun signe suspect. Elle a ferm� en douce, toute seule.</p><p>J�admire la c�l�rit� et la pr�sence d�esprit des tauliers. Avec une discr�tion louable, des loufiats viennent chercher Yapaksa et l��vacuent dans les appartements priv�s du gargotier situ�s dans la maison adjacente. On mande un toubib du quartier. Il radine, constate le d�c�s et d�clare que la pauvre m�me est can�e d�une embolie. Il nous conseille de l�emmener en douce chez elle afin d��pargner au patron du restaurant les ennuis des d�lais l�gaux. On la charge dans ma tire et je fonce vers la morgue. J�estime qu�une autopsie s�impose.</p><p>Pas vous ?</p></section><section><title><p>CHAPITRE XII</p></title><p>Dr�le de promenade nocturne, vous en conviendrez ?</p><p>Le corps de ma ravissante Yapaksa ballotte sur le dossier du si�ge et, par instants, me tombe dessus. Je suis oblig� de le redresser avec le coude. Un vrai cauchemar. Enfin, je d�barque ma passag�re � la morgue et le t�l�phone au l�giste en lui demandant de l�examiner d�extr�me urgence. Il se peut que la petite soit morte d�embolie, mais �a me para�t douteux.</p><p>��Vous me t�l�phonez les r�sultats de votre examen � mon bureau, docteur, dis-je.</p><p>Je quitte le sinistre endroit d�une allure d�courag�e et je p�n�tre dans le premier bistrot venu pour me farcir une double vodka. D�cid�ment cette gosse ne devait pas voir la fin de la journ�e. Ses vacances sont termin�es. Maintenant elle s�explique avec le barbouzard d�en haut. J�esp�re qu�il ne la chicanera pas trop sur ses p�ch�s : elle les commettait si bien !</p><p>Je bois une deuxi�me double vodka, mais �a ne me r�chauffe pas le mental. Il y a des jours o� on pourrait se cogner du vitriol sans que �a vous dope le moins du monde.</p><empty-line/><p>��Eh bien ! on peut dire que vous vous �tes embarqu� dans un fameux imbroglio ! conclut le Vieux.</p><p>Il joint ses mains sur son buvard, regarde ses ongles roses et soupire :</p><p>��Nous enqu�tons au bord d�un pr�cipice. On ne peut avancer.</p><p>��Les morts de la nuit derni�re ? j�interroge.</p><p>��On nous a demand� de conclure � un double crime de cambrioleurs d�rang�s.</p><p>��Qui vous a demand� cela ?</p><p>��Le consul g�n�ral. Il m�a t�l�phon� en personne ce matin.</p><p>��Sans vous fournir d�explications ?</p><p>��Il n�avait pas � m�en fournir, il sait bien que � chez nous surtout � le corps diplomatique jouit de tous les privil�ges.</p><p>��Il n�a tout de m�me pas celui de mitrailler les malades dans les h�pitaux, les jeunes femmes � leur domicile, les agents en exercice et de d�fenestrer les vitriers vrais ou faux ! explos�-je.</p><p>Le Vioque me jugule du geste.</p><p>��Certes non, admet le Tondu, mais le c�ur de l�enqu�te se trouve au consulat. Or c�est un terrain interdit.</p><p>��Et si je m�introduisais dans ce terrain interdit, patron ?</p><p>Il secoue �nergiquement la t�te.</p><p>��Tr�s peu pour moi, l�affaire de cette nuit me suffit ! B�rurier a abattu deux membres du personnel, c�est assez !</p><p>��Ces membres s�appr�taient � me tuer, je me permets de vous le faire remarquer. La nuance n�est peut-�tre pas tr�s grande, mais j�y tiens.</p><p>��Vous vous �tiez introduit au consulat par effraction ! objecte le Dabe.</p><p>Ma parole, voil� qu�on va recommencer � se tirer la bourre, lui et moi.</p><p>��Selon vous, le mieux serait de tout laisser tomber ?</p><p>Il fronce les sourcils.</p><p>��Ai-je rien dit de semblable ? Non, mon cher, je vous demande seulement d�agir avec discr�tion, en respectant la r�gle du jeu. Or le jeu veut que vous ignoriez le consulat.</p><p>��Le consulat peut-�tre, mais pas la demeure particuli�re du consul.</p><p>��Qu�entendez-vous par-l� ?</p><p>��Je viens de me renseigner en potassant l�annuaire des t�l�phones ; c�est une lecture �difiante, monsieur le directeur. Le consul habite Rueil-Malmaison, tout comme le Premier.</p><p>��Quel Premier ?</p><p>��Le Premier Consul, autrement dit Bonaparte !</p><p>Il a toujours eu horreur des �-peu-pr�s, le Vioque, surtout dans les p�riodes graves.</p><p>Ma boutade doit �tre de Dijon car elle lui monte au naze.</p><p>��Oh ! je vous en prie, mon cher, les calembours�</p><p>Je m�obstine � sourire, �a m��vite de lui faire un shampooing avec le contenu de son encrier.</p><p>��Je disais donc, monsieur le directeur, que le consul d�Alabanie habitait Rueil-Malmaison. Or il cherche du personnel, cet homme. Il a besoin d�une nurse et d�un chauffeur. J�ai toujours r�v� de conna�tre la vie des gens de maison, et surtout des gens de Malmaison, ajout�-je histoire de lui f�ler sa coquille. Si vous voulez bien me faire pr�parer pour demain de faux papiers et de faux certificats, je tenterai ma chance�</p><p>Il se d�tend.</p><p>��Voil� qui n�est pas b�te, dit-il. En effet, vous pourriez peut-�tre�</p><p>Son bigophone � modulateur de fr�quence stride et il d�croche.</p><p>��Pour vous, grogne-t-il en me tendant le combin� : le m�decin l�giste.</p><p>Le toubib m�annonce qu�il n�a rien d�couvert de suspect � l�autopsie de la malheureuse Yapaksa. Elle semble bien �tre morte de sa bonne mort, ce qui constitue une faible consolation.</p><p>Mais il faut attendre les r�sultats de toute une s�rie d�analyses avant d��tre formel. Je remercie le praticien pour sa diligence (il boit les vins du Postillon) et je demande au boss l�autorisation de me retirer dans mes terres.</p><p>Il me l�accorde.</p><p>Avant de regagner ma gentilhommi�re, je vais �cluser un demi au bistrot d�en face. B�ru y p�rore au milieu d�un groupe. Il a du sparadrap plein le front, le nez �clat�, un �il au beurre noir, une arcade sutur�e, et un bras en �charpe. Il raconte son � accident �.</p><p>��La vioque se lance sous les roues de l�autobus. Elle allait y passer et se faire ratatiner. Moi j�h�site pas : je fonce, je la prends par la taille, je la propulse sur le trottoir, mais j�ai pas le temps de me garer des taches et le taubus m�uppercute en plein. J�ai cru que ma citerne �clatait. Les gens s�annoncent ; j�ai toutes les peines du monde � les emp�cher de me porter en Triumph. Si je vous disais qu�un vieux crabe avec la rosette sur canap� m�a demand� mon blaze pour me faire avoir la m�daille de sauvetage ?</p><p>Un murmure flatteur salue cet exploit. Je juge l�instant ad-hoc pour me produire en grand gala mondial. Je chique � l�innocent, qui n�a rien entendu et qui gaffe sans le vouloir.</p><p>��Et alors, B�ru, m�apitoy�-je, ta femme s�est calm�e, oui ? Elle t�a mis dans un dr�le d��tat, mon pauvre lapin. Tu sais que c�est un cas de divorce. Si tu te d�cides, compte sur moi pour t�moigner.</p><p>��Qu�est-ce tu racontes ! bredouille l�immonde en me virgulant des �illades �plor�es.</p><p>Les spectateurs commencent � se fendre la tirelire.</p><p>��Son ogresse le tuera un de ces quatre mornings, pr�sag�-je lugubrement. Il est d�une faiblesse avec elle, le pauvre Gros !</p><p>La marrade est g�n�rale. Les buveurs abreuvent son Enflure de sarcasmes. Tant est si bien que l�Outrag� finit par fendre le marbre du gu�ridon de son poing.</p><p>��Je permets pas qu�on traite M<sup>me</sup>�B�rurier d�ogresse ! tonne Sa Majest�. Si j�eusse des mots avec elle, �a ne regarde que moi. Dans tous les m�nages y a de la zizanie, �a entretient les sentiments !</p><p>Il vide son glass et se l�ve.</p><p>��Si vous comptez que je paie ma tourn�e, vous pouvez toujours vous l�arrondir !</p><p>Je le rattrape alors qu�il est d�j� � cinquante m�tres de l�, boitant bas comme un vieux bourrin.</p><p>���coute, Gros !</p><p>��Mes choses ! Les d�gourdis qui veulent faire prendre ma t�te pour le derri�re d�un singe, je n�ai plus rien de communiste avec eux ! Qu�ils soyent mes sup�rieurs rachitiques ou non, c�est du m�me !</p><p>Il me faut dix minutes et un triple Cinzano dans le bistrot suivant pour arriver � le calmer.</p><p>Lorsque son courroux s�apaise enfin, je me mets � lui parler travail.</p><p>���coute-moi, vieille besace, lui dis-je, demain nous d�clenchons une offensive g�n�rale contre l�Alabanie.</p><p>��C�est la guerre ?</p><p>��Pas encore. Mais si tu es � la hauteur de ta t�che, elle pourra �tre �vit�e. Voil� ce que nous allons faire.</p><p>Et je lui expose mon plan.</p><p>Je l�expose � B�ru mais pas � vous parce que vous �tes trop tartes, � la fin. Et il y a des soirs o� je ne supporte pas !</p></section><section><title><p>CHAPITRE XIII</p></title><p>Le lendemain morninge, d�assez bonne heure, je radine au bureau dans une mise particuli�re. J�ai rev�tu un vieux costume gris fonc�, fatigu� mais honn�te, de vieux souliers craquel�s mais bien cir�s, une chemise blanche et une cravate noire. Ma glace est formelle : j�ai tout du chauffeur de grande maison en civil. J�ai pouss� le souci de la v�rit� jusqu�� me coiffer d�un bitos taup�, au ruban un peu moisi.</p><p>Le Vieux appr�cie, je le sens � son �il qui frise.</p><p>��Voici des papiers et des certificats, me dit-il. Ces braves gens pourront t�l�phoner � vos anciens employeurs : ils obtiendront des renseignements fort �logieux � votre sujet.</p><p>J�empoche et je me casse.</p><p>Avant de foncer sur Rueil-Malmaison, je passe chez Morpion. Il n�est toujours pas rentr� at-home (comme disent les Savoyards).</p><p>Ses pauvres chats affam�s courent sur le rivage que c�en est une piti�. Je demande � la cerb�re de les prendre en charge en attendant le retour (probl�matique) du vieux prof.</p><p>Je pilote ma Jag jusqu�� la gare de Rueil. Je la range sur le terre-plein et je fr�te un taxi-auto pour me faire driver jusqu�� une demeure situ�e aux z�abords du ch�teau de Fifine. C�est l� qu�habite son Excellence. La maison, style �le-de-France-Tarte � la cr�me, s�appelle � Les six tro�nes � et s��l�ve dans un parc de deux hectares passablement en friche. Comme je carillonne � la grille, deux dogs allemands se pr�cipitent en grondant. J�ai beau les appeler M�dor, Gentils Toutous et m�me Minets, ils continuent de me manifester une vive antipathie.</p><p>Un bonhomme au cr�ne ras� et qui r�ussirait, je pense, une superbe carri�re de tronche de gaille dans un jeu de massacre, s�avance vers moi en roulant des m�caniques de haute pr�cision.</p><p>M�est avis qu�il est apparent� au gorille abattu l�autre nuit au consulat, ne serait-ce que par un ami de son p�re.</p><p>��Vous d�sirez ? me demande-t-il s�chement.</p><p>Je m�humecte la bouche avant de lui r�pondre d�un ton d�tach� :</p><p>��Je viens pour la place de chauffeur.</p><p>Il m�examine silencieusement, de bas en haut, de gauche � droite et dans le sens inverse. Puis il a un l�ger froncement du nez et m�ouvre tout en calmant les molosses de la voix. Il leur d�bite des trucs en alabanien. �a va �tre gai si ces toutous ne parlent pas le fran�ais.</p><p>Nous remontons une all�e envahie par les mauvaises herbes, entre une double rang�e d�arbres. La maison se dresse au mitan d�une immense pelouse. Bien qu�il fasse grand jour, on a l�impression de la contempler � la clart� de la lune, �a vient, je pense, de sa couleur blafarde et de son toit d�ardoises verdies.</p><p>Le portier me fait entrer dans un hall vieillot o� prend un escalier de bois aux balustres imposants. Je mijote un instant, reniflant l�odeur fade qui flotte dans l�air � l�aronde (comme on dit chez Simca). Quelque part, un �lectrophone joue du Mozart. C�est beau, Mozart.</p><p>Un bruit de pas me fait tourner la t�te. J�avise un �tre jeune et p�le, au nez fort et � la mise endeuill�e. Il s�agit, je ne crois pas me gourer, du secr�taire que j�ai aper�u depuis chez Morpion gr�ce aux jumelles.</p><p>Son �il aigu plonge en moi sans am�nit� (am�nit� n�ayant pas pu venir).</p><p>��Vous �tes chauffeur professionnel ? me demande-t-il s�chement.</p><p>��Oui, monsieur. Si vous voulez bien prendre connaissance de mes certificats. Je viens de travailler six ann�es cons�cutives au service du comte de La Motte Bourr�e.</p><p>��Et pourquoi l�avez-vous quitt� ?</p><p>��C�est lui qui nous a quitt�s, monsieur, r�ponds-je sans me marrer. Monsieur le comte est d�c�d� la semaine pass�e.</p><p>Il ligote les documents fournis par le Vieux et que j�ai pris le soin de potasser avant de radiner.</p><p>��Comment avez-vous su que nous cherchions un chauffeur ?</p><p>��C�est un de mes amis qui travaille au restaurant alabanien de la place P�reire qui m�en a inform�.</p><p>��Sur l�annonce on demandait de t�l�phoner, non de se pr�senter.</p><p>��Je sais, monsieur, mais j�ai pens� qu�un contact direct �tait pr�f�rable, voil� pourquoi je me suis permis de venir sans me faire pr�c�der par un coup de t�l�phone.</p><p>Il me regarde encore. Il y a autant de tendresse dans son �il que dans celui d�un chat attach� par la queue � une sonnette.</p><p>��Vous permettez un instant ? me dit-il en brandissant mes certificats.</p><p>Et il s��clipse. Il a eu raison de pr�parer le terrain, le Boss. Cet endoff� va bel et bien bigophoner � mes � ex-employeurs �. Dans un sens c�est plut�t bon signe. �a veut dire qu�il a envie de m�engager.</p><p>Effectivement, quand il r�appara�t, un quart de plombe plus tard, il m�apporte une r�ponse affirmative. On discute des conditions et me voil� au service des Alabaniens. Je dois prendre mon service l�apr�s-midi. Tout �a a �t� men� plut�t rondo, hein ?</p><empty-line/><p>Ce qu�il est beau, votre San-A., avec sa livr�e de driver de haut luxe, mes louloutes ! Je ne rechigne pas devant le d�guisement, vous le savez. Il m�est arriv� de me fringuer en zouave, en cur�, en charcutier, en O��Cedar, en bougnat, en pompier, en octog�naire, en syphilitique, en jeune fille de bonne famille, en sucette, en conscrit, en sanscrit, en parapluie, en g�n�ral, en particulier, en chat de goutti�re, en ramoneur, en pingouin, en Louis�XIV, en Louis�XV, en Louis�XVI, en Louis�XVII, en Louis�XVIII, en Louis�XIX, en Louis�XX, en point d�Alen�on, en expert-comptable, en limonadier, en voiture � bras, en verre, en contre tout, en cocher, en cardinal, en chef de gare, en prince consort, en Japonais, en mati�re plastique, en triste sire, en rabbin, en Robin des Bois, en Dany Robin, en Robinson, en robe, en robinet, en Robbe-Grillet, en robot, en robuste et en parachutiste, mais it is the first fois que je me d�guise en chauffeur. Cette tenue d�esclave me sied � ravir. Les leggings luisants, le b�nard bien coup�, la veste bien sangl�e, la casquette bien pos�e, je pourrais poser moi-m�me pour une revue consacr�e � l�uniforme � travers les �ges, depuis le costume d�Adam jusqu�� la tenue Hu�n�re de gala avec le gilet ray� de c�r�monie et le plumeau d�apparat.</p><p>Le type en noir qui me r�ceptionne a un battement de cils satisfait.</p><p>��Je suis M.�Wadonk H�taurdu, le premier secr�taire de son Excellence, me r�v�le-t-il. Pour commencer vous allez pr�parer l�une des voitures : la Peugeot, car vous partirez en fin de journ�e pour la Normandie.</p><p>Je m�incline. Le mastard du matin m�indique le garage et je vaque � mes nouvelles occupations.</p><p>Il y a trois tires dans ce hangar. Une vieille Bentley solennelle comme une r�ception � Buckingham Palace, une 404 grise et une Dauphine noire. Je m�occupe donc de la 404 en me demandant ce que Wadonk H�taurdu entend par � la pr�parer �. Elle poss�de ses 4 roues, son plein d�essence et son plein d�huile. Tout ce que je peux faire pour elle, c�est lui refiler un petit coup de Spontex sur le capot, histoire de lui redonner l��clat du 9.</p><p>Je la sors donc et je m�approche de la maison car j�ai remarqu� une prise d�eau sur l�arri�re de la b�tisse. Je me mets � briquer la charrette avec �nergie. Je sens qu�on m�observe et il faut que je mette le pacson. La cr�che para�t aussi joyeuse qu�une conf�rence du p�re Dupanloup sur la vie monastique.</p><p>Un silence presque total y r�gne. J�ai l�impression que relativement peu de monde occupe cette demeure. Lorsque ma tire est aussi brillante que les cailloux de la couronne d�Angleterre, je la remets au garage. Les molosses en vadrouille dans le parc me hument parfois de fa�on inqui�tante.</p><p>C�est pas pour dire, mais je pr�f�rerais visionner un Laurel et Hardy !</p><p>Je retourne � la baraque d�un pas altier. J�aimerais bien renoucher ce qui se passe � l�int�rieur ; ne suis-je point t�ici pour �a ? En m�avan�ant, je mate la fa�ade triste. J�aper�ois une silhouette derri�re une fen�tre du premier. Il s�agit d�une femme. Elle tient le rideau �cart� et elle me regarde avec attention. Plus je me rapproche, plus je m�aper�ois que cette personne est tr�s belle. Elle est blonde, jeune, avec des traits r�guliers. Je m�incline pour un salut d�f�rent et je p�n�tre dans la cr�che par la porte des communs.</p><p>La cuisine est plus d�labr�e que le reste de la propri�t�. La peinture est �caill�e, il y a un �norme ballon pour l�eau chaude scell� au plafond. La cuisini�re � gaz est rouill�e. Il ne se met pas dans les frais, le consul. Une jolie m�me carross�e fa�on pin up se tient devant la cuisini�re. Elle fait chauffer un biberon au bain-marie ; je conclus imm�diatement qu�il y a un b�b� dans la maison.</p><p>Je n�aper�ois tout d�abord la souris que de dos. Je ne suis pas press� de la voir se retourner car son c�t� pile pr�sente un int�r�t indiscutable. La taille est fine, le p�trousquin a une rondeur parfaite et ses jambes donneraient des id�es � la statue de marbre d�un eunuque. Et puis elle se retourne et du coup j�en perds mes moyens. Cette gosse est rousse, avec des taches d�or dans ses yeux verts et des taches brunes sur son visage d�licat. Lorsque vous vous mettez � regarder ses l�vres, c�est comme si vous veniez de vous asseoir sur un c�ble � haute tension. Pour s�en d�tacher, il faut une barre � mine, un tracteur et une douzaine de chalumeaux oxhydriques.</p><p>Elle me sourit. Les dents �clatantes chantent la vie, la beaut�, l�amour avec tout ce qui va autour et � l�int�rieur !</p><p>��Bonjour, je gazouille, car vous le savez j�ai �norm�ment de conversation.</p><p>��Bonjour, r�pond-elle du tac au tac.</p><p>��Je suis le nouveau chauffeur, me pr�sent�-je : Antoine Sim�on !</p><p>��Et moi Claire Baillet, r�pond la rousse enfant, je suis la nouvelle nurse.</p><p>��Quel �ge a votre client ?</p><p>��Six mois ; il est mignon tout plein. Vous ne l�avez pas encore vu ?</p><p>��Je viens d�arriver.</p><p>��Moi aussi�</p><p>Elle touche le biberon pour s�assurer qu�il est � point. Il ne doit pas l��tre car elle le replonge dans la casserole d�eau bouillante.</p><p>��Dr�le de maison, murmure-t-elle. Elle est pratiquement vide.</p><p>��Ah oui ?</p><p>��J�ai l�impression qu�except� l�enfant, il n�y a que deux hommes ici pour le moment.</p><p>��Sans blague ?</p><p>��Sans blague !</p><p>��Je peux vous assurer qu�une autre personne s�y trouve : je viens de l�apercevoir � une fen�tre du premier �tage : une belle femme blonde � l�air triste.</p><p>��C�est peut-�tre la maman du b�b� ?</p><p>��Peut-�tre.</p><p>��Vous avez vu le consul ? demanda-t-elle.</p><p>��Non, et vous ?</p><p>��Non plus.</p><p>Elle me file un tr�s mignon sourire aussi charg� de promesses qu�un bulletin �lectoral et se barre avec le biberon.</p><p>Je reste seul. J�ouvre les quelques placards aux portes disjointes et je d�couvre des provisions en assez grosse quantit�. �a para�t manquer de personnel dans le coin.</p><p>Pas une cuisini�re en vue, pas une femme de chambre, pas la moindre bonniche, pas m�me une rombi�re pour passer l�aspirateur.</p><p>Il y a le costaud qui m�a ouvert, le secr�taire bl�me et endeuill�, le b�b�, la femme blonde� Plus une nurse et un chauffeur fra�chement engag�s� C�est pas pour vouloir jouer les Sherlock, mais je trouve cette histoire farfelue. Dans cette cr�che d�labr�e et suintante d�humidit�, engager nurse et chauffeur alors qu�il n�y a pas d�autre personnel me para�t relever de la plus large fantaisie.</p><p>J�attends un moment dans la cuisine. Mais je ne suis pas le genre de zigoto qui prend racine et au bout de cinq minutes, je pars en exp�dition dans la taule.</p></section><section><title><p>CHAPITRE XIV</p></title><p>Une salle � manger immense avec des lambris et un plaftard � la fran�aise ; un salon plus vaste encore dont les moulures de pl�tre partent en brioche, et puis un bureau qui sent le bois moisi.</p><p>Voil� pour le rez-de-chauss�e. Les meubles sont vieux, laids et boiteux. Il y a des housses sur certains si�ges. Les persiennes de fer sont ferm�es et il doit �tre duraille de les ouvrir because la rouille. M�est avis que Son Excellence ne doit pas donner souvent des bals masqu�s dans sa demeure.</p><p>C�est le ch�teau de la <emphasis>Choucarde au Bois pion�ant, </emphasis>ma parole ! L�odeur des maisons inhabit�es est tr�s particuli�re. Celle-ci sent plus que l�inhabit� : elle sent l�abandonn� ! On a envie d�inviter trois bulldozers � faire une partie de cache-cache dans la taule.</p><p>Je me retrouve dans le hall, louchant en direction de l�escadrin. Ma valise s�y trouve encore, car Wadonk H�taurdu ne m�a pas encore indiqu� ma chambre.</p><p>Que faire ? Attendre ou poursuivre mon exploration ?</p><p>Je me hasarde dans l�escalier. Le premier �tage n�a pas la triste odeur du bas. Il est plus humain : on y devine des pr�sences. Un b�b� pleurniche quelque part. Je tourne l�angle du couloir et j�avise mon pote le gorille assis sur un vieux canap� d�labr�. Il lit un baveux alabanien. � mon arriv�e, il abaisse son journal et me foudroie d�un regard f�roce.</p><p>��Que voulez-vous ?</p><p>��Du travail, r�ponds-je. J�ai fini de laver la 404 et j�aimerais savoir ce que je dois faire.</p><p>��Descendez, on va vous le dire.</p><p>Que fait-il dans ce couloir, le musculeux bonhomme ? On dirait qu�il surveille quelqu�un. Mais qui ? La nouvelle nurse ? Ou bien la jeune femme blonde ?</p><p>Je redescends lentement. Les pleurs de ce b�b� dans la baraque v�tuste me font un dr�le d�effet. L�ambiance a je ne sais quoi de d�primant, d�angoissant, d�un peu fun�bre�</p><p>Je pr�f�re me baguenauder dans le parc. Il fait un temps d��le-de-France, doux et gris. Le ciel l�ger s��coule � gros flocons mus par le vent d�ouest. Je retourne vers le pignon o� se trouve la fen�tre de la femme blonde. Celle-ci a quitt� son poste d�observation. Je l�entends parler avec quelqu�un. Elle s�exprime avec v�h�mence, en alabanien. Et puis une porte claque. Le silence revient, uni comme une eau morte, perfide, terrible !</p><p>Heureusement que la petite Claire est dans ces murs. Elle, au moins, est vivante.</p><p>Wadonk H�taurdu surgit sur le perron. Il fait claquer ses doigts pour m�ordonner de le rejoindre.</p><p>��Vous allez partir avec la nurse et l�enfant, m�enjoint-il.</p><p>Il tire de sa poche un morceau de papier.</p><p>��Vous vous rendrez � cette adresse et vous y d�poserez la nurse et le petit. Vous passerez la nuit o� bon vous semblera et vous serez l� demain en fin d�apr�s-midi, disons vers dix-neuf heures.</p><p>Je chique au gars int�ress� par ces courtes mais imm�diates vacances.</p><p>��Monsieur, bredouill�-je, je m�excuse, mais si vous pouviez m�avancer une centaine de francs sur mon mois, cela m�arrangerait, je� heu� Vous comprenez ?</p><p>Ce sont ces petits d�tails qui font vrai. Si Wadonk H�taurdu nourrissait encore quelques doutes � mon sujet, ceux-ci viennent de se volatiliser. Il sort son portefeuille et me tend un bifton.</p><p>��Merci beaucoup, monsieur, fais-je.</p><p>��Autre chose, coupe-t-il. Demain soyez en grande livr�e, Son Excellence se rendra � une r�ception officielle.</p><p>Je me d�couvre.</p><p>��Parfaitement, monsieur.</p><p>��C�est bon, allez aider la nurse.</p><p>Je rentre dans le hall o� Claire Baillet m�attend en coltinant un marmot dans un sac �tudi� pour. Je prends la valise de la jolie nurse, celle du lardon et je guide ma ravissante passag�re jusqu�� l�auto. Comme je charge les bagages dans le coffre, sous le regard glac� de Wadonk, j�entends un cri per�ant en provenance de la maison.</p><p>Je regarde dans cette direction, mais H�taurdu secoue la t�te en souriant.</p><p>��Laissez ! me dit-il, d�une voix rassurante, c�est la radio. On diffuse une pi�ce polici�re.</p><p>Son explication ne proc�de pas d�une forte imagination, mais je feins de m�en satisfaire.</p><p>Hue dada ! Nous voil� partis. Je mate le papelard du secr�taire. Je lis : � Le Clos Fleuri � � Verneuil-sur-Avre. Je prends en direction de Saint-Germain afin d�aller prendre la bretelle qui rejoint l�autoroute de l�ouest. Claire est assise � l�arri�re avec le chiare. Ce dernier ne moufte pas.</p><p>��Il dort ? je demande.</p><p>��Oui.</p><p>���a vous ennuierait de passer devant ?</p><p>��Pourquoi ? s��tonne (ou fait semblant de s��tonner) Claire.</p><p>��J�ai horreur de passer ma vie � regarder dans un r�troviseur. Sans compter que �a n�est pas prudent. Si vous vous mettiez � mes c�t�s, je n�aurais pas besoin de vous examiner dans ce miroir�</p><p>Comme elle ne r�pond pas, j�insiste en balan�ant par-dessus mon �paule un regard en velours de soie naturelle.</p><p>��Pensez � votre s�curit� et � celle de l�enfant qui vous est confi�, Claire.</p><p>��Cessez vos familiarit�s ! fait-elle s�chement. J�ai horreur de ces domestiques avantageux qui jouent les conqu�rants.</p><p>J�en prends plein mon mouchoir, les gars. Je m��tais berlur� avec cette gosse : elle est b�gueule, mademoiselle Chocotte ! Elle ne fait pas de d�magogie et entend ne pas m�langer les torchons avec les serviettes.</p><p>Dommage. Une serviette commak �a me bottait. J�ai toujours aim� le beau linge.</p><p>Je fonce donc vers la Normandie. C�est pas le pays qui m�a donn� le jour, mais c�est un chouette bled tout de m�me. Le silence me p�se. Lorsque j�ai une belle p�p�e dans mon espace vital c�est plus fort que moi : il faut que je lui raconte l�histoire de l�homme qui avait vu l�homme qui avait vu l�os. Dix bornes plus loin je la cramponne par la bande (� charge de revanche).</p><p>��J�ai id�e que nous venons d�atterrir dans une dr�le de place, hein ? fais-je. Ils sont marrants, les Alabaniens, cette ann�e.</p><p>��C�est vrai, reconna�t miss Incendie, pour ma part je ne suis pas f�ch�e de quitter cette maison sinistre.</p><p>Elle calme le mouflet, lequel donne des signes d�impatience. Je la regarde dans le r�troviseur, charm� par ses gestes d�licats.</p><p>C�est beau, la pu�riculture.</p><p>��Vous n�avez jamais eu envie de travailler � votre compte ? je lui demande.</p><p>��Qu�entendez-vous par-l� ?</p><p>��Je veux dire, �a ne vous tente pas de soigner un m�me qui serait � vous ?</p><p>��J�y pense, admet Claire.</p><p>��Le jour o� vous vous d�ciderez, faites-moi signe, les livraisons �a me conna�t. Je suis certain qu�� nous deux on r�ussirait quelque chose de pas mal.</p><p>La voil� qui se renfrogne encore. Vous ne m�arracherez pas de l�esprit qu�elle a un Jules de fra�che date et qu�elle s�amuse � lui �tre fid�le. La fid�lit� c�est pas une vocation, contrairement � ce que beaucoup de gens s�imaginent mais un caprice. Vous prenez une souris qui a une lampe � souder dans le slip. Quand elle met la main sur un zig qui la r�ussit, elle joue les exclusivit�s ! Elle se croit sous contrat. Pas moyen de lui attraper le petit doigt, m�me avec une pince � sucre ! Et puis, un matin, elle en a classe de son archer et elle recommence � d�guiser son figned� en Centre d�accueil. Mais dans l�intervalle, elle s�est jou� la com�die. Elle a cru en sa mission. Elle a balad� ses charmes comme des reliques. D�fense de toucher, c�est tout pour Ernest ! Bande de cr�tines, va ! C�est dans le cr�ne que �a se tient. Elles aiment le cinoche et s�en fabriquent du sur mesure ! Un tordu s�am�ne et les voil� qui nient l�eau courante !</p><p>��Vous �tes fianc�e ? que je lui demande.</p><p>��Non, qu�elle me r�pond.</p><p>��Vous n�allez pas me raconter que votre vie ressemble au d�sert de Gobi ?</p><p>��J�ai <emphasis>UNE</emphasis> amie, dit-elle.</p><p>J�en ai la glotte qui part � dame ! Elle a bien dit � UNE � amie, hein, les gars ? Vous avez entendu comme moi ? Il y a erreur d�aiguillage. Voil� que je tombe sur une adepte du gigot � l�ail ! Mademoiselle cachette les enveloppes ! C�est pas demain qu�elle l�aura, son mouflet personnel, du train o� vont les choses (si je puis ainsi m�exprimer). Le travail � la menteuse, c�est de l�ouvrage de dame ! Un gamin de soixante-quinze ans en ferait pipi dans ses chaussettes ! Voir une belle souris comme Claire, en relief et couleurs, avec parfum de chez Rochas et balcon donnant sur la mer et se dire qu�elle est perdue pour l�humanit� souffrante, �a vous cloque des adh�rences au cervelet. On a envie de d�crocher son b�ton de p�lerin et de partir � pince pour Lourdes histoire de faire br�ler un cierge � sa sant� ! H�las, les b�tons de p�lerin, on n�en trouve plus gu�re que dans les gogues de campagne.</p><p>��Vous me d�cevez, ne puis-je m�emp�cher de murmurer.</p><p>�a ne l��meut pas.</p><p>��Vraiment ?</p><p>��Une petite d�esse comme vous, se laisser mettre � l�index, c�est navrant. Vous n�avez jamais essay� un bonhomme ?</p><p>��Si, mais je n�ai pas trouv� l�exp�rience concluante.</p><p>��Parce que vous �tes tomb�e sur un raton laveur. Enfin, chacun ses go�ts.</p><empty-line/><p>� Le Clos Fleuri � est une aimable pension normande situ�e dans un grand parc au bord de l�Arve. L��tablissement est tenu par deux vieilles filles proprettes qui se mettent � pousser des cris d�admiration en voyant d�barquer le b�b�. Elles lui font gli-gli sous le menton et lui inventent des noms exotiques en exhalant des r�les d�all�gresse.</p><p>Je suis surpris parce que cette maison de tr�s bon aloi ne correspond pas � ce que j�imaginais. Je m�attendais � d�barquer dans un endroit suspect, mais au contraire, ici tout est propre, tout est sain et paisible. C�est la douce province dans toute sa ti�deur.</p><p>Tandis que Claire s�installe avec son pensionnaire, j�interviewe l�une des demoiselles.</p><p>��Vous connaissez Son Excellence ? je lui demande.</p><p>��Non. C�est son secr�taire qui est venu louer. Surtout dites bien � M.�le consul combien nous sommes fi�res, ma s�ur Hortense et moi, de ce choix. En honorant notre modeste maison, il�</p><p>Etc, etc�</p><p>��Vous ne connaissez pas l�hymne alabanien ? fais-je.</p><p>��Du tout !</p><p>��Eh bien ! il faudra l�apprendre. Son Excellence veut que vous le chantiez tous les matins � son fils lorsqu�il se r�veille.</p><p>C�est une vieille demoiselle tr�s alarm�e que je quitte pour reprendre la route de Paris.</p></section><section><title><p>CHAPITRE XV</p></title><p>Je passe par Saint-Cloud afin de me d�loquer. M�man ouvre de grands yeux en me voyant radiner dans cette tenue de chauffeur.</p><p>��Antoine, mon grand, soupire-t-elle, tu es oblig� d�en faire, des choses !</p><p>Je l�embrasse.</p><p>��C�est rigolo comme tout, M�man.</p><p>Je la regarde tendrement. Elle a un peu vieilli ces derniers temps, F�licie. Les rides se sont un peu creus�es autour des yeux, de m�me que ses tempes. Ses cheveux sont plus gris. Son regard est un peu triste. J�ai le c�ur qui me remonte dans le gosier. Je me dis qu�elle vieillit dans les affres. Elle passe sa vie � trembler pour son sacr� rejeton. Un jour elle dispara�tra et je charrierai un �ternel remords, celui de l�avoir priv�e de ma pr�sence.</p><p>��Je t�aime dr�lement fort, tu sais, M�man.</p><p>Elle a un petit sourire heureux. En guise de r�ponse elle me caresse la joue du bout des doigts.</p><p>���coute, M�man, je sais bien que je te le promets souvent et que je ne tiens pas beaucoup mes promesses, mais c�est d�cid�. D�s que j�ai achev� mon enqu�te en cours, on fiche le camp quinze jours � la campagne tous les deux.</p><p>Elle n�en croit pas une broque, mais elle fait semblant.</p><p>��Mais oui, Antoine.</p><p>��Je suis � la bourre de vacances. Si je prenais tous les cong�s qui me sont dus, j�aurais droit � la retraite anticip�e ! On ira dans un coin, pas loin. La distance ne fait rien � la chose. Du c�t� de F�camp, tu veux ? On cherchera une auberge sans t�l�phone et on bouffera de la langouste � tous les repas. Tu peux d�j� pr�parer nos valises, c�est du peu au jus.</p><empty-line/><p>Je me refringue en civil et je mate the clock. Il est presque neuf heures.</p><p>��Tu ne d�nes pas � la maison ? s�inqui�te la ch�re femme.</p><p>��Si, mais plus tard. Tiens-moi un petit quelque chose tout pr�t, je le croquerai en rentrant.</p><p>��Je vais regarder la t�l�, chuchote-t-elle.</p><p>Ce qui veut dire, dans le langage de F�licie, qu�elle va m�attendre, m�esp�rer jusqu�� la fin des programmes et au-del�. Elle aime tant me voir manger ses petits plats mijot�s. Elle me verse � boire, me tend le sel ou la moutarde � l�instant pr�cis o� j�en ai besoin�</p><p>��T�es pas malade, M�man ?</p><p>��Mais non, quelle id�e, j�ai mauvaise mine ?</p><p>��Tu parais lasse.</p><p>��Parce que je n�ai pas eu ma femme de m�nage aujourd�hui. Figure-toi que sa fille vient d�accoucher, la pauvre avait pris de la thalidomide, et�</p><p>F�licie se signe. D�o� je conclus que la pauvre M<sup>me</sup>�Saugrenut, qui d�cid�ment les collectionne toutes, est maintenant grand-m�re d�une otarie.</p><empty-line/><p>Un calme plat (c�est la seule chose qui soit plate dans leur appartement) r�gne chez les B�rurier. La bonne vient d�lourder et m�informe qu�en effet, Monsieur est l�.</p><p>Les d�combres ont �t� balay�s. On a mis du grillage au plafond pour que le voisin du dessus qui risquerait de ne pas s�entendre tomber reste chez lui, et recoll� ce qui �tait recollable.</p><p>Berthe, affal�e sur un canap�, regarde la t�l�. � ses c�t�s il y a leur ami le coiffeur. B�ru est assis sur une chaise, derri�re eux, comme dans l�autobus. On entend le bruit menu et flasque de la jarretelle de la Grosse sur laquelle le coiffeur fait des gammes. � la t�l�, M.�Pierre Sabbagh en personne dans l�homme du XX<sup>e</sup>�si�cle. Il pose une question dr�lement �pineuse, M.�Sabbagh : � Quelle �tait la couleur du cheval d�Henri�IV ? � Y a un suspense si �puisant qu�aucune des trois personnes ne daignent me saluer. Je m�assieds aux c�t�s du gros. La bonne se met sur mes genoux parce que je viens de mobiliser son si�ge. La minute est angoissante. C�est le match de l�ann�e : M.�Balandard contre les gars de Bellenaves (Allier). Le repr�sentant de Bellenaves dit que le cheval d�Henri�IV (le roi du Bouillon Kub) �tait gris pommel�. M.�Balandard, lui, affirme qu�il �tait noir. Z�ro point partout ! Et le jeu se poursuit.</p><p>Sa Majest� se d�cide � me tendre deux doigts n�gligents.</p><p>��Quel bon vent ? me demande-t-il, tr�s R�gence.</p><p>Je presse les deux francforts.</p><p>��On peut bavarder un instant ?</p><p>��� la fin de l��mission, tranche-t-il. D�ailleurs �a va z��tre la derni�re question.</p><p>��Une question de litt�rature ! nous pr�cise M.�Sabbagh. (C�est maintenant le jeudi le jour du Sabbagh).</p><p>Il prend une fiche dans un casier et son visage s��claire comme le hall d�un cin�ma.</p><p>��Qui a �crit � Du Mouron � se faire �, demande-t-il, en prenant son petit air narquois qui bouleverse quatre millions cinq cent vingt-six mille t�l�spectatrices.</p><p>M.�Balandard r�pond Shakespeare ; le repr�sentant de Bellenaves dit que c�est San-Antonio, et naturellement il triomphe.</p><p>��Je me rappelais plus que c��tait de toi, convient B�rurier.</p><p>��Parce que ta formation classique laisse � d�sirer !</p><p>La victoire des Beauxnavets est totale. M.�Balandard est mystifi�. Il gagne tout de m�me un petit quelque chose, et le droit de serrer la louche � M.�Lesage. Y en a qui se sont fait tuer pour moins que �a ! Je m�appr�te � saluer la baleine, mais je ne la vois plus. Elle vient de s�abattre sur le canap�. Le coiffeur lui fait le coup du bigoudi investigateur et la Gravosse roucoule comme un torrent.</p><p>��Y a des interm�des chez toi ! chuchot�-je au Gros en lui d�signant son c�tac�.</p><p>Il murmure � mon oreille.</p><p>��Je peux rien dire : nous sommes z�en froid. Puis, me montrant son copain le merlan, il ajoute : � Figure-toi que ce tordu vient de divorcer. Nous allons nous le taper tous les soirs � partir de dor�navant. �</p><p>Ce pluriel est quelque peu singulier. J�entra�ne pudiquement le Gros jusqu�au troquet d�en bas.</p><empty-line/><p>Une fois accoud� au bastingage �a va mieux. L�H�norme retrouve sa s�r�nit�.</p><p>��Tu vois, fait-il, depuis notre algarade d�hier, je bourdonne. �a me fait de la peine de ne plus avoir mon tigre. Enfin je vais le faire naturaliser ; quant � mon Sahara-Bernard il est en clinique ; tu le verrais, pl�tr� comme il est, tu croirais que c�est sa statue.</p><p>��On va le mettre au c�t� de Pinaud sur un pi�destal, rigol�-je.</p><p>��� propos de Pinaud, je suis �t� le voir en fin de journ�e.</p><p>��Comment va-t-il ?</p><p>��Toujours ses d�mangeaisons. Le flic qui le garde passe son temps � le gratter.</p><p>��Maintenant, au rapport ! fais-je.</p><p>B�rurier vide son verre de beaujolpif.</p><p>��Bouscule pas le marin, proteste-t-il.</p><p>Il torche ses l�vres d�un puissant revers de manche et fait signe au taulier de pratiquer une nouvelle transfusion.</p><p>��Bon, causons. C�t� observation, y a rien � dire vu que le consulat a t��t� fermaga toute la journ�e et que personne n�y est venu. Je m�ai fait mal � la t�tine de l��il � force de zieuter depuis chez ton vieux prof avec des jumelles.</p><p>��Pas de nouvelles de Morpion ?</p><p>��Pas la moindre plus l�g�re. Sa pipelette ne l�a pas vu non plus.</p><p>��Bref, tu n�as absolument rien � m�apprendre ?</p><p>Le Gros se compose une attitude �nigmatique. Il plisse un �il, ouvre tout grand l�autre et se pince le bout du pif entre le pouce et l�index.</p><p>��Qui sait�</p><p>��Pose pas de charades, Gros, c�est pas dans ton style, tranch�-je. Si tu as quelque chose � bonnir, d�balle-le sans jouer les Harry Baur.</p><p>�a le vexe.</p><p>��Le jour o� que tu cesserais de me traiter comme un slip, fait-il, je pavoiserais.</p><p>Le nouveau que j�ai � te causer, c�est gr�ce � mes dons que je l�ai d�couvert.</p><p>Il boit son deuxi�me verre. Je me retiens de le houspiller. C�est par le silence qu�on a raison de lui. Je chope un journal qui tra�nait sur le comptoir et je lis le compte rendu du match Monaco-Nice. Le Mastar me l�arrache des mains avec violence.</p><p>��Faut pas cherrer, San-A. Je ne suis pas en service. T�es l�, tu viens me chercher � mon domicile en pleine t�l�. Je laisse ma digne �pouse se faire calcer par le coiffeur pour te suivre et tout ce que tu trouves c�est de me lire l<emphasis>��quipe</emphasis> au nez ! �a se fait pas.</p><p>Des larmes d�humiliation noient son regard couleur d�abattoir.</p><p>Je lui donne une bourrade.</p><p>��Allons, B�ru, fais pas ta princesse meurtrie. Raconte�</p><p>C�est la bonne p�te � beignet, B�rurier. Toujours partant pour les bons sentiments. Il renifle puissamment et d�clare :</p><p>��Comme rien ne se passait et que je me faisais tartir chez ton p�re Morpion, je m�ai mis � investiguer chez lui.</p><p>��Et les r�sultats de tes recherches, cher homme ?</p><p>��Voici-voil�, voil�-voici ! annonce-t-il en explorant ses poches.</p><p>Il tire une vieille blague � tabac qui sent le port de p�che sous la pluie. Il l�ouvre. La blague contient une photographie pornographique repr�sentant une dame et un monsieur en train de jouer au photographe (c�est la dame qui fait l�appareil), un cure-dents �br�ch�, une noisette, une pi�ce de 50 anciens francs, une nouvelle pi�ce de 50 centimes, une cro�te de gruy�re et un bouton de braguette. Il continue de gratouiller dans le tabac, et triomphalement, d�niche un morceau de ferraille qu�il me tend.</p><p>J�identifie une balle �cras�e.</p><p>��Qu� zaco ? lui demand�-je en italien.</p><p>��Tu le vois, gars : une prune de 11,37. Elle se trouvait piqu�e dans le plafond. J�ai cherch� � reconstituer la trajectoire et j�y suis z�arriv�. Cette balle a �t� tir�e depuis le consulat. Au passage elle a arrach� un morceau du cadre de la fen�tre. Cette fen�tre devait z��tre ouverte, vu que les vitres n�ont pas t��t� bris�es. Peut-�tre que la valda a travers� ton prof de parent pauvre<a l:href="#n_7" type="note">[7]</a> avant de se planter dans le plafond. Mais entre nous je ne le pense pas car, selon ma destination personnelle, elle eusse t��t� d�vi�e.</p><p>Je fais sauter le projectile dans le creux de ma paume.</p><p>��Question de vie ou de mort, t�a dit Morpion au t�l�phone ?</p><p>��Yes, Monsieur.</p><p>��Je commence � comprendre. Il se tenait � sa crois�e et surveillait le consulat � la jumelle. Ceux d�en face l�auront rep�r� et ont voulu se le farcir. Le tireur l�a rat� et Morpion n�a eu rien de plus press� que de me pr�venir�</p><p>��Moi, affirme le Gravos, c�e�t �t� � Police-Secours que j�eusse t�l�phon�.</p><p>��Morpion est un homme qui n�a pas les r�actions de tout le monde. Donc, il m�a appel�. Pendant qu�il t�l�phonait, ceux d�en face sont venus s�assurer qu�il �tait bien mort.</p><p>��Et ils l�ont trouv� vivant !</p><p>��Oui. Alors ils ont chang� leur revolver d��paule et ont pr�f�r� embarquer le vioque.</p><p>Morpion a voulu me pr�venir � sa fa�on. Ne pouvant me laisser un message, subrepticement, il a d�croch� le balancier de sa pendule.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��La pendule est � l�origine de tout. C�est parce qu�elle marchait � son retour de l�h�pital qu�il a compris que quelqu�un �tait venu chez lui. En l�arr�tant ainsi, il pensait me faire comprendre que rien n�allait plus�</p><p>Je gamberge un instant. L�explication me para�t valable. Jusqu�ici je n�avais pas tr�s bien saisi le coup du balancier, mais maintenant je suis certain d��tre sur la bonne voie.</p><p>��Pourquoi t�est-ce qu�ils l�ont emmen� ? demande le Gros.</p><p>��Il est plus facile de trimbaler un type qui se tient � la verticale.</p><p>��Ils n�avaient qu�� le laisser sur place.</p><p>��Probablement qu�ils en ont jug� autrement. D�ailleurs, je crois piger.</p><p>��Mets-moi dans le coup, ronchonne l�Ob�se.</p><p>��Eh bien ! comme Morpion t�l�phonait � leur arriv�e, ils se sont gaff�s qu�il venait de pr�venir la police. Cela allait faire du vilain pour eux, car vivant, il t�moignait et mort, son cadavre confirmait ses dires. L�unique solution, c��tait de le faire dispara�tre en vitesse.</p><p>Je m�dite un peu. Morpion a-t-il �t� abattu dans un coin discret ? C�est probable, et m�me certain, car ces bons messieurs ne plaisantent pas. La facilit� avec laquelle ils butent leur prochain me rend perplexe. Tout me porte � croire qu�en ce moment un coup bizarre et de grande envergure se pr�pare. �a urge et ces messieurs n�ont pas le temps de finasser, voil� pourquoi ils abattent les obstacles � coups de p�tard. Ils prennent tous les risques comme ces skieurs d��lite qui font joujou avec leurs os pour gagner quelques centi�mes de seconde dans la descente.</p><p>��Marrant tout de m�me, cet aller et retour, conclut sa Rondeur.</p><p>��Quel aller et retour ?</p><p>��Par les fen�tres ! Un coup on tire de chez Morpion dans le consulat, un autre coup du consulat chez Morpion. C�est du pinge-ponge !</p><p>��C�en est, Gros. Ce qu�� la Cour de Sa Majest� �lisabeth�II on appellerait une trou-de-balle-party.</p><p>Je mate l�heure : dix plombes et du rabe !</p><p>��Tu aimes p�cher � la lanterne, Gros ?</p><p>��Les �crevisses ?</p><p>��Et les requins ! Je t�invite.</p><p>��Quand ?</p><p>��Tout de suite !</p><p>Il essuie un pleur.</p><p>��Je ne peux pas : j�ai plus mon mat�riel : hier si je te disais que la Berthe a d�coup� mes cuissardes avec des ciseaux.</p><p>��Pour le genre de p�che que je te propose, il est pr�f�rable de mettre des espadrilles.</p><p>��O� est-ce qu�on va ?</p><p>��� Rueil-Malmaison.</p><p>��En Seine ?</p><p>��Non, mon ch�ri : dans les eaux territoriales alabaniennes.</p><p>Il secoue sa grosse t�te de veau au risque de faire choir le persil qui en d�core les narines.</p><p>��Pas question : une fois suffit ! L�esp�dition de l�autre nuit, je m�en rappelle encore, San-A., figure-toi.</p><p>��Parfait, lui dis-je. Alors j�irai donc seul.</p><p>Je lance un billet au marchand de boissons ferment�es et je prends la tangente avec dignit�.</p><p>��Attends, proteste l�Enflure. T�emballe pas, ce que je te disais c��tait�</p><p>Mais j�ai d�j� claqu� la porte de l�estaminet et je marche � ma voiture.</p><p>Comme j�actionne le d�marreur, l�autre porti�re s�ouvre � la vol�e et une masse importante s�abat sur le si�ge passager.</p><p>��T�as bien dit qu�on pouvait y aller en escadrilles ? demande le Gravos. Parce que moi, comme tu peux le voir, j�sus t�en savates.</p></section><section><title><p>CHAPITRE XVI</p></title><p>��Quelle id�e de carillonner � un chenil � pareille heure, s��tonne le Magnifique. Tu veux t�acheter un M�dor ?</p><p>��T�occupe pas, Einstein.</p><p>Nous sommes � Nanterre, au chenil de l�imp�ratrice, lequel est tenu par un ancien inspecteur � moi qui a toujours eu un faible pour les toutous. Un concert d�aboiements m�accueille. La porte s�entrouvre et l�ex-inspecteur Carlin para�t, dans un costume de chasse � boutons d�cor�s. Les bas-reliefs de ces boutons repr�sentent tous une t�te de chien.</p><p>Carlin plisse ses yeux d��pagneul (d�ailleurs il est Breton) et s��crie.</p><p>��Mais je r�ve !</p><p>��Que nenni, lui r�ponds-je en vieux fran�ais.</p><p>Effusions, dialogue d�usage duquel il ressort qu�il va-bien-pas-mal-et-vous ? Merci. J�esp�re-que-vous-de-m�me. Et il me fait entrer dans une cuisine o� un chiot rachitique agonise dans une corbeille � ouvrage d�saffect�e.</p><p>��Qu�est-ce qui me vaut le plaisir, monsieur le commissaire. Chercheriez-vous un chien, par hasard ?</p><p>��Non, mon cher Carlin : une chienne.</p><p>��De quelle race ? Je fais le bouvier, le boxer et le dogue de Bordeaux.</p><p>��Celui qui ressemble � son fr�re comme deux gouttes d�eau ?</p><p>Il se marre bien que �a ne m�rite pas un verre de limonade.</p><p>��Toujours aussi dr�le, monsieur le commissaire.</p><p>��De plus en plus, veux-tu dire. �coute, Carlin, peu me chaut la race, ce qui importe c�est que la chienne en question soit en chasse.</p><p>Il �carquille tout grands ses vasistas � cloison �tanche.</p><p>��Comment cela ?</p><p>��C�est pourtant clair : il me faut une chienne en chasse, tu dois avoir �a dans ta collection de printemps, non ?</p><p>��Oui, mais�</p><p>��Alors aboule, je suis preneur ; et je te pr�viens : je veux une p�troleuse format Berthe B�rurier !</p><p>��J�ai votre affaire : une boxer bring�e de quatre ans !</p><p>��Am�ne-la.</p><p>��S�rieusement, vous l�achetez ?</p><p>��Je te l�ach�te. Envoie la note � la Grande Cabane, ce sont des frais professionnels.</p><p>Il a perdu l�habitude de mes fantaisies et je le sens � deux doigts de l�attaque d�apoplexie.</p><empty-line/><p>��Tu m�avais dit qu�on allait � la p�che, souligne le Gros. On dirait plut�t qu�on va � la chasse. Comment qu�il s�appelle, ce beau toutou ?</p><p>��Il s�appelle Julie, fais-je.</p><p>��Dr�le de blaze pour un cador.</p><p>��C�est une chienne.</p><p>��Avec ces oreilles en pointe on ne s�en douterait pas.</p><p>��Je crois que si tu veux t�assurer du sexe d�un animal tu as int�r�t � ne pas lui regarder les oreilles.</p><p>Je fonce jusqu�� la Malmaison. Il n�est pas loin de minuit lorsque je d�barque, � quelques encablures de la propri�t�.</p><p>��Tiens Mademoiselle en laisse, enjoins-je au suifeux. La partie devient v�ry d�licate.</p><p>En effet, � peine sommes-t-on � la grille que les deux dogs f�roces se ruent sur icelle. Au moyen de mon c�l�bre s�same je d�lourde. Le jeu consiste � faire p�n�trer Mademoiselle Julie dans la place (en anglais in the place) avant que l�alarme soit donn�e � l�int�rieur. Le Mahousse auquel j�ai fait part de mon plan d�action murmure en montrant les deux fauves :</p><p>��Si jamais ils sont de la p�dale, on est bonnards, San-A.</p><p>��Attention ! dis-je. Je vais entrouvrir, pr�pare-toi � leur catapulter Miss Julie avant qu�ils nous sautent sur les claouis.</p><p>Ce qui est dit est fait. Monseigneur B�rurier tient la jeune personne debout contre lui. J��carte la grille et le Gros pousse la chienne dans la propri�t�.</p><p>��Ces dames au salon ! clame-t-il, �grillard.</p><p>Les molosses ne se le font pas dire deux fois. Faut voir la r�ception qu�ils offrent � Julie ! Le renifleur se met en marche vilain. La pauvre mignonne ne sait comment se tenir avec ces messieurs. Elle tourne en rond, donne des petits coups de dent par-ci, des coups de pattes par-l�, mais on sent bien que le c�ur n�y est pas. Elle n�est contre que par pudeur. B�ru qui l�observe me pousse du coude.</p><p>��Les chiennes, fait-il, sont aussi p� que les femmes. Vise-moi cette petite salingue, elle en meurt d�envie, mais faut qu�elle leur joue vierge et martyre avant de leur donner leur ticket d�appel.</p><p>Nous attendons un bout de moment. Puis les trois chiens s��loignent dans l�ombre du parc. C�est � nous de faire maintenant.</p><p>Nous marchons courb�s en deux sur la pelouse afin de feutrer le bruit de nos pas. J�avais raison en estimant que la maison faisait clair de lune m�me le jour.</p><p>Dans la lumi�re blafarde de l�astre nocturne<a l:href="#n_8" type="note">[8]</a> l�habitation du consul n�est gu�re plus sinistre que dans celle du soleil.</p><p>Une lumi�re brille derri�re une seule fen�tre. Il s�agit de la crois�e derri�re laquelle se tenait tant�t la dame blonde.</p><p>J�ai id�e qu�elle doit avoir des insomnies, cette personne.</p><p>Je fais signe au Mahousse de m�attendre et j�accomplis un tour complet de la demeure. Tout est banco.</p><p>��Am�ne-toi, glorieux policier.</p><p>Il me suit. J�ai rep�r� une petite porte basse qui doit servir � rentrer le charbon. Elle est ferm�e � cl�, mais vous savez comment je me comporte avec les serrures !</p><p>Nous descendons une demi-douzaine de marches. La gigantesque chaudi�re du chauffage central met une vague clart� rouge�tre dans le sous-sol. C�est insuffisant pour qu�on se rep�re. J�actionne ma petite lampe de poche. Ce genre d�endroit n�est jamais tr�s folichon, mais celui-ci est carr�ment lugubre.</p><p>Je furette comme un chien de chasse.</p><p>��Tu cherches quoi z�au juste ? me demande B�ru.</p><p>��Le sais-je !</p><p>Il hausse les �paules.</p><p>��C�est de la p�che � l�Ombre, fait-il fort astucieusement.</p><p>Il s�arr�te et pousse un petit cri de douleur.</p><p>��Qu�est-ce qui t�arrive ?</p><p>��Je m�ai plant� une saloperie dans le pied, biscotte j�ai perdu une de mes savates dans le parc.</p><p>Je braque obligeamment le faisceau de la lampe sur ses radis. Ses chaussettes sont noires. Il en �te une, et je m�aper�ois qu�elle �tait pleine de trous ; seulement �a ne se voyait pas lorsqu�il l�avait au pied.</p><p>Un petit truc brillant est plant� dans son talon d�Achille. Il l�arrache.</p><p>��Une punaise ? diagnostiqu�-je.</p><p>��Pas tout � fait, r�pond B�rurier en me montrant un bouton de col.</p><p>Je pousse une exclamation tellement sourde qu�elle devrait passer un examen auditif.</p><p>��C�est le bouton de col de Morpion !</p><p>��Tu es s�r !</p><p>��Il n�y a plus que lui qui porte des cols de cellulo�d. Vois-tu, B�ru, quand je t�ai r�pondu que j�ignorais ce que je cherchais, je mentais. C�est le pauvre Morpion que je cherche. Je me doutais bien que ces crapules l�avaient amen� ici !</p><p>��Pour lui faire le coup du p�re Fran�ois ?</p><p>��Naturellement.</p><p>��Alors son cadavre ne doit pas �tre loin !</p><p>Nous nous mettons � chercher avec fr�n�sie. � chaque instant je dois solliciter le silence car le Gros est aussi l�ger qu�une pelleteuse de travaux publics.</p><p>Nous sondons le charbon, nous fouillons dans le tas de choses d�mantel�es qui occupent une partie du sous-sol, nous secouons les tonneaux : en vin (pardon, c�est � cause des tonneaux, je voulais dire : en vain).</p><p>��Conclusion : pas de chance, fait ma brave Guenille, ruisselant d�une belle sueur prol�tarienne. S�ils ont tu� ton Prof ils l�ont enterr� depuis dans le jardin ; ou alors�</p><p>Et il me d�signe la chaudi�re.</p><p>J�opine. J�adore. Il n�y a pas un type qui aime autant opiner que moi.</p><p>��On fait quoi maintenant ? s�inqui�te Alexandre-Beno�t.</p><p>Au lieu de r�pondre, je passe dans un petit appentis sorcier situ� � la suite de la cave. C�est une buanderie. Il y a un bassin en pierre, une pompe, des fils d��tendage tout rouill�s.</p><p>Je regarde dans le bassin. On y a mis de la farine, ou bien� Je touche : c�est de la chaux ! De la chaux de Pise, m�me : la meilleure !</p><p>Arm� d�un b�ton je la touille et je rencontre un volume compact. Alors, fr�n�tique, j��carte la chaux au moyen d�une pelle que j�avais pr�vue dans la construction de mon roman. Je finis par mettre � jour un cadavre d�j� rong� jusqu�au trognon par la chaux vive.</p><p>��Eh ben, tu vois, murmure l�objectif B�ru : tu l�as retrouv�, ton prof !</p></section><section><title><p>CHAPITRE XVII</p></title><p>Avec une pi�ce � conviction pareille, le consul d�Alabanie risque d�avoir des ennuis.</p><p>��On appelle des renforts ? demande le Gros. Moi, je te pr�viens que je ne suis pas charg�. Les mains dans les pockets je suis venu.</p><p>Il me faut un petit bout de temps pour reprendre mes esprits. Vouloir tenter une action � nous deux serait pure folie et risquerait de tout fiche en l�air. Et puis, parvenu � ce point de l�affaire j�ai le devoir d�en r�f�rer au Vieux.</p><p>��Filons d�ici ! tranch�-je, � la satisfaction �vidente de mon camarade d��quip�e.</p><p>Je remets la chaux par-dessus le cadavre et on se taille par o� on est venu. Notre visite n�a r�veill� personne. Tout est calme. La lumi�re s�est �teinte chez la dame blonde.</p><p>��Et la chienne ? demande B�ru lorsque nous atteignons le portail.</p><p>��On la r�cup�rera plus tard, laissons-la faire un coucher.</p><empty-line/><p>Le lendemain, qui tombe justement le surlendemain de la veille, il y a conf�rence au sommet chez le Tondu. Y participent, par ordre d�importance : lui et moi.</p><p>Je lui ai fait une relation succincte des faits dans leur ordre chronologique et dans le sens des aiguilles d�une montre.</p><p>Il a tout �cout�, tout assimil�, tout envisag�.</p><p>��D�cid�ment, conclut-il, nous nous trouvons devant une v�ritable association de malfaiteurs. Je ne m�explique pas comment un membre du Corps Diplomatique a pu devenir le chef d�une pareille entreprise !</p><p>��Les faits sont l�, coup�-je. Les meurtres succ�dent aux meurtres�</p><p>Il me coupe.</p><p>��J�ai eu la visite du l�giste. La jeune Yapaksa Danlhavvi est morte de mort naturelle. On n�a pas trouv� le moindre poison. Elle �tait atteinte d�une l�sion cardiaque et le c�ur a l�ch� tout seul.</p><p>��C�est assez incroyable, soupir�-je.</p><p>��Vous connaissez notre m�decin l�giste : il ne se prononce jamais � la l�g�re, s�il affirme que cette fille est morte naturellement, nous pouvons le croire.</p><p>��Avouez tout de m�me, Patron, que c�est un hasard bien surprenant. Enfin voil� une fille qui d�c�de quelques heures apr�s qu�on ait tent� de l�assassiner et vous voudriez que je n�aie pas d�arri�re-pens�es ?</p><p>��C�est peut-�tre l��motion violente caus�e par cette tentative de meurtre qui l�a tu�e ?</p><p>��Si cette explication vous para�t valable, c�est qu�elle l�est, dis-je avec une innocence tellement fausse qu�un aveugle-sourd-muet la d�tecterait.</p><p>��Revenons � nos moutons, b�le le d�plum�. Voyez-vous, San-Antonio, je pense qu�il ne faut rien faire de d�finitif dans l�imm�diat. Vous avez sans doute raison lorsque vous estimez que ces gredins pr�parent une op�ration d�envergure. Une action trop rapide pourrait s�av�rer n�gative. Tissons les mailles du filet et�</p><p>En plein d�lire ! Le voil� qui r�invente les mailles, notre Bernard Palissy. Son filet, s�il a trop envie de tisser, risque fort de capturer des courants d�air, et encore � condition qu�ils ne soient pas trop gros.</p><p>��Je vais faire surveiller discr�tement le consulat et la propri�t� du consul. Quant � vous, restez � votre poste et ouvrez l��il. Vous devez emmener Son Excellence � une r�ception m�avez-vous dit ?</p><p>��Il para�trait. Une r�ception officielle, m�a dit le secr�taire.</p><p>��Je vais me renseigner � ce propos, tranche le Vioque, il est important de contr�ler tous les d�placements du consul. Maintenant, nous devons tout pr�voir�</p><p>Je l�ve le doigt, comme un �colier qui demande la permission d�y aller.</p><p>��Oui ? fait le Dabe.</p><p>��� mon avis, Patron, on obtiendrait de meilleurs r�sultats en embarquant le secr�taire, son garde du corps, la femme blonde et peut-�tre aussi le consul. Il est facile de les confondre maintenant que nous avons le cadavre de Morpion � leur brandir sous le nez !</p><p>Monsieur Chauve-qui-peut donne un petit coup de poing sur sa table.</p><p>��Faisons ce que j�ai d�cid�. Encore une fois, une enqu�te dans les milieux diplomatiques, demande plus de� diplomatie qu�une autre.</p><p>��Parce que vous prenez des gants avec des diplomates qui zigouillent d�honn�tes professeurs et qui font diluer chez eux son cadavre dans la chaux ?</p><p>Il se dresse.</p><p>��Excusez-moi, San-Antonio, j�ai un rendez-vous.</p><p>J�en prendrais bien un pour ses fesses avec mon 42 fillette, mais je suis s�r que �a ne serait pas appr�ci� dans la maison.</p><p>Dans ces cas-l� il est pr�f�rable de s�a�rer les soufflets et d�aller s�humecter le tout � l��gout.</p><p>J�y vais.</p><empty-line/><p>La journ�e s��coule dans le calme. Je vais gratter : la jambe droite, le cou, la joue gauche, la fesse gauche, l�oreille droite, le nez, l�anus, la nuque et les paupi�res de Pinaud. Le cher Lamentable prend son mal en patience. Il est bien soign� et joue les vedettes.</p><p>Avec quelques m�nagements je lui apprends la mort de son ancienne secr�taire, mais Pinuche sait accueillir les mauvaises nouvelles quand elles ne le concernent pas �troitement.</p><p>��Pauvre Yapaksa, fait-il pour toute oraison fun�bre, elle �tait gentille et ne faisait presque pas de fautes de frappe.</p><p>��Se plaignait-elle du c�ur lorsqu�elle �tait � ton service ?</p><p>Il r�fl�chit.</p><p>��Je ne crois pas. Quoique� Si, attends, je me souviens qu�un soir, en sortant du bureau, elle a vu un accident et elle a failli s��vanouir. J�ai �t� oblig� de la conduire chez un pharmacien o� on lui a administr�</p><p>��Les derniers sacrements ?</p><p>��Non ! un vuln�raire. Note bien que beaucoup de femmes tournent de l��il en voyant les accidents�</p><p>Je quitte le cher bless� en lui promettant de revenir tr�s bient�t pour un grattage g�n�ral.</p><empty-line/><p>Avant de me rendre � � mon travail �, j�ai, avec le c�l�bre B�rurier, une conversation �difiante.</p><p>���coute, Gros, ce soir je joue ma carri�re � pile ou face, lui dis-je. Si je gagne le coquetier, c�est O.K., sinon demain je cherche une place de veilleur de nuit au Spitzberg o� la nuit dure six mois. Je compte sur ton amiti�, sur ton audace dantonesque, sur tes qualit�s intrins�ques (et n�anmoins humides) de flic, sur ton esprit et sur ton syndicat d�initiative, sur ta force, sur�</p><p>Il balaie son odeur d�ail d�un geste �nergique.</p><p>��Caresse de chien donne des puces ! coupe l�Ogre. Accouche en direct.</p><p>��Ce soir je dois emmener le consul � une r�ception.</p><p>��Alors ?</p><p>��En son absence tu vas t�introduire officieusement dans la propri�t� de Rueil-Malmaison.</p><p>��Encore ?</p><p>��Mais cette fois tu la fouilleras de fond en comble et tu arr�teras le gorille qui s�y trouve ainsi que le secr�taire.</p><p>��T�as dit que je devais m�introduire officieusement ?</p><p>��C�est-�-dire sans mandat d�amener et sans faire �tat de ta qualit� de poulaga, tu piges ?</p><p>��Et tu veux qu�� moi tout seul j�alpague les habitants ?</p><p>��Tu es inspecteur-chef. Prends du monde avec toi. Sonne. Arr�te le zig qui t�ouvrira ; poursuis ta route jusqu�� la maison, mets la main sur tout le monde�</p><p>��Et ensuite ?</p><p>��Au lieu d�embarquer tes prises � la maison bourremen, conduis-les chez moi, � Saint-Cloud, et tiens-les � l��il jusqu�� mon retour. Fais gaffe car tu le sais maintenant : ce sont des princes de la d�tente.</p><p>��Princes ou pas princes, c�est pas eux qui repasseront B�rurier.</p><p>��Alors fais ce que je te dis, gars !</p><p>��Et s�il y a du pet ? s�inqui�te le Mammouth, je prendrai sur mes doigts ?</p><p>��Non, puisque je te couvre.</p><p>Il opine.</p><p>��Il en sera fait comme suivant vos d�sirs, Monseigneur !</p><p>Satisfait, je bombe sur la banlieue ouest.</p><empty-line/><p>Les deux molosses me font le gros circus lorsque je carillonne. J�ai beau regarder, je ne vois plus M<sup>lle</sup>�Julie ; probable que le gorille l�a jet�e � la rue comme une fille perdue qu�elle est. �a m��tonnerait que ses rejetons soient d�authentiques boxers ; il va y avoir des p�tarades dans leur pedigree, moi je vous le dis.</p><p>Le costaud patibulaire vient d�lourder en calmant ses dogues. Je le gratifie d�un salut militaire.</p><p>Il hoche la t�te s�chement ; aussi liant qu�un ours polaire, ce zigoto.</p><p>��Pr�parez la voiture de ma�tre, m�or-donne-t-il, elle est poussi�reuse�</p><p>J�obtemp�re. Ce carrosse noir est folichon comme un enterrement. Quand on est au volant d�un tel v�hicule, on a l�impression de marner pour la R.A.T.P. Je le sors dans le parc et j�entreprends de le fourbir avec la peau d�un chamois d�funt.</p><p>Les chromes se mettent � briller. C�est vraiment de la tire grand standinge. Je ne voudrais pas partir en vacances avec, mais faut reconna�tre qu�elle fait son effet. Lorsque j�ai fini, je m�assieds sur le marchepied pour griller une cigarette. La nuit descend sur le parc. On entend des petits oiseaux dans les arbres. Les �toiles se pr�cisent dans un ciel velout�. Comme l�univers est tranquille lorsque les hommes lui foutent la paix ! Je songe � la carcasse de mon pauvre Morpion. Cet homme paisible a eu une fin trop dramatique d�cid�ment. Je le voyais claquer parmi ses chats et ses bouquins, d�une maladie bien longue et bien confortable. Et puis le sort ironique en a d�cid� autrement.</p><p>��Vous �tes pr�t ?</p><p>C�est le gorille. Il bigle ma cigarette d�un �il hostile.</p><p>��J�attends, fais-je en balan�ant le m�got dans la ros�e.</p><p>Je me juche sur mon si�ge et je vais me ranger devant le perron. J�ai le c�ur qui pilpate. Enfin je vais donc le conna�tre ce satan� consul ! Je descends de la guinde afin d�ouvrir la porti�re arri�re, casquette en main, fig� dans un garde-�-vous qui filerait la colique verte � un soldat de plomb. Deux silhouettes apparaissent sur le perron. L�une est mon petit camarade Wadonk H�taurdu, impec dans un uniforme vert-olida � brandebourgs et �paulettes d�or ; l�autre c�est la femme blonde que j�ai aper�ue � la fen�tre.</p><p>Cette derni�re retient toute mon attention. Elle porte une robe de soir�e blanche, orn�e d�une rose en or massif. Elle est belle et triste. Sous son maquillage on voit qu�elle a les traits tir�s et les yeux violemment cern�s. Sa chevelure blonde est l�g�rement cendr�e. C�est une personne d�une trentaine d�ann�es, un peu large des hanches et des chevilles pour mon go�t personnel (et difficile) mais pleine d�un charme �mouvant. Elle monte � l�arri�re de la bagnole. Au passage elle me lance un regard intense et plus profond qu�un puits de mine. H�taurdu monte � sa suite. Je marque un l�ger temps d�incertitude.</p><p>��Son Excellence ne vient pas ? je questionne.</p><p>��Non, r�pond-il s�chement.</p><p>Je claque la porti�re. Les lourdes de ces brouettes s�ajustent comme des portes de coffre-fort. Elles sont d�ailleurs un peu plus �paisses. Je m�installe au volant et j�attends les instructions. H�taurdu fait coulisser la vitre s�parant les passagers du chauffeur.</p><p>��L��lys�e ! ordonne-t-il.</p><p>Tout b�tement. Le sang me monte aux �ventails � mouches.</p><p>Ainsi ces Messieurs-dames vont � l��lys�e ! �a me trouble un chou�a. Pourquoi le consul ne fait-il pas partie de la caravane ? � quel titre son secr�taire le remplace-t-il ?</p><p>Je d�marre, alourdi par des tonnes et des tonnes de questions inqui�tantes.</p><p>En passant devant le Pavillon Jos�phine, j�avise la tronche mafflue de B�rurier. Le bonhomme est � l�aff�t derri�re des rideaux bonne femme. J�esp�re que tout se passera bien pour lui. Mes copains font un dr�le de d�chet dans cette affaire !</p><p>� cause de la vitre de s�paration, je n�entends pas ce qui se passe � l�arri�re, mais gr�ce au Vade-r�troviseur Satanas (les meilleurs) je peux observer le couple � la d�rob�e.</p><p>Ces monsieur-dame ne s�adressent pas la parole. La jeune femme s�est blottie dans un angle du v�hicule, le plus loin possible de son compagnon ; quant � ce dernier, un bras pass� dans l�accoudoir suspendu, il est fier comme bar-tabac et jette des regards nonchalants sur les populations banlieusardes qui se pressent sur les trottoirs.</p><p>Je me farcis la D�fense, puis l�Avenue de Neuilly, la Porte Maillot, l�Avenue de la Grande Arm�e. C�est l�Etoile, les Champs-�lys�es dans toute leur gloire. Au Rond-point je tourne � gauche pour aller chercher la rue du Faubourg Saint-Honor� (� la cr�me) et j�arrive en vue de l��lys�e. La gu�rite du G�n�ral est �clair�e � Jean Giono. Une foule de bagnoles � grand spectacle, bourr�es de beau linge, font la queue devant la porte, t�l�guid�es par des gardes en grande tenue. Je prends la file. Me voici entre l�ambassadeur de Cramoisie et le vice consul de Prox�n�tie. On avance lentement. Enfin, je p�n�tre � pour la premi�re fois de ma vie � dans la cour d�honneur. La musique militaire joue � Tiens, petit, voil� vingt sous �. Des g�n�raux habill�s en militaires accueillent les arrivants. J�aper�ois sur le perron tous les repr�sentants des corps Constip�s (comme dirait B�ru) : le grand Vizir de Talbon-jho�r, le cardinal Selfmademan archev�que de Boston ; l�ambassadeur de l�Abrutissan ; Son Excellence Yatamoto Qu�rouy� conduisant la d�l�gation japonaise ; Monseigneur Couchetapiane, nonce apostolique, M�ssieur Jules Napolitain, de l�Acad�mie Fran�aise, l�amiral Sabordet, le baron de Maideux, le grand rabbin Dupont, le pasteur Val�riradaut, M.�Cash Handcarry, ministre des affaires �tranges am�ricaines, sir Prise-party, sous-ambassadeur-adjoint de Grande-Bretagne ; le pr�sident Fouinozoff et la princesse Eva Donkchaitorp de Billaydou.</p><p>� mon tour, je remise ma tuture au bas des marches. Un militaire habill� en officier sup�rieur, d�lourde, salue, tend � ma passag�re blonde une pogne gant�e de blanc. Un garde chamarr�, qui ressemble � Chamarat, me fait signe d�aller remiser mon zinzin � roulettes dans le parkinge r�serv�. J�ob�is. Les immenses fen�tres de l��lys�e ruissellent de lumi�re. Il y a de la zizique partout, militaire � l�ext�rieur, civile � l�int�rieur. Les cuivres dehors, les cordes dedans. Un de mes coll�gues (chauffeur) s�approche de mon tas de ferraille.</p><p>��C�est toi l�Alabanie ? me demande-t-il.</p><p>Je lui r�ponds qu�oui, provisoirement.</p><p>��Moi je fais le Maroc.</p><p>Chacun fait ce qu�il peut.</p><p>��Je connais la petite porte de sortie, on va aller en vider un ? propose-t-il.</p><p>��C�est pas de refus.</p><p>Nous nous �clipsons discr�tement, tandis que les arrivants continuent d�arriver, la musique de musiquer et l��lys�e de r�pandre des joies �lys�ennes.</p></section><section><title><p>CHAPITRE XVIII</p></title><p>Lorsque nous avons �clus� quatre beaujolais dans un petit caf� de la rue d�Anjou et que mon confr�re m�a refil� une bonne adresse pour boire de l�Anjou rue de Beaujolais, je le quitte pour bigophoner � la maison.</p><p>C�est ma F�licie qui d�croche. Elle para�t toute surexcit�e.</p><p>��M.�B�rurier est ici avec d�autres messieurs, m�avertit-elle. Il y en a deux pleins de sang. Je suis en train de les panser�</p><p>��Passe-moi B�ru, M�man.</p><p>J�exulte. Ainsi le Gravos a r�ussi dans sa mission.</p><p>Son organe graisseux me fait fr�mir les trompes.</p><p>���a y est, San-A. Tu parles d�un coup de filet, mon neveu ! J�ai une nouvelle du tonnerre � t�apprendre !</p><p>��Quelle nouvelle ? croass�-je.</p><p>��J�ai retrouv� M.�Morpion.</p><p>��Tu fais de l�eau, gars. Nous �tions ensemble cette nuit quand�</p><p>��Mais non, il y a eu gourance sur la personne. C�est pas lui qui fait trempette dans la chaux vive, c�est le consul !</p><p>Je rugis.</p><p>��Tu dis !</p><p>��La strique v�rit�, mon pote. Ton prof est sain et sauf. Enfin quand je dis qu�il est sain, je charge un peu, biscotte je le trouve un peu bouff� aux mites, sans compter qu�il a subi des mauvais traitements.</p><p>J�explose.</p><p>��Mais raconte, tonnerre de Dieu !</p><p>��Ils l�ont kidnapp� chez lui, comme tu avais pens�. Attends, je vais te l�appeler. C�est pas qu�il soit guilleret, mais il a tout de m�me la force de te causer.</p><p>��Attends, et l�autre zigoto ?</p><p>��Le gorille ? Je lui ai mis une tronche au cube vu qu�il a voulu me chercher des patins. Ta maman essaie de le rafistoler, mais faudra un dr�le de petit magicien pour le recoudre car il ressemble � un tableau de Picasso.</p><p>Il crie � la cantonade :</p><p>��H� ! M�sieur Morpion ! Venez donc causer � vot� cancre !</p><p>Je per�ois la voix faible de Morpion qui explique au Gros :</p><p>��Mon bon ami, on ne doit pas dire � causer � �, c�est incorrect. On parle � quelqu�un et on cause avec quelqu�un�</p><p>��Et mon c� ! objecte B�ru, est-ce qui vous parle ou si y vous cause ?</p><p>Morpion s�empare de l��couteur en soupirant.</p><p>��Mon jeune ami, murmure-t-il, la police ch�tie les coupables mais pas son langage !</p><p>��Hello, Prof, comment vous sentez-vous ?</p><p>��Comme un homme qui a re�u une balle dans le gras du bras et qui est rest� quarante-huit heures dans un grenier, sans prendre de nourriture et ligot� avec du fil de fer. Maintenant, gr�ce aux soins �clair�s de Madame votre m�re, cela va beaucoup mieux. Je vais devoir retourner � l�h�pital, c�est un endroit qui me convient parfaitement � mon �ge.</p><p>��Racontez-moi un peu ce qui s�est pass�.</p><p>��Je surveillais vos lascars � la jumelle et ils s�en sont aper�us. Ils m�ont bless�. Je vous ai pr�venu. Ils sont arriv�s chez moi pour voir o� j�en �tais et m�ont forc� � les suivre. Tout cela est tr�s banal.</p><p>Comme il y va, le p�dago ! Il s�habitue � l�aventure, Morpion ! C�est devenu le capitaine Troy en personne, ma parole !</p><p>��B�rurier vient de me dire que le consul prenait un bain de chaux vive, comment le sait-il ?</p><p>��Parce que je le lui ai appris, mon jeune ami. Que je vous dise : pendant mes deux mois pass�s � l�h�pital, j�avais pour voisin de lit un sourd-muet. J�ai appris � lire sur les l�vres, gr�ce � lui. Lorsque les gens du consulat m�ont aper�u, j��tais en train d�assister � une conversation assez �difiante.</p><p>��Je vous �coute, Prof�</p><p>��Naturellement, avec l��loignement et ma vue basse je n�ai pas pu tout comprendre. Mais dans les grandes lignes je peux vous dire ceci : ils ont tu� le consul depuis chez moi. Ils pr�parent un attentat contre le ministre des Affaires �trang�res d�U.R.S.S. et contre le chef de l��tat. D�autre part�</p><p>Mais je ne lui laisse pas le temps de poursuivre. J�ai d�j� raccroch�, je cavale dans le bistrot, je saute sur le chauffeur de l�Ambassade marocaine.</p><p>��Sais-tu si l�ambassadeur d�U.R.S.S. assiste � la soir�e de l��lys�e ?</p><p>��Cette c� erie ! gouaille-t-il, elle est donn�e en son honneur !</p><p>Je prends un autre jeton � la caisse et je retourne au t�l�phone. Cette fois c�est le Vieux que je sonne.</p><p>��Quoi de neuf, San-Antonio ? Vous ne vous �tes livr� � aucune initiative f�cheuse, j�esp�re ?</p><p>���coutez-moi, tonnerre de m� ! je hurle. D�une seconde � l�autre on va assassiner le pr�sident de la R�publique et le ministre des Affaires �trang�res russe.</p><p>��Si c�est une plaisanterie, San-Antonio�</p><p>��Le drame a peut-�tre eu lieu � la seconde o� je vous parle, Patron. Il faut donner imm�diatement des ordres pour qu�on arr�te en pleine r�ception le secr�taire du consulat, lequel repr�sente le consul � la soir�e. C�est lui qui doit perp�trer ce vilain coup. Que l�arrestation ait lieu tout de suite, vous m�entendez ? Tout de suite. Et en souplesse !</p><p>Je raccroche, �puis�, ruisselant de sueur.</p><p>��T�en as une mine, mon pote ! remarque mon � confr�re � chauffeur. T�as mang� des moules pas fra�ches ou quoi ?</p><p>��Servez-moi un scotch ! enjoins-je au gar�on. Dans un grand verre, c�est pour un malade !</p><empty-line/><p>Une demi-heure plus tard, me voil� dans le poste de garde de l��lys�e. Croyez-moi si vous voudrez, comme proclame B�ru, mais le Vieux s�y trouve aussi. Parfaitement, le Tondu s�est d�plac� pour la circonstance, vu la gravit� du cas. Tiens : il sait donc qu�il existe des rues, des arbres, d�autres gens que des poulets au garde-�-vous !</p><p>Il vient � moi, me saisit aux �paules et, th��tralement, devant toute la poulaille, me donne l�accolade.</p><p>��Le voici, messieurs, dit-il, celui qui a su �viter le d�sastre. Mon cher San-Antonio, je peux vous assurer d�ores et d�j� que votre nomination au grade de commissaire principal ne saurait tarder. D�s demain, M.�le ministre de l�int�rieur sera saisi de ma demande et�</p><p>Il est gentil de me faire la bise, le Vieux. Je lui raconte pour le calmer de quelle mani�re je lui ai d�sob�i. �a le vexe � peine. Il a fris� la catastrophe, lui qui n�a pas un cheveu sur le d�me et il en frissonne encore.</p><p>��Regardez ce qu�on a trouv� sur lui !</p><p>Il sort un pistolet mitrailleur charg� jusqu�� la gueule avec des prunes qui gu�riraient la migraine d�un troupeau d��l�phants.</p><p>��Que dit H�taurdu ?</p><p>��Rien. Et il ne parlera pas.</p><p>��Et la femme ?</p><p>��Elle est ici. C�est la femme du consul. Elle r�clame son enfant. Ces terroristes l�ont kidnapp� pour faire pression sur elle et l�avoir � merci.</p><p>��Rassurez-la, je sais o� il est.</p><p>��Moi aussi, je sais o� il est, dit sentencieusement le Dabuche.</p><p>Ne lui faisons pas perdre la face : je retiens le rire sarcastique qui me coince les maxibules.</p><empty-line/><p>��Tu paies la croque ? demande B�ru.</p><p>Il ajoute, un brin jaloux :</p><p>��Quand on va z��tre promu commissaire principal, on peut se fendre d�un gueuleton envers un suborn�.</p><p>��O.K., fils, je t�invite au restaurant alabanien de la place P�reire.</p><p>��J�en ai soup� de l�Alabanie !</p><p>��Tu en as soup� mais pas encore d�jeun�, lui dis-je avec une extr�me finesse car je suis dans une forme �poustouflante.</p><p>Il en rit. B�ru n�a pas besoin de Vermot pour se dilater la rate ; mes saillies lui suffisent.</p><p>Dans l�escalier nous croisons le Vieux.</p><p>��Tout va bien, me dit-il, M<sup>me</sup>�la femme du consul a r�cup�r� son hoir et va rentrer en Alabanie. La blessure du professeur Maupuy est en bonne voie et� il fait soleil. O� allez-vous ?</p><p>��Au restaurant alabanien de la place P�reire. Si le c�ur vous en dit, Boss ?</p><p>��H�las, je n�ai pas le temps.</p><p>C�est f�te au village ce matin. Il y a de l�all�gresse dans l�air et de la n�gresse sur les trottoirs de la rue Caumartin.</p><p>��Pourquoi t�est-ce que tu tiens � aller l�-bas ? s�informe B�ru.</p><p>Et comme je m�abstiens d��clairer sa lanterne, il ajoute :</p><p>��� cause du d�c�s de la gosse, hein ? �a te tracasse, reconnais ?</p><p>��Je reconnais.</p><empty-line/><p>On se commande une jaffe pantagru�lique. B�ru prend des pr�puces de crabe frits � l�ail comme entr�e, de la t�te d��ne gris aux haricots rouges, comme plat de r�sistance ; et une soupe gratin�e avec du sucre en poudre pour dessert.</p><p>��Excuse-moi un moment, Bibendum, lui dis-je ; je vais me laver les pognes.</p><p>��Moi z�aussi faut que j�aille pisser ! d�cide-t-il.</p><p>Nous gagnons les toilettes. B�ru p�n�tre dans les toilettes messieurs, vu que sa maman lui a fourni tous les accessoires l�autorisant � y p�n�trer. Je l�attends en discutant le bout de gras avec la vestiaireuse. Elle me reconna�t et para�t g�n�e. C�est un petit �tre obscur. On se demande comment �a vit, ces trucs-l�. Je la fixe intens�ment, et, plus je la regarde, plus elle se trouble. Plus elle se trouble, plus moi je la regarde, si bien que c�est � se demander si l�un de nous deux va pas faire explosion, comme ce pauvre cam�l�on qui s��tait install� sur un kilt.</p><p>J�attaque enfin.</p><p>���a n�a pas l�air de carburer, douce amie�</p><p>��Mais, pourquoi, je�</p><p>��Si, si. Et si vous voulez le fond de ma pens�e, vous avez la conscience en berne.</p><p>Son regard devient humide.</p><p>Je revois la sc�ne de l�avant-veille (qui tombait le lendemain du jour d�avant par un hasard extraordinaire).</p><p>Tandis que j�enfilais mon imper, la gosse Yapaksa se rendait aux toilettes. � ce moment-l�, la dame du vestiaire lui a dit quelque chose� ǒa �t� si rapide que je n�y ai pas pris garde.</p><p>��Qu�avez-vous dit � la jeune fille ?</p><p>J�ai parl� sourdement, en fait c�est presque � moi que j�ai pos� la question. Elle p�lit.</p><p>��Mais�</p><p>��Ne cherchez pas � me pigeonner, sinon vous la sentirez passer�</p><p>��Je vous avais reconnu, dit-elle�</p><p>��Comment cela, reconnu ?</p><p>��J�ai �t� serveuse au caf� qui se trouve en face de vos locaux.</p><p>��Et alors ?</p><p>��J�ai cru que vous filiez la jeune fille. Elle venait quelquefois, nous bavardions ; elle m��tait sympathique.</p><p>��Continuez�</p><p>��Je lui ai dit de prendre garde.</p><p>Je respire profond�ment pour stabiliser mes soufflets oppress�s.</p><p>��Quelles ont �t� vos paroles exactes ?</p><p>��Je m�excuse, mais�</p><p>��R�p�tez-les, tonnerre de Dieu !</p><p>Elle bredouille :</p><p>��Je lui ai dit � Faites attention � ce type-l�, �a n�est pas du tout qui vous croyez �. Je suis navr�e� Franchement, je pensais qu�elle avait fait quelque chose de r�pr�hensible et que vous�</p><p>��Vous l�avez tu�e, murmur�-je.</p><p>��Comment !</p><p>��Vous ne pouvez pas comprendre. Elle �tait cardiaque�</p><p>��Mais�</p><p>��Et elle savait qui j��tais. En lui affirmant que je n��tais pas cela, elle a cru que j�appartenais � la bande.</p><p>Je me tais. Pas besoin de donner d�explications � cette vieille toile d�araign�e moisie. Yapaksa avait d�j� eu une terrible �motion au d�but de l�apr�s-midi. Lorsque cette chaussette hors d�usage lui a dit que je n��tais pas qui elle croyait, elle a cru que� Bon voil� que je me r�p�te, excusez-moi : c�est l��motion. Notez qu�avec un palpitant en sucre elle ne devait pas battre le record du monde d�tenu par Mathusalem, Yapaksa. Mais tout de m�me !</p><p>Un glorieux bruit de chasse d�eau ! La porte des zinzins s�ouvre. B�ru surgit, d�tendu, s�r de lui, satisfait, conqu�rant.</p><p>��C�est pas que �a enrichisse, dit-il, mais �a soulage !</p><empty-line/><p>Tout en mastiquant, le Bonhomme me demande :</p><p>��Au fait tu as des explications sur la mani�re dont auquel ces sagouins s�y sont pris pour buter le consul ?</p><p>��Je les ai.</p><p>��Alors passe-moi-z�en la moiti�, c�est pour faire un cataplasme � ma curiosit�.</p><p>��Certains des membres du consulat faisaient partie d�un groupement extr�miste charg� de fomenter des troubles en Europe. Leurs vues : la guerre, le chaos !</p><p>��Ah, les tantes ! Alors qu�il fait si bon vivre ! meugle l�Ob�se en s��touffant avec une oreille de sa t�te d��ne gris aux haricots rouges.</p><p>��Ils ont pr�par� leur coup savamment, de fa�on � faire croire � la femme du consul et aux membres r�guliers du consulat qu�il s�agissait d�un attentat ext�rieur. Le tueur qui a essay� de buter la m�me Danlhavvi s��tait introduit chez Morpion � cause de la situation g�ographique de son appartement qu�il savait vide�</p><p>��Et alors ?</p><p>��Il a attach� un ruban � la crois�e pour indiquer � Wadonk H�taurdu qu�il �tait � son poste�</p><p>��Et puis ?</p><p>��Il y avait r�union dans le burlingue du consul : Madame, le consul son �poux, Wadonk et deux autres membres du personnel�</p><p>��Et puis ?</p><p>��Le tueur a bousill� le consul devant tous ces t�moins. Sur-le-champ, H�taurdu a pris l�initiative des op�rations. Il a persuad� les autres qu�il ne fallait pas pr�venir la police avant d�en avoir r�f�r� � la capitale alabanienne. L��v�nement �tait trop grave. Tous ont march� devant le critique de la situation. �a a permis � H�taurdu de prendre tout le monde en main et de s�installer au poste. Il a alors mis ses hommes aux leviers de commande, puis quand il a �t� ma�tre absolu de la situation, il a s�questr� M<sup>me</sup>�la consule. Il en avait besoin pour la soir�e d�hier. Elle devait le patronner, comprends-tu ?</p><p>��Pas �tonnant, puisque c��tait sa patronne ! objecte B�ru.</p><p>Il me semble distrait, le Gros. Je pensais le captiver� Mais sa tronche de bourricot aux flageolets rouquinos le sollicite probable. � certaines heures de la journ�e, son cerveau, son c�ur et son sexe se filent rancart dans son estomac.</p><p>��Ce qui a contrecarr� ses plans, poursuis-je pourtant (plus � l�intention du lecteur attentif que de B�ru) c�est la mitraillade du consulat, puis la mort de son tueur. Priv� d�effectifs, il a d� faire appel � la main-d��uvre �trang�re. D�o� cette annonce � laquelle j�ai r�pondu et qui, somme toute, m�a permis de�</p><p>Je plante mon couteau rageusement dans le bois de la table.</p><p>��Mais, sapristi, B�ru, qu�est-ce que tu regardes au lieu de m��couter !</p><p>��Mande pardon, r�agit l�Enflure, mais il y a juste derri�re toi une de ces petites rouquines que si tu la verrais tu en aurais le vertige. Je me demande si j�aurais pas une touche. Elle ne cesse pas de me regarder, la friponne.</p><p>Je file un coup de p�riscope sur mes arri�res. Il me faut trois dixi�mes de seconde pour comprendre, � moi qui pige tout si vite ! Il y a une poup�e de ma connaissance � la table voisine. Et cette gosse n�est autre que la nurse du petit consul, vous savez, la ravissante demoiselle qui pr�f�re le gigot � l�ail � la saucisse de Toulouse. J�en avale de traviole ma bouch�e de Gomulka.</p><p>��Pas possible ! bouche pleine-je dis-je. C�est un dr�le de ph�nom�ne le hasard, admettez !</p><p>Elle me sourit gentiment. � la voir on ne dirait pas que les hommes ne l�int�ressent que lorsqu�ils portent ses bagages ou viennent r�parer le robinet de sa salle de bains.</p><p>��Dans le cas pr�sent, dit-elle, le hasard est un grand bonhomme chauve, avec la L�gion d�Honneur et une for�t de t�l�phones devant lui.</p><p>Le signalement me d�croche l�aorte, me ramollit le bulbe et me stratifi� la moelle �pini�re.</p><p>��Le Vieux, je b�gaie.</p><p>��C�est lui qui m�a dit que vous d�jeuniez ici.</p><p>Elle vient s�installer � notre table vu qu�elle n�a pas encore commenc� de becqueter.</p><p>��Vous le connaissez donc ?</p><p>��C�EST MON PERE !</p><p>Si vous trouviez le troisi�me �tage de la Tour Eiffel dans votre lit au moment de vous zoner, vous ne feriez pas plus curieuse frimousse que moi en ce moment.</p><p>��Votre p�re !</p><p>��Tu vois bien que c�est un homme ! murmure le Gros.</p><p>Claire rit. Au fait, s�appelle-t-elle Claire ? Oui : elle confirme. Le dabe l�a mise dans la place comme nurse. Il est gonfl�, pas vrai ? Il n�a pas peur de prendre des risques. �a doit �tre tout de m�me pour cela qu�il ne voulait rien risquer.</p><p>��Je suis venue vous rejoindre afin de dissiper un malentendu, murmure Claire.</p><p>��Quel malentendu ?</p><p>��� propos de mes� heu� m�urs� Papa m�avait pr�venu que vous �tiez un Casanova et il m�avait dit de prendre garde � ma vertu. D�apr�s lui, elle �tait plus expos�e que ma vie dans cette histoire. Je lui ai jur� de garder mes distances. Et j�ai trouv� ce subterfuge, vous ne m�en voulez pas.</p><p>Je secoue b�tement la t�te.</p><p>��Pas du tout.</p><p>Le Gros, radieux, essuie ses l�vres graisseuses avec l�envers de sa cravate qui en a vu d�autres !</p><p>��Vous �tes plus liante que votre papa, affirme-t-il.</p><p>Mes yeux s�engloutissent dans ceux de la jeune fille. Une douce chaleur monte en moi, j�esp�re qu�il en va de m�me pour elle.</p><p>��Qu�est-ce que vous faites, cet apr�s-midi ? je croasse.</p><p>��La m�me chose que vous, coasse-t-elle.</p><empty-line/><p>Vous me croirez si vous voulez, mais elle a tenu parole !</p><subtitle>FIN</subtitle></section></body><body name="notes"><title><p>&#x41F;&#x440;&#x438;&#x43C;&#x435;&#x447;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x44F;</p></title><section id="n_1"><title><p>1</p></title><p>En fran�ais dans le texte.</p></section><section id="n_2"><title><p>2</p></title><p>Le cher B�ru doit vouloir dire un incident diplomatique.</p></section><section id="n_3"><title><p>3</p></title><p>Bien s�r il existe des ministres anglais, mais ici c�est de l�anglais qui n�est pas ministre.</p></section><section id="n_4"><title><p>4</p></title><p>Je vous l�ai d�j� dit trente-quatre fois, mais je l�aime tant !</p></section><section id="n_5"><title><p>5</p></title><p>Vous m�en mettrez six caisses avec robinet.</p></section><section id="n_6"><title><p>6</p></title><p>Cf. : <emphasis>En peignant la girafe.</emphasis></p></section><section id="n_7"><title><p>7</p></title><p>Nous nous trouvons sans aucun doute devant un nouveau lapsus b�rurien. Le Gros voulait dire de part en part.</p></section><section id="n_8"><title><p>8</p></title><p>Faut bien citer les grands � po�tes de temps � autre, �a repose. Justement je subis la crampe de l��crivain et je souffre des chevilles !</p></section></body><binary id="cover" 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