<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>thriller</genre><genre>sf_horror</genre><author><first-name>Jean-Christophe</first-name><last-name>Grang�</last-name></author><book-title>Le Passager</book-title><annotation><p>Je suis l'ombre. Je suis la proie. Je suis le tueur. Je suis la cible. Pour m'en sortir, une seule option : fuir l'autre. Mais si l'autre est moi-m�me ?�</p><cite><p><emphasis>Grang� a le chic, en construisant avec une minutie d�horloger son intrigue au long cours, de rendre cr�dible ce que son imagination d�bordante invente de fa�on totalement d�brid�e. Bravo l�artiste !</emphasis></p><text-author>Blaise de Chabalier, Le Figaro litt�raire.</text-author></cite><cite><p><emphasis>Diaboliquement construit suivant le principe des poup�es russes, </emphasis>Le Passager<emphasis> se d�vore avec un m�lange d�effroi et de jubilation. Grang� explore la fronti�re t�nue qui s�pare la raison de la folie. Celle floue entre le bien et le mal. Il nous entra�ne vers des ab�mes d�autant plus angoissants qu�il les a puis�s dans l�ordinaire � � peine exag�r� � de la soci�t� contemporaine et ses d�rives.</emphasis></p><text-author>Hubert Liz�, Aujourd�hui en France.</text-author></cite></annotation><date>2011</date><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><src-lang>fr</src-lang></title-info><document-info><author><nickname>papamuller</nickname></author><program-used>calibre 2.69.0, FictionBook Editor Release 2.6.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2018-01-07">7.1.2018</date><src-url>lib.rus.ec</src-url><src-ocr>Scan &amp; OCR: &#x410;&#x43D;&#x43E;&#x43D;&#x438;&#x43C;</src-ocr><id>12721cde-a4e9-4c95-9643-950f7da6756d</id><version>1.0</version><history><p>1.0 � &#x421;&#x43E;&#x437;&#x434;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; fb2. &#x421;&#x442;&#x440;&#x443;&#x43A;&#x442;&#x443;&#x440;&#x430; &#x43A;&#x43D;&#x438;&#x433;&#x438;, &#x444;&#x43E;&#x440;&#x43C;&#x430;&#x442;&#x438;&#x440;&#x43E;&#x432;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; &#x442;&#x435;&#x43A;&#x441;&#x442;&#x430;, &#x431;&#x435;&#x433;&#x43B;&#x430;&#x44F; &#x432;&#x44B;&#x447;&#x438;&#x442;&#x43A;&#x430;. &#x41E;&#x431;&#x440;&#x430;&#x431;&#x43E;&#x442;&#x43A;&#x430; &#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442;&#x430;&#x43C;&#x438;. &#x41E;&#x431;&#x43B;&#x43E;&#x436;&#x43A;&#x430;, &#x434;&#x435;&#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442;&#x43E;&#x440;. (papamuller, 4PDA; &#x44F;&#x43D;&#x432;&#x430;&#x440;&#x44C; 2018�&#x433;.)</p><p><strong>&#x41D;&#x435; &#x437;&#x430;&#x43F;&#x443;&#x441;&#x43A;&#x430;&#x439;&#x442;&#x435; &#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442; �&#x413;&#x435;&#x43D;&#x435;&#x440;&#x430;&#x43B;&#x44C;&#x43D;&#x430;&#x44F; &#x443;&#x431;&#x43E;&#x440;&#x43A;&#x430;�. &#x42D;&#x442;&#x43E; &#x443;&#x431;&#x44C;&#x435;&#x442; &#x444;&#x43E;&#x440;&#x43C;&#x430;&#x442;&#x438;&#x440;&#x43E;&#x432;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; &#x442;&#x435;&#x43A;&#x441;&#x442;&#x430; &#x43F;&#x43E; &#x43F;&#x440;&#x430;&#x432;&#x438;&#x43B;&#x430;&#x43C; &#x444;&#x440;&#x430;&#x43D;&#x446;&#x443;&#x437;&#x441;&#x43A;&#x43E;&#x439; &#x43F;&#x443;&#x43D;&#x43A;&#x442;&#x443;&#x430;&#x446;&#x438;&#x438; &#x438; &#x441;&#x438;&#x43D;&#x442;&#x430;&#x43A;&#x441;&#x438;&#x441;&#x430;.</strong></p></history></document-info><publish-info><book-name>Le Passager</book-name><publisher>�ditions Le Livre de Poche</publisher><city>Paris</city><year>2013</year><isbn>978-2253175735</isbn><sequence name="Policier / Thriller"/></publish-info></description><body><title><p>JEAN-CHRISTOPHE GRANG�</p><p>Le Passager</p></title><epigraph><p><emphasis>Pour Mich�le Roca-Phelippot</emphasis></p></epigraph><section><title><p>I</p><p>MATHIAS FREIRE</p></title><section><title><p>1</p></title><p>La sonnerie p�n�tra sa conscience comme une aiguille br�lante.</p><p>Il r�vait d�un mur �clabouss� de soleil. Il marchait en suivant son ombre le long de la paroi blanche. Le mur n�avait ni d�but ni fin. Le mur �tait l�univers. Lisse, �blouissant, indiff�rent�</p><p>La sonnerie, � nouveau.</p><p>Il ouvrit les yeux. D�couvrit les chiffres luminescents du r�veil � quartz pos� pr�s de lui. 4 :�02. Il se leva sur un coude. Chercha � t�tons le combin�. Sa main ne rencontra que le vide. Il se souvint qu�il �tait dans la salle de repos. Il palpa les poches de sa blouse, trouva son portable. Regarda l��cran. Il ne connaissait pas le num�ro. Il d�crocha sans r�pondre.</p><p>Une voix coula dans la pi�ce obscure :</p><p>��Docteur Freire ?</p><p>Il ne r�pondit pas.</p><p>��Vous �tes le docteur Mathias Freire, le psychiatre de garde ?</p><p>La voix lui paraissait lointaine. Le r�ve encore. Le mur, la lumi�re blanche, l�ombre�</p><p>��C�est moi, dit-il enfin.</p><p>��Je suis le docteur Fillon. Je suis de garde dans le quartier Saint-Jean Belcier.</p><p>��Pourquoi vous m�appelez � ce num�ro ?</p><p>��C�est celui qu�on m�a donn�. �a ne vous d�range pas ?</p><p>Ses yeux s�habituaient aux t�n�bres. Le n�gatoscope. Le bureau de m�tal. L�armoire � m�dicaments, ferm�e � double tour. La salle de repos n��tait qu�un cabinet de consultation dont on avait �teint la lumi�re. Il dormait sur la table d�examen.</p><p>��Qu�est-ce qui se passe ? grommela-t-il en se redressant.</p><p>��Une histoire bizarre � la gare Saint-Jean. Les vigiles ont surpris un homme aux environs de minuit. Un vagabond cach� dans un poste de graissage, sur les voies ferr�es.</p><p>Le m�decin avait l�air tendu. Freire fixa encore le r�veil : 4 :�05.</p><p>��Ils l�ont emmen� � l�infirmerie puis ils ont contact� le commissariat des Capucins. Les flics l�ont embarqu� et m�ont appel�. Je l�ai examin� l�-bas.</p><p>��Il est bless� ?</p><p>��Non. Mais il a compl�tement perdu la m�moire. C�est impressionnant.</p><p>Freire b�illa :</p><p>��Il ne simule pas ?</p><p>��C�est vous le sp�cialiste. Mais je ne crois pas, non. Il a l�air totalement� ailleurs. Ou plut�t nulle part.</p><p>��Les flics vont m�appeler ?</p><p>��Non. Une patrouille de la Bac vous am�ne le gars.</p><p>��Merci, fit-il sur un ton ironique.</p><p>��Je ne plaisante pas. Vous pouvez l�aider. J�en suis s�r.</p><p>��Vous avez r�dig� un certificat m�dical ?</p><p>��Il l�apporte avec lui. Bonne chance.</p><p>L�homme raccrocha, press� d�en finir. Mathias Freire demeura immobile. La tonalit� vrillait son tympan dans l�obscurit�. D�cid�ment, ce n��tait pas sa nuit. Les festivit�s avaient commenc� � 21 heures. Au pavillon des HO, les Hospitalis�s d�Office, un entrant avait chi� dans sa chambre et bouff� ses excr�ments avant de briser le poignet d�un infirmier. Trente minutes plus tard, une schizophr�ne s��tait ouvert les veines avec des fragments de linol�um dans l�unit� Ouest. Freire avait supervis� les premiers soins puis l�avait transf�r�e au CHU Pellegrin.</p><p>Il s��tait recouch� � minuit. Une heure plus tard, un autre patient d�ambulait � poil sur le campus, arm� d�une trompette en plastique. On avait d� lui injecter trois ampoules de s�datif pour l�endormir puis calmer tous ceux qu�il avait r�veill�s avec son r�cital. Au m�me moment, un gars de l�unit� d�addictologie avait fait une crise d��pilepsie. Quand Freire �tait arriv�, le type s��tait d�j� mordu la langue. Sa bouche bouillonnait de sang. Ils avaient d� se mettre � quatre pour ma�triser ses convulsions. Dans la m�l�e, l�homme avait vol� le portable de Freire. Le psychiatre avait d� attendre qu�il soit inconscient pour desserrer ses doigts et r�cup�rer l�appareil poisseux de sang.</p><p>� 3 heures 30 enfin, il s��tait recouch�. La tr�ve n�avait dur� qu�une demi-heure, interrompue par ce coup de fil sans queue ni t�te. <emphasis>Merde</emphasis>.</p><p>Il ne bougeait pas, assis dans le noir. La tonalit� r�sonnait toujours, sonde fantomatique dans la pi�ce sans contour.</p><p>Il fourra son mobile dans sa poche et se leva. Dans le mouvement, le mur blanc du r�ve r�apparut. Une voix de femme murmurait : � <emphasis>feliz</emphasis>� � Le mot signifiait � heureux � en espagnol. Pourquoi de l�espagnol ? Pourquoi une femme ? Il sentit la douleur lancinante, famili�re, au fond de son �il gauche, qui accompagnait chacun de ses r�veils. Il se massa les paupi�res puis but au robinet de l��vier.</p><p>Toujours � t�tons, il d�verrouilla la porte � l�aide de son passe.</p><p>Il s��tait enferm� dans la salle � l�armoire � m�dicaments �tait le Graal de l�unit�.</p><p>Cinq minutes plus tard, il posait le pied sur la chauss�e luisante du campus. Depuis la veille, le brouillard enveloppait Bordeaux. Un brouillard �pais, blanch�tre, inexplicable. Il releva le col de l�imperm�able qu�il avait enfil� sur sa blouse. L�odeur de la brume, charg�e d�effluves marins, lui crispa les narines.</p><p>Il remonta l�all�e centrale. On n�y voyait pas � trois m�tres mais il connaissait le d�cor par c�ur. Pavillons de cr�pi gris, toits bomb�s, pelouses carr�es. Il aurait pu envoyer un infirmier chercher le nouveau venu mais il tenait � accueillir en personne ses � clients ��</p><p>Il traversa le patio central, cadr� par quelques palmiers. D�ordinaire, ces arbres, souvenirs des Antilles, lui procuraient une bouff�e d�optimisme. Pas cette nuit. La chape de froid et d�humidit� �tait la plus forte. Il parvint au portail d�entr�e, esquissa un signe vers le gardien et franchit le seuil de l�enceinte. Les flics arrivaient. Le gyrophare tournait lentement, en silence, tel un fanal aux confins du monde.</p><p>Freire ferma les yeux. La douleur battait sous sa paupi�re. Il n�accordait aucune importance � cette sensation, purement psychosomatique. Toute la journ�e, il soignait des souffrances mentales qui se r�percutaient � travers le corps. Pourquoi pas dans son propre organisme ?</p><p>Il rouvrit les yeux. Un premier agent sortait de la voiture, accompagn� d�un homme en civil. Il comprit pourquoi le toubib au t�l�phone avait l�air effray�. L�amn�sique �tait un colosse. Il devait mesurer pr�s de deux m�tres, pour plus de 130 kilos. Il portait un chapeau � un vrai Stetson de Texan � et des Santiags en l�zard. Sa carrure �tait � l��troit dans un manteau gris sombre. Il tenait dans ses mains un sac en plastique G20 et une enveloppe Kraft gonfl�e de documents administratifs.</p><p>Le flic s�avan�a mais Freire lui fit signe de rester o� il �tait. Il s�approcha du cow-boy. � chaque pas, la douleur devenait plus franche, plus pr�cise. Un muscle commen�ait � se contracter au coin de son �il.</p><p>��Bonsoir, fit-il quand il fut � quelques m�tres de l�homme.</p><p>Pas de r�ponse. La silhouette ne bougeait pas, se d�tachant sur le halo vaporeux d�un r�verb�re. Freire s�adressa au flic qui se tenait en retrait, mains sur la hanche, pr�t � intervenir.</p><p>��C�est bon. Vous pouvez nous laisser.</p><p>��Vous ne voulez pas qu�on vous rende compte ?</p><p>��Envoyez-moi le PV demain matin.</p><p>L�agent s�inclina, recula, puis disparut dans la voiture qui � son tour se fondit dans la brume.</p><p>Les deux hommes rest�rent face � face, s�par�s seulement par quelques lambeaux de vapeur.</p><p>��Je suis le docteur Mathias Freire, dit-il enfin. Je suis responsable des urgences de l�h�pital.</p><p>��Vous allez vous occuper de moi ?</p><p>La voix grave �tait �teinte. Freire ne distinguait pas nettement les traits que dissimulait l�ombre du Stetson. L�homme paraissait avoir la t�te d�un g�ant de dessins anim�s. Nez en trompette, bouche d�ogre, menton lourd.</p><p>��Comment vous vous sentez ?</p><p>��Il faut s�occuper de moi.</p><p>��Vous voulez bien me suivre ?</p><p>Il ne bougea pas.</p><p>��Suivez-moi, fit Freire en tendant le bras. On va vous aider.</p><p>Le visiteur recula par r�flexe. Un rayon de lumi�re le toucha. Freire eut confirmation de ce qu�il avait entrevu. Un visage � la fois enfantin et disproportionn�. Le gars devait avoir la cinquantaine. Des touffes de cheveux argent�s sortaient de son chapeau.</p><p>��Venez. Tout va bien se passer.</p><p>Freire avait pris son ton le plus convaincant. Les malades mentaux poss�dent une hyperacuit� affective. Ils sentent tout de suite si on les manipule. Pas question de jouer au plus fin avec eux. Tout se passe <emphasis>cartes sur table</emphasis>.</p><p>L�amn�sique se d�cida � avancer. Freire pivota, mains dans les poches, l�air d�tach�, et reprit le chemin de l�h�pital. Il s�effor�ait de ne pas regarder derri�re lui � fa�on de montrer qu�il avait confiance.</p><p>Ils march�rent jusqu�au portail. Mathias respirait par la bouche, avalant l�air froid et d�tremp� comme on suce des gla�ons. Il �prouvait une fatigue immense. Le manque de sommeil, le brouillard, mais surtout ce sentiment d�impuissance, r�current, face � la folie qui tous les jours multipliait ses visages�</p><p>Que lui r�servait ce nouvel arrivant ? Que pourrait-il faire pour lui ? Freire se dit qu�il n�avait qu�une faible chance d�en savoir plus sur son pass�. Et une chance plus faible encore de le gu�rir�</p><p>�tre psychiatre, c��tait �a.</p><p>�coper une barque qui coule avec un d� � coudre.</p></section><section><title><p>2</p></title><p>Il �tait 9 heures du matin quand il monta dans sa voiture � un break Volvo d�glingu� qu�il avait achet� d�occasion � son arriv�e � Bordeaux, un mois et demi plus t�t. Il aurait pu rentrer chez lui � pied � il habitait � moins d�un kilom�tre � mais il avait pris l�habitude de se laisser rouler, au volant de sa guimbarde.</p><p>Le Centre hospitalier sp�cialis� Pierre-Janet �tait situ� au sud-ouest de la ville, non loin du groupe hospitalier Pellegrin. Freire habitait le quartier Fleming, entre Pellegrin et la cit� universitaire, � l�exacte fronti�re de Bordeaux, Pessac et Talence. Son quartier �tait une zone anonyme de maisons roses aux toits de tuiles, toutes identiques, avec haies taill�es et petits jardins pour le c�t� � propri�t� priv�e �. Un bonheur � taille humaine, qui se r�p�tait au fil des all�es, comme des jouets d�suets sur une cha�ne industrielle.</p><p>Freire roulait au pas, franchissant la brume qui refusait toujours de se lever. Il ne voyait pas grand-chose mais cette ville ne l�int�ressait pas. On lui avait dit : � Vous verrez, c�est un petit Paris. � Ou : � C�est une ville de prestige. � Ou encore : � C�est l�Olympe des vins ! � On lui avait dit beaucoup de choses. Il n�avait rien vu. Il percevait vaguement Bordeaux comme une cit� bourgeoise, hautaine � et mortif�re. Une agglom�ration plate et froide qui d�gageait, � chaque coin de rue, l�atmosph�re compass�e d�un h�tel particulier de province.</p><p>Il n�avait pas non plus �t� confront� � l�autre visage de Bordeaux � sa c�l�bre bourgeoisie. Ses coll�gues psychiatres �taient plut�t de vieux gauchistes en lutte contre cette tradition. Des r�leurs qui constituaient, sans s�en apercevoir, un des versants oblig�s de cette classe qu�ils critiquaient. Il avait limit� ses liens avec eux aux conversations du d�jeuner : histoires dr�les de fous qui avalent des fourchettes, tirades contre le syst�me psychiatrique fran�ais, projets de vacances et points de retraite.</p><p>Il aurait voulu p�n�trer la soci�t� bordelaise qu�il aurait �chou�. Freire souffrait d�un handicap majeur : il ne buvait pas de vin. Ce qui revenait en Aquitaine � �tre aveugle, sourd ou parapl�gique. On ne lui avait jamais fait de reproches mais le silence qui l�entourait �tait �loquent. � Bordeaux, pas de vin, pas d�amis. C��tait aussi simple que �a. Il ne recevait jamais de coups de fil, ni de mails, ni de SMS. Aucune communication autre que professionnelle � sur le r�seau intranet de l�h�pital.</p><p>Il �tait parvenu dans son quartier.</p><p>Ici, chaque pavillon portait le nom d�une gemme. Topaze. Diamant. Turquoise� C��tait la seule mani�re de distinguer les maisons entre elles. Freire habitait � Opale �. � son arriv�e � Bordeaux, il avait cru choisir cette baraque en raison de sa proximit� avec l�h�pital. Il se trompait. Il s��tait d�cid� pour ce quartier parce qu�il �tait neutre et impersonnel. Un lieu id�al pour s�enfouir. Se camoufler. Se fondre dans la masse. Il �tait venu ici pour tirer un trait sur son pass� parisien. Un trait sur l�homme qu�il avait �t� jadis : praticien reconnu, distingu�, courtis� dans son milieu.</p><p>Il se gara � quelques m�tres de son pavillon. Le brouillard �tait si �pais que la municipalit� avait laiss� les r�verb�res allum�s.</p><p>Il n�utilisait jamais son garage. D�s qu�il fut sorti de sa voiture, il eut l�impression de plonger dans une piscine d�eau laiteuse. Des milliards de gouttelettes en suspens mat�rialisaient l�atmosph�re, comme une toile pointilliste.</p><p>Il acc�l�ra le pas, fourrant les mains dans les poches de son imper. Relevant une fois de plus son col, il sentit le picotement glac� de la brume dans son cou. Il se faisait penser � un d�tective priv�, dans un vieux film hollywoodien, h�ros solitaire en qu�te de lumi�re.</p><p>Il ouvrit la barri�re du jardin, traversa les quelques m�tres de pelouse luisante d�humidit�, tourna sa cl� dans la serrure.</p><p>� l�int�rieur, le pavillon reproduisait la banalit� du dehors. Dix fois, cent fois, se r�p�tait dans le quartier la m�me disposition : vestibule, salon, cuisine, chambres au premier �tage� Avec les m�mes mat�riaux. Parquet flottant. Murs de cr�pi blanc. Portes en contre-plaqu�. Les habitants exprimaient leur personnalit� par leur mobilier.</p><p>Il �ta son imper et s�orienta vers la cuisine sans allumer. L�originalit� chez Freire, c��tait qu�il n�avait pas de meubles, ou presque. Ses cartons de d�m�nagement, toujours ferm�s, �taient entrepos�s le long des murs, en guise de d�cor. Il vivait dans un appartement-t�moin, mais le t�moin n�avait rien � dire.</p><p>� la lueur des r�verb�res, il se pr�para un th�. En �valuant ses chances de trouver le sommeil pour quelques heures. Nulles. Il reprenait sa permanence � 13 heures : autant bosser jusque-l� sur ses dossiers. Sa nouvelle journ�e finirait � 22 heures. Il s��croulerait alors, sans d�ner, regardant vaguement une �mission de vari�t�s � la t�l�vision. Puis il remettrait �a le lendemain, dimanche, jusqu�au soir. Enfin, apr�s une solide nuit de sommeil, il r�attaquerait son lundi selon des horaires plus ou moins normaux.</p><p>En observant les feuilles qui infusaient au fond de la th�i�re, il se dit qu�il devait r�agir. Ne plus collectionner les permanences. S�imposer une hygi�ne de vie. Faire du sport. Manger � heures fixes� mais ce genre de r�flexions faisaient <emphasis>aussi</emphasis> partie de son quotidien confus, r�p�titif, sans but.</p><p>Debout dans la cuisine, il souleva la passoire remplie de th� et contempla la couleur brune qui s�intensifiait. Reflet exact de son cerveau qui sombrait dans les id�es noires. Oui, se dit-il en replongeant les feuilles, il avait voulu s�enfouir ici dans la folie des autres. Pour mieux oublier <emphasis>la sienne</emphasis>.</p><p>Deux ans auparavant, � 43 ans, Mathias Freire avait commis la pire faute d�ontologique � l�h�pital sp�cialis� de Villejuif : il avait couch� avec une patiente. Anne-Marie Straub. Schizophr�ne. Maniaco-d�pressive. Une chronique destin�e � vivre et � mourir en institut. Quand il songeait � son erreur, Freire n�y croyait toujours pas. Il avait transgress� le tabou des tabous.</p><p>Pourtant, rien de malsain ni de pervers dans son histoire. S�il avait connu Anne-Marie hors des murs de l�h�pital, il en serait instantan�ment tomb� amoureux. Il aurait �prouv� pour elle le m�me d�sir, violent, irraisonn�, que celui qui l�avait saisi au premier regard, dans son bureau. Ni les cellules d�isolement, ni les m�dicaments, ni les cris des autres malades n�avaient pu freiner sa passion. Un coup de foudre, tout simplement.</p><p>� Villejuif, Freire vivait sur le campus, dans un b�timent excentr�. Chaque nuit, il gagnait le pavillon d�Anne-Marie. Il revoyait tout. Le couloir tapiss� de linol�um. Les portes perc�es de hublots. Son trousseau qui lui permettait d�acc�der � chaque espace. Ombre dans l�ombre, Mathias �tait guid頗 propuls� plut�t � par son d�sir. Chaque nuit, il traversait la salle d�arth�rapie. Chaque fois, il baissait les yeux pour ne pas voir les tableaux d�Anne-Marie aux murs. Elle peignait des plaies noires, tordues, obsc�nes, sur fond rouge. Parfois, elle coupait m�me la toile � la spatule, comme Lucio Fontana. Quand il contemplait ses �uvres � la lumi�re du jour, Mathias se disait qu�Anne-Marie �tait une des patientes les plus dangereuses de l�h�pital. La nuit, il d�tournait le regard et filait vers sa cellule.</p><p>Ces nuits l�avaient br�l� pour toujours. �treintes passionn�es dans la chambre verrouill�e. Caresses myst�rieuses, inspir�es, envo�tantes. Discours d�lirants, chuchot�s � son oreille. � Ne les regarde pas, mon ch�ri� Ils ne sont pas m�chants� � Elle parlait des esprits qui, selon elle, les entouraient dans les t�n�bres. Mathias ne r�pondait pas, les yeux ouverts dans l�obscurit�. <emphasis>Droit dans le mur</emphasis>, se r�p�tait-il. <emphasis>Je vais droit dans le mur</emphasis>.</p><p>Apr�s l�amour, il s��tait endormi. Une heure. Peut-�tre moins. Quand il s��tait r�veill頗 il devait �tre trois heures du matin �, le corps nu d�Anne-Marie se balan�ait au-dessus du lit. Elle s��tait pendue. Avec sa ceinture <emphasis>� lui</emphasis>.</p><p>Durant une seconde, il n�avait pas compris. Il croyait encore r�ver. Il avait m�me admir� cette silhouette aux seins lourds qui l�excitait d�j� � nouveau. Puis la panique avait explos� dans ses veines. Il avait enfin saisi que tout �tait fini. Pour elle. <emphasis>Pour lui</emphasis>. Il s��tait rhabill� en abandonnant le corps, sa ceinture fix�e � la cr�mone de la fen�tre. Il avait fui � travers les couloirs, �vit� les infirmiers, rejoint son pavillon comme un nuisible son terrier.</p><p>Hors d�haleine, l�esprit chavir�, il s��tait inject� une dose de s�datif dans le pli du coude et s��tait roul� en boule dans son lit, drap sur la t�te.</p><p>Quand il s��tait r�veill�, douze heures plus tard, la nouvelle �tait connue de tous. Personne n��tait �tonn頗 Anne-Marie avait plusieurs fois tent� d�en finir. Une enqu�te avait �t� ordonn�e pour conna�tre l�origine de cette ceinture d�homme. On n�avait jamais pu d�terminer sa provenance. Mathias Freire n�avait pas �t� inqui�t�. Pas m�me interrog�. Depuis pr�s d�un an, Anne-Marie Straub n��tait plus sa patiente. La suicid�e n�avait aucune famille proche. Aucune plainte n�avait �t� d�pos�e. Affaire class�e.</p><p>� compter de ce jour, Freire avait assur� son boulot en pilotage automatique, alternant antid�presseurs et anxiolytiques. Pour une fois, le cordonnier �tait bien chauss�. Aucun souvenir de cette p�riode. Consultations au radar. Diagnostics confus. Nuits sans r�ve. Jusqu�� ce que l�opportunit� de Bordeaux se pr�sente. Il s��tait jet� dessus. Il s��tait sevr�. Avait fait ses valises et pris le TGV sans se retourner.</p><p>Depuis son installation au CHS, il avait opt� pour une nouvelle attitude professionnelle. Il �vitait toute implication dans son travail. Ses patients n��taient plus des cas mais des cases � remplir : schizophr�nie, d�pression, hyst�rie, TOC, parano�a, autisme� Il cochait, d�signait le traitement ad�quat � et restait � distance. On le disait froid, d�sincarn�, robotis�. Tant mieux. Jamais plus il n�approcherait un patient. Jamais plus il ne s�impliquerait dans son boulot.</p><p>Lentement, il revint � la r�alit� pr�sente. Il se tenait toujours devant la fen�tre de la cuisine, face � la rue d�serte, noy�e de brume. Son th� �tait noir comme du caf�. Le jour �tait � peine lev�. Derri�re les haies, les m�mes maisons. Derri�re les fen�tres, les m�mes existences, encore endormies. On �tait samedi matin et la grasse matin�e �tait de rigueur.</p><p>Mais un d�tail ne cadrait pas.</p><p>Un 4�נ4 noir �tait stationn� le long du trottoir, � une cinquantaine de m�tres, les phares allum�s.</p><p>Freire essuya la bu�e sur la vitre. � cet instant, deux hommes en manteau noir sortirent de la voiture. Freire plissa les yeux. Il les distinguait mal mais leurs silhouettes rappelaient celles des officiers du FBI dans les films. Ou encore les deux personnages parodiques de <emphasis>Men in Black</emphasis>. Que foutaient-ils ici ?</p><p>Freire se demanda s�il ne s�agissait pas de membres d�une milice priv�e, engag�s par les habitants du quartier, mais ni la voiture, ni l��l�gance des r�deurs ne correspondaient � ce profil. Ils se tenaient maintenant appuy�s sur le capot du 4�נ4, insensibles � la bruine. Ils fixaient un point pr�cis. Mathias sentit de nouveau sa douleur derri�re l��il.</p><p>Ce que ces types tremp�s fixaient � travers le brouillard, c��tait son propre pavillon. Et plus certainement encore sa silhouette � contre-jour dans la cuisine.</p></section><section><title><p>3</p></title><p>Freire retourna au CHS � 13 heures apr�s avoir sommeill� sur son canap�, avec plusieurs dossiers en guise de couverture. Pas un chat aux urgences. Ni malades en d�tresse, ni clodos ivres morts, ni forcen�s ramass�s sur la voie publique. Un vrai coup de chance. Il salua les infirmi�res qui lui donn�rent son courrier et les dossiers tap�s la veille. Il fila dans son bureau de permanence qui n��tait autre que son cabinet d�examen-salle de repos.</p><p>Parmi les documents, il ouvrit en priorit� le PV de constatation concernant l�amn�sique de la gare Saint-Jean. Le document �tait r�dig� par un certain Nicolas Pailhas, capitaine au poste de la place des Capucins. La veille, Freire n�avait pas tent� d�interroger le cow-boy ni essay� de comprendre quoi que ce soit. Il l�avait exp�di� au lit apr�s l�avoir auscult� et lui avoir prescrit un analg�sique. On verrait demain.</p><p>D�s les premi�res lignes du PV, Freire fut captiv�.</p><p>L�inconnu avait �t� d�couvert aux environs de minuit par des cheminots dans un poste de graissage situ� le long de la voie�1. L�homme avait forc� la serrure et s��tait planqu� dans le cabanon. Quand les techniciens lui avaient demand� ce qu�il faisait l�, il avait �t� incapable de r�pondre, n�avait pas su non plus donner son nom. Hormis son Stetson et ses bottes en l�zard, l�intrus �tait v�tu d�un manteau de laine grise, d�une veste de velours us�, d�un sweat-shirt marqu� du logo CHAMPION et d�un jean trou�. Il ne portait aucun document officiel ni quoi que ce soit qui permette de l�identifier. Le mec avait l�air en �tat de choc. Il �prouvait des difficult�s � parler. Parfois m�me � saisir les questions qu�on lui posait.</p><p>Plus inqui�tant, il tenait deux objets qu�il refusait de l�cher. Une cl� � molette �norme, le mod�le 450�mm, et un annuaire d�Aquitaine dat� de 1996�� un de ces pav�s de plusieurs milliers de pages en papier bible. La cl� et l�annuaire �taient tach�s de sang. Le Texan ne pouvait expliquer la pr�sence de ces objets entre ses mains. Ni celle du sang.</p><p>Les agents de la SNCF l�avaient emmen� � l�infirmerie de la gare, pensant qu�il �tait bless�. L�examen n�avait r�v�l� aucune plaie. Le sang sur la cl� et l�annuaire appartenait donc � <emphasis>quelqu�un d�autre</emphasis>. Le chef d�escale avait pr�venu les flics. Pailhas et ses hommes �taient arriv�s quinze minutes plus tard. Ils avaient embarqu� l�inconnu et appel� le m�decin de garde du quartier, celui qui avait contact� Freire.</p><p>L�interrogatoire au poste n�avait rien donn� de plus. On avait pris l�homme en photo. On avait relev� ses empreintes. Des techniciens de l�IJ avaient collect� des particules de sa salive, des cheveux, pour confronter son ADN au FNAEG, le Fichier national automatis� des Empreintes g�n�tiques. Ils avaient aussi relev� des grains de poussi�re sur ses mains et sous ses ongles. On attendait le r�sultat des analyses. Bien s�r, ils avaient embarqu� la cl� � molette et l�annuaire. <emphasis>Pi�ces � conviction</emphasis>. Mais conviction de quoi ?</p><p>Son bipeur sonna. Freire regarda sa montre � 15 heures. La parade commen�ait. Entre les malades venus de l�ext�rieur et les patients de l�int�rieur, il n�y avait jamais de quoi ch�mer. Il lut son �cran : un probl�me dans la cellule d�isolement du pavillon Ouest. Il partit au pas de course, sacoche � la main, et remonta l�all�e centrale, toujours noy�e de brouillard. L�h�pital regroupait une douzaine de pavillons d�volus chacun � une zone d�Aquitaine ou � une pathologie particuli�re : addictologie, d�linquance sexuelle, autisme�</p><p>Le pavillon Ouest �tait le troisi�me sur la gauche. Freire plongea dans le couloir principal. Murs blancs, linol�um beige, tuyaux apparents : le m�me d�cor pour chaque b�timent. Rien d��tonnant � ce que les patients se trompent quand ils rentraient au bercail.</p><p>��Qu�est-ce qui se passe ?</p><p>L�interne eut un mouvement d�humeur :</p><p>��Putain, vous voyez pas ce qui se passe ?</p><p>Freire ne releva pas l�agressivit� du gars. Il lan�a un coup d��il � travers la lucarne de la cellule.�Une femme nue, corps blanc macul� de merde et d�urine, �tait terr�e dans un angle de la pi�ce. Accroupie, les doigts en sang, elle avait r�ussi � arracher des �cailles de peinture qu�elle mastiquait avec vigueur.</p><p>��Faites-lui une injection, dit-il d�une voix neutre. Trois unit�s de Loxapac.</p><p>Il la reconnaissait mais ne se souvenait plus de son nom. Une habitu�e. Sans doute admise dans la matin�e. Elle avait une peau d�aspirine. Ses traits �taient ravag�s par l�angoisse. Son corps, squelettique, h�riss� d�angles et de saillies. Elle enfournait les �cailles dans sa bouche, � pleines mains, comme des corn-flakes. Il y avait du sang sur ses doigts. Sur les fragments. Sur ses l�vres.</p><p>��Quatre unit�s, se ravisa-t-il. Faites-lui quatre unit�s.</p><p>Depuis longtemps, Freire avait renonc� � m�diter sur l�impuissance des psychiatres. Face aux chroniques, il n�y avait qu�une solution : les assommer � coups de calmants en attendant que l�orage passe. C��tait peu, mais d�j� pas si mal.</p><p>Sur le chemin du retour, il fit un crochet par son unit�, Henri-Ey. Le pavillon abritait vingt-huit patients, provenant tous de l�est de la r�gion. Schizophr�nes. D�pressifs. Parano�aques� Et d�autres cas moins clairs.</p><p>Il passa � l�accueil et r�cup�ra le compte rendu de la matin�e. Une crise de larmes. Du grabuge en cuisine. Un toxico qui avait trouv�, on ne sait comment, une ficelle et s��tait fabriqu� un garrot autour de la verge. La routine.</p><p>Freire traversa le r�fectoire et ses odeurs de tabac froid � on tol�rait encore qu�on fume chez les fous. Il d�verrouilla une nouvelle porte. Les effluves d�alcool � 90� annon�aient l�infirmerie. Il salua au passage quelques familiers. Un gros homme en costume blanc qui pensait �tre le directeur de l�institut. Un autre, d�origine africaine, qui creusait le sol du couloir � force d�arpenter toujours le m�me parcours. Un autre encore qui oscillait sur ses pieds comme un culbuto, et dont les yeux paraissaient enfouis au plus profond du front.</p><p>� l�infirmerie, il demanda des nouvelles de l�amn�sique. L�interne feuilleta le registre. Nuit calme. Matin�e normale. � 10 heures, le cow-boy avait �t� transf�r� � Pellegrin pour un bilan neurobiologique mais il avait refus� d�effectuer des radiographies ou le moindre clich� m�dical. A priori, les m�decins qui l�avaient vu n�avaient relev� aucun signe de l�sion physique. Ils penchaient plut�t pour une amn�sie dissociative, r�sultant d�un traumatisme �motionnel. Ce qui signifiait que le Texan avait v�cu, ou simplement vu, quelque chose qui lui avait fait perdre la m�moire. <emphasis>Quoi ?</emphasis></p><p>��O� est-il maintenant ? Dans sa chambre ?</p><p>��Non. Dans la salle Camille-Claudel.</p><p>Un des tics de la psychiatrie moderne est d�utiliser les noms de malades c�l�bres pour baptiser ses pavillons, ses all�es, ses services. M�me la d�mence a ses champions. La salle Claudel �tait l�unit� d�arth�rapie. Freire prit un nouveau couloir et fit jouer, sur sa droite, un verrou. Il rejoignit la pi�ce o� les patients pouvaient peindre, sculpter, fabriquer des objets en osier ou en papier.</p><p>Il longea les tables � glaise � et � peinture � pour atteindre celle de la vannerie. Les pensionnaires bricolaient des paniers, des ronds de serviette, des dessus-de-table, l�air concentr�. Les brins flexibles vibraient dans l�air alors que les visages �taient contract�s, p�trifi�s. Ici, le v�g�tal vivait et l�humain prenait racine.</p><p>Le cow-boy se tenait au bout de la table. M�me assis, il d�passait les autres de vingt bons centim�tres. Peau burin�e, rides en pagaille, il portait toujours son chapeau absurde. Ses grands yeux bleus �clairaient son visage cuirass�.</p><p>Freire s�approcha. L�ogre �tait en pleine confection d�un panier en forme de chaloupe. Il avait des mains calleuses. <emphasis>Un ouvrier, un paysan</emphasis>�, pensa le psychiatre.</p><p>��Bonjour.</p><p>L�homme leva les yeux. Il ne cessait de ciller, mais avec lenteur. Ses iris, chaque fois qu�ils r�apparaissaient sous les paupi�res, r�v�laient une clart� liquide et nacr�e.</p><p>��Salut, fit-il en retour, relevant son chapeau d�un coup d�index, comme l�aurait fait un champion de rod�o.</p><p>��Qu�est-ce que vous fabriquez ? Un bateau ? Un gant de pelote basque ?</p><p>��Sais pas encore.</p><p>��Vous connaissez le Pays basque ?</p><p>��Sais pas.</p><p>Freire attrapa une chaise et s�assit de trois quarts.</p><p>Les yeux clairs revinrent se poser sur lui.</p><p>��T�es un spycatre ?</p><p>Il nota l�inversion. <emphasis>Peut-�tre dyslexique</emphasis>. Il remarqua aussi l�usage du tutoiement. Plut�t bon signe. Mathias se d�cida lui aussi � passer au � tu �.</p><p>��Je suis Mathias Freire. Le directeur de cette unit�. Hier soir, c�est moi qui ai sign� ton admission. Tu as bien dormi ?</p><p>��J�fais toujours le m�me r�ve.</p><p>L�inconnu tressait ses liens d�osier. Une odeur de mar�cage, de roseaux humides planait dans la salle. Outre son chapeau �norme, le colosse portait un tee-shirt et un pantalon de toile pr�t�s par l�unit�. Il avait des bras �normes, muscl�s, couverts de poils roux-gris.</p><p>��Quel r�ve ?</p><p>��D�abord, y a la chaleur. Puis la blancheur�</p><p>��Quelle blancheur ?</p><p>��Le soleil� Le soleil, il est f�roce, tu sais� Il �crase tout.</p><p>��Ce r�ve, il se passe o� ?</p><p>Le cow-boy haussa les �paules, sans l�cher son ouvrage. Il avait l�air de faire du tricot. La vision �tait plut�t comique.</p><p>��Je marche dans un village aux murs tout blancs. Un village espagnol. Ou grec� j�sais pas. J�vois mon ombre. Elle marche devant moi. Sur les murs. Le sol. Elle est � pic, presque verticale. Y doit �tre midi.</p><p>Freire �prouva un malaise. Il avait fait le m�me songe, juste avant de rencontrer l�amn�sique. Un signe pr�monitoire ? Il n�y croyait pas mais il aimait la th�orie de Carl Jung sur la synchronicit�. L�exemple c�l�bre du scarab�e d�or dont lui parlait une patiente alors m�me qu�une c�toine dor�e cognait � la vitre du cabinet.</p><p>��Ensuite ? relan�a-t-il. Qu�est-ce qui se passe ?</p><p>��Y a un flash encore plus blanc. Une explosion, mais qui fait pas de bruit. Je vois plus rien. J�suis compl�tement �bloui.</p><p>Un ricanement retentit sur la droite. Freire sursauta. Un petit homme, un nain � t�te de gargouille, accroupi au pied d�une table, les observait. <emphasis>Antoine, </emphasis>dit <emphasis>Toto</emphasis>. Inoffensif.</p><p>��Essaie de te souvenir.</p><p>��Je me sauve. Je cours dans les rues blanches.</p><p>��C�est tout ?</p><p>��Ouais. Non. Quand je pars, mon ombre, elle bouge plus. Elle reste fix�e sur le mur. Comme � Hiroshima.</p><p>��Hiroshima ?</p><p>��Apr�s la bombe, les ombres des victimes sont rest�es plaqu�es sur la pierre. Tu le savais ?</p><p>��Oui, fit Freire, se souvenant vaguement du ph�nom�ne.</p><p>Le silence s�imposa. L�amn�sique fit passer plusieurs brins d�osier l�un sur l�autre. Soudain, il releva la t�te. Ses pupilles �tincelaient dans l�ombre du Stetson.</p><p>��Qu�est-ce que t�en penses, doc ? �a veut dire quoi ?</p><p>��C�est sans doute une version symbolique de ton accident, improvisa Freire. Ce flash blanc est une m�taphore de ta perte de m�moire. Au fond, le choc que tu as subi a plaqu� sur ton esprit une grande page blanche.</p><p>Du pur bullshit de psy, qui sonnait bien mais ne reposait sur rien. Un cerveau endommag� se moque des belles phrases et des constructions logiques.</p><p>��Y a qu�un probl�me, murmura l�inconnu. Ce r�ve, j�le fais depuis longtemps.</p><p>��C�est ton impression, r�pliqua Freire. Il serait �tonnant que tu te souviennes de tes r�ves d�avant l�accident. Ces �l�ments appartiennent � ta m�moire intime. Personnelle. Celle qui a �t� touch�e, tu comprends ?</p><p>��On a plusieurs m�moires ?</p><p>��Disons qu�on poss�de une m�moire culturelle, d�ordre g�n�ral � comme tes souvenirs sur Hiroshima � et une m�moire autobiographique qui concerne ton v�cu sp�cifique. Ton nom. Ta famille. Ton m�tier. Et tes r�ves�</p><p>Le g�ant secoua lentement la t�te :</p><p>��Je sais pas c�que j�vais devenir� J�ai la t�te compl�tement vide.</p><p>��Ne t�en fais pas. Tout est encore imprim�. Ces pertes sont souvent de courte dur�e. Si �a continue, on a des moyens pour stimuler ta m�moire. Des tests, des exercices. On r�veillera ton esprit.</p><p>L�inconnu le fixa avec ses grands yeux qui viraient au gris.</p><p>��Ce matin, pourquoi tu n�as pas voulu faire des radios � l�h�pital ?</p><p>��J�aime pas �a.</p><p>��Tu en as d�j� fait ?</p><p>Pas de r�ponse. Freire n�insista pas.</p><p>��Sur la nuit derni�re, reprit-il, rien ne t�est revenu aujourd�hui ?</p><p>��Tu veux dire : pourquoi j��tais dans la cabane ?</p><p>��Par exemple.</p><p>��Non.</p><p>��Et la cl� � molette ? L�annuaire ?</p><p>L�homme fron�a les sourcils.</p><p>��Y avait du sang dessus, non ?</p><p>��Du sang, oui. D�o� vient-il ?</p><p>Freire avait parl� avec autorit�. Les traits du g�ant se fig�rent, puis exprim�rent la d�tresse.</p><p>��Je� J�en sais rien�</p><p>��Et ton nom ? Ton pr�nom ? Ton origine ?</p><p>Freire regretta cette rafale. Trop s�che. Trop rapide. La panique de l�homme parut s�accentuer. Ses l�vres tremblaient.</p><p>��Tu serais d�accord pour tenter une s�ance d�hypnose ? demanda-t-il plus doucement.</p><p>��Maintenant ?</p><p>��Demain. Il faut d�abord te reposer.</p><p>���a peut m�aider ?</p><p>��Il n�y a aucune certitude. Mais la suggestion nous permettra de�</p><p>Son bipeur sonna � sa ceinture. Il jeta un coup d��il sur l��cran et se leva dans le m�me mouvement :</p><p>��Je dois y aller. Une urgence. R�fl�chis � ma proposition.</p><p>Avec lenteur, le cow-boy d�plia son m�tre quatre-vingt-dix et tendit sa main ouverte. Le geste �tait amical mais le d�placement d�air effrayant.</p><p>��Pas la peine, doc. Je marche. Je te fais confiance. � demain.</p></section><section><title><p>4</p></title><p>Un type s��tait enferm� dans les toilettes qui jouxtaient le hall des urgences. Depuis une demi-heure, il refusait d�en sortir. Freire se tenait maintenant devant la cabine, accompagn� d�un technicien et sa bo�te � outils. Apr�s plusieurs appels � des sommations �, il fit ouvrir la porte. L�homme �tait assis par terre, pr�s de la cuvette, genoux group�s, t�te entre ses bras repli�s. L�espace �tait plong� dans la p�nombre � et une puanteur asphyxiante.</p><p>��Je suis psychiatre, fit Freire en refermant la porte avec l��paule. Vous avez besoin d�aide ?</p><p>��Cassez-vous.</p><p>Il mit un genou au sol, �vitant les flaques d�urine.</p><p>��Comment vous vous appelez ?</p><p>Pas de r�ponse. L�homme avait toujours la t�te enfouie entre ses bras.</p><p>��Venez dans mon bureau, fit-il en posant une main sur son �paule.</p><p>��Je vous dis de vous tirer !</p><p>L�homme avait un d�faut d��locution. Il donnait l�impression de sucer les syllabes, en salivant abondamment. Surpris par le contact, il avait relev� la t�te. Dans l�obscurit�, Freire aper�ut son visage difforme. � la fois creus� et tum�fi�, asym�trique, comme d�chir� en plusieurs morceaux.</p><p>��Levez-vous, ordonna-t-il.</p><p>Le gars tendit le cou. Le tableau se pr�cisa. Un amalgame de chairs froiss�es, de peaux �tir�es, de stries luisantes. Un pur dessin de terreur.</p><p>��Vous pouvez avoir confiance en moi, fit Freire, ma�trisant sa r�pulsion.</p><p>Plut�t qu�� des br�lures, il songea aux ravages d�une l�pre. Un mal d�vorant qui d�truisait progressivement ce faci�s. Mais il plissa les yeux dans le demi-jour et comprit que la v�rit� �tait diff�rente : ces cicatrices �taient fausses. L�homme s��tait coll� la peau en plis, replis et boursouflures, sans doute avec de la colle de synth�se. Il s��tait inflig� ces d�formations pour faire croire � son statut de d�figur� et b�n�ficier d�une prise en charge. <emphasis>Syndrome de M�nchhausen</emphasis>, pensa le psychiatre en r�p�tant :</p><p>��Venez.</p><p>Le gars se leva enfin. Freire ouvrit la porte, retrouvant le jour et une atmosph�re respirable avec soulagement. Ils march�rent jusqu�au seuil des toilettes. Il sortait du cloaque mais pas du cauchemar. Pendant une heure, il s�entretint avec l�homme-glu et vit son diagnostic se confirmer. Le visiteur �tait pr�t � tout pour �tre intern� et soign�. Pour l�heure, Freire le transf�ra au CHU Pellegrin pour faire soigner son visage � la colle commen�ait � br�ler les tissus.</p><p>17 heures 30.</p><p>Freire se fit remplacer aux urgences et retourna � son unit�. Il s�installa dans son PC, le Point Consultations o� se trouvaient son bureau et son secr�tariat. Tout �tait d�sert. Il avala un sandwich en se remettant lentement de ce nouveau d�lire. � la fac, on l�avait rassur� : On s�habitue � tout. Mais �a n�avait pas march� avec lui. Il ne s�y faisait pas. C��tait m�me de mal en pis. Sa sensibilit� face � la folie �tait devenue une membrane � vif, constamment irrit�e, peut-�tre m�me infect�e�</p><p>18 heures.</p><p>Retour aux urgences.</p><p>Plus calmes. Seulement des candidats pour une HL, une Hospitalisation libre. Il les connaissait. En un mois et demi d�activit�, il avait d�j� eu le temps de rep�rer les malades � portes tournantes. L�intern� suit un traitement � l�h�pital. Il r�cup�re son autonomie, rentre chez lui, cesse de prendre ses neuroleptiques et rechute aussi sec. Alors, c�est � bonjour docteur �.</p><p>19 heures.</p><p>Plus que quelques heures � tirer. La fatigue lui martelait l�int�rieur des orbites, � lui fermer les paupi�res de force. Il songea � l�amn�sique. Toute la journ�e, il y �tait revenu par la pens�e. Ce cas l�intriguait. Il s�isola dans son cabinet de consultation et chercha le num�ro du poste de la place des Capucins. Il demanda � parler � Nicolas Pailhas, l�OPJ qui avait r�dig� le PV de constatation. Le flic ne travaillait pas ce samedi. Faisant valoir sa position, Freire obtint son num�ro de portable.</p><p>Pailhas r�pondit � la deuxi�me sonnerie. Mathias se pr�senta.</p><p>��Et alors ? fit l�autre d�un ton exasp�r�.</p><p>Il n�aimait pas qu�on le d�range en plein week-end.</p><p>��Je voulais savoir si vous aviez progress� dans votre enqu�te.</p><p>��Je suis chez moi, l�. Avec mes enfants.</p><p>��Mais vous avez lanc� des pistes. Vous devez avoir des retours, non ?</p><p>��Je ne vois pas en quoi �a vous regarde.</p><p>Freire s�effor�a au calme :</p><p>��Ce patient est sous ma responsabilit�. Mon boulot est de le soigner. Ce qui signifie, entre autres, que je dois l�identifier et l�aider � retrouver la m�moire. Nous sommes partenaires dans cette affaire, vous comprenez ?</p><p>��Non.</p><p>Freire changea de cap :</p><p>��Dans la r�gion, aucune disparition n�a �t� signal�e ?</p><p>��Non.</p><p>��Vous avez contact� les associations qui s�occupent des SDF ?</p><p>��C�est en cours.</p><p>��Vous avez pens� aux gares qui se trouvent � proximit� de Bordeaux ? Pas de t�moins dans les trains de cette nuit-l� ?</p><p>��On attend des r�ponses.</p><p>��Vous avez lanc� un avis de recherche ? Un site internet avec un num�ro vert ? Vous�</p><p>��Quand on sera en panne d�id�es, on vous appellera.</p><p>Il ignora le sarcasme et changea encore de direction :</p><p>��Et les analyses du sang sur la cl� et l�annuaire ?</p><p>��Du O�+. Il pourrait appartenir � la moiti� de la population fran�aise.</p><p>��Aucun acte de violence n�a �t� signal� cette nuit ?</p><p>��Non.</p><p>��Et l�annuaire ? Vous avez not� si une page, un nom �tait marqu� ?</p><p>��J�ai l�impression que vous vous prenez pour un sacr� flic.</p><p>Mathias serra les dents :</p><p>��Je cherche simplement � identifier cet homme. Encore une fois, nous poursuivons le m�me objectif. Je vais tenter demain une s�ance d�hypnose. Si vous avez le moindre indice, la moindre information qui puisse orienter mes questions, c�est le moment de me les donner.</p><p>��Je n�ai rien, grogna le flic. Je dois vous le chanter ?</p><p>��J�ai appel� votre commissariat. J�ai eu l�impression que personne ne bosse aujourd�hui sur cette affaire.</p><p>��Je reprends le boulot demain, fit le flic avec mauvaise humeur. Ce dossier est ma priorit�.</p><p>��Qu�avez-vous fait de la cl� et de l�annuaire ?</p><p>��Nous avons diligent� une proc�dure judiciaire et proc�d� � la saisie aff�rente.</p><p>��Ce qui veut dire en fran�ais ?</p><p>Le policier ricana, de l�humeur, il passait � l�humour :</p><p>��Tout est dans les mains de l�IJ. On aura les r�sultats lundi. �a vous va comme �a ?</p><p>��� la moindre info, je peux compter sur vous ?</p><p>��OK, fit Pailhas sur un ton plus conciliant. Mais �a marche dans les deux sens. Si vous apprenez quoi que ce soit avec vos histoires d�hypnose, vous me contactez.</p><p>Apr�s un temps, l�homme ajouta :</p><p>��C�est dans votre int�r�t.</p><p>Mathias sourit. Le r�flexe de la menace. Il faudrait psychanalyser chaque flic pour d�couvrir les raisons qui lui ont fait choisir ce m�tier. Freire promit et donna en retour ses coordonn�es. Ni l�un ni l�autre n�y croyaient. Chacun pour soi et que le meilleur gagne.</p><p>Freire retourna aux urgences. Encore deux heures � tenir. La bonne nouvelle, c��tait qu�il partirait avant le grand chaos. Celui du samedi soir. Il encha�na plusieurs cas, prescrivant antid�presseurs, anxiolytiques, et renvoyant chacun chez soi.</p><p>22 heures.</p><p>Mathias salua son successeur qui arrivait et regagna son bureau. Le brouillard ne c�dait toujours pas un pouce de terrain. Il paraissait m�me avoir redoubl� avec la nuit. Freire r�alisa que ces nu�es avaient contamin� toute sa journ�e. Comme si, � travers ces vapeurs, rien n��tait r�el.</p><p>Il �ta sa blouse. R�unit ses affaires. Enfila son imper. Avant de partir, il se d�cida pour une derni�re visite � l�homme au Stetson. Il rejoignit son unit� et monta au premier �tage. Des remugles de bouffe flottaient encore dans le couloir, m�l�s aux habituelles odeurs d�urine, d��ther et de m�dicaments. On percevait, �� et l�, le glissement feutr� des chaussons sur le lino, la rumeur des t�l�visions, le bruit caract�ristique d�un cendrier sur pied, manipul� par un chasseur de m�gots.</p><p>Soudain, une femme bondit sur Freire. Malgr� lui, il sursauta puis la reconnut. Mistinguett. Tout le monde l�appelait ainsi. Il avait oubli� son v�ritable �tat civil. 60 ans, dont 40 � l�ouest. Pas m�chante, mais son physique ne jouait pas en sa faveur. Des cheveux blancs en bataille. Des traits avachis et gris. Des yeux en noyaux de fi�vre, voil�s, brillants, cruels. La femme s�accrochait aux revers du trench-coat.</p><p>��Calmez-vous, Mistinguett, fit-il en se lib�rant des mains griffues. Il faut aller se coucher.</p><p>Un rire jaillit de sa bouche comme le sang d�une plaie. Le ricanement se transforma en sifflement de haine, puis en souffle d�sesp�r�.</p><p>Freire la prit fermement par le bras � la femme puait le liniment et la pisse rance.</p><p>��Vous avez pris vos cachets ?</p><p>Combien de fois par jour r�p�tait-il ces mots ? Ce n��tait plus une question. Une pri�re, une litanie, une conjuration. Il parvint � ramener Mistinguett dans sa chambre. Avant qu�elle ait pu dire quoi que ce soit, il referma la porte.</p><p>Il s�aper�ut qu�il avait attrap�, par r�flexe, son passe magn�tique pour donner l�alerte. Un simple effleurement � son extr�mit� sur un radiateur ou une canalisation, et les infirmiers accouraient. Il fr�mit et fourra l�objet dans sa poche. Quelle diff�rence entre son boulot et celui d�un maton ?</p><p>Il parvint � la chambre du cow-boy. Il frappa en douceur. Pas de r�ponse. Il tourna la poign�e et p�n�tra dans la pi�ce obscure. Le colosse �tait allong� sur sa couchette, immobile, �norme. Son Stetson et ses bottes �taient post�s pr�s du lit. Comme des animaux familiers.</p><p>Freire s�approcha � pas silencieux, pour ne pas effrayer le g�ant.</p><p>��Je m�appelle Michel, murmura l�homme.</p><p>Ce fut Freire qui fit un bond en arri�re.</p><p>��Je m�appelle Michel, r�p�ta-t-il. J�ai dormi qu�une heure ou deux et voil� le boulot. (Il tourna la t�te vers le psychiatre.) Pas mal, non ?</p><p>Mathias ouvrit son cartable. Attrapa carnet et stylo. Ses yeux s�habituaient � la p�nombre.</p><p>��C�est ton pr�nom ?</p><p>��Non. Mon nom de famille.</p><p>��Comment �a s��crit ?</p><p>��M.I.S.C.H.E.L.L.</p><p>Freire nota sans trop y croire. Ce souvenir �tait trop rapide. Sans doute un �l�ment d�form�. Ou carr�ment une invention.</p><p>��Dans ton sommeil, il t�est revenu autre chose ?</p><p>��Non.</p><p>��Tu as r�v� ?</p><p>��Je crois.</p><p>��De quoi ?</p><p>��Toujours le m�me truc, doc. Le village blanc. L�explosion. Mon ombre qui reste coll�e au mur�</p><p>Il parlait d�une voix lente, �paisse, h�sitant entre veille et sommeil. Mathias �crivait toujours. <emphasis>Consulter mes bouquins sur les r�ves. Effectuer des recherches � propos des l�gendes autour des ombres</emphasis>. Il savait comment il allait occuper sa soir�e. Il leva la t�te de son carnet. La respiration de l�homme �tait devenue r�guli�re. Il s��tait rendormi. Freire recula. Tout de m�me un signe encourageant. Demain, la s�ance d�hypnose serait peut-�tre fertile.</p><p>Il remonta vers le couloir et gagna la sortie. Les plafonniers �taient �teints. L�heure du coucher avait sonn�.</p><p>Dehors, le brouillard enveloppait les palmiers et les r�verb�res de la cour comme les grandes voiles d�un vaisseau fant�me. Freire songea � l�artiste Christo qui jadis emballait le Pont-Neuf ou le Reichstag. Il lui vint une id�e plus �trange. C��tait l�esprit vaporeux de l�amn�sique, le brouillard de sa m�moire, qui enveloppait le CHS et toute la ville� Bordeaux �tait sous la coupe de ce passager des brumes�</p><p>Se dirigeant vers le parking, Freire se ravisa.</p><p>Il n�avait ni faim ni envie de rentrer.</p><p>Autant v�rifier tout de suite ce d�but d�information.</p></section><section><title><p>5</p></title><p>Il retourna au PC, s�enferma dans son bureau et s�installa derri�re son ordinateur, manteau sur le dos. Il se connecta directement au PMSI, le Programme de m�dicalisation des syst�mes d�information, qui conservait la trace de toute admission m�dicale, de tous soins dispens�s sur le territoire fran�ais.</p><p>Pas de Mischell.</p><p>Freire n�utilisait jamais ce programme. Peut-�tre existait-il des restrictions, concernant la confidentialit� de certaines donn�es. Apr�s tout, l�atteinte � la vie priv�e en France est imprescriptible.</p><p>Ce premier �chec lui donna envie de creuser. Quand on l�avait trouv�, l�homme � la cl� n�avait pas de document d�identit�. Ses v�tements �taient usag�s. Par ailleurs, il multipliait les signes de vie au grand air : la peau tann�e, les mains cuites de soleil. Un SDF ?</p><p>Mathias d�crocha son t�l�phone et appela le CCAS, le Centre communal d�action sociale, o� une permanence �tait assur�e. Il soumit le nom : pas de Mischell parmi les sans-abri r�f�renc�s en Aquitaine. Il contacta l�ASAIS, l�Aide � l�insertion sociale, puis le Samu social. Ces organismes poss�daient tous une permanence, mais ils n�avaient aucune trace d�un Mischell dans leurs archives.</p><p>Freire ralluma son ordinateur. Se connecta � Internet. Aucun abonn� t�l�phonique � ce nom dans les d�partements d�Aquitaine ou du Midi-Pyr�n�es. Il n��tait pas �tonn�. Comme il l�avait pr�vu, l�inconnu d�formait sans doute involontairement son patronyme. Ses brefs retours de m�moire ne pouvaient �tre pour l�instant qu�imparfaits.</p><p>Mathias eut une autre id�e. Selon le rapport de police, l�annuaire que tenait l�amn�sique datait de 1996.</p><p>� force de recherches, il finit par d�nicher sur le Net un programme permettant de consulter des anciens annuaires. Il choisit l�ann�e 1996 et chercha un Mischell. En vain. Aucun des cinq d�partements de la r�gion administrative de l�Aquitaine ne poss�dait trace de ce nom cette ann�e-l�. Venait-il de plus loin ?</p><p>Freire revint sur Google et tapa simplement : <strong>MISCHELL</strong>. Il n�en obtint pas davantage. Un profil MySpace.com, comprenant un montage vid�o mettant en sc�ne Mulder et Scully, les h�ros de X-Files, sign� par un d�nomm� Mischell. Des extraits musicaux d�une chanteuse, Tommi Mischell. Un site consacr� � une certaine Patricia Mischell, voyante domicili�e dans le Missouri, �tats-Unis. Le moteur de recherche lui sugg�rait surtout d�essayer l�orthographe � Mitchell �.</p><p>Minuit. Cette fois, il �tait vraiment temps de rentrer. Mathias �teignit son ordinateur et regroupa ses affaires. En approchant du portail, il se dit qu�il devrait soumettre une photographie du cow-boy aux diff�rents centres d�accueil pour SDF de Bordeaux et des alentours. Aux CMP, les Centres m�dico-psychologiques, et aux CATTP, les Centres d�accueil th�rapeutique � temps partiel. Il les connaissait tous. Il les visiterait en personne, s�r ou presque que son inconnu avait d�j� souffert de troubles mentaux.</p><p>Le brouillard l�obligea � rouler au pas. Il mit pr�s d�un quart d�heure pour atteindre son quartier. Le long des jardins, un nombre anormal de v�hicules �taient stationn�s : les d�ners du samedi soir. Pas moyen de se garer. Il laissa sa voiture � cent m�tres de chez lui et marcha dans le grand blanc. La rue n�avait plus de contours. Les r�verb�res l�vitaient, en suspens. Tout paraissait l�ger, immat�riel. Le temps qu�il prenne conscience de ce sentiment, il s�aper�ut qu�il s��tait perdu. Longeant les haies constell�es de gouttelettes, d�passant les berlines stationn�es, il avan�a en aveugle, se haussant sur la pointe des pieds pour lire le nom de chaque maison.</p><p>Enfin, il aper�ut les lettres famili�res : <strong>OPALE</strong>.</p><p>� t�tons, il ouvrit la barri�re. Six pas. Tour de cl�. Il referma la porte et p�n�tra dans son vestibule, vaguement soulag�. Il l�cha sa sacoche, d�posa son imperm�able sur l�un des cartons de l�entr�e, et se dirigea vers la cuisine, sans allumer. Au plan standard de sa baraque, r�pondaient les gestes standard de sa solitude.</p><p>Quelques minutes plus tard, il infusait son th� devant la fen�tre. Dans le silence de son pavillon, il entendait encore la rumeur des patients. Tous les psychiatres connaissent cette sensation. Ils appellent �a � la musique des fous �. Leur �locution d�form�e. Leurs pas tra�nants. Leurs d�lires. Sa t�te r�sonnait de ces murmures comme un coquillage bruisse de l��cho de la mer. Les cingl�s ne le quittaient jamais vraiment. Ou plut�t, c��tait lui qui ne quittait jamais l�unit� Henri-Ey.</p><p>Ses pens�es s�arr�t�rent net.</p><p>Le 4�נ4 noir de la veille venait de surgir du brouillard.</p><p>Lentement, tr�s lentement, le v�hicule se coula dans la rue et stoppa devant son pavillon. Freire sentit son c�ur s�acc�l�rer. Les deux hommes en noir sortirent d�un m�me mouvement et s�immobilis�rent devant ses fen�tres.</p><p>Freire tenta de d�glutir. Pas moyen. Il les observa sans essayer de se cacher. Ils mesuraient au moins 1,80 m�tre et portaient, sous leurs manteaux, des costumes sombres boutonn�s haut, dont le tissu luisait sous la lumi�re du r�verb�re. Chemise blanche et cravate noire. Ces gars-l� avaient des allures d��narques, stricts, ambitieux � mais aussi quelque chose de violent, de clandestin.</p><p>Mathias restait p�trifi�. Il s�attendait � ce qu�ils franchissent la barri�re de son jardin et sonnent � sa porte. Mais non. Ils ne bougeaient pas. Ils se tenaient au pied du r�verb�re, sans chercher � se cacher. Leurs visages �taient en accord avec le reste. Le premier : front haut et lunettes en �caille, sous une chevelure argent�e coiff�e en arri�re. L�autre l�air plus farouche. Cheveux longs et ch�tains, d�j� clairsem�s. Sourcils touffus, expression tracass�e.</p><p>Deux gueules aux traits r�guliers.</p><p>Deux play-boys � l�aise dans leur costard italien et leur quarantaine.</p><p>Qui �taient-ils ? Que lui voulaient-ils ?</p><p>Sa douleur au fond de l��il gauche revint. Il ferma les yeux et se massa doucement les paupi�res. Quand il les rouvrit, les deux fant�mes avaient disparu.</p></section><section><title><p>6</p></title><p>Ana�s &#x421;hatelet n�y croyait pas.</p><p>Vraiment un putain de coup de chance.</p><p>Une permanence du samedi soir qui s�ouvrait sur un cadavre. Un vrai meurtre, dans les r�gles de l�art, avec rituel et mutilations. D�s qu�elle avait re�u l�appel, elle avait pris sa voiture personnelle et s��tait dirig�e vers le lieu de la d�couverte : la gare Saint-Jean. En route, elle se r�p�tait les informations qu�on lui avait donn�es. Un jeune homme nu. Plaies multiples. Mise en sc�ne aberrante. Rien de pr�cis, mais quelque chose qui sentait bon la folie, la cruaut�, les t�n�bres� Pas une minable bagarre qui avait mal tourn�, ni un vol crapuleux. <emphasis>Du s�rieux</emphasis>.</p><p>Quand elle aper�ut les fourgons stationn�s devant la gare, les gyrophares tournoyant dans le brouillard, les flics en cir�s de pluie qui passaient comme des spectres brillants, elle comprit que tout �tait vrai. Son premier meurtre en tant que capitaine. Elle allait constituer un groupe d�enqu�te. Profiter du d�lai de flagrance pour mener l�affaire jusqu�au bout. D�busquer le coupable et faire la une des journaux. � 29 ans !</p><p>Elle sortit de la voiture et respira l�odeur lacustre de l�atmosph�re. Depuis trente-six heures, Bordeaux baignait dans ce jus blanch�tre. On avait l�impression qu�un mar�cage avait gliss� jusqu�ici, avec ses brumes, ses reptiles, ses humeurs aqueuses. De quoi ajouter une dimension suppl�mentaire � l��v�nement : un homicide surgi du brouillard. Elle frissonna d�excitation. Un flic du poste de la place des Capucins l�aper�ut et vint � elle.</p><p>L�homme qui avait d�couvert le corps �tait un jockey � un conducteur assurant les man�uvres des trains entre le Technicentre et la gare proprement dite. Prenant son service � 23 heures, il s��tait gar� dans le parking destin� aux agents SNCF au sud de la halle. Il avait rejoint les voies ferr�es par un passage lat�ral et remarqu� le cadavre au fond d�une fosse de maintenance abandonn�e, entre la voie n��1 et les anciens ateliers de r�paration. Il avait pr�venu le cadre de permanence qui avait aussit�t appel� les hommes de la SUGE, la police ferroviaire, et les vigiles de la SPS, la Soci�t� de protection priv�e qui assurait la s�curit� de Saint-Jean. On avait ensuite averti le commissariat le plus proche, place des Capucins.</p><p>La suite, Ana�s la connaissait. Le procureur de la R�publique avait �t� joint � 1 heure du matin. Il avait contact� � son tour l�h�tel de police principal de Bordeaux, rue Fran�ois-de-Sourdis, et saisi l�OPJ de permanence disponible. <emphasis>Elle</emphasis>. Les autres �taient d�j� partis sur des plans foireux li�s au brouillard. Accidents de voiture, pillages, disparitions� Ainsi, qu�on le veuille ou non, c��tait elle, Ana�s Chatelet, avec son grade de capitaine tout neuf et ses deux ann�es en poste � Bordeaux, qui �copait du meilleur coup de la nuit.</p><p>Ils travers�rent le hall de la gare alors qu�un agent de la SNCF leur donnait des chasubles orange fluorescent � endosser. Bouclant les velcros de sa blouse, Ana�s prit une seconde pour admirer les structures d�acier hautes de pr�s de trente m�tres qui se perdaient dans le brouillard. Ils remont�rent le quai jusqu�aux voies ext�rieures. Le type de la SNCF n�arr�tait pas de parler. On n�avait jamais vu �a. Le trafic ferroviaire �tait bloqu�, sur ordre du procureur, pour deux heures. Le mort, dans sa fosse, �tait une vraie monstruosit�. Tout le monde �tait en �tat de choc�</p><p>Ana�s n��coutait pas. Elle sentait la flotte lui poisser la peau, le froid p�n�trer ses os. � travers les vapeurs, les feux de la gare � tous rouges � formaient une constellation sanglante et filandreuse. Les c�bles suspendus ruisselaient. Les voies ferr�es, perl�es de condensation, brillaient puis s��vanouissaient sous les nu�es basses.</p><p>Ana�s se tordait les chevilles sur les traverses et le ballast.</p><p>��Vous pouvez �clairer le sol ?</p><p>Le cheminot baissa sa lampe et reprit son discours. Elle attrapa au passage quelques infos techniques. Les voies portant un num�ro pair montaient � Paris. Les voies impaires descendaient vers le sud. On appelait les c�bles �lectriques au-dessus des voies des � cat�naires � et les structures m�talliques sur le toit des trains des � pantographes �. Tout �a ne lui servait � rien pour l�instant mais lui donnait l�impression confuse de se familiariser avec le crime lui-m�me.</p><p>��On arrive.</p><p>Les projecteurs de l�IJ dessinaient des lunes froides et lointaines dans la nuit. Les faisceaux des torches d�coupaient des rubans de gaze blanch�tre � travers l�obscurit�. Plus loin, on apercevait le Technicentre, avec ses TGV, ses TER, ses autorails, ses automotrices, couverts d�une patine argent�e. Il y avait aussi des wagons de marchandises, des voitures appel�es � Y �, l��quivalent des remorqueurs dans les ports, charg�es de tirer les trains jusqu�en gare. Des engins puissants et noirs, qui �voquaient des titans taciturnes.</p><p>Ils pass�rent sous les rubans de non-franchissement. <strong>POLICE ZONE INTERDITE</strong>. La sc�ne de crime se pr�cisait. La fosse de maintenance. Les pieds chrom�s des projecteurs. Les techniciens en combinaison blanche surlign�e de bleu. Ana�s s��tonnait de leur pr�sence si rapide : le premier laboratoire scientifique de la r�gion se situait � Toulouse.</p><p>��Vous voulez voir le corps ?</p><p>Un officier de la BAC se tenait devant elle, engonc� dans un cir� de pluie, sur lequel il avait enfil� la chasuble de s�curit�. Elle prit une expression de circonstance et acquies�a d�un signe de t�te. Elle luttait contre le brouillard, contre son impatience, son excitation. Un jour, � la fac, un prof de droit lui avait souffl� dans un couloir : � Vous �tes l�Alice de Lewis Carroll. L�enjeu, pour vous, ce sera de trouver un monde � votre hauteur ! � Huit ans plus tard, elle marchait entre des voies ferr�es en qu�te d�un cadavre. <emphasis>Un monde � votre hauteur</emphasis>�</p><p>Au fond de la fosse, qui mesurait cinq m�tres de longueur sur deux de largeur, r�gnait l�agitation habituelle d�une sc�ne de crime, version compress�e. Les techniciens jouaient des coudes, se bousculaient, prenaient des photographies, observant chaque millim�tre du sol avec des lampes sp�ciales � �clairages monochromatiques, allant de l�infrarouge � l�ultraviolet �, pr�levant des fragments qu�ils pla�aient sous scell�s.</p><p>Dans la m�l�e, Ana�s parvint � apercevoir le cadavre. Un homme d�une vingtaine d�ann�es. Nu. Fam�lique. Couvert de tatouages. Ses os semblaient pr�ts � crever la peau. La blancheur de son �piderme paraissait phosphorescente. Les deux rails au-dessus de la fosse le cernaient comme le cadre d�un tableau. Ana�s songea � une toile de la Renaissance. Un martyr aux chairs livides, cambr� dans une position douloureuse au fond d�une �glise.</p><p>Mais le vrai choc provenait de la t�te.</p><p>Pas une t�te d�homme mais de taureau.</p><p>Une puissante gueule noire de bovin, tranch�e � la base du cou, qui devait peser dans les cinquante kilos.</p><p>Ana�s prit enfin la mesure de ce qu�elle voyait. Tout �a �tait <emphasis>r�el</emphasis>. Elle sentit ses genoux se d�rober. Elle se pencha pourtant et se concentra, s�accrochant � ses premi�res constatations pour ne pas flancher. Deux solutions. Soit le meurtrier avait d�capit� sa victime et pos� sur ses �paules la t�te de l�animal, soit il avait enfonc� son troph�e sur le cr�ne de l�homme.</p><p>Dans les deux cas, le symbole �tait �vident : on avait tu� le Minotaure. Un Minotaure des temps modernes, perdu dans un d�dale de voies ferr�es. <emphasis>Le labyrinthe</emphasis>.</p><p>��Je peux descendre ?</p><p>On lui passa des surchaussures et une charlotte de papier. Elle emprunta l�escalier de fer qui permettait de plonger dans la fosse. Les techniciens de l�Identit� judiciaire s��cart�rent. Elle s�accroupit, examina la zone qui l�int�ressait : cette t�te monstrueuse d�animal ench�ss�e sur un corps d�homme.</p><p>La deuxi�me option �tait la bonne. La t�te avait �t� enfonc�e � pleines forces sur celle de la victime. Au-dessous, le cr�ne devait �tre en bouillie.</p><p>��� mon avis, il a creus� l�int�rieur du cou de la b�te.</p><p>Ana�s se retourna vers celui qui venait de parler. Michel Longo, le m�decin l�giste. D�guis� comme les autres en fant�me � capuche, elle ne l�avait pas reconnu.</p><p>��Depuis quand est-il mort ? demanda-t-elle en se relevant.</p><p>��Trop t�t pour le dire avec pr�cision. Au moins vingt-quatre heures. Mais le froid et le brouillard ont compliqu� les choses.</p><p>��Il est l� depuis tout ce temps ?</p><p>Le m�decin ouvrit ses mains gant�es. Il portait des lunettes Persol sous sa capuche pliss�e.</p><p>��Ou le tueur l�a d�pos� ce soir. Impossible de savoir.</p><p>Ana�s pensa au brouillard qui engluait la ville depuis la veille. Avec cette pur�e de pois, le meurtrier avait pu agir n�importe quand.</p><p>��Salut.</p><p>Elle leva les yeux, la main en visi�re. Debout au bord de la fosse, la silhouette d�une femme se d�coupait sur le halo blanc des projecteurs. M�me � contre-jour, elle la reconnut. V�ronique Roy, substitute du procureur. Une sorte de double d�Ana�s. Bordelaise, fille de la haute bourgeoisie, �g�e de la trentaine, elle avait suivi le m�me cursus, ou presque. Toutes deux s��taient crois�es d�abord dans les �coles priv�es les plus hupp�es, sur les bancs de l�universit� Montesquieu puis dans les toilettes des bo�tes branch�es de la ville. Elles n�avaient jamais �t� amies. Ni ennemies. Elles continuaient � se croiser maintenant dans le cadre du boulot. Un pendu. Une femme au visage arrach� par un micro-ondes lanc� violemment par le mari. Une adolescente � la gorge tranch�e. Pas vraiment de quoi copiner.</p><p>��Salut, grommela Ana�s.</p><p>La substitute rayonnait dans la lumi�re, les dominant au bord de la fosse. Elle portait un blouson de cuir Zadig &amp; Voltaire qu�Ana�s avait rep�r� depuis longtemps dans une vitrine, pr�s du cours Georges-Clemenceau.</p><p>��C�est l�hallu, murmura la magistrate, le regard riv� sur le corps.</p><p>Ana�s lui fut reconnaissante pour cette phrase d�bile qui r�sumait bien la situation. Elle �tait certaine que V�ronique �prouvait les m�mes sentiments qu�elle. Terreur et excitation � la fois. Il leur arrivait ce qu�elles avaient toujours esp�r�, l�une comme l�autre, tout en le redoutant. L�enqu�te meurtri�re unique. Le tueur d�lirant. Toutes les filles de leur �ge, dans ce boulot, avaient �t� nourries au <emphasis>Silence des agneaux</emphasis>, r�vant de devenir Clarice Starling.</p><p>��T�as une id�e de la cause de la mort ? demanda Ana�s au l�giste.</p><p>Longo eut un geste vague :</p><p>��Aucune blessure apparente. Il a peut-�tre �t� �touff� par la t�te du taureau. Ou �gorg�. Ou empoisonn�. Faut attendre l�autopsie et les r�sultats de toxico. Je n�exclus pas l�overdose.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>Il se baissa et attrapa le bras gauche de la victime. Les veines du pli du coude semblaient dures comme du bois, marqu�es de cicatrices, de boules de chair, d��d�mes bleu�tres.</p><p>��D�fonc� jusqu�� l�os. D�une fa�on g�n�rale, le gars �tait en tr�s mauvais �tat. Je veux dire : de son vivant. Crado. Sous-aliment�. Il porte les marques de vieilles blessures non soign�es. Je dirais qu�on a affaire � un tox d�une vingtaine d�ann�es. Un SDF. Un zonard. Quelque chose comme �a.</p><p>Ana�s leva le regard vers le flic de la BAC, debout pr�s de la substitute :</p><p>��On a retrouv� les v�tements ?</p><p>��Ni v�tements, ni document d�identit�.</p><p>L�homme avait �t� tu� ailleurs et balanc� ici. Planqu� ? Ou au contraire <emphasis>expos�</emphasis> ? Une certitude. Cette fosse jouait un r�le dans le rituel du meurtrier.</p><p>Elle remonta les marches, jetant un dernier coup d��il au corps. Couvert de paillettes de glace, il ressemblait � une sculpture d�acier. La fosse avec ses odeurs de graisse et de m�tal constituait une s�pulture parfaite pour cette cr�ature.</p><p>Revenue � la surface, elle �ta sa charlotte et ses surchaussures. V�ronique Roy se lan�a dans les formules d�usage :</p><p>��Je te saisis officiellement de�</p><p>��Tu m�enverras la paperasse au bureau.</p><p>Vex�e, la substitute interrogea Ana�s sur les pistes qu�elle allait suivre. Elle r�pondit d�un ton m�canique, �num�rant les op�rations de routine. Dans le m�me temps, elle essayait d�imaginer le profil du tueur. Il connaissait les lieux. Et sans doute l�horaire des man�uvres des trains. Peut-�tre un gars de la SNCF. Ou un type qui avait soigneusement pr�par� son coup.</p><p>Soudain, une vision lui coupa le souffle. L�assassin portait sur son dos le corps dans une housse brune et plastifi�e. Il marchait, arc-bout� dans les vapeurs. Elle se fit cette r�flexion technique : le corps ajout� � la t�te constituait un fardeau de plus de cent kilos. Le meurtrier �tait donc un colosse. Ou bien avait-il enfonc� la t�te du taureau une fois sur place ? Ce qui signifierait deux voyages � de sa voiture � la fosse de maintenance. O� s��tait-il gar� ? sur le parking ?</p><p>��Quoi ?</p><p>��Je te demandais si tu avais constitu� ton groupe d�enqu�te, r�p�ta V�ronique Roy.</p><p>��Mon groupe, le voil��</p><p>Le Coz arrivait d�un pas maladroit, se cassant les chevilles sur le ballast, affubl� du gilet fluo r�glementaire. La substitute parut �tonn�e. Elle avait des yeux clairs, sous des sourcils en coups de fouet. Ana�s devait l�admettre : plut�t jolie.</p><p>��Je d�conne, sourit-elle. Je te pr�sente le lieutenant Herv� Le Coz, mon deuxi�me de groupe. Il �tait le seul de permanence avec moi cette nuit. L��quipe sera constitu�e dans une heure.</p></section><section><title><p>7</p></title><p>Sous sa chasuble, Le Coz portait un manteau de cachemire noir. Ses cheveux gomin�s, tr�s noirs eux aussi, scintillaient de gouttes de condensation. Ses l�vres sensuelles exhalaient des panaches de bu�e. Tout son �tre distillait une s�duction raffin�e qui parut provoquer chez V�ronique Roy une sorte de raidissement imperceptible, un r�flexe de d�fense. Ana�s sourit. La substitute �tait sans doute c�libataire, comme elle. Un malade sait reconna�tre les signes de sa maladie chez les autres.</p><p>Elle r�suma la situation � l�attention de Le Coz puis attaqua d�un ton de commandement. Cette fois, elle ne bluffait pas :</p><p>��En priorit�, il faut identifier la victime. Puis creuser son r�seau de relations.</p><p>��Tu penses que le tueur et le gars se connaissaient ? intervint V�ronique Roy.</p><p>��Je ne pense rien. Faut d�abord savoir qui est mort. Ensuite, on proc�dera par cercles successifs. Des connaissances les plus proches aux plus �loign�es. Les amis de toujours. Les rencontres d�un soir.</p><p>Ana�s revint au lieutenant :</p><p>��Appelle les autres. Il faut visionner toutes les bandes de la gare. Et pas seulement celles des derni�res 24 heures.</p><p>Elle tendit le bras vers le parking :</p><p>��Notre client n�est certainement pas pass� par la gare et ses guichets. Il s�est introduit sur les voies par le parking du personnel. Concentre-toi sur ces vid�os. Rel�ve toutes les plaques des voitures stationn�es l� ces derniers jours. Tu retrouves les mecs et tu les interroges. Tu vois les cadres, les agents, les techniciens de la gare. Qu�ils se creusent les m�ninges pour se souvenir du moindre truc suspect.</p><p>��On commence quand ?</p><p>��C�est d�j� commenc�.</p><p>��Il est trois heures du matin.</p><p>��Tu sors tout le monde du lit. Fouillez les anciens ateliers. Y a toujours des SDF dans ces squats. Peut-�tre ont-ils vu quelque chose. Quant au jockey�</p><p>��Le jockey ?</p><p>��Le conducteur de trains qui a d�couvert le corps. Je veux son PV d�audition sur mon bureau demain matin. Je veux aussi un maximum de monde dans les heures qui viennent, ici, � la gare. On quadrille tout le p�rim�tre. On interroge tous les usagers, tous les habitu�s.</p><p>��On est dimanche.</p><p>��Tu veux attendre lundi ? Fais-toi aider par la BAC et les municipaux.</p><p>Le Coz prit des notes sans r�pondre. Son carnet �tait tremp� par le brouillard.</p><p>��Je veux aussi un gars sur l�aspect animal de l�enqu�te.</p><p>Le flic leva les yeux. Il ne comprenait pas.</p><p>��Cette t�te de taureau provient bien de quelque part. Contacte les gendarmes d�Aquitaine, des Landes et du Pays basque.</p><p>��Pourquoi si loin ?</p><p>��Parce qu�il s�agit d�un taureau de combat. Un toro bravo.</p><p>��Comment tu le sais ?</p><p>��Je le sais, c�est tout. Les premiers �levages se trouvent aux environs de Mont-de-Marsan. Ensuite, tu descends vers Dax.</p><p>Le Coz �crivait toujours, rageant contre la flotte qui faisait baver ses lignes.</p><p>��Bien s�r, je ne veux pas voir un journaliste sur ce coup.</p><p>��Comment tu veux les �viter ? demanda la substitute.</p><p>En tant que magistrate, elle avait un devoir de communication envers les m�dias. Elle devait d�j� avoir planifi� sa conf�rence de presse, et m�me r�fl�chi � ce qu�elle porterait � ce moment-l�. Ana�s lui coupait l�herbe sous le pied.</p><p>��On attend. On ne dit rien. Avec un peu de chance, ce type est <emphasis>vraiment</emphasis> un SDF.</p><p>��Je pige pas.</p><p>��Personne ne le cherche. On peut donc tra�ner pour annoncer sa mort. Disons vingt-quatre heures. M�me � ce moment-l�, on oubliera de parler de la t�te de taureau. On �voquera un sans-abri, sans doute mort de froid. Point barre.</p><p>��Et si ce n�est pas un zonard ?</p><p>��Il nous faut ce d�lai, de toutes fa�ons. Qu�on puisse bosser en toute discr�tion.</p><p>Le Coz salua les filles d�un signe de t�te et disparut dans les brumes. En d�autres lieux, d�autres temps, il aurait attaqu� son num�ro de charme aupr�s des deux jeunes femmes mais il avait d�j� pig� l�urgence. Les heures � venir se passeraient de sommeil, de nourriture, de famille, de quoi que ce soit qui ne serait pas l�enqu�te.</p><p>Ana�s s�adressa au gars de la BAC, qui restait en retrait mais n�en perdait pas une miette :</p><p>��Trouvez-moi le coordinateur de l�IJ.</p><p>��Tu penses que c�est le d�but d�une s�rie ? demanda la substitute � voix basse.</p><p>Son timbre trahissait encore la m�me �motion ambivalente. Mi-d�sir, mi-r�pulsion. Ana�s sourit.</p><p>��Trop t�t pour le dire, ma belle. On doit attendre le rapport du l�giste. Le modus operandi nous en dira plus long sur le profil du gars. Je dois aussi v�rifier s�il n�y a pas un f�l� qui est sorti r�cemment de Cadillac.</p><p>Tout le monde connaissait ce nom dans la r�gion. L�Unit� pour Malades difficiles. L�antre des fous violents et criminels. Presque une curiosit� locale, entre grands crus et dune du Pilat.</p><p>��Je vais �plucher les fichiers � l��chelle nationale, continua-t-elle. Pour voir s�il y a d�j� eu un meurtre de ce genre en Aquitaine ou ailleurs.</p><p>Ana�s racontait n�importe quoi pour �pater sa rivale. Le seul fichier national qui concernait les criminels en France �tait un programme constamment actualis� par des flics ou des gendarmes qui r�pondaient � des questionnaires mais n�en avaient rien � foutre.</p><p>Soudain, le brouillard se d�chira. La faille r�v�la un des cosmonautes de l�Identit� judiciaire :</p><p>��Abdellatif Dimoun, fit l�apparition en abaissant sa capuche. Je suis le coordinateur de la PTS sur cette enqu�te.</p><p>��Vous �tes de Toulouse ?</p><p>��Du LPS 31, ouais.</p><p>��Comment vous avez d�boul� si vite ?</p><p>��Un coup de chance, si je peux dire.</p><p>L�homme eut un large sourire. Il avait des dents �clatantes qui tranchaient sur sa peau mate. �g� d�une trentaine d�ann�es, il avait l�air sauvage et sexy.</p><p>��On est � Bordeaux pour un autre truc. La contamination du site industriel de Lormont.</p><p>Ana�s en avait entendu parler. On soup�onnait un ancien salari� de la bo�te � une unit� de production chimique � d�avoir sabot� des proc�d�s techniques par vengeance. La capitaine et la substitute se pr�sent�rent. Le technicien �ta ses gants et leur serra la main.</p><p>��La p�che a �t� bonne ? demanda Ana�s d�un ton qui se voulait neutre.</p><p>��Non. Tout est tremp�. Y a au moins dix heures que le corps baigne dans son jus. A priori, impossible de relever la moindre marque papillaire.</p><p>��La moindre quoi ?</p><p>Ana�s se tourna vers la substitute, trop contente d��taler sa science :</p><p>��Les empreintes digitales.</p><p>V�ronique Roy se renfrogna.</p><p>��On n�a pas trouv� non plus de fragments organiques ni de liquides biologiques, continua Dimoun. Ni sang, ni sperme, ni rien. Mais encore une fois, avec cette flotte� On n�a qu�une certitude : ce n�est pas une sc�ne de crime mais une sc�ne d�infraction. Le tueur a simplement jet� le corps ici. Il a tu� <emphasis>ailleurs.</emphasis></p><p>��Vous nous envoyez le rapport et les analyses le plus vite possible ?</p><p>��Bien s�r. On va bosser sur place, dans un labo priv�.</p><p>��En cas de question, je vous appellerai.</p><p>��Aucun probl�me.</p><p>L�homme �crivit ses coordonn�es de mobile au dos d�une carte de visite.</p><p>��Je vous donne le mien, fit-elle en tra�ant les chiffres sur une page de son bloc. Vous pouvez me contacter � n�importe quelle heure. Je vis seule.</p><p>Le technicien haussa les sourcils, surpris par cette brutale confidence. Ana�s se sentit rougir. V�ronique Roy l�observait d�un air narquois. Le flic de la BAC vint lui sauver la mise.</p><p>��J�peux vous voir une seconde ? C�est le chef d�escale� Il a un truc important � vous dire.</p><p>��Quoi ?</p><p>��Je sais pas au juste. Il para�t qu�on a retrouv� hier ici un type bizarre. Un amn�sique. J��tais pas l�.</p><p>��O� �a s�est pass� ?</p><p>��Ils l�ont d�couvert sur les voies. Pas loin de la fosse de maintenance.</p><p>Elle salua Roy et Dimoun, en fourrant dans la paume de l�homme ses coordonn�es. Elle suivit le flic � travers les rails, tout en remarquant trois types en blouse blanche qui arrivaient en direction du parking, entre les b�timents abandonn�s. Les hommes charg�s du transfert � la morgue. Un fenwick ronronnait dans leur sillage. Sans aucun doute pour soulever le corps et sa t�te d�mesur�e.</p><p>Toujours sur les pas de son guide, elle jeta un coup d��il par-dessus son �paule. La substitute et le technicien de l�IJ bavardaient en toute complicit�, � l��cart du p�rim�tre de s�curit�. Ils avaient m�me allum� une cigarette. V�ronique Roy gloussait comme une poule. Ana�s serra avec col�re le keffieh palestinien qu�elle portait en guise d��charpe. �a confirmait ce qu�elle avait toujours pens�. Avec ou sans cadavre, solidaires ou non, c��tait toujours la m�me rengaine : <emphasis>que la meilleure gagne</emphasis>.</p></section><section><title><p>8</p></title><p>Le brouillard se renfor�ait dans le centre-ville. Des volutes blanches s��chappaient du bitume, des murs, des bouches d��gout. On ne voyait pas � cinq m�tres. Aucun probl�me. Ana�s aurait pu rentrer au poste les yeux ferm�s. Apr�s les explications plut�t confuses du cadre de surveillance � un cow-boy amn�sique avait �t� retrouv� la nuit pr�c�dente, dans la m�me zone du r�seau ferroviaire �, elle avait encore donn� quelques consignes puis repris sa voiture.</p><p>Des quais, elle emprunta le cours Victor-Hugo en direction de la cath�drale Saint-Andr�. Apr�s l�excitation, elle subissait maintenant une baisse de r�gime. Serait-elle � la hauteur ? Allait-on m�me lui laisser le dossier ? Dans quelques heures, la nouvelle se r�pandrait dans les hautes sph�res de la ville. Le pr�fet, le maire, les d�put�s appelleraient le commissaire principal, Jean-Pierre Deversat. Un cadavre � t�te de taureau, dans la cit� des vins, �a faisait d�sordre. Ils seraient tous d�accord : l�enqu�te devait �tre boucl�e le plus rapidement possible. Ils s�interrogeraient alors sur l�OPJ saisi. Son �ge. Son exp�rience. Son sexe. Et surtout son nom. Le scandale li� � son p�re. Cette histoire �tait devenue comme une tache de naissance � ind�l�bile.</p><p>Deversat la couvrirait-il ? Non. Il la connaissait � peine. Il savait sur elle ce que tout le monde savait : une fliquette surdipl�m�e, brillante, qui en voulait. Mais une enqu�te polici�re n�avait rien � faire de ces qualit�s. Rien ne rempla�ait l�exp�rience d�un vieux briscard. Elle se r�conforta en se disant que le d�lai de flagrance la prot�geait. C��tait elle qui avait �t� saisie et personne d�autre.</p><p>Elle avait huit jours pour agir, sans juge ni commission rogatoire. Interroger qui elle voudrait. Fouiner l� o� �a lui plairait. R�quisitionner les partenaires ou le mat�riel dont elle aurait besoin. En r�alit�, une telle perspective lui filait la frousse. Saurait-elle utiliser un tel pouvoir ?</p><p>Elle r�trograda avant de braquer � droite, sur le cours Pasteur. L�image du coordinateur de la PTS vint brouiller ses pens�es. L�Arabe au sourire enj�leur. Elle repensa � sa gaffe et son acharnement � lui filer son num�ro de portable. Quelle conne. Avait-elle �t� ridicule ? En r�ponse, elle entendit le gloussement de V�ronique Roy alors qu�elle s�en allait.</p><p>Elle ralentit au feu rouge, qui brillait comme une boule de feu dans la trame moir�e, puis franchit la voie sans attendre le vert. Elle avait plac� sur son toit son gyrophare, en mode silencieux. Un fanal bleu dans le limon des t�n�bres.</p><p>Elle tenta de revenir � son enqu�te mais n�y parvint pas. La col�re montait en elle. Une col�re dirig�e contre elle-m�me. Pourquoi se jetait-elle � la t�te de tous les mecs ? Toujours en manque, toujours inqui�te de susciter le d�sir� Comment pouvait-elle �tre aussi accro � l�amour ? Sa solitude �tait devenue une maladie. Une hyper-sensibilit� � tout ce qui touchait au sentiment.</p><p>Elle croisait des amoureux dans la rue, sa gorge se serrait. Des amants s�embrassaient dans un film, les larmes montaient. Une connaissance se mariait, elle s�enfilait un Lexomil. Elle ne supportait plus de voir les autres s�aimer. Son c�ur �tait devenu un abc�s, qui r�agissait au moindre stimulus. Elle connaissait le nom de cette maladie. N�vrose. Et le sp�cialiste qu�il lui fallait : un psy. Mais des psys, elle en avait consult� des l�gions depuis son adolescence. Sans le moindre r�sultat.</p><p>Elle gara sa Golf au pied de la cath�drale et �clata en sanglots, bras crois�s sur son volant. Pendant plusieurs minutes, elle laissa s��couler le trop-plein lacrymal, avec un soulagement douloureux. Elle s�essuya les yeux, se moucha, reprit ses esprits. Pas question d�arriver au poste dans cet �tat. On attendait un chef. Pas une pisseuse.</p><p>Elle coupa sa radio et avala un Lexomil. Elle attrapa son iPod et enfon�a les �couteurs dans ses oreilles. Un peu de musique en attendant que l�anxiolytique fasse son effet. <emphasis>Rise</emphasis> de Gabrielle. Une chanson m�lancolique des ann�es 2000, fond�e sur un <emphasis>sample</emphasis> de Bob Dylan. Ses souvenirs se mirent � flotter dans sa t�te alors que la mol�cule gagnait son combat contre l�angoisse.</p><p>Elle n�avait pas toujours �t� comme �a. Nerveuse. Instable. D�pressive. Jadis, elle �tait une jeune fille mod�le, attirante, d�termin�e. S�re de sa position, de sa s�duction, de son avenir. Un p�re �nologue, sollicit� par les plus grands Ch�teaux. Un h�tel particulier dans le M�doc. Une scolarit� sans fausse note au lyc�e Tivoli. Bac � 17 ans. Fac de droit � 18. Le projet : ma�trise de droit puis facult� d��nologie, comme papa, pour se sp�cialiser dans le droit du patrimoine et des vins. Imparable.</p><p>Jusqu�� 20 ans, Ana�s n�avait jamais failli � la r�gle. M�me si cette r�gle impliquait quelques �carts. Il fallait que <emphasis>jeunesse se passe</emphasis>� Aux rallyes guind�s, o� fils et filles des grandes familles bordelaises se rencontraient, s�ajoutaient les soir�es plus cors�es, avec les m�mes, o� on se bourrait la gueule avec les vins les plus prestigieux � il suffisait de descendre � la cave familiale. Elle avait aussi br�l� pas mal de nuits dans les bo�tes de la r�gion, carr� VIP, s�il vous pla�t, � la table des footballeurs girondins.</p><p>Ce n��tait pas une g�n�ration passionnante. Tout ce qui n��tait pas bourr� �tait d�fonc� � la coke et vice versa. Avec des valeurs et des esp�rances aussi plates qu�un dance-floor. Aucun de ces fils � papa n�avait m�me l�ambition de gagner de l�argent puisque tout le monde en avait d�j�. Parfois, elle se disait qu�elle aurait pr�f�r� �tre une pauvre, une garce, une pute, qui aurait arrach� � ces gosses de riches leur fric sans le moindre remords. Pour l�heure, elle �tait comme eux. Et elle suivait la ligne � celle de son p�re.</p><p>La m�re d�Ana�s, Chilienne pur jus, avait perdu la raison quelques mois apr�s son accouchement, � Santiago, alors que Jean-Claude Chatelet travaillait au d�veloppement du Carm�n�re, un c�page devenu rare en France mais florissant au pied des Andes. Pour soigner son �pouse, l��nologue avait d�cid� de rentrer en Gironde, sa r�gion d�origine, o� il pouvait facilement trouver du travail.</p><p>Dans le tableau, la seule fissure �tait cette m�re cingl�e et la visite hebdomadaire � l�institut de Tauriac o� on la soignait. Ana�s n�en gardait qu�un souvenir vague � elle cueillait des boutons-d�or dans le parc pendant que papa marchait avec une femme silencieuse qui ne l�avait jamais reconnue. La femme �tait morte quand elle avait huit ans, sans jamais avoir retrouv� la moindre lucidit�.</p><p>Apr�s �a, l�harmonie n�avait plus connu de fausse note. Parall�lement � son activit� professionnelle, son p�re se consacrait � l��ducation de sa fille ador�e et elle se consacrait en retour � satisfaire toutes ses attentes. D�une certaine mani�re, ils vivaient en couple mais elle ne conservait pas de cette p�riode le moindre souvenir frustrant, malsain ou �touffant. Papa ne voulait que son bonheur et elle n�aspirait qu�� un bonheur dans les normes. Premi�re en classe et championne d��quitation.</p><p>2002 fut l�ann�e du scandale.</p><p>Elle avait 21 ans. D�un coup, le monde se transforma autour d�elle. Les journaux. Les rumeurs. Les regards. On l�observait. On lui posait des questions. Elle ne pouvait pas r�pondre. <emphasis>Physiquement</emphasis>, cela lui �tait impossible. Elle avait perdu sa voix. Pendant pr�s de trois mois, elle ne put prononcer un mot. Ph�nom�ne purement psychosomatique, selon les m�decins.</p><p>Sa priorit� fut de quitter l�h�tel particulier de son p�re. Elle br�la ses robes. Dit adieu � son cheval, cadeau de papa � si cela avait �t� possible, elle l�aurait abattu d�un coup de fusil. Elle tourna le dos � ses amis. Fit un doigt d�honneur � sa jeunesse dor�e. Plus question de respecter les convenances. Plus question, surtout, du moindre contact avec son p�re.</p><p><emphasis>2003.</emphasis></p><p>Elle acheva sa ma�trise de droit. Elle se mit aux sports de combat, krav-maga et kickboxing. Elle s�initia au tir sportif. Elle voulait d�sormais �tre flic. Se consacrer � la v�rit�. Laver ces ann�es de mensonge qui avaient souill� sa vie, son �me, son sang, depuis sa naissance.</p><p><emphasis>2004.</emphasis></p><p>ENSOP (�cole Nationale Sup�rieure des Officiers de Police), Cannes-�cluse. Dix-huit mois de formation. Proc�dures. M�thodes d�investigation. Connaissances sociales� Major de sa promotion, Ana�s put choisir en priorit� son affectation. Elle se d�cida pour un CIAT standard, � Orl�ans, histoire de t�ter du trottoir. Puis elle demanda Bordeaux. La ville o� le scandale avait �clat�. O� son nom avait �t� tra�n� dans la fange. Personne ne comprit ce choix.</p><p>C��tait pourtant simple.</p><p>Elle voulait leur montrer qu�elle ne les craignait pas.</p><p>Et lui montrer, <emphasis>� lui</emphasis>, qu�elle �tait d�sormais du c�t� de la justice et de la v�rit�.</p><p>Physiquement, Ana�s n��tait plus la m�me. Elle s��tait coup� les cheveux. Elle ne portait plus que des jeans, des pantalons de treillis, des blousons de cuir et des Rangers. Son corps �tait celui d�une athl�te, de petit gabarit, mais muscl� et rapide. Sa fa�on de parler, ses mots, son ton, s��taient durcis. Pourtant, malgr� ses efforts, elle demeurait une jeune fille cristalline, � la peau tr�s blanche, aux grands yeux �tonn�s, qui avait toujours l�air de sortir d�un conte de f�es.</p><p>Tant mieux.</p><p>Qui se m�fierait d�une OPJ aux allures de poup�e ?</p><p>C�t� mecs, d�s son retour � Bordeaux, Ana�s s��tait lanc�e dans une qu�te en forme d�impasse. Malgr� ses airs de petite frappe, elle cherchait une �paule solide pour la soutenir. Un corps muscl� pour lui tenir chaud. Deux ans plus tard, elle n�avait toujours pas trouv�. Elle qui avait �t� une froide s�ductrice � l��poque des soir�es chic, la � jewish princess � inaccessible n�attirait plus maintenant le moindre m�le. Et si jamais un candidat s�aventurait dans ses filets, elle ne parvenait pas � le garder.</p><p>�tait-ce � cause de son allure ? de ses n�vroses qui suintaient � travers son �locution, ses gestes trop nerveux, ses coups d��il en d�clics ? son m�tier qui faisait peur � tout le monde ? Quand elle se posait la question, elle r�pondait d�un haussement d��paules. Trop tard pour changer, de toute fa�on. Elle avait perdu sa f�minit� comme on perd sa virginit�. Sans espoir de retour.</p><p>Aujourd�hui, elle en �tait � sa p�riode Meetic.</p><p>Trois mois de rencontres merdiques, de bavardages st�riles, de connards av�r�s. Pour des r�sultats nuls et toujours humiliants. Elle sortait de chaque histoire un peu plus us�e, un peu plus accabl�e par la cruaut� masculine. Elle cherchait des compagnons, elle r�coltait des ennemis. Elle visait � N�oublie jamais �. On lui servait � Les douze salopards �.</p><p>Elle leva les yeux. Ses larmes avaient s�ch�. Elle �coutait maintenant <emphasis>Right where it belongs</emphasis> de Nine Inch Nails. � travers les brumes, les gargouilles de la cath�drale l�observaient. Ces monstres de pierre lui rappelaient tous ces hommes dissimul�s derri�re leurs �crans, qui la guettaient, la s�duisaient avec des mensonges. Des �tudiants en m�decine en r�alit� livreurs de pizzas. Des cr�ateurs d�entreprise qui touchaient le RSA. Des c�libataires en qu�te de l��me s�ur dont l��pouse attendait un troisi�me enfant.</p><p>Des gargouilles.</p><p>Des diables.</p><p>Des tra�tres�</p><p>Elle tourna la cl� de contact. Le Lexomil avait fait son effet. Mais surtout, sa col�re revenait, et avec elle, sa haine. Des sentiments qui la stimulaient plus s�rement que n�importe quelle drogue.</p><p>En d�marrant, elle se souvint de l��v�nement majeur de la nuit. Un homme dans sa ville avait tu� un innocent et lui avait enfonc� une t�te de taureau sur le cr�ne. Elle se sentit ridicule avec ses pr�occupations de midinette. Et cingl�e d�y penser alors qu�un tueur courait dans les rues de Bordeaux.</p><p>Les dents serr�es, elle prit la direction de la rue Fran�ois-de-Sourdis. Pour une fois, elle n�avait pas perdu sa nuit.</p><p>Elle tenait un cadavre.</p><p>C��tait toujours mieux qu�un connard vivant.</p></section><section><title><p>9</p></title><p>��Hier, tu m�as dit que tu t�appelais Mischell.</p><p>��C�est vrai. Pascal Mischell.</p><p>Freire nota le pr�nom. Vrai ou faux, un nouvel �l�ment. Il n�avait eu aucune difficult� � plonger le cow-boy en �tat d�hypnose. Son amn�sie le pr�disposait � se d�connecter du monde ext�rieur. Un autre facteur jouait : la confiance qu�il accordait au psychiatre. Sans confiance, pas de d�contraction. Sans d�contraction, pas d�hypnose.</p><p>��Tu sais o� tu habites ?</p><p>��Non.</p><p>��R�fl�chis.</p><p>Le colosse se tenait droit sur sa chaise, les mains sur les cuisses, portant son in�vitable chapeau. Freire avait voulu mener la s�ance dans son bureau, au Point Consultations. Un dimanche, c��tait le lieu id�al pour ne pas �tre d�rang�. Il avait tir� les stores et verrouill� la porte. P�nombre et tranquillit�.</p><p>Il �tait 9 heures du matin.</p><p>��Je crois� Oui, le nom de la ville, c�est Audenge.</p><p>��O� est-ce ?</p><p>��Dans le bassin d�Arcachon.</p><p>Freire nota.</p><p>��Quel est ton m�tier ?</p><p>Mischell ne r�pondit pas tout de suite. Des plis sur son front, juste sous le bord du Stetson, dessinaient des lignes de r�flexion.</p><p>��Je vois des briques.</p><p>��Des briques de construction ?</p><p>��Oui. Je les tiens. Je les pose.</p><p>L�homme mimait les gestes, paupi�res closes, comme un aveugle. Freire songea aux particules d�couvertes sur ses mains et sous ses ongles. <emphasis>De la poussi�re de brique.</emphasis></p><p>��Tu travailles dans le b�timent ?</p><p>��Je suis ma�on.</p><p>��O� travailles-tu ?</p><p>��Je suis� Je crois� En ce moment, j�bosse sur un chantier au Cap-Ferret.</p><p>Freire �crivait toujours. Il ne prenait pas ces donn�es pour argent comptant. La m�moire de Mischell pouvait d�former la v�rit�. Ou cr�er des �l�ments de pure fiction. Ces informations �taient plut�t des indices. Elles marquaient une orientation de recherche. <emphasis>Tout v�rifier</emphasis>.</p><p>Il leva son stylo et attendit. <emphasis>Ne pas multiplier les questions. Laisser agir l�atmosph�re du bureau</emphasis>. Lui-m�me se sentait gagn� par le sommeil. Le g�ant ne parlait plus.</p><p>��Le nom de ton patron, reprit enfin Mathias, tu t�en souviens ?</p><p>��Thibaudier.</p><p>��Tu peux m��peler ?</p><p>Mischell n�eut aucune h�sitation.</p><p>��Tu ne te rappelles rien d�autre ?</p><p>Silence, puis :</p><p>��La dune. Du chantier, on voit la dune du Pilat�</p><p>Chaque r�ponse �tait comme un coup de crayon compl�tant l�esquisse.</p><p>��Tu es mari� ?</p><p>Nouvelle pause.</p><p>��Pas mari�, non� J�ai une amie.</p><p>��Comment s�appelle-t-elle ?</p><p>��H�l�ne. H�l�ne Auffert.</p><p>Apr�s lui avoir fait �peler ce nouveau nom, Freire passa la vitesse sup�rieure :</p><p>��Que fait-elle dans la vie ?</p><p>��Assistante � la mairie.</p><p>��La mairie de votre village ? La mairie d�Audenge ?</p><p>Mischell se passa la main sur le visage. Elle tremblait.</p><p>��Je� Je sais plus�</p><p>Freire pr�f�ra stopper la s�ance. Il organiserait une autre session le lendemain. Il fallait respecter le rythme de la m�moire qui se frayait un chemin vers la lumi�re.</p><p>En quelques mots, il sortit Mischell de son �tat de suggestion puis releva les stores. L��clat du soleil l��blouit et relan�a la douleur au fond de son orbite. Il n��tait plus question de brouillard sur Bordeaux. Un soleil d�hiver r�gnait sur la ville. Blanc et froid comme une boule de neige. Freire y vit un bon pr�sage pour son travail sur l�amn�sique.</p><p>��Comment tu te sens ?</p><p>Le cow-boy ne bougeait pas. Il portait une veste de toile, de m�me couleur que son pantalon, allou�s par le CHS. Mi-pyjama, mi-costume de d�tenu. Freire secoua la t�te. Il �tait oppos� � l�id�e d�un uniforme pour les patients.</p><p>��Bien, fit Mischell.</p><p>��Tu te souviens de notre conversation ?</p><p>��Vaguement. J�ai dit des trucs importants ?</p><p>Le psychiatre r�pondit avec prudence, utilisant les formules d�usage mais ne r�p�tant pas � voix haute les renseignements. Il devait d�abord les v�rifier, l�un apr�s l�autre. Il s�assit derri�re son bureau et regarda Mischell droit dans les yeux. Apr�s quelques paroles d�apaisement, il l�interrogea sur son sommeil.</p><p>��J�ai encore fait le m�me r�ve.</p><p>��Le soleil ?</p><p>��Le soleil, oui. Et l�ombre.</p><p><emphasis>De quoi avait-il r�v�, lui ?</emphasis> Apr�s l��pisode des hommes en noir, il �tait tomb� dans l�inconscience comme une pierre dans un gouffre. Il avait dormi tout habill� sur le canap� du salon. Il devenait le clochard de sa propre existence.</p><p>Il se leva et fit le tour du g�ant, toujours assis :</p><p>��Tu as essay� de te souvenir de� ta nuit dans la gare ?</p><p>��Bien s�r. Rien me revient.</p><p>Freire marchait maintenant dans son dos. Il avait conscience que ses pas avaient quelque chose de mena�ant, d�oppressant � un flic interrogeant son prisonnier. Il se rapprocha, sur sa droite :</p><p>��Pas m�me un d�tail ?</p><p>��Rien.</p><p>��La cl� ? L�annuaire ?</p><p>Mischell cilla plusieurs fois. Des tics nerveux apparurent sur son visage.</p><p>��Rien. Je sais rien.</p><p>Le psychiatre revint derri�re son bureau. Il sentait cette fois une r�sistance chez l�homme. Il avait peur. <emphasis>Peur de se souvenir</emphasis>. Freire lui adressa un sourire amical. Un vrai signe de conclusion, et d�apaisement. Il ne prenait pas assez de pr�cautions avec ce patient. Sa m�moire �tait comme une feuille de papier froiss�e, qui pouvait se d�chirer � mesure qu�on la d�pliait.</p><p>��On va s�arr�ter l� pour aujourd�hui.</p><p>��Non. Je veux te parler de mon p�re.</p><p>La machine de la m�moire �tait enclench�e. Avec ou sans hypnose. Freire reprit son bloc.</p><p>��Je t��coute.</p><p>��Il est mort. Y a deux ans. Un ma�on. Comme moi. J�t�ai dit que je faisais ce m�tier ?</p><p>��Oui.</p><p>��Je l�aimais beaucoup.</p><p>��O� vivait-il ?</p><p>��Marsac. Un village dans le bassin d�Arcachon.</p><p>��Et ta m�re ?</p><p>Il ne r�pondit pas tout de suite et tourna la t�te. Ses yeux semblaient chercher la r�ponse au fond de la lumi�re glac�e de la fen�tre.</p><p>��Elle tenait un bar-tabac, fit-il enfin, dans la rue principale de Marsac. Elle est morte elle aussi, l�ann�e derni�re. Juste apr�s mon p�re.</p><p>��Tu te souviens dans quelles circonstances ?</p><p>��Non.</p><p>��Tu as des fr�res et s�urs ?</p><p>��Je� (Mischell h�sita.) Je sais plus.</p><p>Freire se leva. Il �tait temps cette fois de clore le rendez-vous. Il appela un infirmier et prescrivit un s�datif � Mischell. <emphasis>Du repos avant tout</emphasis>.</p><p>Une fois seul, il regarda sa montre. Pr�s de 10 heures. Sa permanence aux urgences recommen�ait � 13 heures. Il avait le temps de retourner chez lui mais � quoi bon ? Il pr�f�rait effectuer une visite de son unit�. Ensuite, il reviendrait ici et v�rifierait les nouvelles donn�es sur Pascal Mischell.</p><p>En sortant dans le couloir, une v�rit� souterraine lui apparut.</p><p>Il cherchait � vivre ici, au CHS. En s�curit�. Comme ses patients.</p></section><section><title><p>10</p></title><p>��J�ai fait ce que j�ai pu pour lui bricoler une t�te potable.</p><p>��Je vois �a.</p><p>10 heures du matin. Ana�s Chatelet n�avait dormi que deux heures, sur le canap� de son bureau. Son t�l�phone coinc� dans le creux de l��paule, elle contemplait sur son �cran les restes du visage de la victime de la gare Saint-Jean. Nez broy�. Arcades fracass�es. �il droit enfonc�, d�sax� de quelques centim�tres par rapport au gauche. Les l�vres tum�fi�es laissaient entrevoir les dents bris�es. Un masque coutur�, rafistol�, asym�trique.</p><p>Longo, le l�giste, venait de lui envoyer la photographie � en vue d�une identification � et l�avait appel�e dans la foul�e.</p><p>��A priori, toutes les fractures du visage ont �t� provoqu�es par la t�te de taureau. Le tueur a creus� l�int�rieur du cou de l�animal. Il l�a �vid�e jusqu�au cerveau puis il a enfonc� ce truc immonde sur le cr�ne de l�homme, comme une cagoule. Les vert�bres de la b�te et ce qui restait de muscles et de tissus ont �crabouill� le visage du gamin.</p><p>Le gamin. C��tait le mot. Il devait avoir une vingtaine d�ann�es. Des cheveux teints, tendance corbeau, coup�s � la diable. Sans doute un Gothique. On avait soumis ses empreintes digitales au fichier national : aucun r�sultat. Le type n�avait jamais fait de taule, ni m�me de garde � vue. Quant au FNAEG, le Fichier national automatis� des Empreintes g�n�tiques, la v�rification prenait plus de temps.</p><p>��C�est �a qui l�a tu� ?</p><p>��Non. Il �tait d�j� mort.</p><p>��De quoi ?</p><p>��Mon feeling �tait le bon. Overdose. J�ai re�u ce matin, premi�re heure, les analyses toxico. Le sang de notre client contenait pr�s de deux grammes d�h�ro�ne.</p><p>��T�es certain qu�il est mort de �a ?</p><p>��Personne ne peut encaisser une telle dose. Je te parle d�une h�ro�ne presque pure. Et il n�y a pas trace d�autre blessure.</p><p>Ana�s s�arr�ta d��crire :</p><p>��Qu�est-ce que t�appelles � presque pure � ?</p><p>��Disons � 80�%.</p><p>Elle connaissait le monde de la drogue. Elle avait tout appris � Orl�ans, plaque tournante de la d�fonce pour l��le-de-France. Elle savait qu�une telle h�ro�ne n�existe nulle part sur le march� de la came. Et surtout pas � Bordeaux.</p><p>��Les analyses toxico ne nous disent rien d�autre sur le produit ?</p><p>��Le nom et l�adresse du dealer par exemple ?</p><p>Ana�s ne r�pondit pas � la vanne.</p><p>��Une chose est s�re, reprit Longo. Notre victime �tait un tox. Je t�ai montr� son bras. Ses mains portent aussi des traces de piq�res. J�ai pas pu v�rifier ses cloisons nasales vu l��tat des os et des cartilages mais je n�ai pas besoin de confirmation. Notre client �tait un familier de l�h�ro. Il ne se serait jamais shoot� � un produit pareil s�il avait connu sa composition.</p><p>Les overdoses sont toujours des accidents. Les drogu�s flirtent en permanence avec la ligne rouge mais leur instinct de survie les emp�che de la franchir consciemment. On avait donc vendu � ou donn頗 � la victime un poison sans en pr�ciser les risques.</p><p>��Le mec s�est asphyxi�, continua le l�giste. Tous les signes sont l�. Un bel OAP.</p><p>��Un quoi ?</p><p>���d�me aigu pulmonaire. Les pupilles sont r�tr�cies par l�h�ro�ne et par l�anoxie c�r�brale. J�ai retrouv� aussi de l��cume ros�tre au fond de la bouche. Du plasma recrach� quand il �tait en train d��touffer. Quant au c�ur, il �tait pr�t � �clater.</p><p>��T�as pu �valuer le moment du d�c�s ?</p><p>��Il n�est pas mort la nuit derni�re mais celle d�avant. Je ne peux pas me prononcer sur l�heure pr�cise.</p><p>��Pourquoi la nuit ?</p><p>��Tu as une autre id�e ?</p><p>Ana�s songea au brouillard qui avait commenc� vingt-quatre heures plus t�t et persist� toute la journ�e. Le tueur pouvait avoir man�uvr� � n�importe quel moment, mais agir de nuit, pour le transfert, �tait plus prudent. <emphasis>Nuit et brouillard</emphasis>, songea-t-elle. <emphasis>Nacht und Nebel</emphasis>. Elle songea au film d�Alain Resnais. Le documentaire le plus terrifiant jamais r�alis� sur les camps de concentration allemands : � Ces porches destin�s � n��tre franchis qu�une seule fois. � Chaque fois qu�elle regardait ce film, c�est-�-dire souvent, elle songeait � son p�re.</p><p>��Y a un autre truc bizarre, ajouta Longo.</p><p>��Quoi ?</p><p>��J�ai l�impression qu�il lui manque du sang. Le corps est anormalement p�le. J�ai v�rifi� d�autres d�tails. Les muqueuses des paupi�res, les l�vres, les ongles : on retrouve partout la m�me p�leur exsangue.</p><p>��Tu m�as dit qu�il n�y avait pas de trace de blessures.</p><p>��Justement. Je pense que le tueur lui a pr�lev� un ou deux litres de sang frais. Parmi les cicatrices r�centes de shoot, plusieurs pourraient �tre la trace de l�injection mortelle mais aussi d�une prise de sang effectu�e dans les r�gles.</p><p>��Elle aurait �t� faite de son vivant ?</p><p>��Bien s�r. Apr�s la mort, impossible de pr�lever du sang.</p><p>Ana�s nota le d�tail. <emphasis>Un vampire ?</emphasis></p><p>��Rien d�autre sur le corps ?</p><p>��Des plaies anciennes. Pour la plupart des blessures mal cicatris�es. J�ai m�me d�couvert avec les radios des traces de fractures qui datent de l�enfance. Je te l�ai d�j� dit : pour moi, ce type est un SDF. Un gosse battu qui a mal tourn�.</p><p>Ana�s revit le corps trop maigre, couvert de tatouages. Elle �tait d�accord. Un autre fait corroborait cette hypoth�se : aucun avis de recherche ne circulait � propos d�un homme r�pondant � ce signalement. Soit le gars venait d�ailleurs, soit il ne manquait � personne�</p><p>��T�as trouv� d�autres indices qui vont dans ce sens ?</p><p>��Plusieurs. D�abord, le corps �tait tr�s sale.</p><p>��Tu me l�as d�j� dit sur place.</p><p>��Je te parle d�une crasse chronique. Pour laver la peau, on a d� y aller � la Javel. Les mains aussi �taient ab�m�es. La peau du visage, rougie, trahit la vie au grand air. J�ai not� �galement des traces de morsures de puces. Sans compter les morpions et les poux. � la morgue, le cadavre bougeait encore.</p><p>Ana�s n��tait pas certaine d�appr�cier l�humour de Longo. Elle l�imaginait dans sa salle d�autopsie, sous les lampes scialytiques, tournant autour du corps avec son dictaphone � la main. C��tait un quinquag�naire gris, neutre, ind�chiffrable.</p><p>��� l�int�rieur, continua-t-il, c�est le m�me esprit. Le foie �tait au bord de la cirrhose. D�sesp�rant pour un mec aussi jeune.</p><p>��Il �tait alcoolo aussi ?</p><p>��� mon avis, plut�t atteint d�une h�patite C.�La suite des analyses nous le dira. Dans tous les cas, on trouvera d�autres affections. Ce gars-l� n�aurait pas d�pass� 40 ans.</p><p>Ana�s tirait d�j� des conclusions indirectes sur l�assassin. <emphasis>Un tueur de clochards</emphasis>. Un meurtrier au rituel d�lirant, qui s�en prenait aux laiss�s-pour-compte. Elle se sentit des fourmis dans les membres. Elle allait trop vite en besogne. Rien ne disait que le meurtrier �tait multir�cidiviste. Pourtant, elle en �tait certaine : si le Minotaure �tait sa premi�re victime, elle ne serait pas la derni�re.</p><p>��Pas de rapports sexuels ? Il n�a pas �t� viol� ?</p><p>��Rien. Aucune trace de sperme. Aucune l�sion anale.</p><p>��Sur les derni�res heures de son existence, avant le meurtre, t�as quelque chose ?</p><p>��On sait ce qu�il a mang�. Des b�tons de surimi au crabe. Des nems au poulet. Des fragments de MacDo. En gros, n�importe quoi. Le gars se servait sans doute dans les poubelles. Une chose est s�re, son dernier repas a vraiment �t� arros�. 2,4 : c��tait son taux d�alcool�mie dans le sang. Compl�tement bourr� avant de se faire le shoot fatal.</p><p>Ana�s tenta d�envisager un repas � deux, victime et tueur, arros� � la bi�re, puis le passage aux choses s�rieuses � l�injection. <emphasis>Non</emphasis>. Elle imagina autre chose. L�assassin avait cueilli le jeune homme <emphasis>apr�s</emphasis> son festin. Il l�avait alors persuad� de s�envoyer en l�air avec la � meilleure h�ro�ne du monde ��</p><p>��Sur le tueur, encha�na-t-elle, qu�est-ce que tu peux me dire ?</p><p>��Pas grand-chose. Il n�a pratiqu� aucune mutilation. Il s�est content� de lui enfoncer cette �norme t�te sur le cr�ne. � mon avis, c�est un esprit glac�. M�thodique. Il se consacre avec application et rigueur � son d�lire.</p><p>��Pourquoi � m�thodique � ?</p><p>��J�ai not� un d�tail. Des cicatrices de trous minuscules sur les ailes du nez, aux commissures des l�vres, au-dessus de la clavicule droite et de part et d�autre du nombril.</p><p>��Qu�est-ce que c�est ?</p><p>��Des marques de piercings. Le meurtrier les a retir�s. Je ne sais pas ce que �a veut dire mais il ne voulait pas de m�tal sur sa proie. Je r�p�te : un psychopathe. Froid comme un serpent.</p><p>��� ton avis, �a s�est pass� comment ?</p><p>��Tu connais la r�gle : <emphasis>le l�giste n�a pas droit aux hypoth�ses</emphasis>.</p><p>Elle soupira : elle savait que Longo br�lait de s�exprimer.</p><p>��Ne joue pas ta diva.</p><p>Le toubib inspira � fond et attaqua :</p><p>��Je dirais que tout s�est pass� avant-hier. Le meurtrier a approch� son lascar dans la soir�e. Soit il savait o� le trouver, soit il a fait son choix sur le moment � dans un troquet, une f�te, un squat, ou simplement dans la rue. Dans tous les cas, il savait que sa victime �tait un tox. Il a d� lui faire miroiter un shoot d�enfer. Il l�a emmen� dans un coin tranquille et lui a pr�par� l�injection l�tale. Avant ou apr�s, il lui a piqu� du sang. � la r�flexion, il a d� lui faire avant, pour que l�h�moglobine ne soit pas satur�e d�h�ro�ne. Mais tant qu�on ne saura pas ce qu�il en a fait�</p><p>Ana�s ajouta mentalement une circonstance. La victime connaissait son assassin. M�me un drogu� en manque ne se laisserait pas offrir un shoot par un inconnu. Le Minotaure avait confiance dans son bourreau. <emphasis>Chercher parmi ses dealers. Ou ses compagnons des derniers jours</emphasis>.</p><p>Autre conviction : on lui avait offert la dope. La victime n�avait pas les moyens de se payer une h�ro�ne � plus de 150 euros le gramme.</p><p>��Merci Michel. Le rapport, je le re�ois quand ?</p><p>��Demain matin.</p><p>��Quoi ?</p><p>��On est dimanche. J�ai pass� la nuit sur ce macchab et si t�y vois pas d�inconv�nient, j�aimerais bien apporter des croissants � mes gamins.</p><p>Ana�s contemplait le visage coutur� de la victime. Elle allait passer, elle, son dimanche avec cette gueule de film d��pouvante, � interroger des clodos et des dealers. Les larmes lui mont�rent aux yeux. <emphasis>Raccroche</emphasis>.</p><p>��Envoie-moi d�j� les photos du cadavre.</p><p>��Et la t�te, qu�est-ce que j�en fais ?</p><p>��La t�te ?</p><p>��Celle du taureau. � qui je l�envoie ?</p><p>��R�dige un premier rapport. Une note sur la fa�on dont le tueur l�a coup�e et creus�e.</p><p>��Les animaux, c�est pas mon rayon, fit Longo avec m�pris. Faut appeler un v�to. Ou l��cole de la boucherie, � Paris.</p><p>��Trouve toi-m�me le v�to, cingla-t-elle. Cette t�te fait partie de ton cadavre, c�est-�-dire de ton dossier.</p><p>��Un dimanche ? �a va me prendre des heures !</p><p>Elle r�pondit avec une nuance de cruaut�, imaginant le petit d�jeuner familial du m�decin voler en �clats :</p><p>��D�merde-toi. On est tous dans la m�me gal�re.</p></section><section><title><p>11</p></title><p>Ana�s convoqua Le Coz et les autres gars de son �quipe dans son bureau. En les attendant, elle laissa son regard se promener sur le d�cor qui l�entourait. Son antre, relativement spacieux, se situait au premier �tage du commissariat. Une baie vitr�e s�ouvrait sur la rue Fran�ois-de-Sourdis. Une autre sur le couloir. Cette fen�tre int�rieure �tait dot�e d�un store pour se prot�ger des regards indiscrets. Ana�s ne le baissait jamais. Elle voulait toujours �tre int�gr�e � l�agitation du poste.</p><p>Pour le moment, il r�gnait un silence inhabituel. Un silence de dimanche matin. Ana�s percevait seulement la rumeur vague du rez-de-chauss�e. On renvoyait chez eux les occupants des cellules de d�grisement. Le Parquet autorisait les lib�rations des gard�s � vue de la nuit : chauffards sans permis, gamins surpris en possession de quelques grammes de shit ou de coke, bagarreurs de discoth�ques. La moisson du samedi soir, agglutin�e dans l�aquarium.</p><p>Elle v�rifia ses mails. Longo avait d�j� envoy� ses photos en format pdf. Elle lan�a l�impression puis alla se chercher un caf� dans le couloir. Quand elle revint, une s�rie de clich�s macabres l�attendait.</p><p>Elle observa avec plus d�attention les tatouages de la victime. Une croix celte, une fresque maorie, un serpent entour� d�une couronne de roses : le gars avait des go�ts �clectiques. Elle passa au dernier tirage : la t�te de taureau pos�e sur la table d�autopsie comme sur l��tal d�un boucher. Il ne lui manquait plus que le persil dans les naseaux. Elle ne savait pas si Longo avait voulu faire un trait d�humour. Ou un acte de provocation. Mais elle �tait satisfaite de voir cette image � le signe fort de la d�mence du tueur. Une sorte d�incarnation animale de sa folie, de sa violence.</p><p>Naseaux larges, encornement ample, peau noire, comme charbonn�e par le feu des g�nes. Les yeux, gros calots de laque sombre, brillaient encore, malgr� la mort, malgr� le froid, malgr� les heures pass�es au fond de la fosse de maintenance.</p><p>Toujours debout, elle posa les clich�s et but quelques gorg�es de caf�. Son ventre gargouillait. Elle n�avait rien mang� depuis des heures. Peut-�tre des jours. Elle avait pass� le reste de la nuit � appeler les prisons et les instituts psychiatriques, en qu�te d�un f�l� de mythologie grecque ou de mutilations animales qui aurait �t� r�cemment lib�r�. Elle n�avait parl� qu�� des gardiens ensommeill�s. Il faudrait r�essayer plus tard.</p><p>Elle avait aussi contact� le fort de Rosny, les locaux du Service technique de Recherches judiciaires et de Documentation de la Gendarmerie o� tous les crimes commis en France sont recens�s. Sans plus de r�sultat. Un dimanche, � cinq heures du matin, il n�y avait <emphasis>vraiment</emphasis> personne � qui parler.</p><p>Elle avait ensuite �tudi� le mythe du Minotaure sur Internet. Comme tout le monde, elle en connaissait les grandes lignes. Pour les d�tails, elle avait eu besoin de se rafra�chir la m�moire.</p><p>Tout commen�ait par l�histoire du p�re du monstre, Minos. Fils d�Europe, une Terrienne, et de Zeus, souverain des dieux, Minos avait �t� adopt� par le roi de Cr�te puis �tait lui-m�me devenu le monarque de l��le. Pour prouver ses liens privil�gi�s avec les dieux, Minos avait demand� � Pos�idon, dieu de la Mer, de faire jaillir des flots un magnifique taureau. Pos�idon accepta, � condition que Minos sacrifie ensuite la b�te en son nom. Minos ne tint pas sa promesse. Frapp� par la beaut� du bovid�, il l��pargna et le pla�a parmi ses troupeaux. Furieux, Pos�idon inspira � la femme de Minos, Pasipha�, une folle passion pour l�animal. Elle s�unit � lui et donna naissance � un monstre � t�te de taureau et � corps d�homme : le Minotaure. Pour cacher ce fruit ill�gitime, Minos demanda � son architecte, D�dale, de construire un labyrinthe dans lequel il enferma le monstre.</p><p>Plus tard, le souverain gagna la guerre contre Ath�nes et obligea son souverain � envoyer chaque ann�e un groupe de sept jeunes hommes et de sept jeunes filles pour servir de p�ture au Minotaure. Le Roi s�acquitta de ce terrible tribut jusqu�au jour o� Th�s�e, son fils, d�cida de se joindre au convoi pour en finir avec le monstre. Gr�ce � la complicit� d�une des filles de Minos, Ariane, il parvint � tuer le Minotaure puis � retrouver le chemin du retour dans le labyrinthe.</p><p>Ana�s �prouvait une intuition : la victime �voquait � la fois le monstre mythologique et ses victimes � les jeunes gens sacrifi�s. Cet homme au visage d�moli par la t�te du taureau avait �t� tu�, symboliquement, par le Minotaure.</p><p>Elle se rassit derri�re son bureau et s��tira. Mentalement, elle l�cha la mythologie � la th�orie � pour revenir au concret. <emphasis>Une h�ro�ne pure � 80�%</emphasis>. C��tait une sacr�e piste. Les souvenirs prirent le pas sur ses r�flexions. Quand elle avait int�gr� le SRPJ d�Orl�ans et compris que le sujet central de ses enqu�tes serait la dope, elle avait d�cid� de suivre un petit stage personnel. Prenant une semaine de vacances, elle avait enferm� sa carte de police et son calibre dans un tiroir puis �tait partie aux Pays-Bas.</p><p>Elle avait rencontr� des dealers dans la banlieue d�Amsterdam. Des mecs qui louaient des appartements vides comportant, pour tout mobilier, une table basse vitr�e, plus pratique pour se faire un rail. Elle s��tait pris des traits devant eux. Compl�tement stone, elle leur avait demand� d�empaqueter serr�, sous plastique, les cent grammes d�h�ro�ne qu�elle achetait. Puis elle �tait partie aux chiottes et s��tait enfonc� le boudin dans l�anus. Comme ils le faisaient tous avant de prendre la route du retour.</p><p>Elle avait voyag� ainsi, sentant le poison dans son fondement. Elle avait alors �prouv� le sentiment de faire corps, vraiment, avec son m�tier. Elle n�infiltrait pas le milieu, c��tait le milieu qui l�infiltrait� Elle n�avait arr�t� personne, elle n�avait aucune comp�tence sur ces territoires. Elle avait simplement v�cu <emphasis>comme eux</emphasis>. Et pris cette d�cision. D�sormais, elle exercerait son m�tier de cette mani�re. Impliqu�e jusqu�� l�os. Sans autre vie que celle-l�.</p><p>On frappa � sa porte.</p><p>La minute suivante, quatre lascars d�boulaient dans son bureau. Le Coz, tir� � quatre �pingles, en cravate, comme s�il �tait en route pour la messe. Amar, surnomm� Jaffar, repr�sentant la tendance inverse : pas ras�, hirsute, chiffonn� comme un clochard. Conante, caban et calvitie naissante, au physique tellement banal que �a en devenait un don. Zakraoui, dit � Zak �, un look de clown triste avec son petit chapeau sur la t�te mais portant une cicatrice � la commissure des l�vres � le fameux sourire tunisien � plut�t effrayante. Les quatre mousquetaires. <emphasis>Un pour tous, tous pour elle</emphasis>�</p><p>Elle distribua le portrait qu�elle avait dupliqu� et attendit qu�il fasse son effet. Le Coz grima�a. Jaffar sourit. Conante hocha la t�te d�un air stupide. Zak tripota le bord �troit de son galure, avec m�fiance. Ana�s expliqua sa strat�gie. � d�faut d�identifier le tueur, on allait identifier le mort.</p><p>��Avec �a ? demanda Jaffar en brandissant le clich�.</p><p>Elle r�suma sa conversation avec le l�giste. Le shoot meurtrier. L�exceptionnelle qualit� de la drogue. Le fait qu�a priori, la victime �tait un sans-abri. Tout �a resserrait consid�rablement le faisceau des pistes � creuser.</p><p>��Jaffar, tu t�occupes des clodos. On conna�t les quartiers, non ?</p><p>��Y en a plusieurs.</p><p>��Vu sa coupe et son �ge, notre client �tait plut�t un zonard qu�un grand marginal. Un teuffeur qui devait suivre les raves et les festivals de musique.</p><p>��Alors, c�est le cours Victor-Hugo, la rue Sainte-Catherine, la place du g�n�ral Sarrail, la place Gambetta, la place Saint-Projet.</p><p>��Tu n�oublies pas la gare. � visiter en priorit�.</p><p>Jaffar acquies�a.</p><p>��Quand tu auras �cum� tous ces coins, passe en revue les �glises, les DAB, les squats. Tu montres ton portrait � tous les mancheurs, les punks, les clodos que tu peux trouver. Visite aussi les foyers d�accueil, les hostos, le Samu social. Toutes les assoces.</p><p>Jaffar se grattait la barbe en regardant le visage bris� de la photo. Le flic, �g� de 40 ans, �tait lui-m�me � la limite du statut de SDF. Divorc�, il refusait obstin�ment de payer sa pension alimentaire. Il avait un juge aux affaires familiales aux trousses et vivait de petit h�tel en petit h�tel. Buvait. Se d�fon�ait. Jouait aux courses et au poker. On disait m�me qu�il arrondissait ses fins de mois gr�ce � une fille de la rue des �tables. Vraiment une bonne fr�quentation. Mais incontournable pour �cumer les basses-fosses de la ville.</p><p>��Toi, dit-elle � Le Coz, tu fais la tourn�e des dealers.</p><p>��O� �a ?</p><p>��Demande � Zak. Si de l�h�ro�ne blanche est apparue sur le march�, c�est pas pass� inaper�u.</p><p>��C�est pas toujours blanc, l�h�ro�ne ?</p><p>Le Coz, incollable en mati�re de proc�dure, manquait d�exp�rience de terrain.</p><p>��L�h�ro�ne n�est jamais blanche. Elle est brune. Les drogu�s consomment du brown, sous forme de poudre ou de caillou. Ce type de produit ne contient que 10 � 30�% d�h�ro�ne. La dope qui a tu� notre client en contenait 80�%. Vraiment pas un truc standard.</p><p>Le Coz prenait des notes dans son carnet, comme � l��cole.</p><p>��Appelle aussi les gendarmes du Groupement interr�gional de Bordeaux-Aquitaine. Ils ont des fichiers sur le sujet. Des noms et des adresses.</p><p>���a va �tre chaud.</p><p>��La guerre des polices, c�est fini. Tu leur expliques l�affaire : ils t�aideront. Contacte aussi la prison de Bordeaux. Ratisse tous les mecs impliqu�s dans la dope.</p><p>��Si les gars sont en prison�</p><p>��Ils seront au courant, ne t�en fais pas. � chaque fois, tu montres ton portrait.</p><p>Le Coz �crivait toujours, avec son Montblanc �tincelant. Il avait le teint mat, des cils retrouss�s de femme, un cou tr�s fin et des cheveux luisants de gel. � le voir ainsi, laqu� comme un acteur de cin�ma muet, Ana�s se demanda si c��tait une bonne id�e de l�envoyer au casse-pipe.</p><p>��Vois aussi les pharmaciens, sugg�ra-t-elle. Les tox sont leurs meilleurs clients.</p><p>��On est dimanche.</p><p>��Tu commences par ceux de garde. Tu trouves les adresses personnelles des autres.</p><p>Ana�s se tourna vers Conante : les yeux rouges, il avait pass� la nuit � visionner les vid�os de la gare.</p><p>��T�as remarqu� quelque chose ?</p><p>��Que dalle. En plus, la fosse de maintenance est dans un angle mort.</p><p>��Le parking ?</p><p>��Rien de sp�cial. J�ai tir� du lit deux stagiaires pour relever les num�ros de plaques et convoquer aujourd�hui tous les conducteurs des derni�res quarante-huit heures.</p><p>��Et le porte-�-porte ? Le personnel de la gare ? Les squatters des b�timents abandonn�s ?</p><p>��On est sur le coup avec les gars de la BAC. Pour l�instant, personne n�a rien vu.</p><p>Ana�s ne s�attendait pas � des miracles :</p><p>��Tu y retournes avec ton portrait. Tu le montres aux gars de la s�curit�, � la police de la gare, aux clodos du coin. Notre mec zonait peut-�tre dans les environs.</p><p>Conante hocha la t�te au fond de son col de caban. Ana�s se tourna vers Zak. Un pur voyou, ancien junk, ancien voleur de voitures, qui �tait entr� dans la police comme on entre dans la L�gion �trang�re. On efface tout et on recommence. Elle l�avait charg� de retrouver la trace du taureau mutil�.</p><p>Adoss� au mur, mains dans les poches, il d�bita d�un ton monocorde :</p><p>��J�ai commenc� � r�veiller les �leveurs. Rien que dans la Grande Lande, au Pays basque et en Gascogne, on en compte une dizaine. Si on englobe la Camargue et les Alpilles, le chiffre monte � 40. Pour l�instant, j�ai rien.</p><p>��Tu as appel� les v�tos ?</p><p>Zakraoui lui fit un clin d��il � elle ne se formalisa pas pour ce trait familier :</p><p>��Au saut du lit, chef.</p><p>��Et les abattoirs, les boucheries industrielles ?</p><p>��C�est en route.</p><p>Il se d�colla du mur :</p><p>��Une question, chef. Simple curiosit�.</p><p>��Je t��coute.</p><p>��Comment tu sais que cette t�te, elle appartient � un taureau de combat ?</p><p>��Mon p�re �tait un passionn� de corrida. J�ai pass� mon enfance dans les ar�nes. L�encornement des toros bravos n�a rien � voir avec celui des autres b�tes. Il y a d�autres diff�rences mais je ne vais pas te faire un cours.</p><p>Au passage, Ana�s �prouva une satisfaction. Elle avait �voqu� son p�re sans trahir la moindre �motion. Sa voix n�avait pas d�raill�, ni trembl�. Elle ne se faisait pas d�illusions. C��tait simplement l�adr�naline et l�excitation qui la rendaient plus forte ce matin.</p><p>��On a parl� de la victime, fit Jaffar. Mais le tueur ? qui on cherche au juste ?</p><p>��Un �tre froid, cruel, manipulateur.</p><p>��J�esp�re que mon ex a un alibi, fit-il en secouant la t�te.</p><p>Les autres rican�rent.</p><p>��Arr�tez de d�conner, fit Ana�s. Compte tenu de la mise en sc�ne, on doit exclure un meurtre impulsif, passionnel et sans pr�m�ditation. Le gars a pr�par� son coup. Dans les d�tails. Y a peu de chances aussi que ce soit une vengeance. Il reste la folie pure. Une folie glac�e, rigoureuse, marqu�e par la mythologie grecque.</p><p>En signe de conclusion, Ana�s se leva. Claire invitation � se mettre au boulot. Les quatre OPJ prirent le chemin de la porte.</p><p>Sur le seuil, Le Coz s�arr�ta et lan�a par-dessus son �paule :</p><p>��J�allais oublier. On a retrouv� l�amn�sique de la gare.</p><p>��O� �a ?</p><p>��Pas loin. Institut Pierre-Janet. Chez les mabouls.</p></section><section><title><p>12</p></title><p>� midi, apr�s avoir visit� son service et g�r� les urgences, Mathias Freire �tait de nouveau install� face � son ordinateur pour v�rifier les informations livr�es par Pascal Mischell.</p><p>Il chercha d�abord dans l�annuaire, comme la veille. Pas de Pascal Mischell � Audenge, dans le bassin d�Arcachon. Il consulta � nouveau le PMSI. Aucune trace d�actes m�dicaux � ce nom dans les d�partements d�Aquitaine, ni ailleurs en France. Il appela le bureau administratif de l�h�pital et lan�a une recherche avec l�agent de permanence. Pas de Pascal Mischell affili� � la S�curit� sociale.</p><p>Freire raccrocha. Dehors, un tournoi de p�tanque battait son plein. Il entendait les boules claquer et les patients ricaner. Rien qu�aux voix, il savait qui participait au match.</p><p>Le psychiatre d�crocha � nouveau son t�l�phone et appela la mairie d�Audenge. Pas de r�ponse. On �tait dimanche. Il contacta le poste de gendarmerie. Il expliqua son cas et n�eut aucun mal � prouver sa bonne foi � la voix, l�assurance, les termes m�dicaux. Audenge �tait une petite ville. On connaissait tout le monde � la mairie : aucune H�l�ne Auffert n�y travaillait.</p><p>Freire remercia les gendarmes. Son intuition �tait la bonne. Inconsciemment, le cow-boy d�formait ses souvenirs, ou les inventait de toutes pi�ces. Son diagnostic se pr�cisait.</p><p>Il passa sur Internet et consulta le cadastre du Cap-Ferret. Un service donnait l�actualit� des chantiers en cours dans la ville et sa r�gion. Mathias nota chaque nom de soci�t� puis chercha, toujours sur Internet, le nom des patrons et des chefs de chantier de ces entreprises. Pas une seule fois, il ne croisa un Thibaudier.</p><p>Les boules claquaient toujours dehors, ponctu�es de cris, de plaintes, de rires incontr�l�s. Pour la forme, Freire v�rifia les derni�res r�v�lations de Mischell. Son p�re n� � Marsac, un � village dans le bassin d�Arcachon �, sa m�re tenant le bar-tabac de la rue principale. Sur son �cran, il examina en d�tail une carte de la r�gion. Il ne trouva m�me pas le village.</p><p>Freire consid�ra encore les trac�s, les noms : la mer int�rieure du bassin, l��le aux Oiseaux, la pointe du Cap-Ferret, la dune du Pilat� L�inconnu avait menti mais c��tait dans cette zone que se trouvait la cl� du myst�re.</p><p>Son t�l�phone sonna. L�infirmi�re du service des urgences.</p><p>��Je m�excuse de vous d�ranger, docteur. On a appel� votre portable mais�</p><p>Freire lan�a un coup d��il � sa montre : 12�h�15.</p><p>��Ma permanence commence � 13 heures.</p><p>��Oui, mais vous avez de la visite.</p><p>��O� ?</p><p>��Ici. Aux urgences.</p><p>��Qui ?</p><p>L�infirmi�re h�sita un bref instant :</p><p>��La police.</p></section><section><title><p>13</p></title><p>L�officier de Police judiciaire faisait les cent pas dans le hall des urgences. De petite taille, elle portait des cheveux courts et un blouson de cuir, une paire de jeans et des bottes de moto, comme dans la chanson. Un vrai gar�on manqu�. Mais son visage �tait saisissant de beaut� et ses m�ches noires dessinaient sur ses joues des dessins d�algues humides. Il lui vint � l�esprit un mot d�mod� : � accroche-c�urs �.</p><p>Freire se pr�senta. La femme lui r�pondit sur un ton enjou� :</p><p>��Bonjour. Je suis le capitaine Ana�s Chatelet.</p><p>Mathias avait du mal � dissimuler sa surprise. Cette fille poss�dait une esp�ce de magn�tisme irr�sistible. Une pr�sence d�une intensit� tr�s particuli�re. C��tait elle qui imposait son empreinte au monde et non l�inverse. Freire la d�tailla en quelques secondes.</p><p>Son visage �tait celui d�une poup�e d�un autre si�cle. Large, rond, aussi blanc qu�un d�coupage de papier, avec des traits dessin�s d�un seul geste, sans la moindre h�sitation. Sa petite bouche rouge �voquait un fruit dans une coupe de sucre. Il songea encore � deux mots, qui n�avaient rien � faire ensemble. � Cri � et � lait �.</p><p>��Allons dans mon bureau, dit-il sur le mode s�ducteur. C�est dans le b�timent voisin. On sera plus tranquilles.</p><p>La femme passa devant lui sans r�pondre. Le cuir de ses �paules couina. Il aper�ut la crosse quadrill�e de son arme. Il comprit qu�il se trompait d�attitude. Son num�ro de velours s�adressait � la jeune femme. C��tait le capitaine de police qui lui rendait visite.</p><p>Ils se dirig�rent vers l�unit� Henri-Ey. L�OPJ lan�a un bref regard aux joueurs de p�tanque. Le psychiatre d�cela chez elle une nervosit�, un trouble cach�. Elle n��tait pourtant pas du genre � s�effrayer de la proximit� de malades mentaux. Peut-�tre le lieu lui rappelait-il de mauvais souvenirs�</p><p>Ils p�n�tr�rent dans l��difice, travers�rent l�accueil du PC, puis entr�rent dans le bureau. Freire referma la porte et proposa :</p><p>��Vous voulez un caf� ? Un th� ?</p><p>��Rien. �a ira.</p><p>��Je peux faire chauffer de l�eau.</p><p>��C�est bon, je vous dis.</p><p>��Asseyez-vous.</p><p>��Asseyez-vous, vous. Moi, je reste debout.</p><p>Il sourit encore. Mains dans les poches, elle avait l�allure touchante d�une gamine qui en rajoute dans le genre viril. Il contourna son bureau et s�installa. Elle se tenait toujours immobile. L�autre trait �tonnant �tait sa jeunesse : elle paraissait avoir � peine 20 ans. Sans doute �tait-elle plus �g�e mais son allure �voquait une �tudiante, � peine sortie de fac. Le cri. Le lait. Ces mots flottaient toujours dans son esprit.</p><p>��Qu�est-ce que je peux faire pour vous ?</p><p>��Avant-hier, dans la nuit du 12 au 13 f�vrier, vous avez accueilli un amn�sique dans votre service. Un type d�couvert en gare Saint-Jean, sur les voies ferr�es.</p><p>��Exact.</p><p>��Vous a-t-il parl� ? Sa m�moire est-elle revenue depuis ?</p><p>��Pas vraiment.</p><p>La femme esquissa quelques pas :</p><p>��Hier, vous avez contact� le lieutenant Pailhas sur son portable. Vous lui avez parl� d�une s�ance d�hypnose� Vous avez tent� le coup ?</p><p>��Ce matin, oui.</p><p>���a n�a rien donn� ?</p><p>��L�homme s�est souvenu d��l�ments mais j�ai v�rifi� : tout est faux. Je�</p><p>Il s�arr�ta et noua ses deux mains sur son bureau, en signe de d�termination :</p><p>��Je ne comprends pas, capitaine. Pourquoi ces questions ? Le lieutenant Pailhas m�a dit qu�il reprenait l�enqu�te aujourd�hui. Vous travaillez avec lui ? Il y a des �l�ments nouveaux ?</p><p>Elle ignora carr�ment la question.</p><p>��Selon vous, il ne simule pas ? Son amn�sie est r�elle ?</p><p>��On ne peut jamais �tre cat�gorique � 100�%. Mais je pense qu�il est sinc�re.</p><p>��Il a subi une l�sion ? Il a une maladie ?</p><p>��Il refuse de passer une radio ou un scanner, mais tout porte � croire que son syndrome est plut�t le contrecoup d�une forte �motion.</p><p>��Quel genre, l��motion ?</p><p>��Aucune id�e.</p><p>��Les infos qu�il vous a donn�es, c��tait sur quoi ?</p><p>��Je vous le r�p�te : tout est faux.</p><p>��Nous avons d�autres moyens pour v�rifier ces renseignements.</p><p>��Il dit qu�il s�appelle Pascal Mischell. M.I.S.C.H.E.L.L.</p><p>Elle sortit un feutre et un calepin. Un carnet � couverture de moleskine. La r��dition du c�l�bre carnet d�Hemingway et de Van Gogh. Peut-�tre un cadeau de son fianc� Elle �crivait avec application, sortant discr�tement, au coin de sa bouche, une langue de chat. Elle ne portait pas d�alliance.</p><p>��Quoi d�autre ?</p><p>��Il dit qu�il est ma�on. Originaire d�Audenge. Qu�il travaille en ce moment sur un chantier au Cap-Ferret. Encore une fois, j�ai v�rifi� et�</p><p>��Continuez.</p><p>��Il m�a aussi racont� que ses parents avaient v�cu dans un bled du bassin d�Arcachon mais la ville n�existe pas.</p><p>��Quel nom, la ville ?</p><p>Freire inspira avec lassitude :</p><p>��Marsac.</p><p>��Et sur son traumatisme ?</p><p>��Pas un mot. Pas le moindre souvenir.</p><p>��La nuit � la gare ?</p><p>��Rien. Il est incapable de se rappeler quoi que ce soit.</p><p>Elle conservait les yeux riv�s sur son carnet mais il sentait qu�elle l�observait aussi, furtivement, � travers ses paupi�res baiss�es.</p><p>��Il y a une chance pour que quelque chose lui revienne rapidement � ce sujet ?</p><p>��C�est sans doute ce qui reviendra le plus tard. Le choc, quel qu�il soit, a tendance � occulter en priorit� la m�moire � court terme. De toute fa�on, je pense qu�il invente tout le reste. Son nom. Son origine. Son m�tier. Que cherchez-vous au juste ?</p><p>��D�sol�e. Je ne peux rien vous dire.</p><p>Mathias Freire croisa les bras avec humeur :</p><p>��Vous n��tes d�cid�ment pas tr�s coop�ratifs chez les flics. Si vous avez des informations nouvelles, je pourrais en profiter pour orienter mes propres recherches et�</p><p>Il s�arr�ta : Ana�s Chatelet venait d��clater de rire, debout face � la fen�tre. Elle se tourna vers lui, riant toujours. Ce visage rec�lait un autre secret. L��mail pur de ses petites dents d�animal farouche.</p><p>��Qu�est-ce qui vous fait rire ?</p><p>��Les mecs qui jouent aux boules en bas. Quand c�est au tour d�un des gars, tous les autres se planquent derri�re les arbres.</p><p>��C�est Stan. Un schizophr�ne. Il confond p�tanque et bowling.</p><p>Ana�s Chatelet hocha la t�te et revint vers lui :</p><p>��Je ne sais pas comment vous faites.</p><p>��Pour quoi ?</p><p>��Pour tenir le coup avec tous ces� givr�s.</p><p>��Comme vous sans doute. Je m�adapte.</p><p>L�officier marchait de nouveau dans la pi�ce, tapotant de son feutre la couverture de son carnet. Tout son �tre trahissait un effort pour se donner l�air d�un gars coriace mais cette volont� produisait l�effet inverse : une impression de f�minit� extr�me.</p><p>��Soit vous me dites ce qui se passe, soit je ne r�ponds plus � vos questions.</p><p>La femme s�arr�ta net. Elle planta son regard dans celui de Freire. Elle avait des grands yeux sombres, au fond desquels passait un �clat mordor�.</p><p>��On a retrouv� un cadavre cette nuit, fit-elle d�une voix neutre. Gare Saint-Jean. � deux cents m�tres de la cabine de graissage o� les cheminots ont d�couvert votre amn�sique. �a fait de lui un suspect id�al.</p><p>Freire se leva. Il devait maintenant combattre � armes �gales.</p><p>��La nuit derni�re, il dormait tranquillement dans mon unit�. Je peux en t�moigner.</p><p>��La victime a �t� tu�e la nuit pr�c�dente. Personne n�a remarqu� le corps dans la journ�e � cause du brouillard. � ce moment-l�, votre mec �tait encore en circulation. Il �tait m�me sur place.</p><p>��O� �tait le corps exactement ? Sur les rails ?</p><p>Elle eut un sourire, un d�clic sucr�-sal�.</p><p>��Dans une fosse de maintenance. Le long des anciens ateliers de r�paration.</p><p>Il y eut un silence. Freire �tait �tonn� par son propre �tat d�esprit. Il n��prouvait ni choc ni curiosit� � l��gard de l�assassinat. Il admirait plut�t le teint de l�OPJ. Il songeait maintenant � une cloison de papier de riz, derri�re laquelle se serait d�plac�e une myst�rieuse lumi�re, une Japonaise peut-�tre, tenant une lanterne, marchant sans bruit, � pas serr�s, en chaussettes blanches.</p><p>Il se secoua. Debout devant le bureau de Freire, Ana�s Chatelet se laissait observer. Comme une femme qui profite de la caresse du soleil.</p><p>Soudain, elle parut elle aussi sortir de cette parenth�se :</p><p>��La victime est morte d�une overdose d�h�ro�ne.</p><p>��Ce n�est pas un meurtre ?</p><p>��C�est un meurtre par h�ro�ne. Vous en avez ici ?</p><p>��Pas du tout. Nous avons des opiac�s. De la morphine. Beaucoup de drogues chimiques. Mais pas d�h�ro�ne. C�est un produit qui ne poss�de aucune vertu th�rapeutique. Et c�est ill�gal, non ?</p><p>Ana�s fit un geste vague qui pouvait passer pour une r�ponse.</p><p>��La victime, demanda-t-il, vous l�avez identifi�e ?</p><p>��Non.</p><p>��C�est une femme ?</p><p>��Un homme. Plut�t jeune.</p><p>��Il y avait des d�tails� particuliers sur les lieux ? Je veux dire : dans la fosse ?</p><p>��La victime �tait nue. Le tueur lui a enfonc� sur le cr�ne une t�te de taureau.</p><p>Cette fois, Mathias r�agit. D�un coup, il voyait tout. Les rails. Les brumes. Le corps nu au fond de la fosse. Et la gueule noire du taureau. <emphasis>Le Minotaure</emphasis>. Ana�s l�observait en retour du coin de l��il, d�cryptant sans doute la moindre de ses r�actions.</p><p>Pour dissimuler son malaise, Freire monta le ton :</p><p>��Que voulez-vous de moi au juste ?</p><p>��Votre avis sur votre� pensionnaire.</p><p>Il revit le colosse sans m�moire. Son chapeau de cow-boy. Ses Santiags. Son allure d�ogre de dessin anim�.</p><p>��Il est absolument inoffensif. Je vous le certifie.</p><p>��Quand on l�a trouv�, il tenait dans ses mains des objets ensanglant�s.</p><p>��Votre victime n�a pas �t� mutil�e � coups de cl� � molette ni d�annuaire, non ?</p><p>��Le sang sur ces objets correspond � celui de la victime.</p><p>��O +. C�est un groupe tr�s r�pandu et�</p><p>Freire s�arr�ta : il devinait le jeu de la jeune femme.</p><p>��Vous me faites marcher, reprit-il. Vous savez qu�il n�est pas l�assassin. Qu�est-ce qui vous int�resse chez lui ?</p><p>��Je ne sais rien du tout. Mais il y a une autre possibilit�. Il �tait sur les lieux au moment o� le tueur a d�pos� le cadavre dans la fosse. Il pourrait avoir vu quelque chose. (Elle s�arr�ta un instant, puis reprit :) Le choc qui a provoqu� son amn�sie pourrait bien �tre d� � ce qu�il a vu cette nuit-l�.</p><p>Mathias comprit � en r�alit�, il le sentait depuis la premi�re seconde � qu�il avait affaire � une polici�re brillante, tr�s au-dessus de la moyenne.</p><p>��Je pourrais le voir ? continua-t-elle.</p><p>��C�est pr�matur�. Il est encore tr�s fatigu�.</p><p>Elle lui balan�a un clin d��il par-dessus son �paule. On ne savait jamais sur quel pied danser avec cette fille. Parfois brutale, parfois mutine.</p><p>��Et si vous, vous me disiez la v�rit� ?</p><p>Freire fron�a les sourcils :</p><p>��Comment �a ?</p><p>��Vous avez un diagnostic pr�cis sur cet homme.</p><p>��Comment le savez-vous ?</p><p>��L�instinct du chasseur.</p><p>Il �clata de rire :</p><p>��Tr�s bien. Venez avec moi.</p></section><section><title><p>14</p></title><p>Le centre de documentation �tait � six blocs de l�unit� Henri-Ey. Ils travers�rent le campus dans l�air ensoleill� et glac�. Les all�es grises. Les pavillons aux toits bomb�s. Les palmiers. On �tait dimanche et, ce jour-l�, m�me par ce froid, des familles se promenaient, entourant toujours un personnage au comportement d�cal�. Ana�s Chatelet observait sans g�ne visiteurs et visit�s. Il y avait aussi des cas isol�s. Une vieille femme qui jouait � la poup�e avec une bouteille de Soupline. Un jeune gars aux doigts griffus qui fumait en parlant tout seul. Un vieillard qui priait au pied d�un arbre, se lissant la barbe � deux mains.</p><p>��Des sacr�s num�ros que vous avez l��</p><p>La capitaine ne prenait pas de gants pour �voquer les patients, et cela lui plut. En g�n�ral, les visiteurs affectent des mines de circonstance. Pour mieux masquer leur peur, leur malaise. Ana�s avait peur, elle aussi, mais sa fa�on de r�agir �tait l�attaque frontale.</p><p>��Aucun malade ne s��chappe ?</p><p>��Aujourd�hui, on les appelle des usagers.</p><p>��Comme dans le bus ?</p><p>��C�est �a, sourit-il. Sauf qu�ici, on ne va nulle part.</p><p>��Il y a des �vasions ou non ?</p><p>��Jamais. Les h�pitaux sp�cialis�s sont fond�s sur le principe inverse.</p><p>��Comprends pas.</p><p>Freire d�signa une nouvelle all�e. Ils poursuivirent leur marche. Le soleil �tait haut et la clart� �blouissante n�autorisait pas les id�es noires.</p><p>��Depuis plus de cinquante ans, la ligne de la psychiatrie mondiale, c�est � Ouvrez les portes ! �. Gr�ce aux neuroleptiques, la plupart des patients deviennent <emphasis>presque</emphasis> comme les autres. Ils peuvent en tout cas retourner dans leur famille ou vivre dans des appartements th�rapeutiques. Pourtant, beaucoup d�entre eux pr�f�rent rester ici o� ils se sentent en s�curit�. Ils ont peur du monde ext�rieur.</p><p>��Ceux qui restent sont des incurables ?</p><p>��Des chroniques, oui.</p><p>��Pas moyen de les gu�rir ?</p><p>��On utilise rarement ce terme en psychiatrie. Disons qu�il y a parfois quelques cas d�am�lioration, chez les schizophr�nes par exemple. Pour les autres, on doit traiter, accompagner, cadrer, stabiliser�</p><p>��Droguer, quoi.</p><p>Ils �taient parvenus au Centre de documentation. Un b�timent de briques, surmont� d�une chemin�e, qui aurait pu tout aussi bien abriter la chaudi�re ou des outils de jardinage. Freire chercha ses cl�s. Cette conversation l�amusait.</p><p>��Tout le monde regarde ces traitements d�un mauvais �il. La fameuse camisole chimique. Mais les premiers soulag�s, ce sont les patients eux-m�mes. Quand vous �tes persuad� que des rats vous d�vorent le cerveau ou que des voix vous assaillent jour et nuit, croyez-moi, il vaut mieux �tre un peu amorphe.</p><p>Il d�verrouilla la porte. Glissa la main � l�int�rieur pour allumer. Il se sentait excit� de p�n�trer ici, un dimanche, avec cette fliquette ravissante. Un gamin qui fait visiter sa cabane au fond du jardin.</p><p>Ana�s Chatelet observa le d�cor en silence. Depuis des ann�es, la chef-documentaliste menait une lutte souterraine contre le PVC, les n�ons, la moquette. Elle avait r�cup�r� tous les meubles en bois de l�h�pital � armoires, biblioth�ques, casiers � tiroirs� Le r�sultat �tait un d�cor chaleureux, distillant une atmosph�re propice � la m�ditation, charg�e d�un parfum compass�.</p><p>��Attendez-moi ici.</p><p>Ils se trouvaient dans la salle de lecture, occup�e par des pupitres d��colier et des chaises tendance Jean Prouv�. Freire passa dans la biblioth�que proprement dite : des all�es de rayonnages supportant un si�cle d�ouvrages sp�cialis�s, de monographies, de th�ses, de journaux m�dicaux. Mathias savait o� d�nicher les livres dont il avait besoin pour sa d�monstration.</p><p>Quand il revint dans la salle, Ana�s s��tait assise derri�re une table. Il savoura le spectacle : la silhouette de motarde, cuir et jeans, contrastant avec le confort mordor� de la pi�ce. Il attrapa une chaise et s�assit de l�autre c�t� du pupitre, sa documentation pos�e devant lui.</p><p>��Je pense que Mischell, celui qui pr�tend s�appeler ainsi, est en pleine fugue psychique.</p><p>Ana�s ouvrit ses grands yeux noirs.</p><p>��J�ai d�abord cru qu�il souffrait d�un syndrome amn�sique r�trograde. Une perte de m�moire classique, touchant sa m�moire personnelle. D�s le lendemain de son admission, ses souvenirs ont commenc� � revenir. Son pass� refaisait surface. En r�alit�, c��tait le contraire qui se produisait.</p><p>��Le contraire ?</p><p>��Notre cow-boy ne se souvenait pas, il inventait. Il se cr�ait une nouvelle identit�. C�est ce qu�on appelle une � fugue psychique �, ou � fugue dissociative �. Dans le jargon de la psychiatrie, on parle aussi du syndrome du � voyageur sans bagage �. Une pathologie tr�s rare, connue depuis le XIX<sup>e</sup>�si�cle.</p><p>��Expliquez-vous.</p><p>Freire ouvrit un premier livre � �crit en anglais � et s�arr�ta � un chapitre. Puis il retourna l�ouvrage afin qu�Ana�s puisse le parcourir. <emphasis>The personality labyrinth</emphasis>, d�un d�nomm� Mc Feld, de l�universit� de Charlotte, Caroline du Nord.</p><p>��Il arrive qu�un homme, sous la pression d�un fort stress ou d�un choc, tourne le coin de la rue et perde la m�moire. Plus tard, quand il croit se souvenir, il s�invente une nouvelle identit�, un nouveau pass�, pour �chapper � sa propre vie. C�est une sorte de fuite, mais � l�int�rieur de soi.</p><p>��Le gars a conscience de ce qu�il fait ?</p><p>��Non. Mischell, par exemple, croit vraiment qu�il est en train de se souvenir. En fait, il est en train de changer de peau.</p><p>Ana�s feuilletait les pages mais ne lisait pas. Elle <emphasis>r�fl�chissait</emphasis>. Mathias l�observait. Sa bouche s��tait crisp�e. Ses yeux cillaient rapidement. Il pouvait le sentir : elle �tait famili�re des troubles psychologiques. Elle leva les yeux d�un coup et Freire sursauta.</p><p>��On �tudie ces cas depuis combien de temps ?</p><p>��Les premi�res fugues psychog�nes ont �t� d�couvertes au XIX<sup>e</sup>�si�cle, aux �tats-Unis. En g�n�ral, elles sont dues � des conditions de vie insupportables : dettes, crises conjugales, boulot de cauchemar. Le fugueur part faire une course et ne revient jamais. Entre-temps, il a tout oubli�. Quand il se souvient, il est un autre.</p><p>Freire saisit un autre ouvrage et le soumit, � la bonne page, � la fliquette :</p><p>��Le cas le plus fameux est celui d�Ansel Bourne, un pr�cheur �vang�lique qui s�est install� en Pennsylvanie sous le nom d�AJ Brown et a ouvert une papeterie.</p><p>��Bourne, comme Jason Bourne ?</p><p>��Robert Ludlum s�est inspir� de ce nom pour son personnage d�amn�sique. Aux �tats-Unis, c�est une r�f�rence tr�s connue.</p><p>���a s�apparente � ce qu�on appelle une personnalit� multiple ?</p><p>��Non. Ceux qui souffrent de ce syndrome abritent � l�int�rieur d�eux-m�mes plusieurs personnages, simultan�ment. Dans les cas dont je parle, l�amn�sique efface au contraire sa personnalit� pr�c�dente et devient quelqu�un d�autre. Il n�y a pas de cohabitation.</p><p>Ana�s parcourait les ouvrages, les articles consacr�s au ph�nom�ne. Encore une fois, elle ne lisait pas. Ce qu�elle voulait, c��tait une explication de vive voix.</p><p>��Pour vous, Mischell est un de ces cas ?</p><p>��J�en suis s�r.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��D�abord, ses souvenirs sont faux. Vous v�rifierez par vous-m�me. Ensuite, ces renseignements sentent le bricolage� inconscient.</p><p>��Donnez-moi un exemple.</p><p>Mathias se leva et passa derri�re le comptoir de ch�ne massif qui servait de QG � la chef-documentaliste. Dans un tiroir, il trouva ce qu�il cherchait et revint s�installer en face d�Ana�s, une bo�te de Scrabble dans les mains.</p><p>��Notre inconnu dit s�appeler � Mischell �.</p><p>Il �crivit avec les lettres de plastique : <strong>MISCHELL</strong>.</p><p>��Souvent, un nom invent� par l�inconscient est une anagramme.</p><p>Il bouscula l�ordre des lettres et r�digea : <strong>SCHLEMIL</strong>.</p><p>��Qu�est-ce que �a veut dire ?</p><p>��Vous ne connaissez pas Peter Schlemihl ?</p><p>��Non, fit-elle sur un ton but�.</p><p>��C�est le h�ros d�un roman du XIX<sup>e</sup>�si�cle �crit par Adelbert von Chamisso. L�homme qui a perdu son ombre. Notre amn�sique, au moment de cr�er sa nouvelle identit�, s�est souvenu de ce livre�</p><p>��Il y a un lien avec son histoire ?</p><p>��La perte de l�ombre, c�est peut-�tre la perte de son ancienne identit�. Depuis qu�il est ici, Mischell fait le m�me r�ve. Il marche sous le soleil dans un village d�sert. Soudain, une explosion blanche et silencieuse survient. Il s�enfuit mais son ombre reste coll�e sur un mur. Mischell a laiss� son double derri�re lui.</p><p>En r�p�tant son analyse devant l�OPJ, elle lui parut sonner plus juste que la veille. Ce songe �tait bien la traduction symbolique de sa fugue.</p><p>��Revenons � mon affaire, dit Ana�s en se levant (elle n�avait pas �t� son blouson). Cette crise pourrait avoir �t� provoqu�e par un choc, non ? Quelque chose qu�il aurait vu ?</p><p>��Comme un meurtre ou un cadavre ? sourit Freire. Vous avez de la suite dans les id�es. C�est possible, oui.</p><p>Ana�s s�approcha du pupitre. Mathias �tait toujours assis. Le rapport de forces �tait revenu � son point de d�part.</p><p>��Quelles sont vos chances de lui faire retrouver sa v�ritable m�moire ?</p><p>��Pour l�instant, elles sont minces. Il faudrait que je d�couvre qui il est vraiment pour le remettre, en douceur, sur la voie de lui-m�me. Alors seulement, il pourrait se souvenir.</p><p>La jeune femme se recula et planta ses talons dans le sol :</p><p>��On va s�y mettre ensemble. Les renseignements qu�il vous livre sont utilisables ?</p><p>��Pas vraiment. Il construit sa nouvelle identit� avec des fragments de l�ancienne. Ce sont des �l�ments d�form�s, elliptiques, parfois invers�s.</p><p>��Vous pourriez me donner vos notes ?</p><p>��Pas question.</p><p>Freire se leva � son tour et s�inclina pour att�nuer la violence de sa r�action.</p><p>��Je suis d�sol� mais c�est impossible. Secret m�dical.</p><p>��Il s�agit d�un meurtre, fit-elle d�un ton soudain autoritaire. Je peux vous convoquer comme t�moin direct.</p><p>Il contourna le pupitre et se retrouva face � Ana�s. Il la d�passait d�une t�te, mais la jeune femme ne paraissait pas impressionn�e.</p><p>��Convoquez-moi si vous voulez. Pour m�interroger, vous devrez d�abord solliciter une autorisation du Conseil de l�Ordre. Qu�on vous refusera. Vous le savez comme moi.</p><p>��Vous avez tort de r�agir comme �a, fit-elle en reprenant ses cent pas. Nous aurions pu unir nos efforts� Il est impossible que les deux affaires ne soient pas li�es. Vous n��tes pas pr�t � tout faire pour d�couvrir la v�rit� ?</p><p>��Jusqu�� un certain point. Je veux gu�rir mon patient. Pas le placer en garde � vue.</p><p>��Vous n�emp�cherez rien.�N�oubliez pas qu�il reste mon suspect principal.</p><p>��C�est une menace ?</p><p>Elle s�approcha, mains dans les poches, sans r�pondre. Elle avait retrouv� son attitude du d�but. Pr�te � affronter le monde. Il fourra � son tour ses mains dans ses poches. Blouson de cuir contre blouse blanche.</p><p>Le silence s��ternisait. D�un coup, ce petit jeu le fatigua.</p><p>��On a fini, l� ?</p><p>��Pas tout � fait, non.</p><p>��Quoi ?</p><p>��Je veux voir la b�te.</p></section><section><title><p>15</p></title><p>Une heure plus tard, sur le parking du CHS Pierre-Janet, Ana�s consulta ses messages. Le Coz avait appel� trois fois. Elle le rappela aussit�t.</p><p>��On a identifi� le client.</p><p>��Son nom ?</p><p>��Duruy. Philippe. 24 ans. Sans boulot. Sans domicile fixe. Un crevard.</p><p>Elle attrapa son carnet et nota � la va-vite les infos.</p><p>��On est s�rs de �a ?</p><p>��Certains. J�ai fait chou blanc avec plusieurs dealers mais j�ai interrog� quatre pharmaciens jusqu�� tomber sur Sylvie Gentille, domicili�e au 74, rue Camille-Pelletan � Talence. Elle tient la pharmacie de la place de la Victoire.</p><p>��Je connais. Continue.</p><p>��Je lui ai envoy� la photo sur son portable. Elle a formellement identifi� le mec, malgr� les bosses et les coutures. Depuis trois mois, il vient chercher chez elle son stock mensuel de Subutex.</p><p>��Bravo.</p><p>��C�est pas tout. J�ai appel� Jaffar. Les zonards de Victor-Hugo ont aussi reconnu le bonhomme. Ils l�appellent Fifi mais c�est bien le m�me gus. Un Gothique qui allait et venait. Il pouvait dispara�tre des semaines enti�res. Selon eux, les derniers temps, Duruy vivait dans un squat pas loin de la rue des Vignes.</p><p>Elle d�verrouilla sa porti�re et se glissa dans l�habitacle :</p><p>��Quand l�ont-ils vu pour la derni�re fois ?</p><p>��Trois semaines pour ma pharmacienne. Quelques jours pour les zonards. Personne ne sait ce qu�il a foutu les jours qui ont pr�c�d� sa mort.</p><p>��Il n�avait pas de potes ? Des proches qui pourraient nous en dire plus ?</p><p>��Non. Duruy �tait un solitaire. Quand il disparaissait, personne ne savait o� il allait.</p><p>��Pas de chien ?</p><p>��Si. Un molosse. Introuvable. Le tueur a d� lui faire sa f�te.</p><p>��V�rifie tout de m�me les refuges animaliers.</p><p>Ana�s songea aux cam�ras de s�curit�. Il fallait �largir les visionnages. Ratisser toute la ville. Philippe Duruy serait sur une des bandes. Avec le tueur-dealer ? On pouvait toujours r�ver.</p><p>��Et son paquetage ?</p><p>��Sans doute enterr� avec le clebs.</p><p>Elle se repassa, encore une fois, le film du meurtre, en le pr�cisant. Le tueur n��tait ni un zonard ni m�me une connaissance de Duruy. Il avait rep�r� sa victime plusieurs jours avant de frapper. Il l�avait amadou�. Il avait gagn� sa confiance. Il savait que le Gothique �tait un tox. Il savait que c��tait un solitaire � plus facile � �liminer en toute discr�tion. Il savait qu�il avait un chien � il avait un plan pour s�en d�barrasser.</p><p><emphasis>Les d�tails</emphasis>. Vendredi 12�f�vrier. Disons 20 heures. La nuit tombe sur Bordeaux. La nuit et le brouillard. Soit le tueur choisit ce soir-l� � cause des brumes. Soit il a planifi� son agression � cette date et la m�t�o est un bonus. Il sait o� trouver Philippe Duruy. Il lui propose un shoot d�enfer et l�emm�ne dans un coin tranquille, � l�abri des regards, o� tout est d�j� pr�par�. Notamment la destruction rapide de toutes traces. Chien, paquetage, v�tements. Un tueur organis�. Des nerfs de glace. <emphasis>Un pro dans son domaine</emphasis>.</p><p>��Tu as pris le nom du m�decin traitant ? reprit-elle.</p><p>��Merde. J�ai oubli�. J��tais trop content de�</p><p>��Laisse tomber. Envoie-moi par SMS le num�ro de la pharmacienne. Je m�en occupe.</p><p>��Qu�est-ce que je fais, moi ?</p><p>��Maintenant que tu as son �tat civil, tu retraces les faits et gestes de Duruy � Bordeaux. Et ailleurs.</p><p>���a va �tre coton. Ces mecs-l��</p><p>Ana�s voyait ce qu�il voulait dire. Les SDF sont les derniers hommes libres de la soci�t� moderne. Pas de carte bleue. Pas de ch�quier. Pas de v�hicule. Pas de t�l�phone portable� Dans un monde o� chaque connexion, chaque appel, chaque mouvement est m�moris�, ils sont les seuls � ne pas laisser de traces.</p><p>��Si c�est un d�fonc�, essaie d�j� le FNAILS.</p><p>Le Fichier National Automatis� des Interpellations pour Usage de Stup�fiants au niveau de l�Individu rel�ve � l��chelle nationale toutes les arrestations li�es � la drogue. L�intitul� ne colle pas avec les initiales mais Ana�s avait renonc� depuis longtemps � comprendre les acronymes de la Police nationale.</p><p>��Ses empreintes digitales n�ont donn� aucun r�sultat, r�torqua le Coz.</p><p>���a prouve que la technologie, c�est pas une science exacte. Je suis s�re que Duruy a d�j� �t� arr�t�. V�rifie encore une fois. Vois aussi du c�t� S�cu. Duruy a d� �tre hospitalis�, au moins une fois, pour la dope et le reste. Peut-�tre touchait-il le RSA. Tu me fais la totale.</p><p>��Et les dealers ?</p><p>Elle ne croyait plus � cette piste. Les revendeurs ne diraient rien, et de toute fa�on, ce n��taient pas eux qui avaient vendu l�h�ro�ne blanche au tueur � <emphasis>il avait sa propre fili�re</emphasis>.</p><p>��Oublie. Concentre-toi sur l�administratif. Je veux aussi la bio compl�te de Duruy. Appelle Jaffar. Qu�il secoue le r�seau social. Les foyers. Les assoces. Qu�il retourne dans les coins � clodos et dans les squats. Vois aussi avec Conante. Qu�il continue � mater les CD de vid�o-surveillance. Il faut loger Duruy sur ces images. Je veux son emploi du temps des derniers jours jusqu�� la derni�re seconde. Priorit� absolue.</p><p>Ana�s raccrocha et d�marra. Elle avait h�te de quitter ces lieux d�emprisonnement et de folie. Elle roula pendant plusieurs minutes jusqu�� la cit� universitaire situ�e aux abords de Talence. Nouveau parking. Nouveau stop. Elle consulta ses SMS. Le Coz lui avait envoy� les coordonn�es de la pharmacienne. Elle rappela aussi sec Sylvie Gentille. La femme n�avait pas son registre avec elle � elle passait son dimanche en famille � mais se souvenait du m�decin traitant de Philippe Duruy. David Thiaux. Un toubib du quartier.</p><p>Nouveau coup de fil. Ana�s tomba sur l��pouse du praticien. Comme tous les dimanches, Thiaux faisait son 18 trous au golf de Laige. Ana�s connaissait. Elle tourna sa cl� de contact et prit la direction de Caychac, o� se trouvait le parcours.</p><p>Au volant, elle r�fl�chit � son entrevue avec l�amn�sique. Impossible de se faire une id�e. Physiquement, l�homme �tait impressionnant. Pour le reste, il avait l�air d�un simple d�esprit. A priori, incapable de faire le moindre mal � une mouche, mais elle �tait pay�e pour ne pas se fier aux a priori. Une seule certitude : le g�ant n�avait ni le profil d�un tueur organis�, ni celui d�un dealer de haut vol.</p><p>14 heures 30. Ana�s filait sur la route du M�doc. Elle passa � sa rencontre avec le toubib. <emphasis>Le meilleur pour la fin</emphasis>.</p><p>Mathias Freire repr�sentait l�arch�type du beau t�n�breux. Des traits r�guliers, mais tourment�s par une agitation int�rieure. Des yeux sombres, intenses, refusant de livrer leur secret. Une chevelure plus noire encore, ondul�e, romantique en diable. Quant aux frusques, elles trahissaient une indiff�rence totale pour l�apparence ext�rieure. Dans sa blouse chiffonn�e, Freire ressemblait � un lit d�fait. Elle l�avait trouv� encore plus sexy�</p><p><emphasis>Calme-toi, Ana�s</emphasis>. Elle avait d�j� confondu boulot et sentiments, et cela avait toujours abouti � des catastrophes. Dans tous les cas, la position du psy n�arrangeait pas ses affaires. Il privil�gierait toujours son patient contre l�enqu�te et ne se jetterait pas sur son t�l�phone s�il d�couvrait quelque chose�</p><p>Elle aper�ut le panneau du golf de Laige. Au fond, elle �tait heureuse de bosser un dimanche. Au moins, elle ne passerait pas son apr�s-midi � r�vasser sur son canap�, en �coutant <emphasis>Wild horses</emphasis> des Stones ou <emphasis>Perfect day</emphasis> de Lou Reed. Le boulot �tait la derni�re bou�e des naufrag�s du c�ur.</p></section><section><title><p>16</p></title><p>De longs b�timents de bois cendr�, dans le style Bahamas, ouvraient le terrain de golf. Structures en m�l�ze, bardage et toiture en Red Cedar. Les vallons verdoyants enveloppaient ces lignes grises comme un compl�ment de programme.</p><p>Ana�s se gara sur le parking, glissant sa Golf entre les 4�נ4 Porsche Cayenne et les Aston Martin. Sortant de sa caisse, elle eut envie de cracher sur ces carrosseries lustr�es ou de p�ter un ou deux r�troviseurs. Elle ha�ssait le golf. Elle ha�ssait la bourgeoisie. Elle ha�ssait Bordeaux. � se demander pourquoi elle �tait revenue. Mais c�est toujours bon d�alimenter sa haine. De la nourrir comme on nourrit un fauve. Cette �nergie n�gative la maintenait debout.</p><p>Elle marcha jusqu�au Club-House. En franchissant le seuil, elle imagina soudain tomber nez � nez avec son p�re. Elle appr�hendait toujours cette �ventualit�. Encore une raison qui aurait d� l��loigner de cette ville.</p><p>Elle lan�a un coup d��il dans les salons et la boutique d��quipement. Pas de visage familier. Elle craignait aussi, dans ces milieux privil�gi�s, d��tre reconnue comme la fille Chatelet. Personne dans les hautes sph�res de Bordeaux n�avait oubli� le scandale associ� � ce nom.</p><p>Elle rejoignit le bar. Elle �tait �tonn�e, avec ses jeans et ses bottes � bouts ferr�s, que personne ne l�ait encore foutue dehors. Les golfeurs � des hommes pour la plupart � �taient accoud�s au comptoir de bois verni. Ils portaient tous l�uniforme r�glementaire. Pantalons � carreaux. Polos de mailles serr�es. Chaussures � clous. Les marques s�affichaient avec obsc�nit�. Ralph Lauren. Herm�s. Louis Vuitton�</p><p>Elle se pr�senta au barman, montrant discr�tement sa carte, et expliqua ce qui l�amenait. L�homme appela le chef des caddies. Un d�nomm� Nicolas selon le badge �pingl� sur son pull vert. Le D<sup>r</sup> David Thiaux �tait en plein parcours. Ana�s sortit avec le caddie. Elle s�appr�tait � prendre une mini-voiture quand on leur signala que le toubib venait de rentrer au vestiaire. Ana�s se fit guider.</p><p>��C�est l�, fit Nicolas en stoppant devant une villa en bois, pos�e au pied d�un tertre. Mais c�est r�serv� aux hommes.</p><p>��Accompagnez-moi.</p><p>Ils entr�rent dans le repaire des m�les. Cr�pitements de douche, brouhaha de voix graves, effluves de sueur et de parfum. Des hommes se rhabillaient, debout devant leur casier � porte en bois. D�autres sortaient de la douche, ruisselants, bite en berne. D�autres encore se recoiffaient ou s�enduisaient de gel hydratant.</p><p>Ana�s eut l�impression de p�n�trer, physiquement, dans l�antre de la toute-puissance masculine. On devait parler ici fric, pouvoir, politique, victoires sportives. Et bien s�r sexe. Chacun devait �voquer ses ma�tresses, ses prouesses, ses satisfactions, au m�me titre que ses scores sur le green. Pour l�instant, personne ne faisait attention � elle.</p><p>Elle s�adressa � Nicolas :</p><p>��O� est Thiaux ?</p><p>Le caddie d�signa un homme qui achevait de boucler sa ceinture. Grand, massif, la cinquantaine grisonnante. Ana�s s�approcha et sentit un nouveau trouble l�envahir. Le mec ressemblait � son p�re. M�me visage large, bronz�, magnifique. M�me gueule de propri�taire foncier, qui aime sentir ses terres sous ses pieds.</p><p>��Docteur Thiaux ?</p><p>L�homme sourit � Ana�s. Son malaise s�approfondit. Les m�mes yeux d�iceberg, qui n�offrent leur transparence que pour mieux vous couler.</p><p>��C�est moi.</p><p>��Ana�s Chatelet. Capitaine de police � Bordeaux. Je voudrais vous parler de Philippe Duruy.</p><p>��Philippe, oui, je vois tr�s bien.</p><p>Il cala son talon sur le banc pour lacer sa chaussure. Il paraissait indiff�rent au raffut et � l�agitation autour de lui. Ana�s laissa filer quelques secondes.</p><p>L�homme passa � la deuxi�me chaussure :</p><p>��Il a des ennuis ?</p><p>��Il est mort.</p><p>��Overdose ?</p><p>��Exactement.</p><p>Thiaux se redressa et hocha la t�te avec lenteur, d�un air fataliste.</p><p>��La nouvelle n�a pas l�air de vous surprendre.</p><p>��Avec ce qu�il s�envoyait dans les veines, il n�y a pas de quoi s��tonner.</p><p>��Vous lui prescriviez du Subutex. Il essayait d�arr�ter ?</p><p>��Il avait ses p�riodes. Lors de sa derni�re visite, il en �tait � 4 milligrammes de Sub. Il semblait en bonne voie mais je n�avais pas trop d�espoir. La preuve�</p><p>Le m�decin enfila son loden.</p><p>��Quand avez-vous vu Philippe pour la derni�re fois ?</p><p>��Il faudrait que je consulte mon agenda. Il y a deux semaines environ.</p><p>��Que savez-vous sur lui ?</p><p>��Pas grand-chose. Il venait au dispensaire pour sa prescription mensuelle. Il laissait son chien dehors et ne racontait pas sa vie.</p><p>��Le dispensaire ? Vous ne le receviez pas � votre cabinet ?</p><p>Il ferma ses boutons de bois et boucla son sac de sport.</p><p>��Non. Je tiens une permanence tous les jeudis, dans le quartier Saint-Michel. Un CMP. Centre m�dico-psychologique.</p><p>Ana�s avait d�j� du mal � imaginer ce bourgeois accueillir dans son cabinet un zonard crasseux comme Philippe Duruy. Elle �prouvait plus de difficult� encore � le visualiser dans une salle en PVC, � attendre les grands marginaux du quartier.</p><p>Il parut lire dans ses pens�es :</p><p>���a vous �tonne, hein, qu�un m�decin comme moi assure une permanence dans un dispensaire. C�est sans doute pour me racheter une conscience.</p><p>Il avait dit cela sur un ton ironique. Ana�s �tait de plus en plus irrit�e par ce personnage. Le brouhaha autour d�elle aggravait la situation. Ces ondes funestes de m�les triomphants, heureux d��tre ensemble, savourant leur force et leur fortune, lui bourdonnaient aux oreilles.</p><p>Thiaux enfon�a le clou :</p><p>��Pour vous, flics de gauche, nous sommes la source de tous les maux. Quoi qu�on fasse, on a toujours tort. Nous agissons toujours par int�r�t ou par hypocrisie bourgeoise.</p><p>Il se dirigea vers la sortie, adressant quelques signes de salut au passage. Ana�s le rattrapa :</p><p>��Philippe Duruy, il ne vous a jamais parl� de sa famille ?</p><p>��Je ne pense pas qu�il avait de la famille. En tout cas, il n�a jamais dit un mot l�-dessus.</p><p>��Ses amis ?</p><p>��Non plus. C��tait un nomade. Un solitaire. Il cultivait ce style. Le genre silencieux et ferm�. Qui voyage en qu�te de musique et de d�fonce.</p><p>Thiaux franchit le seuil. Ana�s lui embo�ta le pas. Il �tait � peine 16 heures et la nuit tombait d�j�. Le cri d�un corbeau succ�da aux voix des hommes. Elle frissonna dans son blouson.</p><p>��Mais il �tait bas� � Bordeaux, non ?</p><p>��Bas�, c�est un grand mot. Disons que, chaque mois, il revenait me voir. C�est donc qu�il �tait dans le coin, oui.</p><p>Le toubib rejoignit le parking et sortit ses cl�s de voiture. Le message �tait clair : il n�avait pas l�intention de s��terniser aupr�s d�Ana�s.</p><p>Elle le rattrapa encore :</p><p>��Il ne vous a jamais parl� de son pass� ? De ses origines ?</p><p>��Vous n�avez pas une id�e tr�s claire des �changes entre un m�decin de dispensaire et un toxico comme Duruy. C�est bonjour-bonsoir et basta. J�effectue un bilan de sant�, je signe l�ordonnance, le gars dispara�t. Je ne suis pas un psy.</p><p>��Il en voyait un au CPM ?</p><p>��Je ne crois pas, non. Philippe ne cherchait aucune aide. La rue, c��tait son choix.</p><p>��Il avait des probl�mes de sant�, � part la drogue ?</p><p>��Il avait contract� une h�patite C il y a quelques ann�es. Il ne suivait aucun traitement, aucun r�gime. Du pur suicide.</p><p>��Vous savez comment il a plong� dans l�h�ro�ne ?</p><p>��Parcours classique, je pense. Cannabis. Raves. Ecstasy. On commence � prendre de l�h�ro�ne pour �viter les mauvaises descentes d�ecsta, le dimanche matin, et on se r�veille accro le lundi. Toujours le m�me g�chis.</p><p>Le m�decin �tait arriv� devant une Mercedes noire classe S. Pour la premi�re fois, il parut frapp� de lassitude. Durant quelques secondes, il baissa la garde. Immobile devant sa voiture, cl�s en main. La seconde suivante, il avait retrouv� son maintien et appuyait sur la t�l�commande.</p><p>��Je ne comprends pas vos questions. Si Philippe est mort d�une OD, o� est le probl�me judiciaire ?</p><p>��Duruy est mort d�une overdose mais c�est un meurtre. On lui a inject� une dose l�tale d�h�ro�ne. Une h�ro�ne tr�s pure. Puis on lui a �cras� le visage avec une t�te de taureau qu�on lui a enfonc�e jusqu�aux �paules.</p><p>Thiaux venait d�ouvrir son coffre. Il devint tout p�le. Ana�s savourait le spectacle. La belle assurance du toubib fondait dans la p�nombre.</p><p>��C�est quoi ? Un tueur en s�rie ?</p><p>De nos jours, tout le monde a ces mots � la bouche. Comme s�il s�agissait d�un ph�nom�ne social bien connu, entre ch�mage et suicide professionnel.</p><p>��Si c�est une s�rie, elle vient de commencer. Il vous parlait de ses dealers ?</p><p>Il fourra son sac dans le coffre et le referma d�un coup sec.</p><p>��Jamais.</p><p>��La derni�re fois que vous l�avez vu, vous a-t-il parl� d�un dealer diff�rent ? D�une h�ro�ne d�une exceptionnelle qualit� ?</p><p>��Non. Au contraire, il paraissait plus que jamais d�cid� � arr�ter la dope.</p><p>��Vous ne l�avez pas revu depuis ? Dans un autre contexte ?</p><p>Thiaux ouvrit sa porti�re.</p><p>��Pas du tout.</p><p>��On v�rifiera, fit-elle en carrant ses mains dans les poches.</p><p>Elle regretta aussit�t ces derniers mots. Des paroles de flic. Des paroles de con. Le toubib n��tait pas suspect. Cette phrase visait seulement � l�inqui�ter. Tous les flics connaissent cette d�mangeaison du pouvoir.</p><p>Le m�decin s�appuya sur l�encadrement de sa porti�re :</p><p>��Vous faites tout pour �tre d�sagr�able, mademoiselle, mais vous m��tes tout de m�me sympathique. Vous �tes une gamine qui en veut au monde entier, comme tous ceux que je vois chaque semaine au dispensaire.</p><p>Ana�s croisa les bras. Le ton compatissant, elle aimait moins encore.</p><p>��Je vais vous confier un secret, dit-il en se penchant vers elle. Savez-vous pourquoi j�assure cette permanence au dispensaire alors que je re�ois dans mon cabinet la client�le la plus hupp�e de Bordeaux ?</p><p>Ana�s restait immobile, tapant du pied, se mordant la l�vre. Parfaite dans sa posture de petit animal rev�che.</p><p>��Mon fils est mort d�une overdose � l��ge de 17 ans. Je n�avais m�me jamais soup�onn� qu�il puisse fumer un joint. �a vous suffit comme raison ? Je ne peux rien rattraper ni rien effacer. Mais je peux aider quelques m�mes en souffrance et c�est toujours �a de gagn�.</p><p>La porti�re claqua. Ana�s regarda la Mercedes dispara�tre sous la masse des arbres et se fondre dans la nuit. Un souvenir lui revint. La voix de Coluche. Son sketch � propos des flics : � Oui, je sais, j�ai l�air un peu con. � La phrase lui fit l�effet d�une sentence personnelle.</p></section><section><title><p>17</p></title><p>21 heures.</p><p>Enfin, sa garde �tait termin�e. Mathias Freire rentrait chez lui en pensant � l�homme au Stetson et au Minotaure. Depuis la visite d�Ana�s Chatelet, il ne cessait de r�fl�chir au lien qui unissait peut-�tre les deux affaires. Tout l�apr�s-midi, il avait assur� ses consultations sans l�cher ces questions. Quel �tait le rapport entre Mischell et le meurtre ? Qu�avait vu au juste l�amn�sique ? Il regrettait de ne pas avoir accept� la proposition de la flic. Il ne voyait plus comment avancer sur le cas du cow-boy.</p><p>En tournant la cl� dans la serrure de son pavillon, il lui vint une id�e. Un coup de bluff. Il alluma la lampe du salon puis se connecta sur Internet. Il trouva, le plus simplement du monde, les coordonn�es du laboratoire de police scientifique le plus proche de Bordeaux, le LPS 31, situ� � Toulouse. Il se demanda si c��tait l�une de ses �quipes qui avait boss� sur l�affaire de l�amn�sique et avait effectu� les pr�l�vements sur les mains de Mischell. Si c��tait le cas, les m�mes gars bossaient sur l�affaire du Minotaure.</p><p>La meilleure fa�on d�en savoir plus, c��tait d�appeler.</p><p>Il obtint une permanence. Il se pr�senta comme l�expert psychiatrique du suspect dans l�affaire du cadavre de la gare Saint-Jean. Le type au bout du fil en avait entendu parler � du mat�riel suppl�mentaire avait �t� envoy� le matin m�me pour effectuer des analyses.</p><p>Freire avait vu juste. La m�me �quipe avait proc�d� aux relev�s sur l�inconnu, la nuit du 13�f�vrier, puis sur la sc�ne de crime le lendemain soir. Une simple co�ncidence : les techniciens �taient d�j� � Bordeaux pour une autre affaire.</p><p>��Pourrais-je avoir le num�ro de mobile du chef d��quipe ?</p><p>��Vous voulez dire le coordinateur ?</p><p>��Le coordinateur, c�est �a.</p><p>��Ce n�est pas la proc�dure. Pourquoi ce n�est pas l�OPJ saisi du dossier qui appelle ?</p><p>��Ana�s Chatelet ? C�est elle qui m�a dit de vous contacter.</p><p>Le nom fit mouche. Dictant le num�ro, le gars ajouta :</p><p>��Il s�appelle Abdellatif Dimoun. Il est encore chez vous, � Bordeaux. Il bosse avec un labo priv�. Il voulait �tre sur place quand les r�sultats tomberaient.</p><p>Freire remercia, raccrocha, composa les huit chiffres.</p><p>��All� ?</p><p>Le psychiatre remit �a avec son bobard d�expert psychiatrique. Mais le d�nomm� Abdellatif Dimoun n��tait pas n� de la derni�re pluie.</p><p>��Je ne donnerai mes r�sultats qu�au capitaine en charge de l�enqu�te ainsi qu�une copie au juge d�s qu�il sera saisi.</p><p>��Mon client est amn�sique, r�pliqua Freire. Je tente de lui faire retrouver la m�moire. Le moindre d�tail, le moindre signe peut m��tre utile.</p><p>��Je comprends, mais vous passerez par Ana�s Chatelet.</p><p>Freire fit mine de ne pas avoir entendu :</p><p>��D�apr�s le rapport, vous avez relev� des particules de poussi�re sur�</p><p>��Vous �tes bouch� mon vieux. J�envoie mon rapport � Chatelet demain matin. Voyez �a avec elle.</p><p>��Nous pouvons gagner du temps. J�attaque une s�ance d�hypnose � la premi�re heure demain matin avec mon patient. Un mot par t�l�phone et vous me faites gagner une journ�e !</p><p>Le technicien ne r�pondit pas. Il h�sitait. La paperasserie pesait � tout le monde. Freire poussa son avantage.</p><p>��R�sumez-moi vos r�sultats. D�apr�s mon patient � il commence � r�cup�rer la m�moire �, les particules sous ses ongles pourraient �tre de la poussi�re de brique.</p><p>��Pas du tout.</p><p>��Qu�est-ce que c�est ?</p><p>��Une esp�ce phytoplanctonique.</p><p>��Quoi ?</p><p>��Du plancton marin. Un micro-organisme qu�on trouve sur le littoral atlantique fran�ais, plut�t au sud. Sur la C�te basque.</p><p>Freire songea aux affabulations de Mischell, � propos d�Audenge, du Cap-Ferret, de Marsac, village imaginaire pr�s de l��le aux Oiseaux. Des d�formations, des d�calages par rapport � sa v�ritable origine : <emphasis>le Pays basque</emphasis>.</p><p>��Ce plancton, vous l�avez identifi� ?</p><p>��Nous avons d� appeler des sp�cialistes de l�Ifremer et du Conservatoire du littoral. Le plancton fait partie des Dinoflagell�s, le <emphasis>Mesodinium harum</emphasis>. Selon les types � qui on a parl�, ce phytoplancton est rare. Il appartient � la flore sous-marine de la Corniche basque.</p><p>Mathias nota sur un bloc puis reprit aussit�t � le fer �tait br�lant :</p><p>��Vous avez trouv� autre chose ?</p><p>Le scientifique h�sita puis admit :</p><p>��Ce qui va int�resser les flics, c�est qu�on a retrouv� ailleurs ce plancton.</p><p>��O� ?</p><p>��Sur la sc�ne d�infraction. Au fond de la fosse de maintenance. Nos programmes ont �tabli une correspondance entre les �chantillons du gars et ceux de la fosse.</p><p>Freire dig�ra la nouvelle en silence. Ana�s Chatelet avait raison : l�amn�sique avait vu le corps. Peut-�tre m�me plus�</p><p>��Merci, conclut-il. Pour l�instant, je ne tiendrai pas compte de ce fait durant ma s�ance d�hypnose. L�enqu�te criminelle concerne la police.</p><p>��Bien s�r, fit le technicien d�un ton compr�hensif. Bonne chance.</p><p>Mathias raccrocha. D�une �criture nerveuse, il r�suma les �l�ments de la conversation. Le plancton marin d�signait la C�te basque. Peut-�tre aussi un m�tier de la mer. Jusqu�ici, il �tait convaincu que Mischell exer�ait un job manuel, � ciel ouvert. <emphasis>P�cheur ?</emphasis> Il souligna le mot plusieurs fois.</p><p>Mais le plancton tendait aussi un lien direct entre Mischell et le cadavre. Freire releva son stylo : il eut soudain l�impression que ce lien �tait la corde qui allait se resserrer sur le cou de son patient�</p><p>En m�me temps, il ne pouvait se d�faire de sa conviction de m�decin : le cow-boy �tait innocent. Peut-�tre avait-il surpris le tueur. Peut-�tre s��tait-il battu avec lui, au fond de la cavit�, arm� de son annuaire et de sa cl� � molette. Apr�s tout, le sang pouvait �tre celui du meurtrier�</p><p>Comme si cette conclusion appelait une autre id�e, Freire se leva et se dirigea vers la cuisine. Sans allumer, il se pla�a devant la fen�tre et observa la rue obscure.</p><p>Les hommes en noir n��taient pas l�.</p></section><section><title><p>18</p></title><p>��Le ch�teau-lesage est un cru bourgeois sup�rieur, qui est � Listrac-M�doc, une des six appellations communales du M�doc�</p><p>Ana�s avait froid. La salle des cuves, hauts silos chrom�s align�s comme des sarcophages, �tait un ch�teau des courants d�air. Elle se f�licitait d�avoir gard� son blouson pour la visite. Elle �tait aussi heureuse, comme toujours, d�avoir l�air d�une racaille parmi les autres membres du club.</p><p>��Notre vignoble a une longue histoire puisque nos c�pages existaient d�j� ici au XV<sup>e</sup>�si�cle�</p><p>Le groupe avan�ait lentement dans la salle, au fil du discours du propri�taire, se refl�tant contre les parois argent�es des cuves. Chaque dimanche soir, Ana�s visitait un nouveau vignoble � elle appartenait � un club de d�gustation qui sillonnait les ch�teaux du Bordelais.</p><p>Chaque fois, elle se demandait pourquoi elle s��tait inscrite et pourquoi, irr�sistiblement, elle se rendait � ces soir�es lugubres. N�aurait-elle pas pr�f�r� se faire un plateau-repas devant une des s�ries TV dont elle raffolait ? Ou n�aurait-elle pas d�, ce soir, �tudier encore les ressorts symboliques du mythe du Minotaure ? ou les fili�res de l�h�ro�ne � travers l�Europe ?</p><p>Elle ne s��tait pos� aucune question. � 20 heures, comme chaque dimanche, elle avait pris la direction du clos. C�t� enqu�te, la fin de journ�e n�avait rien donn�. Jaffar avait �cum� le milieu des sans-abri, sans r�sultat. Le Coz travaillait � une bio circonstanci�e de Philippe Duruy mais il �tait impossible de vraiment avancer un dimanche. Conante avait fini de mater les vid�o-surveillances de la gare, sans trouver la moindre trace du client, puis commenc� � exploiter les bandes des quartiers hant�s par les zonards. Elle n�avait pas eu de nouvelles de Zak. L�homme semblait s��tre perdu sur la piste des �leveurs de taureaux.</p><p>De son c�t�, elle avait rappel� le fort de Rosny. Elle �tait cette fois tomb�e sur un sp�cialiste des archives � une m�moire vive du crime. Aucun souvenir d�un meurtre mythologique. Aucun exemple de mise en sc�ne aussi macabre. Ni en France, ni en Europe. Apr�s un point t�l�phonique avec chacun de ses gars, elle avait lib�r� ses troupes et leur avait donn� rendez-vous le lendemain, premi�re heure, au bureau.</p><p>Alors qu�elle sortait de l�h�tel de police, Deversat, le commissaire principal, l�avait coinc�e sur le seuil et lui avait parl� <emphasis>claro</emphasis>. Ils allaient �touffer l�affaire aupr�s des m�dias. Le Parquet ne saisirait pas de magistrat avant six jours. Elle avait les mains libres pour mener l�enqu�te comme elle l�entendait. Mais attention : tout ce que comptait la Gironde de politiques, de puissants et d��lus l�avait dans le collimateur. Ana�s le remercia pour sa confiance et partit l�air d�gag頗 en r�alit�, le stress commen�ait � lui serrer l�estomac comme une �ponge.</p><p>��En novembre, nous descendons les vins en barrique. Nous faisons alors un peu de fermentation malolactique. L��levage en barrique dure environ 12 � 13 mois�</p><p>Ana�s frissonna encore. Cette sensation lui fit penser � ses bras � et � ses cicatrices. Elle avait toujours l�impression qu�ils �taient nus, exhib�s, grelottants. Aucun tissu, aucune mati�re ne pouvait att�nuer ce froid-l�. Il venait <emphasis>de l�int�rieur</emphasis>.</p><p>��Nous ne cherchons pas ici � faire des vins surbois�s. Notre objectif, c�est un vin bien �quilibr�, entre le fruit�, l�acidit� et l�alcool. Ce sont des vins ronds, agr�ables, et qui surtout poss�dent de la fra�cheur�</p><p>Ana�s n��tait plus l�. Elle �tait au fond de son corps. Au fond de sa souffrance. Malgr� elle, elle se tenait les bras et pensait d�j� au pire. <emphasis>Je ne tiendrai jamais�</emphasis> Ses jambes tremblaient. Son corps vibrait. En m�me temps, elle se sentait p�trifi�e. Durant ses crises d�angoisse, elle pouvait s��crouler par terre ou sur un banc et ne plus bouger durant des heures. C��tait une paralysie. Un �tau de terreur qui la maintenait dans un bain de glace.</p><p>��Nous allons d�guster aujourd�hui notre mill�sime 2005, une grande ann�e en M�doc. Nous n�aurons aujourd�hui qu�un aper�u de ce que sera, dans quelques ann�es, ce mill�sime. Pour tout dire, cette d�gustation est pr�matur�e. Nous avons fait un pr�l�vement sur barrique et�</p><p>Le groupe plongeait maintenant dans les caves du ch�teau. Face � l�escalier, elle h�sita puis se d�cida � suivre le mouvement. Avec effort, elle r�ussit � descendre les marches. Odeurs de moisissure. Travail intime de la fermentation. Ana�s aimait le vin, mais le vin lui faisait toujours penser � son p�re. Dans ce domaine, il lui avait tout appris. � go�ter. � d�guster. � collectionner. Quand le voile s��tait d�chir�, elle aurait d� renoncer � tout ce qui touchait, de pr�s ou de loin, � son mentor. Mais justement, non. Il lui avait tout vol�. Il ne lui volerait pas �a.</p><p>��Encore une fois, il est un peu t�t pour d�guster�</p><p>Soudain, Ana�s tourna les talons et abandonna le cort�ge. Elle remonta l�escalier, tr�buchant plusieurs fois. Se frottant toujours les bras, elle courut � travers la salle des cuves. Sortir. Respirer. Hurler. Son reflet passait sur les parois bomb�es, difforme, horrible. Elle sentait monter les souvenirs. Le raz de mar�e d�atrocit�s qui allait exploser au fond de sa t�te. Comme chaque fois.</p><p>Il fallait qu�elle atteigne la cour, la nuit, le ciel.</p><p>Le parvis du ch�teau �tait d�sert. Ralentissant le pas, elle d�passa les b�timents des chais et s�orienta vers les vignobles. Tout �tait bleu. La terre et le ciel avaient pris des couleurs lunaires. Les graves ressemblaient � des all�es de cendre, sur lesquelles se crispaient les pieds de vigne.</p><p>LE VIN�</p><p>LE P�RE�</p><p>Ses l�vres crachaient de la vapeur, fusionnant avec la gaze argent�e qui montait de la terre. Les coteaux ici descendaient vers l�estuaire de la Gironde. Elle suivit la pente. Elle sentait les cailloux rouler sous ses bottes. Les branches et les tuteurs lui griffer les jeans, comme s�ils lui voulaient du mal.</p><p>LE VIN�</p><p>LE P�RE�</p><p>Elle s�enfon�a encore parmi les plants et l�cha, enfin, la bride aux souvenirs. Jusqu�� la fin de son adolescence, elle n�avait eu qu�un seul homme dans sa vie. Son p�re. Ce qui �tait normal pour une gosse qui avait perdu sa m�re � huit ans. Ce qui l��tait moins, c��tait que son p�re lui-m�me n�avait qu�une femme � sa fille. Ils formaient � eux deux un couple parfait, platonique, fusionnel.</p><p><emphasis>Le p�re mod�le</emphasis>. C��tait lui qui lui faisait r�p�ter ses devoirs. Lui qui allait la chercher au centre �questre. Lui qui l�emmenait � la plage de Soulac-sur-Mer. Lui qui lui parlait de sa m�re chilienne, �teinte dans sa clinique comme une fleur �touff�e dans une serre. Il �tait toujours l�. Toujours pr�sent. Toujours parfait�</p><p>Parfois, Ana�s �prouvait un malaise. Inexplicable. Des crises d�angoisse la submergeaient. Des vagues de terreur la saisissaient alors qu�elle se trouvait aupr�s de son p�re. Comme si son corps savait quelque chose qui �chappait � sa conscience. Quoi ?</p><p>Elle eut la r�ponse le 22�mai 2002.</p><p>En premi�re page de <emphasis>Sud-Ouest</emphasis>.</p><p>L�article s�intitulait : � Un tortionnaire dans nos c�pages �. Curieusement, il avait �t� r�dig� par un journaliste TV. L�homme venait de visionner un documentaire programm� sur Arte, portant sur le r�le des militaires fran�ais dans les dictatures sud-am�ricaines des ann�es 70. Parmi ces formateurs, il y avait eu aussi des activistes d�extr�me droite, des anciens de l�OAS, des ex-barbouzes du SAC. D�autres Fran�ais avaient particip� directement � la r�pression. Au Chili, un �nologue r�put� avait jou� un r�le pr�pond�rant dans les activit�s des escadrons de la mort. L�homme ne s��tait jamais cach�. Jean-Claude Chatelet, originaire d�Aquitaine. Sp�cialiste du vin le jour. Sp�cialiste du sang la nuit.</p><p>D�s la parution de l�article, le t�l�phone de la maison n�avait plus arr�t� de sonner. La nouvelle s��tait r�pandue comme une flaque d�essence embras�e. � la fac, on murmurait sur son passage. Dans les rues, on la suivait du regard. Le documentaire �tait pass� sur Arte. La v�rit� avait explos�. Le film montrait un portrait de son p�re, plus jeune, moins beau que celui qu�elle connaissait. � Un personnage cl� dans la pratique de la torture � Santiago �. Des t�moins �voquaient sa silhouette svelte, ses cheveux d�j� argent�s, ses yeux clairs � et sa fameuse claudication, reconnaissable entre toutes. Jean-Claude Chatelet avait toujours boit�, reliquat d�un accident �questre dans son enfance.</p><p>Les tortur�s �voquaient sa voix douce � et ses pratiques terrifiantes. D�charges �lectriques, mutilations, �nucl�ations, injections d�huile de camphre� � Le Boiteux � (� <emphasis>El Cojo</emphasis> �), c��tait son surnom, �tait connu pour une sp�cialit� : il �liminait les prisonniers inutiles en leur enfon�ant un serpent vivant dans la gorge. D�autres t�moins, des militaires, expliquaient comment Chatelet, jeune disciple du g�n�ral Aussaresses, en poste en Argentine, avait beaucoup fait pour la formation des �quipes�</p><p>Ana�s avait regard� l��mission chez une amie. Abasourdie. Elle avait perdu sa voix ce soir-l�. Les jours suivants, les articles s��taient multipli�s dans la presse locale. Face aux attaques, son p�re s��tait r�fugi� dans le silence et l�eau b�nite � il avait toujours �t� catholique pratiquant. Ana�s, en �tat de choc, avait fait ses valises. Elle avait 21 ans et disposait d�un capital h�rit� de sa m�re � des terres vendues au Chili dont les b�n�fices plac�s lui revenaient exclusivement.</p><p>Elle s��tait install�e dans un deux-pi�ces de la rue Fondaud�ge, art�re commer�ante du centre-ville, et n�avait jamais revu son p�re. Elle ne cessait de penser aux paroles des t�moins qui d�crivaient le Boiteux. Ses mots. Ses gestes. Ses mains.</p><p>Ces mains qui avaient appliqu� la pointe �lectrique de la <emphasis>picana</emphasis>. Qui avaient coup�, sectionn�, mutil� des chairs. C��taient ces mains-l� qui l�avaient lav�e lorsqu�elle �tait b�b�. Qui l�avaient guid�e jusqu�� l��cole. Qui l�avaient prot�g�e envers et contre tout.</p><p>Au fond, elle l�avait toujours pressenti. Comme si sa propre m�re, mur�e dans sa folie, lui avait chuchot� mentalement son secret : elle avait �pous� le diable. Et maintenant, Ana�s �tait la fille de ce diable. Son sang �tait maudit.</p><p>Peu � peu, elle avait r�cup�r� sa voix � et retrouv� une vie normale. Fac de droit. Licence. ENSOP. � la sortie de l��cole des officiers de police, Ana�s avait demand� un mois de disponibilit�. Elle �tait partie au Chili. Elle parlait couramment espagnol, cela aussi, �a coulait dans ses veines. Pour trouver les traces de son p�re, elle n�avait pas eu � courir beaucoup. Le Serpent �tait une c�l�brit� � Santiago. En un mois, elle avait boucl� son enqu�te. Elle avait regroup� les pi�ces, les t�moignages, les photos. De quoi faire extrader son p�re de la France au Chili. Ou au moins enrichir les plaintes des exil�s chiliens en France.</p><p>Mais elle n�avait contact� ni les juges, ni les avocats, ni les plaignants. Elle �tait rentr�e � Bordeaux. Elle avait ouvert un coffre � la banque et y avait planqu� son dossier. En fermant la bo�te m�tallique, elle avait mesur� l�ironie de la situation : avec cette premi�re enqu�te criminelle, elle avait gagn� son bapt�me de flic. Mais elle avait tout perdu. Son enfance. Ses origines. Son identit�. Son avenir �tait d�sormais une page blanche � �crire.</p><p>Ana�s se releva parmi les plants de vigne. La crise �tait pass�e. Comme toujours, elle en venait � la m�me conclusion. Elle devait se trouver un mec. C��tait ce dont elle avait le plus besoin. Un homme entre les bras de qui ses souvenirs, ses traumatismes, ses angoisses ne p�seraient plus rien. Elle essuya ses larmes, �pousseta ses genoux, remonta la pente des c�pages. <emphasis>Un homme dans sa vie</emphasis>. Elle ne pensait pas au coordinateur de la PTS, l�Arabe enchanteur, ni aux zombies qui l�attendaient sur le Net.</p><p>Elle songeait au psychiatre.</p><p>L�intellectuel passionn�, dans sa biblioth�que de bois verni.</p><p>Elle voulut se laisser aller � ses r�ves mais le souvenir de Freire la ramena plut�t au meurtre. Elle jeta un coup d��il � son portable. Pas de message. Dormir quelques heures. Reprendre l�enqu�te d�s l�aube. Pour elle, le compte � rebours avait commenc�.</p><p>Elle retrouva sa voiture. Elle ne sentait plus le froid. Seulement la br�lure de ses yeux qui avaient trop pleur�. Et le go�t d�eau de mer au fond de sa gorge.</p><p>Elle d�verrouillait la porti�re quand son portable sonna.</p><p>��All� ?</p><p>��C�est Zak.</p><p>��O� t��tais, bon Dieu ?</p><p>��Dans le Sud. J�ai retrouv� ton taureau.</p></section><section><title><p>19</p></title><p>��Vous �tes s�r ?</p><p>��Aucun doute. C�est Patrick. Patrick Bonfils.</p><p>L�infirmi�re se tenait face � son bureau, debout, les mains sur les hanches. Myriam Ferrari. 35 ans. 1,70 m�tre 80 kilos. Freire la connaissait bien. Aussi solide que ses coll�gues masculins, avec des airs de nounou plut�t bienvenus. Elle �tait encore v�tue de son manteau, portant son sac en bandouli�re. � la premi�re heure en ce lundi, elle avait demand� � voir Mathias Freire.</p><p>Elle venait de reconna�tre le cow-boy amn�sique dans les couloirs de l�unit�.</p><p>Le psychiatre ne pouvait admettre une telle co�ncidence.</p><p>��Je suis basque, docteur. Ma famille vit � Gu�thary, un village sur la c�te, pr�s de Biarritz. Tous les week-ends, j�y retourne. Mon beau-fr�re tient un magasin d�alimentation pr�s du fronton et�</p><p>��Donc ?</p><p>��Donc, quand je suis arriv�e ce matin, j�l�ai tout de suite reconnu. J�me suis dit : c�est Patrick ! Patrick Bonfils. Un p�cheur bien connu par chez nous. Son bateau mouille � l�embarcad�re.</p><p>��Vous lui avez parl� ?</p><p>��Bien s�r. J�lui ai dit : � Salut Patrick, qu�est-ce que tu fais l� ? �</p><p>��Qu�est-ce qu�il vous a r�pondu ?</p><p>��Rien. En un sens, c��tait une r�ponse.</p><p>Freire, les yeux baiss�s, observait les objets sur son bureau. Son bloc. Son stylo. Son Vidal � le lexique fran�ais des m�dicaments. Son DSM (Diagnostic and Statistical Manual)�� l�ouvrage am�ricain de r�f�rence qui classifie les troubles mentaux. Ces objets lui renvoyaient l�image de son mince savoir. Sa propre impuissance.</p><p>Sans l�aide du hasard, aurait-il jamais r�ussi � identifier cet homme ?</p><p>��Dites-m�en plus, ordonna-t-il � l�infirmi�re.</p><p>��Je sais pas quoi vous dire.</p><p>��Il a une femme ? des enfants ?</p><p>��Une femme, oui. Enfin, une copine. Ils sont pas mari�s.</p><p>��Vous connaissez son nom ?</p><p>��Sylvie. Ou Sophie. Je sais plus. Elle travaille dans le caf� qui fait le coin avec le port. En saison haute. En ce moment, elle aide Patrick � r�parer ses filets, ce genre de trucs�</p><p>Freire prenait des notes. Il songea au plancton sous les ongles de l�amn�sique. Gu�thary appartenait � la zone o� vivait cette algue. <emphasis>Patrick Bonfils</emphasis>. Il souligna le patronyme.</p><p>��Ils sont install�s � Gu�thary depuis combien de temps ?</p><p>��Je sais pas. Je les ai toujours connus. Enfin, nous, on est sur Gu�thary depuis quatre ans.</p><p>S�il tenait l�identit� de l�homme, il pourrait le ramener, en douceur, � sa personnalit� d�origine. Ensuite, il pourrait se concentrer sur son traumatisme. <emphasis>Ce qu�il avait vu � la gare</emphasis>.</p><p>��Je vous remercie, Myriam, fit-il en se levant. Ces faits nouveaux vont nous �tre tr�s utiles pour soigner� Patrick.</p><p>��Si je peux me permettre, faites gaffe� Il a l�air plut�t� secou�.</p><p>��Ne vous inqui�tez pas. Nous allons travailler par �tapes.</p><p>L�infirmi�re disparut.</p><p>Toujours debout, Freire relut ses notes et se dit qu�au contraire, il n�y avait pas de temps � perdre. Il verrouilla sa porte et d�crocha son t�l�phone. Un coup de fil aux renseignements et il obtint le num�ro de Patrick Bonfils, � Gu�thary.</p><p>Apr�s trois sonneries, une voix de femme r�pondit.</p><p>Le psychiatre n�y alla pas par quatre chemins :</p><p>��Sylvie Bonfils ?</p><p>��Je m�appelle pas Bonfils. Je m�appelle Sylvie Robin.</p><p>��Mais vous �tes la compagne de Patrick Bonfils ?</p><p>��Qui vous �tes ?</p><p>La voix oscillait entre espoir et inqui�tude.</p><p>��Je suis le docteur Mathias Freire, psychiatre au CHS Pierre-Janet, � Bordeaux. J�ai recueilli Patrick Bonfils dans mon unit�, il y a maintenant trois jours.</p><p>��Seigneur�</p><p>Sa voix s��trangla. Mathias per�ut un l�ger sifflement. La femme pleurait, d�une mani�re �trange, aigu�, continue.</p><p>��Madame�</p><p>��J��tais si inqui�te, sanglota-t-elle� J�avais aucune nouvelle.</p><p>��Depuis quand a-t-il disparu ?</p><p>��Six jours, maintenant.</p><p>��Vous n�avez pas lanc� un avis de recherche ?</p><p>Pas de r�ponse. Le sifflement, � nouveau.</p><p>Il pr�f�ra repartir � z�ro :</p><p>��Vous �tes bien la compagne de Patrick Bonfils, p�cheur � Gu�thary ?</p><p>��Oui.</p><p>��Dans quelles conditions a-t-il disparu ?</p><p>��Mercredi dernier. Il est parti � la banque.</p><p>��� Gu�thary ?</p><p>Elle eut un bref rire entre ses larmes :</p><p>��Gu�thary, c�est un village. Il est parti � Biarritz, avec notre voiture.</p><p>��Quel mod�le ?</p><p>��Une Renault. Un vieux mod�le.</p><p>��� partir de quand vous �tes-vous inqui�t�e ?</p><p>��Mais� tout de suite. D�abord, je voulais savoir ce qui s��tait pass� � la banque. On a des ennuis. Des ennuis graves�</p><p>��Des dettes ?</p><p>��Un emprunt. Pour le bateau. On est� Enfin, vous voyez, quoi� La p�che, c�est devenu de plus en plus difficile. On est couverts de taxes. Les r�gles arr�tent pas de changer. Et pis y a les Espagnols qui nous piquent tout. Vous regardez pas les nouvelles ?</p><p>Mathias notait d�une main nerveuse sur son bloc.</p><p>��Que s�est-il pass� ?</p><p>��Rien. Il est pas rentr� de la journ�e. J�ai appel� la banque. Ils l�avaient pas vu. J�suis all�e au port. Dans les caf�s o� il a l�habitude d�aller.</p><p>��Patrick boit ?</p><p>Sylvie ne r�pondit pas. Une forme de confirmation. Freire �crivait toujours. Patrick Bonfils �tait un cas d��cole. Sous la pression des soucis d�argent, l�homme s��tait d�lest� de son identit� comme d�un manteau trop lourd. Puis il �tait mont� dans un train, direction Bordeaux. Mais quel r�le jouait alors le traumatisme de la gare ? Avait-il seulement exist� ? D�o� provenaient l�annuaire et la cl� ?</p><p>��Ensuite ?</p><p>��Le soir, je suis all� � la Gendarmerie. Ils ont lanc� un avis de recherche.</p><p>Les gendarmes n�avaient pas d� se pr�cipiter sur les traces d�un p�cheur alcoolique. Dans tous les cas, l�avis de recherche n��tait pas arriv� jusqu�en Gironde.</p><p>��C�est la premi�re fois qu�il dispara�t comme �a ?</p><p>��Bah� oui. Patrick, il est toujours en retard. Toujours la t�te en l�air. Mais il m�avait jamais fait un coup comme �a.</p><p>��Depuis combien de temps vivez-vous ensemble ?</p><p>��Trois ans.</p><p>Il y eut un silence. Sylvie demanda timidement :</p><p>��Comment il va ?</p><p>��Bien. Il a simplement un probl�me de m�moire. Je crois que, sous la pression de vos probl�mes actuels, son esprit a� court-circuit�. Patrick a brutalement sombr� dans l�amn�sie. Son inconscient a tent� d�effacer son pass� pour mieux repartir.</p><p>��Mieux repartir ? Comment �a ?</p><p>Sylvie paraissait effar�e. Freire s�exprimait avec la l�g�ret� d�un tank.</p><p>��Il n�a pas voulu vous fuir, att�nua-t-il. Ce sont ses dettes, les difficult�s de son m�tier, qui l�ont forc� � s��chapper de lui-m�me�</p><p>Silence � l�autre bout de la connexion. Freire n�insista pas. De plus, ce n��tait peut-�tre pas la v�rit�. Il y avait une autre option. Patrick �tait parti � la banque. Il avait tra�n�. Il avait bu. Il avait pris le train pour Bordeaux� Puis il avait vu <emphasis>quelque chose</emphasis>. Ce choc avait an�anti sa m�moire. Le cow-boy s��tait r�fugi� dans la cabine de graissage, l�esprit vid�.</p><p>��Je peux venir le voir ?</p><p>��Bien s�r, mais laissez-moi d�abord vous rappeler dans la matin�e.</p><p>Freire salua la femme. Il �tait 9 heures 30. Les dossiers des entrants, qu�il �tudiait chaque matin, attendraient. Il ferma son bureau, pr�vint sa secr�taire qu�il s�absentait puis prit le chemin de la salle d�arth�rapie. Il �tait s�r d�y trouver l�homme au Stetson.</p><p>Mathias joua de son trousseau et traversa l�unit�. Press�, il distribua quelques saluts sans s�arr�ter. Comme pr�vu, Bonfils �tait l�. Il avait opt� aujourd�hui pour l�atelier sculpture. Il travaillait � une sorte de masque primitif en glaise.</p><p>��Salut.</p><p>Son visage s��claira d�un sourire, d�couvrant ses larges gencives.</p><p>��Comment �a va aujourd�hui ?</p><p>��Tr�s bien.</p><p>Freire s�assit et attaqua en douceur :</p><p>��Tu as r�fl�chi � ce que tu m�as racont� hier ?</p><p>��Tu veux dire� mes souvenirs ? Je suis plus si s�r. Une bonne femme est venue me voir ce matin. Elle m�a appel� Patrick, je�</p><p>Il s�arr�ta, sans quitter des yeux sa sculpture. Il avait la t�te d�un �vad� de retour en taule. Il ne cessait de d�glutir. Sa glotte tremblait.</p><p>Mathias opta pour la mani�re forte :</p><p>��J�ai parl� � Sylvie.</p><p>��Sylvie ?</p><p>Le g�ant le fixa. Ses pupilles se dilat�rent comme celles d�un animal nocturne. Dans la nuit de son esprit, il voyait maintenant clair. Freire avait pr�vu une s�ance progressive o� il guiderait l�amn�sique jusqu�� bon port. Il comprit, � le voir, que le m�canisme de la m�moire �tait d�j� enclench頗 Patrick Bonfils redevenait lui-m�me. Autant acc�l�rer le mouvement.</p><p>��Je vais te ramener chez toi, Patrick.</p><p>��Quand ?</p><p>��Cet apr�s-midi.</p><p>Le cow-boy hocha lentement la t�te. Il l�cha la glaise et observa son �uvre inachev�e. Son billet �tait imprim�. Plus moyen d�y �chapper. D�un point de vue psychiatrique, Freire mettait tous ses espoirs dans ce retour au Pays basque. Bonfils, soutenu par sa femme et son environnement, retrouverait son moi.</p><p>Maintenant, Mathias avait une autre inqui�tude. Quand il recouvre la m�moire, le fugueur oublie souvent la personnalit� qu�il a invent�e. Freire craignait que Patrick efface aussi, dans le m�me mouvement, ce qu�il avait vu � la gare. Mais pas question de lui reparler de Pascal Mischell.</p><p>Freire se leva et posa une main amicale sur son �paule :</p><p>��Repose-toi. Je viens te chercher apr�s le d�jeuner.</p><p>L�homme au Stetson acquies�a. Impossible de dire s�il se r�jouissait de cette perspective ou si elle l�accablait. Freire retourna au pas de course dans son bureau. Des portes. Des cl�s. Des tables et des lits solidaris�s au sol. Toujours ce sentiment d��tre un ge�lier des �mes.</p><p>Il demanda � sa secr�taire d�aller acheter les journaux du lundi, puis rappela Sylvie, lui annon�ant leur retour. La femme paraissait abasourdie.</p><p>Il conclut avec grandiloquence :</p><p>��Le plus court chemin pour que Patrick redevienne lui-m�me, c�est vous.</p><p>Il lui donna rendez-vous aux environs de 15 heures au port de Gu�thary puis raccrocha. Il avan�ait � l�aveugle. Jamais il n�avait �t� confront� � une telle situation. Un bref instant, il fut tent� de t�l�phoner au capitaine Chatelet pour lui annoncer la nouvelle. Puis il se souvint qu�ils s��taient quitt�s en mauvais termes. Il se rappela surtout qu�il avait menti au technicien de l�Identit� judiciaire. �tait-ce passible d�une condamnation ?</p><p>Il y avait un autre probl�me. Ana�s allait recevoir les r�sultats d�analyses qu�il avait obtenus en avant-premi�re, cette nuit. La pr�sence du plancton sur les mains du cow-boy et dans la fosse renfor�ait son profil de suspect. Allait-elle le placer en garde � vue ? Mieux valait ramener Patrick en vitesse. En mettant les choses au pire, il faudrait retourner le chercher � Gu�thary. Entre-temps, Patrick b�n�ficierait d�un jour ou deux pour se refamiliariser avec son moi d�origine�</p><p>Sa secr�taire frappa puis p�n�tra dans son bureau avec les �ditions r�gionales : <emphasis>Sud-Ouest. La Nouvelle R�publique des Pyr�n�es, La D�p�che, Le Journal du M�doc</emphasis>� Mathias parcourut les unes. Les gros titres �taient consacr�s � la vague de brouillard qui s��tait abattu sur la Gironde ce week-end. La liste des accidents li�s au ph�nom�ne prenait la moiti� de la page.</p><p>On �voquait aussi, en mode mineur, la � d�couverte d�un SDF d�c�d� � la gare Saint-Jean, mort de froid �. Freire appr�ciait la prouesse. Il ne savait comment les flics avaient arrang� leur coup mais ils avaient r�ussi � d�samorcer ce crime spectaculaire. C��tait sans doute reculer pour mieux sauter, mais autant de gagn� pour la discr�tion de l�enqu�te.</p><p>Quant � Bonfils, il n�avait les honneurs que des pages centrales � consacr�es � Bordeaux et son actualit� locale. On parlait d�un homme souffrant de troubles mentaux, d�couvert � la gare dans la nuit du 12 au 13�f�vrier, aussit�t transf�r� au CHS Pierre-Janet.</p><p>Freire replia les journaux. Avec un peu de chance, il ne recevrait m�me pas un coup de fil des m�dias � propos de son nouveau pensionnaire. Il regarda sa montre. 10 heures. Il saisit la pile de dossiers des entrants du lundi. Il avait la matin�e pour g�rer ces cas, effectuer la visite quotidienne de son unit� et recevoir ses consultations. Apr�s �a, il partirait pour le Pays basque, en compagnie de Patrick Bonfils et de ses v�rit�s immerg�es.</p></section><section><title><p>20</p></title><p>Toute la nuit, elle avait r�v� d�abattoirs.</p><p>Des halles sombres, ouvertes, surplomb�es de structures de zinc et de plomb. L�-dessous, les carcasses fumaient. Des hachoirs s�abattaient sur le dos des b�ufs. Les flots noirs coulaient dans les tranch�es d��pandage. Les t�tes blanches s�empilaient. Les peaux �corch�es flottaient comme des p�lerines. Les hommes � casquette �uvraient avec acharnement. Noy�s d�ombre, ils coupaient, taillaient, saignaient. Toute la nuit, ils avaient scand� son sommeil.</p><p>Elle s��tait r�veill�e avec la surprise de ne pas �tre couverte de sang.</p><p>Elle avait pris une douche. Pr�par� du caf�. S��tait install�e � son bureau et avait relu ses notes de la nuit.</p><p>Le corps d�capit� d�un taureau avait �t� d�couvert au matin du 13�f�vrier dans les p�turages de la <emphasis>ganader�a</emphasis> de Gelda, un �levage de taureaux de combat pr�s de Villeneuve-de-Marsan. Ana�s avait f�licit� Zakraoui et lui avait dit d�aller se coucher. Elle irait elle-m�me interroger le propri�taire. Le flic avait eu l�air d��u mais n�avait pas insist� : comme les autres, il n�avait pas dormi depuis vingt-quatre heures.</p><p>Ana�s �tait rentr�e chez elle. Elle avait appel� l��leveur pour le pr�venir qu�elle arriverait le lendemain � la premi�re heure. Ensuite, elle avait recens� sur Internet les principaux cas de mutilations d�animaux des derni�res ann�es. Le dossier majeur �tait une s�rie d�actes criminels perp�tr�s contre des chevaux en Allemagne, dans les ann�es 90. Oreilles coup�es, organes g�nitaux tranch�s, ex�cutions au couteau. Selon les articles, plusieurs suspects avaient �t� arr�t�s mais les agressions avaient continu�. D�autres cas �taient survenus en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas durant la m�me d�cennie. Ana�s les avait examin�s : aucun rapport avec son meurtre, et rien qui puisse l�aider dans son enqu�te.</p><p>L�autre grande affaire �tait celle de la chirurgie furtive. Dans les ann�es 80, des bovins avaient �t� retrouv�s dans des champs am�ricains, mutil�s ou �corch�s selon des techniques myst�rieuses. Quand Ana�s avait compris que les principaux suspects �taient des extraterrestres ou les fermiers eux-m�mes, elle avait abandonn� cette piste.</p><p>� minuit, elle n�avait toujours pas sommeil. Elle s��tait plong�e dans des articles sur l��levage des � toros bravos �. Leur nourriture. Leur quotidien. Leur s�lection. Leurs derni�res heures dans l�ar�ne. Tout ce qu�elle avait appris avait confirm� ce qu�elle savait d�j� : la corrida, c��tait de la merde. Des b�tes isol�es, marqu�es au fer, engraiss�es, qu�on envoyait au casse-pipe � quatre ans, sans la moindre exp�rience du combat, alors qu�un taureau peut vivre jusqu�� vingt ans.</p><p>Sur le coup des 2 heures du matin, un appel l�avait r�veill�e � elle s��tait endormie sur son clavier. Un certain Hanosch, v�t�rinaire de son �tat, avait �t� contact� en fin d�apr�s-midi par Longo. Il avait r�cup�r� la t�te du taureau � 20 heures. Il s��tait aussit�t mis au boulot. L�homme �tait expert � la cour dans les affaires d�empoisonnement et de contamination de b�tail. Son d�bit �tait pr�cipit�. Sa nervosit� inqui�tante. Mais Ana�s avait compris que ce personnage f�brile allait lui faire gagner un temps pr�cieux.</p><p>Avant m�me de commencer l��tude de la t�te, l�expert avait pr�lev� son sang et envoy� l��chantillon au laboratoire de toxicologie de l�Inspection des viandes. Il avait d�j� les r�sultats : le sang du cerveau de l�animal contenait un puissant anesth�sique utilis� pour endormir le b�tail, la k�tamine. Il existait plusieurs noms de marques d�pos�es contenant cette mol�cule mais le v�to penchait pour l�Imalgene, un des produits les plus utilis�s dans ce domaine. Le tueur avait donc assomm� chimiquement le monstre avant de le d�capiter. Ana�s n��tait pas �tonn�e : les taureaux de combat ne sont pas vraiment des animaux faciles � approcher.</p><p>Selon le v�to, soit le meurtrier avait empoisonn� la nourriture de la b�te, soit, c��tait plus probable, il avait utilis� un fusil hypodermique � mat�riel tr�s r�pandu, utilis� � la fois par les v�t�rinaires, les pompiers, les techniciens des parcs animaliers� En revanche, l�Imalgene n�cessitait une ordonnance vis�e par un praticien et ne se trouvait que dans les cliniques v�t�rinaires. Une sacr�e piste. V�rifier les achats et les prescriptions du produit dans les d�partements d�Aquitaine durant les derni�res semaines. Checker aussi les �ventuels cambriolages de cliniques v�to ou de laboratoires producteurs.</p><p>Quant � la technique de d�capitation, on avait affaire, selon Hanosch, � un vrai pro. Il avait proc�d� comme un homme de l�art � c�est-�-dire un chirurgien ou un boucher. Il avait d�abord incis� la peau et les tissus mous puis ins�r� sa lame dans l�articulation atlanto-occipitale et sectionn� la moelle �pini�re ainsi que le ligament de cette r�gion, sous la deuxi�me cervicale. Selon le v�t�rinaire, une telle expertise avait permis de trancher la t�te avec un simple scalpel, sans difficult�. Le tueur avait aussi coup� la langue, pour un motif inconnu. Ana�s notait toujours. Elle se dit que l�agresseur avait pr�lev� l�organe pour la beaut� du tableau : pas question que la langue de son Minotaure pende comme celle d�un bovin assoiff�.</p><p>Peu � peu, les certitudes s��crivaient sous ses yeux : l�assassin ne pouvait plus �tre un clodo et pas davantage un dealer ordinaire. Encore moins l�amn�sique de la gare Saint-Jean. C��tait un tueur fou, froid, rationnel. Un meurtrier aux nerfs de glace qui s��tait soigneusement pr�par� en vue du sacrifice. Il n��tait ni boucher ni �leveur ni v�t�rinaire, Ana�s en �tait certaine. Il avait simplement acquis ce savoir-faire pour monter sa mise en sc�ne.</p><p>Elle fr�missait � l�id�e d�affronter un tel adversaire. De trouille ou d�excitation, elle ne savait pas trop. Sans doute les deux. Elle n�oubliait pas non plus que, dans la plupart des cas, les tueurs psychopathes sont arr�t�s parce qu�ils font une erreur ou qu�un coup de chance a aid� la police. Elle ne devait pas compter sur ce meurtrier pour commettre une faute. Quant � la chance�</p><p>Elle avait remerci� le v�t�rinaire en attendant son rapport r�dig�. Elle s��tait couch�e et avait baign�, durant quelques heures, dans le sang des b�tes. Elle avait attendu 8 heures du matin pour se mettre en route. Maintenant elle roulait en direction de Mont-de-Marsan.</p><p>Depuis son d�part, il pleuvait. Le jour se levait avec peine. Au gr� du relief, elle traversait des sapini�res, des for�ts de ch�nes, des p�turages, des �tendues de vignes. Rien qui puisse �gayer son humeur. Pour ne rien arranger, elle s��tait r�veill�e avec la cr�ve. La t�te dans un casque trop �troit, les sinus douloureux, le nez bouch�. Voil� ce qui arrivait quand on se roulait dans les vignes en pleine nuit, le visage tremp� de larmes�</p><p>Elle avait laiss� tomber l�A62 ou l�E05 pour suivre la D651 qui filait plein sud. �a lui donnait le temps de r�fl�chir. Ses essuie-glaces scandaient une esp�ce de marche fun�bre. La route se dessinait de mani�re incertaine sous le cr�pitement de l�averse. Plusieurs fois, elle se dit que le tueur avait effectu� ce m�me trajet en sens inverse, son troph�e pos� � c�t� de lui. <emphasis>La t�te dans le sac</emphasis>.</p><p>Elle contourna Mont-de-Marsan puis se dirigea vers Villeneuve-de-Marsan. Elle trouva une pharmacie. Elle y fit son march�. Doliprane. Humex. Fervex� Elle acheta aussi un Coca Z�ro dans la boulangerie voisine pour faire passer les comprim�s. Elle s�acheva � coups de collutoire dans la gorge et de pulv�risations au fond du nez.</p><p>Nouveau d�part. � la sortie de la ville, elle aper�ut le panneau <strong>GANADER�A DE GEDA</strong> sur la droite. Elle emprunta le chemin de terre d�tremp�. Pas un seul taureau en vue. Ana�s n��tait pas �tonn�e. Le principe premier de l��levage des toros bravos est de leur �viter tout contact avec l�homme avant l��preuve de l�ar�ne. Afin qu�ils soient plus farouches, plus agressifs � et surtout plus d�munis face au matador.</p><p>Elle aurait d� aviser les gendarmes de sa visite. � la fois pour m�nager les susceptibilit�s et prendre connaissance du dossier. Mais elle voulait au contraire mener son interrogatoire en solitaire, l�esprit vierge, et en toute discr�tion. Pour la diplomatie, on verrait plus tard.</p><p>Elle p�n�tra sous une all�e d�arbres dont les branches nues fissuraient le ciel. Au bout, sur la droite, une maison � colombages se d�tachait. Ana�s roula encore quelques m�tres et se gara. Un parfait exemple de ferme landaise. Vaste cour de terre cadr�e par de grands ch�nes, maison de ma�tre alternant poutres noires et cr�pis blancs, d�pendances aux murs plaqu�s de stuc�</p><p>L�ensemble produisait une impression de noblesse mais aussi de tristesse, de pr�carit�. Des d�cennies, voire des si�cles pass�s � la dure, indiff�rents au progr�s et au confort moderne. Ana�s imaginait l�int�rieur de la baraque, sans chauffage ni eau courante. Elle noircissait le tableau � plaisir, avec une sorte d�amertume f�roce.</p><p>Elle sortit de sa voiture et se dirigea vers la maison principale, relevant sa capuche et �vitant les flaques. Un chien invisible se mit � aboyer. Une odeur de purin planait dans l�air. Elle frappa � la porte. Pas de r�ponse.</p><p>Ana�s observa encore une fois les lieux. Entre deux �difices, elle aper�ut une <emphasis>ar�ne de tienta</emphasis>. On y s�lectionnait non pas les taureaux � qui ne combattaient jamais avant le grand jour � mais leurs m�res. On les piquait � coups de lance. Les vaches qui r�agissaient le plus nerveusement �taient soi-disant les meilleures reproductrices de toros bravos, comme s�il existait un g�ne de l�agressivit�.</p><p>��Vous �tes la flic qui a t�l�phon� hier soir ?</p><p>Ana�s se retourna et d�couvrit un homme � la silhouette gr�le, serr� dans un anorak bleu p�trole. Vraiment un poids plume. 50 kilos tout mouill� pour 1,70 m�tre. Il semblait pr�t � s�envoler � la moindre bourrasque. Elle sortit sa carte de police.</p><p>��Capitaine Ana�s Chatelet, du poste central de Bordeaux.</p><p>��Bernard Rampal, fit-il en lui serrant la main sans enthousiasme. Je suis le <emphasis>mayoral</emphasis>. L��leveur et le <emphasis>conocedor</emphasis>.</p><p>��Le connaisseur ?</p><p>��La g�n�alogie des b�tes. La chronologie des combats. L��levage, c�est avant tout une question de m�moire. (Il pointa son index sur sa tempe.) Tout est l�.</p><p>La pluie s�abattait sur sa chevelure argent�e sans la p�n�trer, comme sur le plumage d�un cygne. Son allure �tait vraiment �tonnante. Des �paules de jockey. Un visage de petit gar�on, mais cendr� et tout rid�. La voix �tait au diapason : fluette et haut perch�e. Elle imaginait diff�remment un �leveur de b�tes pesant une demi-tonne. La virilit� du gars devait se situer ailleurs. Dans sa connaissance approfondie du m�tier. Dans sa pratique autoritaire, sans la moindre consid�ration morale ou sentimentale.</p><p>��Vous allez trouver le salopard qu�a tu� mon taureau ?</p><p>��Il a surtout tu� un homme.</p><p>��Les hommes s�entre-tuent depuis toujours. Votre salaud s�en est pris � une b�te sans d�fense. �a, c�est nouveau.</p><p>��C�est pourtant ce que vous faites toute l�ann�e, non ?</p><p>Le <emphasis>conocedor</emphasis> fron�a les sourcils.</p><p>��Vous �tes pas une de ces f�l�es anti-corrida au moins ?</p><p>��Je vais � la corrida depuis que je suis gamine.</p><p>Ana�s ne pr�cisa pas qu�� chaque fois, elle en �tait malade. Le visage du <emphasis>mayoral</emphasis> se r�chauffa l�g�rement.</p><p>��� qui appartient cette <emphasis>ganader�a</emphasis> ?</p><p>��� un homme d�affaires de Bordeaux. Un passionn� de tauromachie.</p><p>��Vous l�avez pr�venu ?</p><p>��Bien s�r.</p><p>��Comment a-t-il r�agi ?</p><p>��Comme tout le monde ici. Il est �c�ur�.</p><p>Ana�s nota le nom et les coordonn�es du bourgeois. Il fallait l�interroger, ainsi que tous les membres du personnel de la <emphasis>ganader�a</emphasis>. Impossible d��carter l�hypoth�se d�un coupable intra-muros. Mais les gendarmes devaient l�avoir d�j� fait.</p><p>��Suivez-moi, fit l�homme. On a gard� le corps dans la grange. Pour les assurances.</p><p>Ana�s se demanda ce que l��leveur allait invoquer comme sinistre. D�gradation de mat�riel ? Ils p�n�tr�rent dans une grange remplie de foin et de boue. Il y r�gnait un froid polaire. L�odeur du fourrage humide �tait supplant�e par un puissant relent organique. La puanteur de la viande pourrie.</p><p>Le cadavre �tait au centre de l�espace, planqu� sous une b�che.</p><p>L�homme la tira sans h�siter. Une vol�e de mouches se lib�ra. L�infection redoubla. Le corps noir �tait l�. �norme. Gonfl� par la d�composition. Les cauchemars de sa nuit revinrent : hommes sans visage �uvrant dans un charnier, crochets hissant les carcasses, veaux �corch�s, luisants comme des corps gans�s de velours�</p><p>��L�expert doit venir aujourd�hui. Apr�s �a, on l�enterre.</p><p>Ana�s ne r�pondit pas, la main sur la bouche et le nez. Cette charogne colossale, d�capit�e, renvoyait aux sacrifices des taureaux de l�Antiquit�, qui lib�raient les puissances de la vie et attiraient la fertilit�.</p><p>��C�est-y pas malheureux�, g�mit l��leveur. Un <emphasis>cuatre�o</emphasis>. Il �tait pr�t � sortir.</p><p>��Pour la premi�re et derni�re fois.</p><p>��Vous parlez d�cid�ment comme ces militants qui nous font chier toute l�ann�e.</p><p>��Je prends �a pour un compliment.</p><p>��C�est donc que j�ai raison. J�ai la truffe pour flairer ces salopards.</p><p><emphasis>Redresser le cap</emphasis>. Sinon, il ne sortirait rien de cet interrogatoire.</p><p>��Je suis flic, dit-elle d�une voix ferme. Mes opinions ne regardent que moi. Combien ce taureau pesait-il ?</p><p>��Dans les 550 kilos.</p><p>��Son campo �tait accessible ?</p><p>��Les p�turages des taureaux ne sont jamais accessibles. Ni par la route, ni par la piste. Il faut y aller � cheval.</p><p>Ana�s tourna autour de la b�te. Elle r�fl�chissait au tueur. Pour s�attaquer � un mastard pareil, il fallait �tre sacr�ment d�termin�. Mais le meurtrier avait <emphasis>besoin</emphasis> de cette t�te pour sa mise en sc�ne : il n�avait pas h�sit�.</p><p>��En tout, combien avez-vous de taureaux ?</p><p>��200 environ. R�partis sur plusieurs campos.</p><p>��Dans le campo de celui-l�, combien vivent ensemble ?</p><p>��Une cinquantaine.</p><p>Toujours la main sur la bouche, Ana�s s�approcha de la masse. Le pelage noir avait pris un ton mat et froid. Il paraissait gorg� d�humidit�. Ce corps gisant constituait le pendant de la sc�ne de la fosse de maintenance. L��cho du sacrifice de Philippe Duruy. De la m�me fa�on que Duruy repr�sentait le Minotaure et sa victime, ce taureau d�capit� repr�sentait � la fois le dieu souverain et la b�te qu�on lui avait sacrifi�e.</p><p>��� votre avis, comment l�agresseur l�a-t-il approch� ?</p><p>��Avec un fusil hypodermique. Il l�a piqu� et l�a d�capit�.</p><p>��Et les autres ?</p><p>��Ils ont d� s��carter. Le premier r�flexe du taureau est la fuite.</p><p>Ana�s connaissait ce paradoxe. Un taureau de combat n�est pas agressif. C�est son attitude de d�fense, anarchique, d�sordonn�e, qui donne l�impression d�hostilit�.</p><p>��Sa nourriture a pu �tre empoisonn�e ?</p><p>��Non. En hiver, on leur donne du foin et du <emphasis>pienso</emphasis>. Un compl�ment alimentaire. Les stocks ne sont manipul�s que par nos gardians. Et puis, les b�tes mangent toutes dans la m�me auge. Un projecteur hypodermique. Y a pas d�autre solution.</p><p>��Vous poss�dez un stock d�anesth�siques dans la ferme ?</p><p>��Non. Quand on doit endormir une b�te, on appelle le v�to. C�est lui qui vient avec ses produits et son fusil.</p><p>��Vous connaissez quelqu�un qui s�int�resse de pr�s aux toros bravos ?</p><p>��Plusieurs milliers. Ils viennent � chaque feria.</p><p>��Je parle de quelqu�un qui se serait approch� de vos champs. Un r�deur.</p><p>��Non.</p><p>Ana�s examinait la gorge b�ante de l�animal. Les muscles et les chairs avaient pris une couleur violac�e. Un panier de m�res noires. Des cristaux minuscules en pailletaient la surface.</p><p>��Parlez-moi de la mise � mort.</p><p>��Comment �a ?</p><p>��Comment est tu� le taureau dans l�ar�ne ?</p><p>L�homme prit un ton d��vidence :</p><p>��Le matador enfonce son �p�e dans la nuque du taureau jusqu�� la garde.</p><p>��La lame, combien mesure-t-elle ?</p><p>��85 centim�tres. On doit atteindre l�art�re ou une veine pulmonaire.</p><p>En flash, Ana�s vit � sentit � la lame s�enfouir sous la cuirasse noire, violentant les chairs, les organes. Elle se revit, elle, petite fille terrifi�e sur les gradins de pierre. Elle se jetait dans les bras de son p�re qui la prot�geait en �clatant de rire. <emphasis>Salopard</emphasis>.</p><p>��Mais avant �a, les picadors ont tranch� le ligament de la nuque avec leur pique.</p><p>��Ouais.</p><p>��Ensuite, les banderilleros continuent le boulot, en triturant la plaie et en pr�cipitant l�h�morragie.</p><p>��Si vous avez les r�ponses, pourquoi vous posez les questions ?</p><p>��Je veux me faire une id�e des �tapes de la mise � mort. Tout �a doit saigner un max, non ?</p><p>��Non. Tout se passe <emphasis>� l�int�rieur</emphasis> du corps. Le matador doit �viter les poumons. Si le taureau crache du sang, le public n�aime pas �a.</p><p>��Tu m��tonnes. L��p�e, c�est le coup de gr�ce ?</p><p>��Vous commencez � m�emmerder. Vous cherchez quoi au juste ?</p><p>��Notre agresseur pourrait �tre un matador.</p><p>��Je dirais plut�t un boucher.</p><p>��Ce n�est pas synonyme ?</p><p>Le <emphasis>mayoral</emphasis> se dirigea vers la porte. L�entrevue �tait termin�e. Ana�s avait encore une fois g�ch� son interrogatoire. Elle le rattrapa sur le seuil. La pluie s��tait arr�t�e. Un soleil incertain filtrait dans la cour, faisant briller les flaques comme des miroirs.</p><p>Elle aurait d� rattraper le coup mais ne put s�emp�cher de demander :</p><p>��C�est vrai que les toros bravos ne voient jamais de femelles ? �a les rend plus agressifs d�avoir les couilles pleines ?</p><p>Bernard Rampal se tourna vers elle. Il pronon�a entre ses dents serr�es :</p><p>��La tauromachie est un art. Et tout art a ses r�gles. Des r�gles s�culaires.</p><p>��On m�a dit que dans le campo, ils se montaient les uns sur les autres. Des encul�s dans l�ar�ne, �a la fout plut�t mal, non ?</p><p>��Cassez-vous de chez moi.</p></section><section><title><p>21</p></title><p>Merde. Merde. Merde.</p><p>Au volant de sa voiture, Ana�s s�injuriait elle-m�me. Apr�s son interrogatoire foireux de la veille aupr�s du m�decin golfeur, elle remettait �a avec l��leveur de taureaux. Il lui �tait impossible de ne pas �tre agressive. Impossible de ne pas tout g�cher avec ses attaques pu�riles, ses provocations � deux balles. Elle avait en charge une enqu�te criminelle et elle la jouait punk rebelle, en lutte contre le bourgeois.</p><p>Le sang lui cognait � la t�te. Une su�e glac�e voilait son visage. Si l�un ou l�autre client appelait le Parquet, elle �tait morte. On choisirait un autre enqu�teur, plus exp�riment�, moins impulsif.</p><p>Elle stoppa � Villeneuve-de-Marsan. Se moucha, s�envoya une rasade de collutoire et un coup de pulv�risateur. Elle h�sitait � visiter les gendarmes. Il faudrait �tre plus que jamais diplomate et elle s�en sentait incapable � cet instant. Elle mettrait Le Coz sur ce coup. Le meilleur pour les relations ext�rieures.</p><p>Elle enclencha une vitesse et repartit aussi sec. Cette fois, elle d�laissa les d�partementales et joignit la N10 puis l�E05. Direction Bordeaux.</p><p>Son portable sonna. Elle r�pondit d�un geste � elle roulait � 180 kilom�tre-heure.</p><p>��Le Coz. J�ai boss� toute la nuit, sur Internet. Et ce matin, aupr�s de l��tat civil et des services sociaux.</p><p>��Fais-moi la synth�se.</p><p>��Philippe Duruy est n� � Caen, en 1988. De parents inconnus.</p><p>��On n�a pas l�identit� de la m�re ?</p><p>��Non. Il est n� sous X.�Si on veut ouvrir le dossier, il va falloir mener une proc�dure et�</p><p>��Continue.</p><p>��Plac� sous tutelle de l�Aide Sociale � l�Enfance. Il rebondit de foyers en familles d�accueil. Il s�y tient � carreau, ou � peu pr�s. � 15 ans, il atterrit � Lille. Il commence un CAP d�agent de restauration polyvalent. Pour bosser dans les cantines. Au bout de quelques mois, il plaque tout et devient punk � chien. Des rangers, un molosse, et en route. On retrouve sa trace deux ans plus tard, au festival d�Aurillac.</p><p>��C�est quoi ?</p><p>��Un festival consacr� au th��tre de rue. Il est interpell� pour d�tention de stup�fiants. Mineur, il est lib�r�.</p><p>��Quels stup�fiants ?</p><p>��Amph�tes, ecsta, acide. J�ai trouv� aussi la trace d�au moins deux autres interpellations. � chaque fois dans le sillage d�un festival de rock ou d�une rave. Cambrai en avril 2008. Millau en 2009.</p><p>��Pour possession de stup�fiants ?</p><p>��Plut�t pour baston. Notre ami �tait du genre querelleur. Il s�est embrouill� avec les videurs.</p><p>Ana�s revoyait le corps de la victime qui comptait plus d�os que de kilos. Le m�me n�avait pas froid aux yeux. Ou alors il �tait compl�tement d�fonc� chaque fois. Une chose �tait s�re : pas question de lui injecter de force quoi que ce soit. Le tueur l�avait approch� en douceur.</p><p>��Et plus r�cemment ?</p><p>��Tout ce que j�ai, c�est une apparition en janvier dernier.</p><p>��� Bordeaux ?</p><p>��� Paris. Un autre concert. Le 24�janvier 2010 � l��lys�e-Montmartre. Duruy s�est battu, encore une fois. Il avait sur lui deux grammes de brown. Commissariat de la Goutte-d�Or. Cellule de d�grisement. Garde � vue. On l�a lib�r� dix-huit heures plus tard, sur ordre du juge.</p><p>��Pas de mise en examen ?</p><p>��Deux grammes, c�est de la consommation personnelle.</p><p>��Ensuite ?</p><p>��Plus rien jusqu�� la fosse de maintenance. On peut supposer qu�il est revenu ici fin janvier.</p><p>Inutile de retracer son pass� de zonard par le menu. Seuls comptaient les derniers jours. L�assassin �tait une rencontre de derni�re heure, qui n�appartenait pas au monde de la zone.</p><p>��T�as des nouvelles des autres ?</p><p>��Jaffar a pass� la nuit avec les zonards.</p><p>La nouvelle lui fit chaud au c�ur. Malgr� ses ordres, ni Le Coz ni Jaffar n��taient rentr�s dormir. <emphasis>Un pour tous, tous pour elle</emphasis>�</p><p>��Qu�est-ce qu�il a trouv� ?</p><p>��Pas grand-chose. Duruy n��tait pas du genre liant.</p><p>��Les foyers d�accueil ? Les soupes populaires ?</p><p>��Il y est en ce moment m�me.</p><p>��Et Conante ? Les bandes vid�o ?</p><p>��En plein visionnage. Pour l�instant, c�est z�ro. Duruy n�appara�t sur aucune.</p><p>��Zak ?</p><p>��Pas de nouvelles. Il doit secouer les dealers au r�veil. Il para�t que tu lui as demand� de prendre le relais.</p><p>Le Coz avait dit �a sur un ton ferm� mais elle n�avait pas le temps de m�nager les susceptibilit�s. Une id�e la traversa.</p><p>��Appelle Jaffar. Dis-lui de creuser sur le chien.</p><p>��Quoi le chien ? On a appel� les refuges animaliers. Aucune trace du clebs. D�ailleurs, on conna�t m�me pas sa race. � tous les coups, il est mort et enterr�.</p><p>��Interrogez les bouchers. Les march�s. Les grossistes en viande. Les mecs comme Duruy ont toujours des plans pour nourrir leur b�te.</p><p>Il y eut un bref silence. Le Coz parut d�sorient�.</p><p>��Qu�est-ce que tu cherches au juste ?</p><p>��Un t�moignage. Quelqu�un qui aurait vu Duruy en compagnie d�un autre homme � celui qui lui a inject� la dope.</p><p>���a m��tonnerait qu�un boucher ait la r�ponse.</p><p>��Qu�il voie aussi du c�t� des fringues, encha�na Ana�s. Duruy devait s�habiller dans les surplus ou chez Emma�s. Je veux que tu retraces ses derni�res acquisitions.</p><p>��Il devait surtout passer ses journ�es au tape-cul.</p><p>��Je suis d�accord. Il faut aussi trouver le lieu o� il faisait la manche. Un homme, avant nous, a fait le m�me boulot, tu piges ? Il l�a rep�r�. Surveill�. �tudi�. Mettez-vous dans ses pas. Vous croiserez peut-�tre son ombre. T�as des nouvelles photos de Duruy ?</p><p>��Ses portraits anthropom�triques, ouais.</p><p>��Montrez ces clich�s aux mecs que vous interrogez. Et envoie-les-moi sur mon iPhone.</p><p>��OK. Et moi ?</p><p>Ana�s le lan�a sur la piste des anesth�siques. V�rifier les stocks, les prescriptions d�Imalgene et de k�tamine dans la r�gion d�Aquitaine � �ventuellement les casses qui se seraient produits dans les cliniques ou les unit�s de production. Le Coz acquies�a, sans entrain.</p><p>Avant de raccrocher, elle lui demanda aussi de t�l�phoner aux gendarmes de Villeneuve-de-Marsan pour voir s�ils avaient avanc� de leur c�t�. Elle lui conseilla de prendre des gants�</p><p>Elle parvenait aux abords de Bordeaux. Elle eut une br�ve pens�e pour le flic gomin�. Le lieutenant avait une particularit� : des signes ext�rieurs de richesse qui ne cadraient pas avec son salaire. Ce confort ne venait pas de sa famille : Le Coz �tait le fils d�un ing�nieur � la retraite. Un jour ou l�autre, l�IGS se pencherait sur le probl�me. Ana�s ne se posait pas de questions : elle avait les r�ponses.</p><p>La m�tamorphose du flic datait du cambriolage d�un h�tel particulier, avenue F�lix-Faure, en 2008. Le Coz n�avait pas fait le coup mais il avait men� l�enqu�te. Il avait interrog� plusieurs fois la propri�taire des lieux, baronne d�un certain �ge qui poss�dait un grand cru du M�doc. Depuis cette rencontre, Le Coz portait une Rolex, conduisait une Audi TT, payait avec une Black Card � Infinite �. Il n�avait pas trouv� les voleurs. Il avait trouv� l�amour, quoi qu�en disent ses coll�gues. Un amour qui rimait avec un certain confort. Dans le sens inverse, cette histoire n�aurait choqu� personne.</p><p>Nouveau coup de fil. Jaffar.</p><p>��O� es-tu ? demanda-t-il.</p><p>��Je rentre sur Bordeaux. T�as trouv� quelque chose ?</p><p>��J�ai trouv� Raoul.</p><p>��Qui c�est ?</p><p>��Le dernier mec � avoir parl� � Duruy avant qu�il se fasse dessouder.</p><p>Nouvelle su�e sur ses tempes. Elle avait de la fi�vre. Sans l�cher son volant, elle s�envoya une rasade de sirop.</p><p>��Raconte.</p><p>��Raoul est un clodo qui vit sur les quais, aux abords de Stalingrad, rive gauche. Duruy lui rendait visite de temps en temps.</p><p>��Il l�a vu quand pour la derni�re fois ?</p><p>��Vendredi 12�f�vrier, en fin d�apr�s-midi.</p><p><emphasis>Le soir pr�sum� du meurtre</emphasis>. Un t�moin essentiel.</p><p>��Selon lui, Duruy avait rendez-vous. Le soir m�me.</p><p>��Avec qui ?</p><p>��Un ange.</p><p>��Quoi ?</p><p>��C�est ce que raconte Raoul. En tout cas, c�est ce que lui a dit Duruy.</p><p>Ana�s �tait d��ue. Un d�lire d��thylique ou de d�fonc�.</p><p>��Tu l�as ramen� au poste ?</p><p>��Pas � la bo�te. Au commissariat de la rue Ducau.</p><p>��Pourquoi l�-bas ?</p><p>��C��tait le plus pr�s. Il est en cellule de d�grisement.</p><p>��� 10 heures du matin ?</p><p>��Attends de voir le ph�nom�ne.</p><p>��Je passe par Fran�ois-de-Sourdis et je file l�-bas. Je veux l�interroger moi-m�me.</p><p>Elle raccrocha, retrouvant l�espoir. Ce travail de fourmi finirait par payer. Les moindres faits et gestes de la victime seraient reconstitu�s � jusqu�� son dernier contact avec le tueur. Elle v�rifia si elle avait re�u les photos de Duruy par SMS. Elle d�couvrit plusieurs portraits anthropom�triques. Le jeune punk n�avait pas l�air commode. M�ches noires hirsutes. Yeux charbonneux, soulign�s de kh�l. Piercings sur les tempes, les ailes du nez, les commissures. Philippe Duruy pr�sentait un curieux syncr�tisme. 50�% punk. 50�% gothique. 100�% teufeur.</p><p>Elle p�n�tra dans la ville et longea les quais. Le soleil �tait de retour sur l�esplanade des Quinconces. Le ciel lav� par l�averse crachait un bleu �blouissant au-dessus des immeubles encore brillants de pluie. Elle emprunta le cours Cl�menceau, �vita le quartier chic des Grands-Hommes puis s��carta du centre par la rue Juda�que. Elle ne r�fl�chissait pas pour s�orienter, une part d�elle-m�me, la part r�flexe, lui tenait lieu de GPS.</p><p>Rue Fran�ois-de-Sourdis, elle fon�a dans son bureau et v�rifia ses mails. Elle avait re�u le rapport du coordinateur de l�IJ, le bel Arabe. Il contenait un scoop : on avait retrouv� au fond de la fosse des particules d�un plancton sp�cifique, pr�sent sur la C�te basque. Or, on avait aussi d�couvert ce produit organique sous les ongles de l�amn�sique � le cow-boy de Pierre-Janet.</p><p>Ana�s d�crocha son t�l�phone dans l�espoir d�en savoir plus. Un lien direct entre la sc�ne d�infraction et le g�ant. Dimoun ne put que lui r�p�ter ce qu�il avait �crit puis encha�na :</p><p>��Vous connaissez un psychiatre du nom de Mathias Freire ?</p><p>��Oui.</p><p>��C�est votre expert dans cette affaire ?</p><p>��Nous n�avons pas saisi d�expert. Nous n�avons m�me pas de suspect. Pourquoi ?</p><p>��Il m�a appel� hier soir.</p><p>��Qu�est-ce qu�il voulait ?</p><p>��Conna�tre nos r�sultats d�analyses.</p><p>��Ceux de la sc�ne d�infraction ?</p><p>��Non. Ceux des pr�l�vements de l�amn�sique.</p><p>��Vous les lui avez donn�s ?</p><p>��Il m�a dit qu�il appelait de votre part !</p><p>��Vous lui avez signal� que le plancton se trouvait aussi dans la fosse ?</p><p>Dimoun ne r�pondit pas. Plus �loquent qu�un aveu. Elle n��tait en col�re ni contre le psychiatre, ni contre le technicien. Chacun suivait son id�e. � la guerre comme � la guerre.</p><p>Elle allait raccrocher quand le scientifique reprit :</p><p>��J�ai autre chose pour vous. Le temps que je vous envoie mon rapport, d�autres r�sultats sont tomb�s. Un truc auquel je ne croyais pas du tout.</p><p>��Quoi ?</p><p>��On a tent� une transmutation chimique sur les parois de la fosse. Une technique qui peut permettre de r�cup�rer des marques papillaires, m�me sur une surface tremp�e.</p><p>��Vous avez r�cup�r� des empreintes ?</p><p>��Quelques-unes. Et ce ne sont pas celles de la victime.</p><p>��Vous les avez compar�es avec celles de l�amn�sique ?</p><p>��Je viens de le faire. Ce ne sont pas ses empreintes non plus. Un autre gars est pass� dans cette fosse.</p><p>Des picotements sur tout le corps. <emphasis>Un troisi�me homme</emphasis>. L�assassin ?</p><p>��Je vous les envoie ? fit Dimoun face au silence d�Ana�s.</p><p>���a devrait d�j� �tre fait.</p><p>Elle raccrocha sans m�me le saluer. Vraiment � des ann�es-lumi�re de toute strat�gie de s�duction. On n�en �tait plus l�. Seule comptait l�enqu�te. Avant de filer au commissariat de la rue Ducau, elle appela Zakraoui � elle avait remarqu� en arrivant qu�il n��tait pas dans son bureau.</p><p>��Zak, du nouveau ?</p><p>��Non. Je continue avec les dealers. Certains connaissent Duruy mais personne n�a entendu parler d�une dope aussi pure. Et toi, l��leveur de taureaux ?</p><p>��Je t�expliquerai. Rends-moi un service. Passe au CHS Pierre-Janet et v�rifie que l�amn�sique de Saint-Jean est toujours l�-bas. Pr�viens le psy, Mathias Freire, que je passerai dans l�apr�s-midi l�interroger de nouveau.</p><p>��Le psy ou l�amn�sique ?</p><p>��Les deux.</p></section><section><title><p>22</p></title><p>���a fait dr�le de rentrer chez soi.</p><p>Ils roulaient sur la N10 en direction du Pays basque. Ils �taient partis plus t�t que pr�vu, avant midi. Freire avait install� Bonfils � l�arri�re. Le colosse s��tait plac� au milieu de la banquette et s�agrippait aux deux si�ges avant. Un vrai m�me.</p><p>En quelques heures, l�homme s��tait transform�. Il r�int�grait � vue d��il sa peau de p�cheur, son identit� effac�e. Sa psych� paraissait �tre une mati�re souple, mall�able, qui reprenait peu � peu sa forme d�origine.</p><p>��Et Sylvie, qu�est-ce qu�elle t�a dit ?</p><p>��Elle est tr�s heureuse de te retrouver. Elle �tait plut�t inqui�te.</p><p>Bonfils secoua la t�te avec vigueur. Son chapeau obstruait le champ de vision du r�troviseur. Le psychiatre utilisait les miroirs ext�rieurs.</p><p>��J�en reviens pas, doc� J�en reviens pas� Qu�est-ce qui m�est arriv� ?</p><p>Freire ne r�pondit pas. Une bruine poissait le pare-brise. Les pins d�filaient de part et d�autre de la route. Il d�testait les Landes. Cette for�t sans limite, ces arbres trop fins, trop droits, plant�s dans du sable. Et l�oc�an au-del�, avec ses dunes, ses plages, sans contours elles non plus. Ce paysage infini l�angoissait.</p><p>Discr�tement, il mit en route son dictaphone.</p><p>��Parle-moi de ta famille, Patrick.</p><p>��Y a pas grand-chose � dire.</p><p>Avant de se mettre en route, Freire l�avait d�j� interrog� dans son bureau. Il avait obtenu un portrait parcellaire. 54 ans. P�cheur � Gu�thary depuis six ans. Auparavant, des petits boulots dans le sud de la France. D�abord � l�est puis � l�ouest. Notamment sur des chantiers � �l�ment qu�on retrouvait dans son esquisse de nouvelle identit�. Patrick s��tait toujours d�brouill� mais � la limite de l�errance, du vagabondage.</p><p>��Tu as des fr�res ? des s�urs ?</p><p>Le g�ant s�agita sur son si�ge. Freire sentait l�habitacle bouger � chaque mouvement.</p><p>��On �tait une famille de cinq m�mes, fit-il enfin. Deux fr�res, trois s�urs.</p><p>��Tu les vois toujours ?</p><p>��Non. On vient de Toulouse. Ils sont rest�s dans la r�gion.</p><p>��Et tes parents ?</p><p>��Morts y a longtemps.</p><p>��Tu as pass� ton enfance � Toulouse ?</p><p>��� c�t�. � Gheren, un p�tit bled de la banlieue. On vivait � 7 dans un F2.</p><p>Le flux de la m�moire revenue, claire, pr�cise. Il n��tait plus question d�hypnose, de solutions chimiques, de bribes arrach�es.</p><p>��Avant Sylvie, tu as connu des histoires s�rieuses ?</p><p>Le colosse h�sita, puis reprit plus bas :</p><p>��Les femmes et moi, �a jamais �t� le P�rou.</p><p>��Donc, pas d�histoires ?</p><p>��Une seule. � la fin des ann�es 80.</p><p>��O� ?</p><p>��Pr�s de Montpellier. � Saint-Martin-de-Londres.</p><p>��Comment s�appelait-elle ?</p><p>��C�est vraiment important de parler de tout �a ?</p><p>Freire acquies�a de la t�te. Il gardait les yeux braqu�s sur la route. Biscarosse. Mimizan. M�zos� Toujours la ligne des pins. Le crachin. La monotonie asphyxiante�</p><p>��Marina, murmura Patrick. Elle voulait se marier.</p><p>��Et toi ?</p><p>��Pas trop, mais on s�est mari�s quand m�me.</p><p>Mathias �tait surpris. Bonfils s��tait donc fix� une fois.</p><p>��Vous avez eu des enfants ?</p><p>��Non. J�ai jamais voulu.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��J�ai pas des super-souvenirs de ma propre enfance.</p><p>Freire n�insista pas. Il gratterait dans les dossiers sociaux de l��poque. Il y avait de fortes chances pour que Bonfils ait grandi dans un foyer de mis�re, marqu� par l�alcoolisme et les violences conjugales. La tendance aux fugues dissociatives pouvait puiser ses racines dans une enfance chaotique.</p><p>��Qu�est-ce qui s�est pass� avec Marina ? Vous avez divorc� ?</p><p>��Jamais. J�me suis barr�, c�est tout. Elle est � N�mes maintenant, je crois.</p><p>��Pourquoi tu es parti ?</p><p>Pas de r�ponse. Une fuite, d�j�, mais sans changement d�identit�. Freire imaginait une existence qui refusait tout engagement. Une succession d�h�sitations, de vell�it�s, d�esquives�</p><p>Il laissa le silence s�imposer dans l�habitacle. Le soleil r�apparaissait, coloriant le ciel d�un mordor� tirant sur le rouille. D�autres noms de villages d�filaient. Hossegor. Capbreton. Les for�ts landaises touchaient � leur fin. Mathias en �prouvait un soulagement secret. Il crut que Bonfils s��tait endormi mais son �norme carcasse r�apparut dans le r�troviseur.</p><p>��Doc, je vais rechuter ?</p><p>��Il n�y a aucune raison.</p><p>��Je me souviens de rien. Qu�est-ce que je t�ai racont� ?</p><p>��Il vaut mieux ne pas revenir l�-dessus.</p><p>Freire aurait aim� au contraire revenir sur chaque d�tail. D�crypter chaque cr�ation de son inconscient. Ainsi, il notait au passage que Patrick avait baptis� sa compagne fictive � Auffert � � deux syllabes qui pouvaient bien s�r s��crire � offert �. En r�alit�, Mathias aurait pr�f�r� garder Bonfils sous observation afin d�arpenter les chemins de sa psych�.</p><p>Comme s�il suivait la m�me id�e, Bonfils demanda :</p><p>��Tu vas continuer � t�occuper de moi ?</p><p>��Bien s�r. Je vais venir te voir. Mais on va travailler avec des m�decins du Pays basque.</p><p>��J�veux pas d�autres <emphasis>spycatres</emphasis>. (Il parut se souvenir d�un autre d�tail.) Et cette histoire de cl� � molette ? d�annuaire ? le sang ?</p><p>��Je n�en sais pas plus que toi, Patrick. Mais si tu me fais confiance, je te jure que nous allons �claircir tout �a.</p><p>Le g�ant se tassa au fond de la banquette. La sortie BIARRITZ apparut au-dessus des voies de bitume.</p><p>��Prends l�, ordonna-t-il. J�ai laiss� ma voiture sur le parking de la gare.</p><p>��Ta voiture ? Tu te souviens de �a ?</p><p>��Je crois, ouais.</p><p>��Tu sais o� tu as mis tes cl�s ?</p><p>��Merde, fit-il en palpant, par r�flexe, les poches de son pantalon. C�est vrai. J�en sais rien.</p><p>��Et tes papiers d�identit� ?</p><p>Bonfils perdit tout enthousiasme :</p><p>��Je sais pas ce que j�en ai foutu non plus. Je sais plus rien�</p><p>Freire prit la rampe sur la droite et suivit la direction de Biarritz. L�atmosph�re changea d�un coup. Le soleil braquait maintenant ses rayons � d�couvert. Les rues montaient et descendaient comme sous l�influence d�une humeur sautillante. Des maisons � colombages rouges ou bleus jaillissaient d�une autre �poque � d�une autre culture. Au sommet de chaque colline, les toits de tuiles roses s��grenaient jusqu�� la mer. C��tait d�une beaut� violente, intacte, presque primitive.</p><p>��Laisse tomber la bagnole, dit Bonfils d�une voix sourde. Suis le littoral. Apr�s Bidard, c�est Gu�thary.</p><p>Ils long�rent une c�te �clabouss�e de gen�ts et de bruy�res, o� les constructions baln�aires s�agglutinaient au point de se chevaucher. Ces baraques n�avaient plus rien de traditionnel ni d�harmonieux. Pourtant, un parfum basque, tr�s ancien, plus fort que tout, flottait. Les pins, les ajoncs, les tamaris venaient l�cher le seuil des maisons. L�air marin, dor�, sal�, surfait sur le vent et enluminait chaque d�tail.</p><p>Mathias souriait malgr� lui. Il se dit qu�il aurait d� s�installer dans cette r�gion. La route devint d�un coup plus �troite � on ne pouvait passer qu�� une seule voiture � jusqu�� une petite place de village ombrag�e. Ils �taient arriv�s � Gu�thary. Serr�es au coude � coude, les maisons � colombages avaient l�air de mener un conciliabule, pench�es sur les terrasses des caf�s. Au fond, un fronton de pelote basque se dressait comme une main, en signe de bienvenue.</p><p>��Tout droit, fit Bonfils d�une voix charg�e d�excitation. On arrive au port.</p></section><section><title><p>23</p></title><p>Mathias Freire pensait avoir le cuir dur mais les retrouvailles entre Patrick et Sylvie le touch�rent en profondeur. L��ge des protagonistes, leur amour qu�on sentait encore fr�missant, et cette pudeur tout en retenue qui s�exprimait par des cillements, des mots murmur�s, des gestes h�sitants, bien plus poignants que de grandes effusions.</p><p>Il y avait aussi leur d�gaine de laiss�s-pour-compte. Sylvie �tait une petite femme rougeaude, � la face ravag�e de rides et de cicatrices. Sa couperose et ses traits bouffis trahissaient un pass� d�alcoolique. Comme Patrick, elle avait d� conna�tre des ann�es � ciel ouvert. Au bout de leurs gal�res, ces deux-l� s��taient trouv�s.</p><p>Le d�cor ajoutait au r�alisme po�tique de la sc�ne. Le port de Gu�thary n��tait qu�une pente de ciment o� s��chouaient quelques barques, peintes de couleurs vives. Le temps s��tait d�j� couvert. � travers les nuages, le soleil s�obstinait pourtant et distillait une lumi�re vitreuse. La s�quence semblait se d�rouler au fond d�une bouteille de verre � comme celles qui abritent des voiliers miniatures.</p><p>��Je sais pas comment vous remercier, dit Sylvie en se tournant vers Mathias.</p><p>Il s�inclina en silence. Sylvie fit un geste vers une coursive en bois, accot�e � la roche, qui surplombait la mer :</p><p>��Venez. On va marcher.</p><p>Freire observa son allure. Cheveux gras, pull informe, pantalon de jogging poch�, baskets sans �ge� Dans ce naufrage, seuls les yeux surnageaient. Brillants et vifs comme deux galets clairs, laqu�s de pluie.</p><p>La femme contourna les barques � sec et prit le chemin de la passerelle. Patrick, de son c�t�, se dirigea vers une barque � flot, amarr�e � quelques m�tres de la jet�e. Sans doute son fameux bateau, sujet de tous les stress. La coque affichait fi�rement en lettres jaunes : <strong>JUPITER</strong>.</p><p>Freire rattrapa Sylvie, s�accrochant � la rampe branlante. Elle roulait une cigarette d�une main, indiff�rente aux embruns et au relief de la coursive.</p><p>��Vous pouvez m�expliquer ce qui s�est pass� ?</p><p>Freire raconta. La gare Saint-Jean. La fugue psychique de Patrick. Ses efforts inconscients pour devenir quelqu�un d�autre. Le hasard de l�infirmi�re de Gu�thary. Il occulta le d�tail du sang sur l�annuaire et la cl�, la pr�sence d�un cadavre � la gare Saint-Jean : Ana�s Chatelet d�boulerait bien assez vite.</p><p>Sylvie ne disait rien. Un gros briquet rouill� se mat�rialisa entre ses doigts. Elle alluma sa clope.</p><p>��C�est pas croyable, finit-elle par l�cher d�une voix rauque.</p><p>��Ces derniers jours, vous n�avez rien remarqu� de bizarre dans son attitude ?</p><p>Elle haussa les �paules. Ses m�ches filandreuses se plaquaient sur sa face us�e. Elle tirait de grosses bouff�es et recrachait des panaches de locomotive, aussit�t balay�s par le vent marin.</p><p>��Patrick, il parle pas beaucoup�</p><p>��Il n�a jamais eu d�absences ? Des pertes de m�moire ?</p><p>��Non.</p><p>��Parlez-moi de ses soucis.</p><p>Elle fit quelques pas sans r�pondre. La mer grondait sous leurs pieds. Elle respirait. Vrombissait. Reculait pour mieux revenir avec une fureur redoubl�e.</p><p>��Des histoires de fric. Rien d�original. Patrick avait fait un emprunt pour le bateau. Y voulait �tre son propre chef. Mais la saison a pas �t� bonne.</p><p>��Des saisons, il y en a plusieurs dans l�ann�e, non ?</p><p>��Je parle de la plus importante. Celle d�octobre. Le thon blanc. On a tout juste eu de quoi vivre et payer les autres, les coll�gues. Alors, la banque�</p><p>��Pour l�achat du bateau, comment avez-vous fait ? Il avait un apport ?</p><p>��C�est moi qu�ai apport� les fonds.</p><p>Freire marqua sa surprise. Sylvie sourit.</p><p>��J�ai pas l�air comme �a mais j�ai du bien. Enfin, j�avais. Une cabane � Bidart. On l�a vendue et on a investi dans le rafiot. Depuis, on coule. Les dettes aux fournisseurs. Les traites de la banque. Vous pouvez pas comprendre�</p><p>Sylvie paraissait penser que Mathias appartenait � la classe des milliardaires. Il ne s�en formalisa pas. Les sensations prenaient le pas sur ses pens�es. Les bourrasques du large �taient charg�es d�embruns et de soleil argent�. Il sentait le sel sur ses l�vres. La lumi�re de mercure au bout de ses cils.</p><p>La petite bonne femme lan�ait des regards par-dessus son �paule, en direction de Patrick. Il avait saut� � bord du bateau et trifouillait dans sa cale � sans doute le moteur. Elle le surveillait comme une m�re son gamin.</p><p>��Il vous a parl� de sa vie� d�avant ?</p><p>��Sa femme, vous voulez dire ? Il en parle pas beaucoup mais c�est pas un secret.</p><p>��Il a des contacts avec elle ?</p><p>��Jamais. �a s�est mal fini entre eux.</p><p>��Pourquoi il n�a pas divorc� ?</p><p>��Avec quel fric ?</p><p>Freire n�insista pas. Il n�avait aucune exp�rience dans ce domaine. Mariage. Engagement. Divorce. Des notions �trang�res � sa vie.</p><p>��Sur son enfance, il vous a dit quelque chose ?</p><p>��Vous savez donc rien, r�pliqua-t-elle avec une nuance de m�pris.</p><p>��Quoi ?</p><p>��Il a tu� son p�re.</p><p>Mathias encaissa le coup.</p><p>��Son p�re �tait ferrailleur, continua-t-elle. Patrick l�aidait.</p><p>��� Gheren ?</p><p>��Le bled o� ils vivaient avec ses parents. J�me souviens plus du nom.</p><p>��Que s�est-il pass� ?</p><p>��Y se sont battus. Le p�re picolait et il cognait. Il a gliss� dans le bac d�acide qui servait � d�caper les vieux m�taux. Le temps que Patrick le sorte de l�, le vieux �tait mort. Il avait 15 ans. Moi, je dis que c�est un accident.</p><p>��Il y a eu une enqu�te ?</p><p>��J�sais pas. En tout cas, Patrick a pas fait de taule.</p><p>Facile � v�rifier. Mathias avait la confirmation de son pressentiment. Une enfance � la dure. Un drame familial qui avait provoqu� une faille au fond de son inconscient. Une fissure qui n�avait cess� de s�ouvrir jusqu�� engloutir compl�tement sa personnalit�</p><p>��Vous savez ce qu�il a fait apr�s ? Il est rest� dans sa famille ?</p><p>��Y s�est engag� dans la L�gion.</p><p>��La L�gion �trang�re ?</p><p>��Y se sentait responsable de la mort de son p�re. Il a agi comme un criminel.</p><p>Ils �taient parvenus au bout de la passerelle. Sans se concerter, ils pivot�rent et revinrent lentement vers le port. Sylvie lan�ait toujours des coups d��il vers Patrick � bord de son esquif. Le p�cheur paraissait les avoir totalement oubli�s.</p><p>��Patrick, reprit le psychiatre, il n�a jamais eu d�autres ennuis avec la justice ?</p><p>��Qu�est-ce que vous croyez ? C�est pas parce qu�on est pauvre qu�on est un voyou. Patrick, il a eu des p�riodes difficiles, mais il est toujours rest� dans le droit chemin.</p><p>Freire n�insista pas. Il voulait confronter les �l�ments invent�s par Pascal Mischell avec la vraie vie de Patrick Bonfils.</p><p>��Vous allez parfois dans le bassin d�Arcachon ?</p><p>��Jamais.</p><p>��Le nom de Thibaudier vous dit quelque chose ?</p><p>��Non.</p><p>��H�l�ne Auffert ?</p><p>��C�est qui celle-l� ?</p><p>Freire sourit pour lui signifier qu�il n�y avait aucun danger de ce c�t�. La femme sortit de nouveau son tabac et ses feuilles � rouler. Elle n�avait pas l�air convaincu. En quelques secondes, elle se concocta une deuxi�me cigarette.</p><p>��Vous a-t-il d�j� racont� un r�ve qu�il fait souvent ?</p><p>��Quel r�ve ?</p><p>��Il marche dans un village ensoleill�. Il y a une explosion tr�s blanche et son ombre reste fix�e contre un mur.</p><p>��Jamais.</p><p>Nouvelle confirmation. Le r�ve datait du traumatisme. Il revint aux r�f�rences de Pascal Mischell. Peter Schlemihl. Hiroshima�</p><p>��Patrick lit-il beaucoup ?</p><p>��Il arr�te pas. Notre maison, c�est pire qu�la biblioth�que municipale.</p><p>��Quel genre de livres ?</p><p>��D�histoire surtout.</p><p>Prudemment, Freire en arriva au jour�J.</p><p>��Quand il est parti � la banque, Patrick n�a pas mentionn� une autre course, une visite ?</p><p>��Vous �tes flic ou quoi ? Pourquoi toutes ces questions ?</p><p>��Je dois comprendre ce qui lui est arriv�. Je veux dire : mentalement. Je dois reconstituer, point par point, la journ�e o� il s�est dissous en lui-m�me. Je veux le soigner, vous comprenez ?</p><p>Elle balaya l�air d�tremp� avec sa clope, sans r�pondre. Elle avait sa dose. Ils rejoignirent l�embarcad�re en silence. Bonfils bichonnait toujours son moteur. De temps � autre, son visage apparaissait. M�me � cette distance, il paraissait heureux et serein.</p><p>��Il faut que je revoie Patrick, conclut Freire.</p><p>��Non, fit Sylvie en balan�ant son m�got dans la mer. Laissez-le tranquille. Tout ce que vous avez fait, c�est super. Maintenant, c�est moi qui prends le relais. J�suis p�t��tre pas une savante mais j�sais que Patrick, c�qui lui faut, c�est qu�on parle plus de tout �a.</p><p>Freire ne gagnerait rien � n�gocier maintenant.</p><p>��Tr�s bien, capitula-t-il. Mais je vous donnerai les coordonn�es d�un confr�re � Bayonne ou � Saint-Jean-de-Luz. Ce qui lui est arriv� est grave, vous comprenez ? Il doit consulter.</p><p>La petite femme ne r�pondit pas. Freire lui serra la main et fit un geste de salut � Patrick, qui lui r�pondit avec enthousiasme.</p><p>��Je vous appelle demain, d�accord ?</p><p>Pas de r�ponse. Ou bien le vent l�avait aspir�e. Freire remonta la pente de ciment. Ouvrant sa porti�re, il se retourna. Sylvie, avec sa d�marche de culbuto, rejoignait son homme.</p><p>Le psychiatre se glissa dans l�habitacle et d�marra.</p><p>Avec ou sans leur accord, il aiderait ces deux gueules cass�es.</p></section><section><title><p>24</p></title><p>��Moi, j�cherche la faille cosmique.</p><p>La main noire caressait le mur l�zard� de la cellule de d�grisement.</p><p>��Quand j�l�aurai trouv�e, je m��chapperai�</p><p>Ana�s ne prit pas la peine de commenter. Dix minutes qu�elle subissait les d�lires de Raoul le pochetron. Elle rongeait son frein.</p><p>��J�ai qu�� suivre la ligne, continua le clochard, le nez sur une nouvelle craquelure.</p><p>Ana�s passa aux choses s�rieuses. Elle sortit le cubi du sac plastique qu�elle avait achet� en route. D�un coup, les yeux de Raoul flamb�rent. Deux bulles chauff�es � blanc. Il attrapa le cubi et le vida d�un trait.</p><p>��Alors, Philippe Duruy ?</p><p>Le clochard s�essuya la bouche d�un revers de manche et l�cha un rot sonore. Son visage rouge �voquait une charogne prise dans des fils barbel�s. Poils de barbe, cheveux, sourcils : des traits de fer plant�s dans tous les sens sur sa peau sanguine.</p><p>��Fifi, j�le connais bien. Y dit toujours qu�il a l�c�ur qui bat � 120 et le cerveau � 8,6.</p><p>Ana�s saisit la double allusion. 120 BPM, c�est le tempo de la techno. � 8,6 �, une r�f�rence � la bi�re Bavaria et ses 8�6. La bi�re des champions � des punks, des teufeurs, des marginaux de tous poils. Raoul parlait de Fifi au pr�sent. Il ne savait pas qu�il �tait mort.</p><p>��En v�rit�, c�est un vrai tar�.</p><p>��Je croyais que vous �tiez potes.</p><p>��L�amiti�, �a emp�che pas la lucidit�.</p><p>Ana�s faillit �clater de rire. L��pave continua :</p><p>��Fifi, y fait tout et son contraire. Y prend d�l�h�ro, il arr�te. Il �coute du metal, il �coute de la techno. Il est gothique et pis le jour d�apr�s, il est punk�</p><p>Elle tenta d�imaginer le quotidien du gamin. Une vie d�errance, de bagarres, de d�fonce. Des shoots d�h�ro, des envol�es � l�ecsta, des nuits pass�es le visage coll� � des murs d�enceinte, des r�veils dans des lieux inconnus, sans le moindre souvenir. Chaque jour poussait l�autre, avec toujours l�espoir de d�crocher.</p><p>Raoul avait attaqu� une digression sur les go�ts musicaux de Duruy :</p><p>��Moi, j�lui disais : ta musique, c�est d�la merde. Tes mecs, y font que copier. Marilyn Manson, c�est Alice Cooper. La techno, c�est Kraftwerk. Le R&amp;B�</p><p>��C�est Isaac Hayes.</p><p>��Exactement. On prend les m�mes et on recommence !</p><p>��Fifi, de quoi vivait-il ?</p><p>��Y faisait la cheum, comme m�.</p><p>��� Bordeaux ?</p><p>��� Bordeaux et partout o� il allait. T�as pas un autre cubi ?</p><p>Ana�s proposa son deuxi�me carton. L�autre le rin�a en une seule goul�e. Il ne rota pas mais elle eut peur qu�il pisse dans son froc. Il portait un manteau � chevrons si sale qu�on ne distinguait plus les motifs du tissu. Un pantalon de treillis raide de crasse. Des espadrilles us�es jusqu�� la corde, r�v�lant des pieds nus et noirs. Ana�s avait le nez bouch� mais elle s��tait tout de m�me enduit les narines de Vicks Vaporub.</p><p>Raoul balan�a le cubi � l�autre bout de la cellule. Il �tait temps d�attaquer le vif du sujet.</p><p>��Il y a quelques jours, Fifi t�a parl� d�un ange�</p><p>Raoul se coin�a dans l�angle des deux murs et se gratta le dos comme un animal, en agitant les �paules.</p><p>��Un ange, ouais, ricana-t-il� qu�allait lui donner de la poudre d�ange�</p><p><emphasis>Son tueur</emphasis>. C��tait la premi�re fois qu�on lui parlait explicitement de lui.</p><p>Elle se pencha vers Raoul et articula avec nettet� :</p><p>��Il le connaissait bien ?</p><p>��Non. Le mec, y v�nait de le rencontrer.</p><p>��Sur lui, qu�est-ce qu�il t�a dit au juste ?</p><p>��Qu�il allait l�emmener au ciel. Y parlait tout le temps de Saint-Julien j�sais pas quoi�</p><p>��Saint-Julien-l�Hospitalier.</p><p>��C�est �a.</p><p>��Pourquoi lui ?</p><p>Raoul parut avoir un �clair de lucidit� :</p><p>��Fifi, il a arr�t� l��cole tr�s t�t mais y se souvenait de cette l�gende. Un prince tue ses parents par erreur. Alors y s�en va tr�s loin. Y devient passeur. Une nuit, y a un l�preux qui lui demande de franchir le fleuve. Julien l�accueille, le nourrit, le r�chauffe avec son corps. Le l�preux l�emporte au ciel. C��tait J�sus-Christ. Fifi, y disait que cet ange-l�, il �tait venu le chercher lui aussi, qu�il allait l�emporter au septi�me ciel�</p><p>��Pourquoi pensait-il <emphasis>pr�cis�ment</emphasis> � cette l�gende ?</p><p>��Parce que son ange, il �tait l�preux.</p><p>��L�preux ?</p><p>��Le type avait le visage enroul� dans des chiffons.</p><p>Ana�s chercha � visualiser la sc�ne. Un type enturbann� croise Philippe Duruy. Il lui propose le grand trip. Le zonard fantasme sur le personnage, et sa proposition. La rencontre avait-elle �t� film�e par une cam�ra de s�curit� ?</p><p>��Quand tu as vu Fifi pour la derni�re fois, qu�est-ce qu�il t�a dit exactement ?</p><p>��Qu�il avait rendez-vous avec le l�preux, le soir m�me. Ils allaient franchir ensemble le fleuve. Des conneries.</p><p>��Le rendez-vous, o� �a devait se passer ?</p><p>��J�sais pas.</p><p>��Toi, quand tu l�as vu, c��tait o� ?</p><p>��Sur les quais. Pr�s de Stalingrad. Le Fifi, il �tait vraiment excit�.</p><p>��� quelle heure ?</p><p>��J�me rappelle pas. En fin d�apr�s-midi.</p><p>Ana�s passa en revue chaque d�tail :</p><p>��Fifi, il a un chien, non ?</p><p>��Ouais. Comme tous les zonards. T�as pas un aut� cubi ?</p><p>��Non. Comment il s�appelle ?</p><p>��Mirwan. C�est le nom d�un saint g�orgien. Compl�tement barr�, l�Fifi.</p><p>��Il l�avait ce jour-l� ?</p><p>��Bien s�r.</p><p>��Depuis, le chien, tu l�as revu ?</p><p>��Pas plus qu�j�ai revu Fifi�</p><p>Sa voix s��teignit. Le clochard avait perdu toute �nergie. Ses pupilles s��taient �teintes. Il aurait fallu encore du carburant mais Ana�s �tait � sec. Elle se leva, �vitant de fr�ler le sac � crasse.</p><p>��On va te lib�rer.</p><p>Elle frappa la paroi vitr�e de la cellule. Un planton se mat�rialisa.</p><p>Dans son dos, Raoul demanda :</p><p>��Fifi, qu�est-ce qui lui est arriv� ?</p><p>��On n�en sait rien.</p><p>Raoul �clata de rire alors qu�on ouvrait la paroi vitr�e :</p><p>��Les flics, vous nous prenez toujours pour des cons mais les plus cons, c�est encore vous. Tu crois qu�j�ai pas compris que le Fifi, y s�est fait dessouder ?</p><p>Elle sortit de la cellule sans un mot. Recrach�e comme le noyau d�un fruit pourri. D�un revers de manche, elle essuya le Vicks Vaporub sous son nez. Coup d��il � sa montre : midi. Elle entendait le tic-tac du compte � rebours. Elle avait esp�r� beaucoup de cette entrevue mais n�avait rien obtenu de pr�cis.</p><p>En montant dans sa voiture, elle appela Le Coz. En deux heures, le flic �tait devenu un sp�cialiste de la production et de la vente d�Imalgene. Il avait dress� la liste des prescriptions sign�es en Gironde ces quatre derni�res semaines : on contactait chaque v�to, chaque parc animalier, etc. On v�rifiait aussi les stocks, les commandes, les ventes� La v�rification prendrait au moins la journ�e.</p><p>C�t� casse, deux cliniques v�t�rinaires, l�une pr�s de Bordeaux, l�autre dans les environs de Libourne, avaient �t� cambriol�es durant le mois de janvier. Mais cela ne signifiait rien. Renseignements pris, la k�tamine poss�de des vertus hallucinog�nes pour les humains. Il existe m�me une fili�re parall�le de revente chez les d�fonc�s. Selon les enqu�teurs des deux cambriolages, les soup�ons se portaient plut�t sur des trafiquants de ce genre�</p><p>Ana�s demanda des nouvelles de Jaffar. Toujours sur les traces du chien et des fringues de Duruy. Quant � Zak et Conante, pas de nouvelles depuis le dernier appel.</p><p>��T�es � la bo�te ? demanda-t-elle en mani�re de conclusion.</p><p>��Ouais.</p><p>��On a re�u les empreintes envoy�es par l�IJ ?</p><p>��Y a une heure.</p><p>��Et alors ?</p><p>��On les a pas encore compar�es au fichier. On a un bug.</p><p>Les commissariats sont �quip�s des logiciels les moins chers et des b�canes les moins �volu�es du march�. Dans chaque poste de police, on pourrait ouvrir une main courante, rien que pour noter les pannes qui surviennent chaque jour.</p><p>��Qu�a dit notre expert ?</p><p>Celui qu�on baptisait ainsi �tait un lieutenant de police qui avait suivi un stage d�informatique de quelques jours. Silence de Le Coz.</p><p>��Putain, fit Ana�s entre ses dents. Appelez un r�parateur. Un vrai.</p><p>��Un mec est d�j� sur le coup.</p><p>��Qui ?</p><p>��Mon voisin de palier. Un programmateur de jeux vid�o.</p><p>Ana�s �clata de rire nerveusement. Trop, c��tait trop. Elle imaginait le geek venu � la rescousse des flics. La contre-culture alli�e aux gardiens de l�ordre.</p><p>��Alors ?</p><p>��C�est r�par�.</p><p>��T�as donc acc�s au fichier central ?</p><p>��Non.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��On a perdu le cahier.</p><p>Ana�s jura. Pour l�utilisation de chaque logiciel, l�administration imposait un mot de passe. Des s�quences de lettres et de chiffres impossibles � m�moriser. Ces hi�roglyphes �taient consign�s dans un cahier, � l�usage de tout le service.</p><p>Sans cahier, pas de mot de passe.</p><p>Sans mot de passe, pas de consultation.</p><p>Ana�s d�marra. On �tait loin des Experts. Le tic-tac devenait assourdissant. Elle raccrocha et songea de nouveau � Zak. Il �tait cens� passer au CHS jeter un coup d��il sur l�amn�sique � le suspect num�ro un. Pourquoi ne l�avait-il pas rappel�e ? Elle ouvrit son t�l�phone.</p></section><section><title><p>25</p></title><p>��Qu�est-ce que c�est que ces conneries ?</p><p>Ana�s hurlait dans le combin�. Freire tenta de calmer le jeu :</p><p>��En tant que m�decin, j�ai pris sur moi de transf�rer�</p><p>��Un t�moin direct ?</p><p>��Un patient amn�sique.</p><p>��Vous deviez nous pr�venir du moindre de ses faits et gestes.</p><p>��Premi�re nouvelle.</p><p>Freire roulait sur la N10. Ana�s Chatelet venait d�apprendre le transfert de Bonfils, organis� par lui-m�me. Elle avait aussi parl� au coordinateur de l�IJ qui lui avait r�v�l� ses mensonges de la veille et surtout la pr�sence du plancton sur les mains de Bonfils et dans la fosse de maintenance. Il y avait de quoi p�ter les plombs.</p><p>��Je commence � en avoir marre de vos grands airs, siffla-t-elle � l�autre bout de la connexion.</p><p>��Mes grands airs ?</p><p>��Le psychiatre au diagnostic qui tue. Le sondeur d��mes qui sauve tout le monde. Pour l�instant, il s�agit d�un meurtre et c�est l�affaire des keufs, putain !</p><p>��Je vous r�p�te que mon patient est�</p><p>��Votre patient est notre suspect num�ro un.</p><p>��Ce n�est pas ce que vous m�avez dit.</p><p>��Vous savez depuis hier que l�amn�sique a laiss� des traces dans la fosse. Il faut vous faire un dessin ?</p><p>��Rien ne dit que�</p><p>��Complicit� de fuite, extorsion ill�gale d�informations dans le cadre d�une enqu�te judiciaire, vous savez combien �a co�te ?</p><p>Devant lui, Freire voyait toujours d�filer la for�t landaise. Les pins maritimes raturaient le ciel. La pluie avait recommenc�.</p><p>���coutez, fit-il de sa voix la plus pos�e � celle qu�il utilisait avec les forcen�s. Il y a un fait nouveau. Nous avons identifi� le patient.</p><p>��Quoi ?</p><p>Mathias r�suma la situation. Ana�s l��coutait en silence. Il pensait avoir marqu� un point mais elle repartit en force :</p><p>��Vous �tes en train de m�expliquer que le gars a retrouv� la m�moire et que vous l�avez tranquillement raccompagn� chez lui ?</p><p>��Pas <emphasis>toute</emphasis> sa m�moire. Il ne se souvient pas de ce qui s�est pass� � la gare Saint-Jean. Je�</p><p>��Je vais le faire chercher demain � la premi�re heure. En garde � vue, le cow-boy !</p><p>��Surtout pas ! Il faut lui laisser quelques jours. Qu�il s�apaise. Qu�il se retrouve lui-m�me.</p><p>��Vous vous croyez o� ? En thalasso ?</p><p>Freire conservait son calme :</p><p>��On a tous int�r�t � ce que Patrick Bonfils se stabilise dans son ancienne personnalit�. C�est � cette seule condition qu�il pourra se souvenir des derni�res heures avant sa fugue et�</p><p>��C�est vous que je vais foutre en garde � vue.</p><p>Elle raccrocha brutalement.</p><p>Freire demeura le combin� coll� � l�oreille. Les arbres filaient toujours. Il venait de d�passer Liposthey et allait bient�t entrer sur l�A63. � cette seconde, il remarqua dans son r�troviseur une paire de phares. Un v�hicule tout-terrain de couleur noire. Il aurait jur� avoir d�j� vu cette voiture, trente minutes plus t�t.</p><p>Il se dit que �a ne signifiait rien. De nos jours, la conduite est devenue une activit� robotis�e. On roule en file indienne, moteur brid� par le limitateur de vitesse, cerveau frein� par la crainte des radars et autres vigiles de la route. Les phares blancs le suivaient toujours�</p><p>Il tenta encore de se rassurer quand il reconnut, ou crut reconna�tre, les deux hommes en noir qui r�daient autour de son pavillon. Alors seulement, il identifia le mod�le du v�hicule. Un 4�נ4 Q7 Audi.</p><p>Mathias ralentit brutalement de 30 kilom�tre-heure. La voiture, derri�re le rideau de pluie, suivit le mouvement. Sa douleur au fond de l��il jaillit, palpitation sourde, rouge, comme un signal d�alerte sous son cr�ne.</p><p>Il acc�l�ra d�un coup. Le 4�נ4 enquilla, ne le l�chant pas d�un m�tre. Le point, de plus en plus fort, dans son orbite, lui paraissait �clairer l�int�rieur de son cerveau. Ses doigts glissaient sur le volant, poisseux de sueur. La pluie, furieuse, battante, aveuglante, paraissait pr�te � emporter toute la sc�ne au fond d�une gigantesque coul�e.</p><p>Une bretelle de sortie se pr�senta. Sans r�fl�chir, il braqua � droite. Il n�avait m�me pas vu les noms inscrits. Il �tait au c�ur des Landes. Parvenu sur la d�partementale, il tourna encore � droite et fon�a. Un kilom�tre. Deux kilom�tres. Autour de lui, les longs remparts de pins bruissaient. Pas un village. Pas une baraque. Pas une station-service. Rien. L�endroit id�al pour se faire agresser. Coup d��il dans son r�tro : le Q7 �tait toujours l�, pleins phares.</p><p>Freire fouilla dans sa poche et attrapa son portable. Il stabilisa sa vitesse � 70 kilom�tre-heure. R�gla son mobile sur la position � photo � et braqua l�objectif sur le v�hicule. Il zooma et fit le point sur la calandre ruisselante de pluie. Impossible de voir pr�cis�ment s�il avait cadr� le num�ro. Il prit plusieurs photos, sous plusieurs angles, et reprit de la vitesse. Devant lui, les rais de l�averse, les stries de la for�t. Il avait l�impression de briser des grilles.</p><p>� cet instant, un chemin de terre apparut sur sa droite.</p><p>Une blessure dans la chair v�g�tale.</p><p>Freire braqua et d�rapa dans la boue. D�un coup de volant, il redressa le cap, r�trograda, acc�l�ra. Dans un rugissement de moteur, la bagnole patina. Une vol�e de terre rouge cr�pita sur son pare-brise. Il lui aurait fallu quatre roues motrices. Cette id�e lui fit lever les yeux dans son r�tro. Pas de 4�נ4.</p><p>Il enfon�a sa p�dale d�acc�l�rateur. La voiture rugit, toussa, puis s�arracha du sol. Pins. Foug�res. Gen�ts. Tout d�filait dans un grand mouvement de brosse, m�lant chuintements, craquements, gicl�es de vert et de pourpre, de branches et de terre� La voiture faisait des sauts de cabri, cognait les talus, rebondissait sur le sentier d�tremp�. Freire roulait tout droit, les yeux hors de la t�te. Il attendait que la for�t l�arr�te. Une flaque. Un nid-de-poule. Un obstacle�</p><p>Un tronc d�arbre jaillit dans le champ de ses phares, perpendiculaire au sentier. Freire freina et braqua d�un seul geste. Quelques secondes, c�est peu, mais �a suffit pour envisager sa propre mort. Sa bagnole d�colla puis retomba lourdement dans un marigot. Le moteur cala. Les roues se bloqu�rent.</p><p>Freire ne respirait plus. Il s��tait pris le volant dans les c�tes. Son front avait tap� le pare-brise. Il avait mal. Il saignait. Mais il savait d�j� qu�il n��tait pas gri�vement bless�. Il demeura ainsi de longues secondes, pli� sur son volant. Laissant le temps remplir l�instant, son sang se r�pandre � nouveau dans ses veines.</p><p>La pluie continuait � frapper le toit, � marteler les vitres, � gifler la for�t. Il d�tacha sa ceinture avec difficult�. Glissa deux doigts dans la poign�e de la porti�re, appuya de l��paule pour l�ouvrir. Il tomba dans le mouvement et se prit une flaque en guise d�accueil. Il se releva sur un genou. La for�t claquait de mille goutte-�-goutte. Toujours pas de 4�נ4. Il les avait sem�s pour de bon.</p><p>Avec effort, il se mit debout. S�adossa � sa voiture, regarda ses mains. Elles tremblaient par convulsions. Son c�ur suivait le mouvement. Les minutes pass�rent. Au grand froissement de la pluie s�ajoutait celui des cimes dans le vent. Il ferma les yeux. Il avait le sentiment d��tre en immersion. Il ruisselait d�eau mais c��tait sa peur qui s��coulait � ses pieds. Les odeurs de r�sine, de mousses, de feuilles lui remplissaient les narines. Le froid commen�ait � se faire sentir.</p><p>Quand il fut glac� et que son c�ur eut retrouv� sa cadence normale, il se glissa dans l�habitacle. Referma la porti�re. R�gla le chauffage � fond. Place aux questions. Qui �taient ces hommes ? Pourquoi le suivaient-ils ? L�attendaient-ils ailleurs ? Aucune r�ponse.</p><p>Il tourna la cl� de contact et enclencha la marche arri�re. Il n�avait pas v�rifi� s�il �tait enlis�. Ses roues patin�rent, mordirent la terre, envoy�rent des gicl�es rouge�tres. Enfin, le v�hicule s�extirpa comme un bateau qu�on hisse � sec. Il continua en marche arri�re, sortant la t�te pour voir la route. Cent m�tres plus loin, il put faire demi-tour.</p><p>Reprenant la direction de Bordeaux, il r�fl�chit plus pos�ment. La douleur � il se demandait tout de m�me s�il n�avait pas une ou deux c�tes f�l�es � le maintenait en �veil. Il chercha � se souvenir de la premi�re fois qu�il avait rep�r� les hommes au Q7.</p><p>La nuit du vendredi au samedi. Sa premi�re soir�e de garde.</p><p>La nuit o� Patrick Bonfils �tait apparu�</p><p>Freire soupesa ces �l�ments. Bonfils l�amn�sique. Les visiteurs du soir. Le meurtre de la gare Saint-Jean. Pouvait-il exister un lien entre ces trois points ? Il se dit que Patrick Bonfils avait peut-�tre vu le meurtrier d�posant le Minotaure au fond de la cavit� ou bien <emphasis>autre chose encore</emphasis>. Quelque chose qui int�ressait ces croquemorts. Ou qu�ils redoutaient.</p><p>Ils craignaient peut-�tre que Bonfils ait parl�.</p><p>� qui ? � son � spycatre �.</p></section><section><title><p>26</p></title><p>��Qu�est-ce que c�est ?</p><p>Sur le seuil, Ana�s tenait une bouteille de vin rouge.</p><p>��Un drapeau blanc. Pour faire la paix.</p><p>��Entrez, fit Mathias Freire en souriant.</p><p>Elle n�avait eu aucun mal � trouver l�adresse personnelle du psychiatre. Il �tait 20 heures. L�heure parfaite pour une attaque-surprise. Ana�s avait fait un effort vestimentaire. Sous son manteau, elle portait une robe de batik indon�sien, aux motifs mordor�s, typique des Seventies. Au dernier moment, elle avait eu un coup de trac et avait enfil� un jean sous la blouse. Elle n��tait pas s�re du r�sultat. Elle avait aussi choisi le soutien-gorge push-up qu�elle r�servait pour les grandes occasions. Des paillettes sur les joues, des barrettes dans les cheveux, des Doliprane pour le cr�ne � elle �tait pr�te pour l�assaut.</p><p>��Vous me faites pas entrer ?</p><p>��Excusez-moi.</p><p>Il s�effa�a pour la laisser p�n�trer dans le pavillon. Il avait toujours l�air aussi chiffonn�. Un pull ras du cou, une chemise dont le col partait de travers, une paire de jeans �lim�s, les cheveux hirsutes. Un prof de fac n�glig� et irr�sistible, qui rend folles ses �l�ves sans m�me s�en rendre compte.</p><p>��Comment vous avez eu mon adresse ?</p><p>��J�ai mis toute mon �quipe sur le coup.</p><p>Elle d�couvrit le salon. Murs blancs. Parquet flottant. Portes en contre-plaqu�. Pas un meuble, � l�exception d�un canap� avachi et de cartons d�emm�nagement qui s�entassaient le long des murs.</p><p>��Vous arrivez ou vous partez ?</p><p>��Je me pose la question tous les matins.</p><p>Elle lui fourra la bouteille dans les mains :</p><p>��Un m�doc. J�appartiens � un club de d�gustateurs. J�ai achet� plusieurs bouteilles hier. Vous allez m�en dire des nouvelles. Il est fin et cors�. D�un go�t nerveux et ferme. Il�</p><p>Ana�s s�arr�ta. Le psychiatre paraissait d�contenanc�.</p><p>��Il y a un probl�me ?</p><p>��Je suis d�sol� Je ne bois pas de vin.</p><p>Ana�s en resta bouche b�e. C��tait la premi�re fois qu�elle entendait cette phrase � Bordeaux.</p><p>��Qu�est-ce que vous buvez ?</p><p>��Du Coca Z�ro.</p><p>Un rire lui �chappa.</p><p>��Payez votre tourn�e, alors.</p><p>��Je vais chercher des verres, fit-il en tournant les talons. Installez-vous.</p><p>Ana�s fouilla des yeux. Face au canap�, elle rep�ra un �cran plat pos� contre le mur, et aussi, pr�s de la baie vitr�e, une planche sur deux tr�teaux en guise de bureau. Une lampe par terre diffusait un halo rasant. Le psychiatre avait transform� ce pavillon familial en une sorte de squat anonyme.</p><p>Elle sourit pour elle-m�me. � l��vidence, Freire vivait seul. Pas l�ombre d�une photo, d�une trace de pr�sence f�minine. En dehors de son boulot, le m�decin n�avait sans doute ni ami ni ma�tresse. Elle s��tait renseign�e : il �tait arriv� au CHU d�but janvier. Il venait de Paris. Il ne parlait � personne. Ne paraissait int�ress� que par son activit� au CHS. Le genre qui d�ne chaud seulement au self de l�hosto ou quand un coll�gue l�invite en famille.</p><p>Elle s�approcha du bureau. Des notes. Des livres de psychiatrie, dont plusieurs r�dig�s en anglais. Des textes imprim�s issus d�Internet. Des num�ros de t�l�phone griffonn�s. � l��vidence le psy menait une enqu�te. Sur qui ? Son amn�sique ?</p><p>Elle rep�ra, pr�s de l�imprimante sur le bureau, des clich�s fra�chement �dit�s. Des plaques d�immatriculation sous la pluie. Apr�s quoi courait le psy ? Elle se pencha pour mieux les voir mais des pas retentirent dans son dos. Mathias revenait avec des verres et des canettes de Coca Z�ro.</p><p>��J�aime bien chez vous, dit-elle en revenant vers le canap�.</p><p>��Ne vous foutez pas de moi.</p><p>Il posa les canettes par terre. Elles �taient noires et perl�es de gouttelettes.</p><p>��Je suis d�sol�. Je n�ai pas de table basse.</p><p>��Pas de probl�me.</p><p>Il s�assit par terre, en tailleur :</p><p>��Prenez le canap�, proposa-t-il.</p><p>Ana�s s�ex�cuta. Elle le surplombait comme une reine. Les canettes claqu�rent. Ni l�un ni l�autre n�utilisa les verres. Ils trinqu�rent en se regardant dans les yeux.</p><p>��Je ne sais pas quelle heure il est, s�excusa-t-il, vous vouliez d�ner ? Je n�ai pas grand-chose et�</p><p>��Laissez tomber. Je suis venue f�ter avec vous de grandes nouvelles.</p><p>��� propos de quoi ?</p><p>��De l�enqu�te.</p><p>��Vous ne me mettez plus en garde � vue ?</p><p>Elle sourit :</p><p>��Je me suis emport�e.</p><p>��C�est moi qui ai d�conn�, admit-il. J�aurais d� vous pr�venir. Je n�ai pens� qu�� mon patient. � la meilleure solution pour lui, vous comprenez ? (Il but une rasade de Coca.) Vos grandes nouvelles, c�est quoi ?</p><p>��D�abord, on a identifi� la victime. Un zonard qui courait les festivals rock, accro � l�h�ro. Il revenait r�guli�rement � Bordeaux. Le tueur l�a app�t� avec une drogue d�une qualit� exceptionnelle. Le gars en est mort. Le meurtrier a ensuite compos� sa sc�ne. La t�te de taureau, tout �a�</p><p>Freire �coutait avec attention. Jusqu�ici, ses traits r�guliers paraissaient chercher la juste expression. Maintenant, ses muscles s��taient stabilis�s en un masque de concentration.</p><p>Ana�s l�cha sa bombe :</p><p>��On a aussi identifi� le tueur.</p><p>��Quoi ?</p><p>Elle eut un geste pour temp�rer son annonce :</p><p>��Disons que l�IJ a r�ussi � isoler des empreintes dans la fosse qui n�appartiennent ni � la victime, ni � votre cow-boy. On les a soumises au fichier national et on a obtenu un nom : Victor Janusz, un SDF de Marseille. Le mec s�est fait arr�ter l�-bas dans une bagarre, il y a quelques mois.</p><p>��Vous savez o� il est maintenant ?</p><p>��Pas encore. On a lanc� un mandat de recherche. On va le trouver. Je ne suis pas inqui�te. Les flics de Marseille retournent les foyers d�accueil, le Samu social, les centres Emma�s, les soupes populaires� On va suivre sa trace jusqu�� Bordeaux et le localiser. C�est comme �a qu�on a trac� Francis Heaulme, le tueur de la route.</p><p>Freire paraissait d��u. Il faisait tourner sa canette dans sa main et semblait s�observer dans le cercle de m�tal.</p><p>��Que savez-vous sur lui ? demanda-t-il apr�s un long silence.</p><p>��Rien. J�attends son dossier de Marseille. On a eu des probl�mes informatiques toute la journ�e. Le seul vrai ennemi de la police, aujourd�hui, c�est le bug.</p><p>Le psychiatre ne prit pas la peine de sourire. Il leva les yeux.</p><p>��Vous trouvez que la mise en sc�ne du meurtre colle avec le profil d�un SDF ?</p><p>��Pas du tout. Mais on va trouver l�explication. Janusz n�est peut-�tre qu�un complice.</p><p>��Ou un t�moin.</p><p>��Un t�moin qui serait descendu dans la fosse ? qui aurait mis ses pattes partout sur les parois ? Ce sont, comme on dit, des indices aggravants.</p><p>���a innocente donc Patrick Bonfils ?</p><p>��Pas si vite. Il reste cette histoire de plancton� Mais on se concentre pour l�instant sur Janusz. D�s que je pourrai, j�irai moi-m�me � Gu�thary pour interroger votre prot�g�. Dans tous les cas, on tient le bon bout.</p><p>Freire rit en douceur :</p><p>��Ce sont des bonnes nouvelles de� flic.</p><p>La r�flexion lui parut l�g�rement acide. Elle ne s�y attarda pas.</p><p>��Et vous ?</p><p>��Quoi, moi ?</p><p>��Le p�cheur, comment r�agit-il ?</p><p>��Il r�int�gre peu � peu sa v�ritable identit�. Il n�a d�j� plus de souvenirs de celui qu�il a essay� de devenir.</p><p>��Et ce qu�il a vu � Saint-Jean ?</p><p>Freire hocha la t�te, avec lassitude :</p><p>��Je vous le r�p�te : c�est la derni�re chose dont il se souviendra. S�il s�en souvient un jour�</p><p>��Je dois l�interroger.</p><p>��Vous n�allez tout de m�me pas le foutre en garde � vue, non ?</p><p>��J�ai dit �a pour vous faire peur.</p><p>��Les flics aiment faire peur. C�est leur raison d��tre.</p><p>Ana�s n�avait pas r�v� : il �tait bien hostile. Sans doute encore un de ces psys de gauche, qui avaient biberonn� les conneries de Michel Foucault d�s le berceau. Difficile de draguer quand on est flic et qu�on porte un Glock � la ceinture. Deux engins phalliques pour un couple, c�est un de trop�</p><p>Elle posa sa canette sur le parquet. Ses espoirs de s�duction s��vanouissaient. Ils n��taient d�cid�ment pas du m�me bord.</p><p>Elle allait se lever quand Freire murmura :</p><p>��Moi, je vais retourner � Gu�thary.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Pour interroger Patrick. Savoir qui il est vraiment. Conna�tre la v�rit� de la gare Saint-Jean. (Il brandit sa canette dans sa direction.) Apr�s tout, nous menons la m�me enqu�te.</p><p>Elle sourit de nouveau. L�espoir et sa chaleur se d�vers�rent en elle comme des sources apaisantes. Elle n�aurait jamais pens� que son boulot lui permettrait un jour de se rapprocher d�un homme aussi s�duisant :</p><p>��Vous �tes s�r que vous ne voulez pas qu�on ouvre ma bouteille ?</p></section><section><title><p>27</p></title><p>Deux heures plus tard, Freire se remit au travail.</p><p>Ana�s Chatelet �tait partie comme elle �tait venue, l�ivresse en plus. Ils avaient bu, ils avaient ri, ils avaient parl�. Freire n�attendait pas un tel enchantement dans le d�sert de ses soir�es. Encore moins au c�ur de cette histoire de meurtre et d�amn�sie.</p><p>Il n�avait rien tent�. Pas le moindre geste, pas la moindre attitude de s�duction. En d�pit des signaux qui, lui semblait-il, �taient tous au vert. Freire n��tait pas un expert en psychologie f�minine mais il savait additionner deux et deux. La visite nocturne. La bouteille de vin. La tenue plus soign�e que d�habitude � quoiqu�il n�ait rien compris � cette robe enfil�e sur une paire de jeans. Tout �a lui prouvait que la jeune OPJ �tait ouverte � d�autres propositions.</p><p>Pourtant, il n�avait pas boug�. Pour deux raisons. D�abord, il avait jur� de ne plus jamais m�ler vie priv�e et travail. Or, Ana�s Chatelet, m�me indirectement, c��tait le boulot. L�autre raison, plus profonde, plus visc�rale, �tait la peur. Le trac. L�appr�hension d�un refus. Et aussi celle de ne pas �tre � la hauteur. Depuis combien de temps n�avait-il pas eu de rapports sexuels ? Il ne s�en souvenait pas, et il craignait m�me de ne pas se souvenir de la marche � suivre�</p><p>Ils s��taient quitt�s bons amis sur le seuil du pavillon. Chacun avait promis � l�autre de l�informer sur son enqu�te. � la derni�re seconde, mis en confiance, Freire avait parl� des chasseurs qui roulaient en Q7. Il lui avait expliqu� qu�il se sentait suivi, observ�, depuis plusieurs jours. Il lui avait m�me donn� les tirages de la plaque d�immatriculation du 4�נ4. Ana�s n�avait pas eu l�air convaincue par cette histoire, mais avait promis de v�rifier le num�ro au Sommier.</p><p>Maintenant, � minuit, il �tait seul. Avec son mal de cr�ne, � cause du vin. Il ne supportait pas l�alcool. Sa douleur au fond de l��il pulsait � nouveau. Pourtant, il n�avait pas sommeil. Il s��tait pr�par� du caf�, avait r�cup�r� son dictaphone et s��tait install� derri�re son bureau.</p><p>M�me au c�ur de la nuit, il pouvait v�rifier et pr�ciser les informations livr�es par Patrick Bonfils. Avant de sonder son esprit, il voulait �tablir un dossier solide sur sa v�ritable identit�.</p><p>Il appuya sur la touche � Lecture � et nota les informations. Le cow-boy �tait originaire d�un village pr�s de Toulouse, Gheren. Freire pianota sur son clavier le nom du bled.</p><p>Premier choc.</p><p>Pas de Gheren dans le d�partement de Haute-Garonne. Il �largit sa recherche � la r�gion Midi-Pyr�n�es. Aucun nom qui ressemble, de pr�s ou de loin, � ces deux syllabes.</p><p>Mathias tapa � Patrick Bonfils � et fit une recherche dans la r�gion � l��tat civil, les �coles, les agences ANPE de l��poque. Rien.</p><p>Il passa en lecture acc�l�r�e et s�arr�ta sur un autre renseignement. Selon le p�cheur, son ex-�pouse, Marina Bonfils, vivait aujourd�hui � N�mes ou aux alentours. Nouvelle recherche. Nouveau z�ro point�.</p><p>Il avait des fourmis dans tout le corps. La sueur trempait son col de chemise. La douleur au fond de son �il gauche devenait palpitation sourde. Bom-bom-bom�</p><p>Il abandonna le dictaphone et passa aux informations confi�es par Sylvie. Cette histoire de p�re mort dans une cuve d�acide. Il se rendit vite compte qu�il n�avait pas assez de pr�cisions pour effectuer une recherche � surtout pas dans un village qui n�existait pas et avec un nom de famille invent�.</p><p>Quant au passage de Bonfils � la L�gion �trang�re, ce n��tait m�me pas la peine de chercher. Le corps d�arm�e garantissait l�anonymat � ses soldats.</p><p>De toute fa�on, il en savait assez. Patrick Bonfils n�existait pas. Pas plus que Pascal Mischell.</p><p>Cette identit� �tait <emphasis>d�j�</emphasis> une fugue psychique.</p><p>Freire relut encore une fois ses notes. Sylvie Robin vivait avec Bonfils depuis trois ans. Elle l�avait sans doute rencontr�, sans le savoir, en pleine fugue. Il n�avait pas cess� de lui mentir, <emphasis>sans le savoir non plus</emphasis>.</p><p>Qui �tait-il auparavant ?</p><p>Combien d�identit�s s��tait-il ainsi cr��es, invent�es, fa�onn�es ?</p><p>Freire imaginait le syst�me psychique de cet homme. Les personnages s�empilaient au fond de son esprit afin d��touffer le seul qui soit dangereux � ses yeux : lui-m�me. Patrick Bonfils ne cessait de fuir son origine, son destin. Et sans doute un traumatisme initial.</p><p>La r�ponse, ou du moins un d�but de r�ponse, �tait inscrite dans son nom. Le caract�re invent� du patronyme aurait d� lui sauter aux yeux. Ces deux syllabes traduisaient sa volont�, son espoir de devenir un � bon fils �. Avait-il �t� un enfant indigne ? Cette histoire de meurtre du p�re �tait un indice. Mais masqu�, travesti, d�form� par les rouages obscurs de l�inconscient.</p><p>Freire se leva et arpenta son salon, les mains dans les poches. Il avait le cerveau en fusion. S�il voulait gu�rir le colosse, il allait devoir remonter, l�une apr�s l�autre, chacune de ses personnalit�s jusqu�� d�couvrir la premi�re. L�identit� d�origine.</p><p>Pour l�instant, il n�avait aucun moyen de savoir si le cow-boy en �tait � sa deuxi�me, troisi�me ou dixi�me fugue. Mais il �tait certain que chaque nom, chaque profil r�sidaient encore dans la psych� de l�homme. Cristallis�s dans les replis de son �me. Comme les eaux de pluie de chaque saison dans un glacier. Il fallait forer. Sonder. Analyser. Il utiliserait tous les moyens possibles pour percer cette m�moire inconsciente. L�hypnose. Le sodium amytal. La psychoth�rapie�</p><p>Freire alla boire un verre d�eau fra�che dans la cuisine. Machinalement, il observa la rue. Personne. Pas d�hommes en noir. Avait-il r�v� tout �a ? Il but � nouveau. En reposant le verre dans l��vier, il lut soudain � l�int�rieur de lui-m�me. Cet objectif � d�crypter l�histoire de Bonfils � allait surtout lui permettre d�oublier ses propres souvenirs � la mort d�Anne-Marie Straub. Sa responsabilit� de psychiatre d�faillant.</p><p><emphasis>Chercher le trauma d�un autre pour mieux oublier le sien�</emphasis></p></section><section><title><p>28</p></title><p>Le lendemain matin, sur la route de Gu�thary, Mathias Freire pensait � Ana�s Chatelet. Il s��tait r�veill� avec son image. Sa pr�sence. Sa voix.</p><p>��Vous �tes mari�e ? Vous avez des enfants ?</p><p>��J�ai l�air d��tre mari�e ? D�avoir des enfants ? Je n�en suis pas encore l�.</p><p>��Et� o� en �tes-vous ?</p><p>��Au web. Les r�seaux sociaux.</p><p>���a marche ?</p><p>��Disons que pour une flic, je manque pas mal de flair�</p><p>Plus tard, c��tait elle qui avait pos� les questions.</p><p>��Pourquoi vous �tes devenu psychiatre ?</p><p>��Par passion.</p><p>��Vous trouvez �a int�ressant de fouiller dans la t�te des gens ?</p><p>��Je ne fouille pas dans leur t�te, je les soigne. Je les soulage. En fait, je ne vois pas ce qu�il y a de plus int�ressant au monde.</p><p>La jeune femme s��tait mordu la l�vre inf�rieure. Il avait eu la m�me intuition que lors de leur premi�re rencontre. Ana�s Chatelet avait s�journ� en HP � ou avait eu de s�rieux probl�mes psychologiques.</p><p>Il avait obtenu confirmation de cette hypoth�se un peu plus tard, au d�tour d�un geste. Quand elle lui avait servi du vin, il avait aper�u ses avant-bras. Stri�s. Taillad�s. Lac�r�s dans tous les sens. Il avait reconnu ces cicatrices au premier coup d��il. Non pas les traces d�une tentative de suicide. Mais au contraire des marques de survie.</p><p>Mathias avait souvent soign� ce trouble. Des adolescents s�automutilaient pour soulager leur d�tresse, se lib�rer d�une sensation d�asphyxie. Il fallait que �a sorte. Que �a saigne. La coupure les lib�rait. � la fois diversion � la souffrance physique se substituait � la douleur morale � et apaisement. La blessure offrait l�illusion que le poison psychique s��coulait hors de soi�</p><p>La premi�re fois qu�Ana�s �tait entr�e dans son bureau, Freire avait pressenti sa force. Elle imprimait sa marque sur le monde. Elle �tait forte parce qu�elle avait souffert. Mais elle �tait aussi fragile, vuln�rable. Exactement pour les m�mes raisons. La fin du XX<sup>e</sup>�si�cle avait r�p�t� jusqu�� l�usure un lieu commun, r�sum� par la sentence de Nietzsche, dans <emphasis>Le Cr�puscule des idoles</emphasis> : � Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort. � C��tait une connerie. Du moins dans son acception banale et contemporaine. Au quotidien, la souffrance n�endurcit pas. Elle use. Fragilise. Affaiblit. Freire �tait pay� pour le savoir. L��me humaine n�est pas un cuir qui se tanne avec les �preuves. C�est une membrane sensible, vibrante, d�licate. En cas de choc, elle reste meurtrie, marqu�e, hant�e.</p><p>La souffrance devient alors maladie. Avec sa vie propre. Sa respiration. Ses oscillations. Elle se r�veille sans pr�venir et, plus dangereusement encore, se nourrit d�elle-m�me. Les crises surgissent. Sans lien visible avec le pr�sent ni l�environnement. Ou alors si le lien existe, il est si profond, si enfoui, que personne � m�me pas le psy � ne peut le mettre en �vidence.</p><p>Ana�s Chatelet vivait sous cette menace. La crise pouvait toujours survenir. Sans raison apparente. Sans sollicitation d�aucune sorte. Quand la souffrance d�ferlait, il fallait lib�rer le poison. Faire couler le sang. La souffrance ne vient pas de l�ext�rieur, elle vient de l�int�rieur. On peut appeler �a une n�vrose. Un dysfonctionnement. Un syndrome d�angoisse. Des mots, il y en a des dizaines. Freire les connaissait tous. C��taient ses outils de travail.</p><p>Mais le myst�re demeure. La l�gende dit � parce que c�est une l�gende � qu�il faut chercher la source de ces crises dans l�enfance. Le mal fait son lit durant les premi�res ann�es de la psych�. Traumatisme sexuel. D�faut d�amour. Abandon. Freire �tait d�accord. Il �tait freudien. Mais personne n�a la r�ponse � la question primordiale : pourquoi un cerveau r�agit-il plus ou moins <emphasis>sensiblement</emphasis> aux traumatismes ou aux frustrations de l�enfance ?</p><p>Il avait rencontr� des adolescentes qui avaient subi des viols collectifs, surv�cu � l�inceste, travers� la faim, la crasse, les coups, et qui allaient s�en sortir, il le sentait. D�autres, heureuses dans un foyer sans histoire, qui avaient sombr� pour un d�tail, un soup�on, une simple impression. Il y a des enfants battus qui deviennent fous. Et d�autres qui ne le deviennent jamais. Personne ne peut expliquer cette diff�rence. La nature plus ou moins poreuse de l��me qui laisse entrer l�angoisse, la souffrance, le mal-�tre�</p><p>Qu��tait-il arriv� � Ana�s Chatelet ? Un traumatisme atroce ou simplement un �v�nement mineur, insignifiant, mais per�u amplifi� par un degr� de sensibilit� unique ?</p><p>Le panneau <strong>BIARRITZ</strong> le tira de ses pens�es. Il longea le littoral. D�passa Bidart et rejoignit Gu�thary. Il traversa la petite place, aper�ut le fronton de pelote basque, se laissa glisser vers le port. Il se gara � quelques m�tres de l�embarcad�re et descendit � pied la pente de b�ton.</p><p>C��tait mar�e haute. L�oc�an pr�cipitait ses rouleaux sur la plage sombre, � gauche. Les bouillonnements d��cume �voquaient des jets de salive grise, contamin�e par quelque maladie. La mer oscillait entre le noir et le brun-vert. Sa surface ressemblait � la peau d�un batracien, cloqu�e, pliss�e, miroitante.</p><p>Le bateau �tait l� mais pas le g�ant au Stetson. Freire jeta un coup d��il � sa montre. 10 heures du matin. Pas un chat entre les coques � sec, les filets enroul�s, les m�ts d�ploy�s sur le ciment. Seule une boutique de mat�riel de p�che �tait ouverte. Il interrogea le commer�ant, qui lui conseilla de se rendre chez les Bonfils. Un cabanon au-dessus de la plage, � un kilom�tre de l�.</p><p>Mathias reprit sa voiture. L�inqui�tude le gagnait. Il songeait aux chasseurs, et � son hypoth�se de la veille. Ils �taient apparus en m�me temps que Patrick Bonfils. Ils s�int�ressaient � ce que le cow-boy pouvait lui avoir dit. Il en avait conclu qu�il �tait en danger. Mais il avait oubli� le principal : si lui l��tait, Patrick Bonfils l��tait plus encore. Il se dit soudain qu�il n�aurait pas d� le lib�rer. Dans sa chambre, � Pierre-Janet, le passager des brumes �tait en s�curit�.</p><p>Il aper�ut la maison qui surplombait la plage. Un bloc de ciment sur lequel le couple avait fix� une enseigne de bois en forme de thon. Il abandonna sa voiture contre un talus. Marcha jusqu�� la maison, col relev�, mains dans les poches. La pluie commen�ait. � sa gauche, la voie ferr�e s�parait les autres maisons de la plage et de l�oc�an. � sa droite, des paliers de broussailles descendaient vers la mer. Les pins maritimes, les ajoncs d�Europe � fleurs jaunes, les bruy�res au mauve acidul�, tout dansait dans le vent.</p><p>Il frappa. Pas de r�ponse. Il frappa encore. En vain. Maintenant, il �tait franchement inquiet. Il contourna le cabanon et plongea son regard vers la mer. Sourire. Le couple �tait en bas du coteau. Patrick Bonfils, assis en tailleur sur un rocher, en train de rafistoler un filet. Sylvie, avec son anorak et sa d�marche oscillante, faisant les cent pas le long des vagues sombres.</p><p>Quelques minutes plus tard, Freire saluait Sylvie.</p><p>��Qu�est-ce que vous foutez l� ?</p><p>Il n��tait plus du tout le bienvenu. D�un coup, il saisit la v�rit�. La femme savait. Elle avait toujours su. La fugue du 13�f�vrier n��tait qu�une crise parmi d�autres.</p><p>��Vous ne m�avez pas dit la v�rit� hier.</p><p>��Quelle v�rit� ?</p><p>��Patrick n�est pas Patrick. Ce personnage est d�j� le r�sultat d�une fugue psychog�ne. Sa premi�re femme, son p�re br�l� � l�acide, la L�gion, tout �a, c�est bidon, vous le savez depuis longtemps.</p><p>Sylvie se renfrogna :</p><p>��Qu�est-ce que �a peut faire ? On est heureux comme �a.</p><p>Freire devait avancer avec pr�caution. Pas d�enqu�te possible sans l�aide de Sylvie. Pas de v�rit� sans le soutien de la petite bonne femme�</p><p>��Ce n�est pas si simple, fit-il d�une voix plus calme. Patrick est malade. Vous ne pouvez le nier. Et il restera malade si on le laisse vivre dans un mensonge.</p><p>��Je comprends rien � ce que vous racontez.</p><p>Mathias lisait la peur sur le visage de Sylvie. Elle craignait la v�rit�. Elle craignait le v�ritable pass� de Patrick. Pourquoi ? Le cow-boy avait peut-�tre des enfants, des �pouses, des dettes� Ou peut-�tre pire : un pass� criminel.</p><p>��On peut marcher ?</p><p>Sans un mot, Sylvie le d�passa et suivit la ligne boulevers�e des vagues. Freire jeta un bref regard � Patrick, qui venait de l�apercevoir sous sa capuche. Il lui fit un grand signe amical de la main mais ne l�cha pas ses filets. Vraiment un innocent.</p><p>Freire rattrapa Sylvie. Ses pieds s�enfon�aient dans le sable sombre. Au-dessus d�eux, des oiseaux slalomaient entre les rayures de pluie. Go�lands, mouettes, cormorans� C��taient du moins les noms qui lui venaient� Leurs cris �raill�s se d�tachaient sur les grondements de l�oc�an.</p><p>��Je veux pas qu�on touche � Patrick.</p><p>��Je dois l�interroger. Je dois fouiller sa m�moire. Il ne pourra retrouver un v�ritable repos qu�en r�int�grant son identit� d�origine. Son inconscient ne cesse de lui mentir. Il vit dans une illusion, dans un mensonge qui lui ronge l�esprit et menace son �quilibre. Cela ne changera absolument rien dans votre relation. Au contraire, il pourra enfin la vivre pleinement.</p><p>��Que vous dites. Et s�il se rappelle une autre ? S�il a des�</p><p>Sylvie n�acheva pas sa phrase. Elle tourna violemment la t�te, comme si elle avait �t� surprise par un bruit. Freire ne comprenait pas : il n�avait rien entendu. Elle se tordit � nouveau, dans un sens puis dans un autre, comme touch�e deux fois par une force invisible.</p><p>��Sylvie ?</p><p>Elle tomba � genoux. Stup�fait, Mathias vit qu�il lui manquait la moiti� du cr�ne. La cervelle nue fumait dans l�air froid. La seconde suivante, son torse ruisselait de sang. Il eut un coup d��il r�flexe vers Patrick sur son rocher. Le g�ant se cambra, la nuque d�truite, comme mordue par un animal invisible. Son cir� s�emplit de rouge. Puis sa poitrine partit en �claboussures sombres sur fond de ciel orageux.</p><p>La sc�ne, le mouvement, en un d�clic subliminal, rappel�rent � Freire les images de l�assassinat de Kennedy. � cet instant seulement, il comprit. On leur tirait dessus. Sans la moindre d�tonation.</p><p>Il baissa les yeux et remarqua les cr�pitements dans le sable, des impacts plus forts, plus profonds que ceux des gouttes de pluie. Des balles. Des tirs �touff�s par un silencieux. � travers l�averse et les embruns, une pluie de m�tal sifflait, frappait, d�truisait.</p><p>Freire ne se posait plus de questions.</p><p>Il courait d�j� vers le sentier en direction de sa voiture.</p></section><section><title><p>29</p></title><p>Le tireur n��tait pas seul. Un autre devait l�attendre, en haut de la c�te, pr�s de sa Volvo. Slalomant entre les arbustes, Freire leva les yeux. Personne en vue. Il lan�a un coup d��il circulaire par-dessus son �paule. Sur la pente d�en face, � plus de trois cents m�tres, un homme d�valait un chemin de sable parmi la v�g�tation serr�e. Il tenait quelque chose de noir. Sans doute un pistolet automatique. Le sniper ou son complice ? Au m�me instant, des impacts vinrent �corcher les buissons pr�s de Freire. C��tait la r�ponse.</p><p>Le tireur �tait encore en position et l�avait rep�r�.</p><p>Il tomba en arri�re plus qu�il ne plongea dans les buissons. Pins, ronces, gen�ts, il crapahuta l�-dedans, � quatre pattes, cherchant � grimper tout en s��cartant de la piste. Il progressa, s��corcha � et tenta d�aligner deux id�es. <emphasis>Impossible</emphasis>. Seules les images sanglantes revenaient frapper sa conscience. Le cr�ne ouvert de Sylvie. Le corps du g�ant touch� de plein fouet.</p><p>Freire jaillit du maquis, � hauteur de la maison des Bonfils. Il s��tait d�port� de cinquante m�tres par rapport � la Volvo. Il courut dans sa direction, le long de la voie ferr�e, se tordant les chevilles sur le ballast. Il ne voyait plus l�homme au flingue, et toujours pas le sniper. Il n��tait plus qu�� quelques m�tres du v�hicule quand le pare-brise devint d�un coup blanc comme du sucre. Un pneu s�affaissa. Une vitre �clata.</p><p>Freire se jeta � couvert d�un groupe de pins, les poumons pr�ts � �clater. Ses actes ne passaient plus par sa conscience. Les balles sifflaient, toujours en direction de la voiture. Impossible de prendre le volant. Traverser la voie ferr�e et courir sur la route bitum�e ? Il serait une cible parfaite. S�il redescendait sur la plage, ce serait pire encore. Il n�avait plus de solution, aucune issue. Seulement la pluie qui s�abattait sur la terre, sur les feuilles, sur son cerveau�</p><p>Par r�flexe, il tourna la t�te. L�homme au calibre venait de surgir des taillis. Il courait dans sa direction, le long des rails, � travers l�averse. C��tait bien un des deux hommes en noir. L��narque aux sourcils broussailleux et aux cheveux rares. Il tenait un pistolet au canon trapu et lan�ait des regards de tous c�t�s. Freire devina qu�il ne l�avait pas vu.</p><p>Il s�accroupit. Aucune id�e ne venait � sa rescousse. Il sentait l�eau ruisseler sur son visage. Les feuilles s�agiter autour de lui. Les odeurs violentes des v�g�taux et de la terre gorg�e d�eau. Il aurait voulu s�enfouir dans cette nature. Se fondre dans la boue et les racines�</p><p>Le tonnerre gronda au loin. La terre vibra sous ses pieds. Un bref instant, il crut qu�il allait �tre foudroy�. Ou que le monde allait s�ouvrir pour l�enfouir dans ses ab�mes. Se dressant comme un animal � l�aff�t, il comprit. Un train arrivait, avec son cort�ge de tremblements et de vibrations de m�tal. � Un TER ��, pensa-t-il.</p><p>Le convoi avan�ait au pas, sur sa droite. Avec sa voiture de t�te jaune et rouge, qui tra�nait ses voitures comme un prisonnier tire ses cha�nes. Coup d��il � gauche : le tueur progressait dans sa direction mais ne l�avait toujours pas aper�u. Si par miracle il restait de l�autre c�t� de la voie pour laisser passer le train, il �tait sauv�. Le fracas devenait assourdissant. Le convoi n��tait plus qu�� quelques m�tres, roulant � faible allure. Freire s�enfon�a derri�re les pins mais eut le temps de voir le tueur se reculer.</p><p>Au-del� des rails.</p><p>Rendu invisible par la rame, Freire se redressa. Une voiture� Deux voitures� Des secondes de plomb, des m�tres d�acier� Trois� Quatre� Les roues hurlaient sur les rails dans des gerbes d��tincelles. � la cinqui�me voiture � la derni�re � Freire bondit dans son sillage.</p><p>Il tendit le bras, et agrippa la poign�e ext�rieure de la porte. Il se prit les pieds dans les cailloux, tr�bucha mais lan�a son autre main. Ses doigts saisirent le m�tal. Il fut tra�n� pendant quelques m�tres, se redressa, reprit de la vitesse, parvint � se hisser sur le marchepied.</p><p>Sans r�fl�chir, il actionna la poign�e. Aucun r�sultat. Il essaya encore. Les rafales de pluie le cinglaient. Le vent le plaquait contre la paroi. Il s�acharnait toujours sur la porti�re. Il allait s�en sortir. Il fallait qu�il�</p><p>� cet instant, sous ses cils laqu�s d�eau, il les vit. Les deux hommes arm�s, en retrait des voies ferr�es. L�un d�eux portait un flight-case noir � angles chrom�s, comme en utilisent les musiciens et les DJ. L�autre avait gliss� son calibre sous son manteau. Freire se plaqua contre la porte.</p><p>Il �tait maintenant � d�couvert : les tueurs n�avaient plus qu�� tourner la t�te pour le voir. Mais il y eut un miracle. Quand Freire risqua un coup d��il dans leur direction, il les vit, de dos, courir vers la Volvo. Ils pensaient sans doute que Freire �tait rest� pr�s de la voiture. Le temps qu�ils comprennent que Mathias avait choisi une autre option, il serait loin.</p><p>Ou pas si loin que �a� D�j�, la rame ralentissait : le train parvenait en gare de Gu�thary. Freire secoua encore la poign�e. Cette fois la porti�re s�ouvrit. Il s�engouffra � l�int�rieur.</p><p>Le train stoppait.</p></section><section><title><p>30</p></title><p>Une s�rie d�yeux stup�faits l�accueillit. Il �tait tremp�, d�braill�, couvert de feuilles, de sable, d��tamines de gen�t. Il esquissa un sourire d�excuse, essayant en m�me temps de se rajuster. Les voyageurs d�tourn�rent le regard. Mathias s�effondra sur une banquette, t�te dans les �paules.</p><p>���a va pas, non ?</p><p>Assis � quelques m�tres, un vieil homme l�apostrophait :</p><p>��Je vous ai vu : vous �tes malade ou quoi ?</p><p>Freire ne trouva pas de mots pour apaiser le r�leur. Un sexag�naire qui suintait la haine et l�aigreur.</p><p>��Vous vous rendez compte des risques que vous prenez ? Et que vous nous faites prendre ? Imaginez que vous ayez un accident ! Si personne respecte la loi, faut pas s��tonner de la merde dans laquelle on est !</p><p>Freire accentua son sourire d�excuse.</p><p>��C�est �a, grima�a le vieillard en passant au tutoiement, rigole ! Les gens comme toi, faut les enfermer !</p><p>Sur ces mots, il se leva et descendit. Freire souffla. Le c�ur dans la gorge, il lan�ait de brefs coups d��il vers le quai de la gare. Les tueurs pouvaient surgir d�un instant � l�autre, inspectant chaque si�ge, chaque voiture� Les secondes les plus longues de son existence. Enfin, les portes se referm�rent. Le train se remit en branle.</p><p>Quelque chose au plus profond de lui se d�noua.</p><p>Il eut peur que ses sphincters ne le l�chent.</p><p>��Il ne faut pas lui en vouloir�</p><p>Un homme venait de changer de place pour s�installer face � lui. <emphasis>Bon Dieu. Mais qu�est-ce qu�ils ont tous ?</emphasis> Freire examina son interlocuteur sans r�pondre. Le nouveau venu lui offrait un large sourire, plein de bienveillance.</p><p>��Tout le monde ne comprend pas les difficult�s des autres.</p><p>Freire ne cessait de scruter le couloir au-del� de l�homme, les portes de communication avec la quatri�me voiture. Peut-�tre �taient-ils mont�s ailleurs� Peut-�tre allaient-ils appara�tre�</p><p>��Tu ne me reconnais pas ?</p><p>Freire tressaillit au tutoiement. Il fixa le type. Son visage ne lui disait rien. Un patient de Pierre-Janet ? Un habitant du quartier Fleming ?</p><p>��Marseille, l�ann�e derni�re, continua-t-il � voix basse. Pointe-Rouge. Le foyer d�Emma�s.</p><p>Mathias comprit le quiproquo. Avec son allure d�braill�e, l�homme le confondait avec un SDF qu�il avait sans doute crois� l�-bas.</p><p>��Daniel Le Guen, se pr�senta-t-il en lui serrant la main. Je m�occupais de la vente au foyer. On m�appelait � Lucky Strike � parce que je clope pas mal. (Il lui fit un clin d��il.) Tu te souviens maintenant ?</p><p>Freire parvint � extraire de sa gorge quelques mots :</p><p>��D�sol�. Vous vous trompez. Je ne connais pas Marseille.</p><p>��Tu n�es pas Victor ? (Il se pencha et r�p�ta, sur un ton de confidence :) Victor Janusz ?</p><p>Mathias ne r�pondit pas. Il connaissait ce nom mais impossible de se souvenir o� il l�avait entendu.</p><p>��Pas du tout. Je m�appelle Freire. Mathias Freire.</p><p>��Excusez-moi.</p><p>Freire l�observait toujours. Ce qu�il per�ut dans son regard ne lui plut pas du tout. Un m�lange de compassion et de complicit�. Le bon Samaritain avait sans doute remarqu�, avec un temps de retard, la qualit� de ses v�tements. Il se disait maintenant que Victor Janusz avait remont� la pente. Et qu�il ne tenait pas � ce qu�on lui rappelle sa d�ch�ance pass�e. Mais o� avait-il entendu ce nom ?</p><p>Il se leva. L�homme lui saisit le bras et tendit une carte de visite :</p><p>��Prenez �a. Au cas o�. Je suis dans le coin pour quelques jours.</p><p>Freire prit la carte et lut :</p><cite><subtitle>DANIEL LE GUEN</subtitle><subtitle>COMPAGNON EMMA�S</subtitle><subtitle>06�17�35�44�20</subtitle></cite><p>Il la fourra dans sa poche sans le remercier et partit s�installer quelques banquettes plus loin. Les pens�es tournaient au fond de sa t�te. Il songeait aux tueurs. � Patrick et Sylvie qui venaient de mourir sous ses yeux. Et maintenant, cette confusion avec un autre�</p><p>Le visage coll� contre la vitre, il regardait la mer se dissoudre sous la pluie. Il sentait le long de ses vert�bres une coul�e d�angoisse, moite et br�lante. En m�me temps, il se d�tendait.�Le train roulait � pleine vitesse. La torpeur des passagers le rassurait. Il allait rentrer � Bordeaux. Foncer au commissariat. Tout raconter � Ana�s. Avec un peu de chance, elle aurait d�j� identifi� la plaque du Q7. Elle allait mener l�enqu�te. Trouver une explication. Arr�ter les tueurs. Tout rentrerait dans l�ordre�</p><p>Le nom de Victor Janusz revint soudain traverser son esprit et le fit tressaillir. Qui �tait ce Janusz ? Ses pens�es prirent un nouveau tour. Un doute inexplicable s�insinua en lui. Il revit en acc�l�r� le film de ces derniers jours. Sa passion � son obsession � pour le patient Bonfils. Sa rage � d�couvrir qui il �tait vraiment. Sa d�termination � �claircir ce cas, co�te que co�te. Pourquoi s�investissait-il � ce point, lui qui avait d�cid� de se tenir � distance ? Pourquoi tant d��nergie pour comprendre le trouble mental du cow-boy ?</p><p>Cette fois, le doute mina en lui toute certitude. Et s�il n��tait pas lui-m�me ce qu�il pr�tendait �tre ? S�il �tait un � voyageur sans bagage � ?</p><p>Un homme en pleine fugue psychique ?</p><p>Il haussa les �paules, se frotta le visage comme on froisse un projet de lettre avant de la jeter au panier. Cette id�e �tait absurde. Il s�appelait Mathias Freire. Il �tait psychiatre. Il avait exerc� � Villejuif. Il avait enseign� � Sainte-Anne, � Paris. Il ne pouvait mettre en doute sa propre lucidit� au premier inconnu qui le prenait pour un autre.</p><p>Il releva la t�te. Daniel Le Guen lui envoya un clin d��il. Toujours cette complicit� insupportable. Le type paraissait s�r de son coup. Il avait retrouv� Victor Janusz� Mathias fr�mit. Il savait maintenant o� il avait entendu ce nom. C��tait celui du clochard dont on avait retrouv� les empreintes dans la fosse de la gare Saint-Jean. Le suspect num�ro un dans l�affaire du Minotaure.</p><p>Freire sentit une pouss�e de sueur sur son visage. Des tremblements le secou�rent des pieds � la t�te. Et si le gars d�Emma�s avait raison ? S�il �tait Victor Janusz, en pleine fugue psychique ?</p><p>��Impossible, murmura-t-il. Je suis Mathias Freire. Dipl�m� de la facult� de M�decine. Psychiatre depuis plus de vingt ans. Professeur � la facult� de Sainte-Anne. Chef de service au CHS Paul-Guiraud, � Villejuif. Responsable de l�unit� Henry-Ey au CHS Pierre-Janet de Bordeaux�</p><p>Il s�arr�ta quand il s�aper�ut qu�il chuchotait ces mots en se balan�ant d�avant en arri�re, � la mani�re d�un musulman r�p�tant ses sourates. Ou d�un schizophr�ne en pleine crise. Il avait l�air d�un fou et les autres passagers lui lan�aient des regards de plus en plus g�n�s.</p><p>Sa logique craqua encore. Patrick Bonfils aussi �tait capable d��num�rer des d�tails sur sa vie pass�e. N��prouvait-il pas lui-m�me des difficult�s � se souvenir de moments personnels ? d�instants v�cus ? N��tait-il pas trop seul pour �tre honn�te ? Sans amis ni famille ? Son cerveau n��tait-il pas �trangement port� sur l�abstraction, les g�n�ralit�s ? Jamais de chair, jamais d��motion�</p><p>Il secoua la t�te. <emphasis>Non</emphasis>. Il avait des souvenirs. Anne-Marie Straub par exemple. Un truc pareil, �a ne s�inventait pas� Freire s�immobilisa. Les coups d��il autour de lui se multipliaient. Il se rencogna contre la paroi de la voiture. Une fugue psychique. Une imposture radicale. Peut-�tre l�avait-il toujours senti�</p><p>Le train stoppa. Arriv�e en gare de Biarritz. Des voyageurs se lev�rent.</p><p>��Vous savez jusqu�o� va ce train ? demanda-t-il.</p><p>��Bordeaux. La gare Saint-Jean.</p><p>Daniel Le Guen �tait descendu de la voiture. Ce simple fait le soulagea. Il existait un moyen tout simple pour savoir qui il �tait vraiment. V�rifier ses papiers. Ses dipl�mes. Ses cartons. Son pass�. Il obtiendrait confirmation qu�il �tait bien Mathias Freire. Qu�il n�avait rien � voir avec le d�nomm� Victor Janusz, clochard soup�onn� de meurtre.</p></section><section><title><p>31</p></title><p>Il fut heureux de retrouver le quartier Fleming. C��tait bien la premi�re fois. Le pavillon Opale. <emphasis>Sa maison</emphasis>. Il franchit l�enclos. Tourna la cl�.</p><p>Quand il d�couvrit les murs nus, les pi�ces non meubl�es, il n��prouva pas la chaleur escompt�e. Cette villa n�exprimait rien. Ni pass� ni personnalit�. Il fon�a dans sa chambre, au premier �tage. Trouva le dossier cartonn� dans lequel il rangeait ses papiers importants. Carte d�identit�. Passeport. Carte Vitale. Dipl�mes de m�decine. Relev�s de banque. Feuille de d�claration d�imp�ts � adress�e � son ancienne adresse, 22 rue de Turenne, � Paris.</p><p>Tout �tait en r�gle. Tout �tait en ordre. Freire laissa �chapper un soupir de soulagement. Il feuilleta une nouvelle fois la paperasse, �prouvant d�j� moins de certitude. Si on se penchait un peu plus sur chaque document, on pouvait douter. Sur la carte d�identit�, le passeport, la carte Vitale, Freire n�avait pas d�avis : il n��tait pas sp�cialiste. Mais pour les autres papiers, il ne s�agissait que de photocopies. O� �taient les originaux ?</p><p>Freire �ta son imper. Son corps �tait en surchauffe. Son c�ur en d�liquescence. En supposant qu�il ne soit pas celui qu�il pr�tendait �tre, qu�il ait fugu� comme Patrick Bonfils, tout �a serait survenu d�une mani�re inconsciente, apr�s une p�riode d�amn�sie. Qui aurait bidouill� ces papiers ? Avec quels moyens ?</p><p>Il secoua encore la t�te : il �tait en plein d�lire. Pour l�heure, il y avait plus urgent.</p><p>Foncer au commissariat et raconter l�attentat � Ana�s Chatelet. Il reprit son imper, �teignit, descendit l�escalier.</p><p>Sur le seuil, il s�arr�ta. Son regard se posa sur les cartons de d�m�nagement. Bourr�s d�objets, de photos, de d�tails du pass�. Il ouvrit le premier et faillit hurler. Il �tait vide. Il en attrapa un autre � rien qu�au poids, il obtint sa r�ponse. Vide lui aussi.</p><p>Un autre encore.</p><p>Vide.</p><p>Un autre.</p><p>Vide. Vide. Vide.</p><p>Il tomba � genoux. Consid�ra ces bo�tes brunes entrepos�es contre les murs qui lui servaient de d�cor depuis deux mois. Une pure mise en sc�ne pour donner le change � son imposture. Fournir l�illusion d�un pass�, d�une origine. Tromper les autres et lui-m�me.</p><p>Il plongea la t�te dans ses mains et �clata en sanglots. La v�rit� d�ferla sur lui. Il �tait lui aussi un homme-gigogne. Un voyageur sans bagage. Un passager des brumes�</p><p>Avait-il r�ellement �t� un clochard ? Un assassin ? Et avant encore, qui �tait-il ? Les questions fusaient sous son cr�ne. Comment �tait-il devenu un psychiatre avec pignon sur rue ? Comment avait-il obtenu ces dipl�mes ? Une phrase d�Eug�ne Ionesco lui revint en m�moire : � La raison, c�est la folie du plus fort� � L�auteur avait raison.�Il suffisait d��tre convaincant, envers les autres et soi-m�me, pour qu�un d�lire devienne v�rit�. S�chant ses larmes, il se remit debout et attrapa son portable au fond de sa poche. Une confirmation, une seule. M�me du pire�</p><p>Il demanda aux renseignements la connexion avec l�h�pital Paul-Guiraud de Villejuif. Il ne lui fallut qu�une minute pour parler au standard. Une autre pour �tre mis en relation avec une secr�taire administrative. Il demanda � parler au D<sup>r</sup> Mathias Freire.</p><p>��Qui ?</p><p>Il contr�la sa voix :</p><p>��Il ne travaille peut-�tre plus ici. Il �tait psychiatre au CHS l�ann�e derni�re.</p><p>��Je suis attach�e au d�partement administratif depuis six ans. Je n�ai jamais entendu ce nom. Dans aucun service du CHU.</p><p>��Merci, madame.</p><p>Il referma son portable. Il souffrait du m�me syndrome que l�homme au Stetson. Son usurpation �tait simplement plus sophistiqu�e. Il n��tait qu�une poup�e russe. Ouvrez la premi�re, vous en obtiendrez une autre. Et ainsi de suite. Jusqu�� la plus petite : la seule qui existe <emphasis>r�ellement</emphasis>.</p><p>Mais il y avait pire.</p><p>Victor Janusz, clochard de son �tat, arr�t� � Marseille pour voies de fait, �tait soup�onn� � Bordeaux d�homicide volontaire. Que s��tait-il pass� la nuit du 12 au 13�f�vrier � la gare Saint-Jean ? N��tait-il pas en train de dormir au CHS ? N�avait-il pas g�r� les urgences au fil de la nuit ? Il avait des t�moins. Il avait sign� des ordonnances. Il avait salu� le gardien en arrivant et en repartant� Mais peut-�tre s��tait-il aussi gliss�, en pleine crise, dans le brouillard jusqu�� la gare ? Peut-�tre m�me avait-il crois� Bonfils le long des voies ? La situation �tait presque comique. Deux amn�siques se rencontrent et ne se reconnaissent pas�</p><p>Il fourra ses documents d�identit� dans un cartable. Attrapa son ordinateur portable � qui contenait tout ce qu�il avait �crit depuis pr�s de deux mois sur ses patients �, boucla son paquetage et partit sans m�me verrouiller la porte de son pavillon.</p><p>Au bout de cinq cents m�tres, aux abords de la cit� universitaire, il trouva un taxi. Il donna l�adresse du commissariat central. Il �tait temps de payer ses dettes. Un mois et demi d�imposture et de mensonges. Son esprit n�allait pas au-del� d�un projet et d�un seul. Tout expliquer � Ana�s Chatelet. Se faire hospitaliser dans son propre service. Et dormir.</p><p>Sombrer dans le sommeil et se r�veiller dans la peau d�un autre � c�est-�-dire de lui-m�me. M�me si c��tait menottes aux poignets.</p></section><section><title><p>32</p></title><p>��Le capitaine Chatelet n�est pas l�.</p><p>Un minet gomin� se tenait devant lui, en costume impeccable.</p><p>��Je peux l�attendre ?</p><p>��C�est pour quoi ?</p><p>Freire h�sita : il y avait trop � dire. Il pr�f�ra jouer la carte professionnelle :</p><p>��Je suis le psychiatre qui soigne l�amn�sique de la gare Saint-Jean. J�ai des informations pour le capitaine. Des informations confidentielles.</p><p>Le flic toisa l�allure de Freire. L�imper tremp�, les fragments v�g�taux, les chaussures boueuses. Il paraissait sceptique.</p><p>��Elle va pas tarder, dit-il finalement. Asseyez-vous l�.</p><p>Freire choisit un si�ge dans le couloir. Il se trouvait au premier �tage du principal h�tel de police de Bordeaux, rue Fran�ois-de-Sourdis. Un gigantesque b�timent blanc, flambant neuf, qui �voquait un iceberg naviguant en pleine ville. D�apr�s ce qu�il comprenait, cet �tage abritait les bureaux des officiers.</p><p>Tout �tait d�sert mais le lieu bruissait d�une sourde activit�. Un milieu d�apr�s-midi comme un autre chez les flics. Mathias �tait assis juste en face du bureau d�Ana�s. Une plaque imprim�e indiquait son nom sur la porte. Un bureau de capitaine, solitaire, avec une baie vitr�e barr�e par des stores ouverts.</p><p>Il regarda autour de lui. Personne. Il lui vint une id�e cingl�e. Se glisser dans le bureau. Trouver le dossier d�enqu�te du Minotaure. Lire les donn�es que les flics poss�daient sur Victor Janusz. L�id�e �tait absurde mais il �tait d�j� trop tard pour la repousser.</p><p>Nouveaux coups d��il � droite et � gauche. Le couloir �tait toujours d�sert. Il se leva, fit mine de se d�gourdir les jambes, puis actionna la poign�e de la porte.</p><p>Ouverte.</p><p>Il p�n�tra dans la pi�ce et ferma derri�re lui, sans bruit. Aussit�t, il abaissa le store. Il regarda sa montre. 15�h�10. Il se donna cinq minutes pour fouiller le bureau. Pas une de plus. Malgr� la pluie et le jour qui baissait d�j�, il voyait suffisamment pour mener ses recherches sans allumer.</p><p>En un regard, il photographia l�espace. Du mobilier standard de fonctionnaire. Aucun d�tail personnel sur les murs ou sur les meubles. Freire pensa � son propre bureau � l�h�pital, froid et anonyme. Il rep�ra plusieurs points de rangement. Des casiers de fer, � droite. Une armoire aux portes souples, en face. Et le bureau lui-m�me, avec ses tiroirs et ses dossiers empil�s.</p><p>Il n�eut pas � chercher loin.</p><p>Les documents qui l�int�ressaient �taient les premiers de la pile.</p><p>Il n�avait pas le temps de lire les transcriptions d�interrogatoire mais trouva des photos. Le corps dans la fosse. La chair fam�lique, blanche, tatou�e. La t�te de taureau, noire. La victime semblait jaillir d�un �ge primitif, peupl� de cr�atures fantastiques, de mythes terrifiants. En m�me temps, le grain des images avait la crudit� et la pr�sence d�archives documentaires. Un fait divers, mais survenu aux origines du monde.</p><p>Il feuilleta encore. Des photos du corps � la morgue. Le visage de Philippe Duruy, alors qu�on lui avait �t� son masque atroce. Une gueule broy�e, asym�trique. Une autre chemise. Des portraits anthropom�triques. Un gamin aux yeux cern�s de kh�l, tenant une pancarte num�rot�e � la craie. Le zonard avait d�j� eu des ennuis avec la police.</p><p>D�autres dossiers. Des liasses de proc�s-verbaux. Pas le temps de lire. Enfin, dans le dernier, le bilan de la sc�ne d�infraction r�alis� par les techniciens de l�Identit� judiciaire. Parmi les feuillets, la fiche portant les empreintes digitales trouv�es sur place. <emphasis>Les empreintes de Victor Janusz</emphasis>.</p><p>Des pas dans le couloir. Freire se p�trifia. Ils s��loign�rent. Il regarda sa montre et dut se concentrer pour voir l�heure. 15�h�16. D�j� six minutes qu�il s�agitait dans ce bureau, Ana�s Chatelet n�allait plus tarder. Il consid�ra encore les empreintes. Une nouvelle id�e. Il fouilla dans les tiroirs. Trouva un stylo-plume. Il en extirpa la cartouche. Attrapa une feuille blanche dans l�imprimante et r�pandit l�encre � sa surface. Il y trempa ses cinq doigts puis en appuya l�extr�mit� en haut de la feuille.</p><p>Il compara ces marques avec celles de Victor Janusz. Pas besoin d��tre un sp�cialiste pour noter les similitudes.</p><p>Une empreinte identique.</p><p>Deux empreintes identiques.</p><p>Trois empreintes identiques.</p><p>Il �tait Victor Janusz.</p><p>Le fait de constater, noir sur blanc, cette preuve irr�futable, provoqua un d�clic en lui. Il r�visa ses projets. Un coupable n�a qu�une seule issue : la fuite.</p><p>Il plia la feuille et la glissa dans sa poche. Il revissa la cartouche d�encre. Rangea le stylo-plume dans le tiroir. Abandonna le dossier en haut de la pile et se livra � une petite mise en sc�ne.</p><p>Il entrouvrit la porte. Risqua un �il dans le couloir. Toujours personne. Il sortit de la mani�re la plus d�gag�e possible et se dirigea vers les escaliers.</p><p>��H�, vous !</p><p>Mathias continua � marcher.</p><p>��Ho !</p><p>Freire stoppa, se forgea une expression d�tendue et se retourna. Il sentait la sueur tremper ses pectoraux. Le minet de tout � l�heure marchait vers lui.</p><p>��Vous attendez pas le capitaine Chatelet ?</p><p>Il tenta de d�glutir, en vain, puis pronon�a d�une voix rauque :</p><p>��Je� Je n�ai plus le temps.</p><p>��Dommage. Elle vient d�appeler : elle arrive.</p><p>��Je ne peux plus attendre. Ce n��tait pas si grave.</p><p>L�homme fron�a les sourcils. Le sixi�me sens du flic. Malgr� tous ses efforts, Freire suintait la peur.</p><p>��Restez ici. (Le ton avait chang�.) Elle arrive.</p><p>Freire baissa les yeux. Ce qu�il vit le p�trifia. Le flic portait un dossier sous son bras. Sur la couverture : <strong>VICTOR JANUSZ. MARSEILLE</strong>.</p><p>Tout s�obscurcit autour de lui. Impossible de penser, de parler. Le flic d�signa les si�ges fix�s au mur.</p><p>��Asseyez-vous, mon vieux. Vous avez pas l�air dans votre assiette.</p><p>��Le Coz, viens voir !</p><p>La voix provenait d�un des bureaux.</p><p>��Vous ne bougez pas d�ici, r�p�ta le minet.</p><p>Puis il tourna les talons.</p><p>Il rejoignit un coll�gue qui se tenait � quelques m�tres. Ils disparurent et claqu�rent la porte. Freire �tait toujours debout. Le sang cognait derri�re ses orbites. Ses jambes flageolaient. Il n�avait plus qu�une chose � faire : s�asseoir et attendre qu�on l�arr�te.</p><p>Au lieu de �a, il remonta le couloir, en silence et en acc�l�r�. La cage d�escalier, ouverte, surplombait le hall du rez-de-chauss�e. Il plongea. Les marches se succ�d�rent sous ses pas.</p><p>Il toucha le sol du hall sans y croire. Il traversa la salle, percevant le brouhaha autour de lui, comme s�il s�agissait du bourdonnement de son propre sang. Devant lui, la porte de sortie lui paraissait palpiter.</p><p>Il n��tait plus qu�� quelques m�tres du seuil.</p><p>Il s�attendait toujours � une attaque sur ses arri�res.</p><p>Elle survint <emphasis>devant lui</emphasis>.</p><p>� travers la double porte vitr�e, Ana�s Chatelet sortait d�une voiture. La seconde suivante, il �tait dans les toilettes � droite du hall. Il se glissa � l�int�rieur d�une cabine et verrouilla la porte, tremblant jusqu�au fond de ses organes.</p><p>Une minute plus tard, il �tait dehors, remontant l�art�re lustr�e de pluie.</p><p>Seul.</p><p>Perdu.</p><p>Mais libre.</p></section><section><title><p>33</p></title><p>��Merde, jura-t-elle entre ses dents.</p><p>Le Coz venait de lui annoncer que Mathias Freire �tait venu la voir. Le couloir �tait vide. Il �tait reparti.</p><p>��Il �tait encore ici y a cinq minutes. (Le flic lan�ait des regards autour de lui.) Je lui ai dit de pas bouger. Il m�a pas paru tr�s net�</p><p>��Rattrape-le. Trouve-le-moi.</p><p>Le flic en costard lui tendit une chemise cartonn�e :</p><p>��Tiens. Le dossier de Janusz. On l�a enfin re�u. Par avion.</p><p>Elle attrapa les documents sans y jeter un coup d��il.</p><p>��Trouve-moi Freire, r�p�ta-t-elle. Je dois le voir.</p><p>Le Coz partit vers l�escalier au pas de course. Ana�s se mordit la l�vre. � Merde �, murmura-t-elle encore. Elle ne pouvait pas croire qu�elle l�ait rat�. Pourquoi venait-il ici ? Avait-il trouv� un pr�texte pour la revoir ? <emphasis>Calme-toi, ma fille</emphasis>.</p><p>Elle �tait d�une humeur massacrante. Ni Conante, avec ses bandes vid�o, ni Zakraoui, avec ses dealers, ni Jaffar, sur la piste du chien et des fringues de Duruy, n�avait trouv� le moindre indice. Et le tic-tac courait toujours�</p><p>Elle p�n�tra dans son bureau et referma la porte avec le pied. La piste Janusz avait int�r�t � produire quelque chose. D�un geste machinal, sans s�asseoir ni allumer le plafonnier, elle ouvrit le dossier consacr� au clochard marseillais.</p><p>��Merde, r�p�ta-t-elle, mais sur un tout autre ton.</p><p>Sur la premi�re page, une photo anthropom�trique du SDF �tait agraf�e. C��tait Mathias Freire. Dans une version pas ras�e, hirsute et crasseuse, mais c��tait bien lui. Le regard mauvais, il tenait la pancarte chiffr�e, pr�t � cracher sur l�objectif. � t�tons, elle trouva une chaise et s�effondra dessus.</p><p>D�un geste, elle tourna la feuille et parcourut le PV d�audition de Victor Janusz. Le 22�d�cembre 2009, � 23 heures, l�homme s��tait fait arr�ter apr�s une bagarre avec des zonards. Son t�moignage n�avait aucun int�r�t. On l�avait provoqu�. Il s��tait d�fendu. L�homme n�avait ni papiers ni souvenirs pr�cis � propos de son �tat civil.</p><p>Un grand marginal largement imbib�. Comment un tel homme avait-il pu devenir chef d�unit� au CHS Pierre-Janet ? Se pouvait-il qu�il soit le meurtrier de Philippe Duruy ?</p><p>Ana�s releva la t�te. Elle <emphasis>sentait</emphasis> quelque chose ici. Elle examina les objets, les documents, les dossiers sur son bureau. Rien n��tait d�rang� mais chaque d�tail portait la trace d�un passage, d�une pr�sence �trang�re.</p><p>On �tait entr� dans cette pi�ce.</p><p>On avait fouill�.</p><p>Qui ? Mathias Freire ?</p><p>Elle chercha des yeux et aper�ut deux documents devant sa place, de l�autre c�t� du bureau. Elle se leva et en fit le tour. Le visiteur avait laiss�, bien en �vidence, la fiche d�analyse des empreintes digitales trouv�es sur la sc�ne d�infraction.</p><p>� c�t�, sur une feuille blanche sign�e Mathias Freire, il avait �crit :</p><cite><subtitle>JE NE SUIS PAS UN ASSASSIN.</subtitle></cite></section><section><title><p>34</p></title><p>La course contre la montre avait commenc�. � la seconde o� Ana�s Chatelet avait d�couvert son visage dans le dossier de Victor Janusz, elle avait sans doute envoy� une voiture de police � son domicile ainsi qu�au CHS. Elle avait ordonn� qu�on surveille la gare Saint-Jean, l�a�roport, les autoroutes, les gares routi�res � et aussi les nationales, les d�partementales des abords de la ville. Des patrouilles sillonnaient d�j� les rues de Bordeaux. � ses trousses.</p><p>��C�est ici, dit-il au chauffeur de taxi. Attendez-moi.</p><p>Freire s��tait fait arr�ter � quelques num�ros de sa v�ritable adresse.</p><p>��Je reviens dans trois minutes.</p><p>Il courut jusqu�� son pavillon. Ouvrit la porte. Attrapa un sac de voyage et y fourra des v�tements. Surtout, il embarqua tous les documents personnels qu�il n�avait pas pris une heure auparavant. Feuilles d�imp�ts, dipl�mes, certificats sign�s, �manant de l�h�pital de Villejuif�</p><p>� cet instant, il per�ut les sir�nes des flics qui s�approchaient. Il boucla son sac et quitta le pavillon comme un fant�me.</p><p>Il rejoignit son taxi. Sa douleur derri�re l��il pulsait selon un rythme lancinant. Il avait envie de vomir. Son c�ur battait comme un marteau-piqueur.</p><p>��O� je vous emm�ne ?</p><p>��� l�a�roport de Bordeaux-M�rignac, zone internationale.</p><p>Au fil des kilom�tres, des voitures s�rigraphi�es passaient, lanc�es � fond, sir�nes hurlantes. Il ne pouvait croire qu�il �tait l�objet de cette agitation. Mais il ne pensait pas aux flics. Ni m�me aux tueurs. Il pensait � lui-m�me. Qui �tait-il au juste ? Des �l�ments lui revenaient, confirmant que son passage � Bordeaux n�avait �t� qu�une imposture. Son malaise r�current � l�h�pital. Le vide qu�il �prouvait, le soir, dans son pavillon anonyme. Le trouble qu�il ressentait lorsqu�il tentait d��voquer son pass�.</p><p>Il n�avait pas de vrais souvenirs. Quant � ceux qui se formaient <emphasis>spontan�ment</emphasis> dans son cerveau, ils n��taient que fiction. Les pierres patientes d�un mur opaque, dress� entre son pass� et son pr�sent.</p><p>Une seule image lui paraissait r�elle : le corps d�Anne-Marie Straub, pendu au-dessus de son visage� Les noms et les dates �taient peut-�tre invent�s mais les faits, eux, �taient r�els. �tait-il vraiment psychiatre � cette �poque ? Ou d�j� le pensionnaire d�un institut ? �tait-ce ce suicide qui avait d�clench� sa premi�re fugue psychique ?</p><p>��On est arriv�s.</p><p>Freire paya. Il p�n�tra dans le hall de l�a�rogare au pas de charge. La sueur l�enveloppait tout entier, � la mani�re d�une combinaison de plongeur, chaude, poisseuse. Il rep�ra un distributeur automatique de billets et tira le maximum qu�il put � 2�000 euros, son plafond mensuel. En attendant les billets, il lan�ait des coups d��il de droite � gauche. Les cam�ras de s�curit� l�observaient. Tant mieux.</p><p>Il fallait qu�on le voie.</p><p>Il fallait qu�on pense qu�il prenait l�avion.</p><p>Il chercha un angle mort et attrapa son t�l�phone portable. Il effa�a tous ses num�ros m�moris�s puis appela l�Horloge parlante. Sans couper, il balan�a l�appareil dans une poubelle. Son imper prit le m�me chemin. Alors, beaucoup plus discr�tement, il s�esquiva. Et prit un car en direction du centre-ville.</p><p>Les flics devaient �tre chez lui, constatant qu�il avait fait son sac. Ils allaient d�abord chercher sa voiture. Ne la trouvant pas, ils penseraient que Freire s��tait enfui par la route. Ils placeraient des barrages partout et fixeraient leur attention sur ces check-points.</p><p>Premi�re fausse piste.</p><p>Ensuite, ils localiseraient son portable, toujours connect�, � l�a�roport. Ils fileraient � Bordeaux-M�rignac. Ils v�rifieraient les vols.�Ne trouvant pas le nom de Freire, ils visionneraient les vid�os de s�curit� et le rep�reraient. Ils v�rifieraient le DAB de l�a�roport. Retrouveraient le chauffeur de taxi. Tous les signaux convergeraient. Victor Janusz, alias Mathias Freire, s��tait bien envol� en fin d�apr�s-midi. Sous une fausse identit�.</p><p>Deuxi�me fausse piste.</p><p>Il serait alors d�j� loin. Il parvint � la gare Saint-Jean. Des meutes de flics circulaient. Des vigiles avec des chiens bouclaient les issues. Des fourgons stationn�s cernaient le parking.</p><p>Il contourna le b�timent. Des travaux gigantesques, barricades, grues, excavations, facilit�rent sa man�uvre. Il rep�ra un porteur � un de ces hommes arm�s d�un caddy escortant les voyageurs jusqu�� leur train. Il l�aborda, le poussa dans un coin discret et lui proposa d�aller acheter un billet de train � sa place.</p><p>L�homme, bonnet rasta et chasuble orange r�glementaire, tiqua :</p><p>��Pourquoi vous y allez pas vous-m�me ?</p><p>��J�ai des coups de fil urgents � passer.</p><p>��Pourquoi j�vous ferais confiance ?</p><p>��C�est moi qui te fais confiance, fit Freire en lui donnant 200 euros. Ach�te-moi le premier billet possible pour Marseille.</p><p>L�homme h�sita quelques secondes puis demanda :</p><p>��Quel nom je donne ?</p><p>��Narcisse.</p><p>Les syllabes s��taient form�es sur ses l�vres sans passer par sa conscience. L�homme tourna les talons.</p><p>��Attends. 100 euros de plus pour ton bonnet et ta chasuble.</p><p>L�homme eut un sourire narquois. Il paraissait rassur� par cette nouvelle offre. Au moins, les choses �taient claires. Une cavale. Au m�me instant, il parut r�aliser que la gare grouillait de flics. Son sourire s��largit. L�id�e de tromper tout ce beau monde parut lui plaire. Il se d�barrassa de son bonnet et de son gilet fluo. Il portait de longues dreadlocks � la Bob Marley.</p><p>��Je te garde ton chariot, fit Freire, qui enfila son d�guisement en quelques gestes.</p><p>Il attendit durant plus de dix minutes, accoud� au caddy, l�air le plus d�tach� possible. Les flics passaient devant lui sans le regarder. Ils cherchaient un homme en fuite. Une ombre longeant les murs. Pas un caddyman d�s�uvr�, portant un bonnet aux couleurs de la Jama�que et une chasuble de la SNCF.</p><p>Bob Marley r�apparut :</p><p>��Le dernier train direct pour Marseille vient de partir. J�t�ai pris un billet pour Toulouse-Matabiau � 17�h�22. Tu changes de train � Agen, vers 19 heures. T�arrives � Toulouse � 20�h�15. Un autre train, avec couchettes, repart pour Marseille � 0 heure 25. T�arriveras l�-bas � 5 heures du mat�. C��tait �a ou partir demain matin.</p><p>L�id�e de passer la nuit entre deux destinations, dans une esp�ce de no man�s land, ne lui parut pas si n�gative. Personne ne le chercherait cette nuit au c�ur du Midi-Pyr�n�es. Il laissa la monnaie au rastaman et conserva son d�guisement jusqu�au d�part du train.</p><p>Une heure d�attente. Les patrouilles r�daient toujours sans le voir. Avec son chariot soutenant son propre sac, il avait simplement l�air d�un porteur attendant un client parti chercher des journaux. Lui-m�me ne pr�tait aucune attention aux flics. Il essayait de r�fl�chir.</p><p>Il ne pouvait pas �tre le tueur du Minotaure. Il avait fallu d�capiter un taureau. Trouver une h�ro�ne de grande qualit�. Rep�rer et attirer Philippe Duruy dans un pi�ge. Transporter le corps et la t�te jusqu�� la fosse� � l�extr�me rigueur, Freire pouvait envisager un versant cach頗 une main droite ignorant ce que faisait la gauche � mais pas des crises � r�p�tition, suivies, chaque fois, d�amn�sie totale, qui lui auraient permis d�organiser, � son insu, un tel projet. Le meurtre de Philippe Duruy �tait l��uvre d�un autre. Pourtant, ses empreintes d�montraient qu�il �tait pass�, lui aussi, dans cette fosse. � quel moment ? Avait-il surpris le tueur ? �tait-il avec Patrick Bonfils ?</p><p>Son train entra en gare. Freire largua bonnet, gilet, chariot et monta dans sa voiture. D�s qu�il fut install�, il recommen�a � gamberger. Il �tait d�cid� � ordonner toutes ces questions jusqu�� Agen, mais le train n��tait pas parti depuis dix minutes qu�il dormait � poings ferm�s.</p></section><section><title><p>35</p></title><p>Mathias Freire �tait introuvable.</p><p>Le Coz et Zakraoui avaient fonc� chez lui. Conante et Jaffar avaient fil� au CHS Pierre-Janet. Il n��tait � aucune de ces deux adresses. Ana�s n�avait pas attendu ces r�sultats pour lancer la surveillance des gares ferroviaires et routi�res, des a�roports, des entr�es d�autoroute, des nationales et des d�partementales.</p><p>Elle avait diffus� le portrait de Janusz/Freire dans tous les commissariats du sud de la France. Elle avait contact� les journaux r�gionaux afin qu�ils publient la photo d�s le lendemain matin. Les radios locales pour qu�elles lancent un appel � t�moins. Un num�ro t�l�phonique gratuit allait �tre mis en service, assorti d�un site sur le Net. Le grand jeu.</p><p>Une voix int�rieure lui r�p�tait qu�elle avait tort. Elle livrait Mathias Freire en p�ture aux m�dias, au public � et � ses sup�rieurs � avant m�me d�avoir les preuves directes de sa culpabilit�. Le commissaire l�avait appel�e : � Retrouvez-le avant ce soir. � V�ronique Roy l�avait appel�e : � C�est dingue cette histoire ! � Le pr�fet l�avait appel�e : � Alors, �a y est ? Vous l�avez identifi� ? � Les journalistes l�avaient appel�e : � Un meurtrier est en fuite ? � Tout �a �tait bon pour son avancement, son image, sa r�putation. Mais personne ne lui avait pos� la seule question qui comptait : Janusz �tait-il le tueur du Minotaure ?</p><p>On poursuivait maintenant un fugitif. On ne cherchait plus l�assassin de Philippe Duruy. Ce qui n��tait pas tout � fait la m�me chose. Jusqu�� preuve du contraire, Freire, alias Janusz, n��tait qu�un t�moin dans le dossier. Il �tait trop t�t pour le d�clarer coupable.</p><p>En fait, il �tait trop tard.</p><p>En prenant la fuite, le psychiatre avait scell� son destin. Dispara�t-on quand on a la conscience tranquille ? Durant ces derni�res heures, en feuilletant les diff�rents bilans et rapports qu�elle recevait minute par minute, Ana�s ne d�col�rait pas contre Mathias. Il aurait d� lui faire confiance. L�attendre sagement au poste. Elle l�aurait prot�g�, elle�</p><p>Elle classa les liasses imprim�es et en fit une synth�se rapide. On avait d�abord cru que Mathias Freire avait fui en voiture. Renseignements pris, l�homme poss�dait un break Volvo 960 diesel immatricul� 916 AWX 33. Le v�hicule n�avait pas �t� retrouv� � son adresse personnelle, ni sur le parking du CHS Pierre-Janet. Puis on avait d�couvert que le fugitif avait rejoint l�a�roport Bordeaux-M�rignac, son portable avait �t� localis� l�-bas. Il y avait �galement retir� 2�000 euros en cash.</p><p>Mais la piste avait tourn� court. Sa voiture restait introuvable autour de l�a�roport. Aucun vol de l�apr�s-midi n�avait un passager enregistr� au nom de Mathias Freire ou Victor Freire. Ana�s sentait l�embrouille. Freire les avait volontairement plac�s sur une fausse piste pour gagner du temps. D�ailleurs, une heure plus tard, on avait d�couvert le mobile et l�imper du fugitif dans une poubelle de l�a�rogare.</p><p>Depuis, aucune nouvelle, aucun indice.</p><p>L�appel � t�moins avait produit son habituelle moisson de renseignements incoh�rents, fantaisistes ou contradictoires. Aucun barrage n�avait rep�r� la Volvo. Aucun flic, aucun gendarme n�avait aper�u Mathias Freire. Le bide sur toute la ligne.</p><p>Ana�s en �tait s�re : Mathias �tait d�j� loin. Du moins elle l�esp�rait. Elle ne souhaitait pas l�attraper. Elle voulait d�abord faire la lumi�re sur toute l�affaire. Il n��tait qu�un des maillons de l�enqu�te et il lui restait les autres pistes. Elle avait h�te de s�y remettre. Elle avait d�j� d�cid� de filer � Gu�thary � l�aube, afin de faire parler l�amn�sique.</p><p>18�h�50.</p><p>Autant bouger plut�t que de fulminer ici dans son bureau. Elle prit sa voiture et se rendit directement au quartier Fleming. Sir�ne. Gyrophare. Bordeaux n�avait jamais vu autant de voitures de flics, de phares tournoyants, d�uniformes dans les rues. <emphasis>Merci Janusz</emphasis>.</p><p>Ana�s ralentit d�un coup. Elle �tait parvenue � destination. La zone �tait m�tamorphos�e. Fourgons de police. Voitures s�rigraphi�es. V�hicules de l�Identit� judiciaire. Tout le monde �tait de la f�te.</p><p>Elle stoppa le moteur et imagina les flics retournant la maison vide. Cette baraque o� la veille encore elle sirotait un ch�teau-lesage avec un homme s�duisant. Elle eut l�impression qu�on lui pi�tinait son souvenir.</p><p>Les plantons la reconnurent et s��cart�rent. Le salon grouillait de flics et de techniciens de l�IJ. Le Coz se mat�rialisa entre les cosmonautes de papier. Il lui tendait des prot�ge-chaussures.</p><p>��Tu veux mettre �a ?</p><p>���a ira.</p><p>��Mais s�il y a des indices�</p><p>��T�es con ou quoi ? Il n�y a rien ici pour nous.</p><p>Le flic acquies�a en silence. Elle enfila seulement des gants de latex. Le lieutenant tenta d�abonder dans son sens.</p><p>��T�avais raison. Ce mec est un vrai fant�me. Tous les cartons sont vides. On n�a pas trouv� un objet personnel ou un document � son nom dans toute la baraque.</p><p>Elle se rendit dans la cuisine sans r�pondre. La pi�ce �tait propre. Impeccable m�me. Freire ne devait jamais manger chez lui. Elle ouvrit les placards. Des assiettes. Des couverts. Des casseroles. Aucune nourriture. Sur une �tag�re, elle d�couvrit seulement des bo�tes de th�. Elle ouvrit, par r�flexe, le r�frig�rateur. Rien non plus. � l�exception de son ch�teau-lesage, dont la bouteille n��tait pas termin�e. <emphasis>Le con. Un bordeaux au frais�</emphasis></p><p>Des pas pr�cipit�s r�sonn�rent dans le salon, couvrant la rumeur des flics et des techniciens. Ana�s traversa la cuisine. Conante, essouffl�, arrivait au pas de charge.</p><p>��Vous l�avez log� ? demanda-t-elle.</p><p>��Non. Mais y a un probl�me.</p><p>��Quoi ?</p><p>��Le mec de Saint-Jean, l�amn�sique. Patrick Bonfils. Il s�est fait fumer ce matin, sur la plage de Gu�thary. Avec sa meuf.</p><p>��Quoi ?</p><p>��J�te jure. Y se sont fait canarder. Les flics de Biarritz vont nous rappeler.</p><p>Ana�s recula dans la cuisine et s�appuya des deux mains contre l��vier. Une nouvelle pi�ce sur l��chiquier. Peut-�tre un �l�ment r�v�lant un niveau sup�rieur ou transversal de l�affaire.</p><p>��Y a un autre probl�me, ajouta Conante.</p><p>��Je t��coute.</p><p>��La bagnole du psy. Le break Volvo, on l�a retrouv� sur le sentier de la plage. D�une fa�on ou d�une autre, le psy a d� participer � la fusillade. La bagnole est une vraie passoire et� �a va pas ?</p><p>Ana�s s��tait retourn�e et avait plong� sa t�te dans l��vier. Elle faisait couler de l�eau glac�e et buvait directement au robinet. La pi�ce tournait autour d�elle. Le sang avait quitt� son cerveau, stagnant dans son ventre, ses membres inf�rieurs. Elle �tait au bord de l��vanouissement.</p><p>��Freire, murmura-t-elle, tout pr�s de l�eau fra�che, dans quel merdier tu t�es fourr� ?</p></section><section><title><p>36</p></title><p>Marseille Saint-Charles, 6 heures 30.</p><p>Contre toute attente, Freire se sentait repos�. Il avait dormi durant le trajet Bordeaux-Agen. Il avait dormi entre Agen et Toulouse. Il avait somnol� dans la gare de Toulouse-Matabiau, en attendant son train de minuit. Puis il avait encore dormi jusqu�� Marseille, dans sa voiture-couchettes. Ce n��tait plus une cavale, c��tait une cure de sommeil. En r�alit� une autre mani�re de fuir. Dans l�inconscience.</p><p>Les structures de la gare de Marseille passaient lentement devant la fen�tre. On devinait le froid de la nuit, l�entrelacs glac� des rails. Freire n��tait pas s�r de son id�e� Marseille �tait la derni�re direction qu�on s�attendrait � le voir prendre. En ce sens, c��tait une bonne direction. Mais l�enqu�te reprendrait aussi dans cette ville. Quelle chance avait-il d��chapper aux patrouilles, aux flics qui, tous, auraient la m�moire rafra�chie et son visage en t�te ?</p><p>Le train s�arr�ta dans un long mugissement. Il avait pr�s d�une heure et demie de retard. Freire attendit plusieurs minutes, par pr�caution, avant de descendre. Quand le quai fut rempli de voyageurs, il plongea dans la foule, sac � l��paule, ordinateur sous le bras.</p><p>La gare Saint-Charles ressemblait � la gare Saint-Jean. M�me verri�re. M�mes charpentes d�acier. M�mes quais interminables, �clair�s par des luminaires blanch�tres.</p><p>Freire marchait au rythme des autres passagers quand il s�arr�ta net.</p><p>Des flics, au bout du quai.</p><p>Ils �taient v�tus en civil mais leurs gueules patibulaires, leurs carrures de voyou, leur assurance dans le regard ne laissaient aucun doute. Ana�s Chatelet et les autres avaient donc suivi le m�me raisonnement que lui. Ou du moins ils n�avaient pas exclu l�impossible : qu�il revienne sur ses pas�</p><p>Le flux des voyageurs continuait. Des valises lui cognaient les jambes. Des �paules le bousculaient. Il se remit en marche, plus lentement, tentant de r�fl�chir, le c�ur en staccato. Fuir par un c�t� ? Plonger dans une des fosses ? Impossible. Deux trains cernaient le quai, formant un couloir sans faille.</p><p>Freire ralentit encore. Le r�pit de la nuit �tait termin�. Il faisait de nouveau corps avec sa peur. Une autre id�e. Faire mine d�avoir oubli� quelque chose. Remonter dans une voiture. Attendre un moment plus propice pour fuir. Mais quel moment ? Une fois le quai d�sert�, les flics, aid�s de vigiles et de leurs chiens, visiteraient chaque compartiment, ouvrant les toilettes, inspectant chaque si�ge.</p><p>Il serait fait comme un rat.</p><p>Mieux valait encore �tre � l�air libre.</p><p>Il marchait toujours, tra�nant les semelles. Les m�tres se consumaient. Et l�inspiration ne venait pas.</p><p>��Pardon !</p><p>Il se retourna et d�couvrit une petite femme qui tirait une valise � roulettes d�une main, portait un sac de l�autre, un gar�on d�une douzaine d�ann�es, en prime, agripp� � son bras. <emphasis>Une opportunit�</emphasis>.</p><p>��Excusez-moi, fit-il en souriant. Je peux vous aider ?</p><p>���a ira tr�s bien, merci.</p><p>La femme le contourna. Elle avait un petit visage crisp� et un regard furieux. Freire lui embo�ta le pas et accentua son sourire. Il passa devant elle, pivota et tendit les mains.</p><p>��Laissez-moi vous aider. Vous avez l�air de ne pas vous en sortir avec�</p><p>��Foutez-moi la paix.</p><p>Elle ne l�chait ni sa valise, ni son sac. Le petit gar�on le fusillait du regard. Deux petits soldats lanc�s dans la guerre de la vie. Freire avan�ait � reculons, face au couple.</p><p>Plus qu�une cinquantaine de m�tres et il serait cueilli par les flics.</p><p>��Prenez-moi � l�essai, proposa-t-il. On tente l�aventure jusqu�au bout du quai. Ensuite, vous me mettez un bleu ou un rouge.</p><p>Le visage de l�enfant s��claira :</p><p>��Comme dans � La Nouvelle Star � ?</p><p>Freire avait dit �a sans r�fl�chir, faisant allusion � une �mission de t�l�vision qu�il avait aper�ue une fois. Des apprentis chanteurs �taient jug�s par un jury professionnel, � coups de phares color�s.</p><p>Ce d�tail provoqua un d�clic. Dans le sillage de son fils, la femme se d�rida d�un coup. Elle l�observa par en dessous et parut se dire : � Pourquoi pas apr�s tout ? � Elle lui tendit sa valise et son sac. Freire ajusta le sien sur son �paule, glissa l�anse de son ordinateur par-dessus et empoigna les bagages. Il tourna les talons et se mit en marche, tout sourires. Le petit gar�on s�accrocha � son bras, sautant d�un pied sur l�autre.</p><p>Les flics ne le remarqu�rent m�me pas. Ils cherchaient un homme traqu�, fuyant, paniqu�. Pas un p�re de famille accompagn� de son �pouse et de son fils. Mais Freire n��tait toujours pas rassur�. La gare, vaste aquarium plant� de pins en plastique, lui semblait satur�e de flics, de vigiles, d�agents de s�curit�. O� aller ? Il n�avait aucun souvenir de Marseille.</p><p>��Je ne connais pas la ville, risqua-t-il. Pour le centre, je passe par o� ?</p><p>��Vous pouvez prendre le bus ou le m�tro.</p><p>��Et � pied ?</p><p>��Prenez l�escalier Saint-Charles. Sur la gauche. En bas, descendez le boulevard d�Ath�nes. Vous croiserez la Canebi�re. Vous la descendez tout droit. Apr�s, �a sera le Vieux-Port.</p><p>��Et vous, o� allez-vous ?</p><p>��� la gare routi�re, l�-bas, � gauche.</p><p>��Je vous accompagne.</p><p>Parvenu � destination, Freire salua la m�re et son fils dans la nuit glac�e. Puis il repartit au trot, cherchant l�issue � gauche dont la femme avait parl�. Il d�couvrit un escalier monumental, de plus d�une centaine de marches, qui plongeait vers la ville.</p><p>Il �tait � peine 7 heures du matin.</p><p>Il descendit et croisa, avachis contre la rampe de pierre, des SDF sous le halo d�un cand�labre. Litrons de mauvais vin, chiens pel�s, paquetages affaiss�s� Ils semblaient assis dans une flaque de crasse, dont la composition m�me int�grait la mis�re, le vin, la peur.</p><p>Mathias r�prima un frisson.</p><p>Il contemplait son avenir imm�diat.</p></section><section><title><p>37</p></title><p>Au bas des marches, il s�arr�ta. De l�autre c�t� de la chauss�e, un surplus militaire dressait son rideau de fer. Il traversa le boulevard et lut les horaires d�ouverture. 9 heures du matin. Il pouvait trouver � l�int�rieur ce qu�il cherchait. Il p�n�tra dans un caf�, Le Grand Escalier, situ� juste en face. Il s�installa � une table en retrait, avec vue sur l�art�re, et commanda un caf�.</p><p>Son ventre le torturait. La faim. Il d�vora trois croissants, but un deuxi�me caf�. Aussit�t, la naus�e se substitua aux gargouillis. <emphasis>La peur</emphasis>. Mais la victoire de la gare lui donnait une �nergie nerveuse, f�brile. Il commanda un th� puis partit uriner, en r�sistant � son envie de gerber.</p><p>Lentement, le jour se levait. D�abord un coin de ciel mauve nacr�. Puis un bleu de craie qui gagna peu � peu tout l�espace entre les immeubles. Freire discernait maintenant les arbres et les lampadaires rococo du boulevard. Ces d�tails lui parlaient. Il se souvenait. Ou plut�t : il ressentait. Dans son sang. Dans sa chair. Un fourmillement familier. Il avait <emphasis>pratiqu�</emphasis> cette ville.</p><p>9 heures.</p><p>Le surplus militaire �tait toujours ferm�. Les sensations se pr�cisaient. La rumeur de la ville, la douceur de la pierre, la duret� de la lumi�re. Et ce petit quelque chose de m�diterran�en qui planait partout, venu de la mer et de l�Antiquit�. Freire n�avait ni pass�, ni pr�sent, ni avenir. Mais il se sentait chez lui ici.</p><p>Enfin, un colosse v�tu d�une veste de treillis, coup� en brosse, arriva et actionna le rideau de fer. Freire r�gla et sortit. En traversant, il aper�ut, plus bas sur le boulevard, une pharmacie. Une autre id�e. Il prit cette direction et acheta, en vrac, des produits insecticides, de la poudre contre la gale, plusieurs bouteilles de lotion anti-poux et deux colliers anti-puces pour chiens.</p><p>Il fourra l�ensemble dans son sac et remonta vers le surplus. Il d�couvrit une caverne d�Ali-Baba version militaire, remplie de frusques kaki, de duvets aux motifs camouflage, de toiles de protection, d�armes blanches et de chaussures pour conditions extr�mes. Le propri�taire collait au d�cor : t�te de l�gionnaire, d�bardeur, tatouages � l�avenant.</p><p>��Je voudrais voir vos v�tements les plus us�s.</p><p>��C�est-�-dire ? r�pondit l�autre d�un air m�fiant.</p><p>��C�est pour une soir�e costum�e. Je veux me d�guiser en clochard.</p><p>L�homme fit signe � Freire de le suivre. Ils emprunt�rent un d�dale de couloirs de briques peintes en blanc. Une forte odeur de feutre, de poussi�re, de naphtaline planait entre les murs. Ils descendirent un escalier de ciment.</p><p>Le ma�tre des lieux alluma et r�v�la un vaste espace carr�, moquette non coll�e au sol, murs peints � la chaux.</p><p>��Les invendables, fit-il en d�signant un tas de fringues par terre. Choisissez. Mais je vous pr�viens, je fais pas de prix.</p><p>��Aucun probl�me.</p><p>Le tatou� remonta, laissant Freire parmi les oripeaux. Il n�eut aucun mal � trouver son bonheur. Seul dans la pi�ce, il se d�shabilla. S�enduisit le corps avec les produits insecticides. Se badigeonna avec la poudre contre la gale. Fixa un collier antipuces � son bras, un autre � sa cheville. Alors seulement il passa un pantalon de treillis, us� et frang�. Enfila les uns sur les autres trois sweat-shirts �lim�s, trou�s, d�chir�s. Un pull bleu marine plus trou� encore. Un anorak noir jadis matelass�, maintenant aussi plat qu�un tapis de sol. Il choisit des chaussures militaires racornies, qui s�ouvraient � leur extr�mit� en m�choires de crocodile. La seule chose sur laquelle il ne l�sina pas fut les chaussettes � chaudes, �paisses, sans trous. Il compl�ta le tableau avec un bonnet de marin, � fines rayures bleues et blanches.</p><p>Il s�observa dans la glace.</p><p>L�illusion ne fonctionnait pas.</p><p>Ses v�tements �taient us�s, mais propres. Et lui-m�me � sa gueule, sa peau, ses mains � respirait le confort bourgeois. Il faudrait peaufiner le tableau avant de se jeter dans la fosse. Il ramassa ses anciennes frusques, les glissa dans son sac et emprunta l�escalier.</p><p>Le l�gionnaire l�attendait derri�re son comptoir. 40 euros pour l�ensemble.</p><p>��Vous sortez comme �a ?</p><p>��Je veux tester la cr�dibilit� de mon d�guisement.</p><p>Freire sortait son cash quand il aper�ut, pr�s de la caisse, un r�telier supportant des couteaux commando et des crans d�arr�t scintillants.</p><p>��Lequel vous me conseillez ?</p><p>��Votre id�e, c�est clodo ou Rambo ?</p><p>���a fait longtemps que je veux un couteau.</p><p>��Pour quel usage ?</p><p>��La chasse. Les balades en for�t.</p><p>Le para choisit un engin long comme l�avant-bras.</p><p>��Le Eickhorn KM 2000. La r�f�rence absolue en mati�re de couteaux de survie. Lame en acier semi-crant�e. Manche en fibre de verre renforc� polyamide, avec syst�me de bris de verre int�gr�. Avec ce bijou, les mecs d�Eickhorn Solingen ont d�croch� le march� des Forces Sp�ciales d�Intervention de l�arm�e allemande. Voyez le genre ?</p><p>Le tatou� n�avait pas d� prononcer autant de phrases depuis longtemps. Freire observait l�objet, pos� sur le comptoir. La lame, avec ses dents, brillait comme un ricanement meurtrier.</p><p>��Vous n�avez pas� plus discret ?</p><p>Le l�gionnaire prit un air constern�. Il attrapa un couteau noir � cran d�arr�t qu�il ouvrit d�un geste-d�clic.</p><p>��Le PRT�VIII. Toujours Eickhorn Solingen. Lame crant�e en acier, cran int�rieur command�. Manche en alu anodis� noir. Pic brise-vitre au bout du manche et coupe-ceinture de s�curit�.�Du discret, mais du solide.</p><p>Freire examina l�engin, plus court de dix centim�tres. Beaucoup plus facile � cacher. Il le prit, le manipula, le soupesa.</p><p>��Combien ?</p><p>��90 euros.</p><p>Il paya, replia le couteau, le glissa dans sa poche d�anorak.</p><p>Il rejoignit le boulevard ensoleill� et reprit le chemin de la gare. Le nombre des marches de l�escalier Saint-Charles lui sembla s��tre multipli� par deux. Une fois dans le hall, il demanda o� se trouvait la salle des consignes. Quai A, � l�extr�me droite de la halle. Il traversa l�espace. Le nombre de flics et de vigiles lui paraissait avoir diminu�. Celui des passagers aussi.</p><p>Il remonta le quai d�sert et trouva la salle. Sur le seuil, un sas de s�curit� l�attendait, surplomb� de cam�ras, dot� d�un tapis roulant � rayons�X et d�un portique anti-m�tal. Freire recula, sortit discr�tement son couteau et le glissa derri�re un banc du quai.</p><p>Puis il s�avan�a, t�te baiss�e. Il posa son sac de voyage et son ordinateur sur le tapis roulant. L�agent de s�curit�, au t�l�phone, lan�a un regard distrait � son �cran. Il lui fit signe de passer. Freire franchit le portique anti-m�tal et d�clencha une sonnerie mais personne ne vint le fouiller. Il r�cup�ra ses affaires, lan�ant un bref regard aux cam�ras. Si les vid�os �taient visionn�es dans la journ�e, il �tait foutu.</p><p>La salle �voquait un vestiaire de piscine. Des murs de casiers gris, un sol en linol�um, pas de fen�tre. Il choisit le casier 09A. Fourra ses deux sacs et son ordinateur � l�int�rieur. Il �ta sa montre, la d�posa dans son sac de voyage, ainsi que sa carte bleue, son portefeuille contenant tous ses papiers au nom de Mathias Freire.</p><p>Il paya 6,50 euros pour 72 heures, r�cup�ra son ticket qui faisait office de cl� et ferma la porte de fer. Tout ce qui restait de Mathias Freire se trouvait d�sormais de l�autre c�t� de cette paroi.</p><p>Il avait seulement conserv� ses 2�000�euros et la carte de visite du d�nomm� Le Guen, le compagnon d�Emma�s crois� dans le train de Biarritz. Sans doute aurait-il besoin de l�interroger�</p><p>Il sortit de la salle, r�cup�ra son couteau et reprit le chemin de la sortie. Plusieurs fois, il croisa des flics en uniforme � son d�guisement, pourtant inabouti, lui paraissait �tre une r�ponse solide � leurs coups d��il inquisiteurs.</p><p>Quand il fut dehors, il obliqua � gauche, vers l�h�tel Ibis, et rep�ra un panneau de signalisation routi�re. Il coin�a son ticket de consigne � l�arri�re du cercle de m�tal. Il lui suffirait de passer par ce panneau pour redevenir Mathias Freire.</p><p>Il revint sur ses pas et, au sommet de l�escalier, prit le temps d�admirer la vue. La ville ressemblait � une plaine min�rale distillant une poussi�re grise, filtr�e par la lumi�re du matin et le vol des go�lands. Au fond, des collines bleues couronnaient la cit�. Au centre, Notre-Dame-de-la-Garde, avec sa Vierge de cuivre, ressemblait � un poing lev�, muni d�une chevali�re en or.</p><p>Freire se sentait d�humeur po�tique.</p><p>Il baissa les yeux et aper�ut les clodos qui lui remirent les id�es en place.</p><p>Il d�vala les marches et rejoignit le boulevard d�Ath�nes, en direction de la Canebi�re. Au coin de la place des Capucines, une papeterie lui donna une nouvelle id�e. Il y acheta un bloc-notes et un feutre � de quoi prendre des notes. Il devait reconstituer, tel un arch�ologue, son pass� � travers la moindre information qu�il pourrait r�colter.</p><p>Plus bas encore, il croisa un �picier arabe. Il s�orienta vers le rayon des vins et se concentra sur les cubitainers, bo�tes en carton abritant une outre de trois � cinq litres de vin bon march�. Son choix alla au moins cher. Un tonneau en plastique, �quip� d�un robinet, qui devait abriter une sombre piquette.</p><p>Il parvint sur la Canebi�re.</p><p>Et se retrouva � Alger.</p><p>La plupart des passants �taient d�origine maghr�bine. Les femmes �taient voil�es, ou couvertes. Les hommes portaient la barbe, parfois la calotte blanche de pri�re. Des jeunes avan�aient en bandes, mal ras�s, l��il sombre, le teint mat. Des panaches de bu�e s��levaient de la foule. Des joggings, des parkas, des doudounes, tout �a descendait ou remontait l�avenue, se bousculait, s��cartait seulement pour laisser passer les tramways.</p><p>C�t� boutiques, Freire s�attendait � des magasins co�teux, des marques prestigieuses. Il d�couvrit des braderies, des bazars qui proposaient des th�i�res de cuivre, des tuniques et des tapis. Devant les caf�s, des hommes emmitoufl�s, assis � des tables �caill�es, sirotaient leur th� dans des petits verres d�cor�s. <emphasis>Alger</emphasis>.</p><p>Freire rep�ra un porche qui menait � un patio. Des cartons �cras�s et des cageots vides jonchaient l�entr�e. Il enjamba les d�tritus et atteignit une cour int�rieure cern�e par des immeubles � coursives, o� s�chait du linge suspendu.</p><p>Personne sur les passerelles.</p><p>Personne aux fen�tres ni dans les cages d�escalier.</p><p>Au fond, de grandes poubelles vertes remplies jusqu�� la gueule. Freire fit son march�. Coquilles d��ufs. Fruits pourris. D�chets puants, non identifi�s. Retenant sa respiration, il frotta chaque �l�ment sur ses fringues et taillada pantalon et anorak avec son couteau. Puis il ouvrit le robinet du cubi et tendit le bras au-dessus de sa t�te. Le vin se d�versa sur ses cheveux, son visage, ses v�tements. Il en �prouva une telle r�pulsion qu�il l�cha le cubi qui rebondit sur le sol.</p><p>Pli� en deux, il se mit � vomir caf� et croissants, �claboussant ses v�tements et ses chaussures. Il ne chercha pas � �viter les gicl�es acides. Au contraire. Il demeura ainsi quelques secondes, s�appuyant contre une poubelle, attendant que le battement de ses tempes ralentisse.</p><p>Enfin, il se releva, chancelant, la gorge �corch�e. La puanteur du vomi tournait autour de lui comme un cyclone. Il reboucha son cubi, contempla son pull macul� et comprit qu�il ne devait pas s�arr�ter en si bon chemin.</p><p>Il ouvrit sa braguette et se pissa dessus.</p><p>���a va pas, non ?</p><p>Freire rengaina pr�cipitamment et leva les yeux. Une femme, pench�e � la balustrade, cadr�e par des draps qui s�chaient, le fusillait du regard :</p><p>��Allez faire �a chez vous ! Gros d�gueulasse !</p><p>Il prit la fuite, serrant son cubi comme s�il s�agissait d�un tr�sor. Quand il parvint � nouveau sur la Canebi�re, il n��tait plus Mathias Freire mais un sans-abri en errance. Il se jura de ne plus penser, un seul instant, en tant que Mathias Freire, psychiatre, mais seulement en tant que Victor Janusz, clochard en fuite.</p><p>De Janusz, il remonterait jusqu�� son identit� pr�c�dente.</p><p>Et ainsi de suite jusqu�� d�couvrir son noyau d�origine.</p><p>Sa personnalit� initiale.</p><p>La plus petite poup�e russe.</p><p>Il suivit les rails du tramway, s�chant sa puanteur au soleil.</p><p>Le Vieux-Port �tait en vue.</p><p>D�instinct, il devinait que les clodos �taient l�-bas.</p><p>Il �tait certain qu�un des gars conna�trait Victor Janusz.</p></section></section><section><title><p>II</p><p>VICTOR JANUSZ</p></title><section><title><p>38</p></title><p>Le Vieux-Port, comme un gigantesque U, encadre la passe. Aux extr�mit�s de ses digues, deux forts � il se souvenait des noms : fort Saint-Nicolas, fort Saint-Jean � montent la garde. En arri�re, des b�timents serr�s forment un rempart. Ce jour-l�, � l�int�rieur de la rade, les m�ts des bateaux �voquaient des �pingles piqu�es dans la surface des eaux � laque sombre, fig�e, dont les plis absorbaient la lumi�re plus qu�ils ne la refl�taient. Au-dessus, le ciel saignait. Le jour avait crev� la nuit et provoquait une h�morragie �blouissante. C��tait un paysage noir et rouge, violent, qui fit baisser les yeux � Janusz.</p><p>Il n�osait plus avancer. � cet instant, il rep�ra sur sa droite un groupe de clochards sous des arcades. Allong�s, ils �taient align�s comme les victimes d�une catastrophe naturelle. Janusz s�approcha et les regarda mieux. Ils ressemblaient � des tas de chiffons, parfois planqu�s sous des cartons, parfois cern�s par des sacs crasseux. Ils paraissaient avoir gel� dans la nuit. Pourtant, ils toussaient, buvaient, crachaient� Les cadavres bougeaient encore.</p><p>Janusz s�assit pr�s de celui qui ouvrait la rang�e. Il sentit le froid du bitume lui p�n�trer les os, la puanteur du mec le cerner comme un �tau. L�homme lui lan�a un regard �teint. Visiblement, il ne le reconnaissait pas.</p><p>Janusz posa son cubi pr�s de lui. Une vague curiosit� s�alluma dans les yeux de l�autre. Il s�attendait � ce qu�il lie connaissance pour t�ter du litron mais l�autre cracha :</p><p>��Casse-toi de l�, c�est ma place.</p><p>��Le bitume est � tout le monde, non ?</p><p>��Tu vois pas que je bosse ?</p><p>Janusz ne comprit pas tout de suite. L�homme �tait pieds nus. Une jambe repli�e sous lui, il exhibait un seul pied qui ne poss�dait plus que deux orteils. Avec ces deux survivants, il agrippait les bords d�une bo�te de biscuits en fer qu�il raclait sur le sol au passage des badauds.</p><p>��Une p�tite pi�ce pour un alpiniste qu�a perdu ses orteils sur l�Everest� Z�avez pas une p�tite pi�ce ? grognait-il. C�est l�froid qu�a eu ma peau�</p><p>L�histoire �tait originale. De temps � autre, par miracle, un passant lui lan�ait de la petite monnaie. Janusz constata qu�il n��tait pas le seul � � bosser �. Les autres faisaient tous la manche, se relevant tour � tour, marchant jusqu�aux colonnes des arcades, interpellant les passants qui cherchaient � les �viter. Mi-l�che-culs, mi-hostiles, ils prenaient une voix de courtisan ou au contraire un ton agressif. Ils servaient des � monsieur �, des � s�il vous pla�t �, des � merci � d�une voix �raill�e, doucereuse, alors que tout leur �tre suintait la haine et le m�pris.</p><p>Janusz revint � son voisin. Une barbe �norme, grouillante de poux, un bonnet sans couleur. Entre les deux, des fragments de peau couperos�s, durcis, gaufr�s par le froid. Des veines violac�es serpentaient � la surface comme des rivi�res coulant d�une m�me source � la picole. L�ensemble ne composait pas un visage. Plut�t un agglom�rat d�os fracass�s, de chairs bouffies, de cro�tes et de cicatrices.</p><p>��Tu veux ma photo ?</p><p>Janusz tendit son cubitainer. Sans un mot, le gars attrapa la poign�e, ouvrit le robinet avec les dents et s�envoya une longue, tr�s longue rasade. Puis il partit d�un rire, rassasi�. Il consid�ra son voisin avec plus d�attention. Il paraissait s�interroger, � travers la br�lure de l�alcool. Dangereux ? Pas dangereux ? Tox ? Fou ? P�d� ? Ex-taulard ?</p><p>Janusz ne bougeait pas. Ces quelques secondes �taient son examen de passage. Il �tait sale, pas ras�, hirsute, mais ne portait ni sac, ni maison portative comme les autres. Et ses mains et son visage �taient bien trop frais pour faire illusion.</p><p>��C�est quoi ton nom ?</p><p>��Victor.</p><p>Il attrapa le cubi et fit semblant d�en boire une rasade. Rien que l�odeur du pinard faillit le faire vomir � nouveau.</p><p>��Moi, c�est Bernard. Tu viens d�o� ?</p><p>��De Bordeaux, fit Janusz sans r�fl�chir.</p><p>��J�viens du Nord. Ici, on vient tous du Nord. La rue, vaut mieux la vivre au soleil�</p><p>Janusz visualisa Marseille comme un Katmandou des clochards. Une destination finale, un terminus sans espoir ni objectif mais � l�abri des hivers trop rudes. Pour l�instant, l��chapp�e �tait rat�e. La temp�rature ne devait pas d�passer z�ro. Toujours tremp� de vin et de vomi, Janusz grelottait. Il allait poser une nouvelle question quand il ressentit un chatouillement dans l�entrejambe. Il eut un r�flexe de la main et se fit mordre. Un rat s��chappa de ses cuisses.</p><p>Bernard �clata de rire :</p><p>��Putain le con ! Y t�a pas rat� ! Y en a plein � Marseille. C�est nos potes !</p><p>Il attrapa le cubi et s�envoya une nouvelle goul�e, � la sant� des millions de rats de Marseille. Il s�essuya la bouche et se renfrogna dans son silence.</p><p>Janusz lan�a une premi�re sonde :</p><p>��On s�est d�j� vus, non ?</p><p>��J�sais pas. �a fait combien d�temps qu�t�es � Marseille ?</p><p>��Je viens de revenir mais j��tais l� � No�l.</p><p>Bernard ne r�pondit pas. Il gardait un �il sur les passants. Si l�un d�entre eux se risquait sous les arcades, il agitait aussit�t sa bo�te, comme un r�flexe. Au-del� des vo�tes, la rumeur du port montait avec le jour.</p><p>��La cloche, reprit Bernard, t�es tomb� dedans y a longtemps ?</p><p>��Y a un an, improvisa Janusz. Pas moyen de trouver du boulot.</p><p>��On en est tous l�, ricana l�autre avec f�rocit�.</p><p>Janusz comprit le sarcasme. <emphasis>Des victimes de la soci�t�</emphasis>. Tous les grands marginaux devaient invoquer la m�me excuse mais personne n�y croyait. Bernard avait m�me une fa�on de rire qui signifiait l�inverse : c��tait la soci�t� qui �tait leur victime.</p><p>��T�as quel �ge ? risqua Janusz.</p><p>��Dans les 35.</p><p>Victor lui en aurait donn� 50.</p><p>��Et toi ?</p><p>��42.</p><p>��La vache, la vie t�a pas fait de cadeau.</p><p>Janusz prit cela pour un compliment. Il �tait plus convaincant qu�il ne le pensait. D�ailleurs, il se sentait � chaque seconde un peu plus d�grad�, un peu plus souill�. Quelques jours au grand air, � boire de la vinasse et � rester le cul par terre avec ces monstres, il deviendrait l�un d�eux.</p><p>L�autre engloutit encore une goul�e. De nouveau, il retrouva une sorte de gaiet� agressive. Janusz comprenait le principe. On vivait pour ces gorg�es d�alcool qui enjolivaient, le temps d�un rot, le d�sastre d�une vie. De goul�e en goul�e, de litron en litron, on sombrait enfin dans l�abrutissement. Puis on se r�veillait et on repartait pour un tour.</p><p>Janusz se leva et fit quelques pas vers les arcades. Ostensiblement, il s�exposa au regard des autres. Pas la moindre lueur de reconnaissance dans leurs yeux. Pas le moindre geste de la main. Il faisait fausse route. Il n�avait jamais appartenu � ce groupe.</p><p>Il revint s�asseoir aupr�s de Bernard :</p><p>��Y a pas grand monde ce matin�</p><p>��Tu veux dire de la cloche ?</p><p>��Ouais.</p><p>��Tu rigoles ou quoi ? On est d�j� trop. Pour faire la manche, faut se trouver un coin solo. J�vais pas tarder � me casser, d�ailleurs. (Il s��nerva d�un coup, d�une mani�re absurde.) Faut bien bosser, merde !</p><p>Dans la journ�e, il ne trouverait donc que des clochards isol�s, tentant de grappiller quelques pi�ces aux passants.</p><p>��O� tu dors en ce moment ? relan�a-t-il.</p><p>��� la Madrague ! L�Unit� d�H�bergement d�Urgence. Nous, on l�appelle l�Uche. En ce moment, on est pr�s de 400 chaque soir. Bonjour l�ambiance !</p><p>Quatre cents clochards sous le m�me toit. Il ne pouvait pas r�ver mieux, c�est-�-dire pire. Il y en aurait bien un qui le reconna�trait et lui donnerait des informations sur Victor Janusz. Bernard agita le cubi d�un air d�pit�.</p><p>��T�as pas des ronds pour qu�on s�en ach�te un autre ?</p><p>��P�t��tre, ouais.</p><p>��Alors, j�t�accompagne.</p><p>Il tenta de se lever mais tout ce qu�il r�ussit � faire, ce fut de l�cher un pet sonore. Janusz se sentit travers� par un �clair de haine. Apr�s la peur, l�appr�hension, le d�go�t, il �prouvait maintenant une aversion f�roce pour ces �tres d�g�n�r�s.</p><p>Il s�arr�ta sur la violence de son sentiment. Avait-il une raison <emphasis>intime</emphasis> de d�tester les clochards ? Jusqu�o� allait cette haine ? Pouvait-elle constituer un mobile pour tuer ?</p><p>��Y a un ED pas loin, fit Bernard, enfin debout.</p><p>Troubl�, Janusz lui embo�ta le pas. Il se r�p�tait en marchant les quelques mots qu�il avait �crits � Ana�s Chatelet.</p><p><emphasis>Je ne suis pas un assassin</emphasis>.</p></section><section><title><p>39</p></title><p>Une nouvelle nuit blanche, ou presque.</p><p>Du sirop en guise de petit d�jeuner.</p><p>Il �tait midi. Ana�s Chatelet roulait en direction de Biarritz avec Le Coz. Toute la nuit, elle avait supervis� le dispositif de recherche. Chaque groupe, chaque barrage �tait en connexion permanente avec un central install� � l�h�tel de police. Les stations-service, les refuges, les squats, la moindre planque possible avaient �t� retourn�s � Bordeaux. On avait aussi demand� aux flics de Marseille de surveiller les arriv�es des gares et a�rogares, au cas o� Janusz aurait la nostalgie de ses origines � mais Ana�s n�y croyait pas.</p><p>Le dispositif impliquait plus de 300 hommes � flics de la DPJ de Bordeaux, agents de la BAC, bleus � et gendarmes du d�partement. Chatelet, chef de groupe d�enqu�te criminelle, s��tait transform�e le temps d�une nuit en commandant des arm�es.</p><p>Tout cela en pure perte.</p><p>Ils n�avaient pas d�cel� un seul indice.</p><p>Par acquit de conscience, on avait plac� des gars � son domicile, � l�h�pital. Ses comptes en banque, les mouvements de sa carte bleue, ses abonnements t�l�phoniques �taient surveill�s. Mais Ana�s savait que rien ne bougerait plus. Janusz avait largu� les amarres. Et il ne commettrait pas d�erreur. Elle avait pu mesurer son intelligence en <emphasis>live</emphasis>.</p><p>Cette nuit, tout en dirigeant les recherches, et en luttant contre sa cr�ve qui lui donnait l�impression d��voluer sous un scaphandre, elle avait men� sa propre enqu�te sur l�homme aux deux visages. Elle avait fouill� les existences de Mathias Freire et de Victor Janusz. Pour le clochard, c��tait vite fait. Aucun �tat civil. Aucune existence administrative d�aucune sorte. Ana�s avait parl� aux flics qui avaient arr�t� Janusz � Marseille. Ils gardaient le souvenir d�un marginal bagarreur. On l�avait r�cup�r� dans un sale �tat, une large coupure au cuir chevelu. On l�avait emmen� � l�h�pital. Son bilan sanguin r�v�lait un taux d�alcool�mie de 3,7 grammes. Il n�avait aucun document pour prouver son identit�. Il avait donn� ce nom, voil� tout. Victor Janusz n�avait donc exist� officiellement que le temps de sa garde � vue, quelques heures � l�h�tel de police de l��v�ch� � Marseille.</p><p>Le psychiatre avait laiss� plus de traces. Ana�s s��tait rendue au Centre hospitalier sp�cialis� Pierre-Janet. Elle avait �tudi� son dossier professionnel. Dipl�mes. �tats de Service. Certificats de l�h�pital Paul-Guiraud, � Villejuif� Tout �tait en r�gle. Tout �tait faux.</p><p>D�s l�aube, elle s��tait renseign�e aupr�s du Conseil de l�Ordre. Il n�y avait jamais eu de psychiatre du nom de Mathias Freire en France. Ni m�me aucun m�decin g�n�raliste. Elle avait appel� Paul-Guiraud � Villejuif. Personne ne connaissait Freire.</p><p>Comment Janusz s��tait-il procur� ces documents ?</p><p>Comment savait-il que le CHS Pierre-Janet cherchait un psychiatre ?</p><p>� 9 heures du matin, elle �tait retourn�e � l�h�pital. Elle avait convoqu� les psychiatres des diff�rents services. Ils �taient venus, mal � l�aise, m�fiants, se comportant en coupables. Personne n�avait rien remarqu�. Freire �tait discret, solitaire, professionnel. Son comportement ne trahissait aucune imposture � et son savoir n�avait jamais �t� pris en faute. D�o� l�id�e cingl�e d�Ana�s : Freire avait r�ellement suivi une formation de psychiatre. O� ? Sous quel nom ?</p><p>Elle avait ensuite remont� la piste du break Volvo. Elle avait contact� le vendeur. Freire avait pr�sent� son permis de conduire et pay� la voiture en cash � question en passant : d�o� tenait-il ce fric s�il �tait sans abri un mois auparavant ? Elle avait v�rifi� au sommier. Pas de permis au nom de Freire. Il n�avait jamais actualis� sa carte grise. N�avait pay� aucune assurance.</p><p>Elle avait gratt� aussi aupr�s de sa banque, du syndic qui lui avait lou� le pavillon. Tout �tait en ordre. Freire disposait d�un compte aliment� par son salaire de m�decin. Pour le pavillon, il avait pr�sent� un dossier de candidature sans faille. L�agent immobilier avait pr�cis� : � Il m�a pr�sent� ses anciennes fiches de salaire et sa d�claration d�imp�ts. � Freire avait produit des photocopies. Faciles � falsifier.</p><p>Pour la milli�me fois depuis la veille, elle se demandait quelle �tiquette coller sur son suspect. Tueur ? escroc ? imposteur ? schizophr�ne ? Pourquoi �tait-il venu la voir hier soir ? Pour se constituer prisonnier ? Pour lui livrer une information qui l�innocenterait ? Pour lui raconter l�assassinat de Patrick Bonfils et Sylvie Robin ?</p><p>Elle revoyait le mot pos� sur son bureau. <emphasis>Je ne suis pas un assassin</emphasis>. Le probl�me �tait qu�elle le pensait. Freire �tait de bonne foi. Un coup d�instinct lui soufflait qu�il ne simulait pas quand il jouait au psychiatre. Il ne simulait pas non plus quand il jurait que Patrick Bonfils �tait innocent et qu�il voulait l�aider � d�couvrir ce qu�il avait vu la nuit du 13�f�vrier � la gare Saint-Jean. S�il �tait l�assassin, cette attitude n��tait pas logique. On ne cherche pas des preuves contre soi-m�me� Alors ? Avait-il perdu la m�moire lui aussi ?</p><p>Deux amn�siques pour une seule gare : �a faisait beaucoup.</p><p>Elle vit passer le panneau de sortie <strong>BIARRITZ</strong>. Elle se connecta mentalement avec l�autre versant de l�affaire � qui ne cadrait avec rien. Pourquoi avait-on tu� Patrick Bonfils et Sylvie Robin ? Quels dangers repr�sentaient un p�cheur endett� et sa compagne ?</p><p>Depuis la veille, elle essayait de joindre les gendarmes qui dirigeaient l�enqu�te sur la C�te basque. Le chef de groupe, le commandant Martenot, ne l�avait pas rappel�e. � 11 heures du matin, apr�s avoir pris une douche, elle avait d�cid� de se rendre sur place. Avec Le Coz.</p><p>��Qu�est-ce que c�est que ce bordel ?</p><p>Un embouteillage bloquait la bretelle de sortie. Ana�s sortit du v�hicule et renoua d�un coup avec la m�t�o merdique de la matin�e. Ciel noir. Froid polaire. Rais de pluie qui s�abattaient comme des ciseaux. Main en visi�re, elle aper�ut au loin un barrage de gendarmes.</p><p>Le Coz demanda :</p><p>��Je mets le deux-tons ?</p><p>Ana�s ne r�pondit pas. Elle �valuait les forces en pr�sence. Pas un simple barrage routier. Des frises clout�es coupaient les voies. Des fourgons, gyrophares tournoyant en silence, stationnaient en �pis. Les hommes n��taient pas des gendarmes ordinaires. V�tus de treillis noir, ils portaient des gilets pare-balles, des chasubles porte-�quipement et des casques � visi�re blind�e. La plupart tenaient des pistolets-mitrailleurs.</p><p>��J�y vais � pied, fit-elle en se baissant pour parler � Le Coz. Quand je te fais signe, tu d�bo�tes et tu rappliques.</p><p>Ana�s releva la capuche de la veste qu�elle portait sous son blouson de cuir et remonta la file de voitures. Elle grelottait. Tout en marchant, elle s�envoya une nouvelle goul�e de sirop. Quand les hommes arm�s l�aper�urent, � cinquante m�tres, elle brandit sa carte tricolore.</p><p>��Capitaine Ana�s Chatelet, de Bordeaux, hurla-t-elle.</p><p>Les hommes ne r�pondirent pas. Avec leur visi�re opaque, ils ressemblaient � des machines � tuer, noires, ind�chiffrables, parfaitement r�gl�es.</p><p>��Qui est le chef de groupe ?</p><p>Pas de r�ponse.</p><p>L�averse redoublait, ruisselant sur les �crans blind�s des casques.</p><p>��Qui est le chef, nom de Dieu ?</p><p>Un homme, envelopp� dans un cir� de Gore-Tex, s�approcha.</p><p>��C�est moi. Capitaine Delannec.</p><p>��C�est quoi ce d�ploiement ?</p><p>��Ce sont les ordres. Un fugitif est dans la nature.</p><p>Ana�s abaissa sa capuche. La pluie cr�pita sur son front.</p><p>��Ce fugitif est mon suspect. Jusqu�� preuve du contraire, il b�n�ficie de la pr�somption d�innocence.</p><p>��C�est un forcen�.</p><p>��Qu�est-ce que vous en savez ?</p><p>��Il a tu� un clochard � Bordeaux. Il a particip� au massacre de deux innocents � Gu�thary. Et c�est un psychiatre.</p><p>��Et alors ?</p><p>��Avec ces gars-l�, la camisole n�est jamais loin.</p><p>Ana�s n�insista pas.</p><p>��J�ai rendez-vous avec le commandant Martenot. On peut passer ?</p><p>Le nom agit comme un s�same. Ana�s fit signe � Le Coz qui remonta la rampe � contresens. Elle sauta dans la voiture et fit un signe de remerciement au connard.</p><p>��C�est pour Janusz ? demanda Le Coz.</p><p>Ana�s acquies�a, les dents serr�es. Il disait Janusz. Elle pensait Freire. C��tait toute la diff�rence. Elle le revit avec son Coca Z�ro � la main. Sa chevelure noire. Ses traits fatigu�s. Son air d�Ulysse sur le retour, �puis�, affaibli et en m�me temps enrichi, embelli par tout ce qu�il avait vu. Un homme qui avait la patine d�une sculpture ancienne. Il devait faire bon se r�fugier dans ces bras-l�.</p><p>Un souvenir pr�cis traversa son esprit.</p><p>L�autre soir, sur le seuil de son pavillon, Freire lui avait murmur� :</p><p>��Un meurtre, c�est plut�t bizarre comme occasion de se rencontrer.</p><p>��Tout d�pend de ce qui se passe ensuite.</p><p>Ils avaient alors laiss� flotter entre eux ce point d�interrogation. La bu�e sortait de leurs l�vres et mat�rialisait cet avenir cristallin, diaphane, incertain. <emphasis>Tout d�pend de ce qui se passe ensuite.</emphasis></p><p>Ils �taient plut�t servis.</p></section><section><title><p>40</p></title><p>��T�en m�le pas.</p><p>La femme en �tait � son troisi�me coup dans la m�choire. Elle refusait de tomber. L�homme changea de tactique. Il lui balan�a un crochet dans le ventre. Elle se plia en deux, donnant l�impression d�avaler son propre cri. La victime �tait un monstre. Laide, bouffie, crasseuse. Une gueule violac�e, casqu�e de cheveux gras. Impossible de lui donner un �ge. L�agresseur, un Noir � casquette, profita qu�elle s��tait pench�e. Il leva ses deux mains nou�es en une seule masse et les abattit sur sa nuque de toutes ses forces. La femme s��croula. Enfin. Aussit�t soulev�e par une convulsion qui la fit vomir.</p><p>��Salope ! D�gueulasse !</p><p>Les coups de pied pleuvaient. Janusz se leva. Bernard lui attrapa le bras :</p><p>��Bouge pas, j�te dis ! C�est pas tes oignons.</p><p>Janusz se laissa retomber. Le spectacle �tait insoutenable. La sorci�re avait un bras paralys�. Elle se prot�geait le visage de l�autre et recevait les coups sans un cri, tressautant � chaque impact.</p><p>Quatre heures que Janusz accompagnait Bernard au hasard de ses p�r�grinations et il en �tait � sa troisi�me baston. Ils avaient rejoint diff�rents groupes, quitt� une puanteur pour une autre. Janusz avait la sensation d�avoir de la merde dans les poumons, de la pisse dans les narines, de la crasse dans la gorge.</p><p>Ils s��taient d�abord rendus place Victor-Gelu, o� des sans-abri s�agglutinaient sous les porches. Personne ne l�avait reconnu. Il avait pay� son coup. Pos� des questions. Obtenu aucune r�ponse. Ils �taient pass�s au Th��tre du Gymnase, plus haut sur la Canebi�re. Ils n��taient pas rest�s : les marches �taient occup�es par des zonards, qui tabassaient un � nouveau �. Ils s��taient perdus dans les ruelles du quartier jusqu�� atterrir rue Curiol, le fief des transsexuels.</p><p>Ils s��taient finalement pos�s au pied de l��glise des R�form�s, o� la Canebi�re rejoint les all�es L�on-Gambetta. Il y avait des clodos partout. Ils picolaient sur les marches, pissaient � m�me les dalles, bravaient le regard des passants avec agressivit�. Ces hommes beurr�s depuis l�aube �taient pr�ts � s�entre-tuer pour un euro, une cigarette ou une gorg�e de mauvais rouge.</p><p>L� non plus, pas un regard ne s��tait allum� en sa pr�sence. Janusz commen�ait � douter d�avoir jamais mis les pieds � Marseille. Mais il �tait trop �puis� pour bouger encore. La racl�e �tait termin�e. La victime reposait dans une mare de sang et de vomi. Janusz �tait en enfer. L�abjection, la grisaille de l�air � il devait �tre � peine 14 heures et le jour baissait d�jࠗ, le froid, l�indiff�rence des passants, tout contribuait � dessiner un ab�me qui l�avalait peu � peu.</p><p>La femme se tra�na sur le trottoir et s�abrita sous un porche, pr�s d�une �choppe de restauration rapide. Janusz se for�a � l�observer. Sa figure n��tait plus qu�une tum�faction, fendue de deux pupilles noy�es de sang. Ses l�vres d�chir�es, boursoufl�es, laissaient �chapper une mousse rouge�tre. Elle toussa et recracha des d�bris de dents qui l��touffaient. Elle finit par s�asseoir sur le perron d�un immeuble. En attendant de se faire d�loger, elle tendit son visage au vent pour s�cher ses plaies.</p><p>��Elle l�a bien cherch�, conclut Bernard.</p><p>Janusz ne r�pondit pas. Son compagnon poursuivit ses explications. N�nette, la victime, �tait la � femme � de Titus, le Noir. Il la pr�tait aux autres, pour quelques pi�ces, un ticket-restaurant ou des comprim�s. Janusz ne voyait pas comment la poivrote �dent�e pouvait susciter le moindre d�sir.</p><p>��Et alors ? risqua-t-il.</p><p>��Elle a �t� voir les autres�</p><p>��Les autres ?</p><p>��Une autre bande, du c�t� du Panier. Elle a couch� gratis. Enfin, on est pas s�rs. De toute fa�on, Titus, il est hyper-jaloux�</p><p>Janusz observait l�horrible tas de chiffons ensanglant�s qui dig�rait sa racl�e. Elle avait trouv�, myst�rieusement, un litron et s�enfilait d�j� une rasade, en guise de premiers secours. Elle paraissait avoir d�j� oubli� la correction.</p><p>Le monde de la rue �tait un monde du pr�sent.</p><p>Sans souvenir. Sans avenir.</p><p>��Te frappe pas, conclut Bernard, faisant de l�humour involontaire. On s�emmerde, alors on s�tape dessus.</p><p><emphasis>Et on boit</emphasis>, ajouta Janusz pour lui-m�me. D�apr�s ses calculs, Bernard en �tait � son cinqui�me litre. Les autres suivaient le m�me r�gime. Ils devaient s�enfiler chacun en une journ�e huit � douze litres de vin.</p><p>��Viens, fit le clochard. On s�casse. Y commence � y avoir trop de monde. Et faut pas fatiguer toujours les m�mes clients�</p><p>Bernard n�avait pas adopt� Janusz. Il le tol�rait parce que le nouveau venu avait d�j� achet� trois cubis. Premier enseignement. Si un clodo te tend la main, c�est qu�il y a un p�age au bout. Et ce p�age est toujours un litron.</p><p>Ils se remirent en marche. Un vent marin, humide, p�n�trant, ne les l�chait pas. Janusz ne parvenait pas � se r�chauffer. Ses pieds lui faisaient mal. Ses mains gelaient. Il suivait � l�aveugle, les yeux pleins de larmes, sans rien reconna�tre. La seule chose qui le faisait encore tressaillir �tait les flics. Une sir�ne, une voiture s�rigraphi�e, des uniformes, et il baissait aussit�t la t�te. Il n�oubliait pas qui il �tait. Une proie. Un suspect en cavale. Un coupable qui accumulait les erreurs. Cette crasse, cette mis�re, ce mauvais vin : c��tait son camouflage. Sa forteresse. Pour combien de temps ?</p><p>Ils s�install�rent sur une petite place. Janusz n�avait aucune id�e d�o� il se trouvait, mais il s�en foutait. L�apathie de ses cong�n�res le gagnait. Il devenait insensible, lent, hagard. Sans montre ni horloge, il perdait la notion du temps et de l�espace.</p><p>Le bruit de la bo�te en fer de Bernard le rappela au pr�sent. Le clochard avait retir� sa chaussure et repris son man�ge avec ses deux orteils noirs. Crin-crin-crin�</p><p>��Une p�tite pi�ce pour un alpiniste�</p><p>D�autres clochards les rejoignirent. Bernard grogna. Ils �taient dans un tel �tat d��bri�t� et de folie qu�ils ne faisaient plus la manche mais effrayaient le client. Un des gars se frottait le visage contre le bitume jusqu�� s�abraser la chair. Un autre, bite � l�air, poursuivait un de ses compagnons compl�tement torch�, � quatre pattes, et essayait de lui glisser son sexe dans la bouche. � part, un solitaire s�engueulait avec lui-m�me, haranguant le mur, parlant au trottoir, mena�ant le ciel.</p><p>Janusz les observait sans compassion ni bienveillance. Au contraire, il �prouvait toujours cette haine qui ne le l�chait pas depuis le matin. Il en �tait s�r : quand il �tait vraiment Victor Janusz, quelques mois auparavant, il les d�testait d�j�. C��tait cette haine qui l�avait tenu debout. Qui lui avait permis de survivre. L�avait-elle pouss� au meurtre ?</p><p>��Viens, fit son compagnon, en ramassant sa monnaie. J�ai soif !</p><p>��Jamais t�ach�tes � bouffer ?</p><p>��Pour bouffer, y a la Soupe populaire, les Restos du c�ur, les foyers d�Emma�s. Tout le monde veut nous donner � bouffer. (Il �clata de rire.) Pour la picole, crois-moi, c�est un autre combat !</p><p>Le jour baissait et le froid se renfor�ait. Janusz songeait avec angoisse aux heures qui allaient suivre. Ses entrailles se contractaient. Il �tait au bord des larmes. Un enfant qui a peur des t�n�bres.</p><p>Pourtant, il devait tenir.</p><p>Jusqu�au foyer de la Madrague, o� tous les clochards se retrouvaient le soir.</p><p>Si personne ne le reconnaissait l�-bas, c��tait qu�il faisait fausse route.</p></section><section><title><p>41</p></title><p>Le commandant Martenot avait accept� de les accompagner sur les lieux du double meurtre. Chacun dans sa voiture. Et pas un mot avant, dans les bureaux. Ils suivaient maintenant la Subaru WRX, un de ces mod�les �trangers que les brigades d�intervention rapide avaient acquis ces derni�res ann�es.</p><p>Ils d�pass�rent Bidart et Gu�thary, suivant la ligne de chemin de fer. La pluie ne cessait pas. Elle brouillait les tons, les sensations, les mouvements. Elle s��levait des taillis verts et de l�asphalte laqu�. Elle drainait des �clairs de lumi�re blafarde � la surface de l�oc�an.</p><p>Les voitures stopp�rent au sommet d�une corniche. Des taillis serr�s, quelques maisons solitaires, et, beaucoup plus bas, une plage sans couleur cern�e par des rochers noirs. Ana�s et Le Coz rejoignirent les gendarmes. Martenot d�signa un cabanon de ciment, � cent m�tres, sur lequel �tait fix�e une pancarte en forme de poisson.</p><p>��La maison des Bonfils.</p><p>Le b�timent �tait encore entour� par des traits jaunes de rubalise. Des scell�s �taient appos�s aux portes et fen�tres. Le commandant expliqua : le travail de pr�l�vement, de photographie, de relev� d�empreintes avait �t� effectu� la veille mais une fouille approfondie aurait lieu le lendemain matin.</p><p>��Le crime, �a s�est pass� o� exactement ?</p><p>��En bas. Sur la plage. (Le commandant de gendarmerie tendit son index vers l�oc�an.) Le corps de la femme �tait l�-bas. L�homme plus loin, au pied d�un rocher.</p><p>��Je ne vois rien.</p><p>��La zone est sous la mer. On est � mar�e haute.</p><p>��Allons-y.</p><p>Ils suivirent un chemin de terre abrupt. Tournant la t�te, Ana�s contemplait le d�cor au-dessus d�elle. Le bouillonnement des arbres et des bosquets, crachant des vapeurs d�eau. Une ou deux villas et leurs terrasses enfouies parmi les pins. La ligne de chemin de fer, brillante sous la pluie � droite comme un coup de cutter dans le tableau.</p><p>Ils atteignirent la plage, rien qu�un ruban de sable sombre. Ana�s frissonna. Toujours la cr�ve. Ou la peur. Sa conscience d�rivait maintenant vers des l�gendes � la Tristan et Isolde, pleines de temp�tes et de philtres d�amour�</p><p>Elle se concentra :</p><p>��� quelle heure �a s�est produit ?</p><p>��D�apr�s les t�moins, aux environs de midi.</p><p>��Il y a des t�moins ?</p><p>��Deux p�cheurs. Ils se rendaient eux-m�mes sur la gr�ve, � cent m�tres de l�.</p><p>��Qu�est-ce qu�ils ont vu ?</p><p>��C�est assez confus. Ils ont parl� d�un homme en imper qui courait. Votre suspect. Mathias Freire.</p><p>��C�est le nom qu�on vous a donn� ?</p><p>��Ce n�est pas le bon ?</p><p>Ana�s n�insista pas : autant ne pas embrouiller une situation d�j� confuse.</p><p>��D�o� venait-il ?</p><p>��De la plage.</p><p>��Freire aurait tu� Bonfils et sa femme et aurait pris la fuite ? demanda-t-elle, se faisant l�avocat du diable.</p><p>��Non. Les victimes n�ont pas �t� tu�es � bout portant. Par ailleurs, les t�moins ont vu deux hommes en noir qui couraient aussi vers la plage. On ne sait pas s�ils poursuivaient Freire pour l�arr�ter, croyant qu�il �tait le tueur, ou s�ils sont au contraire les tireurs. Ils sont repartis dans un 4�נ4 noir, a priori de marque Audi. Un Q7. Malheureusement, nous n�avons pas le num�ro d�immatriculation.</p><p><emphasis>Merde</emphasis>. Comment avait-elle pu oublier �a ? L�avant-veille, Freire lui avait confi� des clich�s de plaque d�immatriculation. Il lui avait expliqu� qu�un 4�נ4 noir le suivait depuis deux jours. Les tirages �taient encore chez elle�</p><p>��� partir de ce moment, continuait le gendarme, le t�moignage des p�cheurs devient confus. Selon eux, un train est pass�. Le type en imper a disparu. Les deux hommes sont mont�s dans leur 4�נ4 et ont fil�.</p><p>��Ensuite ?</p><p>��Rien. Tout le monde s�est volatilis�.</p><p>Un cri rauque s��leva dans le ciel. Ana�s leva les yeux. Des mouettes dessinaient des huit contre le vent. Le ressac grondait en contrepoint, claquant ses vagues sur le sable noir.</p><p>��Parlez-moi des angles de tir, fit-elle en fourrant les mains dans ses poches.</p><p>��A priori, le tireur �tait post� sur la terrasse de cette villa, l�-bas. Elle est inhabit�e durant l�hiver.</p><p>La maison �tait situ�e � plus de cinq cents m�tres.</p><p>��Vous voulez dire que les assassins�</p><p>��Un tir longue port�e, oui. Un vrai boulot de sniper.</p><p>L�enqu�te prenait encore un nouveau tour. Payait-on des tireurs d��lite pour abattre un p�cheur endett� et sa compagne ?</p><p>��Comment �tes-vous s�r que les tirs provenaient de l�-bas ?</p><p>��Nous avons retrouv� les douilles sur la terrasse.</p><p>�a ne tenait pas debout. En admettant que les meurtriers soient des professionnels, jamais ils n�auraient commis une telle erreur. Oublier de tels indices sur la plateforme de tir. � moins que� Ana�s imagina un autre sc�nario. Les assassins abattent leurs cibles mais une des trois parvient � s��chapper � Freire. Ils partent � sa poursuite. Dans leur pr�cipitation, ils oublient leurs douilles.</p><p>Le commandant tenait maintenant un sachet plastique dans sa paume contenant des fragments de m�tal. Ana�s l�attrapa et observa les tubes aux reflets dor�s. �a ne lui disait rien. Elle avait toujours �t� nulle en balistique. Les calibres. Les puissances. Les distances. Pas moyen de s�y retrouver.</p><p>��Du 12,7�mm, expliqua Martenot. Des balles perforantes de haute pr�cision.</p><p>���a nous renseigne sur les meurtriers ?</p><p>��Plut�t. Le 12,7 est un calibre rare, utilis� en g�n�ral par les mitrailleuses lourdes, appr�ci� pour la puissance de sa charge et la v�locit� du projectile en tir tendu. On l�utilise aussi avec certaines armes de pr�cision.</p><p>��En fran�ais, qu�est-ce que �a donne ?</p><p>��C�est le calibre sp�cifique du H�cate�II, un fusil d�velopp� dans les ann�es 1990. Une arme de r�f�rence, tr�s connue chez les snipers. Pour un tireur entra�n�, ce fusil permet d�atteindre sa cible jusqu�� 1�200 m�tres. Il permet aussi d�arr�ter un v�hicule � 1�800 m�tres. Du mat�riel largement surqualifi� pour abattre un couple de p�cheurs. Sans compter le savoir-faire tr�s particulier que demande cette arme.</p><p>Le commandant usait de son ton le plus neutre pour masquer son trouble. Grand, gris et sto�que, il ressemblait dans sa parka bleue � un amiral sur son porte-avions. Ana�s avait d�j� compris.</p><p>��Le tueur pourrait �tre un militaire ?</p><p>��L�H�cate�II a �t� officiellement adopt� en 1997 par la Section technique de l�arm�e de terre, admit Martenot. C��tait notre r�ponse aux snipers dans les combats des Balkans. Aujourd�hui, les groupes d�intervention du GIGN et du RAID l�utilisent aussi.</p><p>Silence. L�affaire prenait d�cid�ment une nouvelle orientation. Comme un plan qui s��l�verait d�un coup vers une troisi�me dimension insoup�onn�e.</p><p>��D�autres arm�es et des unit�s sp�ciales �trang�res l�utilisent aussi, poursuivit le gendarme. On va envoyer tout �a � l�IRCGN, l�Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale de Rosny-sous-Bois. Il n�est pas impossible qu�on puisse remonter jusqu�� l�arme elle-m�me. L�H�cate�II n�est pas un fusil qu�on trouve facilement sur le march�. Ni facilement maniable. Pour vous donner une id�e, il p�se tout �quip� 17 kilos.</p><p>Ana�s hochait la t�te sous la pluie. Elle savait � elle avait toujours su � que cette histoire serait complexe. Le meurtre d�un zonard transform� en Minotaure. L�apparition d�un amn�sique qui posait des questions sans r�ponse. Les empreintes d�un faux psychiatre� Et maintenant un massacre aux allures d�embuscade guerri�re.</p><p>Le gendarme r�cup�ra les douilles dans la paume d�Ana�s. Elle marqua une h�sitation.</p><p>��N�ayez crainte, fit-il. La proc�dure ira jusqu�au bout, m�me si les coupables viennent de chez nous. Le laboratoire aura ces douilles avant ce soir. Le rapport est en route pour le bureau du juge.</p><p>��Un juge est d�j� nomm� ?</p><p>��Claude Bertin. Du parquet de Bayonne. Un habitu� de l�ETA. Il ne sera pas d�pays� avec ces histoires de balistique.</p><p>��Vous avez re�u le rapport d�autopsie ?</p><p>��Pas encore.</p><p>Ana�s tiqua. Les corps de Bonfils et de sa compagne avaient �t� transf�r�s � l�institut m�dico-l�gal de Rangueil, pr�s de Toulouse, la veille, en fin d�apr�s-midi. Martenot avait sans doute d�j� re�u le document. Il l�avait simplement soumis � ses sup�rieurs avant toute diffusion. Dans un tel contexte, tout devait �tre pes�, mesur�, analys�. Peut-�tre m�me l�arm�e avait-elle nomm� un autre toubib pour une contre-expertise�</p><p>La voix de Martenot revint � sa conscience :</p><p>��Je vous offre un caf� ?</p><p>��Avec plaisir, fit-elle en souriant. Mais je dois d�abord passer un coup de fil.</p><p>Elle ralentit sur le sentier du retour afin de s�isoler. Dans le vent humide, elle appela Conante. Le flic r�pondit avant la fin de la premi�re sonnerie. Tout le monde �tait � cran.</p><p>��C�est moi, fit-elle. Rien de neuf ?</p><p>��Je t�aurais fait signe.</p><p>��J�ai besoin que tu me rendes un service. Je voudrais que tu ailles chez moi, tout de suite.</p><p>��Tu as oubli� d�arroser tes plantes ?</p><p>��Tu demandes ma cl� � la gardienne. Sois convaincant. Elle n�est pas commode. Tu montres ta carte. Tu te d�merdes.</p><p>��Une fois chez toi, qu�est-ce que je fais ?</p><p>��Sur mon bureau, il y a les tirages d�une plaque d�immatriculation. Tu l�identifies et tu me rappelles aussi sec.</p><p>��Pas de probl�me. � Biarritz, c�est comment ?</p><p>Ana�s leva les yeux. Les silhouettes noires des gendarmes disparaissaient dans le flot de l�averse. Les voies ferr�es cr�pitaient de pluie. Les pins et les gen�ts surnageaient parmi les brumes d�eau.</p><p>��Mouill�. Rappelle-moi.</p></section><section><title><p>42</p></title><p>��Bouge-toi le cul. V�l� le fourgon.</p><p>Janusz se leva p�niblement. Il n��tait plus qu�un bloc de courbatures et de frissons. Son plan, son enqu�te, sa strat�gie d�observation, tout �a �tait parti au tout-�-l��gout avec la fin de l�apr�s-midi. Ils avaient encore arpent� le bitume jusqu�� la tomb�e de la nuit pour se retrouver au point de d�part du matin : les arcades du Club Pernod, face au Vieux-Port. � ce stade, Janusz ne r�vait plus que d�une chose : un peu de chaleur et du moelleux o� poser ses fesses.</p><p>� 19 heures, Bernard avait exhum� une carte de t�l�phone et appel� le 115, le num�ro du Samu social. Chaque soir, un service de voitures sp�cialis�es ramassait les clochards pour les emmener dans les foyers d�accueil de la ville. Certains SDF, ceux qui �taient encore lucides, appelaient avant que la nuit glac�e ne les terrasse. Les autres �taient rep�r�s par des patrouilles qui connaissaient leurs repaires. En hiver, plus un clodo, ou presque, ne dormait dehors � Marseille.</p><p>Les assistants sociaux sortirent du Jumpy Citro�n afin d�aider les mis�rables qui titubaient sous les arches. Plusieurs refusaient de monter dans la camionnette.</p><p>��La rue, c�est mon choix ! beuglait l�un d�eux d�une voix r�p�e.</p><p>Un autre se d�battait maladroitement. Son corps �tait flasque, mou comme une �ponge.</p><p>��Foutez-moi la paix ! J�veux pas aller au mouroir !</p><p>��Le mouroir ? demanda Janusz.</p><p>��La Madrague, fit Bernard en ramassant son paquetage. T�en fais pas. Pour les gars comme nous, c�est c�qu�il y a de mieux.</p><p>Abruti de froid et de fatigue, Janusz comprenait seulement qu�il se rapprochait de son objectif. Les portes arri�re du fourgon s�ouvrirent.</p><p>��Salut Bernard ! cria le chauffeur � travers la paroi de Plexiglas qui s�parait l�habitacle de la cabine passagers.</p><p>L�autre r�pondit de son rire d�hy�ne et balan�a ses sacs pourris � l�int�rieur. Il grimpa. Janusz suivit. L�odeur lui coupa le souffle. Crasse, merde, urine, pourriture : les effluves saturaient l�espace. Il retint sa respiration et avan�a dans l�obscurit�. Il se cogna � des genoux, des bras, tr�bucha contre des baluchons. Trouva enfin une place assise. Bernard avait disparu.</p><p>Les portes claqu�rent. Le Jumpy se mit en route. Ses yeux s�habitu�rent � la p�nombre. Il put d�tailler ses nouveaux compagnons. Ils �taient une douzaine, se faisant face sur deux banquettes. Les trognes, les regards, les mains cro�t�es ne diff�raient pas de ce qu�il avait vu toute la journ�e, mais une Cour des miracles � ciel ouvert, c�est une chose. En vase clos, c�en est une autre. Dans les t�n�bres lac�r�es par les luminaires du dehors, ces gueules de gargouilles prenaient une r�alit� � la fois plus dense et plus fantastique.</p><p>Un homme �tait tondu, la face d�vor�e par deux yeux fixes. Un autre dormait, la t�te entre les bras, pierre pos�e dans un paquet de chiffons. D�autres avaient le visage noy� d�ombre. Ils ne bougeaient plus, apathiques, p�trifi�s. Un gars �tait � genoux sur le sol, s�essayant � des tractions, prenant appui sur la banquette. Efforts path�tiques, maladroits, avec en prime des � ouch-ouch � poussifs.</p><p>Un agent social, install� � c�t� du chauffeur, frappa � la vitre :</p><p>��Jo ! Assieds-toi tout de suite !</p><p>Le sportif se redressa en titubant et tomba sur son si�ge. Son voisin se leva. Il �tait enti�rement noir. Comme carbonis� de crasse. Janusz ne sentit pas son odeur : il ne respirait plus que par la bouche, redoutant en m�me temps les miasmes qui p�n�traient sa gorge. L�homme s�immobilisa devant la porti�re � double battant, �carta les jambes et se mit � pisser � grands flots, tentant de viser la rainure centrale, �claboussant ses voisins indiff�rents.</p><p>Ses efforts �taient vains puisque les porti�res �taient closes. La pisse, au gr� des ralentissements et des coups de frein, refluait vers l�habitacle. Les coups dans la vitre redoubl�rent.</p><p>��Ho !!!! Pas de �a ici ! Tu connais le r�glement !</p><p>L�homme ne r�agit pas, se vidant avec un calme de citerne. Janusz leva les jambes pour ne pas �tre atteint par les rigoles.</p><p>��Nous oblige pas � nous arr�ter, merde !</p><p>Le clodo recula enfin. Marcha dans la flaque. S�effondra sur les autres jusqu�� rouler � sa place. La bande-son montait en intensit� au fil des kilom�tres. Les voix tra�nantes, aigres, pleines de rancune. Les mots incoh�rents, d�form�s, m�chonn�s, �voquaient les lambeaux d�un langage sans signification, hors d�usage, bon pour la poubelle.</p><p>Une femme ne cessait de r�p�ter :</p><p>��J�m�appelle pas Odile, moi, j�m�appelle pas Odile� Si j�m�appelais Odile, �a s�rait une autre histoire�</p><p>Un homme, l�vres rentr�es sur l�absence de dents, aspirait les mots plut�t qu�il ne les crachait :</p><p>��Faut que j�aille chez le dentiste� Apr�s j�irai voir mes enfants�</p><p>D�autres chantaient, dans une cacophonie insoutenable. L�un d�eux gueulait plus fort que ses coll�gues. Un vieux tube des ann�es 80, <emphasis>Les d�mons de minuit</emphasis>.</p><p>��Y a d�l�ambiance, hein ?</p><p>Bernard �tait assis � c�t� de lui : en �tat de choc, il ne l�avait m�me pas remarqu�.</p><p>��Ici c�est rien. Tu vas voir � la Madrague�</p><p>Le fourgon s�arr�ta plusieurs fois. Il regarda dehors. Tandis que les assistants ramassaient de nouveaux d�bris, d�autres hommes exhortaient des femmes sans �ge, en doudoune et minijupe, � les suivre dans une camionnette.</p><p>��Des putes�, murmura Bernard. On les emm�ne � Jeanne-Panier.</p><p>Sans doute un autre foyer� De nouveaux passagers entr�rent dans le fourgon. On commen�ait � manquer de place. Le chanteur n�arr�tait pas de brailler, sans mesurer l�ironie implicite de son texte :</p><p>��<emphasis>Ils m�entra�nent au bout de la nuit / Les d�mons de minuit / Ils m�entra�nent jusqu�� l�insomnie / Les fant�mes de l�ennui !</emphasis></p><p>Trois jeunes hommes venaient de s�installer � l�autre bout de la cabine, sans un mot. Ils ne paraissaient ni so�ls, ni sales, mais au contraire �veill�s et bien lucides. Ce qui ne leur donnait pas un air amical. Ils semblaient m�me beaucoup plus dangereux que les autres.</p><p>��Des Roumains�, chuchota Bernard.</p><p>Janusz se souvint. � Pierre-Janet, on en accueillait parfois. Des repris de justice d�Europe de l�Est, pour qui les foyers populaires de France faisaient figure de palaces cinq-�toiles compar�s aux prisons slaves.</p><p>��T�approche pas d�eux, ajouta Bernard. Ils tueraient leur m�re pour un ticket-restaurant. Mais surtout, ce sont nos papiers qui les int�ressent.</p><p>Janusz ne quittait pas des yeux les trois pr�dateurs. Ils l�avaient rep�r� en retour : clochard d�emprunt, aux mains lisses et � la crasse superficielle. Il �tait l�homme � agresser cette nuit. Le seul qui aurait plus d�un euro en poche. Il se jura de ne pas dormir. En r�ponse, il sentait les courbatures d��puisement lui barrer les membres. Il chercha au fond de sa poche le contact de son Eickhorn. Serra le couteau comme un f�tiche.</p><p>Le Jumpy ralentit. Ils arrivaient. Le quartier �tait en voie de destruction � ou de reconstruction. Impossible de d�cider � cette heure. Un pont autoroutier surplombait l�avenue, comme un monstre de l�gende mena�ant une ville antique. Tout �tait noir. Sauf de hautes grilles, violemment �clair�es par des projecteurs puissants. Un panneau indiquait : <strong>UNIT� D�H�BERGEMENT D�URGENCE</strong>. Une foule vocif�rante, gesticulante, se pressait devant les barreaux. <emphasis>Les d�mons de minuit</emphasis>�</p><p>��La Madrague, mon gars, fit Bernard. On peut pas tomber plus bas. Y z�acceptent tout le monde, sauf les enfants� Apr�s �a, y a plus que le cimeti�re.</p><p>Janusz ne r�pondit pas. Il �tait agripp�, fascin� par ce qu�il voyait. Devant les grilles, des hommes en combinaison noire, gant�s, cagoul�s, sangl�s de dossards jaune fluorescent, contr�laient les entr�es. Au-dessus d�eux, sur le toit d�un des b�timents, des chiens en cage aboyaient, rugissaient dans la nuit. Sans doute les b�tes des sans-abri, mais Janusz songea � Cerb�re, le chien � trois t�tes qui gardait l�entr�e des Enfers.</p><p>��Terminus ! Tout le monde descend !</p><p>Chacun se leva, attrapa ses affaires et descendit du bus. Des bouteilles roul�rent au sol. Certaines �clat�rent dans les flaques d�urine.</p><p>Le chanteur lan�a une blague :</p><p>��Y a que des cadavres ici ! Des cadavres de bouteilles !</p><p>Content de sa boutade, il fon�a t�te baiss�e, style rugbyman, poussant les autres, provoquant une vague de protestations. On descendait. On d�gringolait. On se r�pandait. Le tableau �voquait une poubelle renvers�e sur le trottoir. Des hommes emmitoufl�s attendaient d�j�, karcher en main, pr�ts � nettoyer les traces de leur passage.</p><p>Devant les grilles, c��tait le chaos.</p><p>Quelques-uns tentaient un passage en force, poussant leur caddie ou leurs sacs devant eux. D�autres frappaient les barreaux avec leurs b�quilles. D�autres encore excitaient les chiens, en lan�ant des canettes au-dessus de l�enclos. Les agents sociaux tentaient de ma�triser le flux et d�ordonner la file vers l�entr�e � la porte entrouverte n�autorisait le passage que d�une seule personne � la fois.</p><p>Janusz faisait partie de la m�l�e. Il baissait la t�te, rentrait les �paules, tentait d�oublier o� il se trouvait. Au moins, il n�avait plus froid. Il se retrouva contre la grille, � moiti� broy� par la masse. � travers les axes d�acier, il vit la file d�attente dans la cour qui se d�roulait jusqu�au premier b�timent. Un comptoir d�accueil �tait illumin�. On se battait tout autour. Des bouteilles volaient. Des hommes roulaient � terre�</p><p>Bernard avait raison : il n�avait encore rien vu.</p></section><section><title><p>43</p></title><p>��Ton nom ?</p><p>��Michael Jackson.</p><p>��T�as des papiers ?</p><p>Gros rire en r�ponse. Un agent social poussa le sac � puces vers la droite. Un autre d�boula face � la lucarne vitr�e du comptoir.</p><p>��Ton nom ?</p><p>��Sarkozy.</p><p>Le type de l�accueil demeurait imperturbable :</p><p>��Des papiers ?</p><p>��� ton avis, ducon ?</p><p>��Sois poli.</p><p>��Je t�emmerde.</p><p>��Au suivant.</p><p>� mi-chemin de la file d�attente, Janusz observait chaque d�tail. Des b�timents de ciment encadraient la cour. Des Algeco en occupaient le centre. Rien qu�en d�taillant les pensionnaires qui r�daient autour de chaque bloc, on pouvait d�duire l�assignation des zones.</p><p>Les pr�fabriqu�s accueillaient les femmes. Aux c�t�s de clochardes sans �ge, de jeunes marginales discutaient, clope au bec � des adolescentes. Elles �voluaient dans cet enfer comme s�il s��tait agi d�une cour de lyc�e. Elles �taient surveill�es � et surtout prot�g�es � par de solides agents sociaux.</p><p>Un autre Algeco, au fond, �tait r�serv� aux Maghr�bins : ils parlaient entre eux, en arabe, � voix basse, avec des airs de conspirateurs. � gauche, un bloc en ciment �tait occup� par les gars de l�Est. Plusieurs langues slaves roulaient dans la nuit.</p><p>Janusz plissa des yeux, cherchant les trois Roumains du Jumpy. Ils �taient l�, fumant calmement. Ils avaient retrouv� des fr�res. Leurs yeux brillaient aussi intens�ment que l�extr�mit� de leurs clopes.</p><p>��Y en a marre ! Moi, j�dis : y en a marre !</p><p>Janusz se retourna. Une femme insultait un Noir � casquette. N�nette et Titus. La clocharde avait r�cup�r�. C��tait elle maintenant qui attaquait. Sans surprise, elle finit par s�en prendre une. Elle chancela, tenta de rendre le coup de son bras valide. D�j�, un attroupement se formait. Des encouragements, des rires fusaient. Titus balan�a un nouveau coup. N�nette s��croula, du c�t� de son bras paralys�, sans pr�venir sa chute. Le claquement de sa t�te sur l�asphalte brisa chez Janusz une derni�re protection. Il ne pouvait plus supporter cette violence. Et, pire encore, cette d�ch�ance. Pas un seul de ces monstres n��tait lucide.</p><p>On le poussa � l�int�rieur du bureau d�accueil.</p><p>��Ton nom ?</p><p>��Narcisse, dit-il sans r�fl�chir.</p><p>��Narcisse comment ?</p><p>��Narcisse tout court. C�est mon nom.</p><p>��T�as des papiers ?</p><p>��Non.</p><p>Ces syllabes avaient jailli au fond de sa t�te, avec une �vidence inexplicable.</p><p>��Date et lieu de naissance ?</p><p>Il donna la date qu�il avait lue sur les faux papiers de Mathias Freire. Pour le lieu, il choisit Bordeaux, par provocation.</p><p>L�agent du comptoir leva les yeux et le jaugea :</p><p>��T�es nouveau ?</p><p>��Je viens d�arriver, ouais.</p><p>L�assistant social glissa un ticket num�rot� sous la vitre :</p><p>��Tu passes d�abord � la consigne donner ton paquetage � gauche en sortant. Ensuite, c�est le b�timent de droite en face des douches. Rez-de-chauss�e. Ton num�ro correspond � une chambre.</p><p>Dans son dos, un sans-abri lui donna une tape d�encouragement :</p><p>��Les grands marginaux, mec ! Les meilleurs !</p><p>Janusz d�passa la salle des consignes. Nouvelle bousculade. Des cr�atures donnaient des caddies surcharg�s, des sacs satur�s d�immondices, des poussettes d�enfant remplies de ferraille. Il expliqua qu�il n�avait pas d�affaires � d�poser. L�agent le regarda de travers.</p><p>��Pas d�armes ? Pas de fric ?</p><p>��Non.</p><p>��Tu veux prendre une douche ?</p><p>��Je veux bien, oui.</p><p>L�homme le consid�ra avec plus de m�fiance encore :</p><p>��Le prochain bloc.</p><p>Les sanitaires et le b�timent des grands marginaux m�nageaient une ruelle o� il faisait plus chaud, � cause des nuages de vapeur qui filtraient des lucarnes des douches. Janusz passa devant un nouveau comptoir. On lui donna une serviette, un kit de nettoyage � savon, brosse � dents, rasoir.</p><p>��Avant la douche, tu passes au vestiaire.</p><p>Il d�couvrit un entrep�t o� des v�tements, secs et propres, �taient group�s en plusieurs tas. L�id�e le traversa que la plupart des propri�taires de ces fringues �taient morts. Parfait pour un zombie comme lui. Un assistant l�aida � choisir des mod�les � sa taille. Une chemise de b�cheron. Un pantalon de toile de jardinier. Un gilet de grand-p�re. Un manteau noir. Surtout, il rep�ra une paire de baskets � des Converse racornies � sur lesquelles il se jeta. Ses croquenots lui avaient bless� les pieds toute la journ�e.</p><p>Il passa dans le second b�timent et ne r�agit pas tout de suite. L�ambiance rappelait un grand hammam plein de vapeur. Les portes �taient rouges. Tout le reste en carrelage blanc. Une enfilade de cabines de douche et de chiottes, � gauche. Une s�rie de lavabos, � droite.</p><p>Le d�cor �tait d�j� bien attaqu�. Des rouleaux de PQ baignaient dans des flaques de pisse. Des �claboussures de vomi constellaient les dalles. Des lignes de merde tra�aient un alphabet obsc�ne. Ph�nom�ne connu : le contact de l�eau rel�che les sphincters.</p><p>Dans la brume, les clodos se d�shabillaient, hurlaient, grognaient, g�missaient. Quelque chose se pr�parait ici. <emphasis>Le supplice de l�eau</emphasis>� Des assistants cadraient les man�uvres, chauss�s de bottes en caoutchouc.</p><p>Janusz chercha une cabine, serrant contre sa poitrine sa serviette, son savon, ses nouvelles fringues. Pour la premi�re fois, les odeurs abjectes reculaient au profit d�effluves de nettoyant industriel. Mais les visions d�horreur �taient toujours l�. Sans leurs guenilles, les clochards diminuaient de moiti�. Ils r�v�laient des profils de squelettes, gris, rouges, bleu�tres. Des blessures, des cro�tes, des infections dessinaient des motifs sombres sur leur peau tavel�e.</p><p>Pas de cabine libre. Un assistant le pla�a au bout des lavabos, lui ordonnant de se d�shabiller. Janusz refusa. Pas question d��ter ses v�tements ici : il portait toujours ses colliers anti-puces et ne voulait pas d�voiler son corps sain, bien nourri � 78 kilos pour 1,80 m�tre � qui le trahirait au premier coup d��il. Sans compter son fric et son couteau�</p><p>Les autres se faisaient aider par les assistants, qui les d�shabillaient avec prudence. La peau venait souvent avec le tissu. Durant des semaines, des mois, des ann�es parfois, ces hommes n�avaient pas retir� leurs hardes, provoquant des mutations terrifiantes. Un vieillard d�roulait lentement ses chaussettes, mi-fibres, mi-chair. Ses mollets abritaient une irritation � vif qui portait le dessin pr�cis des mailles.</p><p>��� toi. Celle-l� est libre !</p><p>Janusz se mit en marche mais des cris perc�rent parmi les nuages de fum�e. Sous les lavabos, un infirmier, un genou au sol, soutenait un homme inanim�. Un autre arrivait � la rescousse, ses bottes claquant dans les flaques.</p><p>��Faut l�envoyer � l�hosto d�urgence.</p><p>��Qu�est-ce qu�il a ?</p><p>En guise de r�ponse, l�agent tendit le bras du clochard, noirci par la gangr�ne.</p><p>��Plus on attend, plus faudra couper haut.</p><p>Janusz faillit proposer son aide mais un agent l�interpella � nouveau :</p><p>��T�y vas, toi, ou faut que je te le chante ? La 6 est libre.</p><p>Il avan�a. Il vit encore un handicap�, accroch� � ses b�quilles sous le jet cr�pitant de la douche. Un autre �vanoui qu�un infirmier lavait au balai-brosse.</p><p>��Allez, allez ! hurla un surveillant en frappant les portes. On va pas y passer la nuit !</p><p>Janusz plongea dans sa cabine et verrouilla la porte. Il se d�shabilla. Mit � l�abri son cash. �ta ses colliers. Quand l�eau l�enveloppa, il se sentit enfin � l�abri. Le jet du pommeau, la chaleur� Il se nettoya avec une rage sourde, se racla la peau, s�essuya puis s�habilla. Il glissa son couteau et son argent dans les plis de ses nouveaux v�tements. Il se sentait propre. R�g�n�r�. Comme neuf.</p><p>L��tape suivante, c��tait le mess. Une baraque de chantier situ�e au fond de la cour, occup�e par une vingtaine de tables dont les murs �taient tapiss�s de polyane. Il r�gnait ici un calme relatif. Ces alcooliques � qui on avait pris leur litron n�avaient plus qu�un seul choix : manger et dormir au plus vite pour ne pas souffrir du manque.</p><p>� droite, se d�ployait un comptoir o� on distribuait des plateaux-repas. Janusz prit la file d�attente. Le lieu �tait bond�. Et surchauff�. � la puanteur des hommes, s�ajoutait la puanteur de la bouffe. Une odeur de graillon qui �paississait l�atmosph�re comme un brouillard. Il trouva une place � une table et vida son assiette sans regarder ce qu�il mangeait. Il �tait maintenant comme les autres. D�moli par une journ�e de froid et d�alcool, ramolli par la douche, gagn� par le sommeil.</p><p>Mais une id�e �mergeait encore. Personne ne le reconnaissait. Pas une fois, dans ce QG de la cloche, un gars ne l�avait distingu�. Faisait-il fausse route ? Il verrait demain. Pour l�instant, il n�aspirait qu�� une chose : s�effondrer dans un lit.</p><p>Il suivit le mouvement et rejoignit le bloc des grands marginaux. Les chambres �taient propres. Huit places pour quatre lits gigognes. Du lino au sol, qui pouvait amortir les chutes � les clochards roulaient de leur couchette ou continuaient � se battre dans les chambres. Il choisit un lit inf�rieur. Il pr�f�rait �tre pr�s du sol pour s�enfuir, le cas �ch�ant, en toute rapidit�.</p><p>Le matelas �tait rev�tu d�une housse jetable de poudre de riz. Il se coucha et s�enfouit sous la couverture, serrant le manche de son Eickhorn comme un enfant sa peluche. La lumi�re restait allum�e. �a hurlait et �a grognait dans le couloir. Tout le monde s�installait.</p><p>Janusz se dit qu�avec un tel raffut, il lui serait facile de veiller d�un �il.</p><p>La seconde suivante, il dormait d�un sommeil noir.</p></section><section><title><p>44</p></title><p>��Monsieur Saez ? Je suis Ana�s Chatelet, capitaine de police � Bordeaux.</p><p>Un temps.</p><p>��Comment avez-vous eu mon num�ro ?</p><p>Elle ne daigna pas r�pondre. Un temps.</p><p>��Qu�est-ce que vous voulez ?</p><p>Le ton �tait hautain mais la voix doucereuse. Ana�s avait d�cid� de rester � Biarritz jusqu�au lendemain. Apr�s le caf� avec Martenot, elle avait re�u par SMS les coordonn�es de la soci�t� propri�taire du 4�נ4. Le Q7 appartenait � l�ACSP, l�Agence de contr�le et de s�curit� priv�e, une soci�t� de gardiennage implant�e dans la zone tertiaire Terrefort, � Bruges, dans les environs de Bordeaux. Elle avait appel� la bo�te. Personne ne s��tait mouill頗 on avait m�me refus� de lui donner les coordonn�es personnelles du patron, Jean-Michel Saez.</p><p>Ana�s n�avais pas insist�. Elle s��tait trouv� un petit h�tel � Biarritz, L�Amaia, avenue du Mar�chal-Joffre, et avait repris son enqu�te. Quand elle avait obtenu le num�ro priv� de Saez, elle avait commenc� l�assaut, appelant son mobile toutes les demi-heures sans laisser de message.</p><p>Enfin, � 22 heures, il venait de r�pondre.</p><p>��Votre soci�t� est propri�taire d�un 4�נ4 Audi Q7 S-Line TDI, immatricul� 360 643 AP 33.</p><p>��Oui. Et alors ?</p><p>La voix, toujours, suffisante et mielleuse. Ana�s s�appr�tait � lui faire bouffer son petit ton pr�tentieux quand elle s�aper�ut qu�elle ne poss�dait aucune arme pour mener son offensive. Seulement la remarque d�un homme en cavale qui avait eu <emphasis>l�impression</emphasis> qu�une voiture le suivait.</p><p>Elle d�cida de la jouer soft :</p><p>��Ce v�hicule a �t� aper�u plusieurs fois dans le sillage d�un m�decin de Bordeaux. L�homme nous a avertis. Il a le sentiment d��tre suivi par la voiture de votre soci�t�.</p><p>��Il a port� plainte ?</p><p>��Non.</p><p>��Vous avez les dates de ces soi-disant filatures ?</p><p>Freire avait pr�cis� que cette pr�sence avait commenc� apr�s la d�couverte de Patrick Bonfils.</p><p>��Les 13, 14 et 15�f�vrier 2010.</p><p>��Qu�avez-vous d�autre contre ce v�hicule ?</p><p>La voix demeurait tr�s calme. Saez paraissait m�me s�amuser de cette conversation. Elle ne r�sista pas � la tentation de lui river son clou.</p><p>��Le m�me 4�נ4 pourrait �tre impliqu� dans un double meurtre perp�tr� sur la plage de Gu�thary hier, mardi 16�f�vrier.</p><p>Le patron de l�ACSP se contenta de ricaner.</p><p>��Vous trouvez �a dr�le ?</p><p>��Ce qui est dr�le, c�est le fonctionnement de votre police. Tant que vous marcherez ainsi, les gens qui veulent vivre en s�curit� auront besoin de gens comme nous.</p><p>��Expliquez-vous.</p><p>��J�ai d�clar� le vol de ce v�hicule il y a six jours. Le 11�f�vrier exactement.</p><p>Ana�s encaissa le coup.</p><p>��� quel commissariat ?</p><p>��Au poste de gendarmerie de Bruges. Pr�s de nos bureaux. Je croyais que la guerre des polices, c��tait fini.</p><p>��Nous travaillons avec les gendarmes main dans la main.</p><p>��Alors, vous avez vraiment des progr�s � faire en mati�re de communication.</p><p>Elle avait la bouche s�che. Elle sentait que l�homme mentait mais, pour l�instant, il n�y avait rien � r�pondre. Elle tenta de conclure avec dignit�.</p><p>��Vous allez nous expliquer tout �a au poste. Rue Fran�ois-de-Sourdis, ��</p><p>��Certainement pas.</p><p>��Pardon ?</p><p>��J�ai �t� patient avec vous, mademoiselle. Maintenant, il est temps de vous mettre les points sur les � i �. Ce sont les suspects que vous convoquez dans vos bureaux. Pas les plaignants. Quand vous retrouverez ma voiture, si jamais �a arrive un jour, alors vous me demanderez gentiment de passer � votre commissariat et je verrai quelles sont mes disponibilit�s. Bonsoir.</p><p>Tonalit�. Ana�s �tait sid�r�e par l�aplomb du connard. L�homme devait entretenir des liens privil�gi�s avec le pouvoir bordelais. Soir�es entre notables. Donations aux politiques. Passe-droits en tout genre. Elle connaissait. Elle avait grandi dans ces mar�cages.</p><p>Elle se trouvait dans sa chambre. Couleurs ternes. Mobilier d�un autre �ge. Odeur de moisi et de nettoyant. Un lieu parfait pour veiller sa grand-m�re sur son lit de mort. Elle s�installa sur un bureau minuscule, couvert d�une toile cir�e, et relut les renseignements qu�elle avait d�j� glan�s sur la soci�t� ACSP.</p><p>L�agence existait depuis douze ans. Elle proposait des prestations standard. Gardiennage et ma�tres-chiens. Agents de s�curit� et de surveillance. Accompagnement de personnes. Location de v�hicules de prestige� Ana�s avait consult� le site Internet. Le ton �tait convivial mais les informations opaques. L�entreprise appartenait � un groupe � on ne savait pas lequel. Jean-Michel Saez se r�clamait d�une � longue exp�rience en mati�re de s�curit� �, pas moyen de savoir o� il l�avait acquise. Quant aux r�f�rences, la bo�te s�interdisait de citer le moindre client, par devoir de confidentialit�.</p><p>Ana�s repartit � la p�che aux articles, commentaires, indiscr�tions. Une nouvelle fois, chou blanc. � croire que l�ACSP �tait une soci�t� fant�me qui n�avait ni pass�, ni clients, ni partenaires.</p><p>Elle appela Le Coz. Voix maussade. Depuis qu�il �tait rentr� � Bordeaux, il g�rait le flot de t�moignages bidon et d�indices fantaisistes concernant le fugitif. Avec en bonus le harc�lement des m�dias et des autorit�s : <strong>O� �TAIT VICTOR JANUSZ ?</strong> Ana�s se demanda si elle n��tait pas secr�tement rest�e � Biarritz pour �chapper � tout �a.</p><p>��Des nouvelles du juge ?</p><p>On parlait depuis la veille d�une saisie imminente. La fuite de Freire avait acc�l�r� les choses. Il n��tait plus question de d�lai de flagrance. Adieu l�ind�pendance. Adieu la libert�. Et peut-�tre aussi, adieu l�enqu�te�</p><p>��Toujours pas, fit Le Coz. Le Parquet a l�air de nous avoir oubli�s.</p><p>��Tu parles. Et le reste ?</p><p>� Le reste �, c��tait Janusz et sa cavale.</p><p>��Rien. Il nous a fil� entre les pattes. On doit l�admettre.</p><p>D�un c�t�, Ana�s se r�jouissait de cette �vidence. De l�autre, elle redoutait le pire. Janusz aurait �t� plus � l�abri en prison. Tout fuyard risque une balle perdue et celui-l� avait, en prime, des snipers professionnels � ses trousses.</p><p>��O� tu es, l� ?</p><p>��Au bureau.</p><p>��Tu as encore la p�che ?</p><p>Le Coz expira lourdement dans le combin� :</p><p>��Je t��coute.</p><p>Ana�s chargea Le Coz de se rendre dans les bureaux de l�ACSP et de perquisitionner les lieux. Tant qu�un juge n�avait pas �t� officiellement saisi, son groupe b�n�ficiait de tous les pouvoirs.</p><p>��Je veux l�historique pr�cis de la bo�te, dit-elle. La liste de leurs clients. Leur organigramme. Le nom du groupe auquel ils appartiennent. Tout.</p><p>��J�y vais demain matin ?</p><p>��Tu y vas maintenant.</p><p>��Mais il est 22 heures !</p><p>��Tu vas tomber sur un gardien de nuit. � toi de te montrer persuasif.</p><p>��Si Deversat apprend �a, on�</p><p>��Quand il l�apprendra, on aura nos infos. C�est tout ce qui compte.</p><p>Le Coz ne r�pondit pas. Il attendait le mot magique.</p><p>��Je te couvre.</p><p>Le flic obtemp�ra, plus ou moins rassur�. Elle h�sita puis d�cida d�appeler le commissaire en personne. Sur son num�ro priv�.</p><p>��J�attendais votre appel, fit-il d�une voix sentencieuse.</p><p>��J�attendais le v�tre.</p><p>��Je n�avais rien de pr�cis � vous dire.</p><p>��Vous �tes s�r ?</p><p>Deversat se racla la gorge :</p><p>��Un juge a �t� saisi.</p><p>Son c�ur marqua un rat�. Elle avait pos� la question au hasard et elle lui revenait avec la violence d�un boomerang.</p><p>��Qui a �t� nomm� ?</p><p>��Philippe Le Gall.</p><p>Elle aurait pu plus mal tomber. Un nouveau, � peine plus �g� qu�elle, tout juste sorti de l��cole de la magistrature. Elle avait d�j� boss� avec lui une fois. Il ressemblait au juge de l�affaire d�Outreau. M�me t�te de premier de la classe. M�me jeunesse. M�me inexp�rience.</p><p>��On va me dessaisir ?</p><p>��Ce n�est pas de mon ressort. � vous de convaincre Le Gall.</p><p>��Sur ce dossier, on peut rien me reprocher.</p><p>��Ana�s, vous enqu�tez sur un meurtre. Li� sans doute aux deux assassinats du Pays basque. Pour l�instant, vous n�avez aucun r�sultat. La seule chose concr�te que vous ayez faite, c�est de laisser filer notre seul suspect.</p><p>Elle se rem�mora ses progr�s dans l�affaire. Elle avait identifi� la victime. Elle avait identifi� un t�moin � disons un suspect. Elle avait d�crypt� le modus operandi du tueur. Pas si mal en trois jours. Mais Deversat avait raison : elle n�avait fait que son boulot. S�rieusement, mais sans g�nie.</p><p>��Il y a autre chose, ajouta le commissaire.</p><p>Ana�s tressaillit. Elle s�attendait toujours � �tre saqu�e. Pas parce qu�elle �tait une femme ni parce qu�elle �tait jeune mais parce qu�elle �tait la fille de Jean-Claude Chatelet, bourreau du Chili, meurtrier pr�sum� de plus de deux cents prisonniers politiques.</p><p>Mais Deversat frappa ailleurs :</p><p>��Il para�t que vous �tes li�e au suspect.</p><p>��Quoi ? Qui a dit �a ?</p><p>��Peu importe. Vous avez vu Mathias Freire en dehors du cadre de l�enqu�te ?</p><p>��Non, mentit-elle. Je ne l�ai rencontr� qu�une fois pour l�interroger sur un patient. Patrick Bonfils.</p><p>��Deux. Vous �tes all�e chez lui, le soir du 15�f�vrier.</p><p>��Vous� vous m�avez fait suivre ?</p><p>��Bien s�r que non. C�est un hasard. Un de nos gars a crois� votre voiture devant le domicile de Mathias Freire.</p><p>��Qui ?</p><p>��Laissez tomber.</p><p>Tous des salauds. Tous des balances. Les flics �taient les pires. Le renseignement, c��tait leur vice. Leur milieu naturel. Elle dit d�une voix blanche :</p><p>��Je l�ai interrog� une autre fois, c�est vrai.</p><p>��� 23 heures ?</p><p>Elle ne r�pondit pas. Elle savait maintenant pourquoi on allait lui retirer l�enqu�te. Les larmes lui mont�rent aux yeux.</p><p>��Je garde l�affaire ou non ?</p><p>��O� en �tes-vous ?</p><p>��Je dois assister demain matin � la fouille en profondeur du domicile des deux victimes de Gu�thary.</p><p>��Vous �tes s�re que c�est votre place ?</p><p>��Je rentre dans la matin�e. Je vous rappelle que la voiture de Mathias Freire a �t� retrouv�e sur les lieux.</p><p>��Les gendarmes sont d�accord ?</p><p>��Il n�y a pas de probl�me.</p><p>��Soyez au poste avant midi. Le juge veut vous voir demain apr�s-midi.</p><p>��C�est un grand oral ?</p><p>��Appelez �a comme vous voudrez. Avant de vous voir, il veut un rapport d�taill� sur toute l�affaire. Une synth�se. J�esp�re que vous n�avez pas sommeil parce qu�il le veut demain matin par mail.</p><p>Deversat allait raccrocher mais elle demanda :</p><p>��La soci�t� ACSP, vous connaissez ?</p><p>��Vaguement. Pourquoi ?</p><p>��Une de leurs bagnoles pourrait �tre impliqu�e dans l�affaire.</p><p>��Quelle affaire ?</p><p>Elle for�a un peu les connexions :</p><p>��Le massacre de la plage. Que pensez-vous de cette bo�te ?</p><p>��On a eu affaire � eux dans un cambriolage aux Chartrons. Un h�tel particulier surveill� par leurs vigiles. Une sacr�e bande de cons, � mon avis. Des anciens militaires. Vous les avez contact�s ?</p><p>��Leur directeur, oui. Jean-Michel Saez.</p><p>��Qu�est-ce qu�il a dit ?</p><p>��Qu�on leur avait vol� la bagnole avant les faits. Je vais v�rifier.</p><p>��Faites attention. Si je me souviens bien, ils ont des connexions haut perch�es.</p><p>Elle songea � Le Coz : il allait droit au casse-pipe. Une perquisition ill�gale, fond�e sur de simples conjectures. Dans la m�me seconde, elle d�cida de ne pas l�appeler. Il lui fallait ces renseignements. Son instinct lui soufflait que quelque chose sortirait de ce c�t�. Apr�s, il serait toujours temps d�essuyer les pl�tres�</p><p>Elle descendit se faire un caf� dans le hall puis remonta au pas de course. Elle ouvrit un nouveau fichier sur son Mac et se mit en devoir de r�diger sa synth�se. Apr�s tout, c��tait une bonne occasion de faire le point sur sa propre enqu�te.</p></section><section><title><p>45</p></title><p>La douleur le r�veilla en sursaut.</p><p>Un noyau de souffrance irradiait ses tripes. Des sillons br�lants partaient de son pubis et montaient jusqu�� ses c�tes. L�onde touchait aussi son dos au point de cisailler ses vert�bres.</p><p>Il ouvrit les yeux. Les lumi�res �taient �teintes. L��tage plong� dans le silence. Qu�est-ce qui lui arrivait ? Un gargouillis lugubre dans son estomac lui r�pondit. Accompagn� d�une br�lure pr�cise autour de l�anus. La chiasse. Le fait d�avoir bu du mauvais rouge toute la journ�e. Ou simplement une gastro-ent�rite. Ou, plus simplement encore, la trouille. Une trouille qui le hantait depuis la veille et explosait maintenant dans ses entrailles.</p><p>Il roula sur le c�t�, mains sur le ventre, et posa les pieds par terre. La t�te lui tournait. Ses jambes tremblaient. La seule urgence : se soulager aux chiottes. Pli� en deux, il glissa son couteau dans sa poche et tituba vers la porte du dortoir. Chaque pas provoquait un regain de souffrance.</p><p>Il stoppa sur le seuil, s�accrochant au chambranle. Il se souvenait d�avoir rep�r� des toilettes � l�entr�e du couloir. Il n��tait m�me pas s�r de tenir jusque-l��</p><p>Il plongea dans l�ombre, en s�appuyant contre le mur, bras repli�s contre l�abdomen. Des toux. Des pets. Des ronflements. Il parvint jusqu�aux sanitaires. Pour d�couvrir une corrida nocturne. Deux assistants tentaient de ma�triser un homme qui se cramponnait � deux mains � un robinet. Janusz ne vit que ses yeux. Infect�s de folie. Le gars ne bronchait pas, ne criait pas, il �tait seulement concentr� sur sa prise. Les deux agents non plus, tirant de toutes leurs forces vers l�arri�re.</p><p>Pas question de se soulager dans cette foire d�empoigne.</p><p>Les douches. Elles �taient dot�es de toilettes. Il poussa la porte vitr�e. Tourna � droite. Se retrouva dans la cour. Un bref instant, l�air glac� l�arracha � sa souffrance. Tout �tait p�trifi�. M�me les chiens, sur le toit du premier bloc, s��taient calm�s.</p><p>Janusz n�avait aucune id�e de l�heure. Il �tait au c�ur de la nuit. Au c�ur de son mal. Il se tra�na et remonta le b�timent des marginaux. La salle des douches �tait �teinte. Il retrouva les portes rouges, le carrelage blanc. Tout avait �t� nettoy�. Une forte odeur d�eau de Javel flottait. Il poussa une porte. Occup�e. G�missements et flatulences s�en �chappaient avec puissance.</p><p>La suivante �tait libre. Il ouvrit la porte d�un coup de t�te. P�n�tra maladroitement dans l�espace et se retourna. Baissa son froc. S�assit sur la cuvette sans prendre la peine de verrouiller sa porte. La colique lui transper�ait le fondement.</p><p>Le soulagement lui coupa le souffle.</p><p>Il ferma les yeux sous l�effet de la jouissance. Il se vidait. Se lib�rait du mal� Malgr� la douleur qui courait encore, c��tait une b�n�diction.</p><p>Paupi�res ferm�es, il per�ut les bruits de l�autre cabine, �cho de sa propre mis�re. Il �tait maintenant des leurs. Un compagnon de merde. Un complice des tr�fonds. Cette chiasse �tait son bapt�me du feu.</p><p>Il se figea.</p><p>Une pr�sence, juste devant lui.</p><p>Il ouvrit les yeux sans lever la t�te. Des Weston cir�s se dressaient � quelques centim�tres de ses Converse. Paniqu�, il essaya de comprendre le prodige. Il n�avait pas ferm� la porte. L�homme s��tait gliss� � l�int�rieur puis avait referm� derri�re lui. Tout cela pendant qu�il chiait sans retenue.</p><p>Janusz fit mine de ne s��tre aper�u de rien. Sa premi�re pens�e fut pour les Roumains, mais les Weston ne cadraient pas avec cette hypoth�se. Il leva l�g�rement la t�te. Le pantalon de costume, �troit, bien coup�, �voquait les grandes marques italiennes.</p><p>Encore quelques centim�tres et il vit les mains. L�intrus tenait un collier Colson. Un cordon de nylon dont l�int�rieur est crant�. Un standard pour tous les ouvriers du monde. D�o� savait-il cela ?</p><p>Il lan�a sa paume droite pr�s de sa gorge. Le collier venait de happer son cou. Le garrot s�enfon�a dans le tranchant de sa main. Il crispa ses doigts sur le lien et freina la prise. Le temps que le tueur cherche une nouvelle position, Janusz bondit sur ses jambes et visa de la t�te le menton de son agresseur. Une douleur fulgurante le percuta. Il s��crasa sur la cuvette en �touffant un hurlement.</p><p>L�agresseur avait l�ch� le collier. Il chancelait, rebondissant contre la porte. Janusz ne chercha pas � remonter son pantalon. De la main gauche � la droite �tait toujours li�e � sa propre gorge �, il poussa le tueur vers l�ext�rieur.</p><p>Aucun r�sultat. Avec un temps de retard, il se souvint que la porte s�ouvrait de l�int�rieur. Il attrapa le loquet du verrou et tira. La porte s�entrouvrit, bloqu�e par l�adversaire qui reprenait ses esprits.</p><p>Il hurla :</p><p>��AU SECOURS !</p><p>� cette seconde, juste � cette seconde, il sut que sa vie ne tenait qu�� un d�clic. Un deuxi�me homme se tenait devant lui, au-del� du seuil, un pistolet automatique � la main. Il le reconnut en un flash. Un des �narques du quartier Fleming. Un des tueurs de la plage de Gu�thary.</p><p>L�homme en noir leva le bras dans sa direction.</p><p>��AU SECOURS !</p><p>Le premier occulta son champ de vision. Il sortit de la cabine, en vacillant, se tenant toujours le visage. Janusz leva les pieds et rabattit la porte d�un coup de talon. Il se recroquevilla sur les chiottes, les coudes lev�s devant son visage, beuglant toujours :</p><p>��AU SECOURS !</p><p>Rien ne se passa. Ni d�tonation, ni impacts de balles, ni douleur. <emphasis>Rien</emphasis>. Il n�y avait plus personne de l�autre c�t� de la paroi, il le sentait.</p><p>De sa main libre, Janusz se torcha en quatri�me vitesse et remonta son pantalon dans un sursaut de dignit�.</p><p>Il ne cessait de crier, d�une voix de porc qu�on �gorge :</p><p>��AU SECOURS !</p><p>Des bruits de cavalcade dans la cour. On venait � son aide. Il eut juste le temps de tirer la chasse, avant d��clater d�un rire nerveux. Il �tait vivant. Il s�extirpa de la cabine, faisant glisser ses doigts hors du collier, s�aidant avec les dents et de la main gauche. Il eut la pr�sence d�esprit d�enfouir le garrot dans son col de chemise. Pas question d�expliquer son agression.</p><p>Un claquement de porte le fit se retourner, ranimant dans ses veines la panique � peine �teinte. Une t�te d��corce, une barbe de proph�te apparurent. Ce n��tait que son complice de chiasse.</p><p>Il lui fit un geste rassurant et finit de boutonner son pantalon. Sa main droite �tait exsangue, endolorie. Il se pencha vers un lavabo et fit couler de l�eau sur son visage. Il sentit le manche de son couteau gliss� dans sa poche. Il n�avait m�me pas pens� � l�utiliser. Il l�avait carr�ment <emphasis>oubli�</emphasis>.</p></section><section><title><p>46</p></title><p>��<emphasis>Te Gusta ?</emphasis></p><p>Le prisonnier, les yeux exorbit�s, crache un cri en r�ponse. Il aspire l�air par sa bouche maintenue ouverte par l��carteur � un engin antique, en acier, datant de la guerre 14�18.</p><p>��<emphasis>Te gusta ?</emphasis></p><p>L�homme tente d�agiter la t�te mais un garrot de cuir la maintient contre le dossier du si�ge. Il vomit une gicl�e de sang. Sa face n�est qu�un chaos d�os et de cartilages d�truits.</p><p>Ses yeux ne quittent plus le serpent enroul� autour de la main du bourreau.</p><p>��<emphasis>Te gusta ?</emphasis></p><p>C�est un <emphasis>nacanina</emphasis>, un reptile aquatique import� des marais argentins. Noir et mordor�, il n�est pas venimeux mais il ne cesse de dilater son cou sous l�effet de la col�re.</p><p>Il n�est plus qu�� quelques centim�tres de la bouche ouverte du prisonnier. L�homme grogne, rugit, s�agite, la gorge � vif. Le serpent se tord, se cambre, se tend. Sa t�te triangulaire siffle et frappe le d�tenu aux l�vres. L�animal a peur, il veut trouver une cachette, s�enfouir dans une cavit� humide, famili�re�</p><p>��TE GUSTA ?</p><p>L�homme hurle encore mais son cri s�arr�te net. La main du bourreau a plong� le serpent dans sa bouche. Le reptile s�est aussit�t gliss� � l�int�rieur de l��sophage, trop heureux de se cacher. Un m�tre de muscles, d��cailles et de sang ti�de dispara�t dans la gorge de la victime qui s��touffe aussit�t.</p><p>Ana�s se redressa en hurlant.</p><p>Le silence de sa chambre lui coupa le souffle. Tout �tait noir. O� �tait-elle ? La voix de son p�re r�sonnait tout pr�s d�elle. <emphasis>Te gusta ?</emphasis> Le sifflement du serpent planait encore dans la pi�ce. Elle eut un hoquet, puis un sanglot. Son cerveau flottait. Dans l�ombre, elle aper�ut la canne, les chaussures asym�triques� La chambre de son p�re�</p><p><emphasis>Non</emphasis>. La chambre d�un h�tel. Biarritz. L�enqu�te. Elle tira un vague r�confort de ces rep�res. Mais le r�ve l�habitait encore. L��carteur lui faisait mal aux m�choires. Le <emphasis>nacanina</emphasis> s�agitait dans sa gorge. Elle toussa. Se massa le cou.</p><p>Sa lucidit� revint. Et ses souvenirs.</p><p>Ils alimentaient aujourd�hui ses nuits. Elle chercha sa montre sur la table de chevet. Ne lut pas l�heure mais la date. 18�f�vrier 2010. Elle devait oublier le Boiteux. Elle n��tait plus une petite fille. Elle �tait une femme. <emphasis>Un flic</emphasis>.</p><p>La chaleur ici lui paraissait intenable. Elle se leva pour v�rifier le radiateur �lectrique mais resta coll�e aux draps. La sueur ? Ana�s trouva la lampe de chevet et alluma.</p><p>Son lit �tait couvert de sang.</p><p>Elle comprit dans la seconde. Ses bras. Meurtris. Entaill�s. Lac�r�s. Les chairs ouvertes comme des l�vres. Huit ans qu�elle ne les avait pas touch�s. Et voil� qu�au fond de son sommeil, elle avait remis �a�</p><p>Elle aurait �clat� en sanglots si sa cage thoracique n�avait pas �t� �cras�e par la sid�ration. <emphasis>Logique de flic</emphasis>. Avec quoi avait-elle fait �a ? O� �tait l�arme du crime ? Elle trouva dans les draps, coll� entre deux plis ensanglant�s, un fragment de verre. Elle leva les yeux vers la fen�tre. Intacte. Elle marcha jusqu�� la salle de bains. La lucarne �tait bris�e. Du verre partout sur le sol.</p><p>Elle attrapa la serviette de bain et la lan�a par terre, afin de prot�ger ses pieds nus. Elle s�approcha du lavabo. Les gestes revinrent, port�s par l�habitude. Eau froide sur les bras. Papier-toilette sur les plaies. La meilleure fibre pour cicatriser. Elle n�avait pas mal. Elle ne sentait rien. Pour �tre juste : elle se sentait <emphasis>bien</emphasis>, comme chaque fois�</p><p>Elle utilisa son parfum pour d�sinfecter les blessures puis s�enroula les avant-bras avec du papier hygi�nique. Symbole clair : elle �tait une merde.</p><p>Dans un �lan de rage, elle retourna dans la chambre et arracha les draps, la couverture, le couvre-lit. Elle roula l�ensemble au pied du lit. Les preuves directes de son crime. Elle s�arr�ta. Elle entendait � nouveau la voix du cauchemar � la voix de son p�re : <emphasis>Te gusta ?</emphasis></p><p>Voil� pourquoi elle se mutilait.</p><p>Elle voulait expurger ce sang qui la r�pugnait.</p><p>S�arracher de sa propre lign�e.</p><p>Elle s�assit sur le matelas immacul�, dos au mur blanc, bras enroul�s autour de ses jambes repli�es. Elle oscillait d�avant en arri�re, � la mani�re d�un fou dans sa cellule d�isolement.</p><p>Elle priait � voix basse, en espagnol. Les yeux fixes, l�esprit vide, elle r�p�tait en se balan�ant :</p><poem><stanza><v><emphasis>Padre nuestro, que est�s en el cielo</emphasis></v><v><emphasis>Sanctificado sea tu nombre</emphasis></v><v><emphasis>Venga a nosotros tu reino</emphasis></v><v><emphasis>H�gase tu voluntad en la tierra�</emphasis></v></stanza></poem></section><section><title><p>47</p></title><p>� 7 heures 30, le clairon sonna. Tout le monde au mess. Et que �a saute !</p><p>Janusz suivit le mouvement. Apr�s la s�ance des chiottes, on lui avait port� secours. On l�avait soign頗 un comprim� d�Imodium avait stopp� sa diarrh�e. On avait �cout� son t�moignage. Il avait minimis� l�agression, la r�duisant � une simple bagarre entre clochards. Les surveillants n��taient pas dupes. Ils soup�onnaient les Roumains. Janusz avait jur� que ce n��tait pas eux. On l�avait renvoy� se coucher, lui promettant un nouveau d�briefing pour le lendemain matin, en pr�sence du directeur du foyer � et sans doute des flics. Il n�avait pas r�ussi � se rendormir. Les assassins en costume fil � fil. Le collier Colson. Le silencieux viss� au calibre. Comment avaient-ils pu le retrouver ? L�avaient-ils suivi, depuis Biarritz jusqu�ici ? Avait-il �t� rep�r� au foyer ? Par qui ?</p><p>Cette nuit lui avait au moins apport� une r�ponse. Depuis l�attentat de Gu�thary, il se demandait si on en voulait aussi � sa peau. Plus de doute : il �tait bien sur la liste.</p><p>Janusz s��tait jur� de filer � l�anglaise, d�s l�aube. Pas question de r�pondre � d�autres interrogatoires. Pas question de reprendre contact avec le monde civilis� et surtout pas avec les flics. Son portrait circulait peut-�tre d�j� dans les commissariats, et m�me dans les foyers d�accueil, les soupes populaires, partout o� Janusz �tait susceptible de r�appara�tre. Il fallait se casser. Et d�urgence.</p><p>Les grilles de l�UHU n�ouvraient qu�� 8 heures 30. Il en �tait l� de ses r�flexions, fixant sa tasse de caf� et son morceau de pain, quand une agitation anormale s��leva dans le mess. Son voisin de table tremblait. Un autre, � quatre places de l�, tremblait aussi. Un autre encore, install� � la table � c�t�, tremblait plus fort encore. Les secousses, les mart�lements, les cliquetis montaient en puissance. Toute la salle paraissait soumise � une monstrueuse vibration.</p><p>Janusz devina. Voil� plus de huit heures que ces hommes et ces femmes n�avaient pas bu. Ils n�avaient besoin ni de caf� ni de tartines. Ils avaient besoin de pinard. Certains se cramponnaient � leur tasse. D�autres �taient pris de convulsions, leur chaise tressautant sur le plancher.</p><p>� Pierre-Janet, les sans-abri r�cup�r�s dans la nuit souffraient du m�me mal � leur r�veil. La soif de rouge hurlait dans leurs veines, provoquant des spasmes qui faisaient rire les autres. On appelait �a la � blo-blote � � la tremblote.</p><p>Janusz lan�a un regard circulaire. La moiti� de la salle s�agitait. L�autre moiti� s�esclaffait en hurlant � bloblote, blobote ! �. Il attrapa son plateau et se leva. Une gigantesque crise d��pilepsie se pr�parait et allait requ�rir un maximum d�assistants � le moment id�al pour se tirer.</p><p>Il d�posait sa tasse sur un �gouttoir quand une voix l�interpella :</p><p>��Jeannot ?</p><p>Janusz se retourna. Un petit homme, bonnet noir et doudoune ceintur�e par une ficelle, se tenait devant lui. Dans ses yeux, brillait le miracle tant attendu : une lueur de reconnaissance.</p><p>��Jeannot, c�est bien toi ?</p><p>��Je m�appelle Janusz.</p><p>��C�est �a. Jeannot. (L�homme �clata de rire.) Bon Dieu, t�as perdu la boule ou quoi ?</p><p>Il ne r�pondit pas. Cette gueule ne lui disait rien.</p><p>��Shampooing, continua l�autre.</p><p>D�un geste, il arracha son bonnet. Compl�tement chauve. Il se frotta le cr�ne.</p><p>��Shampooing, tu captes ? T�es pas malade de revenir ici ?</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Bon Dieu, t�as encore d� t�enfiler des litres�</p><p>��Je� je bois ?</p><p>��Comme un trou, mon pote.</p><p>��Pourquoi je devrais pas revenir ?</p><p>��� cause des flics. � cause du reste.</p><p>Derri�re eux, les tremblements continuaient. Des cris, des rires, des tr�pidations. Le foyer se r�veillait. De la seule mani�re possible : en forme de cauchemar.</p><p>Janusz attrapa par le bras Shampooing et l�entra�na dans un coin tranquille, pr�s des Thermos et des confitures.</p><p>��J�me rappelle rien, tu piges ?</p><p>Le chauve prit un ton fataliste, en se grattant le cr�ne :</p><p>���a nous arrive � tous un jour ou l�autre�</p><p>��O� on s�est connus ?</p><p>��Chez Emma�s. Tu bossais l�-bas.</p><p>Voil� pourquoi personne ne le reconnaissait dans la rue. Janusz n��tait pas un chien errant. Il avait sa niche. Le foyer Emma�s de Marseille. Il songea au type qu�il avait rencontr� dans le train de Biarritz. Daniel Le Guen. Un compagnon d�Emma�s. Il aurait d� commencer son enqu�te par cette piste.</p><p>Le raffut devenait insupportable. Des agents sociaux arrivaient. D�autres ouvraient les portes. Il fallait lib�rer les b�tes. Il fallait profiter de la bousculade.</p><p>��Cassons-nous, souffla-t-il.</p><p>��Mais j�ai pas p�tit-d�jeun� !</p><p>��Je te paye un caf� dehors.</p><p>On le bouscula contre les �gouttoirs. Un attroupement venait de se former. Sans doute une bagarre, avec son lot d�encouragements et de partisans. Janusz attrapa plus fermement le bras de Shampooing et le poussa vers la sortie.</p><p>��On y va.</p><p>En passant, il lan�a un bref regard vers le groupe. Ce n��tait pas une rixe. Une femme venait de s�effondrer sur le sol. Immobile, comme morte. Il �carta les autres � coups de coude et se fraya un chemin jusqu�� elle. Un genou au sol, il se livra � un rapide examen. Elle vivait encore.</p><p>Se penchant, il respira une forte odeur de pomme. Mieux qu�un indice � une explication. Cette odeur �tait celle de l�ac�tone qui saturait sa peau. Un coma diab�tique, survenu � la suite d�une acidoc�tose. Soit la femme ne suivait pas son traitement d�insuline, soit elle n�avait pas mang� depuis plusieurs jours. Dans tous les cas, il fallait lui injecter en urgence une dose de Glucagon. Puis la mettre sous perfusion glucos�e.</p><p>Une v�rit� implicite �clata sous son cr�ne. Aucun doute : il �tait m�decin.</p><p>En forme de confirmation, Shampooing braillait dans son dos :</p><p>��Laissez-le faire ! J�le connais ! Il est toubib !</p><p>Les clochards beuglaient, riaient, tremblaient. Chacun y allait de son conseil :</p><p>��Faut la faire respirer dans un sac !</p><p>��Du bouche-�-bouche ! J�veux lui faire du bouche-�-bouche !</p><p>��Faut appeler les flics !</p><p>Les agents arriv�rent enfin. Janusz se releva et s�esquiva discr�tement. Un toubib allait arriver, de toute fa�on. Shampooing �tait toujours l�, gesticulant, jouant les urgentistes.</p><p>Janusz l�attrapa de nouveau par le bras et le tira jusqu�� la cour.</p><p>Les grilles �taient ouvertes. Les clodos commen�aient � rejoindre leur brousse de b�ton et de fum�e. Il fallait faire vite. Le chauve freina des deux baskets :</p><p>��Attends ! Faut qu�je r�cup�re mon paquetage !</p><p>Ils perdirent encore cinq minutes � la consigne puis fil�rent, croisant une ambulance sur le seuil du portail. Ils remont�rent � pas rapides le boulevard. Son impression de la veille �tait la bonne : le quartier �tait en pleine r�novation, ce qui impliquait d�abord une vague de destruction. Les chantiers alternaient avec des immeubles d�cr�pits aux fen�tres mur�es. Au centre de l�art�re, un pont autoroutier surplombait ce no man�s land en mutation.</p><p>Janusz aper�ut des SDF qui se prosternaient le long d�une fa�ade aveugle. Des rabbins au pied du mur des Lamentations.</p><p>��Qu�est-ce qu�ils foutent ?</p><p>��Ils r�cup�rent leur bibine. Le vin est interdit au foyer. On planque nos r�serves dans les fissures du mur. Comme �a, on perd pas de temps au r�veil. Parfois m�me, on s�rel�ve la nuit pour aller t�ter. Ni vu ni connu, mon gars� O� on va ?</p><p>Sans r�fl�chir, Janusz r�pondit :</p><p>��J�ai besoin de voir la mer.</p></section><section><title><p>48</p></title><p>La baraque des Bonfils �tait en pi�ces d�tach�es.</p><p>Quatre murs nus cernant le vide. Tous les meubles, v�tements et autres objets du couple avaient �t� emport�s dehors. Le b�timent n�avait plus de plancher ni de toiture. Les lattes �taient empil�es � quelques m�tres de l�. Les bardeaux entass�s un peu plus loin. Les murs avaient �t� perc�s en de multiples endroits pour trouver d��ventuelles cavit�s. Le pl�tre couvrait tout comme de la cendre volcanique. Des gendarmes plantaient des sondes, des pics, passaient des d�tecteurs de m�taux dans chaque recoin de la ruine.</p><p>Les biens de Patrick Bonfils et de Sylvie �taient regroup�s par cat�gorie sur plusieurs b�ches. Chaque d�partement �tait couvert d�un auvent pour �viter que la pluie souille ces vestiges.</p><p>Ana�s fit quelques pas entre les tentes, en cir� et bottes en caoutchouc. L�humeur au noir. Elle ne s��tait pas rendormie apr�s son cauchemar. Elle avait relu et corrig� sa synth�se puis, aux aurores, l�avait envoy�e par mail au juge. Sa cr�ve ne la l�chait pas et elle venait de s�engueuler avec le commandant Martenot, qui pr�tendait n�avoir toujours pas re�u les r�sultats de l�autopsie des corps. Le mensonge devenait grotesque.</p><p>Une b�che �tait consacr�e au mat�riel �lectrom�nager et � la vaisselle. Une autre aux v�tements, aux draps et au linge. Une autre au mobilier de la salle de bains et des toilettes : lavabo, cuvette, baignoire. Une autre encore aux livres de Bonfils, Ana�s avait l�impression de d�ambuler dans un vide-greniers.</p><p>Pour la premi�re fois depuis longtemps, elle avait chaud aux bras. Sur la route de Gu�thary, elle s��tait achet� sa traditionnelle trousse de premiers secours. D�sinfectant. Cr�me cicatrisante. Bandages. Elle s��tait soign�e dans sa voiture. Une louve qui l�che ses plaies.</p><p>Son portable sonna. Le Coz.</p><p>Elle s�abrita sous un arbre.</p><p>��J�ai pas mal avanc�, fit le flic d�une voix satisfaite.</p><p>��Je t��coute.</p><p>Le Coz s��tait rendu au si�ge de l�ACSP et avait secou� le gardien de nuit. Il avait trouv� les archives de l�entreprise. Le K-Bis. Les dossiers de d�p�t l�gal. Les bilans de chaque ann�e. La liste des clients de la bo�te � des soci�t�s pharmaceutiques ou des unit�s de production qui utilisaient l�ACSP pour la surveillance de leurs sites sensibles. Rien � signaler.</p><p>Du c�t� des origines, l�entreprise appartenait � une holding complexe. Ana�s ne comprit rien aux enchev�trements de soci�t�s que Le Coz tentait de lui d�crire � avant d��tre flic, le minet avait suivi un cursus commercial. Un seul fait notable ressortait de ce d�cryptage. Cette constellation appartenait � un groupe important de l�industrie chimique fran�aise, M�tis, bas�e dans les environs de Bordeaux. Ana�s avait d�j� entendu ce nom.</p><p>��Sur M�tis, reprit-elle, qu�est-ce que tu as trouv� ?</p><p>��Rien, ou presque. Des activit�s chimiques, agronomiques, pharmaceutiques. Des milliers de salari�s un peu partout dans le monde, mais surtout en France et en Afrique.</p><p>��C�est tout ? Qui en sont les propri�taires ?</p><p>��C�est une soci�t� anonyme.</p><p>��Il faut aller plus loin.</p><p>��Impossible, et tu le sais. D�j� que ma perquise �tait totalement ill�gale, on fonce droit dans le mur si on avance encore d�un pas. Tu sais qu�un juge a �t� saisi ?</p><p>��Je le vois cet apr�s-midi.</p><p>��On va garder l�enqu�te ?</p><p>��Je te dirai �a ce soir. C�est tout ?</p><p>��Non. Un scoop est tomb� ce matin.</p><p>��Quoi ?</p><p>��Victor Janusz a �t� rep�r� � Marseille. Plusieurs t�moignages concordent. Il a dormi dans un foyer de SDF. Tu veux le num�ro du commandant qui dirige les op�rations ?</p></section><section><title><p>49</p></title><p>Le Vallon des Auffes est un des sites touristiques majeurs de Marseille, mais un 18�f�vrier, c��tait surtout un site fant�me. Les restaurants �taient ferm�s. Les bateaux d�sert�s. Les cabanons ferm�s. Le quai qui encadre la rade �tait net et lustr� comme si on venait de le passer � la Javel. Janusz appr�ciait cette solitude. Le vent sur son visage. Les embruns suspendus dans l�air. La mer au loin et en m�me temps si proche, pr�sente dans la moindre particule de lumi�re. Ici, on buvait le bleu et on respirait le sel.</p><p>Ils �taient assis sur la pente du petit port, pratiquement les pieds dans l�eau, face � l�aqueduc qui d�coupe le ciel et la mer de ses arches. Moment id�al pour reprendre son interrogatoire.</p><p>��Comment tu sais que je suis m�decin ?</p><p>��J�en sais rien, moi. T�es m�decin ?</p><p>��Tout � l�heure, tu as dit aux autres que j��tais toubib.</p><p>Shampooing haussa les �paules. Il sortait sa cantine pour le petit d�jeuner. Deux gamelles caboss�es. Des croissants de la veille, r�cup�r�s dans une boulangerie bienveillante. Un cubi tout neuf que Janusz avait pay�. Il remplit les deux gamelles puis trempa son croissant dans la vinasse.</p><p>��Tu manges pas ?</p><p>��� l��poque, je t�ai dit que j��tais m�decin ?</p><p>��T�as rien dit du tout. T��tais pas du genre causant, mon pote. Mais t�avais l�air de t�y conna�tre. Surtout rapport � c�qui s�passait dans nos t�tes.</p><p>��Comme un psychiatre ?</p><p>Shampooing mordit son croissant sans r�pondre. Le ressac venait leur l�cher les semelles, dans un murmure d��cume.</p><p>��Tu te souviens quand on s�est connus ?</p><p>��En novembre, j�dirais. Y faisait un froid de canard.</p><p>Janusz attrapa son bloc. Il commen�a � prendre des notes.</p><p>��T�es d�venu intellectuel, ricana Shampooing. Tu bois pas ?</p><p>��C��tait au foyer Emma�s ?</p><p>��Ouais.</p><p>��O� est-ce ?</p><p>Le clodo le regarda de travers. Il avait la peau glabre, tr�s blanche, sans barbe ni sourcils. Des os aigus comme ceux d�un squelette dess�ch�. Des cicatrices traversaient son visage. Des vestiges de bagarres, mais aussi une ligne plus pr�cise, chirurgicale, sur le cr�ne. Janusz en �tait certain : le chauve avait subi une tr�panation.</p><p>��Emma�s : o� est-ce ? r�p�ta-t-il.</p><p>��T�en tiens vraiment une couche� Boulevard Cartonnerie, dans le onzi�me arrondissement.</p><p>Il se servit une nouvelle rasade et trempa un deuxi�me croissant. Janusz notait toujours.</p><p>��Le 22�d�cembre, j�ai �t� plac� en garde � vue � la suite d�une bagarre.</p><p>��Tu te rappelles �a ?</p><p>��Plus ou moins. Tu sais ce qui s�est pass� ?</p><p>��J��tais pas l� mais je t�ai revu une fois, apr�s. Ce sont les mecs de Bougainville qui t�ont coinc�.</p><p>��Bougainville ?</p><p>��Un quartier de Marseille. Pas loin de la Madrague. Une bande de zonards tra�nent l�-bas. Des mecs dangereux. D�fonc�s. Violents.</p><p>Janusz se demandait comment il avait pu s�en sortir face � de tels lascars.</p><p>��Pourquoi m�ont-ils agress� ? Pour me voler ?</p><p>��Te voler quoi ? Y voulaient te faire la peau, ouais.</p><p>��C�est ce que je t�ai dit ?</p><p>��Tu chiais dans ton froc, ma gueule.</p><p>��Je t�ai expliqu� pourquoi ils voulaient me tuer ?</p><p>��Non. Tu m�as seulement pr�venu que tu partais. Que la lumi�re �tait revenue. Que les dieux �crivaient leur histoire. T�as toujours �t� bizarre mais des fois, t��tais carr�ment branque.</p><p><emphasis>La lumi�re</emphasis>. Un lien avec son r�ve � et celui de Patrick Bonfils ? Un sympt�me de fugue psychique ? <emphasis>Les dieux et leur histoire</emphasis>. Une allusion au meurtrier mythologique ? La douleur pointait derri�re son orbite gauche.</p><p>��Tu sais o� je suis parti ?</p><p>��Aucune id�e. Putain. Mais qu�est-ce qui t�est arriv� ?</p><p>��Je te dis que j�en sais rien !</p><p>Shampooing n�insista pas. La douleur s�amplifiait, irradiant son front. Janusz chercha un apaisement vers la mer, sous les vo�tes de l�aqueduc. Il n�obtint pas le r�sultat esp�r�. Au contraire, le temps se couvrait. L�eau devenait bleu-noir. Les vagues argent�es avaient la cruaut� du verre bris�. Sa migraine contaminait le paysage et non l�inverse.</p><p>��Tout � l�heure, dit-il en se massant les tempes, tu m�as dit que j�aurais pas d� revenir. � � cause des flics. �</p><p>��Ouais.</p><p>��Pour cette histoire de bagarre ? C�est de l�histoire ancienne�</p><p>��Mon cul. Les flics te cherchent. Ici. Maintenant. Hier, ils ont retourn� tous les quartiers. J�les ai crois�s deux fois. � la Valentine et � l�ADJ Marceau. Y nous ont interrog�s. Y te cherchent, Jeannot. Y te cherchent grave.</p><p>Janusz comprit la v�rit�. Il se croyait � l�abri dans sa peau de clochard mais c��tait en r�alit� un miracle qu�il ait �chapp� � la police depuis son arriv�e � Marseille. Ana�s Chatelet avait lanc� une chasse � l�homme ici, parall�lement � celle de Bordeaux. Il devait revoir sa strat�gie.</p><p>��Tu sais pourquoi ils me cherchent ?</p><p>��S�agit d�un meurtre, para�t-il. Un SDF. � Bordeaux. Des gars ont entendu les cond�s qui parlaient avec les travailleurs sociaux. Mais moi, j�sais qu�c�est une erreur, mon Jeannot ! (Il attrapa le cubi et but au goulot.) On s�ra toujours des victimes de la soci�t�, on�</p><p>��Au foyer, tu m�as dit aussi que je n�aurais pas d� revenir. � � cause du reste. � Le reste, c�est quoi ?</p><p>��Les mecs de Bougainville. C�est pas du genre � oublier. S�ils savent que t�es de retour, y vont te chercher pour finir le boulot.</p><p>La liste des menaces ne cessait de s�allonger. Les flics. Les �narques. Et maintenant, une bande de zonards primitifs� Il aurait d� hurler. Il ne r�agissait pas. Il �tait comme anesth�si�.</p><p>��Y�a pas que �a, reprit Shampooing un ton plus bas.</p><p>Janusz tendit le cou, comme pour recevoir le coup de gr�ce.</p><p>��Les flics de Marseille� Y font le lien avec l�autre meurtre.</p><p>��L�autre meurtre ?</p><p>��En d�cembre dernier. On a eu un clodo assassin�. On l�a retrouv� � moiti� carbonis� dans une calanque. � l��poque, on a m�me parl� d�un tueur de clochards mais y en a pas eu d�autres� Ou bien alors le mec s�est d�plac� � Bordeaux.</p><p>Janusz grelottait. Sa migraine lui obscurcissait la vue.</p><p>��Pourquoi font-ils le lien entre les deux meurtres ?</p><p>��J�suis pas d�la police, moi.</p><p>Il respira un grand coup et d�cida de repartir � z�ro :</p><p>��Tu te souviens de la date exacte de la d�couverte du corps ?</p><p>��Milieu d�cembre, j�crois.</p><p>��La victime a �t� identifi�e ?</p><p>��Ouais. Un Tch�que� Un zonard. J�le connaissais pas.</p><p>��Il appartenait � la bande de Bougainville ?</p><p>��J�crois pas, non.</p><p>��Tu sais s�ils ont retrouv� des empreintes sur le lieu du crime ?</p><p>��Tu fais chier avec tes questions. J�en sais rien, moi.</p><p>��Qu�est-ce que tu sais sur ce meurtre ? R�fl�chis.</p><p>L�autre grima�a sous l�effort de la r�flexion. Janusz, de son c�t�, faisait les comptes. Deux cadavres dans son sillage. L�un � Marseille, l�autre � Bordeaux. Les pr�somptions se resserraient. Il agita la t�te dans le vent gris. <emphasis>Je ne suis pas un assassin</emphasis>.</p><p>��Alors, ce meurtre ?</p><p>��On a retrouv� l�gars dans la calanque de Sormiou. � douze bornes d�ici, � vol d�oiseau. Le corps �tait nu et br�l�. On a dit qu�il avait �t� rapport� par le courant, mais moi, je dis : c�est des conneries. On l�a plac� l� et basta.</p><p>��Comment sait-on que c�est un meurtre ?</p><p>��Y avait une mise en sc�ne.</p><p>��Quel genre ?</p><p>Shampooing �clata de rire :</p><p>��Le mec, il avait des ailes !</p><p>��Quoi ?</p><p>��J�te jure. Des ailes br�l�es dans le dos. Les journalistes, y z�ont parl� d�un mec qui faisait du deltaplane et qui se s�rait cass� la gueule dans la mer. Mais ils y connaissent que dalle. Pourquoi qu�il aurait cram� ? Pourquoi qu�il serait � poil ?</p><p>Janusz n��coutait plus. L�assassin de l�Olympe. Le nom d�chira son esprit, un �clair sur un ciel noir. Avant le Minotaure � Bordeaux, on avait tu� Icare � Marseille.</p><p>��T�te un coup, fit Shampooing en tendant le cubi. T�es tout blanc.</p><p>���a ira, merci.</p><p>��T�essaies de d�crocher ou quoi ?</p><p>Janusz se retourna vers son acolyte :</p><p>��Comment tu sais tout �a, toi ?</p><p>Shampooing sourit et su�a encore le goulot :</p><p>��J�ai mes connexions.</p><p>Janusz l�empoigna par le col et l�attira violemment � lui. Le cubi roula sur la rampe inclin�e du port.</p><p>��Quelles connexions ?</p><p>��Hol�, on s�calme ! J�connais un mec, c�est tout. Claudie. Il a arr�t� la cloche. Il a trouv� du boulot.</p><p>��Il est flic ?</p><p>Shampooing se lib�ra et marcha � quatre pattes en direction du bidon de vinasse. Il l�attrapa juste avant que l�objet touche les flots sombres.</p><p>��Presque, fit-il en revenant sur ses pas. Y bosse � la morgue de La�Timone. Y pousse les cadavres sur leurs chariots. C�est lui qui m�a racont� tout �a. Il a entendu les flics qui� Qu�est-ce que tu fous ?</p><p>Janusz �tait debout.</p><p>��On y va.</p></section><section><title><p>50</p></title><p>Claudie ressemblait � la Chose.</p><p>Le colosse de pierre des <emphasis>Quatre Fantastiques</emphasis>.</p><p>Chauve, carr�, taciturne, il fumait une cigarette dans la cour de la morgue, v�tu d�une blouse blanche. Janusz et Shampooing s�approch�rent avec prudence, � bout de souffle. Ils venaient de traverser le campus de l�h�pital de La�Timone puis de monter un escalier pour acc�der � la terrasse o� �tait install� l�institut m�dico-l�gal. Le soleil �tait de retour : ils suaient comme du beurre sous leurs pelures.</p><p>Contre toute attente, le lieu rappelait un d�cor japonais. Le b�timent plat, sans �tage, �tait dot� d�un portail aux angles retrouss�s, fa�on pagode. Ses murs �taient cern�s par des arbres feuillus qui ressemblaient � des bambous. Des oiseaux p�piaient quelque part, invisibles, comme dans un jardin zen.</p><p>��Salut, Claudie !</p><p>��Qu�est-ce que tu fous l� ? cracha l�autre sans enthousiasme.</p><p>��Je te pr�sente Jeannot. Il a des questions � te poser.</p><p>Claudie examina Janusz. Il mesurait plus de 1,90 m�tre. La cigarette dans sa main ressemblait � un p�tard plant� dans un rocher. La fum�e lui sortait des narines comme d�un crat�re de volcan.</p><p>��Des questions � quel sujet ?</p><p>Janusz fit un pas en avant :</p><p>��Demande-moi plut�t combien je suis pr�t � payer.</p><p>La gueule de pierre sourit. Ses l�vres �paisses avaient un petit c�t� boudeur :</p><p>��Tout d�pend de ce que j�ai � vendre.</p><p>��Ce que tu sais sur le cadavre de l�homme-oiseau, d�couvert dans la calanque de Sormiou.</p><p>Claudie consid�ra l�extr�mit� de sa cigarette. L�air boudeur, puissance dix.</p><p>��Trop cher pour toi, mon gars.</p><p>��100 euros.</p><p>��200.</p><p>��150.</p><p>Janusz fouilla dans sa poche et pla�a les biffetons dans la main g�ante. Il n�avait pas le temps pour un marchandage � rallonge. Shampooing ouvrait des yeux ronds face aux billets. La Chose empocha la thune.</p><p>��Le cadavre a �t� d�couvert au milieu du mois de d�cembre, dans la calanque de Sormiou.</p><p>��Quel jour exactement ?</p><p>��Si tu veux des dates pr�cises, demande aux flics.</p><p>��Comment s�appelait la victime ?</p><p>��Un nom de l�Est. Tzevan quelque chose. Un zonard d�une vingtaine d�ann�es, qui frayait � Marseille depuis plusieurs mois. Les flics l�ont identifi� gr�ce � ses empreintes. Il avait d�j� eu des emmerdes avec les cond�s.</p><p>Janusz s�arr�ta sur le d�tail des sillons digitaux :</p><p>��Le cadavre �tait br�l�, non ?</p><p>��Pas assez pour qu�on puisse pas relever ses empreintes.</p><p>��O� le corps a-t-il �t� d�couvert exactement ?</p><p>��� la pointe de la calanque. Juste en face de l��le Casereigne.</p><p>��Qu�est-ce que tu sais sur les circonstances de sa d�couverte ?</p><p>��Deux randonneurs sont tomb�s dessus. Il �tait nu, cram�, avec des ailes dans le dos. Dans la presse, on a dit que le mec s��tait noy� et que le ressac l�avait ramen� sur les c�tes. Des conneries. Le gamin n�avait pas une goutte d�eau dans les poumons.</p><p>��Tu as assist� � l�autopsie ?</p><p>��C�est pas mon boulot mais j�ai entendu le l�giste causer avec les keufs.</p><p>��De quoi le type est-il mort ?</p><p>��J�ai pas tout entendu. Ils ont parl� d�overdose.</p><p>Un nouveau lien avec le meurtre de Bordeaux. La signature du tueur. Icare. Le Minotaure. Existait-il d�autres meurtres mythologiques ailleurs en France ?</p><p>��Pourquoi le corps �tait-il br�l� ?</p><p>��T�auras qu�� demander au tueur quand tu le croiseras.</p><p>��Parle-moi des ailes.</p><p>Claudie alluma une nouvelle clope avec le m�got de la premi�re. Des tatouages maoris lui remontaient le long de la nuque comme des serpents fiers et solennels.</p><p>��Elles sont parties � l�IJ direct. J�les ai m�me pas vues.</p><p>��Shampooing m�a parl� d�ailes de deltaplane.</p><p>��Exact. Une structure de plus de trois m�tres d�envergure. De la pure folie. Elles �taient cousues � m�me la chair du gars. Ils ont coup� les fils sur la sc�ne de crime.</p><p>Janusz imaginait le cadavre nu, noir, avec ses ailes greff�es et br�l�es. Les randonneurs avaient d� faire un bond de trois m�tres en arri�re.</p><p>��C�est pas tout, reprit la Chose. D�apr�s c�que j�ai entendu dire, y avait des traces de cire et de plumes sur la voilure. Pour sa mise en sc�ne, le tueur s��tait vraiment cass� le cul.</p><p>Un point suppl�mentaire pour le mythe d�Icare. Peut-�tre plus connu encore que celui du Minotaure. Icare et son p�re, D�dale, emprisonn�s par Minos, roi de Cr�te, se confectionnent des ailes de cire et de plumes. Durant leur �vasion, Icare, jeune et irraisonn�, vole trop haut. La chaleur du soleil fait fondre ses ailes. Il chute dans la mer et se noie.</p><p>��Tu sais s�ils ont retrouv� d�autres empreintes sur la sc�ne de crime ?</p><p>��J�sais rien de plus, mec. Et � mon avis, t�en as eu pour ton fric.</p><p>��Combien pour une copie compl�te du rapport d�autopsie ?</p><p>Claudie gloussa, exhalant des panaches de fum�e dans le vent.</p><p>��J�risque mon job sur un coup pareil.</p><p>��COMBIEN ?</p><p>��500 euros et on en parle plus.</p><p>Janusz sortit une liasse de billets de 50 euros. Il en compta une dizaine et en donna cinq � Claudie.</p><p>��Le reste � la remise. J�attends ici.</p><p>Le colosse fourra l�argent dans sa poche sans un mot. Il regrettait d�j� de ne pas avoir demand� plus. Il balan�a sa clope et tourna les talons.</p><p>��Putain�, fit Shampooing stup�fait. Mais o� t�as trouv� tout ce fric ?</p><p>Janusz ne r�pondit pas. Maintenant que Shampooing connaissait son secret, il �tait en danger. En une journ�e, il avait eu le temps de d�couvrir les habitudes du trottoir. Au premier signe de faiblesse, Shampooing lui ferait la peau.</p><p>Claudie r�apparut, jetant des regards m�fiants de droite � gauche. Le parking �tait toujours d�sert. Le vent bruissait dans les feuillages, accompagnant les oiseaux qui s��gosillaient. Il avait roul� le dossier sous sa blouse. Janusz donna le reste de la somme et saisit le document � une liasse agraf�e.</p><p>��On s�est jamais vus, mec.</p><p>��Attends.</p><p>Il parcourut les feuillets photocopi�s, macul�s de traces noir�tres. Tout �tait l�. Le num�ro du dossier d�instruction : K09 544 32 26.�Le nom complet de la victime : Tzevan Sokow. Le nom du juge instructeur : Pascale Andreu. Le nom du chef du groupe d�enqu�te : Jean-Luc Crosnier. Puis la description d�taill�e du corps et de ses blessures.</p><p>��Planque �a, siffla Claudie. Tu vas nous cramer.</p><p>Janusz glissa le dossier sous son manteau.</p><p>��Ravi de t�avoir connu.</p><p>��T�as encore des thunes, mec ?</p><p>��Pourquoi ? T�as encore quelque chose � vendre ?</p><p>Claudie sourit. Pendant qu�il faisait ses photocopies, il avait cherch� dans sa m�moire un nouvel objet de n�gociation. Visiblement, il avait trouv�.</p><p>��� l��poque, les flics cherchaient un t�moin, qu�avait soi-disant tout vu. Un marginal.</p><p>��Tout vu quoi ?</p><p>��Le meurtre. Le tueur. J�sais pas au juste. Mais ils voulaient l�interroger.</p><p>Claudie prit le temps d�allumer une nouvelle clope, un petit sourire au bout des l�vres. Il tenait Janusz � son hame�on.</p><p>��Le truc important, c�est que le mec a racont� son histoire <emphasis>avant</emphasis> qu�on d�couvre le corps. Il est all� au commissariat, j�sais plus lequel, pour raconter son baratin. Personne l�a cru. Quelques lignes dans la main courante et basta. Quand le macchab� est apparu, les flics du poste ont fait le rapprochement. Ils ont appel� Crosnier, le chef de groupe. L�autopsie venait de finir. J�ai tout entendu.</p><p>Claudie ne s��tait pas tromp� sur la valeur de son souvenir.</p><p>��Combien pour le nom du gars ?</p><p>��500 de mieux.</p><p>Un r�flexe poussa cette fois Janusz � n�gocier. Une sourde pulsion primitive. Ne pas se faire avoir � chaque fois sans r�sister. La tractation ne dura que quelques secondes. Claudie sentait que Janusz avait atteint son point limite.</p><p>��200 et on en parle plus.</p><p>Janusz sortit les billets. Les doigts de pierre se referm�rent sur la liasse.</p><p>��Le mec s�appelle Fer-Blanc.</p><p>��Fer-Blanc ? r�p�ta Shampooing. Tu t�es fait avoir, Jeannot. C�est un cingl� !</p><p>Claudie fusilla du regard Shampooing, qui ne se laissa pas impressionner. Tout ce fric l�avait mis en rogne :</p><p>��Il a re�u un �clat de m�tal dans le cr�ne quand il travaillait aux terrassements de Marseille. Le morceau est toujours dans son cerveau et j�peux te dire que �a s�voit. Le t�moignage d�un branque pareil, �a vaut pas une thune. Tu t�es fait avoir, je r�p�te.</p><p>Le pousseur de cadavres hocha la t�te, l�air roublard.</p><p>��C�est pas ce que disaient les flics. Y z�ont compar� la main courante et la sc�ne de crime. Le corps br�l�, les ailes, tout concordait. Une journ�e avant que les randonneurs d�couvrent le cadavre.</p><p>��Le gars, les flics l�ont retrouv� ?</p><p>��Aucune id�e.</p><p>Janusz salua la Chose et reprit la route de l�escalier. Shampooing �tait d�j� sur ses talons. Maintenant qu�il avait vu les billets, il ne le l�cherait plus. Tant mieux. Il avait besoin d�un homme comme lui pour trouver Fer-Blanc.</p><p>Mais avant de se lancer � la poursuite du sans-abri, Janusz voulait r�viser ses classiques. Le Minotaure, Icare et la mythologie grecque.</p></section><section><title><p>51</p></title><p>La plus grande biblioth�que de Marseille est install�e sur les vestiges d�un cabaret du d�but du XX<sup>e</sup>�si�cle, l�Alcazar, cours Belsunce. C�est un �difice moderne dont la fa�ade de verre brille comme un miroir. En guise de souvenir du music-hall, les architectes ont r�cup�r� ou fabriqu� une marquise de verre et de ferronnerie, dans le style Belle �poque. La structure surplombe les portes vitr�es et jure terriblement avec le design moderne du reste.</p><p>Janusz ne savait pas d�o� il tenait ces informations mais il �tait heureux de voir que des fragments de sa m�moire, m�me culturels, lui revenaient.</p><p>��T�es s�r qu�ils vont nous laisser entrer ?</p><p>��T�en fais pas, fit Shampooing. Ils nous adorent dans les biblioth�ques. Le c�t� gaucho de la culture. En plus, en hiver, tout l�monde est plus sympa avec nous. Le froid, c�est notre meilleur ami !</p><p>Shampooing disait vrai. Ils furent accueillis avec bienveillance. On accepta m�me que le chauve d�pose son paquetage puant, non pas � la consigne, mais dans un espace de ciment d�di� au mat�riel d�entretien. Janusz avait les nerfs en pelote. Le sillage de l�assassin, qui co�ncidait avec sa propre route. Les questions qui s�accumulaient sans la moindre r�ponse� Il �tait d�cid� � plonger dans l�Antiquit� comme dans une source fra�che, enrichissante et initiatique.</p><p>La biblioth�que �tait une tour de lumi�re. Une verri�re diffusait les rayons du soleil, qui �claboussaient les murs blancs, les escaliers suspendus, les ascenseurs vitr�s. L�espace, tout en hauteur, s��levait sur plusieurs �tages et collait parfaitement � l�expression � tour d�ivoire �.</p><p>Shampooing se dirigeait d�j� vers un fauteuil libre, se frottant les mains � l�id�e du roupillon � venir.</p><p>��Tu viens avec moi, avertit Janusz.</p><p>��O� ?</p><p>��On va commencer par les journaux.</p><p>Janusz consulta les archives num�ris�es de la presse r�gionale sur une borne interactive. Une rapide recherche lui fournit une s�rie d�articles � propos d�un deltaplaniste retrouv� mort dans la calanque de Sormiou le 17�d�cembre 2009. Selon les papiers, plut�t brefs, l�homme n��tait pas identifi�. On ne connaissait pas non plus les circonstances de son accident. Janusz chercha encore. Il ne trouva pas d�autres articles.</p><p>Il se demandait par quel tour de magie le commandant Jean-Luc Crosnier avait r�ussi � �touffer l�affaire. En tout cas, son groupe d�enqu�te avait pu bosser en toute tranquillit�. Il �tendit encore sa recherche mais ne trouva rien de plus. Il se d�connecta.</p><p>En r�alit�, il en savait d�j� beaucoup plus sur l�affaire que tous les journaux du Sud-Est r�unis. Durant le trajet vers la biblioth�que, en m�tro, il avait lu le rapport d�autopsie de Claudie. Pas de scoop � l�horizon mais quelques pr�cisions. Surtout une : vingt-quatre heures apr�s l�autopsie proprement dite, l�analyse toxicologique avait r�v�l� une dose massive d�h�ro�ne dans le sang de Tzevan Sokow. Exactement comme Philippe Duruy.</p><p>Il leva les yeux, cherchant le d�partement Mythologie. Une coursive tournait autour de chaque �tage et affichait ses th�mes et disciplines gr�ce � de grandes enseignes, noir sur blanc.</p><p>��On monte au troisi�me, fit Janusz en rep�rant le panneau : <strong>3 CIVILISATION</strong>.</p><p>Ils prirent l�escalier suspendu. Janusz observait la population. Des �tudiants travaillaient autour de grandes tables �clair�es par des esp�ces d�orchid�es de lumi�re. D�autres potassaient dans des fauteuils, le long des murs. D�autres furetaient parmi les rayonnages. La moyenne d��ge tournait autour de 20 ans.</p><p>Toutes les couleurs �taient repr�sent�es. Des Blancs dissip�s, partag�s entre leurs bouquins et leur t�l�phone portable. Des Noirs � l�air concentr�, indiff�rents au monde ext�rieur. Des Asiatiques qui ricanaient entre eux, se poussant des coudes. Des Maghr�bins portant la barbe et la calotte blanche de pri�re, recueillis devant leurs livres. La tour d�ivoire �tait aussi une tour de Babel.</p><p>Janusz se sentait en terrain de connaissance. Le d�cor moderne, les livres, l�atmosph�re studieuse lui paraissaient familiers. Lui aussi, � un moment de sa vie, avait us� ses apr�s-midi dans des lieux de ce genre.</p><p>Troisi�me �tage. <strong>MYTHOLOGIE 291.1. RELIGIONS DE L�ANTIQUIT� 292</strong>.</p><p>Il commen�a � parcourir le dos des livres et se rendit compte qu�il savait ce qu�il cherchait. <emphasis>La Biblioth�que historique</emphasis> de Diodore de Sicile. Livre�IV. Les <emphasis>M�tamorphoses</emphasis> d�Ovide. Livres�VII et�VIII. Il avait donc d�j� effectu� ces recherches. Une pouss�e d�angoisse lui bloqua le c�ur. <emphasis>�tait-il le tueur ?</emphasis></p><p>Non. Ces connaissances appartenaient � sa culture g�n�rale. Aux c�t�s de ses �tudes de m�decine, il avait sans doute suivi une formation d�histoire ou de philosophie. D�ailleurs, il pouvait r�citer par c�ur les biographies des deux auteurs. Diodore �tait un historien grec vivant sous le r�gime romain au I<sup>er</sup> si�cle avant notre �re. Ovide un po�te latin, n� juste avant le d�but de l��re chr�tienne, chass� de Rome pour avoir �crit <emphasis>L�Art d�aimer</emphasis>, consid�r� comme immoral.</p><p>Il attrapa les deux bouquins ainsi que d�autres essais portant sur ces �uvres. Il chercha une place, rep�ra Shampooing qui dormait au fond d�une all�e, choisit lui-m�me un fauteuil dans un coin, loin des tables. Il sortit son carnet et plongea dans les pages, � la recherche du Minotaure.</p><p>Rien de neuf sous le soleil. Janusz nota seulement un d�tail. Cette l�gende �tait marqu�e par une sorte de mal�diction taurine. Le roi Minos �tait d�j� le fils d�un taureau puisque Zeus, pour s�duire Europe, avait pris la forme de cet animal. Ensuite, l��pouse de Minos avait �t� charm�e � son tour par un taureau. Puis avait donn� naissance � un monstre, mi-homme, mi-bovin. Une sorte de g�ne animal courait donc au fil de ce mythe.</p><p>Ce d�tail signifiait-il quelque chose pour le meurtrier ? Janusz remarqua un autre fait. L�histoire du Minotaure �tait li�e � celle d�Icare. Icare �tait le fils de D�dale, qui n��tait autre que l�architecte personnel de Minos, concepteur du labyrinthe du monstre. C��tait lui aussi qui avait inspir� � Ariane l�astuce du fil�</p><p>En fait, l�histoire d�Icare et de D�dale constituait la suite de celle du Minotaure. Minos, furieux d�apprendre que son architecte avait particip� � l��vasion de Th�s�e, d�cida de l�enfermer dans son propre Labyrinthe, avec son fils Icare. C�est de cette prison que le p�re et le fils s��taient �chapp�s, en se confectionnant des ailes avec de la cire et des plumes�</p><p>Qu�y avait-il � d�chiffrer � travers ces contes ? Pourquoi le tueur les avait-il choisis ? Il ne suivait pas la chronologie puisqu�il avait tu� Icare avant le Minotaure. Avait-il commis d�autres meurtres, inspir�s par d�autres l�gendes ? Fermant son bloc, Janusz fut frapp� par un autre point commun entre les deux mythes. Il s�agissait, chaque fois, d�un p�re et de son fils. Minos et le Minotaure. D�dale et Icare. Un p�re puissant ou exp�riment�. Un fils monstrueux ou maladroit.</p><p>L�assassin avait-il choisi ces mythes � cause de cette relation p�re-fils ? Cherchait-il � d�livrer un message ? �tait-il un fils monstrueux ? Ou au contraire un p�re d�lirant, qui s�acharnait sur des enfants de substitution � ses victimes ?</p><p>Janusz regarda l�horloge de la salle. 16 heures. La nuit tombait. Il s�en voulut d�avoir perdu des heures pr�cieuses dans ces bouquins. Il aurait mieux fait de s�atteler tout de suite � son autre mission : trouver Fer-Blanc, le t�moin au cerveau de m�tal.</p><p>Il rangea les livres dans le rayon en respectant l�ordre des cotes et se dirigea vers Shampooing qui dormait toujours. Il allait le r�veiller quand il tourna les talons et rejoignit le bureau d�accueil du d�partement. Deux jeunes femmes bavardaient � voix basse derri�re leur ordinateur.</p><p>Il se planta devant elles et les salua. Pas de grimace de d�go�t. Pas de recul. Un bon d�but.</p><p>��Excusez-moi�</p><p>��Oui ? demanda une des deux biblioth�caires, pendant que l�autre retournait � son clavier.</p><p>Janusz d�signa l�all�e 292 :</p><p>��Vous avez d�j� remarqu� un visiteur r�gulier dans ces parages ? dans les rayons de la mythologie et des religions de l�Antiquit� ?</p><p>��� part vous, personne.</p><p>��Vous voulez dire aujourd�hui ?</p><p>��Non. Aux derni�res f�tes de No�l. Vous �tiez mon seul habitu�.</p><p>Il se gratta le menton. Sa barbe avait la duret� du papier de verre.</p><p>��Excusez-moi�, r�p�ta-t-il plus doucement. J�ai des probl�mes de m�moire. Je� je suis venu souvent ?</p><p>��Tous les jours.</p><p>��Quand exactement ?</p><p>��� partir de la mi-d�cembre, je dirais. Puis vous avez disparu. Et vous revoil�.</p><p>Les �l�ments s�organisaient dans sa t�te. D�une fa�on ou d�une autre, � la mi-d�cembre, Janusz avait �t� inform� du meurtre d�Icare. Il �tait venu p�cher ici des informations sur le mythe dans le cadre de son enqu�te <emphasis>sur</emphasis> l�assassin. Ensuite, le 22�d�cembre, il avait �t� agress� par les zonards. Il avait alors quitt� Marseille. Et s��tait transform� en Mathias Freire.</p><p>Janusz salua d�un sourire la biblioth�caire. Mais le sourire s�adressait � lui-m�me. Il marchait exactement dans ses propres traces. Il �tait l�homme qui vivait sa vie � l�envers.</p></section><section><title><p>52</p></title><p>Le juge Le Gall avait la grosse t�te.</p><p>Ce n��tait pas une fa�on de parler mais un fait physique. Son cr�ne �tait si large que ses oreilles s�alignaient presque dans l�axe des �paules. Il avait des traits simiesques, un nez �pat�, une bouche �paisse et de grosses lunettes qui accentuaient encore l�effet de difformit�. Ana�s se sentait � l�abri de toute tentation.</p><p>Depuis trente minutes, elle essayait de lui expliquer les tenants et les aboutissants de l�affaire du Minotaure � le magistrat n�avait pas eu le temps de lire son rapport. Les liens entre le crime de la gare et le double meurtre de la plage de Gu�thary. L�implication et la fuite de Mathias Freire, psychiatre � Bordeaux, qui avait �t� clochard � Marseille fin 2009. Le soup�on qui planait sur deux hommes v�tus de manteaux noirs, utilisant un fusil militaire H�cate�II, conduisant un Q7 soi-disant vol� � la soci�t� de gardiennage ACSP.</p><p>Le juge ne bronchait pas. Impossible de dire ce qu�il pensait.</p><p>Soit il ne comprenait rien, soit il n�avait pas envie de se compliquer la vie.</p><p>��Tout ce que je vois, conclut-il, c�est que le suspect n��1 dans cette affaire�</p><p>��Le t�moin.</p><p>��Le t�moin, si vous voulez, a pris la fuite et que vous ne l�avez toujours pas retrouv�.</p><p>��Il a �t� rep�r� � Marseille. J�ai contact� l�-bas les services de police. Tout le monde est sur le coup. Il ne peut pas nous �chapper.</p><p>Ce n�est pas du tout ce qu�on lui avait dit mais elle privil�giait en cet instant la forme sur le fond. Elle voulait gagner la confiance du magistrat.</p><p>Il �ta ses lunettes d��caille et se massa les paupi�res :</p><p>��Pourquoi est-il retourn� l�-bas ? Plut�t curieux, non ?</p><p>��Peut-�tre a-t-il pens� que c��tait le dernier endroit o� on le chercherait. Ou peut-�tre a-t-il une raison intime de le faire.</p><p>��Quelle raison ?</p><p>Ana�s ne r�pondit pas. Trop t�t pour sortir du bois avec ses hypoth�ses.</p><p>��Concr�tement, reprit le magistrat en rechaussant ses lunettes, qu�est-ce que vous comptez faire ?</p><p>Elle prit son ton de petit soldat de la R�publique :</p><p>��Je veux me rendre � Marseille afin de participer aux recherches aff�rentes � notre t�moin principal dans ce dossier.</p><p>��C�est vraiment votre r�le ?</p><p>��J�ai parl� avec Jean-Luc Crosnier, le chef de groupe du commissariat de l��v�ch�. Il est d�accord avec moi : je peux l�aider. Je connais le fugitif.</p><p>��C�est ce qu�on m�a dit, oui.</p><p>Ana�s ne releva pas l�allusion.</p><p>Elle prit son souffle pour mitrailler :</p><p>��Monsieur le juge, � Bordeaux, l�enqu�te pi�tine. Nous avons visionn� tous les films des cam�ras de s�curit�. Nous avons interrog� les sans-abri pouvant avoir crois� Philippe Duruy, la victime. Nous avons cherch� la trace de son chien. Nous avons suivi la piste de la nourriture qu�il lui donnait, remont� l�origine de ses v�tements, les fili�res qu�il utilisait pour trouver sa drogue. Nous avons ratiss� la gare, les rep�res de clochards, le moindre angle mort de la ville. Nous avons �tudi� les stocks d�Imalgene, l�anesth�sique pour animaux utilis� par le tueur, � 500 kilom�tres � la ronde de Bordeaux� Tout cela pour obtenir un double z�ro. Nous avions un t�moin indirect, Patrick Bonfils, pr�sent sur les lieux de la sc�ne d�infraction. Il a �t� abattu avec sa femme� Voil� o� nous en sommes. Pas de t�moins. Pas d�indice. Aucune piste. La seule chose que nous poss�dons, ce sont les empreintes de Mathias Freire, alias Victor Janusz, sur les rails de la fosse de maintenance. Mon groupe peut poursuivre ses investigations � Bordeaux mais mon devoir est de me rapprocher de Freire. Et Freire est � Marseille.</p><p>Le juge croisa les bras et la consid�ra en silence. Impossible de lire derri�re ses verres. Ana�s aurait bien bu un verre d�eau mais n�osa pas le demander.</p><p>Le d�cor prit une soudaine mat�rialit�. Le Gall avait enti�rement r�am�nag� son bureau, �liminant les habituels classeurs en PVC, les bureaux en ferraille, la moquette acrylique. Il les avait remplac�s par des objets d�une autre �poque : �tag�res de bois verni, chaises couvertes de feutre, tapis de laine� Un bureau de notaire du d�but du si�cle dernier.</p><p>Curieusement, malgr� son nez bouch�, elle sentait aussi une odeur d�encens qui br�lait quelque part. Ce parfum �tait comme un visage cach� du juge, discr�tement r�v�l�. �tait-il bouddhiste ? Passionn� de trekking en Himalaya ?</p><p>Le magistrat ne reprenait toujours pas la parole. Elle sentit qu�elle devait passer la vitesse sup�rieure. Toujours assise, elle s�accouda au bureau et changea de ton :</p><p>��Monsieur le juge, on va pas se raconter d�histoires. On joue gros dans cette affaire, vous et moi. Nous sommes jeunes. Tout le monde nous attend au tournant. Alors faites-moi confiance. D�un c�t�, on a un meurtre rituel commis par un cingl� � Bordeaux. De l�autre, un double meurtre au Pays basque. Le seul lien entre ces deux affaires est Mathias Freire, alias Victor Janusz. C�est mon r�le d�aller le d�nicher l� o� il se trouve. Donnez-moi deux jours � Marseille !</p><p>Le magistrat eut un sourire d�sagr�able. Il paraissait s�amuser de la passion d�Ana�s � de son impertinence d�adolescente. Chacun la jouait selon son strict r�pertoire.</p><p>��Votre id�e, c�est quoi au juste ? � part Freire, vous comptez trouver autre chose � Marseille ?</p><p>Ana�s se redressa et sourit. Pour la premi�re fois, elle surprit � travers les lunettes de Le Gall l�intelligence qui lui avait permis de r�ussir tous ses examens et d��tre assis derri�re ce bureau aujourd�hui.</p><p>��Je pense que Janusz fuyait d�j� � Marseille. Il avait peur. En m�me temps, je pense qu�il �tait aussi sur la trace de quelque chose.</p><p>��Quoi ?</p><p>��Je ne sais pas. Un autre meurtre peut-�tre.</p><p>��Je ne comprends pas. Il tue ou il enqu�te ?</p><p>��Les deux solutions sont possibles.</p><p>��Vous avez entendu parler d�un autre homicide ? Vous pensez � un tueur en s�rie ?</p><p>Ana�s balaya l�espace de ses deux mains : elle d�testait ces mots. Et il �tait trop t�t pour aller aussi loin.</p><p>��Vous avez consult� le SALVAC ? insista le magistrat.</p><p>��Bien s�r. J�ai appel� aussi le Fort de Rosny. Aucun r�sultat. Mais �a d�pend tellement des crit�res de saisie et�</p><p>���a va. Je connais. D�o� sortez-vous toutes ces suppositions ?</p><p>Elle aurait pu tourner mille phrases ronflantes. Elle ass�na la v�rit� brutale.</p><p>��Mon instinct.</p><p>Le juge l�observa encore de longues secondes. De petit notaire, il commen�ait � ressembler � un bouddha lisse et ind�chiffrable. Enfin, il expira un long souffle et souleva son sous-main en cuir. Il en sortit une feuille blanche. Elle pouvait apercevoir le grammage �pais, noble et soyeux. Du papier � l�ancienne. Celui qu�on utilise pour lancer des invitations au bal ou des refus de gr�ce.</p><p>��Qu�est-ce que vous faites ?</p><p>��Je vous d�tache, capitaine.</p><p>Sa m�choire fr�mit :</p><p>��Je� je suis dessaisie ?</p><p>��D�-ta-ch�e, fit-il en s�parant les syllabes. Je parle fran�ais ? Je vous envoie � Marseille. Article 18 du Code p�nal, alin�a 4. Un juge d�instruction peut d�p�cher l�enqu�teur partout en France, si cela est utile � � la manifestation de la v�rit� �.</p><p>Elle sentit que quelque chose clochait. <emphasis>Trop facile</emphasis>.</p><p>��Mon �quipe poursuit l�enqu�te ici ?</p><p>��Disons qu�elle va soutenir le nouveau responsable et son groupe.</p><p>C��tait donc �a. Le magistrat l�avait laiss�e parler mais les d�s �taient jet�s depuis le d�but. M�me Deversat, la veille, devait �tre au courant. Elle aurait pu gueuler, se r�volter, claquer la porte, mais au fond, elle s�en moquait. Foncer � Marseille : c��tait tout ce qui comptait.</p><p>��Qui est le nouveau responsable de l�enqu�te ?</p><p>��Mauricet. Il poss�de une solide exp�rience.</p><p>Ana�s ne put s�emp�cher de sourire. Au central, on surnommait Mauricet le � croque-mort � parce qu�il avait toujours cherch� des postes proches des cimeti�res. Trente ans de service � arrondir ses fins de mois avec des constatations de d�c�s � un commissaire touche une prime � chaque constatation. Pas vraiment le flic vif et rapide capable de traquer un tueur dou� d�une intelligence sup�rieure.</p><p>Il poussa la feuille vers elle. Au moment o� elle allait l�attraper, il laissa retomber sa main dessus.</p><p>��Ces deux hommes en noir, les tireurs du Pays basque, qu�est-ce que vous en pensez ?</p><p>Ana�s songea au seul indice qu�elle avait gard� pour elle. Le nom de M�tis, groupe chimique et pharmaceutique, peut-�tre li� au double meurtre du p�cheur et de sa compagne.</p><p>��Rien pour le moment, mentit-elle. Sinon que l�affaire est beaucoup plus large qu�on pourrait le penser.</p><p>��Large dans quel sens ?</p><p>��Trop t�t pour le dire, monsieur le juge.</p><p>Il l�cha la feuille. Elle l�attrapa et la relut. Son passeport pour le sud-est de la France. Elle fourra le document dans sa poche. L�odeur d�encens donnait un �trange caract�re religieux � la sc�ne.</p><p>��Deux jours, conclut Le Gall en se levant. � compter de demain vendredi. Vous me ramenez Mathias Freire dans ce bureau lundi, avec des menottes au poing et des aveux sign�s. Sinon, ce n�est pas la peine de revenir.</p></section><section><title><p>53</p></title><p>��Tu t�es fait avoir. Moi j�te l�dis : tu t�es fait avoir.</p><p>Depuis deux heures, Shampooing assommait Janusz avec sa litanie alors qu�ils cherchaient Fer-Blanc � travers Marseille, sans le moindre r�sultat.</p><p>��Fer-Blanc, y doit �tre mort et enterr� depuis longtemps. Personne l�a vu depuis des mois. Claudie a d� voir passer son cadavre � la morgue et il a invent� cette histoire pour te soutirer du fric. T�as achet� les confessions d�un mort !</p><p>Janusz marchait sans r�pondre. Il n��tait pas loin de penser comme Shampooing mais il ne voulait pas s�abandonner au d�sespoir. Sinon, il se laissait choir sur le trottoir et attendait qu�on l�arr�te. Fer-Blanc, c��tait sa derni�re chance d�avancer.</p><p>Ils �taient retourn�s au Club Pernod : pour rien. Ils avaient fait un crochet par la place Victor-Gelu. Personne n�avait vu Fer-Blanc depuis des lustres. Ils avaient remont� la Canebi�re et s��taient arr�t�s � l��glise des R�form�s. Sans r�sultat. Ils �taient repass�s au Th��tre du Gymnase, pour surprendre une nouvelle baston entre zonards. Ils s��taient enfuis sans poser de questions.</p><p>Ils marchaient maintenant en direction de l�Accueil de Jour Marceau, histoire de poser encore leurs questions et de prendre un caf� chaud. La nuit avan�ait, absorbant la clart� comme un papier buvard. Avec elle, Janusz sentait monter une angoisse irr�pressible. � chaque bruit de sir�ne, il sursautait. � chaque regard appuy�, il baissait la t�te. Les flics. Les tueurs. Les zonards de Bougainville� Ils �taient tous � sa recherche. Ils �taient tous sur le point de le trouver�</p><p>Enfin, ils travers�rent la porte d�Aix et rejoignirent le foyer Marceau. Les travailleurs sociaux avaient organis� un karaok�. � la vue des SDF qui �nonnaient des chansons de leur bouche �dent�e, Janusz recula sur le seuil.</p><p>��Vas-y, dit-il � Shampooing. Je t�attends dehors.</p><p>Il tremblait dans ses fringues, malgr� la chaleur de son corps en sueur � deux heures qu�ils marchaient sans s�arr�ter. Il se cala sous la vo�te qui donnait acc�s au foyer et relut, pour s�occuper, le rapport d�autopsie.</p><p>Du bruit attira son attention. � quelques m�tres de l�, un homme �tait assis, enfonc� dans l�obscurit�. Janusz plissa les yeux et d�tailla le personnage. Il portait un pull r�p� et un pantalon de pyjama macul�. Il �tait chauss� de deux sacs en plastique. Son visage �tait tr�s blanc, fa�on Pierrot. Mais un Pierrot qui se serait pris une d�rouill�e. La corn�e de son �il gauche �tait rouge. Un h�matome violac� gonflait sa joue.</p><p>��On est en train de se transformer, marmonna-t-il avec difficult�.</p><p>Il tenait � deux mains une bouteille de plastique gris. Janusz se dit qu�il buvait du white-spirit mais c��tait sans doute une marque de picrate qu�il ne connaissait pas.</p><p>��On s�transforme, mec.</p><p>��En quoi ? demanda Janusz machinalement.</p><p>��La ville, c�est une maladie, une l�pre�, continua l�autre comme s�il n�avait pas entendu. � force d�y tra�ner, on est contamin� par sa crasse, sa pollution, sa puanteur� On devient du goudron, du gaz d��chappement, de la gomme de pneus�</p><p>Janusz n�avait plus la force de chasser ce nouveau d�lire. La fatigue au contraire le rendait spongieux, perm�able. D�un coup, le gars lui apparut comme un oracle. Un Tir�sias de l�asphalte. Il regarda ses mains. Sa peau devenait d�j� du bitume. Sa respiration puait le dioxyde d�azote�</p><p>��Salut, Didou.</p><p>Shampooing venait d�appara�tre sur le seuil du foyer. L�autre ne r�pondit pas, se renfrognant derri�re sa bouteille.</p><p>��Tu l�connais ? fit Janusz.</p><p>��Tout le monde conna�t Didou. Y s�prend pour un voyant. (Il baissa la voix.) Mais c�est rien qu�un cingl� de plus. Sauf qu�il est dangereux. Y s�castagne avec tous ceux qui sont pas d�accord avec ses pr�dictions.</p><p>Mentalement, Janusz remercia Shampooing d�avoir remis, en quelques mots, les choses � leur place et balay� son hallucination. Il oublia le monstre en pyjama.</p><p>��T�as du neuf ? demanda-t-il.</p><p>��Que dalle. Pas plus d�Fer-Blanc que de beurre en branche. T�as pas faim ?</p><p>Shampooing avait retrouv� ses couleurs. Sans doute n�avait-il pas bu que du caf� au karaok�. Janusz mourait de faim mais il ne pouvait plus se permettre de r�der dans les soupes populaires�</p><p>Comme s�il pressentait ses craintes, Shampooing annon�a :</p><p>��Ce soir, on va au resto.</p><p>��Au resto, vraiment ?</p><p>��Presque !</p><p>Dix minutes plus tard, ils se trouvaient dans l�arri�re-cour d�un fast-food. Des effluves d�gueulasses graissaient l�air. Shampooing plongeait t�te la premi�re dans des conteneurs remplis de d�chets.</p><p>Janusz avait le c�ur dans la gorge. L�impasse lui rappelait le patio o� il s��tait renvers� du vin sur la t�te, la veille au matin. Il avait l�impression d�avoir v�cu un si�cle depuis ce bapt�me atroce.</p><p>Shampooing ressortit des poubelles les bras charg�s de victuailles sous plastique.</p><p>��Monsieur est servi ! ricana-t-il.</p><p>Il lui lan�a ses tr�sors, l�un apr�s l�autre, en �num�rant :</p><p>��Tomates ! Pain de mie ! Fromage ! Jambon !</p><p>Janusz les attrapait, partag� entre d�go�t et fringale.</p><p>��Rien que du bio ! conclut Shampooing.</p><p>Janusz ouvrit un sachet plastique et croqua dans une tranche de pain � peine d�congel�e. Il en �prouva une jouissance profonde. Une sourde reconnaissance de l�estomac. Il ouvrit d�autres sachets. D�vora du jambon, du fromage, des cornichons� � chaque bouch�e, il mesurait la profondeur de leur mis�re. Deux hommes accroupis, mangeant avec leurs doigts, en poussant des grognements. Des rats survivant dans les entrailles de la ville.</p><p>��Coca ?</p><p>Shampooing lui tendait un gobelet surmont� d�une paille bris�e. Il l�attrapa avec avidit� et but d�un trait. La vie revenait dans ses veines. La force dans ses muscles.</p><p>��O� on va dormir ? demanda-t-il pour rester dans les questions vitales.</p><p>��Va falloir la jouer fine, avec les zonards qui tra�nent et les flics qui vont faire la tourn�e des foyers�</p><p>La sollicitude de Shampooing lui fit plaisir � � moins qu�il ait le projet de lui trancher la gorge dans son sommeil.</p><p>��On va s�trouver un spot en plein air. J�en connais. Mais en f�vrier, c�est pas �vident. Le Samu ratisse tous les coins. Les flics aussi. Ils veulent personne dehors. Si y a un de nous qui cr�ve dehors, �a leur retombe sur la gueule.</p><p>La perspective de la nuit � la belle �toile lui fit penser aux zonards et � leur agression.</p><p>��Les mecs de Bougainville, tu sais dans quel quartier ils m�ont attaqu� ?</p><p>��� La Joliette, j�crois. Sur les docks.</p><p>��Qu�est-ce que je foutais l� ?</p><p>��Aucune id�e. D�ordinaire, tu restais plut�t aux Emma�s.</p><p>Emma�s. Janusz se fit la r�flexion qu�il n�avait toujours pas enqu�t� chez ceux qui le connaissaient le mieux. Maintenant, c��tait trop tard. Son portrait devait circuler dans tous les foyers. Une autre id�e germa dans sa t�te. Il fouilla dans ses poches et trouva la carte de visite de l�homme qu�il avait crois� dans le train de Biarritz.</p><cite><subtitle>DANIEL LE GUEN</subtitle><subtitle>COMPAGNON EMMA�S</subtitle><subtitle>06�17�35�44�20</subtitle></cite><p>��O� je peux trouver une cabine t�l�phonique ?</p></section><section><title><p>54</p></title><p>Dans la journ�e, la porte d�Aix ressemblait � un souk africain. Maintenant, tout �tait d�sert. Les marchands ambulants avaient pli� boutique. Les rideaux de fer �taient tir�s. Le sol �tait jonch� de plumes de poulet, d��corces de fruits, de papiers gras. Des odeurs d�ordures vari�es planaient dans la nuit noire, travers�e par des fant�mes plus noirs encore. Des femmes voil�es, des racailles � capuche�</p><p>��Faut s�magner, grogna Shampooing. Le mistral se l�ve.</p><p>Une cabine �tait plant�e pr�s de l�arc de triomphe, au centre de la place, cach�e parmi les pins du parc : parfait pour lui. Shampooing donna � Janusz une carte t�l�phonique en �change d�un billet de 10.</p><p>��J�vais refaire le plein, fit le chauve en se dirigeant vers une �picerie arabe encore ouverte.</p><p>Janusz plongea dans la cabine et composa le num�ro de Le Guen. Il prit conscience du vent, de plus en plus violent. Les pins mugissaient autour de lui. Les vitres tremblaient. Les rainures laissaient filtrer un souffle glac� et humide.</p><p>��All� ?</p><p>��Daniel Le Guen ? Je suis Victor Janusz. Vous vous souvenez de moi ?</p><p>��Bien s�r. On s�est vus il y a deux jours dans le train de Biarritz.</p><p>��Je voulais m�excuser� Mon attitude de l�autre fois� Je� J�ai des probl�mes de m�moire.</p><p>��Parfois, il est bon de ne pas se rappeler.</p><p>Il raffermit sa voix. Il n�avait pas besoin de compassion.</p><p>��Je veux me souvenir au contraire. Vous m�avez connu au foyer Emma�s de Marseille, c�est �a ?</p><p>��Au foyer Pointe-Rouge.</p><p>��Vous vous souvenez de la date de mon arriv�e ?</p><p>��Tu es arriv� � la fin du mois d�octobre.</p><p>��Je connaissais d�j� Marseille ?</p><p>��Non. Tu avais l�air compl�tement� perdu.</p><p>Janusz parla plus fort :</p><p>��D�o� je venais ?</p><p>��Tu ne nous l�as jamais dit.</p><p>��Sur mon comportement, qu�est-ce que vous pouvez me dire ?</p><p>Il criait maintenant pour couvrir le raffut des rafales.</p><p>��Tu es rest� avec nous deux mois. Tu travaillais au tri, � la vente. Tu dormais au foyer. T��tais un gars s�rieux, silencieux. Sans aucun doute surqualifi� pour les petits boulots qu�on te filait. Au d�but, tu souffrais d�amn�sie. Progressivement, tu t�es reconstitu�. Je veux dire : mentalement. Tu as retrouv� ton nom. Victor Janusz. Mais tu es toujours rest� discret sur ton pass�. Comment tu en �tais arriv� l�. Pourquoi tu avais atterri � Marseille, etc.</p><p>��Il n�y a jamais eu de probl�mes avec moi ?</p><p>��Oui et non� Au milieu du mois de d�cembre, tu as commenc� � dispara�tre. Des journ�es enti�res. Parfois la nuit.</p><p>��Je buvais ?</p><p>��Tu ne revenais jamais tr�s frais, en tout cas.</p><p>Janusz songea au meurtre de Tzevan Sokow. Survenu � la mi-d�cembre.</p><p>��Vous savez o� j�allais quand je disparaissais ?</p><p>��Non.</p><p>��Quand j�ai quitt� le foyer, qu�est-ce que j�ai dit ?</p><p>��Rien. Il y a eu cette histoire de bagarre, fin d�cembre� On a �t� te chercher chez les flics, � l��v�ch�. Deux jours apr�s, tu disparaissais pour de bon.</p><p>��Sur la bagarre, j�ai donn� des d�tails ?</p><p>��Non. Ni aux keufs, ni � nous. Tu �tais ferm� comme une tombe.</p><p>Le Guen ne croyait pas si bien dire. D�un coup, la migraine monta sous son cr�ne. Derri�re l��il gauche, le point de douleur r�apparut� En �cho, le vent hurlait toujours, giflait la cabine qui grelottait sur place.</p><p>��Mes petits boulots, c��tait quoi ?</p><p>��Je sais plus trop. Vers la fin, tu t�occupais de notre stand de vente de v�tements. Tu bossais aussi � l�atelier o� on recoud les fringues. Tu voulais surtout pas t�occuper des disques ni des livres. Rien d�artistique.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Tu paraissais� traumatis� de ce c�t�-l�.</p><p>��Traumatis� ?</p><p>��� mon avis, avant d��tre un sans-abri, tu avais �t� un artiste.</p><p>Janusz ferma les yeux. La souffrance frappait plus intens�ment � chaque mot� Il sentait qu�il fr�lait celui qu�il avait �t� <emphasis>avant</emphasis> Janusz. Et cette perspective, pour une raison inconnue, lui faisait mal.</p><p>��Quel� quel genre d�artiste ? balbutia-t-il.</p><p>��Un peintre, � mon avis.</p><p>��Comment vous le savez ?</p><p>��� cause de ton allergie� Tu refusais d�approcher tout ce qui pouvait ressembler � un tableau ou � un album. Pourtant, j�ai remarqu� que tu t�y connaissais. Une fois ou deux, t�as utilis� des termes techniques, comme quelqu�un qui aurait pratiqu�.</p><p>L�information se diluait en lui comme une nappe de mazout. Pas la moindre r�miniscence mais une terreur vague, qui l�enveloppait, l�engluait�</p><p>��Un jour, continuait l�autre, un de nos compagnons a feuillet� devant toi une anthologie de peinture illustr�e. Tu es devenu livide. � un moment, tu as violemment plaqu� ta main sur la reproduction d�un tableau et tu as articul� entre tes dents : � Plus jamais �a. � Je m�en souviens tr�s bien.</p><p>��Vous vous souvenez de quel tableau il s�agissait ?</p><p>��Un autoportrait de Courbet.</p><p>��Si j��tais un artiste, vous n�avez pas cherch� � savoir s�il existait quelque part des �uvres sign�es Janusz ?</p><p>��Non. D�abord, parce que je n�en avais pas le temps. Ensuite, parce que je savais que si ces toiles existaient, elles porteraient un autre nom.</p><p>La cabine hurlait de tous c�t�s. La vibration des vitres s�intensifiait.</p><p>D�un coup, il comprit que Le Guen <emphasis>savait</emphasis>.</p><p>��Avant d��tre Janusz, confirma-t-il, tu �tais quelqu�un d�autre. Comme apr�s avoir �t� Janusz, tu t�es fait appeler Mathias Freire.</p><p>��Comment vous connaissez ce nom ?</p><p>��Tu me l�as donn� dans le train.</p><p>��Et vous vous en souvenez ?</p><p>��J�aurais du mal � l�oublier. Je reviens de Bordeaux. L�-bas, ce nom et ton visage passent en boucle aux informations r�gionales.</p><p>��Vous� vous allez me d�noncer ?</p><p>��Je ne sais m�me pas o� tu te trouves.</p><p>��Vous m�avez connu � l��poque, g�mit-il. Vous pensez que je suis coupable ? que je serais capable de tuer un homme ?</p><p>Le Guen ne r�pondit pas tout de suite. Son calme contrastait avec la panique de Janusz.</p><p>��Je ne peux pas te r�pondre, Victor. Soup�onner qui ? Le peintre que tu as sans doute �t� avant Marseille ? Le clochard renferm� que j�ai connu � Pointe-Rouge ? Le psychiatre que j�ai crois� dans le train ? La seule chose que tu dois faire, c�est te rendre � la police. Te faire soigner. Les m�decins te permettront de mettre de l�ordre dans tes personnalit�s. De revenir � ta premi�re identit�. Elle seule compte. Et pour cela, tu as besoin d�aide.</p><p>Janusz sentit la col�re revenir dans ses veines. Le Guen avait raison mais il ne voulait pas entendre �a. Il allait le rembarrer quand un choc le fit sursauter. Shampooing �crasait sa gueule pel�e contre la vitre.</p><p>��Magne-toi ! Le mistral est l� ! Faut vite qu�on s�trouve une planque avant de geler sur place !</p></section><section><title><p>55</p></title><p>��Commandant Martenot. Je peux vous parler ?</p><p>��Pas de probl�me. Je suis en route pour Marseille.</p><p>Au volant de sa Golf, Ana�s tenait son mobile coinc� contre son oreille. Il �tait pr�s de 20 heures. Elle roulait � fond sur l�autoroute en direction de Toulouse. 220 kilom�tre-heure. Elle emmerdait les radars. Elle emmerdait les gendarmes. Elle emmerdait Le Gall, Deversat et toute leur clique de merde.</p><p>��J�ai enfin les r�sultats de l�autopsie.</p><p>Patrick Bonfils et Sylvie Robin avaient �t� tu�s le 16�f�vrier, � 10 heures du matin. On �tait le 18. Il �tait 20 heures.</p><p>��C�est la grande rapidit�, fit-elle s�chement.</p><p>��Il y a eu un contretemps.</p><p>��Sans blague ?</p><p>Martenot marqua une pause. Ana�s comprit qu�elle devait cesser ce petit jeu. Rien n�obligeait l�officier � l�appeler. Surtout pas maintenant que Mauricet avait repris les r�nes officielles du dossier.</p><p>��Qu�est-ce qui ressort ? demanda-t-elle plus calmement.</p><p>��Le l�giste confirme ce qu�on savait d�j�. Les balles qui ont tu� Patrick Bonfils et Sylvie Robin sont de calibre 12,7. L�arme utilis�e est un fusil H�cate�II.</p><p>��On peut remonter jusqu�au fusil ?</p><p>Un temps, encore. Le commandant choisissait ses mots avec soin.</p><p>��Non. Selon les experts, tout ce qu�on peut faire, c�est confirmer que l�arme est la bonne si on met la main dessus. Les fusils H�cate sont r�pertori�s en France. Mais vu le contexte, celui-ci peut provenir de n�importe o�.</p><p>��Parlez-moi des blessures.</p><p>��Professionnelles, elles aussi. Patrick Bonfils et Sylvie Robin ont �t� touch�s trois fois chacun. Une balle dans la t�te, deux dans le c�ur ou dans la r�gion thoracique. Je me suis renseign�. M�me dans notre arm�e, il y a actuellement peu de tireurs capables d�un tel exploit � cette distance.</p><p>���a r�duit la liste de suspects, non ?</p><p>Martenot h�sitait de nouveau. Chez les soldats, on lave son linge sale en famille. C��tait pour cette raison que le rapport d�autopsie avait mis si longtemps � sortir. Il avait d� �tre d�abord soumis � un bataillon d�officiers, d�experts, de strat�ges. Une contre-commission avait d� se livrer � une nouvelle autopsie, � une �tude de l�angle de tir, � une analyse d�taill�e des douilles�</p><p>Ana�s avait toujours les yeux riv�s sur les quatre voies �clair�es par ses phares. Vision psalmodique, convulsive, des lignes blanches discontinues. Elle avait l�impression de voler la route � la nuit.</p><p>��L�autopsie nous apprend autre chose sur ces meurtres ?</p><p>��Oui.</p><p>Elle avait pos� la question pour la forme. Elle n�escomptait pas une r�ponse positive. Elle attendait la suite mais Martenot conservait le silence.</p><p>��Qu�est-ce qui se passe ?</p><p>��Le corps de Patrick Bonfils porte une mutilation �trange. Une blessure au visage que le ou les tueurs ont effectu�e apr�s l�avoir abattu.</p><p>Ana�s se livra � une reconstitution mentale. Le sniper avait abattu Bonfils et sa compagne puis manqu� Mathias Freire. Avec son complice, il s��tait lanc� � sa poursuite. Entre-temps, des p�cheurs s��taient pr�cipit�s, apercevant les victimes sur la plage. Les tueurs n�avaient donc pas pu revenir pr�s du corps de Bonfils et pratiquer la mutilation.</p><p>Elle posa sa question sous un autre angle :</p><p>��Quand nous nous sommes vus � Gu�thary, vous ne m�en avez pas parl�.</p><p>��Je ne le savais pas.</p><p>��Vous n�aviez pas vu les corps � la morgue ?</p><p>��Bien s�r que si.</p><p>��Vous n�avez pas remarqu� cette mutilation au visage ?</p><p>��Je ne l�ai pas remarqu�e parce qu�elle n�existait pas. Pas encore.</p><p>��Je ne comprends pas.</p><p>��La mutilation a �t� faite <emphasis>apr�s</emphasis>. Dans la soir�e du 16�f�vrier. Quand je vous ai rencontr�e, je n��tais pas au courant.</p><p>Ana�s se concentrait sur la route. Ce qu�elle devinait �tait de la pure folie.</p><p>��Vous voulez dire qu�on est venu � l�institut m�dico-l�gal, dans la soir�e, pour d�grader le visage de la victime ?</p><p>��Exactement.</p><p>��O� est l�IML ?</p><p>��� Rangueil, pr�s de Toulouse.</p><p>��De quelle nature est la mutilation ?</p><p>��L�agresseur a ouvert le nez de Bonfils dans le sens de la hauteur. Il a pr�lev� l�os nasal ainsi que le cartilage triangulaire et le cartilage alaire. Tout ce qui participe � la forme du nez.</p><p>Ana�s maintenait son pied sur l�acc�l�rateur. La vitesse lui permettait de rester compacte, focalis�e. Sa gorge �tait s�che. Ses yeux br�laient. Mais son esprit tournait � plein r�gime. La lenteur du rapport d�autopsie n�avait rien � voir avec une contre-expertise militaire.</p><p>��Qui vous dit que ce sont les tueurs qui sont revenus ?</p><p>��Qui d�autre ?</p><p>��Pourquoi auraient-ils pris ce risque ? Pourquoi voler ces os ?</p><p>��Je ne sais pas. Pour moi, ce sont des chasseurs. Ils sont revenus voler ces fragments comme des troph�es.</p><p>��Des troph�es ?</p><p>��Durant la guerre du Pacifique, les soldats am�ricains pr�levaient les dents ou les oreilles de leurs victimes japonaises. On taillait des coupe-papier dans des f�murs ou des tibias humains.</p><p>Le d�bit du gendarme s��tait acc�l�r�. Il paraissait � la fois terrifi� et fascin� par ces pr�dateurs furtifs et invisibles.</p><p>��� quelle heure s�est produite leur� intervention ?</p><p>��Aux environs de 20 heures. Les corps �taient partis du Centre hospitalier de Bayonne � 17 heures. Ils venaient d�arriver � Rangueil. Visiblement, la morgue n��tait pas surveill�e.</p><p>Ana�s ne pouvait imaginer des types, capables d�atteindre une cible � plus de cinq cents m�tres � des m�thodes et des comp�tences professionnelles �, prendre de tels risques pour r�cup�rer une poign�e d�os. Des troph�es, vraiment ?</p><p>��Qui savait que les corps seraient transf�r�s � la morgue de Rangueil ?</p><p>��Tout le monde : c�est le seul Institut m�dico-l�gal de la r�gion.</p><p>��� quelle heure �taient cens�es commencer les autopsies ?</p><p>��Aussit�t apr�s l�arriv�e des corps. Je ne sais pas comment les agresseurs se sont d�merd�s.</p><p>��Quelle arme ils ont utilis�e ?</p><p>��Un couteau de chasse, selon le l�giste. Avec une lame crant�e en acier.</p><p>��Vous avez interrog� le personnel de l�IML ?</p><p>Martenot c�da � la mauvaise humeur :</p><p>��Qu�est-ce que vous croyez qu�on fout depuis trois jours ? On a pass� au peigne fin toute la morgue. On a retrouv� une quantit� de microfragments organiques, ce qui n�est pas �tonnant dans un tel lieu. On a tout �tudi�, analys�, identifi�. Pas une seule empreinte inconnue. Pas un seul cheveu qui n�appartienne � un cadavre ou � un membre du personnel de l�IML. Ces types sont des fant�mes.</p><p>��Pourquoi m�appelez-vous maintenant ?</p><p>��Parce que je vous fais confiance.</p><p>��Vos sup�rieurs sont au courant pour ce coup de fil ?</p><p>��Ni mes sup�rieurs, ni le juge de Bayonne. Ni m�me le magistrat saisi pour le meurtre de Philippe Duruy.</p><p>��Le Gall ? Il vous a contact� ?</p><p>��Cet apr�s-midi. Je n�ai pas encore appel� Mauricet.</p><p>Ana�s sourit. Elle s��tait au moins trouv� un alli�.</p><p>��Merci.</p><p>��De rien. Celui qui a du nouveau rappelle l�autre.</p><p>��Entendu.</p><p>Elle raccrocha. Elle fixait les lignes discontinues. Fragmentaires, saccad�es, hypnotiques. Un film stroboscopique qui projetterait des images sans lien entre elles. Pourtant, un tableau revenait sans cesse dans ce maelstr�m. Un d�cor. Celui d�une boucherie o� fragments de chair et flaques de sang maculaient le carrelage blanc.</p><p>Dans son hallucination, la boucherie �tait humaine.</p></section><section><title><p>56</p></title><p>Janusz et Shampooing marchaient toujours contre le vent, direction sud-ouest. Le chauve connaissait un chantier au bout des docks, entre la cath�drale de la Major et le quartier du Panier. Une planque id�ale pour la nuit. Mais avant �a, il voulait r�cup�rer des cartons cach�s dans un conteneur de jardinier, pr�s de la Vieille-Charit�.</p><p>��Pour te faire un superpaddock !</p><p>Janusz suivait en pilotage automatique. La conversation avec Le Guen avait �t� le coup de gr�ce. Avant d��tre psychiatre, clochard, il avait donc �t� peintre � ou du moins artiste. Cette nouvelle information ne lui donnait pas l�impression d�avancer mais de sombrer dans un chaos priv� de centre de gravit�.</p><p>��C�est encore loin ?</p><p>��On arrive.</p><p>Il n�avait plus qu�une envie : s�endormir et ne plus se r�veiller. Un cadavre roul� dans ses haillons qui finirait enterr� dans un quelconque carr� des indigents. Une tombe anonyme entre celles de � Titi �, � La Chouette � et � Bioman �.</p><p>Janusz regarda autour de lui. Le d�cor avait chang�. Plus rien � voir avec les avenues qu�il arpentait depuis la veille. C��tait un imbroglio de ruelles qui rappelaient les villes de l�Italie du Sud � Naples, Bari, Palerme�</p><p>��O� on est ?</p><p>��Au Panier, mon gars.</p><p>Un nom apparut : <strong>RUE DES REPENTIES</strong>. Une boutique s�intitulait <strong>PLUS BELLE LA VIE</strong>. Il se souvint d�un feuilleton-fleuve que les patients de son unit� regardaient avec passion. La s�rie devait se d�rouler dans ce quartier.</p><p>Malgr� la fatigue, le froid, la peur, Janusz �prouva un sentiment de r�confort. Le lieu distillait une sorte d�intimit� bienfaisante. Du linge pendait aux fen�tres. Des lanternes brillaient comme des �toiles jaillies d�un autre �ge. Des blocs de climatisation achevaient de donner un air m�ridional, presque tropical, aux fa�ades.</p><p>Ils travers�rent des places, mont�rent des rues abruptes, s�engag�rent dans des corridors de pierre�</p><p>��C�est l� !</p><p>Shampooing d�signait un square. Il enjamba la cl�ture, plongea parmi les buissons et d�couvrit des conteneurs verts destin�s aux feuilles mortes et aux branches bris�es. Il en sortit des grands cartons pli�s.</p><p>��Ton lit, Jeannot ! Un �p�da trois couches !</p><p>Shampooing lui fourra les cartons sous les bras. Ils redescendirent des art�res raides comme des �chelles. Le mistral avait vid� la ville. Boulevard des Dames. Boulevard Schumann. Ils atteignirent l�autoroute sur�lev�e du littoral. Au-del�, c��taient les docks et la mer. Entre les deux, une grande trav�e s�ouvrait sur plusieurs m�tres de profondeur. Un chantier � ciel ouvert qui avan�ait sur plusieurs kilom�tres.</p><p>Ils long�rent la fosse. Shampooing balan�a la bouteille qu�il venait d��cluser et partit dans une tirade sur l�ennemi de cette nuit.</p><p>��Le mistral, t�y �chappes pas, hurla-t-il entre deux rafales. Y descend de la vall�e du Rh�ne pour nous tuer. Y te souffle dans la gueule 24 heures sur 24. Y te rentre sous la peau. Y te glace les os. Y va chercher ton c�ur sous tes c�tes pour le stopper net. D�s qu�il arrive � Marseille, on perd deux ou trois degr�s. Avec l�humidit� de la mer, c�t�un vrai pi�ge qui se referme sur toi pendant la nuit. Tu t�r�veilles en faisant des bonds de carpe sous tes cartons. Et si jamais il pleut, tu t�r�veilles pas !</p><p>Shampooing s�arr�ta d�un coup. Janusz baissa les yeux et vit ce qui l�attendait. Au fond de la saign�e du chantier, des formes bougeaient, s�agitaient, se soulevaient comme des plis � la surface d�une gigantesque douve. Janusz regarda mieux. Des hommes d�pliaient leurs sacs de couchage, leurs cartons, leurs b�ches. D�autres se r�chauffaient autour d�un brasero. Des rires, des grognements, des borborygmes s��levaient de la cavit�.</p><p>Ils allaient descendre quand Shampooing saisit le bras de Janusz :</p><p>��Planque-toi !</p><p>Le Jumpy du Samu social arrivait. Ils coururent derri�re une baraque de chantier. Deux hommes en combinaison plongeaient d�j� dans la fosse pour convaincre les fortes t�tes de les suivre. Ils offraient des cigarettes, la jouaient ami-ami�</p><p>��Les salopards, murmura Shampooing. Ils veulent tous nous mettre au chaud. Y z�ont trop peur d�avoir un Picard sur le dos.</p><p>��Un quoi ?</p><p>��Un Picard. Un clodo mort de froid.</p><p>Janusz, lui, aurait tout donn� pour �tre pris en charge. S�enfouir dans un lit, dans l�oubli, dans le sommeil�</p><p>��On s�casse, chuchota son compagnon. J�connais une autre planque.</p><p>Ils remont�rent l�avenue, fuyant les luminaires et les places trop �clair�es. Janusz mettait un pied devant l�autre, les yeux fixes. Il avait les bras t�tanis�s, les jambes raides. Shampooing ne connaissait pas une autre planque. Il les connaissait <emphasis>toutes</emphasis>. Sous les ponts. Les portails. Au fond des bouches de parking. Le moindre abri pisseux. Le moindre recoin d�asphalte.</p><p>Mais les places �taient d�j� prises. Chaque fois, ils d�couvraient des corps serr�s, des gueules cach�es sous des pans obscurs, des duvets d�chir�s, des couvertures trou�es.</p><p>Chacun pour soi et le vent contre tous.</p><p>Enfin, ils tomb�rent sur un autre gouffre o� un gigantesque conduit d��vacuation reposait dans la boue. Ils s�insinu�rent dans le tuyau, manquant de se ramasser plusieurs fois. Des dizaines d�hommes s�alignaient l�, �pousant la circonf�rence du cylindre.</p><p>��C�est bon pour les varices ! ricana Shampooing, faisant allusion aux pieds qui remontaient au fil de la courbe.</p><p>Ils enjamb�rent les corps. Se tenant � la paroi, Janusz crut se br�ler au contact du ciment glac�. Les odeurs de pisse, de pourriture planaient en nappes immobiles, cristallis�es. Il se cognait, tr�buchait, butait contre les autres. Des grognements, des insultes lui r�pondaient. Ni des ennemis, ni des compagnons de gal�re. Seulement des rats qui cohabitaient.</p><p>Ils trouv�rent une place. Shampooing cala au creux de la courbe ses sacs d�gueulasses. Janusz d�plia ses cartons, en se demandant � quel moment le tr�pan� allait tenter de lui faire la peau. Il plongea sous les emballages, en s�effor�ant d�imaginer qu�il s�agissait de draps et de couvertures. Il attrapa, comme toujours, son couteau commando et le serra sous le carton qui lui servait d�oreiller.</p><p>Il se jura, comme la veille, de ne dormir que d�un �il. Comme la veille, il sentit le sommeil d�ferler sur lui � la mani�re d�une lame de fond. Il r�sista. Aux portes du n�ant, il se concentra sur son enqu�te. Fer-Blanc �tait une impasse. Quoi d�autre ?</p><p>L�enqu�te des flics de Marseille. Ils tenaient plus d��l�ments concrets que ceux de Bordeaux. L�armature de deltaplane. La cire. Les plumes. Le tueur se les �tait bien procur�s quelque part et ce n��taient pas des produits ordinaires. Le d�nomm� Crosnier et son groupe avaient sans doute creus� la piste de chaque objet, chaque mat�riau. Avaient-ils d�got� quelque chose ?</p><p>Un nouveau projet suicidaire se forma dans sa t�te. Se procurer le dossier d�instruction. Tenter le coup d�s le lendemain matin. Il essaya d�imaginer une strat�gie mais le n�ant s�abattit sur sa conscience. Quand il ouvrit les yeux, il braquait son couteau vers les t�n�bres.</p><p>���a va pas, non ?</p><p>Shampooing se penchait sur lui. � travers les limbes du sommeil, il avait senti sa pr�sence. Sa menace. Ses r�flexes avaient fait le reste.</p><p>��T�es con ou quoi ? fit l�homme au bonnet. Tu vois pas qu�on est inond�s ?</p><p>Janusz se releva sur un coude. Il �tait � moiti� immerg�. Ses cartons flottaient pr�s de lui. Partout, la pluie cr�pitait. Des torrents de fange avaient p�n�tr� dans le conduit. Les clochards �taient d�j� debout, titubant, regroupant leurs paquetages.</p><p>��Magne-toi, fit le chauve en ramassant ses cabas. Si on reste l�, on va geler !</p><p>L�eau montait � vue d��il. Les sans-abri se d�tachaient sur la paroi convexe en ombres chinoises. Quelques-uns, trop bourr�s, ne bougeaient pas. On les ignorait. On jouait des coudes, on se poussait pour sortir du boyau. C��tait la panique, mais une panique lente, engourdie, poisseuse de boue et d�alcool.</p><p>Janusz rep�ra deux corps inanim�s dont les visages baignaient dans la tourbe. Il attrapa le premier par le col, le remonta, le pla�a contre la paroi circulaire. Il attaquait la m�me man�uvre avec le second quand Shampooing le saisit par l��paule.</p><p>��T�es malade ou quoi ?</p><p>��On peut pas les laisser l�.</p><p>��Mon cul. Faut s�tirer !</p><p>Le conduit se vidait de ses locataires. Des sacs flottaient � la surface de la flotte. Une pure vision de naufrage. Janusz t�ta le pouls des deux crevards. Leur carotide battait faiblement. Il balan�a une violente gifle au premier, puis au second. Aucune r�action.</p><p>Il repartit pour une tourn�e.</p><p>Enfin, les zombies s��brou�rent.</p><p>��Putain, magne-toi ! On va crever de froid !</p><p>Janusz h�sita encore une seconde puis embo�ta le pas � Shampooing. Ils remont�rent les flots de merde jusqu�� l�issue du tuyau. La boue leur montait � mi-cuisse. Janusz tr�bucha, tomba, se releva. Ils n��taient plus qu�� quelques m�tres de la sortie. Il lan�a un coup d��il aux deux clodos qui avan�aient � quatre pattes, hagards, comme des castors hallucin�s.</p><p>L�air libre. Ils se relev�rent. L�averse redoublait de violence. Un d�luge de mousson, vertical, obstin頗 sauf que l�eau �tait glac�e. Janusz mesura la nouvelle �preuve qui les attendait : dix m�tres de pente abrupte � remonter sans le moindre appui.</p><p>Ils s�attel�rent � la t�che, plongeant leurs doigts dans la falaise de boue. La pluie frappait leurs �paules. Le vent les freinait. Quand l�un tombait, l�autre le relevait, et vice versa. Progressivement, ils gagn�rent un m�tre apr�s l�autre. Enfin, Janusz parvint � saisir une tige de fer et � se hisser hors de la fosse, sans abandonner Shampooing qui battait des pieds dans le vide.</p><p>Ils jaillirent hors de la cavit� comme deux caillots de boue, crach�s par une blessure min�rale. Le chauve n�avait l�ch� ni son duvet ni ses cabas. Janusz allait le f�liciter quand son expression de terreur lui fit tourner la t�te.</p><p>Un groupe d�hommes les attendait. Ils n�avaient rien � voir avec les clochards du conduit. Cr�tes, dreadlocks, piercings, tatouages : ils portaient des blousons de toile satin�e ou des parkas militaires. Plusieurs d�entre eux tenaient des chiens au collier, pr�ts � bondir. Et surtout, des armes blanches, bricol�es, barbares, dont Janusz percevait tout le potentiel meurtrier.</p><p>Il ne fut pas �tonn� quand Shampooing murmura :</p><p>��Merde. Les mecs de Bougainville.</p></section><section><title><p>57</p></title><p>Ils coururent comme ils purent, entrav�s par les plis boueux de leurs v�tements. Leurs pas produisaient de lourds clapotis. Ils prirent � droite et tomb�rent sur une avenue rectiligne, compl�tement d�serte. � travers la pluie, Janusz voyait tressauter r�verb�res, fa�ades, trottoirs, fragments de ciel. Il risqua un coup d��il par-dessus son �paule. Les guerriers de Bougainville �taient pass�s au sprint, chiens en t�te. Sur cette art�re, ils n�avaient aucune chance de leur �chapper.</p><p>Janusz attrapa l�anorak de Shampooing et l�entra�na dans une rue � droite. Puis dans une autre � gauche. � une trentaine de m�tres, il aper�ut un escalier qui montait � l�assaut du Panier.</p><p>Ils �taient donc revenus sur leurs pas. Il d�signa les marches et prit cette direction sans attendre la r�action de Shampooing. Il grimpa et jeta un nouveau regard en arri�re : le chauve suivait, � bout de souffle. Derri�re lui, la bande se pr�cisait. Les chiens n��taient plus qu�� quelques m�tres.</p><p>Il attendit son compagnon. Un bref instant, il eut l�impression de se d�doubler, observant la sc�ne � distance. Il n�entendait plus rien. Ne sentait plus l�averse. Son esprit flottait, simple spectateur de la sc�ne.</p><p>Shampooing arriva enfin. Il le laissa passer et ferma le cort�ge. Chaque marche �tait une �preuve, une souffrance. La pluie entrait en collision avec leur cr�ne, leur dos, leurs �paules. Janusz grimpait maintenant comme un singe, � quatre pattes, s�aidant avec les mains pour monter plus vite. L�impression de d�doublement �tait pass�e.</p><p>C��tait bien lui qui allait crever.</p><p>C��tait bien la peur qui lui remontait dans la gorge, � le faire vomir.</p><p>Soudain, il perdit le contact avec le sol. Sa t�te frappa une marche. Des �tincelles �clat�rent sous ses orbites. Des ondes de douleur prirent le relais. La seconde suivante, il sentit le froid du ciment mouill� sur sa joue. Le chaud du sang sur son visage. Une douleur fulgurante � la jambe�</p><p>Il baissa les yeux : un des chiens venait de le mordre au mollet. L�animal lui faisait redescendre les marches sur le ventre. Il essaya d�agripper un r�verb�re. Rat�. Il leva la t�te. Shampooing montait toujours. Il n�avait rien remarqu頗 ou pr�f�rait fuir. Il voulut crier mais l�angle d�une marche lui fracassa la bouche. Il tenta de se redresser. D�vala deux autres marches.</p><p>Op�rant une torsion sur lui-m�me, il parvint � se mettre sur le dos. Il vit les yeux du chien rendu fou par la poursuite. Derri�re lui, un zonard arrivait. Janusz balan�a un coup de talon dans la gueule du molosse qui roula dans les jambes de son ma�tre. Les deux attaquants d�gringol�rent dans l�escalier.</p><p>Il profita du r�pit pour se relever. Le clebs reprenait d�j� sa mont�e, le pr�dateur sur ses pas. Janusz glissa, se r�cup�ra, avan�a � reculons, observant ses ennemis. Dans le halo du r�verb�re, un d�tail lui sauta aux yeux. Le guerrier tenait une arme bricol�e. Un couteau constitu� d�une pointe de c�ramique aiguis�e. Sans aucun doute un fragment de chiottes.</p><p>Janusz fut travers� par un �clair. Il ne se ferait pas saigner par un tel poignard. Sans armer son bras, il balan�a une baffe � pleine force dans l�oreille de l�attaquant. Le pr�dateur vacilla, s�accrocha � la rampe pour ne pas tomber. Janusz l�attrapa par le col, l�attira � lui et lui d�cocha un coup de t�te de c�t�, comme l�aurait fait un joueur de football. Une voix lui dictait ses actes. <emphasis>Viser l�ar�te du nez et les orbites oculaires, �viter la paroi osseuse du front</emphasis>.</p><p>Il per�ut un craquement de bois sec. Du sang jaillit jusqu�� ses yeux. Il ne vit plus rien pendant quelques secondes. Il essuya ses paupi�res et d�couvrit son agresseur � genoux sur les marches. Le chien bondit. Janusz le re�ut d�un coup de pied. Reprenant appui, il frappa l�homme au ventre, de la pointe de sa Converse. <emphasis>Toujours viser le foie, le point sensible des clochards, rapport � leur consommation d�alcool</emphasis>.</p><p>Le guerrier �touffa un cri. Roula sur son chien. Ils chut�rent de nouveau ensemble. Janusz resta immobile, sid�r� par sa propre prouesse. Il �tait redevenu Victor Janusz pour de bon. L�homme des rues. Le barbare de l�asphalte.</p><p>Deux nouveaux zonards jaillirent du rideau de pluie, l�un tondu, l�autre coiff� d�une cr�te rouge. Le premier tenait une barre de fer, le second une batte de base-ball clout�e. Janusz arma ses poings puis fut pris d�un brusque abattement. C�en �tait trop. Il se laissa tomber sur le cul. Croisa les bras sur sa t�te, pr�t pour un tabassage en r�gle.</p><p>Le premier choc retentit. Suivi d�un deuxi�me, plus m�tallique. Janusz ne ressentit aucune douleur. Il leva les yeux. Shampooing, arm� d�un conteneur � d�chets taille XXL, avait frapp� le premier type et venait de catapulter le second contre un r�verb�re. Les guerriers recul�rent alors que Shampooing leur balan�ait le conteneur sur la gueule.</p><p>Il releva son compagnon en l�agrippant par le col et le poussa vers le haut. Janusz en �prouva une reconnaissance sans limite. Quelque part au fond de lui, il r�visa son jugement. On pouvait toujours compter sur un clodo tr�pan�.</p><p>Une vol�e de marches et ils atteignirent un nouveau lacis de ruelles. Janusz ressentait une douleur violente au mollet. Le clebs ne l�avait pas rat�. Ils s�enfouirent dans un r�seau de plus en plus �troit. Des boyaux o� on ne pouvait plus passer qu�� un seul homme. Malgr� eux, ils ralentirent. Jusqu�� s�arr�ter. Hors d�haleine. � bout de forces.</p><p>La peur �tait toujours l�, mais �touff�e par la br�lure des poumons, l�usure des muscles, la naus�e de l�estomac.</p><p>��On les a sem�s, haleta Shampooing.</p><p>��Tu parles.</p><p>Janusz le poussa dans un renfoncement. Le clodo faillit s��taler.</p><p>��Qu�est-ce que tu fous ?</p><p>��Planque-toi.</p><p>La niche abritait le portail d�une maison dont les grilles �taient dissimul�es par des buissons de lavande et des grappes de lierre. Janusz s�accroupit sous les feuillages, imit� par Shampooing. � peine s��taient-ils abrit�s que les pr�dateurs leur pass�rent sous le nez.</p><p>Ils reprirent leur souffle. Janusz sentait l�odeur crayeuse de la pierre d�tremp�e, le parfum des feuilles vives. Sensations bienfaisantes. Ils �taient �puis�s, mais sains et saufs. Ils se regard�rent. Le soulagement les reliait par un fil invisible.</p><p>��Je vais les suivre, fit Janusz � voix basse.</p><p>��Quoi ?</p><p>��Ils veulent pas nous casser la gueule. Ils veulent nous tuer. Je dois savoir pourquoi.</p><p>Shampooing le regarda d�un air effar�. Le clochard avait perdu son bonnet dans la bataille. Son cr�ne coutur� luisait sous l�averse comme un �uf de dinosaure.</p><p>��Tu vas leur poser la question, p�t��tre ?</p><p>��Pas � tous. � un seul. Et par surprise.</p><p>��T�es un malade.</p><p>Janusz ouvrit le pan de sa veste, d�voilant le manche de son couteau commando :</p><p>��J�ai mon couteau.</p><p>��T�as surtout un QI de mouche.</p><p>��Tu connais une autre planque ?</p><p>��Partis comme on est, vaut mieux rentrer au bercail. � la Madrague.</p><p>��Pas question. Tu connais pas un h�tel ?</p><p>��Un h�tel ?</p><p>��J�ai l�argent. Il doit bien y avoir des chambres � Marseille pour des gars comme nous.</p><p>��J�en connais bien un mais�</p><p>Janusz sortit un billet de 50.</p><p>��Fonce l�-bas et donne-moi l�adresse.</p><p>R�flexe de m�fiance, il ajouta :</p><p>��Y a un petit fr�re pour toi si tu m�attends dans la piaule.</p><p>Shampooing eut un sourire �dent� et expliqua le chemin � suivre.</p><p>��Si demain matin, je suis pas l�, avertit Janusz, tu pr�viens les keufs.</p><p>��Les keufs ? Et pis quoi encore ?</p><p>��Sinon, tu seras arr�t� pour complicit�.</p><p>��Complicit� de quoi ? Qu�est-ce que je leur dis ?</p><p>��La v�rit�. Mon retour. L�agression. Ma volont� d�en savoir plus.</p><p>��T��tais pas d�j� bien clair avant, mais maintenant, c�est carr�ment du jus de seiche.</p><p>��L�h�tel.�Attends-moi l�-bas.</p><p>Janusz s��lan�a sans attendre de r�ponse.</p></section><section><title><p>58</p></title><p>Il essayait de courir mais sa jambe bless�e lui faisait mal. Par �-coups, il revoyait les crocs du chien plant�s dans sa chair. La premi�re chose � faire dans ces cas-l� �tait d�immobiliser le membre touch�. C��tait r�ussi. Quant au traitement antibiotique, mieux valait oublier�</p><p>Il suivait toujours l�art�re principale, ignorant les ruelles perpendiculaires. Une rivi�re et ses ruisseaux. Il �tait certain que les pr�dateurs avaient suivi le m�me chemin. Il commen�ait � d�sesp�rer de les rattraper quand la rue tourna d�un coup. Il se retrouva � d�couvert, sur une terrasse dominant la ville.</p><p>La surprise le fit reculer dans l�ombre.</p><p>Malgr� lui, il admira le tableau.</p><p>Marseille brillait sous la pluie comme un ciel invers�, jonch� d��toiles. Au-del�, c��tait la mer. On ne la voyait pas mais on la devinait, pleine, noire, sans limite.</p><p>Le torse en feu, il se p�n�tra du d�cor, de l�atmosph�re � des t�n�bres immerg�es. Il y cherchait la fra�cheur, l�apaisement. Pour l�instant, il avait l�impression qu�une h�morragie de lave br�lante coulait sous sa cage thoracique.</p><p>Des voix le rappel�rent au pr�sent. Il baissa les yeux et d�couvrit un escalier du m�me genre que celui qu�il avait grimp� quelques minutes auparavant. En bas, les pr�dateurs �taient l�, dans une flaque de lumi�re. Ils �taient cinq, sans compter les cl�bards. Il n�entendait pas ce qu�ils disaient mais il devinait leur col�re, leur impuissance, leur essoufflement.</p><p>Janusz les examina. Nattes argent�es, cr�tes rouges ou bleues, cr�nes ras�s portant des tatouages �sot�riques. Partout sur leur sale gueule, des piercings. Ils tenaient encore leurs armes. Des battes. Des lames. Des pistolets d�alarme.</p><p>Il sourit. Il y avait quelque chose de jouissif � les observer ainsi sans �tre vu. Ils prirent la direction des docks. Il attendit qu�ils aient disparu de son champ de vision puis d�vala l�escalier. La pluie s��tait arr�t�e mais elle avait laiss� partout une pellicule graisseuse, froide et fig�e.</p><p>Ils s�orient�rent vers le nord, empruntant le boulevard surplomb� par l�autoroute du littoral. Oubliant sa patte folle, Janusz les suivait � deux cents m�tres de distance, passant d�un pilier � l�autre, toujours dans l�ombre. Ils march�rent ainsi pendant plus d�un kilom�tre � il n��tait pas certain de ses �valuations. Le boulevard �tait toujours d�sert. Le mistral soufflait avec f�rocit�, s�chant les traces de l�averse, p�trifiant les flaques.</p><p>Enfin, ils prirent � droite et s�enfonc�rent dans des rues mal �clair�es. Des blocs se dressaient contre le ciel de goudron. Janusz crut reconna�tre le quartier de la Madrague. Ou peut-�tre celui de Bougainville ? Ils travers�rent des cit�s-dortoirs, des jardins pel�s, des aires de jeux aux portiques rouill�s.</p><p>Le d�cor se d�grada encore. Entrep�ts condamn�s. Fen�tres mur�es. Champs de terre battue. Au loin, des grues se d�coupaient, pr�cises, cruelles comme des insectes. Ils marchaient maintenant dans un terrain vague. Des buissons de chiendent grelottaient dans le vent. Des papiers gras, des bouteilles en plastique, des cartons volaient dans l�ombre. Des odeurs d�essence planaient comme une menace. Janusz plissa les yeux et distingua l�objectif des zonards. Un mur couvert de tags, fermant le territoire en friche.</p><p>Il �tait � bout de souffle. Il lui semblait entendre son c�ur cogner dans sa poitrine. Tom-tom� Tom-tom� Avec un temps de retard, il comprit qu�il s�agissait d�un bruit de machines se perdant dans l�air humide. Un chantier tournait quelque part. Des engins qui ne dormaient jamais.</p><p>Les zonards avaient disparu. Devant lui, il n�y avait plus que le mur aveugle. Les graffitis devaient dissimuler une porte qu�il ne distinguait pas. Il r�fl�chit � la meilleure strat�gie. Il n�y en avait qu�une. Attendre qu�un des connards sorte pisser ou fumer � ciel ouvert. Alors il pourrait attaquer. L�effet de surprise lui donnerait peut-�tre l�avantage�</p><p>Il s�accroupit parmi les buissons. Le froid reprenait d�j� le contr�le de son corps. Dans quelques minutes, il commencerait � grelotter puis � se figer. Alors sa temp�rature baisserait et�</p><p>La porte venait de claquer.</p><p>Doucement, tout doucement, il se redressa et observa la silhouette qui traversait l�obscurit�. L�homme portait des dreadlocks. Il songea � la cr�ature des films de la s�rie <emphasis>Predator</emphasis>. Ce d�tail renfor�a sa trouille et, en m�me temps, d�r�alisa la sc�ne. Il �voluait dans un jeu vid�o.</p><p>Le type marchait d�un pas incertain. Bourr� ou d�fonc�. Il s�arr�ta devant des taillis et soulagea sa vessie. <emphasis>Maintenant ou jamais</emphasis>. Janusz bondit. Ses yeux �taient voil�s de larmes. Tout lui paraissait flou, �tir�, distordu. Il se cramponna � son couteau, attrapa les nattes du mec � pleines mains et tira de toutes ses forces.</p><p>Pr�dator s��crasa sur la terre glac�e, �paules au sol. Janusz planta sa lame dans la braguette ouverte et murmura, un genou sur son torse, l�autre main sur la bouche du salopard :</p><p>��Tu gueules, j�te la coupe.</p><p>L�homme ne r�agit pas. Son regard �tait vitreux, ses membres flasques. Compl�tement stone. Janusz enfon�a son couteau plus profond�ment. Le guerrier r�agit enfin, voulant hurler. Janusz lui balan�a un coup de coude dans le visage. L�homme se d�battit encore. Nouveau coup de coude. Craquements. � nouveau, la main sur la bouche. Il sentait les d�bris de la cloison nasale, les mucosit�s sanglantes sous ses doigts serr�s.</p><p>��Tu bouges plus. Tu r�ponds en secouant seulement la t�te, compris ?</p><p>Pr�dator fit � oui �. Janusz cala sa lame sous sa gorge. Encourag� par cette premi�re victoire il demanda :</p><p>��Tu m�reconnais ?</p><p>Les nattes s�agit�rent : oui.</p><p>��Ce soir, vous vouliez me buter ?</p><p>Nouveau oui de la t�te.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>L�homme ne r�pondit pas. Janusz comprit avec un temps de retard qu�il ne le pouvait pas : il lui �crasait toujours les l�vres. Il rel�cha l�g�rement son emprise.</p><p>��Pourquoi vous vouliez me buter ?</p><p>��On� on nous a pay�s.</p><p>��Qui ?</p><p>Pas de r�ponse. Janusz leva le coude :</p><p>��QUI ?</p><p>��Des mecs en costard. Des bourges.</p><p>Les tueurs de Gu�thary. Ils voulaient donc sa peau. <emphasis>Par tous les moyens n�cessaires</emphasis>.</p><p>��En d�cembre, c��taient d�j� eux ?</p><p>��Ouais.</p><p>��Combien pour ma t�te ?</p><p>��3�000 euros, encul�.</p><p>Le connard reprenait du poil de la b�te. 3�000 euros. Pas beaucoup, de son point de vue. Une fortune pour les punks � chiens.</p><p>��Comment vous avez su que j��tais revenu ?</p><p>��On t�a rep�r� hier, dans la journ�e.</p><p>��C�est vous qui avez pr�venu les bourges ?</p><p>��Ouais.</p><p>��Vous avez un contact ?</p><p>��Un num�ro, ouais.</p><p>��Quel num�ro ?</p><p>��C�est pas moi qui l�ai.</p><p>L�homme mentait peut-�tre mais le temps pressait :</p><p>��C�est un portable ?</p><p>��Non. Le num�ro d�un bureau, j�sais pas quoi�</p><p>��Vous avez le nom des types ?</p><p>��Non. Juste une esp�ce de mot de passe.</p><p>��Quel mot ?</p><p>��Je sais pas. C�est pas moi qui�</p><p>Il venait de le gifler avec le manche � brise-vitre � de son couteau. L�homme �touffa un cri et parut renifler ses cartilages, pour ne pas les perdre � jamais.</p><p>��Quel mot ?</p><p>��Je sais pas� (Il palpa son nez qui produisit un bruit d��uf qu�on �crase.) Un nom russe�</p><p>��Russe ?</p><p>��Encul�, tu m�as p�t� le nez�</p><p>Janusz fut secou� par une convulsion. La peur, mais aussi une crampe plus profonde. La br�lure de la nuit derni�re. Il redoutait d��tre � nouveau malade.</p><p>Se concentrer sur les quelques secondes qu�il lui restait :</p><p>��Pourquoi ils veulent ma peau ?</p><p>��Aucune id�e.</p><p>��Ils vous ont donn� mon nom ?</p><p>��Non. Juste ta gueule.</p><p>��Une photo ?</p><p>Le Pr�dator ricana. Il pressa une narine et expira de l�autre un jet de sang.</p><p>��Pas une photo, mec. Un dessin.</p><p>��Un dessin ?</p><p>��Ouais. (Il ricana encore.) Un putain de crobard�</p><p>Un coup d�intuition. Daniel Le Guen lui avait dit qu�il �tait peintre. Peut-�tre cette esquisse �tait-elle un autoportrait, sign� de lui-m�me ? Comment les tueurs pouvaient-ils poss�der un �l�ment provenant d�une de ses identit�s pr�c�dentes ?</p><p>��Le dessin, demanda-t-il, vous l�avez gard� ?</p><p>��On s�est torch�s avec, mec.</p><p>Janusz lui aurait bien mis une nouvelle baffe mais il n�en avait plus la force. L�autre se boucha l�autre narine et fit jaillir encore des grumeaux noir�tres. Il paraissait avoir contract� un rhume de sang et de violence.</p><p>��Les mecs en noir, tu dois les revoir ?</p><p>��Quand tu s�ras mort, ma gueule.</p><p>��Tu sais o� les trouver ?</p><p>��Ce sont eux qui nous trouvent. <emphasis>Ils sont partout</emphasis>.</p><p>Janusz trembla. La crampe au fond de son estomac devint un tison chauff� � blanc. Il leva son couteau. Le Pr�dator se fit tout petit. Il retourna l�Eickhorn et frappa l�homme au plexus solaire. L�angle ac�r�, destin� � briser le verre, lui coupa le souffle. Le gars tomba dans les vapes. Peut-�tre l�avait-il tu�. Il �voluait dans un monde o� ces nuances n�existaient plus.</p><p>Janusz se releva sans la moindre prudence. Un instant, il fut tent� d�ouvrir la porte incrust�e parmi les tags et de hurler :</p><p>��Crevez-moi !</p><p>Un �clair de raison le remit d��querre. Il repartit � pas chancelants dans le mistral et les odeurs d�essence. Des papiers crasseux se plaquaient contre ses jambes.</p><p>Il �tait condamn� : plus de doute l�-dessus.</p><p>Mais avant de mourir, il saurait pourquoi.</p><p>Il lirait l�acte d�accusation et la sentence du juge.</p></section><section><title><p>59</p></title><p>Ana�s se r�veilla plus �puis�e que lorsqu�elle s��tait couch�e. Trois heures de pur cauchemar, o� des vampires v�tus de costumes Hugo Boss, arc-bout�s sur les cadavres d�une morgue, gobaient leur sang apr�s leur avoir d�coup� le nez. Seule consolation : son p�re n��tait pas de la f�te.</p><p>Elle mit plusieurs secondes � se resituer. La chambre d�un h�tel d�autoroute dont elle avait rep�r� l�enseigne sur le coup des 3 heures du mat�. Elle s��tait arr�t�e sans r�fl�chir, abrutie de fatigue. Elle n�avait pas le souvenir d�avoir allum� la lumi�re. Elle s��tait �croul�e tout habill�e sur son lit � et avait accueilli les vampires �l�gants dans la chambre secr�te de son cerveau.</p><p>Elle passa dans la salle de bains, �ta son pull puis alluma la lumi�re. Ce qu�elle vit dans le miroir lui plut. Une jeune femme en tee-shirt, les bras band�s, carrure ferme et compacte. Rien � voir avec une quelconque f�minit� ou la moindre coquetterie. Une athl�te de petit gabarit, dont les rondeurs p�les pouvaient passer pour une promesse de douceur � jusqu�au moment o� on y touchait. Elle remarqua que des larmes perlaient au bord de ses paupi�res. Elle songea � des gouttes de ros�e sur un masque de Kaolin et l�image lui plut aussi.</p><p>Elle attrapa sa trousse de toilette et changea ses pansements, �valuant encore une fois les d�g�ts. Elle avait mis des ann�es � cicatriser de ses premi�res blessures� Soudain, elle sentit s�abattre sur elle une tristesse, un d�sespoir qui lui fit penser aux grandes ailes noires d�Icare. Elle se d�p�cha d�enrouler ses bras dans de nouvelles bandes.</p><p>Retour dans la chambre. Elle emportait toujours une trousse d��coli�re, dans laquelle elle pla�ait crit�riums, stylos et stabilos pour bosser fa�on �tudiante. Elle y cachait aussi ses comprim�s. Elle avala, avec la s�ret� de l�habitude, un demi-cachet de Solian et une g�lule d�Effexor. <emphasis>Du lourd</emphasis>. � quoi elle ajouta une barrette de Lexomil.</p><p>Son traitement de choc par temps de d�pression.</p><p>Le mot �tait galvaud� mais elle �tait elle-m�me une fille galvaud�e. Apr�s le bac, en premi�re ann�e de droit, elle s��tait �croul�e pour rester plus de deux mois au lit. Incapable de bouger. � l��poque, elle ignorait encore pour son p�re� C��tait autre chose. Les courants profonds de son �me, indiff�rents � la marche du monde. Ou l�h�ritage g�n�tique de sa m�re. Elle ne bougeait plus. Ne parlait plus. Elle se tenait au-dessous du niveau de la mort. Elle avait �chapp� de justesse � l�hospitalisation.</p><p>Peu � peu, gr�ce � un s�rieux traitement d�antid�presseurs, elle s��tait r�tablie et avait connu deux ann�es de chaud et de froid, zone incertaine o� elle vivait dans l�angoisse permanente d�une rechute. Cette angoisse ne l�avait jamais totalement quitt�e.</p><p><emphasis>Nous y voil�</emphasis>� Depuis le d�but de l�enqu�te, elle constatait, sous son rhume, sous la tension du boulot, sous l�excitation de la rencontre avec Freire, des signes pr�curseurs � dont la mutilation de ses bras. Elle redoutait de revivre ces journ�es en forme de roulette russe, o� la moindre pens�e peut d�clencher le pire. Angoisse suicidaire ou coma �veill�</p><p>Elle descendit � la r�ception et trouva une machine � caf�. Elle se concocta un expresso sans s�appesantir sur la tristesse du hall d�sert. Des mat�riaux qui ne laissaient aucune marque, aucun souvenir. Elle se dit qu�elle appartenait � ce d�cor. Un objet fant�me parmi d�autres.</p><p>De retour dans sa chambre, elle consulta sa messagerie. Cinq SMS. Crosnier, le flic de Marseille. Le Coz. Deversat, qui avait appel� trois fois au fil de la nuit. Elle lut d�abord celui du commandant marseillais, esp�rant et redoutant � la fois des nouvelles de Janusz. Il n�y en avait pas. � 22 heures, Crosnier lui demandait seulement � quelle heure elle arrivait le lendemain � Marseille.</p><p>Le Coz, � 23 heures 30, la jouait laconique : � Rappelle-moi. � Deversat idem. Mais d�heure en heure, sa demande devenait un conseil, un ordre, un rugissement.</p><p>Elle rappela d�abord Le Coz, qui r�pondit d�une voix ensommeill�e.</p><p>��Tu m�as appel�e.</p><p>��C�est ton histoire de M�tis, l�, marmonna-t-il. Je la sens de moins en moins�</p><p>��T�as appris quelque chose ?</p><p>��J�ai contact� des journalistes. Des enqu�teurs que je connais, aux bureaux locaux de <emphasis>Sud-Ouest</emphasis> et de <emphasis>La R�publique des Pyr�n�es</emphasis>, � Bordeaux. Des pros qui sont au courant de tout dans la r�gion.</p><p>��Et alors ?</p><p>��Ils me l�ont jou� � dossier br�lant �. Pas question d�en parler au t�l�phone. Rendez-vous en pleine nuit, etc.</p><p>��Qu�est-ce qu�il y avait de si secret ?</p><p>��C�est flou. M�tis est aujourd�hui un groupe chimique et pharmaceutique mais son origine est militaire.</p><p>��Comment �a ?</p><p>��Ce sont des anciens mercenaires qui l�ont fond� dans les ann�es 60, en Afrique. Ils ont d�abord fait de l�agronomie, puis de la chimie puis des m�dicaments.</p><p>��Quel genre de m�dicaments ?</p><p>��Ils sont tr�s forts sur les psychotropes. Anxiolytiques. Antid�presseurs. J�y connais rien mais il para�t que certains de leurs trucs sont assez connus sur le march�.</p><p>Ironie de l�enqu�te : dans sa vie elle avait sans doute consomm� des produits M�tis.</p><p>��En quoi est-ce br�lant ?</p><p>��Toujours les m�mes conneries d�exp�rimentations humaines, de recherches occultes. Pour moi, c�est plut�t de l�ordre de la l�gende urbaine�</p><p>��Sur les liens entre la bo�te et l�ACSP ?</p><p>��Que dalle. Le groupe M�tis est une constellation d�entreprises. Parmi elles, il y a cette soci�t� de s�curit�, c�est tout.</p><p>Ana�s songea au Q7. Elle �tait certaine qu�il existait au contraire un lien entre le g�ant de la pharmacie et cet attentat. En revanche, hormis l�origine militaire de M�tis, le groupe pharmaceutique ne cadrait pas avec le pedigree des snipers et leur fusil H�cate. Encore moins avec le profil de Patrick Bonfils, p�cheur inoffensif de la C�te basque.</p><p>��Le journaliste qui a le plus creus� la question est en reportage. Il rentre demain. Tu veux son num�ro ?</p><p>��Interroge-le d�abord. Je ne sais pas quand je vais rentrer.</p><p>Ana�s se sentait maintenant d�attaque :</p><p>��Et notre enqu�te ?</p><p>��Quelle enqu�te ?</p><p>��Duruy. Le Minotaure. La gare Saint-Jean.</p><p>��Je crois que t�as pas bien compris la situation. Les gars de Mauricet sont venus prendre nos PV, ainsi que le disque dur qui contenait les documents aff�rents au dossier. Le Minotaure, pour nous, c�est de l�histoire ancienne.</p><p>Ana�s consid�ra sur le lit le dossier d�enqu�te qu�elle avait emport� avec elle. Le dernier exemplaire de l�affaire dirig�e par le capitaine Chatelet et son �quipe. Un <emphasis>collector</emphasis>.</p><p>��Sans compter le savon que m�a pass� Deversat.</p><p>��Quel savon ?</p><p>��Ma petite perquise de la nuit derni�re � l�ACSP. Le patron s�est plaint � son �tat-major. Les dirigeants de M�tis ont secou� le cocotier. Les mercenaires de l�Afrique venaient pour la plupart de notre belle r�gion. M�tis est un groupe majeur de l��conomie d�Aquitaine.</p><p>��Et alors ?</p><p>��Et alors, quand la goutti�re est pleine, elle nous tombe sur la gueule, comme d�habitude. Quand j�ai dit � Deversat que tu me couvrais, j�ai eu l�impression d�ajouter de l�huile sur le feu.</p><p>Ana�s savait au moins pourquoi le commissaire l�avait appel�e toute la nuit.</p><p>��Et toi ? reprit le flic.</p><p>��Je suis en route pour Marseille.</p><p>��Je te demande pas s�ils l�ont retrouv� ?</p><p>��Je te rappelle de l�-bas.</p><p>Un bref instant, elle h�sita sur le coup de fil suivant. Elle se d�cida pour Crosnier. Elle gardait le meilleur pour la fin � Deversat.</p><p>Le flic marseillais avait un accent l�ger et parlait d�une voix d�bonnaire. Elle eut soudain l�impression que le soleil, la lumi�re, la chaleur l�attendaient � Marseille. Le commandant r�suma les faits connus. Victor Janusz avait pass� la nuit du 17 au 18�f�vrier � l�Unit� d�h�bergement d�urgence. Il avait �t� agress� dans les toilettes puis avait disparu au matin. Depuis, aucune nouvelle. Pas le moindre indice ni le moindre t�moignage.</p><p>��Qui l�a agress� ?</p><p>��C�est pas clair. Sans doute d�autres clodos.</p><p>Ana�s n��tait pas rassur�e. Les tueurs l�avaient-ils rep�r� ? Et pourquoi retourner � Marseille ? Pourquoi enfiler les vieilles frusques de Janusz ?</p><p>��Je voulais aussi vous signaler autre chose, fit Crosnier.</p><p>��Quoi ?</p><p>��J�ai re�u hier soir la synth�se de votre enqu�te sur le meurtre de Philippe Duruy.</p><p>Son document r�dig� pour Le Gall avait au moins servi � quelque chose.</p><p>��Le caract�re mythologique de la mise en sc�ne m�a frapp�.</p><p>��Il y a de quoi.</p><p>��Non. Je veux dire� �a m�a rappel� un meurtre qu�on a eu dans le m�me genre.</p><p>��Quand ?</p><p>��Au mois de d�cembre dernier, � Marseille. C��tait moi le chef de groupe. Il y a beaucoup de similitudes avec votre histoire. La victime �tait un jeune SDF, d�origine tch�que. On a retrouv� son corps dans une calanque � quelques bornes du Vieux-Port.</p><p>��En quoi ce meurtre �tait-il� mythologique ?</p><p>��Le tueur s��tait inspir� de la l�gende d�Icare. Le gars �tait nu, carbonis� et portait de grandes ailes dans le dos.</p><p>Ana�s resta sans voix. Au-del� des multiples ramifications � envisager, elle voyait un lien phosphorescent, empoisonn�. La pr�sence de Mathias Freire sur les lieux du crime� Un nouveau point pour la th�se de Janusz assassin.</p><p>��C�est pas tout, poursuivit Crosnier. Notre gars avait lui aussi de l�h�ro�ne plein les veines. On�</p><p>Elle le coupa, tout en enfilant son blouson :</p><p>��Je serai l� dans deux heures. Je vous rejoins au poste de l��v�ch�. On discutera sur pi�ces.</p><p>Crosnier n�eut pas le temps de r�pondre. Elle sortit sur le parking et rejoignit sa voiture. Il fallait qu�elle encaisse le coup. Qu�elle le m�risse. Qu�elle le dig�re.</p><p>Elle s�arr�ta face � sa Golf. Elle avait d�j� oubli� Deversat. Elle composa son num�ro. Ses doigts tremblaient.</p><p>��Qu�est-ce que c�est que ce bordel avec l�ACSP ? vocif�ra le commissaire. Une perquisition en pleine nuit ? O� vous vous croyez ? Mon t�l�phone n�arr�te pas de sonner depuis hier apr�s-midi !</p><p>��J�ai voulu gagner du temps, tenta-t-elle d�une voix enrou�e, je�</p><p>��Du temps, vous allez en avoir, ma petite. Vous �tes en route pour Marseille ?</p><p>��J�y serai dans deux heures.</p><p>��Alors, je vous souhaite de bonnes vacances. Parce que vous �tes dessaisie. J�appelle � l�instant les gars de l��v�ch�. Oubliez tout �a et profitez de la mer ! On s�expliquera � votre retour.</p></section><section><title><p>60</p></title><p>Janusz avait fait ses adieux � Shampooing.</p><p>Sans effusion, mais avec un billet de 100.</p><p>Il s��tait r�cur� dans un bain-douche de la rue Hugueny.</p><p>Il �tait retourn� � la consigne de la gare et avait repris ses frusques civiles.</p><p>Il avan�ait dans un monde miraculeux o� personne ne le reconnaissait. Personne ne le remarquait. Il s��tait m�me convaincu qu�il �tait devenu invisible. Le ciel lav� par le mistral �tait d�un bleu cobalt. Le soleil d�hiver ressemblait � une boule de glace. La violence de la nuit derni�re lui semblait loin.</p><p>Il avait rejoint la gare Saint-Charles au pas de marathon. Maintenant, il parvenait dans les toilettes pour hommes. D�sertes. Il p�n�tra dans une cabine, ne s�attardant pas sur la puanteur ambiante � il en avait vu d�autres. Il se d�shabilla et enfila son pantalon de costume, savourant le contact soyeux du tissu. Il �ta ensuite ses pulls, se cognant aux parois, endossa sa chemise.</p><p>Il sortit de la cabine et balan�a ses fringues de paum� dans une poubelle apr�s avoir conserv� ses deux tr�sors : son couteau Eickhorn et le rapport d�autopsie de Tzevan Sokow. Il nota dans son carnet le num�ro du dossier d�enqu�te � K095443226�� ainsi que le nom du juge instructeur � Pascale Andreu � puis pla�a le rapport dans son sac de voyage. Quant au couteau, il le glissa dans son dos.</p><p>Toujours personne dans les chiottes. Il enfila sa veste de costume et palpa ses poches vides. Les papiers d�identit� de Mathias Freire �taient au fond du sac. S�il se faisait arr�ter tout � l�heure, il pourrait toujours donner un autre nom. Dire n�importe quoi. Gagner du temps. Enfin, il pla�a le bloc dans la poche int�rieure de sa veste.</p><p>Devant les miroirs, il constata qu�il avait retrouv� visage humain. Il endossa son imper. Il allait chausser ses Weston quand un vigile avec son chien p�n�tra dans les toilettes.</p><p>L�homme vit le sac, remarqua que Janusz �tait en chaussettes.</p><p>��Pas de �a, ici. La gare, c�est pas un vestiaire.</p><p>Janusz faillit le rembarrer comme l�aurait fait le psychiatre Mathias Freire mais se ravisa.</p><p>��C�est pour chercher du travail, m�sieur, dit-il sur un ton modeste.</p><p>��Casse-toi.</p><p>Il acquies�a humblement. En quelques secondes, il avait saut� dans ses chaussures et attrap� son sac. Il se dirigea vers la porte. Le vigile s��carta, le consid�rant avec m�fiance. Janusz le salua avant de franchir le seuil.</p><p>Il s�orienta vers la sortie, o� se trouvait la station de taxis.</p><p>� chaque pas, il regagnait sa dignit�.</p><p>Il �tait de retour parmi les hommes.</p></section><section><title><p>61</p></title><p>Janusz se fit d�poser rue de Breteuil, pr�s de l�ancien tribunal. Il r�gla la course et cadra le b�timent. Avec ses colonnades et son fronton conique, il ressemblait � l�Assembl�e nationale parisienne, en mod�le r�duit. D�apr�s le chauffeur, le tribunal de grande instance se trouvait derri�re cet �difice. Son entr�e, sur la gauche, donnait rue Joseph-Autran.</p><p>Il contourna le bloc et d�couvrit une voie pi�tonni�re. L�entr�e du TGI �tait au milieu, marqu�e par un portail en structures m�talliques rouges. Il marcha dans cette direction. Son plan �tait simple. Attendre l�heure du d�jeuner. P�n�trer dans le TGI. Monter � l��tage des juges. Trouver le bureau de Pascale Andreu. S�y glisser et piquer le dossier d�instruction concernant le meurtre d�Icare. �nonc�e de cette fa�on, la mission avait l�air facile. En r�alit�, c��tait <emphasis>mission impossible</emphasis>.</p><p>Il croisa le portail. Des flics montaient la garde. Il lan�a un coup d��il � l�int�rieur. Un sas de s�curit� barrait l�entr�e. Les sacs et mallettes �taient soumis aux rayons X.�Chaque visiteur devait franchir le portique anti-m�taux et pr�senter un document d�identit�. On n�entrait pas dans un tribunal comme dans un moulin.</p><p>Pour se donner le temps de r�fl�chir, il fit le tour complet de l�immeuble. Une surprise l�attendait. � l�arri�re, une seconde entr�e, rue de Grignan, �tait destin�e aux professionnels. Juges et avocats franchissaient ce seuil en toute simplicit�, sans rencontrer de d�tecteurs, oubliant m�me parfois de montrer leur badge.</p><p>Cette porte �tait sa seule solution.</p><p>Il regarda sa montre. Midi. D�abord planquer son sac de voyage. Il s��carta de la zone et trouva un porche qui s�ouvrait sur une cour. Il p�n�tra dans le patio, d�couvrit des cages d�escalier. Il p�n�tra dans l�une d�elles et cacha son fardeau sous les premi�res marches.</p><p>Sur le chemin du retour, il songea qu�il lui manquait en revanche un accessoire : un cartable. Il fon�a dans un supermarch� et choisit un mod�le en plastique, pour enfants, qui ferait illusion le temps de son entr�e. Il croisa ensuite une station-service qui lui donna une id�e. Un d�tour pour trouver ce dont il avait besoin : des gants de plastique fin.</p><p>Planqu� sous un porche, il reprit sa surveillance. Juges et avocats arrivaient par groupes. Quelques-uns seulement montraient leur badge. La plupart entraient en discutant, sous l��il indiff�rent des vigiles dans leur cabine vitr�e. Avec son costume et son imper, il pouvait se m�ler � un groupe et passer incognito. Il n�avait ni froid ni peur. Il ressentait seulement une surchauffe � l�int�rieur de lui-m�me � excitation, adr�naline, d�termination�</p><p>Un trio d�hommes en costard se dirigea vers le portail. Il leur embo�ta le pas. Il y eut des rires, des saluts, des frottements de tissu. Janusz ne voyait rien. N�entendait rien. Sans savoir comment, il se retrouva � l�int�rieur du tribunal.</p><p>Il marcha au hasard, sans ralentir, cartable � la main. Ses jambes flottaient, ses mains partaient en petits tremblements sporadiques. Il en fourra une dans sa poche d�imperm�able, crispa l�autre sur son cartable vide. Les panneaux palpitaient devant ses yeux : <strong>SALLES D�AUDIENCE. CHAMBRES CIVILES</strong>. Aucune indication de l��tage de l�instruction.</p><p>Il rep�ra des ascenseurs. Alors seulement, debout devant les cabines, il prit conscience des lieux. Une immense salle au sol de carrelage blanc, surplomb�e par des structures de m�tal rouge.</p><p>Les parois chrom�es s�ouvrirent. Un homme en chemise bleue sortit de l�ascenseur, calibre � la ceinture. Un vigile.</p><p>��Excusez-moi, fit Janusz, je cherche l��tage de l�instruction.</p><p>��Troisi�me.</p><p>Il plongea dans la cabine. Les portes se referm�rent. Il appuya sur le bouton. Sa main tremblait toujours, brillante de sueur. Il s�essuya les doigts sur les pans de son imper puis se recoiffa face au miroir. Il fut presque �tonn� que son visage soit toujours le m�me. Sa trouille �tait invisible.</p><p>Les portes s�ouvrirent. Janusz d�couvrit un couloir en PVC r�tro-�clair� � mi-corps. L�effet �tait �trange : le sol de linol�um �tait plus lumineux que le plafond. Comme si les t�moins ou suspects convoqu�s ne regardaient que leurs chaussures. � droite, une porte de secours sans poign�e, marqu�e <strong>ENTR�E INTERDITE</strong>. � gauche, quelques m�tres puis un angle droit. Janusz prit cette direction.</p><p>Il tomba sur une salle d�attente vitr�e o� patientaient plusieurs personnes, convocation � la main. Pour p�n�trer dans ce sas, il fallait traverser le � check-point � de la secr�taire et montrer patte blanche.</p><p>Pour l�instant, le bureau �tait vide. Janusz tenta d�ouvrir la porte de verre. Ferm�e. Plusieurs personnes dans la salle lui firent signe � une sonnette �tait fix�e pr�s de la poign�e. Il suffisait de l�actionner pour appeler la secr�taire de permanence.</p><p>Janusz les remercia d�un signe de la main puis tourna les talons. Il revenait d�j� vers les ascenseurs, maudissant sa na�vet� et son manque d�id�es. Il actionnait le bouton d�appel quand il remarqua que la porte de secours �tait entrouverte. Il n�en croyait pas ses yeux. <emphasis>La chance</emphasis>. Il s�approcha. Le p�ne sorti emp�chait la fermeture du battant. Sans h�siter, il se glissa de l�autre c�t� en devinant : les magistrats utilisaient cette porte pour acc�der directement aux ascenseurs et �viter de faire le tour de l��tage.</p><p>Toujours les murs en PVC. Toujours les rampes r�tro-�clair�es. Mais maintenant des portes en s�rie. Elles d�filaient sous ses yeux comme des cartes � jouer. � la sixi�me, il trouva le nom qu�il cherchait : <strong>PASCALE ANDREU</strong>.</p><p>Coup d��il � droite, coup d��il � gauche. Personne. Il frappa. Pas de r�ponse. Il br�lait sur place, sueur sur la nuque, le long des reins. Il frappa encore, plus fort. Aucun bruit � l�int�rieur. Il enfila les gants et, fermant les yeux, actionna la poign�e. Aussi dingue que cela puisse para�tre, le bureau n��tait pas verrouill�.</p><p>La seconde suivante, il �tait � l�int�rieur. Il referma la porte sans bruit. Se for�a � respirer avec lenteur, et inspecta la pi�ce. Le bureau de Pascale Andreu ressemblait � une baraque de chantier. Murs en plastique. Moquette bon march�. Mobilier en fer. Au fond, une fen�tre. � gauche, une porte, qui s�ouvrait sans doute sur l�annexe de la greffi�re.</p><p>Janusz s�approcha du bureau o� s�entassaient quantit� de documents. Il r�fl�chit. Peut-�tre la magistrate avait-elle d�j� �t� contact�e par la police de Bordeaux. Peut-�tre que la proc�dure de Tzevan Sokow avait �t� exhum�e. Dans ce cas, le dossier serait � port�e de main�</p><p>Il posa son cartable et sortit le carnet sur lequel il avait not� la cote de l�instruction SOKOW : K095443226. Il m�morisa les derniers chiffres � tous les dossiers commen�aient par les m�mes � puis inspecta les gros exemplaires pos�s en pile. Aucun ne portait ce num�ro.</p><p>� tout hasard, il poursuivit sa fouille du bureau. Des chemises. <strong>ACTES EN COURS. ORDONNANCES DE TAXES. DEMANDES DE COPIE</strong>. Des enveloppes contenant le courrier des d�tenus. Des notes � l�attention de diff�rents experts et autres flics saisis des enqu�tes. <emphasis>Rien pour lui</emphasis>.</p><p>Il plongea dans l�armoire � droite. Pas de 443226. Le meurtre de Tzevan Sokow datait du mois de d�cembre. Trop chaud pour �tre class� parmi des archives lointaines. Trop froid pour �tre dans les affaires en cours. Chez la greffi�re ?</p><p>Il passa dans la pi�ce voisine. Le m�me espace, dot� de plusieurs armoires � volets souples, croulant sous les liasses de papier. Janusz s�attaqua � la premi�re, sur la gauche, et lut les cotes, partant du rayon le plus haut.</p><p>Il en �tait au troisi�me quand on frappa � la porte. Il se p�trifia, le souffle coup� net. Nouveaux coups feutr�s. Janusz restait fig� sur la moquette. Il avait l�impression de se dissoudre en une flaque de terreur. Il tourna la t�te et fixa la porte. On actionnait la poign�e.</p><p>Par un nouveau miracle, la greffi�re, elle, avait verrouill� sa serrure. Janusz �prouva un soulagement confus puis se dit que le visiteur allait r�p�ter le m�me geste avec la porte voisine. Alors �a serait cuit. Sa pens�e n��tait pas achev�e qu�il per�ut de nouveaux coups. Plus lointains.</p><p>��Madame la juge ?</p><p>La poign�e couina. Des pas. <emphasis>� l�int�rieur</emphasis>. Janusz ne respirait plus. De flaque, il �tait revenu au mode min�ral. Quelques secondes encore. Il sentait la pr�sence de l�autre c�t�. Le mur lui paraissait aussi fin que du papier de riz. Son c�ur ne battait plus.</p><p>Alors, il per�ut � ou crut percevoir � un l�ger claquement. Un dossier ou une enveloppe qu�on pose sur un bureau. Des pas � nouveau. Le p�ne qui claque en douceur. Le visiteur �tait reparti.</p><p>Janusz t�tonna et trouva un si�ge. Il s�effondra dessus. Dans le mouvement, son dos toucha une �tag�re. Il fit tomber plusieurs dossiers dans un fracas qui lui parut horrible.</p><p>Quand il les ramassa, les chiffres d�un exemplaire lui saut�rent au visage. <strong>K095443226. PROC�DURE CRIMINELLE. PLAINTE CONTRE X. TZEVAN SOKOW</strong>. Un tampon barrait la couverture en diagonale : <strong>COPIE</strong>.</p><p>Il �carta les �lastiques, ouvrit le dossier, attrapa les chemises. Sans les parcourir, il passa dans l�autre bureau et les fourra dans son cartable. Ses mains virevoltaient. Les battements de son c�ur �taient assourdissants. En m�me temps, il se sentait invincible. Il avait encore triomph�. Comme la premi�re fois, dans le bureau d�Ana�s Chatelet. Il ne restait plus qu�� sortir du bunker plastifi�.</p></section><section><title><p>62</p></title><p>Le m�me chemin, en sens inverse. Il appela l�ascenseur, laissant une empreinte de sueur sur l�inox. Une seconde. Deux secondes. Trois secondes� Chaque bruit lui paraissait amplifi�. Toux lointaines des convoqu�s. Rouages du m�canisme. Claquement d�une porte vitr�e� Et en m�me temps tout bourdonnait comme au fond de l�eau.</p><p>L�ascenseur n�arrivait pas. Il fut tent� de descendre � pied mais il ne savait pas o� se trouvait la cage d�escalier. Les parois s�ouvrirent. Trois hommes en jaillirent. Janusz s��carta, serrant malgr� lui son cartable contre son torse. Les types ne lui accord�rent pas un regard. Il plongea dans la cabine et expira de toutes ses forces. Il br�lait de partout. Il retira son imper et le plia sur son avant-bras.</p><p>Rez-de-chauss�e. Les armatures rouges du plafond lui parurent plus basses, plus dangereuses. Les fonctionnaires, juges, avocats, revenaient de d�jeuner. La foule s��paississait dans la salle des pas perdus. Janusz se souvint, in extremis, d�un d�tail : l�entr�e de la rue de Grignan fonctionnait dans un seul sens. Tout le monde sortait par la rue Joseph-Autran.</p><p>Il bifurqua et se cogna � une escouade de flics. Il s�excusa d�une voix �trangl�e. Personne ne pr�ta attention � lui. Cinquante m�tres � parcourir. Maintenant, la menace sourdait du sol. Il marchait sur un champ de mines. D�un instant � l�autre, la situation allait lui p�ter � la gueule. Les cam�ras de s�curit� l�avaient rep�r�. Le tribunal �tait boucl�. Les flics cernaient les lieux�</p><p>Il balaya ces pens�es et se for�a � d�tendre son bras afin de porter son cartable comme tout le monde, le long de sa jambe. Vingt m�tres. Le brouhaha autour de lui ne cessait de s�amplifier. Dix m�tres. Il allait r�ussir. Avec le dossier d�instruction du crime d�Icare dans son cartable. Une nouvelle fois, il triomphait. Une nouvelle fois�</p><p>Il n�eut que le temps de braquer vers la gauche. � travers les reflets du sas, Ana�s Chatelet rentrait dans le TGI, accompagn�e d�une brune en tailleur � sans doute Pascale Andreu. Perdu, il repartit en sens inverse. Il marchait vers le centre de la salle quand il entendit, distinctement, sa voix :</p><p>��MATHIAS !</p><p>Malgr� lui, il lan�a un regard par-dessus son �paule. Ana�s se pr�cipitait, franchissant le d�tecteur de m�taux, d�clenchant la sonnerie d�alarme, brandissant en m�me temps sa carte de flic � l�intention des vigiles.</p><p>Janusz pivota � nouveau, s�effor�ant de ne pas acc�l�rer le pas. Son costard noir, son imper, son cartable feraient le reste. Il pouvait se noyer dans la masse. Il pouvait atteindre une autre issue�</p><p>La voix d�Ana�s s��leva sous le treillis de fer :</p><p>��Arr�tez-le ! L�homme en noir ! Bloquez-le !</p><p>Il ne marqua aucune r�action. Tous les hommes autour de lui �taient v�tus d�un costume sombre. Tous se regardaient mutuellement, traquant des signes de panique chez l�autre. Janusz les imita afin d��tre, exactement, <emphasis>comme eux</emphasis>. Loin, tr�s loin, � la p�riph�rie de son champ de vision, il aper�ut un type en uniforme qui se pr�cipitait, portant la main � son arme.</p><p>Ana�s hurla encore.</p><p>��L�HOMME EN NOIR ! AVEC UN IMPER SUR LE BRAS !</p><p>En un geste r�flexe, Janusz plia deux fois son trench-coat et le coin�a sous son bras. Tout fr�missait autour de lui. Des hommes couraient, criaient. Les armatures rouges s�abaissaient. Le sol chavirait. Le brouhaha le submergeait.</p><p>��ARR�TEZ-LE !</p><p>Les flics braquaient maintenant leur calibre au hasard. Des visiteurs, ayant aper�u les armes, se jetaient � terre, hurlant, couvrant la voix d�Ana�s. Janusz marchait toujours, lan�ant des coups d��il paniqu�s autour de lui, comme les autres. Une issue. Il devait trouver une issue�</p><p>Malgr� lui, il jeta encore un regard derri�re lui. Ana�s avan�ait au pas de course, ses deux mains nou�es sur son calibre � braqu� sur lui. Il eut une pens�e transversale. Absurde. Il n�avait jamais rien vu d�aussi sexy.</p><p>Une sortie de secours, juste � sa gauche.</p><p>Il se pr�cipita.</p><p>Il appuyait sur la barre de rotation quand il l�entendit hurler, sans doute � l�intention de flics non loin de l� :</p><p>��Derri�re vous ! LA PORTE ! DERRI�RE VOUS !</p><p>Janusz �tait d�j� de l�autre c�t�. D�un coup de pied, il poussa une barre oblique et condamna le battant antipanique. Il ne restait plus qu�� courir. Il se trouvait dans les b�timents secondaires du TGI. Un couloir de ciment nu �clair� par des veilleuses. Un angle. Un nouveau couloir. Sa conscience �tait diss�min�e, pulv�ris�e aux quatre coins de l�univers.</p><p>Son seul point de gravit� �tait une image. Qui revenait lui cogner le cr�ne � contretemps de sa course. Ana�s Chatelet. Ses mains blanches serr�es sur la crosse de l�automatique. Le d�hanchement souple et rapide de sa taille. Une machine de guerre. Une machine qu�il d�sirait.</p><p>Devant lui, une autre porte coup-de-poing. Il allait l�atteindre quand il entra en collision avec un homme jailli de nulle part. Il y eut deux secondes d�h�sitation puis la gueule d�une arme devant ses yeux.</p><p>��Bouge plus !</p><p>Janusz s�immobilisa, les paupi�res br�l�es de larmes. Il vit un uniforme, un visage indistinct, des gestes confus. Son regard implora en silence : � Laissez-moi partir� je vous en supplie� �</p><p>Sa lucidit� revint d�un coup. Il comprit que les gestes du vigile ne formaient pas un ensemble coh�rent. Le gars �tait aussi stup�fait que lui. Il tentait, dans le m�me mouvement, de le braquer et d�utiliser sa VHF. Et il ne s�en sortait pas.</p><p>L�instant suivant, c��tait son visage � lui qui suppliait. Janusz avait l�ch� son cartable, attrap� son Eickhorn et plaqu� le flic contre le mur. Il enfon�ait maintenant son couteau dans sa gorge.</p><p>��L�che ton arme.</p><p>Le bruit du calibre sur le sol acheva sa phrase. Aucune r�sistance. Sans rel�cher son emprise, il fouilla la ceinture du flic de la main gauche. Arracha la VHF puis la fourra dans sa poche de veste. Il se baissa et attrapa le flingue, tout en rengainant son couteau. Alors seulement, il se recula et envisagea l�ennemi � des menottes brillaient � sa ceinture, gliss�es dans un �tui � agrafes.</p><p>��� genoux.</p><p>L�homme ne bougeait pas. Janusz changea de main et enfon�a l�automatique dans la gorge du vigile. Une sorte de sixi�me sens lui souffla que le pistolet n��tait pas arm�. Il tira la culasse afin de faire monter une balle dans la chambre.</p><p>��Sur le ventre. Je te jure que je d�conne pas.</p><p>L�autre s�affaissa sans un mot.</p><p>��Les mains dans le dos.</p><p>Le planton s�ex�cuta. Janusz attrapa les menottes de la main gauche. Il enserra un des poignets du gars et fit claquer le bracelet. Il fut surpris par la fluidit� du m�canisme. Il saisit le deuxi�me poignet et l�entrava.</p><p>��O� sont les cl�s ?</p><p>��Les� quoi ?</p><p>��Les cl�s des menottes.</p><p>L�homme nia de la t�te :</p><p>��On s�en sert jamais�</p><p>Il le gifla avec son arme. Du sang gicla. Le type se recroquevilla contre le mur et balbutia :</p><p>��Dans� dans ma poche gauche.</p><p>Janusz les r�cup�ra. Il frappa encore le gars sur la nuque. Il esp�rait l�assommer mais � l��vidence, ce n��tait pas si facile. Il �valua le temps de r�action de sa victime, � peine groggy. Les mains entrav�es dans le dos, bless�, perdu dans ce couloir bloqu�, il mettrait au moins cinq bonnes minutes � trouver du secours.</p><p>Il ramassa son imper, son cartable. Sans r�fl�chir, il glissa l�arme dans son dos, cognant au passage son Eickhorn. Ce n��tait plus une ceinture mais un arsenal. Le planton, toujours � terre, l�observait, apeur�. Janusz fit mine de le frapper encore. Le flic rentra la t�te dans les �paules.</p><p>Le temps qu�il effectue ce mouvement, Janusz avait tourn� les talons. Il fuyait � toutes jambes en qu�te d�une sortie. Il sentait la ferraille s�enfoncer dans ses vert�bres. La sensation �tait grisante.</p><p>Il savait maintenant qu�il sauverait sa peau.</p><p>De n�importe quelle fa�on.</p></section><section><title><p>63</p></title><p>� coups de petites ruelles, il se retrouva, encore une fois, sur la Canebi�re. Pile en face du commissariat central de Noailles. Des fourgons, des voitures s�rigraphi�es, des v�hicules banalis�s, d�marraient dans un raffut d�enfer. Des flics, la main sur leur arme, couraient vers les bagnoles et plongeaient par les porti�res ouvertes alors que les pneus crissaient au d�marrage. Les sir�nes prenaient le relais. Janusz serra son cartable contre sa poitrine. Tout ce qui respirait et portait un uniforme � Marseille �tait d�sormais � ses trousses.</p><p>Il s�enfon�a sous un porche. Pas question de r�cup�rer son sac de voyage. Il avait balanc� la VHF dans la premi�re poubelle rencontr�e. Il ne lui restait plus que son couteau, l�arme du vigile et son dossier. Quitter Marseille� Trouver une planque� �tudier son dossier d�instruction � au calme� En extraire une nouvelle piste. C��tait le seul moyen de prouver son innocence � <emphasis>s�il �tait innocent</emphasis>�</p><p>Le vacarme des deux-tons s��tait �loign�. Les flics cernaient sans doute d�j� le quartier du TGI. Les avis de recherche allaient �tre diffus�s. Son visage, son signalement se reproduire sur tous les m�dias. Dans quelques minutes, il ne pourrait plus faire un pas dans la ville. Action imm�diate.</p><p>Il rep�ra, de l�autre c�t� de l�avenue, un magasin de fringues bon march�. Il traversa, l��il riv� sur ses chaussures. Une nouvelle sir�ne retentit. Il recula, t�tanis�. Un tramway, bloc de puissance et d�acier, lui fila devant le nez. La sir�ne n��tait qu�un coup de semonce du conducteur. Il regarda dispara�tre le convoi, chancelant, h�b�t�.</p><p>Puis il se composa la t�te la plus banale possible et p�n�tra dans la boutique. Une vendeuse vint � lui. Il prit son souffle et s�expliqua. Il partait au ski et avait besoin d�un pull, d�une doudoune, d�un bonnet. Sourire. Elle avait tout �a, et plus encore !</p><p>��Je vous fais confiance, parvint-il � ajouter.</p><p>Il plongea dans la cabine. Presque aussit�t, la jeune femme arriva les bras charg�s d�anoraks, de pull-overs, de bonnets.</p><p>��Je pense que c�est votre taille.</p><p>Janusz attrapa les frusques et ferma le rideau. Il �ta sa veste et choisit les tons les plus neutres. Il enfila un pull beige, une doudoune chocolat, un bonnet noir jusqu�aux oreilles. Dans le miroir de la cabine, on aurait dit un bonhomme de glaise. En tout cas, il ne correspondait plus au signalement du fuyard du TGI. S�assurant que personne ne pouvait le voir par l�entreb�illement du rideau, il fourra son couteau et son calibre dans les poches de la parka.</p><p>��Je prends ces trois articles, fit-il en sortant de la cabine, cartable � la main.</p><p>��Vous �tes s�r pour les couleurs ?</p><p>��Certain. Je vous paye en liquide.</p><p>La vendeuse sautilla jusqu�� sa caisse.</p><p>��Vous voulez un sac pour votre veste et votre imper ?</p><p>��S�il vous pla�t, merci.</p><p>Deux minutes plus tard, il marchait sur la Canebi�re, avec l�air du type qui cherche un t�l�si�ge. Mieux valait �tre ridicule que rep�r�. Maintenant, o� aller ? En priorit�, quitter l�axe de la Canebi�re pour des rues plus discr�tes. Croisant une poubelle, il largua le sac plastique du magasin. Il avait l�impression de se d�lester chaque fois pour mieux s�envoler. Mais il ne d�collait jamais.</p><p>Il prit le cours Saint-Louis et croisa la rue du Pavillon. Il tourna � droite et sut, d�instinct, qu�il descendait vers le Vieux-Port. <emphasis>Pas une bonne id�e</emphasis>. Il h�sitait quand un hurlement de freins d�chira ses pens�es. Des flics jaillissaient d�un fourgon et couraient vers lui.</p><p>Il tourna les talons et d�tala. Cette fois, c��tait fini. Des mugissements de sir�ne s��levaient aux quatre coins du quartier. Les VHF se passaient le message : Janusz �tait rep�r�. La ville n��tait plus qu�un hurlement � qui signait son arr�t de mort.</p><p>Il tr�bucha contre un trottoir, �vita la chute, se retrouva sur une place en longueur. Il courut � travers l�espace, serrant toujours son cartable d��colier, convaincu que tout �tait foutu. � cet instant il aper�ut, comme dans un conte de f�es, un halo de vapeur. Il essuya la sueur de ses yeux et vit la bouche d��gout � demi ouverte, prot�g�e par des barri�res. Il sut, dans le tr�fonds de son ventre, que la solution �tait l�. Il prit cette direction en cherchant du regard les �goutiers.</p><p>Il les remarqua � trente m�tres. Bott�s, casqu�s, ils fumaient et achetaient des sandwiches en riant. Il enjamba les barri�res, �carta la plaque d�un coup de talon, empoigna l��chelle en se disant que toutes ces chances �taient des signes de Dieu. Des signes qui prouvaient son innocence. Il descendit dans les t�n�bres.</p><p>Pieds au sol. Il prit � droite dans le boyau, �ta son bonnet et marcha en �vitant la gargouille qui s��coulait au centre. Une nouvelle �chelle. Puis une autre. Le r�seau des �gouts de Marseille n��tait pas seulement souterrain � il �tait <emphasis>vertical</emphasis>.</p><p>Il tomba enfin sur un escalier, descendit encore, d�couvrit un vaste carr� de ciment, surplomb� de passerelles. Une esp�ce de salle des machines, �clair�e par des n�ons, o� s�alignaient citernes, canalisations, tableaux de bord. Il n�avait pas fait trois pas qu�il remarqua un homme, de dos, relevant des compteurs sur un terminal portable. Le gars semblait sourd � il n�avait pas boug� � son arriv�e. Janusz s�approcha et comprit. �couteurs dans les oreilles, le type hochait la t�te sous son casque de protection.</p><p>Janusz lui planta le canon de son calibre dans la nuque. L�homme comprit aussit�t. D�un geste r�flexe, il arracha ses �couteurs et leva les mains.</p><p>��Retourne-toi.</p><p>L�homme pivota. Quand il d�couvrit l�arme point�e vers son visage, il ne manifesta aucun signe de peur. Seulement un long silence. Englouti dans une combinaison grise, chauss� de bottes et coiff� d�un casque, il ressemblait � un scaphandrier en rupture de fonds. Il tenait encore dans ses mains un terminal portable et le stylet qui allait avec.</p><p>��Vous� vous allez me tuer ? demanda-t-il au bout de plusieurs secondes.</p><p>��Pas si tu fais ce que je dis. Y a une sortie ?</p><p>��Y en a plein. Chaque galerie s�ouvre sur plusieurs bouches d�acc�s. La plus proche�</p><p>��Quelle est la plus �loign�e ? Celle qui nous fera sortir de Marseille ?</p><p>��Celle du grand collecteur, dans la calanque de Cortiou.</p><p>��On y va.</p><p>��C�est � six kilom�tres !</p><p>��Alors, ne perdons pas de temps.</p><p>L�homme baissa lentement les bras et se dirigea vers une armoire en fer.</p><p>��Qu�est-ce que tu fous ? hurla Janusz en pointant son arme.</p><p>��Je prends du matos. Vous devez vous prot�ger.</p><p>Il ouvrit les portes en ferraille. Janusz l�attrapa par l��paule et l��carta. Il saisit lui-m�me un casque et le pla�a sur sa t�te, d�une main.</p><p>��Prenez aussi des masques, ajouta l��goutier d�une voix calme. On va traverser des �manations acides.</p><p>Janusz h�sitait face au mat�riel. Il y avait des bottes, des combinaisons, des syst�mes respiratoires, des bouteilles en m�tal� Le gars s�avan�a.</p><p>��Je peux ?</p><p>Le technicien choisit deux mod�les qui rappelaient les anciens masques � gaz de la guerre de 1914, version design. Il en tendit un � Janusz. Puis il attrapa une paire de bottes.</p><p>��Avec �a, vous serez plus � l�aise.</p><p>L�homme �tait toujours anormalement pr�venant et s�r de lui. Janusz se prit une nouvelle su�e. Cette attitude cachait-elle un pi�ge ? Une alarme s��tait-elle d�clench�e � son insu ? Il balaya la question. Il �tait forc� de faire confiance � son guide.</p><p>Alors qu�il s��quipait, l�autre demanda :</p><p>��Qu�est-ce que vous avez fait ?</p><p>��Y a qu�une chose que tu dois savoir : j�ai plus rien � perdre. T�es reli� par VHF ?</p><p>��Non. Y a juste un central ici qu�on peut utiliser pour contacter les autres �quipes. Je peux aussi envoyer un message avec mon terminal portable.</p><p>��On laisse tout �a ici. Ton absence, on va la remarquer ?</p><p>��J�aimerais bien� Mais dans ces galeries, je ne suis qu�un rat parmi d�autres. Je descends, je v�rifie, je remonte. Tout le monde s�en fout.</p><p>Impossible de savoir s�il bluffait. Janusz esquissa un mouvement avec son calibre :</p><p>��On y va.</p><p>Ils emprunt�rent des tunnels. Chacun d�eux �tait la copie conforme du pr�c�dent. Janusz transpirait abondamment � il r�gnait dans ces boyaux une chaleur doucereuse, puante, abjecte.</p><p>Il ne mit pas longtemps � comprendre l�indiff�rence de l��goutier. L�homme �tait monomaniaque. Son m�tier �tait son obsession. Il faisait corps avec son labyrinthe. Au fil de leur marche, il se mit � parler. Et � parler encore. Du r�seau souterrain des �gouts. De l�histoire de Marseille. De la peste. Du chol�ra�</p><p>Janusz n��coutait pas. Il voyait les rats courir sur les tuyaux, � hauteur de leur visage. Il voyait d�filer les noms des rues. Mais il n�avait pas assez sillonn� Marseille pour se rep�rer. Il �tait oblig� de suivre aveugl�ment l�homme-rat qui tra�nait ses bottes dans la gargouille centrale.</p><p>Il avait perdu la notion du temps et de l�espace. Il demandait parfois :</p><p>��C�est encore loin ?</p><p>L�autre r�pondait de mani�re confuse, reprenant aussit�t son discours historique. Un cingl�. Une fois, une seule fois, Janusz nota un changement parmi les boyaux. Les rats furent d�un coup plus nombreux, grouillant � leurs pieds, galopant les uns sur les autres, grimpant vers la vo�te du plafond. Leurs couinements ricochaient contre les parois en un millier d��chos.</p><p>��Les Baumettes, commenta l��goutier. La prison. Une splendide source de bouffe, de d�chets, de chaleur�</p><p>Janusz traversa la meute sur la pointe des pieds. Plus loin, le tunnel s��largit pour devenir un canal, lourd et sombre. Ils avaient de l�eau � de la boue � jusqu�aux genoux.</p><p>��Un bassin de dessablement qui permet aux mati�res denses de s�accumuler. Mettez votre masque. Les �manations commencent ici. Elles sont dangereuses parce que notre odorat ne les remarque pas alors qu�elles sont mortelles.</p><p>Ils pataug�rent. Janusz n�entendait plus que le bruit de sa propre respiration, amplifi� par le syst�me du masque. Il avait dans la bouche un go�t de fer et de caoutchouc. Une rang�e de n�ons projetaient leurs ombres froiss�es sur les murs ruisselants. Un kilom�tre plus loin, le d�cor changea encore. Ils purent remonter sur des berges �troites alors que le bassin s��largissait.</p><p>Le ma�tre des lieux abaissa son masque :</p><p>��C�est bon, fit-il.</p><p>Janusz attrapa sa premi�re goul�e d�air libre comme un noy� qui revient � la vie. Il d�glutit et risqua sa sempiternelle question :</p><p>��C�est encore loin ?</p><p>L�autre se contenta de tendre son index. Au bout du tunnel, une clart� inhabituelle se dessinait. Non pas ouvertement, mais en r�flexion sur les eaux noires. Petits losanges diss�min�s � la surface comme des fragments de mica.</p><p>��Qu�est-ce que c�est ?</p><p>L��goutier attrapa son trousseau de cl�s :</p><p>��Le soleil.</p></section><section><title><p>64</p></title><p>Janusz et le technicien se mirent d�accord. L�homme poss�dait une voiture gar�e sur le parking de la station d��puration. Il le d�poserait dans un village de son choix et les deux hommes s�oublieraient mutuellement.</p><p>Sans casque ni masque, l�homme r�v�lait un teint tann�, burin�. L�arpenteur des bas-fonds devait p�cher, le week-end, � ciel ouvert. Ils se tenaient sur la falaise qui surplombe le grand collecteur de Marseille. Face � eux, sous la lumi�re bleue, la mer se d�ployait � 180 degr�s. De loin en loin, les flots se d�chiraient sur le dos d��lots noirs qui provoquaient des lis�r�s d��cume argent�e. La vision �tait merveilleuse, mais la puanteur inf�me.</p><p>Si on se baissait vers l��-pic, on discernait la r�alit� de la calanque de Cortiou : des masses de mousse jaun�tres, des courants de merde, des tra�n�es de d�chets qui se m�langeaient aux flots indigo. Des milliers de go�lands tournaient au-dessus de ce bouillon, cherchant leur bonheur parmi ces tonnes de d�tritus rejet�s nuit et jour.</p><p>��Mon Kangoo est l�-bas. Je te largue et apr�s �a, c�est adios.</p><p>Janusz sourit au passage du tutoiement. Il avait gliss� le calibre dans son dos et choisi la solution paresseuse : faire confiance au scaphandrier de la fange.</p><p>��Tu conduis. (Il ajouta, pour la forme :) Et pas d�embrouille.</p><p>��Si j�avais voulu t�embrouiller, tu serais encore en train de patauger dans un d�versoir.</p><p>Janusz �tait d�accord. Avec ce solitaire, il avait encore eu de la chance. Quelque chose de marginal, de r�volt� �manait du bonhomme. Un rat de la contre-culture� Ils se chang�rent et mont�rent dans le Kangoo qui exhalait une douce fragrance, en compl�te rupture avec les miasmes des �gouts.</p><p>Le chauffeur prit la direction oppos�e � Marseille, suivant les panneaux de Cassis. Durant le premier kilom�tre, Janusz scruta avec attention la route et le littoral puis il abandonna. La question n��tait pas � O� ? � mais � Quoi ? �. Il ne savait ni o� aller ni quel �tait son objectif. Cette id�e lui rappela la seule voie � suivre.</p><p>Il ouvrit son cartable et attrapa les liasses portant le num�ro K095443226.</p><p>��Je vais o� ? demanda l�autre comme s�il s�agissait d�un plan avec des indications pr�cises.</p><p>��Tout droit, fit Janusz.</p><p>La premi�re chemise contenait les photos de la sc�ne de crime. C��tait le spectacle le plus incroyable qu�il ait jamais contempl頗 si on exceptait les photos du Minotaure. Un cadavre noir, squelettique, dans une posture de martyr, regardait le ciel, adoss� aux rochers gris de la calanque. De part et d�autre du corps, deux ailes immenses se d�ployaient, rong�es de feu, essaimant des plumes calcin�es et des d�bris de cire.</p><p>Il passa aux rapports des flics, reli�s sous forme de bouclettes.�Les Marseillais n�avaient pas fait les choses � moiti�. Ils avaient retrac� l�emploi du temps exact de Sokow les jours pr�c�dant sa mort. Ils avaient remont� ses origines et dress� un profil de sa personnalit�. Un r�fugi� de l�Est, version punk � chiens. Ils avaient travaill� avec les Stups pour trouver l�origine de l�h�ro�ne retrouv�e dans ses veines. Ils n�avaient rien d�couvert.</p><p>Surtout, ils avaient creus� les indices indirects du meurtre. Les ailes. La cire. Les plumes. Ils avaient contact� les fabricants de deltaplanes, les revendeurs d�occasion, les � casses � sp�cialis�es dans ce type de mat�riel. Dans la r�gion de Marseille puis dans toute la France. Sans r�sultat. Ils avaient interrog� les producteurs de cire d�abeille du Var et des d�partements voisins ainsi que leurs clients. Pour rien. Ils avaient sond� les producteurs des plumes utilis�es par le tueur � des plumes d�oie blanches. Ils avaient appel� les sites d��levage ainsi que les principaux acheteurs de cette mati�re, � l��chelle de la France � les fabricants de literie, de v�tements, de mobilier� Ils n�avaient rien obtenu. Pas un seul client suspect. Pas une seule commande sortant de l�ordinaire durant les mois pr�c�dant le meurtre.</p><p>� croire que le tueur concoctait lui-m�me les produits qu�il utilisait�</p><p>Ces prouesses de discr�tion le rassuraient. Il ne pouvait �tre celui qui avait maniganc� tout �a. Et surtout pas <emphasis>inconsciemment</emphasis>.</p><p>��Okay, fit l��goutier, on est � Cassis. Qu�est-ce que je fais ?</p><p>��Continue. Roule.</p><p>Il ouvrit la derni�re chemise. Elle �tait consacr�e au seul t�moin de l�affaire, hormis les deux promeneurs qui avaient d�couvert le corps : Christian Buisson, surnomm� � Fer-Blanc �. Une vieille connaissance. Les flics n�avaient pas �t� plus efficaces que Shampooing et lui-m�me. Ils n�avaient jamais retrouv� le cingl�, malgr� un quadrillage serr� du monde des clochards. Ils avaient cuisin� les SDF, le personnel des unit�s d�accueil, des soupes populaires, des h�pitaux � aucune trace de l�homme au cerveau de m�tal.</p><p>Ils avaient pourtant obtenu une information capitale que Janusz ignorait. Christian Buisson �tait malade. Tr�s malade. Un cancer d�vorait son foie, suite � une h�patite C contract�e des ann�es auparavant.</p><p>Les flics avaient d�croch� ces renseignements aupr�s d�un m�decin b�n�vole, �ric Enoschsberg, venu de Nice, appartenant � l�association � M�decins des rues �. La conclusion du dernier rapport coulait de source : Christian Buisson �tait mort quelque part, sur un lit d�h�pital ou sous un carton d�emballage, de mani�re anonyme.</p><p>��Trouve-moi une cabine t�l�phonique, fit-il � son chauffeur.</p></section><section><title><p>65</p></title><p>��Docteur Enoschsberg ?</p><p>��C�est moi.</p><p>��Je suis commandant de police au poste central de Bordeaux.</p><p>��De quoi s�agit-il ?</p><p>Janusz avait achet� une carte de t�l�phone en compagnie de l��goutier. Son � bodyguard � faisait maintenant les cent pas devant la cabine, ne manifestant aucun geste suspect ni intention de fuir. Janusz lui avait promis qu�il tirerait sans h�siter s�il d�connait.</p><p>��Je voudrais vous parler d�un de vos patients, Christian Buisson. Tout le monde l�appelle Fer-Blanc.</p><p>��J�ai d�j� r�pondu � toutes les questions de vos coll�gues, en d�cembre dernier.</p><p>��Il y a des faits nouveaux. Le tueur a frapp� une nouvelle fois. Dans notre ville.</p><p>��Et alors ?</p><p>��Je vous t�l�phone pour un compl�ment d�enqu�te.</p><p>Un silence suivit. Janusz n�aurait pas plac� Enoschsberg dans la cat�gorie des supporters de la police. Son num�ro de portable �tait inscrit en t�te de son PV d�audition.</p><p>��Vous avez expliqu� que vous soigniez Christian Buisson l��t� dernier et�</p><p>��Soigner, c�est beaucoup dire. Au stade o� il en �tait�</p><p>��Justement. Mes coll�gues n�ont jamais retrouv� Fer-Blanc. Ils ont conclu que l�homme �tait mort sans avoir �t� identifi�. Je me demandais si vous aviez revu ce patient dans les semaines qui ont suivi l�enqu�te et�</p><p>��Je l�ai revu, oui.</p><p>Janusz en eut le souffle coup�. Il avait appel� ce m�decin comme un baroud d�honneur. Et voil� que le poisson mordait.</p><p>��Quand exactement ?</p><p>��Au d�but du mois de janvier. Une consultation � Toulon.</p><p>Nouvelle pause. Le toubib paraissait h�siter.</p><p>��Les enqu�teurs m�avaient demand� de les appeler si j�avais des nouvelles mais je ne l�ai pas fait.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Parce que Fer-Blanc agonisait. Je ne voulais pas que les flics, je veux dire vos coll�gues, l�emmerdent encore.</p><p>Janusz joua l�empathie :</p><p>��Je comprends.</p><p>��Je ne crois pas, non. Christian �tait non seulement mourant mais il avait peur. � l��vidence, il avait vu quelque chose qui le mettait en danger. Quelque chose que vos coll�gues, � l��poque, n�ont pas pris en compte.</p><p>��Vous voulez dire� le visage de l�assassin ?</p><p>��Je ne sais pas mais depuis ce jour, il se cachait. C��tait terrible. Il �tait en train de mourir et il se terrait comme un cafard�</p><p>��Vous l�avez hospitalis� ?</p><p>��Il en �tait au stade des soins palliatifs.</p><p>��Il est donc mort ?</p><p>��Non.</p><p>Janusz serra le poing contre la vitre.</p><p>��O� est-il ?</p><p>��Je connaissais un lieu, � Nice. Je me suis occup� de tout. Depuis la mi-janvier, il coule des jours tranquilles. � l�abri.</p><p>��O� EST-IL ?</p><p>Janusz regretta aussit�t la question � et surtout la mani�re dont il l�avait pos�e : il avait hurl�. Le m�decin ne r�pondit pas. C��tait pr�cis�ment ce qu�il voulait �viter : qu�un flic vienne emmerder un pauvre bougre � l�article de la mort.</p><p>Contre toute attente, l�homme capitula :</p><p>��Il est chez les P�nitents. Les P�nitents d�Arbour de Nice.</p><p>��Qu�est-ce que c�est ? Un ordre religieux ?</p><p>��Une confr�rie tr�s ancienne, qui date du XII<sup>e</sup>�si�cle. Elle a pour vocation de prendre en charge les malades en fin de vie. J�ai pens� � eux pour Fer-Blanc.</p><p>��Ils ont un h�pital ?</p><p>��Des appartements de coordination th�rapeutique. Des lieux qui proposent un accompagnement aux personnes pr�caris�es�</p><p>��O� est-ce ?</p><p>Enoschsberg h�sita une derni�re fois. Mais il ne pouvait plus s�arr�ter � mi-chemin.</p><p>��Avenue de la R�publique, � Nice. Je ne sais pas ce que vous voulez lui demander mais j�esp�re que c�est important. J�esp�re surtout que vous allez respecter son �tat.</p><p>��Merci, docteur. Croyez-moi, c�est capital. Nous agirons avec le maximum de douceur et de respect.</p><p>En raccrochant, il comprit que son coup de bluff pr�figurait ce qui allait r�ellement se passer. Les keufs de Bordeaux et de Marseille allaient r�activer l�enqu�te Icare. Parmi eux, il y en aurait bien un pour rappeler le docteur �ric Enoschsberg et obtenir la m�me information.</p></section><section><title><p>66</p></title><p>Ana�s Chatelet consid�rait la porte verrouill�e devant elle. On l�avait amen�e ici, au commissariat de l��v�ch�, comme on tra�ne une forcen�e dans un HP. Aux alentours de 15 heures, quand il �tait �vident que Janusz leur avait une nouvelle fois �chapp頗 l�homme, alors m�me qu�il avait �t� rep�r� et cern� par plusieurs patrouilles, s��tait litt�ralement <emphasis>volatilis�</emphasis>��, Ana�s avait piqu� une v�ritable crise de rage.</p><p>Elle s��tait acharn�e sur sa propre voiture, la d�fon�ant � coups de pied, puis s�en �tait prise aux gars des patrouilles qui avaient localis� Janusz et l�avaient laiss� filer. Elle avait balanc� leur casquette � terre, arrach� leur insigne, tent� de les frapper. On l�avait d�sarm�e. On lui avait mis les pinces. On l�avait enferm�e dans ce bureau, eu �gard � ses fonctions � lui �vitant la cage des gard�s � vue.</p><p>Maintenant, elle �tait sous Lexomil. Elle avait pris sa dose maximum : deux comprim�s s�cables, qu�elle avait gob�s comme des Ecstas. Ils avaient fondu sous sa langue et les effets commen�aient � se faire sentir. Le calme apr�s la temp�te�</p><p>Elle se tenait les bras crois�s sur le bureau, la t�te en repos, en attendant de passer au tourniquet. Pourtant, la matin�e avait bien commenc�. Jean-Luc Crosnier, le commandant qui avait dirig� l�investigation sur le meurtre d�Icare et supervisait maintenant les recherches � propos de Janusz, l�avait accueillie avec bonne humeur. Il avait mis un bureau � sa disposition � celui qui lui servait de prison � et lui avait permis de consulter le dossier d�enqu�te dans son int�gralit�.</p><p>Elle n�y avait rien trouv� de neuf. Du bon boulot, mais du boulot qui s��tait fracass� contre un mur. Le tueur mythologique savait balayer derri�re lui. Les flics de Marseille n�avaient pas r�ussi � d�busquer le moindre t�moin, hormis un clochard ivrogne qu�on n�avait jamais retrouv�. Ni � mettre en �vidence le moindre indice, malgr� le mat�riel utilis� : armature de delta-plane, cire, plumes�</p><p>En revanche, aucun doute : c��tait bien le m�me tueur. Le modus operandi, l�h�ro�ne, la mise en sc�ne symbolique d�signaient la m�me folie. Ana�s n�avait not� qu�une diff�rence : nulle part il n��tait mentionn� que le corps de Tzevan Sokow contenait moins de sang que la normale. Ana�s n�avait pas oubli� ce d�tail � on avait pr�lev� un ou plusieurs litres d�h�moglobine sur le cadavre de Philippe �, m�me si elle n��tait pas parvenue � l�expliquer ni � l�exploiter. Longo avait d�duit ce fait gr�ce � la p�leur du corps. Impossible de rien constater sur le cadavre calcin� d�Icare.</p><p>Aux environs de 11 heures 30, quand Ana�s s��tait impr�gn�e des �l�ments de l�enqu�te, elle avait appel� Pascale Andreu, magistrate saisie de l�instruction, qui avait accept� de d�jeuner avec elle le jour m�me. C�est au retour du restaurant que l�impossible �tait survenu. Janusz fuyant sous son nez, le dossier d�instruction sous le bras�</p><p>On pouvait difficilement imaginer pire.</p><p>Pour la deuxi�me fois en 48 heures, elle avait laiss� filer le fugitif.</p><p>Deversat avait raison. Elle aurait d� profiter de Marseille en hiver, marcher sur les plages sans se m�ler de quoi que ce soit�</p><p>Elle se redressa et s��broua. Le CIAT de l��v�ch� �tait install� dans un h�tel particulier du XIX<sup>e</sup>�si�cle. En r�alit�, elle se trouvait dans le b�timent moderne, qui jouxtait le monument class�, mais ses fen�tres donnaient sur la cath�drale de la Major. La grande �glise, construite en deux pierres diff�rentes, ressemblait, avec ses tons cr�me et chocolat, � un g�teau italien.</p><p>Son portable sonna. Elle essuya les larmes qui inondaient ses yeux. Des larmes insouciantes. Des larmes de d�fonc�e qui ne sait plus o� elle en est. Elle devait arr�ter toutes ces merdes chimiques�</p><p>��Deversat. Qu�est-ce que c�est que ces conneries ? Vous aviez l�interdiction formelle de participer � cette enqu�te.</p><p>��J�ai bien compris.</p><p>��Il est trop tard pour comprendre. Vous �tes maintenant impliqu�e jusqu�au cou dans cette gal�re.</p><p>��Comment �a � impliqu�e � ?</p><p>��Il suffit que vous soyez pr�sente pour que Janusz parvienne � se faire la malle.</p><p>Ana�s vit la pi�ce s�assombrir autour d�elle.</p><p>��Vous me soup�onnez ?</p><p>��Moi, non. Les gars de l�IGS vont pas s�en priver.</p><p>Sa gorge �tait plus s�che qu�un four � chaux.</p><p>��Une� une enqu�te a �t� ordonn�e ?</p><p>��J�en sais rien. Ils viennent de m�appeler. Ils vous attendent ici, � Bordeaux.</p><p>Cette histoire allait lui co�ter beaucoup plus cher qu�un simple bl�me. La police des polices fouillerait sa vie. Remonterait � Orl�ans et � ses m�thodes borderline. � sa sant� psychique d�faillante. � son p�re et son pass� de tortionnaire�</p><p>La voix de Deversat revint � ses tympans. Le ton avait chang�. Plus chaleureux. Presque paternaliste.</p><p>��Je vous soutiendrai, Ana�s. Ne prenez pas tout �a trop � c�ur. Vous �tes encore jeune et�</p><p>��Allez vous faire foutre !</p><p>Elle raccrocha violemment. Au m�me instant, la serrure se d�verrouilla. Crosnier. C��tait un barbu costaud, � l�air plut�t placide. Il avait un sourire narquois aux l�vres, noy� dans les poils de sa barbe poivre et sel.</p><p>��Vous vous �tes bien foutu de ma gueule.</p><p>Il parlait d�une voix douce, Ana�s se m�fiait : peut-�tre une strat�gie d�attaque.</p><p>��Je n�avais pas le choix.</p><p>��Bien s�r que si. Vous auriez pu jouer franc jeu et m�expliquer la situation.</p><p>��Vous m�auriez suivie ?</p><p>��Je suis s�re que vous auriez su me convaincre.</p><p>Crosnier attrapa une chaise, la retourna et l�enfourcha, les deux bras crois�s sur le dossier.</p><p>��Et maintenant ?</p><p>Il n�y avait pas la moindre ironie dans sa question. Plut�t une bienveillance �puis�e.</p><p>��Rendez-moi le dossier d�Icare, ordonna-t-elle. Laissez-moi encore l��tudier cette nuit.</p><p>��Pourquoi ? Je le connais par c�ur. Vous n�y trouverez rien de neuf.</p><p>��J�y trouverai ce que Janusz y cherche. Il a pris tous ces risques pour r�cup�rer ces documents chez la juge�</p><p>��Je viens de l�avoir au t�l�phone. Le Parquet la menace de la dessaisir de cette instruction.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Pour avoir racont� sa vie � une flic sans la moindre autorit� dans cette affaire. Pour avoir laiss� son bureau ouvert. Pour ne pas avoir conserv� ce dossier r�activ� dans une armoire verrouill�e. Choisissez la raison.</p><p>Ana�s eut une br�ve pens�e pour cette juge fantasque qui l�avait submerg�e de paroles durant le d�jeuner. Encore une qui allait passer un sale quart d�heure.</p><p>��Donnez-moi le dossier, r�p�ta-t-elle. Donnez-moi cette nuit.</p><p>Crosnier sourit � nouveau. Il avait un visage de gros nounours fatigu�, plut�t s�duisant.</p><p>��Votre gars, l�, qu�est-ce qu�il peut au juste ?</p><p>��Il cherche le coupable.</p><p>��Ce n�est pas lui ?</p><p>��Depuis le d�but, je le crois innocent.</p><p>��Et ses empreintes � la gare de Bordeaux ? son imposture ? sa fuite ?</p><p>��Appelons �a une r�action en cha�ne.</p><p>��Vous �voluez vraiment � contre-courant.</p><p>��Donnez-moi la nuit, insista-t-elle. Enfermez-moi ici, dans ce bureau. Demain matin, je saurai o� est parti Freire.</p><p>��Freire ?</p><p>��Je veux dire : Janusz.</p><p>Le commandant de police sortit de sa poche un bloc Rhodia de petite taille et une liasse de photocopies. Il posa l�ensemble devant Ana�s.</p><p>��On a retrouv� un sac de voyage sous un escalier, pr�s du TGI. Les affaires personnelles du suspect. Les documents d�identit� sont au nom de Freire. Vous avez raison. Il m�ne une enqu�te.</p><p>Il tourna les photocopies vers Ana�s, dans le sens de la lecture :</p><p>��C�est le rapport d�autopsie de Tzevan Sokow. Je ne sais pas o� il se l�est procur�.</p><p>Elle tendit la main vers le carnet. Crosnier abattit dessus sa grosse patte velue.</p><p>��Je vous fais envoyer le dossier complet d�Icare. Quoi que vous trouviez, quoi que vous pigiez, vous me donnez l�info aussi sec et vous rentrez chez vous. Vous n�approchez plus de cette enqu�te, c�est clair ? Estimez-vous d�j� heureuse que j�aie arrang� le coup avec les bleus que vous avez d�molis.</p><p>Elle r�p�ta d�un ton m�canique :</p><p>��Demain matin. Je vous livre les infos et je rentre chez moi.</p><p>Crosnier �ta sa main du bloc puis se leva.</p><p>Ni l�un ni l�autre ne croyait � cette promesse de Gascon.</p></section><section><title><p>67</p></title><p>Derri�re la fen�tre de sa chambre, Janusz �tait d��u.</p><p>Il avait quitt� l��goutier � Hy�res aux environs de 17 heures. Un chauffeur de taxi avait accept� de l�emmener � Nice. Un type originaire de la Baie des Anges qui rentrait justement chez lui. Pour 400 euros, il avait couvert les 150 kilom�tres qui s�parent les deux villes, p�age et essence compris.</p><p>Pendant le trajet, le chauffeur n�avait cess� de discourir � propos d�un seul et m�me �v�nement : le carnaval de Nice, qui battait son plein en ce 19�f�vrier. Janusz allait voir ce qu�il allait voir. Des d�fil�s de chars inou�s, des batailles de fleurs, une ville � feu et en liesse pendant 16 jours !</p><p>Janusz n��coutait pas. Il se demandait comment utiliser cette circonstance. Il imaginait une confusion g�n�rale. La foule masqu�e� Des cris, des couleurs, du chaos � toute heure du jour et de la nuit� Des flics et des services d�ordre d�bord�s par les spectacles et le public� Pas si mal de son point de vue.</p><p>Maintenant qu�il �tait arriv�, il comprenait que le chauffeur avait d�lir�. Il lui avait promis le carnaval de Rio. Il d�couvrait une cit� en hibernation, aux rues froides et d�sertes. Il s��tait r�fugi� dans un h�tel de moyenne gamme, le Modern H�tel, sur le boulevard Victor-Hugo. Il contemplait l�art�re qui dormait en contrebas, derri�re ses cypr�s et ses palmiers. Nice ressemblait � un immense quartier de vill�giature. Les b�timents avaient des airs de villas baln�aires, m�langeant les �poques et les styles, mais l�ensemble trahissait la morte-saison.</p><p>Devant ce tableau fig�, il lui revenait d�autres informations sur Nice, plus conformes � ce qu�il voyait : une ville d�vou�e � l�industrie du troisi�me �ge, bard�e de cam�ras et de milices priv�es. Une cit� qui comprenait dans son prix, outre la mer et le soleil, s�curit� verrouill�e et tranquillit� bourgeoise. Finalement la pire terre d�accueil pour un fugitif�</p><p>Il avait d�j� appel� la Maison des P�nitents Arbour. Un r�pondeur donnait le num�ro du portable de Jean-Michel. Il �tait tomb� sur un homme dont la seule voix �tait un programme. Foi, bienveillance et charit�. Pas le moment de jouer au flic en pleine enqu�te. Janusz avait expliqu� : il �tait un ancien sans-abri, un compagnon de Fer-Blanc. Il venait d�apprendre qu�il finissait ses jours � la maison Arbour et il voulait le revoir, une derni�re fois. Apr�s des r�ticences, Jean-Michel lui avait donn� rendez-vous le lendemain, � 9 heures du matin.</p><p>Il quitta la fen�tre et consid�ra sa piaule. Un lit, une armoire, une salle d�eau, � peine plus grande que l�armoire. Le rideau souple �tait ouvert : sur son reflet dans le miroir du lavabo, �clair� par le n�on de l�h�tel au-dehors. Un spectre en costume noir, puant les �gouts, ne poss�dant qu�un seul tr�sor : un dossier d�instruction qui n�avait donn� que le nom d�un moribond�</p><p>Un spectre qui avait faim. Depuis le matin, et le petit d�jeuner du Samu social, il n�avait rien mang�. Pouvait-il se risquer dehors ? Il d�cida que oui. Sans savoir o� il allait, il prit sur la gauche, se rep�rant � la lueur des r�verb�res. L�avenue alignait de vastes demeures aux styles �clectiques, m�lant bow-windows, ornements palladiens, tours mauresques, reliefs en stuc� Malgr� ces fantaisies, l�ensemble exprimait une m�me indiff�rence hautaine. On se serait cru en Italie du Nord ou en Suisse. Il nota en passant la r�f�rence : il connaissait donc ces pays�</p><p>Sur l�avenue Jean-M�decin, il trouva une sandwicherie. Il s�acheta un jambon-beurre et d�tala. Sans vraiment la chercher, il tomba sur la fameuse Promenade des Anglais. Le front des constructions, face � la mer, rappelait cette fois les piers de la c�te anglaise. Coupoles et toitures en pains de sucre, rose kitsch et lignes victoriennes.</p><p>Il traversa le quai et gagna la plage. Invisible dans les t�n�bres, le ressac roulait ses remparts d��cume, respirations sourdes, claquements bruissants, fantomatiques� Il avan�a sur le sable et s�assit en tailleur, loin des lumi�res, envelopp� de froid, m�chant son sandwich avec une obscure jouissance. Il sentait sur ses �paules le poids de la solitude. N�avait-il donc pas un ami, un alli� quelque part ? Une femme vivante et non le fant�me d�une pendue ? � l��vocation de ce souvenir � le seul qui lui paraissait fiable �, il se dit qu�il tenait l� une piste. Il devait tenter une recherche.</p><p>Une sir�ne de police, lointaine, coupa ses r�flexions. Les flics �taient-ils d�j� sur sa trace � Nice ? Aucune chance. La mer respirait toujours dans l�ombre. Bruit lugubre mais aussi signe de puissance. Ce rythme lui rappela son destin en forme d��ternel retour.</p><p>L�enqu�te qu�il menait aujourd�hui, il l�avait d�j� men�e. Sans doute � plusieurs reprises. Mais chaque fois, il avait perdu la m�moire. Chaque fois, il �tait reparti � z�ro. Un Sisyphe qui courait contre la montre. Il devait d�couvrir la cl� de l��nigme avant de subir une nouvelle crise, qui effacerait tout, comme une vague balaie une inscription sur le sable�</p><p>Il se rappela un ouvrage sur la m�moire qu�il avait �tudi� jadis � <emphasis>quand ?</emphasis>�� sign� par un philosophe et psychologue fran�ais du XIX<sup>e</sup>�si�cle, Jean-Marie Guyau, mort � 33 ans de phtisie. L��crivain avait travaill� avec acharnement d�s son plus jeune �ge, comme s�il pressentait sa condamnation pr�coce. Son �uvre enti�re � des dizaines de volumes, des milliers de pages � portait sur le temps et la m�moire.</p><p>Guyau �crivait :</p><cite><p>� Sous les villes englouties par le V�suve on trouve encore, si on fouille plus avant, les traces de villes plus anciennes, pr�c�demment englouties et disparues� La m�me chose s�est produite dans notre cerveau ; notre vie actuelle recouvre sans pouvoir l�effacer notre vie pass�e, qui lui sert de soutien et de secr�te assise. Quand nous descendons en nous-m�mes, nous nous perdons au milieu de tous ces d�bris� �</p></cite><p>Janusz se leva et reprit le chemin de l�h�tel. Il devait descendre dans ses propres catacombes. Pratiquer des fouilles arch�ologiques. Trouver les villes mortes au fond de sa m�moire.</p></section><section><title><p>68</p></title><p>Ana�s Chatelet d�couvrit la solution � 5�h�20 du matin. Elle obtint confirmation � 5 heures 30. � 5�h�35, elle appelait Jean-Luc Crosnier. Le flic ne dormait pas : il supervisait encore les op�rations de surveillance visant � retrouver Victor Janusz dans Marseille et sa r�gion. Il se trouvait dans un poste de Gendarmerie le long de l�autoroute A55, l�autoroute du Littoral.</p><p>��Je sais o� est Janusz, fit-elle, surexcit�e.</p><p>��O� ?</p><p>��� Nice.</p><p>��Pourquoi Nice ?</p><p>��Parce que Christian Buisson, alias Fer-Blanc, est en train d�y mourir.</p><p>��On a cherch� Fer-Blanc pendant des mois. On n�a jamais r�ussi � mettre la main dessus. Il a d� claquer quelque part sur la c�te, sans document d�identit� sur lui.</p><p>��Fer-Blanc a d�abord fui � Toulon puis a �t� transf�r� � Nice. Il y est toujours. Il vit dans un appartement de coordination th�rapeutique, o� sont dispens�s des soins palliatifs.</p><p>��Comment vous savez �a ?</p><p>��J�ai repris votre enqu�te l� o� vous l�avez laiss�e. J�ai rappel� le m�decin qui avait soign� Buisson � l��poque � Marseille. �ric Enoschsberg, de � M�decins des rues �.</p><p>��C�est moi qui l�ai interrog�. Qu�est-ce qu�il vous a dit ?</p><p>��Qu�il avait revu Fer-Blanc � Toulon, en janvier, et qu�il l�avait plac� dans une maison dirig�e par les P�nitents d�Arbour.</p><p>Crosnier accusa le coup durant quelques secondes. � l��vidence, les noms, les dates, les lieux ne lui �taient pas inconnus.</p><p>��Pourquoi Janusz serait-il parti l�-bas ?</p><p>��Parce qu�il a suivi exactement le m�me cheminement que moi. Il a contact� Enoschsberg hier, aux environs de 18 heures. Il s�est fait passer pour un flic. Il faut partir sur-le-champ. Janusz doit d�j� �tre � Nice !</p><p>��Pas si vite. On a un accord vous et moi.</p><p>��Vous n�avez pas encore compris qui j��tais ?</p><p>Crosnier eut un rire goguenard :</p><p>��� la minute o� vous avez franchi le seuil de mon bureau, j�ai compris qui vous �tiez. Une enfant g�t�e en mal de sensations fortes. Une petite bourge qui avait choisi d�entrer dans la police par d�fi. Une merdeuse qui se croit au-dessus des lois alors qu�elle est cens�e les faire respecter.</p><p>Elle encaissa la salve.</p><p>��C�est tout ?</p><p>��Non. Pour l�instant, vous n��tes m�me plus flic. Juste une d�linquante plac�e sous ma responsabilit�. L�IGS m�a t�l�phon�. Ils vont d�l�guer une �quipe � l��v�ch� pour vous interroger.</p><p>Gorge s�che. Tempes moites. L�ex�cution �tait en marche. Mais elle restait en apesanteur : une flamme affam�e d�oxyg�ne, de combustible. Ses conclusions lui donnaient des ailes.</p><p>��Lib�rez-moi. Partons maintenant. On attend Janusz chez les P�nitents et on revient avec lui.</p><p>��Et puis quoi encore ?</p><p>��Vous inscrirez noir sur blanc que je vous ai aid� dans cette arrestation. Que ma probit� ne peut �tre mise en question. Vous avez tout � gagner sur ce coup. Et moi, je peux �tre r�habilit�e.</p><p>Un bref silence, qui ressemblait au bruit d�un barillet qu�on charge.</p><p>��Je passe vous prendre.</p><p>��Ne tra�nez pas.</p><p>��Je dois donner des ordres ici. <emphasis>Capito ?</emphasis></p><p>��Il va encore nous �chapper !</p><p>��Vous affolez pas, fit Crosnier. On va pr�venir les P�nitents. Je les connais. Il y en a ici aussi, � Marseille. Je vais appeler les flics de Nice et�</p><p>��Ne placez personne devant la Maison Arbour ! Janusz sentirait le pi�ge.</p><p>��Sans blague ? Nice, c�est Fort Knox. Des cam�ras partout. Des patrouilles � tous les coins de rues. Il est cuit, croyez-moi. Maintenant, appelez un de mes hommes. Il vous fera du caf�. Je viens vous prendre dans une demi-heure.</p><p>��Combien de temps pour rejoindre Nice ?</p><p>��Une heure quinze si on roule � fond. On y sera.</p><p>Le flic raccrocha. Elle suivit ses conseils. Un lieutenant la lib�ra et l�emmena au mess des OPJ. Elle n��tait pas la bienvenue. Elle avait eu beau s�excuser, s�expliquer, s��craser, elle demeurait la cingl�e de Bordeaux qui avait agress� � mains nues leurs coll�gues. Elle s�installa dans un coin, ignorant les coups d��il hostiles.</p><p>Elle avala une gorg�e de caf� et eut l�impression de boire une coul�e de t�n�bres. Son excitation se dissolvait dans un �puisement cotonneux. Elle s�interrogeait. �tait-ce bien ce qu�elle voulait ? Foutre Mathias Freire sous les verrous ? L�exposer � une proc�dure qui l�accusait dans les moindres d�tails ?</p><p>Cette nuit, elle n�avait pas seulement relu le dossier d�instruction d�Icare. Elle avait aussi �tudi� les notes de Janusz. Elles contenaient un scoop qu�elle sentait, confus�ment, depuis le d�part. Freire, alias Janusz, n��tait ni un imposteur ni un manipulateur, agissant en toute lucidit�.</p><p>C��tait un voyageur sans bagage, comme Patrick Bonfils.</p><p>Ses notes ne laissaient aucun doute, bien qu�elles aient �t� �crites pour un usage personnel. Elle avait su lire entre les lignes. Ses deux identit�s n��taient que deux fugues psychiques. Sans doute parmi d�autres. Freire/Janusz menait son enqu�te sur les meurtres mais aussi et surtout sur lui-m�me. Il cherchait � remonter chacune de ses identit�s dans l�espoir de d�couvrir la premi�re � son noyau d�origine.</p><p>Pour l�heure, il n�avait r�ussi � �tablir qu�une chronologie des derniers mois. De janvier � aujourd�hui, il avait �t� Mathias Freire. De fin octobre � fin d�cembre, Victor Janusz. <emphasis>Mais avant ?</emphasis> Il cherchait des r�ponses, rong� en prime par ce doute : �tait-il l�assassin du Minotaure ? Celui d�Icare ? �tait-il un chasseur ? Une proie ? Les deux ?</p><p>L�affaire dans laquelle il �tait plong� le d�passait totalement. Jusqu�ici, il avait b�n�fici� d�une chance de d�butant mais il pouvait, � tout moment, prendre une balle perdue, ou �tre rattrap� par les myst�rieux gars en noir � ceux qu�il appelait dans ses notes � les �narques �, allusion � leur allure de pr�dateurs politiques.</p><p>Freire �voquait aussi des zonards qui avaient tent� de le tuer � Marseille, une premi�re fois en d�cembre � l�altercation pour laquelle il avait �t� arr�t頗, et une seconde fois, dans la nuit du 18�f�vrier� Il avait secou� un des marginaux : ces gars-l� avaient �t� pay�s par les tueurs en noir. Il fallait interroger ces gars du quartier de Bougainville. Elle en parlerait � Crosnier sur la route de Nice, elle�</p><p>��Ana�s�</p><p>Elle se r�veilla en sursaut. Le gros flic la secouait par l��paule. Elle s��tait endormie dans le fauteuil du mess. Par la porte entrouverte, elle aper�ut les bleus qui allaient et venaient. Les rel�ves des patrouilles de jour.</p><p>��Quelle heure est-il ?</p><p>��7�h�20.</p><p>Elle tressaillit :</p><p>��On est � la bourre !</p><p>��On y sera dans une heure. Les P�nitents sont pr�venus. Les flics sont d�j� sur place.</p><p>��Je vous avais dit�</p><p>��Des gars en civil. Je les connais.</p><p>��Vous les avez pr�venus que Janusz est arm� ?</p><p>��J�ai vraiment l�impression que vous me prenez pour un con. Je vous attends dans la bagnole.</p><p>Ana�s remonta dans le bureau, enfila son blouson, fit un d�tour par les toilettes. Elle se plongea la t�te sous l�eau ti�de. Le sang cognait ses tempes. La naus�e tourmentait ses tripes. Mais sa cr�ve avait disparu.</p><p>Sur le seuil de l��v�ch�, elle inspira l�air glac� avec plaisir. Crosnier �tait d�j� au volant. Elle regarda autour d�elle : pas d�autre voiture. Pas de cavalerie, pas de grandes man�uvres. L�id�e de cette �quipe r�duite lui plut.</p><p>Elle se dirigeait vers le v�hicule banalis� quand son portable sonna au fond de sa poche. Elle le saisit maladroitement, le l�cha, le ramassa :</p><p>��All� ?</p><p>��Le Coz.</p><p>Le nom lui parut jaillir d�une autre plan�te.</p><p>��Je t�appelle � propos de M�tis.</p><p>��Quoi ?</p><p>Ana�s avait du mal � se concentrer. Crosnier avait d�marr�. Il l�attendait en faisant rugir le moteur.</p><p>��J�ai vu le dernier journaliste cette nuit, Patrick Koskas. Il a beaucoup plus fouin� que les autres.</p><p>��Sur quoi ?</p><p>��Sur M�tis, nom de Dieu !</p><p>��Je suis vraiment press�e, fit-elle entre ses dents.</p><p>��Ce qu�il m�a racont� est hallucinant. Selon lui, M�tis n�a jamais quitt� ses accointances avec le monde militaire.</p><p>��On peut parler de �a plus tard, non ?</p><p>��Non. Selon Koskas, le groupe m�nerait des recherches chimiques sur des mol�cules capables de briser les volont�s les plus coriaces. Genre s�rum de v�rit�.</p><p>��Si c�est pour me raconter ce genre de craques, on peut se rappeler plus tard�</p><p>��Ana�s, il y a autre chose.</p><p>Elle tressaillit. Le Coz ne l�appelait jamais Ana�s. Plut�t un signal d�alarme qu�une marque d�affection.</p><p>��Koskas a r�ussi � se procurer la liste des actionnaires de la soci�t� anonyme.</p><p>Crosnier man�uvrait en faisant hurler les pneus. Ana�s s�approcha au pas de course.</p><p>��On se parle de tout �a plus tard, Le Coz. On�</p><p>��Sur cette liste, il y avait un nom que je connaissais.</p><p>Elle se p�trifia, la main sur la porti�re :</p><p>��Qui ?</p><p>��Ton p�re.</p></section><section><title><p>69</p></title><p>��Je pr�f�re vous pr�venir. Il n�a plus sa t�te.</p><p>Jean-Michel attendait Janusz au pied de la Maison Arbour. Le b�timent se d�tachait violemment parmi les autres immeubles de l�avenue de la R�publique. Un b�timent moderne aux couleurs solaires. Du jaune sombre. Du jaune clair. Du jaune p�tillant. Pas vraiment ce qu�il attendait pour un lieu de fin de vie. Surtout, le P�nitent lui paraissait anormalement nerveux. Se doutait-il de quelque chose ? Avait-il lu les journaux ce matin � avec sa t�te en premi�re page ? Trop tard pour reculer.</p><p>Janusz suivit l�homme dans un hall dont l�un des murs portait une large plaque blanche, frapp�e d�une croix rouge, indiquant : <strong>PRIER AGIR AIMER</strong>. Sans un mot, ils prirent l�escalier. Janusz avait emport� son cartable et son dossier. Il ne comptait pas retourner � l�h�tel. Montant � la suite du P�nitent, il l�observa. Il s�attendait � un vieillard en aube blanche, capuche lev�e, ceintur� d�une corde. Jean-Michel �tait un athl�te en pull et jean, d�une cinquantaine d�ann�es, cheveux en brosse et lunettes d��caille.</p><p>Ils prirent un couloir faiblement �clair� par une lucarne. Sous leurs pieds, le linol�um gris brillait comme les eaux d�une rivi�re. Le silence �tait oppressant. Pas un panneau, pas une odeur n�indiquait la nature des lieux. On aurait pu tout aussi bien se trouver dans un bureau d�aide sociale ou un h�tel des imp�ts.</p><p>Jean-Michel stoppa devant une porte et se retourna, poings sur les hanches, � contre-jour. L�image avait quelque chose d�imp�rieux. Comme si le temps du Jugement dernier �tait venu pour Janusz.</p><p>��Compte tenu de son �tat, je vous laisse dix minutes.</p><p>Janusz s�inclina en silence. Il adoptait malgr� lui des attitudes de recueillement. Jean-Michel frappa � la porte. Pas de r�ponse. Il manipula un trousseau de cl�s.</p><p>��Il doit �tre sur le balcon, fit-il en d�verrouillant la porte. Il aime bien.</p><p>Ils p�n�tr�rent dans l�appartement. En r�alit� un studio inond� par le soleil matinal. Du parquet flottant. Des murs nus, rev�tus de papier peint de couleur claire. Une kitchenette plaqu�e contre le mur de gauche, impeccable.</p><p>Tout �tait propre.</p><p>Tout �tincelait.</p><p>Tout �tait froid comme la salle d�un laboratoire.</p><p>Jean-Michel tendit l�index vers la porte-fen�tre ouverte. Sur le balcon, un homme, de dos, �tait assis sur un transat. Le P�nitent ouvrit ses deux mains : dix minutes, pas une de plus. Il recula sur la pointe des pieds, abandonnant Janusz � quelques m�tres de l�homme qu�il cherchait depuis deux jours.</p><p>Il s�avan�a, cartable � la main. Christian Buisson �tait orient� plein soleil, emmitoufl� dans une couverture qui lui montait jusqu�au menton. Le balcon donnait sur l�avenue. Le champ de vision se limitait � l�immeuble d�en face. La bande-son aux bruits du trafic, assortis du tremblement des tramways qui passaient avec r�gularit�.</p><p>��Salut, Fer-Blanc.</p><p>Le vieillard ne bougea pas. Janusz franchit le seuil de la fen�tre et lui fit face, s�appuyant sur la balustrade. Buisson daigna lever les yeux et ne manifesta aucune surprise. Il avait l�air aussi en forme qu�une momie empaill�e.</p><p>Enfin, il demanda :</p><p>��T�es v�nu pour me tuer ?</p><p>Janusz attrapa un fauteuil pli� sur le balcon, l�ouvrit puis s�installa aupr�s de lui, tournant toujours le dos au garde-fou.</p><p>��Pourquoi je voudrais te tuer ?</p><p>Le visage s�agita. Grimace ou sourire, impossible de pr�ciser. L�homme avait la chair flasque, grise, exsangue. On voyait les muscles � travers la peau, tendons �puis�s, m�canismes ravag�s. Les yeux mornes �taient comme viss�s au fond des orbites. Toute la gueule se h�rissait de poils, � la mani�re d�un porc-�pic tremp� dans du mercure.</p><p>��Je suis venu te parler de la calanque de Sormiou.</p><p>��Bien s�r.</p><p>Il avait dit cela d�un air entendu. Presque rus�. � ce moment, Janusz se dit qu�il n�obtiendrait pas un mot sens� du moribond. Tout ce chemin pour �a� Un d�bris hors d��ge qui avait perdu la raison et qui voulait encore jouer au con au soir de sa vie. Janusz aurait voulu �prouver de la compassion pour ce grigou mais il refusait d�imaginer ce que serait sa vie, � lui, s�il sortait de cet immeuble sans de nouvelles informations.</p><p>��T�es v�nu pour me tuer ?</p><p>Janusz r�p�ta � la sc�ne lui donnait l�impression de tourner en boucle :</p><p>��Pourquoi je ferais �a ?</p><p>��T�as raison, ricana-t-il. Pour ce qui m�reste � tirer�</p><p>Fer-Blanc fit claquer ses l�vres et murmura :</p><p>��J�aime bien aller l�-bas.</p><p>Janusz se pencha et tendit l�oreille. Il ne fallait plus bouger. Plus respirer.</p><p>��J�y vais � l�aube, quand le soleil se l�ve� En hiver, c�est sur le coup des 8 heures du matin.</p><p>Fer-Blanc se tut. Janusz l�encouragea :</p><p>��C�est ce que tu as fait ce jour-l� ?</p><p>L�homme leva un sourcil. Janusz reconnut l��clat avide dans son �il.</p><p>��T�as rien � picoler ?</p><p>Janusz aurait d� y penser. Le langage universel de la cloche.</p><p>��Raconte-moi et j�irai acheter du pif, mentit-il.</p><p>��Tu parles.</p><p>��Raconte-moi.</p><p>Sa bouche s�activa, produisant un bruit de cigare qu�on �crase. Il paraissait m�cher quelque chose. Peut-�tre les mots qu�il allait bient�t cracher�</p><p>��J�ai un super-pouvoir�, fit-il enfin. Je sens quand les gens vont mourir. �a cr�e un d�s�quilibre magn�tique dans l�air. J�le sens avec le fer que j�ai dans le cerveau. (Il pointa son index sur son cr�ne.) Comme les sourciers et leur baguette de bois, tu piges ?</p><p>��Je pige. Ce matin-l�, un homme est mort dans la calanque.</p><p>��J�ai pris le sentier. J�suis arriv� jusqu�� la plage. Y avait plein d�algues, des trucs d�gueulasses rejet�s par la mer�</p><p>Fer-Blanc se tut. Se mit � m�chonner de nouveau. En plein soleil, il grelottait sous sa couverture. La rumeur du trafic s��levait. Cette fois, la compassion envahit Janusz. Les derniers moments d�un sans-abri oubli� Au fond, ce studio n��tait pas si froid. Les efforts des P�nitents n��taient pas si vains. Il n�y avait pas que les vieux richards qui pouvaient s��teindre sous le soleil de Nice.</p><p>��Sur la plage, qu�est-ce que tu as vu ?</p><p>��Pas sur la plage, sur les rochers�</p><p>Le clochard regardait fixement devant lui. Il contemplait de nouveau la sc�ne. Ses yeux gris, infect�s et fi�vreux, s�chaient comme des hu�tres ouvertes au soleil.</p><p>��Il y avait l�ange� L�ange et ses ailes ouvertes. C��tait beau. C��tait grand. Mais l�ange avait br�l�. L�ange s��tait approch� trop pr�s du soleil�</p><p>Fer-Blanc �tait peut-�tre un � fracass� du teston � mais il avait d�couvert la sc�ne de crime avant tout le monde. Janusz se mit � trembler, comme Fer-Blanc, alors que le soleil lui br�lait le dos. Il se pencha et fit des efforts surhumains pour ne pas secouer le Vieux. Ce qu�il �tait venu chercher �tait l�, � port�e de main :</p><p>��Pr�s de l�ange, il y avait quelqu�un d�autre ? Tu as vu un homme ?</p><p>Le zombie roula ses pupilles visqueuses et fixa Janusz.</p><p>��Y avait un homme, ouais.</p><p>��Qu�est-ce qu�il faisait ?</p><p>��Il priait.</p><p>Janusz ne s�attendait pas � cette r�ponse.</p><p>��Comment �a ?</p><p>��Il �tait � genoux, pr�s de l�ange. Et il r�p�tait toujours le m�me mot.</p><p>��Quel mot, Fer-Blanc ? Tu l�as entendu ?</p><p>��J�ai rien entendu. J��tais trop loin. Mais j�ai lu sur ses l�vres. C�est un autre pouvoir que j�ai, depuis qu�j�ai travaill� avec des sourds-muets au centre de�</p><p>��Que disait-il, nom de Dieu ?</p><p>Le canc�reux ricana et se blottit sous sa couverture, coinc�e sous son menton. Janusz avait l�impression d��tre un poisson ferr� par un hame�on. � cet instant, il prit conscience qu�une musique � un mart�lement plut�t � emplissait l�avenue, � leurs pieds. Une musique fantasque, grotesque, satur�e. Une musique de cauchemar. Le carnaval avait commenc�, � l�autre bout de la ville.</p><p>Il s�effor�a au calme et murmura � l�oreille du moribond :</p><p>��Fer-Blanc, je suis venu de loin pour avoir cette info. L�homme qui priait � c�t� de l�ange, qu�est-ce qu�il disait ? Quel mot r�p�tait-il ?</p><p>��C��tait du russe.</p><p>��Du russe ?</p><p>Le canc�reux sortit un doigt crochu de la couverture et se mit � battre la mesure.</p><p>��T�entends ? C�est l�carnaval.</p><p>��Quel mot c��tait ?</p><p>Fer-Blanc agitait toujours son index osseux.</p><p>��QUEL MOT, FER-BLANC ?</p><p>��Il n�arr�tait pas de r�p�ter : � matriochka ��</p><p>��Qu�est-ce que �a veut dire ?</p><p>Le canc�reux lui fit un clin d��il :</p><p>��T�es venu pour me tuer ?</p><p>Janusz l�empoigna � travers sa couverture :</p><p>��Bon Dieu, pourquoi je te tuerais ?</p><p>��Parce que l�homme qui priait, c��tait toi, mon salaud.</p><p>Il l�cha l�homme et recula contre la balustrade. La musique montait derri�re lui et s�amplifiait. Au point de couvrir le bruit du trafic et de faire trembler le sol du balcon.</p><p>Fer-Blanc braqua son index sur Janusz :</p><p>��C�est toi l�assassin de l�ange. Tu l�as tu� et tu l�as br�l�, parce que t�es un d�mon ! Un �missaire de Satan !</p><p>Janusz faillit tomber � la renverse et se raccrocha au garde-fou. Alors seulement, il prit conscience que quelque chose d�connait. Un mugissement s��tait insinu� dans la musique du carnaval. Plus fort que le rythme du d�fil� Plus fort que le grondement du trafic�</p><p>Il se retourna vers la chauss�e. Les voitures de flics arrivaient de partout � la fois. Les gyrophares tournoyaient dans le soleil comme des diamants g�ants. Les porti�res s�ouvraient. Des uniformes d�ferlaient.</p><p>Les deux mains cramponn�es � la rambarde, Janusz observait la sc�ne, p�trifi�. Chaque d�tail lui cinglait les yeux. Les deux-tons. Les brassards rouges. Les calibres�</p><p>La foule s��cartait.</p><p>Les tramways ralentissaient.</p><p>Les P�nitents se pr�cipitaient � la rencontre des flics�</p><p>Tous lev�rent la t�te comme un seul homme. Janusz eut juste le temps de reculer. Quand il plongea de nouveau son regard vers l�art�re, ce fut pour voir Ana�s Chatelet qui faisait monter une balle dans le canon de son arme.</p><p>Sans r�fl�chir, il rejoignit l�extr�mit� gauche du balcon, lan�a son cartable, enjamba la balustrade et attrapa la gaine de la goutti�re qui se dressait � la verticale.</p><p>Entre les ricanements de Fer-Blanc et le tintamarre du carnaval, il descendit le conduit � la mani�re d�un singe, pieds en �claireurs, mains cramponn�es. Puis il sauta, se retournant dans le vide pour se positionner face au bitume. Le choc lui coupa le souffle et lui enfon�a les os dans la chair. Il roula par terre et vit en image invers�e les flics en uniforme qui fermaient toutes les issues. Il �tait foutu.</p><p>Il atterrit contre une vitrine et songea, avec �tonnement, qu�il ne ressentait ni douleur ni panique. Les hommes s��taient retourn�s et braquaient leur calibre sur lui. Dans la lumi�re et le tourbillon des sir�nes, il pouvait voir que les gars tremblaient sous leurs casquettes et qu�ils avaient aussi peur que lui, sinon plus.</p><p>� cet instant, un tramway jaillit sur sa droite et occulta son champ de vision, rempla�ant les flics en arme par des visages stup�faits de passagers derri�re des vitres lac�r�es de soleil. Il se releva sans r�fl�chir. Il ramassa son cartable et murmura � matriochka �, avant de courir � fond vers la musique du carnaval.</p><p>Sa vie n��tait qu�une vaste blague.</p></section><section><title><p>70</p></title><p>Il rattrapa le tramway, passa devant la voiture de t�te, � l�oblique, et �vita un autre convoi qui arrivait dans l�autre sens. Il courut entre les deux rames, assourdi par le raffut. Quelques secondes plus tard, il se d�pla�ait vers la gauche, s��loignant des rails. Il renfor�a son sprint sans m�me jeter un regard � la Maison Arbour et aux l�gions de flics qui devaient s��lancer � ses trousses.</p><p>Il connaissait la suite. Il l�avait d�j� v�cue. Ana�s et les autres allaient ressortir de l�immeuble, se s�parer et se r�pandre sur l�avenue de la R�publique et parmi les rues avoisinantes. Des appels � d�autres voitures seraient lanc�s, des v�hicules surgiraient, des sir�nes hurleraient, des hommes d�gaineraient, tous � l�aff�t d�un seul et m�me gibier � lui.</p><p>Il parvint sur une place o� tr�nait la statue blanche d�un personnage historique. Un bref instant, il s�arr�ta, � bout de souffle. Il vit des arbres. Une �glise � portique antique. Des parasols. Il vit des pi�tons, des voitures, des couples attabl�s aux terrasses des caf�s. Personne ne pr�tait attention � lui.</p><p>Il dut se concentrer quelques secondes, mains sur les genoux, pour capter le signal qu�il cherchait : la musique du carnaval. Elle �tait couverte par les mugissements des sir�nes mais il parvint � identifier son orientation.</p><p>Il emprunta une grande avenue qui s�ouvrait sur la droite. Une fois dans le carnaval, il se fondrait dans la masse. Il s�y dissoudrait jusqu�� devenir invisible� Courir ne l�emp�chait pas de penser. Mais ses id�es n�avaient aucune coh�rence. Les r�v�lations de Fer-Blanc. Sa pr�sence aupr�s d�Icare. Matriochka� Trop de questions, et jamais de r�ponse� Sans s�en rendre compte, il murmurait en cadence :</p><p>��Matriochka� Matriochka� Matriochka�</p><p><emphasis>Qu�est-ce que �a signifiait ?</emphasis></p><p>Il courait � corps perdu. Les promeneurs l�observaient maintenant, �tablissant un lien inconscient entre ce gars affol� et les sir�nes qui d�chiraient le ciel. Soudain, s�ouvrit sur sa gauche une rue minuscule, gorg�e de passants et de boutiques, parall�le � la grande avenue. Il bifurqua, joua des coudes, s�enfouit parmi les badauds.</p><p>D�un coup, il �tait � Marseille.</p><p>Dans l�inextricable quartier du Panier.</p><p>Sans doute la Vieille Ville de Nice�</p><p>Pas le temps de se rep�rer, de s�orienter. Il devait suivre toujours le mart�lement qui battait comme un c�ur g�ant dans l�atmosph�re. Les boutiques se d�versaient sur les pav�s. Des parapluies. Des sacs. Des chemises. Une nouvelle place. Un march� aux poissons. Puis une ruelle encore, plus mince, plus sombre, o� l�odeur des fruits paraissait s�dimenter l�ombre et la pierre.</p><p>La musique se rapprochait�</p><p>La musique allait le sauver�</p><p>Il n�avait toujours pas regard� derri�re lui. Il ne savait pas si la meute des flics �tait sur ses talons ou s�il avait r�ussi � les semer. Un passage sur la droite. Un escalier qui descend. Des murs de faux marbre. Il plongea. Retour au grand jour. L�avenue, encore une fois. Les sir�nes plus loin. Pas de bagnoles s�rigraphi�es. Seulement des tramways, sillonnant le terre-plein central, effleurant les surfaces de pelouse�</p><p>La musique l�appelait de l�autre c�t� de l�art�re.</p><p>Il ralentit le pas et traversa l�avenue en biais, s�effor�ant d�avoir l�air d�un promeneur parmi d�autres. Des nouveaux jardins, o� pointaient des palmiers, des statues, des pelouses. La musique. Il reconnut le titre et le pronon�a � voix basse. <emphasis>I gotta feeling</emphasis> des Black Eyed Peas. Il traversa le parc, mains dans les poches, t�te baiss�e. Des all�es de gravier. Des bosquets serr�s. Des familles sur les bancs. Il n��tait plus qu�� quelques pas du spectacle. Qu�esp�rait-il au juste ? Participer � la parade ? Se cacher sous les tribunes ?</p><p>Quand il jaillit des jardins, ses espoirs s�effondr�rent. Le d�fil� �tait prot�g� par des parois m�talliques et des gradins mont�s sur des �chafaudages. Flics et vigiles jouaient les services d�ordre. Sans r�fl�chir, il se glissa parmi les pi�tons qui s�acheminaient vers les portes num�rot�es. Sa seule chance �tait de suivre le mouvement. Franchir le dispositif de s�curit� muni d�un ticket.</p><p>La billetterie. Un panneau g�ant annon�ait : <strong>CARNAVAL DE NICE. ROI DE LA PLAN�TE BLEUE</strong>. Peu de monde devant les guichets. Il n�entendait plus les sir�nes, couvertes par la musique du carnaval.</p><p>��Un billet, s�il vous pla�t.</p><p>��Promenoir ou tribune ?</p><p>��Promenoir.</p><p>��20 euros.</p><p>Il se glissa parmi la foule, entre les hautes structures de fer soutenant les tribunes. Des policiers quittaient leur poste au pas de course, VHF � l�oreille, main sur leur calibre. L�alerte �tait donn�e.</p><p>Janusz parvint � la porte correspondant � son num�ro. Le vacarme �tait devenu assourdissant. Les agents de s�curit� lui prirent son ticket et le firent passer. Sans lui jeter un regard. Ils observaient au contraire les flics qui partaient au galop.</p><p>Il avait r�ussi.</p><p>Il �tait dans l�enceinte.</p><p>Il mit quelques secondes � se rep�rer. Deux tribunes se faisaient face, croulant sous une population en liesse, m�nageant un large boulevard pour les chars. La plupart des spectateurs �taient debout, frappant dans leurs mains. Des enfants aspergeaient leurs parents avec des bombes de fil collant. Des danseurs se d�hanchaient entre les gradins, d�guis�s en grenouilles avec de longues mains palm�es. Des princesses relevaient leurs jupons sur des collants � rayures.</p><p>Mais surtout, il y avait le d�fil�.</p><p>Une monstrueuse sir�ne bleue, de cinq m�tres de haut, cheveux orange vif, agitait plusieurs bras. Le bleu �tait aveuglant, proche des toiles d�Yves Klein. Un souvenir absurde le traversa. C��tait le ciel de Nice qui avait inspir� le peintre pour son � International Klein Blue. � Autour de la sir�ne, des m�duses gonfl�es � l�h�lium flottaient dans les airs. Deux baleines chantaient de part et d�autre de sa queue de poisson, alors que des petites filles en costume d��cailles se tr�moussaient, derri�re la balustrade du char.</p><p>Debout parmi les spectateurs, cartable sous le bras, Janusz frappait des mains et chantait, tout en lan�ant des coups d��il autour de lui. Pour l�instant, il ne voyait aucun uniforme, aucun brassard rouge. Au lieu de �a, des danseurs, des jongleurs, des majorettes pass�rent, sous des jets de serpentins et des nu�es de confettis. Puis ce furent des princesses g�antes, rouges, jaunes, bleues. Leurs robes hautes de plusieurs m�tres dissimulaient un char roulant, qui leur donnait le pouvoir de glisser parmi les flots de pastilles de papier et les explosions de rubans.</p><p>Un bref instant, Janusz scruta leurs visages fard�s, coiff�s de diad�mes peints.</p><p>La seconde suivante, les flics �taient partout.</p><p>� l�entr�e de chaque tribune. Parmi les gradins. Le long des promenoirs. Les uniformes avan�aient en �tau, parmi les grenouilles et les jongleurs. Pris d�une inspiration d�sesp�r�e, il plongea dans la parade elle-m�me et se retrouva parmi une troupe d�acrobates qui portaient sur leur dos des baudruches en forme d�oiseaux. Il allait �tre arr�t� au fond d�une voli�re.</p><p>Paniqu�, hallucin�, il marcha � contresens des festivaliers et d�couvrit le char suivant. Un trognon de pomme g�ant qui tournait comme un man�ge, soutenant sur des balancelles de monstrueuses marionnettes, mi-humaines, mi-rongeurs. Le d�tail hallucinant �tait que ces sculptures �taient � l�image d�autres hommes, r�els, qui dansaient au pied du man�ge, eux-m�mes d�guis�s en rats.</p><p>Soudain, il se passa l�impossible.</p><p>Alors que les rats � t�te humaine tournaient autour de leur trognon, Janusz d�couvrit une poup�e qui avait ses traits. Des traits caricatur�s, d�form�s, grim�s � la mode � rongeur �.</p><p>Le temps qu�il cherche une r�ponse au prodige, une voix s��leva :</p><p>��H�, les gars ! Y a Narcisse. Narcisse est l� !</p><p>Janusz leva les yeux vers les passagers du char. Un des hommes, dans sa combinaison de rat, le d�signait de l�index tendu :</p><p>��C�est Narcisse ! Narcisse est de retour !</p><p>Les autres se mirent � scander :</p><p>��NAR-CIS-SE ! NAR-CIS-SE ! NAR-CIS-SE !</p><p>Un des cingl�s lui tendit la main. Il l�attrapa et se hissa sur le char. Il chaussa la cagoule � museau pointu qu�un autre lui proposait. En quelques secondes, il �tait devenu un rat parmi les autres. Il se mit � danser comme un d�ment, recevant de plein fouet des vagues de confettis et de serpentins.</p><p>Entre deux pulsations, il tentait d�analyser la situation. Janusz savait reconna�tre des d�ments quand il en voyait. Les hommes-rats �taient des malades mentaux. Des ali�n�s � qui on avait sans doute demand� de construire leur propre char pour l��dition 2010 du carnaval de Nice.</p><p>L�autre v�rit� : il �tait un des leurs. Narcisse. Malade intern� quelque part � Nice. Au hasard de sa course, il venait de rencontrer son identit� pr�c�dente. Et peut-�tre la seule� Contre toute attente, il en �prouva un profond soulagement. Il allait pouvoir s�effondrer. Se faire soigner. La f�te �tait finie�</p><p>Pour l�instant, il frappait gaiement dans ses mains, au son de <emphasis>Bad romance</emphasis> de Lady Gaga. Les flics le cherchaient dans la foule. Ils d�taillaient chaque spectateur. Personne ne songeait � regarder du c�t� des chars. Et certainement pas � bord de celui o� des t�tes de rat tournaient autour d�un trognon de pomme.</p><p>� cet instant, il vit Ana�s passer parmi les spectateurs, arme au poing, le visage d�fait, les yeux pleins de larmes. Il eut envie de descendre du char et de la prendre dans ses bras. Mais un des hommes-rats venait de lui saisir la main et l�invitait pour un rock endiabl�. Janusz se laissa faire et partit m�me pour un petit pas de boxeur de son cru, alors que le char l�emportait vers son destin d�ali�n�.</p><p>De toutes les solutions pour s�en sortir, il n�aurait jamais envisag� celle-ci.</p><p>Il venait d�embarquer dans la nef des fous.</p></section></section><section><title><p>III</p><p>NARCISSE</p></title><section><title><p>71</p></title><p>Un bout de ficelle.</p><p>Un fragment de flotteur en polystyr�ne.</p><p>Trois lambeaux de mati�re plastique.</p><p>Deux canettes de Coca.</p><p>Un morceau de miroir.</p><p>Un conditionnement de produits surgel�s � Confifrost �.</p><p>Quatre segments de filets de p�che, de quelques centim�tres carr�s de surface.</p><p>Des �clats de bois flott�</p><p>��Je ne vois pas ce que tu vas foutre avec �a, fit Crosnier d�un ton agressif.</p><p>Ana�s ne r�pondit pas. Il s�agissait des objets et d�bris collect�s sur la sc�ne d�effraction d�Icare. Les vestiges crach�s par le ressac sur le rivage de Sormiou, dans un rayon de vingt m�tres autour du cadavre. Le matin m�me, elle avait demand� � ce qu�on regroupe ces �l�ments et qu�on les lui emballe sous plastique comme des scell�s. Le butin venait d�arriver.</p><p>��Notre service technique a joint une liste d�taill�e, continua le flic. On a pas mis le biod�gradable. En fait, on a d�j� foutu pas mal de trucs � la poubelle. Pourquoi tu veux tout �a ?</p><p>��Je vais les donner � la PTS de Toulouse. Pour une analyse approfondie.</p><p>��On aurait mal fait notre boulot ?</p><p>Ana�s chassa ses cheveux en arri�re et sourit :</p><p>��Je connais juste un mec l�-bas. Peut-�tre qu�il en tirera quelque chose, un d�tail, un indice�</p><p>��Tu regardes trop � Les Experts �.</p><p>Sans r�pondre, elle leva les yeux et observa les �crans align�s devant elle. Il �tait 18 heures. Ils se tenaient dans le Centre de supervision urbain de Nice � l�installation nouvelle g�n�ration de la police qui �trennait depuis quelques semaines ses six cents cam�ras braqu�es sur la ville. � l�image, Janusz sautait du balcon de la Maison Arbour, d�gringolait le long de la gaine de goutti�re, roulait sur le bitume, �vitait un tramway puis disparaissait dans l�avenue de la R�publique. La sc�ne se r�p�tait en boucle.</p><p>��Putain d�enfoir�, marmonna Crosnier. C�est un pro.</p><p>��Non. C�est un d�sesp�r�. C�est pas pareil.</p><p>Face au mur d��crans 16/9<sup>e</sup>, assis dans de vastes fauteuils violets, les deux flics ressemblaient � des r�alisateurs de show TV. Ana�s n��tait pas loin de penser qu�il ne s�agissait que de �a. Du pur spectacle. Ils avaient pass� l�apr�s-midi dans ce studio et pas le moindre r�sultat � l�horizon.</p><p>Les appels du PC radio, les g�olocalisations des quatre-vingts patrouilles en action, les six cents cam�ras dot�es de zooms, offrant une rotation de 360 degr�s, les analyseurs de plaques d�immatriculation n�avaient rien pu faire contre Janusz. Un homme d�une intelligence hors norme, d�une volont� extr�me, et qui avait, pour l�imposture, un sixi�me sens inconscient.</p><p>Au d�but de la traque, flics et gendarmes �taient confiants. Nice �tait la ville la mieux surveill�e de France. Des groupes d�intervention �taient venus en renfort de Cannes, de Toulon, de l�arri�re-pays� Des flics � pied, des flics � cheval, des flics en voiture� Maintenant, le moral �tait � plat. Huit heures de recherches n�avaient donn� aucun r�sultat.</p><p>Cette fois, Ana�s encaissait. Pas de crise de rage � l�horizon. Seulement une profonde lassitude. Janusz leur avait �chapp� une nouvelle fois. Point barre.</p><p>��Qu�est-ce qu�il va foutre � ton avis ? finit par demander Crosnier.</p><p>��Il faut que je parle � Fer-Blanc.</p><p>��Ne dis pas de conneries.</p><p>Elle but son caf� sans relever. Apr�s la s�ance du matin, le moribond avait sombr� dans le coma � il �tait maintenant � l�article de la mort au CHU de Nice. Les P�nitents d�Arbour avaient port� plainte contre les forces de police, les accusant d�avoir achev� leur patient par une action violente mal ma�tris�e.</p><p>Le go�t amer du caf� rencontra une partie de son corps en ad�quation avec cette ranc�ur. �pre, grill�e, conqu�rante. Elle �tait une terre br�l�e. Une terre en friche. Il n�y avait plus qu�� reconstruire. Pour l�instant, elle se repassait mentalement la bande des gal�res qui avaient tout fait rater. D�abord, un accident sur l�A8 les avait retard�s sur la route de Nice. Ils �taient arriv�s aux environs de 9 heures. Le temps de rejoindre l�avenue de la R�publique et de retrouver les autres groupes, ils avaient �t� doubl�s par une escouade qui l�avait jou� Starsky et Hutch, gyrophares et armes au poing.</p><p>Tout ce qu�il fallait �viter.</p><p>Plus tard, les probl�mes avaient converg� sur elle. Pascale Andreu, la juge de Marseille, l�avait appel�e. Philippe Le Gall, le magistrat de Bordeaux, l�avait appel�e. Deversat l�avait appel�e. Les coups de fil pleuvaient comme des coups de poing et elle encaissait, accul�e au fond des cordes. Sans compter les mecs de l�IGS qui l�attendaient � Bordeaux. Le tourniquet, en attendant le Conseil de discipline et les sanctions.</p><p>Pourtant, comme toujours, elle pensait Janusz. Respirait Janusz. Vivait Janusz.</p><p>��Toi, qu�est-ce que tu vas foutre ?</p><p>Ana�s remballa ses objets d�risoires sous scell�s � un butin de petite fille au bord d�une plage. M�me si elle avait voulu renoncer, elle n�aurait pas pu. Le fugitif �tait plus fort que son esprit. Il la d�vorait, la submergeait. Elle sentait son ombre l�envahir, la saturer.</p><p>Elle froissa son gobelet en plastique et le balan�a dans la poubelle :</p><p>��Je rentre � Bordeaux.</p></section><section><title><p>72</p></title><p>��Tu �tais peintre.</p><p>��Quel genre de peintre ?</p><p>��Tu faisais des autoportraits.</p><p>��Ce n�est pas ma question. J��tais un professionnel ? Un amateur ? Je peignais� ici ?</p><p>��Ici, oui. � la villa Corto.</p><p>Le vieil homme eut un sourire d�orgueil :</p><p>��Jean-Pierre Corto, c�est mon nom. J�ai fond� ce lieu il y a plus de quarante ans.</p><p>��Un asile de fous ?</p><p>Nouveau sourire, nuanc� d�indulgence.</p><p>��Tu peux l�appeler comme �a si tu veux. Je pr�f�re les termes de lieu sp�cialis�.</p><p>��Je connais ces foutaises. Dans une autre vie, j�ai �t� psychiatre. Cette baraque est un HP.</p><p>��Pas tout � fait. Cette villa est <emphasis>r�ellement</emphasis> sp�cialis�e.</p><p>��En quoi ?</p><p>��En arth�rapie. Mes pensionnaires sont des malades mentaux, c�est vrai, mais ils sont soign�s exclusivement par l�art. Ils peignent, sculptent, dessinent toute la journ�e. De vrais artistes. Leur traitement chimique est r�duit au minimum. (Il rit.) Parfois, j�ai m�me l�impression qu�on a invers� le processus. Ce sont eux qui soignent l�art par leur talent et non le contraire.</p><p>��Narcisse, c�est mon nom de famille ?</p><p>��Je ne sais pas. Tu signais tes toiles ainsi. Tu n�as jamais donn� d�autre pr�cision. Tu n�as jamais eu de documents d�identit�.</p><p><emphasis>Je suis d�sormais Narcisse</emphasis>, se r�p�ta-t-il. <emphasis>Je dois penser, bouger, respirer dans sa peau.</emphasis></p><p>��Je suis arriv� quand ?</p><p>��D�but septembre 2009. Tu es d�abord pass� par Saint-Loup, une clinique pr�s de Nice.</p><p>��Comment j�ai atterri l�-bas ?</p><p>Corto chaussa ses lunettes et alluma son ordinateur. �g� de la soixantaine, c��tait un petit homme � la silhouette s�che. Des cheveux blancs plant�s dru, des l�vres �paisses qui semblaient bouder en permanence, des lunettes aux verres fum�s. Sa voix �tait grave, grasse, d�une neutralit� hypnotique.</p><p>Ils se trouvaient dans son bureau. Une sorte de datcha plant�e au bas des jardins de l�institut. Parquets, murs, plafonds, tout �tait en pin. Une forte odeur de r�sine, chaude et r�confortante, planait sous les poutres. Une fen�tre s�ouvrait sur l�arri�re-pays ni�ois. Pas un seul tableau des pensionnaires n�ornait les murs.</p><p>La prestation du carnaval s��tait achev�e sans probl�me. Avec ses camarades, il avait d�fil�, dans�, braill� jusqu�� revenir place Mass�na o� un fourgon les attendait. Il n��tait pas d�pays� : le v�hicule �tait un Jumpy. Ses nouveaux compagnons n��taient pas loin des d�lirants de l�UHU, dans une version plus propre.</p><p>Ils avaient quitt� Nice sous une pluie battante puis remont� dans les terres jusqu�� Carros. La villa se trouvait plus haut encore, � quelques kilom�tres du village. De temps � autre, ils avaient crois� des v�hicules de police sir�nes hurlantes. Il souriait. On le cherchait. On n��tait pas pr�s de le trouver. Victor Janusz n�existait plus.</p><p>En route, il avait eu la confirmation de ce qu�il avait pressenti lors de la parade. Chaque ann�e, les pensionnaires de la villa Corto participaient au carnaval. Ils dessinaient leur char. Les ateliers de Nice r�alisaient les sculptures. Il avait pos� d�autres questions, faisant mine de s�int�resser au c�t� artistique de la prestation. L�instigateur des hommes-rats et de leur man�ge, c��tait lui, Narcisse, disciple de Corto durant les mois de septembre et d�octobre� Aucun souvenir, �videmment.</p><p>��Voil�, fit le vieux psy qui avait retrouv� sa fiche informatique. On t�a r�cup�r� � la fin du mois d�ao�t, aux abords de la sortie 42 de l�autoroute A8. La sortie Cannes-Mougins. Tu avais perdu la m�moire. Tu as subi un examen m�dical � l�h�pital de Cannes � tu n��tais pas bless� mais tu refusais toute radiographie � puis on t�a envoy� � Saint-Loup. L�, tu as r�cup�r� quelques souvenirs. Tu disais t�appeler Narcisse. Tu venais de Paris. Tu n�avais aucune famille. Tu �tais peintre. Les psys de Saint-Loup ont pens� � notre centre de soins.</p><p>��Je ne suis pas Narcisse, dit-il s�chement.</p><p>Corto �ta ses lunettes et sourit encore une fois. Ses airs de bon papy bienveillant lui foutaient les nerfs en pelote.</p><p>��Bien s�r. Pas plus que tu n�es celui que tu pr�tends �tre aujourd�hui.</p><p>��Vous connaissez ma maladie ?</p><p>��Quand tu t�es install� ici, tu m�as racont� pas mal de choses. Les �coles d�art que tu avais fr�quent�es. Les galeries o� tu avais expos�. Les quartiers que tu avais habit�s, � Paris. Ton mariage et ton divorce. J�ai v�rifi�. Tout �tait faux.</p><p>Il savoura l�ironie de la situation. Corto avait jou� le r�le qu�il avait jou� lui-m�me avec Patrick Bonfils. Derri�re chaque fugue psychique, il y avait un psychiatre qui se chargeait de d�couvrir que la coquille �tait vide.</p><p>��Pourtant, continua le ma�tre des lieux, quelque chose dans cette affabulation �tait vrai. Tu �tais <emphasis>r�ellement</emphasis> peintre. Tu faisais preuve � la fois d�un don �clatant et d�un vrai m�tier. Je n�ai pas h�sit� une seconde � t�accueillir. Il faut dire que personne ne voulait de toi. Sans �tat civil, sans prise en charge par la S�curit� sociale, tu n��tais pas un cadeau.</p><p>��Il y a eu une enqu�te ? Je veux dire : � mon sujet ?</p><p>��Les gendarmes ont men� des recherches. Sans exc�s de z�le. Tu ne repr�sentais aucun enjeu judiciaire. Un simple type errant, souffrant de troubles psychiques, sans nom ni origine. Ils n�ont rien trouv� de plus.</p><p>��Qu�est-ce qui s�est pass� ensuite ?</p><p>���a.</p><p>Corto tourna son ordinateur dans la direction de Narcisse, assis de l�autre c�t� du bureau.</p><p>��En deux mois, tu as r�alis� chez nous une trentaine de toiles�</p><p>Narcisse ne s�attendait � rien en particulier. Pourtant, c��tait encore autre chose qui venait � lui. Chaque tableau qui apparaissait � l��cran le repr�sentait, dans un costume diff�rent. Un amiral. Un facteur. Un clown. Un s�nateur romain� Toujours le m�me �ge, la m�me position de trois quarts, bombant le torse, pointant le menton. Chaque fois, on avait l�impression d�admirer un h�ros �pique.</p><p>Mais la facture pr�sentait un contraste. D�un c�t�, la posture �voquait l�art des dictatures � Narcisse �tait repr�sent� en contre-plong�e, ce qui lui donnait l�air de dominer le monde. De l�autre, son visage �tait marqu� par une violente expressivit�, qui rappelait au contraire des �coles en lutte contre les esth�tiques totalitaires. Comme la Nouvelle Objectivit�, n�e en Allemagne dans les ann�es 20. Otto Dix. Georg Grosz� Des artistes qui avaient choisi de peindre la r�alit� sans fard, l�enfon�ant dans sa laideur, sa nature grotesque, afin de tordre le cou � l�hypocrisie bourgeoise.</p><p>Ses toiles poss�daient le m�me caract�re sarcastique, grima�ant. Couleurs vives, tortur�es, toujours domin�es par le rouge. P�te �paisse, stri�e, tournoyant au fil des coups de brosse. <emphasis>Une peinture autant � toucher qu�� contempler,</emphasis> pensa Narcisse, qui n�avait pas le moindre souvenir d�avoir effectu� ces portraits. C��tait la limite de sa qu�te. Il voulait r�int�grer des personnalit�s qui ne voulaient pas de lui. Il ne pouvait que les endosser <emphasis>de l�ext�rieur</emphasis>.</p><p>��� la fin du mois d�octobre, conclut Corto, tu as disparu. Sans laisser d�adresse. J�ai compris que ton errance psychique avait repris.</p><p>Des accessoires accompagnaient chaque personnage. Un ballon et une trompette pour le clown. Un v�lo et une gibeci�re pour le facteur. Une longue-vue et un sextant pour l�amiral�</p><p>��Pourquoi ces autoportraits ? demanda-t-il, d�sorient�.</p><p>��Une fois, je t�ai pos� la question. Tu m�as r�pondu : � Il ne faut pas se fier � ce qu�on voit. Ma peinture n�est que repentir. �</p><p>Narcisse bl�mit. <emphasis>Ma peinture n�est que repentir</emphasis>. Ses empreintes digitales dans la fosse de Saint-Jean� Sa pr�sence aupr�s du corps de Tzevan Sokow� Il se visualisa en tueur psychopathe. Un homme comme le h�ros de ses toiles. Dominateur. Indiff�rent. Sarcastique. Changeant d�identit� � chaque nouvelle victime. Un peintre qui noyait ses crimes dans le sang.</p><p>Il eut une autre id�e. Ces �uvres contenaient peut-�tre une v�rit� sur ses origines. Un aveu. Un message subliminal, qu�il avait lui-m�me d�pos�, <emphasis>� son insu</emphasis>.</p><p>��Ces tableaux, je peux les voir ? Je veux dire : en vrai ?</p><p>��Nous ne les avons plus. Je les ai d�pos�s dans une galerie.</p><p>��Quelle galerie ?</p><p>��La galerie Villon-Pernathy. � Paris. Mais les toiles n�y sont plus.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Parce qu�elles sont vendues ! On a organis� une exposition en novembre dernier qui a tr�s bien march�.</p><p>Une remarque oblique le traversa :</p><p>��Je suis donc riche ?</p><p>��Disons que tu as un p�cule, oui. L�argent est ici. Il est � toi.</p><p>��En cash ?</p><p>��En cash, oui, dans un coffre. Je te le donnerai quand tu voudras.</p><p>Narcisse vit soudain la perspective de reprendre son enqu�te gr�ce � ce capital. Un confort qui tombait � pic : il n�avait plus un euro en poche.</p><p>��Le plus t�t sera le mieux.</p><p>��Tu veux d�j� repartir ?</p><p>Il ne r�pondit pas. Corto hocha la t�te d�un air compr�hensif. Ces mani�res chaleureuses exasp�raient Narcisse. Il avait �t� psychiatre � au moins deux fois dans sa vie, � Pierre-Janet et sans doute bien avant. Il savait qu�il n�y a rien � gagner � accepter la folie de l�autre. La psychiatrie, c�est comprendre la d�mence sans jamais la cautionner.</p><p>��Aujourd�hui, reprit Corto, qui crois-tu �tre ?</p><p>Nouveau silence. Dans cette clinique, personne ne semblait �tre au courant de la situation. Freire. Janusz. Sa t�te partout dans les m�dias. Les accusations qui pesaient sur lui. Cette ignorance ne l��tonnait pas du c�t� des malades, mais Corto ? N�avait-il aucun contact avec le monde ext�rieur ?</p><p>��Aujourd�hui, fit-il myst�rieusement, je suis celui qui ouvre les poup�es russes. Je remonte chacune de mes identit�s. Je cherche � les comprendre. � d�crypter leur raison d��tre.</p><p>Corto se leva, fit le tour de son bureau, posa une main amicale sur son �paule.</p><p>��Tu as faim ?</p><p>��Non.</p><p>��Alors, viens. Je vais t�installer dans ta chambre.</p><p>Ils sortirent dans la nuit. Il pleuvait une bruine l�g�re, poisseuse. Narcisse grelottait. Il portait toujours son costume crasseux. La sueur de la poursuite lui collait � la peau. Encore heureux qu�il ait �t� sa cagoule de rat�</p><p>Ils prirent un escalier de dalles grises. Les jardins s��chelonnaient en terrasses, comme des rizi�res sur lesquelles on aurait cultiv� des palmiers, des cactus, des plantes grasses, par cat�gories sp�cifiques. Entre les gouttes serr�es, Narcisse respirait un air qui comptait double. L�air de la montagne, des sanatoriums et des remises en forme au plus pr�s des nuages.</p><p>Ils atteignirent la villa. Un grand � L � compos� de deux b�timents dont l�un se situait en contrebas. Des toits plats. Des lignes ouvertes. Des murs sans ornement. Les �difices devaient dater de pr�s d�un si�cle, l��poque o� les architectes privil�giaient les lignes claires, la fonctionnalit�, la sobri�t�.</p><p>Ils s�orient�rent vers le b�timent inf�rieur. Au premier �tage, s�alignaient des fen�tres en bandeaux horizontaux. Sans doute les chambres des pensionnaires. Au-dessous, de larges portes-fen�tres donnaient sur une coursive : les ateliers. Plus bas encore, parmi les marches et les buissons, des extr�mit�s incandescentes de cigarettes br�laient�</p><p>Trois hommes fumaient sur un banc. Narcisse ne distinguait pas les visages mais leur mani�re de s�agiter, de rire, trahissait le d�sordre mental.</p><p>Les voix se mirent � scander � voix basse :</p><p>��Nar-cis-se� Nar-cis-se� Nar-cis-se�</p><p>Il frissonna. Il les revoyait sur le char, avec leur gueule de travers et leur museau de rat sur le front. Ces cingl�s �taient-ils vraiment des artistes, comme lui ? �tait-il fou, comme eux ?</p></section><section><title><p>73</p></title><p>Sa chambre �tait petite, carr�e, bien chauff�e, sans exc�s de confort mais accueillante. Murs de ciment, plancher de bois, rideaux de gros tissu. Un lit, une armoire, une chaise, un bureau. Dans un coin, la salle d�eau paraissait plus haute que large.</p><p>��C�est spartiate, fit Corto, mais je n�ai jamais eu de r�clamation.</p><p>Narcisse acquies�a. Les proportions, les tons gris et brun, le plancher et le mobilier de bois diffusaient des ondes de bienvenue. Cette chambre avait quelque chose de monastique, de protecteur.</p><p>Apr�s quelques paroles d�explication sur les rouages de la � maison �, Corto lui donna des affaires de toilette et des v�tements de rechange. Le c�t� prise en charge lui fit du bien. Depuis des heures, depuis des jours, il �tait sur le fil � et le fil �tait pr�s de casser.</p><p>Une fois seul, Narcisse prit une douche et enfila sa nouvelle panoplie. Un jean trop grand, un tee-shirt informe, un pull camionneur, embaumant l�adoucissant. Que du bonheur. Il glissa dans ses poches son Eickhorn, son Glock et la petite cl� des menottes piqu�e au vigile (il la gardait comme un f�tiche). Il sortit de son cartable les chemises d�enqu�te et les d�froissa avec les paumes. Il n�avait pas le courage de se replonger l�-dedans.</p><p>Il s�allongea sur le lit, �teignit la lumi�re. Il percevait le bruit de la mer. <emphasis>Non, pas la mer</emphasis>, r�agit-il au bout de quelques secondes. <emphasis>Le bruissement des pins</emphasis>.</p><p>Il se laissa aller au rythme du monde ext�rieur. Un rythme lancinant, hypnotique. Il �tait �puis�. Son esprit n��tait qu�une mar�e de fatigue.</p><p>Il avait l�impression d�avoir v�cu dix vies depuis le matin. Il se rendit compte qu�il n�avait plus peur des flics. Ni m�me des hommes en noir. Il avait peur de lui-m�me. <emphasis>Ma peinture n�est que repentir�</emphasis></p><p>Il �tait le tueur.</p><p>Il ouvrit les yeux dans la nuit.</p><p>Ou bien : un homme qui <emphasis>enqu�tait</emphasis> sur le tueur.</p><p>Il chercha � se persuader de cette hypoth�se, qui l�avait d�j� effleur� � la biblioth�que Alcazar. Un sacr� enqu�teur puisqu�il se trouvait toujours sur les lieux avant la police et avant le moindre t�moin. Il s��tait presque convaincu quand il secoua la t�te sur son oreiller. �a ne tenait pas debout. Il pouvait admettre que, dans la peau de Janusz, il avait �t� sur la piste du tueur de clochards, mais pas dans celle de Freire. M�me en imaginant de violentes crises de somnambulisme, un versant cach� de son esprit, il se serait souvenu d�une telle enqu�te. Une enqu�te qui l�aurait men� dans la fosse de la gare Saint-Jean�</p><p>Il ferma de nouveau les paupi�res et appela de toutes ses forces le sommeil pour �chapper � ces questions qui le torturaient. Tout ce qu�il vit, au fond des limbes, c��tait un corps nu qui se balan�ait au-dessus de lui.</p><p>Anne-Marie Straub.</p><p>Encore une mort dont il �tait, indirectement, responsable.</p><p>Il se souvint de ses r�flexions sur la plage de Nice, la veille au soir. Cette mort pouvait l�aider � remonter � ses origines. Il avait la quasi-certitude que les faits s��taient pass�s dans un h�pital psychiatrique parisien ou en r�gion parisienne. D�s demain, il se lancerait sur cette piste� Anne-Marie Straub. Le seul souvenir qui traversait ses personnalit�s. Le fant�me qui escortait ses vies� Le spectre qui hantait ses r�ves�</p></section><section><title><p>74</p></title><p>��M�tis ne date pas d�hier.</p><p>Patrick Koskas tirait sur sa cigarette, adoss� � un poteau �lectrique. Derri�re lui, le pont d�Aquitaine se d�tachait sur le ciel de t�n�bres. Le journaliste avait choisi ce lieu de rendez-vous, sur les bords de la Garonne, dans une rue d�serte du vieux Lormont, rive droite.</p><p>Il se comportait comme un espion en danger. Ne cessant de lancer des regards derri�re lui, il parlait vite, � voix basse, comme si la nuit avait des oreilles. En r�alit�, tout dormait � cette heure. Au pied du colossal pyl�ne du pont, les petites maisons aux toits rouges �voquaient des champignons group�s autour d�un arbre gigantesque.</p><p>Ana�s �tait �puis�e � elle avait largu� sa bagnole � Nice et pris un avion pour Bordeaux � 20 heures. Le Coz l�attendait, avec une nouvelle voiture, une Smart piqu�e � sa baronne. Il �tait 23 heures. Elle grelottait dans son blouson. Son cerveau flottait sous son cr�ne. Elle avait un mal fou � s�int�resser � l�histoire de M�tis :</p><p>��Au d�part, dans les ann�es 60, c�est un groupe de mercenaires fran�ais. Une bande de potes. Des baroudeurs qui ont fait l�Indochine, l�Alg�rie. Ils se sp�cialisent dans les conflits africains. Cameroun. Katanga. Angola� Leur coup de g�nie, c�est de changer de camp. Au d�part, ils sont chaque fois embauch�s par les autorit�s coloniales pour lutter contre les mouvements d�ind�pendance. Mais ils comprennent vite que leur bataille est perdue et qu�il y a plus de fric � se faire du c�t� des rebelles, qui prendront un jour ou l�autre le pouvoir. Les gars de M�tis soutiennent les fronts r�volutionnaires, ne se font pas payer puis attendent leur retour sur investissement. Les nouveaux dictateurs se souviennent de leur aide et leur allouent des territoires immenses, des mines, parfois m�me des exploitations p�troli�res.</p><p>� Bizarrement, les mercenaires ne s�int�ressent pas aux minerais ni aux hydrocarbures. Ce qui les branche, c�est l�agriculture. Ce sont des mecs d�ici, de Bordeaux. Des h�ritiers de familles de paysans. Ils plantent, cultivent, d�veloppent de nouvelles techniques, se diversifient dans les engrais, les pesticides. Peu � peu, ils se penchent aussi sur les armes chimiques. Ils se sp�cialisent en gaz neurotoxiques, qui attaquent les syst�mes nerveux et respiratoire, comme le sarin, le tabun ou le soman.</p><p>Koskas alluma une nouvelle cigarette avec la pr�c�dente :</p><p>��Il n�y a rien d��tonnant � cette �volution. Traditionnellement, ce sont les producteurs d�engrais et de pesticides qui fabriquent les armes chimiques. � la fin des ann�es 70, M�tis est un groupe international, r�put� dans les domaines de l�agriculture et de la chimie.</p><p>Ana�s n�avait pas sorti son carnet. <emphasis>Parano�a oblige</emphasis>. Elle esp�rait m�moriser ces informations � peut-�tre Koskas allait-il lui remettre un dossier, des photocopies. Elle n�y croyait pas trop. <emphasis>Pas de traces mat�rielles</emphasis>.</p><p>��La guerre Iran-Irak leur offre un march� majeur, reprit-il. Pour la premi�re fois depuis la guerre de 14, et malgr� la convention de Gen�ve, les Irakiens d�cident d�utiliser des armes chimiques contre leurs ennemis. M�tis est leur fournisseur. Le groupe livre des tonnes de gaz � Saddam Hussein. Le 28�juin 1987, l�Irak utilise ces stocks contre la ville de Sardasht, en Iran. Le 17�mars 1988, nouvelle utilisation de poisons chimiques et biologiques contre la ville kurde de Halabja. Au total, des centaines de milliers de victimes expos�es � ces armes non conventionnelles. Gr�ce � M�tis.</p><p>Tout cela �tait consternant, mais Ana�s se m�fiait de ce genre de donn�es inv�rifiables sur le th�me � On nous cache tout, on nous dit rien. �</p><p>��Quelles sont vos sources ?</p><p>��Faites-moi confiance. Il suffit de consulter des documents ouverts, disponibles aux Archives nationales. Tout �a est de notori�t� publique. Dans un certain milieu de sp�cialistes, ces faits ne posent plus le moindre probl�me.</p><p>Dans tous les cas, Ana�s ne voyait aucun rapport entre ces �l�ments de g�opolitique et les meurtres mythologiques. Encore moins avec Victor Janusz.</p><p>��O� en est aujourd�hui M�tis ? Que font-ils exactement ?</p><p>��Apr�s les ann�es 80, ils ont compris que les armes chimiques n�avaient aucun avenir. M�me l�Irak avait renonc� � empoisonner le monde. Ils se sont orient�s vers la production pharmaceutique. En particulier les m�dicaments psychotropes. Vous savez sans doute que c�est un march� qui a explos�. Chaque ann�e, les pays d�velopp�s consomment pour 150 milliards d�euros de m�dicaments. Sur ce chiffre, les substances psycho-actives se taillent la part du lion. Le Sertex, le Lantanol, le Rhoda100 sont des produits phares dans ce domaine. Ils proviennent des unit�s de M�tis.</p><p>Des noms qu�elle connaissait bien. Elle en avait consomm� des centaines de bo�tes.</p><p>��Le groupe n�a plus d�activit� dans l�armement ?</p><p>��Il y a des rumeurs.</p><p>��Quel genre ?</p><p>Le journaliste inhala une longue bouff�e.</p><p>��M�tis travaillerait sporadiquement avec la recherche militaire fran�aise.</p><p>��Sur quoi ?</p><p>��Des mol�cules brisant la volont�. Des s�rums de v�rit�, ce genre de trucs. C�est � peine secret. Les autorit�s se sentent autoris�es � creuser dans cette voie. L�arme la plus dangereuse du monde reste le cerveau humain. Si Hitler avait pris des anxiolytiques, l�histoire du monde aurait chang�.</p><p>Ana�s faillit �clater de rire. Koskas sentit son scepticisme.</p><p>��Je n�ai pas de preuves de la collaboration de M�tis avec l�arm�e fran�aise. Mais ce n�est pas absurde. N�oubliez pas ce fait crucial : les fondateurs de M�tis poss�daient un domaine d�expertise sp�cifique, la torture. Ils ont fait leurs armes en Alg�rie. Ils sont � la crois�e du savoir chimique et d�une exp�rience, disons, plus humaine.</p><p>��Vous parlez des fondateurs. Ils sont tous morts, non ?</p><p>��Oui. Mais leurs enfants ont pris la rel�ve. La plupart sont des notables de la r�gion. Je vous donnerais les noms, vous seriez sid�r�e.</p><p>��Je n�attends que �a.</p><p>��Si je publiais une liste aujourd�hui, j�aurais dans l�heure un proc�s qui me co�terait ma place. Tout ce que je peux vous dire, c�est que ces hommes appartiennent � la haute soci�t� bordelaise. Certains d�entre eux sont maires des villages les plus prestigieux. D�autres poss�dent quelques-uns des meilleurs crus de la Gironde.</p><p>Le mot � crus � agit comme un signal.</p><p>��Mon p�re, que fait-il dans ce groupe ?</p><p>��C�est un actionnaire minoritaire mais suffisamment important pour participer aux Conseils d�administration. Il exerce aussi un r�le de consultant.</p><p>��Dans le vin ?</p><p>Koskas ricana. Elle avait parfois des r�flexions de conne.</p><p>��Vous connaissez mieux que moi la carri�re de votre p�re. Il poss�de, disons, le profil id�al pour appartenir � M�tis.</p><p>Elle ne r�pondit pas. Koskas alluma une nouvelle clope. Elle ne voyait pas son visage mais elle �tait s�re qu�il souriait encore. Un sourire narquois et satisfait de fouineur, heureux de semer le trouble.</p><p>Elle serra les poings et se d�cida � revenir au c�ur du sujet. Les meurtres du Minotaure et d�Icare.</p><p>��Dans la nuit du 12 au 13�f�vrier, un cadavre a �t� retrouv� aux abords de la gare Saint-Jean.</p><p>��Sans blague ?</p><p>��La soci�t� M�tis pourrait �tre m�l�e, indirectement, � cette affaire.</p><p>��De quelle mani�re ?</p><p>La voix du journaliste avait chang�. Curiosit�. Avidit�.</p><p>��Je n�en sais rien, avoua Ana�s. La veille, un homme amn�sique a �t� retrouv� dans les m�mes parages. Trois jours plus tard, cet homme et sa compagne ont �t� abattus par deux snipers � Gu�thary. Des tireurs qui pourraient �tre li�s au groupe M�tis.</p><p>��Vous avez des �l�ments ? des liens concrets ?</p><p>��Plus ou moins. Ils travaillent sans doute pour une soci�t� de s�curit� appartenant au groupe.</p><p>��Quelle soci�t� ?</p><p>��Les questions, c�est moi.</p><p>��Vous ne me dites pas le principal. En quoi les deux affaires sont associ�es ? Je veux dire : le meurtre de Saint-Jean et ceux de Gu�thary ?</p><p>��Je ne sais pas, admit-elle encore une fois.</p><p>Koskas se rencogna dans l�ombre.</p><p>��Vous ne savez pas grand-chose.</p><p>Ana�s pr�f�ra ne rien r�pondre. Koskas fit quelques pas. La fum�e le coiffait d�une aur�ole de myst�re.</p><p>��Je croyais que vous aviez identifi� le tueur de Saint-Jean.</p><p>��Nous avons un suspect. Rien de plus.</p><p>��Un suspect en fuite.</p><p>��Nous n�allons pas tarder � l�attraper.</p><p>Le journaliste rit � nouveau. Ana�s coupa court � son ironie :</p><p>��Le groupe M�tis a-t-il un lien, de pr�s ou de loin, avec la mythologie grecque ?</p><p>��� part son nom, aucun. M�tis, c�est du grec ancien. �a signifie : � Sagesse �. (Il cracha une bouff�e vers l�arc de lumi�re du r�verb�re.) Tout un programme.</p><p>Ana�s r�fl�chit. Tout �a ne tenait pas debout. Par exp�rience, elle savait qu�un meurtre poss�dait son propre champ lexical. Ses mots. Ses techniques. Ses motivations. Aucun lien entre un producteur pharmaceutique et un meurtrier en s�rie. Entre un fournisseur d�antid�presseurs et un attentat � l�H�cate�II.</p><p>��Vous faites fausse route, confirma Koskas. M�tis est un groupe industriel reconnu. Les seuls probl�mes qu�ils ont � g�rer, ce sont les �ternelles attaques que subit ce genre de soci�t�s. Sur leurs essais cliniques, les cobayes humains, ce genre de trucs. On les accuse aussi de pousser les masses � la consommation, de vouloir droguer tout le monde� Mais c�est tout. Jamais une compagnie de ce calibre ne serait impliqu�e dans des meurtres qui font la � une � des journaux.</p><p>��Et ses �ventuels liens avec l�arm�e ?</p><p>��Justement. S�il y avait un probl�me � r�gler par la mani�re forte, les partenaires de M�tis s�en chargeraient et vous ne seriez pas au courant.</p><p>Ana�s acquies�a. Cette derni�re remarque lui rappela un d�tail. Elle songea � la d�claration de vol du Q7 dat�e du 12�f�vrier qui innocentait l�ACSP, propri�taire du v�hicule et filiale du groupe.</p><p>��Les gens de M�tis auraient-ils les moyens de falsifier un rapport de Gendarmerie ?</p><p>��Vous n�avez pas l�air de comprendre, souffla Koskas. Si les rumeurs sont vraies, M�tis, c�est l�arm�e. Les gendarmes. Les flics. Tout ce qui porte un uniforme en France. Tout ce qui repr�sente la loi et l�ordre. Le ver n�est pas dans le fruit. Le ver et le fruit se sont associ�s pour affronter de nouveaux ennemis. Les terroristes. Les espions. Les saboteurs. Tout ce qui peut agresser notre pays, d�une mani�re ou d�une autre.</p><p>Elle voulut encore poser une question mais l�espion-journaliste s��tait �vapor� dans la nuit. Il ne restait plus que le pont, le ciel et le silence. Elle savait ce qui lui restait � faire. Dormir d�abord, puis prendre le taureau par les cornes.</p><p>Affronter le Minotaure de sa mythologie personnelle.</p><p><emphasis>Interroger son p�re</emphasis>.</p></section><section><title><p>75</p></title><p>Il s��tait lev� t�t.</p><p>Il avait trouv� la cuisine du r�fectoire et s��tait pr�par� un caf�. Maintenant, il observait le paysage � travers la baie vitr�e de la salle. Le jour se levait et il d�couvrait un d�cor qu�il n�avait qu�aper�u la veille, sous la pluie. Fini les galets, les palmiers, les oliviers� C��taient maintenant des gorges abruptes, des falaises rouges, des for�t de sapins, des lacets suspendus au-dessus des ab�mes.</p><p>Surtout, la vue s�ouvrait sur une vall�e d�ombre, comme �trangl�e par les montagnes. Un d�cor �troit, rugueux, glac�, qui semblait pr�t � broyer des carcasses d�avion dans ses m�choires. Narcisse contemplait ces d�serts avec plaisir. La vall�e �tait comme un royaume de pierre qui se refermait sur lui � et le prot�geait.</p><p>Caf� en main, il s�orienta vers une autre salle qu�il avait rep�r�e. Il remonta le corridor. Il aimait aussi l�architecture de l�institut. Les murs porteurs �taient de b�ton brut. Les parois des couloirs en ciment peint. Pas l�ombre d�une fioriture ni d�un ornement inutile. Des lignes, des surfaces, et rien d�autre.</p><p>L�atelier informatique. Cinq ordinateurs s�alignaient sur un comptoir de bois clair. Cliquant sur le premier clavier, il s�assura que les machines �taient connect�es � Internet. Il lan�a une recherche sur Google.</p><p><strong>MATRIOCHKA</strong>.</p><p>Le mot myst�rieux, � consonance russe, qu�il �tait cens� avoir prononc� au chevet d�Icare. 182�000 r�sultats �taient propos�s mais les images en haut de l��cran donnaient la principale r�ponse : les c�l�bres poup�es russes de bois color�, s�ench�ssant les unes dans les autres. Matriochka signifiait simplement � poup�e russe �.</p><p>Il observa les petites grands-m�res, fichus rouges et joues rubicondes. T�tes rondes, yeux ronds, corps en forme de culbuto. Cela avait l�air d�une blague. Que venait foutre ce mot, cette poup�e, au milieu de son enqu�te ? Pourquoi avait-il r�p�t� ces syllabes � la mani�re d�une pri�re, � genoux pr�s d�un homme mort reposant sur de grandes ailes br�l�es ? Une autre id�e le taraudait : le pr�dateur de Bougainville avait pr�cis� que le mot de passe des assassins en costume �tait un mot russe. Matriochka ?</p><p>Il fit d�filer les r�ponses. Poup�es gigognes � peindre, � colorier, � broder, � utiliser en porte-clefs� Puis � Matriochka � devint un restaurant, un livre de contes, un film, un groupe de rock, une recette de cuisine, un atelier d��criture, une vodka, une s�rie de coussins�</p><p>Il aurait pu en rire mais le c�ur n�y �tait pas. Tout en pianotant, il remarqua que le terme � poup�e russe � �tait aussi celui qu�il utilisait pour d�signer sa propre pathologie. Simple hasard ? Ou bien Victor Janusz, au chevet d�un ange aux ailes grill�es, avait-il voulu dire qu�il n��tait qu�une poup�e russe ? Un voyageur sans bagage, li� aux crimes mythologiques ?</p><p>Il passa � sa seconde recherche.</p><p><strong>ANNE-MARIE STRAUB</strong>.</p><p>Tout ce qu�il obtint avec ce nom, ce furent des profils sur Facebook et des articles consacr�s au cin�aste Jean-Marie Straub. Il attaqua sous un autre angle. Frappa � suicide � et � asile psychiatrique �. Ce fut comme s�il avait ouvert une benne � ordures. Des dizaines d�articles virulents contre la psychiatrie, les antid�presseurs, les m�decins sp�cialis�s s�affich�rent, avec des titres du genre : <strong>� LA PSYCHIATRIE TUE �, � HALTE � LA MANIPULATION MENTALE ! � ou � LE MARKETING DE LA D�RAISON �</strong>�</p><p>Il affina sa recherche et d�crocha des listes statistiques sur le nombre de suicides en h�pital psychiatrique pour les d�cennies 1990 et 2000. Des chiffres, des commentaires, des analyses, mais jamais de noms propres, jamais de cas particuliers. Confidentialit� oblige. Il tenta d�associer � Anne-Marie Straub �, � h�pital psychiatrique � et � �le-de-France �. Pour un r�sultat qui partait dans tous les sens, sans rien donner de coh�rent.</p><p>Que lui restait-il ? Le bon vieux contact humain. Appeler les instituts sp�cialis�s de Paris et de la r�gion parisienne, trouver un psychiatre dans chaque HP, lui demander s�il se souvenait d�une suicid�e � pendue avec une ceinture d�homme � durant les dix derni�res ann�es.</p><p>Absurde.</p><p>Surtout un dimanche � 9 heures du matin.</p><p>Il s�y colla pourtant. Dressa une liste approximative des h�pitaux et cliniques priv�s dans la r�gion francilienne, en obtint pr�s d�une centaine. Il d�cida de limiter sa qu�te aux quatre �tablissements publics de sant� mentale de Paris : Sainte-Anne, dans le treizi�me arrondissement, Maison-Blanche, dans le vingti�me, Esquirol, dans le 94, et Perray-Vaucluse, dans le 91. Auxquels il ajouterait ensuite le Centre hospitalier sp�cialis� Paul-Guiraud, � Villejuif, et l��tablissement public de sant� mentale de Ville-�vrard, � Neuilly-sur-Marne�</p><p>Une demi-heure plus tard, il avait us� sa salive sans obtenir le moindre r�sultat. Dans le meilleur des cas, il avait r�ussi � interroger un interne qui n��tait l� que depuis quelques ann�es. La plupart du temps, il avait parl� � des standardistes qui lui expliquaient qu�il n�y avait aucun chef de service ce matin � l�h�pital. Nouvelle impasse.</p><p>10 heures du matin. On s�agitait dans le couloir. Des voix engourdies, des ricanements, des g�missements. Le murmure caract�ristique des asiles. Il baissa les yeux et remarqua qu�il griffonnait nerveusement sur un bloc. Malgr� lui, il avait dessin� la silhouette d�une pendue. Le trac� pr�cis rappelait les animations d�Alexandre Alexe�eff sur des �crans d��pingles. Il fut heureux de cette r�f�rence � il n�avait donc pas <emphasis>tout</emphasis> oubli�.</p><p>Corto avait dit :</p><p>� Quelque chose �tait vrai. Tu es <emphasis>r�ellement</emphasis> peintre� �</p><p>Comme le souvenir d�Anne-Marie Straub, comme ses connaissances de psychiatre, le don pour le dessin et la peinture avait travers� ses identit�s. Peut-�tre avait-il �t� � la fois peintre et psychiatre ?</p><p>Il se d�cida pour une nouvelle �tude crois�e. D�un c�t�, la liste des �l�ves des facult�s parisiennes de psychiatrie dans les ann�es 90�� il avait a priori dans les 40 ans, il avait donc suivi sa sp�cialisation vingt ans auparavant. De l�autre, la liste des �tudiants des �coles d�art durant les m�mes p�riodes.</p><p>S�il trouvait un nom commun aux deux listes, il se trouverait lui-m�me� � cette r�serve pr�s qu�il pouvait �tre, c�t� peinture, autodidacte� Sur Internet, il n�eut aucun mal � �tablir les listes des anciens �l�ves des facult�s parisiennes, des Beaux-Arts, de l��cole du Louvre, le Web regorge d�anciennes photos de classe, de contacts entre promotions, de retrouvailles m�lancoliques� La nostalgie est une des valeurs s�res de la Toile.</p><p>Il imprima les listes, se bornant d�abord aux universit�s et aux �coles parisiennes, les r�partissant en deux groupes, art et psychiatrie, puis les ordonnant par ann�e. La comparaison n��tait pas impossible, les listes suivant toutes un ordre alphab�tique, mais il en avait pour plusieurs heures�</p><p>Il aurait aim� aller se chercher un caf� mais les rires et les plaintes du couloir le dissuad�rent de sortir de sa planque. Stylo en main, il plongea parmi les milliers de noms.</p></section><section><title><p>76</p></title><p>Revenir ici, un dimanche, lui paraissait plus p�nible encore.</p><p>Dans la solitude dominicale, il n�y avait rien ni personne pour att�nuer le choc frontal. Ni voitures sur les routes. Ni ouvriers dans la cour du ch�teau. Ni techniciens du c�t� des chais. Rien d�autre que cette pr�sence � l�int�rieur : son p�re prenant son petit d�jeuner.</p><p>Elle n�avait pas sonn� au portail. Les grilles �taient toujours ouvertes. Pas de cam�ra. Pas de syst�me d�alarme. Une �ni�me provocation de Jean-Claude Chatelet qui semblait dire : � N�ayez pas peur, venez voir le monstre. � En r�alit�, cette invitation �tait une ruse, � l�image du bourreau et de ses m�thodes tordues. Un bataillon de chiens attendaient en planque, au plus pr�s du corps principal des b�timents.</p><p>Elle se gara dans la cour, retrouvant les lieux comme elle les avait quitt�s. Peut-�tre un peu plus us�s, plus gris, mais toujours dot�s de la m�me puissance. Un ch�teau fort plut�t qu�un manoir Renaissance. Ses fondations dataient du XII<sup>e</sup> ou du XIII<sup>e</sup>�si�cle, on ne savait plus. Une grande fa�ade de moellons perc�e de fen�tres �troites, encadr�e par deux tours d�angle, coiff�es de toits pointus. Les pierres �taient par endroits couvertes de vigne vierge. Ailleurs, elles brillaient de mousse verd�tre ou de lichen argent�.</p><p>On racontait que Montaigne avait fui ici l��pid�mie de peste en 1585. C��tait faux mais son p�re aimait entretenir la l�gende. Il s�imaginait sans doute lui aussi prot�g� contre d�autres �pid�mies : la rumeur, le jugement, l��il inquisiteur des m�dias et des politiques�</p><p>Elle sortit de sa Smart et laissa les bruits lointains et familiers venir � elle. Des cris d�oiseaux d�chirant l�air cristallin. La girouette rouill�e grin�ant sur la toiture. Un tracteur s�activant, plus loin encore. Elle attendait les chiens, qui allaient jaillir d�une seconde � l�autre. Cavalcade sur les graviers. La plupart la reconnurent. Les nouveaux suivirent le mouvement, agitant la queue plut�t que montrant les crocs.</p><p>Elle distribua quelques caresses et marcha vers les portes vitr�es qui s�ouvraient sur toute la longueur de la fa�ade. � droite, se dressaient les chais, les ateliers, les entrep�ts. � gauche, les vignes. Des milliers de pieds qui ressemblaient � des mains suppliantes. Quand Ana�s avait compris qui �tait son p�re, elle avait imagin� que ses victimes �taient enterr�es ici et qu�elles tentaient de sortir de terre, comme dans un film d��pouvante.</p><p>Elle sonna. 10�h�15. Elle avait attendu cette heure pr�cise. Avant cela, elle avait envoy� les vestiges de la calanque de Sormiou � Abdellatif Dimoun, le coordinateur de la Police scientifique, reparti � Toulouse, et avait soigneusement �vit� la route du CIAT de la rue Fran�ois-de-Sourdis�</p><p>Elle connaissait par c�ur l�emploi du temps dominical de son p�re. Il s��tait lev� t�t. Il avait pri�. Il avait fait ses exercices de gymnastique, puis ses longueurs dans la piscine du sous-sol. Ensuite, il avait march� parmi ses vignes. <emphasis>Le tour du propri�taire</emphasis>.</p><p>Maintenant, il prenait son petit d�jeuner dans la salle des tapisseries, alors qu�au premier �tage, dans sa chambre, une s�rie de chaussures aux talons asym�triques l�attendaient. Bottes de cheval, pompes de golf, pataugas, souliers d�escrime� Son p�re �tait le Boiteux le plus actif du monde.</p><p>La double porte centrale s�ouvrit. Nicolas apparut. Lui non plus n�avait pas chang�. Ana�s aurait toujours d� se douter que son daron �tait un ancien militaire. Qui d�autre aurait pu avoir une femme de m�nage avec cette gueule-l� ? Nicolas �tait un petit homme trapu d�une soixante d�ann�es. Le torse en barrique, chauve, il avait une t�te de bouledogue et paraissait avoir fait toutes les guerres, comme dans la chanson de Francis Cabrel. Son cuir n��tait pas tann� : il �tait blind�. Un jour, adolescente, Ana�s avait vu au cin�-club de sa bo�te priv�e <emphasis>Sunset boulevard</emphasis> de Billy Wilder. Quand Erich von Stroheim s��tait pr�sent� sur le seuil de la grande maison d�labr�e de Gloria Swanson, v�tu d�un frac de majordome, elle avait fait un bond sur sa chaise. � Merde, s��tait-elle dit, c�est Nicolas. �</p><p>��Mademoiselle Ana�s�, fit l�aide de camp d�une voix boulevers�e.</p><p>Elle lui fit la bise, sans effusion. Il �tait au bord des larmes. Ana�s, qui sentait la m�me �motion l��treindre, balaya le pathos d�un geste :</p><p>��Va le pr�venir.</p><p>Nicolas fit volte-face. Elle demeura encore quelques secondes sur le seuil. Elle tenait � peine debout. Elle s��tait enfil� deux Lexomil avant de partir, en vue de l�affrontement. Pour �tre pr�cise, elle s��tait envoy� deux Lexomil s�cables � soit huit quarts d�anxiolytique. Pour �tre plus claire encore, elle �tait compl�tement shoot�e. Elle avait failli s�endormir plusieurs fois au volant.</p><p>L�aide de camp revint et fit un bref signe de t�te. Il ne pronon�a pas un mot et ne l�accompagna pas. Il n�y avait rien � dire et elle connaissait le chemin. Elle traversa une premi�re salle puis une deuxi�me. Ses pas r�sonnaient comme dans une �glise. Une odeur min�rale et glac�e pesait sur ses �paules. Son p�re refusait toute esp�ce de chauffage � part les feux de chemin�e.</p><p>Elle p�n�tra dans la pi�ce des tapisseries � on l�appelait ainsi � cause des tentures d�Aubusson qui repr�sentaient des sc�nes si us�es qu�elles paraissaient plong�es dans la brume.</p><p>Quelques pas encore et elle se trouva face � son p�re, assis dans un rai de soleil, qui se livrait � son rituel sacr� du petit d�jeuner. Il �tait toujours aussi beau. Des cheveux �pais et soyeux, d�une blancheur �clatante. Des traits qui rappelaient la douceur des galets au fond d�un torrent, lentement polis par des milliers de crues glac�es, des milliers de printemps effervescents. Ses yeux brillaient d�une clart� de lagon et contrastaient avec sa peau mate, toujours bronz�e. Jean-Claude Chatelet ressemblait � un vieux play-boy de Saint-Tropez.</p><p>��Tu m�accompagnes ?</p><p>��Pourquoi pas.</p><p>Elle s�assit avec d�contraction. <emphasis>Merci Lexomil</emphasis>.</p><p>��Th� ? fit-il de sa voix grave.</p><p>Nicolas avait d�j� dispos� une tasse. Il saisit la th�i�re. Elle regarda couler le liquide cuivr�. Son p�re ne buvait qu�un Keemun import� de la province de l�Anhui, � l�est de la Chine.</p><p>��Je t�attendais.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Les gens de M�tis. (Il reposa la th�i�re.) Ils m�ont appel�.</p><p>Elle �tait donc sur la bonne voie. Elle prit une tartine puis le couteau d�argent de son p�re. Un bref instant, elle se vit en reflet dans la lame. <emphasis>Assure ma fille</emphasis>. Elle beurra avec lenteur, sans trembler, son toast parfaitement dor頗 une autre obsession du Pater.</p><p>��Je t��coute, murmura-t-elle.</p><p>��Le vrai chr�tien ne meurt pas dans son lit, commen�a-t-il avec grandiloquence. Le vrai chr�tien doit se salir les mains. Pour le salut des autres.</p><p>En d�pit de ses ann�es au Chili, il avait conserv� l�accent du Sud-Ouest.</p><p>��Comme toi ?</p><p>��Comme moi. La plupart des faibles, ceux qui ne font rien et se posent toujours en juges, ceux-l� pensent que les soldats des r�gimes totalitaires sont des sadiques, qu�ils prennent plaisir � torturer, � violer, � tuer.</p><p>Il marqua un temps. Le soleil tournait d�j�. Le vieil homme n��tait plus dans la lumi�re mais dans une flaque d�ombre. � l�int�rieur, ses yeux clairs brillaient intens�ment.</p><p>��Je n�ai rencontr� des sadiques, des pervers qu�au bas de l��chelle. Et encore, dans ce cas, les sanctions tombaient toujours. Personne n�agissait par plaisir. Ni pour le pouvoir, ni pour l�argent.</p><p>Il mentait. Les exemples d�exactions gratuites et vicieuses �taient innombrables dans l�histoire des guerres et des dictatures. Sous toutes les latitudes, � toutes les �poques. L�homme est une b�te. Il suffit de lui l�cher la bride pour qu�il repousse les limites de l�ignoble.</p><p>Mais elle joua le jeu et posa la question qu�il attendait :</p><p>��Pourquoi alors ?</p><p>��La patrie. Tout ce que j�ai fait, je l�ai fait pour prot�ger le Chili.</p><p>��On est d�accord qu�on parle de torture, l� ?</p><p>Les dents �clatantes de Chatelet jaillirent dans le demi-jour. Son rire ne produisait aucun bruit. Seulement de la lumi�re.</p><p>��Je prot�geais mon pays du pire poison.</p><p>��Le bonheur ? La justice ? L��galit� ?</p><p>��Le communisme.</p><p>Ana�s soupira et croqua dans sa tartine :</p><p>��Je ne suis pas venue ici pour �couter tes salades. Parle-moi de M�tis.</p><p>��Je suis en train de te parler de M�tis.</p><p>��Comprends pas.</p><p>��Eux aussi agissent par foi, devoir, patriotisme.</p><p>��Comme lorsqu�ils ont vendu plusieurs tonnes de gaz neurotoxique � l�Irak ?</p><p>��Tu devrais v�rifier tes sources. M�tis n�a jamais fabriqu� d�armes chimiques. Tout juste ses ing�nieurs ont-ils assur� une mission de conseil lors du transfert des produits. � l��poque, M�tis commen�ait sa diversification pharmaceutique. Un march� beaucoup plus int�ressant que celui d�armes d�j� pass�es de mode. Tout groupe international�</p><p>Ana�s lui coupa la parole :</p><p>��Que font les gens de M�tis aujourd�hui ? Travaillent-ils toujours avec des militaires ? Pourquoi sont-ils m�l�s � l�assassinat d�un p�cheur du Pays basque et de sa femme ?</p><p>��M�me si je savais quelque chose, je ne te dirais rien et tu le sais.</p><p>Un bref instant, elle eut envie de le convoquer au poste. Garde � vue. Fouille au corps. Interrogatoire. Mais elle ne poss�dait aucun �l�ment concret, ni m�me aucune l�gitimit�. Elle �tait en sursis. Son badge dans sa poche et son calibre � la ceinture �taient d�j� ill�gaux.</p><p>��J�avais pourtant cru que tu avais quelque chose � me dire.</p><p>��Oui. Oublie M�tis.</p><p>��C�est leur message ?</p><p>��C�est le mien. Ne t�approche pas d�eux. Ces gens-l� ne font pas de tri s�lectif.</p><p>��Jolie image. Je suis donc une poubelle ?</p><p>��Tu n�es pas de taille, c�est tout.</p><p>Elle n�avait que faire de ces menaces. Elle voulait en revenir aux faits. Ils �taient minces. Ils se r�sumaient � l��ventuelle connexion entre deux tueurs conduisant un 4�נ4 appartenant � une soci�t� elle-m�me int�gr�e � la constellation M�tis. Elle essaya de pr�senter ses arguments de la mani�re le plus convaincante possible mais son p�re parut d��u.</p><p>��C�est tout ce que tu as ? Je dirai � mes amis qu�ils vieillissent. Avec l��ge, ils s�inqui�tent pour un rien. Passe vite ton chemin, ma petite fille, avant de tout perdre. Ton boulot, ta r�putation, ton avenir.</p><p>Elle se pencha sur la table. Tasses et couverts cliquet�rent :</p><p>��Ne me sous-estime pas. Je peux les coincer.</p><p>��Comment ?</p><p>��En d�montrant qu�ils ont falsifi� une d�claration de vol, qu�ils ont corrompu le cours d�une enqu�te, qu�ils ont engag� deux tueurs pour remplir un contrat. Je suis flic, putain !</p><p>��Tu n�entends pas ce que je te dis. Il ne peut y avoir d�enqu�te.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��La police ou les gendarmes agissent pour maintenir l�ordre. Et l�ordre, c�est M�tis.</p><p>Les mots de Koskas. <emphasis>Le ver n�est pas dans le fruit. Le ver et le fruit se sont associ�s</emphasis>. Ana�s d�tourna son regard. La grande tapisserie d�ployait ses marques d�usure, ses fragments voil�s. Une sc�ne de chasse. Il lui sembla que les chiens d�voraient des cadavres humains au fond des brumes.</p><p>Ana�s regarda son p�re, les yeux dans les yeux :</p><p>��Pourquoi te consultent-ils ?</p><p>��Ils ne me consultent pas. Je poss�de des parts dans le groupe, voil� tout. M�tis a de nombreuses activit�s prosp�res dans le Bordelais. J��tais parmi les principaux investisseurs quand ils sont pass�s � l�activit� pharmaceutique. Je connaissais les fondateurs de longue date.</p><p>Il ajouta avec une nuance de perversit� :</p><p>��M�tis, c�est ce qui nous a nourris, toi et moi. Il est un peu tard pour cracher dans la soupe.</p><p>Ana�s ne releva pas la provocation :</p><p>��On m�a dit qu�ils menaient des programmes de recherche. Qu�ils travaillaient sur des mol�cules. Des s�rums de v�rit�, en collaboration avec l�arm�e. Ton exp�rience de la torture pourrait leur servir.</p><p>��Je ne sais pas o� tu vas p�cher tes informations mais ce sont de purs fantasmes de bandes dessin�es.</p><p>��Tu nies que les recherches chimiques pourraient �tre l�avenir des activit�s de renseignement ?</p><p>Il eut un mince sourire. Une sorte d��quilibre entre sagesse et cynisme :</p><p>��Nous r�vons tous de ce genre de produits. Une pilule qui �viterait la torture, la cruaut�, la violence. Je ne pense pas que quiconque ait trouv� une mol�cule de ce genre.</p><p>��Mais M�tis s�en occupe.</p><p>Il ne r�pondit pas. Elle eut un cri du c�ur :</p><p>��Comment � ton �ge peux-tu encore tremper dans de telles combines ?</p><p>Il s��tira dans son beau pull Ralph Lauren, puis l�enveloppa de son regard cura�ao.</p><p>��Le vrai chr�tien ne meurt pas dans son lit.</p><p>��On a compris. O� vas-tu mourir, toi ?</p><p>Il rit puis se leva avec difficult�. Il attrapa sa canne et se d�pla�a vers la fen�tre, de cette d�marche claudicante, qui faisait mal � Ana�s quand elle �tait petite.</p><p>Il observa les c�pages qui semblaient br�ler dans la lumi�re glac�e de l�hiver.</p><p>��Dans mes vignes, murmura-t-il. Je voudrais mourir dans mes vignes, abattu par une balle.</p><p>��D�o� viendra la balle ?</p><p>Il tourna lentement son visage et lui fit un clin d��il :</p><p>��Qui sait ? De ton arme, peut-�tre.</p></section><section><title><p>77</p></title><p>Ses �tudes compar�es n�avaient rien donn�. � l�exception d�une br�lure aux yeux, d�une crampe � la main et d�une vague naus�e dans la gorge. Son point lancinant �tait revenu au fond de l�orbite gauche. Les noms dansaient sous son cr�ne � et il n�avait pas relev� un patronyme commun entre les listes d�apprentis m�decins et les �tudiants en Beaux-Arts. Le bide.</p><p>Il fit une boule de sa derni�re liste et la balan�a dans la corbeille. Il �tait presque midi. Une matin�e de grill�e. Seul point positif : personne n��tait venu l�emmerder. M�me si, dans les pi�ces voisines, les bruits caract�ristiques d�un asile psychiatrique continuaient : voix d�sesp�r�es, hurlantes, ou au contraire d�une extr�me douceur, ricanements, pas tra�nants ne menant jamais nulle part�</p><p>La matin�e lui avait au moins permis de mieux saisir o� il en �tait : il avait �chapp� � la police mais �tait revenu � la case d�part. Seul changement : de psy, il �tait pass� patient.</p><p>��On te cherche partout.</p><p>Corto se tenait dans l�entreb�illement de la porte.</p><p>��C�est bient�t l�heure du d�jeuner. On a juste le temps de visiter les ateliers.</p><p>Narcisse lui fut reconnaissant de ne poser aucune question sur les heures qu�il venait de passer dans la salle informatique. Ils reprirent le couloir et se retrouv�rent dans le r�fectoire, grande pi�ce nue quadrill�e de tables en inox, o� deux infirmiers costauds disposaient assiettes et couverts en plastique.</p><p>��Tu es ici.</p><p>Corto d�signait de l�index une photographie de groupe fix�e au mur. Narcisse s�approcha et se reconnut. Il portait une blouse d�artiste, tr�s fin XIX<sup>e</sup>. Il avait l�air jovial. Les autres riaient aussi, avec quelque chose de d�glingu�, de d�traqu� dans leur allure.</p><p>��Nous avons pris cette photo pour l�anniversaire de Karl, le 18�mai dernier.</p><p>��Qui est Karl ?</p><p>Le psychiatre montra un gros homme hilare, aux c�t�s de Narcisse, portant un tablier de cuir et brandissant une brosse macul�e de noir. Il �voquait un forgeron du Moyen �ge.</p><p>��Viens. Je vais te le pr�senter.</p><p>Ils remont�rent un nouveau couloir qui menait � une porte coupe-feu. Ils sortirent et prirent un escalier en direction du deuxi�me �difice, en contrebas. Sous le soleil de midi, le paysage se r�v�lait dans toute sa splendeur. Une beaut� froide, indiff�rente, sans piti�. Des pics, des aiguilles, des fragments de roches rouges se dressaient comme des pierres votives. Des totems qui faisaient jeu �gal avec les dieux qu�ils repr�sentaient. Au fond de la vall�e, des for�ts noires s��panchaient et r�v�laient un biosyst�me farouche et s�lectif. La terre nourrissait seulement ici ceux qui supportaient l�altitude, le froid et le vide. Les autres pouvaient crever.</p><p>Ils p�n�tr�rent dans le b�timent et d�daign�rent le premier �tage � les chambres � pour descendre au rez-de-chauss�e. Corto frappa � la premi�re embrasure du couloir � il n�y avait pas de porte � et attendit la r�ponse.</p><p>��<emphasis>Hereinkommen !</emphasis></p><p>Narcisse marqua un temps sur le seuil. L�atelier �tait uniform�ment noir, plafond compris. Sur les murs, des monochromes, noirs eux aussi. Au centre de la pi�ce, se tenait le colosse de la photo. La version grandeur nature mesurait pr�s de deux m�tres pour 150 bons kilos. Il portait un tablier en cuir, comme pass� au cirage.</p><p>��Salut Karl. Comment �a va aujourd�hui ?</p><p>L�homme s�inclina en ricanant. Il portait un masque filtrant. Les effluves chimiques �taient irrespirables dans la pi�ce.</p><p>Corto se tourna vers Narcisse :</p><p>��Karl est allemand. Il n�est jamais parvenu � apprendre correctement notre langue. Il �tait intern� dans un asile en RDA, pr�s de Leipzig. Apr�s la chute du Mur, j�ai visit� tous les instituts d�Allemagne de l�Est en qu�te de nouveaux artistes. J�ai d�couvert Karl. Malgr� les punitions, les �lectrochocs, les privations, il s�obstinait � peindre en noir tout ce qui lui tombait sous la main. � l��poque, il utilisait surtout du charbon.</p><p>��Et maintenant ?</p><p>��Maintenant, Karl fait le difficile ! rit Corto. Aucun produit ne lui donne satisfaction. Pour ses monochromes, il essaie des m�langes, � base d�aniline et d�indanthr�ne. Il me donne des listes de produits chimiques incompr�hensibles ! Il cherche la non-couleur absolue. Quelque chose qui absorberait vraiment la lumi�re.</p><p>Le malabar s��tait remis au travail, pench� sur un bac o� il p�trissait une sorte de goudron chaud et souple. Il ricanait encore sous son masque.</p><p>��Karl a un secret, murmura le psychiatre. Il mixe sa peinture avec son propre sperme. Il pr�tend que cette substance donne une vie souterraine � ses monochromes.</p><p>Narcisse observait les grosses mains qui barattaient la mati�re. Il imaginait l�artiste, avec ces m�mes mains, s�astiquer le manche. Privil�ge de l�arth�rapie de Corto : la libido s�agitait encore. � Henri-Ey, ses patients abrutis de psychotropes avaient tous le cigare en berne.</p><p>Il s�approcha d�un des tableaux uniform�ment noirs :</p><p>��C�est cens� repr�senter quoi ?</p><p>��Le n�ant. Comme beaucoup d�ob�ses, Karl est sujet � des apn�es profondes durant son sommeil. Il ne respire plus. Ne r�ve plus. Il meurt, en quelque sorte. Il pr�tend peindre ces trous noirs.</p><p>Narcisse se pencha sur une toile et d�cela une fine �criture en relief qu�il aurait fallu plut�t lire avec les mains, comme du braille.</p><p>��Ce n�est pas de l�allemand ?</p><p>��Ni aucun autre idiome connu.</p><p>��Un langage qu�il a invent� ?</p><p>��Selon lui, la langue parl�e par les voix qui le visitent au fond de l�apn�e. Au fond de la mort.</p><p>Karl continuait � rire sous cape. Ses mains se tordaient maintenant dans le bac. La peinture qu�il malaxait jaillissait des bords comme un puits de p�trole r�veill�.</p><p>��Allons-y, proposa Corto. Il s��nerve quand les visiteurs restent trop longtemps.</p><p>Dans le couloir, Narcisse demanda :</p><p>��Pour quoi �tait-il intern� � Leipzig ? De quoi souffre-t-il ?</p><p>��Pour dire la v�rit�, il �tait en prison. L��quivalent de nos UMD. Il a arrach� les yeux de sa femme. Il dit que c�est sa premi�re �uvre. Toujours l�obscurit�</p><p>��Il ne prend aucun m�dicament ?</p><p>��Aucun.</p><p>��Pas de mesure de s�curit� ?</p><p>��On veille seulement � bien lui couper les ongles. En Allemagne, il y a eu un probl�me avec un infirmier.</p><p>Narcisse r�agit en psychiatre : Corto jouait avec le feu. Il �tait surpris que les autorit�s m�dicales et sociales le laissent faire. L�atelier suivant �tait occup� par une petite femme �g�e d�au moins 70 ans. V�tue d�un ensemble Adidas rose, les cheveux bleut�s, elle offrait une image tr�s soign�e � une Am�ricaine � la retraite. L�atelier �tait � son image : le parfait int�rieur d�une m�nag�re irr�prochable. Sauf qu�elle tenait une clope pinc�e entre ses l�vres fines.</p><p>Ni l�Allemand ni cette femme n��taient sur le char de Nice. Ils avaient sans doute obtenu une d�rogation. L�un � cause du poids, l�autre � cause de l��ge.</p><p>��Bonjour, Rebecca. Comment vous sentez-vous ?</p><p>��Le probl�me, c�est les douanes, fit-elle d�une voix rocailleuse. Pour faire passer mes �uvres�</p><p>Elle �tait pench�e sur une feuille qu�elle couvrait toujours du m�me visage, � l�aide d�un minuscule crayon tenu � deux doigts. Pour appr�cier son �uvre, il fallait se reculer. Les milliers de figures s�articulaient comme une marqueterie et formaient des vagues, des motifs, des arabesques.</p><p>��Le travail avance ?</p><p>��Ce matin, on m�a pouss�e dans les waters. Hier, la viande n��tait pas mix�e.</p><p><emphasis>Syndrome de Ganser</emphasis>. Un trouble plut�t rare, qui se caract�rise par des r�ponses toujours � c�t�. Face � ces artistes, Narcisse comprit qu�il r�agissait en psychiatre. Il n�admirait pas leurs �uvres : il les traitait en malades. Malgr� ses efforts, il n��tait pas Narcisse. Il restait Mathias Freire.</p><p>��Je connais cette t�te, remarqua-t-il en d�signant le visage d�multipli� sur la page.</p><p>��C�est Albert de Monaco.</p><p>Corto expliqua � la femme �tait absorb�e par son dessin.</p><p>��Il y a une trentaine d�ann�es, Rebecca travaillait au palais mon�gasque. Femme de m�nage. Elle est tomb�e amoureuse du prince, d�une mani�re� irraisonn�e. Elle ne s�est jamais remise de ce trauma affectif. En 1983, elle est entr�e � l�h�pital pour ne plus en sortir. Quelques ann�es � Saint-Loup, puis chez nous.</p><p>Narcisse lui lan�a un coup d��il. Rebecca travaillait de mani�re automatique � comme si une force invisible lui tenait la main. Jamais son crayon ne se levait ni ne revenait sur un trait. Cette ligne �tait comme le fil rouge de sa folie. Corto �tait d�j� sorti.</p><p>��Vous avez cherch� ces artistes � travers toute l�Europe ? demanda Narcisse apr�s l�avoir rattrap�.</p><p>��Oui. Dans le sillage de mes pr�d�cesseurs. Hans Prinzhorn, en Allemagne. Leo Navratil, en Autriche. Gr�ce � eux, l�art brut existe.</p><p>��L�art brut : c�est quoi au juste ?</p><p>��L�art des fous, des marginaux, des m�diums, des amateurs. Le nom a �t� invent� par Jean Dubuffet. D�autres l�appellent � l�art outsider �, � art psychotique �� Les Anglais disent � raw art �, � l�art cru �. Les termes parlent d�eux-m�mes. C�est un art lib�r� de toute convention, de toute influence. Un art libre ! Souviens-toi de ce que je t�ai dit : � Ce n�est pas l�art qui nous soigne, c�est nous qui soignons l�art ! �</p><p>Corto franchit le troisi�me seuil. Ici, de grandes �uvres crayonn�es mettaient en sc�ne des silhouettes �tir�es � des femmes � enjambant des arcs-en-ciel, se baignant dans des ciels d�orage, sommeillant sur des nuages. Les feuilles �taient fix�es aux murs mais leurs motifs d�bordaient sur le ciment, comme si l�impulsion cr�atrice avait tout �clabouss�.</p><p>��Voici Xavier, fit le directeur. Il est chez nous depuis huit ans.</p><p>L�homme, �g� d�une quarantaine d�ann�es, �tait assis sur une couchette, pieds amarr�s au sol, face � une petite table, en tenue de combat : d�bardeur kaki, pantalon de treillis. L�agressivit� de ses v�tements �tait att�nu�e par ses poches remplies de crayons de couleur et aussi par les vieilles savates de corde qu�il portait pieds nus. Un tic compulsif agitait ses traits � intervalles r�guliers.</p><p>��Xavier pense avoir appartenu � la L�gion �trang�re, murmura Corto alors que l�autre attrapait un crayon et le fourrait dans un taille-crayon fix� � la table. Il croit avoir particip� � la guerre du Golfe, au sein de la Division Daguet.</p><p>Il y eut un silence. Narcisse essaya d�engager la conversation.</p><p>��Vos tableaux sont tr�s beaux.</p><p>��C�sont pas des tableaux. C�sont des boucliers.</p><p>��Des boucliers ?</p><p>��Contre les cellules canc�reuses, les microbes, toutes ces merdes biologiques qu�on m�envoie � travers la terre.</p><p>Corto saisit Narcisse par le bras et l�emmena � l��cart.</p><p>��Xavier croit avoir subi une attaque chimique en Irak. En r�alit�, il n�y a jamais mis les pieds. � 17 ans, il a jet� son petit fr�re qu�il tenait sur ses �paules dans une rivi�re au courant tr�s fort. L�enfant s�est noy�. Quand Xavier est rentr� chez lui, il ne savait plus o� �tait pass� son fr�re. Il ne se souvenait de rien. Il a pass� pr�s de quinze ans en UMD. J�ai r�ussi � le r�cup�rer.</p><p>��Comme �a ? Sans la moindre consigne de prudence ?</p><p>��Durant ses ann�es en UMD, Xavier n�a jamais pos� de probl�me. Les experts ont consid�r� qu�on pouvait me le confier.</p><p>��Que prend-il comme traitement ?</p><p>��Rien. Ses dessins occupent tout son temps. Et son esprit.</p><p>Le psychiatre observait son patient avec bienveillance, qui taillait toujours ses crayons l�un apr�s l�autre, avec des yeux fi�vreux. Narcisse conservait le silence. Un silence sceptique, r�probateur.</p><p>��Ne fais pas cette t�te, fit Corto. On �vite ici pratiquement tous les acc�s maniaques. Nous n�avons jamais eu d�agression ni de suicide. La peinture focalise, aspire, absorbe le d�lire. Mais � la diff�rence des psycholeptiques, elle n�abrutit pas. La peinture les r�conforte. Elle est leur seul soutien. Je peux t�assurer que les jours de visite, on ne se bouscule pas devant notre portail. Personne ne vient jamais les voir. Ce sont des oubli�s, des d�sh�rit�s de l�amour. Viens. La visite continue !</p></section><section><title><p>78</p></title><p>Le poste de Gendarmerie de Bruges �tait aussi mort que le cimeti�re de la ville. Un peu plus mort, peut-�tre. Au cimeti�re, au moins, le dimanche, on a de la visite. Ana�s poussa la porte d�une humeur massacrante. Apr�s l�inutile entrevue avec son p�re, elle avait fait le point avec Le Coz. Du vite vu. Pas le moindre �l�ment nouveau � l�horizon. L�enqu�te sur les meurtres � Philippe Duruy, Patrick Bonfils, Sylvie Robin � ne les concernait plus. M�tis �tait inaccessible. Quant � son sort au sein de la police fran�aise, aucune date de convocation par l�IGS n��tait tomb�e. On se demandait pourquoi elle �tait rentr�e � Bordeaux.</p><p>Crosnier l�avait aussi appel�e :</p><p>��Comment �a va ?</p><p>��La petite merdeuse va bien. Des nouvelles de Nice ?</p><p>��Aucune trace de Janusz. Il s�est d�finitivement volatilis�. Je suis de retour � Marseille. J�ai interrog� personnellement les gars du foyer o� il a pass� la nuit. Il a donn� � Narcisse � comme nom mais c�est lui, aucun doute.</p><p>��Ses agresseurs ?</p><p>��On a un t�moin. Un clodo qui n�a pas d� d�cuiter depuis dix ans.</p><p>��Qu�est-ce qu�il dit ?</p><p>��Les types qui ont attaqu� Janusz seraient des hommes politiques. Des gars en costard-cravate. Encore une fois, il faut tenir compte du degr� d�impr�gnation du mec.</p><p>Les tueurs de Gu�thary. Les conducteurs du Q7. La voix de son p�re : <emphasis>L�ordre, c�est M�tis</emphasis>. Des meurtriers qui �taient � la fois le crime et le glaive. Des meurtriers qui pouvaient infiltrer la police. Des meurtriers qui <emphasis>�taient</emphasis> la police�</p><p>La salle d�accueil du poste �tait une caricature : comptoir en bois �lim�, sol en lino, murs en agglo, deux gendarmes ensommeill�s� Peu de chances pour qu�un scoop jaillisse d�un tel d�cor. Elle demanda � voir le lieutenant Dussart � celui qui avait r�dig� la d�claration de vol du Q7. Il �tait de repos. Les gars de permanence reluqu�rent d�un �il soup�onneux sa carte de flic et �cout�rent avec scepticisme les raisons de sa d�marche : un compl�ment d�enqu�te sur le vol d�un 4�נ4 Audi Q7 S-Line TDI, immatricul� 360 643 AP 33, signal� le 12�f�vrier 2010.</p><p>Il n��tait pas question de lui transmettre les coordonn�es personnelles de Dussart. Ni de lui faire lire le PV de d�claration de vol. Ana�s n�insista pas. Elle rebroussa chemin et trouva les coordonn�es de Patrick Dussart en appelant les renseignements t�l�phoniques. Le gendarme vivait � Blanquefort, au nord, au-del� de la r�serve naturelle de Bruges.</p><p>Elle prit la route du village. On �tait dimanche midi et la mort l�escortait au fil du chemin. Des rues d�sertes. Des pavillons silencieux. Des jardins vides. Elle trouva celui de Dussart � un bloc gris�tre, assorti d�une pelouse impeccable et d�un cabanon de bois au fond du jardin. Elle se gara � un bloc, dans l�ombre d�un ch�teau d�eau, puis revint sur ses pas. Elle ouvrit le portail sans sonner. Elle �tait d�cid�e � la jouer � l�esbroufe � faire peur, arracher les infos, partir en courant.</p><p>Un chien vint � sa rencontre en aboyant. Elle lui balan�a un coup de saton. L�animal recula en g�missant. Elle remonta l�all�e de gravier, jonch�e de jouets d�enfants, et d�couvrit sur le seuil du pavillon une femme sans �ge ni traits distinctifs.</p><p>Sans dire bonjour, sans un mot d�excuse, elle brandit sa carte tricolore :</p><p>��Ana�s Chatelet, capitaine de police � Bordeaux. Votre mari est l� ?</p><p>La femme resta bouche b�e. Au bout de longues secondes, elle d�signa le cabanon du jardin. Deux enfants s��taient pr�cipit�s dans ses jambes, observant l�intruse avec des yeux ronds. Ana�s s�en voulait de bouleverser cette tranquillit� dominicale mais une part d�elle-m�me, plus profonde, plus obscure, se r�jouissait au contraire de secouer ce bonheur sans histoire. Un bonheur auquel elle n�aurait jamais droit.</p><p>Elle traversa la pelouse, sentant les trois paires d�yeux dans son dos. Elle frappa. Une voix lui dit d�entrer. Elle tourna la poign�e et d�couvrit un bonhomme � l�air �tonn�. Il s�attendait � une visite plus famili�re.</p><p>��Ana�s Chatelet, capitaine de police nationale, du poste central de Bordeaux.</p><p>D��tonn�e, l�expression vira stup�faite. Patrick Dussart, v�tu d�un surv�tement bleu p�trole, se tenait devant une large table o� des avions en balsa s�alignaient comme sur un porte-avions. La cabane �tait le paradis de l�a�romod�lisme. Des ailes, des cockpits, des fuselages se partageaient le moindre recoin de la pi�ce alors que des odeurs de sciure, de colle et d�essence se m�langeaient dans l�air.</p><p>Elle fit deux pas en avant. Le gendarme recula, une armature d�aile entre les mains. Ana�s prit la mesure de l�adversaire. Un petit gabarit avec une t�te chauve, lourde et nue comme une pierre. Lunettes au rabais, traits incertains, expression craintive. Elle ne ferait qu�une bouch�e de cet avorton � mais elle devait faire vite.</p><p>��J�agis ici sur commission rogatoire du juge Le Gall, bluffa-t-elle.</p><p>Dussart tripotait son aile en balsa blanc.</p><p>��Un� un dimanche ?</p><p>��Le 12�f�vrier dernier, vous avez enregistr� une d�claration de vol de v�hicule au poste de Gendarmerie de Bruges. Un 4�נ4 Audi Q7 S-Line TDI, immatricul� 360 643 AP 33, propri�t� de la soci�t� ACSP, une entreprise de gardiennage implant�e dans la zone tertiaire Terrefort, � Bruges.</p><p>Dussart �tait d�j� tr�s p�le, mais il bl�mit encore.</p><p>��Qui est venu faire cette d�claration ?</p><p>��Je me souviens pas du nom. Il faudrait que je revoie le rapport�</p><p>��Pas la peine, claqua-t-elle. Nous savons qu�il est faux.</p><p>��Qu� quoi ?</p><p>��Personne n�est venu le 12�f�vrier d�clarer ce vol.</p><p>L�homme passa au translucide. Il se voyait d�j� d�grad�, priv� de ses pr�rogatives de fonctionnaire � et de sa retraite. Ses doigts serraient l�armature au point de la faire couiner.</p><p>��Vous� vous m�accusez d�avoir antidat� un PV ?</p><p>��Nous n�avons aucun doute � ce sujet.</p><p>��Quelles preuves vous avez ?</p><p>��On verra �a au poste. Mettez un manteau et�</p><p>��Non. Vous bluffez� Vous�</p><p>Ana�s mit les choses au point :</p><p>��D�apr�s nos t�moignages, le v�hicule est toujours conduit � ce jour par des membres de l�ACSP.</p><p>��Qu�est-ce que j�y peux ? se rebiffa Dussart. Ils l�ont d�clar� vol� le 12�f�vrier. S�ils ont menti, ils�</p><p>��Non. Ils sont venus plus tard et vous ont ordonn� de r�diger une d�claration antidat�e.</p><p>��Qui pourrait m�ordonner �a ?</p><p>��Votre manteau. Ne m�obligez pas � utiliser la force. Il nous sera facile de d�montrer que pas un seul acte n�a �t� r�dig�, pas une seule d�marche n�a �t� effectu�e sur ce dossier depuis le 12�f�vrier.</p><p>Dussart �clata d�un rire qui s��trangla dans sa gorge :</p><p>��Qu�est-ce que �a prouve ? On n�enqu�te jamais sur un vol de voiture !</p><p>��Une bagnole de cette valeur ? Appartenant � une soci�t� de s�curit� de la zone industrielle de votre juridiction ? Presque des coll�gues ? Si nous ne trouvons rien, c�est que le 12�f�vrier, personne n�a rien d�clar�.</p><p>Un �clair passa dans les yeux du gendarme � il pr�voyait d�j� d�antidater d�autres documents. Des PV d�audition. Des actes d�enqu�te de proximit�. Ana�s lui coupa l�herbe sous le pied.</p><p>��Mes hommes sont d�j� en train de perquisitionner vos locaux. Mettez votre putain de manteau !</p><p>��Un dimanche ? Vous� vous avez pas le droit.</p><p>��Dans le cas d�un double meurtre, on a tous les droits.</p><p>L�aile de balsa se brisa entre ses doigts :</p><p>��Un double meurtre ?</p><p>Ana�s poursuivit, du ton sec qu�on n�apprend pas � l��cole de police mais qui est inn� chez tous les flics :</p><p>��Le 16�f�vrier, au Pays basque. Les tueurs conduisaient le Q7. Si tu continues � tra�ner, je te jure que je te mets les pinces.</p><p>��C�est un crime de l�ETA ?</p><p>��Rien � voir. (Elle sortit ses menottes.) Je te propose un deal. Parle ici, maintenant, et on pourra peut-�tre s�arranger. Sinon, je t�inculpe de complicit� d�homicide volontaire. Les conducteurs du Q7 ont d�j� tent� de tuer un autre type le 19. Cette bagnole, c�est ton ticket pour perp�te. Soulage ta conscience !</p><p>Maurice suait comme un gigot sur la broche. Ses l�vres tremblaient.</p><p>��Vous� vous pouvez rien prouver�</p><p>Ana�s eut une id�e � elle se maudit de ne pas l�avoir eue auparavant :</p><p>��Bien s�r que si. L�ACSP n�a jamais contact� sa compagnie d�assurances. Aucune d�claration. Aucun sinistre. Tu trouves �a normal, toi, de ne pas se faire rembourser une bagnole de plus de 60�000 euros ?</p><p>� force de reculer, le gendarme s��tait coinc� dans un angle.</p><p>��Jamais le traqueur de la bagnole n�a �t� activ�, ajouta Ana�s, prise d�une soudaine inspiration. Le moins qu�on puisse dire, c�est que le vol de ce v�hicule ne motive pas les troupes !</p><p>��Pas les menottes, pas les�</p><p>Elle sauta sur la table. Ses rangers �cras�rent les avions. � l��ge de 12 ans, elle avait �t� championne d�Aquitaine de gymnastique. <emphasis>La petite gymnaste de papa</emphasis>. Elle bondit sur Dussart qui hurla. Ils tomb�rent tous les deux. Ana�s immobilisa le type, un genou sur sa poitrine, et lui enfon�a une menotte ouverte dans la gorge.</p><p>��Accouche, encul� !</p><p>��NON !</p><p>��Qui est venu te voir ?</p><p>L�homme faisait � non � en secouant violemment la t�te. La sueur et les larmes brillaient sur son visage violac�. Ana�s serra les pinces sur sa glotte.</p><p>��QUI ?</p><p>Il passa au teint betterave. Il ne pouvait plus respirer. Encore moins parler. Elle rel�cha l�g�rement la tenaille.</p><p>Le gendarme cracha :</p><p>��Ils� ils �taient deux.</p><p>��Leurs noms ?</p><p>��Je sais pas.</p><p>��Ils t�ont fil� du fric ?</p><p>��Jamais de la vie ! Je� j�ai pas besoin d�argent !</p><p>��Avec le cr�dit de ta baraque ? Celui de ta bagnole ? Les fringues de tes m�mes ?</p><p>��Non� non� non�</p><p>Elle serra � nouveau les m�choires du bracelet. Au fond d�elle-m�me, elle �tait terrifi�e. Par sa propre violence. Par l�ampleur de son d�rapage. L�IGS se d�lecterait du t�moignage du lieutenant Patrick Dussart.</p><p>��PARLE ! POURQUOI AS-TU R�DIG� CE FAUX ?</p><p>��Ils� ils m�en ont donn� l�ordre.</p><p>Elle donna du mou � la prise :</p><p>��L�ordre ?</p><p>��C��taient des officiers. Ils� Ils ont parl� de raison d��tat.</p><p>��Ils �taient en uniforme ?</p><p>��Non.</p><p>��Ils t�ont montr� leurs papiers officiels ?</p><p>��Non.</p><p>Dussart se releva sur un coude et essuya ses larmes.</p><p>��Ces mecs-l� �taient des officiers, bon Dieu� J�ai servi quatre ans dans la Marine, sur le <emphasis>Charles-de-Gaulle</emphasis>. Je sais reconna�tre un grad� quand j�en vois un.</p><p>��Quel corps ?</p><p>��Je sais pas.</p><p>��� quoi ressemblaient-ils ?</p><p>��Des gars s�rieux, en costume noir. Les militaires n�ont pas la m�me fa�on de porter les tenues civiles.</p><p>C��tait la premi�re phrase cens�e du connard.</p><p>��Ils sont venus � la gendarmerie ?</p><p>��Non. Chez moi, le soir du 17. Ils m�ont donn� les grandes lignes du rapport que je devais r�diger, et la date � apposer. C�est tout.</p><p>Ces visiteurs ne pouvaient pas �tre les tueurs de la plage de Gu�thary. � cet instant, les salopards �taient � Marseille, en train d�attaquer Victor Janusz. Qui d�autre ? Des coll�gues ? De toute fa�on, ce t�moignage ne lui servait d�j� plus � rien. Dussart nierait en bloc et c�est elle qui se retrouverait en garde � vue pour agression.</p><p>Son id�e de la balise non activ�e lui parut beaucoup plus utile. Elle se releva et rangea ses pinces.</p><p>��Qu�est-ce� Qu�est-ce qui va m�arriver ? chevrotait l�autre en se massant le cou.</p><p>��Tiens-toi � carreau et tout se passera bien, fit-elle entre ses dents.</p><p>Elle sortit et tr�bucha sur le seuil. La lumi�re la frappa au fond des yeux. Elle rajusta son blouson, balaya les �chardes de balsa qui couvraient ses fringues. De rage, elle envoya un coup de pied dans un petit tricycle qui tra�nait l�.</p><p>� grandes enjamb�es, elle atteignit le portail. Sur le seuil du pavillon, la femme et ses deux enfants pleuraient.</p><p>Sa main se crispa sur la grille.</p><p>Elle aussi chialait � pleines larmes.</p><p>Elle ne tiendrait pas longtemps � ce r�gime.</p></section><section><title><p>79</p></title><p>Tout �tait intact.</p><p>Comme si Narcisse avait quitt� son atelier la veille.</p><p>��J��tais s�r que tu reviendrais, expliqua Corto.</p><p>Apr�s d�jeuner, il avait enfin pu prendre le chemin de son propre atelier. Le psychiatre avait tenu � l�accompagner. L�espace n�exc�dait pas cinquante m�tres carr�s. Les murs n�en �taient ni noirs, ni crayonn�s, mais le lieu n��tait pas non plus impeccable comme le repaire de Rebecca.</p><p>Des toiles vierges s�alignaient contre le mur de gauche. Des b�ches se d�ployaient sur le sol, constell�es de taches de couleur. Des pots de peinture industrielle, des bacs macul�s, des sacs de pigments, des Tupperware s�entassaient un peu partout. Des planches sur des tr�teaux supportaient des tubes s�ch�s, tordus, �cras�s, mais aussi, curieusement, de grosses seringues en m�tal. Des pinceaux jaillissaient en bouquets de bo�tes de conserve chrom�es.</p><p>��Tu fabriquais toi-m�me ta peinture, commenta Corto. Tu �tais aussi exigeant que Karl. Tu m�langeais tes pigments. Tu les passais � la broyeuse et tu r�glais leur onctuosit�, en les m�langeant avec l�essence de t�r�benthine et l�huile de lin. Je me souviens : pour lier les pigments, tu utilisais une huile clarifi�e sp�cifique. Tu te fournissais aupr�s d�une raffinerie industrielle qui a plut�t l�habitude de livrer ses clients par tonnes. Ensuite, tu injectais tes couleurs dans des seringues � graisse pour tracteurs que j�avais moi-m�me r�cup�r�es aupr�s des fermiers du coin�</p><p>Narcisse s�approcha des bacs o� des m�langes noir�tres, rougeoyants, violac�s avaient s�ch�. Les bidons, les r�cipients en aluminium, les sacs poussi�reux distillaient encore de violents effluves chimiques ou min�raux. Il saisit des brosses, caressa des tubes, respira les odeurs � il n��prouvait rien. Pas le moindre souvenir. Il en aurait chial�.</p><p>Il remarqua, parmi les objets p�trifi�s, un carnet aux pages coll�es de peinture. Il le feuilleta. D�une �criture minuscule, on avait inscrit des listes de noms, de chiffres, de pourcentages.</p><p>��Ton carnet � secrets, fit Corto. Tes m�langes, tes proportions pour obtenir, exactement, les tons que tu souhaitais.</p><p>Narcisse empocha le carnet puis demanda :</p><p>��Parlez-moi de ma fa�on de travailler.</p><p>��Je n�en ai aucune id�e. Il n�y a pas de portes aux ateliers mais tu avais fix� un rideau sur le chambranle. <strong>INTERDICTION FORMELLE D�ENTRER</strong>. Le soir, tu retournais tes tableaux contre les murs.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Tu disais : � Marre de voir ma gueule. �</p><p>Daniel Le Guen, le compagnon d�Emma�s de Marseille, lui avait racont� que la seule vision d�une illustration de Courbet l�avait rendu malade.</p><p>��Je t�ai d�j� parl� de Gustave Courbet ?</p><p>��Bien s�r. Tu disais que c��tait ton ma�tre, ton mentor.</p><p>��Dans quel sens ?</p><p>��Je ne sais pas. Formellement, tes toiles n�avaient rien � voir avec ses �uvres. Mais Courbet est un ma�tre de l�autoportrait. Il adorait se repr�senter. Je ne suis pas sp�cialiste de cette p�riode mais son autoportrait <emphasis>Le d�sesp�r�</emphasis> est sans doute un des tableaux les plus c�l�bres au monde�</p><p>Narcisse ne r�pondit pas. Des dizaines d�autoportraits jaillissaient sur les murs de son esprit. Sa m�moire culturelle fonctionnait sans probl�me. D�rer. Van Gogh. Le Caravage. Degas. Schiele. Opalka� Mais pas une seule image de Courbet. Bon Dieu. Il suffisait que ce peintre et son �uvre se soient immisc�s dans sa vie personnelle pour qu�ils soient absorb�s par le trou noir de sa maladie.</p><p>��Je me souviens maintenant, continuait Corto. De tous les autoportraits de Courbet, tu �tais obs�d� par <emphasis>L�homme bless�</emphasis>.</p><p>��C�est quoi ?</p><p>��Le peintre s�est repr�sent� mourant, au pied d�un arbre, une tache de sang pr�s du c�ur.</p><p>��Pourquoi je m�int�ressais particuli�rement � ce tableau ?</p><p>��Je t�ai pos� la question. Tu m�as r�pondu : � Lui et moi, on fait le m�me boulot. �</p><p>Narcisse fit encore quelques pas dans cet atelier qui avait �t� son antre, son repaire, sa caverne. Rien de familier ne s�en d�gageait. Sa qu�te lui parut sans espoir.</p><p>��Reste avec nous, fit Corto comme s�il sentait le d�sespoir de Narcisse. Remets-toi � peindre. La m�moire va�</p><p>��Je pars demain matin. D�ici l�, je veux mon fric.</p></section><section><title><p>80</p></title><p>��C�est vous qu�avez appel� ?</p><p>��� ton avis ?</p><p>Sur le seuil de l�entrep�t, Ana�s braquait sa carte de flic sous le nez d�un jeune gars qui avait les yeux rouges et la m�che grasse. 17 heures. Elle �tait quelque part dans la banlieue de Toulouse, dans une zone industrielle compos�e de grands hangars aveugles et sombres. Elle n�avait mis que deux heures pour rejoindre Toulouse, mais presque autant de temps pour d�busquer le bon site dans ce labyrinthe du secteur tertiaire.</p><p>Le bon site, c��tait le poste de contr�le de la soci�t� CAMARAS, gestionnaire de traceurs pour plusieurs marques automobiles en France, dans les r�gions Aquitaine, Midi-Pyr�n�es, Languedoc-Roussillon, Provence-Alpes-C�te-d�Azur.</p><p>Ana�s avait appel� la permanence � 14 heures 30. L�agent qui lui avait r�pondu �tait surpris par sa d�marche. Normalement, c��tait la compagnie d�assurances qui� Elle ne l�avait pas laiss� achever son discours.</p><p>��J�arrive.</p><p>Maintenant, elle se trouvait devant un geek v�tu d�un pull camionneur et d�un jean baggie � visiblement un �tudiant qui avait trouv� ici la combine pour r�viser le week-end tout en �tant r�mun�r�. Mais il ne devait pas r�viser grand-chose : pupilles dilat�es, nez humide, dents branlantes. Un consommateur de coke.</p><p>Il recula pour la laisser entrer. Elle d�couvrit un large entrep�t qui, au premier coup d��il, paraissait vide. En r�alit�, une console surmont�e d��crans �tait dispos�e le long du mur de droite. Le mat�riel rappelait le Centre de supervision urbain de Nice, version clandestine.</p><p>Le gars sortit de sa poche une petite bouteille de collyre, renversa la t�te et s�envoya une gicl�e sous chaque paupi�re.</p><p>��J�ai pas tr�s bien compris au t�l�phone�</p><p>Ana�s saisit un fauteuil � roulettes et le tourna vers lui.</p><p>��Assieds-toi.</p><p>��De quoi il s�agit au juste ? demanda-t-il en s�installant.</p><p>Du pied, elle le poussa contre la console et lui murmura � l�oreille :</p><p>��Le 12�f�vrier dernier, on a d�clar� le vol d�un 4�נ4 Audi Q7 S-Line TDI, immatricul� 360 643 AP 33, au poste de Gendarmerie de Bruges. Tu en as entendu parler ?</p><p>���a me dit rien. Moi, je travaille ici que le week-end. J�suis �tudiant et�</p><p>��Je posais la question pour la forme. Je veux que tu d�clenches la balise qui est fix�e sur la bagnole.</p><p>��C�est pas une balise, c�est un traceur GPS.</p><p>��Peu importe. Fais-le. Maintenant.</p><p>Le gars s�agita :</p><p>��Mais �a se passe pas comme �a ! La copie du PV de d�claration de vol � la Gendarmerie doit �tre envoy�e � notre si�ge ainsi que le contrat d�assurances qui�</p><p>Elle attrapa de nouveau le si�ge et lui fit faire volte-face.</p><p>��Je peux aussi appeler une �quipe de Toulouse pour te faire un test salivaire multidrogues : qu�est-ce que t�en penses ?</p><p>��Vous� vous avez l�immatriculation du v�hicule ? bafouilla-t-il.</p><p>Ana�s extirpa de sa poche la feuille sur laquelle elle avait inscrit le num�ro de la bagnole. Elle plaqua le document sur la console. Le choc alluma l��cran d�un ordinateur en veille. Des corps nus entrem�l�s apparurent. D�autres fen�tres jaillirent. Le visage d�une femme en pleine fellation. Le gros plan d�un anus dilat�. Des publicit�s aux noms suggestifs �clat�rent aux quatre coins du moniteur�</p><p>��Ton programme de r�visions ? sourit Ana�s.</p><p>L��tudiant piqua un fard et �teignit maladroitement l�ordinateur. En se raclant la gorge, il se mit � pianoter sur le clavier du PC de surveillance. Les �crans affich�rent des cartes satellites de France. L�un d�eux zooma sur une partie du pays, trop rapidement pour que Ana�s puisse identifier la r�gion.</p><p>��C�est instantan� ? demanda-t-elle, surprise.</p><p>��Vaut mieux. �a sert � p�cho les voleurs.</p><p>��O� sont-ils ? Je veux dire : o� est la bagnole ?</p><p>��Sur la D2202, dans la vall�e du Var.</p><p>Ana�s se pencha :</p><p>��C�est o� exactement ?</p><p>Il actionna une molette int�gr�e � la console et zooma encore :</p><p>��Ici, au-dessus de Nice.</p><p>��La bagnole bouge ?</p><p>��Ouais. Ils parviennent � la hauteur du pont Durandy.</p><p>Elle r�fl�chit. �taient-ils sur la trace de Janusz ? Avaient-ils rep�r� sa planque ? Pourquoi auraient-ils r�ussi l� o� des dizaines d�escouades de flics avaient �chou� ? Peut-�tre rentraient-ils au contraire vers une base quelconque�</p><p>Elle fouilla dans sa poche et posa son iPhone sur la console. Elle attrapa un bloc de service et griffonna ses coordonn�es :</p><p>��Appelle ce num�ro et envoie-moi le programme qui permet de suivre, en temps r�el, les d�placements de la bagnole.</p><p>��J�ai pas le droit. C�est un logiciel prot�g�.</p><p>��T�as bien compris qu�on �tait sortis du droit chemin, toi et moi ? Alors, tu composes ce num�ro et tu m�envoies, via Internet, le programme, <emphasis>capisci</emphasis> ?</p><p>Il joua du clavier. Le bruit des touches ressemblait aux claquettes d�une danse macabre.</p><p>Le mobile d�Ana�s vibra. Elle d�crocha. Le mail �tait arriv�. En document joint, le programme du traceur.</p><p>Elle tendit son portable au type � elle �tait nulle en technique :</p><p>��Installe le logiciel et fous-le-moi � l��cran.</p><p>Quelques secondes plus tard, la carte de l�arri�re-pays ni�ois s�affichait. Le signal symbolisant le 4�נ4 se d�pla�ait en clignotant. Sans pouvoir expliquer sa conviction, Ana�s �tait certaine qu�elle devait faire vite.</p><p>��Je vous ai aussi charg� un programme GPS, commenta le geek. Si vous vous paumez, vous pouvez associer les deux logiciels. Ils vous remettront sur la bonne route.</p><p>Elle le remercia d�un signe de t�te. Sortant sa bouteille de collyre, il se rin�a les deux yeux en un seul mouvement.</p><p>��Tu connais la conclusion, non ?</p><p>��J�vous ai jamais vue, sourit-il. J�ai jamais entendu parler du Q7.</p><p>��T�es un bon p�tit gars, lui fit-elle en lui envoyant un clin d��il.</p><p>Elle se dirigea vers la porte puis pivota une derni�re fois. Elle fit le geste de masturber un p�nis imaginaire.</p><p>��Et fais gaffe aux cals !</p><p>L��tudiant rougit sans r�pondre.</p></section><section><title><p>81</p></title><p>Tout en courant vers sa voiture, elle fit ses comptes. Elle �tait bonne pour traverser encore une fois la France d�ouest en est. Elle pouvait couvrir les six cents bornes qui la s�paraient de Nice en moins de cinq heures. Ensuite, il lui faudrait trouver son chemin dans l�arri�re-pays. Et m�me avec un GPS, elle n��tait pas s�re de son coup.</p><p>Elle prit la direction de l�autoroute. Le vrai probl�me �tait ailleurs. Elle n�avait dormi que quelques heures la veille, pas dormi du tout la nuit pr�c�dente et trois heures seulement celle d�avant. Elle tenait � peine debout � et c��tait uniquement sur les nerfs.</p><p>Elle composa le num�ro de Zakraoui. Le plus dangereux et le plus s�duisant membre de son groupe. Le Maghr�bin r�pondit � la deuxi�me sonnerie.</p><p>��Zak ? Ana�s.</p><p>��Comment �a va, ma belle ? (Il �tait le seul � se permettre ce ton familier.) Toujours en vacances ? On m�a parl� de ta vir�e � Nice !</p><p>��Il faut que tu m�aides. Je cherche un plan.</p><p>��Un plan� Un plan ?</p><p>Ana�s ne r�pondit pas. R�ponse positive.</p><p>Il prit sa voix de velours :</p><p>��Pr�cise ta pens�e.</p><p>��Du speed.</p><p>Zakraoui, ou la brigade locale des Stups. Il connaissait, � l��chelle de la r�gion Aquitaine et de ses alentours, les meilleures fili�res en mati�re de drogues. Ses connaissances �taient r�pertori�es par types de d�fonces, de fiabilit�, de dangerosit�. Du s�r. Pour une raison simple : il �tait lui-m�me un ancien junk. Il clamait qu�il �tait clean. On faisait semblant de le croire.</p><p>Le flic lui expliqua o� elle pourrait se procurer les meilleures amph�tamines dans sa zone. Elle s�arr�ta sur le bas-c�t� et prit carr�ment des notes � Grand Mirail, quartier de la Reynerie, cit� des Tournelles� Les noms allumaient vaguement des souvenirs. Des histoires de violences urbaines, de bagnoles br�l�es�</p><p>��Tu veux que je passe quelques coups de fil ? demanda Zak.</p><p>���a ira. O� sont tes mecs ?</p><p>��Par-ci, par-l�. La cit� des Tournelles est une barre en forme de � Y �. Si tu roules au pas, � cette heure-ci, et que tu r�ussis � pas trop avoir l�air d�une keuf, les petits oiseaux viendront � toi.</p><p>Elle balan�a son carnet sur le si�ge passager, passa une vitesse, coin�a son mobile contre son oreille et acc�l�ra :</p><p>��� la bo�te, c�est comment ?</p><p>��Ta t�te est pas encore mise � prix mais �a va venir.</p><p>Elle raccrocha, l�image du flic en m�moire. Son petit chapeau, son sourire tunisien. Outre ses ennuis de drogue, l�IGS le gardait sur le feu pour un autre dossier : on le soup�onnait de polygamie. Avec Jaffar, recherch� par le juge aux affaires familiales parce qu�il refusait de payer la pension alimentaire de sa femme et Le Coz qui vivait aux crochets d�une baronne sur le retour, cela faisait une sacr�e brochette de don juans. <emphasis>Les seuls hommes de ma vie</emphasis>, se dit-elle.</p><p>Une heure plus tard � elle s��tait perdue plusieurs fois sous la pluie �, elle �tait en pleine n�gociation avec une ka�ra minuscule en surv�tement vert fluo, la gueule enfouie sous sa capuche � il ressemblait � un lutin.</p><p>��D�abord la thune.</p><p>Ana�s s��tait arr�t�e � un DAB. Elle donna ses 100 euros. Le fric disparut, la main s�ouvrit sur 10 comprim�s.</p><p>��Fais gaffe � toi. C�est pas pour les b�tards. T�en prends qu�un � chaque fois.</p><p>Elle fourra huit comprim�s dans sa poche et en garda deux dans sa paume.</p><p>��T�as quelque chose pour les faire passer ?</p><p>Le nain sortit une canette de Coca Light.</p><p>��Garanti sans coke, ricana-t-il.</p><p>Elle avala les deux amph�tes avec une gorg�e. Quand elle lui rendit le Coke, le gars avait d�j� recul� dans la nuit.</p><p>��Cadeau de la maison. Salut.</p><p>Ana�s d�marra sous la pluie. Elle sentait d�j�, ou croyait sentir, la dopamine qui se lib�rait au fond de son cerveau. Elle passa une nouvelle vitesse et reprit la direction de l�A61. � la premi�re station-service, elle fit le plein. Elle paya et se rendit compte, en lorgnant vers les rayons de sandwiches et de biscuits, qu�elle n�avait pas faim. La drogue avait aussi un effet coupe-faim. Tant mieux. Elle resterait tous sens en alerte, aiguis�s comme des couteaux.</p><p>Elle repartit en trombe et observa le programme du traceur sur son iPhone. Les salopards avaient quitt� la D2202 en direction d�un bled du nom de Carros. O� allaient-ils ? Avaient-ils retrouv� Janusz ?</p><p>Elle passa la cinqui�me et s�aper�ut qu�elle avait d�pass� les 200 kilom�tre-heure. Pour l�instant, sa petite Smart �tait sa meilleure alli�e.</p><p>La nuit ne faisait que commencer.</p></section><section><title><p>82</p></title><p>��Combien il y a ? demanda Narcisse en regardant l�enveloppe Kraft dans sa main.</p><p>��45�000 euros.</p><p>Il lan�a un regard sid�r� � Corto.</p><p>��Je te l�ai dit. Tu as fait un carton � Paris. La plupart de tes tableaux se sont vendus aux alentours de 4�000 euros. Tu en avais peint une trentaine. La galerie a pris sa part, � peu pr�s 50�%. Nous avons ponctionn� 15�% sur ce qui te revenait, pour nos frais g�n�raux. Il te reste cette somme. Tu es un peintre � la mode ! Si tu voulais, tu pourrais redevenir Narcisse et gagner confortablement ta vie.</p><p>Il entrouvrit l�enveloppe. Les billets brillaient � l�int�rieur comme s�ils �taient en satin.</p><p>��Je ne serais pas capable de peindre comme Narcisse.</p><p>��Tu en es s�r ?</p><p>Il ne r�pondit pas. En r�alit�, il avait l�intime conviction que son savoir-faire, son talent avaient travers� ses diff�rentes identit�s, comme ses connaissances psychiatriques. Pouvait-il reprendre la carri�re de Narcisse, l� o� il l�avait laiss�e ? Il avait mieux � faire. Retrouver ses tableaux. Les observer. Les �tudier. Il �tait certain qu�il y avait gliss� une v�rit� inconsciente. La signature de sa personnalit� d�origine.</p><p>��� votre avis, demanda-t-il en empochant le fric, j�en ai pour combien de temps ? Je veux dire : avant de perdre � nouveau la m�moire ?</p><p>Ils �taient sortis dans les jardins. La nuit �tait tomb�e. Le vent �tait mont� en puissance. Les arbres se tordaient comme agit�s par de violentes crampes. Janusz avait g�ch� une journ�e d�enqu�te mais il �tait maintenant riche, nourri, r�g�n�r�. Une pause n�cessaire pour mieux repartir.</p><p>��Impossible de le savoir, r�pondit le psychiatre. Il n�y a pas de r�gle. Mais n�oublie jamais que chaque fugue est une fuite. Une r�ponse � un trauma. Tes crises sont aussi motiv�es par ce que tu vis chaque jour.</p><p>Narcisse �tait d�accord. La pire des hypoth�ses : il �tait un tueur et, chaque fois qu�il tuait, il changeait de peau. Il secoua la t�te pour lui-m�me : il se refusait � admettre cette culpabilit�.</p><p>Ils descendaient maintenant parmi les terrasses. Le ciel �tait pur et bleu, d�j� scintillant d��toiles. Le parfum des pins stagnait � bonne hauteur, comme pour mieux enivrer les sens. Le psychiatre prit � droite. Un jardin de cactus apparut. Narcisse n�en avait jamais vu autant � la fois. Des cactus en terre. Des cactus en pots. Des cactus en serre. Certains ressemblaient � des oursins envelopp�s dans du coton hydrophile. D�autres montaient � plus de deux m�tres. D�autres �cartaient les bras comme des cand�labres.</p><p>��Tu sens, n�est-ce pas ?</p><p>��Quoi ?</p><p>��Les parfums. (Corto gonfla ses poumons dans l�obscurit�.) Tout notre corps s��veille � cet appel. C�est comme lorsqu�on voit la mer. L�eau qui nous habite fr�mit au plus profond de nous. Tu venais souvent ici, le soir�</p><p>Narcisse se demandait o� le psychiatre voulait en venir.</p><p>��Je suppose que tu as lu les ouvrages de Jung.</p><p>��Oui.</p><p>Narcisse avait r�pondu sans h�sitation.</p><p>��Pour Jung, notre conscience � ou plut�t notre inconscient � est travers�e par des arch�types, des grands sch�mas primitifs qui appartiennent � l�aube de l�esp�ce humaine : les mythes, les l�gendes, les peurs primitives� Quand un fait, un tableau, un d�tail nous rappelle une de ces trames, nous sommes alors touch�s en profondeur, et m�me submerg�s par une �motion qui nous d�passe, qui appartient � toute l�humanit�.</p><p>Corto parlait d�une voix lancinante, hypnotique.</p><p>��Et alors ?</p><p>��Pour notre corps, je pense que c�est pareil. Il existe des arch�types� physiologiques. La mer. La for�t. La pierre. Le ciel. Des r�gnes qui � la fois nous touchent et nous transcendent. � leur contact, d�un coup, notre corps se r�veille. Notre chair se souvient qu�elle a �t� mer, for�t, pierre, �toile� Nos cellules s�agitent, fr�missent, r�agissent.</p><p>Corto lui saisit brutalement l��paule :</p><p>��Retrouve tes toiles, murmura-t-il. Retourne � Paris. Je sais que c�est ton projet. Au contact de ta peinture, au contact de la ville, ton corps te guidera. La peinture et la capitale appartiennent � ton histoire. Et d�une certaine fa�on, tu appartiens � la leur.</p><p>Il comprit ce que voulait dire Corto. Il ferma les yeux et commen�a instantan�ment l�exp�rience, in situ. Il se laissa p�n�trer par les fragrances humides du jardin, le bruissement des cimes qui rappelait le ressac, l�odeur de la montagne froide et imm�moriale. Des vagues le travers�rent. Il devint le sable foul� par des pieds nus, sous la pluie. Le crissement des insectes, cuits au soleil d�un pays o� il �tait toujours midi. Le bruissement de la neige, la fra�cheur blanche d�une piste qui craque sous les skis. Il respirait. Il riait. Il embrassait. Tout son corps devenait le vernis d�une lumi�re dor�e, un soir d��t�, aupr�s d�une femme, dans un grand salon bourgeois�</p><p>Il ouvrit les paupi�res. Corto avait disparu.</p><p>Il venait de percevoir des pas, bien r�els, provenant des terrasses inf�rieures. Il chercha du regard. En bas, les cactus bougeaient. Son c�ur se bloqua.</p><p>Les cactus �taient les fossoyeurs, en costume strict et noir.</p><p>Ils avan�aient, sans prendre de pr�caution particuli�re, pi�tinant des plantes, balayant les autres avec les bras. Dans les t�n�bres, Narcisse distinguait le � V � de leur veste ferm�e jusqu�au dernier bouton. Ils tenaient chacun un calibre muni d�un silencieux. Face � ce d�tail, une pens�e r�flexe : son Glock �tait rest� dans sa chambre.</p><p>Les hommes pos�rent le pied sur la premi�re dalle du chemin. Ils lanc�rent un regard en hauteur, vers les b�timents : Narcisse �tait d�j� � couvert, parmi les taillis. La sc�ne avait un air de d�j�-vu : lui � Marseille, �piant les zonards, planqu� en haut des escaliers.</p><p>Ils commenc�rent leur ascension. Enfoui dans la v�g�tation, Narcisse remonta les derniers m�tres qui le s�paraient des ateliers. Par chance, sa vareuse et son pantalon �taient de couleur sombre. Il faisait corps avec les arbres, l�obscurit�.</p><p>Il fila sur la coursive le long des ateliers � il se souvenait d�avoir laiss� sa porte-fen�tre entrouverte. Il se glissa par l�ouverture. Le contact avec le sol de ciment le rassura. Il verrouilla le ch�ssis sans bruit et reprit bri�vement son souffle.</p><p>Le couloir. Si ses souvenirs �taient bons, sur sa gauche, un escalier ext�rieur menait � l��tage des chambres. Tout �tait d�sert : l�heure du d�ner concentrait les troupes dans l�autre b�timent. Dans sa cellule, il passa la main sous son matelas et trouva le calibre. Le dossier d�Icare �tait l�, lui aussi, ainsi que son couteau Eickhorn et le petit carnet de Narcisse. Ses seuls biens. Ses seuls bagages. Il glissa son automatique dans son dos, son couteau dans sa poche, les documents dans sa veste, qu�il enfila par-dessus la vareuse. Il roula sous son bras son pantalon de costume qu�il comptait enfiler plus tard.</p><p>Coup d��il de droite � gauche dans le couloir : personne. Son c�ur propulsait son sang avec violence dans ses art�res. D�j� trop tard pour reprendre les escaliers. Il partit dans la direction oppos�e. Au bout, une fen�tre. Il l�ouvrit, se glissa � l�ext�rieur et atterrit sur un parapet qui courait le long du mur. Sous ses pieds, trois m�tres de vide. Le saut �tait possible � surtout s�il visait les frondaisons des arbres. Il ferma les yeux et plongea. La chute lui parut durer des si�cles. L�atterrissage aussi. Frottements, craquements, d�chirures� Quand il fut certain d��tre coinc� parmi les branches, il lib�ra ses bras et fit courir ses mains sur son visage et sur son corps. Pas de sang. Pas d�os bris�s. Pas de points douloureux. Il s�en tirait avec les honneurs. Il s��broua et parvint � enfoncer un pied � travers le treillis v�g�tal. � force d�efforts, il toucha la terre ferme. Il se remit debout et s�extirpa des buissons. Il �ta sa veste et la noua autour de sa taille.</p><p>Il n�y avait plus qu�� courir. Il s��lan�a parmi les broussailles, avec toujours son pantalon sous le bras. Les branches lui fouettaient la face, les troncs se dressaient devant lui, les pierres roulaient sous ses pieds. Tr�s vite, la pente l�emporta. Il freina des deux talons mais sa vitesse l�emp�chait d��viter la plupart des obstacles. Sonn�, cingl�, frapp�, il s�accrochait � un espoir. Une route bitum�e finirait par croiser son chemin. Il la suivrait � pied. Il ferait du stop. Il trouverait un village. N�importe quoi, mais il s�en tirerait. Une question le br�lait � travers sa peur : comment les assassins l�avaient-ils retrouv� ? Que savaient-ils au juste sur lui ?</p></section><section><title><p>83</p></title><p>Les coordonn�es GPS s��taient fix�es aux alentours de 21 heures. Quelque part dans la montagne, au-dessus du village de Carros. Le 4�נ4 �tait rest� l�-bas jusqu�� 2 heures du matin. Quand Ana�s �tait parvenue aux abords de Nice, le signal s��tait remis en mouvement : les tueurs repartaient. Elle avait �t� tent�e de reprendre l�autoroute sur leur trace, mais elle voulait voir le lieu o� ils avaient pass� une partie de la nuit. Dans ses pires hypoth�ses, ils avaient retrouv� Janusz. Ils l�avaient tortur�. Ils l�avaient tu�. Ils l�avaient mutil�</p><p>Elle parvint � la destination GPS aux environs de 3 heures du matin. C��tait un institut sp�cialis�, nomm� Villa Corto. Elle suivit le chemin de terre avec prudence. Bient�t, ce qu�elle aper�ut dans la lumi�re de ses phares lui fit penser qu�elle subissait un <emphasis>bad trip.</emphasis> Un clown, le visage peint en blanc, pleurait au bord du sentier. Plus loin, au-dessus des pins parasol, un homme marchait dans les airs. Il �voluait � deux m�tres du sol. Sur le seuil du premier b�timent de l�institut, se tenait un g�ant enti�rement peint en noir � de la pointe des cheveux aux semelles des godillots.</p><p>Elle sortit de la voiture, une main sur son arme, et comprit qu�elle n�hallucinait pas. Tout �tait vrai.</p><p>Le clown s�approcha, s�essuyant les yeux. Ses larmes d�chiraient son maquillage et lui donnaient l�air d�un Auguste d�figur�. L�homme qui marchait en hauteur �tait l� aussi. La cl� du prodige �tait simple : il se d�pla�ait sur des �chasses. Il parlait aux cimes des arbres comme s�il avait d�finitivement quitt� le monde terrestre et compris le secret des oiseaux.</p><p>Ana�s se dirigea vers le b�timent principal, dont les fen�tres �taient allum�es. Elle faillit buter contre une vieille femme assise par terre, maquill�e de mani�re outranci�re. Elle avait pr�par� un feu sur lequel elle cuisinait des p�tes dans une casserole. Tout en les go�tant � l�aide d�une longue spatule, elle g�missait.</p><p>Ana�s la salua d�un signe de t�te puis l�interrogea. Tout ce qu�elle obtint, ce fut :</p><p>��Le probl�me, avec mes toiles, c�est les douanes�</p><p>Elle n�insista pas et p�n�tra dans un r�fectoire. Le carnaval continuait. Un Pierrot, aux yeux cercl�s de noir, sautait sur une table, en poussant des grognements. Un autre portait un chapeau de f�e prolong� par des cheveux d�ange. Il mordillait son poing enfoui dans son pull, produisant un filet de salive. Un autre coiff� d�un canotier jouait de la fl�te assis en tailleur sur une table � un air lent et m�lancolique, aux accents japonais. Ana�s remarqua qu�il s��tait piss� dessus.</p><p>Que s��tait-il pass� ici ?</p><p>O� �taient les responsables ?</p><p>Elle monta au premier �tage. Couloir de ciment. Portes de bois. L�atmosph�re rappelait un fun�rarium. C��tait la m�me froideur, la m�me nudit�. L�impression se transforma en pressentiment, puis en �vidence. Dans la deuxi�me pi�ce � droite, trois macchab�es �taient entass�s. Deux hommes, plut�t bal�zes, avaient le torse crev� par des impacts de gros calibre. Un troisi�me, nu, �tait ligot� derri�re un bureau, dans un �tat bien plus terrifiant que les deux autres.</p><p>Ana�s enfila des gants de latex, referma la porte. Les fous l�avaient suivie. <emphasis>Reconstitution</emphasis>. Les tueurs �taient arriv�s sur le coup des 21 heures. Ils avaient abattu les infirmiers � bout touchant �.45 ou.44. Ils s��taient ensuite occup�s de celui qui devait �tre le directeur. Impossible de lui donner un �ge pr�cis, disons au-del� de la soixantaine. Il �tait d�figur�. Les yeux �cras�s. Le nez r�duit � une cavit� sanglante. Les joues lac�r�es, laissant voir des gencives meurtries, des plaies de dents arrach�es. La t�te penchait de c�t頗 quelque chose avait �t� rompu du c�t� de la nuque.</p><p>Avait-il parl� ? A priori, n�importe qui serait pass� � table sous l�emprise d�une telle souffrance. Et il n�y avait aucune raison de penser qu�un psychiatre maigrichon, visiblement �g�, ait jou� les h�ros. Mais il suffisait d�une fois pour d�montrer son courage� Toutes les guerres le prouvaient. Par ailleurs, la pi�ce avait �t� fouill�e, retourn�e, saccag�e. Ce qui pouvait laisser supposer que les salopards n�avaient pas obtenu de r�ponses � leurs questions.</p><p>Ana�s �tait �tonn�e par son propre calme, son sang-froid. Ces marques de barbarie lui br�laient les yeux mais pas le c�ur. Ces actes �taient comme de vieilles connaissances. Des nuits enti�res, elle avait imagin� ce qu�avait pu faire son p�re aux prisonniers politiques du Chili. Elle en voyait maintenant la r�alit�, en chair et en sang.</p><p>Elle balaya du regard les d�combres et les livres tomb�s au sol. Pas la peine de fouiller. Les visiteurs ne lui avaient rien laiss�. L�ordinateur sur le bureau avait �t� �ventr�. Le disque dur emport�. Les fichiers vol�s.</p><p>Ana�s passa aux conclusions. Janusz, dans une autre vie, avait s�journ� dans cet institut � un asile de fous. Peut-�tre �tait-il revenu ici chercher refuge apr�s sa fuite de Nice. Dans tous les cas, les tueurs avaient rappliqu� avec cette id�e en t�te. Peut-�tre les avait-on pr�venus. Un infirmier ? Un patient ? Si Janusz �tait pass� ici, ils �taient arriv�s trop tard. Ils avaient interrog� le directeur. Ils avaient pris leur temps. Ana�s savait qu�ils �taient rest�s quatre heures dans la clinique. Quatre heures de pure torture�</p><p>Elle attrapa son iPhone et se connecta avec le logiciel de g�olocalisation. Les salopards d�passaient � cet instant la ville de Lyon, en direction de Paris. Poss�daient-ils des infos sur la nouvelle direction de Janusz ? Elle rengaina son Glock et se d�cida pour un rapide tour du propri�taire avant de prendre la m�me route.</p><p>Elle fouilla le deuxi�me b�timent sans rien d�couvrir d�int�ressant. � l��vidence, le lieu se consacrait � l�arth�rapie � un �tage abritait des ateliers, remplis d��uvres les plus diverses. Les fous la suivaient toujours. Ils avaient l�air d�esp�rer qu�elle les soignerait, les guiderait, les aiderait. Ils tombaient mal � elle se sentait plut�t dans leur camp.</p><p>Traversant de nouveau le r�fectoire, elle remarqua sur le mur des portraits de groupe. Sur celui de l�ann�e pr�c�dente, elle n�eut aucun mal � rep�rer Janusz. Il portait une blouse d�artiste. Pour la premi�re fois, elle le voyait sourire avec sinc�rit�. Elle le trouva plus que jamais mignon et�</p><p>Un doigt crasseux vint se poser sur le visage de Janusz. Ana�s sursauta : c��tait le Pierrot aux cernes charbonneux.</p><p>��Narcisse, murmura-t-il en frappant de son index la photo. Narcisse ! NARCISSE ! Il est parti !</p><p>��Quand ?</p><p>Le Pierrot parut r�fl�chir avec difficult�. Il avait les yeux exorbit�s et ressemblait � Robert Smith, le chanteur des Cure.</p><p>��Hier, fit-il avec effort.</p><p>Elle arracha le portrait et l�empocha, histoire qu�on ne fasse pas de lien entre son prot�g� et ce nouveau massacre. Au passage, elle se souvint d�un d�tail. Selon Crosnier, � Narcisse � �tait le nom que Janusz avait donn� au foyer de Marseille. Son nouveau nom ? Une identit� pr�c�dente, � l��poque de l�institut ?</p><p>Elle marcha au pas de charge vers sa voiture, ignorant les d�ments qui lui couraient apr�s. Elle faillit en �craser un en d�marrant. Alors qu�elle filait dans le chemin, une id�e battait sous son cr�ne. Malgr� tout, ce massacre signifiait que Janusz �tait vivant. Elle s�en voulut de se r�jouir � cette id�e et fit le signe de croix, par r�flexe, en pensant au vieux directeur et � ses infirmiers.</p><p>Dans son r�troviseur, elle aper�ut plusieurs pensionnaires qui couraient derri�re sa voiture, � travers la poussi�re du sentier. Impossible de laisser ces pauvres f�l�s dans un tel marasme.</p><p>Elle ouvrit son portable et appela un num�ro m�moris�.</p><p>��Crosnier ?</p></section><section><title><p>84</p></title><p>Les toiles ressemblaient � des partitions de musique. Des port�es, des notes, des hampes fl�ch�es. Les lignes n��taient pas droites mais dessinaient des circonvolutions, contournant des t�tes, des personnages, des symboles qui semblaient s��tre invit�s au sein de cette musique circulaire.</p><p>Narcisse se pencha pour mieux discerner les figures. Un homme masqu�. Des dauphins. Des h�lices. L�ensemble, dans des tons ocre et or, �voquait une cosmogonie r�v�l�e au peintre. Sur les murs blancs de la galerie, les toiles mordor�es brillaient comme des ic�nes g�antes.</p><p>��Touchez pas, malheureux ! Ce sont des Wolfli !</p><p>Narcisse se retourna. Un homme en costume gris moir�, dont la couleur s�accordait � la chevelure, s�approchait. La soixantaine, lunettes sigl�es, silhouette soign�e. Narcisse lui lan�a un large sourire. Ce matin, il aurait souri � n�importe qui. Il n�en revenait toujours pas d��tre parvenu ici, � Paris, et plus pr�cis�ment � la galerie Villon-Pernathy, 18, rue de Turenne, � la fronti�re du quartier du Marais.</p><p>La veille, au bout de la for�t, il avait trouv� une d�partementale. Presque aussit�t, un camion �tait pass�. Par r�flexe, Narcisse avait lev� le pouce. Le chauffeur s��tait arr�t�. Il livrait des pi�ces en r�sine �poxy � Aubervilliers, en r�gion parisienne. Il voulait bien l�emmener � condition qu�il prenne le volant de temps en temps. Narcisse ne pouvait pas r�ver meilleure aubaine. Ils avaient ainsi roul� toute la nuit, �changeant le volant et des propos sans queue ni t�te, entre veille et sommeil.</p><p>� 6 heures du matin, Narcisse s��tait retrouv� dans le m�tro parisien, porte de la Chapelle. � Souvenir � �tait un mot trop fort mais il �tait ici chez lui. Il connaissait les lignes de m�tro, les quartiers, les noms. Il pouvait s�orienter dans la capitale. Il avait achet� un ticket et pris la ligne 12, direction Mairie d�Issy. En regardant d�filer les stations, il se r�p�tait qu�une nouvelle fois, il s�en �tait sorti. Pour combien de temps ? Comment les croque-morts l�avaient-ils retrouv� ? Allaient-ils fouiller les b�timents ? Allaient-ils interroger le directeur ? Aucun moyen de savoir.</p><p>Il �tait descendu � Madeleine, avait remont� � pied la rue Royale. Il sentait dans sa poche son enveloppe remplie d�euros � ce seul contact le rassurait, plus encore que le Glock dans son dos. Place de la Concorde, il avait bifurqu� � droite et p�n�tr� dans un des h�tels les plus luxueux de la capitale : le Crillon. Il misait sur deux postulats. Un tel palace �tait le genre de lieu o� il pourrait retarder la pr�sentation de ses papiers d�identit�. � ce prix-l�, on se montrait toujours compr�hensif. L�autre hypoth�se, c��tait que le Crillon �tait le dernier endroit o� on chercherait un fuyard pr�sum� clodo.</p><p>Narcisse avait pr�tendu avoir perdu son portefeuille. Il avait pay� d�avance sa chambre en cash � pr�s de 1�000 euros � et promis de fournir sa d�claration de perte dans la journ�e du lendemain. Le personnel d�accueil n�avait m�me pas tiqu� sur sa veste d�chir�e. Par pure provocation, par jeu, il avait donn� l�identit� et le pedigree de Mathias Freire. Il ne craignait rien. Il avait compris, depuis qu�il avait plong� dans le m�tro, que personne ne le cherchait � Paris. Ce qui passait pour une catastrophe nationale � Bordeaux ou � Marseille �tait noy� dans la masse � Paris.</p><p>Il avait visit� sa chambre, pris une douche, s��tait d�couvert une certaine familiarit� avec le confort cinq �toiles. Il avait ensuite planqu� dans le coffre son dossier d�enqu�te. Tout avait l�air d�un r�ve. Il avait �chapp� aux assassins. Il avait les poches pleines. Il disposait d�une libert� de mouvement inesp�r�e dans la capitale.</p><p>Il s��tait fait monter un n�cessaire de rasage et refait une t�te acceptable. Il avait dormi deux heures. Puis avait pris un taxi et s��tait arr�t� rue Fran�ois-I<sup>er</sup>, dans une boutique chic pour hommes. Il avait opt� pour un costume sombre et sobre, en laine, du pur fil-�-fil. Une chemise bleu ciel, pas de cravate, des mocassins de daim noir. Narcisse avait de nouveau visage humain. Dans la cabine, � l�abri des regards, il avait transf�r� le carnet de Narcisse qu�il avait emport� et la petite cl� des menottes du vigile du TGI de Marseille � son f�tiche, rest� dans sa poche. Il avait aussi achet� deux ceintures. L�une pour maintenir son pantalon � et son calibre dans le dos. L�autre pour enserrer son mollet droit et y glisser son Eickhorn, � la mani�re d�un couteau de chasse sous-marine.</p><p>��Narcisse ? C�est bien vous ?</p><p>L�homme en gris � sans doute le galeriste � se tenait maintenant devant lui. Il avait chang� d�expression.</p><p>��C�est moi. On se conna�t ?</p><p>��Je connais vos autoportraits. Corto m�avait dit que vous aviez disparu�</p><p>��C��tait temporaire.</p><p>L�h�te ne paraissait pas � l�aise. S�agitant dans son costume, il tendit la main :</p><p>��Je suis Philippe Pernathy, le propri�taire de la galerie. Votre exposition a �t� un franc succ�s.</p><p>��C�est ce qu�on m�a dit.</p><p>��Vous� vous peignez toujours ?</p><p>��Non.</p><p>��Qu�est-ce que vous voulez ?</p><p>Chaque seconde le confirmait : Pernathy n��tait pas heureux de sa pr�sence. <emphasis>Pourquoi ?</emphasis></p><p>��Je veux voir mes toiles.</p><p>Le galeriste parut soulag�. Il prit Narcisse par le bras et l�entra�na dans son bureau, au fond de la salle :</p><p>��Aucun probl�me. Je les ai ici en photo et�</p><p>��Non. Je veux voir les originaux.</p><p>��Impossible. J�ai vendu tous vos tableaux.</p><p>��Je sais. Je veux la liste et les coordonn�es des acheteurs.</p><p>��Pas question. C�est confidentiel.</p><p>Narcisse comprit enfin. Le probl�me �tait d�ordre financier. Le lascar avait sans doute vendu les toiles beaucoup plus cher qu�il ne l�avait dit � Corto. Il redoutait que l�artiste entre en contact avec ses clients.</p><p>��Je me fous de vos trafics, pr�vint-il. Je dois les voir, c�est tout !</p><p>��Non. C�est� c�est impossible.</p><p>Narcisse l�empoigna par les revers de sa veste :</p><p>��Vous savez qui je suis, non ? Avec les fous, un accident est vite arriv� !</p><p>��Je� je ne peux pas vous donner cette liste, bredouilla-t-il. Ce sont des clients privil�gi�s qui veulent garder l�anonymat, je�</p><p>Le galeriste s�arr�ta net. Narcisse venait de d�gainer son Glock. Il l�enfon�ait maintenant sous sa m�choire.</p><p>��La liste, siffla-t-il entre ses dents. Avant qu�une bouff�e d�lirante nous emporte tous les deux.</p><p>Pernathy parut s�affaisser, mais � l�int�rieur de lui-m�me, comme si une vert�bre ou deux avaient l�ch�. Tremblant, rouge vif, il contourna la table et attrapa la souris de son ordinateur. Il cliqua plusieurs fois � Narcisse pouvait voir la liste se refl�ter dans ses lunettes. D�une main vibrante, l�escroc mit en route l�imprimante.</p><p>��Buvez un coup, conseilla Narcisse, �a ira mieux.</p><p>Docile, l�homme ouvrit un petit r�frig�rateur planqu� derri�re une fontaine d�eau, dans un coin du bureau. Il en sortit une canette de Coca Z�ro.</p><p>��Vous en avez une pour moi ?</p><p>Quelques secondes pass�rent ainsi, surr�alistes. Narcisse tenait toujours le mec en joue. Ils buvaient en silence alors que l�imprimante ronronnait. Sur la droite, il aper�ut un grand clich� noir et blanc repr�sentant un homme chauve, au regard noir et intense, en pantalon � bretelles. Il tenait une trompette en papier.</p><p>��Qui c�est ?</p><p>��Adolf Wolfli. J�organise une r�trospective. Le plus grand peintre d�art brut de tous les temps.</p><p>Narcisse fixait les yeux incandescents.</p><p>��Il �tait fou ?</p><p>Pernathy se mit � parler tr�s vite, virant de sa syntaxe points et virgules :</p><p>��On peut dire �a, oui. Apr�s plusieurs tentatives de viol sur des enfants, il a �t� d�clar� irresponsable. On l�a intern� dans un asile, pr�s de Berne. Il ne l�a plus jamais quitt�. C�est l�-bas qu�il a commenc� � dessiner. Il n�avait droit qu�� un crayon et � deux feuilles de papier journal non imprim� par semaine. Parfois, il dessinait avec une mine de seulement quelques millim�tres. Il a couvert des milliers et des milliers de pages. Quand il est mort, sa cellule �tait encombr�e du sol au plafond de dessins et de livres reli�s � la main.</p><p>��La trompette de papier : pourquoi ?</p><p>��Il jouait sa propre musique avec ce rouleau. Il n��tait pas musicien mais pr�tendait entendre des notes au fond de son cerveau.</p><p>Narcisse fut pris d�un vertige. Un fou criminel qui avait noy� ses pulsions violentes dans des port�es et des arabesques infinies. Comme lui ?</p><p>��Ma liste, fit-il d�une voix creuse.</p><p>Le galeriste tendit la feuille imprim�e. Son visage congestionn� retrouvait des couleurs raisonnables. Son corps se redressait sous les riches tissus. Il semblait surtout press� de se d�barrasser du forcen�.</p><p>Narcisse jeta un coup d��il sur les noms � tous inconnus. La plupart vivaient � Paris. Il pourrait les retrouver facilement. Face � chaque nom, le titre de l��uvre vendue �tait indiqu�. <emphasis>Le s�nateur. Le facteur. L�amiral</emphasis>�</p><p>Il glissa son calibre dans son dos et reculait vers la porte, quand une autre id�e lui vint :</p><p>��Parle-moi de Courbet, ordonna-t-il en passant soudain au tutoiement.</p><p>��Cour� Courbet ? Quoi, Courbet ?</p><p>��Parle-moi de <emphasis>L�homme bless�</emphasis>.</p><p>��Je ne suis pas sp�cialiste de cette p�riode.</p><p>��Dis-moi ce que tu sais.</p><p>��Je crois que Courbet a peint cet autoportrait dans les ann�es 1840, 1850. Quelque chose comme �a. C�est un exemple c�l�bre de repentir.</p><p>��Un quoi ? Qu�est-ce que t�as dit ?</p><p>��Un repentir. C�est comme �a qu�on appelle une toile que l�artiste a corrig�e d�une mani�re importante. Ou sur laquelle il a carr�ment peint un autre tableau.</p><p>La phrase �clata au fond de son cerveau. <emphasis>Ma peinture n�est que repentir</emphasis>. Narcisse ne voulait pas dire que son art exprimait un remords. Il signifiait qu�il avait d�abord peint <emphasis>autre chose</emphasis> sur ses toiles. D�ailleurs, sa r�flexion exacte �tait :</p><p><emphasis>Il ne faut pas se fier � ce qu�on voit. Ma peinture n�est que repentir.</emphasis> Ses autoportraits n��taient que des camouflages�</p><p>��<emphasis>L�homme bless�</emphasis>. Raconte-moi.</p><p>��C�est un cas d��cole, d�clara Pernathy d�une voix moins pr�cipit�e. Les historiens se sont toujours demand� pourquoi Courbet s��tait repr�sent� sous les traits d�un homme couch� sous un arbre, bless� au c�ur. On a compris, longtemps plus tard, que ce tableau abritait un secret. Au d�part, Courbet s��tait peint avec sa fianc�e. Le temps qu�il ach�ve son tableau, la fille l�avait plaqu�. Meurtri, Courbet l�a effac�e du tableau et l�a remplac�e, symboliquement, par cette tache de sang au c�ur. La blessure de l�homme �tait une blessure d�amour.</p><p>� travers sa propre f�brilit�, Narcisse appr�cia l�anecdote :</p><p>��Toute cette histoire, comment la conna�t-on ?</p><p>��On a pass� la toile aux rayons�X en 1972. Sous la peinture de surface, la silhouette de la fianc�e appara�t nettement, dans le creux de l��paule de Courbet allong�.</p><p>Le sang cognait sous son cr�ne. Ses doigts tremblaient. Sous chacun de ses autoportraits, il existait une autre �uvre. Une v�rit� qui concernait son identit� d�origine ou les crimes du tueur de clochards.</p><p>Une v�rit� qu�il pourrait voir appara�tre aux rayons�X.</p><p>Avant de franchir le seuil, il avertit :</p><p>��Pour toi comme pour moi, il vaut mieux qu�on ne se soit jamais vus.</p><p>��Je comprends.</p><p>��Tu ne comprends rien et c�est mieux comme �a. Et ne t�avise pas de pr�venir tes clients de ma visite. Sinon, je reviendrai.</p></section><section><title><p>85</p></title><p>Narcisse avait l�impression de poss�der la liste des membres d�un club secret. Un groupe d�initi�s qui se nourrissaient de sa propre folie. Des vampires psychiques. Des voyeurs pervers. Pour chaque collectionneur, le document indiquait non seulement l�adresse mais aussi le code d�entr�e, les initiales de l�interphone, le num�ro de portable. La galerie Pernathy avait livr� chaque tableau � domicile. Les renseignements pratiques avaient �t� report�s au fichier. Il n�y avait plus qu�� sonner aux portes.</p><p>Narcisse se sentait revivre � Paris. C��tait un jour gris comme seule la capitale sait en produire. Pas de nuages ni de pluie. Seulement un rideau �cre, humide, pollu�, un linge sale qui pesait sur toute la ville. Quelque chose qui semblait n�avoir ni d�but ni fin, aucune chance d��volution dans la journ�e. Il jubilait. Cette crasse, cette monotonie, c��tait le tissu de ses origines.</p><p>Le premier acheteur de la liste, Whalid El-Khoury, habitait en bas de l�avenue Foch. Il demanda au chauffeur de taxi de l�attendre devant l�immeuble et franchit patiemment chaque obstacle. Code du portail. Code de l�immeuble. Interphone. La visite n�alla pas plus loin. El-Khoury �tait absent. Narcisse essaya de n�gocier avec le majordome : pouvait-il monter livrer son colis ? Il esp�rait au moins p�n�trer dans l�appartement et voir sa toile. Le larbin lui conseilla de remettre son paquet au concierge.</p><p>Narcisse donna au chauffeur de taxi une autre adresse, la plus proche de l�avenue Foch : une impasse situ�e avenue Victor-Hugo. Il avait d�j� organis� mentalement son p�riple, en fonction de la situation g�ographique de chaque collectionneur.</p><p>Dans la ruelle, villas et immeubles se dissimulaient soigneusement derri�re des sapins et des cypr�s. Chaque r�sidence semblait illustrer l�adage : <emphasis>Pour vivre heureux, vivons cach�s</emphasis>. Mais l�h�tel particulier de Simon Amsallem, sa deuxi�me cible, allait � contre-courant de cette tendance. C��tait une b�tisse du d�but du XX<sup>e</sup>�si�cle, charg�e d�ornements d�inspiration � la fois mauresque et italienne, rev�tue de stuc blanc. Tourelles, rotondes, caryatides, balcons, balustrades : tout se bousculait sans le moindre souci de logique ni d��quilibre. La demeure d�Amsallem claquait dans le froid comme un bouchon de champagne.</p><p>Narcisse se pr�senta � l�interphone. Il fut aussit�t re�u par un majordome philippin. Il donna son nom d�artiste. Sans un mot, l�homme partit avertir son boss. Il resta seul dans un vestibule dall� de blanc et de noir. Sur les murs, simplement �clair�es par des rampes de leds, des toiles �taient accroch�es. De l�art brut, et du plus pur.</p><p>Un grand tableau, constitu� de cartons d�emballage crayonn�s, repr�sentait la vue a�rienne d�un petit village, cern� de routes et de chemins. Si on se pla�ait � bonne distance, on voyait que les axes tra�aient le visage d�une sorci�re, bouche ouverte, pr�te � engloutir le bourg. Un triptyque � la craie repr�sentait le m�me visage, d�form� par trois expressions distinctes. Stupeur. Angoisse. Terreur. Les yeux inject�s, les ombres violac�es, les fonds tortur�s � tout semblait avoir �t� trac� avec du sang.</p><p>D�autres toiles d�crivaient, dans un style proche des comics am�ricains des ann�es 60, des sc�nes de la vie quotidienne fran�aise : courses au march�, ap�ritifs au caf�, banquets campagnards� Les tableaux auraient pu �tre r�confortants mais les personnages hurlaient en silence, montrant les dents, entour�s de cadavres pourrissants et d�animaux �corch�s�</p><p>��Narcisse, c�est bien toi ?</p><p>Il se retourna et d�couvrit un homme d��ge m�r, corpulent, en surv�tement blanc. Il arborait des Ray-Ban Aviator et une kippa �pingl�e dans sa chevelure poivre et sel. En sueur, il portait une serviette �ponge blanche autour du cou. Il devait sortir d�une s�ance de gymnastique. Narcisse se demanda s�il avait gard� sa kippa durant ses exercices.</p><p>L�homme le serra dans ses bras comme s�ils se retrouvaient apr�s une longue absence puis l�observa quelques secondes, en �clatant de rire.</p><p>��Content de te voir en vrai, mon gars ! �a fait des mois que je dors avec ta t�te au-dessus de mon lit !</p><p>D�un geste, il d�signa un grand salon � droite. Narcisse p�n�tra dans la pi�ce qui renouait avec le style ostentatoire du dehors. Canap�s de velours mordor�. Coussins de fourrure blanche. Tapis orientaux dispos�s selon des angles vari�s sur le sol de marbre. Une menora, le chandelier � sept branches des H�breux, tr�nait sur la chemin�e. Imposante, d�mesur�e, elle m�ritait son surnom de � Sept yeux de Dieu �.</p><p>Et toujours, de l�<emphasis>art outsider</emphasis>. Des sculptures aux exag�rations primitives, construites en bo�tes de conserve. Des toiles na�ves, peintes sur des supports de r�cup�ration. Des esquisses cern�es d�inscriptions myst�rieuses. Narcisse songea � une fanfare pleine de couacs, de cuivres, de percussions. L�ensemble ne d�pareillait pas dans le d�cor � bling-bling � de l�h�tel.</p><p>Le collectionneur s�affala dans un des canap�s. Sous sa veste de surv�tement ouverte, il portait un tee-shirt affichant <strong>� FAITH �</strong> en lettres gothiques :</p><p>��Assieds-toi. Cigare ?</p><p>��Non, merci, fit Narcisse en s�installant en face de son interlocuteur.</p><p>Amsallem piqua un barreau de chaise dans une bo�te en laque chinoise et referma le couvercle d�un revers. Il attrapa un cran d�arr�t au manche d�ivoire et cisailla l�extr�mit� du cigare. Enfin, il le cala entre ses dents �clatantes et l�alluma � grand renfort de nuages bleut�s. La machine �tait lanc�e.</p><p>��Ce qui me passionne dans l�art brut, attaqua-t-il comme si une interview commen�ait, c�est la libert�. La puret�. Tu sais comment Dubuffet le d�finissait ?</p><p>Narcisse fit poliment � non � de la t�te.</p><p>L�autre poursuivit sur un ton moqueur :</p><p>��� Nous entendons par l� des ouvrages artistiques ex�cut�s par des personnes indemnes de toute culture artistique. De l�art o� se manifeste la seule fonction de l�invention, et non celles, constantes dans l�art culturel, du cam�l�on et du singe. � Pas mal, non ?</p><p>Il cracha une grosse bouff�e et devint soudain s�rieux.</p><p>��Le seul poison, fit-il � voix basse, c�est la culture. Elle �touffe l�originalit�, l�individualit�, la cr�ativit�. (Il brandit son cigare.) Elle impose son putain de message politique !</p><p>Narcisse acquies�ait toujours. Il se donnait cinq minutes avant de passer � l�objet de sa visite. L�orateur posa ses pieds sur la table basse � des Nike aux motifs dor�s.</p><p>��Tu veux un exemple ? En voil� un. Prends les Vierges � l�enfant de la Renaissance. Vinci, Titien, Bellini� Magnifique, d�accord, mais y a un d�tail qui cloche, mon gars. Le petit J�sus n�est jamais circoncis ! <emphasis>Mazel tov !</emphasis> Chez les cathos, le Christ n�est m�me plus juif !</p><p>Amsallem rangea ses jambes et se pencha vers Narcisse, l�air d�un conspirateur.</p><p>��Pendant des si�cles, l�art a l�ch� le cul du pouvoir ! Il a entretenu les pires mensonges. Il a nourri la haine du Juif en Europe ! Tous ces tableaux, avec leurs petites bites de goyim, ont fait le lit de l�antis�mitisme !</p><p>Il regarda sa montre et demanda brutalement :</p><p>��Qu�est-ce que tu veux au juste ?</p><p>Narcisse r�pondit du tac au tac :</p><p>��Voir mon tableau.</p><p>��Rien de plus facile. Il est dans ma chambre. C�est tout ?</p><p>��Non. Je veux� Je voudrais l�emprunter pour une journ�e.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Je dois v�rifier quelque chose. Je vous le rendrai aussit�t apr�s.</p><p>Sans la moindre h�sitation, Amsallem tendit sa main ouverte au-dessus de la table basse :</p><p>��<emphasis>Done !</emphasis> Tu l�as, mon gars. Je te fais confiance.</p><p>Narcisse topa, d�sorient�. Il s�attendait � plus de difficult�s. Amsallem devina sa surprise. Il arracha son cigare de sa bouche charnue et souffla un long trait de fum�e :</p><p>��En France, vous avez un truc qui s�appelle le droit moral des artistes. J�suis d�accord avec �a. J�ai achet� ton tableau, mec, mais t�en restes l�auteur. Cette toile sera toujours � toi, par-del� les si�cles ! (Il se leva d�un bond.) Suis-moi.</p><p>Narcisse lui embo�ta le pas dans un couloir tapiss� de satin noir. Dorures, tentures et marbres jaillissaient � chaque seuil de chambre. Des bustes italiens, des tapisseries, des meubles vernis foisonnaient comme chez un antiquaire v�nitien.</p><p>Amsallem p�n�tra dans une pi�ce o� tr�nait un lit blanc et or. Au-dessus du traversin, dans un cadre de 100�cm sur 60, son tableau �tait l�. Le collectionneur poss�dait le <emphasis>Clown</emphasis>. Impeccable, avec son visage farin�, ses deux lignes noires qui barraient les yeux, sa trompette et son ballon.</p><p>Narcisse s�approcha. Il retrouvait les tons rougeoyants, la violence des traits, la distorsion sarcastique du visage, mais il d�couvrait maintenant le relief de sa toile. <emphasis>Une peinture autant � toucher qu�� contempler</emphasis>. Les couleurs se soulevaient comme des torrents de lave et dessinaient des sillons tourment�s, rageurs, v�h�ments. Le clown �tait repr�sent� en contre-plong�e et semblait dominer le monde.</p><p>En m�me temps, son maquillage d�risoire, son expression angoiss�e, mis�rable, lui �tait toute souverainet�. Le tableau montrait � la fois un tyran et un esclave, un dominateur et un domin�. Peut-�tre le symbole de son destin en trompe-l��il�</p><p>Amsallem lui envoya une claque dans le dos :</p><p>��T�as du g�nie, mon gars. Aucun doute l�-dessus !</p><p>��Matriochka, demanda-t-il, �a vous dit quelque chose ?</p><p>��Les poup�es russes ? Non. Pourquoi ?</p><p>��Pour rien.</p><p>D�un seul geste, Amsallem d�crocha le tableau et prit le ton obs�quieux d�un vendeur de magasin :</p><p>��J�vous l�emballe, m�sieur ?</p></section><section><title><p>86</p></title><p>��Qu�est-ce qui se passe avec Narcisse aujourd�hui ?</p><p>Philippe Pernathy s�agitait dans son costume de flanelle grise. Autour de lui, des toiles �tranges se multipliaient sur les murs blancs. Des sortes de partitions bizarres, aux port�es circulaires, d�ployant des notes par milliers et des figures inqui�tantes.</p><p>Ana�s se sentait dans une forme �clatante. Les amph�tes continuaient de faire leur effet. Apr�s avoir pr�venu Crosnier, elle avait directement fil� � l�a�roport de Nice. Le flic marseillais avait pris le relais. Il avait m�me accept� d�occulter sa pr�sence sur la sc�ne de crime. Elle avait attrap� un vol pour Paris � 10�h�20�� elle suivait toujours le p�riple des mercenaires sur son iPhone : quand elle avait embarqu�, ils parvenaient porte de la Chapelle.</p><p>Elle avait atterri une heure plus tard. Les gars avaient rejoint la rue de Turenne o� ils avaient pass� pr�s de 20 minutes, � hauteur du 18�20. Dans le m�me temps, elle avait lou� une voiture � Orly � craignant un moment que la fille du comptoir Avis ne refuse de lui faire un contrat tant elle avait l�air d�fonc�. Finalement, elle avait pris la route � bord d�une Opel Corsa, dot�e d�un GPS � elle ne connaissait pas assez Paris pour s�y retrouver seule.</p><p>Entre-temps, les hommes avaient quitt� la rue de Turenne pour l�avenue Foch. � l��vidence, ils suivaient un itin�raire pr�cis mais Ana�s ne pouvait encore imaginer lequel. Tout ce qu�elle esp�rait, c��tait qu�ils ne paveraient pas leur route de cadavres.</p><p>Quand elle �tait arriv�e rue de Turenne, elle avait pouss� la porte de la galerie Pernathy par pur feeling. Bonne pioche. L�homme venait de lui livrer des informations capitales. Narcisse �tait un peintre de la Villa Corto. Pernathy avait r�cemment vendu toutes les toiles connues du ma�tre � une trentaine, r�alis�es entre septembre et octobre 2009�� � des collectionneurs parisiens.</p><p>Ces r�ponses �taient plus ou moins celles qu�elle attendait. Avant d�avoir �t� Mathias Freire, psychiatre, Victor Janusz, SDF, le beau t�n�breux avait �t� Narcisse, peintre fou intern� dans les environs de Nice�</p><p>Le galeriste lui avait montr� plusieurs polaro�ds de ses toiles : des autoportraits bizarres, o� l�artiste s��tait peint dans la peau de personnages costum�s. Les tableaux tiraient sur le rouge � le sang � et se partageaient entre deux tendances : mi-�piques, mi-sarcastiques. On aurait dit des hymnes, mais des hymnes massacr�s par un orchestre qui jouait faux.</p><p>��Qui est venu aujourd�hui vous parler de Narcisse ?</p><p>L�homme laissa �chapper un soupir serr�, convulsif :</p><p>��Narcisse lui-m�me.</p><p>��� quelle heure ?</p><p>��Vers 11 heures.</p><p>C��tait l�heure o� les tueurs stationnaient devant la galerie. Elle avait donc vu juste. Ils avaient retrouv� leur proie. Ils la suivaient en attendant l�opportunit� de l�abattre. Son c�ur sauta dans sa poitrine.</p><p>��Que voulait-il ?</p><p>��Voir ses tableaux.</p><p>��Vous les lui avez montr�s ?</p><p>��Impossible. Je les ai tous vendus. Il m�a demand� la liste des collectionneurs qui avaient acquis ses toiles.</p><p>��Vous lui avez donn�e ?</p><p>��Il �tait arm� !</p><p>Ana�s jeta un coup d��il � son iPhone : le Q7, apr�s avoir stationn� avenue Victor-Hugo, repartait en direction du Trocad�ro. � l�instinct, elle devina : Janusz faisait la tourn�e des collectionneurs, les chasseurs � ses trousses.</p><p>��Faites-moi une copie de la liste. Tout de suite.</p><p>��C�est confidentiel. C�est�</p><p>��Je vous conseille de me l�imprimer avant que les choses n�empirent. Pour vous.</p><p>Le galeriste contourna son bureau, se pencha sur son ordinateur, cliqua. Presque aussit�t, l�imprimante se mit en route. Ana�s observa de nouveau son �cran. Les assassins �taient pass�s rive Gauche.</p><p>��Voil�.</p><p>Le galeriste d�posa la liste sur son bureau.</p><p>��Vous avez un stabilo ? demanda-t-elle.</p><p>Pernathy lui donna un surligneur orange. La s�rie comportait une vingtaine de noms � la plupart sur Paris. Elle coloria celui de Whalid El-Khoury, avenue Foch, puis celui de Simon Amsallem, Villa Victor-Hugo. Qui serait le prochain collectionneur ? Coup d��il au traceur : les tueurs remontaient les quais en direction du boulevard Saint-Germain.</p><p>��Narcisse, que voulait-il d�autre ? demanda-t-elle en revenant � Pernathy.</p><p>��Rien. Il est parti avec sa liste. C�est tout.</p><p>��Vous n�avez pas re�u d�autres visites ce matin ?</p><p>��Non.</p><p>Quelque chose ne cadrait pas. Si les pros avaient voulu abattre Janusz, �aurait d�j� �t� fait. Qu�attendaient-ils ? Voulaient-ils savoir ce qu�il cherchait ? Et lui, pourquoi voulait-il revoir ses toiles ? Ces tableaux contenaient peut-�tre une information. Un secret que Narcisse y avait d�pos�. <emphasis>Un secret qu�il avait oubli� et qu�il cherchait � d�couvrir.</emphasis></p><p>Le Q7 filait toujours. D�apr�s sa liste, ils auraient pu s�arr�ter au domicile de Herv� Latannerie, 8, rue Surcouf 75007 PARIS, mais ils d�pass�rent cette rue et rejoignirent la place des Invalides.</p><p>��Narcisse vous a-t-il dit autre chose ?</p><p>��Non. Enfin, si. Il m�a pos� des questions sur Gustave Courbet.</p><p>��Quel genre ?</p><p>��Il s�int�ressait � un de ses autoportraits. <emphasis>L�homme bless�</emphasis>.</p><p>��Soyez plus pr�cis. Je veux savoir, mot pour mot, ce qu�il vous a demand�.</p><p>��Il voulait savoir ce qu�est un repentir.</p><p>��Je vous le demande aussi.</p><p>��Une toile qu�un artiste a beaucoup corrig�e. Ou qu�il a enti�rement repeinte.</p><p>Des picotements sur la nuque. Elle s�approchait d�une v�rit� cruciale.</p><p>��<emphasis>L�homme bless�</emphasis> est un repentir ?</p><p>��Un des plus c�l�bres, oui. On s�est toujours demand� pourquoi Courbet s��tait repr�sent� sous les traits d�un homme mourant sous un arbre, bless� au c�ur. Dans les ann�es 70, on a pass� la toile aux rayons�X et on a d�couvert qu�il avait d�abord esquiss� une autre sc�ne, avec sa fianc�e de l��poque. Avant qu�il n�ait achev� son tableau, la fille l�avait quitt�. Courbet a transform� son tableau et s�est repr�sent� agonisant, touch� au c�ur. Le symbole parle de lui-m�me.</p><p>L�id�e enflamma son cerveau. Les toiles de Narcisse �taient des repentirs. Sous ses autoportraits, l�artiste avait peint <emphasis>autre chose</emphasis> � un secret qu�il cherchait lui-m�me � identifier, et que les salopards traquaient eux aussi. Narcisse r�cup�rait ses toiles pour les passer aux rayons�X.</p><p>L�iPhone. Les chasseurs empruntaient la rue du Bac et stoppaient au coin de la rue de Montalembert. Elle relut sa liste. Un nom lui sauta au visage : Sylvain Reinhardt habitait au num�ro un de cette rue.</p><p>Elle fon�ait vers la sortie quand un dernier r�flexe la retint :</p><p>��<emphasis>L�Homme bless�</emphasis>, vous en avez une illustration ?</p><p>��Peut-�tre, oui. Dans une monographie. Je�</p><p>��Allez la chercher.</p><p>��Mais�</p><p>��Magnez-vous.</p><p>Pernathy disparut. Ana�s ne tenta pas d�ordonner ses id�es. Les battements de son sang avaient remplac� toute r�flexion, tout raisonnement.</p><p>��Voil�.</p><p>Pernathy tenait un livre ouvert entre ses mains. <emphasis>L�Homme bless�</emphasis> reposait au pied d�un arbre, son manteau pos� sur lui comme une couverture. La sc�ne flottait dans une p�nombre feuillet�e d�or, fr�missante, solennelle. L�ombre sur laquelle sa t�te s�appuyait �voquait un r�ve d��corce noire. Le bel endormi serrait sa main gauche sur un pli du tissu alors que son bras droit disparaissait sous le manteau.</p><p>Sur le pan gauche de la chemise blanche, une tache rouge crevait la toile. Pr�s du peintre, une �p�e reposait. Ana�s r�agit en flic. Elle se dit que ce tableau �tait une sc�ne de crime et que cette lame �tait un leurre. La victime avait voulu cacher aux autres son v�ritable meurtrier � non pas un rival, avec qui il avait crois� le fer, mais une femme, avec qui il avait crois� sa chair�</p><p>��Vous avez la radiographie du tableau ?</p><p>��Elle est l�.</p><p>Pernathy tourna une page. Ana�s vit appara�tre le m�me tableau en noir et blanc. Une lumi�re blanche l�irradiait et le transformait en songe lunaire. Un d�tail changeait : � la place des plis du manteau, une femme se logeait dans le creux de l��paule du peintre. Un spectre immat�riel � qui rappelait ces clich�s truqu�s du d�but du XX<sup>e</sup>�si�cle, soi-disant pris lors de s�ances de spiritisme.</p><p>La femme �tait rest�e sous la peinture.</p><p>Elle remercia le galeriste et partit d�un pas mal assur�. Dans la confusion de son esprit, elle comprit qu�elle redoutait une possibilit� plus que toutes les autres.</p><p>Que les toiles de Narcisse ne cachent, elles aussi, le fant�me d�une ex.</p></section><section><title><p>87</p></title><p>Sylvain Reinhardt vivait dans les t�n�bres.</p><p>Il avait ouvert sa porte avec pr�caution, �mergeant de l�ombre, laissant la cha�ne barrer l�entreb�illement. Dans la cage d�escalier, les appliques diffusaient une faible lumi�re, � la mani�re de lampes � paraffine au fond d�une mine.</p><p>��Je vous reconnais, dit l�homme. Vous �tes Narcisse.</p><p>Il s�inclina en signe d�acquiescement.</p><p>��Je n�ach�te jamais directement aux artistes, pr�vint Reinhardt.</p><p>Narcisse tenait sous son bras le tableau envelopp� dans du papier-bulle.</p><p>��Je ne suis pas vendeur.</p><p>��Qu�est-ce que vous voulez ?</p><p>��Je pourrais d�abord entrer ?</p><p>� contrec�ur, Sylvain �ta sa cha�ne, ouvrit la porte et recula dans le vestibule. Narcisse plongea dans l�obscurit�. Il devina les volumes, les parquets, les plafonds tr�s hauts, les lignes spacieuses d�un appartement haussmannien.</p><p>Quelques secondes pass�rent ainsi, dans le silence, l�immobilit�. Enfin, Reinhardt referma la porte et la verrouilla. Les yeux de Narcisse s�habituaient � l�ombre. Un double s�jour. Des volets clos. Des meubles couverts de housses grises. Il r�gnait ici une chaleur suffocante.</p><p>��Qu�est-ce que vous voulez ?</p><p>Le ton �tait agressif. Narcisse consid�ra son h�te. Il portait un jean d�lav�, un pull ras du cou, des mocassins de bateau. Pour l�instant, il n�avait pas de visage.</p><p>��Je voulais vous rencontrer, fit Narcisse prudemment.</p><p>��J��vite les contacts avec les artistes dont j�ach�te les �uvres. C�est ma r�gle. Quoi qu�on en dise, l��motion artistique doit rester neutre, objective, impartiale.</p><p>Reinhardt esquissa un mouvement vers le salon de droite. Narcisse prit cette direction. La pi�ce n��tait pas en d�sordre mais elle trahissait l�abandon, la n�gligence. Un voile de poussi�re couvrait chaque objet. Une odeur de renferm� crispait les narines. Des flaques plus sombres se d�tachaient sur le sol � des tapis. Narcisse les imaginait souill�s, velus, couverts de cheveux�</p><p>Il avan�a encore. Des lustres � pendeloques, des fauteuils, des gu�ridons flottaient dans les t�n�bres. Un bas-relief �tait sculpt� sur le mur de droite � des colosses de profil, qui rappelaient des hi�roglyphes �gyptiens. <emphasis>Un appartement de famille</emphasis>, se dit-il. Ces murs, ce mobilier, ces tapis appartenaient au sang de Sylvain Reinhardt aussi s�rement que la forme de son nez ou d�autres atavismes de ses anc�tres. Ce lieu n��tait qu�un prolongement de son patrimoine g�n�tique.</p><p>Il se retourna et sourit :</p><p>��Vous avez une collection d�art brut ?</p><p>Il distinguait mieux son interlocuteur. Reinhardt avait une t�te de mort, au sens propre. Sa peau, fine, tendue, parchemin�e, moulait chaque d�tail de ses muscles et de ses os. Un front d�garni. Des orbites profondes. Des m�choires et des dents pro�minentes. Impossible de lui donner un �ge. En le voyant, on ne pensait pas en termes d�ann�es, mais de g�n�rations. <emphasis>Un pur fin de race</emphasis>.</p><p>��Elle est ici. Autour de vous.</p><p>Alors il les rep�ra. Les tableaux n��taient ni encadr�s ni suspendus. Seulement pos�s le long des murs. Dans le demi-jour, ils se confondaient avec le papier peint terne. Des imbrications inextricables, de forme curviligne. Des petits personnages crayonn�s, portant des becs d�oiseaux. Des t�tes rondes, aux dents innombrables�</p><p>��Pourquoi vivez-vous ainsi ? demanda Narcisse. Dans le noir ?</p><p>��Pour mes tableaux. La lumi�re d�t�riore les couleurs.</p><p>Narcisse se demanda si son h�te plaisantait. Il avait une prononciation hautaine. Comme si chaque mot, chaque syllabe le d�go�tait.</p><p>��La lumi�re est la raison d��tre de la peinture.</p><p>La phrase lui avait �chapp頗 c��tait l�artiste qui s��tait exprim�. Reinhardt lui r�pondit par un ricanement. Une sorte de gloussement m�prisant.</p><p>Il s�approcha des autres �uvres. Des hommes � museaux de chat. Des fillettes au teint de spectre. Des masques de carton brun, aux yeux �carquill�s.</p><p>��Mon p�re �tait un ami de Dubuffet, fit Reinhardt comme une excuse. Je continue sa collection.</p><p>Narcisse ne s��tait pas tromp�. Ce fils de famille �tait prisonnier de ses origines comme il �tait prisonnier de sa collection. Ces �uvres, ces murs �voquaient les grands p�tales noirs d�une plante carnivore qui le d�vorait lentement.</p><p>��Qu�est-ce que tu veux au juste, salopard ? demanda-t-il brutalement. Qu�est-ce que tu viens foutre chez moi ?</p><p>Narcisse se retourna, surpris par le changement de ton. Reinhardt tenait un petit pistolet. On distinguait seulement le canon dans l�obscurit�. L�engin avait l�air factice.</p><p>��Tu veux me voler, c�est �a ?</p><p>Sans quitter son calme, Narcisse passa au tutoiement :</p><p>��Un jour, au mus�e du Luxembourg, les gardiens ont surpris un vieil homme, arm� d�une palette et de pinceaux qui repeignait furtivement un tableau expos� de Pierre Bonnard. Les types ont jet� le cingl� dehors. C��tait Bonnard lui-m�me.</p><p>Reinhardt ricana encore. Ses dents �taient pourries.</p><p>��On raconte la m�me histoire avec Oskar Kokoschka.</p><p>��Un peintre n�en a jamais fini avec son �uvre.</p><p>��Et alors ?</p><p>��Je veux retoucher mon tableau. Celui que tu as achet�. <emphasis>Le Facteur</emphasis>. Je veux le r�cup�rer. Un jour ou deux.</p><p>Reinhardt ne s�attendait pas � cette requ�te. Son attention se rel�cha une seconde. Narcisse frappa son poignet avec le tranchant de la main gauche et d�gaina de l�autre. L�h�ritier poussa un cri aigu � un hurlement de belette. Narcisse l�attrapa � la gorge et le plaqua contre le mur, canon sous le nez. Son Glock �tait beaucoup plus convaincant que l�arme miniature.</p><p>��O� est ma toile ?</p><p>Pas de r�ponse. L�homme s�affaissa, sans perdre conscience.</p><p>��File-moi mon tableau, siffla-t-il, l�vres serr�es, et je te laisse � ton vivarium.</p><p>� genoux, le fin de race le regarda avec h�b�tude. Ses yeux pleins de larmes brillaient comme une paire de bougies, lui donnant tout � coup un air solennel.</p><p>��O� est mon tableau, putain ?</p><p>��Pas� pas ici.</p><p>��O� est-il ?</p><p>��Dans mon entrep�t.</p><p>��O� c�est ?</p><p>��En bas. Dans la cour. Un atelier.</p><p>Narcisse le releva sur ses pieds d�une traction et lui montra la porte :</p><p>��Apr�s toi.</p></section><section><title><p>88</p></title><p>��Les flics de nice m�ont rappel�. Ils grattent sur la Villa Corto.</p><p>��Et alors ?</p><p>��Que dalle. Pas de traces, pas d�indice. Impossible de savoir qui a tu� le psychiatre et ses infirmiers. Quant aux t�moins, tu les as vus.</p><p>��Personne n�a parl� de moi ?</p><p>��Personne n�est en �tat de parler de quoi que ce soit.</p><p>Dans sa voiture de location, Ana�s �coutait la voix de Crosnier comme si elle provenait d�une autre plan�te. Elle �tait en planque depuis dix minutes, rue du Bac, au coin de la rue de Montalembert, une art�re oblique, tr�s courte, qui butait contre un �difice prestigieux, celui des �ditions Gallimard, marqu� simplement du sigle � NRF �.</p><p>��C�est tout ?</p><p>��Fer-Blanc est mort.</p><p>Ana�s n�avait jamais cru qu�il se r�veillerait. Et de toute fa�on, on n�en �tait plus l�. Elle avait pos� son calibre sur ses genoux. Les deux cerb�res se tenaient sous ses yeux, � quelques dizaines de m�tres, debout pr�s du Q7 stationn� devant le Monoprix qui faisait le coin de la rue du Bac. Elle avait d�j� v�rifi� l�immat� et les hommes r�pondaient au signalement qu�elle poss�dait. Manteaux de laine noire. Costards Hugo Boss. Deux t�tes de hauts fonctionnaires s�rs de leur allure et de leur pouvoir.</p><p>Ils faisaient les cent pas autour de leur v�hicule comme de vulgaires chauffeurs, levant de temps � autre les yeux vers la fa�ade du 1, rue Montalembert. Narcisse �tait � l�int�rieur. Quelque part dans les �tages, chez Sylvain Reinhardt.</p><p>��Je te rappelle.</p><p>Narcisse venait de sortir de l�immeuble, deux tableaux sous le bras. L�un envelopp� de papier-bulle, l�autre emmaillot� dans un drap ficel�. Les mercenaires se mirent en mouvement. Ana�s ouvrit sa porti�re. Victor Janusz, alias Mathias Freire, alias Narcisse, tournait le dos aux �ditions Gallimard et se dirigeait vers la rue du Bac.</p><p>Il croisa le portail de l�h�tel Montalembert, le seuil de l�h�tel Pont-Royal, longea un restaurant, l�Atelier de Robuchon. Ses cadres � la main, il avait l�air d�un somnambule. Il regardait droit devant lui mais paraissait ne rien voir. Il avait d� perdre trois ou quatre kilos depuis la derni�re fois, dans son pavillon anonyme.</p><p>Les tueurs traversaient d�j� la rue, dans la fum�e des gaz, contournant les voitures stopp�es dans le trafic. Ana�s referma sa porti�re sans bruit et fit sauter la s�ret� de son calibre. Les chasseurs n��taient plus qu�� quelques m�tres de leur proie. Ana�s pla�a son index sur la d�tente. Elle marchait dans leur direction, pr�te � traverser la chauss�e. Les tueurs gliss�rent la main sous leur manteau. Ana�s leva le bras.</p><p>Rien ne se passa.</p><p>Les chiens de chasse se fig�rent.</p><p>Narcisse venait de p�n�trer dans un centre d�imagerie m�dicale qui jouxtait une pharmacie, au 9, rue de Montalembert. Ana�s fourra son arme sous son blouson. Le panneau indiquait : <strong>SCANNER � RADIOLOGIE NUM�RIS�E � MAMMOGRAPHIE � �CHOGRAPHIE</strong>�</p><p>Narcisse suivait son id�e. Il avait r�cup�r� un tableau chez Simon Amsallem, un autre chez Sylvain Reinhardt. Il allait maintenant les passer aux rayons�X.</p><p>Les deux hommes se replac�rent pr�s de leur v�hicule. Ana�s les imita, revenant vers son Opel. Elle plongea dans l�habitacle. Elle �tait certaine qu�ils ne l�avaient pas rep�r�e. La circulation �tait au point mort. Les voitures pare-chocs contre pare-chocs. Klaxons convulsifs. Visages ferm�s derri�re les pare-brise. Que pouvait-il se passer ici ?</p><p>Elle observait ses ennemis du coin de l��il. Elle admirait leur calme, leur �l�gance, leur familiarit� tranquille avec la mort. 1,85 m�tre, carrure large. Sous leur manteau, la veste �tait ferm�e haut et le pli de pantalon impeccable, � l�italienne. L�un d�eux arborait une chevelure argent�e et des lunettes d��caille, mod�le Tom Ford. Le second �tait blond roux, le cheveu d�j� rare. Deux belles gueules aux traits r�guliers. Qui respiraient la proximit� avec le pouvoir, l�assurance de l�impunit�.</p><p>Par contraste, elle se sentit plus bas que terre. Elle puait. Elle �tait en sueur. Elle �tait chiffonn�e. Ses mains tremblaient. Elle songea aux westerns italiens qu�elle regardait avec son p�re. Les duels sur fond d�ar�nes ou de cimeti�res hi�ratiques. L�absolue ma�trise des h�ros. Leur sang-froid incorruptible. Les deux mercenaires poss�daient ce flegme. Pas elle.</p><p>Un bref instant, elle fut tent�e de pr�venir les forces de police du quartier. Non. Ils remarqueraient dans la seconde l�arriv�e des keufs. Ils dispara�traient aussi sec. Or, elle voulait savoir qui ils �taient, ce qu�ils avaient dans le ventre et pour qui ils travaillaient. Autre hypoth�se. Rejoindre Narcisse dans le centre d�imagerie m�dicale. Le ma�triser. Fuir avec lui par une issue de secours. Pas possible non plus. Il paniquerait. Il ferait usage de son arme. On ne pouvait pas faire confiance aux amateurs.</p><p>Elle reposa son calibre sur ses genoux. Serra son volant de toutes ses forces, tentant de r�primer les �-coups dans ses avant-bras. <emphasis>Avec un Lexomil, �a irait mieux</emphasis>. Mais associer l�anxiolytique aux amph�tes revenait � pisser sur un feu ardent.</p><p>Attendre.</p><p>Il fallait attendre.</p></section><section><title><p>89</p></title><p>��Monsieur Narcisse ?</p><p>Il se leva d�un bond, ses toiles sous le bras. Il avait donn� ce nom au comptoir d�accueil sans r�fl�chir. Il n�avait ni carte Vitale ni ordonnance mais les secr�taires s��taient montr�es compr�hensives. Il avait pr�tendu souffrir du coude apr�s une chute. On l�avait install� dans la salle d�attente. Les autres visiteurs ne lui accordaient aucune attention.</p><p>��Par ici, s�il vous pla�t.</p><p>La secr�taire prit � droite dans le couloir. Il cogna ses tableaux contre l�angle du mur.</p><p>��Vous voulez nous les laisser au standard ? Vous serez plus � l�aise dans le vestiaire.</p><p>��Merci. Je les garde avec moi.</p><p>Il marchait dans les pas de la femme. Il se sentait dans un �tat critique. La s�ance de violence chez Reinhardt avait aggrav� son anxi�t�. La deuxi�me toile, dans l�entrep�t, l�avait achev�. Cette fois, il s��tait repr�sent� dans un costume de facteur des ann�es 80. Casquette et veste bleu-gris, estampill�es du logo de l��poque : un avion en origami. Que cachaient ces portraits absurdes ?</p><p>L�assistante stoppa devant une porte et revint � la charge :</p><p>��Vous �tes s�r de vouloir les garder ?</p><p>��Merci. �a ira tr�s bien.</p><p>Elle tourna une poign�e et l�invita � p�n�trer dans une cabine �troite qui donnait sur une autre porte.</p><p>��D�shabillez-vous. La radiologue va venir vous chercher.</p><p>Narcisse s�enferma et attendit, sans m�me retirer sa veste, posant ses toiles sur le banc du sas. Au bout d�une minute, une nouvelle femme ouvrit la seconde porte.</p><p>��Vous ne vous �tes pas d�shabill� ? demanda-t-elle s�chement.</p><p>Narcisse la jaugea du regard. Brune, tr�s maquill�e, talons hauts, elle repr�sentait des forces contradictoires. Science et rigueur du c�t� de la blouse blanche, provocation et sensualit� du c�t� de la vie civile.</p><p>Il opta pour la mani�re douce :</p><p>��Ma requ�te est un peu sp�ciale, fit-il en souriant. J�ai besoin de faire une radiographie de ces deux tableaux et�</p><p>��C�est impossible, coupa la technicienne. Nos machines ne sont pas con�ues pour �a.</p><p>��Je vous assure que c�est une pratique tr�s courante. Dans les laboratoires de recherche des Mus�es de France, ils�</p><p>��D�sol�e. Vous vous �tes tromp� d�adresse.</p><p>Elle le repoussa dans la cabine. Narcisse transpirait abondamment, un sourire crisp� sur les l�vres :</p><p>��Je me permets d�insister. Il suffit de�</p><p>��Soyez gentil, monsieur. D�autres patients attendent. Nous�</p><p>Elle recula d�un coup. Narcisse braquait sur elle son Glock. Il attrapa ses tableaux de la main gauche, p�n�tra dans la salle d�examen et referma la porte avec le pied.</p><p>��Qu�est-ce� qu�est-ce que�?</p><p>Toujours de la main gauche, Narcisse arracha le papier-bulle du <emphasis>Clown</emphasis>.</p><p>��Aidez-moi, nom de Dieu !</p><p>Elle se pr�cipita. Ses ongles vernis crev�rent les bulles, d�chir�rent la surface de plastique, d�nud�rent la toile aux couleurs sanguines. Le clown avec son visage farin� et son sourire triste jaillit.</p><p>Narcisse s��tait recul頗 il tenait en joue la radiologue, les deux mains serr�es sur la crosse du Glock.</p><p>��Foutez le tableau dans l�appareil !</p><p>Maladroitement, elle centra la toile sur la table d�examen.</p><p>��La cassette, maintenant. Dans le statif.</p><p>Il avait prononc� ces mots sans r�fl�chir � des termes techniques de m�decin. La femme lui lan�a un regard abasourdi. Elle man�uvra et d�clencha le rayonnement. Sur la table d�acier, le clown fixait Narcisse de ses yeux noirs. Il paraissait se foutre de lui. Comme s�il connaissait d�j� la surprise qu�il lui pr�parait, sous le vernis et les couleurs.</p><p>��L�autre, maintenant, siffla-t-il entre ses dents. Vite.</p><p>La radiologue arracha la cassette du tiroir. L�objet lui �chappa des mains, atterrit sur le sol dans un bruit de ferraille. Elle plongea pour le ramasser, le posa sur un chariot, attrapa une autre cassette. Pendant ce temps, Narcisse avait fait sauter les ficelles du drap qui enveloppait <emphasis>Le Facteur</emphasis>.</p><p>��Magnez-vous.</p><p>La femme s�ex�cuta. Narcisse avait l�impression de recevoir, � l�int�rieur de son corps, la d�charge du tube � rayons X. Elle ouvrit le statif. Attrapa la deuxi�me bo�te d�acier.</p><p>��O� se passe la visualisation ?</p><p>���� � c�t�.</p><p>Un bureau jouxtait la salle d�examen. Narcisse la d�signa de son calibre. Elle s�assit face aux �crans, glissa les cassettes au sein d�un r�telier dans une imposante machine qui �voquait une photocopieuse � l�ancienne.</p><p>��Il faut attendre quelques secondes, fit-elle � court de souffle.</p><p>Narcisse se pencha au-dessus de son �paule, observant l��cran noir.</p><p>��Vous savez ce que disaient les Gnostiques ? demanda-t-il � la mani�re d�un fou, enfon�ant son arme dans les reins de la radiologue.</p><p>��Non� Non.</p><p>��Le monde n�est pas un visage de Dieu mais un mensonge du d�mon.</p><p>Elle ne r�pondit pas. Il n�y avait rien � r�pondre. Il l�entendait haleter. Il la sentait transpirer. Plus profond�ment encore, il captait le battement de son c�ur affol�. Sa d�mence d�cuplait ses sens. Son intuition. Sa conscience. Il avait l�impression d�embrasser la nature secr�te du cosmos.</p><p>Soudain, l��cran s�alluma et r�v�la la premi�re radiographie.</p><p>Il y avait bien un tableau sous le tableau. Un dessin, plut�t. Dans le style des illustrations � la plume qui accompagnaient les feuilletons du d�but du XX<sup>e</sup>�si�cle. Positions th��trales. D�tails appuy�s. Fines rayures pour exprimer les ombres, les mouvements, les clairs-obscurs�</p><p>L�esquisse repr�sentait un meurtre.</p><p>Sous le pont d�I�na ou le pont Alexandre�III.</p><p>Le tueur exultait au-dessus d�un corps nu. Une hache dans une main, il brandissait de l�autre un troph�e organique. Narcisse s�approcha et observa le fragment arrach�. Des organes g�nitaux. L�assassin venait d��masculer sa victime. Il aurait voulu r�fl�chir � la signification rituelle de ce geste, se souvenir d�une sc�ne mythologique qui int�grait une castration, mais il ne le pouvait pas.</p><p>� cause du visage du tueur.</p><p>Un visage dissym�trique, qui partait sur le c�t� droit et s��tirait en une grimace abominable. Un �il �tait rond, l�autre fendu. La bouche formait un rictus b�ant, s�ouvrant du c�t� de l��il rond, h�riss�e de dents disparates. Mais il y avait pire : il comprenait, � travers sa stupeur, qu�il s�agissait d�un ultime autoportrait. Ce tueur au visage dantesque, c��tait lui-m�me.</p><p>��Vous� vous voulez voir l�autre radio ?</p><p>Narcisse mit plusieurs secondes � revenir dans le monde r�el.</p><p>��Envoyez-la, fit-il d�une voix qu�il ne reconnut pas.</p><p>L�autre dessin repr�sentait la m�me sc�ne, mais quelques secondes plus tard. Le tueur � les traits � l�encre lui donnaient une pr�cision cruelle, insoutenable, et en m�me temps une sorte d�universalit� mythique � lan�ait les organes dans le fleuve noir, brandissant sa hache de l�autre main. Narcisse remarqua que l�arme �tait un outil primitif � un objet concoct� avec un silex aff�t�, des liens de cuir, du bois.</p><p>Il recula. Son dos trouva un mur. Il ferma les yeux. Les questions s�amplifiaient sous son cr�ne au point de tout occulter. Combien de clochards avait-il ainsi �limin�s ? Pourquoi s�acharnait-il sur ces �tres d�class�s ? Pourquoi s��tait-il repr�sent� avec cette gueule tordue, abominable ?</p><p>Il rouvrit les yeux in extremis, �vitant l��vanouissement. La radiologue l�observait. Son expression avait chang� : la piti� se lisait sur ses traits. Elle n�avait plus peur pour elle mais pour lui.</p><p>��Vous voulez un verre d�eau ?</p><p>Il aurait souhait� r�pondre mais n�y parvint pas. Il attrapa ses deux tableaux, les enveloppa avec maladresse dans le drap. Fit plusieurs tours de ficelle et boucla l�ensemble.</p><p>��D�veloppez les clich�s, parvint-il � articuler, et foutez-les dans une enveloppe.</p><p>Quelques minutes plus tard, il sortait du centre d�imagerie m�dicale d�un pas d�automate. Il marchait avec l�impression de chuter, de sombrer, de se dissoudre. Il leva les yeux et vit le ciel qui s�effondrait. Les nuages roulaient comme des rochers le long d�une falaise, se pr�cipitaient vers lui�</p><p>Il baissa les yeux et chercha son �quilibre.</p><p>Les �narques assassins �taient devant lui.</p><p>Ils avan�aient, manteau au vent, la main d�j� � la ceinture.</p><p>Il l�cha ses tableaux et attrapa son Glock dans son dos.</p><p>Il ferma les yeux et tira plusieurs fois.</p></section><section><title><p>90</p></title><p>Ana�s vit la flamme sortir de la bouche de l�automatique. Elle jaillit de sa bagnole et plongea vers le trottoir. D�autres d�tonations retentirent. Le temps qu�elle se rel�ve, une mar�e de corps s�affaissait dans une rumeur de panique. Des voitures pilaient. Des hommes couraient. Nouvelles d�tonations. Elle se glissa entre deux voitures et tendit la t�te. Cette fois, elle aper�ut un des tueurs allong� sur la chauss�e � mort. Des pas sur l�asphalte, entrecoup�s de g�missements. Elle se demandait s�il y avait des bless�s � des victimes collat�rales. Le mot lui paraissait absurde mais il avait crev� sa conscience.</p><p>Pas moyen de viser qui que ce soit. Les passants occultaient son champ de vision. Le charivari des silhouettes, des bagnoles occupait toute la sc�ne. Enfin, elle rep�ra Narcisse devant une pharmacie. Face � face avec le deuxi�me tueur. L�un visant l�autre. Ils s�empoignaient pour d�vier les tirs, pi�tinant les toiles, luttant pour se projeter au sol, comme dans un combat de catch maladroit.</p><p>Nouveau coup de feu. Une vitre �clata, couvrant de verre les deux combattants. Narcisse glissa sur une enveloppe de radiographie. Tomba � la renverse, entra�nant l�autre dans sa chute. Il tentait toujours de viser son agresseur qui en faisait autant. Ils disparurent derri�re une voiture. Elle ne voyait plus que leurs pieds qui s�agitaient. Des hurlements s��levaient de partout � la fois. Les gens se recroquevillaient, s�accrochaient les uns aux autres comme en plein naufrage.</p><p>Elle essaya de passer � l�attaque mais tr�bucha sur une femme agripp�e � son sac. Elle s��tala, perdit son flingue, le retrouva sous une bagnole. Quand elle se releva, ce fut pour voir le deuxi�me mercenaire bondir de nouveau, arme braqu�e. Narcisse reculait sur le cul, h�b�t�, mains nues, sans d�fense.</p><p>Ana�s cala son poing droit dans sa paume gauche et visa. � l�instant o� elle allait tirer, un groupe passa devant ses yeux. Deux coups de feu claqu�rent. Une autre vitrine s�effondra. Un pare-brise se givra d�un coup. Ana�s se d�porta sur la gauche, roula sur le capot d�une voiture, recadra son objectif.</p><p>Narcisse tenait le poignet de son agresseur. La gueule du canon cracha des �tincelles. Le bitume s��br�cha. Narcisse se d�menait toujours, suspendu au bras de son adversaire. Ana�s visa les jambes du mec, se disant que la force de recul allait lui faire atteindre son flanc gauche. Son doigt appuyait sur la d�tente quand des sir�nes retentirent.</p><p>Des pneus qui crissent. Des porti�res qui claquent. Des cris, des ordres qui s��l�vent au-dessus de la panique g�n�rale. La nature m�me de l�air avait chang頗 une trame qui se serait resserr�e, densifi�e.</p><p>Elle se concentra sur sa cible. Le combat �tait pass� � l�arme blanche. Narcisse, dos au sol, tenait un cran d�arr�t. Il fourrageait le ventre de son agresseur qui tentait de le mordre au visage. L�homme en Hugo Boss se releva d�un coup. Les pans de son manteau flottaient. Il recula en titubant, pli� en deux, alors que des voix amplifi�es les sommaient de se rendre. Narcisse s��tait redress� lui aussi, couteau en main.</p><p>Elle vit un policier en tenue le mettre en joue. Sans r�fl�chir, elle tira en l�air, en direction des flics. Elle se r�colta une vol�e d�acier en retour. Elle plongea et se cramponna au trottoir. Les balles cr�pit�rent sur les carrosseries, crev�rent les fa�ades du Monoprix, cingl�rent les bornes de V�lib qui se trouvaient l�. Les bleus avaient identifi� un autre ennemi et ne faisaient plus de quartier.</p><p>Elle releva la t�te et vit la fin de l�affrontement. Une escouade de flics avait profit� de la diversion pour se rapprocher de Narcisse. Ils le matraquaient � bras raccourcis. Elle voulut crier quelque chose. Aucun son ne sortit de sa bouche. � la place, un flux ti�de jaillit de ses l�vres. Elle pensa � du sang. C��tait de la salive. La t�te lui tournait. Elle n�entendait plus rien. Il lui semblait que l�h�moglobine saturait son cerveau, jusque dans ses plus infimes vaisseaux.</p><p>Alert�e par un pressentiment, elle se retourna. Des hommes casqu�s �taient sur elle. Elle voulut lever les bras, l�cher son arme, sortir sa carte de flic � tout �a � la fois. Avant qu�elle n�ait pu faire le moindre geste, une matraque s��crasa sur son visage.</p></section><section><title><p>91</p></title><p>��J�veux un sandwich ! Bande d�encul�s ! J�connais mes droits !</p><p>L�homme frappa la vitre blind�e avec le poing puis y alla � coups de pied. Ana�s l�aurait bien fait taire mais elle �tait occup�e � �viter les filets de glaire qui serpentaient entre ses pieds. Un clochard venait de glisser du banc et �tait soulev� de convulsions. � chaque secousse, un jet de vomi se r�pandait sur le sol.</p><p>��Bandes de Nazis ! J�veux parler � mon avocat !</p><p>Ana�s se prit la t�te � deux mains. Son mal de cr�ne ne fl�chissait pas. Depuis plus de trois heures, elle �tait enferm�e dans une cellule de cinq m�tres sur cinq, au commissariat central de la rue Fabert, sur l�esplanade des Invalides.</p><p>On l�avait ranim�e. On l�avait fouill�e. On l�avait d�shabill�e. On l�avait photographi�e. On avait pris ses empreintes. Puis on l�avait enferm�e dans cette cage vitr�e, en compagnie d�une Cour des miracles braillarde et agit�e.</p><p>Ana�s connaissait la musique. Pour l�ann�e 2010, le nombre des gardes � vue en France, avoisinait le million. On arr�tait les conducteurs sans permis, les couples qui s�engueulaient, les fumeurs de joints, les clodos, les voleurs de supermarch�s� Elle ne pouvait pas se plaindre de faire partie du lot. Apr�s tout, elle avait ouvert le feu sur ses propres coll�gues. Et on avait d�couvert des amph�tamines dans sa poche.</p><p>Elle regarda ses doigts encore macul�s d�encre. Bizarrement, elle se sentait calme, r�sign�e. Le principal �tait acquis : Narcisse �tait arr�t� et sauv�. On allait enfin comprendre la v�rit�. On allait identifier les deux salopards. On allait �claircir chaque point de l�imbroglio. Peut-�tre m�me r�ussirait-on � attraper le tueur de clochards�</p><p>Elle le sentait : l�affaire touchait � sa fin.</p><p>Elle aussi touchait � sa fin.</p><p>��Salauds ! Esp�ces de b�tards ! J�veux voir le commissaire !</p><p>Ana�s souleva encore les pieds. Le clodo venait d�envoyer une nouvelle salve. L�odeur de mauvais vin tournait en temp�te, associ�e � la puanteur de pisse et de crasse de la cage. Elle lan�a un regard distrait � ses compagnons de cellule. Hormis le gueulard et l��pave � terre, il y avait deux ka�ras recroquevill�s sur leur banc qui paraissaient �puis�s. Un punk tressautait sur place, se grattant les bras � les �corcher. Un homme en costume avait l�air abasourdi � sans doute un conducteur sans permis. Deux baby-rockers, aux jeans soigneusement d�chir�s et tach�s de couleurs � des tagueurs � ricanaient en faisant les marioles.</p><p>Elle �tait la seule femme.</p><p>D�ordinaire, on ne m�langeait pas les sexes dans l�aquarium mais ce principe n�avait peut-�tre plus cours � Paris. Ou bien on l�avait confondue avec un mec. Ou bien on l�avait fait expr�s, pour lui foutre la pression. � aucun moment, elle n�avait r�sist� ni protest�. La proc�dure �tait en cours. Elle allait compara�tre devant le juge. Elle s�expliquerait � ce moment-l��</p><p>D�clic de serrure. Tous les regards converg�rent vers le bruit � le seul qui puisse signifier quelque chose ici. Un bleu �tait accompagn� d�un flic en civil. Ana�s cadra tout de suite le personnage : un amateur de gonflette, nourri aux st�ro�des, prompt � cogner et � d�gainer.</p><p>L�OPJ s�avan�a vers elle :</p><p>��Viens avec moi.</p><p>Elle ne releva pas le tutoiement, ni le ton m�prisant. Jean baggie, blouson de cuir, Glock bien apparent : le flic devait peser plus de cent kilos. Une aura de crainte s��tait impos�e dans la cellule.</p><p>Elle se leva et embo�ta le pas au culturiste. Elle s�attendait � rejoindre le hall puis les bureaux des officiers mais le colosse prit � droite, dans un couloir �troit qui puait la poussi�re, puis � droite encore. L�odeur de poussi�re passa � celle de la merde.</p><p>Des hurlements. Des coups assourdis. Des portes en fer, avec des commutateurs et des chasses d�eau ext�rieurs. Les cellules de d�grisement. Le gars en uniforme joua de son trousseau. Une porte pivota. Quatre murs de ciment. Un rago�t de vomi, d�excr�ments. Des cafards galopants en guise de spectateurs.</p><p>��Assieds-toi.</p><p>Ana�s s�ex�cuta. La porte claqua de nouveau.</p><p>��On a v�rifi�. T�es bien flic.</p><p>���a vous g�nerait de ne pas me tutoyer ?</p><p>��Ta gueule. Mais t�as oubli� de nous pr�ciser un truc.</p><p>��Quel truc ?</p><p>��T�es suspendue depuis ce matin. Sur ordre du Parquet de Bordeaux.</p><p>Ana�s sourit en �mettant un r�le d��puisement :</p><p>��J�ai demand� un 32 13. Un envoi d�office � l�infirmerie. On m�a frapp�e, on�</p><p>��Ferme ta gueule. T�as ouvert le feu sur des flics, avec une arme que t�avais plus le droit d�utiliser.</p><p>��Je voulais �viter une bavure polici�re.</p><p>L�homme �clata de rire, les pouces gliss�s dans la ceinture. Elle baissa la t�te, feignant l�humilit�. Il fallait jouer la pi�ce dans le sens de l�auteur.</p><p>��La bavure, c�est toi.</p><p>��Je vais voir le juge ?</p><p>��C�est en cours. Mais t�es pas pr�s de sortir de l�. �a, j�te le jure. Un Glock et des amph�tes, �a fait pas bon m�nage.</p><p>Le souleveur de fonte semblait se r�jouir de la situation. Pour une raison inexpliqu�e, il avait envie de casser du flic.</p><p>��Durant l�op�ration, vous avez interpell� un homme. O� est-il ?</p><p>��Tu veux le dossier d�enqu�te ? Qu�on t�installe un bureau ?</p><p>��Il est bless� ? Vous l�avez interrog� ?</p><p>��T�as pas compris, ma grande. Ici, t�es plus rien. T�es m�me un peu en dessous des autres. Une Judas ou quelque chose de ce genre.</p><p>Elle ne r�pondit pas. Elle crevait de trouille face � ce monstre. Ses �paules et son torse tendaient sa chemise et son blouson, comme des �rections de muscles. Son visage n�exprimait rien : il avait la gueule placide d�un herbivore.</p><p>��Deux hommes ont �t� abattus dans l�affrontement, reprit-elle avec obstination. Vous les avez identifi�s ? Vous avez r�quisitionn� leur v�hicule ? Un Q7 stationn� devant l�h�tel Pont-Royal�</p><p>Le flic hocha la t�te d�un air constern�. Il la consid�rait maintenant comme une d�mente qu�il vaut mieux laisser parler.</p><p>��Vous avez commenc� l�enqu�te de voisinage ? insista-t-elle. Il faut interroger en priorit� le personnel du centre d�imagerie m�dicale du 9, rue de Montalembert. Il�</p><p>��Je serais toi, je r�fl�chirais surtout � me trouver un bon avocat.</p><p>��Un avocat ?</p><p>Il se pencha vers elle, les deux mains en appui sur les genoux. Il prit un ton diff�rent, presque conciliant.</p><p>��Qu�est-ce que tu crois, ma poule ? Qu�on peut jouer au tir au pigeon avec les coll�gues, comme �a, sans la moindre cons�quence ? �a se passe comme �a � Bordeaux ?</p><p>Ana�s se rencogna sur le banc de ciment.</p><p>��Vous devez interroger Sylvain Reinhardt, s�acharna-t-elle � voix basse. Il habite au 1, rue de Montalembert. Et aussi Simon Amsallem, 18, Villa Victor-Hugo.</p><p>��Je t��coute et je commence � h�siter. Plut�t qu�un avocat, y te faudrait plut�t un bon psy.</p><p>Ana�s bondit de son si�ge et propulsa le gars contre la porte en fer :</p><p>��C�est mon enqu�te, salopard ! R�ponds � mes questions !</p><p>L�homme la repoussa avec violence, sans le moindre effort. Ana�s rebondit contre le mur puis retomba sur le banc, glissa, se ramassa sur le sol. Le flic la souleva d�une main et attrapa ses pinces de l�autre. Toujours d�une main, il la retourna et lui pla�a les poignets dans le dos. Les bracelets claqu�rent. Elle sentit le sang lui inonder la bouche. Il l�attrapa par le col de son blouson et l�assit de force sur le banc.</p><p>��Va falloir te calmer, ma belle.</p><p>��Vous ne savez pas ce que vous faites.</p><p>Le flic �clata d�un nouveau rire :</p><p>��Alors on est deux.</p><p>��Les gars de la Force publique ont d� trouver sur le terrain deux tableaux et deux radiographies, dit-elle en sentant le go�t de fer sur ses l�vres. Il faut absolument les r�cup�rer. Il faut que je les voie !</p><p>Il marcha vers la porte et frappa, sans m�me r�pondre :</p><p>��Connard ! Salaud ! Encul� ! Retire-moi les pinces !</p><p>Le planton ouvrit la porte. La paroi de fer claqua en signe de r�ponse.</p><p>Ana�s �clata en sanglots.</p><p>Elle avait pens� que sa chute prenait fin.</p><p>Elle ne faisait que commencer.</p></section><section><title><p>92</p></title><p><emphasis>J�ai tu� deux hommes</emphasis>.</p><p>La seule id�e qui flottait dans sa conscience.</p><p>Une id�e noire, br�lante, confuse.</p><p><emphasis>J�ai tu� deux hommes</emphasis>.</p><p>Les d�tonations du Glock dans son sang. L�onde de recul dans sa main. Le contact de sa lame dans le ventre du deuxi�me tueur. Il avait enfonc� son Eickhorn, encore et encore.</p><p><emphasis>J�ai tu� deux hommes</emphasis>�</p><p>Il cligna les yeux plusieurs fois. Plafonniers blancs. N�gatoscopes. Chariot scintillant charg� de produits antiseptiques. Une salle d�examen d�h�pital, surchauff�e. Il �tait allong� sur un brancard de m�tal, sous une couverture de survie. Son corps �tait travers� de courbatures. Des tiges de fer dans sa chair.</p><p>Il ferma de nouveau les yeux et fit un bilan. Pas si n�gatif. Il �tait pass� � un cheveu de la fin mais il �tait bien vivant, en �tat de marche. Il pouvait presque sentir le sang circuler dans son corps endolori. <emphasis>Chaleur</emphasis>. L�enqu�te. Les meurtres. Les �nigmes. Tout �a lui paraissait loin, vain, irr�el.</p><p>Depuis des jours, il accumulait les questions.</p><p>La police se chargerait des r�ponses.</p><p>Un cliquetis lui confirma la nouvelle donne : un bracelet de menottes fixait son bras gauche au cadre de la civi�re alors qu�une perfusion s��coulait dans le pli de son coude droit. Il allait tranquillement attendre en prison que l�enqu�te suive son cours. Le temps du repos �tait venu�</p><p>Avec un temps de retard, il devina une pr�sence dans la pi�ce. Il rouvrit les paupi�res. Sur sa droite, un homme en blouse blanche, de dos, marmonnait dans un dictaphone � quelques m�tres � sans doute un rapport qui le concernait. Il tourna la t�te � gauche et remarqua des radiographies fix�es sur le n�gatoscope. Les clich�s montraient une bo�te cr�nienne de face et de profil. Les cartilages du nez abritaient une balle de pistolet. L��clat de m�tal se d�coupait parfaitement, blanc sur noir, orient� vers le sinus gauche.</p><p>Les radiographies de sa victime.</p><p>Il avait atteint le tueur pr�s de l�orifice nasal.</p><p>Une soudaine pouss�e de sueur constella son visage. La douleur se resserra sur son cr�ne. <emphasis>J�ai tu� deux hommes</emphasis>� Alors, les dessins sous rayons�X lui revinrent. Et cette certitude qu�il �tait <emphasis>aussi</emphasis> le tueur de clochards.</p><p>��Vous �tes r�veill� ?</p><p>Le m�decin se tenait devant lui, mains dans les poches. Ses lunettes offraient un reflet clair, limpide � une eau cristalline qui donnait envie d�y plonger, de s�y purifier, d�y absoudre ses p�ch�s.</p><p>��Je suis le docteur Martin. L�urgentiste qui s�est occup� de vous.</p><p>��O� on est ? parvint-il � demander.</p><p>��� l�H�tel-Dieu. J�ai insist� pour qu�on vous sorte de la salle Cusco.</p><p>��C�est quoi ?</p><p>��La salle des Urgences m�dico-judiciaires. Une esp�ce de Cour des miracles remplie de suspects, de victimes, de flics.</p><p>��Et moi, qu�est-ce que je suis ?</p><p>Le toubib d�signa du menton les menottes :</p><p>��� votre avis ? Vous �tes plac� sous contr�le judiciaire. Moi-m�me, j�agis sur r�quisition du procureur. Bref, vous �tes autant en taule qu�� l�h�pital mais dans ce service, vous aurez au moins une nuit de r�pit. Comment vous sentez-vous ?</p><p>Narcisse mit plusieurs secondes � r�pondre. La sir�ne d�une ambulance ou d�un fourgon policier mugit au loin.</p><p>��Je� J�ai des courbatures.</p><p>��Ils vous ont tap� dessus, fit-il sur un ton de confidence. Mais vous avez la t�te dure !</p><p>Narcisse d�signa les clich�s fix�s sur le n�gatoscope :</p><p>��Ce sont les clich�s de ma victime ?</p><p>��Il n�y a pas de victime. � part vous.</p><p>��J�ai tu� deux types.</p><p>��Vous vous trompez. Aucun cadavre n�a �t� retrouv�. Tout ce que je sais, c�est qu�une femme a aussi �t� arr�t�e. Une flic de Bordeaux, para�t-il. Un sacr� bordel.</p><p><emphasis>Une flic de Bordeaux</emphasis>. Narcisse n�avait pas besoin d�explications. Ana�s Chatelet avait particip� � la f�te. Depuis tout ce temps, elle n�avait donc pas l�ch� l�affaire.</p><p>Il revit encore une fois les fragments de la sc�ne. Les coups de feu. Les coups de couteau. Les hurlements de la foule. Les sir�nes. O� �taient pass�s les deux tueurs ? Ses deux victimes ?</p><p>Il se releva sur un coude et d�signa � nouveau les clich�s sur le n�gastocope :</p><p>��S�il n�y a pas de cadavre, le mec avec une balle dans la t�te, c�est qui ?</p><p>��C�est vous.</p><p>Narcisse s�affaissa, dans un cliquetis de menottes.</p><p>��Ces radiographies sont les v�tres. On les a faites d�s votre arriv�e.</p><p>Il passa une compresse antiseptique sur les veines de la main gauche de Narcisse.</p><p>��Je vais vous administrer un calmant, �a ne peut pas vous faire de mal.</p><p>Narcisse ne broncha pas. L�odeur de l�antiseptique �tait � la fois rassurante et agressive. La chaleur lui donnait l�impression que ses organes �taient des pierres br�lantes dans un sauna. L�ombre blanche de la balle scintillait avec une pr�cision douloureuse sur la vitre.</p><p>��Ce truc dans mon cr�ne, qu�est-ce que c�est ?</p><p>��Si vous ne le savez pas, ce n�est pas moi qui peux vous renseigner. J�ai consult� des coll�gues. Personne n�a jamais vu �a. J�ai pass� quelques coups de fil. Il pourrait s�agir d�un implant. Un diffuseur d�hormones, comme les implants contraceptifs. Ou encore une de ces micropompes informatis�es, en silicium, qu�on utilise dans certaines pathologies. Vous n��tes pas �pileptique ? diab�tique ?</p><p>��Non.</p><p>��De toute fa�on, on attend les r�sultats de vos examens sanguins.</p><p>��Mais ce truc, je vais le garder ?</p><p>��On a pr�vu de vous op�rer dans la matin�e. En l�absence de dossier m�dical, on doit rester tr�s prudent. Respecter les �tapes de chaque analyse, chaque diagnostic.</p><p>L�id�e d�un dossier administratif en appela une autre :</p><p>��Je vous ai donn� un nom en arrivant ?</p><p>��Rien de tr�s clair. Ce sont les flics qui ont rempli votre dossier d�admission.</p><p>��Mais j�ai dit quelque chose ?</p><p>��Vous d�liriez. On a d�abord conclu � une forme d�amn�sie li�e aux coups que vous aviez re�us. Mais c�est plus compliqu� que �a, non ?</p><p>Narcisse laissa retomber sa t�te, sans quitter des yeux les images radiographiques. L�objet �tait plac� � la naissance de la cloison nasale gauche, pench�e vers le sinus gauche. �tait-il un bless� de guerre ? le sujet d�une exp�rience ? Depuis quand abritait-il cet implant ? Une certitude. Ce corps �tranger expliquait sa douleur lancinante au fond de l��il gauche.</p><p>Le m�decin tenait dans sa main gant�e une seringue.</p><p>��C�est quoi ?</p><p>��Je vous l�ai dit : un calmant. Vous avez un sacr� h�matome derri�re le cr�ne. �a va vous soulager.</p><p>Narcisse ne r�pondit pas. Il essaya de se calmer et s�immobilisa. Il crut sentir le liquide couler dans ses veines. L�effet �tait � la fois br�lant et bienfaisant. Le toubib balan�a sa seringue dans la poubelle et se dirigea vers la porte.</p><p>��On va vous transf�rer dans une autre chambre tout � l�heure. Demain, il faut que vous soyez en forme. Vous allez avoir de la visite. Les OPJ charg�s de l�enqu�te. L�avocat commis d�office. Le substitut du procureur� Apr�s �a, vous verrez le juge qui vous a d�j� plac� sous contr�le judiciaire.</p><p>Narcisse fit cliqueter son bracelet de menottes contre la civi�re :</p><p>��Et �a ?</p><p>��Ce n�est pas de mon ressort. Voyez avec les flics. D�un point de vue m�dical, il n�y a aucune raison de vous signer une dispense. D�sol�.</p><p>Narcisse leva le bras droit vers la porte :</p><p>��Je suis surveill� ?</p><p>��Deux plantons sont l�, oui. (Il sourit une derni�re fois.) Vous �tes tr�s dangereux, para�t-il. Salut. Dormez bien.</p><p>La lumi�re s��teignit. La porte se referma. Le d�clic du verrou retentit. Malgr� la piq�re, calme et bien-�tre s��taient d�j� envol�s. Il se voyait accus� d�au moins deux meurtres � le Minotaure, Icare. Sans compter le troisi�me : l��mascul� du pont parisien, qu�on finirait par identifier d�apr�s les dessins radiographi�s. �tait-il vraiment un assassin ? Pourquoi avait-il ce truc incrust� dans le nez ? Qui l�y avait plac� ?</p><p>Il imaginait des experts diagnostiquer chez lui des d�ficiences mentales, une folie chronique. Des fugues psychiques, scand�es par des meurtres mythologiques. Son cas ne poserait aucun probl�me. Direction UMD sans la moindre h�sitation.</p><p>Il s�agita sur son brancard. Sentit le bracelet entraver son poignet. Son corps �tait perclus de courbatures. La seule sensation agr�able �tait la douceur des plis de son pantalon�</p><p>Il tressaillit. <emphasis>Il portait toujours son pantalon</emphasis>. Pris d�un espoir absurde, il plongea sa main libre dans sa poche droite. Il se revoyait transf�rer la petite cl� des menottes d�un froc � l�autre. Avec un peu de chance, elle avait �chapp� � la vigilance des flics.</p><p>Il ressortit sa main. Rien. En se contorsionnant, il effectua le m�me man�ge dans sa poche gauche, fourrageant � l�int�rieur de chaque pli. La cl� �tait l�. Il la sortit d�une main tremblante, en se r�p�tant que oui, l�objet �tait un porte-bonheur.</p><p>Ce genre de cl�s devait �tre standard. Il se redressa, la glissa dans la serrure du bracelet. En un seul clic, le m�canisme s�ouvrit. Narcisse s�assit sur la table d�examen et se massa le poignet dans les t�n�bres.</p><p>Il riait dans le silence de la nuit.</p></section><section><title><p>93</p></title><p>Il �ta avec pr�caution la perfusion fich�e dans son bras et bondit � terre. Le linol�um absorba ses pas. Ses pupilles se dilat�rent : il voyait mieux. Il se dirigea vers les casiers en fer, les ouvrit sans le moindre bruit. Sa veste, sa chemise et ses chaussures �taient l�. Son fric avait disparu, ainsi que son Glock, son Eickhorn et le carnet o� il notait jadis ses couleurs. Il ne fallait pas trop en demander.</p><p>Il s�habilla, toujours sans le moindre froissement.</p><p>Il colla son oreille � la porte. Le m�decin parlait aux plantons.</p><p>��Avec ce que je lui ai donn�, il va dormir jusqu�� demain matin.</p><p>Il devait faire vite avant de sombrer dans l�inconscience. Il traversa l�espace et essaya d�ouvrir la baie vitr�e. Aucun probl�me. Le froid le gifla ainsi que cette certitude : tous les signaux �taient au vert pour une �vasion. Il n��tait plus question de s�abandonner aux mains des flics. De rendre les armes. De laisser les r�ponses aux autres�</p><p>Il jeta un dernier coup d��il � la salle et aper�ut, suspendue � la barre m�tallique du brancard, son graphique m�dical. Il revint sur ses pas et emporta la feuille fix�e sur un support plastifi�. Il avait d�j� son id�e.</p><p>La fiche sous le bras, il enjamba le ch�ssis de la fen�tre, atterrit sur une corniche. Plan large sur la cour int�rieure. La rumeur de Paris grondait comme un orage. La cath�drale Notre-Dame, plus vaste qu�une montagne, d�coupait ses blocs et ses pics sur le ciel sombre. Sa taille colossale, plus que le vide sous ses pieds, lui colla le vertige. Il se rattrapa in extremis au rebord et se concentra sur son environnement proche.</p><p>Il se trouvait au deuxi�me �tage. Au premier, courait la galerie du clo�tre. S�il parvenait � descendre � ce niveau, il pourrait se glisser sous une des vo�tes, trouver un escalier, dispara�tre. � vingt m�tres � droite, une gaine d��coulement descendait jusqu�au rez-de-chauss�e. Il se d�porta lentement, sentant ses pieds s�enfoncer dans le rev�tement de zinc. Le froid le soutenait, crispant ses muscles, l�emp�chant de s�endormir.</p><p>En quelques secondes, il atteignit la canalisation. En s�accrochant avec les mains au premier collier m�tallique, il trouva le second avec les pieds. Il s�arc-bouta puis permuta : le support des pieds devint celui des mains, ses talons trouv�rent le collier suivant. Et ainsi de suite. Il atteignit le balcon de pierre du premier �tage et sauta � l�int�rieur de la galerie.</p><p>Personne. Il longea le mur jusqu�� trouver une cage d�escalier. En bas, dans la cour, des patrouilles de flics devaient aller et venir. L�urgence : trouver un d�guisement pour traverser la fosse aux lions.</p><p>Renon�ant � descendre, il tourna � droite, trouva un couloir. Toujours d�sert. Des murs beiges. Du lino au sol. Des chambres en s�rie. Il s��lan�a en qu�te d�une infirmerie, un vestiaire, un local technique. Il croisa plusieurs portes num�rot�es � 113, 114, 115��� puis une autre qui pr�venait : <strong>INTERDIT AU PUBLIC</strong>.</p><p>Il tourna la poign�e et se glissa � l�int�rieur. � t�tons, il trouva un commutateur et jura. Il n�y avait ici que des draps, des housses, des couvertures, ainsi que des produits d�entretien dispos�s sur des rayonnages. Son regard parcourait les �tag�res quand la porte s�ouvrit dans son dos. Un cri de frayeur retentit. Narcisse se retourna. C��tait une femme de m�nage, d�origine africaine, arm�e de son chariot et de ses balais.</p><p>��Qu�est-ce que vous foutez l� ? demanda-t-il avec autorit�.</p><p>��Vous� vous m�avez fait peur.</p><p>Le temps que l�intruse ouvre la porte, il avait trouv� une blouse. Il l�enfila sans perdre son aplomb. Il n�avait pas de badge mais sa mauvaise humeur faisait office d�autorit�.</p><p>��Je r�p�te ma question : qu�est-ce que vous foutez l� ?</p><p>La femme retrouva ses moyens et fron�a les sourcils :</p><p>��Et vous ?</p><p>��Moi ? Je fais votre boulot. Je viens de la 113. La patiente a d�gueul� partout. Elle a foutu en l�air ma blouse. �a fait dix minutes que je sonne. Personne ne vient. C�est intol�rable !</p><p>La technicienne h�sita :</p><p>��Moi, j�suis charg�e des couloirs, je�</p><p>Narcisse attrapa une serpilli�re sur un rayon et lui lan�a :</p><p>��La propret�, c�est votre responsabilit�. Filez � la 113 !</p><p>Disant cela, il l��carta et sortit du r�duit sans un regard. Marchant droit devant lui, boutonnant sa blouse, il sentait les yeux de la femme braqu�s sur son dos. Quelques pas encore et il saurait si son coup de bluff avait fonctionn�.</p><p>��Docteur !</p><p>Il se retourna, le c�ur palpitant.</p><p>��Vous avez oubli� �a.</p><p>Elle lui tendait le graphique m�dical qu�il avait pos� sur les draps. Il revint sur ses pas et se d�rida.</p><p>��Merci, et bon courage.</p><p>Il repartit d�un pas s�r. Quand il entendit les bruits du seau, du balai et du chariot qui s�orientaient vers la chambre, il sut qu�il avait gagn�.</p><p>Il tourna � gauche et plongea dans la cage d�escalier.</p></section><section><title><p>94</p></title><p>La ligne 7 sillonnait les IX<sup>e</sup>, X<sup>e</sup> et XIX<sup>e</sup> arrondissements. Exactement ce qu�il lui fallait. Il trouverait bien un h�tel dans les environs des stations Ch�teau-Landon ou Crim�e. Le temps du luxe �tait fini. D�ailleurs, il n�avait m�me pas de quoi se payer une chambre dans un bouge de derni�re zone. Il avait m�me d� tricher pour franchir les portiques du m�tro.</p><p>Il s��croula sur un des si�ges du quai, direction La Courneuve, plus ou moins soulag�, mais surtout �puis�. Les effets de l�analg�sique ne cessaient de monter en vagues puissantes. Ses paupi�res pesaient des tonnes. Ses muscles �taient en berne�</p><p>Il avait travers� le clo�tre de l�H�tel-Dieu sans probl�me, faisant mine de lire sa propre fiche. Il avait compris qu�il pouvait �viter la cour de l�UMJ en empruntant la porte principale. Il avait bifurqu� et sillonn� le hall d�accueil sans manifester la moindre h�sitation. Il �tait sorti par la grande porte et avait long�, sur la gauche, le parvis de Notre-Dame, balan�ant discr�tement blouse et fiche dans une poubelle. �le Saint-Louis. Rue du Clo�tre.</p><p>Quai de Bourbon puis quai d�Anjou jusqu�au pont de Sully. Enfin, il avait rejoint la rive droite et plong� dans la station de m�tro Sully-Morland.</p><p>Le quai �tait d�un calme de chambre fun�raire. Une odeur de pneu br�l� flottait sous la vo�te. Il d�cida que personne ne s��tait rendu compte de sa fuite. Paris �tait calme. Paris dormait. Paris ignorait que le tueur mythologique �tait de nouveau en fuite�</p><p>La rame arriva. D�s qu�il fut assis, son engourdissement redoubla. Les secousses du m�tro le ber�aient. Il n�allait pas faire long feu. Il se leva et consulta le plan, histoire de rester �veill�. Il choisit la station Poissonni�re, la dixi�me � partir de Sully-Morland. Il esp�rait qu�il tiendrait jusque-l�. Il se rencogna sur son si�ge et s�agrippa � ses derni�res id�es, qu�il essaya de mettre en ordre. En vain. Pas moyen d�assembler deux �l�ments.</p><p>Les panneaux Poissonni�re apparurent � travers la vitre alors qu�il �tait en phase d�endormissement avanc�. In extremis, il se leva et s�extirpa de la voiture. Il s�enfouit parmi les rues du X<sup>e</sup> arrondissement. L�air du dehors le ranima.</p><p>Dans un petit h�tel de la rue des Petites-�curies, l�homme du comptoir lui demanda de payer d�avance.</p><p>��Demain, fit Narcisse, en prenant le plus de hauteur possible, je n�ai pas de cash sur moi.</p><p>��Une carte de cr�dit ira tr�s bien.</p><p>���coutez, sourit Narcisse, je dors quelques heures et je vous paye demain matin.</p><p>��Pas de fric, pas de piaule.</p><p>Il ouvrit les pans de sa veste et changea de ton :</p><p>���coute, mon vieux. Rien qu�avec cette veste, je pourrais me payer un mois dans ton gourbi, tu piges ?</p><p>��Restez poli. Fais voir la veste.</p><p>Narcisse l��ta sans h�siter � il avait d�j� sign� son aller simple pour la taule. L�homme, en �coutant les nouvelles le lendemain, se souviendrait de ce mec bizarre, sans un euro en poche. Pour l�instant, il appr�ciait le fil-�-fil italien.</p><p>��Vous prenez la piaule. Je garde la veste. En gage.</p><p>��C�est de bonne guerre, souffla Narcisse.</p><p>Le gars fit glisser une cl� sur le comptoir. Narcisse l�attrapa et monta l�escalier �troit. Les murs, le sol et le plafond �taient uniform�ment tapiss�s de moquette orange. M�me chanson pour l�int�rieur de la chambre. Sans allumer, il tira le rideau de la fen�tre et se rendit dans la salle d�eau.</p><p>Il alluma le n�on qui surplombait le lavabo. Il s�observa dans le miroir. Traits creus�s, yeux cern�s, chevelure hirsute. Une sale gueule, mais cela aurait pu �tre pire.</p><p>Depuis sa fuite de l�h�pital, une id�e courait dans sa t�te. Le corps �tranger sous sa cloison nasale. Il retournait cette �nigme dans tous les sens. Il n�avait pas une r�ponse pr�cise mais une conviction confuse. Le toubib avait �voqu� un <emphasis>� diffuseur d�hormones �</emphasis> ou <emphasis>� une micropompe informatis�e �</emphasis>. Narcisse �tait d�accord. Sauf que cet objet ne visait pas � le soigner mais au contraire � provoquer la maladie. Cet implant lui injectait un produit au fond du cerveau qui provoquait ses fugues psychiques. Cela sonnait comme un d�lire, flirtant avec la science-fiction et les sc�narios d�anticipation hollywoodiens. Mais ce qu�il vivait depuis deux semaines �tait bien dans ce registre.</p><p>Il �ta sa chemise, ferma la bonde du lavabo, retint son souffle, puis se regarda encore une fois comme s�il consid�rait l�image de son pire ennemi. Sans le moindre compte � rebours, il envoya de toutes ses forces son nez contre l�angle de l��vier.</p><p>Du noir. Des �toiles. Il tomba � genoux et se releva aussit�t, rouvrant les paupi�res. Ce qu�il vit d�abord, ce fut son sang au fond du lavabo. Puis son nez bris� dans le miroir. Les r�seaux de la douleur s�insinuaient jusqu�au tr�fonds de son cerveau. La salle de bains tournait autour de lui. Il s�agrippa au bord de l��vier pour ne pas tomber.</p><p>D�une main tremblante, il t�tonna dans la flaque sombre du lavabo. Rien. Du pouce et de l�index, il saisit son ar�te nasale et la bougea avec lenteur. En m�me temps, il souffla fortement par le nez. Comme pour se moucher.</p><p>Tout ce qu�il obtint, ce fut un nouveau jet de sang.</p><p>Il prit son �lan et frappa encore le rebord, visant � hauteur des yeux. Le choc lui traversa la t�te. Une onde de douleur enflamma son cr�ne. Il r�ussit � rester debout mais n�eut pas le courage de se regarder dans le miroir. � demi �vanoui, les yeux br�l�s de larmes, il se pin�a le nez, le tordit avec pr�caution, souffla. Rien.</p><p>Un autre coup. Nouvelle palpation. Rien. Un autre coup. Encore une manipulation. Il sentait ses os, ses cartilages bris�s sous ses doigts. Rien.</p><p>Il n�y eut pas de cinqui�me fois.</p><p>Il s��tait effondr� sur le sol, inanim�.</p><p>Quand il se r�veilla, il sentit d�abord le sang qui collait sa peau au linol�um. La douleur n��tait pas si atroce. Plut�t un �norme engourdissement qui lui prenait toute la t�te, lui compressait la bo�te cr�nienne, dressant une barre noire devant ses yeux. Il se releva sur un coude. Son nez ne devait plus �tre qu�un trou sanglant. Il tendit son autre bras, attrapa le robinet et parvint � remonter jusqu�au niveau du miroir.</p><p>Du sang, partout. Sur la glace. Sur les murs. Au fond du lavabo. Il avait l�impression d��tre un terroriste kamikaze, dont la bombe venait de lui exploser � la gueule. Il trouva le courage de se regarder dans la glace. Son visage n��tait pas d�figur�. Seul son nez �tait tum�fi� et partait de travers. Un os avait crev� la peau et op�r� une fissure dans la chair.</p><p>Peut-�tre que l�implant avait jailli par cette faille�</p><p>Ma�trisant sa naus�e, il plongea sa main dans l��vier poisseux. Il palpa, t�tonna, trouva. La capsule �tait l�, entre ses doigts gluants de sang. Une sorte de balle tr�s fine de deux centim�tres de long. Il fit couler dessus de l�eau froide et d�couvrit un tube chrom�, sans trace de soudure ni de segmentation. Le toubib avait parl� de silicium : il ignorait ce que c��tait. Mais le truc avait une allure futuriste, coul� en une seule pression. S�il s�agissait d�une micropompe, par o� sortait le produit ? Dans tous les cas, un prodige de miniaturisation.</p><p>Il fallait analyser ce truc, l��tudier, le d�crypter. O� ? � qui le donner ? Aucune r�ponse. Il le fourra dans sa poche, ouvrit la bonde, fit couler de l�eau glac�e sur son visage. Alors que le froid anesth�siait ses os, il se pin�a encore une fois le nez avec ses deux paumes plaqu�es et le remit en place d�un coup sec.</p><p>La derni�re chose qu�il entendit, ce fut le craquement de ses os.</p><p>La seconde suivante, il �tait de nouveau �vanoui.</p></section><section><title><p>95</p></title><p>Ana�s n�avait jamais vu un visage aussi terrifiant.</p><p>L��il droit �tait rond, exorbit�, � fleur de t�te. Celui de gauche effil�, sournois, enfoui sous les chairs. Toute la figure partait vers la gauche. La bouche �voquait un rictus malsain, mais aussi une plaie b�ante. Un visage sous le signe du mal. Le mal qu�il faisait, le mal qu�il subissait�</p><p>Les dessins � l�encre de Chine rappelaient les illustrations des romans-feuilletons du d�but du XX<sup>e</sup>�si�cle. Les m�faits de Fant�mas. Les enqu�tes d�Harry Dickson� Il fallait les regarder en transparence. Cette circonstance ajoutait encore � la violence mal�fique de la sc�ne. L�assassin semblait appartenir � une dimension spectrale, phosphorescente, de la cruaut�. � genoux face � un corps d�mesur� et nu, il arrachait des organes sanglants d�une plaie b�ante. Aucun doute sur leur nature : une verge et des testicules.</p><p>Les deux radiographies repr�sentaient la m�me sc�ne, capt�e � des moments rapproch�s. Derri�re, on reconnaissait un pont parisien � I�na, Alma, Invalides, Alexandre�III��� et les flots noirs de la Seine qui coulait au fond.</p><p>Ana�s frissonna. Elle tenait entre les mains les radiographies des deux autoportraits de Narcisse. Sous ses �uvres, le peintre avait retrac� un sacrifice dont il avait �t� le t�moin. Ou l�auteur. Au choix.</p><p>��Qu�est-ce que vous en pensez ?</p><p>Ana�s baissa les documents et consid�ra le commandant de police qui lui posait la question. Elle se trouvait dans les bureaux de l�OCLCO, l�Office central de lutte contre le crime organis�. M�me dans la police, la connerie a ses limites. � 9 heures, ce matin, on l�avait emmen�e au tribunal de grande instance de Paris. Le magistrat ne s��tait pas montr� particuli�rement compr�hensif mais il avait admis qu�elle poss�dait des informations de premi�re importance concernant la fusillade de la veille. On l�avait donc emmen�e � Nanterre, rue des Trois-Fontanot, afin d��tre entendue par le chef de groupe responsable de l�enqu�te, le commandant Philippe Solinas.</p><p>Elle brandit ses menottes :</p><p>��On peut d�abord me retirer �a ?</p><p>L�homme se leva avec souplesse :</p><p>��Bien s�r.</p><p>Solinas �tait un grand gaillard d�une cinquantaine d�ann�es, <emphasis>plus flic tu meurs</emphasis>, serr� dans un costume noir au rabais. Tout son corps �tait le th��tre d�une lente transformation : celle des muscles de la jeunesse en embonpoint de l��ge m�r. Chauve, il portait, en guise d��l�ments de substitution, des lunettes relev�es sur le front et une barbe de trois jours, poivre et sel.</p><p>Une fois ses poignets lib�r�s, Ana�s d�signa les radiographies :</p><p>��Il s�agit de la repr�sentation d�un meurtre qui a �t� commis � Paris, dans le monde des clochards.</p><p>��Dites-moi quelque chose que je ne sais pas d�j�.</p><p>��Ce meurtre a eu lieu avant le printemps 2009.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Ces tableaux ont �t� r�alis�s en mai ou juin de la m�me ann�e.</p><p>Le commandant s��tait replac� derri�re son bureau. �paules larges, mains nou�es devant lui, pr�t � plonger dans la m�l�e. Ana�s remarqua son alliance : large, dor�e. Il l�arborait comme un troph�e. Ou comme un fardeau. Il ne cessait de la faire coulisser le long de son annulaire.</p><p>��Que savez-vous au juste sur cette affaire ?</p><p>��Quel deal avez-vous � me proposer ?</p><p>Solinas sourit. Son alliance allait et venait sur son doigt :</p><p>��Vous n��tes pas en position de n�gocier, capitaine. J�ai parl� avec le juge. Le moins qu�on puisse dire, c�est que c�est mal barr� pour vous.</p><p>��Je passe ma vie � trouver des compromis avec des malfrats. Je pense que vous pouvez faire un effort avec une flic. Je poss�de des informations cruciales sur ce dossier.</p><p>Il hocha la t�te. La mani�re de batailler d�Ana�s, avec ses petits poings, semblait lui plaire.</p><p>��Quels seraient les termes de l�accord ?</p><p>��Tout ce que je sais sur l�affaire en �change de ma remise en libert� imm�diate.</p><p>��Rien que �a.</p><p>��Je serais pr�te � accepter une conditionnelle.</p><p>Solinas ouvrit une chemise contenant des PV d�auditions. Son dossier. Pas trop �pais. <emphasis>Pas encore</emphasis>. Pendant qu�il survolait les documents, elle contempla le d�cor. La pi�ce �tait lambriss�e de bois clair, rappelant une cabine de voilier. Des lampes filiformes rehaussaient l�atmosph�re de touches lumineuses, en douceur.</p><p>��Chacun y trouvera son compte, poursuivit-elle. Vous aurez vos infos, j�aurai ma libert�. Ce n�est d�ailleurs pas contradictoire. Je peux vous aider pour la suite de l�enqu�te.</p><p>Le flic brandit une liasse de feuillets agraf�s :</p><p>��Vous savez ce que c�est ?</p><p>Ana�s ne r�pondit pas.</p><p>��Votre suspension jusqu�� nouvel ordre.</p><p>��Je pourrais jouer le r�le de consultant ext�rieur.</p><p>Solinas glissa ses mains derri�re sa nuque et s��tira.</p><p>��Tout ce que je peux faire, c�est vous donner trois jours, avant de filer le dossier au p�nal et � l�IGS. En tant que flic, vous devez pouvoir b�n�ficier d�une remise en libert� provisoire, sous ma tutelle. Disons : � Dans l�int�r�t de la manifestation de la v�rit�. �</p><p>Il planta son index dans la surface du bureau :</p><p>��Mais attention, ma belle. Vos infos, c�est ici, maintenant, sans r�serve. Si je m�aper�ois que vous avez gard� le moindre truc pour vous, je vous l�enfoncerai jusqu�� la garde et la merde vous ressortira par les oreilles.</p><p>��Tr�s �l�gant.</p><p>Il reprit sa position de demi de m�l�e, attrapant son alliance � deux doigts :</p><p>��Tu te crois o� ? chez Ladur�e ?</p><p>��Qui me dit qu�une fois que je me serai mise � table, vous tiendrez votre engagement ?</p><p>��Ma parole de flic.</p><p>��Que vaut-elle ?</p><p>��Vingt-cinq ans de bons et loyaux services. L�opportunit� d�un superbe coup de levier dans ma carri�re. La perspective d�enculer mes petits camarades de la Crim. Mets tout �a dans la balance et regarde l�aiguille.</p><p>Ces arguments �taient bidon. La seule v�rit� dans ce discours, c��tait qu�elle n�avait pas le choix. Elle �tait l�otage de Solinas.</p><p>��Je marche, fit-elle. Mais vous �teignez votre portable et votre ordinateur. Vous coupez la cam�ra au-dessus de votre t�te. Vous ne prenez aucune note. Il ne doit rester aucune trace concr�te de ce que je vais dire. Pour l�instant, rien n�est officiel.</p><p>Solinas se leva avec des airs de pr�dateur fatigu�. Il d�roula son bras et �teignit la cam�ra de s�curit�. Il sortit son mobile, le d�connecta, le posa en �vidence sur la table. Enfin, il se rassit, mit en veille son PC et ordonna sur sa ligne fixe qu�on ne le d�range plus.</p><p>Se carrant profond�ment dans son fauteuil, il demanda :</p><p>��Caf� ?</p><p>��Non.</p><p>��Alors, je t��coute.</p><p>Elle d�balla tout. Les meurtres chez les clochards. Le Minotaure � Bordeaux. Icare � Marseille. La cavale de Mathias Freire, alias Victor Janusz, alias Narcisse. Le profil pathologique du suspect, qui multipliait les fugues psychog�nes. Sa volont� d�enqu�ter lui-m�me sur les meurtres au lieu de fuir la France. Une d�marche qu�on pouvait prendre pour une preuve d�innocence, ou de perte de m�moire, ou des deux.</p><p>Ana�s parla une demi-heure et termina son discours, la bouche s�che, en demandant :</p><p>��Vous avez un peu d�eau ?</p><p>Solinas ouvrit un de ses tiroirs et posa sur le bureau une petite bouteille d��vian.</p><p>��La rue de Montalembert, pourquoi ?</p><p>Ana�s ne r�pondit pas tout de suite. Elle buvait � pleines gorg�es.</p><p>��Dans une de ses vies, reprit-elle, Freire a �t� peintre. Narcisse. Un artiste souffrant de troubles psychiques. Il a �t� soign� � la Villa Corto, un institut sp�cialis� dans l�arri�re-pays ni�ois.</p><p>L��vocation de la Villa Corto �tait un test. Solinas ne r�agit pas. Il n��tait donc pas au courant du carnage. Elle n�avait pas �voqu� non plus cet �pisode. � part Crosnier, personne n��tait cens� savoir qu�elle �tait pass�e par cette case.</p><p>��Narcisse peignait exclusivement des autoportraits. Freire a compris qu�il avait lui-m�me dissimul� sous le tableau un autre tableau. Ses toiles avaient �t� vendues par le biais d�une galerie parisienne. Il a rejoint Paris et s�est procur� les noms des acheteurs. Il s�est mis en qu�te des �uvres pour les radiographier. C��tait le seul moyen pour d�couvrir le secret des toiles.</p><p>��Les acheteurs : ce sont les noms que vous avez donn�s � Ribois ?</p><p>��Ribois ?</p><p>��Monsieur Muscles.</p><p>��C�est �a. Il a r�cup�r� un autoportrait chez un collectionneur dans le seizi�me arrondissement puis un autre rue de Montalembert. Il s�est ensuite pr�cipit� dans le premier centre d�imageries m�dicales pour d�couvrir le secret des tableaux. Les radiographies que vous venez de me soumettre.</p><p>Solinas saisit un des clich�s et l�observa, l�orientant vers la baie vitr�e. Il avait abaiss� ses lunettes. Il ressemblait maintenant � un toubib en plein diagnostic.</p><p>��Ce meurtre appartiendrait � la s�rie mythologique ? demanda-t-il en reposant le clich�.</p><p>��Aucun doute.</p><p>� ces mots, Ana�s eut une r�v�lation. Le visage du tueur, tordu, sarcastique, �tait un masque. Une r�f�rence � une l�gende ? Elle aurait plut�t pench� pour un objet ethnique. L�apparat d�une tribu primitive. Elle se souvint du t�moignage du clochard � Bordeaux, Raoul : Philippe Duruy lui avait racont� que son tentateur �tait un homme au visage voil�. Le tueur jouait des r�les. Se glissait dans la peau de personnages de l�gendes.</p><p>Solinas demanda justement :</p><p>��Quel mythe cette fois-ci ?</p><p>��Je ne sais pas. Il faudrait se renseigner. � mon avis, les meurtres par castration, dans la mythologie grecque, ne doivent pas manquer. Mais l�urgence, c�est de retrouver la trace de ce meurtre, � Paris.</p><p>��Merci du conseil. �a va �tre coton. Les clochards s�entre-tuent r�guli�rement.</p><p>��Avec �masculation ?</p><p>��Ils ne sont jamais � court d�id�es. On va contacter l�IML.</p><p>Solinas reprit sa position de d�part, arc-bout� sur son fauteuil. Nouveau jeu avec son alliance.</p><p>��Y a pas mal de trous noirs dans ton histoire, dit-il d�un ton sceptique. D�abord, comment toi, tu t�es retrouv�e � Paris ?</p><p>Elle attendait cette question. Sa r�ponse passait par les deux tueurs Hugo Boss.</p><p>��Il y a un autre versant dans cette affaire, fit-elle apr�s une h�sitation.</p><p>��Faut tout me dire, ma petite.</p><p>Elle prit son �lan et remonta au premier amn�sique, Patrick Bonfils. D�crivit son �limination sur la plage de Gu�thary, avec sa femme. Elle �voqua sa seule piste : le Q7 identifi� sur les lieux du crime, appartenant � la soci�t� ACSP, membre de la constellation M�tis.</p><p>��M�tis, qu�est-ce que c�est ? la coupa Solinas.</p><p>Ana�s tenta une synth�se. Un groupe agronomique, devenu pharmaceutique dans les ann�es 80. Les liens obscurs entre ce secteur de recherche et les forces de d�fense fran�aises. Solinas haussait des sourcils incr�dules. Elle revint � du concret. Le pr�tendu vol du Q7, conduit par deux tueurs exp�riment�s, qui lui avait permis, en lan�ant le traceur du v�hicule, de retrouver les salopards, eux-m�mes sur les traces de Narcisse.</p><p>��C�est du roman, ton truc.</p><p>��Et les deux morts, rue de Montalembert ?</p><p>��Il n�y a eu aucune victime lors de l�affrontement.</p><p>��Pardon ?</p><p>��Pas de cadavre en tout cas.</p><p>��Je les ai vus de mes yeux. Freire a fum� le premier. Il a poignard� le second.</p><p>��Si ces types ont le profil que tu d�cris, ils portaient des gilets pare-balles. Ton Narcisse n�a aucune exp�rience. Il a tir� sur le premier gars. Un miracle s�il l�a touch�. D�ailleurs, son arme �tait charg�e de munitions traditionnelles � faible p�n�tration. On a les douilles. Des chiures de mouches pour un gilet de Kevlar ou de carbone. Idem pour le couteau. Quand ton gars a plant� son cran d�arr�t dans le torse du second, il n�a pas d� atteindre la deuxi�me couche de fibre.</p><p>��J�ai vu ces hommes de pr�s, insista Ana�s. Ils portaient des costumes cintr�s, ajust�s au corps. Impossible qu�ils aient port� des gilets pare-balles l�-dessous.</p><p>��Je te montrerai nos derniers mod�les. Pas plus �pais qu�une combinaison de plong�e.</p><p>��Mais c��tait bourr� de flics ! �a canardait dans tous les sens !</p><p>��Raison de plus. Ils ont d� profiter du chaos pour s��clipser. Les premiers arriv�s �taient des �lotiers. Tu peux imaginer leur exp�rience du combat. Quant � nous, on est arriv�s trop tard. Il ne restait plus que toi et ton peintre cingl�.</p><p>Ana�s n�insista pas. C��tait son tour de collecter des informations.</p><p>��Vous avez interrog� Narcisse. Que vous a-t-il dit ?</p><p>Solinas sourit avec ironie. Il avait repris son tic avec son alliance. Ana�s avait lu dans un magazine f�minin que ce geste trahissait un fort d�sir de fuir son foyer conjugal.</p><p>��C�est vrai que tu es un peu retir�e du monde, ces derniers temps.</p><p>��Quoi ?</p><p>��Ton chouchou nous a fil� entre les pattes, cette nuit m�me.</p><p>��Je ne vous crois pas.</p><p>Le flic ouvrit un tiroir et lui tendit un t�lex de l��tat-major. Le message d�alerte, adress� � tous les CIAT et autres postes de police de Paris, pr�venait que Mathias Freire, appel� aussi Victor Janusz ou Narcisse, suspect� d�homicide volontaire, avait r�ussi � s�enfuir de l�Unit� m�dico-judiciaire de l�H�tel-Dieu aux environs de 23 heures.</p><p>Elle manqua crier de joie. Puis, dans un d�clic de culasse, l�angoisse revint aussit�t. C��tait un retour complet � la case d�part. Si les mercenaires n��taient pas morts, ils partiraient � nouveau � ses trousses. Solinas se pencha au-dessus de son bureau. Sa voix descendit d�une octave.</p><p>��O� on doit chercher ?</p><p>��Aucune id�e.</p><p>��Il a des contacts � Paris ? Une fili�re pour fuir ?</p><p>��Il ne cherche pas � fuir. Il cherche � remonter ses identit�s successives. Il ne les conna�t pas. Et nous non plus.</p><p>��T�as rien d�autre � me dire ?</p><p>��Non.</p><p>��S�r ?</p><p>��Certaine.</p><p>Il se recula et ouvrit la chemise cartonn�e :</p><p>��Alors, j�ai quelque chose pour toi.</p><p>Il posa un nouveau feuillet devant elle, le disposant dans le sens de la lecture.</p><p>��Qu�est-ce que c�est ?</p><p>��Ton ordre de transfert, sign� par le juge. T�es �crou�e, ma belle, au Complexe p�nitentiaire de Fleury-M�rogis. Effet imm�diat.</p><p>��Qu� quoi ? Et� et votre parole ?</p><p>Solinas fit un signe rapide � travers le mur vitr� qui donnait sur le couloir. Le temps qu�Ana�s r�agisse, les menottes claquaient sur ses poignets, deux flics en uniforme la soulevaient de son si�ge.</p><p>��Personne n�est au-dessus des lois. Surtout pas une petite d�fonc�e qui se prend pour une�</p><p>Le commandant n�acheva pas sa phrase. Ana�s venait de lui cracher au visage.</p></section><section><title><p>96</p></title><p>Il se r�veilla avec une violente douleur entre les yeux.</p><p>Ou ce fut la douleur elle-m�me qui le r�veilla.</p><p><emphasis>Sensations</emphasis>. Son nez avait doubl� de volume, occultant son champ de vision. Une poche de souffrance battait sous ses cartilages bris�s, ne demandant qu�� crever en un hurlement. L�h�moglobine avait coagul� au fond de ses fosses nasales et de ses sinus maxillaires � il respirait avec difficult�. Ensuqu� par son propre sang.</p><p>Au c�ur de la nuit, il avait repris connaissance mais n�avait eu la force que d��teindre la lumi�re et de s��crouler, tout habill�, sur le lit. Sommeil noir.</p><p>Avec pr�caution, il se releva, s�y reprenant � plusieurs fois, avec des gestes mal assur�s de convalescent. Il tituba jusqu�� la salle d�eau tout en r�alisant qu�il faisait jour. Quelle heure �tait-il ? Il n�avait plus de montre. Il alluma le n�on au-dessus du lavabo. Plut�t une bonne surprise. Son visage �tait tum�fi� mais sans exc�s. L�ar�te du nez accusait plusieurs entailles cro�t�es de sang � les chocs du lavabo. Une blessure plus longue, plus profonde s��tirait sur le c�t� gauche � la faille par laquelle il avait pu accoucher de l�implant.</p><p>Par r�flexe, il fouilla dans ses poches et le trouva. � l�id�e que ce truc �tait greff� sous sa peau depuis des mois, il faillit d�faillir une nouvelle fois. Il l�observa encore. Aucune faille, aucun relief. Si c��tait une micro-pompe, il ne voyait pas comment elle agissait� Peut-�tre un mat�riau poreux qui laissait filtrer le produit ? Il repla�a la pi�ce � conviction dans son pantalon.</p><p>Il fit couler de l�eau froide sur une serviette, la pla�a sur son nez et retourna sur son lit. Ce simple mouvement provoqua une nouvelle vague de douleur. Il ferma les paupi�res et attendit. Les ondes de souffrance recul�rent, � la mani�re de plis disparaissant peu � peu � la surface d�un lac.</p><p>Malgr� son �tat, sa r�solution �tait intacte. Continuer le combat. Poursuivre l�enqu�te. Pas d�autre choix. Mais comment ? Sans un sou ? Sans alli� ? Recherch� par tous les flics de Paris ? Il balaya ces objections pour se concentrer sur ses nouvelles pistes.</p><p>D�abord rechercher les traces d�un meurtre par �masculation durant l�ann�e 2009 � Paris, survenu sur les quais de la Seine. Aussit�t, il comprit qu�il n�avait aucun moyen, du fond de sa chambre, d�avancer dans cette direction. Il pensa ensuite � creuser du c�t� des mythes grecs comportant une castration. Il renon�a aussi. Il lui aurait fallu trouver un cybercaf�, une biblioth�que ou un Centre de documentation. Il s�imaginait d�j� en bras de chemise � il ne pouvait pas r�cup�rer sa veste � errer dans les rues de Paris�</p><p>L��vidence. Il �tait emmur� vivant dans cette pi�ce tapiss�e de moquette orange. Sans la moindre perspective�</p><p>Lentement, une autre id�e lui vint.</p><p>Les murs de ses fugues �taient poreux. Ils laissaient filtrer des leitmotivs. Sa formation de psychiatre. Le souvenir d�Anne-Marie Straub. Son talent de peintre. Il avait tent� de remonter chaque fili�re. Il n�avait rien obtenu.</p><p>Restait pourtant la peinture. S�il avait �t� peintre dans une autre vie, il avait peut-�tre utilis� les m�mes produits, les m�mes techniques que Narcisse� Il revoyait les lignes serr�es du petit carnet. La composition de ses pigments, les pourcentages de ses m�langes. Seul probl�me, il n�avait plus le document et il ne se souvenait plus de ces donn�es�</p><p>Soudain, il se redressa. Corto lui avait expliqu� que Narcisse, pour fabriquer ses couleurs, utilisait de l�huile de lin clarifi�e � mais pas n�importe laquelle. Une huile industrielle qu�il commandait directement aux distributeurs. Des soci�t�s qui avaient plut�t l�habitude d�assurer des livraisons de plusieurs tonnes.</p><p>Il pouvait commencer par l�. Les fournisseurs d�huile de lin de la capitale. S�il avait �t� peintre � Paris, il avait peut-�tre eu un contact privil�gi� avec un fournisseur de l�industrie chimique ou agro-alimentaire. On se souviendrait d�un peintre qui ne se faisait livrer que quelques bidons d�huile par an.</p><p>Sa chambre comportait un poste fixe. La ligne �tait connect�e. Un r�flexe le fit sourire. Il grima�a aussit�t de douleur. Ses muscles lui faisaient penser � des lambeaux organiques, d�chir�s et expos�s au soleil. Son nez � un trou d�obus, crevant sa propre figure.</p><p>Il appela d�abord l�horloge parlante. 10�h�10 du matin. Puis il attaqua les renseignements t�l�phoniques. Sa nouvelle voix le surprit � nasale, caverneuse, �trang�re. Il dut rappeler plusieurs fois le service pour obtenir, d�partement par d�partement, la liste des distributeurs d�huile de lin en �le-de-France.</p><p>La table de chevet comportait un bloc portant le sigle de l�h�tel, l�Excelsior, et un crayon. Il nota les noms, les villes, les num�ros de t�l�phone. La r�gion parisienne en comptait une douzaine. Les villes �taient diss�min�es autour de la ceinture parisienne : Ivry-sur-Seine, Bobigny, Trappes, Asni�res, Fontenay-sous-Bois�</p><p>Premier coup de fil. Narcisse expliqua qu�il �tait peintre et qu�il souhaitait se fournir directement aupr�s d�un site industriel. Le directeur commercial de la soci�t� Prochimie le dissuada gentiment. Ils fournissaient les producteurs de mastic, de vernis, d�encre industrielle, de linol�um� Rien � voir avec les toiles et les pinceaux. Pour �a, il fallait contacter les sp�cialistes en Beaux-Arts : Old Holland, Sennelier, Talens, Lefranc-Bourgeois�</p><p>Narcisse remercia le gars et raccrocha. Il composa le num�ro de CDC, � Bobigny, sp�cialiste en cires, vernis et r�sines. M�me r�ponse. Kompra, distribuant m�taux et plastiques. Idem� Les noms, les voix se succ�daient. Chaque fois, il r�ussissait � parler au directeur commercial qui lui servait la m�me chanson. Il devait s�orienter vers ceux qui vendaient par litres, et non par tonnes.</p><p>Il en �tait � son septi�me appel, r�alisant la vanit� de sa d�marche et voyant se rapprocher le gouffre des heures � venir, quand son nouvel interlocuteur, de la soci�t� RTEP, sp�cialiste en huiles naturelles, demanda :</p><p>��Arnaud, c�est toi ?</p><p>Narcisse r�agit au quart de tour :</p><p>��C�est moi.</p><p>��Bon Dieu, mais o� t��tais pass� ?</p><p>Il manipula ses parois nasales dans l�espoir de retrouver sa voix d�origine. Tout ce qu�il obtint, c�est un cri de douleur qu�il r�ussit � �touffer.</p><p>��J�ai voyag�, fit-il sourdement.</p><p>��T�as une dr�le de voix. J�ai failli pas te reconna�tre.</p><p>��J�ai la cr�ve.</p><p>���a marche toujours la peinture ?</p><p>��Toujours.</p><p>Narcisse baissa les yeux : sa main libre tremblait. Sa cervelle cr�pitait sur un gril. Miracle ou erreur ? L�homme s�adressait-il vraiment � un autre de ses personnages ?</p><p>��T�appelle pour une commande ?</p><p>��Exactement.</p><p>��Comme d�habitude ?</p><p>��Comme d�habitude.</p><p>��Attends. Je v�rifie dans mes archives.</p><p>Les touches d�un ordinateur claqu�rent.</p><p>��Tu sais que j�ai toujours ta petite toile dans mon bureau ? glissa-t-il pendant sa recherche. J�ai un succ�s d�enfer aupr�s de nos clients. Ils ne veulent pas croire que notre bo�te contribue � ce genre de trucs !</p><p>Il �clata de rire. Narcisse ne r�pondit pas.</p><p>��On te livre o�, toujours � la m�me adresse ?</p><p>��Laquelle tu as gard�e ?</p><p>��188, rue de la Roquette, 75011 ?</p><p>Il y avait un dieu pour les fugitifs.</p><p>��C�est �a, r�pondit-il, tout en notant les coordonn�es. Pour la commande, je te rappelle. Je dois v�rifier exactement mes stocks.</p><p>��Pas de probl�me, Picasso. Il faut qu�on se fasse une bouffe !</p><p>��Sans faute.</p><p>Il raccrocha, sid�r� par la magnificence de l�instant. Il sentait la poussi�re de la moquette lui picoter le visage alors que son nez bris� lui faisait monter encore les larmes aux yeux. Mais la victoire �tait l�. L�huile de lin clarifi�e l�avait men� � un autre lui-m�me. Sans doute m�me le pr�d�cesseur direct de Narcisse�</p></section><section><title><p>97</p></title><p>Le 188, Rue de La Roquette n��tait pas l�adresse d�un immeuble mais d�un village d�anciennes usines r�nov�es en lofts d�artistes, bureaux de soci�t�s de production, ateliers de graphisme. Chaque b�timent s��levait sur deux �tages et d�ployait ses verri�res � lattes verticales avec une sorte d�orgueil lumineux. Les ruelles pav�es se glissaient parmi ces blocs comme des ruisseaux de pierre, lustr�s par le soleil.</p><p>Narcisse n��prouvait aucune familiarit� mais il ressentait la chaleur du site, le r�confort d�un monde � part, � la fois artisanal et familial.</p><p>��Nono ?</p><p>Il mit plusieurs secondes � saisir qu�on s�adressait � lui. Nono pour Arnaud� � vingt m�tres, deux jeunes femmes fumaient sur le seuil d�un b�timent. La pause cigarette.</p><p>��Comment �a va ? �a fait longtemps qu�on t�a pas vu !</p><p>Narcisse s�effor�a de sourire sans s�approcher. Il �tait en bras de chemise. Son nez tum�fi� noircissait � vue d��il. Les filles glouss�rent.</p><p>��Tu nous embrasses plus ?</p><p>��J�ai la cr�ve.</p><p>��O� t��tais ?</p><p>��En voyage, fit-il en montant la voix. Des expos.</p><p>��T�as pas une super mine ! On t�a connu plus en forme !</p><p>Elles rirent encore, se poussant du coude. Il sentait chez ces jeunes femmes une excitation souterraine, une complicit� moqueuse. Il se demanda s�il n�avait pas couch� avec l�une ou l�autre. Ou avec les deux.</p><p>��Tu peux nous remercier. On a arros� tes plantes !</p><p>��J�ai vu �a, dit-il pour donner le change. Merci !</p><p>Il s�enfon�a dans la premi�re ruelle qui s�ouvrait � lui, en esp�rant que c��tait la bonne. Les filles ne firent aucune r�flexion. Il �tait donc tomb� juste. Cet accueil �tait inesp�r�. Il �tait bien Arnaud. Mais en admettant que ce personnage ait directement pr�c�d� Narcisse, cela faisait au moins cinq mois qu�il l�avait quitt�</p><p>Il ne s�attarda pas � ces consid�rations. Son cerveau �tait encore sous le coup d�une autre nouvelle. En marchant jusqu�� la rue de la Roquette, il s��tait arr�t� devant un kiosque et avait feuillet� les quotidiens, consultant la � une � et les pages des faits divers. Trop t�t pour qu�on �voque sa fuite de l�H�tel-Dieu. On parlait seulement de la fusillade de la rue de Montalembert.</p><p>Mais d�autres titres le frapp�rent.</p><p>Une catastrophe qu�il aurait d� pr�voir, � mille kilom�tres de l�.</p><cite><subtitle>� NOUVELLE BAVURE PSYCHIATRIQUE�</subtitle></cite><cite><subtitle>NOUVEAU DRAME EN HP DANS LA R�GION DE NICE�</subtitle></cite><cite><subtitle>UN FORCEN� TUE UN PSYCHIATRE ET DEUX INFIRMIERS ��</subtitle></cite><p>Les gendarmes de Carros avaient d�couvert la veille, aux environs de 9 heures, les cadavres de Jean-Pierre Corto et de deux infirmiers dans le bureau du psychiatre. Selon les premiers r�sultats de l�enqu�te, le m�decin avait �t� longuement tortur�.</p><p>��Vous l�achetez ou quoi ?</p><p>Narcisse n�avait pas r�pondu au kiosquier. Il avait pris la fuite. Il �tait le maudit. Il �tait <emphasis>Le Cri</emphasis> d�Edvard Munch. Comment avait-il pu penser que les tueurs se contenteraient de � passer � � la Villa Corto ? <emphasis>Le m�decin avait �t� longuement tortur�</emphasis>. Cette seule id�e lui tordait l�estomac, lui crevait le c�ur. La culpabilit� lui remontait dans la gorge sous forme d�une bile acide. Partout o� il passait, la destruction et la violence se d�ployaient. Il �tait un Blitzkrieg � �chelle humaine.</p><p>Mais aussi, comme toujours, l�instinct de survie murmurait sous l�horreur. Pas une phrase n��voquait la pr�sence de Narcisse � la Villa Corto ces deux derniers jours. Il revoyait les artistes pensionnaires de l�institut : aucune chance que leur t�moignage fasse avancer l�enqu�te. D�ailleurs, ce qu�il avait lu laissait entendre que les gendarmes s�orientaient vers une crise de folie intra-muros : on allait donc chercher le suspect parmi les peintres de la villa. Narcisse souhaitait bonne chance aux enqu�teurs.</p><p>Il lisait � la sauvette les noms sur les bo�tes aux lettres des ateliers. Pas l�ombre d�un � Arnaud �. L�art�re s�achevait par une fa�ade en verre, � moiti� dissimul�e par des bambous, des lauriers, des tro�nes. Les plantes de Nono ? Il plongea parmi les feuillages et trouva la bo�te aux lettres. Une �tiquette indiquait : <strong>ARNAUD CHAPLAIN</strong>.</p><p>Du courrier s�entassait dans la bo�te. Il jeta un rapide coup d��il � la liasse : les lettres �taient toutes adress�es � Arnaud Chaplain. Des enveloppes administratives, des courriers bancaires, des publicit�s, des offres d�abonnements, des promotions envoy�es par des soci�t�s de marketing. Rien de personnel.</p><p>Il souleva les pots de terre l�un apr�s l�autre, en qu�te d�une cl� cach�e. Il n��tait plus � un coup de chance pr�s. Il ne trouva rien. � d�faut de coup de chance, restait le coup de poing. Dissimul� derri�re les bambous, il frappa avec violence la latte de verre la plus proche du ch�ssis de la porte. Au troisi�me essai, la vitre claqua puis s�effondra � l�int�rieur de l�atelier.</p><p>Narcisse passa son bras, ouvrit le verrou, actionna la poign�e.</p><p>Il p�n�tra dans le loft, buta sur une nouvelle pile de courrier au sol, et referma la porte avec soin.</p><p>Des rideaux de tissu �taient tir�s le long des vitres. Il �tait � l�abri de tous les regards. Il fit volte-face et respira avec �motion l�air charg� de poussi�re.</p><p>Il �tait chez lui.</p></section><section><title><p>98</p></title><p>C��tait une grande pi�ce d�un seul tenant, couvrant plus de cent m�tres carr�s. Une structure en m�tal rivet� soutenait une haute verri�re. Le sol �tait en b�ton peint gris. � gauche et � droite, des structures ma�onn�es en briques cadraient l�espace. Celle de gauche supportait un timbre d�office en pierre et des plaques �lectriques, assorties d�un r�frig�rateur et d�un lave-vaisselle. Celle de droite �grenait d�innombrables tubes de couleurs, palettes, produits chimiques, bacs aux teintes dess�ch�es et aux cro�tes p�trifi�es, cadres, toiles roul�es�</p><p>Un d�tail attira l�attention de Narcisse. Au fond du loft, sous une mezzanine, une table d�architecte inclin�e s�appuyait sur une autre verri�re, dont la vue �tait dissimul�e par des bambous. Il s�approcha. Des dessins publicitaires, des � roughs � �taient encore visibles, au feutre ou au fusain. Certains �taient m�me encadr�s et fix�s au mur, au-dessus de la table.</p><p>Chaplain n��tait donc pas peintre � plein temps. Il �tait aussi illustrateur et directeur artistique dans la pub. D�ailleurs, il n�y avait pas ici la moindre toile, la moindre esquisse qui aurait pu lui r�v�ler quel genre de tableaux il peignait. Quant aux esquisses publicitaires, elles ne portaient ni logo, ni nom de marque. Impossible de deviner pour qui bossait Chaplain le � DA �. Une seule certitude : il travaillait � la maison � en free-lance.</p><p>Il revint au centre de la pi�ce. Des lampes new-yorkaises, coupoles en aluminium bross�, surplombaient l�espace. Des tapis aux motifs abstraits �gayaient le sol. Des meubles de bois verni, sans ornement, tendaient leurs lignes �pur�es dans les coins. On �tait loin de Janusz le clodo ou de Narcisse le peintre fou. Avec quel fric Chaplain s��tait-il pay� tout �a ? Son boulot de publicitaire suffisait-il � honorer ces factures ? Vendait-il des toiles aussi ch�res que celles de Narcisse ?</p><p>D�autres questions, <emphasis>en rafales</emphasis>.</p><p>Combien de temps Narcisse avait-il �t� Chaplain ? Depuis quand louait-il ce loft ? Qui avait pay� durant ses mois d�absence ? Il revint vers la porte o� il avait pos� le courrier accumul�. � travers les fen�tres des enveloppes, il devinait les envois administratifs, les demandes de cotisation, les lettres de rappel, les r�capitulatifs de factures. Compagnies d�assurances. Banque. Abonnements t�l�phoniques� Avant d�ouvrir ces plis, il se d�cida pour un tour du propri�taire.</p><p>Il commen�a par la cuisine. Un comptoir de bois peint, des rangements chrom�s, des robots dernier cri. Tout �tait impeccable, quoique voil� de poussi�re. Chaplain �tait du genre maniaque. Avait-il une femme de m�nage ? Avait-elle les cl�s du loft ? Il �tait s�r que non. Il ouvrit le r�frig�rateur et d�couvrit des restes de nourriture, largement pourris, malgr� l�effet du froid. Comme tout voyageur sans bagage, il �tait parti sans savoir qu�il ne reviendrait pas.</p><p>Il fouilla le tiroir du cong�lateur. Dans des sacs craquants de cristaux, des dimsums, des haricots verts, des pommes de terre saut�es� La simple vue de ces aliments p�trifi�s fit gargouiller son estomac. Il sortit les dimsums de leur conditionnement, les fourra directement dans le micro-ondes. Par r�flexe, il ouvrit d�autres placards, trouva de la sauce soja, de la sauce Chili. En quelques minutes, il avait d�vor� toutes les bouch�es vapeur, tourn�es et retourn�es dans les sauces vers�es dans des tasses � caf�.</p><p>Une fois repu, sa premi�re envie fut de vomir � il avait mang� trop vite. Il se retint. Il avait besoin de forces, d��nergie : la partie continuait. Il pla�a l�assiette vide et les tasses dans l��vier de terre. Il reprenait les vieux m�canismes du c�libataire.</p><p>Il contourna la cuisine et attrapa l�escalier en fer. La rampe �tait constitu�e par des c�bles d�acier qui rappelaient des fili�res de voilier � � moins que cela ne soit <emphasis>vraiment</emphasis> des fili�res r�cup�r�es.</p><p>La passion pour la voile se confirma au premier �tage. Des photos noir et blanc de voiliers anciens �taient suspendues aux murs. Des maquettes, avec coques de bois verni, ponctuaient le bord de la mezzanine. Pour le reste, un grand lit avec des draps noirs et une couette orange faisaient face � un �cran g�ant. � droite, des portes de bois brun, c�rus�, abritaient des rangements.</p><p>Narcisse les inspecta. Chemises de lin. Jeans et pantalons de toile. Costumes de marque� Les chaussures �taient au diapason. Boots Weston, mocassins Prada, � loafer � Tod�s� Chaplain �tait un dandy moderne, � l��l�gance ostentatoire.</p><p>Il passa dans la salle de bains, situ�e derri�re une paroi de verre feuillet�. Les murs, tapiss�s de zinc sombre, donnaient l�impression de p�n�trer dans une citerne, pure et fra�che. Au-dessus du double lavabo des mitigeurs � chutes d�eau � rempla�aient les robinets traditionnels. � chaque pas, Narcisse se posait la m�me question : d�o� provenait le fric qui avait pay� tout �a ?</p><p>Il se d�cida pour une douche presque froide. Dix minutes sous les rais cr�pitants le lav�rent du sang, de la violence, de la peur des derni�res vingt-quatre heures. Il sortit de l� avec un �trange sentiment de force et d�innocence retrouv�es. Il chercha parmi les produits de soin de quoi d�sinfecter ses plaies. Il ne trouva que du parfum, <emphasis>Eau d�Orange Verte</emphasis> d�Herm�s. Il en aspergea ses plaies, fixa sur son nez plusieurs pansements puis se choisit une tenue <emphasis>casual</emphasis> � la Chaplain. Pantalon de jogging Calvin Klein, tee-shirt et veste de molleton � capuche Emporio Armani.</p><p>Il commen�ait � savourer l�environnement familier de l�artiste quand il aper�ut, au pied du lit, le r�pondeur d�une ligne fixe. Il s�assit sur la couette et observa la machine. La m�moire �tait satur�e. Chaplain avait donc des amis qui s��taient inqui�t�s de son absence. Il appuya sur la touche lecture, sans se soucier de laisser ses empreintes � elles �taient partout, et depuis longtemps.</p><p>Il s�attendait � des appels inquiets, des voix angoiss�es. Il eut droit � un gloussement de jeune femme :</p><p>��Bah Nono, qu�est-ce que tu fous ? Tu boudes ou quoi ? C�est Audrey qui m�a donn� ton fixe. Rappelle-moi !</p><p>Le rire, la voix lui rappel�rent les minauderies des deux fumeuses du premier atelier. Narcisse regarda l��cran. L�appel datait du 22�septembre. Le deuxi�me appel �tait un miaulement, ou presque. Il datait du 19�septembre.</p><p>��T�es pas l�, b�b� ? chuchota une voix de satin. C�est Charlene. On n�a pas fini, tous les deux�</p><p>Le troisi�me message �tait du m�me tissu, dat� du 13�septembre :</p><p>��Nono ? J�suis avec une copine, l�, on s�demandait si on pouvait passer te voir� Rappelle-nous !</p><p>�clats de rire. Baisers claquants. Les messages continuaient ainsi � rebours, toujours sur le m�me registre. Pas une seule fois, une voix d�homme ne retentit. Pas une seule fois, un appel ordinaire, c�est-�-dire neutre ou calme, encore moins inquiet.</p><p>Il consid�ra encore le d�cor qui l�entourait. Les voiliers. Les fringues de marque. La couette orange, les draps noirs. La salle de bains design. Il r�visa son jugement. Il n��tait pas dans un atelier d�artiste mais dans un pi�ge � filles. Il n��tait pas chez un peintre solitaire, tortur�, � la Narcisse. Nono �tait un s�ducteur, un chasseur. Il semblait avoir r�ussi, par une combine quelconque, � gagner beaucoup d�argent. Il passait le reste de sa vie � le d�penser avec des partenaires consentantes. On �tait loin de l�homme en qu�te de son pass�.</p><p>Soudain, une voix s�rieuse et gla�ante jaillit de la machine :</p><p>��Arnaud, c�est moi. Rendez-vous � la maison. �a commence � craindre. Je flippe.</p><p>Tonalit�. Narcisse regarda la date. 29�ao�t. L�heure. 20�h�20. Encore une femme, mais la voix n�avait rien � voir avec les roucoulements pr�c�dents. Il ne s�agissait plus de � Nono � mais de � Arnaud �. L�ordre ne sonnait plus comme une promesse sexuelle mais comme un appel au secours.</p><p>C��tait le dernier appel enregistr�. Donc, chronologiquement, le premier. 29�ao�t. Corto avait dit : � On t�a r�cup�r� � la fin du mois d�ao�t, aux abords de la sortie 42 de l�autoroute A8. La sortie Cannes-Mougins� �</p><p>Il se repassa plusieurs fois le message. C��taient ces mots qui l�avaient fait sortir pour la derni�re fois de chez lui. Il n��tait plus jamais revenu dans son loft. Les appels suivants avaient retenti dans le vide. Nono �tait mort en rejoignant cette femme. Sur la route de Cannes, il �tait devenu Narcisse�</p><p>La femme habitait-elle Cannes ? Ou l�avait-il vue � Paris avant de fuir vers la C�te d�Azur ? Avait-il subi une crise <emphasis>avant</emphasis> de la rejoindre ? Non. S�il avait manqu� son rendez-vous, elle l�aurait rappel� sur ce r�pondeur. Il l�avait donc vue et leur rencontre s��tait sold�e par une s�paration d�finitive.</p><p>� moins qu�il ne soit arriv� trop tard�</p><p>Il scruta l��cran num�rique. Le num�ro �tait prot�g�. Une autre question le taraudait. Son r�seau de connaissances �tait impressionnant. D�o� sortait-il ces conqu�tes ? Quel �tait son territoire de chasse ?</p><p>Toujours assis sur le lit, il aper�ut, sous une verri�re mansard�e, un petit bureau de bois verni, style notaire d�but du XX<sup>e</sup>, qui supportait un MacBook. D�un coup, il sut qu�il avait trouv� <emphasis>l�arme du crime</emphasis>. Nono chassait sur Internet.</p><p>Il s�installa devant l��cran et, tandis qu�il allumait l�ordinateur de la main gauche, il tira une lourde tenture sur la verri�re afin de se prot�ger de la lumi�re. D�instinct, il sut qu�il avait fait mille fois ce geste.</p><p>Le Mac se mit � ronronner et lui demanda un mot de passe. Sans h�siter, Narcisse tapa <strong>NONO</strong>. Le programme lui r�pondit que le password exigeait un minimum de six signes. Il frappa <strong>NONONO</strong>, pensant au m�me instant aux paroles d�une vieille chanson de Lou Reed : � <emphasis>And I said no, no, no / oh Lady Day</emphasis>� � La session s�ouvrit. Il cliqua sur Safari et consulta l�historique de ses derni�res connexions.</p><p>D�un coup, il plongea dans un autre monde. L�univers du web 2.0, celui des r�seaux sociaux, des sites de rencontres, des labyrinthes virtuels. Durant les derni�res semaines de son existence, Nono avait surf� � tout-va, multipliant les contacts, les tchats, les messages� Les logos d�filaient. Facebook, Twitter, Zoominfos, 123people, Meetic, Badoo ou Match.com�</p><p>Nono cherchait et s�exposait � la fois, chasseur et proie volontaire. D�apr�s les horaires de consultation, il passait ses nuits � converser sur le Net, adoptant un ton rigolard, s�rieux, amical ou lubrique selon ses interlocutrices.</p><p>Narcisse se dit que, derri�re cette qu�te compulsive, Chaplain cherchait peut-�tre quelque chose, ou quelqu�un, <emphasis>pr�cis�ment</emphasis>. Il nota les noms des diff�rents sites consult�s et fila sur leur page d�accueil. Nono sollicitait autant les r�seaux d�di�s aux rencontres s�rieuses que les adresses � caract�re purement sexuel, du type : � Tu cliques, tu niques. � Narcisse d�couvrait m�me des syst�mes dont il n�avait jamais entendu parler. Comme celui qui vous alertait sur votre t�l�phone portable quand la � femme de votre vie � passait � moins de quinze m�tres de vous, ou celui qui vous permettait d�identifier dans l�instant l�immatriculation d�une voiture conduite par une beaut� sur laquelle vous veniez de flasher.</p><p>Il revint aux messages envoy�s ou re�us par Nono, tous sites confondus. Il avait du mal � suivre. Les tchats, les messages �taient bourr�s de fautes d�orthographe ou d�abr�viations dont il devinait � peine la signification : � dsl � pour � d�sol� �, � mdr � pour � mort de rire �� La lecture �tait encore opacifi�e par des smileys qui jaillissaient sans rime ni raison. Toute cette litt�rature impliquait une fi�vre, une excitation, mais aussi une solitude qui accablait Narcisse. Il n��tait pas s�r de vouloir remonter de telles traces.</p><p>Pourtant, il fit une d�couverte. � l��vidence, un site int�ressait Nono plus que les autres. Sasha.com, organisateur de speed-datings, ces soir�es o� des c�libataires se rencontrent en s�rie, disposant seulement de quelques minutes pour se s�duire. L�accroche du site �tait claire : � Sept minutes pour changer de vie. �</p><p>Le site proposait un forum o� on pouvait se pr�senter et esquisser des premiers dialogues avant d�effectuer les vraies rencontres dans un lieu public � les tchateurs parlaient de � dates � dans la � real life �.</p><p>Sans h�siter, Narcisse se connecta.</p><p>� l�instant o� il �crivit les premiers mots, il sut qu�il r�int�grait son identit� pr�c�dente :</p><p>��C�est Nono,-). Je suis de retour !</p></section></section><section><title><p>IV</p><p>NONO</p></title><section><title><p>99</p></title><p>��Chatelet. T�as de la visite.</p><p>Ana�s ne r�agit pas. Elle �tait allong�e sur son lit, prostr�e, � observer son num�ro d��crou, seule dans sa cellule de 9�m<sup>2</sup>. Cette solitude �tait un luxe, m�me si elle n�avait rien demand�. Son lit, la table et le si�ge �taient mobiles. Un autre luxe : elle n�avait pas �t� transf�r�e en Quartier de Haute S�curit� o� tout est riv� au sol.</p><p>Ses seules distractions avaient �t�, la veille, un voyage en fourgon cellulaire, un entretien avec l�assistante sociale, puis avec la chef de d�tention qui lui avait expliqu� le r�glement int�rieur. Elle avait eu droit aussi � une mise � nu, une visite m�dicale, assortie d�un pr�l�vement vaginal. Rien � signaler. Sauf que la toubib avait r�dig� une note � propos de ses bras mutil�s.</p><p>��Ho, t�entends quand on te parle ?</p><p>Ana�s s�arracha de son lit gigogne � elle avait pris celui du haut. Engourdie de froid, elle regarda sa montre � on la lui avait laiss�e. Encore une faveur. � peine 9 heures du matin. Il lui semblait que son cerveau �tait coul� dans du b�ton, celui qui composait les gigantesques blocs en polygone de Fleury-M�rogis.</p><p>Docilement, elle suivit la matonne. Chaque segment �tait marqu� par une porte verrouill�e. Sous les lumi�res bris�es, elle contemplait distraitement les murs, les sols, les plafonds. � la MAF, la Maison d�arr�t des femmes, tout �tait gris, beige, atone. Une forte odeur de d�tergent couvrait tout.</p><p>Nouveau d�clic.</p><p>Nouvelle porte.</p><p>� cette heure, son visiteur ne pouvait �tre qu�un flic ou un avocat.</p><p><emphasis>De l�officiel</emphasis>.</p><p>Nouveau couloir.</p><p>Nouvelle serrure.</p><p>Portes closes, brouhaha des t�l�visions, effluves �cres de la vie confin�e. Certaines d�tenues �taient d�j� en salles de travail. D�autres d�ambulaient en toute libert頗 privil�ge de la MAF. Des gardiennes en blouse blanche poussaient des landaus en direction de la cr�che. En France, les femmes qui accouchent en prison peuvent garder aupr�s d�elles leur enfant jusqu�� l��ge de 18 mois.</p><p>Commande �lectronique. Portique de d�tection. Pr�sentation du num�ro d��crou. Ana�s se retrouva dans un couloir ponctu� de bureaux vitr�s, prot�g�s par des grilles. Chaque pi�ce comportait une table et deux chaises. Les portes �taient en verre feuillet�.</p><p>Derri�re l�une des vitres, Ana�s aper�ut son visiteur.</p><p>Solinas, avec ses lunettes en visi�re sur son cr�ne chauve.</p><p>��Vous manquez pas d�air, fit-elle lorsqu�elle fut devant lui.</p><p>La porte claqua dans son dos. Solinas ouvrit un cartable � ses pieds.</p><p>��On peut se tutoyer.</p><p>��Qu�est-ce que tu veux, encul� ?</p><p>Sourire. Solinas pla�a un dossier � couverture verte sur la table :</p><p>��Je reconnais l� la qualit� de nos relations. Assieds-toi.</p><p>��J�attends ta r�ponse.</p><p>Il plaqua sa paume sur le dossier :</p><p>��La voil�.</p><p>Ana�s attrapa une chaise et s�installa :</p><p>��C�est quoi ?</p><p>��Le client que tu recherches. Un clochard �mascul�, d�couvert le 3�septembre 2009, sous le pont d�I�na, c�t� rive Gauche.</p><p>Tout lui revint. Les dessins de Narcisse. Le visage dissym�trique. La hache de silex. Le corps mutil�. Elle ne connaissait pas bien Paris mais elle n��tait pas tomb�e loin en identifiant le pont.</p><p>��Pourquoi m�apporter �a ?</p><p>Il tourna le dossier et le poussa vers elle :</p><p>��Jette un �il.</p><p>Elle ouvrit la chemise cartonn�e. Une proc�dure compl�te. Photos, plans, rapport d�autopsie, actes d�enqu�te� Elle feuilleta d�abord la liasse de photos couleurs, format cartes postales. L�homme �tait nu, allong� sous la vo�te obscure du pont, l�entrejambe noir�tre. Le corps paraissait d�mesur�ment long. La blancheur de la peau, par contraste avec le sol crasseux, semblait luminescente. Elle se demanda si cette p�leur �tait le signe qu�on lui avait vol� du sang. Son visage �tait invisible, coinc� sous des gravats, dans l�angle de l�arche.</p><p>��Vous l�avez identifi� ? demanda-t-elle d�une voix � peine audible.</p><p>��Hugues Fernet, 34 ans. Bien connu de nos services. Il avait particip� aux manifestations des Enfants de Don Quichotte, en 2007 et 2008. Une grande gueule. Non seulement il en foutait pas une mais il militait pour ses droits de feignasse.</p><p>Ana�s ne releva pas la provocation. Le flic n�attendait que �a.</p><p>��L�enqu�te ?</p><p>��Rien. Aucun indice, aucun t�moin. C�est la Fluv� qui l�a rep�r�, � l�aube. On a eu le temps de l�embarquer avant que les touristes ne pointent leur nez sur les bateaux-mouches.</p><p>Gros plans de la plaie. Le bas-ventre �tait grossi�rement mutil�. On avait utilis� un outil barbare. La hache que Narcisse avait dessin�e � la plume. L�arme jouait forc�ment un r�le dans le rituel du crime. Sans doute l��vocation d�un fait mythologique.</p><p>Elle revit aussi la seconde illustration � quand le tueur au visage d�form� lan�ait les organes g�nitaux dans la Seine. Un geste qui poss�dait une port�e symbolique. Comment Narcisse connaissait-il ces d�tails ? �tait-il le tueur ?</p><p>��Qui a �t� saisi ? La Crim ?</p><p>��Pour un SDF ? Tu r�ves. La 3<sup>e</sup> DPJ s�est charg�e de l�affaire.</p><p>��Qu�est-ce qu�ils ont trouv� ?</p><p>��Que dalle, je te dis. Les PV sont l�. Porte-�-porte, fouilles, analyses, quelques auditions de clodos pour la forme et basta. R�glement de comptes entre loqueteux. Affaire class�e.</p><p>��La mutilation n�a pas �veill� d�autres soup�ons ?</p><p>��Les SDF sont capables de tout. Pas de quoi s�affoler.</p><p>��� l�int�rieur du corps, il manquait du sang ?</p><p>��La plaie a pas mal coul�.</p><p>��Non. Je parle d�une extraction volontaire d�un litre ou plus.</p><p>��Jamais entendu parler de �a.</p><p>Ana�s feuilletait les documents. Dans un coin de la chemise, elle aper�ut le nom du juge, Pierre Vollatrey. Elle songea aux deux autres meurtres. Icare et sa magistrate � Marseille, Pascale Andreu. Le Minotaure et son juge � Bordeaux, Philippe Le Gall. Ce n��tait plus une affaire mais une association de magistrats.</p><p>��Et maintenant ? Vous allez rouvrir l�enqu�te ?</p><p>��Va d�abord falloir convaincre le parquet. Ils doivent retrouver leurs petits dans ce merdier. Il faudrait pouvoir leur d�montrer que ce meurtre cadre dans la s�rie Icare et Minotaure.</p><p>��Ce qui signifie trouver la l�gende � laquelle l�assassinat fait r�f�rence.</p><p>��Exactement. Pour l�instant, deux illustrations, �a fait un peu court pour r�amorcer la machine.</p><p>Ana�s comprit le message implicite :</p><p>��Tu comptes sur moi pour identifier ce mythe ?</p><p>��Je me disais qu�ici, t�avais pas mal de temps. (Il planta ses yeux dans ceux d�Ana�s.) C�est pas parce qu�on t�a boucl�e que j�accepte pas ta proposition.</p><p>��Ma proposition ?</p><p>��Travailler ensemble.</p><p>��Ici ?</p><p>��Le terrain, c�est r�p� pour toi, ma belle. Mais pour la gamberge, ta position est id�ale.</p><p>Ana�s devina qu�elle avait une carte � jouer :</p><p>��O� en est mon dossier ?</p><p>��Le juge va te convoquer.</p><p>Elle se pencha d�un coup au-dessus de la table. Solinas recula : il n�avait pas oubli� le crachat de la veille.</p><p>��Fais-moi sortir de l�, souffla-t-elle.</p><p>��Trouve-moi le mythe.</p><p>La messe �tait dite. Les monnaies d��change claires.</p><p>��Pour l�instant, qui est sur le coup ?</p><p>��L�OCLCO. C�est-�-dire moi. L�affaire qui nous int�resse est une fusillade rue de Montalembert.</p><p>Elle attrapa plusieurs photos :</p><p>��Et �a ?</p><p>Solinas sourit :</p><p>��Si on met en �vidence un lien entre les trois meurtres, il sera toujours temps d�alerter la Crim. Mais peut-�tre qu�on aura d�j� rep�r� le tueur. � l�id�e de les prendre de vitesse, j�ai le gourdin, ma belle. Le vrai probl�me, c�est la Brigade des fugitifs qui va se mettre sur le coup de Janusz.</p><p>Solinas prenait ses d�sirs pour des r�alit�s. Dans tous les cas, l�affaire lui �chapperait. Ce qu�il esp�rait, c��tait un coup d��clat. Et pour cela, il avait besoin d�elle. Non pas pour faire quelques recherches sur l�Antiquit� grecque mais pour analyser chaque �l�ment, recoller les fragments, poursuivre l�enqu�te qu�elle avait commenc�e � Bordeaux.</p><p>Elle baissa les yeux sur les clich�s. Un d�tail lui sauta au visage :</p><p>��Ce type �tait tr�s grand, non ?</p><p>��2,15 m�tres environ. Y devait avoir une bite comme un sabre. Un monstre. Ce qui exclut le crime crapuleux pour lui braquer ses fringues. � moins de vouloir se coudre une tente.</p><p>��On a retrouv� des traces d�h�ro�ne dans ses veines ?</p><p>��On peut rien te cacher.</p><p>��Un junk ?</p><p>��Plut�t un alcoolo.</p><p>Il n�y avait plus aucun doute. Un troisi�me sur la liste de l�assassin de l�Olympe. Et une supposition qui gagnait encore un point. Le pouvoir de persuasion du tueur � il avait convaincu le g�ant de se faire un shoot fatal. Par association, elle se souvint que Philippe Duruy avait parl� d�un homme voil�, d�un l�preux. La gueule de travers du dessin revint cingler sa m�moire. Plut�t un ornement ethnique qu�un masque de trag�die grecque.</p><p>Elle ferma la chemise, sentant encore et toujours une coh�rence confuse derri�re tout �a sans pouvoir mettre le doigt dessus.</p><p>���a marche, dit-elle. Je te rappelle ce soir.</p><p>Solinas souleva sa masse et saisit son cartable :</p><p>��Tu verras le juge demain.</p></section><section><title><p>100</p></title><p>Il se r�veilla sur la couette orange. Il portait encore son pantalon de jogging et sa veste � capuche. Il se sentait bien. � l�abri. Prot�g� par cet atelier qu�il ne connaissait pas mais qui le connaissait bien. Il ouvrit les yeux et observa, au-dessus de sa t�te, l�armature rivet�e. Il songea � la tour Eiffel. Il songea � des bouquins de Zola dont il avait oubli� les titres, o� des hommes vivaient, dormaient et travaillaient dans des ateliers de ce genre. Pour quelques jours, il allait �tre un de ces hommes.</p><p>Il se redressa parmi des feuilles manuscrites �parses. Tout lui revint. Ses notes nocturnes. Internet toute la nuit : Sasha.com et les autres sites de rencontres. Les derni�res connexions de Chaplain. Les noms � que des pseudos � et des croisements. Il n�avait rien obtenu. Il avait ensuite cherch� dans le loft un agenda, un carnet d�adresses mais n�avait rien trouv� non plus. Il s��tait endormi aux environs de 4 heures du matin.</p><p>Au fil de ses tchats, sa conviction s��tait renforc�e. Nono n��tait pas un dragueur, un obs�d� du sexe ou un solitaire en peine. Il menait une enqu�te. Toujours la mal�diction du voyageur sans bagage. Pour une raison qu�il ne pouvait encore imaginer, son personnage s��tait orient� sur le <emphasis>matchmaking</emphasis>. Une hypoth�se : � travers le labyrinthe de la toile, il cherchait une femme.</p><p>Mais impossible de dire laquelle. Toute la nuit, il avait vu d�filer des pseudos. Nora33, Tinette, Betty14, Catwoman, Sissi, Stef, Anna, Barbie, Aphrodite, Nico6, Finou, Kenny� Il avait relu les dialogues ineptes, les provocations sexuelles, les paroles douces, de l�amour dans tous ses �tats, du d�sir le plus brut aux espoirs les plus �vanescents.</p><p>L�ensemble lui avait laiss� un sentiment ambigu. Nono donnait l�impression d�une grande gueule qui ne passait jamais � l�acte. Syst�matiquement, apr�s un premier rendez-vous, les interlocutrices le relan�aient sans qu�il daigne r�pondre. Chaplain n��tait m�me pas s�r qu�il se soit d�plac�. Seule exception : Sasha.com, le site de speed-dating. Chaque soir, ou presque, Nono se rendait aux soir�es Sasha. Des bars. Des restaurants. Des bo�tes. Il pouvait suivre le p�riple du chasseur gr�ce aux messages qui donnaient l�adresse de rencontre aux � s�lectionn�s �. Le probl�me �tait qu�il ne poss�dait aucune trace de ce qui s��tait pass� dans la � real life �.</p><p>Restaient les appels sur son r�pondeur. Il pouvait rappeler ces femmes, les voir, les interroger. Peut-�tre d�couvrirait-il, � travers leurs t�moignages, la nature de sa propre qu�te. Mais il ne tenait pas � renouer avec ces rencontres d�un soir.</p><p>Une seule femme l�int�ressait, celle du 29�ao�t.</p><p><emphasis>Arnaud, c�est moi. Rendez-vous � la maison�</emphasis></p><p>Il devait repartir � z�ro. Se rendre aux soir�es Sasha.com. Suivre, encore une fois, le sillage de son ombre. D�couvrir ce que son double avait cherch�, et chercher � son tour�</p><p>Cette nuit, il avait laiss� des messages sur le forum. Il consulta sa bo�te aux lettres. Il �tait retenu pour la � date � du soir m�me, au Pitcairn, un bar situ� dans le Marais. Il n��tait pas certain que beaucoup de candidats sachent ce qu��tait � Pitcairn � mais lui le savait : l��le du Pacifique o� les r�volt�s du <emphasis>Bounty</emphasis> s��taient install�s. Encore aujourd�hui, une colonie s�y r�clamait de ces illustres anc�tres. Il imaginait d�j� l�atmosph�re insulaire et tropicale du lieu�</p><p>Salle de bains. L��tat de son nez s�am�liorait. La tum�faction se r�sorbait. Les blessures cicatrisaient. Mais il n�avait pas la t�te id�ale pour une soir�e drague. Au moins, cette qu�te serait plus glamour que ses deux derni�res vir�es au fond de lui-m�me. Apr�s les clochards et les peintres fous, il allait s�immerger parmi les femmes c�libataires.</p><p>Il tentait de plaisanter, de prendre les choses � la l�g�re, mais ce qui lui revenait maintenant, c��tait l�assassinat de Jean-Pierre Corto, les coups de feu rue de Montalembert, les chocs de l��vier contre son visage�</p><p>Il descendit et se pr�para un caf�. 10 heures du matin. Tasse � la main, il ramassa le courrier qu�il avait laiss� sur le comptoir de la cuisine et s�installa dans le canap� du salon. Il �carta les mailings, offres d�abonnement et autres publicit�s, pour ouvrir les plis administratifs. Son absence avait provoqu� moins de remous qu�on aurait pu imaginer. La banque lui envoyait ses relev�s. Le syndic immobilier le relan�ait pour le paiement de son loyer � 2�200 euros par mois � sans �tre v�ritablement mena�ant. Un contrat d�assurance �tait en souffrance. Pour le reste, tout �tait directement pr�lev� sur son compte largement cr�diteur.</p><p>Son dernier relev� de banque affichait un cr�dit de 23�000 euros. La somme �tait spectaculaire. Il fouilla dans l�atelier et trouva ses relev�s ant�rieurs. Il avait ouvert son compte � la HSBC en mai dernier. Depuis, son cr�dit tournait toujours de ces chiffres. Pourtant, Chaplain ne recevait aucun virement, ne d�posait aucun ch�que. D�o� provenait ce fric ? � l��vidence, il versait lui-m�me des sommes de cash � son agence. 2�000 euros. 3�000 euros. 1�700 euros. 4�200 euros� Quel que soit son boulot, il se faisait payer au black.</p><p>Un bref instant, il se dit qu�il �tait gigolo. Mais le ton des messages, la nature des �changes avec ses partenaires ne trahissaient pas des relations tarif�es. Une chose �tait s�re : il n��tait ni dessinateur publicitaire, ni m�me peintre. Sa table � dessin, son atelier : tout �a sentait le d�cor, comme les cartons que Freire avait entrepos�s dans son pavillon. Qui �tait-il vraiment ? Comment gagnait-il sa vie ?</p><p>Un d�tail lui revint � l�esprit. La conversation avec le directeur commercial de la soci�t� RTEP. Il commandait r�guli�rement des litres d�huile de lin clarifi�e. Simple mise en sc�ne ou utilisait-il <emphasis>vraiment</emphasis> ce produit ? Chaplain avait besoin de ces stocks pour se livrer � une autre activit�. Myst�rieuse. Lucrative. Chimique. Fabriquait-il de la drogue dans une cave ?</p><p>Cette activit� pay�e en cash, quelle qu�elle soit, lui laissait esp�rer que de l�argent liquide �tait planqu� quelque part dans le loft. Il monta d�abord sur la mezzanine � on cache ce qui est pr�cieux au c�ur de son intimit�, au plus pr�s de soi. Il d�pla�a les cadres, en qu�te d�un coffre. Souleva le lit. Fouilla la penderie. Retourna le bureau. Rien.</p><p>Il s�arr�ta sur la flottille des maquettes, pos�es en bordure de la mezzanine. Chaque mod�le mesurait entre 70 et 100 centim�tres. D�un coup, il eut la conviction que l�argent �tait � l�int�rieur d�une des coques� Avec pr�caution, il saisit le premier navire, un <strong>AMERICA�S CUP J-CLASS SLOOP</strong> selon la plaque de laiton grav�e sur son socle. Il souleva le pont. La coque �tait vide. Il repla�a le bateau puis s�attaqua au second � un douze m�tres pr�nomm� <emphasis>Columbia</emphasis>. Vide lui aussi. Le <emphasis>Gretel</emphasis>, du Royal Sydney Yacht Squadron, le <emphasis>Southern Cross</emphasis>, du Royal Perth Yacht Club, le <emphasis>Courageous</emphasis> du New York Yacht Club fil�rent sous ses doigts. Tous vides.</p><p>Il commen�ait � douter de son intuition quand il fit basculer le pont du <emphasis>Pen Duick�I</emphasis>, le premier voilier d��ric Tabarly. Au fond, des liasses de billets de 500 euros. Chaplain r�prima un cri de joie. Il plongea sa main dans la manne et remplit nerveusement ses poches. Un mot r�sonna plus fort que les autres : drogue�</p><p>Nono multipliait peut-�tre les rencontres pour mieux fourguer sa marchandise� Soudain, il songea au modus operandi du tueur � de l�h�ro�ne pure inject�e dans les veines de ses victimes. Il chassa cette nouvelle convergence.</p><p>Alors qu�il empoignait encore quelques billets, sa main trouva autre chose. Une carte magn�tique. Il sortit l�objet, persuad� d�avoir d�busqu� la Visa ou l�American Express de Chaplain. C��tait une carte Vitale, portant son nom et un num�ro de S�curit� sociale. Il trouva aussi une carte d�identit�, un permis de conduire, un passeport. Tous au nom d�Arnaud Chaplain, n� le 17�juillet 1967, au Mans, dans le d�partement de la Sarthe.</p><p>Il se laissa choir sur le sol. Sa carri�re criminelle ne laissait plus aucun doute. Il avait fray� avec la marge. Il avait achet� des faux papiers. Au fond, il n��tait pas �tonn�. Il �tait condamn� � l�imposture, au mensonge, � l�underground.</p><p>Il se leva et se d�cida pour une douche.</p><p>Ensuite, il irait s�acheter un t�l�phone portable et tenterait, avec les techniciens, de r�cup�rer les messages de son ancien mobile � des factures lui avaient donn� son num�ro. Il �tait certain que cette m�moire lui r�v�lerait l�identit� de ses clients � et la nature de son commerce. Il les rappellerait. Il n�gocierait. Il comprendrait ce qu�ils attendaient de lui. Ensuite, il se rendrait au speed-dating de la soir�e.</p><p>La machine Nono se remettait en route.</p></section><section><title><p>101</p></title><p>��J�ai perdu mon t�l�phone portable.</p><p>��Original.</p><p>Chaplain plaqua sa derni�re facture sur le comptoir sans s�attarder sur le ton sec du vendeur.</p><p>��Je ne me souviens plus de la manipulation pour consulter ma messagerie.</p><p>Sans r�pondre, l�homme saisit le document, attrapant son menton entre le pouce et l�index. L�expert dans toute sa splendeur.</p><p>��Avec cet op�rateur, c�est simple. Vous appelez votre num�ro. Quand votre message passe, vous composez votre mot de passe et vous appuyez sur la touche �toile.</p><p>Il aurait d� s�y attendre. Il ne poss�dait aucun code.</p><p>��Tr�s bien, reprit-il d�une voix neutre. Je voudrais acheter un autre t�l�phone. Avec un nouvel abonnement.</p><p>Le vendeur, au lieu de se tourner vers la vitrine remplie de mod�les, se mit � pianoter sur son clavier d�ordinateur, en d�chiffrant le num�ro de compte de Chaplain :</p><p>��Pourquoi un nouvel abonnement ? Votre forfait court toujours et�</p><p>Chaplain attrapa sa facture et la fourra dans sa poche � il s��tait concoct� un look � la Nono. 50�% Ralph Lauren, 50�% Armani, le tout envelopp� dans un caban bleu marine l�g�rement moir�.</p><p>��Oubliez mon forfait. Je veux acheter un nouveau mobile. Avec un nouveau num�ro.</p><p>���a va vous co�ter un max.</p><p>���a me regarde.</p><p>L�air r�probateur, l�homme partit dans un discours en langue �trang�re, � propos de � mono-bloc �, de � quadri-bande �, de � m�ga-pixels �, de � Bluetooth �, de � messenger �� Face � ce vocabulaire, Chaplain fit comme n�importe qui � sa place : il choisit un mod�le sur son apparence, visant la simplicit� maximale.</p><p>��Je prends celui-l�.</p><p>��Je serais vous, je�</p><p>��Celui-l�, d�accord ?</p><p>Le vendeur l�cha un soupir �puis�, l�air de dire : � Tous les m�mes. �</p><p>��Combien ?</p><p>��200 euros. Mais si vous prenez le�</p><p>Chaplain pla�a un billet de 500 euros sur le comptoir. Le gars saisit le billet, d�un geste crisp�, puis lui rendit la monnaie. Ils pass�rent encore dix bonnes minutes � remplir le contrat d�abonnement. Il n�avait aucune raison de mentir : il signa le contrat au nom de Chaplain, 188, rue de la Roquette.</p><p>��Il est charg� ? demanda-t-il en montrant la bo�te du t�l�phone. Je voudrais l�utiliser tout de suite.</p><p>L�autre eut un sourire d�initi�. En quelques gestes, il sortit l�appareil, le d�monta, glissa une batterie puis une puce �lectronique � l�int�rieur.</p><p>��Si vous voulez faire des photos, fit-il en lui tendant le combin�, vous devriez ajouter une carte m�moire micro�SD / SDHC. Vous�</p><p>��Je veux simplement t�l�phoner, vous comprenez ?</p><p>��Pas de probl�me. Mais n�oubliez pas de le recharger ce soir.</p><p>Il fourra le mobile dans sa poche.</p><p>��Sur mes factures, reprit-il, je ne re�ois pas le d�tail de mes connexions.</p><p>��Personne ne les re�oit. Tout se passe sur le Net.</p><p>��Quelle est la proc�dure ?</p><p>Du m�pris, le regard passa � la m�fiance : l�agent commercial se demandait d�o� d�barquait cet �nergum�ne.</p><p>��Il vous suffit de taper vos coordonn�es d�abonn� sur le site et vous pourrez consulter la liste de vos appels. Pour votre deuxi�me num�ro, vous r�p�tez la man�uvre avec l�autre contrat.</p><p>��Vous voulez dire mon nouvel abonnement ?</p><p>��Non. Votre facture mentionne un autre compte.</p><p>Cette fois, ce fut Chaplain qui ressortit le document et le plaqua sur le comptoir :</p><p>��O� �a ?</p><p>��Ici, fit l�autre en pointant son index.</p><p>Il regarda � son tour. Il n�y comprenait rien.</p><p>��Il n�y a pas de num�ro indiqu�.</p><p>��Parce que vous avez pris l�option � masqu� �. Attendez un instant.</p><p>Il attrapa la facture et retourna � son clavier. Il planait dans cette boutique un fort relent de Big Brother. Ce simple vendeur pouvait tout voir, tout d�crypter, au fond de chaque existence. Pourtant, cette fois, il cala.</p><p>��D�sol�. Impossible de savoir quoi que ce soit sur ce num�ro. Vous avez demand� les options qui interdisent toute information, toute g�olocalisation. Vous avez aussi demand� qu�on ne vous envoie aucune facture. (Il leva les yeux, m�r pour une vanne de conclusion.) Votre abonnement, c�est Fort Knox !</p><p>Chaplain ne r�pondit pas. Il avait d�j� compris que c��tait ce num�ro qui importait. Celui qui contenait les secrets qu�il cherchait.</p><p>��Bien s�r, fit-il en se frappant le front. J�avais compl�tement oubli� ce contrat. Vous pensez que je peux retrouver sa trace sur Internet ? Je veux dire : consulter mes anciennes communications ?</p><p>��Aucun probl�me. � condition que vous vous souveniez de votre mot de passe. (Il lui fit un clin d��il.) Et que vous ayez pay� votre derni�re facture !</p><p>Chaplain franchit le seuil sans se retourner. Il avait h�te de rentrer dans son atelier. De plonger sur Internet. De d�chiffrer ses propres myst�res.</p><p>Place L�on-Blum, il s�arr�ta devant un kiosque � journaux. Les unes n��voquaient d�j� plus la fusillade de la rue de Montalembert ni le massacre de la Villa Corto. Plus �tonnant, il n�y avait pas non plus un mot sur son �vasion de l�H�tel-Dieu. Son visage n��tait pas placard� sur chaque couverture. Pas d�avis de recherche ni d�appels � t�moins. Que cherchaient les flics ? Une strat�gie souterraine pour travailler en toute discr�tion ? �viter de semer la panique � Paris � propos d�un forcen� en cavale ?</p><p>Cette tactique cachait un pi�ge mais il se sentit pourtant plus libre, plus l�ger. Il acheta <emphasis>Le Figaro, Le Monde, Le Parisien</emphasis>. La faim se r�veilla dans son corps. Sandwich. Remontant la rue de la Roquette, il avait l�impression de gagner des sommets �pur�s, une altitude bienfaisante. De nouvelles v�rit�s l�attendaient l�-haut.</p></section><section><title><p>102</p></title><p>La naissance du monde.</p><p>Au d�but, il y eut le Chaos. Ni dieux, ni monde, ni hommes� De ce magma �taient n�es les premi�res entit�s. La Nuit (� Nyx �). Les T�n�bres (� �r�be �). Nyx donna naissance au Ciel � Ouranos � et � la Terre � Gaia �. Ces premi�res divinit�s s�unirent et eurent une pl�thore d�enfants, dont les douze Titans.</p><p>Ouranos, craignant qu�un de ses enfants lui vole le pouvoir, obligea Gaia � les garder aupr�s d�elle, au centre de la Terre. Le plus jeune des Titans, Cronos, avec l�aide de sa m�re, parvint � s��chapper et �mascula son p�re. Avec sa s�ur Rh�a, il engendra ensuite les six premiers Olympiens, dont Zeus qui � son tour d�tr�na son p�re�</p><p>Ana�s surligna le paragraphe sur la photocopie qu�elle venait de faire. Elle avait trouv� un dictionnaire de mythologie grecque dans la biblioth�que de la taule, entre les romans � l�eau de rose et les bouquins de droit. Elle s��tait install�e dans la salle de lecture, quasiment d�serte. Le lieu �tait tranquille, mieux chauff� que sa cellule. Il y avait m�me vue sur cour. Une pelouse pel�e o� d�ambulaient des corbeaux gras et luisants, qui se disputaient les d�chets tomb�s des lucarnes des cellules.</p><p>Elle relut le passage. Elle �tait certaine d�avoir trouv� la sc�ne mythologique qui avait inspir� le meurtre d�Hugues Fernet. Elle avait rep�r� d�autres exemples d��masculation dans la mythologie hell�nistique. Mais le rituel du pont d�I�na collait avec le crime d�Ouranos. Des �l�ments pr�cis de la l�gende avaient �t� respect�s. Cronos avait utilis� une faucille de pierre. L�assassin du dessin s��tait servi d�une hache de silex. Le dieu avait jet� les organes g�nitaux dans la mer. Le meurtrier avait balanc� son sinistre troph�e dans la Seine � substitut parisien de l��l�ment maritime.</p><p>Pour l�instant, Ana�s ne voyait qu�un seul point commun entre les trois mythes. Chaque l�gende faisait r�f�rence � la relation p�re-fils et plus particuli�rement � un fils qui posait probl�me. Le Minotaure avait �t� emprisonn� par Minos parce qu�il �tait monstrueux. Icare �tait mort � cause de sa maladresse, s��levant trop pr�s du Soleil. Cronos �tait un parricide : il avait mutil� et tu� son propre p�re afin de prendre le pouvoir sur l�univers.</p><p>Cela offrait-il un �l�ment de v�rit� sur le tueur ? L�assassin de l�Olympe �tait-il un mauvais fils ? Ou au contraire un p�re en col�re ? Elle leva les yeux. Des chats errants s��taient joints au festin des corbeaux. Au-del�, le ciel �tait quadrill� par des c�bles de s�curit� anti-h�licopt�re et des barbel�s aux lames ac�r�es.</p><p>Ana�s replongea dans sa lecture. Avec ces dieux fondateurs, on entrait dans un autre univers, qui n�avait rien � voir avec les Olympiens. Ici, c��tait la g�n�ration ant�rieure. Primitive. Brutale. Aveugle. Des divinit�s incontr�lables, monstrueuses, qui repr�sentaient les forces primaires de la nature. Des G�ants. Des Cyclopes. Des �tres tentaculaires�</p><p>� ce sujet, un autre aspect du meurtre co�ncidait avec ces temps primitifs. La taille de la victime. Hugues Fernet appartenait, symboliquement, au monde des G�ants, des Titans, des monstres� Ana�s �tait certaine que le meurtrier l�avait choisi pour cette raison. Son sacrifice devait �tre d�mesur�, hors norme. On �tait dans l��re des dieux originels. Le temps du chaos et de la confusion. Ce meurtre avait d�ailleurs pr�c�d� les autres, comme les Titans avaient pr�c�d� les Olympiens.</p><p>Elle se leva et chercha parmi les �tag�res des ouvrages sur les � arts premiers �. Les livres �taient ici us�s, fatigu�s, macul�s. On sentait qu�ils avaient �t� utilis�s comme des armes de fortune, pour lutter contre l�ennui, l�oisivet�, le d�sespoir.</p><p>Elle d�nicha une anthologie de masques ethniques. Debout entre les rayonnages, elle feuilleta le bouquin. D�apr�s ces photos, le masque du tueur ressemblait plut�t � ceux de l�art africain ou de l�art eskimo. Ce d�tail avait son importance. L�assassin de l�Olympe n��tait pas en repr�sentation. Quand il tuait, il �tait au c�ur de l�espace-temps des dieux, des esprits, des croyances ancestrales. <emphasis>� ses yeux, tout cela �tait r�el</emphasis>.</p><p>Une gardienne arriva. L�heure du d�jeuner. � l�id�e de descendre parmi les autres, elle ressentit un pincement douloureux. Depuis la veille, elle se sentait menac�e. Un flic n�est jamais le bienvenu dans le monde carc�ral, mais Ana�s avait peur d�autre chose. Un danger � la fois plus pr�cis et plus vague. <emphasis>Un danger mortel</emphasis>.</p><p>Elle d�posa ses livres dans un chariot et embo�ta le pas � la matonne. Elle pensait � M�tis. Groupe puissant, invisible, omniscient, qui servait l�ordre en violant la loi. <emphasis>Le ver et le fruit se sont associ�s</emphasis>. Ces hommes �taient-ils assez puissants pour agir au sein d�une maison d�arr�t ? Pour l��liminer afin de la r�duire au silence ?</p><p>Mais que savait-elle au juste ?</p><p>En quoi pr�sentait-elle un danger ?</p></section><section><title><p>103</p></title><p>Internet, encore une fois.</p><p>Il commen�a par son num�ro officiel. Il n�eut qu�� taper les chiffres de son abonnement pour voir appara�tre la liste d�taill�e de ses appels. Les derni�res semaines, il en avait re�u beaucoup plus qu�il n�en avait pass�. Il attrapa son portable, se mit en num�ro prot�g� et composa au hasard quelques coordonn�es. Des messageries. Quand on lui r�pondait, il raccrochait. Dans tous les cas, des voix de femmes. Cet abonnement �tait bien celui de Nono le s�ducteur.</p><p>Il passa � l�autre � l�occulte. Gr�ce aux chiffres du contrat, il n�eut aucun mal � obtenir le d�tail de ses �changes. Chaplain utilisait peu ce mobile. En quatre mois, il n�avait contact� que quelques num�ros prot�g�s. En revanche, il avait re�u beaucoup d�appels, qui continuaient apr�s ao�t, en diminuant, jusqu�en d�cembre.</p><p>Il saisit son mobile et composa des chiffres.</p><p>��All� ?</p><p>Une voix forte, agressive, au bout de deux sonneries. Cette fois, il devait parler pour en savoir plus.</p><p>��C�est Chaplain.</p><p>��Qui ?</p><p>��Nono.</p><p>��Nono ? Encul� ! O� t�es, fils de pute ? <emphasis>Kuckin sin !</emphasis></p><p>L�accent lui paraissait slave. Il raccrocha sans r�pondre. Un autre num�ro. Il avait encore dans l�oreille le souffle de haine de la voix.</p><p>��All� ?</p><p>��C�est Nono.</p><p>��Tu manques pas d�air, b�tard.</p><p>Encore une voix grave. Encore un accent. L�origine paraissait cette fois africaine, m�l�e � la tra�naille des cit�s.</p><p>��J�ai pas pu te pr�venir, improvisa-t-il. J�ai d�� m�absenter.</p><p>��Avec mon fric ? Tu te fous d�ma gueule ?</p><p>��Je� je te rendrai tout.</p><p>L�autre �clata de rire :</p><p>��Avec les int�r�ts, cousin. Tu peux compter l�-d�ssus. On va d�abord te couper les couilles et�</p><p>Chaplain raccrocha. Son profil de dealer se pr�cisait. Un dealer qui �tait parti avec la caisse. Pris de fr�n�sie, il fit d�autres tentatives. Il n��changeait jamais plus de quelques mots. Le combin� le br�lait. Sa voix m�me lui semblait livrer des indices permettant de le localiser� Tous les accents y pass�rent. Asiatique, maghr�bin, africain, slave� Parfois, on lui parlait carr�ment d�autres langues. Il ne les comprenait pas mais le ton �tait explicite.</p><p>Nono devait du fric � tous les �trangers de Paris. Comme s�il n�avait pas assez d�ennemis, il venait de s�en d�couvrir une nouvelle l�gion.</p><p>Son portable n�avait plus de batterie.</p><p>Il ne lui restait qu�un contact � essayer.</p><p>Il d�cida d�utiliser sa ligne fixe. Le num�ro aussi �tait prot�g�. Il attrapa son ordinateur portable et s�installa sur le lit. Il saisit le combin� et composa les derniers chiffres de la liste.</p><p>L�accent �tait serbe, ou quelque chose de ce genre, mais la voix plus calme. Chaplain se pr�senta. L�homme rit en douceur.</p><p>��Yussef, il �tait s�r que tu referais surface.</p><p>��Yussef ?</p><p>��Je vais lui dire que t�es de retour. Y va �tre content.</p><p>Chaplain joua la provocation pour en savoir plus :</p><p>��Je suis pas s�r de vouloir le voir.</p><p>��T�es d�fonc� connard ou quoi ? ricana le Slave. T�es parti avec nos thunes, encul� !</p><p>L�homme parlait d�une voix enjou�e. Cette col�re amus�e �tait pire que les autres injures. Chaplain avait frapp� � la porte d�une antichambre. Le v�ritable enfer serait l��tape suivante. Yussef.</p><p>��Radine-toi ce soir, � 20 heures.</p><p>��O� ?</p><p>��Fais gaffe � toi, Nono. On va pas rigoler longtemps.</p><p>Provoquer encore, pour tirer le fil :</p><p>��J�ai plus votre fric.</p><p>��Vas-y, on en a rien � foutre du fric. Rends-nous d�j� le matos et on verra�</p><p>Chaplain raccrocha et se laissa tomber sur son lit. Il observa les structures de m�tal bross� qui soutenaient la verri�re. Aucun doute : il �tait dealer. <emphasis>Le matos</emphasis>. Drogue ou autre chose� Les mailles du plafond lui paraissaient symboliser son destin inextricable. Il n�en sortirait jamais. Le labyrinthe de ses identit�s le tuerait�</p></section><section><title><p>104</p></title><p>��Vous voulez m�en parler ?</p><p>��Non.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��J�ai us� toute ma salive sur le sujet.</p><p>La psychiatre de l�UCSA, l�Unit� de consultation et de soins ambulatoires, observait en silence les plaies en voie de cicatrisation sur les bras d�Ana�s. Malgr� son jeune �ge, la praticienne en avait sans doute vu d�autres. Pas besoin de s�appeler Sigmund Freud pour comprendre qu�en prison, le corps est le dernier espace pour s�exprimer.</p><p>��Si vous continuez comme �a, c�est tout votre sang que vous allez user.</p><p>��Merci, docteur. J��tais venue ici chercher un peu de r�confort.</p><p>La toubib ne daigna pas sourire :</p><p>��Asseyez-vous.</p><p>Ana�s s�ex�cuta et observa son interlocutrice. � peine plus �g�e qu�elle. Blonde, souriante, des traits d�une douceur inesp�r�e dans ce monde clos o� chaque femme portait sur son visage la duret� de son pass�. Des yeux dor�s, des pommettes hautes, un nez d�licat, d�une finesse rectiligne. Des sourcils �pais, o� �nergie et tendresse se donnaient la main. Une petite bouche qui devait faire frissonner tous les mecs.</p><p>Ana�s eut une pens�e d�bile � une id�e de macho. Que foutait cette beaut� dans cette taule merdique ? Elle aurait pu �tre mannequin ou com�dienne. Avec un temps de retard, elle r�alisa la stupidit� de sa r�flexion.</p><p>��C�est vous qui avez demand� une consultation. De quoi vouliez-vous me parler ?</p><p>Elle ne r�pondit pas. Les deux femmes se trouvaient dans un petit bureau dont le mur de gauche �tait vitr�, ouvert sur la salle d�attente de l�UCSA. De l�autre c�t�, c��tait la cohue. Des prisonni�res en jogging, leggings et gros pulls, braillaient, g�missaient, se plaignaient, se tenant le ventre, la t�te ou les membres. Un vrai march� � la cri�e.</p><p>��Je vous �coute, insista la psychiatre. Que voulez-vous ?</p><p>Apr�s le d�jeuner, Ana�s avait voulu retourner � la biblioth�que mais n�y avait pas �t� autoris�e. Tout ce qu�elle avait obtenu, c��tait le droit de passer un coup de fil. Elle avait appel� Solinas et �tait tomb�e sur sa bo�te vocale. Elle avait repris le chemin de sa cellule, ne trouvant m�me pas la force d�ouvrir les livres d�Albertine Sarrazin qu�elle avait emprunt�s. Alors, elle avait eu cette id�e d�sesp�r�e : demander � voir la psychiatre. On l�avait � peine �cout�e. Elle avait montr� ses bras et obtenu un rendez-vous dans l�heure.</p><p>��Je suis flic, commen�a Ana�s. On a d� vous le dire.</p><p>��J�ai lu votre dossier.</p><p>��Je suis impliqu�e dans une enqu�te, disons, compliqu�e� En marge de ma hi�rarchie. Outre le fait que l�air ici n�est pas terrible pour une OPJ, j��prouve�</p><p>��Des angoisses ?</p><p>Ana�s faillit �clater de rire puis c�da � un �lan de franchise :</p><p>��J�ai peur.</p><p>��De quoi ?</p><p>��Je sais pas. Je ressens une menace� confuse, inexplicable.</p><p>��C�est plut�t normal entre ces murs.</p><p>Elle nia de la t�te mais ne parvint pas � r�pondre. Elle avait maintenant du mal � respirer. �voquer ses terreurs � voix haute accroissait leur r�alit�</p><p>��Comment dormez-vous ? reprit la psy.</p><p>��Je crois que je n�ai pas encore dormi.</p><p>��Je vais vous donner un calmant.</p><p>La femme se leva et lui tourna le dos. Ana�s r�alisa qu�elle n��tait pas entrav�e, qu�aucune gardienne ne se tenait dans le p�rim�tre � la psy l�avait exig�. Un bref instant, elle se dit qu�elle pouvait tenter quelque chose. Quoi ? Elle d�lirait.</p><p>La psychiatre se retourna, tenant un cachet et un gobelet d�eau. Sa jeunesse et sa fragilit� la mettaient en confiance. <emphasis>Une alli�e</emphasis>. Elle se demanda alors ce qu�elle pouvait lui demander. Faire entrer quelque chose ? Un portable ? Une puce �lectronique ? Un calibre ? ELLE D�LIRAIT.</p><p>��Merci.</p><p>Elle avala le cachet, sans chercher � tricher. Elle n�avait plus la force de se battre. Nouveau coup d��il sur la gauche. Les �clop�es �taient toujours l�, silhouettes informes, sacs de linge sale aux grimaces humaines. Elle �prouva un haut-le-c�ur, imaginant ces visc�res malades, ces organismes d�glingu�s, fonctionnant de travers, puant de l�int�rieur.</p><p>Elle songea � l�avenir que ces �tres n�avaient plus. Un avenir qui peu � peu devenait un pass� non r�alis�. La prison, c��tait �a : un conditionnel qui ne passait jamais � l�indicatif. � la place, du jus mauvais, du ressentiment, des diarrh�es chroniques�</p><p>Derri�re son bureau, la psy r�digeait un formulaire administratif.</p><p>��Qu�est-ce que c�est ?</p><p>��Votre demande de transfert.</p><p>��Je� je vais chez les fous ?</p><p>Elle eut un bref sourire :</p><p>��Vous n�en �tes pas encore l�.</p><p>��Alors, quoi ?</p><p>��Je demande au directeur de vous qualifier � DPS �. D�tenue Particuli�rement Surveill�e.</p><p>��Vous appelez �a une faveur ?</p><p>��Pour l�instant, c�est la seule fa�on de vous mettre � l�abri.</p><p>Elle savait ce que signifiaient ces initiales. Changements de cellule, fouilles permanentes, observation de tous les instants� Elle serait prot�g�e des autres mais ne disposerait plus de la moindre marge de man�uvre.</p><p>Elle repartit en direction de ses quatre murs.</p><p>Tout ce qu�elle avait gagn�, c��tait une d�tention redoubl�e.</p></section><section><title><p>105</p></title><p>��H�donis, �a vient d�o� ?</p><p>��D�h�donisme. C�est ma philosophie. <emphasis>Carpe diem</emphasis>. Faut profiter de chaque jour, de chaque instant.</p><p>Chaplain consid�ra la petite brune au visage pointu. Des cheveux boucl�s, l�gers, presque cr�pus, coiff�s en vapeur. Des yeux sombres et pro�minents. Des cernes qui lui dessinaient deux h�matomes sous les paupi�res. Une bouche �paisse, mauve, qui ressemblait � un mollusque. Pas vraiment un prix de beaut�.</p><p>Il en �tait � sa cinqui�me rencontre. Le Pitcairn portait bien son nom. Le bar ressemblait � un repaire de marins, au fond d�un port oubli�. Lumi�res tamis�es, vo�tes de pierre, chaque table �tait s�par�e par un rideau de lin qui formait des boxes intimes o� se r�p�taient la m�me sc�ne, les m�mes espoirs, les m�mes bavardages. Chaplain songeait � un confessionnal. Ou un bureau de vote. Au fond, les deux formules convenaient.</p><p>��Je suis d�accord, se reprit-il, luttant contre sa propre distraction. Mais profiter de chaque jour, �a signifie aussi pouvoir compter sur les suivants, et les suivants encore. Je suis pour le long terme.</p><p>H�donis haussa les sourcils. Les yeux paraissaient lui sortir de la t�te. Elle plongea le nez dans son cocktail. Sa bouche pulpeuse se mit � t�ter avidement sa paille, comme si l�alcool allait lui souffler de nouvelles id�es de conversation.</p><p>Chaplain, qui s��tait compos� un personnage d�homme s�rieux, � la recherche d�une relation durable, insista :</p><p>��J�ai 46 ans. Je n�ai plus l��ge pour les histoires d�un jour.</p><p>��Waouh�, ricana-t-elle. Je croyais qu�on fabriquait plus ce mod�le.</p><p>Ils rirent, par pure contenance.</p><p>��Et vous, Nono, �a vient d�o� ?</p><p>��Je m�appelle Arnaud. Voyez l�astuce ?</p><p>��Chut, dit-elle en posant l�index sur ses l�vres. Jamais de vrais noms !</p><p>Nouveaux rires, plus sinc�res. Chaplain �tait �tonn�. Il imaginait une soir�e de speed-dating comme une unit� d�urgence ou une cellule de crise. La derni�re station avant le suicide. En r�alit�, la soir�e ne diff�rait pas de n�importe quel cocktail dans un bar. Musique, alcools, brouhaha. La seule originalit� �tait la cloche tib�taine. Une id�e de Sasha, l�organisatrice, pour signifier que les sept minutes imparties � chaque couple �taient achev�es.</p><p>H�donis changea de registre. Apr�s les premiers efforts pour para�tre originale, fofolle ou volontaire, elle passa aux confidences. 37 ans. Expert-comptable. Propri�taire � cr�dit d�un trois pi�ces � Savigny-sur-Orge. Sans enfant. Sa seule grande histoire d�amour avait �t� un homme mari� qui n�avait finalement pas quitt� sa femme. Rien de neuf sous le soleil. Depuis quatre ans, elle vivait seule et voyait avec angoisse se rapprocher la ligne symbolique de la quarantaine.</p><p>Chaplain �tait surpris par tant de franchise. On �tait cens� ici se mettre en valeur� H�donis avait choisi le confessionnal. Tant pis pour le bureau de vote. La cloche retentit. Il se leva et d�cocha un sourire bienveillant � sa partenaire qui en retour grima�a. Elle venait de saisir son erreur. Elle �tait venue ici pour s�duire. Elle avait simplement vid� son sac.</p><p><emphasis>Suivante</emphasis>. Sasha avait opt� pour une organisation classique. Les cavali�res ne bougeaient pas, les cavaliers se d�calaient d�un si�ge sur la droite. Il s�installa face � une brune bien en chair, qui avait fait des frais pour la soir�e. Son visage poudr� �clatait entre ses cheveux gonfl�s et laqu�s. Elle portait une vaste blouse sombre, sans doute de satin, qui noyait formes et reliefs. Ses mains potel�es, tr�s blanches elles aussi, virevoltaient comme des colombes jaillissant d�une cape de magicien.</p><p>��Je m�appelle Nono, attaqua-t-il.</p><p>��Ces histoires de pseudos, je trouve �a compl�tement con.</p><p>Chaplain sourit. Encore une forte t�te.</p><p>��Quel est le v�tre ? demanda-t-il calmement.</p><p>��Vahin�. (Elle pouffa.) J�vous dis, les pseudos, c�est pourri.</p><p>La conversation s�engagea, suivant les �tapes oblig�es. Apr�s le stade provoc, ils pass�rent au num�ro de charme. Vahin� essayait d�appara�tre sous son meilleur jour, au sens propre comme au figur�. Elle prenait des poses �tudi�es face aux chandelles qui brasillaient, l�chant des aphorismes creux en roulant des airs myst�rieux.</p><p>Nono attendait patiemment la suite. Il savait que, bient�t, elle glisserait vers l��pilogue m�lancolique. La note tenue sur laquelle elle se demanderait pourquoi et comment elle en �tait arriv�e � cette course contre la montre : quelques minutes pour s�duire un inconnu. Ce qui frappait le plus Chaplain, c��tait la ressemblance profonde entre ces femmes. M�me profil social. M�me parcours professionnel. M�me situation affective. M�me allure ou presque�</p><p>Il ne se posait qu�une seule question : que venait chercher ici Nono, quelques mois auparavant ? Quel lien pouvait-il exister entre ce club de rencontres tr�s ordinaire et son enqu�te sur un tueur extraordinaire, s�inspirant des l�gendes mythologiques ?</p><p>��Et vous ?</p><p>��Pardon ?</p><p>Il avait perdu le fil de la conversation.</p><p>��Vous �tes pour la fantaisie ?</p><p>��La fantaisie ? O� �a ?</p><p>��Dans la vie, en g�n�ral.</p><p>Il se revit dans les douches de l�UHU alors qu�on tra�nait devant lui un clochard gangren�. En train de danser sur le char des fous ou de passer ses propres autoportraits aux rayons�X, en tenant en joue une radiologue.</p><p>��Oui. Je dirais que je suis pour une certaine fantaisie.</p><p>���a tombe bien, fit la femme. Moi aussi ! Quand je rentre dans un d�lire, attention les yeux !</p><p>Chaplain sourit pour la forme. Les efforts de Vahin� pour para�tre dr�le et originale le rendaient triste. En v�rit�, une seule lui plaisait ce soir. Sasha en personne, m�tisse athl�tique � la poitrine g�n�reuse et aux curieux iris verts. Il ne cessait de lui lancer de brefs coups d��il. Il n��tait pas pay� de retour.</p><p>La cloche sonna.</p><p>Chaplain se leva. Vahin� parut prise de court � on lui avait escamot� le chapitre des confidences. Ces candidates aimaient parler d�elles, ce qui l�arrangeait bien : il n�avait pas besoin d�improviser sur le th�me Nono.</p><p>Il s�installa sur le si�ge suivant et saisit aussit�t qu�il avait d�j� rencontr� la femme face � lui. Il ne la reconnaissait pas mais son regard, � elle, venait de s�allumer. Ce fut tr�s bref, juste un d�clic, puis la lueur disparut. Une bougie qu�on aurait souffl�e.</p><p>Chaplain n�y alla pas par quatre chemins :</p><p>��Bonsoir. On se conna�t, non ?</p><p>La femme baissa les yeux sur son verre. Il �tait vide. D�un geste, elle fit signe au gar�on qui apporta directement un nouveau cocktail. La man�uvre prit quelques secondes.</p><p>��On se conna�t ou non ? r�p�ta-t-il.</p><p>��C�est chiant qu�on puisse pas fumer ici, marmonna-t-elle.</p><p>Il se pencha au-dessus de la table �clair�e par les chandelles. Tout baignait dans une demi-p�nombre, chatoyante et mouvante comme le roulis d�un navire. Il attendait sa r�ponse. Finalement, elle le fusilla du regard.</p><p>��Je crois pas, non.</p><p>Son hostilit� soufflait une autre v�rit� mais il n�insista pas. Il devait jouer le jeu comme avec les autres. Subir et mener � la fois l�entretien d�embauche sentimentale.</p><p>��Comment vous vous appelez ?</p><p>��Lulu 78, fit-elle apr�s avoir bu une gorg�e.</p><p>Il eut envie de rire. Elle confirma :</p><p>��C�est comique, non ?</p><p>��Qu�est-ce que �a veut dire ?</p><p>��78 : c�est ma date de naissance. (Elle but encore. Elle reprenait des couleurs.) On peut dire que je joue cartes sur table, non ?</p><p>��Et Lulu ?</p><p>��Lulu, c�est mon secret. En tout cas, je m�appelle pas Lucienne.</p><p>Elle rit nerveusement en pla�ant sa main devant la bouche, � la japonaise. C��tait une femme minuscule, aux �paules d�enfant. Sa chevelure rousse lui tombait le long des tempes comme le cadre mordor� d�une ic�ne. Son visage �tait �troit, �clair� par des iris qui semblaient roux eux aussi. Ces yeux, associ�s aux lignes des sourcils, �taient gracieux mais ne cadraient pas avec le reste. Le nez trop long, la bouche trop fine imposaient une s�v�rit�, une s�cheresse sans beaut�. Elle ne portait aucun bijou. Ses v�tements ne trahissaient aucun soin, aucun appr�t. Chaque d�tail r�v�lait qu�elle �tait ici � contrec�ur.</p><p>��C�est mon pseudo sur Internet, ajouta-t-elle comme une excuse. Je l�ai tellement utilis� C�est presque devenu mon vrai nom.</p><p>Elle parlait comme un chasseur us� par des ann�es de jungle et d�aff�t. Il nota qu�elle ne lui demandait pas son pseudo en retour. <emphasis>Parce qu�elle le connaissait</emphasis>.</p><p>Il attaqua large :</p><p>��Qu�est-ce que vous attendez de ce genre de rendez-vous ?</p><p>La femme miniature le fixa un bref instant, par en dessous, l�air de dire � comme si tu ne le savais pas �, puis d�clara, sentencieuse :</p><p>��Une chance. Une occasion. Une opportunit� que la vie refuse de me donner�</p><p>Comme pour balayer son trouble, elle se lan�a dans un discours g�n�ral. Sa vision de l�amour, du partage, de la vie � deux. Chaplain lui donnait docilement la r�plique. Ils en vinrent � �voquer ce sujet comme un th�me abstrait, ext�rieur, oubliant qu�ils �taient en train de parler d�eux-m�mes.</p><p>Lulu 78 se d�tendait. Elle faisait tourner l�alcool au fond de son verre en suivant des yeux le mouvement circulaire. La premi�re impression avait disparu � l�id�e qu�ils se connaissaient. Pourtant, par � coups, un regard, une inflexion de voix rallumait ce sentiment de <emphasis>d�j�-vu</emphasis>. Il voyait alors passer dans ses yeux de la col�re et aussi, curieusement, de la peur.</p><p>Il ne restait que quelques minutes mais Chaplain ne s�int�ressait plus � l�entretien. Son projet : suivre cette femme dehors et l�interroger <emphasis>sur leur pass� commun</emphasis>.</p><p>��De nos jours, conclut-elle, �tre c�libataire, c�est une maladie.</p><p>���a l�a toujours �t�, non ?</p><p>��C�est pas ici qu�on gu�rira, en tout cas.</p><p>��Merci pour l�encouragement.</p><p>��Arr�te de d�conner, tu� (Elle regretta aussit�t le tutoiement.) Vous n�y croyez pas. Personne n�y croit.</p><p>��On peut se tutoyer si vous voulez.</p><p>Elle faisait toujours tourner le verre entre ses doigts et le fixait comme un oracle.</p><p>��Je pr�f�re pas, non� C�est chiant qu�on puisse pas fumer�</p><p>��Vous fumez beaucoup ?</p><p>��Qu�est-ce que �a peut te foutre ?</p><p>La r�plique avait la violence d�une gifle. Elle ouvrit la bouche. Elle �tait m�re pour tout d�baller. � cet instant, la cloche retentit. Il y eut des raclements de chaises, des rires, des froissements de tissu. C��tait foutu. L��troit visage devint aussi impassible que celui d�une madone.</p><p>Chaplain lan�a un regard sur sa gauche.</p><p>Un homme attendait son tour.</p></section><section><title><p>106</p></title><p>Lulu 78 remonta la rue Saint-Paul.</p><p>Il y avait dans l�air une poussi�re de neige impalpable. Les angles des trottoirs �taient bleuis par le gel. Chaque pas claquait comme un fouet d�orchestre. Chaplain marchait � cent m�tres de distance. � moins que la femme ne se retourne et observe la rue avec insistance, elle ne pouvait pas le voir. Il aimait cette filature. L�absolue nettet� de chaque d�tail. Le vernis du froid sous les lampes � arc. Il avait l�impression de vivre le n�gatif de son r�ve, le mur blanc, son ombre noire. Il arpentait maintenant des murs noirs et son ombre �tait blanche : la bu�e qui s��chappait de ses l�vres, filtr�e par la lumi�re laiteuse des r�verb�res.</p><p>Elle tourna � gauche, dans la rue Saint-Antoine. Chaplain acc�l�ra le pas. Quand il parvint sur l�art�re, elle avait d�j� rejoint le trottoir d�en face et tournait sur la droite : rue de S�vign�. Chaplain traversa � son tour. Il avait quitt� le bar sans demander le moindre num�ro de t�l�phone. Sa seule priorit� �tait Lulu 78.</p><p>��Merde, jura-t-il � voix basse.</p><p>Elle avait disparu. La rue rectiligne, encadr�e d�h�tels particuliers du XVII<sup>e</sup>�si�cle, �tait d�serte. Il se mit � courir. Soit elle habitait dans un de ces immeubles soit elle �tait mont�e dans sa voiture.</p><p>��Qu�est-ce que tu veux ?</p><p>Chaplain sursauta : elle s��tait planqu�e sous un porche. Il discernait tout juste sa silhouette, coiff�e de son bonnet assorti � son �charpe, couleur de br�lures d�automne. Elle ressemblait � une coll�gienne qui a perdu son chemin.</p><p>��N�ayez pas peur, dit-il en levant les mains.</p><p>��Je n�ai pas peur.</p><p>Il rep�ra dans sa main droite un objet mena�ant. Un de ces machins d�autod�fense qui envoient des d�charges d��lectricit�. En guise de confirmation, l�engin d�cocha un �clair �blouissant. Un simple avertissement.</p><p>��Qu�est-ce que tu veux ?</p><p>Il s�effor�a de rire :</p><p>��C�est absurde. Notre rencontre s�est mal engag�e et�</p><p>��J�ai rien � te dire.</p><p>��Je pense au contraire qu�on pourrait reprendre les choses l� o��</p><p>��Connard. On est sortis ensemble. Quand tu t�es assis tout � l�heure, tu m�as m�me pas reconnue.</p><p>Il n�avait donc pas r�v�.</p><p>��Vous pouvez baisser �a, s�il vous pla�t ?</p><p>Elle n�esquissa pas le moindre geste, rencogn�e sous la porte coch�re. Autour d�elle, la vo�te �tait capitonn�e de glace, aur�ole bleue et dure. Un panache de vapeur nimbait son visage.</p><p>���coutez-moi, reprit-il d�un ton apaisant. J�ai eu un accident� J�ai perdu une partie de ma m�moire�</p><p>Il pouvait sentir sa nervosit�. Sa m�fiance, son incr�dulit�.</p><p>��Je vous jure que c�est vrai. C�est pour �a que je ne suis pas venu pendant plusieurs mois aux rendez-vous de Sasha.</p><p>Aucune r�action. Lulu 78 �tait toujours verrouill�e dans sa posture d�autod�fense. Son attitude n�exprimait pas seulement du ressentiment. Il y avait autre chose. Quelque chose de plus profond. Une peur qui d�passait largement l�instant pr�sent.</p><p>Il laissa passer quelques secondes, dans l�espoir qu�elle reprenne la parole.</p><p>Il allait renoncer quand elle murmura :</p><p>��� l��poque, tu �tais diff�rent.</p><p>��Je le sais bien ! rench�rit-il. Mon accident m�a compl�tement chang�.</p><p>��Nono le rigolo. Nono le charmeur. Le tombeur de ces dames�</p><p>Elle avait jet� cela avec amertume. La ranc�ur s��gouttait de ses l�vres gerc�es.</p><p>��Mais tout �a, c��tait du flan�</p><p>��Du flan ?</p><p>��J�ai parl� avec les autres.</p><p>��Les autres ?</p><p>��Les autres nanas. Chez Sasha, on vient chercher un mec. On repart avec des copines.</p><p>Chaplain fourra les mains dans ses poches :</p><p>��Pourquoi du flan ?</p><p>��Derri�re la fa�ade, il n�y avait rien. Tu ne nous as jamais touch�es.</p><p>��Je ne comprends pas.</p><p>��Nous non plus. Tout ce que tu voulais, c��tait poser des questions. Toujours des questions.</p><p>��Ces questions, risqua-t-il, sur quoi elles portaient ?</p><p>��T�avais l�air de chercher quelqu�un. Je sais pas.</p><p>��Une femme ?</p><p>Lulu ne r�pondit pas. Chaplain s�approcha. Elle recula dans l�angle du portail et brandit son taser. La bu�e s��chappait toujours de ses l�vres. Le fant�me de sa peur.</p><p>���a ne fait pas de moi un monstre.</p><p>��Il y a des rumeurs, fit-elle d�une voix sourde.</p><p>��Des rumeurs � quel sujet ?</p><p>��Au sein du club, des femmes disparaissent.</p><p>Il accusa le coup. Il ne s�attendait pas � �a. Le froid commen�ait � l�engourdir.</p><p>��Quelles femmes ?</p><p>��Je sais pas. En fait, il n�y a aucune preuve.</p><p>��Qu�est-ce que tu sais au juste ?</p><p>Il �tait pass� au tutoiement pour signifier qu�il prenait le commandement. Le jeu des forces s�inversait. Lulu haussa les �paules. Elle paraissait mesurer elle-m�me l�absurdit� de son discours.</p><p>��Apr�s Sasha, quand on rentre bredouilles, on va boire un verre entre filles. Je me souviens plus qui a parl� de cette histoire la premi�re mais �a s�est amplifi�.</p><p>��Tu as interrog� Sasha ?</p><p>��Bien s�r. Elle a cri� au d�lire.</p><p>��Tu penses qu�elle cache quelque chose ?</p><p>��Je sais pas. Peut-�tre qu�elle a pr�venu la police. En fait, il est impossible de savoir si quelqu�un dispara�t ou non du r�seau. Je veux dire : une femme peut simplement arr�ter de venir au club. �a ne fait pas d�elle la victime d�un tueur en s�rie.</p><p>��Dans tous les cas, tu as continu� � venir�</p><p>Elle rit, pour la premi�re fois, mais c��tait un rire lugubre :</p><p>��L�espoir fait vivre.</p><p>��Qu�est-ce que je viens faire l�-dedans, moi ?</p><p>��On t�a toujours trouv� bizarre�, h�sita-t-elle.</p><p>��Parce que je ne touche pas les filles ?</p><p>��On s�est mont� la t�te. On en a m�me parl� � Sasha�</p><p>Chaplain commen�ait � saisir la froideur de la m�tisse. M�me si elle ne croyait pas � cette histoire, Nono de retour au Pitcairn, ce n��tait pas de la bonne publicit�.</p><p>��Je ne sais pas comment te convaincre. Toute cette histoire me para�t aberrante�</p><p>��� moi aussi.</p><p>Comme pour appuyer ses paroles, elle rangea son arme dans son sac.</p><p>��Tu as toujours peur ?</p><p>��Je n�ai pas peur, je te l�ai dit.</p><p>��Alors, qu�est-ce qui ne va pas ?</p><p>Elle sortit de la flaque d�ombre du porche. Elle �tait en larmes.</p><p>��Je cherche un mec, tu comprends ? Ni un tueur en s�rie, ni un amn�sique, ni aucune de toutes ces conneries ! Un simple mec, pig� ?</p><p>Elle avait crach� sa derni�re r�plique dans un bouillon de vapeur. Ce n��tait plus un fant�me, une apparition de cristal mais un poisson jet� hors de l�eau, cherchant d�sesp�r�ment � retrouver son souffle.</p><p>Il la regarda s�enfuir sur le bitume brillant de givre. Il aurait aim� la retenir mais il n�avait que son propre vide � lui proposer.</p></section><section><title><p>107</p></title><p>Elle �tait une gr�viste de la faim, sangl�e � une table d�examens. Un �carteur d�acier lui maintenait la bouche ouverte. On lui enfon�ait un tube dans la gorge pour la nourrir. Quand elle baissait les yeux, elle s�apercevait que le tuyau �tait un serpent luisant d��cailles. Elle voulait crier mais la t�te du reptile appuyait d�j� sur sa langue, l�asphyxiait�</p><p>Elle se r�veilla tremp�e d�angoisse. Les muscles de sa gorge �taient si tendus qu�elle avait du mal � reprendre son souffle. Elle se massa le cou lentement, en �tat de choc. Combien de fois ce cauchemar cette nuit ? Ana�s s�endormait par �-coups. Aussit�t, le r�ve agrippait son cerveau comme une serre de rapace.</p><p>Il y avait des variantes. Parfois, elle n��tait plus en prison mais dans un asile psychiatrique. Des m�decins masqu�s pratiquaient une exp�rience sur sa salive � ils vrillaient une vis dans sa joue. Elle tremblait de sueur et de froid. Cramponn�e � son lit gigogne, elle grelottait sous sa couverture, paniqu�e � l�id�e de se rendormir.</p><p>Pourtant, les occasions de rester �veill�e ne manquaient pas. Le traitement DPS avait commenc�. L��illeton de sa cellule ne cessait de claquer. � deux heures du matin, les matonnes �taient arriv�es, allumant la lumi�re, fouillant la pi�ce, repartant sans un mot. Ana�s les observait avec reconnaissance. Sans le savoir, elles lui avaient accord� un r�pit face au serpent.</p><p>Maintenant, elle restait blottie � observer sa cellule. Elle la sentait plus qu�elle ne la voyait. Les murs et le plafond trop proches. Les odeurs m�l�es de sueur, d�urine, de d�tergent. Le lavabo incrust� dans le mur. �tait-il l�, tapi dans l�ombre ? El Cojo� El Serpiente�</p><p>Elle se tourna face au mur et lut, pour la milli�me fois de la nuit, les graffitis grav�s dans le ciment. <emphasis>Claudia y Sandra para siempre. Sylvie, je repeindrai les murs avec ton sang. Je compte les jours mais les jours ne comptent plus sur moi</emphasis>� Elle passait ses doigts sur les inscriptions. Grattait les �cailles de peinture. Des murs qui avaient d�j� trop servi�</p><p>Solinas ne l�avait pas rappel�e. Sans doute avait-il trouv� une nouvelle voie de recherche. Ou bien il avait arr�t� Janusz. Cela expliquerait son silence. Quel est l�int�r�t de contacter une taularde n�vros�e quand on d�tient le suspect num�ro un dans une affaire criminelle de premier plan ?</p><p>Elle ruminait ce genre d�id�es depuis des heures, entre froid et chaud, entre veille et sommeil. Parfois, tout �tait fini. Janusz sous les verrous. Janusz avouant ses crimes� Puis, peu � peu, la confiance revenait. Janusz �tait libre. Janusz d�montrait son innocence� Elle ressentait alors un picotement d�espoir au fond du ventre. Elle n�osait plus bouger de peur qu�il s��vanouisse.</p><p>Dans l�obscurit�, l��illeton claqua encore une fois. Ana�s ne l�entendit pas : elle s��tait rendormie.</p><p>Le serpent s�approchait de ses l�vres :</p><p>��<emphasis>Te gusta ?</emphasis> demandait son p�re.</p></section><section><title><p>108</p></title><p>Chaplain �tait revenu sur ses pas et avait travers� le boulevard Beaumarchais. Puis il avait rejoint la rue du Chemin-Vert, le boulevard Voltaire, la place L�on-Blum. Le froid avait vid� les rues. Il restait le bitume, les r�verb�res, quelques fen�tres allum�es, dont l�intimit� et la chaleur lui faisaient froid au c�ur.</p><p>Il se r�p�tait les r�v�lations du soir. Des femmes disparues chez Sasha. Nono comme suspect potentiel. Nono posant des questions et cherchant quelque chose aupr�s des postulantes du club � quoi ? Il ressassait aussi les nouvelles �nigmes. S�il n��tait pas le tueur de clochards, �tait-il un meurtrier de femmes c�libataires ? Ou bien s�agissait-il du m�me assassin, lui ? Invariablement, il balayait toutes ces pistes d�un mouvement de t�te rageur. Il avait d�cid� de retrouver une stricte neutralit� d�enqu�teur et de s�accorder � lui-m�me ce qu�on accordait � tous les malfrats : la pr�somption d�innocence.</p><p>Rue de la Roquette. Le village de lofts dormait. Le contact des pav�s sous ses semelles le rassura. Il avait d�finitivement adopt� cet atelier. Il glissa sa main parmi les bambous puis � travers la vitre bris�e � il n�avait pas trouv� de cl�s dans son repaire. Il tourna le verrou de l�int�rieur et ouvrit la porte. Il cherchait le commutateur quand il re�ut un violent coup sur le cr�ne. Il s��crasa sur le b�ton peint mais comprit tout de suite, dans un tourbillon de douleur et d��tincelles, qu�il �tait toujours conscient. La tentative pour l�assommer avait �chou�.</p><p>Profitant de ce faible avantage, il se releva et s��lan�a vers l�escalier. Ses jambes se d�rob�rent. Sa vision s�assombrit. Il eut l�impression qu�on lui secouait le sang � l�int�rieur du cr�ne. � plat ventre, il se retourna et aper�ut confus�ment son ennemi � un homme dans le prolongement de son corps, serrant ses jambes � la mani�re d�un rugbyman. Il lib�ra un pied et lui balan�a un coup de talon dans le visage. Le choc parut galvaniser l�adversaire. D�un seul mouvement, il se releva et bondit sur Chaplain. Un �clair traversa la verri�re. Il tenait un couteau. Arnaud se jeta dans l�escalier, rata une marche, se redressa, montant les suivantes � quatre pattes.</p><p>L�homme �tait sur lui. Chaplain balan�a son coude vers l�arri�re et repoussa l�agresseur qui rebondit contre les c�bles d�acier de la rampe. Il n�en esp�rait pas tant. Les fili�res de voilier vibr�rent comme les cordes d�une harpe. Le bruit lui donna une id�e. Il revint sur ses pas et attrapa le salopard �tourdi par le col. Il lui enfon�a la t�te entre les filins et resserra deux c�bles sur sa gorge, comme font les catcheurs � la t�l�vision avec les cordes du ring. L�homme �mit un r�le d�chirant. Chaplain ne l�cha pas prise. Une conviction battait les vaisseaux de son cr�ne : tuer ou �tre tu�.</p><p>Il appuya encore puis l�cha tout.</p><p>L�adversaire venait de lui envoyer un coup de genou dans le bas-ventre. Ce n��tait pas une sensation de souffrance. Pas seulement. Un trou noir au plus profond de son �tre. Plus de souffle. Plus de battements cardiaques. Plus de vision. Il serra les mains sur ses organes g�nitaux comme s�il pouvait en arracher la douleur et tomba � la renverse dans l�escalier.</p><p>Il se cogna la t�te quelque part. Roula sur le sol. Des tubes et des pinceaux lui tomb�rent sur la nuque. Le comptoir. Tendant un bras, il parvint � se relever, faisant trembler objets et produits. Il se retourna. L�ennemi chargeait d�j�. Il encaissa le choc par le flanc droit sans tomber. Ils se fracass�rent tous les deux contre le bloc de briques. Les bidons, les flacons, les bouteilles se renvers�rent, �clat�rent, d�autres roul�rent dans l�obscurit�.</p><p>Chaplain parvint � repousser son agresseur. Dans le mouvement, il glissa sur une flaque. Il reconnut l�odeur. De l�huile de lin. Souvenir subliminal. Ce produit polym�rise au contact de l�air. Assis par terre, il attrapa la bouteille qui s��tait ouverte. Trouva un chiffon, l�imbiba, en frotta deux parties avec l��nergie du d�sespoir.</p><p>L�ombre revenait � la charge.</p><p>Chaplain ne cessait de frotter les fragments de tissu, sentant la chaleur monter entre ses doigts.</p><p>� l�instant o� l�homme l�empoignait, le tissu s�embrasa, provoquant une lumi�re blanche assez brillante pour �clairer tout l�espace. Chaplain lui �crasa le chiffon sur le visage ou la gorge � �bloui, il ne voyait rien. La veste du gars prit feu. Il recula, chuta dans une flaque qui s�embrasa aussit�t. Il battait furieusement des membres. Une araign�e ruisselante de flammes.</p><p>Chaplain se releva et attrapa un long pinceau pour lui crever les yeux ou les tempes. Il se ruait sur l�ennemi quand une main le saisit par les cheveux.</p><p>La sensation suivante fut le contact glac� d�un canon sur sa nuque.</p><p>Un peu de fra�cheur, �a ne faisait pas de mal.</p><p>��La f�te est finie, Nono.</p><p>La lumi�re �lectrique �claboussa l�atelier d�vast�. Les traces de la bagarre, mais aussi d�une fouille sauvage. On avait retourn� le moindre espace du loft. Chaplain s�immobilisa et vit son premier agresseur � terre. Il ne br�lait plus mais d�gageait une fum�e noire qui montait jusqu�aux structures du plafond. L�atmosph�re �tait suffocante.</p><p>La main l�empoigna par le col et le poussa vers un tabouret de bar � un des rares encore debout. Chaplain tourna enfin la t�te et d�couvrit le num�ro deux. Un homme assez jeune, aussi mince qu�un cintre, noy� sous un flight-jacket de cuir brun. Il tenait un calibre automatique dans sa main droite.</p><p>Sous une m�che huileuse, son visage �tait fin, r�gulier, presque ang�lique, mais sa peau ravag�e par des cicatrices d�acn�. Les commissures de ses l�vres s��tiraient anormalement, lui donnant l�air de sourire perp�tuellement. Ses yeux, profond�ment enfonc�s sous les sourcils, cillaient � une vitesse inhabituelle. Comme ceux d�un serpent ou d�un l�zard.</p><p>��Content de te revoir.</p><p>Il avait un accent slave. Chaplain comprit que ces mecs comptaient parmi les clients qu�il avait appel�s dans la journ�e. Il ne parvenait pas � r�pondre. � peine � respirer. Il tremblait par convulsions.</p><p>L�homme aux yeux de reptile dit quelque chose � l�autre qui s�agitait toujours. Il semblait lui ordonner de ne plus fumer, de ne plus br�ler. Le gars retira sa veste, la pi�tina avec rage, se dirigea vers les �viers de la cuisine. Il se mit la t�te sous le robinet d�eau froide puis alla ouvrir la porte vitr�e de l�atelier.</p><p>Aucun doute sur l�identit� du chef.</p><p>��Vraiment content de te revoir.</p><p>La phrase �tait charg�e d�ironie. Chaplain se demanda s�il n�allait pas l�abattre, l�, tout de suite. Pour rire. L�arme qu�il tenait lui rappelait son Glock. M�me canon court, m�me pontet carr�, m�me mat�riau sp�cial qui n��tait plus du m�tal. Il remarqua que l�arme �tait dot�e d�un rail sous le canon, sans doute pour fixer dessus une lampe ou un d�signateur laser. Dans quel monde �voluait-il ?</p><p>Chaplain hasarda, pour gagner du temps :</p><p>��Comment vous m�avez retrouv� ?</p><p>��Petite erreur toi. Appel� Amar num�ro fixe. Num�ro prot�g� mais pour nous, facile d�identifier ton adresse.</p><p>Son fran�ais �tait approximatif et sa voix aigu�, l�g�re. Ses syllabes s�articulaient comme une m�canique en mal d�huile. Arnaud n�avait pass� qu�un seul coup de fil de son fixe. Chez les Slaves, o� il �tait question d�un certain Yussef. Il �tait certain qu�il l�avait devant lui. Quant � l�autre, son agresseur, c��tait Amar, celui � qui il avait parl� au t�l�phone.</p><p>Des pr�noms musulmans.</p><p>Peut-�tre des Bosniaques�</p><p>Il joua encore la montre :</p><p>��Vous ne connaissiez pas mon adresse ?</p><p>��Nono, quelqu�un de tr�s prudent. T�as chang�, visiblement. (Sa voix douce se durcit d�un coup.) O� t��tais, mon salaud ?</p><p>Les r�jouissances commen�aient. Autant jouer la provocation :</p><p>��J�ai voyag�.</p><p>Aucune r�action. Son visage paraissait taill� dans la pierre. Ses morsures d�acn� �voquaient les trous d�une pluie acide.</p><p>��O� ?</p><p>��Je sais pas. J�ai perdu la m�moire.</p><p>Yussef eut un rire qui ressemblait � un roucoulement. Ses paupi�res battaient toujours. Clic-clic-clic� La trotteuse d�un compte � rebours. Chaplain encha�na. Il esp�rait tenir en respect l�homme avec son baratin.</p><p>��J�ai eu un accident, je te jure.</p><p>��Avec la volaille ?</p><p>��Si c��tait le cas, je serais pas l� pour te parler.</p><p>��Sauf si tu nous as donn�s.</p><p>��Dans ce cas, tu serais plus l� pour m��couter.</p><p>Yussef rit encore. Sous sa m�che graisseuse, il avait un maintien �trange. Trop droit. Trop raide. Comme s�il avait des barres de fer � la place des tendons et des vert�bres. Son compagnon l�avait rejoint. Il portait des cloques de br�lures sur le visage. La moiti� de sa chevelure noire avait cram�. Pourtant, il paraissait ne rien ressentir. C��tait un athl�te de plus de 1,80 m�tre. Chaplain �tait sid�r� de lui avoir r�sist� aussi longtemps. L�homme semblait n�attendre qu�une chose : finir ce qu�il avait commenc� dans l�escalier.</p><p>��Nono, t�es beau parleur. Mais maintenant, faut rendre ce que tu dois � nous.</p><p>Plus de doute possible. Nono avait d� escamoter un stock de drogue, ou l�argent correspondant � ce stock, ou les deux. Peut-�tre tout �a �tait-il planqu� dans le loft. Peut-�tre avait-il �t� frapp� par sa crise au moment de la livraison. Le miracle �tait qu�il soit encore vivant.</p><p>Chaplain s�accrocha � son sang-froid. Obtenir le maximum de renseignements sur lui-m�me avant que l�entrevue ne tourne � la s�ance de torture.</p><p>��Y a pas d�arnaque, Yussef.</p><p>��Tant mieux. <emphasis>Bolje ikad nego nikad</emphasis>. File marchandise. Les p�nalit�s, on verra plus tard.</p><p>Il avait risqu� le pr�nom : l�homme-d�clic �tait bien Yussef. Autre information. <emphasis>La marchandise</emphasis>. De la drogue. Chaplain renon�a � toute pr�caution.</p><p>��Comment on s�est connus ?</p><p>Il lan�a un regard au gorille qui sourit en retour :</p><p>��T�es devenu compl�tement <emphasis>glupo</emphasis>, mon Nono. J�t�ai sauv� du ruisseau, mon gars.</p><p>��C�est-�-dire ?</p><p>��Quand j�t�ai trouv�, t��tais rien qu�un chien galeux. (Il cracha par terre.) Un clodo, une merde. T�avais plus d�papiers, plus d�origine, plus de m�tier. J�ai tout appris � toi.</p><p>��Appris quoi ?</p><p>Yussef se leva. Son visage s��tait fig�. La plaisanterie avait assez dur�. Ses pommettes hautes creusaient ses joues et ombraient ses commissures retrouss�es. Ce sourire perp�tuel lui donnait l�air d�un masque japonais.</p><p>��Je rigole plus, Nono. File-nous ce que tu nous dois et on se casse.</p><p>��Mais qu�est-ce que je vous dois ? hurla-t-il.</p><p>Le colosse bondit mais Yussef le bloqua d�un geste. Il prit le relais et empoigna Chaplain d�une main. Le canon du semi-automatique � quelques millim�tres de son nez bris�.</p><p>��Arr�te d�conner. C�est chaud pour toi, mon fr�re.</p><p>Il voyait maintenant de pr�s les yeux du Bosniaque. Ses pupilles, entre deux d�clics, �taient �tr�cies. Une p�leur froide et verte y scintillait. Yussef �tait encore jeune mais quelque chose de moribond l�habitait. Une maladie. Une froideur. Une mal�diction.</p><p>��Je pourrai pas tout te rendre tout de suite, bluffa-t-il.</p><p>Yussef releva la t�te, comme pour rejeter sa m�che en arri�re.</p><p>��Commence par passeports. On verra apr�s.</p><p>Le mot agit comme un r�v�lateur. <emphasis>Faussaire</emphasis>. Il �tait faussaire. Tout � coup, ses impressions mitig�es dans cet atelier trouv�rent leur signification. Le fait que la planche � dessin et les esquisses publicitaires avaient l�air d�un d�cor. Le fait que les couleurs, les toiles vierges, les produits chimiques sonnaient faux. Il n��tait ni roughman, ni artiste. Il n�avait aucune existence l�gale : il �tait un artisan du faux.</p><p>Voil� pourquoi il avait au cul toute la communaut� �trang�re de Paris. Des clans, des groupes, des r�seaux qui l�avaient pay� pour obtenir des passeports, des cartes d�identit�, des permis de s�jour, des cartes de cr�dit et qui n�avaient rien vu venir.</p><p>��Tu les auras demain, fit-il sans savoir o� il allait.</p><p>Yussef rel�cha la prise et lui donna une tape amicale sur l��paule. Son visage se r�chauffa l�g�rement. La pierre devenait r�sine.</p><p>��Super. Mais pas conneries. Amar reste dans le coin. (Il lui fit un clin d��il.) Lui donne pas l�occasion de faire payer toi petites blagues de tout � l�heure.</p><p>Il tourna les talons. Chaplain le rattrapa par le bras :</p><p>��Comment je te contacte ?</p><p>��Comme d�habitude. Portable.</p><p>��J�ai pas ton num�ro.</p><p>��T�as tout zapp� ou quoi ?</p><p>��Je t�ai dit que j�avais des probl�mes de m�moire.</p><p>Yussef le consid�ra durant une seconde. La m�fiance planait dans l�air comme un gaz toxique, dangereux. Le Bosniaque hochait l�g�rement la t�te, par saccades. Enfin, il dicta les chiffres en fran�ais et ajouta myst�rieusement � <emphasis>glupo</emphasis> �. Chaplain devina que c��tait une insulte mais l�autre l�avait prononc�e avec affection.</p><p>Les deux visiteurs disparurent, l�abandonnant dans son atelier ravag�. Il n�entendit m�me pas la porte claquer. Les yeux fixes, il se p�n�trait de sa situation imm�diate comme on s�envoie une rasade d�alcool br�lant.</p><p>Il avait la nuit pour retrouver son atelier.</p><p>Et son savoir-faire.</p></section><section><title><p>109</p></title><p>Il commen�a par l�hypoth�se la plus simple.</p><p>Un atelier en sous-sol.</p><p>Il souleva les tapis en qu�te d�une trappe. Il ne trouva rien. Pas l�ombre d�une poign�e, d�une rainure qui laisserait deviner un passage. Il attrapa un balai qui tra�nait avec les ustensiles de cuisine �pars sur le sol. Il frappa partout en qu�te d�un bruit creux. Il n�obtint rien d�autre que le son plein, compact et grave de la dalle sous ses pieds.</p><p>Il balan�a son manche � travers la pi�ce. La peur montait en lui en pouss�es de fi�vre. Pass� le soulagement de voir partir les duettistes, le dilemme des prochaines heures se pr�cisait. Une nuit pour localiser son atelier. Retrouver le coup de main. Fabriquer des faux passeports� Le projet m�me �tait absurde.</p><p>Fuir � nouveau ?</p><p>Amar ne devait pas �tre loin�</p><p>Alors qu�il cherchait dans les tiroirs des cl�s, une adresse, un indice, une autre part de son cerveau envisageait son nouveau profil. <emphasis>Faussaire</emphasis>. O� avait-il appris ce m�tier ? O� avait-il trouv� le fric pour d�marrer son business ? Yussef lui avait dit qu�il l�avait r�cup�r� sur le pav�. Il sortait donc d�une crise. Sans nom, sans pass�, sans avenir. Le Slave lui avait mis le pied � l��trier � l�avait-il form� ?</p><p><emphasis>Faussaire</emphasis>. Il r�p�tait le mot � voix basse tout en poursuivant sa fouille. Par miracle, les Bosniaques n�avaient pas trouv� son argent dans la coque du Pen Duick. Son arriv�e les avait interrompus. Ils n�avaient pas pu finir le boulot sur la mezzanine.</p><p><emphasis>Faussaire</emphasis>. Quel meilleur job pour un imposteur chronique ? N��tait-il pas le faussaire de sa propre existence ? Il s�arr�ta, conscient de la vanit� de ses efforts. Il n�y avait rien ici pour lui. Il s�assit, �puis�, et sentit ses points douloureux se r�veiller. Visage. Ventre. Entrejambe. Il palpa ses c�tes et pria pour qu�elles soient enti�res. Il passa dans la salle de bains et humecta une serviette �ponge, comme il l�avait fait l�avant-veille. Il appliqua la compresse sur son visage et en �prouva un vague soulagement.</p><p>Abandonnant l�id�e d�un sous-sol, il �valua l�id�e d�une pi�ce secr�te � tout aussi absurde. Les murs porteurs avaient ici plusieurs m�tres d��paisseur. Et il n�y avait ni angle ni recoin pour m�nager un espace en retrait. Il redescendit pourtant au rez-de-chauss�e. D�pla�a le r�frig�rateur. Sonda les fonds de placards. S�enfouit dans les penderies. Ouvrit les grilles d�a�ration�</p><p>Soudain, il eut envie de s�effondrer sur son lit et de s�endormir, pour ne plus se r�veiller. Mais il devait tenir bon. Il s�orienta vers la cuisine, enjamba les d�bris et se fit un caf�. Il songeait maintenant � une annexe, situ�e dans le village de lofts. Non. Il y aurait eu des factures, des quittances de loyer et il les aurait trouv�es.</p><p>Pourtant, tasse en main, il rejoignit la porte et consid�ra la ruelle pav�e. Tout �tait calme. Les habitants de ces ruelles �taient � mille lieues de se douter de ce qu�il se passait. Son regard s�arr�ta sur une plaque de m�tal � double battant qui per�ait le sol � cinq m�tres de son seuil. Il retourna vers le comptoir de Nono le peintre, fouilla, trouva un marteau ainsi qu�un tournevis � des instruments qui devaient lui servir pour fixer les toiles sur les ch�ssis � ou donner l�illusion qu�il le faisait.</p><p>Il rejoignit la trappe et enfon�a le tournevis dans la rainure centrale. Un coup de marteau suffit pour faire levier. Un des battants sauta. Chaplain d�couvrit un escalier de ciment. Il plongea dans le sous-sol et referma la paroi sur sa t�te, cherchant � t�tons un commutateur. La lumi�re jaillit. En bas des marches, s�ouvrait un couloir ponctu� de portes en bois, plein de relents de moisi et de poussi�re. Les caves des lofts. Il s�avan�a encore, se demandant o� �tait la sienne.</p><p>Au bout de quelques pas, il n�eut aucun doute : une seule porte �tait en fer. Pas un cadenas mais une serrure. Ce qu�il cherchait �tait derri�re. Il tenait toujours son marteau et son tournevis. Au m�pris de toute discr�tion, il enfon�a sa pointe entre la paroi et le chambranle et frappa de toutes ses forces. Enfin, le m�tal se tordit, se souleva. Il planta son arme plus profond�ment et fit, une nouvelle fois, levier.</p><p>La serrure c�da. Ce qu�il d�couvrit lui arracha un cri de triomphe. Il y avait l� plusieurs imprimantes. Un plan de travail supportant un microscope, des mines, des pinceaux, des cutters. Sur des �tag�res, des produits chimiques, des encres, des tampons. Sous des b�ches, plusieurs scanners, une machine de plastification, un appareil d�analyse biom�trique�</p><p>Il alluma le plafonnier, �teignit la lumi�re du couloir, referma la porte. Le lieu �tait am�nag� en atelier d�imprimerie. Le long des murs, des rames de papier. Des feuilles de plastique. Des toners. Des encreurs. Une lampe ultraviolette�</p><p>Un autre miracle �tait en marche : il se souvenait de tout. Ses connaissances de faussaire revenaient � la surface de sa m�moire, aussi facilement que les gestes d�un nageur plongeant dans la mer apr�s trente ann�es de terre ferme. Comment expliquer ce miracle ? Ce savoir d�artisan �tait-il � ranger du c�t� de sa m�moire culturelle ? Autre explication : il s��tait d�barrass� du myst�rieux implant. Sa m�moire s�en trouvait peut-�tre lib�r�e�</p><p>Pas le temps de se poser la question. Il mit en marche les imprimantes, alluma les autres machines. Les souvenirs affluaient. Comment scanner un passeport ou toute autre pi�ce d�identit�. Comment blanchir les inscriptions en filigrane ou les fils fluorescents permettant d�identifier pr�cis�ment le document pour ensuite en cr�er d�autres � vierges de tout signalement. Il se souvenait d�avoir personnellement boost� ses engins afin de copier des d�tails micrographiques con�us justement pour �chapper � toute tentative de contrefa�on. D�avoir an�anti les dispositifs int�gr�s par les fabricants de scanners et d�imprimantes afin d��viter tout risque de production de faux. D�avoir occult� le num�ro de s�rie que chaque copieur imprime en microcaract�res, invisibles � l��il nu, pour permettre de d�tecter l�origine du document reproduit.</p><p>Il comprenait pourquoi Yussef ne l�avait pas abattu. Il �tait un virtuose du faux. Un as de la fraude de documents. Sa main n�avait pas de prix. Il tomba sur un nouveau tr�sor. Une bo�te en bois compartiment�e, d�un m�tre sur un m�tre, rappelant les fichiers � l�ancienne des biblioth�ques. � l�int�rieur, rang�s, tri�s, ventil�s, des documents d�identit� vierges. Parmi eux, les passeports fran�ais promis � Yussef. Gliss�e dans chaque exemplaire, une feuille pli�e en quatre indiquait le nom et les coordonn�es du futur candidat � la nationalit� fran�aise, agr�ment�s d�une photo d�identit�. Tous les noms avaient des consonances slaves. Quant aux gueules, c��tait le d�fil� des y�tis.</p><p>Il �ta sa veste, mit en route le syst�me de ventilation, s�assit derri�re le plan de travail. Il avait la nuit pour fabriquer trente documents. Il esp�rait qu�� c�t� des connaissances, les gestes, l�habilet�, la s�ret� allaient revenir dans le m�me �lan.</p><p>D�j�, d�autres fragments se pr�cisaient. Son credo de faussaire. Les r�gles qu�il s��tait toujours impos�es. Jamais d�usurpation d�identit�. Jamais d�escroquerie. Jamais d�arnaque aux cr�dits ou aux banques.</p><p>Nono menait une autre croisade.</p><p>Il donnait naissance � de nouveaux Fran�ais.</p><p>Il enfila des gants de latex et attrapa les documents vierges � des e-passeports qui tous affichaient le symbole r�v�lant la pr�sence d�une puce �lectronique. Du dernier cri.</p><p>Il allait attaquer quand une autre id�e le traversa. Une mauvaise id�e sans doute, mais il �tait d�j� trop tard pour y renoncer. Il balaya sa tignasse des deux mains : il verrait plus tard.</p><p>Pour l�heure, il devait se mettre au boulot.</p><p>Sauver la peau de Nono.</p></section><section><title><p>110</p></title><p>Fleury-M�rogis, Tripale des femmes.</p><p>Une rumeur l�arracha � son sommeil tortur�.</p><p>�a bruissait, �a parlait, �a marchait dans le couloir. Coup d��il � sa montre : 10�h du matin. Elle se leva et plaqua son oreille contre la porte. Le brouhaha montait en r�gime. Les d�tenues paraissaient excit�es. Le vendredi devait �tre le jour des parloirs famille.</p><p>Elle retournait s�allonger quand un cliquetis la fit sursauter. Une gardienne sur le seuil. On la transf�rait de cellule. On la foutait au mitard. On l�emmenait d�urgence chez le juge au p�nal. En quelques secondes, elle imagina tout.</p><p>��Chatelet. Parloir.</p><p>��J�ai de la visite ?</p><p>��Quelqu�un de ta famille, ouais.</p><p>Quelque chose se brisa dans sa poitrine. Elle ne se connaissait qu�une seule famille.</p><p>��Tu viens ou quoi ?</p><p>Elle enfila sa veste � capuche et suivit la matonne. Dans le couloir, elle accorda son pas sur les autres. Fant�mes en joggings, tchadors ou boubous. Rires. Baskets � la tra�ne. Le chemin jusqu�au parloir lui paraissait interminable. Seuls ses battements cardiaques la faisaient avancer. Une naus�e violente la tenait � l�estomac.</p><p>Sans savoir comment, elle se retrouva dans le couloir de la veille. Bureaux vitr�s. Barreaux aux fen�tres. Portes de verre feuillet�. Mais l�atmosph�re n�avait plus rien � voir. Des enfants riaient dans les boxes. Un ballon frappait un mur. Un b�b� pleurait. Plut�t l�ambiance d�une cr�che que celle d�un parloir de prison.</p><p>La matonne s�arr�ta et ouvrit une porte.</p><p>L�homme qui l�attendait, assis derri�re la table, tourna la t�te.</p><p>Ce n��tait pas son p�re.</p><p>C��tait Mathias Freire.</p><p>Par un tour de magie incompr�hensible, il �tait parvenu jusqu�ici, franchissant les contr�les, les v�rifications d�identit�, les sas de d�tection�</p><p>��Vous n�allez jamais ressortir, fit-elle en s�asseyant de l�autre c�t� de la table.</p><p>��Faites-moi confiance, fit-il pos�ment.</p><p>Elle rentra la t�te dans les �paules, serra les poings entre ses genoux, prit une profonde inspiration. Sa fa�on � elle de puiser, au fond d�elle-m�me, l��nergie n�cessaire pour encaisser cette surprise. Elle pensa � son allure. Traits tir�s. D�coiff�e. Crasseuse. V�tue comme une convalescente dans un hosto.</p><p>Elle releva les yeux et se dit que �a ne comptait pas. Il �tait bien l�, devant elle. Amaigri. Bless�. F�brile. Il portait des v�tements de prix mais sa gueule avait l�air d��tre pass�e sous un m�tro. Elle avait tant attendu cet instant� Sans jamais y croire.</p><p>��On a pas mal de choses � se dire, fit-il de la m�me voix calme.</p><p>En flashes subliminaux, elle le revit s�enfuir dans le hall du TGI de Marseille. Se faufiler entre les tramways de Nice. Lever son calibre vers les tueurs, rue de Montalembert.</p><p>��Le probl�me est qu�on n�a qu�une demi-heure, poursuivit-il en d�signant l�horloge fix�e au mur, derri�re lui.</p><p>��Vous �tes qui aujourd�hui ?</p><p>��Votre fr�re.</p><p>L�id�e la fit rire. Toujours la t�te dans sa capuche, elle frottait ses paumes l�une contre l�autre, comme quelqu�un qui a froid, ou qui est en manque.</p><p>��Pour les papiers, comment vous avez fait ?</p><p>��C�est une longue histoire.</p><p>��Je t��coute, fit Ana�s, passant au tutoiement.</p><p>Mathias Freire � celui qu�elle appelait ainsi � parla des trois meurtres. Le Minotaure. Icare. Ouranos. Il expliqua qu�il souffrait du syndrome du voyageur sans bagage. Il �voqua les trois personnalit�s qu�il avait travers�es. Freire, le psychiatre, � partir de janvier 2010. Janusz, le clochard, de novembre � d�cembre 2009. Narcisse, le peintre fou, de septembre � octobre�</p><p>Aucune surprise de ce c�t�-l�. Elle avait tout devin�, ou presque. Mais elle d�couvrait d�autres faits. Freire avait �t� le premier pr�sent aupr�s du cadavre d�Icare � Fer-Blanc l�avait vu sur la plage. D�autre part, le mot russe � Matriochka � jouait un r�le cl� dans l�affaire mais il ignorait lequel.</p><p>��Aujourd�hui, demanda-t-elle, vous en �tes � quel personnage ?</p><p>��Celui qui a pr�c�d� Narcisse. Un d�nomm� Nono.</p><p>Elle �clata d�un rire nerveux. Il sourit en retour.</p><p>��Arnaud Chaplain. J�ai �t� ce type au moins cinq mois.</p><p>��Qu�est-ce que vous faisiez dans la vie ?</p><p>��Laissez tomber.</p><p>Il �num�ra les tentatives de meurtres auxquelles il avait �chapp� depuis sa fuite de Bordeaux. Cinq en tout. Il semblait dou� d�invincibilit頗 ou b�n�ficier d�une chance hors norme. Partout o� il allait, quelle que soit son identit�, les hommes en noir le retrouvaient. Ces types �taient meilleurs enqu�teurs que les flics eux-m�mes. En tout cas plus rapides.</p><p>Freire l�cha ensuite une information primordiale. � l�H�tel-Dieu, apr�s son arrestation, les radiographies de son visage avaient r�v�l� sous sa cloison nasale un implant. En se brisant le nez, il avait r�ussi � l�extraire.</p><p>Disant cela, il ouvrit sa main : une minuscule capsule chrom�e brillait dans sa paume.</p><p>��Qu�est-ce que c�est ?</p><p>��Selon le toubib de l�H�tel-Dieu, �a pourrait �tre un diffuseur de produits ou une micropompe comme on en utilise parfois pour soigner l��pilepsie ou le diab�te. Un dispositif implant� sous la chair, qui permet de mesurer en temps r�el des crit�res physiologiques et de d�livrer au juste moment le principe actif. Tout le probl�me est de savoir lequel et quel est son effet.</p><p>Tout cela �tait rocambolesque mais Ana�s se souvenait d�un d�tail : les meurtriers de Patrick Bonfils avaient suivi son cadavre jusqu�� la morgue de Rangueil � seulement pour lui ouvrir le nez. Pas besoin d��tre grand clerc pour conclure. Ils �taient venus r�cup�rer l�implant que le p�cheur abritait sous sa cloison nasale. Freire et Bonfils subissaient le m�me traitement.</p><p>Freire/Janusz parlait de plus en plus vite. Dans cet imbroglio, une obsession surpassait tout : il voulait prouver son innocence. D�montrer, malgr� les �vidences, qu�il n��tait pas l�assassin de l�Olympe.</p><p>��Mon id�e est que je traque moi-m�me l�assassin. Je ne suis pas le tueur. Je <emphasis>cherche</emphasis> le tueur.</p><p>��Tu l�as trouv� ?</p><p>��Je ne sais pas. On dirait que chaque fois que je m�approche trop pr�s de lui, je perds la m�moire. Comme si� ce que je d�couvrais court-circuitait mes r�seaux neuronaux. Je suis condamn� � reprendre alors mon enqu�te. � z�ro.</p><p>Ana�s l�imaginait face � un juge en train de d�blat�rer ses explications : c��tait la taule assur�e. Ou l�HP. Elle le regardait et n�en revenait toujours pas de l�avoir l�, sous les yeux, hors de son cr�ne. Elle l�avait tant r�v�, il l�avait tant hant�e�</p><p>En deux semaines, il avait vieilli de plusieurs ann�es. Ses iris br�laient au fond de ses cernes. Son nez, caboss�, d�chir�, portait plusieurs pansements. L�id�e lui vint qu�� mesure qu�il traversait ses identit�s, des marques lui en restaient. Il ressemblait encore au psychiatre qu�elle avait connu mais un fond de clochard s�agitait encore en lui. Une �tincelle de folie palpitait dans ses pupilles � beaucoup plus Vincent van Gogh que Sigmund Freud.</p><p>Il �tait encore trop t�t pour savoir ce qu�Arnaud Chaplain lui l�guerait en h�ritage. Peut-�tre l��l�gance : ses v�tements trahissaient un soin, une attention qui n�avaient rien � voir avec les trois autres personnages.</p><p>Sur une impulsion, elle lui prit la main.</p><p>Le contact fut si doux qu�elle la retira aussit�t, comme si elle s��tait br�l�e.</p><p>Surpris, Freire se tut. Elle leva les yeux vers l�horloge. Il ne restait que quelques minutes. Elle prit la parole � toute vitesse. Elle raconta M�tis, son pass� militaire, son d�veloppement chimique puis pharmaceutique. Le groupe �tait devenu un des plus importants producteurs de psychotropes en Europe.</p><p>Elle �voqua ensuite les liens souterrains existant entre ce groupe et les forces de d�fense nationale. Enfin, elle r�suma sa conviction, qui s��tait verrouill�e � l�instant : un laboratoire de la constellation M�tis testait sur lui, ainsi que sur Patrick Bonfils et sans doute d�autres cobayes, une nouvelle mol�cule. Un produit qui fissurait leur personnalit� et provoquait une sorte de r�action en cha�ne. Des fugues psychiques en s�rie.</p><p>Freire encaissait chaque fait comme un coup de poing dans la gueule. Histoire de l�achever, elle d�crivit la puissance de M�tis, qui ne pouvait �tre inqui�t� ni par les lois, ni par l�autorit� de l��tat puisque sa puissance m�me d�coulait de ces lois et de cette autorit�.</p><p>Et maintenant, sa conclusion. Pour une raison qu�elle ignorait, le groupe avait d�cid� de faire le m�nage et d��liminer les cobayes du protocole. M�tis avait missionn� des combattants professionnels pour les abattre. Lui, Patrick Bonfils, et sans doute plusieurs autres. Ils appartenaient � une liste noire.</p><p>Freire encaissait toujours, les dents serr�es. Elle s�arr�ta, �prouvant le sentiment de tirer sur une ambulance. Il ne leur restait plus que deux minutes. Elle r�alisa soudain leur inconscience. Ils se moquaient des cam�ras de s�curit�. Des micros qui pouvaient enregistrer leur conversation. Des gardiens qui pouvaient le reconna�tre ou �tre alert�s par une source ext�rieure.</p><p>��Je suis d�sol�, finit-il par conclure.</p><p>Ana�s ne comprit pas ces mots � elle venait de lui annoncer son arr�t de mort. Avec un temps de retard, elle saisit qu�il parlait des murs de la maison d�arr�t, des cons�quences de toute l�affaire sur sa carri�re, du chaos dans lequel elle s��tait volontairement jet�e.</p><p>��J�ai choisi mon camp, murmura-t-elle.</p><p>��Alors, prouve-le.</p><p>Freire lui prit la main et glissa entre ses doigts un papier pli�.</p><p>��C�est quoi ?</p><p>��L�heure et la date d�un appel que Chaplain a re�u sur sa ligne fixe, � la fin du mois d�ao�t. Un appel au secours. Il faut que j�identifie la fille qui m�a contact�.</p><p>Ana�s se cabra.</p><p>��L�appel est prot�g�, continua-t-il. C�est le dernier coup de fil que j�ai re�u dans la peau de Chaplain. Le lendemain, je suis devenu un autre. Je dois retrouver cette femme !</p><p>Ana�s baissa les yeux sur son poing serr�. Son c�ur avait des rat�s. La d�ception la suffoquait.</p><p>��Je t�ai �crit un autre num�ro, continua-t-il � voix basse. Mon nouveau portable. Je peux compter sur toi ?</p><p>Elle fourra discr�tement le papier dans sa poche de pantalon et �luda la question :</p><p>��Chaplain, il cherchait aussi le tueur ?</p><p>��Oui, mais d�une autre fa�on. Il utilisait des sites de rencontres. Notamment un club de speed-dating, Sasha.com. �a te dit quelque chose ?</p><p>��Non.</p><p>��Le num�ro, Ana�s. Il faut l�identifier. Je dois parler � cette femme. S�il n�est pas trop tard.</p><p>Ana�s fixa ses yeux rougis. Un bref instant, elle souhaita la mort de cette rivale. Aussit�t apr�s, elle arracha ce cancer de son ventre.</p><p>Elle parvint � demander :</p><p>��C�est pour �a que t�es venu ?</p><p>La sonnerie retentit. Fin des visites. Il eut un sourire �puis� et se leva. Malgr� ses kilos en moins, ses ann�es en plus, ses yeux brillants de fi�vre et son nez en miettes, il avait toujours un charme irr�sistible.</p><p>��Ne dis pas de conneries.</p></section><section><title><p>111</p></title><p>Aussit�t sortie du parloir, Ana�s demanda l�autorisation de t�l�phoner. Cela signifiait simplement effectuer un d�tour par l�aile nord du tripale, o� les postes s�alignaient, viss�s dans le mur. La surveillante fut conciliante. Elle n��tait pas encore une vraie DPS.</p><p>L�heure de la promenade avait commenc�. R�sultat, pas une gazelle devant les appareils t�l�phoniques. Ana�s composa de m�moire un num�ro. Il fallait qu�elle s�agite pour ne pas sombrer dans l�abattement. Elle aurait tout le temps de pleurer dans sa cellule. Elle avait revu Mathias Freire et que s��tait-il pass� ? Du boulot de flic. Un �change professionnel. Et basta.</p><p>��All� ?</p><p>��Le Coz, Chatelet.</p><p>��Ana�s ? Mais qu�est-ce qui se passe ?</p><p>La nouvelle de la fusillade et de son arrestation �tait parvenue jusqu�au Sud-Ouest.</p><p>��Trop long � t�expliquer.</p><p>��Qu�est-ce qu�on peut faire ?</p><p>Elle balan�a un regard vers la matonne qui faisait les cent pas, de dos, face � une baie grillag�e. Ana�s sortit sa feuille de papier et le d�plia.</p><p>��Je te donne l�heure et la date d�un appel prot�g�, ainsi que le num�ro contact�. Tu identifies l�abonn� qui a pass� le coup de fil. Tout de suite.</p><p>��T�as pas chang�, dit-il en riant. Balance.</p><p>Elle dicta le num�ro, le jour, l�heure. Elle l�entendit d�crocher une autre ligne. Il livra en relais les informations dans l�autre combin� puis revint vers elle.</p><p>��J�ai re�u un appel d�Abdellatif Dimoun.</p><p>Elle mit quelques secondes � replacer le nom. Le coordinateur de la police scientifique de Toulouse. Le guerrier du d�sert.</p><p>��Qu�est-ce qu�il voulait ?</p><p>��Tu lui as fait envoyer un tas de merdes, para�t-il, venues d�une plage de Marseille.</p><p>Elle avait carr�ment oubli� cette piste. Les d�bris retrouv�s autour du corps d�Icare.</p><p>��Il les a analys�s ?</p><p>��Oui. Juste des d�tritus charri�s par le ressac. Il n�y a qu�un truc qui tranche sur le lot. Un fragment de miroir. Selon lui, �a pourrait provenir d�ailleurs. Peut-�tre m�me de la poche du tueur.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Parce que le fragment ne porte aucune trace de sel. Il ne vient pas de la mer.</p><p>Un morceau de miroir : on �tait bien avanc�s.</p><p>��C�est pas tout, continua Le Coz. Ils l�ont analys� : il porte des traces d�iodure d�argent.</p><p>��Qu�est-ce que �a signifie ?</p><p>��On a trait� ce miroir. On l�a volontairement plong� dans ce produit pour le rendre sensible � la lumi�re. C�est une m�thode tr�s ancienne, para�t-il, qui date de 150 ans. La technique du daguerr�otype.</p><p>��Du quoi ?</p><p>��L�anc�tre de la photographie. Je me suis document�. Le miroir poli et argent� conserve l�empreinte projet�e par un objectif. Apr�s, on l�expose � des vapeurs d�iode et on obtient une image. Quand l�argentique est apparu, on a abandonn� cette technique, non reproductible. Le daguerr�otype imprime directement un positif, sans passer par un n�gatif.</p><p>��Dimoun pense que ce miroir est un support de daguerr�otype ?</p><p>��Oui. Et �a nous fait un sacr� indice. Plus personne ne pratique cette m�thode � part quelques passionn�s.</p><p>��Tu t�es rancard� ?</p><p>��J�y vais de ce pas.</p><p>��Trouve-moi la fondation qui r�unit ces mecs. La liste des types qui utilisent encore cette technique.</p><p>Tout en parlant, elle eut soudain une vision tr�s pr�cise de la d�marche du tueur. Il tuait. Il mettait en sc�ne un mythe grec. Puis il l�imprimait, une fois et une seule, sur un miroir d�argent. Elle frissonna. Il devait exister, quelque part, une salle abritant ces tableaux terrifiants. Elle les voyait, sur les parois de son esprit, miroitant dans un clair-obscur. Le Minotaure �gorg�. Icare br�l�. Ouranos �mascul�. <emphasis>Combien d�autres ?</emphasis></p><p>��J�ai ton num�ro prot�g�. T�as de quoi noter ?</p><p>��Ouais. Dans ma t�te.</p><p>Le flic lui donna le nom et les coordonn�es de la myst�rieuse interlocutrice d�Arnaud Chaplain. Ces infos ne lui disaient rien. Mais sur ce coup, elle n��tait qu�un fusible. Elle remercia Le Coz, �mue par cette source de chaleur, � plus de cinq cents kilom�tres.</p><p>��Comment je peux te contacter ?</p><p>��Tu peux pas. Moi, je me d�merderai.</p><p>Il y eut un silence. Le Coz �tait � court d�inspiration. Ana�s raccrocha pour ne pas fondre en larmes. Elle rejoignit la gardienne et lui demanda une nouvelle faveur : profiter des derni�res minutes de la promenade. La matonne soupira, la toisa des pieds � la t�te puis, se souvenant peut-�tre qu�elle �tait flic, prit la direction de la cour.</p><p>Ana�s br�lait de l�int�rieur. Le nouvel indice des daguerr�otypes lui redonnait de l��nergie. Elle enrageait d��tre bloqu�e ici alors qu�un nouvel �l�ment jaillissait dans son enqu�te. Peut-�tre rien. Peut-�tre quelque chose� Une certitude : elle garderait cette piste pour elle-m�me. Pas un mot � Solinas.</p><p>La rumeur du dehors la secoua. La gardienne venait d�ouvrir la derni�re porte : les femmes marchaient et discutaient dans la cour, encadr�es par des rectangles de terre pel�e, des paniers de basket et une table de ping-pong en b�ton. Le d�cor ne faisait pas illusion. Les murs, les barbel�s, les c�bles ceinturaient le champ de vision. Les prisonni�res avaient toujours l�air enferm�. Les corps �taient fl�tris, avachis. Les visages us�s ressemblaient � ces manches de cuill�res qui, � force d��tre lim�s, ponc�s, aff�t�s, deviennent meurtriers. M�me le vent glac� paraissait charg� de l�air vici� des cellules, de l�odeur de bouffe, des intimit�s mal lav�es.</p><p>Elle fourra ses mains dans ses poches et se glissa dans sa peau de flic. Elle observa les groupes, les tandems, les isol�es, et chercha la meilleure cible. Les d�tenues se partageaient en deux groupes dont l�appartenance se lisait sur leurs visages, leurs postures, leur d�marche. Les b�tes fauves et les vaincues. Elle se dirigea vers un quatuor de Maghr�bines qui n�avaient pas des t�tes d�erreurs judiciaires. Des terreurs dont la machine carc�rale n�avait pas suc� la s�ve. Ces femmes-l� avaient plusieurs ann�es de taule � leur actif. Et sans doute pas mal devant. Mais rien ne pourrait �teindre leur col�re.</p><p>��Salut.</p><p>Lourd silence en r�ponse. Pas le moindre signe de t�te. Seulement l��clat noir des yeux, aussi dur que le bitume sous les pieds.</p><p>��Je cherche un portable.</p><p>Regard entre les nanas, puis gros �clat de rire.</p><p>��Tu veux nous demander nos papiers aussi ?</p><p>Les nouvelles allaient vite. En tant que flic, elle �tait d�j� rep�r�e, d�test�e, �cart�e.</p><p>��Je dois passer un SMS. Je suis pr�te � payer pour �a.</p><p>��Combien, b�tarde ?</p><p>Une des filles avait pris les commandes. Elle portait un caban ouvert sur un simple tee-shirt qui laissait voir des tatouages de dragons fi�vreux sur son torse et des signes maoris dans son cou.</p><p>Elle ne tenta m�me pas de bluffer :</p><p>��Rien maintenant. J�ai pas une thune.</p><p>��Alors, casse-toi.</p><p>��Je peux vous aider dehors. Je vais pas moisir ici.</p><p>��On dit toutes �a.</p><p>��Oui, mais je suis la seule flic dans cette cour. Un flic ne reste jamais longtemps en taule.</p><p>Silence plomb�. Brefs regards en louced� entre les filles. L�id�e m�rissait dans les t�tes.</p><p>��Et alors ? finit par demander la femme-dragon.</p><p>��Trouvez-moi un portable. Une fois dehors, je ferai quelque chose pour vous.</p><p>��Je te pisse � la raie, cracha l�autre.</p><p>��Tu pisses o� tu veux ma grande mais c�est une occasion qui passe. Pour toi. Tes fr�res. Ton keum. N�importe qui. Quand je serai dehors, je te jure que j�irai voir les juges, le proc, les flics � charge.</p><p>Le silence retomba, plus lourd encore. Elle pouvait presque entendre les rouages des cerveaux qui tournaient. Il n�y avait aucune raison de la croire. Mais en prison, qu�on le veuille ou non, la vie se nourrit d�espoir. Les quatre femmes, mains dans les poches, �taient emmitoufl�es dans des pelures et des surv�tements inf�mes. Dessous, on devinait les corps tendus par le froid.</p><p>Ana�s poussa son avantage :</p><p>��Un SMS. �a prendra quelques secondes. Je vous jure de bouger pour vous.</p><p>Elles se regard�rent encore. Il y eut des gestes, des coups d��il. Trois des filles se serr�rent autour d�Ana�s. Elle crut qu�elle �tait bonne pour une d�rouill�e. En r�alit�, les guerri�res occultaient son champ de vision.</p><p>D�un coup, la femme-dragon r�apparut au centre du rang. Le reptile incandescent s�agrippait � sa peau bronz�e. Ana�s baissa les yeux : la taularde tenait un portable scotch�, rafistol� au creux de sa paume.</p><p>Ana�s attrapa l�appareil. R�digea son SMS debout devant le clan. Apr�s avoir frapp� le num�ro de t�l�phone identifi�, elle �crivit : <strong>� Medina Malaoui. 64 rue de Naples. 75009 PARIS. �</strong> Elle h�sita puis ajouta : <strong>� Bonne chance. �</strong></p><p>Elle composa le num�ro de Freire et appuya sur la touche � envoi �.</p><p>Elle �tait vraiment la reine des connes.</p></section><section><title><p>112</p></title><p>Chaplain re�ut le SMS d�Ana�s porte d�Orl�ans. Elle n�avait pas tra�n�. Cette information scellait leur association. � moins qu�une l�gion de flics ne l�attendent au 64, rue de Naples� Aussit�t, il indiqua au chauffeur l�adresse de Medina Malaoui puis composa le num�ro qu�il venait de recevoir. Il tomba sur une bo�te vocale. La voix s�v�re du 29�ao�t dernier. Il ne laissa aucun message. Il pr�f�rait la surprendre dans son appartement. Ou mieux encore : fouiller les lieux en son absence.</p><p>La voiture filait sur le boulevard Raspail. Encore une fois, Chaplain passa en revue les r�v�lations de la matin�e. C��tait Ana�s, du haut de ses 30 ans, entaul�e � Fleury-M�rogis, qui avait d�couvert la cl� de son destin : il �tait le sujet d�une exp�rience. D�un c�t�, cette id�e �tait terrifiante. De l�autre, elle lui donnait de l�espoir. Il n��tait pas un � chronique �. On l�avait empoisonn�. Or, qui dit poison, dit antidote. Si on avait provoqu� son syndrome, on pouvait le stopper. Peut-�tre m�me �tait-il d�j� en voie de gu�rison, s��tant d�barrass� de la myst�rieuse capsule ? Il la regarda encore dans le creux de sa main. Il aurait aim� l�ouvrir, la scanner, la faire analyser�</p><p>Le chauffeur parvint rue Saint-Lazare, contourna la place d�Estienne-d�Orves, � l�ombre de l��glise de la Trinit�, emprunta la rue de Londres. Une impression confuse lui revint. Il d�testait le neuvi�me arrondissement. Un coin de Paris o� les rues portent des noms de villes europ�ennes mais o� les immeubles sont sinistres, froids et verrouill�s. Au-dessus des portes coch�res, des atlantes et des cariatides vous fixent comme des sentinelles au garde-�-vous. Les rues sont d�sert�es par les passants : seuls des compagnies d�assurances, des charges de notaire, des bureaux d�avocats r�gnent en ma�tres�</p><p>L�image d�Ana�s lui revint. Il avait aim� la revoir. Son teint de lait. La br�lure sombre de son regard. L��trange intensit� de sa pr�sence qui semblait ne pas subir le monde mais au contraire lui envoyer sa propre force, son empreinte incandescente. L�aimait-il ? Pas de place pour ce genre de questions dans sa t�te ni dans son c�ur. Il �tait un �tre vide. Ou plut�t : satur� d�inconnu. Mais cette alli�e lui r�chauffait le sang.</p><p>Le chauffeur stoppa au 64, rue de Naples. Il r�gla et sortit. Il d�couvrit un immeuble typique du quartier, forteresse de pierre stri�e de refends, surmont�e aux troisi�me et quatri�me �tages de bow-windows. Il n�avait pas le code. La rue �tait d�serte. Il se mit � faire les cent pas devant le seuil.</p><p>Enfin, au bout de dix minutes, deux hommes en costume jaillirent de la porte coch�re. Chaplain se glissa � l�int�rieur, frigorifi� par l�attente. Une vo�te s�ouvrait sur deux escaliers � droite et � gauche. Au fond, une cour r�v�lait un fouillis d�arbres et une fontaine. Le c�ur intime de l�immeuble. Il rep�ra les bo�tes aux lettres.</p><p>Medina Malaoui vivait au troisi�me �tage, escalier de gauche. Pas d�interphone. Il monta � pied. Deux portes se partageaient le palier. Une fen�tre d�cor�e de vitraux occupait le centre. L�appartement de Medina Malaoui �tait celui de droite � une carte �tait fix�e sur le chambranle. Il sonna. Une fois. Deux fois. Sans r�sultat. Medina n��tait pas chez elle. � moins qu�il ne lui soit arriv� quelque chose� Cette id�e, qu�il avait repouss�e jusqu�� maintenant, revenait en force sur son seuil.</p><p>Il se retourna et observa la porte d�en face. Il imaginait un voisin curieux en train de l�observer � travers le judas. Il s�approcha du seuil, �couta. Aucun bruit non plus � l�int�rieur.</p><p>Personne � droite, personne � gauche.</p><p>La solution �tait au centre.</p><p>Il ouvrit la fen�tre. Un rebord courait le long de l��tage, id�al pour se d�placer lat�ralement. Il avait d�j� pratiqu� cette gymnastique l�avant-veille, � l�H�tel-Dieu. Il se recula et attendit plusieurs minutes, � couvert, en observant les deux fa�ades qui fermaient la cour. Pas un mouvement aux fen�tres. Pas un bruit � travers les murs. � 11 heures 30 du matin, le 64 rue de Naples �tait un sanctuaire.</p><p>Il enjamba le ch�ssis et se posa sur la coursive. �vitant de regarder le jardin, trois �tages plus bas, il tourna le dos au vide, s�accrochant aux refends de la paroi. Il atteignit en quelques secondes la premi�re fen�tre de l�appartement de Medina. Toujours en �quilibre, il frappa avec le coude la vitre d�un coup sec. Le verre se fendit en deux mais resta en place, gr�ce au mastic. Chaplain redoutait toujours qu�un t�moin inopin� se mette � gueuler dans la cour : � Au voleur ! Au voleur ! �</p><p>Il passa son bras par la f�lure et actionna la poign�e int�rieure. Il se glissa entre les voilages, referma la fen�tre, observa les fa�ades. Rien n�avait boug�. D�un geste, il ferma les doubles rideaux. Fin du spectacle.</p><p>Tout de suite, il sentit l�odeur de poussi�re. Pas bon signe. Il fit quelques pas et d�couvrit un appartement de riche c�libataire. Grand salon. Cuisine high-tech. Couloir sur la droite qui devait s�ouvrir sur une chambre ou deux. La distribution des espaces �tait ample, a�r�e, agr�able.</p><p>Il contourna le canap� en L face � un �cran plat fix� au mur. Il ne s�attarda pas sur la d�co. Du chic. Du cher. Du raffin�. Le tout recouvert par une couche de poussi�re trop �paisse pour ne pas �tre inqui�tante. <emphasis>�a commence � craindre. Je flippe</emphasis>. Le 29�ao�t avait-il �t� fatal � Medina ?</p><p>Un portrait de femme �tait pos� sur un meuble. Comme d�habitude, ce visage ne lui disait rien. La trentaine. Cheveux blonds et �vanescents. Visage ovale, rehauss� de pommettes mongoles, � la russe. Deux yeux immenses, noirs, langoureux. Des l�vres rouges, �paisses, charnues. Chaplain songea � la pomme empoisonn�e de Blanche-Neige. L�ensemble ruisselait litt�ralement de sensualit�, comme si Medina sortait tout juste d�une pure source de d�sir.</p><p>Il s�attendait � autre chose. La voix �voquait une �l�gance froide, une beaut� autoritaire. Quant au nom, il laissait imaginer une cr�ature sombre, plantureuse, d�origine maghr�bine. Il avait sous les yeux une fleur des champs, tendance kolkhoze. Medina �tait peut-�tre d�origine kabyle� La photo avait �t� prise � bord d�un bateau. Chaplain se demanda soudain s�il n�avait pas pris lui-m�me le clich� sur un voilier qu�il aurait lou�</p><p>Il fit sauter l�image de son cadre, la fourra dans sa poche, commen�a le tour du propri�taire. Aucune surprise. On �tait ici chez une Parisienne branch�e, ais�e, intellectuelle. En revanche, nulle trace d�un m�tier, d�un poste professionnel. Les signes d�signaient plut�t une existence d��tudiante. Le salon, le couloir, la chambre �taient tapiss�s de bouquins class�s par ordre alphab�tique. Philosophie. Critique litt�raire. Ethnologie. Philologie� Pas vraiment l��cole du rire.</p><p>Fouillant les tiroirs, il d�nicha enfin une carte d��tudiante. Medina Malaoui, 28 ans, inscrite � la Sorbonne en DEA de philosophie. Il chercha encore et trouva un dossier complet retra�ant son cursus. Elle venait du nord de la France. Bac � Saint-Omer. Licence et ma�trise de philosophie � Lille. La jeune femme pr�parait � Paris un doctorat portant sur les �uvres de Maurice Merleau-Ponty � le titre du travail � venir prenait trois lignes. Incompr�hensible.</p><p>Chaplain r�fl�chit. O� Medina gagnait-elle son fric ? Une fille � papa ? Un boulot en parall�le ? Aucune r�ponse mais la garde-robe, dans la penderie, surlignait la question. Prada, Chanel, Gucci, Barbara Bui� Sur l��tag�re du haut, des sacs en pagaille. Sur celle du bas, des chaussures en s�rie. Avec quoi Medina s�achetait-elle tout �a ? Depuis quand la philosophie assurait-elle de tels moyens ? �tait-elle la complice de ses trafics ? <emphasis>�a commence � craindre. Je flippe.</emphasis></p><p>Il continua sa recherche et ne trouva rien de personnel. Pas de t�l�phone mobile. Pas d�agenda. Pas d�ordinateur portable. Pas de factures d�abonnement. Pas de documents administratifs. Devant la porte d�entr�e, du courrier s�entassait. Il regarda les dates : les lettres les plus anciennes dataient de la fin du mois d�ao�t. Comme chez lui, la plupart des envois �taient publicitaires. Mais ici, pas m�me de factures, ni de relev�s de banque. Tout devait passer par le Net. O� Medina �tait-elle partie ? �tait-elle morte ? D�autres questions, en d�sordre. O� l�avait-il connue, sur un site de rencontres, chez Sasha.com ? Il imagina la fille du portrait dans une des soir�es � cloche tib�taine. Elle aurait fait sensation.</p><p>Il fit un dernier tour pour trouver les indices d�un d�part pr�cipit�. Ou quelque chose de plus irr�vocable� De la nourriture pourrie dans le frigo. Une salle de bains en d�sordre. Des penderies pleines qui d�montraient que Medina n�avait pas pris le temps de faire ses valises.</p><p>Chaplain sortit par o� il �tait venu. Son butin tenait dans la poche int�rieure de sa veste : la photo d�une jolie poup�e slave au nom arabe. Le reste �tait dans sa t�te. Ou plut�t dans sa gorge. L�impression funeste que Medina n��tait plus de ce monde.</p><p>Il traversait la vo�te du rez-de-chauss�e quand une sexag�naire en tenue de combat jaillit devant lui : blouse bleue, balai-brosse, seau d�eau de Javel.</p><p>��Vous cherchez qui ?</p><p>Chaplain allait mentir mais se ravisa. La gardienne pouvait lui fournir des informations :</p><p>��Je venais voir Medina Malaoui.</p><p>��Elle est pas l�.</p><p>��Elle s�est absent�e ?</p><p>��Depuis un moment, oui.</p><p>��Combien de temps ?</p><p>La femme lui lan�a un regard suspicieux. Le passage n��tait pas allum�. Ils se tenaient dans un clair-obscur charg� des odeurs du jardin.</p><p>��Vous �tes un ami ? demanda-t-elle enfin.</p><p>��Je suis un de ses professeurs, improvisa-t-il. Depuis quand est-elle partie ?</p><p>��Plusieurs mois. Mais le loyer est pay�. Pas de probl�me.</p><p>��Elle ne vous a rien dit ?</p><p>��Elle dit jamais rien, la petite ch�rie.</p><p>Le ton se chargeait de m�pris :</p><p>��Tr�s discr�te. Tr�s� ind�pendante. Elle fait son m�nage toute seule. Ses courses toute seule. Toujours toute seule !</p><p>Chaplain simula l�inqui�tude :</p><p>��Cette disparition n�est pas normale� Elle n�a pr�venu personne � la facult�.</p><p>��Faut pas vous en faire. Ces filles-l�, il peut rien leur arriver.</p><p>��Qu�est-ce que vous voulez dire ?</p><p>La gardienne s�accouda � son balai. Position repos.</p><p>��Si vous �tes prof, je vais vous donner un conseil.</p><p>Chaplain s�effor�a de sourire.</p><p>��Faut toujours regarder les sacs des �tudiantes. Si la fille porte une gibeci�re, un sac � dos ou une bourse en jean, pas de probl�me. Mais si elle se radine � vos cours avec du Chanel, du Gucci ou du Balenciaga, alors l�, croyez-moi, elle a un autre job� Un job de nuit, si vous voyez ce que je veux dire.</p><p>La bonne femme paraissait bien inform�e des marques de luxe et des nouvelles habitudes du monde estudiantin. Mais elle avait raison. Tout l�appartement de Medina respirait le fric facile. L��l�gance bling-bling des nuits parisiennes. Medina �tait-elle une escort-girl ? Avait-il �t� un de ses clients ?</p><p>Il joua l�indignation :</p><p>��Medina �tait tr�s s�rieuse et�</p><p>��C�est pas incompatible. C�est pas les m�mes horaires, c�est tout.</p><p>��Vous avez des preuves de ce que vous avancez ?</p><p>��Elle partait tous les soirs puis revenait � l�aube. Qu�est-ce que vous croyez, qu�elle avait un job de gardien de nuit ?</p><p>Chaplain revit la photo � celle qu�il tenait dans la poche de sa veste. Pas de commentaire. Il contourna la concierge. Elle lui barra le passage avec son balai.</p><p>��Si je la vois, je lui dis que vous �tes pass� ?</p><p>Il acquies�a distraitement.</p><p>��C�est quoi votre nom ?</p><p>��Laissez tomber.</p><p>La seconde suivante, il appuyait sur le bouton d�ouverture de la porte coch�re. Il jaillit dehors et eut juste le temps de bifurquer sur la gauche. Une voiture banalis�e venait de piler en double file. Deux hommes en sortirent. Aucun doute : des flics.</p><p>Il acc�l�ra le pas, entendant le portail s�ouvrir derri�re lui. Les cond�s devaient poss�der une cl� universelle. Son cerveau devint un shaker. Pens�es secou�es, f�briles, paniqu�es. Ana�s l�avait-elle balanc� ? Impossible. Les flics s�inqui�taient-ils tout � coup du sort de Medina Malaoui ? Pas possible non plus. Une seule explication. Ana�s �tait surveill�e � la maison d�arr�t. Quand elle s��tait renseign�e sur le num�ro prot�g�, sa communication avait �t� enregistr�e. On avait voulu savoir pourquoi la fliquette s�int�ressait � ce num�ro.</p><p>Il descendait au pas de course le boulevard Malesherbes en qu�te d�une station de m�tro ou d�un taxi. Il revoyait le joli minois aux pommettes hautes. Son oraison fun�bre ne faisait plus de doute. Que s��tait-il pass� le 29�ao�t ? �tait-il arriv� trop tard ? L�avait-il tu�e lui-m�me ?</p><p>Un seul moyen de le savoir.</p><p>Retrouver les coll�gues de Medina.</p><p>Plonger dans le monde des filles VIP.</p><p>Pour cela, il avait un guide tout d�sign�.</p></section><section><title><p>113</p></title><p>Les passeports bien neufs, bien craquants, claqu�rent sur le tableau de bord.</p><p>��En voil� 20. T�auras les dix autres demain matin.</p><p>Toute la nuit, il avait boss� sur ces documents, retrouvant les gestes, les automatismes, les exigences du vrai faussaire. Il �tait redevenu Nono l�expert, Nono les doigts d�or. Yussef, au volant de sa Mercedes Classe S, saisit les documents avec pr�caution. Il les feuilleta, les �tudia, les tritura. Chaplain �tait assis � ses c�t�s. Amar occupait la banquette arri�re, � la fois au repos et aux aguets.</p><p>Yussef hocha la t�te puis donna les passeports � son comparse qui les fit passer dans une machine � sans doute un d�tecteur. Les secondes ressemblaient � des gouttes d�acier en fusion. Chaplain essaya de se concentrer sur le design majestueux de l�habitacle : inserts en �rable madr�, si�ges en cuir noir, tableau de bord surmont� par un �cran GPS en scope�</p><p>Au-del�, � travers le pare-brise fum�, il apercevait le foyer Saint-Maurice, boulevard de la Chapelle, � l�ombre du m�tro a�rien. Contraste frappant entre cette cabine de yacht et les sans-papiers qui se bousculaient devant la porte, suintant la peur, la mis�re et l�oubli.</p><p>Il avait appel� Yussef � 13 heures, le Bosniaque lui avait donn� rendez-vous devant ce foyer o� s�agglutinaient hommes, femmes et familles enti�res en mal de toits et de papiers. La client�le du Bosniaque.</p><p>Amar tendit le bras entre les deux si�ges et rendit les passeports � Yussef :</p><p>��Nickel, admit-il.</p><p>Les commissures des l�vres de Yussef, trac�es au cutter, s��tir�rent en un sourire :</p><p>��T�as pas perdu la main.</p><p>��Demain matin, la suite.</p><p>��On parle plus d�argent sur ce coup ? t�es d�accord ?</p><p>��C�est d�j� beau de ne pas avoir perdu quelques doigts dans la bataille.</p><p>Yussef comptait ses passeports comme s�il s�agissait d�un jeu de cartes.</p><p>��Nono, toujours plus malin que les autres.</p><p>Chaplain �tait fascin� par ce jeune homme qui ne pesait rien et d�gageait une autorit� de g�n�ral. Il flottait dans un pull commando de l�arm�e britannique, vert olive, avec des renforts de tissu aux coudes et aux �paules. La Mercedes �tait son blind�.</p><p>��J�ai tout de m�me une faveur � te demander.</p><p>��Bien s�r, fit l�autre en fixant les fant�mes du dehors.</p><p>��J�ai besoin d�un calibre.</p><p>���a va te co�ter cher.</p><p>��Des cartes de s�jour pour tout un cargo, si tu veux.</p><p>��Pourquoi un calibre ?</p><p>��Raisons personnelles.</p><p>Yussef conserva le silence. Il observait toujours les ill�gaux qui s�enfon�aient dans leur propre ombre, le long de la fa�ade l�preuse. Enfin, il fit un signe � Amar qui sortit de la voiture. Son impression se confirma : le Bosniaque l�avait � la bonne � et cela avait toujours �t� le cas.</p><p>Le coffre s�ouvrit. La sc�ne avait un caract�re surr�aliste. Ce bunker de carbone et de bois verni, les sans-papiers qui battaient le pav� dehors, les ressources de la Merco qui faisait � la fois office de bureau administratif, d�arsenal, de banque et de coffre-fort.</p><p>��Je t�ai dit que j�avais des probl�mes de m�moire ?</p><p>��Compl�tement � la masse, ouais.</p><p>��Je me souviens pas de la mani�re dont on s�est rencontr�s.</p><p>Yussef hocha la t�te, � coups de petits d�clics. Le trouble de Nono l�amusait.</p><p>��Crois� toi � Stalingrad, en mars dernier. Tu dessinais sur le sol avec craie. Tu vivais avec les trois kopecks que les passants filaient � toi. T�avais la t�te vide. Impossible de savoir nom � toi, origine.</p><p>��Pourquoi tu m�as aid� ?</p><p>��� cause de tes dessins. �a m�a rappel� les <emphasis>stecci</emphasis>, des tombes anciennes qu�on trouve au pays.</p><p>Amar �tait de retour. Un pistolet se mat�rialisa dans sa paume, qu�il braqua au-dessus du levier de vitesse, crosse la premi�re.</p><p>��Un CZ 75, fit Yussef. Ces enfoir�s de Tch�ques, ils font du bon boulot.</p><p>Le calibre �tait diff�rent du Glock. Il ne s�attarda pas dessus et le fourra dans sa poche. Sans enthousiasme, Amar lui donna trois chargeurs.</p><p>Il allait dire merci quand Yussef poursuivit, les pupilles toujours fix�es sur les sans-papiers :</p><p>��On t�a recueilli, mon pote. On t�a lav�, on t�a nourri, on t�a log�. T�avais toujours la t�te vide mais tu savais dessiner. J�ai foutu toi dans les pattes de mes faussaires.</p><p>��Tu en as d�autres ?</p><p>��Qu�est-ce que tu crois ? Que j�ai attendu toi pour enrichir l��tat civil fran�ais ?</p><p>��J�ai accept� ?</p><p>��Tu t�es mis au boulot, <emphasis>glupo</emphasis>. En deux semaines, t�enterrais tout le monde. Le don, l�instinct. Encres, techniques d�impression, tampons� (Il �num�rait avec ses doigts.) Pig� tout. Un mois plus tard, t�as encaiss� premiers paiements. Cr�� ton labo en solo. Un autre que toi, j�aurais arrach� les couilles. Toi, j�ai fait confiance. Toujours le boulot � l�heure.</p><p>Nono avait donc dur� plus longtemps que les autres. De mars � septembre 2009. Il avait eu le temps de s�installer, de gagner sa l�gitimit�, d�obtenir un statut officiel � il avait pu louer l�atelier, obtenir un compte en banque, payer ses abonnements. Tout �tait bas� sur des faux papiers.</p><p>��Et je ne t�ai jamais dit mon nom ?</p><p>��Au bout d�un certain temps, t�as commenc� � dire que tu t�appelais Nono. Tu venais du Havre, t�avais �t� imprimeur. Des conneries. L�important, tes livraisons. Pour �a, jamais de probl�mes. Jusqu�au jour o� t�as disparu.</p><p>Il eut un rire bref et empoigna la nuque de Chaplain :</p><p>��Mon salaud !</p><p>Chaplain saisissait mieux la nature du miracle Mathias Freire. Il avait d� se fabriquer des papiers � ce nom� Cela signifiait qu�il s��tait toujours balad� avec ces documents, du temps de Narcisse ? de Victor Janusz ? Non. Il pensait plut�t que son don lui �tait revenu au bout des doigts quand il s��tait retrouv� de nouveau au fond du n�ant. Il avait invent� Mathias Freire. Il s��tait fabriqu� des papiers et avait trouv� le poste � Pierre-Janet.</p><p>Yussef claqua des doigts. Deux verres se mat�rialis�rent sur l�accoudoir qui les s�parait. Ils paraissaient aussi petits que des balles de fusil.</p><p>Amar se pencha entre les deux si�ges, une bouteille � la main. Yussef brandit son � shot �.</p><p>��<emphasis>Zxivjeli !</emphasis></p><p>Chaplain but sa vodka cul sec. Le breuvage �tait aussi �pais que du vernis. Il toussa violemment. L�alcool lui br�la la gorge, chauffa ses pectoraux, puis engourdit ses membres.</p><p>Yussef �clata de son rire trop court, aussit�t mang� par ses l�vres de Joker.</p><p>��<emphasis>Polako</emphasis>, Nono. Ces trucs-l�, �a se d�guste�</p><p>D�un geste, il ordonna � Amar de le resservir. Chaplain avait les larmes aux yeux. � travers cette brume, il voyait la faune du dehors. Un nuage de vapeur �manait de leurs �paules basses, leurs dos vo�t�s. Il y avait des Noirs, des Beurs, des Brid�s, des Indiens, des Slaves� Ils se serraient les coudes, battaient le bitume, attendaient on ne savait quoi.</p><p>��Comment font-ils ? demanda-t-il.</p><p>��Pour survivre ?</p><p>��Pour se payer tes passeports.</p><p>Yussef rit :</p><p>��T�as vu leur gueule ? Ceux-l�, ils m�ach�tent plut�t des cartes de s�jour.</p><p>���a ne r�pond pas � ma question : comment font-ils ?</p><p>��Ils se cotisent. Ils s�endettent. Ils se d�merdent.</p><p>Une naus�e vague �treignit sa gorge. Il avait particip� � ce trafic. Il avait contribu� � cet esclavage. Comment avait-il pu descendre aussi bas ? Ses identit�s ressemblaient � des marches qui ne le menaient jamais vers le haut.</p><p>��Je ne t�ai jamais rien dit d�autre ? insista-t-il. Sur mon pass� ? Ma mani�re de vivre ?</p><p>��Rien. Tu prenais la commande, tu disparaissais. Quand tu revenais, les papiers �taient faits. Toujours <emphasis>dakako</emphasis>.</p><p>��C�est tout ?</p><p>��Ce que je peux dire, c�est que toi as chang�.</p><p>��Dans quel sens ?</p><p>Il passa un index sous le revers de sa veste en velours Paul Smith :</p><p>��De mieux en mieux sap�. Coiff�. Parfum�. � mon avis, sacr� baiseur.</p><p>L�occasion �tait trop belle. Il but sa vodka et joua sa carte.</p><p>��Je cherche des filles.</p><p>��Des filles ?</p><p>��Des pros.</p><p>Yussef �clata franchement de rire :</p><p>��Et tes r�seaux, mon fr�re ?</p><p>��Je ne me rappelle m�me pas de leurs num�ros.</p><p>��J�peux pr�senter toi. Filles du pays. Les meilleures.</p><p>��Non. Je veux des filles� du Sud. Du Maghreb.</p><p>Yussef parut vex�. Un �clair passa dans ses yeux de reptile. Une lueur qui rappelait la lumi�re dense et dangereuse de l�alcool entre leurs doigts. Chaplain craignit le pire mais ses commissures se relev�rent et ses yeux cill�rent.</p><p>��Va voir Sophie Barak.</p><p>��Qui c�est ?</p><p>��Y a pas une beurette qui passe pas par elle.</p><p>��O� je peux la trouver ?</p><p>��H�tel Theodor. Son QG l�-bas, � l�ann�e. Une impasse rue d�Artois. Dis-lui que tu viens de ma part. Je lui vends des papiers pour ses filles.</p><p>��Accueillante ?</p><p>Yussef lui pin�a la joue :</p><p>��Avec toi, pas de probl�me. Elle aime les petits trous-du-cul dans ton genre. Mais faut lui parler fort. Elle est libanaise. Elle est � moiti� sourde � cause des bombes de son enfance.</p><p>��Et sinon ? Si je veux chasser moi-m�me ?</p><p>Yussef regarda Amar. Pour la premi�re fois, le g�ant esquissa un sourire.</p><p>��Quand on cherche les gazelles, faut aller au point d�eau. Va au Johnny�s, rue Cl�ment-Marot. Tu pourras faire ton march�. On se voit demain. Toi int�r�t venir avec la suite. On verra apr�s pour le reste.</p><p>��Le reste ?</p><p>��Le cargo, <emphasis>glupo</emphasis>. C�est toi qui l�as dit. <emphasis>Odjebaus</emphasis>.</p><p>Il lui glissa deux billets de 500 dans sa pochette de veste :</p><p>��Fourres-en une � ma sant� !</p></section><section><title><p>114</p></title><p>��Qu�est-ce que c�est que ces conneries ?</p><p>De nouveau, le parloir. De nouveau, Solinas, bloc de rage faisant d�filer des images sur son ordinateur portable. Son entrevue avec Janusz, film�e par une cam�ra de s�curit�.</p><p>��J�y suis pour rien, fit Ana�s. Je�</p><p>��Ta gueule. T�as bien conscience que tu vas plonger ?</p><p>��Je te r�p�te que�</p><p>Solinas releva ses lunettes sur son cr�ne. Des muscles jouaient nerveusement sous ses tempes.</p><p>��Quand on m�a montr� �a, fit-il d�une voix accabl�e, j�ai cru halluciner. Ce mec est un malade.</p><p>��Il est en panique.</p><p>��En panique ? (Le flic ricana dans les graves.) Je dirais plut�t que c�est le fils de pute le plus gonfl� que j�aie jamais connu. Qu�est-ce qu�il voulait ?</p><p>��Identifier un num�ro de t�l�phone.</p><p>��C�est tout ?</p><p>��Presque. Si je te dis qu�il est innocent et qu�il continue � mener sa propre enqu�te, je sais ce que tu vas me r�pondre.</p><p>��S�il a rien � se reprocher, il se livre et nous, on fait notre boulot.</p><p>Le d�jeuner venait de s�achever dans la tripale. Des remugles de bouffe flottaient partout, graissant la peau, saturant les narines. Depuis qu�elle �tait incarc�r�e, Ana�s n�avait pas touch� � la nourriture. Elle balan�a un coup d��il � l��cran d�ordinateur. Janusz lui prenait les mains � il �tait en train de lui glisser le papier entre les doigts. Man�uvre invisible � l�image.</p><p>��Il n�a pas confiance, murmura-t-elle.</p><p>��Non ? (Il rabattit l��cran d�un geste.) Moi non plus, j�ai pas confiance. En tout cas, on sait de quel c�t� tu es.</p><p>��Vraiment ?</p><p>��On m�avait dit que vous couchiez ensemble. J�y croyais pas. J�avais tort.</p><p>��T�es con ou quoi ? Ce type a pris des risques insens�s pour�</p><p>��C�est bien ce que je dis. Dans mon monde, on ne prend ce genre de risques que pour deux raisons. Soit pour le fric, soit pour la nique.</p><p>Ana�s rougit et sourit � la fois. Dans le langage ordurier de Solinas, c��tait un compliment.</p><p>��Qu�est-ce qu�il t�a dit sur cette fille ?</p><p>��Rien.</p><p>��Il ne savait pas que c��tait une pute ?</p><p>��Medina Malaoui ?</p><p>��Fich�e dans nos services depuis 2008. Volatilis�e depuis septembre 2009.</p><p>��Vous vous �tes rancard�s sur elle ?</p><p>��Qu�est-ce que tu crois ? Les communications sont surveill�es ici. Mes gars sont all�s � son appart. On y �tait d�j� pass�. Pas plus tard que ce matin, d�apr�s la concierge. Le signalement correspond � ton tocard. On cherche donc la m�me chose, lui et nous.</p><p>��Quoi ?</p><p>��Peut-�tre �a.</p><p>Solinas pla�a sur la table une chemise qu�Ana�s identifia au premier coup d��il. Un rapport d�enqu�te class� sans suite. Elle ouvrit la premi�re page et tomba sur des photos atroces. Une noy�e, corps nu, visage fracass�, m�choires arrach�es, phalanges coup�es.</p><p>��Ce cadavre pourrait correspondre � notre fille. Tu remarques les mutilations ? Je te fais pas un dessin.</p><p>��Pourquoi �a serait Medina ?</p><p>��Parce qu�on l�a rep�ch�e dans la Seine le 7�septembre. La taille, la couleur des cheveux et des yeux correspondent. C�est peu, mais d�apr�s mes hommes, son appart est celui d�une morte. Et d�apr�s nos sources, elle a disparu � la fin du mois d�ao�t. On a v�rifi� le fichier des corps non identifi�s depuis cette date. Voil� ce qui est sorti. Pour moi, c�est elle.</p><p>Ana�s se for�a � d�tailler la d�pouille. Les mutilations et les corruptions de l�eau s��taient associ�es pour la d�figurer. L��norme tum�faction qui lui tenait lieu de visage, imbib�e comme une �ponge, portait des traces de morsures de poissons, ainsi que des perforations creus�es par des vers. Les orbites oculaires, enfl�es, ressemblaient � deux bubons. La bouche n��tait qu�une plaie b�ante.</p><p>Le ventre et les membres �taient �galement gonfl�s par l�immersion. Taches cadav�riques, plaies et h�matomes se partageaient le terrain pour donner l�impression d�une peau de l�opard, h�sitant entre le jaune et le bleu violac�. Le cadavre semblait pr�t � exploser, ou au contraire � s�affaisser comme un souffl�.</p><p>��Quelle est la cause du d�c�s ?</p><p>��Pas la flotte en tout cas. On l�a balanc�e alors qu�elle �tait d�j� morte. Selon le l�giste, elle est rest�e environ une semaine dans l�eau. Le corps a �t� tra�n� par le courant et s�est pris pas mal de chocs. Impossible de dire ce qui lui a �t� inflig� avant ou apr�s la mort. Une chose est s�re : l�ablation des m�choires et des phalanges visait � ralentir son identification.</p><p>��Aucun lien avec nos meurtres ? Je parle du modus operandi.</p><p>��A priori, non. Pas la moindre trace de rituel. Pas d�h�ro�ne dans le sang. Mais on l�a d�couverte tr�s tard.</p><p>��Elle n�avait pas de blessure au nez ?</p><p>Solinas parut surpris. Il n��tait pas au courant de la mutilation post mortem de Patrick Bonfils. Autant ne pas insister.</p><p>��Selon le toubib, le visage a �t� d�truit � coups de masse.</p><p>��Vous �tes remont�s � ses clients ?</p><p>��L�enqu�te ne fait que commencer. Et franchement, six mois plus tard, on a peu de chances de p�cho quoi que ce soit.</p><p>��Dans son appartement ?</p><p>��Ratiss�, je te le r�p�te. Notamment par ton connard. Et peut-�tre par d�autres. � mon avis, il n�y avait rien � trouver. La fille prot�geait ses arri�res.</p><p>Ana�s referma le dossier.</p><p>��Ton id�e, c�est quoi ?</p><p>��Un client cingl� qui savait vraiment ce qu�il faisait. Ou des pros qui ont agi sur ordre.</p><p>��Sur ordre de qui ? Pour quelle raison ?</p><p>Solinas eut un geste vague. Il tripotait toujours son alliance.</p><p>��La pute qui en savait trop, c�est un classique. Les RG ont toujours utilis� les call-girls comme sources de renseignements.</p><p>Une piste possible. Mais Ana�s �tait certaine que les auteurs du crime appartenaient � M�tis, ou � ses partenaires militaires. Les m�mes qui avaient �limin� Bonfils et sa femme. Qui avaient pr�lev� l�implant � l�IML de Rangueil. Qui avaient tortur� Jean-Pierre Corto. Medina Malaoui �tait-elle au courant des exp�riences du groupe ? Si oui, pourquoi ? Quel pouvait �tre le lien entre une escort et les essais cliniques d�une mol�cule ?</p><p>��Il y a une autre hypoth�se, continua le flic.</p><p>D�un regard, elle l�interrogea.</p><p>��C�est ton ch�ri qu�a fait le coup.</p><p>��Impossible.</p><p>��On le soup�onne d�avoir refroidi des clodos. Pourquoi pas une bimbo ?</p><p>Elle frappa la table du plat de la main :</p><p>��Tout �a est un tissu de mensonges !</p><p>Solinas sourit. Le sourire sadique du tortionnaire qui appuie sur une plaie. Ana�s sentit son menton trembler. Elle serra les poings. Pas question de pleurer. Surtout pas devant ce salopard. L�adr�naline de la col�re �tait son dernier carburant.</p><p>��Il t�a dit ce qu�il cherche au juste ?</p><p>��Non.</p><p>��O� il se planque ?</p><p>��� ton avis ?</p><p>Le flic joua des �paules dans sa veste mal coup�e :</p><p>��Il t�a donn� un num�ro ? Un contact ?</p><p>��Bien s�r que non.</p><p>��Comment t�as pu lui filer les renseignements sur Malaoui ?</p><p>Elle se mordit la l�vre inf�rieure.</p><p>��Laisse tomber. Je dirai rien.</p><p>La d�fense �tait faible. Elle se rendit compte qu�elle n�avait pas plus d�imagination que les voyous qui se succ�daient dans son bureau, rue Fran�ois-de-Sourdis, � Bordeaux. Solinas se massait la nuque comme s�il se contrefoutait de sa r�ponse.</p><p>���a me concerne plus de toute fa�on, confirma-t-il. La Brigade des fugitifs a �t� saisie.</p><p>Il stoppa son massage et agrippa le rebord de la table des deux mains :</p><p>��Moi, ce qui m�int�resse, c�est d�arr�ter le tueur cingl�, qu�il soit Janusz ou un autre. Tu as avanc� sur ce qu�on s�est dit ?</p><p>��Sur quoi ?</p><p>Il sortit une nouvelle photo de son cartable : le cadavre d�Hugues Fernet, le g�ant du pont d�I�na.</p><p>��De quel mythe s�inspire ce meurtre ?</p><p>Ana�s n��tait pas en position de jouer � la plus maligne :</p><p>��Du mythe d�Ouranos, un des dieux primordiaux. Son fils, Cronos, l�a �mascul� pour prendre le pouvoir.</p><p>Le flic se pencha en avant. Sous ses montures relev�es, son front se fissurait de rides. Ana�s repassa une couche � la seule fa�on pour elle de sortir de cette taule :</p><p>��Un tueur en s�rie, Solinas. En ao�t 2009, il a tu� Hugues Fernet � Paris en s�inspirant d�Ouranos. En d�cembre 2009, il a tu� Tzevan Sokow � Marseille en le transformant en Icare. En f�vrier 2010, il a assassin� Philippe Duruy, l�assimilant au Minotaure. C�est un tueur mythologique. Un cas unique dans toute l�histoire de la criminologie. Mais pour le choper, tu as besoin de moi.</p><p>Solinas ne bougeait plus. M�me son alliance restait en place. Il fixait Ana�s comme si elle �tait l�oracle de Delphes et qu�elle venait de d�rouler devant lui son destin de h�ros de l�gende.</p><p>��Apr�s le mythe d�Icare et celui du Minotaure, reprit-elle, l�histoire d�Ouranos met encore en sc�ne un fils en conflit avec son p�re. C�est mince mais c�est de ce c�t�-l� qu�on doit chercher. Soit le tueur est un p�re d��u, soit un fils en col�re. Sors-moi de l�, nom de Dieu ! Il n�y a que moi qui peux t�aider � coincer ce cingl� !</p><p>Le flic ne la voyait plus mais elle voyait dans ses yeux : une affaire en forme de vitrine de No�l, une promotion spectaculaire, un ascenseur direct pour le sommet de l�administration fran�aise.</p><p>Solinas se leva et frappa � la porte vitr�e :</p><p>��Je te laisse le dossier. Fais tes devoirs en attendant de mes nouvelles.</p><p>L�instant suivant, il �tait dehors. Ana�s se passa les deux mains sur le visage, comme pour lisser ses traits. Elle ne savait pas trop quel combat elle menait. Mais elle avait gagn� un round.</p></section><section><title><p>115</p></title><p>Chaplain s�attendait � un palace taill� dans la pierre et le marbre. Le Theodor �tait un petit b�timent en retrait, aux lignes Art d�co, dans une impasse perpendiculaire � la rue d�Artois. En s�approchant, il devina que les dimensions r�duites de l��difice, sa situation, son apparente modestie �taient les marques d�un plus grand luxe encore que celui offert par les titans c�l�bres, type George�V ou Plaza Ath�n�e.</p><p>Il traversa une cour de gravier jusqu�� atteindre un seuil abrit� par une marquise. Pas de portier, pas d�enseigne, pas de drapeau : de la discr�tion, encore de la discr�tion. � l�int�rieur, un hall lambriss� de bois brun. Au fond, un salon chauffait ses fauteuils aupr�s d�un feu de chemin�e cr�pitant. Le comptoir d�accueil ressemblait � une sculpture de bois minimaliste. Des orchid�es blanches s��tiraient dans de longues fioles aux formes alanguies.</p><p>��Je peux vous aider, monsieur ?</p><p>��J�ai rendez-vous avec M<sup>me</sup> Sophie Barak.</p><p>L�homme � il portait une esp�ce de costume chinois � col mao, en soie indigo � d�crocha un t�l�phone et murmura dans le combin�. Chaplain se pencha au-dessus du comptoir :</p><p>��Dites-lui que c�est Nono. Nono de la part de Yussef.</p><p>Le r�ceptionniste haussa un sourcil circonspect. Il r�p�ta les mots avec d�go�t puis �couta attentivement la r�ponse, tout en observant du coin de l��il Chaplain.</p><p>Il raccrocha et annon�a � contrec�ur :</p><p>��M<sup>me</sup> Barak vous attend. Deuxi�me �tage. La suite 212.</p><p>Chaplain prit l�ascenseur, traversant toujours la m�me atmosph�re zen, � base de lumi�res bris�es, de murs sombres, d�orchid�es blanches. Une telle d�coration pouvait apaiser les nerfs ou donner envie de hurler, au choix. Chaplain repoussait toute sensation. Il conservait ses forces pour la myst�rieuse Libanaise.</p><p>Il sortit de l�ascenseur et prit la direction de la suite. Au bout du couloir, trois femmes � l�embonpoint g�n�reux piaillaient comme des perruches trop nourries. Elles s�embrassaient, se caressaient les �paules, riaient tr�s fort. �g�es de la cinquantaine, elles arboraient des tailleurs de couleur vive, des coiffures laqu�es, des bijoux scintillants qui cr�pitaient comme des feux d�artifice. Des �pouses libanaises ou �gyptiennes en goguette � Paris � ou bien en exil, en attendant que leurs maris reprennent le pouvoir au pays.</p><p>Il s�approcha doucement et s�inclina, en mani�re de salut. La plus petite, celle qui restait sur le seuil de la pi�ce, lui fit un large sourire. L��clat de ses dents dans son visage sombre rappelait les touches d�ivoire incrust�es dans les sculptures de marbre noir de la Babylone antique.</p><p>��Entre, mon petit. J�arrive tout de suite.</p><p>Chaplain sourit pour dissimuler son �tonnement. La familiarit� du ton, le tutoiement laissaient entendre qu�ils se connaissaient. Encore un fragment oubli� ? Il se glissa par la porte, saluant d�un signe de t�te les deux visiteuses aux cheveux de miel.</p><p>Il s�avan�a dans la premi�re pi�ce et d�couvrit une ambiance plus en accord avec le d�corum classique d�un h�tel de prestige. Murs blancs, canap�s beiges, abat-jour mordor�s. Des sacs et des malles Vuitton, portant le monogramme LV, ponctuaient l�espace, dans un d�sordre apparent. Une d�entre elles, ouverte � la verticale, aussi grande qu�une armoire, �gr�nait des robes du soir. Les bagages d�une exploratrice, qui n�aurait accost� que des terres princi�res.</p><p>Il entendit des rires dans son dos puis le claquement de la porte. Quand il se retourna, Sophie Barak le fusillait du regard.</p><p>��Qu�est-ce que tu fous l� ? C�est Yussef qui t�envoie ?</p><p>Chaplain dig�ra le changement de ton. Il voulait d�abord avoir une certitude.</p><p>��Excusez-moi, mais� on se conna�t ?</p><p>��Je te pr�viens : je ne traite jamais en direct. Si tu veux doubler Yussef�</p><p>��Je cherche des renseignements.</p><p>��Des renseignements ? (Elle eut un rire glac�.) De mieux en mieux.</p><p>��Je suis inquiet pour une amie.</p><p>Sophie h�sita. Quelque chose dans l�apparence de Chaplain parut la d�stabiliser. Sa sinc�rit� peut-�tre. En tout cas, il n�avait pas l�air d�un flic. Elle traversa le salon, ouvrit une penderie, prit une brass�e de robes puis les fourra, sans pr�caution, dans un grand sac. Les cintres de bois s�entrechoqu�rent. La Libanaise �tait sur le d�part.</p><p>Chaplain l�observait. Elle avait la peau brune, une tignasse noire et brillante, coiff�e en cloche, fa�on sixties. Elle �tait petite, boulotte, et sacr�ment sensuelle. Sous sa veste de tailleur, elle portait un chemisier blanc largement �chancr� sur ses seins. Le pli sombre qu�il r�v�lait �tait plus violent encore que son rire. Un vrai p�le magn�tique.</p><p>Maintenant, elle se tenait devant lui, les poings sur les hanches. Elle lui avait laiss� quelques secondes pour se rincer l��il. La politesse des reines.</p><p>��Ton amie, l�, comment elle s�appelle ?</p><p>��Medina Malaoui.</p><p>Sans r�pondre, elle ouvrit une porte et disparut dans la pi�ce voisine. Sans doute la chambre. Chaplain n�osait plus bouger.</p><p>��Tu viens, oui ?</p><p>Il franchit le seuil et d�couvrit un lit immense, jonch� de coussins brod�s � l�orientale. Sophie Barak avait disparu. Il lan�a un coup d��il circulaire et la rep�ra sur sa droite, assise devant une coiffeuse. Il allait r�p�ter sa question quand elle arracha sa chevelure d�un mouvement sec. Sophie Barak �tait totalement chauve.</p><p>��Ne fais pas l�imb�cile, lui dit-elle en le regardant dans le miroir. Cancer du sein. Chimio. Rayons. Rien d�exceptionnel.</p><p>Elle �ta sa veste puis d�boutonna son chemisier, sans la moindre g�ne.</p><p>��Depuis ma maladie, j�en ai plus rien � foutre de rien. Les soir�es, le fric, les clients. Rien � foutre. Je me casse. Mes filles feront ce qu�elles veulent. Et celles qui n�ont pas de papiers, eh bien, elles retourneront au pays faire des m�mes et garder les ch�vres ! <emphasis>Inch�Allah !</emphasis></p><p>Chaplain sourit. Elle balan�a son chemisier sur une chaise et s�enduisit les �paules avec une cr�me. Son soutien-gorge noir peinait � contenir sa poitrine. Sa peau brune laissait voir les trac�s de fuchsine, colorant rouge�tre qu�on utilise pour marquer les champs d�irradiation de la radioth�rapie.</p><p>��Medina, qu�est-ce que tu lui veux au juste ?</p><p>��Elle a disparu depuis le 29�ao�t. On n�est pas vraiment proches mais� �a fait maintenant six mois. Je n�ai plus jamais eu de nouvelles.</p><p>Sophie le fixa avec ses yeux noirs, br�l�s au kh�l, directement sortis des <emphasis>Mille et Une Nuits</emphasis>. Il contemplait en retour les dessins sur sa peau et fit un �trange amalgame, entre ces marques ocre et des dessins au henn�. L�Orient. Le d�sert. La mort.</p><p>Elle finit par se lever et attrapa un peignoir blanc. Elle le boucla avec une ceinture de tissu �ponge :</p><p>��J�en sais pas plus que toi.</p><p>��Vous n�avez eu aucune nouvelle ?</p><p>��Non.</p><p>Elle disparut dans la salle de bains, fit couler de l�eau dans la baignoire. � cet instant, Chaplain remarqua qu�il y avait quelqu�un d�autre dans la pi�ce. Une petite femme effac�e, v�tue sans la moindre �l�gance. Elle jouait de l�ordinateur derri�re un bureau. Elle avait l�humilit�, la discr�tion h�rit�es d�une longue lign�e d�esclaves. Il devina. La comptable de l�entreprise Barak. On bouclait les valises, on scellait les comptes.</p><p>Sophie revint dans la chambre et choisit une robe de soie noire qu�elle disposa avec pr�caution sur le lit. Elle balan�a un ordre en arabe � l�esclave puis s�agenouilla face � une autre malle verticale qui contenait des s�ries de chaussures.</p><p>��Quoi qu�il lui soit arriv�, fit-elle en choisissant une paire d�escarpins tigr�s, elle l�a bien cherch�. Si tu la connais, tu le sais comme moi. Medina est une sacr�e bourrique.</p><p>��Sasha.com : �a vous dit quelque chose ?</p><p>��D�o� tu connais ce nom, toi ?</p><p>��Elle m�en avait parl�.</p><p>Sophie haussa les �paules et s�lectionna, dans une autre malle, une ceinture surmont�e d�un sigle en argent.</p><p>��Une mode absurde, murmura-t-elle.</p><p>��Une mode ?</p><p>��Des filles se sont inscrites dans ce club merdique au printemps dernier. Incompr�hensible. Un r�seau qui permet tout juste de rencontrer des losers sans un rond. De la merde.</p><p>��Elles cherchaient peut-�tre un mari ? Un compagnon ?</p><p>Sophie sourit avec indulgence :</p><p>��On me l�avait jamais faite celle-l�.</p><p>��Vous avez une autre hypoth�se ?</p><p>Elle disposa l�ensemble de sa tenue � robe, chaussures, ceinture � sur le lit et parut satisfaite. L�eau du bain coulait toujours.</p><p>��Pas une hypoth�se, r�torqua-t-elle en se retournant vers lui. Une certitude. Tu crois quoi ? Que je vais laisser mes filles raser gratis ? J�ai men� mon enqu�te.</p><p>��Qu�avez-vous trouv� ?</p><p>��Elles se font payer.</p><p>��Par qui ?</p><p>Elle eut un geste vague :</p><p>��Tout ce que je sais, c�est que plusieurs d�entre elles ne sont jamais r�apparues. Trois petits tours chez Sasha et on dispara�t. C�est comme �a.</p><p>Chaplain songea aux rumeurs dont lui avait parl� Lulu 78. Un tueur en s�rie au sein d�un site de rencontres ? S�attaquant uniquement � des escorts qui n�avaient rien � faire l� ? Un trafic d��tres humains ? Pourquoi passer par un club comme Sasha.com ?</p><p>��Je ne vous vois pas vous r�signer aussi facilement, insista-t-il.</p><p>Elle s�approcha de lui, rajusta les revers de sa veste avec affection :</p><p>��Je t�aime bien, mon petit. Alors �coute mon conseil : passe ta route. Il y a un moyen tr�s simple d��viter les emmerdes. C�est de ne pas les provoquer.</p><p>Elle le raccompagna � la porte. L�entrevue �tait termin�e La Pythie avait parl�.</p><p>Sur le seuil, Chaplain risqua une derni�re question :</p><p>��Et M�tis, �a vous dit quelque chose ?</p><p>Nouveau sourire. De l�indulgence, elle �tait pass�e � la tendresse. Il devinait comment Sophie Barak tenait son petit monde. Par une sorte de chaleur maternelle, qui soudait les �quipes plus s�rement que toute menace. La violence, le froid, la brutalit� provenaient du dehors. Elle �tait l� pour d�fendre ses petites.</p><p>��Si j�ai pu faire mon business aussi longtemps, c�est qu�on m�a prot�g�e.</p><p>��Qui ?</p><p>��Ceux qui peuvent prot�ger.</p><p>��Je ne comprends pas.</p><p>��Tant mieux. Mais le syst�me fonctionne dans les deux sens. Ils me prot�gent. Je les prot�ge. Tu comprends ?</p><p>Il songea � une Madame Claude version loukoums.</p><p>��Vous voulez dire que M�tis a quelque chose � voir avec le pouvoir ?</p><p>Elle embrassa son index et le posa sur les l�vres de Chaplain. Elle fermait la porte quand il la retint un instant.</p><p>��Medina n��tait pas la seule � fr�quenter Sasha.com. Vous avez un autre nom � me donner ?</p><p>Elle parut r�fl�chir puis murmura :</p><p>��Le�la. Une Marocaine. Je crois qu�elle fraye encore avec ces conneries. <emphasis>Barak allahu fik !</emphasis></p></section><section><title><p>116</p></title><p>Elle avait d� attendre 17 heures pour se rendre � la biblioth�que. Comme les autres, elle devait se plier aux heures et aux priorit�s de la taule. Or, les horaires changeaient chaque jour pour �viter toute strat�gie d��vasion.</p><p>Une fois dans la place, elle avait trouv� des livres sur l�histoire de la photographie. Depuis que Le Coz lui avait parl� de daguerr�otypes, elle pla�ait tous ses espoirs dans cette piste. En admettant que l�assassin de l�Olympe utilis�t cette m�thode pour immortaliser ses meurtres, elle devait tout conna�tre sur le sujet.</p><p>Son id�e �tait simple. Jusqu�ici, le tueur avait �t� plus que prudent. Jamais on n�avait pu remonter la fili�re de l�h�ro�ne, de la cire, des plumes ou des ailes de deltaplane. On n�avait pas non plus r�ussi � tracer sa piste � travers les produits anesth�siants qui avaient endormi le taureau sacrifi�. Aucun lien n�avait pu �tre �tabli entre lui et les instruments de ses crimes. Peut-�tre avait-il �t� moins attentif avec ses daguerr�otypes ? Peut-�tre les mat�riaux n�cessaires � cette technique sp�cifique le trahiraient-ils ?</p><p>Selon ses bouquins, l�invention de Louis Jacques Mand� Daguerre, peintre parisien, date du milieu du XIX<sup>e</sup>�si�cle. Techniquement, le proc�d� est fond� sur le polissage d�une plaque de cuivre, recouverte d�une couche d�argent. Le support est ensuite expos� � des vapeurs d�iode pour le sensibiliser � la lumi�re. Dans un deuxi�me temps, on projette une image sur cette plaque gr�ce � un objectif puis on la r�v�le en l�exposant � des vapeurs de mercure. Une fois imprim�e, le miroir poli est baign� dans de l�hyposulfite de soude puis prot�g� de l�oxyg�ne de l�air par une couche de chlorure d�or.</p><p>Les livres �taient agr�ment�s d�illustrations : le grain d�imprimerie n��tait pas terrible mais les images semblaient pourtant briller comme du mercure. Elle pensa � des songes. Ces clich�s pr�sentaient la m�me contradiction que les r�ves, � la fois sombres et lumineux, vagues et pr�cis. La sensation visuelle �tait qu�un nuage noir se d�chirait pour r�v�ler des motifs d�argent, dont le chatoiement avait quelque chose d�irr�el.</p><p>Elle se plongea dans un ouvrage professionnel. Elle n�y comprit pas grand-chose mais suffisamment pour saisir que la technique �tait longue et complexe, notamment au moment de la prise de vue. Se pouvait-il que sur les sc�nes d�infraction, l�assassin ait pris le temps d�immortaliser son �uvre en suivant une telle m�thode ? Difficile � croire. Pourtant, il y avait ce fragment de miroir trouv� aupr�s d�Icare. Le meurtrier avait bris� sur place une premi�re plaque sensible avant de renouveler l�op�ration avec une autre� Il avait ramass� tous les morceaux mais un d�bris avait �chapp� � sa vigilance. C��tait la seule fa�on d�expliquer la pr�sence de ce vestige.</p><p>� cet instant, elle se demanda si on avait donn� � Solinas une transcription d�taill�e de sa conversation t�l�phonique avec Le Coz. Elle ne le pensait pas. Il ne lui avait pas parl� des daguerr�otypes. Elle �tait donc seule sur ce coup.</p><p>Elle abandonna sa lecture et ferma les yeux, tentant d�imaginer ce que pourraient �tre des daguerr�otypes tir�s des sc�nes de crime. Le Minotaure. Icare. Ouranos�</p><p>Soudain, Ana�s ouvrit les yeux. Les plaques, dans sa t�te, n��taient pas argent�es mais dor�es. Ou plut�t rougeoyantes. Inconsciemment, elle avait associ� les �tapes chimiques de cette technique ancienne et une �nigme non r�solue � propos du corps de Philippe Duruy. Le sang qu�on lui avait vol�. Sa conviction, inexplicable : le tueur int�grait l�h�moglobine de sa victime dans le processus du d�veloppement. D�une mani�re ou d�une autre, il utilisait ce liquide vital pour <emphasis>r�v�ler</emphasis> la lumi�re de l�image.</p><p>Ana�s s��tait toujours passionn�e pour l�art. Des souvenirs lui revenaient. Des l�gendes selon lesquelles Titien lui-m�me avait int�gr� du sang dans ses toiles. Rubens aussi aurait utilis� cette mati�re organique pour renforcer la chaleur de ses lumi�res, la vibration de ses chairs. Un autre mythe courait : au XVII<sup>e</sup>�si�cle, on avait recours au sang humain pour fabriquer de la � mummie �, une mixture qui, m�lang�e avec l�huile et les couleurs, constituait un glacis d�excellente qualit� pour le fond des toiles.</p><p>Que ces histoires soient vraies ou fausses, peu importait : elles nourrissaient maintenant le sc�nario d�Ana�s. Elle n��tait pas assez cal�e en chimie pour deviner � quel moment l�h�moglobine et son oxyde de fer pouvaient intervenir mais elle �tait certaine que l�Olympe de l�assassin ressemblait � �a : une galerie d�art abritant des plaques de sang s�ch� et de chlorure d�or.</p><p>��Chatelet, c�est fini.</p><p>La gardienne se tenait devant elle. Elle demanda si elle pouvait photocopier quelques pages. On lui r�pondit que non. Elle n�insista pas. Au fil des couloirs et des portes verrouill�es, son excitation ne retombait pas. Les daguerr�otypes. L�alchimie. Le sang. Elle �tait certaine de tenir quelque chose mais comment v�rifier ?</p><p>En guise de r�ponse, la porte de sa cellule se referma sur elle. Elle s�allongea sur son lit et per�ut, de l�autre c�t� du mur, la radio d�une prisonni�re. Le � 6�9 � de la station NRJ. Lily Allen, de passage � Paris, �tait interview�e par un animateur. La chanteuse anglaise expliquait qu�elle connaissait la premi�re dame de France, Carla Bruni.</p><p>��Vous seriez pr�te � chanter en duo avec elle ? demanda l�animateur.</p><p>��Je sais pas� Carla est grande et moi, je suis toute petite. �a ferait bizarre. Il vaudrait mieux que je fasse un duo avec Sarkozy !</p><p>Ana�s trouva la force de sourire. Elle adorait Lily Allen. Surtout la chanson � 22 � qui retrace, en quelques mots, le destin ordinaire et d�sesp�rant d�une trentenaire qui n�a pas vu passer sa jeunesse. Chaque fois qu�elle voyait le clip de la chanson, des filles dans les toilettes d�une bo�te de nuit qui, en se refaisant une beaut� devant le miroir, esp�rent se refaire une vie, elle se voyait elle-m�me :</p><poem><stanza><v><emphasis>It�s sad but it�s true how society says her life is already over</emphasis></v><v><emphasis>There�s nothing to do and there�s nothing to say.</emphasis></v></stanza></poem><p>Elle ferma les yeux et revint aux images mythiques.</p><p>Des daguerr�otypes laqu�s de sang.</p><p>Il fallait qu�elle sorte d�ici.</p><p>Qu�elle retrouve la trace du salopard.</p><p>Qu�elle stoppe le pr�dateur aux techniques de vampire.</p></section><section><title><p>117</p></title><p>Le nouveau speed-dating prenait place dans un bar design du neuvi�me arrondissement, le Vega, qui n�avait rien � voir avec l�atmosph�re tropicale du Pitcairn. La d�coration �tait cette fois fond�e sur les chromes et les lampes � led. � gauche, le bar r�tro�clair� diffusait une lumi�re bleut�e d�aquarium. � droite, les canap�s r�partis dans l�espace arboraient des formes de protozoaires. Des cubes argent�s jouaient le r�le de tables basses.</p><p>Sur le comptoir du bar, s�alignaient des Blue Lagoon, cocktails � base de cura�ao, qui paraissaient phosphorescents dans la p�nombre. La musique, de l��lectro soft, tr�pidait en sourdine.</p><p>Dans le vestibule, des illustrations encadr�es d�inox repr�sentaient un personnage d�un dessin anim� japonais de la fin des ann�es 70 : <emphasis>Goldorak</emphasis>. Il s�appelait Vega et le bar sacrifiait � la mode du retour aux ann�es les plus laides du XX<sup>e</sup>�si�cle : les eighties.</p><p>Le rendez-vous �tait pr�vu � 21 heures. Chaplain arriva � 20 heures 30. Il voulait surprendre Sasha. Dans la salle d�serte, elle disposait, encore v�tue de son manteau, des cartons num�rot�s sur chaque table. Elle ne l�avait pas entendu. Il en profita pour l�observer. Sans doute originaire des Antilles n�erlandaises, elle portait les cheveux courts et mesurait pr�s de 1,80 m�tre. Une carrure d�athl�te et des bras d�mesur�s. Malgr� sa beaut�, sa silhouette �tait lourde et massive. Sous certains angles, on aurait pu la prendre pour un travesti.</p><p>��Salut Sasha, fit-il dans l�ombre.</p><p>Elle sursauta et frissonna. Il faisait un froid glacial dans la salle. Aussit�t, elle se composa un sourire de commande et retrouva son r�le pr�f�r� : la d�miurge bienveillante, r�gnant sur une l�gion de c�urs perdus.</p><p>Quand Chaplain apparut, elle passa directement � l�hostilit� pure et dure. Il s�approcha pour la saluer, sans savoir s�il devait lui serrer la main ou l�embrasser. Sasha recula d�un pas. Sous son manteau sombre, elle portait une robe noire stricte et des chaussures � talons de marque, noires aussi. Rien dans ces v�tements ne rappelait ses origines antillaises, mais tout son �tre respirait les �les. Sous les leds, sa peau caramel �tait pass�e au mordor�. L��meraude de ses yeux avait vir� au vert d�eau.</p><p>Elle le toisa en retour et parut constern�e par ses v�tements. Chemise violette, manteau de flanelle � trois poches �, pantalon droit en serge de laine et somptueuses chaussures pointues, � effet vernis. Il avait pris ce qu�il avait trouv� dans la garde-robe flashy de Nono.</p><p>��Je devrais interdire mon club aux baiseurs � la petite semaine.</p><p>��Pourquoi j�ai droit � ce traitement de faveur ?</p><p>��Il me semblait avoir �t� claire.</p><p>Sasha lui avait sans doute interdit jadis de fr�quenter ses soir�es.</p><p>��De l�eau a coul� sous les ponts, hasarda-t-il.</p><p>��La rumeur, c�est une peinture qui tient bien.</p><p>Elle avait un l�ger accent cr�ole. Une intonation qu�elle parvenait � �liminer quand elle s�adressait � ses ouailles, mais qui revenait maintenant, dans ce duel intime. Il joua la provocation, s�exprimant comme un amant pass� ou potentiel.</p><p>��Il n�y a que ton club qui compte, c�est �a ?</p><p>��Quoi d�autre ? Les hommes ? Laisse-moi rire.</p><p>��L�amour, c�est ton fonds de commerce.</p><p>��Pas l�amour, l�espoir.</p><p>��On est d�accord.</p><p>Sasha fit un pas vers lui :</p><p>��Qu�est-ce que tu veux, Nono ? Tu reviens ici, avec ta gueule enfarin�e, apr�s tout ce qui s�est pass� ?</p><p>��Qu�est-ce qui s�est pass� au juste ?</p><p>L�Antillaise secoua la t�te, d�un air accabl� :</p><p>��Tu fais peur aux femmes. Tu fais de l�ombre aux hommes. Et moi, tu me tapes sur les nerfs.</p><p>Il d�signa le bar aux reflets de mercure :</p><p>��Tu me permets de me servir autre chose que ton bleu de m�thyl�ne ?</p><p>��Fais comme chez toi, capitula-t-elle en retournant � ses cartons.</p><p>Chaplain passa derri�re le bar. Le sac de Sasha �tait pos� sur le comptoir. Il l�avait rep�r� d�s son arriv�e. Un Birkin couleur taupe, sign� Herm�s. Le troph�e classique de la Parisienne qui a gagn� des galons.</p><p>Il fit mine de choisir une bouteille. Les premiers postulants apparurent, �cartant le lourd rideau de la porte d�entr�e. Dans un mouvement r�flexe, Sasha saisit deux cocktails, et se dirigea vers les arrivants.</p><p>Chaplain attrapa le Birkin et l�ouvrit. Il trouva le portefeuille. La carte d�identit�. Sasha s�appelait V�ronique Artois. Elle habitait 15, rue de Pontoise dans le cinqui�me arrondissement. Il m�morisa l�adresse et repla�a l�ensemble au fond du sac. Maintenant, ses cl�s.</p><p>��Qu�est-ce que tu fous ?</p><p>Sasha se tenait de l�autre c�t� du comptoir. Ses yeux vert clair �taient pass�s au jade. Il posa une bouteille sur le zinc.</p><p>��Un cocktail de mon cru. T�en veux un ?</p><p>Sans r�pondre, elle lan�a un regard aux membres qui s��taient assis � deux canap�s de distance, verre en main, mal � l�aise. Le devoir l�appelait mais elle n�en avait pas fini avec lui.</p><p>��Qu�est-ce que tu fous l�, Nono ? Qu�est-ce que tu cherches ?</p><p>��Rien de plus qu�auparavant.</p><p>��Justement. �a n�a jamais �t� clair.</p><p>Il ouvrit la bouteille et versa deux mesures. Il avait eu le temps de glisser les cl�s dans sa poche mais le Birkin n��tait plus sur le comptoir : il l�avait l�ch� � ses pieds. Sasha ne s�en �tait pas aper�ue. Ses yeux le sondaient dans la lumi�re p�le. Il aurait aim� y saisir une nostalgie, une tristesse voil�e � quelque chose qui �voquait le bon vieux temps � mais il ne discernait qu�une inqui�tude m�l�e de col�re.</p><p>��T�es s�re que t�en veux pas un ?</p><p>Elle fit � non � de la t�te et lan�a un regard vers le seuil : d�autres candidats apparaissaient.</p><p>��Je me demandais�, risqua-t-il. Le�la va venir ce soir ?</p><p>Sasha le foudroya du regard. Son visage serein et chaud d�Antillaise s��tait transform� en pierre volcanique aux ar�tes froides et dures.</p><p>��Casse-toi de chez moi.</p><p>Chaplain leva les deux mains en signe d�apaisement. Sasha partit � la rencontre des nouveaux postulants, verres en main. Il posa le sac sur le comptoir, se glissa vers le seuil, croisant Sasha qui accompagnait ses invit�s.</p><p>Quand il souleva le rideau, il d�couvrit d�autres c�libataires. Il aurait voulu leur souhaiter bonne chance, mais il murmura :</p><p>��Bon courage.</p></section><section><title><p>118</p></title><p>Il dut attendre pr�s de dix minutes devant le 15, rue de Pontoise, avant que la porte coch�re ne s�ouvre sur un locataire qui s�en allait. Chaplain se glissa dans l�embrasure, tremblant de froid, pour buter contre une grille �quip�e d�un autre code. Pas moyen d�atteindre les immeubles.</p><p>��Merde, murmura-t-il, � court d�imagination.</p><p><emphasis>Attendre encore</emphasis>. � travers les barreaux, il observa la cour pav�e, agr�ment�e de massifs de plantes qui tenaient t�te � l�hiver. Les fa�ades des b�timents �taient sobres. Des corniches rectilignes, sans ornement. Des balcons de fer forg�. Il remontait le temps. Ces constructions devaient dater du XVII<sup>e</sup> ou du XVIII<sup>e</sup>�si�cle. Malgr� son irritation, il notait l�intense beaut� du lieu. Les pav�s, les fa�ades, les feuillages, tout �tait d�un gris brillant, lunaire, qui �voquait un tableau rehauss� de touches de mercure.</p><p>Le portail de la rue s�ouvrit. Un visiteur. L�homme, col relev�, lui lan�a un coup d��il soup�onneux puis sonna � l�interphone. La grille se d�verrouilla. Chaplain se pr�cipita dans son sillage, ignorant son regard hostile. Selon les bo�tes aux lettres, V�ronique Artois habitait b�timent B, troisi�me �tage.</p><p>Une cage d�escalier �troite, des tomettes au sol, une porte de guingois. Chaplain avait l�impression de visiter Voltaire en personne. Il sonna par mesure de prudence, attendit puis tourna la cl� sans bruit.</p><p>Une fois � l�int�rieur, il regarda sa montre. Depuis son d�part du Vega, il avait grill� 40 minutes. Les soir�es de Sasha se d�roulaient toujours selon le m�me rituel : sept fois sept minutes, soient 49 minutes, plus le pr�ambule et le ramassage des copies en fin de session, o� chacun avait not� les num�ros des candidats qui l�int�ressaient. � quoi s�ajoutait le temps du trajet de retour de l�Antillaise. En tout, deux bonnes heures.</p><p>Il lui restait donc � peu pr�s une heure pour fouiller ici.</p><p>� vue de nez, un petit deux ou trois pi�ces superficiellement r�nov�. Des tomettes encore. Des murs bossel�s peints en blanc. Des poutres au plafond. Le lieu ressemblait � la Sasha qu�il imaginait. Une c�libataire d�une quarantaine d�ann�es qui surfait sur la mode du speed-dating depuis les ann�es 2000 et gagnait � peu pr�s sa vie gr�ce � son club, sans plus.</p><p>Il �tait certain qu�elle n�avait pas de bureaux ext�rieurs. Elle organisait ses soir�es depuis son domicile, via Internet, limitant les frais. Apr�s un vestibule �troit, il d�couvrit un salon d�cor� � la marocaine. Des lanternes de cuivre. Des murs rose et mandarine. Pr�s d�une fen�tre, une m�ridienne couverte de coussins lui colla le cafard. Le refuge d�une femme seule, qui se blottit l� pour lire en solitaire, le c�ur gros et l��me lourde. Il n�aurait pas �t� �tonn� de surprendre dans cette bonbonni�re un chat, ou un bichon miniature � mais pas de bestiole � l�horizon.</p><p>Il passa dans la chambre. Des moucharabiehs de bois et de nacre jouaient les paravents. Un lit au centre, couleur grenadine, semblait attendre une pluie de p�tales de roses. Mais le lieu r�servait une surprise : sur le mur du fond, Sasha avait placard� tous les portraits des membres de son club, dressant ainsi une sorte de trombinoscope g�ant.</p><p>Regardant mieux, Narcisse s�aper�ut qu�elle avait trac� au marqueur des lignes, des fl�ches, des pointill�s entre toutes ces t�tes. Sasha surveillait les relations suscit�es par ses rendez-vous comme un amiral dirige ses flottilles sur une maquette. Fixant ces visages au sourire de commande, il lui parut qu�un seul mot hurlait de ces bouches muettes : solitude. Plus encore, ces figures de c�libataires dessinaient les traits de Sasha elle-m�me. Sa grande bouche hurlait plus fort encore : SOLITUDE !</p><p>Il imagina. Sasha vivant par procuration � travers les rencontres qu�elle organisait. Sasha guettant, �piant, manipulant chaque membre. Sasha se masturbant dans son lit face � son mur constell� de visages, de liens sexuels implicites, prisonni�re de ses fantasmes, de son existence vide, de cette galaxie qu�elle initiait mais dont elle ne go�tait jamais la chaleur.</p><p>Plus pr�cis�ment, Sasha devait consigner quelque part, avec pr�cision, les chass�s-crois�s des membres de son club. Un MacIntosh portable �tait pos� sur un petit bureau, coinc� contre le mur. Il s�installa et l�alluma. Il n��tait pas s�curis�. Sasha �tait ici chez elle, dans son royaume. Elle ne se m�fiait pas.</p><p>D�un clic, il ouvrit le dossier Sasha.com. Les ic�nes d�fil�rent. Il ouvrit le document consacr� aux membres. Deux ordres alphab�tiques �taient propos�s � par pseudos, par noms de famille. Chaplain choisit les pseudos. Deux sections suivaient : f�minine et masculine. Il plongea chez les femmes et fit d�filer les portraits num�ris�s, auxquels �tait associ�e chaque fois une fiche de renseignements personnels � origines, situation familiale, profession, revenus, go�ts musicaux, esp�rances, etc. Sasha organisait ses soir�es par affinit�s.</p><p>Parmi ces visages, quelques-uns tranchaient violemment. La r�gularit� de leurs traits, l�intensit� de leur regard appartenaient � un autre registre � des bombes. Il se demanda si ces filles existaient vraiment. Sur les sites de rencontres, il est fr�quent d�ajouter des app�ts pour attirer la client�le�</p><p>Ou bien il s�agissait des escorts dont avait parl� Sophie Barak. Des pros qui n�avaient rien � foutre dans ce club, et qui n��taient certainement pas pay�es par Sasha. Qui les r�mun�rait ? Et pour quoi ? Les filles s��taient compos� un look naturel, sans maquillage ni signe ostentatoire, mais leur beaut� perdurait, souveraine, palpitante.</p><p>Il nota leurs pseudos. Chlo�. Judith. Aqua-84� Puis il trouva Medina. Elle s��tait tir� les cheveux en arri�re. Elle avait effac� sa moue sensuelle. Medina la jouait <emphasis>low profile</emphasis> mais sa force de s�duction �clatait encore. Aucune chance de passer inaper�ue dans les soir�es de Sasha.</p><p>Il d�couvrit aussi Le�la. Jeune Marocaine aux cheveux ondul�s, l�vres sombres, regard noir. Elle aussi s��tait compos� une t�te modeste. Pas de maquillage. Aucun bijou. Un chemisier beige, aux lignes banales. Mais ses cernes sous les yeux, v�ritables �clairs d�encre, conf�raient � ces pupilles une luminescence de quartz. � l��vidence, ces filles surnaturelles voulaient se fondre dans la masse. Que cherchaient-elles ?</p><p>Soudain, quelque chose se passa. Chaplain revint en arri�re et reprit son d�filement plus lentement. Il avait reconnu un autre visage. Ovale, tr�s p�le, encadr� par des cheveux sombres, lisses au point de ressembler � deux pans de soie noire. Les yeux clairs scintillaient comme des cierges, �voquant une c�r�monie religieuse, des parfums d�encens. Un visage ang�lique, aussi doux qu�une pri�re, aussi violent qu�une r�v�lation.</p><p>Chaplain lut le pseudo de l�ange et tout se mit � trembler devant ses yeux.</p><p><emphasis>Feliz</emphasis>.</p><p>C��tait le mot qu�il avait entendu dans son r�ve � celui de l�ombre et du mur blanc. Il n��tait jamais revenu sur le terme qui signifie en espagnol : � heureux, heureuse �. Feliz. Il connaissait ce visage. Il entendait encore la voix du songe, murmurante, dot�e d�une chaleur, d�un espoir votif. Il savait maintenant que cette voix �tait <emphasis>sa voix</emphasis>.</p><p>En cliquant sur le portrait, on acc�dait directement � la fiche de renseignements de la candidate. Quand il vit son v�ritable nom s�inscrire sur l��cran, Chaplain commen�a par nier de la t�te � c��tait trop fou, trop incroyable � puis il retint un g�missement. La machine de la v�rit� �tait enclench�e, sans espoir de retour.</p><p>Feliz s�appelait Anne-Marie Straub.</p><p>Maintenant, il la reconnaissait. Dans son souvenir, les traits de la femme �taient toujours tir�s d�un c�t�, alt�r�s par la corde qui avait bris� ses vert�bres. Mais c��tait bien elle. La morte. La pendue. Le fant�me de ses r�ves. <emphasis>Anne-Marie Straub</emphasis>. La seule femme qu�il pensait avoir aim�e n��tait pas la patiente d�un HP. Plut�t une escort-girl qu�il avait sans doute rencontr�e durant les soir�es de Sasha. Une pr�datrice qui avait �t� pay�e pour participer � ces rencontres. Ses souvenirs � les nuits d�amour dans la cellule d�Anne-Marie, la folie de sa ma�tresse, sa silhouette pendue avec sa ceinture au-dessus de lui �, tout cela constituait des distorsions, des hallucinations. Jusqu�� aujourd�hui, il ne poss�dait pas grand-chose. Et ce pas grand-chose venait de voler en �clats.</p><p>Chaplain ferma les yeux et chercha au fond de lui-m�me quelques traces de sang-froid. Quand il se sentit plus ma�tre de lui, il rouvrit les paupi�res et lut la fiche. Feliz s��tait inscrite en mars 2008. Elle habitait dans le dixi�me arrondissement de Paris, rue de Lancry. Elle avait 27 ans. Elle ne s��tait pas donn� la peine de r�pondre aux autres questions. Pas de profession, pas de revenus, pas de hobby, pas de loisirs� Sasha n�avait pas d� insister. Face � une telle candidate, pas le moment de faire la difficile.</p><p>Il remarqua qu�Anne-Marie Straub ne s��tait pas r�inscrite l�ann�e suivante. Chaplain tenta une chronologie. Un fait ne cadrait pas. Elle avait fr�quent� le club de mars 2008 jusqu�� f�vrier 2009. Or, � cette �poque, <emphasis>Nono n�existait pas encore</emphasis>. Selon Yussef, il �tait apparu en mars 2009. O� avait-il donc rencontr� Anne-Marie Straub ? Dans quelle vie ?</p><p>Une hypoth�se. Il l�avait connue en 2008, alors qu�il �tait lui-m�me un autre personnage, d�j� inscrit chez Sasha sous un nom diff�rent. Un autre clic et il acc�da � l�historique des rencontres de Feliz. Les soir�es auxquelles elle avait particip�, les noms des postulants dont elle avait demand� le num�ro de t�l�phone. S�il avait raison, il se trouvait dans cette liste.</p><p>Elle avait particip� � pr�s de 40 datings jusqu�en d�cembre 2008. Elle n�avait demand�, en tout et pour tout, que 12 coordonn�es. Nouveau clic. Les pseudos d�fil�rent. Aucun n��veillait en lui la moindre lueur. Il ouvrit la fiche de chaque pseudo, agr�ment�e de sa photo. Son visage n�y �tait pas.</p><p>Faute de mieux, il d�tailla les coups de c�ur de Feliz. Le 21�mars 2008, elle avait demand� le num�ro de Rodrigo. Dans la vraie vie, Philippe Despr�s, 43 ans, divorc� sans enfant. Le 15�avril, elle s��tait int�ress�e � Sandokan, alias Sylvain Durieu, 51 ans, veuf. Le 23�mai 2008, elle avait remarqu� Gentil-Michel, alias Christian Miossens, 39 ans, c�libataire. Le 5�juin 2008, Alex-244, qui se pr�nommait Patrick Serena, 41 ans, c�libataire�</p><p>La liste continuait ainsi, d�roulant des noms et des profils sans originalit�. Qu�est-ce qui avait attir� Feliz chez ces hommes ? Elle �tait une pro. Une femme � la beaut� surnaturelle habitu�e � monnayer ses charmes. Un �tre cynique dont l�apparence �tait devenue une arme � sens unique. Que cherchait-elle chez ces p�kins moyens ?</p><p>22�h�45. Sasha n�allait pas tarder. Il nota les coordonn�es des proies sur le bloc qu�il conservait dans sa poche puis sortit la cl� USB qu�il avait achet�e dans l�apr�s-midi. Il copia les dossiers et remit tout en place.</p><p>En franchissant le seuil, il se dit que sa qu�te du c�t� des fichiers n��tait pas termin�e. Il n�avait pas lu sa propre fiche � Arnaud Chaplain, alias Nono, p�riode 2009. Il n�avait rien collect� non plus sur Medina. L�avait-il connue chez Sasha ? Avait-il v�cu deux fois la m�me histoire, avec deux escorts diff�rentes ? La voix de Medina : <emphasis>�a commence � craindre. Je flippe</emphasis>. Medina �tait-elle morte ? Et Feliz ? Avait-elle r�ellement fini pendue ?</p></section><section><title><p>119</p></title><p>Le premier num�ro, Philippe Despr�s, alias Rodrigo, n�existait plus.</p><p>Le deuxi�me, Sylvain Durieu, alias Sandokan, r�pondit au bout de quatre sonneries.</p><p>��Monsieur Durieu ?</p><p>��C�est moi.</p><p>��Je vous appelle au sujet d�Anne-Marie Straub.</p><p>��Qui ?</p><p>��Feliz.</p><p>Un bref silence, puis :</p><p>��Qui �tes-vous ?</p><p>Pris de court, il improvisa :</p><p>��Je suis officier de police judiciaire.</p><p>L�homme prit son souffle et parla d�une voix ferme :</p><p>��Je ne veux pas d�ennuis. Je ne veux pas savoir ce qu�elle a fait. Je ne veux plus jamais entendre parler d�elle.</p><p>��Vous saviez qu�elle avait disparu ?</p><p>��Je ne l�ai pas vue depuis un an et demi ! Apr�s trois rendez-vous, elle m�a plant� sans explication. Je n�ai plus jamais eu de nouvelles.</p><p>��Quand l�avez-vous vue la premi�re fois ?</p><p>��Si vous voulez m�interroger, convoquez-moi � votre commissariat.</p><p>Durieu raccrocha. Chaplain but une gorg�e de caf�. Il s��tait r�fugi� dans une brasserie du boulevard Saint-Germain. Banquettes de moleskine. Suspensions jaun�tres. Rumeurs lointaines � le caf� �tait pratiquement d�sert.</p><p>Num�ro suivant.</p><p>Deux sonneries puis une voix de femme.</p><p>��All� ?</p><p>Chaplain ne s��tait pas pr�par� � cette �ventualit�. Il baissa les yeux sur son bloc et lut le nom de l��lu num�ro 3.</p><p>��Christian Miossens est l�, s�il vous pla�t ?</p><p>��C�est une plaisanterie ?</p><p>Il venait de commettre une erreur mais il ne voyait pas laquelle. Gagner du temps. Il r�p�ta le num�ro � haute voix qu�il avait compos�.</p><p>��C�est bien le num�ro de Christian, fit la voix, moins agressive.</p><p>Chaplain r�chauffa son timbre :</p><p>��Je me suis mal exprim�. Je vous appelle � propos de monsieur Miossens et�</p><p>��Qui �tes-vous ?</p><p>Il se pr�senta encore une fois comme un OPJ, �vitant de se nommer lui-m�me.</p><p>��Il y a du nouveau ?</p><p>L�inflexion avait chang�. Apr�s l�irritation, l�espoir.</p><p>��Peut-�tre, fit-il au hasard.</p><p>��Quoi ?</p><p>Chaplain prit une inspiration. Il avan�ait � l�aveugle mais il commen�ait � avoir l�habitude.</p><p>��Excusez-moi mais pouvez-vous d�abord me dire qui vous �tes ?</p><p>��Je suis Nathalie Forestier, sa s�ur.</p><p>Il r�fl�chit � 1�000 tours-seconde. Si la s�ur de Miossens r�pondait sur son portable, cela signifiait qu�il �tait mort, malade ou disparu. La question � il y a du nouveau ? � � un flic excluait la maladie.</p><p>Il s��claircit la gorge et prit son ton sp�cial enqu�teur :</p><p>��Je voudrais revenir avec vous sur certains faits.</p><p>��Seigneur� (La voix paraissait maintenant �puis�e.) J�ai d�j� racont� tout �a tant de fois�</p><p>��Madame, fit-il en descendant de quelques notes pour se donner plus d�autorit�, on m�a saisi sur cette affaire afin d�approfondir plusieurs points. Je dois interroger chaque t�moin important.</p><p>�a ne tenait pas debout : il venait de composer le num�ro d�un mort ou d�un disparu � mais la femme ne releva pas.</p><p>��Vous avez de nouveaux �l�ments oui ou non ? demanda-t-elle.</p><p>��R�pondez d�abord � mes questions.</p><p>��Vous� vous allez encore me convoquer ?</p><p>��Malheureusement, oui. Mais pour l�instant, je voudrais seulement revenir avec vous sur certaines circonstances, par t�l�phone.</p><p>��Je vous �coute, capitula-t-elle d�une voix �teinte.</p><p>Chaplain h�sitait. Il attaqua de la mani�re la plus large possible.</p><p>��Comment avez-vous appris pour votre fr�re ?</p><p>��La premi�re ou la deuxi�me fois ?</p><p>On ne pouvait pas mourir deux fois. Christian Miossens avait donc disparu. <emphasis>� deux reprises</emphasis>.</p><p>��Parlons d�abord de la premi�re fois.</p><p>��La police m�a appel�e. Les employeurs de Christian l�avaient contact�e. Ils n�avaient aucune nouvelle de lui depuis deux semaines. Mon fr�re ne les avait pas pr�venus. Ni envoy� le moindre certificat m�dical. Ce n��tait pas son genre.</p><p>��Quand vous a-t-on appel�e, pr�cis�ment ?</p><p>��Le 10�juillet 2008. Je m�en souviens tr�s bien.</p><p>Chaplain notait, tout en comparant ses notes. Miossens avait rencontr� pour la premi�re fois Anne-Marie Straub le 23�mai 2008. Moins de deux mois plus tard, il disparaissait. Un rapport de cause � effet ?</p><p>��Vous ne vous �tiez pas rendu compte de sa disparition ?</p><p>��Vous n�avez pas lu ma d�position ?</p><p>��Non. Je pr�f�re rester libre de tout pr�jug� avant d�interroger les t�moins.</p><p>��C�est bizarre comme m�thode.</p><p>��C�est la mienne. <emphasis>Pourquoi</emphasis> ne vous �tes-vous pas aper�ue de la disparition de votre fr�re ?</p><p>��Parce que nous sommes f�ch�s depuis douze ans.</p><p>��Pour quelle raison ?</p><p>��Une histoire stupide d�h�ritage. Un studio � Paris. Vraiment une connerie�</p><p>��Ses proches ne se sont pas rendu compte de sa disparition ?</p><p>��Christian n�avait pas de proches.</p><p>Sa voix se d�chira :</p><p>��Il �tait compl�tement seul, vous comprenez ? Il passait sa vie sur Internet, sur des sites de rencontres. On l�a su plus tard. Il rencontrait des femmes, des� professionnelles, n�importe qui�</p><p>Chaplain devait enregistrer chaque information et tenter aussit�t de l�int�grer dans le puzzle. Nathalie Forestier avait �voqu� deux disparitions.</p><p>��Quand l�a-t-on retrouv� ?</p><p>��En septembre. En r�alit�, la police l�a r�cup�r� � la fin du mois d�ao�t mais on ne m�a appel�e qu�� la mi-septembre.</p><p>��Pourquoi vous a-t-on contact�e si tard ?</p><p>Nathalie marqua un temps. Elle paraissait de plus en plus �tonn�e par les lacunes de son interlocuteur.</p><p>��Parce que Christian pr�tendait s�appeler David Longuet. Il ne se souvenait plus du tout de son identit�.</p><p>Un coup qu�il n�avait pas pr�vu. Christian Miossens, l��lu de Feliz, avait fait une fugue psychique. Il �tait un voyageur sans bagage.</p><p>��O� l�a-t-on d�couvert ?</p><p>��Il a �t� ramass� avec d�autres SDF � la fin du mois d�ao�t, le long de Paris-Plage. Amn�sique. Il a d�abord �t� envoy� � l�infirmerie psychiatrique de la pr�fecture de Paris, ce que vous appelez l�I3P.</p><p>��C�est la proc�dure.</p><p>��Puis on l�a transf�r� � Sainte-Anne.</p><p>��Vous vous souvenez du nom du psychiatre qui l�a soign� ?</p><p>��Vous plaisantez ou quoi ? Christian est rest� hospitalis� l�-bas pr�s d�un mois. Je suis all�e le voir tous les jours. Le m�decin s�appelle Fran�ois Kubiela.</p><p>Il nota le nom. � interroger en priorit�.</p><p>��Il travaille dans quel service ?</p><p>��Le CMME, la Clinique des maladies mentales et de l�enc�phale. Un homme charmant, compr�hensif. Il paraissait bien conna�tre ce type de troubles.</p><p>��Kubiela vous a-t-il expliqu� ce dont souffrait Christian ?</p><p>��Il m�a parl� de fugues psychiques, de fuite de la r�alit� par l�amn�sie, ce genre de ph�nom�nes. Il m�a expliqu� qu�il travaillait sur un autre cas, un patient de Lorient qu�il avait fait venir � Paris, dans son service.</p><p>Chaplain souligna trois fois le nom de Kubiela. Un expert. Il devait absolument lui parler. L�homme serait tenu au secret m�dical mais�</p><p>��Kubiela paraissait� d�contenanc�, poursuivit Nathalie. Selon lui, ce syndrome est tr�s rare. En fait, jusqu�� maintenant, il n�y avait jamais eu de cas en France. Il disait en plaisantant : � C�est une sp�cialit� am�ricaine. �</p><p>��Comment a-t-il soign� votre fr�re ?</p><p>��Je ne sais pas au juste. Mais je suis s�re qu�il a tout essay� pour r�veiller sa m�moire. Sans r�sultat.</p><p>Chaplain changea de cap :</p><p>��Comment avait-on identifi� Christian ? Comment est-on remont� jusqu�� vous ?</p><p>��Vous ne savez donc rien�</p><p>Il remercia mentalement cette femme de ne pas lui raccrocher au nez. Son ignorance �tait comme une insulte.</p><p>��Christian a �t� identifi�, gr�ce � ses empreintes digitales reprit-elle. Il avait �t� plac� l�ann�e pr�c�dente en garde � vue pour une histoire de conduite en �tat d�ivresse. Les services de police d�tenaient donc ses empreintes. Je ne sais pas pourquoi, la comparaison a pris plus de 15 jours.</p><p>��Que s�est-il pass� ensuite ?</p><p>��Christian m�a �t� confi�. Le professeur Kubiela �tait plut�t pessimiste sur ses chances de gu�rison.</p><p>��Apr�s ?</p><p>��Christian s�est install� chez nous. Nous vivons avec mon mari et mes enfants dans un pavillon � S�vres. Ce n��tait pas tr�s pratique.</p><p>��� ce moment, il pensait toujours s�appeler David Longuet ?</p><p>��Toujours, oui. C��tait� affreux.</p><p>��Il n�avait aucun souvenir de vous ?</p><p>Nathalie Forestier ne r�pondit pas. Chaplain reconnut son silence. Elle pleurait.</p><p>��Il a v�cu ainsi, dans votre famille ? relan�a-t-il apr�s quelques secondes.</p><p>��Il a pris la fuite au bout d�un mois. Apr�s �a�</p><p>Nouveau silence. Nouveaux sanglots.</p><p>��On a retrouv� son corps, au pied d�un site de fabrication de mat�riaux de chantier, sur le quai Marcel-Boyer, � Ivry-sur-Seine. Il avait �t� atrocement mutil�.</p><p>Chaplain �crivait. Sa main tremblait et, en m�me temps, elle �tait ferme. Il p�n�trait enfin en terrain de connaissance.</p><p>��Pardonnez-moi de vous poser la question mais quelles �taient ces mutilations ?</p><p>��Vous pouvez consulter le rapport d�autopsie, non ?</p><p>Il insista, mais d�une voix plus douce que douce.</p><p>��S�il vous pla�t, r�pondez � ma question.</p><p>��Je ne me souviens plus exactement. Je n�ai pas voulu savoir. Il avait� Je crois qu�il avait le visage fendu en deux, verticalement.</p><p>Christian Miossens, alias Gentil-Michel, alias David Longuet, appartenait donc aux greff�s. Comme Patrick Bonfils. <emphasis>Comme lui-m�me</emphasis>. Ana�s Chatelet avait raison. L�implant instillait bien la mol�cule du � voyageur sans bagage �. Un appareil sp�cifique que les tueurs devaient absolument r�cup�rer chaque fois.</p><p>���coutez, fit soudain Nathalie, j�en ai assez de vos questions. Si vous voulez m�interroger, convoquez-moi dans vos bureaux. Mais surtout, si vous avez du nouveau, dites-le-moi !</p><p>Il bredouilla une r�ponse qui laissait entendre que des �l�ments in�dits permettaient de reprendre l�enqu�te. En m�me temps, il ne voulait pas donner de faux espoirs � cette femme. Le r�sultat de ce compromis fut un magma inintelligible.</p><p>��Nous avons votre adresse, conclut-il sur un ton de PV. Nous vous enverrons d�s demain une convocation. Je vous en dirai plus dans nos locaux.</p><p>Il paya et sortit dans la nuit, en qu�te d�un taxi. Il se dirigea vers la Seine et remonta le quai de la Tournelle. Le trottoir �tait d�sert. Seules filaient sur la chauss�e des voitures dont les conducteurs avaient l�air press� de rentrer chez eux. Il faisait froid. Il faisait noir. La silhouette de la cath�drale Notre-Dame pesait sur cette nuit glac�e sans issue. Lui aussi aurait aim� rentrer chez lui. Mais il devait mettre � profit cette nouvelle nuit de recherches.</p><p>Christian Miossens, alias David Longuet.</p><p>Patrick Bonfils, alias Pascal Mischell.</p><p>Mathias Freire, alias�</p><p>Trois sujets d�exp�rience.</p><p>Trois voyageurs sans bagage.</p><p>Trois hommes � abattre.</p><p>Quel r�le avaient pu jouer Anne-Marie Straub ou Medina dans la combine ? Rabatteuses ? Chasseuses de proies solitaires ?</p><p>L�hypoth�se pouvait coller pour Christian Miossens mais pas pour Patrick Bonfils, p�cheur d�sargent� de la C�te basque. Et pour lui ? Celui qu�il �tait avant Arnaud Chaplain fr�quentait-il le club de Sasha ? Avait-il �t� pi�g� par Feliz ? Il n�avait trouv� aucune trace de son visage parmi les � victimes � de l�amazone�</p><p>Un taxi s�arr�ta et d�posa son passager � vingt m�tres devant lui, au coin de la rue des Grands-Augustins. Il courut et grimpa � l�int�rieur, frigorifi�.</p><p>��O� on va ?</p><p>Il regarda sa montre. Minuit pass�. L�heure id�ale pour la chasse aux filles.</p><p>��Au Johnny�s, rue Cl�ment-Marot.</p></section><section><title><p>120</p></title><p>��Y a du nouveau, ma belle.</p><p>Ensommeill�e, Ana�s �coutait Solinas au t�l�phone sans y croire. On l�avait tir�e du lit. On l�avait emmen�e jusqu�ici, au poste de surveillance. On lui avait tendu un combin�. Du jamais-vu.</p><p>��T�as le bras plus long que je pensais.</p><p>��Le bras long, moi ? Qu�est-ce que �a veut dire ?</p><p>��Que tu sors demain. Ordre du juge.</p><p>Elle ne put r�pondre. � l�id�e d��chapper � ce monde claquemur�, il lui semblait que sa cage thoracique s��cartait au pied-de-biche.</p><p>��On� on t�a dit pourquoi ?</p><p>��Pas de commentaire. D�cision en haut lieu, c�est tout. Apr�s �a, on dira que la justice est la m�me pour tous.</p><p>Ana�s changea de ton :</p><p>��Si tu sais quelque chose, dis-le-moi. Qui est intervenu ?</p><p>Solinas rit. Son rire ressemblait � un grincement :</p><p>��Fais l�innocente, �a te va bien au teint. Dans tous les cas, je te veux � ma main. On continue l�enqu�te. Appelons �a notre cellule de crise.</p><p>��Il y a du neuf de ce c�t� ?</p><p>��Que dalle. On n�a pas trouv� l�ombre d�un micheton de Medina. Rien sur ses activit�s, ses contacts. Janusz est toujours introuvable. Aucune trace, aucun indice, rien. La BRF se casse les dents.</p><p>Confus�ment, elle comprenait que Solinas et ses cerb�res n��taient pas arm�s pour mener une enqu�te criminelle. Quant aux sp�cialistes des fugitifs, ils n��taient pas non plus habitu�s � une proie du calibre de Janusz.</p><p>��Tu m�envoies une voiture ?</p><p>��Pas la peine. Tu seras attendue.</p><p>��Je ne connais personne � Paris.</p><p>Solinas l�cha un nouveau rire. Le grincement devenait couinement.</p><p>��T�en fais pas. Ton daron a fait le voyage !</p></section><section><title><p>121</p></title><p>��Le premier soir, j�ai rien fait. J�ai des principes.</p><p>��T�as quand m�me couch� avec.</p><p>��Ouais. Enfin, bon. Tu vois ce que je veux dire�</p><p>Les trois filles �clat�rent de rire. Chaplain s��tait install� � la table voisine, au fond du Johnny�s. Un bar � l�am�ricaine, boiseries vernies et fauteuils de cuir. Des �clairages parcimonieux caressaient les meubles et les jambes des filles, distillant un halo mordor� � la Vermeer. Il leur tournait le dos mais ne perdait pas une miette de leur conversation. Le trio correspondait au profil qu�il cherchait. Pas vraiment des pros, mais de joyeuses occasionnelles qui parlaient p�le-m�le chiffons et michetons.</p><p>��Tu mets plus de lunettes ?</p><p>��Non. J�ai des lentilles. Les lunettes, �a fait trop porno.</p><p>Chaque r�plique le prenait par surprise. Il n�avait pas l�exp�rience de Nono. En m�me temps, cette fa�on de secouer sexe, fric et espoirs de midinettes dans un grand shaker avait quelque chose de touchant.</p><p>��J�vais me repoudrer le nez.</p><p>Chaplain lan�a un regard par-dessus son �paule et aper�ut une fine silhouette, de dos, serr�e dans un bustier de satin sombre qui s��vaporait en une corolle de tulle noire. M�me de l� o� il �tait, il pouvait entendre la cr�ature renifler. La poudre dont elle parlait n�avait rien � voir avec du fond de teint.</p><p>��T�es pas venue � la soir�e du prince ?</p><p>��Quel prince ?</p><p>Les deux bimbos avaient repris leurs conciliabules.</p><p>��J�sais pas son nom. Y vient des �mirats.</p><p>��J��tais pas invit�e, fit l�autre d�une voix boudeuse.</p><p>��Y avait une Russe, j�te dis pas, jamais vu une pro pareille. Elle s�est battue pour passer en premier.</p><p>��En premier ?</p><p>��Ouais. On �tait sci�es mais c�est elle qu�avait raison. Elle t�a fini le mec en cinq minutes. Emball� pes�, 3�000 euros. Nous, on a ram� toute la nuit pour le faire rebander.</p><p>Nouveaux rires. Il commanda une deuxi�me coupe de champagne. Il aurait d� offrir une tourn�e aux filles mais il n�osait pas. Le temps de Nono �tait vraiment loin.</p><p>Miss Coco revint d�un pas sautillant. Le c�t� face valait largement le c�t� pile. Sous un casque noir � la Cl�op�tre, elle avait des traits �maci�s qui hurlaient une esp�ce de gr�ce animale. En regardant mieux, on voyait que la d�fonce la rongeait d�j�, creusant ses joues, ses orbites, mais pour l�instant, la beaut� des traits gagnait la partie, soulign�e par un maquillage � la fois sombre et miroitant.</p><p>Parvenue � sa hauteur, elle s�arr�ta et lui sourit :</p><p>���a t�int�resse c�qu�on raconte ?</p><p>��Pardon ?</p><p>��Arr�te, c�est bon, t�es l� � te tordre le cou pour nous �couter.</p><p>Il grima�a un sourire :</p><p>��Je� je vous offre une coupe ?</p><p>��Pourquoi ? T�es flic ?</p><p>La question le d�sar�onna. Il ne faisait pas illusion. Il jeta le masque.</p><p>��Je cherche Le�la.</p><p>��Le�la comment ?</p><p>��Le�la tout court.</p><p>��Tu la connais ?</p><p>��Non. Mais on m�en a parl�.</p><p>Cl�op�tre esquissa un sourire de velours satin� :</p><p>��La voil�.</p><p>Chaplain tourna la t�te et vit appara�tre, dans l�encadrement de la porte, le portrait qu�il avait contempl� sur les fiches de Sasha. La version de ce soir n�avait rien � voir avec la jolie fille du trombinoscope. Un �norme sac Chanel dans le pli du coude, elle portait sous un caban � col de fourrure une robe de mousseline blanche printani�re. Cette blouse de jeune fille contrastait violemment avec les ondes de sexe pur qu�envoyait son corps muscl�.</p><p>��Le�la, t�es une vraie star, fit Cl�op�tre.�Y a ce mec qui te cherche.</p><p>L�arrivante �clata de rire :</p><p>��C�est �a la classe, ma grosse.</p><p>Elle sourit et se pencha vers Chaplain en une r�v�rence provocante. Son d�collet� lui fit l�effet d�un coup de poing dans la gueule.</p><p>��Qu�est-ce que tu veux, mon b�b� ?</p><p>Elle esquissa un va-et-vient des �paules qui fit doucement ballotter ses doudounes :</p><p>��Quand on m�cherche, lui murmura-t-elle en lui l�chant l�oreille, on m�trouve.</p><p>Chaplain essaya de d�glutir. Impossible. Une br�lure lui prenait l�entrejambe. Ses couilles lui rentraient litt�ralement dans le bas-ventre. Il avait du mal � imaginer une telle cr�ature dans un speed-dating sign� Sasha. Ces soirs-l�, les hommes devaient simplement attendre leur tour pour se faire manger tout crus.</p><p>��Je veux te parler de Medina, fit Chaplain en raffermissant sa voix.</p><p>Le sourire disparut. Le�la se redressa. Chaplain se leva et noua son regard dans les yeux de l�escort. De pr�s, ses cernes d�ombre �taient plus impressionnants encore. Deux traits mauves soulignant la fi�vre des iris.</p><p>��O� est Medina ? Qu�est-ce qui lui est arriv� ?</p><p>��Va t�faire foutre. J�ai rien � voir avec Medina.</p><p>��On va se trouver un coin tranquille pour parler.</p><p>��Tu r�ves, ma gueule.</p><p>��Je suis arm�.</p><p>Elle baissa les yeux sur sa braguette et sourit :</p><p>��J�vois �a, ouais.</p><p>��Je ne d�conne pas.</p><p>La beurette lui lan�a un coup d��il h�sitant. Son air de provocation avait disparu. Les copines se regardaient en ouvrant des yeux comme des soucoupes.</p><p>��T�es venue comment ? reprit-il d�un ton de flic.</p><p>��Avec ma caisse.</p><p>��O� t�es gar�e ?</p><p>��Parking Fran�ois�I<sup>er</sup>.</p><p>La voix �tait rauque et s�che. Plus la moindre once de s�duction. Comme si on lui avait brutalement d�maquill� l��me. Chaplain balan�a un billet de cent euros sur la table des filles sans quitter des yeux Le�la.</p><p>��C�est ma tourn�e.</p><p>Il d�signa la porte d�entr�e :</p><p>��On y va.</p></section><section><title><p>122</p></title><p>��J�peux fumer ?</p><p>��C�est ta voiture.</p><p>��Par o� je commence ?</p><p>��Par le d�but, �a ira tr�s bien.</p><p>Derri�re son volant, Le�la alluma une Marlboro et cracha une longue bouff�e. Les vitres �taient ferm�es. Instantan�ment, l�habitacle de l�Austin se brouilla.</p><p>��On est une bande de copines.</p><p>��Vous faites le m�me boulot ?</p><p>Le�la voulut sourire mais ce fut une grimace qui sortit :</p><p>��On est com�diennes.</p><p>��Com�diennes, d�accord.</p><p>��On est toujours � l�aff�t d�un plan pour gagner des thunes. Ou pour faire avancer notre carri�re. Ce qu�on vise en priorit�, c�est de l�artistique. Mais � Paris, laisse tomber pour percer.</p><p>Elle tira une nouvelle taffe. Ses l�vres claqu�rent sur le filtre. De son autre main, elle n�arr�tait pas de lisser ses collants satin�s. Chaplain �vitait de baisser les yeux pour ne pas �tre attir� par la puissance magn�tique de ses cuisses fusel�es de noir.</p><p>��Vous avez Sophie Barak.</p><p>��La truie. C�est comme �a qu�on l�appelle. Elle nous a mises sur des coups mais c��tait trop glauque.</p><p>Le�la retrouvait l�accent des cit�s. Comme si sa propre langue retrouvait une vieille connaissance, qui ne s��tait jamais trop �loign�e.</p><p>��Alors on vous a parl� de Sasha.com.</p><p>Le�la ne r�pondit pas. Elle se contenta d�exhaler un nuage de fum�e. Un bref instant, elle redevint la fi�re-�-bras du Johnny�s. Une expression farouche semblait ac�rer son visage. Ses yeux cern�s d�ombre ressemblaient � deux crat�res pr�ts � cracher le feu.</p><p>��T�es qui au juste ?</p><p>��Une victime de cette histoire. Comme Medina. Comme toi.</p><p>��On est pas des victimes.</p><p>��Tu es ce que tu veux mais donne-moi les infos dont j�ai besoin.</p><p>��Pourquoi je parlerais ?</p><p>��Pour Medina.</p><p>��Elle a disparu depuis des mois.</p><p>��Si tu r�ponds � mes questions, je te dirai ce qui lui est arriv�.</p><p>Nouveau coup d��il o� la col�re et la peur se livraient un combat. Elle grelottait dans son caban � col de fourrure. Elle �crasa sa cigarette dans le cendrier, en alluma une autre. Son briquet �tait en laque de Chine saupoudr�e d�or. Chaplain sentait qu�il s�agissait d�un troph�e, de m�me type que le sac Birkin de Sasha. � Paris, les femmes sont des guerri�res. Elles arborent leur butin comme les Cheyennes suspendaient les scalps � leur ceinture.</p><p>Soudain, elle tourna la cl� de contact puis r�gla le chauffage � fond.</p><p>���a caille, dans cette caisse. O� on en �tait ?</p><p>��� Sasha.com. Qui vous en a parl� ?</p><p>��Un client de Medina. Un mec chic, qui logeait dans un h�tel du huiti�me.</p><p>��Le Theodor ?</p><p>��Non, un autre. J�me souviens plus.</p><p>��Quand �tait-ce ?</p><p>��Y a un an environ.</p><p>��Que proposait-il ?</p><p>��De p�cho des gogos.</p><p>��En fran�ais, s�il te pla�t.</p><p>��On devait participer � des speed-datings et rep�rer les mecs qui collaient au briefing.</p><p>Quand on a �limin� l�improbable, que reste-t-il ? L�impossible.</p><p><emphasis>Un casting pour recruter des cobayes.</emphasis></p><p>��Le briefing, c��tait quoi ?</p><p>��Le mec devait �tre un paum�, absolument seul, sans attache � Paris. Y devait aussi �tre fragile, pas s�r de lui. Et si possible pas clair dans sa t�te. (Elle ricana entre deux taffes.) La loose totale, quoi.</p><p>Tout concordait. Comment d�busquer des hommes seuls, sans rep�re, n�vros�s et vuln�rables � Paris ? En chassant chez les �tres solitaires, en qu�te d��me s�ur. Le speed-dating �tait parfait. Il permettait � la fois de rep�rer les proies, de mieux les conna�tre, de les attirer dans un pi�ge avec des cr�atures telles que Le�la, Medina ou Feliz. Le proc�d� �tait vieux comme le monde.</p><p>Malgr� le chauffage, Le�la tremblait toujours. La conqu�rante cuirass�e du Johnny�s �tait loin. Ses �paules, sa poitrine, sa silhouette semblaient s��tre r�duites de moiti�. La jeune femme ressemblait maintenant � ce qu�elle �tait <emphasis>vraiment</emphasis>. Une banlieusarde gorg�e de t�l�-r�alit�, dop�e aux magazines people, dont les r�ves n�exc�daient pas les dimensions d�un carr� VIP dans une bo�te � la mode. Une beurette qui avait compris qu�elle n�avait qu�une arme pour approcher ce but mais qu�il fallait faire vite.</p><p>��Tu as rencontr� les hommes du projet ?</p><p>��Ouais, bien s�r.</p><p>��Comment �taient-ils ?</p><p>Ses narines se dilat�rent : de la fum�e en jaillit.</p><p>��Des fois, ils avaient l�air de gardes du corps. D�autres fois, de profs. Globalement, ils avaient surtout l�air de keufs.</p><p>��Ils vous ont dit � quoi sert ce� casting ?</p><p>��Ils cherchent des gars pour tester des m�dicaments. Des trucs pour la t�te. Ils nous ont expliqu� que les tests humains, �a a toujours exist�. Que c�est l��tape juste apr�s les exp�riences sur des animaux. (Elle �clata d�un rire lugubre.) Y disaient que nous, on se situait entre les animaux et les humains. J�sais pas si c��tait un compliment.</p><p>��Ils ont pr�cis� que c��tait dangereux ?</p><p>Chaplain monta d�un ton :</p><p>��Ils vous ont dit que leurs produits foutaient en l�air le cerveau ? Que les cobayes n��taient pas inform�s de l�exp�rience qu�ils subissaient ?</p><p>Le�la le regarda avec des yeux horrifi�s. Chaplain se racla la gorge et s�effor�a au calme. D�un geste sec, il ouvrit sa vitre : l�air �tait irrespirable.</p><p>��Vous n�avez pas eu peur de vous lancer l�-dedans ? Que �a soit ill�gal ou dangereux ?</p><p>��J�te dis que les mecs avaient l�air de flics.</p><p>���a pouvait �tre encore plus dangereux.</p><p>Le�la ne r�pondit pas. Quelque chose coin�ait. Aucune raison pour que ces escorts en herbe n�aient pas �t� effray�es par cette proposition aux allures de conspiration.</p><p>La beurette laissa aller sa nuque contre l�appuie-t�te et souffla un nouveau filet rectiligne :</p><p>��C�est � cause de Medina. Elle nous a convaincues. Elle nous a dit qu�on allait s�faire un max de thunes et qu�on aurait m�me pas besoin de coucher. Qu�il fallait prendre le fric l� o� il �tait. �tre plus fortes que le syst�me. Des conneries.</p><p>��� faire ce boulot, vous �tes combien ?</p><p>��J�sais pas au juste. 4 ou 5� Que je connais.</p><p>��Concr�tement, comment �a se passe ?</p><p>��On va aux speed-datings de Sasha et on ratisse.</p><p>��Pourquoi ce club en particulier ?</p><p>��Aucune id�e.</p><p>��Tu penses qu�il y a d�autres filles qui tapent dans d�autres clubs ?</p><p>��J�sais pas.</p><p>��Continue.</p><p>��Quand on trouve un lascar qui a du � potentiel �, on lui demande son num�ro. On le revoit une fois ou deux. Et basta.</p><p>��C�est vous qui choisissez les� lascars ?</p><p>��Non. Ce sont eux.</p><p>��Eux qui ?</p><p>��Les mecs qui nous payent. Les flics.</p><p>��Comment peuvent-ils les choisir, en temps r�el ?</p><p>Elle eut un sourire ambigu. Malgr� sa frousse, le souvenir de ces rancarts l�amusait. La fum�e s��chappait toujours de ses l�vres sombres. On n�y voyait plus rien dans la voiture.</p><p>��On porte un micro sur nous. Un micro et une oreillette, comme � la t�l�. On pose nos questions. Celles qu�on nous a donn�es et ce sont eux, via l�oreillette, qui font la s�lection.</p><p>Chaplain imaginait les acteurs de l�ombre. Des psychologues, des neurologues, des militaires. Sept minutes pour juger un profil. C��tait peu mais c��tait un d�but. Suffisant pour donner le feu vert aux filles.</p><p>Soudain, une id�e le fit bondir. Il empoigna Le�la, lui souleva ses cheveux et �carta son d�collet�. Il observa sa peau bronz�e : pas de micro, aucun syst�me d��coute num�rique.</p><p>���a va pas, non ?</p><p>Chaplain la rel�cha. Elle sortit une nouvelle clope et grogna :</p><p>��Je suis clean, putain.</p><p>Vaguement soulag�, il r�embraya :</p><p>��Raconte-moi comment �a se passe quand vous avez rep�r� le mec.</p><p>��J�t�ai d�j� dit. On le revoit une ou deux fois. Dans des lieux d�cid�s d�avance. On est surveill�es. Photographi�es. Film�es. (Elle gloussa.) Des stars, quoi.</p><p>��Ensuite ?</p><p>��C�est tout. Apr�s ces rendez-vous, on revoit plus le tocard. On empoche notre pognon et au suivant.</p><p>��Combien ?</p><p>��3�000 euros pour s�inscrire chez Sasha. 3�000 euros par mec p�cho.</p><p>��Vous ne vous �tes jamais demand� ce qui se passait pour ces pauvres types ?</p><p>��Cousin, depuis que je suis n�e, c�est chacun ses miches. Alors je vais pas faire du social avec des bourrins que j�ai vus trois fois dans ma vie et qui pensent qu�� me sauter.</p><p>��Vous en �tes o� aujourd�hui ?</p><p>��Nulle part. Toutes ces conneries se sont arr�t�es.</p><p>��Depuis combien de temps ?</p><p>��Un mois ou deux, p�t��tre. D�toute fa�on, j�voulais plus le faire.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Trop dangereux.</p><p>��Dangereux comment ?</p><p>��Des filles ont disparu.</p><p>��Comme Medina ?</p><p>Le�la ne r�pondit pas. La fum�e saturait le silence. Une tension mena�ait de tout faire craquer.</p><p>Enfin, elle demanda sans le regarder � ses l�vres tremblaient :</p><p>��Qu�est-ce qui lui est arriv� ?</p><p>Chaplain ne l�cha pas un mot. Le�la retrouva sa hargne :</p><p>��Tu m�avais promis, encul� ! C��tait notre deal !</p><p>��Elle est morte, bluffa-t-il.</p><p>La jeune femme se ratatina encore sur son si�ge. Le cuir couina. Elle ne manifestait aucune surprise mais les mots de Chaplain mat�rialisaient ce qu�elle refusait sans doute d�imaginer depuis des semaines. Nouvelle cigarette.</p><p>��Co� comment ?</p><p>��Je n�ai pas les d�tails. Elle a �t� assassin�e par vos commanditaires.</p><p>Elle expira un soupir bleut�. Elle n��tait plus que tremblements apeur�s.</p><p>��Pour� pourquoi ?</p><p>��Tu le sais aussi bien que moi. Elle a trop parl�.</p><p>��Comme moi en ce moment ?</p><p>��Tu ne crains rien : on est dans la m�me gal�re.</p><p>��C�est aussi c�que t�as dit � MedinaMedina. On voit le r�sultat.</p><p>��Qu�est-ce que tu racontes ?</p><p>��Tu crois que j�t�ai pas reconnu ? Nono de mes deux ? Medina m�avait montr� des photos. J�te pr�viens : tu m�embrouilleras pas comme elle !</p><p>��Raconte-moi.</p><p>��Quoi : � raconte-moi � ? C�est � toi de jacter.</p><p>��J�ai perdu la m�moire.</p><p>Nouveau coup d��il, ind�cis cette fois. Le�la cherchait � percer la v�rit� dans le regard de Chaplain. Quand elle reprit la parole, ce fut � voix basse. Le tranchant de son timbre s��tait �mouss�.</p><p>��Medina t�a rencontr� chez Sasha, elle a tout de suite craqu�. On se demande pourquoi.</p><p>��Je te plais pas ? sourit Chaplain.</p><p>��Avec toi, �a doit �tre la position du missionnaire, une pri�re et dodo.</p><p>Son sourire s��largit. Son costume de kakou ne faisait pas illusion. Depuis combien de temps n�avait-il pas fait l�amour ? Aucun souvenir non plus sur ce terrain-l�.</p><p>��Les mecs dans l�oreillette ? Ils ne m�ont pas retenu ?</p><p>Elle murmura d�une voix presque inaudible :</p><p>��S�ils l�avaient fait, tu serais pas l� � jouer les Jack Bauer.</p><p>Il mit de l�ordre dans ses pens�es. Arnaud Chaplain n�avait donc pas �t� s�lectionn�. Mais il l�avait d�j� �t� une fois, quand il avait pass� l�audition avec Feliz. Comment s�appelait-il alors ?</p><p>��Continue.</p><p>��Tu l�as embrouill�e. Tu l�as convaincue de t�moigner contre je ne sais qui, au nom de je ne sais quoi.</p><p>��T�moigner ?</p><p>��Tu menais une enqu�te. Tu voulais d�noncer la combine. Le genre � redresseur de torts �. J�ai dit � Medina : t�as d�j� un pied dans la merde, mets pas le deuxi�me. Mais laisse tomber pour la convaincre. Ces histoires de lutte, de combat, �a la faisait kiffer.</p><p>��C��tait � quelle �poque ?</p><p>��Juin dernier.</p><p>En ao�t, Medina l�chait son message paniqu� : � �a commence � craindre. Je flippe. � Nono �tait arriv� trop tard. Ils avaient jou� avec le feu et la jeune femme avait pay� leur t�m�rit� au prix fort.</p><p>Sa conviction se renfor�a : il avait v�cu exactement la m�me aventure avec Anne-Marie Straub, alias Feliz. Une autre femme qu�il avait s�duite et convaincue de t�moigner. Anne-Marie avait �t� tu�e � sans doute pendue. Comment �tait morte Medina ?</p><p>��Feliz, �a te dit quelque chose ?</p><p>��Non. C�est qui ?</p><p>��Une fille qu�a pas eu de veine.</p><p>��Elle a crois� ta route ?</p><p>Chaplain ne r�pondit pas.</p><p>��Tu te souviens des hommes que tu as retenus ?</p><p>��Pas vraiment.</p><p>Le�la mentait mais il n�insista pas. Il songea aux proies de Medina. Il n�avait pas eu le temps de lire sa fiche mais la cl� USB �tait dans sa poche.</p><p>��Combien y en avait-il ?</p><p>��Cinq ou six, je pense.</p><p>Aujourd�hui, pour une raison inconnue, M�tis avait arr�t� son programme. C��tait l�heure du grand m�nage. Les cobayes �taient �limin�s. Les filles qui avaient trop parl� aussi. Restaient les meurtres mythiques. Comment s�ins�raient-ils dans cette r�action en cha�ne ?</p><p>��Tu m�as dit tout � l�heure que le programme �tait stopp�. Comment le sais-tu ?</p><p>��Ils n�appellent plus. Il n�y a plus aucun contact.</p><p>��Tu sais o� les joindre, toi ?</p><p>Elle maugr�a d�une voix r�p�e par le tabac :</p><p>��Non. Et m�me si je le savais, je ne le ferais pas. Cette histoire pue et je veux pas finir comme Medina. Et maintenant, on fait quoi ?</p><p>La question l��tonna. Chaplain comprit que Le�la, du haut de ses talons et de son bagout, avait besoin d�aide, de conseils. Mais il �tait le dernier � pouvoir l�aider.</p><p>Il avait port� la poisse � Feliz.</p><p>Il avait port� la poisse � Medina.</p><p>Il ne la porterait pas � Le�la.</p><p>Il attrapa la poign�e de la porti�re et ordonna :</p><p>��Oublie-moi. Oublie Medina. Oublie Sasha. D�o� tu viens ?</p><p>��De Nanterre.</p><p>��Retournes-y.</p><p>��Pour qu�ils br�lent ma caisse ?</p><p>Chaplain sourit. Il �prouvait un sentiment d�impuissance. Le destin de Le�la �tait � sens unique.</p><p>��Prends soin de toi.</p><p>Elle tendit sa cigarette comme une arme potentielle :</p><p>��Prends soin de toi, toi. Medina, elle disait que quoi qu�il t�arrive avec ces mecs, �a pourrait pas �tre pire que c�que t�avais d�j� v�cu.</p><p>��Qu�est-ce que j�ai v�cu ?</p><p>Elle murmura, d�une voix presque inaudible :</p><p>��J�sais pas au juste. Elle disait que la mort �tait en toi. Que t��tais un zombie.</p></section><section><title><p>123</p></title><p>D�s qu�il ouvrit la porte du loft, il comprit que les choses se r�p�taient. <emphasis>L��ternel retour</emphasis>. Le temps d�un battement de c�ur, il fit un pas de c�t� et �vita l�assaillant qui bondissait sur lui. Il avait d�j� son CZ dans la main. Il se tourna vers l�homme qui pivotait, releva la s�curit�, actionna la glissi�re de l�arme et tira � hauteur de visage. Dans l��clair, il vit appara�tre un des deux �narques dont la gorge partait en gicl�es rouge�tres. La d�tonation claqua dans le loft ent�n�br�. La vision fulgurante s�imprima sur les murs �blouis.</p><p>La nuit se referma. Puis la riposte �clata. Plusieurs coups de feu �ventr�rent la verri�re, d�chir�rent les rideaux, firent voler des d�bris de verre. Chaplain �tait � terre, s�ouvrant les mains sur les tessons. Entre les z�brures de feu, il vit passer un faisceau � sans doute une lampe tactique fix�e au canon de l�automatique. Sous sa terreur, une question palpitait : comment l�avaient-ils encore retrouv� ?</p><p>Il tira deux fois � l�aveugle, vers le fond du loft, se releva et bondit � couvert, derri�re le bloc de la cuisine. D�tonations en retour. Sous la structure d�acier, les bruits secs n�avaient rien � voir avec les belles d�flagrations qu�on entend dans les films. Ici, chaque coup per�ait la nuit avec bri�vet�, r�v�lant ce qu�il �tait : un message de pure destruction.</p><p>Le rayon de la torche balayait l�espace, parcourant la verri�re bris�e, courant sur les comptoirs, le cherchant dans chaque recoin. L�escalier se trouvait � droite, � �gale distance de l�ennemi et de lui-m�me. Il d�cida qu�il devait monter sur la mezzanine pour s�en sortir. En fait, c��tait son seul choix. S�il courait jusqu�� la porte, il se prendrait deux ou trois balles dans le dos avant d�avoir atteint le seuil.</p><p>L�odeur de poudre emplissait les t�n�bres. Dans la cour, derri�re les rideaux d�chir�s, des lumi�res s�allumaient, des voix s��levaient. Les coups de feu avaient produit leur effet. Attendre simplement dans sa planque l�arriv�e des secours ? Son adversaire n�allait pas laisser courir ainsi les secondes. Il n�allait pas fuir non plus. � Marseille, ils avaient jou� la prudence mais cette fois, Chaplain avait tu� son complice. Le combat avait chang� de nature.</p><p>� cet instant, il vit le premier croque-mort, celui qu�il avait abattu, se relever sur un coude. Il baignait dans une mare de sang. Le faisceau le frappa en plein visage. La flaque rouge devint une flaque blanche.</p><p>��Michel ? appela l�autre.</p><p>L�utilisation du pr�nom conf�ra une certaine humanit� aux deux tueurs, c�est-�-dire une faiblesse. Ces gars-l� avaient des pr�noms. Peut-�tre m�me des femmes et des enfants. �bloui par la lampe, le bless� leva un bras pour indiquer o� se trouvait Chaplain. Reculant comme pour s�enfoncer dans le bloc, il tira trois coups dans la direction du moribond. Sous le feu des deux derni�res balles, il vit le cr�ne exploser, la cervelle gicler, fumer au-dessus du front.</p><p>Sans laisser � l�autre le temps de r�agir, il courut vers l�escalier de fer. Le rayon �lectrique le trouva. Nouveaux coups de feu. Chaplain appuyait sur la d�tente comme si ses propres balles pouvaient le prot�ger. Quand il attrapa la fili�re qui servait de rampe, une �tincelle jaillit le long du c�ble. Il ressentit une br�lure. Il retira vivement sa main et grimpa, tr�bucha, tirant entre les marches, entre les filins, provoquant un tas de flamm�ches autour de lui. Les balles ricochaient contre les angles. Il allait finir par s�en prendre une par rebond.</p><p>Il s��tala sur la mezzanine. En bas, la lampe virevoltait en direction de l�escalier. Il tira encore, sans viser, se demandant combien de balles il lui restait. Deux autres chargeurs dans sa poche : cette id�e le rassura alors qu�il avait un go�t de sang sur les l�vres. <emphasis>Un go�t de sang dans la t�te</emphasis>.</p><p>Il chercha une planque. L�ennemi grimpait l�escalier. Chaplain percevait dans ses veines la vibration des marches suspendues ainsi que le d�clic d�un nouveau chargeur dans une crosse. Il aurait d� faire la m�me chose mais il devait d�abord se cacher. Il fut un instant tent� par le rideau de verre de la salle de bains mais le tueur aurait exactement la m�me id�e. Cette r�flexion en appela une autre. Il fon�a � l�oppos�, � gauche, � l�extr�mit� du futon, et se recroquevilla entre le lit et le mur.</p><p>Arc-bout�, retenant son souffle, il misa tout sur cette hypoth�se : l�ennemi allait surgir, �clairer l��tage avec sa lampe, se pr�cipiter vers la salle de bains. Chaplain tirerait alors � travers la vitre et l�atteindrait dans le dos. Pas tr�s glorieux mais ce n��tait qu�un d�but. La balle ne toucherait que le gilet pare-balles. L�adversaire serait projet� contre le mur du fond. Alors Chaplain bondirait et viderait son chargeur dans la face de l�homme. Il priait seulement pour avoir assez de balles. Plus question de recharger et de se faire rep�rer.</p><p>Il se p�trifia. Le croque-mort �tait l�, � quelques m�tres, soufflant, grognant, rugissant comme un pr�dateur cingl�. Chaplain sentait son sang art�riel battre avec violence dans son cou. Il entendait tout. Les pas h�sitants du tueur. Son essoufflement. Sa peur� Il y avait quelque chose de jouissif � sentir cet animal � sang froid au bord de la panique.</p><p>L�adversaire �claira lentement la mezzanine puis se dirigea vers la salle de bains. Chaplain sortit de sa cachette et tira plusieurs fois jusqu�� ce que la culasse se coince en arri�re et que son doigt ne d�clenche plus rien. La paroi feuillet�e s��tait effondr�e. La verri�re, � droite, au-dessus du bureau, s��tait abattue. Des lambeaux de voilage flottaient dans la p�nombre. Mais le salopard �tait toujours debout, plus � droite encore � il avait plong� dans l�escalier pour se prot�ger.</p><p>Sans r�fl�chir, Chaplain balan�a son calibre et plongea dans la salle de bains. Le temps qu�il cherche une ouverture, un Velux, une lucarne, l�assassin remontait d�j� les marches en tirant.</p><p>Le silence s�imposa. La puanteur de la poudre saturait l�atmosph�re. Chaplain aper�ut le pinceau de la torche qui fouillait encore l�espace. Le tueur ne le voyait pas. Et pour cause : il �tait dans la baignoire. Il serrait une lame de verre en guise de derni�re chance. Les crissements des pas se rapproch�rent. Il ne devait absolument pas bouger : sa planque �tait remplie de tessons qui ne demandaient qu�� craquer�</p><p>� combien de distance se trouvait le pr�dateur ?</p><p>Cinq m�tres ?</p><p>Trois m�tres ?</p><p>Un m�tre ?</p><p>Le bruit suivant fut si proche que Chaplain eut l�impression que le verre crissait sous ses dents. Il saisit le rebord de la baignoire et se hissa sur ses pieds, balayant les t�n�bres avec sa lame. Il ne toucha rien, glissa, retomba lourdement, se fracassant la nuque contre le mitigeur.</p><p>Quand il rouvrit les yeux, le mercenaire braquait son arme � quelques centim�tres de son front, �crasant la d�tente avec rage. Chaplain se prot�gea stupidement le visage de ses mains et n�entendit qu�un clic. L�arme s��tait enray�e. �bloui par la lampe tactique, il d�roula son bras arm� d�un seul geste et toucha le tueur quelque part au visage. Le salopard essayait toujours d��jecter la balle mal engag�e dans la culasse. Chaplain r�ussit � se placer sur un genou. Il agrippa la nuque de son adversaire et enfon�a � nouveau le tesson. Il voyait maintenant. Le pieu s��tait plant� dans la joue droite du type et ressortait par l�orbite gauche. L��narque n�avait pas l�ch� son calibre. Il tressautait, saisi de convulsions. La torche fix�e � son canon virevoltait et �clairait le fond de la baignoire qui r�fl�chissait � son tour la lumi�re sur toute la sc�ne.</p><p>Chaplain aper�ut dans le miroir le visage empal� de l�homme et sa propre gueule hallucin�e. Les deux adversaires hurlaient en silence, de tous leurs yeux. Le temps qu�il se ressaisisse, le mercenaire tentait encore de braquer son arme. Mais ses doigts ne tenaient plus rien. Il s��croula. Chaplain enjamba le rebord de la baignoire. L�agonisant eut un dernier sursaut et s�agrippa � sa jambe. Arnaud lui �crasa la t�te avec le pied, enfon�ant le verre jusqu�� ce que le pieu se casse sous son talon. Un dernier jet de sang jaillit.</p><p>��Qu�est-ce qui se passe ? �a va l�-dedans ?</p><p>Chaplain lan�a un regard d�sesp�r� par-dessus la mezzanine. Les voisins �taient l�, dans la cour, tentant d�apercevoir quelque chose � travers les rideaux d�chiquet�s. Il ramassa son CZ et aussi, par prudence, le calibre du mercenaire, la lampe irradiait au fond de sa poche.</p><p>Sur la mezzanine, il ouvrit les placards, attrapa un manteau, arracha celui qu�il portait toujours � tremp� de sang � et enfila le nouveau.</p><p>��Y a quelqu�un ?</p><p>Il renversa la maquette du <emphasis>Pen Duick�I</emphasis> et brisa sa coque d�un coup de talon, faisant voler les billets de 500 dans l�espace. Il les attrapa � pleines poign�es et les fourra dans ses poches. Il prit aussi les papiers � passeports, cartes d�identit�, carte Vitale� Puis il grimpa sur le bureau et tendit le cou par la verri�re. Des toits de zinc, des goutti�res, des corniches�</p><p>Il enjamba le ch�ssis et sauta sur la premi�re toiture.</p></section><section><title><p>124</p></title><p>Entr�e des artistes.</p><p>C��tait ainsi que le chauffeur avait appel� la porte d�rob�e de l�h�pital Sainte-Anne, situ�e au 7, rue Cabanis. Une perc�e discr�te dans le grand mur aveugle de la forteresse des fous. Parfait pour lui. Chaplain ne tenait pas � faire une entr�e en fanfare par le portail principal du CHU. Il paya le taxi et sortit dans l�air glac�.</p><p>8 heures 30 du matin.</p><p>Apr�s sa fuite, il avait err� dans les rues, envelopp� dans son manteau, dissimulant les marques de sang et l�odeur de poudre de ses v�tements, sentant le liquide vital se plaquer contre sa peau, � travers sa chemise tremp�e et d�j� froide. Il avait march� � l�aveugle, hagard, abasourdi, avant de se rendre � l��vidence. Il n�avait plus d�avenir. Se rendre aux urgences de l�h�pital Sainte-Anne. S�effondrer d�finitivement. Capituler. C��tait l�unique solution.</p><p>Un seul nom r�sonnait dans sa t�te.</p><p>Fran�ois Kubiela, le sp�cialiste dont lui avait parl� Nathalie Forestier.</p><p>Lui seul saurait le soigner, le comprendre, le prot�ger�</p><p>Voil� pourquoi il avait attendu le matin.</p><p>Il voulait voir le professeur en personne�</p><p>Maintenant, il marchait parmi les jardins du campus de Sainte-Anne. Au-dessus des b�timents, la lumi�re se situait entre chien et loup. Chaplain pensait � un combat. Du sang sur le ciel, des marques de crocs, des d�chirures� Il entendait presque, au-dessus des toitures, les rugissements des b�tes�</p><p>Les jardins �taient d�serts. Les haies de charmille suivaient une ligne parfaite. Les branches d�nud�es �taient coup�es net. Les b�timents offraient des fa�ades lisses et noir�tres, des angles bruts � et aucun ornement. Tout �tait fait ici pour cadrer les esprits tordus.</p><p>Chaplain suivit les all�es au hasard. Il avait la bouche s�che, le ventre vide. Une sorte de vertige irradiait dans ses membres et ses organes. Il sentait dans ses poches le poids de ses armes � un CZ et un Sig Sauer, il avait lu la marque sur l�extr�mit� du canon. Face � un tel sp�cimen, seul Kubiela n�appellerait pas les flics. Il lui donnerait le temps de s�expliquer. Apr�s tout, il connaissait un versant de l�affaire�</p><p>Les rues portaient des noms de malades c�l�bres : Guy de Maupassant, Paul Verlaine, Vincent Van Gogh� Il scrutait les panneaux, les frontispices des b�timents, mais ne trouvait pas ce qu�il cherchait. Nathalie Forestier lui avait parl� de la CMME, la � Clinique des maladies mentales et de l�enc�phale �. Il suffisait de trouver un infirmier et de lui demander son chemin.</p><p>Quelques pas encore et il aper�ut un homme qui balayait, en bleu de chauffe. Le type �tait jeune. Il arborait une barbe blond p�le, une tignasse boucl�e et des sourcils assortis. Il ne l�avait pas vu, absorb� dans son mouvement de va-et-vient. Sur une intuition, Chaplain se dit qu�il s�agissait d�un ali�n� � qui on avait confi� cette mission de confiance. Il n��tait plus qu�� quelques pas de lui. Il allait demander l�orientation du service quand le balayeur leva les yeux.</p><p>D�un coup, son visage s��claira :</p><p>��Bonjour, professeur Kubiela. �a fait longtemps qu�on vous a pas vu !</p></section></section><section><title><p>V</p><p>FRAN�OIS KUBIELA</p></title><section><title><p>125</p></title><p>� C�est � la fois le monde de la psychiatrie et l�univers de la peinture qui est aujourd�hui en deuil. Fran�ois Kubiela est mort mardi 29�janvier 2009 sur l�autoroute A31, non loin de la fronti�re luxembourgeoise, aux environs de 23 heures. On ignore comment il a perdu le contr�le de sa voiture. Le psychiatre est entr� en collision avec la glissi�re de s�curit� peu avant la sortie de Thionville-Metz nord, � une vitesse estim�e � 140 kilom�tre-heure. Le v�hicule a aussit�t pris feu. Le temps que les premiers secours interviennent, le corps de Fran�ois Kubiela �tait gravement br�l� �</p><p><emphasis>Chair de poule</emphasis>. Encore sous le choc de la d�couverte de sa nouvelle identit頗 sans doute la seule v�ritable �, Kubiela devait maintenant encaisser l�annonce de sa propre mort.</p><p>Il avait couru, affol�, parmi les rues du treizi�me arrondissement, puis trouv� un cybercaf� ouvert pr�s de la station de m�tro Glaci�re. � peine assis, il avait frapp� son nouveau patronyme sur le clavier de l�ordinateur.</p><p>La premi�re occurrence de Google �tait une notice n�crologique du <emphasis>Monde</emphasis> dat� du 31�janvier. C��tait bien de lui qu�il s�agissait. La page 25 du journal proposait une photo en noir et blanc du psychiatre d�c�d� : lui-m�me, en blouse blanche, quelques rides en moins, sourire ravageur en plus.</p><p>Avant d�essayer de comprendre ce tour de magie � il �tait � la fois mort et vivant �, il se plongea dans l�histoire de feu Fran�ois Kubiela, psychiatre et peintre reconnu, commen�ant par l�encadr� qui r�sumait sa biographie en quelques dates.</p><cite><p>18�novembre 1971. Naissance � Pantin, Seine-Saint-Denis (93)</p><p>1988. Commence ses �tudes de m�decine.</p><p>1992. Premi�res expositions personnelles.</p><p>1997. Publie sa th�se de doctorat en psychiatrie sur l��volution de l�identit� chez les jumeaux.</p><p>1999. Int�gre l�EPS Paul-Guiraud de Villejuif.</p><p>2003. R�trospective de ses �uvres � la galerie MEMO, � New York.</p><p>2004. Devient chef de service (le plus jeune de France) au Centre hospitalier Sainte-Anne.</p><p>2007. Publie <emphasis>Le jeu des moi</emphasis> sur le syndrome des personnalit�s multiples.</p><p>29�janvier 2010. Mort sur l�autoroute A31.</p></cite><p>Ses suppositions se confirmaient. Il avait � peu pr�s l��ge de ses faux papiers. Il avait men� deux chemins parall�les, psychiatrie et peinture. C�t� personnel, pas d��pouse, pas d�enfant, pas m�me de compagne officielle. Mais il �tait certain, rien qu�en contemplant son propre sourire, qu�il n��tait pas souvent rest� c�libataire.</p><p>Les bribes de souvenirs qui l�avaient travers� dans les jardins de Corto lui revenaient. Vacances hivernales au ski. Soir�es intimes dans un appartement bourgeois � Paris. Cr�puscules dans le sud de la France. Kubiela avait men� une existence ais�e et brillante, sans jamais s�attacher ni s�engager. Chercheur solitaire ou pr�dateur �gocentrique ? La r�ponse devait se situer quelque part entre les deux. Un homme s�r de ses aptitudes scientifiques et artistiques. Qui donnait � tous mais � personne en particulier.</p><p><emphasis>1997.</emphasis></p><p>Sa th�se de doctorat l�avait fait conna�tre. Disciple du psychologue de l�enfance Ren� Zazzo, auteur de travaux sur la g�mellit�, il avait �tudi� durant plusieurs ann�es des paires de jumeaux homozygotes. Comme Zazzo, il avait observ� leur identit� respective � travers leur �volution. Il avait analys� les liens invisibles qui les unissaient, les rendant perm�ables l�un � l�autre. Les ressemblances de caract�re, les similitudes dans les r�actions, et m�me les connexions t�l�pathiques qui fascinent depuis des si�cles chez ces fr�res et s�urs n�s du m�me �uf. Tout cela, c��tait le domaine de Kubiela.</p><p>� travers la g�mellit�, c��tait d�j� la probl�matique de l�identit� qui l�int�ressait. Qu�est-ce qui forge le moi ? Comment se fonde une personnalit� ? Quels sont les rapports entre l�h�ritage de l�ADN et l�exp�rience du v�cu ?</p><p>Les conclusions de Kubiela avaient surpris la communaut� scientifique. Il rejetait dos � dos le principe fondateur de la psychanalyse (� on est ce qu�on a v�cu durant l�enfance �) et le credo des nouvelles sciences neurobiologiques (� notre psych� se r�sume � une s�rie de ph�nom�nes physiques �). Sans nier la l�gitimit� de ces tendances, Kubiela se r�f�rait, pour d�crire et expliquer la personnalit� de chaque �tre humain, � un petit quelque chose d�inn�, de myst�rieux qui provenait d�une machine sup�rieure � peut-�tre un m�canisme divin. Une th�orie qui sortait d�lib�r�ment des voies rationnelles et scientifiques.</p><p>Des voix nombreuses s��taient �lev�es contre ce � spiritualisme de bazar �. Mais personne ne mettait en doute la qualit� de ses �tudes. D�ailleurs, parall�lement � ses �crits, il menait une carri�re hospitali�re sans faille, d�abord � Villejuif puis au CHU de Sainte-Anne, � Paris.</p><p>Dix ans apr�s la publication de sa th�se, Kubiela avait �crit un nouveau livre, synth�se de ses travaux sur les personnalit�s multiples. Une fois encore, le livre avait provoqu� des remous. D�abord parce que ce syndrome n�est pas officiellement reconnu en Europe. Ensuite, parce que Kubiela traitait chacune des personnalit�s de ces patients comme une cellule autonome, qui existerait en soi, et non comme les �clats d�une seule et m�me psychose. On retrouvait l�id�e que ces identit�s avaient �t� d�pos�es dans un seul esprit par une sorte de main c�leste�</p><p>Il comprenait au moins une v�rit� : rien d��tonnant � ce que le chercheur ait �t� fascin� par le cas de Christian Miossens et par sa fugue psychique. Il avait trouv� l� une nouvelle voie d�investigation. Apr�s les jumeaux et les schizophr�nes, le psychiatre avait jet� son d�volu sur les � voyageurs sans bagage �.</p><p>Il devinait la suite. Kubiela avait cherch� d�autres cas en France. Il �tait tomb� sur le fugueur dont lui avait parl� Nathalie Forestier, venu de Lorient. Il avait �tabli un lien entre ces deux patients. Il avait creus�, enqu�t�, remont� la piste de Sasha.com. Il s��tait inscrit au club puis avait rencontr� Feliz. Plus tard, dans des circonstances qu�il ne pouvait imaginer, il avait �t� lui-m�me s�lectionn� comme cobaye pour le protocole d�essais cliniques de M�tis.</p><p>Bien s�r, pas un mot sur ces derni�res recherches dans l�article � on se demandait seulement ce que le psychiatre faisait en pleine nuit sur l�autoroute A31. Qu�y faisait-il en effet ? Il n�existait aucune r�ponse puisque ce n��tait pas lui qui �tait mort�</p><p>Kubiela s�attarda sur cette mise en sc�ne. Qui �tait le corps calcin� dans la voiture ? Un autre cobaye de M�tis ? Un homme qu�on avait d� tuer d�une injection mortelle � les traces de br�lures avaient suffi � effacer la v�ritable cause de sa mort. � l��vidence, l�enqu�te avait �t� sommaire. Aucune raison de douter de l�identit� du conducteur du v�hicule � l�immatriculation, le signalement, les v�tements, la montre, les vestiges des documents retrouv�s, tout correspondait � Fran�ois Kubiela. Pourquoi M�tis s��tait-il donn� tout ce mal ? Les responsables de l�exp�rience craignaient-ils que la disparition d�un psychiatre en vue pose plus de probl�mes que les habituels � paum�s � du protocole ?</p><p>Il passa au versant artiste de son existence. Autodidacte � voil� pourquoi il n�avait rien trouv� lors de son �tude crois�e �, Kubiela avait commenc� � peindre parall�lement � ses �tudes de m�decine, pr�sentant ses premi�res toiles dans des expositions collectives. Tout de suite, ses tableaux avaient �t� remarqu�s. On �tait � la fin des ann�es 1990.</p><p>En quelques clics, Kubiela trouva des illustrations. Les tableaux rappelaient les autoportraits de Narcisse mais le contexte �tait diff�rent. Il �tait toujours pr�sent sur la toile, mais perdu cette fois dans des environnements plus larges, plus surr�alistes. Des places vides � la Chirico, des sites antiques, des architectures �tranges, hors du temps et de l�espace. De dos, Kubiela errait dans ces d�cors. Sur chaque toile, il tenait un miroir et s�observait du coin de l��il. Ainsi, on voyait deux fois son visage, trois quarts avant, trois quarts arri�re. Qu�avait-il voulu exprimer avec cette mise en abyme ?</p><p>Le prix de ses toiles n�avait cess� de monter � pour exploser apr�s sa mort. O� �tait pass� cet argent ? Qui avait h�rit� ? Ce d�tail lui rappela Narcisse. Curieux que personne n�ait fait le rapprochement entre les �uvres du peintre fou et celles de Kubiela, offrant le m�me personnage central : lui-m�me. Les r�seaux �taient sans doute diff�rents�</p><p>Il passa aux origines. Fran�ois Kubiela �tait n� dans une famille d�immigr�s polonais � Pantin. P�re ouvrier, m�re au foyer � assurant sans doute des boulots domestiques pour arrondir les fins de mois. Le couple s��tait saign� pour financer les �tudes de leur fils unique. Le p�re, Andrzej, �tait mort en 1999. L�article ne disait rien sur la m�re, Francyzska � elle �tait donc encore vivante. Fran�ois n�avait conserv� aucun lien avec ses racines polonaises mais, selon l�article, il avait gard� une nostalgie de son enfance en banlieue et des valeurs simples d�fendues par ses parents. D�ailleurs, il n�avait jamais cach� ses opinions marqu�es � gauche, bien qu�ex�crant tout ce qui pouvait ressembler de pr�s ou de loin au communisme � Kubiela n�avait pas oubli� ses origines.</p><p>Il stoppa sa lecture. Prit soudain conscience de son �tat, de sa position. Pas ras�, hirsute, enroul� dans son manteau, afin de cacher les d�chirures de sa chemise violette raidie de sang. R�ellement coupable cette fois de deux meurtres. Il partit se chercher un caf�. Il �tait sonn�. � la fois groggy et f�brile. La violence de la nuit. La nouvelle de sa mort. La d�couverte de sa v�ritable identit�. Il y avait de quoi perdre les p�dales.</p><p>Il but une gorg�e de caf� dont il ne sentit que la br�lure. La sensation lui rappela les breuvages infects de la machine de l�unit� Henri-Ey. Combien de temps depuis Bordeaux ? Deux semaines ? Trois ? Combien de vies, de morts ? Il retourna s�asseoir devant son �cran. La photo de Fran�ois Kubiela, blouse blanche et tignasse noire, l�attendait. Il leva son gobelet � sa sant�.</p><p>Maintenant, il devait avancer. Il n�avait plus le choix. Il avait voulu confier son destin � Kubiela et n�avait trouv� que lui-m�me. Il devait donc repartir en chasse� Pour commencer, d�nicher une planque. Il avait de l�argent mais ne pouvait plus retourner dans un h�tel. Il d�tenait des faux papiers mais pour quel usage ? Apr�s le double assassinat du loft, sa t�te allait revenir au premier plan dans les m�dias.</p><p>Une id�e lui vint. La plus simple qui soit.</p><p>Retourner chez sa m�re.</p><p>Qui irait le chercher chez Francyzska Kubiela, m�re d�un psychiatre d�c�d� ? Il effa�a l�historique de ses recherches puis se connecta � l�annuaire de l��le-de-France.</p><p>Il existait une Francyzska Kubiela � Pantin.</p><p>Elle habitait au 37, impasse Jean-Jaur�s.</p><p>Ces noms, ces chiffres ne lui disaient rien. Sa m�moire personnelle �tait toujours cadenass�e. Il vivait avec un cerveau de pl�tre, il y �tait habitu�. Mais sa m�re ? Comment allait-elle r�agir ? Quand elle ouvrirait la porte � son fils mort depuis un an, elle allait sans doute avoir une attaque cardiaque.</p><p>S�agissait-elle d�une vieille femme encore vive ?</p><p>Ou au contraire d�une momie claquemur�e dans son pavillon ?</p><p>Un seul moyen de le savoir.</p><p>Il plia ses affaires et prit le chemin de la sortie.</p></section><section><title><p>126</p></title><p>Ana�s Chatelet sortit de la maison d�arr�t pour femmes de Fleury-M�rogis � 10 heures du matin. Les proc�dures administratives avaient dur� plus de quarante minutes. Elle avait r�pondu aux questions, sign� des documents. On lui avait rendu ses bottes, son blouson, ses papiers d�identit�, son portable. En r�sum�, elle �tait libre. Avec une convocation ferme chez le juge le lundi suivant et une obligation de rester � Paris. Son contr�le judiciaire d�marrait ce jour. Elle devait pointer une fois par semaine au commissariat o� elle avait �t� arr�t�e la premi�re fois, place des Invalides.</p><p>Sur le seuil de la prison, elle ferma les paupi�res et inhala l�air frais � pleins poumons. La bouff�e lui parut d�un coup purifier tout son syst�me respiratoire.</p><p>Une voiture �tait stationn�e � cent m�tres, se d�coupant tr�s net sur fond d�abribus et de ciel de zinc. Elle reconnaissait le v�hicule. En tout cas son style. Une Mercedes noire aux allures de corbillard. Son p�re. Mi-grand patron, mi-g�n�ral de dictature.</p><p>Elle se dirigea vers la bagnole. Apr�s tout, elle lui devait sa lib�ration. Elle n��tait pas parvenue � cinq m�tres que Nicolas jaillit de la voiture :</p><p>��Mademoiselle Ana�s�</p><p>Le petit trapu avait encore la larme � l��il. Elle se demandait comment un tortionnaire du calibre de son p�re avait pu se trouver un aide de camp aussi sensible. Elle lui fit une bise sur la joue et plongea � l�arri�re.</p><p>Jean-Claude Chatelet l�attendait, confortablement install�, toujours bronz�, toujours magnifique. Sous l��clairage du plafonnier, il �voquait une arme dangereuse et scintillante, � l�abri dans son �crin de cuir sombre.</p><p>��Je suppose que je dois te remercier ?</p><p>��Je ne t�en demande pas tant.</p><p>La porti�re claqua. Nicolas s�installa au volant. Quelques secondes plus tard, ils �taient en route pour la N104, direction Paris. Ana�s observait son p�re du coin de l��il. Chemise de lin turquoise et pull en V bleu marine. Il paraissait avoir directement �t� t�l�port� du pont de son yacht jusqu�aux m�andres gris des �changeurs de l�Essonne.</p><p>Obscur�ment, Ana�s �tait contente de le retrouver. Le revoir, c��tait renouer avec sa haine. C�est-�-dire sa colonne vert�brale.</p><p>��Tu es encore venu me porter un message ?</p><p>��Cette fois, il s�agit d�un ordre.</p><p>��Elle est bonne.</p><p>Il ouvrit l�accoudoir en bois de ronce qui les s�parait. Une cavit� aux parois isolantes abritait des boissons gazeuses mais aussi des Thermos brillantes comme des torpilles.</p><p>��Tu veux boire quelque chose ? Caf� ? Coca ?</p><p>��Caf�, tr�s bien.</p><p>Chatelet la servit dans un verre gans� d�un treillis de rotin. Ana�s but une gorg�e. Elle ferma les yeux malgr� elle. <emphasis>Le meilleur caf� du monde</emphasis>. Elle se ressaisit. Pas question de se laisser gagner par ce poison familier : la chaleur, la douceur, le raffinement apport�s par ces mains meurtri�res.</p><p>��Tu vas rester quelques jours � Paris, fit le bourreau avec son accent modul�. Je t�ai r�serv� un h�tel. Tu iras voir ton contr�leur judiciaire puis le juge. Pendant ce temps, nous ferons transf�rer ton dossier � Bordeaux et je te ram�nerai en Gironde.</p><p>��Dans ton fief ?</p><p>��Mon fief est partout. Ta pr�sence dans cette voiture le prouve.</p><p>��Je suis impressionn�e, fit-elle sur un ton ironique.</p><p>Chatelet se tourna vers elle et lui planta son regard dans les yeux. Il avait des iris clairs, enj�leurs, corrupteurs. Par chance, elle avait h�rit� des yeux de sa m�re. Des yeux de Chilienne gris anthracite, un minerai qu�on trouve � des milliers de m�tres sous terre, au pied de la cordill�re des Andes.</p><p>��Je ne d�conne pas, Ana�s. La f�te est finie.</p><p>Apr�s l�avertissement du dimanche pr�c�dent, on passait � la sanction. Retour au bercail et basta. Elle n�avait quitt� Fleury que pour cette libert� surveill�e. La poigne de fer de la prison pour le gant de velours de son p�re.</p><p>��Je te l�ai dit une fois, reprit-il. Ces gars-l� ne plaisantent pas. Ils sont <emphasis>missionn�s</emphasis>. Ils repr�sentent un syst�me.</p><p>��Parle-moi de ce syst�me.</p><p>Chatelet soupira et s�enfon�a dans son si�ge. Il paraissait comprendre que lui non plus, il n�avait pas le choix. S�il voulait convaincre sa fille, il lui fallait se mettre � table.</p><p>La pluie martela le pare-brise avec une violence soudaine, fouettant les vitres en de longues tra�n�es bruissantes. D�un geste sec, l��nologue ouvrit une canette de Coca Light.</p><p>��Il n�y a pas de complot, fit-il � voix basse. Ni machination ni plan cach� comme tu le crois.</p><p>��Je ne crois rien. Je t��coute.</p><p>��M�tis a �t� fond�e par des mercenaires fran�ais et belges, dans les ann�es 60. Depuis, l�eau a coul� sous les ponts. Il y a longtemps que la soci�t� n�a plus rien � voir avec ce genre d�activit�s.</p><p>��M�tis fait partie des compagnies majeures en mati�re de psychotropes. Ses scientifiques m�nent des recherches sur le contr�le du cerveau.</p><p>��M�tis est un groupe chimique et pharmaceutique, au m�me titre que Hoechst ou Sanofi-Aventis. �a ne fait pas d�eux des conspirateurs de la manipulation mentale.</p><p>��Et ses bo�tes de s�curit� ?</p><p>��Elles prot�gent les unit�s de production. Pur usage interne.</p><p>Ana�s avait parcouru la liste des clients de l�ACSP. Son p�re mentait � ou se trompait. La bo�te louait ses services � d�autres entreprises en Gironde, toutes activit�s confondues. Mais peut-�tre que ses clients principaux appartenaient � la n�buleuse M�tis. <emphasis>Passons</emphasis>.</p><p>��Je connais deux hommes qui ont une �trange conception des m�tiers de la s�curit�.</p><p>��M�tis n�est pas en cause. Les responsables de ce bordel sont ceux qui ont utilis� l�ACSP pour couvrir leurs� intervenants.</p><p>Il �tait donc au courant des d�tails de l�op�ration. Un coup de tonnerre retentit, comme l�onde de choc d�un s�isme. Le ciel paraissait en granit, ou un quelconque minerai qui craquait de l�int�rieur.</p><p>��Qui ? demanda-t-elle d�une voix nerveuse.</p><p>��M�tis d�veloppe de nouveaux produits. Des anxiolytiques, des antid�presseurs, des somnif�res, des neuroleptiques� En amont des sites de production, des laboratoires isolent des mol�cules, synth�tisent, mettent au point des pharmacop�es. C�est le fonctionnement normal d�un groupe pharmaceutique.</p><p>��Quel rapport avec les mercenaires de l�ACSP ?</p><p>Le Boiteux buvait lentement son Coca. Il observait � travers l�averse les lignes grises, parfois tach�es de couleurs, derri�re la vitre. Des usines, des entrep�ts, des centres commerciaux.</p><p>��L�arm�e garde un �il sur ces recherches. Le cerveau humain est et restera toujours la cible fondamentale. Mais aussi, si tu pr�f�res, l�arme primordiale. Nous avons pass� la derni�re moiti� du si�cle dernier � d�velopper l�arme nucl�aire. Tout �a pour surtout ne pas l�utiliser. Contr�ler l�esprit, c�est une autre mani�re d��viter le combat. Comme dit Lao-tseu : � Le plus grand conqu�rant est celui qui sait vaincre sans bataille. �</p><p>Ana�s d�testait les gens qui utilisent des citations. Une fa�on sournoise de se hisser au niveau du penseur. Elle n�avait pas l�intention de se faire enfumer une fois encore.</p><p>��M�tis a d�couvert une mol�cule.</p><p>��Pas M�tis. Un de ses laboratoires satellites. Une unit� de recherches dont le groupe est actionnaire.</p><p>��Quel est le nom du laboratoire ?</p><p>��Je ne sais pas.</p><p>��Tu me prends pour une conne ?</p><p>��Je n�insulterais pas ma famille. Je participe � des r�unions o� ce genre de d�tails n�est pas mentionn�. C�est un labo en Vend�e. Un centre d�essais cliniques qui m�ne des recherches � blanc. En g�n�ral inutilisables.</p><p>��Une mol�cule qui provoque des fissions mentales ? Inutilisable ?</p><p>��C�est ce qu�on nous a vendu. En r�alit�, la mol�cule n�est pas stabilis�e. Ses effets sont ing�rables.</p><p>��Tu ne peux pas nier que des cobayes ont fait des fugues psychiques, provoqu�es par un m�dicament in�dit.</p><p>Chatelet hocha lentement la t�te. Un mouvement qui pouvait tout signifier. La pluie cernait la Mercedes, comme les brosses fr�missantes d�une station de lavage.</p><p>��Ce qui nous int�resse, c�est le contr�le du cerveau. Pas de provoquer des feux d�artifice.</p><p>��� Nous �, c�est qui ?</p><p>��Les forces de d�fense du pays.</p><p>��Tu es devenu un militaire fran�ais ?</p><p>��Je ne suis qu�un consultant. Un go-between entre M�tis et le gouvernement. Je suis actionnaire minoritaire du groupe. Et je connais aussi les dinosaures qui ont encore droit de cit� dans l�arm�e fran�aise. � ce titre, j�ai particip� � l��laboration du protocole. C�est tout.</p><p>��Comment s�appelle ce protocole ?</p><p>��Matriochka. Poup�e russe. � cause de la fission en s�rie que provoque la mol�cule. Mais le programme est d�finitivement arr�t�. Tu enqu�tes sur quelque chose qui n�existe plus. Le scandale a d�j� eu lieu, chez nous, et c��tait un p�tard mouill�.</p><p>��Et les �liminations ? Les rapts ? Les tortures mentales ? Vous vous croyez au-dessus des lois ?</p><p>Chatelet but encore une gorg�e de Coca. Ana�s se sentait br�lante. Par contraste, elle percevait chaque p�tillement glac� sur les l�vres de son p�re.</p><p>��Qui est mort exactement ? demanda-t-il en jouant de son accent du Sud-Ouest. Quelques paum�s solitaires ? Une ou deux putes qui n�ont pas su tenir leur langue ? Allons ma fille, tu es d�j� trop �g�e pour jouer les id�alistes. Au Chili, on dit : � Ne p�le pas le fruit s�il est pourri. �</p><p>��Il faut l�avaler tel quel ?</p><p>��Exactement. Nous sommes en guerre, ma ch�rie. Et quelques exp�rimentations humaines ne sont rien compar�es aux r�sultats escompt�s. Chaque ann�e, les attentats terroristes provoquent des milliers de morts, d�stabilisent les nations, menacent l��conomie mondiale.</p><p>��Parce que l�ennemi, c�est le terrorisme ?</p><p>��En attendant d�autres tendances.</p><p>Ana�s secoua la t�te. Elle ne pouvait admettre que de telles man�uvres se d�roulent impun�ment sur le sol fran�ais.</p><p>��Comment pouvez-vous enlever des civils ? leur injecter des produits aux effets inconnus ? les abattre ensuite comme si de rien n��tait ?</p><p>��Les cobayes humains, c�est vieux comme la guerre. Les nazis �tudiaient les limites de la r�sistance humaine sur les Juifs. Les Japonais injectaient des maladies aux Chinois. Les Cor�ens et les Russes inoculaient leurs poisons aux prisonniers am�ricains.</p><p>��Tu parles de dictatures, de r�gimes totalitaires qui ont ni� l�int�grit� humaine. La France est une d�mocratie, r�gie par des lois et des valeurs morales.</p><p>��Dans les ann�es 90, un g�n�ral tch�que, Jan Sejna, a racont� publiquement aux �tats-Unis ce qu�il avait vu de l�autre c�t� du Mur. Les exp�riences humaines sur des GI, les manipulations mentales, l�utilisation de drogues ou de poisons sur les d�tenus� Pas une seule voix ne s�est �lev�e pour d�noncer cette horreur. Pour une raison simple : la CIA avait fait exactement la m�me chose.</p><p>Ana�s tenta de d�glutir. Sa gorge br�lait :</p><p>��Ton cynisme te donne une r�alit� effroyable.</p><p>��Je suis un homme d�action. Je ne peux pas �tre choqu�. C�est bon pour les politiques de l�opposition ou les journalistes braillards. Il n�y a pas de p�riodes de paix. La guerre continue toujours, en mode mineur. Et quand il est question de substances psycho-actives, il est impossible de travailler sur des animaux.</p><p>Jean-Claude Chatelet avait prononc� son discours sur un ton pos� et presque enjou�. Elle avait envie de lui �craser son sourire contre la vitre mais se dit encore une fois que c��tait cette haine qui l�emp�chait de sombrer totalement dans la d�pression. <emphasis>Merci papa</emphasis>.</p><p>��Qui sont les chefs du programme ? Ses instigateurs ?</p><p>��Si tu veux des noms, tu seras d��ue. Tout �a se perd dans les m�andres du pouvoir. Dans les romans et les livres d�histoire, les complots et les op�rations secr�tes sont rationnels, organis�s, coh�rents. Dans la r�alit�, ils n��chappent pas au bordel routinier. Ils avancent � la va-comme-je-te-pousse. Oublie la liste des coupables. Quant � la situation actuelle, ce que tu appelles un � massacre � n�est au contraire qu�une fa�on de limiter les d�g�ts. De couper le membre gangren�.</p><p>Un silence. Le bruissement rageur de la pluie. Ils roulaient maintenant sur le boulevard p�riph�rique. � travers les dislocations de l�averse, la ville ne paraissait pas plus accueillante ni plus humaine que les structures de b�ton et d�acier qui les avaient accompagn�s jusqu�ici. La maladie de la banlieue avait contamin� la capitale.</p><p>Il lui restait un dernier point � �claircir :</p><p>��Dans le sillage de ces exp�riences, des meurtres diff�rents ont �t� commis. Des meurtres � connotation mythologique.</p><p>��C�est un probl�me majeur du programme.</p><p>��Tu es au courant ?</p><p>��Matriochka a accouch� d�un monstre.</p><p>Ana�s ne s�attendait pas � cette interpr�tation.</p><p>��Chez un des patients, continua-t-il, la mol�cule a lib�r� une pulsion meurtri�re d�une grande complexit�. Le gars a mis en place un rituel d�ment, � base de mythologie. Mais tu es au courant.</p><p>��Vous avez identifi� ce� patient ?</p><p>��Ne fais pas l�imb�cile. Nous le connaissons tous. Nous devons l�arr�ter et le faire dispara�tre avant que la situation ne nous explose � la gueule.</p><p>C��tait donc �a. Freire �tait le coupable d�sign�. Il n��tait pas un nom parmi d�autres sur la liste noire. Il �tait l�homme � abattre en priorit�. Ana�s ouvrit la fen�tre et se prit en pleine face une gicl�e de pluie. Ils longeaient maintenant la Seine. Un panneau indiquait : <strong>PARIS-CENTRE</strong>.</p><p>��Arr�te-moi l�.</p><p>��Nous ne sommes pas arriv�s dans le quartier de ton h�tel.</p><p>��Nicolas, hurla-t-elle, arr�te la bagnole ou je descends en marche !</p><p>L�aide de camp lan�a un coup d��il au r�troviseur en direction de son chef, qui acquies�a d�un signe de t�te. Nicolas se rabattit sur la droite et stoppa. Elle sortit de la voiture et atterrit sur un trottoir minuscule, alors que les voitures filaient sur la rive express dans un long chuintement continu.</p><p>En guise d�adieu, elle se pencha vers l�habitacle et hurla � travers les cordes :</p><p>��Ce n�est pas lui le tueur.</p><p>��J�ai l�impression que cette affaire est devenue une histoire personnelle.</p><p>Elle �clata de rire :</p><p>��C�est toi qui dis �a ?</p></section><section><title><p>127</p></title><p>Le quartier lui faisait penser � un p�le magn�tique. Un point sur la carte qui aurait eu le pouvoir d�attirer les orages, la mis�re, le d�sespoir. Le taxi le d�posa � l�entr�e de l�impasse, au 54, rue Jean-Jaur�s. La pluie frappait le bitume aussi fort que des impacts de balles. Le macadam �clatait sous ses pas. Chaplain voyait � peine le d�cor qui l�entourait. Le tonnerre gronda et un �clair r�v�la un quartier de pavillons en meuli�res qui grimpaient sur une colline de faible pente.</p><p>Kubiela attaqua l�ascension. L�atmosph�re se d�glinguait un peu plus � chaque pas. Des murs ruisselants ou des palissades pourries prot�geaient des pavillons � demi enterr�s. Les num�ros �taient peints � la main sur des pancartes. Derri�re les enclos, des chiens se jetaient gueule la premi�re sur les grillages et aboyaient � se fendre la gorge. Les poteaux �lectriques plant�s dans les flaques �voquaient des potences.</p><p>En lisant sa notice n�crologique, il avait bien compris qu�il poss�dait des origines modestes. Mais ce qu�il d�couvrait abaissait encore la barre. Il provenait d�une mis�re crasse, qu�il croyait r�volue depuis longtemps � celle des bidonvilles, des terrains vagues, des ghettos sans �lectricit� ni eau courante. Il �tait n� d�une chute de carriole, d�un obscur exode slave.</p><p>� mi-mont�e, le sol n��tait plus bitum�. Des morceaux de ferraille, des cuisini�res, des pi�ces d�tach�es de voitures baignaient dans la boue. Kubiela sentait monter en lui une appr�hension de bourgeois craintif. Il s�attendait presque � trouver, en lieu et place de son domicile familial, une roulotte avec dedans quelques Roms crasseux et �dent�s.</p><p>En r�alit�, le 37 �tait un pavillon en briques, sali par des d�cennies d�oubli. Il se d�coupait au sommet de la colline, entour� de chiendent et de clapiers � lapins. La pluie battait le bois, la terre, les murs, au point de p�trir le tout en un seul bloc de glaise grise. Seule la toiture rouge brillait comme une plaie fra�che.</p><p>Les volets clos, le d�labrement g�n�ral attestaient qu�on ne vivait plus ici depuis longtemps. Sa m�re avait d�camp�. Il ne pouvait imaginer, compte tenu du d�cor, une retraite dor�e sur la C�te d�Azur. � moins qu�elle ait touch� le produit de ses �uvres.</p><p>Il fit sauter le fil de fer qui fermait l�enclos et toucha au passage la cloche suspendue qui grelotta dans le fracas de la pluie. Le jardin de quelques m�tres carr�s, o� ne poussaient plus que des pneus et des parpaings, ajoutait encore � l�atmosph�re de d�solation. Chaplain pataugea jusqu�au porche, surmont� d�une marquise � moiti� bris�e. La pluie, avec ses milliers de t�tes d��pingle, le poursuivait jusque sous son abri.</p><p>Il appuya sur le bouton de sonnette par r�flexe. Aucun r�sultat. Il frappa, toujours pour la forme, sur les motifs de fer forg� qui prot�geaient la lucarne de la porte. Rien ne bougeait � l�int�rieur. Il ramassa une barre de fer et for�a les volets de la fen�tre la plus proche, sur sa gauche. Utilisant toujours son levier, il frappa la vitre qui se brisa dans un claquement sec. Il commen�ait � avoir l�habitude.</p><p>Il agrippa le ch�ssis et jeta un dernier regard sur le paysage. Pas un p�kin � l�horizon. Il plongea � l�int�rieur. Le pavillon avait �t� compl�tement vid�. L�id�e que sa m�re �tait d�c�d�e apr�s sa propre disparition l�effleura. Apr�s tout, sa seule source d�informations �tait l�article du <emphasis>Monde</emphasis> et il datait d�une ann�e.</p><p>Vestibule. Cuisine. Salon. Pas un meuble, pas une lampe, pas un rideau. Des murs beiges ou marron, tendance putride. Un parquet crevass�, dont on apercevait les solives. � chaque pas, il �crasait quelque chose sous ses pieds. Des cafards larges comme des dattes. Il �tait certain qu�il arpentait l� le th��tre de son enfance. Il imaginait sa rage de se sortir de ce bourbier, � coups de dipl�mes et de connaissances.</p><p>Une victoire sociale et mat�rielle, mais pas seulement. En suivant ses �tudes de psychiatrie, il avait voulu changer la <emphasis>qualit�</emphasis> de son esprit, de ses ambitions, de son quotidien. Autre certitude : il n�avait jamais m�pris� ses parents et leurs boulots manuels. Au contraire, l�un des ressorts de sa volont� avait �t� la gratitude � et l�esprit de revanche. Il sortirait ses parents de cette merde. Il les vengerait de leur destin � la marge. Leur avait-il offert une autre maison ? Aucun souvenir.</p><p>Un escalier. Le bois n��tait plus qu�une boue de moisissure. � chaque marche, un jus verd�tre en jaillissait alors que d�autres insectes, dans la p�nombre, se carapataient. Il s�accrocha � la rampe, s�attendant � ce qu�elle s�effrite sous sa main. Mais non. L�id�e absurde lui vint que la maison l�acceptait � elle <emphasis>voulait</emphasis> qu�il ach�ve sa visite.</p><p>Couloir. Une premi�re chambre, volets ferm�s. Noire. Vide. Il passa � la suivante. M�me tableau. Une autre encore. Idem. Enfin, il tomba sur une porte ferm�e � cl�. On avait m�me install� un verrou tout neuf. Cette attention lui donna un vague espoir. D�un coup d��paule, il essaya de l�enfoncer, s�attendant � ce qu�elle lui tombe sur le cr�ne. L�assaut s�av�ra plus difficile. Il dut m�me redescendre chercher sa barre de fer. Finalement, au bout de dix minutes de travail des gonds et du bois, il parvint � p�n�trer dans l�espace prot�g�.</p><p>Encore une pi�ce vide. Seuls, deux cartons couverts par des sacs-poubelle occupaient un angle. Il avan�a dans la p�nombre. Il souleva l�un des plastiques avec prudence, s�attendant � voir jaillir des rats ou des vers. Il d�couvrit des cahiers Clairefontaine d�apparence r�cente, couvertures bleues plastifi�es. Il en feuilleta un et sentit son c�ur bondir dans sa gorge. C��taient les notes personnelles de Fran�ois Kubiela sur les cas de fugues psychiques.</p><p>Il n�aurait pu tomber sur tr�sor plus pr�cieux.</p><p>Il arracha le sac-poubelle du deuxi�me carton. Des enveloppes, des photographies, des papiers administratifs� Toute la vie des Kubiela en chiffres, attestations, clich�s et formulaires� Celui qui avait entrepos� tous ces documents avait pris soin de les prot�ger de l�humidit頗 l�int�rieur des cartons �tait doubl� par un autre sac-poubelle.</p><p>Qui avait plac� ces archives ici ? Lui-m�me. Au fil de son investigation, il avait senti le danger et install� son QG dans le pavillon de ses parents, remisant dans cette chambre les pi�ces � conviction de son enqu�te et de son propre pass�.</p><p>Il ouvrit la fen�tre et poussa les volets. Des bourrasques de pluie s�engouffr�rent avant qu�il ne referme le ch�ssis. Il se tourna vers l�espace. Une chemin�e close par une plaque d�acier occupait le mur de droite. Le papier des murs portait les traces des meubles de jadis. Un lit. Une armoire. Une commode. Des rectangles aussi qui devaient correspondre � des posters. Kubiela devina qu�il s�agissait de sa chambre. Celle qu�il avait occup�e quand il �tait m�me, puis adolescent. Il se tourna vers les cartons. L��tude de tous ces documents allait lui prendre des heures.</p><p>Il se frotta les mains, comme devant un bon feu, et se mit � genoux face � son butin. Un sourire animait ses l�vres.</p><p>Il y avait une logique am�re dans son destin.</p><p>Son enqu�te avait commenc� avec des cartons vides � ceux de Bordeaux.</p><p>Elle s�achevait avec des cartons pleins � ceux de Pantin.</p></section><section><title><p>128</p></title><p>La t�te de Solinas valait le d�tour. Le commandant savait qu�Ana�s sortait de Fleury ce matin mais il ne s�attendait pas � ce qu�elle d�boule directement dans son bureau. Il supposait sans doute qu�elle profiterait de sa lib�ration pour reprendre son enqu�te en solitaire.</p><p>��Remets-toi, Solinas. Ce n�est que moi.</p><p>L�homme releva ses lunettes sur son front :</p><p>��Je suis assez surpris.</p><p>��On a un deal, non ?</p><p>Il balaya l�air d�un geste vague :</p><p>��Les deals, de nos jours�</p><p>Elle empoigna une chaise et s�assit face � son bureau. L�atmosph�re �tait toujours impeccable et un rien glac�e. Elle planta ses coudes sur le plateau et attaqua :</p><p>��Je suis sous contr�le judiciaire. Lundi, je vois le juge qui va peut-�tre me refoutre en taule. S�il ne le fait pas, je serai r�exp�di�e � Bordeaux, gr�ce � la bienveillance de mon p�re. Ce qui fait que je dispose d�aujourd�hui et du week-end pour avancer sur l�enqu�te.</p><p>Solinas sourit. Il commen�ait � comprendre.</p><p>��Ce que j�appelle � avoir la paille au fion �.</p><p>��Et je dois faire fissa si je ne veux pas qu�on me l�enfonce jusqu�� la garde.</p><p>Le sourire s��largit.</p><p>��O� en es-tu ? encha�na-t-elle.</p><p>Solinas esquissa une moue d�ind�cision. Il avait repris son man�ge avec son alliance :</p><p>��Nulle part, sauf que le cadavre est bien celui de Medina Malaoui. On a fait des pr�l�vements ADN dans son appartement.</p><p>��Vous allez l�exhumer ?</p><p>��Pour gagner quoi ? Vaut mieux oublier ce macchab�. Quant � Medina de son vivant, pas moyen de suivre sa trace.</p><p>��Vous avez remont� ses derniers contacts ?</p><p>��On n�est m�me pas s�rs de la date de sa disparition. Par ailleurs, aucun agenda ni ordinateur portable chez elle. Soit Janusz les a embarqu�s, soit d�autres avant lui.</p><p>��Ses appels d�taill�s ?</p><p>��C�est en route. Mais mon petit doigt me dit qu�elle utilisait un autre mobile pour ses contacts-clients.</p><p>��Ses comptes en banque ?</p><p>��Pas grand-chose non plus. Michetonner, c�est vivre au black.</p><p>��Le porte-�-porte ?</p><p>��Dans son quartier, �a n�a rien donn�. Personne ne la voyait. Elle vivait la nuit.</p><p>��Elle �tait aussi �tudiante.</p><p>��Ses clients ont d� plus souvent voir son cul que ses profs ses boucles blondes.</p><p>La vulgarit� du chauve l�irritait mais, chez les flics, c��tait comme dans la vie : on ne choisit pas sa famille.</p><p>��Pas de maquereau, de r�seau ?</p><p>��On cherche.</p><p>��Vous avez contact� la BRP, l�OCRTEH ?</p><p>La Brigade de r�pression du prox�n�tisme et l�Office central pour la r�pression de la traite des �tres humains constituaient les organes majeurs pour secouer les draps sales de la R�publique � les successeurs de la l�gendaire Brigade des m�urs.</p><p>��Non, fit Solinas, cat�gorique. Je veux aucune aide sur le coup.</p><p>��Personne ne sait que le cadavre a �t� identifi� ?</p><p>��Non.</p><p>Ana�s sourit. Malgr� sa position, ou plut�t � cause de sa position, le flic �tait plus seul qu�un ours r�introduit dans un parc national. Voulant �lucider cette affaire en solo, il ne pouvait rien demander � personne. Plus que jamais, il avait besoin d�elle.</p><p>��Sol� (c��tait la premi�re fois qu�elle l�appelait ainsi et cela lui allait bien), je veux un bureau, un ordinateur en ligne, une voiture banalis�e et deux hommes en parfait �tat de marche. Je veux que tu appelles le commissariat des Invalides et que tu te d�merdes pour devenir mon contr�leur judiciaire.</p><p>��Et pis quoi encore ?</p><p>��Avec moi aux commandes, fit-elle comme si elle n�avait pas entendu, tu obtiendras des r�sultats avant 24 heures.</p><p>Solinas conserva le silence. Il ne cessait de faire coulisser son alliance sur son annulaire. Le geste �voquait une sorte de masturbation.</p><p>Elle insista :</p><p>��Je suis ta seule chance d�obtenir ce que tu veux. Tes gars ne sont pas form�s pour un travail d�enqu�te criminelle. Tu ne peux appeler personne, et lundi, le Parquet nommera un juge qui saisira la Crim.</p><p>Toujours pas de r�ponse.</p><p>��Tu le sais depuis le d�part. C�est pour �a que tu es venu me chercher au fond de ma cage, � Fleury.</p><p>Le flic avait les traits crisp�s. Sa calvitie permettait d�observer les plis de r�flexion de son front. On lisait ses pens�es � livre ouvert.</p><p>��C�est oui ou c�est non ?</p><p>Le visage de Solinas se d�tendit. Il �clata de rire.</p><p>��Qu�est-ce qu�il y a de dr�le ? se raidit Ana�s.</p><p>��Je pense � ton daron.</p><p>��Quoi, mon daron ?</p><p>��Tu ne devais pas �tre une fille facile.</p><p>��Il �tait un p�re impossible. Tu me donnes ce dont j�ai besoin ou non ?</p><p>��Va te chercher un caf�. Je dois m�organiser.</p><p>Elle sortit sans un mot. Les couloirs moquett�s, l�air conditionn�, les plafonniers blafards n��taient pas loin de lui rappeler l�atmosph�re de la maison d�arr�t, dans une version high-tech. C��tait le m�me emprisonnement. Pas de couleur, pas de contact avec le dehors, pas de libert�.</p><p>Devant la machine � caf�, elle chercha sa monnaie. Ses mains tremblaient, mais c��tait une f�brilit� positive. Elle avait d�j� pris sa d�cision. Scinder l�enqu�te en deux. Pour les gars de l�Office, le versant Medina. Pour elle, une piste que personne ne connaissait : les daguerr�otypes. Et pas un mot � Solinas. Elle voulait conserver une longueur d�avance sur cette bande de machos.</p><p>Le caf� coula dans son gobelet. La premi�re gorg�e la br�la. La deuxi�me passa mieux, mais sans le moindre ar�me. Son ventre racla, couina, gargouilla. Elle n�avait pas mang� depuis� depuis combien de temps d�j� ?</p><p>Quand elle revint dans le bureau, Solinas n��tait plus seul. Deux armoires � glace, aux allures de voyous, se tenaient pr�s de lui.</p><p>��Je te pr�sente Fiton, le gothique, et Cernois, le classique. Deux de mes meilleurs gars. Ils vont t�aider jusqu�� lundi.</p><p>Ana�s cadra les lascars. L�un, grand et sec, pas ras�, portait un jean crasseux, des baskets sombres et une veste noire. Dessous, son tee-shirt affichait la gueule d�hy�ne d�Iggy Pop. Coiff� en queue-de-canard, il avait les yeux cern�s de kh�l et semblait compl�tement d�fonc�. L�autre, tout aussi grand mais pesant le double, arborait un costume de marque chiffonn�, une cravate tach�e et une barbe de trois jours qui contrastait avec sa coupe en brosse. Tous deux portaient leur calibre bien en �vidence � la ceinture.</p><p>Tout de suite, ils lui plurent. Ces bouffeurs d�asphalte lui rappelaient son �quipe de Bordeaux. Tout de suite aussi, elle devina qu�ils �taient faits pour une enqu�te criminelle comme elle pour le tricot. Des champions du � saute-dessus �, pas du travail de fourmi qui caract�rise toute investigation criminelle.</p><p>��Mon bureau ?</p><p>��Celui d�� c�t�. Je te garde � l��il. Tu feras pas un geste sans que je sois au courant.</p><p>Elle songea aux daguerr�otypes et chercha une esquive. Elle n�en trouva pas.</p><p>��C�est � prendre ou � laisser, conclut Solinas. Je crois m�me que c�est � prendre tout court.</p></section><section><title><p>129</p></title><p>Deux heures de lecture pour obtenir la confirmation, dans les grandes lignes, de ses hypoth�ses les plus r�centes. Le journal de bord de Fran�ois Kubiela tenait en cinq cahiers Clairefontaine, petit format � grands carreaux, que le psychiatre avait noircis d�une �criture serr�e, pench�e et r�guli�re, au stylo-bille. Il l�avait jou� � l�ancienne : pas d�ordinateur, pas de cl� USB, pas de connexion Internet. Rien d�autre que ces cahiers d��colier, planqu�s au fond d�un pavillon d�cr�pit.</p><p>Il avait commenc� son journal le 4�septembre 2008, quand il avait accueilli dans son service du Centre hospitalier Sainte-Anne un quadrag�naire amn�sique. Kubiela avait d�cid� de consigner chaque �tape de son �volution. Tr�s vite, le patient, qui refusait de passer le moindre scanner ou radiographie, avait retrouv� ses souvenirs. Il s�appelait David Gilbert. Il �tait ing�nieur. Il vivait en banlieue parisienne, au sud de la capitale.</p><p>Kubiela avait v�rifi� : tout �tait faux.</p><p>Dans le m�me temps, l�enqu�te de police men�e au sujet de la disparition de Christian Miossens avait converg� vers Sainte-Anne : David Gilbert �tait Miossens. Lentement, comme � regret, le patient avait r�int�gr� son identit�. Apr�s un mois de soins, il �tait retourn� aupr�s de sa s�ur, Nathalie Forestier. Kubiela avait confirm� son diagnostic : Miossens avait fait une fugue psychique. Un syndrome quasiment inconnu en France.</p><p>Le psychiatre s��tait plong� dans la documentation anglo-saxonne sur le sujet. Il avait aussi interrog� ses confr�res. Il avait entendu parler d�un autre cas, Patrick Serena, soign� � l�H�pital sp�cialis� des Ch�taigniers, dans la r�gion de Lorient. L�homme avait �t� d�couvert en septembre 2008, errant le long d�une nationale pr�s de Saint-Nazaire, pr�tendant s�appeler Alexandre. C��tait en r�alit� un cadre commercial dans l��dition num�rique, c�libataire, habitant Puteaux dans le 92, disparu en avril 2008 en pleine tourn�e de vente. Comment s��tait-il retrouv� en Bretagne ? Qu�est-ce qui avait provoqu� sa fugue ? Qu�avait-il fait entre avril et septembre 2008 ? L�homme avait sign� une demande d�hospitalisation libre et �tait rest� intern� aux Ch�taigniers.</p><p>Kubiela avait not� les similitudes entre les deux cas, notamment les dates rapproch�es des fugues. Il avait fait le voyage jusqu�� Lorient. Il avait interrog� Serena. Il l�avait convaincu de venir � Sainte-Anne, toujours en hospitalisation libre. Le patient s��tait montr� motiv� pour r�pondre aux questions du psychiatre, mais il avait toujours refus�, comme Miossens, de subir le moindre examen d�imagerie m�dicale.</p><p>Le praticien avait sond� la m�moire des deux hommes. M�dicaments, hypnose, conversations� Peu � peu, il avait relev� d�autres similitudes dans leurs souvenirs elliptiques. D�abord, l�usage r�p�t� d�un pseudo. Christian Miossens s�appelait parfois � Gentil-Michel �, Serena � Alex-244 �. Le psy ne parvenait pas � expliquer ces surnoms. Les patients �voquaient aussi des lieux, d�une mani�re confuse, qui se ressemblaient. Un bar de p�cheurs dont les boxes �taient cern�s de voilages. Un sous-sol argent� dont les canap�s rev�taient des formes de protozoaires.</p><p>Kubiela avait �cum� les bars de Paris et avait d�couvert le Pitcairn, dans le quatri�me arrondissement, puis le Vega, le bar r�tro-futuriste du neuvi�me arrondissement. Sasha.com, un club de speed-dating, y organisait ses rendez-vous. Kubiela s��tait souvenu des pseudos et en avait conclu que Miossens et Serena, tous deux c�libataires, s��taient inscrits sur le site pour trouver l��me s�ur.</p><p>D�cembre 2008. L�enqu�teur en �tait � son troisi�me cahier de notes quand un coll�gue de Sainte-Anne lui avait parl� d�un autre cas de fugue psychique, �voqu� dans un s�minaire de psychiatrie � Blois. Kubiela avait retrouv� le patient au Centre de la Fert�, dans la banlieue de Tours. Les similitudes avec les deux autres sujets �taient frappantes.</p><p>Encore une fois, un amn�sique qui croyait avoir retrouv� la m�moire. Encore une fois un homme qui avait refus� tout scanner et avait �t� rattrap� par sa v�ritable origine. L�homme s�appelait Marc Kazarakian. D�origine arm�nienne, il �tait pass� par de nombreux m�tiers avant de sombrer dans une d�pression qui l�avait r�duit � l�inactivit�. Habitant Sartrouville, il avait disparu en juillet 2008 pour r�appara�tre en Indre-et-Loire, sans le moindre souvenir.</p><p>Kubiela l�avait accueilli dans son service. L�homme utilisait aussi un pseudo : Andromak. Il connaissait le Pitcairn et le Vega. Le doute n��tait plus permis. Les trois hommes, solitaires, vuln�rables, paum�s, en qu�te d�une relation sentimentale durable, avaient utilis� les services de Sasha.com.</p><p>Plut�t que d�interroger les dirigeants du site ou de pr�venir la police, Kubiela avait d�cid� de s�inscrire dans le club. Les premi�res semaines n�avaient rien donn�. Le psy doutait m�me de ses soup�ons � enl�vements, manipulations mentales, essais cliniques � quand il avait rencontr� Feliz, alias Anne-Marie Straub.</p><p>Son enqu�te avait brutalement pris un nouveau virage. Kubiela �tait un enqu�teur inexp�riment� mais un grand s�ducteur. Feliz, brune ravissante, froide et �nigmatique, avait craqu�. Elle s��tait livr�e � des confidences. Elle �tait escort-girl. Elle �tait pay�e pour rep�rer parmi les candidats de Sasha.com des hommes solitaires, sans famille ni attaches, psychiquement fragiles. Elle n�en savait pas plus : elle ignorait l�identit� de ses commanditaires ainsi que leurs intentions.</p><p>Stup�fait, l�enqu�teur amateur avait envisag� le syst�me : des professionnelles infiltr�es dans un r�seau de rencontres. Des rabatteuses charg�es de rep�rer des proies vuln�rables. Quand un bon profil �tait identifi�, il �tait enlev� et trait� psychiquement. Par qui ? De quelle fa�on ? Dans quel but ?</p><p>Fran�ois Kubiela s�interrogeait au d�but du cinqui�me et dernier cahier. Comment poursuivre l�enqu�te ? D�pass� par la situation, il s��tait r�solu � pr�venir les flics � d�autant plus qu�il venait d�apprendre par Nathalie Forestier, la s�ur de Miossens, que ce dernier avait �t� retrouv� mort, d�figur�, apr�s avoir de nouveau disparu. Il avait r�ussi � convaincre Feliz de t�moigner � ses c�t�s�</p><p>Les notes du psychiatre s�arr�taient l�. Kubiela devinait la suite. Les hommes de l�ACSP avaient agi. � la fin du mois de janvier 2009, ils avaient �limin� Feliz par pendaison puis enlev� le psychiatre afin de lui faire subir le traitement Matriochka. Kubiela ne comprenait pas ce point de l�histoire. Pourquoi ne pas l�avoir tu� lui aussi ? Pourquoi avoir pris le risque d�int�grer dans le programme un sp�cialiste qui n�avait pas le profil psychologique des cobayes ? Mais peut-�tre avait-il tort� Il vivait seul, n�avait jamais fond� de foyer. Quant � son �quilibre psychique, il n�avait aucun �l�ment pour en juger. Finalement, il correspondait peut-�tre parfaitement au casting.</p><p>Fran�ois Kubiela, 38 ans, �tait devenu un cobaye de M�tis. Il avait fait sa premi�re fugue psychique en mars 2009 et s��tait retrouv� sur les quais du canal de l�Ourcq, persuad� de s�appeler Arnaud Chaplain. La suite, il la connaissait plus ou moins. Il avait encha�n� les fugues, alors m�me que les tueurs de M�tis cherchaient � l��liminer et que les meurtres mythologiques se multipliaient. � chaque identit�, Kubiela s��tait interrog� et avait repris son enqu�te, suivant les m�mes pistes, d�voilant peu � peu la machine Matriochka et se rapprochant du tueur de l�Olympe� Jusqu�o� avait-il �t� ? Avait-il d�couvert l�identit� du tueur ? �ternelles questions. Et aucune r�ponse dans ces cahiers.</p><p>Il passa au deuxi�me carton � celui qui concernait la famille Kubiela. Les documents ne lui apprirent que deux �l�ments d�importance. Le premier, c��tait que sa m�re, Francyzska, ne l�avait pas �lev�. Elle avait �t� intern�e dans un institut sp�cialis� en 1973, deux ans apr�s sa propre naissance. Elle n�avait plus jamais quitt� les asiles. Elle appartenait au triste club des chroniques. D�apr�s les documents, elle �tait toujours vivante, au Centre hospitalier Philippe-Pinel � Amiens. � cette id�e, Kubiela n��prouvait aucune �motion. Avec la m�moire, on lui avait aussi arrach� les r�seaux de sa sensibilit�.</p><p>Il passa aux donn�es techniques. Les dossiers m�dicaux de Francyzska �voquaient � la fois une � schizophr�nie aigu� �, une � bipolarit� r�currente �, des � troubles de l�angoisse �. Les diagnostics �taient vari�s et m�me contradictoires. Il parcourut en diagonale les bilans, les prescriptions, les HDT, les Hospitalisations � la demande d�un tiers. Chaque fois, c��tait son p�re, Andrzej, qui avait sign� la demande. Jusqu�en 2000. Apr�s cette date, c��tait lui-m�me, Fran�ois Kubiela, qui avait rempli la paperasse.</p><p>Ce dernier fait s�expliquait par la deuxi�me information majeure du dossier : son p�re �tait mort en mars 1999, � 62 ans. Le certificat de d�c�s �voquait un accident chez des amis � Kubiela Senior �tait tomb� d�une toiture alors qu�il installait une goutti�re. Entre les lignes : le Polonais �tait sans doute mort sur un chantier au noir mais ses commanditaires avaient pr�tendu �tre des amis pour faire jouer les assurances et �viter les emmerdes avec les flics. <emphasis>Requiescat in pace, papa</emphasis>�</p><p>Kubiela trouva une photo. Ses parents � leur arriv�e en France, en 1967, sur l�esplanade du Trocad�ro. Deux hippies, cheveux longs et pattes d�ef, avec quelque chose de paysan, de mal d�grossi, en droite provenance de leur Sil�sie natale. Francyzska �tait une fr�le jeune femme, blonde et diaphane. Elle ressemblait aux cr�atures de David Hamilton. Andrzej r�pondait � un autre clich� : le b�cheron polonais. Tignasse jusqu�aux �paules, barbe de Raspoutine, sourcils � l�avenant. Sa carrure de colosse �tait serr�e dans une veste en velours �lim�. Les deux exil�s se tenaient amoureusement par les �paules, fin pr�ts pour leur destin fran�ais.</p><p>Les autres documents ne disaient pas grand-chose sur leur vie quotidienne, except� qu�Andrzej Kubiela �tait le roi des cumulards. Venu en France en qualit� de r�fugi� politique, il avait �t� embauch� dans une entreprise de travaux publics. En 1969, il avait eu un premier accident professionnel qui lui avait permis de toucher une pension d�invalidit�. Quelques ann�es plus tard, il avait commenc� � encaisser une allocation au nom de sa femme handicap�e mentale. Il avait �galement obtenu plusieurs aides de l��tat et d�autres subventions � Andrzej vivait sous perfusion sociale, alors m�me qu�il n�avait sans doute jamais cess� de travailler sur des chantiers.</p><p>Le psychiatre passa aux documents qui le concernaient directement. Scolarit� primaire et secondaire dans des �tablissements publics de Pantin. Facult� de m�decine et internat � Paris. Pas de petits boulots � c�t� de ses �tudes. Fran�ois avait grandi comme un fils � papa. Andrzej la magouille avait tout mis� sur son fils et Fran�ois le lui rendait bien. Du primaire � sa th�se de doctorat, il avait toujours obtenu les meilleures notes.</p><p>Au fond du carton, il tomba sur une bo�te plate de grande dimension qui avait d� contenir, des ann�es auparavant, une tarte ou une galette des rois. Des photographies et des coupures de presse y �taient r�pertori�es dans un ordre ant�chronologique. Les premi�res enveloppes concernaient les ann�es 2000. Articles scientifiques, comptes rendus sur ses travaux, m�nageant parfois un espace pour une photo. Kubiela s�observa sur papier imprim� : toujours cet air de savant � la coule, tignasse noire et sourire enj�leur�</p><p>Dans les enveloppes suivantes, il trouva seulement des photos. 1999 offrait les images d�un Kubiela visiblement �m�ch�, entour� d�autres gaillards dans le m�me �tat. Une f�te quelconque, organis�e en l�honneur de son internat r�ussi. 1992 proposait un Kubiela plus jeune encore, souriant, solitaire. Son cartable sous le bras, il se tenait devant l�universit� de m�decine de la Piti�-Salp�tri�re. Il portait un maillot Lacoste, un jean 501, des mocassins de bateau. Un jeune �tudiant, bien propre sur lui, qui avait rompu les amarres avec ses origines ouvri�res.</p><p>1988. 17 ans, cette fois avec son p�re. L�homme d�passait d�une t�te son fils et portait maintenant une coiffure et une barbe disciplin�es. Les deux personnages souriaient � l�objectif, visiblement complices et heureux.</p><p>Kubiela essuya ses larmes et jura. Ce n��tait pas l�effet de la m�lancolie. Il pleurait de rage. De d�ception. M�me devant ces photos intimes, il ne se souvenait de rien. Depuis sa fuite, deux semaines auparavant, il avait affront� des tueurs, travers� des identit�s, traqu� un assassin, se demandant toujours s�il ne s�agissait pas de lui-m�me. Tout cela, il l�avait fait en s�accrochant � un espoir : quand il d�couvrirait sa v�ritable identit�, tout lui reviendrait.</p><p>Il se trompait. Il s��tait toujours tromp�. Il �tait un passager �ternel. Il n�y avait pas de destination finale. Il avait atteint son identit� premi�re mais ce but n��tait encore qu�une �tape. Bient�t, il perdrait de nouveau la m�moire. Il se bricolerait une nouvelle personnalit� puis comprendrait qu�il n��tait pas celui qu�il pr�tendait �tre. Alors l�enqu�te reprendrait, toujours avec cet espoir de retrouver son v�ritable � moi �.</p><p>Mais ce moi n�existait plus.</p><p>Il l�avait perdu pour toujours.</p><p>Il passa aux photos d�enfance. Fran�ois, 13 ans, en kimono de judo, souriant � la cam�ra, sans parvenir � se d�barrasser de cet air de solitude et de d�tresse vague d�j� pr�sent sur les autres photos. Maintenant, cette tristesse remplissait tout le visage. D�tail : ses cheveux n��taient pas encore bruns mais blonds. Le petit Kubiela avait chang� de couleur de cheveux avec la pubert�.</p><p>1979. Fran�ois, �g� de huit ans, � la foire du Tr�ne. Chemise aux �paules larges, pantalon serr� aux chevilles, chaussettes blanches : un pur uniforme eighties. Sur fond de man�ges et d�attractions, le petit gar�on souriait encore, mains dans les poches. Toujours ce sourire discret, un peu triste, qui ne voulait pas d�ranger.</p><p>1973. Cette fois, il se tenait entre les bras de sa m�re � sans doute l�une des derni�res photos avant que la femme ne soit intern�e. On ne voyait pas le visage de Francyzska qui baissait la t�te, mais le regard fixe de l�enfant, �g� de deux ans, irradiait l�image. Au fond de ses iris, on percevait d�j� la m�me tristesse �blouie, solaire.</p><p>Kubiela leva les yeux. La pluie avait cess�. � travers les fen�tres encore liquides, le terrain vague s��gouttait. Des filets d�eau, le long des pneus, des clapiers, des d�bris, s��toilaient et d�cochaient des �tincelles. Quelque part, invisible, le soleil lan�ait ses rayons. Cette vision aurait d� lui remonter le moral mais elle l�enfon�ait plut�t dans sa m�lancolie. Pourquoi cet air de chien battu sur les photos ? D�o� venait sa d�tresse ? L�ombre de la folie de sa m�re ?</p><p>Il restait une enveloppe de grande dimension, frapp�e d�un tampon d�h�pital. Peut-�tre l�explication. Une pathologie, une an�mie quelconque dans son enfance. Il ouvrit l�enveloppe Kraft et ne r�ussit pas � sortir tout � fait les documents, coll�s par l�humidit�.</p><p>Des clich�s m�dicaux.</p><p>Il tira encore. Des �chographies. Celles du ventre de sa m�re, capt�es en mai 1971�� il pouvait voir la date dans le coin du premier tirage. On �tait au tout d�but de cet usage en obst�trique.</p><p>Il parvint, enfin, � extraire les images.</p><p>Il fut terrass� par ce qu�il voyait.</p><p>Dans le liquide amniotique, il n�y avait pas un, mais deux f�tus.</p><p>Deux embryons face � face, poings serr�s. Deux jumeaux en chiens de fusil, qui s�observaient dans le silence des eaux pr�natales.</p><p>Les jumeaux � na�tre de Francyzska et Andrzej Kubiela.</p><p>Une terreur br�lante coula en lui comme d�un robinet ouvert. Il saisit les autres �chographies. Trois mois. Quatre mois puis cinq� Au fil des images, une anomalie apparaissait. Les f�tus n��voluaient pas de la m�me fa�on. Un des deux �tait plus imposant que l�autre.</p><p>Aussit�t, Kubiela s�identifia au plus petit qui lui paraissait reculer avec crainte, face � son jumeau plus fort.</p><p>Une v�rit� �clata sous son cr�ne. Le dominant �tait son fr�re cach�. Un enfant qui avait �t� �cart� de la famille Kubiela pour une raison qu�il ne pouvait encore imaginer. L�id�e monta, s�amplifia, se dilata dans sa t�te au point de tout occulter.</p><p>Th�orie.</p><p>Il avait �t� le jumeau domin� au fond du ventre de sa m�re.</p><p>Mais il avait �t� choisi par ses parents pour jouer le r�le de fils unique.</p><p>L�autre avait �t� rejet�, oubli�, reni�.</p><p>Et il revenait aujourd�hui des limbes pour se venger.</p><p>Pour lui faire endosser la responsabilit� des meurtres qu�il commettait.</p></section><section><title><p>130</p></title><p>Le mus�e de la photographie contemporaine de Marne-la-Vall�e prenait place dans un solide b�timent en briques du XIX<sup>e</sup>�si�cle, sans doute une ancienne manufacture. Un de ces lieux o� des ouvriers avaient su� sang et eau et qui �taient aujourd�hui recycl�s en ateliers branch�s o� des hommes � faisaient de l�art �. Des mus�es d�art contemporain, des salles de concerts, des espaces d�expression corporelle�</p><p>Ana�s m�prisait ce genre d�endroits mais cette b�tisse avait de la gueule. Sur la fa�ade, des frontons, des ornements, des ch�ssis plus clairs donnaient � l�ensemble une noblesse artisanale. Des d�corations en fa�ence lui conf�raient m�me un petit air de station maritime comme celle qu�on voit sur le Bosphore � Istanbul.</p><p>Elle n�avait eu aucun mal � fausser compagnie aux sbires de Solinas. � 15 heures, apr�s leur avoir donn� des consignes concernant l�enqu�te sur Medina Malaoui, elle avait fait mine d�aller chercher un autre caf� puis avait pris l�ascenseur. Tout simplement. Elle avait un badge, les cl�s d�une voiture. Il lui avait suffi d�actionner la t�l�commande pour trouver le v�hicule. L�adr�naline suppl�ait � son �puisement.</p><p>Elle n�avait pas d�illusions sur le boulot men� par les cerb�res. Pas grave. Dans sa petite t�te obstin�e, elle misait tout sur sa piste des daguerr�otypes.</p><p>� l�int�rieur, une grande pi�ce d�un seul tenant de plus de 300 m�tres carr�s, au plancher de bois et aux piliers vernis, sentait bon la sciure, la colle et la peinture fra�che. Une exposition se mettait en place. C��tait pr�cis�ment cette exposition qui l�int�ressait : celle d�un artiste-photographe, Marc Simonis, qui occupait le poste de pr�sident de la fondation de Daguerr�otypie. L�ouverture �tait pour le lendemain. Elle esp�rait tomber sur l�artiste en plein accrochage de ses �uvres.</p><p>Quand elle aper�ut un gros homme engueulant des ouvriers indiff�rents, � genoux dans la sciure ou debout sur des escabeaux, elle sut qu�elle avait trouv� sa cible. Elle marcha vers lui � pas lents afin de lui laisser le temps d�achever sa tirade. Du coin de l��il, elle rep�ra les cadres d�j� fix�s. Elle s�arr�ta pour mieux les voir. Les daguerr�otypes avaient une particularit� qu�elle n�avait pu capter dans les livres de reproductions : c��taient des miroirs. Des surfaces polies, argent�es ou dor�es, r�fl�chissantes. Cette singularit� devait plaire au tueur. En admirant son �uvre � son crime �, il se contemplait lui-m�me.</p><p>Elle retrouvait aussi les singularit�s des illustrations, mais renforc�es ici par la clart� naturelle. Ombre et lumi�re s�y m�langeaient en un clair-obscur tamis�. L�image �tait rectangulaire mais la partie �clair�e plut�t ovale, comme rong�e par une brume gris�tre. On y retrouvait le charme des images des films muets, vacillantes, tremblantes. Le centre �clatant, d�une pr�cision aigu�, faisait presque mal aux yeux. Il avait la violence d�une coupure.</p><p>Simonis prenait des portraits contemporains. Des musiciens, des acrobates, mais aussi des traders, des secr�taires, des agents immobiliers � sangl�s dans leur costume moderne, saisis dans une lumi�re qui paraissait jaillir du XIX<sup>e</sup>�si�cle. L�effet �tait contradictoire : on avait tout � coup l�impression d��tre projet� dans un futur non d�fini o� le temps pr�sent serait d�j� une �poque r�volue, vieille de plus d�un si�cle.</p><p>��Qu�est-ce que vous cherchez, vous ?</p><p>Le gros photographe se tenait devant elle, l�air furieux. Elle r�alisa qu�elle n�avait pas de carte de flic. Il y eut un moment d�incertitude, durant lequel elle d�tailla le bonhomme. Il mesurait plus de 1,90 m�tre et d�passait largement le cap des 110 kilos. Un g�ant qui s��tait laiss� vivre et qui, � la cinquantaine, �voquait plus une montagne de graisse qu�une st�le de marbre. Il portait un pull � col roul� noir et un jean �norme qui ressemblait plus � un sac � patates. Elle devinait la raison du col roul� : cacher son goitre de crapaud.</p><p>Simonis carra ses poings sur ses hanches :</p><p>��Vous ne voulez pas r�pondre ?</p><p>In extremis, elle trouva la force de sourire :</p><p>��Excusez-moi. Je m�appelle Ana�s Chatelet. Je suis capitaine de police.</p><p>Effet d�annonce garanti. L�homme se raidit et d�glutit. Elle put voir son double menton se gonfler puis s�aplatir comme un monstrueux boa avalant une gazelle.</p><p>��Ne vous inqui�tez pas, fit-elle. Je cherche seulement quelques informations sur la technique du daguerr�otype.</p><p>Simonis se d�tendit. Ses �paules retomb�rent. Son goitre se mit au repos. Haussant la voix pour couvrir le bruit des ponceuses et des marteaux, il se lan�a dans un discours technique qu�elle n��couta pas. Mentalement, elle lui accorda environ cinq minutes de d�blat�rations avant d�entrer dans le vif du sujet.</p><p>Pendant qu�il parlait, elle pesait le pour et le contre. Pouvait-il �tre l�assassin ? Il avait la puissance mais certainement pas la rapidit�. Elle le voyait bien scier la t�te d�un taureau ou �masculer un clochard mais� Les cinq minutes �taient pass�es.</p><p>��Excusez-moi, le coupa-t-elle. � votre avis, combien y a-t-il de daguerr�otypistes en France ?</p><p>��Nous ne sommes que quelques dizaines.</p><p>��Combien exactement ?</p><p>��Une quarantaine.</p><p>��Et en �le-de-France ?</p><p>��Une vingtaine, je pense.</p><p>��Je pourrais avoir la liste ?</p><p>L�ob�se se pencha vers elle. Il la d�passait de vingt bons centim�tres :</p><p>��Pour quoi faire ?</p><p>��Vous avez vu assez de films pour savoir que les flics posent les questions. Ils n�y r�pondent jamais.</p><p>Il agita sa main grasse :</p><p>��Excusez-moi mais� vous avez un mandat, quelque chose ?</p><p>��Les mandats, c�est bon pour la poste. Si vous voulez parler d�une commission rogatoire sign�e par un juge, je ne l�ai pas sur moi. Je peux revenir avec mais �a me fera perdre un temps pr�cieux et je vous jure que je vous ferai payer chaque minute gaspill�e.</p><p>L�homme d�glutit � nouveau. Le boa dig�rait encore une fois. Il fit un geste vague vers le fond de la salle.</p><p>��Il faudrait que je retourne dans mon bureau pour imprimer cette liste.</p><p>��Allons-y.</p><p>Simonis eut un regard circulaire : les ouvriers travaillaient sans lui pr�ter la moindre attention. Des ponceuses pon�aient, des perceuses per�aient. Une odeur de m�tal chauff� � blanc tournait dans l�air. Il paraissait d�sol� d�abandonner son chantier mais se dirigea vers un bureau vitr� au bout de la pi�ce. Ana�s lui embo�ta le pas.</p><p>��Je vous pr�viens : tous les daguerr�otypistes ne sont pas inscrits dans ma fondation.</p><p>��Je m�en doute, mais nous avons d�autres moyens de les tracer. Nous allons contacter les fournisseurs des produits qu�ils utilisent.</p><p>��Nous ?</p><p>Elle lui fit un clin d��il :</p><p>���a ne vous pla�t pas de jouer aux d�tectives ?</p><p>Le boa s�agita encore une fois. Ana�s prit �a pour un assentiment.</p><p>Une heure plus tard, les deux associ�s avaient dress� une liste exhaustive des daguerr�otypistes de Paris, de la r�gion parisienne et de toute la France. En croisant les r�ponses des fournisseurs et les membres de la fondation, ils avaient not� dix-huit artistes en �le-de-France et plus d�une vingtaine dans le reste de l�Hexagone. Ana�s estimait qu�elle pourrait visiter les Franciliens avant le lendemain soir. Pour les autres, on verrait plus tard.</p><p>��Vous les connaissez tous ?</p><p>��Pratiquement oui, r�pondit le photographe, du bout des l�vres.</p><p>��Parmi ces noms, quelqu�un vous para�t-il suspect ?</p><p>��Suspect de quoi ?</p><p>��De meurtre.</p><p>Ses sourcils se hauss�rent, puis il agita ses bajoues :</p><p>��Non. Jamais de la vie.</p><p>��Parmi ces types, y en a-t-il un qui fasse des photos violentes ?</p><p>��Non.</p><p>��Des photos malsaines, des photos mythologiques ?</p><p>��Non. Vos questions sont absurdes : vous parlez de daguerr�otypes ?</p><p>��Exactement.</p><p>��Avec cette technique, le sujet doit rester parfaitement immobile durant plusieurs secondes. Impossible de fixer une sc�ne en mouvement.</p><p>��Je pensais � des natures mortes. Des cadavres.</p><p>Simonis se frotta le front. Ana�s avan�a d�un pas et le for�a � reculer contre la vitre :</p><p>��Un de vos membres a-t-il eu des ennuis avec la justice ?</p><p>��Mais non ! Enfin, je ne sais pas.</p><p>��Jamais de r�flexions bizarres ?</p><p>��Non.</p><p>��Des troubles psychiques ?</p><p>Le colosse fixa Ana�s de ses yeux lourds, sans r�pondre. Il paraissait prisonnier de son bureau vitr� comme un c�tac� de son aquarium.</p><p>Elle passa au chapitre crucial :</p><p>��D�apr�s ce que j�ai compris, la chimie joue un r�le important dans votre technique.</p><p>��Bien s�r. Il y a d�abord l��tape des vapeurs d�iode, puis celle des vapeurs de mercure. Ensuite, on�</p><p>��Parmi ces �tapes, pourrait-on int�grer du sang ? Du sang humain ?</p><p>��Je ne comprends pas la question.</p><p>��Le sang contient de l�oxyde de fer, entre autres. Un tel composant pourrait-il se glisser dans l�une des transmutations chimiques ? Par exemple lors de la derni�re �tape : quand on passe du chlorure d�or sur l�image ?</p><p>Marc Simonis paraissait effar�. Il comprenait qu�Ana�s en savait plus qu�elle n�avait voulu le dire.</p><p>��Peut-�tre� Je sais pas.</p><p>��Parmi ces noms, reprit Ana�s en brandissant sa liste, quelqu�un a-t-il d�j� �voqu� ce genre de recherches ?</p><p>��Bien s�r que non.</p><p>��Y a-t-il des chimistes plus dou�s que d�autres ? Des daguerr�otypistes qui pourraient se lancer dans des directions� organiques ?</p><p>��Je n�ai jamais entendu parler de �a.</p><p>��Merci, monsieur Simonis.</p><p>Elle tournait les talons. L�homme la retint par le bras :</p><p>��Vous soup�onnez un de nous d�avoir commis un meurtre ?</p><p>Elle h�sita, puis quitta d�un coup son ton autoritaire :</p><p>��Franchement, je n�en sais rien. C�est une piste qui se fonde sur des pr�somptions� (Elle regarda autour d�elle : des pots de mercure, des bo�tes d�iode et de brome sur les �tag�res.) Plus l�g�res que n�importe laquelle de vos vapeurs.</p><p>Cinq minutes plus tard, elle consultait un plan de la banlieue parisienne sur le parking du mus�e. Elle essayait, d�apr�s sa liste de noms et d�adresses, d�organiser son itin�raire.</p><p>Son portable sonna. Solinas. Elle soupesa son mobile dans sa paume et se demanda si elle �tait trac�e. Elle aurait d� le balancer � sa sortie de Fleury.</p><p>� la cinqui�me sonnerie, elle d�crocha, fermant les yeux comme quand on s�attend � une d�tonation :</p><p>��T�es vraiment la pire salope que j�aie jamais rencontr�e.</p><p>��J��tais oblig�e. Je dois avancer sur une autre piste.</p><p>��Laquelle ?</p><p>��Je ne peux pas en parler.</p><p>��Dommage pour toi.</p><p>��Les menaces ne peuvent plus m�atteindre.</p><p>��Et deux cadavres � peine froids ?</p><p>��Qui ?</p><p>��Pas encore identifi�s. Deux mecs en costard noir, de grande marque. Un gars tu� par deux balles de.45. L�autre a un tesson de verre plant� dans la gueule. Ils ont �t� retrouv�s dans un loft, au 188 rue de la Roquette. Le locataire r�pond au nom d�Arnaud Chaplain. �a te dit quelque chose ?</p><p>��Non, mentit-elle.</p><p>Il lui semblait que le sang avait quitt� son cerveau.</p><p>��On a retrouv� leur bagnole � deux blocs de l�, rue Br�guet. Un Q7 noir. Immatricul� 360 643 AP 33. �a te dit toujours rien ?</p><p>Ana�s conservait le silence, cherchant � connecter de nouveau ses neurones. Janusz s�en �tait donc sorti une nouvelle fois. Les seules bonnes nouvelles qu�elle pouvait esp�rer d�sormais de sa part, c��taient des cadavres.</p><p>��D�apr�s les premi�res constatations, le locataire du loft r�pond au signalement de Janusz.</p><p>��Comment es-tu au courant ? demanda-t-elle en tournant sa cl� de contact.</p><p>��Une indiscr�tion de couloir. Y a rien de plus spongieux que les murs de la Bo�te.</p><p>��Qui est sur le coup ?</p><p>��La Crim. Mais je vais appeler le proc. Cette affaire est li�e � la fusillade de la rue de Montalembert. Elle me revient.</p><p>��Tu peux le prouver ?</p><p>��Je le prouverai si on me file l�affaire.</p><p>��O� sont les corps ?</p><p>��� ton avis ? � l�IML.</p><p>Elle ne savait pas o� c��tait mais elle trouverait.</p><p>��On se retrouve l�-bas ?</p><p>��Je sais pas ce que tu m�as fait, ricana-t-il. Tu me la mets profond et j�en redemande. Peut-�tre qu�on s�engage dans une relation SM ?</p><p>��Dans une demi-heure ?</p><p>��Je suis en route. Je t�attends l�-bas.</p></section><section><title><p>131</p></title><p>Les deux f�tus flottent dans le liquide amniotique comme des petits astronautes. Entre sang et eau, air et esprit. Ils sont l�gers, imbriqu�s l�un dans l�autre. Le premier est le plus imposant. Pourtant, c�est lui qui plane en hauteur. Le deuxi�me est blotti sur la paroi inf�rieure de l�ut�rus. Un vaincu. Au-dessus d�eux, un r�seau de vaisseaux dessine des arabesques, des sillons � la mani�re de racines volantes, comme celles des plantes qu�on cultive en apesanteur dans les stations spatiales.</p><p>��Nous avons un probl�me.</p><p>Un cabinet m�dical. Le m�decin fixe l�homme et la femme enceinte qui se tiennent de l�autre c�t� de son bureau. Une jeune blonde, aux cheveux presque blancs, un barbu imposant. La pi�ce poss�de les couleurs de l�automne. Du rouge, de l�ocre, du mordor�. Rien que du bois verni et des tentures pourpres.</p><p>��Quel probl�me ?</p><p>La femme, mains serr�es sur son ventre rebondi, a pos� la question sur un ton agressif qui dissimule mal sa peur. Elle a le type slave. Des pommettes hautes. Des yeux de chat. Des cheveux si fins qu�ils s�irisent dans les rayons du soleil. Sur son torse, entre ses seins tendus de femme enceinte, une croix �tincelle.</p><p>L�homme est la version masculine du type slave. Chemise de b�cheron, �paules larges, barbe fournie. M�choire en soc de charrue.</p><p>Le m�decin para�t mal � l�aise. Une figure d�impr�cateur. Jeune mais d�j� presque plus de cheveux. Son front lustr� prolonge une figure osseuse, comme le d�veloppement d�une id�e ent�tante, obsessionnelle. Ses l�vres fines produisent des mots secs, sans chair ni fioriture.</p><p>��Je vous rassure, sourit-il, c�est assez fr�quent.</p><p>��Quel probl�me ?</p><p>��Comme vous le savez, vous faites une grossesse monochoriale.</p><p>L�homme et la femme se regardent.</p><p>��On parle pas tr�s bien le fran�ais, murmure la femme avec un fort accent, o� se m�le une sorte de ranc�ur froide.</p><p>��Excusez-moi. Personne ne parle ce fran�ais-l�. Je veux dire que vos jumeaux sont monozygotes. Ils sont issus du m�me �uf f�cond�. On a d�j� d� vous expliquer �a plusieurs fois. Ils �voluent dans la m�me poche et poss�dent le m�me placenta. C�est-�-dire qu�ils se nourrissent � la m�me source.</p><p>��Et alors ?</p><p>��Normalement, chaque f�tus est reli� au placenta par son propre r�seau de vaisseaux sanguins. Il arrive que ces vascularisations soient intriqu�es et que les deux enfants partagent le m�me r�seau. C�est ce qu�on appelle une anastomose. Dans ce cas, il y a un risque de d�s�quilibre. L�alimentation de l�un peut d�favoriser l�autre.</p><p>��C�est ce qui se passe dans mon ventre ?</p><p>Le sp�cialiste acquiesce.</p><p>��C�est un probl�me qui survient dans 5 � 15�% des cas. Je vais vous montrer.</p><p>Il se l�ve et attrape une s�rie d��chographies sur un comptoir derri�re lui. Il les dispose sur son bureau afin que le couple puisse profiter des images.</p><p>��Cet embryon est plus d�velopp� que l�autre. Il se nourrit au d�triment de son fr�re. Mais la situation peut �voluer�</p><p>La m�re a les yeux riv�s sur les �chographies :</p><p>��Il le fait expr�s. (Les mots sifflent entre ses dents.) Il veut tuer son fr�re.</p><p>Le m�decin agite les mains et sourit de nouveau.</p><p>��Non, non, non. Rassurez-vous. Votre enfant n�y est pour rien. C�est simplement le jeu des vaisseaux sanguins qui le favorise. On voit bien ici que la vascularisation se�</p><p>Le p�re l�interrompt :</p><p>��Il y a un traitement ?</p><p>��Malheureusement, non. Nous n�avons qu�une solution : attendre. La vascularisation peut �voluer naturellement et�</p><p>��Il le fait expr�s, r�p�te la m�re � voix basse, en triturant son crucifix. Il veut tuer son fr�re. Il est mal�fique !</p><p>Maintenant, les parents roulent en voiture. Le p�re conduit, serrant son volant comme s�il voulait l�arracher. La femme, pupilles dilat�es, un chat dans la nuit, fixe la route.</p><p>Retour au bureau de l�obst�tricien.</p><p>��Je suis d�sol�. La situation devient critique.</p><p>Il n�a plus la force de sourire. La femme, d�sincarn�e, garde ses mains crisp�es sur son ventre. La peau de son visage est aussi fine que du v�lin. On aper�oit les veines bleues sous ses tempes.</p><p>Sur le bureau, de nouvelles �chographies. Les deux f�tus, en chiens de fusil. L�un occupe les deux tiers de l�ut�rus. Il para�t narguer son fr�re. <emphasis>Le domin�</emphasis>.</p><p>��Il continue � mieux s�alimenter. Pour �tre pr�cis, il re�oit la quasi-totalit� du d�bit sanguin placentaire. � cette cadence, l�autre ne survivra pas plus de quelques semaines et�</p><p>��Qu�est-ce qu�on peut faire ?</p><p>Le m�decin se l�ve, observe un instant le paysage � travers la fen�tre. La pi�ce para�t plus que jamais rouge et dor�e.</p><p>��Vous avez le choix. Laisser faire la nature ou�</p><p>Il h�site puis revient vers le couple. Il ne parle plus qu�� la femme.</p><p>��Privil�gier l�autre enfant, celui qui ne parvient pas � se nourrir. Pour le sauver, il n�y a qu�une seule solution. Je veux dire�</p><p>���a va. J�ai compris.</p><p>Plus tard, dans la nuit, la douleur r�veille la m�re. Avec difficult�, elle titube jusqu�� la salle de bains. Elle s�affaisse dans un g�missement. Le p�re, � son tour, se l�ve. Il se pr�cipite dans la salle d�eau, allume la lumi�re. Il d�couvre son �pouse accroupie par terre : son ventre pro�minent a d�chir� la chemise de nuit. La surface de la peau se tend par �-coups. Un des f�tus la frappe. Il est en col�re. Il veut sortir. Il veut �tre seul�</p><p>��Il faut le tuer ! hurle la m�re, le visage noy� de larmes. C�est� c�est l�esprit du Mal ! <emphasis>To jest duch zl ego !</emphasis></p><p>Kubiela se r�veilla en sursaut. Il �tait recroquevill� sur le parquet moisi, en chien de fusil. Premi�re sensation. Le go�t sal� de ses larmes. Deuxi�me : l�humidit� du plancher. Enfin, l�obscurit�.</p><p>Quelle heure pouvait-il �tre ? � peine 16 heures. La nuit �tait d�j� tomb�e. La pluie sur les vitres. Les cafards sur le parquet. Comment avait-il pu s�endormir ici ? Peut-�tre le refus d�envisager la v�rit�, telle qu�il la devinait au fil des bilans m�dicaux et des r�sultats d�analyse.</p><p>Il chancela jusqu�� la fen�tre. Il ne vit rien, except� le rideau flou de l�averse. Pas un r�verb�re, pas une lumi�re. Son esprit �tait plong� dans une confusion extr�me. Pas moyen d�attraper une pens�e et de s�y fixer. En m�me temps, il avait l�impression d��tre plus lucide que jamais. Dans son cauchemar, il avait r��crit l�histoire des jumeaux Kubiela. C��tait un r�ve mais il savait que �a s��tait pass� ainsi. � ses pieds, les rapports m�dicaux, les bilans, les chiffres qu�il avait trouv�s avec les �chographies� Il savait, dans ses tripes, ce que sa m�re avait d�cid�. Il savait qu�il �tait n� d�un meurtre. Le f�tus domin�, sauv� in extremis par la volont� de ses parents�</p><p>Que pouvait-il faire maintenant ? � court d�id�es. Prisonnier du pavillon des origines. Prisonnier des t�n�bres. Il leva les yeux vers le plafond : une ampoule nue �tait suspendue. Il actionna le commutateur et n�obtint aucun r�sultat. Sans se d�courager, il redescendit et chercha le transformateur. Il appuya sur le bouton rouge et obtint un claquement sec, qui lui parut de bon augure.</p><p>Quand il remonta dans sa chambre, l�ampoule �tait allum�e.</p><p>Il tomba � genoux et ramassa toutes ses feuilles.</p><p>Une minute plus tard, il �tait de nouveau plong� dans le d�tail de ses origines.</p></section><section><title><p>132</p></title><p>��O� est le commandant Solinas ?</p><p>18 heures. Institut m�dico-l�gal de Paris. Ana�s s��tait perdue plusieurs fois sur la route de Paris. Elle avait enfin trouv� le quai de Bercy, gyrophare et sir�ne en marche.</p><p>Elle se tenait face � la secr�taire derri�re son bureau d�accueil :</p><p>��O� est Solinas ?</p><p>��Ils sont � l�int�rieur mais vous n�avez pas le droit de�</p><p>Elle traversa le hall alors que les bustes de marbre de l�entr�e la suivaient du regard. Elle avait d�j� rep�r� les portes blanches.</p><p>La secr�taire hurla dans son dos :</p><p>��VOUS N�AVEZ PAS LE DROIT !</p><p>Sans se retourner, elle brandit sa carte tricolore et l�agita sous les plafonniers. Une seconde plus tard, elle �tait dans un couloir fortement �clair�, ponctu� de portes ferm�es. Tout �tait impeccable. Pas un brancard ne tra�nait. Encore moins un macchab�e. Seule l�odeur violente des d�sinfectants et l�air glac� avertissaient qu�on ne traitait plus ici des corps en activit�.</p><p>Une porte.</p><p>Deux portes.</p><p>Trois portes.</p><p>� la quatri�me, elle trouva ce qu�elle cherchait alors qu�un homme en blouse blanche accourait dans son dos. Elle �tait d�j� � l�int�rieur, en arr�t face � un spectacle stup�fiant.</p><p>Dans la pi�ce �clair�e par des scialytiques, trois hommes en noir, des vrais quartiers de b�uf, se tenaient debout parmi les cadavres couverts par des draps. Solinas �tait un des trois. Le contraste entre leur costard noir et l��clat de la salle blanche �tait presque insoutenable.</p><p>Elle se concentra sur leurs paroles � l�infirmier sur ses traces �tait rest� en arr�t lui aussi, choqu� par ces corbeaux mod�le XXL qui s�engueulaient au-dessus des corps.</p><p>��Je vois pas c�que tu fous l�, fit un des mecs.</p><p>��Ces deux cadavres sont en rapport direct avec la fusillade de la rue Montalembert.</p><p>��Sans d�c ? D�o� tu sors �a ?</p><p>Solinas n�avait pas �t� assez rapide. Les officiers de la Crim �taient d�j� sur place, saisis par le procureur de la R�publique. Le chauve n�avait rien � faire l� mais il disputait tout de m�me �prement sa part du g�teau.</p><p>��Le Proc a �t� clair.</p><p>��Le Proc, je l�emmerde. Je vais contacter le juge de mon affaire.</p><p>��Viens pas foutre ta merde dans ce dossier.</p><p>��Quel dossier ? On sait pas de quoi il s�agit. Un type fum� au calibre, c�est ma came.</p><p>Le ton montait � chaque r�plique. Les gars �taient � deux doigts � deux poings � de passer � l�acte. Ana�s les regardait. Ils �taient maintenant entour�s de plusieurs sbires en blouse blanche qui n�osaient pas intervenir.</p><p>Le tableau lui plaisait. Dans l�odeur d��ther et les lumi�res froides, elle savourait le spectacle satur� de testost�rone. Trois m�les pr�ts pour l�affrontement. Solinas sortait la t�te des �paules, d�cid� � en jouer comme d�une massue. Son premier interlocuteur, tr�s brun, mal ras�, anneau � l�oreille, avait l�air de penser avec ses couilles. Son acolyte avait d�j� la main sur son arme.</p><p>Soudain, elle re�ut dans la hanche un brancard lanc� � pleine vitesse. Elle glissa et tomba � terre. Les hommes �taient pass�s aux choses s�rieuses. Des cris. Des insultes. Des bousculades. Solinas empoigna le gars de la Crim alors que le troisi�me d�gainait son feu, impuissant � s�parer les deux adversaires. Les infirmiers se pr�cipit�rent mais ils n��taient pas de taille pour arr�ter les fauves.</p><p>Ana�s craignait une nouvelle fusillade quand deux autres hommes apparurent dans la salle. Deux gars taill�s sur le m�me format, coiff�s en brosse, serr�s dans des costards gris qui ressemblaient � des uniformes. Ils braquaient sur les flics des semi-automatiques 9�mm munis de prolongateurs.</p><p>��La f�te est finie, mes canards.</p><p>Solinas et son adversaire stopp�rent leur man�ge. Le flic de l�OCLCO se passa la main sur le visage : il saignait du nez. L�autre se tenait l�oreille � une giclure rouge lui barrait la face. Sa boucle avait �t� arrach�e dans la bataille.</p><p>��C�est quoi ? grogna Solinas.</p><p>��C�est l�arm�e, ducon, fit le premier soldat. Vous vous tirez d�ici fissa et on oublie que vous bandez pour la viande froide.</p><p>Solinas h�sita. Les officiers de la Crim recul�rent pour mieux cadrer leurs nouveaux ennemis. Les infirmiers sortirent du p�rim�tre de danger. Ana�s restait p�trifi�e. Elle regardait la sc�ne � hauteur d�enfant. Ce qu�elle �tait redevenue. Une petite fille qui contemple le monde des adultes sans le comprendre. Pas n�importe quels adultes. <emphasis>Le monde de son p�re</emphasis>.</p><p>��Affaire r�serv�e, dit l�autre en brandissant un document officiel.</p><p>Personne ne regarda la feuille : tout le monde avait compris.</p><p>��Allez vous faire soigner et tirez-vous. Cette affaire ne vous concerne plus.</p><p>Le flic de la Crim, toujours la main sur l�oreille, r�p�ta d�un ton rauque :</p><p>��Vous �tes qui au juste ?</p><p>��Vous lirez la paperasse du Proc. Ils ont sans doute trouv� des initiales pour nous d�signer. Mais les initiales, ils en chient tous les matins et �a veut rien dire.</p><p>���a veut rien dire, tu l�as dit ma gueule, fit Solinas en avan�ant d�un pas. Alors quoi ?</p><p>Le deuxi�me tondu s�approcha d�un des corps, recouvert d�un drap. Il attrapa son avant-bras gauche, remonta sa manche et le brandit vers les flics � le cadavre portait une aiguille de perfusion plant�e dans sa chair.</p><p>��Tu sais ce que �a signifie, non ?</p><p>Pas de r�ponse. Les combattants d��lite portent parfois une aiguille dans une veine � titre pr�ventif, afin qu�on puisse les infuser plus rapidement en cas de blessures graves. �a n�avait pas servi � grand-chose pour ces deux-l�.</p><p>��Ils sont des n�tres, conclut le soldat, en relevant sa propre manche et r�v�lant le m�me syst�me. C�est � nous de trouver le salopard qui les a refroidis. Vous, vous rentrez � la niche.</p><p>��Et la proc�dure ?</p><p>Les deux paras �clat�rent de rire. Ana�s sourit � son tour. Au fond d�elle-m�me, elle �tait heureuse de les voir. Les soldats. Les mercenaires. Les tueurs. Ceux qui avaient envahi son existence depuis deux semaines. Infiltr� son enqu�te. Dormi avec elle. Respir� avec elle�</p><p>Ils avaient tir� les ficelles et maintenant, tout simplement, ils les coupaient.</p><p>L�affaire Matriochka s�arr�tait sur le seuil de cette chambre des morts.</p></section><section><title><p>133</p></title><p>��On se fera toujours enculer. C�est dans l�ordre des choses. La vie nous prend par-derri�re.</p><p>Solinas, coton dans les narines, avait trouv� le mot de la fin, fid�le � sa philosophie anale. En sortant de l�IML, Ana�s avait forc� le flic � monter dans sa voiture. Elle n�avait roul� que quelques centaines de m�tres, travers� un pont et stopp� devant le portail d�un grand parc qu�elle devinait �tre le Jardin des Plantes.</p><p>Elle avait balanc� � Solinas ses derni�res infos. Le programme Matriochka. La mol�cule. Les hommes-cobayes. Le m�nage op�r� par l�arm�e, sous la couverture de M�tis. Elle avait conclu sa tirade en r�p�tant sa conclusion personnelle : � fin du coup �.</p><p>Solinas secoua lentement la t�te. Il paraissait abattu, mais pas �tonn�. En revanche, il coin�ait sur un d�tail.</p><p>��Je suis plut�t surpris que toi, tu l�ches ton os aussi facilement.</p><p>��Je ne l�che rien. Les magouilles de M�tis et de l�arm�e ne nous m�neront � rien. On ne lutte pas contre son propre camp et ce n�est pas l�objet de mon enqu�te.</p><p>��Qu�est-ce que tu cherches exactement ? J�ai perdu le fil.</p><p>��Je veux sauver Janusz.</p><p>Solinas �clata d�un rire lugubre :</p><p>��C�est pas avec �a que je vais devenir pr�fet.</p><p>��Derri�re Janusz, il y a l�assassin. Et celui-l�, on peut se le faire.</p><p>Le chauve haussa un sourcil. Un sillon sec sur une montagne pel�e.</p><p>��On suit chacun sa voie. Aussi bizarre que �a puisse para�tre, je suis s�re que Medina Malaoui a un lien avec Matriochka.</p><p>��Tu viens de me dire qu�il fallait l�cher ces histoires de complot.</p><p>��Sauf que l�assassin, le tueur mythologique, appartient d�une fa�on ou d�une autre � ce dossier. Les gens de M�tis sont convaincus que leur mol�cule a r�veill� un monstre parmi leurs cobayes. En l�occurrence Janusz. Je suis certaine qu�ils se trompent, mais � demi seulement. Le meurtrier est un des cobayes, c�est certain.</p><p>��Que vient foutre Medina l�-dedans ? C��tait une pute.</p><p>Elle soupira. � travers l�insulte, c��tait toutes les femmes qui �taient souill�es.</p><p>��Elle est li�e au r�seau des cobayes. C�est pour �a que Janusz est retourn� chez elle.</p><p>��Pendant que tu �tais partie on ne sait o�, mes gars ont remont� ses connexions Internet par son serveur, et ses communications t�l�phoniques par son op�rateur.</p><p>��Et alors ?</p><p>��Rien. Elle ne contactait aucun micheton de cette fa�on-l�. Le seul truc bizarre, c�est qu�elle �tait inscrite sur un site de rencontres. Un club de speed-dating.</p><p>��Quel genre ?</p><p>��Tout ce qu�il y a de plus banal. Sasha.com. Un site moyen pour cadres moyens.</p><p>Un tel r�seau ne cadrait pas avec le profil de l�escort �cumant le huiti�me arrondissement et ses rupins.</p><p>��Qui dirige le site ?</p><p>��Une d�nomm�e Sasha. En r�alit� V�ronique Artois. Plusieurs faillites commerciales avant de se lancer dans l�arrangement de rancards. Au moment o� on parle, Fiton et Cernois l�interrogent.</p><p>Elle changea de cap :</p><p>��Parle-moi d�Arnaud Chaplain.</p><p>��J�ai cru que t�allais jamais me le demander.</p><p>Il plongea sa main dans son manteau. Ce seul geste fit sursauter Ana�s. L�homme suintait une violence, une brutalit� animales, m�me s�il avait l�air d�un con avec ses m�ches dans les narines. Il extirpa un dossier pli� en deux et le posa sur ses genoux, le lissant de l�avant-bras. Ana�s d�couvrit, sans surprise, le portrait agraf� sur la couverture.</p><p>��Arnaud Chaplain, commenta Solinas. Gueule connue, air diff�rent. Soi-disant dessinateur publicitaire et peintre abstrait � ses heures.</p><p>��Pourquoi soi-disant ?</p><p>��On a pris de vitesse les mecs de la Crim. On a le dossier que Chaplain a fourni � l�agence immobili�re du loft en mai 2009. Tout est faux.</p><p>��O� trouvait-il son fric ?</p><p>��J�ai mis des gars sur le coup. D�p�ts de cash � la banque. Jamais un ch�que, ni dans un sens ni dans un autre. �a pue la combine � plein nez.</p><p>Ana�s ouvrit le dossier et d�couvrit d�autres photos. Des documents administratifs. Mais aussi des plans vol�s aux vid�os de s�curit� du quartier de la rue de la Roquette. Janusz ne ressemblait plus � un psychiatre n�glig�, ni � un clochard, ni � un peintre fou. Ni m�me � celui qui l�avait visit�e � Fleury.</p><p>Sur une des images, la boucle de sa ceinture scintillait comme une �toile de sh�rif.</p><p>��Il est innocent, r�p�ta-t-elle. Il faut le prot�ger.</p><p>��Les cerb�res de tout � l�heure auront sa peau.</p><p>��Pas si nous l�arr�tons avant. Notre monnaie d��change, c�est notre dossier. Une fois Janusz � l�abri, on les menacera de tout r�v�ler aux m�dias.</p><p>��Tu viens de me dire qu�on pouvait rien faire contre ces mecs.</p><p>��Personne n�aime ce genre de menaces. Et si on parvient � retrouver le vrai meurtrier, alors la balance penchera du bon c�t�.</p><p>��A priori, Janusz a tout de m�me but� deux des leurs.</p><p>��Pour sauver sa peau. Dommage collat�ral. C�est une logique que des officiers peuvent comprendre.</p><p>Solinas ne r�pondit pas. Peut-�tre voyait-il l�opportunit� lointaine, en arr�tant le meurtrier, de gagner tout de m�me du galon.</p><p>���a ne me dit toujours pas pourquoi tu nous as fauss� compagnie cet apr�s-midi.</p><p>Il n��tait plus temps de jouer aux cachotti�res. En quelques mots, elle expliqua la piste des daguerr�otypes. Le fragment de miroir vaporis� d�iode aux pieds d�Icare. L�hypoth�se d�un tueur photographe. La m�thode sp�cifique, vieille de cent cinquante ans, et les 40 artisans pratiquant encore cette technique dans toute la France.</p><p>��C�est : � Ana�s et les quarante branleurs �.</p><p>��Je dois finir ce que j�ai commenc�. Je visiterai les 20 daguerr�otypistes d��le-de-France. Je v�rifierai leurs alibis pour les p�riodes suppos�es des meurtres. Apr�s, on verra.</p><p>Solinas se racla la gorge et rajusta sa veste, plus calme. L��nergie de sa petite coll�gue le rass�r�nait.</p><p>��Tu me d�poses � la bo�te ?</p><p>��Non, d�sol�e. Pas le temps. Appelle une bagnole de service. Ou un taxi. Si je mouline toute la nuit, j�aurai fini d�exploiter ma liste demain en milieu de journ�e.</p><p>Le commissaire sourit et consid�ra son paysage imm�diat : les grilles du Jardin des Plantes, le boulevard de l�H�pital et son trafic satur�, la gare d�Austerlitz, toute r�nov�e, qui ressemblait � un d�cor de stuc.</p><p>Il finit par ouvrir la porti�re et lui fit un clin d��il :</p><p>��Ton tocard, tu l�as dans la peau, hein ?</p></section><section><title><p>134</p></title><p>Maintenant, Kubiela avait les id�es claires.</p><p>� la lueur de l�ampoule de sa chambre (il avait ferm� les volets), il analysait les documents m�dicaux de l�enveloppe Kraft. Les noms. Les chiffres. Les dates. Il pouvait reconstituer ce qui s��tait <emphasis>r�ellement</emphasis> pass� durant la grossesse de Francyzska. Il le pouvait d�autant mieux qu�il ma�trisait parfaitement le sujet de la g�mellit�.</p><p>Jumeaux monozygotes. Deux f�tus, un seul placenta. N�s de la m�me cellule, leur patrimoine g�n�tique est rigoureusement identique. Dans le ventre de la m�re, ils sont seulement s�par�s par une fine membrane. Leur contact est permanent. Ils se touchent, se poussent, se regardent. Chacun devient un champ d�exploration pour l�autre. Peu � peu, une connexion c�r�brale particuli�re se met en place. Ils sont deux et en m�me temps, ils sont � un �. � partir du quatri�me mois, les cinq sens fonctionnent. Les sensations, les �motions naissent. Les jumeaux les partagent. Chaque f�tus devient la source et la <emphasis>r�sonance</emphasis> de l�autre.</p><p>Habituellement, le principe fondateur de ce lien est l�amour.</p><p>Pour les Kubiela, la haine.</p><p>D�s le troisi�me mois, les f�tus avaient manifest� une diff�rence de comportement. L�un se tenait prostr�. L�autre s��tirait, s�agitait, gagnait de l�espace. Au quatri�me mois, le premier se cachait le visage entre les mains. Le second frappait des poings et des pieds la paroi qui le s�parait de son double. Au cinqui�me mois, ces disparit�s avaient �t� relay�es, et comme incarn�es, par le probl�me alimentaire.</p><p>Comme dans le cauchemar de Kubiela, les gyn�cologues avaient averti les parents. Il fallait choisir. Laisser faire la nature ou au contraire �liminer le dominant pour sauver le domin�. Le ventre de Francyzska Kubiela �tait devenu le lieu d�une lutte � mort.</p><p>Les parents n�avaient pas h�sit�. Un premier compte rendu �voquait l�hypoth�se d�une r�duction embryonnaire en juillet 1971. Selon une lettre manuscrite du gyn�cologue traitant, Francyzska, Polonaise tr�s pieuse, envisageait son enfant dominant comme un �tre diabolique dot� de pouvoirs paranormaux. Son hyperactivit� n�avait qu�un but : tuer son fr�re. C��tait un �tre hostile, m�chant, vicieux qui ne voulait pas partager son refuge.</p><p>Kubiela lisait entre les lignes. La sant� mentale de Francyzska se d�gradait chaque jour davantage. La perspective de l�intervention n�avait pas d� arranger les choses, m�me s�il s�agissait pour elle d��liminer le mal incarn�. Comme toujours, les termes m�dicaux jetaient un voile pudique sur la r�alit� des choses. Ce qu�on appelle une r�duction embryonnaire consiste, ni plus ni moins, � tuer un f�tus pour en sauver un ou plusieurs autres (dans le cas de tripl�s par exemple).</p><p>Apr�s la premi�re lettre envisageant cette solution, le dossier s�arr�tait net. Plus un seul bilan, une seule �chographie ni le moindre rapport. Les Polonais avaient-ils effac� toute trace de l�acte ? Kubiela avait une autre explication. La r�duction n�avait jamais eu lieu. La situation intra-ut�rine avait �volu�. L�alimentation des f�tus s��tait r��quilibr�e <emphasis>naturellement</emphasis>.</p><p>La double grossesse avait �t� conduite � son terme.</p><p>Deux enfants �taient n�s le 18�novembre 1971.</p><p>Mais pour Francyzska, le jumeau dominant demeurait le � fils du diable �. Elle n�avait pas voulu l��lever ni le garder aupr�s d�elle. Andrzej s��tait charg� de le placer, de l��carter, de le faire dispara�tre.</p><p>Ainsi s��tait d�velopp�e la famille Kubiela.</p><p>Sur un secret. Un abandon. Un mensonge.</p><p>Le jumeau noir avait surv�cu. Il avait grandi, m�ri, pressenti la v�rit�. Au fil des foyers, des familles d�accueil, il s��tait interrog� sur sa v�ritable origine. Adulte, il avait men� une enqu�te. Il avait d�couvert son histoire et d�cid� de reprendre les choses l� o� elles en �taient rest�es, en 1971, au fond du ventre de leur m�re.</p><p>Jamais vengeance n�avait connu source plus profonde.</p><p>Kubiela observait encore les �chographies. Elles lui paraissaient rouges. Baign�es de sang et de haine. Br�lantes comme un crat�re. Il voyait les deux fr�res ennemis, Abel et Ca�n, flottant en apesanteur, pr�ts pour le duel.</p><p>Kubiela �tait le jumeau faible, l��tre prostr� des images, celui qui se cachait les yeux avec les mains. � la naissance, tout s��tait invers�. Il �tait devenu l��lu, le pr�f�r�, le vainqueur. Il avait grandi dans la chaleur d�une famille alors que son fr�re croupissait quelque part, dans un foyer anonyme ou une famille r�mun�r�e par l��tat.</p><p>Maintenant, il payait ses dettes. On n��chappe pas � son destin. Tout se passait comme dans la mythologie grecque. La grossesse de Francyzska faisait figure d�oracle. On y lisait l�avenir, en transparence.</p><p>Kubiela n�avait aucune preuve qui confirmait son hypoth�se, mais il sentait, dans ses tripes, qu�il voyait juste. Au fond, il l�avait toujours su. Voil� pourquoi, � chaque fugue psychique, il s��tait fait appeler � Janusz �, � Freire �, � Narcisse �, � Nono �� Des noms exprimant, d�une fa�on ou d�une autre, la dualit�.</p><p>Il aurait d� y penser plus t�t. Freire pouvait s��crire � fr�re �. Janus �tait le dieu aux deux visages. Narcisse �tait tomb� amoureux de son reflet. Quant � Nono, avec ses deux syllabes identiques, il reproduisait, graphiquement, le face-�-face des f�tus in utero�</p><p>Ces noms �taient autant de signaux. Ils invitaient l�autre � surgir, � se mat�rialiser. L�appel avait �t� entendu. Le jumeau noir �tait revenu, � travers des crimes en s�rie. Le fils du diable, reni�, rejet�, �loign�, avait commis ces meurtres en s�inspirant de mythes imm�moriaux parce qu�il se consid�rait le juste h�ros d�une histoire universelle. Le retour du fils exil�. La vengeance du h�ros malmen�. �dipe. Jason. Ulysse.</p><p>Il avait tout organis� pour que Kubiela endosse la culpabilit� des meurtres.</p><p>Pour qu�il finisse sous les verrous ou abattu par les flics.</p></section><section><title><p>135</p></title><p><emphasis>Amiens, 11 heures du matin.</emphasis></p><p>Le Centre hospitalier Philippe-Pinel est une forteresse de briques enti�rement d�di�e � la folie. Une citadelle construite au XIX<sup>e</sup>�si�cle, une �poque o� les asiles �taient des villes en soi, o� les ali�n�s cultivaient leurs potagers, �levaient leur b�tail, fondaient des familles entre eux. Une �poque o� la d�mence, ne pouvant �tre soign�e, repr�sentait seulement une anomalie � bannir, �loigner, cacher.</p><p>Le site Philippe-Pinel couvre plus de trente hectares de terrain.</p><p>Le premier portail franchi, Kubiela remonta une longue all�e encadr�e d�arbres, en direction de la seconde enceinte, qui se pr�sente comme une cit� fortifi�e, rouge et brune.</p><p>Il s��tait endormi au milieu de la nuit parmi ses paperasses et ses �chographies. Il n�avait m�me pas eu la force d��teindre son ampoule. Il avait r�v� encore de f�tus s�affrontant dans une for�t de vaisseaux sanguins. Quand il s��tait r�veill�, tremp� de sueur, il faisait encore nuit. Seule la lumi�re �lectrique l�enveloppait comme un beurre rance et �c�urant. Malgr� ses courbatures et ses pens�es poisseuses, il avait eu une r�v�lation : son enqu�te ne pouvait plus avancer sans un retour aux sources � sa m�re. Il avait pris le train, gare du Nord, jusqu�� Amiens, puis s��tait rendu en taxi au CHU, situ� � Dury, dans la p�riph�rie de la pr�fecture de la Picardie.</p><p>Deuxi�me enceinte. Le psychiatre �tait habitu� aux HP mais il fut impressionn� par l��paisseur des murs. Les moellons paraissaient si profonds qu�on aurait pu y creuser des tunnels. Construit selon un plan rectangulaire autour d�une chapelle, le site pr�sentait des �difices de diff�rentes tailles, �voquant une vraie ville : gare, mairie, boutiques� Kubiela ignora le pavillon d�accueil et essaya de se rep�rer gr�ce aux panneaux. En vain. Les blocs portaient seulement des num�ros, sans la moindre pr�cision sur les sp�cialit�s ou l�origine g�ographique des usagers.</p><p>Il marcha au hasard. Pas un rat dans les all�es, sous les galeries ouvertes. En plus d�un si�cle, les b�timents avaient subi des am�nagements mais l�esprit restait le m�me. Des fa�ades sans fioriture, des frontispices grav�s en lettres romaines, des vo�tes arc-bout�es sur des zones d�ombre. Comme � Sainte-Anne : du solide.</p><p>Le soleil �tait apparu � travers les nuages. Un soleil d�hiver, terne et ti�de. Cette p�le chaleur r�pondait � sa propre fi�vre. Il marchait et grelottait en m�me temps. Il ne pouvait croire � cette perspective : il allait retrouver sa propre m�re. Cette id�e l�angoissait. Et en m�me temps, il se sentait blind�. Sa m�moire aussi ferm�e que les remparts de briques qui l�entouraient.</p><p>Il croisa enfin deux infirmi�res. Il expliqua qu�il venait voir sa m�re, intern�e ici depuis des ann�es. Elles se regard�rent : avec ses v�tements froiss�s, sa barbe de deux jours, Kubiela ressemblait plut�t � un hospitalis� d�office. Sans compter l�autre question : comment un fils pouvait-il ignorer o� se trouvait sa propre m�re, hospitalis�e depuis des lustres ? Les femmes ne connaissaient pas le nom : il y avait ici plus de 500 usagers. Elles lui expliqu�rent que le pavillon 7, celui des chroniques, se situait � l�ouest, trois blocs plus loin.</p><p>Kubiela se remit en route, sentant leurs regards appuy�s dans son dos. Cela aurait pu �tre pire. Il craignait surtout d��tre reconnu. Sans doute, du temps de son existence officielle, venait-il r�guli�rement voir sa m�re et le personnel du pavillon �tait-il au courant de sa propre mort. Ou peut-�tre un infirmier avait-il vu sa t�te � la t�l�vision ?</p><p>Pavillon 7. Il reconnut l�enclos grillag� et les portes � doubles serrures sp�cifiques des espaces r�serv�s aux patients dangereux. Il sonna et vit arriver une femme aux �paules de culturiste, l�air pas commode. Aucune lueur dans son regard : elle ne le reconnaissait pas. Il donna le nom de sa m�re. Francyzska Kubiela s�journait bien dans ce pavillon. L�infirmi�re �tait nouvelle.</p><p>� travers le grillage, Kubiela s�expliqua, inventant des missions m�dicales � l��tranger et d�autres pr�textes � son absence, redoutant que la mar�tre lui demande des papiers d�identit�. Pour cr�er un �cran de fum�e, il l�cha quelques termes psychiatriques qui firent mouche. L�infirmi�re d�verrouilla le portail.</p><p>��Je vous accompagne, fit-elle d�un ton sans appel.</p><p>Ils march�rent � travers les all�es bord�es de pelouses et d�arbres centenaires. Les branches nues ressemblaient � des c�bles �lectriques arrach�s. Ils crois�rent plusieurs usagers. Bouches baveuses ou commissures ass�ch�es. Regards apathiques. Bras ballants. La routine.</p><p>��Elle est l�-bas, fit l�infirmi�re en ralentissant.</p><p>Kubiela aper�ut une silhouette emmitoufl�e dans une doudoune bleu �clatant, assise sur un banc. Il ne distinguait pas son visage, dissimul� sous des cheveux raides et gris. Elle portait d��normes baskets blanches de rappeur, dont les semelles semblaient mont�es sur ressorts.</p><p>Il se dirigea vers l��trange personnage. L�infirmi�re lui embo�ta le pas.</p><p>��C�est bon. Vous pouvez me laisser maintenant.</p><p>��Non. Je dois vous accompagner. Il y a des consignes. (Elle sourit pour att�nuer sa conclusion :) Elle est dangereuse.</p><p>��Je suis de taille � me d�fendre.</p><p>��Dangereuse pour elle-m�me. On sait jamais comment elle va r�agir.</p><p>��Alors, restez l�. En cas de probl�me, vous pourrez intervenir.</p><p>L�infirmi�re croisa les bras, position sentinelle. Kubiela poursuivit sa route. Il s�attendait � un spectre livide, aux traits �maci�s, la peau sur les os. Sa m�re �tait bouffie. Joues, bajoues, paupi�res : tout paraissait gonfl� de mauvaise graisse. Un effet secondaire des cachets et des injections. Il nota aussi des signes de syndrome extrapyramidal, sp�cifiques aux prises de neuroleptiques : membres en tuyaux de plomb, doigts tremblants�</p><p>Francyzska fumait une cigarette, la main pr�s de la bouche, le visage crisp� par une esp�ce de col�re amorphe. La peau �tait brouill�e par des taches sombres. Ses cheveux raides mangeaient son visage porcin. Elle tenait son paquet et son briquet dans sa main libre.</p><p>��Maman ?</p><p>Aucune r�action. Un pas encore. Il r�p�ta son appel. Ce mot lui donnait l�impression de cracher une lame de rasoir. Enfin, Francyzska tourna les yeux dans sa direction. Sans bouger la t�te. � la mani�re d�une poss�d�e.</p><p>Kubiela s�assit � son c�t� sur le banc :</p><p>��Maman, c�est moi : Fran�ois.</p><p>Elle l�observa. Son visage se contracta un peu plus, puis elle hocha la t�te avec lenteur. Peu � peu, autre chose se dessina. L�effroi sur ses traits. Avec difficult�, elle croisa les bras et les serra sur son ventre. Ses l�vres fr�mirent. Kubiela sentit des picotements sur sa peau. Il esp�rait des confidences. Il allait avoir droit aux �lectrochocs.</p><p>��<emphasis>Co chcesz ?</emphasis></p><p>��S�il te pla�t, parle fran�ais.</p><p>��Qu�est-ce que tu veux ?</p><p>La voix �tait hostile. Raclant dans les graves comme un moteur qui n�aurait pas tourn� depuis longtemps. Ses l�vres minces coupaient ses chairs boursoufl�es � la mani�re de pointes de ciseaux.</p><p>��Je veux te parler de mon fr�re.</p><p>Elle serra plus fortement son ventre. Il imagina : l�ut�rus qui les avait port�s, lui et son jumeau noir. Un lieu de haine et de menace. Un ventre qui n��tait plus aujourd�hui qu�un gargouillis tortur� par les m�docs.</p><p>��Quel fr�re ? fit-elle en allumant une clope avec le m�got de la pr�c�dente.</p><p>��Celui qui est n� avec moi.</p><p>��T�as pas de fr�re. J�l�ai tu� � temps.</p><p>Kubiela se pencha � malgr� le vent et le grand air, il pouvait sentir la puanteur de la femme. Sueur s�che, relents d�urine, de liniment.</p><p>��J�ai lu ton dossier m�dical.</p><p>��Te tuer. Il voulait te tuer. Je t�ai sauv�.</p><p>��Non, maman, dit-il doucement. L�op�ration n�a jamais eu lieu. La r�duction embryonnaire n��tait plus utile, mais je ne sais pas pourquoi. Je n�ai trouv� aucun document � ce sujet.</p><p>Pas de r�ponse.</p><p>��Je suis all� dans ta maison, insista-t-il. Impasse Jean-Jaur�s, � Pantin, tu te souviens ? J�ai trouv� les �chographies, les bilans, les rapports. Mais rien sur l�accouchement. Il n�y avait m�me pas d�actes de naissance. Qu�est-ce qui s�est pass� au juste ?</p><p>Pas un mot. Pas un geste.</p><p>��R�ponds-moi ! fit-il plus fort. Pourquoi mon fr�re a surv�cu ?</p><p>Francyzska Kubiela ne bougeait toujours pas, p�trifi�e dans son anorak gonfl� comme un pneu. De temps � autre, ses doigts se portaient � ses l�vres et elle tirait une taffe rapide, furtive.</p><p>��Raconte-moi, maman. Je t�en prie�</p><p>La Polonaise restait de marbre, les yeux fixes, regardant droit devant elle. Avec un temps de retard, il se rendit compte qu�il manquait � tous ses devoirs. Il ne lui parlait pas en psychiatre raisonn� mais en fils indign�. Il tentait d�entrer dans son cerveau par effraction, sans m�me frapper ni s�annoncer. Il n�avait pas dit un mot sur son absence d�une ann�e. Pas un mot non plus sur les raisons qui lui faisaient ressortir le pass� avec cette brutalit�.</p><p>��Raconte-moi, maman, r�p�ta-t-il plus calmement. Le 18�novembre 1971, je suis n� dans une clinique de Pantin. Je n��tais pas seul. Mais tu as refus� d��lever mon fr�re. Il a grandi de son c�t�, loin de nous, souffrant sans doute de cet abandon, de cette solitude� O� est-il aujourd�hui ? Je dois lui parler.</p><p>Un coup de vent, et la puanteur de la femme le gifla en pleine face. Le froid et le soleil s�associaient pour accro�tre ce fumet abject. Francyzska r�tissait au soleil.</p><p>��Mon fr�re est de retour, chuchota-t-il, � quelques centim�tres de ses cheveux gras. Il se venge de moi. Il se venge de nous. Il tue des clochards et tente de me faire accuser. Il�</p><p>Kubiela stoppa son discours. La schizophr�ne ne l��coutait pas. Ou ne le comprenait pas. Toujours le m�me regard fixe. Les taffes � la d�rob�e. Ce n��tait pas ici qu�il obtiendrait des r�ponses.</p><p>Il se leva, mais s�arr�ta net. Une main s�enfon�ait dans son bras. Il baissa les yeux. Francyzska avait l�ch� son briquet. Ses doigts �taient devenus des serres de glace, agripp�es � sa manche. Kubiela attrapa la main crochue. Il parvint � la d�coller du tissu, comme il aurait fait avec le membre p�trifi� d�une morte.</p><p>La femme riait maintenant. Elle �tait prise d�un fou rire fl�t� mais irr�sistible, qui sifflait entre ses joues flasques.</p><p>��Qu�est-ce qu�il y a de si dr�le ?</p><p>Elle rit encore, puis s�arr�ta brusquement pour tirer sur sa cigarette par br�ves bouff�es, comme s�il s�agissait d�un masque � oxyg�ne.</p><p>��Bon sang mais explique-toi !</p><p>��Fr�re jumeau est n�, dit-elle enfin. En m�me temps que toi. Mais il �tait mort ! On l�avait tu� trois mois avant. Avec longue, longue, longue aiguille� <emphasis>Psia krew !</emphasis> (Elle empoigna de nouveau son abdomen dans une attitude outranci�re.) J�ai gard� diable mort dans mon ventre� Il pourrissait, il empoisonnait mes eaux� Il t�empoisonnait, toi�</p><p>Kubiela s�effondra sur le banc.</p><p>��Qu�est-ce� qu�est-ce que tu racontes ?</p><p>Il tremblait sur place. Il avait l�impression que des vaisseaux sanguins lui p�taient � la surface des tempes.</p><p>��V�rit�, murmura Francyzska entre deux taffes.</p><p>Elle essuya pos�ment ses yeux. Ses larmes de rire.</p><p>��On l�a tu�, <emphasis>kotek</emphasis>. Mais on n�a pas pu le sortir avant accouchement. Trop risqu� pour toi. Alors, son esprit est rest� l�. (Elle serra son ventre.) Il t�a contamin�, <emphasis>moj syn�</emphasis></p><p>Elle alluma encore une cigarette avec la pr�c�dente, puis fit un signe de croix.</p><p>��Il t�a contamin�, r�p�ta-t-elle. M�a contamin�e aussi�</p><p>Elle observait l�extr�mit� incandescente de sa cigarette. Souffla dessus comme un artificier attise sa m�che de dynamite.</p><p>��Aujourd�hui toujours dans mon ventre� Je dois le purifier�</p><p>Elle ouvrit sa doudoune. Elle portait dessous une chemise de nuit douteuse. D�un geste, elle releva le tissu. Sa peau �tait constell�e de br�lures et de scarifications en forme de croix chr�tienne.</p><p>Le temps que Kubiela comprenne, l�infirmi�re se pr�cipitait. Trop tard. La femme avait �cras� sa cigarette sur sa chair grise, en murmurant une pri�re en polonais.</p></section><section><title><p>136</p></title><p>��Chaque daguerr�otype est une �uvre d�art unique. Il est non reproductible, vous comprenez ? Quand vous glissez la plaque dans la chambre, il n�y a pas de deuxi�me chance !</p><p><emphasis>11 heures du matin.</emphasis></p><p>La veille, Ana�s n�avait r�ussi qu�� rencontrer quatre daguerr�otypistes. Des artisans sympathiques, 100�% innocents. Gr�ce � un GPS qui marchait une fois sur cinq, elle s��tait perdue des heures dans la banlieue parisienne et avait finalement �chou�, �puis�e, dans un h�tel Ibis de la porte de Champerret sur le coup des 2 heures du matin.</p><p>Maintenant, elle se trouvait chez Jean-Michel Broca, au Plessis-Robinson. Le troisi�me de la matin�e. Un artiste branch� qui pr�tendait r�inventer le langage photographique : � Le vrai ! Celui des contrastes vibrants, du noir et blanc scintillant, des d�tails � vous couper le souffle ! � Elle n�avait rien appris aupr�s de lui. Seulement acquis la conviction qu�il n��tait pas le tueur � il revenait d�un voyage de quatre mois en Nouvelle-Cal�donie.</p><p>En guise de conclusion, Ana�s glissa sa question qui tuait :</p><p>��� votre avis, pourrait-on int�grer du sang humain dans le processus chimique du daguerr�otype ?</p><p>��Du� du sang humain ?</p><p>Elle expliqua de nouveau son id�e. L�h�moglobine. L�oxyde de fer. La cha�ne de r�v�lation de l�image. Broca �tait choqu� mais elle sentit aussi qu�il appr�ciait l�id�e. Les d�jections organiques �taient tr�s tendance dans l�art contemporain. Cadavres d�animaux d�coup�s en lamelles pour Damien Hirst. Crucifix plong�s dans l�urine pour Andres Serrano. Pourquoi pas des images incrust�es de sang ?</p><p>��Il faudrait que j��tudie la question�, bafouilla-t-il. Faire des essais�</p><empty-line/><p>Ana�s roula encore et finit par trouver, aux alentours de midi, Yves Peyrot au fond d�un pavillon discret de Neuilly-Plaisance, au-del� de la Marne. C��tait le 8<sup>e</sup> de sa liste. Si on excluait deux autres photographes absents de France depuis plusieurs mois, il lui resterait apr�s celui-l� huit gus � visiter.</p><p>Apr�s l�artiste visionnaire, elle d�couvrit l�artisan consciencieux. Peyrot lui montra chaque objet n�cessaire au proc�d�, pr�cisant qu�il les avait fabriqu�s lui-m�me. Ana�s regardait sa montre. Peyrot n��tait pas le tueur. 70 ans et 60 kilos tout mouill�</p><p>��Je cherche � renouer avec la perfection des ma�tres de 1850, fit-il en sortant sa collection de plaques. Eux seuls r�ussissaient � exprimer une �chelle tonale aussi large, partant des lumi�res les plus aigu�s jusqu�aux d�tails les plus denses dans les ombres�</p><p>Ana�s le f�licita et s�orienta vers la sortie.</p><p><emphasis>13 heures.</emphasis></p><p>Elle reprit la direction de Paris. Sa prochaine cible : un photographe qu�elle avait manqu� la veille. Remy Barille, dans le onzi�me arrondissement. Un historien. Il l�assomma de dates, de noms, d�anecdotes. Il �tait plus de 15 heures. Elle posa pour la forme sa question sur le sang humain et n�obtint en r�ponse qu�un coup de sourcils offusqu�. Il �tait vraiment temps de se tirer.</p><p>Elle partit � reculons. L�historien agitait les bras :</p><p>��Mais on n�a pas fini ! Je dois vous expliquer les techniques de l�ant�-daguerr�otype, de l�h�liochrome et du diorama !</p><p>Ana�s d�valait d�j� la cage d�escalier.</p></section><section><title><p>137</p></title><p>Il avait identifi� l�obst�tricien qui avait accouch� Francyzska.</p><p>Mort.</p><p>Il avait cherch� la sage-femme pr�sente lors de l�intervention.</p><p>Disparue dans la nature.</p><p>Il avait fonc� � la mairie de Pantin pour consulter les archives de l��tat civil.</p><p>Ferm�e � on �tait samedi.</p><p>Il �tait retourn� dans son pavillon et avait �tudi� chaque document au point que les papiers s�effritaient sous ses doigts. Il avait remarqu� un d�tail : sur les derniers bilans, en haut � droite, �taient port�s les noms des personnes qui en recevaient une copie. Parmi elles, un psychiatre, ancien externe des h�pitaux de Paris : Jean-Pierre Toinin, directeur du dispensaire Esquirol. Kubiela devinait. � partir du cinqui�me mois de grossesse, Francyzska avait commenc� � vraiment d�railler. On avait appel� du renfort. Un sp�cialiste.</p><p>Kubiela s��tait mis en qu�te de Jean-Pierre Toinin et l�avait localis� : l�homme �tait toujours domicili� � Pantin, rue Benjamin-Delessert. L�adresse n��tait situ�e qu�� quelques rues de son propre repaire. Il vit dans cette co�ncidence un signe. Le psychiatre se souviendrait peut-�tre de quelque chose.</p><p>Il partit � pied, longeant les murs, col relev�, mains enfonc�es dans les poches. Une caricature de d�tective. Il se r�p�tait � mi-voix sa version de l�histoire. Sa m�re d�lirait. Son fr�re jumeau avait bel et bien surv�cu, en 1971. On l�avait d�clar� sous X. On l�avait reni�. On l�avait �cart�. Apr�s le psy, il lui faudrait retrouver, d�une fa�on ou d�une autre, la trace de son jumeau et remonter son parcours. Il irait � sa rencontre, de la m�me fa�on que ce dernier l�avait retrouv� et cern� � coups de cadavres.</p><p>Au terme d�un d�dale de ruelles et de pavillons sinistres, il d�couvrit enfin un portail de fer. Il se hissa sur la pointe des pieds. Un vieil homme se tenait � genoux dans son potager, en pleine op�ration de jardinage. Il paraissait absorb� par ses coups de s�cateur. Se souviendrait-il de quelque chose ? Il �tait sans doute le dernier homme sur terre � savoir ce qui s��tait pass� le jour de sa naissance.</p><p>Il retomba sur ses talons et appuya sur la sonnette. Une minute passa. Il se rehaussa encore et aper�ut le vieux, toujours en plein boulot. Il sonna � nouveau, avec insistance. Enfin, le jardinier se redressa, regarda vers la porte, puis �ta ses �couteurs � il travaillait en musique. Au-dessus de la grille, Kubiela lui fit signe. L�homme planta son s�cateur dans la terre et se mit debout. Grand, costaud, il se tenait l�g�rement vo�t�. Il portait un bleu de chauffe cro�t� de terre sous un anorak informe, des bottes de caoutchouc, des gants matelass�s et un panama d��t� hors d��ge sur le cr�ne. Enfin, il vint ouvrir le portail.</p><p>��Excusez-moi, fit-il en souriant, je vous avais pas entendu.</p><p>Il avait d�pass� 70 ans mais le regard �tait vif. Il avait un visage superbe, � la Paul Newman. Des rides innombrables, comme si chaque ann�e avait port� une entaille sur cette gueule d��corce. Des m�ches d�argent d�passaient de son chapeau et cet �clat, ajout� � celui des yeux, lui donnait l�air de scintiller dans le morne apr�s-midi. Il sentait la terre retourn�e et l�insecticide.</p><p>��Vous �tes bien Jean-Pierre Toinin ?</p><p>��C�est moi.</p><p>��Je m�appelle Fran�ois Kubiela.</p><p>Le vieil homme retira un gant et lui serra la main.</p><p>��Excusez-moi. On s�conna�t ?</p><p>��Vous avez soign� ma m�re, Francyzska Kubiela, en 1971. Elle �tait enceinte de deux jumeaux dont un seul pouvait survivre � sa grossesse.</p><p>Toinin passa deux doigts sous son galure pour se gratter la t�te :</p><p>��Kubiela, bien s�r� �a date pas d�hier, hein ?</p><p>��J�ai 39 ans. Je pourrais� Enfin, on pourrait en parler ?</p><p>��Oui, �videmment, dit-il en se reculant. Entrez. Je vous en prie�</p><p>Kubiela suivit son h�te et d�couvrit un jardin au fouillis calcul�. Des arbres veillaient sur des bosquets fra�chement taill�s. Des trous de terre c�toyaient des buissons trapus, comme en hibernation. Tout cela semblait n�glig�, hasardeux, et en m�me temps tr�s �tudi�. Une sorte de dandysme v�g�tal.</p><p>��F�vrier, fit-il en d�ployant son bras vers le d�cor, c�est le mois o� faut tailler les plantes. Attention : celles qui fleurissent en �t�. Faut pas toucher � celles du printemps !</p><p>Il s�orienta vers un trou plus vaste pr�s duquel un monticule de terre se dressait. Il laissa tomber son cul sur le tertre et attrapa une gibeci�re de toile. Une bouteille Thermos et deux gobelets en plastique apparurent entre ses doigts. Les odeurs d�humus retourn� et d�herbes coup�es emplissaient les narines.</p><p>��Caf� ?</p><p>Kubiela acquies�a et trouva un coin pour s�asseoir. Deux fossoyeurs en train de faire une pause devant une tombe.</p><p>��Vous avez du bol de me trouver l�, dit Toinin en remplissant avec pr�caution les tasses en plastique. Je ne viens que le week-end.</p><p>��Vous ne vivez pas � Pantin ?</p><p>Il tendit un caf� � Kubiela. Il avait les ongles noirs, les mains tann�es.</p><p>��Non, mon grand, sourit-il. Malgr� les apparences, j�exerce encore.</p><p>��Dans un dispensaire ?</p><p>��Non. Je dirige un petit service dans une clinique psychiatrique pr�s de La�Rochelle. (Il haussa une �paule.) On m�a donn� de quoi m�occuper pour mes vieux jours ! Des incurables, comme moi !</p><p>Kubiela approcha le gobelet de ses l�vres, tout en contemplant le visage de Toinin. Il avait l�impression de contempler une carte satellite. Reliefs, fleuves, sillons d��rosion : tout �tait l�, �crit � fleur de peau, racontant la gen�se d�une vie, ses mouvements tectoniques, ses �ruptions volcaniques, ses refroidissements.</p><p>��Qu�est-ce que je peux faire pour toi ?</p><p>Le passage au tutoiement le surprit, puis, avec un temps de retard, lui plut. Apr�s tout, cet homme l�avait vu na�tre, ou presque.</p><p>��J�enqu�te sur mes origines. Sur les circonstances exactes de l�accouchement.</p><p>��C�est bien naturel. Tes parents t�ont jamais rien dit ?</p><p>Il opta pour un raccourci :</p><p>��Mon p�re est mort. Quant � ma m�re�</p><p>Toinin hocha la t�te, scrutant l�int�rieur de son caf�, puis prit la parole :</p><p>��Apr�s ta naissance, j�ai suivi son dossier. � l��poque, je dirigeais un dispensaire, ici, � Pantin. Ce qu�on appellerait aujourd�hui un Centre d�accueil th�rapeutique. Ta m�re souffrait de troubles tr�s graves. Tu le sais comme moi. En accord avec ton p�re, apr�s l�accouchement, on a sign� une HDT. Tu sais ce que c�est, non ?</p><p>��Je suis psychiatre.</p><p>L�homme sourit et leva son gobelet, fa�on de dire : � � la n�tre. � Son visage exprimait un certain cynisme, presque une cruaut� d�sabus�e, mais la pigmentation de ses iris, tr�s claire, lui donnait aussi un air de s�r�nit� limpide. Un petit lac parmi les plis d�une montagne aust�re.</p><p>��Ta m�re : elle est toujours de ce monde ?</p><p>��Toujours. Mais sa sant� mentale ne s�est pas am�lior�e. Elle est persuad�e que la r�duction embryonnaire a eu lieu. Que mon fr�re jumeau a �t� �limin� au sein de son ut�rus durant la grossesse.</p><p>Le retrait� leva un sourcil :</p><p>��T�es pas d�accord ?</p><p>��Non.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��J�ai la preuve que mon fr�re jumeau est en vie.</p><p>��Quelle preuve ?</p><p>��Je ne peux pas vous donner plus de d�tails.</p><p>Toinin poussa son chapeau de l�index, � la mani�re d�un cow-boy, et expira un profond soupir :</p><p>��Je suis d�sol�, mon grand, mais tu te trompes. J��tais pr�sent lors de la r�duction embryonnaire.</p><p>��Vous voulez dire�</p><p>��Je me souviens plus de la date exacte. Ta m�re en �tait � six mois de grossesse environ. Un seul f�tus pouvait vivre. Il fallait faire un choix. Ta m�re l�a fait, dans un �tat d�esprit disons� plut�t confus. Mais ton p�re a confirm�.</p><p>Kubiela ferma les yeux. Ses doigts s�enfon�aient dans son gobelet. Du caf� coula sur sa main. Il ne sentit pas la br�lure. Il avait un pied dans le vide, au-dessus de la falaise.</p><p>��Vous vous trompez.</p><p>��J��tais <emphasis>l�</emphasis>, r�p�ta Toinin en frappant la terre du talon. J�ai assist� � l�op�ration. C��tait mon r�le d�accompagner ta m�re dans cette �preuve. Bien qu�� mon avis, elle e�t pr�f�r� la pr�sence d�un pr�tre.</p><p>Kubiela laissa tomber son gobelet et se prit la t�te entre les mains. Il sombrait dans le gouffre tant redout�. Trois meurtres pour un seul coupable. <emphasis>Lui-m�me</emphasis>.</p><p>Il releva les yeux et fit une derni�re tentative :</p><p>��Je n�ai pas retrouv� la moindre trace de l�intervention parmi les papiers de mes parents. Pas un bilan, pas une prescription, rien. Il n�existe aucun document qui prouve que la r�duction ait eu lieu.</p><p>��Ils ont sans doute tout d�truit. C�est pas le genre de trucs dont tu gardes des souvenirs.</p><p>��Il n�y avait aucune trace non plus de l�accouchement, continua-t-il d�un ton but�. Du s�jour � l�h�pital. Aucun acte de naissance !</p><p>Le vieil homme se leva et se posta � genoux face � Kubiela. Comme pour consoler un enfant.</p><p>��Il faut que tu piges une chose�, chuchota-t-il en posant ses mains sur ses �paules. Ta m�re n�a pas accouch� seulement de toi, mais aussi de ton fr�re jumeau d�c�d�. Au moment de la r�duction, il �tait impossible de provoquer une fausse-couche. Sinon, t�y serais pass� toi aussi. On a donc attendu. Elle a donn� naissance, en une seule fois, aux deux enfants. Un vivant, un mort�</p><p>Kubiela retint un g�missement. Il n�y avait pas de fr�re diabolique. Pas de double vengeur. Il ne restait plus que lui. Les deux jumeaux survivaient au sein de son seul esprit. Il �tait hant�, poss�d� par l�autre. Il �tait � la fois le dominant et le domin�.</p><p>Il se mit debout, avec difficult�. Il lui semblait que la terre s�enfon�ait sous ses pieds. Il salua le vieil homme et retrouva le portail. Il marcha, longtemps, dans un brouillard. Quand il se r�veilla de sa transe, il �tait dans une rue inconnue. Il voyait son ombre se d�tacher sur les murets, les fa�ades de briques, le trottoir. Il se souvenait du r�ve blanc de Patrick Bonfils. Celui qu�il avait fait lui-m�me. Le r�ve du personnage qui perd son ombre� Il vivait maintenant le contraire. Le destin de l�homme qui retrouve son ombre. Son versant maudit. Son double n�gatif. C��tait sa m�re qui avait raison. Au fond des eaux pr�natales, le jumeau noir l�avait impr�gn�, infiltr�, contamin�</p><p>Toute sa vie, il avait maintenu cette menace � distance. Toute sa vie, il avait r�ussi � contenir le mal en lui. Ainsi s�expliquait son expression de d�tresse sur les photos. Le petit Fran�ois avait peut-�tre peur des autres. Il avait surtout peur de lui-m�me. Ainsi s�expliquaient ses choix. La psychiatrie. Sa th�se de doctorat sur les jumeaux. Ses th�mes de recherche : les personnalit�s multiples, la schizophr�nie�</p><p>� force d��tudier la folie des autres, il avait r�ussi � endiguer sa propre d�mence. L�ironie de l�histoire, c��tait que cette passion l�avait ramen� � la source du mal. Il avait suivi les cas de Christian Miossens, de Patrick Serena, de Marc Karazakian. Il avait men� son enqu�te. Il s��tait infiltr� dans le r�seau Matriochka. Puis il �tait devenu un cobaye parmi d�autres. Un voyageur sans bagage.</p><p>Mais pas seulement.</p><p>La mol�cule de M�tis avait r�veill� le jumeau noir. La d�livrance du produit avait ruin� ses efforts pour endiguer cette force n�gative. Le double mal�fique avait repris ses droits sur l��me de Kubiela.</p><p>Il �tait le meurtrier de l�Olympe. D�une fa�on ou d�une autre, son fr�re fant�me menait une vie r�elle au sein de sa propre existence. Mais comment Kubiela pouvait-il devenir un autre sans jamais s�en souvenir ? �tait-il une sorte de Docteur Jekyll et Mister Hyde ?</p><p>Il releva la t�te et se rendit compte qu�il pleurait sous un porche, assis par terre, les genoux contre son torse. � travers ses larmes se glissait un rire.</p><p>Il venait de saisir l��vidence de sa situation.</p><p>S�il voulait �liminer le tueur mythologique, il devait se tuer lui-m�me.</p></section><section><title><p>138</p></title><p>��Sasha s�est mise � table.</p><p>Elle eut un temps d�h�sitation.</p><p>��Sasha ?</p><p>��La patronne du site de rencontres.</p><p>��OK. �a donne quoi ?</p><p>��Pas grand-chose. La fille ne sait plus o� elle en est. Elle nous a parl� de myst�rieuses disparitions au sein de son club.</p><p>��Des femmes ?</p><p>��Des femmes. Des hommes. N�importe quoi. Elle ne comprend rien et refuse de regarder ses probl�mes en face. Sa bo�te est pratiquement en faillite. Son bateau coule mais elle reste � la barre.</p><p><emphasis>18 heures.</emphasis></p><p>Elle en �tait au douzi�me nom. � cette cadence, elle aurait peut-�tre achev� sa liste avant minuit. Elle roulait sur le boulevard p�riph�rique quand Solinas l�avait appel�e. Elle se dirigeait vers les portes du nord de la capitale.</p><p>��Que dit-elle � propos de Medina ?</p><p>��La fille a fr�quent� son club au d�but de l�ann�e 2009. Elle a disparu aux environs du mois d�ao�t. Elle ne sait rien de plus.</p><p>��Elle n�avait pas remarqu� que Medina n�avait pas le genre de la maison ?</p><p>��Si. Mais elle ne crachait pas sur un canon pour attirer le chaland.</p><p>��Elle sait ce que Medina cherchait ?</p><p>��Non. Elle m�a parl� d�une autre inscrite du m�me genre. Anne-Marie Straub, alias Feliz. Une escort aussi, selon elle.</p><p>��Elle n�a vraiment aucune id�e de ce qu�elles foutaient l� ?</p><p>��Aucune. Une chose est s�re. Le r�seau Sasha s�adresse � des cadres modestes. Aucun int�r�t pour des professionnelles de ce calibre.</p><p>��Feliz : on peut l�interroger ?</p><p>��Non. Elle s�est suicid�e au mois de janvier 2009.</p><p>Deux escort-girls d�c�d�es en l�espace de quelques mois, inscrites sur le m�me site de rencontres. La co�ncidence devenait une connexion.</p><p>��On sait pourquoi ?</p><p>��On sait rien du tout. Elle s�est pendue. Mais selon Sasha, elle avait pas le look d�pressif.</p><p>��Il y a eu enqu�te ?</p><p>��Bien s�r. C�est comme �a que Sasha a �t� mise au courant. On est en train de remonter le fil.</p><p>��Sasha, tu lui as parl� de Janusz ?</p><p>��Je lui ai montr� sa photo.</p><p>��Elle l�a reconnu ?</p><p>��Ouais. Mais sous un autre nom. Deux, en r�alit�. Il s�est inscrit une premi�re fois, en janvier 2009, sous le nom de Fran�ois Kubiela. Puis il a disparu. Il s�est r�inscrit en mai. Cette fois sous le nom d�Arnaud Chaplain. L�homme du loft.</p><p>��Sasha n�a pas trouv� �a bizarre ?</p><p>��Elle a pris �a pour de la discr�tion. Par ailleurs, elle n�est pas claire sur ses rapports avec lui. J�ai l�impression qu�ils ont �t� plus proches qu�elle ne veut bien l�avouer.</p><p>Ana�s �prouva un frisson de jalousie et le chassa aussi sec. Pourquoi s�inscrire deux fois dans le m�me club ? L�enqu�te de Janusz le poussait chaque fois vers ce site. Aucun doute : il existait un lien entre Sasha.com et Matriochka.</p><p>��Sur Fran�ois Kubiela, vous vous �tes rancard� ?</p><p>��C�est en cours. Pour l�instant, on sait que c��tait un psychiatre renomm�.</p><p>��C��tait ?</p><p>��Mort dans un accident de voiture, le 29�janvier 2009, sur l�autoroute A31.</p><p>Les rouages de son cerveau fonctionnaient � mille � l�heure :</p><p>��Tu veux dire que Janusz a pris son identit� ?</p><p>��Non. Janusz est r�ellement mort ce jour-l�. J�ai la photo de Kubiela sous les yeux : c�est notre lascar. Je ne sais par quel miracle il est revenu � la vie.</p><p>L�accident maquill� ne ressemblait pas aux m�thodes de Janusz. Le passage de Kubiela � Chaplain �tait-il une imposture consciente et pr�m�dit�e ?</p><p>Elle garda cette fausse note dans un coin de sa t�te et demanda :</p><p>��Vous creusez son pass� ?</p><p>��� ton avis ?</p><p>��Kubiela a peut-�tre travaill� pour M�tis. Ou pour les gars autour de Matriochka.</p><p>��C�est en cours, je te dis. La cerise sur le g�teau, c�est qu�il est r�apparu dans le club il y a quelques jours.</p><p>Ana�s attendait cette nouvelle depuis un moment. Janusz poursuivait son enqu�te. Ou plut�t, il la reprenait chaque fois � z�ro. Matriochka. Medina. Sasha. Tout �tait li�.</p><p>��Quel nom a-t-il utilis� cette fois ?</p><p>��Nono. C�est-�-dire Arnaud Chaplain.</p><p>��Il cherchait quelqu�un en particulier ? Medina ?</p><p>��Non. Il �tait cette fois sur les traces d�une d�nomm�e Le�la. Une fille dans le genre des deux autres.</p><p>��Une pro ?</p><p>��Sasha n�en est pas certaine. La fille est canon en tout cas. D�origine maghr�bine. Compte tenu du contexte, on ne peut �carter l�hypoth�se que ton tocard ait refroidi les deux premi�res. Peut-�tre n�est-il pas le tueur mythologique mais un banal zigouilleur de radasses. Ou bien les deux, soyons fous.</p><p>Elle r�prima un renvoi de bile br�lante. Pourquoi Janusz chassait-il ces filles ? Elle aper�ut, in extremis, la sortie du boulevard p�riph�rique qu�elle cherchait. Elle se rabattit d�un coup de volant, provoquant une s�rie de coups de klaxon rageurs.</p><p>Il lui fallut quelques secondes pour retrouver le fil de la discussion :</p><p>��Et Sasha ?</p><p>��On la garde au frais. On remonte les autres disparitions dont elle nous a parl�.</p><p>��Les hommes ?</p><p>��Ouais. Elle nous a donn� des noms. On v�rifie. Ce r�seau cache quelque chose. Mais � mon avis, tout se passe � son insu. Aussi absurde que �a puisse para�tre, quelque chose l�-bas est li� au programme Matriochka et Sasha n�est au courant de rien.</p><p>Ils �taient sur la m�me longueur d�ondes.</p><p>��Et toi ? tes photographes ? relan�a Solinas.</p><p>Elle baissa les yeux sur sa liste de noms et son plan de la banlieue, ouvert sur ses genoux :</p><p>��J�avance. Mais �a irait mieux si ton GPS marchait.</p><p>��Sp�cialement agr�� par la pr�fecture de Paris. Tes mecs ont l�air casher ?</p><p>��Pour l�instant, oui. Mais il m�en reste six. J�aurai fini dans la nuit.</p><p>��Bon courage. On se retrouve � la brigade.</p><p>Elle raccrocha en se demandant, pour la milli�me fois depuis ce matin, si elle ne perdait pas son temps. Elle balaya ses doutes en se disant que les tueurs en s�rie �taient <emphasis>toujours</emphasis> arr�t�s parce qu�ils avaient commis une erreur. Malgr� tout ce qu�on racontait, il n�y avait pas d�autre moyen pour les choper. L�assassin de l�Olympe avait bris� une plaque argent�e en photographiant Icare. Il avait ramass� les d�bris mais un fragment lui avait �chapp頗 c��tait ce fragment qui allait le faire tomber.</p><p>Elle se concentra sur sa route. Il faisait nuit mais la circulation �tait fluide. Elle suivait les panneaux � travers la ville. Deux virages et elle trouva la rue qu�elle recherchait, sans difficult�. Une fois n�est pas coutume. Face aux r�sultats de Solinas, sa piste lui paraissait maintenant nulle et sans int�r�t. Le coup br�lant, c��tait ces escorts disparues�</p><p>Une place devant le portail de la maison. La chance continuait. Ana�s sortit de sa voiture en se promettant d�acc�l�rer encore le mouvement. Elle sonna � la grille du pavillon, frappant dans ses mains pour se r�chauffer. Les panaches de bu�e qu�elle crachait accrochaient la lumi�re des lampes � arc. Le portail de fer pivota. Quand elle d�couvrit le vieil homme coiff� d�un panama d�fra�chi, elle sut qu�elle n�avait m�me pas besoin de poser ses questions. Impossible que ce septuag�naire soit le tueur.</p><p>Elle eut envie de bondir dans sa voiture, mais le bonhomme lui souriait avec chaleur :</p><p>��Que puis-je pour vous, mademoiselle ?</p><p><emphasis>Deux questions</emphasis>, se dit-elle, <emphasis>et cassos.</emphasis></p><p>��Vous �tes bien Jean-Pierre Toinin ?</p></section><section><title><p>139</p></title><p>Une perceuse-visseuse sans fil DS 14DL.</p><p>12 planches de ch�ne brut de 160�mm et 2 m�tres de longueur.</p><p>200 vis autoperceuses TF Philips 4.2�נ38.</p><p>Un cam�scope Handycam num�rique.</p><p>Un pied photo/vid�o 143�cm/3�500�g.</p><p>6 cartes-m�moire SD de 32 gigas.</p><p>Une lampe-projecteur.</p><p>Un tapis de sol fitness en mousse.</p><p>Une couette 220�נ240 en duvet d�oie�</p><p>Un � eye-pillow � de mousse.</p><p>Kubiela posa son mat�riel sur le plancher de sa chambre. Il avait tout achet� dans la zone commerciale de Bercy�2, proche de son refuge. Les armes de sa contre-attaque. Il avait gamberg�. Si l�autre existait � l�int�rieur de lui-m�me, il n�y avait qu�un moment o� il pouvait agir : durant ses heures de sommeil.</p><p>Quand le jumeau blanc s�endormait, le jumeau noir se r�veillait.</p><p>Il commen�a le boulot, condamnant la porte � coups de vis et de planches. La perceuse vrillait la chair du bois en sifflant, g�missant, couinant. La poussi�re et les copeaux lui volaient � la face. Son plan �tait simple. S�endormir dans une pi�ce totalement close, sous le regard d�une cam�ra en marche. La b�te serait prisonni�re. Il ne se passerait rien de dangereux. � son r�veil, Kubiela verrait, pour la premi�re fois, le visage de l�autre sur l��cran du cam�scope. Le jumeau vicieux qui l�habitait depuis la vie intra-ut�rine. L�abc�s qui le rongeait comme un cancer.</p><p>Il passa aux fen�tres. Des vis. Des planches. De la sciure. La chambre se transformait en cellule d�isolement. Bo�te de Pandore qui ne pouvait plus s�ouvrir� Il n�avait plus de doute sur sa culpabilit�. Les faits avaient maintenant la clart� des preuves directes. Ses empreintes digitales dans la fosse du Minotaure. Sa pr�sence sur les sc�nes de crime d�Icare et d�Ouranos. Il s��tait donn� tant de mal pour refuser l��vidence� Il avait biais� les indices, tordu les signes pour nier sa culpabilit�. Maintenant, il jetait le masque. Il �tait le tueur. L�assassin de l�Olympe.</p><p>Deuxi�me fen�tre. Jamais il ne s��tait senti aussi fort. L�autre profitait de son sommeil pour agir et tuer. Il allait le prendre � son propre pi�ge. Au passage, un souvenir. Dans la mythologie grecque, Thanatos, le dieu de la Violence, de la Destruction et de la Mort, avait un fr�re jumeau : Hypnos, le dieu du Sommeil. Une nouvelle r�f�rence antique qui lui collait parfaitement � la peau.</p><p>Il stoppa la visseuse-perceuse et contempla le travail � la lueur de l�ampoule. La pi�ce n�avait plus d�issue. Il �tait emmur�. Totalement prisonnier. <emphasis>Avec l�autre</emphasis>. Sous le faisceau, la chambre macul�e de sciure et de pl�tre �tait blanche � �blouir. Il savait qu�il avait le visage dans le m�me �tat. Couleur coca�ne. Chacun de ses pas laissait une empreinte sur ce sol enneig�.</p><p>Il balan�a ses outils et se tourna vers le mat�riel vid�o. Il brancha la cam�ra sur le secteur �lectrique, installa le tr�pied, attendant que l�engin fasse le plein d��nergie. Il alluma le projecteur et l�orienta vers le sol, entre les deux fen�tres, � la mani�re d�une poursuite de th��tre. Il posa au centre du rayon le tapis de sol et sortit la couette de sa housse plastique.</p><p>Quand son lit fut pr�t, il attrapa le cam�scope charg� et le fixa sur le tr�pied. Selon le mode d�emploi, la carte-m�moire permettait d�enregistrer pr�s de dix heures en continu dans une qualit� normale. Il commen�a � filmer la pi�ce en plan large. Au centre de l�objectif, le lit.</p><p>Il sortit de son �tui l�� eye-pillow � � un de ces masques de nylon comme on en donne dans les avions. Il l�enfila sur son front et se blottit sous la couette. Il abaissa le masque sur ses yeux et se concentra sur son sommeil. Il avait coup� son t�l�phone. Personne ne savait qu�il se trouvait ici. Personne ne pouvait le d�ranger d�aucune fa�on. Personne ne pourrait le retenir pour le grand saut.</p><p>Bient�t, il saurait�</p></section><section><title><p>140</p></title><p>��<emphasis>Nous t�exorcisons, esprit immonde, qui que tu sois, puissance satanique, invasion de l�esprit infernal, l�gion, r�union ou secte diabolique, au nom et par la vertu de J�sus-Christ, Notre Seigneur�</emphasis></p><p>Sur la table d�op�ration, Francyzska Kubiela murmure sa pri�re, le ventre nu. Autour d�elle, deux m�decins et plusieurs infirmi�res, tous masqu�s de vert, paraissent mal � l�aise. Un troisi�me est en retrait, portant lui aussi un masque chirurgical. Un des gyn�cologues passe le gel sur le ventre de la femme puis saisit la sonde �chographique.</p><p>Il s�adresse � son confr�re, de l�autre c�t� de la table :</p><p>��Qu�est-ce qu�elle raconte ?</p><p>L�autre hausse les �paules en signe d�ignorance � il tient une seringue dot�e d�une longue aiguille.</p><p>��Une pri�re d�exorcisme, murmure l�homme � l�arri�re. Elle l�a apprise par c�ur. En fran�ais.</p><p>��<emphasis>Il te commande, le Dieu Tr�s-Haut, auquel, dans ton orgueil, tu pr�tends encore �tre semblable�</emphasis></p><p>L�obst�tricien grogne sous son voile de papier :</p><p>��Il fallait l�anesth�sier compl�tement� C�est bon pour toi ?</p><p>Le toubib � l�aiguille acquiesce. Le premier passe la sonde. Dans l�ut�rus, les ondes ricochent contre les petits corps, � la mani�re d�un sonar. On per�oit le battement pr�cipit� des deux c�urs�</p><p>Les jumeaux apparaissent � l��cran. Francyzska en est � son septi�me mois de grossesse. Un des f�tus mesure plus de 40 centim�tres, l�autre n�en exc�de pas 20. Une for�t de vaisseaux sanguins les surplombe.</p><p>��<emphasis>Il te commande, le Christ, Verbe �ternel de Dieu fait chair</emphasis>�</p><p>��Calmez-vous, Francyzska�, murmure le m�decin. Vous n�allez rien sentir.</p><p>La Polonaise, coiff�e d�une charlotte en papier verd�tre, ne para�t pas entendre. Le gyn�cologue rel�ve les yeux et se concentre sur le moniteur. Les f�tus flottent dans le liquide amniotique. Le dominant s�agite l�g�rement. Le domin� se blottit au fond de la cavit�. Avec leur grosse t�te et leurs yeux transparents, ils sont comme deux sculptures de verre, diff�rentes seulement par leur taille�</p><p>��Elle a pris ses antispasmodiques ?</p><p>��Oui, docteur, r�pond une infirmi�re.</p><p>Contraste des voix feutr�es avec la violence des scialytiques qui n�accordent pas le moindre recoin d�ombre. Le chef des op�rations, les yeux riv�s sur l��cran, enfonce lentement son aiguille dans le ventre.</p><p>Francyzska monte la voix :</p><p>��<emphasis>Ils te commandent le signe sacr� de la Croix et la vertu de tous les myst�res de la foi chr�tienne !</emphasis></p><p>��Du calme� Quelques secondes encore et tout sera termin�.</p><p>��<emphasis>Elle te commande la puissante M�re de Dieu, la Vierge Marie, qui a �cras� ta t�te trop orgueilleuse !</emphasis></p><p>��Tenez-la ! Il ne faut plus qu�elle bouge d�un millim�tre !</p><p>� l��cran, l�aiguille s�avance vers le f�tus de gauche � le plus d�velopp�. Les battements cardiaques des jumeaux s�acc�l�rent : tom-tom-tom-tom�</p><p>��Tenez-la, nom de Dieu !</p><p>Les infirmi�res saisissent les bras de la patiente, appuient fermement ses �paules, aid�es par le troisi�me homme. Le toubib, front brillant de sueur, poursuit la ponction � il est pr�s maintenant d�atteindre le thorax du f�tus.</p><p>C�est une question de millim�tres�</p><p>��<emphasis>Elle te commande, la foi des Saints Ap�tres Pierre et Paul</emphasis>�</p><p>La pointe va toucher le corps. � cet instant pr�cis, le f�tus tourne la t�te et fixe les m�decins de ses yeux �normes. Ses poings partent en tout sens, cognant la paroi de l�ut�rus.</p><p>��IL TE COMMANDE LE SANG DES MARTYRS ! <emphasis>ZMILUJ SIE ZA NAMI !</emphasis></p><p>Francyzska se cambre d�un coup, surprenant l�obst�tricien. L�aiguille d�chire la paroi intra-ut�rine qui s�pare les jumeaux et atteint le deuxi�me f�tus, blotti, immobile, cible parfaite pour le poison.</p><p>��MERDE !</p><p>Il arrache sa seringue mais il est trop tard. L�injection a touch� le c�ur du jumeau. La femme prie toujours, salivant, crachant, sanglotant. Elle a joint ses deux mains au-dessus de son ventre.</p><p>� l��cran, le jumeau survivant para�t sourire.</p><p>Le mal a gagn�</p><p>Kubiela se r�veilla en sursaut. Durant quelques secondes, il eut la sensation d��tre totalement perdu. En chute libre dans un lieu sans contour, sans d�finition. Puis l�adr�naline lui rendit sa lucidit�. Sensation contradictoire. Clairvoyance et confusion m�l�es.</p><p>���a ne s�est pas pass� comme �a, murmura-t-il.</p><p>Il arracha l�eye-pillow qui lui masquait les yeux. L��clat du projecteur lui tira un cri douloureux. Par r�flexe, il serra les poings sur ses orbites. Impossible d�ouvrir les yeux. Lumi�re trop blanche�</p><p><emphasis>�a ne s�est pas pass� comme �a</emphasis>. Il le savait. Il �tait m�decin. Tout d�abord, une patiente aussi nerveuse aurait subi d�office une anesth�sie g�n�rale. Ensuite, les antispasmodiques prescrits avant l�op�ration auraient plong� l�ut�rus dans une l�thargie compl�te. Enfin, on anesth�siait toujours le f�tus avant la r�duction. Impossible d�imaginer qu�il s�agite comme dans le r�ve.</p><p>Encore moins qu�il tourne la t�te vers l��cran.</p><p>Lentement, il baissa les mains et affronta la lumi�re. En plissant les paupi�res, il distingua les contours de la chambre, le halo agressif du projecteur. Au fond de cette violence, il vit le cam�scope sur son pied.</p><p>Alors, tout lui revint.</p><p>Le cauchemar n��tait rien. Ce qui comptait, c��tait ce qu�il avait pu faire pendant son sommeil. Le soup�on d�une double vie. Sa volont� de s�enfermer dans cette chambre. La cam�ra mise en route avant de s�endormir, afin de surprendre l�autre. <emphasis>Un pur d�lire.</emphasis></p><p>� cet instant, il remarqua que la pluie p�n�trait dans la chambre. Les rapports m�dicaux, les �chographies et autres enveloppes �taient dispers�s sur le sol, voletant � chaque bourrasque, macul�s de sciure et de pl�tre. <emphasis>Impossible</emphasis>.</p><p>Il avait barricad� les ouvertures avec des planches.</p><p>Il avait scell� la bo�te de Pandore.</p><p>Il tourna la t�te. La premi�re fen�tre sur sa gauche �tait ouverte, ses battants claquaient au vent. Par terre, les planches �taient bris�es, arrach�es, �parses. Comme si une b�te sauvage � un loup-garou � avait tout arrach� � mains nues.</p><p>Kubiela n�y croyait pas. Il se leva pour v�rifier la cam�ra. Il se p�trifia � mi-mouvement. Il �tait couvert de sang. Un sang � peine sec, qui poissait les plis de sa chemise. Il releva les pans de tissu. Se palpa. Pas de blessure. Aucune trace de plaie.</p><p>C��tait le sang d�un autre.</p></section><section><title><p>141</p></title><p>Il arracha la cam�ra de son support et, s�y reprenant � plusieurs fois, la mit en position � lecture �, notant au passage que ses mains n��taient pas tach�es de sang. Ce d�tail le rassura vaguement. Il cherchait au fond de son cerveau une lueur, un indice, un souvenir. Rien.</p><p>Lecture rapide. Le d�but �tait comique. Il se couchait sur le plancher, avec des gestes m�caniques et acc�l�r�s, puis s�endormait, disparaissant sous la couette blanche. Ensuite, l�immobilit� de la sc�ne donnait l�impression d�un arr�t sur image. Mais non. De temps � autre, Kubiela sursautait, se tournait, changeait de position.</p><p>Mais il ne se r�veillait pas.</p><p>Il v�rifia le compteur num�rique. Il en �tait � 94 minutes et rien ne se passait. � la 102<sup>e</sup> minute, des feuilles, des clich�s m�dicaux entr� dans le champ de la cam�ra. <emphasis>Le vent</emphasis>. Quelqu�un �tait dans la pi�ce. Kubiela stoppa la lecture rapide et remonta de quelques secondes. On ne voyait rien mais on percevait, c�t� son, les coups port�s � la fen�tre � bris de verre � puis aux planches � bruits du bois rompu, arrach�, propuls� � l�int�rieur de la pi�ce.</p><p>Tout se passait <emphasis>hors champ</emphasis>. Par r�flexe, il bougea la cam�ra comme si ce mouvement avait pu modifier le cadre de vision.</p><p>� cet instant, une main gant�e apparut.</p><p>Puis plus rien.</p><p>Image noire.</p><p>L�intrus avait stopp� le film � la 105<sup>e</sup> minute. Kubiela appuya de nouveau sur l�avance rapide au cas o� la main myst�rieuse aurait remis en marche l�enregistrement. Non. Il leva les yeux et fut presque surpris de ne pas d�couvrir son propre corps devant lui, � l�endroit o� il avait dormi.</p><p>Qui �tait entr� dans la chambre ?</p><p>Qui connaissait cette planque ?</p><p>Il �teignit le projecteur et alluma l�ampoule, moins forte. Il ferma la fen�tre. Ses membres lui ob�issaient avec difficult�. Il �tait bris� de courbatures. Tout �a �tait terrifiant, et en m�me temps rassurant. S�il y avait un autre homme, peut-�tre n��tait-il pas le tueur. Peut-�tre existait-il encore une autre explication�</p><p>Kubiela �tait tellement plong� dans ses r�flexions qu�il r�alisa avec un temps de retard qu�une sonnerie r�sonnait dans la pi�ce. Il avait coup� son portable et cette m�lodie lui �tait inconnue.</p><p>Il l�cha la cam�ra et se mit en qu�te du t�l�phone, pi�tinant les comptes rendus, les photos et les images plastifi�es dans la sciure humide.</p><p>Enfin, il aper�ut un mobile pos� par terre, pr�s du tapis de sol.</p><p>��All� ?</p><p>���coute-moi attentivement.</p><p>��Qui �tes-vous ?</p><p>���coute-moi, je te dis. Regarde par la fen�tre.</p><p>Kubiela se pencha vers le ch�ssis bris�. Le vent de la nuit �tait puissant. La pluie le cingla au visage. D�tail anormal : la chaleur. L�air du dehors �tait ti�de. Rien � voir avec la temp�rature de la journ�e.</p><p>��Il y a une A5, stationn�e devant ton portail.</p><p>Kubiela distingua la carrosserie noire. Un bloc de laque sous la pluie. Il renon�a � se poser la moindre question. Peut-�tre r�vait-il encore ?</p><p>��Les cl�s sont sur le contact. Tu d�marres et tu me rejoins.</p><p>��O� ?</p><p>��� La Rochelle.</p><p>Kubiela ne pouvait plus r�pondre. Les muscles de sa gorge �taient bloqu�s. Ses neurones formaient un kal�idoscope luminescent. Des formes, des arabesques de verre color�, mais rien de coh�rent. Pas une seule pens�e intelligible.</p><p>Enfin, il parvint � articuler :</p><p>��Pourquoi je ferais �a ?</p><p>��Pour elle.</p><p>Soudain, des g�missements. Des cris �touff�s. Une bouche b�illonn�e. <emphasis>Le sang sur sa chemise</emphasis>.</p><p>��C�est qui ?</p><p>��Je l�appelle Eurydice. Mais tu la connais sous le nom d�Ana�s. Ana�s Chatelet.</p><p>Des crissements de freins furieux hurl�rent sous son cr�ne. Des bruits d�h�licopt�re, de fusils d�assaut, des cr�pitements de mort.</p><p>��Tu bluffes, fit-il en passant au tutoiement. Ana�s est en prison.</p><p>��Tu as quelques m�tros de retard, mon grand.</p><p><emphasis>Mon grand</emphasis>. Il connaissait cette voix, lente et grave. Pas moyen de se souvenir o� il l�avait entendue.</p><p>��Qu�est-ce que tu lui as fait ?</p><p>��Rien. Pour l�instant.</p><p>��Passe-la-moi. Je veux lui parler.</p><p>Un rire sourd. Le ronronnement d�un chat.</p><p>��Elle ne peut pas te parler. Ses l�vres br�lent.</p><p>��Salopard ! Qu�est-ce que�</p><p>��Prends la route de La�Rochelle. Je te rappellerai.</p><p>��Qui es-tu, nom de Dieu ?</p><p>De nouveau, le rire doucereux :</p><p>��Je suis celui qui t�a cr��.</p></section><section><title><p>142</p></title><p>Sur L�A10, il ne lui fallut pas longtemps pour saisir que quelque chose dans l�atmosph�re d�connait. Des bourrasques soulevaient l�A5 avec violence. Au bord des voies, les arbres se tordaient comme sous l�emprise de crampes furieuses. Une chaleur inexplicable montait dans l�habitacle. Que se passait-il ? Il �tait totalement seul sur la route.</p><p>Il alluma la radio.</p><p>Les premiers mots qu�il entendit furent :</p><p>��En raison de l�arriv�e de la temp�te Xynthia, les d�partements de la Charente-Maritime, de la Vend�e, des Deux-S�vres et de la Vienne sont plac�s en alerte rouge. Les risques sont r�els. Des inondations, des coupures d��lectricit�, des d�g�ts mat�riels sont � pr�voir. On a d�j� mesur� ce soir des vents de plus de 150 kilom�tre-heure et�</p><p>Kubiela serra les mains sur son volant. Il ne manquait plus que �a. Les forces c�lestes s�en m�laient. Rien d��tonnant, au fond. Depuis le d�but, cette histoire s��crivait sous le signe des dieux. <emphasis>Je suis celui qui t�a cr��</emphasis>.</p><p>Kubiela tendit le bras et changea de station.</p><p>��On l�attendait et la voil�. Depuis le 23�f�vrier, M�t�o France nous parle d�une d�pression situ�e au c�ur de l�Atlantique susceptible de se transformer en temp�te. Le 25, le satellite Eumetsat a photographi� l��volution de cette d�pression, qui se creusait de plus en plus au large de l�archipel portugais de Mad�re�</p><p>En guise de commentaire, sa voiture ne cessait de se cabrer, de sauter litt�ralement d�une voie � l�autre, soulev�e par des convulsions puis aussit�t rabattue par une main invisible. Kubiela roulait � plus de 200 kilom�tre-heure. Il contempla les lumi�res de son tableau de bord. Sa voiture �tait un prodige de technologie et d�ing�nierie mais elle ne pesait rien face aux assauts de la nature.</p><p>��La d�pression est remont�e des r�gions subsahariennes jusqu�� devenir un cyclone extratropical d�ferlant le 26�f�vrier sur les �les Canaries, causant les premiers d�g�ts. Maintenant, Xynthia est sur le continent. La chaleur est le signal. 25 degr�s en plein hiver sur la C�te basque : ce n�est pas le redoux, c�est la fin du monde !</p><p>Les commentateurs lui paraissaient s�exprimer comme des �vang�listes annon�ant l�Apocalypse. � moins qu�il leur pr�te des mots et des impr�cations qu�ils ne pronon�aient pas. Il �tait dans un tel �tat de nervosit� que son cerveau tordait les phrases comme des m�taux chauff�s � blanc.</p><p>200 kilom�tres � parcourir encore et il �prouvait la sensation de filer droit dans la gueule du monstre. Devait-il s�arr�ter ? Se planquer au fond d�une chambre d�h�tel en attendant une accalmie ? <emphasis>Impossible</emphasis>. Le ton de la Voix se passait de commentaire. En �cho, les questions revinrent lui fouetter l�esprit. Qui �tait le tueur ? Comment avait-il pris Ana�s en otage ? Quand �tait-elle sortie de prison ? Avait-elle continu� son enqu�te et mis les pieds o� il ne fallait pas ? Quel march� allait lui proposer l�assassin ? Et surtout : o� avait-il d�j� entendu cette Voix ?</p><p>Il d�passa Tours et s�orienta vers une station-service. L�auvent du site tremblait sur ses piliers. Les panneaux avaient �t� arrach�s. Le long du parking, les conif�res bouillonnaient � l�horizontale, frange d��cume noire et furieuse. Seules les pompes semblaient solidement plant�es dans le bitume. Il avait assez d�essence pour parvenir � La�Rochelle mais il voulait reprendre contact avec le monde humain.</p><p>Il s��tait tromp� d�adresse. Pas une voiture stationn�e. Pas une silhouette dans le supermarch� encore �clair�. Pilant devant les vitres qui tremblaient, il aper�ut enfin quelques personnes en tenue rouge, tablier pour les femmes, combinaison pour les hommes. Ils pliaient bagage avec pr�cipitation.</p><p>��Vous �tes malade de rouler encore ? lui demanda une femme quand il entra.</p><p>��La temp�te m�a surpris sur la route.</p><p>Elle fermait sa caisse derri�re le comptoir.</p><p>��Vous avez pas entendu les avertissements � la radio ? C�est l�alerte rouge.</p><p>��Je dois continuer. Je vais � La�Rochelle.</p><p>��La�Rochelle ? Vous voyez comment �a souffle ici ? Vous imaginez sur la c�te ? � l�heure qu�il est, tout doit �tre submerg�</p><p>Kubiela n�entendit pas la fin de la phrase. Pas besoin d�une Cassandre pour se motiver. Il reprit la route dans la peau du h�ros mythologique qui ne peut �chapper � son destin.</p><p>� trois heures du matin, il gagna la N11. Il avait mis six heures pour couvrir les 450 kilom�tres qui s�parent Paris de La�Rochelle. Pas mal. Le temps qu�il se r�jouisse, la pluie survint. D�un coup, l�averse ratura le paysage, comme pour l�effacer, l�annuler. Les gicl�es d�eau fouettaient ses vitres, cinglaient son capot, jaillissant de partout � la fois, d�en haut mais aussi d�en bas.</p><p>Il ne voyait pas les panneaux. Il songea au GPS mais n�imaginait pas s�arr�ter, chercher le mode d�emploi, programmer l�engin� Autour de lui, tout paraissait dissous, disloqu�, liqu�fi�. Il pensait �tre seul au monde quand il croisa d�autres phares. Cette vision le rassura mais le sentiment ne dura pas. Les voitures chassaient par l�arri�re, d�rivaient sur les bas-c�t�s, partaient en t�te-�-queue. Les hommes avaient perdu le contr�le du r�el.</p><p>Soudain, un panneau <strong>LA�ROCHELLE 20�KM</strong> s�envola comme une aile de fer et vint percuter son capot. Kubiela s�en tira avec une fissure dans le verre feuillet� de son pare-brise. Des branches, des pierres frappaient son toit et son capot. Il avan�ait toujours. La nuit s��tait transform�e en maelstr�m de fragments et de d�chets.</p><p>Enfin, par miracle, la ville apparut. Des lumi�res flottaient � intervalles r�guliers. Les maisons tremblaient sur leurs fondations. Les toitures claquaient. Parfois, des humains affol�s jaillissaient. Des familles tentaient de consolider une antenne satellite, de prot�ger les vitres d�une voiture, de fermer des volets� Courageux mais inutile : la nature reprenait tout.</p><p>Sur le si�ge passager, le portable sonna. Dans le raffut, c�est � peine s�il l�entendit. Il dut s�y reprendre � plusieurs fois pour d�crocher.</p><p>��All� ?</p><p>��O� es-tu ?</p><p>��� La�Rochelle.</p><p>��Je t�attends � la base sous-marine de La�Pallice.</p><p>La Voix r�sonnait maintenant comme dans une �glise. On percevait derri�re elle un fracas sourd, sur un rythme lancinant. La respiration de la mer furieuse.</p><p>��C�est quoi ?</p><p>��Un bunker, pr�s de l�entr�e du port de commerce. Tu peux pas le rater.</p><p>��Je ne connais pas La�Rochelle !</p><p>��D�merde-toi. Longe le b�timent, c�t� est. La derni�re porte sera ouverte, au nord. Je t�attends.</p></section><section><title><p>143</p></title><p>Il continua tout droit et atteignit le Vieux-Port. La premi�re chose qu�il vit distinctement fut un panneau d�affichage �lectronique qui scintillait : <strong>� AVIS DE TEMP�TE � 22 HEURES. RENTREZ CHEZ VOUS. �</strong> Il suivit un boulevard puis longea un bassin qui devait �tre un port de plaisance. Les coques des bateaux s�entrechoquaient. Les m�ts croisaient le fer. Plus loin, des vagues de plusieurs m�tres se fracassaient sur les quais.</p><p>Kubiela n�avait jamais vu �a. Le vent, la mer et la nuit se disputaient la ville � grands coups de gifles et de morsures. Les flots avalaient les berges, la chauss�e, les trottoirs. Il roulait toujours. Comment trouver la base sous-marine ? Par d�duction, il se dit qu�il devait longer les bassins. Il trouverait peut-�tre un panneau, une indication. � cet instant, dans une respiration d�essuie-glaces, il aper�ut l�inconcevable : trois silhouettes qui marchaient contre le vent, de l�eau jusqu�aux genoux.</p><p>La vision disparut. Peut-�tre d�lirait-il� Au m�me moment, sa voiture chassa et vint buter contre un trottoir. Le choc lui donna l�impulsion. D�un coup d��paules, il ouvrit sa porti�re et fut aussit�t aspir� par un tourbillon br�lant. Il avait oubli� la chaleur et c��tait le plus terrifiant. Le monde �tait en surchauffe. Le noyau central de la plan�te allait exploser.</p><p>Il n�avait pas r�v�. Trois p�kins s��loignaient, mains dans les poches, arc-bout�s contre les rafales. Il marcha vers eux, avan�ant presque � l�horizontale. Les r�verb�res oscillaient aussi fort que les m�ts des navires. Les c�bles �lectriques sautaient comme des cordes de guitare. Sous ses pas, la terre glissait, fondait, se dissolvait : elle �tait rendue � la mer.</p><p>��Ho ! S�il vous pla�t !</p><p>Ils n��taient qu�� une vingtaine de m�tres mais semblaient hors de port�e. Il acc�l�ra son pas d��quilibriste. Deux hommes les mains dans les poches. Une femme qui luttait pour conserver son sac. Engloutis par des capuches.</p><p>��S�il vous pla�t !</p><p>Kubiela parvint � saisir l��paule d�un des hommes. Le gars ne parut pas surpris � il s�attendait plut�t � recevoir un r�verb�re ou une b�me sur la t�te.</p><p>��Je cherche la base sous-marine de La�Pallice.</p><p>��Vous �tes cingl�. C�est au port de commerce. Tout doit �tre sous l�eau l�-bas.</p><p>��C�est loin ?</p><p>��Vous lui tournez le dos. Au moins trois bornes.</p><p>��Je suis en voiture.</p><p>��En voiture ?</p><p>��Donnez-moi la direction.</p><p>��Prenez l�avenue Jean-Guitton. Toujours tout droit. � un moment, y aura un panneau � Port de commerce �. Suivez-le. Vous tomberez sur La�Pallice. Mais franchement, �a m��tonnerait que vous arriviez jusque-l�.</p><p>L�homme continua � parler mais Kubiela avait d�j� tourn� les talons, retournant p�niblement � sa voiture. Elle n��tait plus l�. Les mains en visi�re, il l�aper�ut � une cinquantaine de m�tres, parmi d�autres, dans une compression digne de C�sar. De l�eau � mi-jambe, il rejoignit la porti�re passager � l�autre �tait inaccessible �, l�ouvrit et se glissa � l�int�rieur. Contact. Le moteur n��tait pas noy�. � force de man�uvres, il se sortit de l�imbroglio de t�les.</p><p>Il roula plusieurs minutes dans une art�re serr�e d�arbres et de pavillons qui l�abritaient du vent. Le panneau apparut enfin : <strong>PORT DE COMMERCE</strong>. Il braqua � droite. D�un coup, le paysage changea. Des citernes, des sites industriels, des voies ferr�es, et la temp�te de retour en force. Il d�rapait par l�arri�re, par l�avant, glissait dans les flaques cr�pitantes. Au moment o� il pensait ne plus avancer, deux remparts de terre s��lev�rent de part et d�autre de la route. Un gigantesque chantier de terrassement le prot�gea sur plus d�un kilom�tre.</p><p>Enfin, il tomba sur le port autonome. Le b�timent d�accueil �tait �teint. On ne voyait rien, � l�exception d�une barri�re rouge et blanche et d�un panneau pr�venant : <strong>INTERDIT AUX PI�TONS ET V�HICULES �TRANGERS AU TRAFIC PORTUAIRE</strong>. Dans le chaos de la nuit, l�avertissement paraissait d�risoire. Mais la Voix avait raison : il ne pouvait manquer le bunker. � gauche, une forteresse s��levait, dressant ses remparts de b�ton arm� dans les t�n�bres.</p><p>La barri�re de sortie �tait arrach�e. Il recula et passa � contresens. Des grues. Des r�servoirs. Des immenses pales d��oliennes, arrim�es au sol. Il contourna les obstacles. Le vent se d�cha�nait ici mais le port paraissait de taille � se d�fendre. Un sentiment de s�curit� �manait de ces constructions industrielles.</p><p>Il se retrouva au pied du bunker, pr�s d�une voie ferr�e. Devant, s�ouvrait un vaste bassin. Des cargos de 100 m�tres de long, pesant plusieurs milliers de tonnes, tanguaient comme des coques de noix. La fureur de l�oc�an �tait contagieuse. Ces eaux coup�es de la mer se soulevaient en lames de plusieurs m�tres de hauteur.</p><p>Il leva les yeux et consid�ra le blockhaus. Les murailles s��levaient � plus de vingt m�tres de hauteur et d�ployaient vers le bassin dix ouvertures d��gale largeur.</p><p>La Voix avait dit : � Longe le b�timent c�t� est. La derni�re porte sera ouverte, au nord. � Il mit en marche, enfin, son GPS qui lui indiqua, en guise de bienvenue, les quatre points cardinaux. Il se trouvait sur le c�t� sud du bunker, le bassin se situait � l�ouest. En r�sum�, il avait tout faux. Il fit marche arri�re, contourna l��difice et rattrapa la fa�ade est, direction plein nord.</p><p>Le mur aveugle se prolongeait sur deux cents m�tres. Au bout du rempart, un portail de fer noir. <emphasis>La derni�re porte sera ouverte</emphasis>. Kubiela attrapa les deux calibres, les glissa dans le creux de son dos, puis abandonna sa voiture. Il marcha vers la paroi. Le quai �tait totalement d�sert. Kubiela tournoyait dans le vent et la pluie mais il se sentait fort. L�heure de l�affrontement �tait venue.</p><p>Une phrase de la Voix lui revint :</p><p>��Je l�appelle Eurydice. Mais tu la connais sous le nom d�Ana�s.</p><p><emphasis>Eurydice</emphasis>. Qui serait Orph�e ? Lui ou le tueur ? Qu�avait pr�vu le cingl� ? Il consid�ra encore le b�timent qui pouvait abriter une arm�e et ses vaisseaux amphibies. Une id�e lui vint : s�il �tait Orph�e, alors cette forteresse abritait les Enfers. Il cherchait presque, dans le d�luge, Cerb�re, le chien monstrueux qui gardait la porte du royaume des t�n�bres.</p><p>Hypnotis�, obs�d�, ruisselant, il poussa avec l��paule la paroi de fer noir.</p><p>Elle �tait ouverte.</p><p>Pas si difficile de p�n�trer en enfer.</p></section><section><title><p>144</p></title><p>La premi�re chose qu�il vit, ce fut un long tunnel sombre, ouvert au loin sur la tourmente. Des vagues y p�n�traient avec force puis s�amenuisaient pour se r�duire � des flaques mousseuses. Kubiela s�avan�a. Le lieu �voquait une caverne immense et rectiligne. Une sorte de s�dimentation g�om�trique. Il �prouvait ici le vide, la r�sonance int�rieure qu�on ressent quand on p�n�tre dans une cath�drale. L�eau �tait partout. Dans la texture du b�ton. Dans les clapotis qui r�sonnaient au-dessus de lui. Dans les mares qui luisaient sur le sol. R�guli�rement, le grondement montait au bout du boyau, roulait jusqu�� lui puis repartait, comme � regret. Il avait l�impression de se trouver dans la gorge d�un monstre, dont la salive �tait la mer.</p><p>Pas une lumi�re, pas un signe. Ses yeux encore brouill�s de pluie ne distinguaient rien. Il r�alisa qu�il avait laiss� dans la bagnole le t�l�phone portable. Une connerie. Le tueur allait sans doute l�appeler pour le retrouver quelque part dans ces entrailles�</p><p>En guise de r�ponse, une source de lumi�re jaillit sur sa droite, � cinquante m�tres ou plus � difficile d��valuer le n�ant. Un feulement se fit entendre. Il plissa les yeux et aper�ut une flamme concentr�e, d�un orange cru, bleut�e sur les c�t�s. La flamme d�un arc � souder, qui lan�ait des �clairs sporadiques sur un cir� tremp�.</p><p>Un homme avan�ait vers lui.</p><p>Un marin-p�cheur.</p><p>Le personnage se pr�cisa. Un homme de grande taille, portant cir� de pluie, salopette � bretelles, gilet auto-gonflant et cuissardes. Son visage �tait masqu� par une capuche serr�e � visi�re. Kubiela n�avait jamais tent� d�imaginer l�assassin de l�Olympe et apr�s tout, ce fant�me de plastique et de feu pouvait faire l�affaire.</p><p>Le tueur n��tait plus qu�� quelques m�tres. Dans une main, il tenait le chalumeau. De l�autre, il tirait une bouteille de m�tal mont�e sur roulettes � elle contenait l�oxyg�ne qui alimentait le rayon incandescent.</p><p>Kubiela tentait d�apercevoir son visage. Quelque chose dans l�allure g�n�rale du meurtrier, son maintien vo�t�, lui paraissait familier.</p><p>��Content de te revoir, fit l�h�te en abaissant sa capuche.</p><p>Jean-Pierre Toinin. Le psychiatre qui avait veill� sur sa naissance tragique et sur la folie de sa m�re. L�homme qui avait assist� au sacrifice de son fr�re. Le vieillard qui connaissait toute son histoire. Et qui l�avait sans doute �crite. <emphasis>Je suis celui qui t�a cr��</emphasis>.</p><p>��Excuse-moi mais je dois fermer cette bon Dieu de porte.</p><p>Kubiela s��carta et laissa passer le croque-mitaine. Il sentit passer le souffle br�lant de l�arc. Il �valua la carrure de l�homme, sa force. Malgr� son �ge, il pouvait avoir port� sur ses �paules le Minotaure ou Icare. Il pouvait avoir transport� une t�te de taureau ou affront� un g�ant comme Ouranos.</p><p>D�un mouvement brusque, il tira la porte puis r�gla sa flamme qui prit une couleur orange fruit�. Le rugissement monta dans les aigus. Toinin visa la jointure de m�tal, � hauteur de la serrure. Kubiela ne respirait plus. Toute chance d��vasion �tait en train de fondre, litt�ralement, sous ses yeux. D�un c�t�, une porte soud�e. De l�autre, la rage de l�oc�an.</p><p>��Qu�est-ce� qu�est-ce que vous faites ?</p><p>Il parlait au tueur. Il croyait halluciner.</p><p>��Je condamne cette issue.</p><p>��Pour l�eau ?</p><p>��Pour nous. Nous ne pourrons plus sortir par l�.</p><p>Le faisceau avait pris une blancheur de gel mais c��tait un gel port� � plusieurs centaines de degr�s. Kubiela voyait le m�tal se disloquer en un ruban rougeoyant qui noircissait aussit�t. D�un coup, il sortit de son apathie.</p><p>Il marcha vers le vieux d�bris qui �uvrait � genoux et le souleva du sol :</p><p>��O� est-elle ?</p><p>Toinin tourna son chalumeau et s��cria, d�un air faussement paniqu� :</p><p>��Tu vas te br�ler, malheureux !</p><p>Kubiela le l�cha mais r�p�ta plus fort :</p><p>��O� est Ana�s ?</p><p>��L�-bas.</p><p>Le septuag�naire tendit sa flamme vers une porte lat�rale, sur la gauche. Un acc�s aux hangars. Kubiela vit ou crut voir une silhouette tremp�e des pieds � la t�te, recroquevill�e � terre. La prisonni�re avait l�allure d�Ana�s mais elle portait une cagoule sur la t�te.</p><p>Kubiela s��lan�a. Toinin lui barra le chemin de son faisceau mortel. La br�lure lui passa � hauteur des yeux.</p><p>��Ne l�approche pas, chuchota-t-il. Pas encore�</p><p>��Tu vas m�en emp�cher ? hurla Kubiela en passant sa main dans son dos.</p><p>��Si tu l�approches, elle mourra. Tu peux me faire confiance.</p><p>Il s�immobilisa. Aucun doute � ce sujet. En mati�re de strat�gies tordues, il pouvait faire confiance � Toinin. Il rel�cha la crosse du CZ.</p><p>��Je veux la preuve que c�est Ana�s.</p><p>��Suis-moi.</p><p>Tirant son chariot � roulettes, le colosse s�orienta vers l�ombre. Kubiela lui embo�ta le pas avec m�fiance. Les reflets de la flamme virevoltaient dans les flaques. Le bruit r�peux du chalumeau se m�lait au grondement des vagues.</p><p>L�assassin s�arr�ta � quelques pas de la captive. Il l�cha son chariot et tendit le bras vers elle. Kubiela crut qu�il allait arracher la cagoule. Au lieu de �a, il lui remonta les manches. Les marques d�automutilations barraient sa chair ruisselante.</p><p>Dans un flash, Kubiela revit leur br�ve soir�e � Bordeaux :</p><p>��<emphasis>Vous �tes s�r que vous ne voulez pas qu�on ouvre ma bouteille ?</emphasis></p><p>Ana�s avait les poignets entrav�s par un collier Colson. Elle parut se r�veiller. Elle s�agita mollement. Chacun de ses gestes trahissait l��puisement, la faiblesse � ou la came.</p><p>��Tu l�as drogu�e ?</p><p>��Un simple s�datif.</p><p>��Elle est bless�e ?</p><p>��Non.</p><p>Kubiela ouvrit sa veste, r�v�lant sa chemise tach�e d�h�moglobine :</p><p>��Et �a ?</p><p>��Ce n�est pas son sang.</p><p>��� qui est-il ?</p><p>��Qu�importe ? Le sang, ce n�est pas �a qui manque.</p><p>��Sous la cagoule, elle est b�illonn�e ?</p><p>��Elle a les l�vres coll�es. Une glu chimique tr�s efficace.</p><p>��Salopard !</p><p>Il bondit. L�homme braqua sa flamme :</p><p>��Ce n�est rien. Elle pourra se faire soigner quand vous sortirez d�ici.</p><p>��Parce que nous allons sortir ?</p><p>��Tout d�pend de toi.</p><p>Kubiela se passa la main sur le front : les embruns et la sueur se m�langeaient sur sa peau en une boue sal�e.</p><p>��Qu�est-ce que tu veux ? capitula-t-il.</p><p>��Que tu m��coutes. Pour commencer.</p></section><section><title><p>145</p></title><p>��J�ai connu ta m�re dans un dispensaire, en 1970. Je dirigeais un service d�accueil, � mi-chemin entre l�assistance sociale et la psychiatrie. Avec son mari, Francyzska s��tait enfuie de Sil�sie. Ils n�avaient pas un sou. Andrzej bossait sur des chantiers. Francyzska g�rait ses troubles mentaux. On a dit plus tard que c��tait sa grossesse qui l�avait rendue folle, mais c�est faux. Je peux te dire qu�elle �tait d�j� malade avant toute l�histoire�</p><p>��De quoi souffrait-elle ?</p><p>��Elle �tait � la fois bipolaire, schizophr�ne, d�pressive� Tout �a � la sauce catho.</p><p>��Tu l�as soign�e ?</p><p>��C��tait mon boulot. Mais surtout, elle m�a servi pour mes exp�riences.</p><p>Son sang se gla�a :</p><p>��Quelles exp�riences ?</p><p>��Je suis un pur produit des ann�es 70. La g�n�ration des psychotropes, de l�anti-psychiatrie, de l�ouverture des asiles� � l��poque, on pensait que la chimie �tait le seul avenir pour notre discipline. On allait tout gu�rir par les drogues ! Parall�lement � mes activit�s de psychiatre, j�ai mont� un labo de recherche. Pas grand-chose. Je n�avais aucun moyen. J�ai pourtant d�couvert une mol�cule, presque par hasard. L�anc�tre de la DCR 97, que j�ai r�ussi � synth�tiser.</p><p>��La quoi ?</p><p>��La mol�cule du protocole Matriochka.</p><p>��� l��poque, que soignait-elle ?</p><p>��Rien. Elle favorisait seulement l�alternance des humeurs, des pulsions� Une esp�ce de bipolarit� renforc�e.</p><p>��Tu� tu l�as inject�e � Francyzska ?</p><p>��Pas � elle. � ses f�tus.</p><p>La logique souterraine de toute l�histoire. Les jumeaux dont les temp�raments �taient si distincts �taient <emphasis>d�j�</emphasis> des cobayes. Ils repr�sentaient des esquisses des exp�riences � venir.</p><p>��Les r�sultats �taient extraordinaires. Encore aujourd�hui, je ne peux expliquer ces effets. La mol�cule n�avait pas modifi� le patrimoine g�n�tique des embryons mais leur comportement, d�s la vie intra-ut�rine. Les pulsions n�gatives surtout �taient localis�es chez un seul enfant. Un �tre hostile, agit�, agressif, qui cherchait � tuer son fr�re.</p><p>Kubiela �tait abasourdi.</p><p>��J�aurais voulu faire na�tre les deux enfants mais c��tait physiquement impossible. Les gyn�cologues ont donn� le choix aux parents : sauver le dominant ou le domin�. Francyzska a bien s�r choisi le maillon faible. Toi. Elle pensait que tu �tais un ange, un innocent. Pures conneries. Tu n��tais qu�un des �l�ments de mon exp�rience.</p><p>Obscur soulagement : il �tait donc bien le jumeau blanc.</p><p>��� partir de l�, ton d�veloppement ne m�int�ressait plus. J�ai stopp� les injections. J�ai intern� Francyzska dans un institut o� j�avais une consultation. Les ann�es ont pass�. J�ai revu Andrzej qui m�a expliqu� que tu souffrais de cauchemars, de pulsions agressives incompr�hensibles. Je t�ai interrog�. J�ai d�couvert que le jumeau noir continuait � vivre en toi. Ce que ma mol�cule avait s�par�, ta psych� l�avait synth�tis�. Dans un seul esprit !</p><p>��Tu m�as soign� ?</p><p>��Pourquoi ? Tu n��tais pas malade. Tu �tais le prolongement de mes recherches. Malheureusement, ta force de caract�re �tait en train de te sauver. Tu r�ussissais � maintenir le fant�me de ton fr�re au fond de ton inconscient.</p><p>Kubiela se pla�a du point de vue d�lirant de Toinin :</p><p>��Pourquoi tu ne m�as pas inject� de nouveau ta mol�cule ?</p><p>��Parce que je n�ai pas pu, tout simplement. Andrzej se m�fiait de moi. Malgr� mon aide � c�est moi qui ai pay� le pavillon � Pantin �, il me tenait � distance. Il a m�me tenu � me rembourser la maison ! Puis il a r�ussi � faire transf�rer Francyzska � Ville-�vrard, hors de ma port�e.</p><p>��Il avait compris tes trafics ?</p><p>��Non. Mais il sentait que quelque chose ne cadrait pas. L�instinct du paysan. Entre-temps, il avait aussi obtenu la nationalit� fran�aise. Il se sentait plus fort. Je n�ai rien pu faire. Sans compter qu�Andrzej �tait un colosse. La force physique : on en revient toujours l�.</p><p>��Qu�est-ce qui m�est arriv� ensuite ?</p><p>��Aucune id�e. J�ai abandonn� ton cas et je me suis concentr� sur d�autres travaux. M�inspirant de ton �volution, j�ai cherch� un produit qui pourrait provoquer une fission dans un cerveau adulte, compartimentant plusieurs personnalit�s.</p><p>��La mol�cule de M�tis.</p><p>��Tu vas trop vite. J�ai pass� plus d�une dizaine d�ann�es � travailler en solitaire, sans moyens, sans �quipe. Je n�avan�ais pas. Il a fallu attendre les ann�es 90 pour que M�tis s�int�resse enfin � mes travaux.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Simple effet de mode. M�tis explosait sur le march� des anxiolytiques, des antid�presseurs. Le groupe s�int�ressait � toute mol�cule ayant un effet in�dit sur le cerveau humain. Je leur ai parl� de la DCR 97. Elle ne s�appelait pas encore comme �a. Elle n�existait m�me pas dans sa version� d�finitive.</p><p>��Ils t�ont donn� des moyens ?</p><p>��Raisonnables. Mais j�ai pu affiner mes exp�rimentations. Synth�tiser un produit qui provoquait une r�action en cha�ne dans l�esprit humain.</p><p>��Ce produit, comment �a marche exactement ?</p><p>��Je n�en ai pas la moindre id�e. Je ne peux expliquer son principe actif. En revanche, j�ai longuement observ� ses effets. Tout se passe comme une fission nucl�aire. La m�moire �clate � la mani�re d�un noyau atomique. Mais le cerveau humain a sa propre logique. Une sorte de loi de la gravit� qui fait que les d�sirs, les pulsions, les fragments de m�moire ont naturellement tendance � se regrouper entre eux pour reconstituer un nouveau moi.</p><p>Kubiela comprit qu�� travers ses propres recherches sur les jumeaux ou les personnalit�s multiples, c��tait cette loi de la gravit� qu�il recherchait.</p><p>��Tu as fait des essais cliniques ?</p><p>��C��tait le probl�me. Mes travaux exigeaient du mat�riel humain. Impossible d�exp�rimenter une telle mol�cule sur des rats ou des singes. Or, M�tis est un groupe puissant mais pas au point de tester n�importe quoi sur n�importe qui.</p><p>��Donc ?</p><p>��Ils m�ont permis d�ouvrir une clinique sp�cialis�e. J�ai commenc� � travailler sur des ali�n�s. Des �tres dont la personnalit� souffrait d�j� d�instabilit�. Entre mes murs, je pouvais travailler plus librement. Les protocoles �taient secrets, enti�rement financ�s par M�tis.</p><p>��Quel int�r�t de tester un tel produit sur des malades ? accentuer leur pathologie ?</p><p>��Le pouvoir d�aggraver une maladie contient d�j� son contraire : celui de la gu�rir. Mais nous n�en �tions pas l�. Nous semions puis nous r�coltions seulement des notes, des constatations.</p><p>De vieux fant�mes ressurgissaient. Les exp�rimentations humaines des camps de concentration. Les manipulations mentales des asiles sovi�tiques. Tous ces travaux interdits dont les r�sultats vaudront toujours de l�or sur le march� du renseignement militaire.</p><p>��Nos r�sultats �taient chaotiques. Certains patients sombraient dans le d�lire. D�autres v�g�taient. D�autres au contraire retrouvaient une personnalit� apparemment solide, mais qui s�effondrait au bout de quelque temps.</p><p>��Comme Patrick Bonfils ?</p><p>��Tu commences � comprendre. Bonfils est un de mes plus anciens sujets.</p><p>��Comment est venue l�id�e de travailler sur des personnes saines d�esprit ?</p><p>��L�arm�e a voulu approfondir mes recherches. On m�a propos� de monter un vrai programme. Matriochka. Avec un v�ritable panel humain. Des �tres sains d�esprit qu�on allait pouvoir traiter. On m�a aussi donn� les moyens financiers et technologiques de cr�er un microsyst�me qui permettrait de d�livrer la DCR 97 sans intervention ext�rieure. Gr�ce � l�implant que nous avons mis au point, il devenait possible de l�cher dans la nature des sujets trait�s et voir comment ils se comportaient. Le programme �tait risqu�. M�me chez les militaires, il ne faisait pas l�unanimit� mais certains responsables voulaient voir o� �a pouvait mener.</p><p>��Tu parles de M�tis, de l�arm�e : qui sont, concr�tement, les responsables de ce protocole ?</p><p>��Je n�en sais rien. Personne ne le sait. M�me pas eux. Tout se passe � coups de conseils, de comit�s, de missions. Les d�cisions s��tiolent, se diluent. Tu ne pourras jamais mettre un nom sur un coupable.</p><p>Kubiela se fit l�avocat du pire :</p><p>��Pourquoi ne pas avoir test� ta mol�cule sur des prisonniers, des coupables av�r�s, des terroristes ?</p><p>��Parce que ce sont les mieux prot�g�s. Les avocats, les m�dias, les complices : tout le monde s�occupe des tueurs d�clar�s. Il est bien plus facile d�enlever et de faire dispara�tre des paum�s anonymes. M�tis et l�arm�e ont mis en place un syst�me de s�lection mais je ne me suis pas occup� de cet aspect des choses.</p><p>Sasha.com. Feliz, Medina, Le�la : Kubiela en savait beaucoup plus sur ce versant du programme que Toinin lui-m�me.</p><p>��Je recevais les � volontaires �. Je les traitais. Je les conditionnais aussi. Quoi qu�il arrive, ils devaient toujours refuser de se soumettre � un scanner ou une radiographie � l�implant serait tout de suite apparu. � partir de l�, on les rel�chait et on observait ce qui se passait.</p><p>Il connaissait la suite, ou presque. Autour d�eux, les murs tremblaient sur leurs fondations. D�apr�s les grondements, on devinait que certaines vagues du dehors s��levaient jusque sur le toit du bunker, � vingt m�tres de hauteur.</p><p>��Aujourd�hui, o� en est l�exp�rience ?</p><p>��Elle est close. Matriochka n�existe plus.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>Le vieil homme secoua la t�te, d�un air r�probateur :</p><p>��Mes r�sultats n�ont pas convaincu. Les sujets subissent des crises sporadiques. Ils changent de personnalit� mais sans coh�rence. Plusieurs d�entre eux ont m�me �chapp� � notre contr�le. L�arm�e et M�tis ont conclu que mes travaux n�auraient jamais d�applications concr�tes. Ni militaires, ni commerciales.</p><p>��Je suppose que tu n�es pas d�accord.</p><p>Il agita les doigts dans la p�nombre �clair�e par le chalumeau :</p><p>��Je me moque de leurs d�cisions. Je suis un d�miurge. Je joue avec les destins des hommes.</p><p>Kubiela observa son interlocuteur. Traits magnifiques, rides innombrables, nuque alti�re. Un visage que les ann�es avaient creus� jusqu�� ne laisser que le strict n�cessaire � os et muscles d�nu�s de chair. Un pur psychopathe, qui se situait au-dessus des lois, au-dessus des hommes.</p><p>��Vous avez �limin� tous les sujets ?</p><p>��Pas tous. Tu es l�.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Parce que je te prot�ge.</p><p>��Comment ?</p><p>��En tuant des gens.</p><p>Kubiela ne comprenait plus. La clameur de la mer cernait toujours les flancs du refuge. Le fracas r�sonnait dans la salle jusqu�� se r�percuter dans chaque hangar.</p><p>��Explique-toi.</p><p>��Fin 2008, on m�a parl� d�un psychiatre qui fourrait son nez partout. Je n�ai pas �t� �tonn�. Certains patients avaient �chapp� � notre surveillance. Qu�ils se retrouvent en HP �tait dans l�ordre des choses.</p><p>��Tu m�as reconnu ?</p><p>��On m�a donn� un dossier d�enqu�te. On voulait savoir si j�avais entendu parler de toi en tant que psychiatre. Tu parles ! Le jumeau Kubiela ! J��tais sid�r� de te retrouver, pr�s de trente ans plus tard. J�ai compris alors que nos destins �taient li�s. Le fatum grec.</p><p>��Ils voulaient d�j� m��liminer ?</p><p>��Je ne sais pas. J�ai propos� que tu sois un nouveau sujet d�exp�rience. Ils ont refus� : trop risqu�. J�ai argument� : je poss�dais ton dossier m�dical de jadis. J�ai d�crit la gen�se de ta naissance, la dualit� de tes origines, la complexit� de ta psych�. J�ai d�montr� que tu avais le profil id�al. Tu �tais d�j� deux, au plus profond de toi !</p><p>Kubiela hocha lentement la t�te et prit le relais :</p><p>��J�ai finalement subi le traitement et j�ai multipli� les identit�s. Nono. Narcisse. Janusz� Le probl�me, c�est que chaque fois, j�ai repris l�enqu�te de Kubiela, cherchant � savoir d�o� venait ce syndrome et quelle �tait ma v�ritable identit�.</p><p>��Tu es devenu encore plus dangereux ! De plus, entre-temps, le comit� avait d�cid� de stopper le programme. D�s le printemps 2009, ils ont commenc� � effacer toute trace de Matriochka. Alors j�ai eu une id�e pour te sauver du massacre.</p><p>��Un meurtre ?</p><p>��Un acte criminel, oui, dans lequel tu serais impliqu� et qui provoquerait ton arrestation. Ainsi tu serais intouchable. En secouant un peu les m�dias, en te trouvant un avocat et un expert psychiatrique, je t�aurais plac� � l�abri de leur liste noire.</p><p>Kubiela commen�ait � saisir la logique d�lirante du psy :</p><p>��C�est pour �a que tu as tu� Ouranos ?</p><p>��Il fallait que le meurtre soit fou. Je me suis inspir� de la mythologie grecque. �a a toujours �t� ma passion. Les �tres humains ne cessent de traverser les mythes comme des grandes salles qui les prot�geraient et cadreraient leur destin. Un peu comme ces hangars pour sous-marins : des espaces qui nous limitent sans qu�on puisse m�me en voir les murs.</p><p>Le terrain de l�enqu�te criminelle pure. Il voulait des pr�cisions :</p><p>��J�ai vu le meurtre. Je l�ai peint et repeint sur mes toiles. Comment ai-je pu �tre le t�moin de cette boucherie ?</p><p>��Je t�avais donn� rendez-vous. Je ne t�avais jamais perdu de vue. Je t�ai inject� un anesth�siant. J�ai tu� le clochard et j�ai appel� la police. Rien ne s�est pass� comme pr�vu. Tu t�es endormi trop tard, tu as vu toute la sc�ne et ces abrutis ne se sont m�me pas d�plac�s.</p><p>��J�ai pu m�en sortir mais le choc du meurtre a provoqu� une nouvelle fugue psychique. Je me suis retrouv� � Cannes, puis � Nice, me souvenant seulement du meurtre.</p><p>��Chez Corto. Le psychiatre des artistes. (Il agita la t�te d�un air constern�.) Soigner la folie par la peinture� (Puis il changea d�expression.) Pourquoi pas, apr�s tout ? Lui aussi �tait un pur produit des Seventies�</p><p>Kubiela poursuivit le r�cit sur un ton neutre :</p><p>��Je ne sais pas si j�ai subi un nouveau traumatisme mais j�ai perdu � nouveau la m�moire. Je me suis retrouv� clochard � Marseille et je suis devenu Victor Janusz. En novembre 2009.</p><p>Toinin s�enflamma d�un coup :</p><p>��Tu �tais notre meilleur sujet ! Une fugue tous les deux mois ! Je n�arr�tais pas de leur r�p�ter. La mol�cule avait sur toi un effet sid�rant. (Il brandit un index.) Tu �tais le patient parfait pour �tudier le cheminement de la fission. (Sa voix s��teignit.) Mais il �tait trop tard. Plus question de recherches, de programme�</p><p>��Les tueurs � mes trousses ont cette fois pay� des zonards pour m�abattre.</p><p>��Je ne connais pas les d�tails mais je devais de nouveau agir pour te sauver.</p><p>��Alors tu as tu� Icare.</p><p>��Pour rester dans la note mythologique. J�ai tout fait pour que tu te fasses arr�ter.</p><p>��Tu m�as encore donn� rendez-vous ?</p><p>��Je t�ai retrouv� � Marseille. Je t�ai fix� rendez-vous � la calanque de Sormiou, te promettant des informations capitales sur tes origines. J�ai � nouveau appel� les flics. Sans le moindre r�sultat. C�est � d�sesp�rer de payer ses imp�ts.</p><p>��J�ai perdu la m�moire � nouveau. Quelque temps plus tard, je suis devenu Mathias Freire.</p><p>��Tu as acquis une sorte d�exp�rience dans la fugue psychique. Ton nouveau personnage �tait parfait. Tu as r�ussi � te faire embaucher dans cet h�pital de Bordeaux, avec de faux papiers. Les hommes charg�s de t��liminer ont mis plus d�un mois � te retrouver. On m�a inform� de ta nouvelle identit�. On voulait savoir si tu avais repris ton enqu�te, interrog� d�autres psychiatres, ce genre de choses. J�ai pass� des coups de fil. On �tait � la fin du mois de janvier. Tu �tais compl�tement investi dans ton nouveau personnage. Le plus proche, finalement, de l�homme que tu es vraiment. J�ai expliqu� que tu ne pr�sentais aucun danger mais les comptes devaient �tre sold�s.</p><p>��Tu as d�cid� de tuer encore � Bordeaux.</p><p>��J�ai voulu frapper un grand coup. Le Minotaure ! Cette fois, j�ai laiss� tes empreintes dans la fosse de maintenance. J��tais certain que les flics finiraient par faire le lien avec Victor Janusz. Tu avais �t� arr�t� � Marseille. L�-bas, ils se souviendraient de l�assassinat d�Icare. Tu serais arr�t� pour la s�rie des meurtres mythologiques. Tu subirais un examen psychiatrique. Avec ta m�moire en miettes, tu serais d�clar� irresponsable.</p><p>��Il n�y avait pas plus simple pour me mettre � l�abri ? M�accuser d�une faute mineure ? M�interner pour maladie mentale ?</p><p>��Non. Tu devais �tre incarc�r� dans une Unit� pour malades difficiles. Hors de port�e des tueurs. Je me serais d�brouill� pour t�approcher et t��tudier encore. Personne n�aurait jamais cru � tes d�lires. Peu � peu, l�affaire aurait �t� oubli�e. Et j�aurais pu continuer mes exp�riences sur ton esprit.</p><p>La folie de Toinin avait sa propre logique. Mais quelle en �tait la conclusion ? Peut-�tre cet instant m�me. Hors du temps, hors de l�espace, au fond d�un bunker. Peu importait l�issue, il voulait une r�ponse pour chaque �nigme :</p><p>��Tu as tu� tes victimes d�une overdose d�h�ro�ne. O� as-tu trouv� cette drogue ?</p><p>��Je l�ai fabriqu�e. L�h�ro�ne est un d�riv� de la morphine, qui coule � flots dans ma clinique. Cela fait trente ans que je synth�tise des mol�cules. Raffiner de l�h�ro�ne �tait un jeu d�enfant.</p><p>��Parle-moi de Patrick Bonfils. Que faisait-il � la gare de Bordeaux ?</p><p>��Un probl�me collat�ral. Bonfils appartenait � la premi�re g�n�ration des patients. Il s��tait stabilis� dans son personnage de p�cheur et plus personne ne pensait � lui. Mais il s�interrogeait sur ses origines. Il voulait comprendre. Ses pas l�ont guid� jusqu�� ma clinique en Vend�e, o� il avait d�j� fait plusieurs s�jours. J�ai programm� une intervention pour lui retirer l�implant apr�s lui avoir inject� une dose massive de la mol�cule. De cette fa�on, je lui sauvais la vie.</p><p>��Mais il perdait tout. Ses souvenirs. Sa compagne. Son m�tier.</p><p>��Et alors ? Quelques heures avant l�intervention, il a paniqu�. Il a pris la fuite en blessant plusieurs infirmiers.</p><p>��Avec un annuaire et une cl� � molette.</p><p>��La suite est presque comique. Bonfils s�est cach� dans une camionnette � pr�cis�ment celle que j�utilise pour mes sacrifices. C�est ainsi que je l�ai emmen�, sans le savoir, jusqu�� Bordeaux. Il m�a suivi sur les voies ferr�es. Nous nous sommes battus dans la fosse. J�ai r�ussi � le piquer. Je l�ai abandonn� dans une baraque le long des rails.</p><p>L��difice tenait � peu pr�s debout mais il manquait la pi�ce principale :</p><p>��Pourquoi t�acharner � me sauver la vie ? Simplement parce que je suis ton meilleur cobaye ?</p><p>��Si tu poses la question, c�est que tu n�as pas compris l�essentiel. Pourquoi � ton avis j�ai choisi les mythes d�Ouranos, d�Icare ou du Minotaure ?</p><p>��Aucune id�e.</p><p>��Chaque fois, l�histoire d�un fils monstrueux, maladroit ou destructeur.</p><p>L�oc�an lui parut gronder plus profond�ment. Les vagues s��lever plus haut, plus fort. Le bunker allait finir par �tre arrach� de ses bases. De ce tourbillon, jaillit soudain une v�rit� stup�fiante :</p><p>��Tu veux dire�</p><p>��Tu es mon fils, Fran�ois. � l��poque de mon dispensaire, j��tais un sacr� sauteur, crois-moi. Toutes mes patientes y sont pass�es ! Parfois, je les avortais. D�autres fois, je pratiquais des exp�riences sur les f�tus. J�injectais mes mol�cules et je voyais ce que �a donnait. On n�est jamais mieux servi que par soi-m�me !</p><p>Kubiela n�entendait plus. La derni�re poup�e russe se brisait entre ses doigts. Il fit une derni�re tentative pour �chapper au cauchemar ultime.</p><p>��Pourquoi je ne serais pas le fils d�Andrzej Kubiela ?</p><p>��Regarde-toi dans une glace et tu auras la r�ponse. C�est pour �a qu�Andrzej a coup� les ponts avec moi quand tu avais huit ans. � cause de cette ressemblance. Je pense qu�il avait compris mais il t�a �lev� comme son v�ritable fils.</p><p>Maintenant, toute l�histoire prenait un autre sens. Jean-Pierre Toinin se prenait pour un dieu. Il voyait son fils comme un demi-dieu, � la mani�re d�H�racl�s ou de Minos. Un fils qui lui avait constamment �chapp�, qui avait cherch� � d�truire son �uvre. Un fils maladroit et destructeur. Il �tait le Minotaure de Toinin, sa prog�niture cach�e et monstrueuse. Il �tait son Icare, qui voulait voler trop pr�s du soleil. Son Cronos qui cherchait � le tuer en d�truisant sa puissance�</p><p>Le vieil homme s�approcha et attrapa la nuque de Kubiela :</p><p>��Ces meurtres sont des hommages, mon fils. D�ailleurs, je poss�de des images uniques de�</p><p>Il s�arr�ta : Kubiela avait d�gain� et enfon�ait son CZ dans les plis du cir�.</p><p>Toinin sourit d�un air indulgent :</p><p>��Si tu fais �a, elle mourra.</p><p>��Nous mourrons tous de toute fa�on.</p><p>��Non.</p><p>��Non ?</p><p>Kubiela rel�cha son doigt sur la d�tente.</p><p>��Je n�ai pas l�intention de vous tuer. Vous pouvez survivre.</p><p>��� quelle condition ?</p><p>��Jouer le jeu dans les r�gles.</p></section><section><title><p>146</p></title><p>��Pour sortir d�ici, il n�y a plus qu�une issue. � l�autre bout de la base, sur la fa�ade sud. Pour l�atteindre, il faut traverser les dix alv�oles que les Allemands ont construites � l��poque.</p><p>��Qu�est-ce que c�est ?</p><p>��Les hangars destin�s � leurs sous-marins. Les fameux U-boots.</p><p>Toinin tira � lui la porte d�coup�e dans le haut portail de fer. Aussit�t, une flamme d��cume lui cingla le visage. Indiff�rent aux embruns, il l�ouvrit plus grande encore. Kubiela d�couvrit un long bassin bord� de quais, surmont� par une passerelle de b�ton peint en blanc, � dix m�tres de hauteur. Juste au-dessus, les structures de m�tal croisaient leurs axes pour soutenir le toit.</p><p>��Vous allez prendre cette coursive et vous allez la suivre tout droit. Elle passe au-dessus de chaque hangar : avec un peu de chance, vous pourrez atteindre l�autre bout du bunker.</p><p>��Vous ?</p><p>��Toi et Ana�s. La seule difficult� est la mer. Cette nuit, les vagues remplissent presque enti�rement les alv�oles mais, comme tu vois, il y a un parapet qui vous prot�gera.</p><p>��Tu nous laisses partir ?</p><p>��� une seule condition. Tu marcheras devant. Ana�s te suivra. Si tu te retournes, ne serait-ce qu�une seule fois pour v�rifier si elle est l�, elle mourra.</p><p><emphasis>Je l�appelle Eurydice</emphasis>.�C��tait bien le r�le d�Orph�e qui lui �tait d�volu. En quelques secondes, il se rem�mora l�histoire du joueur de lyre et de sa femme morte d�une piq�re de vip�re. Orph�e, arm� des seuls pouvoirs de son instrument, traverse le Styx, charme Cerb�re et parvient � convaincre Had�s, souverain des t�n�bres, de lib�rer Eurydice. Le dieu accepte mais �met une condition : durant leur retour � la surface, Orph�e marchera devant Eurydice et ne devra jamais se retourner.</p><p>La suite est connue. Au moment de sortir du royaume des morts, Orph�e craque et lance un regard derri�re lui. Eurydice est bien l� mais il est trop tard. Le h�ros a trahi son serment. Sa bien-aim�e dispara�t � jamais dans les Enfers.</p><p>��Et toi ? demanda-t-il.</p><p>��Si tu tiens ta parole, je dispara�trai.</p><p>��L�affaire s�arr�te donc ici ?</p><p>��Pour moi, oui. Tu r�gleras tes probl�mes avec le monde des mortels.</p><p>Toinin se pencha et attrapa sur le sol un dossier �pais, envelopp� herm�tiquement de plastique.</p><p>��Ton assurance pour l�avenir. Des extraits du programme Matriochka. Les dates. Les victimes. Les produits. Les responsables.</p><p>��La police �touffera l�affaire.</p><p>��Bien s�r. Mais pas les m�dias. Attention. Ne les diffuse pas. Fais simplement savoir � M�tis que tu les poss�des. Qu�ils sont en s�curit� quelque part.</p><p>��Et tes meurtres ?</p><p>��Le dossier contient aussi mes aveux.</p><p>��Personne n�y croira.</p><p>��J�ai pr�cis� certains d�tails que seuls la police et l�assassin connaissent. Ainsi que des documents attestant o� et comment je me suis procur� les mat�riaux pour chaque mise en sc�ne. J�ai �galement indiqu� le lieu secret o� sont cach�s mes daguerr�otypes.</p><p>��Tes quoi ?</p><p>��Ana�s t�expliquera. Si elle survit, c�est-�-dire si tu suis les r�gles.</p><p>Kubiela nia de la t�te :</p><p>��Depuis le d�but de cette histoire, deux hommes me poursuivent pour me tuer. C�est finalement moi qui ai eu le dessus. Mais il en viendra d�autres.</p><p>��Les choses vont se calmer, crois-moi.</p><p>��Tu ne veux plus me prot�ger ? Me foutre en taule ou m�interner ?</p><p>��Tu as surv�cu jusqu�ici. Tu es fait pour survivre, avec ou sans moi.</p><p>Kubiela soupesa le dossier : il y avait peut-�tre l� en effet de quoi reprendre une vie normale. � un d�tail pr�s. Fondamental.</p><p>��Et ma maladie ?</p><p>��Tu as extrait l�implant. Tu ne subis plus les effets de la mol�cule. Il n�y a aucune raison pour que tu fasses une nouvelle fugue psychique. Mais on ne peut jurer de rien. Tu es une exp�rience en marche. Sauve ta peau, Fran�ois. Et celle d�Eurydice. C�est ton seul devoir pour l�instant.</p><p>Toinin se dirigea vers Ana�s. Kubiela comprit qu�il ne bluffait pas. Il les lib�rait pour de bon. Un dieu de l�Olympe qui accorde un sursis � deux mortels.</p><p>��On aurait pu commencer par ce dossier, non ? cria-t-il � travers le tumulte des vagues. Des innocents auraient eu la vie sauve !</p><p>��Ne n�glige jamais le go�t des dieux pour le jeu. Et pour le sang.</p><p>Toinin arracha la cagoule d�Ana�s. Ses l�vres �taient comme br�l�es au fer rouge. La colle avait gonfl� les chairs et irrit� le pourtour des commissures. Ana�s ressemblait � un clown d�figur�. Son corps �tait affaiss頗 elle n��tait pas �vanouie mais somnolente.</p><p>��Jamais elle ne pourra traverser la base dans cet �tat-l�.</p><p>L�homme sortit une seringue sous plastique. D�un coup de dents, il d�chira l�enveloppe et planta l�aiguille dans un flacon minuscule. La seconde suivante, il propulsait quelques gouttes vers le plafond.</p><p>��Je vais la r�veiller.</p><p>��Et les liens ?</p><p>��Elle les garde. C�est � prendre ou � laisser.</p><p>��Qui me dit qu�elle sera derri�re moi ?</p><p>Toinin attrapa le bras d�Ana�s et planta l�aiguille.</p><p>��La seule chose que je te demande : ta confiance. C�est la cl� pour sortir d�ici.</p><p>Kubiela se dit que le d�ment avait sa propre coh�rence. Comme pour ses meurtres, il suivrait le mythe � la lettre. Il agirait comme Had�s, qui avait lib�r� Eurydice. Lui, en revanche, devait �viter l�erreur d�Orph�e.</p><p><emphasis>Surtout ne pas se retourner</emphasis>.</p><p>Le vieil homme appuya lentement sur le piston puis �ta l�aiguille. Il marcha vers Kubiela et d�signa la porte entrouverte qui crachait toujours ses salves d��cume :</p><p>��Monte les escaliers. Retiens ton souffle � chaque vague. Au bout des alv�oles, c�est la libert�.</p><p>Il observa une derni�re fois le vieux fou. Ses traits tann�s, rid�s, lamin�s. Il eut l�impression de se contempler lui-m�me dans un miroir tach� et ancestral. Derri�re lui, Ana�s paraissait se r�veiller.</p><p>��Commence � marcher, murmura Toinin. Dans quelques secondes, elle te suivra.</p><p>��Vraiment ?</p><p>Le tueur lui fit un clin d��il :</p><p>��La r�ponse t�attend � la sortie du bunker.</p></section><section><title><p>147</p></title><p>Depuis longtemps, les alv�oles �taient des lieux morts qui n�accueillaient plus de sous-marins. Mais cette nuit, les vagues furieuses ranimaient ces cavernes oubli�es. Immobile sur la coursive, planqu� derri�re un mur, Kubiela observait en contrebas les parties en lutte. Chaque lame p�n�trait le hangar, saturant d�eaux noires le moindre millim�tre de b�ton, puis se retirait avec rage, claquant contre les murs, moussant le long des quais� L�oc�an accordait alors un r�pit de quelques secondes � l�espace avant de revenir avec une col�re redoubl�e.</p><p>Il fallait profiter de cette respiration pour traverser les vingt m�tres qui surplombaient l�alv�ole. Sans tra�ner : les vagues �taient d�une telle violence qu�elles pouvaient parfaitement l�arracher � son perchoir et le faire basculer par-dessus le parapet.</p><p>Il attendit un nouveau retrait pour courir en direction du mur suivant. Mauvais calcul. Au milieu de la passerelle, un bloc d��cume le surprit. Il se retrouva plaqu� au sol. La d�ferlante le r�duisit � quelques r�flexes. Fermer les yeux. Retenir sa respiration. S�arc-bouter sur son propre poids pour �tre plus fort que le courant.</p><p>Il attendit que l�eau s��vanouisse autour de lui et se releva. Il se pr�cipita en tr�buchant vers le mur suivant. Il �tait tremp� de la t�te aux pieds. Il avait gliss� le dossier dans son froc. Il ne savait m�me plus si ses calibres �taient encore dans son dos. Peu importait. Il parvint � l�abri et se plaqua derri�re le bloc de deux m�tres d��paisseur qui le s�parait du hangar suivant. Le grondement du bassin faisait vibrer les parois. Il avait l�impression d��tre poursuivi par l�oc�an lui-m�me. Ana�s �tait-elle derri�re lui ? Pas question d�entendre ses pas dans ce tumulte. Pas question de se retourner�</p><p>Une vague s�engouffra devant lui, dans le site suivant. D�s que la voie fut libre, il courut vers le mur d�apr�s. Une nouvelle fois, ses pr�visions furent d�jou�es. � peine � d�couvert, les flots le soulev�rent. Il s�agrippa � la balustrade. Le seul contact tangible �tait le muret.</p><p>La vague reflua. L�air revint. Il �tait pass� par-dessus bord. Suspendu dans le vide, il n�avait pas l�ch� prise. Dans un effort d�sesp�r�, il balan�a sa jambe ruisselante vers la cr�te du parapet et coin�a son pied. Premi�re victoire. D�une traction, il fit passer sa jambe de l�autre c�t� puis ses hanches et son buste. Il retomba lourdement sur la passerelle, sonn�, rinc�, grelottant. Ses mains lui paraissaient paralys�es. Le sel brouillait sa vue. Il avait de l�eau jusqu�aux genoux. De l�eau dans les oreilles. De l�eau dans la bouche.</p><p>Plus question du moindre calcul. Avec des gestes de robot, il s�achemina vers l�alv�ole suivante. Ses v�tements tremp�s pesaient des tonnes. Ana�s ? Il fut tent� de lancer un regard par-dessus son �paule mais se retint. Aucun doute : Toinin avait les moyens de l�observer � de savoir s�il respectait le march�.</p><p>Quatri�me hangar. Il passa. Sa nuque br�lait. Ses yeux pleuraient. Et le reste du corps tremblait de froid. Avait-il toujours le dossier dans son pantalon ? Il ne savait pas � quoi il tenait le plus : ce document ou la vie. En r�alit�, c��tait la m�me chose.</p><p>Cinqui�me hangar. Le doute revint le saisir. Ana�s suivait-elle ? La panique monta en lui. Toinin avait pris la fuite, la gardant en otage � et il jouait son jeu en s��loignant sans se retourner. Il allait v�rifier mais s�immobilisa. Non. Il ne ferait pas l�erreur d�Orph�e�</p><p>Il parvenait au sixi�me hangar quand le grondement roula sous le toit. L�eau �tait d�j� l�, � quelques m�tres, se ruant dans l�espace. Il s�accroupit dos au mur. La vague le chercha, s�insinua dans le moindre recoin mais il tint bon, accroch� au b�ton. D�s que l�onde reflua, il plongea dans son sillage et poursuivit sa route. � peine eut-il franchi les vingt m�tres suppl�mentaires qu�un nouveau rouleau s�abattit dans son dos. Ana�s devait �tre de l�autre c�t�. <emphasis>Ou dessous</emphasis>. Tenait-elle le choc ? R�ussissait-elle � se cramponner � la rambarde avec ses poignets attach�s ? Un regard� Juste un regard�</p><p>La vague l�emp�cha de se retourner. Les flots mouss�rent, mont�rent, virevolt�rent autour de lui, le submergeant encore. Il sentit le dossier qui lui �chappait, arrach� par la puissance du courant. Il tendit un bras mais se ravisa aussit�t. Il avait besoin de ses deux mains pour se cramponner. Quand l�eau se retira, il comprit qu�il ne lui restait plus que son souffle, et c��tait d�j� beaucoup.</p><p>Il s��lan�a vers le hangar suivant. Il avait perdu le fil. Septi�me ? Neuvi�me ? �tait-il parvenu au bout de la base ? Ana�s. Il n�avait qu�une chance sur trois de gagner. Soit elle �tait sur ses pas, il ne se retournait pas et ils s�en sortaient tous les deux. Soit elle n��tait pas derri�re lui et il avait d�j� perdu. Soit elle �tait l� et il commettait l�erreur de lui lancer un coup d��il. Un bref et simple coup d��il�</p><p>Soudain, il r�alisa ce qu�il voyait devant lui : un mur ferm�. Il n�y avait plus d�autre hangar� Il �tait parvenu � destination. Il baissa les yeux vers les quais et aper�ut la porte entrouverte, au bas de l�escalier. Toinin n�avait pas menti. L�issue �tait l�, � quelques m�tres sous ses pieds. Il ne restait plus qu�� descendre et � s�enfuir.</p><p>Mais cette plong�e allait �tre dantesque. Impossible de ne pas aider Ana�s� De ne pas franchir � deux les derniers m�tres� Il se retourna et d�couvrit la jeune femme, � l�autre bout de la passerelle. Il vit ses yeux sombres, sa peau blanche � il se souvint de la premi�re fois qu�il l�avait vue. Le cri. Le lait. Alice au pays des cauchemars�</p><p>Kubiela comprit qu�il avait �chou�. Exactement comme dans la l�gende. � cet instant, le tueur jaillit derri�re Ana�s. Il portait son masque. Le visage tir� d�un seul c�t�, la bouche comme une scie circulaire. Il �tait enfoui dans un manteau � poils longs, rappelant les paletots des bergers d�Anatolie. Il brandissait une arme barbare, bronze frapp� ou silex taill�.</p><p>Il se pr�cipita mais il �tait trop tard. Toinin abattit sa hache. Avant que le tranchant n�atteigne le cr�ne d�Eurydice, une masse aveugle se rua sur la passerelle. L�oc�an emporta le bourreau et sa victime en un seul mouvement.</p><p>Kubiela n�eut qu�un milli�me de seconde pour se dire ceci : la vague avait la taille d�une maison. Aucun homme, aucun dieu n�aurait pu r�sister � ces milliers de m�tres cubes d�eaux furieuses� Il fut balay� � son tour. Bascula par-dessus le parapet et sombra, t�te � l�envers, dans le n�ant.</p></section><section><title><p>148</p></title><p>Au fond du bouillonnement, Ana�s perdit ses bras et ses jambes, sans la moindre douleur. Elle flottait, s�agitait, se tordait mais n�obtenait aucun r�sultat. Elle se dissolvait dans la vague. Se fondait en elle. Devenait fluide, longue, lisse�</p><p>Soudain, elle vit les daguerr�otypes. Ceux que Toinin lui avait montr�s avant de l�endormir. Ils �taient � la fois clairs et sombres. � travers ce contraste, les victimes la regardaient. Le Minotaure. Icare. Ouranos� Leurs visages fig�s scintillaient dans l�eau comme des algues luminescentes. Les h�ros d�un monde de dieux et de l�gendes. Elle pensa, ou crut penser : � Je suis morte. � Puis l�instant d�apr�s : � Je r�ve. �</p><p>La vague balaya les images. Ana�s se sentit soulev�e, retourn�e, jet�e � terre. Puis tra�n�e sur des angles de b�ton dans un fracas d��cume. Elle essaya de comprendre. La mer l�avait aspir�e, attir�e hors du bunker, puis l�avait propuls�e quelques m�tres plus haut, sur une surface plane et dure. <emphasis>Le toit de la base</emphasis>. Elle �tait sortie du pi�ge, par la mani�re forte.</p><p>Sa premi�re pens�e fut pour Freire. O� �tait-il ? Elle l�avait suivi sur la coursive, � travers la violence des vagues. Elle s��tait accroch�e tant bien que mal. Freire ne s��tait pas retourn�. Il avait tenu parole. Elle l�en remerciait mentalement. Toinin �tait sur ses pas, �piant son Orph�e, mauvais g�nie assoiff� de sang, pr�t � apporter le d�nouement attendu au mythe. � la derni�re seconde, Freire avait craqu�. Il l�avait regard�e. Elle avait encore dans les yeux sa stupeur, sa d�tresse alors qu�il comprenait son �chec�</p><p>La vague �clata en fin de course contre une paroi de b�ton. Les bulles se transform�rent en mille �toiles sous son cr�ne. Sans savoir comment, elle fut debout. Elle avait retrouv� son corps, sa force, ses membres. L�eau, qui �tait encore il y avait un instant aussi dense que la pierre, s��tait transform�e en une mare � ses pieds, reculant en s�amenuisant, dans un bruissement d��cume.</p><p>Elle tenta de se rep�rer. Elle �tait bien au sommet de la base sous-marine, encadr�e par de hauts murs de b�ton, comme si la terrasse �tait divis�e en compartiments. Sans doute un syst�me d�amortissement pour �viter le contact direct des bombes, � l��poque des attaques alli�es. Bizarrement, des arbres poussaient entre ces blocs min�raux � le lieu ressemblait � une prison abandonn�e dans la jungle.</p><p>Elle se mit � longer le mur, �cartant les branches, recevant des fragments d��corce arrach�s. O� �tait le tueur ? Quelque part dans ce labyrinthe. Elle avait toujours les mains entrav�es par le collier de nylon. Elle titubait, cherchant son �quilibre. Autour de ses chevilles, la prise de l�eau �tait aussi coupante que le lacet autour de ses poignets. Elle devait agir vite. Trouver la sortie. Trouver une �chelle. Descendre sur le quai. D�j�, au loin, la mer reprenait son �lan pour mieux s�abattre.</p><p>� la faveur d�un angle, elle d�couvrit une issue. Une autre partie du toit s�ouvrait, plat comme un parvis, fissur� comme une terre de s�isme. Elle tendit le regard � gauche et aper�ut les bassins, les cargos chahut�s, les remorqueurs aux lumi�res clignotantes. Sans r�fl�chir, elle prit la direction oppos�e. S��loigner de l�eau. Retrouver les parkings et les entrep�ts.</p><p>Elle tomba dans une flaque. Se releva. Elle n��tait qu�� une trentaine de m�tres du bord du toit quand la vague s�abattit, la propulsant en avant. Elle crut qu�elle allait passer par-dessus bord mais � quelques m�tres du vide, la m�me force la tira en arri�re, la ramenant � son point de d�part.</p><p>Ana�s en resta suffoqu�e. C��tait une violence pleine, grave, qui jouait avec elle. En se recroquevillant, elle parvint � ralentir sa course contre le sol, au point de sortir la t�te de l�eau. L�air libre. Ses l�vres coll�es l�emp�chaient de respirer par la bouche. Elle souffla de toutes ses forces par les narines. Des ruisseaux sal�s lui br�laient les sinus. Ses oreilles bruissaient comme des coquillages. Il fallait qu�elle rejoigne la bordure et qu�elle rep�re une �chelle avant que la vague ne revienne et ne la propulse dans les airs. Le jeu �tait � double tranchant. L�extr�mit� du toit pouvait � la fois lui offrir son salut et une mort certaine.</p><p>Elle essaya d�acc�l�rer le pas, sans y parvenir. Derri�re elle, la clameur s�amplifiait, se levait comme un rideau de th��tre. Vingt m�tres. Elle cherchait du regard des degr�s, une �chelle, un syst�me pour descendre. Dix m�tres. Le grondement sur ses pas. La d�ferlante arrivait, s�acc�l�rait, allait la toucher� Il serait trop tard pour �viter la chute.</p><p>Ce fut une autre attaque qui survint.</p><p>Le tueur jaillit sur sa droite. Son visage n��tait qu�un rictus d�chir�. Il brandissait une hache de silex. Deux morts s�offraient � elle. D�un c�t�, la vague et le vide. De l�autre, le tueur et son arme. Elle fon�a, t�te la premi�re sur Toinin. Frapp� au ventre, il se plia en deux. Ils roul�rent au sol. Ana�s, plus rapide, se releva et cadra les deux menaces. La lame qui arrivait, l�assassin de l�Olympe qui se relevait�</p><p>Ce fut comme un signe. Un appel inconscient. Quelque chose lui murmura de tourner la t�te vers la gauche. Les points d�ancrage d�une �chelle d�acier �taient l�, riv�s dans la plate-forme. Les deux anses lui tendaient les bras. Elle courut. Le tueur �tait sur elle, hache brandie.</p><p>Ce fut la derni�re chose qu�elle vit. La vague les engloutit tous les deux. Ana�s ferma les yeux. Des milliers de doigts d��cume l�enserr�rent en une seule prise. � la taille, au torse, � la t�te. Monde assourdi de l�eau. Raclement de la pierre. Ne pas mourir sous les coups du meurtrier �tait d�j� une victoire. Mais elle n��tait plus assez forte pour remporter la seconde : survivre pour de bon.</p><p>Sa derni�re pens�e fut le sillon d�un moniteur surveillant les signes vitaux d�un malade. La ligne �tait verte, fluorescente, d�sesp�r�ment plate. Tout au fond de son tympan, le sifflement d�alerte de la machine r�sonnait. Mais il s��loignait d�j�, couvert par le bruit noir de l�oc�an�</p><p>Le choc dans son dos la r�veilla. En un �clair de lucidit�, elle comprit que l��chelle s�arr�tait. Sans savoir comment, elle se contorsionna, agita les bras, attrapa � l�aveugle un des barreaux. L�instant d�apr�s, elle �tait suspendue dans le vide, gesticulant, ruisselante. La mer ne voulait pas d�elle. Elle cala ses pieds. Elle �tait groggy mais se sentait aussi �trangement neuve, lav�e, r�g�n�r�e.</p><p>Malgr� ses doigts gourds, ses jambes flageolantes, elle parvint � descendre, respirant � pleines narines, br�l�e de l�int�rieur par le feu de la mer. Elle descendit, et descendit encore. Cette course n�avait pas de fin.</p><p>Elle allait se laisser tomber quand le sol se substitua aux barreaux. Elle vacilla sans y croire. Elle �tait sur la terre ferme. Elle voyait les voies ferr�es. Les citernes. Les b�timents sombres. Sa vision se troubla. Elle perdit l��quilibre. Quand ses genoux touch�rent le ciment, elle l�aper�ut : le monstre avait eu moins de chance qu�elle. Son corps d�sarticul� �pousait le bitume comme une sangsue recrachant son sang. Le cr�ne sous la cagoule avait �clat�. La toile �voquait un immonde sac de cervelle.</p><p>���a va mademoiselle ?</p><p>Des hommes en cir�s de pluie. Des torches �lectriques. Des voix couvertes par le claquement des capuches. Un des gars aper�ut le collier Colson qui lui liait les mains. Le montra � son coll�gue. Elle voulut dire quelque chose mais ses l�vres �taient d�sesp�r�ment closes.</p><p>Elle pensa � son h�ros. O� �tait-il ? S�en �tait-il sorti ? Avait-il fait le grand saut ? Les hommes l�aid�rent � se relever. Elle devait les pr�venir. Il fallait chercher Mathias Freire. Victor Janusz. Narcisse. Arnaud Chaplain. Fran�ois Kubiela�</p><p>En fait, elle pensait � lui sous un autre nom. Elle voulut l�appeler. Revenir sur ses pas. Le sauver.</p><p>Elle ne cessait de r�p�ter :</p><p>��Orph�e� Orph�e� Orph�e�</p><p>Mais aucun son ne sortait de sa bouche scell�e.</p></section><section><title><p>149</p></title><p>Les ravages de la temp�te se refl�taient dans les flaques, dans les verres bris�s, dans les bassins � peine calm�s. Le soleil �tait l� et c��tait pire. La lumi�re d�voilait chaque d�tail du carnage. L�eau �tincelait partout mais avec un �clat triste, maussade, fun�bre. Ce soleil ti�de �tait comme une fi�vre, suintant la maladie, la convalescence, la mort.</p><p>Il sortit � mi-corps des troncs d�arbres diss�min�s et pr�f�ra ne pas s�interroger sur sa pr�sence dans cette planque. Sans doute un abri de fortune. D�une traction, il se hissa sur le dos d�un f�t et observa le paysage. Des pales d��oliennes, immenses, �taient couch�es sur le flanc. Des grues �taient terrass�es, � l�horizontale. Des voitures surnageaient et se cognaient sur le parking immerg�. Des d�bris d�arbres flottaient comme des cadavres. Vision consternante.</p><p>Il attrapa un c�ble qui pendait et l�utilisa � la mani�re d�une corde de rappel, se laissant glisser le long du tronc. Il s��crasa sur le goudron. Ses jambes ne le soutenaient plus. Son corps �tait devenu spongieux. Il se releva avec difficult� et d�couvrit de nouveaux d�tails. Des cailloux, des drisses, des fragments de m�ts jonchaient le sol. La route �tait fissur�e. Des plaques de bitume �taient retourn�es. C�t� bassin, des cargos avaient �br�ch� les angles des berges. Un navire des douanes piquait du nez, un autre penchait de c�t�</p><p>Il tituba le long du quai, �vitant les dalles arrach�es, les d�bris de voiles, de bois, de fer. Assis sur des bites d�amarrage, des marins se prenaient la t�te. Des gendarmes et des pompiers �valuaient les d�g�ts, en �tat de choc. Il r�gnait ici un silence m�l� d�effroi. La nature avait parl�. Il n�y avait plus rien � r�pondre.</p><p>Pris de vertige, il s�arr�ta, se pencha en avant, mains sur les genoux. Il n��tait qu�un d�g�t parmi les autres.</p><p>���a va, monsieur ?</p><p>Il releva la t�te et chercha d�o� venait la voix. Deux pompiers � anorak noir et bandes fluorescentes � se tenaient devant lui.</p><p>��Vous vous sentez bien ?</p><p>Il ne r�pondit pas, n��tant pas s�r de son �tat.</p><p>��D�o� vous venez ? O� vous habitez ?</p><p>Il ouvrit la bouche, puis sentit une main lui saisir le bras. Il s��tait �vanoui une fraction de seconde, frapp� par le soleil.</p><p>��Comment vous vous appelez ?</p><p>Il les regarda sans r�pondre. Il cherchait ce qui n�allait pas chez lui. Le probl�me qui faisait de lui un v�ritable naufrag�. Bien au-del� de la temp�te.</p><p>��Monsieur, quel est votre nom ?</p><p>Il comprit enfin. Il murmura en esquissant un sourire d�sol� :</p><p>��Aucune id�e.</p><subtitle>FIN</subtitle></section></section></body><binary id="cover" 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