<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>prose_contemporary</genre><author><first-name>Jean-Marie</first-name><middle-name>Gustave</middle-name><last-name>Le Cl�zio</last-name></author><book-title>D�sert</book-title><annotation><p>La toute jeune Lalla a pour anc�tres les � hommes bleus �, guerriers du d�sert saharien. Elle vit dans un bidonville, mais ne peut les oublier. La puissance de la nature et des l�gendes, son amour pour le Hartani, un jeune berger muet, une �vasion manqu�e vers � leur � d�sert, l'exil � Marseille, tout cela ne peut que durcir son �me lumineuse. Lalla a beau travailler dans un h�tel de passe, �tre enceinte, devenir une cover-girl c�l�bre, rien n'�teint sa foi religieuse et sa passion du d�sert.</p></annotation><date>1980</date><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><src-lang>fr</src-lang></title-info><document-info><author><nickname>papamuller</nickname></author><program-used>calibre 2.69.0, FictionBook Editor Release 2.6.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2018-01-20">20.1.2018</date><src-url>lib.rus.ec</src-url><src-ocr>Scan &amp; OCR: &#x410;&#x43D;&#x43E;&#x43D;&#x438;&#x43C;</src-ocr><id>b956e8d8-6012-4169-a09f-a2d03283f803</id><version>1.0</version><history><p>1.0 � &#x421;&#x43E;&#x437;&#x434;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; fb2. &#x421;&#x442;&#x440;&#x443;&#x43A;&#x442;&#x443;&#x440;&#x430; &#x43A;&#x43D;&#x438;&#x433;&#x438;, &#x444;&#x43E;&#x440;&#x43C;&#x430;&#x442;&#x438;&#x440;&#x43E;&#x432;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; &#x442;&#x435;&#x43A;&#x441;&#x442;&#x430;,�&#x431;&#x435;&#x433;&#x43B;&#x430;&#x44F; &#x432;&#x44B;&#x447;&#x438;&#x442;&#x43A;&#x430;. &#x41E;&#x431;&#x440;&#x430;&#x431;&#x43E;&#x442;&#x43A;&#x430; &#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442;&#x430;&#x43C;&#x438;. &#x41E;&#x431;&#x43B;&#x43E;&#x436;&#x43A;&#x430;, &#x434;&#x435;&#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442;&#x43E;&#x440;. (papamuller, 4PDA; &#x44F;&#x43D;&#x432;&#x430;&#x440;&#x44C;-&#x444;&#x435;&#x432;&#x440;&#x430;&#x43B;&#x44C; 2018�&#x433;.)</p><p><strong>&#x41D;&#x435; &#x437;&#x430;&#x43F;&#x443;&#x441;&#x43A;&#x430;&#x439;&#x442;&#x435; &#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442; �&#x413;&#x435;&#x43D;&#x435;&#x440;&#x430;&#x43B;&#x44C;&#x43D;&#x430;&#x44F; &#x443;&#x431;&#x43E;&#x440;&#x43A;&#x430;�. &#x42D;&#x442;&#x43E; &#x443;&#x431;&#x44C;&#x435;&#x442; &#x444;&#x43E;&#x440;&#x43C;&#x430;&#x442;&#x438;&#x440;&#x43E;&#x432;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; &#x442;&#x435;&#x43A;&#x441;&#x442;&#x430; &#x43F;&#x43E; &#x43F;&#x440;&#x430;&#x432;&#x438;&#x43B;&#x430;&#x43C; &#x444;&#x440;&#x430;&#x43D;&#x446;&#x443;&#x437;&#x441;&#x43A;&#x43E;&#x439; &#x43F;&#x443;&#x43D;&#x43A;&#x442;&#x443;&#x430;&#x446;&#x438;&#x438; &#x438; &#x441;&#x438;&#x43D;&#x442;&#x430;&#x43A;&#x441;&#x438;&#x441;&#x430;.</strong></p></history></document-info><publish-info><book-name>D�sert</book-name><publisher>�ditions Gallimard</publisher><city>Paris</city><year>2011</year><isbn>978-2070376704</isbn><sequence name="Folio" number="1670"/></publish-info></description><body><title><p>J.M.G. LE CL�ZIO</p><p>D�SERT</p></title><section><title><empty-line/></title><p>J. M. G. Le Cl�zio est n� � Nice le 13 avril 1940 ; il est originaire d�une famille de Bretagne �migr�e � l��le Maurice au XVIII<sup>�me</sup> si�cle.</p><p>Grand voyageur, J. M. G. Le Cl�zio n�a jamais cess� d��crire depuis l��ge de sept ou huit ans : po�mes, contes, r�cits, nouvelles, dont aucun n�avait �t� publi� avant <emphasis>Le proc�s-verbal</emphasis>, son premier roman paru en septembre 1963 et qui obtint le prix Renaudot. Son �uvre compte aujourd�hui une trentaine de volumes. En 1980, il a re�u le Grand Prix Paul-Morand d�cern� par l�Acad�mie fran�aise pour son roman D�sert.</p><p>Il a re�u le prix Nobel de litt�rature en 2008.</p></section><section><title><empty-line/></title><cite><p><emphasis>Saguiet el Hamra, hiver 1909�1910</emphasis></p><empty-line/><p>Ils sont apparus, comme dans un r�ve, au sommet de la dune, � demi cach�s par la brume de sable que leurs pieds soulevaient. Lentement ils sont descendus dans la vall�e, en suivant la piste presque invisible. En t�te de la caravane, il y avait les hommes, envelopp�s dans leurs manteaux de laine, leurs visages masqu�s par le voile bleu. Avec eux marchaient deux ou trois dromadaires, puis les ch�vres et les moutons harcel�s par les jeunes gar�ons. Les femmes fermaient la marche. C��taient des silhouettes alourdies, encombr�es par les lourds manteaux, et la peau de leurs bras et de leurs fronts semblait encore plus sombre dans les voiles d�indigo.</p><p>Ils marchaient sans bruit dans le sable, lentement, sans regarder o� ils allaient. Le vent soufflait contin�ment, le vent du d�sert, chaud le jour, froid la nuit. Le sable fuyait autour d�eux, entre les pattes des chameaux, fouettait le visage des femmes qui rabattaient la toile bleue sur leurs yeux. Les jeunes enfants couraient, les b�b�s pleuraient, enroul�s dans la toile bleue sur le dos de leur m�re. Les chameaux grommelaient, �ternuaient. Personne ne savait o� on allait.</p><p>Le soleil �tait encore haut dans le ciel nu, le vent emportait les bruits et les odeurs. La sueur coulait lentement sur le visage des voyageurs, et leur peau sombre avait pris le reflet de l�indigo, sur leurs joues, sur leurs bras, le long de leurs jambes. Les tatouages bleus sur le front des femmes brillaient comme des scarab�es. Les yeux noirs, pareils � des gouttes de m�tal, regardaient � peine l��tendue de sable, cherchaient la trace de la piste entre les vagues des dunes.</p><p>Il n�y avait rien d�autre sur la terre, rien, ni personne. Ils �taient n�s du d�sert, aucun autre chemin ne pouvait les conduire. Ils ne disaient rien. Ils ne voulaient rien. Le vent passait sur eux, � travers eux, comme s�il n�y avait personne sur les dunes. Ils marchaient depuis la premi�re aube, sans s�arr�ter, la fatigue et la soif les enveloppaient comme une gangue. La s�cheresse avait durci leurs l�vres et leur langue. La faim les rongeait. Ils n�auraient pas pu parler. Ils �taient devenus, depuis si longtemps, muets comme le d�sert, pleins de lumi�re quand le soleil br�le au centre du ciel vide, et glac�s de la nuit aux �toiles fig�es.</p><p>Ils continuaient � descendre lentement la pente vers le fond de la vall�e, en zigzaguant quand le sable s��boulait sous leurs pieds. Les hommes choisissaient sans regarder l�endroit o� leurs pieds allaient se poser. C��tait comme s�ils cheminaient sur des traces invisibles qui les conduisaient vers l�autre bout de la solitude, vers la nuit. Un seul d�entre eux portait un fusil, une carabine � pierre au long canon de bronze noirci. Il la portait sur sa poitrine, serr�e entre ses deux bras, le canon dirig� vers le haut comme la hampe d�un drapeau. Ses fr�res marchaient � c�t� de lui, envelopp�s dans leurs manteaux, un peu courb�s en avant sous le poids de leurs fardeaux. Sous leurs manteaux, leurs habits bleus �taient en lambeaux, d�chir�s par les �pines, us�s par le sable. Derri�re le troupeau ext�nu�, Nour, le fils de l�homme au fusil, marchait devant sa m�re et ses s�urs. Son visage �tait sombre, noirci par le soleil, mais ses yeux brillaient, et la lumi�re de son regard �tait presque surnaturelle.</p><p>Ils �taient les hommes et les femmes du sable, du vent, de la lumi�re, de la nuit. Ils �taient apparus, comme dans un r�ve, en haut d�une dune, comme s�ils �taient n�s du ciel sans nuages, et qu�ils avaient dans leurs membres la duret� de l�espace. Ils portaient avec eux la faim, la soif qui fait saigner les l�vres, le silence dur o� luit le soleil, les nuits froides, la lueur de la Voie lact�e, la lune ; ils avaient avec eux leur ombre g�ante au coucher du soleil, les vagues de sable vierge que leurs orteils �cart�s, touchaient, l�horizon inaccessible. Ils avaient surtout la lumi�re de leur regard, qui brillait si clairement dans la scl�rotique de leurs yeux.</p><p>Le troupeau des ch�vres bises et des moutons marchait devant les enfants. Les b�tes aussi allaient sans savoir o�, posant leurs sabots sur des traces anciennes. Le sable tourbillonnait entre leurs pattes, s�accrochait � leurs toisons sales. Un homme guidait les dromadaires, rien qu�avec la voix, en grognant et en crachant comme eux. Le bruit rauque des respirations se m�lait au vent, disparaissait aussit�t dans les creux des dunes, vers le sud. Mais le vent, la s�cheresse, la faim n�avaient plus d�importance. Les hommes et le troupeau fuyaient lentement, descendaient vers le fond de la vall�e sans eau, sans ombre.</p><p>Ils �taient partis depuis des semaines, des mois, allant d�un puits � un autre, traversant les torrents dess�ch�s qui se perdaient dans le sable, franchissant les collines de pierres, les plateaux. Le troupeau mangeait les herbes maigres, les chardons, les feuilles d�euphorbe qu�il partageait avec les hommes. Le soir, quand le soleil �tait pr�s de l�horizon et que l�ombre des buissons s�allongeait d�mesur�ment, les hommes et les b�tes cessaient de marcher. Les hommes d�chargeaient les chameaux, construisaient la grande tente de laine brune, debout sur son unique poteau en bois de c�dre. Les femmes allumaient le feu, pr�paraient la bouillie de mil, le lait caill�, le beurre, les dattes. La nuit venait tr�s vite, le ciel immense et froid s�ouvrait au-dessus de la terre �teinte. Alors les �toiles naissaient, les milliers d��toiles arr�t�es dans l�espace. L�homme au fusil, celui qui guidait la troupe, appelait Nour et il lui montrait la pointe de la petite Ourse, l��toile solitaire qu�on nomme le Cabri, puis, � l�autre extr�mit� de la constellation, Kochab, la bleue. Vers l�est, il montrait � Nour le pont o� brillent les cinq �toiles Alka�d, Mizar, Alioth, Megrez, Fecda. Tout � fait � l�est, � peine au-dessus de l�horizon couleur de cendre, Orion venait de na�tre, avec Alnilam un peu pench� de c�t� comme le m�t d�un navire. Il connaissait toutes les �toiles, il leur donnait parfois des noms �tranges, qui �taient comme des commencements d�histoires. Alors il montrait � Nour la route qu�ils suivraient le jour, comme si les lumi�res qui s�allumaient dans le ciel tra�aient les chemins que doivent parcourir les hommes sur la terre. Il y avait tant d��toiles ! La nuit du d�sert �tait pleine de ces feux qui palpitaient doucement, tandis que le vent passait et repassait comme un souffle. C��tait un pays hors du temps, loin de l�histoire des hommes, peut-�tre, un pays o� plus rien ne pouvait appara�tre ou mourir, comme s�il �tait d�j� s�par� des autres pays, au sommet de l�existence terrestre. Les hommes regardaient souvent les �toiles, la grande voie blanche qui fait comme un pont de sable au-dessus de la terre. Ils parlaient un peu, en fumant des feuilles de kif enroul�es, ils se racontaient les r�cits de voyages, les bruits de la guerre contre les soldats des Chr�tiens, les vengeances. Puis ils �coutaient la nuit.</p><p>Les flammes du feu de brindilles dansaient sous la th�i�re de cuivre, avec un bruit d�eau qui fuse. De l�autre c�t� du brasero, les femmes parlaient, et l�une d�elles chantonnait pour son b�b� qui s�endormait sur son sein. Les chiens sauvages glapissaient, et c��tait l��cho dans le creux des dunes qui leur r�pondait, comme d�autres chiens sauvages. L�odeur des b�tes montait, se m�lait � l�humidit� du sable gris, � l��cret� des fum�es des braseros.</p><p>Ensuite les femmes et les enfants dormaient sous la tente, et les hommes se couchaient dans leurs manteaux, autour du feu �teint. Ils disparaissaient sur l��tendue de sable et de pierre, invisibles, tandis que le ciel noir resplendissait encore davantage.</p><p>Ils avaient march� ainsi pendant des mois, des ann�es, peut-�tre. Ils avaient suivi les routes du ciel entre les vagues des dunes, les routes qui viennent du Draa, de Tamgrout, de l�Erg Iguidi, ou, plus au nord, la route des A�t Atta, des Gheris, de Tafilelt, qui rejoignent les grands ksours des contreforts de l�Atlas, ou bien la route sans fin qui s�enfonce jusqu�au c�ur du d�sert, au-del� du Hank, vers la grande ville de Tombouctou. Certains �taient morts en route, d�autres �taient n�s, s��taient mari�s. Les b�tes aussi �taient mortes, la gorge ouverte pour fertiliser les profondeurs de la terre, ou bien frapp�es par la peste, et laiss�es � pourrir sur la terre dure.</p><p>C��tait comme s�il n�y avait pas de noms, ici, comme s�il n�y avait pas de paroles. Le d�sert lavait tout dans son vent, effa�ait tout. Les hommes avaient la libert� de l�espace dans leur regard, leur peau �tait pareille au m�tal. La lumi�re du soleil �clatait partout. Le sable ocre, jaune, gris, blanc, le sable l�ger glissait, montrait le vent. Il couvrait toutes les traces, tous les os. Il repoussait la lumi�re, il chassait l�eau, la vie, loin d�un centre que personne ne pouvait reconna�tre. Les hommes savaient bien que le d�sert ne voulait pas d�eux : alors ils marchaient sans s�arr�ter, sur les chemins que d�autres pieds avaient d�j� parcourus, pour trouver autre chose. L�eau, elle �tait dans les <emphasis>aiun</emphasis>, les yeux, couleur de ciel, ou bien dans les lits humides des vieux ruisseaux de boue. Mais ce n��tait pas de l�eau pour le plaisir, ni pour le repos. C��tait juste la trace d�une sueur � la surface du d�sert, le don parcimonieux d�un Dieu sec, le dernier mouvement de la vie. Eau lourde arrach�e au sable, eau morte des crevasses, eau alcaline qui donnait la colique, qui faisait vomir. Il fallait aller encore plus loin, pench� un peu en avant, dans la direction qu�avaient donn�e les �toiles.</p><p>Mais c��tait le seul, le dernier pays libre peut-�tre, le pays o� les lois des hommes n�avaient plus d�importance. Un pays pour les pierres et pour le vent, aussi pour les scorpions et pour les gerboises, ceux qui savent se cacher et s�enfuir quand le soleil br�le et que la nuit g�le.</p><p>Maintenant, ils �taient apparus au-dessus de la vall�e de la Saguiet el Hamra, ils descendaient lentement les pentes de sable. Au fond de la vall�e, commen�aient les traces de la vie humaine : champs de terre entour�s de murs de pierre s�che, enclos pour les chameaux, baraquements de feuilles de palmier nain, grandes tentes de laine pareilles � des bateaux renvers�s. Les hommes descendaient lentement, enfon�ant leurs talons dans le sable qui s��boulait. Les femmes ralentissaient leur marche, et restaient loin derri�re le groupe des b�tes tout � coup affol�es par l�odeur des puits. Alors l�immense vall�e apparaissait, s�ouvrait sous le plateau de pierre. Nour cherchait les hauts palmiers vert sombre jaillissant du sol, en rangs serr�s autour du lac d�eau claire, il cherchait les palais blancs, les minarets, tout ce qu�on lui avait dit depuis son enfance, quand on lui avait parl� de la ville de Smara. Il y avait si longtemps qu�il n�avait pas vu d�arbres. Ses bras un peu desserr�s, il marchait vers le bas de la vall�e, les yeux � demi ferm�s � cause de la lumi�re et du sable.</p><p>� mesure que les hommes descendaient vers le fond de la vall�e, la ville qu�ils avaient entrevue un instant disparaissait, et ils ne trouvaient que la terre s�che et nue. Il faisait chaud, la sueur coulait abondamment sur le visage de Nour, collait ses v�tements bleus � ses reins, � ses �paules.</p><p>Maintenant, d�autres hommes, d�autres femmes apparaissaient aussi, comme n�s de la vall�e. Des femmes avaient allum� leurs braseros pour le repas du soir, des enfants, des hommes immobiles devant leurs tentes poussi�reuses. Ils �taient venus de tous les points du d�sert, au-del� de la Hamada de pierres, des montagnes du Chehe�ba et de Ouarkziz, du Siroua, des monts Oum Chakourt, au-del� m�me des grandes oasis du Sud, du lac souterrain de Gourara. Ils avaient franchi les montagnes par le pas de Ma�der, vers Tarhamant, ou plus bas, l� o� le Draa rencontre le Tingut, par Regbat. Ils �taient venus, tous les peuples du Sud, les nomades, les commer�ants, les bergers, les pillards, les mendiants. Peut-�tre que certains avaient quitt� le royaume de Biru, ou la grande oasis de Oualata. Leurs visages portaient la marque du terrible soleil, du froid mortel des nuits, aux confins du d�sert. Certains d�entre eux �taient d�un noir presque rouge, grands et longilignes, qui parlaient une langue inconnue ; c��taient les Tubbus venus de l�autre c�t� du d�sert, du Borku et du Tibesti, les mangeurs de noix de cola, qui allaient jusqu�� la mer.</p><p>� mesure que le troupeau d�hommes et de b�tes approchait, les silhouettes noires des hommes se multipliaient. Derri�re les acacias tordus, les huttes de branches et de boue apparaissaient, telles des termiti�res. Des maisons en pis�, des casemates de planches et de boue, et surtout, ces petits murs de pierre s�che, qui n�atteignaient m�me pas le genou, et qui divisaient la terre rouge en alv�oles minuscules. Dans des champs pas plus grands qu�un tapis de selle, les esclaves <emphasis>harratin</emphasis> essayaient de faire vivre quelques f�ves, du piment, du mil. Les ac�quias plongeaient leurs sillons st�riles � travers la vall�e, pour capter la moindre humidit�.</p><p>C��tait l� qu�ils arrivaient, maintenant, vers la grande ville de Smara. Les hommes, les b�tes, tous avan�aient sur la terre dess�ch�e, au fond de cette grande blessure de la vall�e de la Saguiet.</p><p>Il y avait tant de jours, durs et aigus comme le silex, tant d�heures qu�ils attendaient de voir cela. Il y avait tant de souffrance dans leurs corps meurtris, dans leurs l�vres saignantes, dans leur regard br�l�. Ils se h�taient vers les puits, sans entendre les cris des b�tes ni la rumeur des autres hommes. Quand ils sont arriv�s devant les puits, devant le mur de pierre qui retenait la terre molle, ils se sont arr�t�s. Les enfants ont �loign� les b�tes � coups de pierres, pendant que les hommes se sont agenouill�s pour prier. Puis chacun a plong� son visage dans l�eau et a bu longuement.</p><p>C��tait comme cela, les yeux de l�eau au milieu du d�sert. Mais l�eau ti�de contenait encore la force du vent, du sable, et du grand ciel glac� de la nuit. Tandis qu�il buvait, Nour sentait entrer en lui le vide qui l�avait chass� de puits en puits. L�eau trouble et fade l��c�urait, ne parvenait pas � �tancher sa soif. C��tait comme si elle installait au fond de son corps le silence et la solitude des dunes et des grands plateaux de pierres. L�eau �tait immobile dans les puits, lisse comme du m�tal, portant � sa surface les d�bris de feuilles et la laine des animaux. � l�autre puits, les femmes se lavaient et lissaient leurs chevelures.</p><p>Pr�s d�elles, les ch�vres et les dromadaires �taient immobiles, comme si des piquets les maintenaient dans la boue du puits.</p><p>D�autres hommes allaient et venaient, entre les tentes. C��taient les guerriers bleus du d�sert, masqu�s, arm�s de poignards et de longs fusils, qui marchaient � grands pas, sans regarder personne. Les esclaves soudanais v�tus de haillons portaient les charges de mil ou de dattes, les outres d�huile. Des fils de grande tente, v�tus de blanc et de bleu sombre, des chleuhs � la peau presque noire, des enfants de la c�te, aux cheveux rouges et � la peau tach�e, des hommes sans race, sans nom, des mendiants l�preux qui n�approchaient pas de l�eau. Tous, ils marchaient sur le sol de pierres et de poussi�re rouge, ils allaient vers les murs de la ville sainte de Smara. Ils avaient fui le d�sert, pour quelques heures, quelques jours. Ils avaient d�ploy� la toile lourde de leurs tentes, ils s��taient enroul�s dans leurs manteaux de laine, ils attendaient la nuit. Ils mangeaient, maintenant, la bouillie de mil arros�e de lait caill�, le pain, les dattes s�ch�es au go�t de miel et de poivre. Les mouches et les moustiques dansaient autour des cheveux des enfants dans l�air du soir, les gu�pes se posaient sur leurs mains, sur leurs joues salies de poussi�re.</p><p>Ils parlaient, maintenant, � voix tr�s haute, et les femmes, dans l�ombre �touffante des tentes, riaient et jetaient de petits cailloux sur les enfants qui jouaient. La parole jaillissait de la bouche des hommes comme dans l�ivresse, les mots chantaient, criaient, r�sonnaient gutturalement. Derri�re les tentes, pr�s des murs de Smara, le vent sifflait dans les branches des acacias, dans les feuilles des palmiers nains. Mais pourtant ils restaient dans le silence, les hommes et les femmes aux visages et aux corps bleuis par l�indigo et la sueur ; pourtant ils n�avaient pas quitt� le d�sert.</p><p>Ils n�oubliaient pas. C��tait au fond de leur corps, dans leurs visc�res, ce grand silence qui passait continuellement sur les dunes. C��tait le v�ritable secret. Par instants, l�homme au fusil cessait de parler � Nour, et il regardait en arri�re, vers la t�te de la vall�e, l� d�o� venait le vent.</p><p>Parfois un homme d�une autre tribu s�approchait de la tente et saluait en tendant les deux mains ouvertes. Ils �changeaient � peine quelques mots, quelques noms. Mais c��taient des mots et des noms qui s�effa�aient tout de suite, de simples traces l�g�res que le vent de sable allait ensevelir.</p><p>Quand la nuit venait ici, sur l�eau des puits, c��tait � nouveau le r�gne du ciel constell� du d�sert. Sur la vall�e de la Saguiet et Hamra, les nuits �taient plus douces, et la lune nouvelle montait dans le ciel sombre. Les chauves-souris commen�aient leur danse autour des tentes, voletaient au ras de l�eau des puits. La lumi�re des braseros vacillait, r�pandait l�odeur de l�huile chaude et de la fum�e. Quelques enfants couraient entre les tentes, en jetant des cris gutturaux de chiens. Les b�tes dormaient d�j�, les dromadaires aux pattes entrav�es, les moutons et les ch�vres dans les cercles de pierres s�ches.</p><p>Les hommes n��taient plus vigilants. Le guide avait pos� son fusil � l�entr�e de la tente, et il fumait en regardant droit devant lui. Il �coutait � peine les bruits doux des voix et des rires des femmes assises pr�s des braseros. Peut-�tre qu�il r�vait � d�autres soirs, d�autres routes, comme si la br�lure du soleil sur sa peau et la douleur de la soif dans sa gorge n��taient que le commencement d�un autre d�sir.</p><p>Le sommeil passait lentement sur la ville de Smara. Ailleurs, au sud, sur la grande Hamada de pierres, il n�y avait pas de sommeil dans la nuit. Il y avait l�engourdissement du froid, quand le vent soufflait sur le sable et mettait � nu le socle des montagnes. On ne pouvait pas dormir sur les routes du d�sert. On vivait, on mourait, toujours en regardant avec des yeux fixes br�l�s de fatigue et de lumi�re. Quelquefois les hommes bleus rencontraient un des leurs, assis bien droit dans le sable, les jambes �tendues devant lui, le corps immobile dans des lambeaux de v�tement qui flottaient. Sur le visage gris, les yeux noircis fixaient l�horizon mouvant des dunes, car c��tait ainsi que la mort l�avait surpris.</p><p>Le sommeil est comme l�eau, personne ne pouvait vraiment dormir loin des sources. Le vent soufflait, pareil au vent de la stratosph�re, �tant toute chaleur de la terre.</p><p>Mais ici, dans la vall�e rouge, les voyageurs pouvaient dormir.</p><p>Le guide se r�veillait avant les autres, il se tenait immobile devant la tente. Il regardait la brume qui remontait lentement le long de la vall�e, vers la Hamada.</p><p>La nuit s�effa�ait au passage de la brume. Les bras crois�s sur sa poitrine, le guide respirait � peine, ses paupi�res restaient fixes. Il attendait comme cela la premi�re lumi�re de l�aube, le <emphasis>fijar</emphasis>, la tache blanche qui na�t � l�est, au-dessus des collines. Quand la lumi�re paraissait, il se penchait sur Nour, et il le r�veillait doucement, en mettant la main sur son �paule. Ensemble ils s��loignaient en silence, ils marchaient sur la piste de sable qui allait vers les puits. Des chiens aboyaient au loin. Dans la lumi�re grise de l�aube, l�homme et Nour se lavaient selon l�ordre rituel, partie apr�s partie, recommen�ant trois fois. L�eau du puits �tait froide et pure, l�eau n�e du sable et de la nuit. L�homme et l�enfant baignaient encore leur face et lavaient leurs mains, puis ils se tournaient vers l�Orient pour faire leur premi�re pri�re. Le ciel commen�ait � �clairer l�horizon.</p><p>Dans les campements, les braseros rougeoyaient dans la derni�re ombre. Les femmes allaient puiser l�eau, les fillettes couraient dans l�eau du puits en criant un peu, puis elles revenaient, titubant, la jarre en �quilibre sur leur cou maigre.</p><p>Les bruits de la vie humaine commen�aient � monter des campements et des maisons de boue : bruits de m�tal, de pierre, d�eau. Les chiens jaunes, r�unis sur la place, tournaient en rond en jappant. Les chameaux et les b�tes pi�tinaient, faisaient monter la poussi�re rouge.</p><p>C��tait � ce moment-l� que la lumi�re �tait belle sur la Saguiet el Hamra. Elle venait � la fois du ciel et de la terre, lumi�re d�or et de cuivre, qui vibrait dans le ciel nu, sans br�ler, sans �tourdir. Les jeunes filles, �cartant un pan de tente, peignaient leurs lourdes chevelures, s��pouillaient, dressaient le chignon o� elles accrochaient le voile bleu. La belle lumi�re brillait sur le cuivre de leur visage et de leurs bras.</p><p>Accroupi dans le sable, immobile, Nour regardait lui aussi le jour qui emplissait le ciel au-dessus des campements. Des vols de perdrix traversaient lentement l�espace, remontaient la vall�e rouge. O� allaient-ils ? Peut-�tre qu�ils iraient jusqu�� la t�te de la Saguiet, jusqu�aux �troites vall�es de terre rouge, entre les monts de l�Agmar. Puis, quand le soleil descendrait, ils reviendraient vers la vall�e ouverte, au-dessus des champs, l� o� les maisons des hommes ressemblent aux maisons des termites.</p><p>Peut-�tre qu�ils connaissaient Aaiun, la ville de boue et de planches o� les toits sont quelquefois en m�tal rouge, peut-�tre m�me qu�ils connaissaient la mer couleur d��meraude et de bronze, la mer libre ?</p><p>Les voyageurs commen�aient � arriver dans la Saguiet el Hamra, caravanes d�hommes et de b�tes qui descendaient les dunes en soulevant des nuages de poussi�re rouge. Ils passaient devant les campements, sans m�me tourner la t�te, encore lointains et seuls comme s�ils �taient au milieu du d�sert.</p><p>Ils marchaient lentement vers l�eau des puits, pour abreuver leurs bouches saignantes. Le vent avait commenc� � souffler, l�-haut, sur la Hamada. Dans la vall�e il s�affaiblissait sur les palmiers nains, dans les buissons d��pines, dans les d�dales de pierre s�che. Mais, loin de la Saguiet, le monde �tincelait aux yeux des voyageurs ; plaines de roches coupantes, montagnes d�chirantes, crevasses, nappes de sable qui r�verb�raient le soleil. Le ciel �tait sans limites, d�un bleu si dur qu�il br�lait la face. Plus loin encore, les hommes marchaient dans le r�seau des dunes, dans un monde �tranger.</p><p>Mais c��tait leur vrai monde. Ce sable, ces pierres, ce ciel, ce soleil, ce silence, cette douleur, et non pas les villes de m�tal et de ciment, o� l�on entendait le bruit des fontaines et des voix humaines. C��tait ici, l�ordre vide du d�sert, o� tout �tait possible, o� l�on marchait sans ombre au bord de sa propre mort. Les hommes bleus avan�aient sur la piste invisible, vers Smara, libres comme nul �tre au monde ne pouvait l��tre. Autour d�eux, � perte de vue, c��taient les cr�tes mouvantes des dunes, les vagues de l�espace qu�on ne pouvait pas conna�tre. Les pieds nus des femmes et des enfants se posaient sur le sable, laissant une trace l�g�re que le vent effa�ait aussit�t. Au loin, les mirages flottaient entre terre et ciel, villes blanches, foires, caravanes de chameaux et d��nes charg�s de vivres, r�ves affair�s. Et les hommes �taient eux-m�mes semblables � des mirages, que la faim, la soif et la fatigue avaient fait na�tre sur la terre d�serte.</p><p>Les routes �taient circulaires, elles conduisaient toujours au point de d�part, tra�ant des cercles de plus en plus �troits autour de la Saguiet el Hamra. Mais c��tait une route qui n�avait pas de fin, car elle �tait plus longue que la vie humaine.</p><p>Les hommes venaient de l�est, au-del� des montagnes de l�Aadme Rieh, au-del� du Yetti, de Tabelbala. D�autres venaient du sud, de l�oasis d�el Haricha, du puits d�Abd el Malek. Ils avaient march� vers l�ouest, vers le nord, jusqu�aux rivages de la mer, ou bien � travers les grandes mines de sel de Teghaza. Ils �taient revenus, charg�s de vivres et de munitions, jusqu�� la terre sainte, la grande vall�e de la Saguiet el Hamra, sans savoir vers o� ils allaient repartir. Ils avaient voyag� en regardant les chemins des �toiles, fuyant les vents de sable quand le ciel devient rouge et que les dunes commencent � bouger.</p><p>Les hommes, les femmes vivaient ainsi, en marchant, sans trouver de repos. Ils mouraient un jour, surpris par la lumi�re du soleil, frapp�s par une balle ennemie, ou bien rong�s par la fi�vre. Les femmes mettaient les enfants au monde, simplement accroupies dans l�ombre de la tente, soutenues par deux femmes, le ventre serr� par la grande ceinture de toile. D�s la premi�re minute de leur vie, les hommes appartenaient � l��tendue sans limites, au sable, aux chardons, aux serpents, aux rats, au vent surtout, car c��tait leur v�ritable famille. Les petites filles aux cheveux cuivr�s grandissaient, apprenaient les gestes sans fin de la vie. Elles n�avaient pas d�autre miroir que l��tendue fascinante des plaines de gypse, sous le ciel uni. Les gar�ons apprenaient � marcher, � parler, � chasser et � combattre, simplement pour apprendre � mourir sur le sable.</p><empty-line/><p>Debout devant la tente, du c�t� des hommes, le guide �tait rest� longtemps immobile � regarder bouger les caravanes vers les dunes, vers les puits. Le soleil �clairait son visage brun, son nez en bec d�aigle, ses longs cheveux boucl�s couleur de cuivre. Nour lui avait parl�, mais il n�avait pas �cout�. Puis, quand le campement avait �t� calme, il avait fait un signe � Nour, et ensemble ils �taient partis le long de la piste qui remontait vers le nord, vers le centre de la Saguiet el Hamra. Parfois ils avaient crois� quelqu�un qui marchait vers Smara, et ils avaient �chang� quelques paroles :</p><p>� Qui es-tu ? �</p><p>� Bou Sba. Et toi ? �</p><p>� Yuema�a. �</p><p>� D�o� viens-tu ? �</p><p>� Aa�n Rag. �</p><p>� Moi, du Sud, d�Iguetti. �</p><p>Puis ils se s�paraient sans se dire adieu. Plus loin, la piste presque invisible traversait des rocailles, des bosquets de maigres acacias. C��tait difficile de marcher, � cause des cailloux aigus qui sortaient de la terre rouge, et Nour avait du mal � suivre son p�re. La lumi�re brillait plus fort, le vent du d�sert soulevait la poussi�re sous leurs pas. � cet endroit, la vall�e n��tait plus ouverte ; c��tait une sorte de crevasse grise et rouge, qui �tincelait par endroits comme du m�tal. Les cailloux encombraient le lit du torrent sec, pierres blanches, rouges, silex noirs sur lesquels le soleil faisait na�tre des �tincelles.</p><p>Le guide marchait contre le soleil, pench� en avant, la t�te couverte par son manteau de laine. Les griffes des arbustes d�chiraient les v�tements de Nour, z�braient ses jambes et ses pieds nus, mais il n�y prenait pas garde. Son regard �tait fix� devant lui, sur la silhouette de son p�re qui se h�tait. Tout � coup, ils s�arr�t�rent ensemble : le tombeau blanc �tait apparu entre les collines de pierres, �tincelant dans la lumi�re du ciel. L�homme restait immobile, un peu inclin� comme s�il saluait le tombeau. Puis ils recommenc�rent � marcher sur les cailloux qui s��boulaient.</p><p>Lentement, sans baisser les yeux, le guide montait vers le tombeau. � mesure qu�ils approchaient, le toit arrondi semblait sortir des pierres rouges, grandir vers le ciel. La lumi�re tr�s belle et pure illuminait le tombeau, le gonflait dans l�air surchauff�. Il n�y avait pas d�ombre � cet endroit, simplement les pierres aigu�s de la colline, et, au-dessous, le lit ass�ch� du torrent.</p><p>Ils arriv�rent devant le tombeau. C��taient juste quatre murs de boue peinte � la chaux, pos�s sur un socle de pierres rouges. Il y avait une seule porte pareille � l�entr�e d�un four, obstru�e par une large pierre rouge. Au-dessus des murs, le d�me blanc avait la forme d�une coquille d��uf, et se terminait par une pointe de lance. Nour ne regardait plus que l�entr�e du tombeau, et la porte grandissait dans ses yeux, devenait la porte d�un monument immense aux murailles pareilles � des falaises de craie, au d�me grand comme une montagne. Ici, s�arr�taient le vent et la chaleur du d�sert, la solitude du jour ; ici finissaient les pistes l�g�res, m�me celles o� marchent les �gar�s, les fous, les vaincus. C��tait le centre du d�sert, peut-�tre, le lieu o� tout avait commenc�, autrefois, quand les hommes �taient venus pour la premi�re fois. Le tombeau brillait sur la pente de la colline rouge. La lumi�re du soleil se r�verb�rait sur la terre battue, br�lait le d�me blanc, faisait tomber, de temps � autre, de petits ruisseaux de poudre rouge le long des fissures des murs. Nour et son p�re �taient seuls pr�s du tombeau. Le silence dense r�gnait sur la vall�e de la Saguiet el Hamra.</p><p>Par la porte ronde, quand il a fait basculer la large pierre, le guide a vu l�ombre puissante et froide, et il lui a sembl� sentir sur son visage comme un souffle.</p><p>Autour du tombeau, il y avait une aire de terre rouge battue par les pieds des visiteurs. C�est l� que le guide et Nour s�install�rent d�abord, pour prier. Ici, en haut de la colline, pr�s du tombeau de l�homme saint, avec la vall�e de la Saguiet el Hamra qui �tendait � perte de vue son lit dess�ch�, et l�horizon immense o� apparaissaient d�autres collines, d�autres rochers contre le ciel bleu, le silence �tait encore plus poignant. C��tait comme si le monde s��tait arr�t� de bouger et de parler, s��tait transform� en pierre.</p><p>De temps en temps, Nour entendait quand m�me les craquements des murs de boue, le bourdonnement d�un insecte, le g�missement du vent.</p><p>� Je suis venu �, disait l�homme � genoux sur la terre battue. � Aide-moi, esprit de mon p�re, esprit de mon grand-p�re. J�ai travers� le d�sert, je suis venu pour te demander ta b�n�diction avant de mourir. Aide-moi, donne-moi ta b�n�diction, puisque je suis ta propre chair. Je suis venu. �</p><p>Il parlait comme cela, et Nour �coutait les paroles de son p�re sans comprendre. Il parlait, tant�t � voix pleine, tant�t en murmurant et en chantonnant, la t�te se balan�ant, r�p�tant toujours ces simples mots : � Je suis venu, je suis venu. �</p><p>Il se penchait en avant, prenait de la poussi�re rouge dans le creux de ses mains et la laissait couler sur son visage, sur son front, sur ses paupi�res, sur ses l�vres.</p><p>Puis il se levait et marchait jusqu�� la porte. Devant l�ouverture, il s�agenouillait et priait encore, le front pos� sur la pierre du seuil. L�ombre se dissipait lentement � l�int�rieur du tombeau, comme un brouillard nocturne. Les murs du tombeau �taient nus et blancs, comme � l�ext�rieur, et le plafond bas montrait son armature de branches m�l�es � la boue s�ch�e.</p><p>Nour entrait lui aussi, maintenant, � quatre pattes. Il sentait sous les paumes de ses mains la dalle dure et froide de la terre m�lang�e au sang des moutons. Au fond du tombeau, sur la terre battue, le guide �tait �tendu � plat ventre. Il touchait la terre avec ses mains, les bras allong�s devant lui, ne faisant qu�un avec le sol. Il ne priait plus, � pr�sent, il ne chantait plus. Il respirait lentement, la bouche contre la terre, �coutant le sang battre dans sa gorge et dans ses oreilles. C��tait comme si quelque chose d��tranger entrait en lui, par sa bouche, par son front, par les paumes de ses mains et par son ventre, quelque chose qui allait loin au fond de lui et le changeait imperceptiblement. C��tait le silence, peut-�tre, venu du d�sert, de la mer des dunes, des montagnes de pierre sous la clart� lunaire, ou bien des grandes plaines de sable rose o� la lumi�re du soleil danse et tr�buche comme un rideau de pluie ; le silence des trous d�eau verte, qui regardent le ciel comme des yeux, le silence du ciel sans nuages, sans oiseaux, o� le vent est libre.</p><p>L�homme allong� sur le sol sentait ses membres s�engourdir. L�ombre emplissait ses yeux comme avant le sommeil. Pourtant, en m�me temps, une �nergie nouvelle entrait par son ventre, par ses mains, rayonnait dans chacun de ses muscles. En lui, tout se changeait, s�accomplissait. Il n�y avait plus de souffrance, plus de d�sir, plus de vengeance. Il oubliait cela, comme si l�eau de la pri�re avait lav� son esprit. Il n�y avait plus de mots non plus, l�ombre froide du tombeau les rendait vains. � leur place, il y avait ce courant �trange qui vibrait dans la terre m�l�e de sang, cette onde, cette chaleur. Cela n��tait comme rien de ce qu�il y a sur la terre. C��tait un pouvoir direct, sans pens�e, qui venait du fond de la terre et s�en allait vers le fond de l�espace, comme si un lien invisible unissait le corps de l�homme allong� et le reste du monde.</p><p>Nour respirait � peine, regardant son p�re dans l�ombre du tombeau. Ses doigts �cart�s touchaient la terre froide, et elle l�entra�nait � travers l�espace dans une course vertigineuse.</p><p>Longtemps ils rest�rent ainsi, le guide allong� sur la terre, et Nour accroupi, les yeux ouverts, immobile. Puis, quand tout fut fini, l�homme se releva lentement et fit sortir son fils. Il alla s�asseoir contre le mur du tombeau, pr�s de la porte, et il roula de nouveau la pierre pour fermer l�entr�e du tombeau. Il semblait �puis� comme s�il avait march� pendant des heures sans boire ni manger. Mais au fond de lui il y avait une force nouvelle, un bonheur qui �clairait son regard. C��tait maintenant comme s�il savait ce qu�il devait faire, comme s�il connaissait d�avance le chemin qu�il devrait parcourir.</p><p>Il rabattait le pan de son manteau de laine sur son visage ; et il remerciait l�homme saint, sans prononcer de paroles, simplement en bougeant un peu la t�te et en chantonnant � l�int�rieur de sa gorge. Ses longues mains bleues caressaient la terre battue, saisissant la fine poussi�re.</p><p>Devant eux, le soleil suivait sa courbe dans le ciel, lentement, descendant de l�autre c�t� de la Saguiet el Hamra. Les ombres des collines et des rochers s�allongeaient, au fond de la vall�e. Mais le guide ne semblait s�apercevoir de rien. Immobile, le dos appuy� contre le mur du tombeau, il ne sentait pas le passage du jour, ni la faim et la soif. Il �tait plein d�une autre force, d�un autre temps, qui l�avaient rendu �tranger � l�ordre des hommes. Peut-�tre qu�il n�attendait plus rien, qu�il ne savait plus rien, et qu�il �tait devenu semblable au d�sert, silence, immobilit�, absence.</p><p>Quand la nuit a commenc� � descendre, Nour a eu peur et il a touch� l��paule de son p�re. L�homme l�a regard� sans rien dire, en souriant un peu. Ensemble ils se sont mis � redescendre la colline vers le lit du torrent dess�ch�. Malgr� la nuit qui venait, leurs yeux avaient mal, et le vent chaud br�lait leurs visages et leurs mains. L�homme titubait un peu en marchant sur le chemin, et il dut s�appuyer sur l��paule de Nour.</p><p>En bas, au fond de la vall�e, l�eau des puits �tait noire. Les moustiques dansaient dans l�air, cherchaient � piquer les paupi�res des enfants. Plus loin, pr�s des murs rouges de Smara, les chauves-souris volaient au ras des tentes, tournaient autour des braseros. Quand ils arriv�rent devant le premier puits, Nour et son p�re s�arr�t�rent encore, pour laver soigneusement chaque partie de leur corps. Puis ils ont dit la derni�re pri�re, tourn�s vers le c�t� d�o� venait la nuit.</p></cite></section><section><title><empty-line/></title><cite><p>Alors ils sont venus de plus en plus nombreux dans la vall�e de la Saguiet el Hamra. Ils arrivaient du sud, certains avec leurs chameaux et leurs chevaux, mais la plupart � pied, parce que les b�tes mouraient de soif et de maladie sur le chemin. Chaque jour, autour du rempart de boue de Smara, le jeune gar�on voyait les nouveaux campements. Les tentes de laine brune ajoutaient de nouveaux cercles autour des murs de la ville. Chaque soir, � la tomb�e de la nuit, Nour regardait les voyageurs qui arrivaient dans des nuages de poussi�re. Jamais il n�avait vu tant d�hommes. C��tait un brouhaha continu de voix d�hommes et de femmes, de cris aigus d�enfants, de pleurs, m�l�s aux appels des ch�vres et des brebis, aux fracas des attelages, aux grommellements des chameaux. Une odeur �trange que Nour ne connaissait pas bien montait du sable et venait par bouff�es dans le vent du soir ; c��tait une odeur puissante, �cre et douce � la fois, celle de la peau humaine, de la respiration, de la sueur. Les feux de charbon de bois, de brindilles et de bouse s�allumaient dans la p�nombre. La fum�e des braseros s��levait au-dessus des tentes. Nour entendait les m�lop�es douces des femmes qui endormaient leurs b�b�s.</p><p>La plupart de ceux qui arrivaient maintenant �taient des vieux, des femmes et des enfants, fatigu�s par les marches forc�es � travers le d�sert, les v�tements d�chir�s, les pieds nus ou entour�s de chiffons. Les visages �taient noirs, br�l�s par la lumi�re, les yeux pareils � des morceaux de charbon. Les jeunes enfants allaient nus, leurs jambes marqu�es de plaies, leurs ventres dilat�s par la faim et la soif.</p><p>Nour parcourait le campement, se faufilant entre les tentes. Il �tait �tonn� de voir tant de monde, et en m�me temps il sentait une sorte d�angoisse, parce qu�il pensait, sans bien comprendre pourquoi, que beaucoup de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants allaient bient�t mourir.</p><p>Sans cesse il rencontrait de nouveaux voyageurs, qui marchaient lentement le long des all�es, entre les tentes. Certains d�entre eux venaient du plus au sud, noirs comme des Soudanais, et parlant une langue que Nour ne connaissait pas. Les hommes �taient masqu�s pour la plupart, envelopp�s dans des manteaux de laine et dans des linges bleus, les pieds chauss�s de sandales de cuir de ch�vre. Ils portaient de longs fusils � pierre au canon de bronze, des lances, des poignards. Nour s��cartait pour les laisser passer, et il les regardait marcher vers la porte de Smara. Ils allaient saluer le grand cheikh Moulay Ahmed ben Mohammed el Fadel, celui qu�on appelait Ma el A�nine, l�Eau des Yeux.</p><p>Tous, ils allaient s�asseoir sur les banquettes de boue s�ch�e, autour de la cour de la maison du cheikh. Puis ils allaient dire leur pri�re, au coucher du soleil, � l�est du puits, � genoux dans le sable, le corps tourn� dans la direction du d�sert.</p><p>Lorsque la nuit �tait venue, Nour �tait retourn� vers la tente de son p�re, et il s��tait assis � c�t� de son fr�re a�n�. Dans la partie droite de la tente, sa m�re et ses s�urs parlaient, allong�es sur les tapis, entre les vivres et le b�t du chameau. Peu � peu le silence revenait sur Smara et dans la vall�e, les bruits des voix humaines et les cris des b�tes s��teignaient les uns apr�s les autres. La pleine lune apparaissait dans le ciel noir, disque blanc magnifiquement dilat�. La nuit �tait froide, malgr� toute la chaleur du jour qui �tait rest�e dans le sable. Quelques chauves-souris volaient devant la lune, basculaient rapidement vers le sol. Nour, �tendu sur le c�t�, la t�te appuy�e contre son bras, les suivait du regard, en attendant le sommeil. Il s�endormit tout d�un coup, sans s�en apercevoir, les yeux ouverts.</p><p>Quand il se r�veilla, il eut l�impression bizarre que le temps n��tait pas pass�. Il chercha des yeux le disque de la lune, et c�est en voyant qu�elle avait commenc� sa descente vers l�ouest qu�il comprit qu�il avait dormi longtemps.</p><p>Le silence �tait oppressant sur les campements. On entendait seulement les cris lointains des chiens sauvages, quelque part � la limite du d�sert.</p><p>Nour se leva, et vit que son p�re et son fr�re n��taient plus sous la tente. Seules, dans l�ombre, � gauche de la tente, les formes des femmes et des enfants enroul�s dans les tapis apparaissaient vaguement. Nour commen�a � marcher sur le chemin de sable, entre les campements, dans la direction des remparts de Smara. Le sable �clair� par la lumi�re de la lune �tait tr�s blanc, avec les ombres bleues des cailloux et des arbustes. Il n�y avait aucun bruit, comme si tous les hommes �taient endormis, mais Nour savait que les hommes n��taient pas sous les tentes. Il n�y avait que les enfants qui dormaient, et les femmes qui regardaient au-dehors, sans bouger, enroul�es dans les manteaux et les tapis. L�air de la nuit faisait frissonner le jeune gar�on, et le sable �tait froid et dur sous ses pieds nus.</p><p>Quand il approcha des murs de la ville, Nour entendit la rumeur des hommes. Il vit, un peu plus loin, la silhouette immobile d�un gardien, accroupi devant la porte de la ville, sa longue carabine appuy�e sur ses genoux. Mais Nour connaissait un endroit o� le rempart de boue �tait �croul�, et il put entrer dans Smara sans passer devant la sentinelle.</p><p>Tout de suite, il d�couvrit l�assembl�e des hommes dans la cour de la maison du cheikh. Ils �taient assis par terre, par groupes de cinq ou six autour des braseros o� les grandes bouilloires de cuivre contenaient l�eau pour le th� vert. Nour se glissa sans bruit dans l�assembl�e. Personne ne le regardait. Tous les hommes �taient occup�s par un groupe de guerriers debout devant la porte de la maison. Il y avait quelques soldats du d�sert, v�tus de bleu, qui restaient absolument immobiles � regarder un homme �g�, v�tu d�un simple manteau de laine blanche qui recouvrait sa t�te, et deux hommes jeunes, arm�s, qui parlaient � tour de r�le avec v�h�mence.</p><p>De l� o� Nour �tait assis, � cause de la rumeur des hommes qui r�p�taient ou commentaient ce qui avait d�j� �t� dit, il n��tait pas possible de comprendre leurs paroles. Quand ses yeux furent habitu�s au contraste de l�ombre et des lueurs rouges des braseros, Nour reconnut la silhouette du vieil homme. C��tait le grand cheikh Ma el A�nine, celui qu�il avait d�j� aper�u quand son p�re et son fr�re a�n� �taient venus le saluer, � leur arriv�e au puits de Smara.</p><p>Nour demanda � son voisin qui �taient les deux jeunes hommes qui entouraient le cheikh. On lui donna les noms :</p><p>� Saadbou, et Larhdaf, les fr�res de Ahmed ed Dehiba, celui qu�on appelle la Parcelle d�Or, celui qui sera bient�t notre vrai roi. �</p><p>Nour ne cherchait pas � entendre les paroles des deux jeunes guerriers. Il regardait de toutes ses forces la figure fr�le du vieil homme, immobile entre eux, et dont le manteau �clair� par la lune faisait une tache tr�s blanche.</p><p>Tous les hommes le regardaient aussi, comme avec un seul regard, comme si c��tait lui qui parlait vraiment, comme s�il allait faire un seul geste et qu�alors tout serait transform�, car c��tait lui qui donnait l�ordre m�me du d�sert.</p><p>Ma el A�nine ne bougeait pas. Il ne semblait pas entendre les paroles de ses fils, ni la rumeur continue qui venait des centaines d�hommes assis dans la cour, devant lui. Parfois il tournait un peu la t�te, et il regardait ailleurs, au-del� des hommes et des murs de boue de sa ville, vers le ciel sombre, dans la direction des collines de pierres.</p><p>Nour pensait qu�il voulait peut-�tre simplement que les hommes retournent vers le d�sert, d�o� ils �taient partis, et son c�ur se serrait. Il ne comprenait pas les paroles des hommes autour de lui. Au-dessus de Smara, le ciel �tait sans fond, glac�, aux �toiles noy�es par la nu�e blanche de la lumi�re lunaire. Et c��tait un peu comme un signe de mort, ou d�abandon, comme un signe de la terrible absence qui creusait un vide dans les tentes immobiles et dans les murs de la ville. Nour sentait cela surtout quand il regardait la silhouette fragile du grand cheikh, comme s�il entrait dans le c�ur m�me du vieillard et qu�il entrait dans son silence.</p><p>Les autres cheikhs, les chefs de grande tente, et les guerriers bleus sont venus, l�un apr�s l�autre. Tous disaient la m�me parole, la voix bris�e par la fatigue et par la s�cheresse. Ils parlaient des soldats des Chr�tiens qui entraient dans les oasis du Sud, et qui apportaient la guerre aux nomades ; ils parlaient des villes fortifi�es que les Chr�tiens construisaient dans le d�sert, et qui fermaient l�acc�s des puits jusqu�aux rivages de la mer. Ils parlaient des batailles perdues, des hommes morts, si nombreux qu�on ne se souvenait m�me plus de leurs noms, des troupes de femmes et d�enfants qui fuyaient vers le nord � travers le d�sert, des carcasses de b�tes mortes qu�on rencontrait partout sur la route. Ils parlaient des caravanes interrompues, quand les soldats des Chr�tiens lib�raient les esclaves et les renvoyaient vers le sud, et quand les guerriers touareg recevaient de l�argent des Chr�tiens pour chaque esclave qu�ils avaient vol� dans les convois. Ils parlaient des marchandises et du b�tail saisis, des troupes de brigands qui �taient entr�es dans le d�sert en m�me temps que les Chr�tiens. Ils parlaient aussi des troupes de soldats chr�tiens, guid�es par les Noirs du Sud, si nombreuses qu�elles couvraient les dunes de sable d�un bout � l�autre de l�horizon. Puis les cavaliers qui encerclaient les campements et qui tuaient sur place tous ceux qui leur r�sistaient, et qui emmenaient ensuite les enfants pour les mettre dans les �coles des Chr�tiens, dans les forteresses sur les rivages de la mer. Alors, quand ils entendaient cela, les autres hommes disaient que c��tait vrai, par Dieu, et la rumeur des voix s�enflait et bougeait sur la place comme le bruit du vent qui arrive.</p><p>Nour �coutait la rumeur des voix qui grandissait, puis retombait, comme le passage du vent du d�sert sur les dunes, et sa gorge se resserrait, parce qu�il y avait une menace terrible sur la ville et sur tous les hommes, une menace qu�il ne parvenait pas � comprendre.</p><p>Presque sans ciller, il regardait maintenant la silhouette blanche du vieil homme, immobile entre ses fils malgr� la fatigue et le froid de la nuit. Nour pensait que seul lui, Ma el A�nine, pouvait changer le cours de cette nuit, calmer la col�re de la foule d�un geste de la main, ou au contraire, la d�cha�ner, avec seulement quelques paroles qui seraient r�p�t�es de bouche en bouche, et feraient grandir une vague de rage et d�amertume. Comme Nour, tous les hommes regardaient vers lui, avec leurs yeux br�lants de fatigue et de fi�vre, leur esprit tendu par la souffrance. Tous sentaient leur peau durcie par la br�lure du soleil, et leurs l�vres �taient dess�ch�es par le vent du d�sert. Ils attendaient, presque sans bouger, les yeux fixes, guettant un signe. Mais Ma el A�nine ne semblait pas s�en apercevoir. Ses yeux �taient fixes et son regard lointain, passant au-dessus des t�tes des hommes, au-del� des murs de boue s�ch�e de Smara. Peut-�tre qu�il cherchait la r�ponse � l�angoisse des hommes dans le plus profond du ciel nocturne, dans l��trange bu�e de lumi�re qui nageait autour du disque lunaire. Nour regarda au-dessus de lui, � l�endroit o� d�ordinaire on voyait les sept �toiles du Petit Chariot, mais il ne vit rien. Seule la plan�te Jupiter apparaissait, fig�e dans le ciel glac�. La lumi�re de la lune avait tout recouvert de son brouillard. Nour aimait les �toiles, car son p�re lui avait appris leur nom depuis qu�il �tait tout petit ; mais cette nuit-l�, c��tait comme s�il ne parvenait pas � reconna�tre le ciel. Tout �tait immense et froid, noy� dans la lumi�re blanche de la lune, aveugl�. Sur la terre, les feux des braseros faisaient des trous rouges qui �clairaient bizarrement les visages des hommes. C��tait peut-�tre la peur qui avait tout chang�, qui avait d�charn� les visages et les mains, et tach� d�ombre noire les orbites vides ; c��tait la nuit qui avait glac� la lumi�re dans le regard des hommes, qui avait creus� ce trou immense dans le fond du ciel.</p><p>Quand les hommes eurent fini de parler, chacun � son tour, debout � c�t� du cheikh Ma el A�nine � tous ceux dont Nour avait entendu les noms prononc�s autrefois par son p�re, les chefs de tribus guerri�res, les hommes de la l�gende, les Maqil, Arib, Oulad Yahia, Oulad Delim, Aroussiyine, Icherguiguine, les Reguibat au visage voil� de noir, et ceux qui parlaient les langages des chleuhs, les Idaou Belal, Idaou Meribat, A�t ba Amrane, et ceux m�mes dont les noms �taient inconnus, venus des confins de la Mauritanie, de Tombouctou, ceux qui n�avaient pas voulu s�asseoir aupr�s des braseros, mais qui �taient rest�s pr�s de l�entr�e de la place, debout, envelopp�s dans leurs manteaux, l�air � la fois craintif et m�prisant, ceux qui n�avaient pas voulu parler. Nour les regardait tous, les uns apr�s les autres, et il sentait le vide terrible qui se creusait sur leurs visages, comme s�ils allaient bient�t mourir.</p><p>Ma el A�nine ne les voyait pas. Il n�avait regard� personne, sauf une fois, peut-�tre, quand son regard s��tait arr�t� un bref instant sur le visage de Nour, comme s�il �tait �tonn� de le rencontrer au milieu de tant d�hommes. C��tait depuis cet instant, rapide comme un reflet, � peine perceptible, mais le c�ur de Nour s��tait mis � battre plus vite et plus fort, que Nour avait attendu le signe que le vieux cheikh devait donner aux hommes r�unis devant lui. Le vieil homme restait immobile, comme s�il pensait � autre chose, tandis que ses deux fils, pench�s vers lui, parlaient � voix basse. Enfin il sortit de sa robe son chapelet d��b�ne et il s�accroupit dans la poussi�re, tr�s lentement, la t�te pench�e en avant. Puis il commen�a � prier, en r�citant la formule qu�il avait �crite pour lui-m�me, tandis que ses fils s�asseyaient � ses c�t�s. Bient�t, comme si ce simple geste avait suffi, la rumeur des voix humaines cessa, et le silence vint sur la place, intense et glac� dans la lumi�re trop blanche de la pleine lune. Les bruits lointains, � peine perceptibles, venus du d�sert, du vent, des pierres s�ches des plateaux, et les cris hach�s des chiens sauvages recommenc�rent � emplir l�espace. Sans se saluer, sans dire un mot, sans faire un bruit, les hommes se levaient, les uns apr�s les autres, et quittaient la place. Ils marchaient sur le chemin poussi�reux, un par un, parce qu�ils n�avaient plus envie de se parler. Quand son p�re toucha son �paule, Nour se leva et s�en alla lui aussi. Avant de quitter la place, il se retourna pour regarder l��trange fr�le silhouette du vieil homme, tout seul maintenant dans la clart� de la lune, qui psalmodiait sa pri�re en balan�ant le haut de son corps comme quelqu�un qui va � cheval.</p><empty-line/><p>Les jours suivants, l�inqui�tude grandit encore dans le campement de Smara. C��tait incompr�hensible, mais tout le monde le sentait, comme une souffrance au c�ur, comme une menace. Le soleil br�lait fort dans la journ�e, r�verb�rant sa lumi�re violente sur les angles des cailloux et sur le lit des torrents ass�ch�s. Les contreforts de la Hamada rocheuse vibraient au loin, et on voyait sans cesse des mirages au-dessus de la vall�e de la Saguiet. � chaque heure du jour arrivaient de nouvelles cohortes de nomades, harass�s par la fatigue et par la soif, venus du sud par marches forc�es, et leurs silhouettes se confondaient � l�horizon avec les fourmillements des mirages. Ils marchaient lentement, les pieds band�s dans des lani�res de peau de ch�vre, portant sur leur dos leurs maigres fardeaux. Ils �taient quelquefois suivis de chameaux fam�liques et de chevaux boiteux, de ch�vres, de moutons. Ils dressaient h�tivement leurs tentes � la lisi�re du campement. Personne n�allait les saluer, ni leur demander d�o� ils venaient. Certains portaient les marques des blessures re�ues dans les combats contre les soldats des Chr�tiens ou contre les pillards du d�sert ; la plupart �taient � bout de forces, us�s par les fi�vres et par les maladies de ventre. Parfois arrivaient les restes d�une arm�e, d�cim�e, sans chefs, sans femmes, des hommes � la peau noire presque nus dans leurs v�tements en loques, le regard vide et brillant de fi�vre et de folie. Ils allaient s�abreuver � la fontaine, devant la porte de Smara, puis ils se couchaient par terre � l�ombre des murs de la ville, comme pour dormir, mais leurs yeux restaient grands ouverts.</p><p>Depuis la nuit de l�assembl�e des tribus, Nour n�avait pas revu Ma el A�nine ni ses fils. Mais il sentait bien que la grande rumeur qui s��tait apais�e quand le cheikh avait commenc� sa pri�re n�avait pas vraiment cess�. La rumeur n��tait plus dans les paroles, maintenant. Son p�re, son fr�re a�n�, sa m�re ne disaient rien, et ils d�tournaient la t�te comme s�ils ne voulaient pas qu�on les interroge. Mais l�inqui�tude grandissait toujours, dans les bruits du campement, dans les cris des b�tes qui s�impatientaient, dans le bruit des pas des nouveaux voyageurs qui arrivaient du sud, dans les paroles dures que les hommes se jetaient entre eux ou contre leurs enfants. L�inqui�tude �tait aussi dans les odeurs violentes, la sueur, l�urine, la faim, toute cette �cret� qui venait de la terre et des replis des campements. Elle grandissait dans la raret� de la nourriture, quelques dattes poivr�es, le lait caill� et la bouillie d�orge qu�on mangeait vite, � la premi�re heure du jour, quand le soleil n��tait pas encore sorti des dunes. L�inqui�tude �tait dans l�eau sale du puits que les pas des hommes et des b�tes avaient troubl�e, et que le th� vert ne parvenait pas � bonifier. Il y avait longtemps qu�il n�y avait plus de sucre, ni de miel, et les dattes �taient s�ches comme des pierres, et la viande �tait celle, �cre et dure, des chameaux morts d��puisement. L�inqui�tude grandissait dans les bouches s�ches et dans les doigts qui saignaient, dans la lourdeur qui pesait sur la t�te et sur les �paules des hommes, dans la chaleur du jour, puis dans le froid de la nuit qui faisait grelotter les enfants dans les plis des vieux tapis.</p><p>Chaque jour, en passant devant les campements, Nour entendait les voix des femmes qui pleuraient parce que quelqu�un �tait mort pendant la nuit. Chaque jour, on �tait all� un peu plus loin dans le d�sespoir et la col�re, et le c�ur de Nour se serrait davantage. Il pensait au regard du cheikh qui flottait au loin sur les collines invisibles de la nuit, puis qui se posait sur lui, un bref instant, comme un reflet, et qui l��clairait au-dedans de lui-m�me.</p><p>Tous, ils �taient venus de si loin vers Smara, comme si ce devait �tre l� la fin de leur voyage. Comme si plus rien ne pouvait manquer. Ils �taient venus parce que la terre manquait sous leurs pieds, comme si elle s��tait �croul�e derri�re eux, et qu�il n��tait d�sormais plus possible de revenir en arri�re. Et maintenant, ils �taient l�, des centaines, des milliers, sur une terre qui ne pouvait pas les recevoir, une terre sans eau, sans arbres, sans nourriture. Leur regard allait sans cesse vers tous les points du cercle de l�horizon, vers les montagnes d�chirantes du Sud, vers le d�sert de l�Est, ver les lits dess�ch�s des torrents de la Saguiet, vers les hauts plateaux du Nord. Leur regard se perdait aussi dans le ciel vide, sans un nuage, o� le soleil de feu aveuglait. Alors l�inqui�tude devenait de la peur, et la peur de la col�re, et Nour sentait une onde �trange qui passait sur le campement, une odeur peut-�tre, qui montait des toiles des tentes et qui tournait autour de la ville de Smara. C��tait une ivresse aussi, l�ivresse du vide et de la faim qui transformait les formes et les couleurs de la terre, qui changeait le bleu du ciel, qui faisait na�tre de grands lacs d�eau pure sur les fonds br�lants des salines, qui peuplait l�azur des nuages d�oiseaux et de mouches.</p><p>Nour allait s�asseoir � l�ombre de la muraille de boue, quand le soleil d�clinait, et il regardait l�endroit o� Ma el A�nine avait apparu, cette nuit-l�, sur la place, l�endroit invisible o� il s��tait accroupi pour prier. Quelquefois d�autres hommes venaient comme lui, et restaient immobiles � l�entr�e de la place, pour regarder la muraille de terre rouge aux �troites fen�tres. Ils ne disaient rien, ils regardaient seulement. Puis ils retournaient vers leur campement.</p><p>Ensuite, apr�s tous ces jours de col�re et de peur sur la terre et dans le ciel, apr�s toutes ces nuits glac�es o� l�on dormait un peu, o� l�on se r�veillait tout � coup, sans raison, les yeux fi�vreux et le corps ouvert d�une mauvaise sueur, apr�s tout ce temps si long qui �teignait peu � peu les vieillards et les jeunes enfants, soudain, sans que personne sache comment, on a su que le moment du d�part �tait arriv�.</p><p>Nour l�avait entendu, avant m�me que sa m�re n�en parle, avant m�me que son fr�re ne lui dise en riant, comme si tout �tait chang� : � Nous allons partir, demain, ou apr�s-demain, �coute bien, nous allons partir vers le nord, c�est le cheikh Ma el A�nine qui l�a dit, nous allons partir tr�s loin d�ici ! � Peut-�tre que la nouvelle �tait venue dans l�air, ou dans la poussi�re, ou bien peut-�tre que Nour l�avait entendue en regardant la terre battue, sur la place de Smara.</p><p>C��tait venu sur tout le campement tr�s vite, et l�air r�sonnait comme une musique. Les voix des hommes, les cris des enfants, les sons des cuivres, les grognements des chameaux, les pi�tinements et les p�tarades des chevaux, et cela ressemblait au bruit que fait la pluie quand elle arrive, descendant la vall�e et roulant avec elle les eaux rouges des torrents. Les hommes et les femmes allaient en courant le long des all�es, les chevaux pi�tinaient, les chameaux entrav�s mordaient leurs liens, parce que l�impatience �tait grande. Malgr� la br�lure du ciel, les femmes restaient debout devant les tentes, � parler et � crier. Personne n�aurait pu dire comment la nouvelle �tait venue d�abord, mais tous r�p�taient la phrase qui les enivrait : � Nous allons partir, nous allons partir vers le nord. �</p><p>Les yeux du p�re de Nour brillaient d�une sorte de joie fi�vreuse.</p><p>� Nous allons partir bient�t, notre cheikh l�a dit, nous allons partir bient�t. �</p><p>� O� ? � avait demand� Nour.</p><p>� Vers le nord, au-del� des montagnes du Draa, vers Souss, Tiznit. L�-bas, il y a de l�eau et des terres pour nous tous, qui nous attendent, c�est Moulay Hiba, notre vrai roi, le fils de Ma el A�nine qui l�a dit, et Ahmed Ech Chems aussi. �</p><p>Les groupes d�hommes marchaient dans les all�es, vers la ville de Smara, et Nour �tait pris dans leurs tourbillons. La poussi�re rouge montait sous les pas des hommes et sous les pi�tinements des b�tes, elle formait un nuage au-dessus du campement. D�j� les premi�res d�charges des fusils se faisaient entendre, et l�odeur �cre de la poudre chassait l�odeur de la peur qui avait r�gn� sur le campement. Nour avan�ait sans voir, bouscul� par les hommes, rejet� contre les parois des tentes. La poussi�re dess�chait sa gorge et br�lait ses yeux. La chaleur du soleil �tait terrible, jetant des �clairs de blancheur � travers l��paisseur de la poussi�re. Nour marcha un moment comme cela, au hasard, les bras tendus devant lui. Puis il tomba par terre et il rampa � l�abri d�une tente. Dans la p�nombre, il put reprendre ses sens. Une vieille femme �tait l�, assise contre la partie basse de la toile, envelopp�e dans son manteau bleu. Quand elle vit Nour, elle le prit d�abord pour un voleur et elle lui cria des injures en lui jetant des cailloux au visage. Puis elle s�approcha, et elle vit ses joues salies de poussi�re o� les larmes avaient trac� des sillons rouges.</p><p>� Qu�as-tu ? Es-tu malade ? � dit-elle plus doucement.</p><p>Nour secoua la t�te. La vieille avan�a vers lui � quatre pattes.</p><p>� Tu dois �tre malade �, dit-elle. � Je vais te donner du th�. �</p><p>Elle versa le th� dans un gobelet de cuivre.</p><p>� Bois. �</p><p>Le th� br�lant et sans sucre r�conforta Nour.</p><p>� Nous allons bient�t partir d�ici �, dit-il, la voix un peu h�sitante.</p><p>La vieille le regardait. Elle haussa les �paules.</p><p>� Oui, c�est ce qu�ils disent. �</p><p>� C�est un grand jour pour nous �, dit Nour.</p><p>Mais la vieille femme n�avait pas l�air de croire que c��tait aussi important, peut-�tre simplement parce qu�elle �tait vieille.</p><p>� Toi, tu arriveras peut-�tre l�-bas, o� ils disent, au nord. Mais moi je mourrai avant. �</p><p>Elle r�p�ta cela :</p><p>� Moi, je mourrai avant d�arriver au nord. �</p><p>Plus tard, Nour sortit de la tente. Les all�es du campement �taient de nouveau d�sertes, comme si tous les vivants �taient partis. Mais, � l�ombre des tentes, Nour aper�ut les formes humaines : les vieillards, les malades qui tremblaient de fi�vre malgr� la fournaise, les jeunes femmes qui tenaient dans leurs bras des b�b�s et qui regardaient devant elles avec des yeux vides et tristes. Encore une fois, Nour sentit son c�ur se serrer, parce que c��tait l�ombre de la mort qui �tait sous les tentes.</p><p>Comme il approchait du mur d�enceinte de la ville, il entendit grandir le bruit rythm� de la musique. Les hommes et les femmes �taient assembl�s devant la porte de Smara, formant un large demi-cercle autour des musiciens. Nour entendit le son aigre des fl�tes qui montait, descendait, montait, puis s�arr�tait, tandis que les tambours et les rebecs reprenaient inlassablement la m�me phrase. Une voix d�homme, grave et monotone, chantait une chanson andalouse, mais Nour ne pouvait pas reconna�tre les paroles. Au-dessus de la ville rouge, le ciel �tait lisse, tr�s bleu, tr�s dur. La f�te des voyageurs allait commencer, maintenant, elle durerait jusqu�au lendemain, � l�aube, et peut-�tre jusqu�au jour suivant. Les drapeaux allaient flotter dans le vent, et les cavaliers feraient le tour des remparts en d�chargeant leurs longs fusils, tandis que les jeunes femmes crieraient en faisant trembler leur voix comme des grelots.</p><p>Nour sentit l�ivresse de la musique et de la danse, et il oublia l�ombre mortelle qui restait sous les tentes. C��tait comme s�il �tait d�j� en marche vers les hautes falaises du Nord, l� o� commencent les plateaux, l� o� naissent les torrents d�eau claire, l�eau que personne n�a jamais regard�e. Et pourtant, l�angoisse qui s��tait install�e en lui quand il avait vu arriver les troupes des nomades restait quelque part au fond de lui.</p><p>Il voulut voir Ma el A�nine. Il contourna la foule, cherchant � l�apercevoir du c�t� des hommes qui chantaient. Mais le cheikh n��tait pas avec la foule. Alors Nour repartit vers la porte des remparts. Il p�n�tra dans la ville par la m�me fissure qui lui avait servi lors de la nuit de l�Assembl�e. La grande place de terre battue �tait tout � fait vide. Les murs de la maison du cheikh brillaient � la lumi�re du soleil. Autour de la porte de la maison, d��tranges dessins �taient peints � l�argile sur le mur blanc. Nour resta un long moment � les regarder, et � regarder les murs us�s par le vent. Puis il marcha vers le centre de la place. La terre �tait dure et chaude sous ses pieds nus, comme les dalles de pierre du d�sert. Le bruit de la musique des fl�tes s��teignait ici, dans cette cour d�serte, comme si Nour �tait � l�autre bout du monde. Tout devenait immense, tandis que le jeune gar�on marchait vers le centre de la place. Il percevait avec nettet� les battements de son sang dans les art�res de son cou et de ses tempes, et le rythme de son c�ur semblait r�sonner jusque dans le sol sous la plante de ses pieds.</p><p>Quand Nour arriva pr�s du mur d�argile, � l�endroit o� le vieil homme s��tait accroupi pour dire sa pri�re, il se jeta sur le sol, la face contre la terre, sans bouger, sans plus penser � rien. Les mains tenaient la terre comme s�il �tait accroch� au mur d�une tr�s haute falaise, et le go�t de cendre de la poussi�re emplissait sa bouche et ses narines.</p><p>Apr�s un long moment, il osa relever le visage, et il vit le manteau blanc du cheikh.</p><p>� Que fais-tu l� ? � demanda Ma el A�nine. Sa voix �tait tr�s douce et lointaine, comme s�il avait �t� � l�autre bout de la place.</p><p>Nour h�sita. Il se releva sur les genoux, mais sa t�te resta pench�e en avant, parce qu�il n�avait pas le courage de regarder le cheikh.</p><p>� Que fais-tu l� ? � r�p�ta le vieillard.</p><p>� Je � je priais �, dit Nour ; il ajouta : � Je voulais prier. �</p><p>Le cheikh sourit.</p><p>� Et tu n�as pas pu prier ? �</p><p>� Non �, dit simplement Nour. Il prit les mains du vieil homme.</p><p>� S�il te pla�t, donne-moi ta b�n�diction de Dieu. �</p><p>Ma el A�nine passa ses mains sur la t�te de Nour, massa l�g�rement sa nuque. Puis il fit relever le jeune gar�on et il l�embrassa.</p><p>� Quel est ton nom ? �, demanda-t-il. � N�est-ce pas toi que j�ai vu la nuit de l�Assembl�e ? �</p><p>Nour dit son nom, celui de son p�re et de sa m�re. � ce dernier nom, le visage de Ma el A�nine s��claira.</p><p>� Ainsi ta m�re est de la lign�e de Sidi Mohammed, celui qu�on appelait Al Azraq, l�Homme Bleu ? �</p><p>� Il �tait l�oncle maternel de ma grand-m�re �, dit Nour.</p><p>� Alors tu es vraiment le fils d�une ch�rifa �, dit Ma el A�nine. Il resta un long moment silencieux, son regard gris fix� sur celui de Nour, comme s�il cherchait un souvenir. Puis il parla de l�Homme Bleu, qu�il avait rencontr� dans les oasis du Sud, de l�autre c�t� des rochers de la Hamada, � une �poque o� rien de ce qu�il y avait ici, pas m�me la ville de Smara, n�existait encore. L�Homme Bleu vivait dans une hutte de pierres et de branches, � l�or�e du d�sert, sans rien craindre des hommes ni des b�tes sauvages. Chaque jour, au matin, il trouvait devant la porte de sa hutte des dattes et une �cuelle de lait caill�, et une cruche d�eau fra�che, car c��tait Dieu qui veillait sur lui et le nourrissait. Quand Ma el A�nine �tait venu le voir, pour lui demander son enseignement, l�Homme Bleu n�avait pas voulu le recevoir. Pendant un mois, il l�avait fait dormir devant sa porte, sans lui adresser la parole ni m�me le regarder. Simplement, il laissait la moiti� des dattes et du lait, et jamais Ma el A�nine n�avait mang� de mets plus succulents ; quant � l�eau de la cruche, elle abreuvait tout de suite et emplissait de joie, car c��tait une eau vierge, faite de la ros�e la plus pure.</p><p>Au bout d�un mois, cependant, le cheikh �tait triste parce qu�Al Azraq ne l�avait pas encore regard�. Alors il avait d�cid� de retourner dans sa famille, parce qu�il pensait que l�Homme Bleu ne l�avait pas jug� digne de servir Dieu. Il marchait sans espoir sur le chemin de son village quand il vit un homme qui l�attendait. L�homme �tait Al Azraq, qui lui demanda pourquoi il l�avait quitt�. Puis il l�invita � rester avec lui, � l�endroit m�me o� il s��tait arr�t�. Ma el A�nine �tait rest� encore de nombreux mois aupr�s de lui, et un jour, l�Homme Bleu lui dit qu�il n�avait plus rien � lui enseigner. � Mais tu ne m�as pas encore donn� ton enseignement �, dit Ma el A�nine. Alors Al Azraq lui avait montr� le plat de dattes, l��cuelle de lait caill� et la cruche d�eau : � N�ai-je pas partag� cela avec toi, chaque jour, depuis que tu es arriv� ? � Ensuite il lui avait montr� l�horizon, dans la direction du nord, vers la Saguiet el Hamra, et lui avait dit de construire une ville sainte pour ses fils, et il lui avait m�me pr�dit que l�un d�eux deviendrait roi. Alors Ma el A�nine avait quitt� son village avec les siens, et il avait construit la ville de Smara.</p><p>Quand le cheikh eut fini de raconter cette histoire, il embrassa encore Nour et il retourna dans l�ombre de sa maison.</p><empty-line/><p>Le lendemain, au d�clin du soleil, Ma el A�nine sortit de sa maison pour dire la derni�re pri�re. Les hommes et les femmes du campement n�avaient presque pas dormi, car ils n�avaient pas cess� de chanter et de frapper le sol avec leurs pieds. Mais c��tait d�j� le grand voyage vers l�autre c�t� du d�sert qui avait commenc�, et l�ivresse de la marche le long du chemin de sable �tait d�j� dans leur corps, elle les emplissait d�j� du souffle br�lant, elle faisait briller les mirages devant leurs yeux. Personne n�avait oubli� la souffrance, la soif, la br�lure terrible du soleil sur les pierres et le sable sans fin, ni l�horizon qui recule toujours. Personne n�avait oubli� la faim qui ronge, non seulement la faim des aliments, mais toute la faim, la faim d�espoir et de lib�ration, la faim de tout ce qui manque et creuse le vertige sur le sol, la faim qui pousse en avant dans le nuage de poussi�re au milieu des troupeaux h�b�t�s, la faim qui fait gravir la pente des collines jusqu�au point o� il faut redescendre avec, devant soi, des dizaines, des centaines d�autres collines identiques.</p><p>Ma el A�nine �tait de nouveau accroupi sur la terre battue, au milieu de la place, devant les maisons peintes � la chaux.</p><p>Mais cette fois, les chefs des tribus �taient assis � ses c�t�s. Tout pr�s de lui, il avait fait asseoir Nour et son p�re, tandis que le fr�re a�n� et la m�re de Nour �taient rest�s dans la foule. Les hommes et les femmes du campement �taient mass�s en demi-cercle sur la place, certains accroupis, envelopp�s dans leurs manteaux de laine pour se prot�ger du froid de la nuit, d�autres debout, ou marchant le long des murs de la place. Les musiciens faisaient r�sonner la musique triste, en pin�ant les cordes des guitares et en frappant avec le bout de l�index sur la peau des petits tambours de terre.</p><p>Le vent du d�sert soufflait maintenant par intermittence, jetant au visage des hommes des grains de sable qui br�laient la peau. Au-dessus de la place, le ciel �tait bleu sombre, d�j� presque noir. Partout, autour de la ville de Smara, c��tait le silence infini, le silence des collines de pierre rouge, le silence du bleu profond de la nuit. C��tait comme s�il n�y avait jamais eu d�autres hommes que ceux-ci, prisonniers dans leur minuscule crat�re de boue s�ch�e, accroch�s � la terre rouge autour de leur flaque d�eau grise. Ailleurs, c��tait la pierre et le vent, les vagues des dunes, le sel, puis la mer, ou le d�sert.</p><p>Quand Ma el A�nine commen�a � r�citer son <emphasis>dzikr</emphasis>, sa voix r�sonna bizarrement dans le silence de la place, pareille � l�appel lointain d�une ch�vre. Il chantait � voix presque basse, en balan�ant le haut de son corps d�avant en arri�re, mais le silence sur la place, dans la ville, et sur toute la vall�e de la Saguiet el Hamra avait sa source dans le vide du vent du d�sert, et la voix du vieil homme �tait claire et s�re comme celle d�un animal vivant.</p><p>Nour �couta le long appel en frissonnant. Chaque homme et chaque femme sur la place �tait immobile, le regard comme tourn� vers l�int�rieur du corps.</p><p>D�j�, � l�ouest, au-dessus des rochers cass�s de la Hamada, le soleil avait fait une large tache rouge. Les ombres s��taient allong�es d�mesur�ment sur le sol, puis s��taient unies les unes aux autres, comme l�eau qui monte.</p><p>� Gloire � Dieu, au Dieu vivant, au Dieu qui ne meurt jamais, gloire � Dieu qui n�a pas de p�re ni d�enfant, qui n�a pas de soutien, qui est seul et de lui-m�me, gloire � Dieu qui nous dirige, car les Envoy�s de Dieu sont venus apporter la v�rit� �</p><p>La voix de Ma el A�nine tremblait � la fin de chaque invocation, � bout de souffle, t�nue comme une flamme, et pourtant chaque syllabe longue, d�tach�e et pure, �clatant au centre du silence.</p><p>� Gloire � Dieu qui est le seul donateur, le seul ma�tre, celui qui sait, qui voit, celui qui comprend et qui commande, gloire � celui qui donne le bien et le mal, car sa parole est le seul refuge, car sa volont� est le seul d�sir, contre le mal que font les hommes, contre la mort, contre la maladie, contre le malheur qui ont �t� cr��s avec le monde� �</p><p>La nuit emplissait lentement, d�abord la terre et les creux de sable, au pied des murs de boue, devant les hommes immobiles, sous les toiles de tentes, dans les trous o� dormaient les chiens, dans la profondeur glauque de l�eau du puits.</p><p>� C�est le nom de celui qui prot�ge, le nom de celui qui vient � moi et me donne la force, car son nom est le plus grand, son nom est tel que je n�ai rien � craindre de mes ennemis, et je prononce son nom � l�int�rieur de moi-m�me quand je vais au combat, car son nom est le nom qui r�gne sur la terre et dans le ciel� �</p><p>Dans le ciel, o� la lumi�re du soleil fuyait vers l�ouest, tandis que le froid sortait des profondeurs de la terre, montait � travers le sable dur et p�n�trait les jambes des hommes.</p><p>� Gloire au Dieu immense, il n�y a de force et de puissance qu�en Dieu le haut, Dieu l�immense, Dieu le haut, Dieu l�immense, celui qui n�est pas de la terre ni du ciel, celui qui vit au-del� de mon regard, au-del� de mon savoir, celui qui me conna�t mais que je ne peux pas conna�tre, Dieu le haut, Dieu l�immense� �</p><p>La voix de Ma el A�nine r�sonnait loin dans le d�sert, comme si elle allait jusqu�aux confins de la terre d�sol�e, loin au-del� des dunes et des failles, au-del� des plateaux nus et des vall�es dess�ch�es, comme si elle arrivait d�j� jusqu�aux terres nouvelles, de l�autre c�t� des montagnes du Draa, sur les champs de bl� et de mil o� les hommes trouveraient enfin leur nourriture.</p><p>� Dieu le puissant, Dieu le parfait, car il n�y a d�autre divinit� que Dieu, le sage dou� de puissance, le haut dou� de bont�, le proche dou� de savoir, le donateur infini, le seul g�n�reux, le favorable, celui qui commande aux arm�es du ciel et de la terre, le parfait, le tendre� �</p><p>Mais la voix faible et lointaine touchait chaque homme, chaque femme, comme � l�int�rieur de leur corps, et c��tait aussi comme si elle sortait de leur gorge, comme si elle se m�lait � leurs pens�es et � leurs paroles pour faire sa musique.</p><p>� Gloire, louange � l��ternel, gloire, louange � celui qui ne s�an�antit pas, � celui dont l�existence est supr�me, car il est celui qui entend et qui sait� �</p><p>L�air entrait dans la poitrine de Ma el A�nine, puis il expirait avec force, presque sans bouger les l�vres, les yeux ferm�s, le haut du corps se balan�ant comme le f�t d�un arbre.</p><p>� Notre Dieu, le ma�tre, notre Dieu, le meilleur, notre Dieu, lumi�re de la lumi�re, astre de la nuit, ombre de l�ombre, notre Dieu, la v�rit� seule, la parole seule, gloire et louange � celui qui combat dans notre combat, gloire et louange � celui dont le nom renverse nos ennemis, le ma�tre de la terre de Dieu� �</p><p>Alors, sans m�me s�en apercevoir, les hommes et les femmes prononcent les paroles du <emphasis>dzikr</emphasis>, c�est leur voix qui s��l�ve chaque fois que la voix du vieil homme cesse en tremblant.</p><p>� Il est grand, le puissant, le parfait, celui qui est notre ma�tre et notre Dieu, celui dont le nom est �crit dans notre chair, le v�n�r�, le sanctifi�, le r�v�l�, celui qui n�a pas de ma�tre, celui qui a dit : j��tais un tr�sor cach�, j�ai voulu �tre connu, et pour cela j�ai cr�� les cr�atures� �</p><p>� Il est grand, il n�a pas d��gal, ni de rival, celui qui est ant�rieur � toute existence, celui qui a cr�� l�existence, celui qui dure, qui poss�de, celui qui voit, qui entend et qui sait, celui qui est parfait, celui qui est sans �gal� �</p><p>� Il est grand, il est beau dans le c�ur des hommes qui lui sont fid�les, il est pur dans le c�ur de celui qui l�a reconnu, il est sans �gal dans l��me de celui qui l�a atteint, il est notre ma�tre, le meilleur des ma�tres� �</p><p>� Il n�a pas d��gal, ni de rival, il est celui qui vit au sommet de la plus haute montagne, celui qui est dans le sable du d�sert, celui qui est dans la mer, dans le ciel, dans l�eau, celui qui est la voie, il est celui de la nuit et des �toiles� �</p><p>Alors, sans m�me s�en apercevoir, les musiciens se sont mis � jouer, et leur musique l�g�re parlait avec la voix de Ma el A�nine, en marmottant avec les notes aigres et sourdes des mandolines, avec la rumeur des petits tambours, puis, rompant tout � coup comme le cri des oiseaux, avec la m�lodie pure des fl�tes de roseau.</p><p>La voix du vieil homme et la musique des chalumeaux se r�pondaient maintenant, comme si elles disaient la m�me chose, au-dessus de la voix des hommes et des bruits sourds des pas sur la terre durcie.</p><p>� Il n�a pas d��gal, ni de rival, car il est le puissant, celui qui n�a pas �t� cr��, la lumi�re qui a donn� vie aux chandelles, le feu qui a allum� les autres feux, le premier soleil, la premi�re �toile de la nuit, celui qui na�t avant toute naissance, celui qui donne le jour et donne la mort � toute la vie terrestre, celui qui fait et d�fait la forme des cr�atures� �</p><p>Alors la foule dansait, et criait avec un bruit de d�chirement :</p><p>� Houwa ! Lui ! �</p><p>en secouant la t�te et en levant les paumes des mains vers le ciel noir.</p><p>� Il est celui qui a port� la v�rit� � tous les saints, celui qui a b�ni le Seigneur Mohammed, celui qui a donn� le pouvoir et la parole � notre Seigneur le proph�te, l�envoy� de Dieu sur la terre� �</p><p>� Ah ! Lui ! �</p><p>� Gloire � Dieu, louange � Dieu, l�immense, le parfait, le c�ur du secret, celui qui est �crit dans le c�ur, le haut, l�immense� �</p><p>� Houwa ! Lui ! �</p><p>� Gloire � Dieu car nous sommes ses cr�atures, nous sommes pauvres, nous sommes ignorants, nous sommes aveugles, sourds, nous sommes imparfaits� �</p><p>� Ah ! Houwa ! �</p><p>� � celui qui sait, donne-nous la v�rit� ! � toi, le doux, le tendre, le patient, le g�n�reux, toi qui n�as eu besoin de personne pour exister !</p><p>� Ah ! Houwa ! �</p><p>� Gloire � Dieu qui est le roi, le saint, le puissant, le victorieux, le glorieux, celui qui existe avant toute vie, le divin, l�immense, le seul, le victorieux de tous tes ennemis, celui qui sait, qui voit, qui entend, le divin, le savant, l�immense, le t�moin, le cr�ateur, seul, immense, voyant, entendant, le beau, le g�n�reux, le fort, le parfait, le haut, l�immense� �</p><p>La voix de Ma el A�nine criait maintenant. Puis d�un seul coup elle s�est interrompue, comme le chant d�un criquet dans la nuit. Alors la rumeur des voix et des tambours s�est arr�t�e elle aussi, la musique des guitares et des fl�tes a cess�, et il n�y a plus eu, � nouveau, que le long et terrible silence qui serrait les tempes et faisait palpiter le c�ur. Les yeux pleins de larmes, Nour regardait le vieil homme pench� vers la terre, les mains couvrant son visage, et il sentit au fond de lui-m�me, rapide comme une lame, l�extr�mit� inconnue de l�angoisse. Alors Larhdaf, le troisi�me fils de Ma el A�nine, se mit � chanter � son tour. Sa voix forte �clata sur la place, non plus avec la nettet� pure de celle de Ma el A�nine, mais pareille � un son de col�re, et aussit�t les musiciens recommenc�rent � jouer.</p><p>� � Dieu, notre Dieu ! Re�ois les t�moins de la foi et de la v�rit�, les compagnons de Moulay bou Azza, de Bekka�a, les compagnons des Goudfia, �coute les paroles du souvenir telles que les a dict�es notre Seigneur le cheikh Ma el A�nine ! �</p><p>La rumeur de la foule se transforma soudain en cris :</p><p>� Gloire � notre cheikh Ma el A�nine, gloire � l�envoy� de Dieu !</p><p>� Gloire � Ma el A�nine ! Gloire aux compagnons des Goudfia ! �</p><p>� � Dieu, �coute le souvenir de son fils, le cheikh Ahmed, celui qu�on appelle ech Chems, le Soleil, �coute le souvenir de son fils Ahmed ed Dehiba, celui qu�on appelle Parcelle d�Or, Moulay Hiba, notre vrai roi ! �</p><p>� Gloire � eux ! Gloire � Moulay Hiba, notre roi ! �</p><p>Maintenant l�ivresse avait repris les hommes, et la voix rauque du jeune homme semblait r�veiller la col�re et chasser la fatigue.</p><p>� � Dieu, notre Dieu, sois content de tes compagnons et de tes suivants ! Les hommes de la gloire et de la grandeur, que Dieu soit content d�eux ! Les hommes de l�amour et de la v�rit�, que Dieu soit content d�eux ! Les hommes de la fid�lit� et de la puret�, que Dieu soit content d�eux ! Les seigneurs, les nobles, les guerriers, que Dieu soit content d�eux ! Les saints, les b�nis, les serviteurs de la foi, que Dieu soit content d�eux ! Les pauvres, les errants, les mis�rables, que Dieu soit content d�eux ! Que Dieu nous accorde sa grande b�n�diction ! �</p><p>La rumeur de la foule grandissait, et les murs des maisons r�sonnaient, tandis que les voix criaient les noms, les inscrivaient pour toujours dans la m�moire, sur la terre froide et nue et dans le ciel constell�.</p><p>� Que la grande b�n�diction du Seigneur l�Envoy� de Dieu soit sur nous, � Dieu, et celle de l�Envoy� Ilias, la b�n�diction d�El Khadir qui but � la source m�me de la vie, � Dieu, et la b�n�diction d�Ouways Qarni, � Dieu, et celle du grand Abd el Q�dir al Jilani, le saint de Bagdad, l�Envoy� de Dieu sur la terre, � Dieu� �</p><p>Les noms �clataient dans le silence de la nuit, au-dessus de la musique qui murmurait et bougeait, imperceptible comme un souffle.</p><p>� Tous les gens de la terre, et les gens de la mer, � Dieu, les gens du Nord, les gens du Sud, � Dieu. Les gens de l�Est, les gens de l�Ouest, � Dieu. Les gens du ciel, les gens de la terre, � Dieu� �</p><p>Les paroles du souvenir �taient les plus belles, celles qui venaient du plus lointain du d�sert, et qui retrouvaient enfin le c�ur de chaque homme, de chaque femme, comme un ancien r�ve qui recommence.</p><p>� Donne-nous, � Dieu, la grande b�n�diction des seigneurs, Abou Yaza, Yalannour, Abou Mahdi, Maarouf, Al Jouna�d, Al Hallaj, Al Chibli, les grands seigneurs saints de la ville de Bagdad� �</p><p>La lumi�re de la lune apparaissait lentement au-dessus des collines de pierres, � l�est de la Saguiet, et Nour la regardait en balan�ant son corps, les yeux immobiles devant la profondeur du ciel noir. Au centre de la place, le cheikh Ma el A�nine �tait toujours pench� sur lui-m�me, tr�s blanc, presque fantomatique. Seuls ses doigts maigres bougeaient, �grenant le chapelet d��b�ne.</p><p>� Donne-nous, � Dieu, la b�n�diction des seigneurs, Al Halwi, celui qui dansait pour les enfants, Ibn Haouari, Tsaouri, Younous ibn Oba�d, Ba�ri, Abou Yazrd, Mohammed as Saghir as Souha�li qui enseigna la parole du grand Dieu, Abdesselaam, Ghaz�li, Abou Chouha�b, Abou Mandi, Malik, Abou Mohammed Abdelazziz ath Thobba, le saint de la ville de Marrakech, � Dieu ! �</p><p>Les noms �taient l�ivresse m�me du souvenir, comme s�ils �taient pareils aux yeux des constellations, et que de leur regard perdu venait la force, ici, sur la place glac�e o� les hommes �taient rassembl�s.</p><p>� Dieu, � Dieu, donne-nous la b�n�diction de tous les seigneurs, les compagnons, les suivants, l�arm�e de ta victoire, Abou Ibrahim Tounsi, Sidi bel Abbas Sebti, Sidi Ahmed el Haritsi, Sidi Jakir, Abou Zakri Yahia an Naw�ni, Sidi Mohammed ben Issa, Sidi Ahmed er Rifa�, Mohammed bel Sliman al Jazo�li, le grand seigneur, l�envoy� de Dieu sur cette terre, le saint de la ville de Marrakech, � Dieu ! �</p><p>Les noms allaient et venaient sur toutes les l�vres, noms d�hommes, noms d��toiles, noms des grains de sable dans le vent du d�sert, noms des jours et des nuits sans fin, au-del� de la mort.</p><p>� Dieu, � Dieu, donne-nous la b�n�diction de tous les seigneurs de la terre, ceux qui ont connu le secret, ceux qui ont connu la vie et le pardon, les vrais seigneurs de la terre, de la mer et du ciel, Sidi Abderrhaman, celui qu�on appelait �ahabi, le compagnon du proph�te, Sidi Abdelq�dir, Sidi Embarek, Sidi Belkheir qui tira du lait d�un bouc, Lalla Man�oura, Lalla Fathima, Sidi Ahmed al Haroussi, qui r�para une cruche cass�e, Sidi Mohammed, celui qu�on appelait Al Azraq, l�Homme Bleu, qui enseigna la voie au grand cheikh Ma el A�nine, Sidi Mohammed ech Cheikh el Kaamel, le parfait, et tous les seigneurs de la terre, de la mer et du ciel� �</p><p>Le silence est revenu encore, plein d�ivresse et de lueurs. Par moments, la musique des chalumeaux s��lan�ait � nouveau, glissait, puis s��teignait. Les hommes se levaient et marchaient vers les portes de la ville. Seul, Ma el A�nine ne bougeait pas, pench� vers le sol, regardant le m�me point invisible sur la terre �clair�e par la lumi�re blanche de la lune.</p><p>Quand la danse a commenc�, Nour s�est lev� et s�est joint � la foule. Les hommes frappaient le sol dur sous leurs pieds nus, sans avancer ni reculer, serr�s en un large croissant qui barrait la place. Le nom de Dieu �tait exhal� avec force, comme si tous les hommes souffraient et se d�chiraient au m�me instant. Le tambour de terre marquait chaque cri :</p><p>� Houwa ! Lui !� �</p><p>et les femmes criaient en faisant trembler leur glotte.</p><p>C��tait une musique qui s�enfon�ait dans la terre froide, qui allait jusqu�au plus profond du ciel noir, qui se m�lait au halo de la lune. Il n�y avait plus de temps, � pr�sent, plus de malheur. Les hommes et les femmes frappaient le sol de la pointe du pied et du talon, en r�p�tant le cri invincible :</p><p>� Houwa ! Lui !� Hayy !� Vivant !� �</p><p>la t�te tourn�e � droite, � gauche, � droite, � gauche, et la musique qui �tait � l�int�rieur de leur corps traversait leur gorge et s��lan�ait jusqu�au plus lointain de l�horizon. Le souffle rauque et saccad� les portait comme un vol, les enlevait au-dessus du d�sert immense, le long de la nuit, vers les taches p�les de l�aurore, de l�autre c�t� des montagnes, sur le pays de Souss, � Tiznit, vers la plaine de F�s.</p><p>� Houwa ! Lui !� Dieu !� � criaient les voix rauques des hommes, ivres du bruit sourd des tambours de terre et des accents des fl�tes de roseau, tandis que les femmes accroupies balan�aient leur torse en frappant avec leurs paumes les lourds colliers d�argent et de bronze. Leur voix tremblait par instants comme celle des fl�tes, � la limite de la perception humaine, puis s�arr�tait d�un coup. Alors les hommes reprenaient leur mart�lement, et le bruit d�chirant de leur souffle r�sonnait sur la place :</p><p>� Houwa ! Lui !� Hayy ! Vivant !� Houwa ! Hayy ! Houwa ! Hayy ! �</p><p>les yeux mi-clos, la t�te renvers�e en arri�re. C��tait un bruit qui allait au-del� des forces naturelles, un bruit qui d�chirait le r�el, et qui apaisait en m�me temps, le va-et-vient d�une scie immense d�vorant le tronc d�un arbre. Chaque expiration douloureuse et profonde agrandissait encore la plaie du ciel, celle qui unissait les hommes � l�espace, qui m�lait leur sang et leur lymphe. Chaque chanteur criait le nom de Dieu, de plus en plus vite, la t�te tendue comme un b�uf qui mugit, les art�res du cou pareilles � des cordes sous l�effort. La lumi�re des braseros et la lueur blanche de la lune �clairaient leurs corps vacillants, comme si des �clairs sautaient sans cesse au milieu des nuages de poussi�re. La respiration haletait de plus en plus vite, lan�ant ses appels presque muets, l�vres immobiles, gorge entrouverte, et sur la place, dans le vide de la nuit du d�sert, on n�entendait plus que le bruit de forge des gorges en train de respirer :</p><p>� Hh ! Hh ! Hh ! Hh �</p><p>Il n�y avait plus de paroles, maintenant. C��tait comme cela, directement avec le centre du ciel et de la terre, uni par le vent violent des respirations des hommes, comme si en s�acc�l�rant le rythme du souffle abolissait les jours et les nuits, les mois, les saisons, abolissait m�me l�espace sans espoir, et faisait approcher la fin de tous les voyages, la fin de tous les temps. La souffrance �tait tr�s grande, et l�ivresse du souffle faisait vibrer les membres, dilatait la gorge. Au centre du demi-cercle des hommes, les femmes dansaient avec leurs pieds nus seulement, le corps immobile, les bras un peu �cart�s du corps et tremblant � peine. Le rythme sourd de leurs talons entrait dans la terre et faisait un grondement continu comme une arm�e qui passe. Pr�s des musiciens, les guerriers du Sud, le visage voil� de noir, bondissaient sur place en levant tr�s haut leurs genoux, comme de grands oiseaux cherchant � s�envoler. Puis, peu � peu, dans la nuit, ils ont cess� de bouger. Les uns apr�s les autres, les hommes et les femmes se sont accroupis sur le sol, les bras �tendus devant eux, la paume des mains tourn�e vers le ciel ; seul leur souffle rauque continuait � s�exhaler, lan�ant dans le silence les m�mes syllabes inlassables :</p><p>� Hh ! Hh ! Houwa ! Hayy !� Hh ! Hh ! �</p><p>Le bruit du d�chirement des souffles �tait si grand, si puissant que c��tait comme si tous �taient d�j� partis tr�s loin de Smara, � travers le ciel, dans le vent, m�l�s � la lumi�re de la lune et � la fine poussi�re du d�sert. Le silence n��tait pas possible, ni la solitude. Le bruit des souffles avait empli toute la nuit, avait couvert tout l�espace.</p><p>Assis au centre de la place, dans la poussi�re, Ma el A�nine ne regardait personne. Ses mains serraient les grains du chapelet d��b�ne, faisant tomber un grain � chaque expiration de la foule. C��tait lui le centre du souffle, celui qui avait montr� aux hommes la voie du d�sert, celui qui avait enseign� chaque rythme. Il n�attendait plus rien, maintenant. Il n�interrogeait plus personne. Il respirait, lui aussi, selon le souffle de la pri�re, comme si lui et les autres hommes n�avaient eu qu�une seule gorge, une seule poitrine. Et leur souffle avait ouvert la route, d�j�, vers le nord, vers les terres nouvelles. Le vieil homme ne sentait plus la vieillesse, ni la fatigue, ni l�inqui�tude. Le souffle circulait en lui, venu de toutes ces bouches, le souffle violent et doux � la fois qui accroissait son existence. Les hommes ne regardaient plus Ma el A�nine.</p><p>Les yeux ferm�s, les bras �cart�s, leur visage tourn� vers la nuit, ils planaient, ils glissaient sur le chemin du Nord.</p><p>Quand le jour est venu, � l�est, au-dessus des collines de pierres, les hommes et les femmes ont commenc� � marcher vers les tentes. Malgr� tous ces jours et toutes ces nuits d�ivresse, personne ne ressentait la fatigue. Ils ont sell� les chevaux, roul� les grandes toiles de laine des tentes, charg� les chameaux. Le soleil n��tait pas tr�s haut dans le ciel quand Nour et son fr�re ont commenc� � marcher sur la route de poussi�re, vers le nord. Ils portaient sur leurs �paules un ballot de linge et de vivres. Devant eux, sur la route, d�autres hommes et d�autres enfants marchaient aussi, et le nuage de poussi�re grise et rouge commen�ait � monter vers le ciel bleu. Quelque part, aux portes de Smara, entour� des guerriers bleus � cheval, entour� de ses fils, Ma el A�nine regardait la longue caravane qui s��tirait � travers la plaine d�sertique. Puis il refermait son manteau blanc, et il poussait son pied sur le cou de son chameau. Lentement, sans se retourner, il s��loignait de Smara, il s�en allait vers sa fin.</p></cite></section><section><title><p>Le Bonheur</p></title><section><title><empty-line/></title><p>Le soleil se l�ve au-dessus de la terre, les ombres s�allongent sur le sable gris, sur la poussi�re des chemins. Les dunes sont arr�t�es devant la mer. Les petites plantes grasses tremblent dans le vent. Dans le ciel tr�s bleu, froid, il n�y a pas d�oiseau, pas de nuage. Il y a le soleil. Mais la lumi�re du matin bouge un peu, comme si elle n��tait pas tout � fait s�re.</p><p>Le long du chemin, � l�abri de la ligne des dunes grises, Lalla marche lentement. De temps � autre, elle s�arr�te, elle regarde quelque chose par terre. Ou bien elle cueille une feuille de plante grasse, elle l��crase entre ses doigts pour sentir l�odeur douce et poivr�e de la s�ve. Les plantes sont vert sombre, luisantes, elles ressemblent � des algues. Quelquefois il y a un gros bourdon dor� sur une touffe de cigu�, et Lalla le poursuit en courant. Mais elle n�approche pas trop pr�s, parce qu�elle a un peu peur tout de m�me. Quand l�insecte s�envole, elle court derri�re lui, les mains tendues, comme si elle voulait r�ellement l�attraper. Mais c�est juste pour s�amuser.</p><p>Ici, autour, il n�y a que cela : la lumi�re du ciel, aussi loin qu�on regarde. Les dunes vibrent sous les coups, de la mer qu�on ne voit pas, mais qu�on entend. Les petites plantes grasses sont luisantes de sel comme de sueur. Il y a des insectes �� et l�, une coccinelle p�le, une sorte de gu�pe � la taille si �troite qu�on la dirait coup�e en deux, une scolopendre qui laisse des traces fines dans la poussi�re ; et des mouches plates, couleur de m�tal, qui cherchent les jambes et le visage de la petite fille, pour boire le sel.</p><p>Lalla conna�t tous les chemins, tous les creux des dunes. Elle pourrait aller partout les yeux ferm�s, et elle saurait tout de suite o� elle est, rien qu�en touchant la terre avec ses pieds nus. Le vent saute par instants la barri�re des dunes, jette des poign�es d�aiguilles sur la peau de l�enfant, emm�le ses cheveux noirs. La robe de Lalla colle sur sa peau humide, elle doit tirer sur le tissu pour le d�tacher.</p><p>Lalla conna�t tous les chemins, ceux qui vont � perte de vue le long des dunes grises, entre les broussailles, ceux qui font une courbe et retournent en arri�re, ceux qui ne vont jamais nulle part. Pourtant, chaque fois qu�elle marche ici, il y a quelque chose de nouveau. Aujourd�hui, c�est le bourdon dor� qui l�a conduite tr�s loin, au-del� des maisons des p�cheurs et de la lagune d�eau morte. Entre les broussailles, un peu plus tard, il y a eu tout d�un coup cette carcasse de m�tal rouill� qui dressait ses griffes et ses cornes mena�antes. Puis, dans le sable du chemin, une petite bo�te de conserve en m�tal blanc, sans �tiquette, avec deux trous de chaque c�t� du couvercle.</p><p>Lalla continue � marcher, tr�s lentement, en regardant le sable gris avec tellement d�attention que ses yeux lui font un peu mal. Elle guette les choses sur la terre, sans penser � rien d�autre, sans regarder le ciel. Puis elle s�arr�te sous un pin parasol, � l�abri de la lumi�re, et elle ferme un instant les yeux.</p><p>Elle joint ses mains autour de ses genoux, elle se balance un peu d�avant en arri�re, puis sur les c�t�s, en chantonnant une chanson en fran�ais, une chanson qui dit seulement :</p><p>� M�diterra-n�-�-e� �</p><p>Lalla ne sait pas ce que cela veut dire. C�est une chanson qu�elle a entendue � la radio, un jour, et elle n�a retenu que ce mot-l�, mais c�est un mot qui lui pla�t bien. Alors, de temps en temps, quand elle se sent bien, qu�elle n�a rien � faire, ou quand elle est au contraire un peu triste sans savoir pourquoi, elle chante le mot, quelquefois � voix basse pour elle, si doucement qu�elle s�entend � peine, ou bien tr�s fort, presque � tue-t�te, pour r�veiller les �chos et pour faire partir la peur.</p><p>Maintenant, elle chante le mot � voix basse, parce qu�elle est heureuse. Les grosses fourmis rouges � t�te noire marchent sur les aiguilles de pin, h�sitent, escaladent les brindilles. Lalla les �carte avec une branche s�che. Elle sent l�odeur des arbres qui arrive dans le vent, m�l�e au go�t �cre de la mer. Le sable jaillit par instants dans le ciel, forme des trombes oscillantes, en �quilibre au sommet des dunes, qui se brisent ensuite d�un coup, en jetant des milliers d�aiguilles sur les jambes et sur le visage de l�enfant.</p><p>Lalla reste � l�ombre du grand pin jusqu�� ce que le soleil soit haut dans le ciel. Alors elle retourne en arri�re, vers la ville, sans se presser. Elle reconna�t ses propres traces dans le sable. Les traces semblent plus petites et plus �troites que ses pieds, mais en se retournant, Lalla v�rifie que ce sont bien les siennes. Elle hausse les �paules, et elle commence � courir. Les �pines des chardons piquent ses orteils. Elle doit s�arr�ter de temps � autre, apr�s avoir boit� quelques pas, pour �ter les �pines de son gros orteil.</p><p>Il y a toujours des fourmis, o� qu�on s�arr�te. Elles semblent sortir entre les cailloux et courir sur le sable gris br�lant de lumi�re, comme si elles �taient des espions. Mais Lalla les aime bien tout de m�me. Elle aime aussi les scolopendres lentes, les hannetons mordor�s, les bousiers, les lucanes, les doryphores, les coccinelles, les criquets pareils � des bouts de bois br�l�s. Les grandes mantes religieuses font peur, et Lalla attend qu�elles s�en aillent, ou bien elle fait un d�tour sans les quitter des yeux, tandis que les insectes pivotent sur eux-m�mes en montrant leurs pinces.</p><p>Il y a m�me des l�zards gris et vert. Ils d�talent vers les dunes en lan�ant de grands coups de queue pour courir plus vite. Quelquefois Lalla r�ussit � en attraper un, et elle s�amuse � le tenir par la queue jusqu�� ce que la queue se d�tache. Elle regarde le tron�on qui se tortille seul dans la poussi�re. Un gar�on lui a dit un jour que si on attendait, on verrait les pattes et la t�te repousser sur la queue du l�zard, mais Lalla n�y croit pas trop.</p><p>Il y a des mouches, surtout. Lalla les aime bien, malgr� leur bruit et leurs piq�res. Elle ne sait plus tr�s bien pourquoi elle les aime, mais c�est comme �a. C�est peut-�tre � cause de leurs pattes si fines, de leurs ailes transparentes, ou bien parce qu�elles savent voler vite, en avant, en arri�re, en zigzag, et Lalla pense que �a doit �tre bien de savoir voler comme cela.</p><p>Elle se couche sur le dos dans le sable des dunes, et les mouches plates se posent sur sa figure, sur ses mains, sur ses jambes nues, les unes apr�s les autres. Elles ne viennent pas toutes d�un seul coup, parce qu�elles ont un peu peur de Lalla, au commencement. Mais elles aiment venir boire la transpiration sal�e sur la peau, et elles s�enhardissent vite. Quand elles marchent avec leurs pattes l�g�res, Lalla se met � rire, mais pas trop fort, pour ne pas les effrayer. Parfois, une mouche plate pique la joue de Lalla, et elle pousse un petit cri de col�re.</p><p>Lalla joue longtemps avec les mouches. Ce sont les mouches plates qui vivent dans le varech, sur la plage. Mais il y a aussi les mouches noires dans les maisons de la Cit�, sur les toiles cir�es, sur les murs de carton, sur les vitres. Il y a les b�timents des Glaci�res, avec des grosses mouches bleues qui volent au-dessus des containers d�ordures en faisant un bruit de bombardier.</p><p>Soudain, Lalla se l�ve. Elle court aussi vite qu�elle peut vers les dunes. Elle escalade la pente de sable qui s��boule sous ses pieds nus. Les chardons piquent ses orteils, mais elle n�y prend pas garde. Elle veut monter en haut des dunes pour voir la mer, le plus vite possible.</p><p>D�s qu�on est en haut des dunes, le vent souffle � la figure avec violence, et Lalla manque de tomber � la renverse. Le vent froid de la mer serre ses narines et br�le ses yeux, la mer est immense, bleu-gris, tach�e d��cume, elle gronde en sourdine, tandis que les lames courtes tombent sur la plaine de sable o� se refl�te le bleu presque noir du grand ciel.</p><p>Lalla est pench�e en avant contre le vent. Sa robe (en fait, c�est une chemise de gar�on en calicot dont sa tante a coup� les manches) colle � son ventre et � ses cuisses, comme si elle sortait de l�eau. Le bruit du vent et de la mer crie dans ses oreilles, tant�t � gauche, tant�t � droite, m�l� aux petites d�tonations que font les m�ches de ses cheveux contre ses tempes. Parfois le vent prend une poign�e de sable qu�il jette au visage de Lalla. Elle doit fermer les yeux pour ne pas �tre aveugl�e. Mais le vent r�ussit quand m�me � faire pleurer ses yeux, et dans sa bouche, il y a des grains de sable qui crissent entre ses dents.</p><p>Alors, quand elle est bien saoul�e de vent et de mer, Lalla redescend le rempart des dunes. Elle s�accroupit un moment au pied des dunes, le temps de reprendre son souffle. Le vent ne vient pas de l�autre c�t� des dunes. Il passe au-dessus, il va vers l�int�rieur des terres, jusqu�aux collines bleues o� tra�ne la brume. Le vent n�attend pas. Il fait ce qu�il veut, et Lalla est heureuse quand il est l�, m�me s�il br�le ses yeux et ses oreilles, m�me s�il jette des poign�es de sable � sa figure. Elle pense � lui souvent, et � la mer aussi, quand elle est dans la maison obscure, � la Cit�, et que l�air est si lourd et sent si fort ; elle pense au vent, qui est grand, transparent, qui bondit sans cesse au-dessus de la mer, qui franchit en un instant le d�sert, jusqu�aux for�ts de c�dres, et qui danse l�-bas, au pied des montagnes, au milieu des oiseaux et des fleurs. Le vent n�attend pas. Il franchit les montagnes, il balaie les poussi�res, le sable, les cendres, il culbute les cartons, il arrive quelquefois jusqu�� la ville de planches et de carton goudronn�, et il s�amuse � arracher quelques toits et quelques murs. Mais �a ne fait rien. Lalla pense qu�il est beau, transparent comme l�eau, rapide comme la foudre, et si fort qu�il pourrait d�truire toutes les villes du monde s�il le voulait, m�me celles o� les maisons sont hautes et blanches avec de grandes fen�tres de verre.</p><p>Lalla sait dire son nom, elle l�a appris toute seule, quand elle �tait petite, et qu�elle l��coutait arriver entre les planches de la maison, la nuit. Il s�appelle w000000hhhhh, comme cela, en sifflant.</p><p>Un peu plus loin, au milieu des broussailles, Lalla le retrouve. Il �carte les herbes jaunes comme une main qui passe.</p><p>Un �pervier est presque immobile au-dessus de la plaine d�herbes, ses ailes couleur de cuivre �tendues dans le vent. Lalla le regarde, elle l�admire, parce que lui, il sait voler dans le vent. L��pervier d�place � peine le bout de ses r�miges, ouvre un peu sa queue en �ventail, et il plane sans effort, avec son ombre en croix qui fr�mit sur les herbes jaunes. De temps � autre, il g�mit, il dit seulement, kaiiiik ! kaiiiik ! et Lalla lui r�pond.</p><p>Puis d�un seul coup il plonge vers la terre, les ailes �tr�cies, il fr�le longuement les herbes, pareil � un poisson qui glisse sur un fond sous-marin o� bougent les algues. Comme cela il dispara�t, loin, entre les feuilles d�herbe boulevers�es. Lalla a beau g�mir et faire sa plainte, kaiiiik ! kaiiiiiik ! l�oiseau ne revient pas.</p><p>Mais il reste longtemps dans ses yeux, ombre en forme de fl�che qui glisse au ras des herbes jaunes comme une raie, sans faire de bruit, dans son onde de peur.</p><p>Lalla reste immobile maintenant, la t�te renvers�e en arri�re, les yeux grands ouverts sur le ciel blanc, � regarder les cercles qui nagent sur place, qui se coupent, comme quand on jette des cailloux dans une citerne. Il n�y a pas d�insectes, ni d�oiseaux, ni rien de ce genre, et pourtant on voit des milliers de points qui bougent dans le ciel, comme s�il y avait l�-haut des peuples de fourmis, de charan�ons et de mouches. Ils ne volent pas dans l�air blanc ; ils marchent dans tous les sens, anim�s d�une h�te fi�vreuse, comme s�ils ne savaient pas o� s��chapper. Ce sont peut-�tre les visages de tous ces hommes qui vivent dans les villes, dans les villes si grandes qu�on ne peut jamais les quitter, l� o� il y a tant d�autos, tant d�hommes, et o� on ne peut jamais voir deux fois le m�me visage. Cela, c�est le vieux Naman qui le raconte, quand il dit aussi les noms �tranges, Alg�siras. Madrid (il dit : <emphasis>Madris</emphasis>), Marseille, Lyon, Paris, Gen�ve.</p><p>Lalla ne voit pas toujours ces visages. Il n�y a que certains jours, quand le vent souffle et chasse les nuages vers les montagnes, et que l�air est tr�s blanc et vibre de la lumi�re du soleil ; alors on peut les voir, les hommes-insectes, eux, qui bougent, qui marchent, et qui courent et qui dansent, tout l�-haut, � peine visibles comme de tr�s jeunes moucherons.</p><p>Ensuite la mer l�appelle � nouveau. Lalla court � travers les broussailles jusqu�aux dunes grises. Les dunes sont comme des vaches couch�es, le front bas, l��chine courb�e. Lalla aime monter sur leur dos, en fabriquant un chemin rien que pour elle, avec ses mains et ses pieds, puis rouler en boule de l�autre c�t�, vers le sable de la plage. L�oc�an d�ferle sur la plage dure en faisant un grand bruit de d�chirure, puis l�eau se retire et l��cume fond au soleil. Il y a tellement de lumi�re et de bruit, ici, que Lalla est oblig�e de fermer la bouche et les yeux. Le sel de la mer br�le ses paupi�res et ses l�vres, et le vent qui frappe par rafales arr�te le souffle dans sa gorge. Mais Lalla aime �tre pr�s de la mer. Elle entre dans l�eau, les vagues cognent sur ses jambes et sur son ventre, colle la chemise bleue � sa peau. Elle sent ses pieds qui s�enfoncent dans le sable comme deux poteaux. Mais elle ne s�aventure pas plus loin parce que la mer attrape de temps en temps des enfants, comme cela, presque sans y prendre garde, et puis elle les rend deux jours plus tard, sur le sable dur de la plage, le ventre et le visage tout gonfl�s d�eau, le nez, les l�vres, le bout des doigts et le sexe mang�s par les crabes.</p><p>Lalla marche sur le sable, le long de la frange d��cume. Sa robe mouill�e jusqu�� la poitrine s�che dans le vent. Ses cheveux tr�s noirs sont tress�s par le vent, d�un seul c�t�, et son visage est couleur de cuivre dans la lumi�re du soleil.</p><p>De loin en loin, il y a des m�duses �chou�es sur le sable, avec leurs filaments �parpill�s autour d�elles comme une chevelure. Lalla regarde les trous qui se forment dans le sable chaque fois que la vague se retire. Elle court aussi derri�re les minuscules crabes gris qui d�talent de travers, l�gers, pareils � des araign�es, leurs pinces lev�es, et �a la fait bien rire. Mais elle n�essaie pas de les attraper, comme font les autres enfants ; elle les laisse se sauver dans la mer, dispara�tre dans l��cume �blouissante.</p><p>Lalla marche encore le long du rivage, en chantonnant, toujours la chanson qui dit seulement un mot :</p><p>� M�diterra-n�-�-e� �</p><p>Ensuite elle va s�asseoir au pied des dunes, devant la plage, les bras autour des genoux et le visage cach� dans les plis de la chemise bleue, pour ne pas respirer le sable que le vent jette sur elle.</p><p>Elle va s�asseoir, toujours � la m�me place, l� o� il y a un poteau de bois pourri qui sort de l�eau, dans le creux des vagues, et un grand figuier qui pousse dans les cailloux, entre les dunes. Elle attend Naman le p�cheur.</p><p>Naman le p�cheur n�est pas comme tout le monde. C�est un homme assez grand, maigre, avec des �paules larges, et un visage osseux � la peau couleur de brique. Il va toujours pieds nus, v�tu d�un pantalon de toile bleue et d�une chemise blanche trop grande pour lui qui flotte dans le vent. Mais m�me comme cela, Lalla pense qu�il est tr�s beau et tr�s �l�gant, et son c�ur bat toujours un peu plus fort quand elle sait qu�il va venir. Il a un visage aux traits nets, durcis par le vent de la mer, la peau de son front et de ses joues est tendue et noircie par le soleil de la mer. Il a des cheveux �pais, de la m�me couleur que sa peau. Mais ce sont surtout ses yeux qui sont d�une couleur extraordinaire, un bleu-vert m�l� de gris, tr�s clairs et transparents dans son visage brun, comme s�ils avaient gard� la lumi�re et la transparence de la mer. C�est pour voir ses yeux que Lalla aime attendre le p�cheur sur la plage, pr�s du grand figuier et aussi pour voir son sourire quand il l�apercevra.</p><p>Elle l�attend longtemps, assise dans le sable l�ger des dunes, � l�ombre du grand figuier. Elle chantonne un peu, la t�te entre ses bras, pour ne pas avaler trop de sable. Elle chante le nom qu�elle aime bien, qui est long et beau, qui dit seulement :</p><p>� M�diterra-n�-�-e� �</p><p>Elle attend en regardant la mer qui devient mauvaise, gris-bleu comme l�acier, et l�esp�ce de nu�e p�le qui cache la ligne de l�horizon. Quelquefois, elle croit voir un point noir qui danse au milieu des reflets, entre les cr�tes des vagues, et elle se dresse un peu, parce qu�elle croit que c�est la barque de Naman qui arrive. Mais le point noir dispara�t. C�est un mirage sur la mer, ou peut-�tre le dos d�un dauphin.</p><p>C�est Naman qui lui a parl� des dauphins. Il lui a racont� les troupes aux dos noirs qui bondissent dans les vagues, devant l��trave des bateaux, joyeusement, comme pour saluer les p�cheurs, puis qui s�en vont d�un seul coup, qui disparaissent vers l�horizon. Naman aime bien raconter � Lalla des histoires de dauphins. Quand il parle, la lumi�re de la mer brille plus fort dans ses yeux, et c�est comme si Lalla pouvait apercevoir les b�tes noires � travers la couleur des iris. Mais elle a beau regarder la mer de toutes ses forces, elle ne peut pas voir les dauphins. S�rement ils n�aiment pas s�approcher des rivages.</p><p>Naman raconte l�histoire d�un dauphin qui a guid� le bateau d�un p�cheur jusqu�� la c�te, un jour qu�il s��tait perdu en mer dans la temp�te. Les nuages �taient descendus sur la mer et la recouvraient comme un voile, et le vent terrible avait bris� le m�t du bateau. Alors la temp�te avait emport� le bateau du p�cheur tr�s loin, si loin qu�il ne savait plus o� �tait la c�te. Le bateau avait d�riv� pendant deux jours, au milieu des vagues qui mena�aient de le faire chavirer. Le p�cheur pensait qu�il �tait perdu et il r�citait des pri�res, quand un dauphin de grande taille �tait apparu au milieu des vagues. Il bondissait autour du bateau, il jouait dans les vagues comme font les dauphins d�habitude. Mais celui-ci �tait tout seul. Puis, soudain, il avait commenc� � guider le bateau. C��tait difficile � comprendre, mais c��tait ce qu�il avait fait : il avait nag� derri�re le bateau, et il l�avait pouss� devant lui. Quelquefois, le dauphin s�en allait, il disparaissait dans les vagues, et le p�cheur pensait qu�il l�avait abandonn�. Puis il revenait, et il recommen�ait � pousser le bateau avec son front, en battant la mer de sa queue puissante. Comme cela, ils avaient navigu� tout un jour, et � la nuit, dans une d�chirure de nuage, le p�cheur avait enfin aper�u la lumi�re de la c�te. Il avait cri� et pleur� de joie, parce qu�il savait qu�il �tait sauv�. Quand le bateau est arriv� pr�s du port, le dauphin a fait demi-tour et il est reparti vers le large, et le p�cheur l�a regard� s�en aller, avec son gros dos noir qui luisait dans la lumi�re du cr�puscule.</p><p>Lalla aime bien cette histoire. Elle cherche souvent sur la mer, pour voir le grand dauphin noir, mais Naman lui a dit que tout cela s��tait pass� il y a tr�s longtemps, et que le dauphin devait �tre bien vieux aujourd�hui.</p><p>Lalla attend, comme tous les matins, assise � l�ombre du grand figuier. Elle regarde la mer grise et bleue o� avancent les cr�tes pointues des vagues. Les vagues tombent sur la plage, en suivant un chemin un peu oblique ; elles d�ferlent d�abord � l�est, vers le cap rocheux puis � l�ouest, du c�t� de la rivi�re. Enfin elles d�ferlent au centre. Le vent bondit, attrape des paquets d��cume et les projette au loin, vers les dunes ; l��cume se m�le au sable et � la poussi�re.</p><p>Quand le soleil est bien haut dans le ciel sans nuage, Lalla retourne vers la Cit�, sans se presser, parce qu�elle sait qu�elle va avoir du travail en arrivant. Il faut aller chercher de l�eau � la fontaine, en portant un vieux bidon rouill� en �quilibre sur la t�te, puis il faut aller laver le linge � la rivi�re � mais �a, c�est plut�t bien, parce qu�on peut bavarder avec les autres, et les entendre raconter toutes sortes d�histoires, incroyables, surtout cette fille qui s�appelle Ikikr, ce qui veut dire pois chiche en berb�re, � cause d�une verrue qu�elle a sur la joue. Mais il y a deux choses que Lalla n�aime pas du tout, c�est aller chercher des brindilles pour le feu, et moudre le bl� pour faire de la farine.</p><p>Alors elle revient tr�s lentement, en tra�nant un peu ses pieds sur le sentier. Elle ne chante plus � ce moment-l�, parce que c�est l�heure o� on rencontre des gens sur les dunes, des gar�ons qui vont relever les pi�ges � oiseaux, ou des hommes qui vont travailler. Quelquefois les gar�ons se moquent de Lalla, parce qu�elle ne sait pas tr�s bien marcher pieds nus, et parce qu�elle ne conna�t pas les gros mots. Mais Lalla les entend venir de loin, et elle se cache derri�re un buisson d��pines, pr�s d�une dune, et elle attend qu�ils soient partis.</p><p>Il y a aussi cette femme qui fait peur. Elle n�est pas vieille, mais elle est tr�s sale, avec des cheveux noirs et rouges emm�l�s, des habits d�chir�s par les �pines. Quand elle arrive sur le chemin des dunes, il faut faire tr�s attention parce qu�elle est m�chante, et qu�elle n�aime pas les enfants. Les gens l�appellent A�cha Kondicha, mais �a n�est pas son vrai nom. Personne ne sait son vrai nom. Ils disent qu�elle enl�ve les enfants pour leur faire du mal. Quand Lalla entend A�cha Kondicha arriver sur le chemin, elle se cache derri�re un buisson, et elle retient sa respiration. A�cha Kondicha passe en marmonnant des phrases incompr�hensibles. Elle s�arr�te un instant, elle rel�ve la t�te, parce qu�elle a senti qu�il y a quelqu�un. Mais elle est presque aveugle, et elle ne peut pas voir Lalla. Alors elle repart en boitillant, et en criant des injures avec sa vilaine voix.</p><p>Certains matins, il y a dans le ciel quelque chose que Lalla aime bien : c�est un grand nuage blanc, long et effil�, qui traverse le ciel � l�endroit o� il y a le plus de bleu. Au bout du fil blanc, on voit une petite croix d�argent qui avance lentement, si haut qu�on la distingue � peine. Lalla regarde longtemps la petite croix qui avance dans le ciel, la t�te renvers�e en arri�re. Elle aime voir comment elle avance dans le grand ciel bleu, sans bruit, en laissant derri�re ce long nuage blanc, form� de petites boules cotonneuses qui se m�langent et s��largissent comme une route, puis le vent passe sur le nuage et lave le ciel. Lalla pense qu�elle aimerait bien �tre l�-haut, dans la minuscule croix d�argent, au-dessus de la mer, au-dessus des �les, comme cela, jusqu�aux terres les plus lointaines. Elle reste encore longtemps � regarder le ciel, apr�s que l�avion a disparu.</p><empty-line/><p>La Cit� appara�t, au d�tour du chemin, quand on s�est �loign� de la mer et qu�on a march� une demi-heure dans la direction de la rivi�re. Lalla ne sait pas pourquoi �a s�appelle la Cit�, parce qu�au d�but, il n�y avait qu�une dizaine de cabanes de planches et de papier goudronn�, de l�autre c�t� de la rivi�re et des terrains vagues qui s�parent de la vraie ville. Peut-�tre qu�on a donn� ce nom pour faire oublier aux gens qu�ils vivaient avec des chiens et des rats, au milieu de la poussi�re.</p><p>C�est ici que Lalla est venue habiter, quand sa m�re est morte, il y a si longtemps qu�elle ne se souvient plus tr�s bien du temps o� elle est arriv�e. Il faisait tr�s chaud, parce que c��tait l��t�, et le vent soulevait des nuages de poussi�re sur les huttes de planches. Elle avait march� les yeux ferm�s, derri�re la silhouette de sa tante, jusqu�� cette cabane sans fen�tres o� vivaient les fils de sa tante. Alors elle avait eu envie de s�en aller en courant, de partir sur la route qui va vers les hautes montagnes, pour ne plus jamais revenir.</p><p>Chaque fois que Lalla revient des dunes et qu�elle voit les toits de t�le ondul�e et de papier goudronn�, son c�ur se serre et elle se souvient du jour o� elle est arriv�e � la Cit� pour la premi�re fois. Mais c�est si loin maintenant, c�est comme si tout ce qui s��tait pass� avant ne lui �tait pas r�ellement arriv�, comme si c��tait une histoire qu�elle avait entendu raconter.</p><p>C�est comme pour sa naissance, dans les montagnes du Sud, l� o� commence le d�sert. Quelquefois, en hiver, quand il n�y a rien � faire dehors, et que le vent souffle fort sur la plaine de poussi�re et de sel, et siffle entre les planches mal jointes de la maison d�Aamma, Lalla s�installe par terre, et elle �coute l�histoire de sa naissance.</p><p>C�est une histoire tr�s longue et �trange, et Aamma ne la raconte pas toujours de la m�me fa�on. Avec sa voix qui chante un peu, et en oscillant de la t�te, comme si elle allait dormir, Aamma dit :</p><p>� Quand le jour o� tu devais na�tre est arriv�, c��tait peu de temps avant l��t�, avant la s�cheresse. Hawa a senti que tu allais venir, et comme tout le monde dormait encore, elle est sortie de la tente sans faire de bruit. Elle a simplement serr� son ventre avec un linge, et elle a march� comme elle a pu au-dehors, jusqu�� un endroit o� il y avait un arbre et une source, parce qu�elle savait que quand le soleil appara�trait, elle aurait besoin de l�ombre et de l�eau. C�est la coutume l�-bas, il faut toujours na�tre aupr�s d�une source. Alors elle a march� jusque-l�, et puis elle s�est couch�e pr�s de l�arbre, et elle a attendu la fin de la nuit. Personne ne savait que ta m�re �tait dehors. Elle savait marcher sans faire de bruit, sans faire aboyer les chiens. Pourtant, moi je dormais pr�s d�elle, et je ne l�avais pas entendue se plaindre, ni se lever pour sortir de la tente� �</p><p>� Ensuite, qu�est-ce qui s�est pass�, Aamma ? �</p><p>� Ensuite, le jour est venu, alors les femmes se sont lev�es, et on a vu que ta m�re n��tait pas l�, et on a compris pourquoi elle �tait sortie. Alors je suis partie � sa recherche, vers la source, et quand je suis arriv�e, elle �tait debout contre l�arbre, avec les bras accroch�s � une branche, et elle g�missait doucement, pour ne pas donner l��veil aux hommes et aux enfants� �</p><p>� Que s�est-il pass� ensuite, Aamma ? �</p><p>� Alors tu es n�e, tout de suite, comme cela, dans la terre entre les racines de l�arbre, et on t�a lav�e dans l�eau de la source et on t�a envelopp�e dans un manteau, parce qu�il faisait encore froid de la nuit. Le soleil s�est lev� et ta m�re est retourn�e sous la tente pour dormir. Je me souviens qu�il n�y avait pas de linge pour t�envelopper, et c�est dans le manteau bleu de ta m�re que tu as dormi. Ta m�re �tait contente parce que tu �tais venue tr�s vite, mais elle �tait triste aussi, parce qu�� cause de la mort de ton p�re, elle pensait qu�elle n�aurait pas assez d�argent pour t��lever, et elle avait peur d��tre oblig�e de te donner � quelqu�un d�autre. �</p><p>Quelquefois Aamma raconte l�histoire diff�remment, comme si elle ne se souvenait plus tr�s bien. Par exemple, elle dit que Hawa n��tait pas agripp�e � la branche de l�arbre, mais qu�elle �tait accroch�e � la corde d�un puits, et qu�elle tirait de toutes ses forces pour r�sister aux douleurs. Ou bien elle dit que c�est un berger de passage qui a d�livr� l�enfant, et qui l�a envelopp� dans son manteau de laine. Mais tout cela est au fond d�un brouillard incompr�hensible, comme si cela s��tait pass� dans un autre monde, de l�autre c�t� du d�sert, l� o� il y a un autre ciel, un autre soleil.</p><p>� Apr�s quelques jours, ta m�re a pu marcher pour la premi�re fois jusqu�au puits, pour se laver et peigner ses cheveux. Elle te portait envelopp�e dans le m�me manteau bleu, et elle le nouait autour de sa taille. Elle marchait � petits pas, parce qu�elle n��tait pas encore solide comme avant, mais elle �tait tr�s heureuse que tu sois venue, et quand on lui demandait ton nom, elle disait que tu t�appelais comme elle, Lalla Hawa, parce que tu �tais fille d�une ch�rifa. �</p><p>� S�il te pla�t, parle-moi de celui qu�on appelait Al Azraq, l�Homme Bleu. �</p><p>Mais Aamma secoue la t�te.</p><p>� Pas maintenant, un autre jour. �</p><p>� S�il te pla�t, Aamma, parle-moi de lui. �</p><p>Mais Aamma secoue la t�te sans r�pondre. Elle se l�ve et elle va masser le pain dans le grand plat de terre, pr�s de la porte. Aamma est comme cela ; elle ne veut jamais parler tr�s longtemps, et elle ne dit jamais beaucoup de paroles quand il s�agit de l�Homme Bleu ou de Moulay Ahmed ben Mohammed el Fadel, celui qu�on appelait Ma el A�nine, l�Eau des Yeux.</p><p>Ce qui est �trange, ici, dans la Cit�, c�est que tout le monde est tr�s pauvre, mais que personne ne se plaint jamais. La Cit�, c�est surtout cet amoncellement de cabanes de planches et de zinc, avec, en guise de toit, ces grandes feuilles de papier goudronn� maintenues par des cailloux. Quand le vent souffle trop fort sur la vall�e, on entend claquer toutes les planches et tintinnabuler les morceaux de zinc, et le cr�pitement des feuilles de papier goudronn� qui se d�chirent dans une rafale. �a fait une dr�le de musique qui brinquebale et craquette, comme si on �tait dans un grand autobus d�glingu� sur une route de terre, ou comme s�il y avait des tas d�animaux et de rats qui galopaient sur les toits et le long des ruelles.</p><p>Parfois la temp�te est tr�s dure, elle balaie tout. Il faut reconstruire la ville le lendemain. Mais les gens font �a en riant, parce qu�ils sont si pauvres qu�ils n�ont pas peur de perdre ce qu�ils ont. Peut-�tre aussi qu�ils sont contents, parce qu�apr�s la temp�te, le ciel au-dessus d�eux est encore plus grand, plus bleu, et la lumi�re encore plus belle. En tout cas, autour de la Cit�, il n�y a rien d�autre que la terre tr�s plate, avec le vent de poussi�re, et la mer, si grande qu�on ne peut pas la voir tout enti�re.</p><p>Lalla aime beaucoup regarder le ciel. Elle va souvent du c�t� des dunes, l� o� le chemin de sable part droit devant lui, et elle se laisse tomber sur le dos, en plein dans le sable et les chardons, les bras en croix. Alors le ciel s�ouvre sur son visage lisse, il luit comme un miroir, calme, si calme, sans nuages, sans oiseaux, sans avions.</p><p>Lalla ouvre tr�s grand les yeux, elle laisse le ciel entrer en elle. Cela fait un mouvement de balancier, comme si elle �tait sur un bateau, ou comme si elle avait trop fum�, et que la t�te lui tournait. C�est � cause du soleil. Il br�le tr�s fort, malgr� le vent froid de la mer ; il br�le si fort que sa chaleur entre dans le corps de la petite fille, emplit son ventre, ses poumons, ses bras et ses jambes. Cela fait mal aussi, mal aux yeux et � la t�te, mais Lalla reste immobile, parce qu�elle aime beaucoup le soleil et le ciel.</p><p>Quand elle est l�, allong�e sur le sable, loin des autres enfants, loin de la Cit� pleine de bruits et d�odeurs, et quand le ciel est tr�s bleu, comme aujourd�hui, Lalla peut penser � ce qu�elle aime. Elle pense � celui qu�elle appelle Es Ser, le Secret, celui dont le regard est comme la lumi�re du soleil, qui entoure et prot�ge.</p><p>Personne ne le conna�t ici, � la Cit�, mais parfois, quand le ciel est tr�s beau, et que la lumi�re resplendit sur la mer et sur les dunes, c�est comme si le nom d�Es Ser apparaissait partout, r�sonnait partout, jusqu�au fond d�elle-m�me. Lalla croit entendre sa voix, entendre le bruit l�ger de ses pas, elle sent sur la peau de son visage le feu de son regard qui voit tout, qui perce tout. C�est un regard qui vient de l�autre c�t� des montagnes, au-del� du Draa, du fond du d�sert, et qui brille comme une lumi�re qui ne peut pas dispara�tre.</p><p>Personne ne sait rien de lui. Quand Lalla lui parle d�Es Ser, Naman le p�cheur secoue la t�te, parce qu�il n�a jamais entendu son nom, et il n�en parle jamais dans ses histoires. Pourtant c�est s�rement son vrai nom, pense Lalla, puisque c�est celui qu�elle a entendu. Mais peut-�tre que c��tait seulement un r�ve. M�me Aamma ne doit rien savoir de lui. Pourtant c�est un beau nom que le sien, pense Lalla, un nom qui fait du bien quand on l�entend.</p><p>C�est pour entendre son nom, pour apercevoir la lumi�re de son regard, que Lalla s�en va toujours loin, entre les dunes, l� o� il n�y a plus rien d�autre que la mer, le sable, et le ciel. Car Es Ser ne peut pas faire entendre son nom, ni donner la chaleur de son regard, quand Lalla est dans la Cit� de planches et de papier goudronn�. C�est un homme qui n�aime pas le bruit et les odeurs. Il faut qu�il soit seul dans le vent, seul comme un oiseau suspendu dans le ciel.</p><p>Les gens d�ici ne savent pas pourquoi elle s�en va. Peut-�tre qu�ils croient qu�elle va jusqu�aux maisons des bergers, de l�autre c�t� des collines rocheuses. Ils ne disent rien.</p><p>Les gens attendent. Ici, � la Cit�, ils ne font rien d�autre en v�rit�. Ils sont arr�t�s, pas tr�s loin du rivage de la mer, dans leurs cabanes de planches et de zinc, immobiles, couch�s dans l�ombre �paisse. Quand le jour se l�ve sur les cailloux et la poussi�re, ils sortent, un instant, comme s�il allait se passer quelque chose. Ils parlent un peu, les filles vont � la fontaine, les gar�ons vont travailler dans les champs, ou bien vont fl�ner dans les rues de la vraie ville, de l�autre c�t� de la rivi�re, ou bien ils vont s�asseoir sur le bord de la route pour regarder passer les camions.</p><p>Chaque matin, Lalla traverse la Cit�. Elle va chercher les seaux d�eau � la fontaine. Tandis qu�elle marche, elle �coute la musique de tous les postes de radio qui se continue d�une maison � l�autre, toujours la m�me interminable chanson �gyptienne qui va et vient � travers les ruelles de la Cit�. Lalla aime bien entendre cette musique, qui geint et racle en cadence, m�l�e au bruit des pas des filles, et au bruit de l�eau de la fontaine. Quand elle arrive � la fontaine, elle attend son tour, en balan�ant le seau de zinc � bout de bras. Elle regarde les filles ; certaines sont noires comme des n�gresses, comme Ikikr, d�autres sont tr�s blanches, avec des yeux verts, comme Mariem. Il y a des vieilles femmes voil�es qui viennent chercher l�eau dans une marmite noire, et qui partent vite, en silence.</p><p>La fontaine, c�est un robinet en laiton en haut d�un long tuyau de plomb, qui vibre et gronde chaque fois qu�on l�ouvre et qu�on le ferme. Les filles lavent leurs jambes et leur visage sous le jet glac�. Quelquefois elles s�arrosent avec les seaux en poussant des cris stridents. Il y a toujours des gu�pes qui tournent autour de leur t�te, qui se prennent dans leurs cheveux emm�l�s.</p><p>Lalla rapporte le seau sur sa t�te, en marchant bien droit, pour ne pas faire tomber une goutte d�eau. Le matin, le ciel est beau et clair, comme si tout �tait encore absolument neuf. Mais quand le soleil approche du z�nith, la brume se l�ve pr�s de l�horizon, comme une poussi�re, et le ciel p�se plus lourd sur la terre.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>Il y a un endroit o� Lalla aime bien aller. Il faut prendre les sentiers qui s��loignent de la mer et qui vont vers l�est, puis remonter le lit du torrent dess�ch�. Quand on est arriv� en vue des collines de pierres, on continue � marcher sur les pierres rouges, en suivant les traces des ch�vres. Le soleil brille fort dans le ciel, mais le vent est froid, parce qu�il vient des pays o� il n�y a pas d�arbres ni d�eau ; c�est le vent qui vient du fond de l�espace. C�est ici que vit celui que Lalla appelle Es Ser, le Secret, parce que personne ne sait son nom.</p><p>Alors elle arrive devant le grand plateau de pierre blanche qui s��tend jusqu�aux limites de l�horizon, jusqu�au ciel. La lumi�re est �blouissante, le vent froid coupe les l�vres et met des larmes dans les yeux. Lalla regarde de toutes ses forces, jusqu�� ce que son c�ur batte � grands coups sourds dans sa gorge et dans ses tempes, jusqu�� ce qu�un voile rouge couvre le ciel, et qu�elle entende dans ses oreilles les voix inconnues qui parlent et qui marmonnent toutes ensemble.</p><p>Puis elle avance au milieu du plateau de pierres, l� o� ne vivent que les scorpions et les serpents. Il n�y a plus de chemin sur le plateau. Ce ne sont que des blocs bris�s, aigus comme des couteaux, o� la lumi�re fait des �tincelles. Il n�y a pas d�arbres, ni d�herbe, seulement le vent qui vient du centre de l�espace.</p><p>C�est l� que l�homme vient quelquefois � sa rencontre. Elle ne sait pas qui il est, ni d�o� il vient. Il est effrayant quelquefois, et d�autres fois il est tr�s doux et tr�s calme, plein d�une beaut� c�leste. Elle ne voit de lui que ses yeux, parce que son visage est voil� d�un linge bleu, comme celui des guerriers du d�sert. Il porte un grand manteau blanc qui �tincelle comme le sel au soleil. Ses yeux br�lent d�un feu �trange et sombre, dans l�ombre de son turban bleu, et Lalla sent la chaleur de son regard qui passe sur son visage et sur son corps, comme quand on s�approche d�un brasier.</p><p>Mais Es Ser ne vient pas toujours. L�homme du d�sert vient seulement quand Lalla a tr�s envie de le voir, quand elle a r�ellement besoin de lui, quand elle en a besoin aussi fort que de parler, ou de pleurer. Mais m�me quand il ne vient pas, il y a quand m�me quelque chose de lui qui est sur le plateau de pierres, son regard br�lant, peut-�tre, qui �claire le paysage, qui va d�un bout � l�autre de l�horizon. Alors Lalla peut marcher au milieu de l��tendue de pierres bris�es, sans prendre garde o� elle va, sans chercher. Sur certaines roches il y a de dr�les de signes qu�elle ne comprend pas, des croix, des points, des taches en forme de soleil et de lune, des fl�ches grav�es dans la pierre. Ce sont des signes de magie, peut-�tre ; c�est ce que disent les gar�ons de la Cit�, et pour cela ils n�aiment pas venir jusqu�au plateau blanc. Mais Lalla n�a pas peur des signes, ni de la solitude. Elle sait que l�homme bleu du d�sert la prot�ge de son regard, et elle ne craint plus le silence, ni le vide du vent.</p><p>C�est un endroit o� il n�y a personne, personne. Il n�y a que l�homme bleu du d�sert qui la regarde continuellement, sans lui parler. Lalla ne sait pas bien ce qu�il veut, ce qu�il demande. Elle a besoin de lui, et il vient en silence, avec son regard plein de puissance. Elle est heureuse quand elle est sur le plateau de pierres, dans la lumi�re du regard. Elle sait qu�elle ne doit pas en parler, � personne, pas m�me � Aamma, parce que c�est un secret, la chose la plus importante qui lui soit arriv�e. C�est un secret aussi parce qu�elle est la seule qui n�ait pas peur de venir souvent sur le plateau de pierres, malgr� le silence et le vide du vent. Seul, peut-�tre, le berger chleuh, celui qu�on appelle le Hartani, vient lui aussi quelquefois sur le plateau, mais c�est quand une des ch�vres du troupeau s�est �gar�e en courant le long des ravins. Lui non plus n�a pas peur des signes sur les pierres, mais Lalla n�a jamais os� lui parler de son secret.</p><p>C�est le nom qu�elle donne � l�homme qui appara�t quelquefois sur le plateau de pierres. Es Ser, le Secret, parce que nul ne doit savoir son nom.</p><p>Il ne parle pas. C�est-�-dire, qu�il ne parle pas le m�me langage que les hommes. Mais Lalla entend sa voix � l�int�rieur de ses oreilles, et il dit avec son langage des choses tr�s belles qui troublent l�int�rieur de son corps, qui la font frissonner. Peut-�tre qu�il parle avec le bruit l�ger du vent qui vient du fond de l�espace, ou bien avec le silence entre chaque souffle du vent. Peut-�tre qu�il parle avec les mots de la lumi�re, avec les mots qui explosent en gerbes d��tincelles sur les lames des pierres, les mots du sable, les mots des cailloux qui s�effritent en poudre dure, et aussi les mots des scorpions et des serpents qui laissent leurs traces l�g�res dans la poussi�re. Il sait parler avec tous ces mots-l�, et son regard bondit d�une pierre � l�autre, vif comme un animal, va d�un seul mouvement jusqu�� l�horizon, monte droit dans le ciel, plane plus haut que les oiseaux.</p><p>Lalla aime venir ici, sur le plateau de pierre blanche, pour entendre ces paroles secr�tes. Elle ne conna�t pas celui qu�elle appelle Es Ser, elle ne sait pas qui il est, ni d�o� il vient, mais elle aime le rencontrer dans ce lieu, parce qu�il porte avec lui, dans son regard et dans son langage, la chaleur des pays de dunes et de sable, du Sud, des terres sans arbres et sans eau.</p><p>M�me quand Es Ser ne vient pas, c�est comme si elle pouvait voir avec son regard. C�est difficile � comprendre, parce que c�est un peu comme dans un r�ve, comme si Lalla n��tait plus tout � fait elle-m�me, comme si elle �tait entr�e dans le monde qui est de l�autre c�t� du regard de l�homme bleu.</p><p>Alors apparaissent les choses belles et myst�rieuses. Des choses qu�elle n�a jamais vues ailleurs, qui la troublent et l�inqui�tent. Elle voit l��tendue de sable couleur d�or et de soufre, immense, pareille � la mer, aux grandes vagues immobiles. Sur cette �tendue de sable, il n�y a personne, pas un arbre, pas une herbe, rien que les ombres des dunes qui s�allongent, qui se touchent, qui font des lacs au cr�puscule. Ici, tout est semblable, et c�est comme si elle �tait � la fois ici, puis plus loin, l� o� son regard se pose au hasard, puis ailleurs encore, tout pr�s de la limite entre la terre et le ciel. Les dunes bougent sous son regard, lentement, �cartant leurs doigts de sable. Il y a des ruisseaux d�or qui coulent sur place, au fond des vall�es torrides. Il y a des vaguelettes dures, cuites par la chaleur terrible du soleil, et de grandes plages blanches � la courbe parfaite, immobiles devant la mer de sable rouge. La lumi�re rutile et ruisselle de toutes parts, la lumi�re qui na�t de tous les c�t�s � la fois, la lumi�re de la terre, du ciel et du soleil. Dans le ciel, il n�y a pas de fin. Rien que la brume s�che qui ondoie pr�s de l�horizon, en brisant des reflets, en dansant comme des herbes de lumi�re � et la poussi�re ocre et rose qui vibre dans le vent froid, qui monte vers le centre du ciel.</p><p>Tout cela est �trange et lointain, et pourtant cela semble familier. Lalla voit devant elle, comme avec les yeux d�un autre, le grand d�sert o� resplendit la lumi�re. Elle sent sur sa peau le souffle du vent du sud, qui �l�ve les nu�es de sable, elle sent sous ses pieds nus le sable br�lant des dunes. Elle sent surtout, au-dessus d�elle, l�immensit� du ciel vide, du ciel sans ombre o� brille le soleil pur.</p><p>Alors, pendant longtemps, elle cesse d��tre elle-m�me ; elle devient quelqu�un d�autre, de lointain, d�oubli�. Elle voit d�autres formes, des silhouettes d�enfants, des hommes, des femmes, des chevaux, des chameaux, des troupeaux de ch�vres ; elle voit la forme d�une ville, un palais de pierre et d�argile, des remparts de boue d�o� sortent des troupes de guerriers. Elle voit cela, car ce n�est pas un r�ve, mais le souvenir d�une autre m�moire dans laquelle elle est entr�e sans le savoir. Elle entend le bruit des voix des hommes, les chants des femmes, la musique, et peut-�tre qu�elle danse elle-m�me, en tournant sur elle-m�me, en frappant la terre avec le bout de ses pieds nus et ses talons, en faisant r�sonner les bracelets de cuivre et les lourds colliers.</p><p>Puis, d�un seul coup, comme dans un souffle de vent, tout cela s�en va. C�est simplement le regard d�Es Ser qui la quitte, qui se d�tourne du plateau de pierre blanche. Alors Lalla retrouve son propre regard, elle ressent � nouveau son c�ur, ses poumons, sa peau. Elle per�oit chaque d�tail, chaque pierre, chaque cassure, chaque dessin minuscule dans la poussi�re.</p><p>Elle retourne en arri�re. Elle redescend vers le lit du torrent ass�ch�, en faisant attention aux pierres coupantes et aux buissons d��pines. Quand elle arrive en bas, elle est tr�s fatigu�e, par toute cette lumi�re, par le vide du vent qui ne cesse jamais. Lentement, elle marche sur les chemins de sable jusqu�� la Cit�, o� les ombres des hommes et des femmes bougent encore. Elle va jusqu�� l�eau de la fontaine, et elle baigne son visage et ses mains, � genoux par terre, comme si elle revenait d�un long voyage.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>Ce qui est bien aussi, ce sont les gu�pes. Elles sont partout dans la ville, avec leurs longs corps jaunes ray�s de noir, et leurs ailes transparentes. Elles vont partout, en volant lourdement, sans s�occuper des hommes. Elles cherchent leur nourriture. Lalla les aime bien, elle les regarde souvent, suspendues dans les rayons de soleil, au-dessus des tas d�ordures, ou bien autour des �tals de viande, � la boucherie. Quelquefois elles s�approchent de Lalla quand elle mange une orange ; elles cherchent � se poser sur sa figure, sur ses mains. Quelquefois aussi, l�une d�elles la pique au cou, ou sur le bras, et �a fait une br�lure qui dure plusieurs heures. Mais �a ne fait rien. Lalla aime bien les gu�pes quand m�me.</p><p>Les mouches sont moins bien. D�abord elles n�ont pas ce long corps jaune et noir, ni cette taille si fine, quand elles sont pos�es sur le bord d�une table. Les mouches vont vite, elles se posent d�un seul coup, toutes plates, avec leurs gros yeux gris-rouge �carquill�s sur leur t�te.</p><p>Dans la Cit� il y a toujours beaucoup de fum�e qui tra�ne au-dessus des cabanes de planches, le long des ruelles de terre battue. Il y a des femmes qui font cuire le repas sur les braseros de terre, il y a les feux qui br�lent les ordures, les feux pour faire chauffer le goudron pour enduire les toits.</p><p>Quand elle a le temps, Lalla aime bien s�arr�ter pour regarder les feux. Ou bien elle va vers les torrents ass�ch�s pour ramasser des brindilles d�acacia, elle les lie avec une ficelle, et elle rapporte le fagot � la maison d�Aamma. Les flammes bondissent joyeusement dans les brindilles, font �clater les tiges et les �pines, font bouillir la s�ve. Les flammes dansent dans l�air froid du matin, en faisant une belle musique. Si on regarde � l�int�rieur des flammes, on peut voir les g�nies, enfin c�est Aamma qui dit cela. On peut voir aussi des paysages, des villes, des rivi�res, toutes sortes de choses extraordinaires qui apparaissent et se cachent, un peu comme les nuages.</p><p>Ensuite les gu�pes arrivent, parce qu�elles ont senti l�odeur de la viande de mouton en train de cuire dans la marmite en fer. Les autres enfants ont peur des gu�pes, ils veulent les chasser, ils cherchent � les tuer � coups de pierres. Mais Lalla les laisse voler autour de ses cheveux, elle essaie de comprendre ce qu�elles chantonnent en faisant vrombir leurs ailes.</p><p>Quand l�heure du repas arrive, le soleil est haut dans le ciel, il br�le fort. Le blanc est si blanc qu�on ne peut pas le regarder en face, les ombres sont si noires qu�elles semblent des trous dans la terre. Alors viennent d�abord les fils d�Aamma. Ils sont deux, l�un de quatorze ans nomm� Ali, l�autre de dix-sept ans qu�on appelle le Bareki, parce qu�il a �t� b�ni le jour de sa naissance. C�est eux qu�Aamma sert en premier, et ils mangent vite, gloutonnement, sans parler. Ils chassent toujours les gu�pes en mangeant, avec des revers de main. Ensuite vient le mari d�Aamma, qui travaille sur les plantations de tomates, au sud. Il s�appelle Selim, mais on l�appelle le Soussi, parce qu�il vient de la r�gion du fleuve Souss. Il est tout petit et maigre, avec de beaux yeux verts, et Lalla l�aime bien, quoiqu�on dise un peu partout que c�est un paresseux. Mais il ne tue pas les gu�pes, au contraire, il les prend parfois entre le pouce et l�index, et il s�amuse � faire sortir leur dard, puis il les repose d�licatement par terre et il les laisse s�envoler.</p><p>Il y a toujours des gens qui viennent d�ailleurs, et Aamma met un morceau de viande de c�t� pour ceux-l�. Quelquefois c�est Naman le p�cheur qui vient manger dans la maison d�Aamma. Lalla est toujours bien contente quand elle sait qu�il va venir, parce que Naman l�aime aussi, et lui raconte de belles histoires. Il mange lentement, et de temps en temps, il dit quelque chose de dr�le pour elle. Il l�appelle petite Lalla, parce qu�elle est descendante d�une v�ritable ch�rifa. Quand elle regarde dans ses yeux, Lalla a l�impression de voir la couleur de la mer, de traverser l�oc�an, d��tre de l�autre c�t� de l�horizon, dans ces grandes villes o� il y a des maisons blanches, des jardins, des fontaines. Lalla aime bien entendre les noms des villes, et elle demande souvent � Naman de les lui dire, comme cela, rien que les noms, lentement, pour avoir le temps de voir les choses qu�ils cachent :</p><image l:href="#0"/><p>Les gar�ons d�Aamma veulent en savoir davantage. Ils attendent que le vieux Naman ait fini de manger, et ils posent toutes sortes de questions, sur la vie l�-bas, de l�autre c�t� de la mer. Eux, ce sont des choses s�rieuses qu�ils veulent savoir, pas des noms pour r�ver. Ils demandent � Naman l�argent qu�on peut gagner, le travail, combien co�tent les habits, la nourriture, combien co�te une auto, s�il y a beaucoup de cin�mas. Le vieux Naman est trop vieux, il ne sait pas ces choses-l�, ou bien il les a oubli�es, et puis de toute fa�on la vie a d� changer depuis le temps o� il vivait l�-bas, avant la guerre. Alors les gar�ons haussent les �paules, mais ils ne disent rien, parce que Naman a un fr�re qui est rest� � Marseille et qui peut leur �tre utile un jour.</p><p>Certains jours, Naman a envie de parler de ce qu�il a vu, et c�est � Lalla qu�il le raconte, parce que c�est elle qu�il pr�f�re, et qu�elle ne pose pas de questions.</p><p>M�me si �a n�est pas tout � fait vrai, Lalla aime ce qu�il raconte. Elle l��coute attentivement, quand il parle des grandes villes blanches au bord de la mer, avec toutes ces all�es de palmiers, ces jardins qui vont jusqu�en haut des collines, pleins de fleurs, d�orangers, de grenadiers, et ces tours aussi hautes que des montagnes, ces avenues si longues qu�on n�en aper�oit pas la fin. Elle aime aussi quand il parle des autos noires qui roulent lentement, surtout la nuit, avec leurs phares allum�s, et les lumi�res de toutes les couleurs � la devanture des magasins. Ou encore les grands bateaux blancs qui arrivent � Alg�siras, le soir, qui glissent lentement le long des quais mouill�s, tandis que la foule crie et gesticule pour accueillir ceux qui arrivent. Ou bien le chemin de fer qui va vers le nord, de ville en ville, qui traverse les campagnes brumeuses, les fleuves, les montagnes, qui entre dans de longs tunnels obscurs, comme cela, avec tous les passagers et leurs bagages, jusqu�� la grande ville de Paris. Lalla �coute tout cela, et elle frissonne un peu d�inqui�tude, et en m�me temps elle pense qu�elle aimerait bien �tre dans ce chemin de fer, de ville en ville, vers les lieux inconnus, vers ces pays o� l�on ne sait plus rien de la poussi�re et des chiens affam�s, ni des cabanes de planches o� entre le vent du d�sert.</p><p>� Emm�ne-moi l�-bas quand tu partiras �, dit Lalla. Le vieux Naman secoue la t�te :</p><p>� Je suis trop vieux maintenant, petite Lalla, je n�irai plus maintenant, je mourrais en route. �</p><p>Pour la consoler, il ajoute :</p><p>� Toi, tu iras. Tu verras toutes ces villes, et puis tu reviendras ici, comme moi. �</p><p>Elle se contente de regarder dans les yeux de Naman pour voir ce qu�il a vu, comme quand on regarde au fond de la mer. Elle pense longtemps aux beaux noms des villes, elle les chantonne dans sa t�te comme si c��taient les paroles d�une chanson.</p><p>Parfois, c�est Aamma qui lui demande de parler de ces pays �trangers. Alors il raconte encore une fois son voyage � travers l�Espagne, la fronti�re, puis la route au bord de la mer, et la grande ville de Marseille. Il raconte toutes les maisons, les rues, les escaliers, les quais sans fin, les grues, les bateaux grands comme des maisons, grands comme des villes, d�o� l�on d�charge des camions, des wagons, des pierres, du ciment, puis qui s�en vont sur l�eau noire du port en faisant r�sonner leur sir�ne. Les deux gar�ons n��coutent pas trop cela, parce qu�ils ne croient pas le vieux Naman. Quand Naman s�en va, ils disent que tout le monde sait qu�il �tait cuisinier � Marseille, et pour se moquer de lui, ils l�appellent Tayyeb, parce que �a veut dire : � Il a fait la cuisine. �</p><p>Mais Aamma �coute ce qu�il dit. �a lui est �gal que Naman ait �t� cuisinier l�-bas, et p�cheur ici. Elle lui pose d�autres questions, � chaque fois, pour entendre encore l�histoire du voyage, la fronti�re, et la vie � Marseille. Alors Naman parle aussi des batailles dans les rues, quand les hommes attaquent les Arabes et les Juifs dans les rues sombres, et qu�il faut se d�fendre � coups de couteau, ou bien jeter des pierres et courir le plus vite qu�on peut pour �chapper aux camions de la police qui ramassent les gens et les conduisent en prison. Il parle aussi de ceux qui franchissent les fronti�res en fraude, par les montagnes, en marchant la nuit et en se cachant le jour dans les grottes et dans les broussailles. Mais quelquefois les chiens des policiers suivent leurs traces, et les attaquent quand ils arrivent en bas, de l�autre c�t� de la fronti�re.</p><p>Naman parle de tout cela avec un air sombre, et Lalla sent le froid qui passe dans les yeux du vieil homme. C�est une impression �trange, qu�elle ne conna�t pas bien, mais qui fait peur et menace, comme le passage de la mort, le malheur. Peut-�tre que c�est cela aussi que le vieux Naman a ramen� de l�-bas, de ces villes de l�autre c�t� de la mer.</p><p>Quand il ne parle pas de ses voyages, le vieux Naman raconte les histoires qu�il a entendues autrefois. Il les raconte rien que pour Lalla et pour les tr�s jeunes enfants, parce qu�ils sont les seuls � �couter sans trop poser de questions.</p><p>Certains jours, il est assis devant la mer, � l�ombre de son figuier, et il r�pare ses filets. C�est � ce moment-l� qu�il raconte les plus belles histoires, celles qui se passent sur l�oc�an, sur les bateaux, dans les temp�tes, celles o� les gens font naufrage et arrivent dans des �les inconnues. Naman est capable de raconter une histoire � propos de n�importe quelle chose, c�est cela qui est bien. Par exemple, Lalla est assise � c�t� de lui, � l�ombre du figuier, et elle le regarde r�parer ses filets. Ses grandes mains brunes aux ongles cass�s vont vite, savent faire des n�uds avec l�g�ret�. � un moment, il y a une grande d�chirure dans les mailles du filet, et Lalla demande, naturellement :</p><p>� C�est un gros poisson qui a fait cela ? �</p><p>Au lieu de r�pondre, Naman r�fl�chit et dit :</p><p>� Je ne t�ai pas racont� le jour o� nous avons p�ch� un requin, n�est-ce pas ? �</p><p>Lalla secoue la t�te, et Naman commence une histoire. Comme dans la plupart de ses histoires, il y a une temp�te, avec des �clairs qui vont d�un bout � l�autre du ciel, des vagues hautes comme des montagnes, des trombes de pluie. Le filet est lourd, si lourd � remonter que le bateau penche sur le c�t� et que les hommes ont peur de chavirer. Quand le filet arrive, ils voient qu�il y a dedans un requin bleu gigantesque, qui se d�bat et ouvre une m�choire pleine de dents terribles. Alors les p�cheurs doivent se battre contre le requin qui essaie d�emporter le filet. Ils le frappent � coups de gaffe, � coups de hache. Mais le requin mord le bord du bateau et le d�chire comme si c��tait du bois de caisse. Enfin, le capitaine parvient � assommer le requin avec un b�ton, et on hisse la b�te sur le pont du bateau.</p><p>� Alors on lui a ouvert le ventre pour voir ce qu�il y avait dedans, et on a trouv� une bague tout en or sur laquelle �tait mont�e une pierre pr�cieuse toute rouge, si belle que tout le monde ne pouvait plus en d�tacher son regard. Naturellement, chacun d�entre nous a voulu la bague pour lui, et bient�t tout le monde �tait pr�t � s�entre-tuer pour la possession de cette maudite bague. Alors j�ai propos� qu�on la joue aux d�s, parce que le capitaine avait sur lui une paire de d�s en os. Nous avons donc jou� aux d�s sur le pont, malgr� la temp�te terrible qui mena�ait � chaque instant de renverser le bateau. Nous �tions six, et nous avons jou� six fois, � celui qui lancerait le chiffre le plus fort. Apr�s le premier tour, il n�y avait plus que moi et le capitaine, car nous avions lanc� onze chacun, six et cinq. Tout le monde se pressait autour de nous pour voir qui gagnerait. J�ai lanc�, et j�ai fait double six ! C�est moi qui ai donc re�u la bague, et pendant quelques instants j�ai �t� heureux comme je n�avais jamais �t� de ma vie. Mais j�ai regard� la bague longtemps, et sa pierre rouge brillait comme le feu de l�enfer, avec une lumi�re mauvaise, rouge comme le sang. Alors j�ai vu aussi que les yeux de mes compagnons brillaient avec la m�me lueur mauvaise, et j�ai compris que c��tait une bague maudite, comme celui qui l�avait port�e et que le requin avait mang�, et j�ai compris que celui qui la garderait serait maudit � son tour.</p><p>Quand je l�ai eu bien regard�e, je l�ai �t�e de mon doigt et je l�ai jet�e dans la mer. Le capitaine et mes compagnons �taient pleins de fureur et ils ont voulu me jeter � la mer moi aussi. Alors je leur ai dit : � Pourquoi �tes-vous en col�re contre moi ? Ce qui est venu de la mer est retourn� � la mer, et maintenant, c�est comme s�il n�y avait rien eu. � � ce moment-l�, la temp�te s�est calm�e d�un seul coup, et le soleil s�est mis � briller sur la mer. Alors les marins se sont apais�s eux aussi, et le capitaine lui-m�me qui avait eu tant envie de cette bague l�a oubli�e d�un seul coup, et il m�a dit que j�avais bien agi en la rejetant � la mer. Nous en avons fait autant avec le corps du requin, et nous sommes rentr�s au port pour r�parer le filet. �</p><p>� Tu crois vraiment que cette bague �tait maudite ? � demande Lalla.</p><p>� Je ne sais pas si elle �tait maudite �, dit Naman ; � mais ce que je sais, c�est que si je ne l�avais pas rejet�e � la mer, le jour m�me un de mes compagnons m�aurait tu� pour la voler, et tout le monde aurait p�ri de cette fa�on, jusqu�au dernier. �</p><p>Ce sont des histoires que Lalla aime bien entendre, comme cela, assise � c�t� du vieux p�cheur, en face de la mer, � l�ombre du figuier, quand le vent souffle et fait battre les feuilles. C�est un peu comme si elle entendait la voix de la mer, et les paroles de Naman p�sent sur ses paupi�res et font monter le sommeil dans son corps. Alors elle se love dans le sable, la t�te contre les racines du figuier, tandis que le p�cheur continue � r�parer son filet de corde rouge, et que les gu�pes vrombissent au-dessus des gouttes de sel.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>� Oh� ! Hartani ! �</p><p>Lalla crie tr�s fort dans le vent, tandis qu�elle approche des collines de cailloux et de ronces. Par ici il y a toujours plus ou moins de l�zards qui d�talent entre les pierres, quelquefois m�me des serpents qui s�esquivent en crissant. Il y a de grandes herbes qui coupent comme des couteaux, et beaucoup de ces palmiers nains avec lesquels on fait des paniers et des nattes. On entend les insectes siffler partout, parce qu�il y a des sources d�eau minuscules entre les roches, et de grands puits cach�s dans les avens, o� l�eau froide attend. Lalla, en passant, jette des cailloux dans les crevasses, et �coute le bruit qui r�sonne profond�ment dans l�ombre.</p><p>� Harta-a-ani ! �</p><p>Souvent il se cache, pour se moquer d�elle, simplement allong� par terre au pied d�un buisson d��pines. Il est toujours v�tu de sa longue robe de bure effiloch�e aux manches et au bas, et d�un long linge blanc qu�il enroule autour de sa t�te et de son cou. Il est long et mince comme une liane, avec de belles mains brunes aux ongles couleur d�ivoire, et des pieds faits pour la course. Mais c�est son visage que Lalla aime surtout, parce qu�il ne ressemble � personne de ceux qui vivent ici, � la Cit�. C�est un visage tr�s mince et lisse, un front bomb� et des sourcils tr�s droits, et de grands yeux sombres couleur de m�tal. Ses cheveux sont courts, presque cr�pus, et il n�a ni moustache ni barbe. Mais il a l�air fort et s�r de lui, avec un regard qui va droit, qui vous scrute sans crainte, et il sait rire quand il veut d�un rire sonore qui vous rend tout de suite heureux.</p><p>Aujourd�hui, Lalla le trouve facilement, parce qu�il n�est pas cach�. Il est simplement assis sur une grosse pierre, et il regarde droit devant lui, dans la direction du troupeau de ch�vres. Il ne bouge pas. Le vent fait flotter un peu sa robe brune sur son corps, agite le bout de son turban blanc. Lalla marche vers lui sans l�appeler, parce qu�elle sait qu�il l�a entendue arriver. Le Hartani a l�oreille fine, il peut entendre bondir un li�vre � l�autre bout d�une colline, et il montre � Lalla les avions dans le ciel longtemps avant qu�elle ait per�u le bruit de leurs moteurs.</p><p>Quand elle est tout pr�s de lui, le Hartani se l�ve et se retourne. Le soleil brille sur son visage noir. Il sourit et ses dents brillent aussi � la lumi�re. Bien qu�il soit plus jeune que Lalla, il est aussi grand qu�elle. Il tient un petit couteau sans manche dans sa main gauche.</p><p>� Que fais-tu avec ce couteau ? � demande Lalla.</p><p>Comme elle est fatigu�e par tout le chemin qu�elle a fait, elle s�assoit sur le rocher. Lui, reste debout devant elle, en �quilibre sur une jambe. Puis tout d�un coup, il bondit en arri�re, il se met � courir � travers la colline caillouteuse. Quelques instants plus tard il ram�ne une poign�e de roseaux qu�il a coup�s dans les mar�cages. Il les montre � Lalla en souriant. Il hal�te un peu, comme un chien qui a couru trop vite.</p><p>� C�est beau �, dit Lalla. � C�est pour jouer de la musique ? �</p><p>Elle ne demande pas cela vraiment. Elle murmure les mots, en faisant des gestes avec ses mains. Chaque fois qu�elle parle, le Hartani reste immobile et la regarde avec une attention s�rieuse, parce qu�il cherche � comprendre.</p><p>Peut-�tre que Lalla est la seule personne qu�il comprenne, et qu�elle est la seule � le comprendre. Quand elle dit � musique �, le Hartani saute sur place, en �cartant ses longs bras, comme s�il allait danser. Il siffle entre ses doigts, si fort que les ch�vres et bouc tressaillent, sur la pente de la colline.</p><p>Puis il prend quelques roseaux coup�s, il les assemble dans ses mains. Il souffle dedans, et cela fait une dr�le de musique un peu rauque, comme le cri des engoulevents dans la nuit, une musique un peu triste, comme le chant des bergers chleuhs.</p><p>Le Hartani joue un moment, sans reprendre son souffle. Ensuite, il tend les roseaux � Lalla, et elle joue � son tour, tandis que le jeune berger s�arr�te de bouger, avec une lumi�re de plaisir dans son regard sombre. Ils s�amusent comme cela � souffler � tour de r�le dans les tubes de roseau de longueurs diff�rentes, et la musique triste semble sortir du paysage blanc de lumi�re, des trous des grottes souterraines, du ciel m�me o� bouge le vent lent.</p><p>De temps � autre, ils s�arr�tent, � bout de souffle, et le jeune gar�on �clate de son rire sonore, et Lalla se met � rire elle aussi, sans savoir pourquoi.</p><p>Ensuite, ils marchent � travers les champs de pierres, et le Hartani prend la main de Lalla, parce que c�est plein de rochers pointus qu�elle ne conna�t pas, entre les touffes de broussailles. Ils sautent par-dessus les petits murs de pierre s�che, ils zigzaguent entre les buissons d��pines. Le Hartani montre � Lalla tout ce qu�il y a dans les champs de pierres et sur les pentes des collines. Il conna�t les cachettes mieux que personne : celles des insectes dor�s, celles des criquets, celles des mantes religieuses et des insectes-feuilles. Il conna�t aussi toutes les plantes, celles qui sentent bon quand on froisse leurs feuilles entre les doigts, celles qui ont des racines pleines d�eau, celles qui ont le go�t de l�anis, du poivre, de la menthe, du miel. Il conna�t les graines qui craquent sous la dent, les baies minuscules qui teignent les doigts et les l�vres en bleu. Il conna�t m�me les cachettes o� on trouve de petits escargots en pierre, ou de minuscules grains de sable en forme d��toile. Il entra�ne Lalla loin avec lui, par-del� les murs de pierre s�che, le long des sentiers qu�elle ne conna�t pas, jusqu�aux collines d�o� on voit le commencement du d�sert. Ses yeux brillent fort, la peau de son visage est sombre et luisante, quand il arrive en haut des collines. Alors il montre � Lalla la direction du sud, l� o� il est n�.</p><p>Le Hartani n�est pas comme les autres gar�ons. Personne ne sait d�o� il vient r�ellement. Seulement, un jour, il y a d�j� longtemps de cela, un homme est venu, mont� sur un chameau. Il �tait v�tu comme les guerriers du d�sert, avec un grand manteau bleu ciel et le visage voil� de bleu. Il s�est arr�t� au puits pour abreuver son chameau, et lui-m�me a bu longuement l�eau du puits. C�est Yasmina, la femme du chevrier, qui l�a vu quand elle allait chercher de l�eau. Elle s�est arr�t�e pour laisser l��tranger boire � sa soif, et quand il est reparti sur son chameau, elle a vu que l�homme avait laiss� au bord du puits un tout petit enfant envelopp� dans un morceau de tissu bleu. Comme personne n�en voulait, c�est Yasmina qui a gard� l�enfant. Elle l�a �lev�, et il a grandi dans sa famille, comme s�il �tait son fils. L�enfant �tait le Hartani, c�est le surnom qu�on lui a donn� parce qu�il avait la peau noire comme les esclaves du Sud.</p><p>Le Hartani a grandi � l�endroit m�me o� le guerrier du d�sert l�a laiss�, pr�s des champs de pierres et des collines, l� o� commence le d�sert. C�est lui qui a gard� les ch�vres de Yasmina, il est devenu comme les autres gar�ons qui sont des bergers. Il sait s�occuper des b�tes, il sait les conduire o� il veut, sans les frapper, rien qu�en sifflant entre ses doigts, car les b�tes n�ont pas peur de lui. Il sait parler aussi aux essaims d�abeilles, simplement en sifflotant entre ses dents, en les guidant avec ses mains. Le gens ont un peu peur du Hartani, ils disent qu�il est <emphasis>mejnoun</emphasis>, qu�il a des pouvoirs qui viennent des d�mons. Ils disent qu�il sait commander aux serpents et aux scorpions, qu�il peut les envoyer pour donner la mort aux b�tes des autres bergers. Mais Lalla ne croit pas cela, elle n�a pas peur de lui. Peut-�tre qu�elle est la seule personne qui le connaisse bien, parce qu�elle lui parle autrement qu�avec les mots. Elle le regarde, et elle lit dans la lumi�re de ses yeux noirs, et lui regarde au fond de ses yeux d�ambre ; il ne regarde pas seulement son visage, mais vraiment tout au fond de ses yeux, et c�est comme cela qu�il comprend ce qu�elle veut lui dire.</p><p>Aamma n�aime pas beaucoup que Lalla aille voir si souvent le berger dans ses champs de pierres et dans ses collines. Elle lui dit que c�est un enfant trouv�, un �tranger, qu�il n�est pas un gar�on pour elle. Mais d�s que Lalla a fini son travail dans la maison d�Aamma, elle court sur le chemin qui va vers les collines, et elle siffle entre ses doigts comme les bergers, et elle crie :</p><p>� Oh� ! Hartani ! �</p><p>Elle reste l�-haut avec lui quelquefois jusqu�� la nuit tombante. Alors le jeune gar�on rassemble ses b�tes pour les conduire au corral, en bas ; pr�s de la maison de Yasmina. Souvent, comme ils ne parlent pas, ils restent immobiles, assis sur les rochers devant les collines de pierres. C�est difficile de comprendre ce qu�ils font � ce moment-l�. Peut-�tre qu�ils regardent devant eux, comme s�ils voyaient � travers les collines, jusque derri�re l�horizon. Lalla ne comprend pas bien elle-m�me comment cela se fait, car le temps semble ne plus exister quand elle est assise � c�t� du Hartani. Les paroles circulent librement, vont vers le Hartani et reviennent vers elle, charg�es d�un autre sens, comme dans les r�ves o� l�on est deux � la fois.</p><p>C�est le Hartani qui lui a appris � rester ainsi sans bouger, � regarder le ciel, les pierres, les arbustes, � regarder voler les gu�pes et les mouches, � �couter le chant des insectes cach�s, � sentir l�ombre des oiseaux de proie et les tressaillements des li�vres dans les broussailles.</p><p>Le Hartani n�a pas vraiment de famille, comme Lalla, il ne sait pas lire ni �crire, il ne conna�t m�me pas les pri�res, il ne sait pas parler, et pourtant c�est lui qui sait toutes ces choses. Lalla aime son visage lisse, ses longues mains, ses yeux de m�tal sombre, son sourire, elle aime sa fa�on de marcher, vif et l�ger comme un l�vrier, puis comme il sait bondir de roche en roche, et dispara�tre en un clin d��il dans une de ses cachettes.</p><p>Il ne vient jamais � la ville. Peut-�tre qu�il a peur des autres gar�ons, parce qu�il n�est pas comme eux. Quand il part, c�est vers le sud qu�il va, dans la direction du d�sert, l� o� passent les pistes des nomades mont�s sur leurs chameaux. Il s�en va plusieurs jours comme cela, sans qu�on sache o� il est. Puis il revient un matin, il reprend sa place dans le champ de pierres, avec les ch�vres et le bouc, comme s�il n��tait parti que quelques instants.</p><p>Quand elle est assise, comme cela, sur un rocher � c�t� du Hartani, et qu�ils regardent ensemble l��tendue des pierres dans la lumi�re du soleil, avec le vent qui souffle de temps en temps, avec les gu�pes qui vrombissent au-dessus des petites plantes grises, et le bruit des sabots des ch�vres sur les cailloux qui s��boulent, il n�y a besoin de rien d�autre vraiment. Lalla sent la chaleur au fond d�elle, comme si toute la lumi�re du ciel et des pierres venait jusqu�au centre de son corps, grandissait. Le Hartani prend la main de Lalla dans sa longue main brune aux doigts effil�s, il la serre si fort qu�elle en a presque mal.</p><p>Lalla sent dans la paume de sa main passer le courant de chaleur, comme une dr�le de vibration t�nue. Elle n�a pas envie de parler, ni de penser. Elle est si bien ainsi qu�elle pourrait rester tout le jour, jusqu�� ce que la nuit emplisse les ravins, sans bouger. Elle regarde devant elle, elle voit chaque d�tail du paysage de pierre, chaque touffe d�herbe, elle entend chaque craquement, chaque cri d�insecte. Elle sent le mouvement lent de la respiration du berger, elle est si pr�s de lui qu�elle voit avec ses yeux, qu�elle sent avec sa peau. Cela dure un bref instant, mais il semble si long qu�elle en oublie tout le reste, prise par le vertige.</p><p>Puis, tout � coup, comme s�il avait peur de quelque chose, le jeune berger bondit sur ses pieds, abandonne la main de Lalla. Sans m�me la regarder, il se met � courir vite comme un chien, bondissant par-dessus les rochers et les ravins ass�ch�s. Il franchit les murs de pierre s�che, et Lalla voit sa silhouette claire qui dispara�t entre les buissons d��pines.</p><p>� Hartani Hartani ! Reviens ! �</p><p>Lalla crie, debout sur le rocher, et sa voix tremble, parce qu�elle sait que cela n�y fera rien. Le Hartani a disparu soudain, aval� par un de ces creux sombres dans la roche calcaire. Il ne se montrera plus aujourd�hui. Demain, peut-�tre, ou plus tard ? Alors Lalla descend la colline � son tour, lentement, d�une roche � l�autre, maladroitement, et elle se retourne de temps en temps pour essayer d�apercevoir le berger. Elle quitte les champs de pierres et les enclos de pierre s�che, elle retourne vers le bas, vers le creux de la vall�e, pas tr�s loin de la mer, l� o� les hommes vivent dans les maisons de planches, de t�le et de papier goudronn�.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>Les jours sont tous les jours les m�mes, ici, dans la Cit�, et parfois on n�est pas bien s�r du jour qu�on est en train de vivre. C�est un temps d�j� ancien, et c�est comme s�il n�y avait rien d��crit, rien de s�r. Personne d�ailleurs ne pense vraiment � cela, ici, personne ne se demande vraiment qui il est. Mais Lalla y pense souvent, quand elle va sur le plateau de pierres o� vit l�homme bleu qu�elle appelle Es Ser.</p><p>C�est peut-�tre � cause des gu�pes aussi. Il y a tellement de gu�pes dans la Cit�, beaucoup plus que d�hommes et de femmes. Depuis l�aurore jusqu�au cr�puscule elles vrombissent dans l�air, � la recherche de leur nourriture, elles dansent dans la lumi�re du soleil.</p><p>Pourtant, dans un sens, les heures ne sont jamais toutes pareilles, comme les mots que dit Aamma, comme les visages des filles qui se retrouvent autour de la fontaine. Il y a des heures torrides, quand le soleil br�le la peau � travers les habits, quand la lumi�re enfonce des aiguilles dans les yeux et fait saigner les l�vres. Alors Lalla s�enveloppe compl�tement dans les toiles bleues, elle attache un grand mouchoir derri�re sa t�te, qui couvre son visage jusqu�aux yeux, et elle entoure sa t�te d�un autre voile de toile bleue qui descend jusque sur sa poitrine. Le vent br�lant vient du d�sert, souffle les grains de poussi�re dure. Au-dehors, dans les ruelles de la Cit�, il n�y a personne. M�me les chiens sont cach�s dans des trous de terre, au pied des maisons, contre les bidons d�essence vides.</p><p>Mais Lalla aime �tre dehors ces jours-l�, peut-�tre justement parce qu�il n�y a plus personne. C�est comme s�il n�y avait plus rien sur la terre, plus rien qui appartienne aux hommes. C�est alors qu�elle se sent le plus loin d�elle-m�me, comme si plus rien de ce qu�elle avait fait ne pouvait compter, comme s�il n�y avait plus de m�moire.</p><p>Alors elle va vers la mer, l� o� commencent les dunes. Elle s�assoit dans le sable, envelopp�e dans ses voiles bleus, elle regarde la poussi�re qui monte dans l�air. Au-dessus de la terre, au z�nith, le ciel est d�un bleu tr�s dense, presque couleur de nuit, et quand elle regarde vers l�horizon, au-dessus de la ligne des dunes, elle voit cette couleur rose, cendr�e, comme � l�aube. Ces jours-l�, on est libre aussi des mouches et des gu�pes, parce que le vent les a chass�es vers les creux de rochers, dans leurs nids de boue s�ch�e, ou dans les coins sombres des maisons. Il n�y a pas d�hommes, ni de femmes, ni d�enfants. Il n�y a pas de chiens, pas d�oiseaux. Il y a seulement le vent qui siffle entre les branches des arbustes, dans les feuilles des acacias et des figuiers sauvages. Il y a seulement les milliers de particules de pierre qui fouettent le visage, qui se divisent autour de Lalla, qui forment de longs rubans, des serpents, des fum�es. Il y a le bruit du vent, le bruit de la mer, le bruit crissant du sable, et Lalla se penche en avant pour respirer, son voile bleu plaqu� sur ses narines et sur ses l�vres.</p><p>C�est bien parce que c�est comme si on �tait parti sur un bateau, comme Naman le p�cheur et ses compagnons, perdu au milieu de la grande temp�te. Le ciel est nu, extraordinaire. La terre a disparu, ou presque, � peine visible par les �chancrures de sable, d�chir�e, us�e, quelques taches noires de r�cifs au milieu de la mer.</p><p>Lalla ne sait pas pourquoi elle est dehors ces jours-l�. C�est plus fort qu�elle, elle ne peut pas rester enferm�e dans la maison d�Aamma, ni m�me marcher dans les ruelles de la Cit�. Le vent br�lant s�che ses l�vres et ses narines, elle sent le feu qui descend en elle. C�est peut-�tre le feu de la lumi�re du ciel, le feu qui vient de l�Orient, et que le vent enfonce dans son corps. Mais la lumi�re ne fait pas que br�ler : elle lib�re, et Lalla sent son corps devenir l�ger, rapide. Elle r�siste, accroch�e des deux mains au sable de la dune, le menton contre ses genoux. Elle respire � peine, � petits coups, pour ne pas devenir trop l�g�re.</p><p>Elle essaie de penser � ceux qu�elle aime, parce que cela emp�che le vent de l�emporter. Elle pense � Aamma, au Hartani, � Naman surtout. Mais ces jours-l� il n�y a rien qui compte vraiment, ni personne de ceux qu�elle conna�t, et sa pens�e s�enfuit tout de suite, s��chappe comme si le vent l�arrachait et l�emportait le long des dunes.</p><p>Puis, soudain, elle sent le regard de l�homme bleu du d�sert, sur elle. C�est le m�me regard que l�-haut, sur le plateau de pierre, � la fronti�re du d�sert. C�est un regard vide et imp�rieux qui p�se sur ses �paules, avec le poids du vent et de la lumi�re, un regard de terrible s�cheresse qui la fait souffrir, un regard durci comme les particules de pierre qui frappent son visage et ses v�tements. Elle ne comprend pas ce qu�il veut, ce qu�il demande. Peut-�tre qu�il ne veut rien d�elle, simplement il passe sur le paysage de la mer, sur le fleuve, sur la Cit�, et qu�il va plus loin encore, pour embraser les villes et les maisons blanches, les jardins, les fontaines, les grandes avenues des pays qui sont de l�autre c�t� de la mer.</p><p>Lalla a peur, maintenant. Elle voudrait arr�ter ce regard, l�arr�ter sur elle, pour qu�il n�aille pas au-del� de cet horizon, pour qu�il cesse sa vengeance, son feu, sa violence. Elle ne comprend pas pourquoi l�orage de l�homme du d�sert veut d�truire ces villes. Elle ferme les yeux pour ne plus voir les serpents de sable qui se tordent autour d�elle, ces fum�es dangereuses. Alors dans ses oreilles elle entend la voix du guerrier du d�sert, celui qu�elle appelle Es Ser, le Secret. Elle ne l�avait jamais entendue avec tant de nettet�, m�me lorsqu�il �tait apparu � ses yeux, sur le plateau de pierres, v�tu de son manteau blanc, le visage voil� de bleu. C�est une dr�le de voix qu�elle entend � l�int�rieur de sa t�te, qui se m�le au bruit du vent et aux crissements des grains de sable. C�est une voix lointaine qui dit des mots qu�elle ne comprend pas bien, qui r�p�te sans fin les m�mes mots, les m�mes paroles.</p><p>� Fais que le vent s�arr�te ! � dit Lalla � haute voix, sans ouvrir les yeux. � Ne d�truis pas les villes, fais que le vent s�arr�te, que le soleil ne br�le pas, que tout soit en paix ! �</p><p>Puis encore, malgr� elle :</p><p>� Que veux-tu ? Pourquoi viens-tu ici ? Je ne suis rien pour toi, pourquoi me parles-tu, � moi seulement ? �</p><p>Mais la voix continue son murmure, son frisson � l�int�rieur du corps de Lalla. C�est seulement la voix du vent, la voix de la mer, du sable, la voix de la lumi�re qui �blouit et grise la volont� des hommes. Elle vient en m�me temps que le regard �tranger, elle brise et arrache tout ce qui lui r�siste sur la terre. Ensuite elle continue plus loin, vers l�horizon, elle se perd sur la mer aux vagues puissantes, elle emporte les nuages et le sable vers les c�tes rocheuses, de l�autre c�t� de la mer, vers les grands deltas o� br�lent les chemin�es des raffineries.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>� Parle-moi de l�Homme Bleu �, dit Lalla. Mais Aamma est en train de p�trir la p�te pour le pain sur le grand plat de terre. Elle secoue la t�te.</p><p>� Pas maintenant. �</p><p>Lalla insiste.</p><p>� Si, maintenant, Aamma, je t�en prie. �</p><p>� Je t�ai d�j� racont� tout ce que je savais sur lui. �</p><p>� �a ne fait rien, je voudrais entendre encore parler de lui, et de celui qu�on appelait Ma el A�nine, l�Eau des Yeux. �</p><p>Alors Aamma cesse de masser la p�te. Elle s�assoit par terre, et elle parle, parce qu�au fond elle aime bien raconter des histoires.</p><p>� Je t�ai d�j� parl� de cela, c��tait il y a longtemps, � une �poque que ta m�re ni moi n�avons connue, car c��tait du temps de l�enfance de la grand-m�re de ta m�re que le grand Al Azraq, celui qu�on appelait l�Homme Bleu, est mort, et Ma el A�nine n��tait encore qu�un jeune homme en ce temps-l�. �</p><p>Lalla conna�t bien leurs noms, elle les a entendus souvent depuis sa petite enfance, et pourtant, chaque fois qu�elle les entend, elle frissonne un peu, comme si cela remuait quelque chose au fond d�elle-m�me.</p><p>� Al Azraq �tait de la tribu de la grand-m�re de ta m�re, il vivait tout � fait au sud, au-del� du Draa, au-del� m�me de la Saguiet el Hamra, et en ce temps-l� il n�y avait pas un seul �tranger dans ce pays, les Chr�tiens n�avaient pas le droit d�entrer. En ce temps-l� les guerriers du d�sert �taient invaincus, et toutes les terres au sud du Draa �taient � eux, tr�s loin, jusqu�au c�ur du d�sert, jusqu�� la ville sainte de Chinguetti. �</p><p>Chaque fois qu�Aamma raconte l�histoire d�Al Azraq, elle ajoute un d�tail nouveau, une phrase nouvelle, ou bien elle change quelque chose, comme si elle ne voulait pas que l�histoire f�t jamais achev�e. Sa voix est forte, un peu chantante, elle r�sonne �trangement dans la maison obscure, avec le bruit de la t�le qui craque au soleil et le vrombissement des gu�pes.</p><p>� On l�appelait Al Azraq parce qu�avant d��tre un saint, il avait �t� un guerrier du d�sert, tout � fait au sud, dans la r�gion de Chinguetti, car il �tait noble et fils de cheikh. Mais un jour, Dieu l�a appel� et il est devenu un saint, il a abandonn� ses habits bleus du d�sert et il s�est v�tu d�une robe de laine comme les hommes pauvres, et il a march� � travers le pays, de ville en ville, pieds nus, avec un b�ton, comme s�il �tait un mendiant. Mais Dieu ne voulait pas qu�on le confonde avec les autres mendiants, et il avait fait en sorte que la peau de son visage et de ses mains reste bleue, et cette couleur ne partait jamais, malgr� l�eau avec laquelle il se lavait. La couleur bleue restait sur son visage et sur ses mains, et quand les gens voyaient cela, malgr� la robe de laine us�e, ils comprenaient que ce n��tait pas un mendiant, mais un vrai guerrier du d�sert, un homme bleu que Dieu avait appel�, et c�est pour cela qu�ils lui avaient donn� ce nom. Al Azraq, l�Homme Bleu� �</p><p>Quand elle parle, Aamma se balance un peu d�avant en arri�re, comme si elle rythmait une musique. Ou bien elle se tait pendant un long moment, pench�e sur le grand plat de terre, occup�e � briser la p�te du pain et � la r�unir de nouveau, puis � l��craser avec ses poings ferm�s.</p><p>Lalla attend qu�elle continue, sans rien dire.</p><p>� Personne de ce temps-l� n�est encore vivant �, dit Aamma. � Ce qu�on dit de lui est ce qu�on raconte, sa l�gende, son souvenir. Mais il y a des gens maintenant qui ne veulent plus croire cela, ils disent que ce sont des mensonges. �</p><p>Aamma h�site, parce qu�elle choisit avec soin ce qu�elle va raconter.</p><p>� Al Azraq �tait un grand saint �, dit-elle. � Il savait gu�rir les malades, m�me ceux qui �taient malades au-dedans, ceux qui avaient perdu la raison. Il vivait partout, dans les cabanes des bergers, les abris de feuilles qui sont construits autour des arbres, ou bien m�me dans les grottes, au c�ur de la montagne. Les gens venaient de toutes parts pour le voir et lui demander secours. Un jour, un vieil homme a amen� son fils qui �tait aveugle, et il lui a dit : gu�ris mon fils, toi qui as re�u la b�n�diction de Dieu, gu�ris-le et je te donnerai tout ce que j�ai. Et il lui a montr� un sac plein d�or qu�il avait apport� avec lui. Al Azraq lui a dit : � quoi peut servir ton or ici ? Et il lui montrait le d�sert, sans une goutte d�eau, sans un fruit. Et il a pris l�or du vieil homme et il l�a jet� sur le sol, et l�or s�est transform� en scorpions et en serpents qui fuyaient au loin, et le vieil homme s�est mis � trembler de peur. Alors Al Azraq a dit au vieil homme : acceptes-tu d��tre aveugle � la place de ton fils ? Le vieil homme a r�pondu : je suis tr�s vieux, � quoi me servent mes yeux ? Fais que mon fils voie, et je serai content. Aussit�t le jeune homme a recouvr� la vue et il �tait �bloui par la lumi�re du soleil. Mais quand il s�est aper�u que son p�re �tait aveugle, il a cess� d��tre heureux. Rends la vue � mon p�re, a-t-il dit, car c�est moi que Dieu avait condamn�. Alors Al Azraq leur a donn� la vue � tous deux, parce qu�il savait que leur c�ur �tait bon. Et il a continu� sa route vers la mer, et il s�est arr�t� pour vivre dans un endroit comme ici, pr�s des dunes, au bord de la mer. �</p><p>Aamma se tait encore un peu. Lalla pense aux dunes, l� o� vivait Al Azraq, elle entend le bruit du vent et de la mer.</p><p>� Les p�cheurs lui donnaient � manger tous les jours, parce qu�ils savaient que l�Homme Bleu �tait un saint, et ils demandaient sa b�n�diction. Certains venaient de tr�s loin, des villes fortifi�es du Sud, ils venaient pour entendre sa parole. Mais Al Azraq n�enseignait pas la Sunna avec les mots, et quand quelqu�un venait lui demander : enseigne-moi la Voie, il se contentait de r�citer le chapelet pendant des heures, sans rien dire d�autre. Puis il disait au visiteur : va chercher du bois pour le feu, va chercher de l�eau, comme s�il �tait son serviteur. Il lui disait : �vente-moi, et m�me il lui parlait durement, il le traitait de paresseux et de menteur, comme s�il �tait son esclave. �</p><p>Aamma parle lentement, dans la maison obscure, et Lalla croit entendre la voix de l�Homme Bleu.</p><p>� Il enseignait comme cela la Sunna, pas avec les mots de la parole, mais avec des gestes et des pri�res, pour obliger les visiteurs � s�humilier dans leur c�ur. Mais quand c��taient des gens simples qui venaient, ou des enfants, Al Azraq �tait tr�s doux avec eux, il leur disait des paroles tr�s douces, il leur racontait des l�gendes merveilleuses, parce qu�il savait qu�eux n�avaient pas le c�ur endurci et qu�ils �taient vraiment pr�s de Dieu. C�est pour eux qu�il faisait parfois des miracles, pour les aider, parce qu�ils n�avaient pas d�autre recours. �</p><p>Aamma h�site :</p><p>� Je t�ai racont� le miracle de la source d�eau qu�il a fait jaillir sous un rocher ? �</p><p>� Oui, mais raconte-le encore une fois �, dit Lalla.</p><p>C�est l�histoire qu�elle aime le mieux au monde. Chaque fois qu�elle l�entend, elle sent quelque chose d��trange qui bouge au fond d�elle, comme si elle allait pleurer, comme un frisson de fi�vre. Elle pense comment tout s�est pass�, il y a tr�s longtemps, aux portes du d�sert, dans un village de boue et de palmes, avec une grande place vide o� vrombissent les gu�pes, et l�eau de la fontaine qui brille au soleil, lisse comme un miroir o� se refl�tent les nuages et le ciel. Sur la place du village il n�y a personne, car le soleil br�le tr�s fort, et tous les hommes sont � l�abri, dans la fra�cheur de leurs maisons. Sur l�eau de la fontaine immobile, ouverte comme un �il qui regarde le ciel, passe de temps en temps le lent frisson de l�air embras� qui jette une poudre fine et blanche � la surface, comme une taie imperceptible qui fond aussit�t. L�eau est belle et profonde, bleu-vert, silencieuse, immobile dans le creux de la terre rouge o� les pieds nus des femmes ont laiss� des traces luisantes. Seules les gu�pes vont et viennent au-dessus de l�eau, fr�lent la surface, repartent vers les maisons o� montent les fum�es des braseros.</p><p>� C��tait une femme qui allait chercher une cruche d�eau � la fontaine. Personne ne se souvient plus de son nom maintenant, parce que cela s�est pass� il y a tr�s longtemps. Mais c��tait une tr�s vieille femme, qui n�avait plus de forces, et quand elle est arriv�e � la fontaine, elle pleurait et elle se lamentait parce qu�elle avait beaucoup de chemin � faire pour rapporter l�eau chez elle. Elle restait l�, accroupie par terre, � pleurer et � g�mir. Alors tout d�un coup, sans qu�elle l�ait entendu venir, Al Azraq �tait debout � c�t� d�elle� �</p><p>Lalla le voit distinctement maintenant. Il est grand et maigre, envelopp� de son manteau couleur de sable. Son visage est cach� par son voile, mais ses yeux brillent d�une �trange lumi�re qui apaise et fortifie comme la flamme d�une lampe. Elle le reconna�t maintenant. C�est lui qui appara�t sur le plateau de pierre, l� o� commence le d�sert, et qui entoure Lalla de son regard, avec tant d�insistance et de force qu�elle en ressent un vertige. Il vient comme cela, silencieusement comme une ombre, il sait �tre l� quand il le faut.</p><p>� La vieille femme continuait � pleurer, alors Al Azraq lui a demand� doucement pourquoi elle pleurait. �</p><p>Mais on ne peut avoir peur quand il arrive silencieusement, comme surgi du d�sert. Son regard est plein de bont�, sa voix est lente et calme, son visage m�me resplendit de lumi�re.</p><p>� La vieille femme lui a dit sa tristesse, sa solitude, parce que sa maison �tait tr�s loin de l�eau et qu�elle n�avait pas la force de rentrer en portant la cruche� �</p><p>Sa voix et son regard sont une seule et m�me chose, comme s�il savait d�j� ce qui doit venir, dans l�avenir, et qu�il connaissait le secret des destin�es humaines.</p><p>� Ne pleure pas pour cela, a dit Al Azraq, je vais t�aider � retourner chez toi. Et il l�a guid�e par le bras jusque chez elle, et quand ils sont arriv�s devant sa maison, il lui a dit simplement : soul�ve cette pierre au bord du chemin, et tu ne manqueras plus jamais d�eau. Et la vieille femme a fait ce qu�il a dit, et sous la pierre, il y avait une source d�eau tr�s claire qui a jailli, et l�eau s�est r�pandue alentour, jusqu�� former une fontaine plus belle et plus fra�che que nulle autre dans le pays. Alors la vieille femme a remerci� Al Azraq, et plus tard, les gens sont venus de tous les environs pour voir la fontaine, et pour go�ter de son eau, et tous louaient Al Azraq qui avait re�u un tel pouvoir de Dieu. �</p><p>Lalla pense � la fontaine jaillie de sous la pierre, elle pense � l�eau tr�s claire et lisse qui brillait dans la lumi�re du soleil. Elle y pense longtemps, dans la p�nombre, tandis qu�Aamma continue � p�trir la p�te du pain. Et l�ombre de l�Homme Bleu se retire, silencieusement, comme elle �tait venue, mais son regard plein de force reste suspendu au-dessus d�elle, et l�enveloppe comme un souffle.</p><p>Aamma se tait maintenant, elle ne dit plus rien du tout. Elle continue � frapper et � masser la p�te dans le grand plat de terre qui oscille. Peut-�tre qu�elle pense, elle aussi, � la belle fontaine d�eau profonde jaillie sous la pierre du chemin, comme la vraie parole d�Al Azraq, la vraie voie.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>La lumi�re est belle, ici, sur la Cit�, tous les jours. Lalla n�avait jamais fait tellement attention � la lumi�re, jusqu�� ce que le Hartani lui apprenne � la regarder. C�est une lumi�re tr�s claire, surtout le matin, juste apr�s le lever du soleil. Elle �claire les rochers et la terre rouges, elle les rend vivants. Il y a des endroits pour voir la lumi�re. Le Hartani a conduit Lalla, un matin, jusqu�� un de ces endroits. C�est un gouffre qui s�ouvre au fond d�un ravin de pierres, et le Hartani est le seul � conna�tre cette cachette. Il faut bien savoir le passage. Le Hartani a pris la main de Lalla, et il l�a guid�e le long de l��troit boyau qui descend vers l�int�rieur de la terre. Tout de suite, on sent la fra�cheur humide de l�ombre, et les bruits cessent, comme quand on plonge la t�te sous l�eau. Le boyau s�enfonce loin sous la terre. Lalla a un peu peur, parce que c�est la premi�re fois qu�elle descend � l�int�rieur de la terre. Mais le berger serre fort sa main, et cela lui donne du courage.</p><p>Tout d�un coup, ils s�arr�tent : le long boyau est inond� de lumi�re, parce qu�il d�bouche en plein sur le ciel. Lalla ne comprend pas comment cela est possible, parce qu�ils n�ont pas cess� de descendre, mais c�est pourtant vrai : le ciel est l�, devant elle, immense et l�ger. Elle reste immobile, le souffle arr�t�, les yeux grands ouverts. Ici, il n�y a plus que le ciel, si clair qu�on croit �tre un oiseau en train de voler.</p><p>Le Hartani fait signe � Lalla de s�approcher de l�ouverture. Puis il s�assoit sur les pierres, lentement, pour ne pas cr�er d��boulements. Lalla s�assoit un peu derri�re lui, frissonnante � cause du vertige. En bas, tout en bas de la falaise, elle aper�oit-dans la brume la grande plaine d�serte, les torrents ass�ch�s. � l�horizon, il y a une vapeur ocre qui s��tale : c�est le commencement du d�sert. C�est l� que Hartani s�en va, quelquefois, tout seul, sans rien emporter d�autre qu�un peu de pain envelopp� dans un mouchoir. C�est � l�est, l� o� la lumi�re du soleil est la plus belle, si belle qu�on voudrait faire comme le Hartani, courir pieds nus dans le sable, bondir par-dessus les pierres coupantes et les ravins, aller toujours plus loin dans la direction du d�sert.</p><p>� C�est beau, Hartani ! �</p><p>Parfois Lalla oublie que le berger ne peut pas comprendre. Quand elle lui parle, il tourne son visage vers elle, et ses yeux brillent, ses l�vres cherchent � imiter les mouvements du langage. Puis, il fait une grimace et Lalla se met � rire.</p><p>� Oh ! �</p><p>Elle lui montre du doigt un point noir immobile au centre de l�espace. Le Hartani regarde un instant dans la direction du point, et il fait avec la main le signe de l�oiseau, index repli�, les trois derniers doigts �cart�s comme les plumes de l�oiseau. Le point glisse lentement au centre du ciel, il tourne un peu sur lui-m�me, il descend, il s�approche. Maintenant, Lalla distingue bien son corps, sa t�te, ses ailes aux r�miges �cart�es. C�est un �pervier qui cherche sa proie, et qui glisse sur les courants du vent, silencieusement, comme une ombre.</p><p>Lalla le regarde longtemps, le c�ur battant. Elle n�a jamais rien vu d�aussi beau que cet oiseau qui trace ses cercles lents dans le ciel, tr�s haut au-dessus de la terre rouge, seul et silencieux dans le vent, dans la lumi�re du soleil, et qui bascule par moments vers le d�sert, comme s�il allait tomber. Le c�ur de Lalla bat plus fort, parce que le silence de l�oiseau fauve entre en elle, fait na�tre la peur. Son regard est fix� sur l��pervier, elle ne peut pas l�en d�tacher. Le terrible silence du centre du ciel, le froid de l�air libre, surtout la lumi�re qui br�le, tout cela l��tourdit, creuse un vertige. Elle appuie sa main sur le bras du Hartani, pour ne pas tomber en avant vers le vide. Lui aussi regarde l��pervier. Mais c�est comme si l�oiseau �tait son fr�re, et que rien ne les s�parait. Ils ont le m�me regard, le m�me courage, ils partagent le silence interminable du ciel, du vent et du d�sert.</p><p>Quand Lalla s�aper�oit que le Hartani et l��pervier sont semblables, elle frissonne, mais son vertige cesse. Le ciel devant elle est immense, la terre est une bu�e grise et ocre qui flotte � l�horizon. Puisque le Hartani conna�t tout cela, Lalla n�a plus peur d�entrer dans le silence. Elle ferme les yeux, elle se laisse glisser dans l�air, au milieu du ciel, accroch�e au bras du jeune berger. Lentement, ensemble, ils tracent de grands cercles au-dessus de la terre, si loin qu�on n�entend plus aucun bruit, rien que le froissement l�ger du vent dans les r�miges, si haut qu�on ne voit presque plus les rochers, les buissons d��pines, les maisons de planches et de papier goudronn�.</p><p>Puis, quand ils ont longtemps vol� ensemble, et qu�ils sont tout ivres de vent, de lumi�re et de bleu de ciel, ils reviennent vers la bouche de la grotte, en haut de la falaise rouge ; ils se posent l�g�rement, sans faire rouler une pierre, sans faire bouger un grain de sable. �a, ce sont les choses que sait faire le Hartani, comme cela, sans parler, sans penser, rien qu�avec son regard.</p><p>Il conna�t toutes sortes d�endroits o� on peut voir les lumi�res, parce qu�il n�y a pas seulement une lumi�re, mais beaucoup de lumi�res diff�rentes. Au d�but, quand il conduisait Lalla � travers les rochers, dans les creux, vers les vieilles crevasses ass�ch�es, ou bien en haut d�un roc rouge, elle croyait que c��tait pour aller chasser les l�zards ou pour piller les nids des oiseaux, comme font les autres gar�ons. Mais le Hartani lui montrait alors, en tendant la main, les yeux brillants de plaisir, et au bout de son geste, il n�y avait rien que le ciel, immense, �clatant de blancheur, ou bien la danse des rayons de soleil le long des cassures de pierre, ou encore ces esp�ces de lunes que fait le soleil � travers le feuillage des arbustes. Quelquefois aussi il montrait les moucherons suspendus dans l�air, pareils � des bulles entre deux touffes d�herbe, comme s�il y avait eu une immense toile d�araign�e. Ces choses �taient plus belles quand il les regardait, plus neuves, comme si personne ne les avait regard�es avant lui, comme au commencement du monde.</p><p>Lalla aime suivre le Hartani. Elle marche derri�re lui, le long du sentier qu�il ouvre. Ce n�est pas exactement un sentier, parce qu�il n�y a pas de traces, et pourtant, quand le Hartani s�avance, on voit que c�est bien l� qu�est le passage, et pas ailleurs. Peut-�tre que ce sont des sentiers pour les ch�vres et pour les renards, pas pour les hommes. Mais lui, le Hartani, il est comme l�un d�eux, il sait des choses que les hommes ne savent pas, il les voit avec tout son corps, pas seulement avec ses yeux.</p><p>C�est comme pour les odeurs. Quelquefois le Hartani marche tr�s loin sur la plaine de pierres, dans la direction de l�est. Le soleil br�le sur les �paules et sur le visage de Lalla, et elle a du mal � suivre le berger. Lui ne s�occupe pas d�elle alors. Il cherche quelque chose, presque sans s�arr�ter, un peu pench� vers le sol, bondissant de roche en roche. Puis tout d�un coup il s�arr�te, et il met son visage contre la terre, � plat ventre comme s�il �tait en train de boire. Lalla s�approche doucement, tandis que le Hartani se rel�ve un peu. Ses yeux de m�tal brillent de plaisir, comme s�il avait trouv� la chose la plus pr�cieuse du monde. Entre les cailloux, dans la terre poudreuse, il y a une touffe verte et grise, un tout petit arbuste aux feuilles maigres comme il y en a tant ici, mais quand Lalla approche son visage � son tour, elle sent le parfum, faible d�abord, puis de plus en plus profond, le parfum des plus belles fleurs, l�odeur de la menthe et de l�herbe chiba, l�odeur des citrons aussi, l�odeur de la mer et du vent, des prairies en �t�. Il y a tout cela, et bien davantage, dans cette plante minuscule, sale et fragile, qui pousse � l�abri des cailloux au milieu du grand plateau aride ; et seul le Hartani le sait.</p><p>C�est lui qui montre � Lalla toutes les belles odeurs, parce qu�il conna�t leurs cachettes. Les odeurs sont comme les cailloux et les animaux, elles ont chacune sa cachette. Mais il faut savoir les chercher, comme les chiens, � travers le vent, en flairant les pistes minuscules, puis en bondissant, sans h�siter, jusqu�� la cachette.</p><p>Le Hartani a montr� � Lalla comment il faut faire. Autrefois, elle ne savait pas. Autrefois, elle pouvait passer � c�t� d�un buisson, ou d�une racine, ou d�un rayon de miel, sans rien percevoir. L�air est si plein de senteurs ! Elles bougent tout le temps, comme des souffles, elles montent, elles descendent, elles se croisent, se m�langent, se s�parent. Au-dessus des traces d�un li�vre flotte l��trange odeur de la peur, et un peu plus loin, le Hartani fait signe � Lalla d�approcher. Sur la terre rouge, d�abord, il n�y a rien, mais peu � peu, la jeune fille distingue quelque chose d��cre, de dur, l�odeur de l�urine et de la sueur, et d�un seul coup elle reconna�t l�odeur : c�est celle d�un chien sauvage, affam�, au poil h�riss�, qui courait � travers le plateau � la poursuite du li�vre.</p><p>Lalla aime passer les jours avec le Hartani. Elle est la seule � qui il montre toutes ces choses. Les autres, il s�en m�fie, parce qu�ils n�ont pas le temps d�attendre, pour chercher les odeurs, ou pour voir voler les oiseaux du d�sert. Il n�a pas peur des gens. Ce serait plut�t lui qui ferait peur aux gens. Ils disent qu�il est � mejnoun �, poss�d� des d�mons, qu�il est magicien, qu�il a le mauvais �il. Lui, le Hartani, est celui qui n�a pas de p�re ni de m�re, celui qui est venu de nulle part, celui qu�un guerrier du d�sert a d�pos� un jour, pr�s du puits, sans dire un mot. Il est celui qui n�a pas de nom. Quelquefois Lalla voudrait bien savoir qui il est, elle voudrait bien lui demander :</p><p>� D�o� viens-tu� ? �</p><p>Mais le Hartani ne conna�t pas le langage des hommes, il ne r�pond pas aux questions. Le fils a�n� d�Aamma dit que le Hartani ne sait pas parler parce qu�il est sourd. C�est en tout cas ce que le ma�tre d��cole lui a dit un jour ; cela s�appelle des sourds-muets. Mais Lalla sait bien que ce n�est pas vrai, parce que le Hartani entend mieux que personne. Il sait entendre des bruits si fins, si l�gers, que m�me en mettant l�oreille contre la terre on ne les entend pas. Il sait entendre un li�vre qui bondit de l�autre c�t� du plateau de pierres, ou bien quand un homme approche sur le sentier, � l�autre bout de la vall�e. Il est capable de trouver l�endroit o� chante le criquet, ou bien le nid des perdrix dans les hautes herbes. Mais le Hartani ne veut pas entendre le langage des hommes, parce qu�il vient d�un pays o� il n�y a pas d�hommes, seulement le sable des dunes et le ciel.</p><p>Quelquefois, Lalla parle au berger, elle lui dit, par exemple, � Biluuu-la ! �, lentement, en le regardant au fond des yeux, et il y a une dr�le de lumi�re qui �claire ses yeux de m�tal sombre. Il pose la main sur les l�vres de Lalla, et il suit leur mouvement quand elle parle ainsi. Mais jamais il ne prononce une parole � son tour.</p><p>Puis, au bout d�un moment, il en a assez, il d�tourne son regard, il va s�asseoir plus loin, sur une autre pierre. Mais �a n�a pas d�importance au fond, parce que maintenant Lalla sait que les paroles ne comptent pas r�ellement. C�est seulement ce qu�on veut dire, tout � fait � l�int�rieur, comme un secret, comme une pri�re, c�est seulement cette parole-l� qui compte. Et le Hartani ne parle pas autrement, il sait donner et recevoir cette parole. Il y a tant de choses qui passent par le silence. Cela non plus, Lalla ne le savait pas avant d�avoir rencontr� le Hartani. Les autres n�attendent que des paroles, ou bien des actes, des preuves, mais lui, le Hartani, il regarde Lalla, avec son beau regard de m�tal, sans rien dire, et c�est dans la lumi�re de son regard qu�on entend ce qu�il dit, ce qu�il demande.</p><p>Quand il est inquiet, ou quand il est au contraire tr�s heureux, il s�arr�te, il pose ses mains sur les tempes de Lalla, c�est-�-dire qu�il les tend de chaque c�t� de la t�te de la jeune fille, sans la toucher, et il reste un long moment, le visage tout �clair� de lumi�re. Et Lalla sent la chaleur des paumes contre ses joues et contre ses tempes, comme s�il y avait un feu qui la chauffait. C�est une impression �trange, qui la remplit de bonheur � son tour, qui entre jusqu�au fond d�elle-m�me, qui la d�noue, l�apaise. C�est pour cela surtout que Lalla aime le Hartani, parce qu�il a ce pouvoir dans les paumes de ses mains. Peut-�tre qu�il est vraiment un magicien.</p><p>Elle regarde les mains du berger, pour comprendre. Ce sont de longues mains aux doigts minces, aux ongles nacr�s, � la peau fine et brune, presque noire sur le dessus, et d�un rose un peu jaune en dessous, comme ces feuilles d�arbre qui ont deux couleurs.</p><p>Lalla aime beaucoup les mains du Hartani. Ce ne sont pas des mains comme celles des autres hommes de la Cit�, et elle croit bien qu�il n�y en a pas d�autres comme celles-l� dans tout le pays. Elles sont agiles et l�g�res, pleines de force aussi, et Lalla pense que ce sont les mains de quelqu�un de noble, le fils d�un cheikh peut-�tre, ou peut-�tre m�me d�un guerrier de l�Orient, venu de Bagdad.</p><p>Le Hartani sait tout faire avec ses mains, pas seulement saisir les cailloux ou rompre le bois, mais faire des n�uds coulants avec les fibres du palmier, des pi�ges pour prendre les oiseaux, ou encore siffler, faire de la musique, imiter le cri de la perdrix, de l��pervier, du renard, et imiter le bruit du vent, de l�orage, de la mer. Surtout, ses mains savent parler. C�est cela que Lalla pr�f�re. Quelquefois, pour parler, le Hartani s�assoit sur une grosse pierre plate, au soleil, les pieds sous sa grande robe de bure. Ses habits sont tr�s clairs, presque blancs, et on ne voit alors que son visage et ses mains couleur d�ombre, et c�est comme cela qu�il commence � parler.</p><p>Ce ne sont pas vraiment des histoires qu�il raconte � Lalla. Ce sont plut�t des images qu�il fait na�tre dans l�air, rien qu�avec les gestes, avec ses l�vres, avec la lumi�re de ses yeux. Des images fugitives qui tracent des �clairs, qui s�allument et s��teignent, mais jamais Lalla n�a rien entendu de plus beau, de plus vrai. M�me les histoires que raconte Naman le p�cheur, m�me quand Aamma parle d�Al Azraq, l�Homme Bleu du d�sert, et de la fontaine d�eau claire qui a jailli sous une pierre, ce n�est pas aussi beau. Ce que dit le Hartani avec ses mains est insens� comme lui, mais c�est comme un r�ve, parce que chaque image qu�il fait para�tre vient � l�instant o� on s�y attendait le moins, et pourtant c��tait elle qu�on attendait. Il parle comme cela, pendant longtemps, il fait appara�tre des oiseaux aux plumes �cart�es, des rochers ferm�s comme les poings, des maisons, des chiens, des orages, des avions, des fleurs g�antes, des montagnes, le vent qui souffle sur les visages endormis. Tout cela ne veut rien dire, mais quand Lalla regarde son visage, le jeu de ses mains noires, elle voit ces images appara�tre, si belles et neuves, �clatantes de lumi�re et de vie, comme si elles jaillissaient vraiment au creux de ses mains, comme si elles sortaient de ses l�vres, sur le rayon de ses yeux.</p><p>Ce qui est beau surtout quand le Hartani parle comme cela, c�est qu�il n�y a rien qui trouble le silence. Le soleil br�le sur le plateau de pierres, sur les falaises rouges. Le vent arrive, par instants, un peu froid, ou bien on entend � peine le froissement du sable qui coule dans les rainures des roches. Avec ses longues mains aux doigts souples, le Hartani fait appara�tre un serpent qui glisse au fond d�un ravin, puis qui s�arr�te, t�te dress�e. Alors un grand ibis blanc s��chappe, en faisant claquer ses ailes. Dans le ciel, la nuit, la lune est ronde, et de son index, le Hartani allume les �toiles, une, une, encore une� L��t�, la pluie commence � tomber, l�eau coule dans les ruisseaux, agrandit une mare ronde o� volent des moustiques. Droit vers le centre du ciel bleu, le Hartani lance une pierre triangulaire qui monte, monte, et hop ! d�un seul coup elle s�ouvre et se transforme en un arbre au feuillage immense rempli d�oiseaux.</p><p>Quelquefois le Hartani se sert de son visage pour imiter les gens, ou les animaux. Il sait tr�s bien faire la tortue, en pin�ant ses l�vres, la t�te rentr�e entre ses �paules, le dos rond. �a fait toujours bien rire Lalla, comme la premi�re fois. Ou bien il fait le chameau, les l�vres tendues en avant, les incisives d�couvertes. Il imite tr�s bien aussi les h�ros qu�il a vus au cin�ma. Tarzan, ou Maciste, et ceux des bandes dessin�es.</p><p>Lalla lui apporte de temps � autre des petits journaux illustr�s qu�elle a pris au fils a�n� d�Aamma, ou qu�elle a achet�s avec ses �conomies. Il y a les histoires d�Akim, de Roch Rafal, les histoires qui se passent dans la lune ou sur les autres plan�tes, et des petits livres de Mickey Mouse ou Donald. C�est ceux-l� qu�elle pr�f�re. Elle ne peut pas lire ce qui est �crit, mais elle s�est fait raconter l�histoire deux ou trois fois par le fils d�Aamma, et elle les conna�t par c�ur. Mais de toute fa�on, le Hartani n�a pas envie d�entendre l�histoire. Il prend les petits livres, et il a une dr�le de fa�on de les regarder, en les mettant de travers, et en penchant un peu la t�te de c�t�. Ensuite, quand il a bien regard� les dessins, il bondit sur ses pieds, et il imite Roch Rafal ou bien Akim sur le dos d�un �l�phant (c�est un rocher qui fait l��l�phant).</p><p>Mais Lalla ne reste jamais tr�s longtemps avec le Hartani, parce qu�il y a toujours un moment o� son visage semble se fermer. Elle ne comprend pas bien ce qui se passe, quand le visage du jeune berger devient dur et fixe, et que son regard est si lointain. C�est comme quand un nuage passe devant le soleil, ou quand la nuit descend tr�s vite sur les collines et dans le creux des vall�es. C�est terrible, parce que Lalla voudrait bien retenir le temps o� le Hartani avait l�air heureux, son sourire, la lumi�re qui brillait dans ses yeux. Mais c�est impossible. Tout d�un coup le Hartani s�en va, comme un animal. Il bondit et dispara�t en un clin d��il, sans que Lalla ait pu voir o� il allait. Mais elle ne cherche plus � le retenir maintenant. M�me, certains jours, quand il y a eu tant de lumi�re sur le plateau de pierres, quand le Hartani a parl� avec ses mains et fait na�tre tant de choses extraordinaires, Lalla pr�f�re s�en aller la premi�re. Elle se l�ve, et elle s�en va sans courir, sans se retourner, jusqu�au chemin qui conduit � la Cit� de planches et de papier goudronn�. Peut-�tre qu�� force de voir le Hartani, elle est devenue comme lui, maintenant.</p><p>D�ailleurs, les gens n�aiment pas trop qu�elle aille si souvent voir le Hartani. Peut-�tre qu�ils ont peur qu�elle devienne � mejnoun � elle aussi, qu�elle prenne les esprits malins qu�il y a dans le corps du berger. Le fils a�n� d�Aamma dit que le Hartani est un voleur, parce qu�il a de l�or dans un petit sac de cuir qu�il porte autour de son cou.</p><p>Mais Lalla sait que ce n�est pas vrai. L�or, c�est le Hartani qui l�a trouv� un jour, dans le lit d�un torrent � sec. Il a pris Lalla par la main et il l�a guid�e jusqu�au fond de la crevasse, et l�, dans le sable gris du torrent, Lalla a vu la poudre d�or qui brillait.</p><p>� Ce n�est pas un gar�on pour toi �, dit Aamma, quand Lalla revient du plateau de pierres.</p><p>Le visage de Lalla est maintenant aussi noir que celui du Hartani, � cause du soleil qui br�le plus fort l�-haut. Quelquefois Aamma ajoute :</p><p>� Tu ne vas tout de m�me pas te marier avec le Hartani ? �</p><p>� Pourquoi pas ? � dit Lalla. Et elle hausse les �paules.</p><p>Elle n�a pas envie de se marier, elle n�y pense jamais. � l�id�e qu�elle pourrait se marier avec le Hartani, elle se met � rire.</p><p>Pourtant, chaque fois qu�elle peut, quand elle a d�cid� qu�elle a termin� son travail, Lalla sort de la Cit� et elle va vers les collines o� sont les bergers. C�est � l�est de la Cit�, l� o� commencent les terres sans eau, les hautes falaises de pierre rouge. Elle aime bien marcher sur le sentier tr�s blanc qui serpente entre les collines, en �coutant la musique aigu� des criquets, en regardant les traces des serpents dans le sable.</p><p>Un peu plus loin, elle entend les sifflements des bergers. Ce sont pour la plupart des jeunes enfants, gar�ons et filles, qui sont dispers�s un peu partout dans les collines avec leurs troupeaux de moutons et de ch�vres. Ils sifflent comme cela pour s�appeler, pour se parler, ou pour faire peur aux chiens sauvages.</p><p>Lalla aime bien marcher entre les collines, les yeux pliss�s tr�s fort � cause de la lumi�re blanche, avec tous ces sifflements qui jaillissent de tous les c�t�s. �a la fait frissonner un peu, malgr� la chaleur, �a fait battre son c�ur plus vite. Quelquefois elle s�amuse � leur r�pondre.</p><p>C�est le Hartani qui lui a montr� comment on fait, en mettant deux doigts dans sa bouche.</p><p>Quand les jeunes bergers viennent la voir sur le chemin, ils restent d�abord un peu � distance, parce qu�ils sont plut�t m�fiants. Ils ont des visages lisses, couleur de cuivre br�l�, avec des fronts bomb�s et des cheveux d�une dr�le de couleur, presque rouges. C�est le soleil et le vent du d�sert qui ont br�l� leur peau et leurs cheveux. Ils sont en haillons, v�tus seulement de longues chemises de toile �crue, ou de robes faites dans des sacs de farine. Ils n�approchent pas parce qu�ils parlent le chleuh, et qu�ils ne comprennent pas la langue que parlent les gens dans la vall�e. Mais Lalla les aime bien, et ils n�ont pas peur d�elle. Elle leur porte quelquefois � manger, ce qu�elle a pu prendre en cachette dans la maison d�Aamma, un peu de pain, des biscuits, des dattes s�ch�es.</p><p>Il n�y a que le Hartani qui puisse rester avec eux, parce qu�il est berger comme eux, et parce qu�il ne vit pas avec les gens de la Cit�. Quand Lalla est avec lui, loin au milieu du plateau de pierres, ils arrivent en sautant d�un rocher � l�autre, sans faire de bruit. Mais ils sifflent de temps en temps pour pr�venir. Quand ils arrivent, ils entourent le Hartani, en parlant tr�s vite dans leur langue �trange, qui fait un bruit d�oiseaux. Puis ils repartent tr�s vite, bondissant � travers le plateau de pierres, toujours en sifflant, et quelquefois le Hartani se met � courir avec eux, et m�me Lalla essaie de les suivre, mais elle ne sait pas bondir aussi vite qu�eux. Tous, ils rient tr�s fort en la regardant, et ils continuent � courir en poussant de grands �clats de rire joyeux.</p><p>Ils partagent leur repas, sur les rochers blancs, au milieu du plateau. Sous leur chemise, ils portent nou� contre leur poitrine un linge qui contient un peu de pain noir, des dattes, des figues, du fromage s�ch�. Ils donnent un morceau au Hartani, un morceau � Lalla, et en �change, elle leur donne un peu de son pain blanc. Parfois elle apporte une pomme rouge, qu�elle a achet�e � la Coop�rative. Le Hartani sort son petit couteau sans manche et il partage la pomme en lamelles, pour que chacun en ait un morceau.</p><p>C�est bien, l�apr�s-midi, sur le plateau de pierres. La lumi�re du soleil n�arr�te pas de bondir sur les angles des cailloux, on est tout entour� d��tincelles. Le ciel est bleu profond, sombre, sans cette vapeur blanche qui vient de la mer et des fleuves. Quand le vent souffle avec force, il faut s�enfoncer dans les trous des rochers pour se prot�ger du froid, et alors on n�entend plus que le bruit de l�air qui siffle sur la terre, entre les broussailles. �a fait un bruit comme la mer, mais plus lent, plus long. Lalla �coute le bruit du vent, elle �coute les voix gr�les des enfants bergers et aussi les b�lements lointains des troupeaux. Ce sont les bruits qu�elle aime le mieux au monde, avec les cris des mouettes et le fracas des vagues. Ce sont des bruits comme s�il ne pouvait jamais rien arriver de mal sur la terre.</p><p>Un jour, comme cela, apr�s avoir mang� du pain et des dattes, Lalla a suivi le Hartani jusqu�au pied des collines rouges, l� o� sont les grottes. C�est l� que dort le berger, � la saison s�che, quand le troupeau de ch�vres doit s��loigner pour trouver de nouvelles p�tures. Dans la falaise rouge, il y a ces trous noirs, � demi cach�s par les buissons d��pines. Certains de ces trous sont � peine grands comme des terriers, mais quand on entre, la caverne s�agrandit et devient vaste comme une maison, et si fra�che.</p><p>Lalla est entr�e comme cela, � plat ventre, en suivant le Hartani. Au commencement, elle ne voyait plus rien, et elle avait peur. Tout d�un coup, elle s�est mise � crier :</p><p>� Hartani ! Hartani ! �</p><p>Le berger est revenu en arri�re, il l�a prise par le bras, et il l�a hiss�e � l�int�rieur de la grotte. Alors, quand la vue lui est revenue, Lalla a aper�u la grande salle. Les murs �taient si hauts qu�on n�en voyait pas la fin, avec des taches grises et bleues, des marques d�ambre, de cuivre. L�air �tait gris, � cause de la lumi�re rare qui venait des trous dans la falaise. Lalla a entendu un grand battement d�ailes, et elle s�est serr�e contre le berger. Mais ce n��taient que des chauves-souris d�rang�es dans leur sommeil. Elles sont all�es se percher un peu plus loin, en grin�ant et en crissant.</p><p>Le Hartani s�est assis sur une grande pierre plate, au centre de la grotte, et Lalla s�est assise � c�t� de lui. Ensemble, ils ont regard� la lumi�re �blouissante qui entre par l�ouverture de la grotte, devant eux. Dans la grotte, il y a l�ombre, l�humidit� de la nuit perp�tuelle, mais au-dehors, sur le plateau de pierres, la lumi�re blesse les yeux. C�est comme d��tre dans un autre pays, dans un autre monde. C�est comme d��tre au fond de la mer.</p><p>Lalla ne parle pas, maintenant, elle n�a pas envie de parler. Comme le Hartani, elle est du c�t� de la nuit. Son regard est sombre comme la nuit, sa peau est couleur d�ombre.</p><p>Lalla sent la chaleur du corps du berger, tout pr�s d�elle, et la lumi�re de son regard entre en elle peu � peu. Elle voudrait bien arriver jusqu�� lui, jusqu�� son r�gne, �tre tout � fait avec lui, pour qu�il puisse enfin l�entendre. Elle approche sa bouche de son oreille, elle sent l�odeur de ses cheveux, de sa peau, et elle dit son nom tr�s doucement, presque muettement. L�ombre de la grotte est autour d�eux, elle les enveloppe comme un voile l�ger et solide. Lalla entend avec nettet� les bruits de l�eau qui ruisselle le long des murs de la grotte, et les petits cris que font les chauves-souris dans leur sommeil. Quand sa peau touche celle du Hartani, cela fait une onde de chaleur bizarre dans son corps, un vertige. C�est la chaleur du soleil qui est entr�e tout le jour dans leurs corps, et qui jaillit maintenant, en longues ondes fi�vreuses. Leurs souffles se touchent aussi, se m�lent, car il n�y a plus besoin de paroles, mais seulement de ce qu�ils sentent. C�est une ivresse qu�elle ne conna�t pas encore, n�e de l�ombre de la grotte, en quelques instants, comme si depuis longtemps les murailles de pierre et l�ombre humide attendaient qu�ils viennent, pour lib�rer son pouvoir. Le vertige tourne de plus en plus vite dans le corps de Lalla, et elle entend distinctement les battements de son sang, m�l�s aux bruits des gouttes d�eau sur les murs et aux petits cris des chauves-souris. Comme si leurs corps ne faisaient plus qu�un avec l�int�rieur de la grotte, ou bien prisonniers dans les entrailles d�un g�ant.</p><p>L�odeur de ch�vre et de mouton du Hartani se m�le � l�odeur de la jeune fille. Elle sent la chaleur de ses mains, la sueur mouille son front et colle ses cheveux.</p><p>Tout d�un coup, Lalla ne comprend plus ce qui lui arrive. Elle a peur, elle secoue la t�te et cherche � �chapper � l��treinte du berger qui maintient ses bras contre la pierre et noue ses longues jambes dures contre les siennes. Lalla voudrait crier, mais comme dans un r�ve, pas un son ne peut sortir de sa gorge. L�ombre humide l�enserre et voile ses yeux, le poids du corps du berger l�emp�che de respirer. Enfin, dans un d�chirement, elle peut crier, et sa voix r�sonne comme le tonnerre sur les parois de la grotte. Les chauves-souris, brusquement r�veill�es, commencent � tourbillonner entre les murs, avec leur bruit d�ailes et leur grincement.</p><p>D�j� le Hartani est debout sur la pierre, il s��carte un peu. Ses longs bras gesticulent pour �carter les nuages de chauves-souris ivres qui oscillent autour de lui. Lalla ne voit pas son visage, parce que l�ombre de la grotte est devenue plus �paisse, mais elle devine l�angoisse qui est en lui. Une grande tristesse vient en elle, monte sans s�arr�ter. Elle n�a plus peur de l�ombre, ni des chauves-souris. C�est elle maintenant qui prend la main du Hartani, et elle sent qu�il tremble terriblement, qu�il est tout agit� de soubresauts. Il ne bouge pas. Le buste rejet� en arri�re, un bras devant les yeux pour ne plus voir les chauves-souris, il tremble si fort que ses dents claquent. Alors Lalla le guide vers la porte de la grotte, et c�est elle qui le tire au-dehors, jusqu�� ce que le soleil inonde leurs t�tes et leurs �paules.</p><p>� la lumi�re du jour, le Hartani a un visage si d�fait, si piteux que Lalla ne peut pas s�emp�cher de rire. Elle essuie les traces de terre mouill�e sur sa robe d�chir�e, et sur la longue chemise du Hartani. Puis ensemble ils redescendent la pente vers le plateau de pierres. Le soleil brille fort sur les cailloux aigus, la terre est blanche et rouge sous le ciel presque noir.</p><p>C�est comme de plonger la t�te la premi�re dans l�eau froide quand on a eu tr�s chaud, et de nager longtemps, pour laver tout son corps. Puis ils se mettent � courir � travers le plateau de pierres, aussi vite qu�ils peuvent, en bondissant par-dessus les rochers, jusqu�� ce que Lalla s�arr�te, � bout de souffle, pli�e en deux par un point de c�t�. Le Hartani continue � bondir de roche en roche comme un animal, puis il s�aper�oit que Lalla n�est plus derri�re lui, et il fait un grand cercle pour revenir en arri�re. Ensemble ils restent assis au soleil, sur une pierre, en se tenant tr�s fort par la main. Le soleil d�cline vers l�horizon, le ciel devient jaune. De loin en loin, dans les collines, dans les creux des vall�es, les sifflements aigus des bergers se parlent, se r�pondent.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>Lala aime le feu. Il y a toutes sortes de feux, ici, dans la Cit�. Il y a les feux du matin, quand les femmes et les petites filles font cuire le repas dans les grandes marmites noires, et que la fum�e court le long de la terre, m�l�e � la brume de l�aube, juste avant que le soleil apparaisse au-dessus des collines rouges. Il y a les feux d�herbes et de branches, qui br�lent longtemps, tous seuls, presque �touff�s, sans flammes. Il y a les feux des braseros, vers la fin de l�apr�s-midi, dans la belle lumi�re du soleil qui d�cline, au milieu des reflets de cuivre. La fum�e basse rampe comme un long serpent vague, appuy�e de maison en maison, jetant des anneaux gris vers la mer. Il y a les feux qu�on allume sous les vieilles bo�tes de conserve, pour faire chauffer le goudron, pour boucher les trous des toits et des murs.</p><p>Ici tout le monde aime le feu, surtout les enfants et les vieux. Chaque fois qu�un feu s�allume, ils vont s�asseoir tout autour, accroupis sur leurs talons, et ils regardent les flammes qui dansent avec des yeux vides. Ou bien ils jettent de temps � autre de petites brindilles s�ches qui s�embrasent d�un coup en cr�pitant, et des poign�es d�herbe qui se consument en faisant des tourbillons bleut�s.</p><p>Lalla va s�asseoir dans le sable, au bord de la mer, l� o� Naman le p�cheur a allum� son grand feu de branches pour chauffer la poix, pour calfater son bateau. C�est vers le soir, l�air est tr�s doux, tr�s tranquille. Le ciel est bleu l�ger, transparent, sans un nuage.</p><p>Au bord de la mer, il y a toujours ces arbres un peu maigres, br�l�s par le sel et par le soleil, au feuillage fait de milliers de petites aiguilles gris-bleu. Quand Lalla passe pr�s d�eux, elle cueille une poign�e d�aiguilles pour le feu de Naman le p�cheur, et elle en met aussi quelques unes dans sa bouche, pour m�cher lentement, en marchant. Les aiguilles sont sal�es, �cres, mais cela se m�lange avec l�odeur de la fum�e et c�est bien.</p><p>Naman fait son feu n�importe o�, l� o� il trouve de grosses branches mortes �chou�es dans le sable. Il fait un tas avec les branches, et il bourre les creux avec des brindilles s�ches qu�il va chercher dans la lande, de l�autre c�t� des dunes. Il met aussi du varech s�ch�, et des chardons morts. �a, c�est quand le soleil est encore haut dans le ciel. La sueur coule sur le front et sur les joues du vieil homme. Le sable br�le comme du feu.</p><p>Ensuite il allume le feu avec son briquet � amadou, en faisant bien attention � mettre la flamme du c�t� o� il n�y a pas de vent. Naman sait tr�s bien faire le feu, et Lalla regarde tous ses gestes avec attention, pour apprendre. Il sait choisir l�endroit, ni trop expos�, ni trop abrit�, dans le creux des dunes.</p><p>Le feu prend et s��teint deux ou trois fois, mais Naman n�a pas l�air d�y faire attention. Chaque fois que la flamme s��touffe, il fourrage dans les brindilles avec sa main, sans craindre de se br�ler. Le feu est comme cela, il aime ceux qui n�ont pas peur de lui. Alors la flamme jaillit de nouveau, pas tr�s grande d�abord, on voit juste sa t�te qui brille entre les branches, puis d�un coup elle embrase toute la base du foyer, en faisant une grande lumi�re et en craquant beaucoup.</p><p>Quand le feu est fort, Naman le p�cheur dresse au-dessus le tr�pied de fonte sur lequel il pose la grande marmite de poix. Puis il s�assoit dans le sable, et il regarde le feu, en jetant de temps � autre une brindille que les flammes d�vorent aussit�t. Alors les enfants viennent aussi s�asseoir. Ils ont senti l�odeur de la fum�e, et ils sont venus de loin, en courant le long de la plage. Ils poussent des cris, ils s�appellent, ils rient aux �clats, parce que le feu est magique, il donne aux gens l�envie de courir et de crier et de rire. � ce moment-l�, les flammes sont bien hautes et claires, elles bougent et craquent, elles dansent, et on voit toutes sortes de choses dans leurs plis. Ce que Lalla aime surtout, c�est � la base du foyer, les tisons tr�s chauds que les flammes enveloppent, et cette couleur br�lante, qui n�a pas de nom, et qui ressemble � la couleur du soleil.</p><p>Elle regarde aussi les �tincelles qui montent le long de la fum�e grise, qui brillent et s��teignent, qui disparaissent dans le ciel bleu. La nuit, les �tincelles sont encore plus belles, pareilles � des nu�es d��toiles filantes.</p><p>Les mouches de sable sont venues elles aussi, attir�es par l�odeur du varech qui br�le et par l�odeur de la poix chaude, et irrit�es par les volutes de fum�e. Naman ne fait pas attention � elles. Il regarde seulement le feu. De temps � autre, il se l�ve, il trempe un b�ton dans la marmite de poix pour voir si elle est assez chaude, puis il tourne le liquide �pais, en clignant des yeux � cause de la fum�e qui tourbillonne. Son bateau est � quelques m�tres, sur la plage, la quille en l�air, pr�t � �tre calfat�. Le soleil d�cline vite, maintenant, il s�approche des collines dess�ch�es, de l�autre c�t� des dunes. L�ombre augmente. Les enfants sont assis sur la plage, serr�s les uns contre les autres, et leurs rires diminuent un peu. Lalla regarde Naman, elle essaie de voir la lumi�re claire, couleur d�eau, qui luit dans son regard. Naman la reconna�t, il lui fait un petit signe amical de la main, puis il dit tout de suite, comme si c��tait la chose la plus naturelle du monde :</p><p>� Est-ce que je t�ai d�j� parl� de Balaabilou ? �</p><p>Lalla secoue la t�te. Elle est heureuse parce que c�est tout � fait le moment d�entendre une histoire, comme cela, sur la plage, en regardant le feu qui fait clapoter la poix dans la marmite, la mer tr�s bleue, en sentant le vent ti�de qui bouscule la fum�e, avec les mouches et les gu�pes qui vrombissent, et pas tr�s loin, le bruit des vagues de la mer qui viennent jusqu�� la vieille barque renvers�e sur le sable.</p><p>� Ah, donc, je ne t�ai jamais racont� l�histoire de Balaabilou ? �</p><p>Le vieux Naman se met debout pour regarder la poix qui bout tr�s fort. Il tourne lentement le b�ton dans la marmite, et il a l�air de trouver que tout va bien. Alors il donne une vieille casserole au manche br�l� � Lalla.</p><p>� Bon, tu vas remplir �a avec de la poix et tu vas me l�apporter l�-bas, quand je serai pr�s de la barque. �</p><p>Il n�attend pas la r�ponse et il va s�installer sur la plage � c�t� de son bateau. Il pr�pare toutes sortes de pinceaux faits avec des chiffons nou�s sur des bouts de bois.</p><p>� Viens ! �</p><p>Lalla remplit la casserole. La poix bouillante fait �clater des petites bulles qui piquent, et la fum�e br�le les yeux de Lalla. Mais elle court en tenant la casserole pleine de poix devant elle, � bout de bras. Les enfants la suivent en riant et s�assoient autour de la barque.</p><p>� Balaabilou, Balaabilou� �</p><p>Le vieux Naman chantonne le nom du rossignol comme s�il cherchait � bien se souvenir de tout ce qu�il y a dans l�histoire. Il trempe les b�tons dans la poix chaude et il commence � peindre la coque de la barque, l� o� il y a des tampons d��toupe, entre les jointures des planches.</p><p>� C��tait il y a tr�s longtemps �, dit Naman ; � �a s�est pass� dans un temps que ni moi, ni mon p�re, ni m�me mon grand-p�re n�avons connu, mais pourtant on se rappelle bien ce qui s�est pass�. En ce temps-l�, il n�y avait pas les m�mes gens que maintenant, et on ne connaissait pas les Romains, ni tout ce qui vient des autres pays. C�est pourquoi il y avait encore des djinns, en ce temps-l�, parce que personne ne les avait chass�s. Donc, en ce temps-l�, il y avait dans une grande ville de l�Orient un �mir puissant qui n�avait pour enfant qu�une fille, nomm�e Leila, la Nuit. L��mir aimait sa fille plus que tout au monde, et c��tait la plus belle jeune fille du royaume, la plus douce, la plus sage, et on lui avait promis tout le bonheur du monde� �</p><p>Le soir descend lentement dans le ciel, il fait le bleu de la mer plus sombre, et l��cume des vagues semble encore plus blanche. Le vieux Naman plonge r�guli�rement ses pinceaux dans la casserole de poix et les passe en les roulant un peu le long des rainures garnies d��toupe. Le liquide br�lant p�n�tre dans les interstices, d�gouline sur le sable de la plage. Tous les enfants et Lalla regardent les mains de Naman.</p><p>� Alors il est arriv� quelque chose de terrible dans ce royaume �, continue Naman. � Il est arriv� une grande s�cheresse, un fl�au de Dieu sur tout le royaume, et il n�y avait plus d�eau dans les rivi�res, ni dans les r�servoirs, et tout le monde mourait de soif, les arbres et les plantes d�abord, puis les troupeaux de b�tes, les moutons, les chevaux, les chameaux, les oiseaux, et enfin les hommes, qui mouraient de soif dans les champs, au bord des routes, c��tait une chose terrible � voir, et c�est pour cela qu�on s�en souvient encore� �</p><p>Les mouches plates viennent, elles se posent sur les l�vres des enfants, elles vrombissent � leurs oreilles. C�est l�odeur �cre de la poix qui les enivre, et la fum�e aux lourdes volutes qui tourbillonne entre les dunes. Il y a des gu�pes aussi, mais personne ne les chasse, parce que quand le vieux Naman raconte une histoire, c�est comme si elles devenaient un peu magiques, elles aussi, des sortes de djinns.</p><p>� L��mir de ce royaume �tait triste, et il a fait convoquer les sages pour prendre leur conseil, mais personne ne savait comment faire pour arr�ter la s�cheresse. Alors est venu un voyageur �tranger, un �gyptien, qui savait la magie. L��mir l�a convoqu� aussi, et lui a demand� de faire cesser la mal�diction sur le royaume. L��gyptien a regard� dans une tache d�encre, et voici qu�il a eu peur tout � coup, il s�est mis � trembler et a refus� de parler. Parle ! disait l��mir, parle, et je ferai de toi l�homme le plus riche de ce royaume. Mais l��tranger refusait de parler, Seigneur, disait-il en se mettant � genoux, laisse-moi partir, ne me demande pas de te r�v�ler ce secret. �</p><p>Quand Naman s�arr�te de parler pour plonger ses pinceaux dans la casserole, les enfants et Lalla n�osent presque plus respirer. Ils �coutent les craquements du feu et le bruit de la poix qui bout dans la marmite.</p><p>� Alors l��mir s�est mis en col�re et il a dit � l��gyptien : parle, ou c�en est fait de toi. Et les bourreaux s�emparaient de lui et sortaient d�j� leurs sabres pour lui couper la t�te. Alors l��tranger a cri� : arr�te ! Je vais te dire le secret de la mal�diction. Mais sache que tu es maudit ! �</p><p>Le vieux Naman a une fa�on tr�s particuli�re de dire, lentement : <emphasis>Mlaaoune,</emphasis> maudit de Dieu, qui fait frissonner les enfants. Il s�interrompt un instant, pour passer ce qui reste de poix dans la casserole. Puis il la tend � Lalla, sans dire un mot, et elle doit courir jusqu�au feu pour la remplir avec de la poix bouillante. Heureusement, il attend qu�elle revienne pour continuer l�histoire.</p><p>� Alors l��gyptien a dit � l��mir : n�as-tu pas fait punir autrefois un homme, pour avoir vol� de l�or � un marchand ? Oui, je l�ai fait, a dit l��mir, parce que c��tait un voleur. Sache que cet homme �tait innocent, a dit alors l��gyptien, et faussement accus�, et qu�il t�a maudit, et c�est lui qui a envoy� cette s�cheresse, car il est l�alli� des esprits et des d�mons. �</p><p>Quand le soir vient, comme cela, sur la plage, tandis qu�on entend la voix grave du vieux Naman, c�est un peu comme si le temps n�existait plus, ou comme s�il �tait revenu en arri�re, � un autre temps, tr�s long et doux, et Lalla aimerait bien que l�histoire de Naman ne finisse jamais, m�me si elle devait durer des jours et des nuits, et qu�elle et les autres enfants s�endormaient, et quand ils se r�veilleraient, ils seraient encore l� � �couter la voix de Naman.</p><p>� Que faut-il faire pour arr�ter cette mal�diction, demanda l��mir, et l��gyptien le regarda droit dans les yeux : sache qu�il n�y a qu�un seul rem�de, et je vais te le dire puisque tu m�as demand� de te le r�v�ler. Il faut que tu sacrifies ta fille unique, celle que tu aimes plus que tout au monde. Va, donne-la en p�ture aux b�tes sauvages de la for�t, et la s�cheresse qui frappe ton pays s�arr�tera. Alors l��mir s�est mis � pleurer, et � crier de douleur et de col�re, mais comme il �tait homme de bien, il a laiss� l��gyptien partir librement. Quand les gens du pays ont appris cela, ils ont pleur� aussi, car ils aimaient Leila, la fille de leur roi. Mais il fallait que ce sacrifice se fasse, et l��mir a d�cid� de conduire sa fille dans la for�t, pour la donner en p�ture aux b�tes sauvages. Pourtant il y avait dans le pays un jeune homme qui aimait Leila plus que les autres, et il �tait d�cid� � la sauver. Il avait h�rit� d�un parent magicien un anneau qui donnait � celui qui le poss�dait le pouvoir d��tre transform� en animal, mais jamais il ne pourrait retrouver sa forme premi�re, et il serait immortel. La nuit du sacrifice est arriv�e, et l��mir est parti dans la for�t, accompagn� de sa fille� �</p><p>L�air est lisse et pur, l�horizon une ligne sans fin. Lalla regarde le plus loin qu�elle peut, comme si elle �tait chang�e en mouette, et qu�elle volait droit devant elle au-dessus de la mer.</p><p>� L��mir est arriv� au milieu de la for�t, il a fait descendre sa fille de cheval et il l�a attach�e � un arbre. Puis il est parti, pleurant de douleur, car on entendait d�j� les cris des b�tes f�roces qui s�approchaient de leur victime� �</p><p>Le bruit des vagues sur la plage est plus net par instants, comme si la mer arrivait. Mais c�est seulement le vent qui tourne, et quand il se love au creux des dunes, il fait jaillir des trombes de sable qui se m�lent � la fum�e.</p><p>� Dans la for�t, attach�e � l�arbre, la pauvre Leila tremblait de peur, et elle appelait son p�re au secours, parce qu�elle n�avait pas le courage de mourir ainsi, d�vor�e par les b�tes sauvages� D�j� un loup de grande taille s�approchait d�elle, et elle voyait ses yeux briller comme des flammes dans la nuit. Alors tout d�un coup, dans la for�t, on a entendu une musique. C��tait une musique si belle et si pure que Leila a cess� d�avoir peur, et que toutes les b�tes f�roces de la for�t se sont arr�t�es pour l��couter� �</p><p>Les mains du vieux Naman prennent les pinceaux, l�un apr�s l�autre, et les font glisser en tournant le long de la coque du bateau. Ce sont elles aussi que Lalla et les enfants regardent, comme si elles racontaient une histoire.</p><p>� La musique c�leste r�sonnait dans toute la for�t, et en l��coutant, les b�tes sauvages se couchaient par terre, et elles devenaient douces comme des agneaux, parce que le chant qui venait du ciel les retournait, troublait leur �me. Leila aussi �coutait le musique avec ravissement, et bient�t ses liens se sont d�faits d�eux-m�mes, et elle s�est mise � marcher dans la for�t, et partout o� elle allait, le musicien invisible �tait au-dessus d�elle, cach� dans le feuillage des arbres. Et les b�tes sauvages �taient couch�es le long du chemin, et elles l�chaient les mains de la princesse, sans lui faire le moindre mal� �</p><p>L�air est si transparent maintenant, la lumi�re si douce, qu�on croit �tre dans un autre monde.</p><p>� Alors Leila est revenue au matin vers la maison de son p�re, apr�s avoir march� toute la nuit, et la musique l�avait accompagn�e jusque devant les portes du palais. Quand les gens ont vu cela, ils ont �t� tr�s heureux, parce qu�ils aimaient beaucoup la princesse. Et personne n�a fait attention � un petit oiseau qui volait discr�tement de branche en branche. Et le matin m�me, la pluie a commenc� � tomber sur la terre� �</p><p>Naman s�arr�te de peindre un instant ; les enfants et Lalla regardent son visage de cuivre o� brillent ses yeux verts. Mais personne ne pose de question, personne ne dit un mot pour savoir.</p><p>� Et sous la pluie, l�oiseau Balaabilou chantait toujours, parce que c��tait lui qui avait apport� la vie sauve � la princesse qu�il aimait. Et comme il ne pouvait plus reprendre sa forme premi�re, il est venu chaque nuit se poser sur la branche d�un arbre, pr�s de la fen�tre de Leila, et il lui a chant� sa belle musique. On dit m�me, qu�apr�s sa mort, la princesse a �t� chang�e en oiseau, elle aussi, et qu�elle a pu rejoindre Balaabilou, et chanter �ternellement avec lui, dans les for�ts et les jardins. �</p><p>Quand l�histoire est finie, Naman ne dit plus rien. Il continue � soigner sa barque, en roulant les pinceaux de poix le long de la coque. La lumi�re d�cline, parce que le soleil glisse de l�autre c�t� de l�horizon. Le ciel devient tr�s jaune, et un peu vert, les collines semblent d�coup�es dans du papier goudronn�. La fum�e du brasier est fine, l�g�re, elle s�aper�oit � peine � contre-jour, comme la fum�e d�une seule cigarette.</p><p>Les enfants s�en vont, les uns apr�s les autres. Lalla reste seule avec le vieux Naman. Lui termine son travail sans rien dire. Puis il s�en va � son tour, en marchant lentement le long de la plage, emportant ses pinceaux et la casserole de poix. Alors il ne reste plus, aupr�s de Lalla, que le feu qui s��teint. L�ombre gagne vite la profondeur du ciel, tout le bleu intense du jour qui devient peu � peu noir de nuit. La mer s�apaise, � cet instant-l�, on ne sait pourquoi. Les vagues tombent, toutes molles, sur le sable de la plage, allongent leurs nappes d��cume mauve. Les premi�res chauves-souris commencent � zigzaguer au-dessus de la mer, � la recherche d�insectes. Il y a quelques moustiques, quelques papillons gris �gar�s. Lalla �coute au loin le cri �touff� de l�engoulevent. Dans le brasier, seules quelques braises rouges continuent � br�ler, sans flamme ni fum�e, comme de dr�les de b�tes palpitantes cach�es au milieu des cendres. Quand la derni�re braise s��teint, apr�s avoir brill� plus fort pendant quelques secondes, comme une �toile qui meurt. Lalla se l�ve et s�en va.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>Il y a des traces, un peu partout, dans la poussi�re des vieux chemins, et Lalla s�amuse � les suivre. Quelquefois elles ne m�nent nulle part, quand ce sont des traces d�oiseau ou d�insecte. Quelquefois elles vous conduisent jusqu�� un trou dans la terre, ou bien jusqu�� la porte d�une maison. C�est le Hartani qui lui a montr� comment suivre les traces, sans se laisser d�router par ce qui est autour, les herbes, les fleurs ou les cailloux qui brillent. Quand le Hartani suit une trace, il est tout � fait pareil � un chien. Ses yeux sont luisants, ses narines sont dilat�es, tout son corps est tendu en avant. De temps en temps, m�me, il se couche sur le sol pour mieux sentir la piste.</p><p>Lalla aime bien les sentiers, pr�s des dunes. Elle se souvient des premiers jours, apr�s son arriv�e � la Cit�, apr�s que sa m�re �tait morte dans les fi�vres. Elle se souvient de son voyage dans le camion b�ch�, et la s�ur de son p�re, celle qui s�appelle Aamma, �tait envelopp�e dans le grand manteau de laine grise, le visage voil� � cause de la poussi�re du d�sert. Le voyage avait dur� plusieurs jours, et chaque jour Lalla �tait assise � l�arri�re du camion, sous la b�che �touffante, au milieu des sacs et des fardeaux poussi�reux. Puis un jour, par l�ouverture de la b�che, elle avait vu la mer tr�s bleue, le long de la plage bord�e d��cume, et elle s��tait mise � pleurer, sans savoir si c��tait de plaisir ou de fatigue.</p><p>Chaque fois que Lalla marche sur le sentier, au bord de la mer, elle pense � la mer si bleue, au milieu de toute la poussi�re du camion, et � ces longues lames silencieuses qui avan�aient de travers, tr�s loin, le long de la plage. Elle pense � tout ce qu�elle a vu, d�un coup, comme cela, � travers la fente de la b�che du camion, et elle sent les larmes dans ses yeux, parce que c�est un peu le regard de sa m�re qui vient sur elle, qui l�enveloppe, la fait frissonner.</p><p>C�est cela qu�elle cherche le long du chemin des dunes, le c�ur palpitant, tout son corps tendu en avant, comme le Hartani quand il suit une trace. Elle cherche les endroits o� elle est venue, apr�s ces jours-l�, il y a si longtemps qu�elle ne se souvient m�me plus d�elle-m�me.</p><p>Elle dit quelquefois : � Oummi �, comme cela, tr�s doucement, en murmurant. Quelquefois elle lui parle, toute seule, tr�s bas, dans un souffle, en regardant la mer tr�s bleue entre les dunes. Elle ne sait pas bien ce qu�elle doit dire, parce qu�il y a si longtemps qu�elle a m�me oubli� comment �tait sa m�re. Peut-�tre qu�elle a oubli� jusqu�au son de sa voix, jusqu�aux mots qu�elle aimait entendre alors ?</p><p>� O� es-tu all�e, Oummi ? Je voudrais bien que tu viennes ici pour me voir, je le voudrais bien� �</p><p>Lalla s�assoit dans le sable, face � la mer, et elle regarde les mouvements lents des vagues. Mais ce n�est pas tout � fait comme le jour o� elle a vu la mer pour la premi�re fois, apr�s la poussi�re �touffante du camion, sur les routes rouges qui viennent du d�sert.</p><p>� Oummi, ne veux-tu pas revenir, pour me voir ? Tu vois, je ne t�ai pas oubli�e, moi. �</p><p>Lalla cherche dans sa m�moire la trace des mots que sa m�re disait, autrefois, les mots qu�elle chantait. Mais c�est difficile de les retrouver. Il faut fermer les yeux et basculer en arri�re, le plus loin qu�on peut, comme si on tombait dans un puits sans fond. Lalla rouvre les yeux, parce qu�il n�y a plus rien dans sa m�moire.</p><p>Elle se l�ve, elle marche sur la plage, en regardant l�eau qui allonge l��cume sur le sable. Le soleil br�le ses �paules et sa nuque, la lumi�re l��blouit. Lalla aime bien cela. Elle aime le sel aussi, que le vent d�pose sur ses l�vres. Elle regarde les coquillages abandonn�s sur le sable, les nacres roses, jaune paille, les vieux escargots us�s et vides, et les longs rubans d�algues vert-noir, gris, pourpres. Elle fait attention � ne pas mettre le pied sur une m�duse, ou sur une raie. Il y a, de temps � autre, un dr�le de remue-m�nage dans le sable, quand l�eau se retire, l� o� il y avait un poisson plat. Lalla marche tr�s loin le long de la c�te, pouss�e par le bruit des vagues. De temps en temps, elle s�arr�te, elle reste immobile, regardant son ombre noire coul�e � ses pieds, ou bien l��blouissement de l��cume.</p><p>� Oummi �, dit encore Lalla. � Ne peux-tu pas revenir, juste un instant ? J�ai envie de te voir, parce que je suis toute seule. Quand tu es morte, et qu�Aamma est venue me chercher, je ne voulais pas venir avec elle, parce que je savais que je ne pourrais plus te revoir. Reviens, juste un instant, reviens ! �</p><p>En fermant � demi les yeux, et en regardant la lumi�re qui se r�verb�re sur le sable blanc, Lalla peut voir les grands champs de sable qui �taient partout, l�-bas, au pays d�Oummi, autour de la maison. Elle tressaille m�me, tout d�un coup, parce qu�elle a cru un instant voir l�arbre sec.</p><p>Son c�ur bat plus vite, et elle se met � courir vers les dunes, l� o� cesse le vent de la mer. Elle se jette � plat ventre dans le sable chaud, les petits chardons d�chirent un peu sa robe et plantent leurs aiguilles minuscules dans son ventre et dans ses cuisses, mais elle n�y pr�te pas garde. Il y a une douleur fulgurante au milieu de son corps, un coup si fort qu�elle a l�impression qu�elle va s��vanouir. Ses mains s�enfoncent dans le sable, elle s�arr�te de respirer. Elle devient tr�s dure, comme une planche de bois. Enfin, elle peut rouvrir les yeux, tr�s lentement, comme si elle allait r�ellement voir la silhouette de l�arbre sec qui l�attend. Mais il n�y a rien, le ciel est tr�s grand, tr�s bleu, et elle entend le long bruit des vagues derri�re les dunes.</p><p>� Oummi, oh, Oummi �, dit encore Lala, en geignant.</p><p>Mais maintenant elle voit cela, tr�s clairement : il y a un grand champ de pierres rouges, et la poussi�re, l�, devant l�arbre sec, un champ si vaste qu�il semble s��tendre jusqu�aux confins de la terre. Le champ est vide, et la petite fille court vers l�arbre sec dans la poussi�re, et elle est si petite qu�elle est perdue tout � coup au milieu du champ, pr�s de l�arbre noir, sans voir o� aller. Alors elle crie de toutes ses forces, mais sa voix rebondit sur les pierres rouges, se disperse dans la lumi�re du soleil. Elle crie, et le silence qui l�entoure est terrible, un silence qui serre, qui fait mal. Alors la petite fille perdue va droit devant elle, elle tombe, elle se rel�ve, elle �corche ses pieds nus aux angles des pierres, et sa voix est toute bris�e par les sanglots, et elle ne peut plus respirer.</p><p>� Oummi ! Oummi ! � C�est cela qu�elle crie, elle entend clairement sa voix maintenant, sa voix d�chir�e qui ne peut pas sortir du champ de pierres et de poussi�re, qui revient sur elle-m�me et s��touffe. Mais ce sont ces mots-l� qu�elle entend, � l�autre bout du temps, et qui lui font mal, parce qu�ils signifient qu�Oummi ne va pas revenir.</p><p>Alors tout � coup devant la petite fille perdue, au beau milieu du champ de pierres et de poussi�re, il y a cet arbre, l�arbre sec. C�est un arbre qui est mort de soif ou de vieillesse, ou bien frapp� par la foudre. Il n�est pas tr�s grand, mais il est extraordinaire, parce qu�il est tordu dans tous les sens, avec quelques vieilles branches h�riss�es comme des ar�tes, et un tronc noir, fait de brins torsad�s, avec de longues racines noires qui sont nou�es autour des rochers. La petite fille marche vers l�arbre, lentement, sans savoir pourquoi, elle s�approche du tronc calcin�, elle le touche avec ses mains. Et d�un seul coup, la peur la glace tout enti�re du haut de l�arbre sec, tr�s longuement, un serpent se d�roule et descend. En glissant le long des branches, interminablement, ses �cailles crissent sur le bois mort en faisant un bruit m�tallique. Le serpent descend sans se presser, il avance son corps gris-bleu vers le visage de la petite fille. Elle le regarde sans ciller, sans bouger, presque sans respirer, et aucun cri ne peut plus sortir de sa gorge. Soudain, le serpent s�arr�te, la regarde. Alors elle bondit en arri�re, elle se met � courir de toutes ses forces, seule � travers le champ de pierres, elle court comme si elle allait traverser toute la terre, la bouche s�che, les yeux aveugl�s par la lumi�re, le souffle sifflant, elle court vers une maison, vers l�ombre d�Oummi qui la serre tr�s fort et caresse son visage ; et elle sent l�odeur douce des cheveux d�Oummi, et elle entend sa parole douce.</p><p>Mais aujourd�hui il n�y a personne, personne au bout de l��tendue de sable blanc, et le ciel est encore plus grand, plus vide. Lalla est assise au creux de la dune, le corps pli� en deux, la t�te enfouie entre ses genoux. Elle sent la br�lure du soleil sur sa nuque, l� o� les cheveux se divisent, et sur ses �paules, � travers le tissu cassant de sa robe.</p><p>Elle pense � Es Ser, celui qu�elle appelle le Secret, et qu�elle a rencontr� sur le plateau de pierres, dans la direction du d�sert. Peut-�tre qu�il voulait lui dire quelque chose, lui dire qu�elle n��tait pas seule, lui montrer le chemin qui va vers Oummi. Peut-�tre que c�est encore son regard qui br�le maintenant ses �paules et sa nuque.</p><p>Mais quand elle rouvre les yeux, il n�y a personne sur le rivage. Sa peur s�est effac�e. L�arbre sec, le serpent, le grand champ de pierres rouges et de poussi�re se sont effac�s, comme s�ils n�avaient jamais exist�. Lalla retourne vers la mer. Elle est presque aussi belle que le jour o� Lalla l�a vue pour la premi�re fois, � travers l�ouverture de la b�che du camion, et qu�elle s�est mise � pleurer. Le soleil a nettoy� l�air au-dessus de la mer. Il y a des �tincelles qui dansent au-dessus des vagues, et de grands rouleaux d��cume. Le vent est ti�de, charg� des senteurs des profondeurs, algues, coquilles, sel, �cume.</p><p>Lalla recommence � marcher lentement le long du rivage, et elle sent une sorte d�ivresse au fond d�elle, comme s�il y avait vraiment un regard qui venait de la mer, de la lumi�re du ciel, de la plage blanche. Elle ne comprend pas bien ce que c�est, mais elle sait qu�il y a quelqu�un partout, qui la regarde, qui l��claire de son regard. Cela l�inqui�te un peu, et en m�me temps lui donne une chaleur, une onde qui rayonne en elle, qui va du centre de son ventre jusqu�aux extr�mit�s de ses membres.</p><p>Elle s�arr�te, elle regarde autour d�elle : il n�y a personne, aucune forme humaine. Il y a seulement les grandes dunes arr�t�es, sem�es de chardons, et les vagues qui viennent, une � une, vers le rivage. Peut-�tre que c�est la mer qui regarde comme cela sans cesse, regard profond des vagues de l�eau, regard �blouissant des vagues des dunes de sable et de sel ? Naman le p�cheur dit que la mer est comme une femme, mais il n�explique jamais cela. Le regard vient de tous les c�t�s � la fois.</p><p>Alors, � ce moment-l�, il y a un grand vol de mouettes et de sternes qui passe le long du rivage, couvrant la plage d�ombre. Lalla s�arr�te, les jambes enfonc�es dans le sable m�l� d�eau, la t�te rejet�e en arri�re : elle regarde passer les oiseaux de mer.</p><p>Ils passent lentement, remontant le courant du vent ti�de, leurs longues ailes effil�es brassant l�air. Leurs t�tes sont un peu tendues de c�t�, et leurs becs entrouverts laissent passer de dr�les de g�missements, de dr�les de grincements.</p><p>Au milieu du vol, il y a une mouette que Lalla conna�t bien, parce qu�elle est toute blanche, sans une seule tache noire. Elle passe lentement au-dessus de Lalla, ramant lentement contre le vent, les plumes de ses ailes un peu �cart�es, le bec entrouvert, et quand elle passe comme cela, elle regarde Lalla, sa petite t�te inclin�e vers le rivage, son �il rond brillant comme une goutte.</p><p>� Qui es-tu ? O� vas-tu ? � demande Lalla. La mouette blanche la regarde et ne r�pond pas. Elle s�en va rejoindre les autres, elle vole longuement le long du rivage, � la recherche de quelque chose � manger. Lalla pense que la mouette blanche la conna�t, mais qu�elle n�ose pas venir jusqu�� elle, parce que les mouettes ne sont pas faites pour vivre avec les hommes.</p><p>Le vieux Naman dit quelquefois que les oiseaux de mer sont les esprits des hommes qui sont morts en mer dans une temp�te, et Lalla pense que la mouette blanche est l�esprit d�un p�cheur tr�s grand et mince, avec le teint clair et les cheveux couleur de lumi�re, et dont les yeux brillaient comme une flamme. C��tait peut-�tre un prince de la mer.</p><p>Alors elle s�assoit sur la plage, entre les dunes, et elle regarde la troupe des mouettes qui vole le long du rivage. Elles volent facilement, sans faire beaucoup d�efforts, leurs longues ailes courbes appuy�es sur le vent, la t�te rejet�e un peu de c�t�. Elles cherchent � manger, parce que non loin de l� il y a la grande d�charge de la ville, l� o� viennent les camions. Elles crient toujours, en faisant leur dr�le de g�missement ininterrompu o� �clatent tout � coup, sans raison, des cris aigus, des glapissements, des rires.</p><p>Et puis, de temps en temps, la mouette blanche, celle qui est comme un prince de la mer, vient voler aupr�s de Lalla, elle trace de grands cercles au-dessus des dunes, comme si elle l�avait reconnue. Lalla lui fait des signes avec les bras, elle essaie de l�appeler, elle cherche tous les noms, dans l�espoir de dire le vrai, celui qui peut-�tre lui rendra sa forme premi�re, qui fera appara�tre au milieu de l��cume le prince de la mer aux cheveux de lumi�re, aux yeux brillants comme des flammes.</p><p>� Soule�man ! �</p><p>� Moumine ! �</p><p>� Daniel ! �</p><p>Mais la grande mouette blanche continue � tournoyer dans le ciel, vers la mer, fr�lant les vagues de la pointe de son aile, son �il dur fix� sur la silhouette de Lalla, sans r�pondre. Quelquefois, parce qu�elle est un peu d�pit�e, Lalla court derri�re les mouettes, en agitant les bras, et elle crie des noms au hasard, pour �nerver celui qui est le prince de la mer :</p><p>� Poulets ! Moineaux ! Petits pigeons ! �</p><p>Et m�me :</p><p>� �perviers ! Vautours ! � Parce que ce sont des oiseaux que les mouettes n�aiment pas. Mais lui, l�oiseau blanc, qui n�a pas de nom, continue son vol tr�s lent, indiff�rent, il s��loigne le long du rivage, il plane dans le vent d�est, et Lalla a beau courir sur le sable dur de la plage, elle ne parvient pas � le rejoindre.</p><p>Il s�en va, il glisse au milieu des autres oiseaux le long de l��cume, il s�en va, bient�t ils ne sont plus que d�imperceptibles points qui se fondent dans le bleu du ciel et de la mer.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>C�est l�eau qui est belle, aussi. Quand il commence � pleuvoir, au milieu de l��t�, l�eau ruisselle sur les toits de t�le et de papier goudronn�, elle fait sa chanson douce dans les grands bidons, sous les goutti�res. C�est la nuit que la pluie vient, et Lalla �coute le bruit du tonnerre qui roule et qui grandit sur la vall�e, ou bien au-dessus de la mer. � travers les interstices des planches, elle regarde la belle lumi�re blanche qui s�allume et s��teint sans arr�t, qui fait tressauter les choses � l�int�rieur de la maison. Aamma ne bouge pas sur sa couche, elle continue � dormir la t�te sous le drap, sans entendre le bruit de l�orage. Mais � l�autre bout de la pi�ce, les deux gar�ons sont r�veill�s, et Lalla les entend qui parlent � voix basse, qui rient sans faire de bruit. Ils sont assis sur leur matelas, et ils cherchent eux aussi � voir au-dehors, par les interstices des planches.</p><p>Lalla se l�ve, elle marche sans faire de bruit jusqu�� la porte, pour voir les dessins des �clairs. Mais le vent commence � souffler, et les larges gouttes froides tombent sur la terre et cr�pitent sur le toit ; alors Lalla va se recoucher dans les couvertures, parce que c�est comme cela qu�elle aime entendre le bruit de la pluie : les yeux grands ouverts dans le noir, voyant par moments le toit s��clairer, et �coutant toutes les gouttes frapper la terre et les plaques de t�le avec violence, comme si c��taient de petites pierres qui tombaient du ciel.</p><p>Au bout d�un instant, Lalla entend le jet d�eau qui jaillit des goutti�res, et qui frappe le fond des tonneaux de k�ros�ne vides ; elle est heureuse, comme si c��tait elle qui buvait l�eau. Au commencement, cela fait un fracas de m�tal, et puis, peu � peu, les tonneaux se remplissent et le bruit devient plus profond. Et l�eau ruisselle de tous les c�t�s � la fois, sur la terre, dans les flaques, dans les vieilles marmites abandonn�es au-dehors. La poussi�re s�che de l�hiver monte dans l�air quand la pluie bat le sol, et �a fait une dr�le d�odeur de terre mouill�e, de paille et de fum�e qui est bonne � respirer. Il y a des enfants qui courent dans la nuit. Ils ont enlev� tous leurs habits et ils courent tout nus sous la pluie, le long des rues, en poussant des cris et des rires. Lalla voudrait bien faire comme eux, mais elle est trop vieille maintenant, et les filles de son �ge ne peuvent pas aller toutes nues. Alors elle se rendort, sans cesser d��couter les cr�pitements de l�eau sur les plaques de t�le, sans cesser de penser aux deux belles fontaines qui jaillissent de chaque c�t� du toit et qui font d�border d�eau claire les tonneaux de k�ros�ne.</p><p>Ce qui est bien, quand l�eau est tomb�e du ciel comme cela pendant des jours et des nuits, c�est qu�on peut aller prendre des bains d�eau chaude, dans l��tablissement de bains, de l�autre c�t� de la rivi�re, � la ville. Aamma a d�cid� d�emmener Lalla aux bains, vers la fin de l�apr�s-midi, quand la chaleur du soleil a un peu d�clin�, et que les gros nuages blancs commencent � s�accumuler dans le ciel.</p><p>C�est le jour des bains des femmes, et tout le monde va vers l��tablissement, en suivant le sentier �troit qui remonte le long de la rivi�re. � trois ou quatre kilom�tres en amont, il y a le pont, avec la route des camions : mais avant d�y arriver, il y a le gu�. C�est l� que les femmes franchissent la rivi�re.</p><p>Aamma marche devant, avec Zubida, et sa cousine qui s�appelle Zora, et d�autres femmes que Lalla conna�t de vue, mais dont elle a oubli� le nom. Elles retroussent leurs robes pour franchir le gu�, elles rient et parlent tr�s fort. Lalla marche un peu en arri�re, et elle est bien contente, parce que ces apr�s-midi-l�, il n�y a pas de t�ches � faire � la maison, ni de bois � aller chercher pour le feu. Et puis elle aime bien les grands nuages blancs, tr�s bas dans le ciel, et la couleur verte des herbes au bord de la rivi�re. L�eau de la rivi�re est glac�e, couleur de terre, elle vibre entre les jambes quand Lalla traverse le gu�. Quand elle arrive au canal, au centre de la rivi�re, il y a une marche, et Lalla tombe dans l�eau jusqu�au ventre ; elle se d�p�che de sortir, sa robe colle � son ventre et � ses cuisses. Il y a des gar�ons sur l�autre rive, qui regardent les femmes relever leurs robes pour traverser la rivi�re, et qu�on bombarde � coups de cailloux.</p><p>La maison des bains est un grand hangar de briques, construit tout � fait � c�t� de la rivi�re. C�est l� qu�Aamma a emmen� Lalla, quand elle est arriv�e ici, � la Cit�, pour la premi�re fois, et Lalla n�avait jamais rien vu de semblable. Il n�y a qu�une grande salle, avec des baignoires d�eau chaude et des fours o� on fait chauffer les pierres. C�est un jour pour les femmes, un jour pour les hommes. Lalla aime bien cette salle, parce qu�il y a beaucoup de lumi�re qui entre par les fen�tres, tout � fait en haut des murs, sous le toit de t�le ondul�e. La maison des bains ne fonctionne que pendant l��t�, parce que l�eau est rare, ici. L�eau vient d�une grande citerne construite en hauteur, et elle coule le long d�une canalisation � ciel ouvert jusqu�� l��tablissement de bains, o� elle cascade dans un grand bassin de ciment qui ressemble � un lavoir. C�est l� qu�Aamma et Lalla vont se baigner ensuite, apr�s le bain d�eau chaude, en se jetant de grandes jattes d�eau froide sur le corps, et en criant un peu, parce que �a les fait grelotter.</p><p>Il y a quelque chose aussi que Lalla aime bien ici. C�est la vapeur qui emplit toute la salle comme un brouillard blanc, et qui fait des nappes jusqu�au plafond, et qui s��chappe par les fen�tres en faisant vaciller la lumi�re. Quand on entre dans la salle, on suffoque pendant un instant, � cause de la vapeur. Puis on enl�ve ses v�tements et on les laisse pli�s sur une chaise, au fond du hangar. Les premiers temps, Lalla avait honte, elle ne voulait pas se mettre toute nue devant les autres femmes, parce qu�elle n�avait pas l�habitude des bains. Elle croyait qu�on la regardait et qu�on se moquait d�elle, parce qu�elle n�avait pas de seins et que sa peau �tait tr�s blanche. Mais Aamma la grondait, et l�obligeait � �ter tous ses v�tements, puis � relever en chignon ses longs cheveux, en les serrant avec un cordon de toile. Maintenant, �a lui est �gal de se d�shabiller. M�me, elle ne fait plus attention aux autres. Au d�but, elle trouvait cela horrible, parce qu�il y avait des femmes tr�s laides, et tr�s vieilles, avec la peau frip�e comme un arbre mort, ou bien des grosses, adipeuses, avec des seins qui ballaient comme des outres, ou bien d�autres qui �taient malades, qui avaient des jambes ab�m�es par des ulc�res et des varices. Mais maintenant, Lalla ne les regarde plus de la m�me fa�on. Elle a piti� des femmes laides ou malades, elle n�a plus peur d�elles. Et puis, l�eau est si belle, si pure, l�eau tomb�e directement du ciel dans la grande citerne, l�eau est si neuve qu�elle doit gu�rir celles qui en ont besoin.</p><p>C�est comme cela, quand Lalla entre dans l�eau de la baignoire, pour la premi�re fois apr�s les longs mois de s�cheresse : elle enveloppe son corps d�un coup, elle serre sa peau si fort, sur ses jambes, sur son ventre, sur sa poitrine, que Lalla s�arr�te un instant de respirer.</p><p>L�eau est tr�s chaude, tr�s dure, elle fait venir le sang sous la peau, elle dilate les pores, elle envoie les ondes de sa chaleur jusqu�� l�int�rieur du corps, comme si elle avait la force du ciel et du soleil. Lalla glisse dans le fond de la baignoire, jusqu�� ce que l�eau br�lante d�passe son menton et touche ses l�vres, puis s�arr�te juste en dessous de ses narines. Alors elle reste un long moment comme cela, sans bouger, en regardant le plafond de t�le ondul�e qui semble avancer sous la nu�e de vapeur.</p><p>Puis Aamma vient avec la poign�e de saponaire et la poudre de lave, et elle frotte le corps de Lalla, pour enlever la sueur et la poussi�re, sur son dos, sur ses �paules, sur ses jambes. Lalla se laisse faire, parce qu�Aamma sait tr�s bien savonner et poncer ; ensuite elle va jusqu�au lavoir, et elle se plonge dans l�eau fra�che, presque froide, et l�eau resserre ses pores, lisse sa peau, tend ses nerfs et ses muscles. C�est le bain qu�elle prend avec les autres femmes, en �coutant le bruit de cascade de l�eau qui vient de la citerne. C�est cette eau-l� que Lalla pr�f�re. Elle est claire comme l�eau des sources de la montagne, elle est l�g�re, elle glisse sur sa peau propre comme sur une pierre us�e, elle rebondit dans la lumi�re, elle rejaillit en milliers de gouttes. Sous la fontaine d�eau, les femmes lavent leurs longs cheveux noirs alourdis. M�me les corps les plus laids deviennent beaux � travers le cristal de l�eau pure, et le froid r�veille les voix, fait r�sonner les rires aigus. Aamma jette de grandes brass�es au visage de Lalla, et ses dents tr�s blanches brillent sur son visage cuivr�. Les gouttes �tincelantes glissent lentement sur ses seins sombres, sur son ventre, sur ses cuisses. L�eau use et polit la peau, fait la paume des mains tr�s douce. Il fait froid, malgr� la vapeur qui emplit le hangar.</p><p>Aamma enveloppe Lalla dans une grande serviette, elle s�enroule elle-m�me dans une sorte de drap qu�elle noue sur sa poitrine. Ensemble, elles marchent vers le fond du hangar, l� o� leurs habits sont rest�s pli�s sur des chaises. Elles s�assoient, et Aamma commence � peigner longuement les cheveux de Lalla, m�che par m�che, en les lissant bien entre les doigts de la main gauche pour �ter les lentes.</p><p>Cela aussi, c�est bien, comme dans un r�ve, parce que Lalla regarde droit devant elle, sans penser � rien, fatigu�e par toute l�eau, ensommeill�e par la lourde vapeur qui monte avec peine jusqu�aux fen�tres o� tremble la lumi�re du soleil, �tourdie par le bruit des voix et par les rires des femmes, par les �clats de l�eau, par le ronronnement des fours o� cuisent les pierres. Alors elle est assise sur la chaise de m�tal, ses pieds nus pos�s sur le ciment frais du sol, frissonnante dans sa grande serviette mouill�e, et les mains adroites d�Aamma peignent inlassablement ses cheveux, les �tirent, les lissent, tandis que les derni�res gouttes d�eau coulent sur ses joues et le long de son dos.</p><p>Ensuite, quand tout est termin�, et qu�elles ont remis leurs habits, ensemble elles vont s�asseoir dehors, dans la chaleur du soleil couchant, et elles boivent de la menthe dans de petits verres orn�s de dessins dor�s, presque sans se parler, comme si elles avaient fait un long voyage et qu�elles �taient rassasi�es de merveilles. La route est longue, pour revenir jusqu�� la Cit� de planches et de papier goudronn�, de l�autre c�t� de la rivi�re. La nuit est d�j� bleu-noir, et les �toiles brillent entre les nuages, quand elles arrivent � la maison.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>Il y a les jours qui ne sont pas comme les autres, les jours de f�te, et c�est un peu pour ces jours-l� qu�on vit, qu�on attend, qu�on esp�re. Quand le jour est proche, tout le monde ne parle plus que de cela, dans les rues de la Cit�, dans les maisons, pr�s de la fontaine. Tout le monde est impatient, et voudrait bien que le jour de la f�te arrive plus vite. Quelquefois Lalla se r�veille le matin, le c�ur battant, avec de dr�les de fourmillements dans les bras et dans les jambes, parce qu�elle croit que c�est aujourd�hui le jour. Elle se l�ve � toute vitesse, sans m�me prendre le temps de se passer les mains dans les cheveux, et elle sort dans la rue pour courir dans l�air froid du matin, alors que le soleil n�est pas encore apparu et que tout est gris et silencieux, sauf quelques oiseaux. Mais comme personne ne bouge dans la Cit�, elle comprend que le jour n�est pas encore arriv�, et il ne lui reste plus qu�� retourner sous ses couvertures, � moins qu�elle ne d�cide d�en profiter pour aller s�asseoir dans les dunes pour voir les premiers rayons de soleil sur les cr�tes des vagues.</p><p>Ce qui est long, et lent, ce qui fait vibrer l�impatience dans le corps des hommes et des femmes, c�est le je�ne. Parce que tous les jours qui pr�c�dent la f�te, on mange peu, seulement avant et apr�s le soleil, et on ne boit pas non plus. Alors, � mesure que le temps passe, c�est comme un vide qui grandit � l�int�rieur du corps, qui br�le, qui fait bourdonner les oreilles. Lalla aime bien je�ner pourtant, parce que, quand on ne mange pas et qu�on ne boit pas pendant des heures, et des jours, c�est comme si on lavait l�int�rieur de son corps. Les heures paraissent plus longues, et plus pleines, car on fait attention � la moindre chose. Les enfants ne vont plus � l��cole, les femmes ne travaillent plus dans les champs, les gar�ons ne vont plus � la ville. Tout le monde reste assis � l�ombre des huttes et des arbres, en parlant un peu et en regardant les ombres bouger avec le soleil.</p><p>Quand on n�a pas mang� pendant des jours, le ciel para�t plus propre aussi, plus bleu et lisse au-dessus de la terre blanche. Les bruits r�sonnent plus, ils durent, comme si on �tait � l�int�rieur d�une grotte, et la lumi�re semble plus pure et plus belle.</p><p>M�me les jours sont plus longs, c�est difficile � expliquer, mais depuis le moment du lever jusqu�au cr�puscule, on dirait parfois qu�il s�est pass� un mois tout entier.</p><p>Lalla aime bien je�ner comme cela, quand le soleil br�le et que la s�cheresse envahit tout. La poussi�re grise laisse un go�t de pierre dans la bouche, et il faut sucer de temps en temps les petites herbes au parfum de citron, ou bien les feuilles �pres de la chiba, mais en faisant bien attention � cracher sa salive.</p><p>Quand c�est le temps du je�ne, Lalla va voir tous les jours le Hartani, dans les collines de pierres. Lui aussi reste sans manger et sans boire tout le jour, mais cela ne change rien � sa fa�on d��tre, et son visage reste toujours de la m�me couleur br�l�e. Ses yeux brillent fort dans l�ombre de son visage, ses dents luisent dans son sourire. La seule diff�rence, c�est qu�il s�enveloppe compl�tement dans son manteau de bure, pour ne pas perdre l�eau de son corps. Il reste comme cela, immobile au soleil, debout sur une jambe, l�autre pied appuy� sur son mollet au-dessous du genou, et il regarde au loin, vers les reflets de l�air qui danse, vers le troupeau de moutons et de ch�vres.</p><p>Lalla s�assoit � c�t� de lui sur une pierre plate, elle �coute les bruits qui viennent de tous les c�t�s de la montagne, les cris des insectes, les sifflements des bergers, et aussi les bruits de craquements de la chaleur qui dilate les pierres, et le passage du vent. Elle a tout son temps, parce que pendant la p�riode du je�ne, il n�y a plus besoin d�aller chercher de l�eau ou du bois mort pour faire la cuisine.</p><p>C�est bien d��tre dans toute cette s�cheresse pendant qu�on je�ne, parce que c�est comme une souffrance aigu� qui est tendue de toutes parts, comme un regard qui ne cesse pas. La nuit, la lune appara�t au bord des collines de pierres, toute ronde, dilat�e. Alors Aamma sert la soupe de pois chiches et le pain, et tout le monde mange vite ; m�me Selim, le mari d�Aamma, celui qu�on appelle le Soussi, se h�te de manger, sans mettre d�huile d�olive sur son pain comme d�habitude. Personne ne dit rien, il n�y a pas d�histoires. Lalla voudrait bien parler, elle aurait des tas de choses � dire, un peu f�brilement, mais elle sait que �a n�est pas possible, car il ne faut pas troubler le silence du je�ne. Quand on je�ne, c�est comme cela, on je�ne aussi avec les mots et avec toute la t�te. Et on marche lentement, en tra�nant un peu les pieds, et on ne montre pas les choses ou les gens du doigt, on ne siffle pas avec la bouche.</p><p>Les enfants oublient de temps en temps qu�on je�ne, parce que c�est difficile de se contenir tout le temps. Alors ils �clatent de rire, ou bien ils partent en courant � travers les rues, en soulevant des nuages de poussi�re et en faisant aboyer tous les chiens. Mais les vieilles leur crient apr�s et leur jettent des pierres, et ils s�arr�tent de courir au bout d�un moment, peut-�tre aussi parce qu�ils manquent de forces � cause du je�ne.</p><p>Cela dure si longtemps que Lalla ne se souvient plus tr�s bien comment c��tait avant que le je�ne commence. Puis, un jour, Aamma part vers les collines pour acheter un mouton, et tout le monde sait que le jour approche. Aamma part seule, parce qu�elle dit que Selim le Soussi n�est pas capable d�acheter quoi que ce soit de bon. Elle s�en va sur l��troit sentier qui serpente vers les collines de pierres, l� o� vivent les bergers. Lalla et les enfants la suivent de loin. Quand elle arrive aux collines, Lalla regarde si le Hartani est l�, mais elle sait bien que c�est inutile : le berger n�aime pas les gens, et il s�en va quand ceux de la Cit� viennent acheter les moutons. Ce sont les parents adoptifs du Hartani qui tondent les moutons. Ils ont fabriqu� un corral avec des branches plant�es dans la terre, et ils attendent, assis � l�ombre.</p><p>Il y a d�autres marchands de moutons, des bergers aussi. Il y a une dr�le d�odeur de suif et d�urine qui plane sur la terre s�che, et on entend les cris aigus des b�tes prisonni�res de leurs enclos de branches. Il y a beaucoup de monde qui vient de la Cit�, quelquefois m�me de la ville ; ils ont laiss� leur auto � l�entr�e de la Cit�, l� o� la route se termine, et ils sont venus � pied par le sentier. Ce sont des gens du Nord, � la peau jaune, des messieurs habill�s en complet veston, ou bien des paysans du Sud, des Soussi, des Fassi, des gens de Mogador. Ils savent qu�il y a beaucoup de bergers par ici, ils connaissent parfois des parents, des amis, et ils esp�rent trouver une belle b�te � bon prix, faire une affaire. Alors ils sont debout devant les enclos, et ils discutent, ils font des gestes, ils se penchent pour mieux voir les moutons.</p><p>Aamma traverse le march� sans se presser. Elle ne s�arr�te pas, elle fait seulement le tour des enclos, elle regarde vite, mais elle voit tout de suite ce que valent les b�tes. Quand elle a regard� tous les enclos il n�y a pas de doute qu�elle a d�j� choisi le mouton qu�il lui faut. Alors elle va voir le marchand, et elle lui demande son prix. Et comme elle veut ce mouton-l�, et pas un autre, elle ne marchande presque pas, et elle donne tout de suite l�argent au propri�taire. Elle a pris la pr�caution d�apporter une corde, et un berger passe la corde autour du cou du mouton. C�est fait, il ne reste plus qu�� ramener le mouton � la maison. C�est l�a�n� d�Aamma, celui qu�on appelle Bareki, qui a l�honneur de ramener le mouton. C�est un mouton grand et fort, avec une toison jaune sale qui sent fort l�urine, mais Lalla a quand m�me un peu piti� de lui quand il passe, le front bas et les yeux effray�s, parce que le gar�on tire de toutes ses forces sur la corde qui l��trangle. Ensuite, on attache le mouton derri�re la maison d�Aamma, dans un r�duit de vieilles planches qui a �t� fait sp�cialement pour lui, et on lui donne � manger et � boire tout ce qu�il veut pour les jours qui lui restent � vivre.</p><p>Alors, un beau matin, quand Lalla se r�veille, elle sait tout de suite que c�est le jour de la f�te. Elle le sait sans que personne ait eu � le lui dire, simplement en ouvrant les yeux et en voyant la lueur du jour. Elle est debout en une seconde, dans la rue, avec les autres enfants, et d�j� la rumeur de la f�te commence � courir dans l�air, � monter au-dessus des maisons de planches et de papier goudronn�, comme le bruit des oiseaux.</p><p>Lalla court sur la terre encore froide, aussi vite qu�elle peut, elle va � travers champs, le long du sentier �troit qui conduit � la mer. Quand elle arrive en haut des dunes, le vent de la mer la frappe d�un seul coup, si violemment que ses narines se ferment et qu�elle titube en arri�re. La mer est sombre et brutale, mais le ciel est encore d�un gris si doux, si l�ger, que Lalla n�a plus peur. Elle se d�shabille vite, et sans h�siter, elle plonge la t�te la premi�re dans l�eau. La vague qui d�ferle la recouvre, cogne sur ses paupi�res et dans ses tympans, p�n�tre dans ses narines.</p><p>L�eau sal�e emplit sa bouche, coule dans sa gorge. Mais Lalla n�a pas peur de la mer, ce jour-l�, elle boit l�eau sal�e � grandes gorg�es, et elle sort de la vague en vacillant, comme ivre, aveugl�e par le sel. Ensuite elle retourne dans la vague, et elle nage longuement, parall�lement au rivage, ses genoux raclant le sable quand la mer se retire, puis port�e en haut de la vague qui se gonfle autour d�elle.</p><p>Alors la mouette toute blanche que Lalla aime bien passe lentement au-dessus de sa t�te, en criant un peu. Lalla lui fait signe, et elle crie au hasard des noms, pour la faire venir :</p><p>� H� ! Kalla ! Illa ! Zemzar ! Horriya ! Habib ! Cherara ! Ha�m !� �</p><p>Quand elle crie le dernier nom, la mouette penche sa t�te et la regarde, et elle se met � faire des cercles au-dessus de la jeune fille.</p><p>� Ha�m ! Ha�m ! � crie encore Lalla, et elle est s�re maintenant que c�est le nom du marin qui s�est perdu autrefois en mer, parce que c�est un nom qui veut dire : l�Errant.</p><p>� Ha�m ! Ha�m ! Viens, je t�en prie ! �</p><p>Mais la mouette blanche trace encore un cercle, puis elle s�en va dans le vent, le long de la plage, vers l�endroit o� se rassemblent les autres mouettes, chaque matin, avant de prendre leur vol vers le d�potoir de la ville.</p><p>Lalla frissonne un peu, parce qu�elle vient de ressentir le froid de la mer et du vent. Le soleil n�est pas loin maintenant. La lueur rose et jaune est en train de na�tre derri�re les collines de pierres o� vit le Hartani. Sur la peau de Lalla, la lumi�re fait briller les gouttes d�eau de mer, parce qu�elle a la chair de poule. Le vent souffle fort, et le sable a presque enti�rement recouvert la robe bleue de Lalla. Sans attendre d��tre s�che, elle se rhabille et elle repart, moiti� en courant, moiti� en marchant, vers la Cit�.</p><p>Accroupie devant la porte de sa maison, Aamma est en train de faire cuire les beignets de farine dans la grande marmite pleine d�huile bouillante. Le brasero de terre fait une lueur rouge dans l�ombre qui tra�ne encore pr�s des maisons.</p><p>�a, c�est peut-�tre le moment de la f�te que Lalla pr�f�re. Encore frissonnante de la fra�cheur de la mer, elle s�assoit devant le brasero br�lant, et elle mange les beignets qui cr�pitent, en savourant le go�t de la p�te douce et le parfum �cre de l�eau de mer qui est rest� au fond de sa gorge. Aamma voit ses cheveux mouill�s et elle la gronde un peu, mais pas trop parce que c�est un jour de f�te. Les enfants d�Aamma viennent s�asseoir � leur tour pr�s du brasero, les yeux encore gonfl�s de sommeil, puis Selim le Soussi. Ils mangent les beignets sans rien dire, en puisant dans le grand plat de terre-plein de beignets couleur d�ambre. Le mari d�Aamma mange lentement, en faisant aller ses m�choires comme s�il ruminait, et de temps � autre il s�arr�te de manger pour l�cher les gouttes d�huile qui coulent le long de ses mains. Il parle un peu tout de m�me, pour dire des choses sans importance que personne n��coute.</p><p>Ce jour-l�, il y a comme un go�t de sang, parce que c�est le jour o� le mouton doit �tre tu�. �a fait une impression bizarre, comme s�il y avait quelque chose de dur et de tendu, le souvenir d�un mauvais r�ve qui fait battre le c�ur. Les hommes et les femmes sont joyeux, tout le monde est joyeux parce que c�est la fin du je�ne et qu�on va pouvoir manger sans s�arr�ter jusqu�� ce qu�on soit repu. Mais Lalla n�arrive pas � �tre tout � fait contente � cause du mouton. C�est difficile � dire, c�est comme une h�te � l�int�rieur de son corps, une envie de s�enfuir. Elle pense � cela surtout les jours de f�te. Peut-�tre qu�elle est comme le Hartani, et que les f�tes ne sont pas pour elle.</p><p>Vient le boucher, pour tuer le mouton. Quelquefois c�est Naman le p�cheur, parce qu�il est juif et qu�il peut tuer le mouton sans d�shonneur. Ou bien c�est un homme venu d�ailleurs, un Aissaoua qui a de grands bras muscl�s et un visage m�chant. Lalla le d�teste. Pour Naman, ce n�est pas pareil, il fait cela seulement quand on le lui demande, pour rendre service, et il n�accepte pas d�autre paye qu�un morceau de viande r�tie. Mais le boucher, lui, est m�chant, et il ne tue le mouton que si on lui donne de l�argent. L�homme emm�ne la b�te en tirant sur la corde, et Lalla s��chappe jusqu�� la mer, pour ne pas entendre les cris d�chirants du mouton qu�on tire jusqu�� la place de terre battue, non loin de la fontaine, et pour ne pas voir le sang qui jaillit par saccades quand le boucher tranche la gorge de l�animal avec son grand couteau aigu, le sang noir qui emplit les cuvettes �maill�es en fumant. Mais Lalla ne tarde pas � revenir, parce qu�il y a au fond d�elle ce d�sir qui vibre, cette faim. Quand elle retourne pr�s de la maison d�Aamma, elle entend le bruit clair du feu qui cr�pite, elle sent l�odeur exquise de la viande qui grille. Pour faire r�tir les meilleurs morceaux du mouton, Aamma ne veut pas qu�on l�aide. Elle pr�f�re rester seule accroupie devant le feu, et elle tourne elle-m�me les broches, les bouts de fil de fer sur lesquels sont enfil�s les morceaux de viande. Quand les gigots et les c�tes sont bien cuits, elle les retire du feu et elle les met dans un grand plat de terre cuite pos� � m�me les braises. Ensuite, elle appelle Lalla, parce que c�est le moment de boucaner. �a, c�est aussi un des moments de la f�te que Lalla pr�f�re. Elle s�assoit pr�s du feu, pas tr�s loin d�Aamma. Lalla regarde son visage � travers les flammes et les fum�es. De temps en temps, il y a des volutes de fum�e noire, quand Aamma jette dans le feu une poign�e d�herbes humides, ou du bois vert.</p><p>Aamma parle un peu, par instants, en pr�parant la viande, et Lalla l��coute, en m�me temps que les craquements du feu, les cris des enfants qui jouent autour, et les voix des hommes ; elle sent l�odeur chaude et forte qui impr�gne son visage, ses cheveux, ses v�tements. Avec un petit couteau, Lalla d�coupe la viande en fines lani�res, et elle les place sur des claies de bois vert, suspendues au-dessus du feu, l� o� la fum�e se s�pare des flammes. C�est le moment aussi o� Aamma parle des temps anciens, de la vie dans les terres du Sud, de l�autre c�t� des montagnes, l� o� commence le sable du d�sert et o� les sources d�eau sont bleues comme le ciel.</p><p>� Parle-moi d�Hawa, s�il te pla�t, Aamma �, dit encore Lalla.</p><p>Et comme la journ�e est longue, et qu�il n�y a rien d�autre � faire que regarder les lani�res de viande qui s�chent dans les tourbillons de fum�e, en les d�pla�ant un peu de temps en temps avec une brindille, ou bien en se l�chant les doigts pour ne pas se br�ler, alors Aamma commence � parler. Sa voix est lente et h�sitante au d�but, comme si elle faisait des efforts pour se souvenir, et �a va bien avec la chaleur du soleil qui avance tr�s lentement dans le ciel bleu, avec le craquement des flammes, avec l�odeur de la viande et de la fum�e.</p><p>� Lalla Hawa (c�est comme cela qu�Aamma l�appelle) �tait plus �g� que moi, mais je me souviens bien la premi�re fois qu�elle est entr�e dans la maison, quand ton p�re est venu avec elle. Elle venait du Sud, du grand d�sert, et c�est l� qu�il l�avait connue, parce que sa tribu �tait du Sud, dans la Saguiet el Hamra, pr�s de la ville sainte de Smara, et sa tribu �tait de la famille du grand Ma el A�nine, celui qu�on appelait l�Eau des Yeux. Mais sa tribu avait d� partir de ses terres, parce que les soldats des Chr�tiens les avaient chass�s de chez eux, hommes, femmes et enfants, et ils avaient march� pendant des jours et des mois � travers le d�sert. C�est ce que ta m�re nous a racont� plus tard. Nous �tions pauvres en ce temps-l�, dans le Souss, mais nous �tions heureux ensemble, parce que ton p�re aimait beaucoup Lalla Hawa. Elle savait rire et chanter, elle jouait m�me de la guitare, elle s�asseyait au soleil devant la porte de notre maison, et elle chantait des chansons� �</p><p>� Qu�est-ce qu�elle chantait, Aamma ? �</p><p>� C��taient des chants du Sud, certains dans la langue des chleuhs, des chants d�Assaka, de Goulimine, de Tan-Tan, mais je ne pourrais pas les chanter comme elle. �</p><p>� Cela ne fait rien, Aamma, chante seulement pour que j�entende. �</p><p>Alors Aamma chante � voix basse, � travers le bruit de la flamme qui cr�pite. Lalla retient son souffle pour mieux entendre la chanson de sa m�re.</p><p>� Un jour, oh, un jour, le corbeau deviendra blanc, la mer s�ass�chera, on trouvera le miel dans la fleur du cactus, on fera un lit avec les branches de l�acacia, oh, un jour, il n�y aura plus de venin dans la bouche du serpent, et les balles des fusils ne porteront plus la mort, mais ce sera le jour o� je quitterai mon amour� �</p><p>Lalla �coute la voix qui murmure dans le feu, sans voir le visage d�Aamma, comme si c��tait la voix de sa m�re qui arrivait jusqu�� elle.</p><p>� Un jour, oh, un jour, le vent ne soufflera plus dans le d�sert, les grains de sable deviendront doux comme le sucre, sous chaque pierre blanche il y aura une source qui m�attendra, un jour, oh, un jour, les abeilles chanteront pour moi une chanson, car ce jour-l� j�aurai perdu mon amour� �</p><p>Mais la voix d�Aamma a chang� maintenant, elle est plus forte et l�g�re, elle monte haut comme la voix de la fl�te, elle r�sonne comme les clochettes de cuivre ; ce n�est plus sa voix, maintenant, c�est une voix toute neuve, la voix d�une jeune femme inconnue, qui chante � travers le rideau des flammes et des fum�es, pour Lalla, pour elle seulement.</p><p>� Un jour, oh, un jour, il y aura le soleil dans la nuit, et l�eau de la lune laissera ses flaques dans le d�sert, quand le ciel sera si bas que je pourrai toucher les �toiles, un jour, oh, un jour, je verrai mon ombre danser devant moi, et ce sera le jour o� je perdrai mon amour� �</p><p>La voix lointaine glisse sur Lalla comme un frisson, l�enveloppe, et son regard se trouble tandis qu�elle regarde les flammes danser dans la lumi�re du soleil. Le silence qui suit les paroles de la chanson est tr�s long, et Lalla peut entendre au loin les bruits de la musique et les rythmes des tambours de la f�te. Elle est seule � pr�sent, comme si Aamma �tait partie, la laissant avec la voix �trang�re qui chante la chanson.</p><p>� Un jour, oh, un jour, je regarderai dans le miroir et je verrai ton visage, et j�entendrai le son de ta voix au fond du puits, et je conna�trai la marque de tes pas dans le sable, un jour, oh, un jour, je conna�trai le jour de ma mort, car ce sera le jour o� je perdrai mon amour� �</p><p>La voix devient plus grave et sourde, pareille � un soupir, elle tremble un peu dans la flamme qui vacille, elle se perd dans les volutes de fum�e bleue.</p><p>� Un jour, oh, un jour, le soleil sera obscur, la terre s�ouvrira jusqu�au centre, la mer recouvrira le d�sert, un jour, oh, un jour, mes yeux ne verront plus la lumi�re, ma bouche ne pourra plus dire ton nom, mon c�ur cessera de souffrir, car ce sera le jour o� je quitterai mon amour� �</p><p>La voix �trang�re s��teint en murmurant, elle dispara�t dans le feu et la fum�e bleue, et Lalla doit attendre longtemps, sans bouger, avant de comprendre que la voix ne reviendra plus. Ses yeux sont pleins de larmes et son c�ur lui fait mal, mais elle ne dit rien, tandis qu�Aamma recommence � d�couper des lani�res de viande, et � les placer sur le treillis de bois, au milieu de la fum�e.</p><p>� Parle-moi encore d�elle, Aamma. �</p><p>� Elle savait beaucoup de chansons, Lalla Hawa, elle avait une jolie voix, comme toi, et elle savait jouer de la guitare et de la fl�te, et danser. Puis, quand ton p�re a eu cet accident, elle a chang� tout d�un coup, et elle n�a plus jamais chant� ni jou� de la guitare, m�me quand tu es n�e, elle n�a plus voulu chanter, sauf pour toi, quand tu pleurais, dans la nuit, pour te bercer, pour t�endormir� �</p><p>Les gu�pes sont venues, maintenant. L�odeur de la viande grill�e les a attir�es, et elles sont venues par centaines. Elles vrombissent autour du foyer, en cherchant � se poser sur les lani�res de viande. Mais la fum�e les chasse, les �touffe, et elles traversent le feu, ivres. Certaines tombent dans les braises et br�lent d�une br�ve flamme jaune, d�autres tombent par terre, assomm�es, � demi br�l�es. Pauvres gu�pes ! Elles sont venues pour avoir leur part de la viande, mais elles ne savent pas s�y prendre. La fum�e �cre les saoule et les rend furieuses, parce qu�elles ne peuvent pas se poser sur le treillis de bois. Alors elles vont droit devant elles, aveugl�es, stupides comme des papillons de nuit, et elles meurent. Lalla leur jette un morceau de viande, pour calmer leur faim, pour les �loigner du feu. Mais l�une d�elles frappe Lalla, la pique au cou. � A�e ! � crie Lalla, qui l�arrache et la jette au loin, tout endolorie mais pleine de piti�, parce qu�elle aime bien les gu�pes dans le fond.</p><p>Aamma, elle, ne fait pas attention aux gu�pes. Elle les �carte � coups de chiffon, et elle continue � tourner les lani�res de viande sur le treillis, et � parler :</p><p>� Elle n�aimait pas beaucoup rester � la maison� � dit-elle ; sa voix est un peu �touff�e, comme si elle racontait un tr�s vieux r�ve. � Elle partait souvent, avec toi accroch�e dans son dos par un foulard, et elle allait loin, loin� Personne ne savait o� elle allait. Elle prenait l�autobus et elle allait jusqu�� la mer, ou bien dans les villages voisins. Elle allait dans les march�s, pr�s des fontaines, l� o� il y avait des gens qu�elle ne connaissait pas, et elle s�asseyait sur un caillou et elle les regardait. Peut-�tre qu�ils croyaient qu�elle �tait une mendiante� Mais elle ne voulait pas travailler � la maison, parce que ma famille �tait dure avec elle, mais moi je l�aimais bien, comme si elle avait �t� ma s�ur. �</p><p>� Parle-moi encore de sa mort, Aamma. �</p><p>� Ce n�est pas bien de parler de cela, un jour de f�te �, dit Aamma.</p><p>� �a ne fait rien, Aamma, parle-moi quand m�me du jour de sa mort. �</p><p>S�par�es par les flammes, Aamma et Lalla ne se voient pas bien. Mais c�est comme s�il y avait un autre regard, qui touchait l�int�rieur de leur corps, � l�endroit o� cela fait mal.</p><p>Les volutes grises et bleues de la fum�e dansent, s�ouvrent et se referment comme les nuages, et sur le treillis de bois vert, les lani�res de viande sont devenues tr�s brunes comme du vieux cuir. Ailleurs, il y a le soleil qui d�cline doucement, la mar�e qui monte avec le vent, le chant des criquets, les cris des enfants qui courent dans les rues de la Cit�, les voix des hommes, la musique. Mais Lalla ne les entend gu�re. Elle est tout enti�re dans le chuchotement de la voix qui raconte la mort de sa m�re, il y a tr�s longtemps.</p><p>� On ne savait pas ce qui allait arriver, personne ne le savait. Un jour, Lalla Hawa s�est couch�e, parce qu�elle se sentait tr�s fatigu�e, et elle avait un grand froid dans tout son corps. Elle est rest�e comme cela plusieurs jours sans manger, sans bouger, mais elle ne se plaignait pas. Quand on lui demandait ce qu�elle avait, elle disait seulement, rien, rien, je suis fatigu�e, c�est tout. Alors c�est moi qui m�occupais de toi, qui te donnais � manger, parce que Lalla Hawa ne pouvait m�me plus se lever de sa couche�</p><p>Mais il n�y avait pas de m�decin au village, et le dispensaire �tait tr�s loin, et personne ne savait ce qu�il fallait faire. Et puis un jour, c��tait le sixi�me jour, je crois, Lalla Hawa m�a appel�e, et sa voix �tait tr�s faible, et elle m�a fait signe d�approcher, et elle m�a dit seulement : je vais mourir, c�est tout. Sa voix �tait �trange, et son visage �tait tout gris, et ses yeux br�laient. Alors j�ai eu peur, et je suis sortie de la maison en courant, et je t�ai emmen�e le plus loin que j�ai pu, � travers la campagne, jusqu�� une colline, et je suis rest�e l� tout le jour, assise sous un arbre, pendant que tu jouais � c�t�. Et quand je suis revenue � la maison, toi tu dormais, mais j�ai entendu les voix de ma m�re et de mes s�urs qui pleuraient, et j�ai rencontr� mon p�re devant la maison, et il m�a dit que Lalla Hawa �tait morte� �</p><p>Lalla �coute de toutes ses forces, les yeux fix�s sur les flammes qui dansent et qui cr�pitent, devant les tourbillons de fum�e qui montent vers le ciel bleu. Les gu�pes continuent leur vol ivre, elles traversent les flammes comme des projectiles, elles tombent sur le sol, leurs ailes br�l�es. Lalla �coute aussi leur musique, la seule vraie musique de la Cit� des planches et du papier goudronn�.</p><p>� Personne ne savait que cela devait arriver, dit Aamma. Mais quand cela est arriv�, tout le monde a pleur�, et moi j�ai ressenti le froid, comme si j�allais mourir aussi, et tout le monde �tait triste � cause de toi, parce que tu �tais trop jeune pour savoir. Plus tard, c�est moi qui t�ai emmen�e, quand mon p�re est mort et que j�ai d� venir ici � la Cit�, pour vivre avec le Soussi. �</p><p>Il reste encore beaucoup de temps avant que les morceaux de viande aient fini de boucaner, alors Aamma continue � parler, mais elle ne dit plus rien de Lalla Hawa. Elle parle d�Al Azraq, celui qu�on appelait l�Homme Bleu, qui savait commander au vent et � la pluie, celui qui savait se faire ob�ir de toutes les choses, m�me des cailloux et des buissons. Elle parle de la hutte de branches et de palmes qui �tait sa maison, seule au milieu du grand d�sert. Elle dit qu�au-dessus de l�Homme Bleu, le ciel se peuplait d�oiseaux de toutes sortes qui chantaient des chansons c�lestes, pour s�unir � sa pri�re. Mais seuls les hommes dont le c�ur �tait pur savaient trouver la maison de l�Homme Bleu. Les autres s��garaient dans le d�sert.</p><p>� Est-ce qu�il savait parler aux gu�pes, aussi � demande Lalla.</p><p>� Aux gu�pes, et aux abeilles sauvages, car il �tait leur ma�tre, il connaissait les paroles qui les apprivoisent. Mais il connaissait aussi le chant qui envoie les nu�es de gu�pes, d�abeilles et de mouches sur les ennemis, et il aurait pu d�truire une ville tout enti�re s�il l�avait voulu. Mais il �tait juste, et il ne se servait de son pouvoir que pour faire le bien. �</p><p>Elle parle aussi du d�sert, du grand d�sert qui na�t au sud de Goulimine, � l�est de Taroudant, au-del� de la vall�e du Draa. C�est l�, dans le d�sert, que Lalla est n�e, au pied d�un arbre, comme le raconte Aamma. L�, dans le pays du grand d�sert, le ciel est immense, l�horizon n�a pas de fin, car il n�y a rien qui arr�te la vue. Le d�sert est comme la mer, avec les vagues du vent sur le sable dur, avec l��cume des broussailles roulantes, avec les pierres plates, les taches de lichen et les plaques de sel, et l�ombre noire qui creuse ses trous quand le soleil approche de la terre. Aamma parle longtemps du d�sert, et tandis qu�elle parle, les flammes baissent peu � peu, la fum�e devient l�g�re, transparente, et les braises se couvrent lentement d�une sorte de poussi�re d�argent qui frissonne.</p><p>� � L�-bas, dans le grand d�sert, les hommes peuvent marcher pendant des jours, sans rencontrer une seule maison, sans voir un puits, car le d�sert est si grand que personne ne peut le conna�tre en entier. Les hommes vont dans le d�sert et ils sont comme des bateaux sur la mer, nul ne sait quand ils reviendront. Quelquefois, il y a des temp�tes, mais pas comme ici, des temp�tes terribles, et le vent arrache le sable et le jette jusqu�au ciel, et les hommes sont perdus. Ils meurent noy�s dans le sable, ils meurent perdus comme les bateaux dans la temp�te, et le sable garde leur corps. Tout est si diff�rent dans ce pays, le soleil n�est pas le m�me qu�ici, il br�le plus fort, et il y a des hommes qui reviennent aveugl�s, le visage br�l�. La nuit, le froid fait crier de douleur les hommes perdus, le froid brise leurs os. M�me les hommes ne sont pas comme ici� Ils sont cruels, ils guettent leur proie comme le renard, ils s�approchent en silence. Ils sont noirs comme le Hartani, v�tus de bleu, le visage voil�. Ce ne sont pas des hommes, mais des djinns, des enfants du d�mon, et ils ont commerce avec le d�mon, ils sont comme des sorciers� �</p><p>Alors Lalla pense de nouveau � Al Azraq, � l�Homme Bleu, le ma�tre du d�sert, celui qui savait faire na�tre l�eau sous les pierres du d�sert. Aamma aussi pense � lui, et elle dit :</p><p>� L�Homme Bleu �tait comme les hommes du d�sert, puis il a re�u la b�n�diction de Dieu, et il a quitt� sa tribu, sa famille, pour vivre seul� Mais il savait les choses que savent les gens du d�sert. Il avait re�u le pouvoir de gu�rir avec ses mains, et Lalla Hawa avait elle aussi ce pouvoir, et elle savait interpr�ter les r�ves, et dire l�avenir, et retrouver les objets perdus. Et quand les gens savaient qu�elle �tait de la lign�e d�Al Azraq, ils venaient lui demander conseil, et quelquefois elle leur disait ce qu�ils demandaient, et quelquefois elle ne voulait pas r�pondre� �</p><p>Lalla regarde ses mains, et elle cherche � comprendre ce qu�il y a en elles. Ses mains sont grandes et fortes, comme celles des gar�ons, mais la peau est douce et les doigts sont effil�s.</p><p>� Est-ce que j�ai aussi ce pouvoir, Aamma ? �</p><p>Aamma se met � rire. Elle se l�ve et elle s��tire.</p><p>� Ne pense pas � cela �, dit-elle. � Maintenant la viande est pr�te, il faut la mettre dans le plat. �</p><p>Quand Aamma s�en va, Lalla retire le treillis, et elle �tend les lani�res de viande sur le grand plat de terre, en grignotant un morceau par-ci, un morceau par-l�. Depuis que le feu s�est apais�, les gu�pes sont revenues en grand nombre, elles vrombissent tr�s fort, elles dansent autour des mains de Lalla, elles s�accrochent dans ses cheveux. Lalla n�a pas peur d�elles. Elle les �carte doucement, et elle leur lance encore un morceau de viande boucan�e, puisque pour elles aussi, c�est le jour d�exception.</p><p>Ensuite, elle va vers la mer, elle suit le chemin �troit qui conduit jusqu�aux dunes. Mais elle ne va pas jusqu�� l�eau. Elle reste de l�autre c�t� des dunes, � l�abri du vent, et elle cherche un creux dans le sable, pour s�allonger. Quand elle a trouv� un coin o� il n�y a pas trop de chardon, ni de fourmis, elle s��tend sur le dos, les bras le long du corps, et elle reste les yeux ouverts sur le ciel. Il y a de gros nuages blancs qui circulent. Il y a le bruit lent de la mer qui racle le sable de la plage, et c�est bien de l�entendre sans la voir. Il y a les cris des go�lands qui glissent sur le vent, qui font clignoter la lumi�re du soleil. Il y a les bruits des arbustes secs, les petites feuilles des acacias, le froissement des aiguilles des filaos, comme de l�eau. Il y a encore quelques gu�pes qui vrombissent autour des mains de Lalla, parce qu�elles sentent l�odeur de la viande.</p><p>Alors Lalla essaie � nouveau d�entendre la voix �trang�re qui chante, tr�s loin, comme d�un autre pays, la voix qui monte et descend souplement, claire, pareille au bruit des fontaines, pareille � la lumi�re du soleil. Le ciel, devant elle, se voile peu � peu, mais la nuit met tr�s longtemps � venir, parce que c�est la fin de l�hiver et le commencement de la saison de la lumi�re. Le cr�puscule est gris d�abord, puis rouge, avec de grands nuages pareils � des crini�res de flamme. Lalla reste allong�e dans son creux de sable, entre les dunes, sans quitter le ciel et les nuages des yeux. Elle entend r�ellement, � l�int�rieur du bruit de la mer et du vent, dans les cris aigus des mouettes qui cherchent leur plage de la nuit, elle entend la douce voix qui r�p�te sa complainte, la voix claire mais qui tremble un peu comme si elle savait d�j� que la mort va venir l��teindre, la voix pure comme l�eau qu�on boit sans se rassasier apr�s les longs jours de feu. C�est une musique qui na�t du ciel et des nuages, qui r�sonne dans le sable des dunes, qui s��tend partout et qui vibre, m�me dans les feuilles s�ches des chardons. Elle chante pour Lalla, pour elle seulement, elle l�enveloppe et la baigne de son eau douce, elle passe la main dans ses cheveux, sur son front, sur ses l�vres, elle dit son amour, elle descend sur elle et donne sa b�n�diction. Alors Lalla se retourne et cache son visage dans le sable, parce que quelque chose se d�fait en elle, se brise, et les larmes coulent silencieusement. Personne ne vient poser sa main sur ses �paules, et dire : � Pourquoi pleures-tu, petite Lalla ? � Mais la voix �trang�re fait couler ses larmes ti�des, elle remue au fond d�elle des images qui �taient immobiles depuis des ann�es. Les larmes coulent dans le sable et font une petite tache sous son menton, collent le sable � ses joues, � ses l�vres. Puis, tout d�un coup, il n�y a plus rien. La voix au fond du ciel s�est tue. La nuit est venue, maintenant, une belle nuit de velours bleu sombre o� les �toiles brillent entre les nuages phosphorescents. Lalla frissonne, comme au passage de la fi�vre. Elle marche au hasard, le long des dunes, au milieu du clignotement des lucioles. Comme elle a peur des serpents, elle retourne sur l��troit chemin o� il y a encore la marque de ses pieds, et elle va lentement vers la Cit� o� la f�te continue.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>Lalla attend quelque chose. Elle ne sait pas tr�s bien quoi, mais elle attend. Les jours sont longs, � la Cit�, les jours de pluie, les jours de vent, les jours de l��t�. Quelquefois Lalla croit qu�elle attend seulement que les jours arrivent, mais quand ils sont l�, elle s�aper�oit que ce n��taient pas eux. Elle attend, c�est tout. Les gens ont beaucoup de patience, peut-�tre qu�ils attendent toute leur vie quelque chose, et que jamais rien n�arrive.</p><p>Les hommes restent assis souvent, sur une pierre, au soleil, la t�te couverte d�un pan de manteau ou d�une serviette-�ponge. Ils regardent devant eux. Qu�est-ce qu�ils regardent ? L�horizon poussi�reux, les chemins o� roulent les camions, pareils � de gros scarab�es de toutes les couleurs, et les silhouettes des collines de pierres, les nuages blancs qui avancent dans le ciel. C�est cela qu�ils regardent. Ils n�ont pas envie d�autre chose. Les femmes attendent aussi, devant la fontaine, sans parler, voil�es de noir, leurs pieds nus pos�s bien � plat sur la terre.</p><p>M�me les enfants savent attendre. Ils s�assoient devant la maison de l��picier, et ils attendent, comme cela, sans jouer, sans crier. De temps � autre, l�un d�entre eux se l�ve et va �changer ses pi�ces de monnaie contre une bouteille de Fanta, ou contre une poign�e de bonbons � la menthe. Les autres le regardent, sans rien dire.</p><p>Il y a des jours o� l�on ne sait pas o� on va, o� l�on ne sait pas ce qui va arriver. Tout le monde guette dans la rue, et sur le bord de la route, les enfants en haillons attendent l�arriv�e de l�autocar bleu, ou le passage des gros camions qui apportent le gas-oil, le bois, le ciment. Lalla conna�t bien le bruit des camions. Quelquefois, elle va s�asseoir avec les autres enfants, sur le talus de pierres neuves, � l�entr�e de la Cit�. Quand un camion arrive, tous les enfants se tournent vers le bout de la route, tr�s loin, l� o� l�air danse au-dessus du goudron et fait onduler les collines. On entend le bruit du moteur longtemps avant que le camion n�ait apparu. C�est un grondement aigu, presque un sifflement, avec de temps en temps un coup de klaxon qui r�sonne et fait des �chos sur les murs des maisons. Puis on voit un nuage de poussi�re, un nuage jaune o� se m�le la fum�e bleue du moteur. Le camion rouge arrive � toute vitesse sur la route de goudron. Au-dessus de la cabine du chauffeur, il y a une chemin�e qui crache la vapeur bleue, et le soleil brille fort sur le pare-brise et sur les chromes. Les pneus d�vorent la route de goudron, il va en zigzaguant un peu � cause du vent, et chaque fois que les roues de la semi-remorque mordent sur les bas-c�t�s de la route, cela fait un nuage de poussi�re qui jaillit vers le ciel. Puis, il passe devant les enfants, en klaxonnant tr�s fort, et la terre tremble sous ses quatorze pneus noirs, et le vent de poussi�re et l�odeur �cre de l�essence br�l�e passe sur eux comme une haleine chaude.</p><p>Longtemps apr�s, les enfants parlent encore du camion rouge, et ils racontent des histoires de camions, de camions rouges, de camions citernes blancs, et de camions-grues jaunes.</p><p>C�est comme cela, quand on attend. On va beaucoup voir les routes, les ponts et la mer, pour voir passer ceux qui ne restent pas, ceux qui s�en vont.</p><p>Il y a des jours qui sont plus longs que les autres, parce qu�on a faim. Lalla conna�t bien ces jours-l�, quand il n�y a plus du tout d�argent � la maison, et qu�Aamma n�a pas trouv� de travail � la ville. M�me Selim, le Soussi, le mari d�Aamma ne sait plus o� chercher de l�argent, et tout le monde devient sombre, triste, presque m�chant. Alors Lalla reste dehors toute la journ�e, elle va le plus loin possible, sur le plateau de pierres, l� o� vivent les bergers, et elle recherche le Hartani.</p><p>C�est toujours comme cela ; quand elle a tr�s envie de le voir, il appara�t dans un creux, assis sur une pierre, la t�te envelopp�e dans un linge blanc. Il surveille ses moutons et ses ch�vres. Son visage est noir, ses mains sont maigres et puissantes comme les mains d�un vieillard. Il partage son pain noir et ses dattes avec Lalla, et il donne m�me quelques morceaux aux bergers qui se sont approch�s. Mais il fait cela sans orgueil, comme si ce qu�il donnait n�avait pas d�importance.</p><p>Lalla le regarde de temps � autre. Elle aime son visage impassible, son profil d�aigle, et la lumi�re qui brille au fond de ses yeux sombres. Lui aussi, le Hartani, il attend quelque chose, mais il est peut-�tre le seul � savoir ce qu�il attend. Il ne le dit pas, puisqu�il ne sait pas parler le langage des hommes. Mais dans son regard on peut deviner ce qu�il attend, ce qu�il cherche. C�est comme si une partie de lui-m�me �tait rest�e au lieu de sa naissance, au-del� des collines de pierres et des montagnes enneig�es, dans l�immensit� du d�sert, et qu�il devait un jour retrouver cette partie de lui-m�me, pour �tre tout � fait un.</p><p>Lalla reste avec le berger tout le jour, seulement elle n�approche pas trop de lui. Elle s�assoit sur une pierre, pas tr�s loin de lui, et elle regarde devant elle, elle regarde l�air qui danse et se bouscule au-dessus de la vall�e dess�ch�e, la lumi�re blanche qui fait des �tincelles, et les cheminements lents des moutons et des ch�vres au milieu des pierres blanches.</p><p>Lorsque ce sont des jours tristes, des jours d�angoisse, il n�y a que le Hartani qui puisse �tre l�, et qui n�ait pas besoin de paroles. Un regard suffit, et il sait donner du pain et des dattes sans rien attendre en �change. Il pr�f�re m�me qu�on reste � quelques pas de lui, comme font les ch�vres et les moutons, qui n�appartiennent jamais tout � fait � personne.</p><p>Tout le jour, Lalla �coute les cris des bergers dans les collines, les coups de sifflet qui trouent le silence blanc. Quand elle retourne vers la Cit� de planches et de papier goudronn�, elle se sent plus libre, m�me si Aamma la gronde parce qu�elle n�a rien apport� � manger.</p><p>C�est un de ces jours-l� qu�Aamma a conduit Lalla chez la marchande de tapis. C�est de l�autre c�t� de la rivi�re, dans un quartier pauvre de la ville, dans une grande maison blanche aux fen�tres �troites garnies de grillage. Quand elle entre dans la salle qui sert d�atelier, Lalla entend le bruit des m�tiers � tisser. Il y en a vingt, peut-�tre plus, align�s les uns derri�re les autres, dans la p�nombre laiteuse de la grande salle, o� clignotent trois barres de n�on. Devant les m�tiers, de petites filles sont accroupies, ou assises sur des tabourets. Elles travaillent vite, poussent la navette entre les fils de la cha�ne, prennent les petits ciseaux d�acier, coupent les m�ches, tassent la laine sur la trame. La plus �g�e doit avoir quatorze ans, la plus jeune n�a probablement pas huit ans. Elles ne parlent pas, elles ne regardent m�me pas Lalla qui entre dans l�atelier avec Aamma et la marchande de tapis. La marchande s�appelle Zora, c�est une grande femme v�tue de noir, qui tient toujours dans ses mains grasses une baguette souple avec laquelle elle frappe les jambes et les �paules des petites filles qui ne travaillent pas assez vite, ou qui parlent � leur voisine.</p><p>� Est-ce qu�elle a d�j� travaill� ? � demande-t-elle, sans m�me un regard pour Lalla.</p><p>Aamma dit qu�elle lui a montr� comment on tissait, autrefois. Zora hoche la t�te. Elle semble tr�s p�le, peut-�tre � cause de sa robe noire, ou bien parce qu�elle ne sort jamais de son magasin. Elle marche lentement jusqu�� un m�tier inoccup�, o� il y a un grand tapis rouge sombre points blancs.</p><p>� Elle va terminer celui-ci �, dit-elle.</p><p>Lalla s�assoit, et commence le travail. Pendant plusieurs heures, elle travaille dans la grande salle sombre, en faisant des gestes m�caniques avec ses mains. Au d�but, elle est oblig�e de s�arr�ter parce que ses doigts se fatiguent, mais elle sent sur elle le regard de la grande femme p�le, et elle reprend aussit�t le travail. Elle sait que la femme p�le ne lui donnera pas de coups de baguette, parce qu�elle est plus �g�e que les autres filles qui travaillent. Quand leurs regards se croisent, cela fait comme un choc au fond d�elle, et il y a une �tincelle de col�re dans les yeux de Lalla. Mais la grosse femme v�tue de noir se venge sur les plus petites, celles qui sont maigres et craintives comme des chiennes, les filles de mendiants, les filles abandonn�es qui vivent toute l�ann�e dans la maison de Zora, et qui n�ont pas d�argent. D�s qu�elles ralentissent leur travail, ou si elles �changent quelques mots en chuchotant, la grosse femme p�le se pr�cipite sur elles avec une agilit� surprenante, et elle cingle leur dos avec sa baguette. Mais les petites filles ne pleurent jamais. On n�entend que le sifflement de la baguette et le coup sourd sur leurs dos. Lalla serre les dents, elle penche sa t�te vers le sol pour ne pas voir ni entendre, parce qu�elle voudrait crier et frapper � son tour sur Zora. Mais elle ne dit rien � cause de l�argent qu�elle doit ramener � la maison pour Aamma. Seulement, pour se venger, elle fait de travers quelques n�uds dans le tapis rouge.</p><p>Le jour suivant, pourtant, Lalla n�en peut plus. Comme la grosse femme p�le recommence � donner des coups de canne � Mina, une petite fille de dix ans � peine, toute Maigre et ch�tive, parce qu�elle avait cass� sa navette, Lalla se l�ve et dit froidement :</p><p>� Ne la battez plus ! �</p><p>Zora regarde un moment Lalla, sans comprendre. Son visage gras et p�le a pris une telle expression de stupidit� que Lalla r�p�te :</p><p>� Ne la battez plus ! �</p><p>Tout � coup le visage de Zora se d�forme, � cause de la col�re. Elle donne un violent coup de canne � la figure de Lalla, mais la baguette ne la touche qu�� l��paule gauche, parce que Lalla a su esquiver le coup.</p><p>� Tu vas voir si je vais te battre ! � crie Zora, et son visage est maintenant un peu color�.</p><p>� L�che ! M�chante femme ! �</p><p>Lalla empoigne la canne de Zora et elle la casse sur son genou. Alors c�est la peur qui d�forme le visage de la grosse femme. Elle recule, en b�gayant :</p><p>� Va-t�en ! Va-t�en ! Tout de suite ! Va-t�en ! �</p><p>Mais d�j� Lalla court � travers la grande salle, elle bondit au-dehors, � la lumi�re du soleil ; elle court sans s�arr�ter, jusqu�� la maison d�Aamma. La libert� est belle. On peut regarder de nouveau les nuages qui glissent � l�envers, les gu�pes qui s�affairent autour des petits tas d�ordures, les l�zards, les cam�l�ons, les herbes qui tremblotent dans le vent. Lalla s�assoit devant la maison, � l�ombre du mur de planches, et elle �coute avidement tous les bruits minuscules. Quand Aamma revient, vers le soir, elle lui dit simplement :</p><p>� Je n�irai plus travailler chez Zora, plus jamais. � Aamma la regarde un instant, mais elle ne dit rien.</p><p>C�est � partir de ce jour-l� que les choses ont chang� r�ellement pour Lalla, ici, � la Cit�. C�est comme si elle �tait devenue grande tout d�un coup, et que les gens avaient commenc� � la voir. M�me les fils d�Aamma ne sont plus comme avant, durs et m�prisants. Elle regrette un peu, parfois, le temps o� elle �tait vraiment petite, quand elle venait juste d�arriver � la Cit�, et que personne ne savait son nom, et qu�elle pouvait se cacher derri�re un arbuste, dans un seau, dans une bo�te de carton. Elle aimait bien cela, �tre comme une ombre, aller et venir sans qu�on la voie, sans qu�on lui parle.</p><p>Il n�y a que le vieux Naman, et le Hartani, qui n�aient pas chang�. Naman le p�cheur raconte toujours des histoires invraisemblables, tandis qu�il r�pare ses filets sur la plage, ou quand il vient manger des galettes de ma�s chez Aamma. Il n�attrape plus gu�re de poisson, mais les gens l�aiment bien et continuent � l�inviter chez eux. Ses yeux clairs sont transparents comme de l�eau, et son visage est cousu de rides profondes comme les cicatrices d�anciennes blessures.</p><p>Aamma l��coute parler de l�Espagne, de Marseille, de Paris, et de toutes ces villes qu�il a vues, o� il a march�, o� il conna�t les noms des rues et les noms des gens. Aamma lui pose des questions, lui demande si son fr�re peut l�aider, l�-bas, � trouver du travail. Naman hoche la t�te : � Pourquoi pas ? � C�est sa r�ponse � tout, mais il promet tout de m�me d��crire � son fr�re. Mais c�est compliqu� de partir, il faut de l�argent, des papiers. Aamma reste pensive, les yeux fix�s au loin, elle r�ve aux villes blanches o� il y a tant de rues, de maisons, d�autos. C�est cela qu�elle attend, peut-�tre.</p><p>Lalla n�y pense pas trop, elle. �a lui est �gal. Elle regarde les yeux de Naman, et c�est un peu comme si elle avait connu ces mers, ces pays, ces maisons.</p><p>Le Hartani n�y pense pas non plus. Lui, il reste toujours comme un enfant, bien qu�il soit aussi grand et aussi fort qu�un adulte. Son corps est mince et allong�, son visage est pur et lisse comme un morceau d��b�ne. C�est peut-�tre parce qu�il ne sait pas parler le langage des autres hommes.</p><p>Il est toujours assis sur un rocher, les yeux fix�s au loin, V�tu de sa robe de bure et de son linge blanc rabattu sur son visage. Autour de lui, il y a toujours les bergers noirs comme lui, sauvages, v�tus de haillons, qui bondissent de roche en roche en sifflant. Lalla aime bien venir chez eux, dans cet endroit plein de lumi�re blanche, l� o� le temps ne passe pas, l� o� on ne peut pas grandir.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>L�homme est entr� dans la maison d�Aamma, un matin, au commencement de l��t�. C��tait un homme de la ville habill� avec un complet veston gris � reflets verts, des chaussures de cuir noir qui brillaient comme des miroirs. Il est venu avec quelques cadeaux pour Aamma et pour ses fils, un miroir �lectrique encastr� dans du plastique blanc, un poste de radio � transistors pas plus grand qu�une bo�te d�allumettes, des stylos � capuchon dor�, et un sac plein de sucre et de bo�tes de conserve. Quand il est entr� dans la maison, il a crois� Lalla sur la porte, mais il l�a � peine regard�e. Il a d�pos� tous ses cadeaux par terre, Aamma lui a dit de s�asseoir, et il a cherch� des yeux un si�ge, mais il n�y avait que des coussins et le coffre en bois de Lalla Hawa, qu�Aamma avait rapport� du Sud avec Lalla. C�est sur le coffre que l�homme s�est assis, apr�s l�avoir un peu essuy� avec le plat de sa main. L�homme a attendu qu�on lui apporte du th� et des g�teaux sucr�s.</p><p>Quand elle a appris, un peu plus tard, que l�homme �tait venu pour la demander en mariage, Lalla a eu tr�s peur. Cela a fait comme un �tourdissement dans sa t�te, et son c�ur s�est mis � battre tr�s fort. Ce n�est pas Aamma qui lui a parl� de cela, mais le Bareki, le fils a�n� d�Aamma :</p><p>� Notre m�re a d�cid� de te marier avec lui, parce qu�il est tr�s riche.</p><p>� Mais je ne veux pas me marier ! � a cri� Lalla.</p><p>� Tu n�as rien � dire, tu dois ob�ir � ta tante �, a dit le Bareki.</p><p>� Jamais ! Jamais !� � Lalla est partie en criant, les yeux pleins de larmes de rage.</p><p>Puis elle est revenue dans la maison d�Aamma. L�homme au complet veston gris-vert �tait parti, mais les cadeaux �taient l�. Ali, le plus jeune fils d�Aamma, �coutait m�me de la musique, le minuscule poste � transistors appuy� contre son oreille. Quand Lalla est entr�e, il l�a regard�e d�un air sournois.</p><p>Lalla a parl� durement � Aamma :</p><p>� Pourquoi as-tu gard� les cadeaux de cet homme ? Je ne me marierai pas avec lui. �</p><p>Le fils d�Aamma a rican�.</p><p>� Elle veut peut-�tre se marier avec le Hartani ! �</p><p>� Sors � a dit Aamma. Le jeune gar�on s�en va avec le transistor.</p><p>� Tu ne peux pas m�obliger � �pouser cet homme ! � dit Lalla.</p><p>� Ce sera un bon mari pour toi �, dit Aamma. � Il n�est plus tr�s jeune, mais il est riche, il a une grande maison, � la ville, et il conna�t beaucoup de gens puissants. Tu dois l��pouser. �</p><p>� Je ne veux pas me marier, jamais ! �</p><p>Aamma reste silencieuse un bon moment. Quand elle parle de nouveau, sa voix s�est radoucie, mais Lalla reste sur ses gardes.</p><p>� Je t�ai �lev�e comme ma fille, je t�aime, et toi, aujourd�hui, tu veux me faire cet affront. �</p><p>Lalla regarde Aamma avec col�re, parce qu�elle d�couvre pour la premi�re fois ce qu�il y a de mensonger en elle.</p><p>� �a m�est �gal �, dit-elle. � Je ne veux pas me marier avec cet homme. Je ne veux pas de ces cadeaux ridicules ! �</p><p>Elle montre le miroir �lectrique qui est debout sur son socle, pos� sur le sol de terre battue.</p><p>� Tu n�as m�me pas l��lectricit� ! �</p><p>Puis, tout d�un coup, elle en a assez. Elle sort de la maison d�Aamma, et elle va jusqu�� la mer. Mais cette fois, elle ne court pas sur le sentier ; elle marche tr�s lentement. Aujourd�hui, plus rien n�est pareil. C�est comme si toutes les choses �taient ternies, us�es � force d��tre vues.</p><p>� Il va falloir partir �, dit Lalla � haute voix, pour elle-m�me. Mais elle pense tout de suite qu�elle ne sait m�me pas o� aller. Alors, elle passe de l�autre c�t� des dunes, et elle marche sur la grande plage, � la recherche du vieux Naman. Elle voudrait bien qu�il soit l�, comme toujours, assis sur une racine du vieux figuier, en train de r�parer ses filets. Elle lui poserait toutes sortes de questions, au sujet de ces villes d�Espagne aux noms magiques, Alg�siras, Malaga, Granada, Teruel, Saragoza, et de ces ports d�o� partent les navires grands comme des villes, des routes o� les autos vont vers le nord, des trains qui s�en vont, des avions. Elle voudrait l��couter parler pendant des heures de ces montagnes enneig�es, de ces tunnels, des fleuves qui sont grands comme la mer, des plaines couvertes de bl�, des for�ts immenses, et surtout de ces villes parfum�es, o� sont les palais blancs, les �glises, les fontaines, les magasins rutilants de lumi�re. Paris, Marseille, et toutes ces rues, les maisons si hautes qu�on voit � peine le ciel, les jardins, les caf�s, les h�tels, et les carrefours o� l�on rencontre des gens venus de tous les c�t�s de la terre.</p><p>Mais Lalla ne trouve pas le vieux p�cheur. Il n�y a que la mouette blanche qui vole lentement, face au vent, qui fait des virages au-dessus de sa t�te. Lalla crie :</p><p>� Oh� ! Oh� ! Prince ! �</p><p>L�oiseau blanc fait encore quelques passages au-dessus de Lalla, puis il s�en va tr�s vite, emport� par le vent dans la direction du fleuve.</p><p>Alors Lalla reste longtemps sur la plage, rien qu�avec le bruit du vent et de la mer dans les oreilles.</p><empty-line/><p>Les jours suivants, personne n�a plus parl� de rien, dans la maison d�Aamma, et l�homme au complet veston gris-vert n�est pas revenu. Le petit poste de radio � transistors �tait d�j� d�moli, et les bo�tes de conserve avaient �t� toutes mang�es. Seul le miroir �lectrique en mati�re plastique est rest� � l�endroit o� on l�avait pos�, sur la terre battue, pr�s de la porte.</p><p>Lalla a mal dormi toutes ces nuits-l�, tressaillant au moindre bruit. Elle se souvenait des histoires qu�on racontait, des filles qu�on avait enlev�es de force, pendant la nuit, parce qu�elles ne voulaient pas se marier. Chaque matin, au lever du soleil, Lalla sortait avant tout le monde, pour se laver et pour aller chercher de l�eau � la fontaine. Comme cela, elle pouvait surveiller l�entr�e de la Cit�.</p><p>Et puis il y a eu le vent de malheur qui a souffl� sur le pays, plusieurs jours de suite. Le vent de malheur est un vent �trange, qui ne vient ici qu�une ou deux fois dans l�ann�e, � la fin de l�hiver, ou en automne. Ce qui est le plus �trange, c�est qu�on ne le sent pas bien au d�but. Il ne souffle pas tr�s fort, et par moments il s��teint compl�tement, et on l�oublie. Ce n�est pas un vent froid comme celui des temp�tes, au c�ur de l�hiver, quand la mer l�ve ses vagues furieuses. Ce n�est pas non plus un vent br�lant et dess�chant comme celui qui vient du d�sert, et qui allume la lueur rouge des maisons, qui fait crisser le sable sur les toits de t�le et de papier goudronn�. Non, le vent de malheur est un vent tr�s doux qui tourbillonne, qui lance quelques rafales, puis qui p�se sur les toits des maisons, qui p�se sur les �paules et sur la poitrine des hommes.</p><p>Quand il est l�, l�air devient plus chaud et plus lourd, comme s�il y avait du gris partout.</p><p>Quand il vient, ce vent lent et doux, les gens tombent malades, un peu partout, les petits enfants et les gens �g�s surtout, et ils meurent. C�est pour cela qu�on l�appelle le vent de malheur.</p><p>Quand il a commenc� � souffler, cette ann�e-l�, sur la Cit�, Lalla l�a tout de suite reconnu. Elle a vu les nuages de poussi�re grise qui avan�aient sur la plaine, qui brouillaient la mer et l�estuaire de la rivi�re. Alors les gens ne sortaient plus qu�envelopp�s dans leurs manteaux, malgr� la chaleur. Il n�y avait plus de gu�pes, et les chiens se sont cach�s, le nez dans la poussi�re, dans les creux au pied des maisons. Lalla �tait triste, parce qu�elle pensait � ceux que le vent allait emmener avec lui. Alors, quand elle a entendu dire que le vieux Naman �tait malade, son c�ur s�est serr� et elle n�a plus pu respirer pendant un instant. Elle n�avait jamais vraiment ressenti cela auparavant, et elle a d� s�asseoir pour ne pas tomber.</p><p>Ensuite elle a march� et couru jusqu�� la maison du p�cheur. Elle pensait qu�il y aurait du monde aupr�s de lui, pour l�aider, pour le soigner, mais Naman �tait tout seul, couch� sur sa natte de paille, la t�te appuy�e sur son bras. Il grelotte si fort que ses dents claquent, et qu�il ne peut m�me pas se redresser sur les coudes quand Lalla entre dans sa maison. Il sourit un peu, et ses yeux brillent plus fort quand il reconna�t Lalla. Ses yeux ont toujours la couleur de la mer, mais son visage maigre est devenu d�un blanc un peu gris qui fait peur.</p><p>Elle s�assoit � c�t� de lui et elle lui parle, � voix presque basse. D�habitude, c�est lui qui raconte les histoires et elle qui �coute, mais aujourd�hui, tout est chang�. Lalla lui parle de n�importe quoi, pour calmer son angoisse et pour essayer de donner de la chaleur au vieil homme. Elle lui raconte ce qu�il a lui-m�me cont� autrefois, � propos de ses voyages dans les villes de l�Espagne et de la France. Elle lui parle de cela comme si c��tait elle qui les avait vues, ces villes, comme si c��tait elle qui avait fait ces grands voyages. Elle lui parle des rues d�Alg�siras, des rues �troites et sinueuses pr�s du port, o� l�on sent le vent de la mer et l�odeur du poisson, puis la gare aux quais recouverts de carreaux bleus, et les grands ponts du chemin de fer qui enjambent les ravins et les rivi�res. Elle lui parle des rues de C�diz, des jardins aux fleurs multicolores, des grands palmiers align�s devant les palais blancs, et de toutes ces rues o� va et vient la foule, avec les autos noires, les autobus, au milieu des reflets de miroirs, devant les immeubles hauts comme des falaises de marbre. Elle parle des rues de toutes les villes, comme si elle y avait march�, Sevilla, C�rdoba, Granada, Almaden, Toledo, Aranjuez, et de la ville si grande qu�on pourrait s�y perdre pendant des jours. Madris, o� les gens viennent de tous les coins de la terre.</p><p>Le vieux Naman �coute Lalla sans rien dire, sans bouger, mais ses yeux clairs brillent fort, et Lalla sait qu�il aime bien entendre ces histoires. Quand elle s�arr�te de parler, elle entend le corps du vieil homme qui tremble et sa respiration qui siffle : alors elle se d�p�che de continuer pour ne plus entendre ces bruits terribles.</p><p>Maintenant elle parle de la grande ville de Marseille en France, du port aux quais immenses o� sont amarr�s les bateaux de tous les pays du monde, les cargos grands comme des citadelles, avec des ch�teaux tr�s hauts et des m�ts plus larges que des arbres, les paquebots si blancs, aux milliers de fen�tres, et qui portent des noms �tranges, des pavillons myst�rieux, des noms de villes, Odessa, Riga, Bergen, Limasol. Dans les rues de Marseille, la foule se presse, avance, entre et sort sans cesse des magasins g�ants, se bouscule devant les caf�s, les restaurants, les cin�mas, et les autos noires roulent dans les avenues dont on ne conna�t pas la fin, et les trains survolent les toits sur les ponts suspendus, et les avions d�collent et tournent lentement dans le ciel gris, au-dessus des immeubles et des terrains vagues. Quand c�est midi, les cloches des �glises carillonnent, et leur bruit se r�percute le long des rues, sur les esplanades, dans la profondeur des tunnels souterrains. La nuit, la ville s�illumine, les phares balayent la mer de leurs pinceaux de lumi�re, les feux des voitures scintillent. Les rues �troites sont silencieuses, et les bandits arm�s de couteaux am�ricains guettent dans l�encoignure des portes les passants attard�s. Quelquefois il y a de terribles batailles dans les terrains vagues, ou bien sur les quais, � l�ombre des cargos endormis.</p><p>Lalla parle si longtemps, et sa voix est si douce que le vieux Naman s�endort. Quand il est endormi, son corps cesse de trembler et la respiration devient plus r�guli�re. Alors Lalla peut sortir enfin de la maison du p�cheur, les yeux tout endoloris par la lumi�re du dehors.</p><p>Il y a beaucoup de gens qui souffrent du vent de malheur, les pauvres, les enfants tr�s jeunes. Quand elle passe devant leurs maisons, Lalla entend leurs plaintes, les voix geignardes des femmes, les pleurs des enfants, et elle sait que l� aussi, peut-�tre, quelqu�un va mourir. Elle est triste, elle voudrait bien �tre loin, de l�autre c�t� de la mer, dans ces villes qu�elle a invent�es pour le vieux Naman.</p><p>Mais l�homme au complet veston gris-vert est revenu. Lui, il ne sait s�rement pas qu�il y a le vent de malheur qui souffle sur la Cit� de planches et de papier goudronn� ; de toute fa�on, �a lui serait bien �gal, parce que le vent de malheur ne touche pas les gens comme lui. Lui, il est �tranger au malheur, � tout cela.</p><p>Il est revenu dans la maison d�Aamma, et il a rencontr� Lalla devant la porte. Quand elle l�a vu, elle a eu peur, et elle a pouss� un petit cri, parce qu�elle �tait s�re qu�il reviendrait, et qu�elle appr�hendait ce moment-l�. L�homme au complet veston gris-vert l�a regard�e avec un dr�le d�air. Il a des yeux fixes et durs, comme les gens qui commandent, et la peau de son visage est blanche et s�che, avec l�ombre bleue de la barbe sur le menton et sur les joues. Il porte d�autres sacs qui contiennent des cadeaux. Lalla s��carte quand il passe devant elle, et elle regarde les paquets. L�homme se trompe sur son regard, il fait un pas vers elle, en tendant les cadeaux. Mais Lalla bondit aussi vite qu�elle peut, elle s�en va en courant, sans se retourner, jusqu�� ce qu�elle sente sous ses pieds le sable du sentier qui m�ne vers les collines de pierres.</p><p>Elle ne sait pas o� le sentier s�arr�te. Les yeux brouill�s de larmes, le c�ur serr�, Lalla marche le plus vite qu�elle peut. Ici, le soleil br�le toujours plus fort, comme si on �tait plus pr�s du ciel. Mais le vent lourd ne souffle pas sur les collines couleur de brique et de craie. Les pierres sont dures, cass�es en lames, h�riss�es ; les arbustes noirs sont couverts d��pines, auxquelles sont accroch�es par-ci par-l� des touffes de laine de moutons ; m�me les brins d�herbe coupent comme des couteaux. Lalla marche longtemps � travers les collines. Certaines sont hautes et abruptes avec des falaises pareilles � des murs ; d�autres sont petites, � peine comme des tas de cailloux, et on dirait qu�elles ont �t� construites par des enfants.</p><p>Chaque fois que Lalla arrive dans ce pays, elle sent qu�elle n�appartient plus au m�me monde, comme si le temps et l�espace devenaient plus grands, comme si la lumi�re ardente du ciel entrait dans ses poumons et les dilatait, et que tout son corps devenait semblable � celui d�une g�ante, qui vivrait tr�s longuement, tr�s lentement.</p><p>Sans se presser, maintenant, Lalla monte le long du lit d�un torrent sec, vers le grand plateau de pierres, l� o� demeure celui qu�elle appelle Es Ser.</p><p>Elle ne sait pas bien pourquoi elle va dans cette direction ; c�est un peu comme s�il y avait deux Lalla, une qui ne savait pas, aveugl�e par l�angoisse et par la col�re, fuyant le vent de malheur, et l�autre qui savait et qui faisait marcher les jambes dans la direction de la demeure d�Es Ser. Alors elle monte vers le plateau de pierres, la t�te vide, sans comprendre. Ses pieds nus retrouvent les traces anciennes, que le vent et le soleil n�ont pu effacer.</p><p>Lentement, elle monte vers le plateau de pierres. Le soleil br�le son visage et ses �paules, br�le ses jambes et ses mains. Mais elle le sent � peine. C�est la lumi�re qui lib�re, qui efface la m�moire, qui rend pur comme une pierre blanche. La lumi�re lave le vent du malheur, br�le les maladies, les mal�dictions.</p><p>Lalla avance, les yeux presque ferm�s � cause de la r�verb�ration de la lumi�re, et la sueur colle la robe � son ventre, � sa poitrine, sur son dos. Jamais peut-�tre il n�y a eu autant de lumi�re sur la terre, et jamais Lalla n�a eu pareillement soif d�elle, comme si elle venait d�une vall�e sombre o� r�gnent toujours la mort et l�ombre. L�air ici est immobile, il tremble et vibre sur place, et on croit entendre le bruit des ondes de la lumi�re, l��trange musique qui ressemble au chant des abeilles.</p><p>Quand elle arrive sur l�immense plateau d�sert, le vent souffle � nouveau contre elle, la fait vaciller. C�est un vent froid et dur, qui ne cesse pas, qui s�appuie sur elle et la fait grelotter dans ses habits tremp�s de sueur. La lumi�re est tr�s �blouissante, elle �clate dans le vent, ouvrant des �toiles au sommet des rochers. Ici, il n�y a pas d�herbes, il n�y a pas d�arbres ni d�eau, seulement la lumi�re et le vent depuis des si�cles. Il n�y a pas de chemins, pas de traces humaines. Lalla avance au hasard, au centre du plateau o� ne vivent que les scorpions et les scolopendres. C�est un lieu o� personne ne va, ni m�me les bergers du d�sert, et quand une de leurs b�tes s�y �gare, ils bondissent en sifflant et la font courir en arri�re � coups de pierres.</p><p>Lalla marche lentement, les yeux presque ferm�s, posant le bout de ses pieds nus sur les roches br�lantes. C�est comme d��tre dans un autre monde, pr�s du soleil, en �quilibre, pr�s de tomber. Elle avance, mais le c�ur d�elle est absent, ou plut�t, tout son �tre est en avant d�elle-m�me, dans son regard, dans ses sens aux aguets ; seul son corps est en retard, encore h�sitant sur les roches aux ar�tes qui coupent.</p><p>Elle attend avec impatience celui qui doit venir maintenant, elle le sait, il le faut. D�s qu�elle a commenc� � courir, pour �chapper � l�homme au complet veston gris-vert, pour �chapper � la mort du vieux Naman, elle a su que quelqu�un l�attendait sur le plateau de pierres, l� o� il n�y a pas d�hommes. C�est le guerrier du d�sert voil� de bleu, dont elle ne conna�t que le regard aigu comme une lame. Il l�a regard�e du haut des collines d�sertes, et son regard est venu jusqu�� elle et l�a touch�e, l�a attir�e jusqu�ici, sans d�tour.</p><p>Maintenant elle est immobile au centre du grand plateau de pierres. Autour d�elle il n�y a rien, seulement ces amoncellements de cailloux, cette poudre de lumi�re, ce vent froid et dur, ce ciel intense, sans nuage, sans vapeur.</p><p>Lalla reste sans bouger, debout sur une grande dalle de pierre un peu en pente, une dalle dure et s�che qu�aucune eau n�a polie. La lumi�re du soleil frappe sur elle, vibre sur son front, sur sa poitrine, dans son ventre, la lumi�re qui est un regard.</p><p>Le guerrier bleu va s�rement venir, maintenant. Il ne peut plus tarder. Lalla croit entendre le crissement de ses pas dans la poussi�re, son c�ur bat tr�s fort. Les tourbillons de lumi�re blanche l�enveloppent, enroulent leurs flammes autour de ses jambes, se m�lent � ses cheveux, et elle sent la langue r�peuse qui br�le ses l�vres et ses paupi�res. Les larmes sal�es coulent sur ses joues, entrent dans sa bouche, la sueur sal�e coule goutte � goutte de ses aisselles, pique ses c�tes, descend en ruisseaux le long de son cou, entre ses omoplates. Le guerrier bleu du d�sert doit venir, maintenant, son regard sera br�lant comme la lumi�re du soleil.</p><p>Mais Lalla reste seule au milieu du plateau d�sert, debout sur sa dalle un peu pench�e. Le vent froid la br�le, le vent terrible qui n�aime pas la vie des hommes, il souffle pour l�abraser, pour la r�duire en poudre. Le vent qui souffle ici n�aime gu�re que les scorpions et les scolopendres, les l�zards et les serpents, � la rigueur les renards au pelage br�l�. Mais Lalla n�a pas peur de lui, parce qu�elle sait que quelque part, entre les rochers, ou bien dans le ciel, il y a le regard de l�Homme Bleu, celui qu�elle appelle Es Ser, le Secret, parce qu�il se cache. C�est lui qui va venir certainement, son regard va aller droit au fond d�elle et lui donnera la force de combattre l�homme au complet veston, et la mort qui est pr�s de Naman ; la transformera en oiseau, la lancera au milieu de l�espace ; alors peut-�tre qu�elle pourra enfin rejoindre la grande mouette blanche qui est un prince, et qui vole infatigablement au-dessus de la mer.</p><p>Quand le regard arrive sur elle, cela fait un grand tourbillon dans sa t�te, comme une vague de lumi�re qui se d�roule. Le regard d�Es Ser est plus brillant que le feu, d�une lueur bleue et br�lante � la fois comme celle des �toiles.</p><p>Lalla cesse de respirer quelques instants. Ses yeux sont dilat�s. Elle s�accroupit dans la poussi�re, les yeux ferm�s, la t�te renvers�e en arri�re, parce qu�il y a un poids terrible dans cette lumi�re, un poids qui entre en elle et la rend lourde comme la pierre.</p><p>Il est venu. Encore une fois, sans faire de bruit, en glissant au-dessus des cailloux aigus, v�tu comme les anciens guerriers du d�sert, avec un grand manteau de laine blanche, et son visage est voil� d�un tissu bleu de nuit. Lalla le regarde de toutes ses forces, qui avance dans son r�ve. Elle voit ses mains teint�es d�indigo, elle voit la lueur qui jaillit de son regard sombre. Il ne parle pas. Il ne parle jamais. C�est avec son regard qu�il sait parler, car il vit dans un monde o� il n�y a plus besoin des paroles des hommes. Autour de son manteau blanc, il y a de grands tourbillons de lumi�re d�or, comme si le vent soulevait des nuages de sable. Mais Lalla n�entend que les coups de son propre c�ur, qui bat tr�s lentement, tr�s loin.</p><p>Lalla n�a pas besoin de paroles. Elle n�a pas besoin de poser de questions, ni m�me de penser. Les yeux ferm�s, accroupie dans la poussi�re, elle sent le regard de l�Homme Bleu pos� sur elle, et la chaleur p�n�tre son corps, vibre dans ses membres. C�est cela qui est extraordinaire. La chaleur du regard va dans chaque recoin d�elle, chasse les douleurs, la fi�vre, les caillots, tout ce qui obstrue et fait mal.</p><p>Es Ser ne bouge pas. Maintenant il est debout devant elle, tandis que les vagues de lumi�re s�enroulent et glissent autour de son manteau. Que fait-il ? Lalla n�a plus de crainte, elle sent la chaleur grandir en elle, comme si les rayons traversaient son visage, illuminaient tout son corps.</p><p>Elle voit ce qu�il y a dans le regard de l�Homme Bleu. C�est autour d�elle, � l�infini, le d�sert qui rutile et ondoie, les gerbes d��tincelles, les lentes vagues des dunes qui avancent vers l�inconnu. Il y a des cit�s, de grandes villes blanches aux tours fines comme les troncs des palmiers, des palais rouges orn�s de feuillages, de lianes, de fleurs g�antes. Il y a de grands lacs d�eau bleue comme le ciel, une eau si belle et si pure qu�il n�y en a nulle part ailleurs sur terre. C�est un r�ve que fait Lalla, les yeux ferm�s, la t�te renvers�e en arri�re dans la lumi�re du soleil, les bras serrant ses genoux. C�est un r�ve qui vient d�ailleurs, qui existait ici sur le plateau de pierres longtemps avant elle, un r�ve dans lequel elle entre maintenant, comme en dormant, et qui �tend sa plage devant elle.</p><p>O� va la route ? Lalla ne sait pas o� elle va, � la d�rive, entra�n�e par le vent du d�sert qui souffle, tant�t br�lant ses l�vres et ses paupi�res, aveuglant et cruel, tant�t froid et lent, le vent qui efface les hommes et fait crouler les roches au pied des falaises. C�est le vent qui va vers l�infini, au-del� de l�horizon, au-del� du ciel jusqu�aux constellations fig�es, � la Voie Lact�e, au Soleil.</p><p>Le vent l�emporte sur la route sans limites, l�immense plateau de pierres o� tourbillonne la lumi�re. Le d�sert d�roule ses champs vides, couleur de sable, sem�s de crevasses, rid�s, pareils � des peaux mortes. Le regard de l�Homme Bleu est l�, partout, jusqu�au plus lointain du d�sert, et c�est par son regard que Lalla voit maintenant la lumi�re. Elle ressent sur sa peau la br�lure du regard, le vent, la s�cheresse, et ses l�vres ont le go�t du sel. Elle voit la forme des dunes, de grands animaux endormis, et les hautes murailles noires de la Hamada, et l�immense ville dess�ch�e de terre rouge. C�est le pays o� il n�y a pas d�hommes, pas de villes, rien qui s�arr�te et qui trouble. Il y a seulement la pierre, le sable, le vent. Mais Lalla ressent le bonheur, parce qu�elle reconna�t chaque chose, chaque d�tail du paysage, chaque arbuste calcin� de la grande vall�e. C�est comme si elle avait march� l�, autrefois, pieds nus br�l�s par le sol, les yeux fix�s sur l�horizon, dans l�air qui danse. Alors son c�ur bat plus vite et plus fort, et elle voit devant elle les signes, les traces perdues, les brindilles bris�es, les buissons qui fr�missent dans le vent. Elle attend, elle sait qu�elle va arriver bient�t, c�est tout pr�s maintenant. Le regard de l�Homme Bleu la guide � travers les failles, les �boulis, le long des torrents dess�ch�s. Puis, tout d�un coup, elle entend cette dr�le de chanson, incertaine, nasillarde, qui tremble tr�s loin, qui semble sortir du sable m�me, m�l�e au froissement continu du vent sur les pierres, au bruit de la lumi�re. La chanson tressaille � l�int�rieur de Lalla, elle la reconna�t ; c�est la chanson de Lalla Hawa, que chantait Aamma, et qui disait : � Un jour, oh, un jour, le corbeau deviendra blanc, la mer s�ass�chera, on trouvera le miel dans la fleur du cactus, on fera un lit avec les branches de l�acacia� � Mais Lalla ne comprend plus les paroles, maintenant, parce que c�est quelqu�un qui chante avec une voix tr�s lointaine, dans la langue des Chleuhs. La chanson pourtant va droit jusqu�� son c�ur, et ses yeux s�emplissent de larmes, malgr� les paupi�res qu�elle tient ferm�es de toutes ses forces.</p><p>La musique dure longtemps, elle berce si longtemps que les ombres des cailloux s�allongent sur le sable du d�sert. Alors Lalla per�oit aussi la ville rouge qui est au bout de l�immense vall�e. Ce n�est pas vraiment une ville, comme celles que Lalla conna�t, avec des rues et des maisons. C�est une ville de boue, ruin�e par le temps et us�e par le vent, pareille aux nids des termites ou des gu�pes. La lumi�re est belle au-dessus de la ville rouge, elle forme un d�me de douceur, clair et pur dans le ciel d�aurore �ternelle. Les maisons sont group�es autour de la bouche du puits, et il y a quelques arbres immobiles, des acacias blancs pareils � des statues. Mais ce que Lalla voit surtout, c�est un tombeau blanc, simple comme une coquille d��uf, pos� sur la terre rouge. C�est de l� que semble venir la lumi�re du regard, et Lalla comprend que c�est la demeure de l�Homme Bleu.</p><p>C�est quelque chose de terrible, et en m�me temps de tr�s beau, qui arrive jusqu�� Lalla. C�est comme si quelque chose, au fond d�elle, se d�chirait et se brisait, et laissait passer la mort, l�inconnu. La br�lure du d�sert en elle se r�pand, remonte ses veines, se m�le � ses visc�res. Le regard d�Es Ser est terrible et fait mal, parce que c�est la souffrance qui vient du d�sert, la faim, la peur, la mort, qui arrivent, qui d�ferlent. La belle lumi�re d�or, la ville rouge, le tombeau blanc et l�ger d�o� �mane la clart� surnaturelle, portent en eux aussi le malheur, l�angoisse, l�abandon. C�est un long regard de d�tresse qui vient, parce que la terre est dure et que le ciel ne veut pas des hommes.</p><p>Lalla reste immobile, affaiss�e sur elle-m�me, les genoux contre les cailloux. Le soleil br�le ses �paules et sa nuque. Elle n�ouvre pas les yeux. Les larmes font deux ruisseaux qui tracent des sillons dans la poussi�re rouge coll�e � ses joues.</p><p>Quand elle rel�ve la t�te, et qu�elle ouvre les yeux, sa vue est brouill�e. Elle doit faire un effort pour accommoder. Les silhouettes aigu�s des collines apparaissent, puis l��tendue d�serte du plateau, o� il n�y a pas une herbe, pas un arbre, seulement la lumi�re et le vent.</p><p>Alors elle commence � marcher, en titubant, elle redescend lentement le sentier qui conduit vers la vall�e, vers la mer, vers la Cit� de planches et de papier goudronn�. Les ombres sont longues maintenant, le soleil est pr�s de l�horizon. Lalla sent son visage enfl� par la br�lure du d�sert, et elle pense que personne ne pourra la reconna�tre, � pr�sent, qu�elle est devenue comme le Hartani.</p><p>Quand elle arrive en bas, pr�s de l�estuaire de la rivi�re, il fait nuit sur la Cit�. Les ampoules �lectriques font des points jaunes. Sur la route, les camions avancent en lan�ant droit devant eux les pinceaux blancs de leurs phares, stupidement.</p><p>Lalla va tant�t en courant, tant�t tr�s lentement, comme si elle allait s�arr�ter, faire demi-tour et prendre la fuite. Il y a quelques radios qui font leur musique machinale dans la nuit. Les feux des braseros s��teignent tout seul, et dans les maisons aux planches mal jointes, les femmes et les enfants sont d�j� enroul�s dans leurs couvertures, � cause de l�humidit� de la nuit. De temps en temps le vent faible fait rouler une bo�te vide, fait battre un morceau de t�le. Les chiens sont cach�s. Au-dessus de la Cit�, le ciel noir est plein d��toiles.</p><p>Lalla marche sans faire de bruit dans les all�es, et elle pense que personne n�a besoin d�elle ici, que tout est parfait sans elle, comme si elle �tait partie depuis des ann�es, comme si elle n�avait jamais exist�.</p><p>Au lieu d�aller vers la maison d�Aamma, Lalla marche lentement vers l�autre bout de la Cit�, l� o� vit le vieux Naman. Elle frissonne, parce que l�air de la nuit est tr�s humide, et ses genoux tremblent sous elle, parce qu�elle n�a rien mang� depuis la veille. La journ�e a �t� si longue, l�-haut, sur le plateau de pierres, que Lalla a l�impression d��tre partie depuis des jours, des mois peut-�tre. C�est comme si elle reconnaissait � peine les rues de la Cit�, les baraques de planches, les bruits des postes de radio et les pleurs des enfants, l�odeur d�urine et de poussi�re. Tout d�un coup, elle pense qu�il y a peut-�tre r�ellement des mois qui ont pass�, l�-haut, sur le plateau de pierres, et qui n�ont sembl� qu�une seule et longue journ�e. Alors elle pense au vieux Naman, et son c�ur se serre. Malgr� sa faiblesse, elle se met � courir dans les rues vides de la Cit�. Les chiens l�entendent courir, �a les fait grogner et aboyer un peu. Quand elle arrive devant la maison de Naman, son c�ur bat tr�s fort, et elle peut � peine respirer. La porte est entrouverte, il n�y a pas de lumi�re.</p><p>Le vieux Naman est couch� sur sa natte, comme elle l�a laiss�. Il respire encore, tr�s lentement, en sifflant, et ses yeux sont grands ouverts dans le noir. Lalla se penche vers son visage, mais il ne la reconna�t pas. Sa bouche ouverte est tellement occup�e � essayer de respirer qu�elle ne peut plus sourire.</p><p>� Naman� Naman� � murmure Lalla.</p><p>Le vieux Naman n�a plus de force. Le vent de malheur lui a donn� la fi�vre, celle qui p�se sur le corps et sur la t�te, et qui emp�che de manger. Le vent va peut-�tre l�emporter. Avec angoisse, Lalla se penche pr�s du visage du p�cheur, elle lui dit :</p><p>� Tu ne vas pas partir maintenant ? Pas maintenant, pas encore ? �</p><p>Elle voudrait tant entendre Naman lui parler, raconter encore une fois l�histoire de l�oiseau blanc qui �tait prince de la mer, ou bien l�histoire de la pierre que l�ange Gabriel a donn�e aux hommes, et qui est devenue noire � cause de leurs p�ch�s. Mais le vieux Naman ne peut plus raconter d�histoires, il a tout juste assez de force pour soulever sa poitrine, pour respirer, comme s�il y avait un poids invisible sur lui. La sueur mauvaise et l�urine baignent son corps maigre qui semble bris� sur le sol.</p><p>Lalla est trop fatigu�e maintenant pour raconter d�autres histoires, pour continuer � dire ce qu�il y a l�-bas, de l�autre c�t� de la mer, toutes ces villes de l�Espagne et de la France.</p><p>Alors elle s�assoit � c�t� du vieil homme, et elle regarde par la porte entrouverte la lumi�re de la nuit. Elle �coute la respiration sifflante, elle entend le bruit mauvais du vent au-dehors, qui roule les bo�tes de conserve et fait battre les t�les. Puis elle s�endort, comme cela, assise, la t�te appuy�e contre ses genoux. De temps en temps, la respiration suffocante du vieux Naman la r�veille, et elle demande :</p><p>� Tu es l� ? Tu es toujours l� ? �</p><p>Lui ne r�pond pas, il ne dort pas ; son visage gris est tourn� vers la porte, mais ses yeux brillants semblent ne plus voir, comme s�ils percevaient ce qui est au-del�.</p><p>Lalla essaie de lutter contre le sommeil, parce qu�elle redoute ce qui va arriver si elle s�endort. C�est comme les p�cheurs, ceux qui sont loin, perdus en mer sans rien voir, balanc�s par les vagues, pris dans les tourbillons de la temp�te. Ils ne doivent pas s�endormir, jamais, parce qu�alors la mer les prendrait, les jetterait dans ses profondeurs, les engloutirait. Lalla veut r�sister, mais ses paupi�res se ferment malgr� elle, et elle sent qu�elle tombe en arri�re. Elle nage longtemps, sans savoir o� elle va, port�e par le bruit lent de la respiration du vieux Naman.</p><p>Puis, avant que le jour se l�ve, elle se r�veille en sursaut. Elle regarde le vieil homme qui est allong� sur le sol, son visage paisible pos� contre son bras. Il ne fait plus de bruit maintenant, parce qu�il a cess� de respirer. Au-dehors, le vent a cess� de souffler, il n�y a plus de danger. Tout est paisible, comme s�il n�y avait jamais de mort, nulle part.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>Quand Lalla a d�cid� de partir, elle n�a rien dit � personne. Elle a d�cid� de partir parce que l�homme au complet veston gris-vert est revenu plusieurs fois dans la maison d�Aamma, et chaque fois, il a regard� Lalla avec ses yeux brillants et durs comme des cailloux noirs, et il s�est assis sur le coffre de Lalla Hawa pour boire un verre de th� � la menthe. Lalla n�a pas peur de lui, mais elle sait que si elle ne s�en va pas, un jour il la conduira de force dans sa maison pour l��pouser, parce qu�il est riche et puissant, et qu�il n�aime pas qu�on lui r�siste.</p><p>Elle est partie, ce matin, avant le lever du soleil. Elle n�a m�me pas regard� au fond de la maison la silhouette d�Aamma endormie, envelopp�e dans son drap. Elle a seulement pris un morceau de tissu bleu dans lequel elle a mis le pain rassis et quelques dattes s�ches, et un bracelet en or qui appartenait � sa m�re.</p><p>Elle est sortie sans faire de bruit, sans m�me r�veiller un chien. Elle a march� pieds nus sur la terre froide, entre les rang�es de maisons endormies. Le ciel, devant elle, est un peu p�le, parce que le jour va venir. La brume vient de la mer, elle fait un grand nuage doux qui remonte le long de la rivi�re, �tendant deux bras recourb�s comme un gigantesque oiseau aux ailes grises.</p><p>Un instant, Lalla a envie d�aller jusqu�� la maison de Naman le p�cheur, pour la voir une derni�re fois, parce qu�il est la seule personne que Lalla ait perdue avec tristesse. Mais elle a peur d��tre en retard, et elle s��loigne de la Cit�, le long du sentier des ch�vres, vers les collines de pierres. Quand elle commence � escalader les rochers, elle sent le vent froid qui la p�n�tre. Ici, il n�y a personne non plus. Les bergers dorment encore dans leurs huttes de branches, pr�s des corrals, et c�est la premi�re fois que Lalla entre dans la r�gion des collines sans entendre leurs sifflements aigus. �a lui fait un peu peur, comme si le vent avait transform� la terre en d�sert. Mais la lumi�re du soleil appara�t peu � peu, de l�autre c�t� des collines, une tache rouge et jaune qui se m�lange au gris de la nuit. Lalla est contente de la voir, et elle pense que c�est l� qu�elle ira, plus tard, � l�endroit o� le ciel et la terre sont remplis par la grande tache de la premi�re lumi�re.</p><p>Les id�es se bousculent un peu dans sa t�te, tandis qu�elle marche sur les rochers. C�est parce qu�elle sait qu�elle ne reviendra plus � la Cit�, qu�elle ne reverra plus tout cela qu�elle aimait bien, la grande plaine aride, l��tendue de la plage blanche, o� les vagues tombent l�une apr�s l�autre ; elle est triste, parce qu�elle pense aux dunes immobiles o� elle avait l�habitude de s�asseoir pour regarder les nuages avancer dans le ciel. Elle ne reverra plus l�oiseau blanc qui �tait prince de la mer, ni la silhouette du vieux Naman assis � l�ombre du figuier, pr�s de sa barque renvers�e. Alors elle ralentit un peu sa marche, et elle a envie un instant de regarder en arri�re. Mais il y a devant elle les collines silencieuses, les pierres aigu�s o� la lumi�re commence � �tinceler, et les petits buissons d��pines, o� tremblotent quelques gouttes de l�humidit� du ciel, et aussi les l�gers moucherons qui se laissent porter par le vent.</p><p>Alors elle marche, sans se retourner, en serrant le paquet de pain et de dattes contre sa poitrine. Quand le sentier se termine, c�est qu�il n�y a plus d�hommes alentour. Alors les cailloux aigus sortent de la terre, et il faut bondir d�une roche � l�autre, en montant vers la plus haute colline. C�est l� que l�attend le Hartani, mais elle ne le voit pas encore. Il est peut-�tre cach� dans une grotte, du c�t� de la falaise, � l�endroit d�o� il peut surveiller toute la vall�e, jusqu�� la mer. Ou bien il est tout pr�s, derri�re un arbuste br�l�, enfonc� jusqu�au cou dans un trou de pierre, comme un serpent.</p><p>Il est toujours aux aguets, comme les chiens sauvages, pr�t � bondir, � prendre la fuite. Peut-�tre qu�aujourd�hui, il ne veut plus partir ? Pourtant, hier, Lalla a dit qu�elle viendrait, et elle lui a montr� l��tendue lointaine, la grande barre de craie qui semble soutenir le ciel, l� o� commence le d�sert. Ses yeux ont brill� plus fort, parce qu�il a toujours eu cette id�e, depuis qu�il est tout petit, il n�a pas cess� d�y penser un seul instant. Cela se voit dans la fa�on qu�il a de regarder vers l�horizon, avec ses yeux fixes dans son visage tendu. Il ne s�assoit jamais, il reste sur ses talons, comme pour bondir. C�est lui qui a montr� � Lalla la route du d�sert, la route o� l�on se perd, celle d�o� personne jamais ne revient, et le ciel, si pur et si beau, l�-bas.</p><p>Le soleil s�est lev� maintenant, il appara�t comme un grand disque de feu devant elle, �blouissant, il monte lentement en se gonflant au-dessus du chaos de pierre. Jamais il n�a sembl� aussi beau. Malgr� la douleur, et les larmes qui jaillissent de ses yeux et coulent sur ses joues, Lalla le regarde en face, sans ciller, comme le vieux Naman a dit que font les princes de la mer. La lumi�re p�n�tre au fond d�elle, touche tout ce qui est cach� dans son corps, le c�ur surtout.</p><p>Maintenant, il n�y a plus de passage trac�. Lalla doit chercher son chemin � travers les rochers. Elle saute de pierre en pierre, par-dessus les torrents secs, elle contourne les murailles des falaises. Le soleil qui se l�ve a fait une grande tache �blouie sur ses r�tines, et elle avance un peu au hasard, pench�e en avant pour ne pas tomber. Elle passe les collines, les unes apr�s les autres, puis elle marche au milieu d�un tr�s grand champ de pierres. Il n�y a personne. Aussi loin qu�elle peut voir, il n�y a que ces �tendues de pierre s�che, avec quelques touffes d�euphorbe, des cactus. C�est le soleil qui a d�peupl� la terre, il l�a br�l�e et us�e jusqu�� ce qu�il ne reste plus que ces pierres blanches, ces broussailles. Lalla ne le regarde plus en face, maintenant ; il est trop haut dans le ciel, et ses prunelles seraient br�l�es en une seconde, comme par la foudre. Le ciel est embras�. Il est bleu et br�le comme une grande flamme, et Lalla doit plisser tr�s fort ses yeux pour regarder devant elle. Au fur et � mesure que le soleil monte dans le ciel, les choses de la terre se gonflent, s�impr�gnent de lumi�re. Il n�y a pas de bruit ici, mais on croit entendre de temps en temps les cailloux qui se dilatent, qui craquent.</p><p>Il y a longtemps qu�elle marche. Combien de temps ? Des heures, sans doute, sans savoir o� elle va, simplement dans la direction oppos�e � son ombre, vers l�autre bout de l�horizon. L�-bas, il y a de hautes montagnes rouges qui semblent suspendues dans le ciel, des villages, une rivi�re peut-�tre, des lacs d�eau couleur de ciel.</p><p>Puis tout d�un coup, sans qu�elle sache d�o� il est venu, le Hartani est l�, debout devant elle. Il est immobile, v�tu comme tous les jours de sa robe de bure, la t�te envelopp�e dans un morceau de toile blanche. Son visage est noir, mais son sourire l��claire quand Lalla s�approche de lui :</p><p>� Oh, Hartani ! Hartani !� �</p><p>Lalla se serre contre lui, elle reconna�t l�odeur de sa sueur dans ses v�tements poussi�reux. Lui aussi a emport� un peu de pain et des dattes dans un chiffon mouill� accroch� � sa ceinture.</p><p>Lalla ouvre son paquet, elle partage un peu de pain avec lui. Ils mangent sans s�asseoir, vite, parce qu�il y a longtemps qu�ils ont faim. Le jeune berger regarde autour de lui. Ses yeux scrutent tous les points du paysage, et il ressemble � un oiseau rapace dont le regard ne cligne pas. Il montre un point, loin, � l�horizon, du c�t� des montagnes rouges. Il met la paume de sa main sous ses l�vres : l�-bas, il y a de l�eau.</p><p>Ils recommencent � marcher. Le Hartani est en avant, il bondit l�g�rement sur les rochers. Lalla essaie de mettre ses pieds sur ses traces. Elle voit tout le temps devant elle la silhouette fr�le et l�g�re du gar�on, qui semble danser sur les pierres blanches ; elle le regarde comme une flamme, comme un reflet, et ses pieds semblent marcher tout seuls au rythme du Hartani.</p><p>Le soleil est dur maintenant, il p�se sur la t�te et sur les �paules de Lalla, il fait mal � l�int�rieur de son corps. C�est comme si la lumi�re qui �tait entr�e en elle le matin, se mettait � br�ler, � d�border, et elle sent les longues ondes douloureuses qui remontent le long de ses jambes, de ses bras, qui se logent dans la cavit� de sa t�te. La br�lure de la lumi�re est s�che et poudreuse. Il n�y a pas une goutte de sueur sur le corps de Lalla, et sa robe bleue frotte sur son ventre et sur ses cuisses en faisant des cr�pitements �lectriques. Dans ses yeux, les larmes ont s�ch�, les cro�tes de sel font de petits cristaux aigus comme des grains de sable au coin de ses paupi�res. Sa bouche est s�che et dure. Elle passe le bout de ses doigts sur ses l�vres, et elle pense que sa bouche est devenue pareille � celle des chameaux, et qu�elle pourra bient�t manger des cactus et des chardons sans rien sentir.</p><p>Lui, le Hartani, continue � bondir de roche en roche, sans se retourner. Sa silhouette blanche et l�g�re est de plus en plus loin, il est pareil � un animal qui fuit, sans s�arr�ter, sans se retourner. Lalla voudrait le rejoindre, mais elle n�en a plus la force. Elle titube � travers les chaos de pierres, au hasard, les yeux fix�s droit devant elle. Ses pieds �corch�s saignent, et en tombant, plusieurs fois, elle s�est bless�e aux genoux. Mais elle sent � peine la douleur. Elle ne sent que la terrible r�verb�ration de la lumi�re, de toutes parts. Cela fait comme des tas d�animaux qui bondissent autour d�elle sur les pierres, des chiens sauvages, des chevaux, des rats, des ch�vres qui font des bonds prodigieux. Il y a aussi de grands oiseaux blancs, des ibis, des serpentaires, des cigognes ; ils battent leurs grandes ailes flamboyantes, comme s�ils cherchaient � s�envoler, et ils commencent une danse qui n�en finit pas. Lalla sent le souffle de leurs ailes dans ses cheveux, elle per�oit le froissement de leurs r�miges dans l�air �pais. Alors elle tourne la t�te, elle regarde en arri�re, pour les voir, tous ces oiseaux, tous ces animaux, m�me ces lions qu�elle a aper�us du coin de l��il. Mais quand elle les regarde, ils fondent tout de suite, ils disparaissent comme des mirages, pour se reformer derri�re elle.</p><p>Le Hartani est � peine visible. Sa silhouette l�g�re danse au-dessus des cailloux blancs, comme une ombre d�tach�e de la terre. Lalla n�essaie plus de suivre ses pas, maintenant. Elle ne voit m�me plus la masse rouge de la montagne immobile dans le ciel, � l�autre bout de la plaine. Peut-�tre qu�elle n�avance plus ? Ses pieds nus cognent sur les cailloux, s��corchent, tr�buchent dans les trous. Mais c�est comme si le chemin sans cesse se d�faisait derri�re elle, comme l�eau des fleuves qui glisse entre les jambes. C�est la lumi�re surtout qui passe, elle descend sur la grande plaine vide, elle passe avec le vent, elle balaie l�espace. La lumi�re fait un bruit d�eau, et Lalla entend son chant, sans pouvoir boire. La lumi�re vient du centre du ciel, elle br�le sur la terre dans le gypse, dans le mica. De temps en temps, au milieu de la poussi�re ocre, entre les cailloux blancs, il y a une pierre de feu, couleur de braise, aigu� comme un croc. Lalla marche en regardant fixement l��tincelle, comme si la pierre lui donnait de la force, comme si elle �tait un signe laiss� par Es Ser, pour lui montrer la route � suivre. Ou bien, plus loin, une plaque de mica pareille � l�or, dont les reflets sont comme un nid d�insectes, et Lalla croit entendre le vrombissement de leurs ailes. Mais quelquefois, sur la terre poussi�reuse, au hasard, il y a un caillou rond, gris et mat, un simple galet de la mer, et Lalla le regarde de toutes ses forces ; elle le prend dans sa main et elle le tient serr�, pour se sauver. Le caillou est br�lant, tout stri� de veines blanches qui dessinent une route en son centre, o� viennent se ramifier d�autres routes fines comme des cheveux d�enfant. En le tenant dans son poing, Lalla va droit devant elle. Le soleil descend d�j�, vers l�autre bout de la plaine blanche. Le vent du soir soul�ve par instants des trombes de poussi�re qui cachent la grande montagne rouge au pied du ciel.</p><p>� Hartani ! Harta-a-ni ! � crie Lalla. Elle est tomb�e � genoux sur les cailloux, parce que ses jambes ne veulent plus marcher. Au-dessus d�elle, le ciel est vide, plus grand encore, plus vide encore. Il n�y a pas un seul �cho.</p><p>Tout est net et pur, Lalla peut voir le moindre caillou, le moindre arbuste, presque jusqu�� l�horizon. Personne ne bouge. Elle voudrait bien voir les gu�pes, elle pense qu�elle aimerait bien cela, les voir faire leurs n�uds invisibles dans l�air, autour des cheveux des enfants. Elle voudrait bien voir un oiseau, m�me un corbeau, m�me un vautour. Mais il n�y a rien, personne. Seulement son ombre noire allong�e derri�re elle, comme une fosse dans la terre trop blanche.</p><p>Alors elle se couche par terre, et elle pense qu�elle va mourir bient�t, parce qu�il n�y a plus de force dans son corps, et que le feu de la lumi�re consume ses poumons et son c�ur. Lentement, la lumi�re d�cro�t, et le ciel se voile, mais c�est peut-�tre la faiblesse qui est en elle qui �teint le soleil.</p><p>Soudain, le Hartani est l�, de nouveau. Il est devant elle, debout sur une jambe, en �quilibre comme un oiseau. Il vient vers elle, il se penche. Lalla l�agrippe par sa robe de bure, elle serre de toutes ses forces le tissu, elle ne veut pas le l�cher, et elle manque de faire tomber le gar�on. Lui s�accroupit � c�t� d�elle. Son visage est sombre, mais ses yeux brillent tr�s fort, pleins d�une expression intense. Il touche le visage de Lalla, son front, ses yeux, il passe les doigts sur ses l�vres fendues. Il montre un point sur la plaine de pierres, dans la direction du soleil couchant, l� o� il y a un arbre pr�s d�un rocher : l�eau. Est-ce pr�s, est-ce loin ? L�air est si pur qu�il est impossible de le savoir. Lalla fait un effort pour se relever, mais son corps ne r�pond plus.</p><p>� Hartani, je ne peux plus� � Lalla murmure, en montrant ses jambes �corch�es, pli�es sous elle.</p><p>� Va-t�en ! Laisse-moi, va-t�en ! �</p><p>Le berger h�site, toujours accroupi � c�t� d�elle. Il va peut-�tre s�en aller ? Lalla le regarde sans rien dire, elle a envie de dormir, de dispara�tre. Mais le Hartani passe ses bras autour du corps de Lalla, il la hisse lentement. Lalla sent les muscles des jambes du gar�on qui tremblent sous l�effort, et elle serre ses bras autour de son cou, elle essaie de confondre son poids avec celui du berger.</p><p>Le Hartani marche sur les cailloux, il bondit vite, comme s�il �tait seul. Il court sur ses longues jambes vacillantes, il traverse les ravins, il enjambe les crevasses. Le soleil et le vent de poussi�re ont fini leurs tourbillons sur la plaine de pierres, mais il y a encore de lents mouvements qui viennent de l�horizon rouge, qui jettent des �tincelles sur les silex. Il y a comme un grand entonnoir de lumi�re, devant eux, l� o� le soleil a bascul� vers la terre. Lalla �coute le c�ur du Hartani qui bat dans les art�res de son cou, elle entend sa respiration qui hal�te.</p><p>Avant la nuit, ils sont arriv�s devant le rocher et l�arbre, l� o� il y a l��il de l�eau. C�est un simple trou dans la caillasse, avec de l�eau grise. Le Hartani d�pose doucement Lalla au bord de l�eau, et il lui donne � boire dans le creux de sa main. L�eau est froide, un peu �cre. Puis le berger se penche � son tour, et il boit longuement, la t�te pr�s de l�eau.</p><p>Ils attendent la nuit. Elle vient tr�s vite ici, dans le genre d�un rideau qu�on tire, sans fum�es, sans nuages, sans spectacle. C�est comme s�il n�y avait presque plus d�air, ni d�eau, seulement la lueur du soleil que les montagnes �teignent.</p><p>Lalla est couch�e par terre, contre le Hartani. Elle ne bouge pas. Ses jambes sont rompues, lac�r�es, et le sang caill� a fait une cro�te pareille � une semelle noire sous ses pieds. Par instants, la douleur monte des pieds, traverse les jambes, le long des os et des muscles, jusqu�� l�aine. Elle geint un peu, les dents serr�es pour ne pas crier, ses mains se crispent sur les bras du jeune gar�on. Lui ne la regarde pas ; il regarde droit vers l�horizon, du c�t� des montagnes noires, ou peut-�tre est-ce vers le ciel nocturne. Son visage est devenu tr�s sombre, � cause de l�ombre. Est-ce qu�il pense � quelque chose ? Lalla voudrait bien entrer en lui, pour savoir ce qu�il veut, o� il va� Pour elle, plus que pour lui, elle parle. Le Hartani l��coute � la mani�re des chiens, qui dressent la t�te et suivent le bruit des syllabes.</p><p>Elle lui parle de l�homme au complet-veston gris-vert, de ses yeux durs et noirs comme des bouts de m�tal, et puis de la nuit aupr�s de Naman, quand le vent mauvais soufflait sur la Cit�. Elle dit :</p><p>� Maintenant que c�est toi que j�ai choisi pour mari, plus personne ne pourra m�enlever, ni m�emmener de force devant le juge pour me marier� Maintenant, nous allons vivre ensemble, et nous aurons un enfant, et plus personne d�autre ne voudra m��pouser, tu comprends, Hartani ? M�me s�ils nous rattrapent, je dirai que c�est toi qui es mon mari, et que nous allons avoir un enfant, et cela, ils ne pourront pas l�emp�cher. Alors ils nous laisseront partir, et nous pourrons aller vivre dans les pays du sud, tr�s loin, dans le d�sert� �</p><p>Elle ne ressent plus la fatigue, ni la douleur, mais seulement l�ivresse de cette libert�, au milieu du champ de pierres, dans le silence de la nuit. Elle serre tr�s fort le corps du jeune berger, jusqu�� ce que leurs odeurs et leurs haleines soient compl�tement m�l�es. Tr�s doucement, le gar�on entre en elle et la poss�de, et elle entend le bruit pr�cipit� de son c�ur contre sa poitrine.</p><p>Lalla tourne son visage vers le centre du ciel, et elle regarde de toutes ses forces. La nuit froide et belle les enveloppe, les serre dans son bleu profond. Jamais Lalla n�a vu une nuit aussi belle. L�-bas, � la Cit�, ou aux rivages de la mer, il y avait toujours quelque chose qui s�parait de la nuit, une vapeur, une poussi�re. Il y avait toujours un voile qui ternissait, parce que les hommes �taient l�, autour, avec leurs feux, leur nourriture, leur haleine. Mais ici, tout est pur. Le Hartani maintenant se couche � c�t� d�elle, et c�est un tr�s grand vertige qui les traverse, qui agrandit leurs pupilles.</p><p>Le visage du Hartani est tendu, comme si la peau de son front et de ses joues �tait en pierre polie. Lentement, au-dessus d�eux, l�espace se peuple d��toiles, de milliers d��toiles. Elles jettent des �clats blancs, elles palpitent, elles dessinent leurs figures secr�tes. Les deux fugitifs les regardent, presque sans respirer, les yeux grands ouverts. Ils sentent sur leurs visages se poser le dessin des constellations, comme s�ils n��taient plus que par leur regard, comme s�ils buvaient la lumi�re douce de la nuit. Ils ne pensent plus � rien, ni au chemin du d�sert, ni � la souffrance du lendemain, ni aux autres jours ; ils ne sentent plus leurs blessures, ni la soif et la faim, ni rien de terrestre ; ils ont m�me oubli� la br�lure du soleil qui a noirci leurs visages et leurs corps, qui a d�vor� l�int�rieur de leurs yeux.</p><p>La lumi�re des �toiles tombe doucement comme une pluie. Elle ne fait pas de bruit, elle ne soul�ve pas de poussi�re, elle ne creuse aucun vent. Elle �claire maintenant le champ de pierres, et pr�s de la bouche du puits, l�arbre calcin� devient l�ger et faible comme une fum�e. La terre n�est plus tr�s plate, elle s�est allong�e comme l�avant d�une barque, et maintenant elle avance doucement, elle glisse en tanguant et roulant, elle va lentement au milieu des belles �toiles, tandis que les deux enfants, serr�s l�un contre l�autre, le corps l�ger, font les gestes d�amour.</p><p>� chaque instant, une �toile nouvelle appara�t, minuscule, � peine possible dans le noir, et les fils imperceptibles de sa lumi�re se joignent aux autres. Il y a des for�ts de lumi�re grise, rouge, blanche, qui se m�lent au bleu profond de la nuit, et se figent comme des bulles.</p><p>Plus tard, tandis que le Hartani s�endort tranquillement, le visage contre elle, Lalla regarde tous les signes, tous les �clats de lumi�re, tout ce qui bat, tremble, ou reste immobile comme des yeux. Plus haut encore, droit au-dessus d�elle, il y a la grande voie lact�e, le chemin trac� par le sang de l�agneau de Gabriel, selon ce que racontait le vieux Naman.</p><p>Elle boit la lumi�re tr�s p�le qui vient de l�amas d��toiles, et tout � coup il lui semble qu�elle est si pr�s, comme dans la chanson que chantait la voix de Lalla Hawa, qu�il lui suffirait de tendre la main pour prendre une poign�e de la belle lumi�re �tincelante. Mais elle ne bouge pas. Sa main appuy�e sur le cou du Hartani �coute le sang qui bat dans ses art�res, et le passage calme de sa respiration. La fi�vre du soleil et de la s�cheresse est �teinte par la nuit. La soif, la faim, l�angoisse se sont apais�es par la lumi�re de la galaxie, et sur sa peau il y a, comme des gouttes, la marque de chaque �toile du ciel.</p><p>Ils ne voient plus la terre, � pr�sent. Les deux enfants serr�s l�un contre l�autre voyagent en plein ciel.</p></section><section><title><empty-line/></title><cite><p>Chaque jour ajoutait un peu de terre. La caravane s��tait divis�e en trois rang�es, distantes de deux ou trois heures de marche. Celle de Larhdaf �tait � gauche, pr�s des contreforts du Haua, dans la direction de Sidi el Hach. Celle de Saadbou, le fils cadet du grand cheikh, � l�extr�me droite, remontant le lit ass�ch� du Jang Saccum, au centre de la vall�e de la Saguiet el Hamra. Au milieu, et en retrait, avan�ait Ma el A�nine avec ses guerriers mont�s sur des chameaux. Puis la caravane des hommes, des femmes et des enfants, poussant devant eux leur b�tail, et qui suivaient le grand nuage de poussi�re rouge qui montait devant eux dans le ciel.</p><p>Chaque jour, ils marchaient dans le fond de la vall�e immense, tandis que le soleil, au-dessus d�eux, suivait le chemin inverse. C��tait la fin de l�hiver, et les pluies n�avaient pas encore adouci la terre. Le fond de la Saguiet el Hamra �tait craquel� et durci comme une vieille peau.</p><p>M�me sa couleur rouge br�lait les yeux et la peau du visage.</p><p>Le matin, avant m�me le lever du soleil, le cri retentissait pour la premi�re pri�re. Puis on entendait le bruit des b�tes. Les fum�es des braseros emplissaient la vall�e. Au loin, il y avait les cris psalmodi�s des soldats de Larhdaf, auxquels r�pondaient les gens de Saadbou. Mais les hommes bleus du grand cheikh priaient en silence. Quand la premi�re poussi�re rouge montait dans l�air, les hommes mettaient les troupeaux en marche. Chacun ramassait sa charge, et recommen�ait � marcher sur la terre encore grise et froide.</p><p>Lentement, la lumi�re naissait � l�horizon, au-dessus de la Hamada. Les hommes regardaient le disque resplendissant qui �clairait le fond de la vall�e, et ils plissaient les yeux et se courbaient d�j� un peu, comme s�ils voulaient lutter contre le poids et la douleur de la lumi�re sur leurs fronts et sur leurs �paules.</p><p>Parfois, les troupes de Larhdaf et de Saadbou �taient si proches qu�on entendait le bruit des sabots de leurs chevaux et les grognements des chameaux. Alors les trois nuages de poussi�re s�unissaient dans le ciel et voilaient presque le soleil.</p><p>Quand le soleil arrivait au z�nith, le vent se levait et balayait l�espace, chassant des murailles de poussi�re rouge et de sable. Les hommes arr�taient les troupeaux en demi-cercle, et ils s�abritaient derri�re les chameaux accroupis, ou bien contre les arbustes �pineux. La terre semblait aussi grande que le ciel, aussi vide, aussi �blouissante.</p><p>Derri�re la troupe du grand cheikh, Nour marchait en portant sa charge vivres dans une grande toile nou�e autour de sa poitrine. Chaque jour, depuis l�aube, jusqu�au coucher du soleil, il marchait sur les traces des chevaux et des hommes, sans savoir o� il allait, sans voir son p�le, ni sa m�re, ni ses s�urs. Il les retrouvait quelquefois le soir, quand les voyageurs allumaient les feux de brindilles pour le th� et la bouillie de gruau. Il ne parlait � personne, et personne ne lui parlait. C��tait comme si la fatigue et la s�cheresse avaient br�l� les mots dans sa gorge.</p><p>Quand la nuit �tait venue, et que les b�tes avaient fait un trou pour dormir. Nour pouvait regarder autour de lui, l�immense vall�e d�serte. En s��loignant un peu du campement, en se tenant debout sur la plaine dess�ch�e, Nour avait l�impression d��tre aussi grand qu�un arbre. La vall�e semblait n�avoir pas de limites, �tendue infinie de pierres et de sable rouge inchang�e depuis le commencement des temps. De loin en loin, il y avait les silhouettes calcin�es des petits acacias, des buissons, et les touffes des cact�es et des palmiers nains, l� o� l�humidit� de la vall�e mettait de vagues taches sombres. Dans la p�nombre de la nuit, la terre prenait une couleur min�rale. Nour attendait debout, absolument immobile, que la noirceur descende et emplisse la vall�e, lentement, comme une eau impalpable.</p><p>Plus tard, d�autres groupes de nomades sont venus se joindre � la troupe de Ma el A�nine. Ils ont parlement� avec les chefs des tribus, pour leur demander o� ils allaient, et ils ont suivi la m�me route. Ils �taient plusieurs milliers maintenant, qui marchaient dans la vall�e, vers les puits de Hausa, d�el Faunat, de Yorf.</p><p>Nour ne savait plus depuis combien de jours avait commenc� le voyage. Peut-�tre que ce n��tait qu�une seule et interminable journ�e qui se passait ainsi, tandis que le soleil montait et redescendait dans le ciel ardent, et que le nuage de poussi�re roulait sur lui-m�me, d�ferlait comme une vague. Les hommes des fils de Ma el A�nine �taient loin en avant, ils devaient avoir d�j� atteint le fond de la Saguiet el Hamra, au-del� du tombeau de Rayem Mohamed Embarec, l� o� s�ouvre dans le plateau de la Hamada la vall�e lunaire du Mesuar. Peut-�tre m�me que leurs chevaux gravissaient d�j� les pentes des collines rocheuses, et qu�ils voyaient s�ouvrir derri�re eux l�immense vall�e de la Saguiet el Hamra o� tourbillonnaient les nuages ocre rouge des hommes et des troupeaux de Ma el A�nine.</p><p>Maintenant, les hommes et les femmes ralentissaient la marche de la derni�re colonne. De temps � autre, Nour s�arr�tait pour attendre la troupe o� �taient sa m�re et ses s�urs. Il s�asseyait sur les pierres br�lantes, le pan de son manteau rabattu sur sa t�te, et il regardait le troupeau qui avan�ait lentement sur la piste. Les guerriers sans monture marchaient courb�s en avant, �cras�s par les fardeaux sur leurs, �paules. Certains s�appuyaient sur leurs longs fusils, sur leurs lances. Leurs visages �taient noirs, et � travers le crissement de leurs pas dans le sable, Nour entendait le bruit douloureux de leur respiration.</p><p>Derri�re, venaient les enfants et les bergers, qui poursuivaient le troupeau de ch�vres et de moutons, les chassaient devant eux � coups de pierres. Les tourbillons de poussi�re les enveloppaient comme un brouillard rouge, et Nour regardait les silhouettes �tranges, �chevel�es, qui semblaient danser dans la poussi�re. Les femmes marchaient � c�t� des chameaux de b�t, certaines portant leurs b�b�s dans leurs manteaux, cheminant lentement, pieds nus sur la terre br�lante. Nour entendait le bruit clair de leurs colliers d�or et de cuivre, les anneaux de leurs chevilles. Elles marchaient en chantonnant une chanson interminable et triste qui allait et venait comme le bruit du vent.</p><p>Mais tout � fait en dernier venaient ceux qui n�en pouvaient plus, les vieillards, les enfants, les bless�s, les jeunes femmes dont tous les hommes �taient morts, et qui n�avaient plus personne pour les aider a trouver la nourriture et l�eau. Ils �taient nombreux, �parpill�s le long de la piste dans la vall�e de la Saguiet, et ils continuaient d�arriver pendant des heures, apr�s que les soldats du cheikh �taient pass�s. C��taient eux que Nour regardait surtout avec compassion.</p><p>Debout au bord de la piste, il les voyait marcher lentement, levant � peine leurs jambes alourdies par la fatigue. Ils avaient des visages gris, �maci�s, aux yeux qui brillaient de fi�vre. Leurs l�vres saignaient, leurs mains et leur poitrine �taient marqu�es de plaies o� le sang caill� s��tait m�l� � l�or de la poussi�re. Le soleil frappait sur eux, comme sur les pierres rouges du chemin, et c��taient de vrais coups qu�ils recevaient. Les femmes n�avaient pas de chaussures, et leurs pieds nus �taient br�l�s par le sable et rong�s par le sel. Mais ce qui �tait le plus douloureux en eux, ce qui faisait na�tre l�inqui�tude et la piti�, c��tait leur silence. Aucun d�eux ne parlait, ne chantait. Personne ne pleurait ni ne g�missait. Tous, hommes, femmes, enfants aux pieds ensanglant�s, ils avan�aient sans faire de bruit, comme des vaincus, sans prononcer une parole. On entendait seulement le bruit de leurs pas dans le sable, et le hal�tement court de leur souffle. Puis ils s��loignaient lentement, en faisant rouler leurs fardeaux sur leurs reins, pareils � de dr�les d�insectes apr�s la temp�te.</p><p>Nour restait debout au bord de la piste, son fardeau d�pos� � ses pieds. De temps en temps, quand une vieille femme, ou un soldat bless� marchait vers lui, il essayait de leur parler, il s�approchait d�eux, il disait :</p><p>� Salut, salut, tu n�es pas trop fatigu�, veux-tu que je t�aide � porter ta charge ? �</p><p>Mais eux restaient silencieux, ils ne le regardaient m�me pas, et leur visage �tait dur comme les pierres de la vall�e, serr� par la douleur et par la lumi�re.</p><p>Arrivait un groupe d�hommes du d�sert, des guerriers de Chinguetti. Leurs grands manteaux bleu ciel �taient en lambeaux. Ils avaient band� leurs jambes et leurs pieds avec des chiffons tach�s de sang. Eux ne portaient rien, pas m�me un sac de riz, pas m�me une gourde d�eau. Ils n�avaient plus que leurs fusils et leurs lances, et ils marchaient douloureusement, comme les vieillards et les enfants.</p><p>L�un d�eux �tait aveugle, et tenait aux autres par un pan de manteau, titubant sur les pierres du chemin, butant contre les racines des mauvais buissons.</p><p>Quand il est pass� pr�s de Nour et qu�il a entendu la voix du jeune gar�on qui le saluait, il a l�ch� le manteau de son camarade et il s�est arr�t� :</p><p>� Est-ce que nous sommes arriv�s ? � a-t-il demand�.</p><p>Les autres ont continu� leur route, sans m�me se retourner. Le guerrier du d�sert avait un visage encore jeune, mais �puis� par la fatigue, et un morceau d��toffe sale barrait ses yeux br�l�s.</p><p>Nour lui a donn� � boire un peu de son eau, il a remis sa charge sur ses �paules, et il a plac� la main du guerrier sur son manteau :</p><p>� Viens, c�est moi qui te guiderai maintenant. �</p><p>Ils ont recommenc� � marcher sur la piste, au-devant du grand nuage de poussi�re rouge, vers le bout de la vall�e.</p><empty-line/><p>L�homme ne parlait pas. Sa main �tait agripp�e � l��paule de Nour, si fort qu�elle lui faisait mal. Le soir, quand ils s�arr�t�rent au puits de Yorf, le jeune gar�on �tait � bout de forces. Ils �taient maintenant au pied des falaises rouges, l� o� commencent les mesas du Haua, et la vall�e qui va vers le nord.</p><p>Ici, toutes les caravanes s��taient retrouv�es, celles de Larhdaf et de Saadbou et les hommes bleus du grand cheikh. Dans la lumi�re du cr�puscule, Nour regardait les milliers d�hommes assis sur la terre dess�ch�e, autour de la tache noire du puits. La poussi�re rouge retombait peu � peu, et les fum�es des braseros montaient d�j� dans le ciel.</p><p>Quand Nour fut repos�, il ramassa son fardeau, mais sans le nouer autour de sa poitrine. Il prit la main du guerrier aveugle, et ils march�rent jusqu�au puits.</p><p>Tous avaient bu d�j�, les hommes et les femmes � l�est du puits, les animaux � l�ouest. L�eau �tait trouble, m�l�e � la boue rouge des rives. Pourtant, jamais elle n�avait sembl� plus belle aux hommes. Le ciel sans nuages brillait � sa surface noire, comme sur un m�tal poli.</p><p>Nour s�est pench� vers l�eau, et il a bu � longs traits, sans reprendre son souffle. � genoux au bord du puits, le guerrier aveugle buvait aussi, avidement, presque sans s�aider du creux de sa main. Quand il a �t� rassasi�, il s�est assis au bord du puits, son visage sombre et sa barbe ruisselants d�eau.</p><p>Ensuite, ils sont retourn�s en arri�re, vers les troupeaux. C��tait l�ordre du cheikh, car personne ne pouvait rester pr�s du puits, afin de ne pas troubler l�eau.</p><p>La nuit tombait vite, pr�s de la Hamada. L�ombre entrait dans le fond de la vall�e, ne laissant que les pitons de pierre rouge dans la flamme du soleil.</p><p>Nour a cherch� un instant son p�re et sa m�re, sans les voir. Peut-�tre �taient-ils d�j� repartis vers l�entr�e de la piste du nord, avec les soldats de Larhdaf. Nour a choisi l�endroit pour la nuit, pr�s des troupeaux. Il a pos� son fardeau, et il a partag� un morceau de pain de mil et des dattes avec le guerrier aveugle. L�homme a mang� vite, puis il s�est allong� sur le sol, avec les mains sous la t�te. Alors Nour lui a parl�, pour lui demander qui il �tait. L�homme a racont� lentement, avec sa voix un peu enrou�e � force de s��tre tue, tout ce qui s��tait pass� l�-bas, tr�s loin, � Chinguetti, pr�s du grand lac sal� de Chinchan, les soldats des Chr�tiens qui avaient attaqu� les caravanes, qui avaient br�l� les villages, qui avaient emmen� les enfants dans les camps. Quand les soldats des Chr�tiens �taient venus de l�ouest, des rivages de la mer, ou bien du sud, des guerriers v�tus de blanc mont�s sur des chameaux, et des hommes noirs du Niger, les gens du d�sert avaient d� fuir vers le nord. C�est au cours d�un combat qu�il avait �t� bless� par un fusil et qu�il avait perdu la vue. Alors ses compagnons l�avaient emmen� vers le nord, vers la ville sainte de Smara, parce qu�ils disaient que le grand cheikh savait gu�rir les blessures faites par les Chr�tiens, qu�il avait le pouvoir de rendre la vue. Pendant qu�il parlait, les larmes coulaient de ses paupi�res ferm�es, parce qu�il pensait maintenant � tout ce qu�il avait perdu.</p><p>� Sais-tu o� nous sommes maintenant � C��tait cela qu�il demandait tout le temps � Nour, comme s�il avait peur d��tre abandonn� l�, au milieu du d�sert.</p><p>� Sais-tu o� nous sommes ? Est-ce que nous sommes encore loin de l�endroit o� nous pourrons nous arr�ter ? �</p><p>� Non �, disait Nour, � nous allons bient�t arriver dans les terres que le cheikh a promises, l� o� nous ne manquerons de rien, l� o� ce sera comme le royaume de Dieu. �</p><p>Mais il n�en savait rien, et au fond de son c�ur, il pensait qu�ils n�arriveraient peut-�tre jamais dans ce pays, m�me s�ils franchissaient le d�sert, les montagnes, et m�me la mer, jusqu�� l�endroit o� le soleil na�t � l�horizon.</p><p>Le guerrier aveugle continuait � parler, maintenant, mais il ne parlait plus de la guerre. Il racontait � voix presque basse son enfance � Chinguetti, la route du sel, avec son p�re et ses fr�res. Il racontait l�enseignement, dans la mosqu�e de Chinguetti, puis le d�part des caravanes immenses, � travers les �tendues du d�sert, vers l�Adrar, et plus loin encore � l�est, vers les montagnes du Hank, vers le puits d�Abd el Malek, l� o� se trouve le tombeau miraculeux. Il parlait de cela doucement, presque en chantonnant, allong� sur la terre, avec la nuit qui couvrait d�ombre fra�che son visage et ses yeux br�l�s.</p><p>Nour se couchait � c�t� de lui, envelopp� dans son manteau de laine, la t�te appuy�e sur le fardeau, et il s�endormait les yeux ouverts, en regardant le ciel et en �coutant la voix de l�homme qui parlait pour lui seul.</p><p>Les nuits du d�sert �taient froides, mais la langue et les l�vres de Nour continuaient � br�ler, et il lui semblait que des pi�ces chauff�es au feu �taient pos�es sur ses paupi�res. Le vent passait sur les rochers, soufflait sur les dunes, faisait grelotter de fi�vre les hommes dans leurs haillons. Quelque part, au milieu de ses guerriers endormis, le vieux cheikh v�tu de son manteau blanc regardait la nuit sans dormir, comme il avait fait depuis des mois. Son regard allait dans le fouillis d��toiles qui baignait la terre de sa clart� diffuse. � certains moments, il marchait un peu au milieu des hommes endormis. Puis il retournait s�asseoir � sa place, et il buvait du th�, lentement, en �coutant les craquements du charbon dans le brasero.</p><empty-line/><p>Les jours ont pass� comme cela, br�lants et terribles, tandis que le troupeau des hommes et des b�tes remontait la vall�e, vers le nord. Ils suivaient maintenant la piste du Tindouf, � travers le plateau aride de la Hamada. Les fils de Ma el A�nine, avec les hommes les plus valides, chevauchaient en �claireurs par les vall�es resserr�es des monts Ouarkziz, mais c��tait une route trop dure pour les femmes et les enfants, et le cheikh avait choisi de suivre la piste de l�est.</p><p>� l�arri�re de la caravane, Nour marchait, avec la main du guerrier aveugle qui serrait son �paule. Chaque jour le fardeau de nourriture devenait plus l�ger, et Nour savait bien qu�il n�y en aurait pas assez pour aller jusqu�au bout du voyage.</p><p>Maintenant ils marchaient sur l�immense plateau de pierres, tout pr�s du ciel. Ils traversaient parfois des crevasses, de grandes blessures noires dans la roche blanche, des �boulis de cailloux pareils � des couteaux. Le guerrier aveugle serrait tr�s fort l��paule et le bras de Nour, pour ne pas tomber.</p><p>Les hommes avaient us� leurs chaussures en cuir de ch�vre, et beaucoup avaient band� leurs pieds avec des lambeaux de leurs habits, pour arr�ter le sang qui coulait. Les femmes allaient pieds nus, parce qu�elles �taient habitu�es depuis leur enfance, mais quelquefois, un caillou plus aigu entamait leur chair et elles geignaient en marchant.</p><p>Le guerrier aveugle ne parlait jamais, durant le jour. Son visage sombre �tait cach� par son manteau bleu, et par le pansement qui recouvrait ses yeux comme le capuchon d�un faucon. Il marchait sans se plaindre, et depuis que Nour le guidait, il n�avait plus peur de se perdre. Seulement, quand il sentait venir le soir, quand les hommes de Larhdaf et de Saadbou, loin au-devant dans les vall�es, criaient avec leurs voix chantantes le signal de la halte, le guerrier aveugle demandait, toujours avec la m�me inqui�tude :</p><p>� Est-ce que c�est ici ? Est-ce que nous y sommes ? Dis-moi, est-ce que nous sommes arriv�s � l�endroit o� nous devons nous arr�ter pour toujours ? �</p><p>Nour regardait autour de lui, et il ne voyait que l��tendue sans fin de la pierre et de la poussi�re, la terre toujours pareille sous le ciel. Il d�tachait son fardeau, et il disait simplement :</p><p>� Non, ce n�est pas encore ici. �</p><p>Alors, comme chaque soir, le guerrier aveugle buvait quelques gorg�es � l�outre, mangeait quelques dattes et du pain, puis il s��tendait sur la terre, et il continuait � parler des choses de son pays, de la grande ville sainte de Chinguetti, pr�s du lac de Chinchan. Il parlait de l�oasis o� l�eau est verte, o� les palmiers sont immenses et donnent des fruits doux comme le miel, o� l�ombre est pleine du chant des oiseaux et du rire des jeunes filles qui vont puiser l�eau. Il racontait cela avec sa voix qui chantonnait un peu, comme s�il se ber�ait lui-m�me pour att�nuer sa souffrance. Quelquefois, ses compagnons venaient s�asseoir aupr�s de lui, ils partageaient avec Nour le pain et les dattes, ou bien ils faisaient du th� avec l�herbe <emphasis>chiba</emphasis>. Ils �coutaient le monologue du guerrier aveugle, puis ils parlaient eux aussi de leur terre, des puits du Sud, Atar, Oujeft, Tamchakatt, et de la grande ville d�Oualata. Ils parlaient une langue �trange et douce comme celle des pri�res, et leurs visages maigres �taient couleur de m�tal. Quand le soleil �tait pr�s de l�horizon, et que le plateau d�sert devenait brillant de lumi�re, ils s�agenouillaient et faisaient leur pri�re, le front dans la poussi�re. Nour aidait le guerrier aveugle � se prosterner dans la direction du levant, puis il se couchait, envelopp� dans son manteau, et il �coutait le bruit de voix des hommes, jusqu�au sommeil.</p><p>Comme cela ils ont travers� les monts du Ouarkziz, en suivant les failles et les lits des torrents dess�ch�s. La caravane s��tirait sur tout le plateau, d�un bout � l�autre de l�horizon. Le grand nuage de poussi�re rouge montait chaque jour dans le ciel bleu, se penchait dans le vent. Les troupeaux de ch�vres et de moutons, les chameaux de b�t marchaient au milieu des hommes, les aveuglaient de poussi�re. Loin derri�re eux, les vieillards, les femmes malades, les enfants abandonn�s, les guerriers bless�s, marchaient dans la douleur de la lumi�re, la t�te pench�e, les jambes faibles, laissant parfois sur leurs traces des gouttes de sang.</p><p>La premi�re fois que Nour avait vu quelqu�un tomber, au bord de la piste, sans un cri, il avait voulu s�arr�ter ; mais les guerriers bleus, et ceux qui marchaient avec lui, l�avaient pouss� en avant, sans rien dire, parce qu�il n�y avait plus rien � faire. Maintenant, Nour ne s�arr�tait plus. Quelquefois il y avait la forme d�un corps, dans la poussi�re, bras et jambes repli�s, comme s�il dormait. C��tait un vieil homme, ou une femme, que la fatigue et le mal avaient arr�t� l�, sur le c�t� de la piste, frapp� derri�re la t�te comme avec un marteau, le corps d�j� dess�ch�. Le vent qui souffle jetterait les poign�es de sable sur lui, le recouvrirait bient�t, sans qu�on ait besoin de creuser de tombe.</p><p>Nour pensait � la vieille femme qui lui avait donn� du th�, l�-bas, dans le campement de Smara. Peut-�tre qu�elle �tait tomb�e, elle aussi, un jour, frapp�e par le soleil, et que le sable du d�sert l�avait recouverte. Mais il ne pensait pas longtemps � elle, parce que chaque pas qu�il faisait �tait comme la mort d�une personne, qui effa�ait ses souvenirs ; comme si la travers�e du d�sert devait tout d�truire, tout br�ler dans sa m�moire, faire de lui un autre gar�on. La main du guerrier aveugle le poussait en avant quand la fatigue ralentissait ses jambes, et peut-�tre que sans cette main pos�e sur son �paule, il serait tomb�, lui aussi, bras et jambes repli�s, au bord de la piste.</p><p>Il y avait toujours de nouvelles montagnes � l�horizon, le plateau de pierres et de sable semblait sans fin, comme la mer. Chaque soir, le guerrier aveugle disait � Nour, quand il entendait les cris de la halte :</p><p>� Est-ce que c�est ici ? Est-ce que nous sommes arriv�s ? �</p><p>Et puis il disait :</p><p>� Dis-moi ce que tu vois. �</p><p>Mais Nour r�pondait simplement :</p><p>� Non, ce n�est pas ici. Il n�y a que le d�sert, nous devons marcher plus loin. �</p><p>Maintenant, le d�sespoir gagnait les hommes. M�me les guerriers du d�sert, les hommes bleus invincibles de Ma el A�nine �taient fatigu�s, et leur regard �tait honteux, comme celui des hommes qui ont cess� de croire.</p><p>Ils restaient assis par petits groupes, leurs fusils allong�s dans leurs bras, sans parler. Quand Nour allait voir son p�re et sa m�re pour leur demander de l�eau, c��tait leur silence qui l�effrayait le plus. C��tait comme si la menace de la mort avait atteint les hommes, et qu�ils n�avaient plus de force pour s�aimer.</p><p>La plupart des gens de la caravane, les femmes, les enfants, �taient prostr�s sur la terre, attendant que le soleil s��teigne � l�horizon. Ils n�avaient m�me plus la force de dire la pri�re, malgr� l�appel des religieux de Ma el A�nine qui r�sonnait sur le plateau. Nour s��tendait sur le sol, la t�te pos�e sur son fardeau presque vide, et il regardait le ciel sans fond qui changeait de couleur, en �coutant la voix de l�aveugle qui chantonnait.</p><p>Parfois il avait l�impression que tout cela �tait un r�ve, un terrible, interminable r�ve qu�il faisait les yeux ouverts, et qui l�entra�nait le long des routes des �toiles, sur la terre lisse et dure comme une pierre polie. Alors les souffrances �taient des lances tendues, et il avan�ait sans comprendre ce qui le d�chirait. C��tait comme s�il sortait de lui-m�me, abandonnant son corps sur la terre br�l�e, son corps immobile sur le d�sert de pierres et de sable, pareil � une tache, � un tas de vieux chiffons jet� sur le sol parmi tous les autres tas de chiffons d�laiss�s, et son �me s�aventurait dans le ciel glac�, au milieu des �toiles, parcourant en un clin d��il tout l�espace que sa vie ne suffirait pas � reconna�tre. Il voyait alors, surgis comme des mirages, les villes extraordinaires aux palais de pierre blanche, les tours, les d�mes, les grands jardins ruisselants d�eau pure, les arbres charg�s de fruits, les massifs de fleurs, les fontaines ou s�assemblaient les jeunes filles aux rires l�gers. Il voyait cela distinctement, il glissait dans l�eau fra�che, il buvait aux cascades, il go�tait chaque fruit, il respirait chaque odeur. Mais ce qui �tait le plus extraordinaire, c��tait la musique qu�il entendait, quand il s�en allait de son corps. Il n�avait jamais rien entendu de semblable. C��tait une voix de jeune femme qui chantait dans la langue chleuh, une chanson douce qui bougeait dans l�air et qui r�p�tait tout le temps la m�me parole, ainsi :</p><p>� Un jour, oh, un jour, le corbeau deviendra blanc, la mer s�ass�chera, on trouvera le miel dans la fleur du cactus, on fera une couche avec les branches de l�acacia, oh, un jour, il n�y aura plus de venin dans la bouche du serpent, et les balles des fusils ne porteront plus la mort, car ce sera le jour o� je quitterai mon amour� �</p><p>D�o� venait cette voix, si claire, si douce ? Nour sentait son esprit glisser encore plus loin, au-del� de cette terre, au-del� de ce ciel, vers le pays o� il y a des nuages noirs charg�s de pluie, des rivi�res profondes et larges o� l�eau ne cesse jamais de couler.</p><p>� Un jour, oh, un jour, le vent ne soufflera pas sur la terre, les grains de sable seront doux comme le sucre, sous chaque pierre du chemin il y aura une source qui m�attendra, un jour, oh, un jour, les abeilles chanteront pour moi, car ce sera le jour o� je quitterai mon amour� �</p><p>L� grondent les bruits myst�rieux de l�orage, l� r�gnent le froid, la mort.</p><p>� Un jour, oh, un jour, il y aura le soleil de la nuit, l�eau de la lune laissera ses flaques sur la terre, le ciel donnera l�or des �toiles, un jour, oh, un jour, je verrai mon ombre danser pour moi, car ce sera le jour o� je quitterai mon amour� �</p><p>C�est de l� que vient l�ordre nouveau, celui qui chasse les hommes bleus du d�sert, qui fait na�tre la peur de toutes parts.</p><p>� Un jour, oh, un jour, le soleil sera noir, la terre s�ouvrira jusqu�au centre, la mer recouvrira le sable, un jour, oh, un jour, mes yeux ne verront plus la lumi�re, ma bouche ne pourra plus dire ton nom, mon c�ur cessera de battre, car ce sera le jour o� je quitterai mon amour� �</p><p>La voix �trang�re s��loignait en murmurant, et Nour entendait � nouveau la chanson lente et triste du guerrier aveugle qui parlait tout seul, son visage tourn� vers le ciel qu�il ne pouvait pas voir.</p><empty-line/><p>La caravane de Ma el A�nine est arriv�e un soir au bord du Draa, de l�autre c�t� des montagnes. L�, en descendant vers l�ouest, ils ont aper�u les fum�es des campements des troupes de Larhdaf et de Saadbou. Quand les hommes se sont retrouv�s, il y a eu un regain d�espoir. Le p�re de Nour est venu � sa rencontre, et il l�a aid� � porter sa charge.</p><p>� O� est-ce que nous sommes ? Est-ce que c�est ici ? � demandait le guerrier aveugle.</p><p>Nour lui expliqua qu�on avait franchi le d�sert, et qu�on n��tait plus tr�s loin du but.</p><p>Il y eut comme une f�te cette nuit-l�. Pour la premi�re fois depuis longtemps, on entendait le son des guitares et des tambours, et le chant clair des fl�tes.</p><p>La nuit �tait plus douce dans la vall�e, il y avait de l�herbe pour les b�tes. Avec son p�re et sa m�re, Nour mangea le pain de mil et les dattes, et le guerrier aveugle re�ut aussi sa part. Il parla avec eux du chemin qu�ils avaient parcouru, de la Saguiet el Hamra jusqu�au tombeau de Sidi Mohammed el Quenti. Puis ils march�rent ensemble, guidant le guerrier aveugle � travers les champs de broussailles, jusqu�au lit dess�ch� du Draa.</p><p>Il y avait beaucoup d�hommes et de b�tes, car aux hommes et aux troupeaux de la caravane du grand cheikh s��taient joints les nomades du Draa, ceux des puits du Tassouf, les hommes de Messe�ed, de Tcart, d�El Gaba, de Sidi Brahim el Aattami, tous ceux que la mis�re et la menace de l�arriv�e des Fran�ais avaient chass�s des r�gions de la c�te, et qui avaient appris que le grand cheikh Ma el A�nine �tait en route pour la guerre sainte, pour chasser les �trangers des terres des Croyants.</p><p>Alors on ne voyait plus les trous que la mort avait creus�s dans les rangs des hommes et des femmes. On ne voyait plus que la plupart des hommes �taient bless�s ou malades, ni que les petits enfants mouraient lentement dans les bras de leur m�re, br�l�s par la fi�vre et par la d�shydratation.</p><p>On voyait seulement, de toutes parts, sur le lit noir du fleuve dess�ch�, ces silhouettes qui marchaient lentement, et ces troupeaux de ch�vres et de moutons, et ces hommes mont�s sur leurs chameaux, sur leurs chevaux, qui allaient quelque part, vers leur destin.</p><empty-line/><p>Pendant des jours ils ont remont� l�immense vall�e du Draa, sur l��tendue de sable craquel�, durci comme la terre cuite au four, sur le lit noir du fleuve o� le soleil du z�nith br�lait comme une flamme. De l�autre c�t� de la vall�e, les hommes de Larhdaf et de Saadbou ont lanc� leurs chevaux le long d�un torrent �troit, et les hommes, les femmes, les troupeaux ont suivi la route qu�ils avaient ouverte. Maintenant c��taient les guerriers de Ma el A�nine qui allaient en dernier, mont�s sur leurs chameaux, et Nour marchait avec eux, guidant le guerrier aveugle. La plupart des soldats de Ma el A�nine allaient � pied, en s�aidant de leurs fusils et de leurs lances pour escalader les ravins.</p><p>Le soir m�me, la caravane atteignit le puits profond, celui qu�on appelait A�n Rhatra, non loin de Torkoz, au pied des montagnes. Comme chaque soir, Nour alla chercher l�eau pour le guerrier aveugle, et ils firent leurs ablutions et leur pri�re. Puis Nour s�installa pour la nuit, non loin des guerriers du cheikh. Ma el A�nine ne dressait pas sa tente. Il dormait dehors, comme les hommes du d�sert, simplement envelopp� de son manteau blanc, accroupi sur son tapis de selle. La nuit tombait vite, parce que les hautes montagnes �taient proches. Le froid faisait frissonner les hommes. � c�t� de Nour, le guerrier aveugle ne chantait plus. Peut-�tre qu�il n�osait pas � cause de la pr�sence du cheikh, ou bien il �tait trop fatigu� pour parler.</p><p>Quand Ma el A�nine prit son repas du soir avec ses guerriers, il fit porter un peu de nourriture et du th� pour Nour et pour son compagnon. Le th� surtout leur fit du bien, et Nour pensait qu�il n�avait jamais rien bu de meilleur. Les aliments, et l�eau fra�che du puits �taient comme une lumi�re dans leur corps, qui leur rendait toute leur force. Nour mangeait le pain en regardant la silhouette assise du vieil homme, envelopp�e dans le grand manteau blanc.</p><p>De temps en temps, des gens venaient vers le cheikh, pour lui demander sa b�n�diction. Lui les recevait, les faisait asseoir � c�t� de lui, leur offrait une part de son pain, leur parlait. Ils s�en allaient, apr�s avoir bais� un pan de son manteau. C��taient des hommes nomades du Draa, des bergers en haillons, ou des femmes bleues qui portaient leurs petits-enfants enroul�s dans leurs manteaux. Ils voulaient voir le cheikh, pour recevoir un peu de force, un peu d�espoir, pour qu�il calme les plaies de leur corps.</p><p>Plus tard, dans la nuit, Nour se r�veilla en sursaut. Il vit le guerrier aveugle qui �tait pench� vers lui. La clart� des �toiles faisait luire vaguement son visage plein de souffrance. Comme Nour se reculait, presque effray�, l�homme dit � voix basse :</p><p>� Est-ce qu�il va me rendre la vue ? Est-ce que je pourrai voir � nouveau ? �</p><p>� Je ne sais pas �, dit Nour.</p><p>Le guerrier aveugle g�mit et retomba sur le sol, la t�te dans la poussi�re.</p><p>Nour regardait autour de lui. Au fond de la vall�e, au pied des montagnes, il n�y avait plus un mouvement, plus un bruit. Partout les hommes dormaient, enroul�s dans leurs toiles, pour lutter contre le froid. Seul, assis sur son tapis de selle, comme si pour lui la fatigue n�existait pas, Ma el A�nine �tait immobile, les yeux fix�s sur le paysage nocturne.</p><p>Alors, Nour se couchait sur le c�t�, la joue contre son bras, et il regardait longuement le vieil homme qui priait, et c��tait comme s�il partait encore une fois le long d�un r�ve interminable, un r�ve plus grand que lui, qui le conduisait vers un autre monde.</p><empty-line/><p>Chaque jour, quand le soleil se levait, les hommes �taient debout. Ils prenaient leur charge sans rien dire, et les femmes enroulaient les jeunes enfants dans leur dos. Les animaux se redressaient aussi, ils pi�tinaient le sol en faisant jaillir la premi�re poussi�re, car c��tait l�ordre du vieil homme qui passait en eux, qui montait avec la chaleur du soleil et l�ivresse du vent.</p><p>Ils continuaient leur marche vers le nord, � travers les montagnes d�chiquet�es du Ta�ssa, le long des d�fil�s br�lants comme les flancs d�un volcan.</p><p>Parfois, le soir, quand ils arrivaient devant le puits, des hommes et des femmes bleus, sortis du d�sert, accouraient vers eux avec des offrandes de dattes, du lait caill�, du pain de mil. Le grand cheikh leur donnait sa b�n�diction, car ils avaient conduit leurs petits enfants malades du ventre ou des yeux. Ma el A�nine les oignait avec un peu de terre m�l�e � sa salive, il posait ses mains sur leur front ; puis les femmes s�en allaient, elles retournaient vers le d�sert rouge, comme elles �taient venues. Parfois aussi, des hommes venaient avec leurs fusils et leurs lances, pour se joindre � la troupe. C��taient des paysans aux visages rudes, avec des cheveux blonds ou roux et des yeux verts �tranges.</p><p>De l�autre c�t� des montagnes la caravane est arriv�e � la palmeraie de Ta�dalt, l� o� commencent le fleuve Noun, et la piste de Goulimine. Nour pensait qu�ils pourraient se reposer et boire � sati�t�, mais la palmeraie �tait petite, rong�e par la s�cheresse et par le vent du d�sert. Les grandes dunes grises avaient mang� l�oasis, et l�eau �tait couleur de boue. Il n�y avait presque personne dans la palmeraie, seulement quelques vieillards �puis�s par la faim. Alors la troupe de Ma el A�nine est repartie le jour suivant, le long du fleuve dess�ch�, vers Goulimine.</p><p>Avant d�arriver � la ville, les troupes des fils de Ma el A�nine sont parties en avant. Ils sont revenus deux jours plus tard, apportant les mauvaises nouvelles les soldats des Chr�tiens avaient d�barqu� � Sidi Ifni, et ils remontaient eux aussi vers le nord. Larhdaf voulait quand m�me aller � Goulimine, pour se battre contre les Fran�ais et les Espagnols, mais le cheikh lui a montr� les hommes qui campaient sur la plaine, et il lui a demand� seulement : � Est-ce que ce sont tes soldats ? � Alors Larhdaf a baiss� la t�te, et le grand cheikh a donn� l�ordre du d�part, au large de Goulimine, vers la palmeraie des A�t Boukha, puis � travers les montagnes, jusqu�� la piste de Bou Izakarn, � l�est.</p><p>Malgr� leur fatigue, les hommes et les femmes ont chemin� pendant des semaines � travers les montagnes rouges, le long des torrents sans eau. Les hommes bleus, les femmes, les bergers avec leurs troupeaux, les chameaux de b�t, les cavaliers, tous devaient se faufiler entre les blocs de pierre, trouver un passage sur les �boulis. Comme cela, ils sont arriv�s � la ville sainte de Sidi Ahmed ou Moussa, le patron des acrobates et des jongleurs. La caravane s�est install�e partout dans la vall�e aride. Seuls le cheikh et ses fils, et ceux de la Goudfia sont rest�s dans l�enceinte du tombeau, tandis que les hommes nobles venaient leur donner acte d�all�geance.</p><p>Ce soir-l�, il y eut une pri�re commune, sous le ciel �toil�, et les hommes et les femmes se sont rassembl�s autour du tombeau du saint. Pr�s des feux allum�s, le silence �tait seulement interrompu par le cr�pitement des branches s�ches, et Nour voyait la silhouette l�g�re du cheikh accroupi par terre, en train de r�citer � voix basse la formule du <emphasis>dzikr</emphasis>. Mais ce soir-l�, c��tait une pri�re sans cris et sans musique, parce que la mort �tait trop proche, et que la fatigue avait serr� leurs gorges. Il y avait seulement la voix tr�s douce, l�g�re comme une fum�e, qui chantonnait dans le silence. Nous regardait autour de lui, et il voyait les milliers d�hommes v�tus de leurs manteaux de laine, assis sur la terre, �clair�s de loin en loin par les feux. Ils restaient immobiles et silencieux. C��tait la pri�re la plus intense, la plus douloureuse qu�il e�t jamais entendue. Aucun ne bougeait, sauf, de temps � autre, une femme qui allaitait son enfant pour l�endormir, ou un vieillard qui toussait. Dans la vall�e aux murs hauts, il n�y avait pas un souffle d�air, et les feux br�laient tr�s droit et tr�s fort. La nuit �tait belle et glac�e, emplie d��toiles. Puis la lueur de la lune venait � l�horizon, au-dessus des falaises noires, et le disque d�argent, absolument rond, montait heure par heure vers le z�nith.</p><p>Le cheikh a pri� toute la nuit, tandis que les feux s��teignaient, les uns apr�s les autres. Les hommes, accabl�s de fatigue, se couchaient l� o� ils �taient pour dormir. Nour ne s��tait �loign� que deux ou trois fois, pour aller uriner derri�re les broussailles, au fond de la vall�e. Il ne pouvait pas dormir, comme si la fi�vre br�lait son corps. Pr�s de lui, son p�re, sa m�re et ses s�urs s��taient assoupis, envelopp�s dans leurs manteaux, et le guerrier aveugle dormait aussi, la t�te sur la terre froide.</p><p>Nour continuait � regarder le vieil homme assis pr�s du tombeau blanc, en train de chanter doucement, dans le silence de la nuit, comme s�il ber�ait un enfant.</p><p>Au lever du jour, la caravane est repartie, accompagn�e des A�t ou Moussa et des montagnards venus d�Ilirh, de Tafermit, les Ida Gougmar, les Ifrane, les Tirhmi, tous ceux qui voulaient suivre Ma el A�nine dans sa guerre pour le royaume de Dieu.</p><p>Il y a eu encore beaucoup de jours � travers les montagnes d�sertes, le long des ravins et des torrents dess�ch�s. Chaque jour la br�lure du soleil recommen�ait, la soif, l��blouissement du ciel trop blanc, les rochers trop rouges, la poussi�re qui suffoquait les b�tes et les hommes. Nour ne se souvenait plus de ce qu��tait la terre quand on �tait immobile. Il ne se souvenait plus des puits, quand les femmes vont puiser l�eau dans leurs jarres, et qu�elles parlent comme les oiseaux. Il ne se souvenait plus de la chanson des bergers qui laissent les troupeaux s��garer, ni des jeux des enfants, dans le sable des dunes. C��tait comme s�il avait march� depuis toujours, voyant sans cesse des collines identiques, des ravins, des rochers rouges. Par moments, il aurait tellement voulu s�asseoir sur une pierre, n�importe quelle pierre au bord de la piste, et regarder partir la longue caravane, les silhouettes noires des hommes et des chameaux dans l�air tremblant, comme si �avait �t� un mirage en train de se dissoudre. Mais la main du guerrier aveugle ne l�chait pas son �paule, elle le poussait en avant, elle l�obligeait � marcher.</p><p>Quand ils arrivaient en vue d�un village, ils s�arr�taient. Le nom du village courait d�homme � homme, bourdonnait sur toutes les l�vres : � Tirhmi, Anezi, Assaka, Asserssif� � Ils longeaient maintenant une vraie rivi�re, o� coulait un filet d�eau.</p><p>Les rives �taient peupl�es d�acacias blancs et d�aganiers. Puis ils marchaient sur une immense plaine de sable, blanche comme le sel, o� la lumi�re du soleil aveuglait.</p><p>Un soir, tandis que la caravane s�installait pour la nuit, une troupe de guerriers est arriv�e au nord, accompagnant un homme � cheval, v�tu d�un grand manteau blanc.</p><p>C��tait le grand cheikh Lahoussine qui venait apporter l�aide de ses guerriers, et distribuer de la nourriture pour les voyageurs. Alors, les hommes ont compris que le voyage touchait � sa fin, car on arrivait dans la vall�e du grand fleuve Souss, l� o� il y aurait de l�eau et des p�turages pour les b�tes, et de la terre pour tous les hommes.</p><p>Lorsque la nouvelle s�est r�pandue parmi les voyageurs, Nour a senti encore une fois l�impression du vide et de la mort, comme avant de partir de Smara. Les gens allaient et venaient en courant dans la poussi�re, ils jetaient des cris, ils s�interpellaient : � Nous sommes arriv�s ! Nous sommes arriv�s ! � Le guerrier aveugle serrait tr�s fort l��paule de Nour, et il criait, lui aussi : � Nous sommes arriv�s ! �</p><p>Mais ce n�est que le surlendemain qu�ils sont arriv�s dans la vall�e du grand fleuve, devant la ville de Taroudant. Pendant des heures, ils ont remont� le cours de la rivi�re, marchant dans les minces filets d�eau qui coulaient sur les galets rouges. Malgr� l�eau du fleuve, les rives �taient s�ches et nues, et la terre �tait dure, cuite par le soleil et par le vent.</p><p>Nour marchait sur les galets de la rivi�re, entra�nant le guerrier aveugle. Malgr� le feu du soleil, l�eau �tait glac�e. Quelques arbustes maigres avaient pouss� au milieu de la rivi�re, sur les �lots de galets. Il y avait aussi les grands troncs blancs que les crues avaient apport�s de la montagne.</p><p>Nour avait oubli� d�j� l�impression de mort. Il �tait heureux parce qu�il pensait, lui aussi, que c��tait la fin du voyage, que c��tait ici la terre que Ma el A�nine leur avait promise, avant de quitter Smara.</p><p>L�air chaud �tait charg� d�odeurs, car c��tait le d�but du printemps. Nour respirait cette odeur pour la premi�re fois. Au-dessus des cours d�eau, des insectes dansaient, des gu�pes, des mouches l�g�res. Il y avait si longtemps que Nour n�avait pas vu d�animaux qu�il �tait heureux de voir ces mouches et ces gu�pes. M�me quand un taon le piqua tout � coup � travers ses v�tements, il ne se mit pas en col�re, et se contenta de le chasser de la main.</p><p>De l�autre c�t� de la rivi�re Souss, accot�e � la montagne rouge, il y avait cette grande ville aux maisons de boue, qui se dressait comme une vision c�leste. Irr�elle, comme suspendue dans la lumi�re du soleil, la ville semblait attendre les hommes du d�sert, pour leur offrir le refuge. Jamais Nour n�avait vu une ville aussi belle. Les hauts murs de pierre rouge et de boue, sans fen�tres, resplendissaient dans la lumi�re du couchant. Un halo de poussi�re flottait au-dessus de la ville comme du pollen, l�entourait de son nuage magique.</p><p>Les voyageurs se sont arr�t�s dans la vall�e, en contrebas de la ville ; et ils l�ont regard�e longtemps, avec amour et crainte � la fois. Maintenant, pour la premi�re fois depuis le commencement de leur voyage, ils sentaient combien ils �taient las, leurs v�tements en lambeaux, leurs pieds envelopp�s de chiffons sanglants, leurs l�vres et leurs paupi�res br�l�es par le soleil du d�sert. Ils �taient assis sur les galets du fleuve, et certains avaient dress� leurs tentes, ou bien avaient construit des abris de branches et de feuilles. Comme s�il ressentait lui aussi la crainte de la foule, Ma el A�nine s��tait arr�t� avec ses fils et ses guerriers, sur la rive du fleuve.</p><p>Maintenant on dressait les grandes tentes des chefs de tribu, on d�chargeait les chameaux de b�t. La nuit est venue sur les remparts de la ville, le ciel s�est �teint, et la terre rouge est devenue sombre. Seuls, les hauts sommets de l�Atlas, le mont Tichka, le mont Tinergouet, couverts de givre, luisaient encore au soleil quand la vall�e �tait d�j� dans la nuit. On entendait l�appel pour la pri�re du soir, dans la ville ; une voix qui r�sonnait �trangement comme une plainte. Sur les galets du fleuve, les voyageurs se prosternaient et priaient eux aussi, sans �lever la voix, avec le bruit doux de l�eau qui coulait.</p><empty-line/><p>C�est au matin que Nour fut �bloui. Il avait dormi d�une traite, sans ressentir les cailloux qui meurtrissaient ses c�tes, ni le froid et l�humidit� de la rivi�re. Quand il s��veilla, il vit la brume qui descendait lentement le long de la vall�e, comme si la lumi�re du jour la poussait devant elle. Sur le lit du fleuve, au milieu des hommes endormis, les femmes marchaient d�j� pour puiser l�eau, ou pour ramasser quelques brindilles. Les enfants cherchaient les crevettes sous les pierres plates.</p><p>Mais c�est en regardant la ville que Nour �tait �merveill�. Dans l�air pur de l�aurore, au pied des montagnes, la ville de Taroudant dressait sa forteresse. Ses murs de pierre rouge, ses terrasses, ses tours �taient nets et pr�cis, semblaient avoir �t� sculpt�s dans le roc m�me de la montagne. La brume blanche passait par instants entre le lit du fleuve et la ville, la cachait � demi, comme si la citadelle flottait au-dessus de la vall�e, sorte de vaisseau de terre et de pierre qui glissait lentement devant les �les des montagnes neigeuses.</p><p>Nour regardait cela, sans pouvoir d�tourner son regard. Les hautes murailles sans fen�tres fascinaient ses yeux. Il y avait quelque chose de myst�rieux et de mena�ant dans ces murs, comme si ce n��taient pas des hommes qui vivaient l�, mais des esprits surnaturels. Lentement la lumi�re apparaissait dans le ciel, rose, puis couleur d�ambre, comme cela, jusqu�� ce que le bleu �clatant soit partout. La lumi�re cr�pitait sur les murs de boue, sur les terrasses, sur les jardins d�orangers et sur les grands palmiers. Plus bas, les terrains arides, travers�s par les ac�quias, �taient d�un rouge presque violac�.</p><p>Immobile sur la plage au milieu des hommes du d�sert, dans le silence, Nour regardait la ville magique qui s��veillait. Les fum�es l�g�res montaient dans l�air, et on entendait, presque irr�els, les bruits familiers de la vie, les voix, les rires des enfants, le chant d�une jeune femme.</p><p>Pour les hommes du d�sert, immobiles sur le lit de la rivi�re, ces fum�es, ces bruits semblaient immat�riels, comme s�ils �taient en train de r�ver cette ville fortifi�e au flanc de la montagne, ces champs, ces palmiers, ces orangers.</p><p>Maintenant, le soleil �tait haut dans le ciel, br�lant d�j� les cailloux du lit de la rivi�re. Une odeur �trange venait jusqu�au campement des nomades, et Nour avait de la peine � la reconna�tre. Ce n��tait pas l�odeur aigre et froide des jours de fuite et de peur, cette odeur qu�il respirait depuis si longtemps � travers le d�sert. C��tait une odeur de musc et d�huile, puissante, enivrante, l�odeur des braseros o� br�le le charbon de c�dre, l�odeur de la coriandre, du poivre, de l�oignon.</p><p>Nour respirait cette odeur, sans oser bouger de peur de la perdre, et le guerrier aveugle, lui aussi, reconnaissait ce bonheur. Tous les hommes �taient immobiles, leurs yeux agrandis regardant sans ciller, jusqu�� la souffrance, la haute muraille rouge de la ville. Ils regardaient la ville � la fois si proche et lointaine, la ville qui peut-�tre allait ouvrir ses portes, et leur c�ur battait plus vite. Autour d�eux, les plages de galets de la rivi�re tremblaient d�j� dans la chaleur du jour. Ils regardaient sans bouger la ville magique. Puis, comme le soleil montait encore dans le ciel bleu, les uns apr�s les autres, ils couvraient leur t�te avec un pan de leur manteau.</p></cite></section></section><section><title><p>La vie chez les esclaves</p></title><section><title><empty-line/></title><p>Appuy�e sur le bastingage, Lalla regarde l��troite bande de terre qui appara�t � l�horizon comme une �le. Malgr� la fatigue, elle regarde la terre de toutes ses forces, elle essaie de distinguer les maisons, les routes, peut-�tre m�me les silhouettes des gens. � c�t� d�elle, les voyageurs sont mass�s contre le bastingage. Ils crient, ils font des gestes, ils parlent avec v�h�mence, ils s�interpellent dans toutes les langues d�un bout � l�autre du pont arri�re. Il y a si longtemps qu�ils attendent ce moment ! Il y a beaucoup d�enfants et d�adolescents. Ils portent, accroch�e � leurs v�tements, la m�me �tiquette, avec leur nom, leur date de naissance, et le nom et l�adresse de la personne qui les attend � Marseille. Au bas de l��tiquette, il y a une signature, un tampon, et une petite croix rouge dans un cercle noir. Lalla n�aime pas la petite croix rouge ; elle a l�impression qu�elle br�le sa peau � travers sa blouse, qu�elle se marque peu � peu sur sa poitrine.</p><p>Le vent froid souffle par rafales sur le pont, et les vagues lourdes font vibrer les t�les du bateau. Lalla a mal au c�ur, parce que, pendant la nuit, au lieu de dormir, les enfants ont fait circuler les tubes de lait condens� que les commissaires de la Croix-Rouge avaient distribu�s avant l�embarquement. Et puis, comme il n�y avait pas assez de chaises longues, Lalla a d� dormir par terre, dans la chaleur �c�urante de la cale, dans l�odeur du mazout, de la graisse, secou�e par les tr�pidations du moteur. Maintenant les premi�res mouettes volent au-dessus de la poupe, elles crient et piaillent, comme si elles �taient en col�re de voir arriver le bateau. Elles ne ressemblent pas du tout a des princes de la mer ; elles sont gris sale, avec un bec jaune et un �il qui brille durement.</p><p>Lalla n�a pas vu l�aurore. Elle s�est endormie, accabl�e de fatigue, sur la b�che de la cale, la t�te appuy�e sur un morceau de carton. Quand elle s�est r�veill�e, tout le monde �tait d�j� sur le pont, les yeux fix�s sur la bande de terre. Il n�y avait plus dans la cale qu�une jeune femme tr�s p�le qui tenait dans ses bras un minuscule b�b�. Le b�b� �tait malade, il avait vomi par terre, il geignait doucement. Quand Lalla s�est approch�e pour demande ce qu�il avait, la jeune femme l�a regard�e sans r�pondre, avec des yeux vides.</p><p>Maintenant, la terre est toute proche, elle flotte sur la mer verte, encombr�e de salet�s. La pluie commence tomber sur le pont, mais personne ne se met � l�abri. L�eau froide ruisselle sur les cheveux fris�s des enfants, fait des gouttes au bout de leur nez. Ils sont habill�s comme des pauvres, avec des chemisettes l�g�res, des pantalons de toile bleue, ou des jupes grises, quelquefois avec une grande robe traditionnelle en bure. Ils sont pieds nus dans des chaussures de cuir noir trop grandes. Les hommes adultes ont de vieilles vestes fatigu�es, des pantalons trop courts, et des bonnets de ski en laine. Lalla regarde les enfants, les femmes, les hommes autour d�elle ; ils ont l�air triste et apeur�, ils ont des figures jaunes, bouffies par la fatigue, les jambes et les bras martel�s par la chair de poule. L�odeur de la mer se m�le � celle de la fatigue et de l�inqui�tude, et au loin, comme une tache sur la mer verte, la terre elle aussi semble triste et lasse. Le ciel est bas, les nuages couvrent le haut des collines ; Lalla a beau regarder, elle ne voit pas la ville blanche dont parlait Naman le p�cheur, ni les palais, ni les tours des �glises. Maintenant, il n�y a que des quais, sans fin, couleur de pierre et de ciment, des quais qui s�ouvrent sur d�autres quais. Le bateau charg� de voyageurs glisse lentement dans l�eau noire des bassins. Sur les quais, il y a quelques hommes debout, qui regardent passer le bateau avec indiff�rence. Pourtant, les enfants crient � tue-t�te, agitent leurs bras, mais personne ne leur r�pond. La pluie continue � tomber, fine et froide. Lalla regarde l�eau du bassin, l�eau noire et grasse o� flottent des d�bris dont m�me les mouettes ne veulent plus.</p><p>Peut-�tre qu�il n�y a pas de ville ? Lalla regarde les quais mouill�s, les silhouettes des cargos arr�t�s, les grues et, plus loin encore, les longs immeubles blancs qui font un mur au fond du port. Peu � peu, la gaiet� des enfants du bateau de la Croix-Rouge Internationale se met � tomber. Il y a, de temps en temps, encore quelques cris, mais ils ne durent pas. D�j�, les commissaires et les accompagnatrices marchent sur le pont, crient des ordres que personne ne comprend. Ils r�ussissent � grouper les enfants, et ils commencent l�appel des noms, mais leur voix se perd dans le bruit du moteur et dans le brouhaha de la foule.</p><p>� � Makel� �</p><p>�� S�far� �</p><p>� Ko-di-k i� �</p><p>� Hamal� �</p><p>� � Lagor� �</p><p>Cela ne veut rien dire, et personne ne r�pond. Puis le haut-parleur se met � parler, comme en aboyant, au-dessus de la t�te des passagers, et il y a une sorte de panique. Certains courent vers l�avant, d�autres essaient de monter les escaliers vers le pont sup�rieur o� les officiers les refoulent. Enfin, tout le monde se calme, parce que le bateau vient d�accoster et a arr�t� ses machines. Sur le quai, il y a une laide baraque de ciment aux fen�tre, allum�es. Les enfants, les femmes, les hommes se penchent par-dessus le bastingage pour essayer d�apercevoir un visage familier, parmi les gens qu�on voit marcher l�-bas, de l�autre c�t� de la baraque, pas plus grands que des insectes.</p><p>Le d�barquement commence. C�est-�-dire que pendant plusieurs heures, les passagers restent sur le pont du bateau de la Croix-Rouge Internationale, en attendant qu�on donne un signal quelconque. Au fur et � mesure que le temps passe, l��nervement grandit parmi les enfants qui sont mass�s sur le pont. Les jeunes enfants se mettent pleurer, avec un geignement continu qui grince et n�arrange pas les choses. Les femmes crient, ou bien les hommes. Lalla s�est assise sur un tas de cordage, avec sa valise pos�e � c�t� d�elle, � l�abri de la cloison du pont des officiers, et elle attend en regardant les mouettes grises qui volent dans le ciel gris.</p><p>Enfin vient le moment de descendre � terre. Les passagers sont tellement fatigu�s d�attendre qu�ils mettent un bon moment avant de s��branler. Lalla suit la cohorte jusqu�� la grande baraque grise. L�, il y a trois policiers et des interpr�tes qui posent des questions � ceux qui arrivent. Pour les enfants, cela va un peu plus vite, parce que le policier se contente de lire ce qui est �crit sur les �tiquettes et de le recopier sur ses fiches. Quand il a fini, l�homme regarde Lalla et il lui demande :</p><p>� Tu as l�intention de travailler en France ? �</p><p>� Oui �, dit Lalla.</p><p>� Quel travail ? �</p><p>� Je ne sais pas. �</p><p>� Employ�e de maison. � Le policier dit cela, et il l��crit sur sa feuille. Lalla ramasse sa valise, et elle va attendre avec les autres, dans la grande salle aux murs gris o� brille la lumi�re �lectrique. Il n�y a rien pour s�asseoir, et malgr� le froid de la pluie, au-dehors, il fait une chaleur suffocante dans la salle. Les enfants les plus jeunes se sont endormis dans les bras de leur m�re, ou bien par terre, couch�s sur des v�tements. Ce sont les enfants plus �g�s qui se plaignent maintenant. Lalla a soif, sa gorge est s�che, ses yeux br�lent de fi�vre. Elle est trop lasse pour penser � quoi que ce soit. Elle attend, le dos appuy� au mur, debout sur une jambe, puis sur l�autre. De l�autre c�t� de la salle, devant la barri�re des policiers, il y a la jeune femme tr�s p�le au regard vide, qui tient son minuscule b�b� dans ses bras. Elle est debout devant le bureau de l�inspecteur, l�air hagard, sans rien dire. Le policier lui parle longuement, montre les papiers � l�interpr�te de la Croix-Rouge Internationale. Il y a quelque chose qui cloche. Le policier pose des questions, que l�interpr�te r�p�te � la jeune femme, mais elle les regarde sans avoir l�air de comprendre. Ils ne veulent pas la laisser passer. Lalla regarde la jeune femme si p�le qui tient son b�b�. Elle le serre si fort dans ses bras qu�il se r�veille un peu et se met � crier, puis se calme quand sa m�re, d�un geste rapide, a d�gag� son sein et le lui a donn� � sucer. Le policier a l�air embarrass�. Il se tourne, cherche des yeux autour de lui. Son regard rencontre celui Lalla qui s�est approch�e. Le policier lui fait signe de venir.</p><p>� Est-ce que tu parles sa langue ? �</p><p>� Je ne sais pas �, dit Lalla.</p><p>Lalla dit quelques mots de chleuh, et la jeune femme la regarde un moment, puis elle lui r�pond.</p><p>� Dis-lui que ses papiers ne sont pas en r�gle, il manque l�autorisation pour le b�b�. �</p><p>Lalla essaie de traduire la phrase. Elle croit que la jeune femme n�a pas compris, puis tout d�un coup, celle-ci s�affaisse et se met � pleurer. Le policier dit encore quelques mots, et l�interpr�te de la Croix-Rouge Internationale rel�ve tant bien que mal la femme et l�emm�ne vers le fond de la salle, l� o� il y a deux ou trois fauteuils de ska�.</p><p>Lalla est triste, parce qu�elle comprend que la jeune femme devra reprendre le bateau en sens inverse, avec son b�b� malade. Mais elle est trop fatigu�e elle-m�me pour y penser tr�s fort, et elle retourne s�appuyer contre le mur pr�s de sa valise. Il y a, en haut du mur, � l�autre bout de la salle, une pendule avec des chiffres �crits sur des volets. Chaque minute, un volet tourne en claquant. Les gens ne parlent plus, � pr�sent. Ils attendent, assis par terre, ou debout contre le mur, le regard fixe, le visage tendu, comme si � chaque claquement la porte du fond allait s�ouvrir et les laisser partir.</p><p>Enfin, apr�s un temps si long que personne n�esp�rait plus rien, les hommes de la Croix-Rouge Internationale traversent la grande salle. Ils ouvrent la porte du fond, et ils recommencent l�appel des enfants. La rumeur des voix reprend, les gens se massent pr�s de la sortie. Lalla, sa valise de carton � la main, tend le cou pour voir par-dessus les autres, elle attend qu�on appelle son nom avec tant d�impatience que ses jambes se mettent � trembler. Quand l�homme de la Croix-Rouge dit son nom, il fait comme un aboiement et Lalla ne comprend pas. Alors il r�p�te en criant :</p><p>� Hawa ! Hawa ben Hawa ! �</p><p>Lalla court, sa valise brinquebalant au bout de son bras elle traverse la foule. Elle s�arr�te devant la porte pendant que l�homme v�rifie son �tiquette, puis elle sort dehors d�un bond, comme si on la poussait dans le dos. Il y a tellement de clart� au-dehors, apr�s ces heures pass�es, dans la grande salle grise, que Lalla titube, prise di vertige. Elle avance entre les rang�es de femmes et d�hommes, sans les voir, elle va droit devant elle, au hasard, jusqu�� ce qu�elle sente quelqu�un qui la prend par le bras, la serre, l�embrasse. Aamma l�entra�ne vers la sortie des quais, vers la ville.</p><p>Aamma habite seule dans un appartement de la vieille ville, pr�s du port, au dernier �tage d�une maison qui s��croule. Il y a juste une pi�ce avec un divan, et une chambre obscure avec un lit pliant, et une cuisine. Les fen�tres de l�appartement donnent sur une cour int�rieure, mais on voit bien le ciel au-dessus des toits de tuile. Le matin, jusqu�� midi, il y a m�me un peu de soleil qui entre par les deux fen�tres de la chambre o� il y a le divan. Aamma dit � Lalla qu�elle a eu beaucoup de chance de trouver cet appartement, et aussi beaucoup de chance de trouver ce travail de cuisini�re � la cantine de l�H�pital. Quand elle est arriv�e � Marseille, il y a plusieurs mois, elle a d�abord log� dans un meubl�, dans la banlieue, o� elles �taient cinq femmes par chambre, avec la police qui venait chaque matin, et les bagarres dans la rue. Il y a m�me deux hommes qui se sont battus � coups de couteau, et Aamma a d� s�enfuir en laissant une valise, parce qu�elle a eu peur d��tre amen�e � la police, puis expuls�e.</p><p>Aamma a l�air bien contente de revoir Lalla, apr�s tout ce temps. Elle ne lui pose pas de questions sur ce qui s�est pass�, quand elle s�est enfuie dans le d�sert avec le Hartani, et quand on l�a conduite � l�h�pital de la ville, parce qu�elle �tait en train de mourir de soif et de fi�vre. Le Hartani, lui, a continu� sa route tout seul, vers le sud, vers les caravanes, parce que c��tait cela qu�il devait faire depuis toujours. Aamma a beaucoup vieilli en quelques mois. Elle a un visage maigre et fatigu�, un teint gris, et ses yeux sont cern�s d�un cercle bistre. Le soir, quand elle revient de son travail, tandis qu�elle mange des biscuits et qu�elle boit du th� � la menthe, elle raconte son voyage en auto � travers l�Espagne, avec d�autres femmes et d�autres hommes qui allaient chercher du travail. Pendant des jours ils ont roul� sur les routes, ils ont travers� des villes, franchi des montagnes, des fleuves. Et un jour, le conducteur de l�auto a montr� une ville o� il y avait beaucoup de maisons de brique, toutes pareilles, avec des toits noirs. Il a dit, voil�, on est arriv�s. Aamma est descendue avec les autres, et, comme tout le voyage avait �t� pay� d�avance, ils ont pris leurs affaires et ils ont commenc� � marcher dans les rues de la ville. Mais quand Aamma a montr� l�enveloppe o� il y avait le nom et l�adresse du fr�re de Naman, les gens se sont mis � rire, et ils lui ont dit qu�elle n��tait pas � Marseille, mais � Paris. Alors, elle a d� prendre le train et voyager encore toute la nuit avant d�arriver.</p><p>Quand Lalla entend cette histoire, �a la fait bien rire, parce qu�elle imagine les passagers de l�auto marchant dans les rues de Paris en croyant �tre � Marseille.</p><p>Cette ville est vraiment tr�s grande. Lalla n�avait jamais pens� qu�il pouvait y avoir tant de gens vivant au m�me endroit. Depuis qu�elle est arriv�e, elle occupe ses journ�es � marcher � travers la ville, du sud au nord, et de l�est � l�ouest. Elle ne conna�t pas les noms des rues, elle ne sait pas o� elle va. Tant�t elle suit les quais, en regardant la silhouette des cargos ; tant�t elle remonte les grandes avenues, vers le centre de la ville, ou bien elle suit le d�dale des ruelles de la vieille ville, elle monte les escaliers, elle va de place en place, d��glise en �glise, jusqu�� la grande esplanade d�o� on voit le ch�teau fort au-dessus de la mer. Ou bien encore elle va s�asseoir sur les bancs des jardins, elle regarde les pigeons qui marchent dans les all�es poussi�reuses. Il y a tellement de rues, tellement de maisons, de magasins, de fen�tres, d�autos cela fait tourner la t�te, et le bruit, et l�odeur de l�essence br�l�e enivrent et donnent mal � la t�te. Lalla ne parle pas aux gens. Elle s�assoit quelquefois sur les marches des �glises, bien cach�e dans son manteau de laine marron, et elle regarde passer les passants. Il y a des hommes qui la regardent, puis qui s�arr�tent au coin d�une rue et qui font semblant de fumer en la surveillant. Mais Lalla sait dispara�tre tr�s vite, elle a appris cela du Hartani ; elle traverse deux ou trois rues, un magasin, elle se faufile entre les autos arr�t�es, et personne ne peut la suivre.</p><p>Aamma voudrait qu�elle travaille avec elle � l�H�pital, mais Lalla est trop jeune, il faut �tre majeur. Et puis c�est difficile de trouver du travail.</p><p>Quelques jours apr�s son arriv�e, elle est all�e voir le fr�re du vieux Naman, qui s�appelle Asaph, mais les gens ici l�appellent Joseph. Il a une �picerie dans la rue des Chapeliers, pas tr�s loin de la gendarmerie. Il a eu l�air content de voir Lalla, et il l�a embrass�e en parlant de son fr�re, mais Lalla s�est tout de suite m�fi�e de lui. Il ne ressemble pas du tout � Naman. Il est petit, presque chauve, avec de vilains yeux gris-vert globuleux, et un sourire qui ne dit rien de bon. Quand il a su que Lalla cherchait du travail, ses yeux se sont mis � briller et il est devenu nerveux. Il a dit � Lalla que justement il avait besoin d�une jeune fille pour l�aider � tenir l��picerie, pour ranger, nettoyer, et peut-�tre m�me tenir la caisse. Mais quand il parlait de cela, tout le temps il regardait le ventre et les seins de Lalla, avec ses vilains yeux humides, alors elle a dit qu�elle reviendrait demain, et elle est partie tout de suite. Comme elle n�est pas retourn�e, c�est lui qui est venu un soir chez Aamma. Mais Lalla est sortie d�s qu�elle l�a vu, et elle a fait une longue promenade dans les ruelles de la vieille ville, en se faisant aussi invisible qu�une ombre, jusqu�� ce qu�elle soit s�re que l��picier �tait rentr� chez lui.</p><p>C�est un pays �trange, cette ville, avec tous ces gens, parce qu�ils ne font pas r�ellement attention � vous si vous ne vous montrez pas. Lalla a appris � glisser silencieusement le long des murs, dans les escaliers. Elle conna�t tous les endroits d�o� l�on peut voir sans �tre vu, les cachettes derri�re les arbres, dans les grands parkings pleins de voitures, dans les coins de portes, dans les terrains vagues. M�me au milieu des avenues tr�s droites o� il y a un flot continu d�hommes et d�autos qui avance, qui descend, Lalla sait qu�elle peut devenir invisible. Au d�but, elle �tait encore toute marqu�e par le soleil br�lant du d�sert, et ses cheveux longs, noirs et boucl�s, �taient tout pleins d��tincelles de soleil. Alors les gens la regardaient avec �tonnement, comme si elle venait d�une autre plan�te. Mais maintenant, les mois ont pass�, et Lalla s�est transform�e. Elle a coup� ses cheveux court, ils sont ternes, presque gris. Dans l�ombre des ruelles, dans le froid humide de l�appartement d�Aamma, la peau de Lalla s�est ternie aussi, elle est devenue p�le et grise. Et puis il y a ce manteau marron qu�elle a trouv� chez un fripier juif, pr�s de la Cath�drale. Il descend presque jusqu�� ses chevilles, il a des manches trop longues et des �paules qui tombent, et surtout il est fait d�une sorte de tapis de laine, us� et lustr� par le temps, couleur muraille, couleur vieux papier ; quand Lalla met son manteau, elle a r�ellement le sentiment de devenir invisible.</p><p>Maintenant, elle a appris le nom des rues, en �coutant parler les gens. Ce sont des noms �tranges, si �tranges qu�elle les r�cite parfois � mi-voix, tandis qu�elle marche entre les maisons :</p><empty-line/><p>� La Major</p><p>La Tourette</p><p>Place de Lenche</p><p>Rue du Petit-Puits</p><p>Place Vivaux</p><p>Place Sadi-Carnot</p><p>La Tarasque</p><p>Impasse des Muettes</p><p>Rue du Cheval</p><p>Cours Belsunce �</p><empty-line/><p>Il y a tant de rues, tant de noms ! Chaque jour, Lalla sort avant que sa tante soit r�veill�e, elle met un vieux morceau de pain dans la poche de son manteau marron, et elle commence � marcher, � marcher, d�abord en faisant des cercles autour du Panier, jusqu�� ce qu�elle arrive � la mer, par la rue de la Prison, avec le soleil qui �claire les murs de l�H�tel de Ville. Elle s�assoit un moment, pour regarder passer les autos, mais pas trop longtemps parce que les policiers viendraient lui demander ce qu�elle fait l�.</p><p>Ensuite elle continue vers le nord, elle remonte les grandes avenues bruyantes, la Canebi�re, le boulevard Dugommier, le boulevard d�Ath�nes. Il y a des gens de tous les pays du monde, qui parlent toutes sortes de langues ; des gens tr�s noirs, aux yeux �troits, v�tus de longues robes blanches et de babouches de plastique. Il y a des gens du Nord, aux cheveux et aux yeux p�les, des soldats, des marins, puis aussi des hommes d�affaires corpulents qui marchent vite en portant de dr�les de petits cartables noirs.</p><p>L� aussi, Lalla aime bien s�asseoir, dans une encoignure de porte, pour regarder tous ces gens qui vont, qui viennent, qui marchent, qui courent. Quand il y a beaucoup de monde, personne ne fait attention � elle. Peut-�tre qu�ils croient qu�elle est comme eux, qu�elle attend quelqu�un, quelque chose, ou bien qu�ils la prennent pour une mendiante.</p><p>Dans les quartiers o� il y a du monde, il y a beaucoup de gens pauvres, et ce sont eux surtout que Lalla regarde. Elle voit des femmes en haillons, tr�s p�les malgr� le soleil, qui tiennent par la main de tous petits enfants. Elle voit des hommes vieux, v�tus de longs manteaux rapi�c�s, des ivrognes aux yeux troubles, des clochards, des �trangers qui ont faim, qui portent des valises de carton et des sacs de provisions vides. Elle voit des enfants seuls, le visage sali, les cheveux h�riss�s, v�tus de vieux v�tements trop grands pour leurs corps maigres ; ils marchent vite comme s�ils allaient quelque part, et leur regard est fuyant et laid comme celui des chiens perdus. De sa cachette, derri�re les autos arr�t�es, ou bien dans l�ombre d�une porte coch�re, Lalla regarde tous ces gens qui ont l�air �gar�, qui marchent comme s�ils �taient dans un demi-sommeil. Ses yeux sombres brillent �trangement tandis qu�elle les regarde, et � cet instant-l�, il y a peut-�tre un peu de la grande lumi�re du d�sert qui vient sur eux, mais c�est � peine s�ils la sentent, sans savoir d�o� elle vient. Peut-�tre qu�ils ressentent un frisson fugitif, mais ils s�en vont vite, ils se perdent dans la foule inconnue.</p><p>Certains jours elle s�en va tr�s loin, elle marche si longtemps � travers les rues que ses jambes lui font mal, et qu�elle doit s�asseoir sur le bord du trottoir pour se reposer. Elle va vers l�est, le long de la grande avenue bord�e d�arbres, o� roulent beaucoup d�autos et de camions, puis � travers les collines, au fond des vallons. Ce sont des quartiers o� il y a beaucoup de terrains vagues, des immeubles grands comme des falaises, tout blancs, avec des milliers de petites fen�tres identiques ; plus loin, il y a des villas entour�es de lauriers et d�orangers, avec un chien m�chant qui court le long du grillage en aboyant de toutes ses forces. Il y a aussi beaucoup de chats errants, maigres, h�riss�s qui habitent en haut des murs et sous les autos arr�t�es.</p><p>Lalla marche encore, au hasard, en suivant les routes. Elle traverse les quartiers lointains, o� serpentent des canaux pleins de moustiques, elle entre dans le cimeti�re grand comme une ville, avec ses rang�es de pierres grises et de croix rouill�es. Elle monte tout � fait en haut des collines, si loin qu�on voit � peine la mer, comme une tache bleu sale entre les cubes des immeubles. Il y a une brume �trange qui flotte au-dessus de la ville, un grand nuage gris, rose et jaune o� la lumi�re s�affaiblit. Le soleil descend d�j� du c�t� de l�ouest, et Lalla sent la fatigue qui envahit son corps, le sommeil. Elle regarde au loin la ville qui scintille, elle entend son bruit de moteur, les trains qui roulent, qui entrent dans les trous noirs des tunnels. Elle n�a pas peur, et pourtant quelque chose tourne en elle, comme un vertige, comme un vent. C�est peut-�tre le <emphasis>chergui</emphasis>, le vent du d�sert qui arrive jusqu�ici, qui a travers� toute la mer, qui a franchi les montagnes, les villes, les routes, et qui arrive ? C�est difficile de savoir. Il y a tellement de forces, ici, tellement de bruits, de mouvements, et le vent s�est peut-�tre perdu dans les rues, dans les escaliers, sur les esplanades.</p><p>Lalla regarde un avion qui monte lentement dans le ciel p�le en faisant un bruit de tonnerre. Il vire au-dessus de la ville, il passe devant le soleil qu�il �teint une fraction de seconde, et il s�en va vers la mer, il devient de plus en plus petit. Lalla le regarde de toutes ses forces, jusqu�� ce qu�il ne soit plus qu�un point imperceptible. Peut-�tre qu�il va voler au-dessus du d�sert, l�-bas, par-dessus les �tendues de sable et de pierres, l� o� marche le Hartani ?</p><p>Alors Lalla s�en va, elle aussi. Les jambes un peu molles, elle redescend vers la ville.</p><p>Il y a aussi quelque chose que Lalla aime bien faire : elle va s�asseoir sur les marches des grands escaliers, devant la gare, et elle regarde les voyageurs qui montent et qui descendent. Il y a ceux qui arrivent tout essouffl�s, avec des yeux fatigu�s, des cheveux d�coiff�s, et qui descendent les escaliers en titubant dans la lumi�re. Il y a ceux qui s�en vont, qui se h�tent, parce qu�ils ont peur de rater leur train ; ils montent les marches deux par deux, et leurs valises et leurs sacs cognent leurs jambes, et leurs yeux sont fixes, ils regardent droit vers l�entr�e de la gare.</p><p>Ils butent sur les derni�res marches, ils s�interpellent de peur de se perdre.</p><p>Lalla aime bien rester pr�s de la gare. L�, c�est comme si la grande ville n��tait pas encore tout � fait finie, comme s�il y avait encore ce grand trou par lequel les gens continuaient d�arriver et de partir. Souvent, elle pense qu�elle aimerait bien s�en aller, monter dans un train qui part vers le nord, avec tous ces noms de pays qui attirent et qui effraient un peu, Irun, Bordeaux, Amsterdam, Lyon, Dijon, Paris, Calais. Quand elle a un peu d�argent, Lalla entre dans la gare, elle ach�te un coca-cola � la buvette et un ticket de quai. Elle entre dans le grand hall des d�parts, et elle va se promener sur tous les quais, devant les trains qui viennent d�arriver ou qui vont partir. Quelquefois m�me elle monte dans un wagon, et elle s�assoit un instant sur la banquette de moleskine verte. Les gens arrivent, les uns apr�s les autres, ils s�installent dans le compartiment, ils demandent m�me : � C�est libre ? � et Lalla fait un petit signe de la t�te. Puis, quand le haut-parleur annonce que le train va partir, Lalla descend du wagon en vitesse, elle saute sur le quai.</p><p>La gare, c�est aussi un des endroits o� on peut voir sans �tre vu, parce qu�il y a trop d�agitation et de h�te pour qu�on fasse attention � qui que ce soit. Il y a des gens de toutes sortes dans la gare, des m�chants, des violents � la t�te cramoisie, des gens qui crient � tue-t�te ; il y a des gens tr�s tristes et tr�s pauvres aussi, des vieux perdus, qui cherchent avec angoisse le quai d�o� part leur train, des femmes qui ont trop d�enfants et qui clopinent avec leur cargaison le long des wagons trop hauts. Il y a tous ceux que la pauvret� a conduits ici, les Noirs d�barqu�s des bateaux, en route vers les pays froids, v�tus de chemisettes bariol�es, avec pour tout bagage un sac de plage ; les Nord-Africains, sombres, couverts de vieilles vestes, coiff�s de bonnets de montagne ou de casquettes � oreillettes ; des Turcs, des Espagnols, des Grecs, tous l�air inquiet et fatigu�, errant sur les quais dans le vent, se cognant les uns aux autres au milieu de la foule des voyageurs indiff�rents et des militaires goguenards.</p><p>Lalla les regarde, � peine cach�e entre la cabine du t�l�phone et le panneau d�affichage. Elle est bien enfonc�e dans l�ombre, son visage couleur de cuivre prot�g� par le col de son manteau. Mais de temps en temps, son c�ur bat plus vite, et ses yeux jettent un �clat de lumi�re, comme le reflet du soleil sur les pierres du d�sert. Elle regarde ceux qui s�en vont vers d�autres villes, vers la faim, le froid, le malheur, ceux qui vont �tre humili�s, qui vont vivre dans la solitude. Ils passent, un peu courb�s, les yeux vides, les v�tements d�j� us�s par les nuits � coucher par terre, pareils � des soldats vaincus.</p><p>Ils vont vers les villes noires, vers les ciels bas, vers les fum�es, vers le froid, la maladie qui d�chire la poitrine. Ils vont vers leurs cit�s dans les terrains de boue, en contrebas des autoroutes, vers les chambres creus�es dans la terre, pareilles � des tombeaux, entour�es de hauts murs et de grillages. Peut-�tre qu�ils ne reviendront pas, ces hommes, ces femmes, qui passent comme des fant�mes, en tra�nant leurs bagages et leurs enfants trop lourds, peut-�tre qu�ils vont mourir dans ces pays qu�ils ne connaissent pas, loin de leurs villages, loin de leurs familles ? Ils vont dans ces pays �trangers qui vont prendre leur vie, qui vont les broyer et les d�vorer. Lalla reste immobile dans son coin d�ombre, et sa vue se brouille, parce que c�est cela qu�elle pense. Elle voudrait tant s�en aller, marcher � travers les rues de la ville jusqu�� ce qu�il n�y ait plus de maisons, plus de jardins, m�me plus de routes, ni de rivage, mais un sentier, comme autrefois, qui irait en s�amenuisant jusqu�au d�sert.</p><p>La nuit tombe sur la ville. Les lumi�res s�allument dans les rues, autour de la gare, sur les pyl�nes de fer, et les grandes barres rouges, blanches, vertes, au-dessus des caf�s et des cin�mas. Dans les rues sombres, Lalla marche sans faire de bruit, elle glisse au ras des murs. Les hommes ont des visages effrayants quand vient la nuit, et qu�ils sont � demi �clair�s par les r�verb�res. Leurs yeux brillent durement, le bruit de leurs pas r�sonne dans les couloirs, sous les portes coch�res. Lalla marche vite maintenant, comme si elle essayait de s�enfuir. Par moments, un homme la suit, cherche � venir pr�s d�elle, � la prendre par le bras ; alors Lalla se cache derri�re une auto, puis elle dispara�t. Elle recommence � glisser comme une ombre, elle tourne dans les rues de la vieille ville, jusqu�au Panier, l� o� vit Aamma. Elle monte, l�escalier sans lumi�re, pour qu�on ne voie pas o� elle est entr�e. Elle cogne l�g�rement � la porte, et quand elle entend la voix de sa tante, elle dit son nom, avec soulagement.</p><p>Ce sont les journ�es de Lalla, ici, dans la grande ville de Marseille, le long de toutes ces rues, avec tous ces hommes et toutes ces femmes qu�elle ne pourra jamais conna�tre.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>Il y a beaucoup de mendiants. Les premiers temps, quand elle venait d�arriver, Lalla �tait tr�s �tonn�e. Maintenant, elle s�est habitu�e. Mais elle n�oublie pas de les voir, comme la plupart des gens de la ville, qui font juste un petit d�tour pour ne pas marcher sur eux, ou bien m�me qui les enjambent, quand ils sont press�s.</p><p>Radicz est un mendiant. C�est comme cela qu�elle l�a connu, en marchant dans les grandes avenues pr�s de la gare. Un jour, elle est sortie t�t du Panier, et il faisait encore nuit, parce que c��tait l�hiver. Il n�y avait pas grand monde dans les ruelles et dans les escaliers de la vieille ville, et la grande avenue, au-dessous de l�H�tel-Dieu, �tait encore d�serte, avec juste des camions qui circulaient avec leurs phares allum�s, et quelques hommes et quelques femmes sur leurs cyclomoteurs, emmitoufl�s dans leurs par-dessus.</p><p>C�est l� qu�elle a vu Radicz. Il �tait assis tass� dans une encoignure de porte, il s�abritait comme il pouvait du vent et de la pluie fine. Il avait l�air d�avoir tr�s froid, et quand Lalla est arriv�e pr�s de lui, il l�a regard�e avec un dr�le de regard, pas du tout comme les gar�ons d�habitude quand ils voient une fille. Il l�a regard�e sans baisser les yeux, et on ne pouvait pas lire grand-chose dans son regard, comme dans les yeux des animaux.</p><p>Lalla s�est arr�t�e devant lui, elle lui a demand� : � Qu�est-ce que tu fais l� ? Tu n�as pas froid ? �</p><p>Le gar�on a secou� la t�te sans sourire. Puis il a tendu la main.</p><p>� Donne-moi quelque chose. �</p><p>Lalla n�avait rien qu�un morceau de pain et une orange qu�elle avait emport�s pour son d�jeuner. Elle les a donn�s au gar�on. Il a pris l�orange brusquement, sans dire merci, et il a commenc� � la manger.</p><p>C�est comme cela que Lalla a fait sa connaissance. Ensuite elle l�a revu souvent, dans les rues, pr�s de la gare, ou bien dans le grand escalier quand le temps le permettait. Il reste assis pendant des heures, � regarder droit devant lui, sans faire attention aux gens. Mais il aime bien Lalla, peut-�tre � cause de l�orange. Il lui a dit qu�il s�appelait Radicz, il a m�me �crit le nom par terre avec une brindille, mais il a eu l�air �tonn� quand Lalla lui a dit qu�elle ne savait pas lire.</p><p>Il a de beaux cheveux tr�s noirs et raides, et la peau cuivr�e. Il a des yeux verts, et une petite moustache comme une ombre au-dessus de ses l�vres. Il a surtout un beau sourire parfois, qui fait briller ses incisives tr�s blanches. Il porte un petit anneau � l�oreille gauche, et il pr�tend que c�est de l�or. Mais il est pauvrement v�tu, avec un vieux pantalon tach� et d�chir�, des tas de vieux tricots enfil�s les uns par-dessus les autres, et un veston d�homme trop grand pour lui. Il est pieds nus dans des chaussures de cuir noir.</p><p>Lalla aime bien le voir, au hasard, dans la rue, parce qu�il n�est jamais tout � fait le m�me. Il y a des jours o� ses yeux sont tristes et voil�s, comme s�il �tait perdu dans un r�ve, et que rien ne pouvait l�en sortir. D�autres jours, il est gai et ses yeux brillent ; il raconte toutes sortes d�histoires absurdes qu�il invente au fur et � mesure, et il se met � rire longtemps, sans bruit, et Lalla ne peut pas faire autrement que rire avec lui.</p><p>Lalla aimerait bien qu�il vienne la voir dans la maison de sa tante, mais elle n�ose pas, parce que Radicz est un gitan, et cela ne plairait s�rement pas � Aamma. Lui, il ne vit pas au Panier, ni m�me dans le voisinage. Il vit tr�s loin, quelque part � l�ouest, pr�s de la voie ferr�e, l� o� il y a de grands terrains vagues et des cuves d�essence, et des chemin�es qui br�lent jour et nuit. C�est lui qui l�a dit, mais il ne parle jamais tr�s longtemps de sa maison, ni de sa famille. Simplement, il dit qu�il habite trop loin pour venir tous les jours, et quand il vient, il dort dehors plut�t que de rentrer chez lui. �a lui est �gal, il dit qu�il conna�t de bonnes cachettes, o� on n�a pas froid, o� on ne sent pas le vent et o� personne, vraiment personne ne pourrait le trouver.</p><p>Par exemple, il y a les dessous d�escaliers, dans les b�timents d�labr�s des douanes. Il y a un trou, juste de la taille d�un enfant, et on se faufile l�-dedans, et on bouche l�entr�e avec un morceau de carton. Ou bien il y a les cabanes � outils, dans les chantiers, ou les camionnettes b�ch�es. Radicz conna�t bien toutes ces choses-l�.</p><p>La plupart du temps, c�est autour de la gare qu�on peut le trouver. Quand il fait beau, et que le soleil est bien chaud, il s�assoit sur les marches du grand escalier, et Lalla vient � c�t� de lui. Ensemble ils regardent passer les gens. Quelquefois, Radicz a rep�r� quelqu�un, il dit � Lalla : � Tu vas voir. � Il va droit vers le voyageur qui sort de la gare, un peu �berlu� par la lumi�re, et il lui demande une pi�ce. Comme il a un beau sourire et aussi quelque chose de triste dans les yeux, le voyageur s�arr�te, fouille dans ses poches. Ce sont plut�t les hommes d�une trentaine d�ann�es, bien habill�s, sans trop de bagages, qui donnent � Radicz. Avec les femmes, c�est plus compliqu�, elles veulent poser des questions, et Radicz n�aime pas cela.</p><p>Aussi, quand il voit une jeune femme qui a l�air bien, il pousse Lalla, il lui dit :</p><p>� Vas-y, toi, demande-lui. �</p><p>Mais Lalla n�ose pas demander de l�argent. Elle a un peu honte. Pourtant, il y a des moments o� elle aimerait bien avoir un peu d�argent, pour manger un g�teau, ou pour aller au cin�ma.</p><p>� C�est la derni�re ann�e que je fais cela �, dit Radicz.</p><p>� L�ann�e prochaine, je partirai, j�irai travailler � Paris. � Lalla lui demande pourquoi.</p><p>� L�ann�e prochaine, je serai trop vieux, les gens ne donnent plus rien quand on est trop vieux, ils disent qu�on n�a qu�� travailler. �</p><p>Il regarde Lalla un instant, puis il lui demande si elle travaille, et Lalla secoue la t�te.</p><p>Radicz montre quelqu�un qui passe l�-bas, du c�t� des autobus.</p><p>� Lui aussi il travaille avec moi, on a le m�me patron. �</p><p>C�est un jeune Noir tr�s maigre qui a l�air d�une ombre ; il va vers les voyageurs et il essaie de prendre leurs valises, mais �a ne semble pas bien marcher. Radicz hausse les �paules.</p><p>� Il ne sait pas y faire. Il s�appelle Baki, je ne sais pas ce que �a veut dire, mais �a fait rigoler les autres Noirs quand ils disent son nom. Il ne rapporte jamais beaucoup d�argent au patron. �</p><p>Comme Lalla le regarde �tonn�e :</p><p>� Ah oui, tu ne sais pas, le patron, c�est un gitan comme moi, il s�appelle Lino, et l� o� on vit tous, on appelle �a l�h�tel, c�est une grande maison o� il y a plein d�enfants, ils travaillent tous pour Lino. �</p><p>Il conna�t tous les mendiants de la ville par leur nom. Il sait o� ils habitent, avec qui ils travaillent, m�me ceux qui sont plut�t des clochards et qui vivent tout seuls. Il y a les enfants qui travaillent en famille, avec leurs fr�res et leurs s�urs, et qui chapardent aussi dans les grands magasins et les supermarch�s. Les plus petits apprennent � faire le guet, ou bien ils distraient les marchands, ils servent quelquefois de relais. Il y a les femmes surtout, les gitanes v�tues de leurs longues robes � fleurs, le visage voil� de noir, et on ne voit que leurs yeux brillants et noirs comme ceux des oiseaux. Et puis il y a aussi les vieux et les vieilles, les mis�rables, les affam�s, qui s�agrippent aux vestes et aux jupes des bourgeois et ne les l�chent plus en marmonnant des incantations, jusqu�� ce qu�on leur ait donn� une petite pi�ce.</p><p>Lalla sent son c�ur qui se serre quand elle les voit, ou bien quand elle rencontre une jeune femme laide, avec un petit enfant accroch� � son sein, qui mendie au coin de la grande avenue. Elle ne savait pas bien ce qu��tait la peur, parce que l�-bas, chez le Hartani, il n�y avait que des serpents et des scorpions, � la rigueur les mauvais esprits qui font des gestes d�ombre dans la nuit ; mais ici c�est la peur du vide, de la d�tresse, de la faim, la peur qui n�a pas de nom et qui semble sourdre des vasistas entrouverts sur les sous-sols affreux, puants, qui semble monter des cours obscures, entrer dans les chambres froides comme des tombes, ou parcourir comme un vent mauvais ces grandes avenues o� les hommes sans s�arr�ter marchent, marchent, s�en vont, se bousculent, comme cela, sans fin, jour et nuit, pendant des mois, des ann�es, dans le bruit inlassable de leurs chaussures de cr�pe, et montent dans l�air lourd leur grondement de paroles, de moteurs, leurs grognements, leurs hal�tements.</p><p>Parfois la t�te se met � tourner si fort qu�il faut s�asseoir vite, tout de suite, et Lalla cherche des yeux un point d�appui. Son visage m�tallique devient gris, ses yeux s��teignent, elle tombe, tr�s lentement, comme au fond d�un immense puits, sans espoir de se rattraper.</p><p>� Qu�y a-t-il ? Mademoiselle ? �a va mieux ? �a va ?� �</p><p>La voix crie quelque part, tr�s loin de son oreille, elle sent l�odeur d�ail de l�haleine avant de recouvrer la vue. Elle est � moiti� tass�e contre un bas de mur. Un homme tient sa main et se penche vers elle.</p><p>� � �a va mieux, �a va mieux� �</p><p>Elle arrive � parler, tr�s lentement, ou peut-�tre qu�elle pense seulement ces mots ?</p><p>L�homme l�aide � marcher, l�emm�ne jusqu�� la terrasse d�un caf�. Les gens qui s��taient attroup�s s��loignent, mais Lalla entend quand m�me la voix d�une femme qui dit avec nettet� :</p><p>� Elle est enceinte, tout simplement. �</p><p>L�homme la fait asseoir � une table. Il se penche toujours vers elle. Il est petit et gros, avec un visage gr�l�, une moustache, presque pas de cheveux.</p><p>� Vous allez boire quelque chose, cela vous remontera. �</p><p>� J�ai faim �, dit Lalla. Elle est indiff�rente � tout, peut-�tre qu�elle pense qu�elle va mourir.</p><p>� J�ai faim. � Elle r�p�te cela lentement.</p><p>L�homme, lui, s�affole et b�gaye. Il se l�ve, il court vers le comptoir, il revient bient�t avec un sandwich et un panier de brioches. Lalla ne l��coute pas ; elle mange vite, d�abord le sandwich, puis toutes les brioches, les unes apr�s les autres. L�homme la regarde manger, et son gros visage est encore tout agit� par l��motion. Il parle par bouff�es, puis il s�arr�te, de peur de fatiguer Lalla.</p><p>� Quand je vous ai vue tomber, comme �a, devant moi, �a, �a m�a fait quelque chose ! C�est la premi�re fois que cela vous arrive ? Je veux dire, c�est terrible, avec tout ce monde, l�, dans l�avenue, les gens qui �taient derri�re vous ont failli vous marcher dessus, et ils ne se sont m�me pas arr�t�s, c�est � Je m�appelle Paul, Paul Est�ve, et vous ? Vous parlez fran�ais ? Vous n��tes pas d�ici, n�est-ce pas ? Vous avez assez mang� ? Voulez-vous que j�aille vous chercher encore un sandwich ? �</p><p>Son haleine sent fort l�ail, le tabac et le vin, mais Lalla est contente qu�il soit l�, elle le trouve gentil et ses yeux brillent un peu. Lui, s�en aper�oit, et il recommence � parler, comme il fait, dans tous les sens, en faisant les questions et les r�ponses.</p><p>� Vous, vous n�avez plus faim ? Vous allez boire un peu ? Du cognac ? Non, il vaut mieux quelque chose de sucr�, c�est bon quand on est faible, un coca ? Ou un jus de fruit ? Je ne vous ennuie pas trop ? Vous savez, moi, c�est la premi�re fois que je vois quelqu�un s��vanouir devant moi, comme �a, par terre, et �a � �a m�a fait un choc, vraiment. Je travaille � Je suis employ� aux P. et T., voil�, je n�ai pas l�habitude � enfin, je veux dire, peut-�tre que vous devriez quand m�me aller voir un m�decin, voulez-vous que j�aille t�l�phoner ? �</p><p>Il se l�ve d�j�, mais Lalla secoue la t�te, et il se rassoit. Plus tard, elle boit un peu de th� chaud, et sa fatigue se dissipe. Son visage est de nouveau couleur de cuivre, la lumi�re brille dans ses yeux. Elle se l�ve, et l�homme l�accompagne jusqu�� la rue.</p><p>� Vous � vous �tes s�re que �a va aller maintenant ? Vous pouvez marcher ? �</p><p>� Oui, oui, merci �, dit Lalla.</p><p>Avant de partir, Paul Est�ve �crit son nom et son adresse sur un bout de papier.</p><p>� Si vous avez besoin de quelque chose� �</p><p>Il serre la main de Lalla. Il est � peine plus grand qu�elle. Ses yeux bleus sont encore tout embu�s d��motion.</p><p>� Au revoir �, dit Lalla. Et elle s�en va le plus vite qu�elle peut, sans se retourner.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>Il y a des chiens, un peu partout. Mais ils ne sont pas comme les mendiants, ils pr�f�rent vivre au Panier, entre la place de Lenche et la rue du Refuge. Lalla les regarde, quand elle passe, elle fait attention � eux. Ils ont des poils h�riss�s, ils sont tr�s maigres, mais ils ne ressemblent pas aux chiens sauvages qui volaient les poules et les moutons, autrefois, � la Cit� ; ceux-ci sont plus grands et plus forts, et il y a quelque chose de dangereux et de d�sesp�r� dans leur aspect. Ils vont vers tous les tas d�ordures, pour manger, ils croquent les vieux os, les t�tes de poissons, les d�bris que leur jettent les bouchers. Il y a un chien que Lalla conna�t bien. Il est tous les jours au m�me endroit, en bas des escaliers, vers la rue qui conduit � la grande �glise z�br�e. Il est tout noir, avec un collier de poils blancs qui descend sur sa poitrine. Il s�appelle Dib, ou Hib, elle ne sait pas bien, mais au fond son nom n�a aucune importance puisqu�il n�a pas vraiment de ma�tre. Lalla a entendu un petit gar�on qui l�appelait comme cela dans la rue. Quand il voit Lalla, il a l�air un peu content, et il remue la queue, mais il ne s�approche pas d�elle, et il ne laisse personne s�approcher de lui. Simplement, Lalla lui dit quelques mots, elle lui demande comment �a va, mais sans s�arr�ter, juste en passant, et si elle a quelque chose � manger, elle lui en jette un petit morceau.</p><p>Tout le monde conna�t plus ou moins tout le monde, ici, au Panier. Ce n�est pas comme dans le reste de la ville, o� il y a ces flots d�hommes et de femmes qui coulent dans les avenues, en faisant un grand bruit de moteurs et de chaussures. Ici, au Panier, les rues sont courtes, elles tournent, elles d�bouchent sur d�autres rues, sur des ruelles, des passages, des escaliers, et �a ressemble plut�t � un grand appartement avec des couloirs et des pi�ces qui s�embo�tent les unes dans les autres. Pourtant, � part le grand chien noir Dib ou Hib, et quelques enfants dont elle ne sait pas les noms, la plupart des gens ne semblent m�me pas la voir. Lalla glisse sans faire de bruit, elle va d�une rue � l�autre, elle suit la marche du soleil et de la lumi�re.</p><p>Peut-�tre que les gens ont peur, ici ? Peur de quoi ? C�est difficile � dire, c�est comme s�ils se sentaient surveill�s, et qu�ils devaient faire attention � tous leurs gestes, � toutes leurs paroles. Mais personne ne les surveille vraiment. Alors, �a vient peut-�tre de ce qu�ils parlent tellement de langues diff�rentes ? Il y a les gens d�Afrique du nord, les Maghr�bins, Marocains, Alg�riens, Tunisiens, Mauritaniens, et puis les gens d�Afrique, les S�n�galais, les Maliens, les Dahom�ens, et puis les Juifs, qui viennent de partout, mais ne parlent jamais tout � fait la langue de leur pays ; il y a les Portugais, les Espagnols, les Italiens, et aussi des gens �tranges, qui ne ressemblent pas aux autres, des Yougoslaves, des Turcs, des Arm�niens, des Lithuaniens ; Lalla ne sait pas ce que veulent dire ces noms, mais c�est comme cela qu�on les appelle, ici, et Aamma sait bien tous ces noms. Il y a surtout les gitans, comme ceux qui vivent dans la maison voisine, si nombreux qu�on ne sait jamais si on les a d�j� vus, ou s�ils viennent d�arriver ; ils n�aiment pas les Arabes, ni les Espagnols, ni les Yougoslaves ; ils n�aiment personne, parce qu�ils n�ont pas l�habitude de vivre dans un endroit comme le Panier, alors ils sont toujours pr�ts � se battre, m�me les jeunes gar�ons, m�me les femmes qui, d�apr�s ce que dit Aamma, portent une lame de rasoir � l�int�rieur de leur bouche. Quelquefois, la nuit, on est r�veill� par le bruit d�une bataille dans les ruelles. Lalla descend les escaliers jusqu�� la rue, et elle voit, � la lumi�re bl�me du lampadaire, un homme qui rampe sur le sol en tenant un couteau enfonc� dans sa poitrine. Le lendemain, il y a une longue tra�n�e gluante par terre, o� les mouches viennent vrombir.</p><p>Quelquefois aussi viennent les gens de la police, ils arr�tent leur grande auto noire en bas des escaliers et ils vont dans les maisons, surtout dans celles o� vivent des Arabes et des gitans. Il y a des policiers qui ont un uniforme et une casquette, mais ce ne sont pas ceux-l� les plus dangereux ; ce sont les autres, ceux qui sont habill�s comme tout le monde, complet veston gris et pull � col roul�. Ils frappent aux portes, tr�s fort parce qu�il faut leur ouvrir tout de suite, et ils entrent dans les appartements sans rien dire, pour voir qui habite l�. Chez Aamma, le policier va s�asseoir sur le divan en ska� qui sert de lit � Lalla, et elle pense qu�il va faire un trou, et que ce soir, quand elle se couchera, il y aura encore la marque, l� o� le gros homme s�est assis.</p><p>� Nom ? Pr�nom ? Nom de la tribu ? Permis de s�jour ? Permis de travail ? Nom de l�employeur ? Num�ro de s�curit� sociale ? Bail, quittance de loyer ? �</p><p>Il ne regarde m�me pas les papiers qu�Aamma lui donne, l�un apr�s l�autre. Il est assis sur le divan, il fume sa gauloise avec l�air de s�ennuyer. Il regarde quand m�me Lalla qui est debout au garde-�-vous devant la porte de la chambre d�Aamma. Il dit � Aamma :</p><p>� C�est ta fille ? �</p><p>� Non, c�est ma ni�ce �, dit Aamma.</p><p>Il prend tous les papiers et il les examine.</p><p>� O� sont ses parents ? �</p><p>� Ils sont morts. �</p><p>� Ah �, dit le policier. Il regarde les papiers comme s�il r�fl�chissait.</p><p>� Elle travaille ? �</p><p>� Non, pas encore, Monsieur �, dit Aamma ; elle dit�� Monsieur � quand elle a peur.</p><p>� Mais elle va travailler ici ? �</p><p>� Oui, Monsieur, si elle trouve du travail. Ce n�est pas facile de trouver du travail pour une jeune fille. �</p><p>� Elle a dix-sept ans ? �</p><p>� Oui Monsieur. �</p><p>� Il faut faire attention, il y a beaucoup de dangers ici pour une jeune fille de dix-sept ans. �</p><p>Aamma ne dit rien. Le policier croit qu�elle n�a pas compris, et il insiste. Il parle lentement, en d�tachant bien chaque mot, et ses yeux brillent comme si �a l�int�ressait davantage, maintenant.</p><p>� Fais attention que ta fille ne finisse pas � la rue du Poids de la Farine, hein ? Il y en a beaucoup qui sont l�-bas, des filles comme elle, tu comprends ? �</p><p>� Oui Monsieur �, dit Aamma. Elle n�ose pas r�p�ter que Lalla n�est pas sa fille.</p><p>Mais le policier sent le regard dur de Lalla pos� sur lui, et cela le met mal � l�aise. Il ne dit plus rien pendant quelques secondes, et le silence devient intol�rable. Alors le gros homme �clate, et il recommence, avec une voix rageuse, les yeux tout �tr�cis de col�re :</p><p>� Oui, je comprends, oui, on dit �a, et puis un jour ta fille sera sur le trottoir, une putain � dix francs la passe, alors il ne faudra pas venir pleurer et dire que tu ne savais pas, parce que je t�aurai pr�venue. �</p><p>Il crie presque, les veines de ses tempes gonfl�es. Aamma reste immobile, paralys�e, mais Lalla n�a pas peur du gros homme. Elle le regarde durement, elle avance vers lui et elle lui dit seulement :</p><p>� Allez-vous-en. �</p><p>Le policier la regarde �berlu�, comme si elle avait dit une insulte. Il va ouvrir la bouche, il va se lever, il va gifler Lalla peut-�tre. Mais le regard de la jeune fille est dur comme du m�tal, difficile � soutenir. Alors le policier se l�ve brutalement, et en un instant il est dehors, il d�vale l�escalier. Lalla entend claquer la porte qui donne sur la rue. Il est parti.</p><p>Aamma pleure, maintenant, la t�te entre ses mains, assise sur le divan. Lalla s�approche d�elle, entoure ses �paules, embrasse sa joue pour la consoler.</p><p>� Peut-�tre que je devrai partir d�ici �, dit-elle doucement, comme on parle � un enfant. � Si je partais, cela vaudrait peut-�tre mieux. �</p><p>� Non, non �, dit Aamma, et elle pleure de plus belle.</p><empty-line/><p>La nuit, quand tout est endormi autour d�elle, qu�il n�y a plus que le bruit du vent sur le zinc des toits, et l�eau qui d�goutte quelque part, dans un ruisseau, Lalla reste allong�e sur le divan, les yeux ouverts dans la p�nombre. Elle pense � la maison de la Cit�, l�-bas, si loin, quand venait le vent froid de la nuit. Elle pense qu�elle aimerait pousser la porte et �tre dehors tout de suite, comme autrefois, entour�e par la nuit profonde aux milliers d��toiles. Elle sentirait la terre dure et glac�e sous ses pieds nus. Elle entendrait les craquements du froid, les cris des engoulevents, le hululement de la chouette, et les aboiements des chiens sauvages. Elle pense qu�elle marcherait, comme cela, seule dans la nuit, jusqu�aux collines de pierres, au milieu du chant des criquets, ou bien le long du sentier des dunes, guid�e par la respiration de la mer.</p><p>De toutes ses forces, elle scrute l�ombre, comme si son regard allait pouvoir ouvrir � nouveau le ciel, faire resurgir les figures disparues, les lignes des toits de t�le et de papier goudronn�, les murs de planches et de carton, les silhouettes des collines, et eux tous, le vieux Naman, les filles de la fontaine, le Soussi, les fils d�Aamma, et lui surtout, le Hartani, tel qu�il �tait, immobile dans la chaleur du d�sert, debout sur une jambe, le corps et le visage envelopp�s, sans une parole, sans un signe de col�re ou de fatigue ; immobile devant elle, comme s�il attendait la mort, tandis que les hommes de la Croix-Rouge venaient la chercher pour l�emmener. Elle veut le voir aussi, celui qu�elle appelait Es Ser, le Secret, celui dont le regard venait de loin et l�enveloppait, la p�n�trait comme la lumi�re du soleil.</p><p>Mais peuvent-ils venir jusqu�ici, de l�autre c�t� de la mer, de l�autre c�t� de tout ?</p><p>Peuvent-ils trouver leur chemin au milieu de toutes ces routes, trouver la porte au milieu de toutes ces portes ? L�ombre reste opaque, le vide est grand, si grand, dans la chambre, que cela tourne et creuse un entonnoir devant le corps de Lalla, et la bouche du vertige s�applique sur elle et l�attire en avant. De toutes ses forces, elle s�agrippe au divan, elle r�siste, son corps tendu � se rompre. Elle voudrait crier, hurler, pour rompre le silence, arracher le poids de la nuit. Mais sa gorge serr�e ne laisse passer aucun son, et sa respiration ne peut se faire qu�au prix d�un effort douloureux, en sifflant comme une vapeur. Pendant des minutes, des heures peut-�tre, elle lutte, tout son corps pris par cette crampe. Enfin, d�un coup, tandis que la premi�re lueur de l�aube appara�t dans la cour de l�immeuble, Lalla sent le tourbillon se d�faire, s��loigner. Son corps retombe sur le divan, mou et informe. Elle pense � l�enfant qu�elle porte en elle, et pour la premi�re fois elle ressent l�angoisse d�avoir fait mal � quelqu�un qui d�pend d�elle. Elle place ses deux mains de chaque c�t� de son ventre, jusqu�� ce que la chaleur soit profonde. Elle pleure longtemps, sans faire de bruit, � petits sanglots calmes, comme on respire.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>Ils sont prisonniers du Panier. Peut-�tre qu�ils ne le savent pas vraiment. Peut-�tre qu�ils croient qu�ils pourront s�en aller, un jour, aller ailleurs, retourner dans leurs villages des montagnes et des vall�es boueuses, retrouver ceux qu�ils ont laiss�s, les parents, les enfants, les amis. Mais c�est impossible. Les rues �troites aux vieux murs d�cr�pis, les appartements sombres, les chambres humides et froides o� l�air gris p�se sur la poitrine, les ateliers �touffants o� les filles travaillent devant leurs machines � faire des pantalons et des robes, les salles d�h�pital, les chantiers, les routes o� explose le fracas des marteaux pneumatiques, tout les tient, les enserre, les fait prisonniers, et ils ne pourront pas se lib�rer.</p><p>Maintenant Lalla a trouv� du travail. Elle est femme de m�nage � l�h�tel Sainte-Blanche, � l�entr�e de la vieille ville, vers le nord, pas tr�s loin de la grande avenue o� elle a rencontr� Radicz pour la premi�re fois. Chaque jour, elle part t�t, avant l�ouverture des magasins. Elle se serre bien dans son manteau marron � cause du froid, et elle traverse toute la vieille ville, elle marche le long des ruelles sombres, elle monte les escaliers o� l�eau sale coule de marche en marche. Il n�y a pas grand monde dehors, seulement quelques chiens au poil h�riss�, qui cherchent des d�bris dans les tas d�ordures. Lalla garde dans sa poche un morceau de vieux pain, parce qu�on ne lui donne pas � manger � l�h�tel ; quelquefois elle le partage avec le vieux chien noir, celui qu�on appelle Dib, ou Hib. D�s qu�elle arrive, le patron de l�h�tel lui donne un seau et un balai brosse pour qu�elle lave les escaliers, bien qu�ils soient si sales que Lalla pense que c�est peine perdue. Le patron est un homme pas tr�s vieux, mais avec un visage jaune et des yeux bouffis comme s�il ne dormait pas assez. L�h�tel Sainte-Blanche est une maison de trois �tages, � moiti� en ruine, dont le rez-de-chauss�e est occup� par un magasin de pompes fun�bres. La premi�re fois que Lalla est entr�e l�, elle a eu peur, et elle a failli s�en aller tout de suite, tellement c��tait sale, froid et malodorant. Mais maintenant elle s�y est habitu�e. C�est comme l�appartement d�Aamma, ou comme le quartier du Panier, c�est une question d�habitude. Il faut simplement fermer la bouche et respirer lentement, � petits coups, pour ne pas laisser entrer � l�int�rieur de son corps l�odeur de la pauvret�, de la maladie et de la mort qui r�gne ici, dans ces escaliers, dans ces corridors, dans ces recoins o� vivent les araign�es et les blattes.</p><p>Le patron de l�h�tel est un Grec, ou un Turc, Lalla ne sait pas bien. Quand il a donn� le seau et le balai brosse, il retourne se coucher dans sa chambre, au premier �tage, l� o� la porte est vitr�e pour qu�il puisse surveiller de son lit qui entre et qui sort. L�h�tel n�est habit� que par des gens minables, des pauvres, des hommes uniquement. Ce sont des Nord-Africains qui travaillent sur les chantiers, des Noirs antillais, des Espagnols aussi, qui n�ont pas de famille, pas de maison, et qui logent l� en attendant de trouver mieux. Mais ils s�y habituent et ils y restent, et souvent ils retournent dans leur pays sans avoir rien trouv�, parce que les logements sont chers et que personne ne veut d�eux dans la ville. Alors ils vivent dans l�h�tel Sainte-Blanche, � deux ou trois par chambre, sans se conna�tre. Chaque matin, quand ils s�en vont � leur travail, ils frappent � la porte vitr�e du patron, et ils paient la nuit d�avance.</p><p>Quand elle a fini de frotter avec le balai brosse les marches crasseuses de l�escalier et le linol�um collant des couloirs, Lalla nettoie les W.C. et l�unique salle de douches avec la brosse du balai brosse, bien que l� encore, la couche de crasse soit telle que les poils durs de la brosse n�arrivent m�me pas � l�entamer. Ensuite elle fait les chambres ; elle vide les cendriers et elle balaie les miettes et la poussi�re. Le patron lui donne son passe-partout et elle va de chambre en chambre. Il n�y a plus personne dans l�h�tel. Les chambres sont vite faites, parce que les hommes qui vivent l� sont tr�s pauvres, et qu�ils n�ont pratiquement rien � eux. Il y a juste les valises en carton, les sacs de plastique qui contiennent le linge sale, un bout de savon dans du papier journal. Quelquefois il y a des photos dans une pochette sur la table ; Lalla regarde un moment les visages incertains sur le papier glac�, visages doux d�enfants, de femmes, � demi effac�s, comme � travers un brouillard : Il y a des lettres aussi, parfois, dans de grosses enveloppes ; ou bien des cl�s, des porte-monnaie vides, des souvenirs achet�s dans les bazars, pr�s du vieux port, des jouets en plastique pour les enfants qu�on voit sur les photos floues. Lalla regarde tout cela un long moment, elle tient ces objets entre ses mains mouill�es, elle regarde ces tr�sors pr�caires comme si elle r�vait � demi, comme si elle allait pouvoir entrer dans l�univers des photos troubles, retrouver le son des voix, des rires, entrevoir la lumi�re des sourires. Puis cela s�en va d�un coup, et elle continue � balayer les chambres, � enlever les miettes laiss�es par les repas rapides des hommes, � restaurer l�anonymat triste et gris que les objets et les photos avaient un instant troubl�. Quelquefois, sur un lit ouvert, Lalla trouve un magazine plein de photos obsc�nes, de femmes nues aux cuisses �cart�es, aux seins ob�ses gonfl�s comme d��normes oranges ; de femmes aux l�vres peintes en rouge clair, au regard lourd tach� de bleu et de vert, aux chevelures blondes et rousses. Les pages du magazine sont froiss�es, coll�es de sperme, les photos sont salies et us�es comme si elles avaient �t� tra�n�es dans la rue sous les pas des gens. Lalla regarde le magazine un bon moment aussi, et son c�ur se met � battre plus vite, d�angoisse et de malaise ; puis elle repose le magazine sur le lit fait, apr�s avoir bien liss� les pages et avoir remis la couverture en ordre, comme si c��tait aussi un souvenir pr�cieux.</p><p>Tout le temps o� elle travaille dans les escaliers et dans les chambres, Lalla ne voit personne. Elle ne conna�t pas le visage des hommes qui vivent � l�h�tel, et eux, quand ils partent le matin pour leur travail, sont press�s et passent devant elle sans la voir. D�ailleurs Lalla est habill�e pour qu�on ne la voie pas. Sous son manteau marron, elle met une robe grise d�Aamma, qui descend presque jusqu�� ses chevilles. Elle noue un grand foulard autour de sa t�te, et ses pieds sont chauss�s de sandales de caoutchouc noir. Dans les couloirs sombres de l�h�tel, sur le linol�um couleur de lie de vin, et devant les portes tach�es, elle est une silhouette � peine visible, grise et noire, pareille � un tas de chiffons. Les seuls qui la connaissent ici, ce sont le patron de l�h�tel, et le veilleur de nuit qui reste jusqu�au matin, un Alg�rien grand et tr�s maigre, avec un visage dur et de beaux yeux verts comme ceux de Naman le p�cheur. Lui salue toujours Lalla, en fran�ais, et il lui dit quelques mots gentils ; comme il parle toujours tr�s c�r�monieusement avec sa voix grave, Lalla lui r�pond avec un sourire. Il est peut-�tre le seul ici qui se soit aper�u que Lalla est une jeune fille, le seul qui ait vu sous l�ombre de ses chiffons son beau visage couleur de cuivre et ses yeux pleins de lumi�re. Pour les autres, c�est comme si elle n�existait pas.</p><p>Quand elle a fini son travail � l�h�tel Sainte-Blanche, le soleil est encore haut dans le ciel. Alors Lalla descend la grande avenue, vers la mer. � ce moment-l�, elle ne pense plus � rien d�autre, comme si elle avait tout oubli�. Dans l�avenue, sur les trottoirs, la foule se presse toujours, toujours vers l�inconnu. Il y a des hommes aux lunettes qui miroitent, qui se h�tent � grandes enjamb�es, il y a des pauvres v�tus de costumes �lim�s, qui vont en sens inverse, les yeux aux aguets comme des renards. Il y a des groupes de jeunes filles habill�es avec des v�tements collants, qui marchent en faisant claquer leurs talons, comme ceci : Kra-kab, kra-kab, kra-kab. Les autos, les motos, les cyclos, les camions, les autocars vont � toute vitesse, vers la mer, ou vers le haut de la ville, tous charg�s d�hommes et de femmes aux visages identiques. Lalla marche sur le trottoir, elle voit tout cela, ces mouvements, ces formes, ces �clats de lumi�re, et tout cela entre en elle et fait un tourbillon. Elle a faim, son corps est fatigu� par le travail de l�h�tel, mais pourtant elle a envie de marcher encore, pour voir davantage de lumi�re, pour chasser toute l�ombre qui est rest�e au fond d�elle. Le vent glac� de l�hiver souffle par rafales le long de l�avenue, soul�ve les poussi�res et les vieilles feuilles de journaux. Lalla ferme � demi les yeux, elle avance, un peu pench�e en avant, comme autrefois dans le d�sert, vers la source de lumi�re, l�-bas, au bout de l�avenue.</p><p>Quand elle arrive au port, elle sent une sorte d�ivresse en elle, et elle titube au bord du trottoir. Ici le vent tourbillonne en libert�, chasse devant lui l�eau du port, fait claquer les agr�s des bateaux. La lumi�re vient d�encore plus loin, au-del� de l�horizon, tout � fait au sud, et Lalla marche le long des quais, vers la mer. Le bruit des hommes et des moteurs tourne autour d�elle, mais elle n�y fait plus attention. Tant�t en courant, tant�t en marchant, elle va vers la grande �glise z�br�e, puis, plus loin encore, elle entre dans la zone abandonn�e des quais, l� o� le vent soul�ve des trombes de poussi�re de ciment.</p><p>Ici, tout d�un coup, c�est le silence, comme si elle �tait vraiment arriv�e dans le d�sert. Devant elle, il y a l��tendue blanche des quais o� la lumi�re du soleil brille avec force. Lalla marche lentement, le long des silhouettes des grands cargos, sous les grues m�talliques, entre les rang�es de containers rouges. Il n�y a pas d�hommes ici, ni de moteurs d�auto, rien que la pierre blanche et le ciment, et l�eau sombre des bassins. Alors elle choisit une place, entre deux rang�es de chargements recouverts d�une b�che bleue, et elle s�assoit � l�abri du vent pour manger du pain et du fromage, en regardant l�eau du port. Parfois, de grands oiseaux de mer passent en glapissant, et Lalla pense � sa place entre les dunes, et � l�oiseau blanc qui �tait un prince de la mer. Elle partage son pain avec les mouettes, mais il y a aussi quelques pigeons qui viennent. Ici tout est calme, jamais personne ne vient la trouver. Il y a bien de temps en temps un p�cheur qui va le long du quai, sa gaule � la main, � la recherche d�un endroit qui serait bon pour les sars ; mais c�est � peine s�il regarde Lalla du coin de l��il, et il s�en va vers le fond du port. Ou bien un enfant qui marche les mains dans les poches, qui joue tout seul � donner des coups de pied dans une bo�te de conserve rouill�e.</p><p>Lalla sent le soleil la p�n�trer, l�emplir peu � peu, chasser tout ce qu�il y a de noir et de triste au fond d�elle. Elle ne pense plus � la maison d�Aamma, aux cours noires o� d�goulinent les lessives. Elle ne pense plus � l�h�tel Sainte-Blanche, ni m�me � toutes ces rues, avenues, boulevards o� les gens marchent et grondent sans arr�t. Elle devient comme un morceau de rocher, couvert de lichen et de mousse, immobile, sans pens�e, dilat�e par la chaleur du soleil. Quelquefois m�me elle s�endort, appuy�e contre la b�che bleue, les genoux sous le menton, et elle r�ve qu�elle glisse dans un bateau sur la mer plate, jusque de l�autre c�t� du monde.</p><p>Les grands cargos glissent lentement sur les bassins noirs. Ils vont vers la porte du port, ils vont chercher la mer. Lalla s�amuse � les suivre en courant le long des quais, le plus loin qu�elle peut. Elle ne peut pas lire leurs noms, mais elle regarde leurs drapeaux, elle regarde les taches de rouille sur leurs coques, et leurs gros m�ts de charge repli�s comme des antennes, et leurs chemin�es sur lesquelles il y a des dessins d��toiles, de croix, de carr�s, de soleils. Devant les cargos, le bateau pilote avance en se dandinant comme un insecte, et quand les cargos entrent dans la haute mer, ils font marcher leur sir�ne, juste une fois ou deux, comme cela, pour dire au revoir.</p><p>L�eau du port est belle aussi, et Lalla s�installe souvent, le dos contre un bollard, les jambes pendant au-dessus de l�eau. Elle regarde les taches de p�trole iris�es qui font et d�font leurs nuages, et toutes les choses bizarres qui d�rivent � la surface, les bouteilles de bi�re, les peaux d�orange, les sacs de plastique, les bouts de bois et de corde, et cette sorte de mousse brune qui vient on ne sait d�o�, qui s�effile comme une bave le long des quais. Quand un bateau passe, il y a le clapotis de son sillage qui avance en s��cartant, en cognant contre les quais. Le vent souffle de temps en temps tr�s fort, fait des rides sur les bassins, des frissons, trouble les reflets des cargos.</p><p>Certains jours d�hiver, quand il y a beaucoup de soleil, Radicz le mendiant vient voir Lalla. Il marche lentement le long des quais, mais Lalla le reconna�t de loin, elle sort de sa cachette entre les b�ches et elle siffle entre ses doigts, comme autrefois les bergers dans le pays du Hartani. Le gar�on arrive en courant, il s�assoit � c�t� d�elle au bord du quai, et ils restent un moment sans rien dire, � regarder l�eau du port.</p><p>Puis le jeune gar�on montre � Lalla quelque chose qu�elle n�avait jamais remarqu� : � la surface de l�eau noire, il y a de petites explosions silencieuses qui font des ondes. D�abord Lalla regarde en l�air, parce qu�elle croit que ce sont des gouttes de pluie. Mais le ciel est bleu. Alors, elle comprend : ce sont des bulles qui viennent du fond, et qui �clatent � la surface de l�eau. Ensemble ils s�amusent � regarder les explosions des bulles :</p><p>� L� ! L� !� Encore, encore ! �</p><p>� L�, regarde ! �</p><p>� Et l� !� �</p><p>D�o� viennent ces bulles ? Radicz dit que ce sont les poissons qui respirent, mais Lalla pense que ce sont plut�t les plantes, et elle pense � ces herbes myst�rieuses qui bougent lentement au fond du port.</p><p>Apr�s cela, Radicz sort sa bo�te d�allumettes. Il dit que c�est pour fumer, mais en r�alit� ce n�est pas fumer qu�il aime ; ce qui lui pla�t, c�est br�ler les allumettes. Quand il a un peu d�argent � lui, Radicz va dans un bureau de tabac et il ach�te une grosse bo�te d�allumettes, sur laquelle on voit une gitane qui danse. Il va s�asseoir dans un coin tranquille, et il gratte ses allumettes, l�une apr�s l�autre. Il fait �a tr�s vite, juste pour le plaisir de voir la petite t�te rouge qui s�embrase en faisant son bruit de fus�e, et ensuite la belle flamme orange qui danse au bout du petit b�ton de bois, � l�abri dans le creux de ses mains.</p><p>Sur le port, il y a beaucoup de vent, et Lalla doit faire comme une tente en �cartant les pans de son manteau, et elle sent la chaleur �cre du phosphore qui pique ses narines. Chaque fois que Radicz craque une allumette, tous les deux ils rient tr�s fort, et ils essaient de prendre le petit bout de bois � tour de r�le. Radicz montre � Lalla comment on fait br�ler toute l�allumette, en l�chant le bout de ses doigts et en prenant le bout carbonis�. �a fait un petit chuintement quand Lalla prend l�allumette par le charbon encore rouge, et �a br�le son pouce et son index, mais �a n�est pas une br�lure d�sagr�able ; elle regarde la flamme qui d�vore toute l�allumette, et le charbon qui se tord comme s�il �tait vivant.</p><p>Ensuite ils fument, une cigarette pour deux, le dos appuy� contre la b�che bleue, et le regard dans le vague, du c�t� de l�eau sombre du port et du ciel couleur de poussi�re de ciment.</p><p>� Tu as quel �ge ? � demande Radicz.</p><p>� Dix-sept ans, mais j�aurai bient�t dix-huit �, dit Lalla.</p><p>� Moi je vais avoir quatorze ans le mois prochain �, dit Radicz.</p><p>Il r�fl�chit un peu, les sourcils fronc�s.</p><p>� Tu as d�j�� couch� avec un homme ? �</p><p>Lalla est surprise par la question.</p><p>� Non, enfin oui, pourquoi ? �</p><p>Radicz est tellement pr�occup� qu�il en oublie de donner la cigarette � Lalla ; il tire bouff�e sur bouff�e, sans avaler la fum�e.</p><p>� Moi je n�ai pas fait �a �, dit-il.</p><p>� Pas fait quoi ? �</p><p>� Je n�ai pas couch� avec une femme. �</p><p>� Tu es trop jeune. �</p><p>� Ce n�est pas vrai ! � dit Radicz. Il s��nerve et b�gaie un peu. � Ce n�est pas vrai ! Moi, mes amis ils ont tous fait �a, et il y en a m�me qui ont une femme � eux, et ils se moquent de moi, ils disent que je suis p�d�, parce que je n�ai pas de femme. �</p><empty-line/><p>Il r�fl�chit encore, en fumant sa cigarette.</p><p>� Mais �a m�est �gal ce qu�ils disent. Moi je crois que �a n�est pas bien de coucher avec une femme, comme �a, juste pour � pour faire le malin, pour rigoler. C�est comme les cigarettes. Tu sais, je ne fume jamais devant les autres, l�-bas, � l�h�tel, alors ils croient que je n�ai jamais fum� et �a les fait rigoler aussi. Mais c�est parce qu�ils ne savent pas, mais moi, �a m�est �gal, je pr�f�re qu�ils ne sachent pas. �</p><p>Maintenant il donne � nouveau la cigarette � Lalla. Le m�got est presque enti�rement consum�. Lalla prend juste une bouff�e, puis elle l��crase par terre, sur le quai.</p><p>� Tu sais que je vais avoir un b�b� ? �</p><p>Elle ne sait pas bien pourquoi elle a dit cela � Radicz. Lui la regarde un bon moment sans rien r�pondre. Il y a quelque chose de sombre dans ses yeux, mais tout d�un coup, cela s��claire.</p><p>� C�est bien �, dit-il s�rieusement. � C�est bien, je suis bien content. �</p><p>Il est si content qu�il ne peut plus rester assis. Il se l�ve. Il marche devant l�eau, puis il revient vers Lalla.</p><p>� Tu viendras me voir l�-bas, l� o� j�habite ? �</p><p>� Si tu veux �, dit Lalla.</p><p>� Tu sais, c�est loin, il faut prendre l�autocar, et puis marcher longtemps, vers les r�servoirs. Quand tu voudras, on ira ensemble, parce qu�autrement tu te perdrais. �</p><p>Il s�en va en courant. Le soleil est descendu maintenant il n�est plus tr�s loin de la ligne des grands immeubles qu�on voit � l�autre bout des quais. Les cargos sont toujours immobiles, pareils � de grandes falaises rouill�es, et les vols des mouettes passent devant eux lentement, dansent au-dessus des m�ts.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>Il y a des jours o� Lalla entend les bruits de la peur. Elle ne sait pas bien ce que c�est, comme des coups lourds frapp�s sur des plaques de t�le, et aussi une rumeur sourde qui ne vient pas par les oreilles, mais par la plante des pieds et qui r�sonne � l�int�rieur de son corps. C�est la solitude, peut-�tre, et la faim aussi, la faim de douceur, de lumi�re, de chansons, la faim de tout.</p><p>D�s qu�elle franchit la porte de l�h�tel Sainte-Blanche, apr�s avoir fini son travail, Lalla sent la lumi�re trop claire du ciel qui tombe sur elle, qui la fait tr�bucher. Elle enfonce le plus qu�elle peut sa t�te dans le col de son manteau marron, elle couvre ses cheveux jusqu�aux sourcils avec le foulard gris d�Aamma, mais la blancheur du ciel l�atteint toujours, et aussi le vide des rues. C�est comme une naus�e, qui monte du centre de son ventre, qui vient dans sa gorge, qui emplit sa bouche d�amertume. Lalla s�assoit vite, n�importe o�, sans chercher � comprendre, sans se soucier des gens qui la regardent, parce qu�elle a peur de s��vanouir encore une fois. Elle r�siste de toutes ses forces, elle essaie de calmer les battements de son c�ur, les mouvements de ses entrailles. Elle met ses deux mains sur son ventre, pour que la chaleur douce de ses paumes traverse sa robe, entre en elle, jusqu�� l�enfant. C�est comme cela qu�elle se soignait autrefois, quand venaient les terribles douleurs, au bas de son ventre, comme une b�te qui rongeait par l�int�rieur. Puis elle se berce un peu, d�avant en arri�re, comme cela, assise sur le rebord du trottoir � c�t� des autos arr�t�es.</p><p>Les gens passent devant elle sans s�arr�ter. Ils ralentissent un peu, comme s�ils allaient venir vers elle, mais quand Lalla rel�ve la t�te, il y a tant de souffrance dans ses yeux qu�ils s�en vont vite, parce que �a leur fait peur.</p><p>Au bout d�un moment, la douleur s�amenuise sous les mains de Lalla. Elle peut respirer de nouveau, plus librement. Malgr� le vent froid, elle est couverte de suent, et sa robe mouill�e colle � son dos. C�est peut-�tre le bruit de la peur, le bruit qu�on n�entend pas avec les oreilles, mais qu�on entend avec les pieds et tout le corps, qui vide les rues de la ville.</p><p>Lalla remonte vers la vieille ville, elle gravit lentement les marches de l�escalier d�fonc� o� coule l��gout qui sent fort. En haut de l�escalier, elle tourne � gauche, puis elle marche dans la rue du Bon-J�sus. Sur les vieux mut, l�preux, il y a des signes �crits � la craie, des lettres et des dessins incompr�hensibles, � demi effac�s. Par terre, il a plusieurs taches rouges comme le sang, o� r�dent des mouches. La couleur rouge r�sonne dans la t�te de Lalla, fait un bruit de sir�ne, un sifflement qui creuse un trou, vide son esprit. Lentement, avec effort, Lalla enjambe uni premi�re tache, une deuxi�me, une troisi�me. Il y a de dr�les de choses blanches m�l�es aux taches rouges, comme des cartilages, des os bris�s, de la peau, et la sir�ne r�sonne encore plus fort dans la t�te de Lalla. Elle essaie de courir le long de la rue en pente, mais les pierres sont humides et glissantes, surtout quand on a des sandales de caoutchouc. Rue du Timon, il y a encore des signes �crits � la craie sur les vieux murs, des mots, peut �tre des noms ? Puis une femme nue, aux seins pareils a des yeux, et Lalla pense au journal obsc�ne d�pli� sur le lit d�fait, dans la chambre d�h�tel. Plus loin, c�est un phallus �norme dessin� � la craie sur une vieille porte, comme un masque grotesque.</p><p>Lalla continue � marcher, en respirant avec peine. La sueur coule toujours sur son front, le long de son dos, mouille ses reins, pique ses aisselles. Il n�y a personne dans les rues � cette heure-l�, seulement quelques chiens au poil h�riss�, qui rongent leurs os en grognant. Les fen�tres au ras du sol sont ferm�es par des grillages, des barreaux. Plus haut, les volets sont tir�s, les maisons semblent abandonn�es. Il y a un froid de mort qui sort des bouches des soupirails, des caves, des fen�tres noires. C�est comme une haleine de mort qui souffle le long des rues, qui emplit les recoins pourris au bas des murs. O� aller ? Lalla avance lentement de nouveau, elle tourne encore une fois � droite, vers le mur de la vieille maison. Lalla a toujours un peu peur, quand elle voit ces grandes fen�tres garnies de barreaux, parce qu�elle croit que c�est une prison o� les gens sont morts autrefois : on dit m�me que la nuit, parfois, on entend les g�missements des prisonniers derri�re les barreaux des fen�tres. Elle descend maintenant le long de la rue des Pistoles, toujours d�serte, et par la traverse de la Charit�, pour voir, � travers le portail de pierre grise, l��trange d�me rose qu�elle aime bien. Certains jours elle s�assoit sur le seuil d�une maison, et elle reste l� � regarder tr�s longtemps le d�me qui ressemble � un nuage, et elle oublie tout, jusqu�� ce qu�une femme vienne lui demander ce qu�elle fait l� et l�oblige � s�en aller.</p><p>Mais aujourd�hui, m�me le d�me rose lui fait peur, comme s�il y avait une menace derri�re ses fen�tres �troites, ou comme si c��tait un tombeau. Sans se retourner, elle s�en va vite, elle redescend vers la mer, le long des rues silencieuses. Le vent qui passe par rafales fait claquer le linge, de grands draps blancs aux bords effiloch�s, des v�tements d�enfant, d�homme, des lingeries bleues et roses de femme ; Lalla ne veut pas les regarder, parce qu�ils montrent des corps invisibles, des jambes, des bras, des poitrines, comme des d�pouilles sans t�te. Elle longe la rue Rodillat, et l� aussi il y a ces fen�tres basses, couvertes de grillage, ferm�es de barreaux, o� les hommes et les enfants sont prisonniers. Lalla entend par moments les bribes de phrases, les bruits de vaisselle ou de cuisine, ou bien la musique nasillarde, et elle pense � tous ceux qui sont prisonniers, dans ces chambres obscures et froides, avec les blattes et les rats, tous ceux qui ne verront plus la lumi�re, qui ne respireront plus le vent.</p><p>L�, derri�re cette fen�tre aux carreaux f�l�s et noircis, il y a cette grosse femme impotente, qui vit seule avec deux chats maigres, et qui parle toujours de son jardin, de ses roses, de ses arbres, de son grand citronnier qui donne les plus beaux fruits du monde, elle qui n�a rien qu�un r�duit froid et noir, et ses deux chats aveugles. Ici, c�est la maison d�Ibrahim, un vieux soldat oranais qui s�est battu contre les Allemands, contre les Turcs, contre les Serbes, l�-bas, dans des endroits dont il r�p�te les noms inlassablement, quand Lalla les lui demande : Salonique, Varna, Bjala. Mais est-ce qu�il ne va pas mourir, lui aussi, pris au pi�ge de sa maison l�preuse o� l�escalier sombre et glissant manque de le faire tomber � chaque marche, o� les murs p�sent sur sa poitrine maigre comme un manteau mouill� ? L�, encore, l�Espagnole qui a six enfants, qui dorment tous dans la m�me chambre � la fen�tre �troite, ou qui errent dans le quartier du Panier, v�tus de haillons, p�les, toujours affam�s. L�, dans cette maison o� court une l�zarde, aux murs qui semblent humides d�une sueur mauvaise, le couple malade, qui tousse si fort que Lalla sursaute parfois, dans la nuit, comme si elle pouvait r�ellement les entendre � travers tous les murs. Et le m�nage �tranger, lui italien, elle grecque, et l�homme est ivre chaque soir, et chaque soir il frappe sa femme � grands coups de poing sur la t�te, comme cela, sans m�me se mettre en col�re, seulement parce qu�elle est l� et qu�elle le regarde avec ses yeux larmoyants dans son visage bouffi de fatigue. Lalla hait cet homme, elle serre les dents quand elle pense � lui, mais elle a peur aussi de cette ivresse tranquille et d�sesp�r�e, et de la soumission de cette femme, car c�est cela qui appara�t dans chaque pierre et dans chaque tache des rues maudites de cette ville, dans chaque signe �crit sur les murs du Panier.</p><p>Partout il y a la faim, la peur, la pauvret� froide, comme de vieux habits us�s et humides, comme de vieux visages fl�tris et d�chus.</p><p>Rue du Panier, rue du Bouleau, traverse Boussenoue, toujours les m�mes murs l�preux, le haut des immeubles qu�effleure la lumi�re froide, le bas des murs o� croupit l�eau verte, o� pourrissent les tas d�ordures. Il n�y a pas de gu�pes ici, ni de mouches qui bondissent librement dans l�air o� bouge la poussi�re. Il n�y a que des hommes, des rats, des blattes, tout ce qui vit dans les trous sans lumi�re, sans air, sans ciel. Lalla tourne dans les rues comme un vieux chien noir au poil h�riss�, sans trouver sa place. Elle s�assoit un instant sur les marches des escaliers, pr�s du mur derri�re lequel pousse le seul arbre de la ville, un vieux figuier plein d�odeurs. Elle pense un instant � l�arbre qu�elle aimait l�-bas, lorsque le vieux Naman allait r�parer ses filets en racontant des histoires. Mais elle ne peut pas rester longtemps � la m�me place, comme les vieux chiens courbatur�s. Elle repart � travers le d�dale sombre, tandis que la lumi�re du ciel d�cline peu � peu. Elle s�assoit encore un moment sur un des bancs de la placette, l� o� il y a le jardin d�enfants. Il y a des jours o� elle aime bien rester l�, en regardant les tout-petits qui titubent sur la place, les jambes flageolantes, les bras �cart�s. Mais maintenant, il n�y a plus que l�ombre, et sur un des bancs, une vieille femme noire dans une grande robe bariol�e. Lalla va s�asseoir � c�t� d�elle, elle essaie de lui parler.</p><p>� Vous habitez ici ? �</p><p>� D�o� est-ce que vous venez ? Quel est votre pays ? �</p><p>La vieille femme la regarde sans comprendre, puis elle a peur, et elle voile son visage avec un pan de sa robe bariol�e.</p><p>Au fond de la place, il y a un mur que Lalla conna�t bien. Elle conna�t chaque tache du cr�pi, chaque fissure, chaque coul�e de rouille. Tout � fait en haut du mur, il y a les tubes noirs des chemin�es, les goutti�res. En dessous du toit, de petites fen�tres sans volets aux carreaux sales. En dessous de la chambre de la vieille Ida, du linge pend � une ficelle, raidi par la pluie et par la poussi�re. En dessous, il y a les fen�tres des gitans. La plupart des carreaux sont cass�s, certaines fen�tres n�ont m�me plus de traverses, elles ne sont plus que des trous noirs b�ants comme des orbites.</p><p>Lalla regarde fixement ces ouvertures sombres, et elle sent encore la pr�sence froide et terrifiante de la mort. Elle frissonne. Il y a un tr�s grand vide sur cette place, un tourbillon de vide et de mort qui na�t de ces fen�tres, qui tourne entre les murs des maisons. Sur le banc, � c�t� d�elle, la vieille mul�tresse ne bouge pas, ne respire pas. Lalla ne voit d�elle que son bras d�charn� o� les veines sont apparentes comme des cordes, et la main aux longs doigts tach�s de henn� qui maintient le pan de sa robe sur la partie du visage qui est du c�t� de Lalla.</p><p>Peut-�tre qu�il y a un pi�ge, ici aussi ? Lalla voudrait se lever et s�en aller en courant, mais elle se sent riv�e au banc de plastique, comme dans un r�ve. La nuit tombe peu � peu sur la ville, l�ombre emplit la place, noie les recoins, les fissures, entre par les fen�tres aux carreaux cass�s. Il fait froid maintenant, et Lalla se serre dans son manteau brun, elle remonte le col jusqu�� ses yeux. Mais le froid monte par les semelles en caoutchouc de ses sandales, dans ses jambes, dans ses fesses, dans ses reins. Lalla ferme les yeux pour r�sister, pour ne plus voir le vide qui tourne sur la place, autour des jeux d�enfants abandonn�s, sous les yeux aveugles des fen�tres.</p><p>Quand elle rouvre ses yeux, il n�y a plus personne. La vieille mul�tresse � la robe bariol�e est partie sans que Lalla s�en rende compte. Curieusement, le ciel et la terre sont moins sombres, comme si la nuit avait recul�e.</p><p>Lalla recommence � marcher le long des ruelles silencieuses. Elle descend les escaliers, l� o� le sol est d�fonc� par les marteaux-piqueurs. Le froid balaye la rue, fait claquer les t�les des cabanes � outils.</p><p>Quand elle d�bouche devant la mer, Lalla voit que le jour n�est pas encore fini. Il y a une grande tache claire au-dessus de la Cath�drale, entre les tours. Lalla traverse l�avenue en courant, sans voir les autos qui foncent, qui klaxonnent et donnent des coups de phares. Elle s�approche lentement du haut parvis, elle monte les marches, elle passe entre les colonnes. Elle se souvient de la premi�re fois qu�elle est venue � la Cath�drale. Elle avait tr�s peur, parce que c��tait si grand et abandonn�, comme une falaise. Puis c�est Radicz le mendiant qui lui a montr� o� il passe les nuits, l��t�, quand le vent qui vient de la mer est ti�de comme un souffle. Il lui a montr� l�endroit d�o� l�on voit les grands cargos entrer dans le port, la nuit avec leurs feux rouges et verts. Il lui a montr� aussi l�endroit d�o� l�on peut voir la lune et les �toiles, entre les colonnes du parvis.</p><p>Mais ce soir il n�y a personne. La pierre blanche et verte est glac�e, le silence p�se, troubl� seulement par le froissement lointain des pneus des autos et par les crissements des chauves-souris qui volettent sous la vo�te.</p><p>Les pigeons dorment d�j�, perch�s un peu partout sur les corniches, serr�s les uns contre les autres.</p><p>Lalla s�assoit un moment sur les marches, � l�abri de la balustrade de pierre. Elle regarde le sol tach� de guano, et la terre poussi�reuse devant le parvis. Le vent passe avec violence, en sifflant dans les grillages. La solitude est grande ici, comme sur un navire en pleine mer. Elle fait mal, elle serre la gorge et les tempes, elle fait r�sonner �trangement les bruits, elle fait palpiter les lumi�res au loin, le long des rues.</p><p>Plus tard, quand la nuit est venue, Lalla retourne a l�int�rieur de la ville, vers le haut. Elle traverse la place de Lenche, o� les hommes se pressent autour des portes des bars, elle prend la mont�e des Accoules, la main pos�e sur la double rampe de fer poli qu�elle aime tant. Mais, m�me ici, l�angoisse ne parvient pas � se dissiper. C�est derri�re elle, comme un des grands chiens au poil h�riss�, au regard affam�, qui r�de le long des caniveaux � la recherche d�un os � ronger. C�est la faim, sans doute, la faim qui ronge le ventre, qui creuse son vide dans la t�te, mais la faim de tout, de tout ce qui est refus�, inaccessible. Il y a si longtemps que les hommes n�ont pas mang� � leur faim, si longtemps qu�ils n�ont pas eu de repos, ni de bonheur, ni d�amour, mais seulement des chambres souterraines, froides, o� flotte la vapeur d�angoisse, seulement ces rues obscures o� courent les rats, o� coulent les eaux pourries, o� s�entassent les immondices. Le mal.</p><p>Tandis qu�elle avance le long des rainures �troites des rues, rue du Refuge, rue des Moulins, rue des Belles �cuelles, rue de Montbrion, Lalla voit tous les d�tritus comme rejet�s par la mer, bo�tes de conserve rouill�es, vieux papiers, morceaux d�os, oranges fl�tries, l�gumes, chiffons, bouteilles cass�es, anneaux de caoutchouc, capsules, oiseaux morts aux ailes arrach�es, cafards �cras�s, poussi�res, poudres, pourritures. Ce sont les marques de la solitude, de l�abandon, comme si les hommes avaient d�j� fui cette ville, ce monde, qu�ils les avaient laiss�s en proie � la maladie, � la mort, � l�oubli. Comme s�il ne restait plus que quelques hommes dans ce monde, les malheureux qui continuaient � vivre dans ces maisons qui s��croulent, dans ces appartements d�j� semblables � des tombeaux, tandis que le vide entre par les fen�tres b�antes, le froid de la nuit qui serre les poitrines, qui voile les yeux des vieillards et des enfants.</p><p>Lalla continue d�avancer parmi les d�combres, elle marche sur les tas de pl�tres tomb�s. Elle ne sait pas o� elle va. Elle repasse plusieurs fois par la m�me rue, autour des hauts murs de l�H�tel-Dieu. Peut-�tre qu�Aamma est l�, dans la grande cuisine souterraine aux vasistas crasseux, en train de passer son balai �ponge sur les dalles noires que rien ne nettoiera jamais ? Lalla ne veut pas retourner chez Aamma, plus jamais. Elle tourne le long des rues sombres, tandis qu�une pluie fine commence � tomber du ciel, car le vent s�est tu. Des hommes passent, silhouettes noires, sans visage, qui semblent perdues, elles aussi. Lalla s�efface pour les laisser passer, dispara�t dans l�embrasure des portes, se cache derri�re les autos arr�t�es. Quand la rue est � nouveau vide, elle sort, elle continue � marcher sans bruit, fatigu�e, ivre de sommeil.</p><p>Mais elle ne veut pas dormir. O� pourrait-elle s�abandonner, s�oublier ? La ville est trop dangereuse, et l�angoisse ne laisse pas les filles pauvres dormir, comme les enfants de riches.</p><p>Il y a trop de bruits dans le silence de la nuit, bruits de la faim, bruits de la peur, de la solitude. Il y a les bruits des voix avin�es des clochards, dans les asiles, les bruits des caf�s arabes o� ne cesse pas la musique monotone, et les rires lents des haschischins. Il y a le bruit terrible de l�homme fou qui frappe sa femme � grands coups de poing, tous les soirs, et la voix aigu� de la femme qui crie d�abord, puis qui pleurniche et qui geint. Lalla entend tous ces bruits, maintenant, distinctement, comme s�ils ne cessaient jamais de r�sonner. Il y a un bruit surtout qui la suit partout o� elle va, qui entre dans sa t�te et dans son ventre et r�p�te tout le temps le m�me malheur : c�est le bruit d�un enfant qui tousse, dans la nuit, quelque part, dans la maison voisine, peut-�tre le fils de la femme tunisienne si grosse et si p�le, aux yeux verts un peu fous ? Ou peut-�tre est-ce un autre enfant qui tousse dans une maison, � plusieurs rues de distance, et puis un autre qui lui r�pond ailleurs, dans une mansarde au plafond crev�, un autre encore, qui n�arrive pas � dormir dans l�alc�ve glac�e, et encore un autre, comme s�il y avait des dizaines, des centaines d�enfants malades qui toussaient dans la nuit en faisant le m�me bruit rauque qui d�chire la gorge et les bronches. Lalla s�arr�te le dos contre une porte, et elle bouche ses oreilles en appuyant les paumes de ses mains de toutes ses forces, pour ne plus entendre les toux d�enfants qui aboient dans la nuit froide, de maison en maison.</p><p>Plus loin, il y a le tournant de rue o� l�on voit en contrebas, comme du haut d�un balcon, le grand carrefour des avenues, pareil � l�estuaire d�un fleuve, et toutes les lumi�res qui clignotent, qui aveuglent. Alors Lalla descend la colline, le long des escaliers, elle entre par le passage de Lorette, elle traverse la grande cour aux murs noircis par la fum�e et la mis�re, avec le bruit des radios et des voix humaines. Elle s�arr�te un instant, la t�te tourn�e vers les fen�tres, comme si quelqu�un allait appara�tre. Mais on n�entend que le bruit inhumain d�une voix de radio qui crie quelque chose, qui r�p�te lentement la m�me phrase :</p><p>� Au son de cette musique les dieux entrent en sc�ne ! �</p><p>Mais Lalla ne comprend pas ce que cela veut dire. La voix inhumaine couvre le bruit des enfants qui toussent, le bruit des hommes ivres et de la femme qui pleurniche. Ensuite, il y a un autre passage obscur, comme un corridor, et on d�bouche sur le boulevard.</p><p>Ici, pendant un instant, Lalla ne sent plus la peur, ni la tristesse. La foule se h�te sur les trottoirs, yeux �tincelants, mains agiles, pieds qui frappent le sol de ciment, hanches qui bougent, v�tements qui se froissent, s��lectrisent. Sur la chauss�e roule les autos, les camions, les motos aux phares allum�s, et les reflets des vitrines s�allument et s��teignent tout le temps. Lalla se laisse porter par le mouvement des gens, elle ne pense plus � elle, elle est vide, comme si elle n�existait plus r�ellement. C�est pour cela qu�elle retourne toujours aux grandes avenues, pour se perdre dans leur flot, pour aller � la d�rive.</p><p>Il y a beaucoup de lumi�res ! Lalla les regarde en marchant droit devant elle. Les lumi�res bleues, rouges, orang�es, violettes, les lumi�res fixes, celles qui avancent, celles qui dansent sur place comme des flammes d�allumettes. Lalla pense un peu au ciel constell�, � la grande nuit du d�sert, quand elle �tait �tendue sur le sable dur � c�t� du Hartani, et qu�ils respiraient doucement, comme s�ils n�avaient qu�un seul corps. Mais c�est difficile de se souvenir. Il faut marcher, ici, marcher, avec les autres, comme si on savait o� on allait, mais il n�y a pas de fin au voyage, pas de cachette au creux de la dune. Il faut marcher pour ne pas tomber, pour ne pas �tre pi�tin� par les autres.</p><p>Lalla descend jusqu�au bout de l�avenue, puis elle remonte une autre avenue, une autre encore. Il y a toujours les lumi�res, et le bruit des hommes et de leurs moteurs rugit sans cesse. Alors, tout d�un coup, la peur revient, l�angoisse, comme si tous les bruits de pneus et de pas tra�aient de grands cercles concentriques sur les bords d�un gigantesque entonnoir.</p><p>Maintenant, Lalla les voit, de nouveau : ils sont l� partout, assis contre les vieux murs noircis, tass�s sur le sol au milieu des excr�ments et des immondices : les mendiants, les vieillards aveugles aux mains tendues, les jeunes femmes aux l�vres gerc�es, un enfant accroch� � leur sein flasque, les petites filles v�tues de haillons, le visage couvert de cro�tes, qui s�accrochent aux v�tements des passants, les vieilles couleur de suie, aux cheveux emm�l�s, tous ceux que la faim et le froid ont chass�s des taudis, et qui sont pouss�s comme des rebuts par les vagues. Ils sont l�, au centre de la ville indiff�rente, dans le bruit saoulant des moteurs et des voix, mouill�s de pluie, h�riss�s par le vent, plus laids et plus pauvres encore � la lueur mauvaise des ampoules �lectriques. Ils regardent ceux qui passent avec des yeux troubles, leurs yeux humides et tristes qui fuient et reviennent sans cesse vers vous comme les yeux des chiens. Lalla marche lentement devant les mendiants, elle les regarde, le c�ur serr�, et c�est encore ce vide terrible qui creuse son tourbillon ici, devant ces corps abandonn�s. Elle marche si lentement qu�une clocharde l�attrape par son manteau et veut la tirer vers elle. Lalla se d�bat, d�fait avec violence les doigts qui se nouent sur l��toffe de son manteau ; elle regarde avec piti� et horreur le visage encore jeune de la femme, ses joues bouffies par l�alcool, tach�es de rouge � cause du froid, et surtout ces deux yeux bleus d�aveugle, presque transparents, o� la pupille n�est pas plus grande qu�une t�te d��pingle.</p><p>� Viens ! Viens ici ! � r�p�te la clocharde, tandis que Lalla essaie de d�tacher les doigts aux ongles cass�s. Puis la peur est la plus forte, et Lalla arrache son manteau des mains de la clocharde, et elle se sauve en courant, tandis que les autres mendiants se mettent � rire et que la femme, � demi dress�e sur le trottoir au milieu de ses tas de hardes, se met � hurler des injures.</p><p>Le c�ur battant, Lalla court le long de l�avenue ; elle heurte les gens qui se prom�nent, qui entrent et sortent des caf�s, des cin�mas ; des hommes en complet veston, qui viennent de d�ner, et qui ont encore le visage tout luisant de l�effort qu�ils ont fait pour trop manger et trop boire ; des gar�ons parfum�s, des couples, des militaires en vadrouille, des �trangers � la peau noire et aux cheveux cr�pus, qui lui disent des mots qu�elle ne comprend pas, ou qui essaient de l�attraper au passage en riant tr�s fort.</p><p>Dans les caf�s, il y a une musique qui n�arr�te pas de battre, une musique lancinante et sauvage qui r�sonne sourdement dans la terre, qui vibre � travers le corps, dans le ventre, dans les tympans. C�est toujours la m�me musique qui sort des caf�s et des bars, qui cogne avec la lumi�re des tubes de n�on, avec les couleurs rouges, vertes, orange, sur les murs, sur les tables, sur les visages peints des femmes.</p><p>Depuis combien de temps Lalla avance-t-elle au milieu de ces tourbillons, de cette musique ? Elle ne le sait plus. Des heures ; peut-�tre, des nuits enti�res, des nuits sans aucun jour pour les interrompre. Elle pense � l��tendue des plateaux de pierres, dans la nuit, aux monticules de cailloux tranchants comme des lames, aux sentiers des li�vres et des vip�res sous la lune, et elle regarde autour d�elle, ici, comme si elle allait le voir appara�tre. Le Hartani v�tu de son manteau de bure, aux yeux brillants dans son visage tr�s noir, aux gestes longs et lents comme la d�marche des antilopes. Mais il n�y a que cette avenue, et encore cette avenue, et ces carrefours pleins de visages, d�yeux, de bouches, ces voix criardes, ces paroles, ces murmures. Ces bruits de moteurs et de klaxons, ces lumi�res brutales. On ne voit pas le ciel, comme s�il y avait une taie blanche qui recouvrait la terre. Comment pourraient-ils venir jusqu�ici, le Hartani, et lui, le guerrier bleu du d�sert, Es Ser, le Secret, comme elle l�appelait autrefois ? Ils ne pourraient pas la voir � travers cette taie blanche, qui s�pare cette ville du ciel. Ils ne pourraient pas la reconna�tre, au milieu de tant de visages, de tant de corps, avec toutes ces autos, ces camions, ces motocyclettes. Ils ne pourraient m�me pas entendre sa voix, ici, avec tous ces bruits de voix qui parlent dans toutes les langues, avec cette musique qui r�sonne, qui fait trembler le sol. C�est pour cela que Lalla ne les cherche plus, ne leur parle plus, comme s�ils avaient disparu pour toujours, comme s�ils �taient morts pour elle.</p><p>Les mendiants sont l�, au c�ur m�me de la ville, dans la nuit. La pluie a cess� de tomber, et la nuit est tr�s blanche, lointaine, all�e jusqu�� minuit. Les hommes sont rares. Ils entrent et sortent des caf�s et des bars, mais ils s�enfuient en auto � toute vitesse. Lalla tourne � droite, dans la rue �troite qui monte un peu, et elle marche en se dissimulant derri�re les autos arr�t�es. Sur l�autre trottoir, il y a quelques hommes. Ils sont immobiles, ils ne parlent pas. Ils regardent vers le haut de la rue, l�entr�e d�un immeuble sordide, une toute petite porte peinte en vert, � demi ouverte sur un couloir �clair�.</p><p>Lalla s�arr�te, elle aussi, et elle regarde, cach�e derri�re une voiture. Son c�ur bat vite, et le grand vide de l�angoisse souffle dans la rue. L�immeuble est debout, comme une forteresse sale, avec ses fen�tres sans volets, dont les carreaux sont tapiss�s de feuilles de papier journal. Certaines fen�tres sont �clair�es, d�une mauvaise lumi�re dure, ou bien d�une dr�le de lueur faiblarde, couleur de sang. On dirait un g�ant immobile, aux dizaines d�yeux qui regardent ou qui dorment, un g�ant plein de la force du mal, qui va d�vorer les petits hommes qui attendent dans la rue. Lalla est si faible qu�elle doit s�appuyer sur la coque de la voiture, en grelottant de tous ses membres.</p><p>Le vent du mal souffle dans la rue, c�est lui qui fait le vide sur la ville, la peur, la pauvret�, la faim c�est lui qui creuse ses tourbillons sur les places et qui fait peser le silence dans les chambres solitaires o� �touffent les enfants et les vieillards. Lalla le hait, lui, et tous ces g�ants aux yeux ouverts, qui r�gnent sur la ville, seulement pour d�vorer les hommes et les femmes, les broyer dans son ventre.</p><p>Ensuite la petite porte verte de l�immeuble s�ouvre compl�tement, et maintenant sur le trottoir, en face de Lalla, une femme est immobile. C�est elle que les hommes regardent sans bouger, en fumant des cigarettes. C�est une femme tr�s petite, presque une naine, au corps large, � la t�te enfl�e pos�e sur ses �paules, sans cou. Mais son visage est enfantin, avec une toute petite bouche couleur cerise, et des yeux tr�s noirs entour�s d�un cerne vert. Ce qui �tonne le plus en elle, apr�s sa petite taille, ce sont ses cheveux : courts, boucl�s, ils sont d�un rouge de cuivre qui �tincelle bizarrement � la lumi�re du couloir derri�re elle, et font comme une aur�ole de flamme sur sa t�te de poup�e grasse, comme une apparition surnaturelle.</p><p>Lalla regarde les cheveux de la petite femme, fascin�e, sans bouger, presque sans respirer. Le vent froid souffle avec violence autour d�elle, mais la petite femme reste debout devant l�entr�e de l�immeuble, avec ses cheveux qui flamboient sur sa t�te. Elle est habill�e d�une jupe noire tr�s courte qui montre ses cuisses grasses et blanches, et d�une sorte de pull-over violet d�collet�. Elle est chauss�e d�escarpins vernis � talons aiguilles tr�s hauts. � cause du froid, elle fait quelques pas sur la place, et le bruit de ses talons r�sonne dans le vide de la ruelle.</p><p>Des hommes s�approchent d�elle, maintenant, en fumant leurs cigarettes. Ce sont des Arabes pour la plupart, aux cheveux tr�s noirs, avec un teint gris que Lalla ne conna�t pas, comme s�ils vivaient sous la terre et ne sortaient que la nuit. Ils ne parlent pas. Ils ont l�air brutal, but�, l�vres serr�es, regard dur. La petite femme aux cheveux de feu ne les regarde m�me pas. Elle allume une cigarette � son tour, et elle fume vite, en pivotant sur place. Quand elle tourne le dos, elle semble bossue.</p><p>Puis en haut de la ruelle marche une autre femme. Celle-ci est tr�s grande, au contraire, et tr�s forte, d�j� vieillie, fl�trie par la fatigue et le manque de sommeil. Elle est v�tue d�un grand imperm�able en toile cir�e bleue, et ses cheveux noirs sont d�coiff�s par le vent.</p><p>Elle descend lentement la rue, en faisant claquer ses chaussures � hauts talons, elle arrive � c�t� de la naine, et elle s�arr�te, elle aussi, devant la porte. Les Arabes s�approchent d�elle, lui parlent. Mais Lalla n�entend pas ce qu�ils disent. L�un apr�s l�autre, ils s��loignent, et s�arr�tent � distance, les yeux fix�s sur les deux femmes immobiles qui fument. Le vent passe par rafales le long de la ruelle, plaque les v�tements sur les corps des femmes, agite leurs cheveux. Il y a tant de haine et de d�sespoir dans cette ruelle, comme si elle descendait sans fin � travers tous les degr�s de l�enfer, sans jamais rencontrer de fond, sans jamais s�arr�ter. Il y a tant de faim, de d�sir inassouvi, de violence. Les hommes silencieux regardent, immobiles au bord du trottoir comme des soldats de plomb, leurs yeux fix�s sur le ventre des femmes, sur leurs seins, sur la courbe de leurs hanches, sur la chair p�le de leur gorge, sur leurs jambes nues. Peut-�tre qu�il n�y a pas d�amour, nulle part, pas de piti�, pas de douceur. Peut-�tre que la taie blanche qui s�pare la terre du ciel a �touff� les hommes, a arr�t� les palpitations de leur c�ur, a fait mourir tous leurs souvenirs, tous leurs d�sirs anciens, toute la beaut� ?</p><p>Lalla sent le vertige continu du vide qui entre en elle, comme si le vent qui passait dans la ruelle �tait celui d�un long mouvement giratoire. Le vent va peut-�tre arracher les toits des maisons sordides, d�foncer portes et fen�tres, abattre les murs pourris, renverser en tas de ferraille toutes les voitures ? Cela doit arriver, car il y a trop de haine, trop de souffrance� Mais le grand immeuble sale reste debout, �crasant les hommes de toute sa hauteur. Ce sont les g�ants immobiles, aux yeux sanglants, aux yeux cruels, les g�ants d�voreurs d�hommes et de femmes. Dans leurs entrailles, les jeunes femmes sont renvers�es sur les vieux matelas tach�s, et poss�d�es en quelques secondes par les hommes silencieux dont le sexe br�le comme un tison. Puis ils se rhabillent et s�en vont, et leur cigarette pos�e sur le bord de la table n�a pas eu le temps de s��teindre. Dans l�int�rieur des g�ants d�voreurs, les vieilles femmes sont couch�es sous le poids des hommes qui les �crasent, qui salissent leurs chairs jaunes. Alors, dans tous ces ventres de femmes na�t le vide, le vide intense et glac� qui s��chappe d�elles et qui souffle comme un vent le long des rues et des ruelles, en lan�ant ses tourbillons sans fin.</p><empty-line/><p>Tout � coup, Lalla n�en peut plus d�attendre. Elle veut crier, m�me pleurer, mais c�est impossible. Le vide et la peur ont ferm� �troitement sa gorge, et c�est � peine si elle peut respirer. Alors elle s��chappe. Elle court de toutes ses forces le long de la ruelle, et le bruit de ses pas r�sonne fort dans le silence. Les hommes se retournent et la regardent fuir. La naine crie quelque chose, mais un homme la prend par le cou et la pousse avec lui � l�int�rieur de l�immeuble. Le vide, un instant troubl�, se referme sur eux, les �treint. Quelques hommes jettent leur cigarette dans le ruisseau et s�en vont vers l�avenue, en glissant comme des ombres. D�autres arrivent et s�arr�tent au bord du trottoir, et regardent la grande femme aux cheveux noirs debout devant la porte de l�immeuble.</p><p>Pr�s de la gare, il y a beaucoup de mendiants qui dorment, engonc�s dans leurs hardes, ou bien entour�s de cartons, devant les portes. Au loin, brille l��difice de la gare, avec ses grands r�verb�res blancs comme des astres.</p><p>Dans un coin de porte, � l�abri d�une borne de pierre, dans un grand lac d�ombre humide, Lalla s�est couch�e par terre. Elle a rentr� sa t�te et ses membres le plus qu�elle a pu � l�int�rieur de son grand manteau marron, tout � fait dans le genre d�une tortue. La pierre est froide et dure, et le bruit mouill� des pneus des autos la fait frissonner. Mais elle voit quand m�me le ciel s�ouvrir, comme autrefois, sur le plateau de pierres, et entre les bords de la taie qui se fend, en tenant les yeux bien ferm�s, elle peut voir encore la nuit du d�sert.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>Lalla habite � l�h�tel Sainte-Blanche. Elle a une toute petite chambre, un r�duit sombre sous les toits, qu�elle partage avec les balais, les seaux, les vieilles choses oubli�es l� depuis des ann�es. Il y a une ampoule �lectrique, une table, et un vieux lit � sangles. Quand elle a demand� au patron si elle pouvait habiter l�, il lui a dit oui simplement, sans poser de questions. Il n�a pas fait de commentaires, il a dit qu�elle pouvait dormir l�, que le lit ne servait pas. Il a dit aussi qu�il d�duirait l�argent de l��lectricit� et de l�eau de son salaire, voil� tout. Il a recommenc� � lire son journal allong� sur son lit. C�est pour cela que Lalla trouve qu�il est bien, le patron, m�me s�il est sale et pas ras�, parce qu�il ne pose pas de questions. Tout lui est �gal.</p><p>Avec Aamma, �a n�a pas �t� la m�me chose. Quand Lalla lui a dit qu�elle n�habiterait plus chez elle, son visage s�est ferm�, et elle a dit des tas de choses d�sagr�ables, parce qu�elle croyait que Lalla s�en allait pour vivre avec un homme. Mais elle a �t� d�accord quand m�me, parce que de toute fa�on �a l�arrangeait, � cause de ses fils qui devaient bient�t venir. Il n�y aurait pas eu assez de place pour tout le monde.</p><p>Maintenant, Lalla conna�t un peu mieux les gens de l�h�tel Sainte-Blanche. Ils sont tous tr�s pauvres, venus de pays o� on ne mange pas, o� il n�y a presque rien pour vivre. Ils ont des visages durcis, m�me les plus jeunes, et ils ne peuvent pas parler tr�s longtemps. � l��tage o� habite Lalla il n�y a personne, parce que ce sont les combles, o� vivent les souris. Mais juste en dessous, il y a une chambre o� logent trois Noirs, des fr�res. Eux ne sont pas m�chants, ni tristes. Ils sont toujours gais, et Lalla aime bien les entendre rire et chanter le samedi apr�s-midi et le dimanche. Elle ne conna�t pas leurs noms, elle ne sait pas ce qu�ils font dans la ville. Mais elle les rencontre quelquefois dans le couloir, quand elle va aux W.C., ou quand elle descend t�t le matin pour frotter les marches de l�escalier. Mais ils ne sont plus l� quand elle va nettoyer leur chambre. Ils n�ont presque pas d�effets, juste quelques cartons pleins de v�tements, et une guitare.</p><p>� c�t� de la chambre des Noirs, il y a deux chambres occup�es par des Nord-Africains des chantiers, qui ne restent jamais tr�s longtemps. Ils sont gentils mais taciturnes, et Lalla ne leur parle pas beaucoup non plus. Il n�y a rien dans leurs chambres, parce qu�ils mettent tous leurs v�tements dans des valises, et les valises sous leurs lits. Ils ont peur qu�on les vole.</p><p>Celui que Lalla aime bien, c�est un jeune Noir africain qui habite avec son fr�re dans la petite chambre du deuxi�me �tage, tout � fait au bout du couloir. C�est la plus jolie chambre, parce qu�elle donne sur un morceau de cour o� il y a un arbre. Lalla ne conna�t pas le nom de l�a�n�, mais elle sait que le plus jeune s�appelle Daniel. Il est tr�s tr�s noir, avec des cheveux tellement fris�s qu�il y a toujours des choses qui s�y accrochent, des bouts de paille, des plumes, des brins d�herbe. Il a une t�te toute ronde, et un cou d�mesur�. Il est d�ailleurs tout en longueur, avec de longs bras et de longues jambes, et une dr�le de d�marche, un peu comme s�il dansait. Il est toujours tr�s gai, il rit tout le temps quand il parle avec Lalla. Elle ne comprend pas bien ce qu�il dit, parce qu�il a un accent bizarre qui chante. Mais �a n�a pas une grande importance, parce qu�il fait des gestes tr�s dr�les avec ses longues mains, et toutes sortes de grimaces avec sa grande bouche pleine de dents tr�s blanches. C�est lui que Lalla pr�f�re, � cause de son visage lisse, � cause de son rire, parce qu�il ressemble un peu � un enfant. Il travaille � l�h�pital, avec son fr�re, et le samedi et le dimanche, il va jouer au football. C�est sa grande passion. Il a des affiches et des photos dans toute sa chambre, punais�es sur les murs, sur la porte, � l�int�rieur du placard. Chaque fois qu�il voit Lalla, il lui demande quand est-ce qu�elle va venir le voir jouer au stade.</p><p>Elle y est all�e une fois, un dimanche apr�s-midi. Elle s�est install�e tout � fait en haut des gradins, et elle l�a regard�. Il faisait une petite tache noire sur le gazon vert du terrain, et c�est � cela qu�elle a pu le reconna�tre. Il jouait avant-centre droit, avec ceux qui conduisent l�attaque. Mais Lalla ne lui a jamais dit qu�elle �tait all�e le voir, peut-�tre pour qu�il continue � lui demander de venir, avec son rire qui r�sonne bien fort dans les couloirs de l�h�tel.</p><p>Il y a aussi un vieil homme qui vit dans une chambre tr�s petite, � l�autre bout du couloir. Lui ne parle jamais � personne, et personne ne sait tr�s bien d�o� il vient. C�est un vieil homme dont le visage a �t� mang� par une maladie terrible, sans nez ni bouche, avec juste deux trous � la place des narines et une cicatrice � la place des l�vres. Mais il a de beaux yeux profonds et tristes, et il est toujours poli et doux, et Lalla l�aime bien � cause de cela. Il vit tr�s pauvrement dans cette chambre, presque sans manger, et il sort seulement de bonne heure le matin pour aller ramasser les fruits tomb�s au march�, et pour aller se promener au soleil. Lalla ne conna�t pas son nom mais elle l�aime bien. Il ressemble un peu au vieux Naman, il a le m�me genre de mains, puissantes et agiles, des mains br�l�es par le soleil et pleines de savoir. Quand elle regarde ses mains, c�est comme si elle reconnaissait un peu le paysage qui br�le, les �tendues de sable et de pierres, les arbustes calcin�s, les rivi�res dess�ch�es. Mais lui ne parle jamais de son pays ni de lui-m�me, il garde cela serr� au fond de lui. Il dit � peine quelques mots � Lalla, quand il la croise dans le couloir, juste sur le temps qu�il fait dehors, sur les nouvelles qu�il a entendues � la radio. Peut-�tre qu�il est le seul � l�h�tel qui sache le secret de Lalla, parce qu�il lui a demand� deux fois, en la regardant avec ses yeux pleins de profondeur, si �a n��tait pas trop dur pour elle de travailler. Il n�a rien dit de plus, mais Lalla a pens� qu�il savait qu�elle avait un b�b� dans son ventre, et elle a m�me eu un peu peur que le vieil homme en parle au patron, parce qu�il ne voudrait plus la garder � l�h�tel. Mais le vieil homme ne dit rien � personne d�autre. Chaque lundi, il paie d�avance une semaine de logement, sans que personne ne sache d�o� lui vient son argent. Lalla est la seule a savoir qu�il est tr�s pauvre, parce qu�il n�y a jamais rien d�autre � manger dans sa chambre que les fruits tap�s qui sont tomb�s par terre au march�. Alors, quelquefois, quand elle a un peu d�argent devant elle, elle ach�te une ou deux belles pommes, des oranges, et elle les met sur l�unique chaise de la petite chambre, en faisant le m�nage. Le vieil homme ne lui a jamais dit merci, mais elle voit dans ses yeux qu�il est content quand il la rencontre.</p><p>Les autres locataires, Lalla les conna�t sans les conna�tre. Ce sont des gens qui ne restent pas, des Arabes, des Portugais, des Italiens, qui ne sont l� que pour dormir. Il y a aussi ceux qui restent, mais que Lalla n�aime pas, deux Arabes du premier qui ont l�air brutal, et qui se saoulent � l�alcool � br�ler. Il y a celui qui lit ses revues obsc�nes, et qui laisse tra�ner toutes ces photos de femmes nues sur son lit d�fait, pour que Lalla les ramasse et les regarde. C�est un Yougoslave, qui s�appelle Gregori. Un jour, Lalla est entr�e dans sa chambre, et il �tait l�. Il l�a prise par le bras et il a voulu la faire tomber sur son lit, mais Lalla s�est mise � crier et il a eu peur. Il l�a laiss�e partir en lui criant des injures. Depuis ce jour-l�, Lalla ne met plus les pieds dans sa chambre quand il est l�.</p><p>Mais tous, ils n�existent pas vraiment, sauf le vieil homme au visage mang�. Ils n�existent pas, parce qu�ils ne laissent pas de traces de leur passage, comme s�ils n��taient que des ombres, des fant�mes. Quand ils s�en vont, un jour, c�est comme s�ils n��taient jamais venus. Le lit de sangles est toujours le m�me, et la chaise disloqu�e, le linol�um tach�, les murs graisseux o� la peinture cloque, et l�ampoule �lectrique nue au bout de son fil, avec ses chiures de mouches. Tout reste pareil.</p><p>Mais c�est surtout la lumi�re qui vient du dehors, � travers les carreaux sales, la lumi�re grise de la cour int�rieure, les reflets p�les du soleil, et les bruits : bruits des postes de radio, bruits des moteurs des autos dans la grande avenue, voix des hommes qui se querellent. Bruit des robinets qui chuintent, bruit de la chasse d�eau, grincements des escaliers, bruit du vent qui agite les t�les et les goutti�res.</p><p>Lalla �coute tous ces bruits, la nuit, allong�e sur son lit, en regardant la tache jaune de l�ampoule �lectrique allum�e. Les hommes ici ne peuvent pas exister, ni les enfants, ni rien de ce qui vit. Elle �coute les bruits de la nuit, comme � l�int�rieur d�une grotte, et c�est comme si elle n�existait plus elle-m�me tr�s bien. Dans son ventre, quelque chose tressaille, � pr�sent, palpite comme un organe inconnu.</p><p>Lalla se love dans son lit, les genoux contre le menton, et elle essaie d��couter ce qui bouge en elle, ce qui commence � vivre. Il y a la peur, encore, la peur qui fait fuir le long des rues et fait rebondir d�un angle � l�autre, comme une balle. Mais, en m�me temps, il y a une onde de bonheur �trange, de chaleur et de lumi�re, qui semble venir de tr�s loin, d�au-del� des mers et des villes, et qui unit Lalla � la beaut� du d�sert. Alors, comme chaque nuit, Lalla ferme les yeux, elle respire profond�ment. Lentement, la lumi�re grise de la chambre �troite s��teint, et la belle nuit appara�t. Elle est peupl�e d��toiles, froide, silencieuse, solitaire. Elle repose sur la terre sans limites, sur l��tendue des dunes immobiles. � c�t� de Lalla, il y a le Hartani, v�tu de son manteau de bure, et son visage de cuivre noir est brillant � la lumi�re des �toiles. C�est son regard qui vient jusqu�� elle, qui la trouve ici, dans cette chambre �troite, dans la clart� maladive de l�ampoule �lectrique, et le regard du Hartani bouge en elle, dans son ventre, r�veille la vie. Il y a si longtemps qu�il a disparu, si longtemps qu�elle est partie, de l�autre c�t� de la mer, comme si elle avait �t� chass�e, et pourtant le regard du jeune berger est tr�s fort ; elle le sent qui bouge vraiment au fond d�elle, dans le secret de son ventre. Alors, ce sont eux qui s�effacent, les gens de cette ville, les policiers, les hommes de la rue, les locataires de l�h�tel, tous, ils disparaissent, et avec eux leur ville, leurs maisons, leurs rues, leurs autos, leurs camions, et il ne reste plus que l��tendue du d�sert, o� Lalla et le Hartani sont couch�s ensemble. Tous deux sont envelopp�s dans le grand manteau de bure, entour�s par la nuit noire et les myriades d��toiles, et ils se serrent tr�s fort l�un contre l�autre pour ne pas sentir le froid qui envahit la terre.</p><p>Quand il y a quelqu�un qui meurt au Panier, c�est le magasin des pompes fun�bres, au rez-de-chauss�e de l�h�tel, qui s�occupe de tout. Au d�but, Lalla croyait que c��tait quelqu�un de la famille du patron de l�h�tel ; mais c�est un commer�ant comme les autres. Au d�but, Lalla pensait que les gens venaient mourir � l�h�tel et qu�on les envoyait ensuite aux pompes fun�bres. Il n�y a pas beaucoup de monde dans le magasin, juste le patron, Monsieur Cherez, deux croque-morts, et le conducteur de la limousine.</p><p>Quand quelqu�un est mort au Panier, les employ�s partent avec la limousine, et ils vont accrocher de grandes tentures noires avec des larmes d�argent sur la porte de la maison. Devant la porte, sur le trottoir, ils installent une petite table recouverte d�une nappe noire avec aussi des larmes d�argent. Sur la table, il y a une soucoupe pour que les gens puissent mettre un petit carton avec leur nom, quand ils vont rendre visite au mort.</p><p>Quand Monsieur Ceresola est mort, Lalla l�a su tout de suite, parce qu�elle a vu son fils dans le magasin, au rez-de-chauss�e de l�h�tel. Le fils de Monsieur Ceresola est un petit bonhomme gras avec pas beaucoup de cheveux et une moustache en brosse, et il regarde toujours Lalla comme si elle �tait transparente. Mais Monsieur Ceresola, lui, �tait diff�rent. C�est quelqu�un que Lalla aime bien. C�est un Italien, pas tr�s grand, mais vieux et maigre, et qui marche difficilement � cause de ses rhumatismes. Il est toujours habill� d�un complet-veston noir, qui doit �tre bien vieux aussi, parce que l��toffe est us�e jusqu�� la trame, aux coudes, aux genoux. Avec �a, il a de vieilles chaussures de cuir noir, toujours bien cir�es, et quand il fait froid, il met un foulard de laine et une casquette. Monsieur Ceresola a une figure toute s�che et rid�e, mais bien tann�e par le grand air, des cheveux blancs coup�s court, et de dr�les de lunettes en �caille de tortue, raccommod�es avec du sparadrap et de la ficelle.</p><p>Les gens l�aiment bien, au Panier, parce qu�il est poli et aimable avec tout le monde, et qu�il a un air de dignit�, avec son habit noir d�mod� et ses souliers cir�s. Et puis, tout le monde sait qu�il a �t� charpentier autrefois, un vrai ma�tre charpentier, et qu�il est venu d�Italie avant la guerre, parce qu�il n�aimait pas Mussolini. C�est ce qu�il raconte quelquefois, quand il rencontre Lalla dans la rue, en allant faire ses courses. Il dit qu�il est arriv� � Paris sans argent, avec juste de quoi payer deux ou trois nuits d�h�tel, et qu�il ne parlait pas un mot de fran�ais ; alors quand il a demand� du savon pour se laver, on lui a mont� un pot d�eau chaude.</p><p>Quand Lalla le rencontre, elle l�aide � porter ses paquets, parce qu�il marche difficilement, surtout quand il faut monter les escaliers vers la rue du Panier. Alors, en marchant, il lui parle de l�Italie, de son village, et du temps o� il �tait ouvrier en Tunisie, et des maisons qu�il construisait, partout, � Paris, � Lyon, en Corse. Il a une dr�le de voix un peu forte, et Lalla a du mal � comprendre son accent, mais elle aime bien l�entendre parler.</p><p>Maintenant il est mort. Quand Lalla a compris cela, elle a eu l�air si triste que le fils de Monsieur Ceresola l�a regard�e avec �tonnement, comme s�il �tait surpris que quelqu�un puisse penser � son p�re. Lalla est repartie tr�s vite, parce qu�elle n�aime pas beaucoup respirer l�air du magasin des pompes fun�bres, ni voir toutes ces couronnes de cellulo�d, ces cercueils, et surtout ces croque-morts qui ont des yeux m�chants.</p><p>Alors Lalla a suivi les rues, lentement, la t�te baiss�e, et elle est arriv�e comme cela jusqu�� la porte de la maison de Monsieur Ceresola. Autour de la porte, il y avait les tentures, et la petite table avec sa nappe noire et sa soucoupe. Il y avait aussi un grand tableau noir au-dessus de la porte avec deux lettres en forme de croissants de lune, comme ceci :</p><image l:href="#1"/><p>Lalla entre dans la maison, elle monte l�escalier aux marches �troites, comme quand elle portait les paquets de Monsieur Ceresola, lentement, en s�arr�tant � chaque palier pour reprendre son souffle. Elle est si fatigu�e, aujourd�hui, elle se sent si lourde, comme si elle allait s�endormir, comme si elle allait mourir en arrivant au dernier �tage.</p><p>Elle s�arr�te devant la porte, elle h�site un peu. Puis elle pousse la porte, et elle entre dans le petit appartement. D�abord, elle ne reconna�t pas l�endroit, parce que les volets sont ferm�s et qu�il fait sombre. Il n�y a personne dans l�appartement, et Lalla avance vers la grande pi�ce, l� o� il y a une table recouverte de toile cir�e, avec une corbeille de fruits. Au fond de la pi�ce, il y a l�alc�ve avec le lit. Quand elle s�approche, Lalla aper�oit Monsieur Ceresola qui est couch� sur le dos, dans le lit, comme s�il dormait. Il a l�air si tranquille, dans la p�nombre, avec les yeux ferm�s et les mains allong�es le long de son corps, que Lalla croit un instant qu�il est seulement assoupi, qu�il va bient�t se r�veiller. Elle dit, � voix chuchot�e, pour ne pas le d�ranger :</p><p>� Monsieur Ceresola ? Monsieur Ceresola ? �</p><p>Mais Monsieur Ceresola ne dort pas. Cela se voit � ses habits, toujours le m�me complet veston noir, les m�mes souliers cir�s ; mais le veston est un peu de travers, avec le col qui se soul�ve derri�re la t�te, et Lalla pense qu�il va �tre froiss�. Il y a une ombre grise sur les joues et sur le menton du vieillard, et des cernes bleus autour de ses yeux, comme s�il avait �t� frapp�. Lalla pense encore au vieux Naman, quand il �tait couch� par terre dans sa maison et qu�il ne pouvait plus respirer. Elle pense � lui si fort, que pendant quelques secondes c�est lui qu�elle voit, couch� sur le lit, le visage effac� par le sommeil, les mains �tendues le long de son corps. La vie tremble encore dans la p�nombre de la chambre, avec un murmure tr�s bas, � peine perceptible. Lalla s�approche tout pr�s du lit, elle regarde mieux le visage �teint, couleur de cire, les cheveux blancs qui tombent sur ses tempes en m�ches raides, la bouche entrouverte, les joues creus�es par le poids de la m�choire qui pend. Ce qui rend le visage �trange, c�est qu�il ne porte plus les vieilles lunettes d��caille ; il semble nu, faible, � cause de ces marques qui ne servent plus, sur le nez, autour des yeux, le long des tempes. Le corps de Monsieur Ceresola est devenu tout d�un coup trop petit, trop maigre pour ces habits noirs, et c�est comme s�il avait disparu, comme s�il ne restait plus que ce masque et ces mains de cire, et ces habits mal ajust�s sur des cintres trop �triqu�s. Alors, soudain, la peur revient sur Lalla, la peur qui br�le la peau, qui trouble le regard. La p�nombre est �touffante, elle est un poison qui paralyse. La p�nombre vient du fond des cours, elle suit les rues �troites, � travers la vieille ville, elle noie tous ceux qu�elle trouve, prisonniers dans les chambres �troites : les petits enfants, les femmes, les vieillards. Elle entre dans les maisons, sous les toits humides, dans les caves, elle occupe les moindres fissures.</p><p>Lalla reste immobile devant le cadavre de Monsieur Ceresola. Elle sent le froid le gagner, et la dr�le de couleur de cire recouvrir la peau de son visage et de ses mains. Elle se souvient encore du vent mauvais qui a souffl� cette nuit-l� sur la Cit�, quand le vieux Naman �tait en train de mourir ; et du froid qui semblait sortir de tous les trous de la terre pour an�antir les hommes.</p><p>Lentement, sans quitter des yeux le corps mort, Lalla recule vers la porte de l�appartement. La mort est dans l�ombre grise qui flotte entre les murs, dans l�escalier, sur la peinture �caill�e des couloirs. Lalla descend aussi vite qu�elle peut, le c�ur battant, les yeux pleins de larmes. Elle se jette dehors, et elle essaie de courir, vers le bas de la ville, vers la mer, entour�e par le vent et par la lumi�re.</p><p>Mais une douleur dans son ventre l�oblige � s�asseoir par terre, pli�e sur elle-m�me. Elle geint, tandis que les gens passent devant elle, la regarde furtivement, et s��loignent. Ils ont peur, eux aussi, cela se voit � la fa�on qu�ils ont de marcher en rasant les murs, un peu d�jet�s, comme les chiens au poil h�riss�.</p><p>La mort est partout, sur eux, pense Lalla, ils ne peuvent pas s��chapper. La mort est install�e dans le magasin noir, au rez-de-chauss�e de l�h�tel Sainte-Blanche, parmi les bouquets de violettes en pl�tre et les dalles en marbre agglom�r�. Elle habite l�-bas, dans la vieille maison pourrie, dans les chambres des hommes, dans les couloirs. Ils ne le savent pas, ils ne s�en doutent m�me pas. La nuit, elle quitte le magasin des pompes fun�bres, sous forme de cafards, de rats, de punaises, et elle se r�pand dans toutes les chambres humides, sur toutes les paillasses, elle rampe et grouille sur les planchers, dans les fissures, elle emplit tout comme une ombre empoisonn�e.</p><p>Lalla se rel�ve, elle marche en titubant, les mains press�es sur le bas de son ventre, l� o� il y a une douleur qui pro�mine. Elle ne regarde plus personne. O� pourrait-elle aller ? Eux, ils vivent, ils mangent, ils boivent, ils parlent, et pendant ce temps-l�, le pi�ge se referme sur eux. Ils ont tout perdu, exil�s, frapp�s, humili�s, ils travaillent dans le vent glac� des routes, sous la pluie, ils creusent des trous dans la terre caillouteuse, ils brisent leurs mains et leur t�te, rendus fous par les marteaux pneumatiques. Ils ont faim, ils ont peur, ils sont glac�s par la solitude et par le vide. Et quand ils s�arr�tent, il y a la mort qui monte autour d�eux, l�, sous leurs pieds, dans le magasin, au rez-de-chauss�e de l�h�tel Sainte-Blanche. L�, les croque-morts aux yeux m�chants les effacent, les �teignent, font dispara�tre leur corps, remplacent leur visage par un masque de cire, leurs mains par des gants qui sortent de leurs habits vides.</p><p>O� aller, o� dispara�tre ? Lalla voudrait trouver une cachette, enfin, comme autrefois, dans la grotte du Hartani, en haut de la falaise, un endroit d�o� on verrait seulement la mer et le ciel.</p><p>Elle arrive jusqu�� la placette, et elle s�assoit sur le banc de plastique, devant le mur de la maison ab�m�e, aux fen�tres vides comme les yeux d�un g�ant mort.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>Ensuite, il y a eu une sorte de fi�vre, un peu partout, dans la ville. Peut-�tre � cause du vent qui s�est mis � souffler, � la fin de l�hiver, non pas le vent de malheur et de maladie, comme lorsque le vieux Naman avait commenc� � mourir ; mais un vent de violence et de froid, qui passait dans les grandes avenues de la ville en soulevant la poussi�re et les vieux journaux, un vent qui enivrait, qui faisait tituber. Lalla n�a jamais senti un vent pareil. Cela entre � l�int�rieur de la t�te et tourbillonne, traverse le corps comme un courant froid, en chassant de grands frissons. Alors, d�s qu�elle est dehors, cet apr�s-midi, elle part en courant, droit devant elle, sans m�me regarder la boutique des pompes fun�bres o� s�ennuie l�homme en noir.</p><p>Au-dehors, dans les grandes avenues, il y a beaucoup de lumi�re, parce que le vent l�a amen�e avec lui. Elle bondit, elle �tincelle sur les coques des autos, sur les vitres des maisons. Cela aussi entre � l�int�rieur de la t�te de Lalla, cela vibre sur sa peau, fait �tinceler ses cheveux. Elle voit autour d�elle, aujourd�hui, pour la premi�re fois depuis si longtemps, la blancheur �ternelle des pierres et du sable, les �clats coupants comme le silex, les �toiles. Loin devant elle, au bout de la grande avenue, dans le brouillard de lumi�re apparaissent les mirages, les d�mes, les tours, les minarets, et les caravanes qui se m�lent au grouillement des gens et des autos.</p><p>C�est le vent de la lumi�re, venu de l�ouest, et qui va dans la direction des ombres. Lalla entend, comme autrefois, le bruit de la lumi�re cr�pitant sur l�asphalte, le bruit long des reflets sur les vitres, tous les craquements de braise. O� est-elle ? Il y a tant de lumi�re qu�elle est comme isol�e au centre d�un r�seau d�aiguilles. Peut-�tre qu�elle marche maintenant sur l�immense �tendue de pierres et de sable, l� o� attend le Hartani, au centre du d�sert ? Peut-�tre qu�elle r�ve en marchant, � cause de la lumi�re et du vent, et que la grande ville va bient�t se dissoudre, s��vaporer dans la chaleur du soleil levant, apr�s la terrible nuit ?</p><p>� l�angle d�une rue, pr�s de l�escalier qui conduit � la gare, Radicz le mendiant est debout devant elle. Son visage est fatigu� et anxieux, et Lalla a du mal � le reconna�tre, parce que le jeune gar�on est devenu semblable � un homme. Il porte des habits que Lalla ne conna�t pas, un complet veston marron qui flotte sur son corps osseux, et de grandes chaussures de cuir noir qui doivent blesser ses pieds nus.</p><p>Lalla voudrait lui parler, lui dire que Monsieur Ceresola est mort, et qu�elle ne retournera plus jamais travailler � l�h�tel Sainte-Blanche, ni dans aucune de ces chambres o� la mort peut venir � chaque instant, et vous transformer en masque de cire ; mais il y a trop de vent et trop de bruit pour parler, alors elle montre � Radicz la poign�e de billets de banque tout froiss�s dans sa main.</p><p>� Regarde ! �</p><p>Radicz ouvre de grands yeux, mais il ne pose pas de questions. Peut-�tre qu�il croit que Lalla a vol� cet argent, ou pire encore.</p><p>Lalla remet les billets dans la poche de son manteau. C�est tout ce qui reste de ces jours pass�s dans la noirceur de l�h�tel, � frotter les linos avec la brosse en chiendent, et � balayer les chambres grises qui sentent la sueur et le tabac. Quand elle a dit au patron de l�h�tel qu�elle s�en allait, lui non plus n�a rien dit. Il est sorti de son vieux lit jamais fait, et il est all� jusqu�au coffre-fort, au fond de sa pi�ce. Il a pris l�argent, il l�a compt�, et il a ajout� une semaine d�avance, et il a donn� tout �a � Lalla, puis il est all� se recoucher sans rien dire de plus. Il a fait tout �a sans se presser, en pyjama, avec ses joues mal ras�es et ses cheveux sales, et ensuite il a repris la lecture de son journal, comme si rien d�autre n�avait d�importance.</p><p>Alors, maintenant, Lalla est ivre de libert�. Elle regarde tout autour d�elle, les murs, les fen�tres, les autos, les gens, comme s�ils �taient des formes seulement, des images, des fant�mes, que le vent et la lumi�re allaient balayer.</p><p>Radicz a l�air si malheureux que Lalla a piti� de lui.</p><p>� Viens ! � Elle entra�ne le jeune gar�on par la main, � travers les remous de la foule. Ensemble ils entrent dans un magasin tr�s grand, o� brille la lumi�re, pas la belle lumi�re du soleil, mais une lueur blanche et dure, que renvoient les quantit�s de miroirs. Mais cette lueur enivre aussi, elle �tourdit et aveugle. Avec Radicz qui titube un peu derri�re elle, Lalla traverse la r�gion des parfums, des cosm�tiques, des perruques, des savonnettes. Elle s�arr�te un peu partout, elle ach�te plusieurs savons de toutes les couleurs, qu�elle fait sentir � Radicz. Puis des petits flacons de parfum, qu�elle respire un instant en marchant le long des all�es, et cela fait tourner la t�te, jusqu�� l��c�urement. Rouges � l�vres, verts � paupi�res, noirs, ocres, fonds de teint, brillantines, cr�mes, faux cils, fausses m�ches, Lalla se fait montrer tout cela, et elle le montre � Radicz, qui ne dit rien ; puis elle choisit longuement une petite bouteille carr�e de vernis � ongle couleur de brique, et un tube de rouge � l�vres �carlate.</p><p>Elle est assise sur un haut tabouret, devant un miroir, et elle essaie les couleurs sur le dessus de sa main, tandis que la vendeuse aux cheveux de paille la regarde avec des yeux stupides.</p><p>� l��tage, Lalla se faufile entre les v�tements, toujours en tenant Radicz par la main. Elle choisit un tee-shirt, une salopette de travail en denim bleu, puis des sandales de tennis et des chaussettes rouges. Elle laisse derri�re, dans le salon d�essayage, sa vieille robe-tablier grise et ses sandales de caoutchouc, mais elle garde le manteau marron parce qu�elle l�aime bien. Maintenant, elle marche plus l�g�rement, en rebondissant sur ses semelles �lastiques, une main dans la poche de sa salopette. Ses cheveux noirs tombent en lourdes boucles sur le col de son manteau, �tincellent � la lumi�re de l��lectricit� blanche.</p><p>Radicz la regarde et la trouve belle, mais il n�ose pas le lui dire. Ses yeux sont brillants de joie. Il y a comme l��clat du feu dans le noir des cheveux de Lalla, dans le cuivre rouge de son visage. Maintenant, c�est comme si la lumi�re de l��lectricit� avait ranim� la couleur du soleil du d�sert, comme si elle �tait venue l�, dans le Prisunic, directement du chemin qui vient des plateaux de pierres.</p><p>Peut-�tre que tout a disparu, r�ellement, et que le grand magasin est seul au centre d�un d�sert sans fin, pareil � une forteresse de pierre et de boue. Mais c�est la ville enti�re que le sable entoure, que le sable enserre, et on entend craquer les superstructures des immeubles de b�ton, tandis que courent les fissures sur les murs, et que tombent les panneaux de verre miroir des gratte-ciel.</p><p>C�est le regard de Lalla qui porte la force br�lante du d�sert. La lumi�re est ardente sur ses cheveux noirs, sur la natte �paisse qu�elle tresse au creux de son �paule, en marchant. La lumi�re est ardente dans ses yeux couleur d�ambre, sur sa peau, sur ses pommettes saillantes, sur ses l�vres. Alors, dans le grand magasin plein de bruit et d��lectricit� blanche, les gens s��cartent, s�arr�tent sur le passage de Lalla et de Radicz le mendiant. Les femmes, les hommes s�arr�tent, �tonn�s, car ils n�ont jamais vu personne qui leur ressemble. Au centre de l�all�e, Lalla avance, v�tue de sa salopette sombre, de son manteau brun qui s�ouvre sur son cou et sur son visage couleur de cuivre. Elle n�est pas grande, et pourtant elle semble immense quand elle avance au centre de l�all�e, puis quand elle descend sur l�escalier roulant vers le rez-de-chauss�e.</p><p>C�est � cause de toute la lumi�re qui jaillit de ses yeux, de sa peau, de ses cheveux, la lumi�re presque surnaturelle. Derri�re elle vient l��trange gar�on maigre, dans ses habits d�homme, pieds nus dans ses chaussures de cuir noir. Ses cheveux noirs et longs entourent son visage triangulaire aux joues creuses, aux yeux enfonc�s. Il va en arri�re, sans bouger les bras, silencieux, un peu de travers comme les chiens peureux. Les gens aussi le regardent avec �tonnement, comme s�il �tait une ombre d�tach�e d�un corps. La peur se lit sur son visage, mais il essaie de la cacher avec un dr�le de sourire dur qui ressemble plut�t � une grimace.</p><p>Parfois, Lalla se retourne, elle lui fait un petit signe, ou elle le prend par la main :</p><p>� Viens ! �</p><p>Mais le jeune gar�on se laisse bien vite distancer. Quand ils sont � nouveau dehors, dans la rue, dans le soleil et le vent, Lalla lui demande :</p><p>� Tu as faim ? �</p><p>Radicz la regarde avec des yeux brillants, fi�vreux.</p><p>� On va manger �, dit Lalla. Elle montre ce qui reste de la poign�e de billets froiss�s dans la poche de sa salopette neuve.</p><p>Le long des grandes avenues rectilignes, les gens marchent, les uns vite, les autres lentement, en tra�nant les pieds. Les autos roulent toujours le long des trottoirs, comme si elles guettaient quelque chose, quelqu�un, une place pour se garer. Il y a des martinets dans le ciel sans nuages, ils descendent les vall�es des rues en poussant des cris stridents. Lalla est contente de marcher, comme cela, en tenant la main de Radicz, sans rien dire, comme s�ils allaient vers l�autre bout du monde pour ne plus jamais revenir. Elle pense aux pays qu�il y a de l�autre c�t� de la mer, les terres rouges et jaunes, les noirs rochers debout dans le sable, comme des dents. Elle pense aux yeux de l�eau douce ouverts sur le ciel, et au go�t du <emphasis>chergui</emphasis>, qui soul�ve la peau de la poussi�re et fait avancer les dunes. Elle pense encore � la grotte du Hartani, en haut de la falaise, l� o� elle a vu le ciel, rien que le ciel. Maintenant c�est comme si elle marchait vers ce pays, le long des avenues, comme si elle retournait. Les gens s��cartent sur leur passage, les yeux �tr�cis par la lumi�re, sans comprendre. Elle passe devant eux sans les voir, comme � travers un peuple d�ombres. Lalla ne parle pas. Elle serre tr�s fort la main de Radicz, elle va droit devant elle, dans la direction du soleil.</p><p>Quand ils arrivent � la mer, le vent souffle plus fort, bouscule. Les autos klaxonnent avec violence, prises dans les embouteillages du port. De nouveau, la peur se lit sur le visage de Radicz, et Lalla tient sa main bien serr�e, pour le rassurer. Il ne faut pas qu�elle h�site, sinon l�ivresse du vent et de la lumi�re va partir, les laisser � eux-m�mes, et ils n�auront plus le courage d��tre libres.</p><p>Ils marchent le long des quais, sans regarder les bateaux dont les m�ts r�sonnent. Les reflets de l�eau dansent sur la joue de Lalla, font briller sa peau de cuivre, ses cheveux. La lumi�re est rouge autour d�elle, d�un rouge de braise. Le jeune gar�on la regarde, il laisse entrer en lui la chaleur qui sort de Lalla, qui l�enivre. Son c�ur bat avec force, r�sonne dans ses tempes, dans son cou.</p><p>Maintenant apparaissent les hauts murs blancs, les vitres larges du grand restaurant. C�est l� qu�elle veut aller. Au-dessus de la porte, il y a des m�ts avec des drapeaux de couleur qui claquent dans le vent. Lalla conna�t bien cette maison, il y a longtemps qu�elle la voit de loin, tr�s blanche, avec ses grandes vitres qui renvoient les �clairs du soleil couchant.</p><p>Elle entre sans h�siter, en poussant la porte de verre. La grande salle est sombre, mais sur les tables rondes, les nappes font des taches �blouissantes. En un instant, Lalla voit tout, distinctement : les bouquets de fleurs roses dans des vases de cristal, les couverts en argent, les verres � facettes, les serviettes immacul�es, puis les chaises couvertes de velours bleu marine, et le parquet de bois cir� o� passent les gar�ons v�tus de blanc. C�est irr�el et lointain, et pourtant c�est ici qu�elle entre, en marchant lentement et sans bruit sur le parquet, et tenant tr�s fort la main de Radicz le mendiant.</p><p>� Viens �, dit Lalla. � On va s�asseoir l�-bas. �</p><p>Elle montre une table, pr�s d�une grande fen�tre. Ils traversent la salle du restaurant. Autour des tables rondes, les hommes, les femmes rel�vent la t�te au-dessus de leur assiette et s�arr�tent de m�cher, de parler. Les gar�ons restent en suspens, la cuiller plong�e dans le plat de riz, ou la bouteille de vin blanc inclin�e un peu, laissant couler dans le verre un filet tr�s mince qui s�effiloche comme une flamme en train de s��teindre. Puis Lalla et Radicz s�assoient devant la table ronde, chacun d�un c�t� de la belle nappe blanche, s�par�s par un bouquet de roses. Alors les gens recommencent � m�cher, � parler, mais plus bas, et le vin recommence � couler, la cuiller sert le riz, et les voix chuchotent un peu, couvertes par le brouhaha des autos qui passent devant les larges vitres comme de monstrueux poissons d�aquarium.</p><p>Radicz n�ose pas regarder autour de lui. Il regarde seulement le visage de Lalla, de toutes ses forces. Il n�a jamais vu de visage plus beau, plus clair. La lumi�re de la fen�tre illumine les lourds cheveux noirs, fait une flamme autour du visage de Lalla, sur son cou, sur ses �paules, jusque sur ses mains pos�es � plat sur la nappe blanche. Les yeux de Lalla sont pareils � deux silex, couleur de m�tal et de feu, et son visage est pareil � un masque de cuivre lisse.</p><p>Un homme de haute stature est debout devant leur table. Il est v�tu d�un complet noir, et sa chemise est aussi blanche que les nappes des tables. Il a une grosse figure ennuy�e et molle, avec une bouche sans l�vres. Justement, il va ouvrir la bouche pour dire aux deux enfants de partir tout de suite, et sans faire d�histoires, quand son regard triste rencontre celui de Lalla, et d�un coup il oublie ce qu�il allait dire. Le regard de Lalla est dur comme le silex, plein d�une telle force que l�homme en noir doit d�tourner les yeux. Il fait un pas en arri�re, comme s�il allait partir, puis il dit, d�une dr�le de voix qui s��trangle un peu :</p><p>� Vous� Vous voulez boire quelque chose ? �</p><p>Lalla le regarde toujours fixement, sans ciller.</p><p>� Nous avons faim �, dit-elle seulement. � Apportez-nous � manger. �</p><p>L�homme en noir s��loigne et revient avec la carte, qu�il d�pose sur la table. Mais Lalla rend le carton, et ses yeux ne cessent pas de fixer ceux de l�homme. Peut-�tre que tout � l�heure, il se souviendra de sa haine, et qu�il aura honte de sa peur.</p><p>� Donnez-nous la m�me chose qu�� eux �, commande Lalla. Elle montre le groupe � la table voisine, ceux qui les observent de temps � autre par-dessus leurs lunettes en se retournant � demi.</p><p>L�homme va parler � un des gar�ons qui vient en poussant un petit chariot charg� de plats de toutes les couleurs. Sur les assiettes, le gar�on d�pose des tomates, des feuilles de laitue, des filets d�anchois, des olives et des c�pres, des pommes de terre froides, des �ufs en poussi�re jaune, et beaucoup d�autres choses encore. Lalla regarde Radicz qui mange vite, pench� sur son assiette comme un chien en train de ronger, et elle a envie de rire.</p><p>La lumi�re et le vent continuent � danser pour elle, m�me ici, au-dessus des verres et des assiettes, sur les miroirs des murs, sur les bouquets de fleurs. Les plats arrivent les uns apr�s les autres sur la table, �normes, flamboyants, pleins de toutes sortes de mets que Lalla ne conna�t pas : poissons nageant dans des sauces orange, monticules de l�gumes, assiettes de rouge, de vert, de brun couvertes d�un d�me d�argent que Radicz soul�ve pour humer les odeurs. Le ma�tre d�h�tel c�r�monieusement leur verse un vin couleur d�ambre, puis, dans un autre verre large et l�ger, un vin couleur de rubis, presque noir. Lalla trempe ses l�vres dans le breuvage, mais c�est la couleur qu�elle boit plut�t, en la regardant en transparence. C�est la lumi�re qui les enivre plus que le vin, et les couleurs et les odeurs de la nourriture. Radicz mange vite, de tout � la fois, et il boit l�un apr�s l�autre les verres de vin. Mais Lalla ne mange presque pas ; elle regarde seulement le jeune gar�on en train de manger, et les autres personnes, dans la salle, qui sont comme fig�es devant leurs assiettes. Le temps s�est ralenti, ou bien c�est son regard qui immobilise, avec la lumi�re. Dehors, les autos continuent de rouler devant les vitres, et on voit la couleur grise de la mer entre les bateaux.</p><p>Quand Radicz a fini de manger tout ce qu�il y a dans les plats, il s�essuie la bouche avec la serviette, et il s�appuie sur le dossier de sa chaise. Il est un peu rouge, et ses yeux brillent fort.</p><p>� C��tait bon ? � demande Lalla.</p><p>� Oui �, dit simplement Radicz. Il a un peu le hoquet, tellement il a mang�. Lalla lui fait boire un verre d�eau et lui dit de la regarder dans les yeux jusqu�� ce que son hoquet soit pass�.</p><p>Le gros homme en noir s�approche de leur table.</p><p>� Caf� ? �</p><p>Lalla secoue la t�te. Quand le ma�tre d�h�tel apporte l�addition sur un plateau, Lalla la lui tend.</p><p>� Lisez-la. �</p><p>Elle sort de la poche de son manteau la liasse de billets froiss�s, et elle les d�plie l�un apr�s l�autre, sur la nappe. Le ma�tre d�h�tel prend l�argent. Il va s�en aller, puis il se ravise.</p><p>� Il y a un monsieur qui voudrait vous parler, � la table, l�-bas, pr�s de la porte. �</p><p>Radicz prend Lalla par le bras, la tire violemment.</p><p>� Viens, on s�en va d�ici ! �</p><p>Quand elle s�approche de la porte, Lalla voit � la table voisine un homme d�une trentaine d�ann�es, l�air un peu triste. Il se l�ve et vient vers elle. Il bafouille.</p><p>� Je, excusez-moi, de vous aborder comme cela, mais je � �</p><p>Lalla le regarde bien en face, en souriant.</p><p>� Voil�, je suis photographe, et j�aimerais bien faire des photos de vous, quand vous voudrez. �</p><p>Comme Lalla ne r�pond pas, et continue � sourire, il s�embrouille de plus en plus.</p><p>� C�est parce que � je vous aie vue, l�, tout � l�heure, quand vous �tes entr�e dans le restaurant et c��tait � c��tait extraordinaire, vous �tes � C��tait vraiment extraordinaire. �</p><p>Il sort un crayon � bille de la poche de son veston, et il �crit vite son adresse et son nom sur un bout de papier. Mais Lalla secoue la t�te et ne prend pas le papier.</p><p>� Je ne sais pas lire �, dit-elle.</p><p>� Alors dites-moi o� vous habitez ? � demande le photographe. Il a des yeux bleu-gris, tr�s tristes et humides comme les yeux des chiens. Lalla le regarde avec ses yeux pleins de lumi�re, et l�homme cherche encore quelque chose � dire.</p><p>� J�habite � l�h�tel Sainte-Blanche �, dit Lalla. Et elle s�en va tr�s vite.</p><p>Dehors, Radicz le mendiant l�attend. Le vent rabat ses cheveux longs sur son visage maigre. Il n�a pas l�air content. Quand Lalla lui parle, il hausse les �paules.</p><p>Ensemble, ils marchent jusqu�� la mer, sans savoir o� ils vont. Ici, la mer n�est pas comme la plage de Naman le p�cheur. C�est un grand mur de ciment qui longe la c�te, accroch� aux rochers gris. Les vagues courtes cognent dans les creux des rochers en faisant des explosions ; l��cume monte comme un brouillard. Mais c�est bien, Lalla aime passer sa langue sur ses l�vres et sentir le go�t du sel. Avec Radicz, elle descend au milieu des rochers, jusqu�� une anfractuosit� � l�abri du vent. Le soleil br�le tr�s fort � cet endroit, il brille sur la mer, au large, et sur les rochers sal�s. Apr�s le bruit de la ville, et apr�s toutes ces odeurs bizarres du restaurant, c�est bien d��tre ici, avec rien d�autre devant soi que la mer et le ciel. Un peu � l�ouest, il y a des �lots, quelques rochers noirs qui sortent de la mer comme des baleines � c�est Radicz qui dit cela. Il y a aussi de petits bateaux avec une grande voile blanche, et on dirait des jouets d�enfant.</p><p>Quand le soleil commence � baisser dans le ciel, et que la lumi�re s�adoucit, sur les vagues, sur les rochers, et que le vent aussi souffle moins fort, cela donne envie de r�ver, de parler. Lalla regarde les minuscules plantes grasses qui sentent le miel et le poivre ; elles tremblent � chaque rafale de vent, dans les creux des rochers gris, devant la mer. Elle pense qu�elle voudrait devenir si petite qu�elle pourrait vivre dans un bosquet de ces petites plantes ; alors elle habiterait dans un trou de rocher, et une seule goutte d�eau suffirait � lui donner � boire pour un jour, et une seule miette de pain suffirait � lui donner � manger pour deux jours.</p><p>Radicz sort de la poche de son vieux veston marron un paquet de cigarettes un peu ab�m�, et il en donne une � Lalla. Il dit qu�il ne fume jamais devant les autres, mais seulement quand il est dans un endroit qu�il aime. Il dit qu�avec Lalla, c�est la premi�re fois qu�il fume devant quelqu�un. Ce sont des cigarettes am�ricaines avec un morceau de carton et de coton � un bout, et qui sentent une odeur de miel �c�urante. Ils fument tous les deux lentement, en regardant devant eux la mer. Le vent chasse la fum�e bleue.</p><p>� Tu veux que je te raconte l�endroit o� j�habite, l�-bas, du c�t� des r�servoirs ? �</p><p>La voix de Radicz est toute chang�e, maintenant, un peu rauque, comme si l��motion lui serrait la gorge. Il parle sans regarder Lalla, en fumant la cigarette jusqu�� ce qu�elle br�le ses l�vres et le bout de ses doigts.</p><p>� Avant, je n�habitais pas avec le patron, tu sais. J�habitais avec mon p�re et ma m�re dans une caravane, on allait de foire en foire, on avait un stand de tir, enfin, pas avec des carabines, avec des boules et des bo�tes de conserve. Et puis mon p�re est mort, et comme on �tait nombreux et qu�on n�avait pas assez d�argent, ma m�re m�a vendu au patron et je suis venu habiter ici, � Marseille. Au d�but, je ne savais pas que ma m�re m�avait vendu, mais un jour, j�ai voulu m�en aller, et le patron m�a rattrap� et il m�a battu, et il m�a dit que je ne pouvais plus retourner avec ma m�re parce qu�elle m�avait vendu et que maintenant c��tait lui qui �tait devenu comme mon p�re, alors apr�s cela, je ne suis plus parti de chez lui, parce que je ne voulais plus voir ma m�re. Au d�but, j��tais tr�s triste, parce que je ne connaissais personne, et j��tais tout seul. Mais apr�s je me suis habitu�, parce que le patron est gentil, il nous donne tout ce qu�on veut � manger, et �a valait mieux pour moi que de rester avec ma m�re puisqu�elle ne voulait plus s�occuper de moi. On �tait six gar�ons avec le patron, enfin sept au d�but, et il y en a un qui est mort, il a eu une pneumonie et il est mort tout de suite. Alors on allait s�asseoir aux endroits que le patron avait pay�s, et on mendiait, et on ramenait l�argent le soir, on en gardait un peu, et le reste c��tait pour le patron, il achetait la nourriture avec. Le patron nous disait toujours de faire attention � ne pas se faire ramasser par la police, parce qu�autrement on irait � l�assistance publique, et que lui ne pourrait pas nous sortir de l�. On ne restait jamais tr�s longtemps au m�me endroit � cause de �a, et le patron nous emmenait ensuite ailleurs. On a habit� d�abord dans un hangar, au nord, et puis on a eu une caravane comme celle de mon p�re, et on allait camper avec les gitans dans les terrains, � la sortie de la ville. Maintenant, on a une grande maison pour nous tous, juste avant les r�servoirs, et il y a d�autres enfants, ils travaillent pour un patron qui s�appelle Marcel, et il y a Anita avec d�autres enfants aussi, deux gar�ons et trois filles, je crois que la plus grande est vraiment sa fille. On travaille du c�t� de la gare, mais pas tous les jours, pour ne pas se faire rep�rer, et on va aussi sur le port, et puis sur le cours Belsunce, ou sur la Canebi�re. Mais maintenant le patron dit que je suis trop vieux pour mendier, il dit que �a c�est bon pour les petits, et pour les filles, mais il veut que je travaille s�rieusement, il m�apprend � piquer dans les poches, dans les magasins, dans les march�s. Tiens, tu vois, ce complet veston, cette chemise, ces chaussures, tout �a il l�a piqu� pour moi dans un magasin, pendant que je faisais le guet. Tout � l�heure, si tu avais voulu, tu aurais pu partir avec tes nippes pour rien, c�est facile, tu n�avais qu�� choisir, et moi je te les faisais passer, je connais les trucs. Par exemple, pour les portefeuilles, il faut �tre deux, il y en a un qui prend et il passe tout de suite � l�autre, pour ne pas se faire prendre avec. Le patron dit que je suis dou� pour ce m�tier, parce que j�ai les mains longues et souples. Il dit que c�est bien pour faire de la musique ou pour voler. Maintenant, on est trois � faire �a, avec la fille d�Anita, on visite les super, un peu partout. Quelquefois, le patron dit � Anita, allez, on va faire les courses au supermarch�, alors il prend deux gar�ons, et quelquefois la fille d�Anita et un gar�on, eh bien, le gar�on c�est toujours moi. Tu sais, les super, c�est tr�s grand, il y a tellement d�all�es que tu peux te perdre, avec des choses � manger, des v�tements, des chaussures, des savons, des disques, tout. Alors, � deux, on travaille vite. On a un sac � double fond pour les choses les plus petites, pour les choses � manger, et le reste c�est Anita qui le met sur son ventre, elle a un truc rond qu�elle met sous sa robe comme si elle �tait enceinte, et le patron, lui, il a un imperm�able avec des poches partout � l�int�rieur, alors on ramasse tout ce qu�on veut et on s�en va ! Tu sais, au d�but, j�avais peur de me faire pincer, mais ce qu�il faut, c�est choisir le bon moment, et ne pas h�siter. Si tu h�sites, tu te fais rep�rer par les surveillants. Maintenant, je reconnais tr�s bien les surveillants, m�me de tr�s loin, ils ont tous la m�me fa�on de marcher, de regarder du coin de l��il, je pourrais les reconna�tre � un kilom�tre. Moi, ce que je pr�f�re, c�est travailler dans la rue, avec les bagnoles. Le patron dit qu�il va m�apprendre � travailler sur les bagnoles, c�est sa sp�cialit�. Quelquefois, il va en ville, et il ram�ne une auto pour que je puisse m�entra�ner. Il m�a appris � ouvrir les serrures avec un fil de fer, ou bien avec une fausse cl�. La plupart des bagnoles, tu peux les ouvrir avec une fausse cl�. Apr�s, il m�apprend � tirer les fils sous le tableau, et � d�bloquer l�antivol. Mais il dit que je suis trop jeune pour conduire. Alors je prends ce qu�il y a dans les autos, il y a souvent des tas de choses dans la bo�te � gants, des carnets de ch�ques, des papiers, m�me de l�argent, et sous les si�ges, des appareils de photo, des postes de radio. Moi j�aime bien travailler tr�s t�t le matin, tout seul, quand il n�y a personne dans les rues, juste un chat de temps en temps, et j�aime bien voir le soleil se lever, et le ciel bien propre le matin. Le patron veut que j�apprenne aussi � faire les serrures des portes des maisons, les villas riches, par ici, pr�s de la mer, il dit qu�� deux, on pourrait faire du bon boulot, parce qu�on est l�gers et qu�on sait bien grimper aux murs. Alors il nous apprend les trucs, pour ouvrir les serrures, et aussi les fen�tres. Lui, il ne veut plus le faire, il dit qu�il est trop vieux et qu�il ne pourrait plus courir s�il le fallait, mais �a n�est pas pour �a, c�est parce qu�il a d�j� �t� pris une fois et que �a lui fait peur. Je suis all� d�j� une fois, avec un type qui s�appelle Rito, il est plus vieux que moi, il a travaill� autrefois pour le patron et il m�a emmen� avec lui. On est all� dans une rue, pr�s du Prado, il avait rep�r� une maison, il savait qu�il n�y avait personne. Moi je ne suis pas entr�, je suis rest� dans le jardin pendant que Rito d�m�nageait tout ce qu�il pouvait, ensuite on a tout transport� jusqu�� la voiture o� le patron attendait. J�ai eu peur, parce que c�est moi qui suis rest� dans le jardin � faire le guet, et je crois que j�aurais eu moins peur si j��tais entr� dans la maison pour travailler. Mais il faut savoir tout avant de commencer, sinon on se fait prendre. Pour entrer, d�abord, il faut savoir trouver la bonne fen�tre, et puis grimper, sur un arbre, ou bien avec la goutti�re. Il ne faut pas avoir le vertige. Et puis il ne faut pas s�affoler, si les flics arrivent, il faut rester immobile, ou se cacher sur le toit, parce que si tu pars en courant, on te rattrape en cinq sec. Alors le patron il nous montre tout �a, chez nous, � l�h�tel, il nous fait escalader la maison, il nous fait marcher sur le toit la nuit, il nous apprend m�me � sauter comme les parachutistes, �a s�appelle faire un roul�-boul�. Mais il dit qu�on ne va pas rester ind�finiment l�, qu�on va acheter une caravane, et partir pour l�Espagne. Moi j�aimerais mieux aller vers Nice, mais je crois que le patron pr�f�re l�Espagne. Tu ne veux pas venir avec nous ? Tu sais, je dirais au patron que tu es une amie, il ne te demandera rien, je lui dirais seulement que tu es mon amie, et que tu vas vivre avec nous dans la caravane, �a serait bien. Peut-�tre que tu pourrais apprendre aussi � travailler dans les magasins, ou bien on pourrait faire les bagnoles ensemble, chacun son tour, comme �a les gens ne se m�fieraient pas ? Tu sais, Anita est tr�s gentille, je suis s�r que tu l�aimerais bien, c�est une femme avec des cheveux blonds et des yeux bleus, personne ne veut croire que c�est une gitane. Si tu venais avec nous, �a me serait �gal de ne pas aller � Nice, �a me serait �gal d�aller en Espagne, n�importe o�� �</p><p>Radicz s�arr�te de parler. Il voudrait bien demander des choses � Lalla, au sujet de l�enfant qui est dans son ventre, mais il n�ose pas. Il a allum� une autre cigarette, et il fume, et de temps en temps, il donne la cigarette � Lalla pour qu�elle aspire une bouff�e. Tous les deux, ils regardent la mer si belle, les �les noires comme des baleines, et les bateaux jouets qui avancent lentement sur la mer pleine de lumi�re. De temps en temps, le vent souffle si fort qu�on dirait que le ciel et la mer vont basculer.</p></section><section><title><empty-line/></title><p>Maintenant, Lalla regarde ses photos sur les feuilles des magazines, sur les couvertures des journaux. Elle regarde les liasses de photos, les planches de contact, les maquettes en couleurs o� son visage appara�t, presque grandeur nature. Elle feuillette les magazines d�arri�re en avant, en les tenant un peu de travers et en penchant la t�te de c�t�.</p><p>� Elles te plaisent ? � demande le photographe, avec un peu d�inqui�tude dans la voix, comme si cela avait de l�importance.</p><p>Elle, �a la fait bien rire, de son rire sans bruit qui fait �tinceler ses dents tr�s blanches. Elle rit de tout cela, de ces photos, de ces journaux, comme si c��tait une plaisanterie, comme si ce n��tait pas elle qu�on voyait sur ces feuilles de papier. D�abord, ce n�est pas elle. C�est Hawa, c�est le nom qu�elle s�est donn�, qu�elle a donn� au photographe, et c�est comme cela qu�il l�appelle c�est comme cela qu�il l�a appel�e, la premi�re fois qu�il l�a rencontr�e, dans les escaliers du Panier, et qu�il l�a amen�e chez lui, dans son grand appartement vide, au rez-de-chauss�e de l�immeuble neuf.</p><p>Maintenant, Hawa est partout, sur les pages des magazines, sur les planches de contact, sur les murs de l�appartement. Hawa, v�tue de blanc, une ceinture noire autour de la taille, seule au centre d�une aire de rochers, sans ombre ; Hawa, en soie noire, un foulard apache autour du front ; Hawa debout dans le d�dale des rues de la vieille ville, ocre, rouge, or ; Hawa debout au-dessus de la mer M�diterran�e, Hawa au milieu de la foule du cours Belsunce, ou bien sur les marches de l�escalier de la gare Hawa v�tue d�indigo, pieds nus sur l�asphalte de l�esplanade grande comme un d�sert, avec les silhouettes des r�servoirs et les chemin�es qui br�lent ; Hawa, en train de marcher, en train de danser, Hawa en train de dormir, Hawa au beau visage couleur de cuivre, au corps long et lisse, qui brille dans la lumi�re, Hawa au regard d�aigle, aux lourds cheveux noirs qui cascadent sur ses �paules, ou bien liss�s par l�eau de mer comme un casque de galalithe.</p><p>Mais qui est Hawa ? Chaque jour, quand elle se r�veille, dans le grand living-room gris-blanc o� elle dort sur un matelas pneumatique, � m�me le sol, elle va se laver dans la salle de bains sans bruit, puis elle sort par la fen�tre, et elle s�en va � travers les rues du quartier, au hasard, elle marche jusqu�� la mer. Le photographe se r�veille, il ouvre les yeux, mais il ne bouge pas, il fait comme s�il n�avait rien entendu, pour ne pas d�ranger Hawa. Il sait qu�elle est comme cela, qu�il ne faut pas essayer de la retenir. Simplement, il laisse la fen�tre ouverte, pour qu�elle puisse entrer, comme un chat.</p><p>Quelquefois elle ne rentre qu�� la nuit. Elle se glisse � l�int�rieur de l�appartement par la fen�tre. Le photographe l�entend ; il sort de son laboratoire et il va s�asseoir � c�t� d�elle dans le living-room, pour lui parler un peu. Il est toujours �mu quand il la voit, parce que son visage est si plein de lumi�re et de vie, et il cligne un peu les yeux parce qu�en venant de l�ombre du laboratoire, il est �bloui. Il croit toujours qu�il a beaucoup de choses � lui dire, mais quand Hawa est devant lui, il ne sait plus ce qu�il voulait raconter. C�est elle qui parle, elle raconte ce qu�elle a vu, ce qu�elle a entendu, dans les rues, et elle mange un peu en parlant, du pain qu�elle a achet�, des fruits, des dattes qu�elle ram�ne chez le photographe par kilos.</p><p>Le plus extraordinaire de tout cela, ce sont les lettres : elles arrivent de tous les c�t�s, qui portent le nom de Hawa sur l�enveloppe. Ce sont les journaux de mode, les magazines qui les font suivre, en ajoutant le nom du photographe et son adresse. Lui, est � la fois heureux et inquiet de recevoir toutes ces lettres. Hawa lui demande de les lire, et elle �coute tout le temps avec la t�te un peu pench�e de c�t�, en buvant du th� � la menthe (maintenant la cuisinette du photographe est pleine de bo�tes de gunpowder et de th� au jasmin, et de petits paquets de menthe). Les lettres disent quelquefois des choses extraordinaires, des choses tr�s b�tes qu��crivent des jeunes filles qui ont vu la photo de Hawa quelque part et qui lui parlent comme si elles la connaissaient depuis toujours. Ou bien des lettres de jeunes gar�ons qui sont tomb�s amoureux d�elle, et qui disent qu�elle est belle comme N�fertiti ou comme une princesse inca, et qu�ils aimeraient bien la rencontrer un jour.</p><p>Lalla se met � rire :</p><p>� Quels menteurs ! �</p><p>Quand le photographe lui montre les photos qu�il vient de faire, Hawa avec ses yeux en amande, brillants comme des gemmes, et sa peau couleur d�ambre, pleine d��tincelles de lumi�re, et ses l�vres au sourire un peu ironique, et son profil aigu, Lalla Hawa se met � rire encore, elle r�p�te :</p><p>� Quel menteur ! Quel menteur ! �</p><p>Parce qu�elle pense que �a ne lui ressemble pas.</p><p>Il y a aussi des lettres s�rieuses, qui parlent de contrats, d�argent, de rendez-vous, de d�fil�s de mode. C�est le photographe qui d�cide tout, qui s�occupe de tout. Il t�l�phone aux couturiers, il note les rendez-vous sur son agenda, il signe les contrats. C�est lui qui choisit les mod�les, les couleurs, qui d�cide de l�endroit o� on fera les photos. Puis il emm�ne Hawa dans sa camionnette Volkswagen rouge, et ils s�en vont tr�s loin, l� o� il n�y a plus de maisons, rien que des collines grises couvertes de broussailles �pineuses, ou bien dans le delta du grand fleuve, sur les plages lisses des mar�cages, l� o� le ciel et l�eau sont de la m�me couleur.</p><p>Lalla Hawa aime bien voyager dans la camionnette du photographe. Elle regarde le paysage glisser autour des vitres, la route noire qui sinue vers elle, les maisons, les jardins, les friches qui se d�font sur le c�t�, qui s�en vont. Les gens sont debout au bord de la route, ils regardent d�un air vide, comme dans un r�ve. C�est un r�ve peut-�tre que vit Lalla Hawa, un r�ve o� il n�y a plus vraiment de jour ni de nuit, plus de faim ni de soif, mais le glissement des paysages de craie, de ronces, les carrefours des routes, les villes qui passent, avec leurs rues, leurs monuments, leurs h�tels.</p><p>Le photographe ne cesse pas de photographier Hawa. Il change d�appareil, il mesure la lumi�re, il appuie sur la d�tente. Le visage de Hawa est partout, partout. Il est dans la lumi�re du soleil, allum� comme une gloire dans le ciel d�hiver, ou bien au c�ur de la nuit, il vibre dans les ondes des postes de radio, dans les messages t�l�phoniques. Le photographe s�enferme tout seul dans son laboratoire, sous la petite lampe orange, et il regarde ind�finiment le visage qui prend forme sur le papier dans le bain d�acide. D�abord les yeux, immenses, taches qui s�approfondissent, puis les cheveux noirs, la courbe des l�vres, la forme du nez, l�ombre sous le menton. Les yeux regardent ailleurs, comme fait toujours Lalla Hawa, ailleurs, de l�autre c�t� du monde, et le c�ur du photographe se met � battre plus vite, chaque fois, comme la premi�re fois qu�il a capt� la lumi�re de son regard, au restaurant des Gal�res, ou bien quand il l�a retrouv�e, plus tard, au hasard des escaliers de la vieille ville.</p><p>Elle lui donne sa forme, son image, rien d�autre. Parfois le contact de la paume de sa main, ou l��tincelle �lectrique quand ses cheveux fr�lent son corps, et puis son odeur, un peu �cre, un peu piquante comme l�odeur des agrumes, et le son de sa voix, son rire clair. Mais qui est-elle ? Peut-�tre qu�elle n�est que le pr�texte d�un r�ve, qu�il poursuit dans son laboratoire obscur avec ses appareils � soufflet, et les lentilles qui agrandissent l�ombre de ses yeux, la forme de son sourire ? Un r�ve qu�il fait avec les autres hommes, sur les pages des journaux et sur les photos glac�es des magazines.</p><p>Il emm�ne Hawa en avion jusqu�� la ville de Paris, ils roulent en taxi sous le ciel gris, le long du fleuve Seine, vers les rendez-vous d�affaires. Il prend des photos sur les quais du fleuve boueux, sur les grandes places, sur les avenues sans fin. Il photographie sans se lasser le beau visage couleur de cuivre o� la lumi�re glisse comme de l�eau. Hawa v�tue d�une combinaison de satin noir, Hawa v�tue d�un imperm�able bleu de nuit, les cheveux tress�s en une seule natte �paisse. Chaque fois que son regard rencontre celui de Hawa, cela lui fait un pincement au c�ur, et c�est pour cela qu�il se h�te de prendre des photos, toujours davantage de photos. Il avance, il recule, il change d�appareil, il met un genou par terre. Lalla se moque de lui :</p><p>� On dirait que tu danses. �</p><p>Il voudrait se mettre en col�re, mais c�est impossible. Il essuie son front mouill� de sueur, son arcade sourcili�re qui glisse contre le viseur. Puis, tout d�un coup, Lalla sort du champ de lumi�re, parce qu�elle est fatigu�e d��tre photographi�e. Elle s�en va. Lui, pour ne pas ressentir le vide, va continuer � la regarder encore pendant des heures, dans la nuit du laboratoire improvis� dans la salle de bains de sa chambre d�h�tel, attendant en comptant les coups de son c�ur que le beau visage apparaisse dans le bac d�acide, surtout le regard, la lumi�re profonde qui jaillit des yeux obliques, la lumi�re couleur d�ombre. Du plus loin, comme si quelqu�un d�autre, de secret, regardait par ces pupilles, jugeait en silence. Et puis ce qui vient ensuite, lentement, pareil � un nuage qui se forme, le front, la ligne des pommettes hautes, le grain de la peau cuivr�e, us�e par le soleil et par le vent. Il y a quelque chose de secret en elle, qui se d�voile au hasard sur le papier, quelque chose qu�on peut voir, mais jamais poss�der, m�me si on prenait des photographies � chaque seconde de son existence, jusqu�� la mort. Il y a le sourire aussi, tr�s doux, un peu ironique, qui creuse les coins des l�vres, qui r�tr�cit les yeux obliques. C�est tout cela que le photographe voudrait prendre, avec ses appareils de photo, puis faire rena�tre dans l�obscurit� de son laboratoire. Quelquefois, il a l�impression que cela va appara�tre r�ellement, le sourire, la lumi�re des yeux, la beaut� des traits. Mais cela ne dure qu�un tr�s bref instant. Sur la feuille de papier plong�e dans l�acide, le dessin bouge, se modifie, se trouble, se couvre d�ombre, et c�est comme si l�image effa�ait la personne en train de vivre.</p><p>Peut-�tre que c�est ailleurs que dans l�image ? Peut-�tre que c�est dans la d�marche, dans le mouvement ? Le photographe regarde les gestes de Lalla Hawa, sa fa�on de s�asseoir, de bouger les mains, avec la paume ouverte, formant une ligne courbe parfaite depuis la saign�e du coude jusqu�au bout des doigts. Il regarde la ligne de la nuque, le dos souple, les mains et les pieds larges, les �paules, et la lourde chevelure noire aux reflets cendr�s, qui tombe en boucles �paisses sur les �paules. Il regarde Lalla Hawa, et c�est comme si, par instants, il apercevait une autre figure, affleurant le visage de la jeune femme, un autre corps derri�re son corps ; � peine perceptible, l�ger, passager, l�autre personne appara�t dans la profondeur, puis s�efface, laissant un souvenir qui tremble. Qui est-ce ? Celle qu�il appelle Hawa, qui est-elle, quel nom porte-t-elle vraiment ?</p><p>Quelquefois, Hawa le regarde, ou bien elle regarde les gens, dans les restaurants, dans les halls des a�roports, dans les bureaux, elle les regarde comme si ses yeux allaient simplement les effacer, les faire retourner au n�ant auquel ils doivent appartenir. Quand elle a ce regard �trange, le photographe ressent un frisson, comme un froid qui entre en lui. Il ne sait pas ce que c�est. C�est peut-�tre l�autre �tre qui vit en Lalla Hawa a qui regarde et qui juge le monde, par ses yeux, comme si � cet instant tout cela, cette ville g�ante, ce fleuve, ces places, ces avenues, tout disparaissait et laissait voir l��tendue du d�sert, le sable, le ciel, le vent.</p><p>Alors le photographe emm�ne Hawa dans les endroits qui ressemblent au d�sert ; les grandes plaines caillouteuses, les marais, les esplanades, les terrains vagues. Pour lui, Hawa marche dans la lumi�re du soleil, et son regard balaie l�horizon comme celui des oiseaux de proie, � la recherche d�une ombre, d�une silhouette. Elle regarde un long moment, comme si elle cherchait vraiment quelqu�un ; puis elle reste immobile sur son ombre, tandis que le photographe commence � photographier.</p><p>Que cherche-t-elle ? Que veut-elle de la vie ? Le photographe regarde ses yeux, son visage, et il sent la profondeur de l�inqui�tude derri�re la force de sa lumi�re. Il y a aussi la m�fiance, l�instinct de fuite, cette sorte de dr�le de lueur qui traverse par instants les yeux des animaux sauvages. Elle le lui a dit, un jour, alors qu�il s�y attendait, elle lui a parl� doucement de l�enfant qu�elle porte en elle, qui arrondit son ventre et gonfle ses seins, et :</p><p>� Un jour, tu sais, je m�en irai, je partirai, et il ne faudra pas essayer de me retenir, parce que je partirai pour toujours� �</p><p>Elle ne veut pas d�argent, cela ne l�int�resse pas. Chaque fois que le photographe lui donne de l�argent � le prix des heures de pose � Hawa prend les billets de banque, en choisit un ou deux, et elle lui rend le reste. Quelquefois, m�me, c�est elle qui lui donne de l�argent, des poign�es de billets et de pi�ces qu�elle sort de la poche de sa salopette, comme si elle ne voulait rien garder pour elle.</p><p>Ou bien elle parcourt les rues de la ville, � la recherche des mendiants aux coins des murs, et elle leur donne l�argent, par poign�es de pi�ces aussi, en appuyant bien sa main dans la leur pour qu�ils ne perdent rien. Elle donne de l�argent aux gitanes voil�es qui errent pieds nus dans les grandes avenues, et aux vieilles femmes en noir accroupies � l�entr�e des bureaux de poste ; aux clochards allong�s sur les bancs, dans les squares, et aux vieux qui fouillent dans les poubelles des riches, � la nuit tombante. Tous, ils la connaissent bien, et quand ils la voient arriver, ils la regardent avec des yeux qui brillent. Les clochards croient qu�elle est une prostitu�e, parce qu�il n�y a que les prostitu�es qui leur donnent tant d�argent, et ils font des plaisanteries et ils rient tr�s fort, mais ils ont l�air bien contents de la voir quand m�me.</p><p>Maintenant, partout on parle de Hawa. � Paris, les journalistes viennent la voir, et il y a une femme qui lui pose des questions, un soir, dans le hall de l�h�tel.</p><p>� On parle de vous, du myst�re de Hawa. Qui est Hawa ? �</p><p>��Je ne m�appelle pas Hawa, quand je suis n�e je n�avais pas de nom, alors je m�appelais Bla Esm, �a veut dire � Sans Nom �.</p><p>��Alors, pourquoi Hawa ?</p><p>��C��tait le nom de ma m�re, et je m�appelle Hawa, fille de Hawa, c�est tout.</p><p>��De quel pays �tes-vous venue ?</p><p>��Le pays d�o� je viens n�a pas de nom, comme moi.</p><p>��O� est-ce ?</p><p>��C�est l� o� il n�y a plus rien, plus personne.</p><p>��Pourquoi �tes-vous ici ?</p><p>��J�aime voyager.</p><p>��Qu�est-ce que vous aimez dans la vie ?</p><p>��La vie.</p><p>��Manger ?</p><p>��Les fruits.</p><p>��Votre couleur pr�f�r�e ?</p><p>��Le bleu.</p><p>��Votre pierre pr�f�r�e ?</p><p>��Les cailloux du chemin.</p><p>��La musique ?</p><p>��Les berceuses.</p><p>��On dit que vous �crivez des po�mes ?</p><p>��Je ne sais pas �crire.</p><p>��Et le cin�ma ? Avez-vous des projets ?</p><p>��Non.</p><p>��Qu�est-ce que l�amour pour vous ?</p><p>Mais tout � coup, Lalla Hawa en a assez, et elle s�en va tr�s vite, sans se retourner, elle pousse la porte de l�h�tel et elle dispara�t dans la rue.</p><p>Il y a des gens maintenant qui la reconnaissent dans la rue, des jeunes filles qui lui donnent une de ses photos, pour qu�elle mette sa signature. Mais comme Hawa ne sait pas �crire, elle dessine seulement le signe de sa tribu, celui qu�on marque sur la peau des chameaux et des ch�vres, et qui ressemble un peu � un c�ur :</p><image l:href="#1"/><p>Il y a tant de monde partout, dans les avenues, dans les magasins, sur les routes. Tant de gens qui se bousculent, qui se regardent. Mais quand le regard de Lalla Hawa passe sur eux, c�est comme si tout s�effa�ait, devenait muet et d�sert.</p><p>Lalla Hawa veut traverser ces endroits tr�s vite, pour savoir ce qu�il y a apr�s. Une nuit, le photographe l�emm�ne dans un dancing qui s�appelle le Palace, le Paris-Palace, un nom comme �a. Pour danser, elle a mis une robe noire d�collet�e dans le dos, parce que le photographe veut faire des photos.</p><p>L� aussi, c�est un endroit qui ressemble aux grandes places vides o� il n�y a que les silhouettes des immeubles et les carrosseries des autos arr�t�es au soleil. C�est un endroit terrible et vide, o� les hommes et les femmes se pressent et grimacent dans l�ombre �touffante, avec les �clairs de la lumi�re �lectrique dans les nuages de la fum�e des cigarettes, et le bruit du tonnerre qui cogne, qui fait vibrer le sol et les murs.</p><p>Lalla Hawa s�assoit dans un coin, sur une marche, et elle regarde ceux qui dansent, leurs visages luisants de sueur, leurs v�tements pleins d��tincelles. Au fond de la salle, dans une sorte de grotte, il y a les musiciens : ils bougent leurs guitares, ils frappent sur les tambours, mais le bruit de la musique semble venir d�ailleurs, pareil � des cris de g�ants.</p><p>Puis elle danse, � son tour, sur l�ar�ne, au milieu des gens. Elle danse comme elle a appris autrefois, seule au milieu des gens, pour cacher sa peur, parce qu�il y a trop de bruit, trop de lumi�re. Le photographe reste assis sur la marche, sans bouger, sans m�me penser � la photographier. Au d�but, les gens ne font pas attention � Hawa, parce que la lumi�re les aveugle. Puis, c�est comme s�ils sentaient que quelque chose d�extraordinaire �tait arriv�, sans qu�ils s�en doutent. Ils s��cartent, ils s�arr�tent de danser, les uns apr�s les autres, pour regarder Lalla Hawa. Elle est toute seule dans le cercle de lumi�re, elle ne voit personne. Elle danse sur le rythme lent de la musique �lectrique, et c�est comme si la musique �tait � l�int�rieur de son corps. La lumi�re brille sur le tissu noir de sa robe, sur sa peau couleur de cuivre, sur ses cheveux. On ne voit pas ses yeux � cause de l�ombre, mais son regard passe sur les gens, emplit la salle, de toute sa force, de toute sa beaut�. Hawa danse pieds nus sur le sol lisse, ses pieds longs et plats frappent au rythme des tambours, ou plut�t, c�est elle qui semble dicter avec la plante de ses pieds et ses talons le rythme de la musique. Son corps souple ondoie, ses hanches, ses �paules et ses bras sont l�g�rement �cart�s comme des ailes. La lumi�re des projecteurs rebondit sur elle, l�enveloppe, cr�e des tourbillons autour de ses pas. Elle est absolument seule dans la grande salle, seule comme au milieu d�une esplanade, seule comme au milieu d�un plateau de pierres, et la musique �lectrique joue pour elle seule, de son rythme lent et lourd. Peut-�tre qu�ils ont tous disparu, enfin, ceux qui �taient l� autour d�elle, hommes, femmes, reflets passagers des miroirs �blouis, d�vor�s ? Elle ne les voit plus, � pr�sent, elle ne les entend plus. M�me le photographe a disparu, assis sur sa marche. Ils sont devenus pareils � des rochers, pareils � des blocs de calcaire. Mais elle, elle peut bouger, enfin, elle est libre, elle tourne sur elle-m�me, les bras �cart�s, et ses pieds frappent le sol, du bout des orteils, puis du talon, comme sur les rayons d�une grande roue dont l�axe monte jusqu�� la nuit.</p><p>Elle danse, pour partir, pour devenir invisible, pour monter comme un oiseau vers les nuages. Sous ses pieds nus, le sol de plastique devient br�lant, l�ger, couleur de sable, et l�air tourne autour de son corps � la vitesse du vent. Le vertige de la danse fait appara�tre la lumi�re, maintenant, non pas la lumi�re dure et froide des spots, mais la belle lumi�re du soleil, quand la terre, les rochers et m�me le ciel sont blancs. C�est la musique lente et lourde de l��lectricit�, des guitares, de l�orgue et des tambours, elle entre en elle, mais peut-�tre qu�elle ne l�entend m�me plus. La musique est si lente et profonde qu�elle couvre sa peau de cuivre, ses cheveux, ses yeux. L�ivresse de la danse s��tend autour d�elle, et les hommes et les femmes, un instant arr�t�s, reprennent les mouvements de la danse, mais en suivant le rythme du corps de Hawa, en frappant le sol avec leurs doigts de pieds et leurs talons. Personne ne dit rien, personne ne souffle. On attend, avec ivresse, que le mouvement de la danse vienne en soi, vous entra�ne, pareil � ces trombes qui marchent sur la mer. La lourde chevelure de Hawa se soul�ve et frappe ses �paules en cadence, ses mains aux doigts �cart�s fr�missent. Sur le sol vitrifi�, les pieds nus des hommes et des femmes frappent de plus en plus vite, de plus en plus fort, tandis que le rythme de la musique �lectrique s�acc�l�re. Dans la grande salle, il n�y a plus tous ces murs, ces miroirs, ces lueurs. Ils ont disparu, an�antis par le vertige de la danse, renvers�s. Il n�y a plus ces villes sans espoir, ces villes d�ab�mes, ces villes de mendiants et de prostitu�es, o� les rues sont des pi�ges, o� les maisons sont des tombes. Il n�y a plus tout cela, le regard ivre des danseurs a effac� tous les obstacles, tous les mensonges anciens. Maintenant, autour de Lalla Hawa, il y a une �tendue sans fin de poussi�re et de pierres blanches, une �tendue vivante de sable et de sel, et les vagues des dunes. C�est comme autrefois, au bout du sentier � ch�vres, l� o� tout semblait s�arr�ter, comme si on �tait au bout de la terre, au pied du ciel, au seuil du vent. C�est comme quand elle a senti pour la premi�re fois le regard d�Es Ser, celui qu�elle appelait le Secret. Alors, au centre de son vertige, tandis que ses pieds continuent � la faire tourner sur elle-m�me de plus en plus vite, elle sent � nouveau, pour la premi�re fois depuis longtemps, le regard qui vient sur elle, qui l�examine. Au centre de l�aire immense et nue, loin des hommes qui dansent, loin des villes brumeuses, le regard du Secret entre en elle, touche son c�ur. La lumi�re d�un seul coup se met � br�ler avec une force insoutenable, une explosion blanche et chaude qui �tend ses rayons � travers toute la salle, un �clair qui doit briser toutes les ampoules �lectriques, les tubes de n�on, qui foudroie les musiciens leurs doigts sur les guitares, et qui fait �clater tous les haut-parleurs.</p><p>Lentement, sans cesser de tourner, Lalla s��croule sur elle-m�me, glisse sur le sol vitrifi�, pareille � un mannequin d�sarticul�. Elle reste un long moment, seule, �tendue par terre, le visage cach� par ses cheveux, avant que le photographe ne s�approche d�elle, tandis que les danseurs s��cartent, sans comprendre encore ce qui leur est arriv�.</p></section><section><title><empty-line/></title><cite><p>La mort est venue. Elle a commenc� par les moutons et les ch�vres, les chevaux aussi, qui restaient sur le lit de la rivi�re, le ventre ballonn�, les pattes �cart�es. Puis ce fut le tour des enfants et des vieillards, qui d�liraient, et ne pouvaient plus se relever. Ils mouraient si nombreux qu�on dut faire un cimeti�re pour eux, en aval de la rivi�re, sur une colline de poussi�re rouge. On les emportait � l�aube, sans c�r�monie, emmaillot�s dans de vieilles toiles, et on les enterrait dans un simple trou creus� � la h�te, sur lequel on posait ensuite quelques pierres pour que les chiens sauvages ne les d�terrent pas. En m�me temps que la mort, c��tait le vent du Chergui qui �tait venu. Il soufflait par rafales, enveloppant les hommes dans ses plis br�lants, effa�ant toute humidit� de la terre. Chaque jour, Nour errait sur le lit du fleuve, avec d�autres enfants, � la recherche des crevettes. Il pla�ait aussi des pi�ges faits avec des lacets d�herbe et des brindilles, pour capturer les li�vres et les gerboises, mais souvent les renards �taient pass�s avant lui.</p><p>C��tait la faim qui rongeait les hommes et faisait mourir les enfants. Depuis des jours qu�ils �taient arriv�s devant la ville rouge, les voyageurs n�avaient pas re�u de nourriture, et les provisions touchaient � leur fin. Chaque jour, le grand cheikh envoyait ses guerriers devant les murs de la ville, pour demander de la nourriture et des terres pour son peuple. Mais les notables promettaient toujours et ne donnaient rien. Ils �taient si pauvres eux-m�mes, disaient-ils. Les pluies avaient manqu�, la s�cheresse avait durci la terre, et les r�serves de la moisson s��taient �puis�es. Quelquefois, le grand cheikh et ses fils allaient jusqu�aux remparts de la ville, pour demander des terres, des semences, une part des palmeraies. Mais il n�y avait pas assez de terres pour eux-m�mes, disaient les notables, de la t�te du fleuve jusqu�� la mer les terres fertiles �taient prises, et les soldats des Chr�tiens venaient souvent dans la ville d�Agadir, ils prenaient pour eux la plus grande part des r�coltes.</p><p>Chaque fois, Ma el A�nine �coutait la r�ponse des notables sans rien dire, puis il retournait sous sa tente, dans le lit du fleuve. Mais ce n��tait plus la col�re, ni l�impatience qui grandissaient maintenant dans son c�ur. Avec la venue de la mort, chaque jour, et le vent br�lant du d�sert, c��tait le d�sespoir qu�il partageait avec son peuple. C��tait comme si les hommes errant le long des rivages vides du fleuve, ou bien accroupis dans l�ombre de leurs abris, avaient devant les yeux l��vidence de leur condamnation. Ces terres rouges, ces champs dess�ch�s, ces maigres terrasses plant�es d�oliviers et d�orangers, ces palmeraies sombres, tout cela leur �tait �tranger, lointain, pareil aux mirages.</p><p>Malgr� leur d�sespoir, Larhdaf et Saadbou voulaient attaquer la ville, mais le cheikh refusait cette violence. Les hommes bleus du d�sert �taient trop fatigu�s maintenant, il y avait trop longtemps qu�ils marchaient et je�naient. La plupart des guerriers �taient fi�vreux, malades du scorbut, leurs jambes couvertes de plaies envenim�es. M�me leurs armes �taient hors d�usage.</p><p>Les gens de la ville se m�fiaient des hommes du d�sert, et les portes restaient ferm�es tout le jour. Ceux qui avaient voulu s�aventurer du c�t� des remparts avaient re�u des coups de feu : c��tait un avertissement.</p><p>Alors, quand il a compris qu�il n�y avait plus rien � esp�rer, qu�ils allaient mourir tous, les uns apr�s les autres, sur le lit br�lant de la rivi�re, devant les remparts de la ville impitoyable, Ma el A�nine a donn� le signal du d�part vers le nord. Cette fois, il n�y eut pas de pri�re, ni de chants ni de danse. Les uns apr�s les autres, lentement, comme des animaux malades qui d�plient leurs membres et se rel�vent en titubant, les hommes bleus ont quitt� le lit du fleuve, ils ont recommenc� leur marche vers l�inconnu.</p><p>Maintenant la troupe des guerriers du cheikh n�avait plus la m�me apparence. Ils marchaient avec le convoi des hommes et des b�tes, harass�s comme eux, leurs v�tements en lambeaux, le regard fi�vreux et vide. Peut-�tre qu�ils avaient cess� de croire aux raisons de cette longue marche, qu�ils continuaient � avancer seulement par habitude, � la limite de leurs forces, pr�ts � tomber � chaque instant. Les femmes avan�aient, pench�es en avant, le visage cach� par leurs voiles bleus, et beaucoup n�avaient plus leur enfant avec elle, parce qu�il �tait rest� dans la terre rouge de la vall�e du Souss. Puis, � la fin du convoi qui s��tirait dans toute la vall�e, c��taient les enfants, les vieillards, les guerriers bless�s, tous ceux qui marchaient lentement. Nour �tait parmi eux, guidant le guerrier aveugle. Il ne savait m�me plus o� �tait sa famille, perdue quelque part dans le nuage de poussi�re. Seuls, quelques guerriers avaient encore leur monture. Le grand cheikh allait parmi eux, sur son chameau blanc, envelopp� dans son manteau.</p><p>Personne ne parlait. On allait pour soi, le visage noirci, les yeux fi�vreux regardant fixement la terre rouge des collines, vers l�ouest, pour trouver la piste qui franchit les montagnes jusqu�� la ville sainte de Marrakech. On marchait dans la lumi�re qui frappe le cr�ne, la nuque, qui fait vibrer la douleur dans les membres, qui br�le jusqu�au centre du corps. On n�entendait plus le vent, ni le bruit des pas des hommes raclant le d�sert. On n�entendait que le bruit de son c�ur, le bruit de ses nerfs, la souffrance qui siffle et grince derri�re les tympans.</p><p>Nour ne sentait plus la main du guerrier aveugle agripp�e � son �paule. Il avan�ait seulement, sans savoir pourquoi, sans espoir de s�arr�ter jamais. Peut-�tre que le jour o� son p�re et sa m�re avaient d�cid� d�abandonner les campements du Sud, ils avaient �t� condamn�s � errer jusqu�� la fin de leur existence, dans cette marche sans fin, de puits en puits, le long des vall�es dess�ch�es ? Mais y avait-il au monde d�autres terres que celles-l�, �tendues infinies, m�l�es au ciel par la poussi�re, montagnes sans ombre, pierres aigu�s, rivi�res sans eau, buissons d��pines dont chacune peut, par une blessure minuscule, donner la mort ? Chaque jour, au loin, au flanc des collines, pr�s des puits, les hommes voyaient de nouvelles maisons, des forteresses de boue rouge, entour�es de champs et de palmiers. Mais ils les voyaient comme on voit des mirages, tremblantes dans l�air surchauff�, lointaines, inaccessibles. Les habitants des villages ne se montraient pas. Ils avaient fui dans les montagnes, ou bien ils se cachaient derri�re leurs remparts, pr�ts � combattre les hommes bleus du d�sert.</p><p>En t�te de la caravane, sur leurs chevaux, les fils de Ma el A�nine montraient l�ouverture �troite de la vall�e, au milieu du chaos des montagnes.</p><p>� La route ! La route du Nord ! �</p><p>Alors ils ont franchi les montagnes pendant des jours. Le vent br�lant soufflait dans les ravins. Le ciel bleu �tait immense au-dessus des rochers rouges. Il n�y avait personne ici, ni homme ni b�te, seulement parfois la trace d�un serpent dans le sable, ou, tr�s haut dans le ciel, l�ombre d�un vautour. On avan�ait sans chercher la vie, sans voir un signe d�espoir. Comme des aveugles, les hommes et les femmes cheminaient � la suite les uns des autres, pla�ant leurs pieds sur les marques de pas qui les pr�c�daient, m�l�s aux b�tes du troupeau. Qui les guidait ? La piste de terre serpentait le long des ravins, franchissait les �boulis, se confondait avec les lits des torrents secs.</p><p>Enfin les voyageurs arriv�rent au bord de l�oued Issene, grossi par la fonte des neiges. L�eau �tait belle et pure, elle bondissait entre les rives arides. Mais les hommes la regard�rent sans �motion, parce que cette eau n��tait pas � eux, qu�ils ne pouvaient pas la retenir. Ils rest�rent plusieurs jours sur les bords de l�oued, tandis que les guerriers du grand cheikh, accompagn�s de Larhdaf et de Saadbou, remontaient la piste de Chichaoua.</p><p>� Est-ce que nous sommes arriv�s, est-ce ici, notre terre ? � demandait toujours le guerrier aveugle. L�eau froide du fleuve descendait en cascadant sur les rochers, et la route devenait plus difficile. Puis la caravane arriva devant un village chleuh, au fond de la vall�e. Les guerriers du cheikh les attendaient l�. Ils avaient dress� leur grande tente, et les cheikhs de la montagne avaient sacrifi� des moutons pour recevoir Ma el A�nine. C��tait le village d�Aglagla, au pied de la haute montagne. Les gens du d�sert se sont install�s pr�s des murs du village, sans rien demander. Le soir, les enfants du village sont venus, apportant la viande grill�e et le lait caill�, et chacun put se rassasier comme il ne l�avait pas fait depuis longtemps. Puis ils ont allum� de grands feux de c�dre, parce que la nuit �tait froide.</p><p>Nour a regard� longtemps la danse des flammes dans la nuit tr�s noire. Il y a eu des chants aussi, une musique �trange comme il n�en avait jamais entendu, triste et lente, accompagn�e du son de la fl�te. Les hommes et les femmes du village ont demand� la b�n�diction de Ma el A�nine, pour qu�il les gu�risse de leurs maladies.</p><p>Maintenant, les voyageurs allaient vers l�autre versant de la montagne, dans la direction de la ville sainte. C��tait l� peut-�tre que les gens du d�sert conna�traient la fin de leur souffrance, selon ce que disaient les guerriers bleus de Ma el A�nine, car c��tait � Marrakech que Moulay Hafid, le Commandeur des Croyants, avait re�u l�acte d�all�geance de Ma el A�nine, quatorze ans auparavant. C��tait l� que le roi avait donn� au cheikh une terre, pour qu�il puisse y faire b�tir la maison de l�enseignement des Goudfia. Et puis, c��tait dans la ville sainte que le fils a�n� de Ma el A�nine attendait son p�re pour se joindre � la guerre sainte ; et tous v�n�raient Moulay Hiba, celui qu�on appelait Dehiba, la Parcelle d�Or, celui qu�on appelait Moulay Sebaa, le Lion, car il �tait celui qu�ils avaient choisi pour roi des terres du Sud.</p><p>Le soir, quand la caravane s�arr�tait, et que les feux s�allumaient, Nour conduisait le guerrier aveugle l� o� les soldats de Ma el A�nine �taient assis, et ils �coutaient les r�cits de ce qui s��tait pass� autrefois, quand le grand cheikh et ses fils �taient venus avec les guerriers du d�sert, tous mont�s sur les chameaux rapides, et comment ils �taient entr�s dans la ville sainte, ils avaient �t� re�us par le roi, avec les deux fils de Ma el A�nine, Moulay Sebaa, le Lion, et Mohammed Ech Chems, celui qu�on appelait le Soleil ; ils racontaient aussi les offrandes que le roi avait faites pour que le cheikh puisse b�tir les remparts de la ville de Smara ; et le voyage qu�ils avaient fait, avec des troupeaux de chameaux si nombreux qu�ils recouvraient toute la plaine, tandis que les femmes et les enfants, et les provisions et les vivres �taient embarqu�s � bord du grand bateau � vapeur qu�on appelait Bachir, et avaient navigu� plusieurs jours et plusieurs nuits de Mogador � Marsa Tarfaya.</p><p>Ils racontaient aussi la l�gende de Ma el A�nine, avec leurs voix qui chantaient un peu, et c��tait comme le r�cit d�un r�ve qu�ils avaient fait autrefois. La voix des guerriers se m�lait au bruit des flammes, et Nour voyait par instants la silhouette l�g�re du vieil homme, � travers les volutes de la fum�e, pareil � une flamme, au centre du campement.</p><p>� Le grand cheikh est n� loin, au sud, dans le pays qu�on appelle Hodh, et son p�re �tait fils de Moulay Idriss, et sa m�re �tait de la lign�e du Proph�te. Quand le grand cheikh est n�, son p�re l�a nomm� Ahmed, mais sa m�re l�a nomm� Ma el A�nine, l�Eau des Yeux, parce qu�elle avait pleur� de joie au moment de sa naissance� �</p><p>Nour �coutait dans la nuit, la t�te appuy�e contre une pierre, � c�t� du guerrier aveugle.</p><p>Quand il a eu sept ans, il a r�cit� le Coran sans faire une faute, alors son p�re, Mohammed el Fadel, l�a envoy� � la grande ville sainte de La Mecque, et sur le chemin, l�enfant faisait des miracles� Il savait gu�rir les malades, et � ceux qui lui demandaient de l�eau, il disait, le ciel te donnera l�eau, et aussit�t la grande pluie ruisselait sur la terre� �</p><p>Le guerrier aveugle balan�ait un peu la t�te, comme s�il rythmait les paroles, et Nour �tait lentement entra�n� vers le sommeil.</p><p>� Alors les gens sont venus de tous les points du d�sert pour voir l�enfant qui savait faire des miracles, et l�enfant, le fils du grand Mohammed Fadel ben Maminna, mettait seulement un peu de salive sur les yeux du malade, il soufflait sur ses l�vres, et le malade se levait aussit�t et il embrassait la main de l�enfant, parce qu�il �tait gu�ri� �</p><p>Nour sentait le corps du guerrier aveugle qui tremblait contre lui, tandis qu�il balan�ait lentement la t�te sur ses �paules. C��taient la voix monotone du conteur et le balancement des flammes et de la fum�e ; m�me la terre semblait bouger selon le rythme de la voix.</p><p>� Alors le grand cheikh s�est install� dans la ville sainte de Chinguetti, au puits de Nazaran, pr�s d�Ed Dakhla, pour donner son enseignement, car il savait la science des astres et des nombres, et la parole de Dieu. Alors les hommes du d�sert sont devenus ses disciples, et on les appelait Berik Al-lah, ceux qui ont re�u la b�n�diction de Dieu� �</p><p>La voix du guerrier bleu continuait � psalmodier dans la nuit, devant les flammes qui montaient, dansaient, avec la fum�e qui enveloppait les hommes et les faisait tousser. Nour �coutait les r�cits des miracles, les sources jaillies du d�sert, les pluies qui recouvraient les champs arides, et les paroles du grand cheikh, sur la place de Chinguetti, ou devant sa demeure de Nazaran. Il �coutait le commencement de la longue marche de Ma el A�nine � travers le d�sert, jusqu�� <emphasis>la smara</emphasis>, la terre des broussailles, o� le grand cheikh avait fond� sa ville. Il �coutait la l�gende de ses combats contre les Espagnols, � El Aaiun, � Ifni, � Tiznit, avec ses fils, Rebbo, Taaleb, Larhdaf, Ech Chems, et celui qu�on appelait Moulay Sebaa, le Lion.</p><p>Ainsi, chaque soir, la m�me voix continuait la l�gende, comme cela, en chantonnant, et Nour oubliait o� il �tait, comme si c��tait sa propre histoire que l�homme bleu racontait.</p><p>De l�autre c�t� des montagnes, ils sont entr�s sur la grande plaine rouge, et ils ont march� vers le nord, allant de village en village. � chaque village, des hommes au regard fi�vreux, des femmes, des enfants venaient se joindre � la caravane, et prenaient la place de ceux qui �taient morts. Le grand cheikh allait au-devant, sur son chameau blanc, entour� de ses fils et de ses guerriers, et Nour voyait au loin le nuage de poussi�re qui semblait les guider.</p><p>Quand ils arriv�rent devant la grande ville de Marrakech, ils n�os�rent pas s�approcher et ils �tablirent leur camp pr�s du fleuve dess�ch�, au sud. Pendant deux jours, les hommes bleus attendirent, presque sans bouger, � l�abri de leurs tentes et dans les huttes de branches. Le vent chaud de l��t� les couvrait de poussi�re, mais ils attendaient, toutes leurs forces �taient pour attendre.</p><p>Enfin, le troisi�me jour, les fils de Ma el A�nine sont revenus. � c�t� d�eux, mont� sur un cheval, il y avait un homme de haute stature, v�tu comme les guerriers du Nord, et son nom a couru sur toutes les l�vres : � Moulay Hiba, celui qu�on appelle Moulay Dehiba, la Parcelle d�Or, Moulay Sebaa, le Lion. �</p><p>Quand le guerrier aveugle a entendu son nom, il s�est mis � trembler, et des larmes coulaient de ses yeux br�l�s. Il a couru droit devant lui, les bras �cart�s, en poussant un long cri, une sorte de g�missement aigu qui d�chirait les oreilles.</p><p>Nour a essay� de le rattraper, mais l�aveugle courait de toutes ses forces, en butant sur les pierres, en titubant sur le sol poussi�reux. Les gens du d�sert s��cartaient devant lui, et quelques-uns m�me avaient peur et d�tournaient le regard, parce qu�ils pensaient que l�aveugle �tait poss�d� du d�mon. Le guerrier aveugle semblait d�vor� par une joie et une souffrance surhumaines. Plusieurs fois il est tomb� sur le sol, en butant sur une racine, ou sur une pierre, mais chaque fois il s�est relev� et il a continu� � courir vers l�endroit o� se trouvaient Ma el A�nine et Moulay Hiba, sans les voir. Enfin, Nour l�a rejoint, l�a pris par le bras ; mais l�homme continuait � courir en criant, entra�nant Nour avec lui. Il allait droit devant lui, comme s�il voyait Ma el A�nine et son fils, il avan�ait vers eux sans se tromper. Alors les guerriers du cheikh ont eu peur, ils ont empoign� leurs fusils pour emp�cher l�aveugle d�avancer. Mais le cheikh a dit simplement :</p><p>� Laissez-les venir. �</p><p>Puis il est descendu de son chameau et il s�est approch� du guerrier aveugle.</p><p>� Que veux-tu ? �</p><p>Le guerrier aveugle s�est jet� sur le sol, les bras tendus en avant, et les sanglots secouaient son corps, l��touffaient. Seul, le long g�missement aigu continuait � s��chapper de sa gorge, devenu faible et haletant comme une plainte. Alors c�est Nour qui a parl� :</p><p>� Donne-lui la vue, grand roi �, a-t-il dit.</p><p>Ma el A�nine a regard� un long moment l�homme allong� par terre, son corps secou� par les sanglots, ses habits en haillons, ses pieds et ses mains ensanglant�s par le chemin. Sans rien dire, il s�est agenouill� � c�t� de l�aveugle, il a pos� la main sur sa nuque. Les hommes bleus, et les fils du cheikh sont rest�s debout. Le silence �tait si grand � cet instant que Nour a ressenti un vertige. Une force �trange, inconnue, jaillissait de la terre poussi�reuse, enveloppait les hommes dans son tourbillon. C��tait la lumi�re du couchant, peut-�tre, ou bien le pouvoir du regard qui s��tait fix� sur ce lieu, qui cherchait � s��chapper comme une eau prisonni�re. Lentement, le guerrier aveugle s�est redress�, son visage est apparu � la lumi�re, macul� par le sable et l�eau des larmes. Avec un coin de son ha�k bleu ciel, Ma el A�nine a essuy� le visage de l�homme. Puis il a pass� la main sur son front, sur ses paupi�res br�l�es, comme s�il voulait effacer quelque chose. Le bout de ses doigts mouill� de salive, il a frott� les paupi�res de l�aveugle, et il a souffl� doucement sur son visage, sans prononcer une parole. Le silence a dur� si longtemps que Nour ne se souvenait plus de ce qu�il y avait eu avant, de ce qu�il avait dit. � genoux dans le sable � c�t� du cheikh, il regardait seulement le visage du guerrier aveugle o� une lumi�re nouvelle semblait grandir. L�homme ne g�missait plus. Il restait immobile devant le cheikh, les bras un peu �cart�s, ses yeux bless�s tr�s grands ouverts, comme s�il s�enivrait lentement du regard du cheikh.</p><p>Ensuite les fils de Ma el A�nine sont venus, et Moulay Hiba lui aussi s�est approch�, et ils ont aid� le vieil homme � se relever. Tr�s doucement, Nour a pris le guerrier par le bras, il l�a fait lever � son tour. L�homme s�est mis � marcher, appuy� sur l��paule du jeune gar�on, et la lumi�re du couchant brillait sur son visage comme une poussi�re d�or. Il ne parlait pas. Il avan�ait tr�s lentement, comme un homme qui a travers� une longue maladie, en posant ses pieds bien � plat sur le sol caillouteux.</p><p>Il avan�ait en titubant un peu, mais ses bras n��taient plus �cart�s, et il n�y avait plus de souffrance dans son corps. Les gens du d�sert restaient immobiles et silencieux, en le regardant marcher vers l�autre bout de la plaine. Il n�y avait plus de souffrance, et maintenant, son visage �tait calme et doux, et son regard �tait plein de la lumi�re dor�e du soleil qui touchait l�horizon. Et sur l��paule de Nour, sa main �tait devenue l�g�re, comme celle d�un homme qui sait o� il va.</p></cite></section><section><title><empty-line/></title><cite><p><emphasis>Oued Tadla, 18 juin 1910</emphasis></p><empty-line/><p>Les soldats ont quitt� Zettat et Ben Ahmed avant l�aube. C�est le g�n�ral Moinier qui commandait la colonne partie de Ben Ahmed, deux mille fantassins arm�s de fusils Lebel. Le convoi avan�ait lentement sur la plaine br�l�e, dans la direction de la vall�e du fleuve Tadla. En t�te de la colonne, il y avait le g�n�ral Moinier, deux officiers fran�ais, et un observateur civil. Un guide maure les accompagnait, v�tu comme les guerriers du Sud, mont� � cheval, comme les officiers.</p><p>Le m�me jour, l�autre colonne, comptant seulement cinq cents hommes, avait quitt� la ville de Zettat, pour former l�autre branche de la tenaille qui devait pincer les rebelles de Ma el A�nine sur leur route vers le Nord.</p><p>Devant les soldats, la terre nue s��tendait � perte de vue, ocre, rouge, grise, brillante sous le bleu du ciel. Le vent ardent de l��t� passait sur la terre, soulevait la poussi�re, voilait la lumi�re comme une brume.</p><p>Personne ne parlait. Les officiers � l�avant poussaient leurs chevaux pour se s�parer du reste de la troupe, dans l�espoir d��chapper un peu au nuage de poussi�re suffocante. Leurs yeux guettaient l�horizon, pour voir ce qu�il y aurait : l�eau, les villages de boue, ou l�ennemi.</p><p>Il y avait si longtemps que le g�n�ral Moinier attendait cet instant. Chaque fois qu�on parlait du Sud, du d�sert, il pensait � lui, Ma el A�nine, l�irr�ductible, le fanatique, l�homme qui avait jur� de chasser tous les Chr�tiens du sol du d�sert, lui, la t�te de la r�bellion, l�assassin du gouverneur Coppolani.</p><p>� Rien de s�rieux �, disait l��tat-major, � Casa, � Fort-Trinquet, � Fort-Gouraud. � Un fanatique. Une sorte de sorcier, un faiseur de pluie, qui a entra�n� derri�re lui tous les loqueteux du Draa, du Tindouf, tous les n�gres de Mauritanie. �</p><p>Mais le vieil homme du d�sert �tait insaisissable. On le signalait dans le Nord, pr�s des premiers postes de contr�le du d�sert. Quand on allait voir, il avait disparu. Puis on parlait de lui encore, cette fois sur la c�te, au Rio de Oro, � Ifni. Naturellement, avec les Espagnols, il avait la partie belle ! Que faisait-on, l�-bas, � El Aaiun, � Tarfaya, � cap Juby ? Son coup fait, le vieux cheikh, rus� comme un renard, retournait avec ses guerriers sur son � territoire �, l�-bas, au sud du Draa, dans la Saguiet el Hamra, dans sa � forteresse � de Smara. Impossible de l�en d�loger. Et puis il y avait le myst�re, la superstition. Combien d�hommes avaient pu traverser cette r�gion ? Tandis qu�il chevauchait aux c�t�s des officiers, l�observateur se souvenait du voyage de Camille Douls, en 1887. Le r�cit de sa rencontre avec Ma el A�nine, devant son palais de Smara : v�tu de son grand ha�k bleu ciel, coiff� de son haut turban blanc, le cheikh s��tait approch� jusqu�� lui, il l�avait regard� longuement. Douls �tait prisonnier des Maures, les v�tements en haillons, le visage meurtri par la fatigue et par le soleil, mais Ma el A�nine l�avait regard� sans haine, sans m�pris. C��tait ce regard long, ce silence, qui duraient encore, qui avaient fait frissonner l�observateur, chaque fois qu�il avait pens� � Ma el A�nine. Mais il �tait peut-�tre le seul � avoir senti cela, en lisant autrefois le r�cit de Douls. � Un fanatique �, disaient les officiers, � un sauvage, qui ne pense qu�� piller et � tuer, � mettre � feu et � sang les provinces du Sud, comme en 1904, quand Coppolani avait �t� assassin� dans le Tagant, comme en ao�t 1905, quand Mauchamp avait �t� assassin� � Oujda. �</p><p>Pourtant, chaque jour, tandis qu�il marchait avec les officiers, l�observateur sentait en lui cette inqui�tude, cette appr�hension qu�il ne pouvait comprendre. C�est comme s�il redoutait de rencontrer tout � coup, au d�tour d�une colline, dans la crevasse d�un ru sec, le regard du grand cheikh, seul au milieu du d�sert.</p><p>� Il est fini maintenant, il ne peut plus tenir, c�est une question de mois, de semaines peut-�tre, il est oblig� de se rendre, ou alors il devra se jeter � la mer ou se perdre dans le d�sert, plus personne ne le soutient et il le sait bien� �</p><p>Il y a si longtemps que les officiers attendent ce moment, et l��tat-major de l�arm�e, � Oran, � Rabat, � Dakar m�me. Le � fanatique � est accul�, d�un c�t� � la mer, de l�autre au d�sert. Le vieux renard va �tre oblig� de capituler. N�a-t-il pas �t� abandonn� de tous ? Au nord, Moulay Hafid a sign� l�Acte d�Alg�siras, qui met fin � la guerre sainte. Il accepte le protectorat de la France. Et puis, il y a eu la lettre d�octobre 1909, sign�e du propre fils de Ma el A�nine, Ahmed Hiba, celui qu�ils appellent Moulay Sebaa, le Lion, par laquelle il offre la soumission du cheikh � la loi du Makhzen, et il implore du secours. � Le Lion ! Il est bien seul, maintenant, le Lion, et les autres fils du cheikh, Ech Chems, � Marrakech, et Larhdaf, le bandit, le pillard de la Hamada. Ils n�ont plus de ressources, plus d�armes, et la population du Souss les a abandonn�s� Ils n�ont plus qu�une poign�e de guerriers, des loqueteux, qui n�ont pour armes que leurs vieilles carabines � canon de bronze, leurs yatagans et leurs lances ! Le Moyen �ge ! �</p><p>Tandis qu�il chevauche avec les officiers, l�observateur civil pense � tous ceux qui attendent la chute du vieux cheikh. Les Europ�ens d�Afrique du nord, les � Chr�tiens �, comme les appellent les gens du d�sert � mais leur vraie religion n�est-elle pas celle de l�argent ? Les Espagnols de Tanger, d�Ifni, les Anglais de Tanger, de Rabat, les Allemands, les Hollandais, les Belges, et tous les banquiers, tous les hommes d�affaires qui guettent la chute de l�empire arabe, qui font d�j� leurs plans d�occupation, qui se partagent les labours, les for�ts de ch�ne-li�ge, les mines, les palmeraies. Les agents de la Banque de Paris et des Pays-Bas, qui rel�vent le montant des droits de douane dans tous les ports. Les affairistes du d�put� Etienne, qui ont cr�� la � Soci�t� des �meraudes du Sahara �, la � Soci�t� des Nitrates du Gourara-Touat �, pour lesquelles la terre nue doit livrer passage aux chemins de fer imaginaires, aux voies transsaharienne, transmauritanienne, et c�est l�arm�e qui ouvre le passage � coups de fusil.</p><p>Que peut-il encore, le vieil homme de Smara, seul contre cette vague d�argent et de balles ? Que peut son regard farouche d�animal traqu� contre ceux qui sp�culent, qui convoitent les terres, les villes, contre ceux qui veulent la richesse que promet la mis�re de ce peuple ?</p><p>� c�t� de l�observateur civil, les officiers chevauchent, le visage impassible, sans prononcer une parole inutile. Leur regard est fix� sur l�horizon, au-del� des collines de pierres, l� o� s��tend la vall�e brumeuse de l�oued Tadla.</p><p>Peut-�tre qu�ils ne pensent m�me pas � ce qu�ils font ? Ils chevauchent, sur la piste invisible qu�ouvre pour eux le guide targui sur son cheval fauve.</p><p>Derri�re eux, les tirailleurs s�n�galais, soudanais, v�tus de leurs uniformes gris de poussi�re, pench�s en avant, marchent lourdement en levant tr�s haut leurs jambes, comme s�ils franchissaient des sillons. Le bruit de leurs pas fait un raclement r�gulier sur la terre dure. Derri�re eux, le nuage de poussi�re rouge et grise monte lentement, salit le ciel.</p><p>Il y a longtemps que cela a commenc�. Maintenant, on ne peut plus rien, comme si cette arm�e allait � l�assaut de fant�mes. � Mais il n�acceptera jamais de se rendre, surtout pas � des Fran�ais. Il pr�f�rera faire tuer tous ses hommes jusqu�au dernier, et se faire tuer lui aussi, � c�t� de ses fils, plut�t que d��tre pris� Et ce sera mieux pour lui, parce que, croyez-moi, le gouvernement n�acceptera pas sa reddition, apr�s l�assassinat de Coppolani, souvenez-vous. Non, c�est un fanatique, cruel, sauvage, il faut qu�il disparaisse, lui et toute sa tribu, les Berik Al-lah, les B�nis de Dieu comme ils s�appellent� Le Moyen �ge, n�est-ce pas ? �</p><p>Le vieux renard a �t� trahi par les siens, abandonn�. Les unes apr�s les autres, les tribus se sont s�par�es de lui, parce que les chefs sentaient que la progression des Chr�tiens �tait irr�sistible, au nord, au sud, ils venaient m�me par la mer, ils traversaient le d�sert, ils �taient aux portes du d�sert, � Tindouf, � Tabelbala, � Ouadane, ils occupaient m�me la ville sainte de Chinguetti, l� o� Ma el A�nine avait d�abord donn� son enseignement.</p><p>� Bou Denib, c�est peut-�tre la derni�re grande bataille qui a eu lieu, quand le g�n�ral Vigny a �cras� les six mille hommes de Moulay Hiba. Alors le fils de Ma el A�nine s�est enfui dans les montagnes, il a disparu pour cacher sa honte sans doute, parce qu�il �tait devenu un <emphasis>lakhme</emphasis>, une chair sans os, comme ils disent, un vaincu. Le vieux cheikh est rest� seul, prisonnier de sa forteresse de Smara, sans comprendre que ce n��taient pas les armes, mais l�argent qui l�avait vaincu ; l�argent des banquiers qui avait pay� les soldats du sultan Moulay Hafid et leurs beaux uniformes ; l�argent que les soldats des Chr�tiens venaient chercher dans les ports, en pr�levant leur part sur les droits de douane ; l�argent des terres spoli�es, des palmeraies usurp�es, des for�ts donn�es � ceux qui savaient les prendre. Comment aurait-il compris cela ? Savait-il ce qu��tait la Banque de Paris et des Pays-Bas, savait-il ce qu��tait un emprunt pour la construction des chemins de fer, savait-il ce qu��tait une Soci�t� pour l�exploitation des nitrates du Gourara-Touat ? Savait-il seulement que, pendant qu�il priait et donnait sa b�n�diction aux hommes du d�sert, les gouvernements de la France et de la Grande-Bretagne signaient un accord qui donnait � l�un un pays, nomm� Maroc, � l�autre un pays nomm� �gypte ? Tandis qu�il donnait sa parole et son souffle aux derniers hommes libres, aux Izarguen, aux Aroussiyine, aux Tidrarin, aux Ouled Bou Sebaa, aux Taubalt, aux Reguibat Sahel, aux Ouled Delim, aux Imraguen, tandis qu�il donnait son pouvoir � sa propre tribu, aux Berik Al-lah, savait-il qu�un consortium bancaire, dont le principal membre �tait la Banque de Paris et des Pays-Bas, accordait au roi Moulay Hafid un pr�t de 62�500�000 francs-or, dont l�int�r�t de 5�% �tait garanti par le produit de tous les droits de douane des ports de la c�te, et que les soldats �trangers �taient entr�s dans le pays pour surveiller qu�au moins 60�% des recettes journali�res des douanes soient vers�s � la Banque ? Savait-il qu�au moment de l�Acte d�Alg�siras qui mettait fin � la guerre sainte dans le Nord, l�endettement du roi Moulay Hafid �tait de 206�000�000 francs-or, et qu�il �tait alors �vident qu�il ne pourrait jamais rembourser ses cr�anciers ? Mais le vieux cheikh ne savait pas cela, parce que ses guerriers ne combattaient pas pour de l�or, mais seulement pour une b�n�diction, et que la terre qu�ils d�fendaient ne leur appartenait pas, ni � personne, parce qu�elle �tait seulement l�espace libre de leur regard, un don de Dieu.</p><p>� � Un sauvage, un fanatique, qui dit � ses guerriers avant le combat qu�il va les rendre invincibles et immortels, qui les envoie � l�assaut des fusils et des mitrailleuses simplement arm�s de leurs lances et de leurs sabres� �</p><p>Maintenant, la troupe des tirailleurs noirs occupe toute la vall�e du fleuve Tadla, devant le gu�, tandis que les notables de Kasbah Tadla sont venus apporter leur soumission aux officiers fran�ais. Les fum�es des feux de camp montent dans l�air du soir, et l�observateur civil regarde, comme � chaque �tape, le beau ciel nocturne qui se d�voile lentement. Il pense encore au regard de Ma el A�nine, myst�rieux et profond, ce regard qui s�est pos� sur Camille Douls d�guis� en marchand turc, et qui l�a scrut� jusqu�au fond de son �me. Peut-�tre qu�alors il a devin� ce qu�apportait cet homme �tranger v�tu de haillons, ce premier voleur d�images, qui �crivait son journal chaque soir sur les pages de son Coran ? Mais maintenant il est trop tard, et plus rien ne peut emp�cher le destin de s�accomplir. D�un c�t� la mer, de l�autre le d�sert. Les horizons se referment sur le peuple de Smara, ils enserrent les derniers nomades. La faim, la soif les encerclent, ils connaissent la peur, la maladie, la d�faite.</p><p>� Il y a bien longtemps qu�on aurait pu n�en faire qu�une bouch�e, de votre cheikh et de ses loqueteux, si on avait voulu. Un canon de 75 devant son palais de torchis, quelques mitrailleuses, et il �tait balay�. Peut-�tre qu�on a cru qu�il n�en valait pas la peine. On s�est dit qu�il valait mieux attendre qu�il tombe tout seul, comme un fruit v�reux� Mais maintenant, apr�s l�assassinat de Coppolani, ce n�est plus de la guerre : c�est une op�ration de police contre une bande de brigands, voil� tout. �</p><p>Le vieil homme a �t� trahi par ceux-l� m�mes qu�il voulait d�fendre. Ce sont les hommes du Souss, de Taroudant, d�Agadir qui ont donn� la nouvelle : � Le grand cheikh Moulay Ahmed ben Mohammed el Fadel, celui qu�on appelle Ma el A�nine, l�Eau des Yeux, est en marche vers le Nord avec ses guerriers du d�sert, ceux du Draa, ceux de la Saguiet el Hamra, et m�me les hommes bleus de Oualata, de Chinguetti. Ils sont si nombreux qu�ils couvrent une plaine enti�re. Ils marchent vers le Nord, vers la ville sainte de Fez, pour renverser le sultan, et faire nommer � sa place Moulay Hiba, celui qu�on appelle Sebaa, le Lion, le fils a�n� de Ma el A�nine. �</p><p>Mais l��tat-major n�a pas cru � la nouvelle. Cela a bien fait rire les officiers.</p><p>� Le vieil homme de Smara est devenu fou. Comme s�il pouvait, avec sa troupe de loqueteux, renverser le sultan et chasser l�arm�e fran�aise ! � C�est ce qui semblait : le vieux renard est accul� � la mer et au d�sert, et il a choisi de se suicider ; c�est la seule issue qui lui reste, se faire tuer avec toute sa tribu.</p><p>Alors, aujourd�hui, 21 juin 1910, la troupe des tirailleurs noirs est en route, avec les trois officiers fran�ais et l�observateur civil en t�te. Elle a obliqu� vers le sud, pour rencontrer l�autre troupe qui est partie de Zettat. Les m�choires de la tenaille se referment, pour pincer le vieux cheikh et ses loqueteux.</p><p>Le soleil br�le les yeux des soldats, de sa lumi�re m�l�e de poussi�re. Au loin, sur la colline qui domine la plaine caillouteuse, un village ocre surgit, � peine distinct du d�sert. � Kasbah Zidaniya �, dit seulement le guide. Mais aussit�t il arr�te son cheval. Au loin, un groupe de guerriers � cheval galope le long des collines. Les tirailleurs noirs prennent position, tandis que les officiers poussent leurs chevaux � l��cart. Des coups de feu claquent, diss�min�s, sans qu�aucune balle siffle ou frappe. L�observateur civil pense que cela ressemble davantage au bruit que font les chasseurs, � la campagne. Un homme bless� est fait prisonnier, un Arabe de la tribu des Beni Amir. Le cheikh Ma el A�nine n�est pas loin, ses guerriers marchent sur la route d�El Borouj, au sud. La troupe repart, mais maintenant les officiers restent pr�s des soldats. Chacun scrute les broussailles. Le soleil est encore haut dans le ciel quand a lieu la deuxi�me escarmouche, sur la piste d�El Borouj. Les coups de feu r�sonnent � nouveau dans le silence torride. Le g�n�ral Moinier donne l�ordre de charger vers le creux de la vall�e. Les S�n�galais tirent genou en terre, puis ils courent, ba�onnette en avant. La tribu des Beni Moussa a tu� douze soldats noirs avant de s�enfuir � travers les broussailles, en laissant sur le terrain des dizaines de morts. Alors la troupe des S�n�galais continue sa charge, vers le bas de la vall�e. Les soldats d�busquent des hommes bleus partout, mais ce ne sont pas les guerriers invincibles qu�on attendait. Ce sont des hommes en haillons, hirsutes, sans armes, qui courent en boitant, qui tombent sur le sol caillouteux. Des mendiants, plut�t, maigres, br�l�s par le soleil, rong�s par la fi�vre, qui se heurtent les uns aux autres et poussent des cris de d�tresse, tandis que les S�n�galais, en proie � une vengeance meurtri�re, d�chargent sur eux leurs fusils, les clouent � coups de ba�onnette dans la terre rouge. En vain le g�n�ral Moinier fait sonner le rappel. Devant les soldats noirs, les hommes et les femmes fuient en d�sordre, tombent sur le sol. Les enfants courent au milieu des buissons, muets de peur, et les troupeaux de moutons et de ch�vres se bousculent en criant. Partout les corps des hommes bleus jonchent le sol. Les derniers coups de feu r�sonnent, puis l�on n�entend plus rien, � nouveau, le silence torride p�se sur le paysage.</p><p>Immobiles en haut d�une colline, sur leurs chevaux qui bronchent d�inqui�tude, les officiers regardent la grande �tendue de broussailles o� les hommes bleus ont d�j� disparu, comme s�ils avaient �t� aval�s par la terre. Les tirailleurs s�n�galais reviennent, portant leurs compagnons morts, sans un regard pour les centaines d�hommes et de femmes en haillons qui sont couch�s par terre. Quelque part, sur la pente de la vall�e, au milieu des buissons d��pines, un jeune gar�on est assis � c�t� du corps d�un guerrier mort, et il regarde de toutes ses forces le visage ensanglant� o� les yeux se sont �teints.</p></cite></section><section><title><empty-line/></title><p>Dans la rue �clair�e par le soleil levant, le jeune gar�on avance sans h�te le long des voitures arr�t�es. Son corps mince glisse le long des carrosseries, son reflet court sur les glaces, sur les ailes vernies, sur les phares, mais ce n�est pas cela qu�il regarde. Il se penche un peu sur chaque auto, et son regard scrute l�int�rieur de la coque, les si�ges, le plancher sous les si�ges, la lunette arri�re, la bo�te � gants.</p><p>Il avance en silence, tout seul dans la grande rue vide o� le soleil allume sa premi�re lumi�re du matin, pure et nette. Le ciel est d�j� tr�s bleu, limpide, sans un nuage. Le vent de l��t� souffle de la mer, s�engouffre dans les rues, le long des avenues rectilignes, tourbillonne dans les petits jardins en secouant les palmiers et les grands araucarias.</p><p>Radicz aime bien le vent de l��t� ; ce n�est pas un vent mauvais, comme celui qui arrache la poussi�re, ou comme celui qui p�n�tre � l�int�rieur du corps et glace jusqu�aux os. C�est un vent l�ger, charg� d�odeurs douces, un vent qui sent la mer et l�herbe, qui donne envie de dormir. Radicz est heureux, parce qu�il a dormi � la belle �toile, dans un jardin abandonn�, la t�te entre les racines d�un grand pin parasol, pas loin de la mer.</p><p>Avant le lever du soleil, il s�est r�veill� et il a senti tout de suite que le vent de l��t� avait commenc�. Alors il s�est un peu roul� dans l�herbe comme font les chiens, et puis ensuite, il a couru sans s�arr�ter jusqu�au bord de la mer. Il l�a regard�e un long moment, du haut de la route, si belle et si calme, encore grise de la nuit, mais d�j� tach�e par endroits du bleu et du rose de l�aurore. M�me, un instant, il a eu envie de descendre par les rochers encore froids, d��ter tous ses habits, et de plonger dans l�eau. C�est le vent de l��t� qui l�a appel� jusqu�� la mer, qui lui a montr� l�eau. Mais il s�est souvenu qu�il n�avait plus beaucoup de temps devant lui, qu�il fallait se d�p�cher parce que les gens allaient bient�t se r�veiller. Alors il est remont� vers les rues, � la recherche des voitures.</p><p>Maintenant, il arrive devant un grand ensemble d�immeubles et de jardins. Il marche le long des all�es du parc, l� o� sont gar�es les voitures. Il n�y a personne dans les jardins, aussi loin qu�on puisse voir. Les stores des immeubles sont encore baiss�s, les balcons sont vides. Le vent de l��t� souffle sur la fa�ade des immeubles et fait claquer les stores. Il y a aussi le bruit doux dans les branches des mimosas et des lauriers, et les grandes palmes qui se balancent en crissant.</p><p>La lumi�re arrive lentement, dans le ciel d�abord, puis sur le haut des immeubles, et les r�verb�res deviennent p�les. Radicz aime beaucoup cette heure, parce que les rues sont encore silencieuses, les maisons ferm�es, sans personne, et c�est comme s�il �tait seul au monde. Il marche lentement le long des all�es de l�immeuble, et il pense que toute la ville est � lui, qu�il ne reste personne d�autre. Peut-�tre, comme apr�s une catastrophe, pendant qu�il dormait dans le jardin abandonn�, les hommes et les femmes ont fui, ils sont d�j� partis en courant vers les montagnes, en abandonnant leurs maisons et leurs autos. Radicz avance le long des carrosseries immobiles, en regardant l�int�rieur, les si�ges vides, les volants immobiles, et il a l�impression �trange d�un regard qui l�observe, qui le menace. Il s�arr�te, il l�ve la t�te vers les hauts murs des immeubles. La lumi�re de l�aurore �claire d�j� le haut des fa�ades avec sa teinte rose. Mais les stores et les fen�tres restent ferm�s, et les grands balcons sont vides. Le bruit du vent qui passe est un bruit tr�s doux, tr�s lent, un bruit qui n�est pas pour les hommes, et Radicz sent encore le vide qui s�est creus� sur la ville, qui a remplac� le bruit et le mouvement des hommes.</p><p>Peut-�tre que, pendant qu�il dormait, la t�te entre les racines du vieux pin parasol, myst�rieusement, comme venu d�un autre monde, le vent de l��t� a endormi tous les habitants et toutes les habitantes, et qu�ils sont allong�s dans leurs lits, dans leurs appartements aux volets clos, plong�s dans un sommeil magique qui ne finira jamais. Alors la ville peut enfin se reposer, respirer, les grandes rues vides aux voitures immobiles, les magasins ferm�s, les r�verb�res et les feux rouges �teints ; alors l�herbe va pouvoir pousser tranquillement dans les fissures de la chauss�e, les jardins vont redevenir comme des for�ts, et les rats et les oiseaux vont pouvoir aller partout sans crainte, comme avant qu�il n�y e�t des hommes.</p><p>Radicz s�arr�te un peu pour �couter. Justement les oiseaux se r�veillent dans les arbres, les �tourneaux, les moineaux, les merles. Les merles surtout crient tr�s fort, et ils volent lourdement d�un palmier � l�autre, ou bien ils avancent en sautillant sur le goudron mouill� des grands parkings. Le jeune gar�on aime bien les merles. Ils ont une belle robe noire et un bec tr�s jaune, et ils ont cette fa�on particuli�re de sautiller, la t�te un peu tourn�e de c�t�, pour surveiller les dangers. Ils ressemblent � des voleurs, et c�est pour �a que Radicz les aime. Ils sont comme lui, un peu �tourdis, un peu filous, et ils savent pousser des sifflements stridents pour pr�venir quand il y a un danger ; ils savent rire, avec des sortes de roulements de la gorge qui le font bien rire, lui aussi. Radicz avance lentement sur les parkings, et de temps en temps, il siffle pour r�pondre aux merles. Peut-�tre que, pendant que le jeune gar�on dormait dans le jardin abandonn�, la t�te entre les racines du grand pin parasol, les hommes et les femmes ont quitt� la grande ville, comme �a, sans faire de bruit, et que ce sont les merles qui ont pris leur place. Cette id�e fait beaucoup plaisir � Radicz, et il siffle plus fort, en s�aidant de ses doigts, pour dire aux merles qu�il est d�accord avec eux, que tout est � eux, tout, les maisons, les rues, les autos, et m�me les magasins et ce qu�il y a dedans.</p><p>La lumi�re grandit vite dans le parc, autour des immeubles. Les gouttes de ros�e brillent sur les toits des voitures, sur les feuilles des arbustes. Radicz doit faire de grands efforts pour ne pas s�arr�ter pour regarder toutes ces gouttes de lumi�re. Dans le vide du grand parking, avec ces hauts murs blancs, ces stores baiss�s, ces balcons vides, elles brillent avec une intensit� accrue, comme si elles �taient les seules choses vraies et vivantes. Elles tremblent un peu dans le vent qui souffle de la mer, elles semblent des milliers d�yeux fixes en train de regarder le monde.</p><p>Alors, � nouveau, confus�ment, Radicz sent la menace qui p�se sur tout cela, ici, dans le parking des immeubles, le danger qui r�de. C�est un regard, ou bien une lumi�re, que le jeune gar�on ne voit pas, ne peut pas comprendre. La menace est cach�e sous les roues des autos arr�t�es, dans le reflet des glaces, dans la lueur bl�me des r�verb�res qui continuent � br�ler malgr� le jour. Cela fait un frisson sur sa peau, et le jeune gar�on sent son c�ur ralentir, puis battre plus vite, et les paumes de ses mains se mouillent d�eau froide.</p><p>Les oiseaux ont disparu, maintenant, sauf des vols de martinets qui passent � toute vitesse en criant. Les merles se sont enfuis de l�autre c�t� des grands blocs de b�ton, et l�air est devenu silencieux. M�me le vent cesse peu � peu. L�aube ne dure pas longtemps au-dessus de la grande ville, elle montre son miracle un moment, puis elle s�efface. Maintenant c�est le jour qui arrive. Le ciel n�est plus gris et rose, la couleur terne l�envahit. Il y a une sorte de brume, du c�t� de l�ouest, l� o� les grandes chemin�es des r�servoirs ont sans doute commenc� � cracher leurs fum�es empoisonn�es.</p><p>Radicz voit tout cela, tout ce qui arrive, et son c�ur se serre. Bient�t, les hommes et les femmes vont ouvrir leurs volets et leurs portes, ils vont soulever les stores et sortir sur les balcons, ils vont marcher dans les rues de la ville, et mettre en marche les moteurs de leurs autos et de leurs camions, et rouler en regardant tout avec leurs yeux m�chants. C�est pour cela qu�il y a ce regard, cette menace. Radicz n�aime pas le jour. Il n�aime que la nuit, et l�aurore, quand tout est silencieux, inhabit�, quand il n�y a plus que les chauves-souris et les chats errants.</p><p>Alors, il continue � remonter les all�es du grand parking, en scrutant avec plus d�attention l�int�rieur des autos arr�t�es. De temps en temps, il voit quelque chose qui pourrait �tre int�ressant, et il t�te la poign�e des porti�res, comme cela, rapidement, en passant, pour le cas o� elles seraient ouvertes. Il a rep�r� trois autos dont les porti�res ne sont pas verrouill�es, mais il les laisse pour l�instant, parce qu�il n�est pas s�r que �a vaille la peine. Il se dit qu�il reviendra tout � l�heure, quand il aura fait le tour du bloc, parce que les voitures ouvertes, �a se fait vite.</p><p>La lueur du soleil grandit dans le ciel, au-dessus des arbres, mais on ne le voit pas encore. On voit seulement la belle lumi�re chaude qui s�ouvre, qui se r�pand dans le ciel. Radicz n�aime pas la journ�e, mais il aime bien le soleil, et il est content � l�id�e de le voir appara�tre. Il vient enfin, un disque incandescent qui jette un �clair au fond de ses yeux, et Radicz s�arr�te de marcher un instant, �bloui.</p><p>Il attend, en �coutant les coups de son c�ur dans ses art�res. La menace l�environne, sans qu�il puisse savoir d�o� elle vient. Le jour augmente, et avec lui le poids de la peur, du haut des grands murs blancs aux centaines de stores bleus, du haut des toits plats h�riss�s d�antennes, du haut des pyl�nes de ciment, du haut des grands palmiers aux troncs lisses. C�est le silence surtout qui fait peur, le silence du jour, et les lumi�res �lectriques des r�verb�res qui continuent � br�ler en faisant un bourdonnement aigu. C�est comme si les bruits habituels des hommes et de leurs moteurs ne pourraient plus repara�tre, comme si le sommeil les avait arr�t�s, dans une gangue, moteurs gripp�s, gorges serr�es, visages aux yeux ferm�s.</p><p>� Bon, on y va. �</p><p>C�est Radicz qui a parl� tout haut, pour se donner du courage. Sa main t�te � nouveau les poign�es des porti�res, ses yeux scrutent l�int�rieur froid des carrosseries. La lumi�re du soleil �tincelle sur les gouttes de ros�e accroch�es aux coques et aux pare-brise.</p><p>� Rien� rien. �</p><p>La h�te maintenant efface un peu l�angoisse. Le jour est tendu, blanc, le soleil a bient�t d�pass� les toits des grands immeubles. Il brille d�j� s�rement sur la mer, en allumant des reflets �tincelants sur les cr�tes des vagues. Radicz avance sans regarder autour de lui.</p><p>� �a va, merci. �</p><p>Une porti�re s�est ouverte. Sans bruit, le jeune gar�on coule son corps � l�int�rieur de la voiture ; ses mains t�tent partout, sous les si�ges, dans les recoins, dans les poches des porti�res, ouvrent la bo�te � gants. Ses mains t�tent vite, avec habilet�, comme des mains d�aveugle.</p><p>� Rien ! �</p><p>Rien ; l�int�rieur de l�auto est vide, froid et humide comme une cave.</p><p>� Salauds. �</p><p>� l�inqui�tude succ�de la col�re, et le jeune gar�on remonte l�all�e, le long de l�immeuble, en scrutant l�int�rieur de chaque voiture. Soudain un bruit le fait sursauter, un grondement de moteur et un bruit de t�les. Cach� derri�re une station-wagon verte, Radicz regarde passer le camion des �boueurs qui vident les poubelles. Le camion tourne autour des immeubles, sans entrer sur le parking. Il s�en va, � demi cach� par les haies de lauriers et par les troncs des palmiers, et Radicz trouve qu�il ressemble � un dr�le d�insecte de m�tal, un bousier peut-�tre, avec son dos rond et sa d�marche cahotante.</p><p>Quand tout est de nouveau silencieux, Radicz voit sur la plate-forme de la station-wagon des formes qui pourraient �tre int�ressantes. Il s�approche de la vitre arri�re et il distingue des v�tements, beaucoup de v�tements empil�s � l�arri�re, dans des housses de plastique orange. Il y a aussi des v�tements � l�avant, des cartons de chaussures et, sur le sol, tout pr�s du si�ge, difficile � apercevoir pour quelqu�un qui ne s�y conna�t pas, l�angle d�un poste de radio � transistors. Les porti�res de la station-wagon sont verrouill�es, mais la vitre avant est entrouverte ; Radicz tire de toutes ses forces, se suspend au rebord de la glace, pour agrandir l�ouverture. Millim�tre par millim�tre, la glace c�de, et bient�t Radicz peut passer son long bras maigre jusqu�� ce que le bout de ses doigts touche le bouton de s�curit�, et le tire. Il ouvre la porti�re et il se glisse � l�avant de la voiture.</p><p>La station-wagon est tr�s grande, avec des si�ges profonds en ska� vert sombre. Radicz est content d��tre � l�int�rieur de l�auto. Il reste un instant assis sur le si�ge froid, les mains pos�es sur le volant, et il regarde le parking et les arbres � travers le grand pare-brise. Le haut du pare-brise est teint� de vert �meraude, et �a fait une dr�le de lueur dans le ciel blanc, quand on bouge la t�te. � droite du volant, il y a un poste de radio. Radicz tourne les boutons, mais le poste ne s�allume pas. Sa main appuie sur le bouton de la bo�te � gants, et le couvercle s�ouvre. Dans la bo�te, il y a des papiers, un crayon � bille et une paire de lunettes noires.</p><p>Radicz se glisse par-dessus le dossier du si�ge avant, jusqu�� la plate-forme arri�re. Il examine rapidement les v�tements. Ce sont des habits neufs, des complets, des chemises, des tailleurs et des pantalons de femme, des chandails, tous pli�s dans leur housse de plastique. Radicz fait � c�t� de lui une pile de v�tements, puis de cartons � chaussures, de cravates, de foulards. Il bourre les v�tements dans les pantalons, dont il noue les jambes pour faire des paquets. Tout, d�un coup, il se souvient du poste de radio � transistors. Il se glisse sur le si�ge avant, la t�te sur le plancher, et ses mains t�tent l�objet, le soul�vent un peu. Il tourne un bouton, et cette fois, la musique jaillit, des notes de guitare qui glissent et coulent comme le chant des oiseaux � l�aurore.</p><p>C�est alors qu�il entend le bruit des policiers qui arrivent. Il ne les a pas vus venir, peut-�tre m�me qu�il ne les a pas entendus vraiment, le bruit doux des pneus sur le gravier goudronn� de l�all�e circulaire, le froissement du store qui se soul�ve, quelque part sur la fa�ade immense et silencieuse du building blanc de lumi�re ; peut-�tre que c�est quelque chose d�autre qui l�a alert�, tandis qu�il �tait la t�te en bas en train d��couter la musique d�oiseaux du poste � transistors. � l�int�rieur de son corps, derri�re ses yeux, ou bien dans ses entrailles, quelque chose se nouait, se serrait, et le vide emplissait la coque de la station-wagon comme un froid. Alors il s�est relev� et il l�a vue.</p><p>L�auto noire des policiers arrive vite sur l�all�e du parking. Ses pneus font un bruit d�eau sur le goudron et sur les gravillons, et Radicz voit avec nettet� les visages des policiers, leurs uniformes noirs. Au m�me moment, il sent le regard dur et meurtrier qui l�observe du haut d�un des balcons de l�immeuble, l� o� le store vient de se lever rapidement.</p><p>Faut-il rester cach� dans la grande voiture, terr� comme un animal ? Mais c�est vers lui que viennent les policiers, il le sait, il n�en doute pas. Alors son corps se d�tend d�un bond, jaillit par la porti�re avant de la station-wagon, et il commence � courir sur le trottoir, dans la direction du mur d�enceinte du parking.</p><p>La voiture noire acc�l�re d�un coup, parce que les policiers l�ont vu. Il y a des bruits de voix, des cris brefs qui r�sonnent dans le parc, qui se r�percutent contre les grands murs blancs. Radicz entend les coups de sifflet stridents, et il rentre la t�te entre ses �paules, comme si c��taient des balles. Son c�ur cogne si fort qu�il n�entend presque plus rien d�autre, comme si toute la surface du parking, les immeubles, les arbres du parc et les all�es goudronn�es se mettaient � palpiter avec lui, � tressauter et � avoir mal.</p><p>Ses jambes courent, courent, cognent le sol de goudron, cognent la terre meuble des plates-bandes. Ses jambes bondissent par-dessus les massifs de fleurs, par-dessus les murettes des pelouses. Elles d�talent de toutes leurs forces, �perdues et secou�es de panique, sans savoir o� elles vont, sans savoir o� elles s�arr�teront. Maintenant il y a le haut mur de s�paration du parking, et les jambes ne peuvent pas s�envoler. Elles courent le long du mur, elles zigzaguent entre les voitures immobiles. Le jeune gar�on n�a pas besoin de se retourner pour savoir que l�auto noire des policiers est toujours l�, qu�elle est toute proche, qu�elle prend les virages � toute vitesse en faisant crisser ses pneus et ronfler son moteur. Puis elle est derri�re, sur une longue ligne droite, au bout de laquelle il y a l�avenue ouverte, et le corps minuscule de Radicz qui galope comme un lapin d�busqu�. L�auto noire des policiers grandit, s�approche, ses roues d�vorent l�all�e de goudron et de gravillons. Tandis qu�il court, Radicz entend le bruit des stores qui se soul�vent, un peu partout, sur la fa�ade de l�immeuble, et il pense que maintenant tous les gens sont sur les balcons pour le regarder courir. Et tout � coup, il y a une ouverture dans le mur, une porte peut-�tre et le corps de Radicz bondit � travers l�ouverture. Maintenant, il est de l�autre c�t� du mur, tout seul sur la grande avenue qui conduit � la mer, avec trois, quatre minutes d�avance, le temps que l�auto noire des policiers atteigne la sortie du parking, fasse demi-tour sur l�avenue. Cela aussi, le jeune gar�on le sait sans y penser, comme si c��taient son c�ur �perdu et ses jambes qui pensaient pour lui. Mais o� aller ? Au bout de l�avenue, � moins de cent m�tres, il y a la mer, les rochers. C�est vers l� que le jeune homme continue instinctivement, si vite que l�air chaud du jour fait pleurer ses yeux. Ses oreilles n�entendent pas le bruit du vent, et il ne peut plus rien voir d�autre que le ruban noir de la route o� brille avec force la lumi�re du soleil, et, tout au bout, au-dessus du mur de la corniche, la couleur laiteuse de la mer et du ciel m�lang�s. Il court si vite qu�il ne peut plus entendre � pr�sent les pneus de l�auto noire des policiers sur la chauss�e, ni les deux tons terribles du klaxon en train de remplir tout l�espace entre les immeubles.</p><p>Encore quelques bonds, encore, jambes, encore quelques battements, c�ur, encore, car la mer n�est plus tr�s loin, la mer et le ciel m�lang�s, o� il n�y a plus ni maisons, ni hommes, ni voitures. Alors, � l�instant m�me o� le corps du jeune homme bondit sur la chauss�e de la route de corniche, droit vers la mer et le ciel m�lang�s, comme un chevreuil que la meute va rejoindre, � cet instant-l� arrive un grand autobus bleu, aux phares encore allum�s, et le soleil levant percute comme un �clair son pare-brise recourb�, quand le corps de Radicz se brise sur le capot et sur les phares, dans un grand bruit de t�le et de freins qui crient. Pas tr�s loin de l�, � la lisi�re du parc des palmiers, il y a une jeune femme tr�s sombre, immobile, comme une ombre, qui regarde de toutes ses forces. Elle ne bouge pas, elle regarde seulement, tandis que les gens viennent de tous les c�t�s, s�assemblent sur la route autour de l�autobus, de la voiture noire, et de la couverture qui cache le corps bris� du voleur.</p></section><section><title><empty-line/></title><cite><p><emphasis>Tiznit, 23 octobre 1910</emphasis></p><empty-line/><p>� l�endroit o� la ville se confond avec la terre rouge du d�sert, vieux murs de pierre s�che, ruines de maisons en pis�, au milieu des acacias dont certains ont br�l�, l� o� passe librement le vent de poussi�re, loin des puits, loin de l�ombre des palmiers, c�est l� que le vieux cheikh est en train de mourir.</p><p>Il est arriv� ici, � la ville de Tiznit, au bout de sa longue marche inutile. Au nord, dans le pays du roi vaincu, les soldats �trangers progressent, de ville en ville, d�truisant tout ce qui leur r�siste. Au sud, les soldats des Chr�tiens sont entr�s dans la vall�e sainte de la Saguiet el Hamra, ils ont m�me occup� la ville de Smara, le palais vide de Ma el A�nine. Le vent de malheur a commenc� � souffler sur les murs de pierre, par les meurtri�res �troites, le vent qui use tout, qui vide tout.</p><p>Ici il souffle maintenant, le vent mauvais, le vent ti�de qui vient du nord, qui apporte la brume de la mer. Autour de Tiznit, diss�min�s comme des b�tes perdues, les hommes bleus attendent, � l�abri de leurs huttes de branches.</p><p>Sur tout le camp, on n�entend pas d�autre bruit que celui du vent qui fait cliqueter les branches des acacias, et de temps � autre l�appel d�une b�te entrav�e. Il y a un grand silence, un silence terrible qui n�a pas cess� depuis l�attaque des soldats s�n�galais, dans la vall�e de l�oued Tadla. Maintenant les voix des guerriers se sont tues, les chants se sont �teints. Plus personne ne parle de ce qui va venir, peut-�tre parce que plus rien ne doit venir.</p><p>C�est le vent de la mort qui souffle sur la terre dess�ch�e, le vent mauvais qui vient des terres occup�es par les �trangers, � Mogador, � Rabat, � Fez, � Tanger. Le vent ti�de qui porte la rumeur de la mer, et au-del� m�me, le bourdonnement des grandes villes blanches o� r�gnent les banquiers, les marchands.</p><p>Dans la maison de boue au toit � demi effondr�, le vieux cheikh est couch�, allong� sur son manteau � m�me la terre battue. La chaleur est suffocante, l�air est plein du bruit des mouches et des gu�pes. Sait-il � pr�sent que tout est perdu, tout est fini ? Hier, avant-hier, les messagers du Sud sont venus lui donner des nouvelles, mais il n�a pas voulu les entendre. Les messagers ont gard� les nouvelles du Sud, l�abandon de Smara, la fuite de Hassena et de Larhdaf, les fils cadets de Ma el A�nine, vers le plateau de Tagant, la fuite de Moulay Hiba vers les montagnes de l�Atlas. Mais ils emportent maintenant avec eux la nouvelle qu�ils vont donner l�-bas, � ceux qui les attendent : � Le grand cheikh Ma el A�nine va mourir bient�t. D�j� ses yeux ne voient plus, et ses l�vres ne peuvent plus parler. � Ils diront que le grand cheikh est en train de mourir dans la maison la plus pauvre de Tiznit, comme un mendiant, loin de ses fils, loin de son peuple.</p><p>Autour de la maison en ruine, quelques hommes sont assis. Ce sont les derniers guerriers bleus de la tribu des Berik Ah-lah. Ils ont fui � travers la plaine du fleuve Tadla, sans se retourner, sans chercher � comprendre. Les autres sont retourn�s vers le Sud, vers leurs pistes, parce qu�ils ont compris qu�il n�y avait plus rien � esp�rer, que les terres promises ne leur seraient jamais donn�es. Mais eux, ce n��tait pas de la terre qu�ils voulaient. Ils aimaient le grand cheikh, ils le v�n�raient � l��gal d�un saint. Il leur avait donn� sa b�n�diction divine, et cela les avait li�s � lui comme les paroles d�un serment.</p><p>Nour est avec eux, aujourd�hui. Assis sur la terre poussi�reuse, � l�abri d�un toit de branches, il regarde fixement la maison de boue au toit � demi effondr� o� le grand cheikh est enferm�. Il ne sait pas encore que Ma el A�nine est en train de mourir. Cela fait plusieurs jours qu�il ne l�a pas vu sortir, v�tu de son manteau blanc sali, appuy� sur l��paule de son serviteur, suivi de Meymuna Laliyi, sa premi�re femme, la m�re de Moulay Sebaa, le Lion. Au d�but, quand il est arriv� � Tiznit, Ma el A�nine a envoy� des messagers pour que ses fils viennent le chercher. Mais les messagers ne sont pas revenus. Chaque soir, avant la pri�re, Ma el A�nine sortait de la maison pour regarder vers le nord, la piste o� Moulay Hiba aurait d� venir. Maintenant il est tard, et il est clair que ses fils ne viendront plus.</p><p>Depuis deux jours il a perdu la vue, comme si la mort avait d�abord pris ses yeux. D�j�, quand il sortait pour se tourner vers le nord, ce n��taient plus ses yeux qui cherchaient son fils, c��tait son visage tout entier, ses mains, son corps qui d�siraient la pr�sence de Moulay Hiba. Nour le regardait, silhouette l�g�re, presque fantomatique, entour�e de ses serviteurs, suivie par l�ombre noire de Lalla Meymuna. Et il sentait le froid de la mort qui obscurcissait le paysage, comme si un nuage avait cach� le soleil.</p><p>Nour pensait au guerrier aveugle, couch� dans le ravin, sur le lit du fleuve Tadla. Il pensait au visage �teint de son ami, que maintenant les chacals avaient peut-�tre mang�, et il pensait aussi � tous ceux qui �taient morts sur le chemin, abandonn�s au soleil et � la nuit.</p><p>Plus tard, il avait rejoint les restes de la caravane qui avaient �chapp� au massacre, et ils avaient march� pendant des jours, mourants de faim et de fatigue. Ils avaient fui comme des proscrits le long des chemins les plus durs, �vitant les villes, osant � peine go�ter � l�eau des puits. Alors le grand cheikh �tait tomb� malade, et il avait fallu s�arr�ter ici, aux portes de Tiznit, sur cette terre poussi�reuse o� soufflait le vent mauvais.</p><p>La plupart des hommes bleus avaient continu� leur route, sans but, sans fin, vers les plateaux du Draa, pour retrouver les pistes qu�ils avaient laiss�es. Le p�re et la m�re de Nour �taient retourn�s vers le d�sert. Mais lui n�avait pas pu les suivre. Peut-�tre esp�rait-il encore un miracle, cette terre que le cheikh leur avait promise, o� il y aurait la paix et l�abondance, o� les soldats �trangers ne pourraient jamais entrer ? Les hommes bleus �taient partis, les uns apr�s les autres, emportant leurs hardes. Mais il y avait tant de morts, sur leur route ! Jamais ils ne retrouveraient la paix d�autrefois, jamais le vent de malheur ne les laisserait en paix.</p><p>Parfois, venait la rumeur : � Moulay Hiba arrive, Moulay Sebaa, le Lion, notre roi ! � Mais ce n��tait qu�un mirage, qui se dissolvait dans le silence torride.</p><p>Maintenant, il est bien tard, parce que le cheikh Ma el A�nine est en train de mourir. Le vent ne souffle plus tout � coup, le poids de l�air fait lever les hommes. Tous se haussent sur leurs jambes, regardent vers l�ouest, du c�t� o� le soleil descend vers l�horizon bas. La terre poussi�reuse, aux pierres aigu�s comme des lames, se couvre d�une teinte qui brille comme le m�tal en fusion. Le ciel se voile d�une fine brume � travers laquelle le soleil appara�t comme un disque rouge, �norm�ment dilat�.</p><p>Personne ne comprend pourquoi le vent a cess� soudain, ni pourquoi il y a sur l�horizon cette couleur �trange et br�l�e. Mais Nour sent � nouveau le froid qui entre en lui, comme la fi�vre, et il se met � trembler. Il se tourne vers la vieille maison en ruine, l� o� est Ma el A�nine. Il marche lentement vers la maison, attir� malgr� lui, le regard fix� sur la porte noire.</p><p>Les guerriers de Ma el A�nine, les Berik Al-lah au visage sombre regardent le jeune gar�on qui avance vers la maison, mais aucun d�eux ne s�interpose pour lui barrer le chemin. Leur regard est vide et fatigu�, comme s�ils vivaient un r�ve. Peut-�tre qu�eux aussi ont perdu la vue au long de la marche inutile, leurs yeux br�l�s par le soleil et le sable du d�sert ?</p><p>Lentement Nour avance sur la terre caillouteuse, vers la maison aux murs de boue. Le soleil couchant fait briller les vieux murs, creuse l�ombre de la porte.</p><p>C�est par cette porte que Nour entre maintenant, comme autrefois, avec son p�re, dans le tombeau du saint. Un instant, il reste immobile, aveugl� par l�ombre, sentant la fra�cheur humide de la maison. Quand ses yeux se sont accoutum�s, il voit la grande pi�ce nue, le sol de terre battue. Au bout de la pi�ce, le vieux cheikh est couch� sur son manteau, la t�te pos�e sur une pierre. Lalla Meymuna est assise � c�t� de lui, envelopp�e dans son manteau noir, le visage voil�.</p><p>Nour ne fait aucun bruit, retient son souffle. Au bout d�un long temps, Lalla Meymuna tourne son visage vers le jeune gar�on, parce qu�elle a senti son regard. Le voile noir s��carte, d�couvre son beau visage couleur de cuivre. Ses yeux brillent dans la p�nombre, des larmes coulent sur ses joues. Le c�ur de Nour se met � battre tr�s fort, et il sent une douleur poignante au centre de son corps. Il va reculer vers la porte, s�en aller, quand la vieille femme lui dit d�entrer. Il marche lentement vers le centre de la pi�ce, un peu courb� � cause de la douleur au milieu de son corps. Quand il est devant le cheikh, les jambes lui manquent, et il tombe sur le sol lourdement, les bras �tendus en avant. Ses mains touchent le manteau blanc de Ma el A�nine, et il reste �tendu, le visage contre la terre humide. Il ne pleure pas, il ne dit rien, il ne pense � rien, mais ses mains sont accroch�es au manteau de laine et le serrent si fort qu�elles en ont mal. � c�t� de lui, Lalla Meymuna est immobile, assise pr�s de l�homme qu�elle aime, envelopp�e dans son manteau noir, et elle ne voit plus rien, elle n�entend plus rien.</p><p>Ma el A�nine respire lentement, douloureusement. Son souffle soul�ve avec peine sa poitrine, avec un bruit rauque qui emplit toute la maison. Dans la p�nombre, son visage �maci� para�t encore plus blanc, presque transparent.</p><p>Nour regarde le vieil homme, de toutes ses forces, comme si son regard pouvait ralentir la marche de la mort. Les l�vres entrouvertes de Ma el A�nine prononcent des bribes de paroles, aussit�t �touff�es par les r�les. Peut-�tre qu�il chantonne encore les noms de ses fils, Mohammed Rebbo, Mohammed Larhdaf, Taaleb, Hassena, Saadbou, Ahmed Ech Chems, celui qu�on appelle le Soleil, et surtout le nom de celui qu�il a guett� chaque soir sur la piste du nord, celui qu�il attend encore, Ahmed Dehiba, celui qu�on appelle Moulay Sebaa, le Lion.</p><p>Lalla Meymuna essuie avec un pan de son manteau noir la sueur qui perle sur le visage de Ma el A�nine, mais il ne sent m�me pas le contact de l��toffe sur son front et sur ses joues.</p><p>Par moments, ses bras se raidissent, et son buste fait un effort, parce qu�il veut s�asseoir. Ses l�vres tremblent, ses yeux roulent dans ses orbites. Nour s�approche davantage, et il aide Meymuna � soulever Ma el A�nine, ils le tiennent assis. Pendant quelques secondes, avec une �nergie incroyable dans son corps si l�ger, le vieux cheikh reste assis, les bras tendus en avant, comme s�il allait se mettre debout. Son visage maigre exprime une angoisse intense, et Nour se sent plein de frayeur � cause de ce regard vide, de ces iris p�les. Nour se souvient du guerrier aveugle, de la main de Ma el A�nine qui a touch� ses yeux, de son souffle sur la face de l�homme bless�. Maintenant, Ma el A�nine conna�t la m�me solitude, celle dont on ne s��chappe pas, et personne ne peut apaiser le vide de son regard.</p><p>La souffrance que ressent Nour est si grande qu�il voudrait s�en aller, quitter cette maison d�ombre et de mort, s�enfuir en courant sur la plaine poussi�reuse, vers la lumi�re dor�e du couchant.</p><p>Mais soudain, c�est dans ses mains qu�il ressent la puissance, dans son souffle. Lentement, comme s�il cherchait � se souvenir de gestes anciens, Nour passe la paume de sa main sur le front de Ma el A�nine, sans prononcer une parole. Il mouille le bout de ses doigts avec sa salive, et il touche les paupi�res qui tremblent d�inqui�tude. Il souffle doucement sur le visage, sur les l�vres, sur les yeux du vieil homme. Il entoure le buste de son bras et longuement le corps l�ger s�abandonne, se couche en arri�re.</p><p>Maintenant, le visage de Ma el A�nine semble apais�, lib�r� de sa souffrance. Les yeux ferm�s, le vieil homme respire tout doucement, sans bruit, comme s�il allait s�endormir. Nour aussi sent la paix en lui, sa douleur s�est d�li�e � l�int�rieur de son corps. Il se recule un peu, sans cesser de regarder le cheikh. Puis il sort de la maison, tandis que l�ombre noire de Lalla Meymuna s��tend sur le sol pour dormir.</p><p>Dehors, la nuit tombe lentement. On entend les cris des oiseaux qui survolent le lit de l�oued, vers la palmeraie. Le vent ti�de de la mer recommence � souffler par intermittence, en froissant les feuilles du toit en ruine. Meymuna allume la lampe � huile, elle donne � boire au cheikh. Devant la porte de la maison, Nour sent sa gorge serr�e et br�lante, il ne peut pas dormir. Plusieurs fois dans la nuit, sur un signe de Meymuna, il s�approche du vieillard, il passe sa main sur son front, il souffle sur ses l�vres et sur ses paupi�res. Mais la fatigue et la d�tresse ont d�truit son pouvoir, et il ne parvient plus � effacer l�inqui�tude qui fait trembler les l�vres de Ma el A�nine. C�est peut-�tre la douleur � l�int�rieur de son propre corps qui brise son souffle.</p><p>Juste avant la premi�re aube, quand au-dehors l�air est silencieux et immobile, qu�il n�y a pas un bruit, pas un cri d�insecte, Ma el A�nine meurt. Meymuna qui tient sa main s�en rend compte, et elle se couche par terre � c�t� de celui qu�elle aime, et elle commence � pleurer sans plus �touffer ses sanglots. Alors Nour, debout pr�s de la porte, regarde une derni�re fois la silhouette fragile du grand cheikh, couch� dans son manteau blanc, si l�ger qu�il semble flotter au-dessus de la terre. Puis, � reculons, il s��loigne, il se retrouve seul dans la nuit, sur la plaine couleur de cendre �clair�e par la pleine lune. La peine et la fatigue l�emp�chent de marcher loin. Il tombe sur le sol, pr�s des buissons d��pines, et il s�endort tout de suite, sans entendre la voix de Lalla Meymuna qui pleure, comme une chanson.</p></cite></section><section><title><empty-line/></title><p>C�est comme cela qu�elle est partie, un jour, sans pr�venir. Elle s�est lev�e, un matin, juste avant l�aurore, comme elle avait l�habitude de le faire, l�-bas, dans son pays, pour aller jusqu�� la mer, ou jusqu�aux portes du d�sert. Elle a �cout� le souffle du photographe qui dormait dans son grand lit, accabl� par la chaleur de l��t�. Dehors, il y avait d�j� les cris aigus des martinets, et dans le lointain, peut-�tre, le bruit doux du jet d�eau de l�arroseur public. Lalla a h�sit�, parce qu�elle voulait laisser quelque chose au photographe, un signe, un message, pour lui dire adieu. Comme elle n�avait rien, elle a pris un morceau de savon, et elle a dessin� le fameux signe de sa tribu, avec lequel elle signait ses photos dans la rue, � Paris :</p><image l:href="#1"/><p>parce que c�est le plus vieux dessin qu�elle connaisse, et qu�il ressemble � un c�ur.</p><p>Ensuite elle est partie � travers les rues de la ville, pour ne plus jamais revenir.</p><p>Elle a voyag� en train pendant des jours et des nuits, de ville en ville, de pays en pays. Elle a attendu des trains dans des gares, si longtemps que ses jambes devenaient raides et que son dos et ses fesses �taient meurtris.</p><p>Les gens allaient et venaient, parlaient, regardaient. Mais ils ne faisaient pas attention � la silhouette de cette jeune femme au visage fatigu�, qui �tait envelopp�e malgr� la chaleur dans un dr�le de vieux manteau marron qui descendait jusqu�� ses pieds. Peut-�tre qu�ils pensaient qu�elle �tait pauvre, ou malade. Quelquefois les gens lui parlaient, dans les wagons, mais elle ne comprenait pas leur langue, et elle se contentait de sourire.</p><p>Ensuite, le bateau avance lentement sur la mer d�huile, il s��loigne d�Alg�siras, il va vers Tanger. Sur le pont br�lent le soleil et le sel, et les gens sont mass�s � l�ombre, hommes, femmes, enfants, assis � c�t� de leurs cartons et de leurs valises. Certains chantent, de temps en temps, pour chasser l�angoisse, une chanson nasillarde et triste, puis le chant s��teint, et on n�entend plus que les tr�pidations de la machine.</p><p>Par-dessus le bastingage, Lalla regarde la mer bleu sombre, lisse, o� les rouleaux de la houle avancent lentement. Dans le sillage blanc du bateau, les dauphins bondissent, se poursuivent, se s�parent. Lalla pense � l�oiseau blanc, celui qui �tait un vrai prince de la mer, qui volait au-dessus de la plage, au temps du vieux Naman. Son c�ur bat plus vite, et elle regarde avec ivresse, comme si elle allait r�ellement l�apercevoir, ses bras �tendus au-dessus de la mer. Sur sa peau elle sent la br�lure du soleil, la br�lure ancienne, et elle voit la lumi�re si belle et si cruelle du ciel.</p><p>La voix des hommes qui chantent leur chanson nasillarde la trouble soudain, et elle sent les larmes qui coulent de ses yeux, sans bien comprendre pourquoi. Il y a si longtemps qu�elle a entendu cette chanson, comme dans un r�ve ancien, � demi effac�. Ce sont des hommes � la peau noire, v�tus seulement d�une chemise l�opard et d�un pantalon de toile trop court, pieds nus dans des sandales japonaises. L�un apr�s l�autre, ils chantent la chanson nasillarde et triste, que personne d�autre ne peut comprendre, comme cela, en se balan�ant et les yeux � moiti� ferm�s.</p><p>Et quand elle entend leur chanson, Lalla sent au fond d�elle, tr�s secret, le d�sir de revoir la terre blanche, les hauts palmiers dans les vall�es rouges, les �tendues de pierres et de sable, les grandes plages solitaires, et m�me les villages de boue et de planches, aux toits de t�le et de papier goudronn�. Elle ferme un peu les yeux, et elle voit cela, devant elle, comme si elle n��tait pas partie, comme si elle avait seulement dormi une heure ou deux.</p><p>Au fond d�elle, � l�int�rieur de son ventre gonfl�, il y a ce mouvement aussi, ces secousses qui font mal, qui frappent l�int�rieur de la peau. Maintenant, elle pense � l�enfant qui veut na�tre, qui vit d�j�, qui r�ve d�j�. Elle frissonne un peu, et elle serre entre ses mains son ventre dilat�, elle laisse aller son corps au balancement lourd du bateau, le dos appuy� contre la paroi de fer qui tremble. M�me, elle chante un peu pour elle-m�me, entre ses dents, un peu pour l�enfant qui cesse de la battre et l��coute, la chanson ancienne, celle que chantait Aamma, et qui venait de sa m�re :</p><p>� Un jour, le corbeau sera blanc, la mer s�ass�chera, on trouvera le miel dans la fleur de cactus, on fera un lit avec les branches de l�acacia, un jour, oh, un jour, il n�y aura plus de venin dans la bouche du serpent, et les balles de fusil ne porteront plus la mort, car ce jour-l�, je quitterai mon amour� �</p><p>Les tr�pidations des machines couvrent le son de sa voix, mais � l�int�rieur de son ventre, l�enfant inconnu �coute bien les paroles, et il s�endort. Alors, pour faire plus de bruit, et pour se donner courage, Lalla chante plus fort les mots de la chanson qu�elle pr�f�rait :</p><p>� M�di-ter-ra-n�-�-e� �</p><p>Le bateau glisse lentement sur la mer huileuse, sous le ciel lourd. Maintenant, il y a une vilaine tache grise � l�horizon, comme un nuage accroch� � la mer : Tanger. Tous les visages sont tourn�s vers la tache, et les gens ont cess� de parler ; m�me les Noirs ne chantent plus. L�Afrique arrive lentement devant l��trave du bateau, ind�cise, d�serte. L�eau de la mer devient grise, moins profonde. Dans le ciel volent les premi�res mouettes, grises elles aussi, maigres et peureuses.</p><p>Tout a donc chang� ? Lalla pense au premier voyage, vers Marseille, quand tout �tait encore neuf, les rues, les maisons, les hommes. Elle pense � l�appartement d�Aamma, � l�h�tel Sainte-Blanche, aux terrains vagues pr�s des r�servoirs, � tout ce qui est rest� derri�re elle dans la grande ville meurtri�re. Elle pense � Radicz le mendiant, au photographe, aux journalistes, � tous ceux qui sont devenus comme des ombres. Maintenant, elle n�a plus rien que ses v�tements, et le manteau marron qu�Aamma lui a donn� quand elle est arriv�e. L�argent aussi, la liasse de billets de banque neufs, retenus par une �pingle, qu�elle a prise dans la poche de la veste du photographe, avant de s�en aller. Mais c�est comme si rien ne s��tait pass�, comme si elle n�avait jamais quitt� la Cit� des planches et du papier goudronn�, ni le plateau de pierres et les collines o� vit le Hartani. Comme si elle avait dormi simplement une heure ou deux.</p><p>Elle regarde l�horizon vide, � la poupe du navire, puis la tache de terre grise et la montagne o� s�agrandissent les esp�ces de macules des maisons de la ville arabe. Elle tressaille, parce que dans son ventre, l�enfant s�est mis � bouger tr�s fort.</p><empty-line/><p>Dans l�autocar qui roule sur la route de poussi�re, qui s�arr�te pour charger des paysans, des femmes, des enfants, Lalla sent encore l�ivresse �trange. La lumi�re l�enveloppe, et la poussi�re fine qui monte comme un brouillard de chaque c�t� de l�autocar, qui entre � l�int�rieur de la carlingue, qui s�accroche � sa gorge et crisse sous ses doigts, la lumi�re, la s�cheresse, la poussi�re : Lalla sent leur pr�sence, et c�est comme une nouvelle peau sur elle, comme un nouveau souffle.</p><p>Est-il possible que quelque chose d�autre ait exist� ? Y a-t-il un autre monde, d�autres visages, d�autre lumi�re ? Le mensonge des souvenirs ne peut pas survivre au bruit de l�autocar poussif, ni � la chaleur, ni � la poussi�re. La lumi�re nettoie tout, abrase tout, comme autrefois, sur le plateau de pierres. Lalla sent � nouveau le poids du regard secret sur elle, autour d�elle ; non plus le regard des hommes, plein de d�sir et d�envie, mais le regard de myst�re de celui qui conna�t Lalla et qui r�gne sur elle comme un dieu.</p><p>L�autocar roule sur la piste de poussi�re, monte en haut des collines. Partout, il n�y a que la terre s�che, br�l�e, pareille � une vieille peau de serpent. Au-dessus du toit du car, le ciel et la lumi�re br�lent fort, et la chaleur augmente dans la carlingue comme � l�int�rieur d�un four. Lalla sent les gouttes de sueur qui coulent sur son front, le long de son cou, dans son dos. Dans l�autocar, les gens sont immobiles, impassibles. Les hommes sont envelopp�s dans leurs manteaux de laine, les femmes sont accroupies par terre, entre les si�ges, couvertes de leurs voiles bleu-noir. Seul le chauffeur bouge, grimace, regarde dans le r�troviseur. Plusieurs fois son regard rencontre celui de Lalla, et elle d�tourne la t�te. Le gros homme au visage plat r�gle le r�troviseur pour pouvoir mieux la regarder, puis, d�un geste col�reux, le remet en place. La radio, le bouton tourn� � fond, siffle et crache, et laisse entendre, quand on passe pr�s d�un pyl�ne �lectrique, une longue tra�n�e de musique nasillarde.</p><p>Tout le jour, l�autocar roule sur les routes de goudron et sur les pistes de poussi�re, traverse les fleuves dess�ch�s, s�arr�te devant des villages de boue o� les enfants nus attendent. Les chiens maigres courent � c�t� de l�autocar, essaient de mordre ses roues. Quelquefois, l�autocar s�arr�te au milieu d�une plaine d�sertique, parce que le moteur a des faiblesses. Pendant que le chauffeur au nez plat se penche dans le capot ouvert, pour nettoyer le gicleur, les hommes et les femmes descendent, s�assoient � l�ombre de l�autocar, ou bien vont uriner, accroupis au milieu des buissons d�euphorbe. Certains sortent de leur poche de petits citrons qu�ils sucent longuement, en faisant claquer la langue.</p><p>Puis l�autocar repart, cahote sur les routes, monte les collines, comme cela, interminablement, dans la direction du soleil couchant. La nuit vient vite sur l��tendue des plaines d�sertiques, elle recouvre les pierres et transforme la poussi�re en cendres. Alors, soudain, dans la nuit, l�autocar s�arr�te, et Lalla aper�oit au loin les lumi�res, de l�autre c�t� de la rivi�re. Dehors, la nuit est chaude, pleine du bruissement des insectes, des cris des crapauds. Mais cela ressemble au silence apr�s ces heures pass�es dans l�autocar.</p><p>Lalla descend, elle marche lentement le long de la rivi�re. Elle reconna�t la b�tisse des bains publics, puis le gu�. La rivi�re est noire, la mar�e a repouss� le courant de l�eau douce. Lalla traverse le gu�, avec l�eau jusqu�� mi-cuisse, mais la fra�cheur de la rivi�re lui fait du bien. Dans la p�nombre, Lalla voit la silhouette d�une femme qui porte un paquet sur sa t�te, sa longue robe retrouss�e jusqu�au ventre.</p><p>Un peu plus loin, sur l�autre rive, commence le sentier qui va jusqu�� la Cit�. Puis les maisons de boue et de planches, une, encore une. Lalla ne reconna�t plus les maisons. Il y en a de nouvelles partout, m�me pr�s de la rive du fleuve, l� o� passe l�eau quand il y a une crue. La lumi�re �lectrique �claire mal les ruelles de terre battue, et les maisons de planches et de t�les ont l�air abandonn�es. Quand elle marche le long des rues, Lalla entend des bruits de voix qui chuchotent, des pleurs de b�b�s. Quelque part, au-del� de la ville, irr�el, le jappement d�un chien sauvage. Les pas de Lalla se posent sur des traces anciennes, et elle �te ses sandales de tennis pour mieux sentir la fra�cheur et le grain de la terre.</p><p>C�est toujours le m�me regard qui guide, ici, dans les rues de la Cit� ; c�est un regard tr�s long et tr�s doux, qui vient de tous les c�t�s � la fois, du fond du ciel, qui bouge avec le vent. Lalla marche devant les maisons qu�elle conna�t, elle sent l�odeur du feu de braise qui est en train de s��teindre, elle reconna�t le bruit du vent dans les feuilles de papier goudronn�, sur les t�les. Tout cela revient en elle d�un coup, comme si elle n��tait jamais partie, comme si elle avait seulement dormi une heure ou deux.</p><p>Alors, au lieu d�aller vers la maison d�Ikiker, l�-bas, pr�s de la fontaine, Lalla prend le chemin des dunes. La fatigue alourdit son corps, met une douleur dans ses reins, mais c�est le regard inconnu qui la guide, et elle sait qu�elle doit sortir du village. Pieds nus, elle marche le plus vite qu�elle peut, entre les broussailles �pineuses et les palmiers nains, jusqu�aux dunes.</p><p>L�, rien n�a chang�. Elle marche le long des dunes grises, comme autrefois. De temps en temps, elle s�arr�te, elle regarde autour d�elle, elle cueille une tige de plante grasse pour l��craser entre ses doigts et sentir l�odeur poivr�e qu�elle aimait. Elle reconna�t tous les creux, tous les sentiers, ceux qui m�nent aux collines caillouteuses, ceux qui vont au marais salant, ceux qui ne vont nulle part. La nuit est profonde et douce, et au-dessus d�elle les �toiles sont brillantes. Combien de temps a pass� pour elles ? Elles n�ont pas chang� de place, leur flamme ne s�est pas consum�e, comme celle des lampes magiques. Peut-�tre que les dunes ont boug�, mais comment savoir ? La vieille carcasse qui sortait ses griffes et ses cornes, et qui lui faisait si peur, a disparu maintenant. Il n�y a plus les bo�tes de conserve abandonn�es, et certains arbustes ont br�l� ; leurs branches ont �t� cass�es en morceaux pour le feu des braseros.</p><p>Lalla ne retrouve plus sa place, en haut des dunes. Le passage qui conduisait � la plage a �t� ensabl�. Avec peine, Lalla escalade les dunes de sable froid, jusqu�� la cr�te. Son souffle siffle dans sa gorge, et la douleur de ses reins est si poignante qu�elle g�mit, malgr� elle. En serrant les dents, elle transforme son g�missement en chanson. Elle pense � la chanson qu�elle aimait chanter, autrefois, quand elle avait peur :</p><p>� M�diter-ra-n�-�-e !� �</p><p>Elle essaie de chanter, mais sa voix n�a pas assez de force.</p><p>Elle marche maintenant sur le sable dur de la plage, tout pr�s de l��cume de la mer. Le vent ne souffle pas tr�s fort, et le bruit des vagues est doux dans la nuit, et Lalla sent � nouveau l�ivresse, comme sur le bateau et dans l�autocar, comme si tout cela l�attendait, l�esp�rait. C�est peut-�tre le regard d�Es Ser, celui qu�elle appelle le Secret, qui est sur la plage, m�l� � la lumi�re des �toiles, au bruit de la mer, � la blancheur de l��cume. C�est une nuit sans peur, une nuit lointaine, comme Lalla n�en a jamais connu.</p><p>Elle arrive maintenant pr�s de l�endroit o� le vieux Naman aimait tirer sa barque, pour faire chauffer la poix ou pour raccommoder les filets. Mais la place est vide, la plage s��tend dans la nuit, d�serte. Il n�y a que le vieux figuier, debout contre la dune, avec ses larges branches rejet�es en arri�re par l�habitude du vent. Lalla reconna�t avec d�lices son odeur puissante et fade, elle regarde le mouvement de ses feuilles. Elle s�assoit au pied de la dune, non loin de l�arbre, et elle le regarde longuement, comme si � chaque instant le vieux p�cheur allait repara�tre.</p><p>La fatigue p�se sur le corps de Lalla, la douleur a engourdi ses jambes et ses bras. Elle se laisse glisser en arri�re dans le sable froid, et elle s�endort tout de suite, rassur�e par le bruit de la mer et par l�odeur du figuier.</p><p>La lune se l�ve, � l�est, monte dans la nuit au-dessus des collines de pierres. Sa lumi�re p�le �claire la mer et les dunes, baigne le visage de Lalla. Plus tard dans la nuit, le vent vient aussi, le vent ti�de qui souffle de la mer. Il passe sur le visage de Lalla, sur ses cheveux, il saupoudre son corps de sable. C�est le ciel qui est si grand, et la terre absente. Au-dessous des constellations, les choses ont chang�, ont boug�. Les cit�s ont agrandi leur cercle, esp�ces de moisissures au creux des vall�es, � l�abri des baies et des estuaires. Des hommes sont morts, des maisons se sont �croul�es, dans un nuage de poussi�re et de cafards. Et pourtant, sur la plage, pr�s du figuier, l� o� venait le vieux Naman, c�est comme si rien ne s��tait pass�. C�est comme si la jeune femme n�avait pas cess� de dormir.</p><p>La lune avance lentement, jusqu�au z�nith. Puis elle descend vers l�ouest, du c�t� de la haute mer. Le ciel est pur, sans nuage. Dans le d�sert, au-del� des plaines et des collines de pierres, le froid sourd du sable, se r�pand comme une eau. C�est comme si toute la terre, ici, et m�me le ciel, la lune et les �toiles, avaient retenu leur souffle, avaient suspendu leur temps.</p><p>Tous, ils sont maintenant arr�t�s, tandis que vient le <emphasis>fijar</emphasis>, la premi�re aube.</p><p>Dans le d�sert ne courent plus le renard, le chacal, apr�s la gerboise ou le li�vre. La vip�re cornue, le scorpion, la scolopendre sont arr�t�s sur la terre froide, sous le ciel noir. Le <emphasis>fijar</emphasis> les a saisis, les a transform�s en pierres, en poudre de pierre, en vapeur, parce que c�est l�heure o� le temps du ciel se r�pand sur la terre, glace les corps, et parfois interrompt la vie et le souffle. Dans le creux de la dune, Lalla ne bouge pas. Sa peau frissonne, en de longs frissons qui secouent ses membres et font claquer ses dents, mais elle reste dans le sommeil.</p><p>Alors vient la deuxi�me aube, le blanc. La lumi�re commence � se m�ler � la noirceur de l�air. Tout de suite elle �tincelle dans l��cume de la mer, sur les cro�tes de sel des rochers, sur les pierres coupantes au pied du vieux figuier. La lueur grise et p�le �claire le sommet des collines de pierres, elle efface peu � peu les �toiles : la Ch�vre, le Chien, le Serpent, le Scorpion, et les trois �toiles s�urs, Mintaka, Alnilam, Alnitak. Puis le ciel semble basculer, une grande taie blanch�tre le recouvre, �teint les derniers astres. Dans le creux des dunes, les petites herbes �pineuses tremblent un peu, tandis que les gouttes de ros�e font des perles dans leurs poils.</p><p>Sur les joues de Lalla, les gouttes roulent un peu, comme des larmes. La jeune femme se r�veille et g�mit tout bas. Elle n�ouvre pas encore les yeux, mais sa plainte monte, se m�le au bruit ininterrompu de la mer, qui vient � nouveau dans ses oreilles. La douleur va et vient dans son ventre, lance des appels de plus en plus proches, rythm�s comme le bruit des vagues.</p><p>Lalla se redresse un peu sur le lit de sable, mais la douleur est si forte qu�elle lui coupe le souffle. Alors, tout d�un coup, elle comprend que le moment de la naissance de l�enfant est arriv�, maintenant, ici, sur cette plage, et la peur l�envahit, la traverse de son onde, parce qu�elle sait qu�elle est seule, que personne ne viendra l�aider, personne. Elle veut se lever, elle fait quelques pas dans le sable froid, en titubant, mais elle retombe et sa plainte se transforme en cri. Ici, il n�y a que la plage grise, et les dunes qui sont encore dans la nuit, et devant elle, la mer, lourde, grise et verte, sombre, m�l�e encore � la noirceur.</p><p>Couch�e sur le c�t� dans le sable, les genoux repli�s, Lalla g�mit � nouveau selon le rythme lent de la mer. La douleur vient par vagues, par longues lames espac�es, dont la cr�te plus haute avance � la surface obscure de l�eau, accrochant par instants un peu de lumi�re p�le, jusqu�au d�ferlement. Lalla suit la marche de sa douleur sur la mer, chaque frisson venu du fond de l�horizon, de la zone obscure o� la nuit reste �paisse, et s�irradiant lentement, jusqu�aux confins de la plage, � l�est, et s��talant un peu de biais, en jetant des nappes d��cume, tandis que le crissement de l�eau sur le sable dur avance vers elle, la recouvre. Parfois, la douleur est trop forte, comme si son ventre se vidait, en se d�chirant, et le g�missement augmente dans sa gorge, couvre le fracas de l��crasement de la vague sur le sable.</p><p>Lalla se l�ve sur les genoux, elle essaie de marcher � quatre pattes le long de la dune, jusqu�au chemin. L�effort est si intense que, malgr� le froid de l�aube, la sueur inonde son visage et son corps. Elle attend encore, les yeux fix�s sur la mer. Elle se tourne vers le chemin, de l�autre c�t� des dunes, et elle crie, elle appelle : � Hartaa-ni ! Harta-a-ni ! � comme autrefois, quand elle allait sur le plateau de pierres, et qu�il se cachait dans un creux de rocher. Elle essaie de siffler aussi, comme les bergers, mais ses l�vres sont gerc�es et tremblantes.</p><p>Dans peu de temps, les gens vont se r�veiller, dans les maisons de la Cit�, ils vont rejeter leurs draps, et les femmes vont marcher jusqu�� la fontaine pour puiser leur premi�re eau. Peut-�tre que les filles vont errer dans les broussailles, � la recherche de brindilles de bois mort pour le feu, et les femmes vont allumer le brasero, pour faire griller un peu de viande, pour faire chauffer la bouillie d�avoine, l�eau pour le th�. Mais tout cela est loin, dans un autre monde. C�est comme un r�ve qui continue de se jouer, l�-bas, sur la plaine boueuse o� vivent les hommes, � l�embouchure du grand fleuve. Ou bien, plus loin encore, de l�autre c�t� de la mer, dans la grande ville des mendiants et des voleurs, la ville meurtri�re aux immeubles blancs et aux voitures pi�g�es. La <emphasis>fijar</emphasis> a r�pandu partout sa lueur blanche, froide, � l�instant o� les vieillards rencontrent la mort, dans le silence, dans la peur.</p><p>Lalla sent qu�elle se vide, et son c�ur se met � battre tr�s lentement, tr�s douloureusement. Les vagues de souffrance sont tellement rapproch�es, maintenant, qu�il n�y a plus qu�une seule douleur continue qui ondoie et bat � l�int�rieur de son ventre. Lentement, avec des peines infinies, Lalla tra�ne son corps, sur les avant-bras, le long de la dune. Devant elle, � quelques brasses, la silhouette de l�arbre se dresse sur le tas de pierres, tr�s noire contre le ciel blanc. Jamais le figuier ne lui avait paru si grand, si fort. Son tronc large est tordu vers l�arri�re, ses grosses branches rejet�es, et les belles feuilles dentel�es bougent un peu dans le vent frais, en brillant � la lumi�re du jour. Mais c�est l�odeur surtout qui est belle et puissante. Elle enveloppe Lalla, elle semble l�attirer, elle l�enivre et l��c�ure � la fois, elle ondoie avec les vagues de la douleur. En respirant � peine, Lalla hisse son corps tr�s lentement, le long du sable qui freine. Derri�re elle, ses jambes �cart�es laissent un sillage sur le sable, comme un bateau qu�on hale au sec.</p><p>Lentement, avec peine, elle tire le fardeau trop lourd, en geignant quand la douleur devient trop forte. Elle ne quitte pas des yeux la silhouette de l�arbre, le grand figuier au tronc noir, aux feuilles claires qui luisent � la lueur du jour. � mesure qu�elle s�en approche, le figuier grandit encore, devient immense, semble occuper le ciel tout entier. Son ombre s��tend autour de lui comme un lac sombre o� s�accrochent encore les derni�res couleurs de la nuit. Lentement, en tra�nant son corps, Lalla entre � l�int�rieur de cette ombre, sous les hautes branches puissantes comme des bras de g�ant. C�est cela qu�elle veut, elle sait qu�il n�y a que lui qui puisse l�aider, � pr�sent. L�odeur puissante de l�arbre la p�n�tre, l�environne, et cela apaise son corps meurtri, se m�le � l�odeur de la mer et des algues. Au pied du grand arbre, le sable laisse � nu les rochers rouill�s par l�air marin, polis, us�s par le vent et par la pluie. Entre les rochers, il y a les racines puissantes, pareilles � des bras de m�tal.</p><p>En serrant les dents pour ne pas se plaindre, Lalla entoure le tronc du figuier de ses bras, et lentement elle se hisse, elle se met debout sur ses genoux tremblants. La douleur � l�int�rieur de son corps est maintenant comme une blessure, qui s�ouvre peu � peu et se d�chire. Lalla ne peut plus penser � rien d�autre qu�� ce qu�elle voit, ce qu�elle entend, ce qu�elle sent. Le vieux Naman, le Hartani, Aamma, et m�me le photographe, qui sont-ils, que sont-ils devenus ? La douleur qui jaillit du ventre de la jeune femme se r�pand sur toute l��tendue de la mer, sur toute l��tendue des dunes, jusque dans le ciel p�le, est plus forte que tout, elle efface tout, elle vide tout. La douleur emplit son corps, comme un bruit puissant, elle fait son corps grand comme une montagne, qui repose couch�e sur la terre.</p><p>Le temps s�est ralenti � cause de la douleur, il bat au rythme du c�ur, au rythme des poumons qui respirent, au rythme des contractions de l�ut�rus. Lentement, comme si elle soulevait un poids immense, Lalla dresse son corps contre le tronc du figuier. Elle sait qu�il n�y a que lui qui puisse l�aider, comme l�arbre qui a aid� autrefois sa m�re, le jour de sa naissance. Instinctivement, elle retrouve les gestes ancestraux, les gestes dont la signification va au-del� d�elle-m�me, sans que personne n�ait eu � les lui apprendre. Accroupie au pied du grand arbre sombre, elle d�fait la ceinture de sa robe. Son manteau marron est �tendu par terre, sur le sol caillouteux. Elle accroche la ceinture � la premi�re ma�tresse branche du figuier, apr�s avoir torsad� le tissu pour le rendre plus r�sistant. Quand elle s�accroche des deux mains � la ceinture de toile, l�arbre oscille un peu, en faisant tomber une pluie de gouttes de ros�e. L�eau vierge coule sur le visage de Lalla, et elle la boit avec d�lices en passant sa langue sur ses l�vres.</p><p>Dans le ciel, c�est l�heure <emphasis>rouge</emphasis> qui commence, maintenant. Les derni�res taches de la nuit disparaissent, et la blancheur laiteuse laisse place � l�embrasement de la derni�re aube, � l�est, au-dessus des collines de pierres. La mer devient plus sombre, presque violac�e, tandis que, au sommet des vagues, s�allument les �tincelles de pourpre, et que l��cume resplendit, encore plus blanche. Jamais Lalla n�a regard� avec autant de force l�arriv�e du jour, les yeux dilat�s, douloureux, le visage br�l� pas la splendeur de la lumi�re.</p><p>C�est le moment o� les spasmes deviennent d�un seul coup violents, terribles, et la douleur est semblable � la grande lumi�re rouge qui aveugle. Pour ne pas crier, Lalla mord dans le tissu de sa robe, sur son �paule, et ses deux bras lev�s au-dessus de sa t�te tirent sur la ceinture de toile, si fort que l�arbre bouge et que le corps se soul�ve. � chaque extr�me douleur, en rythme, Lalla se suspend � la branche de l�arbre. La sueur coule maintenant sur son visage et l�aveugle, la couleur sanglante de la douleur est devant elle, sur la mer, dans le ciel, dans l��cume de chaque vague qui d�ferle. Parfois, entre ses dents serr�es, un cri s��chappe malgr� elle, �touff� par le bruit de la mer. C�est un cri de douleur et de d�tresse � la fois, � cause de toute cette lumi�re, de toute cette solitude. L�arbre se plie un peu � chaque secousse, fait miroiter ses larges feuilles.</p><p>� petites goul�es, Lalla respire son odeur, l�odeur du sucre et de la s�ve, et c�est comme une odeur famili�re qui la rassure et l�apaise. Elle tire sur la ma�tresse branche, ses reins cognent le tronc du figuier, les gouttes de ros�e continuent � pleuvoir sur ses mains, sur son visage, sur son corps. Il y a m�me des fourmis noires tr�s petites qui courent le long de ses bras agripp�s � la ceinture, et qui descendent le long de son corps, pour s��chapper.</p><p>Cela dure tr�s longtemps, si longtemps que Lalla sent les tendons de ses bras durcis comme des cordes, mais ses doigts sont serr�s si fort sur la ceinture de toile que rien ne pourrait les d�tacher. Puis, tout d�un coup, elle sent que son corps se vide, incroyablement, tandis que ses bras tirent avec violence sur la ceinture. Tr�s lentement, avec des gestes d�aveugle, Lalla se laisse glisser en arri�re le long de la ceinture de toile, ses reins et son dos touchent les racines du figuier. L�air entre enfin dans ses poumons, et au m�me instant, elle entend le cri aigu de l�enfant qui commence � pleurer.</p><p>Sur la plage, la lumi�re rouge est devenue orange, puis couleur d�or. Le soleil doit d�j� toucher les collines de pierres, � l�est, au pays des bergers. Lalla tient l�enfant dans ses bras, elle coupe le cordon avec ses dents, et elle le noue comme une ceinture autour du ventre minuscule secou� de pleurs. Tr�s lentement, elle rampe sur le sable dur vers la mer, elle s�agenouille dans l��cume l�g�re, et elle plonge l�enfant qui hurle dans l�eau sal�e, elle le baigne et le lave avec soin. Puis elle retourne vers l�arbre, elle pose le b�b� dans le grand manteau marron. Avec les m�mes gestes instinctifs qu�elle ne comprend pas, elle creuse avec ses mains dans le sable, pr�s des racines du figuier, et elle enterre le placenta.</p><p>Puis elle s�allonge enfin au pied de l�arbre, la t�te tout pr�s du tronc si fort ; elle ouvre le manteau, elle prend le b�b� dans ses bras et elle l�approche de ses seins gonfl�s.</p><p>Quand l�enfant commence � t�ter, son visage minuscule aux yeux ferm�s appuy� sur son sein, Lalla cesse de r�sister � la fatigue. Elle regarde un instant la belle lumi�re du jour qui commence, et la mer si bleue, aux vagues obliques pareilles � des animaux qui courent. Ses yeux se ferment. Elle ne dort pas, mais c�est comme si elle flottait � la surface des eaux, longuement. Elle sent contre elle le petit �tre chaud qui se presse contre sa poitrine, qui veut vivre, qui suce goul�ment son lait. � Hawa, fille de Hawa �, pense Lalla, une seule fois, parce que cela est dr�le, et lui fait du bien, comme un sourire, apr�s tant de souffrance. Puis elle attend, sans impatience, que vienne quelqu�un de la Cit� des planches et du papier goudronn�, un jeune gar�on p�cheur de crabes, une vieille � la chasse au bois mort, ou bien une petite fille qui aime simplement se promener sur les dunes pour regarder les oiseaux de mer. Ici, il finit toujours par venir quelqu�un, et l�ombre du figuier est bien douce et fra�che.</p></section><section><title><empty-line/></title><cite><p><emphasis>Agadir, 30 mars 1912</emphasis></p><empty-line/><p>Alors ils sont venus pour la derni�re fois, ils sont apparus sur la grande plaine, pr�s de la mer, � l�embouchure du fleuve. Ils venaient de toutes les directions, ceux du Nord, les Ida ou Trouma, les Ida ou Tamane, les A�t Daoud, les Meskala, les A�t Hadi, les Ida ou Zemzen, les Sidi Amil, ceux de Bigoudine, d�Amizmiz, d�Ichemraren. Ceux de l�Orient, au-del� de Taroudant, ceux de Tazenakht, d�Ouarzazate, les A�t Kalla, les Assarag, les A�t Kedif, les Amtazguine, les A�t Toumert, les A�t Youss, A�t Zarhal, A�t Oudinar, A�t Moudzit, ceux des monts Sarhro, des monts Bani ; ceux des rivages de la mer, d�Essaouira jusqu�� Agadir la fortifi�e, ceux de Tiznit, d�Ifni, d�Aoreora, de Tan-Tan, de Goulimine, les A�t Melloul, les Lahoussine, les A�t Bella, Ait Boukha, les Sidi Ahmed ou Moussa, les Ida Gougmar, les A�t Baha ; et ceux du grand Sud surtout, les hommes libres du d�sert, les Imraguen, les Arib, les Oulad Yahia, Oulad Delim, les Aroussiyine, les Khalifiya, les Reguibat Sahel, les Sebaa, les peuples de langue chleuh, les Ida ou Belal, Ida ou Meribat, les A�t ba Amrane.</p><p>Ils se sont r�unis sur le lit du fleuve, si nombreux qu�ils recouvraient toute la vall�e. Mais ce n��taient pas des guerriers, pour la plupart. C��taient des femmes et des enfants, des hommes bless�s, des vieillards, tous ceux qui avaient fui sans cesse sur les routes de poussi�re, chass�s par l�arriv�e des soldats �trangers, et qui ne savaient plus o� aller. La mer les avait arr�t�s ici, devant la grande ville d�Agadir.</p><p>Pour la plupart, ils ne savaient pas pourquoi ils �taient venus ici, sur le lit du fleuve Souss. Peut-�tre que c��taient seulement la faim, la fatigue, le d�sespoir qui les avaient conduits l�, � l�embouchure du fleuve, devant la mer. O� pouvaient-ils aller ? Depuis des mois, des ann�es, ils erraient � la recherche d�une terre, d�une rivi�re, d�un puits o� ils pourraient installer leurs tentes et faire leurs corrals pour leurs moutons. Beaucoup �taient morts, perdus sur les pistes qui ne vont nulle part, dans le d�sert, autour de la grande ville de Marrakech, ou dans les ravins de l�oued Tadla. Ceux qui avaient pu s�enfuir �taient retourn�s vers le Sud, mais les anciens puits �taient taris, et les soldats �trangers �taient partout. Dans la ville de Smara, l� o� s��levait le palais de pierres rouges de Ma el A�nine, maintenant soufflait le vent du d�sert, qui abrase tout. Les soldats des Chr�tiens avaient lentement referm� leur mur sur les hommes libres du d�sert, ils occupaient les puits de la vall�e sainte de la Saguiet el Hamra. Que voulaient-ils, ces �trangers ? Ils voulaient la terre tout enti�re, ils n�auraient de cesse qu�ils ne l�aient d�vor�e toute, cela �tait s�r.</p><p>Depuis des jours, les gens du d�sert �taient ici, au sud de la ville fortifi�e, et ils attendaient quelque chose. Aux tribus des montagnes s��taient m�l�s les derniers guerriers de Ma el A�nine, les Berik Al-lah ; ceux-l� portaient sur leur visage les marques de la d�tresse, de l�abandon, � cause de la mort de Ma el A�nine. Dans leur regard brillaient la fi�vre, la faim, �trangement. Chaque jour, les hommes du d�sert regardaient vers la citadelle, l� o� devait appara�tre Moulay Sebaa, le Lion, avec ses guerriers � cheval. Mais, au loin, les murs rouges de la ville restaient silencieux, les portes �taient ferm�es. Et ce silence qui durait depuis des jours avait quelque chose de mena�ant. De grands oiseaux noirs tournaient dans le ciel bleu, et la nuit, on entendait les glapissements des chacals.</p><p>Nour �tait l� aussi, seul dans la foule des hommes vaincus. Depuis longtemps il s��tait habitu� � cette solitude. Son p�re, sa m�re et ses s�urs �taient retourn�s vers le Sud, vers les pistes sans fin. Mais lui n�avait pas pu retourner, m�me apr�s la mort du cheikh.</p><p>Chaque soir, allong� sur la terre froide, il pensait � la route que Ma el A�nine avait ouverte vers le Nord, vers les terres nouvelles, et que le Lion allait suivre maintenant, pour devenir le vrai roi. Depuis deux ans, son corps s��tait aguerri � la faim et � la fatigue, et il n�y avait rien d�autre dans son esprit que le d�sir de cette route qui allait s�ouvrir, bient�t.</p><p>Alors, le matin, la rumeur s�est propag�e � travers le campement : � Moulay Hiba, Moulay Sebaa, le Lion ! Notre roi ! Notre roi ! � Des coups de feu ont claqu�, et les enfants et les femmes ont cri� en faisant grelotter leur voix. La foule s�est tourn�e vers la plaine poussi�reuse, et Nour a vu les cavaliers du cheikh, envelopp�s dans un nuage rouge.</p><p>Les cris et les coups de fusil couvraient le bruit des sabots des chevaux. Le brouillard rouge s��levait haut dans le ciel du matin, tournoyait au-dessus de la vall�e du fleuve. La foule des guerriers a couru au-devant des cavaliers, en d�chargeant vers le ciel leurs carabines � longs canons. C��taient, pour la plupart, des hommes des montagnes, des Chleuhs v�tus de leurs manteaux de bure, des hommes sauvages, hirsutes, aux yeux flamboyants. Nour ne reconnaissait pas les guerriers du d�sert, les hommes bleus qui avaient suivi Ma el A�nine jusqu�� sa mort. Ceux-ci n�avaient pas �t� marqu�s par la faim et la soif, n�avaient pas �t� br�l�s par le d�sert pendant des jours et des mois ; ils venaient de leurs champs, de leurs villages, sans savoir pourquoi et contre qui ils allaient se battre.</p><p>Tout le jour, les guerriers ont couru � travers la vall�e, jusqu�aux remparts d�Agadir, tandis que les chevaux de Moulay Sebaa, le Lion, galopaient en soulevant le grand nuage rouge. Que voulaient-ils ? Ils couraient et ils criaient, seulement, et les voix des enfants et des femmes grelottaient sur le lit du fleuve. Par moments, Nour voyait passer les cavaliers, dans leur nuage rouge, entour�s d��clairs de lumi�re, les cavaliers du Lion qui brandissaient leurs lances.</p><p>� Moulay Hiba ! Moulay Sebaa, le Lion ! � Les voix des enfants criaient autour de lui. Puis les cavaliers disparaissaient vers l�autre bout de la plaine, vers les remparts d�Agadir.</p><p>C�est l�ivresse qui a r�gn� sur la vall�e, durant tout ce jour, avec le feu du soleil qui br�lait les l�vres. Le vent du d�sert s�est mis � souffler vers le soir, recouvrant les campements sous un brouillard d�or, cachant les murs de la ville. Nour s�est mis � l�abri d�un arbre, envelopp� dans son manteau.</p><p>Peu � peu, l�ivresse est tomb�e, avec la nuit. La fra�cheur de l�ombre est venue sur la terre dess�ch�e, � l�heure de la pri�re, quand les b�tes se sont agenouill�es pour se prot�ger de l�humidit� de la nuit.</p><p>Nour pensait encore � l��t� qui allait venir, � la s�cheresse, aux puits, aux lents troupeaux que son p�re allait mener jusqu�aux salines, de l�autre c�t� du d�sert, � Oualata, � Ouadane, � Chinchan. Il pensait � la solitude de ces terres sans limites, si lointaines qu�on ne sait plus rien de la mer ni des montagnes. Il y avait si longtemps qu�il n�avait pas connu de repos. C��tait comme s�il n�y avait plus que cela, de toutes parts : les �tendues de poussi�re et de cailloux, les ravins, les fleuves secs, les rochers h�riss�s comme des couteaux, et la peur surtout, comme une ombre sur tout ce qu�on voit.</p><p>� l�heure du repas, quand il allait partager le pain et la bouillie de mil des hommes bleus, Nour regardait la nuit constell�e qui recouvrait la terre. La fatigue br�lait sa peau, la fi�vre aussi, qui jette ses grands frissons le long du corps.</p><p>Dans leur campement pr�caire, sous les abris de branchages et de feuilles, les hommes bleus ne parlaient plus. Ils ne racontaient plus la l�gende de Ma el A�nine, ils ne chantaient plus. Envelopp�s dans leurs manteaux trou�s, ils regardaient le feu de braise, en clignant des paupi�res quand le vent rabattait la fum�e. Peut-�tre qu�ils n�attendaient plus rien maintenant, les yeux troubles, le c�ur battant au ralenti.</p><p>Les uns apr�s les autres, les feux s��teignaient, et l�obscurit� envahissait toute la vall�e. Au loin, avanc�e dans la mer noire, la ville d�Agadir clignotait faiblement. Alors, Nour se couchait sur la terre, la t�te tourn�e vers les lumi�res, et comme chaque soir, il pensait au grand cheikh Ma el A�nine qui avait �t� enterr� devant la maison en ruine, � Tiznit. On l�avait couch� dans la fosse, le visage tourn� vers l�Orient ; dans ses mains on avait mis ses seules richesses, son livre saint, son calame, son chapelet d��b�ne. La terre meuble avait coul� sur son corps, la poudre rouge du d�sert, puis on avait plac� de larges cailloux, pour que les chacals ne d�terrent pas le corps ; et les hommes avaient frapp� la terre avec leurs pieds nus, jusqu�� ce qu�elle soit lisse et dure comme une dalle. Pr�s de la tombe, il y avait un jeune acacia � �pines blanches, comme celui qui �tait devant la maison de la pri�re, � Smara.</p><p>Alors, les uns apr�s les autres, les hommes bleus du d�sert, les Berik Al-lah, les derniers compagnons de la Goudfia s��taient agenouill�s sur la tombe, et ils avaient pass� lentement leurs mains sur la terre lisse, puis sur leur visage, comme pour recevoir l�ultime b�n�diction du grand cheikh.</p><p>Nour pensait � cette nuit-l�, quand tous les hommes avaient quitt� la plaine de Tiznit, et qu�il �tait rest� seul avec Lalla Meymuna aupr�s du tombeau. Dans la nuit froide, il avait �cout� la voix de la vieille femme qui pleurait interminablement, � l�int�rieur de la maison en ruine, comme une chanson. Il s��tait endormi par terre, couch� � c�t� du tombeau, et son corps �tait rest� sans bouger, sans r�ver, comme s�il �tait mort aussi. Le lendemain, et les jours suivants, il n�avait presque pas quitt� le tombeau, assis sur la terre br�lante, envelopp� dans son manteau de laine, les yeux et la gorge br�lants de fi�vre. D�j� le vent apportait la poussi�re sur la terre du tombeau, l�effa�ait doucement. Ensuite, la fi�vre avait envahi son corps, et il avait perdu conscience. Des femmes de Tiznit l�avaient emmen� chez elles et l�avaient soign�, tandis qu�il d�lirait, au bord de la mort. Quand il avait �t� gu�ri, apr�s plusieurs semaines, il avait march� � nouveau vers la maison en ruine o� Ma el A�nine �tait mort. Mais il n�y avait plus personne ; Lalla Meymuna �tait repartie vers sa tribu, et le vent qui avait souffl� avait tellement apport� de sable qu�il n�avait pas pu retrouver l�emplacement du tombeau.</p><p>Peut-�tre que c��tait ainsi que les choses devaient se passer, pensait Nour ; peut-�tre que le grand cheikh �tait retourn� vers son vrai domaine, perdu dans le sable du d�sert, emport� par le vent. Maintenant, Nour regardait la grande �tendue du fleuve Souss, dans la nuit, � peine �clair�e par le brouillard de la galaxie, la grande lueur qui est la trace du sang de l�agneau de l�ange Gabriel, selon ce qu�on dit. C��tait la m�me terre silencieuse, comme aupr�s de Tiznit, et Nour avait par instants l�impression d�entendre encore la longue plainte chant�e de Lalla Meymuna, mais c��tait probablement la voix d�un chacal qui glapissait dans la nuit. Ici, l�esprit de Ma el A�nine vivait encore, il couvrait la terre enti�re, m�l� au sable et � la poussi�re, cach� dans les crevasses, ou bien luisant vaguement sur chaque pierre aigu�.</p><p>Nour sentait son regard, l�, dans le ciel, dans les taches d�ombre de la terre. Il sentait le regard sur lui, comme autrefois, sur la place de Smara, et un frisson passait sur son corps. Le regard entrait en lui, creusait son vertige. Que voulait-il dire ? Peut-�tre qu�il demandait quelque chose, comme cela, muettement, sur la plaine, environnant les hommes de sa lumi�re. Peut-�tre qu�il demandait aux hommes de le rejoindre, l� o� il �tait, m�l� � la terre grise, dispers� dans le vent, devenu poussi�re� Nour s�endormait, emport� par le regard immortel, sans bouger, sans r�ver.</p><empty-line/><p>Quand ils ont entendu le bruit des canons pour la premi�re fois, les hommes bleus et les guerriers se sont mis � courir vers les collines, pour regarder la mer. Le bruit �branlait le ciel comme le tonnerre. Seul, au large d�Agadir, un grand bateau cuirass�, pareil � un animal monstrueux et lent, jetait ses �clairs. Le bruit arrivait un long moment apr�s, un roulement suivi du bruit d�chirant des obus qui explosaient � l�int�rieur de la ville. En quelques instants, les hauts murs de pierre rouge n��taient plus qu�un monceau de ruines d�o� s��levait la fum�e noire des incendies. Puis, des murs bris�s est sortie la population, hommes, femmes, enfants, ensanglant�s et criant. Ils ont empli la vall�e du fleuve, s��loignant de la mer le plus vite qu�ils pouvaient, en proie � la panique.</p><p>La flamme courte a brill� plusieurs fois au bout des canons du croiseur <emphasis>Cosmao,</emphasis> et le bruit d�chirant des obus qui �clataient dans la Kasbah d�Agadir a retenti sur toute la vall�e du fleuve Souss. La fum�e noire des incendies est mont�e haut dans le ciel bleu, couvrant de son ombre le campement des nomades.</p><p>Alors les guerriers � cheval de Moulay Sebaa, le Lion, sont apparus. Ils ont travers� le lit du fleuve, se repliant vers les collines, devant les habitants de la ville. Au loin, le croiseur <emphasis>Cosmao</emphasis> �tait immobile sur la mer couleur de m�tal, et ses canons se sont tourn�s lentement vers la vall�e o� fuyaient les gens du d�sert. Mais la flamme n�a plus brill� au bout des canons. Il y a eu un long silence, avec seulement le bruit des gens qui couraient et les cris des b�tes, tandis que la fum�e noire continuait � monter dans le ciel.</p><p>Quand les soldats des Chr�tiens sont apparus devant les remparts bris�s de la ville, personne n�a compris tout de suite qui ils �taient. Peut-�tre m�me que Moulay Sebaa et ses hommes ont cru un instant que c��taient les guerriers du Nord que Moulay Hafid, le Commandeur des Croyants, avait envoy�s pour la guerre sainte.</p><p>Mais c��taient les quatre bataillons du colonel Mangin, venus par marche forc�e jusqu�� la ville rebelle d�Agadir � quatre mille hommes v�tus des uniformes des tirailleurs africains, s�n�galais, soudanais, sahariens, arm�s de fusils Lebel et d�une dizaine de mitrailleuses Nordenfeldt. Les soldats se sont avanc�s lentement vers la rive du fleuve, se d�ployant en demi-cercle, tandis que, de l�autre c�t� du fleuve, au pied des collines caillouteuses, l�arm�e de trois mille cavaliers de Moulay Sebaa a commenc� � tourner sur elle-m�me en formant un grand tourbillon qui soulevait la poussi�re rouge dans le ciel. � l��cart du tourbillon, Moulay Sebaa, v�tu de son manteau blanc, regardait avec inqui�tude la longue ligne des soldats des Chr�tiens, pareille � une colonne d�insectes en marche sur la terre dess�ch�e. Il savait que la bataille �tait perdue d�avance, comme autrefois � Bou Denib, quand les balles des tirailleurs noirs avaient fauch� plus d�un millier de ses cavaliers venus du Sud. Immobile sur son cheval qui tressaillait d�impatience, il regardait les hommes �tranges qui avan�aient lentement vers le fleuve, comme � l�exercice. Plusieurs fois, Moulay Sebaa a essay� de donner l�ordre de la retraite, mais les guerriers des montagnes n��coutaient pas ses ordres. Ils poussaient leurs chevaux au galop dans cette ronde fr�n�tique, ivres de poussi�re et de l�odeur de la poudre, poussant des cris dans leur langue sauvage, invoquant les noms de leurs saints. Quand la ronde s�ach�vera, ils bondiront vers le pi�ge qui leur est tendu, ils mourront tous.</p><p>Moulay Sebaa ne pouvait plus rien, � pr�sent, et des larmes de douleur emplissaient d�j� ses yeux. De l�autre c�t� du lit du fleuve dess�ch�, le colonel Mangin a fait disposer les mitrailleuses � chaque aile de son arm�e, en haut des collines de pierres. Quand les cavaliers maures chargeront vers le centre, au moment o� ils traverseront le lit du fleuve, le tir crois� des mitrailleuses les balaiera, et il n�y aura plus qu�� donner le coup de gr�ce, � la ba�onnette.</p><p>Il y a eu encore un silence lourd, tandis que les cavaliers s��taient arr�t�s de tourner sur la plaine. Le colonel Mangin regardait avec ses jumelles, essayait de comprendre : est-ce qu�ils n�allaient pas battre en retraite, � pr�sent ? Alors, il faudrait marcher � nouveau pendant des jours, sur cette terre d�sertique, au-devant de cet horizon qui fuit et d�sesp�re. Mais Moulay Sebaa restait immobile sur son cheval, parce qu�il savait que la fin �tait proche. Les guerriers des montagnes, les fils des chefs de tribu �taient venus ici pour combattre, non pour fuir. Ils s��taient arr�t�s de tourner pour prier, avant l�assaut.</p><p>Ensuite, tout s�est pass� tr�s vite, sous le soleil cruel de midi. Les trois mille cavaliers ont charg� en formation serr�e, comme pour une parade, brandissant leurs fusils � pierre et leurs longues lances. Quand ils sont arriv�s sur le lit du fleuve, les sous-officiers commandant les mitrailleuses ont regard� le colonel Mangin qui avait lev� son bras. Il a laiss� passer les premiers cavaliers, puis, tout � coup, il a baiss� son bras, et les canons d�acier ont commenc� � tirer leur flot de balles, six cents � la minute, avec un bruit sinistre qui hachait l�air et r�sonnait dans toute la vall�e, jusqu�aux montagnes. Est-ce que le temps existe, quand quelques minutes suffisent pour tuer mille hommes, mille chevaux ? Quand les cavaliers ont compris qu�ils �taient dans un pi�ge, qu�ils ne franchiraient pas ce mur de balles, ils ont voulu rebrousser chemin, mais c��tait trop tard. Les rafales des mitrailleuses balayaient le lit du fleuve, et les corps des hommes et des chevaux ne cessaient de tomber, comme si une grande lame invisible les fauchait. Sur les galets, des ruisseaux de sang coulaient, se m�lant aux minces filets d�eau. Puis le silence est revenu, tandis que les derniers cavaliers s��chappaient vers les collines, �clabouss�s de sang, sur leurs chevaux au poil h�riss� par la peur.</p><p>Sans h�te, l�arm�e des soldats noirs s�est mise en marche le long du lit du fleuve, compagnie apr�s compagnie, avec, � sa t�te, les officiers et le colonel Mangin. Ils sont partis sur la piste de l�est, vers Taroudant, vers Marrakech, � la poursuite de Moulay Sebaa, le Lion. Ils sont partis sans se retourner sur le lieu du massacre, sans regarder les corps bris�s des hommes �tendus sur les galets, ni les chevaux renvers�s, ni les vautours qui �taient d�j� arriv�s sur les rives. Ils n�ont pas regard� non plus les ruines d�Agadir, la fum�e noire qui montait encore dans le ciel bleu. Au loin, le croiseur <emphasis>Cosmao</emphasis> glissait lentement sur la mer couleur de m�tal, prenait le cap vers le nord.</p><p>Alors le silence a cess�, et on a entendu tous les cris des vivants, les hommes et les animaux bless�s, les femmes, les enfants, comme un seul g�missement interminable, comme une chanson. C��tait un bruit plein d�horreur et de souffrance qui montait de tous les c�t�s � la fois, sur la plaine et sur le lit du fleuve.</p><p>Maintenant, Nour marchait sur les galets, au milieu des corps �tendus. D�j� les mouches voraces et les gu�pes vrombissaient en nuages noirs au-dessus des cadavres, et Nour sentait la naus�e dans sa gorge serr�e.</p><p>Avec des gestes tr�s lents, comme s�ils sortaient d�un r�ve, les femmes, les hommes, les enfants �cartaient les broussailles et marchaient sur le lit du fleuve, sans parler. Tout le jour, jusqu�� la tomb�e de la nuit, ils ont port� les corps des hommes sur la rive du fleuve pour les enterrer. Quand la nuit est venue, ils ont allum� des feux sur chaque rive, pour �loigner les chacals et les chiens sauvages. Les femmes des villages sont venues, apportant du pain et du lait caill�, et Nour a mang� et bu avec d�lices. Il a dormi ensuite, couch� par terre, sans m�me penser � la mort.</p><p>Le lendemain, d�s l�aube, les hommes et les femmes ont creus� d�autres tombes pour les guerriers, puis ils ont enterr� aussi leurs chevaux. Sur les tombes, ils ont plac� de gros cailloux du fleuve.</p><p>Quand tout fut fini, les derniers hommes bleus ont recommenc� � marcher, sur la piste du sud, celle qui est si longue qu�elle semble n�avoir pas de fin. Nour marchait avec eux, pieds nus, sans rien d�autre que son manteau de laine, et un peu de pain serr� dans un linge humide. Ils �taient les derniers Imazighen, les derniers hommes libres, les Taubalt, les Tekna, les Tidrarin, les Aroussiyine, les Sebaa, les Reguibat Sahel, les derniers survivants des Berik Al-lah, les B�nis de Dieu. Ils n�avaient rien d�autre que ce que voyaient leurs yeux, que ce que touchaient leurs pieds nus. Devant eux, la terre tr�s plate s��tendait comme la mer, scintillante de sel. Elle ondoyait, elle cr�ait ses cit�s blanches aux murs magnifiques, aux coupoles qui �clataient comme des bulles. Le soleil br�lait leurs visages et leurs mains, la lumi�re creusait son vertige, quand les ombres des hommes sont pareilles � des puits sans fond.</p><p>Chaque soir, leurs l�vres saignantes cherchaient la fra�cheur des puits, la boue saum�tre des rivi�res alcalines. Puis, la nuit froide les enserrait, brisait leurs membres et leur souffle, mettait un poids sur leur nuque. Il n�y avait pas de fin � la libert�, elle �tait vaste comme l��tendue de la terre, belle et cruelle comme la lumi�re, douce comme les yeux de l�eau. Chaque jour, � la premi�re aube, les hommes libres retournaient vers leur demeure, vers le sud, l� o� personne d�autre ne savait vivre. Chaque jour, avec les m�mes gestes, ils effa�aient les traces de leurs feux, ils enterraient leurs excr�ments. Tourn�s vers le d�sert, ils faisaient leur pri�re sans paroles. Ils s�en allaient, comme dans un r�ve, ils disparaissaient.</p></cite></section></section></body><binary id="cover" content-type="image/jpeg">/9j/2wBDAAUDBAQEAwUEBAQFBQUGBwwIBwcHBw8LCwkMEQ8SEhEPERETFhwXExQaFRERGCEYGh0dHx8fExciJCIeJBweHx7/2wBDAQUFBQcGBw4ICA4eFBEUHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh7/wAARCAJYAWYDASIAAhEBAxEB/8QAHQAAAgIDAQEBAAAAAAAAAAAAAAQDBQECBgcICf/EAFsQAAIBAwIDBQUDCQMHBwgJBQECAwAEEQUSEyExBiJBUWEHFDJxgSNCkQgVUmKhscHR8DOC4RYkQ3KSsvElU1Wis8LSFzZjZXWDk+ImJzU3c3SFlaMYOERFw//EABsBAAIDAQEBAAAAAAAAAAAAAAADAgQFAQYH/8QAPBEAAgIBAwIDBQcDAwQCAwEAAQIAAxEEEiExQRMiUQVhkaHwFDJxgbHB0SNS4QZC8RUWM2JTgnKSssL/2gAMAwEAAhEDEQA/APsuiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiijIohCijIoohCijNGR50QhRRkUZHnRCFFFFEIUUUUQhRRRRCFFFFEIUUVjNEJmiiiiEKKKwaITNFFGR50QhRRRRCFFFFEIUUUUQhRRWM0QmaKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEMVjpWQaDRCRf0a8p/KM7Ua/wBl9E0u60HUTZSTXZjlbhI+5dhOMMD4ivV/H99eHfldf+a+ieuoN/2TVS9oWNXpmZTzNL2KiWa6tHGQT3/CdR+Tx2k1jtR2Em1DW7w3dyl/LEsnDVMoApHJQB4mvS/CvIPyTeXsyuf/AGnN/upXr1S0TmzTozdSJD2oi1auxFGACZ8//lCdvu1PZXtvaaboWryWVu9gkzKIY3DOXcE5YE9AKR9hXtO7V677QY9E7SaiLu3uLaUw4gjQ8RcH7oHhuqj/ACuRn2kWOP8AolP+0krlrST/ACQ9qGg34+xhHuVz/wC6mjQP/vPWJfqba9UTk7QQD+c9hpdBprvZaqEHiMpIOOcj3z6I/KA7W33ZHsQl3pU5g1C5ukhhk2g7BzZjzBHRcfWvC+zntd9oV32g021udfL2895DE6i3iGVZwP0fWuo/K91bjaxpWhxnLRWcs20eLudqfsVvxrzifSV0P2pW2kL0s9Us4T/rBot37Sa57R1Ni3jaxxwOsPYns/TfYN9iAswY8jPA4n28M4rnu3faS17Idlb7XrtGkS3TKovV3JAVfqSBXQivGPyt5NvYHT4weUmpru+kbmt/UWmupmE8X7O032nVpUehOJ5vp3bD2w9v9SuT2evZUEPeaK14cUSA+G88/lk5POrHsN7Xu13Z7tcmh9t2kurdp/drjjxhJrZugYEDvDxIPUYINdf+STDFH2H1O7PJmvyrE/oqi4/eauO2nsi7J9qu0tzrl5q9/b3FwULrBLEFyoxnvKfAVkU1ah6kurbLHrk8T0+o1mhqvs0l1ICDgEDnP4z1lTnwrNQ2yCKJIgchFCj6VNW/PGzyv8ontLrnZTsnYX2hXptbiW/WJmVVbK7HOO8COoFZ/J27S652r7J399rt4bq4iv2iVmRVwuxDjugDqTVN+Vz/AOYOm/8AtRP+zkrb8kj/AO7/AFH/ANqP/wBnHWR47fb/AAs8Ynovs9X/AEXxdo3buveez4rGBVT2r1q27O9nr7Wr3dwLOFpXx1OOgHqTgD514BYe0f2rdtLy8fshYWvAtMcaGNUbhBs43M3xNyPIYz5Cr12oWo7TyfSZmi9nW6oFlICjqT0n0vWK8W9hvtevO1WrydnO0MNrDqCoWt5YVKLNt+JSpzhgOfrz6Yr2mpafUpeu5OkTrNHbo7TVaMETxX29+1HUOy11F2e0DhR380fFmuHG4wDPdCqeW44J55wMcudeaaj2l9s+maHB2qvtS1NNKn2mKQGEq27odm3O0+B8fqM1Xt6dpvbFrinmEmjT/wDhSvqPtb2XtO0XZGXs7NNJbwSJEOJEBuXYVK4zy+6KxSt2rtsKsRjoJ6otpfZem0++oMH5YkZPbp8ZyPss9oV52v7DatfXKxQ6ppsZDmP4WOwsrY8M46elcZ7BPaJ2v7U9uhYa1q4u7T3B5AggjTvZTnyUHxrvey/s50zsD2c7SNp19eXPv1o3E4+3u7UfGNoHnXi35J+f/KKD/wCrH/3o6e9li2VK3U5zK9VWlt0+qtpUFQBjI5HHOPTmfSHbjtDb9l+y97rV0GYQJiNB1kkPJVHzNcj7G4vaNqlqmvds9aeK3nBMOnJBGvLwZjjIB8Fz+HSuR9ovtc7Rv2y/yV7F2KSXEVzwDJJHvM0v6KcwMA8sn16Cq+P2tdu+yPadNP7c2cTwFVeUCBEZUP3lKcm+XpTrNWnjkc4Hw+Mq6f2Tf9lwqrubnkjdj3DHH45n0eeX6NB6fdryn2q9pPaXZatbR9hdEi1LT3tkkac2/EG4k8uo+7tNeX617ZvafourDTdTstOt7oFd8RtyWXIBHIOfA0y3XpScMD+0raT2Hfq0DVsvPbPP5ieh+2zUfana69B/kVDqHuZs+9wLeOUcXc3mM5xtr1Hsw182gWD6nvF61rEbjeADxNo3ZA6HOa8Y9s/tT7TdktcsrCwW0HF05LiTj27N3yT+uOXLpXY9uvaG/ZT2daVrslul1f6jbxGGDmqGRowxJ8Qo5n8B411LlDuSTxJ3aS99PQi1jzZwR1P4z0jPKsivmBPaV7X30ObtctvEuixybN5s4+F5dN/E255Z869d9iftBXt3oc0lzAlvqVowW5SM9xs9HXPMA4PI+INTr1VdjbR1MRrPZF+lrNjkEA4ODnB9DPRaKwKzVyZWYUUUUTsKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQArVjW1auKITzbtD7Yuxmg9ornQ9Qkv/e7eRY34VsWXcQCAD9RXJfleOD2U0Rh09/Yj/wCE1cf+Ud2L7Qx9tJu0NpYTXdldhWD26FuGyoq4Yf3c56c657td2m9oPtKOn6Q2hSTvZdUtbVxxHPLcxPIcvkOted1etsYW6e0c9sCe19neyqVajWUNwAS2T04/meyfknPn2YTfranN/upXsHdxXjtpoPaD2fewG5tNL4/5/VeOPd4+KyyySL3QuDnA5dKufyf9T7Wap2Wv5u17XhvVv2WIXMHCIj2KRgYGRknnWjpLRUldDDnEwfaNHj23alGG3cR7z78ek8j/ACtBn2jWXppCf9pJSPt00r3fs12J1iMENdaJDE7eTRojL/vn8KvPyotK1a79odpNY6Tf3kZ0xFZobZ3UESScsgEZ5jlXTe1ns/f6t7BdCjgtJmu7CKzfgiI8X+z2OMdeW7JH6tZ99bWG4Cej0msWmvRc8DIP5/5nl+mXLe0b22aFPdAtEZIBID+jFEC34lT+NQdvBj2+3y9M9oIf99K7L8mPsxqUXbO71XUNNvLQWlnsj94hZNzSNg4yB0C/9aue7ddntauPbleXy6Pqfu/56gkEvur7Nu5O9npj1qjdW/gqx5JbJl6vU1LrGqUgKleB8RPrZen0rxj8rhf/AKA6bJ4Jqa7vrG4pf8oDXPaDpHaTTYuyLaoLWS0dpvdLbirv38s904OM13ntR7LP2z9n9zou8JcyRpLCz9BKpBGfQ8x9a9Dc/ih6wDkTyGhrGjt0+rdhtY/mO3Pxnmv5Ptge0HsZ7UaEjCGa9uJ4gX8N8SqMjyrxHtz2eueyPau70G5uzdPacMcQDaH3Ju6ZPyrsexetdvfZXc3lpL2cnkjuipaOa3kZcrnmrpy8efMjkKoe1Y7T9ve091ro7PaibqfYTFbWUpRdqhRzIPgB4156+0W0KNp3g4xPZ6GuynW3W5HhNznjrx/mfaGlZ9wt85/sk/3RTHSvHfb3rPbnRdL7PDsidQQyJILoW1rxegTbu7px416V2InvrjsjpM+p7/fZLKF7jeu1t5QFsjwOfCvS16gNY1eDxj5z59dpDXQl5YYYnjvx6zzL8rr/AMwdN/8Aaif9nJR+SRy7Aaj/AO1H/wCzjqb8qWwv9R7D6dHp9jc3bpqaFlgiMjAcN+eAK8d7H697UeyGmSaf2f0nVbe3lmM0nF0lpCzEAdSPICsfUW+Br/EYEjHYT02i051nsfwEYA7u5xPfPyjWK+yPVcfeeFT8uKua8R9ic/tEt7XVx2Gs7S4hedfeePszu2DGNxHrXedjpu2/tL7EdqtC7Ui4hnMMPuTTWHu6iTczeQ3DKrnyrg+wvaTtn7L5dSsZex9zJJc7RslVu5Kue9lcgrjy68udS1Fi2WLacqPUdZP2fS1Okt0iBWsBBwehBx646S/9lvs57c6N7TdM17VtDS3hS6mlncXUTY4iODgBierV9KH4c184/k99jO1D9rF7V63bXdlZxcRo47gEGZ3DDIU89oznJ8elfRw+DHWrvsqsLRnaRnnmY/8AqG82avBcNgY4GB346mfG/t5kWH2xa5kfFNE//wDElfV3aLXrLs72Zn1/UFla1giWSQRLubBIAwPqK8W/KS9nmr6prcfanRNPlv1aDg3kEC5kXbja4HVhjIOOfIVwWsdu/aDrvZaLsVLpErx4WGRvcZfeJgnwqfw5kDJrPF50Vtu4E7unE2n0g9rabTFGGE+9z0HGf0nvmge0XQu3ehdoIdGS7X3SzZpePFs+NWxjnz+E14r+SkP/AKw//wBLk/3o69F9i3YXU+y/s/1y71aA299qdqcwfejVVfaD6nca4X8mDs/rek+0N5r7S7+2hbS3QPPbui/EvmBzpzm5ramcesTWNLVptXXQ3lwuM9+Dmcdokmtf+ViaXs4qy6sNSufdopRyZvtPUDpnxrsO3fYf2u9truC/1jR7aOaGLgAW00cfd/8AiGoe33ZvtP2F9qQ7U6ZpU11p/vvvcE8UTOvezujfHT4mHy5iltfPbv2t9r0n0/SrrTYQgg5cRYoU55ZnIHPPPkM9BVNEChq2BJJ6dM++bHjs716msoFC/ePJHu6z3LW+0H+QPsms77VIg1/a2UNuIC/x3OwDbu8sgnPkDXjnsF7LXvbPtjL2q7QSe92VnO054i54l03Plz8PiP8Adpr8ofRtduNd0rRLK11S603T9Pi4Rgtmk75yrbmAPPCLUnY/2i9suy+g2+i6b7NHFvbpjItrndI33mbudSedWrrBZqBv4Vc8epmTpNNZXoSdOc2WdTkDA/M/pK/8rHn29gA/6JX/AH5KZ/KIEn+RXs4CHGyx3MP/AHMQrH5Ruma7rHanTtRttAvZ+LoyFhBbyOI3LP3cgdR5V2PtW7Eaj2n9kfZySwgeTVNJtoW936O6cIK68/Ecjj9XHWh1Zjdgekbp9RXQuiLMMDcD7sjEzomP/wCk6XP/AEPP/vP/ABrnPyQM/nntB/8AloP95v8AGuWh7Vdq4vZdJ7O10G+Ez7ohcCCXicNpN5i4ez6Zz08K9X/Jm7E6r2X0W91DWreS1u9R4e2GT+0jjTONw8CSzcvLFQ07m/VVMo+6OfhF6xBo9DqRawzY+VHqMg5ns4ooor0U8ZCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohNSAeR50BQDkAfhXH9u/ad2F7DXkNn2s7R2ukzzx8WJJkc7kyRkbVPiDVJD7efZTNBx4e1Dywf89Hpt00f+0IsUTmJ6bijA8q5Xsb7Q+xPbElezHajStUkAyYoJwZAPVDhh9RXVUTswQD1ANYIHTAqOWZIUZ5GCqoJYnoAPGoNI1PT9X06DUdLvbe9s50DxT28gdHB8Qw5GiEcCgdMCsFR5CtqKBOTGPPFBrNY5edE7AqD1rAUDpWRWaBxOdYEA9QKMCiiidgQD1ArGB5Cs0UQgAB0AFakc/8K2oohDAxiiiiiEMCtdoznaM+dbUUQmMZ60AAeArNFE5MEcsVjGOmPwraiidmMDqQKNo8h+FZoohMEA0YxWaKJya4Gc451tRRROwoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohPBvy7Ion/Jz1iR41Z0vLRkbHNTxlGfwJH1r0v2OxqPZJ2OXYo/5CsjyH/oErzj8ur/APty1z/81af9steleyD/AO6Xsd/7Csv+wSiE87/KQ9kdh2l7O3Xavs3B+ae2mko15ZajYjhSylBkxsVxkkDAbqDjwJFO/kn+06f2nezJL7VNn5702X3S/ZSPtiFBWXA6bgef6ytjlivXLl0jhaST+zQFnz0x418Ufkb9pB2J9mXtV7bugews5IWgiPISSKJNq58MmSMfWiE+lPbxYdou0nZuHsV2bEtrJr8gttQ1LB2WNly4zZB5u4xGq+O89ACR1HYLstpHYnsjp/ZjQ4jFYWMeyPccsxJLMxPmWJJ9Sa+edG0uXtN2JTW+2Psy7fdqe0urW3vDagt5DHFbl13ILX/OBwo15YwmT1OaS7Xa57V+zf5KdgO2KavYahFrEVlqlzFIvvX5tJzuMisdrHlHuznz65ohPrMEHx5j1rBPlXiPs47N+zu71fSfaH7K9Yjt9Liimh1OCC4lZLhCmRxFZvs5UbnzGSOueVcP2K1oe1aPUO2XavsF2y7VaZc3csOjWdpPAllawIduQjXEZeUkHc7AkdFwOpCfU4Oa0jlSTdsZW2nBwc4PlXzr7MtH9oKdkvaFoOvQdpOzmhBGfszNLfq97aREN9kJAzHuhY+pPkDXA/k+eyi69qvsHsLnVO3naPTmTVp5YY7GVUiHfBdnGMySEliHJ7vLA65IT611jX9K0i802z1G7SG41O5FrZxdWkk2lsADyVSSeg+ozbZ8jXyb7eOylvf/AJVns50241rtBwdWinaTbqUgNvtVh9if9Hnbzx1zX0Z7Puxun9jdOuLDTtQ1m9jmm4rPqV+904OAMBnOQOXSiE6YZrNFFEIUUUUQhRRRRCFFFFEIUUUUQhRRRRCFFFFEIUUUUQhRRRRCFFFFEIUUUUQhRRRRCFFFFEIUUUUQhRRRRCFFFFEIUUUUQnzr+Xb2h0O19imp6BNq1kNVuri2aGy468ZlEoYtszu24U88YrqPYV7UewmpeyfsyF7WaJbT2ml29rc291fRwyxSxxhGBVyDjKnB8Rzr1G50XSbm5a5udLsZ52UKZJLdWYgeGSM0hP2J7HTuJJuyegySDoz6dET/ALtEJ5T7WvaYe1ug6h2D9kO/tL2h1GL3WW/sgXsdOifk8slwBsztJAAJIPPwAOtz7Exov5Ler+zLQXS51aeyaaW5xtF1dhlk6eAJRUGegAz417hZ2sFpAkFtDHBEnwxxqFUfQcqYohPmb8nr8oXshB7PtP7L9u9UTs72g0OFbCdNQRozKsQCqenJsAAqcHINdvrvtb0B4Ozr63o7Q9j+011dae1/qicOF1CZico3+il7wy4HIZ6c69G1Hsl2X1DUhqd/2b0a7v1IIuZrGN5QR075Gf209q2l6dq9k1lqtha31q/xwXMKyxt81YEUQny52V7H6R2b/KkXRfZheluz2q6HcP2gsrWbiQWe4OsZz0GW2bVPMd7HI0j+TR7S9N9kK6n7JPai76Fd6bfSvZ3c6ngujYJGcclLZZW6MG8Mc/qvQez+h6Bbm20LR9P0qBjuaKztUhRj5kKBzqPXuzPZ3XzGdd0DStUMX9mbyzjmKfLcDiiE4i99p/ZLXeyHaLULPUoo9DtLUxrrE7iO0uJmVgYonbG8r3ckDGWwMkHHAfkFa3oz+xO10MatYHVYr65d7L3heOELAhtmd2MHrjFe/S6Vp0llFZNYWr20WOHC0KmNMdMLjAxWLbRtKtrgXNtpllBOFKiSO3VWweoyBnFEJ83/AJSep2fZX8pv2T9ptbkNro8PHjlunHcQk7eZ8hvUn0519D9mO0/Z7tNDcXHZzWLPVbeCXhST2kgkiD4BwHHdbkR0J60xrWiaPrVsLbWtKsdSgByI7u3SVQfPDAimNOsrLTrOOy0+zgtLaIYjhgjCIg8go5CiEaoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQrBzWaKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoooohCiiiiEKKKKIQoorGaITNFYzRmiEzRWKKITNFYzRmiEzRWKM0QmaKwKzRCFFFFEIUUUUQhRRRRCFFFFEIUUUUQhRRRRCFFFFEIUUUUQhRRRRCFFFFEIUUUUQhRRRRCFFFFEIUUUUQhRRRRCFFFFEIUUUUQmpJrBNfnNrXtE7ere3VsO3HaXu55/nKX9L50tpnb/ALfS3LD/AC57S4Uf9JSfzqkdao7TdHsG0kDcJ+kWBWOVfm9o/tI9oc+szD/LTtEVjQ906jIRz8cbuvkP5Va61269oUVvCIO2uvlsZk26lJz/AOtXG1yqcERtP+m7blLhxgT9DsjyrGR5GvzwXt52/QwSHtt2iZjHvkUX0vXHIZz06fjSeu9v+31tYWrHth2kjmIBJGqSkc88uTefKuLr1zjELf8ATdqIW3g4/Gfo3n0o5+X7K/OY+0Xt/JYPcjtP2iXDrz/OU3l86jtfaP29ljd/8s+0S9xf/wDYzefzqR1oHaQ/6A3HnHPuM/R7IrGRX5z23tJ7bkc+23aLi/Bw/wA4y/PcvOt7Tt37QJtR/wDPbtEQP/WMu39/PlzqB9oKO0l/25aTjeJ+ivL1o5etfDXZfX+22qwXd4O3WrRx2KSXM6Sag/OJI8nlnPMsij9b8K7Pt7d9ouyXs/GoXPanXjqV5Fbqok1GT7Ni299m1v7vPwX1NI/6vWGUMvWDf6fZW2GwZ/OfWWR60bh618O+y72hdobvthpul6n2r7QzxzzFrcLeyENOU5rJk/2ajvAdM867L2idvyLqCwh7XavG625lzaSyMWaQbyxwfurGihemZs11/aqrd4W2RHsCwvt3j5z6wz6UZ9K+Ab/2ldvRp0UJ7VatBOHGSl2+duOXMHr5+tLf+Ujtw0kckfaXXWjC4c/nGTn69amPaaf2y7/2nd/8g+f8T9B+VHL1r4Nj7e9pjCjL2u13PDzw/fZP50XfbztgJVZO12uY4X9n77J/Ouf9UT+2S/7Rv/8AkHzn3nk+RoyfI1+cJ9o/bwXUI/y57Rff5DVZvH4fiP7aVl9pXb8kf/TjtOO9j/7Tk/nVkatT2mefYFw/3CfpRketGRX5v/8AlP7bC0ji/wAtO0XEd92/84y8uWMYz09Kxae0ntxLcY/y27RAf+k1Gb/xfU1H7YvpJD/T9pONwn6Q7x5GjcK/Oix9pHbqSMIe2XaDJk2p/wApS/72fxo1b2jduoJBCvbLtB9i2ZP+Upf97P4UfbV9JL/ty7+8T9FefrWcH1r80b32odvzpkbx9t+0Su42kjUpuX/WpiL2he0FXRv8uu0mVUna2qzAnH96pfax6SuPYlh/3CfpPn0NGa/NGD2le0ORUz257S9P+kpf51l/aX27jtk39ue0u7d/0lL/ADqX2kek4PYrbc7xP0tz86M/OvzMt/aF7RZ8gdv+1Dny/Oc3/iqK79oHtItW+37fdqol8P8AlKb/AMVSGoBiz7HtADZ4n6cZ+dGa/Mm29oftHNxt/wAvu1X/AO6y/wA6ju/aH7SBd7f8vu1X/wC7S/zrvjCQPsy0fHE/TrPoaM+hr8yLj2k+0jkv+XvaUJ+j+c5uv+1Stz7R/aOIuXbztSH8D+dpv/FXFuz0ELPZrV53N0n6g7vQ0bsnoa/LyD2se0QD7Tt72lk//Uph/wB6nJfaL7Q5YeL/AJfdqU9E1WYf96utbjtIV6A2LuDT9N/oaPoa/L659pvtIjtl/wDrA7UH0/O03e9fjqC39pvtJkmAPtB7Uf8A7tNz/wCtXQ8W2jZWxmfqRn50Z+dfl4fab7RHyp7d9qOX/raf/wAVRye072iAbx277Ucv/Ws//iroeDaNgu7PE/UbHzowPI1+XcvtL9pCWcc//lB7Vd/7p1Wbl/qd6oW9p/tK4IH/AJQO1XLxOqzf+KuhwZBtKydZ+pf0NGfQ1+WFv7UvaQZAJO33anp/0rN/4qluPab7SDGnD7f9qvi/6Wm/8Vd3Ti0ZBOZ+pW4+Ror8wrH2ne0WUNt7c9piR1D6nKcftopfje6XB7NJGQ4iGsyKdUvMIy/bZCueuTzpmxmWOOYCERs5wMDp60pryiTtDcbVyon6g+tMImyORnyAAMHzOaydoHE9lUx2s2Osz2Xs/eW1KQkDb645jPOrnTbWWPT4yykpuPInOMjkaquy+OLf285G2Vjk5x4chVnbq6QQxodiA4OWzkY6VVvJzNDRBNuSI1Y27x3Me2Q7AMEEf2hPImpdV0yG71KNpQwJdSWUcgBzIpa5mlsoEWKKIsmdhZ/AdansJnvihKAK7jYQ3j40gcczQJVvJib9mF0yBDb9oP8A7KF4Y7vh+Ui4DevDZt3qFxXNaZBKbdLdAZliJxJH98bv1vPr8q6y507j6RPACBFKXlz98L8NVV9eS3WqcWaztrdvd4xvt4OElzjK8UjpvbHe28twPjmrCudhBmZdSq6hHXoR/mLx2aRpGAity+0I8OWR/CnrFHgkjZywjYpI+PAMcAfv/GtIbgySzs6okEgK8vBsfzz+FMwRBYlXc8rS26qfSRfD9340hlz+cuVjP/1h2a1ttI7SLa3okbTzdwz3aR/FJHExfb65YLy8Tiu49vXaX88X2ktE6JwrC3lnRDyDyx79nrtBXn6mvL5Gu73VUSytN0spwEx8THur/wBZhXe6dwNCbtDYalbhrjSQb2GSOL/T2auu3/VLSqfmtcenG1TwZmuF3m5eR+3c/lOV7MLfW1hpeqCCKxW1uJrL3pPinaUPIW9Nqkrn5V0PYew01+09st3E01soM87J6d0R/wB48MV7Bo+ixap2dsrG9tV97tb1G4tt9y4ni3XGzr0abHjz+Vebdnri27Jarc32pxAwiH/Ntn+kf3gRcvIDY/4fKk23G5xx0+ENC6+G4Uc9vX6E57tp2S1DTtTltjtnEChXY9wSBfEZ9cj5g1W2ljANCKxuV3SbSzEZC866fWdcftLLLeTDgK27aud2QZGYD588Y8qrrozXUKJLYAB22ysu3AHP+hXK3IG306Taor4Lt1PWVcMUUULpBeiRZWI4OzcGVcfhyxUWoSyrp8hvbfKIf9C2wGQnu/hW8bRskjxy8NbMgIynA3HGPrjFZvfeZBLYzM0hePigbMhiDzJPmKsIcSVvQ46fH65nNWQitWHvFq7zW8LZMZ3AkjP0OKTdkeNrho5N0rDhY6cutWb28j2LSKHj3sFjdOQfI558uVV21RAodXDRFl64GRV5GDCYl1bgj0+h+shbEhbaMFB3yvy5/WpozxNPkIhZuhUny8/nUlsqmFpcBAWwaktYY1W3xM7cXHcHlnrQzYBnK02lfdHLy2CWUTAqnPcWHmR1pDV4nhuJkeTMbd7Pn3eZqxad5YmREQxK6g5/S3dflVdeM97rg94UmITCMKnTrj8KhV96O1C/0z78SvIPASOVWBA3vtp+6mysSiM8LAK56mtobJ1R2XuMW7zE55ViWDLQndlFzk03PMpishIm8UIv1j3OgI5hTyrbULaB4BMdxdW2KufCmZ3VEZwqoN2M7cnFZuLiFowIdjtsGAU6t40bsGSFO9YhaBUuOJ91kOT6gcqLyQ3yxs2S6kkfLNTwWjTho15bMOw9N2KjKANuXukLtA+tTDAcxAqcKK/x+Eit3Jkjj6+J/Go9QlC3AjU5AO1x5CjTMvds5GFOdv401caeWtHmHxyv1+TYppYKZWCvag/9f0le4lmwXZi3PkKSABdeI7bgSM+VdUkAuLUJHPGgijO58dWNUkdq8MpM7o64J5eddovByInW6N1KkgkHv/P5RC3RIpgGLEKSQMfFnpUnDuplXhlkVmOB5VKXO2NZiAGkwzY+EU3FctGroBuSF+b4+JfCnZ7yqlK4NZOR/wAe/wBJUNbyykEnbg4+dRIoN44U7QBVmkDywRPC+8qCzn50ggcXWI04mw4cfOmBs5lKyjbsjFnGJLaVSQuwNh/M0qWcTICQwJ5itgHeORAxjTmRUYjMiB93eHI4oAxzFsW+76/P67yaWeCSRgke1lfn3uVb3O14d0bgL94eVR29qZUdom3KvM93n8qik3SbYo0JJOMAUDHaSLNg7x16SeCODhzE97A5cvh+VQNteTbtJIHXFPm0NvBvbrjz+H51Bp52KzbdzMeRLdK5kcmMNLEqmfxk1hNDbIDuPMH99FM+7rIWUQjuED9lFLLTSTTtjy9JeyRg6vMsSjaGbPrzrPuks92Itu6FZAecnh4mob0Pa6tMHkZd7Nnl0yelQRSScRW5bSwyc+tUWAJmzVa61hSOssrC0jjnu3eNg248Nc/F61Z2sSpGrSKqvI3cTd05czVBDeSi7kEhIQsdp8hWdt7JOssjlthGzaeuRSGp3cy7XqNmVIltr8BJZEUkswKHd086b0O1ZLdHnd0Q8sK3iOpqosbxbh5mCEbZBkOOvgf3VNcatdRIMrEkDhuEQvTPM0op2x0lhLV++D1nVXRX3TMzfaycuvd7v3fUA/7tc81575ZxwXV8sUWnGQ29tLuIl3kFhGwXAYlQxDFRkk8smkM3M1sJzMZfv/qd3/W8aTubmcXKrBbhyp3B84wwOQfpgfhUqaQMjMqe0LTaQcYx074l3b3SN9skSJ9p0ZiM7v0fXP8Au1d299aLPBJcxtIiXKTSIrlOIqnJTl0BGRXJHtJrF1PBHqd01/sh4ULzsSsS4wADnoASwHmaeguRqEoWMyWptIA0sjPvEsm5iWA5KoIKgDJztz48uWUFJ2jW+IM7eJ6j7H20KXtIt2tti4c7BE3hxp93d/VSOP5gtk1UdpfzjaanqfaJDAdL1S8v9OkH6++PP+9lc+FUfZfV/wDJ3tpoF48lrvN8gmkO7ZbRkFWY5AX4WY8ifh8PG903QZJryRbhr+HRLi8vbmGMy97hRR8Tf+j04SBj1pL1+GQTzKgbJOOh/b/gR2X2hXcVlZ6LanEgG68l8pzLxH2+nwp+6qS/0e413RX1OGUtHaSnvfJS3L6leXmxp32idhdT0q5sns7D7BLJDI0Z5uYo0aaRt3k8nWrDs7rEGhdiViuIBxZ5Jfd4T4YaAc/ojc/MNSFJR+JerFfg5TvOGt7O6htlBhlJTk9uO73j0P0H1q9jlltLODdGYXTnKH5/1y+tIW+sQalcytN7wwZ8h9uMt0/rxqy1AKqlWaR3lUAn9gz/AFmjdlsHuZrV17F//ESgma2h1C4s3CPEZN+9O6SfIgen8aWS8jaa/gZ5WE7mMDb0HLu/LH7a2vLeSy1J78T4aNyJG6jBPgPl/Gqm0F8bhtRR2YRykDcuwqCenzI/bVytNwmdfdtsPHf5S9nVZYopkeEploEG3aHI8DnwA8arNTicWTOt2HMzlHVBvAx6/L9uamvJlvLBY94YcXLKVzk4zgY8ceNIzyXD6UbNncR8fdjHMDb8PLry/bmuomJ2+7knH/EWiE93biKKX7KVl3ArtBwMDn8sUxeww2ZAiiIjYEq2/qcfwNQWgMTzDeI90ax8m3FRnvNin2t5I7fabkSQbSyPw93j3vlT2IWV0DPxjn6+IkFnc+7WTRsTh1yMjPPHI/7WaqoWEswJlZZAS75GC56A/hVpIwukKSBYrhoQpjHQDPL5edV1xOsrovDVI4xh2ByMdBz9a7UIjUO3XHI+vyjcMz7ViCLxGcK6segoMSo1zCHJBGEA8Kgmt/8APJJt+QUP0NM6eygx79px+NDKSZNSCk2T3jhyR55YzzXocVpbKY2jmed2VQCRspaCeZrxkBBDHk2eWKfvRJFZd5UJJPeBrjNidXleIk8JN08IeTdyCZJzjrWkEuwRq0EjKqFWAPQ561gTncskhH2wHI57pz4UjEyS3bozyEDOOfKmhCRKzWqrr7v+PSS3kgbU1KlgEOTj5VYvGE0uSRS4LMrE5He5VXMkm67kADHanLx9aZlnVNMt2MTDL91mI8vKuspGIutlDOfXP8Rze1tpxSDcDGVdUYHI3dRmoZNM3IDwo4WYlGiLEHGc53fwpzXNViWyhhi2OyDhPKAclhk9KTu71WiCpC/GkYMJWBODyz3agASZZsKqMZi2oJNLZiYwW5g2FlYnDDA58qLNjLZxKLzNoSEeLn45/nSd3ECOM+n3CHZuVS5KsOpPp8qkhlWO3DpbcKZ2yzHO3aPT609hxMtbNrZ90YKW8ad65UkrsLId24+dU1laouoys1ywDLkswxv9KdWWTagNuzMrd1FULgGl5RJlne0ChW2je+SKdXkZlbUCp9n18+khgDbZVVcuuSQ1V6B4/tMERuRzq1vFmCkbcyNzYjyxUcsG6JVjwVwMg+dM3gcSjbpXPm9M/l9d4xpJshMrXwbbGv2iRj+0z0OfAipNOe2h1N7qJViB3cFMZLnzNMcAJppLT72RQYgF+JvH5gVDpFnG97G1454Qba5Pd4efvD+VVy4OZe8F0KgY7nHy5J/DtJLua2aJInTgsQdxU5KkH95qDixZg94MkS8QESE8vnjwqW4tbSG5meWUOmcx7jjf/h61HPBHeXMbKyunI4kOO8P310R1m7BIxng4/gj95olxI088lpZ53Ody4z/e+v8ACirG0ImWbhSQRYk5thTu+tFQZ+Zd0uk/p/ePfoPfHLvcNXuHc52zvt9OdL2phkulKRSFEXkB4sTzou3El7OiAc5Wzz8asOzlogUNM6Ki5Egz5tyxSHwuYzTsXKgdJMLCSNVdY1R+9keOPL9/Kt9N0h7uVHNysUcLBm3DJceXzPl6VbyRqwlaC6liGNgPIj5/uGa0vLiKN4oooAWjUKJSuQ7fy6nPpVPxCJtChS2e0p7G1g/PU7SxYtGYpsBySw6VOLS1k1HAtHWAHPFxzyfCsWdlLHfNwCWtwoaSYNku3mKalkne8trdLiVdjcOSLbzHiCa67bRzO01gthfLJb+1mvoZ1t4JJOCmI42ON56bhVHPpi2a2Tz3Cus7bJY06RsPFq62/h9zvJLwXDyLbRbpVzjYD5edc5q3CkvbYWsTgXeJV2c1bz3VzTuWPHEhrqUrGWO6S3mj6at1DAYfsZZFjj5/e/rxreys7CS590slNvfnuxp8XEXybzrKJZxdpt2qHuFTwCxwOnQAen7eVdD2du7Kw7TxdolgZTExChxj7uM5+XL58q69hRfMe0gtauxNY6zpNI7DrD2C1DU9cmyYtKupEt/+Yl4phXp1+BzgDFJ6XrF1rE8FjdzAie1tdIhKjAWM3EXM+u0Hn8q6KbtImv8AYfXYbYgA6cvE/U3Xsv7xLXFJpcptYYoYZZe+DsT7zD4VHqWxj61SXknHAlbS0tbuFp8w+U6f2gdv7aW/xBvuRBb3NqAe6TJJNuIGeo2IBnp3vQ1xesxapqFyl5fwRxTXwa/i3fBiaRidvI45g8vCq17aWe6kMq8WJULlDy7+QM5+teu6poQvewWmZGDZ26XD/rrEsMKr/wBdj+PnUgfBUr1MataUOj9if8ThtCSOG6ZV2lYV73d5E9B/XWtZFR9VSaVZTE5OB69D/XWnJFmQPKqrIq9xlIwQT/I/WkWv44o+GrkNa9/CDdg/8frSFGW4noCuxOZzGoE2sN7NM7BzOVBD9FHwmknvIJla5jjc8PCsZfvMOr+ldFez6VePJZ7MOcFlKYwOvM+dV1jYwNZzXCSlVVWcKVz6cx41p1WZ4mRahxgcStuTHNOqQGKSSRMIYzgkHnj0FaQ26R38abmXuAIyPy3nr/xpKxnS1kEjx8Sc/BtHQfogVeaWsFxeRhU4fDV2MZXO0eLZ/hU3ynmErIQ58PpKy6t5BqAnhMch2EEHzPkfOrG0F7KuyeaNlRWTu9F5ct1VySNK28RukW/kceHhUt3Nw4Y+AJTK4OdwwmPH5mpEhjBFIUs3UdItZpCIHOSZQuCc1U8WR5XXZjHI46GrmLTIvdDcuGwxy3eqCNYRdlQn2ZIA9BTEsCniU9Qjuvm7zCOgchy20jNYe4xIZeQUDC5ra/i4TqyNuH7hS2oqoswyDJyOQri5JxGW+RNw7yGK8SOYJyPPrVheXiyWQ3M7oCBy8aqtStEghjmCBX2ksM+Na21wfdo029wn9tWTQpGZm16t6m2mWAe1t41R5TGYlITfz6n/ABpXTYTNdmHdG63LbMg8lHnSnuEzSiNT8ZO7JzmrXTrSaDMmE/zfqM8zmusoQcztbveQFHAm9wihp447gOAShbbzOKzdRwQTP/mwTagZe9yY48PKlZxM05VLd9uSdwNS3FpPLppmfUIcsMFW5lf6xSABu5lks7VMU6iMPd6PFHLAyAswAbvEc9tIxyRe9+7mWREiG3J5kDHhWLXSFMiyyujkncFzknAo1CEQlbxisjjIJY46eFOAXOJXd7yMkTN+jxXc0MmoqI5AcE+HLnSujbeAqs7tK7/Dt8PP8KkvBHfoNijJG4bunrU0DXEGowNBbnhugUd3Az41NiFEq7HZsiK2kEgf3qHzOQTzAz0qWRmE6zMjorOcqT05UzbmP3Jy4QSbcLt8WpidVGmOZgGlI7+Ry+QqBbPWW6dOqt5JV2MiXN00rjlgjr0qS6RONxACFwOniaWQi32uAm0+AHUeVStMDtG0bXYHA8B5VM9ZVrwUw/8AdJts12rRx8QADbtPPcfH5U9Z2MFtHIHnc7UzDETkknz9KqWv7rcJYlVF3bwnQtjrn0p23nvL6IzmOFSzZZj3Si+GPMUsp6SxTZXnzAD49PrMYmj025ljzGglIwZNjDb6UneWctshWYq8KnoFxv8AWmtR1J7K8K2H29uow24g5bxrWWRGgiuJUWSQ89m0nYKipKydorY4GMjqQMSvntFgf7BjEp8CuSaKne42SH7S3TP3ghIaim5MreGv+3p+UkuoJPfrjh9x5JSWYjpmnmR1tECzqN3INjxDeNSdoJdl5cRsrIWmO9R9wk1mztlmRE45XIGUI8fOq1mGmhp6nXhf4jenT3C5cxSsHG3bywB5/uNNwS71X3xlDqxWNN23l5/Lw+tI2qssiwIAVZQd75yG/rPKmjZypbA3JSUqSWUNtx6fPpy9aqnAmtXuK57TVdxV44Q+WHEcocBweeFpaK8khDSFi2GB/WxVld2vDhaQB0Ze6F8x51DpVuheNSqsz5JbPwj1pf3+kmQd3m5k0+pQXMaG4Lyws5Z9oxuQDxqi1K/ktURUkC7QWgCdGXyNXOq2DxxvwVd2THDCD4snnVNqtil9OZY4SgXG6LPJWP3adQQh5lb2gjFfLHknW7tEuXiMxUjDrywdu7GPny+fOr6G6YaZbHho/FA4sajGBjOSfny+fOub0u69ygeUxPJs+BR8C+HT5cq6HsrpVx2gMjW9xtcTtCrY+LbA8zN6DCYz60uxDkg8gQqvWpA3QmN9jxJayR+8LN+ZJ391uZF+/wB1pU/BlB+QNe1+zXS7Kytn1IAF49OtxGD/AKSWH7aaX6GeNfny+7XJe2lRZdkOymjWNuILFQ0jESYfckKDd0699/nyqp7Hdrjp3Z++WYmWNNP9ytouhCtc7pvqw3c/1aoW+ds9JScNfSGUc5+X18pXdr9Aa0uo57WGeO2hB4kRGeIEjEssmfALuVfmfCnO0HbL85e82unTSx6cEKWm34jHlXX+9mMY+tVOkS6p2h1yK2mvZ4/zjI0VwH/0UJZJGx8+EKh1XT00hprCT7GWI8N8fGjbd3e5fF3s+nzqbJhNoE0tPhrQznpyI573J7pkxkswzEQnwgcxk/OqtdRkVjxIgADiTv8A3jyHL5U1gR2h48uc8yS24qDzFU80cs2RJL0GHBXdkryFcVds1LLJJfyC9sJ7sQFm3MgA5b2HRvSqbQrp7a/ljuBFwpk3GTfnAx8PpVjpt8iWb2MsDLKcPGo8Qvr41zjwvPI7x5RWkyxA+EfKrlK7RxMzUuGbceI9aSW7anbxi1Rp137Jd23d5UjLdyRXbScOdIy2zujxHXNdAl0DLClo9ubmCHEQkj6g/eqp1E6tJY72hUbyTgdSfMHw+VWE64MRah27+k3tNQhudkYvZYYNqs32XdIHUVFa3mnzXyWxkkEChirdVA8hSEV5eRW5tJHBlERKhU+EE9CfKnLO3ewVo91qbplwpHeAGM8vU1M17ekq12taqg9pFdyC3EaiR3R1YqucELnln99KwzB5yVDEDr5U9fAfm6Qu6tIuMH5mqqxmfdLHlQCR16VKqsYkdTaxuDHpGmkUNcEgAnKqCag42XtQUUYYZ51EAgubZ5EO2YEDJ6+tbRRF2uZNyBY2AXPgKaV4lYWF2we0YmtF1DUX3H7Ns4GfGoNasra0tm4IY7QOWfvU0W4541vNGjhcBR++tXillfjTsNiAE+tQRmU4MbciWLkdTEtNtuBNbF+MSpBcZ6Ec+VW0TStPdNLEUNwpYF/ugdM1XukhlucuSFA+M4PMU577HFFbjEhLJtZzzU+lDkuZ3TYpXy94rYv/AJhJMcl93n4VJGw/NczxMGKyjAA5sPT8akhtnXS37h+0YbBjmB0rZLVhpiqHiCop5g9GJrmQSMwCWKjbe8hlgv4Z4VknVmch2UMNxxyp2/S2toNsoeRJMnvHcMiq1ojBfccSlmZQE74OR0xW108kdl7swPEHJd3PHPzqYXmcFhFZ4lbDPw7koqKq7j8XgKuN8DaaXaQA9Nx5jr4VR6iiqThseHnisrFI4XaSV9BT2qDCZdWoetzmP3DL7oUgbMq4OR4jzra+uWOlhAzycht/jmo7e1jadI2bJDBmKnpyrEQQXAifKq4ORnpz61E47xyF93lkVs6M5iRgCuMhh1p33dTIOTDBJBHhSMlrGLlgrIADzJPMetMQ8WQEklI1VwGz8R865b7ovSny+f8Aujc95bXFtMskSCZ3AjULkp+l9KmsLaCdzIVwFGxrdTkuB0I8qqonhCBd5PLvNjBB8as7RXQkQTPsiXfxNuGHz9KVYCOkv6V1c+YA/Hp9Zmog09fs7yxEMZ6yY6eVLXMdvx9lvcoFPxBj+FWSXT3SFmuY5UkbvR8ILUNwtlFM6rahzt5tyXHrURZt6xllCsMcY/DmU11atAds/wBsc88uOvnRVjMu4iSLm3TvovTzopvjmUfsFf8AcY/rc6xXsweBRmQgcv31vZqPzSpk5klVXu+DDnikdY3Tao8vMo0hJH1rpJoYBo0ccbMrog5+pHLFVrcZAmppFZ1ZolC8duXWVsvHC4BQfGDgdPpTRS5Ri8jM0cR7gJ6Ljrn61BOeCLmWZS8m1Y12Dkvmc/Wp7aWaeRxKEVGiG4OcE97pj6VWc5GZdqPm8P67zTUS9xKkcssiyRDBwcZ5VNp8c9vZxTPCFiAw3PJAzSWoXQW+a5RTIrllcHpyOP2U1r1w1pouzcGmYJgg9Rnka6EOeJIsvVpXSyXk11dSQzcFFJRQDjeeorNik7QSO8jvGQGkRebKT/Px8qhhgKC2MytuaVnds5Cgj4fpVrpkTgBYYzAJ8BZR0JB5H601xsWIoXx3LSgghu5iNPt7v/NmkGfHz8PGrTR7W/8AdbqKxuX4OZID3/AhQ5+oLD5U3aacPzt7vcXIDR/AYu//AFnrVp2P0pJrXUba2RSXMgU7vuBSXP0Ck/KoXakBSB7u3c/vOU6TDh39/fsO/wCBnfdtrq77V9nOzbW0PEeFpPe2ikGU3z8KGPHrjH05Uxeezj3X2e6zdyMPeIrmYEhsEQwmRWwf1nCfgaoNLXUOzGupZSpA4MVlqGyTu7pgGeNfkOIp+amvTbnX7a89jmp6ZaSRSzWsM1s0xbJmmEHFkf1G6Vvnisu7FNaKOoAlNzepUU/dLH4fx+onC+wrTLU9u2lkPEW0tZJTnw8Pn49PnUHb/UNL1/VLmXT4x71NfXNy836SmQxov0SNT82NJdv2e2vLq60meL3zXUJuYB/o4mEE3++zEny+dcykzvcQG1htZSsYyc9F+7/GnquH3g9zNLS1G9xc/ZQP5kN5Z63BEBb7Z4+8vFPVB6D9tVGp2t3ZjY0rTuR3zH1BI8fDnXd6Sou2V7kbSAHcA90E+GKrL8p7xIwTirJGSqIOuD0/Gm12NvwQMd5o26SspwTkdJzEYmgthxreTgbWTcxxkE4DZ8wKqrmeeSRjPxFjONvDOR/XKuosp5ru4kMaRG2jBzFcHLITyPP5+FQGGC81YM8aW6FsqAe4COp8+eDThYV5Mz76BYAqn/P+JzlxBCupJw1mUqmcSDx/lUeqNK0itwUEjrjch/rlVz2ntriK54jOVklX4UGeX8qqnAOB0OOrVcqbPMqanTFfJ0kdvDdxYIDAouWUeBIpm0tZTtn4WwHkSfOmrW0czI0CTlZnILMevLlSskjpG1rumZjJlT+iR1qBsD8zgpaohTJHaSUR20kZUuQCT4GqfhKb+SNj3R1I9DVjsk4AaWcl0XcB5k9KR08pLdNs6vHg58Gzzp1fAlS8LY4WR3drDbXQCMWPIjNN26twjI+Bv5gCo9VjnS4kLYZFB2MB4VvbuluULiSXKjHL0oZiQDF11YtZFHE0vLpfeAYTyBA6dcVdW1vcy6bJwkUkgEcvxqtlshbpFI0gwyEgY6GrGw1uO3iZER5cJk4HLJpbsSJfoVPE4PQyv1O3htVfK5O4KUY52nHOk441nMCKzsBIOGqjz9asdUvmmwqhMgb5G24DEVmyvIESCL3dCVber7sAEmuq5UYxIXUI9uS+RFNPnisN7GQGYArw5B0YnnzqGG8jnuWCjuSKQ2w4OasrqWwluprdIlTcxO8nPM1WR29nxCEyZVYhGx3SfCmoFP3jEXV3K39MZEXmuIiCEcdOY8vSrKFYVtlbC8R+Z/VqpitpZXyFTAbvHzovjLHtJzzHLHiKcybj1lGq8ohJSFzcqrvvG8AnGPCs2V1GUV3V4/AnyqumCuWkjDLy/wBo1mRpDDtdmwSBin+HxMk6w75ZPdu8stxLGI2cYOOtayo0scNzFz2nBHjikp0Z7iJot5JGRnpjyqWGSW2lNwVO6MnEfgPWl7AIwXMy4Iz75NLxnkkAjBHIc/EedOWsZ9yI24OcfSoZbpZJVmaNkjkzyHrToMMVu4TcZG5LnoeVIdsGaGnrG3OczZ0gikOqLbEYULGN4KufGp9Mh097eaVIGCqORPwox6gelVNyrLFGNziNMRyIR3G9Qf49acnJtWOnx3bbExITtwuPL51FlIxzGrYgLZQcSeCyihi4T3jLFIu6JgvPrzAqWW5hubh4vfZJbdFG0hcMQOo+X7ai0+8n1GZY0i3Jaxnk3Ll/X1qOK3jjuYnMe0T9Rnmv+NQP/tLYIIXwhyZLcWMDOBLJILcjcv8Ar/eopC8Lbypkl4ecrzoqYX3ys9h3f+P5yxmaD85XAaQDExx8t1XttcQpBGj8F02hmOfI8sVQahY3EWp3MXD3sJChO3zfxp23sTNDKu2QcRFxy6YODiq9oGcy7o3ZV2ywSeK9Wb7N4AuXZRzz3uQ/ZSukyb78XT/a/bbE3c8L5/tqXSE4DXEEbJGWlj5nrtxz5/WsYjsr1HjZlBcO6kciADyx9KSemJoJy2/690ivtgt3ggdIZEVyqjnuHr86oLydr+ay3bt20hsnqfCrG/nMhmhESjm21jyO3rgVns7p73OnyXQRcW0qrnrjJyTT6xsXJlDUFr7AizaKJozwix5EE11ti7JpyS7V7g5g/sqqZIH4kLxr9ou5geRyDyHz8/Om7aC4eK4j5RxbCqsTnJ6/8PKqVlm84E2NPUKwInFBiS7JHCmKAmT9Dd3f2eFez+x6fs++pXkC2ywk+8NGp5cOIcBdpHjud5efjivKtJty9/hDh5LdVkO7ft8c5Pyz/erXR9RZr0tAGFxJO06ALv27O9uwvyz9KrOPEP4fv9GI1Gn3oVz1z9fpO89ssIb2hXptJgrwRw2o294grH1+YJP4iuau7nXdKgsJ7hngsJXuEjijQKZZgirLnPkuBz6nNej+zTTLLtBrT6zqkouZwkVxdSNIABfSzEsuP1UTd8q6X2jaLaXXY6aUxwCezMk8TSx5WHJ4kn1cHH1FVvF2XIbRkdJRGpWsLp168Z+vT9BON9k3Z+27Sdm9cfULjdZiSKOSXDIfsw00g/6sWT5V5ZpsqIt2F+xWVlA+4d2d3+z4ba9p7L6vonZH2U2sGoXMEFxrQvJpB+meIsX/AB8hXiiQXGrXs+pSzcKa5d5RjxLSOT+8Va04VvIeBx+5j9De76hzng5+WBLawkhmthIheNGYKoY4yQOfL5UhqF9HaKQjFtqERhR8THoPpTq2PAsokil7scjGNJOp5/wqtjs4rq/IinVYWkLDd0Mo648ceNcRUDEt0m9YbCvlPIiVpBcSuBubm4Z0VdqHcM558yBUth7laaqLZWSMh+5IO9gD7vPr1NOYuIhkS8dpQoOFyiZ54pUWAto98rPPeCPbsxjHP9/MU9mDCVBWVYkDp9fCO6/qkotGgjtwBJu3MByUdMj5dK4+7t7qKWMKUVyAUAPeI6Zrp763lNiZirkrn4OeD15+njVXqkBSxjBiJnlKlCp+Lxzn1qWj/o8SGsTxP6kSihM1iGLbBESVweaAc/3U2YZby3muTCRCETbu5EBuRP4UrJaXduk86IyGJiHB6MDy/dVgqzWulSC5uhcRGJUQL4nrt+gq0zYlJAeAw5USh1DdLM0KSrsRiIz/AKv+FbaUViLXAJkGO8D03eX4VDLA8cElxwXKhs/Lz/ZSttdSPA6KAkIO7PqaeqZXiZJuAvBZcHqPwljcKg0c8m3LGQ2T4msabLbxWKTTEkooAHzpWTjvbhHICEj60lbt/nElvkOjAjr0IpqpuWRsvWuxSD1MuNYQm1hlDciM1JpzpFp00YUCQnkfOkrjLWex+Zj5KM+GK30oC42x4zIVyRnpSiNvJlpbUZtijmN30bOikRhVGQVPU0lJb8MAunLOFx4VeTWNy1qzNC5Y5kB8hnzpARSPHtuYtyguU72NxFKrs4lm3TjOSeITwRwX5mhVpZlcDDDkOQpy+s44rof8nZgHJnVsHcRnlSl6zC3FxOXtMt8KnOSByqHULtpdNaddRZ1jcBdy4y2Odd2sxibLEpGQeJtG90YY7N4olKPtPPz5ikdcZppUe3RGaMguM+fKtDdxtcSyRW0uXTqT4iiGOGK2LSxuZJAQ3Pp41YVdpzM+27xUKfP8Zm6ijj4bLiBRgkik5Skr/aEyknrTlkjwwPDPEZsKSc+GaWsIjO7xMojk+JR6CmA4OZTtTcqpj8vwjNjwm38RlKIcR46k4rWdoLYniZYOAG86wtrx7iNbcbAhy/r61jWLCe2laUuHyMqfP0rgJJjGrCV+kwqF4YvBCwQr4g1f2VjFJfxC4deCqbMeXrVbaBYkhDd6XH0zT2oNgxoAVJHe+dV7rOZe0dPkyRiE8am1u7R54Z03FVC9F8iPMftqvjDXaWekzQ7QhJEgPNz5E04F3aTAI4zGsbEl9vwt4g+dZRlutLlhtAGuRjYcYPrj+s1xW98nYviEnYMCbTQ3VtBLJlY1RgpCjn/wqezuy9vwHeHLNzLJ3k9RSS3V5KI9Oe3WQO4G8Hvcuv1piSCW3gZZbQnbna6nns8vl+2oMrd46oUjAQHJjl5aRWyRuJw0kgyXC8mHnRWbK3vL/AlsJXYIr8UHDtnwY+NFIKt6TQ8Sr+75GZ1DUpbjUm94tWltoZZ1LlSMHPIGsy6rK0AlkDLOQpVFYAKoPX61Lp7iQahYXzSI4un3sejEnmKo9ZghW6LrIwjXCgDmWAP8ansVjgzPW26tAyck/XymyXt1NdSRwtJwm2uxQcl8T+2mJPtLd2BdQ7kDPViOVK2kq2dxLaxS7o58MroPh51eXIFvDx5HUoUDgY5kkc/20Wvg8SWmUugLn1z7pQ69cPaslkHLFQDLHjpzp7jXEGnw2wRUcxkcPJ5+AqnnnF9qLTyLjaOoHWuiE8F5GkgjZpnPcOemG6VKwbVAnNId9rWHp0EgE882p208mYZdoYnA73PJq2N000H9pgjCqPLaetbWOlm4U8g0yD4iPAjApW6t3sbOSN+5FtAjYnBzuJNIOLOJoV5rGe46ToOyek3Gq2vFgkBnghklYDkCFIRdx8WOR+NeozaDp/YzSr25t7coRdX8dq8gy7BI0gUn0LBvxry7sJrs+iR2lxwDNEs4eeM8t6rLvK59cL+Feqe0PVo9Q7K218ZFcOF3qnMJIQ08o/FgPpWbqmZlYp6/p/iV7Wss1FSWfdA/X/M5PsnfXUHa/TrSPlFeXUccufhXJALH6Fh/eq97b+06G/ggtbKKGS1aV3ud3htuE259WSM5/VcVyNrpeq69a3c8EPAh4cryS/qIqu397DLgVS2djbTWtppEXBnlupBApI7+HcgbW/vdaY9PiZPrGX01WXiwsMrwPxkfattans5JdZLbZkaSCNk2nhzOZAVB+HO88j50t2b4vu0Bz9raxPHz/S/2vh/+bFenflN6WbWeRbDTMkQATS/cjRQscPpu2xt054rx/RbrT4rcCaCXMEfLl1+9/j86tIRdWwx0P7SGgtLBbBxuH7/RnTPe/wCeSQzIzRIFkwF8+XWiwit0lDiNWeEvGoJ29a52O8ur5DaR53A5KMcFfHrV4L6GYxrt4LIAD3eYz1quy7fKDn6/ebiXFhkjH1+0XnCyStbW7iMhgYz/AOjPLNOoY2nA34dRlgvjnkMH0xUVy1vHcSxyWpEUbLFxAe+RgbTjy8aXDPEShQTWsJ2uU+JlPQ/jXWOTxFr5V56xvhQxWptkYRxHKsHPgfWk7x5riwtojAzcKRVIbwPXJ9AKe1S1tLiGVmkZtmWeFvBfl50tHHcJaiaYSNGNm0ffxywxHkelG/nEaxOzJldDcyJA7zyOyzcgx6Z55xS1neRQ7YW7kKIoLg88Hzp24tYp4JhO0nC40hAA5Hn1FVltpsUatMFYwN3kDHmBjrVhDgTMsZgRia2UqzLMrDuG6KiHzB59a5y+tHtoLqSP4HlP2XofWus1SGO0WExcl3EkeGR61Q6mWFhywUkYrjwyPWrWmsyczN9pUZXZ/uwefxEUcMiqI1JXk5/lVXNMfzlxRkkg+H7KuYxKLeTLDerBT6DzpP3OSSOR0kBXfz5dPWrtZ3czJ1KMVA7jmbTpNLboZjwxkcx+6ntAaGOdmcM5bKd791KkLOJt02xI1Xbz8fOto5pJULQ99o1J5L4+dcY7uJYqZaiDLw3RuP8ANhmb/Sde5/W39lS3Jt/eRxoeL5cT4Pvf+HFLWltqKw6dE0CR/nHnbcWLZxF3bWcEkAoD9/O3kefI1vJo+oiE366bdXWm+9G2TUoI2Nq0oO3uswHU4HPFU2pYczQTXpwmcmVl8FnQCNGlI3Bg3Qd7HdqCFXbR5BwgxEg2jxHhyq5W1BlijuJhgKXdV+eeVRJZ/ak22Qu1XUn/AFs8qkt2JGzTZ3e/iVVvbG6t524XVtq58KShjjKQ5LMYySPEVb2UBt4543YpwzyyfiNb6lZLaaXbXixBm+EqpwTn0p4tG7Eo2aVzTu9JXQ3a2NwokUIkqEAjnkZreyZIVvWU4nDZiDeINRPbtKtvcMwYMCAhGNvOmLBJhcyxSLuYHKybeQUetSIBHEgBYbcH0itjcose2ONuOV5r90nxJpyHfcsVVVkVj0HQf1ioLGyD6pMyOVTYTw/TlU0azW+oxQqycMJ3gnivOpWMB0i6lfaNx4jCQFIpGeNsqeRHhTczG8gj+zDLIQCfHl5fhTF+8UlrF9qySlsYj6eGM1LaTpBYRjCLJvJJPh1qixYibCLWHAMWvLVxI4Cu1wSI0DDJQY7p9CR9KkhSMmGO0yiIArnOWL+Ofl/wqe9lfUvtdrrNIqo7ryOcd3l/KmJLBobeGO3jyCEILcvtAeYJ9evLl50vxNolxKlDkDp9c/x8ZW6lGhSW5iixLF/axt3SVzywPIHny5nxp7SZIntFNxsMkjk8PGCrY5lfp5VL2iuIHZbkniFxsZlH2jEdfoTy9aRubhOC15bJHEiPiVepJxzIHgfTrUsk8xaqlRJHXv8Az/Pxk+r2SNcCKKa2TYOYlLBDny2/e8/pRTCj84WuA4TL790uf9nl4j+vCilGzB6R6VlhkRduE1zfo6rN/nTbgCcsfMUjbWcsMX2+8yLzyQDuBPIDNbTRSS61NtMn2MrAqoIxipxE8xgbczqqq6ksOR3c81Ns5ImbSAQGBwB0+vfKh7Jo49sLAjPcK+P9Gmr25nghSGTbJuTc+fuA9KY1aHgRxpHyYyMV2dGzzFVMpuZoJEwCRgSk9VUcv301fPzEOwqymcRjTTHHC0QtgZnLDfjAOCMGrCzlkSWO2hUFpD3SD8PXlUUMSixiuN2JFQjb9ef7qmt+GWikicqRndnwzUWbfxLtSCoA9un5yzs5prdJGckpHglwPHJxSmuz++zW0ZkHDB7wzjqR+7NL6S8sjsks32Rk74I686jv7kJMre6EcNyMDyycfsFIWog5HSWGfyFT1EtTrJVdtuOY/r5815cq6rs7JPr1lc2MU4i0u1MUkkSfEZ55Iol9OnEI9fnXO9guyeqdptajaKDEAC3BdzsDxcURtt5YJz/umus7VQRWOo2umabD7rFBYRSx7Y8niCWRu96P69DzHLK1WtFaZAHIHeI+0NaQM9+09x7G6BYDslc20duFt7m8mXG3uujSKHBHyix8q8ktNDj0z2ydnLWADgpdRT3h+5Bvncxx8un2a58+td52G7eaZL7Oba7na5U21nKJ32955Io4mkYD/Wlx868yuLjUu1VtqTafBNDKLhtTlMm7e5bEUEabeeQrKB6sfCqemU1uCR0mZpw7l23YBz8497T+1669LK1sfsROjR5/0m2Laq/qqe+c9edcc7qkPfgh/s+9gfT/AB+VaalbzSOgkbJlO0xSfcWs6laxWSRkjgGUcPbH99abWvTJ5M9PTWtKlUGAJVq7w3L3EaAKzNuXbt5jl18qlDC9ihleMMygb2LY5D+NJXj6hqV5HbbVQ/Aqg5Ujrn51FrFleQyEmcwxxkPuAwCfKroP+0kBpXfyncASPr9ZcrC9zcPFbK0h4pLSyHw5lR+HKnXhktpVURGVWZQ+PAZ51U6XqLW9kWtLeW5WOdN8p68/u4+tTX8jwm4kiedIpwXHPmrnpj50s14ORLVbhl83WWt9NshupVh5suBnyxzqqgnk/ME8kkr5ZdileZUjOAx8l61YWm4R3dtNunEYUD1Vh41SrMrdlbsxTYlfcu0fECDk5HqKBXk5Emz7U83SLahqxULYW7YXYE5j4XB5inrSM2tiRJFJIm1lGerAjoPSq7S9PDSmRn+7HNub72PjC+tXc8ie6whlbaXCgn1pj+TAlWtSwNnwlfqp4+ljEHP/AMO74v1cdf8AWqrt9HnvbGKKImaa5uCkcce3vy/97zrfVbhY7oxRR7Yy5Krnpnr+3JpiBdQGrTXOl61FZXmkz24gXu8SQuG3yJn9HAz/AKwqzUuDM7WW+UAj3fmJQWo2pHE0cgzJmYlj9qu4Havd7nIYzzPOpkeOGS8FzazTwSxSCGIXDKI3b4WP6QUFuXiSM5xii5DQSlFnzHGm0N6+f1qJUkmAlikwrSBHHl6fWrIfiZ7acBsL+s0ZCdPhCWFqnBcuCEyzkkHvE/EBgAA8gCeXOnvztqEz35kvbjbqEwlue9gSPndk+eGyQPU+QpawQovDz3NwjZ/Bcnp8/Woj14I+y/rBoLkyXgIvaRapfXM8sbzzyzCGFYYt7bjGi/CoJ+6PAVLbXEptRFNqN9BYSg8SOGU7Q/3WKdCA2CfHy54peaJEHEKEIf0elLKVZuGHUJnIApwMpuuMqZ01vq8Tw2sict2QV/R6Z/bmpe5DeSOJBjy/r5mlrq2k1iGKa10qCwh+CY2x+xeYfEyjPcyuwlckAkkYBFL22nvdXkkfEOR/X8RVSyoZM1tLqS9a4X/ma6qRPqZEEQVWAG0HPOl9l4siiPvMOfeOQMVJNYT2s7SW5MkigEkHx+VV0z6i8xkTG3O1vD506tQxlHVWW1qQfWOO7JaRNJJuEm5TgZxzpaK7uI7G4S2m2qpxkjJINS6fZSXdpGA7Kr7ggPLnTPun5st5JLwbkxjujripAhOIWJa7bh6RPR2lazMwzuj659alVxauJSgLXDEAA9elQx3wgvmxgQTZyp8vMViQGcR3OcQoTtQdR5E/hU2BJ5lZWQINp5jyMskscbSGPhqTsXmSedWNrNbu0QiTiruyFfkT0zmqSK3lZeKmYiepYU3AwYcNTxGA5lfGkOoxNGi10cHEu9Q1OayJSGNY+Y28twYMvJh5EVBcTXlxYGzn3y8tyEHu7sc8+tYeyvb62svdo9iyd3meYI5c29adjit7Sbg+9pcSoqiRQcFJFPxA+NVxjpNFzYVDk46/P6MR/Ol1JBbzz2gi4CFncL1xyGD4GopZormdZI1MZJK7WOQrY5knzp++vY20uQupMTOSIyMbhu7xJpK1ksrq/WaBh38uIx13DkuPOu++KY4YITnoefd9CPWtzDapumsp5Svc28XZt/ry5/Oitzq1pbf2gl3yd8/e/Yc/jRSAD6Sxu95+f8Sv1UyR3mpTCNUVZWEQDfAfH9lKW+uSxZSeImORefezuOKb1gOh1GGXkzzZU+Xgf2VT+6h96GQcWEbmGOo9KuAK2czFYvXjbLaW/k1DUJGBLRiHfGu34Tt71S6a8VrpEjAmQXIzwyPvY/nSDILe3inhd0MqMWOfgPjn9lMyy8TUIowoYnAPPkWxnl9ai4I4Es0HALN1mmlCZr+RNzFCS6gfFjOMj61Fqcz2jOANrMeQPiAatbgwxcOcZTdHzI6ll6jFVgePUrlJ3GdjbVB9elR3ZOY01kDaDIjf3Mbb1BKMe6MeNMXVw08RzKUcsHJ655cgPpVwlrFcalwG2yR8NpAhHwcsZz+NQanFFFLZNEq7ZI1XzwAevz86gz44EYKSE3merfk89pLexlfSNXaK3UQrFEGbmxed36+QH7qr/apbCTtzdxSyFW/Ntokyo3NfseaD6kH6VxdrGEhukTvTRqE3MMY3HvEfLLYrr9AQ61ealqGqAzXoRdqnu/DMsQBz47az9ShTdZX1MK9KlGoDnoB85UnQJUGnTMZFsZpGiid/HYytKMfVV+lep+xS4tbWTtNc8JTwokjw3wgJBNKCPkQPwq51/Q9O1Ps3bGxjXhxvdGFugMst9s5f7Brz975+y+ma7psi7Lm6bCyBMMYWjljZvwJApDvZcyqegi2sTW6WwD75P/8Aqct2ts4tK1Z9NeZmSIBFfHXAzzpRCkzrNGHYKu1eW3cfFsfKlL25/ONx75cXLSrzklDct2By/GmbPiRwRr7xlAu3cOe0/wAsGn1VFBk9ZtVNvXBiNnaT6ZHvBI2s4XzUZ5HPlWmoILu4iuLyIuHjZFRRjbJnqDTzSTStdbJVlkRC21uS0roS3S6RdahcMGB3SovUoQf3U3eS+49f5jHTK4lpo1jHDbb3JXrEUHTPI7vnW95FNLcxmMC5ZpcqTy5MeZ/Z08aV0+8Z7UzSLw5AVaSNuveJG7H16eFPyyQGG3l3E8uKjA47oNItGDHJt4WVOrq5imMG6IswjYAc1w2P68qXspra1tnW8UZ28MDxBXofnzqyvbmOV4yWDlpCxzyC7en7aV1K3VZ99xHuk3bmXHdXJ6/tHLxpyjAEVYjDLTXQ2toYBO5Rgk5YDxVG6EelS3c8JtGSRXcs5KFeqjwYUhPp80E/GVknJgIaJTjPlUeoQz288MouMOIQOJ91s+GKYF3dYnd4a8So1ee3/PAA5k8v9T7393H+NOau2jj83X+nyEXsNkUvcj+znE0uz/qbfoBUMdq9zr91Mlor+7Wslxwz9/hjiHHmcIeXiM0vqepjXNV1jVVt47Rr66a5EKdFZySRnHTw+uavBRtnmrXzb5uuf0PH7iKYjaAHdjJyceNMQRAgDcHVmGR5CtntvdrZU2hWYDCrzPyogyq7EPgcHzNd7YEsqMOSwi80CQXZFuhAL94sfhz4n0rW5kdJ3KLkqRsPUerCld89zcbHALA7t3St2uBbthgd5PMAZzXcNFh0BIIkd+5nfzCfCP0PSooLVWYZ5mTx/Q9anSPdMzDlkd/1pdJGVpAOmefqKcPSVrB91t3WXmhCWZ5tKsnWCL+3kR7nYJuF5Z5GTaTjpnmOfSnba6s7TdMo3SZ7skH3vPNctcGA3igxELnng88fNhy+ZyBXQ3LxvG1poC3N1p/vD8J541WXbyxuA+E4xk9M5I60q6vIBj9BeFsNZ/Kb3AD+/S2smcZVSzgkZAJOelVy6beQ27rMGO5i5VmC56AHy5VZ30PusEsjwAcaLIzF94HCj8KNbvHuJIXhQKw+BeHncpGcZ+YpVLlek0b6K2yT36D8Yolzae5RXMMksX3UOOTn09fWl9Vuoxo8VirAGaTMjnmV9PnVt2avdFl0S0s7uBt0BIYsOY9P8ao7yyFxJdSadtljLkKpPh5f401Rl+ZTuYnS5RucdPylPAkZYoWV8HmTzqws2jt2PivUAUhFZvbzB5eQcdBTVuiStM6ydzdg56CrVq5HEw9IWUjPEcF5cSwSMFyAdpHWtdNj3TYDMr7DkjlTFlauLZ5SRg82x0J8KWt1kGoRtIfsc5cmq27E1Urc4PWPQi5kgS1mnlG4HYy5IbPnWLiwsbSytzBdS8WZsGZ8jYB1FW0lyLmzjEF2Gd5AMjAKgfLwrW4mCzi3M6c1JG8Dx/jSPEbHIl80VlztbLRG5jWOaKPNtJGV7u1s5B8cedT3lpp4W3eGZfInOBGwqYrbRX9tKyK54fMA88jxAqHWbYNa2+1TnLZZP9JnpUQecmdNe1dqnEXg0+4hztAuT4rkFk+YJGKKsY7i793jlvdpLZAwB1BwegoqPiD6MPB93ym+sRoJ79uAJE4+3cX5tz51RTxL7x75Fu2nusp+fKnu10ey+uiJpTI0rMsYGAOeDSDRXCW0EysA7tsRf0jnFNRDgmU7Dh1xIpZ5ZrFz3SrhgOXUk1iCaXYoPdZSCMDnXWxaTHboluSrLHnauPic8zVDq1m8d1xdoR3O0gtjBzkULcpO2ds0tiguekYtEuJAHYqIxJkFueSRyH40loqScYqsW5SeRHnmuo7L2sbR4ljO/mZD4BgOQ+dV94LewueBHuRt3EjI5Yz1H18KULceWXl04A3ky2toTDFPJEis4jKoreAHQ+ufGqEO0pjMwIltwFx07reOKuLG7QaNGHbvSEoNnVd3iar4ofeDHMcp0B+QOOdLDbW3GNsQMmwGd/7NOy8ev9prSPVFf3S5S5jLE4+0jiilDY/vCn+2s8Np7SLu7mgWDfqMEhjD4DgGJyvpzAqy9k3aK0t9f0m11Bjboty8PFK8nSS1jgTn5swH4Vy3ai9TtHrWsX0tuR7xeTMmweKN8P4LVCxnP4ytpgTqyLfubR//AFPSbntTa6N2YsrZYxcJHb2t1sD8wTPLIw/d+NcN25941HQfz5OCrxyiybHQiKJCW+pek7rT722t2sL+I29zKgMuRu2low20+QAY/hXeQWFveex3T2uW3pdTPM+BklRxWJ+TCMD5CkGw1OzdRj5xopq0q1uOpYfCeMXqusaBQpLuEOBkhl8P9UirGwZWW5hO2JIZNjb/ADI8KrWvJIQI3KGTOGA5Anw+XKnAsz5VQMCbaQOfLHIn61osdtfM0aiC+BJ5ZIEjwVy7kxjPMyny+XKoLe9iTTkATbxJ+8h6ISemPKmNRswsm+MDiRzjbtOME/Ef30nJZNHeDhjKMwdj58+lKRVZcx7jBxGdRAMjxKCQc5O74lGev1NSRujWTQ7e5Bhx+iWXGP21Wavc8O8kjWDKnujvfDkjH76fscJp3CK/Zo7Ryj7xJ5qfxrpXHMhuycRa7Lm7gtwNrxZkaLHJWYE9fLJraydZ7qeOSfvwgKj7fvHB/fUZllN7cWoPKRVUDqScAkZ8809pknC0t55oyJivE+HowJBrofjEB52z/b+0rY2me7hjmj2STk5KdPXPlVfLA0906y8WQRxMpXwIP3qu4jNHfxwQNG6SSGRSerBuo+dV98Job+ZIHZ1LYKgc3XxX5VJTk8RLjKSvms0j7Jm+BlE815KisJhHtjVVxkfEQcyKCORJweoqkSPcSZe5lMbDy/f/AAqSS7ufsrG8hcKrOro42nIYnBHUYNFu27bwhxMvjf0x+Gf2VqJ5Z5kEHrGQ0oR8ZSUsy8+igdAD50nYGcSKrh1VeW718cU25liQBW3pkY3dT5jHnRA2HeWXbxVbLBfLyApaAKMmXLDY5HEgZD75ujTEe055dD55qIBmjicAFxnP8KtJmZ7GRYomeXeFAUdc+VKxJGYp4yQhRxmTyx4EeVMWwMJGxNrAEStPGMHB8Zdv7OnX+jUtvaMgMjOMgYHr4ZqwvLe3huJESaR0WRhGxQAuo6NjPLNKXSKkLSK5wDg+vjipeJFmgL0ikdijQMN2WBz8vDNdV2Um0XTWgMMUgvWt3ju4z3kLBkxIp8M5IK/dKnwIrm9PhkZjz5KM/LxxVhaOLX3yxaxhlurqPZbySH7WBl5/Z/PoQeo9aH8wxOBfBYWekvdNm4txNNcd+1jZuHnq2PI+NUF89wzzX0iPHOsbCJWGPkRV9o5t102EyRK6ByEZlLEsSdox16CqftJcR3WqcQgK4+FMEDGOnnyqnQSDz2mtrVVlGP8Ac3B94nOWrW8uowcS8lJzhwFxn6+VWUMjWbXa2aiQMe6R936eVO6ZaCMyC7urOQFuRC/D8jSggH5wxHG8ihviHLNXHs3HiY2l0opTLnjHTv1xK+92rNp8HePBj+2OeWaWRpEgmQx7VEmZMnnim9TiVRJIIzwt4RnJwc1rHbp7wRK5DnvOAcgjwqwHGMTOaptxI5lnaXHu2gzXitjdIFVTzyKjimynu25CZkySByyaysq32nvZjDFQSi/D0rfRogOHMx2oiHdkZ5iqxwpzNdd5GBxxNYo7S1JuIJpmZQe6g8POon1WO+uIQytiHntZcs49TW8r29rI8Ko5GBk9QB5VJbiwD8S3tmWYjkWHKueXPIkcXbBtOIsurgSlROUXJ4O2PmM+BqwXVscDiPJ7suFZSgzu8wfKk9XjVZQAbY7iC+1M4PjirPTGhe2V9yMYpdsQ2YH1oOzHvkqxqNwUHKxJ77VJJv7J5XCLud9vP8aKm1GwV5Atmxw3fIHdP0z4UVwMJ1qWU4/mWGv2226cRv8AZXDkSyE8jtPX8MVro0U8906qxTh7Tk9D4Hl+FX3aK2t1tJ4+WIywUY545EtSWmttRtoEm8Kjtt5YIPe+hxVLfuUiXBTi1GjOmoZoZNwZZSeRU/ez40l2htkne5jU7m2qXdTz3gY21tplzKulcRyXP9koAxuIzzz6GmuDJuXisNzIWAx1yKSreF0miy7xzNdP1Wb3JItgE90AZMd0AAfH8845VRaiWtLiQsxklicbPxxyPl6U5LOlrcWqSqwjQhC56vuAOPkPOsaokdpatLOqvMz5jx8Jw2Dzp6cdJUsZrAC3SMaOHSziDDLRQtKRtzkh+6pP1NY0x5p45XeNuA79xPT5ehPSt34wtjaW0qvFs2vtPeBAyFP49as+z+n38x1BraSMtbxmdEl6uN4AVfXJrj8cSRcZDnpM6NqFy1rBcRRbrmGaN4UK5xIsilRjx6ftr0X2fWVlt97SbdcvZzyXAk6gvZZKY8ldmp/QuytlptxfNvjnh027gd5cc98ERkkA/wDeFR9K4bSdbfT9ZupYIxlrWRWJPIl1XLfPmRVNrVbI7nmVbg2rU+GOAMfGeoe3bQWOsWsFnaqr3AHvTKOW4yLwl9SACK4ftdqtuexuiaVYSrHwrOCWUoRhAVfeh9e+SfnXR9ve3wvdcWysZ1mkhmkkL4yq4mZkZT48mArg+0Wi3WnyzWN0SkRVYwSMH1Py7m3NIQ+fpzO+zqn+zpXceAcj85yen2kMofczqbkGTJ6keX9eFXULQxXavFEqcSTBUdGOPH0HhUN6PdpR9mWCnCEePIClBcldLS5ZeEyMEZT49MY9atOpuP4zXqHgrx2lvNFxbyTuKyklFUdGyR1rMKwRxh7nc3CcpGV6Hpml9MlmkUPOQJQxZkXoKmmZ5JIio4cSzDuHpzJwvzPWoBdr4ljHl/CVFzHbzao212j4YLZY5EgGG5/hVhp8PvETzCVJHlxxPJcZHIVz6okupveOQqqCrgHO48wRj0FXcrNPbI0Uckax4i7owOeGz69aZYMSrTbv82Ip2Xk3Xsk5j4KBiVyOezoDy82qz1vh3AaB7gxcipIODl+o5+XWsaUFL27GYSbhIO8OWFOccvU0X1naye83ErrJwtxZlOObDaevzrjsWIjKQqIR1imnzwNqkhEpW6t7XBCnkWzzI9RzrS5FzNG5gtmaVpMx4XLEEbeWPHmaZ0LSoEkukDwytLAkSyseo6Z+ZxTGrQ6paXNrJoUzJcoRIuADzXvYHryrpchwB6zjY+zlj/af0nB7ZrmQXNwxkkcE8RjzY1o0XdjEjAIzkyIr5LAdalvGlkVQWBD4wBjlnxqNEZiqiQ4jXkzAbSR93PrWkBMFVVPuyS3DW1pGRMARnA3fd8/p/jW6xRXM4ZYmCBtsSp94+Z9PEVDb+7SWyScNw+CGUDO4/wAqe053h5cRXY+GOa+lRKR9LYx6w1eJ00uULKEeNcsxbm+PL+ulIaZC35vcSKVc56HG3lnl+tjn8qa7QiNpLS3UkQhg0hIztbPP5j95paC4IvdiMDG2Q3L8KmBtESDmxvWMXcMUohaOGOLZGI8p9/H3j+sfGgQRSvvaMZRdxXw5/ePnTX2c9uYJSALcNMiEnqcZwPAkLn6eopS2hmkdnD5gDck8WT0+VKDbY8LmKLZS8luUJjU5AHRh+j6V0OkyaNx5vzvpRlubmAx27iTY0UgZSGU9AcAjmCDnHLOQprcifm5ltZd3Rz5sv8MU12Rm06Y3kd/FukeOP3Vz9yUTRt+0Bh9a477UNnpIW17hs9SP1hqlr7uwhjmje3G6RXB7x5g1SmyLaiJuEYgmZGYc+98XP9lWPapwbtmtYl2SjIGfhBx1pVLoRzKAWV2kzIvXKsNoI+tFLbo67AIJ7SotrmYFt6s21i/CHTlzB/E0stzPDbyFFYBsqOWfiP8AKnbOIxX1woLtE5I3MOZ69a3srwQQmzZE3oxaMkZxyyDV1DtmW1ZIA9JXz3EvCdFUyKQO+w+DHOmtStU4kEjScSRnw/6wAzmp9dJEEEVtEEVl+JRzI5/uqGSKR7iEJLvdFDID4+Zruc9ZB69mRMw26z3W0Kw2gE48utOXdpKsm9X+zILY8Vzk5Pma3mj4CQPCyvJNGXlwe9geFW8kEkoh4bKQF3ggcyOfM1VZipM066g1aic7qdvMkKOVLq7YcY5Aedaoi3UtukUwUxR7u9+4enrV4i++RSLZyrmVSJIGx3cDmR+r6VQ6bA80DxRwl0iclX+8pHn6elNrbiVtRTtbLHj8+31+Ula1S3i2mB+RV2XPNSfP09azexNHdsokHCXBG3oOXT/GsPNcmWd3cyuVKtHjmq5HX+VQ3ccgskYkpATs4nlz6H+VcHJ5kX8i7VHH8/8A2/5j0csTMJHieaQrgkH+VFL2EjxzTvNFJOS2AU6ftxRSdsl4/wBY/wATrNf417qBjiVe5JsZi3VSSTy+WKUYXdvNJ9kV37FCE81A6kfspqO7W21S7WVcybmYAjmoz/KnLWY3aPePGWdyBCzLjl0PKq2MZmlWCVVjFiyCIwiIKiTBwwbAAJ5j8ablYXIhnjQbB3eR8weVV2hS/nOQbUzFGDiMjkzefyzV1cRtFArJHgCYMI8dABjP40lj5uZYpBZZz+oW9xeaODNbhJIvhde8QQQpPLqKrtdiuZdKRpXMyq4LnOAAD0x5knpVvLc3FncrZ28jDah2gDuBc4P7fGkUjhvdTdsqYhK7Eq2MPnpjzzVqs4/GUb93HpH9M0wJ2euriYMsz/aGNeRxjkD8sCmLd5QJOBK0clu6kMh5vtYMCD9OlLXt/dXiIYLgo1xGW3FegU4KH0OOtQSye8dnSqSKJQQyiM+PXl+FKZCx3RzFOKz0np+ndoY7zsFe2Cif3iDe1xL0EkszlQM+J2jPrVZ2S7C32va3AXlkt4rzamccwGiaRWA8isefrVHot7Lp6Wl9f29wNPgvY/e0A5EGNmiDD0LnB/Vr6G9il1Z3egSatEUmMMNvAGXzjtUVl9CN5H1qpavgIfT1+vjM/Vat9IWCDk8fGeDWenS6T2iitG3BBNCpjZcvsLoxz6HcCa9F9uGr6fcWoiVreScWsLu4HJBvncjPnu4f40l2se0utaurgyKt9FcyNHnlgmeOJQT4hY4SR/rVwusNLfXFzxlIy7cSOUYJZjkDHp0FcQq7FvX9Zd09J1RrsbqnJ/Ays08STizW5JWZOew+YPL8OlRa+Va0t4yFRFl3MviMEfupuNOHEomJ2xOcN94Mc9aqdQumju9zILhYnC4HVCc4Y/xptb/1M+k0LGwuPWX9ncwyCaZ4l2jKts9By/nWkMXvttHdEMRJcBgo6bBnvfOtOyYn/NKM0KiRss6/oqTyzVhYmVFVVX4RvKjwJH7hVex9thA7SxSN6Z9ZzEMV1BeXkaRLDiXi7sdc5O0A+mM1expMJkfbudcYVTjbnALH6jlW8cm68uLW5QzTLukWQLkopwMfXNSKIEfvTCF4kAAkOWJOTk/KmNYG5gi7fLiIXdmLe1juDG7LAOIqA5JJGAvLz61BpVlONOniSVEncDOfhJbz+VXVyYbeBnTF05fiSAHPLHL8Miqzs6jziS1cPboiMJVPXd94Z+RFcQkD8P8AMi4UWBemf8SPQba7tLYBJraIpGmWkGV2Dw+lZ1KbUby6u7HTzIdR2rwWQ7QCeXd9f501pu6IT2slqxgEQWRXGcDOMfgBVbqFhfX1zq8NoGN0+GgCNtYbRu5HzBFWKgC4P5yprTt07KPePlOJWJI7dZizKu4AL5emKIBCkYZcFUbvcjzPgwqFndnYglgcksTnnnnTqgFFUKWOO8N2Sg9RWkEx1mGljt0miO6IGKZEucAHrz5/L+dMp3bpZCDzbErqcbgfL59PSlUjeF2QuXUneMDpVvYhpNPmha33rIM7yvMYHh8/H0rjHAjUPmHrELuNWle2LCPaoMWDkkHoB6+AqNreKz+2JJ3dNxpm3he5khunkXiY2hf0QOp+fh6Vm4jN1LwAu4oTgGomziNFWXPrIctBc5Fuf/Sf/N8/Tw5VgPOtxxJIOHu5uc5Rvh5Z8+8vL1HmMyX1/i0RSH2Nh22/6w/lWbnjjTJrmeccGKXhxW3vPXi944U88d3JPTp6V1VzF3eTEXe8C3kiROzn7+7wx/X0qy0G60aB5hd23vMT8PgOOfuzcRd2V8VZN6n51RXzfFIhDOfix610PZC30u4tprGaBvfHVeHKRgbe+JFx454kZB/UrhTaIoP4lijvkfrGO0Vpa2czyK4LqpDDOQV65/CqCxjS51GMycRVjAAI8e7kftxVxdWs02nwzldssKASZPIbcqf3ZpfRbiLhSscM0ioc/okn99QqG0S9cniOAO8r9UM1tdRuDgSBsrjOGHLJ+tbaNAZdSxcQr4cTPjV1LbxR6qglkCh2YjPPqfD1qTWIYQqS2K7iSoUHkWJ5Cum3nEbVpsqD6mc3rE9yl/FBaRBo4gcgD7pz1PyqS9tljaGe2OAV6Z7w/wAK6CRomlujFDw4x8Zx0OCDVNp1oFDSjMkxGNuegzTBbvGRK1ulw7AxWyW8jneaONJJpBjDeC4+IetXlrbNHY8GO4LyEAMScEgk5PypbUIxBITvbadsc2BgqSMZHpVhZLbMAsmWRO6M+OcjPypTsGBEZp6TW4BkVjbJYElwVLKVCnp86r7aR7SSSS3lLiTiHK8yRj4iPT99PavDGxDvNJf2kb4YL8a8uufI+NIva3ZliuFgaNZgMuTlCp+FMev764vXB4k7jySnmx+3SVq6jLbzxXffkeQBWQ9CnQj6/vqCe42WUtvw3SGUHCEYwc8iPlW2oQPZLEschbe7gN4EeKj5fvqaTYFA2lscicdBVzYAJjbrHzk9f36/GK24uYVwhOfv/wDd/ZRVjq08fAt+Hc465zGqt4dcUUrf6iO8H+xuPwnWlxJ2luTk4aWRivh1pa61CK2speExAjBwB+HKt750lubxxDIm1mL88bVzjkfn+6qS+gj/ADaC8QEjOwDk4Iw37eX76pVLzz6zTtszVgf2x3sPvg0q2ijLASO5ZiuRt8Mf141aapMRNA6xuwOYgm/ALZzn+vKkNH4MWke9qr437Iwjc+R58v66VJrytPJA8swR8k9w8sAczjz/AJ1CxM2ExulfbQoHYRO+nmaSKW2UxTBjlyc55cxzpTWZWN7bIqb9z8d0x8QHyrY3hl3PI0W2JunjjH8udPSNarZLfRq6zhHjizyDRg5B/GrC4r5EqXA2gqe0ob33s8W/YEEMVGwYwq5wMeGeddd7O9Bk1XWrCF2EkM8kLzo3P7IyLlgfPviqiyjj1S3EKycPblbnd4E52geecY+tdFpU11pGpWctm2yS1VGTHmrAgH07oqN1uMADpOV6RgHbdy36zvvalaRaR2bnntbbfBw9NJiLf82s42n9Lu/trlPZT2qvOzlnrFvl1S7sikEXgsrTIC3oSqfsqz7Z65Fr3spih2v7xFPDDeOR99ICzbfIHeTVN2d0K/1eVpo45IuNAJhIy88CFpB893DaqdGQprfp/wARKUVMv9XoT+kb9nqz3Ham296la4We+SSWRuZY5/xNW/tM05tM1exeMOyNbJNMSOsjqGA/fWewumz6R23ghvlKNHNEVT7rblDAj6NVh7Te0cGqG2toI4yICjSkHJyIEAU/LJqoeS1faaHiP9qU1dCJxqSu7qzAcKUYUhcbQeo/CufjZ0uJTIjAMWCEA5/V5/jXQxSbbYMkD/asUHTuDH7PKkLCSDEkDOw7jOAx7oYcwv76u0japxL9yqeWk2m3KBVxhnAwRnpVmccbm2e5uJHhXOadHbTsstlOp2YaRc94ZOQT+6rCHU42a4jYokkbAYPj50qyli2Z2m5eg4jiyj89Sd3EPBCFj4/eH7aZSIzN3JA2RtHjzzz/AAFLXUPEkSRgIwqYwGAyfM1Y6cbdVMIl3OqhwSPvEc8H1z+2k7mBloBfjOf7Yiew0iea3hxkY4Y6/F3t36pHiP0q27Nk2NpE39tZJa5Mtz5j4f8AwUzrYiGoW0sp5GOSMfrbsd364rXSiLPTpbX+0xJsdum/vbfpy5fLlTgRsAHrmVCrfaCxPYD95nssOA0zcSZ+Kc/H07uK5/tjb3Km8uba5aX/AJzH/wCIv8W8PDdXUWhXT4Jen2h/r696uT7TajcakJhpw+xiMok4fjB99vl3ugzyp2l+8JW9pHFJnJiR2kMcTiFQO6PTx/ZT9nsS0udzF2ZRz/cPwqvgjdX3SsmB051vbXDPNGiI2Q/eArWc56zBpY8gd45bPwhI/QlzGH/RzTtk928Puc0spjjPDWOT7i/E/wCJbP1qKKBLrUoo1uorUtyLznaq7V3b2PqAeQz8OOZNbQXEs15c3s80k80haR3dss7tkkk/M0pukcrZYL6xe/cCMxFdjRn4vP0rNtJvgabeQR0NQ30ouzHOAVO3nnpjzPrWiIzSxQRkDcftAfD50KgAjmuYPj4fnIkZLnvN4f0tSX1v7xPxd+3O3iD9LNPW1pD7ruXGf620naXEA1SYah0739n+l93+7nn06fOpI26VrUZMZkHGG0vjvL4Vddm7mAfYnjC8w8kZ4S99du3b5tzVcDp1NVAtgZeL9xjXXRWGnwafpl6SBPE11b3HE7+9jseP0+B8eHNaGIIxCpGV1c+o/n9BKG+v5XnvLAOqxyvjcD3SGzk586k0Vk0vRL5oFErdWEniAxGarLhoLC9MJjMqcQjcenI8iKYu7aRrpypaKMg7g33gfECpFQBtEcGZibTziEVxeOyukYHEIdCOvUeNXkNt71Y2rXD8ViSxXOCTy8aorWUsphydwwQB1IB8qc0SW494tywIQBtpPic/vpJUKZf0bllLdMRmW21GAxiF5BEdqBz4Nk9B48qpZYdTllE0ahWjLcycE1cas11bx8FWlmZHBG7njnkGq5pb7h8SRPiRgXc90gnyrqGGsVcAjtINf1G6nu7mW5j4gDKp2+fLmT9KeivVm1KaWG5lhVEAdm8z5Cp+DDZ9nbq6STfcSMhwOY68/oaxYw2Mttc31xGTOVHdQYHw9RUyVxKSJYLAR3ksN/brPHfyypOnwCEja2GHh58+fOhhbCxZZiHjjI6c+7nPT09KZ9ysjqMBdY3NsiSTog7nMZHzOaJBFBezQXETXA/53bjaScqMeAzyquXBmgKWPUD0lHcqsjskcQmzJvkLfeHiR4Ck5pXM7wW8mN7Z59APD51a6jA1orca4SNgO7EOXLx+dKWd1YxKLfhlkk54ZcDcfH0FWkYATKtXD7cYmXs+/vOoRNkf6TnRTs9hFc28Eb28kcsS7SwTiKR4AEE9KKr5lsV++WGoNu1GSHgENcztl08F3ZPLy/nWmsOzaS0bwORkrxMjIz0I/rwqPUndNSkUu/FSVw2DzxnJ+n8qQIlmvuGsvEtz8Qz5n+vxqKpuORFGwCvBh2ft2trh5Ll3MwB2ruyuD4/151d6vaRXnAtxAUALbXQ55HG7P9eFUtirGYx7mETsyklcYTOBj+vCrMq5kjAuGidDulUthivoP661x85EbQSu7PaIvaWOmzxrIJJ94aSMnlggcifTxqS72Np8cQkSbcypj9EE5OP31jVJIlMhC75BEELA+HUisacqXMqqQdsB420DJAPgcUfd5M6WyQo7y2h06Owi3p9lIGj3AHO7B+9nz5fjWLa6UX81vLMZpljO9iMcmyQPpv8A2U1Ah1G3kup8jJ3SRvy34IBYDwxgYrXsJ2cbW+0cq3UhSITDiupz9ltYhs+mw5pat2MdqHWg5x/zDsuwtCW1GeY2ElxNC8fxB3aBlUH1BGc+Ve3+yu5sZV06LhxvGLbToxh895rW63EfLvcq47tdo/unsY024tYlaci0undE68SOUF/ntFcr7GNbh0vVds/GjtElEyzZ/wCZgmGCPAfa1CwfaFJXr/Ex7wdRUa16jA+M9R7fG0hlN3bTkXtlKgifGG3hYRkjyxu/GvJri4SVriS5VgnMHA8QwGP9k1Zt2nfVe2FvdiMTss8MstqzY3tmPeAfH4ScVZ+1Tsw+kdqBaWYea1uFe4kDHAUsW3AfIgfSqlKLR5LepmnpbDXisdRz8Jz+n3Fu0E8UETxRfBGTnmR3sn6kik7QGb3iJhGJI8sHJxuz4/hUd9qNrbILePiSSMAFTbjGPEefM0nw5IbV907k7tgxjJz1/Cn11OwyeJos64ysZ0mCCOfUHibg28gVgxYcufT8aW7SWEInnv4bk7+AAFQcifEn+vCqjXpQsd0sLHqgfDcmHy+dW+iXv5wMxaOGNTFgo/XHhjzyM0/Y6eYSsLFsODG+zp49lbtdXO4JB3u/uIw21f3fsq4sLqO0SaKW47w73qWJ5j5Y/fVbaaNHLr8kCKeE0AVmDHHIYIx4ZPP8aflNjZ2crLIbieAcNcAgluv1I/lVW1g3TmXa1av3Yms0tpfK8fG4cdsxEmP2EemaQsbaUZtgqlQCcqfhY9W/CqmP32WwMOz3ZplBGeuzxJ9WNSdl7e9ttSa1MriQsA+77pPRvmBTjpxUvaI8XxLe8b1O/Wztbh+FwrkYCJ1wz9O949KV1ri6T7pZ6dxRPDbAyuqb1EZVt+5fLGefhViNMgOsYuWyTLxBH+p/4qq9eEkGratcQS3Ud5b25CtD4KPjz6bC2fTNNqKlhiUtar+C27tz+5+JnLxWyBy7hpHJ6A9KetSiYMJw+7vDHMH/AIUrDE6xOYmaJwNwZj1Hh+ytJTOpF9HKqsVwy+fmfwq3jxDgTLVhXWGMsL6340Ekss0Me2RUjTdlnz8TY8l6Z8CQPPBZzcvdNuZBUCvtQXXB4nDfbz6c/wCHn60xZoFJQTcAu+71/rz9Ki4xLFXOPfIrmQ+7G2RV7zdwevkaRiQRmTvMSo5eZ9T6VZSQMqIpX7TB3P4AfzNVdxIsVnNI5w4PL+VTr54la/ch3egjkdwkkqbduZBubB+FvIVrHIlrdRSywm4hVizBusg8j86TtY2SWNo03Ltwx9aYEryTGMHDEbTu6Rr5/OpdDO5a1c5msE85i+E805CP+uXKuksreG4sxOLjg6lxM+7f+i4fxfqsDyx5OOXLNV99xYbky3EyOsfISW5A37ufPby3fLpVlo+o6dta5Im4+PteXc+L7Nl8V7vXr6eVLsOBLFC5cfX16Sl1aJJWBT7wUyYHJWzzINSpehdNNvOpMgj5M3XkfA1HeahFxmhUASONpwO6DkUtcAmKGaOQFmTDK3hnA6VxVZRkxpdWYqOAZLZZjmd3QsW5gjwFXNqIfdY3Rj3SWwfnSQvIoUgViFGApIHPlnw8qs54ZIrOBkjASTcyE+IJPMjypVhJ4l3SAYz1zNpolg04v75L39oPLJx4gH9lU9qnvU8m5CBH3RHnI5t1x510UEEMsIWWQ5ZsbR8qS1O0jtLxYyrIWxIrL1+R86ULCrYlrV0Ka9w7yvjjRROkqYZ3AWNjzwAfCnbKC6Ns5nHE+zVQmMBgB51XXZjW4EzS4kUd1m6ggchVonFFsFl4uXwUUdMbxjFNZSBmVlycY7SytmtEWUTyqssr54ZXO7Azjl15cqVnlWF3t3ZuE+x0YDvL44OenLkKitWmvr5biAh1VgkJRcMx6kHz86Q7QI73ayyxzxRhfjXvKCDzP/GlCto57FPb/mZ11FPaBLmULKkrBWB5AHwGasNTthHYGIxQO7HkijGAfXxpQW99fyq7mIokW+Jl6tjpz8aEW8EK8S7hJlXB/SHmM9BUyCRiI6tuxiQXJs14cUsTS7YxscY5r4fDyoqC9N/YSGOS2mOSSOFNkY8uYNFT2mI3yKS4ibVb2a4aRWjnwzbSQRu9fDNOAIiC9S4dmkbaq7gVAIPlSxR5L2/EwYsJ8sCMBlJ59fDNT6jGkd3aRJDtjZ9xBwBy+XhTmGDiZ9XNeR9cxiC1NtYRQkB3aQMwLEL05fSnrhJtNt+NKsT7wDHkYwp6fTNarAs1ol5MqxxxyKFAJPLniku0uqGeCBYjuGAAw5qFAP7M1UHM0XPh+b3cSrMrmO4fYuXJBU+JPj6Vt2akNvBOkoffLgkjoMHl/Gk5TKqRrG4YS8ypHPkavSiJwbeGEoSgWdyc8z4+nWnsQqYMpVB3t4l3Y3NriRo2jFxag5YD/Rn+s1X6He3NvqKpb3LW7h2SQryzlcA+vI09b2ESJOUdAojCO56ldm0/PnVFeLML5GUKbdThSOpwMZPz/hVZFCHImjezMMPPTNU7Rtq/stksbRzJLptvpdo6sMEyKsuW/YD9ap+wvYu91C7srLUYSkd5NG07LzYRzPIFb1BaMj60j7L2vo49RkuYkezjvLWS+HnFHMFfb/8AFx+Fe0dn9RsLjVdIaCZHijsNEg3g8wxnn7p9QaQw8LKofriY197acEKvHUfjieQXuiXfZ+4lDafwZZY+IqNy2YQMv8q7n2ma0skumWDgiZVJlkXmT/avg/IMPxq99st5ptt2huGv1ysccTug5lg0EsIx/e2GvH+0mo3FnJZX19K05kCPLy5lWXIA/GqwU3Aqx6zR0tpuau5hyBn5SBdt/qTSBlURE4OB3mI659aT1jTUFsjAsqIWAUSY2+bfKpJZTYwCZtpVnBbaR3fNai1yaSYxqJDGgG1hgd6r1VZTAHIlt7M5Y8GUtrbKzsMhg78yTzAqzXT9skcyWpLEEldxAZgcqM+XjVfeWs4czW8m1CcDB68qa0aR5BJFdXMshSMbc57rZyv+NWrHJPBlWngFustfzjJCkuqLLsQSEADkSmeSn8act40lma/ZmERzIjS/HvAxkfPpSrWSRWElsCsjEKxLcwTkZIHqRQLlJAbO5R5nkjODHyGC3h5VVwMTR3N3Mf01odXspbhH3tyJDcjyO7BP0/Cueh1XUptXWR5FQTsBExXO7ntCg+maupdPksrR5oG5x2u0x55M3whj+6lo7xnuLOwt7aIzKFkmYjAhQEZx60JjM4+4xvtReW9hqUMkK5cQ8TMniobvY8s0l2fe/wDe4tQt3hub52eSGKaIMsodtpU5+6yblI9arNfe5TtHNBOuRwhH9p4oG5Z8s00Ir/VdGFnYcpVk4Ef+szYX5c+h8O7UwPDC/jM2+3xbHHuPE5W5ge6ledRtVtm5R4Lnl/3a31eAQxiBD32Y7v8AW8P+9TLB7C+dLpXSWNirowwQRywfr/HyqAjdrCXB5iQfD5VeViTKBrXwz6k/rJLRJZUSCKXbEoCB1x4+X7qb4cEMjJC3EmMZ7vPvEdSaxBpkqKLu2PDhkRisRHNAP45rbT4Y0uj7kxnuNoBZjgEnm30HjUHbMsVU9Jtp1uU0/qAi85W55IPXH7q5/VjxpzkMRyYjHIAeB+nSup1eZkt02RhDIcxqD58ifkTVFqIJgICAMM59anQ2OsV7QXcQYmJyGCq5Ac5yvgfH8KliaMbYlYtGXyxbqvmflSBk5BjgD0qzsLi3hmDtiQFcbcdV8vpT2O0SlW62NnOBGdT4K3qtBM0kC8uJESA5HLlkZx8xzq/0+2hnsIbxIYovsxAdn3tn3j5k55nxqq7P2l7dX0sulxb3sYheoO6eSSJjkevfKZ9M1d6ubiG0/wA3twOH/bD9N/vfj/wqlYxAwJp6RVL7m5UfX6cyrubG1Fygt3aJoxuZccmHXI+oqo7v5+xtGyQZXPTH9Crya2l4yrFPuwxYL94KfCqSaF5ZxGwBaE8l/TB5kfSpoMDiNvADCWUdtaSanCkmRabftVPLax+HP1NX1s08RWK6VZJbeQcXHTYRkKPxqrg4UiIsq70PK6I+JvFfwOKvtT4fudu8aCIOdk+Tz2jof3VWtfzczU0iBaTiSTWi74rqFg0sOAI89FHIkj5VS9p726uHSOMFcyLgkZ5Y6NTAu24RGdsxlyWj5jaehIpXVrki590jBZpMPhuWT0x+FLqMbqdxQ85xKqRoFjW17zyJIFQocAseX7qzqw1TSbWGF4txCb4HxuILHwrOj3FpFqc9tcW5+2wEAGefpVhqUWp21/ayahIJraU7FZT8IX08DVoHa0ylRrKC+cGUcd5qwmTdqktvJ1JjfkKftuzk+pXZmuu0KyoGEjGR+p8eWa1abT7Syln0+zglg4mJIpI8uoPQhsU4Z9Fk0q1uEVpGckMyZDpjwxmmNaV6cCV6dH4uFt8x64MbjtIzfLDHcwQQW32i8MbkYfj1rS5s4o91yhgfGZBIIyTn5YpTUIEniQ8T3V2IMR34JU+fPxppIZfdRHfd8q4VdjAbx6nHhVckqM9ZoMys4B8vbiQo88yi0hhZ2Ub1Voy3DX9HmSfxNFbyRw7jHavKTGdpQOEx9CMfhRUsAxO514iUkLHV54t7B3lYt9Dj+FWOoH/OV4z7iqkYPQYAPKlLzP54mkSTKLLtOBz+LPOrrV2tJ7y0nRQV3kDyHdxz/CoWNkxemTdXyfSYvEg0+03JGTsKqwPUbuXKqDXZUJjWBVCBtj/Uf4VNqt9LcrPxcgiTiIPEBTVcqG6mETRsXkkDgjoCB1P40ULt5M7qrAx2IJmKKTi++OilIZAfkpPSrWTCQtqMrNsmkLKB+iBj+FIWag3/ALtK+2GdcuB4AdP20/EWu7BbG3Z1FlJ4jltf/h+2u28jBnNMCLCVjF1f6fd2Z4KuQdp64yMYI/jTGg6MuqatZ6VbzmJ5osZk6BtpIH4jFc9HM1gotGSObbucEdT44q/sbdnkuJ47qSOSIK4I8DtBXHl40q7FYzJKWvyDPYr7s/Z6J2M1OOBQsUB3xu3MskksMhB88bUry3SdTbTtTieCeRbT3uGR0Q/2jxSM6j9jfjXT2vaS71ns/rmizSZFnpks6OTgsU4Cpn/ZB/vVz/ZzRptUv202BRxm4kkY/SYJI4A/2SKqKjI+4xVS1+Ey2nnJJ+EsO1euydou0tzeS7jHO0hVJDkom4FF+hZq6ntdoGmy+zuzuTEnvC2wmibxkCwW8YHrhpG+opHtX2KltNZuNTs8tHbvGht8Y2obZJix+QO2qbtXrqz6dpFmrngWtoygj7rF9rA/3kFG0Bsr7p04uRPCPT+Jw2oRsLlLIqPdISVLEjLE/ezScyTS30FgZDtIJLYzjxHPz5UzdXPvsU9nwmS5ilwAMcwTWttbSpMAiSCbi890nhWk52qAeDAuXct1EXmXdCqo67vhGc8h4mp7YyWRjMMyyMp7+ByIpGGxvfe+EZQhLZd92QFGT08hTV7HNHZ7I1VuNJgMCQQccv51JgOF6yKHAJ6S51IiGFXgdmQZO1eqsDyGf2UrqsccqCTfLAwjXO3oTyHXy8Km1hXlYxRI3GScKFHIPgc/2cvnWGuUdLe2duBwsDGMqE3cg1V1U4l9trMMGXjkwQXOwtJEUSLhHwyckg1vYwx2ssr3bRTEx7mPQjwAJrd7fdbl8lkCY2nkBz6ilrgRpeIu5I45VOc8+fjmq+Tuls1qF6zm+1UkzSRXcqHjSoUjX9Vej092ZQTaJIJAVEp4SAOQFJ6mmNdkgfUIbqUAxRQhIh+sOq1vZ3uTIkK4ZRl13jYrj4qsk7kmWKtupLSo7R2sNrqjLFqMlxxo1mM8v9ozN8av5urhgT49fGqeK4NvrMUhh5f6T/ZWup7WW+nQxRzpORdzNngsOTxnOJFI8ipBHX4TzzXNX1sWkjkVuf3x9BT67MnJ4lO2tkQKozgx4u124U77dpRkMByweYA9QKmnnW2nitYiqSluZU428uh+YrNhI8U8lo0QzJggsPgZemP40zc2i3UQ3KM4+2dSMxknNQaaGnAbMrtQZmnVt21ljKxqT09fkPCqq9VjfrGXwCuQCOpIxk+tWmoywyaw4UHhhQu7wOBVTLk3xkc5QL/simoMzPuOc5lOyhkCYOCeldDpL3Frpc0KXZU33cubbhbSFT+zyxXpnntU/dGfCq/T41YG6Z7c7WCqnEw4JzhseQx+JFWt295fahFJfXsryXMqCS5nYsebBdzMTz655noKt3HImTpkwfwjmiwXIPHtzj7J4+Xx/EnxeG1ugH+t5Zqz1i3Punu5Bhn/ALUyf194eVVFtNLpGp6iiss0STtEjH74Q4U8j48zVuNSLcb3lcZi+1+/jb/W30rOtOCJ6XSjfWSO8qoZGtY31Eki4k3QxbhyDc+f1qgmkZpjAWKTyjeW/R5kkV02oW7ARWVzKrGEtPvA5KvUA/hXLJCZrkTSOQVIBHjtzVjT++VdcCAs6HTuPKWgUqjSYLy/oqMEGr42HGs140xeSNcDn93ln6muauLWWzn4ysxjcqMjp6Vf6YZ44vtoHMaqWY5+FuvP6GqupwWmvoSVTmISqbBkVnbg53bsYzjljFL3MsNoJGwjSTPtUMclPD8Ku74STRtbzRJbKXIjPxA58PnyriNU53irEZHCltyMMYAP7qZSMxOtYUrjOZY3Uwtb5G2l93wFRzX0FTTX1yXWWYd1DyDHI/CqvizyyyCPa0cHMjOSpxj8KsNRREUCJ2Xinm0nw9OvzyKeRhsTOSxXq35wJHNqO66LQGAI8uWUEBDn61u+pyCd4ljt5gvdZAuFx6HFV0a24hI4JEqHGW8TTEF0mzfPAgYOFBA6iu4XPui97isN/u9Yzqam7tXmtWAQYLW8g7yeoNSZt5dIMkUjLKABuZsgHxwM+FI9oLOW2uFu7hMp9yFWw37q1s71ImF48SwrjCuScj6VEqH5EBqBUwqt4M6TTZIWTh3mQwH3hxD9N5Bx+7pRSmomJ5BM8scofo6R7c/7fX5jkaKQTNKPOGW7uIInDYZhuJ8fOl7aS5n00EDYjdxDtzux15eVI3yvbyamvEIk4hC46kZwaubi7FrpUCwpuWKPaij5fvqNwC8qZU0lhI2uMSi7RgPdvFFho2UIZAOnMYOa30wmzkljSQcUAxuc+G3qPnUjrHLK8Slk4I38/wASKrJ4UNvBIkgDSOWz6YPM01RvXDRJP9XcplrfWcEcdq6mMhYiDJnqS3LPrSd4k8cz2y7kjaJY3ceKhs5FMwKpjSIoCvdkCk8lIPjVhqbokHAt8SsAS7eQPMAVzOOI/YLBulDK0Ik2byCxG1seGasbVikVqhuXP+csHHi3PkPlSvDgdII2fdKsJLAj4DnlRpkytqNnHcNsG6Mu7D4e9gijj0iwXQ5Uy/sdMvtWt+Dpe+ItaXc07BuWEXfhseiYHnXWdhO0VraLM9qBBeJeWF1FHKMbzwuHISf0eeTXdaDpFl2c0vS3SJONNDHFdIp5SETMr5+YYV4Tq0c2m3U0dq7qIWktXbb3iF3L18iFH1qpVd42VPXP68iLb+pz/tx+nBnvuq9qI4+y11qpi2yDTrKCJCM8V3j2hwPvJ3OteYazpjpp/wCcoxm3lWOSQeTSzTbcf/CNaWOqi/7PaTDcQ/8A2dELe3/9J9qZV8ORCtivRVNifZE1/NB73FstIJPs9+DBdnavUeFz4Hp41VQhXKicFZ0tat/cQPy5/wATxHVA8V1JMe60kihPMZ5c/wAas9Giu2sbi0uhg4wJD97nyOfrVDrMsa+5ktJLNJNuZfFdpx18RV0uqPHFxJVKl5RGBjJZV6j0q2zt4Y4mhpyPEIzE57OKbUJrSXLsvdL/AKS9fw5VCNIX3ySSC5kiWIkfqk45D06VczwR29ut1w2hL7485yTuIKgGlrF7eS9lzI28KNykci4HLNTrsftJW0VnJIlU7X1nqc1nLIswGFBPRi2ATVlY3MdxJcCZDE6nhuw6ErgAD8TUKBDbRa0pQnJfhv0YN0X55xUsTpqN0i2sTW17IwkaKQdxfPB+VMs5O0yFA2jevQy51K8hs/eIkkZkKCPb97pkHHoaVu1QadHdzyJI0SqGx8JyehHmaS7QXEUk8VuqkyMEzn+0jI68/I4rbSY4zaxvO3KSQltx/aflikNUV5lhtQnI9/Mg49o8xMpjUIdjZzkHJwDQi3G4X0SBVlZ1eNAMdRgj8KgQw6hf3ccUO1nUMjHnzBJOal0u4EtlMHmMbBiUCpkHA5/KpsmfkPlKoc8Z75Yf/tGLq60nVuzSTXXEjNsjhNvN4mONuR4oSAOXMZyOmDSRXUrRwtIpRn+6R8uvn1q9stkUcdwlrBNE0aNcRMQySHHIcvh5+QqmNmtwRGVlFvHc5i4mN3Cbvc8dTgrz8aci+WIdv6o/9v2lpo1qft7k9T/S/wCt8vKtjPt43BXZs2m48c4XGP8AVz3seHQYHKn7PBsWzkL0bHVCpI/HFViAizfPxHmxH3woP7MVXzNNkxx3lJLIDJIj2Z27Gfvt3udLPGsqPJJxRFg7tnQttO0dfHH4A0xerwrqSJ0XcEVQXbvUlxXe+N0UWR3JLHkM5q+mBMCzc3A/ORpO1wC8rM0h5MzHOcch+AAH0q37Lacmo67Z6U90sJu5BGsjDIU4OPxOB9apdQORkD+v6/dTGmLCVuZ5rmOA2kBuU3/6Qqy91f1ueR8jTWG4iVnY0q2BjEsdBsuHJZsZCUQk4bwNdXfR8S2Z5pE3GTcqv8JbHL8T1ri7O+PFCLG5AGeXnV5qN7LPZWc8gCxiTmic2Bx4/SqFwJPM3tA61p/T90h1m64dvEHlMoxgN5DxAqtsrZppTIEJ3Ajd4Yxyqa5Q3MYijztZtzB+o86ublra0srSSAmMkhVA5jr1pqt4Q2rJNX4zG5z3lDJNcrYRs8zMkZ2GMDmTn+VO2Wr3D27W0qMLdwVy33Seh9Kt9ZgsfzHdJBtM7txUP3sjqPxrnoZ91iWTKttXcMcgT5eXOuBiRzJ2ba7gUH3pfNIWhkYoDO8aq655H9E/jXJ3F7cWdy/BcAo5G/HTzH40za6izb5HdyqMAFHVsdM/Wo7h7Sa9eMxgoGIkbwUny+tTrTYJX1Wo8c47yTTTbQulyX28c4LDxP8ADnUerTTbjaE8PeS+B+l4GsTWcr2cccii3kK7gT0byz5VPb3VpM0M9wP7NTGc9cjxHnzqfTkyvu3DYOsrZbrLMrScWTHcIHT0NFuGumSEhmkc/o/D/XlS0kQs5nzAW6ncMkfX+VPafcMkZupQiNJ3cA8wPDFPdR1mclps8rjnv9fXylxdWi39nbK04WNQNu0AOB8h5VSapawWrPCZS68tpPKmVu5GvmZnkDYGfLH0qG/hF7G8lxGwiDfZhlOWPzpNZ7NLWpPieesZ2+sLLUb6KLYscUiDoJF3Y+VFQ2MNzDGfeOSk8s+fjRUyBK622qMBp1/aNoff5HRTw4025I+8DyFV8l0RcwXLR7BhiwP3SBzqTVJDddo9Qg2hY1fcRnkvzrTVrpX0xHVNskZwybfTxqiEI4MvbxuzmLyTKZJTjmRuFaQrFPEEIKIvIH1oQb7CSbbh9oHy5ip/cp0uY1UCRQ24LnGV28/nmmk8ZnUTL7VEn0q1419awYzCq73yeqgHkf2Um117pBFDB3pHkyqHr8XT5YqzUrZ31sYw4YQtvX9Ujx+VI2+nyyzW1y68lcAP4tgE8qgLBGuhHki+pG6tpJbsIjIzKgOOnjzrEqXt3bi7a2XMuAqjrnPI1Z3ERu45LRCsjkK0mOhkzyqktb7UuI1tDHve3fJPhnNPQ55lZqlHBM9Dte1F+nZ6x0u4g4zWqPGT/wA9/nCy/wB0hdwB+VSX+i3Gvdo9TksRwLRrwTSff2RSy7d3ljv55Hl+Nct2dnu5rmFmU4k3+Hf/APmb5Cu6Or6podvbWUVvDOJNMmlg+53Lg7tv91o93z3VlW/035Ms+D/TG0c8/wAy51LsEscNnpEP2At1t14o+CSZrzhbv9ls7fpXPX+qX2n9j9Q7P7hF75dQXkafpwOP+r34Ez9K9E7W9sbFIE1nTION+ceJJacT/nYbiCYfTIwenhXFdjey8faHSNevX+3n0+0g4EX6oky/U+CrSVKg47n4SrWXdd9vCgj8fT5Znmd9bxW2oxK0jyOUfBAyMgjkKt7CBXVHmRkXeXZj1BwBis31nLDJE7YjkhPIEd0g9R8+db28azZcySbXYnC9ArHHT61e8QvUOJo06dK7c5lrdxLkIwIjR0yvXJA5YH4UjfWvvck2IxbSbzl067Rz/Gob66m4M0caP/m2Qy5+LaOp9a32SpbWsW9ldlDsD8W4+AHjyquqlTkmXS2RgCIQaRJNpC2jsybELxkfew2VJ+lWixreagLPcMRxhwkfUn1Ppit7S8iihlBDIY8qEb4iuP4VFpt1Fb2U1/HFuZAytL6qOZ+tMZi3MWiqpwPzmlzb++LcXEgVmER2NGOuBjmfrVanAh7LsSzO8cCkKemT4H5Zq102WeJ3ik28Ix8VR97aeox6ZpSSEnQrpXg3SZJWXpkMe7y+tMVjjDSvYqPh16iSzPJZWUMdvtSWaIbnbnzZR0/GqqCN0S5tuKoi2GFmCZ3OTVtpf/Kkdskiyxm2CqWcjGQo5CltPjstQspHidowZclcHO8A8z+Fcya8mFqg4x26fxFxZ6jY20lxZrwhLu4kh55z6VJ2e1rSfd7q31TStV1k2h4VhNBqXu0US9cfAxIDksBnAziumAF9aAHp/Zyfd/V+lVc+n2dvn83xbAUbieGfLn4c8V2vUYzxI6nQeLjzY/X8pW2mo2RtD9tfDJ6SpvQbWX+z5gu2PA7RnaM05tY6e8Nut3CqrJ7s+2LdN02AgPtQHxbJxg4yRkz8RDpklzbkHiHbH8vD8KotRnu9PR7XTn5yjcc+f3vxrqkOcAQtU1puZz07Yi2saRcxTXExjkMsQ3mDu7TH037s8+fLABI8cVFeaVfRQJFFahSEUtJwWTb/AHjzb6AUsbu6uG5tiIf1/XnTMurpJZywvG0txyw3nV0DaMTNrVWYsDkyKO0tmlmSW/jt1jDhDLG+ZXHwIoAJyx8TgDx8qjubUXWmwxQRBDBGySMOtwzyH05BRtz8jio7+1JuFmP+liWRfRz0p7SGzZLuOEj7j8+vju+u6p7sLmK8BbbjWekU0+F4bwW7yRqqjezA+OOlPi4BtHDEgCTJx8v50hfxWzkyLHtzjc5PQ4z/AICtpG3JCrSsqbwGOOTDHL9nWkkZj0YV8Ht/OPlLnRo5FmkiZ1eRxgFueFPiKzrOj3BsZYjfK0qgFADgAD/CktAWE36yreYaPki9S3oKsrmG31K4e5aZkG1ozzwMgUhiVfJmpUa2o2g9ZUtdmZFhicCXO4seeMDBz5VmeReBLaIybjtYv0GfIUppVm1zaywxzqIUk5yAc9vjU1xp0kkZhgbNqoIErct2Oh/hVgFecysDa+wp2jItvdCjYhbMYzjy8z9aoraOGEXbyylkaYKVHXrnNXt1pTWMFtch3kZl4coJyAp8RSlpYrBqrgjixHBGfEetdrfIi9VR/U3d5NIkt2znvTJs3gevQD8aiuIPdirtGMABSP31Y2VpciWKFZgFcvJy8AOgH1o7S27rZoUJeTABUeZ65qCvk4lpqMVhj1nP3l+SVSEMkbc8HHTwz/OswoJUMykRuRhASPritLTHFxJtOfDHSjaFmkUQNvboccl9R/OrL8THUM/OP8fX11llZXaxWziNI1lx34zzXHjzq70gRzWrouJ97AooQd0/Wq+CGK70qaInLxgbdwIz+HlVlpS2VokJup0Dn4IxgAfj51Udt3Sa+nXYcYzxKbV4IBdHgjfD4ry7rf3v4fjRTms2djdGMx8TkTu2kbt3jnI5fLljyooD++VmrUnOPkJJeSkS3oKlZrq4cMuOQw3nVX71iSQ7XjjjTvIeoz5CulvZLe41q5h2nMTEk45Ft3Oqq4WCXV9iSbyciUsMYUdBUVcAnMg9R2gKeDFLG7VbKe2kt1BKnibuRbHNeVTaYhlJeeYGSYnb4ZyfH0p1LGBg1y6hn3YTzyf4VSahbXFvcPcMQFj/AEDnkD0ArgHiiMsJpcZGQI/ePdNrMTrwltyCjMh8COdSW8TLcRRPco4jiyhPI93pTnZ3SA9rBNIpMqArIc90EdaxqdjxEZGCNJlgrR9ceFBsWNFVn3iOvM17Phl0l7x+Cm5mLsTzOTVfcXUkcl1JDsVZnBLHxx0qS/06607ETAR2syoy7j4+NI2d6LXUkWe3BDHIZumD0piru7xZv52lTzPS+zPaGC3stFs7/TA1wb+32SSjkI2uS7Z+QcnNWXb6xiXStKu9MkGYLa8j4wOQwEpj+vwN+Nedxy3FxNbtHxGk09ue/lgA5wPXA6V6D2UZtQuNJ0q7aA6dbXMMEgY4MyT3gB+RzIp+VUnoVtj55Ek6eABcRweTKXR4NV1vs5c35maVIZV3QKvdiEkRbePTuj8a7b8n142u9fs2kEcb2JfJ8Buf+LH8a7vsroWn2HZF7SFlLTI8DzquN+WdVA9MRYBryjtHGezUl1FpuUW+s47JnjPeUqltJK3pktj6mqV7m6xgRwJVGpOpresdz8JUdvruHU+0t3caeRFaXknG4eO/zVS3r8Vc1c+/Zs4ZvsZQef6+3vcseq/jVpaIY9Sku0zLv7vMYYL5Zrb7E23A40spjkl3ufjq0mF+u811r2gDPQfKJPPIkVw90VlMz4Xb4ZH9GldKmj94dEneFgmVYjkMj+jTc8MNrpy3LZ46yc0PTqR/hUUjJI0UbRCON0BMgHLoT/hUyVYY7QbcpyBzHrW9tliw95ORsO9mXpg9enWltxGstboywQqxfyB3DqKXvrUqkcMGHV98gZWztGevWlb3VgJYi8Mm1crzT4SB1NMpTIyIq68jyPwRL3TbJuI7JtzgBQ0nxgeNJdoVuJbgRrw44eQA25LDz61nTzGumreSYmIlVMdCd3jWs12s2qyRiRVFtGWfn1I8RyriHDcQbDV4bnM17Py7beC5WLDDOB4DyGfPxov9kd80MEeZbhjIfAE4yPrnnUlq0cNlBawIwG4KSR4Hnn+Fba3bu0sQt5QshjDkg52ZPw5rjYJx0Ek2VryeSMRr3i0eMwxXpC53od3gOuKUF3Hx5HiYG3ePcVLfCfD9lJSaZAumF43iLOmAB1x938RSFxazQACcIski8OQDoW9Ppiha1JxIWai3bu6y2ttSi0+JoguSwxg9BnxzS1vavezwPNdAiFO6RzACkgYPj1qE2cM0Uu+ZpNpAwfhbJx9TUPBls5lkj4skajvonQAHJ5eAqart5ESzlhstGcylntyNQldWK75CoLdMD91NW8sdzfQTcZo2jjVm/wBYc8H6VoYri4u5gHBUMO991M8/rTdjpryX3ClIDg/2g5ZPTpV0ZxzM6kLuGBwZV3ct9cSmdldHddwUdAvh9amtbZksw8EbOZCVbb44bkatNXI0632uGYcEpGcZzz6/OouzXC9xwZmQtkJnquTy+ua54vlzGDTYu2nnIiSxMXy5IQDmtSxT8dWELyB0OVRR9Kdu4yLxpmTAY4wTmsiQQScWOJmbbkbVwPKli7dzHrR1WQ6I0llewTyxDbPlZC33G8M/QUXaJc6myQSsIrmRsxg5wmMlh+2ptTMs8FxdrG5jv9zoCRhAnkPOouzJiaTjTyvDJdScNXA7saclLftP4VNRkZnQTU5TsJlNV0ezilSCKclztIYY25HMj6AUzZa/pklqEuA8ajMRJBPdxyB/E1FqSFLie1ur6GWGKUwrclR3tuRux8sVWXjLPGIbJkkXfvwqjGAMZxQK1s4nftj1EP3MsJNYsrnZFHBM68MbtoBwfHkOtYsLuB59yTHDp5dKgtZnW2jUOCURo8FdqhT8Q2rgnPjnP0pjR7iFrOS0/wD8Z51muUI272C7VBIx3SSeQxzOakyqsj495ORzI5NTeC2XbNnhv1x4VvJq0V6JO7s2euc1vYy2jPqU11ZcWTOLePi7Io2//DXm+OgGQD45qs1iFND1m8t4b+21GDeDBc2wxHLGVDAgeHXBHUEEHpR4YIyO0Vbq7AwRx96K3ZZW2KWjLvjK+PzqwW3NpbylsFxg72HT5UtahrqZLiednQksyqmAD5ZqfX7PgDgXFxJIQAzJnop6HyNS3AHEhWj+GzA/d6R3SbguuS26Unz6j91N38G60MnvFvIsbYzLzIB/lVNbSxQW6goxO3HTwqW2n0xrcxbXS5fmkjNkNn7p8BS2oCnIllNWGrGR5pJeanC8cUbFe4D0I5k9T1opHULa8l2RxyB9mc+mfoKK74YlY3OxyTO1iU/nGRQg3cVm6ZIG7zqs11LQXvvUTAqwBATx54I+dWRDwpLNFKH3zbM5wUGeYPrVF7teThTEUf3ePcFAxyLdTVMrluJouw8MbhgCP3qRpfQNGxMPe55xzx8JHmKStxbyvdKd3Cb7IFvInmalgt7qSF5EhaWREkwRzGTjNaaNp1ykTSBDIBIdqE55DqKkp2r05kThrBg8GOCd45pYYl37gMFc55cufzrMiyQXS7GG0xHGOgqe1U20RVYCZXwd3PJzzqRlS4Z7hUwmCvD8jSlO6WwO/eVuq3JnteLKjCFQqlSPFfKkJEurVjNzIU7iSBzHWuha9sGhRLgoAqc2ONvPxqgv7szWO+KTEQViAQMvjly+VWEO7iVLxt83Uyw0y0utauPdLZJZy8zPsTk0kxAYA+mB+2u9udJhtPZta69ayH3uJ5L+JMd4FDF9n8xyYf6tcP7K9WutAluddCmdUG3hvyAZTG27Ph8JHyNesaTqUepeybtBdTLEXtTeRCJB8EcjblcfRWA9BVTU+R60HSVbb7mG5+nST9je2Vxp3ZiWO+RZZrUWTQx5ySu6VXJ8/wC1BrnOw6XOsdrb3Tpzxri40y4S3LdFk2xjeP8AYX8KqOw2gaprt1e8RS00cM8oEZO3Eaq5UeXPkPXNXPs/uzpXtd0jjxtA7SNaSxyDG13CjB+rr9RVc5Ys8ZZp6aEsSo84yfdI+0un3Wjaxe2V1DwzBcSQ8h3TtPgeh5FT6Zx4VRW2X7jD7Tr9PP512ft/14N2qvNPXgj3Tl/rvLGhb9v7a4myuFmsOMvKX+Pn8qEqzX4w7zT0Opa+pFf05m+tJGYIoFgEkrPhwP8AWP8AxrW0gsZbdLZ2zHGnfT5gikVEyzqgkOFPezWnDubRmaGRTAwO8H4uR/oUxqVVcZjvFbfuxLHUNMi4QjDmAK+446A4x/Cq6fSbITMXcRNJHuXB6eZ/ryqwOpJeWrsAHAUFSer8s5/bXOaulzNNG4LOCoCufLy/rzrtRIEVqRWxHGZZRaZEtsYAnEWWb7EjkcAYP9elLXGn28mrus0gYNEEUenl+yrCS/S3tZW3b5VcBFPIJ3c/186pbcSS30lw7F03Dhr4Zx/jTlYgSq4r3jjEv7HTrk6jI0kitbKNgQfd9M/tre20vKR3W8kSSkFD4rnH+NbW15Lx3sBEUO3LN1JxyP7eVNXM4jiyn9lggeakDmM+VV7Cx/KaSJV1HeVsGlF9UkThtwAAxGeWM8qW7QBpYZUhtpJJUnURtjqccs/Ssw3uy3imgR2SSYrMS37/AJCoBfEahchmMUUiHOW5r5H6irARgciUy1TLt6RTQ0uokKPGCEYuC3jh+WfKrFZZfcJLcLGUaUjidAQT0B8ar7O7jk1NYfePsWiIiQ9CynDZ8/OlrW01C6kljjueQZXjjQZxzyeXgKfYuTmV67QgAAziMXNnJHYXcKqCWx3mGM5OBikrsSQQxjiME2EFx0yRyJNSvFqEN1aN72siOu6UE5VQDWdPtLjUWuZeKHtoTs3AcsZ8qkW4iQWOFQciRait3ctbAIUCMY8npnPj9Ks7LRlhv4ZeAyQ7Ex5MM/vzUOopJHp3DkZuAmxgfF+9yGfOmNPunvtU47XTrEIcRofBl6HFRZiM4lpErBUscEYlfqNg8WonlMhyTtHe9ac0yISCKaRyQgIKycvWnr4tKZn4rMcDvKKl0uC3JW2jjLAEbnznn1pBsCkCOWjq0otZUwWwtraJll7yRqxGcu4JAHoKtrmGyPaays76DbDFCweOEeJTC/txSnar/NgLtoAVj7px1yTy+uKlWTUrbTzey2kc1rNH7u8mPtI2iO/GfPBGaeHOJWsUFyvcys1PR2MZiyACnUnJDcv2cqrrO0jsDNLK7EkARlRjl41ayXqy35RYzuI3OfDJOQP31FqyFbFWaPM+T3R5E9PwqaEgcST1qxDHoIpqEH2it/XxVrNPwIOQ6j/vVYhBtxdYMGE4Il7mP6/bW8dpDfwNDFBxOBGmc+Gc9P1uXKusf7otqM58I8mc3aLK2xguZCrLIfLJH8jTeolL25uJ7LT/AHOCW5lmjhDbhGjHIQHxxzq+0aGXRdXGs2lvm4t3VrccLluPd/2e9z/nTGjWEMdo0ATLxxlY2A5KSck56/tqdmoAHEq1ez2awqeePr9JV2NhLdRW0tw8stpKBxE2YZT5jHWt47eN7+GN0eV5WZWLfCiL03A8jVx73BpDNbCWaZp04j9AUHp4GlZr6GKXcjObORBsdkyGP61IFhYZ9ZoDTov9MnleshvtJW3gkmRjPHvAkRRzCnrtPp5VS6ta2OxnRXUkERu3U/PHIV1U5Er26I/DSRCX73NR5j0+daXunm4t2VlVpB398Q5FfEHwzUa7ShOYXaUuFUCchvmQDu+8cTv4z8P4fxOaKuRp2iWzmOczB/J1zRVk2j0lBdKyjG75f5lot/GsuoQwwbczurRnoDz6UlppleJxGI45JDjmOoHLIqw1GVo45mdQZ95ZwFxgknp64qv0e8tri5KC2bgByBKT13EdKqluDHclkEnjF7bceBLmQNkCPn16Zz6U4rmK1d0jYHmg8xG2Ty+RrEksP50nEU2VhBjQMvQnHM+lWly9uCsexWJj4QcNgAkEEfMdarMSAMS+F87H0iMih3kYFwFIiPd+JcZzjpzpJLSSaJpVYRlGKGTP3T1Oeg5cqtbLEbxnYiiNBCyGTOfHOeh8q1ilnKXMJhMXE3Kw2cgp6ehwakrYk3SIvYWkzSCWLAxuLfpL4J8z1NS6fCq6dLdRwAZ7pX9I+A+R6GktWfgqkgOGVws3qg6j6H8aZ1ZTFslS8wioGHPqG6n6D8a6RkcxIbY2V+sykt7W2iupLUxH3aTmkYbG8974j49f2V1vZHULqLV5uzEax29tqxtreR2+4qyrtYZ5csnOfDNUcehT632jtdN944MytEskvTrz+Hx/nXrPYrsSiaXq17Pie7nsXgz/APjWsUv7HXGaZfcDjPcc/XvmY7CpSPQ8fHHyM6f2O2iWlhIltiG+urA3GfuF+LJG3/V29McttUPtF0+1jvba7hHBuFvbaYyyfqW25V8Pv2235tXL9lu0Uega3HcFZYo1RIZUdycIHVy/yGPwNV/bvtHJrusTzQM0sMkn2IUkbl3SlT814n4Gs+sDaOYNoLE1DN2Mq+0l5Fr+uajq7WzwJcXz3AgYglQ7lgCfTdz8sVDcwxQSAoH7xx3j4gYB/nXa9vuzJteymk6/YAn37T7ONoxHt4f+bId36uf345nNcVNaIWt91xKSQB3z4A8z/OntapcgjHMu6CwvSCnTEYWEyW0hMmJS+cN4LzpbU1mFpLJNujxH3CPA8qt0jhSNZCrksSDgZ58/2VpLJEsabrduGck893PlQrbus03rx0nO2rOulyWgCB3wCU6H0qHTr9pLlrYo4KDb8sVfS+6pYO0dqH2Rgow5EkdBVFpd2EuZZJ7UcWUlmA6o3qas1eccSlcAjZJ6yS8mtY1k44fHIqceNJCdYbeCaViqNISQfEnpypfV9XtZp1jS1kDlsSITnl5ip7i9tJ4jEVC8MhRuHMCmMm0dJS8Qs/B6ToNNa0e7eSGULaAneB0YjoTU1+7yRXQk3Nbom4oqgD0z/Lwrnbe5j08RROgiRVILx5JPyz4+hpnUtQF1bBLN2RmUDAGVX5nzpAQ5xLxtATd1llp19G0SN9hOEiILKhymfDPiaIrS1mmCOvFSRg24gEgL4eh9fGqqwSYXB4ssLugO0RZUHl5eBpi8Mi6UlhaRsAw5lRhiWPPmf30bADiCOXG7pFtU0qKMG7gm2gZPCfkrZ8CfOo9Aug8ccrR4LSHevQADwLeVXeox2uoaZI8jMuxN0uwcsryyPSuZtraayX3qIqYcc+eQR1z86emHXEqXVmmwEfXvljeaeZFkmMTCAuADnBHhmp7KC5t7f3ASbLTcWDjljyz9edFletcwLbSQvHHNnv5xyPhj+Faak66bDKSpYSKq/Fy5df2eFKO7GB3ltBUG3HoIlqt3Jd3D2kGQhhUSD1yMdennVkmn21nBImWDsu55xtz15CoEEdyxuo2w7ptLA8i3hisNNdkvGgMiORhiASOfQ/I1LoMesgPMS3p0ksUTmyjVp1wGAZhjDqOuaXe7kguBFFMiJuB3FhyJbqKkls3Tuu23byKg8m5VFFYyT8KRoiqbl7jMAQM8sZrnfMDnbtEhe2YmGe41Lx/+J/D+X1qbSjqE0N/Ye8SCKN9+0nKFiqhjjzOOvXnUOvTcK6aIHAjQPIfLnnb/AF41f3tmdI1K+t1ePUN10x40Ue5TyHKmNZhCYqlM6hR6c/OVkdikMzGN13MAfWkNZF61sBtZpeKdwXoR5+nWrm5i4MTyyiNDgkOvn6/jVXZCS7l4zySoI5FO1RybyPy5VFHEvXVl+TxmVoF/LHGJWG7wMnWLzJ9KxZ3Go2k0gkJCk9G6ejr6VaXZV78STjcDKnL/AFalvdPtXQTpaF++3j+lTjYCMTP+yWFt2eZv2lhnOkrcWP2J4ipL9rs/SK93739jn/ZPU91XTL7VZ7Xi2c44sv2aZ/rLN3al0q1lvbGyubmeJojxoxGJNzKo243eHn0q3s7awsIQH62/T60pnCALJUo1lrWD5TmrnSY1w3HaRhy9GOOmPCmbOG5it0S1t32KuWZuhX69KfvrUm9iaIx5B3DAPeXHTb5+tXFqbZLeP7i5zjrUfEIGTLSUBpzFnHfyRTOjBQ6jcDJzQefLmRTFu15bbFZbLwVCzkh/Pr0NdPI1md0jAh5QGUgAEfLFUcLQvcyCK1lkkZtrjeAfXIOQPnSxqSxxA0bDxKvVrO9uhG00tpn9S3b+dFXT2Oo3ThXQCPbu27m6/jRTPHaJNCHsfiZHrN8q2wRx9pIzBsDODzPL5VJa7Lbg2vBDtGQwIXAKkc/wqt1eQx3ccAUsgnY5I5qMnpU7yzzSYgiZXKsytnlt5bvwqFnH5xWnIdyf7YzqMUYe4nWEPxFUxxg4YHI5n05VkWMc0Et2WYROTKxByA2DuHzpDU5bpPdAJQDG3M45kDBA+VWVhd5uGswitAQ0jPnCg4O7NQbC9Y1LCxPvkNhZW0gRY/iUktv/AFMfhTF81u0aQxOY0Jz3fF89PXlS2krLLa4xlVXeX8iCc/PBGDS90z+8IZO6hXinHnnmPT0rjJubMkr7EAx1i3a2GaW4SUYjiZ1Vc+He5H09a2WUvKkLH7BTtyPulMY+fPmKg1K+Do0VwDvZQAreDcjn8KxatC7SRSvuIZWwv3cH9lWf9sps+bDx0jNxfcaeC8BIMUgiyP1v+Fep+y7tjLa6oLfUYeTTWEf6OzhxtEGb5jh/tNeT311borPEhxHcrL0+MsrDp/Gui0hBrWsQabZh5Zb2OCKDeO6Gc8t23w8z4ClW1GxRt4kbK62DC3t/P+JNNvuu0M2nwhZpTK8CGNs8VDJtCf14Crvt72Vl7N2unmNLt7doNwlBAxcZdWT5dz8BR7MdWtpb3T9Ha1EEizaXHn7mba6nZnb9HuSbfUrXs3tD0XSdS7N2sF1yj4U06Pn+yYxswk/u5J+lVbUSq8V/3Z+UqP7TuCoCOnznN6h2jtrX8m3SQ2C+q6QtpFnw2jb8/ueXXANeLWf20wE8P2yjeOH8D7vi+RP76sO2msQ7o9C0+2RrPTbm6trAq+7MLTuyn8MfPr41W2ufe4Rx/wCzj/0f41Pw9jN6ZI+B4l32TpjVTz1PJ+vwl5YI8kEayq+3nnnjA51tcos6OCGQle4AMd0Y/bWbFlJZTKZMnPyreTiGUHikow5bvpVRmLHielC46ysvm4dtJJKijYCSp8fKuEtra8uZeOySrDK+XwcAt4fSu01+VBvGCxGVbxw3nSEM2zSVjtIUuHHdlLHGPPl51o6c7OCZk6tSwJA6Tkiht9VkjHDOTgkHOPrV5Hpy3entMrpjh/at1AHgfnXPWSSXeo3AUfZlWw2OmPCr7sYz2ols2kRWJDTAHcT5cquW8LnMytE223BHWMXWnGKzkPDeS5yIyScFvmPCnIZbiNYoo4nn3uN+FVVXA6A+Bq3MoWLixldozklc5xWhngFqk7K8sbEYVAMY8yPCs4XnM3bKU2Y6TbshYxIJpJownDZsuVPQnpjz/fVxce4RblLbeIRtD4z86orrWbqYtbWMZ5d5HZSMj5+JoUk3FlDKvF7wLAr8TfXoaWwfORJVW1KuzGZjtNPYW8Qa1dZb+RdgQeIbngjoKT/MrTWaPbgyXJTdsY8nP6IXoK11aO2jVpYFGGl+0XOAxHiPEVYpc7JYeK7ZUYkKDC486b4hrUDvFHa9xY/d+uIlZabIpkZmyty3dHUI3gPw8KqNa0mTECtIxjMxVxuz16fyxXZ3Myh1jCIsbZYk+GKrInW5ednKcFThVPU+tSS0oeZN9MhXA6Sl0finRzDG3Cy+EyOhXGP2VFcXt1pcu5AJYpGIIJ5/0TUlnP7vdizdkRFaQpIQcKQBjrWb1LiXUpYmGVwDu+lN7yoPKAfTrNdTvpJlVghyCpZQxJyV503oVyt3alGkMlzHJkeW1T0OagM2Hjt+Fw5DGM7vHlUEgaAzxJAyuuXcrnJ6ch5VzG4ZgripsHvHNcijXtRHE4Pu0k8RfZ/zYbv7fp+3bVo2pW2nZ4H2I4v2fF+P9X03bevlVJPdRXHaCaWYf2I4afabe8FZlz6bgM+maikaSa3a4kcsIyrBfAgn9lSYDaII7JexHulpq7WkaS5/sZFJDHz8QPLpSyXK2UAwBtn2hE8T5fvqDVpTKjIUwCq/KlrxMwi4iYmS2TuIf2/LpUUTJ4j7L8+/Eh1GSUXbxRx7eGeGXxjvk9cfSs2+oG3VrYLJLHICyZJOM8xWiG4eKCYoBuYsxXllSTg5pWa43OGwcW0bd0eI24Aq5tzxKL345xjH6S0uJF0+/khZY5QRGhl5YLFcnn+FS3F9JbOojgDSyE81OdmCPKqAqq6bC1ymxTIJCCCDsPLPKrCwvDNcJKbZ42UEpz/tOfPkfkK4as8yNV+07c5z+8bSe9N3DMTebesYyu9hjwxnAq1iVnjaSWOQxHBG0dT6k9KgRUWSJmgAjJxw3BVTy5EEdBTUN0kZSBJY3C8kTidfTnVFmFp4mjUpUTRyEjd44y8ZQMW3cwPFR51BpWpR24maKIwIw+xIjBCN4ls82rOrRiaNkE6KeWFLHanmMjxpAQpaQbJIBIgOT3Tnd5j0qYC4wIp7CplxFqscSH36HPw84/ly5fL8OlFJwANboF8vucsefUeZoqG33ye4+g+Epb+VZdcu2kUgIXCr5d7/AAroNMu4IbcRoxlllIR9o5KCM/xqkZpZtVnSKFWBkZizdWG/P8audQuni4QsrWKJnYMQvjtGP4U68Zb8JlaFglZbPX3RaNreGKNnadysRIidM5Y9f73WtezF5bXEBjnknimEhUxvkKp8M+eRipI728eazF0sccmS2dvJQemfoa1jmujqM720scUMvfzsBwV8B88VAAEEEcx4yrg7uB2+jC2vZra+uEtgyo8qsGJzgY6D61HqV4zRRnhk5G3hk4IweZ9eZqE6vILm3328CuGIfw6jx8qzcXx96ibgQmVRzHXnu/YCKkFKmd8RGUe+I6gFOoyxqxLCNUJLZPLmfmKsm2raFYFzJOBGq5wFHX8KRv414FwskcQM7blYctuDkjNMw3bSojR20ZMm1HkxkRqBz/40yzzASnUV3H3Swv4I2sX2Rj7RFlP6gUkfF/CvS/Y/2YGmaxp2s+/FlmhlggDKF2j3aGZMnnn4mH931ryvVNYit7GOOVNsr89meifz9KtOzHaebRNStZommmskcze75XYGaAxNJ3vIN06Gq9lRNRUH8P0kdYGdgR+f6yx7V2E6dttaWwb3YxTyF0B823D99dD7VO2tx2gt9KsbY7LOK3hjuAPj3NCElX5bhSut2lnrvtJ1gaTORpsuqCGSWP4ssyx/e+LLfsq07W9hJdJtNN1SEcSGSC2adfvbhCzyt8siqtxdCT/zJ1nTuaRZ1x+XabXvYttS7D6PfWNv/nlvp8CBPhXaY57hpPP05/LyrzXTNVgDcNpGzAcLy24r1STtsujdizp0AEt5faNFgSeGJHhf68PmD/OvLbPS41LScRf86+P72KdUEIYN3+hJ6J7gc54H0fnL2G5RCQwZM1i/1G2htwss7K+MKQf661BZaNJueRbpljY90SHJFazaA6OJeNG7Bs99uQ/4UpVpPWbrWWxa9uVmaPPClIQcPDcy2OuPlUNju3MZ4THBs3AsMEkZJPL050/+amupoXtzC3DAIb4c5z+Iql1bTdSgimhEoAyQgV/Ejpg9as1gZHPEp2swRuOZTac8VxG8zMisZiQMfdx1/CuhthDDDbzqI8uwLkHBC5/fjnVVomgmOYRzHLIiyAk4y2fKrm20q6jSO4KxpG5OOeTnNMtAZuvEq6VGC9OZZbIZbqFEO5I1xlB3D45PnW8dlK5vQrlopYxJGmzkCeoAqs0nTL+C/vZQp93gUrG2fhAPInz5VdXjPBFaiTKRkbDtzkeIqrYQDNKtC45EptOjvYLcBHcpu4hjCjkPEEVPYvcX8Ek7ssZnRuE23AGOmPWpMsHDEEFZCB+sD51tfqq22J8SRAYUR8jnryPhXWcBcicRCp6yrtIYrlbOG3SFppBvuGA5pyIH4E1eaJHEs9z8TvHJu2Mvdzg5wPrSOkRtFbNPa25Ml3yZcZKLjGfpg1YWNimnNPsuJHBYH7RsnPgM/IGoXuHkdOrLjP19dZHqOLWJYRHI0ErEByOa8seHr+6q6CAXFtJKw467sjccZwMeP4fSrG5ka7Ad9ypG+SSvrn+Yqa1tm93EJYqDuw3Qczu8frQmO8eV3Nx0nHT6XbydpUSN2BG1gp57jVhdyMdWYxc+HCVlfOBk9MVvPYl+0jXJEitFna3pj/Gqi70y8inuFmuZprdQxbhDvNnzNXEbeQc9Jm2g1KQo6xmK8gN0pu4i5iUnc3PLAcqi0u6A1IosqRyH42J3DB8M+FK9nIYUtWNuhfqzCY4z4Yp+00zbIJZ2ESund3Ly3eHzrrABjzFozsoGDxLNhbm11ReBD/ov86++jcTcu1vksiYPUfKq60kZWeN4CqqgDn5df8af/Nt/b6XOM8aK6kT+/wAHvfe8uMvLx71LwpOiqiMJmkdhJ9On+NcYYEZVlnJIx9Yi9zeiIww8X/5/1qU7SXgsNKmu9u7vsir+mzYwP4/SmzNb/nPnj+0/s/8Axf1+yuZ9ol3bbbO2gkRvtsuq/dxjrT9LVvsAPSVfaWsOn0rurebGB+fH7za50eYWUYGrXHvXXGSFXx6fOrTs9EHkaz1DVbqMTRsJZY03MzgEry8s8s0i+o2c920aajFIAC5bBAOfDPmKYsdV0CKKed9WlS7LpwikZCYJ7yn5+dWX8RgOOkz6/sdVlg38sAM9jz1ivafT3g0+4nineKaJFkfJJ3g+J8iDU9rd3UfZe2mhha/me0GV2klTlvGrrt1p8cXY25uWmimcxEl4X3KylgV/ZVf2b/zLstp1zc3CwW4US5ZsDacjB+vOoIx8Icd46yrw9e39QDNec+/PUTfS5dS1WztDqCqolCkqqbd2PA1cW1rOLuE+8CHH+j/U/r61vZazBqUcd5GWFrIHxuUKGx5VSza7py6g0fvymFpFHEy23kf0tuOfTrVIo7M21e810vppqr8S0cgck4z75bxX88lybZ4ojDuOGx3ifn41UavILjWEtiSJCuCg6n61d3z2r2FvJbxpweIS6qcn8aq5JLBNQ98mbGVwFHxV2skZz1nNUQxUKcJgYx+stNOkeOAYjjL/AHkk+Jf5/Pxoqtv7u3v2CbrkY7/2Cd7+9kY/CijBkPGQdCJmIonaa+WYACOGQBweTdKntIwJCNpGW2jJ8zVfepI+tzSrExQO9vIufEkfzq11KAQ2UrQM+S4QZ6gjH8q7cnIMTpWJrK56SJwq31xGrzhoG4IXGR9Pxo1S1ijtHaaXhBRkALnJ8enpRxoROQLiQMSEK7MlnH8cYqz1ARz2FzAZo+JtEgGcEY8R5nrS7GxLKUq2T9fpOXsgkl3x5FyJO5krkkk4OR8vGsoiQWrSo2/B27iOpzyp67RD2qVcgRG3UJt5DO3p86xqUUMHZ9jdFOIvOEIe62Dhc+RpwbnEq+GqKfdErlZBdSQW7rMqRMVDDIUEDI9TVrZmOHT+DDIpifu5YYIA8/OqO0m94kMRO5jEHO3ulj0PyxU8SvJGsMjgRJHuwDzbHwkfWpMCozE1FSw98X1iIzOrHG9zvZvLu01plibkNaWkJvpJuWxfi5KTy/DP0pCdZ5VaEHuN3Fb+7Xsv5Ozdn21H3MziLUnjtuJxO7xp99wG2r0wEdBUXcLUOM+6Urr2SwkfGUnY7VPzNaWvZy/t8XFvrNnz+7yuUZt3ltAxz/hXtvbWS1/yShvb+5EUAKQcQfAeJxIf/wDpXiHtWX3Ttvqi/ZDiOt0vE+HaY1xn9tJ6f2z1DWOyWl9nHtjFb2MPBkPEzx1EvEhyMeHSs29fHXxScY+v2jH0pLoidD8o12gshqFzN2qUxWsN9eSWMVvJ9wJDF+jy6Hw8a5qK491mmt5RNmM7APUNuH9f6te0+z/S4O0Xsv7QQ4+2juuNBcSD+z3cHPT0GDj1rx7X7NbTtjJBOZdpAT5yBtp/r/VplTeL178/Dr/Mv0WBMoP9px+R5H7CdBENrKgjYLtz1zUT2+9njwr7hkEt/XWmLdXCgysVZ+Q2dKxIpRGfu5X8aQwK9JuAAxT3WJIpZwJAVUNGVbGGOeWPPFc7qlotu+5JZGlPNDu3jJHMZ8OVdTdyoYkE4J3gDl0BxVDexRXl9HBDGQYZRuYNjvZ/dT62AbGOJT1IYIeeZhIZLmMXMLOHCIuOmcHn+ysi2vJ7cXUweKIbuDl+n93pnFNrFGx3q06TJIQyk7hkDrj5U5pLAaaVm5QkFxnoDn93jXbLAmTjiFVTYXB5i9rq15ZTzLJBxYXyHdui7RjGKifWLi5tocKHKsA/LuY8wfMVYsYbp5mVS7K7EwlvE9cCobWH3dEijA2Fi2Sw8fL5VxmDSeH7GKNPKtxAvddQjbQ3Jck9c+NZe9igtLqOVDKBiR8jCjHgKL2SKV7GYupQ7+8Gxjw5/WtYIhMt9JOrLb7kjfc3IjoeVCKB1MNzekbtQqzxzCZWdlGWB5kHpg+mSKUlngm1OSymf7QNu7xxy8OXyJqCEOmoNBCXPuyAK5XIHeB6HyNVtwL9ru4md04wULucfCQRj8amtIaIe5hjHr9fxOtWZIYwAeI3MgMeRwP+FLrqF9PJu4kYhIGQF9PX6UpfymVUkkZmDRLu2n4cnry9P3VJaMyzPGEQwpjljmagazjmWhd5vL0i19qzxcSdoZUbiqvdHdAJ8T40y+o51C5TajLHbLKO7jPgeVbx6XkbpLkktIr4Zcjl4elRpEG1a7AKsiLg48AeeKkCF7SalwRuPSZlbTmuollhjbm3B5jIyPIVvPLZTi3iS4yzSqTGq+Gar7sQx8V1VQ6/DmkdOuv+UrLiMFUueePIUw0hwDiLXVlXIzOl7SWosILNBKXhuLYXu/pt4nd249OGwz5c/SqGSNXZ7m3mQLKhRQnM8+v4/sp3tTBNZe6R291xIXsbe4ZXGdm9csoOegct/tUmy8aJIo5eHKkXLuY5nvH99G0BsdIiq53r3DzfKYNvY4tJ5uv9dPqtcd7QQvC0sqBzlbfy+9yzXWLbTrbpGkoldxy7+O78J/fXC9t7lhJaW/GLCKRvD/VrT0a5syJje3X26FgwxnH6ia9oMnV7OySNIuLIC2xQCRu5c/lXYae9ht9zulimSYsZokiBZQwKKM+GOtcZr+JbyLU7I8XY2X2vkDw5Vf6VqlnKbnWL2SKFUSMNCG2s+0YAH1wadcjMo29f3mVoLaq9S7W42naee6nsJV2N9c2/Z/tDok7OVt0HCVviTbIFAz8jmrUoW7BKbnEluLHaELZKurHBqskgNn2d1O5vBJFdasoeBJD3ggkGT9f4U9Y6tpo9nUts8ym74Rj25wQSSM4+VMdd3T1/aJ09grBWzj+mQM9cFuJU3F1JJ2Z0TTYoChuiRPIp+NRJgAV6fe21k2gyoth7qkKmEIpypAOMH99eZpaSal2b0t9Kdbm700PJNEgIZV4m4NXQ3erJc6e91putRxRTf20cvWPJycjzJ50jV0s+Nnqfn3mj7G1tVW438+VNv4L1WKdipGtNb1Ps9chpLRCzJGx5jy510lrpdjeywtdgx90hYvT1rjNAsp+Pd63e8VBM22Mg8zXV2U0tssAA4pkQ8OM9f8Kr6zG8kfRlz2M5FChuBk4z/bG73StCDfZiRCCQRyH7yKKoNWv7qK4/zeLeT8X2PEx/AfSil/Zj/dLB1S56S01f7PtTqMBwyyKZEZuR3dcfTr9asWjNwsboSwkRnYnn38fF+z9lI9rIFXtWxWQIwLK7HvYOcA/X+IpyKaa1kZljIKRAru5Dyx/H6VB33N9doymrYjD3/rz/ADKlTPLaFGyirc5yvLn1/b1+pqytpQdOurk4UXbKFYc2DZx/DP0qvthcMwsiCzC6Rt68wTjP7P41bSQxW8FvaysGYOZG28sHqP2/uNRc5wI6k5Vj7/r9pX6vJHDJbyLEm73jvNksGGcEEnwxzqDVLuxlXKBVt1bYuOe3Hn6ZpnW1UyRGacSOh/stw55P8OQpSKG3JVEhjEKYaUOuS5J8/LNdXHEr3lgzehkNtNuhlVZnKKg70Y5g/wAgOVTOptbdXaF9rKFjG0McYyTj05VA8apeOqxSfaFXVEbIkHoPLHP6U1ezMbUB1K7HwC4PiP8AhUnYHiLTcFHoPr9InbwxTzzQyn6/Lntx51Ydkr46B2g0/UOCUu7eVZDIfgYqMjJ9QAPqarrM+7twfseuzPx/D/XX/VprtJetcabFphhWO0t2aRZfvMDz73zLED5imgjdtyZTdG2bio/Odb2/XUO1Pa3TnsCJpNUsbUKkfM8SRNpVj4HcG5+tdhD7MYz2Ktb3TnVZ47Zp5+OuWkRoBKEH6w2uM+Rrz3sfql72b1rTNSQxSW9yIp4li5iRobhu4p8F3JjPka+iewnbPTpdIka4aFYoILSSRWAIiSSZ7dlP6oBAz5GqlwFY2GU77tQm2xPMq8D4zgOwmujst2c7aQ3/ABsXNrbtGPvB3V+E3d/SIj5/rCvNe3K3WqXM2rAH3lZTNmPu94nd+/nXW9stUg1LVRb9n7XMUbCG5kD44ywxRjbjqdvBJ51S6RFx7An/AJzO/wDDH9fSko6ogZe31+83NHRZY7tZwTj5AfviS6HchtGiklPPh7j/AN4fjmi4IlyUPf29P1f+FL2tsYbPgMeStu/mPxrXcfztK8f9msOMfreH7KUa9/3Ok11fd/5PvSKaG7MQVnSLPQn58v2VSzsTfLFOwIuGIVnOOQ6YPhzp/UdSKThDAc7DybwGarb2COdzIpLYU7Q4+H9LAqzVWOcTN1D/AHQeRLPM1vdTmefMVwmQp8xyOB41tq95tt+PBvC8M8m81HL5VX2unTkG7FwTEc7eKehIxyPhSmvX0SmayiuOIgQAE8iCB+2meHlpB7TXWSeD2kmk6tc31wXcSxKFZcqM5Oc49eXjV1NqNyt0gSMh0y/Lqybenz61zvZe6khCQldvGBUIRlg3j8xXSWbwpKxRTuEm1GY8yfFc+Wc8q5dwxk9GzWVrmQXTPFYCSLbsjZZIsjmVP3ceeM86ZiRAVeVV+0UR7RzJY8/r4c6X1FZRBOqbSq96EY5kZ6Y8q1tbh4YY2IRl2ku5PNf588Uo5lpQo6xSzuQpLOuZAgGB+iK21S/LW53d1GiwAOmM8/pUcVokN0jRkuHcLk8wFIyeVVvaSQRzRQxShmaIEeQGf3U/YTFE7KxLqC94ibwfs1Ulc/CQen0qz0y4knaSXhgKvdGfHA51z1qgGmymGUPKFAA8MeP0q47MxbomMzHm693w50hlKGTpfxDG9WaZwkMTABgVC8ssMcvrSdvIq3k0rqMSRA43HIIGDn8TUxhd7pcrEM5EUnjzHPrVHPJcWt3JbrtMso5Etzby/eK4q7uY132sBLAyzi7NrhkDKHDFsliR0PyzSt0Ugu4N8sgVSwcgc+Y9fCpbu3vXuIu7yYEMNwz06cvLIpW9t0uI1jaEiREy4Odx8s0/sBKrN5iZPqupR5IhsDEPdohJHL9yXaufofjHjnPlSlrqI9693Azy+0k4n9f1zroddsdTvpNQYzQ6p7jbRe8Xunji27rw0TO4eYVc5wc7uVctDGkd0JEREz9oHUAenX+vGpnknjErUEeXzZjZvNqltpyOq/o5/rNVU8ubo8IqRnmv6WP6zVpH3YLkyBd27ut+kw6/yqpt4EV7jmRy7rH7qnr/ACqVakTupxNks7i8vDb2Nu0s6o8u1cfCil2PXwCk1cpZxpJ73PbiW7uJQ7O4J3MTuJDEAfFiqm2j/wA/kWSThShFKKOe5gwAXPqCx/u12zRssFqTEm2Pq2efn+P8eddufYOBI+z6Tax3HgSt1MztbhdoyDyPiPSkuJMlkoaVeYbubTub5+vpTtxIXv1hzy3DCc8r8/T1qvv223HA4X3WyxzuP+PrSq5ftYD9JbowW4iEdxM1q6DAKBSWI6EY6GqLUbK2TUI7i5OLgd5yq7hgcs/jimbO4gMCXLsCwj2mMKWAwPLPXNIq6LNbhC8qL3cOuNoI8fpXa8g95DUWI6dRIlkNxaPKZNq8QJjO3oeg/fTKhltmUNIJZFBjCzFgQTyOc9TS0V3bnEPBR1ikDRszZwCcHNXUEUciPOi2iBBlS0uDuzz546VNmIMrIisvWILb2wH+dWttcy+KtNw2T5t/3frRVjFJax5VrCGMebzgKT6EjJ/Cil5eM8LT+o+Ej7daVctpzG1l2Se+D695qEg4VqoJmPCuQksmfv8AxfD/AAoopmcjE5XWqO1g64H6ma6skUeuwJbzdT9pzx+t18aeMMqXTvJN1H2fLH63TxoopPaOT77fjK3tC0vDhui4Cq2GOPhXGP34pW7t7jEx/wBBj+vX+moopoEqXdCfcP0ikdpmyDNzkPNF+HaPX+VMvKTpoDncjclbO/B9P50UUYyYg+RGx6SJZxbmUe7/ANt4/wBfDiui7HPoa6lM+tkXlqsiWs9uejwSqY5WTx3x5VgRjFFFSQZaJv8A/CZ0/telsYBYXGnLtszG8sQEe1XDqh3j/W61y7XU8y3kNlHNHHeW+y54absRKyuWbyxs7x8AaKKp6Yf0RLK/cWdP7MbdbjX9PQjIeR4fnxIZE/71XHtF0nTOz2pTPp54Jnu5QbXpwl2wOO74Z3miiqm3NDfXeNLke0a1HcH9DOR7QJLZW1zccffwAw2YwhZvDFRaUYfzZCTxffJf/m2+HlzooqwPufnNQff/ACMiMwOuTLt/0X9pJ8Hd5t/ezSwFtctm4/0Uf+7/AN4dOX8aKKaOhlV/vrLC6js57eSGaziiCeOM5rkNYtrf/KCcD/nEj/T/AN74qKKZpOplb2h9xfx/aWWhaXw7mGImIkZOU/U8/wDapv3jvTQcs54f/V/3sUUUS0n18JDdXBtx9v8A+6/3W8PrUFs3G0vOeUnc+78R/rwooqRkW4O30mukgyXq3TH7KQd7/d/71QWNhFe3jGKSLuOVRd3eX1xRRUgSIx61f73aSWs04tiuOnKST9v3h/W2rLs8STLuP2XLdRRUH6icXvLLUr+yju7dE/tS4T6ZP9GqrUuA9rcSL8W8LF88H+hRRSlGOkmXZ92Y5YNEtsJYZNhb+zGM7qTn1SazvZoXhkS7IG7f4iiihOhhYJrHibTjpdpcTLam545QSNwS21RnbnG/yfHyq1W7uJ57mbUZDLIY0tUkuFWZuYxmPcCI8DkMDIGcEUUVw2uOhkF0VDdVE5a5uWsdUiu1s7CWOF9wikgzxM9d7Zy2emM4A5ACoIbh9R9995Aae6kEguhy4Z3bjtToMmiitHPOJgnghu4llpqWM5ls49L4ZubyExzcXc8SRZ4nPHNpNw58gMHkcVdarKsa3O2J8x9Hz3f0f9r+HOiiq93aaPsz7th90QlSaEAyx8E+cpxv72e7/hiqq7Nt+eR7weNN/wDL/XyooricZlizt+MsLZ4be4MhlOGlOdvw48M5/rNKPcREtGZRlic7fiz4dP20UVAAcwdz5YvoFuDdHIBz/wBTb/uk03fYinMVoOAD18dvqp+EN65oop3eQT7oi1vpz3YxBc8GPqMlfDl8XPOetFFFDMczldKbRP/Z</binary>
<binary id="0" content-type="image/png">iVBORw0KGgoAAAANSUhEUgAAAMkAAABaCAYAAAASNHLoAAAACXBIWXMAAAPoAAAD6AG1e1JrAAAMRElEQVR4nO1d7XHjOAzFbZz7rRJUgkpQCS5BJbgDleASUoJLUAkuQSW4hNxow7f3ggUlyh8xbGNnMLN2KEoG8UgAJJ5EFv79k5FfSt6+y7ARaTcikpHtRmS/+Wq3n2lXKk3qq195XZeu667wDCHynDo4CyALIOneRD6T8eVufNh8tVlqVyL1RuSU+loLODzHwcNghIhLHcwC4UyQDAkkn8mAczfvrwSSIfWzdhWZpEorXuVhMELEpQ6uAhACSf0mcpqkwHCvAZLJbTstuHYhoQO5CCSWwZ8JkEk+3kT6ty+3ZwLAeGOQhIQO5OYriTL4+pdIQ5+b9J0JDgMk0yoyuViTwOVqzgBJnVaHdsFlE2qXu89SX0PmGfYpoM+5ZA31a923Kng23Zb7XvrdIfIzOmADb5KRTyvBZPzdL5HPXyJtIUi2byLHt+/GN4HgYyVI9hRMcx/a4OBqjema6f9HZcz4froeLmBH1x+NZ6hVQH9SwT0yaSf621H9ho7uOy7oASBBe+hm+hxAkftPBjxI49uXTAbfTsH35D6tWEX2KWifBrgnAz+tAElnGB2MjLNhDblzAMVOGWOjMl6NipMYOAO1ORn3Q3r5t55oheQVk1cCAPaPbgvcSjw/Vi8L9CFyP5AMeoASSGqAYAEgcLWm1QQzfmvM3ksgsTJVvZGm/aBrAUpOK0u6P0DaZdyY3GpmrTBsyPwsFkjwHYBVF7hcPCE0NGFEelruvJK8i/TvIp/vIuP7d0OdgnAplD+uFrlbbMyHK4CE2wF8k9EyKHWMAGMHWGC0SyDJpZUR31RJ+gxI4DJCPgpdp46etaLnn35nrCJyP5DsEkiOE0je/5+Rf7sthSA5vInsDJBsyVCqFe4WZ8WOxmqEPreFhgej17HBWpBAdsmQefXSAXxLk8RSpi9AIn4nAfn3Sw4JKN27SDUBhjcDFwBSa9dM3STnci0F7ogFrJ30kmC4VitHp9yxc0HSq3tbIOnJveI4Z2k/Z6R24W6JL5BU/36tJKcEEgzsHzdpBiQ9u1oGSDh+WAIJt93O7Iazm8OuCOIguF3a0JGVOhckHKhXlAzAc2Ai0H3iPnNxSad+z6gSEyFyX5BMUieQ9Mnt6nj2M1aPCRwfaRUZU3ZrOrfFBturuOAjGcGeZk2AsaW2Y7oWQNFgqZQLNdK1PbXhABqG2iVj5+wWMmpIAOD7U7oPYopWtec0MN8bz3JQ6eC1KeCSYD9EfggkCRgTUJr0/7+yQQSSKqWJtUx7LTzrtiukTsaig14W7XZtCQA7Iziu0/do0xgbfaXCqWbcD/3gMxt9R/ddip1iM1H8gh3g+EusxqXZrgseaJ/J5nA6OTbYHBjO5oXEE0isjUQWuEtxmNGB4WxeSIoB8gMg2ak9Av4bdq2tv4WEDuTHQLLUeMXm4jkPw8H4mFaWloL8SSKQDUDIj68kaxrfGCSQhgJeBMQBjgCH3EsHNwHIhSAJCR2IJx0ESBwMQoi41kGAxMEghIhrHQRIHAxCiLjWQYDEwSCEiGsdBEgeU2o6khObqxIgOXfPZUenfo+qLh2sjY+4MclH/udqXkIkVpKcEYAggstntZGV8IJ5Fq61f9TfII8ixbvtm8fYJ+FZdm4DEkfe546ve5dLmCtD5DGPpVwqqMkorQnvr0TWHSCR55biw40PAJJ+gcJojVi1Kd4kVhJ5bZCAKYQ5tJgayJLjFVyoikqId+T3b8lN0xWR2q3Ds+5V9aP1/GBc4epGa3UDkR7I+Lgisj+jP6skGc82PXPwfYl/kCATBc4qZKTmrrk028MBPdMQMXUR6l1qAstBVSNyH2Ce5BJmXqGY74yZZZoM75hFatGv7G+u2I0J9x45XpNnj0n2mXrx9kKQoMzWEqY+/cxwhelVRZNIoG7emsEtpkeryEy30cQT/Dy6pr+kv6V4DhMTflt/bwP1IN6yWzBSDBbTCy1dOy60Rc19R21Hg9A6Z1hcx14R51Yp04ruF6DFvVujzW7mN+n7lPQ3JwAGXK1SGiR5dikGyA+BRIMCs2VJFopn8aWge47Rfsmw4POPF4JEFAH3aLSZe87cfeb6mxNeRZk0fH9vI723eKsnYWpPzPDsBsxdy65Jrk7+UpAwm+Razi6r362avXMrifX7rfss9TcnQyb+qu5tpPcWj0VXAMZRDXyJf8wBLQe6WubcuDl3iwNa7qOhe5WChF0a0CmhzdZgrdeBtL5PSX+lm6tInDT3NlAP4hEkPGidMsiSvYutijn4jBaoTz+NTUeUDTPImDMLRonUNNqdFBM8u2HIMul+QbrHQT67R0xUtzcI9I7Gd6X9WXKkVQOTUryRWHyDBMbOAwU3oPT6jl6DzcJvsNLtc9kv/J3fVdLQi4bACpm73sqmVXQ9GCxxKFOvglvVdkdtAZA1/S1xJpcQkcuriGeQhIQOxIMOAiQOBiFEXOsgQOJgEELEtQ4CJA4GIURc68DbjntI6EC86SBA4mAQQsS1DjwecAwJHYgnHQRIHAxCiLjWQYDEwSCEiGsdBEgcDEKIuNZBBO6vI3gvpVVjUxvvb4zDjUIgKVV0BO5XMdbaOFO2v3FxEx+5lwQAPgCpq0BLC93kFeQmAIns1uJRfhwo1CW/txpoFGLtM6ele9UuQCIBknvMSPpd7SwwzJ9+Jqv2Za4gTV5RihvGSnKxsudYI0FVFCCR+4MiQHI/ZTeqKOqny2JRVMbfxUoiAZJbG91AmaHOoCHSwsR2pwyhNwuKplA4xSR5VjGX9T0yVQjKzwVJlf6G5/koAPpB0TXNFX+5leKG4W590wcI8w4qIN+teA33EliO1Cdft6UMGde/43sQ5I3pWrCefF4AkpoIObhEeYnADn2hcpJ19jASILmM0aUm4opxRR+aLlUzk+wMI0Tt+VhA7co16kw2dy5IBtXnmuAetKw1/a6HoikKkKxXGlK2cDeYZmhtX5oCVe9X4OVDWix2GHb7NAVRewWQHKjPNaSBzCzJ71V5mDr62ExcpzCm+AE7SukeB3ay54AHo1vDl6VdH8QLckWQSGYFLM3IoX1HOhsfCiRRdLVKaZhFYYilKwkM1QpcqwxISt6zwkDFPeobgGRPv7t/uZUkQLJacQAGSOlKYpI5kr1agQLB9miAynp3Ch8xya0Al4Bkq747JybhlfexYpIAyVmKw4w4KCOcY5nk4Jnb1YocThs1CPa2xKyoQYKA2JqhdeAOzi/cF6sDWB/h+h3pkOOQvkNKF4R8DADrN+/omaCzJQra14hJNq8ha/dJkLaFYeKdK2Nmz0EH9TjSkttnGDOr2XChdCrdPCTjPxWkgZ9jnyRAcv9BCBHXOgiQOBiEEHGtg0gBOxiEEHGtg5tktl4oLgmR59dBgMTBIISIax0ESBwMQoi41kGAxMEghIhrHQRIHAxCiLjWQYDEwSCEiGsdBEgcDEKIuNZBgMTBILywVBnSvKXjQM0N+w+QODAMD2K96HTpmu0Z1+SES4CXDoZqgHA9z7X7vwwkk8RG4tNIS6eKdWVjTkY6Hcyv7j5XtnRIstSI8YbhkoOS5/QfIHFgnN6Ej9DP1Xi015qVC+pZxFv/sZLc31DvDRKsELounuUjQFKo1HC3nk4GBZR+prR4/OGVBFWf1vP0hcF4rCQOjOyRifIYJJ1inWfpU19zBtdSmyETr2g2/cMM8PA827SKDQSaQ4YkY03/+jr0j9/7zfUMd+t1ifIAEhgbDEpnrUbFktLPEERwBWNtBNFHSslaLpxmY0HgzaXCFpNMaf9zeoC72Wr9BUhemyiPQWJR/WzpswWS1rhGGzGIMqy0rZ7pNTMl6uzBALm9sP+5iQb3E1qtfq+IUXT12kR5JzUj69VkUP/XBtepNpVhxEwpZIHUMuIcqYVcqf8lXQI0v0k3Ysf9NYny2OAYJEwV1KqM17AQ3PcZd2iOfmgJJBY53zX6X0pzs7v2ESB5TaK8HEh4JRhVADtkDK5R1EI5Ix5vDJI1/VsSK8kTyzlEeTmQsLHo4HvIGNxR9aONmIGzuwFIzul/LiZh7rF1MUnUuD8VUZ5QEJzjDUa2rFLvV+Rgn10U8Gpx0I0+OGOFl6juyT07ZPrE+1Xg8nHgvicQr+nfkgOR/gF0f1bRAMnr7ZNgX0ALu1b8wqD9THuknxHkYk8Fn5FtmoycjRYpa7TFfk3uXrhfjmG/tP85fWT3Sf4DMNggEzK29GIAAAAASUVORK5CYII=</binary>
<binary id="1" content-type="image/png">iVBORw0KGgoAAAANSUhEUgAAAFoAAABKCAYAAAA7fkOZAAAACXBIWXMAAAPoAAAD6AG1e1JrAAAgAElEQVR4nL2dB5ScVfnG78zOLrPssoSEBCJIEQ+KClZQsSs2sPfeK1jBcqyA5dh776KigAp2ARWk2ChCAgHJhg0Jm832mdkp25LM//zevc/HOzezmwT0v+fcM/377n3ue5+33rshl8sF/fG8o6MjdHZ2hq6uLms8LxQK9j4tn89bS3/X3d0disWifefO/OVyObvuXf1T//zft771rTA2NhYqlUqoVqtZq9VqoV6v0/I8NhqNMDMzE2ZnZ7PG67vSdJ22AwYsAS2Q6bwHOh0Qv+O7NP857+fcpOwK7Lv65+/X09MTXvKSl4Q1a9aE6enpXLVazbUBOlev1zvqjQZA5zJw5uZSoPN3CWg61dvbax3be++9sw7zHAkFbP3xHLA1kFNOOSV85CMfCS9+8YvD/e9//3DQQQfZtdIVkIuDT0H31/pf/B1zzDHhs5/9bLjhhhsM2KmpqbYSDcBI8/T0dAbO3ALQudnZWQFc4JHv6Ht7LNFve9vbwle+8pXwtKc9LXzoQx8KX//618PjHve4cPDBB1s79dRT7fPHP/7x4ZBDDrHG81/84hdhfn4+f/7554eXvvSl4cEPfrB9JrrxtJOL1MDk6f03velN4fOf/3x44QtfGO51r3uFAw44wD7b3QlYarWsXLkynHDCCeEzn/lMuPDCC8PatWtFE0UArlarvTxOT0/3RlCWz0QJjkB3OLAz4AC50Wh0OsA7dgvok08+2ToyMzOTu+222wKNZfKrX/0qvOENbwhvfOMb7XN47Pe//71NAp/97Gc/CyMjI2HLli3hO9/5jgH96Ec/OjzgAQ8Id7vb3cI+++xjS1fczR/vv/3tbw9nnXVW+M1vfhNuvfVWpCx/wQUXhFe+8pXh4Q9/eDj88MPDgQceaIAvRT16vx0n9/X12Qp7xSteYRL93e9+14DeunVraDabBS/NgDA/P9+5bds2Hjsc0IW5ubl8/BxQi4A6OTlpv63Var1+FTBJs0u0cNlll1kHuDnKolwu50ulkgH+wx/+0Nrm228Pt99+e7jmmmvCddddx3fhNVuKN65bZ0C/9rWvDU9+8pPDgx70IFsF++67r4EtCioWi7ZKfv3rXxu4cRnnuW9/f39497vfbb+/733va2BL8lPF64GW3mB1SEfstddeNqEPfehDbfJYMbfccospumazaSCtW7fuePpfq9U6yuVyx/e+973wspe9LHz6058OpVKpd3Jysvjtb387fPCDHwTI/BlnnBF+8pOfhIGBAbtGtVotTi1MVlej0TBqmd0V0IAKwAycR15PTE6ipQvDw8NhaGjIQAaM//znP4EZ1Y8HBwdNsj/1qU+Ft771reFZz3pWRh/77befSRZAd3d3h3vc4x42GZddfnnYsWNH2L59e6ZsUFSsmne+8502GQDNJPG7pTheQPPHRP3gBz8wffHMZz4zvOhFL7L7ffGLXwyMo1arFRljs9m0FbR169b8F77whfDyl7/cKCuE0Nx7772b3d3dzb322qvZ2dnZ7OjoaPK+2mGHHRZOPuUUExBoRfQx3YYqdgKam2sZAfTk5GR+fHzczCGogYbEAyqPaOdarZbjO5/73OdMgmkATIM6Dj300LBixYqwbNkyA2vlypUmraefcUb47W9/G/gtkhKXZY5O/+tf/wpIzvOf//xw7HHHhQc+8IF2HX6/GNB6/bCHPcx+Pzc3l7vwootMMtErTB73mpiYsLFVKpUcgrFp06b8gQceaOB1dXVZy+Vy9ppHAC4UChnQ+XzeGp+pMYnQZrxui4KUMo0cvwC0sx07kGY6Njo6uhwpANwNGzbY0tuwYUMRCwPlwHJEgaKR1eHUDlfj9YoVK8K5554bbrzxRlsxtGqtxr3zKFPA/uc//xlYwj//+c/NHPvd734X3vzmN5vlgMTB91g0PAps6AUphs6idOXL5bIJBKsQ4WG1IEgsdWiCiQRAJBYwaQAtYAFUjwJ/+fLl9h4NiV+2bFmzt7e3Cc1OTU11lMplA1u2eAo0/G2d0xIYHx8/cXR01KQYoDdv3hz+/Oc/23f23Xdf60yxWLSb85rml5Zmn+9pILzu6elpvuAFL+A6XVHjs5KK5UqFSTWl+Pe//90UJJPRbDbN5kXpvupVrwqPfOQjw33uc59wz3veM6xatcooA8Af8YhH2O9KpZKZZ0ycJBf7mCWN9QCv/vSnPw1Pf/rTmXzrm6iBPkIVogvf73ZA854mh/cxJsbHx3tYNbAAbSegZ2buABpbMmpTa4CNFA4ODnavXLmyBUxu5F9rOdE5Okon1HF91tPTY59XKhWkoCi7FilDCpFAdAAdpnPohj/84Q/hPe95j5mdxx57rClKgEaSkXR4md8gWVLm6JBSqdSFGce45ufnC0wc3C+QJL3qM9yMAAlw+u+B1Tj5TI8SOBrSjZWDQGA8QCmpZ5ktOfeYRzp27NiRGx0dxZOxznAxZtADq45quUmS1RHf4WKxmEnKAQcc0Gw0Gj3c05b11FSIy29/AEMyh4eHey+55JJw5plnmp19/PHHm1SvXr3aHKOTTjopfO1rXws33XRTptDL5XIfEwXYck7++Mc/2kRJ2alvPKrvCIH6K96GEvmOhErCtt9++9lK3meffVpWMb9ZvXp1E0tn0+bNRqve9r7DuJ6dNQOdNjk52fHhD384pBcScALWN0mJwNYS9J/n83m7HkCj/bFdZfzTB54L+PHx8c7LL7/c7Hb0wYknnmhK9973vnc47rjjwqtf/Wr77IYbb7RVIGBZHZOTk338HueLFYCAeKnVo4TFA4kt/9znPpfrLeM3ohAmg++AARwN0LqOVjCvWXnRF8EmN7t8enq6QyJu3g9LGklDCdG5VFoFNk0cJ+A9sB7gtOUjh9Pxj3/848Zpc3NzXdzfSzg261//+tfw5S9/2UzHpz71qUYf2MfPeMYzwnvf+15zfHBEUODRphU3FqC9u9/97tjWLZMvahOtSZiwlt71rndBmavpw49//GNzu5nMDRs25KEp6McLjLAQ2MIEfYCN7i2RzJ9noBdffLG5rVxEs5UC6GnB25rtvqtO5Z2C1PJUR4eGhrrhNFGWgEZBQh0MlJgKVPGEJzzBAGd5Yloi8UiwqKNSqfQycfD7li1bCu2sCb/CVq1a1YSS3v/+9/Mb8w5RrJVKpYAnDFADAwOdUNHNN9/chWdcq9UKmJO6jsakxiogtHD11Veb1Yayp0/e7svv2LEj73lWYHoFx4Xg67m5uR5sY9q2bdtyLDnMsOix2ff4nYDudJpeQOs+WBaYkNjnMeCTp3NYPXiumJOsste85jXWkPDvf//7JvW1Wg1F2MXkYIoyKbSHPOQh2OAtuiGZdHP5r7rqKgNZXKr7RyvGJj5OZoEJ7e/vLxKWIEwgoFOMeJ9YEPb8JZdeaivTLsYNMPbhTSkBSYM6xnt0fGhoqICiZGKwTJixv/zlL+G8884Lv/zlL81pedKTnmRWDF6altneDngBTYfUuU9+8pMC2+IqcqIA/29/+1v40pe+ZBbIaaedZp7oRRdfHEZGR/X9DsDBAsEj5D5QEwJBnz3N0eB7VghWDQ6aYho0Aewb4CPVUBR9QWKZ+KOPPhozMzP5hBNjgrawQODrm2++OdhAGNgVV1wRHvWoR9ksCWTPYXT2ox/9qAVYkGAmB9NsYmIiz4W4IBMFDQAQ1gCDoEMnnHACLnWmwffff/8WL4z7Ad769eszo5+meApeH7EHPMfTTz/d6IT+Rm7Ovkc/cK25HgDLpdYEcy8UGasAIUFCU5s3mrptgaZ/CBSBKoRq27Ztea4pC4bxyYWnQW84ZPQv6yi2psD1ikt89rznPc88RvPqqlV+0yUtj2nGY4yK2YXpMMu/Xq93f+Mb34AzzVTs6+trcQbU0MwxjJnFhhEAVgxAn3322Ra3QLJRNgS4sDYQlEaj0cG98Ca3bt3aCV2kjokmFnMRimG8ODIIzmJAawIZM9e//vrrLTSM94oeIJzAdWRTe6Ax9fB0EUAmKAuAI41a1t7v58djY2N9fAeJ4RE+o2M88roSA1I+qI5nSedwrbdu3WrhUQVvMJM0kR5sAJSHh2nEoKMiCn/605/MgTrn3HNNaa9bt84kWpOKhOLK02ckObV2eB9LBT6m7zGwlRPQZFRcvDkDWk6QgGYlQR/0Bx2CEoeiRIXeHidgddXVV5tQZMCceNJJmSb10sYMYVOjRZEuOoh2ZtlgrUhh+IYUADQNkM866yyLqj372c8mS9NWMfKc3B5uOoPl2nAnIIyNjeUAFivj0ksvtY6jCGNwqgPLifcmJydzWsrpOAiDzszM2LXj9TNJ9q5yCrRWLfdiJYAD7dprr7XPcIbkvIgNvAANDw/n57dtW4jeVSqVIk6AeMbz81Oe8pTw73//2y7MjQlvAvLM7GwByYvLPWse6C1DQ7Zs1qxZYzEJglLEIbg2gItCdF+yIcSqa7WaOTEAzfImZgH3c51rrr3W3G5eQx30IQJV0HW8jpGzAfUwOY1GoztNW3l3OQXaJW1NYaJ7mFSoA0pE6fnInuhWKxeexhcwUAi8eKWnxhIsl8tdMX5gTo2WWvTkwmJAI/00vr99+3aLo7DMUCQ+nuDvRycxhZikSqVyuH7DdQEW54Tlu3HjRlvKsp9RTMPDw6tkRnqzjjF97GMfY1K65hYyJTY5tOnp6e40JmGfJ2BrYrCkoAts/PMvuMBi2cTdY7i2BWgpXrxZ4jKWMcAc85zsgVZyMw76DgmIy82DbZE5ODvyGk1WytzcXKjV6xYAwumQ8vDeFUuQsCOSCojRnTbJ3bRpk4GMVPOc92NgKo9peOihh2Z9R+HKnGRMk5OTXSzf+fn5Pi+17ZKsohZvdeg9IopIMisKfUIMhgTFYkAj0VhdRPhMOp74xCfawNM4LZIBryL+cCMchbQBqjoWEwELIEe+V7aG5qQhyKmYmpoqpNEy7odCjomIgq4H2GR8iO7RVxrPBTSDxzVWFI3Hgw46KAsI0bDzG41GwQXOME970uRqljFxQDvhslXJvaHRr371q6ZzYnlF5gyJFXTvrVu35tBrdmNyYIi5N+75EWAQ+sPPx37Egrhl/fqFwL2zMDKAI8hZixZNbaF149oCPi60d/PFp9jpKB0vddVq1RKiSBIuLY3nSpJCIUT1mCyiakizD+XW6/W+CF6nz177NJS15P12PM7KYnUTN3/f+95n8W1Ctz4m5MOptE984hPG5bpQgSCSjw3IkTj6mGMs9/bNb37TUkO4rCxd+JfBInGS3haQYzTNS/vU1JRN1vz8fFE86uPWdGx8fLw7SpiZdzKx8AKxYGiYcrLby+VyJ0sYgBEWHiUwXA8LgQy2490s0bFbTSu3XrcJRk+cG01MFDyZf7xpHwlE+R588MHWBziatJx1HHfUB8R9IyyJW8vMcANMLEwtlBOD93wq0NsBXVtQksv5DjpB/Oypg8ZENhoNi8TFZktWGQwmGKnXvWKQPdcueM+gx8bGegA3fr/XKbedpXuJxngAGkUI/XFfzEmoS9LrkwFaVfgOy5cvDxZ2JAHqecVbAUcccYQBTeode/iiiy4yOxKPh0lS8jNaJgaAB1kDq9fr3bxHRA6bViD7NBL3Puecc0xKuYacEfG7ZegnJrLJpdEH8p1yg2U6avliiln2ZWHyLd4dJ7Ajm0xJexv6cPa0LyfrUUYHR0yGBCtJug3FHi0gK4HIyr7aAY1Ek2KH9AklkgglEMOSwZ5kVhUGHI9gS9JSoBsLfFsgJzg+Pt5nJk8MlXqguX402xiY0UfUI5kVosZrrCaoTfascptcjwKaTZs29SnbIVNRNR3eTvagtwMaiyl1zCJldoouaDw//PDDs4SJIo5ZjZzPiqixFEj5U4X0gQ98wOIMxBNwQ1EKcDVWiMCWpHmg/SBqtRrf7WCi3vGOd4THPvax2X3pWLlSKRI7iAPoc0BnA+P6AhopP/e882yFUEvymMc8BotgNaUGhElxlRUucPaySTJxlGhPtzXlBHTqJ6T+AuNQDEceIs8BHcyYZEtlIc2k8X3RiDQonaWyCE4mgALINHgaexaugrcENjTiC3ISic5hYzMZ2KHRhV32lre8xSqLiCFzLQbvixBToBXo5/pch7whyhBLBjMOAeAacrHJkkAtzuW2+AYNbk/Nut0A2qq0YsApVyqViuQRlXtUiAE8mUwVClmpE5kLn0yVuYKk4D0Rf8asQuNed/315jjwnPixCmuwBCTVRh+Rp9OwZ2UhH0jL8935+fkuXHwCRwp7qnmOlgQBNr/Dtce2JxpH+BQTCqBjeFaxjFxSuGgAZ4Ek53Yv1iS9ipO78RR5ziTjHYqbfR4RZ+/KK6+0Zh3r7+/PYezDb14RshQAodlsWkkA3/WNMjEMeIDOpBquRilG+vAu7HR0f2XqiQa4BnzvgY5LOxus7HSARvKZbOxZBkNDYFC0SDkTvmAiZq51rl0QaalCc9nWHuhavd7p+pVj/OQalR33NSK8Rxwe+rBEN97Yrbfe2ifbT9kQ/XhiYmL/yLk5r/ljRVMWpbNsS5RoKSrRRyNWQxGY8cDJVZd9zG+TSvw7XPs76kAsOISUUENHEoAiS0qHeY9VRl90311F65ZqCdBmGvoVSriAVQ9WRx55ZItph18CHZKooBlYVBH5YhIkecWKFUYjzMhUtWrxaKJqXFzaVnyZWQLR5PJmXjrghgs/CuhIJS1A+1Z1tAGIrCZogmASMQdMQhwIbHCAZtLk0Ih+kgLz3QY69jezUCjMsf7XankcuM2bN1MzvFNBJA3FDiVaPBpPDdPIVx358CUN+zlmM1LFkFd+L41xLKIQgwc5najUBvdeJdzOd6EZau0oVUOKKRtDQRP1w74HaNEQ1/MTfWf2piQFRvR/lRQzwSpqVHwZmcrkwA8BwHAgSWCpGNJU0AZELo/Q19WRZJyYmOiJgCl43oXN6W1MxTr2FOhSsgq81ZEBTZ3e2JhZOlgsAA1HUwLAQMiWIzlIEKHM4ZGRLPCUSvWd2ASUWSfq/8jISC8xIGGE++9LKWCFcrlsYVWcO+sgJtZtt91mS8CnspRNHhgYOAoQ2ii2zpRDM4l2ktlwduqiQOPCy31vAzTfRQkisUgu1AHAUAagY9sDNLTCwPguUp3S1x4C3FLJL6ApNGIVlcvlHq18X48H/WJfiwXov+1ZQUoosUoLF30dHfEJBhKTp5n7mlkEbWijnXlXi3zbTpr976pJaoxOQxviPKW1sDSgDRQhkg7QhFLltcp5klQLbP98d/agxFUATVLaYNaT9zl8AgMzjzpsYu+yUswexlObm5vr9nQhoAGZZYDmxHZ1VkF3O08pDSi1+055VyDH30ryARkFB4AAicmJbpGNigfIa7ibieB72PdYQ4spZd+WAtlZKRZVpL/gNTo62qfaPF8tINMO3UFFQFYSpowFwRHFctMCF+owxsfHD7HK+ampvAdRZpuX2Ewa25holUgZmZWShFk9ZcTicaMAJBSzDqABlBIEBkz7xz/+YVKO0GBHD8TkAJPjQwIp9e0B0GaH07ju+Pi4lU54585XppLiqtfrBXRYBjTmEgOZnZ3tPPLII7OMrrdAaJh7caOPlUxRVOgzLTsZ90vZwpUFsBcLrTJR3qnBAQFoQpQCGlMOgJFkQEfKcb/hcGVhlCBIpToNIO2Kn6P9T+uDEqiF9qXLHiccP+x7n5kxoDVQLkTMmdwbFOID2bTDDjuMfF53kjUxD8m7ybsCuurSXamFkm64lJ0N10IFAhqvEIUIwACu3WLsEIPePNAKCbSzgHZHQUYB6oi0l3/Oc56TZVS8QEIbCCOWCIErF09ZkOiozLItCc1ms5ju4VBj3yHLE3MH/iE9lToi7UCuO0rJgEwslRRocTlA2TaP2283pQ3Q0B2KD7ABGWnmPYUFsDoEtA90iT482IsB7VJplseM/TyCbAmCmNaNoMvg7NHRUZKfZP4NbK0Ik0isCC5EEvH1r399S210CjaKhwIagbJUpCsFv5psD14MaL8VD9qAa9EjAprJVq0JkgzI0AaKkO8A9GYHNKsijZF7vm4DdF6xDn7HpFH7R7muzwZ5bxCQaSRG8KAtcLUAtCV//fLAl0dL5vzmGK9VSZ+TyKXgJlIOaSJt1NkJ5BYFWb1DUlMKaZdvlMKENuBnwENaARNQoQ9AViSRUC6KMAN682b7HRMlnt4DoDNcYl+WsYfSb4Ly8Xtl4KEWVoBi4C2bhfREHEtpgU/V+2p/ZoxiFAY8OTlZUCY6pYw0mF5fiA20cHMGchugJc1EAlHW8DO8K6DJ0lgxzZo1Js1rb7ghrLvpJlOE8HgKNOUKnqfTvi5mhYANkUsCV+yV9EXs3scAaAowsU5c4CrvrZUWjycOnhRSIa2O91sScG4YaFyS7K3uVuezjrcGZUIq1Yspw4qTZqON4eGspkNAI71I9Zq1axeAXrvWKAVF2BZopxC9flgEbNV/kDAowLWUXPh4hrebteqtMPMO58YSDWoAbuhjccRAiUkpBd/EPtLdVn47BZJfKpXNS0ozIjE2kFkj9YSnUy8ybZ424GdAw4bWNmmARqoBG5B55D0PtGLcvizCg6yWKMaiz+hgzpIv9UUx3mbmPWIcJB7QBz74NDMzY7sIYrFmENCeP3sIIg0NDVnsw7uYKt/ihrFgkQ7pWAYPdOS4mT0Guhy9RqSQcgYGkAKN9HqwBXTc4WuKU1aHONorQ99fB7SVOEzPzPTQ95GRkS62Xvj9NumuNAkeZjFU6pWpo59cCrTVPtAxkgH8GE/Rb4pJeQn+SmihOw3y7wnQ5ejAKEatYyp2BTSPUob9EWil2GTeeTta/YkgW9wm4+1o0lHZ6q0tn3mSJQYOlCMzuVKAfn+hd+E90JZBqVarffAe278GBweL6WYfFKI2NDIRzWaTUqtC/G2Rjsbl03NngC5FaWbCrfQ3ARqpNZ6+6SYDWA3wDej+/gxofo8idDZ0Ia0SjZTB0Rm9hAQoirniyivtPR+S8LXPKg+msL1cLludIBWzlDOzlSJRiq1ACwSSsUiCXG2/Z1oJSIBW9Sc3kBmE15gNIK2LqC0NtJfmtkBv3JgdAADQkmo1PhMvQxmMQfwcKS4D1dVsdKjosVQqWbI4JiF6RZFeqr1vwWr25Qpshc4Svwtg51uA9hspq9Xqqljr1lkqlbqJ2LHzCLta9XG+4hTprlarpLTwLJfF8GEWQ9Bg6m3iHTLrUmkWbSgfKaA3tgGaxmukne9Gy8VWZrmycD1ZG1mYtE0NNMs8TnIv2zMovhddyAP08QxohX661Qs/ZyUOCkS1AO1saFNq0QLJsYQI9ZFPZMeqtvT62VUVKOctxXLenfaU71Q/XW2tOm1HGx5oKEBAY1FgWUARAhugkX6u5ePH0X3Okgh+E1Ij6RvhBHQSB7OQkBawflOqVvOpp51mK6hSqWjnwELGqQ0vtwDNrGTKIR6Hww8ZFNsRyGKQGwNwlTqpgE+zjVe0fft221nKkomTx2AYXOdSXqLAJqLn+TkDessWowR4V1IND6/v77dHRejQMZnFs7BKrRJpp0RvrJ1TSQMRQPZ+p0Eiv81E5i2lumzpK5VKPar9XixJkAK+c/AnbmMgloD0xFhBF5mYUql0hHhL9KFOsd0XqSfjob0tjqtzi8U9vFRnB7PE02908g1AW+5t06asmpMGZTAhzoLIaRn70K0SyBS46z40UmAcWOXpIa3aF9AIGscfudAudde2h32p1hZoOrOQaV44eSaep9TLUuUz6iewC33pmFcWxEIGBgaWk1oi5dOSX5y24JUdWNJOKYo6cLsBWuc5MekCGqkGXMCWY6JMNxmfCHSWUHV7F5WE6MJhIaY8ODjYSzRSNSzeZ/AbjqBNtkfgGMUV2IN+4Z7RA8zc7LbNA50mQW3Zxp2lvB+lozfSigVOsDy8TZnufxFPx9/mfHVmDExxL6uX9qktlR7ouRSi6MOAHhiwR15HRYfZJg7u0lKWfTw2NtbNPYg84v1hlumIIr97y3vA2MjEl9mUyWkJaTGQXGtfJ7KUVLdkpTU4Gfha/k6jLgdsAkvajLPUcRFEs7heY4H7AcIUB8BMTEx06oAsJtZXokYFhiWTSx0Xnc0HyLwXFV22emZmZpbJYTIFX6/bthAqVzk9jB2t3sv1rrXfvATQcDIFMr5GT96eP35jl80D7WuPkyofpFKBFhtkLJzZH6mmQ9oSnCoPOszgagtHoRUoEUBZAopygVZbHWPGjgZast9yxcXX8vqYIJfdzs6fk3kFhb3uda9jogtyo9W/duds0FD4PFKdio7K3OmYknKBo90DWdG73QA6G4RMNt5nSVERqup2D7Y/t8MfdJXL5azeoVwu92rFKAmrlST7Vv3ifSlGNogixTzXPkO/lBU1Y4/M9u3bcUCK6dFDool2J+TwnfXr1x/Cdjp0wNzcXGe8rh592zOgPTcrM+0rQdvVC1NzBneSOedEBGhE0pJG+fzxZsEd9sTZIIBOCJLDSUgRMUAoQXu8JdXGz1EZKrutemxHOV30W0e8UWGang2S8rEcEGVHaBQTYUYqGLQEwHsGdGbHuqy0Ef/OVUlmLUhBUfdGOJVtA8SvfUzER/n8/vJcbNqqxmrwVgv8CZdT5kr0cGhoqIvrs32aQ2KPOuqocL/73c92otLIRjNBbHZiVwJnL8HXeLJKx7WrKfRxZKSYs/AIBqEk8R1YQVKqewLmztzsODqNNaQ1EOnWCBQSKX5OgCFei3Iku8BJNJzglW7SbJcS64rKJvU2VbPm3/MTlFZrpiUR7c5zInufxiyYYF2PYBKCNT4+vhwvU0VCPs21u7Zyu5aZdwteWXmXQIszcX2pd9MxCrjqmE3ECEj5cCqX32xEW+5ykOkBUn4SvLOgrR5+Q/tiQGvy/Kk5fgIU0lQRIp9x/imn8EbvMSuOd/WCuf8G0JnDIvd3KSUXqA8AAAJjSURBVKDFl3wO0KT5ZcPyPhGr6Db3km0gkclxODgEaP1KpdKlox1Sk9BbKqli8sdBLAa2gNZK8qEBP4E6844sf39/fy/uO6uR0w4kRJwp7VJbnf91oEUdep4CjTcFbwEuS4tOIs0oISlMFbts3LgxH3N2XYODg+YOn3322Xb0BCYeA05PfvSmoU+dpRKdAq330klrUyZhB4uz+5eYSIypLHOOlEIGnc6Ea8n7/deAblf/5iUZO1YRNFUCofW1n0OWC+FSpbRi+LXHXT+PlKPAUpt2MccnLb1KQRfQeHHiYgW62G3G6QMoV5IDyn7EDfidcSNRtktXJwBHXv3/AVoNWgFQZaJxfQnuYHlQoBgBxSLp0jWc244Ud0ZaWsYjRYm8B6VgIgEKNCHAUgW6FMi+TUxM5LT3GupiJanIBgcHWxiqiAUtfntciwnL565cIP8/BdrXXchhoLNyf3VwnkKFvlxBsd8YYLcs+VRrvUYX2p33OVqNo9FGRkbybMbkUG+28+o45PSfMaSHduuPfTboBNrGjRuPdAAUpmPuUucoCVxthQNY+rmTe+3O91/ahJvbPaAXO51AAPlYA1KtdJH+r4mvKG3XoqeXV7ZF2x3Y6EMGB1OR54DEBlIKVdL//yJgBbzOqmYjKDTEEZpsoaYKn77pBAOA0D7DCGwGnC/HXSqmfFfA3S2gJYECWiFL5eQIZSo2EQfV4kn5sqpp51miiMhc/+hHP7J95WyJQEmxb5v0PkfUcxoAmyT5PwH6Rwz86f+86Nh5gIYqODcDqabujf4lUbaWFFM74Jaq8r+rAAvo/wPIh9zp/GC7ygAAAABJRU5ErkJggg==</binary>
</FictionBook>