<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>prose_history</genre><author><first-name>Luca</first-name><middle-name>di</middle-name><last-name>Fulvio</last-name></author><book-title>Les enfants de Venise</book-title><annotation><cite><p>� Quand Mercurio s��tait jet� dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s�y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer � la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer � lui. D�j�, les nuits pr�c�dentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet �trange gar�on. Qui �tait-il ? Il n��tait pas pr�tre, il le lui avait avou�. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait � peine. Sa t�te se faisait l�g�re. � Je te retrouverai �, voil� ce qu�il avait dit. �</p></cite><p>La mis�re radieuse d�une bande d�enfants perdus, la fille secr�te d�un m�decin sans dipl�mes, la d�couverte de l�amour, l�or, le sang, la boue, l�honneur� pour son nouveau roman, Luca Di Fulvio vous emporte � Venise.</p><empty-line/><p>Traduit de l'italien par Fran�oise Brun</p></annotation><date>2015</date><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><src-lang>it</src-lang><translator><first-name>Fran�oise</first-name><last-name>Brun</last-name></translator><sequence name="Gang" number="02"/></title-info><src-title-info><genre>prose_history</genre><author><first-name>Luca</first-name><middle-name>di</middle-name><last-name>Fulvio</last-name></author><book-title>La ragazza che toccava il cielo</book-title><date>2015</date><lang>it</lang><src-lang>it</src-lang><sequence name="Gang" number="02"/></src-title-info><document-info><author><nickname>papamuller</nickname></author><program-used>calibre 2.69.0, FictionBook Editor Release 2.6.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2018-02-13">6.2.2018</date><src-url>lib.rus.ec</src-url><src-ocr>Scan &amp; OCR: &#x410;&#x43D;&#x43E;&#x43D;&#x438;&#x43C;</src-ocr><id>88fb2e0f-4261-444f-9488-5464fe41a9df</id><version>1.0</version><history><p>1.0 � &#x421;&#x43E;&#x437;&#x434;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; fb2. &#x421;&#x442;&#x440;&#x443;&#x43A;&#x442;&#x443;&#x440;&#x430; &#x43A;&#x43D;&#x438;&#x433;&#x438;, &#x444;&#x43E;&#x440;&#x43C;&#x430;&#x442;&#x438;&#x440;&#x43E;&#x432;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; &#x442;&#x435;&#x43A;&#x441;&#x442;&#x430;, &#x441;&#x43D;&#x43E;&#x441;&#x43A;&#x438;, &#x431;&#x435;&#x433;&#x43B;&#x430;&#x44F; &#x432;&#x44B;&#x447;&#x438;&#x442;&#x43A;&#x430;. &#x41E;&#x431;&#x440;&#x430;&#x431;&#x43E;&#x442;&#x43A;&#x430; &#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442;&#x430;&#x43C;&#x438;. &#x41E;&#x431;&#x43B;&#x43E;&#x436;&#x43A;&#x430;, &#x434;&#x435;&#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442;&#x43E;&#x440;. (papamuller, 4PDA; &#x444;&#x435;&#x432;&#x440;&#x430;&#x43B;&#x44C; 2018�&#x433;.)</p><p><strong>&#x41D;&#x435; &#x437;&#x430;&#x43F;&#x443;&#x441;&#x43A;&#x430;&#x439;&#x442;&#x435; &#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442; �&#x413;&#x435;&#x43D;&#x435;&#x440;&#x430;&#x43B;&#x44C;&#x43D;&#x430;&#x44F; &#x443;&#x431;&#x43E;&#x440;&#x43A;&#x430;�. &#x42D;&#x442;&#x43E; &#x443;&#x431;&#x44C;&#x435;&#x442; &#x444;&#x43E;&#x440;&#x43C;&#x430;&#x442;&#x438;&#x440;&#x43E;&#x432;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; &#x442;&#x435;&#x43A;&#x441;&#x442;&#x430; &#x43F;&#x43E; &#x43F;&#x440;&#x430;&#x432;&#x438;&#x43B;&#x430;&#x43C; &#x444;&#x440;&#x430;&#x43D;&#x446;&#x443;&#x437;&#x441;&#x43A;&#x43E;&#x439; &#x43F;&#x443;&#x43D;&#x43A;&#x442;&#x443;&#x430;&#x446;&#x438;&#x438; &#x438; &#x441;&#x438;&#x43D;&#x442;&#x430;&#x43A;&#x441;&#x438;&#x441;&#x430;.</strong></p></history></document-info><publish-info><book-name>Les enfants de Venise</book-name><publisher>�ditions Slatkine &amp; Cie</publisher><city>Paris</city><year>2017</year><isbn>978-2889440313</isbn></publish-info></description><body><title><p>LUCA DI FULVIO</p><p>Les enfants de Venise</p></title><epigraph><p><emphasis>� mon �lisa</emphasis></p></epigraph><section><title><empty-line/></title><cite><p>J�aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, [�] j�aurais beau �tre proph�te, avoir toute la science des myst�res et toute la connaissance de Dieu, j�aurais beau avoir toute la foi jusqu�� transporter les montagnes, s�il me manque l�amour, je ne suis rien.</p><text-author><emphasis>Lettre de Saint Paul aux Corinthiens</emphasis>, I, 13</text-author></cite></section><section><title><p>Premi�re partie</p><p>Automne 1515���Hiver 1516</p><p>ROME ��NARNI ��APENNIN CENTRAL ��MER ADRIATIQUE ��DELTA DU PԠ��TERRITOIRE D�ADRIA ��MESTRE ��VENISE ��RIMINI</p></title><section><title><p>1</p></title><p>Le chariot des ordures, le �char � merde�, comme on l�appelait dans le quartier de l�Angelo, passait une fois par semaine, le lundi.</p><p>Ce lundi-l�, apr�s cinq jours de pluie ininterrompue, il peinait � avancer dans l�espace �troit du vico della Pescheria, et par moment, les moyeux des roues frottaient contre les murs des maisons. Les cinq for�ats encha�n�s aux brancards, de la boue jusqu�aux chevilles, ahanaient pour tirer les roues hors des trous o� elles s�embourbaient. Leurs chausses de mauvaise laine, lourdes et trou�es, �taient crott�es jusqu�� l�aine. � l�avant du chariot, deux for�ats, encha�n�s l�un � l�autre, ramassaient les seaux remplis d�ordures et d�excr�ments d�pos�s devant les portes ou les cours d�immeuble, et les vidaient dans le grand baquet fix� � la plate-forme. Quatre hommes d�armes surveillaient l��c�urante procession : deux � l�avant, deux � l�arri�re.</p><p>Une petite foule h�t�rog�ne, compos�e essentiellement d��trangers, comme souvent dans la Ville Sainte, s��tait amass�e derri�re : deux savants allemands avec de gros livres sous le bras, trois bonnes s�urs avan�ant t�te basse sous de grandes cornettes, un Nord-Africain couleur de noisette grill�e ; deux soldats espagnols en chausses bicolores jaunes et rouges, press�s de r�int�grer leurs quartiers apr�s une nuit de beuverie et luttant, les yeux mi-clos, contre le mal de t�te ; et m�me un chameau, qui ne cessait de blat�rer, agac� par le froid, et qu�un Indien � turban menait vers le cirque de l�autre c�t� du Tibre ; enfin, un marchand juif, reconnaissable � son bonnet jaune.</p><p>Tous avaient une expression de plus en plus d�go�t�e � mesure qu�on approchait de la piazza Sant�Angelo in Pescheria, o� la puanteur des ordures se m�lait � l�odeur du march� aux poissons dont les d�chets pourrissaient depuis six jours sur le sol.</p><p>La voie s��largissant, les gens qui pi�tinaient derri�re le chariot le d�pass�rent pour se disperser dans la petite Babel de la foule qui emplissait la place.</p><p>Le marchand juif, qui se nommait Shimon Baruch, acc�l�ra le pas � son tour. Il regardait nerveusement autour de lui, trahissant sa nature craintive. Il venait de conclure une excellente affaire au march� aux cordes, non loin de l�, en vendant un grand lot de cordages tress�s qui venaient d�arriver dans le port de Ripa Grande. Et pour une fois, il avait encaiss� la somme en esp�ces, au lieu des habituelles lettres de change. Inquiet de marcher dans les rues de Rome avec cette bourse de cuir pleine de pi�ces d�or � la ceinture, il avan�ait tout courb�, ramenant les pans de sa cape autour de lui. Il remarqua le dignitaire d�un pays exotique, avec de grandes moustaches, escort� par deux Maures gigantesques aux longs cimeterres histori�s dont la poign�e �tait sculpt�e dans une d�fense d��l�phant. Il vit des jongleurs � la peau oliv�tre, peut-�tre des Mac�doniens, ou des Albanais. Et un petit groupe de vieux, assis devant leurs logis sur des chaises de paille, qui jouaient aux d�s dans une caisse en bois � m�me le sol. Trois pauvresses tournicotaient autour des �tals � poissons en marbre, o� restaient quelques corbeilles d�osier contenant des maquereaux d�Isola Sacra et des perches de Bracciano. Elles fouillaient parmi les d�tritus, � la recherche d�une t�te ou d�une queue qui enrichiraient ce soir leur maigre bouillon d�herbes sauvages. Deux de ces femmes, dans la quarantaine, avaient les l�vres serr�es par le froid sur une cruelle absence de dents. La troisi�me �tait tr�s jeune, avec des cheveux d�un roux sombre et une peau qu�on devinait, sous la crasse, blanche et transparente comme l�alb�tre. Shimon Baruch se dit qu�elle ressemblait � Suzanne assaillie par les vieillards dans le livre du proph�te Daniel.</p><p>� Poussez-vous, grognasses, ou je vous jette aussi dans le baquet �, dit un des for�ats qui s�approchait des �tals � poissons, brandissant sa pelle. Les hommes d�armes, en riant, firent signe aux femmes de s��loigner.</p><p>Shimon Baruch fon�a t�te baiss�e vers le Th��tre de Marcellus, pour mettre enfin ses pi�ces d�or en s�curit�. Il se retourna une derni�re fois pour regarder la jolie fille aux cheveux cuivr�s, et la vit lancer un regard � un gamin en haillons au teint jaun�tre. Assis un peu plus loin dans les ruines du Portique d�Octavie, ses longs cheveux sales coll�s � la t�te, il lan�ait des pierres sur une ch�vre qui broutait les herbes des murs et les orties. Shimon Baruch eut un instant l�impression d�avoir d�j� vu ce gamin le matin m�me, peut-�tre au march� aux cordes. Tandis qu�il le regardait et courbait encore plus les �paules, le gamin croisa son regard et cria : � Ton bonnet est de belle �toffe, messire Juif ! Prosp�rit� ! Prosp�rit� ! �</p><p>Shimon Baruch se d�tourna sans r�pondre, et vit alors un jeune homme gigantesque, � l�air ahuri, jaillir de l�autre c�t� de la place et s��lancer vers lui, la main tendue. C��tait un g�ant � la chevelure �paisse couleur du son qu�on donne aux mulets, plant�e bas sur un front bestial. V�tu de guenilles, trapu, il agitait maladroitement dans sa course de petites jambes robustes et des bras courts, disproportionn�s. Un nain qui serait un g�ant, pensa le marchand. Il vit tout de suite que c��tait un fou. En s�approchant, le g�ant plissa les yeux comme s�il craignait d��tre battu et parla d�une voix gutturale, dans une langue o� les syllabes se faisaient la guerre : � Aga la pi�ce, messire� aga la bont�, aga la pi�ce � l�aum�ne, votre majest� tant l�illustre.</p><p>���te-toi de mon chemin �, lui dit s�chement le marchand en agitant la main comme pour chasser une mouche.</p><p>Le g�ant, effray�, se prot�gea le visage mais resta coll� � lui, r�p�tant : � �ne tit� pi�ce, messire excellentissime, �ne tit� pi�ce seulement �. Et juste devant la fa�ade de l��glise de Sant�Angelo, il lui saisit le bras avec fougue.</p><p>Shimon Baruch se retourna. � Ne pose pas tes sales pattes sur moi ! �, gronda-t-il, t�chant de cacher la peur qui lui serrait la gorge.</p><p>Au m�me moment surgit au coin de l��glise un gar�on d�environ seize ans, la peau mate et les cheveux noirs comme de la poix, maigre et d�gingand�, un bonnet jaune cr�nement rabattu sur le c�t�. Il manqua de renverser le marchand, et s�agrippa � son �paule pour ne pas tomber. � Pardon, monsieur �, s�excusa-t-il aussit�t. Puis, � la vue du bonnet que Shimon portait, il ajouta : � Shalom Aleichem � et inclina la t�te en signe de respect.</p><p>� Aleichem Shalom �, r�pondit machinalement Shimon Baruch, rassur� de voir un coreligionnaire, tout en luttant pour �chapper � la prise du fou.</p><p>Le g�ant, saisi de col�re, protesta : � Non, je l�ai vu premier moi ! Bon messire fait l�aum�ne � moi ! � Et, sans l�cher le bras du marchand, il repoussa violemment le nouvel arrivant. � Va-t-en !</p><p>��Laisse-moi, mis�rable ! �, hurla Shimon Baruch, d�une voix o� per�ait la frayeur.</p><p>� Laisse-le ! �, hurla � son tour le gar�on en se jetant sur le g�ant. Celui-ci, d�un seul coup de poing dans l�estomac, le fit se plier en deux. Mais le gar�on ne renon�a pas et se jeta de nouveau sur lui, le frappant au visage.</p><p>Le g�ant poussa un cri guttural, l�cha le marchand, attrapa le gar�on avec fureur, le fit pirouetter en l�air et le lan�a contre Shimon Baruch, ce qui eut pour r�sultat de les faire rouler tous deux � terre.</p><p>Les gardes, d�abord en alerte, �clat�rent de rire � voir les deux �bonnets jaunes� enlac�s dans la boue, comme s�ils se battaient. Les vendeuses de poissons riaient aussi, mains sur les hanches, en faisant ballotter leurs seins. De m�me que les deux Maures aux longs cimeterres et le dignitaire du Grand Vizir. Les jongleurs albanais avaient cess� de lancer leurs balles, et les deux soldats espagnols, sans pour autant ralentir, marchaient la t�te tourn�e pour ne rien perdre du spectacle. Les savants allemands s��taient arr�t�s pour chausser leurs lunettes. � Tue-les ! �, cria le gamin que Shimon avait vu jeter des pierres aux ch�vres, pour encourager le fou.</p><p>M�me les for�ats riaient, et l�un d�eux hurla au g�ant : � Montre-leur ! Donnes-y des coups de pied ! �</p><p>Tandis que le gar�on au bonnet jaune aidait le marchand � se relever, le g�ant lui lan�a un coup de pied dans le ventre. Le gar�on poussa un g�missement, se tourna vers Shimon Baruch et lui dit, les yeux pleins de terreur : � Sauvez-vous, par piti� ! � Puis, dans un hurlement, avec la force du d�sespoir, il se jeta sur le g�ant et le frappa de nouveau avant de prendre la fuite. Le g�ant s��lan�a � sa poursuite, en direction des rives du Tibre, et le gamin au teint jaune se colla aussit�t � leurs basques, en criant : � Youpin de merde ! T�es mort, youpin de merde ! �</p><p>Shimon Baruch songea un instant � aider son jeune coreligionnaire. Mais la peur qui tyrannisait sa vie le fit se sauver dans l�autre sens, vers le Th��tre de Marcellus. Sur la piazza Sant�Angelo in Pescheria, tous regardaient � pr�sent le gamin et le g�ant lanc�s � la poursuite du gar�on au bonnet jaune.</p><p>Profitant de la confusion, la fille � la peau d�alb�tre qui fouillait parmi les d�tritus tendit la main vers une corbeille qui se trouvait au bord d�un des �tals de marbre, et s�empara de quelques maquereaux qu�elle glissa dans sa manche. Puis elle s��loigna en catimini, retenant son souffle, sans que les marchandes l�aient remarqu�e.</p><p>Le gar�on au bonnet jaune, lui, avait tourn� au coin de la rue, et ses deux poursuivants le rattrapaient peu � peu, hurlant des insultes contre les Juifs. Un ivrogne, les bras �cart�s, lui barra la route en chancelant et cria : � Arr�te-toi, abominable Iscariote ! �</p><p>Le gar�on s�arr�ta net.</p><p>� R�ponds � la question : de un � dix, combien t�es con ? �, lui demanda-t-il.</p><p>L�ivrogne le regarda, l�air h�b�t�.</p><p>Le gar�on se mit � rire, �ta son bonnet et le lui claqua sur la t�te. � Allez, va boire un autre verre, �a vaudra mieux. � Il fourra le bonnet dans sa poche et se retourna vers les deux autres qui l�avaient rejoint. � On bouge �, ordonna-t-il.</p><p>L�ivrogne les fixait tous trois sans comprendre.</p><p>� Couillon �, lui dit le gamin � la peau jaune, en crachant par terre.</p><p>Ils march�rent vite, du m�me pas, en silence. Au coin de rue suivant, le gar�on donna un coup de coude au g�ant. � Idiot, faut que t�apprennes � cogner sans faire mal. �</p><p>Le g�ant prit un air penaud. � Esscuse� �, g�mit-il.</p><p>Le jeune homme se tourna vers le gamin. � Tiens mieux ta b�te. � Il se courba en deux. � Tu m�as bousill� l�estomac avec ton coup de pied, esp�ce d�idiot.</p><p>��Demande pardon, dit le gamin au g�ant fou.</p><p>��Esscuse, Mercurio� pleurnicha le g�ant. Fais pas couteau � Ercole, s�te pla�t.</p><p>��Non, je ferai pas <emphasis>couteau</emphasis>, grosse b�te, dit Mercurio, en se redressant.</p><p>��Tu te rappelleras que t�es fort comme un �l�phant ? dit le gamin en donnant une chiquenaude au g�ant.</p><p>��Oui, Zolfo, acquies�a le g�ant mortifi�. Ercole grosse b�te.</p><p>��Allez, �a va, grommela Zolfo. Puis, � Mercurio : Tu verras, il fera attention� �</p><p>Un hurlement leur parvint alors de la piazza Sant�Angelo in Pescheria. � On m�a d�trouss� ! Au voleur ! �, criait le marchand. On entendit des rires dans la foule, qui avait tout compris. � Je suis ruin� ! Au voleur ! Maudits ! Soyez maudits ! � Et plus Shimon Baruch hurlait, d�sesp�r�, plus les rires �taient sonores, comme une explosion, comme au th��tre.</p><p>� Tirons-nous �, dit Mercurio.</p><p>Ils escalad�rent la digue en face de l��le Tib�rine, et ils descendaient vers une grille d��gout cach�e sous les ronces quand la fille aux cheveux cuivr�s et � la peau d�alb�tre les rejoignit. � On a de quoi d�ner �, dit-elle toute fi�re, en montrant les maquereaux vol�s au march�.</p><p>� On a bien plus que �a, Benedetta �, dit Zolfo.</p><p>Mercurio sortit la bourse du marchand remplie de pi�ces. Il remarqua qu�une main rouge y �tait peinte. Il d�noua le lacet, s�accroupit et versa les pi�ces par terre. Le soleil couchant les fit �tinceler comme des braises.</p><p>� De l�or ! �, s�exclama Zolfo.</p><p>Mercurio resta bouche b�e. Il compta rapidement les pi�ces et fit le partage, prenant pour lui le double de ce qu�il donnait aux autres.</p><p>� Mais on est quatre�, protesta Zolfo.</p><p>��L�id�e du coup, c�est moi, dit Mercurio d�un ton sec. Celui qui a pens� l�embrouille, c�est moi. Vous, � ma place, vous vous seriez fait prendre. Il les toisa avec m�pris. Vous �tes deux comparses � un et demi, m�me, parce que le d�bile compte pour une moiti頗, et une guetteuse. � Il remit ses propres pi�ces dans la bourse de cuir et la referma. Debout, il d�signa les pi�ces par terre. � Voil� votre part, et je suis g�n�reux. Si vous n��tes pas d�accord, mettez-vous � votre compte. � Puis il les fixa d�un air de d�fi.</p><p>� C�est bon �, dit Benedetta, soutenant son regard.</p><p>Zolfo se pencha pour ramasser les pi�ces.</p><p>� Au moins, on a compris qui de vous trois est le chef, dit Mercurio en riant.</p><p>��Tu veux manger le poisson avec nous ? �, demanda Benedetta.</p><p>Zolfo regarda Mercurio, plein d�espoir.</p><p>� Je pr�f�re manger seul, r�pondit Mercurio avec brusquerie. Si j�ai besoin de vous, je sais o� vous trouver. � Il ouvrit la grille d��gout. � Et ne dites rien � Scavamorto, sinon il se d�brouillera pour vous les voler.</p><p>��On pourrait rester avec toi, dit Zolfo.</p><p>��L�chez-moi les couilles, lan�a Mercurio. Je suis bien comme �a. Et ici, c�est chez moi. �</p><p>Puis il disparut dans la canalisation d��gout o� il vivait.</p></section><section><title><p>2</p></title><p>Quand ils se furent �loign�s en tra�nant les pieds, Mercurio referma la grille derri�re lui et avan�a � quatre pattes dans le boyau �troit. Le fond, fait de pierres carr�es descell�es couvertes d�algues visqueuses, en �tait glissant. D�s qu�il sentit sous sa main une certaine pierre lisse, il se mit debout en penchant la t�te � gauche pour �viter la saillie sous la vo�te.</p><p>La clameur de la Ville Sainte ne parvenait pas jusque-l�. Tout �tait silence. Un silence �pais, rompu seulement par l�eau qui gouttait et les cavalcades des rats. Mercurio sentit un vide en lui. Un froid sur l�estomac. Il rebroussa chemin en direction de la grille, pour aller leur dire qu�ils pouvaient passer la nuit avec lui. Mais quand il arriva au sommet de la digue, Benedetta, Zolfo et Ercole n��taient plus l�. �Tu n�es qu�un cr�tin orgueilleux�, se disait-il en progressant de nouveau dans le passage vo�t�, marqu� tous les dix pas par un pilier de briques. Au centre s��coulait paresseusement un ruisselet d�eaux souill�es. Au niveau du troisi�me pilier, il se glissa dans une ouverture creus�e dans le tuf. Il frotta un briquet et alluma une torche plant�e dans le mur.</p><p>Les chiffons imbib�s de poix produisirent une flamme tremblante qui �claira un espace carr�, mesurant bien une perche de haut. Au centre, une construction de bois sommaire et qui semblait peu stable : quatre montants et des planches en travers sur une largeur de quelques pieds, o� Mercurio dormait sur la paille, loin de l�humidit� du sol, avec deux couvertures de cheval aux armes du pape vol�es dans une �curie. Une partie de la construction �tait ferm�e par ce qui ressemblait � une ancienne voile, d�chir�e en plusieurs endroits.</p><p>Mercurio se hissa sur la petite �chelle. Il pla�a la torche dans un trou qu�il avait creus� dans le mur avec un ciseau. Il ouvrit la bourse vol�e au marchand et versa les pi�ces de monnaie sur les planches. Il les regarda briller. Les recompta. Vingt-quatre pi�ces d�or. Une fortune. Mais il entendait toujours la mal�diction du marchand, et il eut peur qu�un malheur ne plane d�j� sur lui. On disait que les Juifs �taient des sorciers, qu�ils avaient partie li�e avec le Diable. Mercurio fit un signe de croix. Il regarda la main rouge peinte sur la bourse en cuir. Elle lui fit peur. Il la jeta et mit les pi�ces dans un sac plus l�ger, en toile.</p><p>Il prit dans une besace un morceau de pain dur, et commen�a � le grignoter, enroul� dans les couvertures, luttant contre la tentation de quitter cet endroit. Depuis trois mois, le silence et la solitude de l��gout l�angoissaient. Il se pencha par-dessus le bord de la plate-forme et scruta le fond humide.</p><p>� Il n�y a pas de danger �, se dit-il � voix haute. Il m�cha encore un peu de pain, se recroquevilla un peu plus. � Dors �, s�ordonna-t-il. Mais il n�y arrivait pas. Dans sa t�te r�sonnait toujours le grondement terrible de l�eau quand elle avait envahi les �gouts, trois mois plus t�t. Et les couinements des rats qui cherchaient une issue. Il �carquilla les yeux et s�assit, le souffle court. Il inspecta de nouveau le sol. Pas d�eau. Les �gouts ne d�bordaient pas, il le savait. Mais cela faisait un an maintenant qu�il avait �chapp� aux griffes de Scavamorto, et il ne s�habituait pas � la solitude. Sauf qu�il refusait de se l�avouer.</p><p>Il entendit une voix : � Mercurio� �</p><p>Puis de nouveau : � Mercurio� t�es l� ? �</p><p>Il sauta de la plate-forme, la torche � la main. Pench� � l�entr�e de son refuge, il vit devant lui Benedetta, Zolfo et Ercole. � Qu�est-ce que vous voulez ? Je vous ai dit de partir �, dit-il. Pour rien au monde il n�aurait avou� qu�il �tait content de les voir.</p><p>� � l�Osteria de� Poeti�, commen�a � raconter Benedetta, les larmes aux yeux, eh ben, l�aubergiste�</p><p>��Il nous a vol� une pi�ce d�or ! conclut Zolfo.</p><p>��Et alors ? fit Mercurio, agitant sa torche devant leur visage.</p><p>��On a donn� nos poissons � des mendiants, continua Benedetta. Nous, on voulait manger comme les riches� Alors je suis all�e � l�auberge et j�ai command� plein de bonnes choses, et le patron� il m�a demand� si j�avais de quoi payer. Moi, j�ai montr� ma pi�ce d�or. Il l�a mordue pour voir si elle �tait vraie. Puis il m�a dit : �Elle est � moi, cette pi�ce. Tu peux aller te plaindre aux gardes de Sa Saintet�, si tu veux. Tu seras bien en peine de prouver d�o� elle vient, cette pi�ce d�or, vu que tu pues la voleuse � une lieue. Disparais.� Il s�est mis � rire, et j��tais d�j� partie qu�il riait encore�</p><p>��Le maudit voleur ! �, s�exclama Zolfo.</p><p>Mercurio les fixa. � Et qu�est-ce que vous voulez ? �</p><p>Benedetta parut surprise. � Je� commen�a-t-elle � dire.</p><p>��Nous� �, bafouilla Zolfo.</p><p>Mercurio les fixait sans rien dire.</p><p>� Aide-nous, finit par dire Benedetta.</p><p>��Oui, aide-nous, dit Zolfo en �cho.</p><p>��Et pourquoi je devrais ? �, demanda Mercurio.</p><p>Les deux autres baiss�rent la t�te. Il y eut un bref silence.</p><p>� On s�en va, dit Benedetta. On a eu tort de venir. �</p><p>Mercurio les d�visagea sans parler. Ils avaient l�air de trois chiens perdus, comme ceux qui errent dans les rues de Rome lorsqu�il fait nuit noire, la peau sur les os, pr�ts � dresser le poil au moindre bruit et � s�enfuir devant une ombre. Comme eux, ils retroussaient les babines, esp�rant passer pour des b�tes f�roces, alors qu�ils n�avaient qu�une peur : prendre des coups. Mercurio savait ce qu�ils ressentaient. Parce qu�il le ressentait aussi.</p><p>� Attendez, dit-il aux trois compagnons qui s�appr�taient � repartir. C�est qui, cet aubergiste ?</p><p>��Pourquoi, �a t�int�resse ? �, demanda Benedetta.</p><p>Mercurio sourit. Il avait peut-�tre trouv� un moyen de les retenir. Sans transiger avec son orgueil. � Moi, je m�en fous. Mais �a serait amusant de trouver un syst�me pour le baiser.</p><p>��Faut r�fl�chir, dit Benedetta.</p><p>��Venez, dit Mercurio en se glissant dans son refuge. Mais que ce soit clair : je vous aide � r�cup�rer votre pi�ce d�or, et apr�s c�est chacun pour soi.</p><p>��Je suis bien d�accord, r�pliqua Benedetta, pas besoin d�un marmot de plus � torcher. �</p><p>Mercurio �clata de rire et lui indiqua le chemin : � Les dames d�abord �.</p><p>Aussit�t entr�s, en voyant la dr�le de construction suspendue, ils rest�rent bouche b�e, impressionn�s.</p><p>� Y a quoi derri�re la toile ? demanda Zolfo.</p><p>��M�le-toi de tes affaires, dit Mercurio en se hissant sur la plate-forme. Et rappelez-vous qu�ici c�est chez moi.</p><p>��Un trou d��gout, oui, qui pue la merde. Tu peux te le garder. Qui voudrait habiter dans les �gouts ? dit Benedetta en le suivant.</p><p>��Moi, r�pondit Mercurio.</p><p>��Si c�est que �a, tu peux m�me t�y noyer.</p><p>��Ne dis plus jamais �a ! �, l�cha Mercurio, furieux et les yeux exorbit�s.</p><p>Benedetta fit un pas en arri�re. La plate-forme trembla. Ils se turent tous les quatre.</p><p>� Quelle id�e idiote j�ai eue �, maugr�a Mercurio. Il se glissa sous une couverture. Leur lan�a l�autre. � Vous vous la partagez. C�est tout ce qu�il y a. Et venez pas me coller. �</p><p>Benedetta arrangea la paille et fit se coucher Zolfo et Ercole. Puis elle s��tendit � son tour. � T��teins pas la torche ? demanda-t-elle � Mercurio.</p><p>��Non, r�pondit-il.</p><p>��T�as peur du noir ? �, ricana-t-elle.</p><p>Il ne r�pondit pas.</p><p>� Ercole aga pas peur du noir, dit le fou, avec la fiert� d�un enfant.</p><p>��Tais-toi �, maugr�a Zolfo.</p><p>Un silence embarrassant s�abattit. On n�entendait que le cr�pitement de la torche et les rats qui couraient dans leurs trous.</p><p>� Je d�teste leurs petites pattes de merde �, fit Mercurio, comme s�il parlait pour lui-m�me.</p><p>Aucun des trois autres ne broncha.</p><p>� Il y a trois mois, le fleuve a grossi d�un coup� �, commen�a doucement Mercurio. Pour ce qu�il en savait, les autres pouvaient tout aussi bien s��tre endormis. N�importe, il avait besoin de parler. C��tait la premi�re fois qu�il racontait. � Les eaux d�gueulasses du Tibre ont envahi la fosse. Je ne savais pas quoi faire� L�eau montait, montait� les rats nageaient et poussaient ces petits cris horribles� des dizaines de rats� des centaines� � Il s�arr�ta. Sa respiration s��tranglait dans sa gorge, les larmes lui venaient aux yeux. Il avait encore peur. Mais il ne voulait pas le montrer.</p><p>� Et puis� ? �, demanda la voix de Benedetta.</p><p>Zolfo se serra contre Ercole.</p><p>� Les rats allaient vers l�endroit par o� l�eau entrait� reprit Mercurio, dans un filet de voix. C��tait horrible, j�en avais jamais vu autant� alors je suis all� dans l�autre direction, vers les tunnels plus profonds, les plus d�go�tants, sous la ville� et l� j�ai rencontr� un pauvre type� un ivrogne� Je le connaissais parce que je le volais chaque fois qu�il �tait saoul� Et lui� lui, il m�a attrap� par la veste et il m�a cri� de suivre les rats. �Les rats, il disait, les rats ils savent. Nage avec eux.� Et moi� je ne sais pas pourquoi je l�ai �cout� c��tait juste un ivrogne de merde� �Suis les rats !�, il criait. Alors, m�me si c��tait l�horreur, j�ai suivi les rats� il y en avait qui montaient sur mon dos et sur ma t�te� et ils poussaient tous ces petits cris� d�go�tants� �</p><p>Benedetta frissonna. Zolfo s�agrippa � Ercole. � Et puis l�eau a tout envahi, et les rats ont plong� Je ne voyais rien mais pendant que je nageais sous l�eau je les sentais� je les sentais sous mes mains� et je croyais que mes poumons allaient exploser� � Mercurio haletait, comme s�il revivait cette longue apn�e. � Je suis arriv� � la grille, je l�ai pouss�e et je suis remont� � la surface� J�ai atteint la rive en m�me temps que les rats et je suis rest� l�, en attendant l�ivrogne� pour lui dire merci. Et je regrettais de l�avoir si souvent vol�, ce couillon, qui m�avait� sauv�, en somme� Je suis rest� l� toute la journ�e� mais rien. Une semaine apr�s, quand le fleuve a baiss�, je suis revenu. Pendant que j�essayais de r�cup�rer mes affaires en remontant un boyau vers l�est� � Mercurio se tut.</p><p>Aucun des trois autres ne parla.</p><p>� Il �tait l�, reprit Mercurio apr�s un instant, la voix encore plus basse. Il n�avait pas suivi les rats parce qu�il ne savait pas nager. Il s��tait enfonc� encore plus vers l�int�rieur. Comme je voulais faire avant de le rencontrer. Il �tait tout gonfl�, avec sa langue violette qui sortait� ses yeux �taient �carquill�s, et rouges, on aurait dit qu�ils �taient en verre� il avait encore les mains agripp�es aux barreaux d�une grille qui n�avait pas voulu s�ouvrir� �</p><p>Les trois autres ne respiraient plus.</p><p>Mais le r�cit de Mercurio n��tait pas termin�. Il avait encore quelque chose � raconter. Une image qui le tourmentait. Il inspira profond�ment. � Les rats �taient revenus� et ils avaient faim� �</p><p>Le silence retomba.</p><p>Et dans ce silence on entendit : � Maintenant Ercole aga peur du noir �.</p></section><section><title><p>3</p></title><p>� la neuvi�me heure, la gal�asse se mit sous le vent.</p><p>L��quipage �tait compos� pour la majeure partie de Mac�doniens. Leur visage sombre, cuit par le sel et la glace, �tait marqu� de rides profondes. �� et l�, sur leur peau couleur caf� au lait, comme dans leurs cheveux noirs qui tombaient par paquets, apparaissaient des taches grumeleuses comme des fraises �cras�es. Quand certains de ces hommes parlaient, d�couvrant leurs gencives, on voyait un jus rouge clair, mouill� de salive, couler de leurs dents jaunes d�chauss�es par cette maladie que les grands voyageurs de la mer connaissaient sous le nom de scorbut. Pour en venir � bout, les rem�des �taient nombreux. Mais les marins restaient convaincus que la seule m�thode �tait de porter une amulette sp�ciale : le Qalonimus.</p><p>Une antique l�gende parlait d�une sainte, martyris�e par les barbares, qu�un m�decin charitable aurait soign�e ; il avait rendu sa mort plus douce et recueilli ses derni�res volont�s. La sainte voulait que ses restes soient rapport�s dans sa patrie et y re�oivent une s�pulture digne de ce nom. Mais pour �viter que le scorbut ne tue les marins auxquels sa d�pouille mortelle serait confi�e, elle avait murmur� avant son tr�pas � l�oreille du m�decin la composition d�un m�lange d�herbes miraculeuses. Les marins qui la porteraient sur eux, quelle que soit leur religion, seraient prot�g�s de la maladie. La l�gende avait oubli� le nom de la sainte mais pas celui du m�decin, Qalonimus, et l�amulette avait pris son nom.</p><p>En fait, la l�gende n�avait rien d�antique. Elle avait �t� invent�e moins de vingt ans plus t�t, et ni la sainte ni le m�decin n�avaient jamais exist�. Le seul � le savoir �tait le cr�ateur de la l�gende, qui s��tait enrichi en vendant aux marins cr�dules et superstitieux une amulette de son invention compos�e d�un simple m�lange d�herbes malodorantes enferm� dans un petit sac de cuir avec une lourde plaque de fer. Mais une semaine plus t�t, l�escroc avait tenu � raconter la v�rit� � sa fille, une adolescente de quinze ans.</p><p>Le nom de l�escroc, qui pr�tendait descendre du m�decin de la l�gende invent�e par lui, �tait Yits�aq Qalonimus da Negroponte ; sa fille s�appelait Yeoudith.</p><p>Le p�re et la fille se trouvaient � pr�sent sur le pont de la gal�asse, main dans la main, torse bomb�, pr�ts � recevoir le salut du capitaine et de la chiourme de Mac�doniens qui les avait amen�s jusqu�ici, dans cette partie de la mer Adriatique, peu profonde et peu sal�e, face � l�embouchure du P�.</p><p>� Votre voyage se termine ici, dit le capitaine, un homme � la mine patibulaire. Vous connaissez la loi v�nitienne. Les Juifs ne peuvent entrer dans Venise par le port. �</p><p>L�escroc s�inclina respectueusement. � Merci, vous avez fait plus que je ne l�esp�rais.</p><p>��Votre r�putation vous a pr�c�d� �, r�pondit le capitaine.</p><p>Yits�aq savait bien que le capitaine mentait. Il se tourna vers la chiourme clairsem�e. Chacun de ces marins n�avait qu�une h�te : se d�barrasser d�eux.</p><p>Le capitaine fit signe de descendre une chaloupe. Les poulies de bois g�mirent, dans une odeur d�huile br�l�e. � Am�ne� Am�ne� �, rythma la voix du marin � la man�uvre qui, pench� sur le bastingage, v�rifiait le bon amerrissage de la chaloupe � quatre rameurs.</p><p>� Mes hommes vous m�neront jusqu�� la rive sur ce bras du fleuve, dit le capitaine en montrant une vaste �tendue d�eau bord�e de roseaux. Vous �tes dans les environs de l�antique cit� d�Adria. Dans la campagne, il y a une auberge o� passer la nuit. Ensuite, vous vous dirigerez vers le nord-est. Vous trouverez Venise.</p><p>��Ma fille et moi vous serons redevables � vie �, dit pompeusement Yits�aq Qalonimus da Negroponte. Puis il laissa aller son regard vers les trois grandes malles ferm�es avec des cha�nes et des cadenas.</p><p>� Vos biens seront remis � Asher Meshullam, dans son palais de San Polo, comme vous l�avez demand�, dit le capitaine. Ne vous inqui�tez pas.</p><p>��Je me fie totalement � vous �, r�pondit Yits�aq, en continuant � fixer ses trois malles, comme s�il ne voulait pas s�en s�parer. Puis il tourna son regard vers les marins, et per�ut leur impatience, leur cupidit�. Il regarda de nouveau le capitaine, si exag�r�ment aimable mais tout aussi press�, � voir l�agitation de sa jambe droite et ses mains qui ne cessaient de s�entrecroiser comme deux araign�es en amour. � Je me fie � vous� �, r�p�ta-t-il, mais plus qu�une affirmation, c��tait manifestement une question. Ou une supplique.</p><p>Le capitaine sourit. Ou plut�t, un ricanement contracta sa face, entre nervosit� et plaisir. � Partez� ou la nuit vous surprendra en chemin. Et le monde est plein de gens mal intentionn�s �, dit-il, avec un geste d�agacement.</p><p>Yits�aq acquies�a, la t�te basse, r�sign�, puis poussa sa fille vers l��chelle de corde que les marins avaient lanc�e. � Allons-y, mon petit. �</p><p>� ce moment-l�, un vieux marin rong� par le scorbut se d�tacha du groupe et se jeta aux pieds d�Yits�aq. � Touchez le Qalonimus, votre Seigneurie, que je puisse gu�rir du mal �, dit-il.</p><p>Le capitaine frappa le vieux marin d�un coup de pied et pesta, incapable de contenir sa rage : � Couillon ! �. Se tournant vers Yits�aq, il tenta de minimiser l�incident. � Vous devez y aller�</p><p>��Permettez, capitaine. Cela ne prendra qu�un instant �, dit Yits�aq. Il se pencha sur l�homme. Regarda ses dents, ses gencives et les ecchymoses sur son cou. � As-tu encore foi dans le Qalonimus ? lui demanda-t-il, surpris.</p><p>��Bien s�r, votre Seigneurie, dit le vieux marin.</p><p>��C�est bien �, soupira l�escroc, et il pensa avec nostalgie aux temps anciens o� tous les marins croyaient aux pouvoirs myst�rieux du Qalonimus, quand chacun payait trois sous d�argent pour le porter autour du cou.</p><p>� Touchez le Qalonimus, Illustrissime �, r�p�ta le vieux marin.</p><p>Il y eut un mouvement d�impatience parmi les membres de l��quipage, comme une vibration qui passa de l�un � l�autre. Mais nul ne parla.</p><p>Yits�aq Qalonimus da Negroponte se pencha sur le marin et prit entre ses doigts l�amulette qui l�avait rendu riche pendant des ann�es. C��tait un sachet contenant une plaque de fer pour l�alourdir et de simples herbes cueillies pr�s de sa maison. Une vieille femme l�avait cousu pour quelques pi�ces. Elle �tait morte aujourd�hui. Yits�aq ferma les yeux et murmura, d�une voix basse : � Par l�autorit� de la sainte dont le nom s�est perdu, et en vertu de mon sang, qui est le sang de mon prestigieux anc�tre le docteur Qalonimus, je conf�re � la prescription miraculeuse une force de gu�rison nouvelle �. Il ouvrit les yeux, l�cha l�amulette et posa les deux mains sur la t�te du marin. � Voici ma <emphasis>berakhah</emphasis>, dit-il avec solennit�. Tu es b�ni et sauv�. � Puis il se tourna vers sa fille, lui fit un sourire rapide comme le coup de griffe d�un chat, mi-embarrass� mi-complice, et dit : � Allez, partons �.</p><p>Yeoudith passa le sac en bandouli�re qu�elle avait confectionn� dans un kilim persan aux couleurs �clatantes, et releva ses jupes jusqu�aux genoux, attirant le regard de tous les matelots sur ses jolies jambes. Elle attrapa les montants en c�dre du Liban de l��chelle qui pendait le long des flancs de la gal�asse et commen�a � descendre. D�un bond agile, elle sauta dans la chaloupe. Le p�re salua une nouvelle fois le capitaine et rejoignit sa fille.</p><p>� Vogue �, annon�a le timonier. Les marins plong�rent leurs rames dans l�eau, en cadence. La chaloupe commen�a � bouger lentement, tandis que les bois grin�aient dans les dames de nage. Puis, en un instant, elle prit de la vitesse et commen�a � glisser sur l�eau, vers le fleuve paresseux.</p><p>Yeoudith tourna la t�te en direction de la gal�asse et vit que le capitaine et la chiourme des Mac�doniens se jetaient sur leurs pr�cieuses malles. Elle se tourna vers son p�re, le regard inquiet.</p><p>� Je le sais, mon enfant. Les sauterelles sont d�j� � l��uvre, lui dit Yits�aq tout bas, pour ne pas �tre entendu des rameurs.</p><p>��Mais nos affaires� ? �, r�pondit Yeoudith, angoiss�e.</p><p>Son p�re lui prit d�licatement la t�te et la tourna vers l�embouchure du P�. � Regarde devant. �</p><p>Yeoudith ne comprenait pas. Sa respiration se faisait plus haletante dans sa poitrine, l� o� sa robe, depuis un an, avait commenc� � se remplir. Elle secoua la t�te, comme si elle se rebellait devant cette injustice. � Ce sont des voleurs, p�re, murmura-t-elle avec inqui�tude.</p><p>��Oui, ma ch�rie �, r�pondit Yits�aq.</p><p>Yeoudith tenta de se d�gager de l��treinte de son p�re. � Comment peux-tu supporter une chose pareille ? �, siffla-t-elle.</p><p>Yits�aq la retint, avec force. � Maintenant arr�te, dit-il d�un ton s�v�re.</p><p>��Mais p�re�</p><p>��J�ai dit arr�te. � Il la regarda, de ses yeux noirs comme ceux de certains b�liers.</p><p>Yeoudith tenta � nouveau de se d�gager mais son p�re la retint, lui faisant presque mal, jusqu�� ce que la jeune fille se rende.</p><p>La chaloupe quitta le large et entra dans l�embouchure du P�, franchissant ais�ment la l�g�re ride o� l�eau douce rencontrait l�eau sal�e.</p><p>Le fleuve surgit devant eux, myst�rieux et f�cond comme leur avenir. Les talus boueux, irr�guliers, flottaient dans un mar�cage de roseaux. Un oiseau au long cou prit son envol sur leur passage. Une barque plate, sans rames, que des p�cheurs au visage �maci� poussaient � l�aide d�une longue perche, tirait derri�re elle ses filets comme un escargot sa bave humide. On apercevait au milieu du marais une cabane de p�che sur pilotis, faite de paille et de roseaux.</p><p>Le soleil commen�ait � se coucher et colorait d�ambre rouge�tre tout le paysage. De l�eau s��levaient des vapeurs de brouillard, maintenues basses par le froid.</p><p>Alors, Yits�aq, qui s��tait rapidement tourn� vers la gal�asse, dit, presque indiff�rent : � Les cadenas et les cha�nes ont tenu assez longtemps, race d�incapables �.</p><p>Yeoudith sentit son p�re rel�cher sa prise. Elle se retourna elle aussi vers la gal�asse et vit le capitaine, qui n��tait plus qu�un petit point noir, faire de grands gestes dans leur direction pour appeler l�attention des rameurs et du timonier. Derri�re lui, les marins faisaient eux aussi de grands gestes, comme un animal tentaculaire. Ils devaient crier, mais on �tait bien trop loin pour les entendre. Yeoudith, en pleine confusion, regarda son p�re.</p><p>Yits�aq, sans sourire, � sa mani�re brusque, dit : � Je suis d�sol� de laisser � ces imb�ciles de pirates trois malles aussi belles �. Il soupira. � Et tous ces pr�cieux cailloux de notre �le�</p><p>��Des cailloux� ?</p><p>��Tu aurais pr�f�r� que je remplisse les malles avec de l�or et de l�argent ? � Il la serra contre lui.</p><p>Yeoudith regarda le profil de son p�re, au nez aquilin, noble et effil�, avec son menton volontaire sur lequel frisait une petite barbe en pointe. Le monde d�Yits�aq Qalonimus da Negroponte �tait bien plus complexe qu�elle ne l�avait imagin�. Mais cette �treinte, forte et chaude, suffit pour qu�elle se sente en s�curit�, m�me si elle savait depuis quelques jours qu�Yits�aq �tait un charlatan et un escroc. Elle fron�a ses �pais sourcils noirs, puis pencha la t�te et s�abandonna sur l��paule de son p�re.</p><p>Leur vie pass�e �tait bien finie. C��tait une nouvelle vie qui commen�ait, avec de nouvelles r�gles.</p><p>� Des cailloux �, r�p�ta-t-elle, en riant doucement.</p></section><section><title><p>4</p></title><p>On les avait d�barqu�s sur un ponton plant� de guingois sur l�eau. Le timonier avait tendu le bras vers le nord-est : � Ville ! Venise ! �. Puis, alors que les marins s��loignaient dans la chaloupe, press�s de disputer le butin � leurs comparses, le timonier s��tait retourn� et avait indiqu� le nord-est en criant : � Sentier ! Deux lieues ! Locanda di Orso �. Et pour finir il s��tait tap� plusieurs fois sur la t�te : � Bonnet jaune ! Juifs ! �</p><p>Yits�aq et Yeoudith rest�rent sur la rive, regardant la chaloupe dispara�tre dans le brouillard. Ils �taient seuls maintenant. Dans un monde inconnu. Yits�aq pointa le bras vers le nord-est et dit, d�une voix forc�e et caricaturale : � Ville ! Venise ! �.</p><p>Yeoudith rit. Mais elle avait le regard perdu.</p><p>� <emphasis>Ribbon� shel ol�m</emphasis>, le Seigneur du Monde, nous prot�ge � l�ombre de ses ailes, dit Yits�aq pour la rassurer. Ne t�inqui�te pas. �</p><p>Yeoudith pointa le bras vers le nord-est et r�p�ta : � Auberge ! Faim ! �.</p><p>Yits�aq sourit, avec une expression mortifi�e : � D�sol�, ma ch�rie. Nous n�irons pas � la Locanda di Orso.</p><p>��Mais� pourquoi ?</p><p>��Le capitaine n�appr�ciera pas du tout la plaisanterie des cailloux, dit Yits�aq. Je me suis d�brouill� pour attirer leur attention sur nos trois malles afin d��viter que l�envie leur prenne de nous trancher la gorge. Ils croyaient avoir un tr�sor � port�e de main, inutile dans ce cas de risquer la pendaison. Tu comprends ?</p><p>��Non� � Yeoudith avait r�pondu d�une petite voix. Elle voyait le visage de son p�re se brouiller dans les larmes qu�elle retenait.</p><p>Yits�aq la prit dans ses bras. � Ma ch�rie, ils pourraient d�cider de d�barquer et de venir � l�auberge d�Orso pour se venger. Nous n�allons pas faire ce plaisir � un troupeau de Mac�doniens puants, n�est-ce pas ? �</p><p>Yeoudith hocha la t�te, c�dant aux larmes. � Non�</p><p>��Bien. Par cons�quent nous allons nous rendre l� o� ils ne nous chercheront pas.</p><p>��O� ?</p><p>��Nous allons nous �loigner de Venise.</p><p>��Mais�</p><p>��Et dans quelques jours, nous reviendrons en arri�re. C�est un peu tortueux comme itin�raire mais bien plus prudent, qu�en penses-tu ? �, dit Yits�aq.</p><p>Yeoudith acquies�a, appuya son visage contre l��paule de son p�re et renifla.</p><p>� Tu te mouches dans ma casaque ? �, fit Yits�aq.</p><p>Yeoudith s��carta brusquement. � P�re, tu es d�go�tant ! Tu aurais d� avoir un fils !</p><p>��Tu t�es mouch�e, oui ou non ?</p><p>��Non !</p><p>��Je v�rifie ?</p><p>��P�re ! � Et sur le visage effray� de Yeoudith apparut un timide sourire.</p><p>� Viens ici �, dit Yits�aq.</p><p>Lentement Yeoudith s�approcha de lui, en se balan�ant, les mains crois�es dans le dos.</p><p>Yits�aq sortit alors deux objets en tissu jaune de sa besace. Il en passa un � sa fille. � Tu as entendu, n�est-ce pas ? Bonnet jaune. Juifs. � Puis, avec une sorte de solennit�, il mit le sien et attendit que sa fille en fasse autant. � � partir de ce moment, nous sommes officiellement des Juifs d�Europe, dit-il. Et � partir de ce moment, mon nom est Isacco da Negroponte et le tien Giuditta.</p><p>��Giuditta�</p><p>���a sonne bien.</p><p>��Oui�</p><p>��Et tu es jolie, m�me avec ce bonnet d�imb�cile sur la t�te. �</p><p>Giuditta rougit.</p><p>� Ah non, hein ? S�il te pla�t ! Ne fais pas la fille, tu sais que je ne le supporte pas ! �, dit Isacco.</p><p>Giuditta regarda son p�re, se demandant s�il plaisantait.</p><p>� Je ne plaisante pas. �</p><p>Giuditta rougit de nouveau. � Excuse-moi, je ne voulais pas� �, dit-elle tout de suite.</p><p>Isacco fit un bruit, comme un grognement, et leva les yeux au ciel. Puis il indiqua un sentier �troit et fangeux qui allait vers l�ouest. � �a doit bien mener quelque part. � Mais il prit soin auparavant de laisser des empreintes sur le chemin qui allait vers l�auberge d�Orso. Il revint sur ses pas en marchant sur le bord herbu. � Ils seront saouls et furieux. Ils n�y verront que du feu. Il faut toujours soigner les d�tails, souviens-t-en.</p><p>��O� as-tu appris tout cela, p�re ? demanda Giuditta.</p><p>��Tu n�as pas besoin de tout savoir �, r�pondit Isacco, embarrass�. Il se dirigea vers l�ouest, mais sans marcher dans la boue du sentier. � Reste derri�re moi. Nous allons marcher un peu entre les roseaux pour ne pas laisser� �</p><p>Il y eut un son sourd, suivi d�un bruit d�eau et d�un g�missement �touff�.</p><p>Isacco se retourna.</p><p>Giuditta avait pos� son pied gauche au mauvais endroit et sa jambe s��tait enfonc�e dans l�eau.</p><p>� D�cid�ment, tu es une plaie ! �, s�exclama Isacco. Il l�attrapa solidement et la souleva pour la remettre sur la terre ferme. � �coute� �, lui dit-il, se sentant en faute, il fit des gestes embarrass�s et bafouilla � Je� je plaisantais.</p><p>��D�sol�e de ne pas avoir ri, alors, r�pondit Giuditta froidement. On peut se remettre en route ? �</p><p>Isacco la regarda, sa respiration s�acc�l�ra mais il se retint et reprit sa marche. Au bout de quelques pas, il s�arr�ta. Il se tourna vers sa fille, en soufflant par les narines comme un taureau. Il �tait �carlate. � Bon, d�accord, l�cha-t-il. Je ne plaisantais pas. Satisfaite ? �</p><p>Giuditta le regarda sans parler. Elle cherchait � faire la fi�re mais son p�re lut de la frayeur dans ses yeux.</p><p>Isacco pensa qu�elle ressemblait extraordinairement � sa m�re. Et qu�il �tait tellement dommage que Giuditta ne l�ait pas connue. � �coute, je suis d�sol�, dit-il. Je ne sais pas bien comment on se comporte avec une fille. J�aurais d� t��lever mais je ne l�ai pas fait. Voil�. On arr�te, maintenant ? �</p><p>Giuditta arqua un sourcil.</p><p>� �a veut dire oui ou �a veut dire non ? �</p><p>Giuditta haussa les �paules. � Oui.</p><p>��Bien �, maugr�a Isacco, qui se sentait de plus en plus coupable. Il se tourna et se remit en marche. � Fais attention o� tu mets les pieds �, dit-il avec rudesse. Et se mordant les l�vres d�avoir parl� sur ce ton : � Essaie de me suivre �. Il respira � fond. � Je veux dire� si tu peux� Bon, t�as compris, non ? �</p><p>Giuditta ne r�pondit pas.</p><p>� T�as compris ?</p><p>��Oui. �</p><p>Ils rest�rent silencieux pendant une bonne lieue. Puis le sentier s��largit en une petite route, tout aussi boueuse. Le soleil se dirigeait lentement vers l�horizon, faible et voil� par le brouillard.</p><p>Giuditta, pendant tout ce temps, n�avait pas cess� de penser � une question qui lui br�lait les l�vres. Une question qu�elle s��tait d�j� pos�e des dizaines et des dizaines de fois dans sa t�te, depuis qu�elle �tait toute petite.</p><p>� P�re� �</p><p>Mais elle n�avait jamais eu le courage.</p><p>� Quoi ? �</p><p>Elle ne comptait plus les fois o� elle avait failli le demander. Mais elle avait toujours eu peur. Peur de la question, et aussi de la r�ponse. Peur de perdre le peu qu�elle avait.</p><p>� P�re�</p><p>��Eh bien, que veux-tu ? �, demanda Isacco d�un ton d�sagr�able, qu�il jugeait simplement exp�ditif.</p><p>Giuditta regarda autour d�elle. Regarda ce monde nouveau qui promettait une vie nouvelle. Regarda le dos de son p�re. Il n��tait pas parti tout seul, il l�avait emmen�e. Giuditta prit une longue inspiration. Elle entendait son c�ur qui battait fort. Elle avait tellement peur qu�elle n�entendait plus rien d�autre. � P�re, je voudrais te demander quelque chose �, dit-elle tout � trac, les yeux ferm�s, d�une petite voix qui tremblait. Et elle continua, vite, avant de succomber � sa peur pressante, avant qu�Isacco ne se retourne : � Tu es en col�re apr�s moi parce que j�ai tu� ma m�re ? C�est pour �a que j�ai �t� �lev�e par grand-m�re et que je ne te voyais jamais, n�est-ce pas ? �</p><p>Isacco s�appr�tait � se retourner mais la question le gla�a. Il rentra les �paules, comme apr�s un coup terrible et inattendu. Il n�arrivait pas � se retourner, sentait qu�il avait un n�ud � l�estomac. � Marchons, dit-il finalement, sans avoir le courage de la regarder. Bient�t il fera nuit et� Marchons, allez. � Apr�s quelques pas, il parla, doucement, d�une voix rauque, mais sans regarder sa fille qui suivait, la t�te basse. � Ta m�re� est morte en couches. Ce n�est pas toi qui l�as tu�e. Cela fait une �norme diff�rence� et j�esp�re que dans ton c�ur tu pourras le comprendre. Je n�ai jamais pens� que� J��tais absent parce que�, disons, parce que la vie que je menais� bref, la vie que je t�ai racont�e� plus ou moins� Et si tu as grandi avec ta grand-m�re maternelle, ce n�est pas parce que je ne voulais pas te voir, mais parce que j�avais confiance en elle� et toi� toi� � Isacco s�arr�ta. Toujours incapable de se retourner. Il sentait sa fille derri�re lui. Il sentait qu�elle retenait son souffle. Et il la vit soudain pour ce qu�elle �tait, cette enfant qu�il avait toujours jug�e ind�pendante : une petite fille qui avait grandi en croyant que son p�re la d�testait. � Comment j�ai pu �tre aussi stupide� �, dit-il tout bas. Il esquissa encore un pas. � Comment j�ai pu ? �, cria-t-il presque, et il s�arr�ta net.</p><p>Giuditta, qui avan�ait derri�re lui, avait tendu la main quand son p�re s��tait arr�t�, et l�avait appuy�e contre son dos. Sentant Isacco se raidir, elle l�avait enlev�e aussit�t, en murmurant : � Pardon �.</p><p>Ils restaient l� tous deux, immobiles. Isacco incapable de se retourner. Giuditta, la main encore suspendue dans l�air.</p><p>� Je t�ai racont� que mon p�re �tait m�decin� �, reprit Isacco, sachant que cette phrase allait amener une souffrance qu�il aurait voulu �viter. � Un bon m�decin, le meilleur de l��le de Negroponte. Le m�decin personnel du gouverneur v�nitien� du <emphasis>bailo</emphasis><a l:href="#n_1" type="note">[1]</a>, comme on l�appelait. Je n�ai pas connu ce monde-l�, je suis n� en 1470, quand les Turcs ont occup� l��le et chass� les V�nitiens. Mon p�re n�a pas �t� tu�. Les Turcs lui ont permis d�exercer la m�decine mais seulement � l�int�rieur de l��le, o� il n�y avait que de pauvres gens, des bergers. Il s�est pli� � cette exigence, en ressassant sa col�re et la nostalgie de sa vie pass�e. C��tait l�homme le plus orgueilleux, le plus fier, le plus tyrannique et le plus t�tu qui ait jamais exist�. � Isacco s�arr�ta. � Cela ne te rappelle pas quelqu�un ? �, dit-il avec un sourire triste, pensant � lui-m�me.</p><p>Giuditta effleura de la main le dos de son p�re, timidement. � Non, p�re �, dit-elle.</p><p>Isacco sentit son c�ur saisi par l��motion. Et une chaleur dans son dos, l� o� Giuditta avait pos� sa main. � Il nous a oblig�s � vivre pendant des ann�es, ma m�re, mes trois fr�res et moi, dans une baraque affreuse, avec deux ch�vres pour avoir du lait. Les gens qu�il soignait n�avaient pas de quoi le payer. Mais chaque soir il nous parlait de Venise et de sa civilisation sup�rieure, des brocarts, des �pices et de l�or. Il nous a m�me appris � parler v�nitien� ce salaud. Il s�est mis � creuser des dents, inciser des abc�s, faire na�tre des enfants et des agneaux, castrer le b�tail et couper les jambes gangren�es des �tres humains. Il est devenu une sorte de barbier, en somme. Lui, le grand m�decin du <emphasis>bailo</emphasis> de Venise. Et il m�emmenait dans ses tourn�es� il disait que j��tais le seul de ses fils qui n�avait pas peur du sang. Et d�un ton m�prisant, ce salaud ajoutait toujours pour ses patients : �Il n�a pas peur du sang parce qu�il n�a pas de c�ur�. Et sais-tu pourquoi ? Parce qu�il avait d�couvert que j�allais sur le port et que je me d�brouillais pour trouver de la nourriture, quitte � la voler, pour ma m�re, qui s�affaiblissait de plus en plus. Mais lui, jamais un seul compromis. Monsieur le m�decin du <emphasis>bailo</emphasis> de Venise� ce salaud� �</p><p>Giuditta s�approcha encore plus et l�enla�a, par derri�re, appuyant sa t�te contre le dos maigre de son p�re.</p><p>Isacco serra les l�vres et fron�a les sourcils, essayant de retenir les larmes de rage qui montaient en lui. � Et un jour je suis parti. Je venais juste d�inventer la l�gende de la sainte et du docteur Qalonimus. C�est l� que j�ai rencontr� ta m�re. On se comprenait, tu vois ? De toute ma vie, c�est la seule femme que j�aie comprise. Elle avait �t� chass�e de chez elle par un p�re qui ressemblait au mien. C��tait peut-�tre pour �a : je savais ce qu�elle ressentait. Et un an apr�s, elle donnait naissance � notre premi�re fille� C��tait toi. Mais quelque chose s�est mal pass�. La sage-femme� � Isacco se plia en deux. � Oh, Seigneur du Monde, aide-moi � le supporter ! �</p><p>Giuditta se baissa sur lui, sans le l�cher.</p><p>� Comment un nouveau-n� innocent pourrait-il tuer sa propre m�re ? dit Isacco, la voix bris�e par l��motion. M�me s�il le voulait, il ne le pourrait pas. Moi, par contre� moi, je n�ai pas pu l�aider� je croyais avoir tout appris de ce salaud de grand m�decin du <emphasis>bailo</emphasis>� Mais je l�ai tu�e. Si quelqu�un l�a tu�e� c�est moi� � Isacco se redressa et trouva la force de se tourner vers sa fille. Il prit son visage entre ses mains. � Je me racontais que si j��tais absent, c��tait parce que j�avais une vie compliqu�e� � Il sourit, m�lancolique. � Je te l�ai m�me dit tout � l�heure� � Il attira Giuditta contre lui. Il ne pouvait pas la regarder longtemps dans les yeux. � J��tais rarement � la maison parce que je me sentais coupable envers toi� pour t�avoir priv�e de ta m�re� parce que je n�avais pas �t� capable de� �</p><p>Ils rest�rent enlac�s, en silence.</p><p>� P�re�</p><p>��Chut� ne dis rien, mon enfant. �</p><p>Ils continu�rent de se tenir enlac�s. Isacco et sa douleur, son sentiment de culpabilit� qu�il avait r�ussi pour la premi�re fois � nommer. Giuditta avec son p�re. Si diff�rent de ce qu�elle avait toujours cru. Qui �tait un charlatan et un escroc. Et qui n��tait pas en col�re contre elle � cause de la mort de sa m�re.</p><p>� P�re�, dit de nouveau Giuditta, apr�s un long moment.</p><p>��Chut� tu n�as besoin de rien dire.</p><p>��Si, p�re, au contraire.</p><p>��Alors, dis-moi.</p><p>��Les moustiques sont en train de me d�vorer. �</p><p>Isacco s��carta. � Tu ressembles � ta m�re, mais tu as mon esprit �, dit-il en s�abandonnant � un sonore �clat de rire. Il l��treignit de nouveau et dit : � Allons, marchons. On dirait deux filles.</p><p>��Mais <emphasis>je suis</emphasis> une fille !</p><p>��Ah oui, c�est vrai ! rit encore Isacco en rabattant le bonnet jaune sur les yeux de sa fille. Regarde o� tu mets les pieds, esp�ce de plaie. �</p><p>Le soleil venait de se coucher quand ils aper�urent une ferme basse, dont la chemin�e produisait une fum�e dense. Sur la fa�ade, le dessin grossier et tout craquel� d�une anguille, qui ressemblait plut�t � un monstre marin. La porte �tait ferm�e.</p><p>Isacco s�arr�ta et regarda Giuditta. � �coute, je ne t��changerais pour aucun fils au monde �, lui dit-il tout d�un trait.</p><p>Giuditta, surprise, rougit de nouveau.</p><p>� Encore ? Allons ! �, s�exclama Isacco.</p><p>Elle rougit de plus en plus.</p><p>� Tu ne me facilites pas la t�che �, marmonna Isacco.</p><p>On entendit la cloche des v�pres au loin.</p><p>� Entrons et n�en parlons plus �, dit Isacco. Il frappa et ouvrit.</p><p>P�re et fille furent assaillis par un flux d�air agr�ablement ti�de. On y respirait une odeur de nourriture et d��table. La salle �tait s�par�e en deux moiti�s par un muret et un petit portail de bois, l�une destin�e aux clients, l�autre r�serv�e aux animaux, deux vaches laiti�res et un mulet. Le plafond �tait bas et oppressant, les fen�tres minuscules. Sur la longue table de planches mal d�grossies br�lait une lampe � huile faite d�un m�tal sans valeur, avec une bo�te en guise de r�servoir et une m�che qui br�lait entre deux plaques de miroir au mercure devenues opaques. Plus loin, une grande lampe tout aussi simple pendait � une poutre. Le fond de la pi�ce �tait plong� dans la p�nombre.</p><p>Deux clients �taient assis autour de la table, le regard fixe, devant une carafe de vin. Ils se tourn�rent pour voir les nouveaux arrivants, trouvant la force de soulever � nouveau leur godet de terre cuite. Puis ils retomb�rent dans leur h�b�tude. L�un d�eux avait les paupi�res qui se fermaient et la t�te qui penchait.</p><p>� Bonsoir, braves gens �, dit Isacco d�une voix forte, pour faire venir l�aubergiste.</p><p>De l��tage au-dessus parvint un g�missement qui se transforma bient�t en cri. C��tait une voix d�enfant. Quelques instants apr�s, le cri s��teignit.</p><p>� Bonsoir, braves gens �, r�p�ta Isacco tourn� vers l��tage.</p><p>On entendit une porte s�ouvrir et se refermer. Puis une femme, jeune mais recrue de fatigue, se pencha par-dessus la rampe. Le regard angoiss�, elle tenait une lanterne ferm�e o� br�lait une chandelle de suif.</p><p>� Bonsoir, brave femme, dit Isacco. Nous sommes des voyageurs et nous voudrions passer la nuit ici, et manger quelque chose de chaud, si possible. �</p><p>L�aubergiste les fixait comme si elle pensait � autre chose. Enfin, machinalement, elle dit : � C�est un demi-sol d�argent.</p><p>��Tr�s bien, dit Isacco.</p><p>��Mais il n�y a rien � manger, dit la femme. Juste du pain et du vin.</p><p>��Nous nous en contenterons. �</p><p>L�aubergiste acquies�a mais ne bougea pas. Puis un nouveau g�missement, qui, cette fois, ne se transforma pas en cri, la fit se retourner. Encore plus angoiss�e, elle porta la main � sa bouche. Elle descendit l�escalier de planches rabot�es, ouvrit un buffet qui se trouvait dans le recoin sombre de la salle, sortit une miche de pain envelopp�e d�une toile de lin gr�ge et tira d�un tonnelet une carafe de vin rouge. Elle mit le tout sur la table, puis apporta deux verres �br�ch�s et un couteau pour le pain.</p><p>� Je n�ai pas fait la cuisine aujourd�hui, dit-elle sans force. Ma fille est tomb�e malade�</p><p>��Je suis d�sol�, dit Isacco.</p><p>��Je deviens folle, continua la femme avec un regard embu� qui laissait percevoir toute sa peine.</p><p>��Et le docteur, qu�a-t-il dit ? �, s�informa Isacco.</p><p>La femme le regarda d�un air ahuri. Puis elle hocha la t�te, perdue dans ses pens�es. � Aucun docteur ne vient par ici, dit-elle. On fait nos enfants seuls dans notre lit et on y meurt seuls, quand l�heure est venue. �</p><p>Giuditta regarda la femme, dont elle sentait toute la douleur.</p><p>Un nouveau g�missement parvint de l��tage.</p><p>La femme tressaillit, serrant les l�vres. Son visage disgracieux montrait, presque avec ind�cence, la souffrance qui la traversait.</p><p>Alors sans r�fl�chir, Giuditta, dit : � Mon p�re est m�decin �.</p></section><section><title><p>5</p></title><p>Quand, au matin, Mercurio sauta en bas de la plate-forme, il dit : � Ma m�re �tait com�dienne. Com�dien, en fait. � Il regarda les trois autres, qui descendaient et l��coutaient. � Vous savez que les femmes n�ont pas le droit de jouer au th��tre ? �, ajouta-t-il.</p><p>Benedetta et Zolfo se regard�rent. � Bien s�r, mentit Benedetta.</p><p>��Ah oui ? fit Mercurio. Eh bien, ma m�re, pour jouer, elle s�est d�guis�e en homme pendant des ann�es. Et tout le monde y croyait. Et elle �tait tellement mignonne en homme qu�on lui faisait faire les r�les de femme. �</p><p>Benedetta et Zolfo l��coutaient, fascin�s mais perdus dans tous ces changements de sexe.</p><p>Mercurio attrapa un pan de la toile sale et rapi�c�e accroch�e � la plate-forme. � Vous �tes pr�ts ? �, dit-il avant de le tirer d�un geste th��tral, r�v�lant ce qu�il cachait.</p><p>Benedetta, Ercole et Zolfo rest�rent bouche b�e.</p><p>On se serait cru dans un atelier de couture. Ou dans un magasin : une soutane de cur� et une robe de bure c�toyaient un habit noir de copiste et une livr�e de domestique � rayures ; un uniforme de soldat du Pape avec son gilet de cuir renforc� � la poitrine d�passait sous des chausses de l�arm�e espagnole, une jambe amarante et une jambe safran ; un gilet � manches bouffantes scintillant de broderies �tait suspendu pr�s d�un tablier de forgeron, d�une grande cape noire et d�une houppelande de voyage en toile cir�e. D�un panier d�osier sortaient chapeaux, perruques, lunettes, monocles, fausses barbes, bourses et parchemins. Et d�un autre une multitude d�objets : une petite �p�e, un marteau de forgeron, un autre plus fin de mar�chal-ferrant, une ceinture de cuir avec des ciseaux et des gouges de graveur, un rasoir de barbier, des scies de menuisier et des cachets-tampons de secr�taire, des plumes d�oie, des encriers. Il y avait des chaussures basses, des bottes, des pantoufles et des sabots de vendeur de poisson. Enfin, une robe de courtisane bleu cobalt, rehauss�e de fausses pierres pr�cieuses en verre color�, voisinait avec un ensemble vert fonc� pour jeune fille de bonne famille, � l��l�gance discr�te, et une tenue de servante plus modeste, grise et marron, � tablier � grande poche, compl�t�e d�une coiffe blanche.</p><p>� Putain de Dieu ! �, s�exclama Benedetta.</p><p>Mercurio se dandinait, tout fier. � Mettons-nous au travail, dit-il. Il m�est venu une id�e pour reprendre la pi�ce d�or � cet aubergiste.</p><p>��O� as-tu trouv� tout �a ? demanda Benedetta comme si elle n�avait pas entendu.</p><p>��Ma m�re me l�a laiss� en h�ritage, dit Mercurio. C�est elle qui m�a appris � me d�guiser. Sauf que je suis une esp�ce de com�dien un peu diff�rent� ajouta-t-il en riant.</p><p>��T�es pas orphelin ? demanda Zolfo.</p><p>��Si, mais en mourant ma m�re a demand� au directeur de la troupe de me retrouver et de me donner toutes ses affaires, avec sa b�n�diction. � Mercurio les regarda : ils �taient suspendus � ses l�vres. � �coutez, c�est une longue histoire. Disons que ma m�re couchait avec un com�dien de la compagnie qui savait qu�elle �tait une femme. C�est comme �a que je suis n� et que ma m�re a �t� oblig�e de�</p><p>��De t�abandonner sur la roue comme Ercole et moi, dit Zolfo, et il cracha par terre.</p><p>��La roue, ricana Ercole.</p><p>��Tais-toi, imb�cile, lui dit Zolfo.</p><p>��Non. Ma m�re ne m�aurait jamais abandonn�. Elle m�a confi� � une femme � qui elle a donn� de l�argent pour m��lever. Sauf que la femme a gard� l�argent, et m�a laiss� sur la roue � l�orphelinat de San Michele Arcangelo.</p><p>��La salope !</p><p>��Bref, apr�s �a, ma m�re est tomb�e malade et elle est morte. Le directeur de troupe m�a retrouv�, et il m�a donn� tout ce qu�elle poss�dait, c�est-�-dire les costumes de tous les r�les qu�elle interpr�tait. C�est lui qui m�a racont� son histoire. Il m�a dit que c��tait la meilleure com�dienne de toute sa compagnie et qu��</p><p>����qu�elle t�avait toujours aim� ? demanda Zolfo, les yeux pleins d�espoir et d�envie.</p><p>��Exactement !</p><p>��Mais comment il a fait pour te retrouver et savoir que c��tait toi ? s�interposa Benedetta.</p><p>��C�est compliqu�, coupa Mercurio. Maintenant, occupons-nous de l�aubergiste. Lave-toi la figure et les mains, lui dit-il. Il y a de l�eau dans le seau.</p><p>��Pas question ! l�cha-t-elle.</p><p>��Lave-toi, r�p�ta Mercurio.</p><p>��Pourquoi je devrais ?</p><p>��Parce que �a fait partie de mon plan. Lave-toi et tu verras. � Il prit le costume vert de jeune fille de bonne famille. � Il devrait t�aller, dit-il en le lui tendant.</p><p>��L�eau est froide, se lamenta Benedetta qui commen�a par se nettoyer les yeux avec deux doigts.</p><p>��Fais pas de chichis, tu dois avoir l�air propre.</p><p>��Je d�teste me laver, r�pondit-elle, d�un ton maussade.</p><p>���a, tu peux �tre s�re qu�on le sent ! �</p><p>Et Mercurio �clata de rire.</p><p>Benedetta le foudroya du regard, plongea ses deux mains dans l�eau et se frotta la figure avec rage.</p><p>� Bien. Maintenant change-toi, dit Mercurio, apr�s avoir v�rifi� que le noir sous ses ongles avait disparu.</p><p>��O� ? �</p><p>Mercurio eut une expression �tonn�e. � Comment �a, o� ?</p><p>��Tu crois pas que je vais me montrer toute nue ? r�pliqua Benedetta.</p><p>��Ben� j�ai qu�une seule pi�ce, si tu vois ce que je veux dire�</p><p>��Tournez-vous ! Et vous avez pas int�r�t � regarder ! �, ordonna la jeune fille. On entendit des bruissements d��toffe. Peu apr�s, elle dit : � J�ai fini �.</p><p>Zolfo et Ercole rest�rent bouche b�e. � Tu es magnifique �, s�exclama le premier. Et l�autre r�p�ta : � Ercole aussi dit mifique �.</p><p>Benedetta rougit fortement. � Idiots �, lan�a-elle, et elle regarda Mercurio, qui dit alors : � Commencez � sortir. J�arrive et je vous explique mon plan �.</p><p>Une petite demi-heure plus tard, ils �taient dans la rue, marchant d�un pas vif.</p><p>Benedetta se pla�a � c�t� de Mercurio. � Elle jouait quel r�le, avec ce costume ?</p><p>��Qui ?</p><p>��Ta m�re.</p><p>��Ah, oui� Elle jouait� la duchesse.</p><p>��La duchesse ? �, fit Benedetta. Elle passa la main sur le costume, en se dandinant. Elle fit encore quelques pas, bombant la poitrine. � �coute, je suis d�sol�e pour hier soir.</p><p>��� quel sujet ? demanda Mercurio.</p><p>��Je parlais pas s�rieusement� quand je disais que tu pouvais aussi bien t�y noyer, dans ton �gout� Si j�avais su�</p><p>��C�est bon. �</p><p>Benedetta lui toucha l��paule de la main.</p><p>Mercurio s��carta. � Je veux pas d�amis.</p><p>��Et moi donc� �, dit-elle. Puis elle le toisa et se mit � rire. � T�as vraiment l�air d�un cur�. �</p><p>Mercurio sourit, satisfait. Il portait une longue soutane noire � boutons rouges, avec sur la poitrine un c�ur sanglant couronn� d��pines. Et sur la t�te, un chapeau noir et brillant.</p><p>� C�est pas encore parfait �, dit-il. Il s�approcha du r�telier de deux mulets, prit une poign�e de foin qu�il roula en boule et glissa sous sa soutane, � la hauteur du ventre : � Les cur�s d�jeunent, d�nent et soupent tous les jours. Pas comme nous. C�est pour �a qu�ils sont si gras. � Puis il attrapa une pomme � la vol�e sur un �tal de fruits, en coupa deux tranches et les mit dans sa bouche, coinc�es entre les gencives et la joue. � Voig�, baintenant je suis farfait, et il rit. Il fuffit de barcher un feu flus lourdement� � Et il changea son rythme de marche.</p><p>� C�est fou ! s�exclama Benedetta.</p><p>��Bour ze d�guiser, il ne fuffit bas�</p><p>��Je comprends rien � ce que tu dis �, fit Benedetta.</p><p>Mercurio enleva les tranches de pomme de sa bouche et les jeta. � Non, �a va pas. Autre r�gle : jamais exag�rer. Si l�aubergiste ne comprend pas ce que je dis, tout se casse la figure. Je disais : pour se d�guiser, il ne suffit pas de mettre une tenue diff�rente de ta tenue habituelle. Tu dois te d�brouiller pour qu�elle devienne <emphasis>habituelle</emphasis>. Te d�placer avec comme si tu la mettais tous les matins.</p><p>��Comment je devrais me d�placer dans cette robe de duchesse ? demanda Benedetta.</p><p>��Tu devrais d�j� tortiller du cul.</p><p>��Va te faire foutre �, fit Benedetta, mais quelques pas plus loin elle �clata de rire et se mit � se d�hancher.</p><p>Ils tourn�rent dans le vico de� Funari. � Attends ici. Reste en vue, dit Mercurio � Benedetta. Vous deux, ne vous montrez pas. �</p><p>L�aubergiste du vico de� Funari �tait un homme fort, au visage rougi par l�exc�s de boisson et � l�air plein d�assurance. L�Osteria de� Poeti �tait vaste et lumineuse, avec de grandes entr�es et des portes � quatre panneaux repliables, que les serviteurs �taient en train de fixer au mur. Contre le mur de droite, deux �normes tonneaux de vin, qui montraient la richesse du patron, �taient expos�s.</p><p>Dans le dos de l�aubergiste une voix r�sonna : � Bonne journ�e, mon fr�re.</p><p>��J�ai pas de fr�re �, r�pondit l�autre d�un ton hargneux, se retournant vers le jeune pr�tre.</p><p>� Notre seigneur, aujourd�hui, veut te donner une chance �, dit Mercurio avec un sourire suave.</p><p>L�aubergiste le toisa de la t�te aux pieds. � Si tu cherches des offrandes, tu viens taper dans la mauvaise poche, cur� �, r�pondit-il. Et il fit mine de lui tourner le dos.</p><p>� Brave homme, tu ne comprends pas. C�est notre Seigneur qui, dans son immense g�n�rosit�, veut te faire, � toi, une offrande. �</p><p>L�aubergiste le regarda, fron�a les sourcils. � Quelle offrande ?</p><p>��Il te donne la possibilit� de r�parer un tort. �</p><p>L�aubergiste devint suspicieux. Il croisa les bras et redressa le buste. Les l�vres serr�es, il fixa le petit cur�.</p><p>Mercurio soutint son regard.</p><p>� Et �a serait quoi, ce tort ? �, finit par c�der l�aubergiste.</p><p>Mercurio eut un sourire b�at. � Son Excellence R�v�rendissime l��v�que de Carpi, <emphasis>Monsignor</emphasis> Tommaso Barca di Albissola, que j�ai le tr�s haut honneur de servir comme secr�taire, <emphasis>in saecula saeculorum atque voluntas Dei</emphasis>�</p><p>��Arr�te de d�goiser en latin et parle. Et vite, fit l�homme, qui avait perdu un peu de sa superbe, � entendre un nom aussi long.</p><p>��Il ne sert � rien que je parle. Il te suffira de regarder cette jeune fille pour comprendre. � Et en disant ces mots, il se tourna vers la ruelle et montra Benedetta. � Tu la reconnais ?</p><p>��Pourquoi ? Je devrais ? dit l�aubergiste, sur la d�fensive.</p><p>��Parce qu�hier tu lui as retenu une pi�ce d�or qui �tait en sa l�gitime possession, dit Mercurio.</p><p>��Que je sois damn� si c�est vrai� �</p><p>Mercurio hocha la t�te, plissant les l�vres en signe de d�sapprobation. � Notre Seigneur, par la main de l�humble serviteur que je suis, t�offre une chance, et tu la gaspilles aussi vilainement ? Je repr�sente la main de Dieu et la bourse de sa Seigneurie. La pi�ce que tu as soustraite � la jeune fille appartient � l��v�que, en visite � Rome aupr�s du Saint P�re comme chaque ann�e. Et Son Excellence ne sait encore rien de tout cela� �</p><p>L�aubergiste �tait partag�. Il avait peur de se faire avoir, mais ne voulait pas se mettre � dos un pr�lat. S�il n�entendait pas se s�parer d�une pi�ce d�or si facilement gagn�e, il connaissait bien la f�rocit� de la justice administr�e par les puissants.</p><p>� Elle avait l�air d�une voleuse, toute sale et mal habill�e�, marmonna-t-il.</p><p>���videmment. Elle sortait de l�orphelinat de San Michele Arcangelo, o� l��v�que choisit ses� servantes. Et l��preuve d�hier �tait la premi�re qu�elle devait surmonter. � chaque nouvelle fille je dois donner une pi�ce d�or et l�envoyer commander de la nourriture. Si elle revient avec le d�ner et la monnaie, elle peut recevoir une �ducation. Mais si elle dispara�t avec, elle est recherch�e par les gardes et trait�e comme la voleuse qu�elle est� � Pour attirer l�attention de son pigeon sur un d�tail et l�emp�cher de r�fl�chir, il souleva son chapeau, riant int�rieurement. Sa r�ponse �tait toute pr�te.</p><p>Comme il s�y attendait, l�aubergiste eut un regard h�sitant et dit : � Elle est o�, ta tonsure ? Qui me dit que t�es un cur� et pas un escroc ?�</p><p>��Je suis un <emphasis>novitium saecularis</emphasis> �, r�pondit Mercurio, se d�lectant de cette expression invent�e lors d�une escroquerie pr�c�dente.</p><p>Il prit le petit sac de toile o� il avait mis les pi�ces d�or vol�es au marchand, les fit tinter puis d�noua le lacet et ouvrit le sac. Il le posa sur sa paume et le tendit sous le nez de l�aubergiste. � Aubergiste de peu de foi, sache que c�est la mis�ricorde qui me guide. Regarde ces pi�ces. Ne sont-elles pas identiques � celle que tu as prise � cette jeune fille ? N�ont-elles pas toutes un lys sur une face et un Saint Jean-Baptiste sur l�autre ? Ces pi�ces ne sont pas courantes � Rome. �</p><p>L�aubergiste tendit le cou et regarda. Puis il glissa la main dans sa poche et prit la pi�ce vol�e. � Comment je pouvais savoir ? �, bafouilla-t-il, et il la lan�a en l�air, nerveusement, avant de la reprendre � la vol�e.</p><p>Mercurio ne dit rien.</p><p>L�homme regarda vers Benedetta. � Comment je pouvais savoir ? �, r�p�ta-t-il, sur le point de c�der. Et il lan�a encore la pi�ce, plus haut, pour retarder le moment de s�en s�parer.</p><p>� cet instant, un hurlement f�roce retentit dans tout le vico de� Funari.</p><p>� Voleurs ! Maudits voleurs ! �</p><p>L�aubergiste se retourna et vit un Juif qui d�signait Benedetta et deux autres jeunes gens. Il comprit qu�on avait voulu l�arnaquer.</p><p>Mais la pi�ce �tait encore en l�air que Mercurio, vif comme un chat, s�en �tait d�j� saisi. � Grand couillon �, dit-il en �clatant de rire, avant de prendre ses jambes � son cou.</p><p>� Au voleur, au voleur ! �, s��cria l�aubergiste lanc� � sa poursuite.</p><p>Mercurio �tait plus rapide, mais il n�avait pas d�autre issue que de partir dans la direction du marchand, qui �tait toujours en train de s�en prendre � Benedetta, Zolfo et Ercole. Il se faufila dans l�espace qui restait entre le mur de la ruelle et leur groupe. Dans sa fuite, la paille qui avait servi de bedaine sous sa soutane tomba.</p><p>Shimon Baruch, sans comprendre, laissa passer Mercurio.</p><p>Mais en voyant ce cur� semer du foin derri�re lui, le marchand comprit et se lan�a aussit�t � sa poursuite. � Au voleur ! Au voleur ! �</p><p>Derri�re lui courait aussi l�aubergiste : � Au voleur ! Au voleur ! �</p><p>Plus personne ne s�occupant d�eux, Benedetta s��loigna dans la direction oppos�e, suivie de Zolfo et Ercole, qui avait pris un regard d�enfant effray�. � peine avaient-ils pass� le coin de la rue qu�apr�s quelques pas Benedetta s�arr�ta et regarda Zolfo. � Il faut l�aider. �</p><p>Mercurio courait le plus vite possible pour semer le marchand, mais la soutane le ralentissait. L�aubergiste, lui, avait tr�s vite renonc�. Mercurio l�avait vu se plier en deux, le souffle court, d�s les premi�res ruelles. Mais chaque fois qu�il se retournait, le marchand �tait plus pr�s. Il obliqua vers San Paolo alla Regola. L�-bas commen�ait un d�dale de ruelles o� l�on perdrait sa trace. Mais le marchand regagnait du terrain. Derri�re, Mercurio eut l�impression de voir Benedetta courant comme une furie, les jupes relev�es. Il l�imita, releva sa soutane et acc�l�ra sa course. Ses pieds s�enfon�aient dans la boue, ses poumons br�laient. S�il jetait le sac de pi�ces d�or, le marchand s�arr�terait pour le ramasser, et il serait sauv�. Mais il ne voulait pas s�en s�parer. Il tourna vers San Salvador in Campo et vit qu�il avait de plus en plus de mal � courir. �Ne craque pas�, se dit-il. Il se faufila dans une succession de petites rues et se retourna pour v�rifier. Le marchand n�allait pas tarder. Il tourna dans une ruelle remplie des d�tritus du march� aux l�gumes tout proche. Mais aussit�t entr�, il comprit son erreur : une impasse. Il entendait le marchand approcher. Il s�aplatit entre deux colonnes de brique rouge, dans un renfoncement de mur, et retint son souffle.</p><p>Shimon Baruch arriva au croisement des ruelles. Malgr� l�interdiction faite aux Juifs de porter des armes, il avait achet� une petite �p�e, � double tranchant et � longue poign�e. Devant lui, trois autres ruelles, deux � droite et une � gauche, minuscule et sale.</p><p>� Sois maudit ! �, s��cria-t-il en entrant dans l�impasse. Il resta immobile, �cras� par le d�sespoir de l�avoir perdu. � Maudit ! �, cria-t-il encore. Il sortit de la ruelle. Aussit�t, il entendit un craquement : de la verdure pi�tin�e. Il revint sur ses pas comme une furie.</p><p>Mercurio s��tait jet� � terre derri�re le tas de l�gumes, attirant l�attention du marchand.</p><p>� Voleur ! Te voil� ! s�exclama Shimon Baruch. Rends-moi mon argent !</p><p>��Votre Seigneurie�, dit Mercurio, levant les mains en signe de reddition, je l�ai pas� �</p><p>Shimon Baruch avait les yeux rouges, exorbit�s, les narines dilat�es. Sa bouche ouverte bavait, il �tait essouffl� d�avoir couru. Sa main qui tenait l�arme tremblait. Il tenta une premi�re attaque, en hurlant : � Rends-moi mon argent ! �</p><p>Derri�re lui apparurent Benedetta, Zolfo et Ercole. Benedetta fit signe � Mercurio de se taire. Puis elle murmura quelque chose � l�oreille d�Ercole. Mercurio vit que le g�ant faisait non de la t�te. Il avait les yeux emplis de terreur.</p><p>Shimon Baruch avan�a encore, ignorant ce qui se passait dans son dos. � Maudit chien, tu voulais me ruiner, hein ? Rends-moi mon argent ou je te tue ! � Il fit un pas, l��p�e point�e sur la poitrine de Mercurio. Effray� par sa propre folie, il ne savait s�il devait �ventrer son voleur ou prendre ses jambes � son cou. Il tremblait de tout son �tre, et cependant continuait d�approcher, les yeux exorbit�s, la gorge s�che. Il poussa un long cri rauque pour se donner du courage.</p><p>Mercurio �tait terroris�. Il ferma les yeux.</p><p>Benedetta poussa Ercole.</p><p>� Ercole aga peur ! �, pleurnicha le g�ant.</p><p>Zolfo lui donna un coup de pied.</p><p>Le marchand se retourna d�un bond, son �p�e au bout du bras, � l�instant m�me o� Ercole s��lan�ait les mains tendues pour le d�sarmer. Mais Ercole, parce qu�il avait peur, ou par maladresse, tr�bucha et tomba sur le marchand, lequel, dans sa frayeur, lui enfon�a l��p�e dans le ventre.</p><p>Mercurio entendit un g�missement �touff�. Il ouvrit les yeux et vit la pointe effil�e, rouge de sang, ressortir du dos d�Ercole, perc� de part en part.</p><p>Shimon Baruch recula pour retirer l�arme et fixa Ercole, qui mourait par sa main. � Je ne voulais pas� Je ne voulais pas� �, bredouilla-t-il.</p><p>Le g�ant s��croula au sol, lentement. � Ercole� aga� mal�</p><p>��Non ! hurla Zolfo.</p><p>��Je ne voulais pas �, r�p�ta Shimon Baruch. Puis il regarda Mercurio, redoublant de haine. � C�est ta faute, tout �a ! C�est ta faute ! �, hurla-t-il en se jetant sur lui.</p><p>Cette fois, Mercurio ne ferma pas les yeux. Il r�ussit � attraper la main arm�e du marchand. En luttant, ses forces d�multipli�es par la terreur, il tenta de contenir la fougue du premier assaut. Il tomba � genoux, sans l�cher sa prise sur le poignet du marchand qui tenait l��p�e. La lame ensanglant�e arracha un �clat de mur au-dessus de sa t�te.</p><p>� C�est ta faute ! C�est ta faute ! �, hurlait le marchand.</p><p>Mercurio, toujours serrant son poignet, pivota sur lui-m�me en prenant appui sur la hanche du marchand. Il agissait sans r�fl�chir. Soudain, l��paule de son adversaire cogna contre le mur et c�da. Son coude se plia d�une mani�re �trange. Son poignet se retourna. Et le poids de Mercurio poussa le poignet vers le bas, involontairement.</p><p>La lame entra dans la gorge du marchand.</p><p>Mercurio entendit un bruit de cartilage, comme une blatte qu�on �crase ; il sentit le go�t du sang qui lui �claboussait la bouche. Il se releva, terroris�. Ses yeux se refl�t�rent dans ceux de Shimon Baruch, qui s��teignaient peu � peu. Il resta l� � le fixer, immobile, l�arme � la main. Il l�cha l��p�e qui tomba, avec une vibration de m�tal.</p><p>� Non� �, dit doucement Benedetta.</p><p>Alors Mercurio, tout � coup, comme sortant de sa l�thargie, d�tacha de sa ceinture le sac de toile avec les pi�ces qu�il avait vol�es. � C�est �a que tu voulais ? hurla-t-il, comme devenu fou. C�est �a, hein ? � Et il le lan�a sur le marchand qui r�lait � terre, les mains serr�es contre sa gorge. � Prends-les, tes pi�ces ! Elles sont � toi ! Prends-les, maintenant !</p><p>��Viens, Mercurio, on s�en va �, lui dit Benedetta en lui touchant le bras.</p><p>Mercurio se retourna sans la voir, puis la reconnut peu � peu. Il regarda Ercole : une tache de sang s��largissait sur sa casaque, � hauteur de l�estomac. Il l�aida � se remettre debout.</p><p>� Tiens-le de l�autre c�t� �, dit-il � Zolfo.</p><p>Zolfo pleurait.</p><p>� Tiens-le ! �, ordonna Mercurio. Il regarda Benedetta. � Partons. �</p><p>Ils partirent, laissant le marchand derri�re eux et disparurent dans le d�dale des ruelles de Rome.</p><p>Quand les gardes arriv�rent, une vieille femme se mit � sa fen�tre et dit : � C�est un cur� qui l�a tu� �.</p><p>Un garde se pencha sur Shimon Baruch. � Il est pas mort �, fit-il.</p><p>� C�est un cur� qui l�a tu� �, r�p�tait la vieille.</p></section><section><title><p>6</p></title><p>La tenanci�re tourna vivement la t�te, plantant son regard vif dans les yeux de Giuditta. Sur son visage se lisait presque de la peur : celle des pauvres gens sur qui tombe soudain une chance inesp�r�e.</p><p>� Comment tu dis ? demanda-t-elle dans un filet de voix.</p><p>��Mon� mon p�re� est �, bredouilla Giuditta.</p><p>La femme se tourna lentement vers Isacco.</p><p>� Brave femme� �, commen�a celui-ci, hochant � peine la t�te et cherchant les mots pour se sortir de cette situation.</p><p>Mais la tenanci�re l�interrompit, et laissa �chapper un torrent de paroles. � Vous �tes docteur ? Vous paierez pas la chambre, je vous cuisinerai ce que vous voulez mais, je vous en prie, sauvez ma petite fille ! dit-elle avec emphase. Sauvez-la, docteur. �</p><p>Isacco lan�a un regard d�sapprobateur � sa fille. Il se sentait le dos au mur. � Je ferai ce que je peux, brave femme, dit-il d�un ton incertain. Montrez-la-moi. �</p><p>La tenanci�re courut vers l�escalier.</p><p>Isacco lan�a un regard aux deux ivrognes � la table � c�t�. � Viens avec moi �, dit-il � Giuditta.</p><p>� Mon mari est mort l�an pass� de malaria, raconta la femme tandis qu�ils parcouraient le bref couloir �troit en haut de l�escalier. Je n�ai plus qu�elle �, et elle ouvrit une porte.</p><p>� Attends ici �, ordonna Isacco � Giuditta, avant d�entrer dans une pi�ce au plafond si bas qu�il dut se courber. Il �ta son bonnet jaune et le passa � sa ceinture. Dans un coin, sur un tabouret, une vieille femme habill�e de noir filait, � moiti� dans l�obscurit�, avec cet air qu�ont souvent les vieilles personnes qui font semblant de ne pas voir la mort � l��uvre. Isacco supposa que c��tait la m�re de la tenanci�re, ou celle du mari mort. Et pr�s du lit o� gisait la petite fille malade qui g�missait et s�agitait, un moine �tait agenouill�, tournant le dos. V�tu d�une robe de bure r�peuse qui avait d� �tre noire, une corde autour des hanches, il avait les pieds nus et sales. Isacco �prouva une sensation de malaise. Il n�avait jamais aim� les cur�s. Avant de s�approcher du lit, il se tourna vers la porte et regarda Giuditta dans la p�nombre. Il se rendit compte, avec surprise, qu�il n��tait pas en col�re contre elle. Au contraire.</p><p>Le moine avait le front pos� contre la paillasse. Il ne leva pas la t�te � l�entr�e du nouvel arrivant et continua � marmonner ses pri�res.</p><p>Isacco posa la main sur le front de la petite fille, qui devait avoir une dizaine d�ann�es. Elle �tait br�lante. Il souleva les couvertures. La petite �tait recroquevill�e sur le c�t�. Il se demanda ce que son p�re aurait fait. Alors il essaya de la tourner et de lui �tendre les jambes. Elle hurla aussit�t de douleur, portant ses mains � son abdomen.</p><p>Le moine leva les yeux. Il n�avait pas plus d�une trentaine d�ann�es mais son visage semblait momifi�, tant sa peau collait � son cr�ne. Ses joues creuses �taient sillonn�es de rides profondes qui ressemblaient � des cicatrices. Il avait l�aspect d�un homme qui je�ne depuis de nombreuses semaines. Ses petits yeux d�un bleu intense �taient comme poss�d�s, inject�s de sang ; ils se pos�rent d�embl�e sur le bonnet jaune qui pendait � la ceinture d�Isacco. D�un bond, il fut debout et pointa vers lui le crucifix qui pendait � son cou.</p><p>� Satan ! rugit-il. Que fais-tu ici ? �</p><p>Isacco cessa de palper l�abdomen de la petite fille.</p><p>� C�est un m�decin, mon fr�re, dit la tenanci�re. Il est l� pour ma fille. �</p><p>Le religieux se tourna vers elle, la toisant avec s�v�rit�, comme si elle faisait injure au nom du Seigneur. � C�est un Juif, dit-il d�une voix grave.</p><p>��C�est un m�decin �, r�p�ta la tenanci�re.</p><p>Le moine leva les yeux au ciel. � P�re, pourquoi envoies-tu le serpent chez �ve affaiblie ? � Il pointa ses yeux de poss�d� sur Isacco. � Envoie-le plut�t � moi, que je puisse l��craser sous mon talon. �</p><p>� Qu�est-ce qu�elle a ma petite fille, docteur ? �, demanda la tenanci�re � Isacco, avec une inqui�tude dans la voix, comme si elle comprenait que bient�t plus personne ne pourrait plus rien pour elle.</p><p>Isacco avait vu son p�re aux prises avec cette inflammation qui frappait plus souvent les enfants. � Il faut inciser et attacher� �, commen�a-t-il, en fixant le religieux.</p><p>� Tais-toi, impie ! hurla le fr�re, qui se tourna de nouveau vers la m�re de la malade. As-tu perdu tout sens commun, femme ? Comment peux-tu laisser toucher ta fille, consacr�e en Christ, par les mains r�pugnantes d�un Juif ? Apr�s le contact avec ce chancre, sa maladie empirera, femme ignorante. Ne comprends-tu pas qu�il lui prendra son �me et la vendra � son ma�tre Satan, femme stupide ? Si Notre Seigneur a d�cid� de sauver ton enfant, Il la sauvera par mes pri�res, et s�Il a d�cid� au contraire de la rappeler � Lui, c�est pour la placer au milieu d�un ch�ur d�anges, femme ingrate. Mais si elle mourait par la main de l�h�breu impie, elle irait griller en enfer avec les porcs comme lui. � Le fr�re se tut, le crucifix tendu vers Isacco, et s�avan�a vers lui. � <emphasis>Vade retro, Satanas</emphasis>. �te tes pattes de cette malade. <emphasis>Vade retro, Satanas.</emphasis> Tu n�auras pas l��me de cette innocente cr�ature.</p><p>��Il faut inciser �, r�p�ta Isacco en reculant. Il regardait la tenanci�re : c��tait � elle de d�cider.</p><p>� Sortez, dit alors la femme, � contrec�ur.</p><p>��Et tu ne logeras pas l�impie, ainsi est-il �crit dans les textes sacr�s, d�clama le pr�dicateur avec emphase, afin que ses p�ch�s ne souillent point ta maison. �</p><p>D�s qu�ils furent seuls dans l�obscurit� du couloir, la femme, la t�te basse, dit � Isacco : � Allez tout de suite dans la chambre avec votre fille. Il ne sera pas dit que je chasse de chez moi un chr�tien, m�me s�il est juif.</p><p>��Il faut inciser �, insista Isacco.</p><p>La tenanci�re secoua la t�te avec force, comme si elle voulait chasser de ses oreilles les paroles d�Isacco. � Ne vous montrez pas aux alentours. � Puis elle lui donna une chandelle de suif et un briquet.</p><p>Isacco et Giuditta s�enferm�rent dans la chambre.</p><p>� Tout est ma faute �, dit Giuditta.</p><p>Isacco ne r�pondit pas, ne lui fit pas une caresse, ne la regarda pas. Il s��tendit sur la paillasse, en silence.</p><empty-line/><p>� l�aube, la petite fille �tait morte.</p><p>Isacco le sut aux cris d�sesp�r�s de la m�re qui retentissaient dans toute l�auberge. Au m�me moment, les cloches annonc�rent les laudes. Les sons poussifs se r�percutaient dans le brouillard dense. � l�arri�re-plan, la voix du fr�re d�bitait une pri�re en latin.</p><p>� L�ve-toi, vite, dit Isacco � sa fille. Il faut partir. �</p><p>Ils ouvrirent la porte de la chambre, descendirent l�escalier sans bruit et se dirig�rent vers la sortie.</p><p>Quand ils furent dans la cour, d�limit�e par des pieux clou�s et une cl�ture de joncs marquant surtout un p�rim�tre pour les poules qui grattaient le sol, la tenanci�re vint � la petite fen�tre de la chambre du haut pour l�ouvrir et laisser ainsi s��chapper l��me de son enfant. Voyant qu�ils s�esquivaient en douce, ivre de sa propre douleur, � peine consciente de ce qu�elle disait, �puis�e par une nuit pass�e � prier aux c�t�s du fr�re, elle hurla : � Maudits Juifs ! Vous avez amen� le malheur dans ma maison ! Que Dieu vous maudisse !</p><p>��Ne te retourne pas et marche �, ordonna Isacco � Giuditta, alors qu�ils croisaient des paysans venus des fermes voisines apporter le r�confort de leurs pri�res.</p><p>� Que Dieu vous maudisse ! �, cria encore la tenanci�re, qui avait perdu la raison.</p><p>Un paysan aux mains larges comme des b�ches les regardait sans un mot, en crachant par terre.</p><p>� la tenanci�re vint s�ajouter le moine qui, le crucifix � la main, se pencha tellement par la fen�tre de la chambre qu�on aurait cru qu�il allait tomber. De son ton de pr�dicateur, il tonna : � Supp�ts de Satan ! Supp�ts de Satan ! �</p><p>Isacco vit que Giuditta regardait derri�re eux. � Ne te retourne pas, ordonna-t-il � nouveau, d�une voix basse et ferme. Et ne marche pas trop vite. �</p><p>� Juifs, supp�ts de Satan �, r�p�ta une vieille qui faisait partie du petit cort�ge de paysans. Et d�autres l�imit�rent, criant des insultes.</p><p>Puis une pierre toucha Isacco � la nuque. Ses jambes, un court instant, le l�ch�rent. Mais il redressa son bonnet jaune sur sa t�te et continua, sans se mettre � courir. C��tait ce qu�il fallait faire en pr�sence d�un ours ou d�un chien de berger, et aussi ce que lui dictait son exp�rience d�escroc. Du coin de l��il, il regarda sa fille, raide, ob�issante, le visage sillonn� de larmes.</p><p>� Allez-vous-en, maudits ! �, r�sonna une derni�re fois la voix de la tenanci�re, avant que le p�re et la fille ne tournent pour s�engager sur la grand-route.</p><p>Ils avaient fait � peu pr�s un quart de lieue d�un pas soutenu, dans un silence total, sans se regarder, quand Isacco, � proximit� d�un petit bois, dit : � Suis-moi �. Il coupa � travers champs et s�aventura dans les broussailles. Arriv� au tronc d�un grand arbre abattu par la foudre, il s�y assit et fit signe � Giuditta d�en faire autant. Il prit dans sa besace la miche de pain de la veille et la partagea.</p><p>� Mange. C�est tout ce qu�il y a. �</p><p>Giuditta sortit de son propre sac trois biscuits durs aux raisins et aux amandes, faits de farine de seigle. � Il y a �a aussi. �</p><p>Son p�re la serra dans ses bras. � Je n�aurais jamais cru que de vieux biscuits puissent me rendre aussi heureux. �</p><p>Ils venaient de terminer leur frugale collation quand ils entendirent des voix sur la route.</p><p>� Enl�ve ton bonnet, dit Isacco.</p><p>��Mais la loi�, tenta de r�pliquer Giuditta.</p><p>��Enl�ve ce maudit bonnet ! �, siffla Isacco.</p><p>Puis il se leva et alla s�installer en un point d�o� l�on pouvait contr�ler la route sans �tre vu. Il s�agenouilla derri�re un buisson. Giuditta le rejoignit. Ils virent le moine marcher � la t�te d�une petite troupe de paysans, des faux et des fourches sur l��paule.</p><p>� Ce sont des h�r�tiques qui ne reconnaissent pas que notre Seigneur J�sus-Christ est l�Agneau de Dieu ! hurlait le pr�dicateur de sa voix de stentor.</p><p>��Amen, r�pondaient en ch�ur les paysans.</p><p>��Ce sont des impies qui se gaussent de l�Annonciation et de l�Immacul�e Conception !</p><p>��Amen !</p><p>��Ils ne sont pas dignes de vivre aupr�s de Notre P�re !</p><p>��Amen ! �</p><p>Un paysan, s��cartant du groupe, s��cria : � Et ils enl�vent nos nouveau-n�s pour boire leur sang ! �</p><p>Alors, tous, en un ch�ur d�sordonn�, cri�rent : � � mort les Juifs ! �</p><p>Giuditta, effray�e, se serra encore plus contre son p�re. � Pourquoi ? �, demanda-t-elle dans un filet de voix, au milieu des larmes.</p><p>Isacco, s�v�re, la fixa de son �il de b�lier.</p><p>� M�me si je t�appelle mon enfant, tu n�es plus une enfant, lui dit-il d�un ton dur. Arr�te de pleurnicher. �</p><p>Giuditta s��carta de lui. Elle pensa qu�il la d�testait. Mais elle avait cess� de pleurer. Et elle avait moins peur.</p><p>Alors Isacco se rapprocha d�elle et lui dit : � Maintenant je vais t�apprendre ce que fait le renard, quand le chasseur a l�ch� les chiens �.</p></section><section><title><p>7</p></title><p>� Tournons ici �, dit Mercurio � bout de souffle, soutenant Ercole, de plus en plus lourd � mesure qu�il perdait son sang. Ils s�engag�rent dans la via dell�Orto di Napoli.</p><p>Mercurio se retourna et regarda derri�re eux, inquiet.</p><p>� Sois tranquille, personne nous suit, dit Benedetta.</p><p>��Tranquille ? l�cha Mercurio. J�ai tu� un homme ! Je l�ai vol� et je l�ai tu�. S�ils m�attrapent, je suis condamn� � mort. �</p><p>Il voulut repartir et tr�bucha.</p><p>� Je reste en arri�re pour surveiller �, proposa Benedetta.</p><p>Mercurio acquies�a. � Et toi, arr�te de pleurnicher, �a sert � rien, dit-il � Zolfo. Appuie fort. �</p><p>Zolfo renifla et pressa le bout de chiffon sur la blessure d�Ercole, qui g�mit. � Excuse-moi� dit-il, tout effray�.</p><p>��Appuie plus fort ! �, supplia Mercurio. Quand ils virent des gardes au fond de la via del Cavalletto, ils se cach�rent dans le vicolo di Margutta, une petite rue aux senteurs de crottin sur laquelle donnaient les �curies des palais. Mercurio n�en pouvait plus. Il jeta un coup d��il sur la via del Cavalletto. Les cloches de Santa Maria del Popolo entonn�rent les v�pres.</p><p>� La charrette de Scavamorto va bient�t passer. On y d�posera Ercole. �</p><p>Benedetta le regarda, soucieuse.</p><p>� T�as une meilleure id�e ? �, lui demanda-t-il.</p><p>Elle secoua la t�te, avec ce regard apeur� que Scavamorto suscitait chez tous les gamins qui travaillaient pour lui.</p><p>Quand ils virent arriver la charrette, Mercurio se fit reconna�tre du gar�on qui la conduisait. Derri�re, une petite procession de malheureux le fixa d�un �il �teint, aveugl�s qu�ils �taient par leur propre douleur. La ville, autour d�eux, continuait sa vie intense et chacun d�tournait les yeux de la charrette des r�prouv�s : les mendiants, les prostitu�es, les Juifs, les com�diens, tous ceux qui ne pouvaient pas �tre enterr�s en terre consacr�e.</p><p>� Aide-moi � le monter �, dit Mercurio.</p><p>Ils install�rent Ercole sur la plate-forme.</p><p>� B�nissez ma fille, mon p�re �, dit soudain une jeune femme aux yeux gonfl�s de pleurs, qui baisa la main de Mercurio et lui montra une cr�ature minuscule, coinc�e entre deux cadavres de vieillards si rid�s qu�ils semblaient embaum�s.</p><p>Mercurio tra�a rapidement un signe de croix dans les airs. Puis il ordonna � Zolfo de monter dans la charrette et de continuer d�appuyer sur la blessure d�Ercole. � Combien de fois faut-il te le r�p�ter ? �, pesta-t-il.</p><p>Tandis qu�ils marchaient derri�re la charrette au milieu de la voie encombr�e, Benedetta vint pr�s de Mercurio. � Merci �, dit-elle doucement.</p><p>Mercurio ne r�pondit pas. C��tait plut�t lui qui aurait d� la remercier, mais il n�en �tait pas capable.</p><p>� Tiens �, dit Benedetta en lui tendant le petit sac de toile contenant les pi�ces qu�il avait lanc� contre le marchand. Il le prit sans rien dire.</p><p>Benedetta ne dit rien non plus.</p><p>Ils arriv�rent bient�t sous la grande Porta del Popolo, prise dans les murailles de la cit�, contre lesquelles des g�n�rations de Romains avaient piss�. Ils suivirent ensuite la via Flaminia, tourn�rent � gauche vers le fleuve et atteignirent une zone de terrain en contrebas : devant eux s�ouvraient les fosses communes.</p><p>L�odeur de pourriture d�gag�e par les corps en d�composition y �tait insupportable. Les �gamins des morts�, comme on les appelait en ville, attendaient la charrette. Aussit�t ils s�activ�rent, et chacun fut � son poste de travail. Soudain, les plus anciens reconnurent Mercurio en la personne de ce jeune pr�tre. Ils s�arr�t�rent, et le regard�rent dans un silence admiratif. C��tait une c�l�brit� parmi les gamins des fosses communes, tous des orphelins achet�s par les cur�s pour quelques sous. Comme Benedetta et Zolfo, ils avaient tous entendu parler de Pietro Mercurio, des orphelins de San Michele Arcangelo. Le seul capable de tenir t�te � Scavamorto, et l�un des rares � �tre partis.</p><p>Mercurio salua les anciens. � On am�ne Ercole �, dit-il ensuite.</p><p>Les gar�ons se hiss�rent rapidement sur la charrette et descendirent le g�ant, de plus en plus p�le. Ils le plac�rent sur une civi�re rudimentaire faite de deux perches de bois et d�une toile tach�e.</p><p>� � la baraque, ordonna Mercurio.</p><p>��Qu�est-ce que vous faites ? D�chargez, tas de fain�ants ! �, tonna une voix de baryton.</p><p>Les gar�ons qui aidaient Mercurio courb�rent l��chine.</p><p>� Il est bless�, Scavamorto �, dit Mercurio, sans se montrer impressionn� par cet homme grand et mince, v�tu de mani�re voyante d�une casaque violette, une grande �charpe orange enroul�e autour de la taille, d�o� d�passait un coutelas recourb� � la turque.</p><p>En voyant Mercurio, Scavamorto releva le menton et eut un sourire encore plus f�roce. � Tiens donc� �, dit-il avant d��clater d�un rire th��tral. � <emphasis>P�re</emphasis> Mercurio, quel plaisir inesp�r� me donne votre visite. � Il s�approcha sans le quitter des yeux. Il le d�passait d�une bonne toise. � Ah, l�imb�cile� �, dit-il en se penchant sur Ercole pour examiner la plaie. � Il est foutu. Jetez-le directement dans la fosse �, ajouta-t-il pour les gamins.</p><p>Zolfo �clata en sanglots.</p><p>� Aide-nous, dit Mercurio. Soigne-le.</p><p>��T�as pas compris ? Il est foutu, r�p�ta Scavamorto avec un demi-sourire, comme s�il en tirait un plaisir subtil.</p><p>��Je peux te payer �, dit Mercurio en soutenant son regard.</p><p>Le visage maigre de Scavamorto devint s�rieux. � Mon gars, t�as fini par croire aux l�gendes qui courent sur toi �, lui souffla-t-il � la figure. � On n�ach�te pas Scavamorto, morpion, siffla-t-il en sortant son coutelas. Si je voulais ton argent, je le prendrais.</p><p>��Je t�en supplie �, dit Benedetta.</p><p>Scavamorto la regarda. � Le cur�, c�est lui. Tes pri�res, adresse-les � lui �, et il rit de sa plaisanterie.</p><p>� Je t�en supplie �, r�p�ta Mercurio.</p><p>Scavamorto ferma � demi les yeux, les narines dilat�es, comme s�il respirait un parfum exquis. Il promena alentour un regard sans piti�, mais ne semblait voir aucun des gamins. Il revint examiner Ercole, qui avait cess� de s�agiter. Il cogna deux doigts sur son front bas. � Toc, toc, y a quelqu�un ? � Il rit quand le g�ant poussa un faible soupir. Puis il r�p�ta : � Il est foutu. Jetez-le dans la fosse.</p><p>��Non ! cria Zolfo, en se jetant sur le corps d�Ercole.</p><p>��Aide-nous �, dit encore Benedetta � Scavamorto. Scavamorto regarda Mercurio.</p><p>� Aide-nous� je t�en supplie, fit Mercurio sans aucune expression de d�fi dans les yeux.</p><p>��Portez-le � la baraque �, fit Scavamorto.</p><p>Les gamins des morts soulev�rent la civi�re et se dirig�rent vers une grande construction de bois et de pierre, b�tie sans plan, et agrandie en fonction des besoins.</p><p>Benedetta et Zolfo suivirent la civi�re.</p><p>Scavamorto secouait la t�te. � �a servira � rien �, dit-il � Mercurio.</p><p>Celui-ci ne r�pondit rien.</p><p>� Va me chercher un pot de pur�e d�achill�e et d�equisetum, et de la d�coction de renou�e, lui dit Scavamorto. Tu te rappelles o� je range mes m�decines ?</p><p>��Je me rappelle tout de cet endroit �, r�pondit Mercurio. Il se pr�cipita vers une baraque plus petite au conduit de chemin�e tordu. Scavamorto entra dans celle vers laquelle les gamins s��taient dirig�s. Il fit couper la chemise d�Ercole pour mettre la blessure � nu, et la regarda sans rien dire.</p><p>Zolfo, serr� contre Benedetta, retenait son souffle.</p><p>� Va travailler, nabot, si tu veux manger et dormir ce soir �, lui dit Scavamorto avec duret�.</p><p>Zolfo ouvrit la bouche pour r�pliquer, les yeux gonfl�s par des pleurs de rage, mais Scavamorto lui envoya une gifle. � Il y a une charrette � vider. Va travailler ! �</p><p>Benedetta attira Zolfo contre elle et lui murmura : � Vas-y �.</p><p>Scavamorto enfila son index profond�ment � l�int�rieur de la blessure d�Ercole, qui se mit � g�mir. Puis il renifla son doigt, et secoua la t�te.</p><p>Zolfo sortit de la baraque en pleurant.</p><p>� Va travailler toi aussi �, fit Scavamorto � Benedetta.</p><p>Benedetta baissa la t�te et sortit. � Mercurio qui revenait, elle dit : � Je le d�teste �.</p><p>Mercurio ne r�pondit pas et remit � Scavamorto les ingr�dients demand�s.</p><p>� Tu connais l�extr�me-onction, cur� ? �, dit ce dernier en riant. Il fit boire � Ercole une gorg�e de d�coction de renou�e. Puis il prit sur le bout du doigt un peu de pur�e d�achill�e et equisetum, et l��tala � l�int�rieur de la blessure. De nouveau, Ercole g�mit. Mais plus doucement. Scavamorto pointa son index encore tremp� de sang et d�onguent en direction de Mercurio. � C�est du gaspillage. Je sais m�me pas pourquoi je le fais. � Il regarda le g�ant. � Tu tiendras pas jusqu�� demain matin, tu le sais �a, imb�cile ? �</p><p>Ercole avait un sourire idiot.</p><p>� Heureux les simples d�esprit, le royaume des cieux leur appartient, dit Scavamorto. Mettez un linge sur la blessure, pour �loigner les mouches. Et partagez-vous ses v�tements. Demain il sera dans la fosse. � Il se releva et partit.</p><p>Mercurio fr�missait de rage. � Donnez-lui une couverture. Et celui qui essaie de lui enlever ses v�tements avant qu�il soit mort, c�est � moi qu�il en rendra compte �, dit-il d�une voix sombre. Il sortit et chercha Zolfo. Il s�approcha de la charrette que quatre gar�ons d�chargeaient. Les cadavres avaient �t� d�shabill�s par les filles, charg�es de r�cup�rer les v�tements � revendre ou qui pourraient servir aux orphelins. Alors les gar�ons attrapaient un corps, deux par les bras et deux par les jambes, le balan�aient dans les airs comme s�ils jouaient, puis le lan�aient dans le vide. Les corps atterrissaient avec un bruit sourd dans la fosse.</p><p>Mercurio se pencha. Au fond du trou, il vit Zolfo. Il descendit et lui prit la pelle des mains. � Va aupr�s d�Ercole �, lui dit-il. Zolfo fondit en larmes, mais Mercurio ne le consola pas. Le petit gar�on remonta l�escarpement et disparut. Mercurio, avec l�habilet� de celui qui conna�t son affaire, m�la la chaux vive � la terre. Il travailla jusqu�� la nuit sans s�arr�ter, avec une �nergie qui lui �vitait de penser. Dans la baraque, il mangea une �cuelle de soupe de chou noir, aqueuse, o� flottaient des lambeaux d�oignon.</p><p>Benedetta et Zolfo se tenaient aupr�s d�Ercole, qui d�lirait.</p><p>Mercurio ressortit. Il marcha lentement dans le champ des fosses communes, regardant � l�int�rieur de chacune, sous une lune descendante voil�e de fins nuages.</p><p>� Toujours ton vieux vice, gamin ? �, dit une voix dans son dos.</p><p>Mercurio se retourna vers la silhouette d�gingand�e de Scavamorto. � Quel vice ?</p><p>��Quand je t�ai achet� aux moines de San Michele Arcangelo, tu passais des heures � regarder dans les fosses. Un jour, je t�ai demand� pourquoi, et tu m�as r�pondu que tu regardais s�il y avait ta m�re. � Il n�y avait pas trace de sarcasme dans la voix de Scavamorto.</p><p>Mercurio ne dit rien, mais se raidit.</p><p>Scavamorto rit : � Tu ne te souviens pas ?</p><p>��Laisse-moi tranquille.</p><p>��Tu disais que m�me si tu l�avais jamais vue, tu la reconna�trais forc�ment, parce que c��tait ta m�re.</p><p>��Des histoires de m�me, r�pondit Mercurio, l�air sombre.</p><p>��Peut-�tre. Mais tu la cherchais parmi les morts, pas parmi les vivants. T��tais sacr�ment en col�re.</p><p>��J�en ai rien � foutre, Scavamorto.</p><p>��Quoi ? Tu la cherches pas parmi les morts ?</p><p>��Je la cherche pas, c�est tout. �</p><p>Scavamorto rit encore. Doucement, cependant, sans sa m�chancet� habituelle. � Allez� c��tait qui, ta m�re, Mercurio ? � Il lui posa la main sur la nuque, sans serrer, comme l�aurait fait un p�re, ou un ma�tre.</p><p>Et Mercurio ne se rebella pas. Il sentit un n�ud dans sa gorge. � C��tait une dame de la noblesse� commen�a-t-il � dire, comme s�il r�citait une le�on. Elle �tait triste et elle avait un mari de merde, qui faisait la guerre dans tous les coins du monde� Alors elle s�est retrouv�e � coucher avec un serviteur, jeune et beau, et elle est tomb�e enceinte. Et avant le retour de son mari, elle s�est d�barrass�e du b�tard et elle a fait tuer le serviteur�</p><p>��Ou bien ? demanda Scavamorto.</p><p>��Ma m�re �tait une servante triste� avec un ma�tre de merde qui n�allait jamais � la guerre et qui la violait toutes les nuits. Et quand il s�aper�ut qu�elle attendait un enfant, il la jeta � la rue. Elle m�abandonna sur la roue, poignarda son ma�tre et fut pendue sur la piazza del Popolo.</p><p>��Ou bien ?</p><p>��J�en ai marre de ce jeu, Scavamorto, fit Mercurio en s��cartant. Je suis plus un gamin.</p><p>��Ou bien� ?</p><p>��Ma m�re� Les yeux de Mercurio se voil�rent de tristesse.</p><p>��� �tait une orpheline, sugg�ra Scavamorto.</p><p>��� et un cur� l�a saut�e, dit Mercurio. Ce qui fait que son fils porte aujourd�hui cette soutane imb�cile. �</p><p>Scavamorto rit. � Ou bien, c��tait�</p><p>���a suffit. C�est de la merde, ce jeu.</p><p>��Qui �tait ma m�re ?� C�est un jeu magnifique. J�y joue avec les gamins. Mais aucun n�est aussi bon que toi. Ces petits cons, ils se fixent sur une histoire et ils n�arrivent pas � aller plus loin. Toi, par contre, t�es capable de t�inventer tous les jours une m�re diff�rente�</p><p>��Scavamorto�</p><p>��Ils n�ont pas d�imagination.</p><p>��Aujourd�hui, j�ai tu� un homme �, l�cha Mercurio tout d�un trait.</p><p>Scavamorto remua un peu de terre du bout de sa botte.</p><p>� Je vais �tre pendu �, ajouta Mercurio, d�une voix si basse que lui-m�me l�entendit � peine.</p><p>Ils rest�rent sans parler. Les nuages qui glissaient en silence devant la lune, faisaient appara�tre et dispara�tre les cadavres dans la fosse.</p><p>Mercurio ferma les yeux et dit : � J�ai peur.</p><p>��Je comprends.</p><p>��J�ai peur de mourir �, r�p�ta Mercurio.</p><p>Scavamorto ramassa une poign�e de terre. Il la jeta dans la fosse. � Rien ne dit que tu vas mourir, mon gars �.</p><p>Mercurio ne se tourna pas vers lui.</p><p>� Il faut t�enfuir. Franchir la fronti�re des �tats Pontificaux.</p><p>��Et ensuite ?</p><p>��T�as toujours �t� le plus malin de mes gamins. � Il lui donna une chiquenaude sur la t�te. � Recommence une nouvelle vie. C�est l�occasion ou jamais. Ou alors t�as peur de regretter ta fosse d��gout en face de l��le Tib�rine ?</p><p>��Tu savais que j��tais l�-bas ? Et t�es jamais venu me reprendre ? Tu m�avais achet�, pourtant� �</p><p>Scavamorto sourit, sans r�pondre.</p><p>Mercurio baissa les yeux.</p><p>� Demain, � l�aube, tu me voleras la charrette l�g�re. Celle avec les deux chevaux, pas les mulets, ils sont trop vieux et trop lents, dit Scavamorto. � cette heure-l�, Ercole sera d�j� mort. Emm�ne les deux autres avec toi.</p><p>��Mais je les connais � peine�</p><p>��Arr�te de parler comme un imb�cile, le moucha Scavamorto. � quoi �a sert de faire le sentimental � l�envers ?</p><p>���a veut dire quoi le �sentimental � l�envers� ?</p><p>��Un type comme moi, r�pondit Scavamorto avec l�g�ret�. Vivre sans avoir personne� �a veut pas dire que t�as pas besoin de quelqu�un. � Il tapa doucement son index contre le front de Mercurio. � Mais si tu t�y habitues, t�es cuit� apr�s t�arrives plus � changer. Change, pendant qu�il est encore temps. Zolfo est ce qu�il est. Un faible. Mais la fille est bien. Elle a surv�cu � la vie que sa m�re lui a fait mener� Il y a des fois o� c�est une chance d��tre laiss� sur la roue. �</p><p>Mercurio resta silencieux.</p><p>� Garde ton costume de cur�. Il pourra servir si vous rencontrez des brigands. Pars vers le nord. Ne reste pas dans les campagnes. Un filou des villes comme toi, �a finirait dans un pi�ge � gibier. Il y a deux endroits qui seraient bien pour toi. Milan ou Venise. �</p><p>Scavamorto fit mine de repartir dans sa baraque. Mais apr�s trois pas il s�arr�ta, puis revint pr�s de Mercurio. � J�oubliais un d�tail. Pour me voler la charrette, il faut me la payer. Combien t�as ? �</p><p>Ils recommen�aient � se mesurer comme ils l�avaient toujours fait.</p><p>� Un sol.</p><p>��D�argent ? Scavamorto cracha par terre.</p><p>��D�or. �</p><p>Scavamorto le fixa. � C�est pas assez. Il en faut au moins trois.</p><p>��Je les ai pas.</p><p>��Mon cul.</p><p>��Deux.</p><p>��Et le troisi�me, c�est tes associ�s qui le mettent.</p><p>��Ils n�ont rien. �</p><p>Scavamorto rit. � Bouffon. Tu leur as certainement donn� leur part. T�es un filou honn�te.</p><p>��Bon d�accord, trois. � Mercurio aussi cracha par terre. � Usurier. � La paume de Scavamorto se tendit, avec ses longs doigts d�araign�e qui s�agitaient. Mercurio glissa la main dans sa soutane et en sortit trois pi�ces.</p><p>Rattrap� par son personnage, Scavamorto dit, de sa voix m�chante et venimeuse de toujours : � De toute fa�on tu finiras par te faire tuer, mon gars �.</p><p>Mercurio le regarda. Il sourit. � Merci. �</p><p>Au moment o� Scavamorto ouvrait la porte de sa cabane, le silence fut bris� par un cri obsc�ne, entre l�acc�s de toux et le rot. Et aussit�t apr�s, un hurlement de Zolfo : � Non !</p><p>��La mort l�a pris plus t�t que pr�vu, dit Scavamorto. Va-t-en tout de suite, mon gars. � Et il referma sa porte.</p><p>Dans le froid de la nuit, Mercurio frissonna.</p><p>Il alla jusqu�� l�enclos. Prit par la bride les deux chevaux bas et r�bl�s attel�s � la charrette que Scavamorto utilisait pour circuler dans Rome. Il alla jusqu�� la baraque et entra. � Ercole ne finira pas dans la fosse tout nu, dit-il � voix haute, en scandant bien les mots. Il �tait l�un des n�tres. �</p><p>Les gamins des morts acquiesc�rent en silence.</p><p>On n�entendait que les pleurs �touff�s de Zolfo.</p><p>Mercurio s�approcha de Benedetta. � Vous deux, vous venez avec moi. �</p></section><section><title><p>8</p></title><p>Quand le fr�re pr�cheur et sa troupe h�t�roclite de paysans eurent disparu, Isacco fit signe � Giuditta de rester cach�e. � Ils ne le suivront pas jusqu�au bout du monde �, lui dit-il.</p><p>Au bout d�une demi-heure, en effet, on vit revenir les paysans, silencieux en l�absence du pr�dicateur et regrettant d�j� la perte de pr�cieuses heures de travail pour une bataille qu�ils ne comprenaient pas bien.</p><p>Isacco rassura Giuditta : � Tu verras, Venise est une ville amie des Juifs �.</p><p>Ils recommenc�rent � marcher, longeant la route depuis le bois comme les animaux sauvages. Ils march�rent longtemps, en silence, ne s�arr�tant qu�une fois pour manger une tranche de pain. Quand le soir arriva, Isacco expliqua � sa fille que le renard ne dormait pas dans les auberges, surtout s�il y avait des chiens. Il coupa des branchages, et construisit une sorte de couchage couvert, invitant sa fille � s��tendre le plus pr�s possible de lui.</p><p>� Nous sentirons moins le froid �, lui dit-il.</p><p>� l�aube, ils se lev�rent, transis, travers�rent la grand-route, puis revinrent en arri�re mais par l�autre versant, l� o� le bois �tait plus touffu.</p><p>� Je suis une idiote, fit Giuditta en s�arr�tant. Si je n�avais pas dit � cette femme que tu �tais docteur, nous marcherions en ce moment sur la grand-route. �</p><p>Isacco se retourna.</p><p>� Je suis une idiote �, r�p�ta-t-elle d�une voix rageuse, se mordant les l�vres pour ne pas pleurer.</p><p>Son p�re la saisit aux �paules, le regard grave. � Oui �, dit-il.</p><p>Giuditta baissa la t�te, mortifi�e.</p><p>Isacco lui mit un doigt sous le menton et releva son visage. � Tu as fait une chose stupide. � Il la fixa de ses yeux profonds. � Essaie de comprendre. Les gens comme moi� je veux dire, ceux qui vivent comme moi� bref, les gens comme moi veulent rester ma�tres de leur propre destin et de leurs propres mensonges. Tu comprends �a ?</p><p>��Oui, p�re, dit Giuditta. Je suis d�sol�e �, et elle voulut se jeter dans ses bras.</p><p>Isacco la tint � distance pour mieux la regarder dans les yeux. � Tu t�es tromp�e. Tu es un tr�s mauvais comparse. � Et tout � coup il rit de bon c�ur, avec une l�g�ret� qui surprit sa fille. � Mais d�un autre c�t�, tu as fait un geste extraordinaire. Et ce geste, j�arrive seulement maintenant, apr�s des lieues et des lieues de route, � l�accepter�</p><p>��Quoi ? �, demanda Giuditta, surprise.</p><p>Le regard d�Isacco se voila, perdu dans un pass� ancien. Il regarda sa fille. � Tu es belle, mon enfant, lui dit-il. Comme ta m�re, qui �tait une vraie beaut�. � Il lui caressa le visage. � Sais-tu ce que tu as fait d�extraordinaire ?</p><p>��Quoi ? r�p�ta Giuditta.</p><p>��Tu m�as donn� un avenir, dit Isacco.</p><p>��Que veux-tu dire, p�re ? �, demanda la jeune fille, troubl�e.</p><p>Avant qu�Isacco ait le temps de r�pondre, on entendit un bruit sourd, ind�finissable mais constant. La terre vibrait. Par instant montaient des chants lointains. P�re et fille se cach�rent dans l�ombre.</p><p>Isacco porta un doigt � ses l�vres et murmura : � Silence �.</p><p>Au bout de quelques minutes apparut au d�tour d�un virage une procession de chariots, cavaliers et fantassins. Certains portaient une armure, d�autres avaient des bandages rouges de sang. Les chariots transportaient des bless�s couch�s, tandis que d�autres marchaient � leurs c�t�s en s�aidant de leur �p�e ou de leur lance. Aux ridelles des chariots et aux selles des chevaux pendaient des arbal�tes, des arcs, et des carquois portant des traits et des fl�ches. Cela ne ressemblait pas � la retraite apr�s une d�faite, car ils chantaient. Les cavaliers avaient fi�re allure. Ils ne s�abandonnaient pas au d�hanchement de l�animal mais chevauchaient en bombant le torse, malgr� les blessures. Et en t�te de la colonne claquaient les �tendards de la S�r�nissime.</p><p>� Des V�nitiens �, murmura Isacco.</p><p>Il y avait une dizaine de chariots, et gu�re plus d�une centaine de soldats, cavaliers et fantassins. Isacco jugea imprudent de se joindre � eux pour aller � Venise. Surtout accompagn� d�une jolie fille. L�envie de festoyer, pensa-t-il, �tait parfois pire que la col�re. Ils rest�rent accroupis dans le bois, laissant les soldats s��loigner.</p><p>Isacco donna � sa fille le signal du d�part. � Nous les suivrons � bonne distance. Une caravane de soldats, c�est comme un balai sur un carrelage rempli de cafards, �a nettoie le passage. �</p><p>Sortant des bois, ils travers�rent un champ d�tremp�. Au bord de la route, ils virent une pierre miliaire en granit, carr�e. Elle indiquait Venise � trente-neuf lieues.</p><p>� C�est encore bien loin. � Isacco vit le regard d�sempar� de Giuditta. � <emphasis>Ha-Shem</emphasis>, le Seigneur, que Son nom soit b�ni, nous guidera. �</p><p>On entendait encore les chants des soldats.</p><p>� Marchons �, dit Isacco, qui se mit en route.</p><p>Mais deux cavaliers d�arri�re-garde, comme jaillis du n�ant, se pr�cipit�rent sur eux au galop, l��p�e d�gain�e. Ils s�arr�t�rent � quelques pas d�Isacco, qui recula avec dignit� et sans tomber.</p><p>� Qui �tes-vous ? dit l�un des deux.</p><p>��Mon nom est�</p><p>��Pourquoi nous suivez-vous ? coupa l�autre, d�un ton rude.</p><p>��Nous nous rendons � Venise et nous nous sentons plus en s�ret� � voyager derri�re les troupes de la R�publique S�r�nissime, valeureux guerrier �, r�pondit Isacco d�un ton si grave qu�il en parut pompeux.</p><p>Ce qui fit rire les cavaliers.</p><p>� Ce qui est s�r, c�est que vous n��tes pas v�nitiens, m�me si vous parlez notre langue, dit le premier. Vous avez la peau plus fonc�e que la n�tre, et aussi les yeux et les cheveux. � vous regarder, je dirais que vous �tes juifs. Toi particuli�rement, avec cette barbiche de ch�vre. Mais vous n��tes peut-�tre pas juifs, puisque vous ne portez pas le bonnet jaune prescrit par la loi. �</p><p>Le cavalier � l��p�e d�gain�e, en souriant, enfon�a un coup dans la besace de velours d�Isacco et y harponna le bonnet. L�autre, qui gardait son arme basse, la pointe vers la terre, fit tourner son cheval autour de Giuditta, en la toisant.</p><p>Isacco, le visage p�le, dit : � Ne faites pas de mal � ma fille �. Il fit un pas vers le cheval dont les sabots pi�tinaient nerveusement dans la boue. Puis il ajouta : � Je vous en supplie, cavalier �.</p><p>Le soldat, en riant, approcha son �p�e des fesses de Giuditta, comme aurait fait un berger avec une brebis pour la ramener au sein du troupeau, et toucha � peine le tissu moelleux tiss� par les vieilles femmes dans les montagnes de l��le de Negroponte. Giuditta fit un bond en avant, l� o� le voulait le cavalier, regagnant le milieu de la grand-route.</p><p>� Marchons �, ordonna le premier cavalier, sans agressivit�.</p><p>Ils les escort�rent pour rattraper le groupe des bless�s. L�, ils les remirent au capitaine Andrea Lanzafame, un bel homme de quarante ans, robuste, aux yeux clairs p�n�trants, les cheveux d�peign�s par la guerre, et la barbe naissante. Le capitaine descendit de cheval et fixa Isacco. Isacco comprit que ce n��tait pas un homme patient et qu�il fallait lui parler sans d�tours.</p><p>Le capitaine demanda : � Vous �tes juifs ?</p><p>��Oui, monsieur.</p><p>��Pourquoi ne portez-vous pas le bonnet jaune ?</p><p>��Parce qu�on nous courait apr�s pour nous tuer. �</p><p>Le capitaine Lanzafame l��tudia en silence, acquies�ant vaguement. � Qui �tes-vous ?</p><p>��Mon nom est Isacco da Negroponte. � Isacco se tourna vers sa fille qui le fixait, effray�e. Elle ressemblait tant � H�ava, la femme qui lui avait donn� le jour, celle qu�il avait tendrement aim�e et se reprochait de n�avoir pu sauver. � l�auberge, au moment d�entrer dans la chambre de la petite fille malade, il s��tait retourn� vers Giuditta qui le fixait depuis la p�nombre du couloir. Et il avait eu l�impression que sa femme, � travers cette fille qui lui ressemblait tant, lui envoyait sa b�n�diction. Giuditta avait parl� pour H�ava, quand elle avait dit qu�il �tait docteur. H�ava, par son entremise, avait fait savoir � Isacco qu�elle ne le consid�rait pas comme responsable de sa mort, et lui avait indiqu� le chemin. Un nouveau destin. Il sourit, puis se tourna vers le capitaine.</p><p>� Mon nom est Isacco da Negroponte, m�decin, connaissant les humeurs internes, et dentiste, dit-il fi�rement.</p><p>��Tu es tailleur ? l�cha le capitaine Lanzafame.</p><p>��<emphasis>Tailleur ?</emphasis> demanda Isacco, perplexe.</p><p>��Tu coupes et tu couds ? Tu es chirurgien ? insista le capitaine.</p><p>����Oui, je suis aussi tailleur �, r�pondit-il, et il eut l�impression que le capitaine le regardait avec plus de respect qu�il n�en aurait eu pour un m�decin ou pour un noble.</p><p>� As-tu tes instruments, docteur ? lui demanda-t-il, en le traitant imm�diatement comme un subalterne � ses ordres.</p><p>��Non�, h�sita Isacco.</p><p>��Alors tu te serviras de ceux de Candia, le dentiste de la troupe. Il est mort de la fi�vre il y a deux jours� J�esp�re que ses instruments ne te porteront pas malheur. �</p><p>Isacco se tourna vers sa fille.</p><p>� Il ne lui arrivera rien, dit le militaire.</p><p>��Avec tous ces soldats ? demanda Isacco, pr�occup�.</p><p>��Ce sont <emphasis>mes</emphasis> soldats. Et je suis leur capitaine. �</p><p>Isacco l�observa. Personne ne sait mieux qu�un escroc lire dans le c�ur des hommes. Une qualit� indispensable, dans un m�tier aussi incertain et totalement priv� de r�gles. L�expression du capitaine Lanzafame, quoique dure et fi�re, refl�tait un c�ur sinc�re.</p><p>� Je vous crois, dit Isacco.</p><p>��Elle est sous ma protection, dit alors le capitaine. Maintenant, va faire ton devoir. Sur les chariots, il y a des gar�ons qui aimeraient bien revoir leur famille. � Il mit ses mains en porte-voix et hurla : � Donnola ! �</p><p>L�instant d�apr�s apparut un petit homme, avec une t�te plus petite encore et deux yeux minuscules, qui ressemblait, sinon � une belette<a l:href="#n_2" type="note">[2]</a>, du moins � un dr�le d�animal, pointu et chauve. Il n�avait qu�une vague ombre rouss�tre au-dessus de la l�vre sup�rieure et sur le bout du menton. La peau autour de ses yeux plissait comme un fruit sec, tandis que celle de ses joues glabres �tait lisse, grasse et luisante. L�ensemble ressemblait � un vieux b�b�.</p><p>� Voici le docteur Negroponte. Donne-lui la trousse et les instruments de Candia, ordonna le capitaine. Et oblige-le � cracher dessus, en face de tes hommes, pour enlever la mal�diction de cette fi�vre qui l�a tu�. S�il refuse, fouette-le, prends-le � coups de pied au cul, d�brouille-toi. Mais une fois qu�il aura crach�, tu seras sous ses ordres. Ne les discute pas. � Il se tourna vers Isacco. � Nous allons bivouaquer ici. Je veux que tu commences tout de suite. Tu n�as qu�� suivre Donnola. �</p><p>Isacco s�approcha de sa fille � Merci, lui dit-il.</p><p>��P�re� �, commen�a � dire Giuditta.</p><p>Mais Isacco la fit taire en la prenant dans ses bras. Puis il lui murmura � l�oreille : � Perds l�habitude de relever tes jupes quand tu descends d�un bateau ou quand tu montes dans un chariot �.</p><p>Isacco suivit Donnola vers le premier chariot, d�o� arrivait une forte odeur de pourriture. �Gangr�ne�, pensa Isacco.</p><p>� J�ai faim ! �, hurla � ce moment-l� le capitaine.</p><p>En montant sur le chariot, b�ch� d�une toile d�chir�e en plusieurs endroits, Isacco entendit le militaire ordonner � un soldat : � Et la fille aussi doit avoir faim. Pas de porc. Allez, allumez les feux ! �</p><p>Plongeant au milieu des corps humains entass�s, Isacco pensa qu�il devait jouer son r�le jusqu�au bout. Il s�assit � c�t� du premier bless頗 un gar�on qui n�avait pas vingt ans, les yeux dilat�s par la peur �, toucha sa jambe r�duite en bouillie par les sabots d�un lourd cheval de guerre et remarqua les esquilles d�os ; les bords de la blessure jaunissaient d�j�. Il savait comment agir. Son p�re avait �t� un bon ma�tre. �Merci, foutu salaud�, pensa-t-il.</p><p>� Crache sur les instruments, �a enl�ve la mal�diction �, dit Donnola en ouvrant sous son nez une trousse en cuir tann�, grande comme une valise et bourr�e � craquer d�instruments chirurgicaux.</p><p>Isacco cracha sans h�siter puis, � haute voix, de fa�on que tous les bless�s du chariot entendent, d�clara : � La mal�diction de la fi�vre de Candia s�en est all�e �.</p><p>Donnola �tait stup�fait. � Les docteurs, ils rechignent toujours quand on leur demande ce genre de chose� fit-il � mi-voix, soup�onneux. Ils disent que �a va contre la science.</p><p>��Donc je ne suis pas un docteur ? �, lui demanda Isacco en le fixant droit dans les yeux, avec cette assurance qu�une vie enti�re de faussaire lui avait appris � afficher.</p><p>L�autre resta � le regarder, sans rien dire.</p><p>� Fais-lui boire quelque chose de fort, de l�eau-de-vie plut�t que du vin, attache-le serr� et donne-moi une scie droite et une scie courbe. Et fais chauffer un fer plat, dit Isacco. Naturellement, quand tu auras d�cid� que je suis un vrai docteur� �</p><p>Donnola se secoua, se pencha sur la trousse et attrapa deux instruments. � Scie droite et scie courbe� � votre service, monsieur le docteur. �</p><p>Isacco empoigna les instruments. Il pria int�rieurement. �H�ava, si c�est ce que tu as voulu pour moi, guide ma main.�</p><p>Tandis que le capitaine offrait � Giuditta du pain et de la viande de veau sal�e, le hurlement du jeune homme s�entendit dans tout le camp et fit courir des frissons.</p><p>Les chants s�interrompirent un instant. Puis ils reprirent, plus fort.</p><p>Isacco, au moment de mordre avec les dents de la scie dans la jambe du jeune homme, se sentit submerg� par une violente �motion. Les larmes lui mont�rent aux yeux et sa gorge se serra.</p><p>�Sois pr�s de moi, mon amour, supplia-t-il encore. Fais que j�en tue le moins possible.�</p></section><section><title><p>9</p></title><p>Isacco passa la premi�re moiti� de la journ�e dans le chariot, puis se transporta dans le deuxi�me. Les heures pass�es � se pencher sur les bless�s couraient, identiques et toutes terribles, rythm�es �� et l� dans la campagne par les coups plaintifs des cloches qui annon�aient les pri�res chr�tiennes. Quand le soleil se coucha, Isacco, sans discontinuer, avait sci� des os, caut�ris� des amputations et des h�morragies, r�duit des fractures, recousu des d�chirures, extrait des pointes d�arbal�te, �tal� des empl�tres sur des blessures. Et il avait achev� son travail dans le second chariot.</p><p>Il descendit l��chelle de bois branlante, suivi par Donnola portant la trousse, et aussit�t dehors il se cambra pour se masser le dos, les yeux tourn� vers le soleil p�le voil� par la brume. Ses v�tements �taient tremp�s de sang.</p><p>Donnola apporta deux tasses de bouillon chaud, deux saucisses et deux morceaux de pain dur. Isacco prit le bouillon et le pain.</p><p>� Ah, c�est vrai, votre religion vous interdit de manger du porc, dit Donnola. Vous ne savez pas ce que vous perdez �, ajouta-t-il en mordant dans la premi�re saucisse.</p><p>Isacco acquies�a distraitement, habitu� � ce genre de commentaire, et trempa son pain dans le bouillon pour le ramollir. Ils rest�rent l� debout, dans le froid, mangeant en silence.</p><p>Puis Isacco respira � fond, deux fois, trois fois. � On n�y pense jamais, mais l�air, �a sent bon �, dit-il. Il se remplit encore une fois les poumons, pour en faire provision avant de retrouver la puanteur des chariots. � Je dois faire mes besoins �, ajouta-t-il, et il regarda son assistant.</p><p>Donnola lui rendit son regard sans expression particuli�re. Puis, voyant que le docteur continuait � le fixer, il dit : � Faites.</p><p>��Il n�y a pas de latrines ? � demanda alors Isacco, confus.</p><p>Donnola haussa les �paules. � Le monde entier est une latrine �, et il rit. Comme Isacco ne bougeait pas et continuait de le regarder d�un �il ind�cis, il ajouta : � Vous �tes timide, docteur ? �</p><p>Isacco se reprit et regarda autour de lui. Avisant un buisson non loin du camp, il se dirigea vers lui.</p><p>Donnola riait de sa pudibonderie. � M�me les meilleurs d�entre nous chient, docteur. Il n�y a pas de quoi avoir honte �, lui cria-t-il.</p><p>Isacco ne se retourna pas pour lui r�pondre. Il atteignit le buisson, l�inspecta, v�rifia qu�il n�y avait personne et qu�on ne le voyait plus. Quand il fut certain d��tre bien cach�, il d�boutonna sa houppelande verte, baissa ses chausses et son cale�on de laine, et s�accroupit. Son visage, en m�me temps que l�effort, exprima de la douleur. Isacco serra les dents. Il ferma les yeux et poussa un l�ger g�missement, puis un soupir de soulagement. Alors, sans se lever, il glissa ses mains sous lui et fouilla sur le sol. Il saisit un petit paquet envelopp� qu�il nettoya sur l�herbe. Il d�noua le lacet qui le fermait. C��tait un boyau de mouton, � l�int�rieur duquel se trouvaient cinq pierres pr�cieuses qui brill�rent � la lumi�re du couchant quand Isacco les versa dans la paume de sa main. Deux grosses �meraudes, deux gros rubis et un diamant, plus petit que les autres pierres, mais plus pr�cieux encore.</p><p>� ce moment-l�, il entendit un l�ger bruit. Il tressaillit, et cacha les pierres dans son poing ferm�, le regard inquiet.</p><p>� Qui va l� ? �, dit-il. Il tendit encore l�oreille. � Allez-vous-en, je suis en train de chier. �</p><p>Pas d�autre bruit. �Un animal�, pensa Isacco, et il se d�tendit. Il se nettoya avec de grandes feuilles r�ches, remit les pierres dans le boyau, noua solidement le cordon et, pour finir, avec un certain effort, renfila le pr�cieux paquet l� o� personne ne le trouverait.</p><p>� Vous sous sentez mieux ? �, demanda Donnola quand il le vit revenir.</p><p>Isacco ne r�pondit pas, monta dans le troisi�me chariot, cracha sur les instruments, annon�a que la fi�vre qui avait tu� le pr�c�dent chirurgien �tait conjur�e et se consacra aux bless�s.</p><p>Quand la nuit fut tomb�e, le capitaine Lanzafame monta dans le chariot. Il �claira avec une lanterne le visage d�Isacco, �puis� de fatigue. � Va te coucher, ordonna-t-il. Je ne peux pas emp�cher que la guerre tue mes hommes, mais je peux emp�cher un tailleur � moiti� endormi de le faire. �</p><p>Le docteur, comme en r�ve, termina le bandage d�un soldat.</p><p>Le capitaine Lanzafame l�attendait dehors. Il lui indiqua le chariot � vivres. � Ta fille est l�. Il y a une couverture et un r�chaud � charbon. �</p><p>Isacco marchait comme un fant�me.</p><p>Quand ils furent pr�s du chariot, le capitaine ajouta : � Les hommes disent que tu es un boucher �.</p><p>Isacco baissa la t�te.</p><p>Il avait sci� quatre jambes au genou, une presque jusqu�� la hanche � et le soldat n�avait pas surv�cu � l�h�morragie �, deux bras � la hauteur du coude, une main et une douzaine de doigts. Il avait utilis� les trois rouleaux de fil pour suturer les blessures puis, quand il n�en eut plus, il avait fait d�coudre un v�tement par Donnola. � la fin, il y avait eu trois morts. Et deux �taient dans une situation critique.</p><p>� Ils disent que tu es un boucher, r�p�ta le capitaine Lanzafame, en regardant dans l�obscurit� de la nuit. Mais dans quelques jours, quand ils embrasseront de nouveau leur famille, ils se rendront compte que tu leur as sauv� la peau, ajouta-t-il avec une grimace de satisfaction. Va dormir. Tu l�as m�rit�. �</p><p>Isacco le regarda avec reconnaissance. Il ne dit rien. Se contenta d�acquiescer. Puis, d�un pas lourd, il monta les trois marches qui permettaient d�acc�der au chariot � vivres. Seule une petite lampe � huile br�lait. Giuditta se r�veilla en sursaut. En le voyant, elle cria et se rencogna entre deux caisses.</p><p>� C�est moi, dit Isacco.</p><p>��Tu ressemblais � un soldat �, fit Giuditta, qui, la frayeur pass�e, �prouvait du respect pour cet homme couvert de sang, comme un h�ros. � Je t�ai mis de la viande de c�t�, m�me si elle n�est pas pure. Couche-toi, tu dois �tre fatigu�. �</p><p>Isacco s��croula presque sur la paillasse, et sentit la ti�deur de la couverture et du r�chaud. Giuditta lui donna le morceau de b�uf sec. Il porta la viande � sa bouche et commen�a � m�cher mais s�endormit � l�instant m�me. Giuditta lui sortit le morceau de la bouche et lui baisa d�licatement le front.</p><p>Isacco se r�veilla � l�aube. � Je dois y aller �, dit-il � sa fille. Il se leva et sortit la t�te du chariot. Donnola �tait d�j� l�, au pied de l��chelle, envelopp� dans une couverture de cheval, la t�te sur la trousse � instruments. Il bondit sur ses pieds, prit deux quarts de vin, deux morceaux de pain, une saucisse de porc et un morceau de b�uf, et ils mang�rent.</p><p>Puis ils grimp�rent sur le troisi�me chariot pour finir le travail laiss� en suspens. L�un des bless�s, pendant ces quelques heures, �tait mort d�une h�morragie.</p><p>� J�aurais pu le sauver �, murmura Isacco.</p><p>Donnola couvrit le visage du mort et donna l�ordre � deux soldats de porter le cadavre sur le chariot des morts. � Les V�nitiens, on les ram�ne � leur famille pour leur donner une s�pulture chr�tienne, expliqua-t-il.</p><p>��Amen �, dit tout doucement un soldat dans un coin.</p><p>L��tat des bless�s de ce chariot �tait moins grave. Isacco n�eut besoin de la scie que pour le soldat qui avait dit � Amen �. Et celui-l� surv�cut.</p><p>La neuvi�me heure avait d�j� sonn� quand Isacco et Donnola eurent termin� le troisi�me chariot. Fatigu�s et intoxiqu�s par l�odeur du sang et des incontinences des bless�s, ils sortirent � l�air libre. Tout �tait dans la p�nombre, une autre journ�e avait pass�. Le soleil proche du cr�puscule n�arrivait plus � percer la couche �paisse de nuages et un brouillard d�sagr�able se levait. Les contours des chariots et les silhouettes des hommes s�estompaient. Plus personne ne chantait.</p><p>Tout � coup, dans ce silence, on entendit un g�missement. Et aussit�t apr�s, un cri : � Ah ! Je t�ai attrap�, sale voleur ! �</p><p>Isacco et Donnola avanc�rent en direction de la voix.</p><p>� C�est le cuisinier, dit Donnola.</p><p>��L�che-moi ! L�che-moi ! �, criait un gamin, dont la voix exprimait plus la col�re que la frayeur.</p><p>� quelques pas du chariot des vivres et du grand baril pansu qui contenait le b�uf sal�, laiss� ouvert � c�t� du feu, Isacco et Donnola virent un grand bonhomme qui tenait au collet un gamin squelettique au teint jaun�tre, les cheveux longs et sales.</p><p>� Arr�te de bouger ! �, lui ordonna le cuisinier. Mais l�autre se d�battait comme un fou, et lui lan�a un coup de pied dans le tibia. Le cuisinier, de sa main libre, r�pondit par une violente gifle. Dans l�air dense, on entendit le gamin g�mir.</p><p>� Qu�est-ce qui se passe ? �, demanda le capitaine Lanzafame, alert� par le tapage. Giuditta avait sorti la t�te du chariot � vivres en entendant ce vacarme ; mais le capitaine lui avait ordonn� de rester � l�int�rieur et de ne pas se promener dans le camp. Une jolie fille au milieu des soldats aurait entra�n� des probl�mes.</p><p>� J�avais d�j� remarqu� qu�il y avait quelque chose de bizarre, capitaine, expliqua le cuisinier. Maintenant j�en suis s�r, on a un voleur. �</p><p>Le capitaine regarda le gamin. Il saignait du nez. � L�che-le �, ordonna-t-il au cuisinier.</p><p>Le bonhomme fut tent� de r�pliquer mais ob�it, l�chant le gar�on. Celui-ci s��lan�a aussit�t pour s��chapper. Mais le capitaine Lanzafame avait pr�vu la chose : avec une rapidit� extraordinaire il se pencha, bras tendu dans une fente de spadassin, et frappa la jambe du gamin, lui faisant ainsi perdre l��quilibre. Le capitaine fut aussit�t sur lui, le prit sous les bras et le souleva d�un coup, sans effort. Puis il le reposa, comme s�il le plantait en terre.</p><p>� Ne bouge pas �, lui intima-t-il. Sa voix �tait ferme et autoritaire.</p><p>Le petit voleur resta immobile.</p><p>� Comment tu t�appelles ? �</p><p>Le gamin serra les l�vres et regarda autour de lui.</p><p>� Comment tu t�appelles ? r�p�ta le capitaine, d�un ton plus agressif.</p><p>��Il s�appelle Zolfo �, dit une voix derri�re eux.</p><p>Puis, du n�ant, surgit un jeune pr�tre, avec une longue soutane noire � boutons rouges et un c�ur sanglant couronn� d��pines brod� sur la poitrine. Il portait un chapeau noir et brillant qu�il souleva en s�approchant. Derri�re lui, une jeune fille, radieuse dans sa robe verte. Le capitaine nota sa peau couleur d�alb�tre et ses longs cheveux cuivr�s.</p><p>� Qui es-tu ? demanda le militaire, voyant que le pr�tre �tait tr�s jeune lui aussi.</p><p>��Je m�appelle Mercurio da San Michele �, dit-il en venant se mettre sous le nez du capitaine, nullement impressionn�. Puis il d�signa Zolfo. � Pardonnez-lui, il n�a pas r�sist� aux affres de la faim. Nous avons march� toute la journ�e et nous n�avons pas pu trouver d�auberge dans ce brouillard. Nos chevaux et notre voiture nous ont �t� vol�s par des brigands, nous sommes vivants par miracle et�</p><p>��Tu es pr�tre ?</p><p>��Non, je suis un <emphasis>novitium saecularis</emphasis>, je suis promis au Christ, notre Seigneur, r�pondit Mercurio en souriant. Et je suis le secr�taire de son Excellence R�v�rendissime l��v�que de Carpi, <emphasis>Monsignor</emphasis> Tommaso Barca di Albissola, qui nous attend � Venise pour rencontrer ces deux malheureux fr�re et s�ur, de la pieuse congr�gation des Orphelins de San Michele Arcangelo, auxquels�</p><p>��Je ne connais aucun �v�que � Venise du nom que tu as dit, fit le capitaine, soup�onneux.</p><p>��Parce que c�est � Carpi qu�il r�side, r�pondit promptement Mercurio. Mais actuellement son Excellence est en visite � Venise, et c�est l� que nous devons le rejoindre. �</p><p>Le capitaine le fixait en silence.</p><p>� Nous avons de l�argent pour payer la viande que ce gar�on vous a vol�e �, ajouta Mercurio.</p><p>Lanzafame ne pr�ta aucune attention � ce d�tail. � Et pourquoi ton �v�que est-il si press� de rencontrer ces deux orphelins ? demanda-t-il plut�t.</p><p>��Eh bien� c�est une affaire� eccl�siastique. Et priv�e. �</p><p>Le capitaine Lanzafame continua � le fixer.</p><p>� Il veut dire que ces deux-l� sont les b�tards de l��v�que �, dit le cuisinier en �clatant de rire, suivi des autres soldats.</p><p>Le capitaine foudroya ses hommes du regard. � Lequel d�entre vous conna�t avec certitude son propre p�re ? Pourtant je ne vous ai jamais appel�s b�tards. �</p><p>Les soldats baiss�rent la t�te.</p><p>Les yeux bleus du capitaine cherch�rent un instant la jeune fille � la peau d�alb�tre.</p><p>Benedetta ne lui sourit pas. Mais son regard montrait du respect.</p><p>Le capitaine s�adressa de nouveau � Mercurio. Il avait l�air plus d�tendu. � Il aurait �t� plus prudent de nous demander de la nourriture. Au pire, vous auriez risqu� un refus, mais pas la mort. Vous auriez pu �tre pris pour des espions ou des ennemis, vous vous en rendez compte ?</p><p>��Nous ne savions pas si, dans cette partie du monde, il y avait des personnes vivant dans la crainte de Dieu ou bien des barbares, dit Mercurio.</p><p>��Des barbares ? se mit � rire le capitaine. Tu me parais bien perdu, mon gar�on. � Puis il se tourna vers le cuisinier. � Donnez-leur � manger. � Il fit mine de partir mais s�arr�ta, revint sur ses pas et posa la main sur l��paule de Mercurio, en l�emmenant � l��cart. � Tu es pr�tre ou pas, en conclusion ?</p><p>��Pas encore, Excellence.</p><p>��Quoi qu�il en soit, mes hommes seront r�confort�s d�avoir quelqu�un pour les b�nir. Ils sont entre la vie et la mort, et ils voient des fant�mes. Ils sont �pouvant�s, ils sentent le souffle du d�mon sur leur cou. B�nis-les et absous-les de tous leurs p�ch�s. Tu connais bien quelques pri�res, non ?</p><p>��Oui, Excellence.</p><p>��Et cesse avec ton �Excellence�, je suis capitaine de la S�r�nissime.</p><p>��Oui, capitaine. �</p><p>Lanzafame sourit. Ce petit cur� lui plaisait. Il se dit qu�un gar�on comme celui-l�, pr�tre, c��tait du g�chis. Mais ce n��taient pas ses affaires. � Donnola ! �, cria-t-il, et quand l�autre apparut, il lui ordonna : � Emm�ne ce pr�tre avec toi.</p><p>��Venez, mon p�re� enfin, mon gar�on, se corrigea-t-il.</p><p>��Appelle-le comme un pr�tre, Donnola. Sinon tu vas bient�t l�appeler l�Esprit Saint. �</p><p>Les soldats se mirent � rire. Donnola accompagna le jeune homme jusqu�au chariot o� Isacco �tait d�j� au travail.</p><p>Mercurio s�agenouilla aux c�t�s de l�homme que le docteur �tait en train de panser et pria. � Nous te supplions, Saint Michel Archange, que toi et tout le ch�ur des Archanges et les neuf ch�urs des anges, ayez piti� de cet homme dans cette vie pr�sente, et qu�il reste sous ta protection, toi le vainqueur de Satan, qu�il puisse jouir de tes divines bont�s, avec toi, dans le Saint Paradis.</p><p>��Amen, murmura le bless�, et son visage s�apaisa. Merci, mon p�re. �</p><p>Puis Isacco se leva et alla vers un autre soldat, qui avait perdu connaissance. Mercurio s�agenouilla de nouveau pr�s de lui.</p><p>� Tu es fort, mon gar�on, murmura Isacco � Mercurio. Mais j�ai l��il et je sais que tu n�es pas ce que tu dis �tre. �</p><p>Mercurio le regarda d�un air interrogateur, en se raidissant un peu.</p><p>� Tu es un imposteur �, dit tout doucement Isacco.</p><p>Mercurio ne r�pondit pas. Il continuait de fixer le m�decin.</p><p>� Mais je ne dirai rien, continua Isacco � mi-voix. Ces malheureux ont besoin d�un pr�tre.</p><p>��Merci. � Sur le visage de Mercurio apparut un sourire, � peine esquiss�. � J��tais dans les bois quand vous vous �tes mis � l��cart pour satisfaire un besoin naturel. �</p><p>Il regarda de nouveau Isacco dans les yeux, en silence.</p><p>� Et moi non plus, je ne dirai rien. � Le sourire de Mercurio s��largit. � Ces malheureux ont besoin d�un docteur. �</p><p>Isacco le fixa, examina le jeune imposteur. Ce n��tait pas une menace de sa part. Juste une mani�re de signifier, avec une grande efficacit�, qu�il �tait loin d��tre b�te. Isacco �clata de rire.</p><p>Et Mercurio rit avec lui.</p><p>� Qu�y a-t-il � rire ? �, demanda Donnola.</p><p>Isacco et Mercurio ne r�pondirent pas. Ils se regardaient dans les yeux et se reconnaissaient, amus�s.</p><p>� Allons, faisons notre travail, dit enfin Isacco.</p><p>��Oui, dit Mercurio. Faisons notre travail. �</p></section><section><title><p>10</p></title><p>Benedetta et Zolfo avaient �t� emmen�s au chariot des vivres.</p><p>� N�allez pas vous promener dans le camp �, avait dit le capitaine Lanzafame, en regardant uniquement Benedetta.</p><p>Le chariot ressemblait � une petite maison � lui tout seul. Partout s�entassaient des barils noirs et des caisses. Au milieu, une jarre gigantesque en terre cuite �tait immobilis�e par quatre cordes, nou�es � des poteaux fix�s au plancher et au toit. En temps de guerre, on prot�ge plus le vin que la nourriture.</p><p>Benedetta et Zolfo regard�rent autour d�eux et virent Giuditta entre deux rang�es de caisses. La jeune fille leur lan�a un sourire incertain. Elle fit un pas en avant et prit un plat caboss�, en fin m�tal. Elle le tendit aux nouveaux arrivants.</p><p>� B�uf sal� et pain noir, dit-elle. Mangez. � Puis, comme une brave ma�tresse de maison, elle montra deux paillasses improvis�es sur le sol. � Nous avons aussi un r�chaud. Asseyez-vous. �</p><p>Benedetta sourit. � Tu es qui ?</p><p>��La fille du docteur.</p><p>��J�ai faim. � Zolfo se jeta sur le plat et s�assit pr�s du r�chaud. Il mordit dans la viande sal�e. � Pas de saucisses ? �, demanda-t-il la bouche pleine, en levant les yeux vers Giuditta.</p><p>Elle haussa les �paules.</p><p>� Ils n�ont pas de saucisses ? insista Zolfo.</p><p>��Je ne sais pas, r�pondit Giuditta en haussant de nouveau les �paules.</p><p>��T�es quoi, juive ? �, se mit � rire Zolfo, en replongeant la t�te dans le plat. Mais bien vite il s�arr�ta et fixa Giuditta qui avait l�air s�rieux, ses yeux sombres plus ouverts que la normale. Le regard de Zolfo se promena rapidement � l�int�rieur du chariot, tandis qu�il cessait de m�cher. Quand il vit les deux besaces de voyage, il posa le plat, se pencha vers celle d�Isacco et en sortit un bonnet jaune. Il se dressa sur ses pieds, le bonnet � la main. Il cracha ce qu�il �tait en train de m�cher. � T�es juive ! �, dit-il avec agressivit� en s�approchant de Giuditta, le bonnet tendu au bout du bras.</p><p>� T�es juive ! �, r�p�ta-t-il, criant presque, et il le lui lan�a � la figure. Giuditta recula, effray�e.</p><p>� Zolfo, qu�est-ce qui te prend ? fit Benedetta, surprise.</p><p>��Vous �tes des merdes ! cria Zolfo. Salauds de Juifs !</p><p>��Zolfo, calme-toi ! � Benedetta se mit entre lui et Giuditta. Elle le regarda. Les yeux de Zolfo �taient comme fous, emplis de haine. � Qu�est-ce qui t�arrive ?</p><p>��Ils ont tu� Ercole, voil� ce qui m�arrive ! �, gronda Zolfo, et il la repoussa, tentant de s�approcher de Giuditta.</p><p>Benedetta se mit de nouveau entre eux. � Elle n�a rien fait, elle �, dit-elle en haussant la voix dans l�espoir de raisonner Zolfo.</p><p>� C�est tous des assassins ! Salauds de Juifs ! �</p><p>La porte du chariot s�ouvrit tout � coup.</p><p>� Que se passe-t-il ? �, demanda le capitaine Lanzafame.</p><p>Zolfo se retourna d�un bond. � C�est une Juive ! Moi je reste pas dans un chariot o� il y a des salauds de Juifs ! �</p><p>Le capitaine jeta un regard � Benedetta, puis attrapa Zolfo et le tira de force � l�ext�rieur du chariot. � Alors tu dormiras dehors, lui dit-il d�un ton autoritaire. Je ne veux pas de probl�mes. Et quand on se remettra en marche, tu suivras � pied. �</p><p>Au m�me moment, Mercurio et Isacco avaient sorti la t�te de leur chariot. Le gar�on rejoignit le capitaine au pas de course. � Qu�est-ce qui se passe ? �</p><p>Isacco l�avait rejoint.</p><p>Zolfo pointa le docteur du doigt. � Mercurio, c�est un Juif ! � Et apr�s avoir crach� rageusement par terre, il ajouta, la voix tremblante : � Ils ont tu� Ercole ! � Puis il �clata en sanglots irr�pressibles qui le secouaient comme une temp�te.</p><p>Benedetta se pr�cipita pour le prendre dans ses bras.</p><p>Mercurio ne savait que faire. Il regarda d�abord Isacco, puis Giuditta, puis le capitaine Lanzafame. Et enfin il ouvrit largement les bras. � C��tait un ami � lui� �, dit-il tout bas, se rendant compte que sa phrase ne voulait rien dire pour ces gens. Depuis qu�ils avaient quitt� les fosses communes, Zolfo n�avait jamais pleur�. Il �tait mont� dans la charrette de Scavamorto et le froid de la nuit avait gel� les larmes sur ses joues. Et peut-�tre aussi dans son c�ur. Depuis lors, et jusqu�� maintenant, pas une larme, pas un mot sur Ercole. � �a va lui passer �, dit Mercurio au capitaine, qui attendait en silence, droit et imposant.</p><p>Lanzafame hocha la t�te, pointant un doigt vers Zolfo. � Je ne veux pas d�histoires, gamin. Tu m�as compris ? Sinon je te chasse � coups de pied au cul ! � Et il s��loigna.</p><p>Benedetta prit Zolfo � part. Le petit gar�on n�arrivait pas � calmer ses sanglots. Mercurio fit un pas vers eux, mais Benedetta l�arr�ta d�un geste de la main.</p><p>Alors Mercurio se tourna vers Isacco. � Je suis d�sol� �, dit-il. Il regarda Giuditta. Elle avait le regard fier, des sourcils noirs l�g�rement arqu�s, presque une expression de d�fi.</p><p>Isacco monta les marches et la serra dans ses bras.</p><p>Mercurio, malgr� le froid et la fatigue, se promena � l�int�rieur du camp, seul. Enfin, il prit une saucisse et une tranche de pain noir, s�assit sur un baril vide jet� l�, de l�autre c�t� de la route. Il entendit des pas derri�re lui mais ne se retourna pas.</p><p>� Tu bois, demi-cur� ? lui demanda le capitaine Lanzafame. Il tenait � la main deux quarts en m�tal remplis de vin.</p><p>��Oui, dit Mercurio.</p><p>��Tous les pr�tres boivent, se mit � rire le capitaine, en regardant les taillis transform�s par la nuit en �pais fourr�s noirs.</p><p>��C�est vrai�</p><p>��Le sang du Christ �, rit encore le capitaine en buvant d�une seule gorg�e plus de la moiti� de son quart. Puis il fit claquer sa langue. � Le prends pas mal, demi-cur�. Je suis un soldat, c�est mon m�tier de rire de tout. �a n�est ni contre toi ni contre l��glise. �</p><p>Mercurio sourit et but.</p><p>� Le gamin, tu es capable de le contr�ler ? �</p><p>Mercurio acquies�a, m�me s�il en doutait un peu.</p><p>� Demain, on se remet en marche et apr�s-demain on sera � Venise, dit le capitaine. Et avec tout le respect que je dois � ton v�u de chastet�, demi-cur�, moi j�ai juste besoin d�un lit et d�une femme pour me remettre sur pied. � Il rit de nouveau. � Le docteur a fini. � Puis, la t�te basse, d�une voix s�rieuse, il ajouta : � J�en pouvais plus de les entendre hurler. Je ne sais pas pourquoi, mais c�est pire que la bataille �. Et apr�s une claque �nergique sur l��paule de Mercurio, il se leva et partit.</p><p>� Capitaine� l�appela Mercurio, comme si les mots sortaient tout seuls de sa bouche. Qu�est-ce qu�on ressent quand on tue quelqu�un ? � Sa voix tremblait imperceptiblement.</p><p>� Rien.</p><p>��Rien ? M�me la premi�re fois ?</p><p>��Je me souviens pas. C��tait il y a si longtemps. Pourquoi ?</p><p>��Comme �a� �</p><p>Le capitaine l�observa en silence. � Tu as quelque chose � me dire ? �</p><p>Mercurio sentait la n�cessit� de partager ce poids avec quelqu�un. Mais le capitaine �tait un soldat, et il l�arr�terait peut-�tre.</p><p>� Il y a quelque raison� particuli�re pour laquelle tu as endoss� la soutane, mon gar�on ? �</p><p>Mercurio respira � fond. Le capitaine n��tait pas la bonne personne � qui se confier. Il tourna entre ses mains son quart de vin, h�sitant. � Ma m�re �tait� une ivrogne. Quand son ventre a grossi, elle ne se rappelait plus de qui j��tais l�enfant. Elle m�a confi� aux cur�s� C�est pour �a que je suis devenu pr�tre. Je ne connais pas d�autre m�tier. Voil�. �</p><p>Le capitaine le regarda attentivement. Il acquies�a et s��loigna.</p><p>Mercurio resta seul. Sentant un haut-le-c�ur, il s�empressa d�ingurgiter le dernier bout de saucisse et le pain noir. Il ferma les yeux. Dans le noir se chevauchaient les images des soldats bless�s, les chairs coup�es et recousues, les regards plus stup�faits que souffrants, la peur de la mort dans leurs yeux. Il se leva d�un bond. Il ne voulait pas rester l�, seul, dans ce camp. Il se dirigea d�un pas d�cid� vers le chariot des vivres.</p><p>Il trouva Benedetta et Zolfo au pied de l��chelle.</p><p>� Tu t�es calm� ? �, demanda-t-il � Zolfo, sans reproche dans la voix.</p><p>Celui-ci le regarda. Il avait les yeux rouges. Il ressemblait de plus en plus � un enfant. � Je veux pas dormir avec ces Juifs, dit-il. Moi les Juifs, je les d�teste tous. �</p><p>Mercurio se glissa dans le chariot. � Je te prends une couverture. � Quand il reparut � la porte, la couverture � la main, il dit � Benedetta : � Le capitaine ne veut pas que tu restes dehors, surtout la nuit �.</p><p>Elle fit un signe d�assentiment. � J�arrive dans pas longtemps. �</p><p>Mercurio regarda Zolfo. � Bonne nuit. �</p><p>Le petit gar�on renifla et mit la couverture sur ses �paules.</p><p>Mercurio lui tendit aussi son quart de vin. � Tiens, �a te r�chauffera. �</p><p>Zolfo le prit et eut de nouveau envie de pleurer. Mais il se retint et but tout le vin d�un trait. Puis il toussa.</p><p>Mercurio rentra dans le chariot. L�air �tait ti�de et sentait la nourriture. Il regarda Isacco et Giuditta, recroquevill�e entre les bras de son p�re. � Nous partons demain �, dit-il � l�adresse du docteur, mais son regard continuait d�aller vers elle. Les filles ne l�avaient jamais int�ress�, elles n�apportaient que des ennuis. Celle-ci, pourtant, avait quelque chose qui retenait son attention.</p><p>� Bien, dit Isacco.</p><p>��Le capitaine dit que dans deux jours nous serons � Venise �, ajouta Mercurio pour briser le silence embarrass� qui avait suivi. Ou peut-�tre pour sourire � la fille. Il savait qu�il ne l�avait jamais vue, et pourtant dans son c�ur il lui semblait la conna�tre.</p><p>� Bien �, r�p�ta Isacco.</p><p>Mercurio s��tendit sur la paillasse et tira la couverture. �Les filles, �a n�apporte que des ennuis�, pensa-t-il, en essayant de garder son regard loin de la fille du docteur.</p><p>� Prends le r�chaud pour ton ami �, lui dit Isacco.</p><p>La porte du chariot s�ouvrit. Mercurio se mit sur un coude. � Apporte le r�chaud � Zolfo �, fit-il � Benedetta, qui le prit et le passa � Zolfo, rencogn� sur les marches comme un chien.</p><p>� Je veux rien des Juifs, entendit-on.</p><p>��Cr�tin, c�est Mercurio qui te le donne �, r�pliqua Benedetta. Puis elle ferma la porte. Regarda autour d�elle. Elle ne savait pas o� se coucher. Les nuits pr�c�dentes, elle avait dormi contre Zolfo. Mercurio s��tait toujours tenu un peu � distance. Mais Zolfo n��tait pas l� et elle ne savait pas o� dormir. Puis elle remarqua que la fille du docteur regardait Mercurio � la d�rob�e. Alors elle s�assit pr�s de lui, pour marquer sa possession. Ce simple geste, cependant, fit na�tre une pens�e angoissante : elle eut peur que Mercurio ne la chasse, aussi s��loigna-t-elle brusquement pour s�enrouler dans la couverture. � Bonne nuit tout le monde �, dit-elle tr�s vite.</p><p>� Bonne nuit �, r�pondirent les autres, successivement.</p><p>Puis Isacco souffla sur la lanterne et le chariot plongea dans l�obscurit�.</p><p>Mercurio aurait voulu lui dire de la laisser allum�e, mais l�id�e de passer pour un gamin lui d�plaisait. Il ne ferma pas les yeux, il savait o� l�emmenaient ces images abominables des soldats bless�s. Il les garda grand ouverts, fixant la petite fen�tre en face de lui, dans l�espoir que la p�le luminescence de la nuit �clairerait bient�t toute cette obscurit�. Mais il ne put arr�ter les pens�es qui se pressaient en lui. Et tandis qu�il essayait de r�sister, se forma devant ses yeux l�image qu�il fuyait depuis des jours. Il vit la gorge du marchand qui s�ouvrait en deux. Il entendit le bruit visqueux de la lame qui p�n�tre la chair et le craquement de la trach�e qui s�ouvre. Il s�assit brusquement, les poings serr�s. Il ignorait combien de temps s��tait �coul�. Benedetta, � sa droite, avait une respiration r�guli�re. Elle dormait. Et il lui sembla entendre des respirations profondes du c�t� du docteur et de sa fille.</p><p>� Tu n�arrives pas � dormir ? dit tout doucement la voix d�Isacco.</p><p>��Et vous ? r�pondit un instant apr�s Mercurio.</p><p>��Non. �</p><p>Suivit un long silence. Puis Mercurio entendit un froissement. L�instant d�apr�s, Isacco �tait � c�t� de lui.</p><p>� Ton ami, l�, dehors, il conna�t mon secret ? �, dit Isacco le plus bas qu�il put.</p><p>Mercurio ne r�pondit pas tout de suite. � Ne vous inqui�tez pas.</p><p>���a ne veut dire ni oui ni non.</p><p>��Nous sommes des voleurs et des escrocs, comme vous. Pour aucun de nous, il n�est bon d��tre d�couvert.</p><p>��Mais nous, nous sommes juifs. �</p><p>Mercurio savait ce que voulait dire Isacco. Et il avait raison. � Il ne sait rien de votre tr�sor, soyez tranquille� docteur.</p><p>��Merci �, dit l�homme, en retournant s��tendre.</p><p>� Venise, murmura-t-il bient�t d�une voix r�veuse.</p><p>��Oui� Venise �, dit Mercurio en �cho.</p><p>Mais pour lui ce nom ne voulait rien dire.</p></section><section><title><p>11</p></title><p>Shimon Baruch ouvrit les yeux.</p><p>Il se sentit perdu. Il ne savait pas o� il �tait.</p><p>Puis il se rappela.</p><p>Chaque jour, c��tait la m�me chose. Chaque matin, depuis une semaine qu�il s��tait r�veill�. Depuis que <emphasis>Ha-Shem</emphasis>, le Tout-Puissant, le Saint B�ni, comme disaient les m�decins et sa femme, avait d�cid� de le sauver. Il se r�veillait et il ne savait pas o� il �tait. Lui qui savait toujours tout dans les moindres d�tails, lui qui avait v�cu une vie toute petite, veillant � ne pas se faire remarquer, � �viter les probl�mes. Depuis une semaine, il se r�veillait et il ne reconnaissait rien. Mais un changement radical s��tait produit, que Shimon Baruch ne ma�trisait pas : d�s qu�il se rappelait qui il �tait et o� il se trouvait, l�image de ce gar�on qui l�avait tromp� et vol� s�imposait � son esprit. Sa face maigre, ses cheveux fonc�s et ses yeux noirs, ce sourire effront�. Ensuite, Shimon voyait briller la lame de l��p�e ; et une sensation sombre, lourde comme une cape, l�enveloppait, prolongeant cette transformation qui se faisait en lui depuis une semaine.</p><p>Il remua doucement dans le lit. Pr�s de lui, il entendait la respiration l�g�re de sa femme. Ces derniers jours, d�s qu�elle le savait r�veill�, elle se levait d�un bond, lui pr�parait une collation, le couvrait d�attentions, le lavait, le rasait. Sans cesser un seul instant de parler et pleurer.</p><p>Mais il avait envie d��tre seul.</p><p>Surtout ce matin, qui serait peut-�tre sa derni�re matin�e d�homme libre. La premi�re audience de son proc�s �tait fix�e au lendemain. D�s qu�on l�avait jug� en voie de gu�rison, la hache de la justice s��tait abattue sur lui. C��tait uniquement parce que son avocat avait des relations haut plac�es � privil�ge pour lequel il se faisait grassement payer � qu�il avait pour le moment �vit� d��tre enferm� dans la prison de Curia Savella.</p><p>Mais rien ne le sauverait de la condamnation, il le savait. Il �tait juif, arm�, et accus� de meurtre. Un chr�tien qui aurait �t� d�trouss� aurait pu faire un massacre et b�n�ficier des circonstances att�nuantes, parce qu�il aurait tu� un criminel. Mais lui, il avait tu� une brebis du troupeau, et le Berger supr�me le lui ferait payer cher. L�avocat disait qu�il pouvait s�en tirer avec quatre ou cinq ans de prison et une sanction p�cuniaire tr�s �lev�e. <emphasis>S�en tirer</emphasis>, il avait vraiment dit �a.</p><p>� Cher mari, tu es r�veill� depuis longtemps ? �, demanda sa femme, en s�apercevant qu�il avait les yeux ouverts.</p><p>Shimon ne la regarda pas. Il retint un mouvement d�agacement.</p><p>� Que voudrais-tu manger pour reprendre des forces, aujourd�hui ? �, continua-t-elle en urinant dans le pot de chambre.</p><p>Shimon ne bougea pas un muscle. � Du hareng et du pain azyme ? Ou tu pr�f�res autre chose ? � La femme du marchand rabattit sa chemise de nuit et jeta le contenu du pot par la fen�tre. Elle fit le tour du lit et se mit face � son mari. � Alors ? Dis-moi. �</p><p>Shimon tourna son regard vers elle. Il aurait voulu lui dire d�aller au diable. De s��trangler avec ses harengs et son pain azyme. Lui dire qu�il ne voulait pas se retrouver en prison, et qu�il ne pouvait pas payer l�avocat ni l�amende qui l�attendait.</p><p>Il aurait voulu d�verser sur elle un flot de paroles.</p><p>Mais il ne le pouvait pas.</p><p>Depuis que la lame de l��p�e s��tait plant�e dans sa gorge, Shimon Baruch �tait devenu muet.</p><p>Il se leva du lit et alla jusqu�� la table, o� sa femme avait install�, comme dans chaque pi�ce de la maison, une �critoire avec du parchemin, une plume d�oie et un encrier toujours plein : Shimon Baruch n�avait plus d�autre moyen pour communiquer.</p><p>�Bouillon�, �crivit-il.</p><p>Sa femme se pr�cipita � la cuisine, piaillant ses ordres � la servante.</p><p>Shimon toucha sa gorge. Le bandage �tait encore humide de sang. Il se pla�a devant un miroir de vif-argent et s�y regarda.</p><p>Sa femme revint dans la chambre. � Maintenant je vais t�aider � t�habiller, mon cher mari. Mais d�abord je t�aide � te laver. Et si tu veux, je t�aide � prier. � Elle se mit derri�re lui et commen�a � pleurnicher. � Qu�allons-nous faire, mon cher mari ? Quel drame ! Pourquoi fallait-il que �a nous arrive ? Quel mal avons-nous fait ? Pourquoi <emphasis>Ha-Shem</emphasis> a-t-il d�cid� de nous mettre � l��preuve ? �</p><p>Elle le prit dans ses bras.</p><p>Shimon la repoussa, avec col�re. Puis il ouvrit la bouche pour crier, avec tout le souffle qu�il avait dans la gorge. Mais il n�en sortit qu�un sifflement. Terrible. Plus effrayant que n�importe quel cri. Sur le bandage, le sang se mit � mousser. Shimon l�arracha, chercha de nouveau � crier jusqu�� gonfler les veines de son cou. Du sang jaillit sur le miroir.</p><p>� Oh, mon cher mari, non� �, se lamenta sa femme.</p><p>Shimon se retourna. Dans ses yeux, il y avait du m�pris et de la haine. Il alla � l��critoire.</p><p>�Tu ne sais pas ce qu�il y a en moi, �crivit-il. Je ne suis plus le m�me.�</p><p>Sa femme sanglota.</p><p>�Va-t-en�, �crivit Shimon.</p><p>La femme, se tra�nant presque, sortit de la pi�ce.</p><p>Rest� seul, Shimon Baruch sentit que la haine et la col�re qu�il �prouvait le rendaient plus fort. Plus vivant. �Je n�ai rien d�autre�, pensa-t-il. Il enroula une bande propre autour de son cou, revint devant le miroir. �La haine et la col�re� se r�p�ta-t-il. Mais dans ses yeux il vit autre chose. �La peur.� Il �tait comme paralys�, incapable de d�tourner son regard. Et il sentait sa peur grandir. Bient�t, s�il restait devant ce miroir, elle prendrait toute la place. Mais ses pieds ne voulaient pas bouger. Alors il se pencha en avant et, de toutes ses forces, frappa le miroir avec son front. Il sentit l�impact, le bruit, les �clats qui lui coupaient la peau, le sang chaud qui lui coulait dans les yeux.</p><p>La porte de la chambre s�ouvrit. Sa femme, sur le seuil, cria, porta les mains devant sa bouche et se pr�cipita vers son mari.</p><p>Shimon l�arr�ta. Il se mit � rire, puis la poussa dehors et claqua la porte avec violence.</p><p>�Tu ne te regarderas plus jamais dans un miroir�, se dit-il.</p><p>Il prit un pan du drap dans lequel il avait dormi et tamponna la blessure sur son front. Le sang cessa bient�t de couler. Elle ne devait pas �tre tr�s profonde. Rien qui puisse impressionner un homme capable d�enfiler son index dans le trou de sa gorge, et d�y sentir l�air entrer et sortir.</p><p>�Tu n��couteras plus jamais la peur.�</p><p>Shimon Baruch s�habilla puis ouvrit la porte. Il fit signe � sa femme de lui apporter le bouillon et de se taire. Et il savoura le bouillon et le silence.</p><p>�Dis aux gardes que je suis all� au fleuve pour me tuer�, �crivit-il.</p><p>� Non ! Mon cher mari, non ! �, dit sa femme en �clatant en sanglots.</p><p>Shimon leva la main, comme pour la gifler. Sa femme recula. Il ne l�avait jamais frapp�e jusque l�, et pourtant il pensa qu�il n�aurait pas de d�plaisir � le faire. Mais pas de plaisir non plus. Il baissa la main sans la frapper et trempa de nouveau la plume d�oie dans l�encrier, avant de se rendre compte qu�il n�avait plus rien � lui dire. Plus maintenant. Il jeta la plume sur la table et se dirigea vers la porte d�entr�e sans prendre son bonnet jaune. Mais il prit tout l�argent.</p><p>Il marcha jusqu�� l��glise de San Serapione Anacoreta. C��tait une petite �glise des faubourgs, fr�quent�e par de pauvres gens qui se reproduisaient comme des lapins.</p><p>Shimon avait calcul� qu�elle serait d�serte � cette heure-l�. Il entra dans la sacristie. Elle �tait froide, malgr� une petite chemin�e allum�e. Le cur�, un vieux pr�tre grassouillet, les ongles noirs comme la poix, buvait du vin, les coudes pos�s sur le bois mang� aux vers. � la m�me table �tait assise sa bonne, qui buvait avec lui. Le pr�tre sembla agac� de recevoir de la visite, mais quand Shimon lui montra une pi�ce d�argent il fut aussit�t debout et commen�a � fr�tiller obs�quieusement autour de lui.</p><p>Shimon �crivit au cur� qu�il �tait devenu muet � la suite d�un accident qui lui avait fait perdre la m�moire. Mais il savait qu�il avait �t� baptis� dans cette paroisse, et il devait donc rester une trace de son identit�.</p><p>� Te souviens-tu en quelle ann�e, mon fils ? �, demanda le cur�. �1474�, �crivit Shimon.</p><p>��Tu as donc quarante et un ans, fit le pr�tre en le regardant.</p><p>��Il fait plus, dit la bonne.</p><p>��Tais-toi, malheureuse, la tan�a le cur�.</p><p>��Vous le pensez vous aussi.</p><p>��Excuse-la, elle ne tient pas le vin, dit-il, et il alla dans une pi�ce contigu�. Sur une �tag�re arqu�e par le poids des documents, il prit un gros livre poussi�reux � couverture rigide qui portait l�inscription : �1470�1475�. Il le posa sur la table et se gratta la t�te. � Comment allons-nous te trouver si tu ne te souviens plus de ton nom ? �</p><p>Shimon se frappa la poitrine, pour dire qu�il avait la r�ponse. Il ouvrit le grand livre et commen�a � parcourir les dizaines et dizaines de noms. De temps en temps, il trouvait un feuillet non reli� et jauni par les ann�es, gliss� entre les pages. Il demanda par gestes ce que c��tait.</p><p>� Des certificats de bapt�me qui n�ont pas �t� r�clam�s, soupira le cur�. Les gens du peuple sont ignorants, tu sais ce que c�est. Ils ne comprennent pas que le certificat de bapt�me vaut n�importe quel document. �</p><p>Shimon acquies�a. Il le savait bien, et il finit par trouver ce qu�il cherchait. Prenant un certificat, il se d�signa. Puis il d�signa de nouveau le certificat.</p><p>� C�est toi, �a, mon fils ? Le cur� lut le certificat. Tu es Alessandro Rubirosa ? Mais ici, il est marqu� qu�il est n� en 1471, et pas en 1474. �</p><p>Shimon haussa les �paules, montra de nouveau le certificat et se battit encore la poitrine.</p><p>� C�est bizarre, mon fils, marmonna le pr�tre. Et puis pourquoi tu n�as pas retir� le certif�</p><p>��Alessandro Rubirosa ? intervint la bonne. Impossible ! Je le connais. �</p><p>Shimon se figea.</p><p>� Je me le rappelle parce qu�il est mort depuis� combien �a fait ? Un couple de mois, pas plus, continua la femme, en tapant sur l��paule du cur�. Allons, vous devez vous rappeler vous aussi. C�est celui qui s�est fait tuer dans la bagarre � l�auberge dell�Ippocampo.</p><p>��Celui-l� ? fit le cur� en plissant les yeux pour tenter de se souvenir. Tu es s�re qu�il s�appelait comme �a ?</p><p>��Aussi s�re que les h�morro�des me bouffent le cul �, dit la bonne en croisant les bras sur sa poitrine.</p><p>Le cur� hocha la t�te, nullement choqu�. Se tournant vers Shimon, il agita devant lui le bout de papier. � Ce n�est pas comme �a que tu t�appelles, mon fils. Tu vois ? Ce pauvre malheureux est mort. � Il se dirigea vers la chemin�e. � Et il ne risque pas de venir r�clamer son certificat. Eh bien, �a fera de la paperasse en moins �, et il s�appr�ta � jeter le papier dans la chemin�e.</p><p>Shimon bondit et le lui arracha des mains.</p><p>� Ce n�est pas toi, mon cher fils, insista le cur�. Je suis d�sol� �</p><p>Shimon plia le certificat et le mit dans sa poche.</p><p>� Mais que fais-tu ? Comprends-le, ce n�est pas toi. �</p><p>Shimon prit la plume et �crivit sur une page du grand livre : �C�est vrai. Ce n�est pas moi�.</p><p>� Mais alors� ? � Le cur� �tait perplexe.</p><p>Shimon arracha la page sur laquelle il avait �crit et la jeta dans la chemin�e. Puis il saisit solidement le tisonnier, se retourna et frappa le cur� au front. Le pr�tre g�mit et s��croula au sol. La bonne resta p�trifi�e pendant que Shimon achevait le cur�. Quand vint son tour d��tre massacr�e, elle voulut s��chapper mais un premier coup l�atteignit � la nuque. Le second lui fracassa le cr�ne.</p><p>Puis Shimon Baruch remit le livre en place, vida le tronc des offrandes et enfila la soutane du cur�. Pendant quelques jours, il serait un pr�tre. Dans une ville comme Rome, il se ferait moins remarquer. M�me sa femme ne l�aurait pas reconnu. Il sourit. Relut le certificat de bapt�me d�Alessandro Rubirosa qui lui offrait une nouvelle vie.</p><p>�Tu ne seras plus jamais un Juif�, se dit-il en sortant de San Serapione Anacoreta. Il laissa la col�re et la haine grandir en lui. �Et tu n�auras plus la paix tant que tu n�auras pas retrouv� ce maudit gar�on et que tu ne l�auras pas fait souffrir.�</p></section><section><title><p>12</p></title><p>� l�aube, les ordres du capitaine Lanzafame r�sonn�rent dans tout le camp.</p><p>Mercurio se tourna aussit�t vers Giuditta, qui lui rendit son regard. Il pensa qu�il aurait �t� naturel de lui sourire, mais ne le fit pas. Il la fixait avec gravit�, et continuait de se demander pourquoi il avait l�impression de la conna�tre. Ou peut-�tre se reconnaissait-il en elle. Quelque chose les liait, mais il ne savait pas donner de nom � ce lien.</p><p>Benedetta lui donna une tape dans le dos, avec rudesse. � Je vais voir comment va Zolfo. Tu viens ? �</p><p>Mercurio acquies�a et se leva. Il d�tacha son regard de Giuditta, et se sentit en faute.</p><p>Dehors, Zolfo �tait r�veill�. La couverture sur le dos, il bavardait avec des soldats. Sa main tenait une �p�e si grande qu�il pouvait � peine la soulever. Il riait. Mercurio lui trouva une expression bizarre.</p><p>Il leur montra l�arme. � Un coup bien envoy�, et je coupe la t�te � tous ces Juifs, fit-il, avec un sourire m�chant.</p><p>��Arr�te avec ces idioties, dit Mercurio.</p><p>��Les Juifs, c�est tous des merdes, ajouta Zolfo, en le d�fiant presque.</p><p>��Donne �a, gamin �, intervint alors un soldat qui lui enleva l��p�e des mains. Les autres soldats aussi avaient cess� de rire. � Ce chirurgien a sauv� la vie de beaucoup d�entre nous. �coute ce que te dit ton ami, et arr�te. �</p><p>Les soldats s��loign�rent et Zolfo cracha par terre. Ce n��tait plus un petit gar�on, il avait un regard dur, se dit Mercurio. Il lui faisait penser � un champ d�vast� par les flammes, aride mais encore br�lant. Puis Zolfo se tourna vers le chariot des vivres. Mercurio se tourna aussi, et vit qu�Isacco et la fille s�appr�taient � sortir pour se restaurer.</p><p>Zolfo marmonna quelque chose, les dents serr�es.</p><p>� Arr�te, siffla Mercurio.</p><p>��Vous vous en fichez, mais pas moi, dit Zolfo d�une voix pleine de rancune. Ils ont tu� Ercole. Je leur pardonnerai jamais.</p><p>��C�est pas <emphasis>eux</emphasis> qui l�ont tu�, tenta de le raisonner Benedetta.</p><p>��Et l�homme qui l�a tu� est mort, tu l�as vu de tes propres yeux, ajouta Mercurio. C�est moi qui l�ai tu�</p><p>��C��tait pas un homme, c��tait un Juif, dit Zolfo d�une voix sombre.</p><p>���coute-moi. Mercurio lui donna une chiquenaude sur l��paule. On peut pas se permettre de marcher seuls. �</p><p>Un peu avant la fronti�re des �tats Pontificaux, un groupe de soldats errants avait �r�quisitionn锠� selon leurs propres termes � leurs chevaux, la charrette et leurs provisions. Ils n�avaient pas trouv� les pi�ces d�or. Ils avaient palp� Benedetta, sans aller plus loin. La soutane de pr�tre, comme l�avait pr�dit Scavamorto, les avait peut-�tre retenus.</p><p>� Regarde-moi, idiot, pesta Mercurio. Il y a peut-�tre des brigands dans cette r�gion. Tu veux qu�� cause de tes conneries, Benedetta se fasse violer jusqu�� ce qu�elle en cr�ve ? �</p><p>Zolfo changea d�expression, l�espace d�un instant. Puis il regarda de nouveau en direction d�Isacco et de Giuditta, et sourit. � D�accord, dit-il en esquissant un pas vers le docteur et sa fille. Je vais m�excuser. �</p><p>Mercurio sentait que quelque chose n�allait pas. Il s�appr�tait � rattraper Zolfo mais Benedetta l�arr�ta.</p><p>Zolfo �tait � deux pas de Giuditta. Toujours avec ce sourire bizarre.</p><p>Puis un des soldats avec lequel Zolfo bavardait quelques instants plus t�t dit, d�une voix forte : � O� est mon couteau ? �</p><p>Mercurio se tourna d�un coup vers le soldat puis de nouveau vers Zolfo.</p><p>Celui-ci sortit le couteau de sa manche et le brandit.</p><p>� Non ! hurla Mercurio en se pr�cipitant vers lui.</p><p>���a, c�est pour Ercole ! �, dit Zolfo en abaissant sa main arm�e. Pendant que Mercurio se jetait entre Zolfo et Giuditta, l�image du marchand lui revint. � Non ! �, hurla-t-il � pleins poumons.</p><p>Le coup tomba, plus hyst�rique que violent. La lame d�chira la soutane de Mercurio au niveau du poignet et poursuivit sa course en se plantant dans le dos de sa main, superficiellement, entre le pouce et l�index.</p><p>Giuditta cria, terroris�e.</p><p>Benedetta cria.</p><p>Mercurio g�mit, en tombant.</p><p>Isacco courut vers sa fille, qu�il attrapa et �carta vivement.</p><p>Zolfo avait une expression hagarde, comme s�il n��tait pas l�. Il serrait encore le couteau dans sa main.</p><p>Mercurio, toujours � terre, lui lan�a un coup de pied dans le ventre. Zolfo se plia en deux ; il ne s��tait pas encore redress� que le capitaine Lanzafame �tait d�j� sur lui et le frappait d�un coup de poing terrible, qui le fit voler dans les airs.</p><p>� Attachez-le et mettez-le dans un chariot ! �, hurla Lanzafame. Puis il chercha parmi les hommes celui qui s��tait fait voler son couteau. Quand il l�eut rep�r�, il pointa un doigt vers lui. � Et toi, t�es un soldat ou quoi ? �</p><p>Giuditta se d�gagea de l��treinte de son p�re et rejoignit Mercurio, qui se relevait. Elle tenait un mouchoir et tamponna sa blessure en le fixant avec effroi, emplie d�une �motion qu�elle n�aurait pas su d�finir. Qui lui coupait le souffle, qui faisait battre son c�ur. Elle s�aper�ut qu�elle serrait sa main et, qu�en m�me temps, elle se perdait dans ses yeux. Mais elle �tait incapable de parler.</p><p>Mercurio �tait dans une confusion identique. Il n�avait pas r�fl�chi, s��tait �lanc� d�instinct. Il respirait avec difficult� mais sa blessure ne le faisait pas souffrir ; il ressentait juste une chaleur r�confortante au contact de Giuditta. � Je ne suis pas pr�tre, lui murmura-t-il. Je ne suis pas pr�tre �, r�p�ta-t-il, comme si cette affirmation voulait dire beaucoup plus.</p><p>Isacco rejoignit sa fille. Il l�obligea � se pousser. � Laisse-moi faire. �</p><p>Giuditta s��carta, elle avait encore � la main le mouchoir avec lequel elle avait tamponn� la blessure de Mercurio. Et elle n�arrivait pas � d�tacher son regard de ses yeux si intenses. � Merci �, parvint-elle � dire.</p><p>� Oui, merci, fit Isacco en �cho. Viens, mon gar�on �, et il l�emmena vers le chariot o� �taient ses bandages et ses onguents.</p><p>� Je devrais faire confiance � un faux docteur ? �, dit tout bas Mercurio pendant qu�Isacco le soignait.</p><p>Isacco sourit. � S�il y avait un vrai pr�tre dans les environs, je lui dirais de prier pour toi.</p><p>��Je suis d�sol� �, dit Mercurio.</p><p>Isacco hocha la t�te. � En tout cas, merci, mon gar�on. �</p><p>� peine une demi-heure plus tard, on entendait r�sonner les trompettes. Puis il y eut un cri : � En avant, marche ! �</p><p>Ils avanc�rent doucement, car les roues des chariots s�enfon�aient dans la boue. Cette nuit-l�, ils dormirent non loin de Mestre.</p><p>Benedetta avait eu la permission du capitaine Lanzafame de parler � Zolfo. Uniquement en pr�sence du soldat qui en �tait maintenant le gardien, celui-l� m�me qui s��tait laiss� voler son couteau. Mais Zolfo s��tait enferm� dans un mutisme obstin� et rageur.</p><p>� Je ne le reconnais pas, dit Benedetta � Mercurio alors qu�ils se couchaient. On dirait que ce n�est plus la m�me personne. �</p><p>Mercurio connaissait bien la col�re. C��tait comme si un animal f�roce enferm� en soi se nourrissait de la chair qui l�abritait. Il avait lui aussi du mal � la tenir en respect. � J�ai sommeil �, dit-il � Benedetta. Il se tourna de l�autre c�t�. Dans la p�nombre du chariot, il chercha le regard de Giuditta. Elle-m�me semblait attendre son regard, comme un bonsoir. Mais son p�re aussi le regardait et Mercurio ferma vite les yeux. Il les rouvrit peu apr�s. Giuditta dormait. Ou semblait dormir. Mercurio se dit qu�il aurait aim� conna�tre ses r�ves. Et m�me, s�y introduire. Entrer dans sa t�te. �Pourquoi tu penses � ces idioties�, se dit-il en se tournant de l�autre c�t�. Il avait le souffle court et �prouvait une agr�able sensation de malaise. �Les filles, �a n�apporte que des ennuis�, se r�p�ta-t-il.</p><p>� l�aube, dans le campement, r�sonn�rent de nouveau les trompettes. En sortant du chariot, Mercurio avait lanc� un regard furtif � Giuditta qui lui avait souri. La t�te lui avait tourn�. �Les filles n�apportent que des ennuis�, se dit-il encore, de moins en moins convaincu.</p><p>D�s que Mercurio et Benedetta furent sortis, Giuditta se leva. Elle sentit une crampe terrible dans son ventre et g�mit. Elle ferma les yeux et serra les dents, puis elle sentit quelque chose couler le long de ses jambes. Sans se soucier de la pr�sence d�Isacco, elle souleva sa jupe et vit un filet de sang. � P�re ! �, hurla-t-elle.</p><p>Isacco se tourna et vit le sang qui coulait le long de la cuisse gauche de sa fille. Il se retourna aussit�t, g�n�. � Giuditta !</p><p>��P�re, dit-elle d�une voix inqui�te, je saigne�</p><p>���videmment que tu saignes ! �, dit Isacco, d�une voix trop forte. Puis il se rendit compte que sa fille n�avait aucune id�e de ce qui lui arrivait. � Tu n�as jamais� je veux dire� tu n�as jamais saign� ?</p><p>��Non, p�re� � La voix de Giuditta �tait moins effray�e. Elle comprenait � la r�action paternelle qu�elle ne devait pas s�inqui�ter.</p><p>� Que diable, mais� ta grand-m�re ne t�a pas� � Isacco s�agitait, toujours le dos tourn�. � Elle ne t�a jamais expliqu� ? Putain de mis�re ! � Et il tapa violemment du pied contre le plancher du chariot.</p><p>Giuditta sursauta.</p><p>� Excuse-moi, mon enfant� � Isacco se retourna mais Giuditta avait encore la jupe relev�e.</p><p>Il se tourna de nouveau vivement et �clata : � Baisse-moi cette jupe ! Puis il ajouta : �coute, maintenant il te faut mettre quelque chose� je veux dire, un morceau de tissu� � cet endroit-l�� � Il souffla, mal � l�aise. � C�est une affaire de femmes� Et puis, au diable, attends-moi ici. �</p><p>Il alla chercher Benedetta, la prit � part et lui demanda, tout � trac : � Tu as d�j� eu tes r�gles, jeune fille ? �</p><p>Benedetta devint toute rouge. Elle leva la main pour lui lancer une gifle. � Esp�ce de porc ! �</p><p>Isacco devint �carlate. Il ouvrit de gros yeux. � C�est pour ma fille ! lui dit-il. Elle vient d�avoir ses r�gles et� bref, c�est une affaire de femmes. Explique-lui, toi. � Il prit une grande respiration. � S�il te pla�t. �</p><p>Quand Benedetta monta dans le chariot, Giuditta avait baiss� sa jupe.</p><p>� Tu as tes r�gles. Tu es devenue une femme, lui dit Benedetta. Tu sais ce que �a veut dire ? �</p><p>Giuditta fit signe que non.</p><p>� Qu�� partir de maintenant si tu baises, tu risques de mettre au monde un b�tard �, expliqua Benedetta. Elle n�avait aucune sympathie pour cette fille. � Mets-toi un linge entre les cuisses, ajouta-t-elle. Dans quelques jours tu arr�teras de saigner. Et dans un mois �a recommencera. T�as des questions ? �</p><p>Giuditta fit signe que non.</p><p>Benedetta s�en alla sans rien ajouter.</p><p>Aussit�t seule, Giuditta se laisser aller sur sa couche. Recroquevill�e sur elle-m�me, elle remonta la couverture sur son ventre et ferma les yeux. Ces derniers jours avaient �t� intenses. Pleins d��motions. De peur. D�excitation.</p><p>�Je suis devenue une femme�, se dit-elle.</p><p>Puis elle ressentit une douleur � l�abdomen. Sa main tenait le mouchoir. Elle la glissa sous sa jupe et mit le mouchoir entre ses cuisses. Et c�est seulement � ce moment-l� qu�elle prit conscience que c��tait le mouchoir qui avait servi � tamponner la blessure de Mercurio. Sur ce mouchoir, il y avait le sang du gar�on qui l�avait sauv�e. Et maintenant il y avait aussi le sien.</p><p>�Je suis devenue femme pour lui�, pensa-t-elle.</p><p>Leurs sangs �taient unis. C��tait le signe d�un destin, d�une promesse.</p><p>�Je suis � lui.�</p><p>Puis elle s�endormit.</p></section><section><title><p>13</p></title><p>� Que va-t-il arriver � Zolfo ? �, demanda Mercurio le lendemain matin au capitaine Lanzafame, avant qu�ils ne se remettent en route. Benedetta, angoiss�e, se tenait derri�re lui.</p><p>� Il a essay� d�assassiner une jeune fille �, r�pondit gravement le capitaine. Regardant Benedetta : � Il risque la peine de mort.</p><p>��Non� �</p><p>Benedetta se mordit la l�vre.</p><p>� Il avait un couteau, et si vous n��tiez pas intervenu�</p><p>��Il ne voulait pas la tuer ! l�interrompit Benedetta. Vous ne le connaissez pas, il ne ferait pas de mal � une mouche !</p><p>��� une mouche peut-�tre pas, mais � un Juif si. � Lanzafame la regarda encore. Il se dit qu�elle �tait jolie. Trop jeune, peut-�tre.</p><p>� Que va-t-il lui arriver ? �, demanda de nouveau Mercurio.</p><p>Le capitaine ne r�pondit pas tout de suite. Il lan�a un dernier regard � Benedetta. � Je dois y r�fl�chir �, dit-il en s��loignant.</p><p>Mercurio courut derri�re lui. � Capitaine, je vous en supplie� �</p><p>Lanzafame s�arr�ta. Il baissa la voix. � Zolfo est un faible� �</p><p>Exactement ce qu�avait dit Scavamorto, pensa Mercurio.</p><p>� Je connais les �tres humains mieux que quiconque, parce que je les regarde en face quand ils essaient de me tuer. Et ce gamin-l� est un faible et un tra�tre. Ne te fie pas � lui. Jamais !</p><p>��Capitaine, fit Mercurio. Il voulait lui faire peur� Peut-�tre lui faire du mal. Mais pas la tuer. �</p><p>Lanzafame le fixa. � Tu n�y crois pas toi-m�me.</p><p>��Faites-le pour Benedetta� �</p><p>Le capitaine regarda la jeune fille � la peau d�alb�tre. Elle avait la t�te pench�e et la lumi�re jouait dans ses cheveux cuivr�s. De nouveau il pensa qu�elle �tait tr�s jolie. Et tr�s jeune. � Peut-�tre qu�� l�embarquement, le gamin sera mal attach�</p><p>��Merci, capitaine, fit Mercurio.</p><p>��De quoi ? �, dit Lanzafame, et il s�en alla, criant � ses hommes de se mettre en marche.</p><p>Dans la nuit, le capitaine avait envoy� une estafette � Mestre pour annoncer leur arriv�e. L�apr�s-midi, quand ils atteignirent la Fid�lissime, ainsi qu�on appelait l�antichambre de Venise, les combattants furent accueillis par une foule en liesse, m�me s�ils n��taient qu�une petite caravane de bless�s rentrant chez eux. Les commandants en chef et le gros des troupes alli�es avec les Fran�ais du roi Fran�ois�1<sup>er</sup> de Valois continuaient la guerre. Mais le peuple, apr�s la peur des ann�es pr�c�dentes, n�avait qu�un seul d�sir : f�ter la victoire de Marignan, qui avait eu lieu quelque dix jours plus t�t : elle semblait marquer un tournant dans la terrible crise v�nitienne et rendait � la S�r�nissime une grande partie de ses territoires sur la terre ferme.</p><p>Le capitaine Andrea Lanzafame marchait en t�te de la colonne, derri�re les porteurs d��tendards. Droit sur sa selle, une main sur le pommeau de l��p�e qui pendait � son flanc gauche, l�autre menant son puissant hongre, il souriait � la foule qui chantait � la gloire des combattants. Sur son armure caboss�e par les coups de l�ennemi claquait sa tunique sans manches, aux couleurs et aux armes de sa ville et de sa maison : croix d�or sur champ de gueules � deux sarments de vigne fruit�s de grappes d�or, indiquant qu�il descendait des seigneurs siciliens de Capo Peloro.</p><p>Depuis le chariot des vivres, Mercurio, Benedetta, Isacco et Giuditta regardaient par les petites fen�tres lat�rales la foule bigarr�e. Ils franchirent un affluent du Marzenego, le <emphasis>flumen de Mestre</emphasis>, puis pass�rent sous la porte Belfredo del Castelnuovo, au nord de la cit�.</p><p>Mercurio compta onze tours, dont l�une portait une grande horloge. Les remparts �taient en mauvais �tat, montrant les traces profondes d�un incendie. Il trouva le ch�teau gigantesque, pendant que la procession p�n�trait � l�int�rieur d�un plan en forme d��cu. Au centre se dressait une tour plus grande et plus haute que les autres, le Mastio, si�ge du Proveditorat, devant lequel les plus hautes autorit�s de Mestre, en grande tenue de c�r�monie, attendaient le retour de ces premiers h�ros.</p><p>Plac�e � la gauche de Mercurio, Giuditta �tait si absorb�e par cette vision que, tout excit�e, elle serra sa main bless�e, croyant peut-�tre avoir son p�re � c�t� d�elle. Au d�but, Mercurio se raidit, � la fois parce qu�il �tait surpris et qu�il avait eu mal. Mais il r�pondit ensuite � l��treinte, avec chaleur. Giuditta se tourna vers lui, �tonn�e. Il avait le visage rouge et la fixait, le c�ur battant la chamade, emport� par une �motion intense. Et il comprenait maintenant, � ce contact, pourquoi on disait que les filles n�apportent que des ennuis.</p><p>Giuditta tenta de d�gager sa main.</p><p>Mercurio la retint.</p><p>Elle le laissa la retenir.</p><p>Ils se regard�rent un long moment. Autour d�eux, c��tait comme si le silence s��tait fait.</p><p>Puis Isacco, se tournant vers sa fille, s�exclama : � Et �a, ce n�est rien, tu vas voir Venise ! �</p><p>Les mains de Giuditta et Mercurio se d�nou�rent � l�instant m�me.</p><p>Le gar�on se d�tourna, embarrass�, ne montrant plus au docteur que son dos. Il rencontra les yeux de Benedetta, qui le fixait d�un air renfrogn�. Elle aussi �tait devenue rouge. Mais de col�re, pensa Mercurio. Et de cela aussi il fut surpris. Il d�tourna les yeux mais ne savait plus o� regarder.</p><p>Giuditta, elle, continuait de sourire exag�r�ment � son p�re, les joues empourpr�es.</p><p>� Pourquoi fais-tu cette t�te ? demanda Isacco, soup�onneux.</p><p>��J�ai chaud �, fit Giuditta, en s��ventant avec sa main. Isacco vit qu�elle avait du sang sur les doigts. Elle n��tait pas bless�e. Alors il regarda Mercurio, qui lui tournait le dos, obstin�ment. � Nettoie ta main �, dit-il s�v�rement � Giuditta. Et il d�pla�a sa fille pour s�interposer entre Mercurio et elle.</p><p>� ce moment, la porte du chariot s�ouvrit.</p><p>� Descendez festoyer avec nous, docteur �, dit Donnola.</p><p>L�espace d�un instant, la tension se dilua dans la lueur du jour, au milieu des cris de la foule et dans une ambiance de f�te. En descendant du chariot, les deux jeunes gens se fr�l�rent et de nouveau rougirent. Isacco prit sa fille et la tira derri�re lui. Giuditta, en s��loignant, lan�a un coup d��il furtif � Mercurio, qui lui sourit � peine, encore boulevers� par ses propres �motions.</p><p>� Restons ensemble �, dit Benedetta d�une voix pleine de col�re ; et elle rejoignit Zolfo, qui �tait attach� par les mains � un cheval. Mercurio la suivit, �vitant son regard.</p><p>Le capitaine Lanzafame, au milieu de la foule, retenait son cheval avec peine. Il pointa l�index vers Isacco. � Ressors ton bonnet jaune. Ici, il faut respecter la loi. �</p><p>Puis ils se joignirent aux autorit�s, qui guid�rent les valeureux combattants vers la Fossa Gradeniga, o� trois grosses barges, des navires marchands, les attendaient pour les emmener � Venise, piazza San Marco, en plein c�ur des festoiements.</p><p>� Montez avec nous, dit Lanzafame � Isacco, faisant signe aussi � Mercurio. En temps de guerre, les �trangers n�ont pas le droit d�embarquer pour Venise, mais vous avez gagn� votre passage. �</p><p>Une large passerelle de planches de h�tre �tait construite sur le rivage, sur�lev�e pour rendre visibles les valeureux soldats et faciliter l�embarquement des chariots et des invalides. Les nuages s��taient dispers�s �� et l� dans le ciel gris, laissant par endroit filtrer le soleil, qui �clairait la Route de l�Eau.</p><p>Alors qu�Isacco et Giuditta montaient sur la passerelle, suivis par Mercurio, Benedetta et Zolfo toujours attach�, un cri retentit.</p><p>� Satan ! Je t�ai retrouv� !</p><p>��Ne te retourne pas �, ordonna Isacco � sa fille, en reconnaissant la voix.</p><p>En revanche, tous les autres se retourn�rent.</p><p>Le fr�re pr�cheur qu�Isacco et Giuditta avaient rencontr� � l�auberge et qui les avait pourchass�s s�avan�ait maintenant � grands pas, le crucifix � la main, jouant des coudes pour s�ouvrir un chemin. Ses cheveux �taient coll�s � son cr�ne et sa barbe inculte incrust�e de restes de nourriture.</p><p>� Supp�ts de Satan ! Impies, p�cheurs, ne semez pas votre chancre parmi nos troupes ! � Puis, � court d�insultes, il cria : � Esp�ce de Juifs ! �</p><p>Isacco poussa sa fille derri�re le cheval du capitaine Lanzafame.</p><p>� H�r�tiques ! �, hurla le fr�re, qui se jeta presque sur la passerelle.</p><p>L�animal, nerveux, fit un �cart. � Ils ont d�j� amen� le malheur � quelques lieues d�ici ! Une petite fille innocente est morte par leur faute, une cr�ature de Dieu ! Ils m�ont �chapp� une fois, mais Satan aujourd�hui ne me jouera pas un nouveau tour.</p><p>��Que veux-tu, fr�re ? �, l�apostropha Lanzafame.</p><p>Mercurio s�aper�ut que les yeux de Zolfo s��taient de nouveau enflamm�s, et il lui donna une claque sur la t�te.</p><p>� Ne laisse pas ce chancre empester tes valeureux soldats �, dit le fr�re avec emphase.</p><p>Le capitaine laissa ses yeux errer sur les gens. Ils ne savaient de quel c�t� pencher, esclaves qu�ils �taient des superstitions religieuses. � Cet homme a soign� mes soldats, dit-il de fa�on � ce que tous l�entendent. Et c�est gr�ce � lui qu�ils rentrent dans leurs familles. �</p><p>La foule comprit la valeur de cette derni�re phrase. Elle chanta des hymnes et se rangea aux c�t�s du capitaine, sinon du m�decin.</p><p>Le fr�re avait perdu du terrain. Mais l��glise, et surtout la vie, l�avaient forg� pour la bataille. Il ne cherchait pas la victoire ou la d�faite comme un quelconque mercenaire, mais l��lan vers la guerre, comme tous les fanatiques. � Satan ! Tu as donc d�j� l�ch� tes diables ? � Il sauta sur la passerelle, essaya de contourner le cheval du capitaine. � Alors je serai l� pour te combattre, sans c�der d�un seul pas ! �</p><p>Lanzafame tira son �p�e et la brandit avec une expression rageuse. La foule retint son souffle. Puis l�arme vola et vint se planter entre les pieds du pr�dicateur apr�s avoir transperc� sa lourde robe de bure, l�ancrant � la passerelle. � Arr�te-toi, oiseau de malheur ! Tu tortures mes oreilles, quand je n�ai envie d�entendre que la joie de mon peuple ! �</p><p>La foule applaudit, aussi amus�e que scandalis�e.</p><p>� Que le dernier r�cup�re mon �p�e, si le fr�re ne l�a pas aval�e ! �, hurla le capitaine, qui �peronna son cheval. Puis il dit � Isacco : � D�p�che-toi de monter sur le bateau.</p><p>��Supp�ts de Satan ! �, hurlait le moine.</p><p>Les marins d�nou�rent les cordes qui retenaient les barges � larges et plates, aux flancs peints de noir brillant � et appuy�rent leur longue rame contre le mouillage pour se pousser au milieu du canal.</p><p>� ce moment-l�, comme l�avait dit le capitaine Lanzafame, les liens qui emprisonnaient Zolfo se d�firent : le soldat qui l�avait sous sa garde avait tir� un grand coup sur le n�ud.</p><p>� Va-t-en, couillon �, maugr�a l�homme.</p><p>Aussit�t qu�il se retrouva libre, Zolfo, au lieu de s��chapper, fit un pas vers Isacco. � Supp�ts de Satan ! �, cria-t-il. Et avant que quiconque puisse intervenir, il escalada le parapet de l�embarcation, sauta sur le mouillage et s�enfuit en courant.</p><p>Benedetta regarda Mercurio. Puis, voyant que la barge commen�ait � s��loigner du mouillage, elle bondit � son tour � terre et s��lan�a � la poursuite de Zolfo.</p><p>Mercurio �tait immobile. Il aurait voulu sentir encore la main de Giuditta dans la sienne. Le bateau �tait trop �loign� pour qu�il saute sur la terre ferme.</p><p>Au milieu des gens, sur le mouillage, Benedetta le regardait.</p><p>Mercurio se tourna vers Giuditta. � Je te retrouverai �, lui dit-il.</p><p>Le capitaine Lanzafame le fixait, l�air contrari�.</p><p>� Allez au diable ! �, s��cria Mercurio et il se jeta dans l�eau. Elle �tait glac�e et boueuse, avec une odeur de vase.</p><p>� terre, les gens rirent et applaudirent.</p><p>En quelques brasses, il rejoignit le mouillage. Puis des mains et des bras forts le hiss�rent au sec, au milieu des ricanements. Mercurio repoussa ceux qui l�avaient aid� et se tourna vers la barge. Giuditta le regardait. � Je te retrouverai �, scanda-t-il, esp�rant qu�elle lirait sur ses l�vres. Puis il courut vers Benedetta. Quand il la rejoignit, elle �tait avec Zolfo pr�s du moine.</p><p>� Qu�est-ce que tu veux ? �, demandait le fr�re � Zolfo en l�examinant de ses yeux fous, anim�s par le fanatisme, comme s�il voulait le transpercer du regard.</p><p>� Je hais les Juifs ! �, r�pondit le petit gar�on, qui semblait r�p�ter un mot d�ordre.</p><p>Le fr�re sembla l��valuer. Le seul, parmi tous ces gens, qui lui pr�t�t l�oreille. Il pointa le doigt vers les embarcations d�j� loin au milieu du canal. � Tu les hais tant que �a ? �, demanda-t-il gravement.</p><p>� Oui ! �, r�pondit Zolfo, avec un enthousiasme valant apparemment aussi pour Mercurio et Benedetta qui, debout � c�t�, se taisaient, surpris et embarrass�s.</p><p>Mercurio, ruisselant, continuait de regarder vers la Fossa Gradeniga, o� les barges s��loignaient. Giuditta n��tait plus qu�un petit point.</p><p>� Suivez-moi, soldats du Christ ! �, s�exclama le fr�re, les mains au ciel.</p><p>Puis il s��lan�a d�un bon pas, fendant la foule.</p></section><section><title><p>14</p></title><p>Quand Mercurio s��tait jet� dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s�y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer � la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer � lui. D�j�, les nuits pr�c�dentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet �trange gar�on. Elle n�avait jamais regard� de cette fa�on les gar�ons de l��le de Negroponte. Et elle n�avait jamais rien ressenti de ce genre quand eux la regardaient. Et aucun ne l�avait sauv�e d�un coup de couteau. Aucun n�avait uni son sang au sien. Tout � coup, le souffle lui manqua. Elle �tait effray�e. Qu�est-ce qui lui avait pris ? se demanda-t-elle. Qui �tait ce gar�on ? Il n��tait pas pr�tre, il le lui avait avou�. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait � peine. Sa t�te se faisait l�g�re. �Je te retrouverai�, voil� ce qu�il avait dit. Elle s�accrocha � son p�re.</p><p>� Regarde �, lui dit Isacco en la serrant contre lui, la tirant ainsi du labyrinthe d��motions dans lequel elle se perdait. Il tendit le bras devant lui. � Regarde �, r�p�ta-t-il.</p><p>Et l�, au fond du canal, comme un fant�me, silhouette confuse voil�e de brume, Giuditta la vit.</p><p>� Venise �, dit Isacco, comme s�il murmurait un nom sacr�.</p><p>Les lourdes barges filaient en silence, fendant l�eau saum�tre.</p><p>� Docteur Negroponte, dit Donnola dans le dos d�Isacco, d�un ton officiel. Je vous salue et je vous souhaite le meilleur.</p><p>��Merci, Donnola. Tu as �t� un excellent assistant �, lui r�pondit Isacco, tout aussi solennellement.</p><p>Donnola balan�ait sa t�te pointue, semblant acquiescer. Et soudain, oubliant les formalit�s, s�approchant un peu plus d�Isacco, il dit � voix basse : � Si vous avez encore besoin d�un assistant, vous me trouverez toujours derri�re le Rialto, au march� aux poissons. Je pourrais vous procurer des clients. �</p><p>Isacco ne sut que r�pondre, surpris. G�n�. Il n�avait pas pouss� ses projets jusqu�� ce point. � �a me para�t une proposition int�ressante, dit-il, tr�s vague. Alors c�est moi qui viendrai te chercher. � Rialto.</p><p>��Pas � Rialto, pr�cisa Donnola. Au march� aux poissons. <emphasis>Derri�re</emphasis> le Rialto.</p><p>��Juste, dit Isacco. Derri�re le Rialto. Je m�en souviendrai.</p><p>��Et si vous voulez acheter les instruments que vous avez utilis�s ces derniers jours, reprit Donnola tout bas, je pourrais vous les faire avoir pour une somme avantageuse.</p><p>��Non, merci, Donnola. � Isacco avait refus� d�instinct. Il n�avait pas encore r�ellement d�cid� ce qu�il allait faire. Il craignait que dans une cit� telle que Venise, n�importe qui soit � m�me de comprendre qu�il n��tait pas un vrai docteur. Puis il sentit que Giuditta pressait sa main contre son flanc. Il la regarda.</p><p>� Et pourquoi pas� docteur ? � Les yeux noirs et intelligents de sa fille semblaient lui ordonner d�accepter.</p><p>� Au moins, parlez-en � vos coll�gues. Peut-�tre que quelqu�un cherchera des instruments, insista Donnola.</p><p>��Peut-�tre, � bien y r�fl�chir�, se reprit Isacco, peut-�tre que �a pourrait m��tre utile. Il fit un clin d��il � Giuditta. Si tu me fais un bon prix. �</p><p>Le visage de Donnola s��claira d�un sourire, aussit�t suivi d�une sombre expression. � Le prix que je peux vous faire est avantageux, c�est s�r�, commen�a-t-il, mais je devrai donner la plus grande part de l�argent � la famille de Candia, et il m�en restera bien peu pour moi� �</p><p>Isacco le regarda en silence. Il ne dirait pas un seul mot. Donnola cherchait � faire monter le prix au maximum, mais il le laisserait se passer le n�ud coulant tout seul.</p><p>� D�un autre c�t�, reprit Donnola, brisant le silence, on ne peut pas dire que ce barbier avait une famille tr�s nombreuse� � Il rit. Il savait reconna�tre quand il tombait sur un os. Et ce m�decin, ind�niablement, en �tait un, et un dur. Autant l�cher du lest et le coincer sur un autre front. � Proposez vous-m�me votre prix, docteur, dit-il. Et puis on pensera � une petite commission pour chaque client que je vous trouverai. �</p><p>Isacco sourit avec complaisance. Donnola �tait un filou de premi�re, il connaissait son affaire. Il l�avait mis dos au mur. � pr�sent, il �tait presque oblig� d�accepter sa collaboration. Mais dans le fond, ce serait un bon associ�. � D�accord, Donnola. March� conclu. � Et en disant ces mots, comme si son destin ou le chant d�une sir�ne l�appelait, Isacco voulut se tourner vers la Cit� promise pour ne pas perdre un seul instant de cet �v�nement prodigieux.</p><p>Quand la S�r�nissime commen�a de se d�voiler, les marbres des palais lui parurent bien plus brillants qu�il ne l�aurait jamais imagin�. Ce qu�il n�avait pas pr�vu, c��taient les barbes d�algues qui ondoyaient � fleur d�eau comme de vertes banni�res d�ploy�es. Mais il n�avait pas imagin� non plus cette finesse des colonnes et des chapiteaux, ces rosaces, ces t�tes d�animaux et ces figures mythologiques sculpt�es dans le marbre qui soutenait les balcons. Et ces tuyaux de chemin�e partout, hauts et fins comme les pattes osseuses d�un grand crabe le ventre � l�air. Tandis que grandissait en lui une �motion qu�il ne parvenait pas � contr�ler, il pensait qu�il allait r�aliser le r�ve que son p�re avait poursuivi sa vie durant. Il regardait les verres souffl�s des fen�tres sertis de plomb, les lourdes tentures � larges rayures vives avec plumets et pendeloques, soutenues par des piquets de bois noir orn� de feuilles et de boutons de fleur dor�s. Et m�me s�il en avait d�j� entendu parler, il s��tonna de voir ces barques particuli�res qu�on ne voyait qu�� Venise, longues et minces, capables d�habiles man�uvres dans les endroits les plus �troits, arqu�es tant � la poupe, o� l�on voguait � l�aide d�une seule rame, qu�� la proue, o� une sorte de serpent stylis� en m�tal repr�sentait le Grand Canal avec tous ses <emphasis>sestieri</emphasis>, ces six quartiers qui formaient la structure de la S�r�nissime. Il regarda avec �merveillement le grand pont du Rialto qui s�ouvrait pour laisser passer une gal�re � deux m�ts. Et enfin, l� o� le Grand Canal s��largissait en une sorte de petite mer, il vit � sa gauche la piazza San Marco, le campanile, le Palais des Doges et une foule d�mesur�e qui commen�a � pousser des cris aussit�t qu�apparurent les barges portant les enseignes de la bataille.</p><p>Giuditta percevait les �tats d��me de son p�re et vibrait � l�unisson, �blouie par la majest� de cette ville, par son absurdit� architecturale mythique. Elle fut reconnaissante � son p�re de s��tre d�cid� � franchir ce pas. Elle se sentit en proie � une exaltation intense qu�elle n�avait jamais �prouv�e jusque l�, et se dit qu�� Venise, elle trouverait l�amour. Son imagination courut au beau visage de Mercurio. Elle rougit et se tourna vers son p�re, qui �tait �mu, le regard tourn� vers la grande place remplie de monde, et elle lui dit : � Merci �.</p><p>Isacco ne l�entendit pas. Dans ses oreilles se m�langeaient les trompettes et les tambours de la S�r�nissime.</p><p>Les barges, comme si elles glissaient sur de l�huile, rames lev�es, point�rent la proue vers le mouillage de la place. Puis elles vir�rent et, avec un l�ger craquement de bois, bas et sourd, vinrent s�appuyer contre les pilotis et les grands sacs de protection, faits de corde remplie de chiffons. En quelques instants, les amarres furent lanc�es et de larges passerelles abaiss�es, et l�on d�roula au centre un tapis de drap rouge.</p><p>Le capitaine Lanzafame n��tait pas descendu de cheval de tout le trajet. Il regarda d�abord la foule qui les acclamait puis ses hommes, avec une expression fi�re et joyeuse. Il tira son �p�e et la brandit en l�agitant. Tous ses hommes, y compris les bless�s et les invalides, r�pondirent en levant leurs armes. Puis le capitaine se tourna vers Isacco et lui sourit.</p><p>Isacco vit qu�il avait les yeux brillants, comme quand on a de la fi�vre. Et il comprit que lui aussi devait avoir ce regard.</p><p>� Tu es arriv� �, lui dit le capitaine et, avant m�me qu�Isacco ait pu r�pondre, il �peronna son cheval si fort que celui-ci se cabra presque. L�animal sauta sans h�siter sur la passerelle. L��p�e encore lev�e, le capitaine mena son hongre sur les dallages humides de la place.</p><p>La foule poussa un cri d�excitation.</p><p>Apr�s la cavalerie descendirent les soldats qui pouvaient marcher, auxquels se joignirent Isacco et Giuditta. Derri�re eux, les chariots des bless�s.</p><p>La lumi�re �tincelait des mille chandelles de couleur allum�es en gigantesque aur�ole autour de la t�te coup�e de saint Jacques <emphasis>Pater Domini</emphasis>, une des cent reliques que poss�dait, au moins, la S�r�nissime. Les restes sacr�s se trouvaient dans un reliquaire hiss� au sommet d�un poteau dor�, haut de deux perches et quatre paumes, et ils �taient prot�g�s par une m�choire et une calotte cr�nienne en argent. Les autres reliques sacr�es � des mains, des pieds, des momies, des clous et des morceaux de la sainte Croix, le bras de sainte Lucie, l��il de saint Zorzi, l�oreille de saint C�me ���taient port�es en procession par une troupe de moines de San Salvador et San Giorgio Maggiore, qui s��taient disput� ce r�le important dans le d�roulement de la f�te.</p><p>Les spectateurs, comme des poss�d�s, tendaient les bras pour toucher les objets sacr�s, repouss�s � grand peine par les hommes d�armes qui les prot�geaient. Imm�diatement apr�s venaient les �v�ques, avec leurs ornements sacr�s, et le vicaire de Saint-Marc qui portait l��vangile �crit de la main de l�Ap�tre. Au fond de ce couloir humain, qui ondulait sous la pouss�e de ceux qui voulaient regarder et toucher, le doge octog�naire Leonardo Loredan et le patriarche de Venise, Antonio II Contarini, attendaient les h�ros pour l��treinte de la Patrie.</p><p>Isacco et Giuditta n�avaient pas fait trois pas entre les murs compacts de la foule que quatre gardes du Doge, au commandement d�un haut fonctionnaire de la S�r�nissime en grand uniforme, les arr�t�rent.</p><p>� Suivez-moi. Vous n�avez pas le droit d��tre ici �, dit le fonctionnaire.</p><p>Les gardes du Doge les arrach�rent au cort�ge.</p><p>Le capitaine Lanzafame, qui s��tait tourn� pour encourager ses hommes, vit la sc�ne. Ses yeux crois�rent ceux d�Isacco. Il n�y eut ni signe de t�te, ni crispation des l�vres, ni main qui se levait. Juste ce long regard muet entre deux hommes fiers, sculpt�s dans la pierre. Le capitaine savait qu�on les �loignait, mais qu�on ne les arr�tait pas. Il fallait simplement que ces deux bonnets jaunes disparaissent de la procession. Le m�decin ne serait pas mentionn� dans les actes officiels, comme s�il n�avait jamais exist�. Mais en regardant ses hommes, qui agitaient dans l�air leurs moignons ensanglant�s, aussi effrayants que les tr�s-saintes reliques � et acclam�s comme des reliques par le peuple �, il pensa qu�en d�pit de ce qui serait �crit dans les chroniques officielles, un valeureux m�decin, pendant des jours et des nuits, avait �uvr� avec art.</p><p>� Rien � foutre de ces conneries �, dit � ce moment-l� Donnola en se d�tachant du cort�ge pour rejoindre Isacco et Giuditta, enivr�s par les fastes de cette procession orgiaque. � Venez �, dit Donnola et, prenant Isacco par le bras, il les entra�na dans une ruelle plus calme. � Vous avez besoin d�une auberge pour dormir et manger, je parie.</p><p>��Et moi, je parie que tu as d�j� ton id�e, se mit � rire Isacco.</p><p>��La meilleure de la ville, je vous le jure, dit Donnola en posant la main droite sur son c�ur. Des lits propres, pas trop de punaises, on y mange sain et bon march�. Vraiment la meilleure auberge de la ville� � Il fit une pause, embarrass�. � Et ils ne tiqueront pas devant des bonnets jaunes.</p><p>��Je croyais que cette ville �tait lib�r�e des pr�jug�s du monde chr�tien.</p><p>��Elle l�est, docteur, je le jure �, et Donnola posa de nouveau la main sur son c�ur. � Mais pour parler franchement, vous devez bien comprendre que vous �tes quand m�me juifs. �</p></section><section><title><p>15</p></title><p>� Pourquoi on va avec lui et cet autre d�bile ? �, demanda Mercurio � Benedetta, tandis qu�ils suivaient le moine et Zolfo. Apr�s son plongeon dans le canal, il �tait gel�. Il laissait derri�re lui un sillage d�eau saum�tre.</p><p>Benedetta haussa les �paules.</p><p>� O� on va ? demanda Mercurio au moine, d�une voix forte et d�un ton rageur.</p><p>��Quelque part o� tu pourras te s�cher et te changer �, r�pondit le fr�re, en continuant � marcher. Il fit encore quelques pas, puis se retourna, fixant Mercurio de ses petits yeux ac�r�s. � T�as quand m�me pas l�intention de me faire croire que tu es pr�tre ? �</p><p>Mercurio, pris � contre-pied, s�arr�ta. Les yeux du moine le mettaient mal � l�aise. � Non, bafouilla-t-il. Je� on a �t� attaqu�s par des brigands, pendant qu�on venait ici� Ils m�ont vol� mes v�tements et j�ai trouv� �a �, et il montra sa soutane. � ses pieds s��talait une flaque d�eau. � C�est arriv� comme �a �, dit-il en regardant Benedetta, dans l�espoir qu�elle lui vienne en aide.</p><p>Mais elle ne dit pas un mot.</p><p>� Allons-y �, fit le fr�re, en reprenant sa marche.</p><p>Mercurio courba les �paules et lan�a un regard mauvais � Benedetta. � Il ne me pla�t pas ce fr�re, murmura-t-il.</p><p>��Moi, aucun cur� me pla�t. �</p><p>Mercurio crut sentir une f�lure dans sa voix. � M�me pas moi ? �, dit-il en plaisantant.</p><p>Elle ne r�pondit pas mais fit quelques pas et dit : � Merci de pas nous avoir quitt�s �.</p><p>Mercurio fit semblant de n�avoir pas entendu. C��tait gr�ce � elle, si le marchand ne l�avait pas tu�, dans les ruelles de Rome. Pour cette raison, il se sentait oblig� de lui montrer sa gratitude. Mais en m�me temps il la d�testait, parce qu�il ne supportait pas de se sentir redevable. Cela ressemblait trop � ce qu�il avait �prouv� pour l�ivrogne qui l�avait sauv� dans la fosse d��gout. Et puis, il aurait voulu rester avec Giuditta. Il se demandait pourquoi. Peut-�tre que Benedetta, �tant une fille, saurait le lui expliquer. Mais il n�avait pas l�habitude de se confier aux filles. Et surtout, elle n�aurait pas envie de parler de Giuditta. En tout cas, le terrain lui semblait glissant, � �viter.</p><p>Se dirigeant vers le sud, ils sortirent du petit centre habit� de Mestre et se retrouv�rent dans une sorte de faubourg avec quelques chaumi�res align�es sur le c�t� droit de la route, �loign�es les unes des autres d�une cinquantaine de pas. Chacune, basse et trapue, poss�dait un jardin potager. � gauche courait un canal aux rives irr�guli�res o� poussaient des touffes de joncs.</p><p>Le moine frappa � la porte de l�une des chaumi�res. La porte �tait l�g�re comme celle des granges, faite de planches de bois maintenues par des traverses clou�es.</p><p>On entendit une tirette glisser dans une clenche. Une femme dans la quarantaine, avec des cernes immenses comme si elle ne cessait de pleurer, ouvrit la porte. � Bienvenue, fr�re Amadeo �, dit-elle d�une voix monocorde mais agr�able. Quand elle vit les trois jeunes gens, un sourire �claira son visage. Puis, remarquant la soutane tremp�e de Mercurio, elle s�exclama : � Oh, Vierge Marie ! Rentre vite et mets-toi pr�s du feu, mon gar�on �. Elle fit un pas � l�ext�rieur et le prit par la main, avec une gentillesse d�cid�e.</p><p>Mercurio se laissa entra�ner dans l�unique pi�ce du rez-de-chauss�e jusqu�� la grande chemin�e allum�e, o� une personne pouvait tenir debout.</p><p>La femme prit une chaise et la mit pr�s du feu, contre un des murs de brique. � Qu�est-ce que tu as fait � ta main ? �, demanda-t-elle en voyant le bandage.</p><p>Mercurio haussa les �paules sans r�pondre, et regarda Zolfo. Celui-ci, qui ne quittait pas le pr�dicateur des yeux, n�eut pas conscience de son regard.</p><p>La femme v�rifia le bandage. � Celui qui l�a fait a l�habitude des blessures, dit-elle. Et je m�y connais. � Elle regarda sa main. � Ce n�est rien, tu gu�riras vite. �</p><p>De nouveau, Mercurio haussa les �paules.</p><p>� D�shabille-toi, avant d�attraper du mal aux poumons �, l�exhorta la femme, qui commen�a m�me � lui d�boutonner sa soutane.</p><p>Mercurio l�arr�ta net, embarrass�.</p><p>� Oh, allez, ne fais pas ton timide. J�en ai vu, des hommes nus, sans parler de mon mari. � Puis elle fit un rapide signe de croix. � Ne te m�prends pas, mon gar�on. J�ai toujours �t� une femme honn�te et craignant Dieu. � Elle se mit � rire et recommen�a � d�boutonner la soutane. � Depuis que mon mari est mort, je loue des lits aux saisonniers. Et apr�s une journ�e de pluie, il n�y a pas de meilleur rem�de que de se r�chauffer la peau nue devant le feu. �</p><p>Mercurio se tourna vers Benedetta. Il lui fit un signe, en mettant la main dans la poche de sa soutane.</p><p>Elle comprit imm�diatement. Elle vint pr�s de lui et, tout en prenant le sac avec les pi�ces d�or que Mercurio lui passait, lui dit : � Allons, elle a raison, d�shabille-toi �. D�un mouvement vif et naturel, comme si elle arrangeait ses v�tements, elle glissa les pi�ces dans sa tunique.</p><p>� D�accord, d�accord �, dit Mercurio qui, en un instant, se retrouva en cale�on.</p><p>Benedetta rit, et Mercurio se couvrit comme il put.</p><p>La femme aussi se mit � rire et se dirigea vers un coffre. Elle l�ouvrit, en tira une couverture et la jeta sur les �paules du gar�on. � Voil�, maintenant tu peux enlever aussi ton cale�on. � Quand Mercurio l�eut �t�, la femme s�en empara et l�accrocha avec la soutane � de gros clous plant�s entre les briques rouges du mur int�rieur de la chemin�e. Et elle orienta les chaussures ouvertes vers la chaleur.</p><p>� Il va lui falloir des v�tements �, dit alors le fr�re.</p><p>La femme le regarda d�un air interrogateur.</p><p>� Peut-�tre que plus tard il deviendra un bon pr�tre, dit-il, mais pour l�instant c�est seulement un gar�on avec une soutane qui n�est pas � lui. �</p><p>La femme s�approcha de Mercurio et passa la main dans ses cheveux mouill�s, �cartant la m�che sur son front. Elle prit un torchon pos� sur le manche d�une grande casserole et, sans fa�ons, lui frotta la t�te. Pour finir, elle lui arrangea de nouveau les cheveux.</p><p>Mercurio fut �tonn�. Il n�avait jamais imagin� permettre � quiconque de faire une chose pareille.</p><p>� Je m�appelle Anna del Mercato, tout le monde me conna�t sous ce nom-l�, dit la femme � Mercurio qui ne semblait pas d�cid� � parler. Tremp� comme un poussin et muet, ajouta-elle en riant � l�adresse du moine. Qui donc m�as-tu apport�, fr�re Amadeo ?</p><p>��Pietro Mercurio des Orphelins de San Michele Arcangelo �, d�clara d�un trait Mercurio.</p><p>La femme �clata d�un grand rire. Mais sans malice. Avec une chaleur aussi agr�able que celle de la chemin�e, pensa Mercurio.</p><p>� Quel nom ! �a pourrait �tre un noble espagnol, avec un nom aussi long. Mais ce n�est pas possible parce que saint Michel Archange est le saint patron de Mestre. Autrement dit, tu es tomb� pile dans la bonne ville, mon gar�on. �</p><p>Mercurio sourit. La chaleur commen�ait � engourdir ses pens�es. Il sentait ses paupi�res devenir lourdes.</p><p>� Repose-toi, c�est le mieux pour la sant� �, dit Anna del Mercato, et elle attisa le feu � l�aide d�une longue canne de jonc noircie.</p><p>Benedetta s�assit sur le seuil de la chemin�e, � c�t� de Mercurio. � Et maintenant, qu�est-ce qu�on fait ? �, demanda-t-elle tout bas. Du coin de l��il, elle regarda le pr�dicateur et Zolfo.</p><p>Le fr�re s��tait assis � table et s��tait vers� un verre de vin rouge. Zolfo �tait pr�s de lui.</p><p>� On dirait son petit clerc �, grommela Mercurio.</p><p>Anna del Mercato redescendit, des v�tements � la main. Mercurio vit qu�elle avait les yeux brillants, comme si elle avait pleur� ou retenait ses larmes. Mais elle continuait de sourire avec la m�me puret� solaire.</p><p>� Voil�, dit Anna avec un soupir. Ceux-l� devraient bien t�aller. La tunique est en futaine, mais je l�ai fourr�e de peau de lapin. Elle est tr�s chaude, tu verras. � Elle sourit de nouveau. � Les chausses ne sont pas � la derni�re mode, mais c�est de la bonne laine. � Son regard s�embua, comme � l��vocation d�un souvenir. Mais elle n�en dit pas plus.</p><p>Elle posa les v�tements, avec une chemise de lin brut et un tricot de laine bouillie, sur le dossier de la chaise. Elle fixa Mercurio, toujours de ce regard embu� qui l�emmenait on ne savait o�, vers des souvenirs lointains. Puis elle se reprit. � Il y a un peu de soupe. Quelque chose de chaud, �a vous fera du bien. � Elle prit des �cuelles en bois et les remplit. Elle en passa une � chacun des jeunes gens et au moine. � Il n�y a pas de cuill�re, d�brouillez-vous, ce n�est pas une auberge de luxe, ici �, dit-elle en souriant de nouveau.</p><p>Mercurio avala sa part en un instant. �a sentait bon. Il y avait des choux et des navets.</p><p>Anna del Mercato touilla dans la marmite et en sortit une demie c�te de porc, avec un peu de viande et de lard encore attach�s, et la lui passa. � C��tait la derni�re, je suis d�sol�e �, dit-elle aux autres qui la regardaient, pleins d�espoir. � Il en a plus besoin que vous �, ajouta-t-elle. Elle se tourna pour v�rifier si le cale�on �tait sec et le lan�a � Mercurio. � Voyons si les v�tements te vont. �</p><p>Mercurio enfila son cale�on puis passa le tricot, la chemise, le pantalon et la tunique. C��tait un peu large mais dans l�ensemble, cela lui allait.</p><p>Anna acquies�a, les yeux brillants. � Et maintenant, reposez-vous �, dit-elle en montrant des couches pos�es sur le sol.</p><p>Le fr�re ne quitta pas la table et Zolfo resta coll� � lui. Benedetta prit la couverture de Mercurio, la jeta sur ses �paules et se coucha sur une paillasse dans un coin, en lan�ant � la d�rob�e un coup d��il � Zolfo. Mercurio, lui, resta assis sur la chaise � l�int�rieur de la chemin�e. Le froid ne l�avait toujours pas quitt�.</p><p>Alors Anna prit un tabouret qu�elle installa � c�t� de lui et s�assit. Elle resta quelques instants � fixer le feu en silence. Puis, � voix basse, elle commen�a � parler, mais sans quitter les flammes des yeux. � Lui, �a ne lui allait pas aussi bien qu�� toi� �</p><p>Mercurio, en se tournant, vit que de nouveau ses yeux brillaient.</p><p>� Mon mari �tait un homme trapu, il n��tait pas beau comme toi, reprit doucement Anna. Mais c��tait mon homme. Et c��tait un homme bon. Il ne m�a jamais frapp�e, pas une seule fois. � Elle se tourna vers Mercurio. Toucha la tunique qu�elle avait fourr�e de peau de lapin. � Le bon Dieu ne nous a pas fait la gr�ce d�un enfant, mais il ne me l�a jamais reproch� et n�a jamais cherch� une autre femme. Il disait que nous aurions d� adopter un orphelin, qu�il nous aurait aid�s pour b�cher la terre et pour faire le march�. La v�rit�, c�est qu�il aurait voulu un fils. � Elle caressa la joue de Mercurio, qui ne s��carta pas. � Il serait content de voir ses habits sur un beau gar�on comme toi. �</p><p>Mercurio aurait voulu lui r�pondre quelque chose de gentil, mais il n�arrivait pas � parler. � Oui� �, dit-il seulement.</p><p>Ils rest�rent encore en silence, � fixer le feu.</p><p>Puis Mercurio lui demanda : � La premi�re fois� toi et ton mari� vous vous �tes� pris par la main ? �</p><p>Le regard d�Anna del Mercato se brouilla, perdu dans le pass�. Puis elle �clata de rire. � Ben� pas exactement. � Elle rit encore, d�une mani�re qui �gaya Mercurio � son tour. � Quelque chose de ce genre, mon gar�on. Tu me comprends ?</p><p>��Ben� �</p><p>Anna del Mercato lui �bouriffa les cheveux. � �videmment non, que je suis b�te. Tu es encore tout jeune� bref, je veux dire que nos mains� � tous les deux� d�une mani�re ou d�une autre� avaient quelque chose � voir l�-dedans.</p><p>��Ah, bien s�r �, dit Mercurio en feignant d�avoir compris.</p><p>Anna del Mercato rit doucement, embarrass�e. � Oh, mon gar�on� mais qu�est-ce que tu me fais dire ? � Elle baissa les yeux. De nouveau se perdit dans ses souvenirs. Caressa la tunique. � Tu verras, elle te tiendra chaud.</p><p>��Oui�</p><p>��C��taient les derniers souvenirs que j�avais. Maintenant je n�ai plus rien qui lui appartienne. Il m�avait offert un collier, dit-elle tout doucement, comme si elle se parlait � elle-m�me. Un beau collier. Un fil d�or bas tress� et un pendentif en forme de croix, en or bas lui aussi, avec une pierre verte au milieu. � Elle se leva brusquement. � Je vais me coucher. T�che de te reposer toi aussi, mon gar�on. � Mais elle ne bougea pas, resta debout, � l�int�rieur de la grande chemin�e, fixant les braises. � Il est mort il y a deux ans, tu sais ? dit-elle enfin. �cras� par une charrette, au march�. Ce n��tait m�me pas la sienne, c��tait celle d�un inconnu. Il s��tait embourb�, et lui, il l�aidait. Une roue a c�d�, la charrette s�est renvers�e et lui a d�fonc� la poitrine, et ce grand c�ur qu�il avait s�est arr�t�. �</p><p>Mercurio la trouva tr�s digne. Il se tourna vers Zolfo, qui discutait intens�ment avec le fr�re, les l�vres tendues comme s�il grin�ait des dents. Lui aussi avait perdu quelqu�un de tr�s important. Mais il r�agissait � la douleur par la col�re. De nouveau il regarda la femme. Elle, non. Mais elle n�en paraissait pas moins forte pour autant.</p><p>� J�ai d�pens� les quelques sous que j�avais pour lui payer un cercueil comme il se devait. Et un enterrement. J�ai essay� de reprendre le travail que je faisais avant de le rencontrer. Je m�occupais des achats de victuailles pour quelques familles importantes de Venise qui �taient dans la difficult�. �tant � Mestre, je pouvais leur garantir un meilleur prix. La marchandise co�te moins cher ici. Mais personne n�a plus voulu de moi. Ces familles-l� �taient redevenues riches, et elles avaient honte de m�avoir entre les pattes parce que je leur rappelais les temps difficiles. J��tais comme un oiseau de mauvais augure� Anna soupira. Alors j�ai essay� de m�en sortir en louant des lits aux saisonniers, mais personne ne travaille la terre en hiver, et cette ann�e le gel a br�l� tout mon potager. � Elle se toucha la poitrine, sous le cou, comme si elle cherchait quelque chose qui avait toujours �t� l�. Ses yeux se remplirent de larmes. � J�ai d� mettre en gage mon beau collier. M�me si je m��tais jur� de ne jamais le faire. Isaia Saraval, l�usurier de la grand-place, m�en a donn� vingt pi�ces d�argent. � Elle baissa les yeux, honteuse encore de cette d�cision. � Je n�arriverai jamais � avoir assez de sous pour le racheter. �</p><p>C��tait dommage qu�elle n�ait pas eu d�enfant, pensa Mercurio. Jamais elle ne l�aurait abandonn� sur la roue d�un horrible orphelinat. �Ma m�re �tait une mara�ch�re qui allait tous les matins au march酔 S�il �tait n� de cette femme, il ne serait jamais devenu un voyou et il n�aurait jamais tu� le marchand. Mais il en avait �t� autrement. Et penser ce genre de choses n�avan�ait � rien.</p><p>� Je suis d�sol� �, dit-il avec froideur, tentant de mettre une distance entre eux.</p><p>Anna del Mercato hocha vaguement la t�te, et le regarda sans la moindre ranc�ur. � Je t�ai suffisamment ennuy�, mon gar�on. � Elle lui passa encore une fois la main dans les cheveux et s�en alla.</p><p>� Qu�est-ce qu�elle voulait ? lui demanda Benedetta quand Mercurio s�assit � c�t� d�elle sur la paillasse.</p><p>��Rien �, r�pondit-il. Mais il se rendit compte qu�il n��tait pas arriv� � dresser un mur entre Anna del Mercato et lui. Il lui semblait sentir encore sa main dans ses cheveux.</p><p>� Les deux, l�, ils n�ont pas arr�t� un instant de parler �, fit Benedetta en d�signant Zolfo et le fr�re d�un signe du menton.</p><p>� J�ai sommeil �, la coupa Mercurio, et il lui tourna le dos. Il ferma les yeux.</p><p>�Ma m�re �tait une mara�ch�re et elle vendait des l�gumes au march�. Elle me mettait sur sa petite charrette, � c�t� des navets et des oignons. Elle m�avait cousu un pourpoint de futaine et l�avait fourr� de peaux de lapin qui me prot�geaient du froid��</p></section><section><title><p>16</p></title><p>Shimon Baruch �tait sale et fatigu�. Il ne savait pas combien de jours il �tait rest� cach� dans cette cave des faubourgs de la Ville Sainte. Il n�avait gu�re dormi, quasiment pas mang�, et il �tait frigorifi�. Sa soutane de cur� �tait souill�e de cette humidit� particuli�re du tuf, blanche et collante.</p><p>Il avait v�cu comme un animal traqu�, recroquevill� dans les excavations creus�es � flanc de colline, �coutant chaque bruit, chaque fr�lement. Mais jamais la peur n�avait eu le dessus : plus il souffrait, plus la col�re et la haine croissaient en lui. Il comprenait que rien ne forme autant un homme. Rien ne peut le rendre plus fort.</p><p>Les anciennes valeurs, les objectifs, les jours de sa vie pass�e n�avaient plus aucun sens. Ce n��taient que fant�mes et chim�res. Sa vie avait �t� celle d�un figurant ob�issant aux lieux communs, aux commandements de la communaut�.</p><p>Ce n��tait pas sa vraie nature, il �tait autre. Et il ne renoncerait pas � cet autre lui-m�me, maintenant qu�il l�avait rencontr�.</p><p>Sa nouvelle vie, son nouveau destin, il les avait dans sa poche. Quand il se sentait plus faible, que sa volont� vacillait, sa main touchait ce bout de parchemin qui disait qu�il �tait Alessandro Rubirosa, chr�tien, baptis� dans la petite �glise de San Serapione Anacoreta, <emphasis>Anno Domini</emphasis> 1471.</p><p>Le jour o� il se sentit pr�t, il rabattit sa capuche, se dirigea vers la ville et arriva piazza Sant�Angelo in Pescheria, l� o� tout avait commenc�.</p><p>Il regarda autour de lui. La place �tait exactement telle que ce jour-l�. Il sentit cro�tre en lui la haine et la col�re, et rev�cut chaque d�tail de la sc�ne. D�abord la fille aux cheveux roux qui avait troubl� ses sens, puis le gamin � la peau jaun�tre qui hurlait quelque chose dans son dos et aussit�t le fou gigantesque qui marchait sur lui sous pr�texte de demander l�aum�ne. Il voyait maintenant ce qu�il aurait d� voir ce jour-l�. Les �changes de regards, la coordination. Le plan avait �t� bien �tudi�. Et le chef �tait certainement celui que Shimon ha�ssait plus que tout. Ce gar�on avec son bonnet de Juif qui lui avait souhait� la paix dans leur langue, qui avait fait semblant de se battre avec le fou pour le d�fendre. Mais ce que Shimon Baruch se rappelait surtout, c��tait la peur qui l�avait tenaill�. Quel imb�cile il avait �t� ! C��tait pr�cis�ment sur cette peur que reposait le plan de ces criminels. La peur du Juif peureux.</p><p>�Tu n�auras plus jamais peur, se r�p�ta-t-il. Et tu ne seras plus jamais un Juif.�</p><p>Il partit dans la direction o� les trois jeunes gens s��taient enfuis en faisant semblant de se poursuivre. Il prit le m�me chemin puis tourna � droite. Il se retrouva aussit�t dans un d�dale de ruelles qui se perdaient dans le c�ur de Rome, et se dit que les voleurs devaient avoir plut�t cherch� un endroit isol� pour s�y cacher. Revenant sur ses pas, il tourna � gauche. La rue se r�tr�cit jusqu�� la digue bordant le Tibre, en face de l��le Tib�rine.</p><p>Il regarda le fleuve depuis la digue, et r�fl�chit. Impossible qu�ils aient eu une barque. Agac�, il s�appr�ta � faire demi-tour. Ce n��tait pas ainsi qu�il les trouverait.</p><p>Mais un bruit attira soudain son attention : cela venait d�un buisson de ronces � mi-pente.</p><p>� Ah, mal�diction ! �, jura une silhouette d�gingand�e qui apparut � l�improviste, comme surgie du n�ant. C��tait un homme � l�air sombre, en tunique violette, avec un coutelas � la turque gliss� dans une large ceinture orange. � Quel endroit de merde �, maugr�a-t-il. Il se tourna vers l��gout dont il venait de sortir et hurla d�une voix d�sagr�able : � Grouillez-vous, bande d�idiots ! �</p><p>Un peu plus loin attendait une voiture l�g�re � deux roues, toute neuve, attel�e � un petit cheval arabe nerveux et vif.</p><p>L�homme qui venait de sortir de l��gout cracha par terre et se dirigea vers la voiture.</p><p>Quelques instants apr�s, quatre gamins en haillons sortirent par la m�me grille d��gout derri�re le buisson. Peinant et glissant, ils escalad�rent la digue boueuse, charg�s de v�tements et de corbeilles en osier.</p><p>� Grouillez-vous ! �, hurla encore l�homme, assis sur le coffre, un fouet � la main.</p><p>Les gamins press�rent le pas jusqu�� la voiture et lanc�rent les v�tements en vrac dans le coffre � l�arri�re. Le plus petit, charg� comme un baudet, ne voyait pas o� il marchait tant il transportait de choses. Il perdit l��quilibre et l�cha tout. Les v�tements et la grande corbeille en osier roul�rent sur le sol.</p><p>� Imb�cile ! �, cria l�homme. Puis il fit claquer son fouet sur les deux premiers. � Allez l�aider �, ordonna-t-il.</p><p>Shimon avait observ� la sc�ne avec curiosit� : dans la corbeille renvers�e, des perruques, des b�rets de cuisinier et de peintre, des paires de lunettes en tous genres et des fausses barbes. Et surtout, un bonnet jaune. Pris d�excitation, il s��tait approch�.</p><p>Les gamins veill�rent � tout ramasser avant de rejoindre leur ma�tre au pas de course. Mais le plus petit s�aper�ut qu�un objet que personne n�avait vu �tait tomb� derri�re un buisson.</p><p>Shimon eut un coup au c�ur et bondit vers le gamin pour lui arracher ce qu�il venait de ramasser.</p><p>C��tait un petit sac de cuir ferm� d�un lacet sur lequel �tait peinte une main stylis�e rouge, une <emphasis>hamsa,</emphasis> qui prot�geait du mauvais �il.</p><p>� Qu�est-ce que tu fais, cur� ? L�che �a tout de suite ! �, hurla l�homme dans la voiture.</p><p>Shimon regardait ce petit sac, les larmes aux yeux.</p><p>� T�as entendu, cur� ? fit l�homme, qui descendit et s�approcha d�un pas d�cid�. C�est � moi. L�che �a tout de suite �, dit-il en lui arrachant des mains le sac qui avait contenu les trente-six florins d�or gagn�s pour cette grosse vente de cordages.</p><p>Shimon le regarda. L�homme avait une expression m�chante. Mais Shimon n�avait plus peur de personne. Il aurait pu lui tirer son coutelas de la ceinture et l��gorger, l�, devant tout le monde. Et s�il avait pu parler, en le regardant mourir il aurait murmur� � son oreille : � Non. C�est � moi �. Et il aurait ri.</p><p>� Qu�est-ce que tu regardes, cur� ? �, dit l�homme, toujours agressif mais moins s�r de lui.</p><p>Shimon sourit.</p><p>� Alors ? Qu�est-ce que tu veux ? �</p><p>Shimon ne pouvait pas r�pondre. Et ne le voulait pas non plus. Il continua � le fixer. Sans peur.</p><p>L�homme se d�tourna, embarrass� peut-�tre, et remonta dans sa voiture. Il fit claquer son fouet et, furieux, hurla aux gamins : � Je vous attends aux fosses. Ne tra�nez pas ! � Le petit cheval arabe fit un �cart puis partit, rapide.</p><p>Shimon sentit une grande paix en lui.</p><p>�Je t�ai retrouv�, pensa-t-il.</p><p>Il laissa les gamins se mettre en route puis les suivit, de loin.</p><p>Arriv� aux fosses communes, il huma l�air. C��tait l�odeur que devaient avoir maintenant le cur� et sa bonne. Cette pens�e le mit de bonne humeur. Il s�assit sur une petite hauteur d�o� il pouvait tout surveiller discr�tement. Il vit l�homme au loin. Il terrorisait tous les gamins, m�me les plus grands. � cette distance, l�endroit tout entier ressemblait � une fabrique industrieuse o� chacun s�occupait � sa t�che. La mort �tait un travail comme un autre.</p><p>Au soir, Shimon se leva, massa ses fesses engourdies, ramassa un b�ton court et solide, et descendit vers les fosses. Il tapa son b�ton contre sa paume pour l�avoir bien en main et entra dans la baraque de l�homme. Celui-ci se leva de table et empoigna son coutelas turc, mais Shimon l�atteignit d�un coup violent � la tempe, assen� avec froideur. L�autre s��croula, �vanoui. Le Juif se servit de la grande ceinture orange pour lui attacher les poignets au pilier central de la baraque. Puis il s�assit et mangea sa soupe, avala son poulet et but son vin.</p><p>L�homme s��tait r�veill� et le regardait sans rien dire. Shimon chercha du papier et une plume, qu�il finit par trouver dans le tiroir d�un meuble branlant. Il y avait un livre, qu�il feuilleta. C��tait un registre des morts, ou cela y ressemblait. La plume �tait �br�ch�e et l�encre de mauvaise qualit�, peut-�tre coup�e d�eau par �conomie.</p><p>�Comment tu t�appelles ?�, �crivit-t-il.</p><p>� Scavamorto. �</p><p>�O� est le gar�on qui vit dans les �gouts ?�, �crivit-il de nouveau.</p><p>� Qui ? �</p><p>Shimon frappa Scavamorto sur la bouche avec le b�ton. Puis il lui montra de nouveau la question qu�il avait �crite.</p><p>L�autre le regarda, sans peur. � Il est parti. �</p><p>�Comment s�appelle-t-il ?�</p><p>� Mercurio. �</p><p>�Et o� est-il parti ?�</p><p>� Qu�est-ce qui te fait penser que je le sais ? �</p><p>�Parce que je l�esp�re pour toi. Sinon tu vas beaucoup souffrir.�</p><p>Scavamorto sourit.</p><p>Shimon lui sourit en retour. Cet homme lui plaisait, au fond. Il �tait comme lui. �Tu n�as pas peur de mourir ?�, lui �crivit-il.</p><p>� La mort est ma meilleure amie. Elle m�a donn� de quoi vivre. �</p><p>Shimon acquies�a. Oui, cet homme m�ritait le respect. Il lui posa de nouveau la question qui le taraudait. �O� est-il parti ?�</p><p>� � Milan ou � Venise. Et tu peux bien m�arracher les yeux avec tes ongles, je n�ai aucune id�e de la direction qu�il a choisie. �</p><p>Shimon le fixa. Il disait la v�rit�. Mais peut-�tre pouvait-il obtenir un peu plus. Il avait lu quelque chose dans ses yeux. �Tu y tiens, � ce Mercurio, hein ?�</p><p>L�autre ne r�pondit pas mais la lumi�re dans son regard changea.</p><p>Shimon savait que cela voulait dire oui. �Il �coute ce que tu lui dis.� Il n�y avait pas de point d�interrogation.</p><p>Scavamorto continua � le fixer sans parler.</p><p>Shimon �crivit sa question �Milan ou Venise, � ton avis ?�</p><p>L�homme baissa les yeux, pour la premi�re fois.</p><p>Shimon se dit qu�il allait mentir.</p><p>� Venise. �</p><p>Shimon acquies�a, puis le frappa � la tempe avec le b�ton. Pendant que Scavamorto �tait inconscient, il le d�shabilla et enfila ses v�tements et ses bottes. Puis il se laissa gagner par la curiosit� et, m�me s�il s��tait promis de ne plus le faire, il se regarda dans un grand miroir pos� sur le sol. Ces v�tements lui plaisaient. Un Juif n�en aurait jamais port� d�aussi vulgaires.</p><p>Il vit alors que le bandage sur son cou avait pris une teinte jaune. Il sentait une forte br�lure, comme une meurtrissure. La blessure s�infectait. Il d�fit le bandage et le renifla : �a sentait mauvais. Il le frotta sur la blessure, enlevant toute la mati�re jaun�tre qui s��tait form�e. Mais il savait que ce ne serait pas suffisant, elle se reformerait. Shimon prit une grande inspiration et hurla de toutes ses forces. La blessure s�ouvrit, et il en jaillit du sang et du pus. Il cria encore et encore, jusqu�� ce que ne sorte plus que du sang rouge et brillant. Alors il chercha autour de lui. Ce serait tr�s douloureux mais il n�y avait pas d�autre solution.</p><p>Il ouvrit tous les tiroirs des meubles sans trouver ce qu�il cherchait. Contrari�, il lan�a un grand coup de pied dans une chaise. Et au m�me moment il entendit un bruit venir de la botte droite prise � Scavamorto. Il t�ta l�int�rieur et trouva une cachette cousue sur le c�t�. Et l�, trois pi�ces d�or. Des florins. Ses pi�ces.</p><p>Il comprit que par une ironie du sort il avait trouv� ce qu�il lui fallait. Un peu de sang jaillissait encore de sa blessure.</p><p>Il ouvrit le po�le qui br�lait au centre de la baraque et serra la pi�ce d�or entre les deux extr�mit�s d�une pince qu�il mit dans le feu. Il l�y maintint jusqu�� ce qu�elle dev�nt rouge, proche de la fusion.</p><p>Alors, d�un geste aussi rapide que d�sesp�r�, il posa la pi�ce � plat sur les l�vres de la blessure. S�il avait pu hurler, on l�aurait entendu dans tout Rome. Il s��croula � terre, presque inconscient. Il respira, tentant de r�sister � la douleur. Puis se concentra sur ce qu�il verrait quand il r�ussirait � se regarder dans le miroir. Alors, les larmes aux yeux, il se mit � rire, et trouva la force de se relever et d�aller se regarder. Il approcha une lampe � huile de sa gorge.</p><p>Cela commen�ait � gonfler et � se boursoufler. Mais la br�lure allait gu�rir, et la blessure se fermer et cicatriser. Il approcha encore la lumi�re. On commen�ait � voir ce qui, dans quelques semaines, appara�trait clairement. Une fleur de lys. Et, grav� � l�envers dans sa chair, le bord en relief de la pi�ce de monnaie. Chaque matin, au r�veil, sa gorge lui rappellerait la t�che � accomplir. Shimon se mit � rire de nouveau.</p><p>� Tu es fou �, dit derri�re lui la voix de Scavamorto, qui s��tait r�veill� et frissonnait, nu.</p><p>� Il ne t�a pas tu�, ajouta doucement Scavamorto, comprenant seulement alors � qui il avait affaire. C�est toi, le Juif ! �</p><p>Shimon d�tourna le regard, comme s�il redevenait l�espace d�un instant le marchand peureux de toujours.</p><p>�Tu n�auras plus jamais peur, se r�p�ta-t-il mentalement. Et tu ne seras plus jamais un Juif.�</p><p>Il regarda Scavamorto. Cet homme lui plaisait. Mais il ne pouvait pas le laisser en vie.</p><p>Shimon donna un grand coup de pied dans le po�le, qui se renversa sur le sol. Puis il sortit, trouva la voiture l�g�re et fouetta le petit cheval arabe jusqu�au sang.</p><p>Au moment de quitter les fosses communes, il se retourna. Une fum�e dense et noire s��levait de la baraque.</p><p>Les hurlements de Scavamorto commenc�rent � monter jusqu�au ciel, comme une terrible pri�re.</p></section><section><title><p>17</p></title><p>La nuit dans la chaumi�re d�Anna del Mercato fut tranquille. Le feu p�tillait doucement dans la chemin�e. Avant l�aube, elle descendit le ranimer et mettre du bouillon � chauffer.</p><p>Une fois le moine parti aux latrines dans le fond du potager, Mercurio s�approcha de Zolfo en grignotant une moiti� d�oignon et un quignon de pain tremp� dans le bouillon, et lui dit : � Quand il revient, tu lui dis au revoir et on s�en va.</p><p>��Non. Je reste avec lui.</p><p>��T�es b�te ou quoi ? l�cha Mercurio. Tu veux �tre son petit clerc, c�est �a ? �</p><p>Sans lui r�pondre, Zolfo se tourna vers Benedetta : � Viens toi aussi.</p><p>��Je vais pas avec les cur�s, r�pliqua-t-elle d�un ton d�cid�.</p><p>��On combattra ensemble contre les Juifs et on vengera Ercole.</p><p>��Qu�est-ce que t�as donc dans la t�te ? demanda Mercurio.</p><p>��Le fr�re Amadeo dit que je pourrai raconter mon histoire pour faire comprendre aux chr�tiens que les Juifs sont un fl�au pire que les sauterelles envoy�es par Dieu � Pharaon, r�pondit Zolfo tout d�un trait. J�ai trouv� un p�re et un id�al.</p><p>��Mais comment tu parles ? dit Benedetta. Tu r�p�tes tout ce que te dit ce moine�</p><p>��Laisse. C�est qu�un gamin idiot �, l�interrompit Mercurio. Puis, � Zolfo, avec col�re, le doigt point� : � Nos p�res n�ont m�me pas su qu�on �tait n�s, et nos m�res nous ont jet�s � la rue en se foutant compl�tement de savoir si on serait vivants le lendemain matin. Si tu cherchais un p�re, t�avais qu�� rester avec Scavamorto.</p><p>��Tu peux parler, je m�en fiche �, r�pondit Zolfo en croisant les bras sur sa poitrine. Puis il s�adressa � Benedetta : � Tu viens avec moi ? �</p><p>Benedetta le regarda. Ses yeux se remplirent de peine. � Ma m�re m�a vendue � un pr�tre, dit-elle doucement. C��tait ma premi�re fois. � Elle se mordit les l�vres pour ne pas pleurer. � Non, je ne viens pas. �</p><p>La confidence de Benedetta avait eu sur Mercurio l�effet d�un coup de poing dans l�estomac. Zolfo, lui, la regarda comme si cela ne le concernait pas. Mais Mercurio savait que c��tait une mani�re de combattre la peur. � Viens avec nous �, lui dit-il, en lui touchant le bras.</p><p>Zolfo s��carta vivement. Sa voix �tait dure. � Non. Et je veux ma part des pi�ces. �</p><p>Benedetta regarda Mercurio, qui fit oui de la t�te. Elle compta six pi�ces d�or et les posa sur la table. Zolfo referma aussit�t le poing sur elles.</p><p>Le fr�re Amadeo revint et per�ut la tension dans l�air. Il posa la main sur l��paule de Zolfo, comme on conforte un fanatis�. Les deux autres lui firent face. Zolfo ouvrit sa paume et montra les pi�ces au pr�dicateur, avec un regard de d�fi � Benedetta et Mercurio.</p><p>Le fr�re Amadeo ouvrit de grands yeux. � Avec cet argent, le Seigneur b�nit notre sainte croisade.</p><p>��Au moins, Scavamorto t�aurait pris tes pi�ces sans jouer les hypocrites, couillon �, siffla Mercurio. Il posa un quart de sol d�argent sur la table. � �a, c�est pour Anna del Mercato. Fais en sorte que �a ne disparaisse pas dans tes poches, moine. � Il soutint le regard de fr�re Amadeo et, passant pr�s de lui, se dirigea vers la porte. � Benedetta, on s�en va. �</p><p>Elle regarda Zolfo, sachant que, derri�re ce masque dur, il n��tait qu�un gamin. Mais elle secoua la t�te, et sortit � son tour.</p><p>Anna del Mercato les vit partir alors qu�elle �tait dans son potager. C��tait toujours comme �a : ils arrivaient le soir et s�en allaient au matin. Pourtant, ce gar�on n��tait pas comme les autres : il portait les v�tements de son mari. Son c�ur se mit � battre plus fort. Elle leva sa sarclette, mais visa mal et fendit en deux un chou noir qui avait surv�cu au gel.</p><empty-line/><p>� O� on va ? �, demanda Benedetta apr�s qu�ils eurent march� quelque temps.</p><p>Mercurio �tait troubl� par ce que Benedetta avait dit � Zolfo. Vendue � un pr�tre. Pour chacun d�eux, la vie avait �t� horrible, mais il comprenait maintenant ce que Scavamorto avait voulu dire le dernier soir : �tre abandonn� par sa m�re pouvait parfois �tre une chance. Il ne r�pondit pas.</p><p>� Alors, o� on va ? �, demanda de nouveau Benedetta.</p><p>Mercurio la regarda. � Tu sais ce qu�Anna del Mercato m�a dit ce matin, quand je me suis r�veill� ? Elle m�a demand� si j�avais un projet.</p><p>��Qu�est-ce que �a veut dire ?</p><p>��Elle dit qu�un �tre humain doit toujours avoir un projet, sinon c�est comme s�il ne vivait pas vraiment.</p><p>��Et elle, c�est quoi son projet ? demanda insolemment Benedetta.</p><p>��Son projet, c��tait son mari. La voix de Mercurio se fit incertaine. Et maintenant il est mort. Elle dit qu�elle est un peu morte avec lui.</p><p>��Et qu�est-ce que �a peut nous faire ?</p><p>��Je sais pas� � Mercurio lan�a un coup de pied dans un caillou. � J�ai juste pens� que j�ai jamais eu de projet. En tout cas, je crois pas.</p><p>��C�est des idioties de vieille femme.</p><p>��Ouais� �</p><p>Ils march�rent en silence. Mercurio lan�ait des coups de pied dans les cailloux. Benedetta rentrait les �paules, en frissonnant.</p><p>� Quel projet on a, nous, en ce moment ? �, demanda-t-elle ensuite.</p><p>Mercurio la regarda. Mais c��tait Giuditta qu�il voyait. � On va sur la grand-place. Il faut trouver un bateau pour Venise. �</p><p>La place du march� et des affaires �tait encore endormie, en cette heure tr�s matinale. Mercurio s�adressa � un batelier qui r�pondit qu�en temps de guerre, les �trangers n�avaient pas le droit d�entrer � Venise. Ils rest�rent un peu � fl�ner. Mercurio aper�ut une boutique abrit�e par un grand auvent bleu. Les rares clients qui la fr�quentaient avaient l�air triste. Intrigu�, il s�approcha et vit que c��tait un pr�teur sur gage.</p><p>� C�est qui, l�usurier ? demanda-t-il � quelqu�un qui passait.</p><p>��Isaia Saraval �, lui r�pondit-on.</p><p>Il regarda � l�int�rieur de la boutique. Un grand costaud le d�visagea. Mercurio le salua mais l�autre, sans r�pondre, continua de le tenir � l��il. Il comprit que c��tait une sorte de garde. Puis, derri�re un rideau damass�, apparut un homme dans la cinquantaine, le visage long et effil�, l�air aimable. Il portait une longue cha�ne o� pendait une loupe. Mercurio ressortit, en se disant qu�il avait d� s�en servir pour �valuer le collier d�Anna del Mercato.</p><p>� Et maintenant, on fait quoi ? �, demanda Benedetta.</p><p>Mercurio rep�ra une auberge en face de la boutique et s�y dirigea. Benedetta y mangea comme quatre. Mercurio ne toucha pas � sa t�te de cochon r�tie accompagn�e de chou-fleur bouilli. Regardant vers la boutique du pr�teur sur gage, il vit un gar�on y entrer d�une mani�re louche, et dit � Benedetta : � Reste l� �. Il alla attendre devant la boutique. Bient�t, l��nergum�ne qui veillait sur les avoirs d�Isaia Saraval renvoya le gar�on. � La prochaine fois que tu reviens, mon patron te d�nonce.</p><p>��Esp�ce de merde �, marmonna l�autre en s��loignant.</p><p>Mercurio s�approcha de lui. � Bonjour, l�ami. �</p><p>Le gar�on le regardait d�un air soup�onneux.</p><p>� T�as voulu mettre en gage quelque chose qui t�appartenait pas, c�est �a ? demanda Mercurio.</p><p>��T�es qui, toi ? Tire-toi.</p><p>��Je suis comme toi, comp�re, dit Mercurio pour le rassurer. Et je cherche un bateau qui m�am�nerait � Venise. Je peux payer. �</p><p>L�autre fut soudain tr�s int�ress�. � Fallait le dire tout de suite, l�ami. Combien tu peux payer ?</p><p>��On est deux, r�pondit Mercurio.</p><p>��Un sol d�argent chacun.</p><p>��Un sol d�argent pour deux.</p><p>��Bon, d�accord. � Le gar�on, qui ressemblait un peu � un rat, tendit la main. � Donne-moi l�argent et on se retrouve demain matin au Canal Salso.</p><p>��Tu me prends pour un con ?</p><p>��Il faut que je trouve un bateau�</p><p>��Tu verras l�argent quand on sera � bord. Alors, tu veux conclure l�affaire ou pas ? �</p><p>Le gar�on hocha la t�te. � Bon. Demain matin � l�aube au Canal Salso. Puis il ajouta : Tu dors o� ? Si tu veux, pour un demi-sol, je te trouve une chambre dans une maison s�re. �</p><p>Mercurio imagina que le jeune homme et ses comparses les �gorgeraient la nuit m�me. � � l�aube, au Canal Salso, dit-il.</p><p>��Au quai au poisson. La barque s�appelle la Zitella. Dis que c�est Zarlino qui t�envoie. Zarlino, c�est moi, ajouta le jeune vaurien. Tu peux pas te tromper.</p><p>��Je me tromperai pas, Zarlino. � Mercurio revint � l�auberge, o� Benedetta avait mang� aussi sa t�te de porc et bu trop de vin. � Il faut trouver un endroit pour dormir �, dit Mercurio. Benedetta bafouilla : � Je voudrais que Zolfo soit l� �.</p><p>Mercurio demanda � l�aubergiste s�il avait une chambre pour sa s�ur et lui. Une chambre s��tait justement lib�r�e, � avec des matelas de son et quasiment pas de poux �, selon l�aubergiste.</p><p>Mercurio dut presque porter Benedetta � l��tage. Aussit�t sur la paillasse, elle poussa un soupir de plaisir et s�endormit. Mercurio regarda la grand-place par la lucarne. En face, le grand auvent bleu de la boutique du pr�teur sur gage bougeait l�g�rement.</p><p>Le soir tombait presque lorsqu�il sortit. Avec bien des pr�cautions, il avait pris son sac de pi�ces d�or dans la tunique de Benedetta. Il fl�na un peu sur la grand-place puis se d�cida � entrer chez le pr�teur sur gage.</p><p>Quand Mercurio avait referm� la porte, Benedetta s��tait r�veill�e, la t�te alourdie par le vin. Elle s�aper�ut aussit�t de la disparition du sac de toile et se pr�cipita � la lucarne. � Salaud �, marmonna-t-elle. Elle se rin�a le visage dans l�eau de la bassine, revint � la lucarne et vit Mercurio tourner au coin d�une ruelle qui donnait sur la place. � Salaud �, r�p�ta-t-elle, et elle courut � sa poursuite.</p><p>Elle le suivit discr�tement, nourrissant des pens�es am�res et r�fl�chissant � toutes les mani�res possibles de tuer ce voleur de Mercurio. Pire, ce tra�tre. Mais quand elle le vit se glisser dans la chaumi�re d�Anna del Mercato pour en ressortir aussit�t apr�s, elle demeura interdite. Elle se cacha derri�re un arbre mort et, quand Mercurio fut � quelques pas, lui barra la route.</p><p>� Qu�est-ce que tu fais l� ? dit Mercurio, avec un �tonnement que Benedetta jugea coupable.</p><p>��C�est plut�t � toi qu�il faudrait le demander.</p><p>���a te regarde pas.</p><p>��Tu as mon argent. Donc, �a me regarde. �</p><p>Mercurio tenta de la d�passer. Il �tait press�. C��tait louche.</p><p>Benedetta lui bloqua le passage. � ce moment-l�, on entendit un grand cri dans la chaumi�re et Benedetta reconnut la voix d�Anna del Mercato. � Qu�est-ce que t�as fait ? �, lui demanda-t-elle, inqui�te.</p><p>Un second cri. Et Benedetta comprit alors que c��tait un cri de joie.</p><p>� Par la Sainte-Vierge ! criait Anna del Mercato. Mon collier ! Mon collier ! � Puis on l�entendit pleurer.</p><p>Mercurio poussa Benedetta derri�re l�arbre. Ils virent Anna del Mercato sortir en courant et regarder de tous c�t�s. Elle essuya ses larmes, baisa le collier qu�elle serrait dans ses mains. � O� que tu sois, mon gar�on, tu as gagn� ton paradis ! �, cria-t-elle avant de rentrer chez elle.</p><p>� C�est quoi, ce collier ? demanda Benedetta.</p><p>��Retournons � l�auberge.</p><p>���a a quelque chose � voir avec l�histoire du projet ?</p><p>��Laisse-moi tranquille. Occupe-toi de tes affaires. � Mercurio se dirigeait d�un pas vif vers le centre de Mestre.</p><p>Benedetta peinait derri�re lui. � Je croyais que tu voulais me laisser.</p><p>��Sois pas aussi pot-de-colle �, r�pondit-il d�un ton d�sobligeant. Benedetta sourit, � la d�rob�e.</p></section><section><title><p>18</p></title><p><emphasis>Fra�</emphasis> Amadeo da Cortona, en d�pit de son nom de famille, �tait n� dans une gargote de la ville haute de Bergame. Sa m�re �tait la fille du patron et elle �tait morte � quinze ans en le mettant au monde.</p><p>Le p�re de la jeune fille, boulevers� de douleur, avait enroul� le nouveau-n� encore couvert de sang dans une couverture. Affrontant le gel de la nuit, sourd aux pleurs et aux pri�res de sa femme, il s��tait rendu au couvent des Dominicains, l�ordre des Fr�res pr�cheurs. L�, il avait frapp� rageusement au portail et ordonn� au fr�re gardien de r�veiller imm�diatement le fr�re herboriste.</p><p>Celui-ci, suivi d�une grande partie des autres moines du couvent, �tait arriv� effray� au guichet ; l�aubergiste, les yeux exorbit�s, lui avait cri� : � Tiens, voil� ton b�tard ! Il a tu� sa m�re pour na�tre ! Que son crime retombe doublement sur tes �paules, toi qui l�as engendr� ! Que tu br�les pour l��ternit� dans le feu de l�Enfer ! Je te maudis, chien de moine ! Et je maudis ce b�tard avec toi ! � Et sur ces mots, il avait d�pos� par terre le nouveau-n�, qui pleurait de plus en plus faiblement, � demi-mort de froid. Puis de retour � sa gargote, l�aubergiste avait �clat� en sanglots, pleurant la perte de sa fille unique qui s��tait laiss� s�duire par le moine.</p><p>Le fr�re herboriste s�appelait Reginaldo da Cortona.</p><p>L�enfant avait surv�cu. La question de son avenir s��tait pos�e. On pouvait le confier � un orphelinat, comme c��tait la coutume. Mais le fr�re Reginaldo da Cortona avait demand� � le garder, en rappel constant de sa faiblesse et de son p�ch�. � C�est ma croix �, avait-il dit, ne pensant qu�� lui-m�me, comme de nombreux religieux fanatiques, sans comprendre qu�il condamnait l�enfant.</p><p>Baptis� Amadeo, le petit avait grandi tel l�appendice peccamineux de son p�re, qui l�emmenait partout avec lui. S�il rencontrait un �tranger, il s�empressait de lui raconter toute la scandaleuse affaire, sans l�siner sur les d�tails, battant sa coulpe, en pr�sence de l�enfant.</p><p>� l��ge de dix ans, une fin d�apr�s-midi, Amadeo s��tait enfui du couvent. Son but : rejoindre la gargote o� il �tait n�, o� sa m�re �tait morte. Arriv� dans la salle sombre et sordide, il avait aussit�t rep�r� le patron, son grand-p�re, et la femme du patron, sa grand-m�re. Il s��tait approch� timidement de l�homme, tandis que les quelques clients pr�sents s��taient tus en le reconnaissant, les yeux fix�s sur lui. L�aubergiste savait qui il �tait.</p><p>� Je suis d�sol� pour ce que j�ai fait � ma m�re �, avait alors dit Amadeo d�une petite voix en s�agenouillant, parce que l�expiation des p�ch�s �tait la seule le�on qu�il avait apprise de son p�re pendant toutes ces ann�es.</p><p>L�aubergiste avait h�sit� un instant, comme s�il �tait susceptible de s��mouvoir � et sa femme, certainement �mue, avait crois� ses mains devant sa bouche �, avant de lui r�pondre : � Elle a �t� ma fille pendant quinze ans. Elle n�a �t� ta m�re que les quelques instants qu�il t�a fallu pour la tuer. Je t�interdis de l�appeler ta m�re en ma pr�sence �.</p><p>Bless�, l�enfant avait baiss� la t�te. Ravalant son humiliation, il avait trouv� la force de dire : � Je suis d�sol� pour ce que j�ai fait � ta fille �.</p><p>La grand-m�re avait fondu en larmes, sans plus se retenir, et elle aurait s�rement couru embrasser son petit-fils � qui avait les m�mes petits yeux bleus et ac�r�s que sa fille � mais son mari l�avait arr�t�e d�un geste. Puis l�aubergiste avait fix� le petit gar�on, le doigt point� vers lui. � Va-t-en, cr�ature immonde ! � Et il avait ajout�, ne trouvant pas mieux pour exprimer sa haine : � Seuls les Juifs sont plus abominables que toi �.</p><p>Amadeo, de retour au couvent, avait �t� puni. Cependant, � partir de ce jour, il avait commenc� � se renseigner sur les Juifs, d�couvrant surtout qu�ils �taient les assassins de notre Seigneur J�sus-Christ, ceux qui l�avaient mis en croix et qui portaient depuis lors sur leurs �paules l�effroyable p�ch� du Calvaire. Alors, dans son esprit simple d�enfant, la lumi�re s��tait faite. Il �tait logique que les Juifs soient pires que lui. Au fond, eux avaient tu� le Fils de Dieu, lui seulement une pauvre jeune fille. Et pour la premi�re fois de sa br�ve existence, il avait �prouv� une sensation de soulagement. Il n��tait plus le pire excr�ment de la soci�t�, il avait enfin quelqu�un � m�priser de tout son �tre, comme les autres le m�prisaient.</p><p>Les Juifs �taient le prix de son rachat. Bien vite, ils devinrent sa raison de vivre. La haine qu�il d�versait sur eux le faisait se sentir meilleur, dans la juste voie. Sa haine des Juifs �tait un acte d�amour envers Dieu, et il s�abandonna corps et �me � cette haine sacr�e, d�cidant de consacrer sa vie � lutter contre le peuple de Satan. Avec le temps, Amadeo, devenu lui aussi fr�re pr�cheur, avait oubli� les mots prononc�s au hasard par son grand-p�re et ne se rappelait plus la gen�se de sa haine. Il l�avait assimil�e comme une chose naturelle.</p><p>Pour entretenir la haine de Zolfo, il n�eut aucun mal � trouver les mots justes.</p><p>� Nous raconterons ton histoire au monde pour montrer les voies emprunt�es par Satan, qui va bras-dessus bras-dessous avec ses serviteurs les Juifs, disait-il encore au gamin alors qu�ils se dirigeaient vers le mouillage du Canal Salso. Mais il faudra y apporter� quelques petites corrections. On ne dira pas que vous aviez d�trouss� le marchand, par exemple. Comme �a le p�ch� du peuple juif tout entier sera plus �vident, tu comprends ? �</p><p>Zolfo acquies�a, pr�t � jurer le faux pour se venger des Juifs, coupables de l�assassinat d�Ercole.</p><p>� Maintenant nous allons nous embarquer pour Venise, poursuivit fr�re Amadeo. Venise, c�est la ville des Juifs. C�est l� qu�ils tiennent leur sabbat et leurs commerces peccamineux. C�est l�, avant tout, que notre action purificatrice est requise. �</p><p>Arriv� au mouillage, le fr�re s�approcha d�une grosse embarcation charg�e de poisson destin� au march� du Rialto. � Mon bon, dit-il � l�un des p�cheurs, serais-tu dispos� � nous emmener � Venise ? �</p><p>Le p�cheur le regarda, h�sitant. Ses yeux se pos�rent sur une grosse corbeille en osier install�e � la proue et recouverte d�une toile couverte du sang des entrailles de poisson, d�o� s��levait une terrible puanteur.</p><p>� On peut payer, dit Zolfo, qui avait devin� la pens�e du p�cheur.</p><p>��Combien ? dit celui-ci en regardant le moine.</p><p>��Combien tu veux ? �, demanda Zolfo, qui semblait plus � m�me de mener la n�gociation, et il fixa la corbeille. L�espace d�un instant, il eut l�impression qu�elle bougeait. Puis il lui sembla voir deux doigts passer entre les mailles d�osier. Il fit un pas en avant, sur le mouillage, et descendit une des marches glissantes pour mieux voir. Les doigts avaient disparu � l�int�rieur de la corbeille.</p><p>Le p�cheur �tait mal � l�aise.</p><p>� Combien tu veux ? �, redemanda Zolfo.</p><p>Le p�cheur allait r�pondre quand il jeta un coup d��il autour de lui. Il vit deux gardes approcher. � Allez-vous-en �, dit-il promptement.</p><p>Zolfo regarda les gardes, arriv�s � une dizaine de pas, puis de nouveau la corbeille. Il �tait s�r maintenant qu�elle ne contenait pas du poisson. � Si tu r�ponds pas, je dirai aux gardes que tu caches un fugitif �, mena�a-t-il.</p><p>Le p�cheur devint livide. � Allez-vous-en, je vous en supplie.</p><p>��Combien ? �, r�p�ta Zolfo en se penchant vers la grande corbeille. S�il avait tendu la main, il aurait pu la renverser. Et ce fut alors qu�il entendit une voix venir de l�int�rieur.</p><p>� Zolfo, murmura la voix. Ne nous trahis pas� �</p><p>Zolfo reconnut la voix de Benedetta. Il recula, surpris. Regarda le p�cheur et le fr�re Amadeo. Ni l�un ni l�autre n�avaient entendu.</p><p>Recroquevill�e � l�int�rieur de la corbeille, Benedetta tressaillit. Mercurio, � c�t� d�elle, lui serra la main. � Ne bouge pas �, murmura-t-il. Ils avaient pay� le petit vaurien et embarqu� � l�aube. Cela faisait plus d�une heure qu�ils �taient enferm�s dans l�odeur naus�abonde du poisson. Ils avaient observ� la sc�ne par les mailles de la corbeille, tremblant d��tre d�couverts.</p><p>Ils virent Zolfo faire un pas en arri�re et tirer la manche du moine en disant : � Cherchons quelqu�un d�autre.</p><p>��Non, je veux que cet homme nous emm�ne � Venise �, s�exclama le fr�re Amadeo � voix trop haute.</p><p>Un des gardes l�entendit : � On ne peut pas aller � Venise.</p><p>��Moi, je le dois ! s�exclama le moine avec arrogance. Par la volont� de Dieu !</p><p>��Venise, on y va par la volont� du doge, r�pondit le garde.</p><p>��Tu interdirais � un ministre de la Sainte-�glise� �, commen�a fr�re Amadeo en pointant le doigt vers le ciel.</p><p>Mais le garde l�interrompit aussit�t : � Pour un espion, ce ne serait pas bien difficile de se cacher sous un froc de moine �. Il le regarda avec gravit�. � En temps de guerre, la lagune est ferm�e aux �trangers.</p><p>��Tu voudrais m�en emp�cher ? � Le fr�re se fit mena�ant face au garde, s�r de la puissance que lui conf�rait le crucifix pendu � son cou. Mais j�embarquerai.</p><p>��Et moi, je t�arr�terai.</p><p>��Je voudrais bien voir si tu en es capable. �</p><p>De leur cachette, Mercurio et Benedetta virent le garde faire signe � l�autre de le rejoindre. � Prends le gamin �, lui dit-il. Puis il saisit le moine par le bras, avec vigueur. � Tu es en �tat d�arrestation, au nom de la S�r�nissime, suspect d��tre un espion �, d�clara-t-il d�une voix dure en le tra�nant vers la garnison de Mestre.</p><p>� Qu�est-ce qu�on fait ? demanda Benedetta, angoiss�e.</p><p>��Ne bouge pas �, lui ordonna de nouveau Mercurio.</p><p>La barque commen�ait � quitter le quai. Le p�cheur, profitant de la confusion, avait donn� ordre � ses hommes d�appareiller.</p><p>� Mais ils sont en train de l�arr�ter, protesta Benedetta, en regardant le garde qui emmenait Zolfo.</p><p>��Ne bouge pas �, siffla encore Mercurio.</p><p>Les rameurs avaient pouss� la barque loin du quai et, assis sur les bancs, ils glissaient les rames dans les dames de nage.</p><p>� travers les mailles, Mercurio vit que les gardes rel�chaient Zolfo et le fr�re Amadeo. Le moine et le gamin s��loign�rent t�te basse. Zolfo, avant de prendre le sentier, lan�a un regard vers la corbeille.</p><p>Benedetta eut l�impression que Zolfo �tait triste. � Il ne me pla�t pas, ce moine, dit-elle doucement.</p><p>��Ce moine est un d�mon �, confirma Mercurio.</p></section><section><title><p>19</p></title><p>� Stoppez la nage �, cria tout � coup une voix que Mercurio et Benedetta entendirent de l�int�rieur de la corbeille � poisson.</p><p>� Je veux pas d�ennuis, r�pliqua la voix du p�cheur.</p><p>��Le demi-sol, t�as pas crach� dessus, quand m�me, r�pondit d�un ton dur la voix de Zarlino, le jeune vaurien qui avait organis� le transport clandestin.</p><p>��Salaud, murmura Mercurio.</p><p>��Qui est-ce ? �, demanda Benedetta, alarm�e.</p><p>Mercurio, sans r�pondre, prit le sac de toile et en tira silencieusement tous les sols d�argent qu�il avait chang�s � l�auberge, pour �viter d��veiller les soup�ons en payant avec de l�or. Puis il cacha le sac contenant les pi�ces d�or restantes sous les planches de l�embarcation. Enfin, il arracha un pan de sa chemise, y mit les sols d�argent et le noua. Il passa le paquet � Benedetta et lui fit signe de le glisser dans son d�collet�. � Je suis d�sol�, lui dit-il.</p><p>��De quoi ? �, demanda Benedetta.</p><p>� l�instant m�me, on entendit des bois se heurter. On avait abord� leur embarcation.</p><p>� Je veux pas d�ennuis, r�p�ta le p�cheur d�une voix plaintive.</p><p>��Alors ferme ta gueule, r�pondit Zarlino. Tu les as cach�s o� ? �</p><p>L�instant d�apr�s, un violent coup de pied faisait voler la grande corbeille dans laquelle �taient cach�s Mercurio et Benedetta.</p><p>� Salut, l�ami �, dit Zarlino � Mercurio en �clatant de rire, un couteau � la main.</p><p>Sur l�autre embarcation, petite et mal en point, ses trois comparses rirent aussi. Ils avaient de vilaines faces, marqu�es par la pauvret�, presque sans dents malgr� leur jeune �ge. Ils se maintenaient � la barque du p�cheur avec un grappin.</p><p>Mercurio et Benedetta se lev�rent et leur firent face.</p><p>Le p�cheur et ses deux hommes gardaient les yeux baiss�s.</p><p>� Qu�est-ce que tu veux ? �, demanda Mercurio. Il sentait la col�re qui lui faisait battre les tempes.</p><p>� Je me suis dit que j�avais encore besoin de sous, dit Zarlino.</p><p>��Va travailler, alors �, r�pondit Mercurio. Il regarda autour d�eux. Ils �taient sur un canal � la p�riph�rie de la lagune. On ne voyait pas �me qui vive. Le p�cheur l�avait choisi pour �viter de rencontrer les gardes. Et il avait peut-�tre �t� suffisamment b�te pour le dire � Zarlino. Ou bien ils �taient tous de m�che. Tout autour, de hautes touffes de roseaux aux extr�mit�s pel�es et gel�es. Pas d��chappatoire. Personne ne passerait par ici. Et m�me si quelqu�un passait, il les abandonnerait s�rement � leur destin.</p><p>� Les plaisanteries, �a m�a jamais fait rire, dit Zarlino.</p><p>��Parce que t�es trop b�te pour les comprendre �, r�pliqua Mercurio.</p><p>Zarlino fit signe � deux de ses comparses de monter � bord. Le troisi�me resta pour tenir le grappin. � T�as deux possibilit�s, l�ami. Ou tu me donnes tes sous ou on te les prend. Dans le premier cas, tu continues vers Venise, dans le second tu finis dans le canal avec la gorge tranch�e. � toi de choisir.</p><p>��Je serais presque tent� de te croire. Au fond, pourquoi ne pas faire confiance � un gentilhomme comme toi ?</p><p>��Tu continues � faire le bouffon, hein ?</p><p>��C�est ma nature �, dit Mercurio en haussant les �paules et en promenant rapidement son regard dans le bateau. Quand il eut rep�r� ce qu�il lui fallait, il bondit, vif comme il avait appris � le devenir pour survivre � Scavamorto, aux �gouts et aux ruelles de Rome. Il s�empara d�un filet, le lan�a vers les trois lascars et les cueillit � l�improviste. Ayant l�avantage, il arracha une rame � l�un des rameurs et frappa Zarlino � la t�te. Celui-ci g�mit, puis s��croula.</p><p>Entre-temps, sans attendre un ordre de Mercurio, Benedetta avait ramass� une petite masse ronde qui servait � assommer les gros poissons, et la brandissait au-dessus des deux autres agresseurs, qui s�agitaient en tentant de se d�barrasser du filet. Mais elle frappa dans le vide, la barque tangua, Benedetta perdit l��quilibre et se retrouva entre les bras de Zarlino, qui avait d�chir� le filet avec son couteau et cherchait � s�en d�gager.</p><p>Il attrapa solidement Benedetta, lui enserra le cou de son bras et pointa la lame sur sa gorge. � Fini de jouer, l�ami, fit-il � Mercurio avec un rire mauvais. Maintenant tu vas aller � la niche, si tu ne veux pas que le sang de cette jolie fille �clabousse ta tunique en futaine. �</p><p>Mercurio fr�missait de rage. Il soufflait comme un taureau furieux. D�un geste hargneux, il laissa tomber la rame. � On n�a rien d�autre, dit-il en haletant. On est comme toi, des cr�ve-la-faim�</p><p>��Habill� comme un paysan, c�est s�r que t�es un cr�ve-la-faim �, dit l�autre en finissant de se d�gager du filet de p�che sans rel�cher sa prise sur Benedetta, qui fixait Mercurio avec une expression mortifi�e. � Mais tu l�es pas autant que tu veux nous le faire croire.</p><p>��Fouille-moi, dit Mercurio en ouvrant sa tunique et en retournant ses poches. J�ai rien d�autre. �</p><p>Zarlino r�fl�chit en le fixant en silence, s�rieux. Puis sa vilaine face s��largit en un sourire. � Je te crois, tu sais ? C�est vrai. Toi, tu n�as rien. � Il glissa la main dans le d�collet� de Benedetta, meuglant et palpant. � Et toi, t�as de jolis t�tons pas bien gros mais bien go�teux�</p><p>��Laisse-la ! fit Mercurio.</p><p>��Elle va pas s�ab�mer si je fais un petit tour moi aussi. Tu veux la garder pour toi tout seul ? � Et il palpa en m�me temps l�int�rieur des v�tements, puis poussa un cri satisfait. � Ah ! C�est quoi, �a ? � Il sortit le paquet nou� et le lan�a � l�un de ses hommes, son couteau toujours pos� contre la gorge de Benedetta.</p><p>� Dix-sept pi�ces d�argent ! s�exclama le comparse apr�s avoir d�nou� le paquet.</p><p>��Regarde un peu, rit Zarlino. Pour un cr�ve-la-faim, t�avais un joli petit magot. Et peut-�tre bien qu�il y en a encore plus. � Il retourna Benedetta, la serra contre lui en lui tordant le bras dans le dos. Il passa le couteau � sa ceinture et lui mit la main sous la jupe.</p><p>� Salaud ! hurla Mercurio. C�est tout ce qu�on a ! �</p><p>Benedetta tenta de se d�gager, mais Zarlino lui tordit le bras plus fort. Elle g�mit de douleur et de rage.</p><p>� Oh, je vais s�rement trouver quelque chose d�int�ressant l�-dessous, pas vrai, beaut� ? � Il retira sa main, se l�cha le majeur et recommen�a � fouiller sous la jupe, haletant sur le cou de Benedetta. D�une pouss�e rude il enfon�a sa main. � Et on y est. T�aime �a, beaut� ?</p><p>��Laisse-la, salaud ! �, hurla Mercurio.</p><p>� cet instant, Benedetta mordit l�oreille de Zarlino avec f�rocit�. Le gar�on hurla de douleur et l�cha prise. Elle le repoussa en arri�re, contre ses comparses, et recula. Entre-temps Mercurio avait r�cup�r� la rame et la brandissait, pr�t � frapper.</p><p>� Allez-vous-en. Vous avez eu ce que vous cherchiez.</p><p>Avant qu�elle me morde, on serait partis �, r�pondit Zarlino, une expression de souffrance sur le visage : la partie sup�rieure de son oreille pendait comme celle d�un chien apr�s un combat. � Avant on serait partis, c�est s�r. Mais maintenant, va falloir qu�elle go�te � un peu plus que mon doigt. � Il se tourna vers ses comp�res. � Qu�est-ce que vous en dites ? �</p><p>Les trois autres rican�rent. Celui qui tenait le grappin se mit la main � l�entrejambe et se tripota de fa�on obsc�ne.</p><p>� Aidez-nous �, dit Mercurio au p�cheur.</p><p>Le p�cheur et ses deux rameurs n�avaient pas lev� les yeux, f�t-ce un instant. Et ils gard�rent la t�te baiss�e.</p><p>Mercurio les regarda avec m�pris. � Vous ne valez pas mieux qu�eux, dit-il. Vous �tes seulement plus l�ches.</p><p>��Alors, reprit Zarlino, tu nous la donnes, ta copine, ou faut te couper la gorge ?</p><p>��Faudra me couper la gorge. Aucune h�sitation dans la voix de Mercurio.</p><p>��Tant pis pour toi. �a aurait pu t�amuser de regarder, dit Zarlino en riant.</p><p>��Regarder quoi ? �, fit une voix.</p><p>Une barque noire, longue et agile, apparut, comme surgie d�entre les roseaux. � bord, un homme dans la trentaine. Grand, maigre, v�tu de noir. Tir� � quatre �pingles. Mais ce qui sautait d�abord aux yeux, c��taient ses longs cheveux lisses, peign�s avec soin, nou�s en chignon sur le c�t� droit avec un ruban rouge. Des cheveux si clairs, d�une blondeur si peu courante qu�ils en paraissaient blancs. Il portait des bottes hautes au-dessus du genou, souples, avec une boucle en argent. Il sourit. Mais rien d�amical dans ce sourire.</p><p>Mercurio eut l�impression d�un loup qui montrait les dents. Il se sentit glac�.</p><p>� Alors, pouilleux, tu me r�ponds pas ? �, dit l�homme, posant comme par distraction la main sur le pommeau d�une �p�e qu�il portait � la taille, maintenue par une large ceinture vert vif, �clatante au milieu de tout ce noir. Il �tait debout � la proue. Il semblait n�avoir aucun mal � garder l��quilibre.</p><p>Derri�re lui se tenaient quatre hommes bien moins sous-aliment�s et rustres que ceux de Zarlino, qui �tait devenu tout p�le.</p><p>� Salut, Scarabello, dit Zarlino d�une voix rendue sourde par l�inqui�tude. Qu�est-ce que tu fais dans les parages ? �</p><p>La barque noire glissa silencieusement jusqu�� ins�rer sa proue effil�e entre les deux embarcations. Scarabello, un pied sur sa barque, posa l�autre avec fermet� sur celle du p�cheur. � La bonne question, c�est : qu�est-ce que tu fais dans ma zone, pouilleux ?</p><p>��Ben, voil�, tu vois� ces deux-l�, ils me devaient de l�argent et moi� ben, je suis venu le r�cup�rer et� bref, on �tait en train de plaisanter avec la fille� Elle est mignonne, non ? �, encha�na Zarlino sans reprendre son souffle.</p><p>Scarabello le fixait en silence, sans accorder un seul regard aux autres, comme s�ils n�existaient pas. Puis, toujours en silence, il tendit la main, paume ouverte. Il avait les doigts couverts de bagues de toutes formes.</p><p>Zarlino ricana, embarrass�. Il haussa les �paules, s��claircit la voix, se massa la gorge et finit par faire un signe � son comparse qui avait l�argent. L�autre posa sans h�siter le paquet dans la paume de Scarabello.</p><p>� Combien ? demanda Scarabello sans regarder.</p><p>��Dix-sept sols, r�pondit Zarlino. D�argent.</p><p>��Et quelle sorte de service peut rendre un pouilleux comme toi pour se faire payer dix-sept pi�ces d�argent ? demanda Scarabello.</p><p>��C�est des �trangers, et je les aidais � aller � Venise. �</p><p>Scarabello toisa Mercurio rapidement sans manifester d�int�r�t. Puis fixa de nouveau Zarlino. � M�me pour s�asseoir � c�t� du doge sur le Bucentaure, personne ne paierait jamais une somme pareille.</p><p>��La somme convenue �tait un sol d�argent, dit Mercurio. Et on lui a d�j� donn�.</p><p>��Mais �a ne t�a pas suffi, hein, pouilleux ? � Scarabello ne quittait pas Zarlino des yeux. Il avait une voix calme mais qui faisait descendre une chape de glace.</p><p>� Non, Scarabello� �coute�</p><p>��Eux je m�en fiche, le coupa Scarabello. Mais que tu viennes dans ma zone et que tu penses y faire tes petites affaires, �a me d�range. Tu comprends �a ?</p><p>���coute� je suis d�sol�, mais�</p><p>��Tu comprends ? Oui ou non ?</p><p>��Oui�, dit Zarlino en baissant les yeux.</p><p>��Oui �, r�p�ta doucement Scarabello.</p><p>Mercurio observait la sc�ne en silence. Il �tait fascin� par la force de Scarabello. Et par sa froideur. Par sa capacit� � se contr�ler et � contr�ler les �v�nements. Aucune trace de col�re. Il aurait aim� �tre comme lui.</p><p>� Et qu�est-ce que tu me sugg�res de faire ? demanda Scarabello.</p><p>��S�il te pla�t�</p><p>��J�ai compris. Tu es tellement b�te que tu n�as m�me pas une id�e � me sugg�rer pour te faire bien entrer dans la t�te que tu ne peux pas venir sur mon territoire et t�en tirer comme �a, fit Scarabello. C�est moi qui vais devoir y r�fl�chir, comme d�habitude. Jamais personne pour m�aider, soupira-t-il th��tralement.</p><p>��Enfonce-lui une rame dans le cul, dit Benedetta. Ou plut�t, laisse-moi le faire moi-m�me.</p><p>��Personne t�a demand� ton avis, petite pute, fit Scarabello.</p><p>��Excuse-la �, dit Mercurio.</p><p>Scarabello regarda de nouveau Zarlino. � Remonte sur ton rafiot �, ordonna-t-il. Et tandis que Zarlino et ses comparses obtemp�raient, il se tourna vers ses hommes, qui lui pass�rent aussit�t une hache d�abordage. Avec une gr�ce de danseur, Scarabello sauta sur la barque de ses concurrents, leva la hache tr�s haut et l�abattit avec force sur le fond.</p><p>� Non, je t�en supplie� �, pleurnicha Zarlino.</p><p>Scarabello donna deux autres coups pr�cis autour de la premi�re fente. L�eau saum�tre commen�a d�entrer abondamment dans la coque. Scarabello prit les deux rames et les lan�a au loin. Puis, d�un bond, il retourna dans son embarcation. � Tu as de la chance, pouilleux. Pense � tout ce que tu aurais pu perdre. Une main, un bras, ta langue, tes yeux� Continue la liste pendant que tu nages. � Il poussa la barque vers le milieu du canal. Puis se tourna vers le p�cheur. � Et maintenant, � nous deux. Combien il t�a donn� pour faire quelque chose que tu aurais d� me demander, � moi ?</p><p>��Un demi-sol, monsieur.</p><p>��Alors je me contenterais de deux sols � Et comme le p�cheur ne bougeait pas, il hurla : � Maintenant ! �</p><p>L�autre fouilla ses poches et tendit la somme.</p><p>� Bien, fit Scarabello, vous pouvez y aller. � Puis il se tourna vers Mercurio et Benedetta : � J�imagine que vous deviez �tre dans la corbeille, vu que vous puez comme des merlans pourris. Retournez-y. Mais avant, dites-moi au moins merci.</p><p>��Et notre argent ? �, demanda Mercurio.</p><p>Benedetta lui donna un coup de coude.</p><p>Scarabello rit. � T�as un sacr� toupet, toi, dis donc !</p><p>��D�accord, garde-le, dit Mercurio avec insolence.</p><p>��Tu me donnes la permission, mon gar�on ? �, demanda Scarabello, qui ne savait s�il fallait s�amuser ou mettre un terme � l�offense.</p><p>� Garde-les comme paiement pour notre affiliation, continua Mercurio.</p><p>��Affiliation ? demanda Scarabello, �tonn�.</p><p>��Oui. Prends-nous dans ta bande. Comme escroc je suis tr�s fort et elle, elle fait tr�s bien le guet �, dit Mercurio.</p><p>Scarabello semblait se divertir du tour que prenait la conversation. � D�o� venez-vous, toi et ta petite amie ?</p><p>��De Rome, r�pondit Mercurio. Et ce n�est pas ma petite amie, c�est ma s�ur.</p><p>��Bizarre, on dirait que vous avez le m�me �ge.</p><p>��Je suis plus jeune de presque deux ans, intervint Benedetta. Mon fr�re s�est toujours occup� de moi. Et il m�a enseign� tout ce qu�il sait de la rue. �</p><p>Mercurio se dit que Benedetta �tait une bonne comparse.</p><p>� Et pourquoi vous �tes partis de Rome ?</p><p>��Pour des questions de �confort�, r�pondit Mercurio.</p><p>��Tu as vol� sa tiare au pape ?</p><p>��Peut-�tre. �</p><p>Scarabello sourit, en l��valuant. Puis il se tourna vers le p�cheur. � Emm�ne-le � Rialto et explique-lui o� est l�auberge de la Lanterna Rossa. � Il regarda Mercurio. � Prends-y une chambre. C�est de la merde, mais avec deux sols d�argent tu ne peux gu�re te permettre plus pendant quelques semaines.</p><p>��Je n�ai pas deux sols d�argent. �</p><p>Scarabello fit voler en l�air les deux pi�ces que Mercurio attrapa au vol. � Je viendrai peut-�tre te chercher �, lui dit-il. Il repoussa la barque et disparut silencieusement dans le d�dale de fins roseaux d�o� il avait surgi.</p><p>� Salaud, j�esp�re que tu vas te noyer ! �, hurla Benedetta � Zarlino dont la barque avait coul� et qui essayait de rejoindre la rive � la nage avec ses comparses.</p><p>� Je savais rien, dit le p�cheur tout bas.</p><p>��Cr�ve donc, esp�ce de l�che �, lui dit Mercurio en le foudroyant du regard. Il fit accroupir Benedetta pr�s de lui et ordonna au p�cheur de les cacher � nouveau dans la grande corbeille en osier.</p><p>� Je suis d�sol�, dit Mercurio � Benedetta quand la barque bougea. Excuse-moi.</p><p>��Tu savais que �a se passerait comme �a, hein ? �, fit-elle d�un air sombre.</p><p>Mercurio r�cup�ra le sac de pi�ces d�or restantes. Il les fit tinter doucement. � C��tait le seul moyen pour sauver �a.</p><p>��Pourquoi sur moi et pas sur toi ?</p><p>��Parce qu�ils t�auraient tripot�e de toute fa�on. Et s�ils n�avaient rien trouv�, �a aurait pu �tre pire.</p><p>��T�es qu�une merde �, r�la Benedetta.</p><p>Mercurio resta silencieux, puis lui demanda : � Il t�a fait tr�s mal ?</p><p>��T�es qu�une merde �, r�p�ta Benedetta, mais sans col�re, cette fois. Elle ajouta : � Petit fr�re �.</p></section><section><title><p>20</p></title><p>� Tu as une chambre pour ma s�ur et moi ? �, demanda Mercurio en entrant sans un bonjour � la Lanterna Rossa, qui �tait un bouge <emphasis>ruga</emphasis><a l:href="#n_3" type="note">[3]</a> Vecchia di San Giovanni, non loin du march� aux poissons de Rialto.</p><p>Le patron de l�auberge �tait assis sur une chaise bancale. Malingre, la soixantaine, peu de cheveux sur la t�te et peu de dents � la m�choire. Il avait un visage antipathique et se grattait les jambes et l�aine. �Les poux sont en train de le d�vorer vivant�, pensa Mercurio.</p><p>Le vieux ne r�pondit pas et cracha dans un pot de chambre � c�t� de la chaise. Sa salive �tait rouge de sang. � Vous puez comme des harengs pourris, fit-il alors � l�adresse des deux jeunes gens.</p><p>��Tu as peur qu�on empuantisse ton palais ? lui r�pondit Mercurio. Tu as une chambre ?</p><p>��Tu as de l�argent ? demanda l�aubergiste.</p><p>��Non, pourquoi ? dit Mercurio, d�un air insolent. Faut payer pour venir dans un endroit pareil ? �</p><p>Benedetta rit.</p><p>� C�est un sol par semaine, fit le vieux, qui cracha de nouveau dans le pot de chambre.</p><p>��Je te prends les poux de tes matelas et en plus tu voudrais un sol par semaine ? dit Mercurio.</p><p>��Il y a des gens qui dorment sous les ponts. Quelques-uns survivent. Vous pourriez essayer.</p><p>��Je te donne un sol par mois �, r�torqua Mercurio.</p><p>Le vieux cracha et ferma les yeux, pour indiquer la fin de la conversation.</p><p>� Allons chercher quelque chose de mieux que cette merde, dit Mercurio � Benedetta. Scarabello se d�brouillera bien pour nous retrouver. �</p><p>Le vieux ouvrit les yeux brusquement. � Qui ? demanda-t-il.</p><p>��Tu te r�veilles ? fit Mercurio.</p><p>��Scarabello ? Fallait le dire tout de suite, mon gars. Alors �a fait� un sol pour deux semaines, si vous �tes des amis de Scarabello. �</p><p>Mercurio mit les mains dans ses poches et le fixa en silence.</p><p>Le patron de l�auberge bougea sur sa chaise, mal � l�aise, se gratta l�aine � nouveau. � Un sol pour trois semaines. Mais toi, tu dis � Scarabello que je t�ai fait un prix d�ami.</p><p>��Je lui dirai, oui. Il m�avait assur� que dans cette porcherie, on pouvait dormir pour un sol par mois. �</p><p>Benedetta se cacha derri�re lui, se retenant de rire.</p><p>Le vieux r�fl�chit un instant. � Bon, allez, mal�diction ! T�es un voleur, mon gars.</p><p>��Merci du compliment �, dit Mercurio.</p><p>L�homme, en marmonnant, les accompagna jusqu�� leur chambre, un galetas qu�occupait presque enti�rement un matelas de son crasseux. Dans un coin, un pot de chambre qui avait d� servir � Mathusalem. La pi�ce n�avait pas de fen�tre.</p><p>� On �touffe ici, soupira Mercurio. Moi, je sors faire un tour.</p><p>��Je viens avec toi �, dit aussit�t Benedetta.</p><p>Mercurio n�avait jamais vu de ville aussi bizarre. � Il y a trop d�eau �, dit-il, mal � l�aise. Mais petit � petit il se laissa gagner par la magie de cet endroit unique, de ces ruelles remplies de gens qui s�affairaient, de boutiques, de march�s, d��tals.</p><p>Il voulut d�abord monter sur le pont du Rialto, un pont majestueux fait de deux rampes de m�l�ze et d�une machinerie extraordinaire qui les relevait au passage des plus grandes gal�res : tout un syst�me de poulies et d�engrenages laissait filer des c�bles et le pont s�ouvrait en grin�ant. C��tait inou� : on aurait dit de la prestidigitation.</p><p>Ce qui frappait le plus Mercurio, c��tait le nombre d�embarcations de toutes sortes qui sillonnaient les canaux. Il n�avait jamais vu un tel trafic. Ce n��tait que cris, disputes, choc des bois qui se heurtaient. Il y avait plus de barques � Venise que de charrettes dans les rues de Rome.</p><p>Tout de suite apr�s le pont, sur la rive o� se dressait le march� aux poissons, � c�t� de l��glise de San Giacomo, une vaste zone qu�on appelait les Fabbriche Vecchie, �tait en pleine effervescence. Un barbier qui arrachait les dents dans la rue lui raconta que cette zone avait �t� frapp�e par un terrible incendie l�ann�e pr�c�dente, et qu�elle �tait en cours de reconstruction. Mercurio regarda longuement les tailleurs de pierre et les charpentiers qui y travaillaient sans tr�ve, et pensa � la complication �norme que c��tait de transporter tant de pierres et de briques sur des bateaux. Une infinit� de porteurs, chantant dans un �trange dialecte, ne cessait de franchir le pont, poussant des carrioles aux roues de bois plein, larges et plates.</p><p>Tous avaient quelque chose � vendre, semblait-il, dans cette ville o� la quantit� de boutiques �tait inimaginable : les plus riches avaient des �tag�res en pierre d�Istrie projet�es, et de grands auvents aux couleurs �clatantes. Il y avait un <emphasis>sotoportego</emphasis><a l:href="#n_4" type="note">[4]</a>, dit du Banco Giro, o� un banquier garantissait officiellement les transactions qu�il notait dans un registre. Ainsi les marchands n�avaient pas besoin de porter leur argent sur eux, ce qui leur �vitait d��tre d�trouss�s. Et tout pr�s de ce <emphasis>sotoportego, calle</emphasis><a l:href="#n_5" type="note">[5]</a> della Sicurt�, se trouvait un petit palais de deux �tages aux fen�tres en ogive et aux vitres color�es qui �voqu�rent � Mercurio le gla�age d�un g�teau. L�, on pouvait assurer des navires entiers ou des cargaisons enti�res d��toffes, d��pices ou toute autre marchandise en instance d�arriv�e ou de d�part.</p><p>Une mar�e humaine mouvante envahissait les rues et les <emphasis>sotoporteghi</emphasis> : une foule de vendeurs ambulants qui offraient sur leur bras de pauvres marchandises, et plus de prostitu�es et de mendiants que Mercurio n�en avait vu � Rome en p�riode de Car�me. Et au milieu de toute cette foule, naturellement, des escrocs et des voleurs qu�il rep�ra vite. Les trucs �taient les m�mes partout. Le faux bras, en tissu, tandis que le vrai d�robait discr�tement une bourse ou un mouchoir. Le faux aveugle qui butait contre sa victime et en profitait pour la �nettoyer�. Les voleurs de bas �tage qui se contentaient d�attraper la marchandise et de se sauver, esp�rant �tre plus rapides que leur poursuivant.</p><p>� On a de la concurrence �, murmura-t-il � Benedetta.</p><p>Rialto �tait le c�ur commercial de la ville, et certainement le meilleur endroit pour un escroc : ce serait donc son quartier g�n�ral. Il y avait de quoi s�amuser.</p><p>� Je veux une nouvelle robe, dit Benedetta � la tomb�e de la nuit. Celle-ci pue trop. J�ai vu une boutique qui a des v�tements magnifiques.</p><p>��Tu as un plan ? lui demanda Mercurio.</p><p>��Quel plan ?</p><p>��On va les prendre comment, ces habits ?</p><p>��On va les payer, r�pondit-elle, �tonn�e. On a plein d�argent. � Mercurio hocha la t�te. � Bravo. T�es vraiment maligne, tu sais ? � Il avait remarqu� qu�au nom de Scarabello, les gens rentraient la t�te dans les �paules. Il �tait connu de tous, et tous le craignaient. � Et si un homme de Scarabello �tait en train de nous suivre, ou nous voyait, m�me par hasard ? C�est pas le type � rigoler s�il d�couvre qu�on l�a pris pour un con.</p><p>��Et alors ? demanda Benedetta, d�concert�e.</p><p>��Et alors, c�est simple : il faut faire comme si on ne l�avait pas, cet argent �, r�pondit Mercurio. Il la regarda. � On ferait quoi si on n�avait pas d�argent ?</p><p>��Oh, non ! s�exclama Benedetta.</p><p>��Oh, si, petite s�ur.</p><p>��On a plein d�argent et on va risquer la prison pour vol ?</p><p>��Notre argent, il faut l�utiliser pour notre projet.</p><p>��Encore ! l�cha Benedetta. On n�en a pas, de projet !</p><p>��On en aura un. Du moins, j�esp�re. Et de toute fa�on, t�t ou tard, l�argent finirait. Et reconnais qu�on ne sait rien faire d�autre que voler.</p><p>��Non� souffla Benedetta, d�courag�e.</p><p>��Si.</p><p>��Alors pour aujourd�hui je vais garder ma peau de poisson, dit-elle d�un ton chagrin en montrant sa robe qui puait. On mange quelque chose et on va se coucher. Je suis morte, j�ai les pieds gonfl�s et les chaussures pleines de boue.</p><p>��J�aime te sentir aussi joyeuse, rit Mercurio.</p><p>��Va te faire foutre. �</p><p>Ils p�n�tr�rent dans une gargote, o� ils mang�rent du poisson cuisin� d��trange mani�re. C��tait collant mais les autres clients semblaient appr�cier. Puis ils retourn�rent vers l�auberge.</p><p>Mercurio examinait la foule. Comment parviendrait-il � retrouver Giuditta au milieu de tous ces gens ?</p><p>� Tu cherches quelqu�un ? lui demanda Benedetta quand ils arriv�rent � la Lanterna Rossa.</p><p>��Moi ? �.</p><p>Le vieux, � l�entr�e, �tait toujours assis sur sa chaise. Il les regarda avec rancune et cracha dans son pot de chambre.</p><p>� � mon avis, c�est pas une chaise, dit Mercurio. C�est son cul qui a pris racine. �</p><p>Benedetta rit. � Alors ? Tu cherches qui ?</p><p>��Personne. �</p><p>Dans la chambre, Mercurio alluma une chandelle et inspecta la pi�ce. Sans bruit, il �carta une table de bois de la paroi et commen�a � creuser un trou dans le mur avec une cuill�re vol�e dans la gargote. Il y glissa le sac de pi�ces et remit la table en place. � Ils cherchent toujours dans le plancher �, dit-il � Benedetta.</p><p>Ils se regard�rent, g�n�s.</p><p>� Bon, on dort, fit Benedetta. Qu�est-ce que t�attends ?</p><p>��De quel c�t� tu veux dormir ?</p><p>��Suffit que tu restes loin �, avertit-elle. Elle se coucha du c�t� gauche et tira la couverture sur elle. � Celle-l�, je la prends. Toi, tu as ta tunique fourr�e en peau de lapin. �</p><p>Mercurio se coucha contre le bord droit. � J��teins ?</p><p>���teins �, dit Benedetta.</p><p>Il souffla sur la chandelle et ce fut le noir. Ils gard�rent quelque temps un silence embarrass�.</p><p>� Tu dors ? demanda Mercurio tout bas.</p><p>��Non. Qu�est-ce que tu veux ? r�pondit Benedetta d�un ton d�sobligeant.</p><p>��Je voulais te dire que quand les brigands nous ont pris les chevaux et tout le reste�</p><p>��Eh ben ?</p><p>��Eh ben� t�as �t� tr�s courageuse.</p><p>��Bon, maintenant tu l�as dit. On dort.</p><p>��Oui, t�as raison. Bonne nuit. �</p><p>Benedetta ne r�pondit pas.</p><p>� Je peux te demander quelque chose ? reprit Mercurio.</p><p>��Quoi encore ?</p><p>��T�y penses jamais, toi, � Ercole et � l�homme que j�ai tu� ? � Benedetta resta silencieuse un instant. Puis, d�une voix moins brusque, elle lui demanda : � Il s�appelait comment, l�ivrogne qui t�a sauv� et qui est mort noy� ?</p><p>��Je sais pas�</p><p>��T�y penses jamais �� �Je-sais-pas� ?</p><p>��Tout le temps, r�pondit doucement Mercurio. Puis il ajouta : Et � ce marchand aussi.</p><p>��Et moi je pense � Ercole. Et aussi � ce cr�tin de Zolfo. �</p><p>Benedetta avait un ton de voix amical. � Et tu penses quoi ? �, ajouta-t-elle.</p><p>Mercurio ne r�pondit pas tout de suite. � Que j�ai peur�</p><p>��Ah�</p><p>��� et �a me fait un grand froid � l�int�rieur. �</p><p>Les deux jeunes gens rest�rent longtemps silencieux.</p><p>� Mercurio�, finit par dire Benedetta.</p><p>��Hein ?</p><p>��Si tu veux venir plus pr�s, avoir un peu de couverture. � Benedetta se d�pla�a vers le milieu du lit, en continuant � lui tourner le dos.</p><p>Mercurio resta un moment immobile, puis s�approcha, avec raideur.</p><p>� N�essaie pas de m�embrasser, fit Benedetta.</p><p>��Non �, dit Mercurio.</p><p>Benedetta soupira, tendit une main derri�re elle, prit celle de Mercurio et la posa contre elle. � Si tu te mets pas plus pr�s, on va jamais se r�chauffer, dit-elle. Mais pas touche�</p><p>��Non.</p><p>��Et dis � ce truc que tu as entre les jambes de rester � sa place� enfin, de se tenir tranquille.</p><p>��Oui �, fit Mercurio, qui se sentit rougir.</p><p>Il s��coula un peu de temps, puis Benedetta dit : � �a te fait quelque chose que j�aie couch� avec ce cur� et tous ces autres porcs ?</p><p>��La vie, c�est de la merde. � Dans la voix de Mercurio, il y avait de la col�re et de l�embarras.</p><p>� Pourquoi t�es toujours en col�re ?</p><p>��Je suis pas toujours en col�re.</p><p>��Si, tu l�es. �</p><p>Mercurio r�fl�chit. � J�ai pas envie d�en parler. �</p><p>Benedetta resta un certain temps silencieuse avant de demander : � Alors ? �a te fait quelque chose que je ne sois pas vierge ?</p><p>��Quelle importance si une fille est vierge ou pas ?</p><p>��Les hommes respectent les femmes seulement si elles sont vierges, tu sais pas �a ?</p><p>��Hum� oui, bien s�r que je le sais� �</p><p>Benedetta rit doucement. � T�as jamais fait l�amour, c�est �a ?</p><p>��Si, au contraire, je l�ai d�j� fait.</p><p>��Ah oui ? fit Benedetta avec une pointe de malice. Et c��tait comment ?</p><p>��Ben, disons� disons que nos mains � tous les deux� elles faisaient quelque chose, tu vois ? bredouilla Mercurio, mal � l�aise.</p><p>��Qu�est-ce que tu racontes ?</p><p>��Ben, c��tait pas grand-chose� bref� il y a mieux.</p><p>��Menteur, ricana Benedetta. Tu l�as jamais fait.</p><p>��J�ai sommeil, on dort. �</p><p>Benedetta sourit dans le noir. � Oui, on dort. � Puis elle glissa sa main dans celle de Mercurio.</p><p>Mercurio, � ce contact, se raidit.</p><p>� D�tends-toi, c�est juste pour me r�chauffer. �</p><p>Mercurio ne r�pondit pas. C��tait vrai. Il n�avait jamais fait l�amour. Il ne savait rien de l�amour. Il resta immobile pendant un temps qui lui parut interminable, les yeux grand ouverts. Et ce fut seulement quand il entendit la respiration de Benedetta se faire plus lourde, qu�il commen�a � s�abandonner � la fatigue. Il ferma les yeux. Et aussit�t le souvenir de Giuditta revint � son esprit. Il repensa � l�instant o� ils s��taient retrouv�s main dans la main, dans le chariot des vivres, � Mestre. Il lui sembla que la m�me chaleur particuli�re l�envahissait de nouveau. Il supposa que c��tait cela, l�amour. Comme ce qui �tait arriv� � Anna del Mercato et � son mari. Et si l�amour faisait tout ce remue-m�nage dans le ventre, ce n��tait pas si mal, sourit-il. Il se concentra sur Giuditta sans r�sister. Elle pouvait peut-�tre devenir son projet. Il s�imagina de nouveau dans le chariot, � c�t� d�elle.</p><p>Et il serra la main de Benedetta.</p><p>Benedetta lui rendit son �treinte et s�approcha plus pr�s.</p><p>Mercurio se sentit rougir de honte. � Pardon, murmura-t-il, embarrass�.</p><p>��De quoi ? demanda Benedetta.</p><p>��Je croyais que tu dormais.</p><p>��Non, dit Benedetta d�une voix douce. Pardon de quoi ? �</p><p>Mercurio �ta sa main et se poussa, en lui tournant le dos. � Rien, laisse tomber�, dit-il brusquement. J�ai chaud. �</p></section><section><title><p>21</p></title><p>Shimon Baruch, sorti de Rome, avait quitt� la via Flaminia pour se cacher dans les bois qui entouraient la ville de Rieti. Au bout d�une semaine, il �tait revenu sur ses pas, avait repris la via Flaminia et poursuivi vers le nord. Toute cette semaine, il s��tait interrog� sur la r�ponse que lui avait faite Scavamorto, et il h�sitait encore entre Milan et Venise. Au d�but, il �tait s�r qu�il lui avait menti. Mais Scavamorto �tait tr�s fort, et il avait de l�affection pour Mercurio : il pouvait avoir dit vrai en supposant que Shimon n�y croirait pas. Ainsi, Shimon avait fini par se persuader que Scavamorto avait dit la v�rit�.</p><p>La via Flaminia traversait les Apennins, rejoignait la c�te adriatique puis passait par Rimini, un port ouvert aux Juifs � une certaine �poque. Ensuite, c��tait la via Emilia qui remontait vers Venise. On restait sur les territoires du pape. Et Shimon avait �son� certificat de bapt�me. D�ailleurs, si on le cherchait, on n�imaginerait pas qu�il s��tait attard� aussi longtemps sur les terres de l��glise.</p><p>Vers le soir, en approchant de Narni, la voiture l�g�re de Shimon avait rejoint un coche p�nitentiaire avec de petites lucarnes �troites renforc�es par deux croisillons de fer, tir� par quatre chevaux flamands aux culs �normes et musculeux. N�ayant pas la place de le d�passer, Shimon roula derri�re.</p><p>Deux gardes � cheval qui escortaient le coche p�nitentiaire s�approch�rent. � Qui es-tu ? O� vas-tu ? �</p><p>Shimon mit la main dans sa poche et tendit son certificat de bapt�me. C��tait la premi�re mise � l��preuve.</p><p>� Alessandro Rubirosa, lut un des gardes. Espagnol ? �</p><p>Shimon fit signe que non puis montra sa gorge pour indiquer qu�il �tait muet.</p><p>� T�es muet ? �, se fit confirmer le garde, haussant la voix comme si en plus il �tait sourd.</p><p>Shimon acquies�a.</p><p>� Et o� tu vas ? �, demanda l�autre garde.</p><p>Shimon ne savait pas comment expliquer. Il tenta de dessiner dans l�air une gondole.</p><p>� Des chaussures turques ? Quel rapport ? dit l�un.</p><p>��Un couteau turc �, dit l�autre en d�signant le couteau que Shimon portait � la ceinture.</p><p>Shimon secoua la t�te. Il se demandait comment expliquer.</p><p>� Bon, on s�en fout �, dit le premier garde.</p><p>Shimon mima le fait de dormir et manger.</p><p>� C�est plein d�auberges � Narni�, commen�a le second garde.</p><p>��Mais il risque de se perdre. Il fait presque nuit maintenant, intervint l�autre. Tu peux nous suivre jusqu�� l�auberge du G�n�ral. C�est propre, pas cher, et on mange bien. �</p><p>Shimon h�sitait. Quelque chose lui disait de se m�fier. Mais c��tait sans doute le marchand apeur� d�autrefois qui parlait en lui. Par r�action � cette id�e aga�ante, il fit signe qu�il �tait d�accord.</p><p>Apr�s quelques lieues, ils prirent un chemin �troit et arriv�rent sur une esplanade herbue, en face d�une maison � �tage, rouge brique, dont beaucoup de volets �taient clos.</p><p>Le coche p�nitentiaire s�arr�ta au milieu de l�esplanade. Il pleuvait un peu et il faisait froid. Shimon descendit de voiture. Les gardes ouvrirent la porti�re du coche et il en sortit une bouff�e d�odeurs corporelles. � l�int�rieur, cinq hommes �taient assis sur des bancs de bois, encha�n�s par les pieds et par les mains � de grands anneaux de fer. Un des prisonniers g�missait, les mains sur son ventre.</p><p>� G�n�ral ! �, hurla l�un des gardes.</p><p>Aussit�t commen�a un va-et-vient plein d�excitation. Le coche p�nitentiaire devait �tre une bonne affaire pour le relais de poste. Deux gar�ons d��curie surgirent, portant des baquets remplis d�eau. Les gardes firent descendre les prisonniers et on jeta toute l�eau des baquets dans la voiture pour nettoyer les excr�ments. Les prisonniers furent emmen�s dans une grange. Shimon vit qu�elle �tait �quip�e comme une petite prison. Ils furent attach�s � une grande barre horizontale qui courait d�une paroi � l�autre, leurs poignets li�s de fa�on � leur permettre de manger. Deux vieilles femmes arriv�rent avec un chaudron de cuivre et une pile d��cuelles, o� elles vers�rent un bouillon clair qu�elles pass�rent aux prisonniers.</p><p>� Lui, je crois qu�il n�a pas faim �, dit l�un d�eux en d�signant celui qui g�missait en se tenant le ventre.</p><p>Un des gardes rit, b�tement, avant de se tourner vers l�auberge et d�appeler : � G�n�ral ! Y a un client ! �</p><p>Un vieillard encore robuste aux cheveux tr�s courts d�un blanc �clatant et � la m�che raide en sortit, accompagn� d�une jeune fille jolie mais vulgaire dont il aurait pu �tre le grand-p�re.</p><p>� Bonsoir, G�n�ral, dirent les gardes au vieux d�un ton plein de d�f�rence qu�ils n�auraient pas employ� pour un simple tenancier. Ce pauvre homme est muet. C�est un voyageur. Il a besoin de manger et d�une bonne chambre. �</p><p>Le vieux regarda Shimon. � Viens �, lui dit-il, avant de crier aux deux servantes qui s��taient occup�es des prisonniers : � Pr�parez pour les gardes ! �</p><p>Shimon fixa la fille qui balan�ait des hanches devant lui en suivant le G�n�ral. Mais elle ne sembla m�me pas le remarquer.</p><p>L�auberge, modeste, avait l�air propre. L�un des gar�ons d��curie d�signa une table � Shimon. Tous les gardes, les deux � cheval et les trois qui voyageaient dans le coche, s�assirent de bonne humeur � une table o� ils se jet�rent aussit�t sur une carafe de vin rouge. Les vieilles femmes sortirent de la cuisine en apportant deux grands plateaux remplis de nourriture pour les gardes et une assiette pour Shimon. Il y avait du pain frais, du poulet r�ti, des saucisses et des petits oignons � l�aigre.</p><p>Shimon regarda les saucisses.</p><p>�Tu ne seras plus jamais un Juif.�</p><p>Il prit une tranche de pain qu�il plia en deux et mit une saucisse � l�int�rieur. Il mangeait de la viande de porc pour la premi�re fois de sa vie.</p><p>�Tu ne seras plus jamais un Juif�, se r�p�ta-t-il.</p><p>Et il se sentit fort.</p><p>La fille, qui descendait de l��tage o� le fantomatique G�n�ral avait disparu, s�approcha de la table des gardes avec une sensualit� nonchalante.</p><p>Shimon n�avait jamais vu de fille aussi jolie ni aussi provocante. Ou peut-�tre, ne s��tait-il jamais permis d�en remarquer une. Malgr� une sensation de danger qui ne le quittait pas, il se sentait irr�sistiblement attir� par elle. Il la regardait, assise de dos avec les gardes, boire et rire en l�ignorant.</p><p>Bien plus tard, les gardes dirent qu�ils avaient assez bu et voulaient dormir. La fille se leva et, en se retournant, le regarda droit dans les yeux.</p><p>Shimon tressaillit.</p><p>� Suis-moi �, dit-elle en passant pr�s de lui, et elle sortit de l�auberge.</p><p>Un des gardes ricana.</p><p>Shimon resta immobile, ahuri et surpris. Brusquement, il se leva et la suivit. Elle n��tait gu�re plus qu�une silhouette noire qui balan�ait des hanches sur le fond � peine moins sombre de la nuit. Avant qu�elle ne disparaisse compl�tement, il marcha dans ses pas comme un animal domestique.</p><p>Il leva les yeux et vit le G�n�ral � une fen�tre du premier �tage. Il frissonna. Instinctivement, il le craignait. Mais le G�n�ral ne l�avait peut-�tre pas vu : la nuit �tait profonde, et c��tait un vieil homme.</p><p>Il se retrouva � l�arri�re de l�auberge, et remarqua une porte ouverte. Une faible lueur provenant de l�int�rieur. Il s�approcha, retenant les tremblements de ses jambes qui auraient voulu courir.</p><p>La fille lui tournait le dos, mais d�s qu�il fut � la porte, le souffle court, elle se retourna et vint vers lui. Sa bouche souriait, mais son regard �tait allum� d�un d�sir que Shimon, en d�pit de son exp�rience limit�e, n�eut aucun mal � interpr�ter. Elle le tira � l�int�rieur par le bras et, avec une sorte de pirouette, se laissa aller le dos contre la porte et la referma.</p><p>� Tous les soirs je suis oblig�e de dormir avec un vieux, dit-elle � br�le-pourpoint. Mais cette nuit le G�n�ral ne me cherchera pas, il est occup� avec les gardes. �</p><p>Shimon �tait h�b�t� de la beaut� provocante de la fille. La chemisette de gaze qui voilait son d�collet� avait gliss� sur le c�t� et laissait entrevoir sa peau, ambr�e au creux des seins. Il resta � la fixer en silence.</p><p>La fille bougea, passa tout contre lui et prit une cruche de vin. � Viens par l� �, lui dit-elle en s�agenouillant sur la paillasse.</p><p>Shimon la suivit, tel un poisson ferr�. Il s�assit et se retrouva � la hauteur de son visage, respirant l�odeur forte de sa bouche, m�lange de viande et de vin rouge. Il restait arrim� � ses yeux sombres, myst�rieux.</p><p>La fille le regarda intens�ment, pencha un peu la t�te sur le c�t� puis approcha le bord de la cruche des l�vres de Shimon.</p><p>Il but, sentit le vin ti�de couler dans sa gorge. Le go�t �tait un peu amer. Il sentit pr�s de ses l�vres le souffle chaud de la fille.</p><p>� Tu veux bien faire l�amour avec moi ? �, dit-elle alors.</p><p>Le c�ur de Shimon acc�l�ra.</p><p>La fille �ta son corsage de gaze. Son d�collet� montrait une g�n�reuse portion de sein. Elle sourit, se leva et lui enleva ses bottes. Puis elle lui offrit une autre gorg�e de vin.</p><p>Shimon but. Et il sentit encore le l�ger arri�re-go�t amer dans sa bouche.</p><p>� Comment tu t�appelles ? �, demanda la fille.</p><p>Shimon lui fit signe qu�il �tait muet.</p><p>� T�es un marchand ? �</p><p>Il acquies�a. Sa t�te �tait lourde, la fatigue de ces derniers jours se faisait sentir.</p><p>� T�es riche ? �</p><p>Sa t�te s�appesantissait de plus en plus, malgr� sa r�sistance. Il comprit alors combien il avait �t� stupide.</p><p>La fille le regardait sans parler.</p><p>Shimon se rendit compte qu�il �tait de plus en plus confus.</p><p>La fille le fouilla. Tr�s vite, elle trouva la poche secr�te � l�int�rieur de la botte de Scavamorto et y prit les pi�ces d�or. Elle en mit une dans sa bouche et la mordit, puis regarda la pi�ce, satisfaite, et s�exclama : � Sept pi�ces d�or ! �</p><p>Shimon �tait incapable de bouger. Ses yeux se fermaient, sa t�te tournait. Les objets dans la pi�ce ondoyaient, devenaient flous, changeaient de dimension. Tout �tait devenu instable, tant�t color� et strident, tant�t �teint et silencieux. Une oppression dans sa poitrine l�emp�chait de respirer, et il sentait dans ses os une fatigue insurmontable. Il r�ussit juste � penser : �Tu ne veux pas faire l�amour avec moi�.</p><p>La fille posa la t�te sur la poitrine de Shimon. Lui caressa la peau sous la chemise. Lui prit la main et en embrassa le dessus, la paume, chaque doigt avec lenteur. Emmena sa main dans le d�collet� de sa robe et la guida jusqu�� son sein chaud et doux. Elle lui prit l�index pour se caresser le mamelon. � Je suis d�sol�e �, murmura-t-elle d�une voix rauque et haletante.</p><p>Juste avant de perdre connaissance, Shimon vit du sang. Partout. Le sang sur la poitrine du fou qu�il avait tu�, le sang sur les dalles de la sacristie o� il avait massacr� le cur� et sa bonne. Il sentit du sang dans sa bouche, son propre sang qui gargouillait chaque fois qu�il respirait.</p><p>Comme quand il avait cru mourir.</p><p>Mais cette fois il n�eut pas peur.</p><p>�Quel idiot�, pensa-t-il seulement.</p><p>Puis tout devint noir.</p><p>Il se r�veilla le matin, un peu avant l�aube, engourdi, la t�te lourde et la vue brouill�e. Il n�avait plus de bottes et plus de manteau. Ses chevilles �taient encha�n�es � la barre de la grange, � c�t� des cinq prisonniers. Il vomit.</p><p>� Y en a un qui s�est bien amus�, cette nuit �, dit un des for�ats en riant. Les autres se mirent � rire et les gardes aussi.</p><p>� Alessandro Rubirosa�, d�clara alors le capitaine des gardes qui tenait son certificat de bapt�me, tu es accus� d�avoir viol� une jeune fille vierge et d�avoir tent� de la tuer. Pour cette raison tu seras emmen� dans la prison de Tolentino et tu y seras jug� par une cour eccl�siastique. As-tu quelque chose � dire pour ta d�fense, muet ? � Et il �clata de rire. Puis il se tourna vers ses hommes. � Chargez-le dans la voiture. On part.</p><p>��Allez, debout �, ordonn�rent les gardes aux prisonniers. Un des gardes avait d�gain� son �p�e, pendant qu�un autre ouvrait le cadenas qui les maintenait attach�s � la barre. On les fit mettre en rang et on les poussa vers le coche p�nitentiaire.</p><p>Aussit�t dehors, Shimon vit la fille, un peu � l��cart, qui le cherchait du regard. Leurs yeux se rencontr�rent. Elle fit quelques pas en avant et vint pr�s de lui.</p><p>� Promets-moi que tu penseras � moi �, lui dit-elle.</p><p>Shimon la regarda d�un �il glac�. � la lumi�re du jour elle paraissait plus marqu�e que la veille. Elle avait sur son visage p�le des cernes sombres soulign�s par de petites rides. Ses l�vres �taient moins rouges et moins pleines, son attitude moins effront�e, ou fatigu�e, ses �paules moins droites. Et ses yeux brillaient d�une lumi�re lointaine, triste et myst�rieuse � la fois.</p><p>Shimon, en la regardant droit dans les yeux, ouvrit grand la bouche et hurla. Le sifflement lancinant atteignit la fille en pleine face.</p><p>Un garde lui donna une grande pouss�e dans le dos, un autre le frappa au visage avec la poign�e de son �p�e.</p><p>Tandis qu�il marchait vers le coche p�nitentiaire, attach� aux autres prisonniers qui ricanaient et faisaient des commentaires vulgaires, Shimon sentait son corps transi de froid et de fatigue, son esprit encore embrum� par la drogue. Ses pieds nus enfon�aient dans la terre humide, glac�e. Il avait dans la bouche le go�t familier du sang.</p><p>Il se retourna pour regarder la fille : �Oui, je penserai � toi�, lui dit-il mentalement.</p><p>Les gardes l�encha�n�rent au banc.</p><p>� On aurait d� le tuer, dit la fille au vieux, suffisamment fort pour que Shimon entende.</p><p>��Il te fait si peur que �a ? demanda le G�n�ral, en riant.</p><p>��Il me fait horreur.</p><p>��C�est trop dangereux de les tuer, tu sais bien. �</p><p>La fille fixait Shimon. Et Shimon la fixait.</p><p>Les gardes referm�rent la porti�re.</p><p>�Je penserai � toi�, r�p�ta Shimon int�rieurement.</p><p>La voiture partit. Peu apr�s, le prisonnier qui g�missait le soir pr�c�dent se courba sur le banc ; il respirait difficilement.</p><p>� D�p�che-toi de mourir, mon mignon, tu me fatigues �, fit un des prisonniers.</p><p>Les autres rirent. Pas Shimon.</p><p>Apr�s une demi-heure, les g�missements s�amplifi�rent.</p><p>� D�p�che-toi de crever, dit un des for�ats.</p><p>��Tu veux un coup de main ? �, ajouta celui qui �tait assis � c�t�. Et il lui envoya un grand coup de coude dans l�estomac.</p><p>De nouveau tous se mirent � rire, sauf Shimon.</p><p>� �a te fait pas rire, connard de muet ? �, dit le prisonnier assis en face de lui, qui se pencha et lui cracha au visage.</p><p>Shimon ne bougea pas.</p><p>Comme ils arrivaient au sommet d�une hauteur couverte d�une h�traie, la respiration de l�homme se transforma en r�le. Il poussa un dernier et long soupir, et demeura inerte, ballott� par les cahots de la voiture.</p><p>� Eh, il a fini par crever, hurla aux gardes le prisonnier encha�n� � c�t� de lui. Jetez-le aux loups ! Je veux pas voyager avec un cadavre ! �</p><p>Le coche s�arr�ta. La porti�re s�ouvrit.</p><p>� ce moment-l�, un trait d�arbal�te traversa de part en part la gorge du garde qui venait d�ouvrir. Depuis l�int�rieur de la voiture, Shimon et les autres prisonniers entendirent des cris, des chocs sourds. La terre tremblait sous les sabots de nombreux chevaux. Il y eut des jurons et des pri�res. Puis tout se tut.</p><p>Soudain, un visage creus� par la faim, laid et inexpressif, s�encadra dans la porti�re. Derri�re lui une dizaine d�hommes souill�s de sang. � T�es libre, chef �, dit l�individu au visage creus�.</p><p>Celui que tous croyaient mort se releva.</p><p>Un des bandits monta dans le coche et lui d�tacha les chevilles. � �a fait plaisir de te revoir, chef �, dit-il.</p><p>L�homme ne r�pondit pas. Il s�empara du couteau que l�autre portait � sa ceinture et, toujours sans un mot, �gorgea le prisonnier qui lui avait donn� un coup de coude dans l�estomac. Puis il descendit du coche et dit � ses hommes : � Tuez-les tous �.</p><p>Un des bandits monta et enfon�a sans h�sitation son �p�e dans la poitrine du premier prisonnier, assis � c�t� de Shimon.</p><p>� Pas lui, dit le chef des bandits en revenant � cheval et en d�signant Shimon. Je sais pas pourquoi t�as pas ri, muet� mais aujourd�hui c�est ton jour de chance. �</p><p>Les bandits achev�rent les prisonniers, lanc�rent � Shimon les cl�s du cadenas et partirent au galop.</p><p>Shimon se lib�ra, descendit et chercha le capitaine des gardes. Un trait d�arbal�te lui �tait entr� par l��il gauche et ressortait � l�arri�re du cr�ne. Shimon le trouva comique � voir. Il fouilla dans ses poches et r�cup�ra son certificat de bapt�me. Puis il trouva une pi�ce d�or, qu�il reconnut : c��tait un de ses sept florins, la part du butin qui revenait au capitaine. En fouillant les autres gardes, il trouva un second florin, qu�ils avaient sans doute l�intention de se partager plus tard en le d�pensant dans une taverne en compagnie de quelque putain. Cela voulait dire que le G�n�ral et la fille avaient les cinq autres.</p><p>Il �ta les bottes du capitaine, tapa des talons sur le sol. Les �perons tint�rent. Les bottes lui allaient bien. Il lui prit ses gants de cuir, jeta sur ses �paules sa cape aux armes du pape et se coiffa du casque l�ger.</p><p>Il entendit un g�missement et se retourna. Un des gardes tendait le bras vers lui. � Au secours� aide-moi� � Ce n��tait qu�un gosse. Shimon s�agenouilla pr�s de lui et lui tint la t�te entre les mains, la posant contre sa poitrine.</p><p>Puis, d�un geste sec, il lui tordit le cou.</p><p>Il ramassa une �p�e ensanglant�e, une arbal�te et des traits puis d�tacha les chevaux flamands attel�s, donna une claque sur leur puissant post�rieur et les regarda s��loigner. Il saisit par la bride le cheval d�un garde, un hongre blanc qui avait de larges rayures de sang sur l�encolure. Il le nettoya, le calma et monta en selle. Un petit coup l�ger des �perons du capitaine, et le cheval partit.</p><p>�J�arrive�, pensa Shimon en se dirigeant vers l�auberge.</p></section><section><title><p>22</p></title><p>Le lendemain matin, Mercurio et Benedetta fl�naient sur le pont du Rialto en r�fl�chissant � un moyen de voler des v�tements neufs, quand ils furent approch�s par un jeune homme qui avait un bandage sur l��il.</p><p>� Suivez-moi, on va voir Scarabello �, dit le borgne.</p><p>Ils descendirent du pont et tourn�rent tout de suite � gauche, longeant le Grand Canal sur la fondamenta de <emphasis>riva</emphasis><a l:href="#n_6" type="note">[6]</a> del Vin. Pour �viter de s�enfoncer dans la boue, ils essayaient de marcher sur les vieilles poutres de bois, g�n�ralement d�di�es au roulage des tonneaux de vin, qu�on d�chargeait � cet endroit pour fournir toutes les maisons et les auberges de Venise. Ils prirent le ramo del Fondego, tourn�rent � gauche et se retrouv�rent sur le <emphasis>campo</emphasis><a l:href="#n_7" type="note">[7]</a> San Silvestro.</p><p>Scarabello �tait debout, bras ouverts en croix, devant la boutique d�un fourreur. Dans l�air humide s��levait l�horrible puanteur des acides de tannerie. Scarabello �tait v�tu d�une grande et �paisse fourrure. Deux apprentis s�affairaient autour de lui, tenant un pinceau qu�ils trempaient dans une bo�te en fer-blanc remplie de teinture noire. Mercurio remarqua qu�� certains endroits, sur lesquels les apprentis insistaient, la fourrure �tait marron. Difficile de savoir de quel animal il s�agissait. Le poil, hirsute, aurait pu �tre aussi bien du poil de chien que d�ours. Scarabello mordait de temps en temps dans un morceau de viande plant� sur la pointe d�un couteau. Trois de ses hommes, que le borgne rejoignit, �taient assis � l��cart sur des pierres blanches qui d�passaient du mur d�une maison.</p><p>� Alors, c�est comment, Venise ? �, fit Scarabello quand Mercurio se pr�senta devant lui. Il n�eut pas un regard pour Benedetta.</p><p>� Pleine de volaille � plumer, � ce qu�il me semble �, r�pondit Mercurio. Et il fut encore une fois frapp� par la couleur de ses cheveux, presque blancs.</p><p>� Et qu�est-ce qui te fait penser que tu peux les plumer ? demanda Scarabello.</p><p>��J�imagine que j�ai besoin de ta permission. �</p><p>Scarabello approuva d�un sourire. Puis il se tourna vers les deux apprentis, agac�. � Alors, c�est bient�t fini ? �</p><p>Ils ne r�pondirent pas, mais le fourreur sortit pr�cipitamment de sa boutique pour v�rifier l��tat des op�rations. Il hocha la t�te. � <emphasis>Messer</emphasis> Scarabello, ce n�est pas du travail bien fait, se lamenta-t-il. Il faut fixer la teinture.</p><p>��Pas le temps, r�pondit Scarabello d�un ton sec. C�est bient�t fini ?</p><p>��C�est presque termin� �, dit tristement le fourreur.</p><p>Scarabello fit un signe pour le chasser. Puis il prit une bouch�e de viande. � Alors, explique-moi ce que tu voudrais faire, demanda-t-il � Mercurio.</p><p>��Je veux des v�tements neufs pour nous deux. Avec ceux-l�, on nous renifle � une lieue de distance. �</p><p>Scarabello ne fit aucun commentaire.</p><p>� Moi je suis un bon escroc, je te l�ai dit, et elle, un bon guetteur, fit Mercurio. Tu nous dis ce que� �</p><p>Scarabello le fit taire d�un geste de la main. � �a suffit, dit-il aux apprentis.</p><p>��C�est fini, <emphasis>messer</emphasis> Scarabello, dit l�un des deux.</p><p>��Mais faites attention, si jamais�, commen�a l�autre.</p><p>��Va au diable �, le coupa Scarabello, qui fit signe � Mercurio de le suivre. Il se glissa dans l��troite calle del Luganegher. Ses hommes suivirent. Benedetta aussi. Scarabello marcha d�un pas vif jusqu�au campo Santo Aponal, o� il s�arr�ta et indiqua � Mercurio une boutique mis�rable, d�serte. � Il y a cinq ans, l�-dedans, est n� un monstre � deux t�tes, quatre bras et trois jambes. Un gar�on et une fille coll�s l�un � l�autre. C��taient les enfants du marchand de l�gumes. � De son couteau qui portait encore le morceau de viande, il d�signa un homme pench� sur le comptoir. � La fille, ils l�ont appel�e Maria, le gar�on Alvise. Ils ont surv�cu une heure. Apr�s, un docteur a emmen� le monstre et l�a fait embaumer. Depuis ce jour, plus personne n�est entr� dans cette boutique. �</p><p>Mercurio regarda l�homme dans son magasin. � Et pourquoi il reste ouvert, alors ?</p><p>��Parce que maintenant il travaille pour moi. Tu lui porteras un tiers de ce que tu gagnes. Et lui il me le donnera.</p><p>��Un cinqui�me �, fit Mercurio.</p><p>Le ciel se couvrit de nuages. Un vent humide se leva. Un coup de tonnerre r�sonna, comme un grondement sinistre.</p><p>� Tu n�es pas en position de n�gocier, mon gar�on.</p><p>��Un quart.</p><p>��T�es dur d�oreille ? �</p><p>Mercurio balan�a la t�te. � D�accord.</p><p>��Mais �a m��tonnerait que tu me rapportes beaucoup, dit Scarabello en souriant, tourn� vers ses hommes qui rican�rent, amus�s. T�as pas l�air d��tre un grand voleur. En tout cas t�as pas les id�es bien claires.</p><p>��Je suis tr�s bon dans l�arnaque, r�pliqua Mercurio, vex�. Et je suis le roi du d�guisement.</p><p>��Et en bon Romain, tu es modeste� comme un pape ! �</p><p>Les hommes de Scarabello se mirent � rire.</p><p>Quelques gouttes de pluie clairsem�es commenc�rent � descendre d�un ciel de plomb.</p><p>� Vous faites un tr�s mauvais couple, dit Scarabello, montrant seulement qu�il avait remarqu� la pr�sence de Benedetta. Quelle est la premi�re r�gle pour �tre un bon guetteur ? �, demanda-t-il.</p><p>Mercurio haussa les �paules, comme si la chose ne l�int�ressait pas, et r�pondit : � De ne pas se sauver en laissant son comparse dans la merde quand les choses tournent mal.</p><p>���a, c�est la r�gle de base, dit Scarabello. Mais un bon guetteur� doit passer inaper�u.</p><p>���videmment �, fit Mercurio, comme si cela allait de soi.</p><p>La pluie augmenta d�intensit� mais Scarabello resta au milieu du <emphasis>campo</emphasis>. � Benedetta, il dit : � Toi, tu ne passes pas inaper�ue. Tu es trop mignonne �.</p><p>Le visage de Benedetta s��claira et elle sourit.</p><p>� Idiote, c�est un d�faut, dit Scarabello.</p><p>��Idiote, r�p�ta Mercurio, d�un air sup�rieur.</p><p>��Et si un guetteur attire trop l�attention, on fait quoi ? fit Scarabello, tandis que la pluie devenait de plus en plus forte.</p><p>��On en change �, dit Mercurio avec un rire. Mais il vit que Scarabello ne riait pas. � Je plaisante. Je veux dire� j�ai compris�</p><p>��T�es un comique, toi, dit Scarabello.</p><p>��Bon, je veux dire� s�il est trop voyant�, bredouilla Mercurio, cherchant une solution pour ne pas devoir reconna�tre qu�il n�en savait rien. Si elle est trop mignonne on la retaille au couteau, non ? Et de nouveau il rit.</p><p>��Tu dois exploiter son d�faut, imb�cile.</p><p>��Imb�cile, r�p�ta Benedetta.</p><p>��Exploiter son d�faut. C�est ce que je voulais dire� � marmonna Mercurio, en rougissant.</p><p>Scarabello secoua la t�te. Ses cheveux, tremp�s par la pluie, boug�rent comme les tentacules d�un extraordinaire animal blanc. � Tu dois le rendre encore plus �vident, de mani�re que �a devienne un motif de distraction. Ce type de guetteur ne contr�le pas les pigeons discr�tement, comme un guetteur normal : il les contr�le� en se d�brouillant pour que les pigeons le regardent. Tu me suis ?</p><p>��Non, reconnut Mercurio, vaincu. �a donnerait quoi, en pratique ? �</p><p>Scarabello alla vers Benedetta et lui d�fit les cheveux. De sa main libre, il d�noua le corsage qu�elle avait sous sa robe et le replia � l�int�rieur, de mani�re � lui d�nuder la poitrine. Mais il ne s�arr�ta pas l� et d�chira un peu du tissu, qu�il replia aussi vers l�int�rieur pour �largir le d�collet� jusqu�� ce qu�on voie le bout rose de ses mamelons. Il se tourna vers Mercurio. � T�as compris, maintenant ? Utilise ce que tu as. Ils regarderont ses t�tons et toi, tu auras le champ libre� comique. �</p><p>Mercurio hocha la t�te. Il �tait tremp� comme une soupe. Il vit que les hommes de Scarabello fixaient le d�collet� de Benedetta. � Vous devez la respecter. Elle est vierge �, dit-il.</p><p>Benedetta le regarda avec �tonnement et rougit. Puis, g�n�e, elle lui donna une bourrade sur l��paule.</p><p>Scarabello hocha la t�te. � J�en ai plein les couilles de prendre l�eau par votre faute �, dit-il et il entra dans la boutique du marchand de l�gumes.</p><p>Celui-ci s�inclina aussit�t en signe de respect quand Scarabello et ses hommes se faufil�rent � l�int�rieur. Il n�y avait quasiment pas de marchandise. La boutique �tait une grande pi�ce froide au sol de planches brutes et aux murs pass�s � la chaux, avec juste quelques l�gumes dans de dr�les de corbeilles noires comme le brouillard. Le marchand ne semblait pas avoir peur de Scarabello, il y avait plut�t de la reconnaissance dans ses yeux. Il prit une cassette ferm�e par un �trange cadenas � cylindre et tendit � Scarabello une poign�e de pi�ces, que celui-ci empocha sans les compter, avant d�y r�cup�rer quatre pi�ces d�argent. � Tiens, te voil� pay� �, dit-il.</p><p>L�autre lui baisa la main, les yeux brillants. � Merci, que Dieu te b�nisse, toujours et pour l��ternit�. �</p><p>Scarabello retira sa main, mais doucement. Du bout de son couteau il d�signa Mercurio. � Paolo, � mon avis ce comique ne nous rapportera pas grand chose, mais il est engag�. � Il mordit dans son morceau de viande. Du jus lui coula sur le menton, qu�il essuya avec la manche de sa fourrure : il se retrouva avec un grand trait noir courant d�une joue � l�autre sous son nez.</p><p>La pluie avait dissous la teinture et sa fourrure �tait redevenue marron par endroits. Mercurio regarda par terre. Il y avait une flaque noire aux pieds de Scarabello. Aucun de ses hommes n�osa dire quoi que ce soit.</p><p>� �a te va bien, la moustache �, dit Mercurio en �clatant de rire.</p><p>Scarabello, surpris, le regarda sans comprendre.</p><p>Le borgne r�agit le premier. Il se mit face � Mercurio, le prit au collet et le repoussa, avec violence. � Ferme ta gueule, connard. �</p><p>Mercurio s�agrippa d�abord � ses hanches puis se retrouva contre un des comp�res, qui l�attrapa par le cou et le rudoya. Mercurio s�agrippa aussi � lui pour ne pas tomber, l��treignant presque. L�homme le repoussa avec hargne vers un autre, qui l�attrapa comme si Mercurio �tait une balle, le souleva en l�air et le jeta au sol devant Scarabello. � Demande pardon, fumier ! �</p><p>Benedetta retenait son souffle. Paolo regardait ailleurs.</p><p>Mercurio trempa le doigt dans la flaque d�encre et se dessina deux moustaches. � Maintenant on est pareils. � Il �clata de rire, sans pouvoir se retenir. � Mais les tiennes sont bien plus grosses�</p><p>Ferme ta gueule, connard �, fit le borgne, et il s�appr�tait � lui donner un coup de pied quand Scarabello, �tant le morceau de viande de son couteau, le lui lan�a en plein visage.</p><p>Le borgne protesta. � Mais�</p><p>��C�est � toi de fermer ta gueule ! � Puis Scarabello pointa son couteau vers Mercurio. � Rel�ve-toi �, ordonna-t-il. Et au marchand : � Paolo, apporte-moi un miroir �.</p><p>L�homme se pr�cipita dans l�arri�re-boutique et revint avec un vieux miroir.</p><p>Scarabello se regarda. Puis il fixa le borgne. � C�est qui le connard ? Toi ou lui ? dit-il, l�air sombre. Tu m�aurais laiss� sortir comme �a, toi, esp�ce d�imb�cile, de peur de me le dire ? cria-t-il. Il d�visagea ses autres hommes. Cr�tins ! �</p><p>Ils baiss�rent les yeux.</p><p>Scarabello se nettoya avec le linge que lui avait tendu Paolo. Puis il le passa � Mercurio, avec un sourire amus�. � Va chez le tailleur du th��tre de l�Anzelo. Il est � moi. Dis que c�est Scarabello qui t�envoie. Si quelque chose te convient, tu le prends. � Il lui donna une pichenette sur la joue. � Je te salue, comique.</p><p>��Un instant, Scarabello, dit Mercurio. On peut parler des comptes ? Je te dois un tiers de ce que je vole, c�est �a ? �</p><p>Scarabello le regarda, perplexe.</p><p>Mercurio alla au comptoir et y posa un couteau, une bourse de velours vert dans laquelle tint�rent des pi�ces de monnaie, et un foulard rouge. Il regarda le marchand de l�gumes. � Alors, �a fait combien, Paolo ? Je dois donner ma part au patron.</p><p>��Eh, c�est ma bourse ! s�exclama le borgne.</p><p>��Et c�est mon foulard ! fit un autre des hommes.</p><p>��Mon couteau, esp�ce de fils de pute ! �, dit le troisi�me. Scarabello se claqua la cuisse et partit d�un �clat de rire sonore. � Tout compte fait, il va peut-�tre nous rapporter quelque chose, ce comique ! � Il se tourna vers ses hommes. � Il vous a plum�s comme des volailles ! Vous vous imaginiez lui faire peur, et lui il vous faisait les poches ! Grands couillons ! � Il les attrapa par le collet, l�un apr�s l�autre, et leur passa sa manche de fourrure sur le visage, les barbouillant de noir. � Et gare � vous si vous vous nettoyez. Jusqu�� ce soir ! Allez, volaille, prenez vos affaires. � Puis il sortit de la boutique.</p><p>La pluie avait cess� et un soleil capricieux faisait une apparition entre les nuages. Le rire de Scarabello retentit dans tout le campo Santo Aponal.</p><p>� Je ne l�ai jamais vu rire d�aussi bon c�ur, dit Paolo quand les hommes de Scarabello s�en furent all�s. Mais j�ai cru qu�ils allaient te tuer, mon gar�on. � Il regarda les quatre pi�ces d�argent qu�il avait dans la paume de la main. � Ne te m�prends pas, je suis pas en train d�en dire du mal. Si Scarabello n�avait pas �t� l�, je serais mort. Personne n�ach�te rien au p�re d�un monstre. Les gens s�imaginent qu�en achetant chez moi la mal�diction va retomber sur eux. � Ses yeux se voil�rent. � Ma femme a eu tellement peur de ce qui l�attendait qu�elle a dit aux cur�s que c��tait ma faute si le monstre �tait n�, parce que je trafiquais avec le diable. Ils m�ont excommuni�, ils ont annul� notre mariage et maintenant elle fait la bonne chez les fr�res, tu vois un peu� C�est pourtant elle qui les a mis au monde, mes enfants, Maria et Alvise, coll�s l�un � l�autre, les pauvres petits� C��tait pas un monstre, tu comprends ? C��taient juste deux pauvres petits. � Paolo n�essuya pas ses larmes, comme s�il �tait habitu� � sentir ses joues mouill�es. � Scarabello est le seul qui ne m�ait pas abandonn�. C�est quelqu�un de bien, meilleur que quiconque ici. Tu crois qu�un type comme lui a besoin d�un type comme moi ? �</p><p>Mercurio et Benedetta �taient embarrass�s. Ils ne savaient que r�pondre. Ils bafouill�rent quelques phrases de circonstance, puis se firent expliquer o� se trouvait le th��tre de l�Anzelo et se faufil�rent au milieu des gens qui encombraient les <emphasis>calli</emphasis>.</p><p>� Scarabello a dit que j��tais mignonne, fit Benedetta.</p><p>��Non, il t�a trait�e d�idiote, plaisanta Mercurio.</p><p>��Et toi d�imb�cile.</p><p>��Un imb�cile gr�ce � qui nous aurons des v�tements qui ne puent pas le poisson.</p><p>��Te monte pas la t�te, t�as juste eu de la chance. �</p><p>Ils se lanc�rent des bourrades et se mirent � rire. Celui qui les aurait regard�s sans conna�tre leur histoire les aurait pris pour deux enfants insouciants.</p><p>Sur le campo dei Sansoni, l� o� la foule se pressait autour d�un vendeur ambulant d�oiseaux rares arriv�s tout droit selon lui du Paradis terrestre, Mercurio aper�ut tout � coup une t�te pointue, chauve et famili�re. Il sentit son c�ur acc�l�rer dans sa poitrine.</p><p>Il appela : � Donnola ! �</p><p>L�autre ne l�entendit pas et poursuivit son chemin, marchant d�un bon pas.</p><p>� Donnola ! �, appela encore Mercurio, en agitant le bras en l�air. � Tu te rappelles qui c�est ? dit-il � Benedetta. Suivons-le.</p><p>��Qu�est-ce que t�en as � faire de ce d�bile ?</p><p>��Je veux lui dire bonjour. C��tait l�assistant du docteur.</p><p>��Et qu�est-ce que t�en as � fiche du docteur ? Allons au th��tre de l�Anzelo. � Et elle le tira dans la direction oppos�e.</p><p>� L�che-moi ! �, dit Mercurio en se d�gageant avec une fougue excessive. � Vas-y, je te rejoins �, et il commen�a � courir derri�re Donnola. C��tait un lien possible avec Giuditta, se disait-il, �mu.</p><p>Benedetta resta immobile un instant puis courut � son tour.</p><p>Mercurio poussait les gens, cherchant � se frayer un chemin, et s�enfila dans une rue �troite au fond visqueux. Par moment, il apercevait la t�te de Donnola et criait alors son nom, en faisant de grands signes de bras.</p><p>Ils allaient le rattraper quand Donnola se retourna. Il vit un jeune homme qui criait son nom et faisait des gestes qui lui parurent agressifs. Il acc�l�ra donc le pas et avec sa connaissance des raccourcis, le sema rapidement.</p><p>Quand Mercurio arriva sur la riva del Vin, il vit que Donnola �tait mont� dans un bateau, d�sormais hors d�atteinte. Et dans le m�me bateau, presque au milieu du Grand Canal, il y avait le docteur. Et avec lui sa fille.</p><p>� Giuditta� �, dit tout bas Mercurio tout bas, qui eut un coup au c�ur. Il se mit � courir le long des quais boueux, avec de grands gestes des bras. � Giuditta ! hurla-t-il, Giuditta ! �</p><p>La jeune fille se retourna.</p><p>Mercurio ne savait pas si elle l�avait reconnu. Mais il pensa que oui parce que, malgr� la distance, leurs regards s�enlac�rent. Du moins voulut-il le croire, tandis qu�il s�arr�tait, �puis�, souill� de boue jusqu�aux genoux.</p><p>� Giuditta ! �, cria-t-il de toutes ses forces.</p><p>La jeune fille ne le quittait pas des yeux mais ne faisait ni signes ni gestes.</p><p>� Giuditta� �, r�p�ta Mercurio, haletant.</p><p>Un peu en arri�re, Benedetta avait tout vu. Elle retint rageusement ses larmes et se mordit les l�vres, jusqu�� les faire saigner.</p><p>Elle ressentit une haine profonde pour la fille du docteur.</p></section><section><title><p>23</p></title><p>� P�re, te rappelles-tu le jeune pr�tre qui a voyag� avec nous ? dit Giuditta comme la barque virait, abandonnant le Grand Canal.</p><p>��Mercurio. Oui, r�pondit Isacco, distrait.</p><p>��J�ai l�impression que je viens de le voir nous faire des gestes sur la rive�, dit Giuditta. Sauf qu�il n��tait plus habill� en pr�tre. �</p><p>Isacco se retourna, soudain attentif. � Ah�, acquies�a-t-il, cherchant � gagner du temps. Eh bien� � cette distance tous les gar�ons se ressemblent, mon enfant. �a ne pouvait pas �tre lui. �</p><p>Giuditta, en revanche, savait que c��tait Mercurio. D�s qu�elle l�avait vu, elle avait senti son c�ur oppress�, comme si quelqu�un appuyait dessus avec sa main, et l�instant d�apr�s elle s��tait sentie heureuse. Depuis qu�ils s��taient pris par la main elle n�avait pas cess� de penser � lui, m�me si elle essayait d��loigner cette pens�e. Elle ne r�pondit pas � son p�re et se contenta de regarder vers le Grand Canal, presque compl�tement cach� maintenant par un petit palais de marbre jaune et vert. Elle ne comprenait pas pourquoi elle n�avait pas r�pondu � ses gestes. De tout son �tre elle l�aurait voulu, et pourtant elle �tait rest�e immobile, p�trifi�e.</p><p>Donnola avait fini par reconna�tre le jeune homme qui lui courait apr�s, et par rire de sa propre peur. Il allait le dire, confirmant ce que pensait Giuditta, quand il sentit qu�on le tirait par la manche.</p><p>� �vitons ce gar�on, lui murmura Isacco � l�oreille. C�est une source d�ennuis. � Puis il se tourna vers sa fille. Giuditta ne le regardait pas. � On est encore loin ? demanda-t-il � voix haute au batelier.</p><p>��On arrive. � la moiti� du <emphasis>rio</emphasis> de la Madoneta, vous descendez et vous faites un petit bout de la <emphasis>salizada</emphasis><a l:href="#n_8" type="note">[8]</a> San Polo. La maison d�Anselmo del Banco est la plus grande et la plus riche. � Puis l�homme hocha la t�te et marmonna � mi-voix : � Une vraie sangsue, cet Anselmo.</p><p>��Tu sauras qui appeler si t�as besoin d�une saign�e, dit Donnola. Maintenant tais-toi et rame. Le docteur te paie pas pour insulter ses amis, t�te de n�ud. �</p><p>La barque accosta au quai pr�s d�une amarre, et les passagers descendirent. En quelques pas, ils furent sur le campo San Polo, dall�, avec un beau puits couvert au milieu. Des hommes avec de grands balais et de larges pelles de bois s�affairaient � ramasser les ordures.</p><p>� Le mercredi, c�est le march� �, expliqua Donnola. Puis il pointa du doigt un joli petit palais � deux �tages, presque en face de l��glise. � C�est l� qu�il habite. Anselmo del Banco est un homme tr�s puissant, et en plus, tr�s riche, dit-il avec des airs de conspirateur. Il y a cinq ans, le fr�re Ruffin est venu sur ce <emphasis>campo</emphasis> pr�cher contre les Isra�lites devant deux mille personnes, et il para�t que votre cher banquier a protest� aupr�s du Conseil des Dix et que le Conseil a �loign� le fr�re de Venise. Vous n�avez qu�� lui demander. �</p><p>Devant la porte d�entr�e, Isacco regarda Donnola d�un air g�n�. � Je suis d�sol� mais� �, commen�a-t-il � dire.</p><p>Donnola rit. � Je sais, je suis un <emphasis>goy</emphasis> et je peux pas entrer chez le banquier. � Il rit de nouveau. � Vous en faites pas, Docteur. C�est pas la mer � boire si pour une fois c�est un chr�tien qui peut pas entrer quelque part, vous croyez pas ? �</p><p>Isacco sourit, amus�. Ce Donnola lui plaisait.</p><p>Il frappa. Un serviteur en livr�e ouvrit.</p><p>� Je suis Isacco da Negroponte et voici ma fille Giuditta. Asher Meshullam nous attend. �</p><p>Le serviteur s�inclina, s��carta pour les laisser entrer puis referma la porte sans un regard pour Donnola. Toujours en silence, il se dirigea vers une cour int�rieure o� poussaient des orangers et des c�drats. Au milieu, sous une tente de soie jaune et rouge, un petit homme maigre �tait assis � une table, les mains tendues, paumes ouvertes, vers un brasier pos� au centre d�o� se d�gageait une ti�deur agr�able.</p><p>� Assieds-toi �, dit l�homme � Isacco. Il avait une voix l�g�re, presque f�minine, mais une grande force �manait de lui.</p><p>� Asher Meshullam, c�est un honneur d��tre re�u dans votre maison, dit Isacco.</p><p>��Assieds-toi �, r�p�ta le banquier, et il donna une petite tape sur un fauteuil damass� � c�t� de lui. Puis il s�adressa � Giuditta. � Peut-�tre veux-tu voir de plus pr�s ces plantes exotiques. Les plus grandes sont des <emphasis>citrus medica</emphasis>. Les autres sont des oranges douces. Le climat de Venise n�est pas le meilleur pour ces plantes qui aiment le soleil. C�est pourquoi tu les vois un peu �teintes. Mais comme nous autres les Juifs, elles sont fortes et capables de s�adapter. �</p><p>Isacco fit signe � Giuditta d�ob�ir puis s�assit.</p><p>Giuditta eut un sourire distant. Les plantes d�Asher Meshullam ne l�int�ressaient pas. Mais elle �tait heureuse d��tre un peu seule avec ses pens�es. �Je te retrouverai�, lui avait dit Mercurio. Et il l�avait retrouv�e, il avait cri� son nom. Mais pourquoi n�avait-elle pas r�pondu ? Pourquoi n�avait-elle pas cri� le nom de Mercurio ? Pourquoi n�avait-elle pas dit � son p�re de faire accoster le bateau ? Giuditta n�avait la r�ponse � aucune de ces questions. � Parce que j�ai peur �, murmura-t-elle en caressant la feuille lisse d�un oranger. Puis, d�un geste de col�re, elle l�arracha. � Parce que je suis une petite fille. � Elle se tourna vers son p�re et Asher Meshullam. Personne ne l�avait vue. Elle laissa tomber la feuille. � Parce que je suis une petite fille �, r�p�ta-t-elle tout bas. Et elle se dit qu�� Venise elle deviendrait une femme.</p><p>Aussit�t seul avec Isacco, le banquier avait repris. � Tu sais comment on appelle les oranges ? Des <emphasis>portogalli</emphasis><a l:href="#n_9" type="note">[9]</a>. Certains illustres m�decins, tes coll�gues, soutiennent que manger des <emphasis>portogalli</emphasis>, quand on en a, peut aider les marins � se pr�server du scorbut. Qu�en penses-tu ? �</p><p>Isacco savait qu�aucune des questions de celui qui �tait le chef incontest� de la communaut� isra�lite v�nitienne, mais aussi le principal banquier des territoires de la S�r�nissime, y compris sur la terre ferme, n��tait pos�e sans raison. � Si d�illustres savants soutiennent cette th�orie, comment un simple m�decin comme moi pourrait-elle la r�futer ? �</p><p>Le banquier le regarda intens�ment, sans sourire mais sans trop de s�rieux. � En mer, il y a plus de superstitions que de science. J�ai entendu parler de certaines amulettes prodigieuses� � Et il fixa de nouveau Isacco de ses petits yeux ac�r�s, noirs comme de la poix.</p><p>Isacco haussa les �paules, en signe d�ignorance. Mais l�allusion au Qalonimus n��tait pas un hasard. Le banquier lui envoyait un message.</p><p>Asher Meshullam fit un signe au serviteur, qui prit une cruche d�argent bossel� � poign�e d�os, et remplit de vin deux calices en verre souffl� � bordure d�or fin. Le banquier leva le sien. � Il est <emphasis>casher</emphasis>, dit-il. Tu te conformes � la Loi, n�est-ce pas ? �</p><p>Cette question aussi �tait une mise � l��preuve. Si Asher Meshullam gouvernait son peuple et traitait d��gal � �gal avec les puissants de Venise, c�est qu�il voyait plus loin que le bout de son nez. Ce n��tait pas le moment de mentir effront�ment. � Asher � dit-il avec modestie et orgueil � la fois, parce qu�il avait appris que c��tait le m�lange id�al pour simuler la sinc�rit頗, si je devais suivre � la lettre les six cent treize <emphasis>mitzvot</emphasis> et les appliquer chaque jour, je n�aurais plus le temps, je crois, de respirer et de travailler. <emphasis>El-Shaddai</emphasis>, le Tout-Puissant, est mis�ricordieux avec son serviteur. Il sait que mon c�ur est pur� autant qu�il peut l��tre. Et s�il m�arrive d�avoir dans mon verre du vin non <emphasis>casher</emphasis>, je dois vous avouer que je le bois quand m�me. Ce qui est s�r, c�est que je ne mange ni porc ni viande impure. �</p><p>Le banquier eut un sourire d�approbation. Il trempa � peine les l�vres dans le verre et le reposa sur la table. � Il y a quelques jours, au port, il y avait un �quipage mac�donien, reprit-il avec cette fa�on de parler au hasard de la conversation. Ils parlaient d�un escroc juif qui avait une fille de l��ge de la tienne.</p><p>��Ah oui ?</p><p>��Ils disaient que cet escroc n�avait pas pay� le voyage et les avait roul�s.</p><p>��Ah, attendez�, fit Isacco en se touchant le front de l�index, comme s�il se rappelait tout � coup quelque chose. On m�a racont� l�histoire autrement. On m�a dit que le Juif les a pay�s de trois belles malles remplies de cailloux. �</p><p>Asher Meshullam rit doucement, satisfait. Il commen�ait � appr�cier son interlocuteur. � Bizarres, ces Mac�doniens, dit-il. Qu�ont-ils l�intention d�en faire, de tous ces cailloux ?</p><p>��Qui sait ? fit Isacco en hochant la t�te. Autant de pays, autant d�usages. �</p><p>Asher Meshullam eut un rire amus�, mais bref. � Mon seul souci est que ce Juif puisse �tre un escroc. Vois-tu, l��quilibre avec les V�nitiens est plut�t instable, particuli�rement ces derniers temps. Nous n�avons pas besoin de conflits.</p><p>��Je comprends. Mais je crois que ce Juif n�existe pas. Il n�est que le fruit de l�imagination d�une bande d�ivrognes mac�doniens. � mon avis, une fois la gal�re partie, vous n�en entendrez plus parler.</p><p>��Comment es-tu arriv� ici ?</p><p>��Escort� par la b�n�diction de <emphasis>Ha-Shem</emphasis>, qu�il soit toujours lou�, et par voie de terre, en usant bien deux paires de chaussures, puisqu�il ne nous est pas permis d�aborder dans la lagune.</p><p>��Par voie de terre, donc ?</p><p>��Par voie de terre �, r�p�ta Isacco, sans baisser le regard et en soutenant l�examen des petits yeux d�Asher Meshullam.</p><p>Il y eut un long silence. Puis le banquier parla : � C�est ce que je dirai de toi � la communaut� et aux <emphasis>Cattaveri</emphasis><a l:href="#n_10" type="note">[10]</a>.</p><p>��Vous le direz parce que telle est la v�rit�.</p><p>��Je le dirai, Isacco, dit Asher Meshullam en lui serrant le bras de sa main, parce que telle doit �tre la v�rit�. �</p><p>Isacco acquies�a. Le message �tait clair. Asher Meshullam n�avait pas cru un seul mot de ce qu�Isacco avait dit. � Qu�il en soit donc ainsi. <emphasis>Amen</emphasis>.</p><p>��<emphasis>Amen Selah</emphasis>, r�pondit le banquier, qui �ta la main du bras d�Isacco et sourit. Tu es le fils du m�decin du <emphasis>bailo</emphasis> de l��le de Negroponte. Ce sera ta garantie ici. �</p><p>Isacco pencha la t�te, en signe de respect et d�humilit�. � Que le Saint vous b�nisse, Asher Meshullam.</p><p>��Apprends � m�appeler Anselmo del Banco, comme tout le monde en ville. Toi-m�me, tu ne t�appelles pas Isacco da Negroponte. Les V�nitiens aiment les mascarades, souviens-t-en.</p><p>��Je m�en souviendrai.</p><p>��Prends une maison parmi ton peuple, continua le banquier. La majeure partie d�entre nous habite aujourd�hui dans les quartiers de Sant�Agostin, Santa Maria <emphasis>Mater Domini</emphasis> ou ici, � San Polo. Crois-moi, prends une maison parmi ton peuple et puisque tu es m�decin, prends-la grande. Ainsi tu seras un grand m�decin. Nous aimons les mascarades, nous aussi.</p><p>��Merci� Anselmo.</p><p>��Et maintenant, montre-moi les pierres dont tu me parlais dans ton message. Je verrai combien je peux t�en donner, fit Anselmo del Banco d�un ton afflig�. Malheureusement je dois te dire que les temps sont durs� �</p><p>�Quand on fait affaire avec un banquier, il y a un prix � payer�, pensa Isacco. Il d�posa sur la table les deux �meraudes, les deux rubis et le diamant. � On ne dirait pas � les voir comme �a, mais ce fut un grand poids de les apporter jusqu�ici, ces pierres, croyez-moi.</p><p>��Je te crois, Isacco da Negroponte. � Anselmo del Banco le regarda avec un sourire ouvert, presque de petit gar�on. � Pourquoi penses-tu que nous, les Juifs, on l�a toujours dans le cul ? � Et il �clata de rire.</p></section><section><title><p>24</p></title><p>� Anselmo del Banco dit que la S�r�nissime voudrait cr�er un quartier r�serv� aux Juifs de Venise �, dit Isacco, aussit�t sorti de la maison du banquier. Ce dernier avait estim� les pierres bien en dessous de leur valeur, mais lui avait tout de m�me sign� une lettre de change pour une somme consid�rable.</p><p>� Et c�est un bien ? demanda Giuditta.</p><p>��Non, mon enfant. L�id�e est de faire une sorte de <emphasis>chazer</emphasis>.</p><p>��De quoi ? intervint Donnola.</p><p>��Une sorte d�enceinte, r�pondit Isacco. Un s�rail.</p><p>��Ah, c�est des b�tises, dit Donnola. �a se fera jamais. �</p><p>Isacco haussa un sourcil. � Je suis heureux d�apprendre que tu connais mieux les affaires de la R�publique qu�Anselmo del Banco, qui traite avec les notables de la S�r�nissime. �</p><p>Donnola ne releva pas l�ironie : � La position privil�gi�e de cet usurier, docteur, montre seulement qu�en d�pit de toute logique, certains finissent par se retrouver plus haut que des chr�tiens comme moi, quoi qu�en disent les proclamations de la S�r�nissime. Alors on en d�duit que ce que dit la R�publique est souvent un �cran de fum�e pour que le petit peuple se tienne tranquille. Et donc, cette histoire de s�rail pour les Juifs est une connerie pure et simple, c�est moi qui vous le dis.</p><p>��Si c�est toi qui le dis, je ne peux que te croire, fit Isacco. Je transmettrai � Anselmo del Banco qu�il peut �tre tranquille. �</p><p>Donnola haussa les �paules. � Vous croyez ce que vous voulez, docteur. Moi, je vous ai donn� mon avis.</p><p>��Allons, ne le prends pas mal, dit Isacco en riant, avec un clin d��il � Giuditta.</p><p>��Je le prends pas mal. Mais vous savez quoi ? Votre usurier, il vous croira jamais. Et vous savez pourquoi ?</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Parce qu�avec tout votre respect, vous, les Juifs, vous aimez bien vous plaindre.</p><p>��Tu trouves ? fit Isacco, sentant monter une pointe d�irritation.</p><p>��Oui. Comme tous les marchands. Et vous �tes peut-�tre pas plus marchands que les autres, mais vous l��tes s�rement pas moins. �</p><p>Isacco pensa � Anselmo del Banco et � l�estimation de ses pierres pr�cieuses. Il avait pens� la m�me chose, lui aussi. Mais pas question de l�admettre devant un <emphasis>goy</emphasis>. � Je ne sais pas� �, dit-il.</p><p>Donnola rit. � Vous le savez, vous le savez�</p><p>��J�ai l�impression que c�est toi qui sais tout, Donnola.</p><p>��Allons, ne le prenez pas mal �, fit Donnola en imitant l�intonation du docteur quelques instants plus t�t.</p><p>Giuditta �clata de rire.</p><p>� Avec tout votre respect, docteur, vous les Juifs, vous croyez toujours �tre la cinqui�me roue du carrosse�</p><p>��Et ce n�est pas le cas ? demanda Isacco. R�ponds sinc�rement. �</p><p>Donnola le regarda. Tout � coup, ses paroles, qui n��taient qu�une mani�re de dire, prenaient un poids autre que celui qu�il avait voulu leur donner. � Ben, par exemple�</p><p>��Je t��coute.</p><p>��Les Turcs sont pires, dit Donnola, content d�avoir trouv� une �chappatoire.</p><p>��Mais quel rapport ? Vous �tes en guerre avec les Turcs depuis toujours !</p><p>��Justement. Et on consid�re qu�ils sont pires que les Juifs.</p><p>��Donnola, il n�y a pratiquement pas de Turcs � Venise !</p><p>��Justement. Mais des Juifs, par contre, il y en a. Alors la cinqui�me roue du carrosse, c�est les Turcs, pas les Juifs �, conclut Donnola avec satisfaction.</p><p>Isacco hocha la t�te. � Bah� on ne peut pas discuter avec toi. �</p><p>Giuditta souriait, amus�e.</p><p>� Tu te moques de ton p�re ? lui demanda Isacco.</p><p>��Je ne me permettrai pas, r�pondit-elle, souriant toujours.</p><p>��Mais que penses-tu de notre discussion ? �, intervint Donnola.</p><p>Giuditta regarda son p�re et se serra contre lui. � Je pense que le docteur Isacco da Negroponte a trouv� un bel os � ronger.</p><p>��Cherchons une maison o� habiter, dit Isacco, joyeux, en �treignant sa fille.</p><p>��Non, docteur. Nous devons d�abord parler avec le capitaine Lanzafame, je vous l�ai dit ce matin, ajouta Donnola. Il m�a donn� rendez-vous � midi � son quartier g�n�ral. Il a besoin de vos services.</p><p>��Et o� est-il, ce quartier g�n�ral ?</p><p>��Ici, derri�re le Rialto, docteur.</p><p>��On dirait que tout tourne autour du Rialto.</p><p>��Parce que le Rialto est le c�ur de la ville.</p><p>��Je croyais que c��tait Saint-Marc.</p><p>��Saint-Marc, c�est pour les politiciens, les intrigants et les visiteurs.</p><p>��Bon, alors rendons-nous � ce quartier g�n�ral, fit Isacco. Mais il ne m�a pas sembl� voir de casernes.</p><p>��Qui a parl� de caserne ? se mit � rire Donnola. En temps de paix, le quartier g�n�ral du capitaine, c�est la taverne delle Spade. �</p><p>Dans une <emphasis>calle</emphasis> toute proche, la calle della Scimia, derri�re la Pescheria Grande, se trouvait une taverne tenue par les s�urs de San Lorenzo, ainsi que le pr�cisa Donnola avec d�go�t. � Une taverne propre ! �, ajouta-t-il, scandalis�.</p><p>La taverne delle Spade, quant � elle, n�avait pas du tout l�air tenue par des religieuses : un ivrogne �tait couch� devant l�entr�e, et une prostitu�e lui faisait tranquillement les poches.</p><p>� Ce serait mieux que votre fille attende dehors, docteur, sugg�ra Donnola.</p><p>��Hors de question, r�pliqua Isacco. Ma fille va l� o� je vais. Qu�est-ce qui te passe par la t�te ? Regarde autour de toi�</p><p>��Oui, mais � l�int�rieur�</p><p>��On n�en parle m�me pas. Fin de la discussion �, dit Isacco d�un ton cat�gorique. Je ne veux pas la laisser dehors.</p><p>Donnola haussa les �paules, ouvrit la porte de la taverne et entra. Isacco le suivit et Giuditta leur embo�ta le pas.</p><p>Une odeur naus�abonde les agressa aussit�t, pire que celle de la ruelle : un fumet pestilentiel � base de transpiration, de dattes pourries, de fruits �cras�s sur le sol et recuits par l�humidit� et le sel, de poisson avari�, de poix et de bois, et de latrines jamais nettoy�es. Et sur tout cela flottait l�odeur tenace du vin rance. La taverne �tait grande mais obscure, bien qu�on f�t en plein jour. Devant les fen�tres pendaient de lourdes tentures sombres et les flamm�ches des lampes � huile �taient si basses qu�on distinguait � peine les visages. Dans un coin, Giuditta vit un ivrogne pisser le long d�un mur sans que personne ne lui dise rien. Tandis qu�elle avan�ait en suivant son p�re, elle voyait par �clairs un sein, une jupe qui se relevait sur un cul blanc. L�air bruissait de paroles obsc�nes, de rires vulgaires, de soupirs, de jurons. On aurait dit l�antichambre de l�enfer, pensa Giuditta, mal � l�aise.</p><p>Elle s�arr�ta quand elle vit une main de femme se glisser sous la houppelande d�Isacco et lui t�ter le membre � travers le tissu de son pantalon. � Tu l�as bien grosse, mon amour �, dit une voix, comme r�citant un couplet. Puis de l�obscurit� �mergea le visage d�une prostitu�e pass� au blanc de c�ruse, les joues et les l�vres fard�es de pourpre. � Je te suce pour un quart de rouge et une pi�ce de six bagattins. Une bouche comme la mienne, t�as jamais essay�. � Elle approcha une lampe de son visage. Elle sourit et montra une bouche priv�e de dents, aux gencives rougies. Giuditta fit un pas en arri�re et cria. La femme disparut dans la p�nombre et l�on n�entendit plus que son rire, suivi d�un autre rire avin�.</p><p>� Ma fille ne peut pas rester ici. O� nous as-tu amen�s ? lan�a Isacco � l�adresse de Donnola.</p><p>��Je vous l�avais dit, Docteur.</p><p>��Tu aurais d� �tre plus clair ! explosa Isacco. Et toi, attends-moi dehors ! ordonna-t-il � Giuditta en l�emmenant rapidement � l�entr�e de la taverne. J�en ai pour un instant. Ne t��loigne pas et ne parle � personne. � Il la regarda. Elle �tait p�le. � Donnola est un cr�tin, et toi tu ressembles � un fant�me �, marmonna-t-il. Puis il s�encadra dans la porte et cria : � Capitaine Lanzafame ! �</p><p>L�espace d�un instant, le silence se fit dans la gargote. Puis le bourdonnement reprit. Mais une silhouette imposante sortit de l�obscurit�. � Ah, tu es l� �, dit Lanzafame d�une voix emp�t�e par le vin. Sa chemise �tait sortie, ouverte sur une poitrine couverte de cicatrices violac�es.</p><p>Derri�re lui surgit Donnola. � Vous nous avez fait demander� �, dit-il.</p><p>Le capitaine acquies�a. � Allons dehors. �</p><p>Quand ils furent � l�air libre, Isacco regarda Lanzafame. Il y avait un fond de tristesse dans son visage, et comme une vieille blessure dans ses yeux.</p><p>� T�avise pas de me juger, Juif �, dit rudement le capitaine, le doigt point� sur lui.</p><p>Isacco regarda la taverne et haussa les �paules. Des endroits comme celui-l�, il en avait vu des dizaines. Il y avait pass� des journ�es enti�res. Et des hommes qui noyaient leurs pens�es dans le vin, comme le capitaine, il en avait vu des centaines. Il avait �t� ce genre d�homme, lui aussi. � Ce que vous faites ne m�int�resse pas. �</p><p>Lanzafame soupira. � Eh bien, moi, je vais te le dire. Et je vais le dire � ta fille, qui est si jolie. Je fais ce que je fais parce que celui qui a �t� � la guerre, il a perdu son �me, il l�a vendue au diable, les remords le tourmentent et il doit se souiller jusqu�� la fin de ses jours pour expier les p�ch�s qu�il a commis. � Il regarda Isacco. Puis Giuditta. Et enfin, il �clata de rire. � C�est ce genre de couillonnades que tu veux entendre, Juif ?</p><p>��Cessez de m�appeler juif �, dit Isacco.</p><p>Le capitaine Lanzafame acquies�a vaguement, sans parler. � J�ai besoin de ta science, dit-il ensuite. Quelqu�un� qui va tr�s mal. � Il lui mit la main sur l��paule et lui parla � l�oreille. Son souffle sentait le vin �pic�. La prise sur l��paule devint agressive. � Si tu la tues, docteur� je te tue. � Il le fixait de ses yeux brouill�s par la boisson. � Et l�autre condition, c�est que tu peux pas refuser. � Il �clata de rire � nouveau. Puis, d�un pas instable d�homme ivre, il partit devant eux sans se retourner. � Allons-y ! �, lan�a-t-il.</p><p>Arriv�s dans la ruga dei Speziali, ils entr�rent par une porte d�labr�e et mont�rent quatre �tages d�un escalier �troit et sombre. Le logement du capitaine �tait une mansarde, sale et dans un grand d�sordre. Une servante qui avait du mal � marcher, vieille et grasse, �tait venue ouvrir. Elle ressemblait � une bonne de cur� et paraissait plus sale encore que la maison. Le plancher de bois brut �tait recouvert d�un bon doigt de poussi�re et de boue s�ch�e. Il y avait une odeur d�sagr�able, de fluides corporels et de nourriture qui a tourn�.</p><p>� Elle est muette �, expliqua le capitaine en d�signant la vieille femme.</p><p>La servante regarda Isacco et montra son oreille.</p><p>� On en a rien � foutre que tu entendes, dit Lanzafame. De toute fa�on, on a pas l�intention de te parler. Bouge-toi, gros cul. � Le capitaine se tourna vers Donnola et Giuditta. � Vous, vous attendez ici. �</p><p>La vieille escorta Isacco et le capitaine jusqu�� une chambre au fond d�un bref couloir. L�odeur y �tait encore plus forte. Une femme, la trentaine, �tait couch�e sur un lit. Elle avait l�air souffrante. P�le, elle transpirait. Sur le dos de sa main, qu�elle tenait hors des couvertures, s��tendait une large plaie, ouverte presque jusqu�� l�os. Plus haut, sur le bras, une autre pustule sanguinolente, mais moins profonde.</p><p>� C�est votre femme ? demanda Isacco.</p><p>��Qui ? Elle ? � Lanzafame partit d�un rire grossier. Presque m�prisant. Mais, comme si tout � coup il n��tait plus saoul, les yeux pleins d��motion et la voix basse, il dit : � Sauve-la. Je t�en supplie �.</p></section><section><title><p>25</p></title><p>Shimon avait d�cid� de ne pas chevaucher sur la route. Il voulait �viter de rencontrer des gardes de Sa Saintet�, dont il portait l�uniforme. Mais les fourr�s �taient plus �pais qu�il n�aurait cru et il ne fut de retour � l�auberge qu�� la nuit tomb�e.</p><p>Il d�cida d�attendre le lendemain et s�installa sur un rocher, � c�t� d�un torrent, o� il alluma un feu. Il n�avait rien mang�, mais ne se sentait pas faible. Il but, fit boire son cheval, et se pr�para � attendre le jour.</p><p>Il repensait aux �v�nements de la veille, � la fille, � la d�sarmante facilit� avec laquelle elle l�avait ferr�. Aussi facilement que Mercurio, d�ailleurs. Shimon avait beau �tre plein de col�re et de haine, �tre devenu un homme radicalement diff�rent en abandonnant la peur qui le paralysait depuis toujours, il n�avait pas la moindre exp�rience de la vie. La seule difficult� qu�il e�t jamais rencontr�e �tait d��tre n� juif. Il avait h�rit� du fonds et des contacts commerciaux de son p�re, marchand comme lui, lequel avait h�rit� du fonds et des clients de son propre p�re. Aucun d�eux n�avait jamais souffert de la pauvret�, mais tous avaient �t� gouvern�s par la peur. La peur de perdre ce qu�on a, la peur d��tre juif dans un monde chr�tien. La peur d��prouver de la passion, de la col�re, mais de la joie aussi. La peur de vivre.</p><p>Shimon sourit, tandis que l�aube commen�ait � poindre entre les h�tres. Son destin �tait chang�. Et il le devait peut-�tre � Mercurio qui, en le d�troussant, l�avait ruin�. Il l�avait oblig� � affronter sa propre nature, �touff�e pendant des ann�es. C��tait gr�ce � lui, en fait, qu�il avait enfreint la loi et s��tait procur� une arme, qu�il l�avait enfonc�e dans le corps d�un ennemi en hurlant sa haine, sa col�re, sa r�bellion. Contre les hommes et contre Dieu. Au fond, c��tait gr�ce � ce voyou qui, avec cette m�me arme, lui avait �t� la parole que Shimon en avait une, plus forte encore, qui sortait de son c�ur, de ses visc�res, de son �tre de chair et de sang.</p><p>Oui, c��tait gr�ce � Mercurio. Et il le remercierait comme il se devait.</p><p>Mais pour l�instant il devait remercier la fille qui l�avait fait se sentir aussi stupide, et lui avait donn� une le�on. Parce qu�il savait maintenant, apr�s des ann�es et des ann�es de l�thargie, ce que �a voulait dire d��tre vivant. Il avait senti ce qu�on peut vraiment �prouver pour une femme. Senti la chair entre ses jambes se gonfler de passion. Senti jusqu�� l�ivresse de d�sob�ir � sa propre peur. De risquer. Oui, le risque : il �tait au centre de la nouvelle ivresse de Shimon. Et les faits avaient prouv� que l�homme qui prend des risques est aid� par les Dieux. Peut-�tre pas le Dieu des Juifs, mais Shimon avait ferm� cette porte aussi. Il �tait sourd au Dieu de ses p�res. De nouveaux dieux, pa�ens, sanguinaires, bestiaux, l�avaient prot�g�. Ils lui avaient fait un cadeau extraordinaire. Injustement condamn� � �tre jet� en prison, il avait �t� lib�r� par des �v�nements ind�pendants de sa volont�. Graci� une seconde fois. Il s��tait reconnu dans le brigand qui lui avait sauv� la vie. � cet instant-l�, il n�avait pas ressenti la peur de la mort. Il avait ressenti de la col�re, peut-�tre, parce qu�il avait une t�che � accomplir. Mais de la peur, non. Il avait franchi une limite, pass� une fronti�re maintenant. Aucun retour en arri�re n��tait possible.</p><p>Il se leva et se rin�a le visage. Il voulut laver aussi son �p�e, mais cette lame noircie par le sang s�ch� lui donnait un sentiment de puissance. Aussit�t en selle, il �peronna son cheval.</p><p>Pr�s de l�auberge, il attacha le cheval � un ch�ne vert et s�assit sur le sol pour r�fl�chir. � part le G�n�ral et la fille, il y avait dans l�auberge deux vieilles femmes et trois valets d��curie. Mais c��tait la fille qui l�int�ressait.</p><p>Apr�s quelque temps, il vit que deux valets montaient dans une charrette tir�e par un mulet et s��loignaient. Et qu�aussit�t apr�s le troisi�me poussait une brouette en direction des bois. C��tait le moment d�agir.</p><p>Le G�n�ral �tait assis devant l�auberge, sous une pergola o� il s��tait fait porter une carafe de vin. Il but et essuya sa barbe blanche, puis sortit de sa ceinture une pipe courte qu�il bourra.</p><p>Pendant qu�il �tait occup� � l�allumer, Shimon arriva derri�re lui. Il le prit par la m�che qui lui retombait sur le front, lui souleva la t�te et posa la lame de l��p�e sur son cou rugueux. D�un mouvement rapide, il enfon�a la lame dans la chair du G�n�ral.</p><p>Une des deux femmes, qui sortait avec le d�jeuner du vieil homme, hurla, l�chant assiette et couverts. Puis elle se pencha, ramassa le couteau et tenta de poignarder Shimon, qui la frappa sur la t�te avec la poign�e de l��p�e. Elle g�mit et s��croula au sol. Shimon ne se soucia plus d�elle et entra dans l�auberge. L�autre vieille, � sa vue, tomba � genoux, fit un signe de croix et commen�a � prier. Shimon ne la regarda m�me pas. Il cherchait la fille. En passant devant une fen�tre, il la vit qui s��chappait.</p><p>Il sortit en courant et empoigna l�arbal�te, qu�il avait d�j� charg�e. Il ne s��tait jamais servi d�une arme pareille. Il respira � fond, s�agenouilla et visa. La fille avait travers� presque toute la cour et s�approchait de la grange. Si elle y arrivait, elle dispara�trait de son angle de tir. Shimon posa l�index sur la d�tente et appuya.</p><p>Le trait jaillit avec violence, faisant vibrer l�air.</p><p>La fille lan�a un hurlement mais poursuivit sa course. Le trait l�avait fr�l�e et s��tait plant� dans le mur de la grange.</p><p>Quand Shimon vit qu�elle p�n�trait dans le bois, il jeta l�arbal�te et courut jusqu�� son cheval. Il monta en selle et la rattrapa en un instant. Il la frappa d�un grand coup de pied. La fille tomba et ne se releva pas. Elle haletait. Elle �tait �carlate, les yeux remplis de peur.</p><p>� Tu veux ton or ? Il est dans la chambre du G�n�ral, dit-elle, effray�e. Je voulais pas� je voulais pas� Il m�a forc�e� �</p><p>Shimon lui fit signe de se remettre debout, puis la saisit par les cheveux et retourna � l�auberge, au pas de son cheval. La fille suivait en g�missant, les mains agripp�es � celles de Shimon pour diminuer la tension douloureuse sur sa chevelure.</p><p>Ils pass�rent devant le cadavre du G�n�ral. La fille cria puis �clata en sanglots. � Non� non� je t�en supplie� �</p><p>Shimon descendit de cheval. Il la regarda. Lui donna une gifle, avec violence. Il la tuerait, mais elle n�allait pas mourir aussi vite que le G�n�ral : elle devait souffrir. Comme Mercurio. Parce qu�ils l�avaient tous les deux humili�.</p><p>Il la poussa vers la pi�ce � l�arri�re de l�auberge, l� o� elle l�avait drogu�.</p><p>� Tu veux faire l�amour ? pleurnicha la fille. Tu veux faire l�amour ? �</p><p>Shimon ouvrit la porte d�un coup de pied, et tira son �p�e, qui d�gouttait encore de sang. Il poussa violemment la fille � l�int�rieur puis ferma la porte derri�re eux.</p><p>Elle s�agenouilla � ses pieds, les mains jointes. � Ne me tue pas ! Ne me tue pas, je t�en supplie� � D�un geste soudain, elle ouvrit sa robe, arrachant les boutons et d�couvrant un sein g�n�reux. � Tu veux faire l�amour ? � Elle s�approcha de lui, toujours � genoux, et se frotta contre ses jambes. � Tu veux faire l�amour ? r�p�ta-t-elle. Prends-moi� prends moi� � Elle recula jusqu�au lit o� Shimon avait perdu conscience. Elle s�y �tendit, en se touchant les seins. � Regarde-moi. Je te plais ? Tu as envie de moi ? �</p><p>Shimon se dit qu�il aurait d� la tuer dans les bois. Il se sentait faible. Faible comme quand elle l�avait s�duit. Il la regardait et pensait au matin pr�c�dent, quand on le faisait monter dans le coche p�nitentiaire et qu�il l�avait vue d�fra�chie. Cette image lui revint � l�esprit et le troubla. Parce qu�elle n��tait plus la jeune fille � laquelle il n�aurait jamais pu pr�tendre. Ce matin-l�, il avait vu une femme qu�il aurait pu avoir. Et sur le moment, � la voir ainsi vaincue, en son pouvoir, il se sentit encore plus faible. Avant m�me de se le dire, il savait qu�il la d�sirait de tout son �tre.</p><p>Il jeta son �p�e et fit un pas vers la fille.</p><p>Elle releva sa jupe. � Oui, viens� oui� �, murmura-t-elle en �cartant les jambes et en d�couvrant une touffe de poils clairs. � Viens� je te veux� regarde comme je te veux� �, continua la fille, et elle porta la main � sa bouche, se l�cha les doigts et la descendit entre ses jambes.</p><p>Shimon sentit le sang courir dans tout son corps, comme un ressac : il montait � sa t�te puis redescendait instantan�ment � son entre-jambe. Son c�ur s�acc�l�rait. Sa respiration devenait haletante. Il s�approcha encore.</p><p>La fille tendit la main et lui d�noua son pantalon, avec habilet�. Elle avait l�habitude, pensa Shimon. Et de nouveau il se sentit faible. Et seul. La main de la fille saisit son membre. Elle commen�a � bouger, avec fougue, en essayant de faire se dresser la chair.</p><p>Mais Shimon �tait p�trifi� par la sensation qu�il �prouvait. �Tu n�as jamais eu une femme, se disait-il. Ton �pouse n��tait pas une femme et toi, tu n�as jamais �t� un homme. Un vrai homme.� Il sentit jusqu�au tr�fonds de lui toute sa faiblesse. Il fit mine de s��carter, d�cid� � empoigner son �p�e, quand la fille, comme si elle le devinait, le saisit par les flancs et l�attira � elle. Shimon se retrouva couch� sur le lit. La fille lui baissa le pantalon, releva sa jupe sur ses hanches et monta sur lui. Elle lui prit la main et l�appuya sur ses seins. Puis elle commen�a � bouger, allant et venant, se frottant sur le membre mou de Shimon.</p><p>Elle haletait : � Oh, oui� comme �a� tu sens comme je te veux ? Oui, tu me fais jouir� oui� � Mais le p�nis de Shimon ne semblait pas vouloir se gonfler ni grandir. Il se dit qu�avec son �pouse, qui n��tait pas une femme, il n�avait jamais failli. Et que l�, avec cette fille superbe, il n�y arrivait pas. C��tait absurde. Il sentit la peur revenir dans son �me, avec cette sensation de solitude qu�il n�avait jamais voulue admettre. Il �tait une nullit�.</p><p>La fille, toujours g�missant, s��carta de lui et descendit avec sa bouche entre ses jambes. Shimon sentit la chaleur. Le mouvement. Il n�avait jamais pens� qu�une chose pareille pourrait lui arriver. Il en avait entendu parler mais ne l�avait jamais v�cu. C��tait merveilleux, il parvenait � se le repr�senter, et pourtant il ne se passait rien. Il ferma les yeux, porta la main � son front.</p><p>Comment �tait-il possible qu�il se sente si faible, si insignifiant ?</p><p>En cet instant il per�ut un geste anormal. Quelque chose le mit en alarme. Il ouvrit brusquement les yeux.</p><p>La fille empoignait l��p�e mais n��tait pas encore pr�te � frapper. Shimon lui lan�a un coup de genou et se dressa sur ses pieds, ce qui la surprit. Il lui prit l��p�e et la brandit au-dessus d�elle.</p><p>La fille savait qu�elle allait mourir. Elle avait rat� sa seule chance.</p><p>Shimon tenait l�arme au-dessus de sa t�te et regardait la fille, qui se prot�geait instinctivement avec les mains. Et alors il se vit, avec son p�nis tout mou, tremp� de la salive de la fille. Il s�imagina, avec cette �p�e brandie et son pantalon baiss�. Et il ressentit de la douleur, pour lui-m�me. Parce qu�il allait tuer la fille avec ce membre sorti et flasque. Et qu�il avait esp�r頗 il ne se l�avoua qu�� cet instant � faire l�amour avec elle, d�s la premi�re fois, et m�me apr�s qu�elle l�avait trahi, vol�, ridiculis�. M�me quand elle avait dit au G�n�ral qu�il la d�go�tait, il l�avait d�sir�e. Elle avait toujours �t� plus forte. Et elle le resterait, quand bien m�me il lui trancherait la t�te. � cause de ce p�nis flasque, qui avait eu peur d�une femme � laquelle il ne pouvait pas pr�tendre.</p><p>Il porta sa main � son entre-jambe, honteux. Puis il baissa son arme.</p><p>La fille le regarda sans comprendre.</p><p>Shimon remonta son pantalon, arracha le drap, en fit des bandes et lui noua les mains et les pieds.</p><p>Non, il ne la tuerait pas. Il n�en avait pas le courage. Pas aujourd�hui.</p><p>Il monta dans la chambre du G�n�ral et la mit sens dessus dessous jusqu�� ce qu�il ait trouv� ses bottes, son manteau et son or. Il y avait ses cinq florins, plus cinq autres pi�ces d�or et une vingtaine en argent. Et des bijoux d�homme et de femme. Il regarda dans les armoires, prit des v�tements qui pourraient lui �tre utiles et les chargea dans la voiture de Scavamorto qu�il trouva dans la grange avec le petit cheval arabe.</p><p>Dans la cuisine, il s�empara de touts les vivres possibles. Les vieilles femmes avaient disparu. Il prit du papier et une plume, et se rendit compte alors qu�il avait voulu �crire un mot pour la fille.</p><p>Les larmes lui mont�rent aux yeux. �Tu es vraiment un faible�, se dit-il.</p><p>Il sortit, d�sesp�r�, se sentant plus seul que jamais, monta sur le si�ge et fouetta le cheval qui s��lan�a aussit�t avec nervosit�.</p><p>Quand il repassa � l�endroit o� le coche p�nitentiaire avait �t� attaqu�, le soleil se couchait presque.</p><p>Sur la petite esplanade entour�e de h�tres s�culaires, deux grands loups r�daient, inquiets et furtifs. � l�arriv�e de la voiture, ils se r�fugi�rent dans les bois. Shimon pleurait encore, sans bruit. Il alluma une lanterne. Le petit cheval �tait inquiet, et ne cessait de taper des sabots sur le sol et de hennir. Dans les fourr�s brill�rent une dizaine d�yeux rouges. Les deux loups qu�il avait vus n��taient que les plus courageux. Il tendit l�oreille. Les autres �taient tapis dans l�obscurit� et grognaient, tourment�s par l�odeur du sang.</p><p>Shimon ouvrit la bouche et poussa son sifflement effrayant. Puis il fit claquer le fouet en l�air.</p><p>Dans le bois, les loups hurl�rent.</p><p>Shimon quitta la clairi�re en se demandant s�il aurait la force de continuer, de mener jusqu�au bout sa recherche et sa vengeance, de tuer Mercurio.</p><p>La fille lui avait montr� combien il �tait faible.</p><p>Les cris f�roces des loups qui se disputaient la chair humaine r�sonn�rent dans la h�traie et s��lev�rent jusqu�� la lune.</p><p>Mais Shimon ne les entendit pas. Il n�avait dans les oreilles que le rire de la fille. Il �tait s�r qu�en ce moment elle riait de lui.</p></section><section><title><p>26</p></title><p>La vieille femme, soutenue par une jolie jeune fille, entra d�un pas h�sitant dans la boutique de l�orf�vre sur le campo San Bartolomeo. Elle s�arr�ta � deux pas du comptoir, appuy�e sur sa canne, avec une expression douloureuse. Elle serra les dents, ferma � demi les paupi�res, devint toute rouge.</p><p>� Vous vous sentez mal, madame ? �, demanda l�orf�vre.</p><p>La vieille serrait les dents, secouait la t�te.</p><p>� Vous vous sentez mal ? �, r�p�ta l�homme, inquiet.</p><p>Tout � coup elle l�cha un pet sonore.</p><p>L�orf�vre rougit. Il regarda la jeune fille qui l�accompagnait et re�ut en r�ponse un sourire.</p><p>� Ah, quelle lib�ration ! �, soupira la vieille femme. Les traits de son visage, cach�s par un chapeau qui lui tombait sur le front et par un maquillage lourd, � base de blanc de c�ruse, se d�tendirent. Elle s�approcha du comptoir et parla, laissant voir des dents noires et pourries. � Montre-moi des bagues de valeur, d�p�che-toi. �</p><p>L�orf�vre demeura interdit. Certes, la vieille n��tait pas mal accoutr�e. Et m�me, pour ce qu�on pouvait en voir sous le voile, elle portait une s�rie de colliers avec des pierres �normes qui devaient valoir une fortune. Mais il ne l�avait jamais vue jusque l�. L�orf�vre d�pla�a son regard vers la jeune fille, qui lui sourit de nouveau, un sourire presque effront�.</p><p>� Putain ! �, cria la vieille, qui s��tait tourn�e au m�me instant et l�avait vue lui sourire. Elle leva sa canne et, sans piti� aucune, l�abattit sur le dos de la jeune fille, qui s��tait promptement tourn�e. � Tu n�es qu�une putain !</p><p>��Madame� permettez-moi� �, intervint timidement l�orf�vre.</p><p>La vieille le regarda avec une expression hargneuse, la canne encore lev�e.</p><p>L�homme, d�instinct, fit un pas en arri�re.</p><p>La vieille se tourna de nouveau vers la jeune fille. � Putain �, r�p�ta-t-elle dans un sifflement mauvais. Puis elle se tourna vers l�orf�vre. � Ce n�est pas une servante, c�est une putain, mon cher. Et elle est en train de t�embobiner toi aussi, je parierais. M�fie-toi. Elle n�est pas du genre � garder les jupons baiss�s et les jambes serr�es. �</p><p>L�homme d�glutit, g�n�.</p><p>� Alors, cette bague ? le houspilla la vieille. Ou je dois changer de boutique ? Tu n�es pas le seul orf�vre � Venise, je suppose.</p><p>��Je n�ai pas le sentiment de vous conna�tre, madame, dit celui-ci, craintif. Puis-je savoir qui vous envoie dans mon humble boutique ? � Son regard continuait malgr� lui � se poser sur la fille qui, feignant d�avoir chaud, avait d�fait entre-temps un bouton de son corsage.</p><p>La vieille ne semblait pas l�avoir remarqu�. Elle pointa sa canne, qu�elle man�uvrait comme une arme, en direction de l�orf�vre. � Si ta boutique est humble, alors tes bijoux le seront aussi et ils ne feront pas mon affaire, dit-elle de sa voix rauque et d�sagr�able. Secoue-toi, putain, ordonna-t-elle � sa servante en faisant mine de partir. On nous a mal conseill�es.</p><p>��Attendez, madame�, dit l�orf�vre pour l�arr�ter, ou peut-�tre � cause de la grimace contrari�e de la servante. Dites-moi en quoi je peux vous servir et je ferai en sorte de vous contenter. Je crois comprendre que vous �tes �trang�re et� � Il s�interrompit et devint soup�onneux. � Comment avez-vous fait pour arriver dans la lagune, d�ailleurs ? Les �trangers n�ont pas l�autorisation de� �</p><p>La vieille tapa sur le comptoir avec sa canne. � Il suffit. Je suis Cornelia della Rovere, descendante de papes, et par mon nom et par ma maison je ne suis �trang�re en aucune partie du monde, manant. Veux-tu � pr�sent me montrer oui ou non une de tes fichues bagues ? �</p><p>La servante, sans cesser de lancer des �illades � l�homme, acquies�a de la t�te pour confirmer les dires de la vieille femme.</p><p>� Je vous demande pardon, noble dame�</p><p>��Des bagues !</p><p>��Tout de suite. �</p><p>L�orf�vre regarda la fille et ouvrit une grande bo�te en fer d�o� il sortit une cassette contenant des bagues.</p><p>La vieille ne leur accorda pas un regard. � J�ai dit des bagues. Pas de petites choses qui conviennent pour des putains dans son genre �, et elle donna une bastonnade pr�ventive � la servante qui g�mit et fixa l�orf�vre d�un regard mortifi�.</p><p>Celui-ci se mordit la l�vre. Il reposa la cassette et s�approcha d�un coffre-fort ferm� par trois cadenas diff�rents. Il les ouvrit l�un apr�s l�autre, pour en extraire une cassette contenant d�autres bijoux, ind�niablement plus pr�cieux. Il les posa devant la vieille femme, qui ferma les yeux.</p><p>� Celles-ci ne conviennent pas non plus ? �, demanda l�orf�vre.</p><p>La vieille grin�a des dents, devint toute rouge et l�cha un autre pet. � Maudite vieillesse �, marmonna-t-elle. Puis elle regarda les bagues. Elle en prit une sertie d�un diamant. Elle fron�a le nez. La rejeta dans le tiroir.</p><p>L�orf�vre la remit en place avec soin. La vieille femme prit une autre bague, avec une �meraude grosse comme un scarab�e, qu�elle rejeta � son tour dans la cassette. � Donne-moi mes lunettes �, ordonna-t-elle m�chamment � la servante.</p><p>En lui passant ses lunettes, la fille se pencha sur le comptoir et l�orf�vre aper�ut les deux bouts roses de ses mamelons.</p><p>La vieille mit ses lunettes puis, d�une main qui tremblait, prit la cassette tout enti�re et se tourna vers la vitrine. � Il n�y a pas de lumi�re dans cette boutique �, maugr�a-t-elle, et elle fit un pas, mais sans sa canne. Et, avant que la servante p�t venir la soutenir, elle vacilla et faillit tomber. La cassette lui �chappa des mains et les pr�cieux bijoux roul�rent sur le sol.</p><p>L�orf�vre, avec un g�missement, s��lan�a pour les ramasser. La servante s��tait pench�e elle aussi, pour l�aider, et chaque fois qu�elle lui passait une bague, elle lui effleurait la main, en le regardant dans les yeux, si pr�s que l�homme sentait la chaleur de son souffle.</p><p>La vieille ne daigna pas le moins du monde s�excuser pour ce qui s��tait pass�. Elle fouilla dans le sac � main qu�elle portait et en tira une petite bourse de soie. Elle l�ouvrit de ses mains tremblantes, pendant que l�orf�vre finissait de ramasser ses bijoux et revenait derri�re le comptoir, non sans avoir v�rifi� que rien ne manquait et caress� au passage la petite servante.</p><p>� Alors, voyons�, demanda la vieille d�un ton distrait. Combien co�te cette �meraude ? �</p><p>L�orf�vre s�appr�tait � r�pondre quand un nouveau tremblement des mains de la vieille femme renversa le contenu de sa petite bourse. Les pi�ces roul�rent sur le sol comme auparavant les bijoux. L�orf�vre et la servante se remirent � quatre pattes pour ramasser les pi�ces de monnaie, et il vit, tout en lui caressant la main, qu�elles �taient d�or sonnant et tr�buchant. Quand il se releva, il donna les pi�ces � la vieille, qui les compta en les rangeant dans sa bourse.</p><p>� Il en manque une, dit la vieille.</p><p>��Comment cela ? fit l�orf�vre.</p><p>��Ah, te voil� sourd, maintenant ?</p><p>��Noble dame�</p><p>��Combien avions-nous quand nous sommes sorties, putain ? �, demanda la vieille � la servante.</p><p>La servante regarda l�orf�vre. � Je ne me rappelle pas bien� �</p><p>L�orf�vre �tait tendu. � Vous ne pensez tout de m�me pas�</p><p>��Sale putain ! Tu ne te rappelles pas ? �, hurla la vieille, qui abattit avec fureur sa canne sur le comptoir, frappant au passage le coin de la cassette des bagues. La cassette se souleva et les bagues s�en �chapp�rent, roulant en partie sur le comptoir, en partie sur le sol.</p><p>L�orf�vre s��lan�a de nouveau pour les ramasser, mais la vieille lui donna un coup de canne sur la main. � Je vais appeler les gardes, voleur !</p><p>��Noble dame�</p><p>��Noble dame mon cul ! On ne me la fait pas, � moi ! � Et elle abattit de nouveau sa canne avec fureur puis se pencha vers l�orf�vre et s�appuya au comptoir. Elle cria : � Gardes ! �, en se dirigeant d�un pas incertain vers la sortie.</p><p>La servante, qui l�aidait � marcher, regardait l�orf�vre d�un �il triste et m�lancolique, comme si elle quittait un amant.</p><p>Aussit�t sortie de la boutique et loin de la vitrine, la vieille dame se d�barrassa du soutien de la servante, remonta ses jupes et se mit � courir. Et la servante courut derri�re elle en riant.</p><p>� Le couillon ! �, s��cria Mercurio en �tant le chapeau qui lui cachait la moiti� du visage.</p><p>� Le cochon ! �, s�exclama Benedetta.</p><p>L�orf�vre, avec quelques instants de retard, s��tait aper�u qu�il lui manquait la bague avec le diamant. Il se pr�cipita dehors. Regarda � droite et � gauche, dans la foule. � Vous avez vu une vieille femme avec une servante ? �, demanda-t-il, d�sesp�r�, � tout le monde. Mais pas de r�ponse. Il courut vers la salizada del Fondego dei Tedeschi. Il y avait trop de monde. Impossible de les retrouver. Et il ne pouvait pas laisser sa boutique ouverte. Il fit demi-tour, regarda autour de lui une fois encore, fit un pas en arri�re et sentit quelque chose sous son pied. C��tait une vessie de porc gonfl�e d�air, qui, en sortant, produisit une vibration tonitruante.</p><p>� �a, c�est un sacr� pet, mon fr�re ! �, dit un passant.</p></section><section><title><p>27</p></title><p>� Le mal napolitain�</p><p>��Mais non, voyons ! Le mal portugais.</p><p>��Sottises ! Ce sont les Fran�ais de Charles VIII qui l�ont apport� � Naples, avec leurs putains. Aussi faut-il l�appeler le mal fran�ais, indiscutablement.</p><p>��Pardonnez-moi, mes estim�s confr�res, mais c�est en r�alit� le mal espagnol car il est bien connu que les marins de Christophe Col�</p><p>��Assez, bande d�idiots ! hurla le capitaine Lanzafame. Je me fiche compl�tement de savoir comment on l�appelle ! �</p><p>Le propri�taire de la pharmacie de la Testa d�Oro, se tut et allongea le cou, �tonn� et offens�. Les coins de sa bouche s�abaiss�rent. Ses petites lunettes tomb�rent du bout de son nez, et son jeune aide se pencha promptement pour les ramasser. Les deux m�decins qui avaient eu cette discussion anim�e avec l�apothicaire hauss�rent en m�me temps un sourcil, comme deux jumeaux siamois.</p><p>Le capitaine Lanzafame, tout d�peign� et pas ras�, poussa Isacco en avant. � Donnez au docteur Isacco da Negroponte ce qu�il vous demande, dit-il. Et ne faites pas tant de c�r�monies.</p><p>��Je vous �coute �, dit alors l�apothicaire � Isacco en le toisant. Il se tourna vers les deux autres m�decins avec un petit sourire en biais sur ses l�vres exsangues. � Il ne sait pas de quelle maladie il parle, mais il en conna�t le m�dicament. Bien, instruisons-nous, alors.</p><p>��Il y a une femme qui va tr�s mal. Que trouvez-vous d�amusant � cela ? dit Isacco. Voulez-vous m�aider, oui ou non ? �</p><p>Le capitaine Lanzafame planta son couteau dans le comptoir de l�apothicaire. � Ils vont t�aider, sois-en certain. �</p><p>Les quatre sp�cialistes firent un bond en arri�re.</p><p>� Ce n�est pas utile, capitaine, dit Isacco en retirant le couteau, qu�il tendit � Lanzafame. Ils m�aideront parce que ce sont des hommes de science, et parce qu�ils en ont fait le serment. N�est-il pas vrai ? �</p><p>L�apothicaire balan�a la t�te avec condescendance. Les deux docteurs gliss�rent les pouces dans les plis de leur pourpoint, � hauteur des aisselles, comme un couple de danseurs bien rod�s. La com�die dict�e par l�orgueil impliquait qu�ils ne c�dent pas tout de suite. Mais le jeune aide, moins expert dans l�art de se d�rober, dit : � Bien s�r, Monsieur ! �, avec un enthousiasme couillon que les trois autres jug�rent r�pr�hensible. Et puisque le sc�nario �tait maintenant g�ch�, ils opin�rent du chef.</p><p>� Quel que soit son nom� je n�ai jamais vu cette maladie, dit Isacco. Cela ressemble un peu � la peste, un peu � l�alop�cie, un peu � la gale�</p><p>��Vous ne la connaissez pas parce que c�est une maladie nouvelle, dit gravement l�un des deux m�decins en hochant la t�te.</p><p>��Et vous avez raison, sous certains aspects, cher confr�re, poursuivit l�autre. Car l�essence de la maladie, comme celle des maladies que vous avez cit�es, entre dans la cat�gorie de l�<emphasis>ignis persicus</emphasis>, tel que Galien l�a d�crit.</p><p>��Et quelles en sont les causes, alors ? demanda Isacco.</p><p>��Les causes sup�rieures sont � rechercher dans la conjonction astrale de Jupiter et Mars du mois de novembre de l�ann�e 1494. Et aussi dans celle de Saturne et Mars du mois de janvier 1496 �, dit un des deux docteurs, tandis que l�autre acquies�ait en fermant � demi les paupi�res.</p><p>Isacco retint une r�action d�agacement. � Et les causes� inf�rieures ? demanda-t-il en serrant les dents.</p><p>��Elles ont leur origine dans la d�couverte des Am�riques, c�est bien connu, intervint l�apothicaire tout en adressant une petite r�v�rence aux deux docteurs. Les indig�nes de ces contr�es eurent des accointances charnelles avec les singes� auxquels on dit d�ailleurs qu�ils ressemblent admirablement, �tant eux-m�mes descendus des arbres depuis peu. C�est de ces animaux qu�ils ont pris la maladie, en particulier leurs femmes qui, � travers leurs r�pugnantes pratiques sexuelles, l�ont ensuite transmise aux marins de Colomb� � Il �carta les bras, l�air pein�. � � Lesquels l�ont ramen�e en Europe.</p><p>��En tout cas cette maladie est un instrument de Dieu pour punir les nations chr�tiennes sc�l�rates �, dit le jeune aide de l�apothicaire, qui lui fit un signe d�approbation.</p><p>� Il n�y a rien de plus� inf�rieur encore ? demanda alors Isacco. Ou de concret ?</p><p>��Concret ? � L�apothicaire pronon�a le mot avec une sorte de d�go�t, comme s�il s�agissait d�une obsc�nit�.</p><p>Lanzafame se tourna vers Isacco.</p><p>Isacco, c�dant � sa propre nature, lui arracha son couteau des mains et le planta avec fureur dans le bois du comptoir. � Par la mis�re ! �, cria-t-il.</p><p>L�apothicaire poussa un cri de peur aigu.</p><p>� C�est une maladie contagieuse, expliqua pr�cipitamment un des deux m�decins. Il faut s�abstenir de pratiques sexuelles avec les femmes qui en sont afflig�es. Mais la corruption des humeurs internes est aussi due aux intemp�ries excessives de l�air, en particulier l�humidit�.</p><p>��Et elle est �pid�mique. Elle se fixe sur les parties honteuses du corps par l�interm�diaire de pustules malignes qui se propagent ensuite � la t�te et au corps tout entier �, conclut l�autre m�decin, qui baissa la t�te.</p><p>Le capitaine avait les yeux br�l�s de trop de vin et trop de peine. Il n�arrivait pas � suivre les propos des m�decins. Il fixa Isacco d�un air interrogateur.</p><p>� Autrement dit, vous ne comprenez rien � cette maladie �, dit Isacco.</p><p>Personne ne r�agit, par peur.</p><p>� Et comment la soignez-vous ? insista Isacco.</p><p>��R�pondez ! ordonna le capitaine.</p><p>��Di�te, dit le premier docteur.</p><p>��Saign�es� fit l�autre.</p><p>��� et purge, conclut Isacco d�un ton chagrin.</p><p>��Exactement, dirent � l�unisson les deux docteurs.</p><p>��Et de la th�riaque, confectionn�e par mes soins �, dit l�apothicaire avec orgueil.</p><p>Isacco regarda Lanzafame. � Di�te, saign�e et purge, soupira-t-il. Pour le mal de c�ur et pour les h�morro�des, pour le cancer et pour les cals� pour quoi que ce soit, di�te, saign�e et purge.</p><p>��Et de la th�riaque, produite dans cette pharmacie, r�p�ta l�apothicaire.</p><p>��Ta gueule, couillon ! �, pesta Lanzafame. Puis il s�adressa � Isacco : � Et donc ? �</p><p>Isacco hochait la t�te. Durant cette p�nible premi�re journ�e, il avait failli plus d�une fois avouer � Lanzafame qu�il n��tait pas un vrai m�decin. Par respect, parce qu�il le lui devait. Mais il avait h�sit�. En fait, il en savait autant que ces quatre de la pharmacie de la Testa d�Oro. Il �tait pr�t � faire tout ce qu�ils lui sugg�raient, si cela pouvait sauver la femme qui g�missait et se lamentait dans le lit du capitaine Lanzafame. Mais en r�alit� ils ne savaient pas eux non plus comment la soigner.</p><p>� Donnez-moi un onguent d�achill�e et de pr�le �, dit Isacco � l�apothicaire. Plus que les rem�des paternels, il se rappelait ceux des vieilles femmes de Negroponte, que les chr�tiens br�laient comme sorci�res. � Et aussi de la griffe du diable, de la racine de bardane, de l�encens et de la calendule. En teinture-m�re.</p><p>��Pas de th�riaque ? demanda l�apothicaire, offens�.</p><p>��Tu peux te la bouffer, marmonna Isacco. D�p�che-toi ! �</p><p>L�apothicaire regarda les deux m�decins.</p><p>� D�p�che-toi ! �, lui cria Lanzafame.</p><p>Une demi-heure plus tard, ils quittaient la pharmacie.</p><p>� J�ai entendu dire que ce moine qui en a apr�s les Juifs a d�barqu� � Venise, lui dit le capitaine sur le chemin du retour.</p><p>��Ah oui ? fit Isacco.</p><p>��Il recommence � pr�cher ses conneries. Pour le moment, personne ne l��coute� mais Venise, c�est comme partout, y a plein de couillons.</p><p>��Sans doute�</p><p>��Va te faire voir, docteur ! Toi et tes �sans doute�.</p><p>��Merci bien, capitaine.</p><p>��Pas de quoi. �</p><p>Ils march�rent d�un pas vif, en silence, jusqu�� la mansarde.</p><p>La servante muette les attendait avec impatience. Elle avait pr�par� du bouillon de poule � la cannelle et aux clous de girofle, comme le lui avait ordonn� Isacco. Mais la malade n�avait pas voulu manger, expliqua-t-elle par gestes.</p><p>Lanzafame se tourna vers le docteur, angoiss�.</p><p>� Capitaine� commen�a Isacco.</p><p>��Mets-toi au travail �, l�interrompit aussit�t Lanzafame. Puis il se tourna vers la servante. � Apporte-moi la malvoisie. Et va en racheter. Je ne sors pas ce soir.</p><p>��Peut-�tre ne devriez-vous pas boire autant�, fit Isacco.</p><p>��Je ne suis pas ton patient, r�pondit durement le capitaine. Concentre-toi sur qui tu dois. �</p><p>Le docteur se rendit dans la chambre de la malade. Il parvenait � deviner sa beaut�, ab�m�e par la maladie. Distraite par sa souffrance, elle lui lan�a un regard absent. Elle avait mal aux os et aux articulations, elle �tait fi�vreuse et par moment perdait conscience. Isacco examina ses plaies. C��tait comme si les rats avaient rong� sa chair. Il t�ta deux autres abc�s qui venaient de se former. L�un sur le visage, qui d�formait sa pommette, l�autre sur son cou. Ils �taient durs au toucher. Le capitaine lui avait dit que les deux autres plaies avaient commenc� aussi sous forme d�abc�s.</p><p>� Je dois vous examiner� si vous permettez� entre� entre les�, balbutia Isacco, g�n�.</p><p>Entre les cuisses ? sourit la femme en parlant d�une voix faible mais pleine de sarcasmes. T�as honte, docteur ?</p><p>��Non, Madame� Je pensais que� �</p><p>La femme rit. Un rire fatigu� qu�Isacco n�attribua pas � la maladie mais � quelque chose de bien plus ancien. � la vie m�me, peut-�tre.</p><p>� Un de plus, un de moins, dit la femme.</p><p>��Que voulez-vous dire, Madame ?</p><p>��Regarde entre ses jambes sans faire de c�r�monies, tonna la voix de Lanzafame derri�re lui. C�est une putain, t�as pas encore compris ? �</p><p>Isacco resta immobile.</p><p>La femme, avec le peu d��nergie qui lui restait, �carta les couvertures et releva sa jupe, ouvrant les jambes, les yeux fix�s dans ceux du capitaine. � Allez, regarde, docteur� touche, fouille, fais ce que tu veux. Pas vrai, capitaine ? �</p><p>Lanzafame ne r�pondit pas et quitta la pi�ce.</p><p>Isacco nota un ulc�re dans les parties honteuses, comme les avait appel�es un des deux m�decins. Mais il semblait en voie de r�gression. � Qu�avez-vous mis dessus ? lui demanda-t-il.</p><p>��S�rement pas ce que j�y mets d�habitude �, fit la femme avec un rire.</p><p>Isacco ne commenta pas sa plaisanterie. Il savait qu�elle avait peur. Et qu�elle souffrait. Il continua de la fixer d�un air s�rieux.</p><p>� Rien �, dit alors la femme.</p><p>Isacco nettoya les plaies avec un linge puis �tala dessus l�onguent d�achill�e et de pr�le, qui arr�terait l�h�morragie caus�e par le nettoyage des plaies. Puis il y appliqua un empl�tre de racine de bardane et de calendula pour aider � la cicatrisation.</p><p>Le capitaine �tait r�apparu sur le seuil.</p><p>Isacco se leva et le rejoignit. � Capitaine, je dois vous parler�, dit-il d�un trait, parlant � voix basse. Je ne suis pas docteur� Mon p�re l��tait, mais moi j�ai seulement� �</p><p>Lanzafame le saisit par le collet de sa houppelande et le fixa de ses yeux clairs et enflamm�s. � Tu es docteur, dit-il pour finir, sans une once d�h�sitation dans la voix, martelant chacune de ses paroles. Je t�ai vu couper et recoudre mes hommes. Et j�ai vu que pour toi ces histoires d�astrologie, c�est une belle couillonnade. Par cons�quent, pour moi, tu es un vrai docteur. � Il l�attira � lui. � Mais qu�elle ne t�entende pas, ou aussi vrai que Dieu existe, je te d�molis la gueule. �</p><p>Isacco se sentit faible et fort � la fois entre les mains de cet homme. Et il s��tonna �norm�ment de lui avoir fait cet aveu. Un escroc ne r�v�le jamais ses mensonges. Mais quelque chose changeait en lui depuis que sa femme H�ava, par la bouche de Giuditta, lui avait montr� sa nouvelle voie. Son nouveau destin.</p><p>� Cela dit, dans certains cas, c�est � moi de manier le couteau, ajouta le capitaine en souriant. Un docteur, �a doit avoir le don de patience et de tol�rance. Laisse l�irritabilit� � l�homme de guerre. � Il lui posa la main sur l��paule et le regarda avec respect et admiration. Puis son visage redevint dur. � Ne m�enl�ve plus jamais le couteau des mains. �</p><p>Isacco se fit apporter le bouillon de la servante, et m�langea de l�encens et de la griffe du diable dans la tasse chaude pour combattre la fi�vre.</p><p>La femme refusa de boire.</p><p>Alors le capitaine arracha brusquement le bol des mains d�Isacco, prit une cuill�re sale, la nettoya avec le bord de sa chemise et s�assit sur le lit. Il agita la cuill�re en direction de la femme et lui dit, d�une voix grave : � Maintenant tu avales ce bouillon ou je t��touffe et je reprends mon lit, esp�ce de pute ent�t�e et capricieuse �.</p><p>Dans le regard de la femme passa un �clair de joie.</p><p>Le capitaine approcha la cuill�re de sa bouche. La femme serra les l�vres. Lanzafame mit la cuill�re dans le bol et fit mine de lui donner une claque. La femme le d�fia du regard et serra encore plus les l�vres. Le capitaine lui envoya une gifle.</p><p>� Capitaine�, dit Isacco.</p><p>��Te m�le pas de �a, l�arr�ta Lanzafame, sans le regarder. C�est une affaire entre un soldat et une pute. � Il approcha encore la cuill�re des l�vres de la femme.</p><p>Elle prit le bouillon et le lui recracha � la figure.</p><p>Le capitaine l�attrapa par le cou. � Il faut bien mourir de quelque chose, dit-il. Que ce soit par cette maladie ou par ma main, �a ne fait pas de diff�rence, hein ? �</p><p>La femme le fixait sans rien dire.</p><p>Le capitaine l�cha sa prise sur le cou et fit le geste de la frapper. La femme ne ferma pas les yeux et ne se d�tourna pas pour parer le coup. Mais la main du capitaine s��tait arr�t�e � un doigt de sa joue. Il la lui fr�la rudement, dans une sorte de caresse. � Mange �, dit-il. Il lui tendit la cuill�re remplie de bouillon et de rem�des.</p><p>La femme d�glutit. � C�est pas bon. �</p><p>Le capitaine go�ta le bouillon. � Oui, c�est vraiment pas bon. � Il lui tendit de nouveau la cuill�re pleine.</p><p>La femme lui arracha le bol des mains et avala tout d�un seul coup. � T�es lent comme un escargot �, lui dit-elle.</p><p>Ils se regard�rent. Puis Lanzafame se leva et rejoignit Isacco. � Va retrouver ta fille.</p><p>���a ne sert � rien. Elle est avec Donnola. Ils cherchent un logement.</p><p>���a ne sert � rien non plus que tu restes ici.</p><p>��Je voudrais aller parler avec le plus de m�decins possibles. L�, je ne soigne pas la maladie, seulement ses sympt�mes. �</p><p>Lanzafame acquies�a, en silence. � Tu es un bon docteur, lui dit-il.</p><p>��Je ne suis pas docteur.</p><p>��Tu es un bon docteur. � Le capitaine lui tourna le dos et revint aupr�s de la femme. Il mit une chaise � c�t� du lit et s�assit.</p><p>Isacco, sur le seuil, se retourna pour le regarder.</p><p>La femme avait tendu la main vers celle du capitaine.</p><p>� Dors �, lui dit le capitaine sans prendre sa main.</p><p>Elle la tendit encore un peu, faiblement.</p><p>Lanzafame soupira. � T�es une pute chiante, dit-il.</p><p>��Oui, capitaine. �</p><p>Il prit sa main dans la sienne. � Maintenant, dors, Marianna. �</p><p>La femme ferma les yeux. � Oui, Andrea. �</p><p>Isacco se tourna pour partir. La servante muette le fixait. � � plus tard �, lui dit-il en passant pr�s d�elle.</p><p>Mais elle lui bloqua le passage. De sa poche, elle sortit une image grossi�re d�une Vierge � l�enfant, grav�e sur un bout de bois. Elle la baisa, la toucha du pouce droit et fit un rapide signe de croix sur le front d�Isacco.</p><p>� Je suis juif �, lui dit celui-ci.</p><p>La servante haussa les �paules, signe que c��tait �gal, et poussa un cri guttural. � <emphasis>E yeu t��ie</emphasis>� �</p><p>� Lui casse pas les couilles, connasse de muette ! �, cria Lanzafame. Il y eut un bref silence puis le capitaine ajouta : � Elle a dit �Que Dieu te b�nisse�, docteur. �</p><p>La vieille servante sourit comme une petite fille �dent�e.</p></section><section><title><p>28</p></title><p>Mercurio et Benedetta rest�rent longtemps cach�s le long des <emphasis>fondamenta</emphasis> fangeuses du Grand Canal, derri�re le Fontego dei Tedeschi. Mercurio enleva la robe et se rin�a le visage pour en �ter toute trace de blanc de c�ruse et de maquillage. Il mit leurs affaires dans un sac de toile. Puis ils coururent campo Santo Aponal.</p><p>Ils entr�rent en riant dans la boutique du marchand de l�gumes.</p><p>� Salut, Paolo. Regarde un peu �a, dit Mercurio en jetant sur le comptoir la bague sertie d�un diamant. C�est l�orf�vre de San Bartolomeo qui nous en a fait cadeau. �</p><p>Paolo ouvrit de grands yeux et s�empara de la bague comme on attrape au passage un cafard : elle disparut dans la paume de sa main. � L�orf�vre de San Bartolomeo ? demanda-t-il, � la fois effray� et stup�fait. Tu es fou ?</p><p>��Pourquoi ? demanda Mercurio.</p><p>��Son cousin fait partie des Cattaveri.</p><p>��Et alors ?</p><p>��Et alors� Le marchand h�sitait. Alors� on ne peut pas�</p><p>��Qu�est-ce qu�on ne peut pas ? �, demanda Scarabello qui venait d�entrer dans la boutique, avec une nouvelle fourrure, toujours noire. Il nota ce qu�il restait du travestissement de Mercurio. Sous sa tunique, qui s��tait ouverte, on voyait encore la partie sup�rieure de la robe, avec la voilette qui cachait les colliers. Il pointa l�index sur lui. � C�est toi, la vieille dont on parle dans tout le Rialto ?</p><p>���coute, Scarabello� je suis d�sol� je ne savais pas que l�orf�vre� bafouilla Mercurio, pr�occup�. Je veux dire� comment j�aurais pu savoir que�</p><p>��C�est toi la vieille qui p�te ? � Scarabello �clata de rire.</p><p>� T�es pas furieux ? demanda Mercurio �tonn�.</p><p>��Pas du tout ! poursuivit Scarabello. T�es un g�nie ! Mon gar�on, tu es le roi du travestissement ! Il rit encore plus fort. Dommage que tu ne puisses pas recevoir les applaudissements que tu m�rites, en grand com�dien que tu es !</p><p>��Mais Paolo a dit� �</p><p>Scarabello s�approcha du marchand et lui mit la main sur l��paule.</p><p>� Paolo chie dans son froc. Il a l��me d�un serviteur, pas vrai, Paolo ? �</p><p>L�autre baissa les yeux, mortifi�.</p><p>� C�est pas sa faute, dit Scarabello, sans ironie, en regardant Mercurio droit dans les yeux. On na�t chien ou on na�t loup. Si tu es n� chien, les coups de b�ton auront raison de toi. Si tu es n� loup, tu mordras le b�ton aussi longtemps qu�il te restera du sang dans les veines. Il fit une pause, en continuant � le fixer. Es-tu chien ou loup ? �</p><p>Mercurio lan�a un coup d��il � Paolo. Il ne se reconnaissait pas dans cet homme qui baissait la t�te. Mais il n�avait pas non plus la force de Scarabello.</p><p>� Alors ? Chien ou loup ?</p><p>��Renard. �</p><p>Scarabello releva le menton, surpris par cette r�ponse qu�il n�attendait pas. D�ailleurs, ce gar�on ne cessait de le surprendre. Et Scarabello ne savait pas s�il devait s�en r�jouir ou plut�t �couter sa propre nature, qui lui disait qu�un gar�on comme Mercurio lui �terait un jour le tabouret du commandement de sous les fesses. Il le regarda en silence et hocha la t�te. Il sourit. � Explique-moi une chose, <emphasis>renard</emphasis>, � Rialto les gens racontent que la vieille a tromp� l�orf�vre parce qu�elle avait des pi�ces d�or.</p><p>��De fausses pi�ces d�or, dit promptement Mercurio, sentant que la conversation prenait un tour dangereux. Des accessoires de th��tre. Comme le costume de la vieille, comme ces colliers�</p><p>��De fausses pi�ces d�or ? D�apr�s toi, un orf�vre peut se laisser abuser par des pi�ces qui ne tromperaient m�me pas le public le plus con ? � Le visage de Scarabello avait perdu toute trace de bienveillance.</p><p>Benedetta percevait la tension. Elle alla se mettre � c�t� de Mercurio.</p><p>� Reste l�-bas, lui ordonna Scarabello. Tu ne me caches rien, toi ? �, fit-il en s�adressant au gar�on et en faisant un pas vers lui.</p><p>Le loup montrait sa face, pensa Mercurio. Et il pria pour que le renard soit � la hauteur de sa r�putation.</p><p>� Nous deux, on peut �tre amis ou ennemis �, continua Scarabello, maintenant face � lui, et si pr�s que Mercurio sentait son souffle �pic� de vin. � � toi de d�cider, mon gars. �</p><p>Alors, Mercurio, de mani�re tout � fait inattendue, se jeta sur lui et le serra dans ses bras. � Je te dois beaucoup� �</p><p>Scarabello le repoussa, m�chamment. � Qu�est-ce que tu fais, imb�cile ?</p><p>��Excuse-moi� Je te dois beaucoup, r�p�ta Mercurio, la t�te basse, l�air humble. Et je te jure fid�lit�. Pourquoi tu doutes de moi ?</p><p>��Tu ne m�auras pas, ricana Scarabello. �carte les bras.</p><p>��Pourquoi ? �</p><p>Scarabello sortit son couteau avec une rapidit� extraordinaire. � Si je te dis de sauter dans le feu, tu sautes dans le feu. �</p><p>Mercurio ob�it.</p><p>Scarabello commen�a � le fouiller. Il souleva le voile qui cachait les faux colliers. Il les arracha et les jeta � terre. Il lui prit son sac de toile, fouilla l�int�rieur, �tala sur le sol la jupe, les gants, les fausses bagues. Il trouva aussi le petit sac � main et la petite bourse � l�int�rieur. Il la fit tinter, en fixant Mercurio. Il l�ouvrit et renversa les pi�ces qu�elle contenait, qui sonn�rent sur le plancher de la boutique. � Baisse ton pantalon �, dit-il alors.</p><p>Mercurio d�noua son pantalon l�ger et se retrouva en pantalon court.</p><p>Scarabello lui t�ta l�entrejambe.</p><p>Mercurio rougit � ce contact mais se laissa faire.</p><p>� Enl�ve le reste �, ordonna alors Scarabello.</p><p>Benedetta tremblait int�rieurement.</p><p>Mercurio se d�shabilla. Il resta le pantalon baiss�, v�tu du seul tricot de laine bouillie que lui avait donn� Anna del Mercato.</p><p>Scarabello souleva le tricot. Il fixa Mercurio droit dans les yeux. Puis, sans d�tacher son regard, il tendit la main et saisit Benedetta par le bras. Il l�attira � lui, comme en un pas de danse �l�gant. � Paolo, v�rifie que l�or n�est pas sur la fille �, dit-il.</p><p>Le marchand ne bougeait pas.</p><p>� Paolo ! �, cria Scarabello.</p><p>L�autre s�approcha timidement, pendant que Scarabello maintenait Benedetta par le bras et lui soulevait sa robe de la pointe du couteau. Attrapant le pan de la jupe, il plaqua son couteau sur la culotte en lin. D�un coup sec, il coupa le lacet qui la retenait puis la baissa, toujours de la pointe du couteau. � Fouille �, dit-il � Paolo, sans d�tacher son regard de Mercurio.</p><p>Bafouillant des excuses, il enfila sa main.</p><p>Benedetta ferma les yeux.</p><p>� C�est pas la peine ! Laisse-la �, fit Mercurio.</p><p>Scarabello ne r�pondit pas. Il porta le couteau contre la gorge de Benedetta. Puis, toujours fixant Mercurio, il fit descendre la lame jusqu�au d�collet�, l�enfila un peu � l�int�rieur et souleva le tissu. � Regarde l�-dedans, dit-il � Paolo.</p><p>��Il n�y a rien �, soupira Paolo, tout rouge, apr�s avoir v�rifi�.</p><p>Alors Scarabello, avec cette gr�ce de danseur qui accompagnait chacun de ses mouvements, fit pirouetter Benedetta sur elle-m�me et la repoussa. � Enl�ve ta culotte �, lui dit-il. Puis il s�adressa � Paolo : � Cache le costume de la vieille, tout Venise le cherche �. Il regarda Mercurio. Il sourit. � On dirait que tu as dit la v�rit�, mon gars. �</p><p>Mercurio, rass�r�n� apr�s ce moment de grande tension, se pencha pour remonter son pantalon, et se laissa aller � un soupir de soulagement. Il porta les mains � son visage et ses yeux devinrent brillants. � Merci, Scarabello ! �, s�exclama-t-il, montrant toute l��pouvante qu�il avait retenue, et une nouvelle fois il se jeta sur lui et l��treignit. � Merci� merci�</p><p>��Arr�te avec �a ! dit Scarabello en le repoussant.</p><p>��Excuse-moi, Scarabello, excuse-moi. Merci, merci, merci�</p><p>��D�accord. Arr�te. Ces mani�res de femelle, �a me tape sur les nerfs. � Scarabello se tourna vers le marchand, qui �tait revenu avec une tunique. � Paolo, d�monte la pierre et fais fondre l�or. Vite. Je reste dans les parages mais je reviendrai chercher la pierre. � Il pointa du doigt Benedetta. � Et toi, n�attire pas trop l�attention. � Il s�approcha si pr�s qu�il aurait pu l�embrasser. � Ici, � Venise, les voleuses comme toi, on les condamne � �tre �cartel�es par quatre chevaux sur la piazza San Marco, et ce qu�il en reste, on le jette dans le canal. T�as compris ? Ils cherchent une vieille et une servante mignonne� �</p><p>Benedetta sourit, contente.</p><p>� � que l�orf�vre n�aura aucun mal � reconna�tre.</p><p>��Merci, dit Benedetta.</p><p>��Tu as mal compris, fit Scarabello en se dirigeant vers la porte de sortie. J�ai dit une servante� trop conne. �</p><p>Mercurio rit.</p><p>Benedetta le foudroya du regard.</p><p>� Bravo, Mercurio �, dit Scarabello en disparaissant.</p><p>Mercurio lui courut apr�s. Il le rejoignit et lui demanda, � mi-voix : � Si je cherchais une certaine personne� tu pourrais m�aider, hein ?</p><p>���a d�pend.</p><p>��Elle vient d�arriver, dit Mercurio en baissant encore plus le ton et en tournant le dos � Benedetta.</p><p>��C�est parce que ta� s�ur ne doit pas �tre au courant ?</p><p>��Ben� c�est-�-dire�</p><p>��C�est une femme dont elle est jalouse, par hasard ? M�fie-toi de pas rendre les filles jalouses� elles peuvent faire des b�tises. �</p><p>Mercurio se raidit. Benedetta approchait. � Donnola, dit-il tout d�un trait. C�est un homme, il s�appelle Donnola.</p><p>��Donnola ? Scarabello le regarda. Mon gar�on, tu as trop de secrets, � mon go�t.</p><p>��Il s�appelle Donnola, vraiment.</p><p>��Je sais parfaitement qui est Donnola. Il ne vient s�rement pas d�arriver � Venise, r�pondit Scarabello. N�importe qui ici, � Rialto, le conna�t. Il est facile comme tout � trouver. Il suffit d�aller au march� et il est l�, en qu�te d�un poulet ou d�un travail � faire. Mais je croyais qu�il s��tait enr�l�.</p><p>��Il est revenu.</p><p>��Donnola� � Scarabello s�en alla en hochant la t�te. � Ah, mon gar�on, un jour tu me donneras l�occasion de le regretter, je sens �a� �</p><p>Mercurio se tourna vers Benedetta. � Partons, lui dit-il.</p><p>��Qu�est-ce qu�il racontait sur Donnola ? demanda-t-elle comme elle le rejoignait.</p><p>��Qui ? Non, tu as mal compris �, fit Mercurio en �vitant son regard. Il ne savait pas pourquoi, avec Benedetta il �tait moins habile � mentir.</p><p>Aussit�t qu�ils eurent tourn� dans une <emphasis>calle</emphasis> �troite, Benedetta le poussa contre le mur. � Comment tu as fait ?</p><p>��Quoi ? demanda Mercurio, feignant de ne pas comprendre.</p><p>��L�or. Le vrai. O� tu l�as mis ? J��tais s�re qu�ils allaient te tuer.</p><p>��Je n�avais pas le vrai, dit Mercurio en riant. Uniquement celui du th��tre.</p><p>��Je ne te crois pas.</p><p>��Vraiment. Quand ils m�ont fouill�, je ne l�avais pas.</p><p>��Allez, idiot ! l�cha Benedetta, agac�e.</p><p>��C�est pourtant vrai. L�or, ce n��tait pas moi qui l�avais� Mercurio joua du bout de son soulier dans la boue� c��tait Scarabello.</p><p>��Quoi ?</p><p>��T�as remarqu� que je l�ai serr� dans mes bras avant de me laisser fouiller ?</p><p>��C�est pas possible�</p><p>Mercurio �clata de rire. Pourtant, si.</p><p>��Tu lui as mis dans la poche et apr�s� Non ! C�est pour �a que tu l�as repris dans tes bras. Tu voulais le r�cup�rer ! � Benedetta �tait admirative. � Et moi qui te prenais pour un con.</p><p>��Alors que, comme l�a dit Scarabello, la conne, c�est toi.</p><p>��Il a dit mignonne.</p><p>��Lave-toi les oreilles. �</p><p>Ils �taient arriv�s sur le <emphasis>campiello</emphasis><a l:href="#n_11" type="note">[11]</a> del Gambero et se donnaient des bourrades dans la foule, en riant. � ce moment pr�cis, juste devant une boutique de tissus, Benedetta, qui faisait un tour sur elle-m�me pour ne pas tomber, reconnut la fille juive qui plaisait � Mercurio. Elle aussi les avait vus et faisait un pas vers eux, le bras lev�. Le sourire de Benedetta se figea. Elle ressentit la m�me haine que quelques jours plus t�t.</p><p>Sans r�fl�chir elle jeta les bras autour du cou de Mercurio.</p><p>Et l�embrassa.</p></section><section><title><p>29</p></title><p>Giuditta, ce matin-l�, �tait radieuse, heureuse comme il lui semblait ne l�avoir jamais �t�.</p><p>Son p�re l�avait charg�e de choisir leur futur logement ; Donnola l�avait escort�e dans Venise, lui montrant des lieux suggestifs et magiques, des habitations de r�ve, avec des vitres plomb�es et color�es, des sols pav�s de grenaille de marbre, des fresques aux plafonds, des tapisseries sur les murs, des portes histori�es, des colonnes de marbre, des rideaux � rayures de couleur. Tout, dans cette ville, semblait plus beau qu�ailleurs.</p><p>Une seule chose d�tonnait.</p><p>Depuis quelques jours, Giuditta regardait les bonnets jaunes des Juifs qu�elle rencontrait. Certains si clairs qu�ils en paraissaient blancs, d�autres vifs comme des tournesols. D�autres d�un jaune intense comme le bec des canards. Elle pr�f�rait les plus fonc�s, ceux qui tendaient vers l�orange. Mais tous, sans exception, �taient grossiers, voyants. Une marque, comme le voulaient d�ailleurs les chr�tiens. Elle le voyait bien quand elle se d�shabillait, le soir, au moment de poser ses v�tements et le bonnet sur la chaise. Il y avait quelque chose de criard. De discordant.</p><p>� Tu les choisis comment, tes bonnets ? avait-elle demand� � Donnola, poursuivant son raisonnement.</p><p>��Suffit qu�ils ne co�tent pas trop cher.</p><p>��Je parle de la couleur, avait-elle expliqu�. Si tu as un costume noir, comment va �tre ton bonnet ?</p><p>��Noir, que diable.</p><p>��Et si tu es habill� en rouge et violet ?</p><p>��Ben�</p><p>��Soit rouge�, avait sugg�r� Giuditta.</p><p>��Soit violet !</p><p>��Exactement, avait-elle r�pondu, satisfaite. Merci.</p><p>��J�ai rien compris �, avait marmonn� Donnola.</p><p>Giuditta savait en revanche parfaitement o� la menaient ses pens�es. Les gens du commun avaient la libert� de choisir leur bonnet en fonction de leurs v�tements. Ainsi v�tement et bonnet �taient assortis. � son avis, les gens comme elle, conditionn�s par l�usage du bonnet jaune, devraient faire exactement le contraire : choisir leurs v�tements en fonction du bonnet. La solution �tait l�, � port�e de main. Simple, au fond. � Laisse tomber, avait-elle dit � Donnola. Des b�tises de femme.</p><p>��Ce qui veut dire une embrouille.</p><p>��Non, aucune embrouille. � Elle avait regard� autour d�elle. La vie ne lui avait jamais sembl� aussi belle que ce matin-l�. Elle avait dit � Donnola : � Emm�ne-moi dans une boutique de tissus.</p><p>��Par pure co�ncidence, la meilleure est celle d�une de mes connaissances, avait r�pondu Donnola. Sur le <emphasis>campiello</emphasis> del Gambero.</p><p>��Par pure co�ncidence� �, avait ri Giuditta, tandis qu�ils se dirigeaient vers la boutique.</p><p>Mais elle avait une raison particuli�re pour �tre aussi heureuse. Un bonheur nouveau et inconnu qui plongeait ses racines dans la nuit pr�c�dente. Un r�ve qui l�avait laiss�e le souffle coup�. Et qui l�avait chang�e.</p><p>Depuis plusieurs jours, et surtout depuis qu�elle l�avait vu courir sur la fondamenta del Vin, Giuditta pensait intens�ment � Mercurio. Depuis qu�elle l�avait vu sans la soutane. C��tait donc vrai, s��tait-elle dit dans l�obscurit� de la chambre de l�auberge qu�elle partageait avec son p�re. Il n��tait pas pr�tre. C��tait un gar�on comme les autres. Un gar�on auquel il lui �tait permis de penser.</p><p>Mais cette nuit, elle �tait all�e plus loin. Ses pens�es, ses d�sirs, ses sentiments s��taient gliss�s dans son sommeil : elle avait r�v� qu�elle �tait encore dans le chariot des vivres du capitaine Lanzafame, � Mestre. � c�t� d�elle, il y avait Mercurio. Leurs mains se fr�laient, puis se prenaient. Leurs doigts se nouaient. Alors Giuditta regardait autour d�elle et ne voyait ni son p�re ni personne. Ils �taient seuls. Giuditta n�avait pas eu un instant de peur ni d�h�sitation. Elle s��tait tourn�e vers lui, les l�vres entrouvertes, et s��tait offerte pour un baiser. Et Mercurio l�avait attir�e � lui. �Je t�ai retrouv�e�, avait-il dit en la regardant avec passion. Et il l�avait embrass�e.</p><p>� Qu�est-ce qu�il y a ? �, avait demand� Isacco en la secouant par l��paule.</p><p>Giuditta, dans l�obscurit� de la chambre, avait tressailli et s��tait r�veill�e.</p><p>� Tu g�missais. Tu as mal au ventre ? � Isacco avait allum� la chandelle. � Que fais-tu avec cet oreiller ? �</p><p>Et Giuditta s��tait alors aper�ue qu�elle avait la bouche contre l�oreiller. � Rien �, avait-elle r�pondu � son p�re, en rougissant. Elle s��tait tourn�e de l�autre c�t� pour ne pas le regarder, troubl�e par l�intensit� de son r�ve. Et tandis qu�elle cherchait en vain � se rendormir, elle avait senti un fourmillement, l�, tout en bas. Quelque chose de nouveau, qui l�attirait et l�effrayait. Elle s��tait dit une nouvelle fois qu�elle �tait devenue femme pour Mercurio. Sans qu�il le sache.</p><p>Aussi, ce matin-l�, quand elle �tait sortie de la boutique de tissus et qu�elle l�avait vu � quelques pas d�elle de l�autre c�t� du <emphasis>campiello</emphasis> del Gambero, comme une vision, comme un cadeau, elle avait eu un coup au c�ur.</p><p>�Je t�ai retrouv�, avait-elle pens�.</p><p>Plus elle le regardait, plus elle sentait en elle la passion chaude et br�lante qui l�avait envahie la nuit pr�c�dente du haut jusqu�en bas, et lui avait enlev� toute peur. Elle ne se laisserait plus paralyser. Elle s��lan�a vers Mercurio. Elle ne savait pas ce qu�elle lui dirait, ce qu�elle ferait. Elle voulait seulement le rejoindre.</p><p>�Je t�ai retrouv�, pensait-elle.</p><p>Mais sa course soudain s�arr�ta. Ses pieds, qui avaient vol� l�gers sur le pav�, se plant�rent dans le sol comme deux harpons. Ses bras tendus vers Mercurio, d�abord doux comme des rubans de soie, se durcirent comme des cintres.</p><p>Ses yeux se fig�rent sur ce qu�elle voyait. Elle aurait voulu regarder ailleurs. Mais cela lui �tait impossible.</p><p>Mercurio en embrassait une autre.</p><p>Giuditta sentit son c�ur se fendre. Un flot de larmes lui montait aux yeux. Elle sut que si elle restait l�, elle hurlerait. Avec un cri f�roce, comme une b�te bless�e, elle arracha ses pieds aux pav�s et ses bras au ciel, tourna le dos et commen�a � courir.</p><p>� Giuditta ! hurla Donnola en la poursuivant. Attends ! �</p><p>Tandis qu�elle se sauvait, lourde et livide, Giuditta se disait qu�elle ne savait pas si la joie d�avant �tait de l�amour, mais cette douleur d�chirante, brutale comme un �clat de verre plant� dans son c�ur, celle-l�, oui, c��tait s�rement l�amour.</p><p>�Mercurio en a embrass� une autre�, se r�p�tait-elle en courant.</p><p>Elle pensa que l�amour ressemblait � la souffrance. Et � la haine.</p><p>Elle arriva tout essouffl�e � l�auberge o� ils dormaient, courut dans les escaliers jusqu�� la chambre. Elle se jeta sur sa couche, � plat-ventre. Sa t�te s�enfon�a dans l�oreiller qu�elle avait embrass� la nuit m�me, croyant embrasser la bouche de Mercurio. Elle se sentit idiote et le d�chira de part en part, en hurlant.</p><p>Quand Donnola arriva sur le seuil de la chambre, il s�arr�ta. La pi�ce �tait envahie de plumes d�oie.</p><p>� Qu�est-ce qu�il y a ? �, demanda-t-il, pr�occup�.</p><p>Giuditta le regarda. Elle avait les yeux rouges de larmes et de col�re. �carlate, elle avait du mal � respirer. � Rien, r�pondit-elle.</p><p>��Allons, Giuditta�</p><p>��Rien ! s��cria-t-elle, telle une furie. Rien ! Rien ! �</p><p>Donnola ne dit rien. Il posa sur le coffre au pied du lit les tissus qu�ils avaient achet�s et s�appr�ta � partir.</p><p>� Excuse-moi, Donnola �, dit alors Giuditta.</p><p>Il se retourna. Il ne savait pas quoi faire. S�il devait parler, s�approcher, la prendre dans ses bras.</p><p>� Excuse-moi, r�p�ta Giuditta. Je ne voulais pas� �</p><p>Donnola, embarrass�, regarda derri�re lui, vers la porte.</p><p>� Tu peux t�en aller, si tu veux�</p><p>��Je n�ai pas la moindre intention de m�en aller, dit d�un trait Donnola, le visage rouge.</p><p>��Menteur, sourit Giuditta.</p><p>��Parce que tu sais tout, peut-�tre ?</p><p>��Ne te mets pas en col�re�</p><p>��Mais qui se met en col�re, putain de la mis�re ! �</p><p>Giuditta �clata de rire, m�me si c��tait un rire triste. � Toi et mon p�re, vous �tes vraiment faits l�un pour l�autre. Et aussi le capitaine.</p><p>���a serait un compliment ? �, demanda Donnola, perplexe.</p><p>Giuditta le regarda en silence. Puis elle tapa de la main sur sa couche, � c�t� d�elle. � Assieds-toi l�, dit-elle d�une petite voix, enfantine. Prends-moi dans tes bras.</p><p>��Qu�est-ce que tu dis ? fit Donnola, qui se tournait � nouveau vers la porte, mal � l�aise. Enfin� c�est-�-dire� oui, bien s�r. � Mais il ne bougeait pas.</p><p>� S�il te pla�t, insista Giuditta.</p><p>��Je t�ai dit oui. Diable, faudrait bien voir. � Gauchement, il s�approcha du lit, s�assit et lui entoura les �paules de son bras, raide et emprunt�, avec une lenteur exasp�rante.</p><p>� Prends-moi dans tes bras, dit Giuditta.</p><p>��Qu�est-ce que je suis en train de faire ?</p><p>��Serre-moi. �</p><p>Donnola d�glutit. � Si le docteur entrait� � Il l�attira � lui, avec un peu plus de conviction.</p><p>Giuditta posa la t�te contre sa poitrine. � Plus fort.</p><p>��Tu ne veux quand m�me pas que je te brise les os ? � Puis, embarrass�, il la prit entre ses bras. Il commen�a � bercer le haut de son corps, en avant et en arri�re, avec vivacit�.</p><p>� Comme �a, tu vas me faire vomir �, dit Giuditta en riant.</p><p>Donnola ralentit.</p><p>� C�est mieux� �, dit-elle. Et elle recommen�a � pleurer.</p><p>Donnola la ber�ait, sans savoir que dire ni que faire.</p><p>� As-tu jamais �t� amoureux ? lui demanda Giuditta apr�s un certain temps.</p><p>��Moi ? Non, bien s�r que non. Non, non� Tu me vois, je ne suis pas sp�cialement beau. Qui veux-tu qui s�amourache de quelqu�un comme moi ?</p><p>��Je t�ai demand� si <emphasis>toi</emphasis> tu avais jamais �t� amoureux.</p><p>��Ah, voil�� Donnola s�agitait, comme si Giuditta �tait couverte d�orties. J�avais pas bien compris� Je� bon� peut-�tre� Mais c��tait il y a longtemps. Je me souviens m�me plus comment elle s�appelait�</p><p>��Donnola�</p><p>��Agnese� elle s�appelait Agnese. �</p><p>Giuditta resta quelques instants en silence. � Et �a te faisait mal dans tout le corps ?</p><p>���coute, Giuditta� voil�� � Donnola fit une courte pause puis parla vite, presque sans reprendre son souffle : � Tu ne penses pas que tu devrais en parler avec le docteur ? Enfin, c�est-�-dire, c�est ton p�re et m�me si ce serait plus logique d�en parler avec une femme parce qu�entre femmes on se comprend mieux, du moins je crois� En tout cas, si on n�a rien de mieux que son p�re� Enfin, c�est-�-dire, bref� ce que je veux dire c�est que je ne sais pas si c�est moi la personne qu�il te faut, tu comprends ? Je ne voudrais pas te donner des conseils qui seraient faux et�</p><p>��C�est si terrible que �a d��tre amoureux ? �, le coupa Giuditta.</p><p>Donnola ne r�pondit pas tout de suite. Il la serra contre lui, plus fort. En m�me temps il hochait la t�te, retenant une douleur, ensevelie depuis des ann�es, qu�il ne voulait pas s�avouer � lui-m�me. � Oui�, murmura-t-il enfin, dans un filet de voix.</p><p>��Oui �, dit Giuditta.</p></section><section><title><p>30</p></title><p>� Pourquoi tu m�as embrass� ? demanda Mercurio � Benedetta.</p><p>��Pour rire, te monte pas la t�te. � Et elle acc�l�ra le pas pour ne pas montrer qu�elle rougissait.</p><p>� Attends-moi, lui dit Mercurio.</p><p>��Sois pas casse-pieds �, fit-elle puis elle se passa discr�tement les doigts sur les l�vres. Il lui semblait qu�elles br�laient encore du contact avec celles de Mercurio. Elle avait �t� vendue par sa m�re � un pr�tre et � d�autres vicieux, mais ce baiser �tait son premier. Elle tourna dans une <emphasis>calle</emphasis> �troite et marcha vite jusqu�� un vaste <emphasis>campo</emphasis>.</p><p>� Regarde qui est l� �, dit Mercurio, derri�re elle. Il la rattrapa, posa la main sur son �paule, lui indiquant un petit groupe de personnes.</p><p>� Qui est-ce ? �, dit Benedetta, encore distraite par ses sensations.</p><p>Mercurio rit. � C�est ce couillon de Zolfo avec son moine !</p><p>��Venise ! Repens-toi de tes p�ch�s immondes et r�pugnants ! �, hurlait le fr�re Amadeo, les bras lev�s, sur les marches de l�oratoire degli Ognissanti, sur le campo San Silvestro. L�air �tait froid, humide, mais le moine, sous sa vieille robe de bure sale et us�e, portait un tricot de laine double maille et des cale�ons longs, achet�s avec l�argent de Zolfo.</p><p>� Venise, repens-toi ! �, reprit Zolfo en �cho.</p><p>Le <emphasis>campo</emphasis> �tait rempli de gens affair�s. Quelques-uns se tournaient vers ce pr�dicateur et ce petit gar�on, aux cheveux en �toupe et au teint jaune. Bien vite cependant chacun reprenait sa marche, vaquant � ses occupations. La plupart ne regardaient m�me pas.</p><p>Benedetta voulut courir vers Zolfo mais Mercurio la retint. � Attends �, lui dit-il. Ils rest�rent � l��cart.</p><p>Le fr�re Amadeo, sur les marches, reprit son souffle et gonfla ses poumons. � Venise, repens-toi de tes p�ch�s ! �, cria-t-il encore, d�une voix revigor�e.</p><p>� Repens-toi, Venise ! �, r�p�ta Zolfo.</p><p>Personne ne s�arr�tait pour �couter le pr�che.</p><p>� Ils ont l�air de deux cr�tins, dit Benedetta.</p><p>��<emphasis>Ce sont</emphasis> deux cr�tins �, r�pliqua Mercurio.</p><p>� Qu�est-ce qu�on fait ? demanda Zolfo au moine. J�ai froid. � Le fr�re Amadeo le foudroya d�un regard f�roce. � Comment peux-tu souffrir du froid ? La foi en Christ ne te r�chauffe pas assez ? �</p><p>Zolfo acquies�a docilement.</p><p>Le moine leva les bras au ciel et s��cria, t�tu : � Venise, repens-toi de tes p�ch�s immondes et r�pugnants !</p><p>��Arr�te un peu de crier ! brailla de l�autre c�t� du <emphasis>campo</emphasis> une femme sortie sur le seuil d�une auberge � l�enseigne d�un cygne � deux t�tes. Elle vacillait sur ses jambes, les veines du cou gonfl�es. Ses yeux, au regard liquide, avaient du mal � accommoder sa vision.</p><p>Fr�re Amadeo pointa le doigt dans sa direction : � Satan, sors de cette femme ! Je te l�ordonne au saint Nom de notre supr�me et tr�s haut Ma�tre !</p><p>��Sors, Satan ! �, dit Zolfo en �cho, l�index point� lui aussi.</p><p>Elle balan�ait, ind�cise, voulant rentrer dans sa taverne. Quelqu�un l�appela de l�int�rieur. � Il y a un pr�dicateur �, r�pondit-elle seulement. L�instant d�apr�s, une autre t�te se pencha � la porte de l�auberge. Puis une autre, et une autre encore. Ils d�lib�raient entre eux, tous aussi saouls les uns que les autres. � Qu�est-ce que tu veux, fr�re ? �, hurla un des hommes qui �taient sortis, un grand bonhomme costaud qui s�appuyait sur une rame.</p><p>� Repentez-vous de vos p�ch�s ! Le Seigneur vous l�ordonne ! cria le fr�re Amadeo. Chassez le Juif de Venise !</p><p>��C�est quoi cette histoire ? �, cria la femme, qui s�attendait � la liste habituelle des p�ch�s, vin et fornication en t�te.</p><p>� Chassez le Juif ! hurla avec plus de fougue encore fr�re Amadeo, lanc� dans sa croisade personnelle. Le Juif est le chancre de Satan ! �</p><p>La petite dizaine d�ivrognes, d�un pas incertain, entreprit de traverser le campo San Silvestro. Arriv�s aux marches de l�oratoire degli Ognissanti, ils avaient tous un sourire idiot peint sur la face. Sans savoir vraiment ce que voulait le pr�cheur, ils entendaient s�amuser un peu � ses d�pens. Ils se plac�rent devant lui, ondoyant comme des barques � l�ancre. La femme rota. Quelques hommes rirent.</p><p>� Qu�est-ce qu�ils t�ont donc fait, les Juifs, fr�re ? demanda l�un.</p><p>��Ils ont bais� ta m�re ? demanda l�ivrogne qui s�accrochait � sa rame.</p><p>��Non, c�est lui, ils l�ont sodomis� ! s�exclama la femme, provoquant un moment d�hilarit� g�n�rale.</p><p>��Repens-toi, p�cheresse ! hurla Zolfo.</p><p>��Ta gueule, le nain ! �</p><p>Zolfo eut un hoquet, et une expression torve.</p><p>� Fais attention, petit, ou tu vas prendre feu ! �, se moqua la comm�re.</p><p>Les ivrognes autour d�elle rirent grassement.</p><p>� Ils vont avoir des ennuis �, dit Benedetta � Mercurio, en faisant un pas en avant.</p><p>Mercurio la retint de nouveau. � Attends.</p><p>���ve ! Ne t�abandonne pas au p�ch� ! Ne prends pas la pomme que t�offre le Serpent ! hurla � la femme saoule le fr�re Amadeo dont les yeux n��taient plus que deux minces fentes.</p><p>���ve, elle �tait pas juive, celle-l� ? se mit-elle � rire.</p><p>��C�est s�r ! Et Mo�se aussi, dit l�un des ivrognes.</p><p>��Et le Roi David, ajouta un autre.</p><p>��Et Jean-Baptiste ! fit un troisi�me.</p><p>��Si tu vas par l�, c�est s�r que le fr�re aussi il est juif ! �, cria le grand costaud qui se retenait � sa rame.</p><p>La clique des ivrognes explosa d�un rire sonore.</p><p>Fr�re Amadeo, th��tralement, s�agenouilla. � Notre P�re qui �tes aux cieux, et toi, notre P�re sur la terre, tr�s-saint pape L�on�X de M�dicis, fais descendre ton pardon sur ces p�cheurs�</p><p>��Fr�re, t�y avais jamais pens� � �a, que le premier pape, il �tait juif ? hurla la femme, la plus acharn�e contre lui. Pierre-sur-cette-pierre, le premier pape, le fondateur de l��glise, il �tait plus juif que n�importe quel Juif qui marche aujourd�hui dans les rues de Venise !</p><p>��Ordure ! �ructa le fr�re Amadeo en se dressant sur ses pieds.</p><p>��Ordure ! �, fit Zolfo en �cho.</p><p>La femme se pencha, ramassa une poign�e de boue et la lan�a contre Zolfo, qu�elle atteignit en plein visage.</p><p>� J�en �tais s�re, dit Benedetta.</p><p>��Ce moine est un imb�cile, r�pliqua Mercurio.</p><p>��Il faut aller aider Zolfo �, dit Benedetta, qui s��lan�a.</p><p>Tandis qu�il marchait � sa suite, Mercurio remarqua � la gauche de fr�re Amadeo et de Zolfo, sur les marches de l��glise de San Silvestro, un jeune homme habill� avec une rare �l�gance. Il portait un haut-de-chausses blanc, immacul�, une tunique � manches bouffantes damass�es, un bonnet avec une �norme �pingle en or, et une cha�ne, d�or aussi, � grosses mailles, avec un pendentif incrust� de pierres pr�cieuses. � son c�t� pendait une �p�e � poign�e de nacre.</p><p>Autour de lui, cinq jeunes gens tout aussi bien v�tus ricanaient en assistant � la pr�dication. Mercurio sentit un frisson le long de son �chine.</p><p>� Ordure ! r�p�ta fr�re Amadeo.</p><p>��C�est qui, l�ordure ? �, dit l�ivrogne qui s�appuyait � sa rame. En un instant, sur sa face alt�r�e par le vin, le rire c�da la place � une expression mena�ante.</p><p>� Fr�re, retourne � Rome chez ton ma�tre ! hurla la femme en agitant le poing.</p><p>��L�ordure, c�est toi, le moine ! �, tonna un autre ivrogne, au visage �carlate, qui se pencha pour ramasser une pierre.</p><p>� Zolfo, viens avec nous ! �, dit Benedetta en rejoignant celui-ci.</p><p>Le gamin lui lan�a un regard distant, sans �motion aucune.</p><p>� Zolfo� c�est moi� �, ajouta Benedetta, d�concert�e par ce regard. Elle se tourna vers Mercurio, avec un air de col�re. � Qu�est-ce que ce maudit moine lui a fait ? �</p><p>Une premi�re pierre vola. Puis une deuxi�me.</p><p>� Viens avec nous, Zolfo, r�p�ta Benedetta, qui l�attrapa par le bras.</p><p>��L�che-moi ! �, cria celui-ci, en la repoussant et en se mettant devant le pr�dicateur, comme un garde du corps path�tique. Une pierre l�atteignit � la jambe, et il g�mit.</p><p>� Calmez-vous �, tenta de dire Benedetta aux ivrognes, qui se rapprochaient de mani�re mena�ante. Puis elle s��lan�a de nouveau vers Zolfo, et cette fois le tira au bas des escaliers. Zolfo r�sistait.</p><p>Mercurio lui donna une gifle. � Suis-nous, cr�tin ! � Puis, � Benedetta : � Par l� ! �, et il les entra�na vers l��glise de San Silvestro.</p><p>La masse des ivrognes, furieuse, se jetait sur le fr�re Amadeo. � Il nous traite d�ordures ! On va lui faire payer ! �</p><p>Voyant comment les choses tournaient, le fr�re Amadeo suivit Zolfo que Mercurio et Benedetta entra�naient.</p><p>� L�che-nous les couilles, fr�re ! �, hurla Mercurio quand il vit que les ivrognes se mettaient � les poursuivre eux aussi.</p><p>Sur le chemin qui les s�parait encore de l��glise o� Mercurio avait l�intention de se r�fugier s��tait plac� le jeune homme bien habill� qu�il avait remarqu� peu auparavant. Il observait la sc�ne d�un regard amus� et cruel. Immobile, � l�aise, la jambe droite sur la premi�re marche, la main droite enfil�e dans la large poche de sa tunique. Son �paule gauche �tait beaucoup plus haute et plus robuste, et son �p�e �tait � sa ceinture c�t� droit, signe qu�il �tait gaucher.</p><p>Mercurio ralentit et regarda derri�re lui. Les ivrognes gagnaient du terrain. Et leur retraite �tait coup�e par le jeune homme et ses compagnons. � Pousse-toi ! �, lui cria-t-il.</p><p>Le jeune homme sourit. Il avait des dents tr�s blanches, courtes et pointues, comme celles d�un poisson carnivore. Et ses yeux, si �cart�s qu�ils semblaient dispos�s de chaque c�t� de son visage, avaient aussi la fixit� vitreuse des pr�dateurs marins. Inexpressifs et pourtant cruels. Peut-�tre, pensa Mercurio, parce que c��tait des yeux froids, �teints.</p><p>Tout � coup, le jeune homme bougea, aussi rapide et disgracieux qu�un crabe. Sa main gauche alla � son �p�e et d�gaina. De la poche droite, en revanche, il sortit un bras court, � la main recroquevill�e. Sa jambe droite, qui semblait normale � premi�re vue, �tait en r�alit� plus courte et moins d�velopp�e que l�autre, et restait partiellement pli�e. L��p�e au poing, il se tourna vers ses compagnons qui, sans h�siter, d�gain�rent leurs armes et firent cercle autour de lui. Le jeune homme caracola, montrant une gibbosit� qui lui gonflait l��paule gauche. C��tait un monstre difforme.</p><p>Croyant qu�il voulait se jeter sur lui, Mercurio se figea. Mais l�autre le d�passa pour les prot�ger, Benedetta, Zolfo, le fr�re et lui, suivi de sa petite arm�e.</p><p>� Arr�tez, bande d�idiots ! �, cria-t-il aux ivrognes, d�une voix presque f�minine, stridente et d�sagr�able.</p><p>Un ivrogne lui arrivait d�j� dessus, incapable de freiner sa course.</p><p>Le jeune homme donna un fendant de son �p�e � double tranchant. Il coupa la lourde tunique de l�ivrogne � la hauteur de l��paule. Une tache de sang commen�a � s��largir sur le tissu.</p><p>L�ivrogne g�mit de douleur et s��croula au sol.</p><p>� Ramassez-le, dit le jeune homme avec un profond m�pris dans la voix.</p><p>��Pardonnez, votre Gr�ce, dit la femme qui avait cherch� querelle au pr�dicateur. Nous ne vous avions pas vu. Ayez la g�n�rosit� de nous pardonner, votre Gr�ce. � Sans perdre de vue la pointe de l��p�e, elle se pencha sur l�ivrogne � terre. Avec une force insoup�onn�e, elle le tira en arri�re, loin de la port�e de l�arme. � Mon mari n�avait pas de mauvaises intentions, continua la femme en aidant le bless� � se relever. On n�aurait jamais fait de mal au fr�re ni au gar�on.</p><p>��Oui, on plaisantait �, dirent en ch�ur les autres ivrognes.</p><p>Le jeune homme se tourna vers fr�re Amadeo. � Que leur demandais-tu ?</p><p>��Qu�on chasse les Juifs de Venise, r�pondit le moine, retrouvant le courage qu�il venait de perdre.</p><p>��Nous sommes pr�ts � devenir des martyrs ! s�exclama Zolfo.</p><p>��Tais-toi donc, cr�tin �, lui ordonna Mercurio.</p><p>Le jeune homme rit. � Ton ami a raison. Martyre par la main de quatre ivrognes ? Tu es un cr�tin.</p><p>��Le martyre est notre�, commen�a Zolfo, d�un ton rageur.</p><p>��Tais-toi ! � Le fr�re Amadeo lui donna une claque violente.</p><p>Zolfo rentra les �paules, mortifi�.</p><p>� Qu�est-ce que je t�avais dit, couillon ? fit Mercurio. Si tu cherchais un ma�tre, tu aurais mieux fait de rester avec Scavamorto. Il aurait s�rement �t� plus mis�ricordieux. �</p><p>Le jeune homme inclina sur le c�t� sa t�te difforme, comme un chien, amus�. Il sourit au fr�re Amadeo. � Toi, tu sais de quel c�t� te ranger, hein ?</p><p>��Moi, je suis aux c�t�s de notre Seigneur, r�pondit le moine.</p><p>��Et moi je suis un grand seigneur, dit le jeune homme en riant. Je suis le prince Rinaldo Contarini. � Il se tourna vers les ivrognes. � Et maintenant, hurlez : �Chassez les Juifs de Venise !� �</p><p>Les ivrognes �chang�rent des regards puis, en ch�ur, dirent : � Chassez les Juifs de Venise !</p><p>��Plus fort, pouilleux !</p><p>��Chassez les Juifs de Venise ! �</p><p>Le jeune Contarini pointa son �p�e vers l�auberge d�o� ils �taient sortis. Sur le seuil se trouvait le patron. � Toi, l�aubergiste, puisque tu ne sais pas tenir tes clients, tu fermes pendant une semaine. � partir de maintenant. Par mon bon vouloir. Et si je te trouve ouvert, je mets le feu � ta taverne. �</p><p>L�aubergiste baissa la t�te et rentra pour chasser imm�diatement les clients assis dans son local.</p><p>Le jeune prince se pavana devant ses compagnons, puis s�approcha de Benedetta. � Comment tu t�appelles ? �, lui demanda-t-il sans le moindre int�r�t dans la voix, en caressant du bout de son �p�e la peau de son d�collet�.</p><p>Benedetta ne bougeait pas. Elle ne r�pondait pas. Elle �prouvait � la fois horreur, peur et attraction, sans oser se le dire. Quelque chose remontait de son pass� et l�attirait insensiblement, quelque chose qu�elle fuyait mais que sa part obscure, � son insu, recherchait. � Maman� �, murmura-t-elle, dans un souffle.</p><p>� Que dis-tu ? �, demanda le prince.</p><p>Mercurio la prit par le bras et l��carta.</p><p>Le prince Contarini le regarda avec plaisir. Comme s�il n�attendait que cela. Il lui montra le bout de sa langue, avec une malice presque sexuelle. � Tu sais que si je t�ordonnais de l�cher mes chaussures, il te conviendrait de le faire, joli gar�on ? Comment oses-tu te mettre entre moi et cette putain ?</p><p>��Ce n�est pas une putain. Elle est vierge �, r�pondit Mercurio instinctivement.</p><p>Le jeune homme haussa les sourcils. � La chose devient int�ressante. Il est si rare par ces temps de trouver une�</p><p>��Ne pose pas tes sales pattes sur elle �, gronda Mercurio.</p><p>Le regard du prince s�illumina de joie. L�instant d�apr�s, il s��lan�ait pour frapper.</p><p>Mais Mercurio �tait pr�t. Il esquiva le coup, saisit le bras du gentilhomme et le tira vers l�avant, en tendant sa jambe devant lui. Le jeune prince perdit l��quilibre et n��vita de tomber que parce qu�un de ses compagnons, plus rapide, l�avait retenu.</p><p>� Cours ! �, hurla Mercurio � Benedetta.</p><p>Benedetta eut un moment d�h�sitation puis courut derri�re Mercurio. Ils pass�rent au milieu des ivrognes, aussit�t suivis par les hommes du prince.</p><p>� Cours ! �, hurla de nouveau Mercurio. Ils s�enfil�rent dans une <emphasis>calle</emphasis> �troite et sombre.</p><p>Les hommes de Contarini �taient plus rapides que Benedetta, g�n�e par ses jupes, et allaient les rattraper. Mercurio se jeta d�instinct vers le campo Santo Aponal. Ils n�y �taient pas encore que la calle del Luganegher fut bloqu�e par une haute silhouette noire et famili�re.</p><p>� Scarabello ! �, s��cria Mercurio, hors d�haleine.</p><p>Scarabello et ses hommes s��cart�rent pour les laisser passer. Puis ils se resserr�rent les uns contre les autres, bloquant les hommes du prince. Les adversaires se regardaient en silence. Scarabello et les siens se tenaient droits et tranquilles, main sur le pommeau. Les hommes du prince haletaient, les narines dilat�es par la course. Personne ne bougeait ni ne parlait.</p><p>Apr�s un temps qui parut interminable, on entendit un pi�tinement irr�gulier. Et au fond de la <emphasis>calle</emphasis> apparut le prince difforme, qui avan�ait p�niblement. Il rejoignit ses hommes. Son bras atrophi� �tait �cart�, comme l�aile sans plume d�un oiseau. Sa bouche grande ouverte laissait voir ses dents pointues de squale, et un filet de salive lui salissait le menton.</p><p>� Nous n�attendions plus que vous, votre Gr�ce �, dit Scarabello, avec une profonde r�v�rence.</p><p>Le prince Contarini �tait essouffl� par l�effort. Il se balan�ait sur ses jambes in�gales et oscillait. De nouveau Mercurio se dit qu�il ressemblait � un crabe.</p><p>� Scarabello, tu prot�ges ce jeune criminel ? demanda le prince de sa voix haut perch�e, quand il fut en �tat de parler.</p><p>��Oui, en effet, votre Gr�ce. Il se trouve que c�est l�un de mes hommes �, r�pondit Scarabello, en ouvrant les mains pour s�excuser.</p><p>Le prince Contarini sourit et nettoya sa salive de la manche de son somptueux pourpoint. Dans la p�nombre de la ruelle, la soie blanche luisait comme la peau vivante d�un animal fantastique ; seuls �mergeaient aussi de cette faible lumi�re les cheveux albinos de Scarabello. Tout le reste semblait ne pas exister.</p><p>Mercurio regardait Scarabello avec admiration. Il se tourna vers Benedetta et vit qu�elle, en revanche, fixait Contarini.</p><p>� Je veux ce jeune homme, dit le prince. Il m�a offens� et il doit payer.</p><p>��Votre Gr�ce, vous savez que je suis votre d�vou� serviteur, r�pondit Scarabello. Mais, si vous voulez bien me pardonner, je dois vous refuser cette requ�te. Mes hommes ne r�pondent qu�� moi de leurs actions. � Il regarda intens�ment le prince, nullement intimid�. � Et moi seul en r�ponds au monde. Aussi, votre Gr�ce, nous devrions discuter vous et moi, si vous avez des dol�ances qui ne peuvent pas �tre satisfaites ou report�es. �</p><p>Contarini lui adressa un regard impassible. Mais il se mordait f�rocement la l�vre inf�rieure, jusqu�� la faire saigner. Quand il parla, sa voix �tait encore plus stridente. � Dis � ton homme qu�il ne se prom�ne pas tout seul. Sa t�te m�appartient, et si l�occasion se pr�sente, je la prendrai. � Il se tourna et fit signe aux siens de le suivre. � Retrouvons ce moine. Il me pla�t. Il est d�vor� par le mal-�tre. Il annonce le sang �, se mit-il � rire hyst�riquement.</p><p>� Zolfo� �, commen�a Benedetta.</p><p>Mercurio lui posa la main sur le bras. � On ne peut rien faire. �</p><p>Scarabello les rejoignit.</p><p>� Merci, dit Mercurio.</p><p>��Je ne l�ai pas fait pour toi, r�pondit-il. Le prince est fou. Si je lui laisse la bride sur le cou, il prend tout. Mais j�ai une amiti� tr�s haut plac�e, plus haut plac�e que Contarini. Si haut que seul le doge est au-dessus. Le prince le sait. Il est fou, mais il n�est pas idiot.</p><p>��Merci quand m�me, r�p�ta Mercurio.</p><p>��Il t�oubliera, continua Scarabello. Il trouvera quelqu�un d�autre � qui s�en prendre. Mais pour le moment, disparais de la circulation.</p><p>��Je vais m�arranger, minimisa Mercurio. Je sais me d�brouiller seul.</p><p>��Oui, j�ai vu �a �, sourit Scarabello. Puis il lui planta son index contre la poitrine. � C�est pas un conseil. C�est un ordre.</p><p>���coute, Scarab�</p><p>��Non, toi, �coute-moi. � L�index de Scarabello le poussa si fort que Mercurio dut reculer de deux pas. � Je te l�ai d�j� dit une fois. Je vais te l�expliquer autrement. Si je te donne l�ordre de rentrer dans le trou du cul d�une baleine, tu y rentres, c�est clair ?</p><p>��D�accord.</p><p>��Tu iras sur la terre ferme. Je te trouverai un endroit. Et tu y resteras au moins deux semaines. Je n�aimerais pas voir les <emphasis>pantegane</emphasis><a l:href="#n_12" type="note">[12]</a> trimballer ta t�te dans les canaux pour te manger les yeux. Car c�est exactement � �a que tu dois t�attendre avec le prince. Quand il t�aura bien fait souffrir, �videmment. � Scarabello remit ses longs cheveux en place derri�re ses oreilles, les rassembla en une queue-de-cheval et les attacha par un ruban rouge, en soie, tombant jusqu�au milieu du dos. Il lui sourit. � T�as peur d��tre tout seul pendant quelques heures ?</p><p>��Je vais essayer d�y arriver, r�pondit Mercurio, passant les pouces dans sa ceinture.</p><p>��Comique �, dit Scarabello en s�en allant, avec un rire.</p><p>D�s qu�il eut tourn� le coin de la rue, Benedetta prit Mercurio par la main. � Allons � l�auberge. �</p><p>Mercurio regarda ses l�vres. Il la suivit docilement.</p><p>Ils mont�rent dans la chambre.</p><p>� Ferme la porte �, dit Benedetta.</p><p>Mercurio ob�it.</p><p>Elle s��tendit sur le lit et d�boutonna sa robe, d�couvrant ses petits seins d�alb�tre et ses mamelons roses. Elle avait le souffle court. Elle ne pensait pas au premier baiser qu�elle avait donn� � Mercurio. Elle pensait � la peur que lui avait caus�e le prince Contarini. � la sensation qu�elle avait �prouv�e. � cette attirance vers le pr�cipice. Elle regarda Mercurio et pensa qu�il ne ressemblait � aucun des monstres auxquels sa m�re l�avait vendue. Elle tendit le bras vers lui. Jamais elle ne pourrait lui faire du mal.</p><p>Mercurio s��tendit aupr�s d�elle, immobile, ahuri. Il n�avait jamais embrass� une fille jusqu�� ce jour.</p><p>Benedetta lui prit de nouveau la main.</p><p>Mercurio se raidit. � Qu�est-ce que tu fais ? �, demanda-t-il. Et il se sentit b�te.</p><p>Benedetta guida sa main, lentement, jusqu�� son sein. Elle la posa dessus.</p><p>� Qu�est-ce que tu fais� r�p�ta Mercurio, mais ce n��tait plus une question.</p><p>��Tu as peur ? �, demanda Benedetta.</p><p>�tendu, le regard fix� au plafond, la main immobile sur le sein de Benedetta, avec un �trange bouillonnement du sang dans son pantalon, Mercurio pensa qu�il savait de la vie plus que n�en connaissaient la plupart des �tres humains. Il pouvait survivre dans une fosse d��gout � Rome et dans une cit� aussi myst�rieuse que Venise, il �tait capable de monter des arnaques, de se servir d�un couteau, de vider les poches de n�importe qui sans se faire prendre, de m�langer la chaux vive � la terre pour recouvrir les morts ; il s��tait battu avec des hommes deux fois plus grands que lui, il avait tu� un marchand, tenu t�te � Scavamorto et fait la conqu�te d�un criminel comme Scarabello. Il savait tout de la vie.</p><p>Mais il ne savait rien de l�amour.</p><p>� Je n�arrive pas � respirer, dit-il.</p><p>��Caresse-moi, murmura Benedetta.</p><p>��Je n�arrive pas � respirer, je te dis ! l�cha Mercurio, bondissant sur ses pieds.</p><p>��Qu�est-ce qui se passe ? �, demanda-t-elle, troubl�e.</p><p>Mercurio ne comprenait pas la fureur qui le traversait. Il ne pouvait pas la contr�ler. � Je dois partir, dit-il d�une voix �trangl�e.</p><p>��Je viens avec toi. �</p><p>Mercurio ne lui r�pondit pas et sortit en claquant la porte.</p><p>Benedetta reboutonna sa robe et se recroquevilla sous la couverture. Elle ferma les yeux. Elle vit le visage effrayant du prince Contarini. Elle porta une main entre ses jambes. Et se sentit souill�e.</p><p>Mercurio arriva � Rialto, hors d�haleine.</p><p>Il chercha le borgne, l�homme de Scarabello.</p><p>� Je dois partir imm�diatement. Trouve-moi un bateau. �</p></section><section><title><p>31</p></title><p>Mercurio descendit du bateau � Mestre.</p><p>� Qu�est-ce que je dois dire � Scarabello ? lui demanda le borgne, qui l�avait amen� jusque-l�. Tu seras o� ?</p><p>��C�est moi qui reprendrai contact, r�pondit Mercurio, en s��loignant.</p><p>��Scarabello, il va pas aimer.</p><p>��Rien � foutre �, dit Mercurio sans se retourner. Il acc�l�ra le pas, press� de dispara�tre. En un instant, le brouillard qui montait l�engloutit.</p><p>� Mercurio ! �, cria le borgne.</p><p>Le gar�on se retourna : il ne voyait plus ni le borgne ni la barque, et fut soulag�. Il prit une ruelle o� il se rappelait avoir vu une petite statue de la Vierge, continua sur une vingtaine de pas puis trouva la rue qu�il cherchait. Sur sa gauche, l� o� le brouillard �tait plus �pais, il entendait clapoter le canal. Le mur irr�gulier de joncs qui croissaient sur la rive att�nuait le bruit de l�eau. Sur sa droite, tous les cinquante pas, �mergeait du brouillard une chaumine, basse et trapue. Il en passa sept.</p><p>Arriv� devant la huiti�me, il eut une h�sitation, ralentit et finalement s�arr�ta. Son souffle se condensait devant son visage et se confondait avec le brouillard. Il faisait nuit maintenant. Il s�approcha de la maison, jeta un coup d��il entre les volets. � l�int�rieur tout �tait �teint. Il eut peur. Se sentit perdu.</p><p>La porte �tait seulement tir�e. Mercurio eut un mauvais pressentiment. Il la poussa, doucement.</p><p>� Il y a quelqu�un ? �, dit-il. Sa voix tremblait tandis qu�il glissait la t�te � l�int�rieur. Il attendit une r�ponse. Rien. Silence. � Il y a quelqu�un ? demanda-t-il encore.</p><p>��Qui est l� ? �, entendit-il de la pi�ce voisine.</p><p>Mercurio reconnut aussit�t la voix. Cependant, quelque chose n�allait pas. � C�est Mercurio, dit-il timidement. Celui � qui tu as donn�</p><p>��Que Dieu te b�nisse, mon gar�on �, r�pondit la voix. Sans parvenir � avoir un ton enthousiaste.</p><p>� Anna� tu vas bien ? �</p><p>On entendit le bruit d�une chaise remu�e sur le plancher. Suivi de celui d�un briquet. Mercurio vit un �clair, faible, incertain. Puis la lumi�re prit de la force et, en tremblotant, se rapprocha.</p><p>Anna del Mercato apparut sur le seuil de la grande cuisine. Elle tenait une chandelle. Ses cheveux �taient d�peign�s, ses yeux gonfl�s ; sa respiration se condensait dans l�air. Ce fut alors seulement que Mercurio se rendit compte qu�il faisait un grand froid.</p><p>� Tu vas bien ? �, demanda � nouveau Mercurio.</p><p>La femme sourit. Mais on aurait plut�t dit qu�elle pleurait. � Viens �, dit-elle. Elle se tourna et repartit, tra�nant les pieds dans ses pantoufles.</p><p>Mercurio referma la porte au cadenas et la rejoignit dans la cuisine. La grande chemin�e �tait �teinte. Anna del Mercato s��tait assise � la table. Pos� dessus, le collier que Mercurio avait rachet�. La chandelle, en gr�sillant, faisait briller des gouttes transparentes sur son visage. Mercurio se dit que c��taient des larmes. Elle ne le regarda pas quand il s�assit en face d�elle. Les yeux fix�s sur le collier, elle le caressait doucement, comme si c��tait une cr�ature vivante.</p><p>� Je ne veux pas le redonner � l�usurier, murmura-t-elle, consum�e d�une infinie tristesse. Le cur� dit que dans l�au-del� on ne peut pas porter de collier� Elle leva son regard vers lui. Ses yeux �taient si d�sesp�r�s qu�on aurait dit deux trous. Je ne le redonnerai pas � l�usurier� � Elle eut � nouveau ce sourire qui ressemblait � des pleurs, tendit la main qui avait caress� le collier et toucha la sienne. � Que Dieu te b�nisse, mon gar�on, lui dit-elle. Merci.</p><p>��Que se passe-t-il, Anna ? �, demanda Mercurio.</p><p>Elle ne r�pondit pas. De nouveau, elle fixa le collier. Elle le prit et le serra contre sa poitrine. � Je me moque de ce que dit le cur� �, dit-elle, obstin�e. Mais d�une voix faible. � Moi, je l�emporterai dans l�au-del�, mon collier. Et si saint Pierre ne veut pas que je le garde, je m�en irai de l� aussi. Non, je ne le donnerai pas � Isaia Saraval. Je ne trahirai pas mon bon mari. Pas une seconde fois. Dieu ne peut pas vouloir une chose pareille. Je ne troquerai pas ce collier contre un bout de pain. Non, moi je�</p><p>��Anna, calme-toi, l�interrompit Mercurio.</p><p>��Non, je pr�f�re mourir plut�t que�</p><p>��Anna� � Mercurio lui prit les mains dans les siennes, en se penchant par-dessus la table. � Anna�</p><p>��Je suis d�sol�e, mon gar�on, je n�ai rien � te donner � manger�</p><p>��Qu�est-ce qui se passe ? �</p><p>Anna le regarda en silence, avec une grande dignit�. Puis elle lui tendit le collier. � Attache-le-moi, mon gar�on, lui dit-elle. J�ai froid. Je crois que je vais mourir cette nuit. �</p><p>Mercurio bondit sur ses pieds. Sa chaise se renversa. � Ne dis pas de b�tises. O� est le bois ?</p><p>��Attache-moi le collier. Je veux l�avoir au cou quand je mourrai.</p><p>��Personne ne va mourir, dit rudement Mercurio. O� est le bois ? �</p><p>Anna eut un sourire distant. � Il n�y en a plus. �</p><p>Mercurio resta un moment immobile � la regarder. La chandelle �tait bient�t finie. � Attends ici, dit-il d�une voix ferme.</p><p>��O� veux-tu que j�aille ? r�pondit Anna del Mercato.</p><p>��Attends-moi ici �, r�p�ta Mercurio, qui se dirigea vers la porte. Il avait vu une charrette � bras sur le c�t� de la maison. Tandis qu�il la poussait sur le chemin, une des roues se mit � grincer. Elle n��tait pas dans l�axe. Mercurio esp�ra qu�elle tiendrait. Il arriva � l�habitation pr�c�dant celle d�Anna. Il frappa.</p><p>Une vieille �dent�e, le visage fl�tri et m�chant, vint ouvrir, l�air soup�onneux.</p><p>� Qui c�est ? fit une voix de baryton � l�int�rieur.</p><p>��Un jeune homme, r�pondit la vieille, qui fixait Mercurio de ses petits yeux rid�s. Avec une charrette.</p><p>��Dis-lui qu�on n�ach�te rien, fit la voix de l�homme.</p><p>��C�est moi qui ach�te �, dit Mercurio, d�une voix forte.</p><p>La vieille ne bougea pas et ne parla pas. Apr�s quelques instants parut derri�re elle un homme costaud, une couverture sur les �paules, par-dessus ses v�tements. Il �tait rubicond, avec un nez gr�l� marqu� de grosses varices, et il puait le vin. Ses yeux �taient petits comme ceux de la vieille. � Pousse-toi de l� �, lui dit-il.</p><p>Elle se mit sur le c�t�, rentrant les �paules comme si on allait la frapper. � �a me pla�t pas, marmonna-t-elle.</p><p>��Ta gueule, fit l�homme en fixant Mercurio. Ma m�re a pas confiance dans les �trangers.</p><p>��Il me faut du bois, du pain, du vin, du lard et une soupe �, dit Mercurio.</p><p>L�homme resta immobile.</p><p>� Je peux payer, ajouta Mercurio.</p><p>��Combien ? demanda la vieille.</p><p>��Ta gueule, m�man ! �, cria l�homme, qui leva la main en l�air.</p><p>La vieille prot�gea son visage.</p><p>� C�est pour Anna del Mercato, ajouta Mercurio.</p><p>��Je croyais qu�elle �tait d�j� morte �, marmonna la vieille.</p><p>Mercurio eut une r�action de col�re. � Vous avez ce que je vous demande ou je vais le donner � quelqu�un d�autre, mon sol d�argent ?</p><p>��D�argent ? dit la vieille.</p><p>��Ta gueule, m�man ! �</p><p>L�homme la frappa vivement sur la t�te.</p><p>La vieille vacilla et g�mit.</p><p>� Deux sols �, dit l�homme.</p><p>Mercurio ne r�pondit m�me pas. Il empoigna les manches de la charrette, s�appr�tant � partir.</p><p>� Bon, d�accord, un �, dit l�homme tout de suite, l�arr�tant du bras. Il se tourna vers sa m�re, qui se massait la t�te l� o� il l�avait frapp�e. � Prends le pain, le lard et mets la soupe dans un pot. Ils nous le rendront demain. � Il sortit et fit signe � Mercurio de le suivre derri�re la maison.</p><p>� Le vin �, dit Mercurio.</p><p>L�homme eut un instant d�h�sitation. � Et le vin, m�man ! �, cria-t-il. Puis il se dirigea vers l�arri�re. Il chargea le bois dans la charrette et revint avec Mercurio � la porte d�entr�e.</p><p>La vieille s�appr�tait � lui tendre les victuailles mais son fils l�arr�ta. � Montre l�argent �, dit-il � Mercurio.</p><p>Le gar�on prit une pi�ce d�argent et la lui mit dans la main.</p><p>L�homme fit un signe de t�te � sa m�re, et alors seulement la vieille chargea les vivres dans la charrette.</p><p>Mercurio partit sans dire au revoir.</p><p>Il s�empressa de transporter le bois � l�int�rieur et alluma le feu dans la chemin�e. La chandelle s��tait �teinte. Anna del Mercato �tait toujours assise � la table. Mercurio la fit s�installer pr�s du feu, � l�int�rieur de la chemin�e, comme elle avait fait pour lui. Elle se laissa d�placer comme un pantin, sans r�sister ni collaborer. Sa main serrait toujours le collier.</p><p>Mercurio la regarda, pendant que le bois cr�pitait. Puis il sortit chercher les victuailles. Il chauffa la soupe et la versa dans une �cuelle sale qu�il avait trouv�e sur la table, trancha le pain et le lard, versa le vin et posa le tout sur un tabouret � c�t� d�Anna.</p><p>� Qu�est-ce que j�ai fait pour m�riter tout �a, mon gar�on ? demanda-t-elle d�une voix bris�e par l��motion.</p><p>��Si tu meurs, je ne sais pas o� aller �, r�pondit Mercurio.</p><p>Anna hocha la t�te. Puis elle mangea en silence. Quand elle eut fini, elle but un peu de vin dans un bol �br�ch�. Son visage �maci� reprit des couleurs. Ses yeux recommenc�rent � voir le monde autour d�elle. Elle tendit � Mercurio la main tenant le collier.</p><p>Mercurio passa derri�re elle et le lui attacha.</p><p>Elle eut un sourire. � Qu�est-ce que j�ai fait pour m�riter tout �a, mon gar�on ?</p><p>��Je dois rester ici pendant quelque temps. J�ai besoin d�un lit chaud, d�une maison chaude, de soupe chaude. Je ne peux pas vivre dans un trou � rats. Il faut que tu te d�brouilles.</p><p>��Je n�ai pas un sou, mon gar�on, je suis d�sol�e.</p><p>��Moi si. Et je te paierai.</p><p>��Pourquoi tu m�aides ? � La voix d�Anna �tait douce.</p><p>Mercurio ne r�pondit pas. Il prit une chaise, l�apporta pr�s d�elle et s�assit.</p><p>Anna le regarda. Son visage se d�tendit. Elle leva un bras qu�elle posa sur l��paule de Mercurio, qui resta droit sur sa chaise, fig�, le bras sur son �paule.</p><p>� T�es raide comme un hareng saur. �</p><p>Mercurio ne savait pas quoi faire. L� encore, il eut l�instinct de se lever et partir.</p><p>Anna l�attira � lui.</p><p>Mercurio r�sistait. � Je n�ai jamais eu de m�re. Je ne sais pas comment on fait �, dit-il soudain.</p><p>La pression d�Anna s�arr�ta, un instant. Puis elle recommen�a � l�attirer vers elle avec encore plus de chaleur. � Pose ta t�te, mon gar�on �, murmura-t-elle.</p><p>Elle avait la m�me voix chaude que le soir o� il avait fait sa connaissance, se dit Mercurio. � O� ? �, demanda-t-il.</p><p>Anna se mit � rire. De cette mani�re gentille qui ne blessait pas. � Sur mon �paule. �</p><p>Mercurio pencha le cou, toujours raide. Il se dit que ce serait bien de fermer les yeux quand il sentit la main d�Anna qui lui caressait les cheveux. Mais il en �tait encore incapable. � Les habits de ton mari�, dit-il en levant la t�te pour la regarder.</p><p>��Pose ta t�te, l�interrompit Anna, en appuyant dessus pour la remettre sur son �paule. Tu ne sais pas parler avec la t�te sur le c�t� ? �</p><p>Mercurio sourit. � Les habits de ton mari� ils sentent le poisson. Je dois les laver.</p><p>��Tu aurais pu les apporter. Je te les aurais lav�s.</p><p>��Oui, dit Mercurio, tandis que la ti�deur du feu lui d�tendait les paupi�res.</p><p>��On s�en occupera demain, d�cida Anna.</p><p>��Oui�</p><p>��Tu es toujours raide comme un hareng.</p><p>��Non�</p><p>��Si. Tu peux mieux faire.</p><p>��Je ne sais pas comment on fait. �</p><p>Anna del Mercato sourit. � Il n�y a pas une mani�re de le faire. �</p><p>Mercurio �tait de plus en plus fatigu�.</p><p>� Ferme les yeux.</p><p>��Oui� �</p><p>Anna le regarda. � Eh bien, ferme-les �, dit-elle en riant doucement.</p><p>D�s qu�il le fit, Mercurio se sentit plus lourd. La main d�Anna lui caressait les cheveux. � Je crois que j�ai compris ce que tu voulais dire l�autre fois.</p><p>��� quel sujet ?</p><p>��Quand tu disais que les mains avaient quelque chose � voir l�-dedans, quand ton mari et toi vous vous �tes connus. �</p><p>Anna del Mercato rougit. � Ah oui ?</p><p>��Oui� �</p><p>Ils rest�rent silencieux quelques instants. Anna continuait de lui caresser les cheveux et de l�autre main touchait son collier.</p><p>� Je crois que j�ai fait du mal � quelqu�un�, dit Mercurio, � moiti� endormi.</p><p>��� qui ?</p><p>��Une fille�</p><p>��Parce qu�elle, elle ne voulait pas ?</p><p>��Non� elle voulait� c��tait moi qui�</p><p>��Si vous avez fait ce que je pense, sourit Anna, je ne crois pas que tu puisses lui avoir fait du mal. �</p><p>La respiration de Mercurio devenait de plus en plus lourde. � On n�a rien fait. Je me suis sauv�.</p><p>��Tu es amoureux ? lui demanda Anna. Dans sa voix, il y avait un brin de m�lancolie et de joie � la fois.</p><p>��Comment on fait pour le savoir ? � Mercurio pensa � l��motion enivrante qu�il avait �prouv�e quand il avait tenu la main de Giuditta dans la sienne. Et � cette sensation si diff�rente, mais tout aussi violente, du sang qui bouillonnait entre ses jambes, quand il avait touch� le sein de Benedetta.</p><p>� �coute ce qu�il a � te dire, ce ma�tre-ci, dit Anna en lui touchant la poitrine � la hauteur du c�ur. Viens, l�ve-toi. Mets-toi au lit.</p><p>��Oui� �</p><p>Anna l�aida � se lever. C��tait Mercurio maintenant, � moiti� endormi, qu�il fallait bouger comme un pantin. Anna le guida jusqu�� l�angle de la pi�ce o� se trouvait la paillasse, l�y fit s��tendre et posa une couverture sur lui. Elle revint � la chemin�e et ajouta deux b�ches dans le feu. Puis elle s�assit � c�t� de lui.</p><p>� C�est le Ciel qui t�a envoy�, mon gar�on, dit-elle.</p><p>��Oui� �, balbutia Mercurio.</p><p>Anna rit doucement. � Oui �, r�p�ta-t-elle.</p><p>Mercurio bafouilla quelque chose.</p><p>Anna se pencha sur lui � Qu�est-ce que tu dis ?</p><p>��Giu�ditta�</p><p>��Giuditta. Elle s�appelle comme �a, ton amoureuse ?</p><p>��Giuditta�</p><p>Giuditta, oui. � Anna del Mercato lui remonta la couverture jusqu�au menton. � Dors, maintenant. � Elle le baisa sur le front, avec tendresse. � Dors, mon petit. �</p></section><section><title><p>32</p></title><p>� Quel projet je pourrais avoir, moi ? demanda Mercurio le matin, au r�veil, ouvrant les yeux sur Anna qui trafiquait autour du feu. Retrouver une fille, est-ce que �a peut �tre mon projet ?</p><p>��Non. �a, c�est un programme �, dit Anna del Mercato. Elle n�avait plus l�expression de la veille, m�me si elle avait peu dormi. � l�aube, elle �tait sortie dans le froid pour prendre � cr�dit dans une ferme proche un seau de lait � peine tir� et des biscuits aux raisins secs. � pr�sent elle versait un peu de lait dans une petite casserole qui tenait sur le feu gr�ce � un syst�me ing�nieux de poulies.</p><p>� Laisse, je vais le faire, dit Mercurio en bondissant sur ses pieds. Toi, assieds-toi, repose-toi. �</p><p>Anna se retourna, une expression furieuse sur le visage. � Comment tu te permets, gamin ? Tu t�imagines que tu peux t�occuper de moi ? Je pourrais �tre ta m�re, esp�ce de vantard, et toi tu voudrais �tre mon p�re ? �</p><p>Mercurio s�arr�ta net, d�concert�. Il vit cependant qu�Anna n��tait pas vraiment en col�re.</p><p>� Regarde tes mains, continua-t-elle sur le m�me ton. Elles sont crasseuses. Va te les laver si tu veux manger. Et ne prends plus jamais de nourriture ni de bois chez les voisins. Tu veux qu�ils me voient comme une pouilleuse ? Si tu savais comment ils m�ont regard�e ce matin.</p><p>��Je voulais aider�</p><p>��Tu voulais aider et tu as mal fait. Va te laver. La figure aussi. � Mercurio sortit de la maison. L�eau �tait glac�e mais il �tait heureux d�ob�ir. Quand il revint, il affichait un sourire idiot. Il montra ses mains.</p><p>� Oh, c�est mieux, dit Anna en reprenant son ton de voix familier. Assieds-toi, le lait est chaud. � Elle remplit un bol avec la louche et posa les biscuits sur la table.</p><p>� Et alors, c�est quoi, un projet ? �, demanda Mercurio, la bouche pleine.</p><p>Anna del Mercato hocha la t�te. � Tu poses toujours des questions difficiles.</p><p>��Excuse-moi, dit Mercurio. Jusqu�ici, je n�avais jamais eu quelqu�un � qui poser des questions. Je ne sais pas comment on fait. �</p><p>Anna se tourna d�un bloc, lui pr�sentant son dos et se mordant la l�vre. Ce gar�on l��mouvait. Elle �carquilla les yeux, exag�r�ment, pour s�cher les larmes qui les avaient embu�s. � Un projet, c�est quelque chose qui remplit ta vie �, expliqua-t-elle en se tournant de nouveau et en s�asseyant � table. Tandis qu�elle parlait, sa main caressait son collier. � Un projet, �a dit qui tu es.</p><p>���a le dit � qui ?</p><p>��� toi, d�abord. Et � ceux que tu aimes et que par cons�quent tu respectes. �</p><p>Mercurio se fourra deux biscuits dans la bouche, l�un apr�s l�autre, puis il but une gorg�e de lait qui les ramollit. � Je pose peut-�tre des questions difficiles, mais toi, tu emploies des mots difficiles. Je ne sais pas ce que �a veut dire, aimer. Enfin� je ne sais pas si je peux vraiment aimer quelqu�un. Ni m�me le respecter.</p><p>��Tu es un menteur, dit Anna en souriant, de cette mani�re qui r�chauffait le gar�on mieux que le feu dans la chemin�e. Tu crois que tu n�aimes pas Giuditta ? �</p><p>Mercurio s��trangla avec ce qu�il restait des biscuits dans sa bouche. Il toussa et cracha une bouillie blanche sur la table. � Pardon �, prit-il le soin de dire, en passant avec inqui�tude la manche de sa veste sur la table pour la nettoyer. � Comment tu connais son nom ? �, ajouta-t-il en rougissant.</p><p>Anna del Mercato le regarda. Elle avait envie de rire, � le voir tout rouge et les oreilles en feu. Mais elle ne voulait pas le blesser. � Tu l�as dit hier soir.</p><p>��Ah� � Mercurio baissa les yeux sur son bol.</p><p>� Et tu crois vraiment que tu ne sais pas aimer, apr�s ce que tu as fait pour moi ?</p><p>��Ben� j�avais besoin d�un endroit o� dormir et il faisait un froid de loup. �</p><p>Anna del Mercato acquies�a. � Oui, je sais. �</p><p>Mercurio remua la cuiller en bois dans son bol.</p><p>� Tu en veux encore ? �</p><p>Il resta t�te baiss�e. Souffla. Tapota le bord du bol avec la cuill�re. � Qu�est-ce que je dois faire, Anna ? finit-il par demander.</p><p>��Va chercher cette fille, d�j�. Qu�est-ce que tu attends ? Tu ne crois quand m�me pas que je vais y aller pour toi ? �</p><p>Mercurio leva les yeux et sourit.</p><p>� Et pense � qui tu es. � qui tu veux �tre. Pour toi, avant tout.</p><p>��Qu�est-ce que �a veut dire ?</p><p>��Tu ne parais pourtant pas stupide, mon gar�on.</p><p>��Qui je suis ? �</p><p>Anna prit sa main dans les siennes. � Je ne peux pas le savoir � ta place.</p><p>��Comment on fait pour savoir qui on veut �tre ?</p><p>��Pour chacun d�entre nous, c�est diff�rent. Quant � savoir comment, �a ne veut rien dire. �</p><p>Mercurio se nettoya les l�vres. � Moi, je veux �tre respectable. �</p><p>Anna �clata de rire.</p><p>� Vraiment, dit Mercurio.</p><p>��Mais tu es respectable.</p><p>��Non, je suis un arnaqueur. � Mercurio la regarda droit dans les yeux.</p><p>Anna continua de lui sourire.</p><p>� Je te dis que je suis un arnaqueur.</p><p>��Les arnaqueurs n�offrent pas des colliers � des veuves inconnues�</p><p>��Quel rapport ?</p><p>��Et ils ne les sauvent pas quand elles se laissent mourir�</p><p>��Tu ne te laiss�</p><p>��Tais-toi ! Ne m�interromps pas �, dit Anna en pointant le doigt sur lui, s�rieuse.</p><p>Mercurio haussa les �paules.</p><p>� Tu es sp�cial �, dit Anna del Mercato.</p><p>Mercurio rougit de nouveau. � Personne ne m�a jamais dit �a, bafouilla-t-il.</p><p>��Et �a suffirait pour que tu ne le sois pas ?</p><p>��Personne ne me l�a jamais dit, r�p�ta-t-il.</p><p>��Eh bien, moi, je te le dis. �</p><p>Mercurio se taisait et continua � tapoter sa cuill�re contre le bord du bol.</p><p>� Tu vas me le casser �, dit Anna.</p><p>Mercurio posa la cuill�re sur la table. � Qu�est-ce que je dois faire ?</p><p>��Je te l�ai dit. Va chercher cette fille.</p><p>��Je veux �tre sp�cial pour elle, s�exclama Mercurio avec emphase.</p><p>��Sois sp�cial pour toi. Et tu le seras pour elle, dit Anna. C�est seulement comme �a que �a marche. Mais si tu cherches � �tre sp�cial uniquement pour elle, tu finiras par vous tromper tous les deux. Tu ne trouveras jamais le vrai toi-m�me et tu lui donneras quelque chose de faux.</p><p>��Pourquoi faut-il que ce soit si difficile ?</p><p>��Ce n�est pas du tout difficile.</p><p>��Moi, je trouve que si.</p><p>��Si tu sens que c�est difficile, c�est parce que tu te sers de ta t�te.</p><p>��Qu�est-ce que �a veut dire ?</p><p>��C��tait difficile de tomber amoureux de Giuditta ?</p><p>��Quel rapport ? �a, c�est�</p><p>��C��tait difficile ?</p><p>��Non, mais�</p><p>��Tu vois ce qui rend les choses difficiles ? Dire <emphasis>mais</emphasis>, par exemple. Quelle importance, ce <emphasis>mais ?</emphasis> C�est juste un gros b�ton dans les roues. Maintenant, r�ponds : c��tait facile de tomber amoureux de Giuditta ?</p><p>��Oui.</p><p>��Oui, r�p�ta Anna. La vie est simple. Quand elle devient compliqu�e, �a veut dire qu�on se trompe quelque part. Ne l�oublie jamais. Si la vie devient compliqu�e, c�est parce que c�est nous qui la compliquons. Le bonheur et la souffrance, le d�sespoir et l�amour sont simples. Il n�y a rien de difficile. Tu te le rappelleras ? �</p><p>Mercurio fit signe que oui.</p><p>� Tu es sp�cial et�</p><p>��Je veux devenir riche ! Maintenant je sais ce que je veux ! �</p><p>Le visage d�Anna s�assombrit. � C�est ce que tu as compris ? Si j��tais ta m�re, l�, je te donnerais une claque. �</p><p>Mercurio vit qu�elle �tait s�rieuse. Il se sentit mortifi� d�avoir parl�. Mais il se rendait compte en m�me temps qu�il n��tait pas loin de comprendre une chose extraordinaire. � Je m�en fiche. Moi, je veux devenir riche �, dit-il avec arrogance, en la d�fiant, soudain debout.</p><p>Anna r�agit d�instinct. Elle se pencha par-dessus la table et lui donna une claque. � Je ne veux plus jamais t�entendre dire une b�tise pareille. Devenir riche, �a ne veut rien dire. Tu dois vouloir quelque chose qui nourrit le c�ur. Ou tu mourras � l�int�rieur. �</p><p>Mercurio pensa qu�Anna avait sans doute raison. Il sentait sa joue br�ler de sa premi�re gifle de fils, et il �tait heureux. � Pour toi, je suis sp�cial ? lui demanda-t-il.</p><p>��Viens l�, mon gar�on �, dit Anna, la voix bris�e par l��motion. Elle attendit que Mercurio fasse le tour de la table puis le serra fort dans ses bras. Ensuite elle l��loigna, avec brusquerie. � Tu m�ennuies, tu sais �a, mon petit ? J�ai des tas de choses � faire. Je dois m�occuper du feu, nettoyer la maison et pr�parer ta chambre� tu ne veux quand m�me pas dormir par terre comme un sauvage, non ? Et puis, je dois cuisiner un d�ner digne de ce nom, et pour �a, je dois aller au march�. Je n�ai pas le temps de philosopher. � Elle le repoussa. � �te-toi de mes pattes. Va-t-en. Allez, va-t-en. �</p><p>En se dirigeant vers le quai des p�cheurs de Mestre, Mercurio sifflotait gaiement et de temps en temps passait la main sur sa joue qui avait re�u la gifle. Il chercha tout de suite le bateau appel� la Zitella. L�ayant trouv�, il donna un grand coup de pied dans le plat-bord pour attirer l�attention du p�cheur.</p><p>� Eh, c�est quoi ces mani�res ? �, dit l�homme en se retournant. Et aussit�t il devint tout p�le.</p><p>� Bon, dit Mercurio. �a veut dire que tu m�as reconnu, hein ? �</p><p>Le p�cheur d�glutit et fit signe que oui.</p><p>� Et tu sais que maintenant je suis un homme de Scarabello et que tu ne peux pas me vendre � Zarlino ? � Mercurio glissa les pouces dans sa ceinture et cracha dans l�eau.</p><p>De nouveau le p�cheur acquies�a.</p><p>Mercurio sauta dans le bateau. � Bien, alors emm�ne-moi � Rialto. �</p><p>Le p�cheur acquies�a pour la troisi�me fois. � Je finis de charger et je�</p><p>��Non. Maintenant. �</p><p>L�homme courba les �paules et s�assit devant les rames.</p><p>Mercurio d�fit les amarres. Il poussa la barque en prenant appui sur le m�le. Le p�cheur tourna la proue, pointant sur Venise.</p><p>� J�ai un programme. Et pendant ce temps, je pense � mon projet �, murmura Mercurio pour lui-m�me, avec un sourire. Puis il se tourna vers le p�cheur. � Sais-tu quelle est la diff�rence entre un programme et un projet, p�quenaud ?</p><p>��Non, monsieur.</p><p>��Ta m�re te l�a pas appris ? �</p><p>Et il �clata de rire, tout content.</p></section><section><title><p>33</p></title><p>Shimon Baruch entra � Rimini en passant sous l�Arc d�Auguste. Le petit cheval arabe marchait doucement, �puis� par les Apennins. Shimon lui l�cha un peu la bride et le laissa avancer � son rythme. Il traversa le pont de Tib�re pour entrer dans la vieille ville. En se tournant vers la droite, il apercevait, au loin, le port commercial et la mer Adriatique, avec ses larges plages de sable clair.</p><p>Il arriva � une auberge et descendit de voiture. Elle s�appelait Hostaria de� Todeschi, l�Auberge des Allemands. Aussit�t un palefrenier se pr�cipita, le salua et s�occupa du petit cheval arabe. Shimon entra dans la salle. L�aubergiste �tait un homme affable et gentil. Quand il comprit que son nouveau client �tait muet, il se soucia tout de suite de lui faire apporter papier, encre et plume.</p><p>� Moi, je ne sais pas lire, votre Seigneurie, s�excusa-t-il. Sans offense, il y a une dame, une veuve, qui pourrait lire pour moi. Mais je dois vous dire qu�elle est juive� �</p><p>Shimon se raidit.</p><p>� Si la chose vous ennuie, votre Seigneurie, je peux le comprendre. Nous trouverons une autre mani�re �, ajouta aussit�t le tenancier.</p><p>Shimon fit signe que non de la t�te.</p><p>� Donc, cette femme vous convient ? �, se fit confirmer l�homme.</p><p>Shimon acquies�a.</p><p>L�aubergiste se tourna vers sa femme, grasse et rougeaude, en lui ordonnant : � Va chercher Ester. Et dis-lui de se presser �.</p><p>En entendant le nom de la femme, Shimon tressaillit. L�histoire d�Esther lui �tait bien connue, comme � chaque Juif, car elle �tait c�l�br�e lors de la f�te de <emphasis>Purim</emphasis>. Et la raison pour laquelle il se sentait particuli�rement touch� �tait qu�<emphasis>Est�r</emphasis>, en h�breu, signifie �je me cacherai�. Et lui, il se cachait. De lui-m�me et du monde.</p><p>� Je suis content que vous n�ayez rien contre les Juifs, votre Seigneurie, dit le tenancier. C�est une �poque bizarre, ici, � Rimini. Le mois dernier deux pr�teurs sur gage ont �t� attaqu�s. Et pourquoi ? Parce qu�on a ouvert deux Saints� �a me fait rire, qu�on les appelle �saints�� enfin, deux Saints Monts-de-Pi�t�. Qui font d�ailleurs pareil que les pr�teurs sur gage, sauf qu�il y a l��glise derri�re� Les cur�s disent toujours du mal des Juifs, mais ce qu�ils veulent, � mon avis, c�est se faire plus d�argent qu�eux sur notre dos. Malheureusement, le petit peuple ne le comprend pas et il court apr�s l��glise comme�</p><p>��Ne le dis pas ! �, tonna sa femme, qui surgit derri�re lui en compagnie d�une femme menue, � l�air r�serv�.</p><p>L�aubergiste se mit � rire de bon c�ur, prit son souffle et dit, avec emphase : � Le petit peuple court apr�s l��glise�</p><p>��Ne le dis pas !</p><p>��� comme les mouches apr�s la merde ! � Il explosa d�un grand rire sonore.</p><p>� Quand les sbires du pape te br�leront sur la place, on verra bien si tu riras, marmonna sa femme, qui poussa en avant la femme qui l�accompagnait. Ester, aide donc mon imb�cile de mari. �</p><p>Shimon nota qu�Ester avait souri � la plaisanterie de l�aubergiste. Sous son air r�serv�, c��tait une belle femme. Elle avait un visage noble, le nez effil�, des yeux vert sombre comme les scarab�es, des l�vres pleines et roses. Elle fit un signe de t�te � l�adresse de Shimon, modeste mais nullement impressionn�e.</p><p>� Eh bien, votre Seigneurie, fit le tenancier, veuillez �crire votre commande et nous veillerons � vous contenter. �</p><p>Shimon regarda Ester, qui s�approchait de lui. �Je me cacherai�, pensa-t-il.</p><p>Ester intercepta son regard et baissa les yeux.</p><p>Shimon �tait soudainement confus. Il avait tenu �loign�e de ses pens�es la fille de Narni et tout ce qui la concernait. Cependant, il savait parfaitement que cela avait ouvert une br�che dans la dure cuirasse qu�il s��tait construite. Le froid qu�il ressentait n�avait pas cess�. Au contraire, il avait augment� au m�me rythme que sa solitude.</p><p>Il prit la plume, la trempa dans l�encrier et, apr�s une h�sitation, �crivit. Quand il eut termin�, il se tourna vers Ester. Il eut l�impression que le regard de la femme avait chang�.</p><p>� Ce monsieur s�appelle Alessandro Rubirosa� chr�tien. Il se dirige vers Venise. Il a besoin d�une chambre� �</p><p>Shimon se dit qu�Ester avait une voix m�lodieuse, comme certaines chanteuses de son pays lointain.</p><p>� � Et il voudrait prendre un bain chaud avant de d�ner.</p><p>��Il sera servi, dit l�aubergiste avec �gards.</p><p>��Pour le d�ner, nous avons un cochon de lait r�ti � se l�cher les babines, ajouta sa femme. Avec des coings et des ch�taignes. �</p><p>Shimon s�appr�tait � acquiescer quand son regard fut de nouveau attir� par Ester, qui le fixait, et il fit alors signe que non, prit la feuille et �crivit : �Je ne dig�re pas le porc. Je voudrais un bouillon et du poulet�. Tandis qu�Ester r�p�tait ses paroles, il lui sembla qu�elle avait une intonation soulag�e.</p><p>La femme de l�aubergiste tenta d�insister pour le cochon de lait, mais Shimon fit signe que non, s�chement.</p><p>� Ne sois pas ent�t�e �, dit son mari. Il se tourna vers une petite bonne. � Fais-toi aider pour apporter une grande bassine dans la chambre de sa Seigneurie et mets de l�eau � chauffer pour un bain.</p><p>��Un bain ? demanda la petite bonne, �tonn�e.</p><p>��Tout le monde n�est pas sale comme toi �, r�pliqua l�aubergiste, qui adressa un signe de t�te � Shimon et prit cong�. Puis, s�apercevant qu�Ester �tait encore l�, il lui dit qu�elle pouvait s�en aller.</p><p>Ester regarda Shimon � la d�rob�e en partant vers la sortie. Le seuil franchi, elle se retourna vers lui.</p><p>Shimon se leva et la rejoignit dans la rue.</p><p>� Tu es juif, n�est-ce pas ? �, dit tout de suite Ester.</p><p>Shimon tressaillit et nia, en secouant vivement la t�te.</p><p>Ester l�observait en silence. Ses yeux verts et intelligents brillaient. Et ses l�vres charnues �taient � peine relev�es en un sourire amus�, de petite fille. � Quand tu as pris la plume, tu as failli �crire de droite � gauche, comme on le fait dans notre langue, lui dit-elle. Si tu ne veux pas qu�on sache que tu es juif, apprends � ma�triser ce genre de d�tail. � Elle sourit.</p><p>Shimon sentit qu�elle lui parlait sans la moindre r�probation.</p><p>� Et quand tu �cris ton nom, ne pr�cise pas que tu es chr�tien, ajouta Ester, avec un rire l�ger. Les chr�tiens n�ont pas besoin de se justifier. �</p><p>Shimon la fixa sans rien nier. Il avait une sensation �trange. Comme si on lui enlevait un poids des �paules. Ou comme si, au contraire, toute sa fatigue lui tombait dessus d�un seul coup. �Je me cacherai�, pensa-t-il de nouveau.</p><p>� N�aie pas peur, je ne le dirai � personne, tu peux �tre tranquille �, dit-elle encore, toujours avec ce m�me sourire compr�hensif.</p><p>Shimon se rendit compte qu�il n�avait pas pens� un seul instant qu�elle allait le d�noncer. Il se dit que cette femme avait la capacit� de d�faire les n�uds. Et de pardonner les p�ch�s. Il lui fit signe qu�il voulait l�accompagner chez elle.</p><p>Ester acquies�a de la t�te et commen�a � marcher, d�un pas lent.</p><p>Tandis qu�ils avan�aient au milieu des gens, Shimon effleura le tissu de sa robe, sans qu�elle s�en aper�oive.</p><p>Ester ne parla pas jusqu�� ce qu�ils arrivent � une maison � �tage, humble mais digne. Alors elle s�arr�ta et regarda Shimon dans les yeux. � Tu as �t� gentil de refuser le cochon de lait �, lui dit-elle.</p><p>Shimon, �tonn�, fron�a les sourcils pour lui demander des explications.</p><p>Ester sourit, sans rien ajouter. Elle ouvrit la porte. Puis, la t�te basse, elle dit doucement : � J�esp�re que tu auras beaucoup de choses � �crire � l�aubergiste �. Elle leva les yeux, sans rougir.</p><p>�Ainsi, nous nous reverrons�, pensa Shimon. Et il n�eut pas peur de cette pens�e. Ni d�Ester.</p><p>Le lendemain matin, Shimon �crivit une courte phrase sur une feuille, qu�il donna au tenancier. Celui-ci envoya chercher Ester.</p><p>� Je resterai encore quelques jours �, lut Ester � voix haute, avec ses deux yeux verts comme deux scarab�es qui brillaient sans malice.</p></section><section><title><p>34</p></title><p>Donnola se pr�senta � la porte de la chambre de Giuditta. Comme tous les jours, elle cousait. � ses pieds, jet�s par terre, au moins cinq ou six bonnets jaunes de toutes les formes, cousus dans des �toffes diff�rentes.</p><p>� Bonjour �, dit-il.</p><p>La jeune fille r�pondit avec un sourire distant et reprit son travail.</p><p>Donnola hocha la t�te, et parcourut le long couloir de la maison o� il vivait maintenant avec le docteur et sa fille. Il y avait une chambre pour lui tout seul, avec un grand lit moelleux et une couverture chaude. Il n�avait jamais rien eu de semblable. Et jamais il n�aurait imagin� que ce p�t �tre aussi agr�able d�habiter avec quelqu�un, d�appartenir � ce qui devenait, jour apr�s jour, une sorte de famille.</p><p>Il atteignit l�entr�e. Isacco tapait du pied avec impatience.</p><p>� Docteur, je dois vous dire une chose importante� commen�a Donnola.</p><p>��Partons, en attendant �, lui r�pondit Isacco avec un geste de la main. Il ouvrit la porte de l�appartement et s�engagea dans les larges escaliers.</p><p>� Je me fais du souci pour Giuditta, poursuivit Donnola.</p><p>��Oui�, bougonna le docteur, en fouillant dans la trousse o� il conservait ses rem�des et ses onguents.</p><p>��Elle passe tout son temps � coudre, elle ne mange pas ou pas grand-chose, elle est toujours triste, et j�ai m�me l�impression que sa tristesse grandit de jour en jour�</p><p>��Oui, je comprends� Isacco sortit par la grande porte en arcade soutenue par deux colonnes, au sommet desquelles �taient perch�s deux singes de marbre.</p><p>��Tout �a � cause d�une d�ception amoureuse�, reprit Donnola en trottant derri�re lui. Et je crois que �a a quelque chose � voir avec ce gar�on, ce Mercurio, vous savez ? J�ai d�couvert qu�il n��tait pas du tout pr�tre comme il a voulu nous faire croire�</p><p>��Oui� �, r�p�ta Isacco, qui montait quatre � quatre les marches d�un petit pont de pierre �troit et s�ouvrait un chemin dans la foule d�j� dense, � cette heure, dans les <emphasis>calli</emphasis> de Venise.</p><p>� J�ai entendu dire qu�il travaillait pour un certain Scarabello. Un vaurien, tr�s puissant, qui gouverne toute la faune du Rialto.</p><p>��Ah, bien� �</p><p>Donnola souffla. � Docteur, vous m�avez dit de tenir ce gar�on � distance. Mais depuis dix jours il n�arr�te pas de poser aux gens des questions sur moi. Il dit qu�il me cherche parce qu�il veut vous demander quelque chose. Bref, c�est �vident qu�il s�int�resse � Giuditta. Moi, je ne vous ai rien dit pour le moment�</p><p>��Bien s�r, bien s�r�</p><p>��Docteur ! l�cha Donnola. Vous n�avez rien �cout� de ce que je vous ai dit ! �</p><p>Isacco s�arr�ta et le regarda d�un air offens�. � J�ai tr�s bien entendu. Giuditta fait de la couture. Bien, je suis content.</p><p>��Non, docteur. � Le visage de Donnola �tait rouge. Je vous ai dit que Giuditta allait mal. Tr�s mal. Et elle souffre par amour. �</p><p>Isacco acquies�a avec gravit�. Puis il hocha la t�te. � C�est l��ge. � cet �ge on souffre toujours par amour. � Puis il entendit les cloches de l��glise voisine dei Santi Apostoli. � Il est tard �, dit-il, en acc�l�rant le pas dans la calle del Pistor, o� se r�pandait une douce odeur de pain frais. Il se tourna vers Donnola, qui �tait rest� immobile, et lui fit signe de le suivre. � �coute, je suis press�. Je lui parlerai, d�accord ? Maintenant, va � la pharmacie de la Testa d�Oro et prends-y une huile que j�ai command�e. C�est de l�extrait de Palo Santo. Les indiens d�Am�rique s�en servent un peu pour tout et il semble que �a marche. Et si l�apothicaire veut te donner son abominable th�riaque, envoie-le se faire voir. Tu as compris ?</p><p>��Oui, docteur, fit Donnola, l�air sombre.</p><p>��Ensuite tu me l�apportes chez le capitaine.</p><p>��Oui, docteur, maugr�a Donnola.</p><p>��Quoi ? Qu�est-ce qu�il y a ? explosa Isacco, agac�. L�amie de Lanzafame va mal. Tr�s mal. Tu comprends �a ? Elle est entre mes mains et je ne sais pas quoi faire. Tous les m�decins avec qui je parle ne me disent que des idioties, eux non plus ne savent pas comment combattre ce mal fran�ais� du diable si quelqu�un sait comment il s�appelle. Tu sais comment j�ai entendu parler du Palo Santo ? Parce que je suis all� au port parler avec les marins. La vie de cette femme est suspendue aux rumeurs que les marins rapportent du Nouveau Monde. � Il jeta sur Donnola un regard enflamm�. Il se r�p�tait qu�il faisait tout ce qu�il pouvait pour sauver la prostitu�e qui r�chauffait le c�ur du capitaine Lanzafame, mais il sentait au fond de lui qu�il n�en faisait pas assez, qu�il n��tait pas � la hauteur. Et surtout Marianna se confondait d�sormais pour lui avec sa femme H�ava. La gu�rison de la prostitu�e le rach�terait de son �chec, quand sa femme �tait morte en couches, des ann�es plus t�t. Sauver Marianna serait comme sauver H�ava. � Alors ? Qu�est-ce que tu as ? Qu�est-ce que tu veux ? �, demanda-t-il encore, �nerv�.</p><p>Donnola baissa les yeux. � Rien, docteur.</p><p>��Bien �, dit Isacco, qui se mit en route vers la ruga dei Speziali.</p><p>Quand il arriva dans la mansarde du capitaine Lanzafame, la servante muette l�accueillit le visage triste.</p><p>Isacco la laissa sur le seuil et se pr�senta dans la pi�ce principale, o� Lanzafame tournait en rond. Il envoyait des coups de pied dans tout ce qui tra�nait. Une bouteille de malvoisie vide avait roul� sur le sol. � Il �tait temps que tu arrives, dit-il agressivement au docteur d�s qu�il le vit.</p><p>��Je suis l�, dit Isacco sans entrer dans la pol�mique.</p><p>��Vas-y, qu�est-ce que tu attends ? �, gronda le capitaine.</p><p>Isacco entra dans la chambre. Marianna s�agitait. Elle avait le visage creus�, comme si un mois s��tait �coul� depuis qu�Isacco l�avait vue, et non une nuit. Il s�approcha et posa la main sur son front. Il �tait br�lant. Dans une cuill�re, il mit de l�encens et de la griffe du diable, qu�il lui fit boire. Elle avait du mal � d�glutir. Puis elle ouvrit grand les yeux et sembla le reconna�tre.</p><p>� Toute la nuit, ou juste une heure, �tranger ? lui demanda-t-elle.</p><p>��Je suis Isacco, Marianna� je suis le docteur�</p><p>��Tu es soldat ?</p><p>��C�est depuis hier que �a dure, cette histoire �, expliqua Lanzafame qui apparut dans l�encadrement de la porte.</p><p>Isacco lui vit une expression embarrass�e.</p><p>Marianna rit. � Lanzafame ? Quel nom affreux ! � Elle rit de nouveau. � Je t�appellerai capitaine, je ne peux pas faire l�amour avec toi et t�appeler de ce nom ridicule. �</p><p>Isacco se tourna vers le capitaine. Il avait les yeux brillants. Mais c��tait peut-�tre toute la malvoisie qu�il avait d�j� bue de si bon matin.</p><p>� Vous ne devriez pas boire autant, dit Isacco.</p><p>��Me casse pas les couilles �, r�pondit le capitaine, qui partit dans l�autre pi�ce.</p><p>Isacco savait ce que faisait Lanzafame : il croyait que le vin garderait la douleur � distance. Et il comprenait aussi pourquoi il �tait si embarrass� par ce que disait Marianna. Elle revivait de mani�re obsessionnelle leur premi�re rencontre. Elle se rem�morait les d�tails d�un moment qui, de toute �vidence, avait chang� leur vie � tous deux.</p><p>� Alors, une heure ou la nuit, beau capitaine ?</p><p>��Toute la vie �, dit Isacco doucement, en veillant � ce que Lanzafame ne l�entende pas.</p><p>Elle eut un sursaut. Ses yeux, embu�s par le d�lire, recommenc�rent � voir. Elle regarda Isacco. Le reconnut. � Docteur, dit-elle avec une pointe d�angoisse dans la voix, o� est Andrea ?</p><p>��Comment vous sentez-vous, Marianna ? �, lui demanda Isacco.</p><p>La prostitu�e s�accrocha � son bras. Son �treinte �tait faible. � O� est Andrea ? r�p�ta-t-elle.</p><p>��Il est l�. Je vais le chercher. � Il alla dans l�autre pi�ce. � Capitaine� Marianna vous demande. �</p><p>Lanzafame ne bougea pas tout de suite. Il prit une gorg�e � la bouteille puis vint jusqu�� la porte de la chambre. � Qu�est-ce que tu veux ? demanda-t-il d�un ton brusque.</p><p>��Andrea� �, dit Marianna, en tendant la main vers lui.</p><p>Le capitaine, sur le seuil, h�sitait.</p><p>� Viens� �</p><p>Lanzafame avan�a jusqu�au lit.</p><p>� Assieds-toi� �</p><p>Il s�assit.</p><p>Marianna lui caressa le visage. � Tu ne t�es pas ras�, comme d�habitude� � Elle eut un sourire fatigu�. � Si tu te glisses entre mes jambes tu vas me chatouiller �, plaisanta-t-elle.</p><p>Le capitaine ne dit rien.</p><p>Marianna prit une de ses mains dans la sienne et la porta � sa poitrine. � N�aie pas peur. �</p><p>Le capitaine eut un rire forc�. � Et de quoi je devrais avoir peur ?</p><p>��N�aie pas peur, dit de nouveau Marianna, en le regardant avec des yeux pleins de lumi�re. Je r�vais de notre premi�re fois, tu sais ?</p><p>��Ah oui ? feignit de s��tonner Lanzafame.</p><p>��Dans mon r�ve, je te demandais si tu voulais passer une heure ou toute la nuit avec moi� et tu me r�pondais : �Toute la vie�. �</p><p>Le capitaine se taisait.</p><p>� Andrea� je vais mourir�</p><p>��Ne dis pas de b�tises.</p><p>��Si, je vais mourir�</p><p>��La mauvaise herbe ne meurt jamais�</p><p>���coute-moi, Andrea. �</p><p>Le capitaine serra plus fort sa main.</p><p>� Je veux que tu appelles un pr�tre�</p><p>��Tu ne vas pas penser au pr�tre, maintenant.</p><p>��Je veux que tu appelles un pr�tre et que tu lui demandes� Marianna haletait.</p><p>��Quoi ?</p><p>��� Et tu lui demandes� de nous marier� �</p><p>Il y eut un instant de silence, puis le capitaine bondit sur ses pieds.</p><p>� Sale putain, n�essaie pas de m�avoir ! hurla-t-il. N�essaie pas de m�avoir ! �</p><p>Isacco apparut � la porte. � Que se passe-t-il ?</p><p>��Elle fait semblant de mourir pour m��pouser et me coincer, voil� ce qui se passe, maugr�a Lanzafame. Quand t�es putain, tu restes putain toute ta vie ! � Il partit vers la porte, poussa Isacco et se dirigea vers la sortie. � Pousse-toi de l� ! cria-t-il � la servante. Je vais � la taverne. Et ne m�appelez que si elle meurt pour de vrai. � Il sortit en claquant la porte derri�re lui.</p><p>La servante entra dans la chambre. Elle avait de petits yeux, minces comme des fentes. Quand elle vit que le docteur s��tait assis sur le bord du lit, elle resta � l��cart.</p><p>� Toute la nuit, ou juste une heure, beau capitaine ? dit Marianna, repartie dans son d�lire.</p><p>��Toute la vie �, lui murmura Isacco.</p><p>La prostitu�e sourit. Puis elle s�endormit. Pendant toute la journ�e elle ne cessa de s�agiter. L�encens et la griffe du diable ne faisaient pas baisser la fi�vre. Et elle �tait trop faible, pensait Isacco, pour un bain glac�. Elle n�y aurait pas surv�cu.</p><p>Le soir vint, sans que le capitaine Lanzafame r�apparaisse. Le docteur passa la nuit assis dans la chambre de Marianna, qui d�lirait maintenant sans discontinuer.</p><p>Peu avant l�aube, elle eut un acc�s de toux qui lui coupa la respiration. Elle pronon�a le nom de Lanzafame, serra convulsivement la main d�Isacco puis eut un spasme, doux, comme un frisson. Elle rel�cha sa prise et son corps se d�tendit. Elle �tait morte.</p><p>� cet instant pr�cis, la porte d�entr�e s�ouvrit et Lanzafame apparut. Derri�re lui un pr�tre portant une soutane aux �paules couvertes de pellicules. Le capitaine p�lit, en entendant la servante pleurer. Il regarda Isacco, qui hocha la t�te. Lanzafame avait le visage ravag� par une nuit de beuverie. Il avait attendu l�aube pour se d�cider. Il se tourna vers le pr�tre, l�attrapa au collet et le poussa � l�int�rieur de la chambre.</p><p>� Fais ton travail, lui dit-il. Donne-lui l�extr�me-onction. �</p><p>La servante muette �clata en sanglots d�sesp�r�s, en poussant des cris stridents, comme le braiement d�un �ne.</p><p>� Tu croyais vraiment que j�allais �pouser une putain ? �, lui hurla le capitaine. Puis, pendant que le pr�tre marmonnait les paroles rituelles en latin, Lanzafame se jeta sur les objets et les meubles autour de lui, et d�truisit tout, comme s�il �tait au c�ur d�une bataille terrible. Ensuite, il se laissa aller au sol et regarda Isacco.</p><p>� Qu�est-ce que je vais faire maintenant ? �, demanda-t-il doucement.</p></section><section><title><p>35</p></title><p>Apr�s au moins dix jours de recherches, Mercurio avait le moral plus bas que terre : Donnola semblait s��tre �vanoui. Il ne fr�quentait plus les m�mes gens, ne se montrait plus dans ses tavernes habituelles. Certains disaient m�me qu�il s��tait noy� dans un canal. D�autres, qu�il �tait devenu l�assistant d�un docteur. Mais ce docteur, � Venise, personne n�en avait entendu parler ni ne savait o� il habitait.</p><p>Mercurio fit une �ni�me tentative � la taverne de l�Omo Nudo, un local sordide o� Donnola passait autrefois ses soir�es. Depuis le seuil, il scruta l�int�rieur : aucune trace de Donnola.</p><p>Quand il sortit dans la calle del Sturion, il vit arriver de la ruga Vecchia San Giovanni un petit groupe de jeunes gens bien habill�s. Au milieu d�eux, le plus �l�gant de tous avan�ait en boitant et se dandinant comme un crabe, un bras rabougri tendu en l�air pour chercher l��quilibre. Mercurio reconnut le prince Contarini, fit demi-tour et commen�a � courir en direction de la riva del Vin. Arriv� au coin, il regarda derri�re lui. Ni le prince ni ses sbires ne l�avaient vu.</p><p>Il poussa un soupir de soulagement et s�appr�tait � remonter le quai quand il aper�ut de nouveau le prince : il frappait � la porte d�une habitation mis�rable. Intrigu�, il regarda, et vit Zolfo ouvrir et accueillir le prince avec une r�v�rence. Aussit�t, apparut derri�re lui la silhouette du moine. Contarini, avec sa d�marche bancale, se glissa � l�int�rieur, suivi par ses hommes.</p><p>Mercurio revint sur ses pas et alla jeter un coup d��il par une fen�tre du rez-de-chauss�e, d�o� provenait une faible lumi�re. Il vit une chambre mis�rable, avec deux paillasses sur le sol. � la fen�tre suivante, la pi�ce �tait plus vaste, quoique tout aussi pauvre. Il y avait une table et quatre chaises, une chemin�e, une �critoire. Rien d�autre. � cette table �taient assis le prince Contarini et le fr�re Amadeo. Zolfo se tenait derri�re le fr�re, les sbires du prince debout, �parpill�s dans toute la pi�ce. L�un d�eux s�approcha de la fen�tre.</p><p>Mercurio s�aplatit contre le mur, retenant sa respiration.</p><p>L�homme s�encadra dans l�ouverture, heureusement sans se pencher pour regarder aux alentours. Puis l�un de ses comp�res s�approcha et lui murmura quelque chose. L�homme se retourna, regardant vers l�int�rieur.</p><p>� Lis donc, fr�re �, disait la voix du prince.</p><p>Quand Mercurio recommen�a � regarder par la fen�tre, l�homme qui lui tournait le dos lui cachait une grande partie de la pi�ce mais il s�aper�ut que le prince passait au fr�re Amadeo ce qui ressemblait � une affiche. Le fr�re se mit � lire � voix basse. � mesure qu�il lisait, ses yeux s�ouvraient de plus en plus.</p><p>� Est-ce possible ? s�exclama-t-il � la fin de sa lecture.</p><p>��Je t�avais promis que je t�aiderais dans ta bataille, fr�re, dit le prince. Ce n�est que le d�but. Les Juifs auront ce qu�ils m�ritent. �</p><p>Le moine s�agenouilla � ses pieds et baisa la main que le prince s�empressa de lui tendre. � Ceci est la volont� du Christ ! Et vous �tes son ap�tre bien-aim�, votre Gr�ce !</p><p>��Cela m�a co�t� beaucoup d�argent et beaucoup d�efforts �, dit Contarini.</p><p>Mercurio, se fiant � son instinct, pensa que le prince mentait. Il ignorait ce dont il �tait question mais il �tait s�r que le prince se vantait d�un succ�s qui n��tait pas le sien.</p><p>� C�est juste pour commencer, juste pour commencer, fr�re, gloussa le prince.</p><p>��Dieu vous en tiendra grand m�rite, votre Gr�ce. � Puis le moine saisit Zolfo par la manche et l�obligea � s�agenouiller. � Baise la main de notre protecteur �, lui dit-il.</p><p>Mercurio vit que Zolfo n�ob�issait qu�� contrec�ur. �Tu es peut-�tre moins stupide que je le croyais�, pensa-t-il.</p><p>� Tu sais maintenant qui je suis et ce que je peux faire pour ta cause, fr�re, poursuivit le prince. Je veux que tu �coutes ce que j�attends de toi pour que ta croisade, qui est � pr�sent la mienne, aille � bon terme.</p><p>��Commandez, dit le fr�re Amadeo, t�te baiss�e. C�est Dieu qui parle par votre bouche. L�humble serviteur que je suis pourrait-il jamais refuser quoi que ce soit � Dieu ? �</p><p>� Quelles couillonnades� �, ne put s�emp�cher de dire Mercurio.</p><p>L�homme qui �tait pr�s de la fen�tre se retourna instantan�ment. Mercurio s�aplatit � nouveau contre le mur, mais pas assez vite.</p><p>� Eh ! �, hurla l�homme en se penchant pour essayer de l�attraper.</p><p>Mercurio partit en courant vers la ruga del Vin. Il entendit derri�re lui la porte s�ouvrir et se refermer en claquant, mais il avait trop d�avance pour qu�on le rattrape. Il remonta le quai en courant jusqu�au pont du Rialto o� il se perdit parmi la foule. Il regarda en arri�re et ne vit personne. Alors il se dirigea d�un pas vif vers l�auberge de la Lanterna Rossa.</p><p>� O� �tais-tu pass� ? �, lui dit Benedetta quand elle le vit appara�tre dans la chambre qu�ils avaient partag�e jusqu�� ces dix derniers jours.</p><p>Mercurio resta debout sur le seuil, silencieux. Puis, lentement, il entra et referma la porte.</p><p>Benedetta avait l�air fatigu�, avec de grands cernes qui ressortaient sur sa peau d�alb�tre. Dans la pi�ce flottait une mauvaise odeur.</p><p>� Tu as entendu ce que Scarabello a dit, se justifia enfin Mercurio. Je dois me tenir �loign� de Venise pendant quelque temps�</p><p>��On est toujours rest�s ensemble�, dit Benedetta.</p><p>��Si tu penses que je vais te voler ton argent�</p><p>��J�ai jamais rien dit de pareil �, l�interrompit-elle s�chement.</p><p>Mercurio acquies�a, g�n�. Il avait souvent pens�, pendant ces dix jours, � leur baiser, et � son sein chaud et doux.</p><p>� De quoi tu as peur ? �, demanda-t-elle. Il y avait un profond chagrin au fond de son regard. Et la honte d�avoir �t� rejet�e. Elle se mit � rire pour cacher ses sentiments. � Qu�est-ce que tu croyais ? Que c��tait s�rieux ? Tu es vraiment un gamin stupide.</p><p>���coute� je suis d�sol� je�</p><p>��Arr�te. � Benedetta haussa les �paules et eut un sourire forc�, comme si la chose ne la touchait pas. Elle regarda Mercurio. Il �tait si beau qu�elle sentit un n�ud monter de son ventre � sa gorge et craignit de se mettre � pleurer. Elle rit encore et se tapa la main sur la cuisse. � On ne peut pas te faire une farce sans que tu te fasses prendre comme un pigeon.</p><p>��Non, vraiment� Je suis d�sol� �, r�p�ta Mercurio.</p><p>Benedetta comprit qu�elle ne parviendrait pas � retenir ses larmes. Elle s�approcha de lui et lui envoya une bourrade. � Tu me casses les pieds. � Puis elle alla jusqu�� la bassine d�eau et fit semblant de se laver la figure.</p><p>� J�ai vu Zolfo, dit Mercurio tr�s vite pour changer de sujet et se tirer de l�embarras o� il se sentait.</p><p>��O� �a ? �, demanda Benedetta en se retournant et en s�essuyant le visage. Une m�che de cheveux boucl�s, de ce roux cuivr� si particulier, lui retombait sur le front.</p><p>Mercurio se dit qu�elle �tait jolie. � Tu trouveras un tas d�amoureux, lui dit-il.</p><p>��Va te faire foutre ! l�cha Benedetta. Va te faire foutre, Mercurio.</p><p>��Qu�est-ce que j�ai dit ? �</p><p>Benedetta le regarda en silence. Il ne lui aurait jamais accord� un regard, se dit-elle, m�me si elle avait �t� nue devant lui. Elle sentit une douleur lui traverser la poitrine. � Alors ? Ce cr�tin, tu l�as vu o� ?</p><p>��Il habite avec le moine dans un rez-de-chauss�e de la calle del Sturion, derri�re la ruga Vecchia San Giovanni�</p><p>��Ah�</p><p>��Je l�ai vu en venant ici. Et tu sais qui �tait venu leur rendre visite ?</p><p>��Qui ? � Benedetta avait du mal � relancer la conversation comme si de rien n��tait.</p><p>� Le prince� �</p><p>Benedetta sentit cette fois une douleur au ventre, un frisson monter le long de son �chine. Elle pensa � sa m�re. De nouveau elle se sentit sale.</p><p>� Le prince fou� Je ne me rappelle plus comment il s�appelle�</p><p>��Contarini, dit doucement Benedetta.</p><p>��Ah oui, Contarini, bravo.</p><p>��Rinaldo Contarini� �, murmura-t-elle. Elle se tourna vers une bo�te en bois pos�e par terre, y prit une longue �pingle et rassembla ses cheveux en un chignon approximatif.</p><p>� Ils pr�parent quelque chose, continua Mercurio sans voir le moins du monde le trouble de Benedetta. Ils avaient une affiche et ils disaient que c��tait tout ce que m�ritaient les Juifs� mais j�ai pas compris. Le fr�re �tait tout content et le boiteux lui a dit qu�il l�aiderait. Ils forment un vilain couple tous les deux� ensemble, ils font peur.</p><p>��O� tu �tais pass� pendant tous ces jours ? demanda Benedetta � br�le-pourpoint.</p><p>��� l�ext�rieur.</p><p>��O� ?</p><p>��Pourquoi tu veux le savoir ?</p><p>��On est toujours rest�s ensemble.</p><p>��Tu l�as d�j� dit.</p><p>��Va te faire foutre, Mercurio.</p><p>���a aussi, tu l�as d�j� dit.</p><p>��On est un couple.</p><p>��Qu�est-ce que �a veut dire ? demanda Mercurio avec raideur.</p><p>��D�tends-toi, couillon, dit Benedetta, une nouvelle fois bless�e. On est un couple de voleurs. Tu as oubli� ?</p><p>��Non�</p><p>��Et donc on doit rester ensemble. L� o� tu vas, je vais aussi.</p><p>��Tu ne peux pas venir l� o� je suis maintenant�</p><p>��Pourquoi ? �</p><p>Mercurio n�avait jamais eu quelqu�un comme Anna. � Parce que tu ne peux pas �, r�pondit-il. Il regretta aussit�t cette r�ponse s�che et ajouta : � Je viens quand m�me � Venise tous les jours et on peut�</p><p>��Oui, j�ai entendu dire qu�il y a un couillon qui se prom�ne partout en demandant qui a vu Donnola �, fit-elle. Elle pensa qu�elle aurait mieux fait de se taire. Mais elle ne pouvait pas. � Pourquoi tu le cherches ?</p><p>��Comme �a�, r�pondit Mercurio. �coute, Benedetta� j�essaie� j�essaie de changer de vie� en tout cas, je crois� c�est-�-dire, pour l�instant je ne sais pas trop bien, mais� mais toi, tu n�y penses jamais ?</p><p>��� quoi ?</p><p>��� changer de vie ?</p><p>��Moi, j�ai chang� de vie. Avant, j��tais � Rome et maintenant, je suis � Venise. Avant je donnais mes sous � ce fumier de Scavamorto et je vivais dans une baraque o� des porcs passaient leur temps � me tripoter, et maintenant je suis dans une auberge de merde avec un type qui prend la fuite � la seule id�e de me toucher� � Elle s�arr�ta net. � Je plaisante, dit-elle en rougissant. Pour la derni�re partie, je veux dire. �</p><p>Mercurio sortit de sa poche la bourse dans laquelle il gardait les pi�ces d�or. Il compta la part de Benedetta et la lui tendit.</p><p>� Tu me renvoies ? lui demanda-t-elle d�un ton insolent, tout en sentant que sa voix tremblait.</p><p>��Je te donne ta part�</p><p>��Tu me renvoies, r�p�ta Benedetta.</p><p>��Non. On travaillera toujours ensemble �, dit Mercurio. Il la regarda. Sentit qu�il lui mentait. � En tout cas, j�esp�re. Mais moi, je veux changer de vie, je veux avoir un projet.</p><p>��Encore ces histoires ? Qu�est-ce que vous avez, tous ? Zolfo avec ce moine et toi avec cette vieille conne�</p><p>��Ne l�appelle pas comme �a, dit Mercurio, qui s��tait fig�.</p><p>��C�est chez elle que tu es ? demanda Benedetta.</p><p>���a te regarde pas.</p><p>��Donc tu es chez elle.</p><p>��C�est pas tes affaires.</p><p>��Et si je voulais venir moi aussi ? �</p><p>Mercurio la fixa d�un regard inquiet.</p><p>Benedetta rit. � Qui voudrait aller l�-bas ? D�tends-toi, imb�cile, dit-elle en essayant d�avoir une expression l�g�re. Sauf que maintenant je sais o� tu te caches.</p><p>��Je dois y aller �, dit Mercurio. Il descendit les escaliers le c�ur lourd. Il ne savait pas comment se comporter avec Benedetta. Peut-�tre aurait-il d� lui dire de venir avec lui chez Anna del Mercato. Mais il ne pouvait pas. Anna �tait � lui et il ne voulait la partager avec personne.</p><p>Au rez-de-chauss�e, il traversa l�entr�e naus�abonde de l�auberge et sortit dans la <emphasis>calle</emphasis>, pris d�un sentiment de culpabilit�.</p><p>Un peu plus loin dans la rue, il vit alors Isacco qui vacillait, ne tenant pas sur ses jambes. Manifestement saoul, il avan�ait en s�appuyant aux murs des maisons rong�s par le salp�tre. Deux gentilshommes qui passaient pr�s de lui le regard�rent avec d�sapprobation.</p><p>Isacco esquissa une r�v�rence. � Vous avez besoin de mes services de m�decin, messeigneurs ? demanda-t-il d�une voix emp�t�e. J�ai commenc� ma courte carri�re en tuant ma femme. Et ensuite j�ai tu� la putain du capitaine Lanzafame. Si vous avez besoin qu�on tue vos femmes, vous n�avez qu�� m�engager. � Il partit d�un rire grossier, tentant une seconde r�v�rence qui le fit tomber par terre, le nez dans la boue. � Je suis le docteur tueur-de-femmes, � votre service ! �, hurla-t-il aux deux gentilshommes qui s��loignaient.</p><p>� Docteur ! �, s��cria Mercurio en se pr�cipitant vers lui.</p><p>Isacco le regarda, les yeux voil�s par l�exc�s de vin. Son sentiment d��chec face � la mort de Marianna l�avait laiss� dans un �tat de prostration, puis jet� dans un d�sespoir noir. Il ne se rappelait pas combien de bouteilles il avait bues avec le capitaine, combien de fois il s��tait �croul� sur lui pour pleurer la mort de H�ava, son �pouse, dont il ne cessait de s�accuser ; il ne se rappelait pas que Lanzafame l�avait jet� de chez lui et qu�il avait roul� dans les escaliers. Une de ses l�vres saignait, il avait mal au bras, ses chausses �taient d�chir�es aux genoux et sur les fesses. Il se rappelait seulement, une fois rentr� chez lui, le regard angoiss� de Giuditta. Il avait repouss� Donnola qui tentait de le retenir et s��tait sauv�, honteux de s��tre montr� � sa fille dans cet �tat.</p><p>� Docteur, qu�est-ce qui vous est arriv� ? �, dit Mercurio en essayant de l�aider � se relever.</p><p>Isacco concentra son regard sur lui. Lentement, il le reconnut. � L�arnaqueur !</p><p>��Parlez plus bas, docteur �, fit Mercurio en le tirant pour l�aider � se mettre debout.</p><p>Isacco fixait le gar�on et acquies�ait de la t�te. Il avait les yeux rouges. Dans sa t�te d�homme saoul revint alors sa conversation de la veille avec Donnola � propos de l��tat de grande tristesse o� se trouvait Giuditta, et de ce gar�on qui en �tait la cause et qui les cherchait dans tout Venise. Il le saisit au collet, d�une �treinte mal assur�e. � Laisse ma fille, ordonna-t-il.</p><p>��Qu�est-ce que vous dites, docteur ? fit Mercurio, �tonn�.</p><p>��Tiens-toi loin de ma fille ! �, cria Isacco avec plus de vigueur.</p><p>Aussit�t, un groupe de curieux se forma.</p><p>� Vous �tes saoul, docteur. Pourquoi est-ce que je devrais me tenir loin de Giuditta ? Je� �</p><p>Isacco leva le poing en l�air, sans la force ni l�envie de frapper. Ce n��tait qu�une menace, aussi faible que lui.</p><p>� Un Juif qui frappe un chr�tien, dit quelqu�un dans le petit groupe de curieux, scandalis�.</p><p>��P�re, non ! �, entendit-on alors crier.</p><p>Mercurio vit Giuditta. Il sentit son c�ur acc�l�rer. Il �treignit Isacco, l�enveloppant de son corps. � Docteur, arr�te ou tu vas avoir des ennuis �, lui murmura-t-il � l�oreille. Puis il se tourna vers les gens : � Allez-vous-en, on est amis, on plaisantait �.</p><p>Donnola, qui accompagnait Giuditta partie � la recherche d�Isacco apr�s qu�il avait quitt� la maison, intervint promptement. Il prit le docteur par l��paule et le soutint. Il eut un hochement de t�te � l�intention de Mercurio, en signe de remerciement.</p><p>Mais Mercurio ne le regardait d�j� plus et s��tait tourn� vers Giuditta. Les yeux de Giuditta �taient l�, pr�ts � se perdre dans les siens.</p><p>� Pourquoi ? dit Mercurio. Que se passe-t-il ? �</p><p>Giuditta secoua la t�te. Rien n�avait plus d�importance. Mercurio �tait l�.</p><p>� �a fait des jours que je te cherche� �, dit-il. Puis il fit un pas vers elle.</p><p>Giuditta se sentait aspir�e par un gouffre. Elle ne cessait de se r�p�ter qu�il l�avait cherch�e, comme il le lui avait promis. Elle fit elle aussi un pas vers Mercurio. Et pour la seconde fois pensa que plus rien n�avait d�importance.</p><p>� Pourquoi tu ne reviens pas dans notre chambre ? �, dit � ce moment-l� Benedetta, qui s�ouvrait un chemin parmi les curieux et prenait Mercurio par le bras.</p><p>Le regard de Giuditta se gla�a.</p><p>Mercurio regarda Benedetta d�un air ahuri. Tout � coup, il comprit. Quand il se retourna vers Giuditta, il la vit qui reculait, une expression de fureur sur le visage. Elle tendit vers lui un doigt tremblant.</p><p>� Tu t�amuses ? demanda Giuditta d�une voix o� se m�laient souffrance et col�re.</p><p>��Giuditta, non�</p><p>��Vous avez d� bien rire de moi, tous les deux ! �, dit-elle, bless�e.</p><p>Benedetta la d�fiait du regard.</p><p>� Embrasse-la, embrasse-la encore ! cria Giuditta, le doigt toujours tendu vers Mercurio. Je l�ai bien vue. Elle me regardait et elle riait. Et toi aussi je te faisais rire, hein ? Quelle idiote je suis ! � Elle se pr�cipita vers Isacco. � Partons, p�re. �</p><p>Le docteur ne comprenait pas bien ce qui �tait en train de se passer. Il vit seulement que Giuditta pleurait, d�sesp�r�e. � Ne la cherche pas, o� je te tuerai de mes propres mains ! �, lan�a-t-il � l�adresse de Mercurio, avec une expression f�roce.</p><p>� Giuditta ! �, hurla Mercurio.</p><p>Mais Giuditta ne se retourna pas.</p><p>Mercurio resta immobile.</p><p>Les curieux ricanaient et commentaient la sc�ne, comme au th��tre. Au loin, on commen�ait d�entendre un roulement de tambour.</p><p>Mercurio se retourna d�un bloc vers Benedetta. � C�est pour �a que tu m�as embrass�, lui dit-il d�une voix charg�e de haine. Je ne veux plus jamais te voir. �a ne m�int�resse pas, ce que tu fais. Pour moi tu es morte. � Il cracha par terre, et se fraya un chemin dans la foule en poussant les gens et en criant : � Le spectacle est fini, bande de couillons ! �</p><p>Benedetta sentait les yeux de tous sur elle. Elle se dit qu�elle ne devait pas pleurer. Elle se redressa le plus qu�elle put, m�me si elle avait envie de se plier en deux et de mourir ; elle essaya de sourire, comme si de rien n��tait, et se mit en route � pas lents, sans savoir o� elle allait, uniquement concentr�e sur l�effort �norme qu�elle faisait pour ne pas s��crouler � terre.</p><p>Le mart�lement de tambour se rapprochait.</p><p>Elle p�n�tra dans le d�dale de ruelles obscures, trouva un coin plus sombre encore, enleva l��pingle de son chignon et, d�un coup d�cid�, la planta dans sa main, entre pouce et index, se transper�ant de part en part.</p><p>Ce fut seulement alors qu�elle cria et pleura, en se disant qu�elle criait et pleurait pour une douleur physique, et rien d�autre.</p><empty-line/><p>Isacco, Giuditta et Donnola avaient presque atteint la maison de la calle dell�Oca quand ils entendirent un roulement de tambour. Puis la voix lointaine d�un messager de la S�r�nissime qui annon�ait quelque chose.</p><p>� Je suis d�sol�, ma fille, dit Isacco en s�arr�tant. Je suis d�sol� pour toi, et je suis d�sol� de m��tre montr� dans cet �tat, je suis d�sol� pour� �</p><p>Giuditta l��treignit et �clata en sanglots.</p><p>Alors elle entendit de nouveau le rythme des tambours, puis une voix de stentor qui annon�a : � Aujourd�hui, le 29<sup>e</sup> jour du mois de mars de l�an de gr�ce 1516, il est d�cr�t� et ordonn� que tous les Juifs doivent habiter dans les zones regroup�es dans la cour de maisons qui se trouvent dans le Ghetto pr�s de San Girolamo� �</p><p>Giuditta et Isacco, muets, se regard�rent.</p><p>� � Et afin qu�ils ne circulent pas la nuit dans les environs, librement, il est d�cr�t� et ordonn� qu�aussi bien du c�t� du Ghetto Vecchio o� se trouve un petit pont, que de l�autre c�t� du pont le plus grand, soient construites deux portes, une pour chacun de ces lieux. Et de m�me il est ordonn� et d�cr�t� que ces portes soient ferm�es le soir � minuit et ne doivent rouvrir que le matin au premier coup de la Marangona<a l:href="#n_13" type="note">[13]</a>. Et il est �tabli que ces portes seront gard�es et surveill�es par quatre gardes chr�tiens, d�volus � cette t�che et pay�s par les Juifs au prix qui sera jug� convenable par notre Coll�ge. Et qu�ils aient � payer aussi deux barques, avec chacune deux hommes, qui parcourront les canaux autour de ladite zone, sans aucune pause� �</p><p>P�re et fille rest�rent immobiles, dans les bras l�un de l�autre, tandis que les tambours et les messagers d�filaient aupr�s d�eux. Des gamins coll�rent sur un mur l�affiche du d�cret qui venait d��tre lu.</p><p>� Anselmo del Banco avait raison, murmura Giuditta.</p><p>��Ils nous mettent en cage, dit Isacco.</p><p>��Et moi alors, je vais o� ? �, demanda Donnola.</p><empty-line/><p>Au m�me instant, Benedetta errait sans but et se rendit compte qu�elle �tait arriv�e, elle ne savait comment, dans la calle del Sturion, l� o� Mercurio lui avait dit que Zolfo logeait avec le moine.</p><p>On entendait encore au loin les tambours. La cit� tout enti�re r�sonnait de ce rythme martel�. L�air m�me de Venise vibrait.</p><p>� ��Et que soient �lev�s deux hauts murs afin que toutes les sorties soient ferm�es. Et que soient mur�es les portes et les fen�tres qui donnent sur les canaux et au-del�, soit vers l�ext�rieur dudit Ghetto� �, annon�ait un messager dans la ruga Vecchia San Giovanni.</p><p>Benedetta parcourut la <emphasis>calle</emphasis> � pas lents, cherchant la maison o� elle pourrait trouver Zolfo. Elle n�avait que lui, se disait-elle.</p><p>Puis, juste au moment o� elle s�approchait d�une porte d�entr�e, elle la vit qui s�ouvrait, laissant passer une silhouette bancale. Elle eut un frisson et une sensation de peur, comme si une main l�attrapait aux cheveux et l�entra�nait vers le fond, dans le noir le plus noir de son pass�. Elle sentit un coup dans le ventre, serra les cuisses et retint son souffle. Et elle sentit son c�ur s�arr�ter dans sa poitrine, comme une anticipation de la mort.</p><p>Elle appuya sur la blessure qu�elle s��tait inflig�e avec l��pingle. Ses doigts se tremp�rent de sang. Elle per�ut une douleur br�lante et se rendit compte qu�elle avait trouv� ce qu�elle cherchait. Tout ce qu�elle m�ritait. Elle se sentit sale, comme elle voulait se sentir. Elle s�agenouilla devant l��trange silhouette bancale.</p><p>� Bonsoir, seigneur prince, dit-elle la t�te basse.</p><p>��Qui es-tu ? fit le prince Contarini, dans l�obscurit� de la ruelle.</p><p>��Votre humble servante, votre Gr�ce pleine de lumi�re.</p><p>��Ah, la petite vierge� �, dit le prince en fixant Benedetta avec int�r�t. Puis il tendit la main et effleura une m�che de ses cheveux. � Cette couleur� �, murmura-t-il, laissant la phrase en suspens.</p><p>� Benedetta ! s�exclama alors Zolfo, qui venait d�appara�tre sur le seuil, un lourd paquet sur l��paule. Le fr�re et moi nous allons habiter chez le prince, tu sais ? �</p><p>Le prince Contarini le regarda, sourit puis se concentra de nouveau sur Benedetta. � Il y a de la place aussi pour toi �, lui dit-il, faisant claquer sa langue contre son palais, comme face � un plat savoureux.</p><empty-line/><p>� Mestre, la barque qui transportait Mercurio avait accost� au quai aux poissons avec un l�ger bruit sourd.</p><p>Mercurio descendit d�un bond agile et poursuivit � pied sans remercier le batelier. Pendant le trajet non plus, il n�avait pas dit un mot. Il �tait secou�. Benedetta l�avait trahi, se r�p�tait-il sans arr�t. Et Giuditta croyait que lui, Mercurio, l�avait trahie.</p><p>Sur la place du march�, il entendit un roulement de tambour. Il vit une petite foule rassembl�e qui �coutait un messager de la S�r�nissime. Isaia Saraval, devant sa boutique de pr�ts sur gage, �coutait lui aussi.</p><p>� Aujourd�hui, le 29<sup>e</sup> jour du mois de mars de l�an de gr�ce 1516, il est d�cr�t� et ordonn� que tous les Juifs doivent habiter dans les zones regroup�es dans la cour de maisons qui se trouvent dans le Ghetto pr�s de San Girolamo. Et afin qu�ils ne circulent pas la nuit dans les environs, librement, il est d�cr�t� et ordonn� qu�aussi bien du c�t� du Ghetto Vecchio o� se trouve un petit pont� �</p><p>Mercurio �coutait, une grande confusion dans la t�te. Sa premi�re pens�e fut : �Maintenant, je saurai o� te trouver, Giuditta�. Mais il pensa aussit�t apr�s qu�il �tait bien plac� pour savoir � quoi Giuditta �tait condamn�e. Lui aussi avait �t� prisonnier. Dans un orphelinat. Dans une baraque des fosses communes, encha�n� la nuit � sa couche. Dans une fosse d��gout, m�me s�il feignait d�avoir un chez soi et d��tre libre. Il ne savait que trop � quoi elle �tait condamn�e, et il �prouva un grand chagrin, une douleur infinie.</p><p>Il retourna jusqu�au quai en courant, lan�a une pi�ce de monnaie au batelier et se fit emmener jusqu�au-del� de Saint-Marc, l� o� les centaines de gal�res qui sillonnaient toutes les mers du monde venaient jeter l�ancre. Il dit au batelier de ramer autour de chacun des navires de la rade. Il ne savait pas pourquoi il le faisait mais il respira les odeurs, regarda leurs flancs puissants, leva le nez jusqu�au sommet des m�ts, droits comme des fuseaux. Il imagina les rames qui plongeaient dans les vagues, les voiles gonfl�es par le vent. Et quand il se fut enivr� de ces images, il demanda qu�on le ram�ne � Mestre.</p><p>Tandis qu�ils remontaient la route de mer, il comprit pourquoi il avait voulu voir ces navires.</p><p>� Je t�emm�nerai loin d�ici, Giuditta, dit-il.</p><p>��Comment ? �, fit le batelier.</p><p>Mercurio ne r�pondit pas. Il souriait � la lune qui se levait dans le ciel.</p><p>Il courut chez Anna del Mercato, la r�veilla et lui dit, tout excit� : � Je veux �tre libre. Voil� ce que je veux �.</p><p>Anna del Mercato se frotta les yeux. Elle s�assit dans son lit. Alluma une chandelle. � R�p�te, en parlant plus lentement. Ma vieille t�te n�arrive pas � courir aussi vite que celle d�un jeune homme.</p><p>��Je veux avoir un navire, dit Mercurio. Un navire � moi. Et je veux voyager sur les mers, jusqu�au Nouveau Monde. Et je veux� � Il n�avait presque pas le courage de le dire, si puissant �tait ce d�sir en lui. � Je veux trouver un endroit o� tout le monde est libre. Et o� Giuditta aussi pourra �tre libre �, dit-il tout d�un trait.</p><p>Anna del Mercato le regarda, �mue. L�enthousiasme de ce gar�on �tait comme le vent du levant, quand il souffle de la mer.</p><p>� Est-ce que c�est un projet ? lui demanda Mercurio, les yeux �carquill�s comme un gamin.</p><p>��Viens-l�, embrasse-moi �, lui dit Anna. Et quand elle l�eut entre les bras, elle eut honte, parce qu�elle ne pouvait pas s�emp�cher de penser que si Mercurio r�alisait son r�ve, elle le perdrait.</p><p>� Est-ce que c�est un projet ? demanda de nouveau Mercurio.</p><p>��Oui, c�est un projet splendide, mon petit� �</p><p>Il se serra plus fort contre sa poitrine. � Et tu viendras avec Giuditta et moi ? �, dit-il.</p><p>Anna �clata en sanglots.</p></section></section><section><title><p>Deuxi�me partie</p><p>Printemps 1516</p><p>VENISE ��MESTRE ��RIMINI</p></title><section><title><p>36</p></title><p>� Fermez ! �, commanda une voix.</p><p>Les gonds grinc�rent. Les deux battants claqu�rent avec un bruit sourd. On entendit crisser les cadenas, fer contre fer.</p><p>� Ferm� ! �, dit une voix.</p><p>� Ferm� ! �, dit une autre voix en �cho.</p><p>Puis ce fut le silence.</p><p>La communaut� juive �tait r�unie au grand complet sur le campo del Ghetto. Il n�y avait pas eu de programme, de rendez-vous concert�. Ils s��taient simplement retrouv�s l�. Et tous avaient cette expression ahurie peinte sur le visage.</p><p>C��tait la premi�re fois qu�ils �taient enferm�s. Ce soir �tait le premier soir.</p><p>Dans le silence qui suivit la fermeture des deux grandes portes, personne ne savait que faire. Les yeux de tous �taient fix�s sur les battants cadenass�s de l�ext�rieur.</p><p>� Comme des poules dans un poulailler, fit soudain une vieille femme, d�une voix rauque. Quelle horreur. �</p><p>Et dans ce silence, tous l�entendirent.</p><p>� Tu aurais pu trouver un autre exemple �, lui dit un homme � c�t� d�elle.</p><p>Et tous l�entendirent lui aussi.</p><p>� Comme une poign�e de punaises dans une tabati�re, dit alors la vieille femme. Comme une tribu de cafards dans un pot de chambre. Tu veux que je continue ? �</p><p>Une autre voix dit : � Non �.</p><p>Le silence se fit � nouveau.</p><p>Alors, l�idiot de la communaut�, un gamin qui avait toujours la bouche grand ouverte et la bave au menton, commen�a � entonner, de sa voix disgracieuse, un vieux refrain que l�on chantait aux enfants pour les faire s�endormir : � <emphasis>Dans le noir il y a une lumi�re� elle est � l�int�rieur de toi� ferme les yeux, tu la verras�</emphasis> �</p><p>Une petite fille de cinq ou six ans, qui se frottait les yeux de sommeil, tendit sa petite main et la mit dans celle de l�idiot.</p><p>� <emphasis>Ferme les yeux, tu la verras� c�est celle de l�ange qui veille sur toi� c�est la lumi�re du jour de demain�</emphasis> �</p><p>Le p�re du gar�on, �mu, prit l�autre main de son fils et la serra fort. Sa m�re, � son tour, prit celle de son mari et posa la t�te sur son �paule. � Chante, mon enfant, dit-elle doucement.</p><p>��� <emphasis>C�est la lumi�re du jour de demain� qui sera ton jour, mon tr�sor� parce que le noir est d�j� une lumi�re � l�int�rieur de toi�</emphasis></p><p><emphasis>��� Parce que le noir est d�j� une lumi�re � l�int�rieur de moi�</emphasis> �, r�p�t�rent les enfants sur le campo del Ghetto, comme le voulait la chanson.</p><p>Et les parents leur firent une caresse et les prirent par la main pendant que l�idiot chantait la fin de la chanson : � <emphasis>��Parce que le noir est d�j� une lumi�re � l�int�rieur de nous� parce que l�agneau a retrouv� son troupeau� Dors, mon amour, dors� n�aie pas peur, mon ange� parce qu�il n�y a pas de peur dans la lumi�re</emphasis> �.</p><p>L�un apr�s l�autre, en silence, dans ce nouveau silence, tous les membres de la communaut� se prirent par la main, sans se soucier de savoir qui �tait leur voisin et sans d�tacher leurs yeux des grandes portes barr�es, et ils form�rent une cha�ne qui n�avait ni d�but ni fin.</p><p>Alors la voix du rabbin s��leva, �mue et grave : � Demain, � l�aube, quand ils ouvriront, nous serons de nouveau une multitude. Mais ce soir nous ne sommes qu�un.</p><p>��<emphasis>Am�n Selah</emphasis> �, r�pondirent-ils tous en ch�ur � cette pri�re qui n�avait jamais �t� prononc�e avant.</p><p>De nouveau le silence suivit.</p><p>� ce moment-l�, de l�autre c�t� du mur d�enceinte, quelqu�un cria : � Je t�emm�nerai avec moi, Giuditta ! Je t�emm�nerai loin de l�, je te le jure ! �</p><p>Toutes les femmes, les filles et m�me les petites filles appel�es Giuditta se demand�rent de qui il s�agissait, et les plus vaniteuses pens�rent que cela s�adressait � elles, mais seule Giuditta da Negroponte savait que c��tait Mercurio. Elle ressentit une profonde �motion : cette voix remuait quelque chose en elle, malgr� elle, m�me si elle s��tait jur� de ne plus penser � lui.</p><p>Son p�re se tourna vers elle et la regarda.</p><p>Giuditta rougit. � Rentrons, dit-elle rageusement. J�ai froid. �</p><p>� l�instant m�me, les gardes qui tournaient en barque autour du quartier des Juifs aper�urent une silhouette sombre au sommet du mur de briques rouges r�cemment construit. Mercurio avait grimp� sur une poutre qui, tel un petit pont, allait de la bordure d�un �troit canal jusqu�au mur d�enceinte.</p><p>� Descends de l� ! �, hurla l�un des gardes pendant que l�autre armait son arbal�te.</p><p>Le gar�on leva les mains, en signe de reddition, puis se laissa glisser au bas du mur.</p><p>Le garde l�attrapa brutalement et le tira assez fort pour le faire tomber sur le fond glissant de la barque. � Qu�est-ce que tu croyais faire, imb�cile ? �, grommela-t-il. Puis il fit signe � son coll�gue de prendre les rames et ils all�rent accoster sur la fondamenta dei Ormesini.</p><p>Une petite foule de chr�tiens curieux s��tait rassembl�e sur les pierres blanches d�Istrie qui d�limitaient les quais donnant sur le rio San Girolamo, juste en face du campo del Ghetto. Eux aussi n�avaient d�yeux que pour les grandes portes barr�es. Et m�me ceux qui disaient d�tester les Juifs avaient des regards ahuris, comme s�ils ne croyaient pas possible qu�on soit all� jusque l�.</p><p>� Par le Bon Dieu, dit une femme qui, tenant sa petite fille par la main, faisait un signe de croix, on les a mis en cage. �</p><p>Le garde descendit de la barque et s�ouvrit un chemin dans la foule, tirant Mercurio derri�re lui jusqu�� un b�timent trapu au cr�pi rouge. Il ouvrit la porte et le fit entrer dans une pi�ce au plafond bas et oppressant. L�air puait le vin rance.</p><p>Le garde poussa Mercurio en avant. � Capitaine, nous avons pris ce gar�on qui hurlait qu�il allait faire �vader une Juive. Peut-�tre qu�il est juif lui aussi. �</p><p>Le capitaine leva les yeux du verre qui �tait pos� devant lui. Il eut du mal � accommoder son regard sur le prisonnier. Puis son visage courrouc� se d�tendit et il �clata de rire. � Le demi-cur� ! �, s�exclama-t-il.</p><p>Mercurio regardait le capitaine Lanzafame en souriant.</p><p>� Laisse-nous seuls, Serravalle, dit le capitaine au garde, qui acquies�a et sortit de la pi�ce en fermant la porte derri�re lui. Assieds-toi, demi-cur�, fit Lanzafame, soudainement de bonne humeur, en lui d�signant un tabouret � trois pieds devant la table. Bois avec moi, dit-il en lui tendant la bouteille.</p><p>��Non, merci, je ne bois pas.</p><p>��Tu boiras avec moi. Par politesse, mon gar�on. �</p><p>Mercurio porta la bouteille � ses l�vres et l�inclina vers le haut, en la bouchant du bout de sa langue pour emp�cher le vin de descendre. Il fit semblant d�avaler puis la repassa au capitaine.</p><p>Lanzafame le regarda en souriant. � Je faisais pareil quand j��tais petit et que mon p�re voulait m�obliger � boire, dit-il en hochant tristement la t�te � ce souvenir. Si j�avais pu continuer � le faire�</p><p>��Vous vous trompez, capitaine, j�ai b�</p><p>��Demi-cur� ! l�interrompit Lanzafame en tapant du poing sur la table. Je veux bien que tu ne boives pas. �a m�a m�me fait sourire. Mais ne me remercie pas en me prenant pour un con, parce que je pourrais me mettre en col�re.</p><p>��Excusez-moi, dit Mercurio en regardant par terre.</p><p>��C�est mieux. � Le capitaine Lanzafame colla ses l�vres au goulot de la bouteille, qu�il vida. � Serravalle ! �, cria-t-il.</p><p>Le garde se pr�senta sur le seuil. Il avait de longs cheveux ch�tains qui bouclaient autour de son visage rond, allong� par un petit bouc. Ses yeux clairs et vifs savaient ce que voulait le capitaine. Il ouvrit une armoire � gauche de la porte, prit une bouteille et la d�boucha avec son couteau. Puis il se retira.</p><p>� C��tait un bon soldat. Un des meilleurs. Et maintenant le voil� � garder les Juifs �, marmonna Lanzafame, une note de col�re dans la voix. Il fixa Mercurio d�un regard vide.</p><p>� Je ne savais pas que c��tait vous qui commandiez l�escouade, dit Mercurio pour briser le silence.</p><p>��L�escouade ? � Lanzafame le fixa plus attentivement. � Les Cattaveri eux aussi l�appellent comme �a. Huit hommes en tout, quatre � pied et quatre en barque, �a ne fait pas une escouade. Et aucune �escouade� ne monterait la garde autour d�un groupe de Juifs d�sarm�s. Pourquoi, d�ailleurs ? Pour les emp�cher de sortir la nuit ? � Lanzafame but une gorg�e de vin. � Le matin, on ouvre les portes et les pr�tendus prisonniers vont librement o� ils veulent� les chr�tiens entrent se faire pr�ter de l�argent ou faire des affaires� Tu sais ce que �a veut dire ? Juste une chose. Que les chr�tiens ont peur la nuit, mon gar�on. Comme les enfants. �a ne va pas durer longtemps, cette bouffonnerie. �</p><p>Mercurio acquies�a, sans savoir quoi dire.</p><p>� Elle est o�, ta soutane ? lui demanda le capitaine.</p><p>��Je l�ai perdue.</p><p>��Eh bien, Dieu m�en voudra pas si je dis que �a ne me d�pla�t pas. �a me semblait du g�chis que tu sois cur�. Et maintenant, qu�est-ce que tu fais ?</p><p>��Je veux un navire � moi, dit Mercurio avec emphase.</p><p>��De demi-cur� � demi-con, on ne peut pas dire que tu fasses un grand pas �, commenta Lanzafame en riant.</p><p>Mercurio, en revanche, resta s�rieux. Impassible. � Un jour, j�aurai un bateau enti�rement � moi. �</p><p>Le capitaine fut frapp� de la force qui �manait de ce gar�on. Une force qu�il savait avoir perdue. � C�est une chose tellement absurde et cr�tine � dit-il avec un m�lange de col�re et de sarcasme, d�humiliation et de nostalgie pour l�homme qu�il n��tait plus capable d��tre �, que je te jure, l�, maintenant, que si jamais tu r�ussissais je serais ton escorte arm�e sans m�me vouloir un seul sou de paie.</p><p>��Je vous prends au mot �, le d�fia Mercurio.</p><p>Lanzafame le regarda � travers la d�ception et la faiblesse que le vin infusait dans son �me. Puis il se secoua. � Et c�est qui, la fille que tu veux faire �vader ?</p><p>��Pas quelqu�un que vous connaissez, dit Mercurio en cherchant � rester vague.</p><p>��Bon Dieu, qu�est-ce que tu en sais, toi, des gens que je connais ? �</p><p>Mercurio ne r�pondit pas.</p><p>� C�est pas la fille du docteur, par hasard ?</p><p>��Quel docteur ?</p><p>��Tu commences � me devenir antipathique, mon gar�on. � Lanzafame se pencha par-dessus la table et lui toucha la poitrine du bout du doigt. � Et c�est pas bon pour toi. D�j�, �a me casse le cul d��tre ici. H�ros de Marignan il n�y a m�me pas un an, et maintenant je dois monter la garde la nuit pour survivre. Tu comprends bien que mon humeur n�est pas � son meilleur. �</p><p>Mercurio acquies�a. � Oui, c�est elle. �</p><p>Lanzafame soupira. � Ce gamin que tu emmenais avec toi, il s�est acoquin� avec ce fr�re pr�cheur qui empeste Venise ces derniers temps. Une belle paire de couillons �, dit-il, changeant de sujet.</p><p>� Ouais.</p><p>��Tu ne devais pas les remettre, lui et cette fille aux cheveux roux, � un gros bonnet de l��glise ?</p><p>��Je devais, oui�</p><p>��Mais le gros bonnet n�existait pas, et donc� �</p><p>Mercurio sourit.</p><p>Lanzafame aussi. � Et elle, qu�est-ce qu�elle est devenue ?</p><p>��Je sais pas. On s�est perdus de vue.</p><p>��Dommage. C��tait une jolie fille.</p><p>��Si je la vois, je lui dis de venir te rendre visite.</p><p>��Je suis trop vieux pour elle. Pour toi, elle est bien. En plus, elle est chr�tienne et pas juive�, dit le capitaine. �a simplifie tout, tu trouves pas ?</p><p>��Je suis pas fait pour les choses simples, r�pondit Mercurio en haussant les �paules.</p><p>��Peut-�tre que tu devrais essayer d�aimer ce qui est simple, au moins tant que je suis de garde ici, r�torqua Lanzafame d�une voix dure. M�me si c�est une bouffonnerie et que j�aime pas �a, par nature je fais toujours mon devoir, n�oublie pas �a. Ne te fais plus jamais pincer. Et ne mets pas de dr�les d�id�es dans la t�te de cette petite Juive. Elle aura des ennuis si elle se fait attraper dehors la nuit. �</p><p>Mercurio reconnaissait � peine l�homme qu�il avait vu chevauchant son hongre, avec son armure et ses enseignes de guerre. Il n�arrivait pas � retrouver ce regard fier, de guerrier, qui l�avait tant fascin�. Il en ressentit une grande peine.</p><p>Lanzafame, comme s�il s�en apercevait, but une gorg�e rageuse et se dressa sur ses pieds, instable. � Maintenant, je te salue, mon gar�on. Va ton chemin, j�ai � faire. � Il ouvrit la porte et fit signe � Mercurio de d�camper. � Laisse-le s�en aller, Serravalle, dit-il � son homme. Et remonte dans la barque.</p><p>��Oui, mon capitaine �, dit Serravalle. Il prit Mercurio par le bras et le tira jusque sur la fondamenta dei Ormesini. Il ramassa une pierre et dit : � Va-t-en, esp�ce de chien �.</p><p>Quand Mercurio s�en fut all�, le capitaine Lanzafame but encore, puis il prit un gobelet et des d�s, et sortit. Il atteignit la grande porte du Ghetto, comme tout le monde l�appelait maintenant � Venise. Il fit signe aux deux gardes d�ouvrir et entra.</p><p>� l�int�rieur, Isacco l�attendait.</p><p>� Bonsoir, docteur, dit Lanzafame.</p><p>��Bonsoir, capitaine, sourit Isacco.</p><p>��On joue ?</p><p>��Que vont-ils penser de vous, � vous voir avec un Juif ?</p><p>��Que vont-ils penser de toi, � te voir avec un <emphasis>goy</emphasis> ? �</p><p>Les deux amis s�assirent par terre, le dos au mur. Puis le capitaine lan�a les d�s contre la porte.</p><p>� Tu sais qui j�ai rencontr� ce soir ? continua Lanzafame.</p><p>��Je dois faire semblant de ne pas le savoir ? demanda Isacco en secouant la t�te.</p><p>��Pourquoi ? Tu le sais ?</p><p>��Ses b�tises, il les a hurl�es � gorge d�ploy�e. �</p><p>Lanzafame rit. � Il est sympathique, non ?</p><p>��Je le trouverais plus sympathique si je n��tais pas le p�re de Giuditta.</p><p>��Ouais, acquies�a Lanzafame. � toi, tire. �</p><p>Isacco fit rouler les d�s dans le gobelet puis les lan�a contre la porte.</p><p>� Cette bouffonnerie finira bient�t, docteur, dit Lanzafame.</p><p>��C�est peut-�tre une bouffonnerie pour ceux qui regardent de l�ext�rieur, capitaine. Mais pour ceux qui sont � l�int�rieur, ce n�en est pas une. Croyez-moi. �</p><p>Lanzafame resta quelques instants silencieux. � �a finira bient�t, r�p�ta-t-il.</p><p>���a n�aurait m�me jamais d� commencer �, dit Isacco d�une voix sourde.</p><p>Lanzafame ramassa les d�s et les lan�a, distraitement. Puis il passa le gobelet � Isacco, qui en fit autant et avec la m�me distraction. Le capitaine, pendant qu�il comptait les points, tenait dans sa main un collier fin, sans valeur. Il passa le pouce dessus.</p><p>Isacco le reconnut. � C�est � Marianna, n�est-ce pas ? �, demanda-t-il.</p><p>Lanzafame mit les d�s dans le gobelet mais resta immobile, �grenant le collier comme un rosaire.</p><p>� Je ne jouerai plus jamais les m�decins, dit Isacco.</p><p>��Tu te trompes.</p><p>��Capitaine, je ne suis pas m�decin. Je suis un escroc.</p><p>��Tous les m�decins sont des escrocs, plaisanta Lanzafame.</p><p>��Je parle s�rieusement. Je suis un pas grand-chose.</p><p>���coute. � Lanzafame posa le gobelet et attrapa Isacco par le col de sa houppelande. � Je suis pas un cur�, et de toute fa�on t�es pas chr�tien. Donc �a n�a aucun sens que tu te confesses � moi, et encore moins que je t��coute. � Il rel�cha sa prise. � Moi, je sais qui tu es. Le reste, �a m�int�resse pas �, lui dit-il � sa mani�re exp�ditive, avant de baisser � nouveau les yeux vers le collier.</p><p>� Elle vous manque ? demanda doucement Isacco.</p><p>��Comme l�air, r�pondit Lanzafame. Et je ne le lui ai jamais fait comprendre. Peut-�tre que je ne l�avais pas compris moi-m�me.</p><p>��Il y a certaines personnes qui nous entrent dans la peau. �</p><p>Lanzafame se tourna vers lui. Il avait les yeux voil�s par le vin et par les larmes. � Ta femme t��tait entr�e dans la peau ?</p><p>��Oui, soupira Isacco. Et elle n�en est jamais sortie.</p><p>��Joue, docteur, dit Lanzafame en se secouant. J�aime pas quand on devient nostalgiques. �</p><p>Isacco tira mais aucun des deux ne ramassa les d�s.</p><p>� Peut-�tre que ta fille Giuditta est entr�e dans la peau de ce gar�on �, dit Lanzafame.</p><p>Isacco haussa les �paules. � Tant pis pour lui.</p><p>��Ou tant mieux. Nous, nos femmes, nous les avons perdues, lui il vient tout juste de trouver la sienne.</p><p>��Capitaine, vous voulez jouer ou parler ? �, l�cha Isacco.</p><p>Lanzafame lan�a les d�s, en hochant la t�te, pensif. � Ce gar�on est un faiseur d�ennuis.</p><p>��Vous pouvez le dire �, marmonna Isacco.</p><p>Lanzafame le tapa sur l��paule. � Mais il t�est sympathique. Reconnais-le. �</p><p>Isacco se leva. � Vous pouvez faire semblant de ne pas le savoir, mais <emphasis>je suis</emphasis> un escroc, dit-il s�rieusement. J�ai quitt� l��le de Negroponte parce que d�sormais tout le monde savait qui j��tais. Et Giuditta n�aurait jamais eu d�avenir, parce que personne, sauf un escroc, n��pouse la fille d�un escroc. Je suis venu ici pour lui donner sa chance. Et que la foudre me r�duise en cendres si je la laisse approcher par ce petit escroc apr�s toutes ces lieues de voyage.</p><p>��Ce serait un joli tour du destin, non ? se mit � rire Lanzafame.</p><p>��Faites votre travail, capitaine. Prenez garde qu�aucun m�chant Juif n�aille se promener la nuit pour �gorger des enfants chr�tiens, dit Isacco, le visage rouge comme un poivron. Moi, je vais dormir. �</p><p>Lanzafame rit encore plus. Il attendit qu�Isacco traverse le campo del Ghetto � pr�sent d�sert. Il le vit se glisser sous les arcades o� la boutique de pr�t d�Asher Meshullam s��tait install�e, puis entrer sous une porte sombre. Le capitaine regarda plus haut. Au quatri�me �tage, une chandelle tremblait derri�re une fen�tre. Il imagina une jeune fille juive qui pensait � un gar�on chr�tien. Son c�ur s�adoucit et il ressentit soudain un grand vide. Alors il ordonna aux gardes d�ouvrir la grande porte et retourna d�un pas vif � sa bouteille de malvoisie.</p></section><section><title><p>37</p></title><p>Benedetta courait dans les <emphasis>calli</emphasis> �troites, les larmes aux yeux. Elle heurta un grand bonhomme, buta, tomba. En se relevant, elle sentit une douleur au genou, et l�homme lui cria quelque chose. Sa robe s��tait d�chir�e. Elle recommen�a � courir � perdre haleine, avec la peur de mourir �touff�e par ses larmes si elle s�arr�tait.</p><p>Il y avait deux semaines maintenant que Mercurio avait disparu. Benedetta l�avait attendu � l�auberge, dans l�espoir absurde qu�il reviendrait. Mais il n��tait pas revenu. Elle avait bien pens� aller jusque chez Anna del Mercato, se d�couvrant cependant incapable de supporter l�id�e d�un second refus. Peut-�tre parce qu�elle �tait trop fi�re. Ou trop effray�e. Ou trop faible. Elle se sentait seule comme jamais. Alors elle �tait rest�e immobile sur la paillasse de l�auberge, � se faire d�vorer par les punaises.</p><p>Mais ce matin-l�, dans son demi-sommeil, elle avait entendu les crieurs publics annoncer dans les rues que le jour d�application du d�cret de la S�r�nissime sur les Juifs �tait arriv�. Les Juifs seraient enferm�s le soir m�me, quand sonnerait la Marangona, la grande cloche de Saint-Marc. Alors elle avait d�cid� d�aller voir, pouss�e par ce d�sir cach� de souffrir tiss� dans la trame de toutes les histoires d�amour. Inconsciemment, elle voulait voir si Mercurio y serait, lui aussi.</p><p>Mais elle n��tait pas pr�par�e � ce qui �tait arriv�. � ce qu�elle avait entendu. Tout de suite, elle avait reconnu sa voix. Quand il avait cri� � Giuditta qu�il l�emm�nerait loin de l�, avec une telle passion, Benedetta s��tait sentie mourir. Elle avait pris la fuite, d�vast�e par la douleur, l�humiliation, la haine pour cette imb�cile de fille juive.</p><p>Elle courait maintenant sous les arcades qui menaient au campo San Bartolomeo. Et tandis qu�elle se r�fugiait de nouveau dans l�auberge, grimpait les escaliers quatre � quatre et se jetait sur la paillasse qui grouillait de punaises, elle ne savait pas si elle souffrait par amour ou par orgueil. Une chose �tait s�re : elle ressentait une jalousie profonde � l��gard de Giuditta, qui avait tout sans avoir rien fait.</p><p>� Putain, tu le m�rites pas ! �, hurla-t-elle avant de fondre en larmes, enfouissant sa figure dans l�oreiller de son.</p><p>Cette nuit-l�, elle eut du mal � s�endormir. Elle essayait de penser au beau visage de Mercurio, comme si elle voulait se faire souffrir encore plus, mais ses traits s�effa�aient dans son esprit. Seul lui revenait le visage de Giuditta. Elle secouait la t�te pour essayer de chasser l�image de sa rivale, comme on chasse un bourdon. Puis au visage de Giuditta commen�a � se substituer celui de sa m�re.</p><p>Et quand elle s�endormit, sa m�re lui sugg�ra quoi faire.</p><p>� l�aube, elle entra dans un bain public derri�re le Rialto et se lava comme elle ne l�avait pas fait depuis des semaines, s�enduisit le corps d�un baume � la lavande, et se frotta les dents avec un empl�tre de menthe et de c�drat.</p><p>Puis elle alla chez un boucher et acheta ce dont elle avait besoin.</p><p>Sa d�cision �tait prise.</p><p>Elle alla jusqu�au d�barcad�re des gondoles et demanda une adresse.</p><p>Quand elle descendit de la gondole, elle sentit qu�elle avait la gorge nou�e. Elle regarda le Grand Canal comme si elle le voyait pour la premi�re fois. Puis elle se tourna vers le palais qui l�attendait. Elle leva la t�te vers ses trois �tages, scand�s de fines colonnes qui se tordaient deux � deux, comme des ponctuations l�g�res sur la fa�ade de marbre vert et jaune vein� de noir. Les fen�tres avaient des vitres aux verres color�s et plomb�s. Le mince balcon de l��tage noble �tait abrit� par une ample tenture de toile ray�e or et pourpre, soutenue par quatre longs b�tons noirs, laqu�s, d�cor�s de t�tes de lion � la crini�re dor�e.</p><p>Elle irait jusqu�au bout.</p><p>Un serviteur en livr�e vert �meraude et chausses jaunes s�inclina avec d�f�rence quand elle se pr�senta � l�entr�e. � Son Excellence a donn� des instructions pour qu�on vous accompagne dans ses appartements �, dit-il pompeusement avant de la guider � l�int�rieur du palais.</p><p>� droite et � gauche du vestibule plong� dans la p�nombre s�ouvraient de grandes pi�ces qui recueillaient la lumi�re du jour et en d�multipliaient le reflet � travers les vitres des grandes fen�tres. Au fond, une verri�re aux montants de fer forg� donnait sur un jardin soign�, avec des haies de buis qui se suivaient comme les murs bas d�un labyrinthe. Au centre, une fontaine obsc�ne repr�sentait une femme � moiti� nue qui serrait ses seins entre ses mains, et dont les mamelons envoyaient un jet d�eau offert � un angelot qui lui faisait face, les bras lev�s.</p><p>Benedetta sentit un frisson courir le long de son �chine quand elle s�aper�ut que l�angelot de la fontaine avait un bras normal et un bras rabougri, sa petite main comme contract�e par un spasme.</p><p>Elle suivit le serviteur dans le vaste escalier qui d�roulait ses paliers � l�int�rieur de la demeure princi�re. Ils atteignirent le premier �tage et pass�rent une large porte � deux battants, en noyer clair couleur de miel, au sommet de laquelle un saint sculpt� dans le marbre dispensait une b�n�diction. De l�, on acc�dait directement � la galerie, lumineuse et d�mesur�e, avec cinq portes-fen�tres donnant sur le Grand Canal et un balcon spectaculaire ouvrant de l�autre c�t�, sur le jardin. Les murs de la galerie �taient couverts de tapisseries et de tableaux, depuis la hauteur des yeux jusqu�au plafond � caissons d�cor� de fantaisies florales. Un peu partout, suivant un sch�ma g�om�trique que Benedetta peinait � comprendre, des fauteuils, des divans, des chaises, des coussins, � la mani�re orientale.</p><p>Des hommes du ma�tre de maison, et des chiens, toutes sortes de chiens, de toutes les tailles, �taient install�s de mani�re d�sordonn�e sur les si�ges et les divans. Hommes et animaux avaient la m�me attitude pleine d�ennui. Il r�gnait dans la pi�ce une odeur forte et d�sagr�able. Sur un tapis clair, exactement au centre de la galerie, tr�nait un �norme �tron dont personne ne se souciait.</p><p>Benedetta s��tonna de voir qu�il n�y avait pas une seule femme.</p><p>Certains chiens et trois hommes lev�rent les yeux vers elle. Un des chiens aboya, paresseusement. Un homme lui envoya un baiser.</p><p>� Par ici, suivez-moi �, dit le serviteur en traversant la galerie pour ouvrir une porte, lui indiquant une pi�ce.</p><p>D�s que Benedetta eut franchi le seuil, le serviteur reprit sa marche devant elle, lui montrant le chemin dans un d�dale de chambres et de chambrettes, de plus en plus sombres. Enfin, face � une large porte � deux battants rev�tue d�un tissu damass�, de chaque c�t� de laquelle �taient allum�s deux grands cand�labres muraux avec une douzaine de bougies pleurant des larmes de cire sur le plancher, le serviteur s��carta, ouvrit l�un des battants et fit signe � Benedetta d�entrer.</p><p>� Son Excellence vous rejoindra d�s qu�il lui conviendra �, dit-il.</p><p>Benedetta entra dans la pi�ce et sursauta quand la porte se referma derri�re elle. Elle entendit que le serviteur donnait deux tours de cl� et sentit le d�sespoir la gagner. D�instinct, elle s�accrocha � la poign�e, terroris�e. Puis elle s�effor�a de se calmer.</p><p>�Tu sais bien pourquoi tu es ici�, se dit-elle en respirant profond�ment.</p><p>Quand elle �tait immobile sur la paillasse de l�auberge, � mesure que la douleur de ce silence int�rieur devenait plus intol�rable, et qu�elle se rendait compte que si elle restait l�, couch�e, sa haine pour Giuditta la rongerait jusqu�� l�os plus s�rement que les punaises, elle avait d�cid� d�accepter l�invitation qui lui avait �t� adress�e le jour o� Mercurio l�avait chass�e. La voix de sa m�re le lui avait murmur� � l�oreille. Sa m�re la connaissait mieux que tout autre. Sa m�re savait qui elle �tait vraiment.</p><p>�Tu sais bien pourquoi tu es ici�, se r�p�ta-t-elle.</p><p>Entre-temps, ses yeux s��taient habitu�s � la p�nombre. Elle se trouvait dans une sorte d�antichambre, �touffante et sombre, peinte en noir. En face, � travers une lourde tenture, filtrait un peu de lumi�re. Elle avan�a et �carta l�un des pans. Elle se retrouva dans une salle immense, bleu et or, �tincelante. Mais r�duite � l�essentiel. D�une �l�gance que Benedetta peinait � comprendre. Au centre, une table, simple, aux pieds l�g�rement galb�s, fins. Elle �tait envahie de parchemins � reliure de cuir. Sous la table, un grand tapis, bleu et or comme le reste de la pi�ce. Dans un renfoncement semi-circulaire de la pi�ce �tait install� un lit en alc�ve dor�, avec des colonnes marquet�es qui soutenaient un voile de gaze presque transparent, brod� de fils d�or. Sur le lit, une courtepointe de soie bleue au centre de laquelle �taient brod�es les armes de la famille Contarini. Dans les deux chemin�es identiques qui se faisaient face, p�tillait un feu de b�ches de ch�ne.</p><p>Dans la pi�ce r�gnait un parfum l�ger, du jasmin. Benedetta leva les yeux au plafond. Une fresque y repr�sentait un ciel avec des nuages vaporeux et une jeune fille aux cheveux roux, v�tue de blanc, dont la carnation �tait aussi claire que la tunique qu�elle portait. Elle se balan�ait sur une escarpolette, souriante.</p><p>Au moment pr�cis o� elle regardait la fresque, Benedetta entendit une voix per�ante qui disait : � Tu te reconnais ? �</p><p>Benedetta se tourna mais ne vit personne.</p><p>On entendit un rire �touff�. Puis la voix reprit : � Tu ne peux pas encore te reconna�tre, n�est-ce pas ? �</p><p>Benedetta tentait de comprendre d�o� venait la voix.</p><p>� Il y a une petite porte � droite du lit. Ouvre-la. �</p><p>Benedetta alla � la porte et l�ouvrit. � l�int�rieur, elle trouva une tunique immacul�e.</p><p>� Mets-la �, dit la voix per�ante.</p><p>Benedetta regarda autour d�elle.</p><p>� D�shabille-toi et mets-la, r�p�ta la voix. Je veux te voir le faire. �</p><p>Benedetta sentit le n�ud grossir encore dans sa gorge. �Tu sais bien pourquoi tu es ici�, pensa-t-elle de nouveau. Elle glissa la main dans la poche de la robe de quatre sous qu�elle portait. Elle palpa la chose qu�elle avait pr�par�e pour l�occasion. Elle respira profond�ment. � Je dois uriner �, dit-elle. Et elle resta immobile.</p><p>Dans la chambre un long silence s�installa.</p><p>Puis la voix recommen�a � parler, plus aigu� encore, agac�e : � Tu ne pouvais pas y penser avant, � pisser ?</p><p>��Je vous demande pardon, votre Gr�ce �, dit Benedetta humblement.</p><p>Il y eut un autre long silence.</p><p>� Sous le lit, il y a un pot de chambre� �</p><p>Benedetta tressaillit. Elle ne pouvait pas faire ce qu�elle avait � faire sous le regard du ma�tre de maison.</p><p>� ��Mais ne g�che pas tout. Pisse dans l�antichambre, loin de mon regard. D�p�che-toi ! �</p><p>Benedetta poussa un soupir de soulagement. Elle s�agenouilla au pied du lit, tendit la main et prit le pot de chambre en m�tal laqu�. Elle se rendit dans l�antichambre noire, de l�autre c�t� de la tenture, releva ses jupes, prit ce qu�elle avait dans sa poche, mouilla la chair entre ses jambes et l�enfila, suffisamment au fond mais pas trop, attentive � ne pas le rompre. Elle se rendit compte que le pot de chambre �tait vide. N�importe qui se serait rendu compte qu�elle n�avait pas urin�. Alors elle le fit rouler bruyamment sur le sol, puis �carta les tentures, et revint dans la chambre bleu et or.</p><p>� Je suis d�sol�e, votre Seigneurie, j�ai renvers� le pot de chambre, dit-elle.</p><p>��Cela ne m�int�resse pas ! � La voix �tait irrit�e.</p><p>Benedetta baissa la t�te.</p><p>Il y eut un nouveau long silence. Puis la voix, retrouvant son calme, parla : � D�shabille-toi. Jette tes affreux v�tements sous le lit, que je ne les voie pas. Et mets la tunique. �</p><p>Benedetta commen�a � se d�shabiller.</p><p>� Doucement, dit la voix. Un bouton apr�s l�autre� un v�tement apr�s l�autre� �</p><p>Benedetta d�fit un � un les boutons de son corset et l��ta. Puis, lentement, elle d�noua les lacets de sa robe et la laissa tomber � terre. Elle fit de m�me pour sa chemise, et resta nue. Elle se pencha pour enfiler la tunique.</p><p>� Non ! l�arr�ta la voix. Fais d�abord dispara�tre tes v�tements ! �</p><p>Benedetta les ramassa et les poussa sous le lit.</p><p>� C�est bien. Maintenant, mets la tunique. �</p><p>Benedetta la prit et la fit glisser sur elle. C��tait de la soie. D�une douceur extraordinaire, qui lui donna des frissons sur tout le corps, comme une caresse invisible.</p><p>� Voil�, dit la voix per�ante. Tu te reconnais � pr�sent ? �</p><p>Benedetta ne comprenait pas ce que cela voulait dire.</p><p>La voix rit tout bas. � Regarde l�-haut. �</p><p>Benedetta leva les yeux au plafond et se rendit compte qu�elle �tait habill�e comme la jeune fille sur la balan�oire. Et qu�elle avait la m�me couleur de cheveux. Et la m�me peau d�alb�tre.</p><p>� Oui� � pr�sent tu te reconnais �, murmura la voix avec satisfaction.</p><p>Une petite porte, masqu�e dans le mur, s�ouvrit.</p><p>Le prince Contarini s�avan�a dans la chambre, avec sa d�marche de guingois, sa jambe plus courte que l�autre, son bras racorni tendu vers l�ext�rieur pour chercher l��quilibre et son �paule gauche d�form�e par sa gibbosit�. Il �tait v�tu de blanc de pied en cap, y compris ses chaussures, l�g�res, d�collet�es, avec une simple boucle en or, comme les boutons de sa casaque ajust�e, cousue sur mesure, avec des manches de longueur diff�rente pour ne pas ajouter � ses d�fauts.</p><p>Benedetta fut tent�e de se sauver mais ses jambes �taient de pierre. Elle regardait l�affreux prince avancer vers elle.</p><p>Il la prit par la main et la guida jusqu�� l�alc�ve. Il la fit s��tendre au milieu du lit puis lui croisa les bras sur la poitrine, comme � un gisant. Il lui sourit en montrant ses dents pointues, avec ce regard cruel et froid. Il posa une couronne de jasmin sur ses mains. Puis il alla au pied du lit et lui �carta les jambes. Il souleva la tunique, d�couvrant ses cuisses et son ventre. Il observa l��paisse toison rousse, avec attention, sans la toucher, la t�te l�g�rement inclin�e sur le c�t�. Il renifla l�air. � J�appr�cie que tu te sois lav�e.</p><p>��Merci, votre Seigneurie �, r�pondit Benedetta. Et elle se sentit stupide.</p><p>� J�esp�re que ce que tu as dit est vrai, fit-il de sa petite voix, qui devenait plus rauque d�excitation.</p><p>��Je suis vierge, Excellence �, mentit Benedetta.</p><p>Contarini sourit. � Ce ne sera pas difficile � v�rifier. �</p><p>Benedetta ferma les yeux.</p><p>� Non, dit le prince, qui d�boutonnait le devant de ses chausses blanches, o� le v�tement d�j� se gonflait. Regarde en haut. Regarde cette jolie fille � laquelle tu ressembles sans en �tre digne. Sais-tu qui elle �tait ?</p><p>��Non, votre Seigneurie�</p><p>��Ma s�ur bien-aim�e, dit le prince Contarini en grimpant sur le lit. Elle si parfaite et moi si imparfait� �</p><p>Benedetta sentit la main du prince qui guidait son membre vers elle.</p><p>� ��Elle, tout, et moi rien� �</p><p>Benedetta ne quittait pas des yeux la jeune fille sur la balan�oire.</p><p>� � Elle morte et moi vivant� �</p><p>Benedetta sentit la pointe du membre qui poussait pour entrer en elle.</p><p>� Quelqu�un l�a empoisonn�e� �</p><p>Le prince commen�a � s�ouvrir un chemin dans son corps.</p><p>� ��Et puis ce quelqu�un l�a pleur�e� �</p><p>Benedetta pria pour que le syst�me que sa m�re avait utilis� tant de fois, quand elle la vendait, fonctionne. Une fois, une seule encore. Elle pria pour que le prince s�abandonne � la fougue des hommes et ne soit pas d�licat comme il l��tait en cet instant.</p><p>� Tu es vierge ? lui demanda le prince de sa voix per�ante.</p><p>��Oui�, murmura Benedetta.</p><p>��Nous allons voir �, dit Contarini, et il poussa son membre en elle avec force.</p><p>Benedetta sentit le fin boyau de saucisse, rempli de sang de poulet, qui r�sistait un instant puis s�ouvrait. Elle cria, comme si elle ressentait une douleur aigu�. Et pensa : �Merci, m�re�.</p><p>Le prince s�agita en elle, de plus en plus vite, jusqu�� ce que son corps disgraci� par la nature se contracte en un spasme. Il g�mit et s�effondra sur la couronne de jasmin. Il resta immobile quelques instants puis se retira, regardant entre les jambes de Benedetta, anxieux de v�rifier. Son visage effrayant s��largit en un large sourire satisfait. Il plongea le doigt dans le sang sorti du ventre de Benedetta, qui avait tach� la tunique blanche, et le renifla. Puis il la regarda. � Tu ne m�as pas menti.</p><p>��Non �, dit Benedetta.</p><p>Le prince hocha la t�te. Il se leva du lit et reboutonna son haut de chausses, tach� de sang lui aussi. � Tu ne m�as pas menti, r�p�ta-t-il, satisfait. Je te donnerai une vie comme tu ne l�as jamais r�v�e �, ajouta-t-il.</p><p>Benedetta le regarda caracoler jusqu�� la porte d�rob�e par laquelle il �tait apparu. Elle resta l�, immobile, �tendue sur ce lit o� elle avait feint d��tre vierge comme des ann�es plus t�t, quand sa m�re, chaque nuit, la vendait � un nouveau client comme si c��tait sa premi�re fois.</p><p>� cet instant, elle entendit le bruit d�une serrure qu�on d�bloquait et la porte de l�antichambre qui s�ouvrait.</p><p>� Benedetta, que c�est bien que tu sois venue vivre avec nous et le prince ! �, cria Zolfo en se pr�cipitant � l�int�rieur de la chambre, tout heureux de pouvoir l�embrasser. Mais d�s qu�il la vit nue, avec le sang qui coulait entre ses jambes, il se p�trifia. Il eut une grimace de d�go�t et se d�tourna.</p><p>On entendit l��clat de rire strident du prince.</p><p>� Merci, prince, dit tout bas Benedetta, sans se couvrir le pubis. Merci, parce que tu m�aides, comme ma m�re, � me voir telle que je suis. � Et elle se sentit submerg�e par la sensation de d�go�t d�elle-m�me qui l�avait accompagn�e toute son enfance.</p><p>Mais la haine qui l�enveloppait s��tait ouvert un chemin pour se montrer. Benedetta avait trouv� un alli�, si elle �tait capable de piloter sa cruaut�.</p><p>�Maudite putain�, pensa-t-elle avec rage.</p></section><section><title><p>38</p></title><p>� Qui est cet homme ? demanda Anna del Mercato.</p><p>��Personne �, r�pondit Mercurio.</p><p>Anna regarda l�homme grand et maigre qui �tait venu demander Mercurio quelques instants plus t�t et qui maintenant attendait sur une barque de lagune, large et plate, amarr�e dans le canal en face de la maison. Il �tait habill� de noir, avec d�extraordinaires cheveux longs et lisses, presque blancs, maintenus par un ruban orange, de la m�me couleur que sa ceinture drap�e. � Il est plut�t voyant, pour quelqu�un qui n�est <emphasis>personne</emphasis>, dit-elle.</p><p>��C�est vrai �, fit Mercurio en s��loignant pour rejoindre Scarabello.</p><p>� �a t��tonne que je t�aie retrouv�, morpion ? �, dit ce dernier en souriant.</p><p>Mercurio ne r�pondit pas.</p><p>� C�est moi qui suis le ma�tre, dans ce monde. Et aussi <emphasis>ton</emphasis> ma�tre, continua Scarabello, s�r de l��tonnement de Mercurio. Je sais toujours tout sur tout le monde. Et sp�cialement sur mes hommes. �</p><p>Mercurio lan�a un coup de pied dans un caillou. Ses boucles brunes retomb�rent sur son front. Il regarda Scarabello.</p><p>� Et toi, tu es � moi, non ? dit Scarabello.</p><p>��Qu�est-ce que tu veux ? demanda Mercurio.</p><p>��J�ai un petit travail pour toi. Monte. �</p><p>Mercurio regarda vers la maison. Anna �tait l�, sur le seuil, raide et impassible.</p><p>� Il te faut la permission ? dit Scarabello en riant.</p><p>��Couillon, r�pondit Mercurio en sautant dans la barque.</p><p>��Allons-y �, ordonna Scarabello � ses deux hommes. Le visage glacial.</p><p>La barque glissa entre les roseaux. Personne ne parlait. On n�entendait que le bruit des rames plong�es dans l�eau immobile du canal.</p><p>Quand ils furent hors de vue de la maison, Scarabello fit signe � Mercurio de s�approcher de lui. Sur son visage, toujours ce m�me masque glacial. Quand ils furent face � face, Scarabello, aussi rapide qu�un serpent, le frappa d�un coup de t�te en pleine face.</p><p>Mercurio tomba en arri�re, et sentit le sang couler sur ses l�vres et sur son menton. Ses yeux s�embu�rent de larmes.</p><p>Scarabello prit un mouchoir de lin orn� de pr�cieuses broderies qu�il trempa dans l�eau du canal, tandis que la barque filait sur l�eau vers Venise. Il tordit le mouchoir, attrapa Mercurio par le col de sa veste, le tira vers lui et nettoya le sang, avec soin. � Tu ne peux pas me traiter de couillon, morpion, lui dit-il. C�est clair ? �</p><p>Mercurio sentait le sang battre dans son nez.</p><p>Scarabello lui tendit le mouchoir devenu tout rouge. � Garde-le appuy�. �</p><p>Mercurio le prit et tamponna le sang qui continuait de lui sortir par les narines.</p><p>� Je te disais que j�ai un petit travail qui m�a l�air fait pour toi, reprit Scarabello, comme si rien ne s��tait pass�.</p><p>��Je ne sais pas si je veux continuer les arnaques �, dit Mercurio.</p><p>Scarabello le regarda en silence. Puis il sourit l�g�rement. � Pour qui tu m�as pris, mon gars ?</p><p>��Qu�est-ce que tu veux dire ?</p><p>��Je t�ai donn� l�impression d��tre un bouffon ?</p><p>��Non�</p><p>��Alors, pourquoi tu veux me traiter comme un bouffon ?</p><p>��Je comprends pas� �</p><p>Scarabello soupira et vint s�asseoir � c�t� de lui. Il lui posa le bras sur l��paule. � Tu es � moi, tu comprends ? Si je te dis que j�ai un petit travail pour toi, tu le fais. Je m�en fiche que ton Anna de mes deux veuille que tu sois p�cheur, ou paysan, ou savetier ou n�importe quoi d�autre. Toi, tu es un arnaqueur. Et un g�nie du d�guisement. � Scarabello l�attira contre lui. Cela pouvait ressembler � un geste amical. Ou � un d�but d��tranglement. � Et tu es � moi. � Alors il le l�cha. � Tu sais ce que je pense ? Que tu me vois� avec les yeux d�une fille. � Il rit. � Tu te laisses prendre � mes habits, � mes mani�res raffin�es� et tu me prends pour un autre. Alors que je suis exactement ce que je suis. Regarde mes yeux. C�est uniquement l� que tu trouves la v�rit�. Ils te font peur, mes yeux ? � Il sourit. � Oui, mes yeux font peur� parce que c�est ce que je suis, et rien d�autre. Et comme je suis ton ami, je me fiche de ce que tu veux, de tes crises de conscience. C�est clair ? �</p><p>Mercurio acquies�a. Il sentait son nez qui gonflait.</p><p>Scarabello sourit, satisfait. � C�est bien. � Il s�assit de nouveau � sa place, croisa ses longues jambes et resta silencieux.</p><p>Mercurio r�fl�chissait. Il cherchait une solution. Il avait cru que sa vie �tait arriv�e � un tournant. Qu�il pourrait se concentrer sur son r�ve, poss�der un navire et emmener Giuditta au loin. Amour et libert�. Mais � pr�sent, assis dans cette barque, il se rendait compte de l�absurdit� de ses projets.</p><p>�Tu n�es qu�un gamin stupide�, se dit-il, sentant monter la rage en lui.</p><p>Il regarda Scarabello. Son nouveau ma�tre. � Qu�est-ce que je dois faire ? �</p><p>Scarabello lui fit signe d�attendre.</p><p>La barque accosta � Rialto et ils se dirig�rent vers le sotoportego del Banco Giro, o� se r�unissaient marchands et armateurs. Scarabello fit un signe � un homme bien habill� et partit vers l��glise de San Giacomo. L�homme les y rejoignit, et ils se faufil�rent dans les ruines des Fabbriche Vecchie. Il y r�gnait une puanteur d�excr�ments et d�urine. Avec une odeur de mortier, de briques cuites au soleil et de bois br�l� pourri par la pluie et l�humidit�. Un rat, gros comme un chat, les entendit arriver et se sauva en se glissant entre les pierres et les d�tritus amoncel�s depuis l�incendie. Scarabello, l�homme et Mercurio s�arr�t�rent derri�re un mur en ruines, � c�t� de mat�riaux de construction.</p><p>� J�ai la personne qu�il vous faut, votre Seigneurie, dit Scarabello en d�signant Mercurio.</p><p>��Un gamin, dit l�homme.</p><p>��Si quelqu�un peut le faire, c�est lui �, r�pondit Scarabello.</p><p>Mercurio �prouva un sentiment de fiert�.</p><p>� Deux grands cacatois en toile d�Olona, dit l�homme. En ce moment, il n�y en a pas sur le march� et mon bateau doit lever l�ancre dans une semaine. Les seuls qui en aient une bonne r�serve, ce sont ces brigands de l�Arsenal. Mais ils la gardent pour eux, et nous, les armateurs ind�pendants, on�</p><p>��Vous �tes armateur ? l�interrompit Mercurio. Vous avez un navire ? �</p><p>Scarabello lui lan�a un regard mauvais.</p><p>Mercurio se tut. Il lui sembla cependant que l�affaire prenait une autre tournure. �Tu es un gamin stupide, c�est s�r, se dit-il en souriant. Mais tu as aussi une chance incroyable.�</p><p>� C�est un de mes meilleurs hommes, continua Scarabello. Le roi du travestissement. Vous croyez que c�est du sang ? � Il lui �ta le mouchoir des mains. Le jeta dans la poussi�re. Puis passa un doigt sous le nez de Mercurio et se frotta le liquide rouge sur le bout des doigts. � C�est de la teinture. � Et il rit.</p><p>L�armateur ne savait que penser. � Votre Seigneurie, c�est vrai, dit Mercurio. J�ai pas mal. J�ai pas le nez cass�. � Et il poussa sur son nez vers la droite puis vers la gauche, en r�sistant � la douleur et en ouvrant grand les yeux pour qu�ils ne se remplissent pas de larmes.</p><p>Scarabello regarda Mercurio, puis ses hommes, puis l�armateur. Enfin ses yeux se pos�rent � nouveau sur le gar�on, avec une sorte d�admiration, et il acquies�a de mani�re imperceptible. Ce jeune homme lui plaisait, m�me s�il le mettait mal � l�aise. Il avait une nouvelle fois la sensation qu�un jour il lui causerait des ennuis.</p><p>� Je peux entrer dans l�endroit que vous avez dit, fit Mercurio. Et je prendrai pour vous ces grands catois de toile � l�aune.</p><p>��Grands cacatois de toile d�Olona, le corrigea l�armateur.</p><p>��Grands cacatois de toile d�Olona, r�p�ta Mercurio.</p><p>��Comme �a� simplement ? s��tonna l�armateur.</p><p>��Non. Ce n�est pas du tout simple, intervint Scarabello d�une voix grave. Le gar�on prend de gros risques. � Ses l�vres fines se tendirent dans un sourire. � Combien �tes-vous pr�t � mettre pour ce risque-l�, votre Seigneurie ?</p><p>��D�brouillez-vous pour que mon chargement puisse partir pour Tr�bizonde et vous ne le regretterez pas, dit l�armateur. Il y a autre chose ?</p><p>��Oui, dit Mercurio. Quand je vous aurai rendu ce service, vous m�apprendrez comment on ach�te un navire. �</p><p>Scarabello et l�armateur le regard�rent, �bahis. Puis ils �clat�rent de rire, � l�unisson, apr�s quoi l�homme prit cong�. Lorsqu�ils furent seuls, Scarabello se dirigea vers la barque qui les avait attendus � Rialto. Mercurio le suivait en silence. Ils mont�rent � bord.</p><p>� On va o� ? demanda alors Mercurio.</p><p>��Tu ne sais vraiment pas o� est l�Arsenal ? lui demanda Scarabello. T�en as jamais entendu parler ?</p><p>��Non. Pourquoi ? �</p><p>Les deux hommes qui ramaient se mirent � ricaner.</p><p>La barque redescendit le Grand Canal, navigua dans les eaux libres du bassin de Saint-Marc puis, arriv�e pr�s de l��glise de San Giovanni in Bragora, accosta dans la zone de la Darsena Vecchia<a l:href="#n_14" type="note">[14]</a>. L�eau avait une odeur �cre, de bitume. De grandes taches �paisses et huileuses flottaient � la surface, luisantes, sans se m�langer � l�eau, colorant de noir les algues qui affleuraient.</p><p>� L�Arsenal de Venise est le plus grand chantier naval du monde. Pr�s de deux mille personnes y travaillent. Tu sais combien �a fait, deux mille personnes ? Et en temps de guerre, jusqu�� trois mille, expliqua encore Scarabello, avec une sorte de fiert� dans la voix. C�est l�endroit le mieux gard� de Venise. �</p><p>Mercurio le suivit sur la <emphasis>fondamenta</emphasis>. Ils firent quelques pas puis Scarabello s�arr�ta et pointa l�index. � �a, c�est la Porte de Terre. �</p><p>� travers le fin brouillard qui s��tait lev�, Mercurio vit une tr�s grande porte. Elle lui rappela certains arcs de Rome, m�me s�ils �taient anciens, alors que cette porte-l� avait l�air toute neuve. Sur la droite, deux tours flanquaient la porte sur l�eau. De chaque c�t� s��levait une muraille haute et solide, en briques rouges. Deux gardes arm�s surveillaient l�entr�e par la Porte de Terre.</p><p>� Mon p�re �tait arsenalier, dit alors Scarabello avec dans la voix une intonation qui parut presque triste � Mercurio. �a veut dire qu�il �tait un des privil�gi�s qui travaillent l�-dedans. Mais ce grand connard s�est fait prendre � voler des cordages. � Il hocha la t�te. � L�Arsenal offre de grands avantages � ses ouvriers, reprit-il. Ils sont entretenus � vie par la S�r�nissime et leurs enfants ont le droit d�y travailler. Sauf qu�il y a des r�gles militaires. Apr�s le d�shonneur de mon p�re, ma m�re et moi avons �t� chass�s de chez nous, et abandonn�s � notre sort. Ma m�re s�est mise � faire� bon, tu te doutes de ce que peut faire une femme. Mais elle avait les poumons faibles et l�ann�e d�apr�s elle est morte de consomption. Et moi, je suis devenu ce que je suis. � Il fixa la Porte de Terre. � J�ai jamais rien regrett�. Si mon p�re ne s��tait pas fait prendre, aujourd�hui je serais s�rement ouvrier � l�Arsenal et je me casserais le dos pour quatre sous � construire des navires. Et je me dirais peut-�tre m�me que j�ai de la chance. C�est bizarre, la vie� � Il regarda Mercurio. S�emparant d�un bout de bois, il dessina dans la boue le p�rim�tre des murs de l�Arsenal avec la Porte de Terre. Puis il tra�a un signe. � Les entrep�ts des voileries sont l�, sur le c�t� de la Darsena Nuova<a l:href="#n_15" type="note">[15]</a>. Je le sais parce que j�allais voir mon p�re et il travaillait � c�t�, dans la Tana, qui est encore plus au sud que les voileries. � Il tra�a un autre signe, contre les murs d�enceinte. � C�est le grand magasin du chanvre public. Tu verras des cordes et des c�bles de toutes les dimensions. Il y a toujours des gens qui vont et viennent. Si j��tais toi, j�irais l� apr�s avoir vol� les deux grands cacatois. Si on t�arr�te, tu dis que ton prote t�a envoy� v�rifier le diam�tre des garcettes d�envergure parce que les autres se sont toutes gripp�es.</p><p>��Prote� garcettes de ver� de verdure.</p><p>��D�envergure. Garcettes d�envergure.</p><p>��Garcettes d�envergure� gripp�es� �</p><p>Scarabello dessina un canal de l�autre c�t� des murs. � �a, c�est le rio della Tana. � Il tendit le bras vers la droite. � Il est l�-bas. Et il donne directement sur les eaux ouvertes. Il y a une �chelle � l�arri�re de la Tana. J�y grimpais toujours quand j��tais gamin, et apr�s je sautais sur la muraille. C�est un sacr� saut. Tu peux le faire. Apr�s, quand tu es l�-haut, tu te jettes dans le canal. Tu trouves quelqu�un avec une embarcation qui n�attire pas l�attention, un p�cheur, par exemple, et le tour est jou�. Il te r�cup�re et vous vous en allez. � Scarabello sourit et effa�a le dessin du bout de sa botte. � C�est quoi cette histoire de navire ? demanda-t-il.</p><p>��Un jour, je voudrais avoir un navire � moi �, r�pondit Mercurio tout d�un trait.</p><p>Scarabello leva les sourcils.</p><p>Et une nouvelle fois Mercurio se sentit un imb�cile.</p><p>� �tudie un plan pour p�n�trer dans l�Arsenal. � Scarabello lui donna une tape sur l��paule et commen�a � s��loigner. � Et vite.</p><p>��Qu�est-ce qu�il est devenu, ton p�re ? �, lui demanda Mercurio.</p><p>Scarabello s�arr�ta. Il se retourna. � Il a �t� condamn� � mort pour haute trahison et noy� dans la lagune.</p><p>��Noy� ? dit doucement Mercurio.</p><p>��C�est la m�thode la plus propre de la S�r�nissime. Regarde autour de toi. L�eau ne manque pas. �</p><p>Mercurio sentit la peur lui tenailler la gorge.</p></section><section><title><p>39</p></title><p>Giuditta se leva de la table o� elle �tait rest�e assise plus de quatre heures � coudre, t�te baiss�e. Ses doigts lui faisaient mal, et le bout de son index gauche �tait rouge et gonfl� � force d��tre piqu� par l�aiguille. Au sol et sur la table se trouvaient des dizaines de bonnets jaunes de formes vari�es, cousus d��toffes de trame diff�rente et de diverses nuances de couleur. Elle lan�a un regard dans la chambre de son p�re. Depuis plusieurs jours Isacco restait couch�, la t�te dans les mains. La mort de Marianna, l�amie de Lanzafame, l�avait plong� dans le d�sespoir. Giuditta avait assist� � cette chute sans savoir que faire ni comment l�aider. Au pied du lit, elle vit une bouteille de vin. Elle se glissa dans la chambre, essayant de ne pas faire de bruit, et s�en empara.</p><p>� Laisse �a l�, dit Isacco sans se retourner, d�une voix rauque.</p><p>��Tu te fais du mal, p�re�</p><p>��Laisse �a l� ! �</p><p>Giuditta tressaillit. Elle n��tait pas habitu�e � ce ton de voix. Elle eut envie de pleurer mais retint ses larmes. Elle reposa la bouteille sur le plancher. � Tu es en train de devenir comme le capitaine� �</p><p>Isacco se retourna d�un bloc, grin�ant des dents, les narines dilat�es. � On ne peut pas rester tranquille, dans cette maison ? �</p><p>Giuditta fit un pas en arri�re, apeur�e.</p><p>Isacco tendit le bras vers la bouteille, la saisit et l�agita en l�air. � C�est � cause de �a qu�on ne peut pas me laisser tranquille ? �</p><p>Giuditta recula jusqu�� la porte.</p><p>� C�est � cause de �a ? �, hurla encore Isacco en lan�ant la bouteille contre le mur. Elle explosa, tachant de rouge la paroi et le plancher. � Voil� ! Le probl�me est r�solu ! � Isacco pointa le doigt vers sa fille. � Et ne t�avise pas de ramasser les morceaux et de nettoyer. Dehors ! � Puis il se rejeta sur sa couche, la t�te entre ses mains.</p><p>Giuditta sortit de la pi�ce, effray�e. Elle ferma la porte et se mit � la petite fen�tre qui donnait sur le campo del Ghetto. Elle se mordait les l�vres pour ne pas pleurer.</p><p>� <emphasis>Ha-Shem</emphasis>, dit-elle tout bas, j�ai besoin de ton aide. Si je n�ai plus mon p�re��� elle retint un sanglot �, je n�ai plus personne. �</p><p>La peur et le d�sespoir prenaient le dessus. Elle se tourna pour regarder le pauvre logement o� ils vivaient. Des plafonds si bas que d�instinct on y marchait courb�, des chambres �troites, des planchers grin�ants et pourris, des fen�tres si petites que m�me ouvertes elles laissaient � peine passer l�air. Deux pi�ces pour tout faire : dormir, cuisiner et manger. Des habitations mis�rables dans lesquelles les Juifs �taient tous contraints d�habiter, entass�s les uns sur les autres, dans une promiscuit� humiliante et pour un loyer bien plus �lev� que celui des pr�c�dents locataires chr�tiens.</p><p>Par la minuscule fen�tre, Giuditta voyait des petits gar�ons jouer sur le <emphasis>campo</emphasis> et, plus loin, l�une des deux grandes portes qui �taient ferm�es le soir, avec ce bruit sourd du bois et ce grincement des cha�nes qui donnaient le frisson.</p><p>Elle regarda les murs de briques rouges mal assembl�es construits en toute h�te autour de la zone pour les enfermer, comme des animaux dans une cage. Elle pensa � la famille qui habitait juste � c�t� et dont l�appartement donnait sur le <emphasis>rio</emphasis> et non sur le <emphasis>campo</emphasis>. Leur fen�tre qui ouvrait sur le monde libre avait �t� mur�e, comme le pr�voyait le d�cret officiel. Et cette famille de cinq personnes, chaque fois qu�elle s�asseyait � table, avait devant elle ces rang�es de briques et de mortier qui bouchaient la fen�tre. Emmur�s vivants, se dit Giuditta.</p><p>� Je t�emm�nerai loin d�ici ! �, avait hurl� Mercurio, le premier soir o� ils avaient �t� enferm�s.</p><p>Giuditta avait encore sa voix dans les oreilles. Tous les jours, elle regardait vers le pont, esp�rant le voir appara�tre. Mais Mercurio n��tait jamais revenu, m�me quand c��tait autoris�, m�me quand les grandes portes de l�enceinte restaient ouvertes. Giuditta commen�ait d��prouver une rage sombre, pleine de ranc�ur. Mercurio �tait s�rement en train d�embrasser sa Benedetta, se disait-elle. Et ils riaient s�rement d�elle, tous les deux, et de sa na�vet�.</p><p>�Tu es une idiote�, pensa-t-elle, avec col�re.</p><p>Mais malgr� cela, sa main alla toute seule au mouchoir de lin qu�elle portait toujours sur elle. Ce tissu dans lequel leurs deux sangs s��taient m�l�s, quand ils s��taient rencontr�s pour la premi�re fois. Leur �contrat� r�dig� par le destin, ainsi que l�appelait Giuditta.</p><p>�Pauvre idiote�, se r�p�ta-t-elle, avec plus de hargne encore.</p><p>On frappa � la porte.</p><p>Giuditta sursauta, arrach�e � ses pens�es. � Qui est-ce ?</p><p>��C�est moi, qui veux-tu que ce soit ? �</p><p>Giuditta alla jusqu�� la porte, l�ouvrit et se jeta dans les bras de Donnola, qui venait comme chaque jour voir Isacco.</p><p>� Eh, calme-toi� C�est quoi cette familiarit� tout � coup ? plaisanta-t-il, toujours mal � l�aise avec les gestes d�affection.</p><p>��Il est saoul �, dit Giuditta, en �clatant en sanglots.</p><p>Donnola s�agita, sans savoir quoi dire.</p><p>� Il va mal et je ne sais pas quoi faire�, sanglotait Giuditta. Je ne sais pas comment l�aider� �</p><p>L�assistant du docteur l��carta et la tint par les �paules, avec un regard grave. � Il va m�entendre. �</p><p>Giuditta baissa la t�te.</p><p>Donnola alla jusqu�� la porte de la chambre d�Isacco, qu�il ouvrit avec fougue. � Levez-vous, docteur ! dit-il d�une voix d�cid�e. Est-ce vrai ce que votre fille me raconte ?</p><p>��Tire-toi de l� ! �</p><p>On entendit un bruit violent, quelque chose qui �tait lanc�. Puis un g�missement.</p><p>L�instant d�apr�s l�assistant sortait de la chambre en se massant la jambe, avec une grimace de douleur. � Il faut qu�il se calme, dit-il � Giuditta, � voix basse.</p><p>��Ferme la porte ! �, hurla Isacco.</p><p>Donnola se pr�cipita, ob�issant. Il lan�a un sourire g�n� � la jeune fille. � Il doit bien y avoir un moyen pour lui parler� c�est une question de strat�gie, tu comprends ? �, bafouilla-t-il.</p><p>Giuditta hocha la t�te, prit un des bonnets jaunes qu�elle avait cousus et s�en coiffa. � Je sors faire quelques pas.</p><p>��Voil�, excellente id�e, convint Donnola. Excellente id�e ! �</p><p>Giuditta ouvrit la porte de l�appartement, le regard effray�. � Va t�amuser �, l�encouragea Donnola avec un faux enthousiasme, aussi inquiet qu�elle de la situation.</p><p>Giuditta descendit l�escalier �troit et sombre qui sentait le moisi. La porte de l�immeuble �tait ouverte. Elle se retrouva directement sous les br�ves arcades du <emphasis>campo</emphasis>, entre deux boutiques de pr�teurs sur gage.</p><p>De l�autre c�t� du pont du Ghetto, elle entendit la voix d�sormais famili�re du moine qui pr�chait la haine des Juifs. Ce moine qu�ils avaient rencontr� dans l�auberge pr�s d�Adria, juste apr�s qu�ils avaient d�barqu�, son p�re et elle. Comme s�il les suivait. Ou comme s�il �tait la voix de ce monde-l�.</p><p>� Le Seigneur m�a parl� ! hurlait le fr�re Amadeo. Venise, �coute. Tu les as enferm�s, mais regarde-les ! Ils sont le malheur ! Ils sont le chancre ! Ils sont les mages et les sorci�res du d�mon ! �</p><p>Giuditta baissa la t�te, essayant de ne pas �couter cette voix d�plaisante. Elle inspira � fond. L�odeur douce�tre de pourriture de la lagune �tait particuli�rement insupportable quand l�air �tait immobile et lourd, comme ce jour-l�. Une brume l�g�re, humide, se d�posait � ras du sol, mouillant la terre du <emphasis>campo</emphasis>. Giuditta releva sa robe et se dirigea, en cherchant � �viter les flaques de boue, vers une boutique d��toffes de seconde main o� elle achetait parfois des chutes.</p><p>� Ce n�est pas le m�me bonnet qu�hier, n�est-ce pas ? �, lui dit Ariel Bar Zadok, l�homme qui g�rait le petit magasin.</p><p>Giuditta fit signe que non et commen�a, t�te baiss�e, � fouiller parmi les coupons.</p><p>� Il est tr�s joli, intervint une cliente. O� l�as-tu achet� ?</p><p>��Je l�ai cousu moi-m�me, r�pondit timidement Giuditta, sans lever les yeux.</p><p>��Toi ? �, fit la femme, �tonn�e.</p><p>Giuditta haussa les �paules puis s�empressa de gagner la sortie. Elle n�avait fait que quelques pas en direction de Cannaregio, quand la cliente du magasin la rejoignit.</p><p>� Attends, o� tu te sauves ? lui dit-elle en marchant pr�s d�elle.</p><p>��Je dois faire des courses, excusez-moi.</p><p>��Au march� ?</p><p>��Oui, c�est �a.</p><p>��Ah, bien. Moi aussi �, r�pliqua la femme en souriant, et elle la prit sous le bras pour aller vers le march� aux l�gumes, juste apr�s les <emphasis>sotoporteghi</emphasis>, de l�autre c�t� d�une des deux grandes portes qui �taient ferm�es le soir.</p><p>� Venise, �coute-moi ! criait pendant ce temps le fr�re Amadeo. Repens-toi de tes p�ch�s ! Chasse le Juif immonde ! �</p><p>� Ce fr�re� �, s�exclama la femme. Dans sa voix se m�laient la col�re et la peur.</p><p>Giuditta aurait pr�f�r� rester seule mais ne savait pas comment se d�barrasser de cette dame.</p><p>� Je m�appelle Ottavia, dit celle-ci en secouant la t�te, comme si elle voulait chasser la voix du moine. Je sais, je sais, ce n�est pas un pr�nom juif, mais mon p�re avait une passion pour les Romains de l�Antiquit� tu sais qui �tait Octavie, n�est-ce pas ? �</p><p>Giuditta fit timidement signe que non.</p><p>� La femme de N�ron, son �pouse-enfant ! Tu parles d�une id�e stupide qu�il a eue l�, mon fou de p�re, que le Ciel l�ait en sa gloire. � Elle serra le bras de Giuditta. � Saute ! �, dit-elle en se trouvant devant une flaque, et elle sauta par-dessus, en riant.</p><p>Giuditta sauta aussi, instinctivement. Et sourit.</p><p>� Il suffit d�un petit saut, non ? dit Ottavia.</p><p>��Comment cela ?</p><p>��Il suffit de faire quelque chose de stupide pour casser la raideur et tout para�t diff�rent� plus l�ger. � Ottavia lui fit un clin d��il.</p><p>Giuditta sourit de nouveau.</p><p>� En somme, si je ne m�abuse, tu es la fille du docteur qui� qui est l�ami de notre gardien.</p><p>��Le capitaine Lanzafame.</p><p>��Et tu t�appelles ?</p><p>��Giuditta.</p><p>��Giuditta quoi ?</p><p>��Da Negroponte.</p><p>��Ah, voil� pourquoi vous �tes si diff�rents de nous ! s�exclama Ottavia. Nous, nous venons presque tous du centre de l�Europe. Nous sommes allemands, en somme. �a s�entend � l�accent ? �</p><p>Giuditta sourit. � �a se remarque � peine�</p><p>���a te fait rire ?</p><p>��Non�</p><p>��Allons, je ne me vexerai pas.</p><p>��Un petit peu, oui� �</p><p>Ottavia rit de bon c�ur. Puis son regard se fit m�lancolique. � Notre parler me manque, tu sais ? Ici tout le monde pense que l�Allemagne, c�est seulement froid. Alors que c�est un endroit plein de force et d��nergie� � Elle regarda Giuditta et soupira. � Une femme suit son mari, ma ch�re. S�il n�y avait eu que moi, je serais rest�e l�-bas, mais mon mari voulait �tre pr�teur sur gage et nous voil� ici. Il s�est mis en affaires avec Anselmo del Banco. � Elle haussa les �paules. � Quel go�t on peut avoir � pr�ter de l�argent, je me le demande. � Mayence, nous �tions imprimeurs, sais-tu ? Les meilleurs d�Europe sont tous l�-bas. Ici, �a nous est interdit� juste parce que nous sommes juifs. Les V�nitiens peuvent apprendre gratuitement tous les tours de main et les techniques les plus avanc�es, mais comme c�est une question de race� � Ottavia souffla. � Ce que l�humain peut �tre b�te ! Note que je ne parle pas seulement des chr�tiens. Il y a certains Juifs qui ont la t�te comme une casserole vide� Mais laissons cela� Je suis bavarde, hein ? � Elle se mit � rire.</p><p>Giuditta rit avec elle.</p><p>� Passons aux choses s�rieuses, dit Ottavia. Parle-moi de ce bonnet. Il est magnifique. Et <emphasis>Ha-Shem</emphasis> m�en est t�moin : jamais je n�aurais pu imaginer dire une chose pareille � propos de cette horreur qu�ils nous obligent � nous mettre sur la t�te.</p><p>��Je ne sais que dire�, balbutia Giuditta en rougissant.</p><p>��Mon enfant, il faut rougir pour une faute, pas pour un m�rite, r�pondit la femme. Le vendeur de fripes disait que tu as un bonnet diff�rent de celui d�hier. Qu�est-ce que �a veut dire ? Que tu en as plusieurs ? �</p><p>Giuditta hocha la t�te en signe d�acquiescement.</p><p>� Il faut une tenaille pour t�arracher les mots de la bouche, soupira Ottavia. Je peux voir un de tes bonnets et pourquoi pas, t�en acheter un ?</p><p>��L�acheter ? demanda Giuditta, surprise.</p><p>��Que veux-tu faire ? Me l�offrir ? plaisanta Ottavia.</p><p>��Oui, je pensais plut�t�</p><p>��Tu es s�re d��tre juive ? � Ottavia �clata de rire. � Je plaisante, mon tr�sor. J�aime bien me moquer de nous comme le font ces chr�tiens stupides. Je m�habitue � leurs b�tises, comme �a elles me font moins mal.</p><p>��Venez, Ottavia �, dit tout � coup Giuditta, en la prenant par le bras et en la ramenant sur leurs pas, vers le campo del Ghetto. Lorsqu�elles furent arriv�es, elle lui dit : � Attendez ici, je redescends tout de suite �. Elle courut dans les escaliers et p�n�tra dans l�appartement.</p><p>Elle trouva Isacco et Donnola assis sur deux chaises, l�un en face de l�autre, silencieux, t�te baiss�e. Isacco leva les yeux pour la fixer un instant, le regard brillant. Puis il baissa la t�te � nouveau, sans rien dire. Il rota tout bas.</p><p>Giuditta prit tous les bonnets qu�elle avait cousus dans ses heures solitaires et descendit en courant, heureuse de sortir de cette maison.</p><p>� Voil�, choisissez-en un, dit-elle � Ottavia.</p><p>���coute, mon enfant, ne me dis pas vous. �a me fait me sentir vieille.</p><p>��D�accord �, dit Giuditta avec un sourire. Elle lui tendit les bonnets. � Choisis celui qui te pla�t. �</p><p>Ottavia les prit et les regarda rapidement, l�un apr�s l�autre. � Tu as un grand talent. � Puis elle eut un sourire malicieux. � Viens �, dit-elle en se dirigeant vers le centre du <emphasis>campo</emphasis>, o� les femmes se tenaient assises en rond.</p><p>La plupart �changeaient des potins en �pluchant des l�gumes ou en faisant du raccommodage, un �il sur les enfants qui jouaient autour. Mais certaines, de temps en temps, levaient les yeux vers la fondamenta dei Ormesini, o� le fr�re Amadeo continuait de hurler sa haine des Juifs.</p><p>� Bonjour, Rachel, dit Ottavia en les rejoignant. Bonjour � toutes. �</p><p>Les femmes observaient Giuditta avec suspicion.</p><p>Ottavia faisait comme si de rien n��tait. Elle s�assit sur une chaise libre, fit signe � la jeune fille de venir pr�s d�elle et commen�a, avec une grande lenteur, � examiner les bonnets. � Comment as-tu dit que s�appelait ce mod�le ? �, lui demanda-t-elle, en agitant un bonnet dans l�air.</p><p>Giuditta, qui ne s�y attendait pas, ouvrit la bouche et n��mit qu�un son incompr�hensible.</p><p>� Mayence, tu m�as dit, je crois, fit Ottavia. Le mod�le Mayence. Elle acquies�a, satisfaite. Tr�s appropri�, je dirais. � Elle posa le bonnet sur sa t�te. � Il me va bien, Rachel ? demanda-t-elle � l�une des femmes.</p><p>��C�est un bonnet jaune, dit Rachel en haussant les �paules, comme si elle se d�sint�ressait de l�objet, avec toutefois une h�sitation dans la voix, et un regard qui s�attardait.</p><p>��Oui, tu as raison, dit Ottavia en �tant le couvre-chef, qu�elle fit tourner entre ses mains. Mais ces incrustations, cette combinaison de trames diff�rentes, ces diff�rents tons de jaune� qui sait pourquoi� �a me faisait penser� � Elle s�interrompit et haussa les �paules. � Ah, j�allais encore dire une b�tise. � Elle tendit le bonnet � Giuditta. � Tiens.</p><p>��Qu�est-ce que tu allais dire ? demanda l�une des femmes.</p><p>��Une b�tise, r�p�ta Ottavia.</p><p>��Une de plus ou une de moins� Allez, dis-le.</p><p>��En somme, il est si beau qu�on ne dirait pas un bonnet de Juif. J�allais dire que c�est un bonnet comme pourrait s�en acheter une chr�tienne, voil�. � Elle haussa encore les �paules. � Tu vois comme je peux �tre b�te, des fois. � Elle se tourna vers Giuditta. � Montre-m�en un autre, allez.</p><p>��Et celui-l�, montre-le-moi aussi, jeune fille �, dit une des femmes en parlant du bonnet qu�Ottavia venait d�essayer.</p><p>Giuditta le lui tendit, avec timidit� et r�ticence.</p><p>La femme le prit, sous les regards curieux de ses amies, qui regrettaient maintenant de n�avoir pas demand�.</p><p>� Oh, celui-ci aussi est vraiment particulier, s�exclama Ottavia, un nouveau bonnet � la main.</p><p>��Mod�le Negroponte �, dit Giuditta.</p><p>Ottavia la regarda en hochant la t�te. � Tu aimes bien blaguer, n�est-ce pas ? Tout � l�heure, tu disais que c��tait le mod�le Cologne.</p><p>��Ah, oui �, acquies�a Giuditta.</p><p>Ottavia lui sourit et lui murmura � l�oreille : � Des villes du Nord, petite !</p><p>��Que lui dis-tu ? �, demanda une des femmes.</p><p>Ottavia se tourna. � Qu�elle doit me faire un prix. Parce que je crois bien que je vais tous les prendre, ces bonnets. Je veux pouvoir en changer chaque jour.</p><p>��Comment �a, tous ? fit la femme qui avait pris le premier bonnet, qu�elle serrait contre sa poitrine. Celui-ci est � moi, je m�appr�tais justement � lui demander � combien elle le faisait.</p><p>��Moi, je voulais voir cet autre, l�, dit la femme qui s�appelait Rachel en d�signant un des bonnets que Giuditta avait � la main.</p><p>��Le mod�le Amsterdam ? intervint Ottavia. Ah non, celui-l�, il est pour moi.</p><p>��Il n�en est pas question �, s�exclama Rachel en se levant et en arrachant le bonnet des mains de Giuditta.</p><p>En un instant, toutes les femmes �taient debout autour de Giuditta et commen�aient � essayer les bonnets.</p><p>Quand tout fut termin�, les femmes parties, Giuditta compta l�argent qu�elle avait dans la main. En tout, deux matapans, un sou de douze bagatins et cinq tornesels.</p><p>� Pas mal, hein ? �, fit Ottavia.</p><p>Giuditta ne savait que dire.</p><p>� Tu as du talent, petite, r�p�ta Ottavia. Moi aussi, dans mon genre, ajouta-t-elle en lui faisant du coude. Nous pourrions penser � une association, qu�en dis-tu ? �</p><p>Giuditta resta �bahie.</p><p>� Vraiment ?</p><p>��Qu�as-tu � faire d�un talent s�il ne te rapporte rien ? �</p><p>Giuditta n�en croyait pas ses oreilles. Elle se rendit compte que c��tait la r�alisation de tout ce qu�elle avait d�sir�. Elle regarda les femmes qui s��loignaient, fi�res, leur bonnet sur la t�te. Elle se dit qu�elles �taient aussi belles qu�elle se les �tait imagin�es. � Vraiment ? �, dit-elle � nouveau.</p><p>Ottavia acquies�a. Elle sourit. � Je sais qu�en ce moment ton p�re ne travaille pas� �, dit-elle tout bas.</p><p>Giuditta se raidit.</p><p>� Notre communaut� est petite, mon enfant�</p><p>��Je n�ai pas envie d�en parler �, la coupa Giuditta. Elle pivota sur elle-m�me et se sauva.</p><p>Quand elle arriva aux arcades, elle rencontra une petite fille qui semblait avoir dans les treize ans.</p><p>� C�est l� qu�il habite, le docteur juif ? lui demanda la petite fille.</p><p>��Quel docteur ? dit Giuditta sur la d�fensive.</p><p>��Celui qui a soign� Marianna, la putain.</p><p>��Qui es-tu ?</p><p>��Ma m�re aussi fait la putain. Et c��tait une amie de Marianna �, dit la petite en baissant la t�te. Quand elle la releva, elle avait les yeux pleins de larmes, mais une expression de dignit� et de force. � Ma m�re est malade. Elle a la m�me maladie que Marianna. Marianna lui avait dit qu�il y avait un docteur juif qui avait un grand c�ur, et qu�il connaissait des rem�des pour qu�elle ne souffre pas et� qu�il avait tout fait pour la sauver. �</p><p>Giuditta fr�mit. � Ce docteur, c�est mon p�re, dit-elle avec fiert�. Viens. �</p><p>Avant d�entrer dans l�immeuble, elle se retourna vers le pont, o� elle continuait d�esp�rer voir Mercurio arriver.</p></section><section><title><p>40</p></title><p>� Bon Dieu, qu�est-ce qu�il t�est arriv� ? s�exclama Anna del Mercato quand elle ouvrit la porte � Mercurio et vit son nez enfl�.</p><p>��Rien, bougonna ce dernier, de mauvaise humeur. Je me suis cogn�.</p><p>��Contre cet homme qui est venu te chercher ce matin ? demanda Anna en le saisissant par le bras.</p><p>��Laisse-moi, fit Mercurio, qui se lib�ra d�un geste vif.</p><p>��Il ne me pla�t pas, cet homme.</p><p>��Je m�en fous. �</p><p>Anna leva la main pour lui donner une claque.</p><p>Mercurio l�affronta avec un air de d�fi.</p><p>� Qu�est-ce que tu allais me dire ? fit Anna. Que je ne suis pas ta m�re ?</p><p>��Exactement �, maugr�a Mercurio.</p><p>Anna baissa lentement sa main. Elle se tourna et partit vers la grande salle.</p><p>� Anna, fit Mercurio, qui se rendit compte aussit�t de ce qu�il avait dit. Je suis d�sol�</p><p>��Non. Tu as raison �, r�pondit-elle en disparaissant dans la grande pi�ce.</p><p>Mercurio hocha la t�te, frustr�. Il entendait Anna remuer la louche dans la marmite de soupe.</p><p>� Je suis d�sol� �, r�p�ta-t-il en la rejoignant.</p><p>Anna ne se retourna pas. � Assieds-toi, c�est presque pr�t.</p><p>��Je le pensais pas� fit Mercurio en s�approchant.</p><p>��Oh, enfin, tu vas t�asseoir, fichu gar�on ! s��cria Anna, toujours de dos. Pourquoi tu ne fais jamais ce qu�on te dit ? �</p><p>Mercurio comprit brusquement qu�Anna pleurait et ne voulait pas qu�il la voie. Il se mit � table.</p><p>� Il s�appelle Scarabello� � commen�a-t-il � dire.</p><p>Anna continuait de tourner la soupe.</p><p>� C�est quelqu�un de pas tr�s bien. �</p><p>Anna versa de la soupe dans une grande �cuelle de terre cuite.</p><p>Mercurio la vit s�essuyer les yeux avec sa manche.</p><p>� Je suis en nage �, dit Anna, et elle se retourna. Elle posa l��cuelle sur la table et s�assit face � Mercurio, apr�s lui avoir donn� une cuill�re.</p><p>� Et toi, tu ne manges pas ?</p><p>��J�ai d�j� mang�. �</p><p>Mercurio plongea la cuill�re dans la soupe.</p><p>� Tu t�appr�tes � faire une b�tise, c�est �a ? �, dit brusquement Anna.</p><p>Quand Scarabello l�avait laiss� devant la Porte de Terre de l�Arsenal, Mercurio avait fait un tour de rep�rage. Les gardes � l�entr�e �taient arm�s et ne laissaient approcher personne. Il s��tait �loign� pour examiner la muraille. Par endroits, le mauvais �tat du mortier qui unissait les briques permettait d�avoir une prise pour les mains et pour les pieds. S�il �tait ses chaussures, il pourrait tenter l�escalade, malgr� la hauteur. Autrefois, Il avait souvent grimp� dans des maisons pour y trouver quelque chose � voler. C��tait faisable. Mais il avait vu un soldat arm� d�un long b�ton pointu se pencher par-dessus la corniche et inspecter la base du mur d�enceinte. Mercurio �tait rest� � r�der dans les environs, cherchant en vain le point faible. Scarabello avait raison. L�Arsenal �tait une forteresse imprenable.</p><p>� Quelle b�tise ? dit Mercurio. Non� non.</p><p>���a se lit sur ton visage. �</p><p>Mercurio prit une cuiller�e de soupe. � C�est bon, marmonna-t-il.</p><p>��Raconte-moi ce qui t�est arriv�.</p><p>��Rien. � Mercurio laissa tomber la cuill�re dans l��cuelle.</p><p>� Tu n�as plus l��ge de faire des caprices �, dit Anna. Puis, avec douceur, elle ajouta : � M�me si tu n�as jamais eu de m�re.</p><p>��J�ai choisi un r�ve trop grand pour moi� �, finit par murmurer Mercurio.</p><p>Anna soupira. � Mange� �</p><p>Mercurio recommen�a � manger, lentement, vaincu.</p><p>Anna montra son nez gonfl�. � Je crois qu�il est cass�. � Elle sourit. � �a te rendra plus int�ressant. Tu avais un petit nez de fille. Maintenant tu auras plus l�air d�un homme. � Elle le regarda avec amour. � Il n�y a pas de r�ves trop grands� �, commen�a-t-elle � dire. Sa voix �tait calme. � Les r�ves ne se mesurent pas. Ils ne sont ni grands ni petits. �</p><p>Mercurio avala une cuiller�e de soupe sans regarder Anna.</p><p>� Les hommes qui se fixent un but facile��� poursuivit Anna comme dans une r�flexion int�rieure �, l�atteignent vite. Arriv�s l�, ils s�assoient� et ils meurent : ils restent l�, sans bouger, pendant toute leur ennuyeuse vie. �</p><p>Mercurio ne dit rien. Il �tait sombre, la t�te baiss�e sur son �cuelle.</p><p>Anna se leva et alla jusqu�� une pierre du mur dont un �il attentif aurait pu voir qu�elle avait moins de mortier. Elle la d�pla�a, glissa la main dans l�ouverture et en sortit une bourse qui tinta. Elle d�noua le lacet et versa devant lui les pi�ces d�or qu�il lui avait confi�es. � Tu croyais qu�il y en avait beaucoup ? Eh bien, non, il n�y en a pas beaucoup. Fais-les devenir le double, lui dit-elle. Et quand tu en auras le double, double-les encore. Et quand tu en auras le quadruple, quadruple-les encore. Et puis encore, et encore une fois.</p><p>��Et alors ? demanda doucement Mercurio.</p><p>��Alors tu t�ach�teras un navire ! s�exclama Anna, les mains pos�es sur ses hanches. C�est bien de �a qu�on parle, non ? Et si l�argent ne suffit pas, construis-le de tes propres mains.</p><p>��Facile � dire ! explosa Mercurio, rempli de col�re. Dans ce monde de merde, personne ne te laisse jamais faire ce que tu veux !</p><p>��Si tu crois que je vais te taper sur l��paule et te dire �mon pauvre petit�, tu te trompes, lui r�pondit Anna. T�che de devenir un homme, tu n�es plus un gamin.</p><p>��J�y arriverai jamais ! �, cria Mercurio. Et il bondit sur ses pieds et courut dans l�escalier. � Je suis juste un petit arnaqueur, moi ! �</p><p>Tandis qu�il montait les marches quatre � quatre, Anna �prouvait comme une angoisse, comme un sentiment d��chec. Peut-�tre semblable � celui qu��prouvait Mercurio, se dit-elle. Son propre r�ve �tait peut-�tre trop grand, lui aussi. � Tu as raison ! cria-t-elle, avec la force de l�instinct, juste avant qu�il ne disparaisse dans sa chambre. Tu n�es pas � la hauteur d�une chose aussi extraordinaire ! � Et elle retint son souffle.</p><p>Mercurio s�arr�ta quelques instants puis redescendit vivement l�escalier. Anna vit qu�il retenait ses larmes de toutes ses forces.</p><p>� Tu penses vraiment que je ne suis pas � la hauteur de mon r�ve ? �, lui demanda Mercurio, �tonn� et bless�.</p><p>Anna le regarda. � Non, je ne le pense pas, r�pondit-elle.</p><p>��Mais il est presque impossible � r�aliser �, dit Mercurio les yeux baiss�s.</p><p>Anna resta silencieuse.</p><p>� Il est� vraiment grand� gigantesque�</p><p>��Il est grand parce qu�un navire, c�est grand ? � Anna lui caressa les cheveux et rajusta sa m�che. � Je dois te les couper, sinon bient�t on te prendra pour une fille. � Elle le prit par la main et l�emmena dans la grande pi�ce. Elle le fit asseoir sur une chaise pr�s du feu. � La grandeur d�un r�ve n�a rien � voir avec la taille de la chose que tu veux obtenir, lui dit-elle. Les r�ves ne se mesurent pas en perches ni au poids.</p><p>��Mais un navire�</p><p>��Tu es s�r que ton projet est d�avoir un navire ? �, l�interrompit Anna. Elle prit les ciseaux et se mit derri�re lui. � Ne bouge pas si tu ne veux pas que je te coupe aussi les oreilles �, dit-elle. Puis elle glissa les doigts dans ses boucles brunes et commen�a � couper. Elle lui passa dans les cheveux un peigne d�os et fit un pas en arri�re pour regarder.</p><p>� Je n�y avais jamais pens� � Mercurio s�arr�ta.</p><p>Anna coupa les cheveux au-dessus de l�oreille. � Tu n�es qu�un petit arnaqueur, c�est �a ? Un vaurien qui n�a pas d�id�al et pas de r�ves. �</p><p>Mercurio fron�a les sourcils. � Tu ne peux pas comprendre�, marmonna-t-il.</p><p>��Regarde-moi. � Anna lui mit un doigt sous le menton et l�obligea � tourner la t�te vers elle. Elle v�rifia la longueur des cheveux, �courtant ici et l�, � coups de ciseaux rapides. Puis elle passa derri�re Mercurio pour les finitions et reprit la parole. � Tu ne penses pas que vivre dans une fosse d��gout renfermait d�j� ton projet ?</p><p>��Quel projet il peut y avoir � vi� �</p><p>Anna lui donna une bourrade. � Tiens donc ta langue ! Qui commande ? Ta langue ou toi ? Tu n�as pas fini d��couter que d�j� tu parles.</p><p>��J�ai entendu ce que tu as dit, fit Mercurio, vex�.</p><p>��Et tiens-toi droit, si tu ne veux pas que je me casse le dos. �</p><p>Mercurio soupira.</p><p>� Pourquoi vivais-tu dans une fosse d��gout ? �, reprit Anna, d�un ton rev�che.</p><p>Mercurio haussa les �paules et eut un petit rire. � Parce que je n�avais plus envie de rester au chaud dans le palais de mes parents, bien log�, bien nourri� �</p><p>Anna lui donna une autre bourrade. � Si tu me prends pour une idiote, on peut s�arr�ter l�, dit-elle, s�rieuse. Essaie de r�pondre � ma question. On sait tous les deux que tu n�as ni p�re ni m�re, que tu �tais pauvre � crever de faim, que la vie est une charogne, que tout le monde t�a toujours trait� � coups de pied dans le cul et blablabla et blablabla. � Anna lui agita les ciseaux sous le nez. � Pourquoi tu n�es pas rest� avec ce Scalzamorto ?</p><p>��Scavamorto, dit Mercurio en souriant.</p><p>��Quelle importance ? Ne fais pas le malin avec moi. Je commence � perdre patience !</p><p>��Parce que�</p><p>��Quelle t�te de mule tu fais, Pietro Mercurio des Orphelins de Saint-Michel Archange, souffla Anna. �tre dans une fosse d��gout puante, dans le noir, sans rien � manger, seul comme un chien, c��tait mieux que�</p><p>��Il nous encha�nait � nos lits ! explosa Mercurio. Comme des esclaves ! Comme si on �tait � lui !</p><p>��Alors que dans ta fosse d��gout tu �tais�</p><p>��Libre, bordel de merde ! �</p><p>Anna fit mine de lui donner une claque. � Attention � ce que tu dis, m�chante langue. � Puis elle tendit la main vers le visage de Mercurio et le caressa. � Libre, mon enfant. Libre, oui. �</p><p>Mercurio ne savait pas pourquoi il avait envie de pleurer. Il se retint. Mais c��tait comme si quelque chose s��tait cass� en lui. Ou comme une reddition. Ses pens�es �taient confuses.</p><p>� Pour quelqu�un qui n�a jamais eu la passion de la mer, c�est bizarre de vouloir tout � coup poss�der un navire, reprit Anna. Allons, quelle est la premi�re chose que tu m�as dite � propos de ton r�ve ?</p><p>��Que j�emm�nerai Giuditta avec moi�</p><p>��Non.</p><p>��Le Nouveau Monde�</p><p>��Non ! � Anna le secoua par l��paule. � Rappelle-toi ton �motion !</p><p>��Que je voulais� �tre� � Les yeux de Mercurio de remplirent de larmes.</p><p>� Dis-le !</p><p>��Libre�</p><p>��R�p�te.</p><p>��Je voulais �tre libre. �</p><p>Anna le prit dans ses bras. � Oui, mon tr�sor. C�est cela que tu veux. Que tu as toujours voulu. Pas un navire, pas le Nouveau Monde, tu ne sais m�me pas comment c�est, et si �a se trouve c�est peupl� de sauvages. Mais �tre libre. C�est �a, ton projet. �a l�a toujours �t�. � Elle s��carta et lui prit de nouveau le visage entre les mains, �mue. � Toi, la libert�, tu l�as dans le sang. Et dans le c�ur. Tu� tu sais vraiment ce que c�est. Et tu veux l�offrir aussi � Giuditta. � Elle le reprit dans ses bras. � Tu as un projet beaucoup plus grand qu�un mis�rable navire. Tu t�en rends compte ? �</p><p>Mercurio la regarda. La chaleur du feu s�chait d�j� ses larmes.</p><p>� Que veux-tu que ce soit, un navire ? �, se mit � rire Anna en se levant. Elle prit un balai de paille et poussa les m�ches de cheveux vers le feu. Elle en ramassa une, la tint un instant dans sa main et la regarda, les yeux perdus dans le pass�. � Merci, mon gar�on, dit-elle. Autrefois je coupais ceux de mon mari. C�est beau de le faire � nouveau. � Puis elle jeta les cheveux dans le feu et les �couta gr�siller.</p><p>Mercurio se dit qu�il n��tait pas encore libre. Parce que maintenant il appartenait � Scarabello. Mais avec l�aide d�Anna, tout se r�soudrait, pensa-t-il. Et il en �prouva une sensation encore plus chaude que celle du feu dans la chemin�e.</p><p>Il se projeta dans le pass�, vers sa vie d�autrefois, et se vit petit gar�on, debout au bord de la fosse commune par-del� la piazza del Popolo, � Rome. Il se souvint de sa col�re quand il scrutait les cadavres amoncel�s � la recherche de celui de sa m�re. Parmi les morts. Esp�rant la trouver morte. M�me s�il n�avait aucune chance de la reconna�tre, ne l�ayant jamais connue. Il se rappela � et le comprit alors �, que Scavamorto tentait de l�arracher � cette col�re en lui faisant jouer � <emphasis>qui �tait ma m�re</emphasis>. Il comprit que Scavamorto, � sa mani�re, comme un ma�tre avec un esclave, avait eu une sorte d�affection pour lui. Et dans son c�ur, � cet instant-l�, il lui pardonna.</p><p>Mais il n�avait jamais cherch� un p�re. Il avait toujours voulu une m�re.</p><p>L�, devant la chemin�e, il �prouvait une sensation nouvelle de pl�nitude int�rieure. Et il eut peur que ce ne soit pas r�el.</p><p>� Nous deux, on est une famille, hein ? �, dit-il alors.</p></section><section><title><p>41</p></title><p>� Aujourd�hui, au port, on m�a parl� d�un �quipage mac�donien qui a voulu d�trousser deux Juifs l�an dernier, un p�re et sa fille. Mais dans leurs malles ils n�ont trouv� que des cailloux. � L��clat de rire d�Ester retentit, cristallin, plus fort que le bruit du ressac.</p><p>Shimon Baruch s�arr�ta pour la regarder. Ses pieds s�enfon�aient dans le sable, � la lisi�re de l�eau.</p><p>Elle s�arr�ta aussi et r�pondit � son regard, nullement intimid�e. Le vent �bouriffait ses cheveux, soulevant des m�ches dans sa coiffure en tresses patiemment enroul�es autour du front et retenues par de fines �pingles d�os. Un coup de vent plus fort arracha son foulard en soie brod�e, fix� sur la partie sup�rieure de la t�te. Ester tenta de le rattraper mais la brise l�emporta et le fit danser dans les airs comme un papillon. Ester rit de nouveau.</p><p>Shimon ne se laissa pas distraire par le vol du foulard. Il continua de fixer les yeux d�Ester, verts comme des scarab�es, et ses l�vres pleines et roses.</p><p>� Ce n�est pas dr�le ? �, demanda-t-elle, avec un sourire.</p><p>Shimon acquies�a. Il ne sourit pas. Il n�avait pas encore appris. Mais il savait qu�Ester n�attendait pas cela de lui, pas plus qu�elle ne s�attendait � le voir courir comme un gamin sur cette plage o� ils se rencontraient tous les jours pour marcher, depuis qu�il avait d�cid� de s�arr�ter quelque temps � Rimini.</p><p>Elle rougit un peu, sous son regard intense.</p><p>Elle ne s�attendait pas non plus � ce qu�il soit heureux, pensa Shimon.</p><p>Ester se tourna pour regarder le foulard, qui s��tait envol� dans l�eau et flottait, semblable � un n�nuphar. Elle regarda Shimon, lui sourit de nouveau et haussa les �paules. Cela n�avait pas d�importance. Elle voulut reprendre leur promenade.</p><p>Shimon Baruch descendit alors dans l�eau, tout habill�, alla jusqu�au foulard, le saisit et revint sur la plage. Il l�essora et le rendit � Ester.</p><p>Elle resta immobile, sans rien dire. Puis, quand son regard tomba sur les v�tements tremp�s de Shimon qui d�gouttaient sur ses pieds en formant des taches plus sombres sur le sable, elle �clata de rire, sans pouvoir se retenir.</p><p>Shimon la regarda. En m�me temps qu�il la regardait, il pensait que chaque nuit, depuis que Mercurio avait r�volutionn� son existence, la mort dormait � ses c�t�s. Sa t�te d�charn�e lui soufflait au visage son haleine corrompue. Sa vie n�avait plus �t� qu�une pierre au bord d�un pr�cipice. Une pierre qui avait commenc� � rouler, de plus en plus vite, incontr�lable, condamn�e au gouffre. Et dans cette chute impossible � arr�ter, Shimon avait d�couvert qu�il n��tait pas ce qu�il avait toujours cru. Il avait d�couvert qu�une f�rocit� dormait en lui, depuis des ann�es, identique � celle de ce monde qui l�effrayait tant. Qu�il �tait capable de tuer sans ressentir la moindre �motion, le moindre sentiment de culpabilit�. Sans avoir peur.</p><p>Il avait d�couvert qu�il pouvait vivre sans Dieu. Ou en d�pit de Dieu.</p><p>Depuis cinq mois, il �tait � Rimini. Et de nouveau quelque chose avait chang�, de fa�on radicale. Depuis cinq mois, il se disait chaque soir qu�il partirait le lendemain, et chaque fois il restait. Il s��tait demand� pourquoi mais il retardait la r�ponse, qui le mettait mal � l�aise. Il �tait plus simple de se persuader qu�il �tait pr�t � partir le lendemain. Il maintenait intact son projet de vengeance, le but premier de sa vie, en �loignant toute �ventuelle r�ponse embarrassante. �Je suis fatigu�, se r�p�tait-il. J�ai juste besoin de me reposer un peu.�</p><p>La v�rit� qu�il devait cependant admettre, c��tait qu�� son arriv�e � Rimini cinq mois plus t�t, il avait rencontr� Ester. Celle dont le nom signifiait �Je me cacherai�, comme si elle connaissait l�histoire de l�homme qui pr�tendait s�appeler Alessandro Rubirosa.</p><p>Il l�avait vue, et en �coutant sa voix, il avait tout de suite �prouv� une sensation de l�g�ret�. Elle lui avait �t� un poids terrible des �paules. En m�me temps, il s��tait senti fatigu�, tr�s fatigu�, ressentant � ce moment-l� seulement toute la fatigue accumul�e.</p><p>Il avait vu Ester, et il s��tait senti pardonn�, accueilli. Comme si cette femme pouvait pardonner les p�ch�s et accueillir en elle les p�cheurs.</p><p>� Venez. Vous ne pouvez pas rester mouill� comme un poussin. Vous allez prendre froid. � Ester lui tendit la main.</p><p>Shimon esquissa un pas en arri�re, regardant fixement cette main.</p><p>Elle la retira.</p><p>Mais elle n�avait pas l�air offens�, se dit Shimon. Alors elle vint pr�s de lui et ils se mirent en route vers l�Hosteria de� Todeschi, son auberge.</p><p>Ester r�ussit � rester s�rieuse quelques pas, puis, de nouveau, elle �clata de rire. � Excusez-moi� �, dit-elle, en cachant sa bouche, comme une petite fille. Elle rit encore, montrant les chaussures de Shimon qui, � chaque pas, laissaient sortir un peu d�eau en faisant un bruit comique. � On dirait que vous avez des grenouilles dans vos chaussures, dit-elle, les joues rougissantes sous ses tresses en train de se d�faire. Vous ne le prenez pas mal, n�est-ce pas ? �</p><p>Shimon fit signe que non. Il ne savait pas comment c��tait arriv� ni pourquoi. Il savait seulement qu�en rencontrant cette femme, il avait senti s�ouvrir une br�che dans sa cuirasse. Il avait su � ce moment-l� qu�il ne partirait pas de Rimini. Il ne suivrait pas la trace de Mercurio, il n�avait pas envie de se priver de la compagnie d�Ester. En tout cas, pas tout de suite.</p><p>Parfois, le soir, quand il se couchait dans sa chambre � l�auberge, des pens�es funestes l�assaillaient et il sentait de nouveau le souffle de la mort. Mais c��taient des pens�es sans poids. L�g�res comme des nuages dans une journ�e venteuse. L�instant d�apr�s, elles avaient disparu.</p><p>Alors son �tre tout entier se concentrait � nouveau sur Ester. Il repensait � la journ�e �coul�e et imaginait celle qui viendrait. Dans cette sensation d��tre suspendu � mi-chemin entre aujourd�hui et demain, il trouvait son �quilibre, et un immense plaisir.</p><p>Il savait � ce moment-l� qu�il n��tait pas seul.</p><p>� Cela vous embarrasse, les regards des gens ? �, lui demanda Ester.</p><p>Shimon regarda autour de lui et s�aper�ut qu�ils avaient quitt� la plage et marchaient entre les maisons. Les passants, en les croisant, se retournaient pour regarder ses v�tements tremp�s.</p><p>Il se rendit compte qu�Ester �tait la seule personne avec laquelle il ne se sentait pas handicap� par son mutisme. Cette femme avait l�art de lui poser des questions auxquelles il suffisait de r�pondre par oui ou non. Avec elle, il n�avait pas besoin d��crire, de faire des gestes, d�esp�rer qu�elle devinerait. Avec elle tout �tait simple.</p><p>Il secoua la t�te. Les gens qu�ils rencontraient n�avaient aucune importance.</p><p>Ester acquies�a, satisfaite. � Moi non plus �, dit-elle.</p><p>Shimon la regarda.</p><p>Ce matin-l�, remarquant qu�il sortait se promener avec elle tous les apr�s-midi, l�aubergiste lui avait dit : � Elle est juive, mais c�est une brave femme �. Puis il s��tait pench� vers son oreille et avait murmur� : � Mais ce n�est pas le genre � se convertir, votre Seigneurie. Alors, faites ce que bon vous semble� en libert�, disons comme �a �. Et en s��cartant, il lui avait souri, comme font parfois les hommes entre eux quand ils parlent des femmes. Shimon avait eu un regard glacial. L�aubergiste avait fait marche arri�re et avait bafouill�, t�te baiss�e : � Ne vous m�prenez pas, votre Seigneurie� � Shimon avait continu� � le fixer avec une expression de m�pris.</p><p>� Voulez-vous entrer chez moi pour vous s�cher ? dit soudain Ester en s�arr�tant devant la petite porte o�, chaque apr�s-midi, apr�s leur promenade, ils se s�paraient. Vous pourriez mettre les v�tements de mon mari le temps que les v�tres soient secs. �</p><p>Shimon resta interdit. Il regarda autour de lui.</p><p>Ce jour-l�, apr�s les insinuations vulgaires de l�aubergiste, pour la premi�re fois depuis qu�il la fr�quentait, en marchant pr�s d�elle, au bord de la mer, Shimon avait pens� � son corps nu. � sa chaleur. Et il s��tait imagin� en train de l�embrasser.</p><p>� Les bavardages des gens ne m�int�ressent pas, je vous l�ai dit �, ajouta Ester.</p><p>Shimon se rappela tout � coup la fille de la taverne de Narni qu�il n�avait pas r�ussi � poss�der, malgr� le d�sir qu�il en avait. Pour la premi�re fois depuis des jours et des jours il pensa qu�il allait devoir partir et reprendre sa traque de Mercurio. �Tu n�auras plus la paix tant que tu n�auras pas retrouv� ce maudit gar�on et que tu ne l�auras pas fait souffrir.� Il se sentit dos au mur, per�ut la rage qui bouillait dans sa poitrine. Il regarda Ester comme il aurait regard� une ennemie. Puis il se tourna brusquement et s��loigna d�un pas furieux.</p><p>Elle ne dit pas un seul mot. N�essaya pas de l�arr�ter.</p><p>Arriv� � la ruelle o� il devait tourner, Shimon regarda en arri�re. Il vit Ester qui ouvrait la porte de chez elle, la t�te basse. Il vit que ses cl�s lui �chappaient des mains et qu�en se penchant pour les ramasser, elle se passait le dos de la main sous l��il, comme si elle voulait essuyer une larme.</p><p>Il vit de nouveau devant lui le visage corrompu par le vice et le corps provoquant de la fille de Narni, qui l�avait humili�, qui l�avait fait se sentir une moiti� d�homme. Sa respiration lui br�la la gorge. Il serra les poings et les m�choires. Ses ongles se plant�rent dans ses paumes et ses dents grinc�rent dans sa bouche.</p><p>Ester refermait doucement sa porte quand il s�y pr�cipita. Il la repoussa � l�int�rieur, avec violence, les yeux rougis, agrandis par la fureur. Il claqua la porte derri�re lui.</p><p>Elle lui fit face, sans reculer.</p><p>Shimon resta immobile un instant. Il vibrait. Puis il fut sur elle, brutal, sans la moindre attention. Le sang lui �tait mont� � la t�te comme une vague que le ressac renvoyait � travers tout son corps en le d�vastant puis, dans un jaillissement vertigineux d��cume, le d�sir avait grandi entre ses jambes. Il poussa contre Ester cette chair raide, colla ses hanches aux siennes, s�accrocha � ses �paules, l�attira � lui. Soulevant ses jupes, il la plaqua contre le mur. Il glissa la main dans sa culotte de toile, arracha le tissu, glissa ses doigts entre ses cuisses.</p><p>Ester ferma les yeux et ouvrit la bouche, comme dans un cri muet.</p><p>Shimon trouva une touffe r�che de poils. Il les d�m�la et se glissa plus loin, sentit une r�sistance charnue, d�coup�e, puis, soudain, la chair c�da sous ses doigts et s�ouvrit. Mouill�e.</p><p>Ester ne respirait plus. Et ses yeux s�agrandissaient. La main de Shimon commen�a � bouger dans cette bouche chaude, humide, visqueuse qui s��tait ouverte entre ses jambes. Il poussa le bout de son doigt sur une petite excroissance, plus dure que le velours qui l�enfermait. Et il �couta le corps d�Ester qui changeait � son toucher. Son autre main se porta au d�collet� de sa robe, s�y accrocha et d�chira le tissu, jusqu�� d�nuder un sein. Il serra le mamelon, avec fougue.</p><p>Ester g�mit de douleur. Et de plaisir.</p><p>Alors Shimon l�embrassa, la mordant presque, l�humiliant par l�arrogance de sa langue qui la violait. Il se d�gagea, � bout de souffle. Il fixa les l�vres d�Ester qui brillaient, mouill�es par le baiser. Et il vit qu�elle aussi regardait ses l�vres � lui, mouill�es du m�me baiser.</p><p>Puis, tout � coup, elle lui prit la main et la poussa fort, serrant les jambes, comprimant sa propre chair, se recroquevillant sur elle-m�me.</p><p>Shimon �prouva une �motion intense, comme si fureur et joie m�l�es s�emparaient de lui et le secouaient tout entier. Il fit s��tendre Ester sur le sol, avec brutalit�, lui souleva ses jupes et regarda les poils noirs, que sa main avait fouill�s. Il vit qu�Ester �cartait doucement les jambes, entrouvrant la fente palpitante et humide. Il vit qu�elle contractait les muscles de son ventre. Il d�la�a son pantalon et se poussa en elle comme s�il voulait la tuer avec son arme de chair. Il ressentit une chaleur qu�il ne connaissait pas. Et tandis qu�Ester secondait son mouvement, Shimon sentit de nouveau tout son sang s�affoler et courir dans son corps, tel un ouragan bouillonnant.</p><p>Ester lui prit les mains et les porta � ses seins.</p><p>Shimon serra les dents, qu�il entendit grincer. Il donna un, deux, trois coups de reins, avec une fougue toujours plus grande.</p><p>� Oui� �, g�mit Ester.</p><p>Mais Shimon ne l�entendait plus. Ses oreilles �taient pleines de ses propres g�missements, sa t�te s��tait perdue dans la sensation fulgurante qui s�accrochait � son �pine dorsale comme un parasite f�roce. Enfin, il c�da de tout son �tre � ce plaisir qui ressemblait tant � une souffrance.</p><p>Puis, laissant Ester le retenir en elle, il sentit un n�ud qui se d�nouait brusquement dans sa gorge.</p><p>Et pour la premi�re fois depuis qu�il �tait devenu muet, il s�aper�ut qu�il �tait capable d��mettre un son.</p><p>� Pleure, lui disait Ester. Pleure� �</p></section><section><title><p>42</p></title><p>Dans les environs de San Cassiano, la petite fille d�signa un groupe d�immeubles hauts comme des tours, serr�s les uns contre les autres. Elle marcha plus vite.</p><p>Isacco sentit dans l�air un dr�le d�ar�me, difficile � identifier. Ce n��tait ni un parfum ni une odeur, mais plut�t un m�lange de plusieurs parfums et d�odeurs fortes, violentes, sans nuances. Il eut envie de faire demi-tour.</p><p>Donnola, comme s�il l�avait devin�, le saisit par le bras et le regarda. Le docteur avait le visage marqu� par ces tristes journ�es pendant lesquelles il s��tait laiss� aller au d�sespoir. Il ressemblait � un vieillard. Pour arriver jusqu�ici, de l�autre c�t� du Rialto, et traverser les ruines de l�incendie des Fabbriche Vecchie, il leur avait fallu pr�s d�une heure. Isacco marchait doucement, sans regarder autour de lui. � chaque pas, Donnola craignait qu�il ne s�arr�te et change d�avis. La petite fille qui les guidait fr�missait d�impatience et ne cessait d�acc�l�rer l�allure, pour se retrouver quelques pas plus loin seule devant eux. Alors elle s�arr�tait et les attendait.</p><p>� Ma m�re est l� �, dit la petite fille en p�n�trant vivement dans la cour que formaient les b�timents.</p><p>Donnola se tourna vers Isacco et vit qu�il avait le regard perdu. � Venez, docteur� �</p><p>Isacco r�sista dans un premier temps puis c�da : � Mais oui, allons tuer aussi cette� �.</p><p>Donnola ne commenta pas. Pendant des journ�es enti�res le docteur �tait rest� enferm� en lui-m�me, s�accusant de la mort de sa femme et de celle de Marianna. Impossible de discuter avec lui. Mais cette fois quelque chose avait boug�. Il allait reprendre son activit�, il allait r�agir. Et c��tait gr�ce � cette petite fille, pensa Donnola. Ou peut-�tre gr�ce � l�amour de Giuditta. Isacco avait d� voir dans les yeux de sa fille combien elle �tait fi�re de son p�re, pendant que la petite fille r�p�tait les paroles de Marianna � l�article de la mort : elle avait trouv� un bon m�decin, avec un grand c�ur, et qui n�avait pas de pr�jug�s.</p><p>� Il y a pr�s de douze mille putains � Venise �, dit Donnola tandis qu�ils entraient, � la suite de la petite fille, par une porte voyante, peinte en rouge �carlate.</p><p>� Je peux donc en tuer autant que je veux, commenta Isacco. Il en restera toujours assez�</p><p>��Vous allez arr�ter de pleurer sur votre sort, docteur ? dit Donnola.</p><p>��Donne-moi une raison de rire.</p><p>��Par exemple, le fait qu�il y ait douze mille putains � Venise.</p><p>��Quel rapport ?</p><p>��Soyez un peu plus juif et pensez � combien �a va vous rapporter, au lieu de penser � combien vous allez en tuer. �</p><p>Isacco le regarda. Donnola lui plaisait, d�cid�ment. Personne ne se serait comport� comme lui. � Merci, Donnola, lui dit-il.</p><p>��Merci de quoi ?</p><p>��Laisse tomber� Isacco eut un sourire m�lancolique� mais merci.</p><p>��Faut �tre fort pour vous comprendre, docteur. Mais t�chez de pas dire de b�tises � votre premi�re cliente. Vous devez faire bonne impression.</p><p>��Va te faire foutre, Donnola.</p><p>��Ah, l� je vous reconnais ! dit son assistant en riant. Allons-y, avant que le c�ur de cette gamine nous fasse un malaise. �</p><p>Isacco monta les trois marches qui donnaient dans l�entr�e de l�immeuble. Aussit�t � l�int�rieur, il sentit qu�il �tait arriv� dans le laboratoire o� se distillaient les odeurs qu�on respirait dans la rue : verveine, coriandre, �pices orientales, essences de bois, ambre, myrrhe, encens, fleurs exotiques. Et l�odeur de sueur, d�urine et d�excr�ments, la salet�, les aliments g�t�s, des relents de lait caill� et de moisissure. Une Babel olfactive qui lui fit tourner la t�te. Il posa la main sur la rampe de l�escalier.</p><p>� Vous vous sentez bien ? �, demanda Donnola.</p><p>Isacco regarda en l�air. Quelques marches plus haut, une femme s��tait �vanouie contre la balustrade. Un morveux pissait contre le mur. C��tait un va-et-vient constant d�hommes et de femmes qui riaient, juraient, crachaient, se palpaient sous leurs v�tements. Les uns se disputaient, certains se battaient, d�autres s�embrassaient, d�autres encore se couraient apr�s. Cris et odeurs formaient une seule et m�me cacophonie.</p><p>La petite fille attendait, impatiente, au-dessus d�une marche couverte de vomissures.</p><p>� Bon Dieu, dit Isacco, mais o� sommes-nous ? �</p><p>Donnola rit. � C�est le Castelletto, docteur. Le quartier des putains.</p><p>��Bon Dieu, r�p�ta Isacco.</p><p>��Vite, pressez-vous, s�il vous pla�t ! �</p><p>Isacco hocha la t�te et commen�a � monter les marches. Une prostitu�e maigre, le nez busqu� comme le bec d�un aigle royal, ouvrit sa chemise devant lui, montrant un sein fl�tri et vide sur une poitrine qui �voquait plut�t celle d�un homme atteint de phtisie. Isacco prot�gea son visage de sa main, fit une grimace et continua de monter.</p><p>� Sodomite ! �, hurla la prostitu�e.</p><p>Le docteur se retourna. La femme avait la bouche ouverte sur une petite poign�e de dents longues et jaunes. � T�aimes pas les femmes, sodomite ? �</p><p>Donnola ne put s�emp�cher d��clater de rire. Alors Isacco se mit � rire aussi, pour la premi�re fois depuis des jours. Pas fort. Mais il rit. Et quelque chose bougea dans son �me. D�un pas vif, deux marches � la fois, il d�passa Donnola et rejoignit la petite fille.</p><p>� Attendez, docteur ! criait Donnola, haletant dans l�escalier. Du diable si on vous comprend ! Qu�est-ce qui vous arrive tout � coup ?</p><p>��Presse-toi !</p><p>��Ma parole, cet homme est fou �, marmonna Donnola.</p><p>Au cinqui�me �tage, traversant toute une foule d�hommes et de femmes, la petite fille guida Isacco dans un couloir �troit et sombre. La plupart des lanternes �taient �teintes ou cass�es. Des dizaines de portes ouvraient sur ce couloir, coll�es les unes aux autres. Certaines �taient ouvertes, et Isacco, en passant, entrevoyait des corps m�l�s dans des �bats sommaires sur des couches crasseuses.</p><p>La fille de la prostitu�e passait devant sans montrer le moindre trouble. Arriv�e � une petite porte o� �tait peinte la silhouette maladroite d�une femme provocante et d�nud�e, elle frappa trois fois puis une seule et dit : � C�est moi.</p><p>��Tu es seule ? dit une voix faible � l�int�rieur.</p><p>��Je suis avec le docteur. �</p><p>Un sanglot �touff� leur parvint. Puis : � Entre �.</p><p>La petite prit une cl� qu�elle portait accroch�e au cou et la fit tourner dans la serrure. Avant de pousser la porte, elle se tourna vers Isacco. � Gu�rissez ma m�re, docteur� s�il vous pla�t. � Et elle se mordit la l�vre inf�rieure pour arr�ter ses larmes. � Et ne lui dites pas que j�ai pleur� �, ajouta-t-elle dans un murmure.</p><p>Isacco acquies�a. Mais il se sentit de nouveau �cras� par la responsabilit�. Il aurait mieux fait de partir en disant � la petite que sa m�re �tait condamn�e, et qu�elle souffrirait toutes les peines de l�enfer avant de mourir rong�e par la maladie.</p><p>� Me voil� �, dit Donnola, qui les rejoignit.</p><p>Isacco le regarda : � Qu�est-ce qu�on fait ? �, lui demanda-t-il � voix basse.</p><p>La petite les fixait.</p><p>Donnola, sur le moment, ne r�pondit pas.</p><p>� Faites ce que vous avez fait pour Marianna, dit la petite, les yeux rouges. M�me si elle meurt� �, et elle retint un sanglot. � � Faites-la mourir heureuse comme Marianna. � Puis elle sortit de sa poche un mouchoir vert qu�elle d�noua, et tendit un marquet au docteur.</p><p>Isacco avait la t�te lourde de tout le vin des jours pr�c�dents. Il huma l�air malsain du couloir et regarda le marquet dans la main de la petite fille. C��tait une pi�ce de monnaie qui ne circulait que parmi les enfants et les cr�ve-la-faim. Il referma la paume sale de la petite autour de la monnaie des pauvres.</p><p>� Garde-le pour toi �, lui dit-il.</p><p>Puis il entra.</p></section><section><title><p>43</p></title><p>� Mets-toi aux rames, dit Mercurio en sautant dans la Zitella, la barque du p�cheur qui l�avait emmen� � Venise la premi�re fois.</p><p>��O� vous voulez aller, votre Seigneurie ?</p><p>��Rio della Tana, et ensuite Porte de l�Arsenal. �</p><p>L�homme h�sita. � Rio della Tana ? demanda-t-il d�une voix plus faible. Il n�y a rien� Juste les remparts� �</p><p>Mercurio s�assit � la proue et tourna le dos sans r�pondre.</p><p>� Tonio ! �, s��cria alors le p�cheur. Un grand gaillard avec une boucle en or � l�oreille gauche apparut. � Appelle ton fr�re, va falloir ramer. �</p><p>Tonio se tourna. � Berto ! Aux avirons ! �, cria-t-il.</p><p>L�instant d�apr�s apparut un autre gaillard, plus costaud encore, avec la m�me boucle d�oreille.</p><p>Mercurio les regarda. L�id�e de se retrouver au milieu de la lagune avec ces deux g�ants ne lui plaisait gu�re.</p><p>� Monsieur est un ami de Scarabello �, dit alors le p�cheur.</p><p>Les deux g�ants s�inclin�rent � la seule �coute de ce nom. � Votre Seigneurie�, lan�a l�un des deux � l�intention de Mercurio.</p><p>��On va � l�Arsenal �, dit le p�cheur.</p><p>Les fr�res s�assirent sur le banc central et remont�rent les manches de leur tunique, malgr� le froid.</p><p>� On ira plus vite si c�est eux qui rament, dit l�homme. Ils sont <emphasis>bonevoglies</emphasis> tous les deux.</p><p>��Quoi ?</p><p>��On est gal�riens volontaires, pay�s � la pi�ce �, r�pondit Tonio. Il lui montra une marque en cercle sur la peau de son poignet, comme une cicatrice ou un cal. � M�me volontaires, on nous encha�ne pendant les batailles, pour qu�on n�ait pas envie de sauter � la mer et de prendre la fuite �, ajouta-t-il en riant.</p><p>Mercurio hocha la t�te devant ce poignet aussi large que son bras.</p><p>Le p�cheur largua les amarres et poussa la barque loin du m�le. Tonio et Berto se regard�rent pendant la man�uvre, puis prirent une profonde inspiration et plong�rent les rames dans l�eau.</p><p>� Et scie� et vogue� et scie� et vogue� �, scanda Tonio.</p><p>Les rames de vieux h�tre grin�aient sous la pouss�e puissante des deux fr�res.</p><p>� Doucement, vous allez me les casser ! cria le p�cheur, qui �tait � la barre. �</p><p>Ils se mirent � rire mais ne ralentirent pas.</p><p>En un instant, la barque atteignit une vitesse que Mercurio n�avait jamais connue. La proue s�enfon�ait avec vigueur dans l�eau qu�elle fendait en deux vagues d��cume. Chaque fois que les rameurs disaient �vogue�, Mercurio devait se tenir au banc pour ne pas tomber, entra�n� par la force qu�ils imprimaient � l�embarcation. Il les regarda. Ils avaient l�air de s�amuser, nullement fatigu�s en d�pit de la sueur qui perlait d�j� sur leur visage.</p><p>Le brouillard ne permettait pas d�y voir � dix pas, mais le p�cheur les guidait avec assurance dans les canaux bord�s de joncs. Mercurio ignorait o� ils �taient. Ils avanc�rent � cette vitesse folle pendant une demi-heure, sans que les deux g�ants donnent le moindre signe de faiblesse.</p><p>Mercurio �tait plong� dans ses pens�es. Il avait d�j� �tudi� un plan pour entrer dans l�Arsenal. Il n�y en avait pas d�autre possible. Comme il n�y avait pas d�autre relation possible avec Scarabello. Pour le moment, cet homme le tenait. Un jour pourtant, t�t ou tard, ce serait lui qui gagnerait, comme avec les cur�s de l�orphelinat ou Scavamorto ou les gardes du pape.</p><p>� On est au rio della Tana, votre Seigneurie �, dit le p�cheur.</p><p>Mercurio �mergea de ses r�flexions. Sur sa gauche s��levaient les remparts de l�Arsenal. Il leva les yeux. Ce serait un sacr� plongeon. Mais avec ces deux g�ants � la rame on pourrait toujours tenter de les suivre, on ne les rattraperait pas. � Je vais avoir besoin de vous. Tous les trois. Dans quelques jours.</p><p>��Qu�est-ce qu�on doit faire ? demanda Tonio.</p><p>��Vous devrez m�attendre ici, au coucher du soleil, r�pondit Mercurio. Quand j�arriverai� il faudra �tre tr�s rapides.</p><p>��Votre Seigneurie, moi je�, intervint le p�cheur.</p><p>��Vous serez pay�s trois sols d�argent chacun.</p><p>Les deux gal�riens s�illumin�rent.</p><p>��Votre Seigneurie� �, insista le p�cheur.</p><p>Mercurio lui pointa l�index sur la poitrine. � Toi, tu as encore quelque chose � te faire pardonner. Je pourrais m�me te demander �a pour rien. Ou dire � Scarabello que tu as refus� de m�aider. �</p><p>Le p�cheur p�lit et baissa la t�te.</p><p>� Maintenant, emmenez-moi � la Porte de Terre, je veux parler avec des gens de l�Arsenal. � quoi on les reconna�t ? �</p><p>Quand ils arriv�rent � la DarsenaVecchia, ils accost�rent � un quai o� une �norme p�ate d�chargeait des balles de chanvre brut destin� � fabriquer des cordages.</p><p>� Voyez, dit le p�cheur � Mercurio en lui d�signant des hommes v�tus de haillons, ceux-l� sont de simples man�uvres, des d�bardeurs. Les autres, avec leur uniforme gris et la rayure blanche et rouge sur leurs chausses� sont des arsenaliers. �</p><p>Mercurio lui mit une tape sur l��paule. � Merci �, dit-il. Puis il sauta � terre.</p><p>� Votre Seigneurie �, appela le p�cheur qui l�avait suivi sur la <emphasis>fondamenta</emphasis> et s�arr�ta devant lui, la t�te basse. Il prit une ou deux inspirations puis parla tout bas, sans lever les yeux de terre. � Je voulais vous demander pardon pour ce qui s�est pass� avec Zarlino, la premi�re fois qu�on s�est rencontr�s. J�ai �t� l�che, vous aviez raison. C�est vrai que� �. L�homme se torturait les doigts. � Voil�, c�est vrai que je suis l�che� � Il respira � fond, puis haussa les �paules. � Acceptez mes excuses, votre Seigneurie. �</p><p>Mercurio ne s�attendait pas � cette situation. Il ne sut que r�pondre. � Comment tu t�appelles ? finit-il par demander.</p><p>��Battista, dit le p�cheur.</p><p>��Et moi Mercurio. Arr�te de m�appeler �seigneurie�. �</p><p>Le p�cheur leva la t�te et sourit. Il hocha la t�te, reconnaissant, et dit : � <emphasis>Ciao</emphasis> �.</p><p>Mercurio fron�a les sourcils � <emphasis>Ciao</emphasis> ? Qu�est-ce que �a veut dire ?</p><p>��Pour se saluer, la coutume est de dire <emphasis>schiavo vostro</emphasis>, �je suis votre esclave�. Dans notre langue, <emphasis>schiavo</emphasis> se dit <emphasis>s-ciavo</emphasis>. Avec le temps, des lettres se sont perdues� on ne sait pas o� ! dit-il en riant.</p><p>��Il me pla�t, ce mot-l�, dit Mercurio en lui tapant sur l��paule. <emphasis>Ciao</emphasis>, Battista. �</p><p>Le p�cheur le retint, en rougissant. � C�est dangereux ce qu�on doit faire dans le rio della Tana ? Parce que j�ai une femme et deux enfants qui sont encore petits�</p><p>��Mais non, mentit Mercurio. C�est une b�tise. <emphasis>Ciao</emphasis>, Battista. �</p><p>Battista sourit, content. � <emphasis>Ciao</emphasis>� Mercurio. �</p><p>Le gar�on lui fit un clin d��il, glissa ses mains dans ses poches et passa tout pr�s de la zone de d�chargement. Il salua de la t�te le groupe d�arsenaliers. Personne ne lui r�pondit, � part un jeune homme qui devait avoir son �ge.</p><p>Il avait l�air cordial. Il ferait l�affaire.</p><p>Mercurio feignit de continuer tout droit puis se cacha derri�re un b�timent pour l�observer. Le soleil allait se coucher. Bient�t, la p�ate s��loigna et une autre barque arriva, large et basse, � fond plat, les armes de l�Arsenal peintes sur le flanc. Les arsenaliers y charg�rent les balles de chanvre, puis la barque vira et remonta le canal en direction de la Porte d�Eau. Les hommes se salu�rent puis partirent par groupes de deux ou trois vers les logements que leur accordait la S�r�nissime.</p><p>Il suivit discr�tement l�arsenalier qui avait r�pondu � son salut. Quand il le vit rejoindre ses coll�gues et entrer dans une vaste construction � deux �tages, il fut d��u. Si le jeune homme rentrait chez lui, Mercurio n�avait plus aucun moyen d�engager la conversation avec lui. Mais le gar�on r�apparut l�instant d�apr�s, lan�ant des regards alentour pour v�rifier que ses camarades �taient loin. Mercurio se tapit dans l�ombre et le vit se diriger d�un pas rapide vers une <emphasis>calle</emphasis> sombre. Ce type avait quelque chose � cacher.</p><p>L�arsenalier alla jusqu�au milieu de la ruelle o� brillait faiblement une lanterne, ouvrit une porte et disparut.</p><p>C��tait une taverne. Mercurio jeta un coup d��il par une petite fen�tre. Il vit le jeune homme se jeter avec avidit� sur le verre de vin que lui tendait la tenanci�re. �Tu aimes boire, se dit-il. C�est bon pour moi.� Puis il vit l�arsenalier s�asseoir � une table o� l�on jouait aux d�s. �Et tu aimes jouer de l�argent. De mieux en mieux.�</p><p>L�arsenalier, qui s�appr�tait � lancer les d�s, fit signe � une fille de s�approcher. Elle le rejoignit avec satisfaction et rit quand le gar�on, avant de lancer les d�s, les frotta sur ses seins. �Et tu aimes les putains, pensa Mercurio. Tu es mon homme.�</p><p>Mercurio entra dans la taverne sans un regard pour l�arsenalier, alla vers le comptoir o� la tenanci�re s��pouillait avec nonchalance et fit rebondir un matapan sur la surface de bois, assez fort pour qu�on entende le bruit de la pi�ce aux tables voisines. Dans l�air vici� par l�haleine des clients flottait une odeur de vin rance et de rago�t de viande caram�lis�e. Il donna une claque sur le derri�re de la fille qui s��tait laiss� frotter les d�s sur les seins.</p><p>Celle-ci voulut r�agir m�chamment, mais Mercurio sortit un autre matapan d�argent et le laissa tomber dans son d�collet�. Alors elle rit, avec une grimace pleine de malice.</p><p>Mercurio s�assit de fa�on que l�arsenalier le voie. Il invita la fille � s�approcher et poussa vers elle son verre de vin, qu�il n�avait pas la moindre intention de boire. Il savait que c��tait son point faible : il ne tenait pas le vin. La fille le but d�un trait et claqua le verre sur le comptoir.</p><p>L�arsenalier, qui s�appr�tait � lancer les d�s, appela la fille.</p><p>Mercurio lui remplit son verre. Elle bougea la poitrine, provocante, en direction de l�arsenalier, et glissa deux doigts dans son d�collet� pour r�cup�rer le matapan d�argent. Elle ferma � demi les paupi�res et haussa les �paules. Puis elle donna un baiser � Mercurio et avala le second verre.</p><p>L�arsenalier lan�a les d�s, m�content, et perdit. Il tapa du poing sur la table et se leva, malgr� les protestations de ses camarades de jeu. Furieux, il attrapa la fille par le poignet. � Quand je te dis de venir me porter chance, tu viens. � Il se tourna vers Mercurio, l�air provocant. � T�as quelque chose � redire ? �</p><p>Il n��tait pas costaud. Mercurio en aurait facilement raison. Il avait l�agressivit� de ceux qui ont une position sociale. Comme les nobles, qui se croient mieux n�s et par cons�quent inattaquables. Ce gar�on pensait qu�il avait plus de droits que les autres et que tous le savaient. Pourtant ce n��tait pas un dur. Au contraire. Il avait un regard de faible. Mais sympathique aussi, se dit Mercurio. Sa premi�re impression avait �t� la bonne.</p><p>� Oui, j�ai quelque chose � dire, fit Mercurio.</p><p>��Quoi ? �, dit le gar�on en serrant les poings, mal � l�aise.</p><p>Mercurio le regarda sans agressivit�. � Je pense que cette pute devrait comprendre que c�est un grand honneur d��tre choisie par un arsenalier� �</p><p>Le gar�on fron�a les sourcils, pris � contre-pied.</p><p>� Je peux t�offrir � boire ? insista Mercurio. Et toi, tire-toi, fit-il � la fille en la poussant.</p><p>��Celui-l�, je le garde, dit la fille en serrant dans son poing le matapan d�argent.</p><p>��Je lui ai donn� un matapan pour payer � boire � tout le monde, les amis ! cria Mercurio aux clients de la taverne.</p><p>��Un autre matapan ? �, s�exclama la tenanci�re en se penchant rapidement par-dessus le comptoir pour attraper la fille, qui chercha � l��viter. Mais la femme la saisit aux cheveux et la retint, pendant que deux clients se levaient pour lui prendre la pi�ce. Ils la remirent � la tenanci�re et cri�rent : � � boire pour tout le monde ! �</p><p>La fille regarda Mercurio avec hargne. � Salaud, lui lan�a-t-elle.</p><p>��La vie est dure, dit Mercurio. Je suis d�sol�.</p><p>��Va te faire foutre !</p><p>��Tire-toi, casse pas les couilles, fit l�arsenalier, qui s�assit pr�s de Mercurio. On se conna�t ? �, lui demanda-t-il.</p><p>Ils s��taient rencontr�s quelques instants plus t�t, et l�autre ne le reconnaissait pas. Il n��tait pas du tout physionomiste, un autre avantage pour ce que Mercurio avait en t�te.</p><p>� Non, on se conna�t pas, lui r�pondit-il. Tu crois qu�un type comme moi aurait oubli�, s�il connaissait un arsenalier ? �</p><p>Le gar�on bomba le torse.</p><p>� cet instant-l�, Mercurio sut qu�il l�avait � sa main. Et qu�un jour ou l�autre il se lib�rerait du joug de Scarabello et d�ciderait de sa propre vie. Pour le moment, il allait s�amuser avec ce pigeon.</p><p>� Raconte-moi comment c�est, ta vie �, lui dit-il.</p></section><section><title><p>44</p></title><p>Costanza Namez � dite �R�publique� parce qu�elle �tait le bien de tous � Venise, en tout cas des hommes � vivait avec sa fille Lidia dans une chambre mis�rable au cinqui�me �tage d�une des �Tours�, comme on appelait ces b�timents tr�s hauts de Castelletto. Quand Isacco p�n�tra dans la pi�ce, il y r�gnait une odeur naus�abonde, due � l��tat bien avanc� de la maladie, ou � la simple incurie.</p><p>La chambre avait une petite fen�tre, coup�e � la moiti� par une paroi construite pour cr�er une seconde pi�ce occup�e par une autre prostitu�e, et ainsi doubler les gains. Sous cette demi-fen�tre, une couche �troite o� R�publique gisait sur un matelas de son grouillant de punaises. Un rideau accroch� � un fil courait le long de la pi�ce, s�parant cette partie �priv�e�, si l�on pouvait dire, de la zone de travail pr�s de l�entr�e, o� se trouvait une autre couche mis�rable mais plus large, sur laquelle R�publique satisfaisait ses clients.</p><p>Mais depuis plus d�un mois, il n�y avait plus de clients. Le bruit s��tait r�pandu tr�s vite. Tous savaient que R�publique avait attrap� la maladie contagieuse.</p><p>Isacco s�approcha du lit o� la femme �tait couch�e. Lidia, assise pr�s d�elle, lui tenait la main. R�publique �tait en nage, fi�vreuse. Le docteur la regarda. Elle �tait loin d��tre belle. L�ovale de son visage �tait irr�gulier ; ses incisives sup�rieures, grandes et saillantes sous un nez pointu, la faisaient ressembler � un rongeur. Isacco d�couvrit les qualit�s de R�publique quand Lidia d�shabilla sa m�re pour que le docteur puisse l�examiner. Bien que petite, elle avait un sein g�n�reux, rond, blanc comme du massepain et sillonn� de fines veines bleut�es. Ses hanches �taient rondes et douces, comme un instrument de musique, et la toison de son pubis, plus sombre � la base, �tait couleur d�or.</p><p>� C�est moi qui lui fais la teinture �, dit fi�rement sa fille, �cartant les jambes de sa m�re pour montrer � Isacco la premi�re pustule qui y �tait apparue.</p><p>Isacco reconnut les signes de la maladie qui avait men� Marianna � la mort. � Recouvre-la �, dit-il � Lidia. Puis il se tourna vers Donnola. � Uva ursina, arnica, griffe du diable, bardane, calendula, grains d�encens� et fais-toi pr�parer aussi de l�huile de Palo Santo, lui dit-il.</p><p>��Et pas de th�riaque, ajouta Donnola avec un sourire.</p><p>��Pas de cette abominable th�riaque �, acquies�a Isacco. Donnola sortit. Isacco �ta sa houppelande et son bonnet jaune et remonta les manches de sa chemise. � Au travail, dit-il � la petite fille. J�ai besoin de linges de lin, propres si possible, et d�eau chaude pour rincer les blessures.</p><p>��On n�en a pas ici, dit Lidia. Je dois aller chez Bouche d�or.</p><p>��Eh bien, vas-y, chez cette� Bouche, fit Isacco, voyant que la petite ne bougeait pas.</p><p>��Pas pour le moment. � Lidia baissa la t�te et sourit. � Quand on est pass�s j�ai entendu qu�elle travaillait.</p><p>��Ah, je comprends. � Le docteur d�pla�a le rideau, pour faire entrer un peu de lumi�re. � Et il y en a pour longtemps, d�apr�s toi ? �</p><p>Lidia haussa les �paules.</p><p>� Je vois �, souffla Isacco. Il s�approcha de la fen�tre. � Comment on l�ouvre ? Ta m�re a besoin d�air pur.</p><p>��Elle s�ouvre seulement par l�autre c�t� de la pi�ce, r�pondit Lidia.</p><p>��Eh bien, vas-y. �</p><p>La petite fille posa l�oreille contre la paroi de s�paration des deux pi�ces. � On peut pas. La Cardinale travaille.</p><p>��La Cardinale ? �</p><p>Lidia rit. � Quirina s�habille toujours en rouge et elle ressemble plus � un homme qu�� une femme. �</p><p>Isacco frappa au mur, impatient�. � Ouvre la fen�tre, Cardinale !</p><p>��Va te faire foutre, connard ! entendit-on de l�autre c�t�.</p><p>��Elle a m�me la voix d�un homme, dit Isacco � Lidia.</p><p>��Et elle cogne comme un homme, ajouta la petite fille.</p><p>��Alors mieux vaut ne pas insister. � Il s�assit sur la couche, � c�t� de R�publique et posa la main sur son front. Puis s�adressa � Lidia. � Va voir si on peut au moins faire chauffer de l�eau chez cette� Bouche d�or, tu dis ?</p><p>��Oui, on l�appelle comme �a parce que�</p><p>��J�imagine, la coupa Isacco. Reste devant sa porte jusqu�� ce qu�elle soit libre, et reviens avec de l�eau et du linge, tu seras gentille. �</p><p>La petite fille regarda sa m�re.</p><p>� Je reste avec elle �, lui dit Isacco.</p><p>Lidia sortit.</p><p>Isacco prit un pan de la couverture et nettoya la sueur du front de R�publique.</p><p>La prostitu�e ouvrit les yeux. Ils �taient rouges mais conscients. � Je fais toujours semblant de dormir, parce que �a me fait tellement de chagrin de regarder ma petite fille. �</p><p>Isacco fut �tonn�. C��tait une voix extraordinairement belle, d�plac�e dans cette physionomie.</p><p>R�publique sembla comprendre sa pens�e. � Je fais le noir dans la chambre et je dis aux hommes ce qui les excite le plus� Ils appr�cient beaucoup.</p><p>��Je vois �a, dit Isacco. Comment te sens-tu ? �a a commenc� quand ?</p><p>��Docteur, �coute, dit R�publique de sa voix sensuelle. Je sais que je vais mourir. Fais-moi mourir doucement, comme tu as fait avec Marianna. Quand je suis all�e la voir, ma maladie venait de commencer. Elle m�a dit que tu l�aidais � mourir en paix. Elle te b�nissait pour ce que tu faisais. Elle n�a jamais pens� qu�elle pourrait gu�rir� mais elle m�a dit�</p><p>��Arr�te maintenant. Tu ne mourras pas. �</p><p>R�publique le regarda en silence. � Je n�ai pas d�argent �, finit-elle par dire. Et elle rit, de ce rire m�lancolique et sage qu�ont toujours les putains, pensa Isacco. � Et je suis pas s�re que tu veuilles �tre pay� en nature. �</p><p>Le docteur lui sourit.</p><p>� Je suis arriv�e jusqu�� pr�sent � �viter le m�tier � ma petite, continua R�publique. Mais apr�s ? Quand je n�y serai plus, comment elle fera ? �</p><p>Isacco sentit son estomac se nouer mais ne sut que r�pondre. Il lui tint la main, t�te baiss�e, esp�rant que la petite reviendrait vite, et Donnola aussi. Quand il avait pens� que son nouveau destin serait d��tre m�decin, il n�avait pas imagin� que cela voudrait dire vivre avec la pr�sence constante de la mort, et presque toujours avec l�impuissance. �Mais c�est peut-�tre l� que tu voulais me faire arriver, se dit-il comme s�il parlait � sa femme. Je devais respirer l�odeur de la mort pour accepter la tienne.�</p><p>La porte s�ouvrit d�un coup et une figure imposante, avec deux seins vastes et fermes qui ballottaient dans une tunique rouge, entra dans la pi�ce. � C�est toi le casse-couilles de tout � l�heure ? �</p><p>Isacco se leva d�un bond. Il mesurait un bon empan de moins que cet �tre �trange qui, � l��vidence, �tait la Cardinale. � Je suis d�sol� je suis m�decin et�</p><p>��Comment elle va ? dit la Cardinale.</p><p>��Pas bien.</p><p>��T�as besoin de quoi ?</p><p>��Je veux changer l�air dans la chambre, fit Isacco.</p><p>��T�aurais pu le dire avant, marmonna la Cardinale en sortant.</p><p>��Oui, je suis b�te, dit Isacco tout bas.</p><p>��C�est une brave femme �, fit R�publique.</p><p>La fen�tre s�ouvrit.</p><p>� Reste sous les couvertures �, lui dit Isacco. Puis il alla dans la pi�ce � c�t�, chez la Cardinale. � Merci. Maintenant il faudrait nettoyer un peu. C�est important. �</p><p>Il crut que la Cardinale allait lui envoyer un coup de poing dans la figure mais elle sortit sur le palier, se pencha par-dessus la rambarde et cria : � Qui a un balai, de l�eau et des chiffons ? Il faut faire le m�nage chez R�publique. Allez, gourdasses, me faites pas descendre sinon je viens vous p�ter les dents ! � Elle se tourna vers Isacco et dit : � Elles arrivent �.</p><p>Peu apr�s surgirent deux prostitu�es arm�es de seaux, de chiffons et de brosses. L�une d�elles avait m�me apport� un peu de lessive. Sans rien dire, elles se mirent � genoux et commenc�rent � laver le carrelage. La Cardinale, pendant ce temps, d�barrassa les v�tements sales, le bric-�-brac, les restes de repas, et jeta la vaisselle sale dans une cuvette o� une autre prostitu�e les lava avec de l�eau et de la cendre.</p><p>En un clin d��il, la chambre avait �t� remise � neuf et la mauvaise odeur avait presque disparu. Quand Donnola arriva avec les m�dicaments, et Lidia avec l�eau bouillante et les linges de lin, ils n�en croyaient pas leurs yeux. La fen�tre ferm�e, on alluma un bon feu dans la chemin�e. Une petite foule de femmes s��tait rassembl�e dans la chambre.</p><p>� � pr�sent, je dois soigner R�publique �, dit Isacco. Les prostitu�es acquiesc�rent mais ne boug�rent pas. � Tu es s�r que tu sais ce que tu fais, docteur ? �, demanda la Cardinale, sceptique.</p><p>Isacco lui sourit.</p><p>� Allez, p�tasses, cassez pas les couilles et tirez-vous �, tonna la Cardinale en faisant un signe � ses coll�gues.</p><p>Les prostitu�es quittaient peu � peu la pi�ce quand des murmures effray�s se r�pandirent parmi elles.</p><p>Tout � coup, un homme habill� de noir, suivi de deux autres dont l�un �tait borgne, fit son entr�e. Il portait au c�t� une �p�e dont le fourreau �tait gliss� dans une large ceinture de soie.</p><p>� Scarabello� �, chuchota Donnola, d�un ton craintif.</p><p>Scarabello regarda autour de lui, huma l�air et ne daigna pas remarquer Donnola. Il fixa Isacco, vit la houppelande et le bonnet jaune sur une chaise. Puis son regard se posa sur les prostitu�es. � Qu�est-ce qu�il se passe ?</p><p>��On a nettoy� la� �, commen�a la Cardinale.</p><p>Scarabello lui fit signe de se taire. Il respira l�air � nouveau. � Cette pi�ce doit �tre lib�r�e, dit-il sans regarder personne en particulier. Vous le savez, hein ? �</p><p>Les prostitu�es baiss�rent la t�te. Mais personne ne parla.</p><p>� Et ma m�re, qu�est-ce qu�elle va devenir ? dit Lidia.</p><p>��C�est pas mon probl�me, fit Scarabello d�une voix coupante. Je suis d�sol�, mais c�est pas mon probl�me. � Il observa la petite, d�un �il d�tach� et professionnel. � Sauf si tu la remplaces. �</p><p>Lidia devint toute rouge. Ses yeux s�emplirent de peur.</p><p>Il y eut un murmure.</p><p>Puis Lidia dit : � D�accord.</p><p>��Non, Lidia ! g�mit sa m�re depuis son lit.</p><p>��Non, pas d�accord ! intervint Isacco en faisant un pas vers Scarabello. Quel genre d�homme �tes-vous ? Cette femme� �</p><p>En un instant, Scarabello avait tir� son �p�e du fourreau et la pointe aiguis�e de l�arme �tait sous le menton d�Isacco, qui se tut.</p><p>Scarabello le fixa en silence. Puis il tourna l�arme vers Lidia. � Alors, on est d�accord, petite. Je me fiche de ce que tu gagnes. Je veux un sol d�argent par semaine et je n�accepterai aucun retard�</p><p>��Comment pouvez-vous ? �, explosa Isacco, indign�.</p><p>Scarabello bondit, rapide, en pivotant sur lui-m�me, l��p�e au bout de son bras tendu. Mais Isacco avait grandi sur le port de Negroponte, au milieu des bagarres. Il fit un saut en arri�re pour �viter le tranchant puis, avant que Scarabello ne revienne en place, il se projeta vers l�avant et se retrouva directement au contact, mais � son avantage. Le borgne et l�autre sortirent rapidement leurs couteaux.</p><p>� Scarabello, non ! s��cria Donnola en se mettant entre eux, les bras �cart�s. Non, le docteur ne voulait pas te manquer de respect. Il ne sait pas qui tu es, il est nouveau� Je t�en supplie� �</p><p>Les prostitu�es retenaient leur souffle.</p><p>Scarabello fit signe � ses hommes de ne pas bouger. Puis il poussa Isacco loin de lui, d�un coup d��paule. � Comment fait donc un m�decin, juif, en plus, pour conna�tre les r�gles du combat ? lui demanda-t-il, avec une pointe de respect dans la voix.</p><p>��J�ai grandi dans des endroits pires que celui-ci. �</p><p>Scarabello le fixa, avant d��clater de rire. Il se tourna vers les prostitu�es. � Vous voyez ? Vous vous plaignez toujours que c�est l�enfer ici, et le docteur vous dit qu�en fait c�est pas si mal. �</p><p>Les prostitu�es rest�rent s�rieuses.</p><p>� Je suis d�sol�, monsieur, dit Isacco. Mais essayez de comprendre� cette petite est�</p><p>��Essaie toi-m�me de comprendre, docteur ! �, dit Scarabello en haussant le ton. Il remit son �p�e au fourreau et s�approcha de lui, son visage face au sien. � Ce sont les affaires. Les Tours sont un lieu de travail. Et le travail doit rapporter de l�argent, sinon c�est pas du travail. Cette chambre ne lui appartient pas. � Il alla jusqu�au lit ou gisait la prostitu�e. � R�publique, tu l�as achet�e, cette chambre ?</p><p>��Non, r�pondit-elle doucement.</p><p>��Pendant toutes ces ann�es, tu as gagn� plus d�un sol d�argent par semaine, non ? lui demanda Scarabello, qui se tourna vers Isacco.</p><p>��Oui�</p><p>��Et il y a des tauliers qui demandent deux, ou m�me trois sols d�argent pour leurs chambres ?</p><p>��Oui�</p><p>��Tu �tais contente de prendre une chambre chez Scarabello, hein ? J�ai �t� juste avec toi ?</p><p>��Oui�</p><p>��Bien. Vous avez entendu ce que vous deviez entendre, docteur. Vous pourrez soigner R�publique quand la petite ne travaillera pas. � Scarabello lan�a un dernier regard � Isacco.</p><p>� Et alors ? intervint la Cardinale. O� est le probl�me ? Lidia fera la putain. Je m�occuperai de lui apprendre et de lui procurer ses premiers clients. D�accord ? �</p><p>R�publique, dans son lit, �clata en sanglots.</p><p>� Arr�te donc, pauvre p�tasse, lui dit la Cardinale, agac�e. Scarabello a raison. �a suffit maintenant. �</p><p>R�publique se couvrit le visage avec la couverture.</p><p>Scarabello renifla l�air � nouveau. � Ah, toutes les chambres devraient �tre parfum�es comme celle-ci. Tu vas te faire une fortune, petite. Mais t�che de te remplumer un peu, crois-moi. Les sacs d�os, �a leur pla�t pas, aux hommes. � Alors seulement Scarabello parut s�apercevoir de la pr�sence de Donnola. � Dis-moi un peu, pourquoi un gar�on qui travaille pour moi, un certain Mercurio, devrait avoir tellement envie de te retrouver ? �</p><p>Donnola lan�a un rapide coup d��il � Isacco. Puis il secoua la t�te et haussa les �paules. � Qui peut savoir, Scarabello ? r�pondit-il en essayant de sourire. Comment tu as dit qu�il s�appelait, ton homme ? �</p><p>Scarabello se tourna vers Isacco. Il sourit. � Que de myst�res pour un seul docteur� � Puis il se tourna � nouveau vers Donnola. � � mon avis, c�est une histoire de femme, ajouta-t-il. En tout cas, je lui dirai qu�il peut te trouver ici. J�imagine que tu es l�assistant du docteur, non ?</p><p>��Ben, tu sais comment je suis, fit Donnola. Un jour ici, un jour l�� �</p><p>Scarabello rit et se tourna vers Isacco. � Alors, qu�est-ce que tu penses du Castelletto, docteur ? Tu croyais que vous �tiez les seuls � �tre enferm�s, vous les Juifs, hein ? T�as remarqu� que les putains sont oblig�es de se balader avec un foulard jaune autour du cou ? Il y a des ressemblances entre les Juifs et les putains, on dirait. Par cons�quent, bienvenue, docteur. Fais comme chez toi. � Scarabello rit encore et s�en alla.</p><p>Dans la pi�ce, un silence lourd descendit. On n�entendait que les sanglots �touff�s de R�publique, qui pleurait sous la couverture. Les prostitu�es regardaient la Cardinale avec r�probation. Mais aucune ne parlait car elles craignaient ses coups de col�re.</p><p>� T�en fais pas, maman, dit Lidia dans le silence g�n�ral, d�une voix qui tremblait. �a me p�sera pas de faire le m�tier, tu verras� �</p><p>R�publique sanglota.</p><p>� Pourquoi tu pleures, esp�ce d�idiote ? fit la Cardinale en s�approchant du lit et en d�couvrant R�publique d�un geste violent. Tu crois vraiment qu�on va faire de ta fille une putain ? Par la mis�re, t�es qu�une p�tasse imb�cile. Scarabello aura son sol d�argent chaque semaine, mais pas question que Lidia fasse la pute. � Elle se tourna vers les autres prostitu�es, qui la regardaient, �bahies. � Commencez � mettre des sous de c�t�, gourdasses. Il faut une pi�ce d�argent par semaine pour R�publique. Et vous pouvez �tre s�res que Scarabello, s�il a sa pi�ce, viendra pas v�rifier. �</p><p>R�publique pleura plus fort encore. Elle saisit la main de sa fille et l�attira � elle.</p><p>� Bon, assez pleurnich� ! �, marmonna la Cardinale. Puis elle donna une claque sur l��paule d�Isacco. � Te fais pas tuer par Scarabello. On a besoin de toi ici, docteur. Et mets-toi au travail, sinon qu�est-ce que tu fais l� ?</p><p>��Juste, dit Isacco. Tout le monde dehors ! �</p></section><section><title><p>45</p></title><p>Ils �taient v�tus de noir et se tenaient debout, sans parler, deux � la proue et deux � la poupe. Le gondolier, v�tu de noir lui aussi, ramait en silence. L�eau �tait immobile, limoneuse, une mer d�huile. Le bourreau, sa capuche baiss�e sur le visage, �tait assis sur le banc � c�t� de Mercurio. Celui-ci avait les bras attach�s dans le dos et se tenait la t�te basse, regardant le fond humide de la gondole et les mains du bourreau, maigres et d�licates, avec des doigts longs et fins.</p><p>La gondole s�arr�ta.</p><p>Mercurio releva la t�te et regarda autour de lui. Ils se trouvaient dans une zone d�eaux ouvertes. La rive, tant � droite qu�� gauche, n��tait qu�une ligne floue bord�e de roseaux clairs. On ne voyait aucune habitation. Le silence �tait si parfait et si absolu que le frisson de la gondole sur l�eau semblait �tre un blasph�me.</p><p>Le bourreau lui fit signe de se mettre debout.</p><p>Mercurio se leva, instable.</p><p>Un des deux officiers � la proue lui attacha au bras gauche le parchemin portant la condamnation pour ce qu�il avait fait � l�Arsenal.</p><p>Le bourreau prit une corde et, de ses mains fusel�es et habiles, comme une araign�e tissant sa toile, tressa la corde et forma un n�ud coulant. Il la passa au cou de Mercurio. Puis lui fit signe de se mettre debout sur le banc.</p><p>Mercurio monta.</p><p>� C�est ici que vous mourez tous �, dit le bourreau, et il le poussa.</p><p>Mercurio tomba de la gondole. L�eau glac�e lui coupa le souffle. Il essaya de sortir la t�te pour la garder � la surface mais il peinait, n�ayant que les jambes de libres. Il se tourna vers la gondole. Tous le regardaient. Le bourreau liait l�autre extr�mit� de la corde � une pierre carr�e, avec un gros trou en son centre. Il leva la pierre au-dessus de sa t�te. Le temps s�arr�ta. Il la lan�a en l�air et elle retomba en soulevant une gerbe d�eau.</p><p>Mercurio sentit tirer violemment sur son cou. Il essaya de r�sister. Mais en un instant sa t�te �tait sous l�eau. Pendant qu�il coulait, il donnait de furieux coups d��chine, s�arquant de toutes ses forces, sans pouvoir arr�ter sa descente vers le gouffre noir. Il vit la silhouette de la gondole dispara�tre peu � peu.</p><p>Il donna des coups de reins encore plus forts. Soudain, alors qu�il d�sesp�rait et sentait ses forces diminuer, la corde se tendit et cessa de le tirer vers le fond.</p><p>Mercurio vit le bout de la corde coup�, effiloch�. L�espoir lui donna la force de lancer des ruades encore plus fortes. Il banda les muscles de ses bras. Les n�uds qui enserraient ses poignets se d�firent. Il commen�a � nager vers la surface. Mais � mi-chemin de sa remont�e, un courant tr�s puissant le poussa de c�t� et le coin�a dans une sorte de grotte, creus�e dans un rocher.</p><p>Une fois � l�int�rieur, il sentit que ses poumons ne tiendraient pas longtemps. Vers le haut, il vit une lumi�re et comprit qu�il se trouvait dans une sorte de puits. Il nagea le plus vite possible, profitant du courant qui remontait vers la surface. Il voyait la lumi�re approcher d�instant en instant. Bient�t il pourrait respirer.</p><p>Alors que la lumi�re se rapprochait, sa remont�e fut brusquement interrompue par une grille de fer qui lui barrait le chemin. Mercurio tendit la main, la sentit sortir de l�eau. Il sentit la ti�deur du soleil. Il s�agrippa � la grille et la secoua de toutes ses forces, essayant de la desceller du rocher dans lequel elle �tait fix�e.</p><p>Tout � coup, il sentit qu�on lui touchait l��paule.</p><p>Il se tourna.</p><p>Face � lui, tout pr�s, le visage de l�ivrogne qui s��tait noy� dans la fosse d��gout, � Rome. Le m�me ivrogne qui l�avait sauv� lui disait � nouveau de nager � contre-courant. Et comme alors, l�ivrogne avait la langue gonfl�e, les yeux inject�s de sang, grands ouverts, presque sortis des orbites.</p><p>� Mercurio� �, disait-il. Il s�agrippait � son �paule et le retenait. � Mercurio� Mercurio� �</p><p>Mercurio hurla, avec tout le souffle qui lui restait.</p><p>� Mercurio, r�veille-toi ! �</p><p>Mercurio se retrouva assis dans son lit, haletant, en nage.</p><p>Anna del Mercato le secouait par les �paules.</p><p>Mercurio porta la main � son cou. Il n�y avait pas de corde, pas de condamnation attach�e � son bras, pas de grille ni d�ivrogne. Incapable de parler, il respirait p�niblement.</p><p>� Tu m�as fait peur, dit Anna. Tu ne te r�veillais pas et tu ne respirais plus. Tu �tais tout bleu� �</p><p>Mercurio d�glutit. Il acquies�a, les yeux �carquill�s.</p><p>� Maintenant, �a va ?</p><p>��Oui� �</p><p>Anna lui passa la main dans les cheveux. � Tu es tremp�. �</p><p>Mercurio la regardait sans parler.</p><p>� � quoi est-ce que tu r�vais ?</p><p>��� rien�, r�pondit Mercurio en secouant la t�te, tandis que sa respiration commen�ait � redevenir r�guli�re.</p><p>��Tu es rentr� en pleine nuit. �</p><p>Mercurio ne r�pondit pas.</p><p>� Essuie-toi et puis descends prendre ton d�jeuner. � En sortant de la pi�ce, elle passa pr�s d�un tas de v�tements gris roul�s dans un coin. Elle voulut le prendre.</p><p>� Non ! �, cria Mercurio.</p><p>Anna s�arr�ta net, la main tendue. Puis, sans un mot, elle sortit et ferma la porte derri�re elle.</p><p>Mercurio resta immobile, assis dans le lit, frissonnant.</p><p>�Ils ne te prendront pas. Tu ne vas pas mourir�, se dit-il.</p><p>Demain, il essaierait d�entrer � l�int�rieur de l�Arsenal. Et, s�il y parvenait, il volerait les grands cacatois pour l�armateur, comme il l�avait promis � Scarabello. Mais le type de mort auquel il serait condamn� s�il se faisait prendre le terrorisait.</p><p>Il se leva et alla jusqu�au paquet de v�tements. Il d�plia sur le lit le pantalon large qui s�arr�tait aux genoux. Les chausses grises avec la rayure blanche et rouge sur le c�t�. La tunique � plis, ample et �vas�e, qui descendait jusqu�en bas du pantalon. Et le bonnet � bandeau �troit dont la partie sup�rieure devait retomber mollement sur le c�t� et fr�ler l��paule.</p><p>�Tu ne vas pas mourir, se r�p�ta-t-il. Tu as un bon d�guisement et un bon plan. Tu es plus fort que ces V�nitiens � la con qui noient les gens.�</p><p>La veille, � la taverne, il avait saoul� l�arsenalier. Il s��tait fait tout raconter de l�Arsenal, du nombre consid�rable d�hommes qui y travaillaient, des diff�rentes t�ches � ex�cuter, des d�p�ts, des bassins, des <emphasis>squeri</emphasis><a l:href="#n_16" type="note">[16]</a>. Quand ils �taient sortis de la taverne, Mercurio savait tout ce qui pouvait lui �tre utile, � commencer par les horaires. L�arsenalier avait tellement bu qu�il ne tenait pas sur ses jambes. Ils �taient arriv�s dans une <emphasis>calle</emphasis> sombre, derri�re l��Enfer�, le �Purgatoire� et le �Paradis�, les trois grands ensembles de logements construits derri�re l�Arsenal pour les arsenaliers et leur famille. L�, Mercurio avait laiss� le jeune homme par terre et l�avait d�pouill� de son uniforme. Avant de s��chapper dans la nuit, il avait eu soin de tirer la cloche d�une porte pour ne pas le laisser mourir de froid.</p><p>Il regardait maintenant avec inqui�tude la d�chirure bien visible sur le c�t� de la tunique, l� o� �tait fix�e la manche gauche : pendant que Mercurio le d�shabillait, l�arsenalier s��tait copieusement agit� et la couture avait c�d�. Le tissu, peut-�tre us�, avait craqu� aussi. Un tel d�tail pouvait attirer l�attention sur lui, alors qu�il devait passer le plus inaper�u possible. Il allait devoir garder le bras serr� contre le thorax, ce qui rendrait sa d�marche peu naturelle. Mais il n�y avait pas d�autre solution.</p><p>�Tu vas pas mourir�, se r�p�ta-t-il encore.</p><p>Puis il descendit � la cuisine, o� Anna l�attendait avec une tasse de bouillon chaud, une tranche de lard croustillant, un demi chou-fleur bouilli et un morceau de pain tout juste sorti du four. Il mangea en silence, la t�te pench�e.</p><p>Anna ne lui adressa pas la parole non plus.</p><p>Quand il eut fini de d�jeuner, il sortit pour �viter les questions. Il fl�na sans but, pensant au lendemain. Longeant une partie du Canal Salso, il revint en arri�re jusqu�au quai au poisson et confirma l�heure � Battista, puis se retrouva sur la place du march�. La foule emplissait la vaste place rectangulaire. Les �tals se touchaient. Le parfum des fruits et des l�gumes frais se m�lait � l�odeur de ceux qui pourrissaient � terre. De grandes bassines, larges de deux brass�es et hautes comme un homme, bouillonnaient d�anguilles. Les coutelas des marchands de poisson claquaient sur les �tals tremp�s ; t�tes et queues, jet�es au sol, �taient pi�tin�es par les passants. Des jarres ventrues de terre cuite, simples ou orn�es, r�pandaient alentour leurs ar�mes de vin, de m�lasse, de vinaigre et d�huile d�olive. Les vendeurs de tissus chantaient les louanges de leur marchandise. Les bouchers se paraient de colliers de saucisses et de bracelets de viande s�ch�e. Les lainiers criaient le prix de leurs balles de laine card�e.</p><p>Mercurio se laissa enivrer par les voix et les odeurs, et marcha, pouss� de-ci de-l�, le bras parfois attrap� par un vendeur ambulant. Puis il se retrouva en face d�une boutique abrit�e par un grand auvent bleu. Il reconnut celle de l�usurier Isaia Saraval, auquel il avait rachet� le collier d�Anna. Il s�arr�ta devant la porte.</p><p>Un des gardiens de l�usurier le regarda de travers.</p><p>Mais Isaia Saraval, en le reconnaissant, lui dit � Bonjour, mon bon jeune homme �, avec une l�g�re inclinaison de t�te pleine de dignit�. Il �loigna son garde, qui disparut en conservant son expression agressive.</p><p>� Pourquoi n�exposez-vous pas votre marchandise, comme le font tous les autres ? demanda Mercurio, intrigu�. Ce ne serait pas mieux pour les affaires ? �</p><p>Isaia Saraval sourit tristement. � Cela ne nous est pas possible, dit-il en ouvrant les bras, d�un geste r�sign�.</p><p>��Vous avez peur qu�on vous les vole ?</p><p>��Oh, non, non. La loi nous interdit d�exposer devant la boutique les objets mis en gage. M�me ceux qui n�ont pas �t� retir�s dans les d�lais. Si on veut quelque chose, on doit d�abord entrer.</p><p>��Pourquoi ? �, demanda encore Mercurio, �tonn�.</p><p>L�usurier haussa les �paules et pencha la t�te de c�t�, en serrant les l�vres.</p><p>� Parce que vous �tes juifs ?</p><p>��Et parce que nous sommes des pr�teurs sur gage. �</p><p>Mercurio hocha la t�te. � Quelle couillonnade, dit-il.</p><p>��Vous voulez voir quelque chose ? dit Isaia Saraval. Je suis dispos� � faire un rabais pour un bon client comme vous.</p><p>��Le collier, c��tait pour le rendre � la femme qui l�avait mis en gage�</p><p>��Vous n�avez pas une jeune fille � courtiser ? Une fianc�e ? �</p><p>Mercurio eut le souffle coup�. Il n�avait pas encore eu le courage d�aller parler � Giuditta, apr�s le premier soir o� la communaut� juive tout enti�re avait �t� enferm�e sur le campo del Ghetto. Crier depuis le mur d�enceinte avait �t� facile, une bravade. La regarder dans les yeux et lui expliquer que Benedetta l�avait manipul�, en revanche, ne l��tait pas. Il avait peur qu�elle ne le croie pas et qu�elle ne veuille plus le voir.</p><p>Il resta immobile, les yeux dans le vide, pendant que l�usurier le regardait en silence. Puis, petit � petit, l�air revint dans ses poumons et un sourire se dessina sur son visage. � Oui, dit-il. Montrez-moi quelque chose de joli. �</p><p>Peu de temps apr�s, il sortit avec un papillon aux ailes en filigrane d�argent et au corps �maill� d�un bleu cobalt intense. Il courut au quai au poisson et demanda � Battista de l�emmener � Cannaregio. Le p�cheur le d�posa pr�s du pont sous lequel le Bucentaure faisait son entr�e dans le Grand Canal, pour la f�te des Noces avec la Mer.</p><p>Mercurio suivit la fondamenta Barzini puis celle dei Due Ponti. Il prit par San Leonardo, tourna dans la <emphasis>corte</emphasis><a l:href="#n_17" type="note">[17]</a> et rejoignit enfin la fondamenta dei Ormesini. L�, il attendit presque toute la journ�e, derri�re un immeuble, au milieu des chutes des tissus travaill�s dans les ateliers de la zone, �piant le va-et-vient de gens qui entraient et sortaient du Ghetto. Il �couta pendant des heures le moine qui l�avait emmen� chez Anna, et se promenait maintenant sur les <emphasis>fondamenta</emphasis> en insultant les Juifs pour inoculer son venin dans le c�ur des V�nitiens. Il vit Zolfo qui le suivait, transform�, ob�issant comme un petit singe apprivois�. Il avait les cheveux courts, lav�s, et un bel habit propre. Il paraissait m�me moins maigre. Mais il �tait mort, pensa Mercurio. Son regard �tait mort. Mercurio poussa un soupir de soulagement quand ils partirent.</p><p>Le soleil s�acheminait lentement vers la fin de sa course, et nulle trace de Giuditta. Mercurio gardait sa main droite dans sa tunique et le bout de son pouce passait et repassait sur la ligne fragile des ailes du papillon en filigrane.</p><p>La lumi�re p�lissait � l�approche du soir quand il la vit arriver. Il sentit son c�ur battre plus fort. Et il comprit qu�il n�aurait pas le courage de lui parler.</p><p>Il baissa sur son front sa capuche de laine bouillie, rentra la t�te dans les �paules et commen�a � marcher t�te basse, d�un pas rapide. De temps en temps il levait la t�te pour voir o� elle �tait. � mesure qu�elle se rapprochait, Mercurio avait de plus en plus de mal � respirer. Il ressentait une joie profonde, excitante, une f�brilit� qui lui descendait dans les jambes. Il ne pouvait s�emp�cher de toucher nerveusement le papillon dans sa poche.</p><p>Quand ils furent � seulement quatre pas de distance, Mercurio leva un peu la t�te. Giuditta �tait resplendissante. Plus belle encore qu�il ne l�imaginait chaque soir, quand il se couchait, en fermant les yeux. Ses cheveux plus brillants d�passaient de son bonnet jaune qui, contrairement aux autres Juifs, lui allait bien. Ses l�vres �taient pleines et entrouvertes. Ses yeux profonds sous les sourcils sombres et fournis. Mercurio sentit sa t�te tourner sous le coup de l��motion.</p><p>Il fit un autre pas, pensant qu�il trouverait peut-�tre le courage de lui parler. Mais l�instant d�apr�s sa gorge se serra. Il fit semblant de tr�bucher et lui tomba dessus, s�accrochant � elle pour ne pas tomber. Il lui toucha l��paule puis lui prit la main, un instant. Cette main qui avait marqu� le d�but de leur amour silencieux, plein d�espoir et sans promesses.</p><p>� Qu�est-ce que tu fais ? dit Giuditta, en essayant de s��carter.</p><p>��Excusez-moi �, fit Mercurio, la t�te basse, d�guisant sa voix, qui avait du mal � sortir. Il se redressa, porta la main de Giuditta � ses l�vres et la baisa, courb� en deux. � Excusez-moi�</p><p>��L�che-moi ! �, s�exclama Giuditta, agac�e, et elle retira sa main. Elle le repoussa et acc�l�ra le pas vers le pont du Ghetto, suspendu au-dessus du rio di San Girolamo.</p><p>Mercurio s��loigna puis, un instant avant de dispara�tre dans la calle della Malvasia, se retourna. Son c�ur cognait dans ses oreilles. Devant ses yeux, des taches lumineuses.</p><p>� ce moment-l�, au sommet du petit pont, Giuditta se retourna elle aussi, pouss�e par une �trange sensation, comme un sanglot int�rieur, le souffle coup�. Et, en voyant cette dr�le de silhouette encapuchonn�e qui la fixait, au coin de la <emphasis>calle</emphasis>, � demi cach�e comme si elle l��piait, elle sentit ses joues qui rougissaient, sans aucun motif. Elle lui tourna le dos, effray�e, et mit sa main dans la poche de sa robe. Alors sa main droite sentit quelque chose. Elle le sortit de sa poche. C��tait un papillon en �mail bleu, avec des ailes en filigrane d�argent. Sa respiration se bloqua dans sa gorge. Elle se retourna. Mais il n�y avait plus personne. Giuditta s�appuya � la rambarde du pont. Ses jambes ne la portaient plus. Elle vit son reflet dans l�eau trouble. Elle sentit que sa vue se voilait sous le coup de l��motion. Elle regarda encore le papillon qui avait �t� gliss� dans sa poche. Puis elle vit sa main, que l�inconnu avait serr�e dans la sienne. Et bais�e.</p><p>� Mercurio �, murmura-t-elle. Et comme si ce nom r�sumait tout � lui seul, elle r�p�ta : � Mercurio �. L�instant d�apr�s, sans m�me s�en rendre compte, elle courait vers l�endroit d�o� elle �tait venue, avec dans le c�ur un espoir qui l��treignait comme une souffrance. � Mercurio ! �, cria-t-elle. Elle s��tonna de la puissance de son cri. Elle fut tent�e de s�arr�ter et de se taire, mais au lieu de cela, presque d�sesp�r�e, elle cria : � Mercurio ! � Et tandis qu�elle courait, elle craignait de l�avoir perdu.</p><p>Alors, � l�endroit m�me o� elle s��tait �clips�e, la silhouette encapuchonn�e reparut.</p><p>Giuditta s�immobilisa, comme paralys�e.</p><p>Mercurio baissa lentement sa capuche. Et lui non plus n�arrivait pas � venir vers elle. � Me voici �, dit-il. Mais d�une voix si basse que Giuditta ne pouvait l�entendre.</p><p>Ils �taient l�, apr�s tant de nuits o� ils avaient pens� l�un � l�autre, mais aucun des deux n��tait capable de bouger, malgr� la force extraordinaire qui les liait et les attirait l�un vers l�autre.</p><p>� Il n�y en a pas d�autre �, dit-il, toujours trop bas.</p><p>Giuditta n�arrivait pas � lire sur ses l�vres, parce que sa vue �tait brouill�e par l��motion. Alors elle se for�a � faire un pas. Un seul. Et quand elle se rendit compte qu�elle pouvait en faire un autre, et encore un autre jusqu�� Mercurio, une voix derri�re elle dit : � Giuditta, viens �.</p><p>Le capitaine Lanzafame arriva vers elle et la prit par le bras. � Viens, c�est l�heure de fermer les portes. Ton p�re t�attend. �</p><p>Giuditta se raidit et ses yeux s�agrandirent.</p><p>Lanzafame fit signe � Mercurio de s�en aller.</p><p>Mais Mercurio ne voyait que Giuditta.</p><p>� Allons-y �, dit le capitaine, qui la tira vers le Ghetto o� il allait l�enfermer.</p><p>Giuditta le suivait, r�sign�e, sans opposer de r�sistance ni collaborer, sans jamais d�tacher ses yeux de Mercurio, qui maintenant la suivait, � la m�me vitesse, laissant intacte la distance qu�ils n�avaient pas r�ussi � combler.</p><p>Giuditta se laissa mener sur le pont et de l�autre c�t� de la grande porte par Lanzafame. Puis, quand il lui l�cha le bras et ordonna � ses hommes de fermer, elle resta immobile, les yeux plong�s dans ceux de Mercurio. Il avait quelque chose de diff�rent, se disait-elle. Puis elle comprit. Le nez. Son nez avait quelque chose de diff�rent qui le faisait davantage ressembler � un homme. Et le rendait plus beau.</p><p>Mercurio s��tait arr�t� � l�entr�e du pont. Quand il entendit le bruit sourd des vantaux, il bondit. � Il n�y en a pas d�autre ! �, cria-t-il, retrouvant le souffle qui lui avait manqu�.</p><p>Le capitaine et les gardes se camp�rent au milieu du pont pour lui barrer la route.</p><p>Dans leur dos, du c�t� du Ghetto, on entendit la voix de Giuditta. � Pose les mains sur la porte �, disait-elle.</p><p>Mercurio fixa Lanzafame et les deux gardes en haletant, le regard d�sesp�r�.</p><p>Alors Lanzafame et les deux gardes, sans qu�il y ait besoin d�un ordre ou d�une parole, baiss�rent les yeux et s��cart�rent.</p><p>Mercurio avan�a doucement. Il les d�passa, d�un pas lent. Il atteignit la porte et posa les mains, paumes ouvertes, sur le bois de ch�ne. � Je suis l�, dit-il.</p><p>��Je suis l� �, dit Giuditta de l�autre c�t� de la porte. Et lentement, � son tour, elle posa les mains ouvertes sur le bois.</p><p>� Je te sens, dit Mercurio de l�autre c�t�.</p><p>��Je te sens �, fit Giuditta en �cho.</p></section><section><title><p>46</p></title><p>�Je ne verserai plus jamais une seule larme�, s��tait jur� Benedetta.</p><p>Maintenant qu�elle �tait la ma�tresse du prince Contarini, elle avait son argent � disposition.</p><p>Elle avait d�cid� de l�utiliser au mieux.</p><p>Et le mieux, selon elle, c��tait Reina Bonvicini, connue de tous sous le nom de Reina la magicienne.</p><p>� Je vous en prie, entrez, illustrissime Seigneurie �, dit une voix de l�autre c�t� d�un l�ger rideau bleu nuit richement brod� d��toiles jaunes.</p><p>Benedetta fut saisie par le ton respectueux, autant que par la formule de politesse. Elle se tourna vers la fen�tre de l�antichambre. Elle y vit le reflet d�une jeune femme v�tue d�une robe de soie moir�e couleur de ch�taigne qui prenait, selon les mouvements de la lumi�re, des tons orange et rouge chaud. Elle vit les fines dentelles de Burano qui ornaient le d�collet� de sa robe, le collier de perles de culture qui donnait de l��clat � son cou, ses cheveux cuivr�s rassembl�s en tresses fix�es par des �pingles, elles aussi de perles. Elle respira son parfum d�licat de jasmin m�l� d�essences de bois indiens. En souriant, elle fit une petite r�v�rence amus�e � cette figure �l�gante qui se mirait dans la fen�tre. � Illustrissime Seigneurie �, murmura-t-elle.</p><p>Puis elle franchit le rideau piquet� d��toiles.</p><p>La pi�ce o� la magicienne recevait ses clients �tait extraordinaire. Les murs, d�un rouge pomp�ien, �taient orn�s d�un r�seau de fins symboles peints � la main. Le long des murs, des �tag�res ouvertes supportaient des cristaux, des amulettes, des cand�labres aux bougies anthropomorphes, des cr�nes d�animaux, des pattes de lapin et des racines. Une rang�e de bocaux de verre montrait des graines, des fleurs s�ch�es, de petites pierres brillantes, de la myrrhe et de l�encens, des serpents et l�zards morts, des yeux de verre, des insectes, des coquillages. Des cordes aussi, des plus �paisses aux plus fines, nou�es de toutes sortes de mani�res. Dans un coin, sur un pupitre, un gros livre avec des symboles astrologiques et les orbites des plan�tes. Par terre, des tapis orientaux superpos�s, poussi�reux et recouverts de poils. Et deux grands chats angora, l�un gris et l�autre blanc, dont les queues vaporeuses ondul�rent lentement � l�entr�e de Benedetta comme des algues au fond des abysses.</p><p>� Les gens les regardent avec suspicion parce qu�ils les croient au service de mon pouvoir, dit Reina la magicienne quand elle se leva pour venir � sa rencontre. Mais ils sont simplement l� pour manger les souris, illustrissime Seigneurie �, ajouta-t-elle en s�inclinant.</p><p>Benedetta �tait surprise. Elle s�attendait � une vieille femme difforme, ou sans dents, avec un grand nez. Or la magicienne �tait grande, mince, plaisante, avec de longs cheveux noirs teints l�ch�s sur les �paules, et habill�e comme un homme, � l�orientale, avec de larges pantalons de soie orange serr�s � la cheville et une tunique au-dessus du genou, violette et noire, boutonn�e jusqu�au col. Ses yeux �taient lourdement maquill�s et elle portait aux poignets de lourds bracelets de cuivre munis de clochettes qui tintaient � chacun de ses mouvements.</p><p>� Je veux que vous me fassiez� �, commen�a aussit�t Benedetta.</p><p>La magicienne leva la main pour l�interrompre. � D�abord, asseyez-vous, illustrissime Seigneurie �, dit-elle en lui d�signant, dans un coin de la pi�ce, un canap� bas en cuir au-dessus duquel pendait une mousseline claire. Pr�s du divan �tait allum�e une lampe � deux bras qui repr�sentait un Maure. Devant, une petite table basse ronde laqu�e de noir avec des symboles magiques dor�s. Et une natte de chanvre us�e, toute simple, pli�e en deux.</p><p>Benedetta s�installa sur le divan.</p><p>La magicienne s�assit sur la vieille natte, croisant les jambes en un mouvement harmonieux, comme un serpent qui s�enroule lentement sur le sol. Elle fit claquer ses doigts aux ongles soign�s.</p><p>Aussit�t un jeune homme musculeux entra dans la pi�ce, les yeux baiss�s, et posa sur la petite table un plateau contenant deux tasses chaudes et fumantes.</p><p>La magicienne claqua de nouveau des doigts et le jeune homme disparut en silence, les yeux baiss�s, comme il �tait arriv�.</p><p>� Buvez, dit Reina.</p><p>��Je n�ai pas soif �, r�pondit Benedetta.</p><p>La magicienne sourit. � Ce n�est pas pour vous d�salt�rer.</p><p>��Et pourquoi, alors ?</p><p>��Pour nous permettre de mieux parler. � La magicienne prit une tasse et but une gorg�e.</p><p>Benedetta fixait la sienne avec suspicion.</p><p>La magicienne reposa sa tasse, prit celle de Benedetta et en but une gorg�e. � Ayez confiance, illustrissime Seigneurie. �</p><p>Benedetta prit la tasse, humant le liquide laiteux qu�elle contenait. L�ar�me �tait �pic�, piquant, agr�able. Elle but une gorg�e. Il y avait une amertume, qu�on ne sentait pas sur la langue mais dans la gorge. Elle fit une grimace et voulut reposer la tasse, quand la main de la magicienne l�arr�ta avec d�licatesse et fermet�.</p><p>� On ne le boit pas pour son bon go�t �, lui dit-elle.</p><p>Benedetta eut l�impression que sa voix arrivait de plus loin tout en �tant plus puissante. Elle but une autre gorg�e. La sentit moins am�re, et encore moins la troisi�me. � la quatri�me, elle s�aper�ut que sa gorge �tait devenue insensible. Il lui sembla m�me qu�elle avait gonfl�. Elle porta la main � son cou. Mais elle ne se sentait pas inqui�te.</p><p>Reina la regardait avec attention. Elle buvait aussi.</p><p>Benedetta ressentit soudain un grand calme, comme si elle �tait d�tach�e de ce qui l�entourait. Son champ de vision s��tait r�tr�ci. Au centre, elle voyait parfaitement, peut-�tre m�me mieux qu�en temps normal. Les couleurs �taient vives, les ombres bien d�coup�es, les formes rondes et pleines. Mais au-del�, les choses devenaient floues, se confondaient les unes aux autres, semblaient plong�es dans un liquide huileux. Elle tourna la t�te d�un geste brusque, � droite puis � gauche.</p><p>� Maintenant vous pouvez voir ce que vous voulez vraiment, de tout votre �tre, dit la magicienne. Ce qui est au centre de votre �tre, ce qui fonde votre nature. �</p><p>La voix de la femme arrivait par vagues aux oreilles de Benedetta. Et les vagues mettaient en �vidence certaines de ses paroles, laissant les autres � l�arri�re-plan. Ce qui l�int�ressait le plus �mergeait, tandis que le reste se noyait. Elle n��tait ni effray�e ni confuse. Au contraire, particuli�rement consciente d�elle-m�me.</p><p>� Les gens viennent me demander toutes sortes de choses, commen�a la magicienne. Mais bien peu savent ce qu�ils veulent vraiment. La plupart demandent ce qu�ils croient vouloir. Ils demandent ce que les conventions, la soci�t�, l��glise leur a impos�. Ils demandent ce que l�honneur exige, ce que la tradition transmet, ce � quoi la famille s�attend. Ils demandent avec la voix de celui qu�ils voudraient �tre, mais qu�ils ne sont pas. �</p><p>Benedetta sentait que les paroles de la magicienne entraient en elle par absorption, comme si son corps �tait une �ponge.</p><p>� Les sentiments sont secrets et complexes, continua la magicienne. Encore plus que le r�seau des canaux de notre myst�rieuse cit� flottante. Vous comprenez, n�est-ce pas ? �</p><p>Benedetta acquies�a. Ses paupi�res se fermaient un peu.</p><p>� � pr�sent, illustrissime Seigneurie, voulez-vous me dire comment vous vous appelez, s�il vous pla�t ?</p><p>��Bene� detta�</p><p>��Et en r�alit� vous vous appelez exactement comme vous l�avez prononc�. Vous �tes une femme �bien dite�.</p><p>Benedetta sourit, b�ate.</p><p>� Maintenant, voulez-vous me dire aussi la raison pour laquelle vous m�avez cherch�e, par l�interm�diaire de votre noble et puissant protecteur, dont je suis et serai toujours l�humble servante ? �</p><p>Benedetta pensa � la raison qui l�avait amen�e. � Je ne verserai plus jamais une seule larme �, dit-elle tout haut.</p><p>La magicienne ne parla pas. Elle se contenta de la regarder intens�ment.</p><p>� Je ne verserai plus jamais une seule larme �, r�p�ta Benedetta. La phrase r�sonna en elle, rebondissant d�une paroi � l�autre de son corps. Puis, tout � coup, elle sentit qu�elle �tait expuls�e. Elle eut peur de se retrouver vide, sans rien � l�int�rieur. Elle fixa Reina, la bouche et les yeux grands ouverts, comme si elle cherchait de l�aide.</p><p>� N�ayez pas peur, Benedetta, dit-elle aussit�t. C��tait quelque chose qui ne vous appartenait pas. Fermez les yeux et �coutez mieux. Que voulez-vous de moi ? Ou plut�t, que voulez-vous pour vous ? �</p><p>Benedetta ferma les yeux. Elle entendit un grand bourdonnement, semblable au son du noir dans lequel elle venait de plonger. Puis arriva une tache de couleur. Rouge, palpitante. �C�ur�, pensa-t-elle. Elle sentit battre son propre c�ur. Calme, r�gulier. Elle comprit que son c�ur ne lui demandait rien. Le c�ur en effet disparut. Elle ne savait pas si elle verserait de nouveau des larmes ou pas, mais ce n��tait pas ce qui l�int�ressait. La souffrance ne l�effrayait pas. �La souffrance, tu sais ce que c�est�, se dit-elle. Alors elle replongea dans l�obscurit� et dans la musique bourdonnante qui r�sonnait en elle. Dans cette obscurit� commen�a � s�agiter, ondoyant telle une colonne de fum�e dense et lourde, un serpent jaune informe, sinueux, qui se divisa en autant de bras de fum�e colorant la totalit� du noir. �Jaune�, pensa-t-elle. Elle eut la sensation d�avoir trouv� ce qu�elle cherchait.</p><p>Elle ouvrit les yeux et regarda la magicienne. Sa vue s��tait �claircie. Son esprit �tait l�ger. � Jaune, lui dit-elle.</p><p>��Bile, fit la magicienne, en acquies�ant.</p><p>��Juive, dit Benedetta.</p><p>��� pr�sent, vous savez ce que vous voulez pour vous ?</p><p>��Oui, dit Benedetta.</p><p>��Quoi ?</p><p>��Malheur. Solitude. D�sespoir. Faillite. S�paration. �</p><p>La magicienne eut un sourire m�lancolique. � Beaucoup viennent ici en croyant qu�ils cherchent l�amour, dit-elle doucement. Et d�couvrent que c�est la haine qui les nourrit.</p><p>��Malheur, solitude, d�sespoir, faillite, s�paration� �, r�p�ta Benedetta, scandant ses mal�dictions.</p><p>Reina acquies�a. � Construction et destruction. Amour et haine. Notre nature tout enti�re est l�, dans cette crois�e des chemins : de ce c�t�, ou de l�autre. Il n�y a pas de troisi�me voie.</p><p>��Destruction �, dit Benedetta.</p><p>La magicienne la regarda. � �coutez-moi bien. Vous devez savoir ce que vous �tes en train de choisir�</p><p>��Destruction �, dit Benedetta encore plus fort.</p><p>Reina la magicienne acquies�a. Elle avait une lueur de chagrin dans le regard. Elle prit une inspiration et recommen�a � parler. � L�amour nourrit et engraisse. La haine consume et creuse. L�amour enrichit, la haine soustrait. Vous comprenez, Benedetta ?</p><p>��Destruction, r�p�ta Benedetta pour la troisi�me fois, d�une voix d�cid�e, basse et rauque.</p><p>��L�amour r�chauffe, continua la magicienne. La haine glace. �</p><p>Benedetta la fixa sans h�sitation ni faiblesse.</p><p>� Vous avez choisi, dit alors Reina. Je suis � votre service, mais je ne suis ni votre mal ni votre bien. Ce que je fais, je le fais par votre volont�, et les cons�quences ne retomberont pas sur moi. Amen. Dites amen, Benedetta.</p><p>��Amen.</p><p>��Tout le mal qui est souhait�, un jour ou l�autre, nous revient. Qu�il ne revienne pas sur moi mais sur la personne qui l�a souhait�. C�est clair, Benedetta ?</p><p>���a ne m�int�resse pas.</p><p>��Dites amen.</p><p>��Amen.</p><p>��J�aurais besoin que vous m�apportiez quelque chose de cette personne. Les cheveux sont l�instrument le plus efficace. Mais un v�tement pourra suffire.</p><p>��Vous aurez des cheveux.</p><p>��Maintenant, vous �tes pr�te. Si vous voulez poursuivre, levez-vous et fermez les yeux �, dit Reina la magicienne, qui se mit elle-m�me debout.</p><p>Benedetta se leva et ferma les yeux.</p><p>La magicienne lui posa une main sur le front et l�autre sur la poitrine, sous le sternum. � De qui voulez-vous la destruction, Benedetta ? Dites son nom, en pr�sence des esprits qui seront vos alli�s et que j�invoque. Dites-le !</p><p>��Giuditta da Negroponte.</p><p>��Qu�il en soit ainsi. �</p></section><section><title><p>47</p></title><p>L�aube �tait encore loin quand Mercurio se leva. Il n�avait pas beaucoup dormi et n�avait cess� de penser � Giuditta. Il �tait fatigu�, excit� et effray�. Mais il �tait s�r que tout se passerait bien � l�Arsenal. Rien ne pouvait lui arriver. La vie lui souriait.</p><p>Giuditta et lui s��taient parl�, la veille au soir, se r�p�tait-il � l�infini. Ils s�en �taient dit bien plus que Mercurio n�aurait jamais esp�r�. Peu de mots, mais si importants et si intenses qu�ils contenaient tous leurs sentiments. S�il avait racont� qu�ils s��taient <emphasis>touch�s</emphasis> � travers une porte, on l�aurait pris pour un fou. Pourtant, pour Mercurio � et il savait que pour elle c��tait pareil � ils s��taient vraiment touch�s. Main contre main.</p><p>Il �tait s�r � il h�sita � formuler cette pens�e, tant elle �tait �norme, exaltante � que Giuditta �prouvait exactement pour lui ce qu�il �prouvait pour elle. Ils �taient li�s. Ils �taient devenus une seule et m�me chose.</p><p>Pour cette raison, il savait que rien ne pourrait lui arriver ce jour-l� � l�Arsenal. Il n�allait pas mourir.</p><p>Parce que ce n��tait pas son destin, tout simplement.</p><p>Son destin �tait de couronner son amour avec Giuditta.</p><p>Il se rin�a le visage dans la cuvette d�eau, prit les v�tements de l�arsenalier et commen�a � les enfiler avec une lenteur rituelle, comme si ces mouvements �tudi�s l�aidaient � entrer dans le r�le. Quand il eut enfil� la tunique, il serra instinctivement le bras gauche contre sa poitrine pour cacher la d�chirure du tissu, et baissa les yeux pour v�rifier l�effet produit. On ne voyait rien. Il fit deux ou trois pas, pour essayer de marcher le bras contre le torse. Cela ne faisait pas naturel. Alors il en fit deux autres, en le bougeant juste un peu, et s�assura que la d�chirure ne devenait pas trop �vidente. Or elle ne se voyait m�me pas. C��tait bizarre. Il leva le bras.</p><p>La d�chirure avait disparu.</p><p>Anna l�avait recousue.</p><p>Mercurio rit.</p><p>Il commen�a � se maquiller. Il prit une touffe �paisse de crins coup�e la veille � la queue d�un cheval. Il en prit quelques-uns et posa les autres sur le lit. Puis il plongea le bout de ses doigts dans une �cuelle remplie de r�sine, recueillie en incisant profond�ment le tronc d�un sapin. Il en tartina ses cheveux du bout des doigts � la hauteur des oreilles et � l�arri�re de sa t�te, juste sous la ligne du bonnet de l�arsenalier. Alors, par petites m�ches, il colla les poils de la queue de cheval � ses propres cheveux. Rapidement, sa chevelure devint longue et fournie. Il se la noua d�un ruban rouge, tr�s voyant. Quiconque le regarderait serait d�abord distrait par ce d�tail, et ne pr�terait pas attention � sa physionomie. Puis il se passa de la r�sine sous le nez et y colla d�autres crins, qu�il coupa � la bonne mesure. Il avait une moustache, � pr�sent. Et comme touche finale, il se colla d�autres poils sur les sourcils, les faisant devenir �pais et presque r�unis au centre. Ces quelques �l�ments, il le savait, suffisaient � le transformer en une autre personne, et l�arsenalier � qui il avait d�rob� ses v�tements aurait bien du mal � le reconna�tre, d�autant qu�il n�avait s�rement pas l�intention de se signaler.</p><p>Satisfait, il descendit l�escalier sans bruit pour ne pas r�veiller Anna et se dirigea vers la porte sur la pointe des pieds.</p><p>� Viens manger �, dit la voix d�Anna dans la cuisine.</p><p>Mercurio s�arr�ta, la main sur la clenche.</p><p>� Il fait froid et la journ�e va �tre longue �, ajouta Anna.</p><p>Mercurio retira sa main et vint dans la cuisine. Il avait honte de se montrer d�guis� et maquill� en arsenalier.</p><p>Anna �clata de rire. � Tu es vraiment tr�s fort. �</p><p>Le d�jeuner �tait sur la table. Mercurio s�assit et commen�a � manger. � Qu�est-ce que tu fais d�j� debout ? �, lui demanda-t-il.</p><p>Elle le regarda et sourit. � Ce n�est pas seulement pour toi, esp�ce de grand vaniteux, lui r�pondit-elle. J�ai trouv� un travail.</p><p>��Quel travail ? �, demanda-t-il tout �tonn�, la bouche pleine.</p><p>Anna enfila un long manteau de futaine fourr� de peau d��cureuil. � Il faut pr�parer une r�ception chez un noble qui n�a pas le n�cessaire. Il prend des domestiques pour quelques mois. On y fait de tout, mais il faut d�abord nettoyer le palais. C�est une vraie porcherie.</p><p>��Quel besoin as-tu de travailler ? fit Mercurio. Nous avons bien assez d�argent.</p><p>��Cet argent, c�est le tien. Garde-le. Tu as un r�ve ambitieux. Moi, je suis capable de me d�brouiller toute seule� � Anna le regarda avec amour. � Et c�est gr�ce � toi. Tu m�as redonn� la force d�y arriver.</p><p>��Mais je ne suis pas d�acc� �</p><p>Anna l�interrompit d�un geste. � J�en ai besoin pour moi, dit-elle.</p><p>��Oui, mais�</p><p>���coute, t�te de mule. � Anna vint pr�s de lui. � Imagine combien ce serait important pour moi de te donner m�me un demi-sol pour ton projet. � Elle le regarda dans les yeux, avec son franc sourire. � Tu le comprends, �a ? �</p><p>Mercurio hocha la t�te.</p><p>Anna le baisa au front. � Maintenant laisse-moi partir, parce que c�est long pour arriver jusqu�� Venise.</p><p>��� Venise ? dit Mercurio en souriant. Alors, �a n�est pas long du tout. � Il la prit par la main. � Viens, lui dit-il en l�entra�nant vers la porte.</p><p>��Attends� � Anna lui tendit un panier d�osier. Mercurio la regarda sans comprendre.</p><p>� Tu ne sais donc pas que tous les arsenaliers apportent leur d�jeuner ? �</p><p>Mercurio ouvrit le panier. � l�int�rieur, une miche de pain envelopp�e dans un morceau de lin, deux grosses tranches de lard, deux oignons.</p><p>Sur le seuil, Anna lui couvrit les �paules d�un manteau noir, ample et long. � Ne bouge pas. Pas la peine de te faire voir � tout le monde habill� en arsenalier �, lui dit-elle avec rudesse en lui nouant le lacet sur le devant. � C�est �a, la b�tise que tu t�appr�tes � faire ? �, ajouta-t-elle.</p><p>Mercurio acquies�a et baissa les yeux.</p><p>Anna lui prit la t�te entre ses mains gerc�es et l�attira � elle. � L�archange Michel est avec toi. Il ne peut rien t�arriver. Mais fais attention quand m�me. Ne commets pas d�imprudences. �</p><p>Ils prirent la direction du quai aux poissons. Mercurio lui montra Battista qui attendait � bord de la Zitella, avec Tonio et Berto d�j� assis sur le banc, les rames � la main.</p><p>� Bonjour Battista, dit Anna.</p><p>��Bonjour Anna, r�pondit le p�cheur, g�n�, qui eut du mal � reconna�tre Mercurio maquill� et en resta bouche b�e.</p><p>��Alors, c�est vous, le comp�re de Mercurio� dit Anna.</p><p>��Comp�re ? fit Battista, la voix tremblante.</p><p>��Allez, je plaisante ! �, dit Anna en riant. Puis elle regarda vers Tonio et Berto, qui fixaient Mercurio, �tonn�s et amus�s. � Bonjour, les gars. Votre m�re va mieux ? Cette vilaine toux lui a pass� ?</p><p>��Oui �, bafouilla Tonio la t�te basse, g�n� lui aussi.</p><p>Anna allait de nouveau parler quand Mercurio la poussa � bord. � Maintenant tu vas voir qu�il ne faut pas longtemps pour �tre � Venise �, lui dit-il. Puis il s�adressa � Tonio et Berto : � Faisons siffler le vent dans les cheveux de ma m�re �.</p><p>Anna eut un coup au c�ur et sa gorge se noua.</p><p>Puis les rames commenc�rent � g�mir sous la pouss�e puissante des bras des deux fr�res.</p><p>Il y avait bien longtemps qu�Anna n�avait �t� aussi heureuse. Elle se souvint qu�apr�s la mort de son mari elle avait cru qu�elle ne le serait plus jamais. Elle regarda Mercurio et, croisant son regard, lui dit : � Merci.</p><p>��Hein ? �, fit Mercurio.</p><p>Anna haussa les �paules. � Rien. � Ce gar�on �tait vraiment sp�cial, capable d�une g�n�rosit� sans bornes, m�me si personne ne lui avait jamais rien appris. Elle le regarda un instant encore avec amour puis s�abandonna � la sensation du vent dans ses cheveux.</p><p>Bient�t ils p�n�tr�rent dans le rio della Maddalena et, peu avant d�arriver au <emphasis>campo</emphasis>, accost�rent au sotoportego delle Colonette.</p><p>Mercurio descendit et aida Anna.</p><p>Elle lui montra une entr�e sombre, mal entretenue. � C�est l� que je travaille.</p><p>��Tu es s�re qu�ils ont assez d�argent pour te payer ? fit Mercurio.</p><p>��Oui. Ces nobles d�chus sont bizarres� j�ai pens� la m�me chose mais la cuisini�re, qui travaille l� depuis des ann�es, m�a expliqu� que pour ce genre de r�ception le ma�tre paie toujours. Il ne veut pas qu�on dise de lui qu�il n�a pas d�argent. Je ne comprends pas tout, mais la cuisini�re m�a dit que quand le ma�tre veut faire des affaires, il doit prouver qu�il a la bourse pleine. Et que fait-il ? Quelque chose qui selon moi est une folie : il fait remettre son palais � neuf, puis il s�endette jusqu�au cou pour acheter de l�argenterie, des tableaux, des tapisseries, des tapis, des livr�es pour les serviteurs et tout ce qui peut servir � le faire passer pour riche, alors qu�il ne l�est pas. Il donne sa r�ception, organise un banquet digne de ce nom, conclut son affaire et revend tout ce qu�il a achet� en essayant de rembourser ses dettes. Dis-moi, est-ce que ce n�est pas une folie ? �</p><p>Mercurio regardait le palais, sans rien dire, l��il distrait.</p><p>� Tu m�entends ? dit Anna.</p><p>��Quoi ?</p><p>��� quoi tu penses ? �</p><p>Mercurio eut un vague sourire. � Rien, une id�e�</p><p>��Quelle id�e ? �</p><p>Mercurio haussa les �paules. � Rien.</p><p>��Parfois j�ai l�impression que tu es un homme, lui dit Anna.</p><p>��Mais je suis un homme !</p><p>��Oui, bien s�r, dit Anna avec un sourire. Maintenant je vais travailler, mais toi, mon enfant, ne grandis pas trop vite. S�il te pla�t, fais attention � toi �, dit-elle en se dirigeant vers la petite porte du palais.</p><p>Le p�cheur rougit.</p><p>� Alors ? demanda Tonio quand elle eut disparu. On y va ? �</p><p>Tous, l�air s�rieux, regardaient Mercurio.</p><p>� On y va �, r�pondit-il solennellement en remontant � bord.</p><p>Personne ne dit un mot pendant tout le trajet. La tension �tait palpable. L�humeur n��tait pas � la plaisanterie.</p><p>Ils accost�rent sur la riva degli Schiavoni, mais en s�enfon�ant un peu dans un <emphasis>rio</emphasis> lat�ral discret. Mercurio se leva pour d�barquer. Il se tourna vers Battista et les deux fr�res. � Comment je reconnais un grand cacatois de toile d�Olona ? demanda-t-il, le souffle court.</p><p>��Le grand cacatois est la voile la plus petite du grand m�t. Celle qui est plac�e le plus haut, expliqua Tonio. Et toutes les voiles de� de l�Arsenal, si c�est de �a qu�on parle, sont en toile d�Olona. �</p><p>Mercurio acquies�a. Il bondit sur la <emphasis>fondamenta</emphasis>. Puis, d�un geste sec, il d�noua son manteau et le lan�a � bord de la Zitella. � Je n�en ai plus besoin pour l�instant. Gardez-le.</p><p>��C�est de la folie� �, dit Battista, avec un tressaillement en voyant la tenue d�arsenalier. Puis, Berto, de sa voix caverneuse, �clata d�un rire sonore. � Montre-leur qui tu es, mon gars ! s�exclama-t-il. On t�attendra au rio della Tana. �</p><p>Battista hochait la t�te, effray�.</p><p>� Au rio della Tana, dit Tonio. Le meilleur moment, c�est quand ils rentrent tous chez eux, vers le coucher du soleil. Ils sont press�s et ils feront moins attention � toi. �</p><p>Un silence �pais descendit.</p><p>Battista continuait de hocher la t�te.</p><p>Mercurio le regarda. � Vous y serez ?</p><p>��C�est de la folie� r�p�ta le p�cheur.</p><p>��Tu y seras ? �</p><p>Battista leva les yeux et fit signe que oui.</p><p>Au m�me moment retentit dans l�air l��cho vibrant de la Marangona, qui marquait le d�but de la journ�e pour tous les V�nitiens.</p><p>� Je dois y aller �, dit Mercurio. Il leur tourna le dos et partit vers la vaste cour devant le Paradis.</p><p>�Quel nom stupide�, se dit Mercurio en regardant les trois immenses b�timents qui abritaient pr�s de deux mille travailleurs avec leur famille.</p><p>L�un apr�s l�autre, puis de plus en plus nombreux, les arsenaliers, jeunes et vieux, leur panier de d�jeuner en bandouli�re, se mirent en route en silence vers les remparts de l�Arsenal, dans la clart� obscure d�une aube sans soleil. Personne ne parlait. Il faisait froid et tous avaient sommeil. Les <emphasis>calli</emphasis> r�sonnaient du pi�tinement de leurs pas.</p><p>Mercurio rentra la t�te dans les �paules, descendit son bonnet sur son front et se m�la � la foule des ouvriers. Les <emphasis>calli</emphasis> �taient remplies de monde. Ceux qui �taient au centre �taient pouss�s dans tous les sens, les autres, sur les c�t�s, se bousculaient contre les murs des maisons. Impossible de s�arr�ter, de changer de direction. Mercurio se dit qu�il �tait une goutte d�eau dans un torrent. Il passerait totalement inaper�u.</p><p>� proximit� de l�entr�e de l�Arsenal, le flot s�arr�ta presque. On avan�ait doucement, un pas, puis on s�arr�tait, un autre pas, et de nouveau on s�arr�tait. Il commen�a � avoir peur. Y avait-il des contr�les ? Des papiers � pr�senter ? Que se passait-il ? Il se mit sur la pointe des pieds, essayant de voir plus loin, mais ne discerna rien.</p><p>� c�t� de lui, un arsenalier b�illa. � Quelle connerie le premier tour �, lui dit-il.</p><p>Mercurio acquies�a. � Ouais�</p><p>��Mais qu�ils fassent une autre entr�e, je dirais, moi� continua l�arsenalier. Tu crois pas ? Quand je pense que tous les matins faut qu�on reste l� � pi�tiner comme du b�tail parce que la porte est trop �troite pour qu�on y passe tous. � Il souffla. � Tu sais quoi ? Si un de ceux qui d�cident et qui font les lois vivait la vie des gens normaux, les choses marcheraient mieux. Tu crois pas ? Si tous les matins ils faisaient la queue comme nous, au milieu d�autres centaines d�arsenaliers, ils �largiraient la porte ou ils feraient une deuxi�me entr�e.</p><p>��Eh, ouais� � dit Mercurio, qui serra les poings en signe de victoire, discr�tement. Le ralentissement �tait d� au nombre extraordinaire d�ouvriers, pas � des contr�les.</p><p>Pourtant, en passant sous le grand arc de la Porte de Terre, il sentit son c�ur cogner dans ses oreilles, comme un tambour affol�. Une goutte de sueur lui coula le long de la tempe, malgr� le froid. Il baissa la t�te et essaya de contr�ler sa respiration. Il retint ses jambes, qui auraient voulu se mettre � courir pour s�enfuir.</p><p>�Pense � Giuditta, se dit-il. Il ne peut rien t�arriver.�</p><p>Les gardes ne le regard�rent m�me pas. Il n��tait qu�un parmi tant d�autres. Un arsenalier quelconque parmi des arsenaliers quelconques. Mercurio rit int�rieurement. Et tandis qu�il s��loignait, il se dit que les V�nitiens �taient de sacr�s pr�tentieux. Ils se vantaient de leurs extraordinaires mesures de s�curit� mais en r�alit� n�importe qui pouvait entrer dans l�Arsenal. Facilement, m�me.</p><p>� Eh, toi, o� tu vas ? �, dit une voix dans son dos.</p><p>Mercurio se raidit. �Tu t�es port� malheur tout seul, esp�ce d�idiot�, se maudit-il. Il ne se retourna pas et continua � marcher, sans acc�l�rer le pas.</p><p>� Toi, l�imb�cile, r�ponds ! �, dit encore la voix, avant qu�une main puissante ne l�attrape par l��paule.</p></section><section><title><p>48</p></title><p>� Je t�interdis de voir ce gar�on ! dit Isacco, devant le d�jeuner que sa fille lui avait pr�par�. Tu t�es donn�e en spectacle ! Toute la communaut� en parle !</p><p>��Je me moque bien de ce qu�ils disent �, r�pondit avec fougue Giuditta, qui faillit dire � son p�re ce qu�on racontait sur lui mais se retint.</p><p>� C�est ton peuple, continua Isacco. Et de toute fa�on, je ne veux pas que tu fr�quentes ce gar�on�</p><p>��Il s�appelle Mercurio, dit-elle avec orgueil.</p><p>��Non ! Il s�appelle voleur et escroc, voil� son nom ! s�exclama Isacco. Et par le Saint B�ni, je ne t�ai pas emmen�e loin de notre �le abominable pour te voir finir comme� � Il s�interrompit, devint tout rouge.</p><p>� Comme qui ? �, dit Giuditta.</p><p>Isacco s�agita, pr�t � exploser. � Comme ta m�re, mis�re de mis�re ! � Il resta un instant silencieux, t�te baiss�e sur son �cuelle de bouillon, soufflant comme un taureau. � Ta m�re n�avait pas le choix. Elle s��tait �loign�e de la communaut� et elle ne pouvait plus pr�tendre qu��� eh bien, � quelqu�un comme moi.</p><p>��P�re� �, dit Giuditta en s�approchant, �mue.</p><p>Isacco l�arr�ta d�un geste sec. � Tu ne le verras pas et tu ne le fr�quenteras pas, que ce soit clair, r�p�ta-t-il d�une voix ferme. Tu vas te l�enlever de la t�te. �</p><p>Giuditta s�assit, le dos courb�, les mains sur ses genoux. � Grand-m�re me manque �, dit-elle doucement.</p><p>Isacco la regarda, �tonn� et soudain mal � l�aise. � Quel rapport ? dit-il.</p><p>��Je pourrais lui demander pourquoi j�ai si peur de ce que je ressens� �, dit Giuditta dans un chuchotement. Elle leva les yeux sur son p�re mais les baissa aussit�t. � Je pourrais me confier � elle, elle me prendrait dans ses bras et je serais en s�curit� �</p><p>Isacco se sentit perdu. Il regarda autour de lui, comme s�il y avait quelqu�un � qui confier l�affaire. Il souffla, mais sans col�re, plut�t inquiet. Il s��venta le visage, devenu br�lant. Puis, lentement, il se leva et vint prendre Giuditta par les �paules. Il se pencha sur elle, la serra dans ses bras, maladroitement et resta quelques instants immobile, les yeux �bahis. � Mais tu ne peux pas te confier � moi, dit-il trop fort. Pas au sujet de Mercurio, en tout cas. �</p><p>Giuditta eut un petit sourire. � Et je ne peux m�me pas te demander ce que c�est, l�amour ?</p><p>��Non ! Bien s�r que non ! s�exclama Isacco.</p><p>��M�me pas pour savoir ce que tu as ressenti la premi�re fois que tu as vu ma m�re ? �</p><p>Isacco se rejeta vivement en arri�re. � Tu veux m�embobiner ! s�exclama-t-il. Mis�re de mis�re, tu veux m�embobiner ! � Il s��carta et commen�a � tourner en rond dans la pi�ce, avec une expression but�e. � Ce gar�on n�est pas bien pour toi. Un point, c�est tout.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Tu me demandes pourquoi un voleur et un escroc ne serait pas bien pour toi ? fit Isacco en �cartant les bras. La r�ponse est simple : parce que c�est un voleur et un escroc ! �</p><p>Giuditta le fixa en silence. Puis elle acquies�a doucement et baissa la t�te. � Tu as raison.</p><p>��Bien s�r que j�ai raison �, fit Isacco, sur la d�fensive, observant sa fille. Cette reddition �tait surprenante.</p><p>� Non, tu as raison. Je ne voudrais surtout pas qu�il soit le p�re de mes enfants, dit doucement Giuditta, comme si elle r�fl�chissait � voix haute. Comment un voleur et un escroc pourrait-il �tre un bon p�re ?</p><p>��Tu veux dire que� puisque moi aussi je suis un� � Isacco tapa du pied sur le sol, avec force. � Ah, les femmes ! Le d�mon en personne vous a fabriqu�es ! N�essaie m�me pas� Assez discut�, tu as compris ce que je voulais dire. Moi, c�est moi, lui c�est lui. On n�est pas pareils. �</p><p>Giuditta sourit. Son p�re changerait d�id�e. La veille, elle �tait all�e se coucher avec la certitude que rien de mauvais ne pourrait lui arriver dans la vie. Pas apr�s ce qui s��tait pass� avec Mercurio. Il y avait longtemps que le destin avait scell� pour eux une promesse. Mais c��tait eux-m�mes, ce soir-l�, qui l�avaient scell�e. Et la vie ne pouvait pas pr�parer certaines rencontres pour qu�ensuite elles n�adviennent pas. Le monde ne pouvait pas �tre cruel et stupide au point qu�un tel amour n�y triomphe pas. La vie avait tress� leurs deux destins pour n�en faire qu�un, leurs existences s�par�es pour qu�elles n�en fassent qu�une. Dor�navant, tout ce qui arriverait ne pourrait �tre que pour le meilleur.</p><p>Elle se tourna vers la nouvelle s�rie de bonnets qu�elle cousait. � Il y a autre chose que je dois te dire� �, commen�a-t-elle.</p><p>Isacco, entendant r�sonner la Marangona, signe que la porte du Ghetto allait s�ouvrir, agita la main. � Il suffit que tu ne regardes pas cet escroc et tu as ma b�n�diction, dit-il pour couper court.</p><p>��Il s�agit de�</p><p>��Je n�ai pas le temps, fit Isacco en jetant son manteau sur ses �paules. La maladie se r�pand et je ne sais pas comment l�arr�ter. � Il ouvrit la porte, vit sa fille contrari�e et revint sur ses pas la baiser sur le front. � Nous en parlerons une autre fois� � Il lui prit les mains. � Mais qu�est-ce que tu as fait � tes doigts ? �</p><p>Giuditta se d�gagea. Elle avait les doigts rouges et ab�m�s par les aiguilles. � Je fais de la couture�</p><p>��Ah, c�est pour �a� � Son regard tomba sur le tas de bonnets jaunes pli�s sur le tabouret � c�t� de la table. Il les montra, distraitement. � Ces bonnets ? Mais combien tu en as ?</p><p>��C�est de �a que je voulais te parler�</p><p>��Pas maintenant, ma ch�rie. � Il la baisa de nouveau sur le front et sortit.</p><p>Giuditta soupira et s�assit, le regard dans le vide. Sa main alla instinctivement au papillon que Mercurio lui avait offert et qu�elle gardait sur son plan de travail. Elle sourit. Tout s�arrangerait. Tout tournerait pour le mieux. Elle regarda ses bonnets. Les choses changeaient d�j�. Toutes les femmes de la communaut� voulaient une de ses cr�ations. Ottavia en avait m�me vendu sous le manteau � trois riches chr�tiennes. C��tait une aventure excitante, et r�mun�ratrice.</p><p>Elle tendit le bras vers un bonnet � terminer. L�aiguille et le fil �taient piqu�s sur le revers. Tirant l�aiguille, elle commen�a � coudre et fit une grimace. Ses doigts lui faisaient vraiment mal. Si Mercurio les avait vus, il les aurait trouv�s vilains. �Non, se dit-elle. Il les couvrirait de baisers.� Elle sourit. Puis, s�abandonnant � cette pens�e, elle se mit � rire. Dans le silence de la maison, son rire r�sonna avec gaiet�, comme l�eau d�un torrent d��t� sur les pierres.</p><p>� � te voir ainsi, on croirait que tu es moiti� folle, fit une voix sur le seuil. Alors qu�en fait, tu es peut-�tre simplement heureuse. �</p><p>Giuditta se retourna. � Ottavia ! s�exclama-t-elle.</p><p>��Tu ne fermes jamais ta porte ? �, dit celle-ci en entrant.</p><p>Giuditta lui sourit et reprit son aiguille.</p><p>� Arr�te, lui dit Ottavia. Regarde-moi ces doigts. � Elle secoua la t�te. � On fait de bonnes affaires, mais tu ne peux pas continuer comme �a. D�ailleurs les commandes augmentent� �</p><p>Giuditta posa son aiguille. Elle avait le visage fatigu�, les traits tir�s. Elle caressa les ailes du papillon en filigrane d�argent.</p><p>� Si tu tombes malade, adieu les affaires �, continua Ottavia. Elle sourit, mais on voyait � son regard qu�elle ne plaisantait pas. � Et ce n�est pas ton p�re qui pourrait te soigner. Il n�est jamais l�. �</p><p>Giuditta leva les yeux sur son amie. � Mon p�re s�occupe de choses tr�s s�rieuses. Il n�a pas de temps pour ces b�tises. �</p><p>Ottavia alla � la fen�tre. Elle regarda en bas sur le <emphasis>campo</emphasis> et prit une longue inspiration, cherchant les mots justes. � La communaut� n�est pas aussi convaincue que ce sont des choses� s�rieuses. �</p><p>Giuditta se raidit. � Mon p�re fait son devoir de m�decin, dit-elle, sur la d�fensive.</p><p>��La communaut� pense que les patientes dont s�occupe ton p�re ne sont pas� convenables.</p><p>��La communaut�, la communaut�, souffla Giuditta. Tu sais ce que je me dis parfois ? Les chr�tiens nous ont peut-�tre enferm�s dans une cage pour la nuit. Mais la communaut�, elle, nous enferme�</p><p>��Tais-toi, Giuditta, l�interrompit Ottavia. On finit par exprimer des pens�es dangereuses, � dire tout ce qui nous passe par la t�te. Arr�tons cette conversation, d�accord ? �</p><p>Giuditta ne r�pliqua pas et reprit sa couture.</p><p>Ottavia posa la main sur les siennes, avec tendresse. � Inutile de coudre avec ces doigts-l�. Tu finirais par faire des taches rouges sur le tissu. � Elle sourit. � Il faut que ce soit jaune, tu te souviens ? Pas rouge. �</p><p>Giuditta la regardait, encore contrari�e.</p><p>� Et tu es vilaine avec ces sourcils fronc�s, lui fit Ottavia. On ne te l�a jamais dit ? �</p><p>Giuditta d�gagea ses mains. Elle regarda Ottavia, et son front peu � peu se d�tendit. Elle aurait pu penser � elle comme � une m�re. C�est peut-�tre le r�le qu�Ottavia voulait jouer pour elle, elle n�avait pas eu d�enfant avec son mari. Mais Giuditta n�avait pas besoin d�une m�re, m�me si elle n�en avait jamais eue. � Veux-tu �tre mon amie ? �, lui demanda-t-elle brusquement.</p><p>Ottavia pencha la t�te sur le c�t�, surprise. � Mais <emphasis>je suis</emphasis> ton amie.</p><p>��Vraiment ?</p><p>��Oui. Bien s�r. �</p><p>Giuditta serra la main d�Ottavia. � Moi, je suis fi�re de mon p�re. Ce qu�il fait est tr�s important �, dit-elle en la fixant dans les yeux.</p><p>Ottavia lui rendit son regard. Puis, lentement, elle acquies�a. � Je ne suis pas une femme courageuse. Je suis rus�e, intelligente, bonne en affaires� mais pour certaines choses je n�arrive pas toujours � penser par moi-m�me.</p><p>��Je ne veux pas que la communaut� nous s�pare, dit Giuditta.</p><p>��Tu as raison.</p><p>��Alors, qu�est-ce qu�on fait ? demanda Giuditta avec un sourire.</p><p>��C�est-�-dire ?</p><p>��C�est toi qui es rus�e, intelligente et bonne en affaires, non ? Comment allons-nous le r�soudre, ce probl�me des bonnets ? �, dit Giuditta en riant.</p><p>Ottavia la prit dans ses bras. � J�y ai d�j� r�fl�chi.</p><p>��Dis-moi.</p><p>��Nous nous ferons aider par les femmes. Nous les ferons travailler. Et nous les paierons avec un pourcentage � la pi�ce, dit Ottavia.</p><p>��Et les maris, que diront-ils ? Que dira la communaut� ?</p><p>���a, on y r�fl�chira, ne me donne pas des sueurs froides, r�pondit Ottavia en ouvrant grand les yeux. D�ailleurs, c�est toi qui t�en occuperas. Je suis celle qui est rus�e, intelligente et bonne en affaires, mais la courageuse, la rebelle, c�est toi. �</p><p>Giuditta �clata de rire. � Alors nous ferons des bonnets de toutes les couleurs, pas seulement jaunes pour les Juifs. �</p><p>Ottavia porta les mains � ses l�vres. � Tu es devenue folle ? Nous ne pouvons pas vendre aux chr�tiens ! Les trois que j�ai vendus, c��tait comme �a, parce qu�elles me l�avaient demand�, mais se mettre en affaires pour de bon, c�est une chose s�rieuse. �</p><p>Giuditta sourit. � J�y ai r�fl�chi. Les chr�tiens ne nous permettent de faire que trois m�tiers. Lesquels ? �</p><p>Ottavia hocha la t�te. � Tu le sais tr�s bien�</p><p>��Lesquels ?</p><p>��Pr�teur sur gage� commen�a Ottavia, h�sitante.</p><p>��Et puis ?</p><p>��M�decin�</p><p>��Et ?</p><p>��Fripier.</p><p>Giuditta sourit, satisfaite. � Fripier, exactement ! Et que font les fripiers ?</p><p>��Ils vendent des v�tements d�occasion. Mais je ne comprends pas�</p><p>��Est-ce qu�ils peuvent vendre ce bonnet-l� � une chr�tienne ? l�interrompit Giuditta en agitant un bonnet tout juste termin�.</p><p>��Non ! Bien s�r que non !</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Oh, ma ch�rie ! Parce que c�est un bonnet neuf et que�</p><p>��Attends. � Elle prit l�aiguille, se piqua le bout de l�index et appuya pour faire sortir une grosse goutte de sang. � Regarde, Ottavia �, dit-elle, et elle posa le bout du doigt sur la bande int�rieure du bonnet. Le tissu se tacha de rouge.</p><p>� Qu�est-ce que tu fais ?</p><p>��Tu trouves encore qu�il a l�air neuf, ce bonnet ? Ou c�est un bonnet d�occasion ? �</p><p>Ottavia resta bouche b�e. � Tu es un vrai d�mon, Giuditta da Negroponte ! s�exclama-t-elle, �clatant de rire.</p><p>��Et je veux faire des robes, Ottavia ! Des robes qui iront avec les bonnets, continua Giuditta, les yeux enflamm�s par la passion. Il y a si longtemps que j�y pense. Si nous sommes oblig�s d�avoir des bonnets jaunes, nous assortirons nos robes � nos bonnets, comme les personnes libres, mais dans l�autre sens. �</p><p>Son amie la regardait avec admiration et acquies�ait. � Nous pourrions gagner plus d�argent que nos hommes, tu le sais, �a ?</p><p>��Non, je ne suis pas bonne pour les calculs.</p><p>���a pourrait d�ailleurs poser plus de probl�mes que le fait de travailler comme eux, dit Ottavia, pensive.</p><p>��Mon p�re se rangera � nos c�t�s, d�clara Giuditta.</p><p>��Bien, nous y r�fl�chirons, dit Ottavia en souriant, quoiqu�elle f�t effray�e par ce qu�elle venait d�entrevoir. Nous y r�fl�chirons�</p><p>��Il faut trouver un nom pour notre entreprise, dit Giuditta, tout excit�e.</p><p>��Quel nom ? Giuditta la fripi�re ? Ou Giuditta et Ottavia, les fripi�res du Ghetto ? �</p><p>Giuditta prit le papillon en filigrane d�argent de Mercurio et le lui montra.</p><p>� Papillon ? fit Ottavia. C�est moche. �</p><p>Giuditta rit, amus�e. � Mon �le �tait gouvern�e autrefois par les V�nitiens et aujourd�hui par les Turcs. Mais la population est grecque. C�est un peuple ancien et noble. Sais-tu que le papillon, dans leur mythologie, repr�sente l��me ? Et sais-tu comment les Grecs appellent l��me ?</p><p>��Non.</p><p>��Mais si, tu le sais. Tout le monde le sait, dit Giuditta en riant.</p><p>��Non, vraiment�</p><p>��Psych�.</p><p>��Psych� ?</p><p>��Exactement. Notre entreprise s�appellera Psych�.</p><p>��Psych� ?</p><p>��Cesse de toujours tout r�p�ter. �</p><p>Ottavia hocha la t�te. Elle regarda avec plus d�int�r�t le papillon en filigrane. � Qui t�a offert �a ?</p><p>��Quelqu�un �, r�pondit Giuditta en rougissant.</p><p>Ottavia sourit. � � voir comme tu es devenue �carlate, �a ne risque pas d��tre une femme ou un vieux d�cati. �</p><p>Giuditta haussa les �paules.</p><p>� Ce n�est pas par hasard� le gar�on de la porte ? �</p><p>Giuditta ne r�pondit pas.</p><p>� Il n�est pas juif, dit Ottavia. Voil� une autre chose dont parle la communaut�. �</p><p>Giuditta baissa les yeux.</p><p>Ottavia soupira. � Bon. Ou plut�t, pas bon. Pas bon du tout. � Elle d�signa de nouveau le papillon. � Et cette chose-l�, ce serait ton �me ou la sienne ? �</p><p>Giuditta caressa les ailes du papillon. � La n�tre� dit-elle doucement.</p><p>��<emphasis>La n�tre ?</emphasis> Ottavia leva les yeux au ciel, hochant la t�te. Oh, alors ce n�est vraiment pas bon du tout. Nous sommes officiellement en train de nous jeter dans un oc�an de probl�mes. � Elle soupira de nouveau. � Eh bien, d�accord. Mettons-nous au travail. Une chose � la fois. Maintenant je vais devoir trouver des couturi�res. Et toi, r�fl�chis aux mod�les de robe. � Elle se dirigea vers la porte. � Ou plut�t, non. Viens avec moi. S�ils doivent nous lapider, qu�ils le fassent au moins quand nous sommes ensemble. �</p><p>Giuditta rit, se leva, glissa le papillon dans sa poche, jeta sur ses �paules son lourd manteau de laine bouillie et se pr�para � sortir de l�appartement. � Je dois acheter des tissus, dit-elle en descendant l�escalier.</p><p>��Tu devrais t�acheter une nouvelle cervelle, ma fille, r�pliqua Ottavia. Et en prendre une aussi pour moi. On n�est pas normales, tu sais ? On est en train de faire une vraie folie.</p><p>��Oui, r�pondit Giuditta en riant.</p><p>��Mis�re de mis�re ! �, s�exclama Ottavia en sortant sous les arcades. Apercevant son mari, elle lui dit : � Messire Monnaie, donne-moi un <emphasis>tron</emphasis><a l:href="#n_18" type="note">[18]</a> d�or. J�ai une folie � faire. �</p><p>Son mari la regarda en fron�ant les sourcils. Puis il sourit, mit la main � la bourse qu�il portait � la ceinture, et lui donna une lire <emphasis>tron</emphasis>.</p><p>� Tu crois que je plaisante, hein, mon cher mari ? �, fit Ottavia. Elle se tourna vers Giuditta. � Messire Monnaie croit que je plaisante. � Elle regarda de nouveau son mari. � Souviens-toi bien de �a. Je t�ai averti que j�allais faire une folie, et toi, tu m�as encourag�e �, lui dit-elle en lui pointant le doigt sur la poitrine.</p><p>Le mari sourit, m�me si le soup�on le traversa un instant que quelque chose lui avait �chapp�.</p><p>Ottavia prit Giuditta sous le bras et l�entra�na vers le pont du Ghetto.</p><p>En passant devant la grande porte, Giuditta ralentit. Puis elle tendit la main et caressa le bois � travers lequel elle avait touch� Mercurio. Elle ferma � demi les paupi�res et pensa � toutes ces choses qui pouvaient changer d�un jour � l�autre. Le symbole d�une prison soudain transform� en symbole d�amour.</p><p>Ottavia la tira par le bras. � On te regarde.</p><p>��Je m�en moque �, rit Giuditta.</p><p>Elles pass�rent le pont et commenc�rent � marcher sur la fondamenta dei Ormesini, regardant les boutiques de tissus et de dentelles.</p><p>� C�est celui-l�, ton chr�tien ? �, dit Ottavia, en d�signant un homme dans la trentaine, grand, avec une m�choire forte et carr�e.</p><p>Giuditta la regarda. � Non ! s��cria-t-elle. Mercurio n�est pas si vieux et il est bien plus beau ! �</p><p>Ottavia prit une voix plaintive. � Mercurio� ces noms qu�ils ont, les chr�tiens. Pour les anciens Romains, le dieu Mercure �tait le protecteur des voleurs. Mais le tien n�est pas un voleur, quand m�me ?</p><p>��Non� Bien s�r que non� � Et Giuditta sourit, g�n�e.</p><p>� ce moment-l�, elle vit un gamin maigre d�boucher par une <emphasis>calle</emphasis> lat�rale, un vilain bonnet enfonc� jusqu�aux yeux et un tricot de laine � col haut remont� sur le nez. Il fon�ait sur elles � toute vitesse.</p><p>Tout se passa en un instant.</p><p>Le gamin arriva sur elle, lui attrapa les cheveux, presque � l�attache du cr�ne, et tira, avec une grande violence.</p><p>Giuditta sentit une douleur lancinante, une br�lure intense. Elle hurla. Le gamin serrait dans son poing une longue m�che de ses cheveux.</p><p>� Salope de Juive ! �, cria-t-il et, d�un bond, il lui arracha son bonnet et partit avec.</p><p>Pendant qu�il s�enfuyait, aussi rapide qu�il �tait apparu, Giuditta, ahurie de douleur et de surprise, eut l�impression de le conna�tre, peut-�tre � cause de sa peau si jaune.</p><p>� Arr�te-toi, vaurien ! �, hurla un boutiquier. Il essaya de l�attraper mais le gamin esquiva, agile comme un chat. Le boutiquier vint trouver Giuditta. � �a va ? �</p><p>Elle porta la main � sa t�te, l� o� elle avait le plus mal, et sentit qu�il y avait un peu de sang.</p><p>Ottavia la prit dans ses bras.</p><p>� Vous �tes bless�e ? �, demanda le boutiquier.</p><p>Giuditta avait les yeux �carquill�s. � Je ne peux pas rester ici sans bonnet �, dit-elle. Elle porta l�autre main � sa t�te et baissa les yeux. Elle avait l�impression d��tre nue. Elle se pr�cipita vers le pont du Ghetto, qu�elle franchit d�un seul �lan.</p><p>Ottavia la suivit, la rejoignit sur le <emphasis>campo</emphasis> et l�arr�ta. Elle la serra contre elle.</p><p>� Giuditta da Negroponte �, dit une voix derri�re elles.</p><p>Les deux femmes se retourn�rent. C��tait Ariel Bar Zadok, le marchand de tissus du Ghetto.</p><p>� Qu�est-ce que vous voulez ? dit rapidement Ottavia.</p><p>��Giuditta da Negroponte �, reprit Ariel Bar Zadok, avec une sorte de ton officiel et obs�quieux. Il fit un pas en avant. � Permettez-moi� Je voulais vous parler affaires et�</p><p>��Ce n�est pas le moment, le coupa Ottavia, d�une voix aigre. Vous n�avez pas vu ce qui s�est pass� ?</p><p>��Non, je�, fit le marchand, mortifi�.</p><p>��Parlez, Ariel �, dit Giuditta dans un filet de voix. Il la distrairait peut-�tre de ses pens�es et de ses peurs.</p><p>� Giuditta da Negroponte� voil�. Je voudrais vous fournir en tissus et en tout ce qui vous servira sans que vous ayez � me payer �, dit Ariel Bar Zadok en parlant plus vite � mesure qu�il exposait son id�e. Il tra�a dans l�air un geste plein de d�licatesse, comme s�il agitait un foulard de soie. � Nous nous mettrons d�accord pour un pourcentage sur vos cr�ations. Et je voudrais aussi l�exclusivit� sur la vente de vos magnifiques mod�les. �</p><p>Giuditta �changea un regard avec son amie, tout aussi stup�faite.</p><p>� Pour l�exclusivit�, tout reste � voir, se lan�a Ottavia en donnant un coup de coude � Giuditta. Faites-nous une proposition dans les r�gles et nous r�fl�chirons. �</p><p>Pendant ce temps, dans le dos d�Ariel Bar Zadok, une juive pauvre s��tait approch�e. Elle baissa doucement la t�te et joignit les mains pour les saluer. � Madame, si vous avez besoin d�une bonne couturi�re, je serai heureuse de vous servir.</p><p>��Peut-�tre aurez-vous besoin de deux couturi�res, dit alors une autre femme, au visage rubicond. Moi aussi je suis dou�e. Et mon mari conna�t parfaitement la coupe des tissus, et il a ses propres outils et ses ciseaux. �</p><p>Giuditta regarda Ottavia, stup�faite. Puis elle se tourna vers le pont du Ghetto et pensa � Mercurio. Elle se r�p�ta que rien de mauvais ne pouvait lui arriver. L�agression de tout � l�heure n�avait �t� que le geste d�un gamin, se dit-elle. M�me sa douleur � la t�te �tait en train de passer. La vie �tait une chose merveilleuse. Elle se tourna vers l�homme et lui sourit, confiante.</p><empty-line/><p>Le gamin courait sur l�interminable succession de petits ponts des <emphasis>fondamenta</emphasis>. Puis il se faufila dans une <emphasis>calle</emphasis> et, aussit�t, s�arr�ta. D�une main il serrait la m�che de cheveux de Giuditta, de l�autre son bonnet jaune. Il rejoignit une gondole, et tendit la m�che et le bonnet � une femme �l�gamment v�tue dont la voilette cachait le visage.</p><p>� Tu es le meilleur, Zolfo, dit la femme.</p><p>��Merci, Benedetta. �</p></section><section><title><p>49</p></title><p>� Alors, l�imb�cile, o� tu vas ? �, r�p�ta la voix, et la main qui l�avait saisi � l��paule d�s son entr�e � l�Arsenal l�obligea � se retourner.</p><p>Mercurio �tait face � un grand gaillard charg� de toute une s�rie d�instruments bizarres en bois et en m�tal. Sa longue barbe grise �tait pleine de n�uds et des miettes de son petit d�jeuner. Il avait des yeux clairs, bleus comme le ciel en �t�, et une paire de lunettes rondes pos�es sur un nez gibbeux.</p><p>� Alors, t�es muet ? �, demanda l�homme, d�une voix rude.</p><p>Mercurio regarda autour de lui, bouche ouverte, cherchant quelque chose � dire qui ne le trahirait pas. Autour d�eux circulaient des dizaines et des dizaines d�arsenaliers.</p><p>� T�es nouveau, c�est �a ? �, demanda l�homme.</p><p>Mercurio acquies�a.</p><p>� Je le savais. Je l�ai vu � ta fa�on de marcher. Comme quelqu�un qui sait pas o� aller. � L�homme hocha la t�te, les l�vres serr�es. � Quelle race de couillons ils prennent � l�Arsenal, marmonna-t-il. Apr�s ils s��tonnent qu�on n�arrive plus � construire trois gal�res par jour comme autrefois. � Il fixa Mercurio, exprima bruyamment son d�go�t et lui allongea une grande claque sur la nuque. Il pointa le doigt vers une baraque en bois, avec un toit en lattes de sapin. � Je sais pas o� ils t�ont assign� mais je m�en fous. J�ai besoin de terre au chantier, donc pour le moment tu travailles pour moi. Prends une brouette, novice. �</p><p>Mercurio se pr�cipita dans la baraque et en ressortit avec une brouette en bois munie d�une roue � rayons. � Celle-l� ? �</p><p>Sans r�pondre, l�homme lui fit signe de le suivre le long d�un large quai. �Tant que je ne suis pas tout seul, il ne peut rien m�arriver�, se disait Mercurio.</p><p>� Tu sais qui je suis ? demanda l�homme sans se retourner.</p><p>��Non, monsieur.</p><p>��Je suis Tagliafico, le prote �, dit l�homme, et il d�passa une enceinte de pieux en bois � l�int�rieur de laquelle, sous un auvent, s��levait une petite montagne de terre rouge. � Tu ne sais m�me pas qui c�est, le prote, hein ? �, demanda l�homme, en s�arr�tant pr�s du tas de terre.</p><p>��Je viens juste d�arriver, <emphasis>messer</emphasis> Tagliafico�</p><p>��Mais comment ils t�ont engag� ? Ah, c�est bien vrai que Venise est en train de couler. On dirait que plus personne veut travailler, maugr�a-t-il. Du coup, m�me les gens comme toi �a finit par �tre utile. Le prote, c�est le <emphasis>marangone</emphasis> de l�Arsenal, le ma�tre d��uvre, le dieu des navires. C�est moi qui les cr�e. Un navire ne peut pas na�tre si je ne l�ai pas engendr�. Sorti de mes couilles. C�est clair ?</p><p>��Tr�s clair, <emphasis>messer</emphasis> Tagliafico�</p><p>��Tr�s clair, novice, soupira le prote. Allez, charge la brouette et on se met au travail. Aujourd�hui tu seras l�assistant de tous les ma�tres de navire, l�un apr�s l�autre. Et crois-moi, � la fin de cette foutue journ�e, tu le sauras, ce que t�es venu faire � l�Arsenal. Grouille-toi, on a une gal�re � faire na�tre. �</p><p>Mercurio prit une pelle et remplit la brouette de terre rouge, fine comme du sable. � peine eut-il termin� que le prote se dirigea d�un pas d�cid� en dehors du secteur des terres, tourna sur la droite et marcha en direction du bassin de la Darsena Nuova. Il le longea puis coupa sur un pont de barques plates vers la Darsena Nuovissima<a l:href="#n_19" type="note">[19]</a>.</p><p>Mercurio s��merveillait de regarder ce monde d�mesur�ment grand, un royaume entier d�eau, �tendu comme un lac, contenu entre des quais, des murs, des accostages couverts d�auvents, des cales de halage. Une petite mer sur laquelle donnaient des entrep�ts remplis de bois, de cordages, d�outils. Les fonderies �taient en pleine activit� et d��pais panaches de fum�e s��levaient au-dessus des toits. Il y avait des copeaux de bois partout, on les entendait craquer sous les pas, comme une invasion de sauterelles. Et le parfum de la r�sine faisait oublier les eaux f�tides de la lagune.</p><p>� Au moins, tu es curieux, dit le prote, en remarquant son int�r�t. Mais maintenant marche. �</p><p>Mercurio le suivit jusqu�� un gigantesque chantier terrestre : un espace d�au moins quarante pas sur cent couvert d�un auvent en bois dont les larges vo�tes reposaient sur des colonnes de granit de quatre ou cinq perches de haut, avec des chapiteaux bruts mais puissants pour soutenir les charpentes.</p><p>Le prote lui montra une sorte de petite brouette ferm�e en m�tal brillant, avec un entonnoir sous le caisson et un levier sur le c�t�. � Remplis-la. �</p><p>Mercurio pelleta un peu de terre rouge dans la petite brouette. La terre descendait par l�embout de l�entonnoir et se d�posait sur le sol.</p><p>� Le levier, imb�cile ! �, hurla le prote en le voyant tenter de boucher l�entonnoir avec la main.</p><p>Mercurio fit basculer le levier sur le c�t� de la petite brouette et le flux de terre rouge s�interrompit.</p><p>Un petit gar�on souffla alors dans un �trange instrument semblable � un cor mais au son plus aigu, et en quelques instants une v�ritable foule accourut sur le chantier jusque l� d�sert. Mercurio vit au premier rang des charpentiers portant des haches et des scies, et toutes sortes d�outils pour travailler le bois, �bauchoirs, poin�ons, massettes et gouges. Derri�re eux, toute une troupe d�apprentis, jeunes pour la plupart, portaient des scies fix�es le long d�une perche, avec des lames dent�es et des poign�es de part et d�autre. Un autre groupe d�ouvriers portait des bidons ; ils avaient les mains noires, leur visage �tait sale et leurs cheveux coll�s comme de l��toupe. Un bidon plus grand �tait pos� sur le plan m�tallique d�une charrette perc�e d�un trou, sous lequel quelques man�uvres pr�paraient un fourneau. Eux aussi �taient entour�s d�une �quipe d�apprentis tout aussi noirs et sales, arm�s de maillets de bois et de ciseaux � pointe plate, et portant des balles de chanvre brut. Tous s��taient dispos�s autour du chantier pour assister au spectacle mais sans se m�langer, comme les r�giments d�une arm�e.</p><p>Au centre du chantier, le prote �tait seul. Il regardait le sol, semblant y lire quelque chose qu�il �tait seul � voir. Il resta longtemps ainsi, absorb�. Personne ne parlait.</p><p>Mercurio avait la sensation que d�un instant � l�autre allait se r�aliser un prodige. Et cette sensation �tait s�rement partag�e, � en juger par l�atmosph�re g�n�rale.</p><p>Le prote Tagliafico leva les yeux du terrain. Il tourna sur lui-m�me, les bras �cart�s, ses compas � la main, fixant les ouvriers, le visage grave. Il y eut un l�ger murmure, comme l��cho sonore de l�attente. Puis Tagliafico prit une poign�e de terre rouge, alla � grands pas � une extr�mit� du chantier et en d�posa un petit tas. Il s�agenouilla et pointa vers la partie oppos�e du chantier un instrument complexe constitu� de mesureurs et de loupes.</p><p>� Mets-toi l� avec la <emphasis>trace</emphasis>, le nouveau �, lui dit-il.</p><p>Mercurio sentit le regard de tous sur lui. � La trace ? demanda-t-il tout bas au gamin qui avait jou� du cor.</p><p>��La brouette, r�pondit celui-ci. Grouille-toi. �</p><p>Mercurio courut de l�autre c�t� du chantier en poussant la petite brouette. Il s�installa au centre.</p><p>Tagliafico lui fit signe d�avancer.</p><p>Mercurio d�marra aussit�t.</p><p>� Doucement ! �, hurla le prote.</p><p>Les spectateurs rican�rent.</p><p>Mercurio s�arr�ta.</p><p>� Bascule le levier et avance en ligne droite jusqu�� moi. �</p><p>Mercurio bascula le levier. La terre rouge commen�a � descendre par l�entonnoir. � mi-chantier, il se retourna pour voir la ligne qu�il avait trac�e. Et il d�via.</p><p>� Regarde devant toi, couillon ! �, cria le prote.</p><p>Mercurio ob�it. Il sentait tous les regards sur lui. Il rentra la t�te dans les �paules, priant pour que l�arsenalier dont il avait vol� les v�tements ne soit pas parmi les spectateurs.</p><p>Quand Mercurio fut arriv� pr�s de lui, le prote ferma le levier de la petite brouette puis se tourna vers un homme du groupe des charpentiers. � Ma�tre de hache Scoacamin, je vous confie ce novice. � Il tira Mercurio par l�oreille.</p><p>Mercurio eut une grimace de souffrance.</p><p>L�assistance se mit � rire.</p><p>� Il ne sait pas comment on construit un navire. Aujourd�hui, nous ferons de lui un vrai arsenalier �, ajouta Tagliafico d�un ton grave. Tous cess�rent de rire et hoch�rent la t�te. � Le ma�tre de hache le passera au ma�tre calfateur, et vous le confierez � chaque fois � un ma�tre d�art diff�rent. � Tagliafico poussa Mercurio vers le premier homme auquel il s��tait adress�.</p><p>� Je suis le ma�tre de hache Scoacamin, lui dit celui-ci. Tagliafico t�a fait un grand honneur. Remercie-le en regardant avec attention comment il travaille. Personne n�est meilleur que lui dans le trac� du gabarit. �</p><p>Le prote, tirant derri�re lui la petite brouette et s�agenouillant pour mesurer avec ses compas, tra�a des signes le long de la ligne droite que Mercurio avait dessin�e. Il y eut bient�t sur le sol du chantier tout un r�seau de lignes rouges, comme une grande toile d�araign�e. Quand il eut fini, il �tait en nage et sa tunique noire de prote �tait couverte de terre rouge, ainsi que ses mains, sa barbe et les verres de ses lunettes. Il leva les mains au ciel, et tous applaudirent longuement.</p><p>Mercurio ne comprenait pas.</p><p>� Le navire tout entier est l�, lui dit le ma�tre de hache en d�signant les signes rouges sur la terre. Maintenant, il nous reste la t�che la plus facile. � Il se tourna vers ses hommes et cria : � Au travail ! �</p><p>En un instant arriv�rent trois grandes charrettes sur lesquelles �taient empil�es de grosses poutres � section carr�e et des poutres plus fines, � section rectangulaire.</p><p>� Posez la quille ! �, ordonna le ma�tre de hache � un groupe.</p><p>Les charpentiers prirent une poutre gigantesque qu�ils pos�rent sur un des traits rouges du prote, et qu�ils coup�rent pour l�adapter � la ligne. Puis, � une vitesse extraordinaire, coordonn�s comme des danseurs, ils ajout�rent une � une des planches, qu�ils encastraient les unes dans les autres. Ils pratiqu�rent des trous perpendiculaires et y enfonc�rent de longues chevilles de bois pour fixer entre elles les poutres � la quille.</p><p>Le ma�tre de hache ordonna : � <emphasis>Rode de poupe</emphasis> et <emphasis>rode de proue</emphasis> ! � et un autre groupe de charpentiers, apr�s avoir d�coup� des mortaises, ins�ra deux �l�ments courbes, eux aussi de section carr�e. L�encastrement �tait � peine termin� que d�j� une s�rie de membrures, les <emphasis>madiers</emphasis>, �tait ins�r�e dans la quille et maintenue par une poutre plus petite, de section rectangulaire, appel�e <emphasis>carlingue</emphasis>. La coque fut consolid�e par des <emphasis>baux</emphasis> et l�on installa entre ces baux et la carlingue un ensemble de planches constituant le vaigrage de fond.</p><p>Le ma�tre de hache contr�la le travail et ordonna une br�ve pause, durant laquelle les apprentis, et Mercurio avec eux, d�barrass�rent le sol des copeaux, �clisses de bois et autres d�chets. Quand ils eurent fini, il ne restait plus trace des lignes de terre rouge. � leur place s��rigeait la silhouette de la future gal�re, comme le squelette puissant d�un animal mythologique.</p><p>Alors, on commen�a � mettre la <emphasis>peau</emphasis> sur le navire, c�est-�-dire les bordages ext�rieurs, qu�on renfor�a jusqu�� ce que sonne la cloche du d�jeuner.</p><p>Apr�s un rapide repas, le ma�tre de hache Scoacamin emmena Mercurio aupr�s du ma�tre calfateur. C��tait l�un de ceux qui avaient les mains noires. L�homme lui fit un signe de t�te et le confia � un apprenti.</p><p>� Attention � pas te br�ler �, lui dit celui-ci en lui passant un bidon de poix liquide avec une louche incrust�e de noir. Mercurio comprit d�o� provenait la couleur de leurs mains. L�assistant versa la poix dans un seau o� un autre apprenti avait enroul� une s�rie de bandes de chanvre brut.</p><p>Le ma�tre calfateur passa la main entre les planches des bordages. � <emphasis>Maleb�te</emphasis> �, dit-il. On lui tendit un ciseau � pointe plate. � <emphasis>Maillet de calfatage</emphasis> � dit-il alors, et on lui passa un maillet en bois. Il se tourna vers l�apprenti, qui plongea aussit�t les mains dans le seau et �tendit une bande de chanvre tremp�e de poix bouillante entre les planches du bord�. Pendant que l�apprenti tendait le chanvre, le ma�tre calfateur le poussait entre les planches � l�aide du ciseau, en tapant fort avec le maillet.</p><p>Mercurio regarda la coque. Il y avait au moins cinquante calfateurs de chaque c�t� qui martelaient, les uns au sol, les autres grimp�s sur des �chelles, et au moins le double d�assistants. Le bruit des maillets qui tapaient �tait assourdissant et le travail avan�ait � une vitesse extraordinaire.</p><p>Quand ils eurent termin�, la voix du prote r�sonna, puissante : � Au bassin ! �</p><p>Un silence tendu tomba tout � coup.</p><p>Tous les arsenaliers entouraient la gal�re en construction. Une trentaine d�hommes attach�rent d��pais cordages � la proue du navire et d�autres aux murailles, � drette et � senestre, et les mirent en tension. � Pr�ts ! �, hurla le chef d��quipe. Les apprentis des ma�tres de hache firent tomber les longs �tais lat�raux, tandis qu�un autre groupe commen�ait � placer des pieux sous la quille, � mesure que la coque �tait tir�e vers l�avant par les deux c�bles de proue. La coque se mit bient�t � rouler rapidement sur les pieux vers une goulotte qui plongeait dans une cale de car�nage. Le grand bassin en ma�onnerie �tait � sec et le sol �tait en dessous du niveau de la Darsena Nuovissima, qui s�ouvrait largement devant. Quand la coque atteignit le centre du bassin, les hommes qui l�avaient tir�e jusque l� sortirent en courant de la cale de car�nage et harponn�rent les flancs du navire � l�aide de longs b�tons munis de crochets. Les ouvriers se mass�rent au bord du bassin ; des engrenages � roues dentel�es lev�rent la cloison �tanche, telle une vanne. L�eau envahit le bassin.</p><p>Tous retenaient leur souffle. C��tait le moment o� l�on v�rifiait si la coque �tait imperm�able et si le centrage lui permettait d��tre stable.</p><p>Mercurio regardait, fascin�, l�eau limoneuse qui �cumait en passant sous la vanne de la cloison �tanche. La coque de la gal�re tressaillait, sous la pouss�e du courant. Quand le bassin fut plein, la cloison fut de nouveau ferm�e. Le ma�tre calfateur, sous la supervision du prote, monta � bord. Il avait un ciseau � la main et contr�lait la coque, pied � pied, de bas en haut. � la fin de son inspection, il regarda le prote et hocha la t�te.</p><p>Alors Tagliafico, vers lequel tous s��taient tourn�s, leva les mains au ciel et annon�a : � La S�r�nissime a une nouvelle gal�re ! �</p><p>Ce fut un ch�ur de cris de joie.</p><p>� Fermez la coque ! �, ordonna le prote, avec un sourire satisfait.</p><p>En un clin d��il, Mercurio vit les ma�tres de hache, les charpentiers, les calfateurs et les apprentis s��lancer sur la gal�re en construction pour installer la <emphasis>paroi de collision</emphasis> et celle du <emphasis>presse-garniture.</emphasis> On ferma les <emphasis>gavons</emphasis>, avec leurs caisses d�assiette et leurs puits � cha�nes. Les ponts interm�diaires furent cr��s : le pont de vogue, le pont de coursive, le pont de batterie avec ses �coutilles pour l�artillerie, et enfin le pont de couverte. On forma les estives, les cabines et la cambuse, on jeta les bases du <emphasis>ch�teau</emphasis>, on mit en place l�<emphasis>�tai de poupe</emphasis>, les <emphasis>hanches</emphasis>, le <emphasis>balcon,</emphasis> ainsi que les bouques pour le timon et les passants pour la m�ture.</p><p>On aurait cru voir une femme qui s�habillait, pensait Mercurio. Et aussit�t il imagina Giuditta. Un jour, il la regarderait s�habiller. Et peut-�tre chaque matin de sa vie, s�il arrivait � r�aliser son r�ve.</p><p>Un bruit de gonds roulant dans leurs axes le ramena � la r�alit�. On ouvrait la vanne. On fit sortir le navire du bassin et on le tira le long du c�t� Est des deux darses puis le long du c�t� Sud de la Darsena Nuovissima.</p><p>Pendant tout le trajet, Mercurio �tait � bord, assistant � la naissance des moindres d�tails. Rien n��tait laiss� au hasard. Il se rendit compte que les heures avaient pass� sans m�me qu�il s�en aper��t.</p><p>Rapidement, avec deux hautes grues de bois, � bras roulant, mues par des engrenages � dents et des cordages de chanvre tress�s, on monta les arbres de <emphasis>mestre</emphasis>, de <emphasis>m�jane</emphasis> et de <emphasis>trinquet</emphasis>, puis les <emphasis>vergues.</emphasis> On fixa la <emphasis>hune</emphasis> au sommet de l�arbre de mestre et on tendit tous les cordages. Puis l�on passa � la fabrication des rames : de longs troncs droits de h�tres venus des for�ts friulanes, travaill�s et polis jusqu�� leur forme d�finitive, furent charg�s � bord et install�s dans les scalmes, � la hauteur des bancs, chacun muni de cha�nes et d�anneaux � cl�. Petit � petit, on acheva chaque d�tail de la gal�re, des diff�rents chomards pour le passage de cordages d�amarre � toute la s�rie des poulies en usage � bord. On chargea les lits de sangle sur lesquels dormirait l��quipage, le pain biscuit, nourriture de base de la chiourme en navigation, une galette cuite et pr�par�e dans les fours de l�Arsenal avec de la farine, de l�eau et une pinc�e de sel. On monta les bombardes, venues directement de la fonderie de l�Arsenal, et des barils.</p><p>� C�est de la poudre, dit un apprenti. Si quelqu�un fait une connerie, on saute tous. �</p><p>Quand la gal�re fut pr�te, Mercurio comprit que le moment �tait arriv�. Il descendit du navire et suivit les apprentis qui se dirigeaient vers l�entrep�t des voileries. �tant maintenant connu, il avait une grande libert� de mouvements, mais chacun voulait lui apprendre quelque chose, ce qui, au final, revenait � un contr�le permanent.</p><p>� Le prote Tagliafico a besoin de deux grands cacatois �, se d�cida-t-il � demander � un magasinier.</p><p>L�homme le regarda de travers. � Et qu�est-ce qu�il va en faire, le prote, de deux grands cacatois pour une seule gal�re ?</p><p>��T�as qu�� lui demander, fit Mercurio, en haussant les �paules.</p><p>��Non, moi je lui demande rien du tout.</p><p>��Donc je dois lui dire de venir te supplier � genoux, lui-m�me, en personne, c�est �a ? �, reprit Mercurio.</p><p>Le magasinier n��tait pas pr�par� � discuter avec un apprenti qui avait le sens de la r�partie. Il resta interdit, bafouilla quelques mots incompr�hensibles, puis, presque en col�re, demanda : � Ben alors, qu�est-ce que tu veux faire ?</p><p>��T�es con ou quoi ? dit Mercurio, qui avait compris que la partie tournait � son avantage.</p><p>��Con toi-m�me. Je vais te les chercher, tes deux grands cacatois �, maugr�a le magasinier, r�sign�. Il alla dans la salle derri�re lui, remplie d��normes �tag�res sur lesquelles �taient repli�es des dizaines et des dizaines de voiles, choisit les deux que lui avait demand�es Mercurio et les fit claquer avec mauvaise gr�ce sur le comptoir. � Mais tu les porteras tout seul �, ajouta-t-il, les poings sur les hanches.</p><p>Mercurio chargea sur son �paule les deux lourdes toiles et sortit de l�entrep�t en vacillant.</p><p>Il poussa un soupir de soulagement quand il trouva enfin la Tana, puis le magasin du chanvre public. Il se tourna vers le bassin de la Darsena. Dans la douce lumi�re du couchant, il regarda avec admiration la gal�re qu�il avait vue na�tre de quelques traits de terre rouge trac�s sur les dalles. En un seul jour. Le navire �tait en rade, les voiles affal�es. Il vit les arsenaliers, sur le pont de couverte, lever les bras au ciel et sauter sur place. Il ne pouvait pas les entendre, mais il savait qu�ils riaient. Il sentit son c�ur se serrer : il aurait voulu �tre l�-bas, avec eux, � faire la f�te.</p><p>�Sauf que toi, tu n�es qu�un voleur� se dit-il, �cras� par le poids des deux grands cacatois.</p><p>Dans la Tana, il marcha d�un pas rapide, feignant d��tre tr�s occup�. Nul ne lui pr�ta attention. Il n��tait qu�un arsenalier qui s�attardait avec deux grandes voiles au lieu d�aller chez lui manger et se reposer, comme c��tait le cas de chacun apr�s une longue journ�e.</p><p>Mercurio trouva l�escalier arri�re, le monta au prix d�un grand effort et se retrouva au sommet dans une pi�ce avec une vaste fen�tre qui donnait sur les remparts de l�Arsenal. Il regarda en bas. Le saut �tait p�rilleux. Mais le plus difficile �tait de jeter son fardeau par-del� le rempart. Il n��tait pas s�r d�en avoir la force. Voyant arriver deux gardes, il s�aplatit contre la paroi. Il les entendit passer. Ils parlaient de femmes, l�un de la sienne et l�autre d�une putain, et ils riaient.</p><p>Quand ils se furent �loign�s, Mercurio se d�cida. Assez attendu ou r�fl�chi : il fallait essayer. Il serra contre sa poitrine un des deux grands cacatois et sauta de la fen�tre sur le rempart. Il atterrit assez ais�ment sur le chemin de ronde. Pench� entre deux cr�neaux, il vit en bas, dans le rio della Tana, la barque de Battista qui l�attendait. Un sacr� plongeon, pensa-t-il.</p><p>� Eh �, dit-il � mi-voix.</p><p>Battista et les deux fr�res lev�rent aussit�t la t�te. Tonio lui fit signe de sauter. Battista avait l�air effray�.</p><p>Mercurio s�appr�ta � revenir en arri�re.</p><p>� Qui va l� ? �, hurla un des gardes en se penchant d�une tour au fond, � l�aplomb du rempart.</p><p>Mercurio se rendit compte qu�il n�avait plus le temps de r�cup�rer le second cacatois. Il sentit son c�ur s�arr�ter. S�il �tait pris, il serait condamn� � la noyade. Il pensa � son cauchemar, revit la face gonfl�e de l�ivrogne dans les �gouts de Rome et le papillon qu�il avait offert � Giuditta, imagina le visage d�Anna del Mercato en larmes � ses fun�railles sans cadavre. Il �tait paralys� par la peur.</p><p>�Il ne peut rien t�arriver�, se dit-il. Mais il pensa � Giuditta, qui �tait le but final de toute cette entreprise. Son destin. La raison pour laquelle il ne pouvait rien lui arriver.</p><p>� Qui va l� ? �, hurla encore la voix du garde, plus proche.</p><p>Mercurio posa le pied sur un cr�neau, serra contre lui le grand cacatois et cria, de toutes ses forces, en fermant les yeux. Pendant qu�il tombait, la voile s�ouvrit, se gonfla d�air et ralentit sa chute. Mercurio atterrit � moiti� dans la barque � moiti� dans l�eau, avec un bruit terrifiant. Sous l�impact, l�air fut expuls� si violemment de ses poumons qu�il faillit s��vanouir.</p><p>� Arr�tez ! �, cri�rent les gardes, au sommet de la muraille.</p><p>Tonio et Berto �taient d�j� aux rames et les faisaient g�mir, ramant de toutes leurs forces. Pendant ce temps, Battista avait r�cup�r� Mercurio et l�avait hiss� compl�tement � bord.</p><p>� Remontez aussi la voile ! hurla Tonio. Elle nous ralentit ! �</p><p>Un trait d�arbal�te tir� par un garde se planta dans le fond de la barque. Battista prit peur et l�cha le grand cacatois, qu�il avait presque enti�rement r�cup�r�. La toile se d�roula de nouveau dans l�eau.</p><p>� Tirez-le � bord, nom de Dieu ! �, cria Tonio, d�une voix rompue par la fatigue, tandis qu�il ramait les dents serr�es.</p><p>Mercurio �tait encore assomm� par le choc. Il se pencha pardessus bord, mais il �tait affaibli et ses mains ne r�pondaient pas bien. Battista, recroquevill� au fond de la Zitella, tremblait de peur.</p><p>� Battista ! Aide-moi, aide-moi, j�y arrive pas ! �, cria Mercurio.</p><p>Le p�cheur baissa la t�te et �vita son regard, comme il avait fait la premi�re fois, quand Zarlino avait essay� de les voler, Benedetta et lui.</p><p>� L�che ! �, lui cria Mercurio, rageusement.</p><p>Un autre trait se ficha sur le flanc de la barque, � la poupe. Mercurio ne se tint pas pour battu, et se pencha pour essayer de tirer sur le cacatois. Mais une violente acc�l�ration imprim�e par les deux fr�res le fit basculer par-dessus bord. Il se raccrocha au gouvernail.</p><p>� Battista ! cria-t-il, la voix bris�e par le d�sespoir. Je t�en supplie ! �</p><p>Alors, tout � coup, le p�cheur r�agit. Il se leva, se pencha � la poupe et l�attrapa par les bras. Pendant qu�on le remontait dans la barque, Mercurio sentit filer dans l�air un trait d�arbal�te. Comme un sifflement silencieux. Battista s�arr�ta, un court instant. Mercurio �tait encore suspendu au-dessus de l�eau.</p><p>� Battista� ! �</p><p>Le p�cheur regardait Mercurio avec une expression �tonn�e. Puis il serra les dents et le hissa � bord. Mercurio se pencha au-dessus de l�eau pour aider Battista � haler le cacatois.</p><p>� Plus vite ! Plus vite ! criait Tonio en ramant vers l�embouchure de la Tana. On y est presque ! �</p><p>Mercurio tira de toute la force qui lui restait. Il vit que les mouvements de Battista ralentissaient. � Allez, merde ! T�arr�te pas maintenant ! �, lui cria-t-il.</p><p>Battista sembla reprendre le rythme mais bient�t ralentit de nouveau.</p><p>� Vas-y, merde ! �, l�encouragea Mercurio.</p><p>Et il vit que la toile du grand cacatois commen�ait � se colorer de rouge.</p><p>� Non ! �, hurla-t-il alors, comprenant ce qui se passait. Il tira � bord le dernier pan de la voile, compl�tement tremp� de sang. Battista tomba � la renverse au fond de la barque, qui filait maintenant � toute vitesse et se perdait dans les eaux ouvertes du bassin de Saint-Marc. � Battista� Non� �</p><p>Le p�cheur haletait, comme un de ces poissons qu�il avait tir�s toute sa vie dans le fond de sa barque. � On y est� arriv�s� �</p><p>Mercurio vit le trait d�arbal�te, fich� dans ses c�tes. Il �tait entr� de biais, sous son bras.</p><p>� T�as vu� Mercurio ? �, disait Battista tout doucement, ballott� par les mouvements de rames des deux fr�res, qui entra�naient la barque loin dans la lagune. � T�as vu ? r�p�ta-t-il, et il chercha la main de Mercurio. Je suis pas� un� l�che� �</p><p>Mercurio sentit les larmes lui brouiller la vue. � Non� non� t�es pas un l�che� � Il retint un sanglot. � Non� tu es un homme courageux� �</p><p>Sur le visage de Battista se forma un sourire, lointain et m�lancolique. Puis ses yeux devinrent opaques, tandis que son sang se m�lait � celui des poissons au fond de la barque.</p></section><section><title><p>50</p></title><p>�Pourquoi doit-il �tre heureux ?� : cette question, Shimon Baruch n�avait cess� de se la poser. Elle avait nourri son d�sir de vengeance � l��gard de Mercurio. Elle sous-entendait que lui, en revanche, �tait malheureux. Immens�ment malheureux.</p><p>Depuis qu�il avait pleur� entre les bras d�Ester, ce postulat avait cependant perdu toute consistance. Pleurer avait d�fait un n�ud, dilu� la douleur, dissous la duret�. Une fois ses larmes s�ch�es, Shimon avait continu� de r�p�ter par habitude �Pourquoi devrait-il �tre heureux ?� Mais il sentait que lui aussi l��tait, heureux. Heureux comme jamais.</p><p>Mercurio l�avait fait sombrer dans le d�sespoir le plus profond, un cauchemar dans lequel il avait �prouv� un vertige de peur qu�il n�avait jamais ressenti jusque-l�.</p><p>Dans cette chute dramatique, Shimon avait tout perdu, pas seulement son argent. Il avait failli y laisser la vie, avec ce coup d��p�e � la gorge. Et il y avait laiss� sa voix. Mais surtout, il s��tait perdu lui-m�me.</p><p>Au bord de la mer, Shimon regardait les vagues �cumer sous un ciel de plomb. Sa chute lui avait fait comprendre qu�il n��tait pas aussi faible qu�il le croyait : elle avait r�v�l� sa vraie nature. L�homme qu�il �tait maintenant n�aurait jamais pu reprendre sa vie pass�e. Il n��tait peut-�tre pas meilleur selon la loi de Dieu ou de son peuple, mais Shimon se moquait bien de devenir meilleur. Il savait qu�il �tait fort, maintenant. La douleur pouvait le briser, mais pas la peur. Sa vie de lapin s��tait termin�e le jour o� il avait senti la lame de l��p�e entrer dans sa gorge.</p><p>Mercurio avait tu� en lui <emphasis>Shimon-Baruch-le-l�che</emphasis>.</p><p>Il se leva, �pousseta le sable qui recouvrait ses v�tements, et se tourna vers Rimini et la maison d�Ester, l� o� il parvenait � �tre heureux. Sur la route, il s�assit sur une pierre miliaire, �ta ses chaussures et regarda le sable clair et fin s��couler sur le sol, comme une clepsydre qui ne mesurerait pas le temps. Il respira � fond, porta la main � sa gorge et passa le bout de son index sur la terrible cicatrice de la br�lure qu�il s��tait inflig�e pour caut�riser la plaie. Il sentit le dessin du lys incandescent et se rappela son incapacit� d�alors � ressentir la douleur. � formuler des pens�es qui ne soient pas vengeresses. Mais aussi son exaltante sensation de force, de f�rocit�, sa totale absence de peur. Il aurait d�j� d� se rendre compte de sa chance � ce moment-l�.</p><p>Ses l�vres form�rent une esp�ce de sourire. �Mais tu �tais jeune, se dit-il. Tu n�avais que quelques jours.� Il �mit un bruit semblable � un sanglot, qu�il �couta avec stupeur et avec joie.</p><p>Il avait appris � pleurer.</p><p>Et maintenant il apprenait � rire.</p><p>Il fit un nouvel essai. Comme un gamin qui apprend � siffler. Tout en marchant vers la maison d�Ester, il continua d�essayer de rire en contractant le diaphragme et haussant les �paules, pour laisser sortir de sa bouche muette ce cri disgracieux.</p><p>Arriv� � sa porte, il pensa qu�il aimerait parler de Mercurio � Ester, lui faire part de ses r�flexions. Perdu dans ses pens�es, la main sur la porte, le poing ferm� pour frapper, il entendit alors une voix masculine provenir de l�int�rieur, et il se figea. Tendant l�oreille, il fit un pas en arri�re. Il n�aimait pas le ton de cette voix. Ou il n�aimait pas qu�il y ait un homme dans la maison d�Ester.</p><p>Il regarda autour de lui. Personne � l�horizon. Il fit le tour du b�timent, avec circonspection, en �piant par les fen�tres. Enfin, par la fen�tre sur la grande pi�ce avec la chemin�e, l� o� ils s�asseyaient souvent pour lire, l�un pr�s de l�autre, o� une fois ils avaient fait l�amour, il vit un homme costaud, les �paules rondes et puissantes, les cheveux courts. Une succession de plis sur la peau ros�tre de sa nuque lui rappela le cou d�un cochon. Ses mains �taient courtes, grasses, avec de gros doigts difficiles � plier qu�il agitait en parlant, ou plut�t, en criant.</p><p>Ester semblait encore plus petite. Le corps tendu en arri�re, comme pour fuir, les bras serr�s contre sa poitrine dans un mouvement de d�fense. Shimon lisait la peur et le d�sespoir dans son regard.</p><p>� Tu n�es jamais qu�une putain de Juive, n�oublie pas que je peux t��craser comme un cafard �, disait l�homme, de dos. Il avait la voix molle d�une personne b�te et m�chante, et il articulait mal. � Si tu n�as pas de quoi me rendre mon argent, je prendrai ta maison. � Il agita une feuille de papier. � Tout est marqu� l�. Tout est l�gal.</p><p>��<emphasis>Messer</emphasis> Carnacina, dit Ester dont la voix tremblait, ma maison� ma maison� c�est tout ce que j�ai� c�est tout ce qui me reste�</p><p>��Que veux-tu que �a me fasse ? � Carnacina marcha sur elle.</p><p>Ester plissa les paupi�res, comme s�il allait la frapper.</p><p>Shimon, � la fen�tre, �coutait la conversation. Une part de lui fr�missait de col�re. Mais au fond de son �tre, il �tait calme. Il n��prouvait rien.</p><p>� <emphasis>Messer</emphasis> Carnacina, reprit Ester, ma maison� vaut beaucoup plus que ce pr�t, vous devez en convenir� et puis je ne saurais pas o� aller� �</p><p>Carnacina se tapa la main sur la cuisse et rit. � Que veux-tu que �a me fasse ? r�p�ta-t-il, en riant encore plus fort. Qui a sign� ce papier ? Lis l�. Il y a marqu� ton nom, idiote de putain juive. Si tu ne me rends pas l�argent que je t�ai l�galement pr�t�, je prends ta maison.</p><p>��Je pensais r�ussir � vous rendre ce pr�t en travaillant, et� � La voix d�Ester �tait bris�e par l�angoisse.</p><p>� Demande au muet. Il para�t qu�il vient souvent te voir. Je ne donnerais pas un sou � une femme maigre comme toi, mais si tu lui plais� � Il eut un rire vulgaire, qui s�arr�ta net. Il la pointa du doigt. � Demain. Ou la maison est � moi. � Il se tourna pour aller vers la porte d�entr�e.</p><p>Shimon le regarda : une face large et plate, des l�vres d�mesur�ment charnues et rouges, des dents minuscules, un nez en trompette, des joues rubicondes.</p><p>Il se cacha en attendant qu�il sorte et porta la main � son c�ur. Les battements �taient r�guliers. Il vit Carnacina qui sortait d�un pas lourd, � grandes enjamb�es. Et il vit Ester refermer la porte, la t�te basse.</p><p>Shimon sortit de sa cachette et le suivit. Il ne se demandait m�me pas pourquoi. Il le vit entrer dans un petit immeuble de trois �tages. Un vieux serviteur lui ouvrit la porte, et Carnacina le poussa avec rudesse. Shimon fit le tour pour regarder par les fen�tres. C�t� est, vers la plage, il vit l�homme sortir dans le jardin et s�approcher d�une belle roseraie. Avec une �tonnante d�licatesse, il tailla ses roses, d�barrassa les boutons de leurs parasites, fuma la terre, et un sourire presque enfantin s��tala sur son large visage.</p><p>Shimon revint � la maison d�Ester. Il se demandait � combien s��levait sa dette. Question st�rile, puisque lui-m�me n�avait presque plus d�argent et surtout aucune id�e de la mani�re de s�en procurer.</p><p>Il frappa. Ester vint lui ouvrir, le sourire aux l�vres, mais Shimon vit qu�elle avait les yeux rouges. Il passa la soir�e avec elle et, avant de la quitter, prit discr�tement un grand couteau � anguilles. Il embrassa tendrement Ester sur les l�vres puis feignit de se diriger vers son auberge. Mais � peine eut-elle ferm� la porte qu�il changea de direction et se glissa dans une ruelle.</p><p>Devant l�immeuble de Carnacina, il vit � une fen�tre du premier �tage une lumi�re tremblotante. L�homme faisait sans doute ses comptes. �Les usuriers chr�tiens valent bien les pr�teurs juifs�, se dit Shimon. Il escalada le mur de cl�ture et se glissa dans le jardin, o� il se pelotonna dans un coin. Personne. Tout �tait plong� dans le silence. Il s�approcha de la roseraie et coupa tout � la base. Avec une froide cruaut�. Indiff�rent aux �pines, il prit des roses qu�il frappa contre le sol. Il se dirigea vers la maison avec le bouquet de fleurs cass�es.</p><p>Il for�a la serrure de la petite porte qui donnait sur le jardin et p�n�tra prudemment � l�int�rieur. Tout �tait dans l�ombre, les serviteurs sans doute couch�s. Un escalier menait � l��tage. Il monta silencieusement jusqu�au premier, et tendit l�oreille pendant que ses yeux s�habituaient � l�obscurit�. La lumi�re filtrait d�une porte � droite. Il s�avan�ait d�un pas d�cid� quand un bruit monta du rez-de-chauss�e : le vieux serviteur arrivait en tra�nant les pieds, sa chandelle � la main. Le vieil homme vit que la porte du jardin �tait ouverte. Il approcha la chandelle de la serrure.</p><p>Shimon serra plus fort le couteau.</p><p>Le vieil homme regarda vers le palier. Puis de nouveau vers la serrure, et de nouveau vers le palier, avant de fermer la porte et de commencer � monter l�escalier en soufflant.</p><p>Shimon se rencogna dans l�obscurit� et retint sa respiration.</p><p>Le serviteur vint doucement frapper � la porte pr�s de laquelle Shimon se tenait immobile, le couteau brandi. Il l�ouvrit.</p><p>� Que veux-tu ? bougonna Carnacina de l�int�rieur.</p><p>��Vous allez bien, ma�tre ?</p><p>��Tr�s bien, oiseau de mauvais augure. Va-t-en �, r�pondit Carnacina, de sa voix d�sagr�able.</p><p>Le serviteur s�inclina et s�appr�ta � fermer la porte. Il vit sur le sol un bouton de rose, qu�il ramassa. Il le regarda puis regarda son ma�tre.</p><p>� Ferme �, hurla Carnacina.</p><p>Habitu� � �tre trait� comme un chien, le serviteur ob�it. � la lueur de la chandelle, il vit une feuille de rose sur le tapis d�escalier. Puis un p�tale. Un pas en avant et sa chandelle �claira une paire de chaussures. Il leva le chandelier au moment m�me o� Shimon abaissait la main qui tenait le couteau.</p><p>Il le frappa � la tempe, violemment. Avec le manche du couteau et non avec la lame car, au dernier moment, il ne savait pourquoi, Shimon avait tourn� la main.</p><p>Le serviteur s��croula � terre, �vanoui.</p><p>Shimon bondit pour attraper la poign�e de la porte de la chambre de Carnacina et l�ouvrir. Il referma r�solument derri�re lui.</p><p>Carnacina, assis � son bureau, donna un coup sur la table et demanda : � Qu�est-ce que tu veux encore, imb�cile ? �</p><p>Shimon se pla�a derri�re lui. Il voyait sa nuque de porc, h�riss�e de plis ros�tres.</p><p>Carnacina se retourna, agac�.</p><p>Shimon lui tendait le bouquet de roses bris�es.</p><p>� Mes� � Puis Carnacina comprit que l�homme qui �tait en face de lui tenait un couteau et ouvrit la bouche pour appeler � l�aide.</p><p>Shimon frappa tr�s vite, du tranchant, en visant la gorge.</p><p>Le cri s��touffa dans le sang. Carnacina porta les mains � sa gorge tranch�e, les yeux exorbit�s.</p><p>Shimon l�cha les roses et se mit � rire, de son rire disgracieux, pendant que Carnacina, mourant, tombait au sol.</p><p>Shimon fouilla dans les papiers sur le bureau et trouva vite la reconnaissance de dette d�Ester, bien en �vidence pour le lendemain. Il la chiffonna. Il ouvrit les tiroirs du bureau sans rien y voir d�int�ressant puis fouilla le corps sans vie, et trouva une bourse contenant sept pi�ces d�or des �tats Pontificaux et une grosse cl�. Il chercha autour de lui et vit le coffre-fort. Il l�ouvrit avec la cl�. � l�int�rieur, une petite caisse remplie de monnaie d�or et de bijoux. Shimon prit les pi�ces de monnaie, une petite fortune, et laissa les bijoux.</p><p>Regardant le cadavre, il se mit de nouveau � rire, en se tapant sur la cuisse. Il approcha la reconnaissance de dette de la lampe pour y mettre le feu, puis s�en servit pour br�ler les livres comptables de Carnacina. Et avec eux, les lourds rideaux. Quand il sortit de la chambre, il regarda l�endroit o� le serviteur s��tait �vanoui et ne vit personne. Il d�vala l�escalier et quitta la maison par le jardin, en escaladant le mur.</p><p>Tandis qu�il s��loignait, il entendit crier : � Au feu ! Au feu ! �</p><p>Cette nuit-l�, il ne revint pas � l�auberge mais frappa � la porte d�Ester. D�s qu�elle eut ouvert, �tonn�e et peut-�tre effray�e, il l�embrassa. Ce fut seulement en faisant l�amour avec elle qu�il sentit la glace abandonner son corps et son �me.</p><p>Il n�arrivait pas � s�endormir, �coutant, pr�s de lui, la respiration inqui�te d�Ester, r�vant peut-�tre qu�on lui prenait sa maison.</p><p>Peu de temps avant l�aube, r�fl�chissant � cette partie de sa nature qui s��tait r�veill�e et avait supprim� Carnacina comme un buisson de roses, il pensa que sa nature glac�e et implacable le conduirait probablement � mener sa vengeance jusqu�� son terme. Que Mercurio soit devenu entre-temps une sorte de bienfaiteur n�avait aucune importance � ses yeux. Sa nature � lui se nourrissait de la mort. �Pourquoi devrait-il �tre heureux ?�, se demandait-il en s�endormant, sentant que la rancune et la hargne revenaient empoisonner son �me.</p><p>Quand il se leva, Ester �tait en train de laver sa houppelande. L�eau dans l��vier �tait rouge de sang.</p><p>On disait en ville que Carnacina �tait mort dans un incendie.</p><p>Mais le serviteur �tait vivant et pourrait probablement le reconna�tre. Shimon comprit alors pourquoi il ne l�avait pas tu�. Dor�navant, il ne pourrait plus rester.</p></section><section><title><p>51</p></title><p>La nuit, Mercurio r�va de Battista qui prit ensuite la figure du marchand juif qu�il avait tu� � Rome. Et, comme alors, Mercurio sentit son corps se couvrir de sang visqueux et collant.</p><p>Puis, avec l�absence de logique des r�ves, il se retrouva dans un lit avec Benedetta. Comme ce jour-l� � l�auberge, Benedetta lui prit la main et la posa sur son sein. Le corps de Benedetta �tait lui aussi couvert d�un liquide visqueux, mais qui n��tait pas du sang.</p><p>Mercurio se r�veilla en nage, excit�.</p><p>Il s�obligea � orienter imm�diatement ses pens�es vers Giuditta. Il se sentait en faute, comme s�il l�avait tromp�e. Il voulait oublier le plus vite possible ce r�ve effrayant et sensuel o� se r�v�lait une part de lui qui lui faisait peur.</p><p>Le soir o� Battista �tait mort, Mercurio aurait voulu courir retrouver Giuditta. Mais il ne l�avait pas fait : cette mort l�avait sali.</p><p>Il se sentait aussi sali par son incapacit� � se fixer sur l�image de Giuditta. Sa pens�e revenait sans cesse � Benedetta, tel le fer attir� par l�aimant. Il se rappelait ses l�vres, son corps nu, sa peau douce sous ses mains, le mamelon dur entre ses doigts. Il avait beau lutter, une part profonde et incontr�lable de son �tre s�attardait sur ces images sensuelles et cultivait le d�sir de caresser encore ce sein, de poss�der ce corps.</p><p>Il se leva et alla directement plonger son visage dans la cuvette d�eau. L�eau fra�che lui coupa le souffle, et effa�a ces pens�es qui lui faisaient peur.</p><p>Habill�, il se pr�cipita hors de la chambre et s�arr�ta : il n�avait pas envie de rencontrer Anna.</p><p>Mais elle �tait l� cependant, et semblait l�attendre. Aussit�t elle demanda : � C�est vrai que Battista est mort ? �</p><p>Mercurio sentit un poids sur ses �paules. Il baissa la t�te et s�avachit sur une chaise pr�s de la table.</p><p>� Alors, c�est vrai. �</p><p>Mercurio leva sur elle des yeux rouges et d�sesp�r�s. Il n�arrivait pas � pleurer. Depuis la mort de Battista, c��tait comme si les larmes en lui s��taient taries. � C�est ma faute, dit-il, la voix �trangl�e. Tout est ma faute. �</p><p>Anna vint pr�s de lui avec douceur. � C��tait un adulte, il savait ce qu�il faisait�</p><p>��Non, non ! �, dit Mercurio en tapant sur la table. Loin de l�Arsenal, ils avaient attach� une pierre au cadavre de Battista et l�avaient laiss� couler au fond de la lagune. Impossible de rendre � sa veuve un cadavre transperc� par un trait d�arbal�te. Apr�s une pri�re rapide, ils l�avaient abandonn� aux poissons et aux crabes. � C��tait un homme peureux et je l�ai forc� � m�ob�ir. Je l�ai menac�, s�il ne m�ob�issait pas, de le r�p�ter � Scarabello� Il ne voulait pas, c��tait un p�cheur, un brave homme� et je l�ai tu�. C�est moi qui l�ai tu� !</p><p>��C�est donc pour �a que tu as achet� sa barque pour deux pi�ces d�or, je l�ai entendu dire au march� �, dit Anna. Elle s�assit pr�s de lui et lui posa la main sur la cuisse.</p><p>Mercurio d�tourna la t�te.</p><p>Il �tait all� trouver la femme de Battista, la veille au soir, et lui avait dit que son mari s��tait noy� dans les hautes eaux sans qu�ils puissent retrouver son corps. Elle s��tait effondr�e dans un g�missement. Sa main tenait encore le couteau � vider les poissons. Son chemisier �tait couvert d��cailles. Elle avait regard� le couteau, puis l�avait l�ch�. � Qu�est-ce qu�on va manger maintenant ? �, avait-elle dit � voix basse. Et lentement, comme si elle les voyait pour la premi�re fois, ou peut-�tre pour la derni�re, elle avait commenc� � �ter les �cailles de son chemisier et � les ranger aupr�s de son couteau. Comme si elle se d�shabillait. Mercurio lui avait propos� deux sols d�or pour racheter la barque de Battista, une somme exorbitante. Elle avait pris les pi�ces et avait mordu dedans, incr�dule. Puis, les pi�ces dans sa paume, elle avait lev� les yeux sur lui : � C�est vous qui l�avez tu�, hein ? �</p><p>Anna lui serra la cuisse.</p><p>� Il y a toujours des morts autour de moi, dit Mercurio d�une voix monocorde, comme si ce n��tait pas vraiment la sienne. Ou comme s�il n��tait pas l�. J�apporte la mort. Je suis maudit�</p><p>��Ne dis pas �a� �</p><p>Mercurio se tourna brusquement vers Anna.</p><p>� Tu sais comment je suis arriv� jusqu�ici ? Tu ne me l�as jamais demand�.</p><p>��Tu �tais un escroc�</p><p>��<emphasis>Je suis</emphasis> un escroc !</p><p>��D�accord, tu es un escroc, tu as plein de pi�ces d�or� C�est facile � imaginer�</p><p>��Eh bien, tu te trompes, fit-il d�une voix sombre, et il baissa de nouveau les yeux sur le bois tach� de la table. Je fuis parce que� parce que j�ai tu� un homme. �</p><p>Le silence tomba.</p><p>� Je n�y crois pas, finit par dire Anna.</p><p>��Mais si, tu dois le croire. �</p><p>Anna lui releva le visage et le regarda dans les yeux. Longuement. Puis elle dit, avec encore plus de fermet� qu�auparavant : � Je n�y crois pas �.</p><p>Mercurio ouvrit la bouche pour parler. Puis, d�pass� par une �motion violente, presque f�roce, qui le d�chira et le bouleversa tout entier, il �clata en sanglots d�sesp�r�s. Des pleurs sauvages, entre le vagissement et les larmes. Ces larmes qu�il n�avait pas vers�es pour Battista, ni pour le marchand juif de Rome. Il pleurait pour l�ivrogne noy� dans les �gouts en face de l��le Tib�rine, et aussi parce qu�il n�avait jamais eu de m�re et qu�il pouvait seulement maintenant, avec Anna, se permettre d�entendre cette douleur sans fond, ce vide, ce gouffre qu�il avait dans le c�ur.</p><p>� Raconte-moi tout �, dit Anna d�une voix pleine d�amour en lui caressant les cheveux, quand les sanglots de Mercurio se furent calm�s.</p><p>Il se tourna vers elle et la prit dans ses bras, enla�ant son corps chaud et protecteur. Il la serra avec fougue, mouilla sa robe avec ses larmes. � Pas maintenant, chuchota-t-il. Je n�y arriverais pas� �</p><p>Anna lui donna un baiser dans les cheveux. Elle murmura : � Je suis l� �. Puis elle se leva. � Viens, allons dehors. Moi, �a m�a toujours fait du bien de regarder l�herbe, les arbres, le ciel. Je les regarde et je me sens moins seule.</p><p>��C�est idiot�, dit Mercurio avec un petit rire.</p><p>��Viens �, r�p�ta Anna en le tirant par la main.</p><p>Mercurio, se leva, s�essuya le visage avec sa manche et suivit Anna sur le seuil de la maison.</p><p>Elle l�emmena derri�re, o� poussaient quelques maigres l�gumes. Le bras tendu, elle d�signa un peu plus loin une �norme construction qui paraissait abandonn�e. La partie inf�rieure �tait en pierres s�ches et la partie sup�rieure en bois de sapin. � Tu vois �a ? Autrefois, c��tait l��table. Nous �tions consid�r�s comme riches. Il y avait de quoi vivre pour deux familles dans cette maison. �</p><p>Mercurio regarda le b�timent, qu�il voyait de la fen�tre de sa chambre sans avoir jamais demand� ce que c��tait.</p><p>Anna le prit par la main. � Viens �, lui dit-elle, et elle l�emmena jusqu�� la porte d�glingu�e de l��table. Elle l�ouvrit. � l�int�rieur, un oiseau s�envola. Une souris montra sa t�te dans la mangeoire. � On a eu jusqu�� cinquante vaches. C�est � cette �poque-l� qu�il m�a achet� le collier �, se souvint-elle avec un sourire, en caressant le bijou que Mercurio avait rachet� pour elle. � Et puis il y a eu la disette. Il n�y avait plus d�herbe pour les vaches. Elles sont devenues maigres � faire peur et elles ne donnaient plus de lait. � la fin de l�ann�e, une nuit, des brigands sont descendus du Frioul et nous en ont vol� dix. Puis des paysans des alentours sont arriv�s, et ils se sont excus�s mais ils avaient besoin de viande pour leurs enfants qui mouraient de faim. Ils nous ont pris une vache. Et dix jours apr�s une autre, et une autre encore. Chaque fois ils �taient plus agressifs. Ils ne s�excusaient plus et ils venaient avec des couteaux de plus en plus longs. � Elle soupira et hocha la t�te. � Alors est arriv�e une �pid�mie. Toutes les vaches ont �t� emport�es en une semaine. � Elle recula et ferma la porte de l��table. � On �tait sur la paille. Mais on �tait ensemble. � Elle sourit. � On �tait encore ensemble, mon mari et moi. C��tait tout ce qui comptait. Maintenant qu�il est mort, je me rends compte de la chance qu�on avait. � Elle regarda Mercurio. � Je ne sais pas pourquoi je t�ai racont� tout �a. �</p><p>Mercurio regardait l��table, songeur. � Je dois y aller, je reviens vite �, dit-il enfin.</p><p>Anna acquies�a et le regarda s��loigner. Elle sourit de nouveau, � sa mani�re douce : elle savait parfaitement pourquoi elle lui avait racont� cette histoire. Et elle savait aussi o� il �tait si press� d�aller.</p><p>Mercurio frappa � la porte de Tonio et Berto. Il devait absolument voir Giuditta. C��tait ce qu�il avait compris de l�histoire d�Anna : quoi qu�il arrive, il devait �tre avec Giuditta, cela seul comptait.</p><p>Il se fit accompagner � Cannaregio dans la barque de Battista, qu�il avait cach�e parmi les joncs. Il la repeindrait plus tard, pour qu�elle ne soit pas reconnue par les autorit�s. Il leur donna rendez-vous au campo Santo Aponal au coucher du soleil pour recevoir leur salaire de Scarabello.</p><p>Aussit�t seul, il se dirigea vers le campo del Ghetto. L�, il s�assit et attendit de voir passer Giuditta.</p><p>Mais il ne pouvait s�emp�cher de penser � Benedetta, � mesure que le temps s��coulait. Les images sensuelles se bousculaient, sombres et morbides, augmentant son malaise. C��tait comme un nuage noir qui s�amoncelait sur sa t�te. Sans savoir pourquoi, il �prouva une sensation de danger et de peur.</p><p>Le soleil allait se coucher. Mercurio se levait pour aller � son rendez-vous au campo Santo Aponal quand Giuditta apparut sur la fondamenta dei Ormesini. Elle s�avan�ait au milieu des dentelles et des toiles d�organdi install�es devant les boutiques comme autant de luxueuses banni�res. D�s qu�il la vit, les nuages qui s��taient rassembl�s au-dessus de sa t�te disparurent comme par magie. Il se leva pour aller � sa rencontre. Mais Giuditta n��tait pas seule. Un gar�on corpulent l�accompagnait, un court et �pais b�ton � la ceinture.</p><p>Giuditta portait des pi�ces d��toffe ; elle leva les yeux et le vit. Son visage s�illumina. Elle sourit. Puis elle se tourna, embarrass�e, vers son accompagnateur qu�elle d�signa du menton � Mercurio, avant de hausser les �paules.</p><p>Mercurio ne comprenait pas. Il sentit son sang bouillonner dans ses veines. Il voulait absolument savoir qui �tait cet individu qui marchait � larges enjamb�es, regardant autour de lui avec insolence.</p><p>Mercurio se planta devant Giuditta. � <emphasis>Ciao</emphasis>, lui dit-il en utilisant cette mani�re de se saluer qu�il avait apprise de Battista.</p><p>��J�aime bien ce mot, moi aussi, dit Giuditta.</p><p>��Qu�est-ce que tu veux ? �, fit tout de suite le gar�on, qui se pla�a entre eux, la main sur sa matraque.</p><p>Mercurio ne le regarda pas. Il fixait Giuditta.</p><p>� J�ai �t� agress�e par un petit gar�on et mon p�re a demand� � Joseph de�, commen�a-t-elle � expliquer.</p><p>��Agress�e ? l�interrompit Mercurio, pr�occup�.</p><p>��Tu es le gar�on de la porte ! s��cria Joseph, le doigt tendu vers lui.</p><p>��Qui ? demanda Mercurio en fron�ant les sourcils.</p><p>��Va-t-en. Reste loin d�elle, lui ordonna Joseph, qui devenait agressif. Son p�re ne veut pas te voir dans les parages. �</p><p>Mercurio regarda Giuditta et lut la surprise dans ses yeux. Elle ignorait jusque-l� pourquoi son p�re l�avait flanqu�e de Joseph.</p><p>� Je t��crase quand je veux, esp�ce de singe �, r�agit Mercurio.</p><p>Joseph gonfla le thorax.</p><p>Mais Mercurio vit � ce moment-l� une pri�re muette dans les yeux de Giuditta. Elle �tait embarrass�e et mortifi�e, et lui demandait de renoncer, de s�en aller.</p><p>� Je plaisante, gros lard �, fit Mercurio. Il regarda encore un instant Giuditta, intens�ment, puis il s��loigna.</p><p>Il n�avait pas tourn� au coin de la rue que la col�re explosa en lui, incontr�lable. � Sac � merde ! maugr�a-t-il. Sac � merde ! � � un passant qui le regardait avec insistance, il montra le poing et dit � Qu�est-ce que tu veux, connard ? � Il s�appuya contre le mur l�zard� d�un palais et s�effor�a de retrouver son calme. Puis il revint sur la fondamenta dei Ormesini et regarda vers le Ghetto.</p><p>Giuditta aussi, sur le pont, s��tait retourn�e.</p><p>Leurs yeux s�enlac�rent.</p><p>Mercurio sentait pourtant que cet �change de regards dans lesquels ils se perdaient ne lui suffisait plus. Il n�acceptait pas d��tre exclu. Il lui fallait trouver un moyen de tromper cette surveillance. Toucher Giuditta � travers le bois inanim� de la grande porte ne suffisait plus. Mais, � la seule pens�e d�effleurer Giuditta, ses mains se rappel�rent le sein velout� de Benedetta et il prit peur. Il partit au pas de course pour se d�fouler et faire taire ses pens�es. Il arriva sur le campo Santo Aponal tel un taureau furieux.</p><p>Sur sa lanc�e, il demanda � Scarabello, sans m�me le saluer : � Alors ? C�est combien, ma part ?</p><p>��M�me pas un marquet, r�pondit Scarabello, qui fixait dans le dos de Mercurio les deux g�ants immobiles, bras crois�s sur leur poitrine vigoureuse.</p><p>��Qu�est-ce que �a veut dire ?</p><p>��T�auras pas un sou parce que j�ai rien eu. Les marins sont superstitieux. Et les armateurs encore pires.</p><p>��Quel rapport ? demanda Mercurio.</p><p>��La voile �tait tach�e de sang �, dit Scarabello, avec une pointe de mauvaise humeur. Il regarda encore les deux g�ants et se toucha le lobe de l�oreille. � Vous avez ces boucles d�oreille parce que vous �tes des marins ?</p><p>��Oui, r�pondit Tonio.</p><p>��Vous embarqueriez sur un navire avec une voile tach�e de sang ?</p><p>��Non.</p><p>��Non ! Bien s�r que non ! � Scarabello �carta th��tralement les bras. � T�as rat� ton coup, mon gars. Et tu m�as fait rater le mien.</p><p>��Un homme en est mort ! �, hurla Mercurio saisi d�une haine profonde, en le fixant de ses yeux rouges.</p><p>Scarabello soutint son regard. � La mort de cet homme ne me concerne pas. �</p><p>Mercurio continuait de le fixer avec haine mais il savait que Scarabello avait raison. La mort de Battista ne le concernait pas.</p><p>� Pourquoi tu es venu avec ces deux-l� ? demanda Scarabello. Tu pensais m�intimider ? �</p><p>Mercurio fron�a les sourcils. Il n�y avait pas pens�. Mais il comprenait que Scarabello ressentait le m�me malaise que lui la premi�re fois qu�il avait vu les deux g�ants. � Non, fit-il. Je voulais te dire qu�on a une barque � nous. Si tu as besoin de faire certains transports particuliers qui ne doivent pas �tre contr�l�s par les gardes, on est l��quipe qu�il te faut. Personne n�est plus rapide que nous.</p><p>��T�es toujours le m�me comique �, dit Scarabello. Ce gar�on lui plaisait. Et l�impression d�sagr�able qu�il s�en repentirait un jour ne le quittait pas. � J�y penserai. J�ai souvent besoin de transports� rapides. G�n�ralement la nuit. �</p><p>Mercurio acquies�a. � Tu sais o� me trouver.</p><p>��Attends, mon gars �, le stoppa Scarabello. Il lui mit la main sur l��paule et l�emmena � l��cart, en parlant � mi-voix. � Si je te disais que j�ai rencontr� ton ami Donnola ? Tu le cherches toujours ?</p><p>Mercurio fit signe que cela n�avait pas d�importance.</p><p>��Tu ne le cherches plus ? Ni son ami le docteur ? �</p><p>Mercurio secoua la t�te.</p><p>Scarabello sourit. � �a veut dire que tu en as marre de la fille du docteur, ou que tu l�as d�j� retrouv�e ?</p><p>��Qu�est-ce que �a peut te faire ?</p><p>��C�est juste pour causer, dit Scarabello d�un ton vague. Comme le docteur est en train de se mettre en travers de mes affaires et qu�il me casse les couilles� �</p><p>Mercurio se raidit.</p><p>Scarabello �clata de rire. � Ah, voil�. Tu n�en as pas encore marre de la petite famille juive.</p><p>��Qu�est-ce qu�il t�a fait ? demanda Mercurio.</p><p>��Rien. C�est les affaires.</p><p>��Quelles affaires ?</p><p>��� cause de lui, le Castelletto devient un endroit o� les gens n�ont plus trop envie d�aller.</p><p>��C�est quoi, le Castelletto ? �</p><p>Scarabello �carquilla les yeux. � Mais tu baises jamais, mon gars ? �</p><p>Mercurio rougit.</p><p>Scarabello �clata de rire. � Tu connais pas le Castelletto ?</p><p>��Qu�est-ce qu�il t�a fait, le docteur ? �, demanda une nouvelle fois Mercurio.</p><p>Scarabello redevint s�rieux. Il planta l�index contre la poitrine de Mercurio et l�appuya trois fois avant de parler. � Si tu le vois, dis-lui bien que les affaires, c�est les affaires. Je doute pas qu�il en fasse de bonnes. Mais avant, y avait qu�une putain malade, maintenant il y en a des dizaines. Sauf que les Tours, c�est pas l�h�pital, et je veux pas perdre des clients � cause de lui. J�en ai rien � foutre des autres, moi. Je suis comme les b�liers� T�as d�j� vu un b�lier ? Dr�le d�animal. Je les aime bien. Ils tournent pas autour de l�obstacle, ils l�attaquent � coups de cornes et ils le d�truisent. Voil� ma philosophie. � Il pin�a la joue de Mercurio et lui fit un clin d��il. � Si tu le rencontres, ton docteur, raconte-lui l�histoire du b�lier. Il comprendra. � Puis il fit signe � ses hommes de le suivre. Apr�s quelque pas, il s�arr�ta et se retourna, comme s�il se rappelait soudain quelque chose. � J�ai appris que ta belle est devenue la ma�tresse du prince fou. Quel go�t ! Et quel courage !</p><p>��La ma�tresse ? � Mercurio �prouva une �trange, d�sagr�able sensation. � Pas possible�</p><p>��Tiens, une autre dent sensible�</p><p>��J�en ai rien � foutre de Benedetta �, dit Mercurio avec une v�h�mence excessive.</p><p>Scarabello se mit � rire.</p><p>� J�en ai rien � foutre ! �, lui hurla presque Mercurio sous le nez.</p><p>Scarabello l�attrapa � la gorge. � Calme-toi, morpion, dit-il d�une ton glacial. J�ai fini de m�amuser �, et il s��loigna, sa fourrure noire ouverte sur le devant et ses cheveux d�argent ondoyant dans l�air.</p><p>Mercurio resta au centre du <emphasis>campo</emphasis>, fixant sans le voir le puits en pierre d�Istrie. Il �tait d�sorient�. Quelque chose bougeait en lui, qu�il ne r�ussissait pas � discerner.</p><p>� Qu�est-ce qu�on fait ? �, demanda Tonio en s�approchant.</p><p>Mercurio se retourna, comme s�il revenait � la r�alit�. Il regarda Tonio d�un �il noir. � Tirez-vous, siffla-t-il. Faites ce que vous voulez. �</p><p>Et d�un pas furieux, il se rendit � l�auberge de la Lanterna Rossa, o� il avait log� avec Benedetta.</p><p>� Elle est o� ? demanda-t-il au vieux, toujours sur sa chaise.</p><p>��Qui ? �</p><p>Mercurio donna un coup de pied dans la chaise. Le vieux roula sur le sol. � Elle est o� ?</p><p>��Elle est partie il y a quelque temps avec un homme du prince Contarini, g�mit le vieux en se massant le coude, la t�te rentr�e dans les �paules.</p><p>��O� ?</p><p>��Je sais pas, r�pondit le vieux effray�, en se r�installant sur sa chaise. Je te le jure� �</p><p>Mercurio s�en alla sans lui accorder un seul regard. � Rialto, il tourna � gauche sur la riva del Vin. L�, il s�assit sur un baril vide et regarda passer les embarcations.</p><p>Il repensa � Benedetta. De nouveau, il sentit cette oppression dans sa poitrine, en m�me temps que l�excitation morbide qui le tourmentait depuis la nuit pr�c�dente.</p><p>�J�avais promis � Scavamorto de te prot�ger�, se dit-il, et il se sentit coupable.</p><p>Puis il se rappela quand Benedetta l�avait embrass� pour faire croire � Giuditta qu�elle �tait sa petite amie. Il se rappela avec quelle d�sinvolture et quelle d�termination elle avait agi.</p><p>Il �prouva de nouveau cette sensation de danger et de peur.</p></section><section><title><p>52</p></title><p>� Voici pour toi un calice de vin et de myrrhe, mon fr�re, tel qu�il fut offert � notre Seigneur J�sus-Christ quand il arriva au sommet du Golgotha, pour qu�il supporte les souffrances qu�il allait endurer �, dit le prince Contarini, la main tendue vers une coupe de verre souffl� de Murano qu�un serviteur apportait sur un plateau.</p><p>Fr�re Amadeo la prit et la vida d�un trait.</p><p>Le prince difforme rit. � Mais notre Seigneur, lui, a refus� de se soustraire � la douleur. � Il rit encore. � Je te trouve sage, tout compte fait. � Il se tourna vers la chemin�e, dans laquelle br�lait un feu de braises, et fit signe � l�un de ses hommes. Puis il enfila des gants de ferronnier ou de mar�chal-ferrant en cuir �pais.</p><p>L�homme lui passa une pique de fer du diam�tre d�un gros clou. Le m�tal �tait rouge.</p><p>Un des chiens qui assistaient � la sc�ne aboya.</p><p>� Tenez-le bien �, dit le prince Contarini.</p><p>Deux hommes de chaque c�t� saisirent fr�re Amadeo par les bras et les maintinrent tendus, les mains pos�es sur deux morceaux de bois, la paume vers le haut.</p><p>Zolfo se serra contre Benedetta.</p><p>Le moine, le souffle court et les yeux exorbit�s, regardait le prince s�approcher avec le bout de fer incandescent.</p><p>� Maintenez-le �, dit Contarini en pointant la pique vers son bras gauche.</p><p>Les deux hommes qui le tenaient serr�rent plus fort.</p><p>Fr�re Amadeo chercha d�instinct � se d�gager et ferma le poing.</p><p>� Ouvre la main �, ordonna le prince.</p><p>Lentement fr�re Amadeo d�plia les doigts.</p><p>Le prince enfon�a avec force la pointe rougie au centre de la paume du fr�re. La chair gr�silla en s�ouvrant, c�dant � la p�n�tration du m�tal.</p><p>Le moine hurla, et se tordit de douleur.</p><p>Les chiens aboy�rent de nouveau. Deux d�entre eux grogn�rent comme s�ils voulaient se jeter sur les chevilles du fr�re. Le prince leur lan�a un coup de pied et ils recul�rent en glapissant.</p><p>Zolfo ferma les yeux et appuya sa t�te contre la robe �l�gante de Benedetta. Elle restait immobile, impassible. Elle regarda le fer p�n�trer � fond dans la paume et br�ler la surface du bois qui �tait dessous.</p><p>Quand l�odeur du bois se superposa � celle de la chair grill�e, le prince, avec une expression satisfaite, retira le fer.</p><p>Fr�re Amadeo pleurait et transpirait. � Excellence, dit-il d�une voix faible, je vous en supplie�</p><p>��Tais-toi �, l�interrompit le prince en tournant autour de lui pour se positionner pr�s de sa main droite. � Tenez-le �, dit-il � ses hommes. Puis, voyant que le moine serrait le poing, il ordonna : � Ouvre.</p><p>��Excellence� je vous en supplie� non�, g�mit fr�re Amadeo.</p><p>��Ouvre la main, siffla le prince Contarini.</p><p>��Non, l�chez-le ! �, s��cria Zolfo en se pr�cipitant vers le prince.</p><p>Benedetta ne fit rien pour le retenir.</p><p>Un des hommes du prince frappa Zolfo d�un revers de main violent qui le fit tomber au sol, la l�vre ouverte.</p><p>Zolfo se releva et revint s�agripper � Benedetta.</p><p>Elle s��carta. � Tu salis ma robe �, lui dit-elle.</p><p>Le prince lui adressa un regard satisfait. Puis il fixa le fr�re. � C�est pour rendre ton chemin et ta croisade plus faciles, moine. Tu ne comprends donc pas que je fais cela pour ton bien, comme notre Seigneur fit avec le <emphasis>poverello</emphasis> d�Assise, Fran�ois, quand il lui transmit les saints stigmates ? En ce moment personne ne t��coute, tes paroles se noient dans la lagune, nul ne s�int�resse � ta bataille contre les Juifs� Mais apr�s ce petit sacrifice, tu passeras pour un saint homme. Et tes paroles sonneront alors comme les trompettes du Jugement Dernier. Ouvre la main, allez.</p><p>��Excellence, non� �, pleura fr�re Amadeo, d�sesp�r�.</p><p>Une expression agac�e apparut sur le visage du prince. Il posa la pointe rougeoyante sur les doigts du moine dont le poing restait ferm�.</p><p>Le fr�re hurla de douleur et ouvrit la main.</p><p>Alors le prince abattit la pointe de fer avec violence. Il transper�a la chair. Puis, apr�s l�avoir extraite de la main martyris�e, il jeta le clou dans la chemin�e. � Te voil� saint ! �, s�exclama-t-il en riant.</p><p>Ses hommes rirent avec lui et l�ch�rent le moine. Les chiens aboy�rent, sans comprendre s�il fallait faire f�te ou attaquer. Deux des chiens se battirent et r�colt�rent un nouveau coup de pied.</p><p>Fr�re Amadeo se recroquevilla au sol, ses mains tremblaient de douleur.</p><p>Zolfo se pr�cipita vers lui et le prit dans ses bras. Le fr�re l��loigna d�un coup de coude.</p><p>Benedetta regarda Zolfo, qui se retirait � l��cart, mortifi�. �Nous avons choisi des ma�tres semblables, pensa-t-elle. Parce que nous sommes semblables toi et moi.�</p><p>� Emmenez-le chez lui et donnez-lui du vin � volont�, ordonna le prince en d�signant fr�re Amadeo, toujours recroquevill� au sol. Il ne se doutait pas qu�il pourrait devenir un saint. Il va devoir s�habituer � cette id�e. �.</p><p>Contarini se tourna en souriant vers Benedetta.</p><p>Elle r�pondit � son sourire. Et sentit une sorte de fr�missement � l�aine. Quelque chose qui ressemblait autant au plaisir qu�� la peur.</p><p>� Allons-nous-en, lui dit le prince Contarini en lui tendant son bras atrophi�. Les mis�res humaines qui suivent les grands �v�nements me mettent de mauvaise humeur. �</p><p>Benedetta prit son bras, comme une dame bien �lev�e, et ils quitt�rent � pas mesur�s la pi�ce qui sentait la chair br�l�e. Sur le seuil, Benedetta se tourna vers Zolfo, coll� au moine comme un chien. �Oui, nous avons choisi des ma�tres semblables.� Elle regarda sa propre main serr�e autour du bras difforme du prince : il ne lui avait jamais offert son bras valide. �C�est parce que tous les deux nous ne cherchons que le m�pris�, se dit-elle en se retournant pour suivre du coin de l��il la silhouette de Zolfo qui disparaissait.</p><p>Le prince rejoignit la chambre � coucher o� il croyait avoir pris la virginit� de Benedetta et s�assit � son �critoire, encombr�e de documents. Il prit dans un tiroir une paire de petites lunettes rondes, les chaussa puis baissa la t�te sur des livres de compte, la plume � la main, pr�t � la tremper dans l�encrier.</p><p>Benedetta �ta son �l�gante robe, une de celles qui avaient appartenu � la s�ur d�funte du prince et qu�il lui avait permis de porter apr�s leur premi�re fois. Elle ouvrit la porte � c�t� de l�alc�ve et enfila la tunique blanche du premier jour, encore tach�e de sang. Du sang de poulet. Elle prit dans un tiroir le bonnet jaune que Zolfo avait arrach� � Giuditta et le serra dans sa main. Enfin, elle se dirigea vers la balan�oire que le prince avait fait installer juste devant son �critoire et s�y assit. Elle arrangea la tunique de mani�re � ce que la tache de sang soit bien visible. Puis elle commen�a � se balancer, paresseusement.</p><p>Le prince feignit de ne pas la voir.</p><p>Mais Benedetta savait qu�il la respirait de toute son �me, aussi difforme que son corps. Elle savait que bient�t il l�verait les yeux. D�abord distraitement, puis avec une convoitise croissante. Et tandis qu�elle se balan�ait, en avant, en arri�re, Benedetta serrait contre elle le bonnet jaune, avec haine, pour lui imprimer toute sa malveillance.</p><p>Le prince enleva ses lunettes, fit tomber la plume sur l��critoire et son visage commen�a � devenir rouge. Il rejoignit Benedetta et la prit l�, lui debout et elle sur la balan�oire. Et au moment du plaisir, il leva les yeux vers la fresque qui repr�sentait sa s�ur morte. Puis il se d�tacha de Benedetta, et lui ordonna presque avec m�pris d�enlever la tunique et de se rhabiller. Enfin, avec son membre tout mou qui sortait encore de ses chausses, il se laissa aller sur le lit, couch� sur le dos.</p><p>Benedetta remit la robe �l�gante qu�elle portait avant le co�t, noua autour de son cou un collier de perles grosses comme des petits pois et vint s��tendre elle aussi, du c�t� du bras handicap�. Sa main continuait de serrer le bonnet jaune, dont le prince ne se souciait nullement. Elle attendit que le corps de son seigneur f�t compl�tement d�tendu.</p><p>� Je dois te demander un cadeau, mon amour �, dit-elle alors.</p><p>Le prince ne bougea pas un muscle. Mais sa voix sonna aussi froide qu�un bloc de glace, aussi tranchante qu�un rasoir. � Si tu m�appelles mon amour ne serait qu�une fois encore, je te fais jeter dans le canal avec une pierre au cou. �</p><p>Benedetta sentit la peur lui serrer la gorge. Elle savait que le prince n�aurait pas h�sit� � le faire. Elle resta silencieuse.</p><p>� Maintenant je veux dormir, murmura bient�t le prince. Quand je me r�veillerai, tu pourras me demander ce que tu veux. � Il glissa sa main dans son d�collet� et lui pin�a le mamelon, � lui faire mal. � Et tu l�auras. � Il �ta sa main et respira profond�ment.</p><p>Benedetta, avec d�licatesse, lui nettoya le membre avec un bout de drap et le lui remit dans ses chausses.</p><p>� Merci �, dit le prince Contarini d�une voix que le sommeil �teignait peu � peu.</p><p>Quand elle sentit que la respiration de son amant devenait profonde et r�guli�re, Benedetta se dressa sur le coude et regarda le bonnet jaune serr� dans sa main. Elle avait appris que de nombreuses chr�tiennes, des dames de l�aristocratie ou des courtisanes cultiv�es, avaient �t� si charm�es par ces formes originales, ce m�lange d��toffes toutes jaunes mais si diff�rentes et si bien assembl�es, qu�elles avaient voulu s�acheter des bonnets, bien que la loi interdise aux Juifs de les vendre.</p><p>Tout � coup, elle remarqua � l�int�rieur, sur le revers, une tache rouge sombre. Cela ressemblait � du sang.</p><p>Benedetta caressa le poitrail car�n� de son puissant amant, qui se gonflait et se d�gonflait � un rythme constant. Il dormait profond�ment.</p><p>� J�ai besoin de ton argent et je ne peux pas attendre� mon amour �, murmura-t-elle.</p><p>Elle ouvrit la petite bourse de velours et de soie que le prince portait � la ceinture et y prit trois pi�ces d�or. Puis elle se leva pour aller chercher le sachet qui contenait les cheveux de Giuditta. Elle sortit de la pi�ce et se fit accompagner par un serviteur chez Reina la magicienne.</p><p>� Tu as ce que je t�ai demand� ? �, lui demanda celle-ci.</p><p>Benedetta lui tendit le sachet contenant les cheveux et le bonnet jaune.</p><p>� Il y a une tache � l�int�rieur du bonnet, fit-elle, en la lui montrant. On dirait du sang.</p><p>��C�est peut-�tre une sorci�re ? �, dit la magicienne en riant. Puis elle ouvrit le sachet des cheveux et les sortit. � Ils sont mouill�s, dit-elle en faisant une grimace.</p><p>Oui, r�pondit Benedetta. J�ai crach� dessus. �</p></section><section><title><p>53</p></title><p>� Tu n�as pas confiance en moi ! s��cria Giuditta, furieuse, en barrant la porte � son p�re qui s�appr�tait � sortir.</p><p>��Je n�ai pas confiance dans ce voleur ! r�pondit Isacco d�une voix plus forte.</p><p>��Cesse de l�appeler ainsi ! �, r�pondit-elle, le visage tout rouge.</p><p>Isacco secoua la t�te, essayant de se calmer. Mais il ressemblait � un animal en cage. � Je t�interdis de le voir, dit-il, serrant les poings.</p><p>��Et comment je pourrais, avec ce gardien que tu m�as coll� aux basques ? �, siffla Giuditta. Elle �tait hors d�elle. Elle avait cru que son p�re avait mis Joseph � ses c�t�s pour qu�elle se sente plus en s�curit�, depuis l�agression par ce gamin qui lui avait arrach� une m�che de cheveux et vol� son bonnet. Mais elle se sentait tromp�e. � La nuit, les chr�tiens me mettent en cage, fit-elle d�un air sombre, et le jour, c�est mon p�re.</p><p>��C�est pour ton bien, coupa Isacco.</p><p>���videmment, r�pondit Giuditta avec un sourire m�prisant.</p><p>��Tu es jeune, continua Isacco, cherchant � calmer le jeu, bien qu�il sent�t le sang lui monter � la t�te. Pour l�instant, tu ne comprends pas. Un jour, tu me remercieras.</p><p>��Un jour, je m�enfuirai ! �, hurla Giuditta avec rage.</p><p>Alors Isacco, avant m�me de comprendre ce qu�il faisait, lui donna une claque.</p><p>Giuditta �carquilla les yeux. Bouche b�e, elle porta lentement la main � sa joue qui palpitait.</p><p>� Mon enfant� �, dit doucement Isacco.</p><p>Giuditta lui tourna le dos et lui ouvrit la porte.</p><p>Isacco aurait voulu prendre sa fille dans ses bras, lui demander pardon. Lui expliquer. Lui dire qu�il regrettait. Mais il resta la bouche ouverte, aussi incapable de parler que de respirer. Il aurait voulu que sa femme soit encore l� : elle aurait su quoi faire, alors qu�il �tait impuissant. Il franchit la porte, presque en s�enfuyant, au moment o� Joseph apparaissait dans l�escalier.</p><p>� Bonjour, docteur, dit le gar�on, la main sur sa matraque.</p><p>��Bonjour mon cul ! �, lui cracha Isacco au visage, en descendant l�escalier d�un pas lourd. Apr�s quelques marches, il s�arr�ta et se retourna vers Joseph. Le doigt point�, il lui cria : � Tu es renvoy� !</p><p>��Mais, docteur�, dit Joseph, �tonn�.</p><p>��Va-t-en ou je te casse la t�te avec ta matraque. �</p><p>Le gar�on, sans comprendre, commen�a � descendre l�escalier, lentement.</p><p>� Plus vite ! �</p><p>Joseph le d�passa, la t�te baiss�e comme s�il craignait un coup, et disparut aussit�t.</p><p>Isacco descendit encore quelques marches. Puis, telle une furie, il les remonta quatre � quatre jusqu�� la porte de l�appartement et cria : � Si j�apprends que tu fr�quentes cet escroc� � Il agita le poing et claqua la porte.</p><p>� Il s�appelle Mercurio, cria Giuditta derri�re le battant.</p><p>��Mercurio-de-mon-cul, oui �, marmonna Isacco en s�en allant.</p><p>Il trouva Donnola qui l�attendait sur la <emphasis>fondamenta</emphasis> en plaisantant avec un des gardes. Il le d�passa sans m�me le saluer.</p><p>Donnola le rattrapa. � Nous sommes de bonne humeur, je vois, dit-il en riant.</p><p>��Oh, va au diable toi aussi �, fit Isacco.</p><p>Donnola rit encore plus fort.</p><p>Il flottait dans l�air l�odeur �cre du vin bon march� des boutiques autour de la calle della Malvasia. Un vin qui se transformait rapidement en vinaigre et dont les vapeurs pestilentielles donn�rent la naus�e � Isacco. Il avan�a d�un pas plus vif, courant presque.</p><p>Devant l�abbaye de Santa Maria della Misericordia, la puanteur de vin aigre fut remplac�e par l�odeur, plus subtile mais tout aussi d�rangeante, de chair g�t�e et de mort qu�exhalaient les malades et les bless�s qui attendaient sur les marches de l�hospice.</p><p>Isacco s�interrogeait sur l��volution de la maladie qui affligeait les prostitu�es. C��tait un v�ritable ch�timent. Le nombre de femmes infect�es croissait de jour en jour. Il soignait plus de quarante malades, mais combien �taient-elles en r�alit� ? La plupart refusait de se soigner, de peur de perdre des clients, augmentant ainsi la contagion. Le plus inqui�tant �tait l�id�e que s�en faisaient les gens, encourag�s par les pr�tres et les m�decins de mauvaise foi : � L�homme a voulu faire l�amour avec les singes, disaient-ils, et il a attrap� la maladie des animaux �.</p><p>Dans ce panorama d�courageant, seuls le prieur de la Note Scuola Grande di Santa Maria della Misericordia et sa femme, de la confraternit� la�que des Battuti qui g�rait l�hospice, tentaient comme lui d�affronter la maladie de mani�re empirique. Devant l��glise, au fond de la fondamenta della Misericordia, Isacco aper�ut le <emphasis>zappafanghi</emphasis>, l��missaire du syndicat de la confraternit�. Il l�appela d�un geste de la main. Ce dernier, l�ayant reconnu, s�approcha et lui dit que le prieur et sa femme venaient d�accueillir trois hommes qui pr�sentaient les signes du mal fran�ais.</p><p>� Je peux les voir ? demanda Isacco aussit�t.</p><p>��Non, r�pondit l�homme. Le prieur a demand� la discr�tion� � Il se pencha vers lui, avec des airs de conspirateur. � Ce sont des personnes haut plac�es. Des nobles. Il para�t que l�un d�eux est membre du Conseil des Dix� �</p><p>Le m�decin acquies�a. Le prieur le mettrait certainement au courant de l��volution de la maladie dans les jours � venir. Isacco se moquait bien de savoir de qui il s�agissait, seule lui importait l�avanc�e de la maladie chez les hommes. � premi�re vue, il semblait qu�elle soit plus mortelle encore chez eux. Il prit dans sa sacoche une petite bouteille, qu�il tendit au <emphasis>zappafanghi</emphasis>. � Donnez cela au prieur, lui dit-il. C�est de l�huile de Palo Santo. Elle calme les plaies. � Il le salua et fit signe � Donnola qu�ils pouvaient poursuivre leur chemin.</p><p>Au Castelletto, ils travers�rent l�entr�e sale et malodorante de la Torre delle Ghiandaie et montaient l�escalier quand Isacco s�arr�ta et regarda son assistant.</p><p>� Donnola� � Isacco soupira, levant la t�te vers le cinqui�me �tage. � Que faisons-nous pour ces pauvres femmes ?</p><p>��Vous les aidez, docteur, r�pondit Donnola, d�une voix assur�e. Et tout �a pour ne pas gagner grand-chose.</p><p>��Je gagne bien plus que je ne m�rite, dit Isacco. Quatre femmes sont d�j� mortes sans que je puisse les sauver. Pourquoi devrais-je me faire payer ?</p><p>��Pour le temps que vous leur consacrez, r�pondit avec s�rieux Donnola. Vous �tes ici du matin au soir. Qui d�autre ferait �a ?</p><p>��N�importe quelle dame de compagnie.</p><p>��Ah, vous les Juifs, toujours � vous pleurer dessus. C�est p�nible, � la fin. �</p><p>Isacco sourit. � D�apr�s toi, est-ce que je n�glige Giuditta ?</p><p>��Vous �tes le seul � le savoir, docteur. Mais s�il y a quelqu�un � qui il faut poser la question, c�est votre fille.</p><p>��Tu deviens philosophe et casse-couilles, Donnola, dit Isacco en lui tapant sur l��paule. Mais merci. �</p><p>Au cinqui�me �tage, la Cardinale, qui les attendait, les avait vus arriver. � On a trois malades suppl�mentaires, dit-elle. Il n�y a plus de place.</p><p>��On se serrera, fit Isacco.</p><p>��Il y en aurait m�me deux autres de plus, mais elles disent que� elles disent qu�elles ne�</p><p>��Qu�elles ne veulent pas se laisser toucher par un Juif ? �</p><p>La Cardinale acquies�a tristement.</p><p>� Si seulement elles n��taient que deux, soupira Isacco. Je suis d�sol� d��tre juif, fit-il en �cartant les bras. Mais c�est bien ce que je suis, non ?</p><p>��Vous �tes notre docteur, c�est tout �, fit la Cardinale.</p><p>Donnola passa devant elle et sourit. � Bien r�pondu. En r�compense, un jour je te ferai go�ter mon corps, beaut�, lui dit-il.</p><p>��En r�compense, un jour, je te ferai go�ter une bonne claque dans la gueule �, lui r�pondit-elle.</p><p>Donnola rit et rejoignit Isacco qui, dans le couloir, s�arr�tait devant chaque chambre, avec un salut et un sourire pour chacune des prostitu�es malades. Donnola alla � la derni�re porte du couloir.</p><p>� Bonjour, R�publique, dit-il gaiement. Comment tu te sens aujourd�hui ?</p><p>��Mieux. �</p><p>Donnola regarda Isacco, qui arrivait. � Vous voyez ? Il y en a une qui a l�air de s�en sortir malgr� l�incapacit� de sa dame de compagnie.</p><p>��Ne crions pas victoire trop t�t.</p><p>��Docteur, j�ai envie de vous �trangler quelquefois. �</p><p>Isacco entra dans la chambre.</p><p>Lidia, la fille de R�publique, courut � sa rencontre et se jeta dans ses bras. � Les plaies se referment ! Elles se referment ! Merci, merci !</p><p>��Voyons �a �, fit Isacco. Il s�assit au bord du lit et vit que R�publique avait les joues moins p�les. La maladie avait dess�ch� son sein g�n�reux mais elle �tait toujours en vie. Il d�pla�a la couverture et v�rifia les pansements, l�un apr�s l�autre, avec un soin maniaque. �N�oublie jamais que tu n�es pas un vrai docteur�, se disait-il.</p><p>� Docteur, Marianna est fi�re de toi, dit R�publique comme si elle avait devin� ses pens�es. J�ai r�v� d�elle cette nuit. �</p><p>Isacco �couta la voix sensuelle de cette femme qui p�n�trait en lui, comme un baume, et le faisait se sentir un homme. Il se mit debout, avec brusquerie. � Oui, dit-il avec s�rieux. Effectivement, les plaies vont mieux. �</p><p>Les yeux de R�publique devinrent humides. Elle serra les l�vres, retenant le sourire qui l�aurait fait �clater en sanglots.</p><p>Isacco baissa les yeux au sol. Dans le silence qui suivit, il sentit une petite main se glisser dans la sienne.</p><p>La petite Lidia lui laissa un petit objet froid dans la paume.</p><p>Isacco regarda et vit, nettoy� pour l�occasion, le marquet que la petite lui avait d�j� offert en paiement la premi�re fois qu�il �tait entr� dans cette chambre. Il se retourna.</p><p>Lidia le regardait et secouait la t�te. Elle n�accepterait pas un second refus.</p><p>Isacco ferma les doigts sur la petite pi�ce de monnaie des pauvres. �Oui. Tu l�as bien gagn�, escroc�, se dit-il.</p></section><section><title><p>54</p></title><p>� �te-toi de l�, servante, tu ne vois pas que je veux passer ? ronchonna le gros bonhomme d�une voix plaintive, aigu� et d�sagr�able. Tu veux salir mes chaussures en satin des Flandres ? �</p><p>Anna del Mercato retint un mouvement de r�volte. Elle baissa la t�te, prit le balai-brosse et le seau, et se colla humblement contre le mur, alors que l�homme avait largement la place de passer, malgr� la taille de son ventre.</p><p>�Connards de riches�, pensa-t-elle avec rage.</p><p>� Esp�ce d�idiote, pousse-toi donc ! �, s�exclama le ma�tre de maison, Girolamo Zulian de� Gritti, le noble d�sargent� pour lequel Anna travaillait. Hors d�haleine, les mains au ciel et tout d�peign�, il se pr�cipitait au bas des escaliers � la rencontre du riche visiteur qu�on venait de lui annoncer. Passant � c�t� d�Anna, il r�p�ta : � Esp�ce d�idiote, je devrais te renvoyer ! � Il se prosterna presque devant son visiteur. � Pardonnez, messire, les serviteurs� �, et il laissa la phrase en suspens.</p><p>� Les serviteurs sont idiots par nature �, dit le gros homme avec une grimace en direction d�Anna. Il avait une dr�le de t�te, maigre aux pommettes et au menton, mais avec de grosses joues sur lesquelles poussait une barbe longue et clairsem�e.</p><p>Anna �prouva autant d�antipathie que de r�pulsion pour cet homme. Son nez gibbeux, ros�tre, �tait probablement un signe de goutte ou de quelque autre maladie. Ses yeux �troits, deux fentes, semblaient g�n�s par la lumi�re. Et sa bouche s�inclinait vers le bas dans une grimace permanente de d�go�t.</p><p>� On dit que les n�gres sont inf�rieurs, reprit le gros homme en continuant de fixer Anna, mais je crois que tous les serviteurs le sont. Leur ignorance et leur mesquinerie sont telles qu�on se demande s�ils n�appartiennent pas � une autre race �, dit-il avec un profond m�pris. Puis il se tourna vers l�entr�e du palais et montra deux serviteurs gigantesques, � la peau noire et coiff�s d�un turban, qui se tenaient immobiles aupr�s d�une chaise � porteurs. � Voyez ces deux singes, fit-il. Diriez-vous qu�ils sont humains ? �</p><p>Girolamo Zulian de� Gritti eut un rire complice, tout en regardant la chaise � porteurs orn�e de colonnes finement sculpt�es, dor�es, et de pr�cieux voiles de soie dans laquelle �tait arriv� son visiteur. Les seuls costumes des deux serviteurs maures avaient d� co�ter les yeux de la t�te, se dit-il.</p><p>Le gros homme semblait tenir � humilier Anna del Mercato. Il s�approcha d�un pas et renifla l�air. � Au moins, elle ne pue pas comme un animal �, dit-il, et il s��venta � l�aide d�un mouchoir parfum�.</p><p>Le ma�tre de maison rit.</p><p>Anna sentit qu�elle allait exploser. Elle aurait voulu lancer son seau d�eau sale � la face de ce gros lard r�pugnant. Elle baissa la t�te pendant que l�autre lui tournait le dos et s�adressait au noble d�sargent�.</p><p>� Un P�re de l��glise me d�sapprouverait sans doute, dit le gros homme � ce dernier, mais c�est ainsi que je vois les choses. Qui est en haut est en haut, et qui est en bas� respire l�odeur de mes pets ! � Il rit de sa plaisanterie. � Laissons cela. J�ai l�intention de vous proposer une affaire qui, je pense, devrait vous convenir, excellence.</p><p>��Allons, pas de compliments ni d��excellence� entre nous� Je suis seulement un des nombreux nobles de vieille lign�e de cette tr�s noble cit� �, se gargarisa Girolamo Zulian de� Gritti. Affam� d�argent et en quasi banqueroute, il ne voyait pas ce que ce gros homme riche pouvait attendre de lui.</p><p>� Vous n�avez rien contre les Juifs ? demanda ce dernier tandis qu�ils se dirigeaient vers l�escalier.</p><p>��� part le fait qu�ils sont juifs ? �, r�pliqua en riant le ma�tre de maison.</p><p>Le gros homme rit avec lui. � Nous allons �tre d�accord, je le sens d�j�. �</p><p>Tandis qu�ils s��loignaient dans l�escalier d�honneur, Anna le foudroya du regard. Puis elle reprit son travail. Elle avait mal aux genoux, aux bras et aux �paules. Ses mains �taient pleines de crevasses. La droite, serr�e toute la journ�e sur le manche � balai, commen�ait � saigner.</p><p>�Je vieillis�, pensa-t-elle.</p><p>Mercurio, qui s��tait aper�u la veille de sa fatigue et de sa main bless�e, lui avait demand� de renoncer � ce travail. Mais Anna s��tait ent�t�e. C��tait devenu une sorte de d�fi. Elle ne voulait pas se rendre � l��vidence : elle ne pouvait plus, � son �ge, faire certains travaux p�nibles.</p><p>Elle regarda en direction du gros homme qui haletait et soufflait en arrivant � l��tage sup�rieur.</p><p>�Si �a se trouve, c�est moi qui cr�verai avant toi, salaud�, pensa-t-elle avec hargne.</p><p>Puis elle se tourna vers les deux serviteurs maures pr�s de la chaise � porteurs.</p><p>� Donne-leur de l�eau �, dit-elle au serviteur charg� de cette t�che. Elle fit un signe aux deux Maures. � Venez boire. �</p><p>Ceux-ci lui tourn�rent aussit�t le dos.</p><p>� Allez au diable vous aussi �, maugr�a Anna, et elle se remit � frotter le sol, o� une magnifique marqueterie de marbre commen�ait d�appara�tre sous la crasse.</p><p>� Anna del Mercato ! cria une demi-heure plus tard un serviteur en livr�e par-dessus la balustrade de marbre jaune du premier �tage.</p><p>��Qu�est-ce qu�il y a ? demanda Anna.</p><p>��Monte, r�pondit celui-ci. Le ma�tre et son invit� veulent te voir. �</p><p>Anna serra les poings et la m�choire. � �a ne leur a pas suffi ? �, marmonna-t-elle tout bas.</p><p>Tandis qu�elle montait l�escalier, tous les serviteurs avaient les yeux sur elle. Des regards de piti� et de peur. Quand les ma�tres vous convoquent, ce n�est jamais bon signe.</p><p>� Courage, lui dit une vieille �dent�e en lui touchant l��paule.</p><p>��Merci �, r�pondit Anna. Une marche apr�s l�autre, en s�accrochant � la balustrade et sentant ses genoux craquer, elle arriva en haut des escaliers, o� le serviteur en livr�e fr�missait d�impatience.</p><p>� Vite, vite, lui dit-il.</p><p>��Je ne suis pas press�e �, r�pondit Anna, qui avan�a dans le grand couloir menant � la galerie. Elle entendait � chaque pas le bruit de ses chaussures humides sur le sol. Malgr� ses pri�res matin et soir pour que Mercurio ne reste pas un voleur, elle se dit qu�elle aimerait bien le voir d�trousser ce maudit bonhomme qui se r�jouissait s�rement � la perspective de l�humilier de nouveau.</p><p>Le serviteur frappa et annon�a : � Anna del Mercato, Seigneur.</p><p>��Qu�elle entre �, entendit-elle dire � l�int�rieur.</p><p>Le serviteur s��carta et regarda Anna.</p><p>Celle-ci h�sita un instant, puis prit une profonde inspiration et entra.</p><p>� Ce serait donc toi Anna del Mercato ? �, dit le visiteur d�un ton surpris, quand il la vit.</p><p>�Fumier de salaud, pensa Anna. Fais-la-moi courte, ta com�die.�</p><p>� Il semblerait que je te doive des excuses �, continua le gros bonhomme, de sa voix stridente.</p><p>Pendant un instant, Anna resta stup�faite. Puis elle comprit que ces deux-l� voulaient s�amuser encore plus � ses d�pens. Elle ne r�pondit pas. Telle une b�te de somme, elle baissa la t�te. �Vas-y, frappe�, se dit-elle.</p><p>� Et moi aussi, dit Girolamo Zulian de� Gritti. <emphasis>Messer</emphasis> Bernardino da Caravaglio, ici pr�sent, avec lequel je viens de conclure une excellente affaire, et qui jouit de ma totale confiance, de toute mon estime et de ma confiance infinies� �</p><p>Le gros homme se d�roba : � Allons, noble de� Gritti, n�exag�rons pas�</p><p>��Si, si, mon cher, r�pliqua aussit�t le ma�tre de maison, il faut le dire�</p><p>��C�est donc un effet de votre bont� �, dit Bernardino da Caravaglio en tentant une r�v�rence que son ventre d�mesur� l�emp�cha de mener � bien.</p><p>�Assez maintenant, donnez-moi le coup de gr�ce�, pensait Anna del Mercato, la t�te baiss�e.</p><p>� <emphasis>Messer</emphasis> Bernardino da Caravaglio s�appr�tait � partir, reprit le noble d�sargent�, quand il m�a dit, sans savoir de qui il s�agissait, que j�aurais bien besoin d�une Anna del Mercato pour organiser l�approvisionnement de ma f�te imminente. Il dit que tu le faisais autrefois pour les familles importantes de Venise. C�est vrai ? Est-ce bien toi ? �</p><p>Anna leva la t�te, �bahie. Sa bouche en resta ouverte de surprise. � Je�</p><p>��Mon ami, s�il me permet de l�appeler ainsi, dit que tu n�avais pas ta pareille pour d�nicher les meilleures marchandises� au prix le plus bas. C�est vrai ? �</p><p>Anna regarda le gros homme auquel elle avait jusque-l� souhait� tout le mal possible. Certes, elle avait autrefois aid� quelques familles importantes en difficult� � s�approvisionner � bon prix, gr�ce � sa connaissance du march� de Mestre, moins cher que les march�s v�nitiens. Mais comment cet homme pouvait-il le savoir ? Il connaissait peut-�tre quelques-unes de ces familles.</p><p>� Alors ? insista le noble. C�est toi ?</p><p>��Effectivement� Excellence illustrissime�, balbutia Anna.</p><p>��Mais enfin, femme, grin�a le gros lard, en haussant d�une octave sa voix antipathique. Tu as un talent, de l�exp�rience� et tu te contentes de gratter les carrelages ? Pourquoi ne pas l�avoir dit plus t�t � ton noble ma�tre ?</p><p>��Eh bien� je� � Anna �tait en pleine confusion. La t�te lui tournait. Au bord du malaise, elle s�appuya au dossier d�une chaise pour rester debout. � Je�</p><p>��Rentre chez toi, l�interrompit le ma�tre de maison. Repose-toi quelques jours. Puis pr�sente-toi � la cuisine et fais-toi donner la liste de ce qu�il te faut et le cr�dit n�cessaire. Ta paie est quadrupl�e. Maintenant, va-t-en. � Il fit un geste pour la cong�dier.</p><p>Anna resta bouche b�e. Puis elle se secoua, tourna les talons et s�enfuit presque.</p><p>Les deux autres �clat�rent de rire dans son dos.</p><p>� Anna del Mercato ! la rappela le gros bonhomme alors qu�elle �tait d�j� sur le seuil. Sois plus �veill�e � l�avenir.</p><p>��Merci, votre Seigneurie, merci �, dit Anna en s�inclinant.</p><p>Elle sortit, descendit l�escalier sans ressentir ses douleurs aux genoux, lan�a un coup de pied dans le seau d�eau sale et dit en passant � c�t� des deux Maures gigantesques : � Votre ma�tre est moins horrible que je le croyais �. Elle disparut par le sotoportego delle Colonette en riant comme une petite fille.</p><p>Plus tard, entrant chez elle tout excit�e, elle s��cria : � Mercurio, mon gar�on ! Tu ne devineras jamais ce qui m�est arriv� !</p><p>��Que t�est-il arriv� ? �, dit de l�int�rieur une voix aigu� et famili�re.</p><p>Anna s�arr�ta net, puis s�avan�a doucement vers la pi�ce � la chemin�e.</p><p>L�, assis � leur table, se trouvait le gros Bernardino da Caravaglio.</p><p>Anna �tait abasourdie. Et soudain, tout fut clair.</p><p>Le gros bonhomme se mit � rire et enleva les deux morceaux de tissu qui se trouvaient � l�int�rieur de ses joues. � Bienvenue �, lui dit Mercurio en cessant de d�guiser sa voix.</p><p>Les yeux d�Anna se remplirent de larmes. Tandis que Mercurio commen�ait � d�faire son costume rembourr�, elle s��lan�a contre lui pour le taper � coups de poing, riant et pleurant � la fois, de joie, d��motion, de surprise.</p><p>Mercurio riait avec elle, tout content. � Idiote de servante, tu aurais bien voulu me poignarder, avoue-le, lui disait-il, tout fier qu�elle ne l�ait pas reconnu.</p><p>��Mais comment tu as fait ? lui demanda Anna. Ou plut�t, non : comment j�ai fait ?</p><p>��Parce que je t�ai attaqu�e tout de suite, dit Mercurio en riant. Le truc, c�est d�emp�cher le pigeon de r�fl�chir. De le jeter tout de suite dans un torrent d��motions. � Il rit de nouveau. � Qu�est-ce que je me suis amus� ! Si tu avais vu ta t�te ! J�ai cru que tu allais exploser. Tu n�as m�me pas reconnu Tonio et Berto !</p><p>��Tonio et� � Anna resta bouche b�e, une fois encore. � Voil� pourquoi ils d�tournaient la t�te chaque fois que je leur parlais ! Mais o� as-tu pris tout ce mat�riel� la chaise � porteurs�</p><p>��Au Th��tre de l�Anzelo, sourit Mercurio. J�ai un cr�dit chez eux. �</p><p>Anna se donna une tape sur le front. � Et voil� pourquoi ce gros d�gueulasse connaissait mon histoire, dit-elle, comprenant tout � coup. C�est moi qui te l�ai racont�e !</p><p>��La premi�re fois que nous nous sommes vus, dit Mercurio. Tu m�as racont� qu�au lieu de t�en �tre reconnaissants, ces salauds, une fois riches, ne voulaient plus de toi parce tu leur rappelais des temps difficiles�</p><p>��Tu te souviens de �a� �, dit Anna, �mue de d�couvrir qu�il l�avait �cout�e. Elle se rappela ce jour ou le fr�re Amadeo avait frapp� � sa porte avec ces trois gamins sales, mal nourris et effray�s. � Tu �tais tremp� comme un poussin� et habill� d�une soutane ! J�aurais d� comprendre tout de suite que tu �tais un escroc ! �</p><p>Mercurio rit encore. Il semblait redevenu un gamin.</p><p>Anna le regarda, fi�re. � C�est vrai que tu es tr�s fort, mon gar�on. Tu es un ph�nom�ne. Tu as un talent immense. �</p><p>Mercurio rougit.</p><p>Ce fut au tour d�Anna de rire. Elle le prit dans ses bras et l�embrassa sur les deux joues. Puis elle fit une grimace. � Ah, c�est d�go�tant� il m�est rest� plein de tes poils dans la bouche�</p><p>��Ce sont les poils du chat de la voisine, dit Mercurio en riant de nouveau. Il aura froid aux fesses pendant quelque temps. � Il finit de se d�shabiller, �ta son maquillage puis se dirigea vers la sortie. � Je dois aller voir Isaia Saraval �, dit-il.</p><p>Mais Anna ne l��coutait plus. Elle regardait le feu, revivant toutes les �motions et les images de ce jour-l�. Elle hochait la t�te et souriait, heureuse.</p><p>Mercurio entra dans la boutique de l�usurier sur la place du march�. Le noble d�sargent� avait vite compris l�int�r�t de la proposition de Mercurio ; il s�agissait maintenant de convaincre Isaia Saraval.</p><p>� Nous �tablirons une somme hypoth�tique, expliqua-t-il au pr�teur juif. Avec cette somme, le noble chr�tien ach�te tout ce dont il a besoin, y compris des bijoux pour sa femme et pour lui-m�me : il faut qu�il ait l�air d��tre tr�s riche. Tout cela, il l�ach�te chez vous. Et vous, vous le lui rachetez tout de suite, pour une somme hypoth�tique elle aussi, sauf que ce sera pour une somme inf�rieure. Ainsi, il ne vous paiera que la diff�rence, voyez-vous ? Et toute la marchandise qu�il prendra continuera de vous appartenir. Bref, c�est comme si vous lui faisiez payer une location, vous me suivez ? �</p><p>Saraval acquies�ait, admiratif.</p><p>� Ce n�est pas tout, fit Mercurio. Pourquoi vous contenter de louer vos objets magnifiques qui sont en gage ?</p><p>��Pourquoi m�en contenter ? �, r�p�ta Saraval, qui ne comprenait toujours pas.</p><p>Mercurio rit. � Vous m�avez bien dit que vous ne pouviez pas exposer votre marchandise parce que c�est interdit aux pr�teurs juifs ?</p><p>��C�est bien �a�</p><p>��Sauf que l�, ce ne serait pas vous qui exposeriez votre marchandise�</p><p>����mais notre noble chr�tien ! s�exclama Saraval. Et donc personne n�enfreint la loi !</p><p>��Et si vous lui faites un petit rabais sur ce que nous appellerons d�ores et d�j� un loyer, conclut Mercurio, il r�pandra le bruit parmi ceux de ses h�tes qui souhaitent renouveler l�ameublement de leur maison� Des tableaux, des tapisseries, des tapis, tout ce que vous lui avez lou�, y compris des bijoux� Ainsi, chacun de ses h�tes fortun�s pourra acheter ce qui lui pla�t. Et c�est vous qu�il chargera de traiter ces affaires, parce qu�il pr�tendra que ces vils et bas commerces l�ennuient. Qu�en pensez-vous ? �</p><p>Saraval �tait sans voix. Il hochait la t�te et regardait autour de lui, caressant des yeux toute cette marchandise qui ne resterait plus ici, dans son arri�re-boutique, � se couvrir de poussi�re. Jamais pr�teur sur gage n�avait eu jusque l� cette id�e. Pourtant, elle �tait simple. Et comme toutes les id�es simples, elle �tait g�niale. � Ce que j�en pense� ce que j�en pense� � Il respira � fond. � Je pense que tu es un cadeau envoy� par <emphasis>Ha-Shem</emphasis>, que son nom soit toujours b�ni. � Il le regarda. � Et j�imagine qu�une id�e de ce genre demande une r�compense.</p><p>��Une r�compense �lev�e, m�me, dit Mercurio. Je veux un quart de vos gains.</p><p>��Un quart ? �, fit Saraval. Il r�fl�chit un instant, puis acquies�a. � Bon. Affaire conclue ! � Il lui mit la main sur l��paule. � Tu es s�r de ne pas �tre juif, mon gars ?</p><p>��S�r et certain, r�pondit Mercurio. Je suis un escroc. � Saraval resta s�rieux un moment, sans savoir s�il fallait le croire ou non, puis il �clata d�un rire fracassant.</p></section><section><title><p>55</p></title><p>Mercurio resta bouche b�e en se retrouvant devant l�accumulation d��difices la plus improbable qui soit, avec des constructions hautes comme des tours accol�es les unes aux autres sans aucune logique.</p><p>� Voil� le Castelletto �, lui dit le gamin qui l�avait guid� jusque-l�.</p><p>Mercurio lui donna un marquet et observa les alentours. La cour au milieu des Tours �tait emplie d�une foule incroyable de femmes de tous �ges, des petites filles aux femmes m�res, le visage fard� de blanc de c�ruse et les l�vres rouges. Toutes portaient des robes voyantes et d�collet�es, et un foulard jaune autour du cou. Certaines, en passant pr�s de lui, lui firent des signes obsc�nes avec leur langue, l�une d�elle releva ses jupes et agita devant lui son cul rond d�un blanc cr�meux, avant de s��loigner en se d�hanchant.</p><p>� T�as juste l�embarras du choix, dit en riant un homme qui sortait d�une des Tours.</p><p>��Je cherche le docteur Isacco da Negroponte, lui dit Mercurio.</p><p>��Un docteur ? Ici ? T�es pas venu pour baiser ?</p><p>��Isacco da Negroponte �, r�p�ta Mercurio.</p><p>L�homme hocha la t�te et s��loigna.</p><p>Mercurio se dirigea d�un pas d�cid� vers le premier b�timent. Il �prouva une sorte de vertige � respirer l�odeur �cre et f�tide du sexe bon march�. Instinctivement, il porta les mains � ses oreilles pour les prot�ger du tapage des cris qui se r�percutaient dans la haute trombe d�escalier. Une prostitu�e s�approcha de lui en tortillant des hanches.</p><p>� Tu connais le docteur Negroponte ? �, lui demanda-t-il.</p><p>La prostitu�e tendit la main, sans la moindre h�sitation, et lui saisit le membre. � O� est-ce que t�as mal, mon tr�sor ? Je vais te soigner, moi� �</p><p>Mercurio la repoussa. � Je cherche le docteur Negroponte, dit-il encore.</p><p>��Ici, on cherche des putes, connard �, lui r�pondit hargneusement la prostitu�e. Elle lui tourna le dos et disparut.</p><p>Mercurio regarda autour de lui. Il vit une femme d�un certain �ge, immobile au centre d�un vestibule, debout, les jambes un peu �cart�es. Elle avait des cheveux blancs avec des m�ches teintes de rose et de vert.</p><p>� Excusez-moi, lui dit Mercurio en s�approchant, vous connaissez le docteur Negroponte ?</p><p>La femme le regarda sans r�pondre. Elle poussa un soupir de soulagement.</p><p>��Je dois le trouver d�urgence �, insista Mercurio.</p><p>La femme souleva � peine ses jupes et se d�pla�a. Par terre, une flaque d�urine. � Moi aussi j�avais une urgence, mon joli, dit-elle en souriant.</p><p>��Mais le docteur Negroponte, vous le connaissez ?</p><p>��Va savoir. J�en connais beaucoup, mais je ne connais pas leur nom. Et m�me quand ils me le disent, je l�oublie aussit�t qu�ils ont sorti leur machin d�entre mes cuisses. �</p><p>Mercurio allait s��loigner, quand une jolie fille dont le d�collet� vertigineux montrait des mamelons clairs couleur d�abricot, lui fit un signe. Mercurio se sentit profond�ment troubl�. Il baissa les yeux, �vitant de croiser le regard de la jeune prostitu�e, et sortit de la Tour, un poids sur la poitrine.</p><p>� Attends �, dit une voix derri�re lui.</p><p>Mercurio se retourna. La fille l�avait suivi et s�approchait de lui. Ses seins ballottaient, comme pour l�inviter.</p><p>� Non, merci ! �, dit-il avec une fougue excessive.</p><p>La fille se mit � rire. � Je parie que tu es vierge �, fit-elle avec un clin d��il, tandis qu�elle se rapprochait.</p><p>Mercurio voulait partir mais ses yeux le retenaient.</p><p>� Roule pas comme �a des yeux, ils vont tomber par terre.</p><p>��Oh� pardon�, fit Mercurio, qui fit un grand effort pour se d�cider � partir.</p><p>��J�ai entendu que tu cherches le m�decin des putains, l�arr�ta la fille, en lui prenant le bras.</p><p>��Tu le connais ? �, demanda Mercurio, qui ne put emp�cher ses yeux de revenir se poser sur le sein d�couvert de la prostitu�e.</p><p>Elle remonta son corsage. � Comme �a, c�est mieux ? Tu arrives � comprendre ce que je te dis maintenant ? �</p><p>Mercurio rougit.</p><p>� Oui, c�est s�r que tu es puceau, dit en riant la fille. � la Torre delle Ghiandaie. Cinqui�me �tage. Demande la Cardinale, dit la prostitu�e en indiquant l�entr�e d�une autre tour.</p><p>��Merci �, dit Mercurio.</p><p>La prostitu�e baissa son corsage et lui agita ses petits seins sous le nez. Puis elle �clata de rire, sans malice, comme une petite fille, et s�en alla.</p><p>Mercurio se dirigea � pas lents vers la Torre delle Ghiandaie. De temps en temps, il se retournait vers la prostitu�e. Elle lui fit un signe de la main, comme aurait fait n�importe quelle fille, et Mercurio lui r�pondit, en souriant, encore assomm�. Son corps et ses instincts s��taient r�veill�s. Alors il pensa � Giuditta. Il ne pouvait plus se contenter de toucher le bois d�un portail.</p><p>�C�est bien pour �a que tu es ici�, se dit-il en franchissant l�entr�e de la Torre delle Ghiandaie. Il regarda vers le haut et commen�a � monter l�escalier qui s�enroulait comme un gigantesque serpent. Dans sa poche tintaient trente et une pi�ces d�or et sept d�argent. Un petit tr�sor, le produit de la f�te du noble d�sargent�. Il avait re�u sa part le matin m�me, deux semaines � peine apr�s avoir eu cette id�e. Les affaires avaient march� au-del� des pr�visions les plus optimistes et Saraval la lui avait donn�e avec enthousiasme. De l�argent arriverait encore car deux nobles dames �taient en tractations pour l�achat d�un collier et d�une bague de grande valeur. Un vrai succ�s. Mercurio avait toutes ses pi�ces sur lui, comme un porte-bonheur. En montant l�escalier sale de la Torre delle Ghiandaie, il se r�p�tait la phrase qu�il avait pr�par�e. Une simple phrase, mais qui produirait son effet.</p><p>� Qu�est-ce que tu veux ? �, lui demanda une gigantesque bonne femme v�tue d�une robe rouge pourpre, quand il arriva au dernier �tage. L�odeur de salet� et de sexe avait laiss� place � un parfum de propre, de savon et de lessive.</p><p>Mercurio la regarda. � C�est le cinqui�me �tage ?</p><p>��Qu�est-ce que tu veux ? r�p�ta la grande bonne femme.</p><p>��Je cherche la Cardinale.</p><p>��Je travaille pas aujourd�hui.</p><p>��C�est toi, la Cardinale ? fit Mercurio.</p><p>��T�es con ou quoi ? dit la femme.</p><p>��Tu connais le docteur juif ? �</p><p>Sur le visage de la Cardinale apparut une expression soup�onneuse. � Je te le demande pour la derni�re fois, sinon je te jette dans l�escalier : qu�est-ce que tu veux ?</p><p>��J�ai quelque chose � lui dire.</p><p>��Dis-le-moi et je lui transmettrai quand je le verrai, r�pondit-elle.</p><p>��Non, je dois lui dire personnellement. � Mercurio fit une pause. � C�est important. �a concerne sa fille. �</p><p>Les traits de la Cardinale se fig�rent. � Elle va mal ? Il lui est arriv� quelque chose ?</p><p>��Non� non� qu�est-ce que tu vas chercher ? �</p><p>La Cardinale le toisa un instant. � Reste ici �, lui dit-elle. Puis elle se dirigea vers une porte, au d�but du long couloir. Elle frappa et ouvrit.</p><p>De l�int�rieur une voix arriva : � Qui est-ce ?</p><p>��C�est moi, docteur, r�pondit Mercurio, qui avait suivi la Cardinale.</p><p>��Moi qui ?</p><p>��Mercurio.</p><p>��Oh, merde ! s�exclama Isacco.</p><p>��Je le jette dans l�escalier ? �, demanda la Cardinale en attrapant Mercurio par le col de sa casaque.</p><p>Isacco apparut sur le seuil. Il avait le visage marqu� par les semaines pass�es � lutter contre le mal fran�ais. Il regarda Mercurio sans le voir. Puis se tourna vers la Cardinale et secoua la t�te en signe de d�n�gation.</p><p>La prostitu�e se figea et eut les larmes aux yeux.</p><p>Isacco se tourna de nouveau vers Mercurio. � Entre �, lui dit-il. L�invitation n��tait pas amicale. Caressant l��paule de la Cardinale, il dit : � Fais ce qu�il faut �.</p><p>Mercurio entra dans la pi�ce. Il vit une femme �tendue sur une couche. Elle avait une expression sereine, en d�pit de son nez creus� et mang� par une plaie.</p><p>� Bonjour, dit-il tout bas � la femme.</p><p>��Elle ne peut plus t�entendre, dit Isacco en refermant la porte. Aujourd�hui, elle a fini de souffrir. �</p><p>Mercurio recula vivement.</p><p>� Je t�ai fait entrer uniquement parce que j�ai une chose � te dire, reprit Isacco qui vint tout pr�s de lui, d�une mani�re agressive, malgr� la fatigue et la frustration qu�on lisait dans ses yeux. Reste loin de ma fille. � Il lui tapa l�index contre la poitrine plusieurs fois et r�p�ta, en d�tachant chaque mot : � Reste� loin� de� ma� fille �.</p><p>Mercurio sentit le sang lui monter � la t�te. La col�re fit vibrer son corps. Les vieilles d�fenses inn�es qui se d�clenchaient chaque fois qu�il se sentait agress� injustement s�activ�rent. Il fit un effort pour se retenir et dire la phrase qu�il avait pr�par�e. Il inspira � fond. � Je suis devenu comme vous� docteur, dit-il d�une voix �trangl�e. Je suis devenu honn�te.</p><p>��Toi, c�est �crit sur ton front que tu es un escroc, grogna Isacco en approchant son visage de celui de Mercurio. Tu es un criminel, une racaille.</p><p>��Et vous, alors ?</p><p>��Tu me menaces ? demanda Isacco en l�attrapant au collet.</p><p>��Pourquoi vous avez le droit de changer et pas les autres ? �, fit Mercurio, les yeux fous, r�volt� par l�injustice. Il se d�gagea de la prise. � Vous vous prenez pour qui ? �</p><p>Isacco le regarda en silence.</p><p>� Docteur, �coutez-moi, reprit Mercurio en cherchant � se contr�ler. J�ai un travail honn�te, maintenant. � Il sortit sa bourse avec les pi�ces de monnaie qu�il avait gagn�es, l�ouvrit, la tendit vers Isacco, s�r de son effet. � Regardez. Je vais devenir riche, en plus d��tre honn�te, dit-il fi�rement.</p><p>��Reste loin de ma fille, r�p�ta Isacco sans m�me accorder un regard � la bourse de Mercurio.</p><p>��Je suis amoureux de votre fille �, cria Mercurio, s�effrayant presque de prononcer la phrase � voix haute.</p><p>Isacco allait lui sauter dessus quand la porte s�ouvrit.</p><p>Apparurent la Cardinale, les yeux rouges, et deux autres prostitu�es, t�te basse. Elles tenaient une civi�re. Elles entr�rent en silence et, pleines d�attentions pour leur compagne, comme si elle �tait encore vivante, d�pos�rent avec respect son cadavre sur la civi�re puis l�emport�rent � l�ext�rieur.</p><p>Isacco, d�un pas lent, alla vers la porte, qu�il referma. Il resta la main sur la poign�e, tournant le dos � Mercurio. � S�il est vrai que tu aimes Giuditta, dit-il d�une voix grave et basse, rends-toi compte du mal que tu pourrais lui faire. Penses-y, si tu l�aimes. �</p><p>Mercurio se sentit mortifi� et humili�. Il ferma sa bourse et la remit dans sa casaque. Au fond de lui, il sentait que le docteur avait raison. Il se recroquevilla, presque vaincu. Mais il pensa � Anna, � la confiance qu�elle avait en lui. Et surtout � la fa�on dont Giuditta le regardait, chaque fois qu�ils se rencontraient. Elle l�aimait aussi, avec la m�me d�termination.</p><p>� Non, dit-il. Non ! �</p><p>Isacco se tourna vers lui, le visage rouge.</p><p>� Je deviendrai honn�te ! continua Mercurio. Je deviendrai digne d�elle !</p><p>��Oui ? Et apr�s ? � Le docteur �tait de plus en plus �carlate. � Tu deviendras juif aussi ?</p><p>��Oui, s�il le faut !</p><p>��Va-t-en, mon gar�on. Nos deux mondes peuvent cohabiter mais ne peuvent pas en former un seul.</p><p>��Parce que vous n�avez pas d�imagination, r�pondit d�instinct Mercurio.</p><p>���a te sert � quoi, l�imagination ? demanda Isacco d�un ton sarcastique, le sourcil relev�.</p><p>��On peut imaginer un monde diff�rent. �</p><p>Le docteur le regarda en silence. Il hocha la t�te. Puis ouvrit la porte. � Va-t-en, mon gar�on, r�p�ta-t-il en l�invitant � sortir. Tu n�es qu�un idiot. �</p><p>Mercurio marcha lentement, le plus dignement possible. Il passa devant lui et sur le seuil commen�a � dire : � Je deviendrai�</p><p>��Tu ne sais m�me pas qui tu es, l�interrompit Isacco avec agacement. Comment pourrais-tu savoir ce que tu deviendras ? �</p><p>Mercurio se retourna brusquement. � Je suis tous ceux que je veux �tre !</p><p>��Tu vois bien que tu n�es qu�un escroc ? Isacco le poussa vers l�escalier. Il faut �tre ind�crottable pour dire une chose pareille. Tu dois �tre une seule et unique personne, idiot ! �</p><p>Mercurio fut bless�. Isacco avait peut-�tre raison. Il eut peur de ne pas savoir qui il �tait, de n��tre personne. Et cette peur br�la en lui comme de l�alcool pur, d�cha�nant la col�re, cette col�re qui l�avait toujours fait avancer. � Vous qui pr�chez tant, comment faites-vous pour accepter que votre fille vive en cage, comme un animal ? Quel homme �tes-vous ? Quel p�re �tes-vous ? Est-ce que Giuditta m�rite �a ? �</p><p>Isacco bondit en avant, les bras tendus, sans m�me se rendre compte de ce qu�il s�appr�tait � faire. � Esp�ce de salaud ! �, hurla-t-il, renversant Mercurio dans sa fureur. Ensuite, quand quelques prostitu�es les eurent s�par�s, le docteur n�eut pas le courage de regarder Mercurio en face. Parce qu�Isacco aussi avait peur. Peur que Mercurio n�ait raison. Il avait voulu arracher sa fille � ses racines sur leur �le pour lui offrir une vie meilleure, mais �tait-ce vraiment une vie meilleure ?</p><p>� J�emm�nerai Giuditta loin d�ici ! cria Mercurio.</p><p>��Et moi je t�arracherai le c�ur avec mes dents ! �, r�pliqua Isacco, � voix basse. � Faites-le sortir �, ajouta-t-il, les yeux � terre.</p><p>Mercurio quitta le Castelletto avec un sentiment de r�bellion qui l�emp�chait de r�fl�chir. � son m�pris pour ce qu�Isacco avait dit se joignait un profond sentiment d�incertitude, car ses paroles avaient r�sonn� en lui. Serait-il capable de devenir un homme, un vrai, un de ceux qui ne sont pas oblig�s de se cacher ou de se sauver pendant toute leur vie ?</p><p>Il marchait � pas furieux, sans m�me regarder o� il allait, perdu dans ses raisonnements. Parfois il butait contre un passant mais n�entendait pas ses insultes et ne s�arr�tait pas pour s�excuser. Avec la fin du jour tomba un �pais brouillard, qui l�isola encore plus du monde qui l�entourait.</p><p>Pouvait-il vraiment aimer Giuditta ? Qu�avait-il � lui offrir ? Isacco l�avait bless� par ses paroles, touchant un nerf � vif. �Qui es-tu ?�, se demandait Mercurio. Au docteur il avait r�pondu : �Je suis tous ceux que je veux �tre�. Mais qui �tait-il en r�alit�, sous ses travestissements ?</p><p>Quand il se fut r�p�t� plusieurs fois cette question il s�arr�ta, � bout de souffle, appuyant les mains sur ses yeux avec la force de la col�re et du d�sespoir. Il essaya de se calmer et regarda o� il se trouvait. Tout �tait voil� sous un brouillard dense comme du coton.</p><p>Il fit un pas en avant. Sa chaussure s�enfon�a dans la boue. Un saut de c�t� et il se retrouva sur une pierre �quarrie, blanche, une pierre d�Istrie, de celles qui d�limitaient les canaux. Mais il ne voyait pas d�eau, juste une sorte de cale de halage, ou du moins lui sembla-t-il, faite de planches plates enfonc�es dans la boue. Sur toute sa surface poussaient des algues � moiti� pourries. Et cela sentait fortement le moisi.</p><p>Il suivit la bordure de pierre vers l�endroit o� il entendait un clapotis. L�, � mi-chemin entre la terre et l�eau, il se retrouva devant un mur sombre, concave, gigantesque.</p><p>� Qui va l� ? �, fit une voix. Un chien gronda tout bas.</p><p>Mercurio ne savait que r�pondre. � O� sommes-nous ? �, demanda-t-il, sans comprendre d�o� �tait venue la voix. Et en m�me temps il posa la main contre ce mur devant lui. Il �tait en bois et ondoyait doucement. Comme s�il respirait. Mercurio �prouva une �motion tr�s intense qu�il ne savait pas nommer ni expliquer.</p><p>� Tu es au squero de Zuan dell�Olmo, c�est-�-dire moi �, dit la voix derri�re lui.</p><p>Mercurio se retourna d�un coup.</p><p>Un chien tigr�, aux oreilles d�peign�es, maigre, avec une queue fine et un museau tout frip� qui montrait des dents jaunes et us�es, s�approcha en grognant. Il semblait plus effray� qu�agressif.</p><p>Mercurio tendit la main vers l�animal.</p><p>Le chien recula, puis s�avan�a de nouveau, r�confort� par la pr�sence de son vieux ma�tre, sorti entre-temps de l��pais rideau de brouillard. Le chien renifla la main de Mercurio puis remua la queue.</p><p>� Tranquille, Mos� �, dit le vieux Zuan dell�Olmo.</p><p>Mercurio retenait son souffle, hypnotis� par la masse de bois sombre dont il ne voyait pas la fin, ni � droite ni � gauche ni en haut. � Qu�est-ce que c�est ? demanda-t-il.</p><p>��C�est une <emphasis>caraque</emphasis>, r�pondit Zuan.</p><p>��Une caraque ?</p><p>��Un navire � voiles �, dit le vieil homme, en riant doucement.</p><p>� Il est grand� murmura Mercurio.</p><p>��J�aurais plut�t d� dire <emphasis>c��tait</emphasis>, ajouta-t-il, s�rieux.</p><p>��C��tait ?</p><p>��Elle va �tre coul�e, dit Zuan, avec une note de m�lancolie dans la voix. D�s que je trouve trois sous, il faudra que je la coule, oui� soupira-t-il.</p><p>��Mais pourquoi ? �</p><p>Zuan s�avan�a jusqu�au flanc du navire et y tapa la main. � Tu ne connais foutre rien � la mer, hein, mon gar�on ? � Il rit. Mais sans gaiet�.</p><p>Mercurio haussa les �paules. � Non.</p><p>��C�est comme un cheval. Quand il bo�te, il faut l�achever.</p><p>��Et� elle bo�te ?</p><p>��Oui, la pauvre�</p><p>��Elle est � vous ?</p><p>��Maintenant qu�elle est dans cet �tat, oui �, dit Zuan en riant, un rire empreint de tristesse. Il tapa de nouveau contre le navire. � C�est le bateau sur lequel je me suis engag� tout m�me. Et j�ai vieilli dessus. Ces bois-l�, ils ont quarante ans �, et cette fois, au lieu de taper, il caressa les bordages de la coque. Le navire s�inclina un peu, mu par un ressac paresseux, et grin�a en r�ponse.</p><p>De nouveau Mercurio eut la sensation que c��tait quelque chose de vivant.</p><p>� Et quand l�armateur a d�cid� de la couler, reprit Zuan, il y a cinq ans� � Il s�interrompit et hocha la t�te, comme s�il ne croyait pas lui-m�me � ce qu�il avait fait. � Ils rigolent tous de moi, ici, ils ont raison� Tu peux penser toi aussi, que je suis un vieux con qu�a pas toute sa t�te� Quand l�armateur a d�cid� que le temps de la couler �tait venu, je lui ai demand� de me la donner en �change d�une ann�e de paie. J�arrivais pas � m�en s�parer de cette� cette� � Il poussa un petit cri, comme s�il n�y croyait pas lui-m�me. � Ah ! Vieux con� Je me disais qu�elle m�ritait d��tre coul�e par quelqu�un qui l�avait aim�e plut�t que par une bande d�inconnus. �</p><p>Le chien remua la queue puis donna un timide coup de langue � Mercurio.</p><p>Zuan le vit. � Toi aussi, Mos�, t�es un vieux con, dit-il. Qu�est-ce que t�en sais, si c�est quelqu�un de bien ? Si �a se trouve il va nous couper la gorge � tous les deux pour nous voler.</p><p>��Oh non, monsieur ! fit Mercurio. Je n�ai pas l�intention de�</p><p>��Je le sais bien, mon gars, dit Zuan en l�arr�tant d�un geste de sa main d�form�e par la vieillesse et les ann�es d�humidit� de ce monde sur l�eau. Il est pas con, Mos�. Si tu �tais un criminel, il t�aurait d�j� mordu.</p><p>��Vous pensez que je ne suis pas un criminel ? demanda Mercurio.</p><p>��Bien s�r, r�pondit Zuan, sans h�siter.</p><p>��Vous savez qui je suis ?</p><p>��Comment je saurais ? � Zuan le regarda, surpris.</p><p>Mercurio le fixait, attendant une r�ponse. Comme si ce vieil homme pouvait r�soudre toutes les questions qu�il s��tait pos�es, et qu�Isacco lui avait pos�es.</p><p>� � mon avis�, reprit le vieux.</p><p>��Oui ? fit Mercurio, plein d�espoir.</p><p>��T�es un gars qui s�est perdu �, dit Zuan en haussant les �paules.</p><p>Mercurio le regarda en silence. � Oui, reconnut-il alors. Vous avez raison. �</p><p>Zuan indiqua un endroit derri�re lui. � Tu suis ce canal � ta droite, c�est le rio di Santa Giustina. Tu vas tout droit jusqu�� ce que tu trouves un autre <emphasis>rio</emphasis> sur ta droite, le rio di Fontego. Tu le suis sans jamais t�en �carter et tu arrives � l�Arsenal. Apr�s, tu sauras rentrer chez toi ?</p><p>��Oui, r�pondit Mercurio. Merci.</p><p>��On y va, Mos� �, fit le vieil homme, et il se dirigea � pas lents vers l�endroit d�o� il �tait venu.</p><p>Mercurio posa la main sur la coque, exactement l� o� Zuan dell�Olmo avait pos� la sienne. Il sentit le chanvre et la poix durcie dans les interstices des bordages.</p><p>Le navire bougea et grin�a, comme s�il lui parlait.</p><p>� Pourquoi vous ne le r�parez pas ? demanda-t-il � la silhouette qui commen�ait � se perdre dans le brouillard.</p><p>��J�ai pas les sous pour le couler, dit le vieil homme de sa voix triste, tu penses bien que je les ai pas pour le renflouer. � On entendit ses pas, puis plus rien.</p><p>Le navire grin�a de nouveau, comme s�il avait encore quelque chose � dire.</p><p>La main de Mercurio se posa sur sa bourse, avec les trente et une pi�ces d�or qu�il avait gagn�es honn�tement. � Je le trouverai, moi, l�argent ! �, cria-t-il au mur de brouillard.</p><p>La phrase retentit dans le vide, jusqu�� ce que ses vibrations s��teignent.</p><p>Puis le silence tomba.</p><p>Alors, de ce silence, �merg�rent � nouveau les silhouettes bancales du chien et de son ma�tre.</p><p>� Tu dois �tre encore plus con que Zuan dell�Olmo, mon gar�on �, dit le vieux en riant. Et il n�y avait plus cette pointe de tristesse dans sa voix.</p></section><section><title><p>56</p></title><p>� Ferme les yeux �, dit Ottavia, prenant Giuditta par le bras pour la guider � travers le campo del Ghetto au milieu d�une petite foule de curieux.</p><p>Giuditta fr�missait d�impatience mais garda les yeux ferm�s.</p><p>Tout s��tait pass� si vite. En trois semaines seulement sa vie avait �t� boulevers�e. Ses deux r�ves se r�alisaient.</p><p>Le ciel, ce jour-l�, �tait extraordinairement limpide. Bleu comme il est rare � Venise. Tandis qu�elle avan�ait doucement, guid�e par son amie, Giuditta sentait les rayons bienveillants du soleil r�chauffer son visage. Elle imagina que cette chaleur �tait la respiration de Mercurio, ses caresses, ses attentions. Quelque chose � l�int�rieur de son corps bougea en profondeur. Giuditta rougit. Depuis leur rencontre de chaque c�t� de la porte, quand Mercurio lui avait avou� son amour, il arrivait de plus en plus souvent que son corps lui rappelle qu�elle �tait une femme. Elle rougit encore plus, s�abandonnant au d�sir qui la traversait tout enti�re. Ce r�ve-l� �tait le premier qui se r�alisait. Le papillon en filigrane d�argent qu�elle serrait dans sa main en �tait la preuve.</p><p>� Tu verras, lui dit Ottavia � l�oreille, quand elles furent � la moiti� du <emphasis>campo</emphasis>. Tu verras� �</p><p>Giuditta sourit. Son second r�ve. Celui-l� aussi s��tait r�alis� avec une rapidit� extraordinaire. Sous la conduite d�Ottavia, le marchand de tissus Ariel Bar Zadok, chiffonnier du Ghetto, avait �t� tr�s efficace. Tous deux avaient mis Giuditta au travail et lui avaient fait dessiner dix mod�les de bonnets et autant de robes. C��tait � peine croyable. Ils lui avaient donn� du papier, des crayons, des couleurs, des plumes et des pinceaux, de l�encre. Puis demand� les mesures et propos� des �toffes. Toutes les id�es de Giuditta, ils les avaient accept�es. Alors ils avaient enr�l� une �quipe de couturi�res de la communaut� et un tailleur. Giuditta avait pass� des journ�es enti�res avec eux, dans une grande salle qu�Ariel Bar Zadok avait �quip�e de lampes avec des miroirs qui refl�taient la lumi�re tout autour, comme dans les th��tres. Les couturi�res et le tailleur l�avaient f�licit�e de ses mod�les et des id�es novatrices, simples mais fonctionnelles, qui les inspiraient toujours.</p><p>Et voil� que le grand moment �tait arriv�.</p><p>� Tu es pr�te ? �, demanda Ottavia, en s�arr�tant.</p><p>Giuditta sentit son c�ur battre dans sa gorge sous le coup de l��motion. � Attends �, dit-elle, � bout de souffle.</p><p>Ottavia se mit � rire.</p><p>Son rire l�ger rassura Giuditta. � Je suis pr�te ! �, r�pondit-elle tout excit�e.</p><p>� Alors, vas-y, Ariel Bar Zadok ! s�exclama Ottavia. On ouvre la boutique ! Et toi, Giuditta, tu ouvres les yeux ! �</p><p>� Repens-toi, Venise, hurla � ce moment-l� une voix de stentor pleine de col�re.</p><p>��Repens-toi ! �, reprit en �cho une autre voix, plus jeune mais tout aussi haineuse.</p><p>Giuditta se tourna vers l�endroit d�o� venaient ces invocations, au-del� du pont sur le rio di San Girolamo. Elle y vit un moine, les mains tourn�es vers le ciel, entour� d�un groupe de fanatiques.</p><p>On l�appelait le Saint, parce qu�il disait avoir re�u de saint Marc lui-m�me les stigmates du Christ. Mais Giuditta savait bien qui il �tait. C��tait fr�re Amadeo, le moine qu�elle avait rencontr� pour la premi�re fois dans l�auberge o� ils s��taient arr�t�s, son p�re et elle, apr�s avoir d�barqu�, et qui les avait poursuivis pour les lyncher. Un petit gar�on aux airs triomphants se tenait toujours aux c�t�s du fr�re. Parce qu�il imitait toujours son ma�tre mais aussi � cause des v�tements voyants que lui imposait le prince Contarini, il avait r�colt� un surnom nettement moins avantageux : on l�appelait le Singe. Giuditta savait qu�il s�appelait Zolfo, celui-l� m�me qui avait tent� de la poignarder dans le camp du capitaine Lanzafame. Le jour o� Mercurio avait pris sa d�fense.</p><p>� Maudit moine ! maugr�a Ottavia. Tu ne vas pas nous g�cher l�inauguration. Vas-y, Ariel ! �</p><p>Giuditta eut un frisson et un mauvais pressentiment.</p><p>� Ne le regarde pas, Giuditta, lui dit Ottavia en la tirant par le bras. Fais comme s�il n�existait pas. � Elle se tourna vers les gens. � Faites comme s�il n�existait pas ! �, cria-t-elle. Puis elle donna une petite tape � Ariel Bar Zadok. � Vas-y, Ariel, mis�re de mis�re ! �</p><p>Mais le marchand ne bougea pas. Il pointa le doigt vers le moine et ses fid�les. � Ils sont en train de br�ler nos livres sacr�s� �, dit-il avec horreur.</p><p>Les gens de la communaut� se retourn�rent. Devant le pont, sur la fondamenta dei Ormesini, des flammes commen�aient � s��lever. Les tisserands chr�tiens sortaient sur le pas de leur boutique en hochant la t�te.</p><p>� Les Juifs sont le chancre de Dieu ! hurla le Saint en jetant un �norme livre dans le feu.</p><p>��Le chancre de Dieu ! r�p�ta Zolfo le Singe, tourn� vers la foule des poss�d�s et les invitant � s�unir au ch�ur.</p><p>��Le chancre de Dieu ! hurl�rent ces derniers, dans une cacophonie o� se m�laient des rires.</p><p>��Venise, lib�re-toi de leur poids ! scanda le Saint, ses mains meurtries par les stigmates tourn�es vers le ciel. Lib�re-toi de leurs livres immondes ! �</p><p>Les flammes se dress�rent plus haut. Et plus elles grandissaient, plus les fanatiques s�excitaient.</p><p>� Peuple de Satan ! �, tonna le Saint, en tournant sur lui-m�me, les bras toujours lev�s. Il prit un rouleau de parchemin, le montra aux gens puis le jeta dans les flammes.</p><p>� La Torah ! �, murmur�rent les Juifs r�unis sur le <emphasis>campo</emphasis>, terroris�s par ce sacril�ge. Une vieille femme se mit � pleurer silencieusement, r�sign�e, comme si elle avait d�j� vu cette sc�ne tant de fois.</p><p>La foule de partisans hurla plus fort, tandis que les flammes montaient.</p><p>� Br�le, Sion ! �, disait le Saint.</p><p>Une dizaine d�exalt�s voulut s��lancer vers le pont pour envahir le campo del Ghetto, des b�tons � la main.</p><p>Les Juifs prirent peur et recul�rent d�un pas, m�me ceux qui �taient encore loin. Les enfants s�accroch�rent aux jupes de leur m�re.</p><p>� ce moment-l�, le capitaine Lanzafame sortit de la gu�rite des gardes, chancelant. Il avait d� boire. Il �tait suivi par Serravalle et cinq hommes, l��p�e d�gain�e. Lanzafame se pr�cipita sur le feu et, � coups de pied, jeta tout dans le canal. Les livres sacr�s gr�sill�rent en s��teignant. Une colonne noire de fum�e � l�odeur �cre s��leva dans l�air.</p><p>� Dispersez-vous ! cria le capitaine.</p><p>��C�est notre plein droit de rester ici ! r�pondit le Saint.</p><p>��Encore toi, moine, dit Lanzafame d�un air sombre en pointant le doigt contre lui.</p><p>��Encore toi, soldat de Satan �, r�pondit le fr�re, se tournant vers sa petite arm�e pour les enflammer et avoir leur soutien.</p><p>Mais Lanzafame n��tait pas du genre � se laisser intimider. Furieux, il attrapa le fr�re par la capuche de son froc. Puis, le tirant derri�re lui comme un chien par une laisse, il le jeta au sol. � Moine de Satan ! �, lui cria-t-il.</p><p>La foule de fanatiques grogna d�un air mauvais, sans trop savoir que faire, pendant que le Saint se relevait, son froc sali par la boue.</p><p>� Serravalle ! tonna Lanzafame. Chasse-moi tous ces connards � coups de pied au cul ! �</p><p>Serravalle et les soldats charg�rent, lan�ant quelques coups d��p�e dans l�air et frappant � coups de pommeau.</p><p>Alors les loups, m�me les plus malintentionn�s, se retir�rent comme un troupeau de moutons, la t�te basse. Ils d�fil�rent en courbant l��chine et se dispers�rent aussit�t � bonne distance.</p><p>Seul Zolfo s�arr�ta devant Lanzafame, pour le d�fier. Il le fixa en silence puis cracha par terre, entre les pieds du capitaine.</p><p>Lanzafame, sans h�siter, le souleva et le jeta dans le canal. � Je te devais �a depuis la derni�re fois qu�on s�est vus, esp�ce de punaise ! �</p><p>Tandis que Zolfo remontait � la surface, crachant l�eau sale, les gens qui avaient assist� � la sc�ne �clat�rent de rire.</p><p>Le Saint, sans que personne s�en aper�oive, avait choisi de battre en retraite.</p><p>� Fr�re Amadeo ! l�appelait Zolfo en le poursuivant, d�s qu�il fut sorti du canal, fr�re Amadeo !</p><p>��Cours retrouver ton ma�tre ! Cours, le Singe ! �, hurlaient les spectateurs.</p><p>Lanzafame monta sur le pont du Ghetto. Les poings sur les hanches, les cheveux d�peign�s, les narines dilat�es, la bouche serr�e et les muscles des m�choires contract�s.</p><p>L�espace d�un instant, il ressembla au guerrier que Giuditta avait connu.</p><p>� Continuez votre vie ! cria le capitaine � la communaut� des Juifs effray�s. Il ne s�est rien pass� ! � Il les regarda, en silence, immobile, puis fit demi-tour pour revenir � la gu�rite des gardes.</p><p>Dans la communaut� r�unie sur le <emphasis>campo</emphasis>, personne ne bougea. Un petit gar�on vint ramasser un b�ton et s��lan�a contre un ennemi imaginaire. � Je suis le capitaine Lanzafame, moine de Satan ! Je vais te le faire payer !</p><p>��Non, Simone, tenta de l�arr�ter sa m�re en le tirant par le bras. Non ! M�me s�il nous a aid�s, c�est un chr�tien. �</p><p>Le petit gar�on la regarda un instant. Puis il se d�gagea et r�p�ta : � Maudit moine, je suis le capitaine Lanzafame ! �</p><p>Alors deux autres enfants se pr�cipit�rent sur lui, en criant : � Je suis le capitaine Lanzafame ! � Et tous les autres ensuite, en une joyeuse guerre.</p><p>Giuditta les observa. Qu�y pouvaient-ils, ces enfants, si aucun Juif n�avait �t� h�ro�que, ce jour-l� ? Qu�y pouvaient-ils, si tous les hommes de la communaut� s��taient terr�s dans leur peur et ne les avaient pas d�fendus ?</p><p>� Le capitaine a raison, dit Ottavia derri�re elle. Il ne s�est rien pass�. �</p><p>Giuditta se retourna pour la fixer. � Il ne s�est rien pass� ? �, lui demanda-t-elle.</p><p>Ottavia �tait p�le. Elle dit malgr� tout : � Courage, inaugurons notre boutique �.</p><p>Giuditta regarda aussi Ariel Bar Zadok. Le marchand �tait g�n�. Il ne savait que faire.</p><p>� Venez, braves gens ! hurla tout � coup Ottavia en invitant les femmes de la communaut�. Venez voir les cr�ations de Giuditta da Negroponte ! � Elle poussa Ariel Bar Zadok et le gronda : � Allez, presse-toi, vieux bouc ! �</p><p>Le marchand tenait � la main le pan d�un drap de soie rouge qu�il avait accroch� au montant de l�entr�e de la boutique, pour ne la d�voiler qu�au dernier moment. Mais il ne se d�cidait pas � tirer dessus.</p><p>Les gens de la communaut� tra�n�rent encore quelques instants sur le <emphasis>campo</emphasis>. Tous �taient tourn�s vers le rio di San Girolamo, o� s��levait encore la fum�e du feu qui avait br�l� les livres sacr�s. Le rabbin, avec deux bedeaux, tentait de r�cup�rer dans l�eau les feuilles qui n�avaient pas �t� d�truites.</p><p>� Venez, Rachel, dit Ottavia en invitant une des premi�res femmes qui avaient achet� un bonnet � Giuditta. Venez voir ces merveilles.</p><p>��Pas aujourd�hui, Ottavia �, r�pondit celle-ci, pr�f�rant rentrer chez elle.</p><p>Et l�un apr�s l�autre tous les habitants du Ghetto qui �taient pr�sents sur le <emphasis>campo</emphasis> rentr�rent chez eux. Ne rest�rent plus que quelques gamins qui jouaient encore avec leurs �p�es de bois au capitaine Lanzafame et au moine de Satan.</p><p>� Et toi, tu ne veux pas voir ? �, dit alors Ottavia � Giuditta, la mine d�faite.</p><p>Giuditta se tourna vers la boutique. Ariel Bar Zadok se tenait sur le seuil, le pan de drap de soie dans la main. Giuditta le trouva irr�sistiblement ridicule. Et triste. Elle le serra dans ses bras, lui donna un baiser sur la joue. � Mais oui ! dit-elle tourn�e vers Ottavia, faussement gaie. Montrez-moi ce que vous avez imagin�.</p><p>��Allez, Ariel �, fit Ottavia en lui arrachant des mains le pan de drap rouge qu�elle tira. Dans un bruissement, le drap de soie s�envola et d�voila la boutique.</p><p>Giuditta, qui s�appr�tait � entrer, resta bouche b�e en voyant dans la vitrine une des robes qu�elle avait dessin�es, plus belle que tout ce qu�elle avait imagin�.</p><p>� Eh bien ? Qu�est-ce que tu en penses ? demanda Ottavia avec un sourire de satisfaction.</p><p>��Elle est magnifique� �</p><p>Ottavia rit. � Tu le dis comme si ce n��tait pas toi qui l�avais cr��e.</p><p>��En effet� �a ne me semble pas r�el�, balbutia Giuditta.</p><p>��Allons, entre, l�invita son amie. Ariel a tout fait comme tu avais dit. �</p><p>Giuditta ne se d�cidait pas � entrer. Ce n��tait pas le bon jour pour inaugurer leur boutique, ils auraient d� remettre les choses au lendemain. Elle regardait autour d�elle, cherchant les mots pour le dire � son amie, quand elle vit une �tincelante gondole couverte accoster au d�barcad�re de la fondamenta dei Ormesini. Il en sortit une femme habill�e avec une grande �l�gance, aid�e par deux serviteurs en livr�e. Elle se dirigea vers le pont du Ghetto, toujours escort�e par les deux hommes.</p><p>Giuditta sentit un frisson le long de son �chine, sans savoir pourquoi.</p><p>La dame avait atteint les premi�res marches du pont.</p><p>� O� allez-vous, madame ? �, lui demanda le capitaine Lanzafame, devant la porte de la gu�rite des gardes, une bouteille � la main.</p><p>La dame se tourna vers lui. Elle avait un �trange chapeau sur la t�te et une voilette noire, avec de minuscules roses bleues brod�es dessus. � Il ne m�est pas permis d�aller o� il me pla�t ? �, r�pondit-elle d�une voix sensuelle.</p><p>Lanzafame fit un pas vers elle, paresseusement. � Quel int�r�t pour une noble dame comme vous de venir dans cet endroit ? lui demanda-t-il.</p><p>��Vous �tes le� portier ? �, dit la femme. Le ton �tait autoritaire et plein de ce m�pris que les aristocrates �prouvent pour la pl�be, mais la voix �tait l�g�rement fauss�e par la tension.</p><p>� Il y a eu des petits probl�mes avec un moine et quelques excit�s �, lui r�pondit Lanzafame.</p><p>La dame savait parfaitement ce qui �tait arriv�, puisque c��tait elle qui l�avait organis�. Elle huma l�air. � Vous les avez fait r�tir ? �</p><p>Lanzafame sourit.</p><p>� J�avais entendu dire que vous �tiez l�ami des Juifs, fit la femme.</p><p>��Vous avez mal entendu, madame, r�pliqua Lanzafame. Avec tout votre respect, je me fiche compl�tement des Juifs et des chr�tiens. Je suis l�ami de simples individus.</p><p>��Alors vous valez mieux que ce qu�on raconte �, dit la femme. Elle lui tourna le dos et monta sur le pont.</p><p>Il y avait quelque chose de familier dans la voix de cette femme, pensa Lanzafame en la regardant se diriger vers la boutique du chiffonnier.</p><p>Benedetta poursuivait son chemin, fig�e, bombant le torse. Le capitaine ne l�avait pas reconnue. La Juive non plus ne la reconna�trait pas. Elle respira profond�ment. Elle devait �tre calme et lucide pour faire ce qu�elle avait en t�te. La premi�re chose �tait simple. La magicienne lui avait recommand� d��tablir un contact physique apr�s le sortil�ge, pour l�activer. Le reste �tait plus compliqu�. Mais elle r�ussirait, elle en �tait certaine. Comme voleuse, elle �tait dou�e. Elle savait bouger les mains sans �tre vue, rapidement. Elle sourit. Cette fois, elle ne volerait rien. Elle devrait user de toute son habilet� pour laisser quelque chose. Quelque chose qui �tait dans le petit sac de velours broch� d�or qu�elle portait � son bras gauche. Le bras du c�ur. Le bras de l�amour. Et de la haine.</p><p>Giuditta, Ottavia et Ariel Bar Zadok l�avaient regard�e s�approcher sans la quitter des yeux. Cette femme avait quelque chose de magn�tique.</p><p>Giuditta �prouva une nouvelle fois ce frisson d�sagr�able le long de son dos.</p><p>� N�est-ce pas aujourd�hui que doit �tre inaugur�e la boutique de Giuditta� Giuditta da� je ne me rappelle pas bien son nom�, dit Benedetta en se touchant le front � travers sa voilette et en s�effor�ant de d�guiser sa voix.</p><p>��Giuditta da Negroponte, lui souffla Ottavia.</p><p>��Voil�, acquies�a Benedetta.</p><p>��C�est elle ! �, dit Ottavia en indiquant son amie.</p><p>Benedetta eut un petit cri �tonn�, comme si elle ne la connaissait pas, puis elle �ta rapidement son gant et tendit la main vers celle de Giuditta, en la lui prenant avec fermet�. � Quel plaisir �, dit-elle, et elle la retint alors que Giuditta, embarrass�e, tentait de la retirer. Elle la serrait avec force, enfon�ant les ongles dans sa paume. �Active-toi, sortil�ge�, pensa-t-elle. Alors seulement elle l�cha la main de Giuditta.</p><p>Giuditta se sentait mal � l�aise. Cette femme la regardait avec trop d�insistance derri�re la voilette qui lui cachait le visage.</p><p>� Notre Giuditta n�a pas encore vu sa boutique� �, commen�a � dire Ottavia.</p><p>Benedetta leva les yeux pour regarder l�enseigne. Un papillon en bois et une inscription sur les ailes. PSYCH�, lut-elle.</p><p>� � Si bien que nous vous la montrerons en m�me temps que nous la lui montrons, votre Seigneurie, dit Ottavia en riant.</p><p>��Je suis venue pour les robes, pas pour la boutique �, r�pondit Benedetta. � Attendez-moi ici �, dit-elle � ses deux serviteurs, et elle entra, non sans avoir jet� un coup d��il � l�ensemble dispos� dans la vitrine et comment� froidement : � Joli �.</p><p>� Notre premi�re cliente, chuchota Ottavia surexcit�e � Giuditta, avant d�entrer.</p><p>��Ottavia� �, tenta de l�arr�ter Giuditta, qui n�arrivait pas � se lib�rer de son sentiment d�oppression.</p><p>Mais son amie �tait d�j� � l�int�rieur, suivant la dame. � Vous voyez ? Couleur sauge sur les murs. Et lavande dans la cabine d�essayage et de couture. � Elle pirouetta sur elle-m�me. � Le tout tr�s simple. Et vous savez pourquoi ? Parce que ce sont les couleurs des v�tements qui comptent. C�est sur les v�tements que doit se concentrer l�attention des clientes. �</p><p>Benedetta ne r�pondit pas et alla vers un b�ton en bois sur lequel des robes �taient accroch�es. � Elles sont d�j� confectionn�es ? � Elle les regarda. � Mais� celle-ci est d�cousue� et celle-ci aussi� �, dit-elle, �tonn�e.</p><p>Ottavia sourit en montrant toutes ses dents. � Madame, c�est cela le secret de nos mod�les ! s�exclama-t-elle.</p><p>��Qu�ils soient d�cousus ? �, demanda Benedetta, sarcastique.</p><p>Ottavia se tourna vers Giuditta. � Allons, explique toi-m�me � sa Seigneurie. �</p><p>Giuditta ne bougea pas.</p><p>� Oui, allons, expliquez-moi donc cette bizarrerie, fit Benedetta.</p><p>��Voil�� commen�a Giuditta, incertaine. Nos robes sont r�parties selon le mod�le, la couleur et les� mesures.</p><p>��Les mesures ? s�exclama Benedetta.</p><p>��Les mesures ! �, confirma Ottavia.</p><p>Giuditta fut un instant distraite de son malaise. Elle regarda en souriant les robes expos�es. La boutique �tait exactement telle qu�elle l�avait r�v�e. Et durant cet instant elle oublia la dame voil�e et la sensation d�sagr�able qu�elle provoquait en elle. Elle se concentra uniquement sur ce qu�elle voyait. Son r�ve avait �t� r�alis� point par point par Ottavia et Ariel Bar Zadok. � Oui. Les mesures, dit-elle fi�rement. J�ai imagin� cinq types de corpulence. Et c�est sur ces� tailles, appelons-les ainsi, que nous fabriquons nos v�tements.</p><p>��Ce sera un probl�me s�ils ne sont pas cousus sur la personne, objecta Benedetta.</p><p>��S�ils restaient ainsi, bien s�r, reprit Giuditta. Mais ce ne sont pas les mod�les d�finitifs. Il y a la possibilit� de faire de petites mais essentielles corrections. Ce qui vous para�t, � vous, d�cousu, c�est en r�alit� notre marque pour �largir ou resserrer un peu, allonger ou raccourcir, que ce soit la jupe ou le corset, ou les manches ou le d�collet�. Mais la base est d�j� pr�te.</p><p>��Et pourquoi cela ? �, demanda Benedetta qui commen�ait � comprendre que Giuditta avait eu une excellente id�e qui pourrait lui faire gagner �norm�ment d�argent. Alors, � la haine s�ajouta l�envie. Et son dessein de lui nuire se renfor�a.</p><p>� �coutez-moi, recommen�a Giuditta, prise cette fois par l�excitation de son projet. Quand je vais dans une boutique de couturi�re, on me montre un mod�le, la plupart du temps dessin�. Ensuite, on me montre des tissus. Des pi�ces inanim�es qu�on drape sur moi. Et la seule chose que je puisse voir, c�est si la couleur va avec mon teint, rien de plus. Quand je sors de la boutique, je me pose deux questions : est-ce que cette robe m�ira bien ? quand l�aurai-je enfin ? C�est ainsi n�est-ce pas, oui ou non ?</p><p>��Oui�, dit Benedetta.</p><p>��Ici, en revanche, vous pourrez porter tout de suite le mod�le qui vous pla�t. Vous pourrez v�rifier imm�diatement si la robe vous va, et ensuite, en une heure de temps, vous pourrez la r�cup�rer et la porter, sans devoir attendre une semaine parce qu�ici, dans la cabine d�essayage, il y a une couturi�re � votre enti�re disposition. � Giuditta regarda Ottavia et Ariel Bar Zadok, au comble de l�euphorie. � C�est une mode�</p><p>��� pr�te � porter ! conclurent en ch�ur Ottavia et le marchand.</p><p>��Ing�nieux �, dit Benedetta. Elle battit des mains, feignant le d�tachement, alors qu�un fiel amer lui montait � la gorge. � Une mode pr�te � porter� ing�nieux. �</p><p>Giuditta prit Ottavia dans ses bras.</p><p>�Maudite putain�, pensa Benedetta.</p><p>� Vous voulez essayer un mod�le ? lui demanda Ottavia.</p><p>��Non, r�pondit Benedetta. Je veux tous les essayer. �</p><p>Ottavia porta les mains � son c�ur, �mue. Puis elle commen�a � prendre, l�une apr�s l�autre, les robes que Benedetta lui indiquait. Elle les lui apporta dans la cabine d�essayage et la laissa seule avec la couturi�re.</p><p>Benedetta se d�shabilla derri�re un paravent de satin � trois panneaux, couleur lavande comme les murs, sur lequel �taient brod�es des dizaines et des dizaines de papillons. Elle garda son chapeau et sa voilette. Elle passa la premi�re robe. M�me sans les corrections de la couturi�re elle �tait magnifique. L��toffe avait un moelleux incomparable. La coupe enveloppante exaltait les formes f�minines. La jupe tombait bien droit, d�aplomb, sans d�fauts. Le sein �tait moul� et valoris� avec une sensuelle simplicit�. Benedetta sentait la haine et l�envie grandir en elle � chaque instant.</p><p>Alors elle prit son petit sac de velours broch� d�or et l�ouvrit. Elle �ta la robe et, dans un pli int�rieur, � la hauteur du c�ur, cacha une plume de corbeau.</p><p>� Non, celle-ci ne me pla�t pas, dit-elle � la couturi�re. Donnez-m�en une autre. �</p><p>La couturi�re lui passa la robe par-dessus le paravent.</p><p>Celle-ci aussi �tait merveilleuse. Cette maudite Juive avait du talent, pensa Benedetta. Si on ne l�arr�tait pas, elle allait devenir riche et c�l�bre. Mais aussit�t apr�s elle pensa : �Peut-�tre vaut-il mieux attendre qu�elle devienne riche et c�l�bre�. Elle savoura la joie maligne de cette pens�e. �Plus haut tu es, plus dure sera la chute.�</p><p>Elle n�essaya pas la robe, mais dans celle-ci aussi cacha une plume de corbeau et une dent de b�b�.</p><p>� Non, elle ne me pla�t pas �, dit-elle, et elle s�en fit donner une autre et une autre et une autre encore, jusqu�� ce qu�elle e�t cach� dans chacune des robes des plumes de corbeau, des dents de b�b�, des griffes de chat, de la peau de serpent s�ch�e, des cheveux nou�s et m�me une perle cass�e avec un petit pic retourn�. � la fin, elle prit la premi�re robe qu�elle avait essay�e, laissa la couturi�re la lui ajuster et l�acheta, sans discuter le prix.</p><p>� Vous, les Juifs, vous n�avez pas le droit de vendre de la marchandise neuve �, dit-elle avant de s�en aller.</p><p>Giuditta et Ottavia se regard�rent. Elles se sourirent. Giuditta ouvrit le paquet qui contenait la robe achet�e par Benedetta et lui montra le bord du corset, l� o� il se fron�ait pour s�attacher � la jupe. Elle ouvrit les deux pi�ces de tissu superpos�es et lui montra une petite tache rouge. � Il n�est pas neuf, dit-elle en souriant. Il est d�occasion, vous voyez ? J�esp�re que cela ne vous emb�te pas. �</p><p>Benedetta la fixa. � Donc c�est une arnaque. �</p><p>Giuditta rougit violemment.</p><p>� Je plaisante, ma ch�re �, dit Benedetta. Elle prit sa main dans la sienne et de nouveau pensa : �Active-toi, sortil�ge !�. Puis elle regarda de pr�s la tache, dont elle connaissait d�j� l�existence. Il ne lui restait plus qu�une chose � faire. La plus difficile. Parce qu�elle ne d�pendait pas seulement d�elle. Il lui fallait la collaboration de sa victime elle-m�me. � On dirait du sang, dit-elle en montrant la tache.</p><p>��Non, ne vous inqui�tez pas, r�pondit aussit�t Giuditta. C�est simplement de l�encre. Mais c�est dr�le que vous disiez cela� �</p><p>Benedetta nota que Giuditta s�interrompait brusquement et se tournait vers son amie, cherchant un consentement. Et l�autre, en effet, lui fit un signe d�encouragement.</p><p>� La premi�re fois, quand il m�est venu cette id�e� reprit alors Giuditta, c��tait vraiment une tache de sang. �</p><p>Benedetta ne connaissait pas ce d�tail. Elle sentit un frisson d�excitation courir avec force dans tout son corps. La chance �tait de son c�t�. Il ne lui restait plus qu�� s�en servir et les jeux �taient faits.</p><p>� Savez-vous ce que je pense ? dit-elle d�un ton suave. Que le hasard a voulu vous faire un cadeau.</p><p>��Quel cadeau ? �, demanda Giuditta.</p><p>Benedetta se tourna vers Ottavia. Le moment �tait venu de l�utiliser. � Vous m�avez comprise, vous, n�est-ce pas ? �</p><p>Ottavia sourit, en s�approchant. � Peut-�tre, mentit-elle Mais dites� �</p><p>�Merci, idiote�, pensa Benedetta.</p><p>� Moi non, je n�ai pas compris� dit Giuditta.</p><p>��La concurrence est grande. � Benedetta se tourna d�un air complice vers Ottavia, qui acquies�a promptement.</p><p>� Pardonnez-moi, toutes les deux, mais je ne vous suis pas, fit Giuditta. Je vous en prie, votre Seigneurie, dites. �</p><p>Benedetta passa la main sur la tache de la robe qu�elle venait d�acheter. � Vos robes sont plut�t belles� m�me si elles ne sont pas extraordinaires� � Elle regarda Giuditta. � Pour �tre sp�ciales, elles devraient avoir un petit quelque chose de plus.</p><p>��Quoi ?</p><p>��Du sang.</p><p>��Du sang ?</p><p>��Dites que ces taches sont du sang, expliqua Benedetta en regardant en l�air comme si l�inspiration lui venait sur le moment. Du sang d�amoureux. Ainsi les femmes ach�teront vos robes non seulement parce qu�elles sont belles, mais en esp�rant aimer et �tre aim�es. Des robes� ensorcel�es ! � Puis, sans attendre de r�ponse, sans leur laisser le temps de penser ni de raisonner ni de faire la moindre objection, elle prit son paquet et sortit de la boutique Psych� dont elle avait �t� la premi�re cliente, et rejoignit d�un pas rapide sa gondole noire.</p><p>Giuditta et Ottavia rest�rent silencieuses, se regardant, ind�cises.</p><p>� Du sang d�amoureux ! s�exclama un instant apr�s Ariel Bar Zadok derri�re elles. Quelle id�e ! Je voudrais l�avoir comme associ�e, une femme comme celle-l�. M�me si c�est une chr�tienne. �</p><p>Alors Giuditta et Ottavia �clat�rent de rire, amus�es, puis dirent en ch�ur : � Du sang d�amoureux ! �</p><p>Pendant que son amie continuait de rire, Giuditta reprit son s�rieux et pensa au mouchoir sur lequel son sang et celui de Mercurio s��taient m�l�s. Et de nouveau le d�sir fit fr�mir son corps et son �me.</p><p>� Du sang d�amoureux �, soupira-t-elle langoureusement.</p></section><section><title><p>57</p></title><p>Il l�avait reconnu, c��tait s�r. Et pour quelque raison obscure ne l�avait pas d�nonc�, du moins pas encore.</p><p>Shimon fit semblant de n�avoir rien vu et continua de marcher. Mais il observait du coin de l��il le comportement du serviteur qu�il avait laiss� en vie la nuit du meurtre de l�usurier chr�tien Carnacina qui voulait prendre la maison d�Ester.</p><p>Peut-�tre ne l�avait-il pas d�nonc� parce qu�il avait lui-m�me vol� les bijoux de son ma�tre. Ou tout simplement parce qu�il avait peur. Ou parce qu�il voulait le faire chanter, se dit Shimon, cach� derri�re un petit immeuble, quand il le vit partir en courant vers deux individus tatou�s auxquels il fit signe de le suivre. Le serviteur �tait peut-�tre encore plus avide que le ma�tre. Il d�cida d�en avoir le c�ur net.</p><p>Il sortit de sa cachette et se laissa filer par les deux types tatou�s, qui se croyaient discrets.</p><p>Apr�s avoir tu� Carnacina, il avait parfois eu des nuits difficiles. Il ne r�vait jamais de sang ni de crimes horribles, mais il avait r�v� du buisson de roses coup� le soir du meurtre. Et chaque fois que Shimon r�vait de ce buisson ras� au sol, il se r�veillait troubl�, comme si cela annon�ait quelque malheur.</p><p>En r�alit�, ce qui s��tait pass� avec Carnacina l�avait profond�ment secou�. Pas l�assassinat en lui-m�me, qui n�avait rien remu� en lui sur le plan �motif et encore moins sur le plan moral, mais le fait d�avoir tu� pour Ester. Comme s�il pouvait y avoir de l�affection dans ce geste brutal.</p><p>�Qui es-tu ?�, se demandait-il chaque matin, au r�veil.</p><p>Il �tait le Juif qui avait abandonn� sa femme sans jamais se retourner, l�assassin qui avait plong� ses mains dans le sang de beaucoup d�hommes sans que jamais les battements de son c�ur s�acc�l�rent.</p><p>�Qui es-tu vraiment ?�</p><p>Et chaque matin, comme une sorte de r�ponse muette, l�image du visage souriant d�Ester se formait dans son esprit. Chaque matin il pensait avec joie � leur rencontre tranquille de l�apr�s-midi, � leur soir�e affectueuse, au plaisir de la regarder d�ner en face de lui, au d�sir de se fondre dans son corps.</p><p>�Qui es-tu, alors ?�</p><p>Ce jour-l� aussi, il �tait plong� dans ses r�flexions, quand il avait vu le serviteur de Carnacina. Et le serviteur l�avait vu. Ils s��taient reconnus. Son c�ur s��tait arr�t�. Il avait saut� deux ou trois battements, comme s�il s��tait enray�. Un instant de suspension, puis il avait recommenc� � battre.</p><p>Maintenant, ces deux vauriens le suivaient, essayant de ne pas se faire remarquer. Le d�masqueraient-ils ou allaient-ils le faire chanter ? Dans la t�te de Shimon, toute autre question s��tait apais�e.</p><p>Il emmena les deux vauriens en vadrouille ici et l� jusqu�au moment o�, � proximit� de l�auberge, il se d�cida � prendre le risque. Tournant � l�angle d�une rue, il se cacha. Quand les deux autres arriv�rent, il se campa devant eux et les regarda. Sans peur.</p><p>Les vauriens s�arr�t�rent net, d�contenanc�s. En un instant toute leur arrogance avait disparu.</p><p>Shimon comprit qu�ils n��taient pas l� pour le tuer.</p><p>� Un de nos amis a quelque chose � te demander, dit l�un des deux. Mais il voudrait que ce soit discret. �</p><p>Shimon acquies�a. Apparemment, le serviteur �tait encore plus avide que son ma�tre.</p><p>� Ce soir. Apr�s le coucher du soleil �, dit l�autre.</p><p>Shimon acquies�a de nouveau.</p><p>� On viendra te chercher. O� t�habites ? �</p><p>Shimon tourna le coin de la rue et indiqua l�Hostaria de� Todeschi.</p><p>Les deux vauriens le regard�rent en silence, tentant de r�cup�rer le terrain perdu et de lui faire peur.</p><p>Shimon soutint leur regard sans sourciller.</p><p>� Apr�s le coucher du soleil �, r�p�ta le premier. Ils partirent.</p><p>Shimon entra dans une armurerie et acheta un long couteau � la lame l�g�rement recourb�e. Puis il s�enferma dans sa chambre. Il prit une pierre, de l�huile et de l�eau et passa la journ�e � faire et refaire la lame pour l�affiler de plus en plus, sans aller voir Ester.</p><p>Peu avant le coucher du soleil, on frappa � la porte de sa chambre.</p><p>Shimon mit le couteau sous sa tunique et ouvrit.</p><p>Ester le regardait, souriante comme � l�accoutum�e. � Je suis venue voir s�il t��tait arriv� quelque chose, dit-elle, sans la moindre r�probation dans la voix. Tu vas bien ? �</p><p>Shimon admira comme toujours la capacit� d�Ester � ne lui poser de questions que s�il pouvait r�pondre d�un signe de t�te, par oui ou par non, et � ne jamais le faire se sentir impuissant. Mais cette fois, il ne pouvait r�pondre par oui ou par non. Il se dirigea vers l��critoire, prit un bout de papier et trempa la plume d�oie dans l�encrier. Il �crivit puis lui remit le billet.</p><p>�Va-t-en�, avait-il �crit.</p><p>Le sourire d�Ester s�effa�a. Il y avait de la stupeur dans ses yeux. Mais aussi de la peine. Il tapa du doigt avec d�termination sur ce qu�il avait �crit.</p><p>�Va-t-en.�</p><p>Ester laissa tomber le billet � terre et recula, secouant � peine la t�te, en un minuscule �non� plein de douleur.</p><p>Shimon lui claqua la porte au nez. Il serra les poings et plissa les yeux, essayant de contenir la souffrance que lui-m�me ressentait. Il posa le front sur la porte et resta l�, immobile. Un instant plus tard, il entendit les pas lents d�Ester qui s��loignaient le long du couloir de l�auberge.</p><p>Shimon recommen�a � aiguiser sa lame. Il attacha le couteau � son mollet et le cacha sous la longue tunique qu�il portait.</p><p>Quand le patron de l�auberge lui annon�a que deux hommes l�attendaient, il sortit et les suivit jusqu�au port, dans un entrep�t humide et sombre. Avant d�entrer, les deux vauriens le pouss�rent contre le mur et le palp�rent autour de la taille et au thorax pour voir s�il avait une arme. Ils firent coulisser la porte et le pouss�rent � l�int�rieur.</p><p>Le serviteur �tait au fond de l�entrep�t, assis sur une caisse. Sur une autre caisse br�lait une chandelle de suif. � Venez �, dit-il. Il avait une voix mielleuse.</p><p>Shimon pensa qu�il cherchait � imiter son d�funt ma�tre. Il avait d� le ha�r, �tre constamment humili� par lui, et maintenant qu�il �tait libre, tout ce qu�il r�ussissait � faire, c��tait de lui ressembler.</p><p>Shimon avan�a lentement.</p><p>Un des vauriens le poussa. Shimon ne r�agit pas. Peut-�tre �tait-ce lui, cette fois, qui allait mourir. Il revit devant ses yeux le buisson de roses coup� dans le jardin de Carnacina. Le message de son r�ve �tait peut-�tre qu�il n�avait pas suffisamment aim� la vie.</p><p>Alors il s�arr�ta, � mi-chemin, pensant � Ester. Il se dit qu�avec elle, en tout cas, il avait commenc� � aimer la vie. C��tait peut-�tre pour cela qu�il avait �pargn� cet homme qui se trouvait maintenant devant lui. Pour s�obliger � partir.</p><p>� Qui es-tu ? �, demanda le serviteur.</p><p>Shimon sourit. La question qu�il se posait lui-m�me tous les matins.</p><p>� T�as vol� plein d�argent. J�en veux la moiti� ou je te d�nonce aux autorit�s. �</p><p>Shimon se baissa, arracha le couteau des lacets qui le maintenaient � son mollet et se retourna d�un coup, le bras tendu, l�arme � la hauteur du cou du premier vaurien. Il y eut un g�missement et la lame s�enfon�a dans les chairs. Quand il se fut enti�rement retourn�, il fut inond� par un jet de sang.</p><p>Le serviteur se leva de la caisse et partit en courant vers la sortie.</p><p>Shimon se lan�a � sa poursuite mais l�autre vaurien lui lan�a un b�ton dans les jambes et le fit tomber, avant de se jeter aussit�t sur lui avec un couteau court, � double tranchant.</p><p>Au sol, Shimon r�ussit � rassembler ses jambes puis � les d�tendre d�un coup, de toutes ses forces, le frappant en plein abdomen.</p><p>L�autre, au moment d��tre projet� en arri�re, eut le temps de frapper et planta son couteau dans le mollet de Shimon.</p><p>Ce dernier resta bouche ouverte, dans un cri muet de douleur. Il sortit le couteau de son mollet puis tenta de se remettre debout et d�achever son adversaire.</p><p>Mais d�autres hommes accouraient, appel�s en renfort par le serviteur.</p><p>Shimon vit un g�ant se jeter sur lui avec un b�ton court et massif. Il sentit le coup lui fracasser les c�tes. Il parvint � rouler sur le flanc et � se relever. Il n�arrivait plus � respirer mais s��lan�a vers la porte. Un autre type le frappa au visage, avec une masse. Shimon sentit son arcade sourcili�re s�ouvrir et le sang commen�a � couler dans son �il. De son poing ferm�, il envoya un coup dans la gorge de l�homme. La trach�e, � ce contact, craqua. L�homme porta les mains � son cou et s��croula au sol. Shimon, dans un effort surhumain, enjamba son corps et disparut dans les ruelles derri�re le port.</p><p>Il resta cach�, comme un animal sauvage, haletant et tentant de r�sister � la douleur. Quand les voix se furent �loign�es, il sortit et se tra�na vers le seul endroit o� il voulait aller.</p><p>� la porte d�Ester, il n�eut pas beaucoup � attendre.</p><p>Elle ouvrit, le vit couvert de sang et se couvrit la bouche pour ne pas hurler. Elle le fit entrer et voulut le soigner, sans dire un seul mot, comme si elle aussi �tait devenue muette.</p><p>Mais Shimon l�arr�ta. Il alla � l��critoire. Prit du papier et un encrier et commen�a � �crire, avec fougue.</p><p>�Mon vrai nom est Shimon Baruch, je viens de Rome. J��tais un marchand��</p><p>Il �crivait vite, la t�te baiss�e. Le sang de la blessure de son arcade sourcili�re coulait sur les feuilles qu�il passait � Ester, pour qu�elle lise toute son histoire, sans censure.</p><p>�� Alors je me suis gliss� dans la fosse d��gout et j�ai d�couvert un homme appel� Scavamorto, qui emportait les affaires de ce gar�on��</p><p>Il respirait avec difficult�. La douleur au thorax, l� o� le g�ant lui avait cass� les c�tes, �tait lancinante.</p><p>�� Avant de mourir il m�a dit que le voleur s�appelait Mercurio��</p><p>Ester lisait avec la m�me fougue. Et quand elle avait fini de lire une feuille, elle la laissait tomber au sol, venait se mettre derri�re Shimon pour lire par-dessus son �paule ce qu�il �crivait, plissant les yeux � la lumi�re tremblotante de la chandelle.</p><p>�� La voiture fut attaqu�e par les brigands et je me rendis compte que j�allais peut-�tre mourir, et pourtant je n�avais pas peur��</p><p>Le sang commen�ait � couler plus paresseusement de sa blessure au sourcil. Shimon �crivait. Ester lisait. C��tait comme une course entre eux.</p><p>�� Et puis tu es arriv�e, toi.�</p><p>Shimon s�arr�ta, le visage contract� par la douleur, et regarda Ester.</p><p>Ester aussi avait les yeux pos�s sur lui et retenait sa respiration.</p><p>�Je ne suis pas capable de dire ce que j��prouve pour toi. Je ne le sais m�me pas��</p><p>Ester le regarda. Puis, tout doucement, elle dit : � Tu m�as d�fendue contre Carnacina �.</p><p>Shimon sentit un coup au c�ur.</p><p>�Tu le savais ?�, �crivit-il.</p><p>� Oui �.</p><p>Shimon posa la plume d�oie.</p><p>� Laisse-moi te soigner �, dit Ester.</p><p>Shimon fit signe que non. Il l�attira � lui et l�embrassa, la souillant de sang. Puis Ester s��tendit sur le sol et le laissa la prendre, tandis que le sang et les larmes s��coulaient sur elle.</p><p>Shimon comprit enfin le sens du buisson de rose coup� : un amour qui ne fleurirait pas.</p><p>Le lendemain matin, il avait disparu.</p><p>�Adieu�, disait le billet qu�Ester trouva sur l�oreiller pr�s d�elle.</p></section><section><title><p>58</p></title><p>Les gardes du Ghetto fermaient la grande porte qui donnait sur la fondamenta dei Ormesini quand ils virent arriver un retardataire. L�homme avan�ait courant et boitant, comme s�il tra�nait derri�re lui sa jambe droite. Bossu et emmitoufl�, il portait un bonnet jaune si grand qu�on aurait dit une capuche. Le Juif monta sur le pont au-dessus du rio di San Girolamo en agitant les mains.</p><p>� <emphasis>Shalom Aleichem</emphasis>, dit-il au garde en haletant.</p><p>��Oui, la paix soit avec toi aussi, marmonna Serravalle. Si tu restes dehors, tu vas sentir ta douleur, tu le sais, non ?</p><p>��<emphasis>Mazel Tov ! Mazel Tov !</emphasis> fit le Juif, qui avait le nez long et gibbeux, avec des rides qui ressemblaient � des crevasses, et une barbiche de ch�vre.</p><p>��Encore un qui ne conna�t pas un mot de v�nitien �, soupira Serravalle en s�adressant � l�autre garde. � Oui, oui, allez, grouille �, dit-il au retardataire.</p><p>Le Juif, la t�te pench�e et le bonnet enfonc� jusqu�aux yeux, boita jusqu�� la premi�re porte des portiques. Il essaya de l�ouvrir mais elle �tait ferm�e. Il regarda autour de lui et vit � ce moment-l� un des bedeaux du rabbin qui faisait le tour du Ghetto pour v�rifier que tout allait bien. Il baissa la t�te et traversa le <emphasis>campo</emphasis> en essayant de l��viter.</p><p>� <emphasis>Shalom Aleichem</emphasis>, fr�re, dit le bedeau.</p><p>��<emphasis>Aleichem Shalom</emphasis>, r�pondit le Juif en acc�l�rant le pas, en d�pit de sa boiterie.</p><p>��Qui es-tu ?</p><p>��<emphasis>Mazel Tov !</emphasis></p><p>��Tous mes v�ux � toi aussi, mon fr�re, r�pondit le bedeau. Mais je t�ai demand� qui tu es ? O� tu habites ?</p><p>��<emphasis>Mazel Tov !</emphasis> r�p�ta le Juif, qui se faufila presque en courant entre deux immeubles donnant sur le rio del Ghetto.</p><p>��Eh ! s��cria l�autre, et il s��lan�a � sa poursuite.</p><p>Le Juif rejoignit un petit jardin potager derri�re la <emphasis>scuola</emphasis><a l:href="#n_20" type="note">[20]</a>, grimpa sur une fa�ade � mi-hauteur et de l�, en s�agrippant � une goutti�re comme un chat, gagna un petit toit en avanc�e. Il y monta et s�y aplatit, devenant invisible.</p><p>Le bedeau du rabbin arriva essouffl�. Il inspecta les recoins sombres mais ne trouva pas trace de l�homme qu�il poursuivait. Sa lanterne lev�e, il regardait autour de lui en se demandant comment son coreligionnaire avait bien pu dispara�tre dans le n�ant, quand un objet � la base du mur de cl�ture du petit potager attira son attention. Il le ramassa, le tourna entre ses mains, sans comprendre de quoi il s�agissait. Soudain, tout s��claircit. Il porta l�objet � son nez. Renifla et sourit. � Les enfants� � Il le tourna encore entre ses mains, admirant la qualit� de fabrication et se souvenant que lui aussi, enfant, jouait � ce jeu. Mais il y avait des ann�es qu�il n�en avait plus vu. Surtout aussi bien fait. � Un faux nez en mie de pain �, dit-il en riant. Il le mit dans sa poche. Le lendemain il l�offrirait � son fils. � Il est tard, les enfants, s��cria-t-il avec un sourire sur les l�vres. Allez vous coucher !</p><p>��Va te coucher toi-m�me, Mordechai, tu nous casses les couilles ! �</p><p>Le bedeau rentra la t�te et s�en alla sur la pointe des pieds.</p><p>�tendu sur le toit, Mercurio se toucha le nez, s�apercevant seulement maintenant qu�il l�avait perdu. � Bordel de merde �, dit-il tout bas. Il porta la main � sa barbe et l�arracha, retenant un g�missement. Il se massa le menton, irrit� par la colle de poisson, et remit son b�ret jaune. Il se laissa glisser doucement, toujours agripp� � la goutti�re. Aussit�t � terre, il mit une main dans sa poche pour v�rifier s�il n�avait pas perdu en plus l�outil qu�il avait apport�. Prudemment, il revint jusqu�aux portiques. Personne en vue. Il sortit le crochet de sa poche et ouvrit en un instant la serrure rudimentaire de la porte. Il entra et la ferma silencieusement derri�re lui.</p><p>� Quatri�me �tage �, murmura-t-il, sentant un coup au c�ur.</p><p>Puis il commen�a � monter l�escalier �troit. � mesure qu�il montait, il �tait de plus en plus convaincu qu�il faisait une folie. Il lui semblait que son c�ur montait en m�me temps et tentait de forcer sa gorge. Il sentait ses jambes devenir raides, il avait du mal � les plier. Mais il continua � monter, parce qu�il avait compris depuis sa dispute avec Isacco � Castelletto qu�il voulait �tre pr�s de Giuditta.</p><p>En arrivant au quatri�me �tage, il �tait si �mu que le crochet lui glissa des mains. L�instrument rebondit de marche en marche, produisant un bruit de m�tal sur la pierre. Mercurio se plaqua contre le mur, retenant son souffle, s�r que tout le monde dans l�immeuble avait entendu. Mais personne n�ouvrit sa porte. Alors il reprit courage, descendit les marches et chercha son crochet � t�tons. Il le r�cup�ra et remonta au palier du quatri�me. Il y avait deux portes. Il tenta de s�orienter, supposant que celle de gauche correspondait � l�appartement qui donnait sur le campo del Ghetto. Mercurio savait que Giuditta habitait l�autre, parce qu�il l�avait vue se pencher � la fen�tre qui donnait sur le <emphasis>campo</emphasis>, quelques jours plus t�t, et faire une chose �trange, qu�il n�avait pas comprise. Il l�avait vue pointer le doigt vers le ciel, comme si elle voulait montrer quelque chose, et rester quelque temps dans cette dr�le de position. Puis elle �tait rentr�e � l�int�rieur.</p><p>Il glissa le crochet dans la serrure et commen�a � le faire tourner.</p><p>Il venait d�accrocher le m�canisme interne et s�appr�tait � le faire jouer quand la porte s�ouvrit � l�improviste, lui arrachant le crochet des mains. La premi�re chose qu�il vit fut un grand couteau brandi en l�air.</p><p>� Arr�te, c�est moi ! �, dit Mercurio en bondissant en arri�re.</p><p>Dans la lumi�re de sa chandelle, une longue chemise de nuit en lin qui lui arrivait jusqu�aux pieds, Giuditta �tait toute p�le. � Toi� �, dit-elle doucement, et ses yeux se remplirent de larmes � cause de la peur. Mais la peur c�da ensuite � la col�re et elle pointa le couteau sur lui, sans s�en apercevoir, comme elle aurait point� l�index. � Toi�</p><p>��Chut, parle tout bas�, chuchota Mercurio en s�approchant de la pointe du couteau et en l��cartant avec sa main. Parle tout bas.</p><p>��Tu as failli me faire mourir de peur�</p><p>��Je suis d�sol�, dit Mercurio en bougeant encore d�un pas.</p><p>��Qu�est-ce tu fais ici ? demanda Giuditta, bouche b�e, �bahie, boulevers�e, �tourdie par l��motion, les larmes coulant sur ses joues et les yeux �carquill�s, sans r�ussir � les d�tacher du gar�on qu�elle avait jur� d�aimer.</p><p>��Je voulais te voir� �, dit Mercurio. Il �tait pr�s d�elle, � moins d�un demi-pas, sentant qu�il n�arrivait plus � respirer.</p><p>� Comment tu as fait ? �, murmura Giuditta. Elle laissa tomber le couteau, qui se planta avec un bruit sourd dans les lames grin�antes du parquet en bois.</p><p>� Je voulais te voir, r�p�ta-t-il, et il combla l�espace qui les s�parait d�un demi-pas. Je ne pouvais plus attendre�</p><p>��Tu es entr� dans le Ghetto pour moi� � Les l�vres de Giuditta se ferm�rent � peine.</p><p>� Oui. � Les l�vres de Mercurio s�approch�rent.</p><p>� Tu m�as fait peur� soupira-t-elle en offrant les siennes.</p><p>��Je suis d�sol� �</p><p>Les l�vres de Mercurio s�unirent � celles de Giuditta. Puis, lentement, comme si tous deux connaissaient les mouvements et les danses de l�amour sans les avoir jamais pratiqu�s, les mains de Mercurio enlac�rent Giuditta, commenc�rent � lui caresser le dos, et ses mains � elle se serr�rent contre ses hanches, s�agrippant, comme si elle craignait de le perdre. Et leurs l�vres, qui �taient rest�es coll�es sagement, boug�rent de leur vie propre, devinrent des animaux en lutte, dont chacun voulait se nourrir de l�autre. Leurs mains, en r�ponse, serr�rent plus fort, cherch�rent avec plus de fougue, griff�rent, pinc�rent et s�enfonc�rent dans la chair de l�autre, sans plus de retenue. Sous cette nouvelle impulsion, leurs bouches os�rent encore plus et leurs langues commenc�rent � se m�ler, cherchant les profondeurs humides de l�autre.</p><p>Tout � coup, comme � l�unisson, les deux jeunes gens s�arr�t�rent. Haletants, �puis�s, ils se fix�rent, les yeux agrandis. Les l�vres mouill�es et brillantes � la lumi�re de la chandelle.</p><p>Chacun des deux �couta le d�sir en lui. L�, � port�e de main. Ce d�sir qui faisait d�eux un homme et une femme.</p><p>� Je ne l�ai jamais fait, dit Giuditta.</p><p>��Moi non plus, dit Mercurio.</p><p>��Tu as peur ? demanda-t-elle.</p><p>��Non. Maintenant, non. Et toi ?</p><p>��Non� Maintenant non. �</p><p>Ils rest�rent ainsi, les yeux dans les yeux, avec la sensation du baiser sur les l�vres.</p><p>� Tu veux� me voir ? �, demanda ensuite Giuditta.</p><p>Mercurio acquies�a, doucement.</p><p>Giuditta d�la�a sa chemise de nuit, sans d�tacher ses yeux des yeux de Mercurio. Elle la laissa glisser au sol. Elle rougit. Mais ne se couvrit pas.</p><p>� Tu es belle�</p><p>��Qu�est-ce que je dois faire ? �</p><p>Mercurio �tendit la chemise de nuit sur le palier, tira un peu la porte et attira Giuditta � lui. Il la fit s��tendre sur le palier.</p><p>� Tu as froid ? lui demanda-t-il.</p><p>��Un peu� �</p><p>Mercurio s��tendit sur elle, la recouvrant de son corps et de sa cape.</p><p>� Et maintenant ? �, dit Giuditta.</p><p>Mercurio l�embrassa. Tandis qu�il l�embrassait, il sentit sa propre chair grandir. Et Giuditta, en l�embrassant, sentit sa chair qui fondait. Mercurio laissa sa main courir vers ses seins. Il lui pin�a un mamelon. Giuditta ouvrit la bouche et se d�tacha de son baiser.</p><p>� Je t�ai fait mal ?</p><p>��Non� �</p><p>Mercurio sentit que Giuditta bougeait les hanches, rythmiquement, en se poussant contre lui. Et il se poussa lui aussi contre elle. Il �prouva le besoin de serrer les m�choires tandis que dans sa gorge montait un gargouillis rauque. Les mains de Giuditta s�agripp�rent � ses fesses et le serr�rent convulsivement contre elle. Mercurio porta la main � ses chausses et les baissa, avec fureur, maladroitement. Les mains de Giuditta l�aid�rent avec la m�me fureur et la m�me maladresse. Puis les jambes de Giuditta s��cart�rent et s�enroul�rent autour de lui, le liant � elle. Mercurio sentit sa propre chair vibrer. Il poussa la main entre Giuditta et lui et sentit qu�elle aussi �tait mouill�e. La main de Giuditta rejoignit la sienne. Leurs doigts s�enlac�rent, l�, entre leurs deux corps attir�s l�un sur l�autre, l�un vers l�autre. Ils commenc�rent � se caresser ensemble et ensemble apprirent ce qu�ils n�avaient jamais fait.</p><p>� Tu as peur ? demanda encore Mercurio, haletant.</p><p>��Non, chuchota Giuditta, qui ouvrit encore plus les jambes.</p><p>��Tu le veux ?</p><p>��Je le veux� �</p><p>Le membre de Mercurio poussa contre Giuditta. Puis, � l�improviste, s�enfon�a dans sa chair. Giuditta sentit une d�chirure lancinante, br�lante. Elle s�agrippa de toutes ses forces au dos de Mercurio. Mais la douleur passa en un instant et disparut. Giuditta l�cha la peau du cou de Mercurio. Elle �mit un r�le rauque, � mesure que la douleur se dissolvait en une vibrante palpitation, qui la prenait par vagues, � un rythme de plus en plus rapide. Elle sentit que Mercurio g�missait.</p><p>� C�est comme �a pour toi aussi ? haleta Giuditta pr�s de son oreille.</p><p>��Oui �, r�pondit Mercurio dans un filet de voix.</p><p>Puis, � mesure que Mercurio bougeait en elle de plus en plus vite, Giuditta se contracta elle aussi et le serra entre ses jambes et ses bras en essayant de synchroniser leurs mouvements.</p><p>Tout � coup, Giuditta �carquilla les yeux.</p><p>Mercurio aussi.</p><p>Ils se regard�rent, effray�s. Incapables de s�embrasser, de peur de mourir �touff�s. Et tandis qu�ils �taient travers�s par quelque chose qu�ils n�avaient jamais imagin�, ils se serr�rent et s��loign�rent � la fois, s�agrippant l�un � l�autre tout en voulant se d�tacher, jusqu�� rester inertes, l�un sur l�autre, l�un dans l�autre. Respirant doucement.</p><p>� Alors, c�est �a�, murmura doucement Giuditta.</p><p>��Oui� �, dit Mercurio.</p><p>De nouveau descendit le silence. Les mains des deux jeunes gens se pos�rent sur le visage de l�autre, le caressant doucement, sans plus aucune fougue. Leur souffle se calma. Leur peau sentait le contact de la peau de l�autre.</p><p>� C�est <emphasis>�a</emphasis>, quoi ? demanda doucement Mercurio.</p><p>��L�amour, dit encore plus doucement Giuditta, en rougissant.</p><p>��Oui� �, dit Mercurio. Il �carta son visage de celui de Giuditta et la regarda. Il n�avait jamais imagin� qu�elle pouvait �tre aussi belle qu�en ce moment. M�me apr�s ce qui venait de se passer entre eux il ne trouva pas le courage de le lui dire. Il lui sourit seulement et l�embrassa.</p><p>Giuditta se laissa embrasser, tendrement. Et il lui sembla que ce baiser �tait encore plus beau que les pr�c�dents.</p></section><section><title><p>59</p></title><p>� Et maintenant ? �, dit Giuditta, dans la p�nombre humide du palier, encore nue.</p><p>Mercurio, �tendu sur elle, lui caressait les cheveux. Sa main s�arr�ta, sentant le poids de cette question. Il d�tacha son regard, �vitant les yeux de Giuditta, fix�s sur les siens. Puis il fit ce qu�il faisait chaque fois qu�il �tait en difficult�. � Maintenant habille-toi, sinon tu vas mourir de froid �, plaisanta-t-il.</p><p>Giuditta ne bougea pas. Elle sourit � peine. Ses yeux se voil�rent d�une l�g�re d�ception.</p><p>Mercurio sentait la pression, la lutte interne. Il n��tait pas habitu� � parler de ses sentiments. Il ne savait pas par o� commencer. Pour la premi�re fois de sa vie, il ne voulait pas perdre la bataille. Il voulait sortir de sa coquille. � Maintenant�, dit-il tout bas, maintenant� � Il sentit que ses yeux se remplissaient de larmes de rage. Il pensa qu�il �tait stupide. Il savait parfaitement quoi r�pondre � cette question. Il le savait au plus profond de son �me, au plus vrai de son c�ur. Mais il n�arrivait pas � le dire.</p><p>Giuditta le regardait, attendant sa r�ponse. Puis, lentement, elle tourna la t�te sur le c�t�, laissant errer son regard vers la lumi�re tremblotante de la chandelle qui troublait la p�nombre l�-bas dans l�appartement.</p><p>Mercurio sentit qu�il �tait en train de la perdre. � Maintenant je vais t�emmener loin d�ici �, dit-il d�un trait, la voix �trangl�e et un peu aigu�, tournant son visage pour que leurs regards se croisent de nouveau. Il esp�rait que dans cette obscurit� Giuditta ne s�apercevrait pas de la couleur de ses joues. Il savait qu�elles s��taient empourpr�es, il sentait parfaitement leur chaleur. Mais il avait gagn�. Il l�avait dit. Et maintenant qu�il avait surmont� cet obstacle qui lui avait paru invincible, il ressentit une sorte d�euphorie. � J�ai un navire. � Il repensa � l��pave de Zuan dell�Olmo. � Ce n�est pas grand-chose. � Il sourit. � Et j�ai un travail. Je le r�parerai et je t�emm�nerai loin d�ici ! r�p�ta-t-il avec fougue.</p><p>��Chut, parle doucement, dit Giuditta en riant, le doigt pos� sur ses l�vres. �</p><p>Mercurio vit qu�elle avait une lumi�re diff�rente dans les yeux. Il lui baisa le doigt puis la main, approchant son visage du sien pour l�embrasser de nouveau sur les l�vres. � Quel bon go�t tu as. �</p><p>Elle ferma � demi les yeux.</p><p>� Tu dois t�habiller, maintenant, ou tu mourras vraiment de froid �, dit Mercurio. Il se d�tacha de Giuditta et sentit un vide, � la hauteur de l�estomac. � Encore un instant, chuchota-t-il en revenant s��tendre sur elle. Encore un instant. � Il comprit qu�il n��tait entier qu�avec elle, mais il n�avait pas encore la force de le lui dire. Il l�embrassa, passionn�ment, et frissonna de plaisir en sentant les doigts de Giuditta se glisser dans ses cheveux, d�nouant les n�uds. Puis il se leva et lui tendit la main. Maintenant qu�elle �tait sienne, il la trouvait encore plus belle. Sans savoir pourquoi, il eut honte de cette pens�e. � Allons, rhabille-toi, lui dit-il.</p><p>��Tu t�es d�j� lass� de me regarder ? �, demanda Giuditta dans un filet de voix, rougissant jusqu�� la racine des cheveux, abandonn�e sur sa chemise de nuit, les mamelons durcis par le froid.</p><p>Mercurio lui prit la main et la fit se relever. Il l�aida � renfiler sa chemise de nuit. Il se souvint du jour o� il �tait all� � l�Arsenal et qu�en voyant le navire se former, il avait pens� � ce moment o� il verrait Giuditta s�habiller. Il rit.</p><p>� Pourquoi ris-tu ?</p><p>��Parce que j�avais d�j� imagin� ce moment �, r�pondit Mercurio en la serrant contre lui. Puis il fit asseoir Giuditta sur la premi�re marche de l�escalier et l�enveloppa dans sa cape. Il s�assit � c�t� d�elle, le bras autour de son �paule.</p><p>� Viens dessous toi aussi �, dit Giuditta en ouvrant la cape.</p><p>Mercurio se serra plus pr�s encore. Il n�arrivait pas � croire � la merveille de ce moment. � Je t�emm�nerai loin d�ici, r�p�ta-t-il, d�un ton plus r�solu. Je ne supporte pas de te voir enferm�e dans une cage. �</p><p>Giuditta abandonna sa t�te contre son �paule. Elle sourit, heureuse. � Je ne me sens pas en cage.</p><p>��Et comment appelles-tu cet endroit, alors ? fr�mit Mercurio. Je sais ce que c�est. � l�orphelinat, j��tais en cage, on me frappait, on me fouettait. Certains d�entre nous �taient attach�s, la nuit. Et m�me quand Scavamorto m�a achet� � Mercurio sentait tout son sang bouillir, mais pour la premi�re fois ce souvenir produisait de la douleur pure et non pas de la col�re. C��tait gr�ce � Giuditta. Il se tourna vers elle, qui le regardait avec des yeux �mus.</p><p>� Quoi ? fit Giuditta.</p><p>��Je sais ce que c�est. Et je ne peux pas supporter que tu sois en cage. �</p><p>Giuditta lui prit la main, la porta � ses l�vres et la baisa. � Merci. Mais je ne me sens pas en cage. Au d�but, peut-�tre. J�avais peur aussi. Je ne sais m�me pas de quoi. Peut-�tre peur que la situation d�g�n�re. Mais maintenant je ne me sens pas en cage�</p><p>��Comment fais-tu ? demanda Mercurio, en s�agitant.</p><p>��J�ai un truc, dit Giuditta avec un petit rire.</p><p>��Quel truc ?</p><p>��Ma m�re est morte en me mettant au monde, commen�a doucement Giuditta. Je ne l�ai jamais connue. �</p><p>Mercurio la serra plus fort. Cela aussi il savait ce que c��tait.</p><p>� J�ai grandi avec ma grand-m�re�, reprit Giuditta. Et ma grand-m�re �tait amie avec un vieil homme que tout le monde, sur l��le de Negroponte, consid�rait comme � moiti� fou. Mais elle, elle disait que c��taient des b�tises de gens ignorants� � Elle sourit. � Peut-�tre parce qu�elle �tait plus folle que lui. �</p><p>Mercurio rit.</p><p>� Chut, doucement ou tu vas r�veiller mon p�re. �</p><p>Mercurio l�embrassa sur les deux yeux. � Continue.</p><p>��Bref, ce vieil homme venait chez nous presque tous les soirs. Ma grand-m�re lui donnait � manger, puis ils restaient assis ensemble sous la v�randa. Ils parlaient jusque tard dans la nuit. Moi, j��tais petite, et leurs voix arrivaient jusqu�� ma chambre. Ce bourdonnement m�aidait � m�endormir sans que je me sente trop seule. Je crois que je l�aimais bien moi aussi, cet homme. Un soir, pour moi c��tait la nuit, je me suis r�veill�e en proie � la peur. J�avais fait un cauchemar. Je suis descendue au rez-de-chauss�e, d�o� venaient les voix, parce que j�avais besoin que ma grand-m�re me prenne dans ses bras. J��tais tout endormie, j�avais l�impression de ne pas �tre enti�rement sortie du r�ve. En sortant de la maison, j�ai appel� ma grand-m�re mais ni elle ni le vieil homme n�ont r�pondu. Ils �taient au milieu de la cour, debout, et avaient le bras gauche lev� et l�index point� vers le ciel �toil�. Je me suis arr�t�e. On aurait dit une sorte de r�ve. On aurait dit qu�ils �taient ailleurs. Je ne sais pas pourquoi j�ai pens� �a. Je pouvais les voir mais ils �taient ailleurs. Voil� pourquoi ils ne m�avaient pas entendue. Ils riaient doucement, tendrement, complices. Cela a suffi pour faire passer ma peur et je suis retourn�e me coucher. Le lendemain soir, comme tous les soirs, j�ai embrass� ma grand-m�re pour lui dire bonsoir. Au m�me moment j�ai vu arriver le vieil homme et je lui ai demand� : �Que faisiez-vous hier soir ?� Alors il m�a prise sur ses genoux puis il m�a dit : �Je vais te r�v�ler mon truc. Comme �a, tu pourras t�en servir toi aussi. Regarde l�-haut�. Il m�a montr� le ciel. �Tu vois les �toiles ? Si tu les regardes, dans quelques instants elles ne seront plus l�, elles se seront d�plac�es. Tu sais pourquoi ? Parce que les �toiles sont les carrosses du ciel. Et tu sais comment on fait pour monter dedans ?� Il tendit mon bras gauche et me fit pointer l�index vers le ciel. �Tu dois te servir de l�index gauche parce que c�est celui du c�ur, et le c�ur est beaucoup plus fort que l�esprit. Ensuite, tu choisis une �toile. Regarde-la bien, elles ne sont pas toutes pareilles. Moi, j�aime bien celle-ci, par exemple. Elle a des si�ges confortables et � mon �ge on a mal aux fesses. Mais toi qui es si jeune, tu peux prendre aussi cette autre, l�, tu vois. C�est une des plus rapides. J�ai toujours aim� voyager. Je suis un marin. Mais maintenant plus personne ne veut de moi � bord et je m�ennuie � rester sur cette �le. Je me sens en cage.� � Giuditta se tourna vers Mercurio qui, fascin� par ce r�cit, l��coutait bouche b�e, comme un enfant. � Il a vraiment dit �cage�, comme toi. Il m�a expliqu� que lui, tous les soirs, il chevauchait les �toiles, et ma grand-m�re partait souvent en voyage avec lui. Ils avaient visit� l�Inde, la Chine, l�Afrique, l�Espagne� � Elle rit. � M�me la Lune. �Mais tu dois y croire avec ton c�ur�, me dit-il � la fin en me tapant le doigt contre la poitrine. � Giuditta abandonna de nouveau sa t�te contre l��paule de Mercurio. Sa voix devint triste. � Mon p�re n��tait jamais chez nous pendant ces ann�es-l�. Je souffrais de son absence. Je croyais m�me qu�il me d�testait parce que j�avais fait mourir ma m�re� �</p><p>Mercurio la serra plus fort contre lui.</p><p>� Si bien qu�� partir de ce soir-l�, chaque nuit, je me mettais � la fen�tre de ma chambre, je touchais le ciel avec le doigt et je montais sur une �toile. Ensuite je me faisais emporter jusqu�� lui� �</p><p>Mercurio comprit enfin ce que Giuditta faisait quand il l�avait vue � la fen�tre de l�appartement du Ghetto.</p><p>� En grandissant, j�ai oubli�. Mais quand ils nous ont mis en cage, comme tu dis, je me suis rappel� que je pouvais toucher le ciel, chevaucher les �toiles et m�en aller quand je voulais sans que personne ne puisse m�arr�ter. �</p><p>Mercurio la regarda. Son c�ur battait fort dans sa poitrine. � Mais maintenant que ton p�re est avec toi� o� vas-tu ? �</p><p>Giuditta rougit et baissa les yeux.</p><p>Mercurio sentit une vague d��motions le bouleverser. Elle n�avait pas besoin de lui dire qui elle allait retrouver. Il lui souleva le menton, caressa ses sourcils noirs et fournis avec son pouce. � Alors demain je t�attendrai �, murmura-t-il, d�une voix �trangl�e. Il approcha ses l�vres des siennes.</p><p>� Giuditta ! �, entendit-on appeler de l�int�rieur de l�appartement.</p><p>Les deux jeunes gens sursaut�rent.</p><p>� Giuditta ! appela encore Isacco. O� es-tu ? �</p><p>Mercurio bondit sur ses pieds. Giuditta avait une expression effray�e. Il lui sourit et lui donna un rapide baiser sur les l�vres. Puis il descendit vivement la premi�re rampe d�escalier.</p><p>� J�arrive, p�re ! �, r�pondit Giuditta d�une voix tremblante.</p><p>Mercurio lui sourit encore et lui fit signe de rester calme.</p><p>� Que fais-tu l�, dehors ? �</p><p>Giuditta semblait apeur�e, incapable de trouver une excuse. Mercurio fit claquer ses doigts. Et d�s qu�il eut son attention, il releva les l�vres et fron�a le nez, d�couvrant ses incisives.</p><p>Giuditta rit. � Un rat, p�re !</p><p>��Il n�y a pas de quoi rire ! dit Isacco de sa voix rev�che tout en tra�nant les pieds jusqu�� la porte d�entr�e. Tue-le avec le balai. �</p><p>Mercurio tira une longue langue, croisa les yeux et �carta les bras, comme s�il venait d��tre aplati.</p><p>Giuditta s�emp�cha de rire. � Non, il est trop mignon.</p><p>��Un rat, mignon ? � La voix d�Isacco �tait d�sormais pr�s de la porte.</p><p>Mercurio envoya un baiser � Giuditta.</p><p>� Un rat si mignon que j�en suis tomb�e amoureuse. �</p><p>Mercurio disparut en bas des escaliers au moment exact o� Isacco se penchait � la porte. � Arr�te de dire des b�tises, marmonna-t-il en hochant la t�te. Viens te coucher. �</p></section><section><title><p>60</p></title><p>� J�ai compris ce que c�est, l�amour ! s�exclama Mercurio en rentrant et en trouvant Anna del Mercato occup�e � allumer le feu.</p><p>��Je me demandais justement o� tu �tais pass� cette nuit, soupira Anna, soulag�e. Mais maintenant j�ai ma petite id�e �, ajouta-t-elle avec un sourire. Elle remua le lait qui bouillait sur le feu. � Tu veux d�jeuner ?</p><p>��J�ai une faim de loup �, dit Mercurio en s�asseyant � table.</p><p>Anna coupa une large tranche de pain. Elle versa du lait dans une jatte qu�elle posa sur la table.</p><p>Mercurio plongea la tranche de pain dans le lait et y mordit avec voracit�.</p><p>Anna coupa une autre tranche puis s�assit en face de lui. � Alors ? C�est comment, l�amour ? �</p><p>Mercurio sourit, les yeux pleins de lumi�re. Un peu de lait lui coula sur le menton.</p><p>Anna regarda ses yeux. � Oui, c�est �a, l�amour �, dit-elle. Puis elle chercha quelque chose dans la poche de son tablier de chanvre gris, qu�elle portait sur une robe couleur de rouille.</p><p>On entendit tinter des pi�ces. Elle les posa sur la table. � Trois lires <emphasis>tron</emphasis> d�or et neuf d�argent. Isaia Saraval est pass�. Il te cherchait. Il a dit que tu savais pour quoi c��tait.</p><p>��Il a vendu un collier et une bague ! dit Mercurio en se frottant les mains. Nous allons devenir riches, Anna ! �</p><p>Anna sourit, puis posa sur la table d�autres pi�ces. � Une demi-lire, trois pi�ces d�argent et seize marquets, dit-elle toute fi�re. Nous allons devenir riches, r�p�ta-t-elle. C�est ma paie pour la f�te. � Elle mit les marquets dans sa poche et poussa les autres pi�ces au centre de la table. � Prends-les. �</p><p>Mercurio vit que ses joues rougissaient. Il poussa ses propres pi�ces vers Anna, en m�me temps que les siennes. � Garde-les. �a vaut mieux.</p><p>��Mais elles sont � toi �, dit Anna.</p><p>Mercurio acquies�a. Il se sentit chanceux. Il avait tout ce qu�il pouvait d�sirer.</p><p>� Saraval m�a dit de te pr�venir qu�il allait y avoir une f�te � la casa Venier dans deux semaines et une autre au palais Giustinian la semaine suivante. Il va falloir organiser le transport, fit Anna.</p><p>��Il y a Tonio et Berto, et la barque de� la barque, quoi.</p><p>��J�ai rencontr� ces deux gar�ons. Ils m�ont dit que tu avais encore donn� de l�argent � la veuve de Battista.</p><p>��Trois sous, fit Mercurio en d�tournant les yeux.</p><p>��Ces sous te seront utiles, dit Anna.</p><p>��� elle aussi. Elle n�aurait pas d� rester veuve. �</p><p>Anna porta ses mains � sa bouche. � Tu te rends compte de ce que je viens de dire ? murmura-t-elle. Je serais capable de me transformer en b�te f�roce pour te prot�ger. �</p><p>Mercurio se dit qu�un jour il apprendrait � lui dire combien il l�aimait. � Et Saraval n�a rien dit d�autre ? �</p><p>Anna hocha la t�te. � Donc, c�est vrai ?</p><p>��Quoi ?</p><p>��Oh, allez� quand tu fais comme �a, tu es un tr�s mauvais com�dien.</p><p>��Mais quoi ? �, demanda Mercurio, amus�.</p><p>Anna sourit. � Il dit que les approvisionnements pour les Venier et les Giustinian, c�est moi qui dois les organiser.</p><p>��Tiens donc� �, feignit de s��tonner Mercurio avant d��clater de rire.</p><p>Anna se pencha par-dessus la table et envoya une pichenette dans ses cheveux boucl�s.</p><p>� Tu as dit que tu avais du travail, lui dit Mercurio. Allez, trotte ! � Il engloutit le dernier morceau de pain, but le reste du lait, s�essuya avec sa manche et se leva. Il sembla penser � quelque chose, sourit et prit un peu d�argent. � J�en ai besoin. Je me sauve, dit-il en se dirigeant vers la porte de la maison.</p><p>��Mais o� tu vas ? Tu viens � peine d�arriver�</p><p>��Je dois m�occuper de mon bateau ! cria Mercurio en sortant.</p><p>��Quel bateau ? �</p><p>La porte claqua.</p><p>Anna se leva et vint rouvrir la porte. � Quel bateau ? �, cria-t-elle derri�re lui.</p><p>Mais Mercurio �tait d�j� loin et courait vers le quai des p�cheurs.</p><p>Quand il arriva � la barque qui avait appartenu � Battista, il siffla. Tonio et Berto apparurent aussit�t.</p><p>� O� on va, chef ? �, dit ga�ment Tonio. Ils avaient gagn� quatorze sols d�argent pour transporter la marchandise de la boutique de pr�t d�Isaia Saraval jusqu�au palais du noble d�sargent�.</p><p>� Emmenez-moi au rio di Santa Giustina, dit Mercurio. Au croisement avec le rio di Fontego.</p><p>��Que vas-tu faire l�-bas ? dit Tonio. Y a que des cr�ve-la-faim dans ce coin-l�.</p><p>��Occupe-toi de tes affaires et rame �, r�pondit Mercurio, de bonne humeur.</p><p>Il ne voulait pas se faire conduire jusqu�au squero de Zuan dell�Olmo, il pr�f�rait y arriver seul. C��tait son endroit secret.</p><p>Pendant que les deux gigantesques <emphasis>bonevoglies</emphasis> voguaient � leur vitesse habituelle, Mercurio respirait � fond l�air du matin. La vie ne pouvait pas �tre plus belle, se r�p�tait-il. En un instant, tout avait chang�. Il �tait devenu honn�te. Et sans le moindre effort. Il avait suffi d�une simple id�e. Il avait trouv� une occupation qui le mettrait � l�aise, sans plus jamais devoir risquer la gal�re ou pire. Peut-�tre que Dieu existait vraiment, apr�s tout. Il avait trouv� Anna, la m�re qu�il avait cherch�e toute sa vie. Et Giuditta, la femme qui illuminerait son existence. Il riait tout seul de ces pens�es.</p><p>Tandis qu�ils se faufilaient dans le r�seau compliqu� des canaux de la lagune, il eut l�impression qu�il y avait toujours derri�re eux la m�me barque, noire, fine. Mais ce fut une pens�e fugace, qui ne fit qu�effleurer sa conscience. Il leva les yeux au ciel, limpide et bleu avec quelques petits nuages comme des flocons de laine blanche. Il avait encore la t�te dans ces nuages quand Tonio et Berto accost�rent au rio di Santa Giustina.</p><p>Il descendit et fit signe aux deux fr�res de s��loigner. Il reviendrait seul. Du coin de l��il, il vit de nouveau la barque noire et fine, qui accostait un peu plus loin derri�re lui. Mais de nouveau il n�y pr�ta pas attention.</p><p>Il pensait � la nuit pass�e avec Giuditta. Il sentit le d�sir se rallumer dans son corps. Il longea le rio di Santa Giustina vers le squero de Zuan dell�Olmo presque en courant.</p><p>La barque noire et fine bougea. Lente. Silencieuse.</p><p>Quand Mercurio arriva au bout du canal, il vit ce que le brouillard lui avait cach� quelques jours auparavant. Il �tait au bord de la mer, comme si Venise finissait l�. Devant lui, une immense �tendue d�eau. M�me l�odeur avait chang�. Cela ne sentait pas le moisi, ni l�eau stagnante. La sensation piquante du sel p�n�trait jusque dans les narines. Et dans l�eau, exactement devant lui, s��levait un �lot.</p><p>Autour de lui, les habitations �taient des baraques en bois. Plus aucune trace du faste v�nitien. Des habitations de p�cheurs, basses, oppressantes. Sur le sol comme sur le rivage un peu fangeux et sablonneux, des ar�tes de poisson, des chats qui se l�chaient les pattes, des barques tir�es au sec, de petits d�barcad�res branlants. Au bout de certains pontons, une bicoque sans fen�tre, avec une petite porte qui donnait sur le ponton. Mercurio remarqua un petit gar�on v�tu d�une simple veste. Dessous, il �tait nu et sans chaussures. D�une main il se triturait le zizi. Sa m�re, qui allaitait un nouveau-n�, lui donna une grande claque. Le petit cessa de se toucher et se mit � pleurer. La m�re lui envoya une autre claque. L�enfant cessa de pleurer. Puis la femme frappa � la petite porte. L�instant d�apr�s en sortit un homme grand et fort qui rattachait son pantalon. La m�re poussa le petit gar�on � l�int�rieur. Mercurio vit qu�il n�y avait rien dans la bicoque suspendue au-dessus de l�eau, sinon un trou dans le sol. C��taient des latrines. Pendant que le petit gar�on d�f�quait, la porte ouverte, le grand bonhomme d�tacha le nouveau-n� du sein et s�y colla, pour plaisanter. La femme se mit � rire. Quand l�enfant eut fait ses besoins dans les latrines, elle le ramena en le tirant par la main le long du ponton puis le poussa dans la lagune. Le petit s�accroupit et se lava le derri�re.</p><p>Plus loin, sur sa droite, Mercurio aper�ut des filets de p�che carr�s suspendus, de ceux qu�on pouvait descendre � l�eau depuis des pontons plus �troits, et une s�rie de petits potagers, avec quelques l�gumes qui poussaient tant bien que mal. Une vieille femme nettoyait les feuilles de chou en jetant au loin les limaces qui s�acharnaient dessus. Mercurio percevait pleinement la pauvret� de ces gens, oblig�s de disputer leur nourriture aux limaces. Un gros rat passa dans un ruisseau sale et malodorant qui finissait dans l�eau. Il s�y jeta et nagea, le nez � la surface. Deux gamins lui lanc�rent des pierres. Le rat s�enfon�a sous l�eau.</p><p>Mercurio se rendit compte que les marbres et la splendeur de Venise lui avaient fait oublier tout le reste. Les cr�ve-la-faim qui erraient autour du Rialto, de la piazza San Marco ou le long du Grand Canal avaient l�air moins pauvres, en comparaison. Ici, en p�riph�rie de la ville, la pauvret� �tait celle qu�il avait connue � Rome, dans les �gouts. La pauvret� � l��tat pur. Mercurio se sentit � l�aise, parce que c��tait de l� qu�il venait. La femme qui emmenait chier ses enfants dans des latrines suspendues au-dessus de l�eau, pendant qu�un homme lui su�ait le t�ton ou lui tripotait le cul, aurait pu �tre sa m�re. Un de ces enfants pouvait �tre n� d�un co�t dans ces latrines. Un autre, peut-�tre, avait �t� abandonn� comme lui sur la roue d�un orphelinat. Rien de ce monde abject ne pouvait l�effrayer car il le connaissait.</p><p>Il resta l� longtemps, � regarder cette mis�re, � en respirer les odeurs, en �couter les cris, les hurlements, les lamentations. Et il se sentit fort, parce qu�il s�en �tait sorti.</p><p>En se tournant vers la droite, il la vit tout � coup : la raison pour laquelle il �tait revenu ici. Elle lui apparut tout enti�re, sans les voiles pudiques du brouillard.</p><p>Il se rendit compte que c��tait une �pave et il eut presque envie de rire. C��tait bien pire que ce qu�il avait imagin�. Pourtant, en s�approchant, il se sentit encore plus attir� par elle.</p><p>�Elle est comme moi�, se dit-il.</p><p>La caraque le repr�sentait parfaitement. Elle �tait Mercurio dans sa fosse d��gout. Il s�arr�ta. Se regarda, avec ses beaux habits, ses chaussures � semelle �paisse et solide, son chapeau chaud. Sa main toucha les pi�ces qu�il avait emport�es avec lui. Il les entendit tinter. L�or absorbait sa chaleur et se r�chauffait.</p><p>�Si j�y suis arriv�, pensa-t-il � l�adresse du navire, tu y arriveras toi aussi.�</p><p>Il regarda la coque sombre, peut-�tre pourrie en certains endroits. Sous la ligne de flottaison s�incrustaient des mollusques et des algues. Le grand m�t �tait cass�. La balustre du ch�teau de poupe avait compl�tement disparu. Les quelques voiles qui restaient bougeaient dans le vent comme des toiles d�araign�es ou les banni�res d�une arm�e d�faite. La hune, les haubans, les vergues, tout �voquait la chute prochaine, comme les branches d�un arbre mort. La roue du gouvernail avait bascul� sur le c�t�, arrach�e de son axe. La moiti� de la caraque �tait � sec sur la cale de halage du <emphasis>squero</emphasis>, dont le toit effondr� se conformait au d�labrement g�n�ral. L�autre moiti�, du c�t� de la poupe, �tait dans l�eau.</p><p>Mercurio inspira � fond l�air saum�tre. Puis il siffla.</p><p>On entendit un aboiement, excit� et plaintif, presque un jappement. De son allure agile et bancale � la fois, Mos� jaillit de la baraque construite � c�t� du <emphasis>squero</emphasis> et se pr�cipita � sa rencontre en remuant la queue. Mercurio sourit et s�accroupit pour l�attendre. Le chien le rejoignit et commen�a un ballet autour de lui en bougeant � la fois son post�rieur et sa queue, ne sachant s�il devait se laisser toucher ou non, le voulant tout en ayant peur. � la fin, il se d�cida et laissa Mercurio le prendre, puis s�assit entre ses jambes, agit�, mais content.</p><p>� Mos�, t�es vraiment qu�un couillon, dit le vieux Zuan dell�Olmo, appuy� sur sa canne � l�entr�e de la baraque.</p><p>��Allez, Mos� �, fit Mercurio en se relevant pour rejoindre le vieil homme. Le chien courait aupr�s de lui en aboyant.</p><p>� Il t�aime vraiment bien, dit Zuan.</p><p>��Je l�aime bien aussi, fit Mercurio.</p><p>��Bon, vous �tes � �galit�. � Zuan se tourna vers la lagune.</p><p>� C�est la mer ? demanda Mercurio.</p><p>��Non ! �, r�pondit le vieil homme, presque scandalis�. Il d�signa un endroit, vers l�est. � La mer est l�. � Puis, les mains parall�les, il tra�a dans l�air un canal en direction du sud et ajouta : � Et elle continue par l�, toujours tout droit, comme un immense couloir qui m�ne jusqu�au grand salon de la M�diterran�e. Il tendit le doigt vers la gauche. � Par l�, il y a les march�s d�Orient, la Mer Morte, la route vers la Chine. � Il se tourna de cent quatre-vingts degr�s. �carta les mains. Et de ce c�t�-ci, la M�diterran�e, qui unit l�Afrique � l�Europe� � Il joignit les mains en forme d�entonnoir et ramassa les �paules. � Jusqu�� Gibraltar, o�� � Il s�arr�ta. Ses yeux se voil�rent. Puis, lentement, il ouvrit grand les bras, tout autour de lui, sans limites. � L�-bas, il y a la mer Oc�an, que je prenais pour la fin du monde quand j��tais gamin� �</p><p>Mos� hurla. Mercurio �tait subjugu�. � Alors qu�en fait� �, dit-il tout doucement, pour ne pas rompre la magie.</p><p>Le vieux Zuan se tourna. � � alors qu�en fait, putain de merde, il y a la terre ! � Il hocha la t�te. � Il y a le Nouveau Monde !</p><p>��Et c�est comment ?</p><p>��Que le diable m�y emm�ne si je le sais, mon gars. � Et de nouveau les yeux de Zuan se voil�rent de tristesse. � Tu sais ce que �a veut dire pour un marin comme moi de n�avoir jamais pu y aller ? � Il regarda Mercurio et rit, montrant les quelques dents qui lui restaient. � Non, tu n�en sais rien. Tu sais rien de la mer, toi. � Il se tourna vers le navire. � Et tu veux acheter ma caraque ! � Il rit encore. Mais c��tait sans moquerie. Et sans cette m�lancolie du premier jour, quand ils s��taient rencontr�s. � Qu�est-ce que �a a � voir avec les bateaux, un type comme toi ? demanda-t-il.</p><p>��Une fois, je suis all� � l�Arsenal, dit Mercurio. Et� � Il s�arr�ta, laissa sa phrase en suspens, pensant � Battista, mort par sa faute.</p><p>� Et� ? le pressa le vieux marin.</p><p>��J�ai vu na�tre un navire, r�pondit Mercurio. Et j�ai compris que rien ne ressemble autant �� la libert� qu�un navire. �</p><p>Le vieux Zuan le regarda en silence. Puis il acquies�a, imperceptiblement. � Tu comprends foutre rien � la mer, dit-il doucement, mais t�es pas si con que t�en as l�air. � Il se tourna de nouveau vers son bateau.</p><p>Mercurio remarqua que ses yeux �tincelaient quand ils se posaient dessus. � Avec �a, on peut aller jusqu�au Nouveau Monde ? �, demanda-t-il.</p><p>Le vieux le regarda, s�rieux. � Ce que tu vois l�, c�est un rafiot, une �pave. Mais c��tait une grande dame. C�est une grande dame, parce que moi, je la vois toujours telle qu�elle �tait.</p><p>��Et donc on pourrait aller dans le Nouveau Monde ? demanda encore Mercurio.</p><p>��Cet imb�cile vaniteux de Christophe Colomb, que Dieu l�ait en Sa gloire, parce qu�il finira par faire couler Venise � pic, tu verras� comment crois-tu donc qu�il y est all�, dans ce foutu Nouveau Monde ? Avec une caraque et deux caravelles. Et c��tait son navire-amiral, le Santa Maria. Aussi grande que celle-ci, douze perches de longueur et quatre de largeur. Une caraque, mon gars ! �</p><p>Mercurio regarda l��pave qui se balan�ait paresseusement. Il l�entendit grincer. Il aimait ces bruits. C��tait le navire qui parlait. On aurait m�me dit qu�il riait.</p><p>� Mais toi, tu saurais y aller, dans ce Nouveau Monde ? �, demanda-t-il au vieux.</p><p>Zuan hocha la t�te � droite et � gauche, surpris par cette question. � Je suis vieux� dit-il.</p><p>��Mais tu saurais y aller ?</p><p>��Et puis je ne sais pas si Mos� a pas le mal de mer, il s�est jamais embarqu�</p><p>��Tu saurais y aller, oui ou non ?</p><p>��Putain de mis�re, mon gars ! Maintenant que tout le monde sait que la mer Oc�an a une fin, tout le monde sait y aller. Il suffit d�aller � l�ouest et l� tu trouves le Nouveau Monde, bordel de Dieu ! � Il cracha par terre, tout �mu. Il agita sa canne en l�air, pr�t � ajouter quelque chose, qui ne vint pas. Alors il cracha de nouveau. Mos� aboya. Zuan le regarda. � Mais tais-toi donc, couillon ! lui dit-il. T�es m�me jamais mont� dans une gondole ! � Mos� aboya de nouveau.</p><p>Mercurio rit et se tourna pour regarder la lagune. � C�est quoi, cette �le ?</p><p>��Comment, c�est quoi ? C�est la Cavana di Murano.</p><p>��C�est quoi ?</p><p>��Tu sais vraiment rien, toi, marmonna la vieux. Je m��tonne que tu sois encore vivant, ignorant comme tu l�es. C�est l�endroit o� on r�pare les barques de l��le de Murano, qui est un peu plus loin, pour l�instant on la voit pas. C�est pour �a qu�on l�appelle la Cavana. Mais c�est l��le de San Michele, parce qu�il y a l��glise consacr�e � l�archange, celui avec l��p�e. Tu sais au moins qui c�est, saint Michel Archange, ignorant ? �</p><p>Mercurio demeura bouche b�e � regarder le vieil homme. Oui, c��tait s�r, Dieu existait. Et l�archange Michel �tait celui que Dieu avait pr�destin� pour qu�il s�occupe de lui, se dit-il. L�orphelinat o� il avait grandi portait son nom, et lui-m�me lui avait �t� consacr�. Puis, quand il avait fui Rome, il �tait arriv� � Venise mais c�est � Mestre, ville prot�g�e par saint Michel Archange, qu�il avait trouv� une maison et une m�re. Aucun doute. Ce navire serait le sien.</p><p>� Alors, vieux, tu me le vends ou pas, ce rafiot ? �</p><p>Zuan lui envoya un coup de canne. � L�appelle pas comme �a, maugr�a-t-il.</p><p>��Mais toi-m�me�</p><p>��Moi je peux ! Pas toi ! dit Zuan en agitant sa canne. Toi, elle te conna�t m�me pas. Si c�est moi qui lui dis, elle sait bien que je plaisante� mais si c�est toi� Tu peux pas le dire, rappelle-toi �a. �</p><p>Mercurio regarda la caraque. Le vieux �tait convaincu qu�elle pouvait les entendre. Et quand elle grin�a, il se dit qu�il avait peut-�tre raison. � D�accord, excuse-moi, dit-il. Alors, combien tu veux ?</p><p>��Tu sais combien �a co�terait de la remettre � flot ? fit Zuan, sa canne toujours en l�air.</p><p>��Combien ?</p><p>��Qu�est-ce que j�en sais, moi ? cria le vieux. Je suis pas armateur ! � Il cracha par terre. Mos� s��carta pour �viter le crachat. � Des centaines de lires <emphasis>tron</emphasis>� peut-�tre m�me mille� Du diable si je le sais ! J�ai m�me jamais vu dix lires � la fois !</p><p>��C�est �a qu�elle co�te, la caraque ? Dix lires ?</p><p>��Tu veux ma peau, mon gars ?</p><p>��Dis-moi ton chiffre, vieux. �</p><p>Zuan agita sa canne, comme si elle l�aidait � penser. � Attends l� �, dit-il � Mercurio. Puis il se dirigea vers la caraque. Il posa la main sur la coque. Se tourna. � Viens l� toi aussi, couillon !</p><p>��Moi ? demanda Mercurio.</p><p>��Oui, qui ? r�pondit Zuan, agac�. Mos�, foutu b�tard de chien tigr�, esp�ce de fils du d�mon, viens ici tout de suite ! �</p><p>Mos�, la queue basse, rejoignit le vieil homme et se coucha � ses pieds en regardant ailleurs, comme pour se donner une contenance.</p><p>Apr�s avoir r�fl�chi, Zuan revint, et d�un ton pu�ril le mit au d�fi : � Onze lires <emphasis>tron</emphasis> d�or. L�, je voudrais bien voir ce que tu r�ponds, mon gars �.</p><p>Mercurio ne dit rien. Il p�cha les pi�ces qu�il avait apport�es, en compta onze et les tendit au vieux.</p><p>Zuan �carquilla les yeux, surpris. Il allongea son cou rid� et regarda les pi�ces de monnaie dans la main de Mercurio comme si c��taient des animaux exotiques, sans les toucher. � J�ai m�me pas des bonnes dents pour savoir si c�est vraiment de l�or ou pas.</p><p>��C�est de l�or, je te le jure. �</p><p>Zuan secoua la t�te, incr�dule. � Mais tu vas en faire quoi, d�un bateau ?</p><p>��Je veux pouvoir emmener quelqu�un.</p><p>��Tu peux aussi bien l�emmener � dos de mulet.</p><p>��Je devrai peut-�tre aller loin. Je cherche un monde libre. �</p><p>Le vieux se balan�a sur ses talons. Il avait l�air de r�fl�chir. � Oui, alors oui. T�as besoin d�un bateau. �a pourrait �tre bien plus loin que tout ce qu�aucun de nous a jamais imagin�. � Il regarda Mercurio. Pointa le doigt dans sa direction et le bougea en l�air. � Toi, tu dois �tre encore plus con que moi, aussi vrai que Dieu existe. J�ai pas raison, Mos� ? � Le chien aboya joyeusement.</p><p>� Alors, march� conclu ? �, demanda Mercurio.</p><p>Le vieil homme �carta les bras. � Mais regarde un peu ce qu�il fallait qu�il m�arrive, maugr�a-t-il en fixant les pi�ces d�or comme si elles �taient un malheur. � En tout cas, c�est toi qui vas les garder. Si quelqu�un dans le coin apprenait que j�ai onze lires, j�arriverais pas vivant jusqu�au soir.</p><p>��D�accord, je te les garderai.</p><p>��Non, dit une voix derri�re eux. On va plut�t dire que c�est moi qui les garde. �</p><p>Mercurio et le vieux Zuan se retourn�rent. Mos� grogna.</p><p>� Tiens ton chien ou je lui tranche la gorge �, fit Scarabello en descendant de sa barque, noire et fine.</p><p>Zuan prit Mos� par son collier de corde. � Pas bouger, couillon.</p><p>��� propos de petits chiens bien �lev�s� on ne dit pas bonjour � son ma�tre ? �, dit Scarabello en venant pr�s de Mercurio. Il tendit vers lui une main gant�e de noir, paume ouverte. � Donne-les-moi.</p><p>��Pourquoi ? Mercurio fit un pas en arri�re.</p><p>��Elles sont � moi.</p><p>��Non, � moi, r�pondit Mercurio, tendu, vibrant de tout son corps. Je les ai gagn�es honn�tement, par cons�quent elles sont � moi. �</p><p>Scarabello le regarda, plissant un peu les paupi�res. � Tu es � moi. Et un tiers de ce que tu gagnes, peu importe comment, tu me le dois.</p><p>��Non. �</p><p>Scarabello ne se troubla pas. Il d�passa Mercurio et descendit dans le <emphasis>squero</emphasis>. Il regarda autour de lui, vit une masse � long manche, de celles qui servent � planter des piquets, la prit, s�approcha de la coque du navire, leva la masse et l�abattit avec force sur le bordage. Le bois g�mit et se fendit. Scarabello leva de nouveau la masse et de nouveau l�abaissa. Le bois c�da d�un coup.</p><p>Le vieux Zuan eut les larmes aux yeux.</p><p>� D�accord, allez, sept ! hurla Mercurio.</p><p>��T�es un sentimental. C�est une faiblesse. Mais je t�admire, tu sais ? �, dit Scarabello en laissant tomber la masse � terre. � Je me contenterai de onze, aujourd�hui, continua-t-il en revenant pr�s de lui et en tendant de nouveau la main ouverte. Tu diras � ton ami juif qu�� partir de maintenant c�est moi qui ramasse pour toi. T�auras ta part apr�s. � Il prit les pi�ces de Mercurio et les fit tinter, l�une apr�s l�autre, en les glissant dans sa bourse. � J�ai confiance en toi, fit-il en souriant et en lui donnant une chiquenaude sur la joue, mais tu sais ce qu�on dit� ne pas avoir confiance, c�est mieux. � Il se dirigea vers sa barque �l�gante. Avant de monter � bord, il se retourna et montra la caraque. � Tu parles d�une affaire� �, et il �clata de rire.</p><p>Mercurio le regarda s��loigner. Quand il eut disparu, il s�assit, visage tourn� vers les pontons et les baraques � sa gauche. Il regardait la mis�re dont il avait eu la pr�somption de se croire lib�r�. � pr�sent, il lui semblait qu�il n�avait pas d��chappatoire, qu�il ne s�en sortirait jamais. Il �couta la haine, la col�re et le d�sespoir qui grandissaient en lui, comme autrefois, et redevenaient les ma�tres de sa vie.</p><p>� Je vais le tuer �, dit-il tout bas, d�une voix sombre.</p><p>Il entendit le vieux Zuan approcher.</p><p>� Ne le laisse pas te prendre ton navire, lui dit-il.</p><p>��C�est pour �a que je vais le tuer.</p><p>��Ne le laisse pas te le prendre� <emphasis>maintenant</emphasis>.</p><p>��Qu�est-ce que tu veux dire, vieil homme ? demanda Mercurio, les yeux pliss�s comme des fentes.</p><p>��Regarde comment tu es assis. Tu tournes le dos � ton bateau. � ton r�ve. � ton espoir, fit Zuan. La haine te l�a d�j� pris. �</p><p>Mercurio eut la sensation d��tre � la crois�e des chemins. Il y avait une profonde v�rit� dans les paroles du vieux marin. C��tait le moment de faire des choix. Et ces choix conditionneraient son avenir. � Qu�est-ce que je dois faire, alors ? �, demanda-t-il, conscient de l�importance de ce moment.</p><p>Zuan le regarda en hochant la t�te. � Putain de bordel de mis�re, mon gars ! T�es con ? s�exclama-t-il. Tourne-toi ! Il suffit que tu changes de position et que tu te retournes. Ton bateau est l�. �</p></section><section><title><p>61</p></title><p>� C�est une plaisanterie ! lan�a Isacco en acc�l�rant le pas. Une plaisanterie pure et simple ! Et vous le savez, capitaine !</p><p>��Je me suis inform�, r�pondit calmement Lanzafame, qui marchait � ses c�t�s. Ce Scarabello est dangereux. Ce n�est pas un simple protecteur de putains, c�est un v�ritable criminel � la t�te d�une organisation. Donc arr�te, docteur, et dis-moi plut�t merci. �</p><p>Isacco se retourna. Quatre hommes de Lanzafame les suivaient, arm�s. Et cinq autres, sous les ordres de Serravalle, seraient au Castelletto dans la matin�e. Depuis trois jours, depuis que Scarabello avait une nouvelle fois menac� Isacco, le cinqui�me �tage de la Torre delle Ghiandaie �tait gard�. � M�me le doge n�a pas une protection pareille, souffla-t-il.</p><p>��Alors tu devrais te sentir important, dit Lanzafame.</p><p>��Allez au diable vous aussi, capitaine. �</p><p>Lanzafame sourit. � Et ta fille, raconte-moi. Je vois beaucoup de monde dans sa boutique. Elle va devenir plus riche que toi, on dirait.</p><p>��On dirait� oui, marmonna Isacco.</p><p>��Souris donc, pour une fois. C�est une bonne nouvelle, non ? �, fit Lanzafame en lui tapant sur l��paule.</p><p>Isacco retint un sourire, pour ne pas lui donner satisfaction, mais dit : � Je suis tr�s fier d�elle �. Puis il chiffonna sur sa t�te son bonnet d�un jaune �clatant, � bandes lat�rales presque orange. � Pourquoi croyez-vous donc que je garde cette affaire-l� sur la t�te ? C�est un bonnet de Giuditta, elle l�a fait pour moi, et me l�a offert. Si je n��tais pas fier de ma fille, vous croyez que je me prom�nerais ainsi attif� ? �</p><p>Lanzafame �clata de rire. � Ralentis un peu, lui dit-il alors en lui attrapant le bras. J�ai pas encore bu aujourd�hui, et je me sens faible. �</p><p>Isacco secoua la t�te. � Vous �tes faible parce que vous buvez, pas parce que vous ne buvez pas. Le vin vous trouble les id�es au point de vous faire voir les choses � l�envers.</p><p>��J�ai pas envie d�un sermon, docteur �, r�pondit Lanzafame avec une pointe de mauvaise humeur dans la voix.</p><p>Ils firent quelques pas en silence. Puis Isacco dit : � Pardonnez-moi. Je ne voulais pas vous faire un sermon.</p><p>��Mais si. Je sais que tu le fais pour mon bien, r�pondit Lanzafame. Et tu as raison�</p><p>��Mais ? �</p><p>Lanzafame ne r�pondit pas.</p><p>Isacco traversa en silence le pont sur le <emphasis>rio</emphasis>. Il savait qu�il devait se taire. Le silence est parfois plus efficace que les discours.</p><p>� Si je ne bois pas, j�ai les mains qui tremblent, finit par dire le capitaine.</p><p>��Et boire fait cesser le tremblement ? demanda distraitement Isacco.</p><p>��Je ne peux pas supporter �a, Isacco, dit Lanzafame d�une voix faible, vaincue. Regarde. � Il tendit la main. � Elle tremble comme celle d�une fille. � Ils pass�rent devant une taverne et Lanzafame faillit s�arr�ter.</p><p>� Mais plus vous buvez, plus �a augmente, non ? �, dit alors Isacco.</p><p>Lanzafame regarda encore vers la taverne. � Oui. Et chaque jour c�est pire.</p><p>��Donc, sachant que la logique n�est pas une opinion, chaque jour pourrait �tre meilleur, dit Isacco en souriant. Ne serait-ce que par amour pour la science, vous pourriez essayer.</p><p>��Essayer quoi ?</p><p>��Passer un jour sans boire.</p><p>��Un jour ?</p><p>��Oui. Aujourd�hui, par exemple.</p><p>��T�es en train de m�embobiner, l� ?</p><p>��Je tente le coup. Mais vous �tes une t�te de mule.</p><p>��Peut-�tre que je pourrais boire juste un ou deux verres, histoire de me remonter, et c�est tout. Celui qui m�ach�ve, c�est toujours le dernier verre.</p><p>��Je ne crois pas, capitaine. Moi, j�ai l�impression que c�est le premier, au contraire.</p><p>��Quelle idiotie ! Le premier, je le tiens parfaitement.</p><p>��Sauf qu�apr�s le premier vous n�arr�tez pas. Les verres vous roulent dans la gorge comme des pierres le long d�une pente. Vous ne contr�lez plus la b�te. �</p><p>Lanzafame marcha en silence, r�fl�chissant. � Juste aujourd�hui, tu dis ?</p><p>��Juste aujourd�hui.</p><p>��Et demain ?</p><p>��Serons-nous encore vivants demain ? dit Isacco.</p><p>��D�accord. Aujourd�hui.</p><p>��Aujourd�hui �, r�p�ta Isacco en tournant au coin de la petite rue qui donnait dans le campo del Castelletto, o� l�on respirait l�odeur famili�re de sexe et de mis�re humaine.</p><p>� Docteur ! Docteur ! hurla une des prostitu�es malades en accourant � sa rencontre, les yeux exorbit�s. Venez ! Vite ! �</p><p>Isacco acc�l�ra le pas derri�re elle. Lanzafame courait � ses c�t�s. Plus loin, l� o� un petit groupe de femmes s��tait form�, ils virent Serravalle les armes � la main, de m�me que les hommes qu�il commandait.</p><p>� Que se passe-t-il ? demanda le docteur en se frayant un chemin entre les prostitu�es. R�publique ! Tu devrais �tre au lit ! �, dit-il en la voyant debout. Il se tourna vers Lidia, sa fille, qui avait un regard effray�. � Pourquoi tu as laiss� ta m�re descendre ? �</p><p>La petite fille �clata en sanglots.</p><p>Une � une, Isacco vit toutes les prostitu�es qu�il soignait. � Que faites-vous ici ? Retournez vous coucher ! �, ordonna-t-il.</p><p>� Serravalle ! fit Lanzafame. Qu�est-ce qui s�est pass�, foutredieu ? �</p><p>Isacco s�ouvrit un chemin parmi les femmes qui se soutenaient les unes les autres, faibles et frissonnantes. La peur se lisait dans leurs regards.</p><p>� Ils sont venus cette nuit, r�pondit le garde.</p><p>��Qui ? �, demanda Lanzafame.</p><p>Les prostitu�es se pressaient autour de quelqu�un qu�Isacco ne parvenait pas encore � voir.</p><p>� Les hommes de Scarabello.</p><p>���tez-vous de l�, laissez-moi passer �, dit Isacco aux derni�res femmes qui lui bouchaient la vue. Elles avaient les joues sillonn�es de larmes. Et il la vit.</p><p>� Ils ont su qu�on ne montait la garde que dans la journ�e, pour le docteur, r�pondit Serravalle. Alors ils sont venus la nuit, ils s�en sont pris � elles, ils les ont frapp�es et jet�es � la rue. Et l�une d�elles� qui s�est d�fendue� �</p><p>Isacco regardait la Cardinale sur le sol. Elle �tait p�le. Sa robe pourpre �tait luisante sur son flanc. Mouill�e. Et d�chir�e. Il comprit que c��tait du sang, rouge sur rouge. � Cardinale�, lui dit-il en s�agenouillant. Qu�as-tu fait ?</p><p>��Il y en a deux� qui ont atterri� au bas des escaliers� docteur, haleta la grande femme. Les salauds� les salauds�</p><p>��Ne parle pas �, dit Isacco. Il regarda autour de lui. D�signa les portiques, tandis qu�une petite bruine commen�ait � tomber du ciel gris et bas. � Emportons-la l�-bas.</p><p>��Ils ont mis des nouvelles prostitu�es dans les chambres et ils d�fendent l��tage, ajouta Serravalle pour conclure.</p><p>��Ils <emphasis>d�fendent ?</emphasis> tonna Lanzafame en lan�ant les bras au ciel.</p><p>��Donnola, va chercher ma trousse, presse-toi.</p><p>��Elle est o� ?</p><p>��Au cinqui�me� � Isacco s�arr�ta. � Au cinqui�me �tage�</p><p>��Il y a les hommes de Scarabello, fit Donnola, effray�.</p><p>��Emm�ne la Cardinale sous les portiques. Ferme-lui bien la blessure. Et appuie fort �, ordonna Isacco, qui se dirigea vers la Torre delle Ghiandaie.</p><p>� O� tu vas, docteur ? dit Lanzafame en l�arr�tant.</p><p>��Je dois r�cup�rer ma trousse ou la Cardinale mourra, r�pondit Isacco.</p><p>��C�est pas � toi d�y aller �, dit Lanzafame. Il vit un ivrogne avachi contre un mur, avec une bouteille. Il alla vers lui et la lui arracha des mains, sous le regard �bahi du docteur. � T�inqui�te pas, dit-il � Isacco. Rien pour aujourd�hui, on est d�accord. J�en ai besoin pour monter au cinqui�me. Elle est o�, ta trousse ?</p><p>��Dans la derni�re pi�ce au fond du couloir.</p><p>��Il y a une fen�tre ?</p><p>��Oui.</p><p>��Je peux la lancer ?</p><p>��Tout serait cass�, de cette hauteur. �</p><p>Lanzafame fit signe � Serravalle. � Une corde. Assez longue pour que je puisse descendre la trousse du docteur sur un �tage. Vite. �</p><p>Serravalle, habitu� � ob�ir, bondit, discuta rapidement avec ses hommes, qui s��parpill�rent dans toutes les directions.</p><p>� Va t�occuper de la pute �, dit Lanzafame � Isacco. Tandis que le docteur s��loignait, le capitaine se tourna vers la Torre delle Ghiandaie et son regard monta jusqu�au cinqui�me �tage. � J�arrive �, murmura-t-il d�une voix rauque et basse, qui ressemblait � un grognement d�animal f�roce. Puis il regarda la bouteille. Le tremblement commen�ait. Il serra la main, avec rage. � Juste pour aujourd�hui �, se dit-il, sentant sa volont� vaciller. Par chance, Serravalle revint.</p><p>� Voil�, capitaine �, dit-il en lui tendant la corde.</p><p>Lanzafame �ta son pourpoint et sa chemise. Enroula la corde autour de sa taille. Puis d�signa l�ivrogne. � Va me chercher sa veste. Il a tellement de vin dans le corps qu�il ne s�en apercevra m�me pas. �</p><p>Serravalle d�shabilla l�ivrogne.</p><p>Le capitaine enfila la veste sale de l�ivrogne pour cacher la corde. � Derni�re pi�ce, c�t� nord. Monte au quatri�me et penche-toi par la fen�tre. Je te descendrai la trousse.</p><p>��J�y serai �, r�pondit Serravalle.</p><p>Lanzafame d�tacha son �p�e et la lui donna. � Ils ne me laisseraient pas passer avec �a.</p><p>��Faites attention, capitaine. �</p><p>Lanzafame se dirigea vers la Torre delle Ghiandaie. Il entra. Peu avant d�arriver au cinqui�me �tage, il commen�a � tituber, comme s�il �tait compl�tement saoul.</p><p>� Va-t-en ou je te vire � coups de pied dans le cul, lui dit un voyou tout en haut de l�escalier.</p><p>��Va-t-en toi-m�me, casse-couilles. Moi, je veux baiser�</p><p>��T�as les sous ? �</p><p>Lanzafame fouilla dans ses poches et trouva des pi�ces qu�il sortit, en faisant tomber quelques-unes.</p><p>L�autre les ramassa avant lui et en garda une ou deux, certain que l�ivrogne ne se rendrait compte de rien. � Passe. �</p><p>Lanzafame fit semblant de tr�bucher. Se laissa tomber au sol. Puis se releva � grand-peine et se remit � tituber dans le couloir.</p><p>� �ui-l�, il a de la chance s�il trouve sa bite �, rigola le voyou, s�adressant � deux de ses coll�gues.</p><p>Lanzafame arriva � la pi�ce au fond du couloir. Il vit que la porte �tait ouverte. Il entra.</p><p>� Salut, mon amour �, dit une prostitu�e maigre, la peau mate.</p><p>Lanzafame ferma la porte. � Elle est o�, la trousse du docteur ? dit-il, en posant sa bouteille sur le sol.</p><p>��Quelle trousse ? Qui tu es ? �, demanda la prostitu�e, qui alla vers la porte.</p><p>Lanzafame l�arr�ta. � Le docteur qui vous aide, vous les putains.</p><p>��Laisse-moi. Je sais rien, fit la femme, effray�e.</p><p>��Si je trouve pas la trousse, une fille nomm�e la Cardinale va mourir. Tu t�en fous ?</p><p>��Je sais rien pour la trousse du docteur. �</p><p>Lanzafame la repoussa en arri�re. � Toi, tu bouges pas d�ici �, la mena�a-t-il. Puis il vit dans un coin une grosse bourse plate, en cuir. Il d�fit sa veste et d�roula la corde, dont il attacha un des bouts � la poign�e. Il s�approcha de la fen�tre. Se pencha. En dessous, il vit Serravalle, pench� lui aussi le nez en l�air.</p><p>� Je te la passe. �</p><p>La prostitu�e en profita pour se sauver. Aussit�t dans le couloir, elle commen�a � crier et appeler � l�aide.</p><p>� Merde ! jura Lanzafame.</p><p>��Qu�est-ce qui se passe, capitaine ? demanda Serravalle.</p><p>��Prends la trousse et porte-la au docteur. Lanzafame fit descendre la bourse.</p><p>��Capitaine�</p><p>��Bordel de merde, Serravalle ! C�est un ordre ! �</p><p>Le garde attrapa la bourse et disparut.</p><p>Lanzafame eut � peine le temps de se retourner qu�un homme se pr�cipitait dans la pi�ce. Lanzafame le mit � terre par un coup de poing dans l�estomac. Puis il r�cup�ra son couteau, cassa la bouteille et, la tenant par le col, se jeta dans le couloir.</p><p>Deux hommes arrivaient d�j�. Et quatre autres derri�re.</p><p>Lanzafame frappa d�un coup de pied le premier qui vint � sa rencontre et fendit la face de l�autre avec le tranchant de la bouteille. Les deux hommes hurl�rent, mais n�eurent pas le temps de faire demi-tour : les quatre qui survenaient leur bouchaient toute retraite.</p><p>� T�es mort ! �, hurla l�un d�eux, et il brandit son poignard.</p><p>Lanzafame l�esquiva et transper�a l�homme sur son flanc gauche. Il sentit la lame s�enfoncer entre les c�tes. L�autre se raidit, les yeux exorbit�s. Le capitaine retira son couteau et para le coup du second. Mais il se rendit compte qu�il n�allait pas pouvoir r�sister longtemps. Un instant, il pensa qu�il n�avait �chapp� � la mort dans tant de batailles que pour mourir au milieu des putains de Venise. Il recula, se d�fendant comme il le pouvait. Il sentit une br�lure au bras qui tenait le couteau. Il avait �t� bless�. Sa main s�ouvrit, l�arme tomba. Lanzafame brandit la bouteille et fit des moulinets devant lui. Il vit que la chemise de l�homme en face se colorait de rouge. Il en atteignit un autre � la gorge, mais superficiellement. Entre-temps, un autre coup de couteau le frappa � l��paule. Sa main allait aussi perdre la prise sur la bouteille. Il serra les dents et pensa que s�il avait cru en Dieu, cela aurait �t� le moment de prier. Alors, comme dans un r�ve, au moment o� tout se brouillait d�j�, il vit un tourbillon de poignards et d��p�es, et enfin les hommes de Scarabello qui prenaient leurs jambes � leur cou.</p><p>� Capitaine ! Capitaine ! criait Serravalle � la t�te des soldats qui s��taient jet�s dans la m�l�e pour sauver leur chef.</p><p>��Serravalle ! dit Lanzafame en riant. T�as mis un foutu temps pour monter cinq �tages ! �</p><p>Serravalle le rattrapa au moment m�me o� il s��croulait au sol. � T�as mis un foutu temps� un foutu temps� �, r�p�ta Lanzafame. Il sentit que ses forces l�abandonnaient. Il g�mit de douleur. � Encul� de Serravalle. Tu le sais, que je suis pas capable de dire� merci.</p><p>��Alors ne dites rien, dit Serravalle. On va voir le docteur. Aujourd�hui, c�est jour de couture, on dirait.</p><p>��Le cinqui�me �tage est � nous ?</p><p>��Position conquise.</p><p>��Serravalle� haleta Lanzafame.</p><p>��Dites, capitaine.</p><p>��Mes mains, elles ont pas trembl�, tu sais ?</p><p>��Elles ont jamais trembl�, vos mains, capitaine. �</p><empty-line/><p>Au soir, Isacco retourna dans le Ghetto. Lanzafame marchait � c�t� de lui, ses bandages rouges de sang. Mais le capitaine avait le regard d�un homme. Et il marchait fi�rement, parce qu�il savait qu�il avait retrouv� ce regard. Une fois � la grande porte, il salua le docteur, puis se fit emmener dans la gu�rite des gardes.</p><p>Isacco entra sur le <emphasis>campo</emphasis>, le dos courb�. Il �tait si fatigu� qu�il entendit � peine le bruit de la porte qu�on refermait derri�re lui. Il enleva son bonnet et se glissa sous les portiques.</p><p>� Voil� o� nous en sommes, lui dit alors Anselmo del Banco, en sortant de sa boutique de pr�teur. Voil� o� en est le Peuple �lu. Bonnet jaune et mise en cage, la belle affaire. Tu as entendu parler de ce Saint ? Il �chauffe les �mes. Maintenant il s�en va dire partout que le petit chr�tien qui a disparu � Torcello a �t� pris par les Juifs pour des rites de sorcellerie. Il dit que nous offrons le sang des enfants � Satan. Je suis inquiet. �</p><p>Isacco haussa les �paules. � Moi, je parle avec les gens du commun, Anselmo. Les V�nitiens n�ont rien contre les Juifs et ils ne croient pas � ces idioties.</p><p>��Oui, je le pense aussi, dit Anselmo. Mais en tant que chef de la communaut�, je dois toujours veiller, tu ne crois pas ? �</p><p>Le docteur hocha la t�te, distraitement.</p><p>� Je dois veiller sur tout, continua Anselmo, insinuant. Je dois m�me pr�venir d��ventuelles attaques� �</p><p>Isacco le regarda. � Anselmo, pourquoi ai-je l�impression que tu essaies de me dire quelque chose ?</p><p>��Parce que tu es un homme intelligent, sourit Anselmo del Banco. Et peut-�tre parce que tu sais, au fond de toi, qu�il y a quelque chose dont t�t ou tard nous devons parler.</p><p>��Je suis fatigu�, Anselmo. �a a �t� une sale journ�e, crois-moi, dit Isacco. Parle. Ne tourne pas autour du pot.</p><p>��Si tu veux que je sois aussi direct�</p><p>��Oui, je pr�f�re.</p><p>��Alors je serai direct, dit Anselmo del Banco en souriant � nouveau. J�imagine que tu sais pourquoi tu es connu dans la communaut� et � Venise.</p><p>��Tu tournes encore autour du pot.</p><p>��Le docteur des putains, dit Anselmo. � Il ne souriait plus et son regard n�avait maintenant plus rien d�amical.</p><p>� Quelle originalit� !</p><p>��Il n�y a pas de quoi rire, Isacco, fit Anselmo, de plus en plus s�rieux. La communaut� n�est pas satisfaite de ton activit�. Ou plut�t, de ta client�le. Elle jette le discr�dit sur nous tous.</p><p>��Discr�dit ? Isacco hocha la t�te, un sourire sarcastique sur les l�vres. Je suis en train d�essayer de lutter contre l��pid�mie�</p><p>��Ce sont des prostitu�es, Isacco.</p><p>��Ce sont des �tres humains. �</p><p>Anselmo le fixa en silence, avec s�v�rit�. � �a ne t�int�resse pas, les pr�occupations de la communaut� dont tu fais partie ?</p><p>��Ce genre de pr�occupation, non.</p><p>��Les prostitu�es sont des �tres corrompus. M�prisables. Leur infamie retombe sur nous.</p><p>��Bien. Tu as dit ce que tu avais � dire.</p><p>��Non �, dit Anselmo. Sa voix se fit basse, presque sifflante. � J�ai fait semblant de croire � l�histoire de ton arriv�e � Venise par voie de terre. Mais si on venait � savoir que tu es cet escroc dont parlait un �quipage mac�donien, que dirais-tu � la communaut� ?</p><p>��Je rappellerais � tous qu�aux yeux du Seigneur, plus haut que le <emphasis>Tzadik</emphasis>, que le Juste, il y a l�homme qui est tomb� et qui s�est relev�.</p><p>��Et tu penses que ce joli petit discours fonctionnerait avec les autorit�s v�nitiennes� docteur ? �</p><p>Isacco le fixa. Il imagina qu�Anselmo del Banco avait ce regard quand il arrivait au point crucial d�une affaire. � Tu me fais du chantage ? �</p><p>Anselmo le regarda en silence.</p><p>Isacco sentit tout le poids de la menace. � l�instant m�me, il se rappela les endroits mal fam�s, pleins de voleurs, d�escrocs et de prostitu�es qu�il fr�quentait jeune homme. Et il pensa qu�il devait y avoir une raison si Dieu avait voulu lui faire prendre ce chemin-l�, et si son p�re s��tait ent�t� � lui enseigner les rudiments de la m�decine, � lui, le seul d�entre ses fr�res. � l��vidence, le dessein de Dieu, ou son destin � lui, �tait de faire vivre ensemble ces deux r�alit�s qu�il connaissait si bien.</p><p>� Fais ton choix �, lui intima Anselmo del Banco.</p><p>Isacco se souvint des prostitu�es du port, qui l�avaient accueilli dans leur lit et lui avaient donn� du pain, pour l�emp�cher de mourir de faim. � Je suis fier d��tre le docteur des putains. �</p></section><section><title><p>62</p></title><p>Quand elle fit son entr�e dans la grande salle de bal, Benedetta savait que les yeux de toutes les dames de la noblesse et des courtisanes �taient point�s sur elle. Elle sentait presque leurs regards sup�rieurs et hostiles.</p><p>Elle avan�ait au bras du prince Contarini, essayant de ne pas se laisser d�s�quilibrer par la d�marche bancale de son seigneur estropi�, consciente que chacune de ces femmes riait d�elle et la m�prisait d��tre la ma�tresse de cet homme r�pugnant, dot� d�une �me aussi difforme que son corps.</p><p>Elle se laissa regarder sans jamais croiser leurs yeux. Elle n�avait pas de bijoux moins pr�cieux que les leurs. Elle n�avait pas une coiffure moins � la mode. Elle n��tait pas maquill�e avec moins de soin. Elle �tait une dame, en apparence. Comme toutes celles qui �taient l�.</p><p>Cependant, elle avait quelque chose de sp�cial.</p><p>Elle �tait plus belle que la majorit� d�entre elles. Et cela, elle le lisait dans le regard de leurs hommes.</p><p>Et elle portait une robe unique. Une robe qu�elles allaient toutes regarder avec curiosit� et avec envie. Toutes.</p><p>� cause de cette robe, elles lui adresseraient peut-�tre la parole car cette robe avait quelque chose de r�volutionnaire : de grandes manches bouffantes qui s��largissaient � la hauteur des avant-bras d�couvraient deux manches int�rieures, plus ajust�es, d�une soie l�g�re presque transparente qui laissait deviner la peau sous l��toffe. Le corset n��tait pas rigide, comme dans les robes des autres femmes, mais souple, et s�ouvrait l�g�rement � la hauteur des seins, cr�ant une sorte de balcon. Benedetta, d�s qu�elle avait vu cette conception simple mais novatrice, avait pens� que n�importe quel homme �prouverait le d�sir de caresser ces deux coupes. � hauteur des hanches, quatre baleines rigides, deux derri�re et deux sur le c�t�, modelaient la taille en la serrant de mani�re gracieuse. Enfin, la jupe, au lieu d�une cloche lourde cachant la partie inf�rieure du corps, �tait compos�e d�une succession de voiles les uns pardessus les autres. La forme g�n�rale restait la m�me, mais la finesse des voiles laissait deviner sous l��toffe d�licate chaque mouvement des jambes.</p><p>Au centre du grand salon qu�illuminaient des bougies de toutes les couleurs et des lampes � miroirs, le prince Contarini s�arr�ta et, avec la gr�ce d�un crabe, fit une sorte de r�v�rence devant ses h�tes qui l�applaudirent. Il �tait v�tu de blanc et d�or. Tourn� vers l�orchestre, il donna l�ordre de commencer � jouer. Esquissant sans vergogne un pas de danse, il conduisit Benedetta vers un fauteuil � l��cart. Lui-m�me alla s�asseoir dans un fauteuil pos� sur une estrade tapiss�e de soie bleu azur qui dominait la salle.</p><p>Benedetta per�ut le soupir de satisfaction des dames pr�sentes, appr�ciant que le prince, m�me s�il leur imposait sa ma�tresse, ne la place pas au m�me niveau qu�elles.</p><p>Quelques invit�s form�rent un cercle au centre de la salle et commenc�rent � danser pendant que les autres s�amassaient autour d�eux en applaudissant. Ceux qui �taient � c�t� de Benedetta ne lui adress�rent ni un mot ni un regard.</p><p>Elle gardait les yeux fix�s devant elle, immobile. Et s��tonna de constater que sous les parfums co�teux dont ils s��taient asperg�s, tous ces nobles puaient. De leurs corps �manaient des odeurs fortes, �cres, de sueur et de mauvaise haleine, de dents g�t�es et de cheveux sales. Alors elle se d�cida � les regarder, l�un apr�s l�autre. Elle sourit en pensant que la diff�rence entre cette salle de bal et une �table � ch�vres �tait qu�ici les ch�vres s�aspergeaient de parfum. Elle n�eut plus peur d�aucun d�entre eux, ne se sentit plus inf�rieure ni intimid�e. Elle regarda vers le prince et lui envoya, th��tralement, un baiser. Puis elle arrangea les plis de sa robe et attendit.</p><p>Elle vit qu�un groupe s��tait form� sur sa droite autour d�une femme assise, v�tue de mani�re tapageuse avec des cheveux teints en bleu et un d�collet� si profond qu�on voyait d�passer, sombres comme deux perles noires, les mamelons de sa minuscule poitrine. Elle �tait entour�e d�hommes, ce qu�elle semblait trouver naturel, tenait � la main un petit livre et d�clamait des po�mes qu�elle se vantait d�avoir elle-m�me compos�s. � peine eut-elle fini de lire que le petit groupe d�hommes qui l�entourait fit un applaudissement �touff� par les gants de feutre. Alors la femme remit le petit livre dans le sac nou� � son poignet gauche et se tourna vers Benedetta. Sans retenue aucune, elle examina sa robe.</p><p>Quand la femme se leva, Benedetta remarqua qu�elle �tait nettement plus grande que les hommes qui ne cessaient de lui tourner autour. Elle s�approcha de Benedetta et il suffit d�un regard au gentilhomme assis � c�t� d�elle pour que celui-ci se l�ve d�un bond et lui c�de la place, qu�elle prit sans m�me le remercier. Benedetta vit qu�elle avait des chaussures sur�lev�es, presque des �chasses. Elle comprit que ce n��tait pas une noble mais une courtisane. Ces chaussures permettaient de marcher dans les rues boueuses de Venise sans salir sa robe.</p><p>La courtisane sourit � Benedetta. � Apr�s moi, elles viendront toutes, ma ch�re �, dit-elle d�une voix velout�e.</p><p>Benedetta r�pondit � son sourire et ne parla pas.</p><p>� Comme moi, elles voudront tout savoir de cette robe, fit la courtisane.</p><p>��C�est juste une robe. �</p><p>La courtisane �clata de rire. � Vous �tes excellente, ma ch�re.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Parce que vous faites comme si de rien n��tait. �</p><p>Benedetta la regarda en silence. Mais elle savait ce qu�elle voulait dire.</p><p>� Gardez vos chichis pour le reste de la basse-cour �, fit la courtisane, qui susurra, pench�e vers elle : � Je suis une putain, comme vous �.</p><p>Benedetta sourit. � Que voulez-vous savoir ?</p><p>��C�est une des robes que dessine cette Juive dont Venise commence � parler ?</p><p>��Exactement.</p><p>��Je m�en doutais. � La courtisane tendit la main. � Vous permettez ? � Elle palpa l��toffe entre ses doigts. � Soie de la meilleure qualit�.</p><p>��Oui.</p><p>��Est-elle aussi douce entre les jambes ? �, demanda la courtisane en riant. Benedetta �clata de rire � son tour.</p><p>� Mais certainement pas aussi douce que certains b�tons masculins �, dit la courtisane, et elle lui prit la main, tout en continuant � rire d�un air complice.</p><p>En peu de temps, ce fut toute une procession de femmes, en ordre hi�rarchique. La courtisane avait commenc�, puis vinrent les dames de compagnie, les femmes de marchand, ensuite les plus jeunes, et enfin, une femme au visage dur, imp�n�trable, au nez effil� et aux longues mains noueuses couvertes de bagues et de bracelets d�immense valeur.</p><p>De loin, la courtisane �carquilla les yeux vers Benedetta, pour lui faire comprendre qu�elle �tait plus qu��tonn�e de voir cette noble dame s�approcher d�elle.</p><p>Aussit�t que la dame fut � deux pas de l�endroit o� elle �tait assise, Benedetta se leva et fit la r�v�rence.</p><p>La dame sembla appr�cier. Mais une expression dure et antipathique r�apparut aussit�t sur son visage. � Comment fait-on pour acheter une robe chez une Juive ? �, dit-elle.</p><p>Benedetta attendit pour r�pondre. Elle sentait que sa voix allait trembler. Alors qu�elle devait para�tre calme, effront�e m�me, si elle voulait que son plan fonctionne. Dou�e pour l�arnaque, elle savait que la meilleure technique est toujours l�attaque. � De la mani�re habituelle, r�pondit-elle en cachant l�impression que lui faisait cette dame si haut plac�e, si puissante et si riche. On plonge sa main dans sa bourse et on paie. �</p><p>L�aristocrate se raidit, d�concert�e par cette r�ponse. Sa dame de compagnie eut un petit rire et se couvrit la bouche d�un mouchoir brod�.</p><p>� Vous �tes spirituelle, dit l�aristocrate.</p><p>��Vous �tes g�n�reuse, votre Gr�ce.</p><p>��Bien. Maintenant r�pondez � ma question. � Sa voix �tait glaciale.</p><p>Et Benedetta se sentit glac�e. Cette femme avait pour elle la force de ses anc�tres, des si�cles d�histoire, d��normes patrimoines. Benedetta n��tait rien � ses yeux. S�il n�y avait eu la nouveaut� de cette robe, cette noble ne l�aurait m�me pas vue. Il lui fallait donc continuer d�attaquer, alors m�me qu�elle aurait pr�f�r� s��chapper et dispara�tre. � Elle vous pla�t ? lui demanda-t-elle du ton le plus mondain qu�elle parv�nt � imiter.</p><p>��On ne vous a donc pas appris qu�on ne r�pond pas � une question par une question ?</p><p>��Comme vous venez vous-m�me de le faire, voyez-vous. � La r�ponse lui �tait venue d�instinct. Benedetta se sentit exalt�e. Elle y arrivait. Elle combattait � armes �gales.</p><p>��Il suffit d�un rien pour passer de spirituel � mal �lev� �, r�torqua l�aristocrate piqu�e au vif, tandis que se formait autour d�elles un groupe de femmes curieuses, y compris la courtisane, qui souriait ouvertement � Benedetta.</p><p>� Je vous demande pardon, votre Gr�ce, s�inclina Benedetta, mais la r�ponse �tait d�j� dans ma question. Je vous ai demand� si elle vous plaisait. Si vous m�aviez r�pondu oui, comme j�ai l�honneur et la pr�somption de le supposer, je vous aurais dit que c�est exactement ce qui m�a pouss�e � acheter une robe chez cette Juive. Car, quoique juive, je dois reconna�tre qu�elle a du talent. D�elle je me soucie peu, mais j�ai souci de moi-m�me. Et cette robe, pardonnez mon immodestie, me va tr�s bien. Ne trouvez-vous pas ? �</p><p>La dame la regarda longtemps. � Parfois, je me dis que le fait de n�avoir pas re�u une �ducation est un avantage, car les gens comme vous sont �mancip�s de toute une s�rie de r�gles dont nous peinons � nous d�barrasser. Ce qui semblerait �tre un �loge de l�ignorance �, conclut-elle en regardant ses pairs, qui sourirent, satisfaits de la le�on. Alors, la hi�rarchie �tant r�tablie, la dame s�adressa � Benedetta d�un ton beaucoup moins dur et glacial. � En effet, mon enfant. Cette robe vous va � ravir. Mais je ne suis pas s�re que tout le m�rite en revienne � la Juive. Vous �tes plut�t� gracieuse. �</p><p>La courtisane fit une grimace � l�adresse de Benedetta et, comme la dame s��tait tourn�e pour discuter avec deux autres dames de la noblesse, lui chuchota : � Je suis impressionn�e, ma ch�re. Elle ne m�a jamais parl� comme �a, � moi. Ni � personne, je crois. �</p><p>Benedetta eut un coup au c�ur. �Tu y es arriv�e, se dit-elle en regardant la dame qui se tournait de nouveau vers elle. Le poisson a mordu � l�hame�on.�</p><p>� Levez-vous donc, grand �chalas �, dit la noble en chassant la courtisane. Elle s�adressa � Benedetta. � Je ne peux pas me permettre d�aller dans une petite boutique du s�rail des Juifs. Mais peut-�tre, nous disions-nous avec mes amies, ici� �, et elle indiqua les dames les plus somptueusement par�es de la f�te. � Peut-�tre pourrait-on faire venir cette Juive dans une de nos maisons, sans trop de bruit, pour qu�elle nous montre ses robes. �</p><p>Benedetta acquies�a. Elle ressentait une joie int�rieure.</p><p>� Qu�en pensez-vous ? demanda la dame en la regardant.</p><p>��Votre Gr�ce, r�pondit Benedetta, je ne voudrais pas me faire de nouveau gronder pour avoir r�pliqu� par une question, mais au risque de vous d�plaire, je dois vous le demander : quel poids peut avoir mon opinion � vos yeux ?</p><p>��Je croyais que vous �tiez l�une de ces petites putains habituelles du prince, dit l�aristocrate, mais vous �tes une jeune fille qui a la t�te sur les �paules. Et vous avez du bon sens. �</p><p>Benedetta fit une profonde r�v�rence.</p><p>� Oui, cette robe tombe parfaitement. Y compris en mouvement, reconnut l�aristocrate. Vous pourriez envoyer un de vos� un des serviteurs du prince, dans la boutique de cette Juive ? Je pr�f�rerais que mes serviteurs ne soient pas m�l�s, eux non plus, � ces gens.</p><p>��Bien s�r, votre Gr�ce, r�pondit Benedetta.</p><p>��Disons donc pour le Lundi de l�Ange au palais.</p><p>��Comme il vous semble bon.</p><p>��Vous me feriez une faveur.</p><p>��C�est un plaisir pour moi. �</p><p>La noble dame s�appr�tait � s�en aller quand elle s�arr�ta. � Vous comprenez de vous-m�me que je ne peux cependant pas vous inviter, n�est-ce pas ? �</p><p>Benedetta ressentit l�humiliation. Et la col�re. Mais ne les laissa pas voir. � Bien s�r, votre Gr�ce. �</p><p>L�aristocrate regarda de nouveau la robe. � Elle est magnifique.</p><p>��Oui, elle l�est, reconnut Benedetta. Cette Juive m�a ensorcel�e avec ses robes.</p><p>��Ensorcel�e ? De quel terme �trange vous usez, dit l�autre avec un petit rire.</p><p>��Vous croyez ? Pourtant, c�est ainsi. J�en poss�de trois et je ne parviens pas � mettre autre chose. � Puis, avec naturel, comme si elle ne l�avait pas pr�m�dit�, elle ouvrit le pli du corset et montra une petite tache rouge � l�aristocrate. � Regardez. C�est sa marque distinctive. Du sang d�amoureux. � Elle rit. � �videmment, je n�y crois pas� �</p><p>L�aristocrate ne dit rien, mais se tourna imperceptiblement vers un homme qui avait son �ge et faisait le joli c�ur avec une petite servante. Benedetta comprit alors la raison de ce regard dur et froid. C��tait une femme tromp�e, une femme humili�e, une femme seule. Et qui avait besoin d�une robe tach�e de sang d�amoureux pour se rassurer, pour esp�rer.</p><p>� Elle vous ira � merveille �, chuchota Benedetta.</p><p>L�aristocrate la regarda un instant sans son masque de froideur. Elle paraissait moins vieille. Et beaucoup plus fragile. Elle avait des si�cles d�histoire sur les �paules et portait des bijoux qui valaient une fortune, mais ses sentiments n��taient pas diff�rents de ceux des autres femmes. Derri�re la condescendance affich�e de ceux qui se sentent sup�rieurs, elle avait les m�mes faiblesses qu�une fille comme elle, qui avait grandi dans les fosses communes. L�instant d�apr�s, l�aristocrate �tait redevenue la femme du monde qui ne peut �tre touch�e par les mis�res humaines.</p><p>Benedetta huma dans l�air une l�g�re odeur d�urine.</p><p>Quand la f�te fut � son comble, le prince invita Benedetta � danser. Elle se leva et rejoignit le centre de la salle. Tous se taisaient et les regardaient.</p><p>Alors Benedetta porta la main � son d�collet�, ouvrit la bouche et devint �carlate. L�instant d�apr�s, elle �tait par terre, �vanouie. Pendant qu�un m�decin lui donnait les premiers secours, elle se reprit, et commen�a � trembler et � d�lirer.</p><p>� Mon �me� elle me vole� mon �me� j���touffe� d�lacez ma robe� j��touffe� la robe� la robe� �</p><p>On la transporta dans sa chambre � coucher. Deux servantes s�occup�rent de la d�shabiller.</p><p>Quand le m�decin entra dans la pi�ce, Benedetta allait mieux.</p><p>� J�ai enlev� la robe et c�est pass�, docteur, lui dit-elle.</p><p>��Elle �tait peut-�tre trop serr�e, supposa le m�decin.</p><p>��Peut-�tre�, r�pondit Benedetta. Mais c�est bizarre� on aurait dit que�</p><p>��Que quoi ? demanda le m�decin.</p><p>��Que ma robe voulait me� non, c�est une b�tise. J�ai d� me faire des id�es. � Elle �clata de rire. � Pensez si une robe peut vouloir vous voler votre �me. �</p><p>Le docteur rit avec elle.</p><p>Mais les deux servantes, qui tenaient encore la robe, la pos�rent rapidement sur une chaise et sortirent.</p><empty-line/><p>Le Lundi de l�Ange, Benedetta passait comme par hasard devant un imposant palais au moment o� la noble dame en sortait, accompagn�e de ses amies. Benedetta la salua tr�s discr�tement et lui demanda comment s��tait pass� le d�fil� de mod�les avec la Juive.</p><p>� Cette fille a du talent, vous aviez parfaitement raison, dit l�aristocrate, gaiement. Nous lui avons command� quelques robes. Saviez-vous que sa minuscule boutique s�appelle Psych� ?</p><p>��Non, mentit Benedetta. L��me� quel dr�le de nom.</p><p>��Psych� et Amour, fit la noble. Et du sang d�amoureux. � Elle rit. � Quelles b�tises.</p><p>��Oui, quelles b�tises �, r�p�ta Benedetta.</p><p>L�aristocrate remarqua qu�elle portait la m�me robe que le soir de la f�te. � Ma fille, acceptez un conseil. Ne vous montrez pas toujours dans la m�me robe.</p><p>��Vous avez raison, votre Gr�ce, dit Benedetta, en hochant la t�te. Mais je n�y parviens pas. Il n�y en a aucune qui me plaise autant. Je vous l�ai dit� cette Juive m�a ensorcel�e.</p><p>��C�est la seconde fois que vous employez ce terme, ma fille, nota l�aristocrate. C�est un terme� compromettant. D�autant que vous logez chez vous�, c�est-�-dire chez le prince, celui qu�on appelle le Saint. Faites attention, il pourrait vous faire r�tir �, et elle se mit � rire.</p><p>� Je ne la mettrai plus �, dit Benedetta en lui souriant. Elle fit une r�v�rence � la noble dame et prit cong�.</p><p>Elle n�avait pas fait trois pas qu�elle s��croula au sol, hurlant et se d�battant comme une folle.</p><p>L�aristocrate et ses amies s��loign�rent dans la direction oppos�e. Mais la dame s�arr�ta et se retourna vers Benedetta.</p><p>Celle-ci, � terre, avait port� les mains � son d�collet�. Elle avait le visage rouge, les yeux exorbit�s et hurlait des phrases vides de sens.</p><p>� Non ! Tu ne me prendras pas� Aidez-moi ! �a me br�le� Enlevez-moi� enlevez-moi cette robe� je br�le ! Je suis� en feu� s�il vous pla�t� non ! Non ! �</p><p>Puis, l�, au milieu du <emphasis>campo</emphasis>, tandis que les gens s�amassaient et regardaient sans intervenir, Benedetta arracha le devant de sa robe, d�nudant sa poitrine.</p><p>� Oh, mon Dieu ! s�exclama l�aristocrate.</p><p>��Au secours ! �, hurlait Benedetta en lac�rant de plus en plus sa robe, en proie � des convulsions. Relevant sa jupe, elle montra son pubis et ses fesses. � Je br�le ! Je suis en feu ! �</p><p>Enfin, au moment o� la noble dame et ses amies appelaient leurs serviteurs et le portier du palais pour qu�ils viennent � son secours, Benedetta se releva sur les genoux et, dans un ultime et douloureux effort, d�chira compl�tement sa robe, restant nue.</p><p>� Regardez ! s�exclama alors une femme. Elle est recouverte de plaies. Elle est br�l�e ! �</p><p>Tous virent que Benedetta avait le dos violac�, couvert de pustules aqueuses.</p><p>� Portez-la � l�int�rieur ! �, ordonna l�aristocrate � ses serviteurs.</p><p>� Non� je vais bien� maintenant je vais bien� �, dit-elle avant de s��crouler au sol, �vanouie. � ce moment-l�, un grumeau de sang lui sortit de la bouche.</p><p>La foule gronda. L�aristocrate se couvrit les yeux.</p><p>Les serviteurs du palais la soulev�rent.</p><p>La robe lac�r�e �tait rest�e sur le sol, salie de boue. Une femme du peuple se baissa vers le v�tement et prit quelque chose qui sortait d�un pli. Elle la montra aux gens autour. C��tait la plume d�un corbeau dont la pointe �tait recourb�e et tach�e de sang.</p><p>� Sortil�ge ! cria-t-elle. Pauvre enfant, on lui a jet� un sort ! �</p><p>La foule gronda de nouveau. Une vieille femme s��loigna d�un pas press�, en faisant une s�rie de signes de croix.</p><p>� Sottises ! Superstitions ! �, leur dit l�aristocrate d�un ton de reproche. Mais elle regarda la robe par terre, suspicieuse. Puis elle disparut rapidement � l�int�rieur de son palais.</p><p>Un peu plus loin, dans le petit canal lat�ral, s�avan�ait lentement la barque plate qui ramassait les ordures. � la poupe, le grand baquet des excr�ments. � la proue, celui des autres d�chets. De certaines habitations les gens descendaient au bout d�une corde des seaux remplis d�ordures malodorantes. Si la barque ne passait pas, le contenu des seaux finissait dans le <emphasis>rio</emphasis> o� il restait des jours � flotter, empestant l�air. Une bande de mouettes voltigeait autour des immondices. La caisse de r�sonance des immeubles qui se serraient de chaque c�t� du <emphasis>rio</emphasis> amplifiait leurs cris, semblables � des rires lugubres.</p><p>� Sorcellerie� �, murmuraient les gens sur le <emphasis>campo</emphasis>.</p></section><section><title><p>63</p></title><p>Giuditta, par la fen�tre qui donnait sur le <emphasis>campo</emphasis>, regardait vers le rio di San Girolamo. Isacco �tait dans sa chambre, endormi. On l�entendait ronfler jusque-l�. Au lieu de dormir, elle surveillait les gens qui entraient dans le Ghetto, cherchant Mercurio dans l�espoir qu�il viendrait la voir ce soir.</p><p>Mais la grande porte restait vide. Les deux gardes se dandinaient avec ennui, attendant pour fermer que le dernier coup de la Marangona r�sonne.</p><p>Giuditta vit Lanzafame sortir de la gu�rite des gardes. Elle savait qu�il avait �t� bless�. Il portait encore des bandages. Son p�re changeait ses pansements tous les jours mais n�avait rien racont�. Ce que Giuditta voyait surtout, c�est qu�il ne titubait plus, qu�il n��tait pas saoul.</p><p>La Marangona sonna. Les deux gardes s��tir�rent.</p><p>� Fermez ! ordonna Lanzafame.</p><p>��Ferm� ! �, entendit-on r�pondre de l�autre porte, celle qui donnait sur le Ghetto du c�t� de Cannaregio.</p><p>Du c�t� de San Girolamo, les gardes commenc�rent � pousser les deux battants.</p><p>Giuditta regarda vers la fondamenta dei Ormesini, esp�rant voir arriver Mercurio d�guis� en Juif. Mais les <emphasis>fondamenta</emphasis> elles aussi �taient d�sertes. Durant la demi-heure pr�c�dente, Giuditta avait vu entrer l�horloger Leibowitz, deux vieilles lavandi�res, un grand bonhomme tach� de sang qui devait �tre un <emphasis>schochet</emphasis>, un boucher rituel, et une grande fille avec un ballot de paille sur la t�te, serr� dans une toile blanche nou�e comme un foulard. Puis un jeune homme, maigre, sale, avec une jambe en moins, qui avan�ait avec difficult� en s�appuyant sur deux b�quilles. Cela aurait tout � fait pu �tre Mercurio. Mais personne n�avait gratt� � la porte comme convenu.</p><p>Les deux battants de la porte sur le rio di San Girolamo se heurt�rent dans une vibration sourde et sinistre avant de s�encastrer l�un dans l�autre. On entendit la grande barre du verrou retomber dans les crampons de m�tal.</p><p>� Ferm� ! �, hurl�rent les gardes.</p><p>Lanzafame retourna dans la gu�rite.</p><p>Giuditta resta � la fen�tre, la t�te pos�e contre la vitre froide. Ce soir, Mercurio ne viendrait pas.</p><p>Elle pr�para son lit avec indolence. Puis, tendant l�oreille, elle entendit des pas dans l�escalier.</p><p>Elle sourit et courut � la porte, qu�elle ouvrit avant m�me le signal convenu. Son c�ur battait fort dans sa poitrine.</p><p>Au lieu de Mercurio, elle se trouva face � une jeune fille. La fille au ballot de foin, pensa-t-elle, parce qu�elle avait encore quelques brins de paille dans ses longs cheveux clairs.</p><p>� Oh� pardon �, dit Giuditta, d��ue, qui s�appr�tait � refermer la porte.</p><p>La fille leva les yeux et dit : � Attends. Je peux t�embrasser, avant ? �</p><p>Giuditta recula, instinctivement, puis elle �clata de rire. � Idiot ! �</p><p>Mercurio posa le doigt en travers des l�vres de Giuditta, les yeux brillants d�all�gresse. � Tais-toi� Tu veux r�veiller tout le monde ? �</p><p>Giuditta se jeta dans ses bras. � Comme tu es belle, murmura-t-elle � son oreille, en continuant de rire.</p><p>��Viens, lui dit Mercurio en lui prenant la main.</p><p>��Attends �, fit Giuditta. Elle revint � l�int�rieur, prit la couverture de son lit et ferma � demi la porte.</p><p>Ensuite, en silence, leurs mains impatientes parcourant d�j� le corps de l�autre, ils mont�rent jusqu�au toit de l�immeuble, sortirent sur la terrasse et se gliss�rent dans une petite cahute, moiti� en bois, moiti� en ma�onnerie. Il y r�gnait une forte odeur d�excr�ments d�oiseaux.</p><p>� Bonsoir, les amis �, dit Giuditta en entrant.</p><p>Quelques pigeons, align�s sur un b�ton de bois, s�agit�rent en r�ponse.</p><p>� Regarde �, dit Mercurio.</p><p>Giuditta vit un petit feu qui br�lait au centre de la pi�ce. Et dans un coin, il avait am�nag� une couche avec la paille qu�il avait apport�e, recouverte de la toile du ballot. � Quel luxe ! s�exclama-t-elle.</p><p>��Et ce n�est pas fini, dit alors Mercurio, en lui tendant un g�teau caram�lis�, couvert de brisures de noisettes et fourr� au miel.</p><p>��Voil� pourquoi je t�aime �, soupira Giuditta. Elle prit un pan de la jupe de Mercurio et le fit voleter, en riant. � Ce n�est certainement pas pour ta virilit�.</p><p>��Imagine ce qu�ils diraient s�ils nous d�couvraient, dit Mercurio en riant. Deux filles dans un pigeonnier !</p><p>��Et une chr�tienne, qui plus est, lui r�pondit Giuditta en riant elle aussi.</p><p>��Je suis juive, dit Mercurio en feignant l�offens�. J�ai m�me mon bonnet. � Il le sortit de sa poche et se le planta sur la t�te.</p><p>� Mais� � Giuditta �tait �bahie. � C�est un des miens !</p><p>��Je l�ai achet� aujourd�hui. Tu ne t�es m�me pas aper�ue que je suis venu au magasin. Tu �tais bien trop occup�e � essayer de faire entrer une grosse dame dans une robe affreuse.</p><p>��C��tait une robe magnifique, mais cette dondon� � Giuditta s�interrompit. Elle regarda Mercurio, s�rieuse � J�aurais bien aim� te voir.</p><p>��Et moi, j�ai bien aim� t�espionner.</p><p>��Tu es odieux� en fait, tu n�es qu�une odieuse gamine.</p><p>��� ce propos, dit Mercurio, laisse-moi v�rifier si nous sommes toutes les deux pareilles, l�, en bas �, et il glissa la main sous sa jupe.</p><p>Giuditta cessa de rire et glissa ses mains sous la jupe de Mercurio. Puis ils roul�rent sur la paille, �crasant sous leurs corps le g�teau caram�lis�. Ils se fondirent l�un dans l�autre, comme ils le faisaient maintenant depuis des jours, chaque fois qu�ils le pouvaient.</p><p>Quand ils furent rassasi�s, Giuditta se serra contre le torse de Mercurio et se recroquevilla dans son �treinte accueillante et chaude. Elle caressa son dos nu, passa ses doigts entre ses omoplates, et puis plus bas, jusqu�� l�attache des lombes, auxquels quelques instants plus t�t elle s��tait agripp�e avec passion tandis qu�il se poussait en elle. � Tu as une bonne odeur, lui dit-elle en posant le nez contre sa poitrine. Et j�entends ton c�ur battre� � Elle leva les yeux. Le regarda, rougit, baissa de nouveau la t�te et posa l�oreille contre son c�ur. � Pour moi.</p><p>��Pour toi �, chuchota Mercurio.</p><p>Ils rest�rent enlac�s. Dehors, la nuit commen�ait � p�lir.</p><p>� On ne parle que de toi, � Venise, dit Mercurio. Tu es en train de devenir c�l�bre. Et riche, j�imagine.</p><p>��J�ai des centaines de mod�les en t�te ! Ce sera une grande aventure ! �</p><p>Mercurio l��coutait en souriant. Il embrassa ses l�vres charnues.</p><p>Giuditta s��carta. � Tu m��coutes ? demanda-t-elle.</p><p>��Un peu�, dit Mercurio.</p><p>��Juste un peu ?</p><p>��Tu es trop belle. Je n�arrive pas � me concentrer. �</p><p>Giuditta sourit. � Mon p�re va bient�t se r�veiller.</p><p>��Ah, c�est bien, je vais pouvoir lui dire bonjour �, plaisanta Mercurio.</p><p>Giuditta rit de nouveau. � Il faut que je m�habille.</p><p>��Non, attends. Laisse-moi toucher encore ta peau. � Il passa ses mains sur le corps de Giuditta, qui s�arquait sous ses caresses.</p><p>� Il faut que j�y aille�, chuchota Giuditta.</p><p>��Il est t�t. Le coq n�a pas encore chant�, dit Mercurio.</p><p>��Il n�y a pas de coq dans le Ghetto, dit Giuditta avec un petit rire.</p><p>��Menteuse. �</p><p>Giuditta le repoussa, en souriant.</p><p>� Reste encore un peu, insista Mercurio, en l�attirant contre lui.</p><p>��Tu es fou�</p><p>��Oui. �</p><p>Giuditta l�enla�a et laissa tomber sa t�te contre sa poitrine.</p><p>� J�ai essay� de parler avec ton p�re. �</p><p>Giuditta se raidit.</p><p>� Je ne suis pas son genre �, plaisanta Mercurio. Mais sa voix trahissait une angoisse. � Ton p�re ne m�acceptera jamais, c�est �a ?</p><p>��De quoi tu t��tonnes ? C�est normal, r�pondit Giuditta. Il est juif et tu es chr�tien.</p><p>��Qu�est-ce que �a peut nous faire ?</p><p>��Comment peux-tu ne pas comprendre ? Pour toi tout est facile. Tu n�es pas enferm� dans une cage. Tu ne dois pas porter un bonnet jaune pour que tout le monde sache que tu es diff�rent. Tu es libre, toi !</p><p>��Alors deviens libre toi aussi !</p><p>��Et comment ?</p><p>��Fais-toi chr�tienne !</p><p>��Trahir mon peuple ? Trahir mon p�re ? � Dans la voix de Giuditta s�entendait la condamnation, se disaient sa bataille, son d�sespoir. � C�est �a, que tu me demandes ? De me couper un bras, un morceau de c�ur, la moiti� de la t�te ? C�est quoi, exactement, que tu me demandes de couper ? �</p><p>Mercurio sentit ses yeux se remplir de larmes. Une douleur sans fond l�aspirait, lui ouvrait la poitrine.</p><p>� Comment peux-tu� ? �, explosa Giuditta. Mais elle s�arr�ta. Elle sentit qu�elle allait pleurer, elle aussi. La m�me douleur lui d�chirait la poitrine. Elle resta silencieuse. � Que devrais-je faire, d�apr�s toi ? Me ranger aux c�t�s de ceux qui enferment mon peuple dans une cage, comme tu l�appelles ? Ou m�en aller par les rues de Venise avec ce faux Saint crier que mon peuple est au service de Satan ? Qu�il vole des enfants innocents, les �gorge et utilise leur sang pour des rituels magiques ? Nous n�avons rien, nous, � part notre condamnation parce que nous sommes juifs. Si je renonce m�me � �a, alors� qui je suis ? �</p><p>Mercurio soupira. � Et donc ma condamnation sera de t�avoir� sans t�avoir. D��tre � toi� mais sans l��tre. �</p><p>Giuditta cacha son visage au creux de son �paule, s�enroulant autour de son torse dans une �treinte d�sesp�r�e, pour tenter d��touffer ses pens�es et sa douleur.</p><p>Mercurio l��carta. Avec douceur mais avec fermet�. Il la regarda.</p><p>� Garde-moi contre toi�, murmura Giuditta.</p><p>��Pendant combien de temps ? r�pondit Mercurio, la voix bris�e par l��motion. Jusqu�� l�aube ? Oblig� de te chuchoter que je t�aime parce qu�il m�est interdit de le dire � voix haute ?</p><p>��Ne crois-tu pas que c�est tout aussi insupportable pour moi ? � Giuditta l��treignit de nouveau.</p><p>� Oui�, murmura Mercurio. Oui, mon amour� �</p><p>Giuditta le regarda. � Et alors ?</p><p>��Je suis pr�t � devenir juif, lui dit Mercurio. Est-ce qu�ensuite ton p�re m�acceptera ? �</p><p>Giuditta sentit au c�ur un coup terrible. � Les chr�tiens ne te le permettraient pas.</p><p>��Mais ton p�re m�accepterait ? r�p�ta Mercurio. Et toi, tu serais pr�te � �tre mienne ? Je me fiche bien des chr�tiens.</p><p>��Ils te br�leraient sur un b�cher.</p><p>��Mais tu serais mienne ? R�ponds.</p><p>��Je suis d�j� tienne�</p><p>��Non. Tu ne l�es pas ! �</p><p>Giuditta baissa les yeux.</p><p>� Je suis un escroc. Je trouverai un moyen pour devenir juif sans me faire r�tir par les chr�tiens. Mais apr�s, tu seras mienne ? �</p><p>Giuditta sentait de tout son �tre que Mercurio �tait pr�t � sacrifier sa vie pour leur amour.</p><p>� J�ai un bateau, maintenant, reprit Mercurio. Un vrai bateau. Et un travail qui me permettra de le renflouer. Alors je viendrai te chercher et je t�emm�nerai avec moi.</p><p>��Tu m�emm�neras o� ?</p><p>��Dans un endroit o� on est libre, Giuditta. Libre. O� il n�y a ni Juifs ni chr�tiens mais juste des personnes, s�exclama Mercurio, la voix teint�e de col�re.</p><p>��Comment fais-tu pour toujours parler de libert� et ne pas comprendre que moi, ce que je veux, c�est la libert� d��tre juive ? �, dit Giuditta, d�une voix fatigu�e.</p><p>Mercurio se dressa sur son coude. � Mais c�est� � Il s�interrompit.</p><p>� Quoi ? � Giuditta le d�fiait du regard. � Impossible ? �</p><p>Mercurio baissa les yeux. Il se recoucha, en lui tournant le dos.</p><p>Giuditta se colla contre son dos, et l�enla�a. Un sombre d�sespoir noyait toutes ses esp�rances. Elle pensa que leur amour ne survivrait pas, parce qu�ils appartenaient � deux mondes qui pouvaient seulement se fr�ler. Ils ne s�en sortiraient jamais. � Tu ne peux pas comprendre. Tu es n� libre, dit-elle. Moi pas. J�appartiens au peuple des bonnets jaunes� �</p><p>Ils rest�rent ainsi, immobiles, sans parler.</p><p>Apr�s quelques instants, Giuditta brisa le silence. � Il faut que j�y aille. �</p><p>Alors Mercurio lui prit la main et l�ouvrit devant lui. � Toi, tu regardes tes mains et tu te dis : �Elles ressemblent � celles de mon p�re. J�ai les mains de mon p�re. Je lui appartiens.� Ou bien ton p�re te raconte que tu as les mains de ta m�re, et alors tu te dis : �Je suis pareille � ma m�re. Je lui appartiens.� � Mercurio parlait d�une voix basse, en caressant les doigts fins de Giuditta. Il se retourna. Il avait les yeux remplis de douleur. Mais sans aucune trace de col�re. Il suivit les traits du visage de Giuditta du bout de l�index. � On te dit que tu as les l�vres de ta grand-m�re et les yeux de ton grand-p�re. Tu es une partie de quelque chose. Tu le sais parce que tu as leurs mains, leurs yeux, leurs l�vres, leurs cheveux� m�me un petit d�faut dans la mani�re de parler te dira que tu es une des leurs. � Mercurio s�arr�ta un instant. � Moi, je n�ai jamais su si j�avais les mains de mon p�re ou de ma m�re. C�est peut-�tre pour cette raison-l� que je ne comprends pas pourquoi c�est important d��tre juif ou chr�tien� Parce que moi, je ne fais partie de rien. Je te demande pardon. �</p><p>Giuditta �clata en sanglots. Si fort qu�elle dut enfoncer son visage dans la paille pour ne pas �tre entendue dans toute la maison. Quand elle r�ussit � se calmer, elle s�accrocha de toutes ses forces � Mercurio, en s�agrippant � ses �paules avec les ongles, et l�embrassa avec toute la passion qui la d�vastait. Et elle l�accueillit en elle. Avec fureur.</p></section><section><title><p>64</p></title><p>Quand Giuditta revint dans l�appartement, Isacco venait � peine de se lever.</p><p>� O� �tais-tu ? lui demanda-t-il, sur ses gardes.</p><p>��Sur le toit�</p><p>��� faire quoi ? �</p><p>Giuditta regarda par la fen�tre et vit Mercurio, habill� en fille, se diriger vers la grande porte qui s�ouvrait � ce moment-l�. Elle sentait encore la chaleur de son corps. Elle sentait l�int�rieur de ses cuisses coller encore de sa semence. Elle sentait le d�sir qui ne s�apaisait jamais. � Je voulais voir si l�aube arrive plus vite, l�-haut.</p><p>��Pourquoi ? �</p><p>Giuditta vit que Mercurio, avant de se m�ler aux gens qui marchaient sur les fondamenta dei Ormesini, se tournait vers la fen�tre et lui faisait un signe, m�me s�il ne pouvait pas la voir. Mais dans son c�ur, pensa Giuditta, ce c�ur si grand et si g�n�reux, il savait qu�elle serait l� � le regarder. Parce que lui, il l�aurait fait.</p><p>� L�aube veut dire que nous sommes libres. Pour un jour de plus. Seulement jusqu�au soir, mais libres. �</p><p>Isacco hocha la t�te. Il serra les l�vres. Donna un coup de poing, pas trop fort, dans le mur blanchi � la chaux. � �a te p�se tellement ? �</p><p>Giuditta s��carta de la fen�tre. Mercurio avait disparu. � Pas � toi ? �</p><p>Isacco soupira. Il soutint un instant le regard de sa fille, puis se d�tourna et d�pla�a quelque chose sur la table. � Moi, �a me p�se doublement, finit-il par dire. Parce que c�est moi qui t�ai amen�e ici. �</p><p>Giuditta prit conscience du sentiment de culpabilit� de son p�re. � Tu sais, je suis contente que tu m�aies amen�e � Venise.</p><p>��� cause de cet esc� � Isacco se mordit la langue � ��de ce gar�on ? � Il se tourna pour regarder sa fille.</p><p>Giuditta resta silencieuse.</p><p>Isacco ne l�chait pas son regard. � Tu penses que je suis un mauvais p�re ? lui demanda-t-il, avec dignit�. Tu penses que ta m�re se serait comport�e autrement ? �</p><p>Giuditta secoua la t�te. � Je n�ai pas connu ma m�re. Comment pourrais-je te r�pondre ? �</p><p>Isacco la fixa, revenant au pr�sent. � Il est temps que tu te lib�res du fant�me de ta m�re. C�est une invention de ton esprit. C�est comme une pierre que tu portes dans ta poche. Laisse-la tomber, elle ne te sert � rien. �</p><p>Giuditta sentit les larmes lui monter aux yeux.</p><p>� Nous nous accrochons au pire pourvu que rien ne change, lui dit Isacco. Sais-tu quel est le point de force dans une arnaque ? demanda-t-il avec un sourire. M�me si je ne devrais pas parler d�arnaque, vu� bon, tu me comprends. Le point de force, c�est quand tu sais que ton pigeon a une habitude sur laquelle tu peux compter. Tu sais qu�il refera ce qu�il a l�habitude de faire. M�me si cela revient � se passer la corde au cou tout seul. �</p><p>Giuditta sourit. � J�essaierai�</p><p>��En attendant, tu n�as r�pondu qu�� une seule de mes questions, dit Isacco. Penses-tu que je sois un mauvais p�re ?</p><p>��Non.</p><p>��Qu�est-ce que je dois faire, Giuditta ? �, demanda Isacco, en se rapprochant.</p><p>Elle s��carta, sans r�pondre. � Je te pr�pare ton d�jeuner, dit-elle. Assieds-toi. �</p><p>Isacco s�assit � un bout de la table.</p><p>� Qu�est-ce qui est arriv� au capitaine ? lui demanda Giuditta en posant la marmite de bouillon sur le feu.</p><p>��Rien �, r�pondit son p�re, et il commen�a � jouer avec son �cuelle en bois.</p><p>Giuditta remua le bouillon avec une louche, jusqu�� ce qu�il se r�chauffe, sans parler. Puis elle coupa des tranches de pain et les tartina de beurre. Elle remplit l��cuelle, mit le pain beurr� sur une assiette qu�elle posa avec fracas devant lui. � S�rieusement, tu veux savoir ce que tu dois faire ? lui dit-elle, soudain agressive. Tu m�as demand� ce que tu devais faire. Tu veux vraiment une r�ponse ?</p><p>��Oui.</p><p>��Tu dois me parler comme on parle � une femme, dit Giuditta. Je ne suis pas une petite fille. Je suis une femme.</p><p>��Mais je te parle comme � une f�</p><p>��Qu�est-ce qui est arriv� au capitaine Lanzafame ? le coupa Giuditta.</p><p>��On a des ennuis� au Castelletto�</p><p>��Quel genre d�ennuis ? �</p><p>Isacco fit un geste n�gligent de la main pour minimiser. � Rien� �</p><p>Giuditta se retourna d�un bloc. � Quand tu as fini de manger, mets la vaisselle dans l��vier. Elle se dirigea vers la porte. Moi j�ai du linge � laver.</p><p>��Giuditta�</p><p>��Avec tout mon respect, p�re, dit-elle en sortant de la maison sans se retourner, va au diable. �</p><p>Isacco trempa le pain dans le bouillon et y mordit avec fureur. � Mal�diction ! �, s�exclama-t-il.</p><p>Puis il s�habilla et sortit, de tr�s mauvaise humeur, marchant d�un pas vif aux c�t�s de Lanzafame, qui �tait en revanche d�humeur all�gre.</p><p>� J�ai d�cid� de ne pas boire aujourd�hui non plus, fit le capitaine.</p><p>��Tant mieux pour vous.</p><p>��Mais demain, je ne sais pas.</p><p>��Bien.</p><p>��Elle est efficace, ta m�thode, continua le capitaine. Tu sais � quoi �a m�a fait penser ?</p><p>��Non.</p><p>��Quand j��tais petit, mon p�re allait dans une taverne o� il y avait un �criteau : �Demain on fait cr�dit�. Chaque jour je me disais que le lendemain on irait dans cette taverne et que mon p�re prendrait du vin sans le payer. Mais l��criteau disait toujours : �Demain�� � Il rit de bon c�ur. � T�as compris ?</p><p>��Oui.</p><p>��On �tait toujours aujourd�hui et jamais demain. Comme ta m�thode.</p><p>��Oui, amusant�, dit Isacco, distrait.</p><p>��Que je sois pendu si tu n�es pas le plus rigolo des hommes, docteur ! �clata Lanzafame. Un sacr� comp�re. Qu�est-ce qu�on s�amuse avec toi ! �</p><p>Isacco esquissa un sourire. � Je hais les femmes.</p><p>��T�es en train de virer sodomite ?</p><p>��Je hais ma fille, tout particuli�rement. Elle me fait passer pour un vrai couillon.</p><p>��Et quelle le�on tu en retires ?</p><p>��Quelle le�on je devrais en retirer ?</p><p>��Que <emphasis>tu es</emphasis> un grand couillon ! �, r�pliqua Lanzafame en �clatant de rire alors qu�ils passaient l�entr�e de la Torre delle Ghiandaie.</p><p>Ils mont�rent au cinqui�me �tage et se s�par�rent. Lanzafame alla trouver Serravalle pour r�gler les tours de garde. Isacco commen�a par la chambre o� il avait install� la Cardinale apr�s que les hommes de Scarabello l�avaient poignard�e. D�j� assise, la prostitu�e piaffait d�impatience.</p><p>� Tu ne pourrais pas rester au lit au moins aujourd�hui ? lui demanda Isacco apr�s avoir contr�l� ses blessures.</p><p>��Non, il y a trop � faire �. Elle regardait de tous c�t�s.</p><p>� Qu�est-ce qu�il y a ? Quelle est ta vraie raison de ne pas rester au lit ?</p><p>��Bouche d�or est morte cette nuit. �</p><p>Avec elle, ils en �taient d�j� � vingt-sept d�c�s. Dans chacune des chambres disponibles au cinqui�me �tage s�amassaient de huit � dix prostitu�es malades. L��pid�mie ne donnait nul signe d�apaisement et se r�pandait au contraire � une vitesse impressionnante. Isacco avait fait recommander � toutes les prostitu�es du Castelletto, et aussi � celles du petit groupe de <emphasis>ca�</emphasis> Rampani, de bien observer si des plaies �taient pr�sentes sur leurs clients, en particulier sur le p�nis. Mais il �tait difficile de joindre et d�informer pr�s de douze mille prostitu�es. Sans compter que nombre d�entre elles, m�me d�ment avis�es, menaient une vie si mis�rable qu�elles ne pouvaient pas se permettre de refuser un client qui se pr�sentait. Ainsi le cycle de la maladie �tait sans fin.</p><p>� Je suis d�sol� �, dit Isacco.</p><p>L��lan de solidarit� qui s��tait cr�� � la Torre delle Ghiandaie �tait cependant magnifique. Beaucoup de prostitu�es non contamin�es, durant leurs pauses, aidaient leurs coll�gues malades, nettoyaient par terre, apportaient boissons et vivres. Mais elles amenaient surtout avec elles les potins, les bavardages et la gaiet� qui pr�servaient le moral de toutes.</p><p>Jusqu�au moment o� l�une d�entre elles mourait.</p><p>� Bouche d�or �tait une grande putain, dit la Cardinale. Et je veux �tre l� pour ses fun�railles. �</p><p>La d�pouille �tait envelopp�e dans une grande toile blanche, puis enlev�e par les fonctionnaires de la S�r�nissime. Il avait �t� d�cr�t� que les cadavres contamin�s seraient br�l�s. Chaque fois, Isacco, �mu, assistait � la procession des prostitu�es suivant le corps jusqu�au lieu de son incin�ration, en d�pit de la loi qui leur interdisait, sauf le samedi, de circuler librement dans les rues de Venise. Les autorit�s v�nitiennes avaient bien tent�, au d�but, de faire respecter l�ordonnance, mais les prostitu�es avaient tenu bon. L�administration avait eu l�intelligence de comprendre qu�il valait mieux ne pas dresser contre elle une corporation tout enti�re. Les femmes, apr�s avoir salu� une derni�re fois leur compagne, rentraient ensuite au Castelletto sans s�arr�ter en chemin dans les tavernes ou les auberges, et sans aborder de client.</p><p>Isacco se dirigea vers les deux derni�res chambres, o� l�on pla�ait les patientes en r�mission. Quand il entra, les prostitu�es l�applaudirent. Le docteur r�pondit par une r�v�rence pleine de gaiet�. Il ne devait pas les priver de l�espoir de les gu�rir, mais en r�alit� il ignorait comment s�y prendre. Tout ce qu�il comprenait, c�est qu�apr�s vingt-et-un jours de traitement il y avait un seuil, de quelques jours seulement, apr�s lequel survenait soit la mort, soit la lente r�gression de la maladie, comme cela avait �t� le cas pour R�publique. Chaque fois qu�il faisait mine d�accepter ces compliments il se sentait sale, tout en sachant qu�il le devait. Lui qui avait v�cu d�escroqueries, il �tait pour la premi�re fois de sa vie honteux d�une tromperie, alors qu�elle �tait guid�e par une bonne intention.</p><p>Il croisa le regard de Donnola. Lui sourit. Son assistant acquies�a, content. Isacco pensa que c��tait gr�ce � lui qu�il �tait m�decin � Venise. Il s�approcha de Donnola. � Tu es p�le. Va te reposer.</p><p>��Non. Si tu as le temps, tu n�as pas le temps, disait ma grand-m�re, r�pondit Donnola.</p><p>��Et comment tu conna�trais ta grand-m�re, si tu connais m�me pas ta m�re ? �, ironisa une prostitu�e.</p><p>Toutes les autres se mirent � rire.</p><p>Donnola rit � son tour. Puis il commen�a � ramasser les pansements sales, qu�il mettait dans un sac. � Je vais aller les br�ler �, lan�a-t-il � la cantonade.</p><p>Isacco acquies�a, avec gravit�. En le regardant sortir avec son sac sur l��paule, il pensa que c��tait la seconde tromperie qu�il avait invent�e. Donnola, en r�alit�, ne br�lait pas les pansements. Ils n�avaient pas les moyens d�en acheter d�autres � chaque fois. Donnola les portait chez une femme qui les d�tachait � la lessive puis les faisait bouillir dans un grand chaudron avec des branches de buis et du vif-argent.</p><p>� R�publique, dit Isacco solennellement, toi qui es la plus ancienne, la premi�re � avoir �t� gu�rie, v�rifie si tout se passe bien dans la chambre blanche �. C��tait celle � laquelle n�acc�daient que les prostitu�es hors de danger. Il sortit et se pencha par-dessus la rampe d�escalier. Il vit Donnola qui bavardait avec deux des soldats de garde. � C��tait pas toi qui disais que si tu as le temps, tu n�as pas le temps ? lui demanda-t-il.</p><p>��Et c��tait pas vous qui disiez �Va te reposer� ? r�pondit Donnola.</p><p>��Je plaisantais.</p><p>��Moi aussi, docteur, r�pliqua promptement Donnola. D�accord, j�y vais� � Il fit celui qui bougonnait et commen�a � descendre l�escalier avec nonchalance. Mais il s�arr�ta d�s la premi�re vol�e de marches et bafouilla : � Scara� Scarabello� �</p><p>Aussit�t Lanzafame bondit dans l�escalier, suivi par deux soldats, l�arme au poing. Isacco descendit lui aussi, inquiet.</p><p>� Voil� le comit� d�accueil, dit Scarabello en faisant face aux armes des soldats avec un sourire tranquille.</p><p>��Que veux-tu ? lui demanda le capitaine.</p><p>��J�ai appris que l�autre jour il y a eu une petite dispute �, dit Scarabello, toujours souriant.</p><p>Les prostitu�es et leurs clients commenc�rent � se regrouper autour d�eux, curieux.</p><p>Scarabello �tait � l�aise, se d�pla�ant en com�dien consomm�. � Mes hommes ont d� prendre mes ordres un peu trop � la lettre, quand j�ai dit que je voulais r�cup�rer le cinqui�me �tage �, dit-il, toujours souriant. Il regarda Isacco. � Je crois que le moment est venu de se comporter en gentilshommes et de nous mettre d�accord sur une solution qui convienne � tous les deux, qu�en dis-tu ?</p><p>��Ce que j�en dis, moi, c�est que tu dois foutre le camp, grogna Lanzafame.</p><p>��La carri�re diplomatique n�est d�cid�ment pas pour toi, capitaine, plaisanta Scarabello.</p><p>���a t�a pas suffi de perdre des hommes ? T�as pas compris qu�on est des soldats et pas des bouffons ? � Lanzafame attrapa Scarabello au collet. Le bandage � son �paule se tacha de rouge.</p><p>Scarabello n�h�sita pas un instant. D�une chiquenaude, doucement, il heurta l��paule du capitaine, l� o� elle recommen�ait � saigner. � Tu devrais peut-�tre un peu moins t�agiter. Pas vrai, docteur ? dit-il ensuite en se tournant vers Isacco.</p><p>��Va-t-en, je ne veux pas de toi ici, l�cha Lanzafame.</p><p>��Bas les pattes �, fit Scarabello toujours souriant, mais d�un ton qui avait perdu toute sa jovialit�.</p><p>Le capitaine lui envoya un coup de poing en pleine bouche. � Va-t-en, ordure ! �</p><p>Scarabello encaissa sans reculer. Il passa la langue sur sa l�vre fendue, avec sensualit�.</p><p>Alors Lanzafame perdit la t�te. Il se rua sur lui, de toutes ses forces. Il le frappa avec ses poings puis, quand il l�eut jet� � terre, s�acharna sur lui � coups de pied. Et il l�aurait tu� si ses hommes ne l�avaient pas arr�t�.</p><p>Scarabello se releva, sanguinolent. Il rajusta sa chemise noire. Vit qu�elle �tait d�chir�e. R�arrangea ses cheveux. Lan�a au capitaine un regard ac�r� et glacial. Puis il promena ses yeux sur les balustrades de la Torre delle Ghiandaie.</p><p>Les prostitu�es retenaient leur souffle, comme au th��tre.</p><p>� On aurait pu trouver une solution ! �, hurla-t-il soudain, les bras �cart�s, tournant sur lui-m�me. Il s�approcha de Lanzafame. Il parla bas, d�une voix sifflante, avec le sang qui lui coulait des l�vres et se m�lait � sa salive. � Mais toi, tu as voulu m�humilier. Tu es peut-�tre un bon soldat. Mais tu serais s�rement un pi�tre g�n�ral. Tu m�as mis dos au mur. Et �a, c�est pas une bonne politique. � Il fit un pas en arri�re, regardant � nouveau son public. � Si je te laissais faire maintenant, je perdrais la face, et n�importe laquelle de ces putains croirait qu�elle peut me marcher sur la gueule. Ou un de ses clients. Ou un gamin qui vient de s�acheter un couteau. Tu comprends ce que tu as fait ? Si je te laissais faire, j�aurais des centaines de batailles � livrer. � Il reprit son souffle et hurla : � Maintenant, c�est la guerre ! �</p><p>Lanzafame l�attrapa de nouveau au collet.</p><p>Mais Scarabello continua de parler. � Tu vas d�couvrir que cette guerre-l� n�a rien � voir avec les mascarades auxquelles tu es habitu�. Pour les gens comme moi, la guerre est une chose s�rieuse. Pas de r�gles ! Tous les coups sont permis ! �</p><p>Lanzafame le repoussa.</p><p>� Tu te prends pour un v�t�ran, mais tu vas bient�t t�apercevoir que tu n�es qu�un novice. Il fit une r�v�rence th��trale et se dirigea vers l�escalier.</p><p>��Ne te montre plus par ici, ordure ! lui cria Lanzafame.</p><p>��Oh, tu peux en �tre certain �, dit Scarabello sans se retourner. Il rit doucement, comme s�il s�amusait vraiment, et il disparut au bas des escaliers.</p><p>� Double la garde �, ordonna Lanzafame � Serravalle.</p><p>Donnola regarda le docteur, lui fit un signe de la t�te, puis remit sur son �paule le sac empli de pansements sales.</p><p>Isacco sentit un frisson lui parcourir l��chine. Comme une sorte de pressentiment. Il aurait voulu l�arr�ter. Mais ils avaient besoin d�autres bandes. Il r�pondit par le m�me signe. Il le regarda partir. Et se dit qu�il l�aimait bien.</p><p>Donnola se sentait les jambes molles. Depuis des jours maintenant, il demandait � son organisme plus qu�il ne pouvait lui donner. Mais il savait que c��taient les derniers jours, et qu�ensuite il ne pourrait plus aider le docteur. Il n�avait rien dit, peut-�tre parce qu�il avait honte. C��tait d�abord de la honte qu�il avait ressentie quand, quelques matins auparavant, il avait trouv� sur son propre corps cette plaie qu�il connaissait si bien. Au d�but, il avait pens� � une irritation passag�re. Mais le lendemain elle �tait encore l�, et s��tait m�me �tendue. Ces plaies-l�, il en voyait tous les jours. Il les nettoyait, les pansait. C��tait le mal fran�ais.</p><p>� Alors, Donnola, si on reprenait notre conversation ? �, dit une voix derri�re lui, alors qu�il se dirigeait vers la barque sur le rio del Vin.</p><p>Donnola sentit son sang se glacer. Il n�eut pas besoin de se retourner pour savoir qu�il s�agissait de Scarabello. Une main forte l�attrapa au collet. Donnola se vo�ta.</p><p>� �a te dit, de faire une petite promenade avec nous ? �, lui demanda Scarabello.</p><p>Le borgne et un autre homme de Scarabello saisirent Donnola chacun par un bras, l�obligeant � les suivre.</p><p>� Je dois� livrer �a quelque part� �, bafouilla Donnola en montrant son sac.</p><p>Scarabello le lui prit des mains et le laissa au milieu de la rue. � Voil�. C�est livr�. �</p><p>Tandis qu�ils s��loignaient, des gamins ouvrirent le sac, trouv�rent les bandages infect�s et commenc�rent � se courir apr�s en les d�roulant comme des drapeaux.</p><p>� Scarabello, je t�en supplie�</p><p>��Tu me supplies de quoi ?</p><p>��Je fais rien de mal�</p><p>��Peut-�tre, Donnola. Peut-�tre, dit Scarabello d�un ton compr�hensif, en caressant sa t�te chauve. Mais tu me sers � faire un exemple. Tu comprends �a, hein ?</p><p>��Je t�en supplie�</p><p>��D�sol�, Donnola. Tu as vu ce qu�ils m�ont fait. Regarde ma t�te. Mets-toi � ma place. � Puis il fit un signe � ses hommes, qui pouss�rent Donnola derri�re l��glise de San Giacomo. Arriv�s aux chantiers des Fabbricche Vecchie, ils p�n�tr�rent dans la zone d�serte. L�, Scarabello tira son long couteau. � Je suis d�sol� �, r�p�ta-t-il.</p><p>Donnola le regarda s�approcher, son coutelas le long de sa hanche. Toute sa vie, bien qu�ayant fait la guerre, il avait eu peur. Et maintenant qu�il allait mourir, la peur avait disparu. Il comprit vite pourquoi : cette plaie l�avait aid� depuis quelques jours � s�habituer � cette id�e. Mais il y avait autre chose : �Merci, Seigneur, pensa-t-il. Je n�avais pas compris que tu me faisais un cadeau aussi merveilleux.� Il regarda Scarabello, � un pas de lui maintenant. Il regarda son visage tum�fi�, sa l�vre fendue par le poing du capitaine Lanzafame. Il vit la d�chirure et le sang qui commen�ait � cailler. Il sourit et glissa la main dans son pantalon. Il planta ses ongles dans la plaie, en la fouaillant. Il sentit une douleur br�lante mais ne s�arr�ta pas.</p><p>� Qu�est-ce que tu fais, imb�cile ? �, dit Scarabello en levant son coutelas.</p><p>Donnola sortit sa main. Il avait les doigts souill�s de sang infect�. Il se lan�a contre Scarabello pendant que le couteau p�n�trait dans son flanc, � hauteur du foie, et lui coupait le souffle. Mais il trouva la force de s�accrocher � lui pendant que la lame ouvrait la blessure mortelle, et de porter sa main ensanglant�e � la bouche de Scarabello. Il lui attrapa la l�vre et plongea ses ongles infect�s dans la fente ouverte.</p><p>� Tu� as� perdu�, murmura-t-il en s��croulant au sol.</p><p>��Qu�est-ce que tu racontes, pauvre con ? fit Scarabello, plein de m�pris.</p><p>��Pas de r�gles� c�est toi qui l�as dit� � Donnola sentit que la mort l�attirait entre ses bras noirs. Il �tait un h�ros. Personne ne le saurait jamais, mais lui, il le savait. Il ferma les yeux sans cesser de sourire.</p><p>Scarabello le regarda mourir, tamponnant sa blessure � la l�vre tandis qu�un mauvais pressentiment lui serrait l�estomac. � Emportez le corps � la Torre delle Ghiandaie. Qu�ils le trouvent au pied de l�escalier.</p><p>��Ce sera fait cette nuit, r�pondit le borgne.</p><p>��Pas cette nuit ! Tout de suite !</p><p>��Mais comment on fait pour transporter un cadavre en plein jour ?</p><p>��Alors, coupez-lui la t�te ! hurla Scarabello, dont le visage commen�ait � se gonfler et se d�former sous les coups re�us. T�es pas capable de transporter une t�te dans un sac, en plein jour, esp�ce de trouillard ? �</p></section><section><title><p>65</p></title><p>� Non ! Non ! � Giuditta pleurait, d�sesp�r�e, et Mercurio lui maintenait la t�te contre son torse pour qu�elle ne crie pas trop fort.</p><p>� Chut� chut�, lui murmurait-il � l�oreille. Raconte-moi� mais doucement� �</p><p>Les pigeons s�agitaient sur leur perchoir.</p><p>Giuditta fut secou�e d�un terrible sanglot. Puis elle sembla se calmer. D�gageant sa t�te de l��treinte de Mercurio, elle le regarda. Ses yeux �taient rouges, �carquill�s. Son visage baign� de larmes. Une expression effray�e, plus encore que douloureuse. � Donnola�, dit-elle.</p><p>��Quoi, Donnola ?</p><p>��Il est mort�</p><p>��Mort ?</p><p>��Tu� ils l�ont� ils l�ont� � Giuditta se retint. Elle se mordit la l�vre, avec force, essayant de respirer et de ne pas se laisser aller aux sanglots qui recommen�aient � l�oppresser. � Ils lui ont� ils lui ont coup� la t�te� � Elle c�da et hoqueta de nouveau.</p><p>Mercurio la serra fort contre lui. � Donnola, dit-il. Je� Qui peut avoir fait une chose pareille ?</p><p>��Mon p�re dit que c�est un criminel qui a fait �a, sanglota Giuditta.</p><p>��Mais qui ?</p><p>��Scannarello� ou quelque chose de ce gen�</p><p>��Scarabello ? s�exclama Mercurio. Scarabello ? C�est �a le nom que ton p�re a dit ? �</p><p>Giuditta s��carta. Elle le regarda. � Tu� Tu le connais ? �</p><p>Mercurio sentit un poids peser sur son c�ur. Et sur ses �paules. Il laissa la haine et la col�re s�emparer de lui.</p><p>� Mercurio� � La voix de Giuditta �tait l�g�re comme une pri�re.</p><p>Il la serra entre ses bras. � Ne t�inqui�te pas �, lui dit-il. Et il r�p�ta : � Ne t�inqui�te pas� � Mais c��tait comme s�il n��tait pas l�.</p><p>Quand l�aube arriva et que la Marangona fit retentir son premier coup au-dessus de la vie des habitants de Venise, Mercurio quitta le Ghetto. Il se rendit sur le campo Santo Aponal et s�assit devant la boutique de Paolo, grignotant un biscuit au gingembre qu�il avait achet� dans une boulangerie derri�re le Rialto. Au fond de sa poche, il serrait le couteau qu�il avait pris chez un armurier.</p><p>Paolo le vit de sa fen�tre et descendit avec une tasse de bouillon.</p><p>� Je dois parler � Scarabello, lui dit Mercurio.</p><p>��Il ne va pas tarder, r�pondit le marchand de l�gumes. Le borgne est all� chez toi � Mestre. Il te cherchait pour te donner ta part de je ne sais quel coup.</p><p>��C�est pas un coup ! r�torqua Mercurio. C�est de l�argent propre. Un travail honn�te. Mais Scarabello, avec ses sales pattes, il faut qu�il salisse tout.</p><p>��Parle plus bas, par piti� �, murmura Paolo en penchant la t�te. Il ouvrit sa boutique et s�installa derri�re le comptoir vide, comme tous les jours.</p><p>Mercurio le suivit � l�int�rieur. � Tu as l�air d�un fant�me. �</p><p>Paolo ne bougea pas un muscle. Il resta ainsi, immobile, jusqu�� l�arriv�e de Scarabello qui �tait suivi de quatre hommes arm�s et bruyants.</p><p>� Ah, te voil�, fit ce dernier en voyant Mercurio. Et le borgne, il est o� ?</p><p>��J�ai � te parler �, dit Mercurio.</p><p>Scarabello avait le visage d�form� par les poings de Lanzafame. La l�vre gonfl�e et violac�e. Un �il au beurre noir. Une arcade sourcili�re fendue. De son nez coulait un liquide jaun�tre. Son teint, l� o� la peau n��tait pas bleue et �corch�e, �tait p�le.</p><p>Mercurio �prouva un plaisir subtil � le voir dans cet �tat. Il continuait de serrer la main sur le couteau dans sa poche.</p><p>� T�es en train de te faire un paquet de fric. � Scarabello parla, puis s�enfila un doigt au fond de la bouche o� une molaire �tait branlante.</p><p>��Non. Toi, tu te fais un paquet de fric, r�pliqua durement Mercurio. Moi, je le gagne. �</p><p>Scarabello rit doucement. � Hier, je suis all� chez ce Juif, Saraval. La f�te de la maison Venier t�a rapport� vingt-sept <emphasis>trons</emphasis> et huit sols d�argent. Pas mal. Ma part est de neuf <emphasis>trons</emphasis> et trois sols d�argent. Le reste est pour toi. � Il lan�a une bourse vers lui, par terre, comme un os � un chien. � Tout est l�-dedans. Et maintenant tire-toi, parce que j�ai � faire.</p><p>��Sinon ?</p><p>��Sinon quoi, morpion ? � La voix de Scarabello s��tait durcie.</p><p>��Si je ne m�en vais pas, tu fais quoi ? Tu me coupes la t�te ?</p><p>��Si tu veux, oui �, dit doucement Scarabello en approchant son visage de celui de Mercurio. Son haleine sentait le sang et l�alcool.</p><p>Mercurio serra convulsivement sa main autour du couteau. Il aurait suffi de le sortir de sa poche et de lui planter la lame dans la poitrine.</p><p>� Je suis d�sol� pour Donnola, dit-il. Et le masque qu�il avait sur le visage se transforma l�espace d�un instant en quelque chose d�humain. Mais �a devait �tre fait. �</p><p>Mercurio se rendit compte qu�il n�avait pas la force de le poignarder. Qu�il ne l�aurait jamais. Il �tait un l�che, un perdant. Il baissa les yeux.</p><p>Scarabello lui mit la main sur l��paule. Puis la main monta, rejoignit la nuque. La lui serra. Cette main �tait chaude.</p><p>Mercurio �prouva presque du plaisir. � Pourquoi ? demanda-t-il tout bas, s�abandonnant � cette �treinte.</p><p>��Tu ne peux pas comprendre �, r�pondit Scarabello, tout bas lui aussi.</p><p>Mercurio leva la t�te. Le regarda.</p><p>� Tu ne peux pas comprendre �, r�p�ta Scarabello.</p><p>Mercurio commen�a � pleurer doucement. Sans sanglots, sans d�sespoir. Sans emphase, sans secousses. Ses larmes coulaient librement, sans effort. Toute sa col�re �tait en train de fondre, comme un bloc de glace.</p><p>Scarabello l�attira contre lui, la main toujours sur sa nuque, et lui donna de l�autre une pichenette sur la joue. Puis, avec le pouce, il essuya les larmes qui s��taient accumul�es sous ses cernes comme dans un puits.</p><p>Mercurio sortit de sa poche sa main qui serrait le couteau. Son bras vibrait sous la tension.</p><p>� Attention, il a un couteau ! �, s��cria l�un des hommes de Scarabello, qui fit mine de s��lancer pour d�fendre son chef.</p><p>Mais Scarabello l�arr�ta, levant vers lui sa main mouill�e par les larmes de Mercurio. � Il va le jeter �, dit-il en le regardant, sa main toujours sur sa nuque, sans la serrer.</p><p>La main de Mercurio s�ouvrit. Le couteau tomba � terre.</p><p>Scarabello acquies�a. Et l��treignit de nouveau. Puis il se d�tacha de lui et se pencha. Ramassant la bourse avec l�argent de Saraval, il la lui mit dans la main qui avait serr� le couteau. � Rentre chez toi, mon gar�on. �</p><p>Mercurio fit un pas en arri�re. Il se sentait faible, vid�.</p><p>� Une derni�re chose, dit Scarabello. L�histoire avec le docteur ne s�arr�te pas l�. Elle se terminera bient�t, mais pour le moment dis-leur qu�aucun d�entre eux n�est en s�curit�. �</p><p>Mercurio se raidit. Il sentit son sang se glacer. Il pensa aussit�t � Giuditta. � De qui tu veux parler ?</p><p>��De personne en particulier. Et de tout le monde. �</p><p>Mercurio regarda le couteau par terre.</p><p>Scarabello le chassa d�un coup de pied vers ses hommes.</p><p>� D�brouille-toi pour faire comprendre au docteur qu�il doit pas rester dans nos pattes. �</p><p>Mercurio resta immobile quelques instants, encaissant ce coup terrible.</p><p>Les hommes de Scarabello le regardaient comme un animal exotique bizarre. Aucun d�entre eux n�aurait surv�cu s�il avait sorti un couteau pour tuer Scarabello.</p><p>Mercurio sortit de la boutique de Paolo.</p><p>L�instant d�apr�s, il courait vers le Castelletto.</p><p>Il arriva au cinqui�me �tage de la Torre delle Ghiandaie le souffle coup�, le c�ur cognant dans sa poitrine. � Docteur ! Docteur ! �, se mit-il � hurler d�s le rez-de-chauss�e, si bien qu�� son arriv�e au sommet les soldats de Lanzafame, le capitaine lui-m�me et le docteur �taient tous l� � l�attendre.</p><p>� Tu veux bien te faire entrer dans la t�te que je n�ai aucune intention de te parler, mon gar�on ? �, attaqua aussit�t Isacco.</p><p>Mercurio �tait pli� en deux. Il n�arrivait pas � reprendre son souffle. � Scarabello� a dit�</p><p>��Tu travailles pour ce criminel ? l�interrompit Isacco. Il fallait s�y attendre ! Vous �tes faits l�un pour l�autre.</p><p>��Laisse-le parler, dit le capitaine.</p><p>��Scarabello, reprit Mercurio, a dit que personne n�est en s�curit� tant que vous ne c�derez pas� � Il le regarda, hochant la t�te. � Giuditta� �, murmura-t-il.</p><p>Isacco se pr�cipita sur le gar�on. Il le saisit par le col de sa veste. La veille, ils avaient retrouv� le corps mutil� de Donnola, jet� parmi les gravats des Fabbricche Vecchie. Isacco �mit un cri � mi-chemin entre le r�le et le rugissement. Il avait les yeux rouges, il �tait boulevers� par la douleur. � Ton comp�re a tu� Donnola, dit-il, la voix cass�e. C�est moi qui ai reconstitu� son corps� Je lui ai� � Isacco s�arr�ta net. Il sentit qu�il ne serait pas capable de raconter son chagrin de devoir recoudre la t�te au tronc. Il serra les poings et grin�a des dents, bavant, cherchant � contenir cette souffrance qui le d�chirait. En reconstituant sa d�pouille, il avait d�couvert que Donnola �tait malade. Il serait mort de toute fa�on. Mais il n�en avait parl� � personne, il avait voulu se rendre utile jusqu�� la fin. � Et toi, tu viens maintenant pour me menacer� � Isacco serra les m�choires. � Non ! �</p><p>Mercurio �chappa � sa prise. � Quel foutu sac de merde empli d�orgueil vous �tes ! hurla-t-il.</p><p>��Calme-toi, mon gar�on, intervint Lanzafame.</p><p>��Scarabello pourrait faire du mal � Giuditta ! Vous le comprenez, �a, oui ou non ? �</p><p>Isacco, qui s�appr�tait � lui sauter dessus, s�immobilisa. Il baissa les yeux. Puis il regarda Lanzafame.</p><p>Le capitaine fr�missait. Sa nature de guerrier �tait en lutte avec l�homme et l�ami.</p><p>Isacco se tourna vers les prostitu�es. Effray�es, elles attendaient, retenant leur souffle.</p><p>� Ne nous abandonnez pas, docteur� �, dit l�une d�elles.</p><p>Isacco regarda � nouveau Lanzafame. Il ne savait que faire.</p><p>� Docteur�, dit Mercurio en faisant un pas en avant.</p><p>��Il a parl� de Giuditta ? lui demanda Isacco.</p><p>��Non, mais� �</p><p>Isacco pointa l�index vers lui. Toute sa tension int�rieure �tait d�sormais canalis�e contre Mercurio. � Va-t-en, lui ordonna-t-il d�une voix basse, f�roce. Va-t-en, maudit. Va-t-en dire � ton ma�tre qu�il ne nous fait pas peur. Va-t-en, ou c�est toi qui paieras l�addition pour Donnola. �</p><p>Lanzafame s�interposa. � Vas-y, mon gars. �</p><p>Mercurio ne bougea pas. � Laissez tomber, docteur. Laissez tomber. Vous ne le connaissez pas.</p><p>��Vas-y �, r�p�ta Lanzafame d�un ton d�cid�, en le poussant.</p><p>Mercurio descendit l�escalier. Lentement. En se retournant de temps en temps. Tous les yeux �taient braqu�s sur lui. Cela n�aurait servi � rien de dire qu�il n��tait pas l�homme de Scarabello. Ils ne l�auraient pas cru. D�ailleurs, �a n�aurait pas �t� vrai.</p><p>� Tu es s�r de toi, docteur ? �, demanda Lanzafame quand ils furent seuls.</p><p>Isacco ne r�pondit pas. Il �tait tout p�le. Il s�en alla le dos courb� et travailla, sans faire de pause, presque jusqu�au soir. Il changea des pansements, �tala des onguents, nettoya des plaies, v�rifia l��tat de ses patientes l�une apr�s l�autre. Il ne s�arr�ta pas un instant. Et ce jour-l�, pas un seul rire ne retentit dans tout le cinqui�me �tage. Personne ne parlait, sauf en cas de n�cessit�. Tous avaient les yeux baiss�s et semblaient retenir leur souffle. Comme si le temps s��tait arr�t�.</p><p>� Attention � ne pas t�ent�ter, Isacco, lui dit le capitaine Lanzafame alors qu�ils s�appr�taient � prendre le chemin du retour. Attention. L�ent�tement fait prendre des d�cisions qui vont � l�encontre du c�ur. Et �a, ce n�est jamais bon. � Puis il ajouta : � Moi, je n�aurais jamais c�d� � la menace de Scarabello. Mais je ne suis qu�un stupide soldat. Et Giuditta n�est pas ma fille. Tu as bien r�fl�chi ?</p><p>��Scarabello ne pense pas � ma fille.</p><p>��Comment peux-tu en �tre s�r ?</p><p>��Parce que je l�ai lu dans le c�ur de ce gar�on. Vous avez vu comme il �tait effray� ? Il aurait fait n�importe quoi pour nous convaincre. Il nous aurait chass�s de ses propres mains, s�il avait pu.</p><p>��Et alors ?</p><p>��Scarabello se sert de lui. Il sait peut-�tre qu�il est amoureux d�elle. Il lui fait croire qu�il va lui faire du mal pour mieux le manipuler. Ce n�est pas � moi, mais � lui, que ce message s�adresse, dit Isacco. J�ai utilis� cette technique tant de fois par le pass�</p><p>��Tu paries sur une impression.</p><p>��C�est le m�tier d�escroc qui veut �a. M�me si vous vous obstinez � croire que je suis m�decin.</p><p>��<emphasis>Tu es</emphasis> m�decin.</p><p>��Vous voyez ? commenta Isacco avec un sourire. Qu�est-ce que je vous disais ? �</p><p>Lanzafame lui mit la main sur l��paule. � Tu es s�r de toi ? �</p><p>Isacco le fixa en silence. Puis il baissa les yeux et acc�l�ra le pas.</p><p>� Docteur, tu es s�r de toi ? �, lui demanda encore Lanzafame, en le suivant.</p><p>Isacco, de nouveau, ne r�pondit pas. Il marchait vite, les sourcils fronc�s, l�air dur. Puis il s�arr�ta, non loin d�une masure basse.</p><p>Une silhouette, dans l�ombre, se recroquevilla.</p><p>Isacco regardait Lanzafame, tout fr�missant. � Nous autres Juifs, nous vivons la peur au ventre, jour et nuit. Peur d��tre chass�s de Venise. Peur d��tre enferm�s. Peur d��tre br�l�s. Peur d��tre d�trouss�s. Peur d��tre oblig�s de nous convertir. Peur de devoir demander la permission m�me pour� m�me pour aller chier ! � Il pointa le doigt vers la Torre delle Ghiandaie, qu�on apercevait par-dessus les toits bas des habitations de San Matteo. � Et aussi vrai que Dieu existe, je ne permettrai pas � ce criminel de m�effrayer lui aussi. � Il fixa encore un instant le capitaine, puis se retourna et reprit sa marche furieuse vers le Ghetto.</p><p>La silhouette qui s��tait blottie dans l�ombre sortit de sa cachette.</p><p>� Maudite t�te de mule �, maugr�a Mercurio.</p><p>Dans le ciel s�amassaient et grondaient de gros nuages, noirs et mena�ants.</p><p>� Puisque c�est �a, c�est moi qui y penserai, � ta fille. �</p></section><section><title><p>66</p></title><p>� Je te donnerai la moiti� de ce que je gagne, dit Mercurio. Mais ne fais pas de mal � la fille du docteur. �</p><p>Scarabello le regarda en silence, un sourcil hauss�.</p><p>� Je t�en supplie, dit Mercurio.</p><p>��Je te l�ai d�j� dit, ton point faible, c�est que tu es un sentimental. � Il sourit.</p><p>� Je t�en supplie. Elle n�a rien � voir avec �a. �</p><p>Scarabello haussa les �paules. Il l�imita : � Elle n�a rien � voir avec �a. Et qu�est-ce que �a veut dire ? �</p><p>Mercurio avait les larmes aux yeux. Plus il suppliait Scarabello, plus son inqui�tude pour Giuditta grandissait.</p><p>� Tu serais pr�t � me donner tout ce que tu gagnes pour cette fille ? Tu serais pr�t � devenir mon fid�le toutou ?</p><p>��Tout ce que tu veux, r�pondit Mercurio sans h�siter.</p><p>��Tout ce que je veux, acquies�a Scarabello avec satisfaction.</p><p>��Mais si tu lui fais du mal � et la voix de Mercurio se fit soudain dure, d�cid�e � je te jure que je te tuerai. �</p><p>Scarabello s�approcha tout pr�s. Le fixa dans les yeux.</p><p>Mercurio soutint son regard.</p><p>� Je te crois.</p><p>��Tu ne lui feras pas de mal ? � La voix de Mercurio se cassa.</p><p>Scarabello le tint en suspens quelques instants encore. � Non. Je ne lui ferai rien. �</p><p>Mercurio, soulag�, sentit ses jambes se d�rober.</p><p>� Tu dois encore me dire merci, dit Scarabello en souriant.</p><p>��Merci�</p><p>��Suis-moi. Et dis-moi aussi merci de ne pas te prendre ni la moiti� ni la totalit� de ce que tu gagnes.</p><p>��Merci, r�p�ta Mercurio en marchant derri�re lui.</p><p>��Je suis un voleur honn�te, tu ne trouves pas ?</p><p>��Oui�</p><p>��Eh bien non, en fait. � Scarabello se retourna. Son expression �tait devenue s�rieuse. Il tendit brusquement les mains et lui attrapa les deux oreilles. � Si je voulais la moiti� de ce que tu gagnes, ou tout ce que tu as, y compris ta vie, je les prendrais sans te demander la permission. �a n�arrive pas � rentrer dans ta petite t�te, �a, hein ? � Ses l�vres se tordirent en un ricanement. � Je suis pas un voleur honn�te, moi. Je suis un homme fort. Et puissant. C�est tr�s diff�rent. C�est clair ?</p><p>��Oui�</p><p>��Maintenant viens avec moi, et tu verras � quel point je suis fort et puissant. �</p><p>Mercurio le suivit jusqu�au palais de la Merceria, o� Scarabello retrouva un homme qui portait un masque.</p><p>� Excellence �, dit Scarabello d�un ton � la fois obs�quieux et familier, � vous avez donc d�cid� de m�aider ? �</p><p>L�homme d�signa une escouade de gardes du doge, command�e par un fonctionnaire de la S�r�nissime en grand uniforme. � Ils sont � mes ordres. �</p><p>Scarabello fit une profonde r�v�rence. � Je vous renouvelle mon amiti�, excellence, et je suis � votre service, dit-il, une note amus�e, presque ironique, dans la voix.</p><p>��Oh, arr�te �a. Nous savons tr�s bien tous les deux pourquoi je le fais �, r�pliqua l�autre, avec une intonation de m�pris mal dissimul�e. Il se tourna et partit.</p><p>� L�arrogance que se permet un ver de terre d�s qu�il porte ses armes de noblesse brod�es sur la poitrine �, dit Scarabello en fixant avec insistance la figure masqu�e qui disparaissait. Et son regard se voila un instant de m�lancolie.</p><p>� Qui est-ce ? demanda Mercurio.</p><p>��Quelqu�un de si haut plac� que si tu t�asseyais � c�t�, t�en aurais le vertige, esp�ce de morpion, r�pondit Scarabello. Viens �, ajouta-t-il en se dirigeant vers les gardes du doge.</p><p>� Nous savons ce que nous avons � faire, affirma le fonctionnaire de la S�r�nissime d�s que Scarabello fut � port�e de voix. Mais je suis d�go�t� de le faire pour un homme comme vous.</p><p>��Si on t�avait command� de me laisser te chier sur la t�te, tu le ferais aussi, r�pondit Scarabello. Tu n�es rien de plus qu�un serviteur, sous tes grands airs. Et ton uniforme est un costume de bouffon. Alors me casse pas les couilles avec tes chichis et grouille-toi.</p><p>��Je ne vous permets pas de me parler de cette fa�on, protesta le fonctionnaire, en portant la main � son �p�e.</p><p>��Tu veux me tuer ? dit Scarabello avec un petit rire. Tu te ferais honneur. Tu pourrais sentir que tu es un homme, enfin. �</p><p>L�autre devint �carlate de col�re. Mais il se contint. L�homme qui lui avait donn� ses ordres n�avait pas l�habitude qu�on lui d�sob�isse.</p><p>� Bien. L�affaire est close, dit Scarabello. En avant, marche. �</p><p>Mercurio le suivit jusqu�au Castelletto. Quand les Tours furent en vue, il ralentit le pas. � Que veux-tu faire ? demanda-t-il � Scarabello.</p><p>��Moi ? Rien� Je reste � l��cart. Ce sont les gardes du Grand Conseil qui s�occuperont de tout.</p><p>��Le Grand Conseil ? C�est quoi ?</p><p>��Le sommet au-dessus duquel si�ge l�homme qui me rend ce service.</p><p>��Et pourquoi te le rend-il ?</p><p>��Parce qu�il me le doit. � Il tapa du doigt sur la poitrine de Mercurio et r�p�ta : � Parce qu�il me le doit. Lui, il est tout l�-haut, mais moi, en bas, je le tiens par les couilles. Comment crois-tu donc que �a survit, un homme comme moi ? Gr�ce � des amis haut plac�s. � Il se tourna vers le fonctionnaire de la S�r�nissime et lui d�signa la Torre delle Ghiandaie. � Cinqui�me �tage. Fais ce que tu as � faire. �</p><p>L�escouade de gardes du doge, qui formait deux colonnes, suivit son commandant en rangs serr�s.</p><p>Derri�re, Scarabello montait les marches avec indolence, regardant autour de lui, et souriant avec satisfaction aux prostitu�es et aux maquereaux qui croisaient son regard. Son visage portait encore les traces des coups de poing de Lanzafame. Elles gu�rissaient. Seule sa l�vre semblait aller plus mal. Elle �tait gonfl�e et avait une couleur violac�e peu naturelle.</p><p>� Que cherchez-vous ? �, demanda du haut de l�escalier le capitaine, averti de l�arriv�e de l�escouade.</p><p>L�officier de la S�r�nissime ne s�arr�ta pas. Il monta jusqu�� la derni�re marche et se pla�a face � Lanzafame, dans une pose autoritaire. Puis, d�un sac qu�il portait en bandouli�re, il sortit un rouleau de parchemin.</p><p>Isacco arriva � son tour sur le palier. Tout autour, les prostitu�es se bousculaient, pench�es sur les balustrades.</p><p>� Au nom et pour le compte de la R�publique S�r�nissime de Venise, commen�a � lire le fonctionnaire, et par ordre du Grand Conseil et du S�nat, il est ordonn� au m�decin juif Isacco da Negroponte et � ses mercenaires�</p><p>��C�est nous, les mercenaires ? s�enflamma aussit�t Lanzafame.</p><p>��Ne m�interrompez pas, capitaine, je vous respecte comme soldat, mais ce que vous faites ici a �t� jug� en dehors de vos comp�tences et de votre charge. Il vous a �t� donn� l�ordre de commander les gardes du campo del Ghetto. Tenez-vous-en aux ordres. �</p><p>Lanzafame encaissa le coup en serrant les poings. Il regarda autour de lui. Croisa le regard de Scarabello. � Toi ! �, rugit-il, en pointant le doigt dans sa direction.</p><p>Scarabello lui �clata de rire au nez.</p><p>Mercurio se cacha. Il ne voulait pas qu�Isacco et Lanzafame le voient. Mais il voulait �couter.</p><p>� Il vous est enjoint, reprit le commandant de l�escouade, de quitter � l�instant m�me les lieux, qui sont consacr�s � l�exercice de la prostitution, afin de ne pas les contaminer par la maladie dont sont affect�es les prostitu�es et d��viter de la r�pandre ult�rieurement�</p><p>��Nous ne r�pandons pas le mal fran�ais ! protesta Isacco.</p><p>��Taisez-vous ! lui intima le commandant. C�est pourquoi il est d�cr�t� et ordonn� pour des motifs sanitaires que vous d�m�nagiez dudit cinqui�me �tage de la Torre delle Ghiandaie, et il vous est fait d�fense, toujours au nom et pour le compte du Grand Conseil et du S�nat, de vous installer en aucun autre lieu de la localit� dite de Castelletto. �</p><p>Lanzafame s�approcha du commandant.</p><p>Les gardes du doge port�rent la main � leurs armes.</p><p>� Honte � toi. Tu as vendu la R�publique � cette merde, dit Lanzafame en d�signant Scarabello. Par cons�quent tu ne vaux pas mieux que lui. Ni toi ni celui qui t�envoie. � Il se tourna vers Isacco. � Il faut partir.</p><p>��Mais�, dit celui-ci en haussant les �paules.</p><p>��Il faut partir, docteur ! hurla Lanzafame, furibond. La politique et les voyous ont gagn� ! T�as pas compris ? �</p><p>Isacco regarda les prostitu�es. Elles �taient terroris�es.</p><p>� O� irons-nous ? murmura-t-il, s�affaissant presque.</p><p>��J�en sais rien ! �, hurla encore plus fort Lanzafame. Puis il se tourna vers Scarabello, qui souriait b�atement de sa victoire. � Je te tuerai, esp�ce d�ordure ! Je te tuerai !</p><p>��Pas aujourd�hui, en tout cas, se mit � rire Scarabello. Et pas ici. � Il ouvrit grand les bras, comme un com�dien cherchant les applaudissements. � Mes douces putains, voici des chambres propres qui se lib�rent. Mais le prix reste le m�me. Pas de majoration. Dites merci ! �</p><p>Les prostitu�es rest�rent silencieuses.</p><p>� Celle qui ne dit pas merci n�aura pas droit � une chambre �, dit Scarabello d�une voix sifflante, avec duret�.</p><p>Beaucoup bafouill�rent : � Merci �.</p><p>Mercurio, cach� sous la rampe d�escalier au quatri�me �tage, s��clipsa en essayant de ne pas �tre vu. Il ne r�sista cependant pas � la tentation de se retourner vers Isacco. Et il vit l�expression vaincue de son visage pendant qu�il invitait ses malades � r�cup�rer leurs maigres affaires. Il en �prouva une grande peine.</p><p>� Tu es un sentimental, morpion �, lui dit Scarabello en riant.</p><p>Mercurio d�gringola les escaliers, la gorge nou�e.</p><p>� Plus vite �, disait le commandant de l�escouade aux malades du cinqui�me �tage.</p><p>Lanzafame vint tout pr�s de l�officier. � De toi � moi, tu n�as pas honte ? �, lui demanda-t-il, tout bas, sans que les autres l�entendent.</p><p>Le commandant baissa les yeux, sans r�pondre.</p><p>� On s�en va, allez ! hurla le capitaine. Docteur, prends tes onguents et tes instruments, allez ! �</p><p>En peu de temps, tout le monde se retrouva mass� sur le palier. Les gardes s��cart�rent pour laisser passer la pauvre procession. Les prostitu�es gu�ries offraient leur bras aux malades. Lanzafame et ses soldats transportaient sur des civi�res l�g�res celles qui ne pouvaient pas marcher. L�une d�elles venait de mourir.</p><p>Ils commenc�rent p�niblement � descendre l�escalier. Quand ils furent dans la cour du Castelletto, ils regard�rent autour d�eux sans savoir o� aller.</p><p>Mercurio �tait blotti derri�re la colonne d�une des Tours. Il se dit qu�ils ressemblaient � des naufrag�s. Et que personne ne leur offrirait l�hospitalit�. Il les suivit sans se montrer, jusqu�au moment o� il les vit s�arr�ter sur une esplanade boueuse derri�re la Scuola Grande de Santa Maria Della Misericordia. Le prieur de la confraternit� des Battuti secouait la t�te, tristement. Apparemment, il lui �tait impossible d�abriter les prostitu�es dans son hospice.</p><p>Mercurio vit que Lanzafame et ses soldats essayaient de monter un campement pour la nuit. Le prieur leur avait donn� des tentes. Dans la boue jusqu�aux chevilles, ils essayaient d�allumer des feux. Isacco �tait assis dans un coin, la t�te dans ses mains. Le soir tombait. Il faisait froid. Beaucoup de femmes pleuraient.</p><p>Lanzafame s�approcha du docteur. � Tu dois y aller. C�est l�heure �, lui dit-il.</p><p>Isacco leva la t�te vers le capitaine. Il avait l�air �tonn�. Visiblement, il avait oubli� qu�il ne pourrait pas partager le sort des prostitu�es. Comme chaque nuit, il devait rentrer dans sa cage pour y �tre enferm�.</p><p>Mercurio vit qu�il se levait avec peine.</p><p>Lui aussi, rentrant vers Mestre, se sentait vaincu. La Justice avait encore commis une injustice.</p><empty-line/><p>Isacco avait parcouru toutes les <emphasis>fondamenta</emphasis> jusqu�� la grande porte sur le rio di San Girolamo. Il entra dans son immeuble et monta au quatri�me �tage. Il s�arr�ta devant la porte, parce qu�il ne voulait pas que sa fille le voie dans cet �tat, et s�assit sur les marches. Ce fut seulement deux heures plus tard que Giuditta, inqui�te, le trouva l�, endormi.</p><p>Le lendemain, d�s l�aube, quand les grandes portes s�ouvrirent, Isacco rejoignit le campement. Il trouva les prostitu�es dans un �tat pitoyable. L�une d�elles �tait morte dans la nuit, probablement tu�e par le froid, plus que par la maladie.</p><p>� On ne peut pas tenir comme �a, lui dit Lanzafame.</p><p>��Non� �, r�pondit Isacco. Et il eut la tentation de s�enfuir. Au lieu de quoi, il remonta ses manches et fit son travail, nettoyant et pansant les plaies. Mais il �tait sans forces, et sans confiance en l�avenir.</p><p>Vers le milieu de la matin�e, toutefois, le prieur de la Misericordia fit son apparition dans le campement.</p><p>Le docteur lan�a un signe au capitaine. � Venez �, lui dit-il. Ils all�rent tous deux � la rencontre du prieur. � Avez-vous chang� d�avis ? �, demanda Isacco avec un espoir dans la voix.</p><p>� Docteur Negroponte, vous savez bien que ce n�est pas la question� �, r�pondit-il, embarrass�. Il laissa son regard errer sur les prostitu�es. Sans rien ajouter.</p><p>Isacco acquies�a tristement. Si elles n�avaient pas �t� des putains, la Scuola Grande della Misericordia les aurait accueillies. La <emphasis>mis�ricorde</emphasis> n�est pas pour tout le monde, pensa Isacco.</p><p>� Mais il y a une femme, reprit le prieur, qui� eh bien, nous aimerions vous la pr�senter. Elle est venue aujourd�hui avec une proposition qui ne nous int�resse pas, mais qui pourrait peut-�tre vous convenir�</p><p>��Quelle proposition ? fit Isacco.</p><p>��Vous en jugerez par vous-m�me. Venez �, dit le prieur en repartant vers l�imposant b�timent de la <emphasis>Scuola Grande</emphasis>.</p><p>Isacco lan�a un coup d��il � Lanzafame, puis suivit le prieur. Lanzafame se joignit � eux.</p><p>� La maladie me semble plus mortelle pour les hommes que pour les femmes, observa le prieur tandis qu�ils marchaient, les pieds dans la boue. Votre huile de Palo Santo agit cependant mieux sur les plaies que tout autre onguent.</p><p>��J�ai seulement �cout� ce que disaient dans le port les marins qui revenaient des Am�riques, r�pondit Isacco. Ce n�est pas mon huile. Je n�ai aucun m�rite.</p><p>��C�est d�j� un m�rite que d��couter, r�torqua le prieur en entrant dans la <emphasis>Scuola Grande</emphasis>. Quant � moi, j�utilise aussi du vif-argent. Il semble que cela marche. Cependant, le dosage est difficile � �tablir. On risque d�empoisonner le malade en soignant ses plaies.</p><p>��Du vif-argent ? Int�ressant.</p><p>��Venez �, les invita le prieur en ouvrant la porte du r�fectoire. Il d�signa une femme tout au fond de la salle. � La voil�. C�est elle. �</p><p>Ils s�approch�rent d�une femme de simple apparence.</p><p>� Voici le docteur Negroponte, dont je viens de vous parler. �</p><p>Isacco vit que la femme regardait son bonnet jaune.</p><p>� Le prieur m�a dit beaucoup de bien de vous �, commen�a-t-elle.</p><p>Elle avait une voix chaude, pensa Isacco, mais continuait de fixer son bonnet jaune. � Il ne vous a pas dit que j��tais juif, c�est �a ? remarqua Isacco avec une pointe d�agressivit� dans la voix. Et que mes patientes sont des prostitu�es, il vous l�a dit ?</p><p>��Je voulais aider le prieur, dit la femme sans relever l�attaque. Il semble qu�il n�ait pas besoin de mon humble secours. Alors que vous, oui, d�apr�s lui. �</p><p>Isacco fron�a les sourcils.</p><p>� Ce que vous faites est bien, et je veux vous aider, poursuivit-elle. �a m�est �gal que vous soyez juif.</p><p>��Je vous en remercie, r�pondit Isacco, se repentant de son agressivit�. Comment pouvez-vous nous aider ?</p><p>��Je voudrais mettre � votre disposition un endroit, un endroit tr�s grand� qui n�cessite quelques travaux� qu�il faut arranger, en somme. Voil�� je voudrais vous offrir un endroit o� cr�er un h�pital. �</p><p>Isacco sentit un frisson le long de son �chine. Il regarda le capitaine Lanzafame dont les yeux attentifs restaient fix�s sur la femme.</p><p>� De quel endroit parlez-vous ? fit Isacco.</p><p>��Eh bien� il s�agit� il s�agirait de mon �table�, dit la femme, timidement. C�est juste une �table, je sais, mais elle est chaude. Elle pourrait devenir un endroit habitable. Juste � c�t�, il y a ma maison et je pourrais vous fournir des repas r�guliers si quelqu�un m�aide, et�</p><p>��Pourquoi ? l�interrompit Isacco.</p><p>��Parce que� � La femme regarda � droite et � gauche, comme si elle cherchait une r�ponse. � Parce que vous faites le bien et que je n�ai plus de vaches et que�</p><p>��Parce que Dieu nous l�envoie, voil� pourquoi ! intervint brusquement Lanzafame. Le mien, le tien, le Dieu des putains� quelle importance, mis�re de mis�re ? Quel que soit le pourquoi, qu�Il soit b�ni � jamais. Et que tu sois b�nie toi aussi, brave femme ! Dis-lui merci, docteur ! �</p><p>Isacco se tourna vers elle. Mais il ne put parler.</p><p>� Quand pouvons-nous venir ? demanda Lanzafame.</p><p>��Je ne saurais dire�, r�pondit la femme. Au prieur, j�avais dit dans un mois, s�il s�occupait des travaux.</p><p>��Un mois� �, murmura Isacco. Il regarda par la fen�tre le campement dans la boue, derri�re la <emphasis>Scuola Grande</emphasis>. � Dans un mois, elles seront toutes mortes�, dit-il, et il voulut s�en aller.</p><p>��Mais si vous pensez qu�elles seraient mieux dans une �table que dehors� �, commen�a � dire la femme.</p><p>Le docteur la regarda. Puis il se tourna vers Lanzafame.</p><p>� Vous voulez dire qu�on pourrait venir tout de suite ? demanda le capitaine, se faisant l�interpr�te de la pens�e d�Isacco.</p><p>��Pour moi, oui, bien s�r. Si vous supportez�</p><p>��Nous supportons n�importe quoi pourvu que nous ayons un toit sur la t�te, n�est-ce pas, docteur ? �, dit Lanzafame en serrant les poings.</p><p>Isacco le fixait sans parvenir � prendre une d�cision.</p><p>� Docteur ! cria presque Lanzafame.</p><p>��Cela me semble une bonne proposition, intervint le prieur. De plus� � Sa voix se fit embarrass�e. � On ne peut pas dire que ce campement, l�, dehors� en somme� Les cur�s de l��glise m�ont d�j� demand� quand vous alliez partir�</p><p>��Docteur ! �, r�p�ta Lanzafame.</p><p>Isacco se secoua. � Qu�est-ce que nous attendons ? Allons-y ! �</p><p>Il fallut presque toute la journ�e pour transporter les prostitu�es jusqu�� l��table, qui se trouvait en dehors de Venise. Les soldats de Lanzafame se mirent � l��uvre et le soir m�me l�endroit avait �t� compl�tement nettoy�. Par terre, ils avaient r�pandu une grande quantit� de paille propre sur laquelle installer provisoirement les malades, et au centre br�laient trois feux. Les prostitu�es avaient des rires de petites filles, comme si elles �taient log�es dans un ch�teau.</p><p>Isacco lui-m�me sentait la confiance rena�tre. Ils allaient y arriver.</p><p>� � partir de demain, on organisera mieux les choses �, dit une voix derri�re lui.</p><p>Isacco se retourna.</p><p>� Bienvenue �, lui dit en souriant Mercurio, son bras autour de l��paule d�Anna del Mercato.</p></section><section><title><p>67</p></title><p>�� nous deux�, se dit Shimon Baruch en posant le pied � Venise.</p><p>Il regarda autour de lui. Le gondolier l�avait laiss� � l�embarcad�re du Rialto. Il lui avait dit que c��tait l� que battait le vrai c�ur de la ville, pas � San Marco comme le croyaient les �trangers.</p><p>L�air de Venise puait, se dit Shimon. Il monta sur le pont de bois du Rialto pour regarder le c�l�bre Grand Canal. L�eau n��tait pas de l�eau, mais de la vase liquide. Elle n��tait ni douce ni sal�e. Trop peu de sel pour qu�elle ne soit pas putrescente, et trop pour en faire l�eau d�un fleuve ou d�un lac. Il regarda autour de lui. Les palais �taient coll�s les uns aux autres. Le faste de leurs fa�ades de marbre et de leurs rideaux, leurs colonnes et leurs vitraux color�s n��taient qu�apparence. Dans les <emphasis>rios</emphasis> ou les canaux lat�raux, ils montraient des flancs de brique, comme les maisons des pauvres. Les gens pissaient contre les murs. L�air stagnait, emprisonn� dans des espaces exigus. Venise �tait une forme, un simulacre. Les barques qui encombraient le Grand Canal ressemblaient � d��normes insectes aquatiques.</p><p>Il d�testa tout de suite Venise.</p><p>Il descendit de l�autre c�t� du pont. M�me si c��tait l� le c�ur battant de la ville, comme avait dit le gondolier bavard, et par cons�quent le lieu o� il avait le plus de chance de rencontrer un voyou comme Mercurio, Shimon n�avait pas l�intention de dormir dans un tel chaos. Les gens le poussaient sans faire attention � lui ni aux autres. Sans m�me para�tre ennuy�s de ces collisions constantes. Des fourmis, des insectes, pensa-t-il avec le plus profond m�pris. C��tait donc �a, cette Venise tant c�l�br�e : une cit� d�insectes entass�s sur des palafittes. Qu�ils les recouvrent de marbres pr�cieux n�en changeait en rien la nature. C��taient des palafittes plant�s dans un mar�cage, qu�ils appelaient pompeusement lagune.</p><p>Depuis le campo San Bartolomeo, il parcourut le sotoportego dei Preti et par l� rejoignit la calle dell�Aquila Nera. Il vit une auberge presque cach�e, avec peu de clients.</p><p>Il entra et montra � l�aubergiste une feuille sur laquelle il avait �crit : �Je cherche une chambre�.</p><p>� Je ne sais pas lire �, r�pondit l�autre.</p><p>Shimon lui mima le fait de dormir.</p><p>� Vous voulez une chambre ? �</p><p>Shimon acquies�a.</p><p>� � la pension �, dit l�aubergiste avec un regard obtus.</p><p>Shimon resta l� � le fixer.</p><p>� On entre par derri�re, dans la <emphasis>calle</emphasis> �, expliqua l�aubergiste en lui indiquant de sortir, puis de tourner � gauche et encore � gauche.</p><p>Shimon rejoignit un <emphasis>campiello</emphasis> qui n�avait pas de nom, tellement il �tait petit. C��tait plut�t la cour int�rieure des immeubles qui l�entouraient. Sur le petit <emphasis>campo</emphasis> donnaient quelques fen�tres �troites prot�g�es par des grilles de fer, et une seule porte, peinte en rouge et noir. Dans un coin de la courette, deux seaux remplis d�ordures. La puanteur �tait insupportable.</p><p>Shimon poussa le battant. � l�int�rieur, il faisait noir. Il faillit tomber en trouvant tr�s vite sous ses pieds un escalier. Il n�y avait rien d�autre, juste cet escalier �troit et raide. Les marches �taient glissantes d�humidit�. En montant, il s�appuya au mur. Le rev�tement s�effrita sous ses doigts. Le mur �tait spongieux.</p><p>Quand il arriva en haut des marches, il se retrouva devant une autre porte. Il poussa pour entrer mais elle �tait ferm�e. Il frappa. Au bout d�un certain temps, il entendit un pas tra�nant, et un jeune homme � l�air indolent ouvrit. Il le regarda sans rien dire.</p><p>Shimon monta la derni�re marche et entra, obligeant le jeune homme � se pousser. L�air sentait le renferm� et le moisi, mais un peu de lumi�re filtrait par une fen�tre, petite et basse, sur sa gauche, donnant sur la calle dell�Aquila Nera. Ils �taient au-dessus de l�auberge. Il lui tendit sa feuille o� �tait �crit �Je cherche une chambre�.</p><p>� Je ne sais pas lire, dit le jeune homme. Et la patronne non plus. �</p><p>Shimon lui fit signe qu�il voulait dormir.</p><p>Le jeune homme se retourna et sans r�pondre se dirigea vers une porte. Il l�ouvrit et dit : � Client �.</p><p>On entendit un lit grincer. Puis apparut une femme dans la quarantaine, grasse, avec une face de singe et une ombre de moustache sur la l�vre. Elle noua sa robe de chambre sur le devant tout en passant devant le jeune homme, se frottant presque � lui.</p><p>Shimon comprit que la femme profitait de ses services.</p><p>� Dites �, fit la logeuse. Elle avait des mani�res d�sagr�ables.</p><p>Shimon lui tendit la feuille.</p><p>� Je ne sais pas lire, dit la logeuse.</p><p>��Je lui ai d�j� dit, intervint le jeune homme.</p><p>���tranger ? �, demanda la femme.</p><p>Shimon fit signe que non.</p><p>� Et alors ? �, demanda encore la logeuse.</p><p>Shimon d�boutonna sa veste et fit voir la cicatrice de sa blessure � la gorge. Puis il siffla par la bouche.</p><p>La logeuse fit un pas en arri�re. � Muet ? �</p><p>Shimon acquies�a.</p><p>La femme prit une chandelle et l�approcha de Shimon. Elle voulait regarder sa blessure. Son vilain masque de singe se tordit en une grimace d��tonnement. � Viens voir ! dit-elle au jeune homme. Regarde, mis�re de mis�re ! � Elle approcha de nouveau la chandelle du cou de Shimon tandis que le gar�on se penchait en avant. Elle �claira la cicatrice sombre, violac�e, sur laquelle on voyait un lys. Grav� dans la chair, � l�envers, en n�gatif, comme la bordure en relief du duch� de Florence.</p><p>� Putain de merde ! s�exclama le jeune homme.</p><p>��C�est pas avec �a que vous allez payer, quand m�me ? �, dit la logeuse en �clatant de rire.</p><p>Shimon ne sourit pas.</p><p>Le gar�on �clata de rire avec un temps de retard. � Cette pi�ce-l�, elle est pas valable ! �, dit-il pour montrer qu�il avait compris.</p><p>� Un demi-sol par nuit, dit la logeuse. Une pi�ce d�argent par semaine. �</p><p>Shimon mit la main dans sa bourse et en sortit quatre pi�ces d�argent.</p><p>La logeuse �carquilla les yeux. � Votre Gr�ce, si vous voulez, je vous suce en prime �, se mit-elle � rire.</p><p>Le jeune homme s�assombrit.</p><p>La logeuse lui donna une tape sur la t�te. � Prends les bagages de monsieur, imb�cile. �</p><p>Shimon lui fit signe qu�il n�avait que son sac, qu�il portait en bandouli�re.</p><p>La femme l�accompagna dans un minuscule couloir sale et malodorant dont le plancher grin�ait � chaque pas. Il �tait si �troit que le gros cul de la logeuse frottait de temps en temps contre la paroi. Arriv�e � une porte basse, elle l�ouvrit. Puis elle entreb�illa les persiennes de l�unique petite fen�tre. La lumi�re avait du mal � p�n�trer. Elle alla vers un meuble bas et rong� d�humidit� puis alluma un moignon de chandelle, qui �claira un pot de chambre rouill�. � Pour chier et pour pisser. Ce bon � rien vous le prendra tous les matins �, dit-elle en montrant le jeune homme. Puis elle d�pla�a la chandelle vers un baquet. � Vous pouvez m�me y prendre un bain, si vous le commandez d�avance, l�informa-t-elle fi�rement. Je vous chauffe l�eau pour trois marquets. C�est un bon prix. Et pour deux autres, je vous donne un morceau de savon. � Enfin, elle lui montra le lit. Dessus, il y avait une couverture tach�e.</p><p>Shimon acquies�a. Il prit le certificat de bapt�me qui attestait qu�il �tait Alessandro Rubirosa, n� � Rome en 1471.</p><p>� Je vous l�ai d�j� dit, je ne sais pas lire, r�p�ta la logeuse. Et je me fiche de qui vous �tes, avec tout mon respect, votre Seigneurie. �</p><p>Shimon rangea son certificat de bapt�me.</p><p>La logeuse s�arr�ta sur le seuil. � Ce qui est s�r, c�est que vous serez pas le client � faire du bruit ! � Elle �clata de rire � nouveau puis sortit de la pi�ce, suivie par le gar�on.</p><p>� Comment tu le sais, qu�il fera pas de bruit ? demanda-t-il tandis qu�ils s��loignaient.</p><p>��Parce qu�il est muet, imb�cile �, dit la logeuse.</p><p>Shimon ferma la porte et se coucha sur le lit. Ce fut alors seulement qu�il entendit le gar�on rire, en r�ponse � la r�plique. Il resta immobile jusqu�au soir, sans bouger un muscle ni penser � rien. Quand la nuit fut tomb�e, il se leva sans bruit. Il enleva sa casaque et resserra le bandage autour de son thorax. Ses c�tes cass�es commen�aient � lui faire moins mal. Pendant la premi�re semaine, il avait crach� du sang. Il s��tait dit qu�il n�allait pas s�en sortir. Sa blessure au mollet s��tait infect�e. Mais il �tait rest� cach� dans la campagne, vivant comme un chien errant, au cas ou les gardes pontificaux l�auraient recherch�. Il avait allum� un feu et br�l� un morceau de bois aiguis�, qu�il avait enfonc� � l�int�rieur de la blessure. Le feu l�avait sauv� une fois, pour sa blessure � la gorge, il le sauverait cette fois encore. Et en effet, il l�avait sauv�. Mais quand il marchait trop longtemps, son mollet lui faisait encore tr�s mal. Il s��tait aper�u qu�il commen�ait � boiter. Il pensa � ces chats qui se pr�lassaient au soleil des rues de Rome, pr�s des ruines du Cirque Maxime, les oreilles coup�es par les morsures dues au combat, le poil stri� de cicatrices.</p><p>Il sortit de la chambre. C��tait le pire moment de la journ�e. Il pouvait �loigner de lui n�importe quelle image, mais pas celle de ce moment o�, chez Ester, il s�asseyait dans le fauteuil et l�entendait remuer le d�ner dans la marmite, devant la chemin�e.</p><p>Il descendit dans la rue et commen�a � marcher.</p><p>Il erra sans but, uniquement pour �loigner ce qui lui manquait le plus : l�image d�une maison.</p><p>Sa haine � l��gard de Mercurio avait grandi depuis qu�il avait abandonn� Ester. Non content de lui avoir pris son ancienne vie, Mercurio lui avait vol� la possibilit� d�une vie nouvelle.</p><p>�Tu ne conna�tras pas la paix tant que tu n�auras pas retrouv� ce maudit gar�on et que tu ne l�auras pas fait souffrir.�</p><p>Rong� par la haine, Shimon arriva sans s�en rendre compte dans un espace gigantesque, lib�r� de l�oppression des immeubles coll�s les uns aux autres. Soudain, le monde s�ouvrait. En face de lui se trouvaient une basilique et une haute tour. � droite, le Grand Canal s��largissait jusqu�� l�infini.</p><p>Il �tait � San Marco.</p><p>Il n�y avait plus de limites, plus de fronti�res.</p><p>Il vit alors une foule r�unie autour d�une colonne. Il s�approcha. Un homme � demi nu, le regard terroris�, �tait attach� par les mains et les pieds � quatre grands chevaux, piaffant d�inqui�tude, la bouche �cumante.</p><p>� Sodomite ! �, hurla une femme.</p><p>Le bourreau fit claquer son fouet et les chevaux s��lanc�rent dans quatre directions diff�rentes. L�homme attach� hurla. On entendit craquer les os et les tendons. Le malheureux �mit un ultime hurlement avant de s��vanouir, en vomissant.</p><p>Le bourreau, de deux rapides coups de hache, trancha les �paules, et les bras furent aussit�t d�tach�s par la puissance des chevaux. Le sang jaillit sur les dalles. Il trancha alors les hanches de ce qu�il restait du condamn�, et les jambes � leur tour se s�par�rent du tronc, r�pandant les intestins sur le sol.</p><p>La foule avan�a puis recula, comme une seule et unique masse.</p><p>Dans l�air, l�odeur du sang et de la peur.</p><p>Shimon se laissa exalter par cette grandeur terrible.</p><p>�� nous deux, Mercurio�, se dit-il, tandis que les pigeons s��levaient dans le ciel, effray�s par l�arriv�e d�un �norme vol de corbeaux qui se pr�paraient � banqueter avec les restes du condamn�.</p><p>Shimon regarda les oiseaux noirs. Ils lui parurent de bon augure. Il huma l�air. Comme un chien de chasse. Comme s�il pouvait sentir l�odeur de sa proie.</p></section><section><title><p>68</p></title><p>� Qu�est-ce que tu as combin� avec mon p�re ? demanda Giuditta dans le pigeonnier, en se serrant contre le corps chaud de Mercurio. Depuis hier, il n�arr�te pas de marmonner contre toi et de dire qu�il s�est fait avoir. �</p><p>Mercurio se mit � rire. � C�est vrai qu�il s�est fait avoir. Il n�a rien vu venir, je me suis vraiment bien amus�.</p><p>��Mais qu�est-ce que tu lui as fait ?</p><p>��Je lui ai offert un h�pital.</p><p>��Un h�pital ?</p><p>��Eh oui. Au fond, c�est quand m�me le p�re de ma bien-aim�e, non ? �</p><p>Giuditta se mit � rire doucement : � Toi, tu es compl�tement fou, tu le sais �a, hein ?</p><p>��Et toi, tu le sais que cet h�pital est � Mestre ? dit Mercurio en s��cartant d�elle pour la regarder dans les yeux. Tu le sais, ce que �a veut dire ?</p><p>��Non�</p><p>��Que t�t ou tard ton p�re se laissera convaincre d�accepter une chambre pour dormir l�-bas.</p><p>��Mais nous n�avons pas le droit de dormir ailleurs que dans le�</p><p>��Tu es vraiment aussi bouch�e que ton p�re, tu sais ? �, dit Mercurio en riant.</p><p>Giuditta fit une moue m�contente.</p><p>Mercurio rit encore plus fort. � J�ai dit Mestre. Tu ne comprends toujours pas ?</p><p>��Non.</p><p>��Tu es oblig�e de dormir enferm�e dans le Ghetto seulement si tu habites � Venise. Mais � Mestre, il n�y a pas de ghetto. Tu es libre de dormir o� tu veux. Il suffit que tu cesses de vivre � Venise et que tu d�m�nages � Mestre.</p><p>��Vraiment ? Et o� ?</p><p>��� Seigneur du ciel ! Mais comment tu fais pour �tre aussi bouch�e ?</p><p>��Allez, arr�te ! Dis-moi !</p><p>��Chez moi ! dit Mercurio avec un sourire. Anna a d�j� offert une chambre � ton p�re, pour qu�il puisse �tre jour et nuit dans son h�pital. Et il y en a une qui est pr�te pour toi. � Il la serra contre lui et caressa son corps. � Quoi ? �a ne te va pas de dormir sous le m�me toit que moi ? �</p><p>Giuditta le regarda bouche b�e. � Mon p�re n�acceptera jamais, dit-elle, toute chagrin�e.</p><p>��On verra �, r�pondit Mercurio. Il se leva de la couche de paille du pigeonnier. S��tira. � Si nous ne commen�ons pas � faire l�amour dans un vrai lit, nous allons vieillir avant l�heure. �</p><p>Giuditta �clata de rire.</p><p>� J�ai encore gagn� dix-neuf lires d�or, reprit Mercurio. J�aurai bient�t assez pour commencer � r�parer le navire du vieux Zuan. Et alors je t�emm�nerai avec moi. �</p><p>Giuditta le regarda avec s�rieux, sans lui r�pondre. Elle sentait qu�elle lui appartenait chaque jour davantage. Elle lui appartenait, se disait-elle, au point de n��tre plus que sienne. Aussi avait-elle �crit une lettre, qu�elle ne cessait de relire. Parce qu�elle savait que le jour viendrait bient�t o� elle la ferait lire � son p�re. C��tait une lettre douloureuse. Et en m�me temps pleine de joie.</p><p>� Et ta boutique, comment �a va ? J�y vois toujours un grand va-et-vient de clients. �</p><p>Giuditta s�illumina. � Oui, dit-elle fi�rement. Les robes plaisent beaucoup. Nous en vendons plus que nous ne pouvons en coudre. Et nous avons aussi des dames de la noblesse. C�est� c�est�</p><p>��Un succ�s, conclut Mercurio.</p><p>��Oui, un succ�s.</p><p>��Quel que soit l�endroit o� nous irons, tu auras ta boutique �, jura Mercurio, la main sur le c�ur. Puis il commen�a � s�habiller. � Je ne laisserai pas nos douze enfants t�emp�cher de gagner tout cet argent.</p><p>��Et toi, que feras-tu ? plaisanta Giuditta.</p><p>��Eh bien� je resterai � la maison en pantoufles et je surveillerai que la gouvernante, jeune et jolie, pay�e avec tes �normes b�n�fices, nettoie bien le cul de nos marmots. Puis je m�assurerai que la cuisini�re, tout aussi jeune et jolie, pr�pare les meilleures viandes <emphasis>casher</emphasis>. Et je passerai un doigt sur le sol pour �tre s�r que la petite servante, encore plus jeune et jolie que les autres, a bien balay�. �</p><p>Giuditta se mit � rire, se leva et se jeta dans ses bras. � Je ne te donnerai pas la moiti� d�un enfant, et surtout, nous n�aurons pas de domestiques. Je ne veux te partager avec personne. �</p><p>Mercurio l�embrassa. Il caressa son dos lisse puis laissa glisser sa main sur ses seins.</p><p>Elle recula. � Arr�te, il est tard. � Et tandis qu�elle enfilait sa jupe, elle regarda machinalement les coutures int�rieures du v�tement. � Sais-tu qu�une cliente a trouv� une plume de corbeau dans une de mes robes ?</p><p>��Et qu�est-ce qu�elle faisait l� ? demanda distraitement Mercurio, qui boutonnait sa veste.</p><p>��Bizarre, non ? r�pondit Giuditta, pensive. Et une autre une dent de b�b�.</p><p>��Tu devrais peut-�tre dire � tes couturi�res de faire un peu plus attention.</p><p>��Je n�arrive pas � me l�expliquer�</p><p>��Qu�est-ce que tu voudrais expliquer ?</p><p>��Je ne sais pas� c�est bizarre.</p><p>��N�y pense plus et presse-toi. La Marangona va sonner et le �docteur des putains� va se r�veiller.</p><p>��Ne l�appelle pas comme �a, s�assombrit Giuditta.</p><p>��Je plaisante.</p><p>��Ne plaisante pas l�-dessus. �</p><p>Mercurio acquies�a, lui sourit, l�embrassa puis descendit l�escalier, pr�t � se m�ler � la foule qui sortait du Ghetto. Mais un instant apr�s il reparut dans le pigeonnier. � T�ai-je dit que je t�aime ? �</p><p>Giuditta se mit � rire, heureuse.</p><p>� Pour toujours �, lui dit Mercurio. Et il s�en alla.</p><p>� Pour toujours �, r�p�ta Giuditta. Elle revint dans l�appartement, pr�para le d�jeuner pour Isacco, lui dit bonjour, lui souhaita une bonne journ�e de travail, et enfin, rest�e seule, elle s�assit devant la table et prit dans la fente du mur o� elle la cachait tous les soirs la lettre qu�elle avait �crite. Elle la relut.</p><cite><p><emphasis>Cher p�re,</emphasis></p><p><emphasis>C�est avec la plus grande douleur que je t��cris la grande joie que je ressens. Je ne sais pas comment je survivrai � cette grande douleur, pas plus que je ne sais comment je pourrais me priver de cette joie. Si j��tais capable de me couper en deux, je te jure que je le ferais. Si j��tais capable d��tre � la fois une bonne fille et une bonne �pouse, je te jure que je le serais. Si je pouvais �viter de te briser le c�ur, je te jure que je l��viterais. Comme je voudrais ne pas briser le c�ur de l�homme auquel j�ai promis le mien. Je prie de toute mon �me qu�advienne un miracle qui nous permette de vivre une existence diff�rente de celle qui s�annonce. Je prie pour pouvoir passer ma vie avec toi, comme je prie pour pouvoir passer ma vie avec l�homme que j�aime. Mais quelle vie sera la mienne, dor�navant, je ne saurais le dire. Sera-t-il possible de l�appeler vie, si pour une moiti�, elle est la mort ? Quelle vie peut �tre celle d�un c�ur coup� en deux ?</emphasis></p><p><emphasis>Je ne sais pas si tu r�ussiras � me pardonner parce que je ne sais pas si je r�ussirai � me pardonner moi-m�me. Mais ma d�cision est prise.</emphasis></p></cite><p>Chaque fois qu�elle la relisait, elle se sentait le c�ur pris dans un �tau. Elle s��tait livr�e tout enti�re dans cette courte lettre. Mais, au-del� des mots, elle se rendait compte, jour apr�s jour, d�un fait in�luctable. Elle appartenait � Mercurio. Rien ne la retiendrait. Rien. Sa d�cision �tait prise. Et c��tait vrai. Elle suivrait Mercurio o� qu�il aille. Parce qu�il �tait sa vie. La vie qu�elle voulait.</p><p>� Quel qu�en soit le prix, dit-elle, tout bas mais avec force. Et pour toujours. �</p><p>Parfois, le soir, quand Mercurio ne l�emmenait pas dans le pigeonnier froid et malodorant devenu pour elle un palais, Giuditta se demandait si elle avait bien fait de perdre sa virginit�. Elle essayait m�me d�en avoir honte, comme le voulait la soci�t�, tant chr�tienne que juive. Mais elle n�y arrivait pas. Elle comprenait la r�gle, elle l�admettait pour les autres, mais pas pour elle. Pas pour eux deux. Parce que Mercurio et elle �taient sp�ciaux. Eux, ils �taient amoureux. Et leur amour �tait si grand et si absolu que rien de ce qu�ils faisaient en son nom ne pouvait �tre mal.</p><p>Avec le temps, son p�re finirait par accepter la v�rit�. Giuditta en �tait certaine. Comment aurait-il pu en �tre autrement ? Comment pouvait-on imaginer qu�un amour aussi pur puisse �tre un p�ch� aux yeux du Seigneur ? N��tait-ce pas justement le Dieu du Monde, qui savait tout et pouvait tout, qui les avait faits se rencontrer ?</p><p>Elle pensa � la premi�re fois o� elle avait senti la main de Mercurio dans la sienne. Puis � leur premier baiser. Et � la premi�re fois o� elle l�avait accueilli en elle et s��tait rendu compte que leurs corps se fondaient en un seul et m�me organisme, et qu�il n��tait plus possible de les distinguer ni de les s�parer. Est-ce qu�elle le referait ? Oui. Mille fois oui. Sans un seul regret.</p><p>� Pour toujours �, se r�p�ta-t-elle.</p><p>Quand on frappa � la porte, Giuditta fit un bond sur sa chaise. Elle porta la main � son c�ur et sourit, revenant � la r�alit�. Elle laissa la lettre sur la table, se leva et alla jusqu�� la porte.</p><p>� Qui est-ce ? demanda-t-elle.</p><p>��Giuditta la Juive, r�pondit une voix d�homme. Ma ma�tresse vous demande. �</p><p>Giuditta ouvrit. Elle ne connaissait pas ce serviteur.</p><p>� Ma ma�tresse vous demande, r�p�ta l�homme.</p><p>��Qui est votre ma�tresse ?</p><p>��Vous verrez bien.</p><p>��Quand ?</p><p>��Maintenant. �</p><p>Giuditta �tait d�concert�e, ne savait que r�pondre.</p><p>� La gondole de Madame nous attend.</p><p>��C�est pour une robe ?</p><p>��Ma ma�tresse m�a envoy� vous chercher. Je ne sais rien de plus. �</p><p>Giuditta mit une cape de futaine sur ses �paules et suivit le serviteur dans les escaliers puis � travers le <emphasis>campo</emphasis>. Tout en marchant, elle se sentait encore enivr�e de ses pens�es au sujet de Mercurio. Oui, elle le suivrait partout.</p><p>La gondole �tait amarr�e sur la fondamenta dei Ormesini. Le serviteur l�aida � monter puis fit signe au gondolier de partir.</p><p>En peu de temps, ils atteignirent l�embarcad�re priv� d�un palais de trois �tages sur le Grand Canal. La fa�ade �tait �l�gante, finement dessin�e. Les fen�tres s�ornaient de l�g�res colonnes de marbre qui s�enroulaient sur elles-m�mes jusqu�� de gracieux chapiteaux, et �taient d�cor�es de petites vitres de couleur plomb�es.</p><p>Le serviteur la fit descendre et lui dit de suivre un domestique en livr�e. Celui-ci l�escorta en silence au premier �tage du palais. On respirait dans l�air une odeur d�sagr�able d�excr�ments de chien. Le domestique la fit entrer dans une pi�ce tapiss�e de satin damass�. Aussit�t qu�ils furent l�, une petite servante s��carta du mur, comme prise sur le fait.</p><p>� Que fais-tu donc ? �, lui demanda s�v�rement le domestique.</p><p>La petite servante rougit et s��clipsa en h�te.</p><p>Le domestique s�approcha du mur et ferma une sorte de petit judas. � Attendez ici �, dit-il � Giuditta avant de sortir.</p><p>Giuditta ne savait que faire et, attir�e par un bruit de voix qui provenait de la pi�ce voisine, elle s�approcha du petit judas. Elle r�sista un instant puis, c�dant � la curiosit�, d�pla�a la petite fermeture, en satin comme la tapisserie, et regarda.</p><p>La premi�re chose qu�elle vit fut une femme de dos. Elle �tait assise, raide, devant une petite �critoire en bois dor�. La pi�ce tout enti�re �tait �l�gante et raffin�e.</p><p>Derri�re la femme se trouvaient deux serviteurs, encadrant une porte. Plus loin, un homme dans la cinquantaine, � l�air maladif, s�rement un homme du peuple, quoique habill� tr�s correctement. Il tenait � la main un chapeau mou en velours noir. Il �tait chauve et il transpirait. Son expression �tait pleine d�inqui�tude.</p><p>� Je vous en supplie, votre Gr�ce� g�mit-il, tourn� vers la femme.</p><p>��Il fallait y penser avant �, dit celle-ci, toujours aussi raide.</p><p>Giuditta eut l�impression de reconna�tre cette voix.</p><p>Puis entra un aristocrate. �l�gantissime. Et difforme. Il avan�a dans la pi�ce sans accorder � l�homme un seul regard. Il jeta seulement un regard complaisant sur la femme toujours de dos.</p><p>� Tu aimes bien regarder, n�est-ce pas ? lui dit-il d�une voix grin�ante.</p><p>��Ta satisfaction est la mienne �, lui r�pondit-elle en se levant, et elle se retourna.</p><p>Alors Giuditta la reconnut. C��tait Benedetta. Elle eut la tentation de s��chapper. Pourtant elle restait l��il coll� au judas. Et elle vit que Benedetta la fixait. Elle s��carta, craignant d��tre d�couverte. Mais elle comprit ensuite que Benedetta savait parfaitement qui �tait l� � regarder. Peut-�tre la petite servante elle-m�me avait-elle fait semblant de se laisser surprendre. Peut-�tre devait-elle seulement lui montrer o� �tait le judas, de m�me que le domestique. Tout avait �t� fait pour qu�elle regarde.</p><p>Quand Giuditta remit son �il au judas, Benedetta lui sourit. Elle se tourna ensuite vers les deux serviteurs qui avaient immobilis� l�homme, lequel pleurait maintenant de d�sespoir. L�aristocrate difforme avait � la main un rasoir de barbier. Il l�enfon�a dans la bouche de l�homme. Celui-ci pleura plus fort.</p><p>� Pour ce que tu as dit �, fit le noble, et il trancha, par le coin gauche de la l�vre, la joue de l�homme en deux.</p><p>L�homme hurla, crachant un jet de sang.</p><p>� Nettoyez �, ordonna le noble aux deux serviteurs. Il se tourna vers Benedetta. � Tu viens, ma ch�re ? �</p><p>Elle se tourna vers le judas, derri�re lequel Giuditta �tait p�trifi�e. � Non. J�ai un rendez-vous. �</p><p>Giuditta se sentit mal. Elle courut vers la porte pour se sauver mais rencontra le domestique, qui lui dit � Suivez-moi �.</p><p>Le c�ur battant, elle le suivit dans un long couloir. De petits chiens hargneux se mirent � lui aboyer dessus. Le domestique la fit entrer dans la pi�ce o� Benedetta l�attendait, debout, sur le tapis bleu tach� du sang de l�homme auquel on avait entaill� la bouche.</p><p>Benedetta la fixa en silence. �Que la destruction, la ruine, le malheur soient sur toi. Jusqu�� la mort�, pensa-t-elle. Il n�y avait pas de fond � la haine qu�elle �prouvait pour cette Juive. � <emphasis>Ciao</emphasis>, Giuditta, lui dit-elle. Le spectacle t�a plu ? �</p><p>Giuditta avait peur. Elle �tait incapable de parler.</p><p>� Cet homme avait dit � mon sujet quelque chose d�inconvenant, fit Benedetta. Et mon prince ne supporte pas qu�on dise du mal de moi. Il est irascible. Et cruel. �</p><p>Giuditta hocha la t�te. Elle se sentit stupide. Vuln�rable.</p><p>Benedetta la regardait avec satisfaction. Il n��tait pas vrai que l�homme avait dit du mal d�elle. Le prince Contarini ne s�en serait sans doute nullement souci�. En r�alit�, c��tait de lui qu�il avait mal parl�. Mais cela, Giuditta ne pouvait pas le savoir. Et la seule chose qui importait � Benedetta �tait que la Juive soit suffisamment effray�e pour croire tout ce qu�elle s�appr�tait � lui dire. Elle s�approcha. � Sais-tu pourquoi je suis la ma�tresse du prince ? �.</p><p>Giuditta recommen�ait � respirer. Elle fit signe que non.</p><p>� Parce que cela m�arrange. Maintenant je suis riche, servie et adul�e. Respect�e. J�ai du pouvoir. � Elle hocha doucement la t�te. � �a m�arrange pour moi�, reprit-elle. Et pour Mercurio. �</p><p>Giuditta fron�a les sourcils. � Quel rapport avec� Mercurio ? �</p><p>Benedetta fit un pas vers elle. � As-tu senti toute la cruaut� qui court dans les veines de mon prince ? �</p><p>Giuditta acquies�a d�un rapide signe de t�te.</p><p>� Il y a un certain temps, Mercurio a offens� le prince. Demande-le lui, dit Benedetta en la d�fiant du regard. Le prince me voulait, me d�sirait. Et Mercurio m�a d�fendue. Il l�a humili�. Il ne s�est sauv� que parce qu�un criminel tr�s puissant s�en est m�l�. Il s�appelle Scarabello� �</p><p>Giuditta resta bouche b�e. Elle se rappelait le nom de cet homme. C��tait l�homme qui avait tu� Donnola.</p><p>� Ah, tu le connais ! �, s�exclama Benedetta, toute contente. Voil� qui allait faciliter son plan. � Mais le prince a jur�, quoi qu�il en soit, de tuer Mercurio. Pourquoi crois-tu qu�il est all� habiter � Mestre ? S�rement pas parce que c�est une jolie petite ville. Il est l�-bas parce qu�� Venise il serait en danger. Et il est en danger chaque fois qu�il y met les pieds. � Benedetta fit une pause, pour laisser � Giuditta le temps de peser le poids de ses paroles. � Pour le moment, j�arrive � tenir le prince en lisi�re, reprit-elle. Je reste avec lui pour sauver Mercurio.</p><p>��Et� donc ? �</p><p>Benedetta hocha la t�te, pleine de m�pris. � Pauvre idiote ! Donc, je n�ai pas l�intention de le sauver pour qu�il prenne du bon temps avec toi. �</p><p>Giuditta �tait en pleine confusion.</p><p>� Tu ne comprends toujours pas ? fit Benedetta, haussant le ton. Tu dois �loigner Mercurio. Tu dois lui dire que tu ne veux pas de lui. Et tu dois �tre convaincante. � Elle lui pin�a la joue, comme on fait aux enfants. � Sinon, je cesserai de le prot�ger.</p><p>��Pourquoi fais-tu cela ? �, demanda alors Giuditta, encore plus horrifi�e.</p><p>Benedetta �clata de rire. � Parce que je te hais. Parce que tu ne vaux foutre rien. Et que je ne veux pas que tu puisses profiter de lui gr�ce � mon sacrifice. � Elle s�approcha de Giuditta. � Aucune de nous deux ne l�aura, ou je laisserai le prince le tuer. �</p><p>Giuditta sentit une fureur incontr�lable lui ouvrir la poitrine. � Et tu dis que tu l�aimes ? �, s��cria-t-elle, le rouge aux joues.</p><p>Benedetta, la voyant s�enflammer de la sorte, eut un coup au c�ur. � Qu�est-ce qu�il y a entre vous ? �, demanda-t-elle, soup�onneuse. Elle la connaissait, cette lumi�re dans les yeux d�une femme. Giuditta avait le regard de celle qui sait ce que c�est d�avoir un homme. Le regard de celle qui conna�t ses mains et ses caresses. � Tu as couch� avec lui ? �, lui demanda-t-elle d�une voix sourde, mais sans attendre de r�ponse, parce qu�elle l�avait d�j� lue dans ses yeux. En disant cela, elle sentit une douleur tr�s forte dans sa poitrine. Elle serra les m�choires et grin�a des dents, comme une b�te f�roce.</p><p>Giuditta rougit et fit un pas en arri�re.</p><p>� Putain ! �, hurla Benedetta, et elle leva la main pour la frapper. Mais elle se retint. � Putain de Juive ! r�p�ta-t-elle, haletante. Oui ! Je l�aime au point que je suis pr�te � le tuer ! � Elle fixa Giuditta. � Mais toi, tu ne pourras jamais le comprendre, dit-elle d�une voix basse et rauque. Parce que tu n�es pas une femme, tu n�es qu�une gourdasse � la chatte qui mouille et au c�ur sec. Une femme est pr�te � n�importe quoi pour l�homme qu�elle aime. M�me � le tuer, oui ! � Elle la regarda avec une haine si intense que Giuditta recula encore d�un pas. � Et toi ? Tu es pr�te � en faire autant ? Tu es pr�te � n�importe quoi ? M�me � renoncer � lui ? � Elle attendit que sa respiration redevienne r�guli�re. � Je suis en train de te donner l�occasion de te comporter pour une fois en vraie femme dans ta petite vie minable et ti�de. Prouve que tu l�aimes, comme tu le dis. Quitte-le. �loigne-le de toi. � Elle pointa le doigt vers elle. � Et t�che d��tre convaincante ! Si j�apprends que tu le vois en cachette� � Elle laissa sa phrase en suspens, en la fixant dans les yeux d�un regard enflamm�. Puis tout � coup elle se retourna et s�accrocha � un cordon qui pendait du plafond, sur lequel elle tira avec fureur. La porte s�ouvrit et le domestique apparut. Elle lui ordonna : � Jette-moi dehors cette putain juive ! �</p><p>Quand Giuditta se retrouva dans la rue, apr�s quelques pas, elle porta la main � son c�ur. Elle n�arrivait pas � r�fl�chir. � croire � ce qui venait de se passer. Elle s�appuya contre le mur d�une maison, � peine consciente du va-et-vient autour d�elle. Elle respira profond�ment, tandis que peu � peu l�ouragan d��motions et de pens�es commen�ait � s�apaiser en elle. Il fallait qu�elle r�fl�chisse. Comment pouvait-elle �tre certaine que Benedetta ne lui avait pas menti ? Comment ? D�une seule mani�re. Cette certitude, seul Mercurio pouvait la lui donner. Elle lui demanderait pour le prince Contarini. Elle lui demanderait� Soudain, tout fut clair. Non. Elle ne pouvait pas lui demander. Si elle le faisait et qu�il lui confirmait la version de Benedetta, il n�accepterait s�rement pas d�arr�ter de la voir, parce qu�il comprendrait que sa raison de l��viter �tait li�e � cette histoire. Et que Benedetta y avait jou� un r�le. C��tait un trop gros risque, que Giuditta ne pouvait pas courir. Elle ne pouvait pas risquer de voir Mercurio refuser qu�elle le repousse. �tait-ce vrai qu�il �tait parti habiter, sans aucune raison logique, � Mestre ? La r�ponse �tait oui. Connaissait-il Scarabello ? Encore oui. C��taient les seuls �l�ments qu�elle avait pour prendre une d�cision.</p><p>Elle comprit ce que Benedetta avait voulu dire. Si elle aimait vraiment Mercurio, elle ne pouvait pas prendre le risque de le condamner. M�me sans certitude absolue, elle devait l��loigner d�elle. Elle venait de voir de quoi ce monstre de prince �tait capable. Et elle avait ressenti toute la haine de Benedetta. Cette histoire �tait vraie. Elle devait �tre vraie. Giuditta ne pouvait pas risquer la vie de Mercurio.</p><p>� Je t�aime� �, dit-elle. Mais elle fut incapable de dire son nom.</p><p>Elle s��croula. Elle n�arrivait plus � respirer, n�arrivait pas � pleurer, n�arrivait pas � raisonner. Elle pensait seulement que sa vie �tait finie.</p><p>Elle resta l�, par terre, sans bouger, avec les gens qui passaient pr�s d�elle, jusqu�au soir. Quand la nuit fut tomb�e, elle se dirigea d�un pas fatigu� vers le Ghetto.</p><p>Elle �tait presque arriv�e au pont quand elle rencontra son p�re qui descendait d�une barque.</p><p>� O� �tais-tu ? lui demanda Isacco.</p><p>��Nulle part �, r�pondit-elle dans un filet de voix, la t�te basse et sans le regarder.</p><p>� Qu�as-tu fait ?</p><p>��Rien. �</p><p>Ils arriv�rent chez eux en silence. En ouvrant la porte, Giuditta vit la lettre qu�elle avait �crite pour le jour o� elle s�enfuirait avec Mercurio, o� qu�il veuille l�emmener.</p><p>� C�est quoi ? �, lui demanda son p�re.</p><p>Giuditta la prit. � Un bout de papier.</p><p>��Qu�est-ce qu�il y a dessus ?</p><p>��Des b�tises, dit-elle en la jetant dans la chemin�e.</p><p>��Tu vas bien ? �, demanda Isacco.</p><p>Giuditta regardait les flammes d�vorer sa lettre. Et sa vie.</p><p>� C�est � cause de ce� Mercurio ? �</p><p>Giuditta se retourna comme une furie, le visage boulevers� par la souffrance et la col�re. � Je ne veux plus jamais entendre parler de lui ! Tu entends ? Plus jamais ! �</p></section></section><section><title><p>Troisi�me partie</p><p>�t� 1516</p><p>VENISE ��MESTRE</p></title><section><title><p>69</p></title><p>� C�est fini, je ne veux plus te voir. Ne cherche plus � me rencontrer �, dit Giuditta.</p><p>Mercurio la regardait avec une sorte de sourire idiot. Il savait qu�elle ne plaisantait pas et, pourtant, il n�arrivait pas � croire que cela puisse �tre vrai. La nervosit� contractait ses l�vres en un spasme qui ressemblait � un sourire. Il eut un gargouillement proche du rire, ou du sanglot. Il regarda autour de lui, cherchant � reprendre son souffle.</p><p>Le ciel commen�ait � s�assombrir. Les rares personnes qui circulaient encore dans la ville franchissaient au pas de course le pont de bois sur le canal de Cannaregio, sans leur pr�ter aucune attention.</p><p>Le matin, Isacco, sombre, presque g�n�, lui avait donn� un billet lui demandant d��tre l�, au pont sur le canal, le soir, un peu avant la fermeture des portes. Bizarre, avait pens� Mercurio, qu�Isacco en personne, si obstin�ment oppos� � leur amour, lui remette ce billet. Il se l��tait r�p�t� en se pr�cipitant au rendez-vous : c��tait bizarre. Mais jamais il n�aurait imagin� qu�une telle chose puisse arriver.</p><p>Il regarda de nouveau Giuditta. Il discernait � peine ses traits dans cette obscurit� sans �toiles et sans lune. Il secoua la t�te. � Non�, dit-il.</p><p>��Je suis d�sol�e, mais ne cherche plus � me voir �, r�p�ta Giuditta. Sa voix semblait venir de loin. Ses yeux �taient froids.</p><p>� Pourquoi ? r�ussit enfin � dire Mercurio.</p><p>��Parce que j�ai d�couvert que je ne t�aime pas �, r�pondit-elle. Son ton �tait rude. Avec quelque chose de presque compatissant.</p><p>Mercurio se sentit mourir. Il lui tourna un instant le dos, essouffl� comme apr�s une course. � Je n�y crois pas, murmura-t-il.</p><p>��Je ne veux plus te voir �, dit encore Giuditta.</p><p>Mercurio eut l�impression d�entendre une f�lure dans sa voix. Il se retourna d�un coup.</p><p>Giuditta serra les poings. Elle sentit ses ongles s�enfoncer douloureusement dans sa paume. � Je ne t�aime pas. � Et elle souriait presque, comme si c��tait une chose insignifiante.</p><p>Mercurio continuait de secouer la t�te. � Non. Je n�y crois pas. Je n�y crois pas� je n�y�</p><p>��Regarde-moi dans les yeux �, l�interrompit Giuditta. Elle avait peur de se mettre � crier d�un instant � l�autre. Mais elle devait rester calme. � Je-ne-t�ai-me-pas �, scanda-t-elle.</p><p>Mercurio la fixait. Il avait l�impression de ne pas la reconna�tre. Il porta les mains � son c�ur, tout en continuant de haleter.</p><p>� Regarde-moi. � Giuditta attendit que les yeux de Mercurio se fixent sur les siens. Elle esp�ra que l�obscurit� l�aiderait � cacher son angoisse. � Regarde bien. Tu vois de la douleur ? Du d�sespoir ? Tu vois de la peur ? Du mensonge ? � Son ton maintenant �tait pos�, comme si elle parlait � un enfant pour qui on a de la peine mais pas d�affection. Sauf qu�int�rieurement, elle se sentait mourir. � Non, n�est-ce pas ? continua-t-elle en baissant la voix. Tu me regardes dans les yeux et tu vois� ce que tu vois. Rien. Et tu sais pourquoi ? Simplement parce que je ne t�aime pas. �</p><p>Mercurio fit un pas vers elle.</p><p>Giuditta se raidit.</p><p>Il tendit la main pour la toucher.</p><p>� Non ! �, fit-elle. Elle ne voulait pas d�un contact physique. Elle n�aurait pas pu le supporter. � Non �, r�p�ta-t-elle d�un ton plus pos�.</p><p>Mercurio retira sa main. � Je n�y crois pas� �, dit-il encore. Mais faiblement.</p><p>� Tu dois te faire une raison.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Parce qu�il est arriv� quelque chose que je n�avais pas pr�vu, r�pondit Giuditta avec calme.</p><p>��Quoi ?</p><p>���a n�a pas d�importance. �a n�a plus d�importance.</p><p>��Comment peux-tu �tre aussi cruelle ? � Mercurio hochait la t�te, incr�dule, assomm�. � Je� je� �</p><p>� ce moment-l�, le dernier coup de la Marangona r�sonna dans le ciel de Venise.</p><p>� Je suis d�sol�e. Je dois y aller �, dit Giuditta, et elle pria pour ne pas tomber � terre, bris�e, le temps du moins de ces quelques pas qui la s�paraient de la grande porte du Ghetto. Elle se tourna et marcha lentement. Raide.</p><p>� Giuditta� �, l�appela Mercurio.</p><p>Elle ferma les yeux et se mordit les l�vres. Mais ne s�arr�ta pas.</p><p>Plus loin, un musicien des rues pin�ait les cordes d�un luth, jouant une m�lodie m�lancolique.</p><p>� Giuditta� �, r�p�ta Mercurio.</p><p>Elle poursuivit son chemin, p�n�trant lentement sous le <emphasis>sotoportego</emphasis> qui donnait sur le <emphasis>campo</emphasis>.</p><p>Le musicien pin�ait toujours son luth. La m�lodie creusait des ab�mes de tristesse. Les notes, dans la caisse de r�sonance du <emphasis>sotoportego</emphasis>, prirent une tonalit� spectrale, intensifi�e par l�espace restreint. Dans l�air flottait une odeur d�urine m�l�e � celle de ces moisissures qui poussent au bas des murs.</p><p>Giuditta savait que Mercurio allait la suivre. Elle n�entendait pas ses pas, mais elle percevait toute sa douleur. Cependant, ce n��tait pas assez. Pas encore. Elle avait pr�vu de le faire souffrir beaucoup plus.</p><p>Avant d�arriver � la grande porte du Ghetto, elle sourit � un gar�on qui l�attendait, ce Joseph que Mercurio avait d�j� rencontr� quand son p�re l�avait charg� de la prot�ger. Giuditta lui caressa tendrement la joue. Puis elle approcha ses l�vres des siennes. Et l�embrassa. Longuement. Langoureusement.</p><p>Elle per�ut un sursaut derri�re elle. Elle se dit que c��tait le c�ur de Mercurio qui se brisait. Maintenant, il la ha�rait. Il penserait qu�elle n��tait qu�une putain.</p><p>Giuditta prit Joseph par la main et posa sa t�te contre son �paule solide puis, retenant son souffle, passa devant les gardes.</p><p>Elle entendit dans son dos le bruit sourd des portes qui se fermaient, suivi du grincement des cadenas. Sa bouche s�ouvrit. Ses jambes c�d�rent. Joseph se pr�cipita pour la soutenir. Elle le repoussa avec fureur. Elle s�appuya � un mur. S�effor�a de respirer et reprit son chemin vers chez elle. Mais elle courait, � pr�sent.</p><p>Joseph �tait rest� au milieu du <emphasis>campo</emphasis>. Il savait qu�il ne devait rien faire de plus.</p><p>Giuditta franchit la porte de l�immeuble. Elle avait dans la bouche le go�t de Joseph, si diff�rent de celui de Mercurio. Elle se plia en deux. Vomit au pied de l�escalier. Enfin, chancelante, elle atteignit le palier du quatri�me �tage. Elle regarda le plancher sur lequel elle s��tait couch�e, nue, la premi�re fois qu�elle avait fait l�amour avec Mercurio. Elle pensa au pigeonnier sur le toit. Se dit que plus jamais elle n�irait voir les pigeons, qui avaient �t� les t�moins de son plaisir et de sa joie. Elle entra dans l�appartement et se laissa tomber au sol. �puis�e.</p><p>Isacco sortit sur le seuil de sa chambre, d�j� en tenue de nuit. � Que se passe-t-il ? Tu te sens mal ? �, demanda-t-il, inquiet.</p><p>Giuditta ne r�pondit pas.</p><p>� cet instant, on entendit la voix de Mercurio qui hurlait quelque chose, dans la nuit.</p><p>Le docteur alla � la fen�tre et ferma en h�te les volets. Il regarda Giuditta, incapable d�aller vers elle. Il resta immobile, debout.</p><p>� Ne dis rien� �, murmura-t-elle.</p><p>Isacco repartit dans sa chambre, effray� par la douleur de sa fille.</p><p>Alors, de nouveau, le hurlement de Mercurio d�chira la nuit.</p><p>Giuditta ne put comprendre ce qu�il disait.</p><p>Mais il lui semblait entendre le cri d�un animal bless� � mort.</p></section><section><title><p>70</p></title><p>� Je fais quoi, moi, sans toi ? hurla encore Mercurio contre la grande porte. Je fais quoi ?</p><p>��Va-t-en, mon gars �, dit un des hommes de garde.</p><p>Mercurio ne l�entendit pas. Il cogna contre le bois avec fureur.</p><p>� Si tu t�en vas pas, je te chasse � coups de pied dans le cul �, mena�a le garde.</p><p>L�autre soldat fit signe � son coll�gue de se calmer. Il s�approcha de Mercurio et le prit par le bras. � D�sol�, mon gars. �</p><p>Mercurio le regarda d�un air �gar�. � C�est fini ?</p><p>��C�est fini, oui, fais pas d�histoires �, dit l�autre garde.</p><p>Mercurio se tourna d�un bloc, les poings serr�s. Mais il s�aper�ut aussit�t que dans son �me il n�y avait de place que pour la douleur.</p><p>Alors il s�en alla.</p><p>Il ne savait vraiment pas quoi faire.</p><p>Il erra toute la nuit, marcha dans des ruelles, des <emphasis>sotoporteghi</emphasis>, traversa <emphasis>campi</emphasis> et <emphasis>campielli</emphasis>, monta sur des ponts de pierre et de bois. Il s�abrita sous les portiques de la piazza San Marco quand une pluie furieuse se mit � tomber. Et s�assit sur une des marches tremp�es de la Basilique quand il cessa de pleuvoir.</p><p>Puis, d�s que le soleil se leva, il se secoua et recommen�a � marcher. Et plus la lumi�re augmentait, plus il se sentait perdu. Il pensa que la nuit, dans l�obscurit�, il pouvait contenir sa douleur. Mais qu�il n��tait pas pr�t � regarder sa vie � la clart� du jour.</p><p>Quand il vit pointer le soleil par-dessus les toits, il se mit � courir dans la direction oppos�e, comme pour �chapper � ce premier jour sans Giuditta.</p><p>Il se cacha sous un <emphasis>sotoportego</emphasis> jusqu�� ce que la lumi�re l�atteigne, et il monta alors dans une barque pour se faire amener � Mestre. C��tait le milieu de la matin�e quand il atteignit la maison d�Anna.</p><p>En traversant le potager, il vit Isacco qui le regardait puis baissait les yeux.</p><p>Il se sentit humili�, bless�. Il se pr�cipita sur le docteur, les poings brandis. � Qu�est-ce que t�as � me regarder avec ton air sinistre ? cria-t-il. Tu devrais danser au contraire, faire la f�te ! T�as gagn� ! T�as gagn� ! �</p><p>Le capitaine Lanzafame se mit entre eux, pr�t � parer l�attaque.</p><p>Mais Isacco le prit par le bras. � Non �, se contenta-t-il de dire. L�espace d�un instant, il croisa le regard de Mercurio.</p><p>� ce moment-l�, Mercurio se rendit compte qu�Isacco le plaignait. Il se sentit encore plus bless� et encore plus furieux. � T�es d�sol�, maintenant, hein ? T�es d�sol� ? �, cria-t-il. Les veines de son cou se gonflaient, la salive �cumait � ses l�vres, ses yeux semblaient sortir de leurs orbites. � Salaud ! Salaud !</p><p>��Mercurio ! �, dit derri�re lui Anna del Mercato qui, entendant des cris, �tait sortie de la maison.</p><p>Mercurio se retourna. � Va te faire foutre toi aussi �, lui cria-t-il, avant de prendre la fuite.</p><p>Il courut jusqu�� l�embarcad�re des p�cheurs et ordonna � Tonio et Berto de le ramener � Venise. Il descendit � Rialto et courut vers le Castelletto.</p><p>Quand il fut dans la cour entre les Tours, il regarda autour de lui. Il cherchait la jeune prostitu�e qui l�avait troubl�, avant qu�il ne fasse l�amour avec Giuditta. Mais elles �taient si nombreuses qu�il ne put la trouver.</p><p>Alors il se laissa faire par une putain qui l�attira dans sa chambre au rez-de-chauss�e. Il lui arracha presque ses v�tements. Il prit son sein flasque entre ses mains, le serra jusqu�� lui faire mal. Il la plaqua sur une mauvaise table o� un rat rongeait tranquillement une miche de pain moisi. Il la fit se retourner et lui souleva ses jupes avec fureur. Il lui �carta les jambes, baissa son pantalon et entra en elle, avec violence. Il se poussa dans le corps de la prostitu�e de toutes ses forces, comme pour s�y perdre. Elle n��tait gu�re plus qu�un r�ceptacle � ordures qu�il voulait remplir de sa col�re, de sa douleur et de son d�sespoir.</p><p>Quand il arriva au plaisir, il grogna, les dents serr�es, retenant un sanglot. Il se contracta, en s�agrippant aux fesses grasses de la femme, plantant ses ongles dans la chair.</p><p>Elle cria.</p><p>Mercurio leva la main serr�e en forme de poing, pr�t � la frapper dans le dos.</p><p>La putain eut peur. � Non, je t�en supplie� ne me fais pas de mal� �</p><p>Alors Mercurio se d�tacha d�elle, haletant. Il ouvrit son poing. Attrapa une pi�ce de monnaie. La lui jeta sur la table. Remonta son pantalon et sortit, chancelant, se sentant comme une b�te f�roce.</p><p>� B�tard ! Esp�ce de fumier ! �, hurla derri�re lui la prostitu�e, quand il fut assez loin.</p><p>Mercurio l�entendit � peine. Il regardait ses mains. Comme si elles �taient couvertes de sang.</p><p>Ses jambes �taient sans force. Mais il continua de marcher. Doucement. Tra�nant les pieds dans la boue.</p><p>Il atteignit le rio di Santa Giustina et le longea, jusqu�� l�endroit o� il s��largit sur la lagune. Il vit la petite �le de San Michele. La femme avec son bambin devant les m�mes latrines au bout du ponton branlant. L�eau qui pullulait de rats et d�excr�ments. Il sentit l�odeur des carcasses de poisson qui pourrissaient, empestant l�air. Il vit un ivrogne tomber face en avant dans une mare de boue. Des enfants qui riaient le frapp�rent avec des baguettes.</p><p>Il laissa sa vue se brouiller. Alors il se revit dans la fosse d��gout devant l��le Tib�rine, � Rome. Encha�n� la nuit � un lit de sangle dans le dortoir de Scavamorto, et le jour pelletant la terre et la chaux vive pour recouvrir dans les fosses communes les cadavres des pauvres, qui n�avaient m�me pas droit � un cercueil. Ou � l�orphelinat de San Michele Arcangelo, dans les chambres glac�es. Il vit ses mains rong�es d�engelures, ses doigts jaunes et violets, band�s de chiffons, couverts de plaies. Le moine qui brandissait une fine branche de saule et la faisait claquer sur son dos maigre. L��cuelle de bois dans laquelle on ne versait qu�une louche de soupe au r�fectoire.</p><p>Et puis il vit ce qu�il n�avait jamais vu.</p><p>Une femme, identique � la prostitu�e avec laquelle il venait de baiser au Castelletto, qui avan�ait, lasse, se tra�nant presque, sur les marches de l�orphelinat. Elle portait un paquet. C��tait un enfant, un nouveau-n�. Il se reconnut. La putain le laissait sur la roue, dans le froid, et lui disait : � J�esp�re que tu vas crever, b�tard �. Elle le disait avec la m�me rage que celle des hommes qui l�avaient poss�d�e. Comme il l�avait fait lui-m�me, juste avant.</p><p>Rage. Rage qui engendrait la rage. Et qui avait �t� engendr�e par la rage. En une cha�ne sans fin.</p><p>Mercurio comprit qu�il en �tait toujours l� : prisonnier de sa propre naissance. Comme s�il n�avait jamais quitt� la roue, ni l�orphelinat. Les gens comme lui �taient n�s dans des sables mouvants. Personne ne s�en �tait jamais sorti.</p><p>Il regarda sur sa droite, encore plong� dans ces sombres r�flexions, et n�en crut pas ses yeux.</p><p>Zuan dell�Olmo avait tir� le navire au sec. La quille �tait �tay�e par de gros troncs. Le toit de l�atelier avait �t� r�par�.</p><p>Mercurio s�approcha. Il observa le navire avec lequel il voulait emmener Giuditta loin d�ici, � la recherche d�un monde meilleur. D�un monde libre.</p><p>Il se pencha et ramassa une grosse pierre. Puis, de toutes ses forces, il la lan�a contre la quille.</p><p>Derri�re lui, il entendit un bruit. Mos� l�avait rejoint mais n�osait pas s�approcher. Il g�missait doucement, remuant la queue, craintif, les oreilles basses.</p><p>Mercurio ramassa une autre pierre et la lan�a de nouveau contre le navire.</p><p>Mos� s�enfuit.</p><p>� Qui va l� ? �, dit Zuan dell�Olmo, apparaissant sur le seuil de l�atelier.</p><p>Mercurio ne lui r�pondit pas.</p><p>� Ah, c�est toi�, dit le vieux. Qu�est-ce qui te prend ?</p><p>��Coule-la.</p><p>��Qu�est-ce que tu dis, mon gars ? � Zuan avait la m�me expression effray�e que son chien.</p><p>� Tu te plaignais de ne pas avoir assez d�argent pour la couler, non ? �, fit Mercurio d�une voix durcie par la haine. Il chercha dans sa poche onze lires d�or et les jeta par terre. � Eh bien, maintenant, tu en as. Et la caraque est � moi. Et moi je te dis : coule-la. �</p><p>Zuan ouvrit sa bouche �dent�e. Il avait les yeux brillants. Il secouait la t�te. Puis il regarda son chien. Il �carta les bras. � Mos� a appris � monter sur un bateau� j�ai fait des essais�, balbutia-t-il comme un gamin. Il a pas le mal de mer� �</p><p>Mercurio ne parla pas. Il avait les yeux tourn�s vers la lagune et vers l��le de San Michele. Mais il ne regardait rien.</p><p>� Alors pour finir, tu les as laiss�s te la prendre� �, dit tout bas Zuan. Et dans sa voix la m�me note triste �tait revenue.</p><p>� Coule-la �, r�p�ta Mercurio.</p></section><section><title><p>71</p></title><p>� Qu�est-il arriv� ? demanda le capitaine Lanzafame. Tu n�en as plus apr�s ce gar�on ? �</p><p>Isacco le regarda. � Laissez tomber. Il me fait piti�.</p><p>��Qu�est-ce qui s�est pass� ? demanda encore Lanzafame.</p><p>��Je ne sais pas, mais Giuditta ne veut plus en entendre parler�</p><p>��Alors il a raison, ce gar�on. Tu devrais �tre content.</p><p>��Ouais. � Le docteur hocha la t�te, tristement. � En fait, �a me d�sole. Il me fait piti�. Le pauvre. Je n�aurais jamais cru.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Parce qu�il �tait vraiment sinc�re. Et maintenant il va laisser tomber.</p><p>��Qu�est-ce que tu en sais ?</p><p>��Sa nature sombre va le lui dicter. Isacco serra les l�vres. Elle lui dira que� �a ne vaut pas la peine.</p><p>��C�est ce qu�il t�est arriv�, � toi ?</p><p>��Constamment� Constamment.</p><p>��Pourtant te voil� ici. Le docteur des putains qui lutte contre le mal fran�ais en d�pit de tout et de tous. �</p><p>Isacco regarda le capitaine. Ses yeux s�attrist�rent. � J�ai plus de chance que lui. Moi, j�ai ma femme qui, o� qu�elle soit � pr�sent, garde sa main au-dessus de ma t�te. Jour et nuit. Elle me prot�ge. Lui, il n�a personne.</p><p>��T�es d�j� en train de l�enterrer vivant, ce gar�on.</p><p>��Bah� Esp�rons que c�est vous qui avez raison. � Isacco regarda autour de lui. Dans l��table, les travaux avan�aient fi�vreusement. � On est en retard. � ce train-l� on n�aura jamais fini �, marmonna-t-il.</p><p>Lanzafame huma l�air. � Regarde le c�t� positif. Au moins l�odeur de vache a disparu. Donnola avait bien raison, vous autres Juifs vous ne savez que vous lamenter sur votre sort. �</p><p>Isacco eut un sourire m�lancolique. � Comme il nous aurait �t� utile ! C��tait le meilleur assistant que j�aurais jamais pu souhaiter.</p><p>��Je ne peux pas te le rendre, dit Lanzafame d�un ton dur. Mais ce fumier de Scarabello le paiera. Je l��gorgerai de mes propres mains. Je le suspendrai � une poutre, la t�te en bas, et je lui ferai sortir tout son sang de la gorge, petit � petit. �</p><p>Soudain, � l�ext�rieur, des cris retentirent.</p><p>� C�est quoi, �a ? �, dit Lanzafame en s�approchant de la porte.</p><p>Isacco le suivit.</p><p>� Des Juifs et des putains ! hurlait un homme rubicond, � la t�te d�un groupe nourri. On veut pas de �a � Mestre ! Allez-vous-en d�ici !</p><p>��Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! hurlait la foule. Certains avaient des fourches et des faux � la main.</p><p>Les prostitu�es capables de tenir debout se mass�rent � la porte. Autrefois attirants, leurs visages et leurs corps �taient � pr�sent d�vast�s par les pustules, les plaies, la faiblesse, la faim, la peur. L�inqui�tude se lisait dans leur regard. Elles avaient �t� chass�es de la Torre delle Ghiandaie quelques jours plus t�t. Elles avaient encore dans les os et dans l��me la frayeur de se retrouver � la rue. Et maintenant, la terreur de perdre le peu qu�elles avaient.</p><p>D�s que les gens les virent, ils cri�rent plus fort encore. Surtout les femmes, qui craignaient pour leurs maris. � Putains ! Putains !</p><p>� Retournez � l�int�rieur �, ordonna Lanzafame.</p><p>Elles �taient p�trifi�es.</p><p>� Maudites putains ! �, cria une femme en se portant en avant. Elle ramassa une pierre et la lan�a vers l�entr�e de l��table.</p><p>Elle atteignit l�une des prostitu�es au genou. Elle cria et perdit l��quilibre. D�s qu�elle fut � terre, dans la boue qui sentait la bouse de vache, la foule s�enflamma. Elle avan�a comme un fleuve en crue.</p><p>� Arr�tez-vous ! �, hurla Lanzafame en d�gainant son �p�e. Mais il �tait seul. Il avait cong�di� ses soldats depuis qu�il n��tait plus n�cessaire de se d�fendre de Scarabello. � Arr�tez-vous ! �</p><p>La foule ralentit, sans cependant s�arr�ter. Elle �cumait et bouillonnait, comme une vague de ressac qui s�appr�te � se fracasser sur la plage.</p><p>� Au nom de Dieu, arr�tez ! �, cria Anna del Mercato, qui vint se placer face � la foule.</p><p>� �te-toi de l�, Anna ! lui ordonna l�homme qui menait la protestation. Sois maudite pour nous avoir amen� ici des putains et des Juifs ! � Il la repoussa et la fit tomber.</p><p>Lanzafame s��lan�a devant elle, son �p�e brandie contre la foule.</p><p>Les gens s�arr�t�rent devant l�arme. Derri�re eux, �a poussait et �a criait.</p><p>� Venez ! �, dit Lanzafame en aidant Anna � se relever. Il savait qu�il ne pourrait tenir ces gens � distance que quelques instants.</p><p>Anna avait un regard effray�. Elle �tait incapable de bouger.</p><p>La foule poussait. Elle �tait l�, tout pr�s, mena�ante.</p><p>� Vite, femme ! �, cria Lanzafame.</p><p>Anna, au lieu de se lever, se couvrit le visage de son bras.</p><p>� Poussez-vous, je vais l�aider. � Mercurio, qui venait d�arriver, la souleva comme un poids mort. � Allez, courage ! �</p><p>Anna sembla se r�veiller. Elle s��loigna en courant pendant que Lanzafame reculait, ralentissant la foule � la pointe de son �p�e.</p><p>Anna se serra contre Mercurio quand ils eurent regagn� l�entr�e de l��table. � Pourquoi ? Pourquoi ? r�p�tait-elle.</p><p>��Parce que la vie, c�est de la merde, r�pondit-il durement. Tu n�as toujours pas compris, � ton �ge ? � Puis il fit mine de s��lancer vers l�homme qui menait le groupe.</p><p>Isacco l�attrapa avec force par sa veste.</p><p>Mercurio le fixa d�un regard furieux.</p><p>Le docteur soutint son regard sans parler. Il continuait de le retenir d�un geste d�cid�.</p><p>Une vol�e de pierres partit de la foule.</p><p>� � l�int�rieur ! � l�int�rieur ! �, hurla Lanzafame.</p><p>Mercurio se lib�ra de l�emprise d�Isacco, ramassa les pierres que la foule avait jet�es et les leur relan�a, avec toute la rage qui l�habitait.</p><p>Certains, dans le groupe, tomb�rent, bless�s. L��lan de la foule diminua. Beaucoup s�immobilis�rent. Ceux qui avan�aient encore, se retrouvant seuls, ralentirent et regard�rent derri�re eux. Puis ils cri�rent plus fort encore pour compenser le fait qu�eux aussi s��taient arr�t�s. � pr�sent ils reculaient, rentrant dans le rang.</p><p>Isacco s�avan�a. � Quelle g�ne vous causons-nous, braves gens ? demanda-t-il.</p><p>��On ne veut pas de putains ni de Juifs � Mestre !</p><p>��Mais pourquoi ? dit Isacco. Ce sont des femmes malades�</p><p>��Des putains ! C�est des putains !</p><p>��� et moi je suis m�decin�</p><p>��Juif ! Sale Juif ! �</p><p>Lanzafame s�approcha de lui. � Rentre � l�int�rieur, docteur.</p><p>��Non ! Je ne veux plus me cacher ! �, maugr�a Isacco.</p><p>Mercurio, sur le pas de la porte, regardait ces gens. Il ne voyait que haine, col�re et d�sespoir. Il voyait les sables mouvants dans lesquels ils se noyaient. Il les voyait d�j� morts. �touff�s par leur propre destin. Condamn�s. Et il se reconnaissait en chacun d�eux.</p><p>Puis, de cette foule qui bouillonnait de mauvaises intentions, se d�tacha un jeune homme. Il avan�ait doucement, fixant Isacco. C��tait un gar�on robuste, grand, blond. Il n�avait qu�un seul bras. L�autre �tait coup� � la hauteur du coude.</p><p>Brusquement, tous firent silence. La foule et les assi�g�s. Tous retinrent leur souffle.</p><p>Le jeune homme s�arr�ta � quelques pas du docteur.</p><p>Mercurio vit qu�il n�y avait ni haine ni col�re dans ses yeux.</p><p>Le jeune homme sourit � Isacco.</p><p>Le docteur le regardait sans savoir comment se comporter.</p><p>Le gar�on leva son moignon et l�agita dans sa direction. � Celui-l�, c�est vous qui me l�avez coup� �, dit-il avec gaiet�. Il se tourna vers la foule, examina les gens, cherchant quelqu�un. � Susanna ! cria-t-il, en continuant d�agiter son moignon. C�est lui, c�est cet homme-l� qui me l�a coup� ! �</p><p>La foule bruissa, sans comprendre.</p><p>Une jeune fille aux longs cheveux blonds, un enfant au bras, sortit de la masse des gens. Elle regardait le jeune homme et acquies�ait.</p><p>Mercurio vit qu�elle souriait elle aussi, acc�l�rant le pas.</p><p>Elle rejoignit le jeune homme, lui passa le petit puis s�avan�a vers Isacco. Quand elle fut devant lui, elle se jeta � terre. Elle lui prit la main et la baisa. � Que Dieu vous b�nisse, monsieur. �</p><p>Alors le jeune homme, tenant son fils sur son bras sain et brandissant son moignon vers la foule, comme un troph�e, s��cria : � C�est lui, c�est le docteur qui m�a sauv� ! �</p><p>Au m�me moment, tandis que la foule murmurait dans la plus grande confusion et que les prostitu�es revenaient mettre leur nez � la porte, un autre homme, dans la trentaine, priv� d�une jambe et s�appuyant sur deux b�quilles, se d�tacha de la foule et vint se ranger aux c�t�s du jeune homme manchot, apr�s avoir regard� Isacco et lui avoir souri � son tour. Aussit�t la femme de cet homme le rejoignit. Puis deux autres mutil�s se redress�rent � grand-peine et vinrent se placer fi�rement, �paule contre �paule, avec leurs camarades d�autrefois. Avec eux arriv�rent aussi leurs femmes et leurs enfants.</p><p>� C�est gr�ce � lui que je respire et que je marche encore ! �, affirma un autre, auquel il manquait un pied. Il s�appuyait sur une jambe de bois attach�e par un lien de cuir � ce qu�il restait de son membre.</p><p>Entre la foule et l��table, un petit r�giment path�tique se d�ploya. � l�un manquait un bras, � l�autre une jambe, � celui-ci juste quelques doigts, cet autre �tait bancal et cet autre aveugle, cet autre encore avait des cicatrices cach�es recousues par Isacco en ces jours lointains o� il avait rencontr� la troupe des bless�s du capitaine Lanzafame.</p><p>Isacco �tait secou� par une profonde �motion.</p><p>� Viens me dire maintenant que tu n�es pas docteur �, lui murmura � l�oreille Lanzafame.</p><p>Le petit bataillon se tourna vers son chef d�autrefois.</p><p>� Vous pouvez compter sur nous, capitaine �, dit le jeune manchot, au nom de tous les autres.</p><p>Lanzafame s�approcha d�eux. � Je n�ai jamais eu une arm�e aussi extraordinaire, par Dieu ! �, s�exclama-t-il, les yeux brillants.</p><p>La foule �tait muette.</p><p>Mercurio vit que la haine et la col�re s��vaporaient comme gouttes de ros�e au soleil. Ces hommes s��taient d�gag�s des sables mouvants. Il se tourna vers Anna. � Je suis d�sol� pour hier� �, lui dit-il.</p><p>Anna lui prit la main. � C�est beau d��tre vivants pour assister � une chose pareille, non ? �</p><p>Mercurio ne dit pas oui. Il n�en avait pas encore la force.</p><p>� Vous avez besoin d�aide, docteur ? demanda � Isacco l�homme aux b�quilles.</p><p>��Qu�est-ce qu�on doit faire ? demanda un autre.</p><p>��Tout, les gars ! Regardez autour de vous ! fit le gar�on manchot.</p><p>��Vous, les hommes, vous donnerez un coup de main pour passer les murs � la chaux, dit une jeune fille. Et nous, nous aiderons ces pauvres femmes qui n�en peuvent s�rement plus d�avoir des mains d�homme entre leurs cuisses ! �</p><p>Ses compagnes se mirent � rire et all�rent � la rencontre des prostitu�es.</p><p>� Et vous, vous venez nous aider, oui ou non ? �, lan�a � la foule le gar�on au moignon.</p><p>La plupart baiss�rent la t�te et s�en all�rent, silencieux. Quelques-uns cependant se joignirent � eux.</p><p>Isacco chercha Mercurio. � Tout cela, c�est gr�ce � toi, mon gar�on. Tu t�en rends compte ? Merci. �</p><p>Mercurio le regarda d�un �il torve. � Maintenant que vous �tes tranquille pour votre fille, c�est facile d��tre g�n�reux, hein, docteur ?</p><p>��Mon gar�on, je voudrais que tu saches�, commen�a Isacco.</p><p>��On arr�te avec ces conneries, d�accord ? le coupa Mercurio. Vous avez obtenu ce que vous vouliez. Mais nous savons tous les deux que si c��tait moi qui vous l�avais offert, vous auriez refus�. Donc, pas la peine de faire tant de simagr�es.</p><p>��Tu as raison. Je te demande par�</p><p>��Me demandez rien, docteur ! explosa Mercurio. J�en ai rien � foutre �, marmonna-t-il en s��loignant.</p><p>Et parce qu�il ne pouvait pas supporter de regarder tous ces gens qui, toute haine disparue, avaient r�ussi � se sortir des sables mouvants, il se dirigea vers le centre de Mestre.</p><p>Devant la boutique du pr�teur sur gage, il rencontra Scarabello. � T�as ma part ? �, lui demanda-t-il.</p><p>Scarabello tenait � peine sur ses jambes. Il �tait p�le. Sa l�vre inf�rieure �tait tum�fi�e, violac�e, ouverte en deux par une plaie purulente. Ses habits noirs froiss�s et sales. Ses cheveux semblaient ternes et plus rares.</p><p>� Oui, mon gars� j�ai ta part �, r�pondit Scarabello en faisant signe au borgne.</p><p>Ce dernier lui tendit une grosse bourse de cuir noir, lourde, ferm�e d�un lacet dor�.</p><p>Scarabello la prit et l�ouvrit.</p><p>Mercurio vit que ses mains tremblaient.</p><p>Scarabello �ta son gant pour compter les pi�ces de monnaie. Le dos de sa main aussi �tait mang� par une plaie infect�e. Il vit que Mercurio la fixait. � Je reconnais que j�ai eu des jours meilleurs, dit-il en souriant.</p><p>��Je vois �a �, grommela Mercurio.</p><p>Scarabello fut frapp� par son regard. � Tu es devenu un homme, dit-il, avec un l�ger essoufflement. En quelques jours. �</p><p>Mercurio tendit la main. � Donne-moi mon argent. �</p><p>Scarabello compta les pi�ces qu�il lui devait, les d�posant une � une dans sa paume. Arriv� � la derni�re, il la tint un instant suspendue dans l�air. � Seules les grandes d�faites font de nous des hommes. Quelle est la tienne ?</p><p>��Occupe-toi de tes couilles �, lui r�pondit Mercurio en lui arrachant des mains la pi�ce de monnaie.</p><p>Le borgne se pr�para � intervenir.</p><p>� Non, dit faiblement Scarabello. Elle est � lui. �</p><p>Mercurio fixait le borgne avec un regard de d�fi.</p><p>Scarabello sourit et dit � son sbire : � � partir d�aujourd�hui, je te conseille de pas trop le chatouiller. Cet homme-l� n�a plus rien � perdre.</p><p>��T�as toujours �t� un grand philosophe �, dit Mercurio. Il fit mine de s�en aller puis revint sur ses pas. � Et ta grande d�faite � toi, c��tait quoi ? �, lui demanda-t-il.</p><p>Scarabello indiqua la plaie � sa l�vre. � Celle-ci �, r�pondit-il. Puis, brusquement, il s��croula au sol.</p><p>Quand Mercurio revint � l��table en portant Scarabello dans ses bras, un silence tendu s�installa.</p><p>Lanzafame d�gaina son poignard.</p><p>Isacco s�approcha, le regard dur. � Qu�est-ce que tu veux encore ? demanda-t-il � Scarabello.</p><p>��Il est malade, dit Mercurio.</p><p>��Et alors ? demanda le capitaine, serrant plus fort son poignard.</p><p>��Et alors, ici, il y a un docteur, r�pondit Mercurio.</p><p>��Pas pour lui �, dit Lanzafame. Il approcha le couteau de la gorge de Scarabello. � Pour lui, il y a moi. � Il le regarda. � Tu te souviens de Donnola ? �</p><p>Scarabello sourit faiblement. � Capitaine� vous n�avez pas besoin� de le venger, dit-il dans un filet de voix. Il s�en est d�j�� charg� lui-m�me� � Il toucha sa l�vre. � C�est lui qui m�a fait ce cadeau� Donnola. Il m�a condamn� � une mort lente et douloureuse� pas douce et rapide comme celle que me donnerait votre lame� Laissez� laissez-le me tuer� � Il haleta puis s��vanouit.</p><p>� Mets-le sur ce lit, ordonna le docteur � Mercurio.</p><p>��Que diable as-tu en t�te ? l�cha Lanzafame. Cette ordure a d�capi�</p><p>��Le gar�on vient de le dire ! hurla Isacco, tandis que toutes les prostitu�es se rassemblaient autour de lui. Je suis un docteur et, aussi vrai que Dieu existe, je le soignerai ! �</p></section><section><title><p>72</p></title><p>Le domestique entra dans la boutique et regarda autour de lui, d�concert�.</p><p>Partout des robes jet�es n�importe comment, sur le sol, sur le comptoir, sur les chaises. M�me le mannequin dans la vitrine avait �t� renvers�. En tombant, il avait perdu sa t�te de bois peint.</p><p>� Comment c�est possible ? Une chose pareille ? hurlait Giuditta, telle une furie, en arrachant une � une les robes suspendues sur le long b�ton. Qui a fait �a ?</p><p>��Calme-toi, il y a du monde �, lui dit Ottavia en venant pr�s d�elle.</p><p>Giuditta se tourna vers le domestique sans le voir. � Je veux savoir qui a fait �a ! �, recommen�a-t-elle � hurler. Elle n�avait que de la col�re en elle. Depuis qu�elle avait chass� Mercurio, elle n�avait pas vers� une seule larme. Pas une.</p><p>Ottavia la poussa vers la cabine d�essayage. � Occupe-toi de lui, Ariel �, dit-elle au marchand de tissu en lui indiquant le domestique.</p><p>� C�est toi qui as fait �a ? �, cria Giuditta � la couturi�re. Elle lui montra l�int�rieur d�une robe dans laquelle elle avait trouv� un morceau de peau de serpent. � C�est toi ? �</p><p>La couturi�re rentra la t�te dans les �paules.</p><p>� Comment peux-tu croire �a ? dit Ottavia.</p><p>��Les robes sont pleines d��clats de verre, de peaux de serpent, de plumes de corbeau ! Mes robes ! Et tout Venise�</p><p>��Oh, arr�te, c�est quoi, �tout Venise� ? �, cria Ottavia encore plus fort. Et, tourn�e vers Ariel Bar Zadok qui �tait rest� plant� l�, elle dit rageusement � Bouge-toi ! �, avant de fermer la porte de la cabine.</p><p>Le marchand sembla se reprendre et s�adressa au domestique. � Je t��coute�</p><p>��Je suis venu retirer les robes de leurs illustres Seigneuries mesdames Labia, Vendramin, Priuli, Venier, Franchetti et Contarini.</p><p>��Ah oui� � Ariel Bar Zadok regarda autour de lui, d�concert�. Il resta un instant immobile puis leva le doigt en l�air. � Attendez un instant �, dit-il en se faufilant dans la cabine d�un pas vif.</p><p>On entendit Giuditta crier : � C�est forc�ment quelqu�un qui travaille pour nous ! Qui d�autre aurait pu faire cela ? �</p><p>Le marchand revint dans la boutique en tirant la porte de la cabine derri�re lui.</p><p>� Mais �a peut �tre n�importe qui ! s�exclama Ottavia.</p><p>��Non ! Les robes ne se trouvent que dans deux endroits, l�atelier de couture et ici ! C�est quelqu�un qui travaille pour nous ! Et �a veut dire quoi ? Que notre merveilleuse communaut� n�est pas d�accord ! Ils en veulent au docteur des putains ! �</p><p>Ariel revenait avec un paquet volumineux. Il sourit avec embarras. � Voil�, jeune homme. Heureusement la commande �tait d�j� pr�te et mise de c�t� �</p><p>Le domestique prit le paquet, regarda une nouvelle fois le capharna�m et s�en alla.</p><p>Ouvrant la porte de la cabine, Ariel annon�a : � Nous sommes seuls maintenant �.</p><p>Giuditta le regarda. Elle serra les m�choires. � Nous sommes seuls, r�p�ta-t-elle. En effet, nous sommes seuls. � Elle quitta la boutique et rentra chez elle, o� elle s��tait barricad�e depuis des jours sans r�pondre aux questions de son p�re, sans manger. Et sans pleurer.</p><empty-line/><p>Pendant ce temps, le domestique, prenant par les <emphasis>sotoporteghi</emphasis>, arriva au pont de Cannaregio, o� il remit le paquet � Zolfo.</p><p>� Merci, Rodrigo.</p><p>��La Juive criait comme si on l��gorgeait.</p><p>��Si seulement�</p><p>��Qu�est-ce qu�elle t�a fait ?</p><p>��Elle est juive, et pour moi c�est suffisant. �</p><p>Rodrigo haussa les �paules.</p><p>� Et qu�est-ce qu�elle disait ? demanda Zolfo.</p><p>��Ce que tout le monde sait � Venise.</p><p>��Quoi ?</p><p>��Dis � leurs Seigneuries de faire attention avant de mettre ces robes, fit Rodrigo. Et � notre ma�tresse aussi.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Dis-leur de v�rifier s�il n�y a rien dans les habits, dit le domestique avec des airs de conspirateur, comme s�il avait connaissance d�un grand secret.</p><p>��Qu�est-ce qu�il devrait y avoir ? �</p><p>Rodrigo regarda autour de lui. � De la sorcellerie, murmura-t-il. Des sortil�ges.</p><p>��Quel genre de sorcellerie ?</p><p>��Tu crois qu�il lui est arriv� quoi, � notre ma�tresse ? fit le domestique en baissant un peu plus la voix.</p><p>��Arr�te avec ces conneries.</p><p>��On devrait pas plaisanter avec certaines choses, je te le dis, continua Rodrigo. Tu veux savoir ? Ces robes-l�, m�me si on me les offrait, je ne les donnerais pas � ma petite amie. M�me si on me payait, tiens. � Il hocha la t�te. � � Venise, on dit qu�elles sont ensorcel�es.</p><p>��Qui dit �a ?</p><p>��Tout le monde !</p><p>��Bouffon.</p><p>���coute un peu, fit Rodrigo en se rapprochant encore. Je connais une bonne qui est amie avec une lavandi�re qui conna�t le portier du palais Soranzo. Il lui a racont� qu�il est arriv� encore pire � une dame qui portait une de ces robes.</p><p>��Quoi ? Raconte !</p><p>��Sa robe a pris feu�</p><p>��Non ?</p><p>��Si. C�est un pur miracle si elle n�a pas �t� br�l�e vive� Et quand la dame a r�ussi � enlever la robe� eh bien, l�amie en question m�a racont� que la peau de serpent qui �tait�</p><p>��Elle l�a vue ?</p><p>��Mais non, d�bile ! fit le domestique, agac�. Je t�ai dit qu�elle est amie avec une certaine lavandi�re qui conna�t bien le portier du palais Soranzo�</p><p>��Ah, c�est l� que �a s�est pass� ?</p><p>��Je sais pas. Mais s�rement dans les environs. Arr�te de m�interrompre tout le temps. �coute. Dans la robe, il y avait une peau de serpent. Et pendant que le v�tement continuait de flamber, la peau s�est anim�e et transform�e en serpent, aussi vivant que toi et moi, et le serpent s�est sauv�, tout le monde l�a vu. Alors ? C�est de la sorcellerie, ou pas ?</p><p>��Mis�re de mis�re ! dit Zolfo en sifflant.</p><p>��Je t�aurai averti.</p><p>��Merci, Rodrigo. T�es un ami. Je le raconterai autour de moi. Et toi aussi, raconte-le.</p><p>��Tu peux en �tre s�r. En plus, il para�t que sur les robes, il y a des taches, et qu�en fait c�est du sang d�amoureux�</p><p>��Elles le disent elles-m�mes, � la boutique.</p><p>��C�est vrai. N�emp�che qu�il y a un gamin qui a disparu, � Torcello. Et on sait bien que les Juifs font des rites avec le sang des enfants chr�tiens�</p><p>��Non�</p><p>��Si, je te le dis, moi. � Rodrigo indiqua le paquet contenant les robes. � Fais attention. �</p><p>Zolfo ouvrit grand les yeux, l�air �pouvant�. Puis il rentra au palais Contarini et monta chez Benedetta. Il ferma la porte derri�re lui en �clatant de rire puis lui raconta tout, du d�but � la fin. � Le serpent qui rampe au milieu des flammes de Satan ! �</p><p>Benedetta, couch�e, acquies�ait, l�air sombre. Elle �tait p�le, avec des cernes noirs et profonds.</p><p>Zolfo s�approcha du lit. � Elles gu�rissent, tes br�lures dans le dos ? demanda-t-il.</p><p>��Oui.</p><p>��L�eau bouillante, c�est une chose. Mais tu es s�re que ce poison ne va pas te tuer ?</p><p>��J�arr�terai bient�t de le prendre, fit Benedetta. Quand tout le monde sera bien s�r que je suis victime d�un sort, je me ferai b�nir et exorciser par ce grand couillon de Saint, et je gu�rirai miraculeusement�</p><p>��Ne le traite pas de couillon ! �</p><p>Benedetta sourit. Sans malice. Elle sourit de piti�. � Tu ne vois pas qu�il ne te regarde m�me plus, maintenant qu�il est c�l�bre ?</p><p>��C�est pas vrai !</p><p>��Il est tout gonfl� par la vanit� Entour� de l�che-bottes comme il est, il n�a plus besoin de toi.</p><p>��C�est pas vrai� �, r�p�ta Zolfo, d�un ton d�j� moins convaincu.</p><p>Benedetta l�interrompit. � Fais ce que tu as � faire et va livrer les robes. � Elle s�enfon�a dans les oreillers. L�arsenic que lui avait donn� Reina, la magicienne, l�affaiblissait.</p><p>Zolfo quitta la pi�ce. Il cacha dans les plis des robes des orties, des �clats de verre, des queues de l�zard, un crapaud dess�ch�, des noix pourries qui ressemblaient � de petits f�tus noirs. Puis il se rendit dans le salon que le prince Contarini avait attribu� au Saint depuis qu�il avait acquis une grande popularit�.</p><p>Le fr�re Amadeo �tait assis dans un fauteuil au velours �pais et moelleux. Il se tenait paumes ouvertes � l�intention des h�tes du jour, plac� de fa�on que le soleil qui filtrait par la fen�tre tombe exactement sur ses stigmates, comme s�ils brillaient de leur propre lumi�re. Ses h�tes le regardaient, impressionn�s. C��taient des petites jeunes filles stupides, des vieilles �dent�es, des maris souffrant de tumeur ou du mal fran�ais. Et, bien s�r, quelques aventuriers d�cid�s � profiter des avantages de sa fr�quentation.</p><p>� Voil� le Singe �, dit l�un d�eux en voyant Zolfo approcher. Zolfo n�y pr�ta pas attention, m�me si ce surnom lui pesait beaucoup. Il vint vers le fr�re Amadeo pour le saluer.</p><p>� Pas l�, imb�cile, tu me fais de l�ombre �, siffla le fr�re.</p><p>Zolfo changea de place. � Je passais vous saluer, fr�re Amadeo� �</p><p>Le Saint lui adressa un regard mauvais. � C�est la troisi�me fois que tu me salues, aujourd�hui. Tu n�as donc rien d�autre � faire que me bourdonner autour ?</p><p>��C�est pas un singe, c�est une mouche ! �, plaisanta un des aventuriers.</p><p>Le fr�re �clata de rire.</p><p>Zolfo se sentit mourir.</p><p>Le Saint, quand l��clat de rire cessa, le fixa sans expression puis eut un geste d�impatience.</p><p>� Cette nuit, j�ai r�v� de la Sainte Vierge, envelopp�e d�une sph�re de lumi�re, dit alors Zolfo, r�citant la phrase que fr�re Amadeo lui avait apprise, et elle m�a ordonn� de vous dire que l�enfant qui a disparu � Torcello a �t� enlev� par les Juifs pour leurs rites sataniques. �</p><p>Fr�re Amadeo s�adressa � son auditoire : � C�est la Vierge Marie qui me parle par la bouche de ce simple d�esprit. Il faut chercher l�enfant disparu dans les maisons des Juifs, dans leur temple immonde, dans le lit de leurs rabbins. �</p><p>La petite foule s�agita. Tous �taient tendus vers le Saint, attendant que la lumi�re divine de ses stigmates et la sagesse de ses paroles les purifient de leurs p�ch�s.</p><p>� Les Juifs sont le peuple de Satan �, murmur�rent-ils en ch�ur.</p><p>Zolfo resta encore quelques instants. Il esp�rait que le fr�re Amadeo lui adresserait un sourire, un signe confirmant qu�il avait bien jou� son r�le. Mais l�autre n�eut plus un regard pour lui. Alors, sans que personne n�y pr�te attention, Zolfo sortit. Quelques instants apr�s, il �tait dans la rue, avec le paquet contenant les robes. Il les livra, l�une apr�s l�autre.</p><p>Puis il se rendit compte qu�il avait presque peur de revenir au palais. Peur de cette solitude qu�il ne pouvait plus feindre d�ignorer. Le fr�re Amadeo l�avait trahi. Il ne comptait pas pour lui, n�avait jamais compt�. Quant � Benedetta, elle ne pensait qu�� elle-m�me et � sa haine pour Giuditta.</p><p>�Tu es seul�, se dit-il.</p><p>Depuis bient�t un an, il vivait port� par une haine f�roce, mais ce fut le chagrin qui envahit son �me. Il sentit une vive douleur � l�estomac, et serra les dents pour ne pas crier. Il mit la main sous sa casaque et appuya sur son ventre.</p><p>� Appuie fort� �, dit-il.</p><p>Mais c��tait la voix de Mercurio, ce jour-l�, qu�il entendait. Et cette douleur n��tait pas la sienne : c��tait celle d�Ercole bless� � mort. Il s�effondra � terre, et pleura tout bas.</p><p>� T�es o� maintenant, esp�ce de grosse b�te ? T�es o� ? Tu me manques� tu me manques tellement� �</p><p>Il se releva. Et se mit � marcher dans Venise, sans but, imaginant qu�il tenait Ercole par la main, comme autrefois. Il se rappelait sa vilaine figure, et elle lui parut belle. Il pensa � son bon regard d�idiot. Il lui semblait n�avoir jamais rien connu d�aussi chaud. Alors que les yeux de Benedetta et du Saint �taient vides, des yeux morts.</p><p>� Tu me manques, esp�ce d�imb�cile �, dit-il tout haut en s�aventurant dans une zone de Venise qu�il ne connaissait pas, avec des maisons basses, de briques et de bois. Ses pieds s�enfon�aient dans la boue des ruelles, o� les �gouts � ciel ouvert charriaient des excr�ments et o� nageaient des rats aussi gros que des chats.</p><p>� O� tu es ? �, demanda-t-il � Ercole, l�-haut dans le ciel.</p><p>Il avait d�abord cru que Benedetta lui donnerait de l�amour, mais il n�en avait rien �t�. Il s��tait agripp� � l�espoir que le Saint lui en donnerait. Mais ni l�un ni l�autre ne savaient ce que c��tait. Ils �taient des cr�atures noires, comme lui. Habit�es par la haine. Ils n��taient pas comme Ercole.</p><p>Il s�arr�ta et r�p�ta : � O� tu es ?</p><p>��Ici �, lui r�pondit alors une petite voix rieuse.</p><p>Zolfo se retourna.</p><p>Derri�re une palissade � demi �croul�e pointait la t�te d�un petit gar�on qui n�avait pas cinq ans. Il �tait sale, avec un pantalon court macul� de graisse, et deux petites jambes maigres chauss�es de sabots de bois dont l�un �tait fendu. Une grosse tra�n�e de morve avait s�ch� sur sa l�vre sup�rieure. Il souriait. Il tenait un jouet en bois fait de morceaux articul�s, imitant si parfaitement un cheval qu�on aurait cru le voir bouger son long cou.</p><p>� Ici, je suis ici, s�exclama encore le petit gar�on.</p><p>��Je te vois �, dit Zolfo, pensant toujours � Benedetta, au Saint et � lui-m�me comme � des cr�atures que Dieu avait fabriqu�es en oubliant de les remplir d�amour. Et dans ce r�ceptacle vide, le Diable avait vers� une double dose de haine. � O� est ta maman ? �, demanda-t-il alors au gamin, tandis qu�une pens�e dict�e par sa nature sombre se formait dans sa t�te.</p><p>L�enfant pla�a son pouce dans sa bouche et le su�a sans r�pondre. Puis il agita l�autre main, faisant bouger le cou de l�animal.</p><p>Jamais il ne trouverait d�amour aupr�s de Benedetta et du Saint, se dit Zolfo. Tout ce qu�il pouvait faire, c��tait les payer de la seule monnaie qu�ils connaissaient et qui lui vaudrait leur attention. Et peut-�tre une caresse. Il devait s�abandonner tout entier � la haine qu�il sentait en lui et la mettre � leur service.</p><p>Zolfo regarda autour de lui. Personne. Il leva les yeux. Tous les volets �taient clos. � Tu veux un marquet ? �, demanda-t-il � l�enfant en lui montrant une pi�ce de monnaie.</p><p>Le petit s�approcha, la main tendue.</p><p>� Viens �, dit Zolfo en s�enfon�ant dans l�obscurit� d�un <emphasis>sotoportego</emphasis> qui puait l�urine et la moisissure.</p><p>L�enfant suivit la pi�ce qui brillait.</p><p>Alors Zolfo prit une pierre coupante et la brandit. S�il tuait cet enfant et en faisait retomber la faute sur Giuditta et sur les Juifs, Benedetta et le Saint seraient fiers de lui.</p><p>Il sentit une force obscure l�envahir, comme une fum�e toxique. Son corps vibrait, et son �me avec lui. Il se vit frapper l�enfant avec la pierre, le vit mourir, perdre tout son sang. La force obscure qui le poss�dait le fit se voir en train de rire, de ressentir du plaisir. Il plongeait les mains dans le sang de cet enfant. Un lac de sang qui assouvirait sa col�re, sa frustration, sa haine. La douleur s�arr�terait. Cette force en lui, apais�e, se tairait.</p><p>Il n�avait qu�� tuer cet enfant sans d�fense. D�un coup. Un coup sec. De toutes ses forces. Sur la tempe, l� o� le sang battait. Un seul coup. Il offrirait ce sacrifice � Benedetta et au Saint. Un innocent qui mourrait pour d�autres innocents, se dit-il soudain.</p><p>Sa main resta fig�e, la pierre coupante au bout de son bras qui vibrait.</p><p>Le petit lut quelque chose dans le regard de Zolfo, ou sentit dans l�air le souffle de la mort. Son jouet lui tomba des mains et il se sauva.</p><p>Zolfo resta encore un instant la main lev�e. Tandis qu�il se reconnaissait lui-m�me dans la peur de l�enfant, ses yeux s�emplirent de larmes. Sa main s�ouvrit. La pierre tomba � c�t� du jouet. Zolfo se laissa glisser � genoux dans la boue. Il prit le jouet. Fit bouger le cou articul� de l�animal.</p><p>� Qu�a beau �, dit-il tout bas, imitant le langage approximatif d�Ercole.</p><p>Il ne savait plus quoi faire. O� aller.</p><p>� Zolfo aga peur du noir� �</p><p>Il se sentit encore plus seul.</p></section><section><title><p>73</p></title><p>Giuditta marchait lentement entre les tables de l�atelier de couture. Elle avait les sourcils fronc�s, la bouche serr�e, les yeux pliss�s dans une expression dure, froide, distante.</p><p>L�ambiance �tait sinistre. Les couturi�res travaillaient en silence, les �paules courb�es, �coutant les pas lents de Giuditta qui les surveillait.</p><p>Au fond de l�entrep�t, le tailleur Rashi Sabbatai prenait les mesures des diff�rents mod�les, tra�ait sur le tissu des traits rapides � la craie puis y faisait courir les lames de ses ciseaux. Mais il �tait pr�occup�, lui aussi, par la pr�sence de Giuditta. Il se sentait mis en accusation.</p><p>Ottavia entra dans l�atelier et vint parler � Giuditta. � Qu�est-ce que tu fais ici ? dit-elle tout bas. Sortons. �</p><p>Giuditta la regarda distraitement, comme si elle ne la voyait pas.</p><p>� Laisse-les travailler, reprit Ottavia. Nous sommes en retard pour les livraisons. Si tu restes ici, elles n�auront jamais le temps�</p><p>��De quoi ? demanda Giuditta de la voix rauque de quelqu�un qui n�a pas encore parl� de la journ�e. De cacher des plumes de corbeau tremp�es de sang dans les ourlets de mes robes ?</p><p>��Giuditta�</p><p>��� Ou des dents de b�b�, des cheveux nou�s, des crapauds s�ch�s, des queues de l�zard, des ailes de chauves-souris� ? Elles n�auront jamais le temps de faire quoi ?</p><p>���a ne peut pas �tre elles�</p><p>��Qui d�autre, alors ? �, dit Giuditta en haussant le ton.</p><p>Les ciseaux de Rashi Sabbatai s�arr�t�rent de couper. Les aiguilles des couturi�res s�immobilis�rent. Les t�tes et les yeux restaient baiss�s.</p><p>Giuditta laissa errer son regard dans l�atelier.</p><p>� Comment peux-tu penser que nos ouvri�res pourraient faire une chose pareille ? dit Ottavia en la prenant par le bras, d�un ton plein de reproche. <emphasis>Tes robes</emphasis>, comme tu les appelles maintenant, existent gr�ce � elles. Elles sont les leurs autant que les tiennes. Elles sont fi�res de ce succ�s, de l�argent qu�elles gagnent et qui leur permet d��lever leurs enfants, elles sont fi�res d��tre une �quipe de femmes qui travaillent comme les hommes�</p><p>��Laisse-moi tranquille ! r�pondit Giuditta en �chappant � sa prise.</p><p>��Qu�est-ce qui t�arrive ? �, lui demanda Ottavia, pleine de compassion.</p><p>Giuditta serra les l�vres, r�sistant � la tentation de dire quelque chose. Elle se tourna vers les couturi�res. Toutes la regardaient. Elle cria : � Au travail ! � Puis, d�un pas vif, sans se retourner, elle rejoignit l�entr�e de l�atelier et sortit dans la rue.</p><p>Le ciel �tait sombre et bas, avec de lourds nuages plats qui formaient un plafond �touffant. Elle se sentait �cras�e.</p><p>�Qu�est-ce qui t�arrive ?�, avait demand� Ottavia.</p><p>Pouvait-elle lui r�pondre que sa vie �tait finie ? Lui dire que plus rien n�avait d�importance, pas m�me ses robes ? Que cette violence avec laquelle elle accusait les couturi�res et surveillait leur travail n��tait que la col�re terrible qu�elle ressentait contre elle-m�me ? Pouvait-elle lui dire qu�elle souhaitait la mort de tout le monde, uniquement parce qu�elle d�sirait la sienne, sans avoir le courage de se l�avouer ?</p><p>Elle marchait d�un bon pas, sortit du Ghetto, et les pens�es remontaient dans son esprit tel un flot amer incontr�lable qui lui donnait envie de vomir. Et chaque fois que ces pens�es devenaient plus douloureuses, elle acc�l�rait le pas comme pour les semer en chemin.</p><p>Pouvait-elle dire � Ottavia que sa vie �tait finie ? Elle ne pensait � rien d�autre. Parce qu�il n�y avait rien d�autre. Il �tait temps qu�elle le reconnaisse. Et c��tait elle qui avait mis fin � sa propre vie. Elle qui avait �loign� Mercurio.</p><p>Giuditta s�arr�ta bient�t, essouffl�e. Ses pens�es avaient franchi l��pais rideau qu�elle s�obstinait � mettre devant elles. Maintenant, elle voyait. Elle savait. Elle acceptait. Alors, � la col�re se substitua cette douleur lancinante qu�elle avait tenue � distance. Une douleur sourde qui pulsait comme une infection avant de devenir une blessure ouverte et sanguinolente.</p><p>Elle porta les mains � son visage. Les appuya sur ses yeux, qui se remplissaient de larmes. Puis, la paume devant sa bouche ouverte, elle g�mit, laissant s�exprimer toute la souffrance atroce d�avoir renonc� pour toujours � Mercurio.</p><p>Elle leva les yeux, regarda autour d�elle et s�aper�ut seulement alors qu�elle �tait devant le palais o� Benedetta vivait avec son terrible et puissant amant. Elle comprit que ses jambes ne l�avaient pas men�e l� par hasard. Elle regarda la porte d�entr�e. Sentit son c�ur battre dans sa gorge. �prouva une peur infinie. Sa m�moire fut envahie par le souvenir de la sc�ne cruelle � laquelle Benedetta l�avait forc�e � assister. Elle revit l�homme auquel le prince avait fendu la joue. Sa respiration se bloqua.</p><p>Pourtant, elle �tait venue jusqu�ici. Pourquoi ?</p><p>� Tu dois parler avec le prince �, se dit-elle � voix haute pour s�encourager.</p><p>Si elle lui parlait, elle pourrait peut-�tre le convaincre de ne pas faire de mal � Mercurio. Mais pouvait-on convaincre un homme aussi cruel ? Cependant, qu�avait-elle � perdre ? Sa vie �tait finie, de toute fa�on. Elle devait essayer.</p><p>Elle fit un pas vers la porte. Deux hommes en armes et le portier se tourn�rent dans sa direction. Ils regard�rent avec m�pris son bonnet jaune. Giuditta fit un pas de plus mais vit alors arriver le Saint suivi d�une cohorte de fid�les qui riaient en brandissant des b�tons. Elle se cacha dans l�ombre et vit le fr�re se diriger vers le palais.</p><p>Le ciel noir commen�a � l�cher toute l�eau qu�il avait retenue jusque l�. D�abord quelques gouttes, puis une averse froide, qui trempa en un instant tous ses v�tements. La pluie p�n�trante s�insinuait entre les �paisseurs de soie, de drap et de futaine. Elle sentit l�eau glac�e courir sur sa peau. Ses muscles se contract�rent de froid.</p><p>Le Saint entra au pas de course dans le palais. Il leva ses mains marqu�es de stigmates vers ses fid�les, qui se dispers�rent.</p><p>Giuditta �tait immobile sous l�eau qui continuait de tomber, incapable d�un seul mouvement m�me pour s�abriter.</p><p>Le Saint allait dispara�tre � l�int�rieur quand il s�inclina profond�ment, presque jusqu�� terre. L�instant d�apr�s apparut le prince, avec sa d�marche bancale. Il donnait le bras � Benedetta, p�le et les yeux marqu�s de vilains cernes.</p><p>Giuditta tressaillit.</p><p>Quatre domestiques sortirent en courant du palais, tenant chacun par un coin une grande toile blanche et or hiss�e sur des poteaux noirs ouvrag�s. Ils se plac�rent devant l�entr�e. Le prince et Benedetta scrut�rent le ciel puis le prince se glissa sous la toile, qui le couvrait largement, et commen�a � marcher. Les domestiques l�accompagnaient, emp�chant la moindre goutte de pluie de l�atteindre.</p><p>Giuditta fit un pas en avant. Si elle voulait parler au prince, c��tait l�occasion.</p><p>Ce fut alors que Benedetta la vit. � Rinaldo ! �, cria-t-elle.</p><p>Le prince Contarini se retourna.</p><p>Benedetta leva le bras et le pointa vers Giuditta. � C�est elle �, dit-elle au prince.</p><p>Il suivit la direction indiqu�e par le bras de Benedetta et son regard croisa celui de Giuditta. Il la fixa un instant, penchant sur le c�t� sa t�te difforme, apparemment intrigu�. Il fit une grimace, qui �tait peut-�tre un sourire. Puis il leva son bras infirme, qu�il avait du mal � tendre, et d�un doigt tout tordu la d�signa � son tour.</p><p>Giuditta �tait l�, au milieu de la rue, tremp�e, son bonnet jaune avachi pesant sur son cr�ne. Elle regarda les yeux sans expression du prince, ses dents, son bras estropi�, et elle resta bouche b�e, saisie de terreur. Elle fit demi-tour et s�enfuit, poursuivie par les �clats de rire du prince et de Benedetta.</p><p>Quand elle arriva au Ghetto, hors d�haleine et d�sesp�r�e, encore sous le choc, la pluie avait cess�. Elle passa le pont et remarqua un groupe de gens qui entouraient l�entr�e de sa boutique. Elle s�approcha.</p><p>On s��carta pour la laisser passer.</p><p>Elle vit Ariel assis sur une pierre devant la boutique, son bonnet jaune � la main. Sa femme lui tamponnait la t�te avec un mouchoir teint� de rouge. Puis elle vit une femme, de dos, la robe d�chir�e � l��paule. C��tait Ottavia. Elle maintenait son v�tement d�une main pour ne pas rester la poitrine d�nud�e. Giuditta vit que ses yeux �taient agrandis par la peur. Alors seulement, elle se rendit compte qu�il y avait des morceaux de tissu par terre. De la soie et du velours. La vitrine avait �t� cass�e et des �clats de verre scintillaient, tremp�s par la pluie, refl�tant le gris du ciel.</p><p>� Ils sont arriv�s sans crier gare� � Ottavia parlait d�un filet de voix.</p><p>� Le Saint�, dit une femme derri�re elle.</p><p>��Ils avaient des b�tons et des pierres et ils criaient� Ottavia se tut.</p><p>���Sorci�re��, conclut la femme qui avait parl� la premi�re.</p><p>��Les gardes sont arriv�s trop tard �, dit Ariel Bar Zadok.</p><p>Giuditta regarda de nouveau le d�sastre, tandis que ses v�tements imbib�s de pluie la gla�aient. Elle frissonna. Se tourna vers les gardes � l�entr�e du pont. Puis elle ramassa un morceau de soie d�chir�.</p><p>� Pourquoi ? demanda doucement Ottavia.</p><p>��Parce que Dieu nous a abandonn�s�, r�pondit Giuditta.</p><p>��Ne dis pas �a �, dit Ottavia.</p><p>Tous les yeux �taient tourn�s vers Giuditta.</p><p>Un courant d�air fit bouger dans la boue une plume de corbeau � la pointe tach�e de rouge, qui d�passait d�un pan de robe d�chir�e.</p><p>� On m�a lanc� une mal�diction. �</p></section><section><title><p>74</p></title><p>Scarabello toucha sa l�vre. La plaie avait d�truit une bonne partie de la chair.</p><p>Mercurio s��tait assis sur le bord du lit de sangle o� on l�avait install�, dans un coin de l��table, tandis que les travaux continuaient de plus belle.</p><p>Scarabello d�signa Lanzafame. � Il ne me quitte pas des yeux. �</p><p>Mercurio se tourna et croisa le regard sombre du capitaine.</p><p>� Je crois qu�il ne veut pas risquer de rater ma mort �, dit Scarabello avec un sourire. La plaie saigna un peu. Il eut une petite grimace de douleur. Il avait une autre plaie � l�int�rieur de la joue. Et une sur l�avant-bras. Deux autres �taient apparues sur le gland et sur le scrotum. Les ganglions sous ses aisselles avaient grossi et �taient douloureux.</p><p>Mercurio le voyait s��teindre. Il �tait de plus en plus faible et p�le.</p><p>� Sais-tu ce qui est le pire ? continua Scarabello. Les plaies et la douleur, j�arrive � les supporter, mais je me suis aper�u que ma t�te me joue des sales tours. � certains moments, je me rends compte que j�ai du mal � r�fl�chir. �</p><p>Mercurio le regardait sans parler. Il n�y avait pas si longtemps, il voulait le tuer. Et maintenant il �tait l�, assis sur son lit, � l��couter comme un ami. Son seul ami.</p><p>� J�ai demand� au docteur, reprit Scarabello. Il m�a dit qu�avant de mourir, beaucoup devenaient fous. � Son regard se voila un instant. � Le docteur ne me cache rien. Il me d�crit point par point la maladie et la mort qui m�attend, avec force d�tails. Il me soigne avec la m�me attention que les autres, mais� � Il hocha la t�te. � � Mais il ne peut pas oublier que j�ai tu� son ami. Je l�admire. Chaque fois qu�il vient me soigner, c�est une lutte int�rieure terrible pour lui, je le vois bien. Je l�admire vraiment. Je n�aurais jamais �t� capable d�en faire autant. �</p><p>Mercurio acquies�a.</p><p>� Et toi ? Pourquoi tu l�as fait ?</p><p>��Quoi ?</p><p>��M�aider. �</p><p>Mercurio haussa les �paules.</p><p>� Parce que c�est tout ce que j�ai trouv�. �</p><p>Scarabello rit doucement. Il porta la main � sa poitrine et toussa. � Tu es vraiment un sentimental, mon gars. �</p><p>Mercurio ne sourit pas.</p><p>� Quand �a sera la fin, je te dirai o� je cache mon argent, reprit Scarabello. Tu donneras sa part � Paolo, d�accord ? �</p><p>Mercurio ne r�pondit pas. Il continuait de le regarder.</p><p>� Quand je serai bon � donner aux vers, le borgne prendra ma suite. Il tiendra le coup quelques mois, pas plus, et les autres lui feront la peau. Apr�s �a, ils s�entretueront. � Scarabello tendit la main vers Mercurio. � Tu comprends que je peux pas demander �a � quelqu�un d�autre, hein ? �</p><p>Mercurio acquies�a imperceptiblement.</p><p>� Alors, c�est d�accord ?</p><p>��D�accord.</p><p>��Le reste, c�est pour toi, conclut Scarabello. Arrange cette merde de bateau que tu t�es achet� et fais-en ce que tu veux.</p><p>��J�en ai plus besoin, dit Mercurio d�une voix sourde.</p><p>��C�est toi qui vois. Prends l�argent, en tout cas.</p><p>��Pourquoi ?</p><p>��Parce que l�argent, c�est le sel de la vie. �</p><p>Mercurio fit un signe de d�n�gation. � Pourquoi tu fais �a ?</p><p>��Ah� � Scarabello le regarda de ses yeux intelligents, en silence, puis dit : � Peut-�tre parce que moi aussi je suis un sentimental �.</p><p>Mercurio hocha la t�te. Il se leva.</p><p>� Une derni�re chose, mon gars. �</p><p>Mercurio resta debout, dans l�attente.</p><p>� Si je devais� � Scarabello h�sita. � Si je devais devenir un fou qui bave et qui raconte des conneries� mets-moi un coussin sur la t�te et tue-moi. �</p><p>Mercurio se tourna d�instinct vers Lanzafame.</p><p>� Lui, il n�aurait jamais assez de piti�, dit Scarabello. Promets-moi. �</p><p>Mercurio le fixa. Dans son regard, il y avait de la force. Et derri�re cette force une douleur encombrante, qu�il n�arrivait pas � cacher. � On a encore le temps.</p><p>��C�est �a, tu es devenu un homme, dit Scarabello. D�un c�t�, �a me d�sole pour toi, parce que tu as souffert et perdu une bataille. Mais �a te fera du bien.</p><p>��Conneries �, fit Mercurio.</p><p>Scarabello le regarda avec s�rieux. Puis il sourit. � Oui. �</p><p>Mercurio s�appr�tait � partir.</p><p>� Promets-moi que tu le feras, lui dit Scarabello.</p><p>��On a encore le temps �, r�p�ta Mercurio. Et il sortit de l��table, qui commen�ait � ressembler � un h�pital.</p><p>Il regarda autour de lui. L�activit� battait son plein. Les femmes de Mestre et les prostitu�es gu�ries travaillaient dans le potager et � la cuisine, ou s�occupaient de laver les draps et les pansements. Les hommes fabriquaient des briques, chaulaient, construisaient des lits et r�paraient le toit. Tonio et Berto, avec leur barque, ne cessaient de transporter des m�dicaments, de nouvelles prostitu�es malades, des amies en visite.</p><p>Mercurio �tait agac� par toute cette vitalit�. Il s�en sentait exclu, incapable d��prouver des �motions, d�avoir des projets. Rien ne lui importait, rien ne valait la peine. Il avait �t� pr�somptueux. Il avait cru pouvoir s�arracher aux sables mouvants de son destin, avoir une vie comme tout le monde. Mais non. Ceux qui �taient comme lui �taient condamn�s. Et plus il se le disait, plus il sentait la col�re et la haine grandir en lui. C��tait un moyen de faire taire ses �motions et de garder la douleur � distance. Cette terrible douleur qu�il ne pouvait pas affronter, parce qu�elle �tait plus grande que lui, parce qu�elle l�aurait tu�, il en �tait s�r.</p><p>� Il y a quelqu�un qui te demande �, dit Anna derri�re lui.</p><p>Mercurio se retourna.</p><p>� Une jeune fille� �, ajouta-t-elle.</p><p>Mercurio tressaillit. � O� �a ? �, demanda-t-il avec une certaine urgence dans la voix. Son c�ur acc�l�ra. � O� �a ? r�p�ta-t-il en haussant le ton.</p><p>��Elle t�attend dans la cuisine. �</p><p>Mercurio resta un instant immobile, p�trifi�, tandis que sa respiration s�arr�tait. Puis il courut vers la maison. Il �tait impossible que ce soit Giuditta, et pourtant il courait. Il entra dans la maison hors d�haleine. Il �tait pr�t � mourir de joie. Et d�j� pr�t � �tre d��u.</p><p>La jeune femme tournait le dos. � contre-jour, ce n��tait qu�une silhouette dans la p�nombre.</p><p>Le c�ur de Mercurio s�arr�ta.</p><p>Elle �tait �l�gante.</p><p>Mercurio fit un pas vers elle.</p><p>Ses cheveux �taient maintenus par une �pingle pr�cieuse orn�e de perles de culture.</p><p>� Bonjour, Mercurio. �</p><p>Il fit un pas en arri�re. Sentit le poids de la d�ception. Ses �paules retomb�rent. � Bonjour, Benedetta� �, dit-il. Et une vague de haine l�envahit. Pas dirig�e vers Benedetta, mais vers Giuditta. Parce que ce n��tait pas elle. Parce qu�elle n��tait pas l�.</p><p>Benedetta le regarda, immobile.</p><p>� Qu�est-ce que tu veux ? demanda Mercurio, sur la d�fensive.</p><p>��Comme tu es abrupt �, dit-elle en souriant.</p><p>Mercurio haussa les �paules. � Nous ne fr�quentons pas les m�mes milieux.</p><p>��Non, apparemment non. Je peux m�asseoir ?</p><p>��Qu�est-ce que tu veux ? demanda une nouvelle fois Mercurio.</p><p>��Je ne veux rien. Je viens t�offrir mon amiti�.</p><p>��Pourquoi ? �</p><p>Benedetta fit un pas vers lui.</p><p>Mercurio haussa la main, imperceptiblement, pour l�arr�ter.</p><p>Elle le per�ut et avan�a un peu plus. Elle arriva tout pr�s, au point de sentir l�odeur de sa peau.</p><p>� Parce que j�ai fait une erreur.</p><p>��Qu�est-ce que tu veux dire ? La voix de Mercurio s��trangla.</p><p>��Quand je t�ai embrass�, dit Benedetta d�une voix douce. Je me suis tromp�e. J�ai fait une erreur.</p><p>��Oui�</p><p>��Je voulais te demander pardon.</p><p>��D�accord�</p><p>��D�accord quoi ? Tu me pardonnes ?</p><p>��Oui.</p><p>��Donc nous pouvons �tre amis ? �</p><p>Mercurio recula. � Tu ne voulais pas t�asseoir ? �, lui dit-il.</p><p>Benedetta se rapprocha de nouveau. � Tu m�as aid�e � �chapper � Scavamorto. Et �a, je ne l�oublie pas. Tu t�es occup� de moi, et moi je t�ai trahi. Maintenant je veux qu�on reprenne tout depuis le d�but. On �tait une bonne paire de voleurs, on pourrait �tre une bonne paire d�amis, non ?</p><p>��Assieds-toi �, fit Mercurio, d�une voix trop haut perch�e.</p><p>Benedetta le regarda encore un instant puis prit une chaise et s�installa.</p><p>� Tu as l�air fatigu�e, dit-il, voyant ses cernes creus�s. Tu vas bien ?</p><p>��Oui. Rien de grave. Un malaise passager. � Elle avait pr�vu de cesser d�s le lendemain de prendre l�arsenic de la magicienne. � Je suis vilaine ? demanda-t-elle en penchant la t�te sur le c�t�.</p><p>��Non�</p><p>��Je ne suis pas vilaine ? insista Benedetta d�une voix enfantine.</p><p>��Non, tu es� belle �, murmura Mercurio. Il se rendait compte qu�il �tait encore attir� par elle.</p><p>� Tu es en train de me faire la cour ? �, demanda Benedetta.</p><p>Mercurio se raidit.</p><p>� Je plaisante, dit-elle en riant. Tu n�as jamais eu le sens de l�humour. � Elle le regarda un instant en silence. � Je sais bien que ton c�ur bat pour une autre.</p><p>��Mon c�ur ne bat pour personne. Tu te trompes. �</p><p>Benedetta sentit un frisson la parcourir. Cette Juive stupide lui avait ob�i. Mais elle voulait en �tre certaine. � Pourtant tu as cr�� un h�pital pour le p�re de ta petite amie �, dit-elle avec l�g�ret�, comme si la chose lui importait peu.</p><p>� Ce n�est pas ma petite amie ! r�pliqua Mercurio avec fougue. Je n�en ai rien � foutre d�elle et je ne veux plus jamais la voir de ma vie ! �</p><p>Benedetta eut un coup au c�ur. Une douleur. La col�re de Mercurio �tait proportionnelle � l�amour qu�il �prouvait encore. Il n��tait pas d�tach� de Giuditta. Il avait serr� les poings, grinc� des dents. Elle le regarda. Cette fureur le rendait beau. Cette douleur profonde qui le consumait. Il �tait beau, se disait-elle, et il ne serait jamais � elle. Elle sentait qu�il �tait attir� par elle, par son corps, sa sensualit�. Elle aurait pu le s�duire, probablement. Mais elle ne serait jamais capable de le faire souffrir comme Giuditta le faisait souffrir.</p><p>Mercurio se tourna vers la fen�tre. Il avait les joues rouges.</p><p>Benedetta tapota la chaise devant elle. � Assieds-toi. � Elle devrait se contenter de les avoir s�par�s, songea-t-elle. Se nourrir de ce malheur. Elle n�aurait jamais rien de plus. � Tu veux me raconter ? �</p><p>Mercurio la regarda.</p><p>� Tu veux en parler avec une amie qui t�aime sinc�rement ? �, dit doucement Benedetta. Elle apprendrait � s�en contenter. Elle tendit la main vers lui. � Viens. Tu n�es pas tout seul� �</p><p>Mercurio, comme un animal qu�on apprivoise, s�approcha.</p><p>� Assieds-toi �, r�p�ta Benedetta quand elle eut sa main dans la sienne.</p><p>Mercurio s�assit.</p><p>� Tu as si mal ? �</p><p>Mercurio s�aper�ut qu�il ne pouvait plus retenir toute cette douleur en lui. La cacher derri�re le paravent de la col�re. Effray�, il eut la tentation de se sauver. Mais il resta. Il serra la main de Benedetta et dit : � Oui. J�ai mal. �</p><p>Benedetta lui sourit. � Je suis l� �, murmura-t-elle.</p><p>Alors Mercurio sentit quelque chose se d�chirer en lui. Il eut le d�sir de rendre les armes, de s�abandonner, d�accepter l�id�e qu�il n��tait pas un homme mais un enfant, comme tous les autres. De reconna�tre qu�il �tait faible et effray�. Et de se lib�rer un peu de ce poids trop lourd � porter pour un seul c�ur. Il sentit sa force se dissoudre. � Merci �, dit-il tout bas. Il posa la t�te sur les genoux de Benedetta et commen�a � pleurer doucement, comme s�il perdait sa s�ve.</p><p>Benedetta regardait droit devant elle, une expression de triomphe sur le visage, et lui passait la main dans les cheveux, d�m�lant ses boucles comme elle l�aurait fait avec une poup�e. � Je suis l�, maintenant �, lui disait-elle, sentant Mercurio docilement s�abandonner � ses caresses.</p></section><section><title><p>75</p></title><p>Du matin jusqu�au soir, Shimon parcourait les environs du Rialto. Affaires, n�gociations, marchandises, �changes commerciaux, tout passait par l�, des plus petites choses jusqu�aux grandes exp�ditions en Orient. Pas de meilleur terrain d�action pour un voleur que cet immense march�. Chaque jour, des centaines de personnes se pressaient dans ce d�dale de ruelles, de <emphasis>campi</emphasis> et de <emphasis>sotoporteghi</emphasis>. Pour vendre, acheter, manigancer, monter des projets. Et bien s�r voler. N�importe quoi. Dans ce petit quadrilat�re o� se concentrait toute une humanit�, la grande richesse c�toyait la mis�re la plus noire, mendiants et marchands �cras�s dans la m�me foule. Voix, odeurs, humeurs, tout s�y m�langeait.</p><p>Shimon Baruch savait que dans ce quartier, t�t ou tard, il trouverait Mercurio.</p><p>Ce jour-l�, il avait longuement observ� les all�es et venues dans la zone du Banco Giro. Les riches marchands d��pices et de tissus orientaux s�y d�pla�aient entour�s d��nergum�nes cens�s les prot�ger. Mais c��tait quasiment impossible. � certains moments, la foule ob�issait � un �lan inexplicable qui la faisait se mouvoir, se disperser ou se resserrer comme un corps unique dont aucun animal n�aurait pu contrecarrer la force. L�espace d�un instant, la foule s�parait le marchand de ses gardes du corps. Il suffisait qu�un voleur habile soit dans les parages, et c��tait fatal pour le marchand.</p><p>Bien avant le couchant, alors que la chaleur estivale aspirait l�humidit� des canaux et exaltait les odeurs de la ville et des corps, Shimon se rendit dans la zone des Fabbriche Vecchie. Les jours pr�c�dents, quand les chantiers de reconstruction fermaient et que les ouvriers rentraient chez eux, il avait remarqu� que des zones accessibles, portant encore les marques du terrible incendie qui avait d�vast� les �difices, se peuplaient de mis�rables et de r�prouv�s. Ils s�installaient parmi les ruines et se construisaient des abris provisoires avec les poutres br�l�es qui jonchaient le sol. Rassembl�s autour de feux de camp, ils se disputaient un reste de vin rance ou un morceau de lard � griller. C��taient des vieillards �dent�s et des jeunes gens au regard fuyant, des femmes pr�tes � se vendre et des enfants qui n�avaient pas de temps pour jouer. Des couples s�unissaient dans des �treintes sans retenue, pareilles � celles des chiens qui tournaient autour d�eux. Les autres regardaient, les plus petits pour apprendre comment faire, les plus anciens pour se rappeler ce qu�ils ne faisaient plus.</p><p>Shimon se d�pla�ait avec prudence. L�odeur �cre des corps et des excr�ments ne le d�rangeait pas. Seul le souvenir d�Ester, par moment, le faisait ralentir. Mais il reprenait vite sa chasse, regardant autour de lui avec attention et patience. Il gardait toujours la main pos�e sur un couteau � lame large et double tranchant qu�il tenait cach� sous sa cape, coll�e � lui par la chaleur, comme par cette colle qu�on fabrique avec les carcasses des chevaux de l�arm�e.</p><p>Un jeune homme s�approcha, le visage sale et le regard m�chant. Une de ses joues �tait gonfl�e, son �il � demi ferm�. � Donne ce que t�as �, ordonna-t-il � Shimon en lui soufflant � la figure son haleine f�tide. Il avait un b�ton court � la main.</p><p>Shimon sortit son couteau et le lui pointa sous le menton.</p><p>L�chant son b�ton, le gar�on fit un bond en arri�re. � Va te faire enculer, vieux con �, dit-il. Puis il porta la main � sa joue gonfl�e, l� o� pourrissaient sans doute ses dents, et s��loigna avec un g�missement.</p><p>Shimon per�ut un mouvement sur sa droite. Quelque chose de rouge. Il se tourna rapidement et devina un costume de bonne facture et des cheveux comme de l��toupe. Il sentit le frisson du chasseur, plus fort que tous ceux qu�il avait ressentis jusqu�alors. Son instinct lui dictait ce que son esprit n�avait pas encore eu le temps de penser. Il suivit la tache rouge, qui se faufilait par une succession de passages �troits m�nag�s entre les ruines de l�incendie.</p><p>Quand la silhouette atteignit une zone abrit�e par une sorte de toit, elle s�arr�ta. C��tait un gamin, petit et maigre. Il inspecta les alentours, � la mani�re des rats.</p><p>Le Juif se cacha dans l�ombre. C��taient ses cheveux qui avaient d�abord attir� son attention et provoqu� ce frisson d�excitation. Depuis qu�il n��tait plus gouvern� par la peur, il avait appris � �couter son instinct.</p><p>Le mince personnage regarda � droite et � gauche, puis se retourna.</p><p>Et Shimon remercia son instinct.</p><p>Ces cheveux et ce teint jaune �taient grav�s dans sa m�moire. C��tait le gamin qui l�avait suivi sur le march� aux cordes, � Rome, il y avait bien longtemps, presque dans une autre vie. Celui qui l�avait ensuite apostroph�, le d�signant ainsi � son comparse, le g�ant fou, � Sant�Angelo in Pescheria. Il faisait partie de la bande. Dans sa cachette, Shimon sourit. Ils �taient donc tous � Venise. Jamais il n�aurait r�v� avoir une telle chance.</p><p>Le capturer aurait �t� facile. Il aurait pu l�attacher et le torturer, lui placer sous le nez toutes ses questions �crites, pour l�obliger � parler. Mais le gamin ne savait s�rement pas lire. Et si Shimon se montrait, il serait oblig� de le tuer pour l�emp�cher de donner l�alarme.</p><p>Le risque �tait trop grand. Il laisserait plut�t ce morpion l�amener jusqu�� Mercurio.</p><p>Alors seulement il le tuerait. Comme il le m�ritait.</p><p>Il le vit se pelotonner dans un coin, sans doute pour y passer la nuit.</p><p>Il suffisait d��tre patient.</p><p>Sa vengeance �tait � port�e de main.</p><p>Il s�assit, sortit de sa poche un morceau de viande s�ch�e qui n��tait pas <emphasis>casher</emphasis> et le grignota peu � peu, le sel lui piquant la langue. Une extraordinaire sensation de paix l�envahit. Il regarda le gamin qui s�endormait, apparemment �puis�, apr�s avoir jou� avec quelque chose. De loin, Shimon ne voyait pas de quoi il s�agissait.</p><p>Plus tard, dans la nuit, il s�approcha. Sa main se posa sur son couteau. Ce serait bon de lui ouvrir la gorge en le fixant dans les yeux pendant que son �me quitterait son corps. Mais il devait r�sister � la tentation. Ce gamin devait le mener jusqu�� Mercurio.</p><p>Il serrait encore contre lui l�objet avec lequel il avait jou� avant de s�endormir. Shimon s�approcha encore un peu et se pencha. C��tait un petit animal. Un cheval.</p><p>Ce gar�on �tait tr�s jeune, mais pas au point de jouer comme les enfants. L�animal sculpt� devait avoir une valeur sentimentale. Lui rappeler quelque chose. Ou quelqu�un.</p><p>Il dormait profond�ment, la bouche ouverte. Un mince filet de bave coulait sur son menton.</p><p>Shimon tendit la main avec une lenteur extr�me. Il retenait son souffle. Et il souriait. Il atteignit l�objet, exer�a une pression d�cisive sur le cou mince du petit cheval qui se rompit dans un l�ger craquement du bois.</p><p>Le gamin ne sembla pas avoir entendu.</p><p>La t�te du petit cheval au creux de la paume, Shimon revint � son poste de guet, cach� dans l�ombre d�une balustrade en bois marquet� � demi rong�e par le feu. Il serait invisible, m�me � la lumi�re du matin. Mais lui, il verrait.</p><p>Il tournait et retournait dans sa main le morceau de jouet et se r�p�tait : �Ta t�te m�appartient�.</p><p>� l�aube, le jeune gar�on ouvrit les yeux.</p><p>Shimon, r�veill�, concentrait toute son attention sur lui. Il serra la t�te du cheval dans son poing.</p><p>Le gar�on b�illa, frissonna. Puis regarda son jouet. �carquilla les yeux, ouvrit la bouche. Fouilla sur lui, puis par terre. S�agenouilla pour chercher dans les gravats, l� o� il avait dormi. Se releva et inspecta ses v�tements. Puis, quand il eut accept� l�id�e qu�il ne retrouverait pas ce qu�il cherchait, il s�assit ou plut�t s�avachit sur le sol, fixant le cheval d�capit�.</p><p>Shimon vit sa vilaine face jaune se contracter en une grimace, et une petite lueur briller sur sa joue. Une larme. Il sourit de plaisir, serrant toujours la t�te du petit cheval. Il respira l�air vici� de cette ville b�tie sur un mar�cage, et cela lui parut un fumet d�licieux. Il le savoura. Un jour, sa vengeance accomplie, il n�aurait plus que ses souvenirs auxquels se raccrocher. Il devait en m�moriser tous les d�tails.</p><p>Le gamin essuya ses larmes et jeta le jouet. Il se leva et s�en alla. Shimon �tait d�j� sorti de sa cachette quand, soudain, le gar�on revint sur ses pas. Shimon se tourna brusquement et feignit de chercher quelque chose par terre. Du coin de l��il, il le vit ramasser son jouet et repartir.</p><p>Le Juif recommen�a � le suivre.</p><p>Le gamin se faufila dans le march� derri�re Rialto, pr�s du march� au poisson. Il vola une pomme. Puis un morceau de pain. Cach� dans une ruelle, il les d�vora, visiblement affam�. Il revint au march� et vola un oignon. Le marchand de l�gumes le vit et le poursuivit. Mais le gamin tourna dans une succession de ruelles, et Shimon craignit un instant de l�avoir perdu.</p><p>Il l�aper�ut enfin. Appuy� contre un puits au centre d�un <emphasis>campiello</emphasis>, il buvait de l�eau dans la louche en bois d�un seau.</p><p>Shimon se tapit derri�re le coin d�un immeuble.</p><p>Le gamin regardait autour de lui, puis baissait les yeux sur le cheval d�capit�. Et de nouveau regardait alentour.</p><p>Shimon se dit que ce gar�on ne savait pas quoi faire, et qu�il �tait peut-�tre m�me seul. Il eut peur qu�il ne puisse pas l�amener jusqu�� Mercurio.</p><p>Quand il bougea, Shimon le suivit.</p><p>Il erra de-ci de-l� pendant une bonne partie de la matin�e, apparemment sans but. Mais Shimon finit par comprendre qu�il faisait des cercles. Autour de quoi ?</p><p>Vers la neuvi�me heure, il s�arr�ta, sans doute fatigu�. Il regarda dans la direction du Grand Canal puis marcha d�un pas d�cid� et rapide.</p><p>Shimon sentit l�excitation grandir.</p><p>Cependant, � mesure que le gar�on s�approchait de son but, il ralentissait, et Shimon se demanda s�il n�avait pas chang� d�id�e. Mais non. Il continua jusqu�� un palais seigneurial de trois �tages, � la fa�ade �l�gante. L� seulement il s�arr�ta.</p><p>Shimon vit le portier le saluer, au lieu de le chasser comme on aurait pu s�y attendre. Il le connaissait donc.</p><p>Le gar�on resta devant la porte d�entr�e, immobile, jusqu�au moment o� apparut un moine, peut-�tre appel� par le portier. Shimon remarqua les plaies sur ses mains. Le fr�re devait lui aussi le conna�tre puisqu�il lui parla, en lui jetant des regards durs. L�autre fit non de la t�te. Le fr�re parla de nouveau, avec plus de v�h�mence. Le gamin secoua de nouveau la t�te.</p><p>Alors Shimon d�cida de s�approcher. Il s��tait imagin� qu�il rejoindrait Mercurio dans une pension minable ou une taverne. Et voil� qu�il se trouvait face � un moine qui vivait dans un palais. Cela n�avait aucun sens.</p><p>Quand il fut suffisamment pr�s, il entendit le moine dire au gar�on, d�une voix froide, absolument d�nu�e de sentiments : � Je te dis de revenir, imb�cile !</p><p>��Non, r�pondait le gar�on.</p><p>��Le Tr�s-Haut a besoin de nous !</p><p>��Non ! <emphasis>Toi</emphasis>, tu as besoin de moi ! � La voix �tait aigu� mais faible.</p><p>Le moine s�approcha du gar�on. Vit le jouet. Le lui arracha des mains, le jeta au sol et le pi�tina.</p><p>Shimon frissonna. La souffrance l�excitait.</p><p>� �a fait une semaine qu�on te cherche ! �, dit le moine. Il leva la main et frappa le gamin en plein visage.</p><p>� Arr�te, fr�re ! �, s�exclama une voix de femme provenant du premier �tage du palais mais que Shimon ne put voir.</p><p>Le gamin recula, la main sur la joue, regardant son jouet en morceaux.</p><p>Il allait partir. Shimon se pr�para � le suivre.</p><p>� Zolfo ! �, cria la femme au premier �tage.</p><p>�Il s�appelle Zolfo�, pensa Shimon. C��tait s�rement un orphelin. Mercurio et Zolfo : le mercure et le soufre. Les moines des orphelinats n�avaient pas une grande imagination quand il s�agissait de nommer les enfants, se dit le Juif en souriant.</p><p>� Je t�ordonne de rentrer et de faire ton devoir ! dit le fr�re.</p><p>��Va te faire foutre ! �, cria Zolfo, en col�re, m�me si l�on entendait dans sa voix la douleur et la peur. Puis il tourna le dos et s�enfuit.</p><p>� Zolfo ! �, hurla encore la femme en apparaissant � la porte d�entr�e.</p><p>Shimon s�appr�tait � s��lancer derri�re le gamin quand il s�arr�ta net. Une �motion violente lui gonfla les poumons, bloqua sa respiration. Il resta bouche b�e. Elle avait chang� depuis ce jour-l�, � Sant�Angelo in Pescheria. Elle avait des habits �l�gants maintenant. Un collier pr�cieux et une chevelure rassembl�e en tresses nou�es autour de la t�te, comme une noble dame. Mais Shimon se souvenait parfaitement d�elle, impossible de se tromper. Ses cheveux avaient la m�me couleur cuivr�e, avec des reflets blonds qui captaient la lumi�re du soleil. Et cette peau d�alb�tre. Il se rappelait avoir song� en la voyant � Suzanne assaillie par les vieillards. Cette fille avait alors �veill� ses sens. Et aujourd�hui encore, violemment.</p><p>Il se tourna vers Zolfo qui disparaissait au fond d�une ruelle �troite aux flancs du palais. S�il ne bougeait pas, il allait le perdre.</p><p>Mais il avait trouv� un tr�sor bien plus grand, se dit-il.</p><p>� Zolfo ! �, cria encore la fille.</p><p>Shimon pensa qu�elle avait grandi. Quelque chose avait chang� dans son regard. Peut-�tre les vieillards avaient-ils eu satisfaction, cette fois. Elle ne les avait pas chass�s. Ou Daniel n��tait pas arriv� � temps pour la sauver. Il sourit.</p><p>� Imb�cile ! �, dit la fille au moine. Sa voix �tait bien diff�rente de celle de Zolfo. Dure, violente, forte. Elle n�avait pas peur du moine. Et elle ne l�aimait pas.</p><p>� Fais attention � la fa�on dont tu me parles, femme �, dit le moine.</p><p>La fille s�approcha de lui et le fixa en silence. � Tu ne comprends donc pas, idiot, que Zolfo peut nous causer des ennuis, s�il parle ? �</p><p>Shimon devint plus attentif encore.</p><p>Le moine leva sa main droite, exhibant sa plaie. � Il reviendra, dit-il d�une voix m�chante. Il est bien dress�.</p><p>��Comme toi, tu veux dire ? �, fit la fille avec m�pris.</p><p>Puis elle regarda dans la direction o� Zolfo avait disparu, hocha la t�te et rentra � l�int�rieur du palais.</p><p>Shimon sentit un remuement profond en la voyant rouler des hanches dans la p�nombre du vestibule.</p><p>La torturer serait un d�lice.</p><p>�� bient�t�, pensa-t-il.</p></section><section><title><p>76</p></title><p>� Je suis b�te �, murmura Giuditta en ouvrant les yeux � l�aube, tandis que le son de la Marangona vibrait par-dessus les toits de Venise.</p><p>Toute la maison �tait en d�sordre. Depuis plusieurs jours, elle avait cess� de ranger, de laver le linge, de coudre. Elle s��tait enferm�e dans un mutisme hargneux et ne r�pondait plus que par monosyllabes. Personne ne pouvait l�approcher et encore moins tenter de conna�tre ses pens�es, pas m�me Ottavia. La vie n��tait tout simplement plus int�ressante. Elle regardait la vaisselle s�amonceler sans la voir. Elle entendait les bruits de la vie et les paroles �chang�es sans les �couter. Transport�e dans un autre monde, si loin de celui o� elle vivait que nul ne pouvait l�y atteindre.</p><p>� Je suis vraiment b�te �, r�p�ta-t-elle cependant ce matin-l�, en se levant.</p><p>Pour la premi�re fois depuis qu�elle avait renonc� � Mercurio, un sourire lui vint. Elle porta la main � ses l�vres, comme si elle voulait toucher du bout des doigts cette all�gresse inattendue.</p><p>Elle alla � la fen�tre et vit son p�re qui prenait la file avec le reste de la communaut� devant la sortie du Ghetto, pendant que les gardes ouvraient les grandes portes.</p><p>Elle se rin�a le visage puis commen�a � s�habiller. Elle n�avait pas de temps � perdre.</p><p>Tout �tait si simple, maintenant qu�elle avait compris.</p><p>La peur, elle s�en rendait compte, l�avait emp�ch�e de r�fl�chir. Son p�re le lui avait expliqu� un jour � propos de certaines arnaques. Si on met le pigeon dos au mur, il perd la capacit� d��valuer la r�alit� et les autres solutions possibles. C��tait l�essence de l�arnaque : le pigeon ne devait envisager que les possibilit�s sugg�r�es par l�arnaqueur. Il ne devait pas r�fl�chir par lui-m�me.</p><p>C�est ce qui s��tait pass�, pensa Giuditta. La peur l�avait abus�e.</p><p>Elle n�avait rien vu d�autre que ce que la peur lui sugg�rait. Ce que Benedetta voulait lui faire voir.</p><p>Alors qu�il y avait une solution � port�e de main. Elle avait �t� trop b�te pour y penser, mais ce matin, le voile s��tait d�chir�. Elle n�aurait su dire comment, et cela n�avait pas d�importance. Les choses arrivaient tout � coup. Tout � coup les gens mouraient ou disparaissaient. Tout � coup on tombait amoureux, comme le jour o� son sang s��tait m�l� � celui de la blessure de Mercurio. Tout � coup elle �tait devenue femme, quand elle l�avait accueilli en elle, et la vie avait commenc� � circuler avec force dans ses veines. Et tout � coup cette vie avait cess�, quand Benedetta l�avait mise dos au mur.</p><p>Mais Giuditta savait maintenant qu�il y avait une issue. Pour elle et Mercurio, pour leur amour.</p><p>La vie, tout � coup, �tait redevenue belle et digne d��tre v�cue. Elle sentit le sang courir � nouveau dans son corps. L�espoir emplir � nouveau ses poumons.</p><p>�C��tait tellement �vident�, se disait-elle en riant et en finissant de s�habiller.</p><p>Benedetta lui avait inocul� le poison de la peur et elle l�avait laiss�e faire. Elle s��tait abandonn�e � la peur, elle avait cess� de lutter, de penser, de vivre.</p><p>Mais c��tait fini. Elle irait imm�diatement trouver Mercurio. Elle lui raconterait tout et lui dirait de s�enfuir. Ainsi le prince ne le trouverait pas. Elle lui dirait aussi qu�elle �tait pr�te � partir avec lui, n�importe o�. Parce rien d�autre n�avait d�importance.</p><p>Cette fois, elle n��crirait pas de lettre � son p�re. Elle lui parlerait en le regardant droit dans les yeux, comme un p�re le m�rite. Et comme le m�ritait l�amour qu�elle ressentait pour Mercurio. Elle parlerait avec son c�ur. Elle ne voulait plus �tre l�che.</p><p>Elle ouvrit la porte et commen�a � descendre l�escalier. D�en bas montait un bruit de voix �nerv�es auxquelles elle ne pr�ta pas attention. Elle n�entendait que les paroles qu�elle dirait � Mercurio. Elle ne pensait qu�� son �treinte.</p><p>� La voil� ! �, dit un homme quand elle fut au rez-de-chauss�e.</p><p>Giuditta leva les yeux.</p><p>Elle vit le Saint, le doigt point� vers elle. Puis Ottavia, les yeux �carquill�s. Derri�re, parmi les gens amass�s, son p�re qui la fixait et levait le bras. � c�t� du Saint, un repr�sentant de la loi en grand uniforme. Pr�s de lui, des gardes arm�s.</p><p>Le repr�sentant de la loi �carta le Saint, fit un pas en avant et dit : � Giuditta da Negroponte, Juive, au nom de la S�r�nissime R�publique de Saint-Marc et pour le compte de la Sainte Inquisition, je t�arr�te pour crime de sorcellerie ! �</p><p>Giuditta vit Ottavia porter les mains � son visage. Elle vit son p�re pousser les gens pour la rejoindre, en faisant non de la t�te. Et le Saint qui souriait avec satisfaction, tandis que le repr�sentant de la loi l��cartait.</p><p>�Mercurio�, pensa-t-elle.</p><p>Puis elle sentit la prise des gardes qui s�emparaient d�elle devant la porte d�entr�e et s�ouvraient un chemin parmi la foule.</p><p>Elle continuait de penser : �Mercurio�.</p><p>Elle sentit le m�tal froid des menottes autour de ses poignets, entendit tinter les anneaux de fer de la cha�ne. Comprit qu�on soulevait ses jupes pour lui passer des fers aux chevilles.</p><p>Puis une voix dit : � Avance, Juive �.</p><p>Et une autre voix, celle de son p�re, hurla : � Giuditta ! � La voix du Saint s��cria : � Sorci�re ! � Celle d�Ottavia appela : � Giuditta ! �, et le ch�ur des chr�tiens r�p�tait : � Sorci�re ! � Elle entendit les couturi�res et le tailleur Ariel Bar Zadok crier son nom en disant : � C�est une injustice ! �</p><p>Elle entendit encore la voix son p�re, d�sesp�r�, par-dessus toutes les autres : � C�est ma fille ! Laissez ma fille ! �</p><p>Alors seulement, dans tout ce vacarme, elle se rendit compte qu�il n�y avait en elle qu�une pens�e : �Je dois aller trouver Mercurio��</p><p>� Avance, Juive �, ordonna de nouveau le commandant des gardes en la poussant.</p><p>Giuditta fit un premier pas. Les fers qu�elle avait aux chevilles la firent tr�bucher. Elle tomba les mains en avant dans la boue craquel�e par la chaleur de l��t�.</p><p>Isacco s�avan�a entre les gardes et l�aida � se relever. Son bonnet jaune lui glissa de la t�te.</p><p>Giuditta pensa seulement que ce bonnet �tait comique. Elle le regarda sans vraiment le voir, elle ne distinguait pas ce qui l�entourait. Elle ne voyait que ce qui �tait loin. Tout ce qui �tait proche devenait flou.</p><p>� Giuditta� �, dit Isacco.</p><p>Un garde le frappa dans le dos. Isacco eut une grimace de douleur.</p><p>Giuditta vit que le garde pi�tinait le bonnet jaune.</p><p>� Et toi, avance �, lui r�p�ta le commandant des gardes en la poussant de nouveau.</p><p>Giuditta fit de petits pas, rapides, aussi larges que les fers le lui permettaient.</p><p>Sur la fondamenta dei Ormesini, une foule plus grande s��tait amass�e, attir�e par l��v�nement.</p><p>� Sorci�re ! Sorci�re ! �, criaient les gens.</p><p>Giuditta se retourna. Isacco la suivait. Il courbait le dos. On aurait dit un vieillard. Il la regardait puis se tournait vers les autres, cherchant une aide qu�il ne trouverait pas.</p><p>� Justice est faite ! criait le Saint qui marchait devant eux, comme � la t�te d�une procession, ses mains tendues vers la lumi�re. Justice est faite ! Gloire � toi, � Seigneur !</p><p>��Sorci�re ! Sorci�re ! �, criaient les gens, qui s��chauffaient de plus en plus.</p><p>Un jeune homme ramassa une pierre et la lan�a sur Giuditta.</p><p>Elle sentit une violente douleur au front, tomba de nouveau.</p><p>� L�ve-toi �, ordonna le commandant.</p><p>Giuditta se releva. Ses jambes ne la portaient plus. Quelque chose de chaud lui coula le long du front. Sa vue se brouilla.</p><p>� Sorci�re ! Sorci�re ! �, continuait de hurler la foule.</p><p>Une autre pierre l�atteignit dans le dos. Puis une autre au menton.</p><p>� �te-toi de l� ! �, dit alors une voix forte et autoritaire.</p><p>Giuditta sentit quelqu�un la saisir par le bras et la soutenir.</p><p>� Ne vous m�lez pas de �a ! �, ordonna le repr�sentant de la loi.</p><p>Le capitaine Lanzafame porta la main � son �p�e qu�il d�gaina.</p><p>Le commandant d�gaina la sienne.</p><p>� Il �tait temps que tu te souviennes que tu es arm�, lui dit Lanzafame sans rel�cher sa prise sur Giuditta, qui avait du mal � rester debout.</p><p>��Tu as entendu ce qu�on t�a dit ? Ne te m�le pas de �a ! fit le commandant.</p><p>��Mon devoir est de m�occuper des Juifs, r�pondit Lanzafame. Et vu que tu ne sais pas t�occuper de tes prisonniers et que tu laisses la foule les lyncher sans autre forme de proc�s, c�est � toi de t��ter de l� !</p><p>��Au nom de la S�r�nissime�, commen�a le repr�sentant de la loi.</p><p>��Au nom de la S�r�nissime ? le coupa le capitaine. S�il arrive quelque chose � cette jeune fille, si � cause de toi elle n�arrive pas vivante alors que ta mission est de l�escorter, je jure que je te coupe la t�te apr�s t�avoir d�nonc� devant le doge en personne pour n�avoir pas fait ton devoir ! Au nom de la S�r�nissime ! �</p><p>Le repr�sentant de la loi regarda le commandant. Le commandant regarda les soldats de Lanzafame, qui les avaient encercl�s, les mains sur la poign�e de leurs armes. Il vit leurs cicatrices et comprit que c��taient de vrais combattants.</p><p>� Prot�gez la prisonni�re ! ordonna-t-il � ses gardes, qui se serr�rent autour de Giuditta.</p><p>��Tu vas y arriver ? �, demanda Lanzafame � Giuditta.</p><p>Elle le regarda. Elle s��tait jur� le matin m�me qu�elle ne se laisserait plus dominer par la peur. Mais elle n��tait pas pr�par�e � cela. � Je suis b�te �, dit-elle tout bas, pensant qu�elle aurait d� s��chapper tout de suite avec Mercurio, que si elle l�avait fait, elle ne serait pas ici.</p><p>� Qu�est-ce que tu dis ? fit Lanzafame.</p><p>��Laisse-nous-la �, dit le commandant des gardes.</p><p>Le capitaine se tourna vers ses hommes. Il ordonna : � En protection �.</p><p>Les soldats se r�partirent autour des gardes. Deux fendirent la foule et se plac�rent � l�avant. Deux autres rest�rent derri�re. Serravalle et quatre soldats se mirent sur les c�t�s. Ainsi, on aurait cru que Giuditta �tait prisonni�re des gardes, lesquels �taient prisonniers des hommes de Lanzafame.</p><p>� Soldats de Satan ! �, hurla le Saint.</p><p>Lanzafame le fixa sans r�pondre. Puis, passant � c�t� du jeune homme qui avait lanc� la premi�re pierre, il le frappa au visage avec la garde de son �p�e sans m�me lui accorder un regard. Le gar�on tomba � terre, �vanoui, tandis qu�un filet de sang s��coulait de son nez et de sa l�vre fendue.</p><p>La foule se calma. Mais ne cessa pas pour autant de suivre le cort�ge jusqu�� la piazza San Marco, o� le nombre de gens se multiplia.</p><p>Ils se remirent � hurler : � Sorci�re ! Sorci�re ! �</p><p>Les soldats d�gain�rent leurs �p�es et maintinrent la foule � bonne distance jusqu�� l�entr�e des prisons du Palais des Doges.</p><p>� Vous ne pouvez pas p�n�trer ici, dit le commandant � Lanzafame.</p><p>��Laisse son p�re lui dire au revoir �, dit le capitaine.</p><p>Le commandant acquies�a. � D�p�che-toi �, dit-il � Isacco.</p><p>Celui-ci rejoignit Giuditta. Il nettoya le sang sur son visage avec la manche de sa chemise. Il la regardait mais n�arrivait pas � parler.</p><p>� Allez, �a suffit, pousse-toi �, ordonna le commandant des gardes, pr�occup� par la foule qui le pressait.</p><p>Isacco ne bougea pas. � C�est ma faute, dit-il � Giuditta en se frappant la poitrine. C�est ma faute, � moi qui t�ai amen�e ici.</p><p>���a suffit, j�ai dit �, reprit le commandant.</p><p>Lanzafame prit Isacco par le bras, doucement, et le docteur commen�a � reculer, sans quitter sa fille des yeux.</p><p>Alors Giuditta, presque � bout de souffle, lui dit : � Mercurio� �</p><p>Isacco la fixait.</p><p>� Dis-le � Mercurio �, murmura Giuditta.</p><p>Puis les gardes se saisirent d�elle et la pouss�rent vers l�escalier qui menait aux prisons du doge.</p><p>� Gloire � J�sus-Christ, notre Sauveur ! hurla le Saint en regardant la foule. Justice est faite !</p><p>��Justice est faite ! �, reprit la foule en �cho.</p></section><section><title><p>77</p></title><p>� Non �, dit Mercurio dans un filet de voix.</p><p>Isacco le regarda sans comprendre. Il avait le visage marqu� par la souffrance et la pr�occupation. Ses fortes �paules s��taient courb�es, �cras�es par un poids qu�elles ne pouvaient supporter. Ses yeux �taient comme �teints, voil�s.</p><p>� Non ? �, demanda Isacco.</p><p>Mercurio ne dit rien.</p><p>Ils �taient l�, dans cette �table qui ressemblait de plus en plus � un h�pital, � se regarder dans les yeux avec le m�me effroi.</p><p>Les prostitu�es se d�pla�aient doucement, t�te basse. Nul ne disait mot.</p><p>� Elle a seulement dit : �Dis-le � Mercurio�. Rien d�autre� �</p><p>Mercurio acquies�a, presque effray�. Qu�est-ce que cela voulait dire ? Pourquoi Giuditta voulait-elle qu�il le sache ? Elle avait une autre vie, elle avait choisi de le laisser en dehors, de le jeter pardessus bord. Alors, pourquoi vouloir maintenant qu�il le sache ? Il commen�a � se sentir agit�. S�aper�ut que le rythme de sa respiration s�acc�l�rait.</p><p>� C�est moi qui l�ai enferm�e dans cette prison� continua Isacco. C�est moi qui l�ai emmen�e � Venise� �</p><p>Mercurio le regarda, comme s�il prenait conscience maintenant seulement de sa pr�sence. Il sentait une fureur inconnue l�agiter. Il �tait en col�re contre Giuditta, qui l�avait exclu de sa vie et le r�clamait maintenant avec une telle violence. � Je n�ai pas assez de force pour deux, docteur. �</p><p>Isacco baissa la t�te. Il se tassa plus encore.</p><p>� Et merde ! s�exclama Mercurio. Arr�tez, docteur !</p><p>��Que se passe-t-il ? intervint Lanzafame.</p><p>��Vous �tes son ami, capitaine ? dit Mercurio, le visage rouge, troubl� par sa propre r�action mais incapable de se dominer. Alors c�est � vous de le consoler ! Cet homme a pass� son temps � me foutre des coups de pied au cul et maintenant il voudrait que je� que je� �</p><p>Lanzafame le poussa brusquement. � Va-t-en. Il ne veut rien de toi, couillon. � Il prit Isacco par le bras. � Viens, allons-nous-en.</p><p>��O� ? demanda le docteur.</p><p>��J�en sais rien. Prendre un peu l�air, viens�</p><p>��Oui, allez-vous-en. Je m�en fiche de ces conneries �, fit Mercurio, l�air sombre. Il serra les poings, grin�a des dents. Se mordit les l�vres.</p><p>Alors Lanzafame l�cha le bras d�Isacco, se jeta sur Mercurio et le plaqua contre le mur. � Pleure, mon gars ! cria-t-il. Pleure donc, foutredieu ! � Il le regarda longuement puis le l�cha. Il prit de nouveau Isacco sous le bras et lui dit tout bas, avec plus de douceur : � Pleure donc toi aussi, vieil imb�cile �.</p><p>Isacco le suivit docilement vers l�entr�e de l�ancienne �table.</p><p>� Il a raison� �, dit Scarabello de son lit.</p><p>Mercurio se retourna, le visage contract� par une grimace qui lui d�formait les traits ; il poussa un cri guttural, comme un r�le, qui lui racla la gorge. Il secoua la t�te avec violence et cria : � Non !</p><p>��Baisse les armes� � La voix de Scarabello �tait �puis�e par la maladie.</p><p>Mercurio serra encore plus fort les poings et les dents. Puis il se sauva dehors, sans un mot. Il courut dans la campagne, jusqu�� sentir son c�ur pr�t � exploser. Alors il se laissa tomber, le visage dans l�herbe qui commen�ait � blondir, les doigts plant�s dans la terre s�che qui p�n�trait sous ses ongles. Il resta ainsi, le dos br�lant au soleil. Immobile, incapable de verser une seule larme.</p><p>� Dis-le � Mercurio� �, murmura-t-il apr�s un temps qu�il n�aurait pas su mesurer, un temps pendant lequel le monde avait cess� d�exister. Il releva la t�te. La lumi�re l��blouit. � Pourquoi ? �, hurla-t-il au ciel.</p><p>Il se remit debout et rentra. Il vit Isacco et Lanzafame pr�s de l�abreuvoir. Le docteur �tait assis sur une pierre, pli� en deux par la douleur et le sentiment de culpabilit�. Il pleurait. Le capitaine �tait � c�t� de lui et regardait le soleil, les bras crois�s.</p><p>Mercurio ralentit. Il sentit la peur et la col�re s�agiter en lui. Mais aussi une sorte d�espoir.</p><p>� Pourquoi ? �, dit-il tout bas.</p><p>Il repensa au jour o� Giuditta lui avait dit que c��tait fini. Se rappela qu�il l�avait suivie, comme un chien perdu, et l�avait vue embrasser Joseph, le gar�on que son p�re lui avait coll� aux basques pour la prot�ger. De lui.</p><p>Il se tourna vers Isacco et un �lan de haine l�envahit. �C�est ta faute�, pensa-t-il.</p><p>Rien n�avait de sens. Mais il devait trouver une r�ponse � la seule question qui l�int�ressait.</p><p>� Pourquoi ? �, dit-il encore tandis qu�il courait vers le quai au poisson. Il se le r�p�tait encore alors que Tonio et Berto souquaient rapidement pour l�emmener � Venise, au pont de Cannaregio.</p><p>Il descendit d�un bond et porta sa main � la poche o� il gardait son couteau. Il rejoignit le campo del Ghetto, o� il attendit. Il �tait pr�t � tout, mais avant, il fallait qu�il sache.</p><p>Dans sa t�te, il entendait �Dis-le � Mercurio�. Il lui semblait entendre la voix de Giuditta. �Dis-le � Mercurio��</p><p>Enfin apparut Joseph, qu�il avait attendu avec une tension croissante.</p><p>Il marchait d�un pas balanc�. Mercurio ne se le rappelait pas aussi costaud. Mais il n�avait pas peur. Rien, � ce moment-l�, ne pouvait lui faire peur.</p><p>Il le suivit jusqu�� ce qu�ils se retrouvent dans une <emphasis>calle</emphasis> �troite et sombre. L�, il lui sauta dessus, le couteau � la main, et le pointa sous sa gorge. � Tu me reconnais, salaud ? �, lui souffla-t-il au visage.</p><p>Joseph acquies�a tout doucement.</p><p>� Qu�est-ce qu�il y a entre Giuditta et toi ? �, lui demanda Mercurio en poussant la pointe du couteau contre son menton. Et il ne pouvait pas d�tacher ses yeux de ces l�vres qui avaient embrass� Giuditta. � R�ponds, esp�ce de merde !</p><p>��Tu me fais mal, dit Joseph.</p><p>��Tu veux sentir ce que �a fait d�avoir mal pour de bon ? � Mercurio, transport� par la rage, enfon�a un peu la pointe de sa lame. � Si tu ne r�ponds pas, je vais te le faire ressortir par les yeux, t�as compris ? �</p><p>Joseph souffla un oui. Et � peine Mercurio eut-il rel�ch� la pression du couteau que Joseph, avec une agilit� surprenante pour une telle masse, se d�gagea de la prise et renversa la situation : il plaqua violemment Mercurio au mur, lui tordit le poignet, faisant tomber le couteau, puis l�immobilisa en lui bloquant le cou. � Je suis peut-�tre un imb�cile. Mais je suis fort et je sais me servir de ma force, dit-il sans col�re. La seule chose que je sache bien faire, c�est me battre. �</p><p>Mercurio le regardait, plein de rancune.</p><p>� Entre Giuditta et moi, il n�y a rien.</p><p>��Pourquoi� pourquoi tu l�as embrass�e ? dit Mercurio, qui avait du mal � parler.</p><p>��Je ne sais pas, r�pondit Joseph en rougissant. Elle m�a demand� de le faire et je l�ai fait. Je n�ai pas bien l�habitude des femmes, je suis g�n� avec elles� � Il regarda Mercurio de son regard bovin. � Maintenant, je vais te l�cher. Fais pas de connerie. �</p><p>Mercurio acquies�a doucement.</p><p>Joseph rel�cha sa prise et fit un pas en arri�re.</p><p>Mercurio se sentait les jambes molles. Elles le portaient � peine. Dans sa t�te, une grande confusion.</p><p>� Je suis d�sol�, dit Joseph.</p><p>��Va te faire foutre, gros lard �, maugr�a Mercurio en s��loignant.</p><p>Quand il arriva au pont apr�s le sotoportego del Ghetto, sur le canal de Cannaregio, ses genoux c�d�rent. Il s�agrippa � la balustrade en bois.</p><p>� Tu ne te sens pas bien, mon gar�on ? �, lui demanda une vieille servante qui rentrait du march�, les bras charg�s de courses.</p><p>Mercurio la fixa d�un regard de haine.</p><p>La vieille femme baissa les yeux et poursuivit en h�te avec son chargement.</p><p>Mercurio se rendit compte qu�� mesure que dans son c�ur naissait une faible esp�rance � laquelle il ne voulait pas encore donner de nom, une col�re aveugle montait en lui. Et cette col�re lui rendit sa force.</p><p>Il rebroussa chemin et courut vers Saint-Marc.</p><p>Il arriva hors d�haleine devant l�entr�e des prisons du palais des Doges. Deux soldats gardaient la grille. Et derri�re eux, cinq autres, dont leur commandant.</p><p>Sur la <emphasis>Piazzetta</emphasis> se tenait une foule de fl�neurs. Tous parlaient de la sorci�re.</p><p>� Je dois voir�, dit Mercurio en haletant, Giuditta da Negroponte� �</p><p>Le soldat le regarda distraitement. � �te-toi de l�, dit-il.</p><p>��Je te dis que je dois la voir �, dit Mercurio.</p><p>Le soldat se tourna vers lui. � Qui es-tu ?</p><p>��Je suis� Je suis�</p><p>��Tu n�es personne. Va-t-en �, intervint le commandant des gardes en s�approchant.</p><p>Mercurio ne bougea pas. Il sentait un fr�missement monter le long de son corps. Il d�pla�ait son poids d�une jambe sur l�autre, et en m�me temps tendait le cou vers la <emphasis>loggia</emphasis> du Palais des Doges. L�angoisse qui le dominait maintenant ne cessait de grandir.</p><p>� T�as compris, mon gar�on ? Va-t-en, r�p�ta le commandant.</p><p>��Giuditta ! se mit tout � coup � crier Mercurio. Giuditta, tu m�entends ?</p><p>��Mais qu�est-ce que tu crois faire ? �, dit le commandant.</p><p>Quelques-uns des fl�neurs regroup�s sur la <emphasis>Piazzetta</emphasis> devant la basilique s�approch�rent, intrigu�s.</p><p>� Giuditta ! �, continuait de hurler Mercurio, les mains de chaque c�t� de la bouche, de toute la force de ses poumons. Comme si son souffle pouvait expulser son angoisse par ce cri. � Pourquoi ? Dis-moi pourquoi ! �</p><p>� un signe du commandant, les deux hommes qui gardaient la grille tent�rent de le saisir par les bras.</p><p>Mercurio fit un bond en arri�re et se d�gagea. Il hurla de nouveau : � Giuditta !</p><p>��Arr�te, mon gars, ou je te mets en prison ! �, lui intima le commandant.</p><p>Les autres gardes, pendant ce temps, avaient fait quelques pas, attendant un ordre.</p><p>� Va te faire foutre ! �, hurla Mercurio qui avait perdu tout contr�le.</p><p>Le commandant bondit et l�attrapa par sa veste. � Tu l�auras voulu, tu es en �tat d�arrestation ! �</p><p>Deux gardes s�empar�rent de lui.</p><p>� Giuditta ! �, continuait de hurler Mercurio en tentant d��chapper � leur prise. Dis-moi pourquoi ?</p><p>��Tu verras qu�une nuit en prison t��claircira les id�es ! dit le commandant. Qui es-tu ? Comment tu t�appelles ? �</p><p>En haut des escaliers qui menaient aux prisons apparut le Saint, attir� par les cris.</p><p>� Toujours dans les parages, foutu moine ! �, lui cria Mercurio avec rage.</p><p>Le Saint le reconnut et lui lan�a un regard de m�pris.</p><p>� Mod�re tes paroles �, lui dit le commandant en s�approchant. Il se tourna vers ses gardes. � Emmenez-le � l�int�rieur �.</p><p>Alors Mercurio, d�instinct, frappa le commandant d�un coup de t�te en plein visage.</p><p>Les gardes, d�sorient�s, le l�ch�rent un instant. Un instant qui suffit � Mercurio pour faire un bond en arri�re.</p><p>Le commandant, g�missant de douleur, �tait au sol, le nez cass�. � Arr�tez-moi ce fumier ! �</p><p>Mais Mercurio �tait d�j� loin.</p><p>� Attrapez-le ! �, hurla le commandant dont le nez pissait copieusement le sang.</p><p>� Je sais qui c�est, dit le Saint. Et je crois que je sais o� il habite. �</p><p>Pendant ce temps, Mercurio traversait toute la piazza San Marco avec les gardes sur les talons, ralentis par leurs armes et leurs uniformes. Il les sema rapidement. Il monta sur une barque de p�cheurs qui rentraient � Mestre. Une fois d�barqu� au quai au poisson, il partit vers la maison d�Anna.</p><p>En dehors de Giuditta, une seule personne pouvait peut-�tre r�pondre � sa question.</p><p>� Je dois vous parler, docteur �, dit-il � Isacco, pench� sur une prostitu�e dont il nettoyait la plaie.</p><p>Isacco le regarda. Puis il acquies�a et le suivit hors de l�h�pital.</p><p>Ils march�rent en silence jusqu�� l�abreuvoir. S�arr�t�rent, l�un � c�t� de l�autre, sans se regarder.</p><p>Mercurio se sentait faible mais ne pouvait plus attendre. Il devait savoir, laisser cet espoir contre lequel il avait lutt� toute la journ�e prendre forme ou s��vaporer.</p><p>Isacco ne disait rien. Il restait immobile, fixant l�horizon voil� par la brume d��t�.</p><p>Alors Mercurio prit une inspiration et parla. Il dit seulement : � Pourquoi ? �</p><p>Le docteur laissa le son de ce mot entrer en lui. Puis, d�une voix pleine de compassion et de chaleur, il r�pondit : � Parce qu�elle t�aime, mon gar�on �.</p><p>Et alors, incontr�lable, la panique explosa.</p><p>� Aidez-moi �, murmura Mercurio.</p></section><section><title><p>78</p></title><p>� S<emphasis>igillum diaboli</emphasis>, dit le Saint. Tu sais ce que �a veut dire, Juive ? �</p><p>Giuditta le regardait, terroris�e. Apr�s une nuit dans une cellule noire et froide, on l�avait emmen�e, � l�aube, dans cette pi�ce sans fen�tre au plafond vo�t�. Des anneaux et des cha�nes �taient fix�s aux murs. Et au centre de ce local humide se trouvait une table avec d��tranges instruments. Des instruments de torture.</p><p>Le Saint se tenait � c�t� d�un homme muscl�. Cet homme �tait le bourreau. Le Saint se faisait appeler <emphasis>Inquisitor</emphasis>.</p><p>� Alors, sais-tu ce qu�est le <emphasis>sigillum diaboli</emphasis> ? �, demanda de nouveau fr�re Amadeo.</p><p>Giuditta fit non de la t�te.</p><p>� Le b�tail est toujours marqu� par son ma�tre, qui d�clare ainsi sa possession, dit le moine en souriant. Pour la m�me raison, ton ma�tre, le d�mon, Satan en personne, t�a certainement marqu�e. � Il s�approcha d�elle. � Et moi, maintenant, je vais trouver cette marque, sorci�re. �</p><p>Giuditta eut un frisson de terreur.</p><p>� Bourreau, ex�cute ta mission, dit le Saint. Que la main de Dieu soit avec toi. �</p><p>Le bourreau commen�a � affiler un rasoir sur une bande de cuir.</p><p>� D�shabille-toi, lui dit-il, de la voix neutre de celui qui fait simplement son m�tier.</p><p>��Non� �, dit Giuditta, les yeux �carquill�s. Elle recula d�un pas et croisa les bras sur sa poitrine, comme si elle �tait d�j� nue.</p><p>Le bourreau se tourna vers les deux gardes qui l�avaient escort�e. � D�shabillez-la, ordonna-t-il.</p><p>��Non� �, dit encore Giuditta, qui regarda autour d�elle. Quand les gardes s�approch�rent d�elle, elle leur �chappa, comme un oiseau affol�. Courant jusqu�� la porte qui la s�parait de la libert�, elle frappa de ses mains contre le lourd vantail de m�l�ze renforc� d��paisses barres de fer. Elle la griffa de ses ongles. Elle hurla � Non ! Je vous en supplie ! �, tandis qu�on s�emparait d�elle.</p><p>Les deux gardes la ramen�rent au centre de la salle.</p><p>Le bourreau s�approcha. � Si tu t�y opposes, ils t�arracheront tes v�tements, fit-il de sa voix calme, raisonnable. Et quand nous aurons fini, que tu pourras te rhabiller, tu n�auras plus que des v�tements d�chir�s. Ce sera comme si tu �tais toujours nue.</p><p>��Je vous en supplie�</p><p>��Laisse-les te d�shabiller �, dit le bourreau.</p><p>Alors Giuditta baissa les bras. Pendant que les mains des gardes d�la�aient son corset, elle pencha la t�te un instant et ses joues furent sillonn�es de grosses larmes chaudes et lourdes.</p><p>� Par o� voulez-vous commencer, <emphasis>Inquisitor</emphasis> ? �</p><p>Le Saint d�signa le pubis.</p><p>� Mettez-la sur la table �, ordonna le bourreau.</p><p>Les deux soldats prirent Giuditta et la hiss�rent sur une table en bois munie d�anneaux de fer. Ils lui bloqu�rent les poignets au-dessus de la t�te, bras tendus. Puis ils lui saisirent les chevilles et les fix�rent.</p><p>Le bourreau vint pr�s de la table. Il referma autour de la taille de Giuditta un grand cercle de m�tal froid qui l�immobilisa. Puis il actionna un levier. La table, dans sa partie inf�rieure, commen�a de se diviser en deux. Quand le bourreau bloqua le levier, Giuditta avait les jambes �cart�es.</p><p>Le bourreau lui montra le rasoir. � Si tu ne bouges pas, je ne te couperai pas. �</p><p>Puis il se pla�a entre les jambes de Giuditta, lui versa sur le pubis une carafe d�eau et de savon, frictionna les poils sans insister, et enfin commen�a � la raser.</p><p>Giuditta ferma les yeux, retenant les cris de d�sespoir qui voulaient sortir de sa bouche.</p><p>Quand le bourreau eut termin�, il versa entre ses jambes, pour la rincer, une carafe d�eau glac�e.</p><p>� Elle est pr�te �, dit-il en s�adressant au Saint.</p><p>Fr�re Amadeo s�approcha. Il fixait la fleur de chair douce et nue que Giuditta avait entre les jambes, comme toutes les femmes. Il se savait n� de quelque chose qui ressemblait � �a. Sa m�re avait � peu pr�s l��ge de cette Juive quand elle l�avait mis au monde. C��tait cette excroissance charnue, comme une bouche abjecte, qui avait attir� hors du couvent son p�re, le fr�re Reginaldo da Cortona, de l�Ordre des Fr�res Pr�cheurs, moine herboriste. Et l�avait corrompu. Damn�.</p><p>Il pointa le doigt vers le vagin de Giuditta. � Pinces �, dit-il.</p><p>Le bourreau le regarda. � � quoi bon ? Si vous ne voulez pas la toucher, je peux le faire moi-m�me avec les mains.</p><p>��Pinces ! hurla presque le Saint. Cette sorci�re m�a �chapp� trop souvent pour que je puisse me fier � tes mains.</p><p>��Elle ne risque plus de s��chapper �, dit le bourreau.</p><p>Fr�re Amadeo vint tout pr�s de lui. Il mesurait presque deux paumes de moins que lui. Mais ses yeux bleus, petits comme des t�tes d��pingle, br�laient. � Pinces �, r�p�ta-t-il doucement.</p><p>Le bourreau alla jusqu�au mur o� ses instruments �taient accroch�s. Il prit des pinces de fer, longues, � pointe plate.</p><p>Giuditta le vit s�approcher. Terroris�e, elle ferma les yeux. S�ordonna de penser � autre chose. Elle vit son p�re, avec cette figure de vieil homme. Elle vit le visage d�Ottavia, qui refl�tait sa propre peur. Mais quand elle essaya de penser � Mercurio, en revanche, elle ne put imaginer le beau visage aim�. Il avait disparu de sa m�moire. �Dis-le � Mercurio�, avait-elle demand� � son p�re. Parce qu�elle �tait sienne et ne voulait pas mourir sans qu�il le sache. Mais alors, pourquoi n�arrivait-elle pas � imaginer ses yeux verts et rieurs ? Et ses belles l�vres qu�elle avait si souvent embrass�es ?</p><p>� Allez, d�p�che-toi �, dit le Saint.</p><p>Giuditta ouvrit les yeux. Elle vit le bourreau s�agenouiller entre ses jambes. Et le fr�re s�approcher, une chandelle � la main.</p><p>Puis elle sentit quelque chose de froid saisir sa peau et tirer pour l��carter.</p><p>� Ouvre plus �, dit le Saint.</p><p>Le bourreau serra les pinces et �largit encore.</p><p>Giuditta se mordit la l�vre inf�rieure jusqu�� ce qu�elle sente la chair c�der et le sang couler dans sa bouche.</p><p>� Tu vas la br�ler, <emphasis>Inquisitor</emphasis>, dit le bourreau.</p><p>��Occupe-toi de ton travail, r�pondit fr�re Amadeo. Dieu en personne guide mes mains ! �</p><p>Giuditta sentit la flamme de la chandelle lui br�ler la chair. Elle hurla et s�agita en tous sens. L�anneau qui lui ceinturait la taille lui d�chira la peau.</p><p>� Il n�y a pas de signe, observa le bourreau.</p><p>��Que sais-tu des malices du d�mon, imb�cile ? fit le Saint. �a, par exemple, tu crois que c�est un simple grain de beaut� ? Non ! C�est un baiser de Satan. �</p><p>Giuditta sentit de nouveau la flamme de la chandelle sur sa chair. Elle hurla. � Je vous en supplie� je vous en supplie� �, et elle pleurait.</p><p>� Entends-tu comme cette sorci�re sait imiter la voix de l�innocence ? dit le Saint dans un petit rire. On y croirait presque, non ? �</p><p>Le bourreau ne r�pondit pas.</p><p>� Chauffe les pinces, ordonna fr�re Amadeo.</p><p>��<emphasis>Inquisitor</emphasis>� tu as vu ce qu�il y avait � voir�, fit le bourreau.</p><p>��Chauffe-les, r�p�ta le Saint. Et aussi les tenailles pour les seins. Je ferai avouer cette sorci�re. J�extirperai la souillure de son corps et de son �me. �</p><p>Le bourreau alla vers le brasier. Il y plongea les pinces. Puis il prit sur le mur des tenailles tordues, qui ressemblaient � celles des arracheurs de dents, et les mit � rougir elles aussi dans la braise.</p><p>� Coupe les cheveux et les poils des aisselles, dit le Saint. Ensuite, pr�pare le clyst�re bouillant et l��carteur pour l�inspection anale. �</p><p>Le bourreau resta un instant immobile, comme s�il allait se rebeller. Puis il se mit au travail.</p><p>Pendant ce temps, fr�re Amadeo s��tait approch� de l�oreille de Giuditta. � Je te coulerai du plomb fondu dans le corps si tu ne confesses pas tes m�faits, chuchot*+l. Dans chacun des orifices que Satan a viol�s. � Il sourit. � Et nous verrons si ton ma�tre vient te sauver. Nous verrons si cela valait la peine que tu lui vendes ton �me.</p><p>��Je vous en supplie� je vous en supplie, pleurait Giuditta, incapable de dire rien d�autre. Je vous en supplie� �</p><p>Le bourreau s�approcha d�elle, avec le rasoir et un broc d�eau et de savon. Il en versa un peu sur une aisselle, puis la rasa. Il passa � l�autre aisselle. La rasa �galement. Enfin il lui savonna les cheveux. Il venait de poser le rasoir au sommet de son front quand la porte de la salle des tortures vibra et s�ouvrit.</p><p>� Qui ose nous d�ranger ? �, tonna fr�re Amadeo.</p><p>Quatre gardes de la S�r�nissime entr�rent et se dispos�rent de part et d�autre de la porte. Aussit�t apr�s, un pr�lat fit son entr�e, v�tu d�une soutane noire en apparence modeste mais au tissu moir�. Derri�re le pr�lat s�avan�a, soutenue par deux clercs tonsur�s de frais, la silhouette malingre et charismatique d�un vieil homme coiff� d�une barrette d�o� pendait un pompon et tenant � la main une crosse pastorale en or.</p><p>� Son Excellence le Patriarche de Venise, Antonio II Contarini �, annon�a le pr�lat en noir.</p><p>Le bourreau baissa aussit�t la t�te. Les deux gardes qui avaient amen� Giuditta aussi.</p><p>Le Saint courut vers la supr�me autorit� eccl�siastique de Venise et se jeta � ses pieds en essayant de lui prendre la main pour baiser son anneau.</p><p>Le patriarche l��loigna d�un geste agac�. � Baise-moi sans me toucher, dit-il d�une petite voix l�g�rement aigu� mais pleine de force. Tes mains me d�rangent. �</p><p>Le Saint approcha ses l�vres de l�anneau, qu�il baisa sans retenir la main gant�e.</p><p>� Je vois que j�arrive juste � temps �, dit le patriarche en lan�ant un rapide regard � Giuditta, attach�e nue sur la table, et aux instruments mis � rougir dans le brasier. � �teins tes feux, bourreau, ajouta-t-il.</p><p>��Mais� votre Saintet� �, commen�a fr�re Amadeo.</p><p>Le patriarche le foudroya d�un regard s�v�re. � Ne te permets pas de m�interrompre. � Il arqua un sourcil. � Quoi qu�il en soit, il para�t que de nous deux, c�est toi le saint �. Il se tourna vers le pr�lat en noir, riant avec lui. � Si�ge �, ordonna-t-il.</p><p>Les deux clercs prirent une chaise et l�aid�rent � s�y installer.</p><p>Le patriarche soupira, fatigu�. Il porta deux doigts � la racine de son nez qu�il serra, comme pour chasser un mal de t�te.</p><p>Le pr�lat approcha une fiole qu�il d�boucha.</p><p>Le patriarche la renifla. Puis il toussa et sembla mieux. Il remercia d�un signe de t�te. � Rome veut depuis longtemps un proc�s public, m�me si cela contredit nos r�gles, dit-il alors, afin d�affirmer et de c�l�brer l�autorit� de l��glise � Venise �galement, o� elle s�estime l�otage du pouvoir temporel du doge et de la politique de notre S�r�nissime R�publique de Saint-Marc. � Il fit une grimace. � l��vidence, en tant que noble citoyen de Venise, fid�le � l�id�al d�ind�pendance de la ville, il ne pouvait trouver agr�able cet ordre du chef supr�me de l��glise. Mais en tant que serviteur de Dieu, il �tait contraint d�y ob�ir. � Donc <emphasis>fiat voluntas Dei</emphasis>. � Il regarda le Saint. � Que peut-il y avoir de mieux que ce cas scabreux d�une Juive dont les robes ont ensorcel� les dames de Venise et leur ont vol� leur �me ? C�est une affaire dont on parlera partout, qui rencontrera un �cho aupr�s du petit peuple, qui passionnera les chantres et les po�tes. Ainsi l��glise� l��glise��� r�p�ta-t-il, emphatique � sauvera les citoyens de la S�r�nissime. Ai-je dit les choses comme elles se pr�sentent, Saint ?</p><p>��Absolument, Patriarche, dit fr�re Amadeo en s�inclinant.</p><p>��Alors, <emphasis>Inquisitor</emphasis>, reprit le patriarche, ne la tue pas avant le proc�s�</p><p>��Non, Patriarche, je�</p><p>��Ne m�interromps pas ! �</p><p>Le Saint s�agenouilla humblement.</p><p>� Ne la tue pas et ne la pr�sente pas au tribunal comme une martyre. Ne la mets pas dans un �tat si pitoyable qu�elle pourrait susciter de la compassion. As-tu compris ? Nous devons agir autrement que pour un proc�s � huis clos. Nous devons utiliser l�intelligence que Dieu nous a accord�e.</p><p>��Oui, Patriarche.</p><p>��Je veux qu�elle soit belle. Rappelle-toi, <emphasis>Inquisitor</emphasis>, que le mal est toujours s�duisant. As-tu entendu parler d�un diable qui offrirait de la merde ? �</p><p>Le fr�re ne r�pondit pas.</p><p>� Dois-je te reposer la question ? dit le patriarche.</p><p>��Non.</p><p>��Le diable n�offre jamais de la merde, est-ce juste ?</p><p>��Absolument juste.</p><p>��Il offre le pouvoir, la richesse, la beaut�, n�est-il pas vrai ?</p><p>��Absolument vrai.</p><p>��Et s�il ne semble pas que cette fille ait obtenu le pouvoir, la richesse et la beaut� qui croira qu�elle a fait un pacte avec le diable ?</p><p>��Personne.</p><p>��Absolument personne, devrais-tu dire. �</p><p>Le pr�lat v�tu de noir se mit � rire.</p><p>� Absolument personne, dit le Saint.</p><p>��Tu ne m�as �t� indiqu� comme <emphasis>Inquisitor</emphasis> que parce que le peuple de Venise te conna�t. Tu as acquis une sorte de c�l�brit� gr�ce � ces� � le patriarche fit une grimace, � � ces trous dans tes mains �, dit-il pour ne pas les appeler stigmates. Il le regarda, presque avec m�pris. Il �tait �vident que le Saint ne lui plaisait pas. � Seras-tu capable de tenir un proc�s ? lui demanda-t-il alors. Ou vaut-il mieux que je me cherche un autre paladin ?</p><p>��Accordez-moi cette chance, patriarche. Je ne vous d�cevrai pas. Je poursuis cette Juive depuis pr�s d�un an, dit le Saint en s�animant.</p><p>��N�en fais pas une affaire personnelle, l�avertit le patriarche. Tu travailles pour moi, qui travaille pour le compte de Sa Saintet�, qui travaille pour la plus grande gloire de Notre Seigneur.</p><p>��Je suis votre humble serviteur, dit fr�re Amadeo.</p><p>��Alors, approche-toi. �</p><p>Le Saint se releva et approcha son oreille de la bouche du patriarche.</p><p>� Une des accusatrices de la Juive est une femme de mauvaise vie, chuchota le patriarche. Le malheur veut que mon pauvre fou de neveu Rinaldo en soit l�amant� Comme tu le sais d�ailleurs tr�s bien, puisque tu te nourris toi aussi de la d�mence du prince, m�a-t-on dit. �</p><p>Fr�re Amadeo rougit.</p><p>� Ne rougis pas comme une pucelle, Saint, dit le patriarche d�une voix glaciale. L� o� il y a de la chair en d�composition, il y a toujours des vers et des parasites. � Le patriarche saisit l�oreille du Saint et l�attira plus pr�s encore. � Ce qui m�importe, c�est que le nom de ma famille ne soit associ� ni � cette femme ni � ce proc�s. Du moins, pas officiellement. C�est pourquoi, avant de faire d�poser cette putain qui vit avec mon neveu dans le petit palais Contarini, tu l�instruiras comme il se doit. Si le nom de mon neveu n�est pas prononc�, tu auras une r�compense. Si en revanche il devait appara�tre, explique � cette femme que les braises sont vite allum�es sous les fers de notre bourreau. �</p><p>Le Saint recula d�un pas. Il acquies�a. � N�ayez crainte. �</p><p>Le patriarche fit un signe aux deux clercs. Ils s�approch�rent aussit�t pour l�aider � se lever. Puis ils le soutinrent tandis qu�il faisait demi-tour, sans un seul regard pour Giuditta attach�e � la table de torture. Arriv� pr�s de la porte, il se retourna vers le fr�re, qui l�avait escort� en marchant de biais, courb� en deux. � Les gens de Venise te connaissent. C�est la seule raison pour laquelle cette occasion t�est offerte, malgr� ton inexp�rience en mati�re d�inquisition. Je te le redis. T�che de ne pas l�oublier.</p><p>��Je ne l�oublierai pas�</p><p>��As-tu lu le livre que je t�ai fait porter ?</p><p>��Le <emphasis>Malleus Maleficarum</emphasis> ? Bien s�r, patriarche. C�est un manuel� �tonnant, r�pondit le Saint.</p><p>��Tiens-t-en � ces proc�dures. Apprends-le par c�ur. Et cite toujours l�<emphasis>Approbatio</emphasis> de la commission des th�ologiens allemands de Cologne : il faut faire comprendre que l��glise accepte le manuel �, dit le patriarche, sachant bien que l�introduction �tait un simple faux qui ne servait qu�� donner � ce manuel l�<emphasis>imprimatur</emphasis> d�une �uvre th�ologiquement incontestable.</p><p>� Je le ferai. Vous pouvez avoir confiance.</p><p>��Ne me d��ois pas, fr�re.</p><p>��Je ne vous d�cevrai pas �, fit le Saint en levant les mains vers le patriarche.</p><p>Celui-ci fixa les stigmates sans se troubler. � Ne fais pas trop le bouffon avec ces trous au tribunal, dit-il avec un profond m�pris. Tu n�es pas le jongleur de Dieu. � Puis il s�en alla.</p><p>Alors le fr�re se tourna vers le bourreau. � D�tache-la, ordonna-t-il. Tu connais une prostitu�e ? �</p><p>Le bourreau eut une expression �tonn�e et ne sut que r�pondre.</p><p>� Trouve une prostitu�e, dit le Saint. Dis-lui de prendre soin de la Juive avec ses baumes, ses onguents et ses huiles. Je veux qu�elle soit lav�e, peign�e, parfum�e. Elle doit transformer la sorci�re en une catin excitante. � Il s�approcha de Giuditta qui s�agitait sur la table, nue et humili�e. � Nous devons la faire appara�tre pour ce qu�elle est �, murmura-t-il en la regardant droit dans les yeux. Il se baissa vers elle, fr�lant son visage avec sa bouche, comme un amant qui se livrerait � un rituel raffin� et pervers. � La putain du diable. �</p><p>Alors, Giuditta eut vraiment peur.</p></section><section><title><p>79</p></title><p>Les gardes du Palais des Doges, commandant en t�te, firent irruption dans l�h�pital.</p><p>� O� est le gar�on qui r�pond au nom de Mercurio ? �, demanda le commandant, dont le nez �tait tum�fi�.</p><p>Isacco, Anna, le capitaine Lanzafame, les prostitu�es gu�ries et celles qui �taient couch�es dans leur lit se tourn�rent vers eux. Les jeunes soldats mutil�s qui venaient chaque jour aider Isacco vinrent aussi � leur rencontre, certains avec des b�quilles. Tous regardaient les militaires, l�air surpris de cette intrusion.</p><p>� vrai dire, les gardes �taient arriv�s quelques instants plus t�t dans des embarcations si voyantes et si bruyantes que n�importe qui, � des lieues alentour, les aurait remarqu�es quand elles avaient accost� dans le canal devant la maison d�Anna.</p><p>Lanzafame fit un pas vers le commandant. � Qui avez-vous demand� ? dit-il, feignant l��tonnement.</p><p>��Il s�appelle Mercurio, je n�en sais pas plus.</p><p>��Qu�est-ce qu�il a fait ? demanda Anna en s�approchant.</p><p>���a ne te concerne pas, femme �, r�pondit le commandant.</p><p>Isacco et quelques prostitu�es se regroup�rent �galement autour des gardes. Tous regardaient son nez.</p><p>� Alors ? R�pondez, ou vous serez consid�r�s comme ses complices. Je sais qu�il habite ici.</p><p>��Vous avez raison et tort � la fois, r�pondit le capitaine. C�est plus ou moins un vagabond. Parfois il est ici, parfois non. En ce moment, par exemple, il n�est pas l�. Et nous n�avons aucune id�e de l�endroit o� il pourrait �tre.</p><p>��Vous le prot�gez ? dit le commandant.</p><p>��V�rifiez par vous-m�mes.</p><p>��Oui, v�rifiez, dit Isacco. Mais je vous conseille de ne toucher � rien. � Il d�signa les prostitu�es dans leur lit. � Elles sont contagieuses. �</p><p>Les soldats se regard�rent, mal � l�aise. Ils fix�rent les prostitu�es rong�es de plaies.</p><p>� Si vous voyez ce criminel, vous avez le devoir de le signaler aux autorit�s, dit le commandant. Il est recherch�, et quiconque lui donne l�hospitalit� ou le cache est son complice, et un ennemi de la R�publique. �</p><p>Tous le regard�rent en silence, sans acquiescer. Au bout d�un instant, le commandant et ses gardes regagn�rent l�entr�e de l�h�pital aussi bruyamment qu�ils �taient entr�s.</p><p>Lidia, la fille de R�publique, les suivit jusqu�� leurs embarcations. Puis elle rebroussa chemin et annon�a : � Ils sont partis.</p><p>��Tu peux sortir �, dit alors Scarabello.</p><p>Mercurio sortit de sa cachette sous le lit de ce dernier. Il �tait p�le. Les traits de son visage �taient tir�s.</p><p>� Tu l�as bien arrang�, dit Lanzafame en riant. Il a le nez cass�. �</p><p>Mercurio hocha la t�te distraitement. Depuis qu�Isacco lui avait dit que Giuditta l�aimait encore, il n�avait cess� d�y penser. Pourquoi avait-elle voulu mettre fin � leur histoire ? La question le taraudait. Mais il y avait plus urgent. Une angoisse, une panique incontr�lable le secouait : allait-il pouvoir la sauver ?</p><p>� Alors ? �, demanda-t-il � Scarabello, presque � bout de souffle.</p><p>Scarabello lui jeta un regard �teint. � Quoi ?</p><p>��Tu peux l�aider, oui ou non ? lui r�p�ta Mercurio, qui lui avait d�j� pos� cette question avant que les gardes n�arrivent.</p><p>��Tu ne peux pas rester ici, dit Anna, pr�occup�e, en s�approchant du lit. Tu dois te cacher. Tu as entendu ? Tu es recherch�.</p><p>��Oui, d�accord, on y pensera �, la coupa Mercurio, qui cherchait sa respiration. Il se tourna de nouveau vers Scarabello, tendu par une urgence que dictait la panique. � R�ponds : tu peux aider Giuditta ?</p><p>��Comment je� pourrais ? �, dit Scarabello en hochant la t�te.</p><p>Mercurio s�assit sur le bord du lit. � Et cet homme puissant que tu connais ? Celui qui si�ge tellement haut que si je m�asseyais � c�t� j�en aurais le vertige ? Tu te rappelles ? �</p><p>Scarabello tendit la main et saisit un pan de la veste de Mercurio, si faiblement qu�il avait du mal � retenir la mince �paisseur de lin entre ses doigts. � Pourquoi tu me parles comme � un d�bile, mon gars ? Je comprends� pour l�instant je comprends.</p><p>��Alors r�ponds, insista Mercurio.</p><p>��Ta Giuditta� elle est foutue, souffla Scarabello.</p><p>��Non !</p><p>��Si, mon gars. Si elle avait vol� la bague� du doge en personne� l�homme qui si�ge en haut du Grand Conseil� aurait pu intervenir. � Scarabello s�interrompit, � bout de souffle. � Mais cette histoire� c�est une histoire d��glise. La Sainte Inquisition� ne rel�ve pas du gouvernement de la S�r�nissime� mais directement du pape, � Rome. Tu vois ?</p><p>��Non. Il doit y avoir quelque chose qu�on� �</p><p>Scarabello essaya de rire mais le souffle lui manqua, tandis qu�il levait le bras pour l�interrompre. � Elle n�a m�me pas droit � un d�fenseur. Tu sais ce qu�on dit ? La sorci�re, elle est d�j� grill�e avant m�me qu�on lui mette le feu� � Il regarda Mercurio et vit le d�sespoir dans ses yeux.</p><p>Mercurio lui prit la main. � Je t�en supplie, aide-moi� �</p><p>Scarabello eut de la peine pour lui. La vie de Giuditta ne valait plus un marquet, maintenant. Tous, dans cette salle, le savaient. M�me son p�re. Et ce gar�on voulait changer un destin d�j� �crit. Il �tait pr�t � prendre sur ses jeunes �paules cette responsabilit�. Alors il sentit qu�il ne pouvait pas le d�cevoir. � Peut-�tre� �</p><p>Mercurio serra plus fort sa main.</p><p>Scarabello regarda du c�t� d�Anna, qui �tait rest�e pr�s d�eux. Cette femme le m�prisait. Et il pouvait le comprendre.</p><p>� Laisse-nous seuls �, dit Mercurio � Anna, pensant que le coup d��il de Scarabello signifiait qu�il voulait lui confier un secret.</p><p>Anna d�pla�a son regard sur Scarabello. Et hocha lentement la t�te. Elle ne voulait pas que ce criminel mette la vie de Mercurio en danger. Mais elle ne trouva pas la force de r�pondre. Elle tourna le dos et s�en alla.</p><p>� Peut-�tre� qu�il pourrait y avoir une occasion qui lui permettrait de s��vader� mais c�est tr�s difficile.</p><p>��Comment ?</p><p>��Je ne sais pas� pour l�instant je ne sais pas� � Scarabello respirait avec difficult�, tout en cherchant comment donner espoir � Mercurio. � Le point faible, c�est le trajet entre les prisons et le lieu du proc�s� Si on peut tenter quelque chose� c�est l�� � Il agita un doigt en l�air. � Mais m�me en y arrivant� ils te retrouveraient� si tu t��chappais par la voie de terre.</p><p>��Et donc ?</p><p>��Donc r�pare ta caraque, mon gar�on. Si tu arrives � faire sortir ta ch�rie de prison, il ne te reste qu�un moyen� la route de mer. Ils n�y penseront pas� Monte sur ton bateau. Et prie�</p><p>��J�ai dit � Zuan de le couler�, fit Mercurio.</p><p>��Et tu t�imagines qu�un vieux comme lui va ob�ir � un gamin ? dit Scarabello en souriant. Je l�ai vu. C�est une vieille t�te de mule qui est mari� avec sa caraque. Il ne la coulera jamais� je suis pr�t � parier�</p><p>��Je n�ai pas l�argent pour�</p><p>��Mais si, tu l�as. Je te le donnerai� Je te l�ai dit�</p><p>��Je te le rendrai.</p><p>��T�es vraiment un couillon, mon gar�on, fit Scarabello en riant doucement. Regarde-moi� je suis en train de crever. Tu veux le mettre dans mon cercueil ? �</p><p>Mercurio secoua la t�te. � Tu vas pas mourir.</p><p>��Va trouver le vieux�</p><p>��Merci.</p><p>��Vas-y� �</p><p>Mercurio se pr�cipita vers la porte de l��table, et Scarabello le suivit du regard. Il n�arriverait jamais � faire �vader la fille du docteur. C��tait une folie. Et cette histoire de bateau, une connerie. Mais au moins �a l�occuperait. Ce gar�on lui avait toujours plu. Il aurait aim� l�aider. M�me s�il ne pouvait lui donner qu�un fr�le espoir. C��tait d�j� quelque chose, se dit-il. Depuis qu�il �tait dans ce lit, il avait compris que l�espoir est un bien pr�cieux.</p><p>Mercurio alla trouver Isacco et Lanzafame pr�s de l�abreuvoir.</p><p>� Capitaine, pourriez-vous obtenir qu�on vous confie la mission d�escorter Giuditta entre les prisons et le lieu du proc�s ? �</p><p>Lanzafame le regarda, surpris.</p><p>Isacco aussi se tourna vers lui, attentif. � � quoi penses-tu ? lui demanda-t-il.</p><p>��Vous pourriez vous faire confier la garde ? �, r�p�ta Mercurio � Lanzafame.</p><p>Le capitaine hocha la t�te. � Et comment ? Ce sont des ordres qui viennent d�en haut, et�</p><p>��D�accord, le coupa Mercurio. Mais si je r�ussissais � vous faire confier la mission et qu�ensuite� quelqu�un fasse �chapper Giuditta� vous la tueriez ? �</p><p>Lanzafame se tourna vers Isacco. Puis de nouveau vers Mercurio. � Comment peux-tu penser que je ferais une chose pareille, mon gar�on ?</p><p>��Tu veux l�aider � s�enfuir, dit le docteur, la voix vibrante d��motion.</p><p>��Vous n�essaieriez pas, vous ? �, dit Mercurio.</p><p>Il y avait de la peur dans ses yeux, pensa Isacco. Mais aussi du courage.</p><p>Mercurio revint au pas de course jusqu�au lit de Scarabello. � Combien tu peux demander de faveurs � ton homme puissant ?</p><p>��Tant que je suis vivant� cr�dit illimit�</p><p>��J�en ai une, pour commencer. �</p><p>Isacco et Lanzafame les rejoignirent et se mirent autour du lit. On aurait dit qu�ils retenaient leur souffle.</p><p>� De quoi il s�agit ? demanda Scarabello.</p><p>��L�escorte de la prisonni�re �, dit Mercurio.</p><p>Scarabello r�fl�chit, en silence. � Oui� je crois que �a peut se faire� � Il se tourna vers Lanzafame. � Mais vous risquez de rater ma mort, capitaine� �</p><p>Lanzafame le fixa. Quelque chose dans son regard avait chang�. Et il fron�a imperceptiblement la l�vre, comme pour retenir un sourire. � Je prends le risque.</p><p>��Que Dieu nous prot�ge, dit Isacco, dont les yeux se mouillaient. Que Dieu nous prot�ge et veille sur Giuditta. �</p><p>Mercurio s�adressa � Scarabello : � J�envoie le borgne ?</p><p>��Non. C�est toi qui devras aller lui parler. �</p><p>Mercurio porta la main � sa poitrine, comme pour ralentir sa respiration angoiss�e. � D�accord.</p><p>��Approche-toi �, lui dit Scarabello, et d�s que Mercurio se fut pench� il murmura � son oreille. � Cet homme-l�, des types comme le borgne, il s�en mange un � chaque petit-d�jeuner. Quand il te recevra, tu dois le regarder droit dans les yeux et lui faire comprendre qu�il n�est pas mieux que toi. Alors, il t��coutera.</p><p>��J�essaierai�</p><p>��Et il vaudrait mieux� tout lui demander en m�me temps� Alors, si d�autres faveurs te viennent � l�esprit�</p><p>��D�accord.</p><p>��Attends� � Scarabello prit Mercurio par la main. Il se tourna vers Isacco et Lanzafame. � Laissez-nous seuls, s�il vous pla�t� �</p><p>Le docteur et le capitaine s��loign�rent.</p><p>Scarabello ouvrit sa chemise. Il attrapa une cha�ne d�or autour de son cou et essaya de l�arracher. Mais il �tait trop faible. Ses doigts couverts de plaies l�ch�rent prise, les anneaux tint�rent. Il haleta, �puis�, et fit signe � Mercurio de l�aider.</p><p>Mercurio lui �ta la cha�ne avec d�licatesse. Une longue m�che de cheveux blancs y resta accroch�e. Mercurio l��ta rapidement, esp�rant que Scarabello ne l�avait pas vue.</p><p>� Montre-lui �a� montre-la � Jacopo� Giustiniani� � Scarabello d�signa le sceau accroch� � la cha�ne. C�est comme �a qu�il s�appelle� mais ne dis son nom � personne� tu dois� � Il ferma un peu les yeux, comme s�il cherchait le mot juste. � Tu dois� le prot�ger�</p><p>��D�accord �, dit Mercurio. Il baissa les yeux sur le sceau en or, orn� d�une cornaline sur laquelle �tait grav� un aigle � deux t�tes aux ailes d�ploy�es.</p><p>� Si je meurs avant� le sceau servira � lui faire croire pendant quelque temps que je suis encore vivant�</p><p>��Tu vas pas mourir.</p><p>��On meurt tous� un jour ou l�autre. �</p><empty-line/><p>Mercurio quitta Mestre, un poids sur le c�ur. Tout reposait d�sormais sur lui. Il fallait qu�il y arrive, qu�il sauve Giuditta.</p><p>Il se fit comme d�habitude d�poser par Tonio et Berto sur la riva di Santa Giustina, au croisement avec le rio di Fontego. Personne ne devait conna�tre l�existence de la caraque, surtout maintenant.</p><p>Alors qu�il marchait d�un pas vif sur la <emphasis>fondamenta</emphasis>, il entendit un roulement de tambour sur le <emphasis>campo</emphasis> voisin. Il y vit une petite foule qui se rassemblait autour d�un crieur public.</p><p>� Dimanche, jour du Seigneur, par la volont� de notre patriarche Antonio II Contarini, d�clamait l�homme d�une voix de stentor, sur la Piazzetta de Saint-Marc pr�s du quai du palais des Doges, en pr�sence des autorit�s de notre S�r�nissime R�publique de Venise, la Sainte Inquisition Romaine donnera publiquement lecture et compte-rendu des accusations port�es contre Giuditta da Negroponte, sorci�re et juive. �</p><p>La foule applaudit.</p><p>Mercurio comprit qu�il restait peu de temps. Le b�cher se pr�parait.</p><p>Les autres avaient peut-�tre raison. Giuditta �tait fichue. Mais Mercurio ne pouvait ni ne voulait abdiquer.</p><p>Il atteignit le squero de Zuan dell�Olmo. Il retenait son souffle, en tournant au coin. Il cria : � O� t�es, vieux ? �</p><p>Mos� l�accueillit en aboyant de joie.</p><p>� Tu ne l�as pas coul�e ! dit-il � Zuan quand celui-ci apparut.</p><p>��Non, mon gars. Et je ne veux plus de ton argent. Je ne te le vends plus, mon bateau. Je n�ai que faire de tes pi�ces d�or, je pr�f�re rester ici pourrir avec lui� �</p><p>Mercurio �clata de rire et l��treignit avec un exc�s d�enthousiasme. Les choses commen�aient peut-�tre � tourner comme il fallait. � Je t�adore, Zuan !</p><p>��Diable, qu�est-ce que tu fais, mon gars ? dit le vieil homme, g�n� et agac� par ces embrassades dont il voulait se d�gager.</p><p>��Tu ne dois pas le couler. Tu dois le r�parer.</p><p>��T�es vraiment con, mon gar�on, fit Zuan en pointant le doigt vers lui. Je l�ai compris tout de suite, que t��tais con.</p><p>��Il faut que tu le remettes en �tat. Et vite.</p><p>��Comment �a, vite ? Et avec quel argent ?</p><p>��Une semaine�</p><p>��Une semaine ? Tu vois bien que t�es c�</p><p>��Une semaine �, le coupa Mercurio. Il avait le regard d�termin�. Il serra sa main sur l��paule osseuse du vieil homme. � C�est une question de vie ou de mort. �</p><p>Zuan devint attentif.</p><p>� Une fois, j��tais � l�Arsenal. En une journ�e ils ont construit un vaisseau � partir de rien �, fit Mercurio. Il d�signa le bateau. � Dans une semaine, la caraque doit �tre � flot. Et pour l�argent, ne t�en fais pas. �</p><p>Zuan hochait la t�te pendant que Mos� aboyait, tout excit�. � Tais-toi, couillon ! �, lui dit le vieux. Mos� aboya encore plus fort, en remuant la queue.</p><p>� Et pr�parez-vous � partir. Tous les deux �, dit Mercurio en montrant le chien.</p><p>� Je le disais bien que t��tais con. Un con int�gral� � Il agita les bras en l�air. � Il faut un �quipage pour gouverner un vaisseau, tu y as jamais pens� ?</p><p>��Alors trouves-en un ! Moi, j�ai deux <emphasis>bonevoglie</emphasis>, �a pourra aller ?</p><p>��Il faut au moins vingt hommes, putain !</p><p>��Donc il ne t�en reste plus que dix-huit � trouver, mon vieux. � Il le fixa.</p><p>� Je ne plaisante pas. Tu dois me croire. �</p><p>Zuan leva les mains en signe de renoncement. Dans ses yeux, une lueur de gaiet�.</p><p>Mercurio le saisit aux �paules. � Regarde-moi �, lui dit-il s�rieusement.</p><p>Mos� jappa puis s�assit, bien sage.</p><p>� J�ai besoin de toi, mon vieux. Ne me trahis pas.</p><p>��Non� �, murmura Zuan. Et tandis que Mercurio disparaissait rapidement, il essuya une larme d��motion et tenta de donner un coup de pied � Mos� qui l�esquiva et se mit � sautiller autour de lui, tout content. � Grand couillon, tu peux bien rire de ce pauvre vieil imb�cile ! Cette fois, on va bien voir comment tu tiens la mer� �</p><p>Au loin r�sonnaient les tambours de l�Inquisition.</p></section><section><title><p>80</p></title><p>La piazza San Marco �tait envahie de lumi�re. Un soleil impitoyable, f�roce. Les gens marchaient, haletant sous la chaleur, � l�ombre des arcades des Paratie Nuove qu�on venait de reconstruire.</p><p>L��t� s��tait abattu sur Venise comme une maladie. L�air �tait irrespirable, le ciel gris p�le �tait bas, d�une luminescence ind�finissable, surnaturelle. Les petits canaux �taient d�j� � sec. La boue emprisonnait les poissons-chats, et l� o� elle �tait s�che, on voyait les traces laiss�es par les rats. L�eau immobile sentait plus que jamais la pourriture. Les excr�ments, liquides et solides, humains et animaux, fermentaient vite, courtis�s par des vol�es de mouches. Les cadavres de pigeons, de rongeurs, de mouettes, de chats et m�me de chevaux se d�composaient rapidement, laissant voir � ciel ouvert les larves qui y grouillaient.</p><p>Benedetta �tait en nage mais marchait d�un bon pas. Elle avait dans une main un mouchoir brod� de pr�cieuse dentelle de Burano, et dans l�autre un laissez-passer que bien peu, en cette p�riode, auraient pu obtenir.</p><p>Tout en marchant parmi les gens, elle regarda derri�re elle. Elle avait l�impression qu�on la suivait. Depuis qu�elle �tait sortie du palais Contarini, il lui semblait avoir entendu des pas, dans les <emphasis>calli</emphasis> d�sertes, qui se calquaient sur les siens, s�arr�tant en m�me temps qu�elle. Peut-�tre le prince avait-il coll� un serviteur � ses basques. C��tait dans sa nature de vouloir tout contr�ler. Ces derniers jours, d�ailleurs, il lui avait demand� plusieurs fois o� elle �tait all�e. Peut-�tre le serviteur qui l�avait amen�e � Mestre avait-il parl�. Une heure plus t�t, elle �tait donc sortie seule, sans demander � un domestique de l�accompagner. Et pour se rendre � Saint-Marc, elle avait suivi un trajet plein de d�tours.</p><p>De nouveau, elle se retourna brusquement. Mais ne vit personne.</p><p>Sortant des Paratie Nuove, elle traversa la place en longeant la basilique jusqu�au campanile, au pied duquel �taient install�es des boutiques de marchands de bois. Devant la derni�re boutique, une �quipe d�hommes empilait des b�ches. Benedetta �tait arriv�e au Palais des Doges. Elle sentit monter son excitation, en m�me temps qu�une sensation d�ins�curit� et d��nervement, sans doute � cause de cette chaleur exceptionnelle.</p><p>Elle s�arr�ta � l�ombre de l�avant-toit d�une boutique. Par terre, un tapis de copeaux de bois ; dans l�air l�odeur de la r�sine fra�che. Benedetta essuya son front avec son mouchoir. Puis elle tamponna son d�collet� et alla jusqu�� ses aisselles, sous sa robe. Elle respira � fond. S�imposa de se calmer. D�tendit ses traits en cherchant � se donner un air d�tach� et, quand elle se sentit pr�te, reprit sa marche.</p><p>Les mouettes, dans le ciel, lan�aient des rires aigus et se massaient sur les pilotis du quai sur le Grand Canal.</p><p>Benedetta remarqua que les deux gardes du Palais des Doges s��taient tourn�s vers elle. Elle sentit la sueur couler le long de son dos et entre ses jambes. Elle ne ralentit pas et ne baissa pas les yeux. Quand elle fut devant eux, sans un mot, d�un geste altier et sans emphase, comme une pratique � laquelle son rang l�avait habitu�e, elle leur remit le laissez-passer.</p><p>Le garde le plus ancien brisa le sceau et lut. Le document �tait sign� par le Saint, l�<emphasis>Inquisitor</emphasis>, et contresign� par le prince Rinaldo Contarini. L�homme s�inclina l�g�rement devant Benedetta, jeta un regard alentour et lui demanda, �tonn� : � Vous n�avez pas de serviteurs ? �</p><p>Elle le fixa d�un regard glacial et r�pondit : � Je pr�f�re ne pas donner de relief � cette visite �.</p><p>Le garde s�inclina de nouveau, puis s�adressa � son coll�gue : � Accompagne sa Seigneurie aupr�s de la Juive �.</p><p>L�autre s�inclina � son tour et se dirigea vers la <emphasis>loggia</emphasis> des prisonniers.</p><p>Benedetta se retourna vers les arcades. La sensation d��tre suivie ne l�avait pas quitt�e. Mais l� encore elle ne vit personne de suspect.</p><p>Elle rejoignit le garde qui l�attendait � l�entr�e des prisons.</p><p>Quand elle p�n�tra dans les boyaux sombres et humides, elle sentit sa sueur se glacer. Elle frissonna. Ils pass�rent devant les cellules communes, d�o� arrivaient des g�missements et des pri�res, et d�o� provenaient des odeurs pestilentielles. Ils d�pass�rent un couloir ouvrant sur des cellules individuelles et arriv�rent au fond, devant une grande porte ancienne en noyer renforc�e de traverses de fer forg�. Le garde fit signe � un de ses coll�gues qui avait un gros trousseau de cl�s � la ceinture.</p><p>Enfin la porte s�ouvrit.</p><p>� Restez dehors, dit Benedetta.</p><p>��� vos ordres, votre Seigneurie �, r�pondit aussit�t le garde en lui tendant une lampe � huile. Faites attention, le sol est s�rement glissant. Les prisonniers se pissent dessus. �</p><p>L�autre garde renifla � l�entr�e de la cellule et rit. Puis il s��carta.</p><p>Benedetta prit la lampe et l��leva devant elle. L�obscurit� �tait imp�n�trable. L�odeur forte. Mais pas une odeur d�urine. Elle se dit que c��tait l�odeur de la peur. Et se rendit compte qu�elle �tait impressionn�e de franchir ce seuil.</p><p>� Elle est� attach�e ? demanda-t-elle.</p><p>��Elle ne peut rien vous faire, votre Seigneurie. Soyez tranquille �, r�pondit le gardien de la prison.</p><p>Benedetta prit une longue inspiration et entra.</p><p>Derri�re elle, les deux soldats rican�rent.</p><p>La lampe r�pandait autour d�elle un faible halo, n��clairant qu�� quelques pas. Benedetta vit que le sol �tait fait de grosses dalles de pierre grossi�rement travaill�es, polies par le temps. Les murs �taient de briques rouges, avec un plafond vo�t� et de grosses poutres traversi�res. Une premi�re s�rie de poutres courait parall�lement au sol � quelques pieds de hauteur, et une seconde s�rie � moins d�une perche. Sur les poutres �taient fix�s de gros anneaux, des cha�nes, des jougs.</p><p>Benedetta avan�a doucement. L�odeur de salet� et d�humeurs corporelles augmentait. Quand, baissant la lampe � la hauteur de ses genoux, elle vit soudain se mat�rialiser devant elle le visage de Giuditta, elle fit un bond en arri�re, effray�e. Reprenant le contr�le de sa respiration, elle continua de s�approcher.</p><p>Giuditta cligna des paupi�res, comme si cette faible lueur l�aveuglait. Elle tourna la t�te.</p><p>Benedetta s�approcha plus pr�s. Elle la regarda dans les yeux, sans parler, attendant que l�autre la reconnaisse. Puis son regard descendit le long du corps de Giuditta. Elle �tait recroquevill�e sur le sol, et portait une petite robe sale et chiffonn�e. � mesure que la lueur de la lampe poursuivait son exploration, Giuditta se pelotonnait contre le mur. En bougeant, elle laissa appara�tre un genou �corch�. Benedetta vit que ses chevilles �taient emprisonn�es dans deux gros anneaux rouill�s. Un cercle de fer, avec une cha�ne courte, �tait pass� autour de sa taille, l�obligeant � rester assise sur le sol. Ses poignets aussi �taient encha�n�s et meurtris. Son visage �tait sale. Elle avait un regard d�animal en cage.</p><p>Depuis trois jours, elle vivait dans cette obscurit� ; il ne semblait pas y avoir de fen�tre. L�air �tait froid, humide et vici�. Pourtant Giuditta restait belle, pensa Benedetta avec un frisson de col�re. Elle la ha�t de toute son �me, plus qu�elle ne la ha�ssait d�j�, parce que m�me la prison ne l�avait pas vaincue. Ou pas totalement. Elle restait une digne rivale.</p><p>� Bonjour, sorci�re �, dit-elle.</p><p>Giuditta soutint son regard. Elle avait les yeux rougis, les joues creus�es, les cheveux coll�s, sales, et les l�vres gerc�es. � Tu ne me fais� pas peur �, dit-elle d�une voix rauque.</p><p>Benedetta approcha la lumi�re de son visage. � Je n�ai pas besoin de te faire peur. � Puis, d�un mouvement circulaire, elle �claira la cellule. � Non, je n�en ai plus besoin. � Elle rit. Tendit la main, comme si elle allait lui faire une caresse.</p><p>Giuditta d�tourna son visage.</p><p>� C�est bon de te voir ainsi, murmura Benedetta.</p><p>��Qu�est-ce que tu veux ?</p><p>��Qu�est-ce que je pourrais vouloir de plus ? �, dit Benedetta en souriant. Elle fit une longue pause, maintenant la lampe devant ses yeux. Oui, Giuditta �tait encore belle. � Je veux te voir mourir ! �, dit-elle avec fureur.</p><p>Giuditta, en d�pit de tous ses efforts, sentit la terreur lui planter ses griffes dans le ventre. � Pourquoi ? �, dit-elle tout bas.</p><p>Benedetta la regarda sans r�pondre. Puis elle lui cracha � la figure, se releva et alla jusqu�� la porte de la cellule. Elle s�arr�ta. � Je vais retrouver Mercurio, annon�a-t-elle en cherchant le ton le plus l�ger possible, comme si elle parlait � une amie. Je le console. � Elle revint en arri�re. � Et lui, il se laisse volontiers consoler par moi. � Elle resta debout devant Giuditta. � Je ne peux pas le saluer de ta part, tu le comprends, n�est-ce pas ? � Elle se baissa, �clairant de nouveau le visage de son ennemie, et vit qu�elle pleurait. Elle soupira, comme sous l�empire du plaisir, et s�en alla sans plus s�attarder.</p><p>Aussit�t sur la place, elle fut frapp�e par la violence du soleil. Elle avait presque oubli� cette chaleur et cette lumi�re qui se refl�taient sur l�eau de la lagune en une myriade de petits pav�s lumineux constamment en mouvement. Elle laissa l�air chaud emplir ses poumons puis, revigor�e, se dirigea vers les <emphasis>fondamenta</emphasis> � c�t� du quai du palais des Doges.</p><p>Elle fit signe � un gondolier et monta dans sa barque.</p><p>Tandis qu�elle s��loignait dans l�embouchure du Grand Canal, elle se retourna encore pour voir si elle �tait suivie. Elle ne remarqua personne. Alors elle regarda les autres barques et les gondoles. Mais il y en avait des dizaines qui allaient dans toutes les directions.</p><p>Elle entendit sur sa gauche un roulement de tambour. Se tourna vers la Punta da M�r, la mince bande de terre qui s�parait le Grand Canal du canal de la Giudecca, o� elle vit un groupe de va-nu-pieds qui suivait un crieur public.</p><p>� Dimanche, jour du Seigneur, par la volont� de notre patriarche Antonio II Contarini, sur la Piazzetta de Saint-Marc pr�s du palais des Doges, en pr�sence des autorit�s de notre S�r�nissime R�publique de Venise, la Sainte Inquisition Romaine donnera publiquement lecture et compte-rendu des accusations port�es contre Giuditta da Negroponte, sorci�re et juive. �</p><p>� Plus que deux jours, murmura Benedetta.</p><p>��Comment, votre Seigneurie ? �, lui demanda le gondolier.</p><p>Elle le regarda avec un sourire ang�lique. � Emm�ne-moi � Mestre, mon brave. �</p><p>Benedetta le guida jusqu�� l��troit canal d�irrigation qui passait devant la maison d�Anna del Mercato. Elle d�barqua, lui ordonnant de l�attendre. � Je ne resterai pas longtemps �, dit-elle en s��loignant.</p><p>Tandis qu�elle marchait vers la maison, toujours avec cette d�sagr�able sensation d��tre suivie, elle se retourna vivement. Elle ne vit rien, sinon un bouquet de roseaux qui bougeaient, contrairement aux autres, immobiles dans la chaleur. � une dizaine de pas derri�re sa gondole.</p><p>�Arr�te de t�inqui�ter, se dit-elle, tu as gagn�.�</p><p>Elle regarda de nouveau vers les roseaux. Ils ne bougeaient plus. Un courant d�air, pensa-t-elle.</p><p>Elle arriva devant la maison. Frappa.</p><p>Une petite fille vint lui ouvrir. � Tu es malade ? �, lui demanda-t-elle. Et sans attendre la r�ponse lui d�signa la salle derri�re la maison. � Va l�-bas, c�est l� qu�est l�h�pital.</p><p>��Malade toi-m�me, oiseau de mauvais augure, lui r�pondit Benedetta avec fougue, sentant son sang se glacer malgr� la grande chaleur.</p><p>��Qui est l� ? �, lan�a une voix � l�int�rieur, avant que n�apparaisse Anna del Mercato. � Ah, c�est toi �, fit-elle sans enthousiasme. Elle se tourna vers la petite fille. � Vas-y, Lidia. Ta maman te cherchait pour �tendre les pansements � s�cher. �</p><p>Lidia regarda Benedetta et s��loigna � petits pas rapides.</p><p>Anna, elle, fixait Benedetta mais son regard n�avait rien de sa chaleur habituelle.</p><p>� Tu ne m�aimes pas, hein ? lui dit Benedetta d�un ton de d�fi.</p><p>��Pourquoi tu le demandes, puisque tu le sais ?</p><p>��Qu�est-ce que je t�ai fait ?</p><p>��� moi, rien.</p><p>��Alors laisse-moi tranquille. Occupe-toi de tes affaires.</p><p>��Mercurio fait partie de mes affaires, dit Anna, s�rieuse.</p><p>��Ah, c�est vrai que tu es sa petite maman, sa <emphasis>mammina</emphasis> �, ironisa Benedetta.</p><p>Anna ne r�pondit pas et continua de la fixer.</p><p>� Eh bien, il se trouve que je lui plais, � Mercurio.</p><p>��Tu ne plairais m�me pas � un serpent venimeux, r�pondit Anna.</p><p>��Benedetta, quelle surprise ! �, s�exclama alors Mercurio qui, venant de l�h�pital, arrivait dans son dos. Il vit le regard tendu d�Anna. � Que se passe-t-il ?</p><p>��Rien, r�pondit celle-ci.</p><p>��Il fait une chaleur insupportable. Accompagne-moi � l�abreuvoir, je dois me rafra�chir �, dit Mercurio � Benedetta.</p><p>Tandis qu�ils s��loignaient, Benedetta toisa Anna, avec un sourire mauvais. � Va te faire foutre, <emphasis>mammina</emphasis> �, lui dit-elle.</p><p>Mercurio, torse nu, se lavait. � Tu as entendu parler du proc�s ? �, lui demanda-t-il. Il avait un regard inquiet.</p><p>� Quel proc�s ?</p><p>��Celui de Giuditta.</p><p>��Ah� Giuditta ? � Et tandis qu�elle pronon�ait son nom, elle se sentit presque faiblir. Elle n�arrivait pas � �ter de son esprit l�image de cette maudite Juive, belle m�me en prison. Elle essaya de sourire pour ne pas laisser affleurer toute sa haine, et l�incertitude qu�elle avait dans le c�ur.</p><p>Mercurio �tait certain que Benedetta �tait parfaitement au courant du proc�s, comme tous les V�nitiens. Pourquoi avait-elle fait semblant de ne pas comprendre ? � Oui, Giuditta �, dit-elle.</p><p>Elle soupira. � Pauvre petite. Quelle affreuse situation. � Puis elle observa Mercurio. L�eau scintillait sur sa peau. Il �tait magnifique. � J�ai achet� une de ses robes, moi aussi� tu sais, celles qu�on dit ensorcel�es.</p><p>��Et elles le sont ? demanda-t-il, attentif maintenant � ses r�actions.</p><p>��Tu crois � ces b�tises ? dit Benedetta en riant.</p><p>��Et toi ? �</p><p>Benedetta serra les l�vres, comme si elle r�fl�chissait. � Pourquoi parlons-nous d�elle ? Ce n�est pas bon pour toi, tu ne crois pas ? Tu devrais faire une croix dessus, comme tu m�as dit que tu voulais le faire.</p><p>��Oui, tu as raison, acquies�a Mercurio.</p><p>��Tu y penses beaucoup ? �, demanda-t-elle, une pointe douloureuse au c�ur. Et son visage se contracta en une grimace.</p><p>Elle est en col�re, pensa Mercurio.</p><p>� Elle n�en vaut pas la peine, dit Benedetta d�une voix rauque pleine de fiel. Tu as vu comment elle s�est comport�e avec toi ? Ce n�est peut-�tre pas une sorci�re, mais en tous cas c�est une� � Elle se retint � temps. � Crois-moi, elle n�en vaut pas la peine. Ne pense plus � elle.</p><p>��Oui� tu as raison �, r�pondit Mercurio. Il �tait soudain sur la d�fensive. � Difficile de ne pas y penser, quand m�me. Il y a des crieurs publics partout pour annoncer le proc�s. M�me � Mestre.</p><p>��Tu n�as qu�� te boucher les oreilles �, dit Benedetta en riant.</p><p>Il la regarda. Feignit de sourire. � Tu vas mieux. Tu n�as plus ces cernes noirs.</p><p>��Je t�avais dit que c��tait un malaise passager. Je suis plus jolie ?</p><p>��Oui� Et le Saint a quelque chose � voir l�-dedans ?</p><p>��Avec le fait que je sois jolie ? plaisanta Benedetta.</p><p>��Avec le proc�s fait � Giuditta, dit Mercurio, s�rieux.</p><p>��Le Saint d�teste les Juifs, tu sais bien.</p><p>��Oui, je sais. Et il habite aussi chez toi�</p><p>��Quel rapport ? �, demanda Benedetta, d�concert�e.</p><p>Mercurio eut la sensation qu�elle avait quelque chose � cacher. � Il a �t� nomm� <emphasis>Inquisitor</emphasis>, que je sache ?</p><p>��Ah oui ? Je ne sais pas, on ne se parle jamais� �</p><p>Mercurio la fixait en silence.</p><p>� Mais oui, c�est vrai, dit alors Benedetta. Maintenant que j�y pense� oui, je crois que oui� Tu veux que je lui en touche un mot ? dit-elle gaiement.</p><p>��Tu le ferais ? �, lui demanda Mercurio d�un ton froid.</p><p>Benedetta s�agita un peu, mal � l�aise. � Tu sais comment il est, ce moine. Il ne m��couterait pas.</p><p>���videmment�, fit Mercurio en hochant la t�te. Je suis d�sol� que tu sois venue jusqu�ici. Nous n�avons pas de temps � passer ensemble aujourd�hui, ajouta-t-il, exp�ditif. J�ai promis au docteur de l�aider�</p><p>��Oui, bien s�r �, dit Benedetta. Elle posa la main sur le bras de Mercurio. Pencha la t�te sur le c�t�. � Je comprends, ne t�inqui�te pas. � Elle approcha sa bouche de son visage. Puis d�posa un baiser sur sa joue. � Prends soin de toi �, dit-elle en s�en allant.</p><p>Mercurio se tourna vers la maison et vit Anna sur le seuil.</p><p>� Au revoir, Anna ! �, la salua Benedetta d�un ton jovial.</p><p>Anna ne lui r�pondit pas et regarda en direction de Mercurio.</p><p>Il comprit qu�elle n�aimait pas Benedetta. Lui non plus, d�ailleurs, ne l�aimait pas.</p><p>Benedetta se tourna une derni�re fois avant d�arriver � la gondole et agita une main en l�air � l�intention de Mercurio. Puis elle regarda vers une rang�e de peupliers sur sa gauche, o� il lui sembla voir une silhouette sombre, cach�e derri�re un tronc. Un instant, elle pensa qu�elle s��tait sentie suivie � raison. Mais, quand elle monta dans la gondole, elle vit que l�homme en noir restait l�, immobile, et ne la suivait pas.</p><p>L�homme, en effet, ne bougea pas pendant que Mercurio enfilait une chemise blanche en lin. Il s�agrippa au tronc des deux mains, avec force, griffant l��corce, comme s�il avait peur de tomber. Comme s�il r�sistait � un vertige. Puis une larme coula le long de sa joue.</p><p>�Je t�ai trouv�, se dit Shimon avec un fr�missement. Je t�ai trouv�.�</p></section><section><title><p>81</p></title><p>� Pourquoi ? �, demanda Jacopo Giustiniani.</p><p>Le noble avait accept� de recevoir Mercurio dans la salle du Grand Conseil. Deux valets en livr�e, aux longs cheveux blonds, l�avaient escort� dans un coin de la salle gigantesque, qui mesurait plus de vingt-cinq perches sur treize, sur une hauteur d�au moins six, sans qu�aucune colonne n�interrompe cet espace d�mesur�. Mercurio n�avait jamais rien vu d�aussi immense que cette pi�ce du premier �tage du Palais des Doges qui donnait sur le quai et sur la <emphasis>Piazzetta</emphasis>.</p><p>� Parce que� � Mercurio s�arr�ta. Scarabello lui avait dit que cet homme ne ferait qu�une bouch�e du borgne. Tandis que la lumi�re qui passait par une des sept fen�tres ogivales l�aveuglait, il se fit la r�flexion que Jacopo Giustiniani �tait diff�rent de l�homme qu�il avait imagin� quand il l�avait rencontr� le visage cach� sous un masque, avec Scarabello. Il avait un regard doux et des mani�res raffin�es. Et un charisme naturel. � On m�a recommand� de ne pas me montrer faible, dit Mercurio, ob�issant � son instinct. Mais il est difficile de ne pas se sentir inf�rieur � vous. �</p><p>L�aristocrate, dont la famille �tait inscrite dans le Livre d�Or de Venise, ses membres si�geant donc de droit sur les bancs du Grand Conseil qui d�cidait de l��lection du Doge et de la Seigneurie mais aussi du destin de la S�r�nissime, plissa un peu les yeux et sourit. Il tournait entre ses doigts le sceau que Mercurio lui avait remis quand il s��tait pr�sent� au nom de Scarabello.</p><p>� L�homme que je veux vous recommander� c�est-�-dire� que Scarabello vous recommande, est le capitaine Lanzafame, un des h�ros de la bataille de Marignan. La R�publique l�a humili� en le chargeant de garder l�enceinte des Juifs, mais il n�a pas protest�. C�est un homme honn�te et fort, qui a nou� amiti� avec un docteur qui se d�pense pour lutter contre l��pid�mie du mal fran�ais�</p><p>��Attends un instant, mon gar�on, l�interrompit le noble en fron�ant les sourcils. Nous parlons de ce m�me m�decin que Scarabello a chass� du Castelletto ?</p><p>��Voil�, fit Mercurio embarrass�. Je veux dire� je veux dire oui, c�est le m�me�</p><p>��Et maintenant il veut le prot�ger ? continua Giustiniani.</p><p>��Pas lui, mais� c�est-�-dire� � Mercurio �tait en difficult�. Il n�avait pas pens� � cette contradiction et craignait maintenant d�avoir tout compromis.</p><p>� Bon, peu importe. Ce que fait Scarabello ne m�int�resse pas �, dit Giustiniani.</p><p>Il avait parl� sur un ton particuli�rement m�prisant. Trop. Comme s�il jouait un r�le, pensa Mercurio. � Bref, il se trouve que la jeune fille accus�e, Giuditta da Negroponte, est la fille de ce docteur. Et je pense qu�il serait noble de votre part, Excellence, de lui donner le r�confort d��tre escort�e par quelqu�un qui la conna�t.</p><p>��Pourquoi Scarabello tient-il � cette jeune fille ? �, le coupa Giustiniani.</p><p>Mercurio le regarda. Ou il inventait un pr�texte, ou il disait la v�rit�. Il opta pour la v�rit�. � Ce n�est pas Scarabello qui tient � Giuditta.</p><p>��Ah� � Le noble acquies�a. � Alors, pourquoi Scarabello tient-il � toi ? � Le noble sourit. Un sourire triste, lointain. Il se tourna imperceptiblement vers les deux valets. � Tu es son nouvel ami ? demanda-t-il doucement.</p><p>��Non, votre Seigneurie, r�pondit Mercurio. Je ne travaille pas pour lui. �</p><p>Jacopo Giustiniani le regarda et rit. Un rire l�ger, amus�. � Je ne parlais pas du travail� � Ses yeux se firent tristes � nouveau, puis devinrent distants. Il fixa Mercurio avec un regard d�bonnaire. Il ne t�a pas parl� de lui ni de moi, je vois.</p><p>��Que voulez-vous dire, votre Seigneurie ? �, demanda Mercurio, qui ne comprenait pas.</p><p>Giustiniani hocha la t�te. � Rien� Des b�tises �, dit-il de son ton lointain, comme sup�rieur aux choses terrestres. Et de nouveau, imperceptiblement, ses yeux bleus se port�rent vers les deux valets � l��cart. � Je donnerai des ordres pour que le capitaine Lanzafame soit assign� � la garde de la prisonni�re, dit-il, et il fit mine de s��loigner.</p><p>��Votre Seigneurie� le sceau� �</p><p>Jacopo Giustiniani regarda l�objet avec lequel il n�avait cess� de jouer jusqu�� cet instant. Un sceau qu�il connaissait bien puisqu�il portait, grav� dans la cornaline, l�embl�me de sa famille. Il vit un long cheveu blanc pris dans un des anneaux de la cha�ne.</p><p>Mercurio eut l�impression que ses yeux bleus s�embuaient. Et il crut l�espace d�un instant qu�il ne le lui rendrait pas.</p><p>Mais le noble lui tendit le collier d�or, d�un geste brusque, presque avec col�re. Comme s�il br�lait.</p><p>� Une autre gr�ce, Excellence �, dit Mercurio en reprenant le sceau.</p><p>Jacopo Giustiniani le regarda.</p><p>� Giuditta aura un d�fenseur ?</p><p>���videmment que non. L�Inquisition ne court pas le risque de perdre.</p><p>��Donnez-lui cette occasion, vous qui le pouvez.</p><p>��Ce sont des affaires d��glise. Le droit canon pr�voit que le proc�s d�Inquisition doit �tre men� � huis clos et sans d�fenseur.</p><p>��Mais celui-ci ne se fera pas � huis clos�</p><p>��Non. Ils veulent utiliser cette sorci�re � des fins politiques, dit le noble, pensif.</p><p>��Vous �tes puissant. Donnez-lui la possibilit� d�un proc�s juste, insista Mercurio.</p><p>��Tu n�as pas compris, n�est-ce pas ? r�pondit Giustiniani sans arrogance. Un proc�s de l�Inquisition n�est jamais juste.</p><p>��Donnez-lui cette possibilit�, seigneur. Je vous en prie.</p><p>��La fille est d�j� condamn�e. Elle est juive. C�est une sorci�re. Et puis, qui la d�fendrait, � ton avis ? Ce serait forc�ment un pr�tre. Un homme d��glise, qui la consid�rera comme sorci�re et m�cr�ante, autant que ses accusateurs. Ce serait une farce.</p><p>��Nommez un d�fenseur. � Mercurio s�agenouilla devant lui. Avec dignit�. � Vous en avez le pouvoir. �</p><p>Giustiniani tendit d�instinct la main vers la t�te de Mercurio, vers ses boucles brunes. Mais il s�arr�ta, et son regard se fit encore plus distant. � Elle a de la chance, cette Juive �, dit-il. � Peut-�tre est-ce vraiment une sorci�re, ajouta-t-il avec un sourire l�ger. Je verrai ce que je peux faire.</p><p>��Que Dieu vous b�nisse, votre Seigneurie, le remercia Mercurio en se relevant.</p><p>��Au contraire, Dieu me maudit, jour apr�s jour, depuis bien des ann�es, r�pliqua Giustiniani.</p><p>��Je ne crois vraiment pas, votre Seigneurie, dit Mercurio en le regardant droit dans les yeux, avec sinc�rit�.</p><p>��Va-t-en, maintenant.</p><p>��Excellence, croyez-vous qu�il y ait une sortie plus discr�te ? �, demanda alors Mercurio, qui avait vu en entrant le commandant au nez cass� arriver pour prendre son tour de garde.</p><p>Jacopo Giustiniani sourit � peine. Puis il fit signe � l�un de ses valets. � Accompagne-le � la porte sur le quai. �</p><p>� sa sortie du Palais des Doges, Mercurio entendit le roulement des tambours qui ne cessaient de r�sonner dans Venise pour annoncer le proc�s.</p><p>� Dimanche, jour du Seigneur, par la volont� de notre patriarche Antonio II Contarini, sur la Piazzetta de Saint-Marc pr�s du quai du palais des Doges, en pr�sence des autorit�s de notre S�r�nissime R�publique de Venise, la Sainte Inquisition Romaine donnera publiquement lecture et compte-rendu des accusations port�es contre Giuditta da Negroponte, sorci�re et juive. �</p><p>�Demain�, pensa Mercurio avec un frisson, sentant que la peur revenait lui tordre l�estomac.</p><p>Aussit�t arriv� � Mestre, il courut voir Scarabello. Il le trouva endormi. La plaie sur sa l�vre d�couvrait maintenant les dents. Ses cheveux �taient devenus rares et ternes, et d�autres plaies apparaissaient sur sa t�te. Sa peau, fragile comme du papier v�lin, se tendait sur les os du visage. M�me ses doigts semblaient dess�ch�s, ne laissant voir que les os des phalanges. Mercurio se dit qu�il avait d�j� l�air d�un squelette.</p><p>Scarabello ouvrit les yeux, tout � coup. Il regarda Mercurio sans le reconna�tre pendant quelques instants. Puis il sourit. � Les gardes sont revenus. Ils te cherchent. Le commandant en fait une affaire personnelle� � Il reprit son souffle. � Tu ne devrais pas venir ici, au moins pendant quelques jours� Si tu veux, je te trouve une cachette�</p><p>��Non, pas besoin. Je me d�brouille tout seul. �</p><p>Scarabello sourit. � Esp�ce de comique �.</p><p>Mercurio sourit � son tour. � Tu as d�j� suffisamment fait.</p><p>��Comment �a s�est pass� ? demanda alors Scarabello. Il �tait en col�re que je ne sois pas venu moi-m�me, hein ? �</p><p>Ce fut seulement alors que Mercurio comprit que la relation entre Scarabello et Giustiniani devait �tre compliqu�e. Plus qu�il ne pouvait imaginer. Mais il eut aussi la certitude que quelque chose d�important encha�nait l�un � l�autre les destins de ces deux hommes forts.</p><p>Il se rappela soudain les paroles de l�aristocrate. Et il lui sembla que leur sens �tait diff�rent de ce qu�il avait compris sur le moment. Il lui avait demand� s�il �tait le nouvel ami de Scarabello puis, d�un ton mi-satisfait mi-m�lancolique, quand Mercurio lui avait r�pondu qu�il ne travaillait pas pour lui, il avait dit : �Il ne t�a pas parl� de lui ni de moi, je vois�.</p><p>� Alors, il �tait en col�re ? r�p�ta Scarabello.</p><p>��Non� �, dit Mercurio, dans l�esprit duquel, malgr� son peu d�exp�rience des relations humaines, une pens�e s�ouvrait un chemin. Il vit que Scarabello s�assombrissait, comme s�il le regrettait. � Je veux dire� en fait, oui. Plut�t. Il s�est pas mal mis en col�re �, se corrigea-t-il.</p><p>Le visage de Scarabello se d�tendit en une sorte de sourire. Son regard devint distant, comme celui de Jacopo Giustiniani. � Et apr�s, comment �a s�est pass� ?</p><p>��Bien.</p><p>��Tu lui as fait comprendre qu�il ne valait pas plus que toi, hein ? �</p><p>Mercurio �prouva une �motion � laquelle il ne s�attendait pas. Il n�arrivait pas � donner un nom � cette pens�e qui peinait � se former dans sa t�te, mais c��tait comme s�il regardait � travers un voile qui ne devait pas �tre d�chir�. � Il m�a dit� de te saluer.</p><p>��Ce n�est pas vrai. � Le regard de Scarabello se durcit. Comme effray�.</p><p>� Si, c�est vrai �, dit Mercurio. De nouveau il saisit dans son regard la m�me lumi�re lointaine qu�il avait vue dans les yeux bleus de Giustiniani.</p><p>� Laisse-moi seul �, fit Scarabello.</p><p>Alors Mercurio lui posa le sceau sur la poitrine et quitta la pi�ce.</p><p>� Merci, mon gar�on �, murmura Scarabello, sans que Mercurio l�entend�t. Il serra le sceau. Puis, du bout de ses l�vres rong�es par les plaies, il pronon�a un nom qui ne les avait plus franchies depuis des ann�es.</p><empty-line/><p>Mercurio marchait dans la campagne. Il avait besoin de r�fl�chir, de rassembler ses forces. Tous pensaient que Giuditta �tait perdue. D�j�, ils la voyaient morte. D�j� flottait dans l�air l�odeur de la chair br�l�e. � Non ! hurla-t-il. Non� � Il sentit la peur grandir en lui. Il ne pouvait pas perdre Giuditta une seconde fois. Il secoua la t�te, comme pour chasser la peur.</p><p>� ce moment-l�, sur sa gauche, entre les buissons en lisi�re du champ, il vit quelqu�un qu�il reconnut imm�diatement.</p><p>La col�re se substitua alors � la peur. Il se pencha pour ramasser deux pierres, courut vers les buissons et cria : � Va-t-en, esp�ce de chien ! � Puis il lan�a les pierres, l�une apr�s l�autre.</p><p>Zolfo sortit des buissons, les mains en l�air. � Me fais pas de mal, Mercurio ! pleurnicha-t-il. Me fais pas de mal, je t�en supplie !</p><p>��Va-t-en ! Qu�est-ce que tu veux ? Ton moine t�envoie v�rifier le mal qu�il nous a fait ? Va-t-en ou je te tue � coups de pierre, esp�ce de chien galeux !</p><p>��Je t�en supplie, je t�en supplie�, dit Zolfo en rentrant la t�te et en s�approchant prudemment. Personne m�envoie�</p><p>��Va-t-en, je te dis !</p><p>��Je me suis sauv�, Mercurio� � Zolfo montra ses v�tements, sales et d�chir�s. � Je vis dans la rue depuis une semaine� Je suis plus avec le fr�re Amadeo�</p><p>��Je ne te crois pas !</p><p>��Ni avec Benedetta� ils sont m�chants� m�chants�</p><p>��Va te faire foutre, Zolfo ! � Mercurio lui montra sa main. � Qui me l�a faite, cette cicatrice ? Toi, esp�ce de merde ! Tu voulais tuer une fille qui ne t�avait rien fait ! Et tu viens me dire que c�est eux les m�chants ?</p><p>��Je t�en supplie, je t�en supplie�, fit Zolfo en approchant encore d�un pas.</p><p>��Je ne te crois pas ! �</p><p>Zolfo pleurait. Et ses larmes creusaient des sillons dans la crasse de ses joues. � Je ne sais pas o� aller� �</p><p>Mercurio se pencha pour ramasser une pierre et la lui jeta, le frappant au c�t�.</p><p>� Je ne sais pas o� aller� �, r�p�tait Zolfo tout en reculant.</p><p>��Pour moi tu peux mourir sous les ponts, te noyer dans un canal� Je m�en fiche compl�tement ! �</p><p>Zolfo recula encore puis, voyant Mercurio prendre une autre pierre, se sauva dans la campagne.</p><p>Mercurio jeta la pierre au sol, avec rage. Il resta l�, immobile au milieu du champ. Il avait du mal � respirer. Le sang battait � ses oreilles. Et peu � peu il sentit la rage d�cro�tre et laisser place � la peur. La peur que Giuditta meure. La peur de ne pas pouvoir la sauver. � Comment je vais faire ? �, murmura-t-il. Ses jambes c�d�rent tout � coup. Il se retrouva agenouill� dans le champ. � Je ne sais pas prier, dit-il en joignant les mains. Je ne sais m�me pas comment t�appeler� � Il regarda le ciel, voil�, chaud. L�air �tait immobile. � Saint Michel Archange �, invoqua-t-il alors, se rappelant cet ange qui le prot�geait depuis Rome. Il chercha les mots justes. � Je ne sais pas prier, r�p�ta-t-il, mais est-ce que tu peux m�aider ? � Il ne sut rien dire d�autre. Il resta ainsi, dans l�herbe s�che, avec la terre qui s��miettait sous ses genoux, jusqu�� ce que la sueur commence � couler de son front.</p><p>Alors il se leva et rebroussa chemin.</p><p>Anna l�attendait sur le seuil. � Qu�est-ce qu�il t�est arriv� ? Je t�ai entendu crier�</p><p>��Rien. Un chien errant.</p><p>��J�ai eu peur, lui dit Anna, angoiss�e. Tu ne peux pas dormir ici. Les gardes sont revenus et le commandant�</p><p>��Oui, je sais, la coupa Mercurio. Ne t�inqui�te pas. Ils ne m�attraperont pas� Son regard allait de droite � gauche, inquiet.</p><p>��Dis-moi.</p><p>��Quoi ?</p><p>��Allez, mon gar�on. � Et elle lui donna une petite tape sur la joue. � Tu ne peux pas porter ce poids tout seul sur tes �paules.</p><p>���coute, Anna�</p><p>��Depuis que tu sais pour Giuditta, tu n�as pas vers� une seule larme.</p><p>��Je n�ai pas envie de pleurer�</p><p>��J�ai parl� avec Scarabello. Tu sais que je ne l�aime pas. Mais m�me un �tre m�prisable comme lui t�appr�cie. Et tu sais pourquoi ? Parce que tu es quelqu�un de sp�cial. Il m�a dit que tu t�appr�tes � faire quelque chose de tr�s dangereux.</p><p>��Comment peut-il savoir ce que je vais faire, si je ne le sais pas moi-m�me ? demanda Mercurio en haussant les �paules et en essayant de sourire.</p><p>��Tu ne peux pas porter ce poids tout seul �, r�p�ta Anna. Elle l�attira contre elle, le serra, lui posa la t�te contre sa poitrine. � Comme tu es grand� dit-elle tout bas.</p><p>��Tu veux m�aider, vraiment ? fit Mercurio en l��loignant avec d�licatesse.</p><p>��Bien s�r. � Anna le regardait de ses yeux compr�hensifs.</p><p>� Alors, ne me fais pas pleurer. Parce que j�ai peur de craquer. �</p></section><section><title><p>82</p></title><p>La <emphasis>Piazzetta</emphasis>, la place rectangulaire devant le Palais des Doges, �tait remplie de monde. Les gens qui affluaient avaient chaud. La sueur de plusieurs jours impr�gnait leurs v�tements, il flottait une odeur �cre, d�oignon et de poisson pourri. Les visages �taient luisants, gras. Les humeurs instables.</p><p>Mais ce qu�on respirait surtout dans l�air, c��tait l�odeur de la mort imminente. Comme si, dans cet univers de palais suspendus au-dessus de l�eau et dans la lagune tout enti�re, br�lait d�j� le b�cher tant attendu, pour cette sorci�re juive qui avait voulu voler l��me des V�nitiens.</p><p>Les autorit�s avaient construit une estrade devant le quai du palais des Doges. Derri�re s�ouvrait le vaste miroir d�eau o� d�bouchait le Grand Canal. Une myriade d�embarcations, depuis les riches gondoles aristocratiques jusqu�aux humbles barques de p�cheur ou de passeur, s�y pressaient, coll�es les unes aux autres.</p><p>L�estrade, enti�rement rev�tue de draps de soie pourpre, �tait haute de deux perches et comptait deux �tages. � l��tage sup�rieur, un tr�ne dor� � grand dossier. Plus bas, mais visibles y compris des gens mass�s au fond de la <emphasis>Piazzetta</emphasis>, quatre si�ges d�apparat o� s��taient assis le Saint, acclam� par la foule, et trois pr�lats v�tus de noir, � l�air tr�s s�rieux. De chaque c�t�, deux treuils sur�lev�s, d�o� partaient deux leviers qui se rejoignaient au centre de l�estrade. D��paisses cordes de chanvre tress� �taient fix�es � une cage en bois pos�e juste devant le public. Par terre. Vide.</p><p>Dans le public, Mercurio et Isacco se regardaient, inquiets et tendus. Aucun des deux ne parlait. On aurait dit qu�ils ne respiraient plus, leurs visages comme sculpt�s dans la pierre.</p><p>Vint le moment o� le patriarche Antonio II Contarini fit son entr�e, suivi d�une longue tra�ne pourpre que portaient quatre clercs. La foule se tut. Le patriarche monta l�escalier qui menait au sommet de l�estrade et s�assit sur le tr�ne. Puis il fit un signe vers le Palais des Doges.</p><p>Alors parut Giuditta, escort�e par le capitaine Lanzafame et ses soldats.</p><p>Les gens commenc�rent � hurler et � l�insulter.</p><p>� N�aie pas peur, lui dit le capitaine. J�emp�cherai qu�il t�arrive quelque chose. �</p><p>Giuditta sentit ses yeux se remplir de larmes. Elle avan�a lentement, effray�e. Et remplie de honte.</p><p>� Dans quel �tat ils l�ont mise ! �, murmura Isacco.</p><p>Mercurio, un instant, baissa les yeux, comme s�il ne pouvait supporter cette vision. � Salauds �, siffla-t-il entre ses dents.</p><p>La prostitu�e engag�e par le fr�re Amadeo avait couvert le visage de Giuditta d�une �paisse couche de blanc de c�ruse. Puis elle avait pass� du vermillon sur ses joues et ses l�vres, qu�elle avait dessin�es en forme de c�ur. Ses paupi�res �taient peintes de bistre et de ses sourcils partaient de longues bandes bleu azur. Ses cheveux �taient ramass�s au sommet de sa t�te, mais de chaque c�t� partaient deux longues m�ches, que la prostitu�e avait teintes en bleu et en jaune. Elle portait une robe au d�collet� si profond qu�on voyait une grande partie de ses seins. Et on lui avait mis aux pieds des chaussures � semelles sur�lev�es d�au moins une paume, comme il �tait d�usage parmi les courtisanes.</p><p>� Qu�est-ce qu�ils t�ont fait ? �, dit une voix de femme sur sa droite.</p><p>Giuditta se tourna et vit sur le visage d�Ottavia une douleur peut-�tre plus grande que si on l�avait vraiment tortur�e.</p><p>� Putain ! cria une femme � c�t� d�Ottavia.</p><p>��Sorci�re ! �, cria une autre.</p><p>Giuditta vit qu��taient l� Ariel Bar Zadok, les couturi�res, le tailleur Rashi Sabbatai, les femmes de la communaut� qui avaient �t� les premi�res � acheter ses bonnets et aussi Joseph, avec son grand corps encombrant, qui rougit lorsque leurs regards se crois�rent.</p><p>� Tiens, putain ! �, dit une femme en lui lan�ant un v�tement.</p><p>Giuditta la reconnut : c��tait une de ses clientes, et la robe qu�elle lui avait lanc�e �tait une de ses cr�ations.</p><p>Les soldats de Lanzafame �taient pr�ts � intervenir. Ils avaient re�u l�ordre de s�assurer qu�il n�arrive rien � Giuditta. Ils devaient la prot�ger comme leur bien le plus pr�cieux, avait dit Lanzafame, qui s�ouvrait un chemin parmi la foule en brandissant son �p�e.</p><p>Quand ils furent arriv�s au pied de l�estrade, on fit entrer Giuditta dans la cage en bois. Les deux treuils furent actionn�s, les cordes de chanvre se tendirent et la cage commen�a � bouger.</p><p>Giuditta, effray�e, s�accrochait aux barres.</p><p>� N�aie pas peur �, lui dit Lanzafame.</p><p>La cage se d�tacha du sol. Les c�bles l��lev�rent en grin�ant. � mesure qu�elle montait, le silence se faisait, comme devant un tour de magie.</p><p>Enfin, en se balan�ant, la cage s�arr�ta dans les airs.</p><p>La foule lan�a un cri de stupeur.</p><p>� Quel cirque ! fit Isacco.</p><p>��C�est bien imagin� �, dit Mercurio d�une voix sourde. Puis il cria : � Giuditta ! Giuditta ! Je suis l� ! �</p><p>Un homme � c�t� de lui le regarda de travers.</p><p>� Ne te fais pas remarquer, couillon, dit Isacco tout bas. Ce n�est pas le moment de se faire arr�ter. Ou lyncher par la foule.</p><p>��Allez vous faire foutre, docteur. Comment vous faites pour rester aussi calme ? �</p><p>Isacco le regarda. � Tu vois le calme dans mes yeux ?</p><p>��Excusez-moi, docteur.</p><p>��Non, mon gar�on. Toi, excuse-moi. �</p><p>Leurs regards revinrent sur la cage qui se balan�ait dans les airs. Giuditta �tait toujours accroch�e aux barreaux, terroris�e. Elle regardait les gens dans la foule sans r�ussir � distinguer personne.</p><p>Les gens se turent de nouveau.</p><p>Sur l�estrade, le patriarche se leva. � Au nom et pour le compte de Sa Saintet� le Pape L�on X de M�dicis et par le consentement de notre bien-aim� Doge Leonardo Loredan, ainsi que par le consentement des grandes autorit�s de la R�publique S�r�nissime de Venise et sous le patronage de saint Marc, moi, Antonio II Contarini, serviteur de l��glise et de la R�publique, je d�clare ouverte la contestation publique � charge de Giuditta da Negroponte, juive, accus�e de sorcellerie ! � Il se tourna vers le plan inf�rieur de l�estrade. � <emphasis>Inquisitor</emphasis> Amadeo da Cortona, de l�ordre des Fr�res Pr�cheurs, pr�sentez l�accusation. �</p><p>Le Saint se leva, s�inclina devant le patriarche puis montra ses mains � la foule qui applaudit aussit�t.</p><p>Le patriarche retint un mouvement d�agacement.</p><p>Il y eut un instant de silence, au cours duquel Mercurio hurla avec de grands gestes : � Giuditta ! �</p><p>Elle se tourna vers la voix. Quand elle eut reconnu Mercurio, elle �clata en sanglots, les forces lui manqu�rent, ses jambes c�d�rent et elle tomba au fond de la cage. Puis elle parvint � se relever, planta ses yeux dans ceux de Mercurio et ne les quitta plus.</p><p>� Peuple de Venise ! commen�a le Saint, la voici� � Et il d�signa Giuditta, suspendue devant l�estrade comme une b�te en captivit�. � La voici, r�p�ta-t-il. La m�cr�ante ! La Juive ! La sorci�re ! �</p><p>La foule s�agita. � Sorci�re ! Maudite !</p><p>��La putain du d�mon ! hurla le Saint.</p><p>��Putain ! Sale Juive !</p><p>��Le chancre de Venise ! �, hurla plus fort encore le fr�re Amadeo.</p><p>La foule commen�a � lancer des pierres.</p><p>Lanzafame et ses soldats montr�rent leurs �p�es.</p><p>� Dis-leur d�arr�ter, fr�re ! cria Lanzafame.</p><p>��Ils sont le peuple du Seigneur ! r�pliqua le Saint.</p><p>��Fr�re ! �, tonna le patriarche.</p><p>Le Saint se tourna.</p><p>� Je t�avais averti, dit le patriarche. Ne joue pas les bouffons. �</p><p>Les �paules du Saint s�affaiss�rent et il se tourna vers la foule. � Calmez-vous, cria-t-il. Ce n�est pas entre vos mains que le Seigneur a mis sa juste et divine punition, mais entre les miennes. �</p><p>La foule s�apaisa.</p><p>� N�ayez crainte cependant, reprit le Saint. La punition sera exemplaire et terrible !</p><p>��Que Dieu puisse te foudroyer ! �, grogna Mercurio tout bas. Puis, en regardant Giuditta, il mit la main sur son c�ur.</p><p>Elle continuait de pleurer et les larmes faisaient fondre le fard vermillon, qui coulait sur l��paisseur de blanc de c�ruse comme des larmes de sang.</p><p>� Le proc�s sera c�l�br� publiquement, annon�a le Saint d�un ton solennel, et s�ouvrira demain au coll�ge canonique dei Santi Cosma e Damiano dans la paroisse de San Bartolammeo. � Il avait le visage en sueur, les cheveux coll�s au cr�ne.</p><p>La foule acclama le Saint.</p><p>Mercurio s�agita et regarda autour de lui. Giustiniani avait tenu parole : Lanzafame avait tout de suite �t� int�gr� avec ses soldats dans le service de protection de Giuditta. Mais le patriarche n�avait pr�sent� que l�accusateur, sans annoncer aucun d�fenseur.</p><p>Le Saint revint s�asseoir et l�un des trois pr�lats se leva. Lui aussi transpirait copieusement. � Au nom de Sa Saintet� L�on X de M�dicis et de notre bien-aim� patriarche Antonio II Contarini, et selon le rituel de Notre Sainte M�re l��glise, que celui qui a quelque chose � dire parle ! �</p><p>Sur la place descendit un silence dense et vibrant. Chacun �tait s�r que personne ne parlerait.</p><p>Mais une voix s��leva : � Je demande la parole ! �</p><p>Les personnalit�s sur l�estrade, les soldats, le peuple de Venise, tous se tourn�rent. Alors, s�ouvrant un chemin dans la foule, entour� de quatre hommes d�armes et suivi de ses deux valets blonds, Jacopo Giustiniani, dans une de ses tenues les plus fastueuses en d�pit de la chaleur, et couvert des plus lourds bijoux de sa caste, arriva au pied de l�estrade.</p><p>Le patriarche �tait perplexe. La chose �tait in�dite. � Je vous donne la parole, noble Giustiniani, dit-il en h�sitant. Venez. �</p><p>Mercurio se fit tout ou�e.</p><p>Jacopo Giustiniani grimpa agilement les marches.</p><p>Mercurio regarda de nouveau Giuditta.</p><p>� Parlez, dit le patriarche � Giustiniani.</p><p>��Notre bien-aim�e R�publique, commen�a l�aristocrate en s�adressant au patriarche, reconna�t l�autorit� de l��glise de Rome et de Sa Saintet� L�on�X, et en respecte les actions. � Puis il se tourna ver la foule. � Et vous, V�nitiens, vous savez bien qui est le pape, et vous le respectez� �, dit-il, laissant sa phrase en suspens.</p><p>Il y eut un l�ger murmure de d�sapprobation. Les V�nitiens craignaient en effet que l�autorit� pontificale puisse interf�rer dans leurs affaires, s�ing�rer dans les �changes commerciaux. Le peuple comme les autorit�s connaissaient depuis toujours la n�cessit� de maintenir l�autonomie de Venise par rapport au pouvoir de l��glise. Et Jacopo Giustiniani le savait mieux que quiconque. Il avait d�cid� d�utiliser cette antique et solide m�fiance � l��gard de Rome. � Mais en m�me temps, tout en respectant et en aimant le pape, reprit-il, vous aimez et respectez plus que vous ne sauriez dire Venise et ses lois. Vous aimez et respectez la justice administr�e par le Lion de Saint-Marc� �</p><p>La foule s�anima.</p><p>Le patriarche se rendit compte que Giustiniani avait s�par� de fait ce que lui-m�me �tait parvenu � r�unir. Ce proc�s risquait maintenant d�appara�tre comme impos� par l��glise � la R�publique de Venise. � Venez-en au fait, noble Giustiniani, dit-il en cherchant � masquer son irritation.</p><p>��Patriarche, et vous, peuple v�nitien�, reprit Giustiniani, laissant de nouveau sa phrase en suspens.</p><p>��Parlez donc ! �, s�exclama le patriarche. Un clerc s�appr�ta � lui essuyer le front � l�aide d�un mouchoir en dentelles mais le patriarche �carta vivement son bras.</p><p>� Venise, dit alors Giustiniani � la foule, peut-elle, tout en ayant le plus profond respect pour la Sainte �glise Romaine, accepter que se tienne dans la lagune un proc�s avec un <emphasis>Inquisitor</emphasis> mais sans aucun d�fenseur ? � Il regarda la foule, �carta les bras. � Venise peut-elle changer ses propres r�gles, subir� si vous me permettez� un rituel qui va contre ses principes ? �</p><p>La foule murmura et s�agita. L�id�e d�un d�fenseur n�avait jamais effleur� personne car chacun se r�galait par avance du b�cher sur lequel on entendrait gr�siller la chair de la Juive. Mais ce n��tait maintenant plus une affaire de sorcellerie. C��tait un bras de fer entre le pape romain et ceux qui repr�sentaient l�ind�pendance de la R�publique v�nitienne.</p><p>� Noble Giustiniani, ce que vous demandez va � l�encontre du d�cret du pape Innocent�II, <emphasis>Si adversus vos</emphasis>, et par cons�quent je ne peux�</p><p>��Pardonnez-moi �, et Giustiniani pencha humblement la t�te, � mais si je me souviens bien, <emphasis>Si adversus vos</emphasis> prescrit �galement un proc�s � huis clos. � Il regarda intens�ment le patriarche, qui restait muet. � Ai-je tort ? �</p><p>Le patriarche se raidit. Il avait compris o� voulait en venir le membre du Grand Conseil. Si l�on faisait une exception en ouvrant le proc�s au public, pourquoi ne pas en faire deux ? � Noble Giustiniani, je comprends ce que vous voulez dire� �, commen�a-t-il en cherchant ses mots pour reprendre la main.</p><p>� Le doge ! �, s�exclama � ce moment-l� quelqu�un dans la foule, et tous se tourn�rent vers le balcon du Palais.</p><p>S�interrompant, le patriarche se tourna dans cette direction. Il vit que le doge Leonardo Loredan en personne �tait apparu au balcon pour �tre t�moin de cette discussion. � l��vidence, sa pr�sence signifiait qu�il appuyait la requ�te de Giustiniani. Et aussi, pensa le patriarche, que le Grand Conseil et le Conseil des Dix se rangeaient � ses c�t�s.</p><p>� Je comprends vos paroles, reprit le patriarche en souriant et s�inclinant devant le doge, et comme citoyen de Venise, bien que serviteur de Sa Saintet�, je ne peux qu��tre d�accord avec vous� � Il regarda la foule. Il fallait qu�il la regagne � sa cause. � C�est pourquoi nous c�l�brerons un proc�s selon les r�gles de la Sainte Inquisition, certes, mais dans le respect de notre ville bien-aim�e ! �, s�exclama-t-il.</p><p>Les gens, jusque-l� pr�ts � condamner Giuditta sans proc�s, applaudissaient maintenant � la justice.</p><p>Mercurio serra les poings en signe de victoire.</p><p>Isacco, pr�s de lui, leva les yeux au ciel et murmura : � Sois remerci�, <emphasis>Ha-Shem</emphasis> �.</p><p>Le Saint bondit sur ses pieds. � Je proteste ! �, cria-t-il.</p><p>Le patriarche le foudroya du regard.</p><p>Le Saint baissa la t�te et se rassit.</p><p>� On va bien rigoler si les deux cur�s se foutent sur la gueule en public ! s��cria un homme dans le peuple.</p><p>��On prend les paris ? �, lui r�torqua un autre.</p><p>La foule �clata de rire.</p><p>Le patriarche fit signe � Giustiniani de s�approcher.</p><p>� Bien pens�, Giustiniani, dit-il tout bas.</p><p>��L�id�e ne vient pas de moi �, r�pondit l�aristocrate, pensant � Mercurio mais sachant que le patriarche penserait au doge.</p><p>� Mais je ne peux pas me permettre qu�<emphasis>Inquisitor</emphasis> et d�fenseur se� se battent en public, dit le patriarche d�une voix sourde.</p><p>��Bien �videmment. C�est pourquoi j�ai pens� � un pr�te-nom, un fr�re que personne ne conna�t, sans exp�rience et� docile. �</p><p>Le patriarche sourit avec satisfaction. Il se d�tendit. C��tait de politique qu�il �tait question, pas de justice. � J�ai plaisir � constater que la plus fine noblesse v�nitienne a tout son bon sens. Vous m�avez effray�, je vous l�avoue. �</p><p>Jacopo Giustiniani s�agenouilla et baisa l�anneau pastoral devant tout le peuple rassembl� sur la place devant le Palais des Doges.</p><p>Le patriarche se tourna vers le doge Loredan et fit � son tour une r�v�rence. � Alors, que la farce commence �, dit-il en riant tout bas. Et il laissa cette fois le clerc lui essuyer le front.</p><p>� Que la farce commence, r�p�ta Giustiniani. Au nom de notre R�publique bien-aim�e.</p><p>��Et de la Sainte �glise �, ajouta le patriarche, satisfait.</p><p>� Tu as quelque chose � voir avec tout �a ? demanda Isacco � Mercurio.</p><p>��Comment je pourrais ? fit celui-ci en haussant les �paules.</p><p>��Bien s�r, comment tu pourrais arriver si haut� Pourtant on aurait dit que tu le savais.</p><p>��Ne dites pas de b�tises �, docteur, r�pliqua Mercurio, qui ne quittait pas Giuditta des yeux.</p><p>� Accompagnez la prisonni�re dans sa cellule, en attente du proc�s ! �, annon�a un des pr�lats sur l�estrade.</p><p>Les treuils grinc�rent � nouveau et la cage commen�a � descendre.</p><p>� Venez, dit Mercurio � Isacco. Essayons de lui parler. � En jouant des coudes, il se fraya un chemin dans la foule pour tenter de rejoindre la cage.</p><p>Isacco le suivait.</p><p>Quand il fut au pied de l�estrade, Mercurio croisa le regard de Lanzafame.</p><p>� Maintenant ? �, articula en silence le capitaine.</p><p>Mercurio fit signe que non. Il arriva pr�s de lui. � Maintenant, la foule la tuerait �, dit-il. Puis il se tourna vers Giuditta qui sortait � cet instant de la cage, prot�g�e par deux soldats.</p><p>Giuditta �tait comme un masque, m�connaissable. La chaleur et les larmes avaient fait fondre son maquillage. Son visage �tait sillonn� de lignes noires, rouges et bleues. Ses deux m�ches aussi perdaient leur couleur, gouttant sur sa poitrine. Ses yeux, dans cette d�bauche de couleurs, �taient anim�s d�une peur sans nom et sans mesure. � Aide-moi� �, dit-elle tout bas en tendant la main vers Mercurio.</p><p>Il fit un pas en avant et lui prit la main un instant. La serra. Il essaya de dire quelque chose mais sa bouche resta ouverte et aucun son n�en sortit.</p><p>Giuditta voulut retenir la main de Mercurio dans la sienne tandis que les soldats de Lanzafame l�emmenaient pour la soustraire � la furie de la foule.</p><p>� Giuditta ! �, hurla Isacco, qui n�arriva qu�� ce moment-l�.</p><p>Elle le vit et �clata de nouveau en sanglots.</p><p>� Ma petite fille, dans quel �tat ils t�ont mise ? �</p><p>Mercurio continuait � la regarder, bouche ouverte. Puis la foule se referma autour de l�escorte et Giuditta disparut. Mercurio eut peur que les gens n�aient raison de Lanzafame et de ses soldats mais au bout d�un instant il les vit emmener Giuditta saine et sauve de l�autre c�t� de la grille du Palais des Doges.</p><p>� Maudits ! grommela Isacco dans son dos. Maudits !</p><p>��Je dois y aller, lui dit Mercurio. Il vaut mieux qu�on ne me voie pas trop. �</p><p>Isacco l�arr�ta par le bras. � Je me suis tromp� sur toi, mon gar�on.</p><p>��Je dois y aller, docteur. Dites � Anna que pendant quelques jours je ne reviendrai pas � la maison.</p><p>��Et o� iras-tu ? demanda Isacco.</p><p>��J�ai un endroit s�r, ne vous inqui�tez pas.</p><p>��Mais tu viendras au proc�s ?</p><p>��Oui, �videmment, r�pondit Mercurio. Mais je devrai �tre d�guis�. �</p><p>Le visage d�Isacco s�assombrit. � Alors Giuditta ne te verra pas�</p><p>��Dites-le � Lanzafame et Lanzafame le lui dira. � Mercurio regarda vers le Palais des Doges. Il vit le commandant et son nez tum�fi�. � Je dois y aller. �</p><p>Isacco acquies�a. Puis il se tourna vers Ottavia et Ariel Bar Zadok un peu plus loin. Il vit que ce petit espoir leur avait fait, comme � lui, reprendre un peu de couleurs. Et l�-bas, entre deux gardes du corps, il aper�ut Anselmo del Banco. Le chef de la communaut� marcha vers lui. Mais Isacco n�avait pas envie de lui parler et il s��loigna dans la foule d�un pas rapide. Pendant qu�il marchait, il vit de loin Mercurio s�entretenir avec le puissant Jacopo Giustiniani.</p><p>� Vous avez le doge avec vous, disait Mercurio, admiratif.</p><p>��Non, mon gar�on, dit le noble avec un sourire. J�ai seulement conseill� au doge de se montrer vers la fin de la pr�sentation, pour les gens de Venise. Et tout ce que le peuple et le patriarche en ont d�duit, c�est leur affaire, pas la mienne. �</p><p>Mercurio le regarda avec respect. � Si je ne craignais de vous offenser, je vous dirais que vous �tes un escroc magnifique.</p><p>��Tu ne m�offenses pas. Que crois-tu donc que c�est, la politique ? � Puis Giustiniani regarda autour de lui. � Je n�ai pas vu Scarabello, remarqua-t-il, une note d�agacement dans la voix. Il ne vient m�me pas v�rifier si j�ob�is � son chantage ? �</p><p>Mercurio le fixa. Il �tait certain de ne pas se tromper en sentant autre chose derri�re l�irritation de l�aristocrate. Il se dit qu�il m�ritait peut-�tre de savoir la v�rit�. � Scarabello est en train de mourir, Excellence �, dit-il.</p><p>Les yeux bleus de Jacopo Giustiniani, profonds comme la mer, se glac�rent. Les traits de l�aristocrate se contract�rent imperceptiblement. Puis se d�tendirent en un sourire exag�r�. � Par cons�quent, je serai bient�t libre, s�exclama-t-il th��tralement.</p><p>��Oui, Excellence, fit Mercurio, percevant l�angoisse qui tenaillait Giustiniani. Il est � Mestre. Dans l�h�pital d�Anna del Mercato. Tout le monde conna�t l�endroit. �</p><p>L�aristocrate se tourna vers l�un de ses valets. � Partons �, lui dit-il.</p><p>� Arr�tez-le ! entendit-on soudain dans le vacarme de la foule. Le voil� ! Arr�tez-le ! �</p><p>Mercurio vit le commandant des gardes du Palais des Doges le montrer du doigt. Il se cacha imm�diatement parmi les gens.</p><p>Les soldats se lanc�rent � sa poursuite. L�un d�eux �tait sur le point de l�attraper quand un homme, dans la foule, tr�bucha et lui tomba dessus, le faisant rouler � terre avec lui.</p><p>� Imb�cile ! �, hurla le jeune soldat, furieux que l�incident lui ait fait perdre la trace de Mercurio.</p><p>� Pardonnez, votre Seigneurie, dit Isacco en se relevant et en retenant le soldat sous pr�texte d��pousseter son uniforme. On m�a pouss� je suis d�sol�</p><p>��Vieux con de merde �, fit le garde en le repoussant.</p><p>Isacco s�inclina humblement et disparut � son tour dans la foule. Au loin, l�espace d�un instant, il entrevit les boucles brunes de Mercurio qui quittait la place Saint-Marc.</p><p>�Je me suis tromp� sur ton compte, mon gar�on. Tu m�rites Giuditta.�</p></section><section><title><p>83</p></title><p>� Ouvre, dit Lanzafame au garde.</p><p>��Elle n�est pas l�.</p><p>��Et o� est-elle ?</p><p>��L�-haut. Il y a une pute qui la pr�pare �, dit le garde en riant.</p><p>Lanzafame lui tourna le dos et monta au premier �tage du Palais des Doges, suivi de ses soldats, jusqu�� une logette devant laquelle il reconnut les gardes de la prison. � Elle est ici ? �, demanda-t-il.</p><p>Le commandant des gardes se tourna mollement vers lui, le nez gonfl�, deux gros cocards aux yeux, tamponnant ses narines avec un mouchoir couvert de morve et de traces de sang. Sans r�pondre, il se pencha � l�int�rieur de la logette. � Elle est pr�te ? T�as pas bient�t fini ?</p><p>���a y est �, dit une voix de femme � l�int�rieur.</p><p>Le commandant se tourna vers Lanzafame. � Elle est � vous, capitaine. �</p><p>Lanzafame entra dans la petite pi�ce.</p><p>� Arr�te de pleurer, connasse ! disait la prostitu�e, de dos. Tu d�fais tout le travail que� �</p><p>Elle n�eut pas le temps de finir sa phrase. Lanzafame, avec col�re, l��carta et la rejeta contre le mur. � Tais-toi, salope �, grogna-t-il. Il posa la main sur l��paule de Giuditta. � Viens, dit-il avec gentillesse. Nous devons y aller. �</p><p>Giuditta acquies�a, en reniflant.</p><p>� Viens �, r�p�ta Lanzafame en l�entra�nant hors de la logette.</p><p>D�s qu�ils la virent, les gardes se mirent � siffler et � rire.</p><p>Elle baissa la t�te en rougissant.</p><p>Le capitaine les foudroya du regard et fit signe � ses soldats de se ranger autour de Giuditta. Il resta pr�s d�elle, la soutenant par le bras comme s�il avait peur qu�elle ne tombe, et ils descendirent les escaliers en silence.</p><p>� Je suis � faire peur, dit Giuditta d�une petite voix quand ils furent pr�s de la porte qui donnait sur l�ext�rieur.</p><p>��Arr�tez-vous �, ordonna Lanzafame � ses hommes. Il regarda Giuditta et son visage maquill� avec lourdeur et vulgarit�. Sa robe �tait si d�collet�e qu�il ne restait pas grand-chose � deviner de sa poitrine. On lui avait remis aux pieds des chaussures sur�lev�es de courtisane.</p><p>� Je suis � faire peur, n�est-ce pas ? �</p><p>Lanzafame prit son propre mouchoir et le passa avec �nergie sur les yeux de Giuditta, enlevant un peu de la couche �paisse de fard noir pass�e sur ses paupi�res. Puis il �ta le vermillon de sa bouche dessin�e en forme de c�ur. � Voil�. C�est mieux �, dit-il. Il baissa les yeux sur son d�collet�. � N�y pense pas. � Il fit signe � ses soldats de continuer d�avancer.</p><p>Dehors, bien qu�on f�t au tout d�but de la matin�e, la lumi�re du soleil �tait �blouissante. L�air �tait chaud et humide, �touffant.</p><p>� Sorci�re ! Juive ! Putain de Satan ! Maudite ! �, cria aussit�t la petite foule qui attendait � l�ext�rieur.</p><p>� D�gagez ! �, ordonna Lanzafame.</p><p>Les deux soldats en t�te de l�escouade n�h�sit�rent pas � frapper un excit� qui avait crach� en direction de Giuditta. La foule comprit et s��carta, suivant le cort�ge sans plus chercher � cr�er de probl�me.</p><p>� Ne les �coute pas, dit Lanzafame � Giuditta.</p><p>��Et comment ? �, tenta de plaisanter celle-ci.</p><p>Le capitaine hocha la t�te. Ils avaient quitt� la piazza San Marco, pris la calle dell�Ascensione, et marchaient � pr�sent dans la salizada di San Mois�. Alors seulement Lanzafame demanda : � Ton d�fenseur est venu te parler ? �</p><p>Giuditta eut une expression �tonn�e. � Il devait venir ?</p><p>��Merde ! laissa �chapper Lanzafame.</p><p>��C�est grave ? demanda Giuditta, inqui�te.</p><p>��Non� bien s�r que non� �, s�obligea � dire Lanzafame. Il resta silencieux. Ce n��tait pas un signe encourageant que le d�fenseur ne se soit m�me pas pr�sent�. Il esp�ra que le proc�s ne serait pas la farce qui semblait s�annoncer. Ils d�pass�rent le campo San Mois� puis tourn�rent � droite vers la paroisse de San Bartolammeo, mais avec divers d�tours pour �viter la calle degli Specchieri o� Giuditta aurait vu son reflet dans toutes les boutiques des miroitiers.</p><p>En longeant le rio dei Fuseri, � San Luca, le capitaine remarqua une barque. � bord, il reconnut les deux gigantesques <emphasis>bonevoglies</emphasis> qui accompagnaient toujours Mercurio. La barque les suivit � distance, presque jusqu�� San Bartolammeo. Puis elle s�amarra � un petit ponton de bois. Lanzafame imagina qu�ils �taient l� en soutien.</p><p>Beaucoup de gens �taient d�j� rassembl�s devant le coll�ge canonique dei Santi Cosma e Damiano. D�s qu�ils aper�urent Giuditta, ils commenc�rent � s�agiter, comme l�eau plate de la lagune quand elle se ride sous un coup de vent nerveux.</p><p>� Restez group�s et ne permettez � personne de s�approcher �, dit Lanzafame � ses soldats. Puis il serra le bras de Giuditta. � Sois tranquille. Je veille sur toi. �</p><p>Ils fendirent la foule qui s��cartait en insultant la sorci�re. Giuditta regardait autour d�elle, cherchant Mercurio. Quand elle l�avait vu la veille, depuis sa cage suspendue, sur la place du Palais des Doges, elle avait eu la sensation que tout n��tait pas perdu. � ce moment-l� seulement, elle avait compris pourquoi elle avait voulu que Mercurio soit averti. Sous son regard, elle se sentait plus en s�curit� ; elle pouvait tout supporter, s�il partageait ses souffrances.</p><p>� Putain de Satan ! Sorci�re ! �</p><p>Lanzafame tirait Giuditta par le bras pour lui faire rapidement traverser l�esplanade devant le coll�ge canonique. Mais Giuditta r�sistait, continuant de chercher Mercurio.</p><p>� Il est s�rement d�j� � l�int�rieur �, lui dit le capitaine.</p><p>Giuditta se tourna vers lui.</p><p>� Il sera d�guis� parce que le commandant des gardes le cherche, tu ne le reconna�tras sans doute pas� mais il sera l�.</p><p>��Vraiment ? demanda Giuditta d�une petite voix.</p><p>��Oui, dit Lanzafame pour la rassurer. Mais il faut y aller. Je n�aime pas rester au milieu de tous ces fanatiques. � Il regarda ses soldats. � Pressons ! �</p><p>Ils p�n�tr�rent par l�entr�e lat�rale du coll�ge, surveill�e par deux gardes arm�s qui s��cart�rent aussit�t, et se retrouv�rent dans une salle froide et d�pouill�e.</p><p>� Nous sommes pr�ts, maintenant �, dit le Saint en les voyant.</p><p>Entour� d�un petit groupe de clercs et de pr�lats, le patriarche de Venise fron�a les sourcils d�s qu�il aper�ut Lanzafame. � � l�avenir, j�aimerais que ce soit l�accus�e qui nous attende plut�t que l�inverse �, fit-il d�une voix agac�e.</p><p>Lanzafame �carta les bras pour s�excuser. � Je suis d�sol�, patriarche, mais la� la maquilleuse demand�e par l�<emphasis>Inquisitor</emphasis> n�avait pas fini de la pr�parer. �</p><p>Le patriarche se tourna vers le Saint.</p><p>� Cela ne se reproduira plus, dit aussit�t le fr�re.</p><p>��Allons, pressons �, fit le patriarche en ouvrant le chemin.</p><p>Derri�re lui prirent place le Saint, les pr�lats, un dominicain qui avan�ait prudemment, les clercs et enfin Lanzafame avec Giuditta.</p><p>La salle du coll�ge canonique dei Santi Cosma e Damiano �tait immense, avec un plafond tr�s haut aux trav�es sombres et des colonnes sur les c�t�s. Une estrade basse avait �t� pr�vue, o� prendraient place le patriarche et les pr�lats du conseil, ainsi qu�une grande table sur la droite pour l�<emphasis>Inquisitor</emphasis> et le d�fenseur. Sur la gauche, une cage dans laquelle on fit entrer Giuditta.</p><p>Quand Mercurio la vit, enferm�e comme une b�te f�roce, il eut un coup au c�ur. �R�siste�, pensa-t-il en essayant de ne pas s�abandonner � sa douleur.</p><p>Dans toute la salle, face � l�estrade, s�alignaient des bancs o� un public populaire accouru pour le proc�s �tait d�j� install�. Ceux qui n�avaient pu s�asseoir s��taient mass�s au fond et sur les c�t�s, remplissant chaque espace entre les colonnes. D�autres se pressaient pr�s de l�entr�e, esp�rant au moins entendre. Quant � ceux qui �taient dehors, sur l�esplanade br�l�e de soleil, il ne leur restait qu�� imaginer ce qui se passait � l�int�rieur.</p><p>Le patriarche se dirigea vers le fauteuil au milieu de l�estrade. Il fit signe � l�un de ses pr�lats en soutane de soie et ceinture de satin de s�asseoir pr�s de lui. Mais Jacopo Giustiniani, d�un bond agile, le devan�a et vint occuper le fauteuil voisin du patriarche.</p><p>� Patriarche, pr�cisa Giustiniani pendant que la foule se taisait, ceci est un �v�nement suffisamment important pour que les autorit�s de Venise se rangent aux c�t�s de l��glise. �</p><p>Le patriarche se crispa. Il n�avait pas l�intention de partager les m�rites du proc�s.</p><p>Giustiniani continua � l�adresse du public : � Vous �tes leur troupeau, mais vous �tes aussi nos concitoyens bien-aim�s, dit-il. Ainsi l�on pourra dire qu�au tribunal il y avait des hommes et pas seulement des moutons. �</p><p>Les gens se mirent � rire pendant que le noble s�installait.</p><p>� Giustiniani, siffla tout bas le patriarche, qu�est-ce qui vous prend ?</p><p>��Patriarche, vous le savez. Vous �tes pr�tre, mais vous �tes surtout v�nitien�, r�pondit Giustiniani avec un sourire. Venise ne peut pas rester en dehors d�un �v�nement si important. Nous ne pouvons rester en arri�re de l��glise, f�t-ce d�un seul pas. � Il �carta les bras. � Je sais que vous me comprenez. �</p><p>Le patriarche tenta de masquer l�agacement qui l�avait rendu �carlate et sourit � la foule. � Que le proc�s soit ouvert �, annon�a-t-il. D�une main, il indiqua le Saint, sur sa gauche. � Le paladin de l��glise, l�<emphasis>Inquisitor</emphasis>, fr�re Amadeo da Cortona. �</p><p>�Puisses-tu �tre maudit�, pensa Mercurio.</p><p>Le Saint s�inclina devant le patriarche puis se tourna vers les gens, les mains lev�es, exhibant ses stigmates.</p><p>� Venez, <emphasis>Inquisitor</emphasis>. Approchez-vous que je vous donne notre b�n�diction. �</p><p>Le fr�re s�agenouilla au pied de l�estrade.</p><p>� Plus pr�s �, dit le patriarche. Quand le Saint fut sur l�estrade, il lui prit le visage entre ses mains. � Je vous baise au nom de notre Seigneur J�sus-Christ� �, dit-il en approchant sa bouche de la joue droite du moine. � Cesse de montrer ces trous, bouffon �, lui siffla-t-il dans l�oreille en feignant de le baiser. Puis il porta ses l�vres � sa joue gauche. � Et rappelle-toi que nous n�avons pas besoin d�aveux. Le peuple l�a d�j� condamn�e. Tu dois seulement veiller � ce qu�il ne change pas d�id�e. � Il le regarda dans les yeux. � Amen ! ajouta-t-il � voix haute.</p><p>��Amen, r�pondit le Saint qui revint � sa place.</p><p>��Et maintenant le d�fenseur, dit le patriarche d�un ton plus exp�ditif, pour montrer que celui qu�il allait pr�senter ne comptait pour rien � ses yeux. P�re Wenceslao� quel dr�le de nom vous avez, mon p�re� �, dit-il en souriant.</p><p>La foule se mit � rire.</p><p>� P�re Wenceslao da Ugovizza. O� se trouve donc Ugovizza ? �</p><p>Les gens se tourn�rent vers le dominicain assis � la grande table, en tunique et scapulaire blancs avec cape noire � capuche. Celui-ci se leva d�un pas incertain. Ses yeux �taient laiteux, voil�s par la cataracte. Il se tourna vers le patriarche sans bien pouvoir le situer. � Excellence, c�est une petite localit� dans les Alpes qui appartient aux �v�ques de Bamberg, en Bavi�re.</p><p>��Vous �tes donc allemand ?</p><p>��Non, Excellence�</p><p>��Peu importe, coupa le patriarche. Nous ne sommes pas ici pour �tudier la g�ographie, dit-il en s�adressant au public, qui rit de nouveau. �tes-vous pr�t pour votre� charge ingrate, p�re Wenceslao ?</p><p>��� vrai dire, pas exactement, dit le dominicain en faisant le tour de la table avec prudence, les mains en avant pour ne pas tomber. Je ne sais rien des proc�s d�Inquisition. �</p><p>Le patriarche se raidit. � P�re, vous n�avez pas � �tre aussi modeste.</p><p>��Non, non. C�est la v�rit�, Excellence, fit le dominicain.</p><p>��Alors, fiez-vous � la volont� du Seigneur.</p><p>��Je ferai comme vous m�ordonnez, dit le d�fenseur en s�inclinant.</p><p>��Je n�ordonne pas, corrigea le patriarche, mal � l�aise. Je sugg�re, simplement.</p><p>��Mais toute suggestion de votre part est pour moi comme un ordre �, fit humblement le p�re Wenceslao.</p><p>Les gens riaient.</p><p>Isacco, dans les premiers rangs, regarda sa fille et lui montra ses deux poings serr�s pour l�encourager. Puis, en col�re, il murmura � l�oreille d�Ottavia : � C�est une farce, et ils n�essaient m�me pas de le cacher �. Il �changea un coup d��il avec Lanzafame.</p><p>Le visage du capitaine �tait sombre. � Sois tranquille �, chuchota-t-il n�anmoins � Giuditta.</p><p>Elle saisit les barreaux de la cage et regarda l�homme qui allait devoir la d�fendre. Il ne lui avait m�me pas fait un signe. Son air �tait h�sitant et modeste, et il avait une l�g�re boiterie, peut-�tre due � la goutte. Ses yeux �taient voil�s, et ses joues du rouge vif de ceux qui boivent. Sa tonsure couverte de pustules. Ses mains sales jouaient constamment avec le rosaire pendu � sa ceinture de cuir.</p><p>� Sois tranquille, r�p�ta Lanzafame.</p><p>��Vous parlez pour vous ou pour moi ? �, demanda Giuditta.</p><p>Lanzafame baissa les yeux sans r�pondre.</p><p>� Voulez-vous vous entretenir un instant avec l�accus�e ? �, intervint Giustiniani en s�adressant au p�re Wenceslao, pour sugg�rer qu�il serait bon de le faire.</p><p>Le dominicain se tourna vers le patriarche, toujours apparemment sans le situer. Il garda le silence puis hocha la t�te. � Non� je dirais que non �, fit-il en retournant � la table du plus vite qu�il put. � Bont� divine, parlez donc, vous, murmura-t-il au Saint. Sortez-moi de ce gu�pier.</p><p>��Je demande � pouvoir commencer mon r�quisitoire, Patriarche, s�exclama le Saint avec emphase en se levant.</p><p>���tes-vous pr�t, <emphasis>exceptor</emphasis> ? �, demanda le patriarche au fr�re chancelier, un petit homme d��ge moyen assis devant une �critoire avec une plume d�oie � bec d�or, qu�il trempa d�un geste rapide dans un gros encrier.</p><p>� Oui, votre Gr�ce, r�pondit l�<emphasis>exceptor,</emphasis> charg� de retranscrire les actes du proc�s sur une grande feuille de parchemin.</p><p>��Par cons�quent, la <emphasis>quaestio</emphasis> peut commencer �, annon�a le patriarche.</p><p>�La <emphasis>bouffonnerie</emphasis> peut commencer�, pensa Mercurio qui cherchait un soutien dans la col�re, les jambes tremblantes de peur et d�inqui�tude. Il regarda en direction de Giuditta et vit qu�elle le cherchait dans la foule. Le capitaine Lanzafame l�avait certainement avertie qu�il viendrait d�guis�. Il sentait l�envie irr�sistible de lui faire un signe, pour qu�elle sache sous quel costume il s��tait cach�. Mais c��tait impossible, pour le salut m�me de Giuditta. S�il �tait arr�t頗 et il avait d�j� vu le commandant des gardes examiner l�assistance �, Giuditta n�aurait plus la moindre chance. Aussi lourd qu��tait ce poids sur ses �paules, il devait le porter seul. Il se concentra sur le Saint. Le regarda avec toute la haine dont il �tait capable, esp�rant qu�il meure, l�, en cet instant.</p><p>Fr�re Amadeo contourna la table, traversa toute la salle en silence et s�approcha de Giuditta en la mena�ant de son doigt point�, jusqu�� l�int�rieur m�me de la cage, ce qui provoqua un frisson parmi la foule et obligea Giuditta � reculer. � Le nettoyage de Venise a commenc� ! �, cria-t-il.</p><p>Le public suivait la sc�ne bouche b�e, fascin�.</p><p>� Un bon com�dien, souffla Giustiniani au patriarche.</p><p>��Un cabot �, grommela celui-ci.</p><p>� Et les serpents comme toi seront �cras�s ! �, poursuivit le Saint. Il sortit son bras de la cage et, � grands pas, vint se placer devant l�estrade, face au public. � Aujourd�hui, comme pendant toute la dur�e de ce proc�s, je d�montrerai que cette��� il laissa la phrase en suspens, comme pour prendre son �lan ��� sorci�re a complot� avec son ma�tre et seigneur, Satan en personne, pour s�emparer des �mes des femmes de Venise ! � Il se tourna vers la table sur laquelle il avait align� des plumes de corbeau ensanglant�es, des dents de b�b�, des cheveux nou�s et autres objets retrouv�s dans les robes de Giuditta. � Les preuves de cette activit� de sorcellerie sont ici ! �</p><p>Le p�re Wenceslao se leva pour examiner les preuves. Mais il dut, pour les voir, s�approcher de si pr�s qu�un homme dans la salle s��cria : � Qu�est-ce que tu fais, cur�, tu veux les manger ? �, suscitant les rires de la foule.</p><p>� Silence ! �, ordonna le patriarche. Puis il se tourna, furieux, vers le p�re Wenceslao. � Et vous, asseyez-vous ! �</p><p>Le dominicain, g�n�, ob�it rapidement.</p><p>� Venise, �coute ! �, reprit le Saint. Il se rendit compte que beaucoup, dans le public, regardaient maintenant le dominicain. � Venise, cria-t-il plus fort. �coute ! �</p><p>Les gens report�rent leur attention sur lui.</p><p>� La peste de Satan s�est r�pandue dans nos rues bien-aim�es, les emplissant de boue, et dans nos canaux, troublant leurs eaux, reprit le Saint. La peste de Satan a �t� apport�e dans notre ville par cette femme � il montra Giuditta du doigt � et par son peuple. Les Juifs ! Les Youdis ! Assassins d�enfants, d�icides, blasph�mateurs du Christ et de l�Immacul�e Conception, usuriers ! � Le Saint regarda autour de lui. � Les Bonnets Jaunes ! �</p><p>De nombreux regards se tourn�rent vers Isacco, Ottavia, Ariel Bar Zadok et d�autres membres de la communaut�, venus suivre le proc�s. Mais la plupart des Juifs de Venise, � commencer par leur chef, Anselmo del Banco, s��taient abstenus, craignant les d�sordres et les manifestations hostiles.</p><p>Les soldats de Lanzafame et les gardes du Palais des Doges pos�rent la main sur leurs armes, pour montrer � la foule qu�aucun acte d�intol�rance ne serait admis.</p><p>� Le proc�s est fait � une femme, en apparence, mais c�est le proc�s des fils de Satan �, dit le Saint.</p><p>Giuditta laissa errer son regard sur l�assistance, cherchant toujours � deviner qui pouvait �tre Mercurio.</p><p>Celui-ci eut de nouveau la tentation de lui faire un signe, d�attirer son regard, pour lui prouver qu�il �tait l�, � ses c�t�s. Mais il se retint.</p><p>Isacco vit que sa fille cherchait Mercurio et se mit � le chercher � son tour. Il rep�ra sur sa droite un homme qui avait plus ou moins la corpulence de Mercurio. Il �tait habill� de fa�on mis�rable et se grattait continuellement. Des cheveux longs et tout �bouriff�s recouvraient son visage. Isacco le regarda avec insistance et lui fit un l�ger signe de t�te.</p><p>� Qu�est-ce que t�as � me regarder, Juif de merde ? �, grommela l�homme.</p><p>Isacco commen�a par baisser les yeux puis, r�fl�chissant, les releva. � Bien s�r, dit-il tout bas. Normal. � Il croisa le regard de sa fille et lui indiqua l�homme.</p><p>Giuditta le regarda intens�ment.</p><p>� Esp�ce de putain ! �, cria celui-ci.</p><p>Giuditta se tourna vers son p�re. Isacco haussa un peu une �paule pour indiquer qu�il n��tait pas tout � fait s�r.</p><p>� Venise sera bient�t libre ! conclut le Saint. Car le Seigneur Tout-Puissant qui nous guide nous a d�sign� la sorci�re ! �</p><p>La foule applaudit, excit�e.</p><p>�Tas de merde, se dit Mercurio. Ils se croient au th��tre.�</p><p>� Avez-vous quelque chose � dire ? demanda alors le patriarche au d�fenseur.</p><p>��Non, Excellence�, dit le p�re Wenceslao. Je m�accorde � ce qui vient d��tre dit par le fr�re Amadeo da Cortona, inspir� par Notre Seigneur, au nom duquel il parle. <emphasis>Justus es, Domine, et rectum judicium tuum</emphasis>.</p><p>��Qu�est-ce que t�as dit, cur� ? cria une femme du peuple.</p><p>��Il a dit que le jugement de Dieu est droit et juste �, dit le Saint.</p><p>Les gens grond�rent. M�me si personne, au d�but, n�avait �prouv� la n�cessit� d�un d�fenseur, tous semblaient m�contents que ce proc�s n�aille que dans une seule et in�luctable direction.</p><p>� Tous des cons �, maugr�a Isacco, et il regarda de nouveau dans la direction de l�homme au visage cach� par ses cheveux.</p><p>� Pour vous faire comprendre la gravit� des accusations, s��cria le Saint, je veux appeler � d�poser comme t�moin Anita Ziani, lavandi�re de son �tat, qui a assist� � un prodigieux et terrifiant �v�nement. Qu�on la fasse entrer ! �</p><p>Deux gardes escort�rent une femme humblement v�tue, aux mains rougies, qui se tenait t�te basse, effray�e par toute cette foule.</p><p>� Anita Ziani, dit le Saint en lui relevant le menton pour que les gens la voient, racontez � vos concitoyens, avec vos mots, ces �v�nements sataniques ! �</p><p>La femme rougit et sourit nerveusement, laissant voir de grands trous dans sa dentition. � Votre Seigneurie, comme je vous ai d�j� dit� �, dit la lavandi�re, tourn�e vers le Saint.</p><p>� Dites-le au public ! fit le Saint en la faisant pivoter. Parlez au public ! �</p><p>La lavandi�re rentra les �paules. � C��tait le jour du Seigneur� le vingti�me jour de ce mois de mai, et je rentrais � ma boutique apr�s avoir lav� dix paires de drap de lin et vingt�</p><p>���pargnez-nous les d�tails ! dit le Saint, agac�. Que s�est-il pass� ?</p><p>��Eh bien, il s�est pass� qu�une femme, je ne connais pas son nom, votre Seigneurie� cette femme a commenc� � crier des phrases obsc�nes sur le campiello dei Squelini, l� o� il y a tous les fabricants d��cuelles, � San Barnaba�</p><p>��Les faits ! Les faits ! rugit le Saint.</p><p>��La femme criait des phrases obsc�nes � la lavandi�re fit un signe de croix sommaire � en blasph�mant surtout la Sainte Vierge, et puis, sauf votre respect, elle a soulev� ses jupes et montr� ses parties honteuses� c�est-�-dire� celles entre les jambes.</p><p>��Et puis ? fit le Saint pour prolonger la tension.</p><p>��Et puis de ces parties basses� ici��� la lavandi�re d�signa son entre-jambes � est sorti un �uf� petit, vert, qui vibrait comme si � l�int�rieur �a s�agitait� �</p><p>La foule �tait muette. Tous �coutaient bouche b�e.</p><p>� Et en effet�, sugg�ra le Saint en l�invitant � poursuivre.</p><p>��Et en effet cet �uf s�est bris�, poursuivit la lavandi�re, et il en est surgi une cr�ature affreuse. Avec des yeux jaunes, m�chants. On aurait dit une sorte de petit serpent, sauf qu�il avait huit paires de pattes avec des griffes� �</p><p>La foule murmura, �berlu�e et effray�e.</p><p>� Et puis ? insista le Saint.</p><p>��Et puis la cr�ature monstrueuse s�est �chapp�e. Et la femme qui l�avait engendr�e portait une des robes de la Juive. Elle nous a dit que quand elle la portait elle en faisait un par jour, de ces �ufs verts de Satan�</p><p>��Putain ! Sorci�re ! �, cri�rent certains en direction de Giuditta.</p><p>Le Saint acquies�ait en silence, laissant l��pisode se d�velopper de lui-m�me dans l�imagination de l�auditoire.</p><p>� �Et que Dieu me rende aveugle si ce n�est pas la v�rit�, sugg�ra le p�re Wenceslao qui hochait la t�te de haut en bas, compl�tement pris par ce r�cit. Vous pouvez le dire, brave femme, car jurer devant Dieu contre Satan vaut cent et mille pri�res.</p><p>��Non �, balbutia la lavandi�re.</p><p>Le p�re Wenceslao la regarda, stup�fait. � Comment cela, non ? �, demanda-t-il, presque effray�, et il se tourna aussit�t vers le patriarche.</p><p>La lavandi�re fit un signe de croix.</p><p>Le p�re Wenceslao continuait de regarder en direction du patriarche. � Je suis d�sol�, je ne voulais pas� �, dit-il dans le silence g�n�ral.</p><p>Les gens regardaient maintenant la lavandi�re et certains ricanaient.</p><p>Le saint �cumait comme une b�te f�roce. � Jure, femme ! �, lui intima-t-il.</p><p>Terroris�e, la femme ne se d�cidait pas � parler.</p><p>� Jure ! r�p�ta le Saint.</p><p>��De toute fa�on je vous crois, brave femme, m�me si vous ne jurez pas, dit le p�re Wenceslao.</p><p>��Taisez-vous ! �, lui ordonna le patriarche.</p><p>Les gens se mirent � rire.</p><p>� Jure ! hurla le Saint. Ou serais-tu d�accord avec Satan ?</p><p>��Je le jure� �, dit la femme, qui fondit en larmes.</p><p>Le Saint se tourna vers la foule avec un sourire de triomphe. Mais de nombreux spectateurs hochaient la t�te.</p><p>� Je suis d�sol�, Patriarche, fit le p�re Wenceslao en s�approchant de l�estrade, je voulais seulement� � Il �carta les bras. Puis, tourn� vers la cage de Giuditta, il pointa vers elle un doigt qui vibrait de col�re. � Voil� comment Satan confond nos esprits ! �, hurla-t-il, hyst�rique.</p><p>Le public devint bruyant.</p><p>� Oh, oublie pas que t�es le d�fenseur ! �, lui cria un homme.</p><p>Il y eut des �clats de rire.</p><p>Le p�re Wenceslao s�agita, g�n�, regardant les gens de ses yeux opaques, puis dit d�une voix incertaine : � Je suis le d�fenseur de Dieu !</p><p>��Asseyez-vous ! �, lui ordonna le patriarche, irrit�.</p><p>Le dominicain alla � sa place et s�assit, non sans avoir fait trois fois le signe de croix.</p><p>� Un imb�cile peut faire plus de d�g�ts qu�une canaille, chuchota le patriarche � Giustiniani. Conseillez-le. Dites-lui qu�il suffit qu�il se taise. �</p><p>Giustiniani acquies�a, pensif. Puis il lan�a un regard plein de m�pris au p�re Wenceslao.</p><p>Mercurio regarda l�aristocrate. Il se demanda s�il �tait vraiment de son c�t�, comme il le pr�tendait. En fait, il ne savait pas � qui se fier, mais il n�avait pas le choix.</p><p>Pendant ce temps, le fr�re Amadeo s��tait approch� de la lavandi�re, et son bras entourait ses �paules. De l�autre main il lui toucha affectueusement le front. � Femme, dit-il d�une voix chaude et calme, l��preuve que tu as d� soutenir a rendu fous les martyres et les proph�tes. Mon c�ur est avec toi. Va en paix et remercie Dieu d�avoir surv�cu � ta rencontre avec Satan. � Il fit signe aux gardes de l�emmener. Puis il fixa la foule. En silence. Il pouvait percevoir le scepticisme g�n�ral. Il hocha la t�te et ses �paules s�avachirent. � C�est mon noble et pur adversaire le p�re Wenceslao qui a raison. Immense est le pouvoir de Satan �, dit-il � voix basse, mais de fa�on que tous entendent. Puis il se tourna et sembla vouloir s�en aller.</p><p>La foule �tait soudain muette.</p><p>Tandis qu�il se dirigeait vers la table, apparemment vaincu, le Saint s�arr�ta, toujours dos � la foule, regarda sur sa gauche, dans la direction o� Giuditta �tait prisonni�re, et se dirigea vers elle d�un pas lourd, fatigu�.</p><p>Il s�accrocha aux barreaux et fixa Giuditta. Il essaya de les secouer, mais il paraissait sans force. Son corps commen�a � vibrer. D�abord faiblement puis avec de plus en plus de violence. Tout � coup, il jeta la t�te en arri�re et roula des yeux, semblant poss�d� par une �nergie sup�rieure. Puis sa force augmenta, accompagn�e d�un cri rauque qui sortait de sa poitrine et plana sur le silence de la salle. La prison de Giuditta commen�a � vibrer, de plus en plus violemment, comme secou�e par un tremblement de terre, tandis que le cri animal du Saint prenait de l�ampleur et se transformait en hurlement.</p><p>� Putain de Satan ! �, s��cria-il avant de s��crouler au sol, foudroy�.</p><p>La foule oublia tous ses doutes et hurla de fureur, demandant la vie de Giuditta.</p></section><section><title><p>84</p></title><p>� Et cet idiot qui dit qu�il est d�accord avec le Saint ! s�exclama Isacco, furieux. Le d�fenseur d�accord avec l�accusateur, �a ressemble � quoi ? C�est une sinistre farce ! �</p><p>Mercurio hocha la t�te gravement ; il �tait � c�t� du lit de Scarabello. Autour d�eux �taient rassembl�s Lanzafame, Anna del Mercato et les prostitu�es qui arrivaient � tenir debout. Le d�couragement se lisait sur tous les visages.</p><p>Seule Lidia, la fille de R�publique, n��tait pas pr�s du lit. Elle �tait sur le seuil de l�h�pital et scrutait la p�nombre de ce soir d��t�, en direction du canal. � C�est pas juste, marmonnait-elle. J�entends pas ce qu�ils disent�</p><p>��Tais-toi ! Reste dehors pour surveiller si les gardes arrivent ! �, lui ordonna R�publique.</p><p>La petite Lidia fit la moue.</p><p>� S�il te pla�t, lui dit Mercurio. Ma vie d�pend de toi.</p><p>��Ah bon ? fit Lidia, �tonn�e.</p><p>��Mais oui �, r�pondit-il.</p><p>La petite fille, toute contrari�t� disparue, se redressa et sortit, fi�re de sa mission.</p><p>R�publique regarda Mercurio puis Anna. Les deux femmes se sourirent. Anna posa la main sur l��paule de Mercurio.</p><p>� Il est tellement b�te qu�il a fini par faire na�tre des doutes dans la t�te des gens, sans le vouloir� �, reprit Isacco, cherchant � se convaincre qu�il y avait encore de l�espoir.</p><p>Mercurio s�appr�tait � r�pondre mais la main d�Anna lui pressa l��paule. Il comprit et se retint, sans pouvoir s�emp�cher de hocher la t�te. � Giuditta avait un regard terroris�, dit-il tout bas.</p><p>��Oui, fit Isacco en �cho.</p><p>��Oui, la pauvre fille �, dit Lanzafame.</p><p>Isacco regarda Mercurio. � O� �tais-tu ? demanda-t-il.</p><p>��Suffisamment pr�s de Giuditta, r�pondit Mercurio, d�une voix sourde.</p><p>��Elle te cherche, tu as vu ?</p><p>��Oui, sauf que vous lui indiquiez cette esp�ce de singe tout chevelu�</p><p>��Ce n��tait pas toi ?</p><p>��Non, docteur� � Mercurio �tait g�n�. � Mais �vitons de nous faire des signes, si on me d�couvre, on m�arr�te et� je ne peux pas me retrouver en prison en ce moment. Vous comprenez, n�est-ce pas ? �</p><p>Isacco hocha la t�te. � Tu as raison, excuse-moi, mon gar�on. Pourtant, je ne suis pas un novice, je devrais le savoir. On dirait que j�ai du bouillon dans la t�te depuis que cette histoire a commenc� �, soupira-t-il, mortifi�.</p><p>Mercurio regarda Lanzafame. � Dites-lui d�avoir confiance. Dites-lui que je suis l�.</p><p>��Je le lui ai dit, r�pondit le capitaine.</p><p>��Eh bien, redites-le lui. Je suis l�, et je serai toujours l�, dit Mercurio, un profond chagrin dans les yeux. Qu�est-ce qui m�a pris ce maudit jour d�agresser le commandant des gardes ! Je n�aurais pas besoin de me cacher aujourd�hui !</p><p>��Inutile de pleurer sur le lait vers�, fit Lanzafame. Fais attention. C�est tout ce qui compte.</p><p>��Elle sait que tu es l� �, intervint Anna.</p><p>Mercurio se tourna pour la regarder. Et tous en firent autant.</p><p>� Une femme le sait, dit-elle. Elle le sent. �</p><p>Les yeux de Mercurio se mouill�rent. � Salauds, grommela-t-il tout bas.</p><p>��J�ai mon d�ner sur le feu, dit Anna. Tu veux manger quelque chose ? �</p><p>Mercurio secoua la t�te. � Non, il vaut mieux que je m�en aille. �</p><p>Les putains, l�une apr�s l�autre, s�approch�rent de lui. L�une le serra dans ses bras, l�autre lui offrit un sourire, toutes cherch�rent � lui transmettre la confiance dont il avait besoin. Elles savaient que ce ne serait pas le proc�s qui sauverait Giuditta.</p><p>Isacco et Lanzafame s��loign�rent en discutant.</p><p>� Et Jacopo, il s�est montr� ? �, demanda Scarabello avec un filet de voix.</p><p>Mercurio le regarda : il �tait l�ombre de lui-m�me. � Il a fait plus que se montrer. Il s�est assis � c�t� du patriarche.</p><p>��Et� ? �</p><p>Mercurio hocha les �paules. � Je sais pas. Je comprends pas�</p><p>��Tu ne dois pas le l�cher, mon gars, dit Scarabello en essayant de grincer des dents. Rappelle-lui� que je le tiens� par les couilles� �</p><p>Mercurio acquies�a.</p><p>� Perds pas espoir.</p><p>��Non�</p><p>��T�as pris l�argent ?</p><p>��Oui. �</p><p>Scarabello sourit, malgr� la douleur que lui causait sa l�vre rong�e par la plaie. � Tu aurais �t� un grand criminel� Tu �tais le seul qui aurait pu� prendre ma place�</p><p>��Merci, dit Mercurio avec un sourire.</p><p>��Maintenant, fais ce que tu as � faire�, dit Scarabello, qui n�avait plus de souffle. Jusqu�au bout.</p><p>��Jusqu�au bout �, acquies�a Mercurio, et il regarda par terre. Il resta ainsi quelque temps, silencieux, pensif. Quand il releva les yeux, Scarabello dormait, �puis� par la maladie.</p><p>Mercurio rejoignit Isacco et Lanzafame. Il serra le bras du docteur. � Tenez bon. J�ai besoin de votre aide.</p><p>��Que dois-je faire ? �</p><p>Mercurio lui tendit une grosse bourse de cuir tann�, pleine, dont le contenu tintait. � Voil� cent cinquante lires d�or. �</p><p>Isacco regarda la bourse les yeux �carquill�s, sans la prendre.</p><p>� �a fait un paquet d�argent, murmura Lanzafame.</p><p>��Allez � l�Arsenal, docteur, fit Mercurio. Demain. Demandez le prote Tagliafico. Dites-lui qu�il doit renflouer un navire. En quelques jours. Payez-le avec �a. �</p><p>Isacco prit la bourse.</p><p>� Enlevez votre bonnet jaune, ajouta Mercurio. Et coupez aussi cette barbiche de ch�vre. Vous ne devez pas ressembler � un Juif. Dites que vous �tes armateur. � Il le regarda. � Grec. �</p><p>Isacco le fixait en silence. Mais ses yeux avaient une lueur nouvelle.</p><p>� Vous pensez y arriver ? �, demanda Mercurio.</p><p>Isacco se mit � rire. � Putain si je vais le faire, mon gar�on ! � Il pointa le doigt vers lui. � Je suis n� pour ce genre d�embrouille �, ajouta-t-il en riant encore. Il fixa Lanzafame. � Pense qu�il y a un couillon de capitaine qui croit encore que je suis docteur ! �</p><p>Lanzafame et Mercurio �clat�rent de rire avec lui.</p><p>Les prostitu�es se tourn�rent vers eux, presque scandalis�es. Mais bient�t de timides sourires apparurent. Cela faisait des jours que plus personne ne riait, ici.</p><p>� Le navire se trouve au squero de Zuan dell�Olmo, au fond du rio di Santa Giustina, en face de l��le de San Michele �, dit Mercurio.</p><p>Isacco acquies�a.</p><p>� C�est vous qui devez aller � l�Arsenal. Je ne peux pas me montrer, l�-bas.</p><p>��Mon gar�on, dit Lanzafame, y a-t-il un endroit � Venise o� tu peux te promener tranquillement ? �</p><p>Mercurio sourit.</p><p>� J�ai vu ta barque avec les deux rameurs, dit alors Lanzafame. Elle est toujours pr�te ?</p><p>��Si vous ne changez pas d�itin�raire, oui.</p><p>��Nous n�en changerons pas. �</p><p>Mercurio acquies�a et se dirigea vers la sortie de l�h�pital.</p><p>� Capitaine, dit Isacco � Lanzafame, taillez-moi la barbe.</p><p>��Tu me prends pour ton barbier ?</p><p>��Capitaine, m�emb�tez pas. On reprend nos bonnes vieilles habitudes �, fit le docteur en se frottant les mains.</p><p>Mercurio, en sortant, s��tait rendu chez Anna pour la saluer. Il allait entrer quand il vit un bout de papier par terre, devant le seuil. Il le ramassa. Une phrase y �tait �crite, d�une �criture enfantine et h�sitante : � C�est Benedetta qui l�a fait �.</p><p>Mercurio se retourna brusquement et, dans les rougeurs du cr�puscule il entrevit une silhouette sombre qui se cachait dans les rang�es de peupliers. � Va-t-en, Zolfo ! �, cria-t-il. Il chiffonna le bout de papier, qu�il jeta rageusement par terre.</p><p>� Qu�est-ce qui se passe ? demanda Anna en apparaissant sur le seuil.</p><p>��Rien, r�pondit Mercurio d�une voix sourde en lan�ant encore un regard vers les peupliers. Un chien errant, comme d�habitude. �</p><p>Anna lui caressa la t�te. � Fais attention �, lui dit-elle d�une voix pleine d�amour.</p><p>Mercurio sourit, s�appr�tant � partir. Mais il s�arr�ta et, avec gaucherie, la t�te rentr�e dans les �paules, l�embrassa sur la joue. Puis il s�en alla au pas de course, sans se retourner, le visage rouge.</p><p>Anna le regarda, �mue, jusqu�� ce qu�il disparaisse, puis elle rentra.</p><p>Zolfo, lui, �tait sorti de sa cachette derri�re un buisson de ronces pour se lancer � la poursuite de Mercurio et le supplier de le prendre avec lui, quand il vit sortir de la rang�e de peupliers une silhouette noire encapuchonn�e. Il se cacha de nouveau. L�homme suivait Mercurio en direction du canal. Zolfo suivit aussi, prudemment.</p><p>Il vit Mercurio monter dans la barque avec Tonio et Berto, tandis que l�homme � la capuche noire disparaissait dans une grosse touffe de roseaux et de joncs, d�o� il ressortit avec une petite barque l�g�re.</p><p>Zolfo s�approcha du canal.</p><p>Soudain, un coup de vent rabattit la capuche.</p><p>Zolfo sentit son sang se glacer dans ses veines. Incr�dule, il se pr�cipita le plus vite qu�il put vers un petit pont branlant o� il s�accroupit. La barque passait juste � ce moment-l� pr�s de lui : Zolfo n��tait qu�� cinq pas de l�homme, qui ramait t�te d�couverte.</p><p>� Non�, dit-il dans un souffle, secou� par une �motion violente. Non�, r�p�ta-t-il. Non ! �</p><p>L�homme dans la petite barque se retourna. Il regarda vers le pont, et Zolfo l�espace d�un instant croisa son regard. Il craignit d��tre d�couvert, mais comprit vite qu�il �tait invisible derri�re les lames de bois. Il remarqua sur le cou de l�homme une cicatrice horrible en forme de pi�ce de monnaie. � T�es pas mort� �, murmura-t-il.</p><p>D�s que la barque se fut �loign�e, il sortit de sa cachette et courut vers le canal pour avertir Mercurio. Mais Mercurio et ses rameurs �taient d�j� loin, dans les hautes eaux.</p><p>Alors Zolfo, le sang battant � ses oreilles, fit demi-tour et courut vers l�h�pital. Il entra, hors d�haleine, cherchant Isacco et Lanzafame. � Je dois parler � Mercurio, leur cria-t-il, les yeux exorbit�s. Je dois lui parler ! �</p><p>Tous deux se lev�rent d�un bond. Isacco avait le visage couvert de savon, Lanzafame un rasoir de barbier � la main.</p><p>Quelques prostitu�es voulurent s�approcher mais le docteur les arr�ta de la main.</p><p>� Je vous le jure� il est en danger, dit Zolfo tout essouffl�.</p><p>��Pour quelle raison ? Nous lui dirons nous-m�mes. �</p><p>Zolfo �tait boulevers�. L��motion, la surprise, l�horreur, il �tait en pleine confusion. � Non. Vous pouvez pas.</p><p>��Va-t-en, gamin, dit Isacco.</p><p>��Vous comprenez pas� il est en danger !</p><p>��Pourquoi ? r�p�ta Lanzafame d�une voix dure.</p><p>��Parce que le Juif�, balbutia Zolfo.</p><p>��Encore ces conneries ? grogna Lanzafame en faisant un pas vers lui.</p><p>��Non, attendez�, dit Zolfo, reculant, les mains en avant.</p><p>��Va-t-en, dit le capitaine.</p><p>��Dites-lui� que le Juif de Rome� est pas� �, balbutia-t-il encore. Il s�arr�ta, secoua la t�te. � Je vous en supplie, je dois lui dire moi, vous pourriez pas comprendre, g�mit-il.</p><p>��Qui t�envoie ? Ton moine ou le commandant des gardes ? �, demanda Lanzafame, la voix pleine de m�pris.</p><p>Zolfo le regarda, en continuant � secouer la t�te, comme devenu fou. Puis il tourna le dos et se sauva.</p><p>Il courut � la maison d�Anna, frappa � la porte avec fureur.</p><p>Quand Anna ouvrit, alarm�e, Isacco et Lanzafame arrivaient d�j�.</p><p>� Je vous en supplie, madame, dit Zolfo, jetant des regards inquiets vers les deux hommes qui s�approchaient, Mercurio est en danger� dites-moi o� il est� je vous en supplie� le Juif de Rome est pas mort� Il est ici, madame�</p><p>��Je t�ai dit de partir, fit Lanzafame.</p><p>��Quel Juif ? demanda Anna.</p><p>��Je vous en supplie, je vous en supplie�, implora Zolfo, qui porta la main � sa gorge. Il a une� une cicatrice ici� et�</p><p>��C�est lui, le Juif ? dit tout � coup Anna.</p><p>��Oui� le Juif de Rome�</p><p>��Il n�est pas juif, dit alors Anna. Il s�appelle Alessandro Rubirosa. Il est muet, le pauvre homme. Je lui ai donn� � manger et il m�a montr� son certificat de bapt�me pour me dire comment il s�appelait�</p><p>��Non, non ! s�exclama Zolfo. C�est le Juif ! Pourquoi personne me croit ?</p><p>��Peut-�tre parce que tu nous as d�j� tous trahis, gamin, dit Anna d�une voix dure, les yeux devenus minces comme des fentes. Mercurio ne veut pas de toi ici. Va-t-en. Je n�aime pas chasser les gens, mais tu dois t�en aller. �</p><p>Le capitaine l�attrapa par le col de sa veste rouge et sale. Il le jeta dehors avec col�re.</p><p>Zolfo tomba � terre, dans la poussi�re.</p><p>Lanzafame fit mine de lui donner un coup de pied.</p><p>Zolfo se sauva. Il courut � perdre haleine, comme s�il avait peur de s�arr�ter. Puis, quand il fut �puis�, ses jambes c�d�rent et il se retrouva assis dans l�herbe s�che d�un champ. � T�es pas mort� �, murmura-t-il.</p><p>Il se mit � genoux, ferma les yeux. Revit Ercole qui regardait sa blessure d�o� jaillissait le sang et le fixait, �tonn�. Il le vit s��crouler au sol, lentement. �Ercole aga mal�, avait-il dit dans son langage bizarre.</p><p>� T�es pas mort �, r�p�ta Zolfo, en se prenant la t�te dans les mains.</p><p>Il se rappela Ercole �tendu sur le lit de sangle de la baraque des fosses communes. Il entendit le cri terrible qu�il avait pouss� quand la vie l�avait abandonn�. Il vit sa bonne grosse face de fou se tordre de frayeur.</p><p>� T�es pas mort ! �, cria-t-il en se dressant sur ses pieds, d�vast� par la col�re, les bras tendus vers le ciel.</p><p>Et il sentit qu�il avait une raison de continuer � vivre, maintenant, une vraie raison. Une seule et unique raison.</p></section><section><title><p>85</p></title><p>Shimon avait beau ramer de toutes ses forces, l��cart se creusait entre sa barque et celle de Mercurio. Les deux rameurs �taient trop rapides pour lui. Ce devaient �tre des professionnels, se dit-il avec angoisse.</p><p>La chaleur de cet �t� de feu le faisait transpirer, br�lait ses poumons. Son c�ur battait la chamade.</p><p>Les dents serr�es, il plongeait les rames dans l�eau immobile de la lagune. Shimon d�testait de plus en plus cette ville. Tout y �tait plus difficile. Suivre quelqu�un sur l�eau �tait une entreprise impossible.</p><p>Mais il ne pouvait pas se permettre de perdre Mercurio.</p><p>Cela avait d�j� failli arriver les jours pr�c�dents. Mercurio �tait sorti � l�improviste et n��tait pas rentr� dormir dans la maison de Mestre. Et Shimon �tait pass� de l�euphorie de l�avoir retrouv� au d�sespoir de l�avoir rat�.</p><p>Tout en continuant de ramer, il se retourna. La barque qu�il suivait venait de se faufiler au milieu des dizaines d�embarcations qui sillonnaient le Grand Canal, il la voyait � peine. Il tenta de ramer � un rythme plus soutenu, mais ses bras commen�aient � le l�cher.</p><p>Les jours pr�c�dents, il avait r�d� avec angoisse autour de la maison de Mestre, devenant si imprudent que la femme l�avait vu et s��tait approch�e sans qu�il s�en rende compte. Un instant, il avait pens� qu�il serait oblig� de la tuer. Mais elle, le prenant pour une personne dans le besoin, l�avait invit� � entrer et lui avait offert un repas chaud.</p><p>Shimon s��tait assis dans la cuisine, la main sur le manche de son couteau. Il n��tait rien arriv�. La tension, peu � peu, s��tait apais�e. La femme � elle avait dit s�appeler Anna � avait une voix d�licate, des yeux purs, des mani�res aimables. Il lui avait montr� son certificat de bapt�me. Elle savait lire et avait commenc� par l�appeler �monsieur Rubirosa�, avec respect, m�me si elle le pensait suffisamment en difficult� pour lui offrir un repas. Shimon avait point� le doigt sur le certificat pour indiquer son pr�nom, et elle l�avait appel�, avec un sourire, �monsieur Alessandro�.</p><p>Shimon avait �prouv� une �trange sensation de chaleur. Il s��tait senti � l�aise. Ce n��tait pas comme avec Ester car cette femme ne l�attirait pas. Mais elle avait une mani�re d��tre qui r�chauffait m�me une �me glac�e comme la sienne.</p><p>� J�habite ici avec mon fils �, avait-elle dit � un moment.</p><p>Il l�avait regard�e en pensant : �Et moi, je suis ici pour te le prendre�. Puis il s��tait lev� et il �tait parti. Il ne pouvait pas rester l�.</p><p>Shimon continuait de ramer. Avec la fatigue, il ne sentait plus ses bras. Arriv� � Rialto, il ne vit plus la barque de Mercurio. Une fois de plus, il l�avait perdu, se dit-il, �touffant de rage. Il l�cha les rames et laissa sa barque avancer lentement sur son erre. Les v�tements tremp�s de sueur et la gorge dess�ch�e par la soif, il regardait autour de lui en esp�rant voir la barque de Mercurio amarr�e quelque part.</p><p>Il avan�a doucement. La fureur croissait en lui, jointe � un sentiment de malaise. Il n��tait qu�� un pas de sa vengeance. Mais il craignait d��tre oblig� de retourner � la maison de Mestre pour attendre que Mercurio y r�apparaisse. Or, c��tait dangereux, la femme aurait pu avoir des soup�ons. Et Shimon s��tait aper�u la veille que le gamin de la bande r�dait lui aussi dans les environs. Il ne pouvait pas prendre le risque d��tre d�couvert. Mercurio se volatiliserait pour toujours.</p><p>Il frappa du poing le banc sur lequel il �tait assis. Il sentit la douleur vibrer dans tout son bras et remonter jusqu�� son �paule.</p><p>Il reprit les rames. Dans sa main qui avait cogn� le bois, le sang pulsait. Il avan�a le long du Grand Canal, mais il avait peu d�espoir maintenant. Il l�avait bel et bien perdu. Il continua cependant, regardant �� et l�, et longea bient�t le quai � proximit� de la piazza San Marco. La lagune s��largissait en une sorte de bassin de mer. Il s�appr�tait � faire demi-tour quand il d�cida de suivre quand m�me la riva degli Schiavoni. En ramant, il regardait les �tals d�o� parvenaient des odeurs de <emphasis>castradina</emphasis>, la viande de mouton r�tie et fum�e.</p><p>Alors qu�il avait perdu tout espoir, il vit soudain jaillir d�un canal, � une vitesse folle, une barque qu�il reconnut aussit�t : c��tait celle sur laquelle Mercurio �tait mont�, et les rameurs �taient les deux g�ants qu�il avait d�j� rep�r�s.</p><p>Mercurio n��tait plus � bord.</p><p>Shimon se rapprocha de la rive et p�n�tra dans le canal d�o� la barque avait surgi. Sans doute une tentative inutile, � moins que Mercurio ne soit sur les quais. Mais cela valait la peine d��tre tent�. L�espoir de le trouver lui fit oublier la faim que l�odeur de <emphasis>castradina</emphasis> avait r�veill�e.</p><p>Il passa sous le pont della Piet� et prit le <emphasis>rio</emphasis> du m�me nom. Il allait lentement, observant minutieusement les alentours.</p><p>Le rio della Piet�, plut�t large, devenait tout � coup sinueux, comme un serpent couch�, chose insolite � Venise, o� les canaux �taient plut�t rectilignes. Sur la rive, il vit une place herbue o� broutait un troupeau de ch�vres. Certaines lev�rent la t�te � son passage. Sur l�autre rive, un peu plus loin, un groupe de jeunes gar�ons �taient en compagnie d�un pr�tre. En s�approchant, il vit que ce dernier dialoguait � travers une grille avec une religieuse entour�e d�un groupe de petites filles aussi sales et mal v�tues que les gar�ons. Shimon ralentit, instinctivement. Il se rendit compte que tous les b�timents alentour �taient habit�s par un nombre inhabituel d�enfants et de religieux, hommes et femmes. Ce devait �tre un orphelinat.</p><p>Le c�ur de Shimon battit plus fort. �C�est donc l� que tu te caches ?�, se dit-il.</p><p>Il arr�ta la barque sur la rive oppos�e, remonta sa capuche malgr� la chaleur et attendit.</p><p>En repensant � la double visite des gardes du doge � la chaumi�re de Mestre, il imagina que Mercurio devait avoir des ennuis, ce qui ne l��tonna pas, vu que c��tait un voleur et un aigrefin. S�il avait des ennuis, il devait se cacher. Pourquoi pas dans l�orphelinat de la Piet� ?</p><p>Mais � mesure que le temps passait, Shimon perdait espoir. Dans ce genre d�endroit, il n�y avait que des religieux et des enfants. Mercurio aurait �t� trop facile � rep�rer.</p><p>Quand le soleil se coucha, il comprit que Mercurio ne pouvait pas �tre l�. Il craignit de l�avoir perdu, une fois de plus.</p><p>Deux pistes lui restaient. La femme qui disait �tre sa m�re : elle tenait tant � lui qu�il serait tr�s difficile de lui extorquer des informations. Et la fille aux cheveux rouges. Shimon, en y pensant, se passa la langue sur les l�vres.</p><p>Avant de faire demi-tour pour se rendre au palais o� vivait la fille, il d�cida de poursuivre un peu le long du rio della Piet�. Mercurio �tait peut-�tre all� plus loin.</p><p>Il recommen�a lentement � ramer. Au croisement avec un canal plut�t large, le <emphasis>rio</emphasis> se redressa. Shimon continua le long de ce qui s�appelait maintenant rio di Santa Giustina : il ouvrait sur une partie de la lagune plus large encore que le bassin de Saint-Marc.</p><p>La ville y �tait diff�rente. Sur le canal flottaient des excr�ments, des animaux morts. Les amarrages �taient constitu�s de simples pieux, � moiti� pourris, plant�s dans des rives fangeuses, sans les pierres d�Istrie rectangulaires qu�on voyait ailleurs. Venise y montrait sa face de mis�re, sans pudeur. Et cette mis�re puait affreusement, pensa Shimon en fron�ant les narines.</p><p>Sur sa gauche, il vit des pontons de bois, avec des filets et des latrines. Autour des maisons basses, en bois elles aussi, des potagers rabougris, dess�ch�s par la grande chaleur. Une ch�vre squelettique aux mamelles d�gonfl�es se d�pla�ait lentement, cherchant quelque chose � brouter. Quelques poules grattaient la boue. Un chat aux oreilles effrang�es par les combats se promenait avec circonspection le long d�une palissade.</p><p>En face de lui, dans les eaux ouvertes, il vit une petite �le. Et quelques barques de p�cheurs.</p><p>� droite, en revanche, au-del� d�une �tendue fangeuse, une sorte de hangar d�labr�. Dessous, un navire mal en point sur lequel des hommes travaillaient.</p><p>Shimon s�appr�tait � faire demi-tour quand lui parvint de l�atelier une voix qu�il reconnut imm�diatement.</p><p>� Alors, mon vieux ? Quand est-ce qu�il est pr�t ? �</p><p>Shimon se retourna brusquement et vit soudain Mercurio, qui sortait � l�instant m�me du navire tir� au sec.</p><p>Son c�ur recommen�a � cogner. Le sang � battre dans ses veines.</p><p>Le Dieu de la Vengeance avait voulu qu�il le trouve. Sa mission �tait juste. Le Dieu de la Vengeance �tait avec lui.</p><p>Shimon amarra sa barque � un ponton, assez �loign�. Il descendit � terre et revint sur ses pas. Sur le chantier du bateau, les ouvriers quittaient le travail. Ils dirent au revoir et partirent.</p><p>Mercurio resta avec le vieux, qui s�appuyait sur une canne, suivi d�un chien tigr� aux oreilles tordues.</p><p>Shimon attendit que la nuit tombe puis s�approcha de la cabane et regarda par une fen�tre sans vitres. Il n�y avait qu�une seule pi�ce. Dans un coin, un grabat. Plus loin, un autre, improvis� avec de la paille, une couverture trou�e jet�e par-dessus. C��tait probablement l� que Mercurio dormait. Entre les deux grabats, un pot de chambre. Aucune intimit�. Sur le feu, dans une chemin�e d�labr�e, bouillait une marmite.</p><p>Mercurio et le vieux �taient assis � une table crasseuse et mangeaient des petits poissons avec les mains. Le vieux lan�a une t�te au chien, qui l�attrapa au vol en remuant la queue. Tout � coup, le chien l�cha la t�te de poisson, huma l�air et se tourna vers la fen�tre en grognant tout bas.</p><p>Shimon se dit qu�il faudrait d�abord s�occuper du chien. Mais il avait le temps.</p><p>Il recula doucement, sans faire de bruit, et se cacha derri�re le navire. La nuit serait douce. Il fallait d�cider comment tuer Mercurio, en le faisant souffrir le plus possible. Mais il attendrait encore.</p><p>� Donne-moi tout ce que t�as, connard �, dit soudain une voix rauque derri�re lui.</p><p>Shimon sentit la pointe d�une arme dans son dos. Il essaya de se retourner.</p><p>� Bouge pas, dit la voix, devenue plus aigu�, alarm�e. Donne-moi tout ce que t�as �, r�p�ta-t-elle.</p><p>Shimon pensa que son agresseur avait peur. Il �tait faible. Et sans doute peu expert : l�arme point�e ne visait aucun organe vital. Il pourrait la lui planter dans la chair, il ne le tuerait pas.</p><p>Il leva les mains, en signe de reddition.</p><p>� Donne-moi tout, connard �, dit encore une fois son agresseur, dont la voix vibrait, proche du spasme.</p><p>Shimon baissa la main droite comme pour prendre sa bourse mais saisit son couteau, se pencha en avant et pivota sur lui-m�me. Il enfon�a avec force la lame sous le menton de son agresseur, d�un geste rapide, en poussant vers le haut, vers le cerveau.</p><p>Shimon vit que c��tait un jeune gar�on.</p><p>� l�instant o� il mourut, ses yeux s�exorbit�rent, sa bouche bava du sang puis il s��croula. Son arme n��tait qu�un bout de bois pointu.</p><p>�T�es mort pour rien�, pensa-t-il, sans le moindre remords.</p><p>Tout s��tait pass� en un instant. Dans le silence, Shimon tendit l�oreille. Rien, pas un bruit. Il baissa les yeux sur le cadavre. Il devait s�en d�barrasser. En bas du navire, il trouva une corde et la prit. Il chercha une pierre suffisamment grosse pour entra�ner le corps au fond. L�eau �tait basse et fangeuse, mais en inspectant les bords il trouva, une dizaine de pas plus loin, un vieux ponton assez bas. Il faudrait tra�ner le corps � l�extr�mit�, l� o� il y avait sans doute plus de fond. Il noua un bout de corde � la pierre qu�il transporta sur le ponton en s�assurant que les planches tenaient. Puis il revint et saisit le cadavre par le col de sa veste pour le tra�ner, mais apr�s quelques pas, il entendit une d�chirure : l��toffe us�e avait craqu�. Sur le torse nu du cadavre, la lune �clairait maintenant deux petits seins mous aux grands mamelons sombres, �panouis comme des fleurs.</p><p>Une femme.</p><p>Shimon vit quelque chose briller � un mamelon et se pencha sur un petit point blanch�tre : une goutte de lait.</p><p>Pas seulement une femme, une m�re.</p><p>Il la tra�na rapidement jusqu�au ponton, attacha l�autre bout de la corde aux chevilles de la femme et la jeta dans l�eau.</p><p>En revenant, il vit sur les planches un sillage de sang �clair� par la lune. Il retourna vers l�atelier, y trouva un seau de bois et nettoya le ponton. Puis, de nouveau, il tendit l�oreille.</p><p>Il entendit alors des pleurs �touff�s.</p><p>Quelques pas plus loin, sur un tas de bois, un paquet de haillons �tait pos�. Un gros rat mordait dedans. Le paquet s�agitait.</p><p>La main de Shimon frappa le rat. L�animal piailla et disparut. Shimon d�fit le paquet et vit un nouveau-n�, laid, sous-aliment�, la peau opaque si ratatin�e qu�il ressemblait � un vieillard en miniature. Le rat �tait revenu et humait l�air en bougeant le nez et en agitant sa grosse queue sans poils. Assis sur ses pattes arri�re, il n�avait aucune intention de se laisser voler son repas. Shimon lui envoya un coup de pied, qu�il �vita prestement.</p><p>Le b�b� recommen�ait � pleurer. Shimon comprit pourquoi sa m�re l�avait ainsi envelopp� : pour le prot�ger mais aussi pour qu�on ne l�entende pas crier.</p><p>Shimon le recouvrit puis regarda vers le ponton. Il aurait �t� plus charitable de l�envoyer rejoindre sa m�re au fond de la lagune que de le laisser d�vorer par les rats. Mais il se mit � marcher le long du rio de Santa Giustina jusqu�au rio della Piet�, et installa le b�b� sur la roue o� l�on d�posait les orphelins.</p><p>�Le hasard t�a sauv�, lui dit-il mentalement. C��tait pure co�ncidence s�il y avait l� un orphelinat.</p><p>Il tira la cloche de l�institut et s�en alla en courant.</p><p>De retour au <emphasis>squero</emphasis>, il regarda � nouveau par la fen�tre du vieux. Mercurio �tait toujours l�. Le chien, de nouveau, grogna. Shimon n�avait jamais tu� un animal, mais il y avait une premi�re fois � tout. Il retourna se cacher derri�re le bateau.</p><p>Pour passer le temps, il sortit son couteau et grava quelque chose dans la coque.</p><p>�L�heure du jugement�, y lisait-on quand ce fut fini.</p><p>Il vit le rat, qui avait suivi l�odeur du sang sur le ponton et rongeait le bois.</p><p>Shimon sourit, comme un enfant.</p><p>La vie �tait belle.</p></section><section><title><p>86</p></title><p>� Que le t�moin soit amen� devant la Sainte Inquisition �, ordonna le patriarche.</p><p>Le Saint regarda la foule et de son bras tendu fit un ample geste vers la gauche, comme pour pr�senter l�attraction principale d�un spectacle de cirque.</p><p>Dans la grande salle du coll�ge canonique dei Santi Cosma e Damiano, le public se tut et tourna la t�te.</p><p>Mercurio aussi se tourna vers la porte par o� allait entrer le t�moin. Il �tait tendu. Jusqu�� pr�sent les d�clarations avaient �t� plut�t vagues, ou trop fantaisistes. � l��vidence, les t�moins, essentiellement des femmes, avaient �t� pr�par�s, mais les gens y croyaient sans y croire. S�ils souhaitaient la mort de la sorci�re, leur jugement �tait suspendu : il restait un petit fil d�espoir. Cependant, ce nouveau t�moin avait �t� annonc� depuis le premier jour avec tant d�emphase, que Mercurio craignait qu�il n�ait un grand poids.</p><p>Ottavia regardait dans la foule autour d�elle. Isacco n��tait pas l�, et la matin�e �tait bien avanc�e. Tout � coup, quelqu�un lui pressa le bras : c��tait le docteur.</p><p>� Qu�avez-vous fait ? �, lui dit-elle en le voyant sans sa barbichette, v�tu de riche mani�re et sans bonnet jaune.</p><p>� J�ai d� passer par l�Arsenal pour faire une commission, fit Isacco. Mais vous, dites-moi plut�t. Comment �voluent les choses ?</p><p>��Pas tr�s bien. Le d�fenseur ne fait rien ou presque, et on vient d�annoncer le t�moin-cl�.</p><p>��Qui est-ce ? �, demanda Isacco en regardant Giuditta, qui avait comme tout le monde les yeux fix�s sur la porte par o� allait entrer le t�moin.</p><p>Mercurio aussi la regardait s�agripper aux barreaux de sa prison.</p><p>On n�entendait pas une mouche voler.</p><p>Isacco croisa le regard du capitaine Lanzafame. Il lui fit un signe affirmatif et lui montra ses cinq doigts : le capitaine comprit ainsi que le prote Tagliafico avait accept� la mission et que la caraque de Zuan dell�Olmo serait pr�te dans cinq jours.</p><p>Un murmure traversa la foule.</p><p>� La voil�, dit Ottavia.</p><p>��Cette putain� murmura Isacco.</p><p>��Vous la connaissez ? �, demanda tout bas Ottavia.</p><p>Isacco ne r�pondit pas. Il fixait le t�moin qui avan�ait en gratifiant Giuditta d�un regard de haine et de d�fi.</p><p>� Qui est-ce ? demanda encore Ottavia.</p><p>��Une putain, voil� ce que c�est, grommela Isacco.</p><p>��Dites votre nom � la cour, afin que l�<emphasis>exceptor</emphasis> en prenne note, dit le Saint, apr�s avoir fait s�installer le t�moin devant une sorte de pupitre dress� pour l�occasion afin de mettre en relief son t�moignage.</p><p>� Je m�appelle Benedetta Querini �, d�clara le t�moin en regardant avec fiert� le public rassembl� devant elle.</p><p>�Maudite, pensa Mercurio. Sois maudite !�</p><p>Les hommes dans la salle la fixaient avec admiration et d�sir. Bien qu�elle ne se f�t pas v�tue avec trop de faste, pour ne pas s�attirer l�inimiti� des femmes, Benedetta �tait rayonnante. Sa chevelure cuivr�e �tait rassembl�e en petites tresses qui s�entrecroisaient, maintenues par des perles de culture. La carnation de son visage et de son d�collet�, g�n�reux sans �tre scandaleux, �tait lumineuse et transparente. Beaucoup pens�rent : comme de l�alb�tre. Sa robe �tait d�un bleu clair intense, bord�e de jaune safran et de fines dentelles de Burano. � son cou, un simple pendentif, une aigue-marine taill�e en forme de goutte, s�accordait � la couleur de sa robe. Aux mains, des gants de satin, et seulement deux bagues, d�or blanc et de jade.</p><p>Giuditta regardait Benedetta avec tristesse. Elle ignorait ce qu�elle allait dire, mais elle se sentait �cras�e par tant de haine.</p><p>� Benedetta Querini, commen�a le Saint en promenant son regard sur la foule, racontez-nous votre histoire� � Il fit une pause, levant une main en l�air, pour pr�ciser : � Une histoire� que vous pouvez raconter parce que vous y avez surv�cu� miraculeusement. �</p><p>Le public fit du bruit, surpris et excit�.</p><p>� Oui, <emphasis>Inquisitor</emphasis>, r�pondit Benedetta. Elle pencha la t�te, semblant r�fl�chir. Oui, vous avez raison� c�est un miracle si je suis encore vivante. � Elle releva la t�te et fixa le public. Elle avait les yeux brillants, au bord des larmes.</p><p>� Maudite sois tu� �, murmura Mercurio.</p><p>� Et laissez-moi dire � ces braves gens de Venise, poursuivit-elle en se tamponnant les yeux avec un mouchoir pr�cieux, que c�est en grande partie � vous que je dois mon salut, m�me si vous ne vouliez pas que je le r�v�le. �</p><p>La foule murmura, de plus en plus fascin�e.</p><p>�Ils ont bien �tudi� leur affaire�, se dit Mercurio qui, rouge de col�re, avait du mal � rester tranquille pour ne pas se faire remarquer.</p><p>Isacco aussi s�agitait, furieux, regardant autour de lui pour chercher Mercurio, malgr� leur pacte. Il vit un jeune moine qui baissa les yeux et rabattit un peu plus sa capuche quand il croisa son regard. Ce pouvait �tre Mercurio. Il �tait d�guis� en pr�tre le jour o� ils s��taient rencontr�s. Il se tourna vers Giuditta mais remarqua que Lanzafame le regardait d�un �il s�v�re, les sourcils fronc�s. Il abandonna la recherche de Mercurio et revint � Benedetta.</p><p>� Ensuite, que s�est-il pass� ? demanda le Saint, apr�s avoir th��tralement esquiv�, comme s�il voulait r�ellement cacher � tous son m�rite d�avoir sauv� la jeune fille. Dites aux citoyens de la S�r�nissime quel risque mortel vous avez couru.</p><p>��Un risque mortel, oui, acquies�a gravement Benedetta. Je serai rapide. Comme beaucoup de dames v�nitiennes, j�ai �t� attir�e, moi aussi, par ce qu�on racontait au sujet des robes de la Juive. � Elle se tourna vers Giuditta en souriant de mani�re imperceptible, pour qu�elle soit le seul t�moin de sa joie. � Je dirais m�me que j�ai �t� sa premi�re cliente �, ajouta-t-elle � mi-voix.</p><p>Giuditta tressaillit. � Toi ? s�exclama-t-elle ? C��tait donc toi ?</p><p>��Tais-toi, putain de Satan, si tu ne veux pas qu�on te coupe la langue ! �, mena�a le Saint en se pr�cipitant vers la cage.</p><p>Lanzafame s�approcha des barreaux. � Tais-toi, Giuditta. �</p><p>Giuditta se tourna vers le capitaine, la bouche ouverte pour protester.</p><p>� Tais-toi �, r�p�ta Lanzafame.</p><p>Alors Giuditta regarda � nouveau Benedetta qui la fixait d�un air triomphal.</p><p>Mercurio bouillait. Il pouvait lire toute la souffrance, la peur et le d�sespoir dans les yeux de Giuditta, et dans ceux de Benedetta, il voyait la joie mauvaise de faire mal. Il sentit la fureur lui monter � la t�te. Il se dit qu�elle allait le payer, d�une mani�re ou d�une autre. � M�me si je dois te tuer de mes propres mains �, chuchota-t-il d�une voix fr�missante de rage.</p><p>� Continuez, fit le Saint � l�adresse de Benedetta.</p><p>��J�avais entendu parler des bonnets jaunes qu�elle confectionnait et j��tais curieuse de voir ses robes. Je savais que les Juifs n�ont pas le droit de vendre des v�tements neufs et je m�en suis �tonn�e. Mais elle m�a montr� une petite goutte de sang � l�int�rieur de la robe en me disant �C�est du sang d�amoureux�. C��tait l�astuce pour que ces v�tements ne puissent plus �tre consid�r�s comme neufs. C��tait ainsi qu�elle trompait les autorit�s v�nitiennes� �</p><p>La foule devint bruyante.</p><p>� Et elle m�a dit que c��tait un sortil�ge pour attirer l�amour sur les femmes qui les portaient. �</p><p>Dans le public, au mot de �sortil�ge�, des bruits de voix s��lev�rent.</p><p>� Sorci�re ! hurla une femme.</p><p>��Ensuite ? demanda le Saint afin d�inviter le t�moin � poursuivre. �tes-vous tomb�e amoureuse ? Ou quelqu�un est-il tomb� amoureux de vous ? �</p><p>Les gens se mirent � rire. Mais tout bas. Benedetta avait un air si innocent que son histoire touchait les c�urs.</p><p>� Non, dit-elle avec un sourire. Mais je suis tomb�e malade. �</p><p>Le public retint son souffle.</p><p>� Expliquez-vous mieux, dit le Saint.</p><p>��Tout a commenc� en sourdine �, reprit Benedetta � voix basse comme si elle revivait son propre drame, obligeant les gens � rester muets. � Au d�but, je n�arrivais simplement pas � mettre d�autres robes que les siennes� Je croyais que c��tait parce qu�elles �taient belles, et je dois reconna�tre qu�elles l��taient� �</p><p>Certaines femmes dans la salle acquiesc�rent.</p><p>� Quand j�en parlais, je disais que j��tais �ensorcel�e� par ces robes �, reprit Benedetta. Elle soupira. � Je ne savais pas � quel point c��tait vrai. �</p><p>Il y eut des exclamations et des sifflements.</p><p>�Je te tuerai ! Je te tuerai !�, pensa Mercurio, et il regarda Giuditta qui suivait le r�cit en pleurant.</p><p>� Mais apr�s un certain temps, il s�est pass� une chose grave et embarrassante. Douloureuse, m�me, poursuivit Benedetta. J��tais sur la fondamenta del Forner, � Santa Fosca, quand j�ai �t� saisie d�une douleur lancinante, comme si quelqu�un mettait du feu dans ma poitrine, comme si le v�tement que je portais �tait lui-m�me en train de br�ler� et la sensation �tait si vive que� � Benedetta secoua la t�te puis cacha son visage, en signe de grand embarras. � Encore aujourd�hui, j�en ai honte, m�me si je sais maintenant que tout cela �tait de la sorcellerie�</p><p>��Eh bien ? �, insista le Saint.</p><p>� Regarde-moi ce duo �, maugr�a Isacco. Puis il se tourna vers le d�fenseur, le p�re Wenceslao, qui ne semblait m�me pas suivre le r�cit tant il se d�sint�ressait du proc�s et du sort de Giuditta. � Esp�ce de salaud, que <emphasis>Ha-Shem</emphasis> te foudroie ! �</p><p>� Eh bien, continua Benedetta, la douleur �tait telle que je suis tomb�e � terre presque morte, hurlant et me d�menant comme si j��tais poss�d�e par une arm�e de d�mons� �</p><p>De nombreuses femmes, dans le public, mirent la main devant leur bouche, �pouvant�es. D�autres s�accroch�rent au bras de leur homme. Des m�res bouch�rent les oreilles de leur enfant.</p><p>� Et enfin, exactement comme une poss�d�e, je me suis arrach� moi-m�me mes v�tements� et je suis rest�e� � Benedetta baissa la t�te vers le sol. � Nue� �</p><p>Le silence fut total.</p><p>Benedetta ajouta : � Et j�ai crach� un caillot de sang �.</p><p>Mercurio regarda Giuditta. Il vit qu�elle avait les yeux voil�s par les larmes. Elle secouait la t�te de droite � gauche, en signe de d�n�gation. Il savait ce qu�elle pensait : elle allait �tre br�l�e vive parce que leur amour avait suscit� la haine de Benedetta.</p><p>Le Saint hochait la t�te. � Ce que vous dites, brave jeune fille respectueuse de Dieu, est certainement terrible et impressionnant, mais quel lien cela peut-il avoir avec ce proc�s ? Pensez-vous que cela d�pendait de la robe que vous portiez ? En avez-vous eu la preuve ?</p><p>��Ce n�est pas vrai ! Tout est faux ! hurla Giuditta tout � coup, d�une voix bris�e par le d�sespoir.</p><p>��Taisez-vous ! fit imm�diatement le patriarche. Vous avez un d�fenseur. Vous n�avez pas � parler ! �</p><p>�Et tu es bien certain que le d�fenseur va rester muet, n�est-ce pas, pensa Mercurio. Vous pouvez faire ce que vous voulez et continuer � mentir. Il n�y aura jamais personne pour vous contredire !��Il regarda autour de lui. Mais il vit que pour les gens, comme toujours, l�injustice importait peu, tant qu�elle ne les concernait pas.</p><p>� Alors, reprit le Saint, avez-vous trouv� des preuves ?</p><p>��Voyons, <emphasis>Inquisitor</emphasis>�, r�pondit Benedetta, candide. Je n�y ai m�me pas pens�. J�ai �t� secourue, et d�s que la robe m�a �t� enlev�e je me suis sentie mieux. Mais je n�ai pas fait le lien entre les deux choses. Pas m�me quand on m�a dit qu�une femme avait d�couvert dans les plis de la robe arrach�e une plume noire de corbeau, � la pointe tremp�e dans le sang. M�me alors, je n�y ai pas pens�. Et cela malgr� ma peau couverte de plaies et de v�sicules que seule la br�lure d�un feu aurait pu causer.</p><p>��Vous n�avez pens� � rien� �, r�p�ta tout doucement le Saint. Puis il regarda les gens. � Satan est habile � confondre nos esprits, � souffler son brouillard�</p><p>��Et je n�y ai pas pens� non plus quand, des jours plus tard, j�ai recommenc� � porter les robes de� de la sorci�re, dit Benedetta avec col�re, en se tournant vers Giuditta. Je n�y ai pas pens� non plus quand j�ai commenc� � me sentir faible, de plus en plus faible, au point que je devais rester au lit des heures durant. � Elle sourit. � Que j��tais na�ve� M�me au lit, je ne voulais pas me s�parer de ces robes. �</p><p>Des exclamations de stupeur parcoururent la foule. Plus que les r�cits des t�moins pr�c�dents, pleins de monstres visqueux aux yeux jaunes et de voix de spectres infernaux, celui de Benedetta frappait leur imagination. Parce qu�il �tait simple.</p><p>� J��tais en train de m��teindre� comme si quelqu�un me su�ait le sang� ou la vie�, dit doucement Benedetta.</p><p>��Ou l��me ! �, s��cria le Saint.</p><p>Alors la foule s�insurgea, saisie de fureur. Tous demandaient le b�cher. Et si Lanzafame et ses soldats ne s��taient pas rang�s autour de la cage de Giuditta, l��p�e d�gain�e, quelqu�un aurait tent� s�ance tenante de lyncher la sorci�re.</p><p>� Du calme ! Du calme �, cria le patriarche, debout, en lan�ant au Saint un regard satisfait.</p><p>Mercurio le vit et en fr�mit de d�dain. Cette farce ne pouvait avoir lieu que parce que tous �taient d�accord et que personne ne protesterait. Il se tourna vers Giustiniani. Mais le noble non plus n�intervenait pas. Il restait assis, impassible, le regard fix� devant lui.</p><p>� Si vous ne m�aviez pas sauv�e, par votre exorcisme, dit Benedetta quand la foule se fut calm�e, je serais morte et Satan aurait eu mon �me. � Elle descendit du pupitre en courant puis se jeta � genoux aux pieds du Saint, prit une de ses mains dans les siennes et la baisa, th��tralement, en appuyant ses l�vres sur les faux stigmates. Le Saint se d�roba de nouveau, la releva et lui tra�a du pouce un signe de croix sur le front. � Va avec Dieu, ma fille. Tu as rendu un grand service � la lutte contre le Mal, aujourd�hui �, lui dit-il en la confiant aux gardes pour qu�ils l�escortent.</p><p>� Mais le d�fenseur ne veut pas poser de questions ? demanda Giustiniani, toujours assis � c�t� du patriarche.</p><p>��Qu�est-ce qui vous prend, Giustiniani ? �, dit celui-ci tout bas, pendant que les gardes s�arr�taient et que tous se tournaient vers le p�re Wenceslao.</p><p>Le dominicain aux yeux blancs leva la t�te, confus. � Monsieur� commen�a-t-il � dire.</p><p>��S�il ne fait rien, les gens penseront que la justice n�a pas �t� rendue, chuchota Giustiniani.</p><p>��J�ai peur de cet imb�cile �, lui r�pondit le patriarche � mi-voix.</p><p>Le p�re Wenceslao continuait de regarder le patriarche, silencieusement. � Peut-�tre� devrais-je parler d�abord avec l�accus�e, dit-il enfin.</p><p>��Dans quel but ? lui demanda le patriarche.</p><p>��Elle pourrait me dire pourquoi nous ne devons pas croire cette brave jeune fille qui vient de t�moigner, r�pondit le dominicain. Ou se repentir et confesser ses m�faits. Vous ne croyez pas, Excellence ?</p><p>��C�est � moi que vous le demandez ? �</p><p>Le public ricana.</p><p>Le p�re Wenceslao �carta les bras, la t�te rentr�e dans les �paules. � Oui� oui, je dois parler avec l�accus�e�, d�cida-t-il, � sa mani�re peu assur�e.</p><p>��Soit. Vous aurez une heure devant vous pendant que nous irons nous restaurer �, dit le patriarche, irrit�. Puis il se tourna vers le Saint. � Et vous, <emphasis>Inquisitor</emphasis>, retenez le t�moin jusqu�� ce que nous ayons compris si votre� digne adversaire a l�intention de l�interroger. �</p><p>Le public partit d�un grand �clat de rire.</p><p>� Esp�ces de salauds �, chuchota Mercurio. Puis il chercha � croiser le regard de Giuditta, tandis qu�on l�emmenait.</p><p>Mais elle marchait la t�te basse, les yeux fixes, perdue dans son propre d�sespoir.</p></section><section><title><p>87</p></title><p>� Quoi qu�il te fasse, quoi qu�il se passe, tu m�appelles, dit Lanzafame � Giuditta.</p><p>��Qu�est-ce qu�il devrait se passer ? �, demanda le p�re Wenceslao, sur le seuil de la cellule qu�un des fr�res du coll�ge avait mise � sa disposition.</p><p>Le capitaine Lanzafame lan�a un coup d��il plein de m�pris au dominicain, sans lui r�pondre. Puis il regarda Giuditta et lui sourit de mani�re rassurante. � Je suis l�, dehors. Tu appelles et j�arrive imm�diatement �, lui dit-il, et il ferma la porte.</p><p>Giuditta regarda le p�re Wenceslao, puis alla vers la petite fen�tre au fond de la cellule, qui donnait sur la cour int�rieure du coll�ge. Elle d�testait ce moine et ne comprenait pas ce qu�il lui voulait, puisqu�il �tait � l��vidence d�accord avec les autres.</p><p>� Veux-tu te convertir � la vraie foi ? �, lui demanda le p�re Wenceslao, d�une voix forte.</p><p>Giuditta se retourna brusquement. C��tait cela qu�il voulait.</p><p>� Ce serait mieux pour toi, jeune fille, � voir la tournure que prennent les choses, dit le dominicain. Cela ferait bonne impression.</p><p>��Non �, r�pondit r�solument Giuditta.</p><p>Le p�re Wenceslao fit un pas vers elle.</p><p>� Ne vous approchez pas ou j�appelle le capitaine. �</p><p>Le p�re Wenceslao hocha la t�te, en soupirant. � Tu es orgueilleuse et arrogante. Comme tous les Juifs. �</p><p>Giuditta redressa les �paules. � Nous, les Juifs� �, commen�a-t-elle.</p><p>Mais il l�interrompit d�un geste de la main. � Oui, les discours habituels. L�important, c�est que tu saches que �a va �tre dur, dit-il, et il fit un autre pas en avant.</p><p>��Avec un d�fenseur comme vous, certainement, s�exclama Giuditta, chargeant sa voix de tout son m�pris.</p><p>��Tiens ta langue, jeune fille, et remercie ton Dieu. Tu n�as que moi.</p><p>��Alors je suis bien mis�rable� �</p><p>Le p�re Wenceslao s�approcha encore.</p><p>� Restez loin de moi. �</p><p>Le moine hocha la t�te. � Je ne te touche pas, je veux juste te montrer quelque chose, fit-il en allant vers la fen�tre.</p><p>��Quoi ? �, demanda Giuditta.</p><p>Le p�re Wenceslao pointa le doigt vers le ciel. � Quand tu es dans ta cellule, la nuit, et que tu as peur, dit-il d�une voix soudain plus chaleureuse, n�oublie jamais de pointer le doigt comme je le fais � la recherche d�une �toile� et demande-lui de t�emmener avec elle. O� tu veux� � Il se retourna, et fixa Giuditta. � Aupr�s de qui tu veux. �</p><p>Giuditta �tait bouche b�e. Maintenant elle reconnaissait cette voix. � Mais vous� � Ses yeux se remplirent de larmes. � Tu� �</p><p>Le p�re Wenceslao sourit.</p><p>� Mercur� ! �, commen�a � s��crier Giuditta.</p><p>Mercurio lui ferma la bouche, en riant. � Chut, parle tout bas� parle tout bas, mon amour, dit-il en l�attirant contre lui. parle tout bas, personne ne doit le savoir� �</p><p>Giuditta s��carta. Elle regardait le visage odieux du dominicain et secouait la t�te, encore incr�dule, reconnaissant pourtant peu � peu sous le maquillage son bien-aim� Mercurio. Elle respirait fort et continuait de hocher la t�te.</p><p>Il la serra de nouveau contre lui. � Calme-toi, lui murmura-t-il � l�oreille. Je suis l��</p><p>��Tu es l��, dit Giuditta en pleurant, abandonn�e � son �treinte. Oui, tu es l�� tu es l�� � De nouveau elle s��carta, en le fixant. Mais comment j�ai fait pour ne pas te reconna�tre� moi� moi� �</p><p>Mercurio rit doucement. � Heureusement que tu ne m�as pas reconnu, mon amour.</p><p>��Mais� tes yeux ? Giuditta �tait abasourdie, elle avait du mal � parler et � penser.</p><p>��C�est un vieux truc �, dit Mercurio en souriant. Il prit son visage dans ses mains et caressa ses �pais sourcils arqu�s. � L�homme qui me l�a appris s�appelle Scavamorto. C�est un truc des mendiants voleurs de bourse � Rome. � Il d�signa ses yeux. � C�est du boyau de poisson� enfin, la peau des intestins des poissons. Elle est tr�s fine. On la d�coupe et on fait un petit trou au centre. Je ne sais pas bien comment �a marche, mais on y voit. � Il sourit encore. � Au d�but, �a br�le un peu�</p><p>��Tu as fait tout �a pour moi�</p><p>��Je l�ai fait pour nous, r�pondit Mercurio.</p><p>��Mon p�re le sait ? demanda Giuditta.</p><p>��Non. Moins de gens sont au courant, mieux �a vaut : �a diminue les risques. �</p><p>Giuditta rit presque. � Je n�aurais jamais imagin� �tre un jour aussi heureuse de ta malhonn�tet�.</p><p>��Moi non plus. Pour la premi�re fois de ma vie, je remercie Dieu d��tre un as de l�embrouille et du d�guisement. Je sais maintenant pourquoi ce talent m�a �t� donn� � Mercurio la regarda � travers le voile artificiel de ses yeux. � Pour te sauver �, dit-il solennellement.</p><p>Les coins de la bouche de Giuditta s�affaiss�rent et elle ferma les yeux, qui se remplirent de larmes. � Excuse-moi� excuse-moi� � Elle sanglota. � Je� � Elle le regarda : � Je t�ai fait tr�s mal, n�est-ce pas ? �</p><p>Mercurio devint s�rieux. � Je ne croyais pas possible de ressentir une douleur aussi effrayante, r�pondit-il.</p><p>��Je sais�, fit Giuditta. Moi aussi j�ai cru mourir�</p><p>��C�est elle, hein ? �, demanda Mercurio, la voix pleine de col�re.</p><p>Giuditta baissa les yeux. � Oui. Elle m�a dit que le prince Contarini te cherchait pour te tuer mais qu�elle te prot�gerait si je disparaissais de ta vie, et moi� �</p><p>Mercurio donna un coup de poing dans le mur, avec fureur. Puis il leva la main, et se calma. � Excuse-moi� �</p><p>Giuditta vint contre lui et l�enla�a. � J�avais peur de t�avoir perdu pour toujours, murmura-t-elle.</p><p>��Moi aussi, chuchota Mercurio en lui caressant les cheveux.</p><p>��Mais comment tu sais le latin ? �, lui demanda Giuditta, les yeux ferm�s, la t�te contre sa poitrine.</p><p>��Les fr�res de l�orphelinat de San Michele Arcangelo � Rome me l�ont appris � coups de fouet. Ils voulaient que je devienne pr�tre. Je les d�testais� et maintenant voil� que je les remercie. Comique, non ? � Il passa la main le long du cou de Giuditta, sentant la douceur de sa peau. � Et puis, il y a Giustiniani qui m�aide. C�est gr�ce � lui que je suis ici. C�est lui qui a d�sign� Lanzafame pour assurer ta garde. Il avait le pouvoir de nommer ton d�fenseur et�</p><p>��Pourquoi fait-il �a ? �, le coupa Giuditta.</p><p>Mercurio �tait maintenant s�r que ce n��tait pas uniquement par peur du chantage de Scarabello. Il se contenta de hausser les �paules. � Giustiniani est le seul au courant. Il me donne ses instructions, aussi bien pour le proc�s que sur la strat�gie� Maintenant, je vais t�expliquer ce que nous devons tenter. � Il serra les m�choires, hochant la t�te. � Tu as vu de quoi ils sont capables. Ils croient que nul ne leur donnera tort, que tous les mensonges sont bons. Ils t�obligent au silence et ils savent que personne ne les contredira, et que je ne leur mettrai pas de b�tons dans les roues. Les salauds. C�est �a, leur justice. Ils peuvent dire exactement ce qu�ils veulent. � Il tenta de se calmer, puis fixa Giuditta d�un regard s�rieux. � Tu dois me promettre une chose.</p><p>��Tout ce que tu veux.</p><p>��Ne change pas ta mani�re de me regarder. Personne ne doit avoir de soup�ons, ou nous sommes perdus.</p><p>��J�essaierai�</p><p>��Non. � Mercurio la saisit aux �paules. � Tu r�ussiras. �</p><p>Giuditta le serra dans ses bras. � Mais comment ferai-je pour cacher ma joie ? �</p><p>Mercurio entendit un bruit de l�autre c�t� de la porte. Du vacarme, des voix. � Il faut faire vite. �coute� � Il approcha ses l�vres de son oreille pour lui donner rapidement ses instructions.</p><p>� Ouvrez ! disait la voix du Saint de l�autre c�t� de la porte.</p><p>��Qu�est-ce que tu veux, maudit pr�tre ? lui r�pondit la voix du capitaine Lanzafame.</p><p>��Je t�ordonne d�ouvrir, fit le Saint. Je suis l�<emphasis>Inquisitor</emphasis>.</p><p>��Je ne r�ponds qu�aux ordres du patriarche �, r�pliqua le capitaine.</p><p>� Alors, dit Mercurio � Giuditta, nous sommes d�accord ? �</p><p>Giuditta fit oui de la t�te en souriant.</p><p>� Ne souris pas �, chuchota Mercurio.</p><p>Giuditta sourit encore plus.</p><p>� Ouvre, ordonna le Saint.</p><p>��Ouvrez ! �, cria Mercurio de l�int�rieur. Puis il se tourna vers Giuditta. � Pardonne-moi, mon amour.</p><p>��De quoi ? �, fit Giuditta �tonn�e.</p><p>La porte s�ouvrit.</p><p>Et � ce moment-l�, Mercurio ass�na � Giuditta une claque violente, en plein visage.</p><p>Giuditta hurla de douleur et tomba � terre. Elle porta la main � ses l�vres. Elle saignait.</p><p>� Salaud ! �, fit Lanzafame en entrant pour secourir Giuditta.</p><p>Mercurio croisa le regard du Saint et sortit de la cellule en passant pr�s de lui. Il bougonna : � Ces Juifs ! Ils sont impossibles ! �</p><p>Le fr�re Amadeo regarda le dominicain qui s��loignait et eut l�espace d�un instant l�impression qu�il avait chang�. � Sorci�re ! dit-il de sa voix forte � Giuditta en pointant le doigt vers elle. Quand j�en aurai fini avec toi, je m�occuperai aussi de ton p�re, tu peux en �tre s�re. � Il se tourna vers Lanzafame. � Ramenez-la en bas. Le proc�s reprend. �</p><p>L�attention du public se r�veilla quand Giuditta fut remise dans sa cage. Durant la pause, les esprits s��taient refroidis, les gens s�ennuyaient. Le spectacle reprenait enfin.</p><p>� Silence ! �, ordonna un pr�lat tandis que le patriarche et Giustiniani rejoignaient leurs fauteuils sur l�estrade.</p><p>Pendant qu�ils s�asseyaient, Giustiniani regarda en direction de Mercurio. L�aristocrate aussi avait le visage tendu. Le proc�s mont� de toutes pi�ces par l��glise touchait � sa fin. On en �tait au dernier acte. Ensuite, il serait trop tard.</p><p>Mercurio respira � fond. Il boita jusqu�au centre de la sc�ne du proc�s, s�inclina gauchement devant le patriarche.</p><p>� Alors ? demanda celui-ci, un sourcil lev� et un petit sourire de d�dain sur les l�vres. Vous �tes-vous d�cid� ? �</p><p>Mercurio se gratta la t�te, qu�il avait couverte de pustules en colorant au jus de betterave rouge des grumeaux de farine d�orge, cuite et recuite jusqu�� devenir collante. � Voici, Excellence��� fit-il avec l�absence d�assurance sur laquelle il avait construit le personnage de Wenceslao d�Ugovizza � l�accus�e m�a en effet r�v�l� des d�tails qui� comment dire ? Qui peut-�tre devraient �tre v�rifi�s� � Il haussa les �paules, �carta les bras et ouvrit grand les yeux. � M�me si, franchement�</p><p>��Donc vous nous demandez d�interroger Benedetta Querini ? dit Giustiniani.</p><p>��Peut-�tre�, fit Mercurio. Qu�en dites-vous ? �</p><p>Le public se mit � rire.</p><p>Le patriarche souffla, irrit�. � Qu�on fasse venir le t�moin Benedetta Querini, ordonna-t-il.</p><p>��Je vous en suis reconnaissant, Patriarche �, dit Mercurio qui s�inclina plusieurs fois, suscitant de nouveau l�hilarit� g�n�rale.</p><p>Isacco, au premier rang, presque en contact avec lui, lui murmura entre ses dents : � Pr�tre vendu �.</p><p>Mercurio feignit de n�avoir pas entendu. Puis il accueillit l�entr�e de Benedetta comme s�ils �taient � un rendez-vous mondain, en l�escortant personnellement jusqu�au pupitre.</p><p>Benedetta s�avan�a avec suffisance. En montant au pupitre, elle jeta un regard plein de haine � Giuditta.</p><p>� O� avez-vous dit que vous habitiez ? �, demanda aussit�t Mercurio.</p><p>Benedetta se retourna d�un coup. � Je ne l�ai pas dit �, r�pondit-elle, tendue. Le Saint l�avait mise en garde. Son lien avec le prince Contarini ne devait jamais appara�tre.</p><p>Le patriarche sursauta sur son si�ge et se pencha vers Giustiniani : � Vous avez averti cet imb�cile que le nom de mon neveu et de ma famille ne doit �tre cit� en aucune mani�re ? demanda-t-il, alarm�.</p><p>��Bien s�r, Patriarche, r�pondit Giustiniani. Et je ne comprends pas� �</p><p>Mercurio se retourna brusquement vers le patriarche, les yeux �carquill�s, pour faire croire que le maladroit p�re Wenceslao, une fois de plus, s��tait tromp�. Il agita les mains en l�air, bouche ouverte, puis bafouilla, confus : � D�ailleurs, en effet, quelle importance, l�endroit o� vous habitez ? � Il regarda Benedetta puis de nouveau le patriarche. � N�ai-je pas raison, Excellence ? �</p><p>Les gens rirent encore.</p><p>Le patriarche, la m�choire crisp�e, ne r�pondit pas.</p><p>� Oui, bien s�r�, balbutia Mercurio. Enfin, non, je voulais dire� Qu�est-ce que je voulais dire ? �</p><p>Benedetta haussa le sourcil. � Peut-�tre vouliez-vous que je pose moi-m�me les questions ? �, sugg�ra-t-elle, en se tournant vers la salle.</p><p>Le public �clata d�un rire bruyant.</p><p>Isacco regarda Giuditta. Elle ne lui semblait pas aussi inqui�te qu�elle aurait d� l��tre. Sa fille gardait la main sur la joue, et sa l�vre avait saign�. Mais Isacco n�avait pas l�impression qu�elle se touchait comme si elle avait mal. On aurait presque cru qu�elle caressait sa peau rougie.</p><p>� Ah oui, voil� ! s�exclama Mercurio tout � coup en se donnant une tape sur le front. Voil�, r�p�ta-t-il. Je me demandais, Excellence, dit-il en s�adressant au patriarche, comment on fait pour monter une accusation de sorcellerie� �</p><p>Le public s�agita.</p><p>� Que voulez-vous dire ? fit le Saint.</p><p>��Rien, pour l�amour de Dieu� r�pondit Mercurio en s�inclinant devant le Saint. C�est juste qu��tant inexpert en mati�re de proc�s, comme je vous l�ai dit, j�ai essay� de comprendre comment� comment� Eh bien, je ne sais pas bien expliquer, mais je voudrais demander au t�moin� s�il conna�t l�accus�e, voil�. �</p><p>Benedetta le regarda avec un m�pris mal dissimul�. � Bien s�r. Elle m�a vendu ses robes ensorcel�es.</p><p>��Je veux dire, la connaissiez-vous avant ? �, demanda Mercurio.</p><p>Benedetta haussa les �paules. � Plus ou moins�</p><p>��Plus ou moins�, r�p�ta Mercurio, songeur. Par plus ou moins entendez-vous que vous et Giuditta da Negroponte �tes arriv�es ensemble � Venise, en voyageant dans le chariot des vivres du capitaine Lanzafame, de retour de la bataille de Marignan, par exemple ? �</p><p>Benedetta se raidit. Elle regarda le Saint.</p><p>� Quel rapport ? dit le Saint avec arrogance.</p><p>��Je ne sais pas s�il y a un rapport� �, fit Mercurio, toujours avec son attitude peu assur�e, en se tournant vers le patriarche.</p><p>Le patriarche regarda la foule. Tous les regards �taient tourn�s vers lui. Il se rendit compte qu�il n�avait pas le choix. � Eh bien, essayez de le savoir, maudit p�re Wenceslao ! �, s�anima-t-il, feignant de plaisanter.</p><p>Le public sourit de la plaisanterie, mais la tension �tait palpable.</p><p>� Je proteste ! �, intervint le Saint.</p><p>Le patriarche le foudroya du regard. �Trop tard, imb�cile !�, maugr�a-t-il int�rieurement.</p><p>� Je me demandais, avait repris entre-temps Mercurio, s�adressant � Benedetta, si vous vous rappelez, ch�re jeune fille, qu�il y avait avec vous un petit voyou nomm� nomm� Zolfo ! Voil�, Zolfo ! Et s�il est vrai que ce m�me Zolfo a essay� de poignarder l�accus�e Giuditta da Negroponte et�</p><p>��Non ! s�exclama Benedetta. Elle ment !</p><p>��Sur quel point, exactement ? demanda Mercurio en s�avan�ant vers le capitaine Lanzafame. Je veux dire� nous avons ici le capitaine, le h�ros de la bataille de Marignan, qui pourrait confirmer�</p><p>��Elle ment en disant que�, intervint Benedetta, qui se sentait le dos au mur.</p><p>��En disant que�, reprit Mercurio, qui lui fit signe de continuer.</p><p>��Que� que Zolfo �tait un voyou. C��tait juste un jeune gar�on�</p><p>��Mais il a tent� de la poignarder.</p><p>��Peut-�tre� Je ne me rappelle pas bien� �</p><p>Mercurio boita vers le public qui bourdonnait, comprenant qu�il se passait quelque chose de nouveau dans ce proc�s jusque l� � sens unique. � Vous ne vous rappelez pas bien si un de vos amis voulait poignarder une jeune fille qui est � pr�sent enferm�e ici dans une cage, accus�e d��tre une sorci�re et�</p><p>��C�est une sorci�re ! s��cria Benedetta. Elle d�signa Giuditta en regardant le public. C�est une sorci�re ! �</p><p>Mais les gens, cette fois, ne s�enflamm�rent pas. Pour la plupart, ils ne se tourn�rent m�me pas vers Giuditta. Tous les yeux �taient fix�s sur Benedetta.</p><p>� Que voulez-vous d�montrer, p�re Wenceslao ? intervint le Saint.</p><p>��C�est justement ce que je cherche � comprendre, fr�re Amadeo, r�pondit Mercurio, en tapant son index sur sa tempe. Par exemple� Bon, c�est une chose sur laquelle je dois vous demander conseil. � Il feignit de se concentrer, � la recherche des mots justes. � Pardonnez-moi, <emphasis>Inquisitor</emphasis>, reprit-il, mais ce gar�on qui a tent� de poignarder l�accus�e, celui qui voyageait avec votre t�moin oublieux� s�appelle� Zolfo, comme� � Il fit un pas vers le Saint, ses yeux voil�s de cataracte tourn�s vers le public. � C�est-�-dire, que ce Zolfo, qui a le nom du parfum de Satan, est celui-l� m�me qui habite avec vous et qui vous accompagne dans vos pr�ches ?</p><p>��Quel rapport ? fit le Saint, haussant les �paules comme s�il s�agissait d�une peccadille.</p><p>��Rien, pour l�amour de Dieu, dit tout de suite Mercurio. Je cherche seulement � comprendre combien de co�ncidences il y a dans cette histoire� �</p><p>Le public s�agita.</p><p>� Sommes-nous s�rs que le p�re Wenceslao est un imb�cile ? �, demanda tout bas le patriarche � Giustiniani.</p><p>Celui-ci ne r�pondit pas. Admiratif, il regardait Mercurio tisser sa trame d�une main s�re.</p><p>� Ce n�est qu�une putain ! hurla tout � coup Benedetta. Rien qu�une putain ! Sorci�re ! Sorci�re ! �</p><p>Les gens ne la suivirent pas.</p><p>Mercurio attendit que le silence revienne. Un silence lourd de tensions. Puis, d�un pas h�sitant, il alla jusqu�au pupitre et monta la premi�re marche. � Pourquoi exactement serait-elle une putain ? �, demanda-t-il.</p><p>Benedetta secoua la t�te. Elle regarda vers le Saint, cherchant de l�aide.</p><p>� Parce qu�elle a un homme que vous auriez voulu avoir ? �, lui demanda Mercurio.</p><p>Les gens dans la salle murmur�rent, surpris.</p><p>� C�est elle qui t�a dit �a, cur� ? r�pondit Benedetta, le regard enflamm�. C�est des conneries. Elle veut prot�ger son cul�</p><p>��Mod�rez votre langage, jeune fille ! �, intervint le patriarche.</p><p>Benedetta, le visage rouge, n�arrivait plus � se contr�ler.</p><p>Mercurio se tourna vers Giuditta et lui fit un petit signe imperceptible.</p><p>� Mercurio m�a tout racont� ! dit alors Giuditta en s�adressant � Benedetta. Il m�a dit combien tu �tais path�tique quand tu te d�shabillais pour lui dans la chambre de la Lanterna Rossa�</p><p>��Tu ne sais pas de quoi tu parles, putain !</p><p>��Du calme ! ordonna le chancelier en faisant sonner sa clochette.</p><p>��Il m�a dit qu�il y a quelques jours, tu lui as caress� les cheveux, en croyant qu�il pleurait, alors que lui il se moquait de toi, continua Giuditta. Il me raconte tout. Et m�me que �a le d�go�te de te voir te contenter des miettes�</p><p>��Putain !</p><p>��Faites taire ces deux femmes ! cria le patriarche.</p><p>��Il m�a dit qu�il suffirait qu�il claque des doigts pour que tu te jettes � ses pieds�</p><p>��Je veux te voir mourir !</p><p>��Silence !</p><p>��Il m�a dit que tu ne racontes que des mensonges ! Tu dis que tu es la ma�tresse d�un homme important, alors que tu n�es qu�une de ses servantes ! Giuditta se mit � rire, pleine de m�pris.</p><p>��Putain ! Une putain, voil� ce que tu es ! � Benedetta voulut descendre du pupitre pour aller la frapper mais Mercurio et le Saint la retinrent. Benedetta avait les veines du cou gonfl�es. Elle cria : � Je suis la ma�tresse du prince Contarini et il te fera �gorger en prison quand il saura comment tu m�as trait�e ! �</p><p>Le Saint la gifla. � Tais-toi, malheureuse ! �, lui hurla-t-il en la secouant par les �paules.</p><p>Benedetta le fixa, sans se rendre encore compte de ce qu�elle avait fait.</p><p>Mercurio fit un pas en arri�re, se tourna vers Giuditta et acquies�a imperceptiblement.</p><p>Isacco, bouche b�e, regarda Lanzafame.</p><p>Le public �tait muet.</p><p>� J�esp�re ne pas avoir caus� de complications�, bafouilla Mercurio en s�adressant au patriarche, les bras �cart�s. Je� je�</p><p>��Vous avez fait votre devoir de d�fenseur, p�re Wenceslao �, dit le patriarche en retenant la col�re qui bouillait dans ses veines. Puis il se tourna vers Benedetta, le regard f�roce. � C�est cette femme qui a fait quelque chose de profond�ment grave� �</p><p>La foule s�agita.</p><p>Le patriarche pointa sur elle un doigt vibrant. � Tu as calomni� mon neveu Rinaldo et avec lui la bonne renomm�e de ma famille tout enti�re. Sans plus tarder, dans cette salle m�me, tu seras publiquement d�savou�e.</p><p>��Je n�ai pas bien compris, Patriarche, demanda alors le malheureux p�re Wenceslao de sa voix ing�nue, avec de gros yeux �tonn�s. Vous voulez dire� que cette femme ment ? �</p><p>Benedetta sentit la terre s�ouvrir sous ses pieds.</p><p>� Pour aujourd�hui, le proc�s est clos, dit gravement le patriarche. La cour se retire. � Il se leva, cherchant � ne pas montrer le tremblement de col�re qui s��tait empar� de lui. Pr�c�d� par ses pr�lats, suivi par ses clercs tenant sa tra�ne de pourpre, il sortit de la grande salle du coll�ge canonique dei Santi Cosma e Damiano.</p><p>Le public, lui, n�avait d�yeux que pour le p�re Wenceslao.</p><p>Mais parmi tous ces regards tourn�s vers le dominicain qui avait renvers� le cours du proc�s, le plus admiratif �tait certainement celui d�un homme qui restait � l��cart sans se faire remarquer, la capuche rabattue sur la t�te malgr� la grande chaleur. Il le fixait avec intensit� en triturant une �trange cicatrice sombre en forme de pi�ce de monnaie au centre de sa gorge.</p></section><section><title><p>88</p></title><p>Deux jours plus tard, la foule se pressait de nouveau dans la salle du coll�ge canonique dei Santi Cosma e Damiano. La nouvelle du tournant pris par le proc�s attirait encore plus de curieux.</p><p>Shimon suivait les d�bats, lui aussi. Mais avec un int�r�t bien diff�rent.</p><p>La premi�re fois qu�il avait regard� par la fen�tre de la baraque du vieux marin, Shimon avait suppos� qu�un repas chaud cuisait dans la marmite. Mais il avait d�couvert, � l�aube du lendemain matin, que Mercurio y prenait des poign�es d�un m�lange collant qu�il se passait sur le visage, sur le nez et sur le cou. Il avait assist� bouche b�e � la confection de son d�guisement : la perruque avec la fausse tonsure, l�attelle nou�e autour de la jambe pour feindre une boiterie, les colorants roses ou bruns qui servaient � mettre en relief des pustules, la poix qu�il se passait sur les dents pour qu�elles paraissent plus vieilles, et enfin les boyaux de poisson qu�il lavait puis d�coupait avec art pour rendre ses yeux aveugles.</p><p>Shimon �tait stup�fait et fascin�. Il avait remarqu� que le vieux, mis dans la confidence en raison de l�exigu�t� de la cabane, compos�e de cette seule pi�ce, l��tait tout autant.</p><p>Ce matin-l�, comme tous les jours, Shimon avait suivi le p�re Wenceslao, de la cabane du <emphasis>squero</emphasis> jusqu�au coll�ge canonique, jouissant d�avance du moment o� il le tuerait. Cependant, il avait un certain respect pour lui. Jeune comme il �tait, il tenait tout un proc�s d�Inquisition entre ses mains.</p><p>Shimon avait pris place sur le c�t� de la salle, pr�s d�une colonne qui pouvait le cacher un peu. Il regardait la porte par laquelle allaient entrer les acteurs de cette farce. Mais il entendit un pi�tinement dans son dos et se retourna.</p><p>Une petite escouade de gardes du doge, escortant des dames de l�aristocratie, s�ouvrait un chemin dans la foule. En t�te venait une vieille femme � l�air dur, hautain, suivie de quelques dames plus jeunes. Toutes cachaient sous un regard altier le d�plaisir qu�elles avaient � se trouver en si �troit contact avec le peuple.</p><p>Les gardes firent d�gager sans �gards la premi�re et la seconde rang�e de bancs. Les gens se lev�rent en bougonnant. Les dames furent install�es au premier rang, les gardes derri�re, en protection.</p><p>Le chancelier du proc�s et l�<emphasis>exceptor</emphasis> firent sonner leur clochette au m�me moment.</p><p>La foule se tut, Shimon se tourna, et par une petite porte lat�rale entr�rent le patriarche, le noble v�nitien qui si�geait pr�s de lui, le petit groupe des pr�lats et des clercs, le fr�re accusateur et Mercurio, sous les traits du p�re Wenceslao.</p><p>Giuditta �tait dans sa cage. Sans vraie raison, car ce jour-l� ce n��tait pas d�elle qu�on ferait le proc�s. Elle �tait simplement l�, expos�e comme un animal exotique.</p><p>Apr�s quelques instants, Shimon vit appara�tre, entre deux gardes, la fille aux cheveux cuivr�s qui lui plaisait tant. Elle marchait t�te basse, �vitant de regarder la foule avec arrogance, v�tue d�une tenue modeste, rapi�c�e, le bord de ses jupes us�. Elle ne portait ni bijoux ni perles dans ses cheveux, qui �taient d�nou�s dans le dos. Shimon, en la voyant si faible, vaincue, ressentit pour elle un d�sir plus fort. Elle lui parut encore plus sensuelle.</p><p>Il se tourna vers Mercurio. C��tait lui qui l�avait condamn�e � cette humiliation. Non seulement la bande s��tait dissoute mais une guerre avait �clat�. La raison, c��tait la Juive accus�e de sorcellerie qui l�avait r�v�l�e : Mercurio avait refus� les avances de Benedetta.</p><p>Mais aucune des deux ne l�aurait, pensa-t-il avec un sourire. Parce que Mercurio �tait � lui. Et son temps �tait compt�.</p><p>Le patriarche, une fois install�, ouvrit les bras et d�clara : � Peuple de Venise, aujourd�hui nous avons la t�che ingrate de d�voiler une tromperie, de d�masquer un faux t�moin, de r�v�ler un mensonge, de laver une calomnie. � Il pointa son index bagu� en direction de Benedetta. � Mais je veux que vous vous rappeliez que pour un t�moin qui sera d�masqu�, nous avons entendu dans ce proc�s des dizaines de t�moins parfaitement cr�dibles. � Il promena son regard sur la foule. � Aujourd�hui, nous ne prononcerons pas l�innocence de la Juive Giuditta da Negroponte mais la culpabilit� de Benedetta Querini. �</p><p>La foule murmura.</p><p>Mercurio, en regardant les gens, se rendait compte qu�il avait port� un grand coup au d�roulement du proc�s. Les t�moins dont parlait le patriarche n�avaient pas vraiment impressionn� le peuple v�nitien. Leurs d�clarations �taient trop color�es, mal racont�es, et Mercurio les avait ridiculis�es en jouant les imb�ciles. L�intention du patriarche �tait claire. Il devait sauver le proc�s, mais ce qui lui tenait � c�ur, c��tait la renomm�e de sa famille.</p><p>Mercurio avait r�ussi � avoir la veille une courte conversation avec Giustiniani. Le gentilhomme lui avait dit que le patriarche �tait furieux. Il obligerait son neveu � r�futer le t�moignage de Benedetta. Quand Mercurio lui avait r�torqu� que toute la ville savait qu�elle �tait la ma�tresse de Rinaldo Contarini, Giustiniani avait r�pondu : � La v�rit� n�a pas la moindre importance. Ce qui compte, c�est ce qu�on affirme, en d�pit m�me de l��vidence. Des jeunes gens de bonne famille, � Rome, sont ordonn�s �v�ques ou cardinaux � quinze ans parce qu�un jour ils deviendront papes. On ne demande pas � ces jeunes gens ou � ces papes de ne pas avoir des bataillons de ma�tresses ou de ne pas se livrer � la perversion, mais simplement d�affirmer le contraire. Et tout l�apparat est l� pour le confirmer. Rappelle-toi : dans notre monde, la v�rit� est celle qu��crivent les puissants. En soi, elle n�existe pas. �</p><p>Mercurio traversa la salle avec la d�marche claudicante et incertaine du p�re Wenceslao, et alla jusqu�� la cage de Giuditta.</p><p>� Reste en arri�re, pr�tre, lui dit Lanzafame.</p><p>��Non, fit Giuditta, �a me fait p� �a ne me g�ne pas, ajouta-t-elle apr�s un silence. �</p><p>Lanzafame la regarda, surpris.</p><p>� Qu�on introduise le prince Rinaldo Contarini �, annon�a le chancelier.</p><p>Tous se retourn�rent.</p><p>� Ne sois pas imprudente �, murmura Mercurio � Giuditta.</p><p>Elle s�appuya aux barreaux. Prit une longue inspiration. � C�est bon de sentir ton odeur, dit-elle tout bas.</p><p>��Arr�te� �</p><p>Benedetta, pendant ce temps, s��tait tourn�e vers la porte � sa droite.</p><p>Entra alors le prince, avec son allure bancale, accompagn� de deux �cuyers et v�tu comme toujours d�un blanc resplendissant.</p><p>La foule murmura, commentant son infirmit� r�pugnante.</p><p>� Je n�admettrai pas de d�sordre �, fit le patriarche d�une voix dure.</p><p>Les gens comprirent d�autant plus vite que tous les gardes et les soldats pr�sents d�gain�rent leur �p�e.</p><p>� C�est moi qui conduirai les d�bats, continua le patriarche, pour que le fr�re Amadeo da Cortona puisse se concentrer sur le proc�s en sorcellerie. �</p><p>Il attendit que son neveu soit assis dans le fauteuil apport� express�ment. Le prince infirme regardait devant lui d�un air hautain.</p><p>Benedetta, pour la premi�re fois de sa vie, �prouva une sorte de tendresse. Parce qu�elle vit, elle sentit que son amant avait peur. Peur du patriarche.</p><p>� Prince Contarini, commen�a le patriarche, cette femme, Benedetta Querini, a affirm� qu�elle �tait votre ma�tresse. Cela correspond-il � la v�rit� ? �</p><p>Rinaldo Contarini se tourna � peine vers Benedetta, �vitant son regard. Il respira profond�ment et dit de sa voix aigu� : � Non, Patriarche. �</p><p>� La pauvre, elle me fait de la peine �, chuchota Giuditta.</p><p>Mercurio la regarda, �tonn�. Il ne vit pas dans ses yeux la haine qu�elle aurait d� �prouver. Il regarda Benedetta. Et s��tonna de ne pas �prouver lui-m�me de ressentiment � son �gard. La voir l�, t�te baiss�e, lui faisait de la peine, � lui aussi. Tout le mal qu�elle avait tram� se retournait contre elle.</p><p>� Pouvez-vous nous dire si elle a quelque chose � voir avec vous ? �, continua le patriarche.</p><p>Le visage du prince devint rouge. Sa bouche se contracta en grimace.</p><p>� La v�rit� est celle qu��crivent les puissants, dit Mercurio tout bas.</p><p>��Quoi ? souffla Giuditta.</p><p>��Regarde-les, dit Mercurio entre ses dents, les yeux fix�s sur la rang�e de dames de la noblesse assises sur le premier banc. Ils sont tous en ordre de bataille pour d�fendre leur caste. Nous, la pl�be, nous les salissons, comme la boue ou le crottin.</p><p>��Tu sais maintenant ce que les Juifs ressentent tous les jours �, chuchota Giuditta.</p><p>� Alors ? dit le patriarche. Nous attendons, prince. � Il y avait dans sa voix une duret� sans r�plique.</p><p>Contarini se tourna d�un coup vers Benedetta. Il soutint son regard un instant.</p><p>Elle lui sourit, avec bienveillance, esp�rant le mettre de son c�t�. Mais ce sourire la perdit.</p><p>Le prince se sentit encore plus humili�. La col�re lui serra la gorge. � Je ne me souviendrais pas d�elle si elle n�avait pas invent� cette immonde affaire, s�exclama-t-il. C�est une servante du palais, une parmi tant d�autres. � De nouveau, il se tourna vers Benedetta. Il vit que son sourire avait disparu de son visage. Se dit qu�elle �tait belle. Et qu�elle avait �t� la meilleure de toutes pour interpr�ter le r�le de sa s�ur morte. Aucune autre ne s��tait balanc�e de mani�re aussi sensuelle sur la balan�oire de sa chambre � coucher. Il serait difficile d�en trouver une comme elle. Il mentit : � Cette personne ne compte en rien.</p><p>��Comment se fait-il qu�elle soit venue t�moigner que�, commen�a le patriarche.</p><p>��Je n�en sais rien ! �, l�interrompit le prince.</p><p>Le patriarche le regarda, courrouc�.</p><p>� C�est une folle� elle a importun� toutes mes connaissances avec ses divagations. Elles sont d�ailleurs l� pour confirmer mes dires, si besoin �tait. � Et le prince se tourna vers les dames de l�aristocratie assises au premier rang.</p><p>Benedetta reconnut la vieille dame qui lui avait demand� d�acheter les robes de Giuditta pour elle. L�autre lui renvoya un regard distant, hostile. Ils la rejetaient � la mer, tous.</p><p>On fit alors s�installer sur un banc la magicienne, Reina. Elle avait les poignets li�s, les cheveux �bouriff�s et le visage marqu� par la douleur. Il �tait �vident qu�on l�avait tortur�e et frapp�e.</p><p>Mercurio regarda Benedetta. � l�entr�e de cette femme, elle s��tait soudain fig�e. � Qui est-ce ? demanda-t-il tout bas � Giuditta.</p><p>��Je ne sais pas �, r�pondit cette derni�re.</p><p>Benedetta imagina ais�ment ce qu�on ferait dire � la magicienne. Elle croisa son regard. �Tout le mal qui est souhait�, un jour ou l�autre, nous revient�, avait-elle dit la premi�re fois qu�elles s��taient vues. Reina l�avait avertie, mais Benedetta ne l�avait pas crue. �Qu�il ne revienne pas sur moi mais sur la personne qui l�a souhait�, avait ajout� Reina. Benedetta sourit tristement. Le mal, au bout du compte, �tait revenu sur toutes les deux. Alors, pouss�e par l�instinct plus que par le raisonnement, elle �chappa � ses gardes et courut se jeter aux pieds du prince.</p><p>� Prince, pardonnez-moi, dit-elle en pleurant. Je demande votre pardon, je ne voulais rien faire de mal� je voulais simplement imaginer que j��tais � vos c�t�s� que j��tais � vous� Prince, je vous en supplie, je ne demande que votre pardon. � Elle le regarda et joua sa derni�re carte. � Je me moque bien de tous les autres, prince �. Elle lan�a un regard rapide au patriarche, afin que Contarini n�ait aucun doute. � Le seul pardon qui m�importe, c�est le v�tre. �</p><p>�Tr�s forte�, pensa Mercurio.</p><p>� Gardes ! �, fit le patriarche.</p><p>Tandis que deux soldats s�emparaient d�elle et l�entra�naient sans m�nagement, Benedetta croisa le regard du prince. Elle sut qu�elle avait agi comme il le fallait.</p><p>� Patriarche, dit le prince, cette femme s�est malheureusement entich�e de moi. Elle a menti, c�est vrai. Elle s�est fait passer pour ce qu�elle n��tait pas, c�est vrai. Elle a risqu� de couvrir de boue ma r�putation et celle de ma famille� � Il se leva, tout bancal qu�il �tait, et tendit son bras difforme. � Pourtant je vous demande de vous montrer indulgent. Pour ce qu�il en est de moi et de mon nom, je n�ai pas l�intention de porter plainte, et j�esp�re que vous vous montrerez magnanime vous aussi. Il suffira de la mettre � la porte et de l��loigner du palais. �</p><p>Le patriarche serra les poings. Son neveu tentait de lui forcer la main, mais il n�avait pas l�intention de c�der.</p><p>� Il n�acceptera jamais� �, murmura Giuditta.</p><p>Mercurio la regarda et vit qu�elle avait dans les yeux un chagrin r�el. � Quel geste noble, intervint-il alors d�une voix forte, en s��cartant de la cage. Oui, quel geste noble �, r�p�ta-t-il. Il s�agita quelque peu, de cette mani�re maladroite qu�il avait trouv�e pour caract�riser le p�re Wenceslao. � Et voil� pourquoi un noble� est noble, je le comprends mieux � pr�sent. �</p><p>La foule se tourna pour le regarder.</p><p>Giuditta aussi le regardait, s�rieuse et fi�re.</p><p>Puis l�on se tourna � nouveau vers le patriarche.</p><p>� Certes, dit � contrec�ur le chef du clerg� v�nitien, l��glise et Venise aimeraient pouvoir se montrer mis�ricordieuses. � Il regarda son neveu. Puis le p�re Wenceslao. Puis Benedetta. � Certes �, reprit-il, d�une voix contract�e par la col�re. Il regarda les dames de l�aristocratie pr�tes � se ranger � ses c�t�s, par int�r�t de caste, et Reina la magicienne, que la violence et le pouvoir avaient fait plier. Il secoua la t�te, essayant de cacher son agacement. Tout ce qu�il avait organis� dans les moindres d�tails n�avait plus aucun sens.</p><p>Giustiniani en revanche n�avait d�yeux que pour Mercurio. Ce gar�on lui plaisait de plus en plus, et le surprenait. Il avait la vengeance � port�e de main, il aurait pu �craser Benedetta comme un cafard et au lieu de cela il avait pris sa d�fense. Oui, il l�avait surpris. Cela valait la peine de l�aider. Il se pencha vers l�oreille du patriarche et murmura : � Vous �tes un d�mon. L��glise s�en sort la t�te haute et votre famille aura la r�putation d��tre mis�ricordieuse. Compliments � vous et � votre neveu. Belle com�die. Vous l�avez bien instruit. �</p><p>Le patriarche se tourna. Giustiniani croyait-il que tout ceci faisait partie de son plan ? Brusquement, la situation lui parut tout autre. Et m�me, � son avantage. Le patriarche se leva. � Que la mis�ricorde triomphe, dit-il avec emphase. Vous �tes acquitt�e, jeune fille. � Il regarda les gens, pendant qu�il se pr�parait � prononcer une phrase qui allait �tre un ordre. � Je ne sais pas qui dor�navant vous donnera du travail �, et il laissa les mots en suspens pour que tous en comprennent bien le sens, � mais vous �tes acquitt�e. Remerciez la magnanimit� du prince� qui est celle de toute la famille Contarini. �</p><p>Benedetta sentit la vie recommencer � couler dans ses veines. Elle s�inclina et tandis qu�on l�emmenait, croisant le p�re Wenceslao, elle lui demanda � voix basse � Pourquoi ? � Elle n�arrivait pas � croire que l�homme qui l�avait tra�n�e dans la boue ait pu la relever de terre.</p><p>Le dominicain la regarda de ses yeux aveugles et ne r�pondit pas. Puis il se tourna vers Giuditta.</p><p>Elle, imperceptiblement, lui sourit.</p><p>Les gardes pouss�rent Benedetta � l�ext�rieur.</p><p>Mercurio la regarda dispara�tre. Il se rendit compte qu�il n��tait plus attir� par elle, et se sentit libre.</p><p>On entendit de nouveau r�sonner les clochettes.</p><p>� Demain seront prononc�es les plaidoiries finales, annon�a le chancelier.</p><p>��Demain, Venise, justice sera faite �, dit le patriarche, encore debout. Il �carta les bras et tra�a dans l�air la b�n�diction pastorale.</p><p>La foule r�unie �tait ind�cise, ne sachant si elle devait �tre satisfaite ou d��ue. Comme si le spectacle, car c�en avait �t� un, �tait suspendu � mi-chemin, soudainement interrompu.</p><p>� Patriarche, laissez seulement cette femme dire ce pour quoi elle est ici �, s�exclama alors le Saint, comme s�il avait devin� qu�il fallait r�chauffer l�atmosph�re. Il courut presque jusqu�� la magicienne et pointa le doigt sur elle, en fron�ant les sourcils et en grin�ant des dents. Il se tourna vers le patriarche qui acquies�a apr�s un instant d�h�sitation. Le Saint prit alors la magicienne par le bras et la fit se lever. Il l�amena au centre de l�estrade et la tourna vers la foule, la montrant telle qu�elle �tait, �bouriff�e, h�ve, les poings li�s. � Parle, allez ! �</p><p>Reina la magicienne ouvrit la bouche, ob�issante. Les fers rougis, la nuit m�me, lui avaient appris ce qu�elle devait dire. Ce qu�on voulait qu�elle dise. � Benedetta Querini est venue chez moi chercher un� poison pour Giuditta da Negroponte �, dit-elle.</p><p>La foule devint muette. Quelques vieilles femmes firent un signe de croix.</p><p>� Je lui ai r�pondu que� je ne faisais pas ces choses-l�� Mais elle �tait obs�d�e. Elle est revenue me voir encore et encore� on aurait dit qu�elle �tait folle.</p><p>��Et quelle fut votre pens�e ?</p><p>��J�ai eu la certitude qu�elle �tait� ensorcel�e.</p><p>��Ensorcel�e ? Et comment ? feignit de s��tonner le Saint.</p><p>��Parce que son obsession ne se d�clarait que lorsqu�elle portait les robes de la Juive �, r�pondit la magicienne en d�signant Giuditta.</p><p>La foule murmura, stup�faite.</p><p>Mercurio regarda Giuditta avec inqui�tude.</p><p>� Demain la d�cision sera prise de br�ler la chair d�une sorci�re ! �, hurla le Saint.</p><p>Alors la foule se ranima. Le spectacle recommen�ait. De nouveau, le frisson de la mort parcourut la grande salle du coll�ge canonique. Et chacun se sentit plus vivant.</p><p>Shimon, suivant du regard Mercurio qui boitait, recommen�a � sourire. Peut-�tre le public aurait-il une autre surprise, demain. Peut-�tre n�y aurait-il qu�une seule plaidoirie. Celle de l�accusation.</p><p>Et un cadavre de plus.</p></section><section><title><p>89</p></title><p>Ce soir-l�, � l�h�pital, l�atmosph�re �tait un m�lange d�inqui�tude et d�excitation.</p><p>� Demain �, r�p�tait Isacco sans pouvoir rien dire d�autre. Mais dans ses yeux brillait l�espoir.</p><p>� Comment va Giuditta ? demanda Mercurio � Lanzafame. Comment a-t-elle pris ce qui s�est pass� ?</p><p>��Bien, dit le capitaine. Et elle t�envoie ses pens�es. Elle est confiante. Pour la premi�re fois depuis son arrestation, je la vois confiante. Elle a chang� depuis le jour o� son imb�cile de d�fenseur l�a vue� Et dire qu�il voulait la convertir. Je l�ai entendu de mes propres oreilles. Et il lui a m�me donn� une claque, sa l�vre saignait�</p><p>��Mais il a lanc� une attaque terrible contre cette pute de� � Isacco porta la main � sa bouche, regardant les prostitu�es autour de lui. � Excusez-moi. �</p><p>R�publique se mit � rire, de sa voix sensuelle.</p><p>� Les vraies putains, c�est ces femmes-l� �, dit la Cardinale avec s�rieux.</p><p>Et toutes acquiesc�rent.</p><p>� En tout cas ensuite, il l�a sauv�e, fit Lanzafame. Mais il a laiss� ce Saint d�moniaque faire son num�ro. J�ai pas confiance.</p><p>��On ne comprend pas si c�est un connard ou un gros malin, dit Isacco.</p><p>��Il ne s�attendait pas au num�ro de fr�re Amadeo, murmura Mercurio d�une voix rauque. C��tait visible. Il ne savait pas qui �tait cette femme.</p><p>��ǒaurait pu �tre n�importe qui. Tu l�as regard�e ? dit Lanzafame en fermant le poing. Ils l�ont tortur�e. Elle aurait dit que le prince Contarini �tait un Adonis si on le lui avait demand�.</p><p>��Les autres t�moins ne valent pas grand-chose, � mon avis, dit Isacco d�un ton r�solu. Avant, je n�aurais pas pari� un sol. Mais maintenant� le peuple commence � raisonner avec sa t�te.</p><p>��Alors il faut s�inqui�ter �, r�pliqua Mercurio.</p><p>Anna �clata de rire.</p><p>Puis elle lui demanda : � C�est maintenant ? Tu dois y aller ?</p><p>��Oui, r�pondit-il.</p><p>��Comment avancent les travaux pour le bateau ? �</p><p>Mercurio tendit la main vers le docteur. � Gr�ce � l�armateur grec Karisteas, ils sont pratiquement termin�s. Demain on pose les voiles et la caraque sera pr�te � lever l�ancre. �</p><p>Anna regarda Isacco. � Vous �tes dr�le sans votre barbe. �</p><p>Isacco sourit. � Ces gens� les ouvriers de l�Arsenal� ils sont stup�fiants. � Il se tourna vers Lanzafame. � Vous savez ce que sont les <emphasis>cafats</emphasis>, capitaine ?</p><p>��Calfats �, le corrigea Mercurio.</p><p>Lanzafame �clata de rire.</p><p>� C�est pareil. Ne joue pas les ma�tres d��cole avec moi, mon gar�on �, dit Isacco qui se tourna de nouveau vers le capitaine. � Bref, vous savez qui c�est ? �</p><p>� Tu le fais revivre, le pauvre homme, chuchota Anna � l�oreille de Mercurio. J�avais peur qu�il tombe malade� Mais cette histoire de navire l�a compl�tement absorb�. Tonio et Berto m�ont dit que m�me le prote Tagliafico, il le m�ne � la baguette. D�apr�s eux, on le prendrait vraiment pour un armateur. �</p><p>Mercurio se mit � rire. � Oui. Il a beau �tre docteur, il est tr�s fort pour faire semblant d��tre autre chose. �</p><p>Anna le prit par le bras et ils sortirent de l�h�pital. Aussit�t dehors, elle s�arr�ta. � Tu penses vraiment que je suis aussi b�te ?</p><p>��Que veux-tu dire ? �, demanda Mercurio.</p><p>Anna lan�a un regard � l�int�rieur. Isacco continuait de parler du bateau � Lanzafame. � Aucun docteur n�a les yeux aussi vifs. Et toi et lui, vous vous entendez trop bien. Je crois que vous �tes sortis du m�me moule�</p><p>��Tu crois ? �, fit Mercurio, feignant l��tonnement.</p><p>Anna le regarda et sourit. Puis elle lui �bouriffa les cheveux. � Toi aussi, tu es tr�s fort pour raconter des histoires. �</p><p>Mercurio rit encore.</p><p>Anna regarda le ciel �toil�. Les grillons entonnaient leur chanson monotone. Elle devint s�rieuse. � Tout se passera bien. �</p><p>Mercurio ne r�pondit pas.</p><p>� Tu as peur ? lui demanda Anna.</p><p>��Pour Giuditta. �</p><p>Elle le regarda. � Il n�y a rien de mal � avoir peur. Moi, si j��tais � ta place� je me pisserais dessus de peur.</p><p>��C�est le cas. �</p><p>Anna lui prit la main. � Toi, tu es sp�cial. N�oublie jamais �a. � Elle lui caressa la joue. � Et quand quelqu�un est sp�cial, il arrive des choses sp�ciales. Tout se passera bien, tu verras.</p><p>��Tu dis �a parce que tu le penses ou parce que tu l�esp�res ? �</p><p>Anna le regarda avec s�rieux, de ses grands yeux doux et compr�hensifs. Elle r�p�ta : � Tout se passera bien.</p><p>��Si nous arrivons � nous enfuir� tu viendras avec nous ?</p><p>��Il n�y a pas de �si� : vous arriverez � vous enfuir.</p><p>��Tu n�as pas r�pondu � ma question. �</p><p>Anna baissa les yeux. Puis elle fixa de nouveau Mercurio. Secoua doucement la t�te. � Non�</p><p>��Mais tu es� tu es ma� �, protesta Mercurio, incapable de terminer sa phrase.</p><p>Anna lui caressa encore le visage, �mue. � Oui, je suis ta m�re, dit-elle fi�rement. Et je ne cesserai jamais de te b�nir pour cette joie que tu m�as apport�e.</p><p>��Et alors� ?</p><p>��Alors je serai toujours ta m�re. Toujours.</p><p>��Mais� �</p><p>Anna lui posa un doigt sur les l�vres. � Je serai toujours ta m�re et je serai toujours l� pour toi, quoi qu�il arrive. Je serai ta m�re m�me quand je serai morte. � Elle lui toucha la poitrine, � la hauteur du c�ur. � Et je serai toujours ici. �</p><p>Mercurio d�tourna la t�te.</p><p>Anna lui prit le visage entre ses mains. � �coute-moi. Mon monde est ici. Je ne me vois pas ailleurs� �</p><p>Mercurio d�tourna de nouveau la t�te.</p><p>Anna le retint encore. � Regarde-moi �, dit-elle.</p><p>Mercurio avait les yeux brillants.</p><p>� Quand un oiseau apprend � voler, il quitte le nid. C�est comme �a que ce doit �tre. � Puis son regard s�emplit d�amour et de tendresse. � Tu volais d�j� de tes propres ailes quand tu es arriv� ici, dit-elle en souriant, mais tu n�avais jamais eu de nid. �</p><p>Mercurio sentait qu�il allait pleurer.</p><p>Anna le prit par le bras. � Allons, arr�te. Regarde-moi, s�il te pla�t. Et si tu as envie de pleurer, pleure� merde ! s�exclama-t-elle. Et pardon si ta m�re n�est pas une grande dame. �</p><p>Mercurio se mit � rire. Il riait, et ses joues �taient sillonn�es de larmes.</p><p>� Giuditta et toi, vous avez toute la vie devant vous. Prenez-la. Sans h�siter. Elle est � vous. � Elle le saisit aux �paules. � Tu y as droit, mon gar�on, tu comprends �a ? �</p><p>Mercurio acquies�a doucement.</p><p>� Je veux que tu le dises, fit Anna.</p><p>��Quoi ?</p><p>��Ne fais pas l�idiot. Je veux que tu dises que tu y as droit.</p><p>��J�y ai� droit�</p><p>��On dirait que tu en doutes. Que tu demandes la permission. Ne me fais pas dire d�autres gros mots. �</p><p>Mercurio n�arrivait pas � parler.</p><p>� Dis-le !</p><p>��J�y ai droit, putain de merde ! �</p><p>Anna �clata de rire et le prit dans ses bras. � Voil�, mon gar�on. Voil�. � Elle lui caressa les cheveux, puis essuya ses larmes. � Moi, je serai toujours l�. Tu ne dois jamais en douter. Toujours.</p><p>��Toujours, r�p�ta Mercurio.</p><p>��Oui, toujours. �</p><p>Ils rest�rent silencieux un instant.</p><p>Puis Anna l�attira contre elle. � Serre-moi. �</p><p>Mercurio la serra fort. � Je n�arrive pas � m�emp�cher de pleurer, dit-il avec un sanglot.</p><p>��Tant mieux. Tant mieux, mon tr�sor. � Elle lui caressa les �paules et de nouveau les cheveux. � Rappelle-toi de temps en temps que tu es jeune �, lui dit-elle. Elle l��loigna d�elle, lui releva le visage. � Tu me le promets ? �</p><p>Mercurio acquies�a et renifla.</p><p>Anna sourit et lui passa sa manche sous le nez.</p><p>� C�est d�go�tant ! protesta Mercurio.</p><p>��Rien de toi ne me d�go�te, dit-elle. Tu es le sang de mon sang� et la morve de ma morve. �</p><p>Mercurio rit.</p><p>� Comme tu es beau, mon enfant �, lui dit Anna. Elle le prit par la main et l�emmena jusqu�� sa maison. Arriv�e sur le seuil, elle dit : � Tonio et Berto, vous avez fini de manger ?</p><p>��Oui, nous sommes pr�ts �, r�pondit Tonio, la bouche pleine.</p><p>Mercurio essuya en h�te ses larmes.</p><p>Anna le regarda. � Ne t�en fais pas, on ne voit pas que tu as pleur�. �</p><p>Il lui sourit. � Parce qu�il fait nuit. �</p><p>Anna sourit aussi, tandis que Tonio et Berto venaient jusqu�� la porte.</p><p>� Nous voil�, nous sommes pr�ts.</p><p>��Vous avez un bon �quipage ? demanda Anna. Je peux vous faire confiance ?</p><p>��On a recrut� les meilleurs <emphasis>bonevoglies</emphasis> sur la place, madame, r�pondit Tonio. Cette caraque filera comme le vent.</p><p>��Bien, dit Anna. Et les marins ? �</p><p>Tonio et Berto hauss�rent les �paules.</p><p>� Zuan m�a dit qu�il a battu le rappel de tous ses compagnons de voyage, fit Mercurio.</p><p>��Ah, bien� �, dit Anna.</p><p>Tout avait �t� dit.</p><p>Mercurio la regarda, tout empot�. � Alors�</p><p>��Ben� nous, on va peut-�tre vous attendre � la barque, sugg�ra Berto �, et Tonio et lui se dirig�rent vers le canal.</p><p>� Ce n�est pas un adieu, dit Anna. Vas-y. Et rappelle-toi : moi, je serai�</p><p>��Toujours l�, conclut Mercurio.</p><p>��Oui, toujours. �</p><p>Mercurio partit d�un bond. Il ne savait pas s�il la reverrait jamais. Il sentit une douleur au centre de sa poitrine, comme si elle se fendait en deux. Il respira � fond et hurla : � Attendez-moi ! �, puis courut rejoindre les deux fr�res. Il ne voulait pas rester seul, m�me un instant.</p><p>Les deux g�ants se retourn�rent et l�attendirent.</p><p>Aucun des trois ne s�aper�ut qu�au m�me instant une silhouette qui les avait pr�c�d�s jusqu�� la barque sautait � bord et se cachait sous une couverture dans le poste avant.</p><p>Tonio, Berto et Mercurio largu�rent les amarres et pouss�rent la barque au milieu du canal sans savoir qu�ils avaient un passager clandestin � bord. Apr�s quelques coups de rame, ils crois�rent une gondole ferm�e. Les deux embarcations se fr�l�rent.</p><p>Mercurio regarda en direction de la gondole. Il vit seulement une main, accroch�e au bord sup�rieur de la partie couverte. Et il lui sembla voir une bague avec un �cusson, �clair�e par la pleine lune. Un aigle � deux t�tes.</p><p>� Qui �a peut bien �tre ? �, demanda Tonio.</p><p>Mercurio ne r�pondit pas. Mais il vit que la gondole se dirigeait vers la maison et l�h�pital.</p><empty-line/><p>La gondole s�arr�ta au ponton. Le gondolier sauta � terre et attacha son embarcation � un pieu parmi les joncs. Puis il se pencha vers l�habitacle. � Nous sommes arriv�s, Excellence. Voulez-vous descendre ?</p><p>��Pas encore �, fit une voix � l�int�rieur.</p><p>Le gondolier ne r�pondit rien. Pendant pr�s de deux heures, il resta immobile, jusqu�au moment o� l�homme parla de nouveau : � Ils ont �teint les lumi�res ?</p><p>��Oui, Excellence.</p><p>��Fais-moi descendre �, dit la voix.</p><p>Le gondolier ouvrit la porti�re et maintint l�embarcation. Puis il tendit le bras. L�homme � l�int�rieur de la gondole le saisit pour descendre et se dirigea d�un pas incertain vers l�h�pital, suivi du gondolier. Arriv� sur le seuil, il h�sita, comme s�il voulait faire demi-tour. Puis il se tourna vers le gondolier et dit : � Attends-moi � la barque.</p><p>��Oui, Excellence. �</p><p>Alors l�homme, pr�cautionneusement, mit le pied � l�int�rieur. La grande salle �tait faiblement �clair�e. Juste quelques chandelles ici et l�. Tout le monde dormait. � l�exception d�un malade qui lisait, sur la gauche, au fond de la salle. L�homme alla vers lui. Quand il fut � sa hauteur, il s�arr�ta, sans rien dire.</p><p>Scarabello leva les yeux de son livre. Il avait un regard lointain, perdu dans ses propres pens�es. Mais il reconnut aussit�t le visiteur. � Jacopo�</p><p>��Salut, Scarabello �, dit Giustiniani.</p><p>Scarabello le fixa. Instinctivement, il porta la main � sa bouche pour cacher le d�sastre de sa plaie qui avait maintenant rong� toute sa l�vre. Mais ensuite, lentement, il baissa sa main. Son regard se fit dur et cynique. � Tu es venu me voir mourir ? �</p><p>Giustiniani le regarda, � la faible lueur de la chandelle. � Non, dit-il, je suis venu te rendre visite. �</p><p>Les yeux de glace de Scarabello se pliss�rent. Surpris. Ou peut-�tre effray�s.</p><p>� Je peux m�asseoir ? �, demanda Giustiniani.</p><p>Scarabello n�arrivait pas � parler. Il s��carta un peu sur le c�t� du lit, avec peine.</p><p>Giustiniani s�assit sur le bord.</p><p>Ils se regard�rent en silence.</p><p>� C�est le gar�on qui te l�a dit ? �, demanda enfin Scarabello.</p><p>Giustiniani acquies�a.</p><p>� Il n�aurait pas d� me faire ce coup-l�.</p><p>��Moi, je suis content qu�il l�ait fait. �</p><p>Les deux hommes se regard�rent encore en silence.</p><p>� Je te fais peur ? demanda ensuite Scarabello.</p><p>��Non�</p><p>��Tu as toujours �t� un mauvais menteur. �</p><p>Giustiniani ne r�pondit pas.</p><p>� Je n�aime pas ta piti� �, dit Scarabello.</p><p>Giustiniani le fixa intens�ment. Ses profonds yeux bleus semblaient p�tiller dans la lumi�re tremblotante de la chandelle. � Ton pire d�faut a toujours �t� l�orgueil, lui dit-il. Je n��prouve pas de piti�.</p><p>��Et quoi, alors ? La voix de Scarabello eut comme une h�sitation.</p><p>��De la douleur. �</p><p>Scarabello se tourna vers la salle. � Qu�est-ce qui t�a pris de venir ici ? maugr�a-t-il. Un homme comme toi ne peut pas se montrer dans un endroit pareil.</p><p>��Tu as fini ? �, l�interrompit Giustiniani.</p><p>Scarabello soupira. � Oui�</p><p>��Bien. �</p><p>De nouveau, le silence s�installa.</p><p>� Tu aideras le gar�on, m�me quand je serai mort ? demanda Scarabello apr�s un certain temps.</p><p>��Pourquoi tu y tiens tant ? �</p><p>Scarabello le regarda. � Pas pour ce que tu crois.</p><p>��Non ?</p><p>��Non �, r�pondit Scarabello. Il regarda Giustiniani puis, lentement, comme s�il avouait un terrible crime, il ajouta : � Personne ne prendra jamais ta place �.</p><p>Les mains des deux hommes se touch�rent. Juste un peu. Virilement.</p><p>� Alors pourquoi ? demanda Giustiniani.</p><p>��Parce qu�il est un peu comme nous. Il r�ve d�une libert� qui n�existe pas� �</p><p>�mu, Giustiniani acquies�a. � Je l�aiderai si j�en ai l�occasion.</p><p>��Tu dois faire ce que je te dis� Rappelle-toi que je te tiens par les couilles� �, fit Scarabello.</p><p>Giustiniani sourit : � Bouffon �.</p><p>De nouveau le silence tomba.</p><p>� C�est tr�s douloureux ? �, demanda alors Giustiniani.</p><p>Scarabello haussa les �paules. � J�ai toujours pens� que je mourrais poignard� dans le dos�, dit-il. Je n�ai pas peur de la douleur� mais �a� je ne m�y attendais pas� �</p><p>Giustiniani acquies�a doucement.</p><p>� Je commence � perdre la t�te, tu sais ? Cette maladie fait mourir fou� � Scarabello fit une sorte de sourire. � �a m�humilie plus que ce� � Il d�signa la plaie � sa l�vre.</p><p>Giustiniani le fixait sans le quitter des yeux.</p><p>� D�apr�s les calculs du docteur, il me reste entre cinq et sept jours� mais moi, je voudrais mourir avant� � Il baissa les yeux sur le livre, tapa l�index dessus. � J��tais en train d�essayer de lire� mais je n�en suis plus capable� je ne comprends pas ce qui est �crit� � Il regarda Giustiniani. Intens�ment. � Il n�y a qu�une seule mani�re de mourir avant� j�avais demand� au gar�on de le faire� �</p><p>Giustiniani n�arrivait pas � le quitter des yeux. Il avait cess� de respirer.</p><p>� � Mais le plus beau, ce serait que tu le fasses, toi. �</p><p>Le noble sentit son c�ur s�arr�ter dans sa poitrine. Il se leva d�un bond. Lui tourna le dos. � Non, je ne peux pas. �</p><p>Scarabello ne dit rien.</p><p>Giustiniani resta tourn�, immobile. Il fixait la rang�e de lits, devant lui, dans la p�nombre. � Je ne suis pas un assassin �, dit-il, respirant l�odeur des m�dicaments et de la consomption des chairs. Quand il se retourna, Scarabello avait les yeux dans le vague. Giustiniani eut peur que la d�mence le lui ait d�j� pris. Comme �a, en un battement d�ailes. Il s�assit sur le bord du lit, angoiss�, et il appela : � Scarabello� �</p><p>Scarabello se tourna pour le regarder et ne dit rien.</p><p>Mais Giustiniani sut qu�il �tait l�, avec lui.</p><p>Scarabello acquies�a doucement. Avec s�rieux.</p><p>Alors Giustiniani lui �ta d�licatement l�oreiller de sous la t�te.</p><p>Scarabello lui sourit. Avec un regard reconnaissant et plein d�amour. Puis il ferma les yeux et attendit.</p><p>Giustiniani, tandis que sa vue se voilait, posa l�oreiller sur le visage de Scarabello et commen�a d�appuyer.</p><p>Scarabello ne se rebella pas. � la fin seulement, il tendit la main et la lui serra autour du poignet. Mais pas pour se d�fendre. Ni pour l�arr�ter. Juste pour le toucher. Une derni�re fois.</p><p>Puis son corps eut un sursaut et il ne bougea plus.</p><p>Giustiniani enleva l�oreiller et le remit sous sa t�te. Il peigna ses beaux cheveux d�un blanc �clatant et resta l�, immobile, an�anti par la douleur, serrant la main inerte de Scarabello, jusqu�au moment o� il sentit que l�homme qu�il avait toujours aim� devenait froid.</p><p>Alors, comme un fant�me, il se tra�na hors de l�h�pital.</p></section><section><title><p>90</p></title><p>La barque de Tonio et Berto s�amarra pr�s du squero de Zuan dell�Olmo en pleine nuit. Mercurio descendit d�un bond. Ses pieds s�enfonc�rent dans la boue de la rive. Tonio le suivit pendant que Berto amarrait la barque � un pieu.</p><p>En d�pit de l�heure tardive, le <emphasis>squero</emphasis> �tait �clair� de plusieurs grands feux de bois, et l�on entendait brailler des chants.</p><p>Quand Mercurio, Tonio et Berto se furent �loign�s de la barque, Zolfo rabattit la couverture dans le poste avant et descendit � terre. Il avan�ait prudemment, se d�pla�ant d�un coin � l�autre des nombreuses baraques qui se dressaient aux alentours, se baissant derri�re les palissades des jardins, se cachant derri�re les arbres. Il n�avait pas peur d��tre d�couvert par Mercurio. Il n��tait pas la proie mais le pr�dateur. Il �tait � la chasse.</p><p>Car Zolfo cherchait le marchand juif qui avait tu� Ercole.</p><p>Il comprenait enfin que ce n��taient pas les Juifs qu�il ha�ssait mais cet homme-l�. Il aurait pu �tre turc, musulman, chr�tien, cela revenait au m�me : c��tait l�assassin d�Ercole qu�il ha�ssait. Il remerciait le ciel et le destin que cet homme soit encore vivant. Parce que maintenant, il avait les id�es claires. Et il avait un but.</p><p>Il se recroquevilla dans un coin sombre et se pr�para � attendre.</p><p>Plus loin, sur la cale de halage du <emphasis>squero</emphasis>, il vit des feux, des gens, plein de gens, qui buvaient et faisaient la f�te. Ils regardaient un grand navire qui se balan�ait paresseusement sur l�eau.</p><p>� Vous avez fait un travail extraordinaire �, dit Mercurio � Zuan en admirant la coque brillante, les m�ts droits, les voiles sur les vergues.</p><p>Mos� l�avait accueilli en aboyant.</p><p>Zuan but une longue gorg�e d�une carafe de vin qu�il passa � Mercurio.</p><p>� Merci, je ne bois pas �, dit celui-ci. Puis il regarda autour de lui. Il vit beaucoup d�hommes d�un certain �ge. � Et ton �quipage, o� est-il ? �, demanda Mercurio, craignant d�j� la r�ponse.</p><p>De fait, Zuan lui d�signa les hommes qui �taient l�.</p><p>� On dirait un hospice �, dit Mercurio.</p><p>Zuan, au lieu de se vexer, �clata de rire. � Ces marins-l� sont les plus exp�riment�s de tout Venise. �</p><p>Mercurio continuait de les regarder, pr�occup�. � Je n�en doute pas. Avec tous les hivers qu�ils ont travers�s, manquerait plus qu�ils n�aient pas d�exp�rience� �</p><p>Zuan rit de nouveau. Il �tait un peu ivre. Il leva sa carafe en direction de ses hommes et ceux-ci r�pondirent en levant les leurs. Puis il se tourna vers Mercurio. � Ces marins-l� ont navigu� en croyant que le monde finissait l�-bas� � l�horizon de l�oc�an� � Il pointa le doigt vers l�ouest. � Et puis voil� qu�on s�est mis � raconter qu�il y avait un Nouveau Monde� � Il les montra. � Regarde-les, ils seraient pr�ts � payer pour le voir. Ils sont heureux comme des gamins. Malgr� les douleurs de l��ge, tu ne pourrais pas trouver de meilleur �quipage. La joie, c�est comme avoir le vent en poupe�</p><p>��Qui te dit que nous ferons route vers le Nouveau Monde ?</p><p>��Mon gar�on, tu as mont� un truc trop gros pour t�arr�ter en Turquie ou en Afrique ou m�me en Chine, dit Zuan en riant. Trop gros.</p><p>��Le bateau y arrivera ? demanda Mercurio.</p><p>��Shira nous emm�nera o� nous lui dirons de nous emmener, r�pondit fi�rement Zuan.</p><p>��Shira ? dit Mercurio, qui entendait pour la premi�re fois le nom de la caraque. C�est quoi ce nom ? Qu�est-ce que �a veut dire ?</p><p>��J�en sais rien, fit Zuan. Mais te mets pas en t�te de le changer. �a porte malheur. Tu lui �terais son �me.</p><p>��Si tu le dis. Mercurio haussa les �paules.</p><p>��Hier, pendant qu�on la mettait � l�eau, Mos� a lev� la patte et lui a piss� dessus. � Il se tourna vers le chien et lui donna une gentille tape sur la t�te. � Et �a, �a porte bonheur. �</p><p>Mos� aboya, tout content.</p><p>� Couillon �, lui dit Zuan.</p><p>Mos� aboya plus fort.</p><p>Zuan et Mercurio se mirent � rire.</p><p>� Demain ? demanda ensuite Zuan.</p><p>��Je ne sais pas, vieux. Mais dis � tes hommes de se tenir pr�ts.</p><p>��Ils le seront �, dit Zuan. Il se tourna vers les marins. � Bande d�ivrognes ! cria-t-il. Rentrez chez vous ! Et que ceux qui y arrivent encore baisent leur femme, cette nuit. Parce que pendant un bon bout de temps vous n�en verrez pas, des femmes ! �</p><p>Ce fut un ch�ur d��clats de rire. Puis les marins se dirig�rent vers leurs habitations. Beaucoup chancelaient, ivres.</p><p>� Je r�p�te, on dirait un hospice, dit Mercurio.</p><p>��Un marin, �a se juge en mer, pas � terre, fit Zuan. Et toi, la mer, t�y connais foutre rien� je r�p�te. �</p><p>Mercurio sourit. Il fit un signe � Tonio et Berto, pour s�assurer qu�ils suivraient le trajet de Lanzafame et de Giuditta le lendemain matin, comme chaque jour. Puis tous se salu�rent.</p><p>Quand le <emphasis>squero</emphasis> fut d�sert, Mercurio et Zuan descendirent le long de la cale de halage et rest�rent l�, debout, � regarder la caraque.</p><p>� Elle est belle, hein ? �, dit le vieux, avec fiert�.</p><p>Mercurio acquies�a, s�rieux. � Oui. Elle est tr�s belle.</p><p>��Les gens disent que la Juive peut s�en sortir.</p><p>��Tu peux arr�ter de l�appeler la Juive ?</p><p>��Elle est pas juive ? �</p><p>Mercurio secoua la t�te. � D�accord, appelle-la comme tu veux, vieux bouc. � Il le regarda. � Qu�est-ce que �a veut dire qu�elle peut s�en sortir ? Ils croient qu�elle est coupable ou qu�elle est innocente ?</p><p>��Parfois je m��tonne de voir comme t�es con, mon gars, soupira Zuan. Les gens s�en fichent de savoir si la Juive est coupable ou innocente, comme ils s�en fichent de savoir si une chose est vraie ou non. Tout le monde le sait, que ce proc�s, c�est une farce�</p><p>��Et alors ?</p><p>��Le peuple l�a compris depuis longtemps, que la justice est une connerie invent�e pour les jobards.</p><p>��D�accord. Et alors ?</p><p>��Et alors ils parient sur le fait que la Juive s�en sortira.</p><p>��Ils parient�, dit Mercurio avec une pointe d�amertume.</p><p>��Bien s�r, fit Zuan. C�est tr�s sage de parier.</p><p>��Sage ? demanda Mercurio, sarcastique.</p><p>��Sage, oui, monsieur je-sais-tout. Quand tu es un cr�ve-la-faim, ta vie tient � un coup de d�s� donc oui, c�est plus sage de pas la prendre trop au s�rieux. � Il vit que Mercurio avait l�air pr�occup�. Il lui tapa sur l��paule. � Les gens, ils trouvent le p�re Wenceslao plus sympathique que ce Saint fanatique. Et �a, �a compte beaucoup. �</p><p>Mercurio respira � fond, comme s�il manquait d�air.</p><p>Zuan sourit. � C�est comme si c��tait fait. Aie confiance.</p><p>��Oui� dit Mercurio d�une voix faible.</p><p>��Tu sais d�j� ce que tu vas dire demain ? demanda Zuan.</p><p>��Plus ou moins�</p><p>��Parle avec le c�ur, mon gars. Parle aux gens. C�est pas une question de justice. Enflamme-les. Am�ne-les de ton c�t�. C�est �a le jeu. Si t�as plein de gens de ton c�t�, pour les puissants c�est plus difficile de s�en foutre.</p><p>��Oui�</p><p>��Quoi, oui ? T�as rien �cout� de ce que je t�ai dit, hein ?</p><p>��Non, dit Mercurio en riant. Excuse-moi.</p><p>��Va te faire foutre, mon gars. Je vais dormir.</p><p>��Te vexe pas�</p><p>��Allez, Mos�, fit le vieux marin en s�acheminant vers la baraque. Va dormir, toi aussi. Demain sera une dure journ�e.</p><p>��J�ai pas sommeil.</p><p>��Alors je te le redis : va te faire foutre �, dit Zuan, et il partit en riant.</p><p>Mercurio aussi se mit � rire. Puis il s�assit sur le rebord du <emphasis>squero</emphasis> et resta l�, les jambes pendantes, � regarder son navire.</p><p>� Shira�, dit-il tout bas. �a me pla�t. � Il observa la coque brillante. Essaya de sourire. Mais il sentait le poids du lendemain sur ses �paules. Il avait peur de se tromper, de ne pas r�ussir � sauver Giuditta. Tout d�pendait de lui. Il posa la main sur sa poitrine. Prit une respiration profonde. D�pla�a son regard juste un peu sur la gauche, vers la lagune. La lune pleine dessinait les contours de l��le de San Michele. � Merde, j�ai toujours pas appris � te prier, saint Michel Archange� �, dit-il. Il se donna une claque sur la cuisse, en levant les yeux. � Pardon, je voulais pas dire �merde�� � Il regarda de nouveau l��le. Il ajouta : � Aide-moi� �</p><p>Il entendit un bruit derri�re lui. Il ne se retourna pas � Tu n�arrives pas � dormir toi non plus, maudit vieux ? �</p><p>Personne ne r�pondit.</p><p>Alors Mercurio se retourna, alarm�. Il scruta la nuit, �clair�e par la pleine lune et les feux qui s��teignaient lentement. Il ne vit personne. Il soupira. Regarda de nouveau vers la caraque.</p><p>Et de nouveau entendit un bruit.</p><p>Il se leva d�un bond. Le <emphasis>squero</emphasis> �tait d�sert. Mais Mercurio se sentait agit�. � Calme-toi �, se dit-il. Il regarda encore alentour. Rien. Se tourna vers la cabane de Zuan. Pensa qu�il ferait mieux d�aller dormir. Le vieux avait raison.</p><p>Il remonta la cale de halage la t�te basse, songeur.</p><p>Tout � coup, au sommet de la pente, il vit devant lui des bottes noires.</p><p>Il fit un bond en arri�re, effray�.</p><p>Pas assez vite.</p><p>Une lame brilla dans la nuit. Rapide comme la griffe d�un chat.</p><p>Mercurio sentit un coup sur son flanc gauche, comme un coup de poing. Puis une chaleur, comme si on y avait mis le feu. Et une douleur qui lui enleva toute force dans les jambes et lui brouilla la vue. Il se rendit compte qu�il allait tomber mais quelque chose le maintenait debout. Il comprit que c��tait l�homme qui l�avait poignard�, et qui faisait tourner la lame dans la plaie. Il essaya de voir qui c��tait mais n�y parvint pas. La nuit s��tait remplie de mille lueurs.</p><p>Puis l�homme retira la lame et Mercurio tomba, comme un sac.</p><p>Il n�arrivait pas � bouger. Il n�arrivait pas � fuir, il n�arrivait pas � penser.</p><p>L�homme fut sur lui. Il enleva sa capuche noire.</p><p>Mercurio ne le voyait pas encore.</p><p>L�homme poussa un cri effrayant, comme un sifflement, en approchant son visage du sien.</p><p>Alors Mercurio le reconnut. � Toi� balbutia-t-il. T�es pas� mort. Je� t�ai pas� tu� �, dit-il.</p><p>Puis il vit que Shimon levait son couteau.</p><p>� ce moment-l�, on entendit un grognement f�roce.</p><p>Mos� bondit et mordit le bras de Shimon.</p><p>Le couteau tomba.</p><p>Shimon, une expression de douleur et de rage sur le visage, attrapa le chien par le cou et la queue. Il le souleva de terre, tourna sur lui-m�me et le lan�a contre un des montants du <emphasis>squero</emphasis>.</p><p>Mos� vola dans les airs et heurta avec violence le gros poteau carr� de bois de h�tre. On entendit un bruit sourd, puis un glapissement.</p><p>Shimon regretta de ne pas avoir tu� le chien. Il lui avait fait gr�ce, et c��tait une erreur. Il se tourna pour reprendre son couteau.</p><p>� ce moment pr�cis, il se retrouva face au visage d�un gamin, contract� par la haine.</p><p>� Salaud �, dit Zolfo tandis qu�il lui enfon�ait le couteau dans l�estomac. � Salaud �, r�p�tait-il en retirant la lame pour la lui enfoncer � nouveau dans le ventre.</p><p>Les yeux de Shimon s�exorbit�rent. Il ne sentait pas encore la douleur. Il �tait juste envahi par la stup�faction. �Non�, pensait-il. Il se tourna vers Mercurio qui essayait de se relever. Il sentit la lame du couteau lui entrer dans le dos. �Non�, pensa-t-il, tombant presque sur Mercurio.</p><p>� Salaud� salaud� �, r�p�tait Zolfo qui pleurait, bavait, grognait comme un animal enrag�. Il continuait de plonger son couteau dans le corps de Shimon.</p><p>� Arr�te�, dit Mercurio en tendant la main vers lui. arr�te� Zolfo� arr�te-toi� �</p><p>Zolfo fit un pas en arri�re. La lune faisait briller le sang qu�il avait sur les mains. Il l�cha le couteau. Et finalement fondit en larmes. Comme jamais il ne l�avait fait depuis la mort d�Ercole.</p><p>� Zolfo� �, dit doucement Mercurio. Il ne sut rien ajouter d�autre. Il se tourna vers Shimon, qui le regardait : un filet de sang sortait par sa bouche. Il s�approcha. � Pardonne-moi� lui dit-il. Pardonne-moi� �</p><p>Shimon le regarda, �tonn�. Il n�avait pas peur de mourir. �C�est donc aussi simple ?�, se demanda-t-il. Il �prouva une grande paix. Il se sentit envelopp� d�un silence r�confortant et se rendit compte que plus rien ne lui importait de ce gar�on qui avait �t� le but de sa vie r�cente. Il ne le ha�ssait plus. Il y avait un beau silence dans son c�ur, enfin. Il sourit. Et il mourut.</p><p>Dans la nuit, on n�entendait plus que les pleurs �touff�s de Zolfo.</p><p>� Tu m�as� sauv� �, dit Mercurio.</p><p>Zolfo le regarda, comme s�il ne comprenait pas. � Moi ? �, dit-il.</p><p>Mercurio porta la main � son flanc. L�appuya sur la blessure. G�mit. Puis montra le cadavre de Shimon. � Il faut qu�on le fasse dispara�tre. �</p><p>Zolfo acquies�a tout en continuant � fixer ses mains couvertes de sang.</p><p>� Qu�est-ce qui se passe ? demanda Zuan depuis le seuil de sa baraque.</p><p>��Rien, r�pondit Mercurio.</p><p>��Mos� est l� ? Il va bien ? demanda le vieux, une pointe d�angoisse dans la voix. J�ai r�v� que� �</p><p>Mercurio vit que Mos� se relevait, en boitant.</p><p>� J�ai r�v� qu�il couinait�</p><p>��Il va bien, dit Mercurio. Il s�est pris une torgnole� par un chat�</p><p>��Grand couillon de chien �, maugr�a Zuan. Puis, tandis qu�il rentrait dans la baraque, il dit : � Viens dormir, mon gars.</p><p>��Oui� �</p></section><section><title><p>91</p></title><p>� La parole est � la d�fense �, annon�a le chancelier.</p><p>La foule se tourna vers le p�re Wenceslao.</p><p>Mercurio �tait t�te basse, coudes pos�s sur la table. Immobile.</p><p>Le patriarche le regarda. Giustiniani aussi, les yeux rouges, brouill�s par la douleur depuis la mort de Scarabello.</p><p>Mercurio ne bougeait pas. Il avait du mal � respirer.</p><p>Zolfo, au premier rang, se leva, inquiet.</p><p>� Assieds-toi, gamin �, dit tout bas Zuan qui �tait pr�s de lui et, tendu, ne quittait pas Mercurio des yeux.</p><p>La foule murmura.</p><p>� P�re Wenceslao, dit le patriarche impatient�. Alors ? �</p><p>Mercurio serra les dents. Leva la t�te. Il acquies�a avec difficult�. Puis, se tenant au bord de la table, il se mit debout. L�effort lui coupa le souffle. Il regarda en direction de Giuditta.</p><p>Elle sourit, de mani�re imperceptible.</p><p>Non, elle ne savait rien, pensa Mercurio. Il sourit � son tour, montrant ses dents noircies par la poix. Puis il se tourna vers la foule. Il intercepta le regard pr�occup� de Zolfo. Lui envoya un signe pour le rassurer. De m�me � Zuan. Fit un pas. Sentit que ses jambes le portaient � peine. Sa blessure lui faisait mal. Le vieux l�avait band� serr�, ce matin. Il lui avait dit qu�il ne pouvait pas aller au proc�s dans cet �tat. Mercurio l�avait regard� et avait secou� la t�te. � Si tu essaies de m�arr�ter, je coule ta caraque avec les derni�res forces qui me restent. � Puis il s��tait maquill� en p�re Wenceslao, et s��tait fait amener au coll�ge canonique par Tonio et Berto.</p><p>Il fit un autre pas. Regarda la foule.</p><p>La plaidoirie du Saint avait �t� exceptionnelle. Avec peu d��l�ments, il avait r�ussi � semer le doute dans l�assistance. � son arriv�e au coll�ge en d�but de matin�e, Mercurio avait l�impression que la victoire �tait � port�e de main. Les gens voulaient que Giuditta soit sauv�e, comme une revanche contre le pouvoir, contre ce qui �tait �crit d�avance. Mais la plaidoirie du Saint avait �t� si inspir�e, si passionn�e, si violente, que le public �tait maintenant comme au milieu d�un pont, � mi-chemin entre deux rives et ne sachant vers laquelle se tourner.</p><p>Mercurio regarda les gens et sourit, jouant la d�sinvolture. Zuan lui avait dit de parler avec son c�ur. Y parviendrait-il ? Il ne savait m�me pas s�il serait capable de pousser sa voix. Son sourire s��teignit sur ses l�vres. Il transpirait et craignit que la sueur ne fasse couler son maquillage.</p><p>� Fr�re Amadeo�, commen�a-t-il � dire.</p><p>��Plus fort �, cria quelqu�un dans la salle.</p><p>Mercurio se sentit submerg� par le d�sespoir. Il s�agrippa au bord de la table. Sa vue, par moment, se brouillait. Il se tourna vers Giuditta. Elle aussi, � pr�sent, le regardait avec inqui�tude : elle devinait que quelque chose n�allait pas. Mercurio eut peur. Il ne pouvait pas laisser tomber. Il �ta sa main de la table, fit un pas d�cid� vers le public. Il sentit une vive douleur au c�t� et retint un g�missement. Serra les dents. � Fr�re Amadeo, r�p�ta-t-il en for�ant sa voix � de nouveau, cette douleur � a si bien parl� que je voudrais l�entendre � nouveau, depuis le d�but. � Il hocha la t�te. � Il m�a berc� avec ses paroles. �</p><p>Les gens ne comprenaient pas, et attendaient en silence.</p><p>� Vraiment� reprit Mercurio. Il m�a berc� � Il d�signa l�endroit o� il avait �t� assis. � Vous l�avez vu, je m��tais endormi. �</p><p>La foule �clata de rire, amus�e.</p><p>� Non, je ne plaisante pas� �, et en bougeant il sentit que sa blessure se rouvrait. Il serra de nouveau les dents. Tenta de faire en sorte que personne ne s�en aper�oive. � Je suis vraiment admiratif, fr�re Amadeo �, dit-il au Saint, qui le fixait d�un regard sans am�nit�. Mercurio reprit son dialogue avec la foule, tandis qu�il rejoignait la cage de Giuditta et s�accrochait � un barreau, pour se tenir. � Rendez-vous compte, cette m�moire extraordinaire qu�il a ! Tous ces t�moins qu�il nous a rappel�s� � Il se tourna vers le Saint. � Merci. Merci vraiment �, lui dit-il avant de se tourner � nouveau vers les gens en hochant la t�te. � Moi, sinc�rement, je ne me rappelais pas un seul de ces t�moins inutiles� �</p><p>Une nouvelle fois, la foule �clata de rire.</p><p>� C�est �a, mon gars �, dit Zuan � voix basse.</p><p>Zolfo fixait fr�re Amadeo. Ils s��taient regard�s, avant l�ouverture des d�bats, et le Saint ne l�avait m�me pas salu�. Mais Zolfo ne s�en �tait pas inqui�t�, le fr�re ne comptait plus � pr�sent. Zolfo avait repris sa vie en main. Quand ils avaient jet� le cadavre du marchand juif dans la lagune, il avait compris qu�il avait une nouvelle chance.</p><p>� Mercurio, c�est le meilleur �, dit-il � Zuan, tout fier.</p><p>Le vieux le regarda et acquies�a.</p><p>Mercurio fixa la foule, en silence. La douleur �tait si aigu� qu�elle lui coupait le souffle. Il resta ainsi, bouche ouverte, esp�rant les tenir en attente jusqu�au moment o� il pourrait recommencer � parler. D�une main, il continuait de serrer le barreau de la cage. De l�autre il d�signa les gens du peuple, l�un apr�s l�autre, comme si ce geste voulait dire quelque chose.</p><p>Et la foule, de fait, le suivait en silence, captiv�e.</p><p>� Quel est le seul t�moin dont nous nous souvenons tous ? �, dit enfin Mercurio, au prix d�un grand effort.</p><p>Beaucoup, dans le public, hoch�rent la t�te. Certains dirent m�me quelques mots.</p><p>Mercurio peinait � respirer. Il d�signa l�une des femmes qui avaient parl� et lui fit signe de r�p�ter.</p><p>� La ma�tresse du prince Contarini, dit la femme. Enfin, non, ajouta-t-elle en se frappant la t�te de mani�re th��trale, c��tait juste la servante du prince. �</p><p>Les gens se mirent � rire.</p><p>Le patriarche rougit mais ne dit rien. Il s�accrocha des deux mains aux accoudoirs dor�s de son fauteuil et les serra avec col�re.</p><p>� Elle est l� ! �, dit un homme dans le public en d�signant un point au fond de la salle.</p><p>Les gens se retourn�rent. Certains se soulev�rent, d�autres se mirent debout, tous tendirent le cou. De m�me le patriarche et toutes les personnalit�s sur l�estrade. De m�me le Saint. Et Mercurio. Et Zolfo.</p><p>Benedetta, appuy�e dos au mur, sentit tous les yeux pos�s sur elle. Elle regarda Giuditta bouche b�e, comme si elle allait dire quelque chose.</p><p>Mercurio se figea.</p><p>Mais Benedetta n�avait pas de col�re dans les yeux. Elle ne parla pas, se contentant de reculer en silence, suivie par tous les regards, et sortit de la grande salle, la t�te rentr�e dans les �paules.</p><p>Zolfo eut un coup au c�ur. Il se dirigea vers la sortie, fendant la foule, tandis que le chancelier criait : � Du calme ! Du calme ! � Arriv� � la porte, Zolfo chercha Benedetta dans la foule qui se massait sur l�esplanade, sans la voir. Alors, un poids sur le c�ur, il revint s�asseoir � c�t� de Zuan.</p><p>� Tu la connais ? �, demanda le vieux.</p><p>Zolfo le fixa. � Peut-�tre, dit-il, perdu dans ses pens�es. Peut-�tre� �</p><p>� Du calme ! Du calme ! �, continuait � crier le chancelier.</p><p>Mercurio, pendant ce temps, se tenait des deux mains aux barreaux. Il sentait ses forces le quitter. La voix du chancelier r�sonnait dans ses oreilles comme en �cho. Les visages dans la foule se brouillaient, l�air devenait irrespirable, son c�ur ralentissait de plus en plus. La sueur coulait le long de son front et il sentait son maquillage fondre. La lumi�re qui entrait par les grandes fen�tres �tait comme une lame douloureuse.</p><p>Il se tourna vers Giuditta, les yeux exorbit�s, la bouche ouverte. Il haletait.</p><p>� Que se passe-t-il ? �, dit-elle soudain inqui�te, en s�approchant jusqu�� le toucher � travers les barreaux.</p><p>Mercurio secoua la t�te.</p><p>Dans la grande salle du coll�ge canonique r�gnait un silence inhabituel. Les regards �taient tourn�s vers la silhouette insolite du dominicain agripp� aux barreaux de la cage de l�accus�e, presque courb� en deux, ses mains glissant lentement.</p><p>� Je suis� d�sol� �, dit Mercurio tout bas.</p><p>Giuditta, qui le fixait, �pouvant�e, baissa les yeux. Ce qu�elle vit l�effraya encore plus. Elle murmura : � Mon amour� � Tous virent qu�elle tendait la main vers lui, touchant son flanc gauche.</p><p>� Je suis� d�sol� �, r�p�ta Mercurio, et il l�cha la cage. Il fit un pas en arri�re, chancelant.</p><p>Et l� o� Giuditta avait pos� la main, chacun put voir une large tache rouge qui s��talait sur la tunique blanche.</p><p>Mercurio eut une sorte de soubresaut et tomba � genoux.</p><p>La foule retenait son souffle.</p><p>Giuditta porta la main � sa bouche, et ses yeux se remplirent de larmes.</p><p>� Mon gars� �, dit Zuan.</p><p>� Mercurio� �, dit Zolfo.</p><p>Giustiniani, bien qu��cras� par sa propre douleur, se mit lentement debout.</p><p>Un instant, le temps sembla s��tre arr�t�.</p><p>Alors le Saint bondit sur ses pieds et pointa le doigt vers Giuditta, levant l�autre main en l�air pour montrer ses stigmates. Il hurla : � Sorci�re ! Fille de Satan ! �</p><p>Les gens le regard�rent. Puis tourn�rent les yeux vers Giuditta.</p><p>Giuditta fixait Mercurio, en secouant la t�te.</p><p>� Fille de Satan ! �, recommen�a � tonner le Saint. � Tu as pris jusqu�� l��me de ce bon serviteur de Dieu pour qu�il te sauve ! Tu l�as ensorcel� lui aussi ! �</p><p>La foule commen�a � s�enflammer.</p><p>Giuditta regarda les gens et �ta la main de sa bouche : elle avait le sang de Mercurio sur les l�vres.</p><p>� Tu as pris jusqu�� son sang ! �, hurla le Saint de toutes ses forces.</p><p>Alors la foule devint folle. Elle oublia tout ce qu�elle avait pens� jusque l� et hurla avec le Saint : � Sorci�re ! Fille de Satan ! Tu br�leras en enfer ! Au b�cher ! Au b�cher ! �</p><p>Mercurio se tourna vers Lanzafame, qui avait d�gain� son �p�e, suivi de ses soldats, et s��tait plac� en protection de la cage. Il l�appela : � Capitaine� �</p><p>Lanzafame se tourna vers lui.</p><p>Le maquillage de Mercurio commen�ait � couler. � C�est maintenant ou jamais, capitaine, lui dit-il.</p><p>��Mais, tu�, fit Lanzafame, qui le reconnut confus�ment.</p><p>��Maintenant ou jamais, r�p�ta Mercurio. Emmenez-la� La barque vous attend� Vous savez o��</p><p>��Oui, je sais o�, fit Lanzafame.</p><p>��Allez-y�, haleta Mercurio, qui essayait d�emp�cher ses yeux de se fermer.</p><p>��Mercurio, cria Giuditta.</p><p>��Sauvez-la� �, dit encore Mercurio � Lanzafame.</p><p>Le capitaine ouvrit la cage. � Protection ! �, ordonna-t-il � ses hommes, pendant que les premiers fanatiques cherchaient � forcer le bloc des gardes du doge. � Viens, Giuditta �, lui dit-il en la prenant par le bras.</p><p>� Que faites-vous ? �, cria le patriarche en se dressant sur ses pieds. Et il s�appr�tait � donner l�ordre aux gardes de les arr�ter quand Giustiniani, surmontant l�h�b�tement de sa propre douleur, le saisit au poignet.</p><p>� Que faites-vous, patriarche ? dit-il avec f�rocit�. Vous voulez qu�elle soit lynch�e ? �</p><p>Le patriarche regarda d�un air ahuri la main de Giustiniani qui lui enserrait le poignet. � Comment vous permettez-vous ?</p><p>��Asseyez-vous ! �, ordonna Giustiniani, avec une telle fougue que le patriarche ne put qu�ob�ir. Le gentilhomme se tourna vers Lanzafame. � Emmenez-la ! �, cria-t-il. Puis il pointa le doigt vers le commandant des gardes du doge : � Ne laissez passer personne ! �</p><p>Lanzafame serra plus fort encore le bras de Giuditta. Il se tourna vers Mercurio. � Mon gar�on�</p><p>��Allez-y� dit Mercurio avec un filet de voix, toujours � genoux, balan�ant la t�te, sans force, le regard voil�.</p><p>��Mercurio, non ! cria Giuditta.</p><p>��En avant ! lan�a Lanzafame en l�emmenant de force avec lui.</p><p>��Non ! Non ! �, hurlait Giuditta.</p><p>Mercurio se tourna pour la regarder. Il essaya de lui sourire. Mais il fut tout � coup aveugl� par une grande lueur. Et juste avant que Giuditta ne disparaisse par la porte lat�rale, il s��croula au sol, le visage contre le carrelage.</p><p>Les bruits, les clameurs, ses peurs se turent.</p><p>Le monde entier devint muet. Et tout noir.</p></section><section><title><p>92</p></title><p>� Putain de merde, mon gar�on, je me suis bien fait avoir ! Je t�avais pas du tout reconnu ! disait Isacco, haletant sous le poids de Mercurio. Et t�avise pas de mourir, parce que je viens te chercher � coups de pieds dans le cul jusque dans l�enfer des chr�tiens !</p><p>��O�� o� on est ? �, chuchota Mercurio. Ouvrant les yeux, il voyait Venise � l�envers.</p><p>� Tu es sur mon �paule, mon gar�on. Et tu p�ses un �ne mort, dit le docteur. Ou plut�t, c�est moi qui suis dessous et qui peine comme une mule.</p><p>��Par ici, par ici ! indiqua Zolfo courant devant eux.</p><p>��Va devant, retiens-les ! �, lui cria Zuan, qui fermait le groupe.</p><p>Zolfo se mit � courir le long du canal.</p><p>� Qu�est-ce� qu�il s�est� pass� ? �, demanda Mercurio. Puis il g�mit.</p><p>� T�as mal ? demanda Isacco.</p><p>��Oui�</p><p>��Serre les dents. C�est bon signe.</p><p>��Qu�est-ce qu�il s�est pass� ?</p><p>��C�est facile de bavarder quand on est perch� sur la mule, haleta Isacco. Mais pour la mule c�est moins facile� �</p><p>Mercurio toussa.</p><p>� Je t�ai fait rire, hein ?</p><p>��Non�</p><p>��Allez, tiens bon, on est arriv�s. �</p><p>Quand il avait vu Lanzafame emmener Giuditta, Isacco �tait sorti pour les rejoindre � l�arri�re du b�timent. Giuditta l�avait regard� de ses grands yeux implorants. Elle avait dit : � Mercurio �. Cela avait suffi. Isacco �tait revenu dans la grande salle. Il s��tait assur� que Mercurio �tait encore vivant puis, aid� par Zuan et Zolfo, l�avait charg� sur son �paule. � pr�sent il se h�tait vers le quai du rio dei Fuseri, � San Luca, o� Lanzafame avait dit qu�ils attendraient aussi longtemps que possible.</p><p>Zolfo apparut au fond de la calle delle Schiavine. Il sautillait d�un pied sur l�autre et hurlait : � Allez, grouillez-vous ! �</p><p>� Va te faire foutre, souffla Isacco. Grouille-toi mon cul. � Il donna une petite tape sur la t�te de Mercurio. � T�es l�, mon gar�on ?</p><p>��J�ai fr� froid �, balbutia Mercurio.</p><p>Zuan, en passant devant une boutique vide, attrapa sur l��tal une <emphasis>schiavina</emphasis>, comme on appelait les grosses et lourdes couvertures de laine fabriqu�es dans cette rue, et la jeta sur Mercurio.</p><p>� On est arriv�s, fit Isacco. Me l�che pas maintenant, apr�s tout le mal que je me suis donn�. Je voudrais pas que ce soit pour rien.</p><p>��Vous �tes� un vrai Juif, docteur�, plaisanta Mercurio.</p><p>��Ah, je te pr�f�re comme �a �, r�torqua Isacco, qui acc�l�ra le pas.</p><p>Au moment o� ils tournaient pour arriver au canal, Zuan vit qu�une fille les suivait. Elle avait les cheveux cuivr�s et la peau blanche, transparente comme l�alb�tre. Il lui sembla reconna�tre celle que tous avaient montr�e du doigt au proc�s en disant qu�elle �tait la ma�tresse ou la servante d�un prince.</p><p>� On y est, dit Isacco en voyant la barque de Tonio et Berto amarr�e pr�s du pont dei Fuseri.</p><p>��Mercurio ! �, cria Giuditta en courant � sa rencontre.</p><p>Isacco n�en pouvait plus. Il posa Mercurio sur le sol, essouffl� au point de ne pouvoir parler. Zuan arriva � son tour.</p><p>� Giuditta� �, murmura Mercurio.</p><p>Elle fut aussit�t pr�s de lui. � Mercurio� �, dit-elle.</p><p>� ce moment-l�, un des soldats de Lanzafame qui surveillait leurs arri�res cria � Halte-l� ! �</p><p>Tous se retourn�rent.</p><p>C��tait Benedetta. Elle fit un pas en avant, regardant Giuditta.</p><p>� Va-t-en ! dit Mercurio, en essayant de marcher.</p><p>Benedetta ne le regardait pas. Elle continuait de fixer Giuditta, la bouche ouverte, comme si elle voulait dire quelque chose.</p><p>Tous la regardaient.</p><p>� Je regrette�, dit Benedetta.</p><p>��Ne l��coute pas, Giuditta ! fit Mercurio. Va-t-en, Benedetta� �a ne t�a pas suffit ce� ce que tu as fait� ? Chassez-la� �</p><p>Benedetta avait toujours les yeux fix�s dans ceux de Giuditta. On aurait dit deux blessures sombres, emplies de douleur.</p><p>Giuditta non plus ne pouvait d�tacher d�elle son regard. Elle posa la main sur la poitrine de Mercurio, comme si elle voulait le faire taire.</p><p>� Je regrette� r�p�ta Benedetta tout bas.</p><p>��C�est pas� vrai ! �, s�exclama Mercurio, qui essayait d�attraper la main de Giuditta et de la secouer.</p><p>� Je ne peux plus rien faire� regarde-moi� �, dit Benedetta en se retournant un court instant vers Mercurio, ouvrant les bras comme pour montrer sa nouvelle mis�re.</p><p>Giuditta hocha la t�te. Doucement, juste une fois.</p><p>Benedetta sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle les retint. Hocha la t�te elle aussi, une fois, avec le peu de dignit� qui lui restait, puis dit du bout des l�vres : � Merci �.</p><p>Giuditta la fixa encore un instant, sans col�re, sans ranc�ur. Elle se sentit soudain lib�r�e. Alors elle se tourna vers Mercurio et lui sourit, pleine d�espoir.</p><p>Quand Benedetta vit � quel point ils �taient unis, elle eut un coup au c�ur et commen�a � reculer, lentement. Puis elle se retourna et s��loigna.</p><p>� Chargez-le dans la barque, vite �, dit Lanzafame en d�signant Mercurio.</p><p>Les soldats le transport�rent � bord, suivis d�Isacco, Giuditta, Zolfo et Zuan.</p><p>Mais Zolfo continuait de regarder Benedetta qui s��loignait. Tandis qu�on larguait les amarres, il se rappela le temps o� ils �taient arriv�s tous ensemble � Venise, apr�s s��tre enfuis de Rome. Il se rappela qu�� Mestre, quand il avait d�cid� de partir avec le fr�re Amadeo, Benedetta n�avait pas h�sit� : elle avait saut� de la barque pour le suivre et l�arracher aux griffes du fr�re. Il se rappela qu�� cette �poque-l� Benedetta �tait diff�rente, avec un regard autre. Et se dit que peut-�tre ses yeux allaient redevenir comme avant.</p><p>Alors, sur une impulsion, il sauta sur le quai.</p><p>� Zolfo� qu�est-ce que� tu fais ? �, dit Mercurio.</p><p>Zolfo le regarda : pour la premi�re fois depuis si longtemps, il y eut dans ses yeux une lueur d�esp�rance. Peut-�tre que Benedetta et lui pourraient recommencer ensemble. Il regarda vers la calle dei Fuseri. Benedetta marchait lentement, les �paules courb�es. � Elle est toute seule, Mercurio, dit-il en hochant la t�te en signe d�excuse. Elle a besoin de moi� �</p><p>Mercurio acquies�a, �mu. � Vas-y� �, dit-il.</p><p>Les yeux de Zolfo se remplirent de larmes. Il articula : � Merci.</p><p>��Cours� �, lui dit Mercurio.</p><p>Zolfo sourit puis se sauva, courant sur la boue s�ch�e par la chaleur de l��t�. Il cria : � Benedetta, attends-moi ! �</p><p>Mercurio se tourna vers Giuditta, qui le regardait. Et il sut ce qu�elle pensait. Elle aussi se rappelait le jour de leur arriv�e � Mestre, quand il avait saut� � l�eau en la laissant sur l�embarcation des h�ros de Marignan pour rester avec ses compagnons de voyage. Elle hocha la t�te. � Non, cette fois je ne sauterai pas�, souffla Mercurio.</p><p>��Tu en serais bien incapable �, dit Lanzafame en riant, tandis que la barque s��cartait du quai.</p><p>Mercurio ne rit pas. Il se perdait dans les yeux de Giuditta. � Parce que maintenant je sais o� est ma place. �</p><p>Giuditta lui prit la main. Elle regarda au fond de la calle dei Fuseri o� Zolfo avait rejoint Benedetta. Ils �taient arr�t�s et semblaient parler avec animation.</p><p>� Que vont-ils faire maintenant ? demanda Giuditta.</p><p>��Des arnaques, du vol �, dit Mercurio avec une pointe de l�g�ret� et de complaisance dans la voix. Il �ta sa perruque avec sa fausse tonsure. � C�est tout ce que nous savons faire�</p><p>��Montre-moi �a, dit Isacco. Et puisqu�on en parle, ferais-tu confiance � un faux docteur ?</p><p>��Plus qu�� un vrai� �, r�pondit Mercurio, qui s��tendit.</p><p>Avec un couteau, Isacco coupa sa tunique sur le c�t�. Il regarda la blessure et hocha la t�te.</p><p>Les yeux de Giuditta se remplirent de larmes.</p><p>� Qui diable t�a fait ce bandage ?</p><p>��Moi, fit Zuan.</p><p>��Continue � faire le marin, �a vaudra mieux �, maugr�a Isacco.</p><p>La barque avait pris de la vitesse. Elle filait le long du rio San Mos� et en quelques instants se retrouva sur le Grand Canal. Ils vir�rent � b�bord pour se diriger vers la riva degli Schiavoni.</p><p>� Le gar�on doit �tre pans� et recousu, dit Isacco au capitaine. Il faut aller � Mestre, � l�h�pital.</p><p>��N�y pense m�me pas, docteur, r�pondit le capitaine.</p><p>��Si, il le faut, dit Giuditta.</p><p>��Non, r�p�ta Lanzafame. On ne va pas se balader dans Venise avec toi, il n�en est pas question. Dans pas longtemps, quand ils verront qu�on n�arrive pas � la prison, ils lanceront une vraie battue.</p><p>��Mais�</p><p>��Il n�en est pas question, dit s�chement Lanzafame. Maintenant, on va au bateau. Puis le docteur ira avec ces deux <emphasis>bonevoglies</emphasis> � Mestre o� il prendra ce qu�il lui faut, et il reviendra. S�il y a une chance de ne pas se faire rattraper, c�est la seule. Tout autre plan est exclu. � Il regarda Mercurio. � J�ai pas raison, mon gars ?</p><p>��Parfait� � Mercurio releva la t�te et se tourna vers Tonio et Berto. � C�est le moment de montrer qui vous �tes �, dit-il. Puis, avec le peu de souffle qui lui restait, il s�essaya � crier : � Ramez ! �.</p><p>Tonio et Berto firent grincer les rames tant ils mettaient de force dans la vogue, arquant leur dos puissant.</p><p>Ils venaient � peine de d�barquer leur chargement humain au squero de Zuan qu�ils �taient d�j� repartis avec Isacco seul � bord.</p><p>On transporta Mercurio, dont Giuditta ne l�chait pas la main. On l��tendit sur le pont de la caraque.</p><p>Mos� tournait autour de Mercurio, hurlait � la mort et remuait doucement la queue.</p><p>Zuan avait eu juste le temps de faire monter � bord tout son vieil �quipage, et les <emphasis>bonevoglies</emphasis> recrut�s avaient � peine plong� leurs rames dans l�eau, que Tonio et Berto �taient d�j� de retour.</p><p>� bord, il y avait aussi Anna, p�le et �pouvant�e.</p><p>� J�ai pas r�ussi � la faire rester l�-bas, mon gar�on, je suis d�sol� �, plaisanta Isacco en grimpant sur le pont du navire avec sa trousse � instruments, et un grand sac rempli d�herbes m�dicinales et d�onguents.</p><p>Giuditta �tait toujours pr�s de Mercurio, malheureuse.</p><p>� Ils sont fous � Venise ! dit Tonio. Quel bordel ! La moiti� des V�nitiens voudrait rattraper la sorci�re et l�autre moiti� la cacher dans sa propre maison. �</p><p>Isacco ouvrit sa trousse.</p><p>� Mon petit �, dit Anna effray�e en s�agenouillant � c�t� de Mercurio.</p><p>Il lui sourit faiblement.</p><p>Anna tourna son regard vers Giuditta, qu�elle voyait pour la premi�re fois. C��tait donc la jeune fille pour laquelle Mercurio avait chang� le monde. Elle se dit qu�elle avait de la chance. Si elle n�avait pas eu un mari comme le sien, elle l�aurait envi�e. Au lieu de cela, en voyant comment Giuditta regardait Mercurio, le l�ger sourire qu�elle avait sur les l�vres s��largit. Elle lui ouvrit son c�ur. � Si tu ne le sauves pas, plus question d�h�pital, pour toi. Dieu m�en est t�moin, dit Anna � Isacco.</p><p>��Arr�te donc, esp�ce de casse-pieds, r�pondit celui-ci d�un ton bourru. Laisse-moi travailler. �</p><p>Anna fit un signe de croix, ferma les yeux et commen�a � prier.</p><p>Mercurio sentit l�aiguille de suture lui entrer dans la chair et cria.</p><p>Mos� fit un bond en arri�re, en aboyant de peur.</p><p>� Exag�re pas, mon gar�on, fais pas ta fille �, dit Isacco. Il se tourna vers Lanzafame et ses soldats. � Il ne le savait pas, lui, que je suis un boucher. �</p><p>Lanzafame se mit � rire.</p><p>Mos� regardait le docteur et grognait tout bas.</p><p>� J�ai encore des points � faire. Alors arr�te de pleurnicher. Serre les dents. Et dis � ce chien d��viter de me mordre, s�il te pla�t.</p><p>��Calme, Mos� �, dit Mercurio. Le chien s�assit pr�s de lui et lui l�cha le visage. Mercurio sentit l�aiguille entrer dans sa chair, g�mit en serrant la main de Giuditta.</p><p>� T�che de ne pas briser la main de ma fille, ajouta Isacco.</p><p>��Va te faire foutre, docteur �, dit Mercurio.</p><p>Quand il eut fini, Isacco �tendit un onguent d�achill�e et de pr�le sur la blessure, pour arr�ter l�h�morragie. Puis il appliqua un empl�tre de racine de bardane et de calendula pour la cicatrisation. � Tu as bien regard� ? demanda-t-il � Giuditta. C�est toi qui devras le faire, tous les jours, jusqu�� ce que la blessure soit gu�rie. �</p><p>Giuditta acquies�a. Isacco lui confia les pots contenant l�onguent et l�empl�tre. Puis il lui donna deux petites bouteilles. � Encens et griffe du diable. Tu le dissous dans une tasse de bouillon ou m�me seulement dans de l�eau chaude. �a servira � combattre la fi�vre.</p><p>��D�accord�, dit Giuditta d�une voix faible.</p><p>��Il ne va pas mourir, mon petit, lui chuchota Isacco � l�oreille. Mais ne le lui dis pas, sinon il recommencerait � bouger trop vite, tu comprends ? �</p><p>Giuditta fondit en larmes et se jeta au cou d�Isacco. � Oh, p�re�</p><p>��Oh, fille ! fit Isacco en �cho, l��cartant de lui. C�est quoi tous ces chichis ? � Mais bient�t ses yeux aussi se remplirent de larmes. Il cogna du poing avec col�re contre le pont du navire. � Du diable ! Tu vois ? Tu es contente ?</p><p>��P�re, dit Giuditta en souriant derri�re ses larmes, tu es mal d�grossi et insupportable. � Elle le prit dans ses bras. � Mais je t�aime tellement� tellement� � Elle se d�tacha de lui. � Donc, tu ne viendras pas avec nous ? �</p><p>Isacco baissa les yeux. � Ma petite fille� Je�</p><p>��Quand un oiseau apprend � voler, il quitte le nid. C�est comme �a que �a doit se passer, dit Mercurio.</p><p>��C�est quoi ces conneries, mon gar�on ? �, fit Isacco.</p><p>Mercurio rit et regarda Anna, qui vint pr�s de lui. Elle caressa ses cheveux coll�s par la sueur.</p><p>Puis elle tendit la main et prit celle de Giuditta. Elle la regarda en silence, acquies�ant de la t�te.</p><p>Giuditta �tait toute raide, comme si elle craignait le jugement d�Anna.</p><p>� Mercurio m�avait dit que tu �tais belle� �, commen�a Anna. Mais elle s�interrompit aussit�t. Elle leva les yeux au ciel, secouant la t�te. � Oh, je ne sais pas quoi dire ! Dans ces moments-l� on croit toujours qu�il faut trouver quelque chose de sp�cial � dire� � Elle sourit, embarrass�e. � M�me une femme ignorante comme moi s�imagine pouvoir� Ma pauvre Anna, va donc au diable ! �, ajouta-t-elle tout bas. Elle attira Giuditta contre elle. � Laisse-moi te serrer dans mes bras, ma petite fille. Laisse-moi te serrer dans mes bras et c�est tout. �</p><p>Giuditta s�abandonna � l��treinte, gauchement.</p><p>� Tu n�es pas une petite fille, je le sais bien �, lui murmura Anna � l�oreille. Elle l��carta et la regarda dans les yeux. � C�est que nous avons plus peur pour vous que vous-m�mes, mes enfants. Je suis d�sol�e �, dit-elle d�une voix qui se brisait.</p><p>Alors Giuditta, tout � coup, l�embrassa sur la joue. Trois fois. � Une fois pour ma m�re, parce que je n�ai jamais pu le faire. Une pour ma grand-m�re, parce que je voudrais pouvoir encore le faire. Et une pour la m�re de Mercurio, parce que je sais combien je te dois �, lui dit-elle.</p><p>Anna rougit, baissa les yeux et se tourna vers Mercurio.</p><p>� � pr�sent je suis plus tranquille, lui dit-elle en cherchant � se donner une contenance. Elle prendra soin de toi. �</p><p>Giuditta sentit son estomac se nouer. Elle essaya de cacher les �motions qui la traversaient.</p><p>Anna �vita de la regarder parce qu�elle savait qu�elle ne r�sisterait pas, elle non plus, � l��motion. Elle caressa presque avec fureur le front de Mercurio. Puis devint s�rieuse. � Tu es br�lant, dit-elle d�un ton chagrin.</p><p>���videmment, il a de la fi�vre, s�exclama Isacco. Tu parles d�une d�couverte ! �</p><p>Anna regarda Giuditta. � Tu as bien de la chance de partir, lui dit-elle. Pense � nous qui devons rester avec lui. �</p><p>Giuditta rit, mais l�instant d�apr�s elle pleurait. Elle �treignit son p�re.</p><p>Isacco la tint serr�e fort. � Tu es ma petite fille, lui dit-il tout bas dans l�oreille. Ne l�oublie jamais. Tu es ma petite fille. �</p><p>Giuditta sanglota.</p><p>� Je suis d�sol� de jouer les trouble-f�tes mais si nous ne commen�ons pas � bouger, ils nous trouveront �, dit Lanzafame.</p><p>Isacco se d�tacha de Giuditta et le regarda. � Vous avez dit <emphasis>nous</emphasis>, capitaine ? demanda-t-il, �tonn�.</p><p>��J�ai trahi Venise, docteur. Je ne regrette pas de l�avoir fait� mais franchement je voudrais garder ma t�te accroch�e � mon cou pendant quelques ann�es encore. � Il regarda Mercurio et la chiourme. � Et puis, ces gens ont besoin de quelqu�un qui sache manier une �p�e. �</p><p>Isacco ressentit une profonde douleur. � Alors, aujourd�hui je vous perds aussi. Je vous confie ma fille, dans ce cas �, ajouta-t-il en d�signant Giuditta.</p><p>Lanzafame acquies�a, s�rieux. � J�ai une dette envers toi, docteur. Tu m�as gu�ri.</p><p>��De quoi ? fit Isacco, �tonn�.</p><p>��De l�esclavage du vin.</p><p>��C�est vous qui avez tout fait, capitaine, r�pondit Isacco.</p><p>��Non. Tu m�as donn� la m�thode.</p><p>��Un jour apr�s l�autre�, sourit Isacco avant d�acquiescer, satisfait. �a marche, hein ?</p><p>���a marche. �</p><p>Les deux hommes se regard�rent longuement, dans le silence g�n�ral. Tous sentaient la force et la noblesse de cette amiti�.</p><p>� Mets �a � ton cou �, dit Zuan, qui surgit du n�ant.</p><p>Mos� aboya, tout content.</p><p>Isacco se tourna et resta bouche b�e. � Je ne peux pas y croire� �</p><p>Zuan tenait � la main un lacet de cuir us� et noirci par le temps. Suspendu � ce lacet, un sachet de cuir encore plus crasseux.</p><p>� Je ne peux pas y croire� �, r�p�ta Isacco.</p><p>Giuditta sourit, tout aussi �tonn�e.</p><p>� Tes m�decines, c�est rien compar� � cette amulette, dit fi�rement Zuan � Isacco. Celui qui l�a faite, c�est un vrai m�decin avec des couilles, pas un type comme toi. Gr�ce � �a, j�ai jamais eu le scorbut, pendant toutes ces ann�es de navigation. �a s�appelle�</p><p>���le Qalonimus, murmura doucement Isacco.</p><p>��Ah, tu le connais toi aussi, hein ? dit Zuan, satisfait. Puis il se tourna vers Mercurio. Tu dois savoir que cette amulette miraculeuse a �t� invent�e par un m�decin qui avait recueilli les derni�res volont�s d�une sainte martyris�e par les barbares, et donc�</p><p>��Mais comment tu fais pour croire � toutes ces b�tises ? dit Isacco en riant.</p><p>��Moi, j�y crois, intervint Giuditta. P�re, tu ne vois pas que <emphasis>Ha-Shem</emphasis> nous b�nit, qu�il nous envoie un signe ? dit-elle avec un sourire. Peut-�tre que c�est le dernier Qalonimus qui reste� et il me parlera de toi. Maintenant je suis s�re que tu seras avec moi. �</p><p>Isacco l�embrassa et sourit. � Comme c�est bizarre� Mais laisse <emphasis>Ha-Shem</emphasis> en dehors de �a, dit-il, d�un ton bonhomme. Je ne voudrais pas qu�il se rappelle que je suis un filou �, ajouta-t-il � son oreille.</p><p>Zuan, pendant ce temps, avait pass� au cou de Mercurio l�amulette qui avait enrichi Isacco autrefois.</p><p>� �a pue� �, dit Mercurio.</p><p>Isacco �clata de rire. � �a doit �tre les crottes de ch�vre. �</p><p>Giuditta lui envoya un coup de coude.</p><p>Puis, tout � coup, un grand silence tomba. Le soleil se couchait derri�re les toits de Venise. Tout le monde baissa la t�te. Il n�y eut plus un mot. Plus un sourire.</p><p>Le temps �tait venu.</p><p>� Vous devez y aller, fit Anna del Mercato. Bient�t il fera nuit. �</p><p>Mercurio la regarda, les yeux voil�s de larmes.</p><p>Anna alla pr�s de lui, lui passa le doigt sur les sourcils et l�embrassa. � Je suis fi�re de toi� p�re Wenceslao da Ugovizza. � Puis elle alla jusqu�� l��chelle et fut la premi�re � descendre � terre.</p><p>Isacco la suivit, en silence.</p><p>� Docteur, dit Mercurio, faites-vous donner de l�argent par Isaia Saraval, l�usurier de Mestre. Il m�en doit. Utilisez-le pour l�h�pital. �</p><p>Isacco acquies�a. Mais une pens�e encore le tourmentait.</p><p>Il fit demi-tour et se pr�cipita vers Giuditta, la saisit aux �paules. � Je n�ai pas mal fait de t�emmener � Venise, n�est-ce pas ? �</p><p>Giuditta se tourna vers Mercurio. � Non, p�re. Au contraire.</p><p>��Ta m�re serait fi�re de toi.</p><p>��Et elle est fi�re de toi, p�re �, r�pondit Giuditta.</p><p>Alors Isacco l�embrassa une derni�re fois, descendit � terre et rejoignit Anna del Mercato. � c�t� d�eux, les femmes des marins de Zuan. Elles �taient toutes vieilles et savaient qu�elles ne reverraient pas leur mari. Mais c�est une chose � laquelle toutes les femmes de marin sont pr�par�es.</p><p>La caraque se d�tacha lentement du quai.</p><p>La chiourme de Zuan hissa les voiles.</p><p>Les <emphasis>bonevoglies</emphasis>, au rythme scand� par Tonio et Berto, plong�rent les rames dans l�eau de la lagune.</p><p>Zuan se mit au gouvernail.</p><p>Lanzafame se d�pla�a � tribord. Mos�, fou de joie, se mit � courir en rond sur le pont du navire en aboyant.</p><p>� Arr�te, couillon ! �, cria Zuan.</p><p>Puis, en craquant, comme les vieux os de son �quipage, la caraque Shira prit le large et pointa vers la mer.</p><p>Aucun de ceux qui �taient � bord ne savait ce qui les attendait. Aucun ne connaissait le Nouveau Monde, ne savait s�ils y arriveraient ni ce qu�ils y trouveraient. Mais c��taient des marins, et ils ne seraient pas morts contents s�ils n�avaient pas essay�.</p><p>Giuditta, quand on ne vit plus le squero de Zuan, � la poupe, prit une cuvette avec de l�eau, un linge et s�assit � c�t� de Mercurio. � Que tu es vilain, mon amour �, lui dit-elle. Et elle commen�a � lui enlever doucement son maquillage.</p><p>Mercurio sourit, fatigu�. Il avait les yeux brillants de fi�vre.</p><p>� Pendant quelque temps, j�aimerais te reconna�tre, dit Giuditta. Plus de d�guisements. Promis ?</p><p>��Promis� �</p><p>Giuditta le regarda. � Tu m�as sauv� la vie. �</p><p>Mercurio la fixait en silence.</p><p>� Et tu me donnes une vie que je n�aurais jamais pu avoir. Tu es vraiment un filou� �</p><p>Mercurio lui prit la main, � grand-peine. La serra. Si faiblement qu�elle s�en �mut.</p><p>Alors, pour ne pas pleurer, Giuditta regarda devant elle, au-del� de la proue du navire. Elle se rappela son arriv�e � Venise. Quand son p�re et elle avaient d�barqu� de la gal�asse mac�donienne, � l�embouchure du P�. Elle se rappela le fleuve qui s��tait ouvert devant eux, myst�rieux comme leur avenir. Elle se souvint d�avoir pens� que leur vie pass�e �tait termin�e et qu�une nouvelle vie commen�ait. Avec de nouvelles r�gles.</p><p>Jamais elle n�aurait cru �prouver de nouveau ces sensations, et en si peu de temps.</p><p>Dans l�obscurit� de la nuit elle regardait la mer en face d�elle, myst�rieuse comme son avenir. Un moment, elle eut peur. Puis elle baissa les yeux sur Mercurio, qui dormait, une expression heureuse sur le visage, serrant encore sa main pour lui faire comprendre qu�ils allaient y arriver.</p><p>Alors Giuditta se sentit en s�curit�.</p><p>Elle leva les yeux vers le ciel et la nuit, pointa le doigt vers la seule �toile qu�elle connaissait depuis l�enfance et dit : � Guide-nous �.</p></section></section></body><body name="notes"><title><p>&#x41F;&#x440;&#x438;&#x43C;&#x435;&#x447;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x44F;</p></title><section id="n_1"><title><p>1</p></title><p>Titre donn� � l�ambassadeur de la R�publique V�nitienne aupr�s de la Porte Ottomane. <emphasis>(Toutes les notes sont de la traductrice)</emphasis></p></section><section id="n_2"><title><p>2</p></title><p>C�est le sens du mot <emphasis>donnola</emphasis>.</p></section><section id="n_3"><title><p>3</p></title><p>Rue.</p></section><section id="n_4"><title><p>4</p></title><p>Passage sous un immeuble. Pluriel : <emphasis>sotoporteghi</emphasis>.</p></section><section id="n_5"><title><p>5</p></title><p>Rue. Pluriel : <emphasis>calli</emphasis>.</p></section><section id="n_6"><title><p>6</p></title><p><emphasis>Fondamenta</emphasis> : rue bord�e d�un canal. Riva : quai de d�chargement.</p></section><section id="n_7"><title><p>7</p></title><p>Place. Pluriel : <emphasis>campi</emphasis>. La seule place � �tre d�nomm�e <emphasis>piazza</emphasis> est la place Saint-Marc.</p></section><section id="n_8"><title><p>8</p></title><p>Rue pav�e.</p></section><section id="n_9"><title><p>9</p></title><p><emphasis>Portogallo</emphasis> : Portugal.</p></section><section id="n_10"><title><p>10</p></title><p>Officiers du Tr�sor public de Venise charg�s de faire respecter l�imp�t et de surveiller la contrebande mais aussi les usuriers.</p></section><section id="n_11"><title><p>11</p></title><p>Petite place. Pluriel : <emphasis>campielli</emphasis>.</p></section><section id="n_12"><title><p>12</p></title><p>Nom donn� aux tr�s gros rats de Venise.</p></section><section id="n_13"><title><p>13</p></title><p>Grosse cloche du campanile de Saint-Marc qui rythme la vie de la ville.</p></section><section id="n_14"><title><p>14</p></title><p>Ancienne Darse.</p></section><section id="n_15"><title><p>15</p></title><p>Darse Nouvelle.</p></section><section id="n_16"><title><p>16</p></title><p>Ateliers de r�paration des bateaux. Singulier : <emphasis>squero</emphasis>.</p></section><section id="n_17"><title><p>17</p></title><p>Cour entre des immeubles.</p></section><section id="n_18"><title><p>18</p></title><p>Monnaie v�nitienne marqu�e du portrait du doge Niccolo Tron.</p></section><section id="n_19"><title><p>19</p></title><p>Toute Nouvelle Darse.</p></section><section id="n_20"><title><p>20</p></title><p>Nom donn� � Venise aux associations religieuses, et dans le Ghetto aux synagogues.</p></section></body><binary id="cover" 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