<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>prose_history</genre><author><first-name>Adrien</first-name><last-name>Goetz</last-name></author><book-title>Le coiffeur de Chateaubriand</book-title><annotation><p>Adolphe P�ques, le coiffeur de Chateaubriand, homme de l'ombre au fantastique potentiel romanesque, ranime les derni�res ann�es du r�gne sans partage de l'auteur d'Atala, o� l'attente des M�moires d'outre-tombe enfi�vre le Tout-Paris, o� chacune de ses sorties fait encore bruisser les jupons. �lev� au rang de m�morialiste, il r�veille la nostalgie des formules tomb�es en d�su�tude dans ces phrases qu'il cis�le comme les chevelures de ses clients. Ainsi revisit�e, l'histoire litt�raire livre enfin ses secrets : Chateaubriand, l'auteur immense est aussi, dans ses derni�res ann�es, un vieux barbon jouisseur effray� par l'id�e de mourir. Et c'est ainsi qu'on l'aime, comme cet �l�gant roman balay� par les embruns de l'imagination.</p><subtitle>Biographie de l'auteur</subtitle><p><emphasis>Adrien Goetz est notamment l'auteur de </emphasis>La Dormeuse de Naples<emphasis> (2004, Prix Roger Nimier, Prix des Deux Magots), </emphasis>Intrigue � l'anglaise<emphasis> (2007, Prix Ars�ne Lupin) et </emphasis>Intrigue � Versailles<emphasis> (2009).</emphasis></p></annotation><date>2010</date><coverpage><image l:href="#cover"/></coverpage><lang>fr</lang><src-lang>fr</src-lang></title-info><document-info><author><nickname>papamuller</nickname></author><program-used>calibre 2.69.0, FictionBook Editor Release 2.6.6, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2018-04-07">7.4.2018</date><src-url>lib.rus.ec</src-url><src-ocr>Scan &amp; OCR: &#x410;&#x43D;&#x43E;&#x43D;&#x438;&#x43C;</src-ocr><id>e6476f57-d1df-45d6-8a7f-1de9a8fdaeba</id><version>1.0</version><history><p>1.0 � &#x421;&#x43E;&#x437;&#x434;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; fb2. &#x421;&#x442;&#x440;&#x443;&#x43A;&#x442;&#x443;&#x440;&#x430; &#x43A;&#x43D;&#x438;&#x433;&#x438;, &#x444;&#x43E;&#x440;&#x43C;&#x430;&#x442;&#x438;&#x440;&#x43E;&#x432;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; &#x442;&#x435;&#x43A;&#x441;&#x442;&#x430;, &#x431;&#x435;&#x433;&#x43B;&#x430;&#x44F; &#x432;&#x44B;&#x447;&#x438;&#x442;&#x43A;&#x430;. &#x41E;&#x431;&#x440;&#x430;&#x431;&#x43E;&#x442;&#x43A;&#x430; &#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442;&#x430;&#x43C;&#x438;. &#x41E;&#x431;&#x43B;&#x43E;&#x436;&#x43A;&#x430;, &#x434;&#x435;&#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442;&#x43E;&#x440;. (papamuller, 4PDA; &#x430;&#x43F;&#x440;&#x435;&#x43B;&#x44C; 2018�&#x433;.)</p><p><strong>&#x41D;&#x435; &#x437;&#x430;&#x43F;&#x443;&#x441;&#x43A;&#x430;&#x439;&#x442;&#x435; &#x441;&#x43A;&#x440;&#x438;&#x43F;&#x442; �&#x413;&#x435;&#x43D;&#x435;&#x440;&#x430;&#x43B;&#x44C;&#x43D;&#x430;&#x44F; &#x443;&#x431;&#x43E;&#x440;&#x43A;&#x430;�. &#x42D;&#x442;&#x43E; &#x443;&#x431;&#x44C;&#x435;&#x442; &#x444;&#x43E;&#x440;&#x43C;&#x430;&#x442;&#x438;&#x440;&#x43E;&#x432;&#x430;&#x43D;&#x438;&#x435; &#x442;&#x435;&#x43A;&#x441;&#x442;&#x430; &#x43F;&#x43E; &#x43F;&#x440;&#x430;&#x432;&#x438;&#x43B;&#x430;&#x43C; &#x444;&#x440;&#x430;&#x43D;&#x446;&#x443;&#x437;&#x441;&#x43A;&#x43E;&#x439; &#x43F;&#x443;&#x43D;&#x43A;&#x442;&#x443;&#x430;&#x446;&#x438;&#x438; &#x438; &#x441;&#x438;&#x43D;&#x442;&#x430;&#x43A;&#x441;&#x438;&#x441;&#x430;.</strong></p></history></document-info><publish-info><book-name>Le coiffeur de Chateaubriand</book-name><publisher>�ditions Le Livre de Poche</publisher><city>Paris</city><year>2011</year><isbn>978-2253157588</isbn></publish-info></description><body><title><p>ADRIEN GOETZ</p><p>Le coiffeur de Chateaubriand</p></title><epigraph><p><emphasis>Pour Annick</emphasis></p><empty-line/></epigraph><epigraph><p>� Vivre sans corps �</p><text-author>Joseph Joubert</text-author></epigraph><section><title><p>I</p></title><p>J'ignorais l'existence des armes silencieuses. C'est une sp�cialit� des Anglais. Je viens de trouver celle qui me convient, chez l'arquebusier Le Page, au Palais-Royal. Je crois entendre Sophie travailler son piano, une suite de morceaux tr�s difficiles de Ludwig van Beethoven, Les Cr�atures de <emphasis>Prom�th�e.</emphasis> C'est un ballet romantique dont le livret est incompr�hensible. Je ne sais qui sont ces mannequins et ces pantins qui dansent sous la lune et auxquels Prom�th�e doit donner, avec une part du feu qu'il a vol� au Ciel, l'�tincelle de la vie.</p><p>Sur le fusil que le commis de Le Page m'a vendu, on peut visser un r�servoir. Il contient de l'air sous pression et il peut �tre, m'a dit l'homme de l'art, dissimul� dans la crosse ou prendre la forme d'une sph�re de cuivre fix�e par une vis, ais�ment escamotable. Il est rempli d'air gr�ce � un soufflet de forge adapt�, tr�s joli. Les premiers tirs sont les plus puissants et peuvent tuer. Ces armes ont �t� autrefois prohib�es, elles �taient la providence des braconniers. Elles ont �t� souvent maquill�es en fusils classiques.</p><p>Je n'ai pas os� dire que je n'avais jamais fait feu de ma vie. Je suis coiffeur.</p><p>En �coutant le vendeur, j'�tais impatient d'essayer. Il �tait fier de ce qu'il me proposait. Seule la maison Le Page les vend � Paris. Ces armes sont terribles : impossible de savoir d'o� le coup est parti. Elles ont toutefois, dans le royaume de France, un cours tout � fait l�gal puisque l'arquebusier a eu l'id�e de les baptiser � carabines de jardin �, comme ces pistolets plus l�gers qui servent, m'a-t-il dit, au tir sur cible ou � tuer les petits oiseaux. Le Page commande les siennes � Londres ; l'adresse de son fournisseur est �crite en lettres d'or dans la feutrine de la bo�te �l�gante que je viens d'apporter � la maison : � Joseph Charles Reilly � 316, High Holborn. � Ma d�cision est prise. Reste � ne pas rater ma cible. Il doit mourir sans que je puisse �tre inqui�t�.</p><empty-line/><p>Pendant les huit ans o� j'ai �t� � Adolphe P�ques, le coiffeur de Chateaubriand �, je n'ai pas jet� un seul de ses cheveux. Le tas de pages manuscrites de ses M�moires a grandi au m�me rythme que la masse des m�ches, de plus en plus blanches, que je conservais chez moi. Dans mes r�ves, feuillets et boucles s'�quilibraient sur les plateaux d'or d'une balance, entre les nuages du Ciel.</p><p>Coiffer Fran�ois-Ren�, vicomte de Chateaubriand, ancien ministre, ancien ambassadeur, ancien pair de France, ancien jeune homme d�sesp�r�, n'�tait pas facile. Il avait de moins en moins de cheveux et il fallait toujours qu'il semble d�coiff�.</p><p>Donner l'air �bouriff� � un grand homme qui a l'habitude de rabattre sa derni�re m�che sur le dessus du cr�ne, c'est un exploit. Il voulait toujours ressembler � son portrait par Girodet, le visage bruni par le soleil d'Orient, t�te en bataille, main sur le c�ur, dans les ruines de Rome. Comme si le vent qui souffle aux environs du Colis�e le portait encore, ce vent de l'histoire et de l'Italie ; alors que, dans ses derni�res ann�es, il marchait � petits pas, sur le pav� de la rue du Bac. Je revois sa redingote marron �lim�e, ses manchettes tach�es de chocolat, ses pantoufles.</p><p>J'ai aim� m'occuper de mon �crivain, le faire se redresser, lui donner le bras sous le porche, l'aider � r�pondre aux gens qui l'arr�taient pour lui dire qu'ils l'avaient lu et qu'ils avaient pleur�.</p><p>Quand j'allais fixer les papillotes de M<sup>me</sup> R�camier, la plus belle femme du monde, qui vieillissait aveugle dans son salon de l'Abbaye-aux-Bois, je m'arr�tais souvent, sous pr�texte de pr�parer mes instruments, pour scruter le portrait de Girodet, accroch� chez elle � la place d'honneur. Le tableau avait �t� install� l� apr�s la mort de M<sup>me</sup> de Chateaubriand. Je l'avais longtemps vu rue du Bac, chez l'�crivain, sans trop oser m'attarder. C'est un chef-d'�uvre. J'avais la charge d'entretenir la ressemblance du mod�le, travail plus difficile que celui du peintre.</p><p>Ma vie tranquille avait trouv� une inspiration nouvelle, rien ne laissait pr�sager qu'elle allait s'acc�l�rer. Je n'avais que des occupations bien convenables, plus cette fr�quentation exaltante, dont j'�tais fier, mais dont je ne parlais pas vraiment, de peur d'�tre moqu� par ma femme et mes amis pour mes passions litt�raires, extravagantes chez un coiffeur.</p><p>Chateaubriand aimait deux de ses portraits : celui de Girodet � cause de sa jeunesse, des ruines de Rome et du ciel bleu, et un autre, par je ne sais plus quel barbouilleur, un certain Laval je crois, o� il pose en grand uniforme de diplomate, couvert de d�corations, le manteau d'hermine, privil�ge des pairs de France, jet� sur les �paules. Quand je le rencontrai, il ressemblait encore un peu au second, mais de moins en moins au premier. Il se faisait pommader et friser. Il torturait sa derni�re m�che. Je l'ai ramen� � la nature.</p><p>C'est ce que j'appelai ma r�volution romantique : � Monsieur, passeriez-vous vos phrases au fer � friser ? � Ce mot lui plut. C'�tait une des premi�res fois, je me souviens que j'avais �t� frapp� par l'odeur de chocolat chaud qui flottait dans la maison. Il rit. J'avais compris tout de suite ce qui n'allait pas. C'est pourquoi il se montra si satisfait. Cela lan�a m�me, un temps, une vraie mode chez les semi-chauves, qui voulurent tous se coiffer � � la sans fa�on �, comme l'auteur d<emphasis>'Atala.</emphasis> J'op�rais sur lui une r�volution capillaire � elle compta dans ce si�cle des r�volutions.</p><p>En 1830, Victor Hugo, qui ne s'�tait pas encore laiss� pousser la barbe, avait pris la t�te d'un bataillon de chevelus. Ce fut la bataille d<emphasis>'Hernani,</emphasis> au cours de laquelle on cria � Au cimeti�re les genoux ! � pour se moquer des chauves d�fenseurs de l'alexandrin et du classicisme. Attraper une � t�te de genou � quand on a �t� � le grand sachem du romantisme �, ainsi que me le dit un jour M. Th�ophile Gautier, prince de l'hirsutisme, cela n'�tait pas possible.</p><p>Ce fut ma r�volte, sans pastiche ni postiche. Une invention dans l'art du cheveu, qui vaut bien une nouvelle forme en po�sie ou en musique. Les caricaturistes se moqu�rent de Chateaubriand. Ils scalp�rent l'a�eul acad�micien. C'�tait gagn�. Face � Victor Hugo, qui per�ait les nu�es, la t�te de M. de Chateaubriand redevenait c�l�bre. Le premier croquis fait de lui avec des houppes �normes, qui s'�cartaient comme les vagues de la mer Rouge pour laisser passer Mo�se, fit un tabac. Il me montra, triomphant, la page du journal : � Mon petit Adolphe, je vous garde � vie ! Ma post�rit� vous devra beaucoup. Je ne veux plus d'autre coiffeur. Jetons les fers � friser ! � C'est ainsi que je m'occupai du grand homme de 1840 � sa mort, en 1848, autre ann�e de r�volution.</p><p>Coiffer l'auteur d<emphasis>'Atala</emphasis> devenait, de mois en mois, plus ardu. Mon butin de cheveux maigrissait. Le jour o� je suis quand m�me venu avec un postiche, il a �clat� de rire. Il �tait assez bon gar�on. Il me racontait comment avec Mathieu Mol�, au retour de l'�migration, ils �taient jeunes, ils faisaient des batailles de seaux d'eau dans les greniers immenses du ch�teau de Champl�treux ; il �tait rest� farceur. Il arrosa le toupet avec la cuvette de sa toilette. Il aurait pu le prendre plus mal. � Laissons cela � Rossini �, me dit-il. Pour Rossini, le � toupet � �tait essentiel. Il fallait qu'il tienne bon quand il dirigeait son orchestre, dans ses fulgurantes acc�l�rations, son vent de l'histoire � lui. Il se d�menait, un diable, suant et gesticulant. La garniture de cr�ne risquait de bouger, pire, de glisser. C'�tait un de mes confr�res de la rue des Martyrs, L�opold, qui s'occupait de lisser le cygne de Pesaro. Il le remplumait. Quand il parlait du toupet qu'il fallait pour r�sister � un crescendo rossinien, on aurait pu le prendre pour M. F�tis en personne ou quelque autre de nos meilleurs critiques de musique. Un jour, en riant, L�opold me demanda de lui donner quelques m�ches de M. de Chateaubriand pour garnir la houppe de Rossini. Je refusai, un vrai sacril�ge.</p><p>Quand je coiffais Chateaubriand, j'�tais, comme avec les autres, d'une rigueur extr�me. L'impression de d�sordre ne s'improvise pas. Il y faut des ann�es d'�tude, du temps, de la pratique, une m�thode. Et puis, je l'aimais. J'avais peur aussi de lui d�plaire, qu'il ne choisisse un autre figaro. Il avait soixante-douze ans, �ge de caprices. J'en avais vingt-quatre, �ge s�rieux.</p><p>Depuis mes d�buts, j'ai fait ma r�putation avec mon balai. Pour s�duire un grand homme, il faut plaire � sa femme, ou � celle qui tient son m�nage. Je ne leur disais pas qu'en secret je d�vorais des livres comme un furieux. Quand C�leste de Chateaubriand vit que je ne laissais pas un seul cheveu sur ses tapis, elle dut me recommander avec flamme � son mari. Elle n'aimait rien tant que la perfection de leur int�rieur.</p><p>Il l'appelait � la f�e aux miettes �. Elle rangeait tout. Elle �tait menue, vive, dr�le, avec des dentelles tr�s soign�es de Malines, d'Alen�on, de Venise. Elle savait qu'ils poss�daient de fort belles choses, des tableaux de ma�tre, des cadeaux du roi de France, de la duchesse de Berry, de l'Empereur de toutes les Russies. Elle se souvenait aussi de leurs mauvaises �poques, de la R�volution, quand Chateaubriand avait �migr� en Angleterre et qu'elle se cachait � Jersey. Le temps des privations �tait revenu des ann�es plus tard comme la mauvaise gr�le. Il avait d� abandonner son traitement de ministre et sa pension de pair de France, vendre leur si joli domaine de la Vall�e-aux-Loups � Ch�tenay. C�leste avait appris � se contenter de ce qu'on lui donnait, mais aussi � ne tol�rer aucune n�gligence. Elle dut lui dire quelque chose � mon sujet car, un matin, au d�but de notre aventure, il se moqua de moi :</p><p>� Tu es vraiment, Adolphe, l'Attila de la coiffure. C�leste me l'a dit : l� o� tu passes, pas un cheveu ne d�passe. �</p><p>J'avais ma brosse, ma balayette en argent dont le duc de B., mon pr�c�dent ma�tre � si je puis employer ce mot, je n'�tais pas son domestique �, m'avait donn� l'id�e car il s'en trouvait toujours sur les tables de ses d�ners. Le duc de B. appartenait � la branche cadette d'une famille r�gnante. Il a lanc� ma carri�re. Surtout, j'avais ma bo�te, en acajou, assez grande, un rectangle un peu allong�, qui devait �tre une ancienne bo�te � gants dont ma femme ne se servait plus.</p><p>Apr�s l'op�ration de coiffure, M. de Chateaubriand prenait un bain parfum�, en ayant garde de ne pas modifier l'�quilibre de mon chef-d'�uvre, que je renouvelais tous les quinze jours, parfois chaque semaine. Je sortais, emportant mon coffret, un tr�sor.</p></section><section><title><p>II</p></title><p>Il prit l'air grave : � C'est un cercueil que tu apportes et que tu remportes � chaque visite. La mort est comme toi, Adolphe, elle vient me voir et elle repart toujours. Elle reprend avec elle le coffre de bois qu'elle avait pr�vu d'apporter. �</p><p>Je me suis souvenu de la phrase. Je l'avais not�e en sortant, sous la porte coch�re. Il avait continu� : � Moi aussi, j'ai ma bo�te. Je te la montrerai. Je la cache ici. Je la remplis r�guli�rement, ce sera mon tr�sor. Mon arme contre la mort. Si la post�rit� en veut. �</p><p>Je n'en sus pas plus ce jour-l�. Il parlait de la post�rit� avec une certitude tranquille, et il avait raison de s'avancer. Je devinais qu'il s'agissait de litt�rature, je me gardai bien de le lui dire, je voulais qu'il me voie comme son coiffeur. Ainsi, il m'en dirait plus. De lui, j'aimais tout savoir, sans lui r�v�ler surtout que je m'int�ressais � ses livres. Je vissais d�j�, sans le savoir, un silencieux � la crosse de mon fusil.</p><p>Je songeais au coffre que le duc de B. emportait avec lui en voyage, malle digne de Simbad, que j'avais l'honneur d'ouvrir, quand il fallait y choisir les diamants que Sa Gr�ce voulait porter. Il l'avait fait fabriquer en Angleterre, avec trois �normes serrures sur le dessus et ses armoiries en incrustations d'�caille, tenues par des licornes de nacre, somm�es de la couronne ferm�e des familles souveraines. C'�tait un coffret � trois �tages. Le premier contenait les joyaux les plus courants, si j'ose dire ainsi, les �pingles de cravate, les colifichets de sa cha�ne de montre, les boutons de ses manchettes� Le deuxi�me �tage �tait r�serv� aux plaques de ses ordres et � toutes ses d�corations, que j'utilisais � Londres quand je devais le parer de ces guirlandes pour les bals de la cour. Quant au dernier niveau, je ne le vis qu'une fois. C'�tait le v�ritable tr�sor, les pierres non encore mont�es, des couronnes d�faites et des diad�mes �ventr�s. Il transportait avec lui le butin de plusieurs si�cles. Les �crivains ont eux aussi leurs coffres � trois �tages.</p><p>Chez moi, rue de la Planche, mon seul secret �tait cette ancienne bo�te � gants d'acajou, pour coiffer M. de Chateaubriand. Au d�but, ma ch�re Z�lie, qui �tait jolie et que je cachais � Chateaubriand, s'en moqua. Z�lie �tait musicienne. Je lui avais offert un piano en citronnier. Elle aimait Haydn et Mozart. Z�lie allait avoir de plus en plus de raisons de s'inqui�ter. Elle n'�tait pas pr�par�e aux temp�tes qui allaient se lever, tous ces orages que je ne d�sirais pas. Et elle moins encore.</p><p>Il est vrai que je n'osais parler de ma vraie vie avec personne, pas m�me avec L�opold, mon ami rossinien. C'est pourquoi je me d�cide aujourd'hui � raconter ces quelques moments : pour parler � tous ceux qui, comme moi, sont devenus fous � cause des livres.</p><p>Plusieurs fois, nous avons organis� des d�ners de grands coiffeurs, � cinq ou six. Le plus titr� d'entre nous �tait Richard, qui avait un logement aux Tuileries et approchait le roi chaque jour. Quand on sut que je m'occupais de Chateaubriand, la plaisanterie que l'on me servit pendant deux mois fut � Ne le laisse pas tourner trop vite � l'�uf de P�ques ! �, puis ce fut � P�ques a le G�nie du Christianisme, pourvu qu'il ne le ressuscite pas avant les Rameaux �. La compagnie de la haute coiffure �tait joyeuse. Nous �tions �l�gants, de vrais lions mis � la derni�re mode, rendant des arbitrages et des oukases, un Conseil d'�tat de la bouclette, le Panth�on de la papillote.</p><p>Nous autres coiffeurs avons un privil�ge que les courtisans envient � et les dames amoureuses des po�tes. Nous ne faisons pas antichambre. Nous passons toujours, comme la justice.</p><p>Aucune de celles qui se p�maient pour M. de Chateaubriand n'avait comme moi le bonheur de le voir si souvent, ni de le transformer autant. Je voyais venir, en robe de chambre, un petit homme � la peau s�che, � la barbe dure et aux quelques cheveux blanchis et plats. Je laissais, apr�s moins d'une heure, un g�nie � l'�il vif, au teint frais, coiff� � la diable, les m�ches souples et brillantes qui jouaient avec l'�clat du regard. Avec moi, Fran�ois-Ren� renaissait. Aucune de ses ch�res Madames ne songea � m'en remercier.</p><p>Il buvait son chocolat du matin � il avait renonc� au th� � pendant que je m'appliquais � faire de lui un autre homme. Mon existence s'est b�tie autour de trois bo�tes, le meilleur de ma vie, les souvenirs qui m�ritent d'�tre transmis � mon fils. Ma petite bo�te portative de parfait perruquier, la bo�te aux diamants du duc de B. et cette autre bo�te, � l'�poque secr�te, et dont le contenu est depuis tomb� dans les mains de tout le monde : celle que me montra, un jour que jamais je n'oublierai, M. de Chateaubriand. Le manuscrit des M�moires. Son cercueil sous le lit.</p><p>Je m'appliquais � coiffer mon h�ros devant une grande psych� dont le miroir carr� �tait soutenu par une Victoire et une Renomm�e. L'Empire n'�tait pas encore tout � fait d�mod�. Il me pin�a la joue, un matin, � l'imitation de Napol�on avec ses grognards : � Ainsi par�, je descendrai hardiment, mon petit Adolphe, le crucifix � la main, dans l'�ternit�. Cela te pla�t comme phrase ? Hardiment ? Oui ? �</p><p>Je devais d�couvrir plus tard qu'il avait essay� sur moi ce matin de septembre la derni�re phrase des M�moires d'outre-tombe.</p><p>Ou peut-�tre m�me l'a-t-il trouv�e, cette phrase sublime, ce mot si �trange et bienvenu, hardiment, pendant que je le coiffais, entre les seins de bronze de la Victoire et les bras de la Renomm�e. Je r�vais en pensant avec quelle audace je l'avais m�tamorphos� ; il s'�tait dit, puisque j'y �tais all� hardiment, qu'il �tait pr�t, gr�ce � moi, � para�tre devant son Cr�ateur, ras� de frais et les cheveux d'un ange. Ou mieux encore, plut�t que de se soumettre au Jugement dernier, qu'il se sentait capable d'�crire la derni�re phrase de son grand livre. Des ann�es plus tard, j'eus le soup�on que cette phrase avait �t� �crite, en pr�vision, des ann�es auparavant, et qu'il la sortait comme le duc de B. exhumait le grand collier d'un ordre qu'il n'avait pas port� depuis longtemps sur son uniforme de parade. Son �l�phant blanc de Danemark � lui. Je pr�f�rais, na�f, en rester � mon id�e : j'entrais � peine � son service, il trouvait sa derni�re phrase.</p><p>J'ai v�rifi� depuis, la conclusion porte une date, c'est la bonne : 25 septembre 1841, je d�butais chez lui, je ne savais pas encore grand-chose des secrets de la maison. Je vous dirai ensuite � quel degr�, je n'ose dire d'amiti�, mais de confiance, il en est arriv� et comment, en me montrant son coffret sous son lit, il fit de moi le t�moin fid�le de ses essais et de ses trouvailles. Le complice de ses derni�res terreurs. Un complice qu'il a tout fait pour transformer en assassin.</p><p>De mon c�t�, je gardai mon secret. Notre v�ritable rencontre, je ne le compris que plus tard, en lisant, ne commen�a que ce matin-l�, quand il trouva devant moi, face � ce miroir tenu par deux femmes, la plus belle fin possible.</p></section><section><title><p>III</p></title><p>Je devins pour lui, un peu, comme la servante de Moli�re. La servante de Moli�re �tait celle sur laquelle il essayait ses pi�ces. Une brave fille du Midi, qui �clatait d'un rire gras. J'�tais un bon gars du Nord, avec mon accent un peu effac� et ma r�serve. Quand elle riait fort, il maintenait sa r�plique ; si elle ne riait pas, il en changeait. Souvent, au fil de ces ann�es, M. de Chateaubriand risquait avec moi quelques-unes des pages dont il pr�tendait r�server la primeur � M<sup>me</sup> R�camier, � son salon de l'Abbaye-aux-Bois � malgr� son nom bucolique, cette abbaye �tait � deux pas, rue de S�vres, o� les chanoinesses de Saint-Augustin louaient des appartements. Il s'y rendait � pied, d'une d�marche de moins en moins assur�e, mais selon un itin�raire qui ne variait jamais et que les habitu�s du quartier observaient avec un sourire. Tiens, il est en avance, il laisse sa vieille femme pour aller musarder chez sa vieille muse, heureux homme. Ce salon avait �t� le centre de l'opposition � Louis-Philippe au d�but de son r�gne. Avec 1830 avait commenc� la monarchie de Juliette. Mais depuis 1840, tout ce beau monde avait vieilli, Chateaubriand s'installait dans un fauteuil, elle sur un divan, et les visiteurs se faisaient moins nombreux, les � lectures � moins fr�quentes et moins enthousiastes. Les rideaux bleus avaient pass�.</p><p>Il me lisait, quand nous �tions seuls, ce qui rendait jaloux Pilorge, son premier secr�taire, puis l'autre, qui lui succ�da, Dani�lo, ces pages magnifiques, d'un ton sec, pour aller vite, sans trop y mettre la voix. C'est � mon sens la meilleure mani�re de lire. Il se retenait, cela ne me d�plaisait pas, je go�tais mieux les mots, le bruit des phrases comme le claquement de mes petits ciseaux, comme des coups de feu. C�leste s'en moquait :</p><p>� Vous verrez, quand il lira devant ces dames, les plus illustres noms du Royaume, les pairesses et les duchesses, les frondeuses et les amazones, il devra s'interrompre car il se fera pleurer lui-m�me, comme � chaque fois. Ses larmes goutteront sur son papier. Il faudra qu'il vous pr�vienne la veille, Adolphe, afin que vous le d�coiffiez en pr�vision. �</p><p>Devant moi, il ne pleurait pas, mais j'eus le privil�ge d'entendre le premier quelques-unes des plus belles pages que chacun peut lire aujourd'hui dans les M�moires. C'est un bonheur, qui pour moi excuse tout ce qu'il a fait ensuite, ce que j'ai fait. Des choses moins belles.</p><p>Je servis bient�t d'informateur � Chateaubriand. J'�tais son espion dans le beau monde, o� il ne sortait presque plus. Je l'aidais � assurer la discr�tion de ses derni�res bonnes fortunes, des retrouvailles avec des com�diennes entrevues autrefois, des rencontres avec quelques grandes dames dont il ne voulait jamais me dire les noms, que je connaissais fort bien. Il voulait que je lui rapporte les potins des Tuileries, les ridicules de la reine Marie-Am�lie, si b�gueule et pot-au-feu, que j'apprenais par mon coll�gue Richard, celui qui allait et venait au palais. C�leste faisait mine de ne rien voir, riant sous cape, elle aimait aussi mes ragots. Ils ne purent plus se passer de moi.</p><p>Ils s'�taient install�s, en 1838, au rez-de-chauss�e du vieil h�tel de Clermont-Tonnerre voisin du jardin du couvent des Missions �trang�res. Ce n'�tait pas l'�tage noble ; pour les rhumatismes, cela valait mieux. M<sup>me</sup> de Chateaubriand avait dirig� jusque-l� une entreprise de charit� babylonienne, un empire de bienfaits impossible � gouverner, une trop vaste et d�lirante machinerie destin�e � faire le bien qui s'�tait emball�e, l'Infirmerie Marie-Th�r�se. Tous ces pauvres les avaient presque ruin�s et l'archev�que de Paris, avec sans doute beaucoup de sagesse, avait fini par �vincer C�leste sans trop de m�nagement. Elle se retrouvait, elle qui se croyait venue sur terre pour faire tourner un pensionnat, seule avec ses vertiges et ses faiblesses, � ne r�genter que les quelques pi�ces de leur int�rieur, un grand homme de plus en plus malade, son cuisinier Oudot, son valet de chambre Fran�ois et la femme de chambre. Il faut ajouter Alexis, le gar�on qui venait balayer et s'occupait des cr�atures paradisiaques de la voli�re, une empestation, c'�tait toute la maisonn�e. Plus Pilorge et Dani�lo, qui se succ�d�rent dans le r�le capital de secr�taire priv�. Je m'arrangeais de Pilorge. Je crois que Dani�lo ne m'aimait pas. Il se m�fiait de moi.</p><p>Je devins, dans ces ann�es 1840 qui furent les derni�res de sa vie, le Figaro indispensable, qui faisait cohabiter la comtesse � la vicomtesse de Chateaubriand, C�leste, elle m'aimait bien �, une Rosine un peu vieillissante � la muse, c'�tait Juliette dans son salon avec sa harpe � plus quelques demoiselles grim�es en Ch�rubin. Une surtout, qui arrive bient�t dans mon r�cit. Celle qui s'appelle Sophie et qui, dans ma t�te, pendant que j'�cris, s'exerce au piano � interpr�ter Les Cr�atures de Prom�th�e.</p><p>C�leste, comme pour le punir, ne l'entretenait que de mis�res � secourir. Un chapelet de souffrances. Je l'informais de la vie mondaine et je l'aidais aussi � r�pandre quelques rumeurs soigneusement dos�es par lui, chez les grandes dames que je coiffais. Cela l'amusait d'entendre ce que je rapportais de chez la comtesse de Boigne, tr�s louis-philipparde, ou des loges du Th��tre-Fran�ais o� il n'�tait question que de M. Hugo. Il se montrait curieux de tout et me disait : � Alors, mon Adolphe, que vas-tu m'apprendre ? �</p><p>Je perp�tuais ainsi la tradition de mon m�tier, car nous avons aussi, nous les coiffeurs, nos lettres de noblesse. Le coiffeur, en son habit moderne, est le petit-fils du perruquier et le petit-fils du barbier. Le Page n'est pas armurier, il se dit toujours � arquebusier �. Le coiffeur de nos jours ne se contente plus de voler de-ci de-l�, il tient boutique et il re�oit. Nous avons invent� un nouveau m�tier dans ces ann�es-l�, comme lorsque tous les ma�tres-queux de l'ancien temps, les Vatel oblig�s de vivre sans ma�tres, parce qu'on avait d�capit� les princes, ouvrirent � Paris les premiers restaurants. Mais ce que le coiffeur moderne a gard� du temps b�ni o� L�onard venait poudrer Marie-Antoinette, c'est le go�t pour le secret, les messages, la propagation des id�es et quelquefois des faux bruits. Parmi les belles dames que je coiffais alors, plusieurs �taient pr�tes � me donner des fortunes pour poss�der une m�che de leur grand homme. J'aurais pu en faire commerce, je m'en suis toujours abstenu. J'avais, pour ce tr�sor de cheveux, un autre projet, un peu fou. Et un autre secret, qu'il faudra que je dise et qui aujourd'hui me fait honte et me fait mal.</p></section><section><title><p>IV</p></title><p>Un matin, je tra�nais un peu dans la cour de la rue du Bac et j'entendis par la fen�tre ouverte la voix perch�e de C�leste de Chateaubriand :</p><p>� Vous savez, Fran�ois, je l'aime bien, notre Adolphe. Il vient de Boulogne. Il me rappelle un peu les gar�ons qui tra�naient sur le port � Saint-Malo, ceux que nous croisions sur la digue du Sillon. Et puis Adolphe, c'est un joli pr�nom. Un pr�nom doux. On n'imagine pas un tyran ou un dictateur s'appelant Adolphe. Un dictateur, c'est Sylla, c'est C�sar, c'est� Tu ne veux pas que je te fasse un abr�g� d'histoire romaine ? Tu b�illes ? Il est honn�te ton coiffeur, et il t'admire, prends-en soin. �</p><p>Tout le monde disait qu'ils s'�taient mari�s alors qu'ils se connaissaient � peine, qu'ils n'avaient gu�re eu le temps de faire connaissance depuis : quand ils se croyaient seuls, ils se tutoyaient. Ils avaient m�me des souvenirs en commun, des souvenirs de Saint-Malo. L'�poque heureuse o� la R�volution grondait d�j�, mais o� nul ne pouvait pr�voir qu'ils verraient mourir sur l'�chafaud presque toute leur famille, restait pr�sente � leur esprit. Ils s'�taient unis en 1792. Que seraient-ils devenus si la R�volution n'avait pas �clat� ? Y pensaient-ils quelquefois, lui, le cadet sans avenir � qui l'arm�e du roi ne promettait pas grand-chose, elle, fille bien mari�e d'un noble de fra�che date, M. Buisson de La Vigne, un nom de com�die.</p><p>Le p�re de M. de Chateaubriand �tait un gentilhomme du Moyen �ge. Les M�moires de son fils ont fait passer � la post�rit� l'id�e d'un grand seigneur qui gla�ait de peur ses enfants. Il perp�tuait pour ses paysans, dans les bois qui entourent sa sinistre forteresse de Combourg, le jeu de la quintaine o� les chevaliers, lance au poing, doivent culbuter un Sarrasin de paille. Je m'�merveillais de voir le fils de ce seigneur m�di�val devenir un de nos plus modernes po�tes. Il est vrai que Chateaubriand avait remis � la mode les ogives, la solitude des clo�tres et les bruits des cloches dans nos campagnes. Pourtant, comme homme d'�tat, il avait voulu tout comprendre, l'Angleterre, les �tats-Unis d'Am�rique, la vie de demain. Il �tait de notre si�cle, il avait invent� un style, c'�tait un pr�curseur.</p><p>C�leste de Chateaubriand m'expliqua un peu ce myst�re. Elle �tait, de ce temps de Saint-Malo, la derni�re survivante, m�me si je ne suis pas s�r qu'elle ait jamais mis les pieds � Combourg. Tous les autres avaient �t� d�capit�s.</p><p>� Ces Chateaubriand, me disait-elle, en ont plein la bouche de leur antique lign�e, l'anciennet� de leurs origines ! Ils se gargarisent de leurs �ternelles histoires, cette comtesse de Chateaubriand qui avait �t� remarqu�e par Fran�ois I<sup>er</sup>, elle n'�tait pas la seule, et surtout ce combat avec Saint Louis o� ils ont gagn� leurs armoiries et leur devise. Cet �cu de gueules, la couleur rouge, sem� de lys d'or et l'inscription : "Mon sang teint la banni�re de France.� Ils en sont fiers cinq si�cles apr�s, d'avoir remplac� l'azur des armes royales par la couleur de leur sang. Ses s�urs me l'ont racont� d�s qu'il s'est agi du mariage, vous les auriez vues, si b�tes, mon pauvre Adolphe, j'excepte cette pauvre Lucile, qui �tait bonne, aucune ne m'a m�me demand� si les Buisson de La Vigne avaient eu le temps de blasonner. La v�rit�, vous voulez la savoir ? �</p><p>La ranc�ur de sa jeunesse lui remontait � la gorge. La plus belle des illustrations du nom de Chateaubriand, c'�tait son mari. Elle le savait, elle y veillait, elle en �tait fi�re. Elle y �tait pour quelque chose. Lui �tait un g�nie et elle, secourant mis�re apr�s mis�re, aspirait modestement � la saintet�.</p><p>Il �tait ainsi, malgr� lui, sa vengeance � elle. C�leste man�uvrait bien, depuis quarante ans qu'elle tenait le plus volage des grands hommes dans une cage de vanit�s et une voli�re de grandeurs. Elle �tait devenue plus Chateaubriand que toutes les Chateaubriandes qui gazouillaient dans l'arbre g�n�alogique, s�urs comprises. La p�le C�leste riait dans son peignoir blanc au milieu de son lit aux rideaux de mousseline. C�leste h�ritait l'histoire de son mari, elle avait son don miraculeux pour les mots, elle semblait r�gner depuis la nuit des temps. La femme du Moyen �ge, c'�tait elle.</p><p>� Bien s�r, notre nom est vieux, je ne le nie pas, mais je crois bien que le rameau dont descend l'immense auteur n'est qu'une branche cadette parmi les cadettes. Ne r�p�tez pas cela, il nous tuerait. Il a noirci trente pages, d'un ennui, pour prouver le contraire ! Vous aimez mon �ventail de dentelle ? Du point de Bruges, regardez comme c'est fin. Je ne lis plus rien depuis belle lurette. Je survole. Je passe dans son cabinet de travail et je demande si �a avance. C'est son terrible p�re qui lui a mis, de force, ces id�es de grandeur dans la t�te. � un �ge o� tout se grave. Un marmot. Vous aimez les enfants ? Moi pas. Aujourd'hui tout le monde les aime et les montre, autrefois on les cachait. La v�rit� sur son p�re est horrible � dire : il avait fait fortune. Combourg, la citadelle dont il pr�tendait qu'elle avait appartenu aux Chateaubriand du XV<sup>e</sup> si�cle, ce gros g�teau inconfortable mais qui en imposait si fort, avec ses for�ts et ses chasses, c'est lui qui l'avait achet�. Ce f�odal avait gagn� des millions dans le commerce. S'il avait transform� son argent en malouini�re � la mode, comme notre joli manoir des Chesnes � Param�, comme nos cousins B�d�e � Monchoix, comme les gros Magon � Montmarin, avec des chemin�es peintes, des boiseries blanches et des petits fauteuils cabriolets, il aurait eu l'air de ce qu'il �tait, n'en d�plaise � cette galerie de prodigieux anc�tres dont on aurait �t� bien en peine de montrer un seul portrait : un nouveau riche. �</p><p>Elle d�tachait chaque syllabe. Ce que C�leste, bonne chr�tienne bavarde et compatissante, me cacha tout de m�me, c'est la cause de cet enrichissement : le bois d'�b�ne, les esclaves, les navires qui partaient vers l'Afrique.</p><p>La comtesse de Boigne, autre peste, m'a tout racont� de cette imposture. Elle n'aimait pas Chateaubriand, qu'elle avait c�toy� chez M<sup>me</sup> R�camier, et elle s'�tait inform�e sur son compte, peut-�tre m�me aupr�s du roi Louis-Philippe en personne qui savait tout sur les familles, sous son air bonasse de roi citoyen. L'ogre de Combourg, le vieux comte, le terrible pater familias, s'engraissait de sang et de chair humaine. Quand je rapportai la chose � M<sup>me</sup> de Chateaubriand, elle ne chercha pas � nier et ne m'en voulut pas de mon audace. Elle connaissait par c�ur le monde des armateurs de Saint-Malo. Les canaris et les m�sanges de C�leste sur leurs perchoirs en fil de fer ponctuaient ces r�v�lations de cris stridents.</p><p>� Un nouveau riche ! Cela faisait dix ou quinze g�n�rations qu'il n'y en avait pas eu dans cette famille de bons � rien. En r�alit�, Monsieur p�re, sous des dehors rustiques, sentait venir les modes de Londres, en bon commer�ant. Alors que tous les ch�teaux de campagne se mettaient aux bergeries et aux trumeaux, il inventa le retour aux donjons, il voulait des m�chicoulis, des souterrains mur�s, des cr�neaux, des courtines, des poivri�res, des monstres h�raldiques et des histoires de fant�mes. La premi�re fois qu'il m'a racont� ses terreurs d'enfant, il m'a tant fait rire, mon cher homme. Quant � le lire dans son livre, j'y ai renonc�. Il nous en a encore pondu cinquante pages. Pour dormir, j'ai mes tisanes. Ces girouettes et ces barbacanes, c'�tait tout ce qu'avait invent� leur p�re pour les sortir de la crasse qu'apporte l'argent. En Bretagne, autrefois, les vaniteux se trahissaient vite, et ne bernaient gu�re que leurs gens de maison. Quand Lucile et Fran�ois �taient enfants, leur p�re, grand raconteur d'histoires d�j�, sut leur donner l'illusion que leur monde voguait ainsi depuis le d�luge. Mon grand-p�re Buisson, gouverneur de Lorient, chevalier de Saint-Louis, qui ne se cachait pas de sa noblesse de 1776, j'ai la quittance dans mon armoire, n'�tait pas dupe. Mon p�re �tait mort quand je me suis mari�e. J'�tais ruin�e. J'ai fait croire aux s�urs que j'�tais riche � millions. J'ai men� tout le monde dans ma barque. Je voulais �tre M<sup>me</sup> de Chateaubriand ou rien. Nul ne pouvait m'emp�cher, hein, cocotte ? �</p><p>La plus belle des perruches approuva. Je risquai une question, �berlu� par tant de confidences.</p><p>� M. de Chateaubriand aujourd'hui, est-il vraiment r�publicain de c�ur, et l�gitimiste � la fois ? Il a rencontr� le prince Louis-Napol�on, il d�fie Louis-Philippe � dix minutes de son palais, il se sent toujours gentilhomme ? Ou sera-t-il de la prochaine r�volution qui se pr�pare ?</p><p>��Il ne trompe que ses lecteurs ! Essayez d'ouvrir ses volumes, mon pauvre Adolphe, c'est illisible ! Il ne ment pas � il ne raconte que ce qu'il veut. Il est comme son p�re, il fournit ce qui se vend ! Mon Chateaubriand � moi a �t� ministre des Affaires �trang�res et ambassadeur � Rome, aucun de leurs vieux Chateaubriand n'avait fait aussi bien, � part se tra�ner avec mille autres vagabonds � des Croisades qui n'ont servi � rien. Vous lirez le d�but de ses M�moires, il a voulu que cela soit comme la Bible. Je n'ai pas pu aller au bout, cent pages de g�n�alogie, avec documents � l'appui. Au moment du r�cit des voyages, je crois que cela devient meilleur. Un digestif ! Heureusement pour nous, 1793 a ruin� toutes nos vieilleries. Je ne devrais pas dire "heureusement�. Beaucoup sont morts, dans nos familles, et il n'y a pas un jour que je ne pense � eux. Vous �tes trop jeune pour avoir vu marcher la guillotine, Adolphe. Nos cousins sont tous tomb�s, mon beau-fr�re, mort, ma belle-s�ur, morte, leurs enfants, morts. Gr�ce au Ciel, dans ce massacre des n�tres, nous avons perdu jusqu'au dernier sou l'argent gagn� au dernier si�cle. Le peu que nous avons aujourd'hui c'est au service du roi que nous le devons et aux livres soporifiques de M. de Chateaubriand. Cela nous autorise � vivre sans avoir besoin de s'inventer des l�gendes, sans martyriser les Africains, sans trucider les enturbann�s, sans abrutir nos paysans bretons, et � soigner mes pensionnaires de l'Infirmerie Marie-Th�r�se, dont je ne m'occupe plus autant que je le voudrais. M�me au moment le plus difficile, jamais M. de Chateaubriand ne m'a rien refus� pour nos orphelines, nos malades. Tu entends �a, colibriotte ? Il se souvient d'avoir �t� pauvre. Voyez-vous, c'est la guillotine qui nous a sauv�s de Combourg, du ridicule, de la richesse, des pr�tentions et des chim�res. Vous me voyez en sous-ch�telaine re�ue par ma belle-s�ur dans une tour suintante ? J'aime mieux ma rue du Bac et mon chocolat chaud. �</p></section><section><title><p>V</p></title><p>Demain, je vais aller en for�t essayer mon fusil. Je vais tirer sur les arbres pour apprendre � viser. � Mon sang teint la banni�re de France. �</p><p>Parfois, Dani�lo, le secr�taire, assistait � mes op�rations, comme si je n'existais pas. Chateaubriand venait de renvoyer Hyacinthe Pilorge, le secr�taire qui l'avait servi dans toutes ses aventures, � la suite d'un �clat dont je ne fus pas t�moin, et que je devais comprendre bien plus tard. Dani�lo r�gnait d�sormais. Il lisait au grand ma�tre, que je m'appliquais � fa�onner, les dizaines de lettres qu'il recevait tous les jours. M. de Chateaubriand, avec distraction, donnait quelques �l�ments brefs pour la r�ponse, souvent les m�mes, et utilisait ainsi � sa correspondance � il s'agissait surtout de ses admirateurs, parmi lesquels les femmes de la bonne soci�t� de province et les saints pr�tres �taient les plus nombreux � le temps que je passais avec lui. Il ajoutait parfois quelques lignes de sa main, pour dire aux amis intimes que la maladie ne lui permettait plus d'�crire lui-m�me, mais qu'il ne voulait pas pour autant signer d'une croix. C'�tait gentil, et vrai. Il se regardait dans le miroir tandis qu'il dictait, et j'observais ses yeux, vides dans ces moments-l� comme s'il allait s'endormir. Je crois qu'il n'�tait pas avec nous et que ses pens�es roulaient vers d'autres mondes, que nous ne pouvions pas comprendre.</p><p>� l'�poque o� je voulais acheter une client�le, les coiffeurs de grandes maisons avaient leurs listes, un peu comme des notaires ou des m�decins. Il s'en trouvait trois ou quatre, quand je cherchais � m'�tablir � Paris, de retour de Londres, pr�ts � vendre leur � charge �. Je m'�tais rendu chez le premier d'entre eux, un vieil homme qui habitait dans la petite rue de la Planche, � c�t� de la rue du Bac. Il sentait l'alcool et la lavande anglaise. Il ouvrit son carnet et commen�a � me lire des noms, tous illustres, proches de la Cour, puis il m'annon�a, avec la voix de l'aboyeur aux soir�es des Tuileries � pas trop forte, pas trop emphatique, le bon ton de la grandeur, comme si l'invit� allait entrer et qu'il ne fallait pas choquer sa modestie : � M. le vicomte de Chateaubriand. � Je l'arr�tai net : � Faisons affaire ; pour lui, je suis pr�t � payer votre prix. �</p><p>Dans les ann�es qui suivirent, je n'aurais pas revendu ma place pour tous les tr�sors de Golconde, pour tous les diamants de la malle du feu duc de B.</p><p>Ces inconnus qui chaque jour lui �crivaient leur admiration ne le lassaient pas. Un de ces matins, je ne me doutais pas de l'importance que ce jour prendrait dans ma vie future, il �couta, en m'�cartant de la main pour mieux suivre, la lettre d'une jeune fille de Saint-Malo.</p><p>� Redites-moi cela, cette musique est diff�rente. J'entends le chant de ma Bretagne. �</p><p>La lettre �tait simple, sans artifice, je ne pus m'emp�cher de suspendre mes ciseaux. Nous �coutions, M. de Chateaubriand et moi, le secr�taire qui reprenait sa lecture.</p><p>� Tu crois qu'elle est jolie, Adolphe, cette Armoricaine ? Elle �crit bien. Elle a dix-huit ans, si elle ne ment pas.</p><p>��Gare, si c'�tait encore une douairi�re de Bavi�re qui, pour plaire � M. le vicomte, ou une fac�tie de M. Sainte-Beuve�</p><p>��Non, Dani�lo, ce qu'elle dit des remparts, de la mer, du Fort-Royal, du vent au rocher du Grand-B� Je ne pense pas qu'elle invente. Je vais lui r�pondre moi-m�me, cela sera plus courtois. Elle se nomme Sophie. �</p><p>Je restai songeur devant cette soudaine envie de courtoisie. Elle r�pondit � son tour, je crois. On ne me lut pas la deuxi�me lettre, ni les autres. Une correspondance s'engagea, qui m'�chappa. Je n'y pensais pas plus que cela.</p><p>Goupil, le fameux lithographe et marchand d'estampes, livra ce jour-l� un paquet. Il contenait trois cents feuilles de papier. M. de Chateaubriand l'ouvrit devant moi.</p><p>� J'avais vu le dessin, c'est parfait, la planche est tr�s bien venue, avec de beaux noirs. Regarde les contrastes des vagues, des rochers, la lumi�re dans le ciel sombre. Le soleil vient sur la croix, tu penseras � moi. Je vais t'offrir la premi�re, tu attendras ma mort pour la faire encadrer. �</p><p>M. de Chateaubriand avait encore de belles ann�es � vivre. Cette grande estampe qu'il avait command�e lui-m�me avait pour l�gende : � Saint-Malo. Tombeau de M. de Chateaubriand. � Le site du Grand-B�, �le devant la ville, �tait sublime. Il en avait obtenu la concession � perp�tuit�. Son tombeau serait face � son berceau, son immortalit� face � son pass�. C'�tait bien trouv�, mieux que le Panth�on ou le P�re-Lachaise. Les n�gociations avec le conseil municipal avaient pris des mois, les Malouins avaient fini par prendre tous les frais � leur charge. M. de Chateaubriand avait demand� une croix de granite simple, sans inscription. La municipalit� avait insist� pour une petite barri�re, en pierre elle aussi. Autour, il n'y avait que ce rocher, la mer, les remparts au loin � mais un petit sentier, que je devais emprunter un jour, avec d�votion, liait cette solitude fun�bre � la cit� des corsaires, aux fortifications du port, au monde entier.</p><p>Pendant des ann�es, M. de Chateaubriand, qui se tenait pr�t � dispara�tre, fit en quelque sorte sa publicit� en distribuant � ses amis la gravure de son tombeau. Il en avait plac� une, dress�e debout, sans verre, contre une pile de livres, sur son bureau, et elle demeura ainsi, pour qu'il la voie toujours tandis qu'il �crivait ou dictait, pendant ses derni�res ann�es. C�leste pouffait et en parlait � ses colibris. Pendant ce temps certains commenc�rent � aller en p�lerinage au Grand-B�, voir ce tombeau, s'y recueillir, alors que M. de Chateaubriand �tait toujours vivant. M. Flaubert l'a racont�, dans un livre que j'aime, Par les champs et par les gr�ves. Je devais plus tard utiliser la gravure que je poss�de toujours pour r�aliser un des grands projets de ma vie, mon hommage secret � celui qui fut mon ma�tre. Mon premier tableau, ex�cut� par moi, � Adolphe P�ques artiste coiffeur �.</p></section><section><title><p>VI</p></title><p>Tout jeune � Boulogne o� je suis n�, face � la mer, j'aimais l'�pop�e et les aventures. Je restais des heures � d�tailler la colonne de la Grande Arm�e qui se dresse sur la falaise. C'est plus beau que la colonne jumelle, devant les maisons plates de la place Vend�me que je n'ai jamais aim�es. Aujourd'hui, je les confonds. Ces deux colonnes sont comme celles qui ornent la Piazzetta � Venise, elles encadrent mes souvenirs, le palais des doges construit avec mes r�ves.</p><p>La colonne de Boulogne n'a pas de d�cor sculpt�, comme celle de Paris, et la Restauration avait fait retirer les bas-reliefs, pour essayer de transformer le monument en phare. Une grosse fleur de lys avait �t� install�e � la place du conqu�rant. Peu importe, un de mes oncles, v�t�ran de la Garde imp�riale, m'avait racont� la colonne de Paris, je croyais la voir, comme si un �il magique projetait des images interdites sur ce f�t de pierre. Je ne me lassais pas de d�tailler les soldats, les chevaux, les canons : ce fant�me d'�pop�e qui n'existait que dans mon imagination d'enfant s'enroulait sur lui-m�me et les vagues tout autour continuaient les batailles navales dont j'imaginais les r�cits. Je ne voyais que la gloire, les rochers et la ligne d'horizon.</p><p>Nous avions tous, pauvres enfants n�s au d�but du r�gne de Louis XVIII, r�v� de cavalcades, de vaisseaux, de bivouacs, nous �tions devenus cochers, coiffeurs ou aubergistes. Il avait fallu s'en accommoder. � la g�n�ration pr�c�dente, ils �taient n�s aubergistes et �taient devenus rois.</p><p>Napol�on avait fait dresser ce presse-papier � l'antique pour que nul n'oublie qu'il avait rassembl� ici son arm�e afin d'envahir l'Angleterre � avant de faire volte-face et de les emmener tous � Austerlitz. Pour moi, c'�tait d�j� l'amorce de mon histoire. J'ai pens� � la colonne de Boulogne � Rome, devant ses deux mod�les, la colonne Trajane et la colonne Antonine qui grouillent de l�gionnaires et de barbares. J'y ai pens� � Londres, durant mes ann�es au service du duc de B., en me disant que j'avais r�ussi l� o� Napol�on avait recul� et que ma petite conqu�te de l'Angleterre �tait un franc succ�s. J'y ai pens�, avec en t�te l'image des orages qui s'abattaient toujours sur ce coin de falaise, quand la temp�te battait la mer, l'image de ce soir o� la pluie ravinait les sentiers qui conduisaient � cet �trange monument d�di� � un �v�nement qui n'avait pas eu lieu. Je suis all�, d�s mon arriv�e � Paris, voir l'autre colonne de l'Empereur. Je me disais que les M�moires de M. de Chateaubriand sont sa colonne : un ruban qui monte en spirale vers une statue. Chacun de nous a sa colonne de bronze, faite avec les canons de ceux que nous avons vaincus.</p><p>Les nuits d'orage, j'imagine le d�cor de ma colonne et je ne sais pas encore dans quel costume je vais poser, ciseaux au poing, pour la statue du sommet. Quand je suis all� � Saint-Malo, au Grand-B�, j'ai retrouv� encore, grav�e en moi, l'image de la colonne de Boulogne. Sur ce rocher, face � la mer, il a voulu �tre enterr� debout, dress� comme un Bonaparte sans socle, sans autre colonne que le rouleau des pages �crites, sans autre gloire que les orages qu'il avait aim�s. Levez-vous vite, avait-il �crit � vingt ans, et je me r�p�tais ce � vite � en pensant � ce qu'avait �t� la succession fr�n�tique des �v�nements de sa vie � moi qui, � vingt ans, l'avais connu � une �poque de souvenirs, quand il mettait toute la lenteur possible � retarder l'ach�vement de son tombeau de pages. Mais sur le rocher de Saint-Malo, il est debout, sous la croix en pierre, et il regarde la mer avec autant d'audace que l'Empereur, son seul vrai rival en ce si�cle.</p><p>Chacun a sa colonne, chacun r�ve de la statue qu'il faudra mettre au-dessus, chacun pense que les �v�nements qu'il raconte, �tage par �tage, en gravissant les ann�es en colima�on, rendront n�cessaire un portrait en pied, sculpt� pour l'immortalit�, rev�tu des habits de la gloire ou dans la nudit� des h�ros.</p><p>Quand, � dix ans, j'allais jouer du c�t� de la colonne, je ne pensais � rien de cela. Tr�s t�t, j'ai emport� des livres, que me pr�tait l'abb� Hambourg, un brave homme que ma m�re connaissait un peu. C'�tait le lieu de mes lectures. Je savais qu'on ne me d�rangerait pas. J'�tais malheureux de rendre � l'abb� Hambourg les volumes que j'avais finis.</p><p>C'est alors que j'appris � d�velopper ma m�moire. Ou plut�t, elle se d�veloppa sans moi, malgr� moi, sans que nul s'en aper�oive, facult� inutile dans le m�tier qui devait �tre le mien. Bient�t, il me suffit de lire deux fois une page pour la savoir par c�ur, mieux qu'un com�dien, pour la r�citer � tue-t�te dans le chemin qui m�ne au M�morial de la Grande Arm�e. Au milieu de tous les livres que me pr�ta l'abb� Hambourg, sans doute pour �veiller en moi une vocation qui ne vint jamais gr�ce � Dieu, il y eut Le G�nie du christianisme, Atala, Ren�, Les Martyrs, Les Aventures du dernier Abenc�rage, que j'aimais plus que les autres � cause de ces quelques lignes de la fin, qui m'avaient boulevers� quand j'avais quinze ans et que je sais toujours :</p><p>� Elle passait le reste de ses jours parmi les ruines de l'Alhambra. Elle ne se plaignait point ; elle ne pleurait point ; elle ne parlait jamais d'Aben-Hamet : un �tranger l'aurait crue heureuse. Elle resta seule de sa famille. Son p�re mourut de chagrin, et don Carlos fut tu� dans un duel o� Lautrec lui servit de second. On n'a jamais su quelle fut la destin�e d'Aben-Hamet. Lorsqu'on sort de Tunis, par la porte qui conduit aux ruines de Carthage, on trouve un cimeti�re : sous un palmier, dans un coin de ce cimeti�re, on m'a montr� un tombeau qui s'appelle le tombeau du dernier Abenc�rage. Il n'a rien de remarquable ; la pierre s�pulcrale en est tout unie : seulement, d'apr�s une coutume des Maures, on a creus� au milieu de cette pierre un l�ger enfoncement avec le ciseau. L'eau de la pluie se rassemble au fond de cette coupe fun�bre et sert, dans un climat br�lant, � d�salt�rer l'oiseau du ciel. �</p><p>Cet oiseau du ciel, j'avais l'impression de le voir. Ce duel de Carlos, si j'avais �t� � sa place, avec Lautrec pour second, je l'aurais gagn�. J'aurais tu� par amour. � peine avais-je rencontr� Z�lie, � Paris, que j'en fis ma Blanca, mon Atala, ma Sylphide,�� sauf que je l'�pousai vite pour qu'elle ne m'�chappe pas et parce que je pr�f�rais avoir cette beaut� dans mon lit plut�t que dans mes songes.</p><p>Je me gardai bien de dire � M. de Chateaubriand, dans le d�but de mon service aupr�s de lui, que je connaissais des pages enti�res de son �uvre. Il m'aurait pris pour un admirateur plus habile que les autres qui se serait d�guis� en coiffeur pour l'approcher. Je pr�f�rai m'imposer par mes seuls ciseaux, quitte � le surprendre ensuite, au bon moment, en lui r�citant la fin du Dernier Abenc�rage.</p><p>Je sais par c�ur tout ce que j'apprenais � quinze ans. Abandonn� sur une �le, je serais capable de faire � Vendredi des bouclettes � la derni�re mode et de lui offrir une petite biblioth�que. Mes pr�f�r�s �taient alors F�nelon et Rousseau, des phrases qui sont aujourd'hui pour moi la musique de ces jours de joie et de solitude.</p><p>Pendant les premiers mois, il m'arrivait de retenir des phrases des manuscrits qu'il me lisait. J'aurais pu pirater ce descendant des corsaires. Bien des �diteurs auraient aim� m'employer, encore e�t-il fallu qu'ils connussent mon existence, tous ceux qui publiaient des ouvrages de contrebande, les contrefacteurs hollandais, belges, portugais ou allemands.</p><p>Je sus tr�s vite les plus beaux chapitres des M�moires avant m�me qu'ils aient des lecteurs et un imprimeur. La vie avait pour moi tous les charmes. Je me suis pr�cipit� sur La Vie de Ranc�, le jour de sa publication, en 1844 ; je retrouvais le portrait de Pierre Corneille que j'avais lu en professionnel : � Il ne lui reste que cette t�te chauve qui plane au-dessus de tout �, et je feuilletais les pages pour retrouver ma phrase favorite, celle qui accompagna mon voyage � Saint-Malo, des ann�es plus tard : � Tout est chang� en Bretagne, sauf les vagues, qui changent toujours. �</p><p>Une correspondance s'engagea avec la jeune Armoricaine dont je ne sus pas grand-chose. Il lui �crivait de sa propre plume, malgr� ses doigts d�form�s ; elle r�pondait, mais je n'avais aucune raison d'en �tre inform�. Un matin, pr�s d'un an apr�s la premi�re lettre re�ue de Saint-Malo, il m'en parla :</p><p>� Adolphe, je vais te confier, comme � un ami, une mission un peu d�licate. �</p><p>La tranquillit� m'envahissait d�j�, je me sentais au meilleur de moi-m�me. Cet homme que j'admirais depuis toujours me consid�rait comme son ami, me t�moignant sa confiance et jamais je n'avais eu autant confiance en moi. J'�tais pr�t � tout.</p><p>En un mot : elle arrivait. En parfait gentilhomme, il avait envoy� une voiture attel�e � Saint-Malo, que les versements de La Vie de Ranc� avaient pay�e, la jeune fille n'eut pas � prendre la malle-poste. Il la traitait en princesse. Une princesse lointaine, dont il avait maintenant besoin. Je fus seul � savoir.</p><p>Nous avions repris, rue de la Planche, l'appartement du coiffeur dont j'avais rachet� la client�le et qui s'�tait retir� � Ville-d'Avray. C'�tait � deux pas des Chateaubriand. Z�lie avait une boutique de rubans et de colifichets � trois minutes de l�, c'�tait commode aussi pour elle. Z�lie et moi faisions, pour notre plus grand bonheur, chambre commune, nous r�glant en cela sur les usages du palais des Tuileries, puisque Louis-Philippe et Marie-Am�lie �taient le premier couple de souverains � partager officiellement le m�me lit � la poire avec la charlotte, les autres cours europ�ennes en faisaient des gorges chaudes. Une chambre �tait occup�e par notre premier fils, en bas �ge, et nous avions laiss� vide la plus petite, que nous r�servions � ma m�re lorsqu'elle venait nous voir � ce qui ne se produisait plus gu�re, car elle �tait trop fatigu�e pour entreprendre le voyage depuis Boulogne. Cette chambre vide me servait de d�barras. Je la fermais � clef et personne d'autre que moi n'y p�n�trait. � l'int�rieur, un grand placard fermait � clef lui aussi.</p><p>L� �tait mon tr�sor, l� aussi �tait mon c�ur. Un c�ur incertain, tremblant, inquiet de l'avenir. Cela devait rester sous clef le plus longtemps possible. Je n'arrive m�me pas � l'�crire.</p><p>Je prends ces notes en d�sordre, sans chercher � aller du d�but � la fin. Je relirai ensuite mon carnet pour replacer les �v�nements dans leur suite. J'h�site � tout dire, je recule le moment de raconter certains �v�nements plus secrets de ma vie. Je veux les �crire pour mes fils, pour qu'ils tiennent de moi la v�rit� de ma vie. Quand je ferai de ces pages d�sordonn�es un livre de m�moires, je retirerai ce qui ne doit pas �tre su du public.</p><p>L'heure de jouer au Figaro de Beaumarchais �tait donc arriv�e, la com�die, les d�guisements, les s�r�nades et la guitare. Je l'avais presque attendue. Les seuls instants que je guettais jusqu'alors c'�taient ces moments merveilleux o� M. de Chateaubriand dictait devant moi les pages qu'il venait d'�crire. Je m'emparais de chaque nouvelle phrase avec un bonheur de sauvage. Je la gravais dans ma m�moire. Je la ch�rissais. Je r�vais de retarder un peu encore la publication, si j'en avais eu le pouvoir, pour faire durer les jours o� les phrases nouvelles n'appartenaient qu'� moi.</p><p>J'ai v�cu un mois avec une seule phrase dans la t�te. C'�tait ma musique, je la chantais en dedans quand je marchais dans les rues. Cette fois, mon impatience changea de forme. Il me confiait une mission, un r�le dans sa vie ; il me laissait quelques r�pliques � improviser dans une intrigue qu'il �tait en train de construire. Moi d'habitude si solitaire, je devenais son agent secret. Cette solitude, je la sentais depuis Boulogne, quand je partais vers la colonne avec un livre sous le bras. J'�tais saint Sim�on le stylite qui s'isolait du monde pour prier sur son chapiteau. Moi, c'�tait pour lire et pour avoir peur. Je ne sais plus au juste, quarante ans apr�s, de quoi le jeune Adolphe pouvait bien avoir peur, avec ces livres, l'abb� Hambourg et des parents excellents, dans cette petite ville o� rien n'arrivait jamais. J'avais peur surtout de ne pas avoir la faveur des autres, les gamins de mon �ge qui jouaient sur les remparts. Je me taisais. J'ai appris, bien plus tard, que sur les murs de Saint-Malo, avant la R�volution, un autre petit gar�on de cet �ge jouait � se faire peur entre les vagues et les rochers.</p><p>Elle arriva au jour dit. La voiture avait �t� trouv�e par M. Amp�re, fid�le ami de Chateaubriand, et elle fit halte devant chez nous, rue de la Planche. J'avais voulu tout pr�parer moi-m�me. J'avais install� une jolie table de toilette devant la fen�tre, avec un miroir rond dans un cadre d'acajou, choisi les draps les plus fins et, sous pr�texte de mes habituelles visites, j'�tais all� pr�venir M. de Chateaubriand ; tout �tait pr�t pour accueillir son invit�e secr�te.</p></section><section><title><p>VII</p></title><p>� mon retour rue de la Planche, juste avant l'arriv�e de la voiture, je trouvai Z�lie en furie. Elle avait voulu refaire apr�s moi le m�nage de la chambre et elle me sommait de lui expliquer ce qu'�tait ce placard ferm� dont elle n'avait jamais vu la clef. La jalousie de M<sup>me</sup> P�ques n'avait pas trouv� � s'exercer depuis notre mariage, elle s'en donnait � c�ur joie. Je me moquai d'elle. J'�tais barbier, pas Barbe-Bleue.</p><p>� Que crois-tu ? Tu te tourmentes pour rien. J'ai mis l� de vieilles hardes que j'avais en arrivant de Boulogne, des souvenirs de mon p�re que je donnerai � notre fils. Si tu ne me crois pas, fais murer ce placard. Je me souviens d'un conte espagnol qui finissait comme �a, tu entendras ma ma�tresse, qui doit �tre une d�licieuse naine, mourir de faim avec des r�les affreux. �</p><p>J'aurais pu facilement, � l'instant m�me, dissiper ses doutes. J'ai eu peur du ridicule, de lui avouer mes manies.</p><p>� C'est ma folie vois-tu que je garde sous clef. Pour en avoir toujours un peu en cas de besoin. Tu as bien des petites affaires dans ton cabinet de toilette que je ne viens jamais voir, allons, ne fais pas cette t�te. �</p><p>Z�lie se rassura. Elle rougit.</p><p>M. de Chateaubriand avait tout pr�vu, toujours tr�s soucieux des convenances, et ne voulait pas me placer, vis-�-vis de M<sup>me</sup> de Chateaubriand, avec laquelle je m'entendais si bien, dans une situation d�licate.</p><p>� Vois-tu, mon petit Adolphe, j'ai besoin de cette jeune fille que la Providence m'a apport�e par la poste pour me rendre quelques souvenirs de mon vieux Saint-Malo. Je ne veux pas d'erreurs dans mes M�moires, les pages qui racontent ma jeunesse sont celles auxquelles je tiens le plus. � mon �ge, on veut tout v�rifier avant de partir. Tu sais que mes M�moires sont achev�s, et m�me h�las d�j� vendus. Je n'ai plus qu'un seul pouvoir : veiller � ce qu'ils paraissent dans le meilleur �tat possible, en meilleur point que leur auteur. Pour Saint-Malo, tout cela est si loin, je n'y suis retourn� qu'une fois, et si vite. C'est M<sup>me</sup> de Chateaubriand elle-m�me qui m'a sugg�r� de te demander ce signal� service, � toi et � l'excellente M<sup>me</sup> P�ques. Les gens racontent tant d'histoires, et, � moi, tu sais qu'on m'a pr�t� tant d'aventures. Ce ne serait pas convenable qu'un vieil homme loge ainsi une si jeune admiratrice. M<sup>me</sup> de Chateaubriand, qui ne ment jamais, n'a pas voulu que nous la fassions passer pour une de ses jeunes parentes, du c�t� des d'Acosta par exemple, ce qui aurait �t� plus facile. Tu sais, continuait-il en riant, elle m'a m�me dit : si c'est une jeune femme du peuple, mon ami, nous devrions dire qu'elle vient plut�t d'un rameau de votre c�t�, cela expliquerait que vous soyez r�publicain de c�ur. Tu vois combien ma ch�re femme a d'esprit ! Elle se surnomme elle-m�me la vicomtesse de Chocolat ! �</p><p>Ce que M. de Chateaubriand n'avait pas pr�vu, c'�tait la jalousie de M<sup>me</sup> P�ques. Une jalousie rampante, un aimable serpent, qui s'enroula autour de moi. Ce que moi je n'avais pas pr�vu, ce fut le pire, qui arriva, � l'heure dite, devant notre porte.</p><p>Comme je n'avais song� qu'� abriter les amours de mon vieux Don Juan, je m'�tais senti Leporello et je n'�tais pas all� plus loin dans mes esp�rances. Cet emploi impr�vu me comblait.</p><p>Je n'avais pas imagin� que la lectrice qui viendrait de Saint-Malo me plairait � ce point, et � l'instant m�me o� je la vis.</p><p>Je m'�tais mari� t�t et j'avais voulu faire durer le plus longtemps possible ma jeunesse. Sous la Restauration, le si�cle commen�ait et tout le monde, comme moi, voulait que la jeunesse du monde soit aussi la sienne. Depuis trente ans, tout ce qui comptait �tait jeune � la jeunesse de Saint-Just, de Bonaparte, des romantiques, la jeunesse des artistes et des th��tres, c'�tait une seule et m�me histoire. Personne en ce temps-l� ne parlait de vieillir, sauf Chateaubriand, dont c'�tait un des sujets de pr�dilection. J'avais eu mes premi�res aventures � Boulogne, puis quelques bluettes � Londres dans une langue que j'entendais mal, quand je rencontrai la future M<sup>me</sup> P�ques, chez des commer�ants amis dans le faubourg Saint-Germain. Je songeais d'abord � l'amour, et le mariage ne me sembla pas en contradiction. Elle m'avait paru parfaite, une blonde, � la peau de p�che, riante et assur�e, qui me trouvait magnifique. Elle me donna des raisons que la raison ne conna�t pas, je crus donc que mon c�ur parlait. Les d�buts de notre union furent dignes d'un roman. Elle ouvrit son petit magasin, seule, en femme de t�te, j'achetai ma client�le. Notre fils, Fran�ois P�ques, naquit au bout de deux ans.</p><p>Je racontais tout � Z�lie de mes courses mondaines, de ce que j'apprenais en coiffant les duchesses, les fausses marquises, les com�diennes du Th��tre-Fran�ais et les fausses com�diennes qui n'avaient eu qu'un second r�le � la porte Saint-Martin. Les fausses faisaient toujours des carri�res plus int�ressantes. Je les envoyais acheter des rubans et des gants chez ma femme. Je dus, dans ces premi�res ann�es de mon �tablissement, une certaine renomm�e � ma qualit� de coiffeur de Chateaubriand. Je coiffais Jules Janin, qui �crivait dans tous les journaux, et en particulier dans L<emphasis>'Artiste,</emphasis> cette belle revue de combat des romantiques, o� M. de Chateaubriand avait publi� un article sur les am�nagements de la place de la Concorde, Balzac une nouvelle et pour laquelle Delacroix, Dev�ria et C�lestin Nanteuil faisaient des gravures que je d�coupais. Nanteuil se coiffait � la Rapha�l, avec une raie au milieu et des cheveux longs, il ressemblait � un g�nie de la Renaissance. Il ne donna pas grand-chose.</p><p>Toute cette jeunesse, je la devais � ma ch�re Z�lie, qui aimait l'art, les po�tes, les sentiments purs. Le dimanche, nous allions sur les bords de la Marne, o� il n'y avait pas grand monde, � la diff�rence d'aujourd'hui. J'insiste sur ces d�tails pour retarder le moment o� je raconterai comment je devais la trahir. Je devais ?</p></section><section><title><p>VIII</p></title><p>J'attendais de Saint-Malo une tout autre apparition. J'avais imagin� une fille de druide, la jeune Vell�da que Chateaubriand a d�crite dans Les Martyrs, en robe blanche, la taille fine et de longs cheveux d�nou�s, les yeux illumin�s par la lecture de l'Enchanteur. J'en riais plut�t. J'avais pr�vu aussi une petite boulotte au nez en trompette, savante et spirituelle, qui aurait grandi aux craquelins et au beurre sal� et aurait appris le latin chez les s�urs du pensionnat de Moka. J'en riais, imaginant la d�ception de mon vieux s�ducteur, qui pr�f�rerait sans doute la druidesse chlorotique. Je me disais pourtant que j'aimerais mieux avoir la seconde en pension � la maison. Au moins, nous n'allions pas nous ennuyer et ce serait l'occasion de s'instruire un peu en lui demandant ce que l'on apprend de nos jours aux jeunes filles de Bretagne.</p><p>Tout �tait pr�t. La chambre attendait l'invit�e. Le parfum de myst�re nous grisait. Chateaubriand �tait f�brile, ses rhumatismes se calmaient. M<sup>me</sup> P�ques aussi s'�tait calm�e, elle se disait qu'elle allait enfin rencontrer M. de Chateaubriand. La clef de mon petit placard de Barbe-Bleue pendait � la vue de tous, � mon gousset, avec ma montre en or et mes breloques.</p><p>Elle �tait habill�e en homme. Elle �tait noire de peau. Elle avait les cheveux courts. C'�tait beaucoup. Notre romantisme �tait battu � plate couture. M<sup>me</sup> P�ques, ma sublime Z�lie, avait l'air d'une �g�rie de province. C'�tait une catastrophe.</p><p>L'invit�e me vit d�s la porte coch�re :</p><p>� Etes-vous M. de Chateaubriand ?</p><p>��Vous me faites trop d'honneur, mademoiselle. Il vous attend. �</p><p>Chateaubriand, un instant plus tard, surgissait, comme un tigre. Il avait oubli� son �ge. Je l'avais coiff� le matin et il �tait le plus brillant du panth�on des auteurs de g�nie depuis Hom�re. Son �il p�tilla en la voyant. Son sourire �tait au point depuis des d�cennies. Elle �tait petite et menue, simple et fra�che. L'art de la coiffure est tout d'ex�cution. Une coiffure r�ussie cela se voit dans le premier regard que le client jette au miroir. Il jubilait de d�couvrir que sa correspondante �tait mul�tre. Ce matin-l�, l'�il de M. de Chateaubriand �tait irr�sistible :</p><p>� Vous vous trompez, saluez donc M. P�ques. Jeanne d'Arc � Chinon ne s'�tait pas m�prise en reconnaissant le Dauphin, vous voyez bien que M. P�ques est un peu plus jeune tout de m�me. Entrons vite. �</p><p>C'�tait �trange qu'elle ait fait cette erreur, comme si elle l'avait imagin� de mon �ge. Il l'entreprit d�s l'escalier. Il lui dit qu'elle lui rappelait Ourika, l'h�ro�ne du roman de son amie la duchesse de Duras, qui avait tant de succ�s, presque autant qu'Atala sa petite Indienne. Le roi Louis XVIII avait m�me dit qu'Ourika �tait � une Atala de salon �, avec son h�ro�ne noire. Elle souffre de ne pas pouvoir aimer, � cause de sa couleur, dans une famille de la noblesse, le jeune homme qui s'est �pris d'elle. Chateaubriand pr�cisa son compliment, en disant � la belle qu'elle avait l'air d'une Ourika qui serait heureuse. Elle r�pondit en riant :</p><p>� Je l'ai lu, bien s�r. J'aime beaucoup les romans sign�s du beau nom de Duras. De quoi mourir, vraiment. Mais je pr�f�re <emphasis>Atala</emphasis>�</p><p>��Je vous pr�terai les autres romans de M<sup>me</sup> de Duras, Edouard et Octave.</p><p>��Je les ai lus aussi.</p><p>��Adolphe, cette petite a tout lu ! �</p><p>Elle avait trop lu, c'�tait clair. Elle �tait trop belle, trop franche. Elle lui plaisait. Elle me fixait du regard. Il �tait rest� li� avec Claire de Kersaint, duchesse de Duras et romanci�re. Elle avait �pous�, en exil � Londres, Am�d�e Bretagne Malo de Durfort-Duras, au formidable triple pr�nom. Il la consid�rait comme sa s�ur de c�ur, celle qui avait remplac� Lucile, sa s�ur pr�f�r�e, morte trop t�t.</p><p>Il pouvait bien, en pensant � elle, s'�prendre, dans sa vieillesse, de sa plus c�l�bre h�ro�ne. Il avait aim�, � l'�poque de ses voyages, ces Am�rindiennes � la peau brune, il pouvait avoir envie de s'en souvenir une derni�re fois, et s'enflammer pour cette nymphe sombre. Il pouvait surtout, avant de para�tre devant Dieu, vouloir racheter les fautes de son p�re : cette jeune m�tiss�e venue de Saint-Malo pouvait effacer les images de celles qui �taient mortes � fond de cale, d�port�es comme esclaves, vendues pour que M. de Chateaubriand p�re puisse acheter son donjon. Avec cette raison inavouable, et peut-�tre fausse, cette Ourika inattendue avait toutes les qualit�s du monde.</p><p>Sans compter celles qui pouvaient me s�duire moi, avec mon pr�nom de roman de Benjamin Constant. Je pensais trop au bonheur de M. de Chateaubriand pour me dire que cette jeune fille singuli�re me plaisait, je redoutais trop les lubies r�centes de Z�lie pour montrer quoi que ce soit. Je fis l'amphitryon de vingt-neuf ans, qui accueillait avec une affection filiale cette magicienne de Bretagne. Chateaubriand n'avait pas jet� un regard � Z�lie, qui baissait les yeux.</p><p>Il intervint, avec une amabilit� de diplomate : � Vous savez, cher Adolphe, que je ne suis jamais encore venu chez vous, faites-moi tout voir. �</p><p>Je tremblais qu'il ne trouv�t mon placard.</p><p>Je le fis entrer. La premi�re r�flexion qu'il fit fut celle-ci :</p><p>� Vous avez l� une fort jolie maison et des mieux tenues, si ce n'est que je m'�tonne, chez vous qui aimez tant les livres, de n'en voir aucun. Chez nous, dans notre palais trop petit, nous en avons trop, il faudra que vous en preniez quelques-uns � chacune de vos visites. �</p><p>Je lui expliquai que des soucis d'�conomie m'avaient amen� � devenir client d'un cabinet de lecture du boulevard Saint-Germain. Je rendais les livres aussit�t lus. Ce que je n'osais lui dire c'est que pour les plus beaux, je n'avais pas besoin de les garder chez moi. Je les savais. J'avais ma biblioth�que avec ses rayonnages bien organis�s � l'int�rieur de la cavit� de mon cr�ne.</p><p>Il ne dit rien, mais d�s le lendemain, un commis me fit porter l'�dition Ladvocat de ses �uvres, qui n'�taient pas encore compl�tes, puisque le plus beau manquait, qu'il voulait peaufiner encore, ses M�moires. Le coursier apporta aussi les romans de M<sup>me</sup> de Duras et un choix de po�sies. Je n'eus pas la na�vet� de croire que ces beaux volumes reli�s de cuir vert �taient uniquement pour moi. Sur la tranche, d�licatesse extr�me, il avait fait dorer mon chiffre, les lettres A.P., car il avait un relieur personnel qui avait d� travailler dans l'heure. Il fallait songer � distraire et � occuper la belle Ourika � elle ne s'appelait ni Vell�da ni Cymodoc�e, mais bien Sophie � durant ce s�jour � Paris dont je n'osais demander la dur�e. J'installai moi-m�me les livres dans sa chambre. Chateaubriand y avait ajout� des partitions rares. Elle choisit tout de suite la transcription de cette suite de ballet de Beethoven que peu de gens connaissent. En l'�coutant, j'imaginais Prom�th�e encha�n� � son rocher, le foie d�vor� chaque jour par l'aigle de Jupiter.</p><p>Ces volumes de chez Ladvocat sont pour moi une relique de ces journ�es, de ces ann�es. Le premier porte sur la page de garde d'une haute �criture � peine trembl�e : � Pour mon cher Adolphe P�ques, son ami, Chateaubriand. � Je sus par un des neveux de M. Joseph Joubert, qui avait �t� son plus vieil ami et lui avait trouv� le surnom de l'Enchanteur, qu'il n'avait pas eu mieux sur l'�dition originale du G�nie du christianisme, qu'il conservait pieusement dans la salle de billard-biblioth�que de leur belle maison de Villeneuve, sur les bords de l'Yonne, l� o� Les Martyrs avaient �t� compos�s.</p><p>Ce que le grand homme attendait de moi �tait clair : nous entreprendrions, M<sup>lle</sup> Ourika-Atala et moi, des s�ances de lecture admirative suivies de conversations litt�raires, qui la mettraient au fait de tout ce qui concernait notre illustre voisin et la feraient patienter jusqu'� l'heure de la visite, qu'il promit de lui faire chaque jour, en fin d'apr�s-midi, � pour �claircir quelques d�tails de la vie malouine, n�cessaires � la relecture des premiers livres de mes m�moires, avant de les faire d�poser � la soci�t� �ditoriale, ces forbans qui sont propri�taires de ma post�rit� �.</p><p>Chateaubriand poursuivait : � J'ai vendu mes M�moires, je vous l'ai dit d�j�. J'avais besoin de subsides, j'avais le pied sur la gorge, toujours � court d'argent, depuis ce nouveau souverain, abject usurpateur qui nous met � la rue. Les charit�s de M<sup>me</sup> de Chateaubriand aussi ach�veront ma ruine ! Je finirai au milieu de ses pauvres ! Je n'�cris plus que pour eux, mes pages servent � secourir des mis�res que seule la sainte femme conna�t. Une femme qui aime les bijoux, c'est terrible, mais une femme qui aime les pauvres, c'est sans fond. En plus, elle ne lit rien. Je ne sais pas ce qu'elles valent, mes pages, je vous en lirai encore si vous voulez, mais je puis dire, d�j�, que c'est une bonne �uvre ! J'ai hypoth�qu� ma tombe. �</p><p>La v�rit� �tait, bien entendu, un peu diff�rente. Dit comme cela, c'�tait si beau � il nous avait sorti au passage trois phrases de sa pr�face, avec en plus la dr�lerie de sa conversation, que ses lecteurs ne devinent pas toujours. Il me prit � part pour m'obliger � accepter quelques louis pour les frais de notre pensionnaire, mais surtout pour me demander si ces s�ances de lecture avec elle ne me g�neraient pas. Je lui r�pondis que je me sentais le jeune homme de compagnie de quelque princesse orientale. � Jeune homme, cher Adolphe, tu l'es assur�ment, et il est des moments o� j'aimerais avoir ton �ge. Je suis terriblement jaloux de ta jolie t�te � l'antique ! �</p><p>� � l'antique �, il me mettait au mus�e ! Nous ferions donc, elle et moi, des progr�s en litt�rature. Je me d�cidai � lire tout ce que je ne connaissais pas encore : l<emphasis>'Essai</emphasis> sur les r�volutions et De la libert� de la presse, les autres livres politiques, pour me mettre un peu de plomb dans la cervelle. Je me r�jouissais d'avance de ces d�couvertes. Je cherchais surtout les lectures les plus s�rieuses possible. Je regardais les yeux noirs de la jeune Malouine, Sophie. Je tremblais de peur devant cette mosa�que de bonnes intentions. � son pavement, je venais de reconna�tre l'Enfer.</p></section><section><title><p>IX</p></title><p>Elle m'avait apport� le brouillard, les brumes et le vent sal�. Comme je les imaginais � Saint-Malo, une ville que j'allais d�couvrir bien plus tard, � cause d'elle. Le brouillard, pour moi qui n'aimais que les lignes nettes et qui ha�ssais l'impr�vu. Elle me raconta ce qu'avait �t� sa vie. Elle me dit comment elle s'appelait. Elle me laissa deviner son vrai caract�re. Elle avait une fermet� qui me faisait peur, un caract�re tremp�, un s�rieux qui la rendait quelquefois glaciale, puis elle s'animait. Un regard tranchant comme une lame. Elle avait d� souffrir de son isolement. Elle �tait d'une solidit� de navire qui survit � toutes les temp�tes. Elle donnait aussi, � d'autres moments, envie de la r�conforter et de lui dire qu'elle �tait ici en s�curit�, que la vie n'obligeait pas toujours � se battre et qu'elle n'avait pas � avoir peur de l'avenir. Je me trompe peut-�tre, je n'ai pas eu assez de temps pour la conna�tre ; je ne l'ai pas assez fait parler. Elle ne s'�panchait gu�re. Elle �tait arriv�e d�guis�e en soldat de Mozart, elle sortit de jolies robes de sa malle. J'imaginais qu'� Saint-Malo, voir des jeunes filles � la peau sombre �tait moins rare qu'� Paris.</p><p>Autant aller au fait, dire tout de suite ce qui m'est arriv� ce premier jour.</p><p>Il faut ici une br�ve interruption, une coupure. Je reprendrai le r�cit dans quelques lignes.</p><p>Il y avait deux hommes en moi, et je ne l'avais pas compris. Le bon M. P�ques, le coiffeur bien coiff�, le bonhomme dont on se moque et que ses amis imitent au d�ner mensuel des grands coiffeurs. Et un autre, qui existait aussi et que je ne voyais pas quand je me regardais dans la glace. Un Adolphe P�ques qui n'avait pas mon visage, pas ma stature, qui ne me ressemblait pas, mais qui �tait moi, aussi : celui qui lisait � haute voix les pages de M. de Chateaubriand. Celui qui aurait voulu aller aux Am�riques, � J�rusalem et aux Indes, celui qui aurait aim� �crire.</p><p>Ce second Adolphe s'�veilla au premier des regards de la jeune Malouine. Si j'�tais si bien avec Z�lie, ma femme, si je ne concevais pas de la quitter, c'est parce qu'elle ne s'adressait qu'au premier de ces deux hommes. Elle ne s'�tait m�me jamais aper�ue que l'autre exist�t. Elle avait des excuses. L'autre ne sortait que rarement de sa torpeur, enferm� depuis des ann�es, depuis mes solitudes de Boulogne au pied de la colonne de la Grande Arm�e. Il sortait de sa cachette de bronze, l'autre, quand j'�tais seul, � lire, quand je r�vais. Quand j'ai eu trente ans, peu apr�s ces �v�nements, j'ai m�me pens� qu'il �tait mort. Que je ne le reverrais plus, que je ne serais bon qu'� rire, � vivre bien, et � entendre mes amis se moquer de mon accent du Nord. D�s que je parlai avec elle, je compris qu'il existait vraiment, ce fr�re int�rieur, ce h�ros que j'avais cherch� � �touffer parce qu'il �tait moi et ne me ressemblait en rien. Avec elle, si s�rieuse, je n'aurais pas envie de rire, de d�jeuner au jardin ou de complimenter la cuisini�re. Elle avait le m�me ton que les phrases de Chateaubriand. Elle me faisait lever la t�te. Mieux que la meilleure des interpr�tes, des com�diennes, des lectrices. Un don naturel, une voix, que j'entendis aux premiers mots. C'est ce que j'aimai, tout de suite, en elle.</p><p>Elle parlait � mon double. Elle me voyait comme moi-m�me je n'avais pas os� me voir, et depuis qu'elle me voyait ainsi, j'existais. J'�tais un �tre v�ritable, celui qui m�riterait un jour d'avoir une statue au milieu des nuages au sommet de la colonne de ma grande arm�e.</p><p>J'ai r�sist� tant que j'ai pu. Je l'ai mise � l'�cart, j'ai tout fait pour l'�loigner, pour la fuir. J'aurais voulu la renvoyer en Bretagne, l'exp�dier � Rome, l'offrir en esclave au pape et la faire embarquer pour Constantinople, je voulais pour elle un couvent � J�rusalem ou une hutte dans les for�ts de Sib�rie. Le grand homme l'avait log�e chez moi. Elle r�veilla en moi un monde de vertiges, elle me parla tout de suite comme si j'�tais ce h�ros dont je n'avais jamais pu voir le visage � moi-m�me, �clatant, dont je saisissais le reflet au centre d'un disque noir et glac�, quand je me mettais en face d'elle et que je la regardais. Nous arr�tions alors de lire. Ses yeux n'�taient pas noirs pourtant. Ils avaient une changeante couleur de gris tirant sur le brun et l'or, dont le soleil faisait varier l'intensit�, un fruit sur l'arbre apr�s la pluie.</p></section><section><title><p>X</p></title><p>Une jeune femme noire � Paris, v�tue � la mode, faisait son effet. Les passants se retournaient pour mieux la voir, pour lui demander de leur montrer les paumes de ses mains, bien blanches. Cela me fit horreur. Je la plaignais, j'enrageais contre la b�tise de ces malotrus. Nous limitions ses sorties, je la maintenais le plus possible � la maison. Elle sortait sans moi, elle n'�tait pas habitu�e � rendre des comptes.</p><p>Elle �tait libre, je n'avais pas re�u mission de la mettre en cage. � Saint-Malo, presque personne ne pr�tait attention � sa peau sombre, me disait-elle. Les armateurs ramenaient parfois en Bretagne, de leurs voyages, des domestiques de couleurs vari�es, pas exactement des domestiques, mais des nourrices, des jeunes filles pour faire la lecture ou pour cuisiner, des beaut�s qui vivaient avec toute la famille sans que personne n'y trouve ni � redire ni � commenter, sans que les voisins s'exercent trop non plus au petit jeu des ressemblances. C'est ce qui �tait arriv� � ma nouvelle h�ro�ne. Elle portait un vieux nom de la ville, de ceux qui font taire les caquetages, un nom de malouini�re et de vieil h�tel intra muros. Elle avait des s�urs � la blancheur d'hermine, bien �tablies, et des fr�res capitaines au long cours, pr�ts � reprendre les lucratifs voyages de cette dynastie qui bourlinguait et coursait d�j� sous Henri II. Son nom sentait la mer, l'opulence, le danger, la bonne �ducation et l'histoire de Bretagne, les commodes en bois exotique cir�es comme des miroirs et les cartels en �caille. Dans le grand salon de la maison de Saint-M�loir, refait au commencement du r�gne de Louis XVI avec ses boiseries blanches r�champies en bleu ciel, la couleur de sa peau avait trouv� un �crin. Elle n'en savait rien, exactement comme la jeune Ourika dans le roman, n'y pr�tait pas attention et n'en parlait � personne.</p><p>Ourika comprend dans le m�me instant qu'elle est amoureuse, qu'elle a la peau noire et que, pour cette seule raison, elle ne pourra jamais vivre avec celui qu'elle aime et qui l'aime. Mon Ourika-Sophie avait grandi elle aussi dans une grande famille, tr�s lib�rale, o� personne ne s'�tait souci� de lui parler de sa couleur, o� tout �tait permis, o� on lisait Rousseau. Tout, les jeux, la musique, les livres, les spectacles, l'amiti�, les voyages, les aventures les plus �tranges, tout, sauf l'amour vrai et le mariage. Ourika-Sophie voulait �tre H�lo�se, vivre comme dans les romans. Son envie d'amour la renvoya � la duret� du monde, � l'injustice du si�cle, au triomphe froid de la raison. L'Ourika du roman avait pr�f�r� mourir plut�t que de survivre � son d�sespoir. M<sup>lle</sup> Sophie de Kerdal, puisque c'�tait son vrai nom, avait su tirer parti de sa naissance plus tardive, la R�volution avait pass�, avec la guerre de Saint-Domingue � l'�le d'o� elle venait � puis l'Empire � la France de Jos�phine avait r�invent� l'esclavage, mais au loin � et puis, chez les romantiques, son originalit� avait bien des attraits. Que savait-elle, sur son rocher malouin, des romantiques ?</p><p>Elle en savait tout. Elle les connaissait comme des amis, elle r�vait de s'adjoindre � leur troupe. Elle s'�tait abonn�e � L<emphasis>'Artiste,</emphasis> qui d�fendait les id�es les plus avanc�es en mati�re de peinture et de sculpture, les modes les plus en vue et reproduisait en lithographie les sc�nes les plus terribles des derniers romans. Elle avait fait toute seule, par la lecture des livres et des journaux, par la pratique des cahiers de musique et des albums de dessin, la r�volution romantique dans Saint-Malo. Elle avait �crit � M. de Chateaubriand, et il lui avait r�pondu. Elle arrivait � Paris, en habits d'homme, �duqu�e comme une jeune fille d'autrefois et plus au fait des jeunes gens d'aujourd'hui que si elle e�t pass� � Paris dix ann�es � aller aux th��tres, aux ballets, aux Salons de peinture. Avec tout cela, elle aurait pu n'�tre qu'une pr�cieuse ridicule. Elle �tait d'abord jolie. Ensuite, une finesse naturelle l'emp�chait de tomber dans les pi�ges qui s'offrent � tout instant sous les pas de la femme �prise de litt�rature. Quand je lui parlai du Dernier Abenc�rage, ma grande admiration, elle me dit : � Ce qui est surtout frappant, c'est tout ce qui doit se passer entre les sc�nes et dont l'auteur ne nous dit rien. � Je n'y aurais jamais pens�. Je la regardais sans la comprendre, ou plut�t, sans comprendre pourquoi je la regardais.</p><p>La maison de la rue du Bac �tait belle, avec sa cour int�rieure, son immense porte coch�re orn�e de sculptures, elle avait une fi�re allure aristocratique, mais les Chateaubriand n'y occupaient qu'un assez petit appartement, peu propice aux r�ceptions, entre cour et jardin, o� ils avaient rassembl� des souvenirs. C�leste avait sa voli�re pour ses chers oiseaux, son seul luxe de vieille dame, sa meilleure compagnie, disait-elle.</p><p>Dans ce qui servait de salon, il y avait au mur des paysages et des souvenirs de voyages, plus, dans le cabinet de travail, quelques objets plus secrets, dont je finis par comprendre qu'ils �voquaient, par associations d'id�es, les femmes qu'il avait aim�es, tr�sor de bibelots que C�leste surveillait en souriant, satisfaite de la poussi�re.</p><p>Pas vraiment de biblioth�que : les rayonnages �taient d�vast�s, sans grands livres, car M. de Chateaubriand avait fini par les vendre presque tous, et, au bas de ces planches vides, des piles d'ouvrages non coup�s jonchaient le sol, envoy�s par des libraires ou par de jeunes auteurs qui lui adressaient des hommages avec de flamboyantes d�dicaces qu'il regardait � peine. Ces livres-l� n'avaient pas eu l'honneur d'�tre hiss�s jusqu'aux �tag�res et tout le monde s'y prenait les pieds. Personne n'avait le droit d'y toucher, jusqu'� ce que le ma�tre ait dit, ce qui arrivait deux fois l'an, � Il faudrait commencer un peu le tri �, et alors, C�leste et Dani�lo faisaient tout dispara�tre, avant que le courrier du lendemain ne rapporte une dizaine de livres, le commencement de la fourn�e du semestre suivant.</p><p>Mon pr�d�cesseur �tait un valet. Il le rasait en l'appelant monsieur le Vicomte, Ma�tre, monsieur le Ministre. J'ai adopt� avec lui un style moderne, qui je crois lui plaisait, je lui donnais tout simplement du monsieur, il m'appelait Adolphe avec un regard paternel. Dans le particulier, il aimait rire et ne semblait pas toujours croire � son personnage. D�s qu'il �tait en public, tout changeait. Il devenait le plus grand �crivain de son temps, l'homme d'�tat, le diplomate, l'opposant qui avait tenu t�te � � Buonaparte � et qui m�prisait ouvertement le gros � Philippe �. Il ne riait jamais en soci�t�, ne plaisantait plus et racontait ses voyages en pr�voyant ses effets : crocodiles, cataractes et clairs de lune, inlassablement � et pour les grandes occasions, l'entr�e � J�rusalem le jour de la Saint-Fran�ois, sa f�te, ou sa conversation avec George Washington. M�me devant M<sup>me</sup> R�camier, sa belle Juliette, il n'�tait pas aussi libre, aussi enfant, qu'avec C�leste et moi.</p><p>Ces bibelots, c'�tait sa vie pos�e sur des �tag�res. Une gravure de Washington, qu'il disait avoir rencontr� dans sa maison de Mount Vernon, une pierre ramass�e au Saint-S�pulcre, une coupe remplie de sable du Sina�, des portraits en miniature de Louis XVI et Marie-Antoinette auxquels il avait �t� pr�sent� � Versailles, une carte de la ville de Saint-Malo, un chat de pierre noire qui lui rappelait Combourg, sorte de f�tiche tut�laire qui hantait ses nuits depuis la grosse tour o� son p�re l'enfermait en lui disant � Monsieur le chevalier auriez-vous peur ? �, un caillou rejet� par les trombes d'eau de Niagara, ce site devenu si c�l�bre et qu'il avait �t� un des premiers � visiter, une vue du ch�teau de Prague, o� il �tait arriv� � pied, des gravures d'apr�s l'histoire d'Atala et m�me une pendule que lui avait offerte une duchesse montrant les fun�railles de son h�ro�ne entre le beau Chactas et le p�re Aubry dans son capuchon d'ermite, qui devait lui tenir bien chaud dans les for�ts du Nouveau Monde.</p><p>Ce que j'aimais le mieux, mis � l'honneur sur le bureau, c'�tait un encrier offert par le Tsar : socle en marbre jaune, portant un groupe de bronze repr�sentant Amour et Psych�. La statuette se soulevait. L'Amour faisait buvard. On d�couvrait deux godets de verre, l'un pour l'encre, l'autre pour la poudre. Ce fut le duc de Lieupart qui en h�rita, Dieu sait pourquoi, � la mort de l'�crivain, qu'il n'avait que fort peu connu.</p><p>Chez nous, en revanche, il n'y avait pas de souvenirs, pas d'objets : Z�lie n'aimait poss�der que ce qui nous �tait utile, sage conduite. Je m'�tais born� � ranger, dans la chambre de ma m�re, les premiers instruments que j'avais achet�s quand je faisais mon apprentissage. Je les gardais sans doute avec trop de sentiment.</p><p>Et puis, dans cette chambre, il y avait ce placard que je fermais � clef et que je n'ouvrais pour personne.</p></section><section><title><p>XI</p></title><p>M<sup>me</sup> P�ques, d�s la premi�re semaine, s'�loigna de moi. Ou plut�t, elle continua son commerce, sa vie, ce petit train-train qui jusqu'alors me charmait et comblait les vides de mon existence. Les vides : tout ce que M. de Chateaubriand n'occupait pas. Les moments o� je n'allais ni chez lui, ni chez M<sup>me</sup> R�camier, ni chez les dames �perdues qui me demandaient de ses nouvelles. Z�lie avait fait tr�s vite de grands progr�s dans sa mani�re de se montrer jalouse. Elle �tait devenue strat�ge, elle s'�loignait parce que je cessai de m'int�resser � elle et que cela se voyait trop. Mes vrais moments de vie �taient ces conversations de l'apr�s-midi, quand j'�tais seul avec Sophie � quand elle attendait M. de Chateaubriand. Nous parlions de livres sans pouvoir nous arr�ter. Elle les aimait autant que moi. Elle avait devin�, d�s le troisi�me jour, le premier de mes grands secrets, ma m�moire. Je me laissais aller devant elle � ma folie, � r�citer par c�ur des pages enti�res. Elle fut la premi�re, et � ce jour la seule, pour laquelle s'ouvrit la biblioth�que de l'int�rieur de ma t�te, ces �tag�res qui tournaient en spirale dans mon cerveau. Je la laissais d�ambuler en moi, et j'en faisais autant chez elle, d'esprit � esprit, les yeux dans les yeux. Elle commen�ait un paragraphe, je l'achevais. Elle se lan�ait dans une phrase que je ne connaissais pas, et � peine l'avait-elle finie que je la savais � mon tour et pouvais la lui redire. Me la redire d'abord int�rieurement, bouche ferm�e, et ainsi cette phrase se rangeait, � une place nouvelle, parmi mes tr�sors.</p><p>Nous �tions deux biblioth�caires qui se faisaient visiter leurs r�serves mutuelles, mais nos livres �taient en nous � et c'est au fond de ses yeux que je pensais toujours, avant d'entrer dans les pages dont elle me laissait la clef. Je l'explorais, je caressais les lignes, je d�vorais ce qu'elle me montrait. Elle lisait : � Dans les flancs de cette montagne s'ouvrait une route inconnue �, je poursuivais en sourdine, alors qu'elle terminait la phrase : � L'entr�e en �tait ferm�e par des buissons d'alo�s et des racines d'olivier sauvage. �</p><p>Elle ouvrait un autre volume au hasard :</p><p>� Le Maure sentit son c�ur se serrer � la lecture de cette lettre. Il partit de Malaga pour Grenade avec les plus tristes pressentiments. Les montagnes lui parurent d'une solitude effrayante, et il tourna plusieurs fois la t�te pour regarder la mer qu'il venait de traverser. �</p><p>J'avais abandonn� toute d�fense, elle avait cess� de se surveiller. Nous �tions deux jeunes fous, atteints du m�me mal, qui laissent d�border une passion toujours tue, toujours contenue, et qui enfin s'�panouissait. J'�tais heureux. Je le sentais. Elle aussi. Nous ne nous approchions pas trop l'un de l'autre.</p><p>Chateaubriand conservait dans sa chambre une bouteille de verre sombre, couleur bleu nuit, ferm�e par un bouchon d'or, merveille d'orf�vrerie qui e�t mieux convenu � un flacon de cristal, o� alternaient, en relief, des colombes, des croix et des fleurs de lys. Je me suis demand� longtemps quel pouvait �tre l'onguent, l'�lixir pr�cieux, que contenait ce flacon qui ne portait aucune �tiquette de parfumeur. � Je vois, Adolphe, que cela t'intrigue. Rassure-toi, je ne me fournis pas chez un de tes concurrents. Ce n'est ni l'huile de Macassar, ni la double p�te des Sultanes. C'est un flacon d'eau. �</p><p>Cette bouteille venait de J�rusalem. Il l'avait rapport�e de son voyage en Terre sainte. Elle ne portait alors, comme une gourde de voyageur, qu'un bouchon de li�ge. C'�tait un prodige de ne l'avoir pas bris�e, dans ses voyages � dos d'�ne et dans des charrettes peu s�res, lors de son retour par Carthage, Tunis, l'Espagne et l'Alhambra de Grenade. � Dans cette bouteille, j'ai voulu rapporter un peu d'eau du Jourdain. L'eau du fleuve o� saint Jean a baptis� le Christ, une eau qui a des si�cles et qui, puisque sa source coule encore, est chaque jour nouvelle. �</p><p>Il l'avait offerte, non � la duchesse de Berry comme certains l'ont dit, mais au roi Charles X lui-m�me, pour le bapt�me du duc de Bordeaux, l'enfant du miracle, h�ritier du tr�ne l�gitime, son roi. � Quand je l'ai remplie, en 1806, je n'en pr�voyais pas l'usage. Je l'avais voulue comme une relique pour ma maison. �</p><p>Je n'avais pas tout de suite compris. Je ne saisis le sens de ces paroles que plus tard, quand je coiffais M<sup>lle</sup> Hortense Allart de M�ritens. Il lui avait, � elle aussi, montr� la fiole d'eau du Jourdain. Il avait d� �tre, avec elle, plus explicite, et pour cause. Elle me mit les points sur les i. � Pour ma maison � voulait dire � pour ma Maison �, son illustre lignage, la famille des Chateaubriand qui depuis le X<sup>e</sup> si�cle �tait illustre en Bretagne et se rattachait m�me aux anciens rois de cette province, avait-il cru bon de redire � la belle Hortense qui s'occupait � broder pendant ce temps-l�. Comme lorsque le prince de Talleyrand, sur son lit de mort, accueillait le roi Louis-Philippe par ces mots : � C'est un bien grand honneur que le roi fait � ma Maison � et tout le monde avait entendu la majuscule. La race des Talleyrand-P�rigord valait bien celle des Bourbons-Orl�ans � et les Chateaubriand de Bretagne n'en �taient pas loin. Hortense Allart fut plus bavarde encore. � Hortense, il avait �crit, elle me montra la lettre : � Laissez-moi appuyer, ne f�t-ce qu'en r�ve, ma vie contre la v�tre. � Ce flacon rapport� avec l'eau du fleuve de l'Evangile signifiait simplement qu'� cette date Chateaubriand n'avait pas abandonn� l'id�e d'avoir un h�ritier. S'il en parlait ainsi, des ann�es plus tard, � M<sup>lle</sup> Hortense, qui �tait si jeune, c'est sans doute qu'il y pensait encore.</p><p>Lorsque naquit, quelques mois apr�s l'assassinat du duc de Berry,�� fils pr�f�r� du roi, qui s'ennuyait avec l'a�n�, le duc d'Angoul�me � cet h�ritier impr�vu, l'enfant du miracle, Chateaubriand offrit au roi sa bouteille d'eau du Jourdain. Charles X, qui avait le sens des symboles, ne voulut rien changer � cette modeste bouteille de verre grossier et opaque souffl�e dans une ruelle de J�rusalem, mais fit faire par Odiot, le meilleur orf�vre d'Europe, un luxueux bouchon d'or massif, qui ne fut ouvert qu'� Notre-Dame de Paris, devant la Cour. On avait fait venir en procession � travers tout le pays, depuis le ch�teau de Pau, le berceau d'Henri IV qui �tait une carapace de tortue. Les braves gens criaient � No�l ! No�l ! � pour la derni�re fois du si�cle. Les larmes de M. de Chateaubriand, pair de France, ministre et ambassadeur, coul�rent lorsque coula sur le front du dernier descendant de Saint Louis, petit enfant qui hurlait � la mort, les gouttes de l'eau du Jourdain.</p><p>Le roi, qui tenait � montrer qu'il �tait le premier gentilhomme de son royaume, rendit lui-m�me le flacon � Chateaubriand, avec, en guise de pr�sent, le capuchon d'or, et lui dit : � Ceci peut encore vous servir, j'avais bien demand� � Monseigneur de Paris qu'il n'utilis�t pas tout. � Depuis, la bouteille, � moiti� vide, �tait rest�e dans la chambre, devant les pages � moiti� achev�es des M�moires, avec le d�sir, � moiti� avou�, d'un enfant qu'aucune de ses ma�tresses ne lui donna. Pour que cela ne croupisse pas M<sup>me</sup> de Chateaubriand, curiste avertie, fit remplir la bouteille � ras avec de l'eau de La Bourboule. Quant au petit enfant du miracle il ne fit jamais d'autre miracle que celui de sa naissance.</p><p>Chateaubriand resta son meilleur d�fenseur. C'est peut-�tre parce qu'il avait donn� l'eau de son bapt�me, par esprit de chevalerie, et par orgueil, qu'il se consid�ra comme son parrain. Quand sa pauvre m�re, cette belle princesse italienne qui louchait, la duchesse de Berry se retrouva captive dans la citadelle de Blaye de ce Louis-Philippe qui avait envoy� en exil les princes de la branche a�n�e, on entendit pour la prot�ger la voix de Chateaubriand qui clamait dans le d�sert � celui du Sina�, emport� � la semelle de ses bottes : � Illustre captive de Blaye, Madame, votre fils est mon roi. �</p><p>J'ai encore une petite bo�te en carton bouilli qui porte cette inscription, avec un portrait de Chateaubriand, une vue de Blaye, et, � l'int�rieur, un portrait de la duchesse, une bo�te de contrebande, que la police du roi citoyen faisait saisir et dont j'ai sauv� un exemplaire en cachant le portrait de la proscrite sous des r�glisses. Devenu un gros pr�tendant barbu, le duc de Bordeaux, qui pr�f�ra porter dans le malheur le titre de comte de Chambord, mourut � Frohsdorf, fut enseveli � Goritz, ville oubli�e entre l'Autriche et l'Italie, o� sa tombe, dans un sinistre monast�re, n'est plus gu�re aujourd'hui visit�e.</p><p>Dans le d�but de leur exil, les princes l�gitimes avaient re�u, � Prague, la visite de Chateaubriand. C'est l'une des plus belles pages et des plus connues de ses M�moires. L'�crivain diplomate avait pris � part, sur ses genoux, les deux petits enfants sur qui reposait le poids de l'histoire et il avait entrepris de leur enseigner la g�ographie. Il leur avait racont� les pays qu'il avait vus. La cataracte de Niagara et les faubourgs de J�rusalem, les ruines d'Ath�nes et les nouvelles �glises de Londres. Le petit prince n'avait pas cill�, sa s�ur, Mademoiselle Louise, tremblait � l'�vocation des crocodiles. Un futur roi sans couronne ne doit avoir peur de rien. Celui qui ne fut jamais Henri V s'exer�ait, petit enfant, � avoir le courage d'Henri IV. Aujourd'hui, toutes ces chim�res sont mortes, plus personne ne s'y int�resse, � part moi.</p><p>Comme le bouchon d'Odiot �tait un chef-d'�uvre, l'eau ne s'�vapora pas. L'ann�e 1848, celle qui vit s'effondrer l'usurpation de Louis-Philippe, M. de Chateaubriand me fit remarquer d'une voix faible qu'il y avait encore de l'eau dans cette bouteille. Son Henri V n'avait pas d'avenir et je crois que Chateaubriand avait compris qu'il n'en aurait jamais. Je crus d'abord qu'il voulait dire : � Le peuple a chass� Philippe, le temps o� ma bouteille � baptiser les princes pourra resservir est de retour. � Mais ce n'�tait pas cela. Chateaubriand allait mourir quelques jours plus tard. Il me regarda avec un sourire d'une grande douceur, que je lui avais rarement vu :</p><p>� Tu te souviens, Adolphe, de la premi�re fois o� tu m'as demand� ce qu'il y avait dans cette fiole. Elle t'avait fait r�ver, avoue, ma bouteille d'eau du Jourdain. Moi aussi, tu sais. C'�tait le temps des esp�rances. Tout cela est bien fini. Je crois que ce que nous allons voir, ce sera le sacre du peuple, et c'est tant mieux, c'est l'avenir. Le temps est fini o� les po�tes voyageurs baptisaient les rois. Tu verras cela toi, tu deviendras d�put�, tu as l'intelligence, l'instruction, les id�es. Si elle te pla�t, Adolphe, cette bouteille, je te la donne, en souvenir de mes voyages. �</p><p>Je restai confondu. � cette �poque, je ne le supportais plus, je faisais bonne figure en venant le voir, il �tait tr�s diminu�, je croyais qu'il ne me voyait m�me plus, je fus surpris de ce cadeau dont je ne sus que penser, ce fut, en apparence, comme une r�conciliation.</p><p>Plusieurs ann�es plus tard naissait mon second fils et je l'ai baptis� avec l'eau du Jourdain. J'ai demand� � mon cur�, avec les mots du roi de France, de ne pas utiliser toute la bouteille. Ce sera la Sainte Ampoule de notre famille, j'en fais ici la pr�diction. Aujourd'hui, la bouteille bleue � goulot d'or tr�ne dans notre foyer, � Fontainebleau. Je pense que mon fils aurait pu ne jamais na�tre. Il faut que je raconte cela aussi.</p></section><section><title><p>XII</p></title><p>Quand il venait faire � Sophie sa visite quotidienne, je quittais les lieux. Le premier et le deuxi�me jour ce fut par discr�tion, pour ne pas laisser croire que je les surveillais. Je ne savais pas vraiment ce que le vieil homme voulait d'elle. Elle ne me raconta jamais ce qui se passait pendant les heures de t�te � t�te, ces minutes de bonheur dont j'�tais exclu et o� elle �tait captive. Exclu, doublement. Elle prenait ma place. Il arrivait avec des papiers. C'�tait sur elle maintenant qu'il essayait ses <emphasis>M�moires �</emphasis> elle devenait � son tour la servante de Moli�re. Servante ma�tresse ? Il me dit qu'il pr�parait pour la fin de l'ann�e une nouvelle s�rie de lectures des meilleures pages devant un petit cercle choisi, chez M<sup>me</sup> R�camier, comme toujours.</p><p>Ce mois-l�, je dus le coiffer, � sa demande, plus encore que de coutume. Il ne me lut plus rien. Je ne servais plus. J'�tais juste bon � entendre, le ciseau et le rasoir � la main, les lettres courantes qu'il dictait au secr�taire. Je n'osais rien dire. Je n'osais pas lui faire comprendre que Sophie et moi nous devenions amis, gr�ce � lui.</p><p>Je tremblais de deviner que � gr�ce � moi � ils osaient devenir amants. Sous mon toit. Je n'osais pas lui avouer que ses lectures me manquaient, ou que s'il voulait les faire � Sophie, il pouvait nous avoir tous les deux comme public. Je cachais tous ces tourments � ma ch�re femme, si belle, qui se plaignait de me voir maussade et lointain. Ma joie qui s'en allait.</p><p>Elle me crut fatigu� par le travail : bien vite, je n'eus plus aucune ardeur � la t�che, et j'oubliai d'aller chez deux ou trois clients d'importance qui me firent conna�tre leur m�contentement.</p><p>Peu m'importait. Je souffrais d�j� au bout d'une semaine de ce r�gime. J'envoyais le monde � tous les diables. Je passais une heure ou deux � tourner autour de chez moi, � pousser mon enfer jusqu'� la rue d'Enfer, o� se trouvait la fameuse � Infirmerie �, paradis de la bonne C�leste, jusqu'� l'Abbaye-aux-Bois, o� l'Enchanteur vieillissant trouvait toujours le temps de se rendre, jusqu'au jardin du Luxembourg, en attendant qu'ils aient � fini �.</p><p>Sans moi, sans t�moin, dans ma ch�re petite chambre, devant mon placard ferm� � double tour, en secret, Fran�ois-Ren� de Chateaubriand, j'en �tais convaincu, vivait son dernier amour.</p></section><section><title><p>XIII</p></title><p>Ces promenades que je m'infligeais ressemblaient de plus en plus � des labyrinthes. Je n'osais pas rentrer rue de la Planche. J'avais peur de les trouver ensemble. J'avais peur de les voir. Je voulais arriver apr�s le d�part de Chateaubriand pour ne pas l'entendre me remercier. J'avais senti que le d�sert s'�tendait entre lui et moi. Il lan�ait ses crocodiles, ses b�douins, ses �tendues de sable, Niagara, Corinthe et Tunis pour que je ne puisse jamais le rejoindre, les rejoindre. Il avait d� remarquer mes regards. Elle lui avait peut-�tre dit que j'avais pour lui cette admiration � faire peur, monstrueuse, que je n'avais jamais os� avouer � celui qui me voyait comme son coiffeur. Un mois entier de visites quotidiennes, c'�tait beaucoup pour les quelques pr�cisions topographiques dont le d�but des M�moires �tait cens� avoir besoin. Pour une histoire d'amour, c'�tait bref. Je ne savais rien. C'�tait le pire. Ni elle ni lui ne me racontaient. J'avais peur. Je n'arrivais pas � les imaginer ensemble dans le petit lit d'acajou de notre � chambre � donner �. Je laissais cette id�e, cette image floue, dans cette pi�ce ferm�e de mon esprit o� je range les pens�es qui me font mal. Elle et lui, dans cette chambre, � c�t� du placard dont la clef pendait � mon gousset ; la chambre de la trahison. J'aurais pu rester. Rentrer sans bruit, chercher � entendre � travers la cloison pour savoir si, oui ou non� Je crois que cela m'aurait fait plus de mal encore.</p><p>Quand je revenais de mes errances dans Paris, ma femme rentrait de sa boutique. Chateaubriand �tait parti.</p><p>Sophie nous attendait en souriant, nous accueillait avec un rire, ou avec un petit cadeau qu'elle avait achet� pour nous � des fruits rares, des fleurs, une gravure� Elle nous racontait ses d�couvertes de Paris, ses promenades, ceux qui sans la conna�tre lui avaient parl�, simplement parce qu'elle �tait noire. Les robes qu'elle avait vues. Les id�es qui lui venaient. Z�lie go�tait ses r�cits. Elles �taient devenues, en quelques jours, comme deux amies. Z�lie jalouse avait compris que c'�tait la seule arme imparable.</p><p>Z�lie �tait intelligente. Elle �tait tr�s urbaine. Elle n'avait pas mis une semaine � changer de tactique. L� aussi, le rem�de pouvait me tuer. J'avais les matin�es avec Sophie, Chateaubriand � coiffer vers midi certains jours, Chateaubriand � fuir les fins d'apr�s-midi, et le soir nous �tions en trio, Z�lie, Sophie et moi. La machine de torture �tait raffin�e. Je m'enfermais de plus en plus dans mon mutisme, cette histoire m'�chappait. J'avais mes secrets. Ils avaient tous les leurs. Je voulais jouer le r�le principal, j'�tais rel�gu� en utilit�. Z�lie, bonne fille, tirait Sophie vers les derni�res �toffes, les recettes de cuisine, les projets d'excursion, une visite du mus�e d'histoire de Versailles, ma femme faisait semblant de ne pas voir le caract�re de notre invit�e. Sophie r�pondait avec beaucoup d'esprit et de joie. Elle ne vivait pas que dans les livres. Les livres, c'�tait ce qu'elle partageait avec moi.</p><p>Elle pouvait, apr�s tout, s'entendre avec Z�lie, sans moi : la blonde et la noire, comme dans les tableaux de M. Chass�riau. Sophie nous civilisait. Je pouvais, durant ces soir�es, la regarder � loisir sans que mes regards parussent g�nants, c'�tait tout ce que je m'autorisais � grappiller dans ces moments difficiles � soutenir. Nous nous retirions, selon un rituel bien ordonn�, Z�lie et moi, un peu apr�s dix heures. Sophie avait achet� d'autres partitions, certains soirs, elle se mettait au piano pour nous jouer des lieder. Elle nous traduisait les paroles des plus grands po�tes allemands, Heine, Brentano, Novalis. J'ai oubli� les noms des compositeurs, la seule musique qui me pla�t est celle des mots. Comment avait-elle appris l'allemand � Saint-Malo ? Je ne m'en �tonnais m�me pas.</p><p>Je n'en pouvais plus de cette com�die, M<sup>me</sup> P�ques battait des mains et proposait � Sophie de prolonger son s�jour. Je n'arrivais pas � souhaiter qu'elle accepte. Et ce n'�tait pas nous qui d�cidions.</p><p>Z�lie devenait audacieuse. Elle sugg�rait � Sophie de revenir l'an prochain, de consid�rer qu'elle avait d�sormais sa maison de vacances � Paris. Elle ajoutait que nous irions la voir � Saint-Malo. Quand nous �tions seuls, dans notre chambre, Z�lie se moquait, � mi-voix, de la cour que faisait Chateaubriand barbon � cette jolie fleur de Saint-Domingue, � S'il veut refaire le succ�s de son pamphlet <emphasis>De Buonaparte et des</emphasis> Bourbons, il n'a qu'� intituler son prochain essai Le Bonaparte des barbons ! Il devrait se ranger, � son �ge ! Il se battra jusqu'� son dernier cheveu ! Lui dire �mon dernier cheveu sera pour vous !� �</p><p>Elle me for�ait � rire. En apparence, elle n'�prouvait pas la moindre jalousie et ne s'apercevait pas que j'�tais comme absent. Elle me parlait de mes fatigues, de son envie d'aller se reposer sur les bords de la Marne.</p><p>Si j'avais eu � faire la guerre � ma femme, cela m'aurait permis de m'avouer que j'�tais amoureux de Sophie. Comme je restais seul avec mes pens�es, elles m'empoisonnaient. Avec moi, Sophie �tait sans affectation, elle me regardait droit dans les yeux, avec ses yeux brillants, elle se comportait comme si un secret nous unissait. Nous n'avions pas de secret.</p><p>Ce n'�tait pas l'amour, c'�taient seulement quelques pages r�cit�es ensemble et le sang qui battait au m�me rythme en �coutant la musique des m�mes phrases. Quand nous �tions seuls, elle et moi, tous les d�buts d'apr�s-midi, j'essayais de m'approcher d'elle, de lui saisir la main sous pr�texte de lui tendre un des volumes verts de notre immortel ami.</p><p>Elle esquivait avec toujours une adresse d'escrimeuse, fuyait sans avoir l'air de se d�rober, s'asseyait avec naturel sur une autre chaise. Je me disais que M. de Chateaubriand avait d� imaginer d'avance tout cela, et que peut-�tre il s'�tait m�me dit � Adolphe serait bien sot s'il ne tente rien �.</p><p>Elle ne manifestait aucune peur de mes assauts, elle avait su me rendre timide. Je n'avais jamais su me comporter comme cela avec ma femme : �tre un jeune homme tremblant qui n'ose pas.</p><p>Une fin d'apr�s-midi, le 6 juin 1845, je rentrai plus tard qu'� l'ordinaire, plus abattu. Sophie-Ourika �tait partie ; elle avait laiss� en �vidence une lettre avec nos deux noms sur l'enveloppe, que Z�lie n'avait pas voulu ouvrir tant que je n'�tais pas rentr�.</p><p>Je pr�textai une brosse oubli�e, je lui demandai de m'attendre un instant. Je fis un saut rue du Bac. Ce fut C�leste qui m'ouvrit, dans son peignoir blanc, s'�tonnant que je ne fusse pas au courant : M. de Chateaubriand, � r�publicain de c�ur �, s'amusait la vieille f�e, afin de rencontrer son cher pr�tendant au tr�ne, Henri V, l'enfant du miracle, l'illustre exil�, venait de partir pour Venise.</p></section><section><title><p>XIV</p></title><p>Le lendemain de la mort de Chateaubriand, j'ouvris enfin le placard de la � chambre de Sophie �. Il s'y trouvait encore mon fusil � silencieux. Je pensais � elle, mon Ourika, � cette derni�re lettre qu'elle nous avait laiss�e, pour nous remercier, d'une mani�re si convenue, avant de dispara�tre de notre vie.</p><p>Mon placard �tait rest� ferm� � Z�lie, � Sophie, � tous nos visiteurs ; il ne contenait pas, bien s�r, les cheveux de mon grand homme.</p><p>Mon placard de Barbe-Bleue renfermait les pi�ces justificatives de ma trahison et de ma duplicit�. Mon contrat avec M. de Girardin, sur papier � en-t�te de son journal, La Presse. Il avait eu tant de mal � lui faire admettre son subterfuge, il craignait tant une derni�re ruade de Chateaubriand. Une entourloupe. J'ai assur� la s�curit� de ses op�rations. Il m'avait plac� aupr�s de lui pour garantir le succ�s d'une affaire fumante, un des plus jolis coups de librairie du si�cle. J'avais jur� de ne rien dire. D'autant que rien ne s'est vraiment pass� comme pr�vu.</p><p>Je dois enfin �crire ici la v�rit�. Si elle venait � se savoir par d'autres que moi, au moins que ces pages soient l� pour t�moigner que, dans cette affaire, contrairement aux apparences, j'ai �t� sinc�re. J'ai aim� M. de Chateaubriand, j'ai aim� ses livres, j'ai voulu me d�vouer � sa gloire, m�me malgr� lui. J'ai �t� amoureux aussi, je viens de le raconter. J'ai achet� un fusil pour me placer dans l'axe de la rue de la Planche et l'abattre depuis ma fen�tre, sans un bruit, quand il sortait de chez lui. J'ai voulu le tuer. Je l'ai ha�. Sophie est la seule femme que j'ai aim�e. Il me l'a prise, alors qu'il avait d�j� un pied dans le tombeau. Cet amour, je veux l'�crire solennellement, n'est jamais venu contredire la d�votion que je portais � l'auteur des M�moires d'outre-tombe : ce livre, c'est mon livre.</p><p>Les M�moires �taient presque achev�s en 1834. L'Enchanteur en avait fait une premi�re s�rie de lectures dans le grand salon de l'Abbaye-aux-Bois, sous un de ses portraits. M<sup>me</sup> R�camier avait orchestr� les p�moisons. Tous en parlaient encore, devant moi, dix ans plus tard. Elle jouait de ses invit�s comme des notes d'un instrument, et tirait de l'un un soupir, sachant que le voisin reprendrait par une exclamation. Elle avait fait de son salon un petit violon de Cr�mone.</p><p>En ce temps-l�, les spectacles ne se donnaient pas uniquement sur la sc�ne des th��tres. Chateaubriand, son paquet de feuilles devant lui, m�lait les �poques avec art, et les fragments r�dig�s en divers temps, aussi ne savait-on plus qui parlait, le tableau ou son mod�le. Ces lectures, devant les meilleurs critiques, Jules Janin, Edgar Quinet, Sainte-Beuve surtout, avaient donn� une publicit� extraordinaire � ce livre qui n'existait pas encore. Un recueil de leurs opinions, avec un r�sum� pris en notes par Sainte-Beuve, avait paru, et m�me moi, qui �tais alors � Londres dans la r�sidence du duc de B., j'en avais entendu parler.</p><p>Toute l'Europe se mit � attendre les M�moires. Les diplomates murmuraient que M. de Chateaubriand, qui avait �t� ambassadeur et ministre, allait tout r�v�ler des arri�re-boutiques des congr�s et des dessous brod�s des conclaves. Les r�publicains et les bonapartistes attendaient qu'il s'engage�t de leur c�t�, ce qui �tait mal le conna�tre. Les l�gitimistes avaient besoin de ce vaisseau pour regarnir un peu les rangs de la flotte du pr�tendant. Les femmes tremblaient qu'il ne donn�t des noms, des faits, des dates ; certaines, Juliette en t�te, faisaient courir le bruit qu'elles exigeraient des coupures. L'impatience �tait extr�me. Chateaubriand comprit qu'il fallait la faire durer le plus possible, afin d'utiliser au mieux tout cet �moi ; d'o� son titre, si habile, M�moires d'outre-tombe, et l'id�e d'en distiller d�j� un peu de son vivant.</p><p>Il fallait organiser l'attente, et malgr� tout, vivre le plus longtemps possible. Chateaubriand voulait jouir du spectacle. C'�tait Charles Quint, dans son monast�re, suivant son propre enterrement derri�re un pilier.</p><p>En 1836, un bon libraire, Henri Delloye, conclut un march� avec une excellente p�te d'homme qui aimait les lettres, Adolphe Sala, ancien officier comme lui. Ils regrouperaient je crois mille six cents actionnaires, qui cr�eraient une soci�t�, pour assurer une rente � Chateaubriand, �quivalente � son ancien traitement, celui qu'il avait d� abandonner � l'av�nement de Louis-Philippe. D�s les premiers jours, mille deux cents admirateurs avaient souscrit. L'impatience �tait immense, personne ne savait qu'il faudrait attendre plus de dix ans, en maugr�ant contre le vieillard qui n'en finissait pas de conclure et de mourir. En �change, la soci�t� devenait propri�taire des futurs M�moires, et se rembourserait sur l'immense succ�s de librairie qui ne devait pas manquer de couronner ce couronnement, clef de vo�te de l'�uvre du plus grand �crivain vivant, dont le moindre texte s'arrachait. Chateaubriand poursuivit donc ses relectures, tra�na un peu, par plaisir, �crivit, presque sous mes yeux, sa derni�re page, avant de tout reprendre du d�but. Je venais d'entrer � son service, en 1841. J'assistais � ces coquetteries, qui n'�taient que la peur de la mort chez un �crivain qui ne parlait que d'elle.</p><p>C'est au th��tre, au Fran�ais, dans une loge pour laquelle j'avais eu un billet de faveur par une de mes clientes actrices, que je rencontrai M. de Girardin. Je lui dis que j'aimais les livres, les journaux, le papier et l'encre, il me dit qu'il venait de perdre Eudamidas son vieux coiffeur, qui avait �t� ami avec Marat. Le lendemain matin, je d�pliai mon attirail dans son salon. Seule l'amicale des coiffeurs parisiens parvient � mettre en �uvre cette circulation secr�te, ces communications entre maisons rivales : nous sommes plus efficaces que des avocats, nous d�nouons les probl�mes comme les chignons, nous d�m�lons, nous passons les appartements au peigne fin.</p><p>�mile de Girardin, fils naturel du grand veneur de Charles X, avait l'instinct de la chasse et l'amour du beau gibier. Il avait surtout l'efficacit� des patrons de presse. Sa femme Delphine �tait d'une rare beaut�, et dou�e d'un esprit qui faisait fureur, un esprit qu'elle tenait de sa m�re, Sophie Gay, �g�rie romantique.</p><p>Elle avait �t� une des fleurs du salon de M<sup>me</sup> R�camier, elle connaissait bien Chateaubriand, et avait entendu les belles pages des M�moires. Rien ne leur r�sistait. Il allait � l'essentiel. Elle visait l'accessoire, ce qui revient au m�me. Beaucoup de gens � Paris parlaient encore du duel au pistolet de Girardin en 1836 avec l'avocat Armand Carrel, fondateur et r�dacteur en chef du National, journal concurrent, qu'il avait tu� ; il avait une r�putation du tonnerre, et me mettre au service d'un homme aussi formidable me faisait grande envie. Je conna�trais tout le monde, j'aurais acc�s � tout. Il me proposa un bon logement. Je venais de rencontrer Z�lie, c'est tout ce qui nous permettrait de nous installer. Il �tait malin. Il me parla de la succession d'un coiffeur rue de la Planche, le sien, qu'il partageait avec Chateaubriand. Girardin payait tout.</p><p>Il ne faudrait rien dire, et j'inventai ma version de la transaction avec le vieux coiffeur, celle que je racontai � mes amis et surtout � ma tendre femme, qui ne devait pas s'inqui�ter. J'�tais gris�. Chateaubriand �tait l'homme au monde que j'admirais le plus. Je dis oui � tout sans r�fl�chir ; je n'avais pas bien compris que, dans le pacte, il y avait, d'abord, la trahison.</p><p>Girardin ne me le dit pas. Il me tenait par contrat. Ma seule mission �tait vague : le tenir inform� de ce qui se disait dans la maison des Chateaubriand, rien de plus. Lui rapporter les noms des visiteurs que je verrais, lui dire s'il se tenait dans ce rez-de-chauss�e des complots l�gitimistes, des banquets r�publicains, ou des sabbats de druidesses. Il n'�tait pas encore question des M�moires.</p><p>Quand Girardin m'en parla, il s'aper�ut que j'�tais une recrue encore meilleure que ce qu'il avait imagin� : je lui en r�citai des pages enti�res. Il appela son secr�taire. Il �tait �berlu� par ma m�moire digne d'un com�dien. Je lui avouai que j'apprenais des pages depuis l'enfance. Il me dit qu'il craignait fort que ce livre magnifique ne paraisse jamais, et qu'il �tait preneur, pour le conserver � la post�rit�, du plus grand nombre de pages que je pourrais lui offrir. Il payait en or, � la phrase. Je ne me fis pas prier. C'est ainsi que je devins, pendant l'ann�e 1842, un agent secret des lettres. Je n'en avais pas honte, Chateaubriand vieillissait et je me disais qu'au fond je travaillais pour la bonne cause, pour assurer la post�rit� de mon grand homme, au cas o� son texte dispara�trait sous les coups de griffes de M<sup>me</sup> R�camier et de toutes ses r�cami�ristes, qui demandaient des suppressions toujours plus importantes.</p><p>Chateaubriand eut en moi une confiance absolue. C'est cela qui me fait honte. Je me souviens du jour o� il me fit retirer de sous son lit la bo�te en bois qu'il m'avait montr�e, en la comparant � ma petite bo�te � cheveux. C'�tait une caisse de bois blanc, avec un couvercle. Son cercueil, comme il disait, contenait des cahiers, le manuscrit complet, et il me demanda de l'aider � le r�viser. Il venait de renvoyer son fid�le secr�taire Pilorge, qui le suivait pourtant depuis ses ambassades. Je ne savais pas pourquoi. Je n'allais pas tarder � l'apprendre. J'�tais d�sormais au Saint des Saints.</p><p>� Tu sais, tout le monde tourne autour de ce tas de papier, il y aura moins de gens derri�re mon cercueil. Tu verras, ils s'imaginent que cela vaut de l'or. Les �diteurs le veulent tous, sans parler des contrefacteurs, les libraires de Gand, ceux d'Amsterdam. On m'a m�me dit qu'un libraire allemand des plus r�put�s, Wetzel, s'�tait install� � deux pas d'ici, rue du Bac, chez un prince mont�n�grin de ses amis, pour me guetter et me proposer, au passage, quand je le croiserai dans la rue, de faire affaire ! Un libraire d'outre-Rhin pour voler mes M�moires d'outre-tombe, tu te rends compte ! Le bon Delloye a fait faillite, je ne peux plus compter sur lui pour me d�fendre. Mes bastions sont � d�couvert. Je lui avais pourtant donn� un volume � publier, en 1838, Le Congr�s de V�rone, mais il n'avait pas si bien march� je crois. Ensuite, en 1844, je lui ai encore donn� ma Vie de Ranc�. Le public veut de la romance, pas de la politique ou de la d�votion, pauvre Delloye ! Dans la soci�t� qui est propri�taire de ma petite tombe, il ne reste plus que le cher Sala, qui est trop bon, et qui doit faire patienter les actionnaires. Je sais qu'ils trouvent tous que j'ai une bien bonne sant�, et que leurs actions ne rapportent gu�re. Je me demande si je ne vais pas me d�cider � tout publier. Mais ce sont des milliers de pages, il faut les relire, tout v�rifier, cela fourmille de dates, de noms, je ne peux pas laisser passer d'erreur. C'est mon au-del� ! �</p><p>Nous �tions en 1844, j'avais acc�s tous les jours au manuscrit, et je le copiais en cachette. Tout finissait dans le placard de la chambre. Girardin m'avait cette fois demand� de lui fournir le texte complet. J'y travaillais avec ardeur, dans l'exaltation de ce que je d�couvrais, ligne apr�s ligne. Ce furent, pour moi, coiffeur entra�n� dans une conjuration qui le d�passait, des mois d'�merveillement et de fourberie.</p><p>Chateaubriand fit un dernier s�jour � Londres, pendant lequel je vins rendre visite � C�leste, qui me laissa seul avec les papiers. Mon travail avan�a plus vite. � Londres, Chateaubriand s'entretint avec � Henri V � qui avait d�cid� de lui verser la pension de pair de France qu'il touchait avant la r�volution de 1830, sur sa cassette personnelle. Les dividendes impr�vus de la bouteille d'eau du Jourdain. Le futur roi croyait acheter la plume la plus influente d'Europe, il ne sut jamais qu'il avait seulement contribu� � secourir les innombrables pauvres de C�leste. Au Ciel, cela lui sera compt�, et le pauvre vieux y si�ge depuis avec les Justes, sans doute plus s�rement que s'il avait retrouv� son tr�ne.</p></section><section><title><p>XV</p></title><p>Au retour, je vis Chateaubriand exploser. � Quatre-vingt mille francs ! Une somme ! J'avais chass� mon cher Pilorge parce que je savais qu'il s'�tait entremis avec Girardin ! Le monstre avait achet� mon secr�taire, tu te rends compte, Adolphe ! Tout va para�tre en feuilleton, je vais moi aussi finir en papillotes, comme vos grosses douairi�res fris�es. On me d�coupera �en feuilleton�, comme si j'�tais Eug�ne Sue ou Alexandre Dumas ! � Je tendais le dos. �mile de Girardin venait d'acheter � la soci�t� propri�taire des M�moires, � Sala, le droit de publier en feuilleton, dans La Presse, le livre � venir.</p><p>� Je n'ai aucun moyen de m'y opposer, mon homme de loi est formel, mais je lutterai, c'est mon �uvre ! J'�crirai une pr�face sanglante o� je dirai ce que je pense de ce proc�d�. Je proclamerai partout que cette version feuilletonn�e n'a aucune valeur, que ce qui comptera, c'est le livre, le livre seul ! Personne ne m'a demand� mon avis ! Je suis spoli� de mon dernier bien. Les gamins feront des cornets de papier pour envelopper des marrons sur le Pont-Neuf avec mon livre ! �</p><p>C�leste prenait fait et cause, elle me convoquait comme t�moin : � Adolphe, imagineriez-vous une pareille forfaiture ? �</p><p>Par chance, j'avais �t� tenu � l'�cart de la transaction secr�te de Girardin, si j'y avais tremp�, je crois que je me serais mis � fondre en larmes, � me tra�ner � leurs pieds, � demander leur pardon.</p><p>Je compris que j'�tais seulement, dans le cerveau du patron de presse, la pi�ce essentielle d'un deuxi�me plan, une man�uvre de secours si la transaction �chouait. Girardin, gr�ce � moi, avait d�j� bon nombre des plus belles pages. Il n'avait pas encore ma copie compl�te, presque achev�e, � l'abri dans mon placard. Il pouvait la publier ill�galement, quitte � payer les proc�s, ou, pire, la revendre en sous-main aux contrefacteurs allemands, ce dont il �tait fort capable.</p><p>M. de Girardin me semblait �tre le vrai g�nie de ce temps. Il avait eu, le premier, l'id�e qu'avec des annonces commerciales on pouvait faire vivre les journaux, il �tait le premier � avoir envie de faire des coups, � donner des nouvelles avant tout le monde. Il avait invent� la publicit�, qui aujourd'hui est la reine du monde. La Presse, c'�tait un journal politique � bon march�, le premier du genre, le parlement � la port�e de tous, trait de g�nie. Il avait d�j� fond� La Mode, Le Journal des instituteurs, Le Mus�e des familles, Le Panth�on litt�raire, que sais-je encore� C'�tait l'empereur des p�riodiques et le pape des abonnements. Je le sentais gentilhomme et corsaire, il m'avait s�duit, je l'aimais bien, et M. de Chateaubriand, lui aussi, avait son c�t� publicitaire, ce m�me go�t du jeu et des surprises.</p><p>Ils aimaient la guerre de course, la haute mer, les abordages. Ils me plaisaient tous les deux pour les m�mes raisons, deux lutteurs � armes �gales. Chateaubriand perdit, avec �l�gance, cette premi�re manche. Il savait ce qu'il avait �crit.</p><p>Il �tait s�r de gagner la seconde, celle de la post�rit�. Avec la post�rit�, c'est qui perd gagne.</p><empty-line/><p>Pendant quelque temps, les Chateaubriand firent vaches maigres. C�leste se priva des g�n�rosit�s superflues. Ils refus�rent de toucher la pension de la soci�t� propri�taire des M�moires, craignant qu'accepter l'argent ne p�t �tre interpr�t� comme une mani�re de donner un accord tacite � la man�uvre de Girardin. Il fallut un juriste pour leur r�diger une lettre qui les mettait � l'abri et pour que C�leste et lui puissent � nouveau percevoir leur rente. L'atmosph�re de la rue du Bac s'�tait tendue, de longs silences venaient troubler le vacarme des oiseaux. J'ai eu envie d'essayer d'abord sur eux mon � fusil de jardin � anglais. Je n'en fis rien, j'avais peur de moi-m�me. Je me pr�parais en for�t, je ne voulais tirer qu'un coup, le bon. Quand le livre serait fini.</p><p>Apr�s le d�part de Sophie, Chateaubriand revint de Venise, o� il �tait rest� dix jours, sans me dire un mot de l'exp�dition, et marqua � mon �gard ce que je crus �tre de la froideur. Je n'en cherchai pas les causes. Je sentais que je n'avais plus envie de le voir.</p><p>Je me limitai � des interventions capillaires, de plus en plus r�duites. Tant mieux. Ma client�le se d�veloppait, j'avais du succ�s et du travail comme jamais. Je ne m'occupais plus des manuscrits.</p><p>Le grand homme avait la courtoisie de continuer � me faire porter des livres tous les six mois, ce dont Z�lie et moi ne manquions jamais de le remercier par lettre. Nous avons encore aujourd'hui ce luxe d'une jolie biblioth�que, bien tenue et qui contient quelques belles originales. Je ne m'occupais plus de ses M�moires. Je lui avais dit que je n'avais plus le temps � cause de mes clients, ce qui �tait vrai. Il avait engag� un autre secr�taire, Maujard, obscur et efficace, qui sera, avec Jean-Jacques Amp�re et Charles Lenormant � mari de la ni�ce de Juliette R�camier �, son ex�cuteur testamentaire. Ces gens-l� se passent de moi et je me passe bien d'eux.</p><p>Les M�moires continu�rent � vivre un peu sans mon aide. Je ne m'y int�ressais plus que de loin. J'avais l'essentiel. Les � adjonctions � n'�taient plus que des suppressions. Des all�gements de chapitres et des d�coupures de pages, ce qui m'aga�ait. Le vieillard charcutait son chef-d'�uvre, il maniait les ciseaux, sans moi. Il s'activa beaucoup, au retour de Venise, � la nouvelle s�rie de lectures publiques du texte enfin termin�.</p><p>J'ai �t� convoqu�, un soir, en urgence, pour mettre les num�ros sur les pages, il y en avait 4074. Certains amis bien intentionn�s firent � nouveau des critiques, on ne voulait pas froisser les susceptibilit�s, Chateaubriand fit faire des coupes, encore, il n'en resta plus que 3514, ce qui �tait d�j� bien. Je suis m�ticuleux, ces pages, je les ai compt�es avec soin et j'ai report� les chiffres dans les marges de mon livre de comptes. Ma copie est la seule bien compl�te. J'ai gard�, cette fois encore, toutes les m�ches tomb�es.</p><p>Ce soir-l�, j'ai viss� � la crosse du fusil la r�serve d'air qui en fait un � silencieux �.</p></section><section><title><p>XVI</p></title><p>Je poss�de une version int�grale des M�moires. Cela me suffit. M<sup>me</sup> R�camier vieillissante, elle surtout, a exig� bien des biffures, bien des suppressions, sur tout ce qui la concernait, bien s�r, mais aussi quelques portraits de personnages ridicules, ce qui fait que bon nombre des pages les plus amusantes du livre ont �t� retranch�es. Ensuite, comme des copies partielles circulaient, M. de Girardin fit savoir qu'il r�tablirait de nombreuses pages, ce qui entra�na un proc�s avec les h�ritiers de Juliette et la plus grande confusion. Aujourd'hui encore, la seule version originale, c'est, je crois bien, celle que je poss�de � Fontainebleau. Elle est de ma main.</p><p>Je relis en riant le portrait du cardinal duc de Rohan-Chabot, pair de France, expurg� pour cause d'offense � la haute noblesse et � la sainte �glise :</p><p>� Le duc de Rohan �tait fort joli ; il roucoulait la romance, lavait de petites aquarelles et se distinguait par une �tude coquette de toilette. Quand il fut abb�, sa pieuse chevelure �prouv�e au fer avait une �l�gance de martyr. �</p><p>Voil� qui me pla�t ! Chateaubriand � cette �poque ne me connaissait pas encore, mais il avait saisi toute la philosophie et la port�e de la haute coiffure. Et la suite est meilleure encore, je comprends qu'on l'ait censur�e, je m'en r�gale :</p><p>� Il pr�chait � la brune, dans des oratoires, devant des d�votes, ayant soin, � l'aide de deux ou trois bougies artistement plac�es, d'�clairer en demi-teinte, comme un tableau, son visage p�le. �</p><p>Et la chute, que je lisais � haute voix � Z�lie :</p><p>� Gu�rin, faisant le portrait de l'abb� duc, lui adressait un jour un compliment sur sa figure ; l'humble confesseur lui r�pondit : �Si vous m'aviez vu priant !� �</p><p>Les sorties � en ville � de Chateaubriand devinrent des plus rares. Il ne se risquait plus gu�re � pied. Il disparut du quartier. M<sup>me</sup> Le Hec, ma voisine, s'�tonnait de ne plus le voir. Il faisait venir des voitures. Je le guettais par ma fen�tre, il ne passait plus. Les berlines le prot�geaient, j'attendais. Un jour, en sortant de l'une d'elles, au Champ-de-Mars, il manqua le marchepied et tomba ; il se cassa la clavicule.</p><p>Sa sant� s'effondra vite. Il passait des journ�es vides � tourner ses pages. Il avait le regard de plus en plus fixe tandis que je le coiffais. Son c�t� � bonhomme � avait disparu. En 1846, il se lan�a dans une ultime r�vision de son texte, et l'ann�e suivante, il en fit r�aliser deux copies � l'identique. Une qui ferait foi, chez son notaire, une autre qui serait d�pos�e aupr�s de la soci�t� propri�taire et enfin la troisi�me, qu'il garda jusqu'� sa mort dans sa chambre, dans la fameuse bo�te. Il voulait se donner l'illusion de pouvoir encore, jusqu'� son dernier souffle, amender, corriger, ajouter, rester ma�tre d'un livre qui ne lui appartenait plus.</p><p>Chateaubriand ne sortait presque plus. Je le vis � l'enterrement de C�leste en 1847, auquel ses amis, qui n'�taient plus tr�s nombreux, assist�rent tous. Cette femme charmante s'�tait �teinte le 8 f�vrier. A-t-on lib�r� ses oiseaux ? On l'ensevelit dans sa chapelle, aupr�s de � ses pauvres �, dans l'Infirmerie Marie-Th�r�se qu'elle avait fond�e et � quelques pas de la petite fabrique de chocolat qu'elle avait cr��e pour donner un peu de travail � ses pensionnaires. Son chocolat s'est fabriqu� encore longtemps, il se trouve toujours peut-�tre aujourd'hui. J'aime penser que son repos �ternel se prolonge dans les vapeurs de ce cacao qu'elle a tant aim�.</p><p>Victor Hugo, qui se trouvait � ces fun�railles, a �crit qu'il avait vu rire Chateaubriand. Je ne peux pas le confirmer. Je m'y suis rendu moi aussi, �mu, car je perdais une v�ritable amie, m�me si j'avais �t� incapable de me confier � elle.</p><p>J'avais aussi �t� incapable de tirer. Ce coup de fusil restait rentr� en moi, dans ma chair. Chateaubriand m'avait pris Sophie. Je le ha�ssais. Sophie �tait n�e pour faire mon bonheur. Lui seul avait d� savoir ce qu'elle �tait devenue, pourquoi elle �tait partie, et o�. Il ne dirait plus rien. Il ne s'occupait que de lui-m�me. Il avait d� oublier la petite Malouine. Je comprenais qu'il �tait un monstre et que j'allais lui rendre service en l'abattant.</p><p>Un matin, j'avais ouvert ma fen�tre et pass� le canon entre les lattes de mes volets. Il apparut. Il �tait lent. Je sentais que sa mort �tait l�, dans ma main. � la seconde o� j'ai tir�, j'ai pens� � une page des M�moires. Les mots me sont venus en t�te. Les phrases o� il raconte que durant la R�volution, quand il combattait dans l'arm�e des princes avec les autres nobles �migr�s, on avait fait feu sur lui. La balle est all�e se ficher dans le manuscrit d<emphasis>'Atala,</emphasis> gliss� sous son uniforme, contre sa poitrine. Le manuscrit ce matin-l� n'�tait pas contre son c�ur, il �tait dans ma t�te et j'ai tir� trop tard. Le recul m'a fait mal � l'�paule. La balle en ricochant ne fit pas plus de bruit qu'un caillou. Chateaubriand �tait un pas plus loin et il montait en voiture. C'est la seule fois o� j'ai �t� capable de tirer sur lui, tout entier � ma haine, c'est la seconde fois que ses pages le sauvaient en s'interposant entre la mort et lui. Personne ne l'a jamais su. L� o� il aurait d� y avoir une flaque de son sang, je suis all� ramasser la balle dans le caniveau.</p><p>J'ai repens� aussi � une page des M�moires : dans les for�ts de Combourg, il appuie sa t�te sur un fusil de son p�re, il ne tire pas. Cette page, je l'ai copi�e, je l'ai chez moi.</p><p>Ensuite, Chateaubriand fit quatre sorties. Je les suivis toutes, il fallait le coiffer. J'avais peine � le toucher, il me r�pugnait. Lui �tait devenu doucereux avec moi, il me montrait qu'il m'aimait comme aux premiers temps de notre rencontre, j'allais �crire, de notre collaboration. Il alla, en voiture, � l'Acad�mie fran�aise, o� il se rendait rarement, pour donner sa voix � son ami Jean-Jacques Amp�re. Il s�journa � la campagne, quelques jours, dans le joli ch�teau de Malesherbes, chez son neveu M. Louis-Geoffroy de Chateaubriand. Enfin, le 14 juillet 1847, il alla passer cinq jours � Dieppe. Je crois que c'�tait pour revoir la mer une derni�re fois, pour entendre le bruit des vagues. Il ne m'en parla pas, j'eus simplement communication des dates � afin de ne pas trouver porte close rue du Bac. Elles figurent toujours dans mes agendas.</p><p>Je me demandais combien de temps, dans le cercueil, les cheveux des morts continuent de pousser.</p></section><section><title><p>XVII</p></title><p>En 1848, une des derni�res fois o� je vis Chateaubriand, je lui donnai des nouvelles d'un Paris en �bullition, je ne pus pas m'emp�cher de lui parler ce jour-l� comme aux premiers temps de mon service aupr�s de lui, comme s'il allait me r�pondre sur son ton jovial d'autrefois. Je n'avais pas pardonn�. J'avais juste repris les apparences de la vie d'autrefois. Au fond, j'�tais bien content d'avoir �chapp� � l'�chafaud. Car je me serais certainement fait prendre. Je ne m'�tais pas entour� d'assez de pr�cautions. Je n'avais pas su devenir l'assassin du plus grand �crivain du si�cle.</p><p>Je lui racontai comment la r�volution grondait � nouveau dans Paris, Louis-Philippe et Marie-Am�lie s'�taient dit que c'�tait leur tour et n'avaient pas fait de fa�ons, le peuple venait d'envahir les Tuileries, de saccager la salle du tr�ne. Le fauteuil rouge et or avait �t� port� place de la Bastille et br�l� au pied de la colonne de Juillet. Le couple souverain �tait mont� dans sa berline et avait pris la route d'Angleterre. J'entendis Chateaubriand, qui n'avait pas parl� du tout lors de nos derni�res entrevues, dire distinctement, en pr�sence de son neveu M. de Tocqueville, qui se trouvait dans la chambre : � C'est bien fait. �</p><p>Il mourut le 4 juillet.</p><p>Le 21 octobre, la publication des M�moires d'outre-tombe commen�ait en feuilleton dans La Presse, comme pr�vu. Sauf que nul n'avait pens� qu'en ces d�buts de r�publique, ce serait la politique du jour qui passionnerait les foules, et pas l'histoire d'un homme qui semblait sortir du fond des �ges. Le ch�teau de Combourg et la cour de Louis XVI n'int�ressaient gu�re les r�volutionnaires de 1848. Le monde de Fran�ois-Ren� venait de prendre un coup de vieux. Les romantiques allaient bient�t devoir inventer des chansons r�alistes. Je r�fl�chissais � de nouvelles coiffures ; dans mon m�tier il faut r�agir vite, face � l'histoire.</p><p>Des �ditions pirates parurent tout de m�me, signe d'un certain succ�s, j'en vis une faite au Portugal et une autre, qui me sembla tr�s exacte, parut sous le nom de l'�diteur allemand qui nichait rue du Bac, � se demander comment il avait pu disposer aussi vite d'un texte complet, avant la fin de la parution en �pisodes.</p><p>Peu apr�s, Juliette R�camier mourut � son tour, son �poque avec elle. Elle �tait, depuis quelques ann�es, devenue aveugle. Avec Chateaubriand, ils avaient atteint un olympe qui ne se retrouvera plus, c'est mon avis. Personne ensuite n'est arriv� � les surpasser, et j'ai sans doute v�cu moi-m�me tr�s vieux pour pouvoir le dire avec force. Pourtant, Chateaubriand, dans ces ann�es, sembla vite tr�s pass� de mode. Le livre, qui devait assurer sa gloire posthume et continuer � faire parler de lui apr�s sa mort, quand il parut chez Penaud, l'ann�e suivante, tout autant. Ce chef-d'�uvre ne fit pas grand bruit. Je ne sais si Louis-Philippe, exil�, murmura � son tour : � C'est bien fait. �</p><p>J'�tais all�, dans la chapelle des Missions �trang�res, � l'enterrement de Chateaubriand. C�r�monie m�diocre, sans pompe ni simplicit�, qui ne parvint pas � m'�mouvoir. Devant l'escalier � double r�volution, dans l'esp�ce de cour qui pr�c�de l'entr�e de la chapelle, je vis le comte Mol�, qui me salua, des acad�miciens, des dames que j'avais coiff�es la veille qui ne me regard�rent pas, et tous nos voisins du quartier, dont la vieille M<sup>me</sup> Corot, si aimable, la m�re du peintre. Je me disais que Sophie y viendrait. On avait annonc� la nouvelle dans tous les journaux. Elle aurait eu le temps de sauter dans la malle-poste � Saint-Malo. Elle ne parut pas. Ce fut le convoi qui prit la route de Bretagne, mais j'avais mes clients, mes soucis, mon carnet de rendez-vous, je ne m'accordai pas ce voyage. Je n'avais pas envie non plus de lui montrer, � mon illustre mort, que je continuais � faire toutes ses volont�s. J'avais peut-�tre peur de la voir. Je n'avais pas le courage d'aller vers elle.</p><p>Je ne savais toujours pas ce qu'il �tait all� faire � Venise en 1845, si cette rencontre avec le pr�tendant l�gitimiste avait bien eu lieu. Je ne savais pas s'il y �tait all� seul. S'il avait emmen� Sophie. J'avais envie, dans les derniers mois, quand il ne quittait plus son lit, de lui poser la question, il �tait trop faible pour r�pondre. Je n'avais rien � perdre, je ne voulus rien risquer, je me suis tu. Je n'avais jamais eu la moindre nouvelle d'elle. Je n'avais aucun t�moin de l'escapade, personne pour me dire si le vicomte de Chateaubriand, sur la Piazzetta, �tait suivi d'un jeune domestique noir portant sa livr�e rouge et or. Cela aurait fait un beau sujet de gravure, mais les Chateaubriand n'avaient pas de domestique en livr�e, et le temps des Maures � Venise �tait pass� lui aussi.</p><p>Je n'avais pour me renseigner que les pages des M�moires o� il parle de Venise et raconte son s�jour de 1833. J'avais cru apercevoir qu'il les avait retouch�es au retour de son dernier voyage sur la lagune. Je les avais copi�es quelques jours plus tard, une de mes ultimes s�ances de travail chez lui avant que je ne sois remplac� par ce gratte-papier de Maujard. J'avais achet� l'�dition parue � sa mort, je comparai : le chapitre de Venise n'y figurait plus. Il avait �t� englouti dans les derniers mois, quand il s'�tait lanc� � coups de ciseaux � un art qui ne s'improvise pas.</p><p>En apparence, rien pour m'alarmer dans ces pages pass�es au crible de ma folie. � Venise, Chateaubriand est sur les traces des grands �crivains qui l'ont pr�c�d�, il va rechercher la jeune fille dont parle Silvio Pellico dans Mes prisons, et trouve une bonne grosse qui donne la main � sa marmaille, il cherche � retrouver ceux qui ont connu Lord Byron. J'imaginais ce qui se serait pass� si Chateaubriand �tait tomb� sur une dame de la S�r�nissime qui aurait �t� aim�e par le po�te anglais, qui aurait conserv� des lettres de lui. Comment il aurait pu s'insinuer dans ses bonnes gr�ces, faire mine de courtiser sa ni�ce, de flatter son orgueil. Il aurait lou� un appartement dans leur palais sur le Grand Canal, fait planter des fleurs pour leur plaire dans le carr� de pelouse qu'elles appelaient le jardin. La dame l'aurait fait attendre, ne voulant pas lui r�v�ler les lettres de Byron, et lui s'imaginant qu'elles �taient le plus br�lant de son �uvre. Je vagabondais. Si j'avais quelque talent de plume, je ferais de cette histoire une nouvelle, � Les papiers de Byron � ou quelque chose comme cela, en changeant les noms bien entendu.</p><p>Mon �il courait sur les pages. Je trouvai un paragraphe qui, d'un coup, me torturait. Il �voque, sans aucune raison, une jeune fille que l'on ne revoit plus ensuite, crois�e sur la place Saint-Marc :</p><p>� Elle �tait brune, vive, gaie ; elle avait sur sa t�te un chapeau d'homme, mis en arri�re et sous ce chapeau un bouquet de fleurs qui tombait sur son front avec ses cheveux. �</p><p>C'�tait fait, je croyais la voir, elle, Sophie � Venise avec lui. La suite me donnait des frissons :</p><p>� Sa main droite s'appuyait � l'�paule d'un grand jeune homme avec lequel elle riait ; elle semblait lui dire, � la face de Dieu et � la barbe du genre humain : �Je t'aime � la folie.� �</p><p>De quand dataient ces pages ? 1833 ? 1846 ? Qui �tait ce jeune homme ? Je croyais chaque phrase � double sens, �crite avec une encre secr�te. J'avais trop dissimul�, je voyais le mensonge partout, mon esprit s'�tait exerc� � manipuler trop de bo�tes � double fond.</p><p>Ma jalousie, qui n'avait que ces pages pour se consumer, faisait des ricochets, j'�tais comme un gamin qui joue sur la plage du Lido. Je devenais fou. La moindre formule susceptible d'avoir �t� retouch�e au retour de Venise me mettait en transe. Ces M�moires �taient une machine infernale, avec un syst�me de retardement. Encore aujourd'hui, alors que j'ai � mon tour bien vieilli, je ne peux lire, sous la plume de Chateaubriand, qu'il a vu la ros�e tomber sur la mer Morte sans replonger dans mes ab�mes.</p></section><section><title><p>XVIII</p></title><p>Je n'en pouvais plus. Je suis parti pour Saint-Malo. J'ai retrouv� toute mon �nergie. Je me sentais l'Adolphe de vingt-cinq ans qui venait d'emm�nager rue de la Planche. Je voulais une autre vie. La revoir. Lui parler. J'�tais pr�t � tout, � abandonner Z�lie, � ne plus revoir mes deux fils. Je ne voulais plus que Sophie. Ma vie, depuis qu'elle �tait partie, m'ennuyait � p�rir. Chateaubriand �tait mort et enterr�. Il n'y aurait plus d'obstacle � notre amour. Surtout, je voulais savoir la v�rit�.</p><p>J'avais envie d'elle. Je ne pouvais pas laisser notre histoire ne pas se finir. M�me si elle �tait mari�e avec un autre, m�me si elle �tait morte, je voulais le savoir, pour pouvoir �tre en paix quand je pensais � elle.</p><p>Saint-Malo �tincelait au soleil. J'�tais comme le crois� qui atteint J�rusalem. Le voyage m'avait bris� bras et jambes. J'attendais des brumes, des embruns, le vent et la mousse, je ne trouvai que l'azur. La cath�drale brillait. Les tours, les remparts, les hautes portes s'ouvraient ; j'aimai cette ville au premier regard. Comme j'avais aim� Sophie. Le soleil faisait �tinceler les petits diamants du granite. Je courus presque, sur la digue du Sillon, j'entrai par la grande poterne, celle qui porte un �cusson o� court une petite hermine sur une herse. Je pensais, en souriant, � M<sup>me</sup> de Chateaubriand dans son peignoir. Je rayonnais moi aussi. Pourquoi avais-je attendu si longtemps ? Cette ville �tait pour moi.</p><p>Dans une taverne, je demandai du cidre. J'�coutais, je m'attendais � la voir pousser la porte et s'installer � c�t� de moi. Elle ne vint pas. J'engageai la conversation au hasard. Kerdal, son nom de famille, que j'imaginais tr�s c�l�bre, qui sonnait tant sa Bretagne, ne disait rien � personne.</p><p>J'entendis le cliquetis des fleurets par une haute fen�tre ouverte, une salle d'armes. J'y entrai. Il me semblait que Sophie m'en avait dit un mot. Elle m'avait peu parl� de Saint-Malo, c'�tait � lui qu'elle r�servait ses descriptions, puisqu'il pr�tendait l'avoir fait venir pour cela. Un vieux ma�tre d'armes donnait sa le�on, on sentait bien que ce n'�tait pas un endroit pour les jeunes filles de bonne famille, je savais que c'�tait le genre de lieu qu'elle aurait aim�. J'attendis dehors, guettant les entr�es et les sorties, je fus d��u. Je ne savais pas comment monter � l'assaut de la cit�. Je fis le tour des remparts, attentif aux �les et aux forts, j'aper�us de loin le Grand-B�. Qu'il y reste ! Je m'installai au soleil sur une tour qui me plut, la tour Bidouane, et je me laissai aller � la r�verie.</p><p>La cath�drale me fournirait peut-�tre quelques informations. Il faut descendre des marches pour y p�n�trer. Je cherchai un confessionnal et guettai la sortie de la derni�re bigote de la journ�e. Sa confession fut interminable. Je me pr�sentai au pr�tre. Je lui dis que j'avais �t� au service de Chateaubriand, il m'�couta avec attention. J'imaginai une histoire de jeune cousine � laquelle je devais remettre une m�che de cheveux. Il me d�tailla toutes les parent�les des Chateaubriand, me dit qu'une jeune beaut� des �les, dans ces familles malouines, il aurait naturellement d� voir de qui il s'agissait, ma description le laissait perplexe. Il me conseilla un bon h�tel pour passer la nuit.</p><p>La maison natale de Chateaubriand �tait devenue une auberge, avec de jolies chambres qui donnaient sur la mer. J'ouvris ma fen�tre, pour entendre le bruit des vagues. Je m'imaginais � Venise, avec elle. Cette maison m�ritait une visite. Je m'y retrouvai h�berg�. J'�tais s�r qu'elle avait eu la curiosit� d'aller la voir, elle avait d� venir ici, je le sentais. Peut-�tre m'y donnerait-on quelques renseignements. Je fis parler l'aubergiste, il me montra la chambre de Chateaubriand, � la chambre o� ma m�re m'infligea la vie �. Il ne savait rien de Sophie, il n'avait jamais vu se recueillir ici que des jeunes gens en gants de peau qui parlaient du comte de Chambord, des dames en dentelles et des Anglais. Les Parisiens commen�aient � venir. Bien plus pour le charme de la ville, avec ces gr�ves bien � l'abri dans les murailles, que pour Chateaubriand, dont on parlait moins qu'autrefois.</p><p>Je fis un croquis dans mon carnet. La chambre �tait-elle bien celle-ci ? Je n'en �tais pas certain, l'aubergiste me l'affirma. Il me raconta que la m�re de Chateaubriand, Apolline, avait �t� prise de douleurs pendant une promenade en mer, et qu'il avait fallu accoster au Grand-B�. De l� gagner la maison, et que la naissance, qui aurait pu avoir le rocher pour d�cor, avait bien eu lieu ici. Il avait lu les M�moires d'outre-tombe, qu'il me montra, avec de belles reliures rouges, dans ses appartements. Il d�boucha une excellente bouteille de bordeaux et me demanda comment j'avais connu l'�crivain.</p><p>� Saint-Malo, au bout de quatre jours, je n'avais rien trouv�. Personne ne semblait la conna�tre. Je me d�cidai � rentrer. Fort heureusement, des deux hommes qui sont en moi, chacun avait jou� son r�le : le brave M. P�ques avait pris soin de pr�venir les embard�es d'Adolphe. C'�tait la semaine o� Z�lie �tait all�e, avec nos enfants, chez sa m�re ; un coll�gue avait bien voulu assurer mes rendez-vous, personne ne s'apercevrait de mon escapade. Nul ne s'en souviendrait. Je retrouverais la rue de la Planche un peu avant ma femme, juste � temps pour y cr�er le petit d�sordre d'une semaine de vie de gar�on, qu'elle pourrait ranger en maugr�ant.</p><p>Le dernier jour, une heure � peine avant le d�part de la malle-poste qui devait me ramener � Rennes, pour regagner Paris, sans r�fl�chir, j'ai fait ce que je n'avais pas voulu faire encore, en me donnant pour pr�texte que je ne reviendrais peut-�tre pas dans cette ville. Je suis all� au Grand-B�.</p></section><section><title><p>XIX</p></title><p>Aujourd'hui, je me suis install� � Fontainebleau. Dans la vie de chaque jour, j'oublie ces moments de folie, mes journ�es de Saint-Malo. Quand je suis seul pour un moment, et bien � l'abri des regards, j'ouvre la porte de ma pens�e qui contient ces souvenirs-l�. Je m'y prom�ne, je les caresse comme des bibelots. Je reste longtemps � ne rien dire. Je vide mon esprit pour faire revenir des images. Je me transforme en lanterne magique. Les plaques peintes d�filent. Je me prends la t�te dans les mains, et sans crier gare, je me mets � pleurer.</p><p>Nous avons un des plus beaux salons de coiffure de la r�gion, avec des fauteuils d'acajou, un d�cor de tr�s bon go�t. J'ai copi� les frises, que j'ai fait ex�cuter par mon petit menuisier, en haut des murs, sur le d�cor de la bouteille qui contient l'eau du Jourdain. Je la conserve dans notre chambre. J'ai achet� des cuvettes bleu et or, en porcelaine, qui s'harmonisent bien avec l'ensemble, et j'ai trouv� des gravures des bords de Marne, qui plaisent � ma femme. Cela donne un ton moderne. J'ai eu des projets de voyages. J'ai voulu suivre, moi aussi, mon itin�raire de Paris � J�rusalem, j'ai r�v� de voir de mes yeux Ath�nes, Le Pir�e, Corinthe et les ruines de Sparte. J'ai r�v� des gal�res dans le port de Carthage. J'ai r�v� de l'Am�rique et de la cataracte de Niagara. Je ne suis jamais parti.</p><p>J'avais emport� � Fontainebleau, avec moi, mes livres, les pages de Chateaubriand que j'avais recopi�es et que je n'avais pas montr�es, elles n'avaient d'ailleurs plus de valeur que pour moi, elles int�resseront ceux qui sont curieux des pages retranch�es, et aussi la caisse de bois qui contenait les reliques les plus extravagantes de cette histoire : huit ann�es de cheveux de M. de Chateaubriand.</p><p>Z�lie en rit. Elle �tait devenue une femme magnifique, plus belle encore que la jeune fille que j'avais �pous�e. � Fontainebleau, elle tient notre commerce et �l�ve bien nos enfants. Elle me traita de vieux fou. D'Indien qui transporte avec lui les sacs d'ossements des h�ros morts. Elle avait lu cette anecdote dans Atala. Je me suis install� dans ma chambre, j'ai plac� deux mod�les devant moi, le dessin que j'avais fait � Saint-Malo et la gravure que m'avait offerte, de son vivant, ce g�nie qui prenait si grand soin de son tombeau. Je me suis concentr� pour r�ussir l'�uvre de ma vie.</p><p>J'avais ferm� les fen�tres et calfeutr� ma porte. Il ne fallait pas un souffle. J'avais devant moi un grand tas de cheveux. J'avais achet� deux plaques de verre, de bonnes dimensions. Il m'a d'abord fallu classer tous ces cheveux, par taille et par couleur. Je constituais une palette, du brun sombre au blanc. Certains cheveux avaient jauni, je les passai dans une de mes lotions, qui fit merveille. La mode �tait aux m�daillons de cheveux, aux bijoux en cheveux, et aussi aux � fix�s sur verre �. Cette vogue avait d�but� avec les charrettes de la Terreur et les guerres de l'Empire, il y avait tant de gens qui partaient et que nul n'allait plus revoir. Toute la France avait �chang� et gard� des m�ches de cheveux.</p><p>Quant aux � fix�s sur verre �, s'ils avaient l'inconv�nient d'�tre fragiles, ils donnaient aux peintures un vif �clat ; pour moi qui n'allais pas employer de couleurs brillantes, cette m�thode s'imposait. Je d�cidai d'allier les deux techniques. Je devais passer chaque cheveu, avec une petite pince, dans une l�g�re solution de colle, et l'appliquer au bon endroit. Cela me prit des mois. Il fallait �viter les emp�tements de colle, laisser s�cher de temps � autre, puis retourner la vitre pour juger de l'effet produit avant de continuer, rectifier les �ventuelles erreurs de teintes. J'�tais comme un bagnard qui fait sa bo�te en paille. Un marin de Dieppe qui tourne un ivoire. Un vieux Japonais qui sculpte un navire dans une noix. Un captif qui lime ses barreaux. Le Prom�th�e de la vieille partition que personne n'avait jou�e depuis le d�part de Sophie.</p><p>Je r�alisai deux tableaux : la chambre natale de Chateaubriand et une vue de son tombeau au Grand-B�.</p><p>J'eus besoin de toute ma rigueur de coiffeur, de toutes les ressources de mon caract�re m�ticuleux. La chambre ouvrait, par une fen�tre, en miniature, sur la mer, avec des oiseaux, un horizon marquet� de cheveux blancs et de m�ches p�les ; j'avais reproduit le lit, avec des cheveux de la couleur du bois. Chaque m�che me racontait une histoire, dans le silence de mon atelier improvis�, j'imaginais le moment o� je l'avais coup�e, des ann�es plus t�t. J'entendais le son de sa voix.</p><p>Pour le Grand-B�, les cheveux blancs servirent � l'�cume des vagues et aux nuages, les plus noirs, car il y en avait, pour le rocher et la croix de pierre. Tout avait l'aspect le plus v�ridique. J'�tais all� sur place, je l'avais connu, c'�taient ses cheveux. Une folie.</p><p>Pendant toutes ces semaines, je n'ai pas ouvert un livre, mais tandis que j'avais le nez sur la vitre et les yeux dans mon ouvrage, j'entendais, dans mon pauvre cerveau, des pages enti�res. Elles s'imposaient � moi, en d�sordre, je ne choisissais rien ; j'�tais comme hypnotis� par un fakir des grandes Indes, je ne pensais plus, j'oubliais les repas, je me laissais pousser la barbe, je ne parlais � personne. Z�lie m'a dit qu'elle avait �t� soulag�e quand je lui avais annonc� la fin de ma t�che. Elle m'a dit aussi, ce qui m'a fait plaisir, que, depuis, je dormais mieux. Elle me trouvait moins agit�. Je retrouvais plus souvent ma gaiet� de gar�on. J'avais conscience d'avoir servi � quelque chose, de m'�tre acquitt� d'une mission, peut-�tre ridicule, peu m'importe : j'avais construit, moi aussi, mon monument. Ces deux reliquaires, si j'ose dire, ont �merveill� nos amis. Certains sont venus les voir de loin, beaucoup voulurent me les emprunter. Je refusai de les vendre � un Anglais qui m'en proposa un tr�s bon prix. Je r�sistai longtemps. Je ne pouvais pas me d�tacher de ces deux cadres qui me parlaient � voix basse.</p><p>Mon salon de coiffure est le lieu de rendez-vous de toutes les �l�gances qui passent � Fontainebleau quand Napol�on III y chasse et des sommit�s de notre petite ville. Dans un salon de coiffure, on s'installe, on bavarde, je crois bien que c'est la fin des coiffeurs � domicile. Nous avons compris que nous devions nous d�mocratiser, nous aussi. Toutes les aristocraties doivent apprendre � �voluer.</p><p>Mon coll�gue Richard, celui qui coiffait Louis-Philippe aux Tuileries, le ma�tre de la houppe et des favoris piriformes, � qui les caricaturistes doivent tant sans l'avoir jamais su, ni lui non plus, vint me visiter dans ma retraite. Il n'avait pas surv�cu � la r�volution de 48. Le nouvel Empire avait �tabli une autre cour, lui, se contentait de la petite soci�t� orl�aniste : chacun son tour. Il avait d�sormais, comme moi jadis, son petit monde de fant�mes � brosser, qui regrettaient un pass� disparu. Nous avons parl� des ann�es d'autrefois. Je risquai la question qui me br�lait.</p><p>� Une jeune femme � la peau noire, qui s'appelait Sophie ? Tu me fais rire, mon vieil Adolphe. Bien s�r, je l'ai connue, elle �tait extraordinaire, une intelligence, une escrimeuse sans Dieu ni ma�tre, toujours habill�e en homme, qui partageait parfois la loge des �lions� au th��tre avec Th�ophile Gautier.</p><p>Un diable. Alexandre Dumas faisait croire qu'elle �tait sa s�ur. Gaspard de Cherville, un vrai gentilhomme, le meilleur n�gre de Dumas, bien meilleur que le pi�tre Auguste Maquet, en �tait toqu�. Elle pouvait laisser son adversaire sur le pr� avec un trait de rouge entre les deux yeux. Plumer toute sa table au baccara. Tu l'as coiff�e ? Nature de cheveux peu commune, je me souviens, curieux m�lange. Elle a disparu du jour au lendemain. Elle avait �t� actrice aux Vari�t�s, elle jouait tous les r�les, malgr� la couleur de sa peau. On disait qu'elle apprenait les textes en un soir, les auteurs en �taient fous. Une m�moire ! Elle avait pos� pour un photographe. On parlait � peine de photographie ! Il faut que tu aies v�cu toutes ces ann�es bien retir� du monde, avec ta Z�lie, pour n'en avoir jamais entendu parler. Ta soci�t� l�gitimiste, ton Chateaubriand ne devaient pas fr�quenter beaucoup ce genre de fille�</p><p>��Elle �tait de Saint-Malo�</p><p>��Pas le moins du monde, elle venait de Saint-Domingue, elle ne connaissait que Paris.</p><p>��Tu sais avec qui elle vivait ?</p><p>��C'est dr�le que cela t'int�resse. Une cr�ature, elle avait beaucoup navigu�. Elle aimait les peintres, les artistes, elle jouait des personnages, avec talent, elle nous manipulait comme si nous �tions ses marionnettes, ses pantins qu'elle laissait d�sarticul�s apr�s avoir bien jou�. J'ai m�me succomb�, un soir, je te l'avoue, une f�te en masques au palais, elle voulait me remercier de l'avoir fait entrer. Elle avait une robe superbe, et une peau� Elle a fini par se ranger peu apr�s, avec un �diteur allemand, je crois, un bel homme, qui s'�tait install� � deux pas de chez toi, rue du Bac, vous auriez pu vous croiser. Elle a d� repartir avec lui en Allemagne, ils avaient entrepris de publier et de traduire toute la nouvelle litt�rature fran�aise, je ne sais pas ce que cela a bien pu donner. Des contrefa�ons qui ruinent nos libraires. Elle ne devait rien y conna�tre et lui ne rien y comprendre. �</p><empty-line/><p>Peu apr�s, j'ai accept� d'envoyer mes deux tableaux en cheveux de Chateaubriand � une exposition � New York. L'un d'eux, la vue du tombeau de Chateaubriand, a �t� cass� lors du voyage de retour et il est irr�parable. L'autre, sa chambre natale, est sous mes yeux. Je l'ai accroch� devant ma table. Il m'a aid� � �crire.</p></section><section><title><p>Note</p></title><p>C'est devant les remparts de Gallipoli, dans la province de Lecce, que j'ai invent� cette histoire. Sur ces rivages du sud des Pouilles, le sud du sud de l'Italie, je me suis souvenu des remparts de Saint-Malo, la ville de ma grand-m�re H�l�ne. J'avais aussi pris des notes dans certains lieux encore hant�s par l'ombre de Chateaubriand : dans les bois de Combourg, dans la jolie maison de Villeneuve-sur-Yonne o� il venait voir Joseph Joubert et � Champl�treux, le ch�teau que Mathieu Mol� avait recouvr� apr�s la R�volution, � l'�poque o� ils �taient amis.</p><p>L'aventure s'inspire d'un texte r�el et d'un h�ros authentique. Le v�ritable Adolphe P�ques, � artiste coiffeur �, n� en 1816, ne mourut qu'en 1906. Il avait eu le temps de coiffer, apr�s Chateaubriand, l'imp�ratrice Eug�nie et la mar�chale de Mac-Mahon. Il ne s'int�ressait qu'� l'histoire et aux livres et, comme le roi Louis-Philippe l'avait fait pour Versailles, il avait d�di� ses ciseaux � � toutes les gloires de la France �.</p><p>Le personnage de Sophie est une pure fiction, mais toute l'intrigue autour du manuscrit des <emphasis>M�moires d'outre-tombe est v�ridique.</emphasis></p><p>Les pr�cisions concernant les armes � silencieux en usage � l'�poque m'ont �t� fournies par le tr�s savant Rapha�l Abrille, conservateur au mus�e de la Chasse et de la Nature.</p><p>Comme il n'�tait pas catalan et qu'il ne vivait pas � Montmartre, Adolphe P�ques disparut en ignorant qu'en 1906, au m�me instant, Picasso assemblait des �tudes pour Les Demoiselles d'Avignon. Adolphe P�ques, � artiste coiffeur � romantique, qui avait vu des Girodet, des Delacroix et des Ingres � l'�poque o� les vernis n'�taient pas secs, n'avait sans doute pas grand go�t pour le XX<sup>e</sup> si�cle.</p><p>Il avait publi�, � compte d'auteur, en 1872, un volume de m�moires, intitul� Le <emphasis>Coiffeur de Chateaubriand,</emphasis> raret� bibliophilique que les �ditions Recouvrance, � Rennes, ont eu la bonne id�e de r�imprimer en facsimil� dans la collection � L'Amateur averti � en 1998. Dans cet unique ouvrage, un peu d�cevant pour le lecteur d'aujourd'hui, Adolphe P�ques parle trop peu de l'�crivain qui lui fournit son titre et s'attarde longuement sur ses ann�es d'apprentissage, son s�jour � Londres et le salon de coiffure � la mode que sa femme et lui avaient, un temps, ouvert � Fontainebleau. Comme Adolphe P�ques ne se prenait pas au s�rieux, et qu'il �tait homme d'esprit, il a plac� en �pigraphe de son livre cette citation de Jules Janin : � M. P�ques a ras� Chateaubriand� il en rasera bien d'autres ! � Je n'ai pas voulu la lui emprunter.</p><p>L'�tonnant � tableau � r�alis� par ses soins � en cheveux de Chateaubriand �, dont il est question dans ce roman, repr�sente la chambre natale de l'�crivain � Saint-Malo, dans l'h�tel de la Gicquelais, b�timent occup� aujourd'hui par l'H�tel de France et de Chateaubriand. Il figure dans les collections du mus�e Carnavalet. Il a �t� mis en d�p�t au mus�e de Saint-Malo, o� il est expos� non loin du portrait de Chateaubriand par Girodet qui appartint � Juliette R�camier. Christophe Leribault, alors conservateur au mus�e Carnavalet, aujourd'hui conservateur au Louvre et directeur du mus�e national Eug�ne-Delacroix, m'a permis de consulter, avec beaucoup d'obligeance, le dossier complet de cette �uvre �tonnante.</p><p>Le tableau de Saint-Malo, compos� de cheveux coup�s sur le grand homme de son vivant, permettra peut-�tre un jour, gr�ce � la sorcellerie de la duplication de l'ADN, de le voir rena�tre.</p></section></body><binary id="cover" 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