<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>prose_classic</genre><author><first-name>Miguel de</first-name><last-name>Cervant�s Saavedra</last-name></author><book-title>L�ing�nieux hidalgo DON QUICHOTTE de la Manche Tome II</book-title><annotation><p>Cervant�s nous raconte les aventures de ce anti-h�ros qui part sauver le monde. Na�f, berc� par les illusions qu'il a lues dans des romans de chevalerie, il r�invente le monde et vit reclus dans ses r�ves. Accompagn� de Sancho Pan�a, son fid�le �cuyer, il lutte contre des troupeaux de moutons qu'il prend pour une arm�e ennemie, se bat contre des moulins en les prenant pour des g�ants. Pris pour fou il est raill� par tous mais il continuera jusqu'au bout sa recherche de la perfection.</p></annotation><date/><lang>fr</lang></title-info><document-info><author><first-name/><last-name/></author><program-used>Fiction Book Designer, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2007-12-02">02.12.2007</date><src-url/><src-ocr/><id>FBD-6C50D1-308C-A445-EC80-E801-BE8F-837CBD</id><version>1.0</version></document-info><publish-info/></description><body><image l:href="#0"/><title><p>Miguel de Cervant�s Saavedra</p><empty-line/><p>L�ing�nieux hidalgo DON QUICHOTTE de la Manche Tome II</p></title><section><p>Premi�re publication en 1615</p><p>Traduction et notes de Louis Viardot</p><empty-line/><image l:href="#1"/><empty-line/><image l:href="#2"/></section><section><title><p id="_Toc106455328">Prologue</p></title><p><emphasis>Au lecteur</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftnref1">Vive Dieu! avec quelle impatience, lecteur illustre, ou peut-�tre pl�b�ien, tu dois attendre � pr�sent ce prologue, croyant y trouver des vengeances, des querelles, des reproches outrageants � l�auteur du second <emphasis>Don Quichotte! </emphasis>je veux dire � celui qui fut, dit-on, engendr� � Tord�sillas, et qui naquit � Tarragone <a type="note" l:href="#_ftn1">[1]</a>. Eh bien! en v�rit�, je ne puis te donner ce contentement: car, si les outrages �veillent la col�re dans les c�urs les plus humbles, dans le mien cette r�gle souffre une exception. Voudrais-tu que je lui jetasse au nez qu�il est un �ne, un sot, un impertinent? Je n�en ai pas seulement la pens�e. Que son p�ch� le punisse, qu�il le mange avec son pain, et grand bien lui fasse.</p><empty-line/><p id="_ftnref2">Ce que je n�ai pu m�emp�cher de ressentir, c�est qu�il m�appelle injurieusement vieux et manchot, comme s�il avait �t� en mon pouvoir de retenir le temps, de faire qu�il ne pass�t point pour moi; ou comme si ma main e�t �t� bris�e dans quelque taverne, et non dans la plus �clatante rencontre qu�aient vue les si�cles pass�s et pr�sents, et qu�esp�rent voir les si�cles � venir <a type="note" l:href="#_ftn2">[2]</a>. Si mes blessures ne brillent pas glorieusement aux yeux de ceux qui les regardent, elles sont appr�ci�es du moins dans l�estime de ceux qui savent o� elles furent re�ues: car il sied mieux au soldat d��tre mort dans la bataille, que libre dans la fuite. Je suis si p�n�tr� de cela, que, si l�on me proposait aujourd�hui d�op�rer pour moi une chose impossible, j�aimerais mieux m��tre trouv� � cette prodigieuse affaire, que de me trouver, � pr�sent, gu�ri de mes blessures, sans y avoir pris part. Les blessures que le soldat porte sur le visage et sur la poitrine sont des �toiles qui guident les autres au ciel de l�honneur et au d�sir des nobles louanges. D�une autre part, il faut observer que ce n�est point avec les cheveux blancs qu�on �crit, mais avec l�entendement, qui a coutume de se fortifier par les ann�es.</p><empty-line/><p id="_ftnref3">Une autre chose encore m�a f�ch�: c�est qu�il m�appel�t envieux, et m�expliqu�t, comme si je l�eusse ignor�, ce que c�est que l�envie: car, en bonne v�rit�, des deux sortes d�envie qu�il y a, je ne connais que la sainte, la noble, la bien intentionn�e. S�il en est ainsi, comment irais-je m�attaquer � aucun pr�tre, surtout quand il ajoute � cette qualit� celle de familier du saint-office <a type="note" l:href="#_ftn3">[3]</a>? Si l�autre l�a dit pour celui qu�il semble avoir d�sign�, il se trompe du tout au tout, car de celui-ci j�adore le g�nie, j�admire les �uvres, et je loue l�occupation continuelle et vertueuse. Toutefois, je suis fort oblig� � monsieur l�auteur de dire que mes <emphasis>Nouvelles </emphasis>sont plus satiriques qu�exemplaires, mais qu�elles sont bonnes, et qu�elles ne pourraient l��tre s�il ne s�y trouvait un peu de tout.</p><empty-line/><p>Il me semble que tu vas dire, lecteur, que je me restreins �trangement, et me contiens un peu trop dans les limites de ma modestie: mais je sais qu�il ne faut pas ajouter affliction sur affliction, et celle qu�endure ce seigneur doit �tre bien grande, puisqu�il n�ose para�tre en plein air et en plein jour, qu�il d�guise son nom, qu�il dissimule sa patrie, comme s�il avait commis quelque attentat de l�se-majest�. Si, par hasard, tu viens � le conna�tre, dis-lui de ma part que je ne me tiens pas pour offens�, que je sais fort bien ce que sont les tentations du diable, et qu�une des plus puissantes qu�il emploie, c�est de mettre � un homme dans la t�te qu�il peut composer et publier un livre qui lui donnera autant de renomm�e que d�argent, et autant d�argent que de renomm�e. Et m�me, pour preuve de cette v�rit� je veux qu�avec ton esprit et ta bonne gr�ce tu lui racontes cette histoire-ci:</p><empty-line/><p>Il y avait � S�ville un fou, qui donna dans la plus gracieuse extravagance dont jamais fou se f�t avis� au monde. Il fit un tuyau de jonc, pointu par le bout; et, quand il attrapait un chien dans la rue, ou partout ailleurs, il lui prenait une patte sous son pied, lui levait l�autre avec la main, et, du mieux qu�il pouvait, lui introduisait la pointe du tuyau dans certain endroit par o�, en soufflant, il faisait devenir le pauvre animal rond comme une boule. Quand il l�avait mis en cet �tat, il lui donnait deux petits coups de la main sur le ventre, et le l�chait en disant aux assistants, qui �taient toujours fort nombreux: �Vos Gr�ces penseront-elles maintenant que ce soit un petit travail que d�enfler un chien?� Penserez-vous maintenant que ce soit un petit travail que de faire un livre? Si ce conte, ami lecteur, ne lui convient pas, tu lui diras celui-ci, qui est �galement un conte de fou et de chien:</p><empty-line/><p id="_ftnref4">Il y avait � Cordoue un autre fou, lequel avait coutume de porter sur sa t�te un morceau de dalle en marbre, ou un quartier de pierre, non des plus l�gers: quand il rencontrait quelque chien qui ne f�t pas sur ses gardes, il s�en approchait, et laissait tomber d�aplomb le poids sur lui. Le chien, roulant sous le coup, jetait des hurlements, et se sauvait � ne pas s�arr�ter au bout de trois rues. Or, il arriva que, parmi les chiens sur lesquels il d�chargea son fardeau, se trouva le chien d�un bonnetier, que son ma�tre aimait beaucoup. La pierre, en tombant, lui frappa sur la t�te: le chien assomm� jeta des cris per�ants: le ma�tre, qui le vit maltraiter, en devint furieux. Il empoigna une aune, tomba sur le fou, et le b�tonna de la t�te aux pieds. � chaque d�charge, il lui disait: �Chien de voleur, � mon l�vrier <a type="note" l:href="#_ftn4">[4]</a>! N�as-tu pas vu, cruel, que mon chien �tait l�vrier?� Et lui r�p�tant le nom de l�vrier mainte et mainte fois, il renvoya le fou moulu comme pl�tre. Le ch�timent fit son effet: le fou se retira, et de plus d�un mois ne se montra dans les rues. � la fin, il reparut avec la m�me invention, et une charge plus forte. Il s�approchait de la place o� �tait le chien, le visait de son mieux: mais, sans laisser tomber la pierre, il disait: �Celui-ci est l�vrier, gare!� Effectivement, tous les chiens qu�il rencontrait, fussent-ils dogues ou roquets, il disait qu�ils �taient l�vriers, et d�s lors il ne l�cha plus jamais la pierre.</p><empty-line/><p id="_ftnref5">Peut-�tre en arrivera-t-il autant � cet historien: il n�osera plus l�cher le poids de son esprit en livres, qui, lorsqu�ils sont mauvais, sont plus durs que des pierres. Dis-lui encore que la menace qu�il me fait de m�enlever tout profit avec son livre, je m�en soucie comme d�une obole, et qu�en me conformant au fameux interm�de de la <emphasis>Perendenga</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn5"><emphasis>[5]</emphasis></a><emphasis>, </emphasis>je lui r�ponds: �Vive pour moi le <emphasis>veinticuatro, </emphasis>mon seigneur <a type="note" l:href="#_ftn6">[6]</a>, et le Christ pour tous!� Oui, vive le grand comte de L�mos, dont la vertu chr�tienne et la lib�ralit� bien connue me maintiennent en pied contre tous les coups de ma mauvaise fortune, et vive la supr�me charit� de l�illustrissime archev�que de Tol�de, don Bernardo de Sandoval y Rojas! apr�s cela, qu�il n�y ait pas m�me d�imprimerie au monde, ou qu�on y imprime contre moi autant de livres que contient de lettres la complainte de Mingo Revulgo <a type="note" l:href="#_ftn7">[7]</a>. Ces deux princes, sans que mon adulation, sans qu�aucune autre esp�ce d��loge les sollicite, et par seule bont� d��me, ont pris � leur charge le soin de venir g�n�reusement � mon aide: en cela, je me tiens pour plus heureux et plus riche que si la fortune, par une voie ordinaire, m�e�t conduit � son fa�te. L�honneur peut rester au pauvre, mais non au pervers: la pauvret� peut couvrir d�un nuage la noblesse, mais non l�obscurcir enti�rement. Pourvu que la vertu jette quelque lumi�re, ne serait-ce que par les fentes de la d�tresse, elle finit par �tre estim�e des hauts et nobles esprits, et par cons�quent favoris�e.</p><empty-line/><p id="_ftnref8">Ne lui dis rien de plus, et je ne veux pas non plus t�en dire davantage. Je te ferai seulement observer que cette seconde partie du <emphasis>Don Quichotte, </emphasis>dont je te fais offrande, est taill�e sur le m�me patron et du m�me drap que la premi�re. Dans celle-ci, je te donne don Quichotte conduit jusqu�au terme, et finalement mort et enterr�, afin que personne ne s�avise de lui dresser de nouveaux actes certificatifs, puisque les anciens sont bien suffisants. Il suffit aussi qu�un honn�te homme ait rendu compte de ses discr�tes folies, sans que d�autres veuillent encore y mettre les doigts. L�abondance des choses, m�me bonnes, les d�pr�cie, et la raret� des mauvaises m�mes les fait appr�cier en un point. J�oubliais de te dire d�attendre le <emphasis>Persil�s, </emphasis>que je suis en train d�achever, et la seconde partie de <emphasis>Galat�e</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn8"><emphasis>[8]</emphasis></a>.</p></section><section><title><p id="_Toc106455329">Chapitre I</p></title><p><emphasis>De la mani�re dont le cur� et le barbier se conduisirent avec don Quichotte au sujet de sa maladie</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftnref9">Cid Hamet Ben-Eng�li raconte, dans la seconde partie de cette histoire et troisi�me sortie de don Quichotte, que le cur� et le barbier demeur�rent presque un mois sans le voir, afin de ne pas lui rappeler le souvenir des choses pass�es. Toutefois, ils ne manqu�rent pas de visiter sa ni�ce et sa gouvernante pour leur recommander de le choyer avec grande attention, de lui donner � manger des confortants et des choses bonnes pour le c�ur et le cerveau, desquels, suivant toute apparence, proc�dait son infirmit�. Elles r�pondirent qu�elles faisaient ainsi et continueraient � faire de m�me avec tout le soin, toute la bonne volont� possibles: car elles commen�aient � s�apercevoir que, par moments, leur seigneur t�moignait qu�il avait enti�rement recouvr� l�usage de son bon sens. Cette nouvelle causa beaucoup de joie aux deux amis, qui crurent avoir eu la plus heureuse id�e en le ramenant enchant� sur la charrette � b�ufs, comme l�a racont�, dans ses derniers chapitres, la premi�re partie de cette grande autant que ponctuelle histoire. Ils r�solurent donc de lui rendre visite et de faire l�exp�rience de sa gu�rison, bien qu�ils tinssent pour impossible qu�elle f�t compl�te. Ils se promirent �galement de ne toucher � aucun point de la chevalerie errante, pour ne pas courir le danger de d�coudre les points de sa blessure, qui �tait encore si fra�chement reprise <a type="note" l:href="#_ftn9">[9]</a>.</p><empty-line/><p>Ils all�rent enfin le voir, et le trouv�rent assis sur son lit, envelopp� dans une camisole de serge verte et coiff� d�un bonnet de laine rouge de Tol�de, avec un visage si sec, si enfum�, qu�il semblait �tre devenu chair de momie. Don Quichotte leur fit tr�s-bon accueil; et, quand ils s�inform�rent de sa sant�, il en rendit compte avec beaucoup de sens et d��l�gantes expressions. La conversation prit son cours, et l�on vint � parler de ce qu�on appelle <emphasis>raison d��tat </emphasis>et <emphasis>modes de gouvernement: </emphasis>l�un r�formait cet abus et condamnait celui-l�; l�autre corrigeait cette coutume et r�prouvait celle-ci: bref, chacun des trois amis devint un nouveau l�gislateur, un Lycurgue moderne, un Solon tout neuf; et, tous ensemble, ils refirent si bien l��tat de fond en comble, qu�on e�t dit qu�ils l�avaient rapport� � la forge, et l�en avaient retir� tout autre qu�ils ne l�y avaient mis. Don Quichotte parla avec tant d�intelligence et d�esprit sur les diverses mati�res qu�on traita, que les deux examinateurs furent convaincus qu�il avait recouvr� toute sa sant� et tout son jugement.</p><empty-line/><p id="_ftnref10">La ni�ce et la gouvernante �taient pr�sentes � l�entretien, et, pleurant de joie, ne cessaient de rendre gr�ce � Dieu de ce qu�elles voyaient leur seigneur revenu � une si parfaite intelligence. Mais le cur�, changeant son projet primitif, qui �tait de ne pas toucher � la corde de chevalerie, voulut rendre l�exp�rience compl�te, et s�assurer si la gu�rison de don Quichotte �tait fausse ou v�ritable. Il vint donc, de fil en aiguille, � raconter quelques nouvelles qui arrivaient de la capitale. Entre autres choses, il dit qu�on tenait pour certain que le Turc descendait du Bosphore avec une flotte formidable <a type="note" l:href="#_ftn10">[10]</a>: mais qu�on ignorait encore son dessein, et sur quels rivages devait fondre une si grande temp�te. Il ajouta que, dans cette crainte, qui presque chaque ann�e nous tient sur le qui-vive, toute la chr�tient� �tait en armes, et que Sa Majest� avait fait mettre en d�fense les c�tes de Naples, de Sicile et de Malte.</p><empty-line/><p>Don Quichotte r�pondit:</p><empty-line/><p>�Sa Majest� agit en prudent capitaine lorsqu�elle met d�avance ses �tats en s�ret�, pour que l�ennemi ne les prenne pas au d�pourvu. Mais si Sa Majest� acceptait mon avis, je lui conseillerais une mesure dont elle est certainement, � l�heure qu�il est, bien loin de se douter.�</p><empty-line/><p>� peine le cur� eut-il entendu ces mots, qu�il dit en lui-m�me:</p><empty-line/><p>�Que Dieu te tende la main, pauvre don Quichotte! il me semble que tu te pr�cipites du fa�te �lev� de ta folie au profond ab�me de ta simplicit�.�</p><empty-line/><p>Le barbier, qui avait eu la m�me pens�e que son comp�re, demanda � don Quichotte quelle �tait cette mesure qu�il serait, � son avis, si utile de prendre.</p><empty-line/><p>�Peut-�tre, ajouta-t-il, sera-t-elle bonne � porter sur la longue liste des impertinentes remontrances qu�on a coutume d�adresser aux princes.</p><empty-line/><p>��La mienne, seigneur r�peur de barbes, reprit don Quichotte, ne sera point impertinente, mais fort pertinente, au contraire.</p><empty-line/><p>��Je ne le dis pas en ce sens, r�pliqua le barbier, mais parce que l�exp�rience prouve que tous ou presque tous les exp�dients qu�on propose � Sa Majest� sont impossibles ou extravagants, et au d�triment du roi ou du royaume.</p><empty-line/><p id="_ftnref11">��Eh bien! r�pondit don Quichotte, le mien n�est ni impossible ni extravagant: c�est le plus facile, le plus juste et le mieux avis� qui puisse tomber dans la pens�e d�aucun inventeur d�exp�dients. <a type="note" l:href="#_ftn11">[11]</a></p><empty-line/><p>��Pourquoi Votre Gr�ce tarde-t-elle � le dire, seigneur don Quichotte? demanda le cur�.</p><empty-line/><p>��Je ne voudrais pas, r�pondit don Quichotte, le dire ici � cette heure, et que demain matin il arriv�t aux oreilles de messieurs les conseillers du conseil de Castille, de fa�on qu�un autre re��t les honneurs et le prix de mon travail.</p><empty-line/><p id="_ftnref12">��Quant � moi, dit le barbier, je donne ma parole, tant ici-bas que devant Dieu, de ne r�p�ter ce que va dire Votre Gr�ce ni � Roi, ni � Roch, ni � nul homme terrestre: serment que j�ai appris dans le <emphasis>romance </emphasis>du cur�, lequel avisa le roi du larron qui lui avait vol� les cent doubles et sa mule au pas d�amble <a type="note" l:href="#_ftn12">[12]</a>.</p><empty-line/><p>��Je ne sais pas l�histoire, r�pondit don Quichotte: mais je sais que le serment est bon, sachant que le seigneur barbier est homme de bien.</p><empty-line/><p>��Quand m�me il ne le serait pas, reprit le cur�, moi je le cautionne, et me porte garant qu�en ce cas il ne parlera pas plus qu�un muet, sous peine de payer l�amende et le d�dit.</p><empty-line/><p>��Et vous, seigneur cur�, dit don Quichotte, qui vous cautionne?</p><empty-line/><p>��Ma profession, r�pondit le cur�, qui m�oblige � garder les secrets.</p><empty-line/><p>��Corbleu! s��cria pour lors don Quichotte, Sa Majest� n�a qu�� ordonner, par proclamation publique, qu�� un jour fix�, tous les chevaliers errants qui errent par l�Espagne se r�unissent � sa cour: quand il n�en viendrait qu�une demi-douzaine, tel pourrait se trouver parmi eux qui suffirait seul pour d�truire toute la puissance du Turc. Que Vos Gr�ces soient attentives, et suivent bien mon raisonnement. Est-ce, par hasard, chose nouvelle qu�un chevalier errant d�fasse � lui seul une arm�e de deux cent mille hommes, comme s�ils n�eussent tous ensemble qu�une gorge � couper, ou qu�ils fussent faits de p�te � massepains? Sinon, voyez plut�t combien d�histoires sont remplies de ces merveilles! Il faudrait aujourd�hui, � la male heure pour moi, car je ne veux pas dire pour un autre, que v�c�t le fameux don B�lianis, ou quelque autre chevalier de l�innombrable lign�e d�Amadis de Gaule. Si l�un de ceux-l� vivait, et que le Turc se v�t face � face avec lui, par ma foi, je ne voudrais pas �tre dans la peau du Turc. Mais Dieu jettera les yeux sur son peuple, et lui enverra quelqu�un, moins redoutable peut-�tre que les chevaliers errants du temps pass�, qui pourtant ne leur c�dera point en valeur. Dieu m�entend, et je n�en dis pas davantage!</p><empty-line/><p>��Ah! sainte Vierge! s��cria la ni�ce, qu�on me tue si mon seigneur n�a pas envie de redevenir chevalier errant.</p><empty-line/><p>��Chevalier errant je dois mourir, r�pondit don Quichotte: que le Turc monte ou descende, quand il voudra, et en si grande force qu�il pourra: je r�p�te encore que Dieu m�entend.�</p><empty-line/><p>Le barbier dit alors:</p><empty-line/><p>�Permettez-moi, j�en supplie Vos Gr�ces, de vous raconter une petite histoire qui est arriv�e � S�ville; elle vient si bien � point, que l�envie me prend de vous la raconter.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte donna son assentiment, le cur� et les femmes pr�t�rent leur attention, et le barbier commen�a de la sorte:</p><empty-line/><p>�Dans l�h�pital des fous, � S�ville, il y avait un homme que ses parents avaient fait enfermer comme ayant perdu l�esprit. Il avait �t� gradu� en droit canon par l�universit� d�Osuna; mais, selon l�opinion de bien des gens, quand m�me c�e�t �t� par l�universit� de Salamanque, il n�en serait pas moins devenu fou. Au bout de quelques ann�es de r�clusion, ce licenci� s�imagina qu�il avait recouvr� le jugement et poss�dait le plein exercice de ses facult�s. Dans cette id�e, il �crivit � l�archev�que, en le suppliant avec instance, et dans les termes les plus sens�s, de le tirer de la mis�re o� il vivait, puisque Dieu, dans sa mis�ricorde, lui avait fait gr�ce de lui rendre la raison. Il ajoutait que ses parents, pour jouir de son bien, le tenaient enferm�, et voulaient, en d�pit de la v�rit�, qu�il rest�t fou jusqu�� sa mort. Convaincu par plusieurs billets tr�s-sens�s et tr�s-spirituels, l�archev�que chargea un de ses chapelains de s�informer, aupr�s du recteur de l�h�pital, si ce qu��crivait ce licenci� �tait bien exact, et m�me de causer avec le fou, afin que, s�il lui semblait avoir recouvr� l�esprit, il le tir�t de sa loge et lui rend�t la libert�. Le chapelain remplit sa mission, et le recteur lui dit que cet homme �tait encore fou; que, bien qu�il parl�t maintes fois comme une personne d�intelligence rassise, il �clatait � la fin en telles extravagances, qu�elles �galaient par le nombre et la grandeur tous les propos sens�s qu�il avait tenus auparavant, comme on pouvait, au reste, s�en assurer en conversant avec lui. Le chapelain voulut faire l�exp�rience: il alla trouver le fou, et l�entretint plus d�une heure enti�re. Pendant tout ce temps, le fou ne laissa pas �chapper un mot extravagant ou m�me �quivoque; au contraire, il parla si raisonnablement, que le chapelain fut oblig� de croire qu�il �tait totalement gu�ri. Entre autres choses, le fou accusa le recteur de l�h�pital. �Il me garde rancune, dit-il, et me dessert, pour ne pas perdre les cadeaux que lui font mes parents afin qu�il dise que je suis encore fou, bien qu�ayant des intervalles lucides. Le plus grand ennemi que j�aie dans ma disgr�ce, c�est ma grande fortune: car, pour en jouir, mes h�ritiers portent un faux jugement et r�voquent en doute la gr�ce que le Seigneur m�a faite en me rappelant de l��tat de brute � l��tat d�homme.� Finalement, le fou parla de telle sorte qu�il rendit le recteur suspect, qu�il fit para�tre ses parents avaricieux et d�natur�s, et se montra lui-m�me si raisonnable, que le chapelain r�solut de le conduire � l�archev�que pour que celui-ci reconn�t et touch�t du doigt la v�rit� de cette affaire. Dans cette croyance, le bon chapelain pria le recteur de faire rendre au licenci� les habits qu�il portait � son entr�e dans l�h�pital. � son tour, le recteur le supplia de prendre garde � ce qu�il allait faire: car, sans nul doute, le licenci� �tait encore fou. Mais ses remontrances et ses avis ne r�ussirent pas � d�tourner le chapelain de son id�e. Le recteur ob�it donc, en voyant que c��tait un ordre de l�archev�que, et l�on remit au licenci� ses anciens habits, qui �taient neufs et d�cents. Lorsqu�il se vit d�pouill� de la casaque de fou et rhabill� en homme sage, il demanda par charit� au chapelain la permission d�aller prendre cong� de ses camarades les fous. Le chapelain r�pondit qu�il voulait l�accompagner et voir les fous qu�il y avait dans la maison. Ils mont�rent en effet, et avec eux quelques personnes qui se trouvaient pr�sentes. Quand le licenci� arriva devant une cage o� l�on tenait enferm� un fou furieux, bien qu�en ce moment tranquille et calme, il lui dit: �Voyez, fr�re, si vous avez quelque chose � me recommander: je retourne chez moi, puisque Dieu a bien voulu, dans son infinie mis�ricorde et sans que je le m�ritasse, me rendre la raison. Me voici en bonne sant� et dans mon bon sens, car au pouvoir de Dieu rien n�est impossible. Ayez grande esp�rance en lui. Puisqu�il m�a remis en mon premier �tat, il pourra bien vous y remettre �galement, si vous avez confiance en sa bont�. J�aurai soin de vous envoyer quelques friands morceaux, et mangez-les de bon c�ur: car, en v�rit�, je m�imagine, comme ayant pass� par l�, que toutes nos folies proc�dent de ce que nous avons l�estomac vide et le cerveau plein d�air. Allons, allons, prenez courage: l�abattement dans les infortunes d�truit la sant� et h�te la mort.� Tous ces propos du licenci� �taient entendus par un autre fou renferm� dans la cage en face de celle du furieux. Il se leva d�une vieille natte de jonc sur laquelle il �tait couch� tout nu, et demanda � haute voix quel �tait celui qui s�en allait bien portant de corps et d�esprit. �C�est moi, fr�re, qui m�en vais, r�pondit le licenci�: je n�ai plus besoin de rester ici, et je rends au ciel des gr�ces infinies pour la faveur qu�il m�a faite. � Prenez garde � ce que vous dites, licenci� mon ami, r�pliqua le fou, de peur que le diable ne vous trompe. Pliez la jambe, et restez tranquille dans votre loge, pour �viter l�aller et le retour. � Je sais que je suis gu�ri, reprit le licenci�, et rien ne m�oblige � recommencer les stations. � Vous, gu�ri! s��cria le fou. � la bonne heure, et que Dieu vous conduise! Mais je jure par le nom de Jupiter, dont je repr�sente sur la terre la majest� souveraine, que, pour ce seul p�ch� que S�ville commet aujourd�hui en vous tirant de cette maison et en vous tenant pour homme de bon sens, je la frapperai d�un tel ch�timent que le souvenir s�en perp�tuera dans les si�cles des si�cles, amen. Ne sais-tu pas, petit bachelier sans cervelle, que je puis le faire comme je le dis, puisque je suis Jupiter tonnant, et que je tiens dans mes mains les foudres destructeurs avec lesquels je menace et bouleverse le monde? Mais non: je veux bien n�imposer qu�un seul ch�timent � cette ville ignorante: je ne ferai pas pleuvoir, ni sur elle ni sur tout son district, pendant trois ann�es enti�res, qui se compteront depuis le jour et la minute o� la menace en est prononc�e. Ah! tu es libre, tu es bien portant, tu es raisonnable, et moi je suis attach�, je suis malade, je suis fou! Bien, bien, je pense � pleuvoir tout comme � me pendre.� Les assistants �taient rest�s fort attentifs aux cris et aux propos du fou; mais notre licenci�, se tournant vers le chapelain, et lui prenant les mains avec int�r�t: �Que Votre Gr�ce ne se mette point en peine, mon cher seigneur, lui dit-il, et ne fasse aucun cas de ce que ce fou vient de dire. S�il est Jupiter et qu�il ne veuille pas faire pleuvoir, moi, qui suis Neptune, le p�re et le dieu des eaux, je ferai tomber la pluie chaque fois qu�il me plaira et qu�il en sera besoin.� � cela le chapelain r�pondit: �Toutefois, seigneur Neptune, il ne convient pas de f�cher le seigneur Jupiter. Que votre Gr�ce demeure en sa loge; une autre fois, quand nous aurons mieux nos aises et notre temps, nous reviendrons vous chercher.� Le recteur et les assistants se mirent � rire, au point de faire presque rougir le chapelain. Quant au licenci�, on le d�shabilla, puis on le remit dans sa loge: et le conte est fini.</p><empty-line/><p id="_ftnref13">��C�est donc l�, seigneur barbier, reprit don Quichotte, ce conte qui venait si bien � point, qu�on ne pouvait se dispenser de nous le servir? Ah! seigneur du rasoir, seigneur du rasoir, combien est aveugle celui qui ne voit pas � travers la toile du tamis! Est-il possible que Votre Gr�ce ne sache pas que les comparaisons qui se font d�esprit � esprit, de courage � courage, de beaut� � beaut�, de noblesse � noblesse, sont toujours odieuses et mal re�ues? Pour moi, seigneur barbier, je ne suis pas Neptune, le dieu des eaux, et n�exige que personne me tienne pour homme d�esprit, ne l��tant pas: seulement je me fatigue � faire comprendre au monde la faute qu�il commet en ne voulant pas renouveler en lui l�heureux temps o� florissait la chevalerie errante. Mais notre �ge d�prav� n�est pas digne de jouir du bonheur ineffable dont jouirent les �ges o� les chevaliers errants prirent � charge et � t�che la d�fense des royaumes, la protection des demoiselles, l�assistance des orphelins, le ch�timent des superbes et la r�compense des humbles. La plupart des chevaliers qu�on voit aujourd�hui font plut�t bruire le satin, le brocart et les riches �toffes dont ils s�habillent, que la cotte de mailles dont ils s�arment. Il n�y a plus un chevalier qui dorme en plein champ, expos� � la rigueur du ciel, arm� de toutes pi�ces de la t�te aux pieds; il n�y en a plus un qui, sans quitter l��trier et appuy� sur sa lance, ne songe qu�� tromper le sommeil, comme faisaient les chevaliers errants. Il n�y en a plus un qui sorte de ce bois pour p�n�trer dans cette montagne; puis qui arrive sur une plage st�rile et d�serte, o� bat la mer furieuse, et, trouvant amarr� au rivage un petit bateau sans rames, sans voiles, sans gouvernail, sans agr�s, s�y jette d�un c�ur intr�pide, et se livre aux flots implacables d�une mer sans fond, qui tant�t l��l�vent au ciel et tant�t l�entra�nent dans l�ab�me, tandis que lui, toujours affrontant la temp�te, se trouve tout � coup, quand il y songe le moins, � plus de trois mille lieues de distance de l�endroit o� il s�est embarqu�, et, sautant sur une terre inconnue, rencontre des aventures dignes d��tre �crites, non sur le parchemin, mais sur le bronze. � pr�sent la paresse triomphe de la diligence, l�oisivet� du travail, le vice de la vertu, l�arrogance de la valeur, et la th�orie de la pratique dans les armes, qui n�ont vraiment brill� de tout leur �clat que pendant l��ge d�or et parmi les chevaliers errants. Sinon, dites-moi, qui fut plus chaste et plus vaillant que le fameux Amadis de Gaule? qui plus spirituel que Palmerin d�Angleterre? qui plus accommodant et plus traitable que Tirant le Blanc? qui plus galant que Lisvart de Gr�ce? qui plus bless� et plus blessant que don B�lianis? qui plus intr�pide que P�rion de Gaule? qui plus entreprenant que F�lix-Mars d�Hyrcanie? qui plus sinc�re qu�Esplandian? qui plus hardi que don Cirongilio de Thrace? qui plus brave que Rodomont? qui plus prudent que le roi Sobrin? qui plus audacieux que Renaud? qui plus invincible que Roland? qui plus aimable et plus courtois que Roger, de qui descendent les ducs de Ferrare, suivant Turpin, dans sa <emphasis>Cosmographie</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn13"><emphasis>[13]</emphasis></a>? Tous ces guerriers, et beaucoup d�autres que je pourrais nommer encore, seigneur cur�, furent des chevaliers errants, lumi�re et gloire de la chevalerie. C�est de ceux-l�, ou de semblables � ceux-l�, que je voudrais que fussent les chevaliers de ma proposition au roi: s�ils �taient, Sa Majest� serait bien servie, �pargnerait de grandes d�penses, et le Turc resterait � s�arracher la barbe. Avec tout cela, il faut bien que je reste dans ma loge, puisque le chapelain ne veut pas m�en tirer, et si Jupiter, comme a dit le barbier, ne veut pas qu�il pleuve, je suis ici, moi, pour faire pleuvoir quand il m�en prendra fantaisie: et je dis cela pour que le seigneur Plat-�-Barbe sache que je le comprends.</p><empty-line/><p>��En v�rit�, seigneur don Quichotte, r�pondit le barbier, je ne parlais pas pour vous d�plaire, et que Dieu m�assiste autant que mon intention fut bonne! Votre Gr�ce ne doit pas se f�cher.</p><empty-line/><p>��Si je dois me f�cher ou non, r�pliqua don Quichotte, c�est � moi de le savoir.�</p><empty-line/><p>Alors le cur� prenant la parole:</p><empty-line/><p>�Bien que je n�aie presque pas encore ouvert la bouche, dit-il, je ne voudrais pas conserver un scrupule qui me tourmente et me ronge la conscience, et qu�a fait na�tre en moi ce que vient de dire le seigneur don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Pour bien d�autres choses le seigneur cur� a pleine permission, r�pondit don Quichotte: il peut donc exposer son scrupule, car il n�est pas agr�able d�avoir la conscience bourrel�e.</p><empty-line/><p>��Eh bien donc, reprit le cur�, avec ce sauf-conduit, je dirai que mon scrupule est que je ne puis me persuader en aucune fa�on que cette multitude de chevaliers errants dont Votre Gr�ce, seigneur don Quichotte, vient de faire mention, aient �t� r�ellement et v�ritablement des gens de chair et d�os vivant dans ce monde: j�imagine, au contraire, que tout cela n�est que fiction, fable, mensonge, r�ves cont�s par des hommes �veill�s, ou, pour mieux dire, � demi dormants.</p><empty-line/><p>��Ceci est une autre erreur, r�pondit don Quichotte, dans laquelle sont tomb�s un grand nombre de gens qui ne croient pas qu�il y ait eu de tels chevaliers au monde. Quant � moi, j�ai cherch� bien souvent, avec toutes sortes de personnes et en toutes sortes d�occasions, � faire luire la lumi�re de la v�rit� sur cette illusion presque g�n�rale. Quelquefois je n�ai pu r�ussir: d�autres fois je suis venu � bout de mon dessein, en l�appuyant sur les bases de la v�rit�. Cette v�rit� est si manifeste, que je serais tent� de dire que j�ai vu, de mes propres yeux, Amadis de Gaule; que c��tait un homme de haute taille, blanc de visage, la barbe bien plant�e, quoique noire, et le regard moiti� doux, moiti� s�v�re, bref dans ses propos, lent � se mettre en col�re et prompt � s�apaiser. De la m�me mani�re que je viens d�esquisser Amadis, je pourrais peindre et d�crire tous les chevaliers que mentionnent les histoires du monde entier: car, par la conviction o� je suis qu�ils furent tels que le racontent leurs histoires, par les exploits qu�ils firent et le caract�re qu�ils eurent, on peut, en bonne philosophie, d�duire quels furent leurs traits, leur stature et la couleur de leur teint.</p><empty-line/><p>��Quelle taille semble-t-il � Votre Gr�ce, mon seigneur don Quichotte, demanda le barbier, que devait avoir le g�ant Morgant?</p><empty-line/><p id="_ftnref14">��En fait de g�ants, r�pondit don Quichotte, les opinions sont partag�es sur la question de savoir s�il y en eut ou non dans le monde. Mais la sainte �criture, qui ne peut manquer d�un atome � la v�rit�, nous prouve qu�il y en eut, lorsqu�elle nous raconte l�histoire de cet �norme Philistin, Goliath, qui avait sept coud�es et demie de haut <a type="note" l:href="#_ftn14">[14]</a>, ce qui est une grandeur d�mesur�e. On a �galement trouv�, dans l��le de Sicile, des os de jambes et d��paules dont la longueur prouve qu�ils appartenaient � des g�ants aussi hauts que de hautes tours. C�est une v�rit� que d�montre la g�om�trie. Toutefois, je ne saurais trop dire avec certitude quelle fut la taille du g�ant Morgant; mais j�imagine qu�elle n��tait pas tr�s-grande, et ce qui me fait pencher pour cet avis, c�est que je trouve, dans l�histoire qui fait une mention particuli�re de ses prouesses <a type="note" l:href="#_ftn15">[15]</a>, qu�il dormait tr�s-souvent sous l�abri d�un toit; et, puisqu�il trouvait des maisons capables de le contenir, il est clair que sa taille n��tait pas d�mesur�e.</p><empty-line/><p>��Rien de plus juste�, reprit le cur�, lequel, prenant plaisir � lui entendre dire de si grandes extravagances, lui demanda quelle id�e il se faisait des visages de Renaud de Montauban, de Roland et des autres douze pairs de France, qui tous avaient �t� chevaliers errants.</p><empty-line/><p>�De Renaud, r�pondit don Quichotte, j�oserais dire qu�il avait la face large, le teint vermeil, les yeux � fleur de t�te et toujours en mouvement: qu�il �tait extr�mement chatouilleux et col�rique, ami des larrons et des hommes perdus. Quant � Roland, ou Rotoland, ou Orland (car les histoires lui donnent tous ces noms), je suis d�avis, ou plut�t j�affirme qu�il fut de moyenne stature, large des �paules, un peu cagneux des genoux, le teint brun, la barbe rude et rousse, le corps velu, le regard mena�ant, la parole br�ve; mais courtois, affable et bien �lev�.</p><empty-line/><p>��Si Roland ne fut pas un plus gentil cavalier que ne le dit Votre Gr�ce, r�pliqua le barbier, il ne faut plus s��tonner que madame Ang�lique la Belle le d�daign�t pour les gr�ces s�duisantes que devait avoir le petit More � poil follet � qui elle livra ses charmes; et vraiment elle montra bon go�t en pr�f�rant la douceur de M�dor � la rudesse de Roland.</p><empty-line/><p id="_ftnref16">��Cette Ang�lique, seigneur cur�, reprit don Quichotte, fut une cr�ature l�g�re et fantasque, une coureuse, une �cervel�e, qui laissa le monde aussi plein de ses impertinences que de la renomm�e de sa beaut�. Elle m�prisa mille grands seigneurs, mille chevaliers braves et spirituels <a type="note" l:href="#_ftn16">[16]</a>, et se contenta d�un petit page au menton cotonneux, sans naissance, sans fortune, sans autre renom que celui qu�avait pu lui donner le fid�le attachement qu�il conserva pour son ami <a type="note" l:href="#_ftn17">[17]</a>. Le fameux chantre de sa beaut�, le grand Arioste, n�osant ou ne voulant pas chanter les aventures qu�eut cette dame apr�s sa vile faiblesse, et qui ne furent pas assur�ment trop honn�tes, la laisse tout � coup, en disant: <emphasis>Et de quelle mani�re elle re�ut le sceptre du Catay, un autre le dira peut-�tre en chantant sur une meilleure lyre. </emphasis>Sans doute ces mots furent comme une proph�tie, car les po�tes se nomment aussi <emphasis>vates, </emphasis>qui veut dire devins: et la pr�diction se v�rifia si bien, que, depuis lors, un fameux po�te andalou chanta ses larmes, et un autre po�te castillan, unique en renomm�e, chanta sa beaut�. <a type="note" l:href="#_ftn18">[18]</a></p><empty-line/><p>��Dites-moi, seigneur don Quichotte, reprit en ce moment le barbier, ne s�est-il pas trouv� quelque po�te qui ait fait quelque satire contre cette dame Ang�lique, parmi tant d�autres qui ont fait son �loge?</p><empty-line/><p id="_ftnref19">��Je crois bien, r�pondit don Quichotte, que si Sacripant ou Roland eussent �t� po�tes, ils auraient joliment savonn� la t�te � la demoiselle; car c�est le propre des po�tes d�daign�s par leurs dames, feintes ou non feintes, par celles enfin qu�ils ont choisies pour ma�tresses de leurs pens�es, de se venger par des satires et des libelles diffamatoires: vengeance indigne assur�ment d�un c�ur g�n�reux. Mais jusqu�� pr�sent, il n�est pas arriv� � ma connaissance un seul vers injurieux contre cette Ang�lique qui bouleversa le monde <a type="note" l:href="#_ftn19">[19]</a>.</p><empty-line/><p>��Miracle!� s��cria le cur� et tout � coup ils entendirent la ni�ce et la gouvernante, qui avaient, depuis quelques instants, quitt� la conversation, jeter de grands cris dans la cour: ils se lev�rent et coururent tous au bruit.</p></section><section><title><p id="_Toc106455330">Chapitre II</p></title><p><emphasis>Qui traite de la notable querelle qu�eut Sancho Panza avec la ni�ce et la gouvernante de don Quichotte, ainsi que d�autres �v�nements gracieux</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftnref20">L�histoire raconte <a type="note" l:href="#_ftn20">[20]</a> que les cris qu�entendirent don Quichotte, le cur� et le barbier, venaient de la ni�ce et de la gouvernante, lesquelles faisaient tout ce tapage en parlant � Sancho, qui voulait � toute force entrer voir son ma�tre, tandis qu�elles lui d�fendaient la porte.</p><empty-line/><p>�Que veut c�ans ce vagabond? s��criait la gouvernante; retournez chez vous, fr�re, car c�est vous et nul autre qui embauchez et pervertissez mon seigneur, et qui l�emmenez promener par ces d�serts.</p><empty-line/><p id="_ftnref21">��Gouvernante de Satan, r�pondit Sancho, l�embauch�, le perverti et l�emmen� par ces d�serts, c�est moi et non pas ton ma�tre. Lui m�a emmen� � travers le monde, et vous vous trompez de la moiti� du juste prix. Lui, dis-je, m�a tir� de ma maison par des tricheries, en me promettant une �le que j�attends encore � pr�sent. <a type="note" l:href="#_ftn21">[21]</a></p><empty-line/><p>��Que de mauvaises �les t��touffent, Sancho maudit, reprit la ni�ce: et qu�est-ce que c�est que des �les? Sans doute quelque chose � manger, goulu, glouton que tu es!</p><empty-line/><p>��Ce n�est pas quelque chose � manger, r�pondit Sancho, mais bien � gouverner, et mieux que quatre villes ensemble, et mieux que par quatre alcaldes de cour.</p><empty-line/><p>��Avec tout cela, reprit la gouvernante, vous n�entrerez pas ici, sac de m�chancet�s, tonneau de malices; allez gouverner votre maison et piocher votre coin de terre, et laissez l� vos �les et vos �lots.�</p><empty-line/><p>Le cur� et le barbier se divertissaient fort � �couter ce dialogue des trois personnages; mais don Quichotte, craignant que Sancho ne l�ch�t sa langue, et avec elle un tas de malicieuses simplicit�s qui pourraient bien ne pas tourner � l�avantage de son ma�tre, l�appela, fit taire les deux femmes, et leur commanda de le laisser entrer. Sancho entra, et le cur� et le barbier prirent cong� de don Quichotte, dont la gu�rison leur sembla d�sesp�r�e quand ils eurent reconnu combien il �tait imbu de ses �garements et ent�t� de sa malencontreuse chevalerie.</p><empty-line/><p>�Vous allez voir, comp�re, dit le cur� au barbier, comment, un beau jour, quand nous y penserons le moins, notre hidalgo reprendra sa vol�e.</p><empty-line/><p>��Je n�en fais aucun doute, r�pondit le barbier: mais je ne suis pas encore si confondu de la folie du ma�tre que de la simplicit� de l��cuyer, qui s�est si bien chauss� son �le dans la cervelle que rien au monde ne pourrait le d�sabuser.</p><empty-line/><p>��Dieu prenne piti� d�eux! reprit le cur�: mais soyons � l�aff�t, pour voir o� aboutira cet assortiment d�extravagances de tel chevalier et de tel �cuyer, car on dirait qu�ils ont �t� coul�s tous deux dans le m�me moule, et que les folies du ma�tre sans les b�tises du valet ne vaudraient pas une obole.</p><empty-line/><p>��Cela est vrai, ajouta le barbier; mais je voudrais bien savoir ce qu�ils vont comploter entre eux � cette heure.</p><empty-line/><p>��Soyez tranquille, r�pondit le cur�, je suis s�r que la ni�ce ou la gouvernante nous contera la chose, car elles ne sont pas femmes � se faire faute de l��couter.�</p><empty-line/><p>Cependant don Quichotte s��tait enferm� avec Sancho dans son appartement. Quand ils se virent seuls, il lui dit:</p><empty-line/><p>�Je suis profond�ment pein�, Sancho, que tu aies dit et que tu dises que c�est moi qui t�ai enlev� de ta chaumi�re, quand tu sais bien que je ne suis pas rest� dans ma maison. Ensemble nous sommes partis, ensemble nous avons fait voyage. La m�me fortune, la m�me chance a couru pour tous les deux. Si l�on t�a bern� une fois, cent fois on m�a moulu de coups: voil� l�avantage que j�ai gard� sur toi.</p><empty-line/><p>��C��tait fort juste et fort raisonnable, r�pondit Sancho: car, � ce que m�a dit Votre Gr�ce, les m�saventures sont plus le fait des chevaliers errants que de leurs �cuyers.</p><empty-line/><p id="_ftnref22">��Tu te trompes, Sancho, dit don Quichotte, d�apr�s la maxime: <emphasis>Quando caput dolet, </emphasis>etc. <a type="note" l:href="#_ftn22">[22]</a></p><empty-line/><p>��Je n�entends pas d�autre langue que la mienne, r�pondit Sancho.</p><empty-line/><p>��Je veux dire, reprit don Quichotte, que quand la t�te a mal tous les membres souffrent. Ainsi, puisque je suis ton ma�tre et seigneur, je suis ta t�te, et tu es ma partie, �tant mon valet. Par cette raison, le mal que je ressens doit te faire mal comme le tien � moi.</p><empty-line/><p>��C�est ce qui devrait �tre, repartit Sancho: mais pendant qu�on me bernait, moi membre, ma t�te �tait derri�re le mur, qui me regardait voler par les airs sans �prouver la moindre douleur. Et puisque les membres sont oblig�s sentir le mal de la t�te, elle, � son tour, devrait �tre oblig�e de sentir leur mal.</p><empty-line/><p>��Voudrais-tu dire � pr�sent, Sancho, r�pondit don Quichotte, que je ne souffrais pas pendant qu�on te bernait? Si tu le dis, cesse de le dire et de le penser, car j��prouvais alors plus de douleur dans mon esprit que toi dans ton corps. Mais laissons cela pour le moment; un temps viendra o� nous pourrons peser la chose et la mettre � son vrai point. Dis-moi, maintenant, ami Sancho, qu�est-ce qu�on dit de moi dans le pays? En quelle opinion suis-je parmi le vulgaire, parmi les hidalgos, parmi les chevaliers? Que dit-on de ma valeur, de mes exploits, de ma courtoisie? Comment parle-t-on de la r�solution que j�ai prise de ressusciter et de rendre au monde l�ordre oubli� de la chevalerie errante? Finalement, Sancho, je veux que tu me dises � ce propos tout ce qui est venu � tes oreilles, et cela sans ajouter au bien, sans �ter au mal la moindre chose. Il appartient � un loyal vassal de dire � son seigneur la v�rit�, de la lui montrer sous son v�ritable visage, sans que l�adulation l�augmente ou qu�un vain respect la diminue. Et je veux que tu saches, Sancho, que, si la v�rit� arrivait � l�oreille des princes toute nue et sans les ornements de la flatterie, on verrait courir d�autres si�cles, et d�autres �ges passeraient pour l��ge de fer avant le n�tre, que j�imagine devoir �tre l��ge d�or. Que ceci te serve d�avertissement, Sancho, pour qu�avec bon sens et bonne intention tu rendes � mes oreilles la v�rit� que tu peux savoir sur tout ce que je t�ai demand�.</p><empty-line/><p>��C�est ce que je ferai bien volontiers, mon seigneur, r�pondit Sancho, � condition que Votre Gr�ce ne se f�chera pas de ce que je dirai, puisque vous voulez que je dise les choses toutes nues et sans autre habits que ceux qu�elles avaient en arrivant � ma connaissance.</p><empty-line/><p>��Je ne me f�cherai d�aucune fa�on, r�pliqua don Quichotte; tu peux, Sancho, parler librement et sans nul d�tour.</p><empty-line/><p id="_ftnref23">��Eh bien, la premi�re chose que je dis, reprit Sancho, c�est que le vulgaire vous tient pour radicalement fou, et moi pour non moins imb�cile. Les hidalgos disent que Votre Gr�ce, sortant des limites de sa qualit�, s�est appropri� le <emphasis>don </emphasis>et s�est fait d�assaut gentilhomme, avec quatre pieds de vigne, deux arpents de terre, un haillon par derri�re et un autre par devant. Les gentilshommes disent qu�ils ne voudraient pas que les hidalgos vinssent se m�ler � eux, principalement ces hidalgos bons pour �tre �cuyers, qui noircissent leurs souliers � la fum�e, et reprisent des bas noirs avec de la soie verte. <a type="note" l:href="#_ftn23">[23]</a></p><empty-line/><p>��Cela, dit don Quichotte, ne me regarde nullement; car je suis toujours proprement v�tu, et n�ai jamais d�habits rapi�c�s; d�chir�s, ce serait possible, et plut�t par les armes que par le temps.</p><empty-line/><p>��Quant � ce qui touche, continua Sancho, � la valeur, � la courtoisie, aux exploits de Votre Gr�ce, enfin � votre affaire personnelle, il y a diff�rentes opinions. Les uns disent: fou, mais amusant; d�autres: vaillant, mais peu chanceux; d�autres encore: courtois, mais assommant; et puis ils se mettent � discourir sur tant de choses, que ni � vous ni � moi ils ne laissent une place nette.</p><empty-line/><p id="_ftnref24">��Tu le vois, Sancho, dit don Quichotte, quelque part que soit la vertu en �minent degr�, elle est pers�cut�e. Bien peu, peut-�tre aucun des grands hommes pass�s n�a pu �chapper aux traits de la calomnie. Jules C�sar, si brave et si prudent capitaine, fut accus� d�ambition, et de n�avoir ni grande propret� dans ses habits, ni grande puret� dans ses m�urs. <a type="note" l:href="#_ftn24">[24]</a> On a dit d�Alexandre, auquel ses exploits firent donner le surnom de Grand, qu�il avait certain go�t d�ivrognerie; d�Hercule, le h�ros des douze travaux, qu�il �tait lascif et eff�min�; de Galaor, fr�re d�Amadis de Gaule, qu�il fut plus que m�diocrement hargneux; et de son fr�re, que ce fut un pleureur. Ainsi donc, mon pauvre Sancho, parmi tant de calomnies contre des hommes illustres, celles qui se d�bitent contre moi peuvent bien passer, pourvu qu�il n�y en ait pas plus que tu ne m�en as dit.</p><empty-line/><p>��Ah! c�est l� le <emphasis>hic, </emphasis>mort de vie! s��cria Sancho.</p><empty-line/><p>��Comment! Y aurait-il autre chose? demanda don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Il reste la queue � �corcher, reprit Sancho. Jusqu�� pr�sent, ce n��tait que pain b�nit: mais, si Votre Gr�ce veut savoir tout au long ce qu�il y a au sujet des calomnies que l�on r�pand sur son compte, je m�en vais vous amener tout � l�heure quelqu�un qui vous les dira toutes, sans qu�il y manque une panse d�<emphasis>a</emphasis>. Hier soir, il nous est arriv� le fils de Bartolom� Carrasco, qui vient d��tudier � Salamanque, o� on l�a fait bachelier; et, comme j�allais lui souhaiter la bienvenue, il me dit que l�histoire de Votre Gr�ce �tait d�j� mise en livre, avec le titre de <emphasis>l�Ing�nieux hidalgo don Quichotte de la Manche. Il dit aussi qu�il est fait mention de moi dans cette histoire, sous mon propre nom de Sancho Panza, et de madame Dulcin�e du Toboso, et d�autres choses qui se sont pass�es entre nous t�te � t�te, si bien que je fis des signes de croix comme un �pouvant� en voyant comment l�historien qui les a �crites a pu les savoir.</emphasis></p><empty-line/><p>��Je t�assure, Sancho, dit don Quichotte, que cet auteur de notre histoire doit �tre quelque sage enchanteur. � ces gens-l�, rien n�est cach� de ce qu�ils veulent �crire.</p><empty-line/><p>��Pardieu! je le crois bien, s��cria Sancho, qu�il �tait sage et enchanteur, puisque, � ce que dit le bachelier, Samson Carrasco (c�est ainsi que s�appelle celui dont je viens de parler), l�auteur de l�histoire se nomme Cid Hamet Berengen.</p><empty-line/><p>��C�est un nom moresque, r�pondit don Quichotte.</p><empty-line/><p id="_ftnref25">��Sans doute, r�pliqua Sancho, car j�ai ou� dire que la plupart des Mores aiment beaucoup les aubergines. <a type="note" l:href="#_ftn25">[25]</a></p><empty-line/><p>��Tu dois, Sancho, te tromper quant au surnom de ce Cid, mot qui, en arabe, veut dire seigneur.</p><empty-line/><p>��C�est bien possible, repartit Sancho; mais, si Votre Gr�ce d�sire que je lui am�ne ici le bachelier, j�irai le qu�rir � vol d�oiseau.</p><empty-line/><p>��Tu me feras grand plaisir, mon ami, r�pondit don Quichotte; ce que tu viens de me dire m�a mis la puce � l�oreille, et je ne mangerai pas morceau qui me profite avant d��tre inform� de tout exactement.</p><empty-line/><p>��Eh bien! je cours le chercher, s��cria Sancho;� et, laissant l� son seigneur, il se mit en qu�te du bachelier, avec lequel il revint au bout de quelques instants.</p><empty-line/><p>Alors entre les trois s�engagea le plus gracieux dialogue.</p></section><section><title><p id="_Toc106455331">Chapitre III</p></title><p><emphasis>Du risible entretien qu�eurent ensemble don Quichotte, Sancho Panza et le bachelier Samson Carrasco</emphasis></p><empty-line/><p>Don Quichotte �tait rest� fort pensif en attendant le bachelier Carrasco, duquel il esp�rait recevoir de ses propres nouvelles mises en livre, comme avait dit Sancho. Il ne pouvait se persuader qu�une telle histoire f�t d�j� faite, puisque la lame de son �p�e fumait encore du sang des ennemis qu�il avait tu�s. Comment avait-on pu si t�t imprimer et r�pandre ses hautes prouesses de chevalerie? Toutefois, il imagina que quelque sage enchanteur, soit ami, soit ennemi, les avait, par son art, livr�es � l�imprimerie: ami, pour les grandir et les �lever au-dessus des plus signal�es qu�e�t faites chevalier errant; ennemi, pour les rapetisser et les mettre au-dessous des plus viles qui eussent �t� recueillies de quelque vil �cuyer.</p><empty-line/><p>�Cependant, disait-il en lui-m�me, jamais exploits d��cuyers ne furent �crits; et, s�il est vrai que cette histoire existe, puisqu�elle est de chevalier errant, elle doit forc�ment �tre pompeuse, alti�re, �loquente, magnifique et v�ritable.�</p><empty-line/><p>Cette r�flexion le consola quelque peu: puis il vint � s�attrister en pensant que l�auteur �tait More, d�apr�s ce nom de Cid, et que d�aucun More on ne pouvait attendre aucune v�rit�, puisqu�ils sont tous menteurs, trompeurs et faussaires. Il craignait que cet �crivain n�e�t parl� de ses amours avec quelque ind�cence, ce qui serait porter atteinte � l�honn�tet� de sa dame Dulcin�e du Toboso, et d�sirait que son historien e�t fait expresse mention de la fid�lit� qu�il avait religieusement gard�e � sa dame, m�prisant, par �gard pour elle, reines, imp�ratrices, demoiselles de toutes qualit�s, et tenant en bride les mouvements de la nature. Ce fut donc plong� et ab�m� dans toutes ces pens�es que le trouv�rent Sancho Panza et Carrasco, que don Quichotte re�ut avec beaucoup de civilit�.</p><empty-line/><p>Le bachelier, bien qu�il s�appel�t Samson, n��tait pas fort grand de taille; mais il �tait grandement sournois et railleur. Il avait le teint blafard, en m�me temps que l�intelligence tr�s-�veill�e. C��tait un jeune homme d�environ vingt-quatre ans, la face ronde, le nez camard et la bouche grande, signes �vidents qu�il �tait d�humeur maligne et moqueuse, et fort enclin � se divertir aux d�pens du prochain: ce qu�il fit bien voir. D�s qu�il aper�ut don Quichotte, il alla se jeter � ses genoux en lui disant:</p><empty-line/><p>�Que Votre Grandeur me donne ses mains � baiser, seigneur don Quichotte de la Manche; car, par l�habit de saint Pierre dont je suis rev�tu, bien que je n�aie re�u d�autres ordres que les quatre premiers, je jure que Votre Gr�ce est un des plus fameux chevaliers errants qu�il y ait eus et qu�il y aura sur toute la surface de la terre. Honneur � Cid Hamet Ben-Eng�li, qui a couch� par �crit l�histoire de vos grandes prouesses; et dix fois honneur au curieux �clair� qui a pris soin de la faire traduire de l�arabe en notre castillan vulgaire, pour l�universel amusement de tout le monde!�</p><empty-line/><p>Don Quichotte le fit lever et lui dit:</p><empty-line/><p>�De cette mani�re, il est donc bien vrai qu�on a fait une histoire de moi, et que c�est un enchanteur more qui l�a compos�e?</p><empty-line/><p id="_ftnref26">��Cela est si vrai, seigneur, reprit Samson, que je tiens pour certain qu�au jour d�aujourd�hui on a imprim� plus de douze mille exemplaires de cette histoire. Sinon, qu�on le demande � Lisbonne, � Barcelone, � Valence, o� les �ditions se sont faites, et l�on dit m�me qu�elle s�imprime maintenant � Anvers <a type="note" l:href="#_ftn26">[26]</a>. Quant � moi, j�imagine qu�il n�y aura bient�t ni peuple, ni langue, o� l�on n�en fasse la traduction <a type="note" l:href="#_ftn27">[27]</a>.</p><empty-line/><p>��Une des choses, dit � ce propos don Quichotte, qui doit donner le plus de joie � un homme �minent et vertueux, c�est de se voir, lui vivant, passer en bon renom de bouche en bouche, imprim� et grav�. J�ai dit en bon renom: car, si c��tait le contraire, il n�y a point de mort qui �gal�t son tourment.</p><empty-line/><p>��S�il ne s�agit que de grande renomm�e et de bon renom, reprit le bachelier, Votre Gr�ce emporte la palme sur tous les chevaliers errants: car le More dans sa langue, et le chr�tien dans la sienne, ont eu soin de peindre au naturel la gentillesse de votre personne, votre hardiesse en face du p�ril, votre fermet� dans les revers, votre patience contre les disgr�ces et les blessures, enfin la chastet� de vos amours platoniques avec madame do�a Dulcin�e du Toboso.</p><empty-line/><p>��Jamais, interrompit Sancho Panza, je n�avais entendu donner le <emphasis>don </emphasis>� madame Dulcin�e; on l�appelait simplement la dame Dulcin�e du Toboso. Ainsi, voil� d�j� l�histoire en faute.</p><empty-line/><p>��Ce n�est pas une objection d�importance, r�pondit Carrasco.</p><empty-line/><p>��Non, certes, ajouta don Quichotte. Mais dites-moi, seigneur bachelier, quels sont ceux de mes exploits qu�on vante le plus dans cette histoire.</p><empty-line/><p>��Sur ce point, r�pondit le bachelier, il y a diff�rentes opinions, comme il y a diff�rents go�ts. Les uns s�en tiennent � l�aventure des moulins � vent, que Votre Gr�ce a pris pour des g�ants et des Briar�es; d�autres, � celle des moulins � foulon; celui-ci pr�f�re la description des deux arm�es, qui sembl�rent ensuite deux troupeaux de moutons; celui-l�, l�histoire du mort qu�on menait enterrer � S�govie; l�un dit que tout est surpass� par la d�livrance des gal�riens; l�autre, que rien n��gale la victoire sur les deux g�ants b�n�dictins et la bataille contre le valeureux Biscayen.</p><empty-line/><p>��Dites-moi, seigneur bachelier, interrompit encore Sancho, a-t-on mis l�aventure des muletiers yangois, quand notre bon Rossinante s�avisa de chercher midi � quatorze heures?</p><empty-line/><p>��Assur�ment, r�pondit Samson: l�enchanteur n�a rien laiss� au fond de son �critoire: tout est relat�, tout est rapport�, jusqu�aux cabrioles que fit le bon Sancho dans la couverture.</p><empty-line/><p>��Ce n�est pas dans la couverture que j�ai fait des cabrioles, reprit Sancho, mais bien dans l�air, et m�me plus que je n�aurais voulu.</p><empty-line/><p>��� ce que j�imagine, ajouta don Quichotte, il n�y a point d�histoire humaine en ce monde qui n�ait ses hauts et ses bas, principalement celles qui traitent de chevalerie, lesquelles ne sauraient �tre toujours remplies d��v�nements heureux.</p><empty-line/><p>��N�anmoins, reprit le bachelier, aucuns disent, parmi ceux qui ont lu l�histoire, qu�ils auraient �t� bien aises que ses auteurs eussent oubli� quelques-uns des coups de b�ton en nombre infini que re�ut en diverses rencontres le seigneur don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Mais la v�rit� de l�histoire le veut ainsi, dit Sancho.</p><empty-line/><p>��Non, reprit don Quichotte, ils auraient pu �quitablement les passer sous silence: car, pour les actions qui ne changent ni n�alt�rent la v�rit� de l�histoire, il n�est pas n�cessaire de les �crire quand elles tournent au d�triment du h�ros. En bonne foi, �n�e ne fut pas si pieux que le d�peint Virgile, ni Ulysse aussi prudent que le fait Hom�re.</p><empty-line/><p>��Rien de plus vrai, r�pliqua Samson; mais autre chose est d��crire comme po�te, et autre chose comme historien. Le po�te peut conter ou chanter les choses, non comme elles furent, mais comme elles devaient �tre: tandis que l�historien doit les �crire, non comme elles devaient �tre, mais comme elles furent, sans donner ni reprendre un atome � la v�rit�.</p><empty-line/><p>��Pardieu, dit alors Sancho, si ce seigneur more se m�le de dire des v�rit�s, � coup s�r parmi les coups de b�ton de mon ma�tre doivent se trouver les miens, car on n�a jamais pris � Sa Gr�ce la mesure des �paules qu�on ne me l�ait prise, � moi, du corps tout entier. Mais il ne faut pas s�en �tonner, si, comme le dit mon seigneur lui-m�me, du mal de la t�te les membres doivent p�tir.</p><empty-line/><p>��Vous �tes railleur, Sancho, reprit don Quichotte, et, par ma foi, la m�moire ne vous manque pas, quand vous voulez l�avoir bonne.</p><empty-line/><p>��Et quand je voudrais oublier les coups de gourdin que j�ai re�us, reprit Sancho, comment y consentiraient les marques noires qui sont encore toutes fra�ches sur mes c�tes?</p><empty-line/><p>��Taisez-vous, dit don Quichotte, et n�interrompez plus le seigneur bachelier, que je supplie de passer outre, et de me dire ce qu�on raconte de moi dans cette histoire.</p><empty-line/><p>��Et de moi aussi, ajouta Sancho, car on dit que j�en suis un des principaux pr�sonnages.</p><empty-line/><p>��Personnages, ami Sancho, et non pr�sonnages, interrompit Samson.</p><empty-line/><p>��Ah! nous avons un autre �plucheur de paroles! s��cria Sancho. Eh bien, mettez-vous � l��uvre, et nous ne finirons pas en toute la vie.</p><empty-line/><p>��Que Dieu me la donne mauvaise, reprit le bachelier, si vous n��tes pas, Sancho, la seconde personne de cette histoire! Il y en a m�me qui pr�f�rent vous entendre parler plut�t que le plus hupp� du livre; mais aussi, il y en a d�autres qui disent que vous avez �t� trop cr�dule en vous imaginant que vous pouviez attraper le gouvernement de cette �le promise par le seigneur don Quichotte, ici pr�sent.</p><empty-line/><p>��Il reste encore du soleil derri�re la montagne, dit don Quichotte, et plus Sancho entrera en �ge, plus il deviendra propre, avec l�exp�rience que donnent les ann�es, � �tre gouverneur.</p><empty-line/><p>��Pardieu, Seigneur, r�pondit Sancho, l��le que je ne gouvernerai pas bien avec les ann�es que j�ai maintenant, je ne la gouvernerai pas mieux avec toutes celles de Mathusalem. Le mal est que cette �le s�amuse � se cacher je ne sais o�, et non pas que l�estoc me manque pour la gouverner.</p><empty-line/><p>��Recommandez la chose � Dieu, Sancho, reprit don Quichotte. Tout se fera bien, et peut-�tre mieux que vous ne pensez, car la feuille ne se remue pas � l�arbre sans la volont� de Dieu.</p><empty-line/><p>��Cela est vrai, ajouta Samson; si Dieu le veut, Sancho aura tout aussi bien cent �les � gouverner qu�une seule.</p><empty-line/><p>��Moi, dit Sancho, j�ai vu par ici des gouverneurs qui ne vont pas � la semelle de mon soulier, et pourtant on les appelle <emphasis>seigneurie, </emphasis>et ils mangent dans des plats d�argent.</p><empty-line/><p id="_ftnref28">��Ceux-l� ne sont pas gouverneurs d��les, r�pliqua Samson, mais d�autres gouvernements plus � la main. Quant � ceux qui gouvernent des �les, ils doivent au moins savoir la grammaire <a type="note" l:href="#_ftn28">[28]</a>.</p><empty-line/><p>��Ne parlons point de ce que je n�entends pas, dit Sancho; et, laissant l�affaire du gouvernement � la main de Dieu, qui saura bien m�envoyer o� je serai le mieux � son service, je dis, seigneur bachelier Samson Carrasco, que je suis infiniment oblig� � l�auteur de cette histoire de ce qu�il ait parl� de moi de mani�re � ne pas ennuyer les gens: car, par ma foi de bon �cuyer, s�il e�t dit de moi des choses qui ne fussent pas d�un vieux chr�tien comme je le suis, je crierais � me faire entendre des sourds.</p><empty-line/><p>��Ce serait faire des miracles, dit Samson.</p><empty-line/><p>��Miracles ou non, reprit Sancho, que chacun prenne garde comment il parle ou �crit des personnes, et qu�il ne mette pas � tort et � travers la premi�re chose qui lui passe par la caboche.</p><empty-line/><p>��Une des taches qu�on trouve dans cette histoire, dit le bachelier, c�est que son auteur y a mis une nouvelle intitul�e <emphasis>le Curieux malavis�; </emphasis>non qu�elle soit mauvaise ou mal cont�e, mais parce qu�elle n�est pas � sa place, et n�a rien de commun avec l�histoire de Sa Gr�ce le seigneur don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Je parierais, s��cria Sancho, que ce fils de chien a m�l� les choux avec les raves.</p><empty-line/><p>��En ce cas, ajouta don Quichotte, je dis que ce n�est pas un sage enchanteur qui est l�auteur de mon histoire, mais bien quelque ignorant bavard, qui s�est mis � l��crire sans rime ni raison. Il aurait fait comme faisait Orba�eja, le peintre d�Ubeda, lequel, lorsqu�on lui demandait ce qu�il se proposait de peindre, r�pondait: �Ce qui viendra.� Quelquefois il peignait un coq, si ressemblant et si bien rendu, qu�il �tait oblig� d��crire au bas, en grosses lettres: �Ceci est un coq.� Il en sera de m�me de mon histoire, qui aura besoin de commentaire pour �tre comprise.</p><empty-line/><p>��Oh! pour cela, non, r�pondit le bachelier; elle est si claire, qu�aucune difficult� n�y embarrasse. Les enfants la feuillettent, les jeunes gens la lisent, les hommes la comprennent, et les vieillards la vantent. Finalement, elle est si lue, si mani�e, si connue de toutes sortes de gens, qu�aussit�t que quelque bidet maigre vient � passer, on s��crie: �Voil� Rossinante.� Mais ceux qui sont le plus adonn�s � sa lecture, ce sont les pages: il n�y a pas d�antichambre de seigneurs o� l�on ne trouve un <emphasis>don Quichotte. </emphasis>D�s que l�un le laisse, l�autre le prend: celui-ci le demande, et celui-l� l�emporte. En un mot, cette histoire est le plus agr�able passe-temps et le moins pr�judiciable qui se soit encore vu: car on ne saurait d�couvrir, dans tout son contenu, la moindre parole malhonn�te, ni une pens�e qui ne f�t parfaitement catholique.</p><empty-line/><p id="_ftnref29">���crire d�autre mani�re, reprit don Quichotte, ne serait pas �crire des v�rit�s, mais des mensonges, et les historiens qui se permettent de mentir devraient �tre br�l�s comme les faux-monnayeurs <a type="note" l:href="#_ftn29">[29]</a>. Et je ne sais vraiment ce qui a pu pousser cet �crivain � chercher des nouvelles et des aventures �trang�res, tandis qu�il avait tant � �crire avec les miennes. Sans doute il se sera rappel� le proverbe: �De paille et de foin le ventre devient plein.� Mais, en v�rit�, il lui suffisait de mettre au jour mes pens�es, mes soupirs, mes pleurs, mes chastes d�sirs et mes entreprises, pour faire un volume aussi gros que le pourraient faire toutes les �uvres du Tostado. <a type="note" l:href="#_ftn30">[30]</a> La conclusion que je tire de tout cela, seigneur bachelier, c�est que, pour composer des histoires et des livres, de quelque esp�ce que ce soit, il faut un jugement solide et un m�r entendement. Plaisanter avec gr�ce, soit par �crit, soit de paroles, c�est le propre des grands esprits. Le plus piquant r�le de la com�die est celui du niais <a type="note" l:href="#_ftn31">[31]</a>, car il ne faut �tre ni simple, ni sot, pour savoir la para�tre. L�histoire est comme une chose sacr�e, parce qu�elle doit �tre v�ritable, et, o� se trouve la v�rit�, se trouve Dieu, son unique source. Malgr� cela, il y a des gens qui vous composent et vous d�bitent des livres � la douzaine, comme si c��taient des beignets.</p><empty-line/><p id="_ftnref32">��Il n�est pas de si mauvais livre, dit le bachelier, qu�il ne s�y trouve quelque chose de bon. <a type="note" l:href="#_ftn32">[32]</a></p><empty-line/><p>��Sans aucun doute, r�pliqua don Quichotte: mais il arrive bien souvent que ceux qui s��taient fait, � juste titre, une grande renomm�e par leurs �crits en portefeuille, la perdent ou la diminuent d�s qu�ils les livrent � l�impression.</p><empty-line/><p>��La cause en est facile � voir, reprit Samson; comme un ouvrage imprim� s�examine � loisir, on voit ais�ment ses d�fauts, et, plus est grande la r�putation de son auteur, plus on les rel�ve avec soin. Les hommes fameux par leur g�nie, les grands po�tes, les historiens illustres, sont en butte � l�envie de ceux qui se font un amusement et un m�tier de juger les �uvres d�autrui, sans avoir jamais rien publi� de leur propre fonds.</p><empty-line/><p>��C�est une chose dont il ne faut pas s��tonner, dit don Quichotte; car il y a bien des th�ologiens qui ne valent rien pour la chaire, et sont excellents pour reconna�tre les d�fauts de ceux qui pr�chent � leur place.</p><empty-line/><p id="_ftnref33">��Tout cela est comme vous le dites, seigneur don Quichotte, reprit Carrasco; mais je voudrais que ces rigides censeurs montrassent un peu moins de scrupule et un peu plus de mis�ricorde; je voudrais qu�ils ne fissent pas si grande attention aux taches imperceptibles qui peuvent se trouver sur l��clatant soleil de l�ouvrage qu�ils critiquent. Si <emphasis>aliquando bonus dormitat Homerus</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn33"><emphasis>[33]</emphasis></a>, ils devraient consid�rer combien il dut �tre �veill� plus souvent pour imprimer la lumi�re � son �uvre avec le moins d�ombre possible; il pourrait m�me se faire que ce qui leur para�t des d�fauts f�t comme les taches naturelles du visage, qui en rel�vent quelquefois la beaut�. Aussi dis-je que celui-l� s�expose � un grand danger qui se d�cide � publier un livre, car il est compl�tement impossible de le composer tel qu�il satisfasse tous ceux qui le liront.</p><empty-line/><p>��Celui qui traite de moi, dit don Quichotte, aura content� peu de monde.</p><empty-line/><p id="_ftnref34">��Bien au contraire, r�pondit le bachelier; comme <emphasis>stultorum infinitus est numerus</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn34"><emphasis>[34]</emphasis></a>, le nombre est infini de ceux auxquels a plu cette histoire. Il y en a bien quelques-uns qui ont accus� dans l�auteur une absence de m�moire, parce qu�il oublie de conter quel fut le voleur qui vola l��ne de Sancho; il est dit seulement dans le r�cit qu�on le lui vola, et deux pas plus loin nous voyons Sancho � cheval sur le m�me �ne, sans qu�il l�e�t retrouv� <a type="note" l:href="#_ftn35">[35]</a>. On reproche encore � l�auteur d�avoir oubli� de dire ce que fit Sancho de ces cent �cus d�or qu�il trouva dans la valise au fond de la Sierra-Mor�na. Il n�en est plus fait mention, et bien des gens voudraient savoir ce qu�en fit Sancho, ou comment il les d�pensa, car c�est l� un des points substantiels qui manquent � l�ouvrage.</p><empty-line/><p>��Seigneur Samson, r�pondit Sancho, je ne suis gu�re en �tat maintenant de me mettre en comptes et en histoires, car je viens d��tre pris d�une faiblesse d�estomac telle que, si je ne la gu�ris avec deux rasades d�un vieux bouchon, elle me tiendra clou� sur l��pine de Sainte-Lucie. J�ai la chose � la maison, ma m�nag�re m�attend; quand j�aurai fini de d�ner, je reviendrai par ici, pr�t � satisfaire Votre Gr�ce et le monde entier, en r�pondant � toutes les questions qu�on voudra me faire, aussi bien sur la perte de l��ne que sur l�emploi des cent �cus.�</p><empty-line/><p>Et, sans attendre de r�ponse, ni dire un mot de plus, il regagna son logis.</p><empty-line/><p>Don Quichotte pria le bachelier de rester � faire p�nitence avec lui. Le bachelier accepta l�offre, il demeura; on ajouta � l�ordinaire une paire de pigeonneaux; � table, on parla de chevalerie. Carrasco suivit l�humeur de son h�te. Le repas fini, ils dormirent la sieste; Sancho revint, et l�on reprit la conversation.</p></section><section><title><p id="_Toc106455332">Chapitre IV</p></title><p><emphasis>O� Sancho Panza r�pond aux questions et �claircit les doutes du bachelier Samson Carrasco, avec d�autres �v�nements dignes d��tre sus et racont�s</emphasis></p><empty-line/><p>Sancho revint chez don Quichotte, et, reprenant la conversation pr�c�dente:</p><empty-line/><p>�� ce qu�a dit le seigneur Samson, qu�il d�sirait de savoir par qui, quand et comment me fut vol� l��ne, je r�ponds en disant que, la nuit m�me o�, fuyant la Sainte-Hermandad, nous entr�mes dans la Sierra-Mor�na, apr�s l�aventure ou plut�t la m�saventure des gal�riens et celle du d�funt qu�on menait � S�govie, mon seigneur et moi nous nous enfon��mes dans l��paisseur d�un bois o� mon seigneur, appuy� sur sa lance, et moi, plant� sur mon grison, tous deux moulus et rompus des temp�tes pass�es, nous nous m�mes � dormir comme si c�e�t �t� sur quatre lits de plume. Pour mon compte, je dormis d�un si pesant sommeil, que qui voulut eut le temps d�approcher et de me suspendre sur quatre gaules qu�il pla�a aux quatre coins du b�t, de fa�on que j�y restai � cheval, et qu�on tira le grison de dessous moi sans que je m�en aper�usse.</p><empty-line/><p id="_ftnref36">��C�est chose facile, dit don Quichotte, et l�aventure n�est pas nouvelle. Il en arriva de m�me � Sacripant, lorsque, au si�ge d�Albraque, ce fameux larron de Brunel employa la m�me invention pour lui voler son cheval entre les jambes. <a type="note" l:href="#_ftn36">[36]</a></p><empty-line/><p>��Le jour vint, continua Sancho, et je n�eus pas plut�t remu� en m��veillant, que, les gaules manquant sous moi, je tombai par terre tout de mon haut. Je cherchai l��ne, et ne le vis plus. Alors les larmes me vinrent aux yeux, et je fis une lamentation telle que, si l�auteur de notre histoire ne l�a pas mise, il peut se vanter d�avoir perdu un bon morceau. Au bout de je ne sais combien de jours, tandis que je suivais madame la princesse Micomicona, je reconnus mon �ne, et vis sur son dos, en habit de Boh�mien, ce Gin�s de Passamont, ce fameux vaurien, que mon seigneur et moi avions d�livr� de la cha�ne.</p><empty-line/><p>��Ce n�est pas l� qu�est la faute, r�pliqua Samson, mais bien en ce qu�avant d�avoir retrouv� l��ne, l�auteur dit que Sancho allait � cheval sur ce m�me grison.</p><empty-line/><p>��� cela, reprit Sancho, je ne sais que r�pondre, sinon que l�historien s�est tromp�, ou que ce sera quelque inadvertance de l�imprimeur.</p><empty-line/><p>��C�est cela, sans doute, dit Samson; mais dites-moi maintenant, qu�avez-vous fait des cent �cus?</p><empty-line/><p>��Je les ai d�faits, r�pondit Sancho; je les ai d�pens�s pour l�utilit� de ma personne, de ma femme et de mes enfants. Ils ont �t� cause que ma femme a pris en patience les routes et les voyages que j�ai faits au service de mon seigneur don Quichotte; car si, au bout d�une si longue absence, je fusse rentr� � la maison sans l��ne et sans le sou, je n�en �tais pas quitte � bon march�. Et si l�on veut en savoir davantage, me voici pr�t � r�pondre au roi m�me en personne. Et qu�on ne se mette pas � �plucher ce que j�ai rapport�, ce que j�ai d�pens�: car si tous les coups de b�ton qu�on m�a donn�s dans ces voyages m��taient pay�s argent comptant, quand m�me on ne les estimerait pas plus de quatre marav�dis la pi�ce, cent autres �cus ne suffiraient pas pour m�en payer la moiti�. Que chacun se mette la main sur l�estomac, et ne se m�le pas de prendre le blanc pour le noir, ni le noir pour le blanc, car chacun est comme Dieu l�a fait, et bien souvent pire.</p><empty-line/><p>��J�aurai soin, dit Carrasco, d�avertir l�auteur de l�histoire que, s�il l�imprime une seconde fois, il n�oublie pas ce que le bon Sancho vient de dire: ce sera la mettre un bon cran plus haut qu�elle n�est.</p><empty-line/><p>��Y a-t-il autre chose � corriger dans cette l�gende, seigneur bachelier? demanda don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Oh! sans aucun doute, r�pondit celui-l�: mais aucune autre correction n�aura l�importance de celles que nous venons de rapporter.</p><empty-line/><p>��Et l�auteur, reprit don Quichotte, promet-il par hasard une seconde partie?</p><empty-line/><p>��Oui, certes, r�pliqua Samson; mais il dit qu�il ne l�a pas trouv�e, et qu�il ne sait pas qui la poss�de: de sorte que nous sommes en doute si elle para�tra ou non. Pour cette raison, comme aussi parce que les uns disent: �Jamais seconde partie ne fut bonne�, et les autres: �Des affaires de don Quichotte, ce qui est �crit suffit�, on doute qu�il y ait une seconde partie. N�anmoins, il y a des gens d�humeur plus joviale que m�lancolique qui disent: �Donnez-nous d�autres <emphasis>Quichotades: </emphasis>faites agir don Quichotte et parler Sancho, et, quoi que ce soit, nous en serons contents.�</p><empty-line/><p>��� quoi se d�cide l�auteur? demanda don Quichotte.</p><empty-line/><p>��� quoi? r�pondit Samson. D�s qu�il aura trouv� l�histoire qu�il cherche partout avec une diligence extraordinaire, il la donnera sur-le-champ � l�impression, plut�t en vue de l�int�r�t qu�il en pourra tirer, que de tous les �loges qu�on en pourra faire.</p><empty-line/><p>��Comment! s��cria Sancho, c�est � l�argent et � l�int�r�t que regarde l�auteur! alors ce serait merveille qu�il f�t quelque chose de bon; il ne fera que brocher et bousiller comme un tailleur la veille de P�ques, et m�est avis que les ouvrages qui se font � la h�te ne sont jamais termin�s avec la perfection convenable. Dites donc � ce seigneur More, ou n�importe qui, de prendre un peu garde � ce qu�il fait, car moi et mon seigneur nous lui mettrons tant de mortier sur sa truelle, en mati�re d�aventures et d��v�nements de toute esp�ce, qu�il pourra construire, non-seulement une seconde, mais cent autres parties. Le bonhomme s�imagine sans doute que nous sommes ici � dormir sur la paille. Eh bien! qu�il vienne nous tenir les pieds � la forge, et il verra duquel nous sommes chatouilleux. Ce que je sais dire, c�est que, si mon seigneur prenait mon conseil, nous serions d�j� � travers ces campagnes d�faisant des griefs et redressant des torts, comme c�est l�usage et la coutume des bons chevaliers errants.�</p><empty-line/><p id="_ftnref37">� peine Sancho achevait-il ces paroles, qu�on entendit les hennissements de Rossinante. Don Quichotte les tint � heureux augure <a type="note" l:href="#_ftn37">[37]</a>, et r�solut de faire une autre sortie d�ici � trois ou quatre jours. Il confia son dessein au bachelier, et lui demanda conseil pour savoir de quel c�t� devait commencer sa campagne. L�autre r�pondit qu�� son avis il ferait bien de gagner le royaume d�Aragon, et de se rendre � la ville de Saragosse, o� devaient avoir lieu, sous peu de jours, des joutes solennelles pour la f�te de saint Georges <a type="note" l:href="#_ftn38">[38]</a>, dans lesquelles il pourrait gagner renom par-dessus tous les chevaliers aragonais, ce qui serait le gagner par-dessus tous les chevaliers du monde. Il loua sa r�solution comme souverainement honorable et valeureuse, et l�engagea � plus de prudence, � plus de retenue pour affronter les p�rils, puisque sa vie n��tait plus � lui, mais � tous ceux qui avaient besoin de son bras pour �tre prot�g�s et secourus dans leurs infortunes.</p><empty-line/><p id="_ftnref39">�Voil� justement ce qui me fait donner au diable, seigneur Samson! s��cria Sancho: mon seigneur vous attaque cent hommes arm�s, comme un polisson gourmand une demi-douzaine de poires. Mort de ma vie! seigneur bachelier, vous avez raison: il y a des temps pour attaquer et des temps pour faire retraite, et il ne faut pas toujours crier: <emphasis>Saint Jacques, et en avant, Espagne</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn39"><emphasis>[39]</emphasis></a><emphasis>!</emphasis> D�autant plus que j�ai ou� dire, et, si j�ai bonne m�moire, je crois que c�est � mon seigneur lui-m�me, qu�entre les extr�mes de la l�chet� et de la t�m�rit� est le milieu de la valeur. S�il en est ainsi, je ne veux pas qu�il fuie sans raison, mais je ne veux pas non plus qu�il attaque quand c�est folie. Surtout je donne cet avis � mon seigneur que, s�il m�emm�ne avec lui, ce sera sous la condition qu�en fait de bataille il fera toute la besogne: je ne serai tenu d�autre chose que de veiller � sa personne, en ce qui touchera le soin de sa nourriture et de sa propret�. Pour cela je le servirai comme une f�e; mais penser que j�irai mettre l��p�e � la main, m�me contre des vilains arm�s en guerre, c�est se tromper du tout au tout. Moi, seigneur Samson, je ne pr�tends pas � la renomm�e de brave, mais � celle du meilleur et du plus loyal �cuyer qui ait jamais servi chevalier errant. Si mon seigneur don Quichotte, en retour de mes bons et nombreux services, veut bien me donner quelque �le de toutes celles qu�il doit, dit-il, rencontrer par l�, je serai tr�s-reconnaissant de la faveur: et quand m�me il ne me la donnerait pas, je suis n� tout nu, et l�homme ne doit pas vivre sur la foi d�un autre, mais sur celle de Dieu. D�autant plus qu�aussi bon et peut-�tre meilleur me semblera le go�t du pain � bas du gouvernement qu��tant gouverneur. Est-ce que je sais, par hasard, si, dans ces gouvernements-l�, le diable ne me tend pas quelque croc-en-jambe pour me faire broncher, tomber et casser les dents? Sancho je suis n�, et Sancho je pense mourir. Mais avec tout cela, si de but en blanc, sans beaucoup de d�marches et sans grand danger, le ciel m�envoyait quelque �le ou toute autre chose semblable, je ne suis pas assez niais pour la refuser; car on dit aussi: �Quand on te donne la g�nisse, jette-lui la corde au cou, et quand le bien arrive, mets-le dans ta maison.�</p><empty-line/><p>��Vous, fr�re Sancho, dit le bachelier, vous venez de parler comme un recteur en chaire. Cependant, ayez bon espoir en Dieu et dans le seigneur don Quichotte, qui vous donnera non pas une �le, mais un royaume.</p><empty-line/><p>��Aussi bien le plus que le moins, r�pondit Sancho; et je puis dire au seigneur Carrasco que, si mon seigneur me donne un royaume, il ne le jettera pas dans un sac perc�. Je me suis t�t� le pouls � moi-m�me, et je me suis trouv� assez de sant� pour r�gner sur des royaumes et gouverner des �les: c�est ce que j�ai d�j� dit mainte et mainte fois � mon seigneur.</p><empty-line/><p>��Prenez garde, Sancho, dit Samson, que les honneurs changent les m�urs; il pourrait se faire qu�en vous voyant gouverneur, vous ne connussiez plus la m�re qui vous a mis au monde.</p><empty-line/><p id="_ftnref40">��Ce serait bon, r�pondit Sancho, pour les petites gens qui sont n�s sous la feuille d�un chou, mais non pour ceux qui ont sur l��me quatre doigts de graisse de vieux chr�tien, comme je les ai. <a type="note" l:href="#_ftn40">[40]</a> Essayez un peu mon humeur, et vous verrez si elle rechigne � personne.</p><empty-line/><p>��Que Dieu le veuille ainsi, dit don Quichotte; c�est ce que dira le gouvernement quand il viendra, et d�j� je crois l�avoir entre les deux yeux.�</p><empty-line/><p id="_ftnref41">Cela dit, il pria le bachelier, s�il �tait po�te, de vouloir bien lui composer quelques vers qu�il p�t adresser en adieu � sa dame Dulcin�e du Toboso, et d�avoir grand soin de mettre au commencement de chaque vers une lettre de son nom, de mani�re qu�� la fin de la pi�ce, en r�unissant toutes les premi�res lettres, on l�t Dulcin�e du Toboso <a type="note" l:href="#_ftn41">[41]</a>.</p><empty-line/><p id="_ftnref42">�Bien que je ne sois pas, r�pondit le bachelier, un des fameux po�tes que poss�de l�Espagne, puisqu�il n�y en a, dit-on, que trois et demi <a type="note" l:href="#_ftn42">[42]</a>, je ne laisserai pas d��crire ces vers. Cependant je trouve une grande difficult� dans leur composition, parce que les lettres qui forment le nom sont au nombre de dix-sept <a type="note" l:href="#_ftn43">[43]</a>. Si je fais quatre quatrains <a type="note" l:href="#_ftn44">[44]</a>, il y aura une lettre de trop: si je fais quatre strophes de cinq vers, de celles qu�on appelle <emphasis>d�cimes</emphasis> ou <emphasis>redondillas, </emphasis>il manquera trois lettres. Toutefois, j�essayerai d�escamoter une lettre le plus proprement possible, de fa�on � faire tenir dans les quatre quatrains le nom de Dulcin�e du Toboso.</p><empty-line/><p>��C�est ce qui doit �tre en tout cas, reprit don Quichotte: car si l�on n�y voit pas son nom clairement et manifestement, nulle femme croira que les vers ont �t� faits pour elle.�</p><empty-line/><p>Ils demeur�rent d�accord sur ce point, et fix�rent le d�part � huit jours de l�. Don Quichotte recommanda au bachelier de tenir cette nouvelle secr�te et de la cacher surtout au cur�, � ma�tre Nicolas, � sa ni�ce et � sa gouvernante, afin qu�ils ne vinssent pas se mettre � la traverse de sa louable et valeureuse r�solution. Carrasco le promit, et prit cong� de don Quichotte, en le chargeant de l�aviser, quand il en aurait l�occasion, de sa bonne ou mauvaise fortune: sur cela, ils se s�par�rent, et Sancho alla faire les pr�paratifs de leur nouvelle campagne.</p></section><section><title><p id="_Toc106455333">Chapitre V</p></title><p><emphasis>Du spirituel, profond et gracieux entretien qu�eurent ensemble Sancho Panza et sa femme Th�r�se Panza, ainsi que d�autres �v�nements dignes d�heureuse souvenance</emphasis></p><empty-line/><p>En arrivant � �crire ce cinqui�me chapitre, le traducteur de cette histoire avertit qu�il le tient pour apocryphe, parce que Sancho y parle sur un autre style que celui qu�on devait attendre de son intelligence born�e, et y dit des choses si subtiles qu�il semble impossible qu�elles viennent de lui. Toutefois, ajoute-t-il, il n�a pas voulu manquer de le traduire, pour remplir les devoirs de son office. Il continue donc de la sorte:</p><empty-line/><p>Sancho rentra chez lui si content, si joyeux, que sa femme aper�ut son all�gresse � une port�e de mousquet, tellement qu�elle ne put s�emp�cher de lui demander:</p><empty-line/><p>�Qu�avez-vous donc, ami Sancho, que vous revenez si gai?</p><empty-line/><p>��Femme, r�pondit Sancho, si Dieu le voulait, je serais bien aise de ne pas �tre si content que j�en ai l�air.</p><empty-line/><p>��Je ne vous entends pas, mari, r�pliqua-t-elle, et ne sais ce que vous voulez dire, que vous seriez bien aise, si Dieu le voulait, de ne pas �tre content; car, toute sotte que je suis, je ne sais pas qui peut trouver du plaisir � n�en pas avoir.</p><empty-line/><p>���coutez, Th�r�se, reprit Sancho; je suis gai parce que j�ai d�cid� de retourner au service de mon ma�tre don Quichotte, lequel veut partir une troisi�me fois � la recherche des aventures, et je vais partir avec lui parce qu�ainsi le veut ma d�tresse, aussi bien que l�esp�rance de trouver cent autres �cus comme ceux que nous avons d�j� d�pens�s; et, tandis que cette esp�rance me r�jouit, je m�attriste d��tre forc� de m��loigner de toi et de mes enfants. Si Dieu voulait me donner de quoi vivre � pied sec et dans ma maison, sans me mener par voies et par chemins, ce qu�il pourrait faire � peu de frais, puisqu�il lui suffirait de le vouloir, il est clair que ma joie serait plus vive et plus durable, puisque celle que j��prouve est m�l�e de la tristesse que j�ai de te quitter. Ainsi, j�ai donc bien fait de dire que, si Dieu le voulait, je serais bien aise de ne pas �tre content.</p><empty-line/><p>��Tenez, Sancho, r�pliqua Th�r�se, depuis que vous �tes devenu membre de chevalier errant, vous parlez d�une mani�re si entortill�e qu�on ne peut plus vous entendre.</p><empty-line/><p>��Il suffit que Dieu m�entende, femme, reprit Sancho; c�est lui qui est l�entendeur de toutes choses, et restons-en l�. Mais faites attention, ma s�ur, d�avoir grand soin du grison ces trois jours-ci, pour qu�il soit en �tat de prendre les armes. Doublez-lui la ration, recousez bien le b�t et les autres harnais, car nous n�allons pas � la noce, Dieu merci! mais faire le tour du monde, et nous prendre de querelle avec des g�ants, des andriaques, des vampires; nous allons entendre des sifflements, des aboiements, des hurlements et des rugissements: et tout cela ne serait encore que pain b�nit si nous n�avions affaire � des muletiers yangois et � des Mores enchant�s.</p><empty-line/><p>��Je crois bien, mari, r�pliqua Th�r�se, que les �cuyers errants ne volent pas le pain qu�ils mangent: aussi resterai-je � prier Dieu qu�il vous tire bient�t de ce m�chant pas.</p><empty-line/><p>��Je vous dis, femme, r�pondit Sancho, que si je ne pensais pas me voir, dans peu de temps d�ici, gouverneur d�une �le, je me laisserais tomber mort sur la place.</p><empty-line/><p>��Oh! pour cela, non, mari, s��cria Th�r�se; vive la poule, m�me avec sa p�pie; vivez, vous, et que le diable emporte autant de gouvernements qu�il y en a dans le monde. Sans gouvernement vous �tes sorti du ventre de votre m�re, sans gouvernement vous avez v�cu jusqu�� cette heure, et sans gouvernement vous irez ou bien l�on vous m�nera � la s�pulture, quand il plaira � Dieu. Il y en a bien d�autres dans le monde qui vivent sans gouvernement, et pourtant ils ne laissent pas de vivre et d��tre compt�s dans le nombre des gens. La meilleure sauce du monde, c�est la faim, et, comme celle-l� ne manque jamais au pauvre, ils mangent toujours avec plaisir. Mais pourtant, faites attention, Sancho, si, par bonheur, vous attrapiez quelque gouvernement d��les, de ne pas oublier votre femme et vos enfants. Prenez garde que Sanchico a d�j� ses quinze ans sonn�s, et qu�il est temps qu�il aille � l��cole, si son oncle l�abb� le fait entrer dans l��glise; prenez garde aussi que Mari-Sancha, votre fille, n�en mourra pas si nous la marions, car je commence � m�apercevoir qu�elle d�sire autant un mari que vous un gouvernement, et, � la fin des fins, mieux sied la fille mal mari�e que bien amourach�e.</p><empty-line/><p>��En bonne foi, femme, r�pondit Sancho, si Dieu m�envoie quelque chose qui sente le gouvernement, je marierai notre Mari-Sancha si haut, si haut, qu�on ne l�atteindra pas � moins de l�appeler votre seigneurie.</p><empty-line/><p>��Pour cela, non, Sancho, r�pondit Th�r�se; mariez-la avec son �gal, c�est le plus sage parti. Si vous la faites passer des sabots aux escarpins, et de la jaquette de laine au vertugadin de velours; si, d�une Marica qu�on tutoie, vous en faites une do�a Maria qu�on traite de seigneurie, la pauvre enfant ne se retrouvera plus, et, � chaque pas, elle fera mille sottises qui montreront la corde de sa pauvre et grossi�re condition.</p><empty-line/><p>��Tais-toi, sotte, dit Sancho, tout cela sera l�affaire de deux ou trois ans. Apr�s cela, le bon ton et la gravit� lui viendront comme dans un moule; et sinon, qu�importe? Qu�elle soit seigneurie, et vienne que viendra.</p><empty-line/><p>��Mesurez-vous, Sancho, avec votre �tat, r�pondit Th�r�se, et ne cherchez pas � vous �lever plus haut que vous. Il vaut mieux s�en tenir au proverbe qui dit: �Au fils de ton voisin, lave-lui le nez, et prends-le pour tien.� Certes, ce serait une jolie chose que de marier notre Mari-Sancha � un gros gentill�tre, un comte � trente-six quartiers, qui, � la premi�re fantaisie, lui chanterait pouille, et l�appellerait vilaine, fille de manant pioche-terre et de dame tourne-fuseau! Non, mari, non, ce n�est pas pour cela que j�ai �lev� ma fille. Chargez-vous, Sancho, d�apporter l�argent, et, quant � la marier, laissez-m�en le soin. Nous avons ici Lope Tocho, fils de Juan Tocho, gar�on frais et bien portant; nous le connaissons de longue main, et je sais qu�il ne regarde pas la petite d�un mauvais �il; avec celui-l�, qui est notre �gal, elle sera bien mari�e, et nous l�aurons toujours sous les yeux, et nous serons tous ensemble, p�res et enfants, gendre et petits-enfants, et la b�n�diction de Dieu restera sur nous tous. Mais n�allez pas, vous, me la marier � pr�sent dans ces cours et ces palais, o� on ne l�entendrait pas plus qu�elle ne s�entendrait elle-m�me.</p><empty-line/><p id="_ftnref45">��Viens ��, b�te maudite, femme de Barabbas, r�pliqua Sancho; pourquoi veux-tu maintenant, sans rime ni raison, m�emp�cher de marier ma fille � qui me donnera des petits-enfants qu�on appellera votre seigneurie? Tiens, Th�r�se, j�ai toujours entendu dire � mes grands-p�res que celui qui ne sait pas saisir le bonheur quand il vient ne doit pas se plaindre quand il passe. Ce serait bien b�te, lorsqu�il frappe maintenant � notre porte, de la lui fermer. Laissons-nous emporter par le vent favorable qui souffle dans nos voiles. <a type="note" l:href="#_ftn45">[45]</a> Tu ne crois donc pas, pauvre p�core, qu�il sera bon de me jeter de tout mon poids dans quelque gouvernement � gros profits qui nous tire les pieds de la boue, et de marier Mari-Sancha selon mon go�t? Tu verras alors comment on t�appellera do�a Teresa Panza, gros comme le poing, et comme tu t�assi�ras dans l��glise sur des tapis et des coussins, en d�pit des femmes d�hidalgos du pays. Sinon, restez donc toujours le m�me �tre, sans cro�tre ni d�cro�tre, comme une figure de tapisserie! Mais ne parlons plus de cela, et, quoi que tu dises, Sanchica sera comtesse.</p><empty-line/><p>��Voyez-vous bien tout ce que vous dites, mari? r�pondit Th�r�se. Eh bien! avec tout cela je tremble que ce comt� de ma fille ne soit sa perdition. Faites-en ce que vous voudrez; faites-la duchesse, faites-la princesse, mais je puis bien dire que ce ne sera pas de mon bon gr�, ni de mon consentement. Voyez-vous, fr�re, j�ai toujours �t� amie de l��galit�, et je ne puis souffrir la morgue et la suffisance. Th�r�se on m�a nomm�e en me jetant l�eau du bapt�me; c�est un nom tout uni, sans allonge et sans broderie; on appelle mon p�re Cascajo, et moi, parce que je suis votre femme, Th�r�se Panza, et en bonne conscience on devrait m�appeler Th�r�se Cascajo; mais ainsi se font les lois comme le veulent les rois, et je me contente de ce nom, sans qu�on mette un <emphasis>don </emphasis>par-dessus, qui p�serait tant que je ne pourrais le porter. Non, je ne veux pas donner � jaser � ceux qui me verraient passer v�tue en comtesse ou en gouvernante; ils diraient tout de suite: �Voyez comme elle fait la fi�re, cette gardeuse de cochons. Hier �a suait � tirer une quenouille d��toupe, �a s�en allait � la messe la t�te couverte du pan de sa jupe en guise de mantille, et aujourd�hui �a se prom�ne avec un vertugadin, avec des agrafes, avec le nez en l�air, comme si nous ne la connaissions pas!� Oh! si Dieu me garde mes six ou mes cinq sens, ou le nombre que j�en ai, je ne pense pas me mettre en pareille passe. Vous, fr�re, allez �tre gouverneur ou insulaire, et redressez-vous tout � votre aise; mais ma fille ni moi, par les os de ma m�re! nous ne ferons un pas hors de notre village. La femme de bon renom, jambe cass�e et � la maison, et la fille honn�te, de travailler se fait f�te. Allez avec votre don Quichotte chercher vos aventures, et laissez-nous toutes deux dans nos m�saventures, auxquelles Dieu rem�diera, pourvu que nous le m�ritions; et par ma foi je ne sais pourquoi il s�est donn� le <emphasis>don, </emphasis>quand ne l�avaient ni son p�re ni ses a�eux.</p><empty-line/><p id="_ftnref46">��� pr�sent, r�pliqua Sancho, je dis que tu as quelque d�mon familier dans le corps. Diable soit de la femme! Combien de choses tu as enfil�es l�une au bout de l�autre, qui n�ont ni pieds ni t�te! Qu�est-ce qu�il y a de commun entre le Cascajo, les agrafes, les proverbes, la suffisance et tout ce que j�ai dit? Viens ici, stupide ignorante (et je peux bien t�appeler ainsi, puisque tu n�entends pas mes raisons, et que tu te sauves du bonheur comme de la peste). Si je te disais que ma fille se jette d�une tour en bas, ou bien qu�elle s�en aille courir le monde comme l�infante do�a Urraca <a type="note" l:href="#_ftn46">[46]</a>, tu aurais raison de ne pas faire � mon go�t; mais si, en moins d�un clin d��il, je lui flanque un <emphasis>don </emphasis>et une seigneurie sur le dos, et je la tire des chaumes de bl� pour la mettre sur une estrade avec plus de coussins de velours qu�il n�y a d�Almohades � Maroc <a type="note" l:href="#_ftn47">[47]</a>, pourquoi ne veux-tu pas c�der et consentir � ce que je veux?</p><empty-line/><p>��Savez-vous pourquoi, mari? r�pondit Th�r�se; � cause du proverbe: �Qui te couvre te d�couvre.� Sur le pauvre on jette les yeux en courant, mais sur le riche on les arr�te; et si ce riche a �t� pauvre dans un temps, alors on commence � murmurer et � m�dire, et on n�en finit plus, car il y a dans les rues des m�disants par tas, comme des essaims d�abeilles.</p><empty-line/><p>���coute, Th�r�se, reprit Sancho, �coute bien ce que je vais te dire � pr�sent; peut-�tre n�auras-tu rien entendu de semblable en tous les jours de ta vie, et prends garde que je ne parle pas de mon cru; tout ce que je pense dire sont des sentences du p�re pr�dicateur qui a pr�ch� le car�me dernier dans notre village. Il disait, si je m�en souviens bien, que toutes les choses pr�sentes, celles que nous voyons avec les yeux, s�offrent � l�attention et s�impriment dans la m�moire avec bien plus de force que toutes les choses pass�es. (Tous ces propos que tient maintenant Sancho sont le second motif qui a fait dire au traducteur que ce chapitre lui semblait apocryphe, parce qu�en effet ils exc�dent la capacit� de Sancho, lequel continue de la sorte:) De l� vient que, lorsque nous voyons quelque personne bien �quip�e, par�e de beaux habits, et entour�e d�une pompe de valets, il semble qu�elle nous oblige par force � lui porter respect; et, bien que la m�moire nous rappelle en cet instant que nous avons connu cette personne en quelque bassesse, soit de naissance, soit de pauvret�, comme c�est pass�, ce n�est plus, et il ne reste rien que ce qui est pr�sent. Et si celui qu�a tir� la fortune du fond de sa bassesse (ce sont les propres paroles du p�re pr�dicateur), pour le porter au fa�te de la prosp�rit�, est affable, courtois et lib�ral avec tout le monde, et ne se met pas � le disputer � ceux qui sont de noble race, sois assur�e, Th�r�se, que personne ne se rappellera ce qu�il fut, et que tous respecteront ce qu�il est, � l�exception toutefois des envieux, dont nulle prosp�rit� n�est � l�abri.</p><empty-line/><p>��Je ne vous entends pas, mari, r�pliqua Th�r�se; faites ce que vous voudrez, et ne me rompez plus la t�te avec vos harangues et vos rh�toriques, et si vous �tes r�volu � faire ce que vous dites�</p><empty-line/><p>��C�est r�solu qu�il faut dire, femme, interrompit Sancho, et non r�volu.</p><empty-line/><p>��Ne vous mettez pas � disputer avec moi, mari, r�pondit Th�r�se; je parle comme il pla�t � Dieu, et ne me m�le pas d�en savoir davantage. Je dis donc que, si vous tenez � toute force � prendre un gouvernement, vous emmeniez avec vous votre fils Sancho pour lui enseigner � faire le gouvernement d�s cette heure, car il est bon que les fils prennent et apprennent l��tat de leurs p�res.</p><empty-line/><p>��Quand j�aurai le gouvernement, dit Sancho, j�enverrai chercher l�enfant par la poste, et je t�enverrai de l�argent, car je n�en manquerai pas, puisque les gouverneurs trouvent toujours quelqu�un qui leur en pr�te quand ils n�en ont point; et ne manque pas de bien habiller l�enfant, pour qu�il cache ce qu�il est et paraisse ce qu�il doit �tre.</p><empty-line/><p>��Envoyez de l�argent, reprit Th�r�se, et je vous l�habillerai comme un petit ange.</p><empty-line/><p>��Enfin, dit Sancho, nous demeurons d�accord que notre fille sera comtesse.</p><empty-line/><p>��Le jour o� je la verrai comtesse, r�pondit Th�r�se, je compterai que je la porte en terre. Mais, je le r�p�te encore, faites ce qui vous fera plaisir, puisque, nous autres femmes, nous naissons avec la charge d��tre ob�issantes � nos maris, quand m�me ce seraient de lourdes b�tes.�</p><empty-line/><p>Et l�-dessus elle se mit � pleurer tout de bon, comme si elle e�t vu Sanchica morte et enterr�e.</p><empty-line/><p>Sancho, pour la consoler, lui dit que, tout en faisant la petite fille comtesse, il t�cherait que ce f�t le plus tard possible. Ainsi finit la conversation, et Sancho retourna chez don Quichotte pour mettre ordre � leur d�part.</p></section><section><title><p id="_Toc106455334">Chapitre VI</p></title><p><emphasis>Qui traite de ce qui arriva � don Quichotte avec sa ni�ce et sa gouvernante, ce qui est l�un des plus importants chapitres de l�histoire</emphasis></p><empty-line/><p>Tandis que Sancho Panza et sa femme Th�r�se Cascajo avaient entre eux l�impertinente conversation rapport�e dans le chapitre pr�c�dent, la ni�ce et la gouvernante de don Quichotte ne restaient pas oisives, car elles reconnaissaient � mille signes divers que leur oncle et seigneur voulait leur �chapper une troisi�me fois, et reprendre l�exercice de sa malencontreuse chevalerie errante. Elles essayaient par tous les moyens possibles de le d�tourner d�une si mauvaise pens�e; mais elles ne faisaient que pr�cher dans le d�sert, et battre le fer � froid.</p><empty-line/><p>Parmi plusieurs autres propos qu�elles lui tinrent � ce sujet, la gouvernante lui dit ce jour-l�:</p><empty-line/><p>�En v�rit�, mon seigneur, si Votre Gr�ce ne se cloue pas le pied dans sa maison, et ne cesse enfin de courir par monts et par vaux, comme une �me en peine, cherchant ce que vous appelez des aventures et ce que j�appelle des malencontres, j�irai me plaindre, � cor et � cri, devant Dieu et devant le roi, pour qu�ils y portent rem�de.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte lui r�pondit:</p><empty-line/><p>�Je ne sais trop, ma bonne, ce que Dieu r�pondra � tes plaintes, et gu�re mieux ce qu�y r�pondra Sa Majest�. Mais je sais bien que, si j��tais le roi, je me dispenserais de r�pondre � une infinit� de requ�tes impertinentes comme celles qu�on lui adresse. Une des plus p�nibles besognes qu�aient les rois, parmi beaucoup d�autres, c�est d��tre oblig�s d��couter tout le monde et de r�pondre � tout le monde; aussi ne voudrais-je pas que mes affaires lui causassent le moindre ennui.</p><empty-line/><p>��Dites-nous, seigneur, reprit la gouvernante, est-ce que dans la cour du roi il n�y a pas de chevaliers?</p><empty-line/><p>��Si, r�pondit don Quichotte, et beaucoup; il est juste qu�il y en ait pour soutenir la grandeur du tr�ne et pour relever dignement la majest� royale.</p><empty-line/><p>��Eh bien, reprit-elle, pourquoi ne seriez-vous pas un de ces chevaliers qui, sans tourner les talons, servent dans sa cour leur roi et seigneur?</p><empty-line/><p id="_ftnref48">��Fais attention, ma mie, r�pliqua don Quichotte, que tous les chevaliers ne peuvent pas �tre courtisans, et que tous les courtisans ne doivent pas davantage �tre chevaliers errants. Il faut qu�il y ait de tout dans le monde; et, quoique nous soyons tous �galement chevaliers, il y a bien de la diff�rence entre les uns et les autres. Les courtisans, en effet, n�ont que faire de quitter leurs appartements ni de franchir le seuil du palais; ils se prom�nent par le monde entier en regardant une carte g�ographique, sans d�penser une obole, sans souffrir le froid et le chaud, la soif et la faim. Mais nous, chevaliers errants et v�ritables, c�est au soleil, au froid, � l�air, sous toutes les incl�mences du ciel, de nuit et de jour, � pied et � cheval, que nous mesurons la terre enti�re avec le propre compas de nos pieds. Non-seulement nous connaissons les ennemis en peinture, mais en chair et en os. � tout risque, en toute occasion, nous les attaquons sans regarder � des enfantillages, sans consulter toutes ces lois du duel, � savoir: si l�ennemi porte la lance ou l��p�e trop longue, s�il a sur lui quelque relique, quelque talisman, quelque supercherie cach�e, s�il faut partager le soleil par tranches, et d�autres c�r�monies de la m�me esp�ce, qui sont en usage dans les duels particuliers de personne � personne, toutes choses que tu ne connais pas, mais que je connais fort bien. <a type="note" l:href="#_ftn48">[48]</a> Il faut encore que je t�apprenne autre chose; c�est que le bon chevalier errant ne doit jamais avoir peur, verrait-il devant lui dix g�ants dont les t�tes non-seulement toucheraient, mais d�passeraient les nuages, qui auraient pour jambes deux grandes tours, pour bras des m�ts de puissants navires, dont chaque �il serait gros comme une grande meule de moulin et plus ardent qu�un four de vitrier. Au contraire, il doit, d�une contenance d�gag�e et d�un c�ur intr�pide, les attaquer incontinent, les vaincre, les tailler en pi�ces; et cela dans un petit instant, et quand m�me ils auraient pour armure des �cailles d�un certain poisson qu�on dit plus dures que le diamant, et, au lieu d��p�es, des cimeterres de Damas, ou des massues ferr�es avec des pointes d�acier, comme j�en ai vu plus de deux fois. Tout ce que je viens de dire, ma ch�re amie, c�est pour que tu voies la diff�rence qu�il y a des uns aux autres de ces chevaliers. Serait-il raisonnable qu�il y e�t prince au monde qui n�estim�t pas davantage cette seconde, ou pour mieux dire cette premi�re esp�ce, celle des chevaliers errants, parmi lesquels, � ce que nous lisons dans leurs histoires, tel s�est trouv� qui a �t� le salut, non d�un royaume, mais de plusieurs <a type="note" l:href="#_ftn49">[49]</a>?</p><empty-line/><p id="_ftnref50">��Ah! mon bon seigneur, repartit la ni�ce, faites donc attention que tout ce que vous dites des chevaliers errants n�est que fable et mensonge. Leurs histoires m�riteraient, si elles n��taient toutes br�l�es vives, qu�on leur m�t � chacune un sanbenito <a type="note" l:href="#_ftn50">[50]</a> ou quelque autre signe qui les f�t reconna�tre pour inf�mes et corruptrices des bonnes m�urs.</p><empty-line/><p id="_ftnref51">��Par le Dieu vivant qui nous alimente, s��cria don Quichotte, si tu n��tais directement ma ni�ce, comme fille de ma propre s�ur, je t�infligerais un tel ch�timent, pour le blasph�me que tu viens de dire, qu�il retentirait dans le monde entier. Comment! est-il possible qu�une petite morveuse, qui sait � peine manier douze fuseaux � faire le filet, ait l�audace de porter la langue sur les histoires des chevaliers errants? Que dirait le grand Amadis s�il entendait semblable chose! Mais, au reste, non, il te pardonnerait, parce qu�il fut le plus humble et le plus courtois chevalier de son temps, et, de plus, grand protecteur de jeunes filles. Mais tel autre pourrait t�avoir entendue, qui t�en ferait repentir; car ils ne sont pas tous polis et bien �lev�s; il y en a d�insolents et de f�lons; et tous ceux qui se nomment chevaliers ne le sont pas compl�tement de corps et d��me; les uns sont d�or pur, les autres d�alliage, et, bien qu�ils semblent tous chevaliers, ils ne sont pas tous � l��preuve de la pierre de touche de la v�rit�. Il y a des gens de bas �tage qui s�enflent � crever pour para�tre chevaliers, et de hauts chevaliers qui suent sang et eau pour para�tre gens de bas �tage. Ceux-l� s��l�vent, ou par l�ambition ou par la vertu; ceux-ci s�abaissent, ou par la mollesse ou par le vice. Il faut faire usage d�un talent tr�s-fin d�observation pour distinguer entre ces deux esp�ces de chevaliers, si semblables par le nom, si diff�rents par les actes. <a type="note" l:href="#_ftn51">[51]</a></p><empty-line/><p>��Sainte Vierge! s��cria la ni�ce, vous en savez si long, seigneur oncle, que, s�il en �tait besoin, vous pourriez monter en chaire, ou vous mettre � pr�cher dans les rues; et pourtant, vous donnez dans un tel aveuglement, dans une folie si manifeste, que vous vous imaginez �tre vaillant �tant vieux, avoir des forces �tant malade, redresser des torts �tant pli� par l��ge, et surtout �tre chevalier ne l��tant pas; car, bien que les hidalgos puissent le devenir, ce n�est pas quand ils sont pauvres.</p><empty-line/><p id="_ftnref52">��Tu as grande raison, ni�ce, en tout ce que tu viens de dire, r�pondit don Quichotte, et je pourrais, sur ce sujet de la naissance, te dire des choses qui t��tonneraient bien; mais, pour ne pas m�ler le divin au terrestre, je m�en abstiens. �coutez, mes ch�res amies, et pr�tez-moi toute votre attention. On peut r�duire � quatre esp�ces toutes les races et familles qu�il y a dans le monde; les unes, parties d�un humble commencement, se sont �tendues et agrandies jusqu�� atteindre une �l�vation extr�me; d�autres, qui ont eu un commencement illustre, se sont conserv�es et se maintiennent dans leur �tat originaire; d�autres, quoique ayant eu aussi de grands commencements, ont fini en pointe, comme une pyramide, c�est-�-dire se sont diminu�es et rapetiss�es jusqu�au n�ant, comme est, � l��gard de sa base, la pointe d�une pyramide; d�autres enfin, et ce sont les plus nombreuses, qui n�ont eu ni commencement illustre ni milieu raisonnable, auront une fin sans nom, comme sont les familles des pl�b�iens et des gens ordinaires. Des premi�res, qui eurent un humble commencement et mont�rent � la grandeur qu�elles conservent encore, je puis donner pour exemple la maison ottomane, laquelle, partie de la bassesse d�un humble berger <a type="note" l:href="#_ftn52">[52]</a>, s�est �lev�e au fa�te o� nous la voyons aujourd�hui. De la seconde esp�ce de familles, celles qui commenc�rent dans la grandeur et qui la conservent sans l�augmenter, on trouvera l�exemple chez un grand nombre de princes, qui le sont par h�r�dit�, et se maintiennent au m�me point, en se contenant pacifiquement dans les limites de leurs �tats. De celles qui commenc�rent grandes et larges pour finir en pointe, il y a des milliers d�exemples, car tous les Pharaons et Ptol�m�es d��gypte, les C�sars de Rome, et toute cette multitude infinie de princes et de monarques, m�des, assyriens, perses, grecs et barbares, toutes ces familles royales et seigneuriales ont fini en pointe et en n�ant, � tel point qu�il serait impossible de retrouver un seul de leurs descendants � cette heure, � moins que ce ne f�t dans un �tat obscur et mis�rable. Des familles pl�b�iennes, je n�ai rien � dire, sinon qu�elles servent seulement � augmenter le nombre des gens qui vivent <a type="note" l:href="#_ftn53">[53]</a>, sans m�riter d�autre renomm�e ni d�autre �loge des grandeurs qui leur manquent. De tout ce que j�ai dit, je veux vous faire conclure, mes pauvres bonnes filles, que la confusion est grande entre les familles et les races, et que celles-l� seulement paraissent grandes, illustres, qui se montrent ainsi par la vertu, la richesse et la lib�ralit� de leurs membres. J�ai dit la vertu, la richesse et la lib�ralit�, parce que le grand adonn� au vice sera un grand vicieux, et le riche sans lib�ralit� un mendiant avare; en effet, le possesseur des richesses ne se rend pas heureux de les avoir, mais de les d�penser, et non de les d�penser � tout propos, mais de savoir en faire bon emploi. Il ne reste au chevalier pauvre d�autre chemin pour montrer qu�il est chevalier que celui de la vertu; qu�il soit affable, poli, bien �lev�, serviable, jamais orgueilleux, jamais arrogant, jamais d�tracteur; qu�il soit surtout charitable, car, avec deux marav�dis qu�il donnera au pauvre d�un c�ur joyeux, il se montrera aussi lib�ral que celui qui fait l�aum�ne � son de cloches; et personne ne le verra orn� de ces vertus, que, m�me connaissant sa d�tresse, il ne le juge et ne le tienne pour homme de noble sang. Ce serait un miracle qu�il ne le f�t pas; et, comme la louange a toujours �t� le prix de la vertu, les hommes vertueux ne peuvent manquer d��tre lou�s de chacun. Il y a deux chemins, mes filles, que peuvent prendre les hommes pour devenir riches et honor�s; l�un est celui des lettres, l�autre est celui des armes. Je suis plus vers� dans les armes que dans les lettres, et je suis n�, selon l�inclination que je me sens, sous l�influence de la plan�te Mars. Il m�est donc obligatoire de suivre ce chemin, et je dois le prendre en d�pit de tout le monde; c�est en vain que vous vous fatigueriez � me persuader de ne pas vouloir ce que veulent les cieux, ce qu�a r�gl� la fortune, ce qu�exige la raison, et surtout ce que d�sire ma volont�; car, sachant, comme je le sais, quels innombrables travaux sont attach�s � la chevalerie errante, je sais �galement quels biens infinis on obtient par elle. Je sais que le sentier de la vertu est �troit, que le chemin du vice est large et spacieux. Je sais qu�ils aboutissent � des termes qui sont bien diff�rents, car le large chemin du vice finit par la mort, et l��troit sentier de la vertu finit par la vie, non pas une vie qui finisse elle-m�me, mais celle qui n�aura pas de fin. Je sais enfin, comme a dit notre grand po�te castillan <a type="note" l:href="#_ftn54">[54]</a>, que �c�est par ces �pres chemins qu�on monte au tr�ne �lev� de l�immortalit�, d�o� jamais on ne redescend.�</p><empty-line/><p>��Ah! malheureuse que je suis! s��cria la ni�ce; quoi! mon seigneur est po�te aussi? Il sait tout, il est bon � tout. Je gage que, s�il voulait se faire ma�on, il saurait construire une maison comme une cage.</p><empty-line/><p>��Je t�assure, ni�ce, r�pondit don Quichotte, que, si ces pens�es chevaleresques n�absorbaient pas mes cinq sens, il n�y aurait chose que je ne fisse, ni curiosit� qui ne sort�t de mes mains; principalement des cages d�oiseaux et des cure-dents.�</p><empty-line/><p>En ce moment on entendit frapper � la porte, et l�une des femmes ayant demand� qui frappait, Sancho Panza r�pondit:</p><empty-line/><p>�C�est moi.�</p><empty-line/><p>� peine la gouvernante eut-elle reconnu sa voix, qu�elle courut se cacher pour ne pas le voir, tant elle le d�testait. La ni�ce lui ouvrit; son seigneur don Quichotte alla le recevoir les bras ouverts, et revint s�enfermer avec lui dans sa chambre, o� ils eurent un entretien qui ne le c�de pas au pr�c�dent.</p></section><section><title><p id="_Toc106455335">Chapitre VII</p></title><p><emphasis>De ce que traita don Quichotte avec son �cuyer, ainsi que d�autres �v�nements fameux</emphasis></p><empty-line/><p>� peine la gouvernante eut-elle vu Sancho Panza s�enfermer avec son seigneur, qu�elle devina l�objet de leurs men�es. S�imaginant que de cette conf�rence devait sortir la r�solution de leur troisi�me sortie, elle prit sa mante, et courut, toute pleine de trouble et de chagrin, chercher le bachelier Samson Carrasco, parce qu�il lui sembla qu��tant beau parleur et tout fra�chement ami de son ma�tre, il pourrait mieux que personne lui persuader de laisser l� un projet si insens�.</p><empty-line/><p>Elle le trouva qui se promenait dans la cour de sa maison, et, d�s qu�elle l�aper�ut, elle se laissa tomber � ses pieds, haletante et d�sol�e. Quand le bachelier vit de si grandes marques de trouble et de d�sespoir:</p><empty-line/><p>�Qu�avez-vous, dame gouvernante? s��cria-t-il; qu�est-il arriv�? On dirait que vous vous sentez arracher l��me.</p><empty-line/><p>��Ce n�est rien, mon bon seigneur Samson, dit-elle, sinon que mon ma�tre fuit, il fuit sans aucun doute.</p><empty-line/><p>��Et par o� fuit-il, madame? demanda Samson. S�est-il ouvert quelque partie du corps?</p><empty-line/><p>��Il fuit, r�pondit-elle, par la porte de sa folie; je veux dire, seigneur bachelier de mon �me, qu�il veut d�camper une autre fois, ce qui fera la troisi�me, pour chercher par le monde ce qu�il appelle de bonnes aventures, et je ne sais vraiment comment il peut les nommer ainsi. La premi�re fois, on nous l�a ramen� pos� en travers sur un �ne, et tout moulu de coups. La seconde fois, il nous est revenu sur une charrette � b�ufs, enferm� dans une cage, o� il s�imaginait qu�il �tait enchant�. Il rentrait, le malheureux, dans un tel �tat, qu�il n�aurait pas �t� reconnu de la m�re qui l�a mis au monde, sec, jaune, les yeux enfonc�s jusqu�au fin fond de la cervelle, si bien que pour le faire un peu revenir, il m�en a co�t� plus de cinquante douzaines d��ufs, comme Dieu le sait, aussi bien que tout le monde, et surtout mes poules qui ne me laisseront pas mentir.</p><empty-line/><p>��Oh! cela, je le crois bien, r�pondit le bachelier, car elles sont si bonnes, si dodues et si bien �lev�es, qu�elles ne diraient pas une chose pour une autre, dussent-elles en crever. Enfin, dame gouvernante, il n�y a rien de plus, et il n�est pas arriv� d�autre malheur que celui que vous craignez pour le seigneur don Quichotte?</p><empty-line/><p>��Non, seigneur, r�pliqua-t-elle.</p><empty-line/><p>��Eh bien! ne vous mettez pas en peine, repartit le bachelier; mais retournez paisiblement chez vous, pr�parez-m�y quelque chose de chaud pour d�jeuner, et, chemin faisant, r�citez l�oraison de sainte Apolline, si vous la savez; je vous suivrai de pr�s, et vous verrez merveille.</p><empty-line/><p id="_ftnref55">��J�sus Maria! r�pliqua la gouvernante, vous dites que je r�cite l�oraison de sainte Apolline? ce serait bon si mon ma�tre avait le mal de dents, mais il n�est pris que de la cervelle. <a type="note" l:href="#_ftn55">[55]</a></p><empty-line/><p>��Je sais ce que je dis, dame gouvernante, r�pondit Carrasco; allez, allez, et ne vous mettez pas � disputer avec moi, puisque vous savez que je suis bachelier par l�universit� de Salamanque.�</p><empty-line/><p>L�-dessus la gouvernante s�en retourna, et le bachelier alla sur-le-champ trouver le cur� pour comploter avec lui ce qui se dira dans son temps.</p><empty-line/><p>Pendant celui que demeur�rent enferm�s don Quichotte et Sancho, ils eurent l�entretien suivant, dont l�histoire fait, avec toute ponctualit�, une relation v�ridique.</p><empty-line/><p>Sancho dit � son ma�tre:</p><empty-line/><p>�Seigneur, je tiens enfin ma femme r�luite � ce qu�elle me laisse aller avec Votre Gr�ce o� il vous plaira de m�emmener.</p><empty-line/><p>��R�duite, il faut dire, Sancho, dit don Quichotte, et non r�luite.</p><empty-line/><p>��Deux ou trois fois, si je m�en souviens bien, reprit Sancho, j�ai suppli� Votre Gr�ce de ne pas me reprendre les paroles, si vous entendez ce que je veux dire avec elles, et si vous ne m�entendez pas, de dire: �Sancho, ou Diable, parle autrement, je ne t�entends pas.� Et alors, si je ne m�explique pas clairement, vous pourrez me reprendre, car je suis tr�s-fossile.</p><empty-line/><p>��Eh bien! je ne t�entends pas, Sancho, dit aussit�t don Quichotte, car je ne sais ce que veut dire: �Je suis tr�s-fossile.�</p><empty-line/><p>��Tr�s-fossile veut dire, reprit Sancho, que je suis tr�s� comme �a.</p><empty-line/><p>��Je t�entends encore moins maintenant, r�pliqua don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Ma foi, si vous ne pouvez m�entendre, dit Sancho, je ne sais comment le dire; c�est tout ce que je sais, et que Dieu m�assiste.</p><empty-line/><p>��J�y suis, j�y suis, reprit don Quichotte; tu veux dire que tu es tr�s-docile, que tu es si doux, si maniable, que tu prendras l�avis que je te donnerai, et feras comme je t�enseignerai.</p><empty-line/><p>��Je parie, s��cria Sancho, que d�s l�abord vous m�avez saisi et compris, mais que vous vouliez me troubler pour me faire dire deux cents balourdises.</p><empty-line/><p>��Cela pourrait bien �tre, r�pondit don Quichotte; mais en d�finitive, que dit Th�r�se?</p><empty-line/><p>��Th�r�se dit, r�pliqua Sancho, que je lie bien mon doigt avec le v�tre, et puis, que le papier parle et que la langue se taise, car ce qui s�attache bien se d�tache bien, et qu�un bon tiens vaut mieux que deux tu l�auras. Et moi je dis que, si le conseil de la femme n�est pas beaucoup, celui qui ne le prend pas est un fou.</p><empty-line/><p>��C�est ce que je dis �galement, r�pondit don Quichotte; allons, ami Sancho, continuez; vous parlez d�or aujourd�hui.</p><empty-line/><p>��Le cas est, reprit Sancho, et Votre Gr�ce le sait mieux que moi, que nous sommes tous sujets � la mort, qu�aujourd�hui nous vivons et demain plus, que l�agneau s�en va aussi vite que le mouton, et que personne ne peut se promettre en ce monde plus d�heures de vie que Dieu ne veut bien lui en accorder; car la mort est sourde, et, quand elle vient frapper aux portes de notre vie, elle est toujours press�e, et rien ne peut la retenir, ni pri�res, ni violences, ni sceptres, ni mitres, selon le bruit qui court et suivant qu�on nous le dit du haut de la chaire.</p><empty-line/><p>��Tout cela est la pure v�rit�, dit don Quichotte; mais je ne sais pas o� tu veux en venir.</p><empty-line/><p>��J�en veux venir, reprit Sancho, � ce que Votre Gr�ce m�alloue des gages fixes; c�est-�-dire � ce que vous me donniez tant par mois pendant que je vous servirai, et que ces gages me soient pay�s sur vos biens. J�aime mieux cela que d��tre � merci; car les r�compenses viennent, ou mal, ou jamais, et, comme on dit, de ce que j�ai que Dieu m�assiste. Enfin, je voudrais savoir ce que je gagne, peu ou beaucoup, car c�est sur un �uf que la poule en pond d�autres, et beaucoup de <emphasis>peu </emphasis>font un <emphasis>beaucoup, </emphasis>et tant qu�on gagne quelque chose on ne perd rien. � la v�rit�, s�il arrivait (ce que je ne crois ni n�esp�re) que Votre Gr�ce me donn�t l��le qu�elle m�a promise, je ne suis pas si ingrat, et ne tire pas tellement les choses par les cheveux, que je ne consente � ce qu�on �value le montant des revenus de cette �le, et qu�on la rabatte de mes gages au marc la livre.</p><empty-line/><p id="_ftnref56">��Ami Sancho, r�pondit don Quichotte, � bon rat bon chat. <a type="note" l:href="#_ftn56">[56]</a></p><empty-line/><p>��Je vous entends, dit Sancho, et je gage que vous voulez dire � bon chat bon rat; mais qu�importe, puisque vous m�avez compris?</p><empty-line/><p>��Si bien compris, continua don Quichotte, que j�ai p�n�tr� le fond de tes pens�es, et devin� � quel blanc tu tires avec les innombrables fl�ches de tes proverbes. �coute, Sancho, je te fixerais bien volontiers des gages, si j�avais trouv� dans quelqu�une des histoires de chevaliers errants un exemple qui me f�t d�couvrir ou me laiss�t seulement entrevoir par une fente ce que les �cuyers avaient coutume de gagner par mois ou par ann�e; mais, quoique j�aie lu toutes ces histoires ou la plupart d�entre elles, je ne me rappelle pas avoir lu qu�aucun chevalier errant e�t fix� des gages � son �cuyer. Je sais seulement que tous les �cuyers servaient � merci, et que, lorsqu�ils y pensaient le moins, si la chance tournait bien � leurs ma�tres, ils se trouvaient r�compens�s par une �le ou quelque chose d��quivalent, et que pour le moins ils attrapaient un titre et une seigneurie. Si, avec ces esp�rances et ces augmentations, il vous pla�t, Sancho, de rentrer � mon service, � la bonne heure; mais si vous pensez que j��terai de ses gonds et de ses limites l�antique coutume de la chevalerie errante, je vous baise les mains. Ainsi donc, mon cher Sancho, retournez chez vous, et d�clarez ma r�solution � votre Th�r�se. S�il lui pla�t � elle et s�il vous pla�t � vous de me servir � merci, <emphasis>bene quidem;</emphasis> sinon, amis comme devant; car si l�app�t ne manque point au colombier, les pigeons n�y manqueront pas non plus. Et prenez garde, mon fils, que mieux vaut bonne esp�rance que mauvaise possession, et bonne plainte que mauvais payement. Je vous parle de cette mani�re, Sancho, pour vous faire entendre que je sais aussi bien que vous l�cher des proverbes comme s�il en pleuvait. Finalement, je veux vous dire, et je vous dis en effet que, si vous ne voulez pas me suivre � merci, et courir la chance que je courrai, que Dieu vous b�nisse et vous sanctifie, je ne manquerai pas d��cuyers plus ob�issants, plus empress�s, et surtout moins gauches et moins bavards que vous.�</p><empty-line/><p>Lorsque Sancho entendit la ferme r�solution de son ma�tre, il sentit ses yeux se couvrir de nuages et les ailes du c�ur lui tomb�rent, car il s��tait persuad� que son seigneur ne partirait pas sans lui pour tous les tr�sors du monde.</p><empty-line/><p>Tandis qu�il �tait ind�cis et r�veur, Samson Carrasco entra, et, derri�re lui, la gouvernante et la ni�ce, empress�es de savoir par quelles raisons il persuaderait � leur seigneur de ne pas retourner � la qu�te des aventures. Samson s�approcha, et, toujours pr�t � rire et � gausser, ayant embrass� don Quichotte comme la premi�re fois, il lui dit d�une voix �clatante:</p><empty-line/><p>�� fleur de la chevalerie errante! � brillante lumi�re des armes! � honneur et miroir de la nation espagnole! plaise � Dieu tout-puissant, suivant la formule, que la personne ou les personnes qui voudraient mettre obstacle � ta troisi�me sortie ne trouvent plus elles-m�mes de sortie dans le labyrinthe de leurs d�sirs, et qu�elles ne voient jamais s�accomplir ce qu�elles ne souhaitent point!�</p><empty-line/><p>Et, se tournant vers la gouvernante, il lui dit:</p><empty-line/><p>�Vous pouvez bien, dame gouvernante, vous dispenser de r�citer l�oraison de sainte Apolline; je sais qu�il est arr�t�, par une immuable d�termination des sph�res c�lestes, que le seigneur don Quichotte doit mettre � ex�cution ses hautes et nouvelles pens�es. Je chargerais lourdement ma conscience si je ne persuadais � ce chevalier, et ne lui intimais, au besoin, de ne pas tenir davantage au repos et dans la retraite la force de son bras valeureux et la bont� de son c�ur imperturbable, pour qu�il ne prive pas plus longtemps le monde, par son retard, du redressement des torts, de la protection des orphelins, de l�honneur des filles, de l�appui des veuves, du soutien des femmes mari�es, et autres choses de la m�me esp�ce qui touchent, appartiennent et adh�rent � l�ordre de la chevalerie errante. Allons, sus, mon bon seigneur don Quichotte, chevalier beau et brave, qu�aujourd�hui plut�t que demain Votre Grandeur se mette en route. Si quelque chose manque pour l�ex�cution de vos desseins, je suis l�, pr�t � y suppl�er de mes biens et de ma personne, et, s�il fallait servir d��cuyer � Votre Magnificence, je m�en ferais un immense bonheur.�</p><empty-line/><p>Aussit�t don Quichotte, se tournant vers Sancho:</p><empty-line/><p>�Ne te l�ai-je pas dit, Sancho, que j�aurais des �cuyers de reste? Vois un peu qui s�offre � l��tre; rien moins que l�inou� bachelier Samson Carrasco, joie et perp�tuel boute-en-train des galeries universitaires de Salamanque, sain de sa personne, agile de ses membres, discret et silencieux, patient dans le chaud comme dans le froid, dans la faim comme dans la soif, ayant enfin toutes les qualit�s requises pour �tre �cuyer d�un chevalier errant. Mais � Dieu ne plaise que, pour satisfaire mon go�t, je renverse la colonne des lettres, que je brise le vase de la science, que j�arrache la palme des beaux-arts. Non, que le nouveau Samson demeure dans sa patrie; qu�en l�honorant, il honore aussi les cheveux blancs de son vieux p�re; et moi je me contenterai du premier �cuyer venu, puisque Sancho ne daigne plus venir avec moi.</p><empty-line/><p id="_ftnref57">��Si fait, je daigne, s��cria Sancho, tout attendri et les yeux pleins de larmes; oh! non, ce n�est pas de moi, mon seigneur, qu�on dira: �Pain mang�, compagnie fauss�e.� Je ne viens pas, Dieu merci, de cette race ingrate; tout le monde sait, et mon village surtout, quels furent les Panza dont je descends; d�autant plus que je connais et reconnais � beaucoup de bonnes �uvres, et plus encore � de bonnes paroles, le d�sir qu�a Votre Gr�ce de me faire merci; et si je me suis mis en compte de tant et � quand au sujet de mes gages, �a �t� pour complaire � ma femme; car d�s qu�elle se met dans la t�te de vous persuader une chose, il n�y a pas de maillet qui serre autant les cercles d�une cuve qu�elle vous serre le bouton pour que vous fassiez ce qu�elle veut. Mais enfin, l�homme doit �tre homme, et la femme femme; et puisque je suis homme en quelque part que ce soit, sans qu�il me soit possible de le nier, je veux l��tre aussi dans ma maison, en d�pit de quiconque y trouverait � redire. Ainsi, il n�y a plus rien � faire, sinon que Votre Gr�ce couche par �crit son testament et son codicille, en mani�re qu�il ne se puisse r�torquer <a type="note" l:href="#_ftn57">[57]</a>, et mettons-nous tout de suite en route, pour ne pas laisser dans la peine l��me du seigneur Samson, qui dit que sa conscience l�oblige � persuader � Votre Gr�ce de sortir une troisi�me fois � travers ce monde. Quant � moi, je m�offre de nouveau � servir Votre Gr�ce fid�lement et loyalement, aussi bien et mieux encore qu�aucun �cuyer ait servi chevalier errant dans les temps pass�s et pr�sents.�</p><empty-line/><p>Le bachelier resta tout �merveill� quand il entendit de quelle mani�re parlait Sancho Panza; car, bien qu�ayant lu la premi�re histoire de son ma�tre, il ne pouvait s�imaginer que Sancho f�t aussi gracieux qu�il y est d�peint. Mais en le voyant dire un testament et un codicille qu�on ne puisse r�torquer, au lieu d�un testament qu�on ne puisse r�voquer, il crut tout ce qu�il avait lu sur son compte, et le tint bien d�cid�ment pour un des plus solennels insens�s de notre si�cle. Il dit m�me, entre ses dents, que deux fous tels que le ma�tre et le valet ne s��taient jamais vus au monde.</p><empty-line/><p>Finalement, don Quichotte et Sancho s�embrass�rent et rest�rent bons amis; puis, sur l�avis et de l�agr�ment du grand Carrasco, qui �tait devenu leur oracle, il fut d�cid� qu�ils partiraient sous trois jours. Ce temps suffisait pour se munir de toutes les choses n�cessaires au voyage, et pour chercher une salade � visi�re; car don Quichotte voulait absolument en porter une. Samson s�offrit � la lui procurer, parce qu�il savait, dit-il, qu�un de ses amis qui en avait une ne la lui refuserait pas, bien qu�elle f�t plus souill�e par la rouille et la moisissure que luisante et polie par l��meri.</p><empty-line/><p id="_ftnref58">Les mal�dictions que donn�rent au bachelier la gouvernante et la ni�ce furent sans mesure et sans nombre. Elles s�arrach�rent les cheveux, s��gratign�rent le visage, et, � la fa�on des pleureuses qu�on louait pour les enterrements <a type="note" l:href="#_ftn58">[58]</a>, elles se lamentaient sur le d�part de leur seigneur, comme si c�e�t �t� sur sa mort.</p><empty-line/><p>Le projet qu�avait Samson, en lui persuadant de se mettre encore une fois en campagne, �tait de faire ce que l�histoire rapportera plus loin; toute cela sur le conseil du cur� et du barbier, avec lesquels il s��tait consult� d�abord. Enfin, pendant ces trois jours, don Quichotte et Sancho se pourvurent de ce qui leur sembla convenable; puis, ayant apais�, Sancho sa femme, don Quichotte sa gouvernante et sa ni�ce, un beau soir, sans que personne les v�t, sinon le bachelier, qui voulut les accompagner � une demi-lieue du village, ils prirent le chemin du Toboso, don Quichotte sur son bon cheval Rossinante, Sancho sur son ancien grison, le bissac bien fourni de provisions touchant la bucolique, et la bourse pleine d�argent que lui avait donn� don Quichotte pour ce qui pouvait arriver.</p><empty-line/><p>Samson embrassa le chevalier, et le supplia de lui faire savoir sa bonne ou sa mauvaise fortune, pour s�attrister de l�une et se r�jouir de l�autre, comme l�exigeaient les lois de leur amiti�. Don Quichotte lui en ayant fait la promesse, Samson prit la route de son village, et les deux autres celle de la grande ville du Toboso.</p></section><section><title><p id="_Toc106455336">Chapitre VIII</p></title><p><emphasis>O� l�on raconte ce qui arriva � don Quichotte tandis qu�il allait voir sa dame Dulcin�e du Toboso</emphasis></p><empty-line/><p>B�ni soit le tout-puissant Allah! s��crie Hamet Ben-Eng�li au commencement de ce huiti�me chapitre; b�ni soit Allah! r�p�te-t-il � trois reprises. Puis il ajoute que, s�il donne � Dieu ces b�n�dictions, c�est en voyant qu�� la fin il tient en campagne don Quichotte et Sancho, et que les lecteurs de son agr�able histoire peuvent compter que d�sormais commencent les exploits du seigneur et les fac�ties de l��cuyer. Il les invite � oublier les prouesses pass�es de l�ing�nieux hidalgo, pour donner toute leur attention � ses prouesses futures, lesquelles commencent d�s � pr�sent sur le chemin du Toboso, comme les autres commenc�rent jadis dans la plaine de Montiel. Et vraiment ce qu�il demande est peu de chose en comparaison de ce qu�il promet. Puis il continue de la sorte:</p><empty-line/><p>Don Quichotte et Sancho rest�rent seuls; et Samson Carrasco s��tait � peine �loign�, que Rossinante se mit � hennir et le grison � braire, ce que les deux voyageurs, chevalier et �cuyer, tinrent � bon signe et � tr�s-favorable augure. Cependant, s�il faut dire toute la v�rit�, les soupirs et les braiments du grison furent plus nombreux et plus forts que les hennissements du bidet, d�o� Sancho conclut que son bonheur devait surpasser celui de son ma�tre, fondant cette opinion sur je ne sais quelle astrologie judiciaire, qu�il savait peut-�tre, bien que l�histoire ne s�en explique pas. Seulement, on lui entendit souvent dire que, quand il tr�buchait ou tombait, il aurait �t� bien aise de ne pas �tre sorti de sa maison, parce qu�� tr�bucher ou � tomber on ne tirait d�autre profit que de d�chirer son soulier ou de se rompre les c�tes; et, ma foi, tout sot qu�il �tait, il n�allait pas en cela tr�s-hors du droit chemin.</p><empty-line/><p>Don Quichotte lui dit:</p><empty-line/><p>�Ami Sancho, plus nous avan�ons, plus la nuit se ferme; elle va devenir plus noire qu�il ne faudrait pour qu�avec le point du jour nous puissions apercevoir le Toboso. C�est l� que j�ai r�solu d�aller avant de m�engager dans aucune aventure; l� je demanderai l�agr�ment et la b�n�diction de la sans pareille Dulcin�e, et avec cet agr�ment, je pense et crois fermement mettre � bonne fin toute p�rilleuse aventure; car rien dans cette vie ne rend plus braves les chevaliers errants que de se voir favoris�s de leurs dames.</p><empty-line/><p>��Je le crois bien ainsi, r�pondit Sancho; mais il me semble fort difficile que Votre Gr�ce puisse lui parler et avoir avec elle une entrevue, en un lieu du moins o� vous puissiez recevoir sa b�n�diction, � moins qu�elle ne vous la donne par-dessus les murs de la basse-cour o� je la vis la premi�re fois, quand je lui portai la lettre qui contenait les nouvelles des folies et des niaiseries que faisait Votre Gr�ce dans le c�ur de la Sierra-Mor�na.</p><empty-line/><p>��Des murs de basse-cour, dis-tu, Sancho! reprit don Quichotte. Quoi! tu t�es mis dans la t�te que c��tait l� ou par l� que tu avais vu cette fleur jamais dignement lou�e de gentillesse et de beaut�? Ce ne pouvaient �tre que des galeries ou des corridors, ou des vestibules de riches et somptueux palais.</p><empty-line/><p>��Cela se peut bien, r�pondit Sancho, mais ils m�ont paru des murs de basse-cour, si je n�ai pas perdu la m�moire.</p><empty-line/><p>��En tout cas, allons-y, Sancho, r�pliqua don Quichotte; pourvu que je la voie, il m�est aussi �gal que ce soit par des murs de basse-cour que par des balcons ou des grilles de jardin; quelque rayon du soleil de sa beaut� qui arrive � mes yeux, il �clairera mon entendement et fortifiera mon c�ur de fa�on que je reste unique et sans �gal pour l�esprit et pour la vaillance.</p><empty-line/><p>��Eh bien, par ma foi, seigneur, r�pondit Sancho, quand j�ai vu ce soleil de madame Dulcin�e du Toboso, il n��tait pas assez clair pour jeter aucun rayon. C��tait sans doute parce que Sa Gr�ce �tant � cribler ce grain que je vous ai dit, la poussi�re �paisse qui en sortait se mit comme un nuage devant sa face, et l�obscurcit.</p><empty-line/><p id="_ftnref59">��Comment! Sancho, s��cria don Quichotte, tu persistes � penser, � croire, � dire et � pr�tendre que ma dame Dulcin�e criblait du bl�, tandis que c�est un exercice et un m�tier tout � fait �trangers � ce que font et doivent faire les personnes de qualit�, lesquelles sont r�serv�es � d�autres exercices et � d�autres passe-temps qui montrent, � port�e de mousquet, l��l�vation de leur naissance! Oh! que tu te rappelles mal, Sancho, ces vers de notre po�te <a type="note" l:href="#_ftn59">[59]</a>, o� il nous d�peint les ouvrages d�licats que faisaient dans leur s�jour de cristal ces quatre nymphes qui sortirent la t�te des ondes du Tage, et s�assirent sur la verte prairie pour travailler � ces riches �toffes que nous d�crit l�ing�nieux po�te, et qui �taient tissues d�or, de soie et de perles! Ainsi devait �tre l�ouvrage de ma dame, quand tu la vis, � moins que l�envie que porte � tout ce qui me regarde un m�chant enchanteur ne change et ne transforme sous des figures diff�rentes toutes les choses qui pourraient me faire plaisir. Aussi je crains bien que, dans cette histoire de mes exploits qui circule imprim�e, si par hasard elle a pour auteur quelque sage, mon ennemi, celui-ci n�ait mis des choses pour d�autres, m�lant mille mensonges � une v�rit�, et s��garant � compter d�autres actions que celles qu�exige la suite d�une histoire v�ridique. � envie, racine de tous les maux, et ver rongeur de toutes les vertus! Tous les vices, Sancho, portent avec eux je ne sais quoi d�agr�able; mais celui de l�envie ne porte que des d�boires, des rancunes et des rages furieuses.</p><empty-line/><p>��C�est justement l� ce que je dis, r�pliqua Sancho, et je parie que, dans cette l�gende ou histoire que le bachelier Carrasco dit avoir vue de nous, mon honneur roule comme voiture vers�e, p�le-m�le d�un c�t�, et de l�autre balayant les rues. Eh bien! foi de brave homme, je n�ai pourtant jamais dit de mal d�aucun enchanteur, et je n�ai pas assez de biens pour faire envie � personne, Il est vrai que je suis un peu malicieux, avec quelque pointe d�aigrefin. Mais tout cela se couvre et se cache sous le grand manteau de ma simplicit�, toujours naturelle et jamais artificieuse. Quand je n�aurais d�autre m�rite que de croire, comme j�ai toujours cru, sinc�rement et fermement, en Dieu et en tout ce que croit la Sainte �glise catholique romaine, et d��tre, comme je le suis, ennemi mortel des juifs, les historiens devraient me faire mis�ricorde, et me bien traiter dans leurs �crits. Mais, au reste, qu�ils disent ce qu�ils voudront; nu je suis n�, nu je me trouve, je ne perds ni ne gagne; et pour me voir mis en livre, circulant par ce monde de main en main, je me soucie comme d�une figue qu�on dise de moi tout ce qu�on voudra.</p><empty-line/><p id="_ftnref60">��Cela ressemble, Sancho, reprit don Quichotte, � l�histoire d�un fameux po�te de ce temps-ci, lequel, ayant fait une maligne satire contre toutes les dames courtisanes, omit d�y comprendre et d�y nommer une dame de qui l�on pouvait douter si elle l��tait ou non. Celle-ci, voyant qu�elle n��tait pas sur la liste de ces dames, se plaignit au po�te, lui demanda ce qu�il avait vu en elle qui l�e�t emp�ch� de la mettre au nombre des autres, et le pria d�allonger la satire pour lui faire place, sinon qu�il pr�t garde � lui, Le po�te lui donna satisfaction, et l�arrangea mieux que n�eussent fait des langues de du�gnes; alors la dame demeura satisfaite en se voyant fameuse, quoique inf�me. � ce propos vient aussi l�histoire de ce berger qui, seulement pour que son nom v�c�t dans les si�cles � venir, incendia le fameux temple de Diane � �ph�se, lequel �tait compt� parmi les sept merveilles du monde. Malgr� l�ordre qui fut donn� que personne ne nomm�t ce berger, de vive voix ou par �crit, afin qu�il n�atteign�t pas le but de son d�sir, cependant on sut qu�il s�appelait �rostrate. On peut encore citer � ce sujet ce qui arriva � Rome au grand empereur Charles Quint, avec un gentilhomme de cette ville. L�empereur voulut voir ce fameux temple de la Rotonde qu�on appela, dans l�antiquit�, temple de tous les dieux, et maintenant, sous une meilleure invocation, temple de tous les saints <a type="note" l:href="#_ftn60">[60]</a>, C�est l��difice le mieux conserv� et le plus complet qui soit rest� de tous ceux qu��leva le paganisme � Rome, celui qui rappelle le mieux la grandeur et la magnificence de ses fondateurs. Il est construit en coupole, d�une �tendue immense, et tr�s-bien �clair�, quoique la lumi�re ne lui arrive que par une fen�tre, ou pour mieux dire, une claire-voie ronde, qui est au sommet. C��tait de l� que l�empereur regardait l��difice, ayant � ses c�t�s un gentilhomme romain qui lui expliquait les d�tails et les curiosit�s de ce chef-d��uvre d�architecture. Quand l�empereur eut quitt� la claire-voie, le gentilhomme lui dit: �Mille fois, sacr�e Majest�, le d�sir m�est venu de saisir Votre Majest� dans mes bras, et de me pr�cipiter de cette ouverture en bas, pour laisser de moi une �ternelle renomm�e dans le monde. � Je vous remercie beaucoup, r�pondit l�empereur, de n�avoir pas ex�cut� cette mauvaise pens�e; je ne vous mettrai plus dans le cas de faire une autre �preuve de votre loyaut�. Ainsi, je vous ordonne de ne plus m�adresser la parole et de n��tre jamais o� je serai.� Apr�s avoir dit cela, il lui accorda une grande faveur. Je veux dire, Sancho, que l�envie de faire parler de soi est prodigieusement active et puissante. Que penses-tu qui pr�cipita du haut du pont, dans les flots profonds du Tibre, Horatius Cocl�s, tout charg� du poids de ses armes? qui br�la la main de Mutius Sc�vola? qui poussa Curtius � se jeter dans l�ab�me ardent qui s��tait ouvert au milieu de Rome? qui fit, en d�pit de tous les augures contraires <a type="note" l:href="#_ftn61">[61]</a>, passer le Rubicon � Jules C�sar? et, pour prendre un exemple plus moderne, qui faisant couler � fond leurs vaisseaux, laissa sans retraite et sans appui les vaillants Espagnols que guidait le grand Cortez dans le Nouveau Monde? Tous ces exploits, et mille autres encore, furent et seront l��uvre de la renomm�e que les mortels d�sirent pour r�compense, et comme une partie de l�immortalit� que m�ritent leurs hauts faits. Cependant, nous autres chr�tiens catholiques et chevaliers errants, nous devons plut�t pr�tendre � la gloire des si�cles futurs, qui est �ternelle dans les r�gions �th�r�es des cieux, qu�� la vanit� de la renomm�e qui s�obtient dans ce si�cle pr�sent et p�rissable. Car enfin, cette renomm�e, si longtemps qu�elle dure, doit p�rir avec le monde lui-m�me, dont la fin est marqu�e. Ainsi donc, � Sancho, que nos actions ne sortent point des bornes trac�es par la religion chr�tienne que nous professons. Nous devons tuer l�orgueil dans les g�ants; nous devons vaincre l�envie par la g�n�rosit� et la grandeur d��me, la col�re par le sang-froid et la qui�tude d�esprit, la gourmandise et le sommeil en mangeant peu et en veillant beaucoup, l�incontinence et la luxure par la fid�lit� que nous gardons � celles que nous avons faites dames de nos pens�es, la paresse en courant les quatre parties du monde, cherchant les occasions qui puissent nous rendre, outre bons chr�tiens, fameux chevaliers. Voil�, Sancho, les moyens d�atteindre au fa�te glorieux o� porte la bonne renomm�e.</p><empty-line/><p>��Tout ce que Votre Gr�ce a dit jusqu�� pr�sent, reprit Sancho, je l�ai parfaitement compris. Cependant, je voudrais que vous eussiez la complaisance de m�absoudre un doute qui vient de me tomber dans l�esprit.</p><empty-line/><p>��R�soudre, tu veux dire, Sancho, r�pondit don Quichotte. Eh bien, � la bonne heure, parle, et je te r�pondrai du mieux que je pourrai le faire.</p><empty-line/><p id="_ftnref62">��Dites-moi, seigneur, poursuivit Sancho, ces Juillet, ces Ao�t <a type="note" l:href="#_ftn62">[62]</a>, et tous ces chevaliers � prouesses dont vous avez parl�, et qui sont d�j� morts, o� sont-ils � pr�sent?</p><empty-line/><p>��Les gentils, r�pliqua don Quichotte, sont, sans aucun doute, en enfer; les chr�tiens, s�ils ont �t� bons chr�tiens, sont dans le purgatoire ou dans le paradis.</p><empty-line/><p>��Voil� qui est bien, reprit Sancho; mais sachons maintenant une chose; les s�pultures o� reposent les corps de ces gros seigneurs ont-elles � leur porte des lampes d�argent, et les murailles de leurs chapelles sont-elles orn�es de b�quilles, de suaires, de chevelures, de jambes et d�yeux en cire? Si ce n�est pas de cela, de quoi sont-elles orn�es?�</p><empty-line/><p>Don Quichotte r�pondit:</p><empty-line/><p id="_ftnref63">�Les s�pulcres des gentils ont �t�, pour la plupart, des temples fastueux. Les cendres de Jules C�sar sont plac�es sur une pyramide en pierre d�une grandeur d�mesur�e, qu�on appelle aujourd�hui � Rome l�aiguille de Saint-Pierre <a type="note" l:href="#_ftn63">[63]</a>.<emphasis/>L�empereur Adrien eut pour s�pulture un ch�teau grand comme un gros village, qui fut appel� <emphasis>moles Hadriani, </emphasis>et qui est maintenant le ch�teau Saint-Ange. La reine Art�mise fit ensevelir son mari Mausole dans un s�pulcre qui passa pour une des sept merveilles du monde. Mais aucune de ces s�pultures, ni beaucoup d�autres qu�eurent les gentils, n�ont �t� orn�es de suaires et d�autres offrandes, qui montrent que ceux qu�elles renferment soient devenus des saints.</p><empty-line/><p>��Nous y voil�! r�pliqua Sancho; dites-moi maintenant quel est le plus beau, de ressusciter un mort ou de tuer un g�ant?</p><empty-line/><p>��La r�ponse est toute pr�te, repartit don Quichotte; c�est de ressusciter un mort.</p><empty-line/><p>��Ah! je vous tiens! s��cria Sancho. Ainsi, la renomm�e de ceux qui ressuscitent les morts, qui donnent la vue aux aveugles, qui redressent les boiteux, qui rendent la sant� aux malades, de ceux dont les s�pultures sont �clair�es par des lampes, dont les chapelles sont remplies d��mes d�votes qui adorent � genoux leurs reliques, la renomm�e de ceux-l�, dis-je, vaudra mieux, pour ce si�cle et pour l�autre, que celle qu�ont laiss�e et que laisseront autant d�empereurs idol�tres et de chevaliers errants qu�il y en ait eu dans le monde.</p><empty-line/><p>��C�est une v�rit� que je confesse �galement, r�pondit don Quichotte.</p><empty-line/><p id="_ftnref64">��Eh bien, cette renomm�e, continua Sancho, ces gr�ces, ces privil�ges, ou comme vous voudrez appeler cela, appartiennent aux corps et aux reliques des saints, auxquels l�approbation et la dispense de notre sainte m�re �glise accordent des lampes, des cierges, des suaires, des b�quilles, des chevelures, des yeux, des jambes, qui grandissent leur renomm�e chr�tienne et augmentent la d�votion des fid�les. C�est sur leurs �paules que les rois portent les reliques des saints <a type="note" l:href="#_ftn64">[64]</a>; ils baisent les fragments de leurs os, ils en d�corent leurs oratoires, ils en enrichissent leurs autels.</p><empty-line/><p>��Et que faut-il en conclure, Sancho, de tout ce que tu viens de dire? demanda don Quichotte.</p><empty-line/><p id="_ftnref65">��Que nous ferions mieux, r�pondit Sancho, de nous adonner � devenir saints; nous atteindrions plus promptement la renomm�e � laquelle nous pr�tendons. Faites attention, seigneur, qu�hier ou avant-hier (il y a si peu de temps qu�on peut le dire ainsi), l��glise a canonis� et b�atifi� deux petits moines d�chauss�s <a type="note" l:href="#_ftn65">[65]</a>, si bien qu�on tient � grand bonheur de baiser ou m�me de toucher les cha�nes de fer dont ils ceignaient et tourmentaient leur corps, et que ces cha�nes sont, � ce qu�on dit, en plus grande v�n�ration que l��p�e de Roland, qui est dans la galerie d�armes du roi notre seigneur, que Dieu conserve. Ainsi donc, mon seigneur, il vaut mieux �tre humble moinillon, de quelque ordre qu�on soit, que valeureux chevalier errant; on obtient plus de Dieu avec deux douzaines de coups de discipline qu�avec deux mille coups de lance, qu�on les donne � des g�ants ou � des vampires et des andriaques.</p><empty-line/><p>��J�en conviens, r�pondit don Quichotte, mais nous ne pouvons pas tous �tre moines, et Dieu n�a pas qu�un chemin pour mener ses �lus au ciel. La chevalerie est un ordre religieux, et il y a des saints chevaliers dans le paradis.</p><empty-line/><p>��Oui, reprit Sancho, mais j�ai ou� dire qu�il y a plus de moines au ciel que de chevaliers errants.</p><empty-line/><p>��C�est que le nombre des religieux est plus grand que celui des chevaliers, r�pliqua don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Il y a pourtant bien des gens qui errent, dit Sancho.</p><empty-line/><p>��Beaucoup, r�pondit don Quichotte, mais peu qui m�ritent le nom de chevalier.�</p><empty-line/><p>Ce fut dans cet entretien et d�autres semblables qu�ils pass�rent cette nuit et le jour suivant, sans qu�il leur arriv�t rien qui m�rite d��tre cont�, ce qui ne chagrina pas m�diocrement don Quichotte. Enfin, le second jour, � l�entr�e de la nuit, ils d�couvrirent la grande cit� du Toboso. Cette vue r�jouit l��me de don Quichotte et attrista celle de Sancho, car il ne connaissait pas la maison de Dulcin�e, et n�avait vu la dame de sa vie, pas plus que son seigneur; de fa�on que, l�un pour la voir, et l�autre pour ne l�avoir pas vue, ils �taient tous deux inquiets et agit�s, et Sancho n�imaginait pas ce qu�il aurait � faire quand son ma�tre l�enverrait au Toboso, finalement, don Quichotte r�solut de n�entrer dans la ville qu�� la nuit close. En attendant l�heure, ils rest�rent cach�s dans un bouquet de ch�nes qui est proche du Toboso, et, le moment venu, ils entr�rent dans la ville, o� il leur arriva des choses qui peuvent s�appeler ainsi.</p></section><section><title><p id="_Toc106455337">Chapitre IX</p></title><p><emphasis>O� l�on raconte ce que l�on y verra</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftnref66">Il �tait tout juste minuit <a type="note" l:href="#_ftn66">[66]</a>, ou � peu pr�s, quand don Quichotte et Sancho quitt�rent leur petit bois et entr�rent dans le Toboso. Le village �tait enseveli dans le repos et le silence, car tous les habitants dormaient comme des souches. La nuit se trouvait �tre demi-claire, et Sancho aurait bien voulu qu�elle f�t tout � fait noire, pour trouver dans son obscurit� une excuse � ses sottises. On n�entendait dans tout le pays que des aboiements de chiens, qui assourdissaient don Quichotte et troublaient le c�ur de Sancho. De temps en temps, un �ne se mettait � braire, des cochons � grogner, des chats � miauler, et tous les bruits de ces voix diff�rentes s�augmentaient par le silence de la nuit. L�amoureux chevalier les prit � mauvais augure. Cependant il dit � Sancho:</p><empty-line/><p>�Conduis-nous au palais de Dulcin�e, mon fils Sancho; peut-�tre la trouverons-nous encore �veill�e.</p><empty-line/><p>��� quel diable de palais faut-il vous conduire, corps du soleil? s��cria Sancho; celui o� j�ai vu Sa Grandeur n��tait qu�une tr�s-petite maison.</p><empty-line/><p id="_ftnref67">��Sans doute, reprit don Quichotte, elle s��tait retir�e dans quelque petit appartement de son alcazar <a type="note" l:href="#_ftn67">[67]</a>, pour s�y r�cr�er dans la solitude avec ses femmes, comme c�est l�usage et la coutume des hautes dames et des princesses.</p><empty-line/><p>��Seigneur, dit Sancho, puisque Votre Gr�ce veut � toute force que la maison de madame Dulcin�e soit un alcazar, dites-moi, est-ce l�heure d�en trouver la porte ouverte? Ferons-nous bien de frapper � tour de bras pour qu�on nous entende et qu�on nous ouvre, au risque de mettre tout le monde en rumeur et en alarme? Est-ce que, par hasard, nous allons frapper � la porte de nos donzelles, comme font les amants argent comptant, qui arrivent, frappent et entrent � toute heure, si tard qu�il soit?</p><empty-line/><p>��Trouvons d�abord l�alcazar, r�pliqua don Quichotte; alors je te dirai, Sancho, ce qu�il sera bon que nous fassions. Mais, tiens, ou je ne vois gu�re, ou cette masse qui donne cette grande ombre qu�on aper�oit l�-bas doit �tre le palais de Dulcin�e.</p><empty-line/><p>��Eh bien, que Votre Gr�ce nous m�ne, r�pondit Sancho; peut-�tre en sera-t-il ainsi; et pourtant, quand je l�aurai vu avec les yeux et touch� avec les mains, j�y croirai comme je crois qu�il fait jour maintenant.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte marcha devant, et quand il eut fait environ deux cents pas, il trouva la masse qui projetait la grande ombre, Il vit une haute tour, et reconnut aussit�t que cet �difice n��tait pas un alcazar, mais bien l��glise paroissiale du pays.</p><empty-line/><p>�C�est l��glise, Sancho, dit-il, que nous avons rencontr�e.</p><empty-line/><p>��Je le vois bien, r�pondit Sancho, et plaise � Dieu que nous ne rencontrions pas aussi notre s�pulture! car c�est un mauvais signe que de courir les cimeti�res � ces heures-ci, surtout quand j�ai dit � Votre Gr�ce, si je m�en souviens bien, que la maison de cette dame doit �tre dans un cul-de-sac.</p><empty-line/><p>��Maudit sois-tu de Dieu! s��cria don Quichotte. O� donc as-tu trouv�, nigaud, que les alcazars et les palais des rois soient b�tis dans des culs-de-sac?</p><empty-line/><p>��Seigneur, r�pondit Sancho, � chaque pays sa mode; peut-�tre est-ce l�usage au Toboso de b�tir dans des culs-de-sac les palais et les grands �difices. Aussi, je supplie Votre Gr�ce de me laisser chercher par ces rues et ces ruelles que je verrai devant moi, peut-�tre trouverai-je en quelque coin cet alcazar que je voudrais voir mang� des chiens, tant il nous fait donner au diable.</p><empty-line/><p>��Parle avec respect, Sancho, des choses de ma dame, dit don Quichotte; passons la f�te en paix, et ne jetons pas le manche apr�s la cogn�e.</p><empty-line/><p>��Je tiendrai ma langue, reprit Sancho; mais avec quelle patience pourrais-je supporter que Votre Gr�ce veuille � toute force que, pour une fois que j�ai vu la maison de notre ma�tresse, je la reconnaisse de but en blanc, et que je la trouve au milieu de la nuit, tandis que vous ne la trouvez pas, vous qui l�avez vue des milliers de fois?</p><empty-line/><p>��Tu me feras d�sesp�rer, Sancho! s��cria don Quichotte. Viens ��, h�r�tique; ne t�ai-je pas dit mille et mille fois que de ma vie je n�ai vu la sans pareille Dulcin�e, que je n�ai jamais franchi le seuil de son palais, qu�enfin je ne suis amoureux que par ou�-dire, et sur la grande renomm�e qu�elle a de beaut� et d�esprit.</p><empty-line/><p>��Maintenant je le saurai, r�pondit Sancho, et je dis que, puisque Votre Gr�ce ne l�a pas vue, moi je ne l�ai pas vue davantage.</p><empty-line/><p>��Cela ne peut �tre, r�pliqua don Quichotte, car tu m�as dit pour le moins que tu l�avais vue criblant du bl�, quand tu me rapportas la r�ponse de la lettre que tu lui portas de ma part.</p><empty-line/><p>��Ne faites pas attention � cela, seigneur, repartit Sancho; il faut que vous sachiez que ma visite fut aussi par ou�-dire, aussi bien que la r�ponse que je vous rapportai, car je ne sais pas plus ce qu�est madame Dulcin�e que de donner un coup de poing dans la lune.</p><empty-line/><p>��Sancho! Sancho! s��cria don Quichotte, il y a des temps pour plaisanter et des temps o� les plaisanteries viennent fort mal � propos. Ce n�est pas, j�imagine, parce que je dis que je n�ai jamais vu ni entendu la dame de mon �me, qu�il t�est permis de dire �galement que tu ne l�as ni vue ni entretenue, quand c�est tout le contraire, comme tu le sais bien.�</p><empty-line/><p id="_ftnref68">Tandis que nos deux aventuriers en �taient l� de leur entretien, ils virent passer aupr�s d�eux un homme avec deux mules; et, au bruit que faisait la charrue que tra�naient ces animaux, ils jug�rent que ce devait �tre quelque laboureur qui s��tait lev� avant le jour pour aller � sa besogne; ils ne se trompaient pas. Tout en cheminant, le laboureur chantait ce vieux <emphasis>romance </emphasis>qui dit: �Il vous en a cuit, Fran�ais, � la chasse de Roncevaux. <a type="note" l:href="#_ftn68">[68]</a>�</p><empty-line/><p>�Qu�on me tue, Sancho, s��cria don Quichotte, s�il nous arrive quelque chose de bon cette nuit; entends-tu ce que chante ce manant?</p><empty-line/><p id="_ftnref69">��Oui, je l�entends, r�pondit Sancho; mais que fait � notre affaire la chasse de Roncevaux? il pouvait aussi bien chanter le <emphasis>romance </emphasis>de Cala�nos <a type="note" l:href="#_ftn69">[69]</a>; ce serait la m�me chose pour le bien ou le mal qui peut nous arriver.�</p><empty-line/><p>Le laboureur approcha sur ces entrefaites, et don Quichotte lui demanda:</p><empty-line/><p>�Sauriez-vous me dire, mon cher ami (que Dieu vous donne toutes sortes de prosp�rit�s!), o� sont par ici les palais de la sans pareille princesse do�a Dulcin�e du Toboso?</p><empty-line/><p>��Seigneur, r�pondit le passant, je ne suis pas du pays, et il y a peu de jours que j�y suis venu me mettre au service d�un riche laboureur pour travailler aux champs. Mais, tenez, dans cette maison vis-�-vis demeurent le cur� et le sacristain du village; entre eux deux ils sauront bien vous indiquer cette madame la princesse, car ils ont la liste de tous les bourgeois du Toboso; quoique, � vrai dire, je ne croie pas que dans le pays il demeure une seule princesse, mais beaucoup de dames de qualit�, oh! pour le s�r, dont chacune d�elles peut bien �tre princesse dans sa maison.</p><empty-line/><p>��Eh bien, c�est parmi ces dames, reprit don Quichotte, que doit �tre, mon ami, celle dont je m�informe aupr�s de vous.</p><empty-line/><p>��Cela se peut bien, reprit le laboureur; mais adieu, car le jour vient.� Et, fouettant ses mules, il s�en alla sans attendre d�autres questions. Sancho, qui vit que son ma�tre �tait ind�cis et fort peu content:</p><empty-line/><p>�Seigneur, lui dit-il, voil� le jour qui approche, et il ne serait pas prudent que le soleil nous trouv�t dans la rue. Il vaut mieux que nous sortions de la ville, et que Votre Gr�ce s�embusque dans quelque bois pr�s d�ici. Je reviendrai de jour, et je ne laisserai pas un recoin dans le pays o� je ne cherche le palais ou l�alcazar de ma dame. Je serais bien malheureux si je ne le trouvais pas; et quand je l�aurai trouv�, je parlerai � Sa Gr�ce, et je lui dirai o� et comment vous attendez qu�elle arrange et r�gle de quelle fa�on vous pouvez la voir sans d�triment de son honneur et de sa r�putation.</p><empty-line/><p>��Tu as dit, Sancho, s��cria don Quichotte, un millier de sentences envelopp�es dans le cercle de quelques paroles. Je re�ois et j�accepte de bon c�ur le conseil que tu viens de me donner. Viens, mon fils, allons chercher un endroit o� je m�embusque, tandis que tu reviendras, comme tu dis, chercher, voir et entretenir ma dame, dont la courtoisie et la discr�tion me font esp�rer plus que de miraculeuses faveurs.�</p><empty-line/><p>Sancho grillait d�envie de tirer son ma�tre hors du pays, de crainte qu�il ne v�nt � d�couvrir le mensonge de cette r�ponse qu�il lui avait remise de la part de Dulcin�e, dans la Sierra-Mor�na. Il se h�ta donc de l�emmener, et, � deux milles environ, ils trouv�rent un petit bois o� don Quichotte s�embusqua pendant que Sancho retournait � la ville. Mais il lui arriva dans son ambassade des choses qui demandent et m�ritent un nouveau cr�dit.</p></section><section><title><p id="_Toc106455338">Chapitre X</p></title><p><emphasis>O� l�on raconte quel moyen prit l�industrieux Sancho pour enchanter madame Dulcin�e, avec d�autres �v�nements non moins risibles que v�ritables</emphasis></p><empty-line/><p>En arrivant � raconter ce que renferme le pr�sent chapitre, l�auteur de cette grande histoire dit qu�il aurait voulu le passer sous silence, dans la crainte de n��tre pas cru, parce que les folies de don Quichotte touch�rent ici au dernier terme que puissent atteindre les plus grandes qui se puissent imaginer, et qu�elles all�rent m�me deux port�es d�arquebuse au-del�. Mais finalement, malgr� cette appr�hension, il les �crivit de la m�me mani�re que le chevalier les avait faites, sans �ter ni ajouter � l�histoire un atome de la v�rit�, et sans se soucier davantage du reproche qu�on pourrait lui adresser d�avoir menti. Il eut raison, parce que la v�rit�, si fine qu�elle soit, ne casse jamais, et qu�elle nage sur le mensonge comme l�huile au-dessus de l�eau.</p><empty-line/><p>Continuant donc son r�cit, l�historien dit qu�aussit�t que don Quichotte se fut embusqu� dans le bosquet, bois ou for�t proche du Toboso, il ordonna � Sancho de retourner � la ville, et de ne point repara�tre en sa pr�sence qu�il n�e�t d�abord parl� de sa part � sa dame, pour la prier de vouloir bien se laisser voir de son captif chevalier, et de daigner lui donner sa b�n�diction, afin qu�il p�t se promettre une heureuse issue dans toutes les entreprises qu�il affronterait d�sormais.</p><empty-line/><p>Sancho se chargea de ce que lui commandait son ma�tre, et promit de lui rapporter une aussi bonne r�ponse que la premi�re fois.</p><empty-line/><p>�Va, mon fils, r�pliqua don Quichotte, et ne te trouble point quand tu te verras devant la lumi�re du soleil de beaut� � la qu�te de qui tu vas, heureux par-dessus tous les �cuyers du monde! Aie bonne m�moire, et rappelle-toi bien comment elle te recevra, si elle change de couleur pendant que tu exposeras l�objet de ton ambassade, si elle se trouble et rougit en entendant mon nom. Dans le cas o� tu la trouverais assise sur la riche estrade d�une femme de son rang, regarde si elle ne peut tenir en place sur ses coussins, mais si elle est debout, regarde si elle se pose tant�t sur un pied, tant�t sur l�autre, si elle r�p�te deux ou trois fois la r�ponse qu�elle te donnera, si elle la change de douce en am�re, ou d�aigre en amoureuse; si elle porte la main � sa chevelure pour l�arranger, quoiqu�elle ne soit pas en d�sordre. Finalement, mon fils, remarque avec soin toutes ses actions, tous ses mouvements; car, si tu me les rapportes bien tels qu�ils se sont pass�s, j�en tirerai la connaissance de ce qu�elle a de cach� dans le fond du c�ur au sujet de mes amours. Il faut que je t�apprenne, Sancho, si tu l�ignores, que les gestes et les mouvements ext�rieurs qui �chappent aux amants, quand on parle de leurs amours, sont de fid�les messagers qui apportent des nouvelles de ce qui se passe dans l�int�rieur de leur �me. Pars, ami; sois guid� par un plus grand bonheur que le mien, et ramen� par un meilleur succ�s que celui que je resterai � esp�rer et � craindre dans cette am�re solitude o� tu me laisses.</p><empty-line/><p>��J�irai et reviendrai vite, r�pondit Sancho. Voyons, seigneur de mon �me, laissez gonfler un peu ce petit c�ur qui ne doit pas �tre maintenant plus gros qu�une noisette. Consid�rez ce qu�on a coutume de dire, que �bon c�ur brise mauvaise fortune�, et que �o� il n�y a pas de lard, il n�y a pas de crochet pour le pendre.� On dit aussi: �O� l�on s�y attend le moins, saute le li�vre.� Je dis cela, parce que si, cette nuit, nous n�avons pas trouv� le palais ou l�alcazar de ma dame, maintenant qu�il est jour, j�esp�re le trouver quand j�y penserai le moins; et quand je l�aurai trouv�, laissez-moi d�m�ler mes fl�tes avec elle.</p><empty-line/><p>��Assur�ment, Sancho, reprit don Quichotte, tu am�nes les proverbes si bien � propos sur ce que nous traitons, que je ne dois pas demander � Dieu plus de bonheur en ce que je d�sire.�</p><empty-line/><p>� ces mots, Sancho tourna le dos, et b�tonna son grison, tandis que don Quichotte restait � cheval, s�appuyant sur ses �triers et sur le bois de sa lance, la t�te pleine de tristes et confuses pens�es. Nous le laisserons l� pour aller avec Sancho, lequel s��loignait de son seigneur non moins pensif et troubl� qu�il ne le laissait; tellement qu�� peine hors du bois, il tourna la t�te, et, voyant que don Quichotte n��tait plus en vue, il descendit de son �ne, s�assit au pied d�un arbre, et commen�a de la sorte � se parler � lui-m�me:</p><empty-line/><p>�Maintenant, mon fr�re Sancho, sachons un peu o� va Votre Gr�ce. Allez-vous chercher quelque �ne que vous ayez perdu!</p><empty-line/><p>��Non, assur�ment.</p><empty-line/><p>��Eh bien! qu�allez-vous donc chercher?</p><empty-line/><p>��Je vais chercher comme qui dirait une princesse, et en elle le soleil de la beaut� et toutes les �toiles du ciel.</p><empty-line/><p>��Et o� pensez-vous trouver ce que vous dites l�, Sancho?</p><empty-line/><p>��O�? dans la grande ville du Toboso.</p><empty-line/><p>��C�est fort bien; et de quelle part l�allez-vous chercher?</p><empty-line/><p>��De la part du fameux don Quichotte de la Manche, qui d�fait les torts, qui donne � boire � ceux qui ont faim et � manger � ceux qui ont soif.</p><empty-line/><p>��C�est encore tr�s-bien; mais savez-vous sa demeure, Sancho?</p><empty-line/><p>��Mon ma�tre dit que ce doit �tre un palais royal ou un superbe alcazar.</p><empty-line/><p>��Et l�avez-vous vue quelquefois, par hasard?</p><empty-line/><p>��Ni moi ni mon ma�tre ne l�avons jamais vue.</p><empty-line/><p>��Mais ne vous semble-t-il pas qu�il serait bien trouv� et bien fait aux gens du Toboso, s�ils savaient que vous �tes ici avec l�intention d�embaucher leur princesse et de d�baucher leurs dames, de vous moudre les c�tes � grands coups de gourdin, sans vous laisser place nette sur tout le corps?</p><empty-line/><p id="_ftnref70">��Oui, ils auraient en v�rit� bien raison, s�ils ne consid�raient pas que j�agis par ordre d�autrui, et que <emphasis>vous �tes messager, mon ami, vous ne m�ritez aucune peine</emphasis>. <a type="note" l:href="#_ftn70">[70]</a></p><empty-line/><p>��Ne vous y fiez pas, Sancho, car les Manchois sont une gent aussi col�re qu�estimable, et ils ne se laissent chatouiller par personne. Vive Dieu! s�ils vous d�pistent, vous n��tes pas dans de beaux draps.</p><empty-line/><p>��Oh! oh! je donne ma langue aux chiens. Pourquoi me mettrais-je � chercher midi � quatorze heures pour les beaux yeux d�un autre? D�ailleurs, chercher Dulcin�e par le Toboso, c�est demander le comte � la cour ou le bachelier dans Salamanque. Oui, c�est le diable, le diable tout seul qui m�a fourr� dans cette affaire.�</p><empty-line/><p>Sancho disait ce monologue avec lui-m�me, et la conclusion qu�il en tira fut de se raviser tout � coup.</p><empty-line/><p>�Pardieu, se dit-il, tous les maux ont leur rem�de, si ce n�est la mort, sous le joug de laquelle nous devons tous passer, quelque d�pit que nous en ayons, � la fin de la vie. Mon ma�tre, � ce que j�ai vu dans mille occasions, est un fou � lier, et franchement, je ne suis gu�re en reste avec lui; au contraire, je suis encore plus imb�cile, puisque je l�accompagne et le sers, s�il faut croire au proverbe qui dit: �Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es;� ou cet autre: �Non avec qui tu nais, mais avec qui tu pais.� Eh bien, puisqu�il est fou, et d�une folie qui lui fait la plupart du temps prendre une chose pour l�autre, le blanc pour le noir et le noir pour le blanc, comme il le fit voir quand il pr�tendit que les moulins � vent �taient des g�ants aux grands bras, les mules des religieux des dromadaires, les h�telleries des ch�teaux, les troupeaux de moutons des arm�es ennemies, ainsi que bien d�autres choses de la m�me force, il ne me sera pas difficile de lui faire accroire qu�une paysanne, la premi�re que je trouverai ici sous ma main, est madame Dulcin�e. S�il ne le croit pas, j�en jurerai; s�il en jure aussi, j�en jurerai plus fort, et s�il s�opini�tre, je n�en d�mordrai pas; de cette mani�re, j�aurai toujours ma main par-dessus la sienne, advienne que pourra. Peut-�tre le d�go�terai-je ainsi de m�envoyer une autre fois � de semblables messages, en voyant les mauvais compliments que je lui en rapporte. Peut-�tre aussi pensera-t-il, � ce que j�imagine, que quelque m�chant enchanteur, de ceux qui lui en veulent, � ce qu�il dit, aura chang�, pour lui jouer pi�ce, la figure de sa dame.�</p><empty-line/><p>Sur cette pens�e, Sancho Panza se remit l�esprit en repos et tint son affaire pour heureusement conclue. Il resta couch� sous son arbre jusqu�au tant�t, pour laisser croire � don Quichotte qu�il avait eu le temps d�aller et de revenir. Tout se passa si bien, que, lorsqu�il se leva pour remonter sur le grison, il aper�ut venir du Toboso trois paysannes, mont�es sur trois �nes, ou trois �nesses, car l�auteur ne s�explique pas clairement; mais on peut croire que c��taient plut�t des bourriques, puisque c�est la monture ordinaire des paysannes, et, comme ce n�est pas un point de haut int�r�t, il est inutile de nous arr�ter davantage � le v�rifier. Finalement, d�s que Sancho vit les paysannes, il revint au grand trot chercher son seigneur don Quichotte, qu�il trouva jetant des soupirs au vent et faisant mille lamentations amoureuses. Aussit�t que don Quichotte l�aper�ut, il lui dit:</p><empty-line/><p id="_ftnref71">�Qu�y a-t-il, ami Sancho? Pourrai-je marquer ce jour avec une pierre blanche ou avec une pierre noire <a type="note" l:href="#_ftn71">[71]</a>?</p><empty-line/><p>��Vous ferez mieux, r�pondit Sancho, de le marquer en lettres rouges comme les �criteaux de coll�ge, afin que ceux qui le verront puissent le lire de loin.</p><empty-line/><p>��De cette mani�re, reprit don Quichotte, tu apportes de bonnes nouvelles?</p><empty-line/><p>��Si bonnes, r�pliqua Sancho, que vous n�avez rien de mieux � faire que d��peronner Rossinante, et de sortir en rase campagne pour voir madame Dulcin�e du Toboso, qui vient avec deux de ses femmes rendre visite � Votre Gr�ce.</p><empty-line/><p>��Sainte Vierge! s��cria don Quichotte; qu�est-ce que tu dis, ami Sancho? Ah! je t�en conjure, ne me trompe pas, et ne cherche point par de fausses joies � r�jouir mes v�ritables tristesses.</p><empty-line/><p>��Qu�est-ce que je gagnerais � vous tromper, r�pliqua Sancho, surtout quand vous seriez si pr�s de d�couvrir mon mensonge? Donnez de l��peron, seigneur, et venez avec moi, et vous verrez venir notre ma�tresse la princesse, v�tue et par�e comme il lui convient. Elle et ses femmes, voyez-vous, ce n�est qu�une ch�sse d�or, que des �pis de perles, que des diamants, des rubis, des toiles de brocart � dix �tages de haut. Les cheveux leur tombent sur les �paules, si bien qu�on dirait autant de rayons de soleil qui s�amusent � jouer avec le vent. Et par-dessus tout, elles sont � cheval sur trois canan�es pies qui font plaisir � regarder.</p><empty-line/><p>��Haquen�es, tu as voulu dire, Sancho? dit don Quichotte.</p><empty-line/><p>��De haquen�es � canan�es, il n�y a pas grande distance, reprit Sancho; mais, qu�elles soient mont�es sur ce qu�elles voudront, elles n�en sont pas moins les plus galantes dames qu�on puisse souhaiter, notamment la princesse Dulcin�e, ma ma�tresse, qui ravit les cinq sens.</p><empty-line/><p>��Marchons, mon fils Sancho, s��cria don Quichotte, et, pour te payer les �trennes de ces nouvelles aussi bonnes qu�inattendues, je te fais don du plus riche butin que je gagnerai dans la premi�re aventure qui m�arrivera; et si cela ne te suffit pas encore, je te donne les poulains que me feront cette ann�e mes trois juments, qui sont pr�tes � mettre bas, comme tu sais, dans le pr� communal du pays.</p><empty-line/><p>��Je m�en tiens aux poulains, r�pondit Sancho, car il n�est pas bien s�r que le butin de la premi�re aventure soit bon � garder.�</p><empty-line/><p>En disant cela, ils sortirent du bois et d�couvrirent tout pr�s d�eux les trois villageoises. Don Quichotte �tendit les regards sur toute la longueur du chemin du Toboso; mais, ne voyant que ces trois paysannes, il se troubla et demanda � Sancho s�il avait laiss� ces dames, hors de la ville.</p><empty-line/><p>�Comment, hors de la ville? s��cria Sancho; est-ce que par hasard Votre Gr�ce a les yeux dans le chignon? Ne voyez-vous pas celles qui viennent � nous, resplendissantes comme le soleil en plein midi?</p><empty-line/><p>��Je ne vois, Sancho, r�pondit don Quichotte, que trois paysannes sur trois bourriques.</p><empty-line/><p>��� pr�sent, que Dieu me d�livre du diable! reprit Sancho; est-il possible que trois hacan�es, ou comme on les appelle, aussi blanches que la neige, vous semblent des bourriques? Vive le Seigneur! je m�arracherais la barbe si c��tait vrai.</p><empty-line/><p>��Eh bien, je t�assure, ami Sancho, r�pliqua don Quichotte, qu�il est aussi vrai que ce sont des bourriques ou des �nes, que je suis don Quichotte et toi Sancho Panza. Du moins ils me semblent tels.</p><empty-line/><p>��Taisez-vous, seigneur, s��cria Sancho Panza, ne dites pas une chose pareille, mais frottez-vous les yeux, et venez faire la r�v�rence � la dame de vos pens�es, que voil� pr�s de vous.�</p><empty-line/><p>� ces mots, il s�avan�a pour recevoir les trois villageoises, et, sautant � bas du grison, il prit au licou l��ne de la premi�re; puis, se mettant � deux genoux par terre, il s��cria:</p><empty-line/><p>�Reine, princesse et duchesse de la beaut�, que votre hautaine Grandeur ait la bont� d�admettre en gr�ce et d�accueillir avec faveur ce chevalier votre captif, qui est l� comme une statue de pierre, tout troubl�, p�le et sans haleine de se voir en votre magnifique pr�sence, je suis Sancho Panza, son �cuyer; et lui, c�est le fugitif et vagabond chevalier don Quichotte de la Manche, appel� de son autre nom <emphasis>le chevalier de la Triste-Figure.�</emphasis></p><empty-line/><p>En cet instant, don Quichotte s��tait d�j� jet� � genoux aux c�t�s de Sancho; il regardait avec des yeux hagards et troubl�s celle que Sancho appelait reine et madame. Et, comme il ne d�couvrait en elle qu�une fille de village, encore d�assez pauvre mine, car elle avait la face bouffie et le nez camard, il demeurait stup�fait, sans oser d�coudre la bouche. Les paysannes n��taient pas moins �merveill�es, en voyant ces deux hommes, de si diff�rent aspect, agenouill�s sur la route, et qui ne laissaient point passer leur compagne. Mais celle-ci, rompant le silence, et d�une mine toute rechign�e:</p><empty-line/><p>�Gare du chemin, � la male heure, dit-elle, et laissez-nous passer, que nous sommes press�es.</p><empty-line/><p>��� princesse! r�pondit Sancho Panza, � dame universelle du Toboso! comment! votre c�ur magnanime ne s�attendrit pas en voyant agenouill� devant votre sublime pr�sence la colonne et la gloire de la chevalerie errante?�</p><empty-line/><p>L�une des deux autres entendant ce propos:</p><empty-line/><p id="_ftnref72">�Oh�! dit-elle, oh�! viens donc que je te torche, bourrique du beau-p�re. <a type="note" l:href="#_ftn72">[72]</a> Voyez un peu comme ces muscadins viennent se gausser des villageoises, comme si nous savions aussi bien chanter pouille qu�eux autres. Passez votre chemin, et laissez-nous passer le n�tre, si vous ne voulez qu�il vous en cuise.</p><empty-line/><p id="_ftnref73">��L�ve-toi, Sancho, dit aussit�t don Quichotte, car je vois que la fortune, qui ne se rassasie pas de mon malheur, a ferm� tous les chemins par o� pouvait venir quelque joie � cette �me ch�tive que je porte en ma chair. <a type="note" l:href="#_ftn73">[73]</a> Et toi, � divin extr�me de tous les m�rites, terme de l�humaine gentillesse, rem�de unique de ce c�ur afflig� qui t�adore! puisque le malin enchanteur qui me poursuit a jet� sur mes yeux des nuages et des cataractes, et que pour eux, mais non pour d�autres, il a transform� ta beaut� sans �gale et ta figure c�leste en celle d�une pauvre paysanne, pourvu qu�il n�ait pas aussi m�tamorphos� mon visage en museau de quelque vampire pour le rendre horrible � tes yeux, oh! ne cesse point de me regarder avec douceur, avec amour, en voyant dans ma soumission, dans mon agenouillement devant ta beaut� contrefaite, avec quelle humilit� mon �me t�adore.</p><empty-line/><p>��Hol�! vous me la baillez belle, r�pondit la villageoise, et je suis joliment bonne pour les cajoleries. Gare encore une fois, et laissez-nous passer, nous vous en serons bien oblig�es.�</p><empty-line/><p>Sancho se d�tourna et la laissa partir, enchant� d�avoir si bien conduit sa fourberie. � peine la villageoise qui avait fait le r�le de Dulcin�e se vit-elle libre, qu�elle piqua sa canan�e avec un clou qu�elle avait au bout d�un b�ton, et se mit � courir le long du pr�; mais comme la bourrique sentait la pointe de l�aiguillon qui la tourmentait plus que de coutume, elle se mit � l�cher des ruades, de mani�re qu�elle jeta madame Dulcin�e par terre. � la vue de cet accident, don Quichotte accourut pour la relever, et Sancho pour arranger le b�t, qui �tait tomb� sous le ventre de la b�te. Quand le b�t fut remis et sangl�, don Quichotte voulut enlever sa dame enchant�e, et la porter dans ses bras sur l��nesse; mais la dame lui en �pargna la peine; elle se releva, fit quelques pas en arri�re, prit son �lan, et, posant les deux mains sur la croupe de la bourrique, elle sauta sur le b�t, plus l�g�re qu�un faucon, et y resta plant�e � califourchon comme un homme.</p><empty-line/><p>�Vive saint Roch! s��cria Sancho, notre ma�tresse saute mieux qu�un chevreuil, et pourrait apprendre la voltige au plus adroit �cuyer de Cordoue ou du Mexique; elle a pass� d�un seul bond par-dessus l�ar�on de la selle, et, sans �perons, elle fait d�taler son hacan�e comme un z�bre, et, ma foi, ses femmes ne sont pas en reste; elles courent toutes comme le vent.�</p><empty-line/><p>C��tait la v�rit�; car, voyant Dulcin�e � cheval, elles avaient donn� du talon, et toutes trois enfil�rent la venelle, sans tourner la t�te, l�espace d�une grande demi-lieue.</p><empty-line/><p>Don Quichotte les suivit longtemps des yeux, et, quand elles eurent disparu, il se tourna vers Sancho:</p><empty-line/><p>�Que t�en semble, Sancho? dit-il. Vois quelle haine me portent les enchanteurs! vois jusqu�o� s��tend leur malice et leur rancune, puisqu�ils ont voulu me priver du bonheur que j�aurais eu � contempler ma dame dans son �tre v�ritable! Oh! oui, je suis n� pour �tre le mod�le des malheureux, le blanc qui sert de point de mire aux fl�ches de la mauvaise fortune. D�ailleurs, remarque, Sancho, que ces tra�tres ne se sont point content�s de transformer Dulcin�e, et de la transformer en une figure aussi basse, aussi laide que celle de cette villageoise; mais encore ils lui ont �t� ce qui est le propre des grandes dames, je veux dire la bonne odeur, puisqu�elles sont toujours au milieu des fleurs et des parfums; car il faut que tu apprennes, Sancho, que, lorsque je m�approchai pour mettre Dulcin�e sur sa monture (haquen�e, suivant toi, mais qui m�a toujours paru une �nesse), elle m�a envoy� une odeur d�ail cru qui m�a soulev� le c�ur et empest� l��me.</p><empty-line/><p>��� canaille! s��cria Sancho de toutes ses forces; � enchanteurs pervers et malintentionn�s! que ne puis-je vous voir tous enfil�s par les ou�es, comme les sardines � la brochette! Beaucoup vous savez, beaucoup vous pouvez, et beaucoup de mal vous faites. Il devait pourtant vous suffire, coquins maudits, d�avoir chang� les perles des yeux de ma dame en m�chantes noix de ch�ne, ses cheveux d�or pur en poils de vache rousse, et finalement tous ses traits de charmants en horribles, sans que vous touchiez encore � son odeur! Par elle, du moins, nous aurions conjectur� ce qui �tait cach� sous cette laide �corce; bien qu�� dire vrai, moi je n�aie jamais vu sa laideur, mais seulement sa beaut�, que relevait encore un gros signe qu�elle a sur la l�vre droite, en mani�re de moustache, avec sept ou huit poils blonds comme des fils d�or, et longs de plus d�un palme.</p><empty-line/><p id="_ftnref74">��Outre ce signe, dit don Quichotte, et suivant la correspondance qu�ont entre eux ceux du visage et ceux du corps. <a type="note" l:href="#_ftn74">[74]</a> Dulcin�e doit en avoir un sur le plat de la cuisse, qui correspond au c�t� o� elle a celui du visage. Mais les poils de la grandeur que tu as mentionn�e sont bien longs pour des signes.</p><empty-line/><p>��Eh bien! je puis dire � Votre Gr�ce, r�pondit Sancho, qu�ils semblaient l� comme n�s tout expr�s.</p><empty-line/><p id="_ftnref75">��Je le crois bien, ami, r�pliqua don Quichotte, car la nature n�a rien mis en Dulcin�e qui ne f�t la perfection m�me; aussi aurait-elle cent signes comme celui dont tu parles, que ce serait autant de signes du zodiaque et d��toiles resplendissantes. <a type="note" l:href="#_ftn75">[75]</a> Mais dis-moi, Sancho, ce qui me parut un b�t, et que tu remis en place, �tait-ce une selle plate ou une selle en fauteuil?</p><empty-line/><p id="_ftnref76">��C��tait, pardieu, une selle � l��cuy�re <a type="note" l:href="#_ftn76">[76]</a>, r�pondit Sancho, avec une housse de campagne qui vaut la moiti� d�un royaume, tant elle est riche.</p><empty-line/><p>��Faut-il que je n�aie pas vu tout cela, Sancho! s��cria don Quichotte; oh! je le r�p�te et le r�p�terai mille fois, je suis le plus malheureux des hommes!�</p><empty-line/><p id="_ftnref77">Le sournois de Sancho avait fort � faire pour ne pas �clater de rire en �coutant les extravagances de son ma�tre, si d�licatement dup�. Finalement, apr�s bien d�autres propos, ils remont�rent tous deux sur leurs b�tes, et prirent le chemin de Saragosse, o� ils esp�raient arriver assez � temps pour assister � des f�tes solennelles qui se c�l�braient chaque ann�e dans cette ville insigne <a type="note" l:href="#_ftn77">[77]</a>. Mais avant de s�y rendre il leur arriva des aventures si nombreuses, si surprenantes et si nouvelles, qu�elles m�ritent d��tre �crites et lues, ainsi qu�on le verra en poursuivant.</p></section><section><title><p id="_Toc106455339">Chapitre XI</p></title><p><emphasis>De l��trange aventure qui arriva au valeureux don Quichotte avec le char ou la charrette des Cort�s de la mort</emphasis></p><empty-line/><p>Don Quichotte s�en allait tout pensif le long de son chemin, pr�occup� de la mauvaise plaisanterie que lui avaient faite les enchanteurs en transformant sa dame en une paysanne de m�chante mine, et n�imaginait point quel rem�de il pourrait trouver pour la remettre en son premier �tat. Ces pens�es le mettaient tellement hors de lui que, sans y prendre garde, il l�cha la bride � Rossinante, lequel, s�apercevant de la libert� qu�on lui laissait, s�arr�tait � chaque pas pour pa�tre l�herbe fra�che qui croissait abondamment en cet endroit.</p><empty-line/><p>Sancho tira son ma�tre de cette silencieuse extase:</p><empty-line/><p>�Seigneur, lui dit-il, les tristesses n�ont pas �t� faites pour les b�tes, mais pour les hommes, et pourtant, quand les hommes s�y abandonnent outre mesure, ils deviennent des b�tes. Allons, revenez � vous, prenez courage, relevez les r�nes � Rossinante, ouvrez les yeux, et montrez cette gaillardise qui convient aux chevaliers errants. Que diable est cela? Pourquoi cet abattement? Sommes-nous en France, ou bien ici? Que Satan emporte plut�t autant de Dulcin�es qu�il y en a dans le monde, puisque la sant� d�un seul chevalier errant vaut mieux que tous les enchantements et toutes les transformations de la terre!</p><empty-line/><p>��Tais-toi, Sancho, r�pondit don Quichotte d�une voix qui n��tait pas �teinte; tais-toi, dis-je, et ne prononce point de blasph�mes contre cette dame enchant�e, dont la disgr�ce et le malheur ne peuvent s�attribuer qu�� ma faute. Oui, c�est de l�envie que me portent les m�chants qu�est n�e sa m�chante aventure.</p><empty-line/><p>��C�est ce que je dis �galement, reprit Sancho; de qui l�a vue et la voit, le c�ur se fend � bon droit.</p><empty-line/><p>��Ah! tu peux bien le dire, Sancho, toi qui l�as vue dans tout l��clat de sa beaut�, puisque l�enchantement ne s��tendit point � troubler ta vue et � te voiler ses charmes; contre moi seul et contre mes yeux s�est dirig�e la force de son venin. Cependant, Sancho, il m�est venu un scrupule; c�est que tu as mal d�peint sa beaut�; car, si j�ai bonne m�moire, tu as dit qu�elle avait des yeux de perle, et des yeux de perle ressemblent plut�t � ceux d�un poisson qu�� ceux d�une dame. � ce que je crois, ceux de Dulcin�e doivent �tre de vertes �meraudes, bien fendus, avec des arcs-en-ciel qui lui servent de sourcils. Quant � ces perles, �te-les des yeux et passe-les aux dents, puisque sans doute tu as confondu, Sancho, prenant les yeux pour les dents.</p><empty-line/><p>��Cela peut bien �tre, r�pondit Sancho, car sa beaut� m�avait troubl� autant que sa laideur troublait Votre Gr�ce. Mais recommandons-nous � Dieu, qui sait seul ce qui doit arriver dans cette vall�e de larmes, dans ce m�chant monde que nous avons pour s�jour, o� l�on ne trouve rien qui soit sans m�lange de tromperie et de malignit�. Une chose me fait de la peine, mon seigneur, plus que les autres; quel moyen prendre, quand Votre Gr�ce vaincra quelque g�ant ou quelque autre chevalier, et lui ordonnera d�aller se pr�senter devant les charmes de madame Dulcin�e? O� diable la trouvera ce pauvre g�ant ou ce malheureux chevalier vaincu? Il me semble que je les vois se promener par le Toboso, comme des badauds, le nez en l�air, cherchant madame Dulcin�e, qu�ils pourront bien rencontrer au milieu de la rue sans la reconna�tre plus que mon p�re.</p><empty-line/><p>��Peut-�tre, Sancho, r�pondit don Quichotte, que l�enchantement ne s��tendra pas jusqu�� �ter la connaissance de Dulcin�e aux g�ants et aux chevaliers vaincus qui se pr�senteront de ma part. Avec un ou deux des premiers que je vaincrai et que je lui enverrai, nous en ferons l�exp�rience, et nous saurons s�ils la voient ou non, parce que je leur ordonnerai de venir me rendre compte de ce qu�ils auront �prouv� � ce sujet.</p><empty-line/><p>��Je vous assure, seigneur, r�pliqua Sancho, que je trouve fort bon ce que vous venez de dire. Avec cet artifice, en effet, nous parviendrons � conna�tre ce que nous d�sirons savoir. Si ce n�est qu�� vous seul qu�elle est cach�e, le malheur sera plut�t pour vous que pour elle. Mais, pourvu que madame Dulcin�e ait bonne sant� et bonne humeur, nous autres, par ici, nous nous arrangerons, et nous vivrons du mieux possible, cherchant nos aventures, et laissant le temps faire des siennes, car c�est le meilleur m�decin de ces maladies et de bien d�autres.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte voulait r�pondre � Sancho Panza; mais il en fut emp�ch� par la vue d�une charrette qui parut tout � coup � un d�tour du chemin, charg�e des plus divers personnages et des plus �tranges figures qui se puissent imaginer. Celui qui menait les mules et faisait l�office de charretier �tait un horrible d�mon. La charrette �tait � ciel d�couvert, sans pavillon de toile ou d�osier. La premi�re figure qui s�offrit aux yeux de don Quichotte fut celle de la Mort elle-m�me, ayant un visage humain. Tout pr�s d�elle se tenait un ange, avec de grandes ailes peintes. De l�autre c�t� �tait un empereur, portant, � ce qu�il paraissait, une couronne d�or sur la t�te. Aux pieds de la Mort �tait assis le dieu qu�on appelle Cupidon, sans bandeau sur les yeux, mais avec l�arc, les fl�ches et le carquois. Plus loin venait un chevalier arm� de toutes pi�ces; seulement il n�avait ni morion, ni salade, mais un chapeau couvert de plumes de diverses couleurs. Derri�re ceux-l� se trouvaient encore d�autres personnages de diff�rents costumes et aspects. Tout cela, se montrant � l�improviste, troubla quelque peu don Quichotte et jeta l�effroi dans le c�ur de Sancho. Mais bient�t don Quichotte se r�jouit, croyant qu�enfin la fortune lui offrait quelque nouvelle et p�rilleuse aventure. Dans cette pens�e, et s�animant d�un courage pr�t � tout affronter, il alla se camper devant la charrette, et s��cria d�une voix forte et mena�ante:</p><empty-line/><p>�Charretier, cocher ou diable, ou qui que tu sois, d�p�che-toi de me dire qui tu es, o� tu vas, et quelles sont les gens que tu m�nes dans ton char � bancs, qui a plus l�air de la barque � Caron que des chariots dont on fait usage.�</p><empty-line/><p>Le diable, arr�tant sa voiture, r�pondit avec douceur:</p><empty-line/><p id="_ftnref78">�Seigneur, nous sommes les com�diens de la compagnie d�Angulo le Mauvais. <a type="note" l:href="#_ftn78">[78]</a> Ce matin, jour de l�octave de la F�te-Dieu, nous avons jou�, dans un village qui est derri�re cette colline, la divine com�die des <emphasis>Cort�s de la Mort</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn79"><emphasis>[79]</emphasis></a><emphasis>, </emphasis>et nous devons la jouer ce tant�t dans cet autre village qu�on voit d�ici. Comme c�est tout proche, et pour nous �viter la peine de nous d�shabiller et de nous rhabiller, nous faisons route avec les habits qui doivent servir � la repr�sentation. Ce jeune homme fait la Mort, cet autre fait un ange, cette femme, qui est celle du directeur <a type="note" l:href="#_ftn80">[80]</a>, est v�tue en reine, celui-ci en soldat, celui-l� en empereur, et moi en d�mon; et je suis un des principaux personnages de l�acte sacramentel, car je fais les premiers r�les de cette compagnie. Si Votre Gr�ce veut savoir autre chose sur notre compte, elle n�a qu�� parler; je saurai bien r�pondre avec toute ponctualit�, car, �tant d�mon, rien ne m��chappe et tout m�est connu.</p><empty-line/><p id="_ftnref81">��Par la foi de chevalier errant, reprit don Quichotte, quand je vis ce chariot, j�imaginai que quelque grande aventure venait s�offrir � moi, et je dis � pr�sent qu�il faut toucher de la main les apparences pour parvenir � se d�tromper. Allez avec Dieu, bonnes gens, et faites bien votre f�te, et voyez si je peux vous �tre bon � quelque chose; je vous servirai de grand c�ur et de bonne volont�, car, depuis l�enfance, je suis tr�s-amateur du masque de th��tre, et, quand j��tais jeune, la com�die �tait ma passion. <a type="note" l:href="#_ftn81">[81]</a>�</p><empty-line/><p>Tandis qu�ils discouraient ainsi, le sort voulut qu�un des acteurs de la compagnie, rest� en arri�re, arriv�t pr�s d�eux. Celui-l� �tait v�tu en fou de cour, avec quantit� de grelots, et portant au bout d�un b�ton trois vessies de b�uf enfl�es. Quand ce magot s�approcha de don Quichotte, il se mit � escrimer avec son b�ton, � frapper la terre de ses vessies, � sauter de droite et de gauche, en faisant sonner ses grelots, et cette vision fantastique �pouvanta tellement Rossinante, que, sans que don Quichotte f�t capable de le retenir, il prit son mors entre les dents et se sauva � travers la campagne avec plus de l�g�ret� que n�en promirent jamais les os de son anatomie. Sancho, qui vit le p�ril o� �tait son ma�tre d��tre jet� bas, sauta du grison, et courut � toutes jambes lui porter secours. Quand il atteignit don Quichotte, celui-ci �tait d�j� couch� par terre, et aupr�s de lui Rossinante, qui avait entra�n� son ma�tre dans sa chute; fin ordinaire et dernier r�sultat des vivacit�s et des hardiesses de Rossinante. Mais � peine Sancho eut-il laiss� l� sa monture que le diable aux vessies sauta sur le grison, et, le fustigeant avec elles, il le fit, plus de peur que de mal, voler par les champs, du c�t� du village o� la f�te allait se passer. Sancho regardait la fuite de son �ne et la chute de son ma�tre, et ne savait � laquelle des deux n�cessit�s il fallait d�abord accourir. Mais pourtant, en bon �cuyer, en fid�le serviteur, l�amour de son seigneur l�emporta sur celui de son �ne; bien que chaque fois qu�il voyait les vessies se lever et tomber sur la croupe du grison, c��tait pour lui des angoisses de mort, et il aurait pr�f�r� que ces coups lui fussent donn�s sur la prunelle des yeux plut�t que sur le plus petit poil de la queue de son �ne. Dans cette cruelle perplexit�, il s�approcha de l�endroit o� gisait don Quichotte, beaucoup plus maltrait� qu�il ne l�aurait voulu, et, tandis qu�il l�aidait � remonter sur Rossinante:</p><empty-line/><p>�Seigneur, lui dit-il, le diable emporte l��ne.</p><empty-line/><p>��Quel diable? demanda don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Celui des vessies, reprit Sancho.</p><empty-line/><p>��Eh bien, je le lui reprendrai, r�pliqua don Quichotte, all�t-il se cacher avec lui dans les plus profonds et les plus obscurs souterrains de l�enfer. Suis-moi, Sancho, la charrette va lentement, et, avec les mules qui la tra�nent, je couvrirai la perte du grison.</p><empty-line/><p>��Il n�est plus besoin de vous donner cette peine, seigneur, r�pondit Sancho; que Votre Gr�ce calme sa col�re. � ce qu�il me para�t, le diable a laiss� le grison, et la pauvre b�te revient � son g�te.�</p><empty-line/><p>Sancho disait vrai, car le diable �tant tomb� avec l��ne, pour imiter don Quichotte et Rossinante, le diable s�en alla � pied au village, et l��ne revint � son ma�tre.</p><empty-line/><p>�Il sera bon, toutefois, dit don Quichotte, de ch�tier l�insolence de ce d�mon sur quelqu�un des gens de la charrette, f�t-ce l�empereur lui-m�me.</p><empty-line/><p id="_ftnref82">���tez-vous cela de l�esprit! s��cria Sancho, et suivez mon conseil, qui est de ne jamais se prendre de querelle avec les com�diens, car c�est une classe favoris�e. J�ai vu tel d�entre eux arr�t� pour deux meurtres, et sortir de prison sans d�pens. Sachez, seigneur, que ce sont des gens de plaisir et de gaiet�; tout le monde les prot�ge, les aide et les estime, surtout quand ils sont des compagnies royales et titr�es <a type="note" l:href="#_ftn82">[82]</a>, car alors, � leurs habits et � leur tournure, on les prendrait pour des princes.</p><empty-line/><p>��C�est �gal, r�pondit don Quichotte, le diable histrion ne s�en ira pas en se moquant de moi, quand il serait prot�g� de tout le genre humain.�</p><empty-line/><p>En parlant ainsi, il tourna bride du c�t� de la charrette, qui �tait d�j� pr�s d�entrer au village, et il criait en courant:</p><empty-line/><p>�Arr�tez, arr�tez, troupe joyeuse et bouffonne; je veux vous apprendre comment il faut traiter les �nes et autres animaux qui servent de montures aux �cuyers de chevaliers errants.�</p><empty-line/><p>Les cris que poussait don Quichotte �taient si forts, que ceux de la charrette les entendirent, et ils jug�rent par les paroles de l�intention de celui qui les pronon�ait. En un instant, la Mort sauta par terre, puis l�empereur, puis le d�mon cocher, puis l�ange, sans que la reine rest�t, non plus que le dieu Cupidon; ils ramass�rent tous des pierres et se mirent en bataille, pr�ts � recevoir don Quichotte sur la pointe de leurs cailloux. Le chevalier, qui les vit rang�s en vaillant escadron, les bras lev�s et en posture de lancer puissamment leurs pierres, retint la bride � Rossinante, et se mit � penser de quelle mani�re il les attaquerait avec le moins de danger pour sa personne. Pendant qu�il s�arr�tait, Sancho arriva, et le voyant dispos� � l�attaque de l�escadron:</p><empty-line/><p>�Ce serait trop de folie, s��cria-t-il, que d�essayer une telle entreprise. Consid�rez, mon cher seigneur, que, contre des amandes de rivi�re, il n�y a point d�armes d�fensives au monde, � moins de se blottir sous une cloche de bronze. Consid�rez aussi qu�il y aurait plus de t�m�rit� que de valeur � ce qu�un homme seul attaqu�t une arm�e qui a la Mort � sa t�te, o� les empereurs combattent en personne, o� prennent part les bons et les mauvais anges. Si cette consid�ration ne suffit pas pour vous faire rester tranquille, qu�il vous suffise au moins de savoir que, parmi tous ces gens qui sont l�, et bien qu�ils paraissent rois, princes et empereurs, il n�y en a pas un qui soit chevalier errant.</p><empty-line/><p>��� pr�sent, oui, Sancho, s��cria don Quichotte, tu as touch� le point qui peut et doit changer ma r�solution. Je ne puis ni ne dois tirer l��p�e, comme je te l�ai dit maintes fois, contre les gens qui ne soient pas arm�s chevaliers. C�est toi, Sancho, que l�affaire regarde, si tu veux tirer vengeance de l�outrage fait � ton �ne; d�ici, je t�aiderai par mes encouragements et par des avis salutaires.</p><empty-line/><p>��Il n�y a pas de quoi, seigneur, tirer vengeance de personne, r�pondit Sancho. D�ailleurs, ce n�est pas d�un bon chr�tien de se venger des outrages, d�autant mieux que je m�arrangerai avec mon �ne pour qu�il remette son offense aux mains de ma volont�, laquelle est de vivre pacifiquement les jours qu�il plaira au ciel de me laisser vivre.</p><empty-line/><p>��Eh bien, r�pliqua don Quichotte, puisque telle est ta d�cision, bon Sancho, avis� Sancho, chr�tien Sancho, laissons l� ces fant�mes, et allons chercher des aventures mieux caract�ris�es; car ce pays me semble de taille � nous en fournir beaucoup, et de miraculeuses.�</p><empty-line/><p>Aussit�t il tourna bride, Sancho alla reprendre son �ne, la Mort avec tout son escadron volant remonta sur la charrette pour continuer son voyage, et telle fut l�heureuse issue qu�eut la terrible aventure du char de la Mort. Gr�ces en soient rendues au salutaire conseil que donna Sancho � son ma�tre, auquel arriva, le lendemain, avec un chevalier amoureux et errant, une autre aventure non moins int�ressante, non moins curieuse que celle-ci.</p></section><section><title><p id="_Toc106455340">Chapitre XII</p></title><p><emphasis>De l��trange aventure qui arriva au valeureux don Quichotte avec le brave chevalier des Miroirs</emphasis></p><empty-line/><p>La nuit qui suivit le jour de la rencontre du char de la Mort, don Quichotte et son �cuyer la pass�rent sous de grands arbres touffus, et, d�apr�s le conseil de Sancho, don Quichotte mangea des provisions de bouche que portait le grison. Pendant le souper, Sancho dit � son ma�tre:</p><empty-line/><p>�Hein! seigneur, que j�aurais �t� b�te si j�avais choisi pour �trennes le butin de votre premi�re aventure, plut�t que les poulains des trois juments! En v�rit�, en v�rit�, mieux vaut le moineau dans la main que la grue qui vole au loin.</p><empty-line/><p>��N�anmoins, Sancho, r�pondit don Quichotte, si tu m�avais laiss� faire et attaquer comme je le voulais, tu aurais eu pour ta part de butin, au moins la couronne d�or de l�imp�ratrice et les ailes peintes de Cupidon, que je lui aurais arrach�es � rebrousse-poil pour te les mettre dans la main.</p><empty-line/><p>��Bah! reprit Sancho, jamais les sceptres et les couronnes des empereurs de com�die n�ont �t� d�or pur, mais bien de similor ou de fer-blanc.</p><empty-line/><p>��Cela est vrai, r�pliqua don Quichotte, car il ne conviendrait pas que les ajustements de la com�die fussent de fine mati�re; ils doivent �tre, comme elle-m�me, simul�s et de simple apparence. Quant � la com�die, je veux, Sancho, que tu la prennes en affection, ainsi que ceux qui repr�sentent les pi�ces et ceux qui les composent; car ils servent tous grandement au bien de la r�publique, en nous offrant � chaque pas un miroir o� se voient au naturel les actions de la vie humaine. Aucune comparaison ne saurait en effet nous retracer plus au vif ce que nous sommes et ce que nous devrions �tre, que la com�die et les com�diens. Sinon, dis-moi, n�as-tu pas vu jouer quelque pi�ce o� l�on introduit des rois, des empereurs, des pontifes, des chevaliers, des dames, et d�autres personnages divers? l�un fait le fanfaron, l�autre le trompeur, celui-ci le soldat, celui-l� le marchand, cet autre le ben�t sens�, cet autre encore l�amoureux ben�t; et quand la com�die finit, quand ils quittent leurs costumes, tous les acteurs redeviennent �gaux dans les coulisses.</p><empty-line/><p>��Oui, j�ai vu cela, r�pondit Sancho.</p><empty-line/><p>��Eh bien, reprit don Quichotte, la m�me chose arrive dans la com�die de ce monde, o� les uns font les empereurs, d�autres les pontifes, et finalement autant de personnages qu�on en peut introduire dans une com�die. Mais quand ils arrivent � la fin de la pi�ce, c�est-�-dire quand la vie finit, la mort leur �te � tous les oripeaux qui faisaient leur diff�rence, et tous redeviennent �gaux dans la s�pulture.</p><empty-line/><p>��Fameuse comparaison! s��cria Sancho, quoique pas si nouvelle que je ne l�aie entendu faire bien des fois, comme cette autre du jeu des �checs; tant que le jeu dure, chaque pi�ce a sa destination particuli�re; mais quand il finit, on les m�le, on les secoue, on les bouleverse et on les jette enfin dans une bourse, ce qui est comme si on les jetait de la vie dans la s�pulture.</p><empty-line/><p>��Chaque jour, dit don Quichotte, je m�aper�ois que tu deviens moins simple, que tu te fais plus avis�, plus spirituel.</p><empty-line/><p>��Il faut bien, r�pondit Sancho, qu�en touchant votre esprit il m�en reste quelque chose au bout des doigts. Les terres qui sont naturellement s�ches et st�riles, quand on les fume et qu�on les cultive, finissent par donner de bons fruits. Je veux dire que la conversation de Votre Gr�ce a �t� le fumier qui est tomb� sur l�aride terrain de mon st�rile esprit, et sa culture, le temps qui s�est pass� depuis que je vous sers et vous fr�quente. Avec cela j�esp�re porter des fruits qui soient de b�n�diction, tels qu�ils ne d�g�n�rent point et ne s��cartent jamais des sentiers de la bonne �ducation qu�a donn�e Votre Gr�ce � mon entendement dess�ch�.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte se mit � rire des expressions pr�tentieuses de Sancho; mais il lui parut dire la v�rit� quant � ses progr�s; car, de temps en temps, Sancho parlait de mani�re � surprendre son ma�tre; bien que, chaque fois � peu pr�s qu�il voulait s�exprimer en bon langage, comme un candidat au concours, il finissait sa harangue en se pr�cipitant du fa�te de sa simplicit� dans l�ab�me de son ignorance. La chose o� il montrait le plus d��l�gance et de m�moire, c��tait � citer des proverbes, qu�ils vinssent � tort ou � raison, comme on l�a vu et comme on le verra dans le cours de cette histoire.</p><empty-line/><p id="_ftnref83">Cet entretien et d�autres encore les occup�rent une grande partie de la nuit. Enfin, Sancho sentit l�envie de laisser tomber les rideaux de ses yeux, comme il disait quand il voulait dormir, et, d�b�tant le grison, il le laissa librement pa�tre en pleine herbe. Pour Rossinante, il ne lui �ta pas la selle, car c��tait l�ordre expr�s de son seigneur que, tout le temps qu�ils seraient en campagne et ne dormiraient pas sous toiture de maison, Rossinante ne f�t jamais dessell�, suivant l�antique usage respect� des chevaliers errants. �ter la bride et la pendre � l�ar�on de la selle, bien; mais �ter la selle au cheval, halte-l�! Ainsi fit Sancho, pour lui donner la m�me libert� qu�au grison, dont l�amiti� avec Rossinante fut si intime, si unique en son genre, qu�� en croire certaine tradition conserv�e de p�re en fils, l�auteur de cette v�ritable histoire consacra plusieurs chapitres � cette amiti�; mais ensuite, pour garder la d�cence et la dignit� qui conviennent � une si h�ro�que histoire, il les supprima. Cependant, il oublie quelquefois sa r�solution, et �crit, par exemple, que, d�s que les deux b�tes pouvaient se rejoindre, elles s�empressaient de se gratter l�une l�autre, et, quand elles �taient bien fatigu�es et bien satisfaites de ce mutuel service, Rossinante posait son cou en croix sur celui du grison, si bien qu�il en passait de l�autre c�t� plus d�une demi-aune, et tous deux, regardant attentivement par terre, avaient coutume de rester ainsi trois jours, ou du moins tout le temps qu�on les laissait ou que la faim ne les talonnait pas. L�auteur, � ce qu�on dit, comparait leur amiti� � celle de Nisus avec Euryale, et d�Oreste avec Pylade. S�il en est ainsi, l�auteur aurait fait voir combien fut sinc�re et solide l�amiti� de ces deux pacifiques animaux, tant pour l�admiration g�n�rale que, pour la confusion des hommes, qui savent si mal se garder amiti� les uns aux autres. C�est pour cela qu�on dit: �Il n�y a point d�ami pour l�ami, les cannes de jonc deviennent des lances <a type="note" l:href="#_ftn83">[83]</a>� et qu�on a fait ce proverbe: �De l�ami � l�ami, la puce � l�oreille. <a type="note" l:href="#_ftn84">[84]</a>� Il ne faut pas, d�ailleurs, s�imaginer que l�auteur se soit �gar� quelque peu du droit chemin en comparant l�amiti� de ces animaux � celle des hommes, car les hommes ont re�u des b�tes bien des avertissements, et en ont appris bien des choses d�importance; par exemple, ils ont appris des cigognes le clyst�re, des chiens le vomissement et la gratitude, des grues la vigilance, des fourmis la pr�voyance, des �l�phants la pudeur, et du cheval la loyaut�. <a type="note" l:href="#_ftn85">[85]</a></p><empty-line/><p>Finalement, Sancho se laissa tomber endormi au pied d�un li�ge, et don Quichotte s��tendit sous un robuste ch�ne. Il y avait peu de temps encore qu�il sommeillait, quand il fut �veill� par un bruit qui se fit entendre derri�re sa t�te. Se levant en sursaut, il se mit � regarder et � �couter d�o� venait le bruit. Il aper�ut deux hommes � cheval, et entendit que l�un d�eux, se laissant glisser de la selle, dit � l�autre:</p><empty-line/><p>�Mets pied � terre, ami, et d�tache la bride aux chevaux; ce lieu, � ce qu�il me semble, abonde aussi bien en herbes pour eux qu�en solitude et en silence pour mes amoureuses pens�es.�</p><empty-line/><p>Dire ce peu de mots et s��tendre par terre fut l�affaire du m�me instant; et, quand l�inconnu se coucha, il fit r�sonner les armes dont il �tait couvert. � ce signe manifeste, don Quichotte reconnut que c��tait un chevalier errant. S�approchant de Sancho, qui dormait encore, il le secoua par le bras, et, non sans peine, il lui fit ouvrir les yeux; puis il dit � voix basse:</p><empty-line/><p>�Sancho, mon fr�re, nous tenons une aventure.</p><empty-line/><p>��Dieu nous l�envoie bonne! r�pondit Sancho; mais o� est, seigneur, Sa Gr�ce madame l�aventure?</p><empty-line/><p>��O�, Sancho? r�pliqua don Quichotte; tourne les yeux et regarde par l�; tu y verras �tendu par terre un chevalier errant, qui, � ce que je m�imagine, ne doit pas �tre trop joyeux, car je l�ai vu se jeter � bas de cheval et se coucher par terre avec quelques marques de chagrin, et, quand il est tomb�, j�ai entendu bruire ses armes.</p><empty-line/><p>��Mais o� trouvez-vous, reprit Sancho, que ce soit l� une aventure?</p><empty-line/><p>��Je ne pr�tends pas dire, reprit don Quichotte, que ce soit l� une aventure compl�te, mais c�en est le commencement; car c�est ainsi que commencent les aventures. Mais chut! �coutons; il me semble qu�il accorde un luth ou une mandoline, et, � la mani�re dont il crache et se nettoie la poitrine, il doit se pr�parer � chanter quelque chose.</p><empty-line/><p>��En bonne foi, c�est vrai, repartit Sancho, et ce doit �tre un chevalier amoureux.</p><empty-line/><p id="_ftnref86">��Il n�y a point de chevaliers errants qui ne le soient, reprit don Quichotte; mais �coutons-le, et, s�il chante, par le fil de sa voix nous tirerons le peloton de ses pens�es, car l�abondance du c�ur fait parler la langue. <a type="note" l:href="#_ftn86">[86]</a>�</p><empty-line/><p>Sancho voulait r�pliquer � son ma�tre, mais il en fut emp�ch� par la voix du chevalier du Bocage, qui n��tait ni bonne ni mauvaise. Ils pr�t�rent tous deux attention et l�entendirent chanter ce <emphasis>Sonnet</emphasis>:</p><empty-line/><p>�Donnez-moi, madame, une ligne � suivre, trac�e suivant votre volont�; la mienne s�y conformera tellement que jamais elle ne s�en �cartera d�un point.</p><empty-line/><p>�Si vous voulez que, taisant mon martyre, je meure, comptez-moi d�j� pour tr�pass�, et si vous voulez que je vous le confie d�une mani�re inusit�e, je ferai en sorte que l�amour lui-m�me parle pour moi.</p><empty-line/><p>�Je suis devenu � l��preuve des contraires, de cire molle et de dur diamant, et aux lois de l�amour mon �me se r�signe.</p><empty-line/><p>�Mol ou dur, je vous offre mon c�ur; taillez ou gravez-y ce qui vous fera plaisir; je jure de le garder �ternellement.�</p><empty-line/><p>Avec un <emphasis>h�las! </emphasis>qui semblait arrach� du fond de ses entrailles, le chevalier du Bocage termina son chant; puis, apr�s un court intervalle, il s��cria d�une voix dolente et plaintive:</p><empty-line/><p>�� la plus belle et la plus ingrate des femmes de l�univers! Comment est-il possible, s�r�nissime Cassild�e de Vandalie, que tu consentes � user et � faire p�rir en de continuels p�lerinages, en d��pres et p�nibles travaux, ce chevalier ton captif? N�est-ce pas assez que j�aie fait confesser que tu �tais la plus belle du monde � tous les chevaliers de la Navarre, � tous les L�on�res, � tous les Tart�siens, � tous les Castillans, et finalement � tous les chevaliers de la Manche?</p><empty-line/><p>��Oh! pour cela non, s��cria don Quichotte, car je suis de la Manche, et jamais je n�ai rien confess� de semblable, et je n�aurais pu ni d� confesser une chose aussi pr�judiciable � la beaut� de ma dame. Tu le vois, Sancho, ce chevalier divague; mais �coutons, peut-�tre se d�couvrira-t-il davantage?</p><empty-line/><p>��Sans aucun doute, r�pliqua Sancho, car il prend le chemin de se plaindre un mois durant.�</p><empty-line/><p>Toutefois il n�en fut pas ainsi; le chevalier du Bocage, ayant entr�ou� qu�on parlait � ses c�t�s, interrompit ses lamentations, et, se levant debout, dit d�une voix sonore et polie:</p><empty-line/><p>�Qui est l�? quelles gens y a-t-il? Est-ce par hasard du nombre des heureux ou du nombre des afflig�s?</p><empty-line/><p>��Des afflig�s, r�pondit don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Eh bien! venez � moi, reprit le chevalier du Bocage, et vous pouvez compter que vous approchez de l�affliction m�me et de la tristesse en personne.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte, qui s�entendit r�pondre avec tant de sensibilit� et de courtoisie, s�approcha de l�inconnu, et Sancho fit de m�me. Le chevalier aux lamentations saisit don Quichotte par le bras:</p><empty-line/><p>�Asseyez-vous, seigneur chevalier, lui dit-il; car, pour deviner que vous l��tes, et de ceux qui professent la chevalerie errante, il me suffit de vous avoir trouv� dans cet endroit, o� la solitude et le serein vous font compagnie, appartement ordinaire et lit naturel des chevaliers errants.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte r�pondit:</p><empty-line/><p>�Je suis chevalier, en effet, de la profession que vous dites, et, quoique les chagrins et les disgr�ces aient fix� leur s�jour dans mon �me, cependant ils n�en ont pas chass� la compassion que je porte aux malheurs d�autrui. De ce que vous chantiez tout � l�heure, j�ai compris que les v�tres sont amoureux, je veux dire n�s de l�amour que vous portez � cette belle ingrate dont le nom vous est �chapp� dans vos plaintes.�</p><empty-line/><p>Quand les deux chevaliers discouraient ainsi, ils �taient assis c�te � c�te sur le dur si�ge de la terre, en paix et en bonne intelligence, comme si, aux premiers rayons du jour, ils n�eussent pas d� se couper la gorge.</p><empty-line/><p>�Seigneur chevalier, demanda celui du Bocage � don Quichotte, seriez-vous par bonheur amoureux?</p><empty-line/><p>��Par malheur je le suis, r�pondit don Quichotte, quoique, apr�s tout, les souffrances qui naissent d�une affection bien plac�e doivent plut�t passer pour des biens que pour des maux.</p><empty-line/><p>��Telle est la v�rit�, r�pliqua le chevalier du Bocage, quand toutefois le d�dain ne nous trouble pas l�entendement et la raison, car il peut �tre pouss� au point de ressembler � de la vengeance.</p><empty-line/><p>��Jamais je ne fus d�daign� par ma dame, r�pondit don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Non, par ma foi, ajouta Sancho, qui se tenait pr�s de lui, car notre dame est plus douce qu�un mouton et plus tendre que du beurre.</p><empty-line/><p>��Est-ce l� votre �cuyer? demanda le chevalier du Bocage.</p><empty-line/><p>��Oui, c�est lui, r�pondit don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Je n�ai jamais vu d��cuyer, r�pliqua l�inconnu, qui os�t parler o� parle son seigneur. Du moins, voil� le mien, qui est grand comme p�re et m�re, et duquel on ne saurait prouver qu�il ait desserr� les dents o� j�avais parl�.</p><empty-line/><p>��Eh bien, ma foi, s��cria Sancho, moi j�ai parl�, et je parlerai devant un autre aussi� et m�me plus� Mais laissons cela: c�est pire � remuer.�</p><empty-line/><p>Alors l��cuyer du Bocage empoigna Sancho par le bras:</p><empty-line/><p>�Comp�re, lui dit-il, allons-nous-en tous deux o� nous puissions parler tout notre so�l, et laissons ces seigneurs nos ma�tres s�en conter l�un � l�autre avec l�histoire de leurs amours. En bonne foi de Dieu, le jour les surprendra qu�ils n�auront pas encore fini.</p><empty-line/><p>��Tr�s-volontiers, r�pondit Sancho, et je dirai � Votre Gr�ce qui je suis, pour que vous voyiez si l�on peut me compter � la douzaine parmi les �cuyers parlants.�</p><empty-line/><p>� ces mots, les deux �cuyers s��loign�rent, et ils eurent ensemble un dialogue aussi plaisant que celui de leurs ma�tres fut grave et s�rieux.</p></section><section><title><p id="_Toc106455341">Chapitre XIII</p></title><p><emphasis>O� se poursuit l�aventure du chevalier du Bocage, avec le piquant, suave et nouveau dialogue qu�eurent ensemble les deux �cuyers</emphasis></p><empty-line/><p>S��tant s�par�s ainsi, d�un c�t� �taient les chevaliers, de l�autre les �cuyers, ceux-ci se racontant leurs vies, ceux-l� leurs amours. Mais l�histoire rapporte d�abord la conversation des valets, et passe ensuite � celle des ma�tres. Suivant elle, quand les �cuyers se furent �loign�s un peu, celui du Bocage dit � Sancho:</p><empty-line/><p id="_ftnref87">�C�est une rude et p�nible vie que nous menons, mon bon seigneur, nous qui sommes �cuyers de chevaliers errants. On peut en toute v�rit� nous appliquer l�une des mal�dictions dont Dieu frappa nos premiers parents, et dire que nous mangeons le pain � la sueur de nos fronts. <a type="note" l:href="#_ftn87">[87]</a></p><empty-line/><p>��On peut bien dire aussi, ajouta Sancho, que nous le mangeons � la gel�e de nos corps; car qui souffre plus du froid et du chaud que les mis�rables �cuyers de la chevalerie errante? Encore n�y aurait-il pas grand mal si nous mangions, puisque suivant le proverbe, avec du pain tous les maux sont vains. Mais quelquefois il nous arrive de passer un jour, et m�me deux, sans rompre le je�ne, si ce n�est avec l�air qui court.</p><empty-line/><p>��Tout cela pourtant peut se prendre en patience, reprit l��cuyer du Bocage, avec l�espoir du prix qui nous attend; car si le chevalier errant que l�on sert n�est point par trop ingrat, on se verra bient�t r�compens� tout au moins par un aimable gouvernement de quelque �le, ou par un comt� de bonne mine.</p><empty-line/><p>��Moi, r�pliqua Sancho, j�ai d�j� dit � mon ma�tre qu�avec le gouvernement d�une �le j��tais satisfait, et lui, il est si noble et si lib�ral, qu�il me l�a promis bien des fois, et � bien des reprises.</p><empty-line/><p>��Quant � moi, reprit l��cuyer du Bocage, un canonicat payera mes services, et mon ma�tre me l�a d�j� d�l�gu�.</p><empty-line/><p id="_ftnref88">��Hol�! s��cria Sancho, le ma�tre de Votre Gr�ce est donc chevalier � l�eccl�siastique <a type="note" l:href="#_ftn88">[88]</a>, puisqu�il fait de semblables gr�ces � ses bons �cuyers? Pour le mien, il est tout bonnement la�que, et pourtant je me rappelle que des gens d�esprit, quoique, � mon avis, mal intentionn�s, voulaient lui conseiller de devenir archev�que. Heureusement qu�il ne voulut pas �tre autre chose qu�empereur, et je tremblais alors qu�il ne lui pr�t fantaisie de se mettre dans l��glise, me trouvant point en �tat d�y occuper des b�n�fices. Car il faut que vous sachiez une chose, c�est que, bien que je paraisse un homme, je ne suis qu�une b�te pour �tre de l��glise.</p><empty-line/><p>��Eh bien! en v�rit�. Votre Gr�ce a tort, reprit l��cuyer du Bocage, car les gouvernements insulaires ne sont pas tous de bonne p�te. Il y en a de pauvres, il y en a de m�lancoliques, il y en a qui vont, tout de travers, et le mieux b�ti, le plus pimpant de tous, tra�ne une pesante charge d�incommodit�s et de soucis, que prend sur ses �paules le malheureux auquel il tombe en partage. Il vaudrait mille fois mieux vraiment que nous autres, qui faisons ce maudit m�tier de servir, nous retournassions chez nous pour y passer le temps � des exercices plus doux, comme qui dirait la chasse ou la p�che; car enfin, quel �cuyer si pauvre y a-t-il au monde qui manque d�un bidet, d�une paire de l�vriers et d�une ligne � p�cher pour se divertir dans son village?</p><empty-line/><p>��� moi, rien de tout cela ne manque, r�pondit Sancho. Il est vrai pourtant que je n�ai pas de bidet, mais j�ai un �ne qui vaut deux fois mieux que le cheval de mon ma�tre. Que Dieu me donne mauvaise P�que, f�t-ce la plus prochaine, si je changeais mon �ne pour son cheval, quand m�me il me donnerait quatre boisseaux d�orge en retour! Votre Gr�ce se moquera si elle veut de la valeur de mon grison: je dis, grison, car c�est le gris qui est la couleur de mon �ne. Quant aux l�vriers, c�est bien le diable s�ils me manquaient, lorsqu�il y en a de reste au pays, d�autant mieux que la chasse est bien plus agr�able quand on la fait avec le bien d�autrui.</p><empty-line/><p>��R�ellement, seigneur �cuyer, r�pondit celui du Bocage, j�ai r�solu et d�cid� de laisser l� ces sottes prouesses de ces chevaliers, pour m�en retourner dans mon village et �lever mes petits enfants, car j�en ai trois, jolis comme trois perles orientales.</p><empty-line/><p>��Moi, j�en ai deux, reprit Sancho, qu�on peut bien pr�senter au pape en personne, notamment une jeune fille que j��l�ve pour �tre comtesse, s�il pla�t � Dieu, bien qu�en d�pit de sa m�re.</p><empty-line/><p>��Et quel �ge a cette dame que vous �levez pour �tre comtesse? demanda l��cuyer du Bocage.</p><empty-line/><p>��Quinze ans, � deux de plus ou de moins, r�pondit Sancho. Mais elle est grande comme une perche, fra�che comme une matin�e d�avril, et forte comme un portefaix.</p><empty-line/><p>��Diable! ce sont l� des qualit�s, reprit l��cuyer du Bocage, de quoi �tre non-seulement comtesse, mais encore nymphe du Vert-Bosquet. � gueuse, fille de gueuse! quelle carrure doit avoir la luronne!</p><empty-line/><p>��Tout beau, interrompit Sancho, quelque peu f�ch�; ni elle n�est gueuse, ni sa m�re ne le fut, ni aucune des deux le sera, si Dieu le permet, tant que je vivrai. Et parlez, seigneur, un peu plus poliment; car, pour un homme �lev� parmi les chevaliers errants, qui sont la politesse m�me, vos paroles ne me semblent pas trop bien choisies.</p><empty-line/><p id="_ftnref89">��Oh! que vous ne vous entendez gu�re en fait de louanges, seigneur �cuyer! s��cria celui du Bocage. Comment donc, ne savez-vous pas que lorsqu�un chevalier donne un bon coup de lance au taureau dans le cirque, ou bien quand une personne fait quelque chose proprement, on a coutume de dire dans le peuple: �� fils de gueuse! comme il s�en est bien tir� <a type="note" l:href="#_ftn89">[89]</a>!� Et ces mots, qui semblent une injure, sont un notable �loge. Allez, seigneur, reniez plut�t les fils et les filles qui ne m�ritent point par leurs �uvres qu�on adresse � leurs parents de semblables louanges.</p><empty-line/><p>��Oui, pardieu, je les renie, s�il en est ainsi, s��cria Sancho, et, par la m�me raison, vous pouviez nous jeter, � moi, � mes enfants et � ma femme, toute une gueuserie sur le corps; car, en v�rit�, tout ce qu�ils disent et tout ce qu�ils font sont des perfections dignes de tels �loges. Ah! pour le revoir, je prie Dieu qu�il me tire de p�ch� mortel, et ce sera la m�me chose s�il me tire de ce p�rilleux m�tier d��cuyer errant, o� je me suis fourr� une seconde fois, all�ch� par une bourse pleine de cent ducats que j�ai trouv�e un beau jour au milieu de la Sierra-Mor�na; et le diable me met toujours devant les yeux, ici, l�, de ce c�t�, de cet autre, un gros sac de doublons, si bien qu�il me semble � chaque pas que je le touche avec la main, que je le prends dans mes bras, que je l�emporte � la maison, que j�ach�te du bien, que je me fais des rentes, et que je vis comme un prince. Le moment o� je pense � cela, voyez-vous, il me semble facile de prendre en patience toutes les peines que je souffre avec mon timbr� de ma�tre, qui tient plus, je le sais bien, du fou que du chevalier.</p><empty-line/><p>��C�est pour cela, r�pondit l��cuyer du Bocage, qu�on dit que l�envie d�y trop mettre rompt le sac; et, s�il faut parler de nos ma�tres, il n�y a pas de plus grand fou dans le monde que le mien, car il est de ces gens de qui l�on dit: �Les soucis du prochain tuent l��ne;� en effet, pour rendre la raison � un chevalier qui l�a perdue, il est devenu fou lui-m�me, et s�est mis � chercher telle chose que, s�il la trouvait, il pourrait bien lui en cuire.</p><empty-line/><p>��Est-ce que, par hasard, il est amoureux? demanda Sancho.</p><empty-line/><p id="_ftnref90">��Oui, r�pondit l��cuyer du Bocage, il s�est �pris d�une certaine Cassild�e de Vandalie, la dame la plus crue et la plus r�tie qui se puisse trouver dans tout l�univers; mais ce n�est pas seulement du pied de la crudit� qu�elle cloche; bien d�autres supercheries lui grognent dans le ventre, comme on pourra le voir avant peu d�heures <a type="note" l:href="#_ftn90">[90]</a>.</p><empty-line/><p>��Il n�y a pas de chemin si uni, r�pliqua Sancho, qu�il n�ait quelque pierre � faire broncher; si l�on fait cuire des f�ves chez les autres, chez moi c�est � pleine marmite; et la folie, plus que la raison, doit avoir des gens pendus � ses crochets. Mais si ce qu�on dit est vrai, que d�avoir des compagnons dans la peine doit nous soulager, je pourrai m�en consoler avec Votre Gr�ce, puisque vous servez un ma�tre aussi b�te que le mien.</p><empty-line/><p>��B�te, oui, mais vaillant, r�pondit l��cuyer du Bocage, et encore plus coquin que b�te et que vaillant.</p><empty-line/><p>��Oh! ce n�est plus l� le mien, s��cria Sancho. Il n�est pas coquin le moins du monde; au contraire, il a un c�ur de pigeon, ne sait faire de mal � personne, mais du bien � tous, et n�a pas la moindre malice. Un enfant lui ferait croire qu�il fait nuit en plein midi. C�est pour cette bonhomie que je l�aime comme la prunelle de mes yeux, et que je ne puis me r�soudre � le quitter, quelques sottises qu�il fasse.</p><empty-line/><p id="_ftnref91">��Avec tout cela, fr�re et seigneur, reprit l��cuyer du Bocage, si l�aveugle conduit l�aveugle, tous deux risquent de tomber dans le trou <a type="note" l:href="#_ftn91">[91]</a>. Il vaut encore mieux battre en retraite sur la pointe du pied et regagner nos g�tes; car qui cherche les aventures ne les trouve pas toujours bien m�res.�</p><empty-line/><p>Tout en parlant, Sancho paraissait de temps � autre cracher une certaine esp�ce de salive un peu s�che et collante. Le charitable �cuyer s�en aper�ut:</p><empty-line/><p>�Il me semble, dit-il, qu�� force de jaser, nos langues s��paississent et nous collent au palais. Mais je porte � l�ar�on de ma selle un rem�de � d�coller la langue, qui n�est pas � d�daigner.�</p><empty-line/><p>Cela dit, il se leva, et revint un instant apr�s, avec une grande outre de vin et un p�t� long d�une demi-aune. Et ce n�est pas une exag�ration; car il �tait fait d�un lapin de choux d�une telle grosseur, que Sancho, quand il toucha le p�t�, crut qu�il y avait dedans, non pas un chevreau, mais un bouc. Aussi il s��cria:</p><empty-line/><p>�C�est cela que porte Votre Gr�ce en voyage, seigneur?</p><empty-line/><p>��Eh bien, que pensiez-vous donc? r�pondit l�autre; suis-je, par hasard, quelque �cuyer au pain et � l�eau? Oh! je porte plus de provisions sur la croupe de mon bidet qu�un g�n�ral en campagne.�</p><empty-line/><p>Sancho mangea sans se faire prier davantage. Favoris� par la nuit, il avalait en cachette des morceaux gros comme le poing.</p><empty-line/><p>�On voit bien, dit-il, que Votre Gr�ce est un �cuyer fid�le et l�gal, en bonne forme et de bon aloi, g�n�reux et magnifique, comme le prouve ce banquet, qui, s�il n�est pas arriv� par voie d�enchantement, en a du moins tout l�air. Ce n�est pas comme moi, ch�tif et mis�rable, qui n�ai dans mon bissac qu�un morceau de fromage, si dur qu�on en pourrait casser la t�te � un g�ant, avec quatre douzaines de caroubles qui lui font compagnie, et autant de noix et de noisettes, gr�ce � la d�tresse de mon ma�tre et � l�opinion qu�il s�est faite, et qu�il observe comme article de foi, que les chevaliers errants ne doivent se nourrir que de fruits secs et d�herbes des champs.</p><empty-line/><p>��Par ma foi, fr�re, r�pliqua l��cuyer, je n�ai pas l�estomac fait aux chardons et aux poires sauvages, non plus qu�aux racines des bois. Que nos ma�tres aient tant qu�ils voudront des opinions et des lois chevaleresques, et qu�ils mangent ce qui leur conviendra. Quant � moi, je porte des viandes froides pour l�occasion, ainsi que cette outre pendue � l�ar�on de la selle. J�ai pour elle tant de d�votion et d�amour, qu�il ne se passe gu�re de moments que je ne lui donne mille embrassades et mille baisers.�</p><empty-line/><p>En disant cela, il la mit entre les mains de Sancho, qui, portant le goulot � sa bouche, se mit � regarder les �toiles un bon quart d�heure. Quand il eut fini de boire, il laissa tomber la t�te sur une �paule, et jetant un grand soupir:</p><empty-line/><p>�Oh! le fils de gueuse, s��cria-t-il, comme il est catholique!</p><empty-line/><p>��Voyez-vous, reprit l��cuyer du Bocage, d�s qu�il eut entendu l�exclamation de Sancho, comme vous avez lou� ce vin en l�appelant fils de gueuse!</p><empty-line/><p id="_ftnref92">��Aussi je confesse, r�pondit Sancho, que ce n�est d�shonorer personne que de l�appeler fils de gueuse, quand c�est avec l�intention de le louer. Mais dites-moi, seigneur, par le salut que vous aimez le mieux, est-ce que ce vin n�est pas de Ciudad-R�al <a type="note" l:href="#_ftn92">[92]</a>?</p><empty-line/><p>��Fameux gourmet! s��cria l��cuyer du Bocage; il ne vient pas d�ailleurs, en v�rit�, et il a quelques ann�es de vieillesse.</p><empty-line/><p id="_ftnref93">��Comment donc! reprit Sancho; croyez-vous que la connaissance de votre vin me passe par-dessus la t�te? Eh bien! sachez, seigneur �cuyer, que j�ai un instinct si grand et si naturel pour conna�tre les vins, qu�il me suffit d�en sentir un du nez pour dire son pays, sa naissance, son �ge, son go�t, toutes ses circonstances et d�pendances. Mais il ne faut point s��tonner de cela, car j�ai eu dans ma race, du c�t� de mon p�re, les deux plus fameux gourmets qu�en bien des ann�es la Manche ait connus; et, pour preuve, il leur arriva ce que je vais vous conter. Un jour, on fit go�ter du vin d�une cuve, en leur demandant leur avis sur l��tat et les bonnes ou mauvaises qualit�s de ce vin. L�un le go�ta du bout de la langue, l�autre ne fit que le flairer du bout du nez. Le premier dit que ce vin sentait le fer, et le second qu�il sentait davantage le cuir de ch�vre. Le ma�tre assura que la cuve �tait propre, et que son vin n�avait re�u aucun m�lange qui p�t lui donner l�odeur de cuir ou de fer. Cependant les deux fameux gourmets persist�rent dans leur d�claration. Le temps marcha, le vin se vendit, et, quand on nettoya la cuve, on y trouva une petite clef pendue � une courroie de maroquin. Maintenant, voyez si celui qui descend d�une telle race peut donner son avis en semblable mati�re <a type="note" l:href="#_ftn93">[93]</a>.</p><empty-line/><p>��C�est pour cela que je dis, reprit l��cuyer du Bocage, que nous cessions d�aller � la qu�te des aventures, et que nous ne cherchions pas des tourtes quand nous avons une miche de pain. Croyez-moi, retournons � nos chaumi�res, o� Dieu saura bien nous trouver s�il lui pla�t.</p><empty-line/><p>��Non, r�pondit Sancho, jusqu�� ce que mon ma�tre arrive � Saragosse, je le servirai; une fois l�, nous saurons quel parti prendre.�</p><empty-line/><p>Finalement, tant parl�rent et tant burent les deux bons �cuyers, que le sommeil eut besoin de leur attacher la langue et de leur �tancher la soif; car, pour l��ter enti�rement, ce n�e�t pas �t� possible. Ainsi donc, tenant tous deux amoureusement embrass�e l�outre � peu pr�s vide, et les morceaux encore � demi m�ch�s dans la bouche, ils rest�rent endormis sur la place, o� nous les laisserons, pour conter maintenant ce qui se passa entre le chevalier du Bocage et celui de la Triste-Figure.</p></section><section><title><p id="_Toc106455342">Chapitre XIV</p></title><p><emphasis>O� se poursuit l�aventure du chevalier du Bocage</emphasis></p><empty-line/><p>Parmi bien des propos qu��chang�rent don Quichotte et le chevalier de la For�t, l�histoire raconte que celui-ci dit � don Quichotte:</p><empty-line/><p id="_ftnref94">�Finalement, seigneur chevalier, je veux vous apprendre que ma destin�e, ou mon choix pour mieux dire, m�a enflamm� d�amour pour la sans pareille Cassild�e de Vandalie <a type="note" l:href="#_ftn94">[94]</a>; je l�appelle sans pareille, parce qu�elle n�en a point, ni pour la grandeur de la taille ni pour la perfection de la beaut�. Eh bien, cette Cassild�e, dont je vous fais l��loge, a pay� mes honn�tes pens�es et mes courtois d�sirs en m�exposant, comme la mar�tre d�Hercule, � une foule de p�rils, me promettant, � la fin de chacun d�eux, qu�� la fin de l�autre arriverait le terme de mes esp�rances. Mais ainsi mes travaux ont �t� si bien s�encha�nant l�un � l�autre, qu�ils sont devenus innombrables, et je ne sais quand viendra le dernier pour donner ouverture � l�accomplissement de mes chastes d�sirs. Une fois, elle m�a command� de combattre en champ clos la fameuse g�ante de S�ville, appel�e la Giralda, qui est vaillante et forte en proportion de ce qu�elle est de bronze, et qui, sans bouger de place, est la plus changeante et la plus volage des femmes du monde <a type="note" l:href="#_ftn95">[95]</a>. J�arrivai, je vis et je vainquis, et je l�obligeai � se tenir immobile (car, en plus d�une semaine, il ne souffla d�autre vent que celui du nord). Une autre fois, elle m�ordonna d�aller prendre et peser les antiques pierres des formidables taureaux de Guisando <a type="note" l:href="#_ftn96">[96]</a>, entreprise plus faite pour un portefaix que pour un chevalier. Une autre fois encore, elle me commanda de me pr�cipiter dans la caverne de Cabra, p�ril inou�, �pouvantable! et de lui rapporter une relation d�taill�e de ce que renferme cet obscur et profond ab�me <a type="note" l:href="#_ftn97">[97]</a>. J�arr�tai le mouvement de la Giralda, je pesai les taureaux de Guisando, je me pr�cipitai dans la caverne, et je mis au jour tout ce que cachait son obscurit�; et pourtant mes esp�rances n�en furent pas moins mortes, ses exigences et ses d�dains pas moins vivants. � la fin, elle m�a derni�rement ordonn� de parcourir toutes les provinces d�Espagne, pour faire confesser � tous les chevaliers errants qui vaguent par ce royaume qu�elle est la plus belle de toutes les belles qui vivent actuellement, et que je suis le plus vaillant et le plus amoureux chevalier du monde. Dans cette entreprise, j�ai couru d�j� la moiti� de l�Espagne, et j�y ai vaincu bon nombre de chevaliers qui avaient os� me contredire; mais l�exploit dont je m�enorgueillis par-dessus tout, c�est d�avoir vaincu en combat singulier ce fameux chevalier don Quichotte de la Manche, et de lui avoir fait avouer que ma Cassild�e de Vandalie est plus belle que sa Dulcin�e du Toboso. Par cette seule victoire, je compte avoir vaincu tous les chevaliers du monde, car ce don Quichotte, dont je parle, les a vaincus tous, et, puisqu�� mon tour je l�ai vaincu, sa gloire, sa renomm�e, son honneur ont pass� en ma possession, comme a dit le po�te: �Le vainqueur acquiert d�autant plus de gloire que le vaincu a plus de c�l�brit�. <a type="note" l:href="#_ftn98">[98]</a>� Ainsi donc, c�est pour mon propre compte, et comme m�appartenant, que courent de bouche en bouche les innombrables exploits du susdit don Quichotte.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte resta stup�fait d�entendre ainsi parler le chevalier du Bocage, et fut mille fois sur le point de lui donner le d�menti de ses paroles. Il eut m�me un <emphasis>tu en as menti </emphasis>sur le bout de la langue; mais il se contint du mieux qu�il put, afin de lui faire confesser son mensonge de sa propre bouche. Il lui dit donc avec beaucoup de calme:</p><empty-line/><p>�Que Votre Gr�ce, seigneur chevalier, ait vaincu la plupart des chevaliers errants d�Espagne, et m�me du monde entier, � cela je n�ai rien � dire; mais que vous ayez vaincu don Quichotte de la Manche, c�est l� ce que je mets en doute. Il pourrait se faire que ce f�t un autre qui lui ressembl�t, bien que cependant peu de gens lui ressemblent.</p><empty-line/><p>��Comment, non! r�pliqua le chevalier du Bocage; par le ciel qui nous couvre! j�ai combattu contre don Quichotte, je l�ai vaincu, je l�ai fait rendre � merci. C�est un homme haut de taille, sec de visage, long de membres, ayant le teint jaune, les cheveux grisonnants, le nez aquilin et un peu courbe, les moustaches grandes, noires et tombantes. Il fait la guerre sous le nom de chevalier de la Triste-Figure, et m�ne pour �cuyer un paysan qui s�appelle Sancho Panza. Il presse les flancs et dirige le frein d�un fameux coursier nomm� Rossinante, et finalement il a pour dame une certaine Dulcin�e du Toboso, appel�e dans le temps Aldonza Lorenzo, tout comme la mienne, que j�appelle Cassild�e de Vandalie, parce qu�elle a nom Cassilda et qu�elle est Andalouse. Maintenant, si tous ces indices ne suffisent pas pour donner cr�dit � ma v�racit�, voici mon �p�e qui saura bien me rendre justice de l�incr�dulit� m�me.</p><empty-line/><p>��Calmez-vous, seigneur chevalier, reprit don Quichotte, et �coutez ce que je veux vous dire. Il faut que vous sachiez que ce don Quichotte est le meilleur ami que j�aie au monde, tellement que je puis dire qu�il m�est aussi cher que moi-m�me. Par le signalement que vous m�avez donn� de lui, si ponctuel et si v�ritable, je suis forc� de croire que c�est lui-m�me que vous avez vaincu. D�un autre c�t�, je vois avec les yeux et je touche avec les mains qu�il est impossible que ce soit lui; � moins toutefois que, comme il a beaucoup d�ennemis parmi les enchanteurs, un notamment qui le pers�cute d�ordinaire, quelqu�un d�eux n�ait pris sa figure pour se laisser vaincre, pour lui enlever la renomm�e que ses hautes prouesses de chevalerie lui ont acquise sur toute la face de la terre. Pour preuve encore de cela, je veux vous apprendre que ces maudits enchanteurs, ses ennemis, ont transform�, il n�y a pas deux jours, la figure et la personne de la charmante Dulcin�e du Toboso en une vile et sale paysanne. Ils auront, de la m�me mani�re, transform� don Quichotte. Mais si tout cela ne suffit pas pour vous convaincre de la v�rit� de ce que je vous dis, voici don Quichotte lui-m�me, qui la soutiendra les armes � la main, � pied ou � cheval, ou de toute autre mani�re qui vous conviendra.�</p><empty-line/><p>� ces mots, il se leva tout debout, et, saisissant la garde de son �p�e, il attendit quelle r�solution prendrait le chevalier du Bocage.</p><empty-line/><p>Celui-ci r�pondit d�une voix �galement tranquille:</p><empty-line/><p>�Le bon payeur ne regrette point ses gages; celui qui, une premi�re fois, seigneur don Quichotte, a pu vous vaincre transform�, peut bien avoir l�esp�rance de vous vaincre sous votre forme v�ritable. Mais comme il n�est pas convenable que les chevaliers accomplissent leurs faits d�armes en cachette et dans la nuit, ainsi que des brigands ou des souteneurs de mauvais lieux, attendons le jour pour que le soleil �claire nos �uvres. La condition de notre bataille sera que le vaincu reste � la merci du vainqueur, pour que celui-ci fasse de l�autre tout ce qui lui plaira, pourvu toutefois qu�il soit d�cemment permis � un chevalier de s�y soumettre.</p><empty-line/><p>��Je suis plus que satisfait, r�pondit don Quichotte, de cette condition et de cet arrangement.�</p><empty-line/><p>Cela dit, ils all�rent chercher leurs �cuyers, qu�ils trouv�rent dormant et ronflant, dans la m�me posture que celle qu�ils avaient quand le sommeil les surprit. Ils les �veill�rent, et leur command�rent de tenir leurs chevaux pr�ts, parce qu�au lever du soleil ils devaient se livrer ensemble un combat singulier, sanglant et formidable.</p><empty-line/><p>� ces nouvelles, Sancho frissonna de surprise et de peur, tremblant pour le salut de son ma�tre, � cause des actions de bravoure qu�il avait entendu conter du sien par l��cuyer du Bocage. Cependant, et sans mot dire, les deux �cuyers s�en all�rent chercher leur troupeau de b�tes, car les trois chevaux et l��ne, apr�s s��tre flair�s, paissaient tous ensemble.</p><empty-line/><p>Chemin faisant, l��cuyer du Bocage dit � Sancho:</p><empty-line/><p id="_ftnref99">�Il faut que vous sachiez, fr�re, que les braves de l�Andalousie ont pour coutume, quand ils sont parrains dans quelque duel, de ne pas rester les bras crois�s tandis que les filleuls combattent <a type="note" l:href="#_ftn99">[99]</a>. Je dis cela pour que vous soyez averti que, tandis que nos ma�tres ferrailleront, nous aurons, nous autres, � jouer aussi du couteau.</p><empty-line/><p id="_ftnref100">��Cette coutume, seigneur �cuyer, r�pondit Sancho, peut bien avoir cours parmi les bravaches dont vous parlez; mais parmi les �cuyers des chevaliers errants, pas le moins du monde; au moins je n�ai jamais ou� citer � mon ma�tre une semblable coutume, lui qui sait par c�ur tous les r�glements de la chevalerie errante. D�ailleurs, je veux bien que ce soit une r�gle expresse de faire battre les �cuyers tandis que leurs seigneurs se battent; moi, je ne veux pas la suivre; j�aime mieux payer l�amende impos�e aux �cuyers pacifiques; elle ne passera pas, j�en suis s�r, deux livres de cire <a type="note" l:href="#_ftn100">[100]</a>, et je pr�f�re payer les cierges, car je sais qu�ils me co�teront moins que la charpie qu�il faudrait acheter pour me panser la t�te, que je tiens d�j� pour cass�e et fendue en deux. Il y a plus, c�est que je suis dans l�impossibilit� de me battre, n�ayant pas d��p�e, et de ma vie je n�en ai port�.</p><empty-line/><p>��� cela, je sais un bon rem�de, r�pliqua l��cuyer du Bocage; j�ai l� deux sacs de toile de la m�me grandeur; vous prendrez l�un, moi l�autre, et nous nous battrons � coups de sacs, avec des armes �gales.</p><empty-line/><p>��De cette fa�on-l�, s��cria Sancho, � la bonne heure, car un tel combat nous servira plut�t � nous �pousseter qu�� nous faire du mal.</p><empty-line/><p>��Oh! ce n�est pas ainsi que je l�entends, repartit l�autre; nous allons mettre dans chacun des sacs, pour que le vent ne les emporte pas, une demi-douzaine de jolis cailloux, bien ronds, bien polis, qui p�seront autant les uns que les autres. Ensuite nous pourrons nous �triller � coups de sacs tout � l�aise, sans nous �corcher seulement la peau.</p><empty-line/><p>��Voyez un peu, mort de ma vie! s��cria Sancho, quelle ouate de coton et quelles martes ciboulines il vous met dans les sacs, pour nous emp�cher de nous moudre le cr�ne et de nous mettre les os en poussi�re! Eh bien! quand on les remplirait de cocons de soie, sachez, mon bon seigneur, que je ne me battrais pas. Laissons battre nos ma�tres, et qu�ils s�en tirent comme ils pourront; mais nous, buvons, mangeons et vivons, car le temps prend bien assez soin de nous �ter nos vies, sans que nous cherchions des excitants pour qu�elles finissent avant leur terme et qu�elles tombent avant d��tre m�res.</p><empty-line/><p>��Avec tout cela, reprit l��cuyer du Bocage, nous nous battrons bien au moins une demi-heure.</p><empty-line/><p>��Pour cela non, r�pondit Sancho; je ne serai pas si peu courtois et si peu reconnaissant qu�avec un homme qui m�a fait boire et manger j�engage jamais aucune querelle, si minime qu�elle soit. D�autant plus que, n�ayant ni col�re ni ressentiment, qui diable va s�aviser de se battre � froid?</p><empty-line/><p>��Oh! pour cela, reprit l��cuyer du Bocage, je vous fournirai un rem�de suffisant. Avant que nous commencions la bataille, je m�approcherai tout doucement de Votre Gr�ce, et je vous donnerai trois ou quatre soufflets qui vous jetteront par terre � mes pieds; avec cela j��veillerai bien votre col�re, f�t-elle plus endormie qu�une marmotte.</p><empty-line/><p>��Contre cette botte je sais une parade, r�pondit Sancho, et qui la vaut bien. Je couperai, moi, une bonne gaule, et, avant que Votre Gr�ce vienne m��veiller la col�re, je ferai si bien dormir la sienne � coups de b�ton, qu�elle ne s��veillera plus, si ce n�est dans l�autre monde, o� l�on sait fort bien que je ne suis pas homme � me laisser manier le visage par personne. Que chacun prenne garde � ce qu�il fait; le plus sage serait que chacun laiss�t dormir sa col�re, car personne ne conna�t l��me de personne, et tel va chercher de la laine qui revient tondu. Dieu a b�ni la paix et maudit les querelles, et si un chat qu�on enferme et qu�on excite se change en lion, moi qui suis homme, Dieu sait en quoi je pourrais me changer. Ainsi donc, seigneur �cuyer, j�intime � Votre Gr�ce que d�s � pr�sent elle est responsable de tout le mal qui pourrait r�sulter de notre bataille.</p><empty-line/><p>��C�est fort bien, r�pliqua l��cuyer du Bocage; Dieu ram�nera le jour, et nous y verrons clair.�</p><empty-line/><p>En ce moment commen�aient � gazouiller dans les arbres mille esp�ces de brillants oiseaux, qui semblaient, par leurs chants joyeux et vari�s, souhaiter la bienvenue � la fra�che aurore, dont le charmant visage se montrait peu � peu sur les balcons de l�orient. Elle secouait de ses cheveux dor�s un nombre infini de perles liquides, et les plantes baign�es de cette suave liqueur paraissaient elles-m�mes jeter et r�pandre des gouttes de diamant. � sa venue, les saules distillaient une manne savoureuse, les fontaines semblaient rire, les ruisseaux murmurer, les bois se r�jouir, et les prairies �taler leur tapis de verdure.</p><empty-line/><p>Mais � peine la clart� du jour eut-elle permis d�apercevoir et de discerner les objets, que la premi�re chose qui s�offrit aux regards de Sancho fut le nez de l��cuyer du Bocage, si grand, si �norme, qu�il lui faisait ombre sur tout le corps. On raconte, en effet, que ce nez �tait d�une grandeur d�mesur�e, bossu au milieu, tout couvert de verrues, d�une couleur violac�e comme des m�res, et descendant deux doigts plus bas que la bouche. Cette longueur de nez, cette couleur, ces verrues et cette bosse lui faisaient un visage si horriblement laid, que Sancho commen�a � trembler des pieds et des mains comme un enfant qui tombe d��pilepsie, et r�solut dans son c�ur de se laisser plut�t donner deux cents soufflets que de laisser �veiller sa col�re pour se battre avec ce vampire.</p><empty-line/><p>Don Quichotte aussi regarda son adversaire; mais celui-ci avait d�j� mis sa salade et baiss� sa visi�re, de fa�on qu�il ne put voir son visage; seulement il remarqua que c��tait un homme bien membr�, et non de tr�s-haute taille. L�inconnu portait sur ses armes une courte tunique d�une �toffe qui semblait faite de fils d�or, toute parsem�e de brillants miroirs en forme de petites lunes, et ce riche costume lui donnait une �l�gance toute particuli�re. Sur le cimier de son casque voltigeaient une grande quantit� de plumes vertes, jaunes et blanches, et sa lance, qu�il avait appuy�e contre un arbre, �tait tr�s-haute, tr�s-grosse, et termin�e par une pointe d�acier d�un palme de long. Don Quichotte remarqua tous ces d�tails, et en tira la cons�quence que l�inconnu devait �tre un chevalier de grande force.</p><empty-line/><p>Cependant il ne fut pas glac� de crainte comme Sancho Panza; au contraire, il dit d�un ton d�gag� au chevalier des Miroirs:</p><empty-line/><p>�Si le grand d�sir d�en venir aux mains, seigneur chevalier, n�alt�re pas votre courtoisie, je vous prie en son nom de lever un peu votre visi�re, pour que je voie si la beaut� de votre visage r�pond � l��l�gance de votre ajustement.</p><empty-line/><p>��Vainqueur ou vaincu, seigneur chevalier, r�pondit celui des Miroirs, vous aurez du temps de reste pour voir ma figure; et si je refuse maintenant de satisfaire � votre d�sir, c�est parce qu�il me semble que je fais une notable injure � la belle Cassild�e de Vandalie en tardant, seulement le temps de lever ma visi�re, � vous faire confesser ce que vous savez bien.</p><empty-line/><p>��Mais du moins, reprit don Quichotte, pendant que nous montons � cheval, vous pouvez bien me dire si je suis ce m�me don Quichotte que vous pr�tendez avoir vaincu.</p><empty-line/><p id="_ftnref101">��� cela nous vous r�pondons <a type="note" l:href="#_ftn101">[101]</a>, reprit le chevalier des Miroirs, que vous lui ressemblez comme un �uf ressemble � un autre; mais, puisque vous assurez que des enchanteurs vous pers�cutent, je n�oserais affirmer si vous �tes ou non le m�me en son contenu.</p><empty-line/><p>��Cela me suffit, � moi, r�pondit don Quichotte, pour que je croie � l�erreur o� vous �tes; mais pour vous en tirer enti�rement, qu�on am�ne nos chevaux. En moins de temps que vous n�en auriez mis � lever votre visi�re (si Dieu, ma dame et mon bras me sont favorables), je verrai votre visage, et vous verrez que je ne suis pas le don Quichotte que vous pensez avoir vaincu.�</p><empty-line/><p>Coupant ainsi brusquement l�entretien, ils mont�rent � cheval, et don Quichotte fit tourner bride � Rossinante afin de prendre le champ n�cessaire pour revenir � la rencontre de son ennemi, qui faisait la m�me chose. Mais don Quichotte ne s��tait pas �loign� de vingt pas, qu�il s�entendit appeler par le chevalier des Miroirs, et chacun ayant fait la moiti� du chemin, celui-ci dit � l�autre:</p><empty-line/><p>�Rappelez-vous, seigneur chevalier, que la condition de notre bataille est que le vaincu, comme je vous l�ai d�j� dit, reste � la discr�tion du vainqueur.</p><empty-line/><p>��Je le sais d�j�, r�pondit don Quichotte, pourvu qu�il ne soit rien ordonn� ni impos� au vaincu qui sorte des limites de la chevalerie.</p><empty-line/><p>��C�est entendu�, reprit le chevalier des Miroirs.</p><empty-line/><p>En ce moment, l��cuyer avec son nez �trange s�offrit aux regards de don Quichotte, qui ne fut pas moins interdit de le voir que Sancho, tellement qu�il le prit pour quelque monstre, ou pour un homme nouveau, de ceux qui ne sont pas d�usage en ce monde. Sancho, qui vit partir son ma�tre pour prendre champ, ne voulut pas rester seul avec le monstre au grand nez, dans la crainte que, d�une seule pichenette de cette trompe, leur bataille ne f�t finie, et que, du coup ou de la peur, il ne rest�t couch� par terre. Il courut donc derri�re son ma�tre, pendu � une �trivi�re de Rossinante, et, quand il lui sembla que don Quichotte allait tourner bride:</p><empty-line/><p>�Je supplie Votre Gr�ce, mon cher seigneur, lui dit-il, de vouloir bien, avant de retourner � l�attaque, m�aider � monter sur ce li�ge, d�o� je pourrai voir plus � mon aise que par terre la gaillarde rencontre que vous allez faire avec ce chevalier.</p><empty-line/><p>��Il me semble plut�t, Sancho, dit don Quichotte, que tu veux monter sur les banquettes pour voir sans danger la course des taureaux.</p><empty-line/><p>��S�il faut dire la v�rit�, r�pondit Sancho, les effroyables narines de cet �cuyer me tiennent en �moi, et je n�ose pas rester � c�t� de lui.</p><empty-line/><p>��Elles sont telles en effet, reprit don Quichotte, que, si je n��tais qui je suis, elles me feraient aussi trembler. Ainsi, je viens, je vais t�aider � monter o� tu veux.�</p><empty-line/><p id="_ftnref102">Pendant que don Quichotte s�arr�tait pour faire grimper Sancho sur le li�ge, le chevalier des Miroirs avait pris tout le champ n�cessaire, et, croyant que don Quichotte en aurait fait de m�me, sans attendre son de trompette ni autre signal d�attaque <a type="note" l:href="#_ftn102">[102]</a>, il avait fait tourner bride � son cheval, lequel n��tait ni plus l�ger ni de meilleure mine que Rossinante; puis, � toute sa course, qui n��tait qu�un petit trot, il revenait � la rencontre de son ennemi. Mais, le voyant occup� � faire monter Sancho sur l�arbre, il retint la bride, et s�arr�ta au milieu de la carri�re, chose dont son cheval lui fut tr�s-reconnaissant, car il ne pouvait d�j� plus remuer.</p><empty-line/><p id="_ftnref103">Don Quichotte, qui crut que son adversaire fondait comme un foudre sur lui, enfon�a vigoureusement les �perons dans les flancs efflanqu�s de Rossinante, et le fit d�taler de telle sorte que, si l�on croit l�histoire, ce fut la seule fois o� l�on put reconna�tre qu�il avait quelque peu galop�, car jusque-l� ses plus brillantes courses n�avaient �t� que de simples trots <a type="note" l:href="#_ftn103">[103]</a>. Avec cette furie inaccoutum�e, don Quichotte s��lan�a sur le chevalier des Miroirs, qui enfon�ait les �perons dans le ventre de son cheval jusqu�aux talons, sans pouvoir le faire avancer d�un doigt de l�endroit o� il s��tait comme ancr� au milieu de sa course. Ce fut dans cette favorable conjoncture que don Quichotte surprit son adversaire, lequel, emp�tr� de son cheval et embarrass� de sa lance, ne put jamais venir � bout de la mettre seulement en arr�t. Don Quichotte, qui ne regardait pas de si pr�s � ces inconv�nients, vint en toute s�ret�, et sans aucun risque, heurter le chevalier des Miroirs, et ce fut avec tant de vigueur, qu�il le fit, bien malgr� lui, rouler � terre par-dessus la croupe de son cheval. La chute fut si lourde, que l�inconnu, ne remuant plus ni bras ni jambe, parut avoir �t� tu� sur le coup.</p><empty-line/><p>� peine Sancho le vit-il en bas, qu�il se laissa glisser de son arbre, et vint rejoindre son ma�tre. Celui-ci, ayant mis pied � terre, s��tait jet� sur le chevalier des Miroirs, et, lui d�tachant les courroies de l�armet pour voir s�il �tait mort, et pour lui donner de l�air, si par hasard il �tait encore vivant, il aper�ut� qui pourra dire ce qu�il aper�ut, sans frapper d��tonnement, d�admiration et de stupeur ceux qui l�entendront? Il vit, dit l�histoire, il vit le visage m�me, la figure, l�aspect, la physionomie, l�effigie et la perspective du bachelier Samson Carrasco. � cette vue, il appela Sancho de toutes ses forces:</p><empty-line/><p>�Accours, Sancho, s��cria-t-il, viens voir ce que tu verras sans y croire. D�p�che-toi, mon enfant, et regarde ce que peut la magie, ce que peuvent les sorciers et les enchanteurs.�</p><empty-line/><p>Sancho s�approcha, et, quand il vit la figure du bachelier Carrasco, il commen�a � faire mille signes de croix et � r�citer autant d�oraisons. Cependant le chevalier renvers� ne donnait aucun signe de vie, et Sancho dit � don Quichotte:</p><empty-line/><p>�Je suis d�avis, mon bon seigneur, que, sans plus de fa�on, vous fourriez votre �p�e dans la bouche � celui-l� qui ressemble au bachelier Samson Carrasco; peut-�tre tuerez-vous en lui quelqu�un de vos ennemis les enchanteurs.</p><empty-line/><p>��Tu as, pardieu, raison, dit don Quichotte; car, en fait d�ennemis, le moins c�est le meilleur.�</p><empty-line/><p>Il tirait d�j� son �p�e pour mettre � ex�cution le conseil de Sancho, quand arriva tout � coup l��cuyer du chevalier des Miroirs, n�ayant plus le nez qui le rendait si laid:</p><empty-line/><p>�Ah! prenez garde, seigneur don Quichotte, disait-il � grands cris, prenez garde � ce que vous allez faire. Cet homme �tendu � vos pieds, c�est le bachelier Samson Carrasco, votre ami, et moi je suis son �cuyer.�</p><empty-line/><p>Sancho, le voyant sans sa premi�re laideur:</p><empty-line/><p>�Et le nez? lui dit-il.</p><empty-line/><p>��Il est l�, dans ma poche� r�pondit l�autre.</p><empty-line/><p>Et, mettant la main dans sa poche de droite, il en tira un nez postiche en carton verniss�, fabriqu� comme on l�a d�peint tout � l�heure. Mais Sancho regardait l�homme de tous ses yeux, et, jetant un cri de surprise:</p><empty-line/><p>�J�sus Maria! s��cria-t-il, n�est-ce pas l� Tom� C�cial, mon voisin et mon comp�re?</p><empty-line/><p>��Comment, si je le suis! r�pondit l��cuyer sans nez; oui, Sancho Panza, je suis Tom� C�cial, votre ami, votre comp�re; et je vous dirai tout � l�heure les tours et les d�tours qui m�ont conduit ici; mais, en attendant, priez et suppliez le seigneur votre ma�tre qu�il ne touche, ni ne frappe, ni ne blesse, ni ne tue le chevalier des Miroirs, qu�il tient sous ses pieds; car c�est, sans nul doute, l�audacieux et imprudent bachelier Samson Carrasco, notre compatriote.�</p><empty-line/><p>En ce moment le chevalier des Miroirs revint � lui, et don Quichotte, s�apercevant qu�il remuait, lui mit la pointe de l��p�e entre les deux yeux, et lui dit:</p><empty-line/><p>�Vous �tes mort, chevalier, si vous ne confessez que la sans pareille Dulcin�e du Toboso l�emporte en beaut� sur votre Cassild�e de Vandalie. En outre, il faut que vous promettiez, si de cette bataille et de cette chute vous restez vivant, d�aller � la ville du Toboso, et de vous pr�senter de ma part en sa pr�sence, pour qu�elle fasse de vous ce qu�ordonnera sa volont�. Si elle vous laisse en possession de la v�tre, vous serez tenu de venir me retrouver (et la trace de mes exploits vous servira de guide pour vous amener o� je serai), afin de me dire ce qui se sera pass� entre elle et vous; conditions qui, suivant celles que nous avons faites avant notre combat, ne sortent point des limites de la chevalerie errante.</p><empty-line/><p>��Je confesse, r�pondit le chevalier abattu, que le soulier sale et d�chir� de madame Dulcin�e du Toboso vaut mieux que la barbe mal peign�e, quoique propre, de Cassild�e. Je promets d�aller en sa pr�sence et de revenir en la v�tre, pour vous rendre un compte fid�le et complet de ce que vous demandez.</p><empty-line/><p>��Il faut encore confesser et croire, ajouta don Quichotte, que le chevalier que vous avez vaincu ne fut pas et ne put �tre don Quichotte de la Manche, mais un autre qui lui ressemblait; tout comme je confesse et crois que vous, qui ressemblez au bachelier Samson Carrasco, ne l��tes pas cependant, mais un autre qui lui ressemble, et que mes ennemis me l�ont pr�sent� sous la figure du bachelier pour calmer la fougue de ma col�re, et me faire user avec douceur de la gloire du triomphe.</p><empty-line/><p>��Tout cela, r�pondit le chevalier �reint�, je le confesse, je le juge et le sens, comme vous le croyez, jugez et sentez. Mais laissez-moi relever, je vous prie, si la douleur de ma chute le permet, car elle m�a mis en bien mauvais �tat.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte l�aida � se relever, assist� de son �cuyer Tom� C�cial, duquel Sancho n��tait pas les yeux, tout en faisant des questions dont les r�ponses prouvaient bien que c��tait v�ritablement le Tom� C�cial qu�il se disait �tre. Mais l�impression qu�avait produite dans la pens�e de Sancho l�assurance donn�e par son ma�tre que les enchanteurs avaient chang� la figure du chevalier des Miroirs en celle du bachelier Carrasco l�emp�chait d�ajouter foi � la v�rit� qu�il avait sous les yeux.</p><empty-line/><p id="_ftnref104">Finalement, ma�tre et valet rest�rent dans cette erreur, tandis que le chevalier des Miroirs et son �cuyer, confus et rompus, s��loignaient de don Quichotte et de Sancho, dans l�intention de chercher quelque village o� l�on p�t graisser et remettre les c�tes au bless�. Quant � don Quichotte et � Sancho, ils reprirent leur chemin dans la direction de Saragosse, o� l�histoire les laisse pour faire conna�tre qui �taient le chevalier des Miroirs et son �cuyer au nez effroyable. <a type="note" l:href="#_ftn104">[104]</a></p></section><section><title><p id="_Toc106455343">Chapitre XV</p></title><p><emphasis>O� l�on raconte et l�on explique qui �taient le chevalier des Miroirs et son �cuyer</emphasis></p><empty-line/><p>Don Quichotte s�en allait, tout ravi, tout fier et tout glorieux d�avoir remport� la victoire sur un aussi vaillant chevalier qu�il s�imaginait �tre celui des Miroirs, duquel il esp�rait savoir bient�t, sur sa parole de chevalier, si l�enchantement de sa dame continuait encore, puisque force �tait que le vaincu, sous peine de ne pas �tre chevalier, rev�nt lui rendre compte de ce qui lui arriverait avec elle. Mais autre chose pensait don Quichotte, autre chose le chevalier des Miroirs, bien que, pour le moment, celui-ci n�e�t, comme on l�a dit, d�autre pens�e que de chercher o� se faire couvrir d�empl�tres. Or l�histoire dit que lorsque le bachelier Samson Carrasco conseilla � don Quichotte de reprendre ses exp�ditions un moment abandonn�es, ce fut apr�s avoir tenu conseil avec le cur� et le barbier sur le moyen qu�il fallait prendre pour obliger don Quichotte � rester dans sa maison tranquillement et patiemment, sans s�inqui�ter davantage d�aller en qu�te de ses malencontreuses aventures. Le r�sultat de cette d�lib�ration fut, d�apr�s le vote unanime, et sur la proposition particuli�re de Carrasco, qu�on laisserait partir don Quichotte, puisqu�il semblait impossible de le retenir; que Samson irait le rencontrer en chemin, comme chevalier errant; qu�il engagerait une bataille avec lui, les motifs de querelle ne manquant point; qu�il le vaincrait, ce qui paraissait chose facile, apr�s �tre formellement convenu que le vaincu demeurerait � la merci du vainqueur; qu�enfin don Quichotte une fois vaincu, le bachelier chevalier lui ordonnerait de retourner dans son village et dans sa maison, avec d�fense d�en sortir avant deux ann�es enti�res, ou jusqu�� ce qu�il lui command�t autre chose. Il �tait clair que don Quichotte vaincu remplirait religieusement cette condition, pour ne pas contrevenir aux lois de la chevalerie; alors il devenait possible que, pendant la dur�e de sa r�clusion, il oubli�t ses vaines pens�es, ou qu�on e�t le temps de trouver quelque rem�de � sa folie.</p><empty-line/><p>Carrasco se chargea du r�le, et, pour lui servir d��cuyer, s�offrit Tom� C�cial, comp�re et voisin de Sancho Panza, homme jovial et d�esprit �veill�. Samson s�arma comme on l�a rapport� plus haut, et Tom� C�cial arrangea sur son nez naturel le nez postiche en carton qu�on a d�peint, afin de n��tre pas reconnu de son comp�re quand ils se rencontreraient. Dans leur dessein, ils suivirent la m�me route que don Quichotte, et peu s�en fallut qu�ils n�arrivassent assez � temps pour se trouver � l�aventure du char de la Mort. � la fin ils trouv�rent leurs deux hommes dans le bois o� leur arriva tout ce que le prudent lecteur vient de lire; et, si ce n�e�t �t� gr�ce � la cervelle d�rang�e de don Quichotte, qui s�imagina que le bachelier n��tait pas le bachelier, le seigneur bachelier demeurait � tout jamais hors d��tat de recevoir des licences, pour n�avoir pas m�me trouv� de nid l� o� il croyait prendre des oiseaux.</p><empty-line/><p>Tom� C�cial, qui vit le mauvais succ�s de leur bonne envie et le pitoyable terme de leur voyage, dit au bachelier:</p><empty-line/><p>�Assur�ment, seigneur Samson Carrasco, nous avons ce que nous m�ritons. C�est avec facilit� qu�on imagine et qu�on commence une entreprise, mais la plupart du temps il n�est pas si ais� d�en sortir. Don Quichotte �tait fou, nous sens�s; pourtant il s�en va riant et bien portant, et vous restez triste et rompu. Sachons maintenant une chose, s�il vous pla�t; quel est le plus fou, de celui qui l�est ne pouvant faire autrement, ou de celui qui l�est par sa volont�?</p><empty-line/><p>��La diff�rence qu�il y a entre ces deux fous, r�pondit Samson, c�est que celui qui l�est par force le sera toujours, tandis que celui qui l�est volontairement cessera de l��tre quand il lui plaira.</p><empty-line/><p>��� ce train-l�, reprit Tom� C�cial, j�ai �t� fou par ma volont� quand j�ai voulu me faire �cuyer de Votre Gr�ce, et maintenant, par la m�me volont�, je veux cesser de l��tre, et retourner � ma maison.</p><empty-line/><p>��Cela vous regarde, r�pondit Carrasco; mais penser que je retourne � la mienne avant d�avoir moulu don Quichotte � coups de b�ton, c�est penser qu�il fait jour � minuit; et ce n�est plus maintenant le d�sir de lui rendre la raison qui me le fera chercher, mais celui de la vengeance, car la grande douleur de mes c�tes ne me permet pas de tenir de plus charitables discours.�</p><empty-line/><p id="_ftnref105">En devisant ainsi, les deux compagnons arriv�rent � un village, o� ce fut grand bonheur de trouver un alg�briste <a type="note" l:href="#_ftn105">[105]</a> pour panser l�infortun� Samson. Tom� C�cial le quitta et retourna chez lui; mais le bachelier resta pour pr�parer sa vengeance, et l�histoire, qui reparlera de lui dans un autre temps, revient se divertir avec don Quichotte.</p></section><section><title><p id="_Toc106455344">Chapitre XVI</p></title><p><emphasis>De ce qui arriva � don Quichotte avec un discret gentilhomme de la Manche </emphasis></p><empty-line/><p>Dans cette joie, ce ravissement et cet orgueil qu�on vient de dire, don Quichotte poursuivait sa route, s�imaginant, � l�occasion de sa victoire pass�e, qu�il �tait le plus vaillant chevalier que poss�d�t le monde en cet �ge. Il tenait pour achev�es et men�es � bonne fin autant d�aventures qu�il pourrait dor�navant lui en arriver; il ne faisait plus aucun cas des enchantements et des enchanteurs; il ne se souvenait plus des innombrables coups de b�ton qu�il avait re�us dans le cours de ses exp�ditions chevaleresques, ni de la pluie de pierres qui lui cassa la moiti� des dents, ni de l�ingratitude des gal�riens, ni de l�insolence et de la vol�e de gourdins des muletiers yangois. Finalement, il se disait tout bas que, s�il trouvait quelque moyen, quelque invention pour d�senchanter sa dame Dulcin�e, il n�envierait pas le plus grand bonheur dont jouit ou put jouir le plus heureux chevalier errant des si�cles pass�s. Il marchait tout absorb� dans ces r�ves agr�ables, lorsque Sancho lui dit:</p><empty-line/><p>�N�est-il pas dr�le, seigneur, que j�aie encore devant les yeux cet effroyable nez, ce nez d�mesur� de mon comp�re Tom� C�cial?</p><empty-line/><p>��Est-ce que tu crois, par hasard, Sancho, r�pondit don Quichotte, que le chevalier des Miroirs �tait le bachelier Carrasco, et son �cuyer, Tom� C�cial, ton comp�re?</p><empty-line/><p>��Je ne sais que dire � cela, reprit Sancho; tout ce que je sais, c�est que les enseignes qu�il m�a donn�es de ma maison, de ma femme et de mes enfants, sont telles, que personne autre que lui ne pourrait me les donner. Quant � la figure, ma foi, le nez �t�, c��tait bien celle de Tom� C�cial, comme je l�ai vu mille et mille fois dans le pays, o� nous demeurons porte � porte, et le son de voix �tait le m�me aussi.</p><empty-line/><p>��Soyons raisonnables, Sancho, r�pliqua don Quichotte. Viens ici, et dis-moi: en quel esprit peut-il tomber que le bachelier Samson Carrasco s�en vienne, comme chevalier errant, pourvu d�armes offensives et d�fensives, combattre avec moi? Ai-je �t� son ennemi par hasard? lui ai-je donn� jamais occasion de me porter rancune? suis-je son rival, ou bien professe-t-il les armes, pour �tre jaloux de la renomm�e que je m�y suis acquise?</p><empty-line/><p>��Eh bien, que dirons-nous, seigneur, repartit Sancho, de ce que ce chevalier, qu�il soit ce qu�il voudra, ressemble tant au bachelier Carrasco, et son �cuyer � Tom� C�cial, mon comp�re? Et si c�est de l�enchantement, comme Votre Gr�ce a dit, est-ce qu�il n�y avait pas dans le monde deux autres hommes � qui ceux-l� pussent ressembler?</p><empty-line/><p>��Tout cela, reprit don Quichotte, n�est qu�artifice et machination des m�chants magiciens qui me pers�cutent; pr�voyant que je resterais vainqueur dans la bataille, ils se sont arrang�s pour que le chevalier vaincu montr�t le visage de mon ami le bachelier, afin que l�amiti� que je lui porte se m�t entre sa gorge et le fil de mon �p�e, pour calmer la juste col�re dont mon c�ur �tait enflamm� et que je laissasse la vie � celui qui cherchait, par des prestiges et des perfidies, � m�enlever la mienne. S�il faut t�en fournir des preuves, tu sais d�j� bien, � Sancho, par une exp�rience qui ne saurait te tromper, combien il est facile aux enchanteurs de changer les visages en d�autres, rendant beau ce qui est laid, et laid ce qui est beau, puisqu�il n�y a pas encore deux jours que tu as vu de tes propres yeux les charmes et les attraits de la sans pareille Dulcin�e dans toute leur puret�, dans tout leur �clat naturel, tandis que moi je la voyais sous la laideur et la bassesse d�une grossi�re paysanne, avec de la chassie aux yeux et une mauvaise odeur dans la bouche. Est-il �tonnant que l�enchanteur pervers qui a os� faire une si d�testable transformation ait fait �galement celle de Samson Carrasco et de ton comp�re, pour m��ter des mains la gloire du triomphe? Mais, avec tout cela, je me console, parce qu�enfin, quelque figure qu�il ait prise, je suis rest� vainqueur de mon ennemi.</p><empty-line/><p>��Dieu sait la v�rit� de toutes choses�, r�pondit Sancho; et, comme il savait que la transformation de Dulcin�e �tait une �uvre de sa ruse, il n��tait point satisfait des chim�riques raisons de son ma�tre; mais il ne voulait pas lui r�pliquer davantage, crainte de dire quelque parole qui d�couvr�t sa supercherie.</p><empty-line/><p id="_ftnref106">Ils en �taient l� de leur entretien, quand ils furent rejoints par un homme qui suivait le m�me chemin qu�eux, mont� sur une belle jument gris pommel�. Il portait un gaban <a type="note" l:href="#_ftn106">[106]</a> de fin drap vert garni d�une bordure de velours fauve, et, sur la t�te, une mont�ra du m�me velours. Les harnais de la jument �taient ajust�s � l��cuy�re et garnis de vert et de violet. Le cavalier portait un cimeterre moresque, pendu � un baudrier vert et or. Les brodequins �taient du m�me travail que le baudrier. Quant aux �perons, ils n��taient pas dor�s, mais simplement enduits d�un vernis vert, et si bien brunis, si luisants, que, par leur sym�trie avec le reste du costume, ils avaient meilleure fa�on que s�ils eussent �t� d�or pur. Quand le voyageur arriva pr�s d�eux, il les salua poliment, et, piquant des deux � sa monture, il allait passer outre; mais don Quichotte le retint:</p><empty-line/><p>�Seigneur galant, lui dit-il, si Votre Gr�ce suit le m�me chemin que nous et n�est pas trop press�e, je serais flatt� que nous fissions route ensemble.</p><empty-line/><p>��En v�rit�, r�pondit le voyageur, je n�aurais point pass� si vite si je n�eusse craint que le voisinage de ma jument n�inqui�t�t ce cheval.</p><empty-line/><p>��Oh! seigneur, s��cria aussit�t Sancho, vous pouvez bien retenir la bride � votre jument, car notre cheval est le plus honn�te et le mieux appris du monde. Jamais, en semblable occasion, il n�a fait la moindre fredaine, et, pour une seule fois qu�il s�est oubli�, nous l�avons pay�, mon ma�tre et moi, � de gros int�r�ts. Mais enfin je r�p�te que Votre Gr�ce peut s�arr�ter si bon lui semble, car on servirait au cheval cette jument entre deux plats, qu�� coup s�r il n�y mettrait pas la dent.�</p><empty-line/><p>Le voyageur retint la bride, �tonn� des fa�ons et du visage de don Quichotte, lequel marchait t�te nue, car Sancho portait sa salade comme une valise pendue � l�ar�on du b�t de son �ne. Et si l�homme � l�habit vert regardait attentivement don Quichotte, don Quichotte regardait l�homme � l�habit vert encore plus attentivement, parce qu�il lui semblait un homme d�importance et de distinction. Son �ge paraissait �tre de cinquante ans; ses cheveux grisonnaient � peine; il avait le nez aquilin, le regard moiti� gai, moiti� grave; enfin, dans sa tenue et dans son maintien, il repr�sentait un homme de belles qualit�s. Quant � lui, le jugement qu�il porta de don Quichotte fut qu�il n�avait jamais vu homme de semblable fa�on et de telle apparence. Tout l��tonnait, la longueur de son cheval, la hauteur de son corps, la maigreur et le teint jaune de son visage, ses armes, son air, son accoutrement, toute cette figure enfin, comme on n�en avait vu depuis longtemps dans le pays. Don Quichotte remarqua fort bien avec quelle attention l�examinait le voyageur, et dans sa surprise il lut son d�sir. Courtois comme il l��tait, et toujours pr�t � faire plaisir � tout le monde, avant que l�autre lui e�t fait aucune question, il le pr�vint et dit:</p><empty-line/><p>�Cette figure que Votre Gr�ce voit en moi est si nouvelle, si hors de l�usage commun, que je ne m��tonnerais pas que vous en fussiez �tonn�. Mais Votre Gr�ce cessera de l��tre quand je lui dirai que je suis chevalier, de ceux-l� dont les gens disent qu�ils vont � leurs aventures. J�ai quitt� ma patrie, j�ai engag� mon bien, j�ai laiss� le repos de ma maison, et je me suis jet� dans les bras de la fortune, pour qu�elle m�emmen�t o� il lui plairait. J�ai voulu ressusciter la d�funte chevalerie errante, et, depuis bien des jours, bronchant ici, tombant l�, me relevant plus loin, j�ai rempli mon d�sir en grande partie, en secourant des veuves, en prot�geant des filles, en favorisant des mineurs et des orphelins, office propre aux chevaliers errants. Aussi, par mes nombreuses, vaillantes et chr�tiennes prouesses, ai-je m�rit� de courir en lettres moul�es presque tous les pays du globe. Trente mille volumes de mon histoire se sont imprim�s d�j�, et elle prend le chemin de s�imprimer trente mille milliers de fois, si le ciel n�y rem�die. Finalement, pour tout renfermer en peu de paroles, ou m�me en une seule, je dis que je suis le chevalier don Quichotte de la Manche, appel� par surnom le <emphasis>chevalier de la Triste-Figure. Et </emphasis>, bien que les louanges propres avilissent, force m�est quelquefois de dire les miennes, j�entends lorsqu�il n�y a personne autre pour les dire. Ainsi donc, seigneur gentilhomme, ni ce cheval, ni cette lance, ni cet �cu, ni cet �cuyer, ni toutes ces armes ensemble, ni la p�leur de mon visage, ni la maigreur de mon corps, ne pourront plus vous surprendre d�sormais, puisque vous savez qui je suis et la profession que j�exerce.�</p><empty-line/><p>En achevant ces mots, don Quichotte se tut, et l�homme � l�habit vert tardait tellement � lui r�pondre, qu�on aurait dit qu�il ne pouvait en venir � bout. Cependant, apr�s une longue pause, il lui dit:</p><empty-line/><p>�Vous avez bien r�ussi, seigneur cavalier, � reconna�tre mon d�sir dans ma surprise; mais vous n�avez pas r�ussi de m�me � m��ter l��tonnement que me cause votre vue; car, bien que vous ayez dit, seigneur, que de savoir qui vous �tes suffirait pour me l��ter, il n�en est point ainsi; au contraire, maintenant que je le sais, je reste plus surpris, plus �merveill� que jamais. Comment! est-il possible qu�il y ait aujourd�hui des chevaliers errants dans le monde, et des histoires imprim�es de v�ritables chevaleries? Je ne puis me persuader qu�il y ait aujourd�hui sur la terre quelqu�un qui prot�ge les veuves, qui d�fende les filles, qui respecte les femmes mari�es, qui secoure les orphelins; et je ne le croirais pas si, dans Votre Gr�ce, je ne le voyais de mes yeux. B�ni soit le ciel, qui a permis que cette histoire, que vous dites �tre imprim�e, de vos nobles et v�ritables exploits de chevalerie, mette en oubli les innombrables prouesses des faux chevaliers errants dont le monde �tait plein, si fort au pr�judice des bonnes �uvres et au discr�dit des bonnes histoires?</p><empty-line/><p>��Il y a bien des choses � dire, r�pondit don Quichotte, sur la question de savoir si les histoires des chevaliers errants sont ou non controuv�es.</p><empty-line/><p>��Comment! reprit l�homme vert, y aurait-il quelqu�un qui dout�t de la fausset� de ces histoires?</p><empty-line/><p>��Moi, j�en doute, r�pliqua don Quichotte; mais laissons cela pour le moment, et, si notre voyage dure quelque peu, j�esp�re en Dieu de faire comprendre � Votre Gr�ce que vous avez mal fait de suivre le courant de ceux qui tiennent pour certain que ces histoires ne sont pas v�ritables.�</p><empty-line/><p>� ce dernier propos de don Quichotte, le voyageur eut le soup�on que ce devait �tre quelque cerveau timbr�, et il attendit que d�autres propos vinssent confirmer son id�e; mais, avant de passer � de nouveaux sujets d�entretien, don Quichotte le pria de lui dire � son tour qui il �tait, puisqu�il lui avait rendu compte de sa condition et de sa mani�re de vivre. � cela, l�homme au gaban vert r�pondit:</p><empty-line/><p>�Moi, seigneur chevalier de la Triste-Figure, je suis un hidalgo, natif d�un bourg o� nous irons d�ner aujourd�hui, s�il pla�t � Dieu. Je suis plus que m�diocrement riche, et mon nom est don Diego de Miranda. Je passe la vie avec ma femme, mes enfants et mes amis. Mes exercices sont la chasse et la p�che; mais je n�entretiens ni faucons, ni l�vriers de course; je me contente de quelque chien d�arr�t docile, ou d�un hardi furet. J�ai environ six douzaines de livres, ceux-l� en espagnol, ceux-ci en latin, quelques-uns d�histoire, d�autres de d�votion. Quant aux livres de chevalerie, ils n�ont pas encore pass� le seuil de ma porte. Je feuillette les ouvrages profanes de pr�f�rence � ceux de d�votion, pourvu qu�ils soient d�honn�te passe-temps, qu�ils satisfassent par le bon langage, qu�ils �tonnent et plaisent par l�invention; et de ceux-l�, il y en a fort peu dans notre Espagne. Quelquefois je d�ne chez mes voisins et mes amis, plus souvent je les invite. Mes repas sont servis avec propret�, avec �l�gance, et sont assez abondants. Je n�aime point mal parler des gens, et je ne permets point qu�on en parle mal devant moi, Je ne scrute pas la vie des autres, et je ne suis pas � l�aff�t des actions d�autrui. J�entends la messe chaque jour; je donne aux pauvres une partie de mon bien, sans faire parade des bonnes �uvres, pour ne pas ouvrir acc�s dans mon �me � l�hypocrisie et � la vanit�, ennemis qui s�emparent tout doucement du c�ur le plus modeste et le plus circonspect. J�essaye de r�concilier ceux qui sont en brouille, je suis d�vot � Notre-Dame, et j�ai toujours pleine confiance en la mis�ricorde infinie de Dieu Notre-Seigneur.�</p><empty-line/><p>Sancho avait �cout� tr�s-attentivement cette relation de la vie et des occupations de l�hidalgo. Trouvant qu�une telle vie �tait bonne et sainte, et que celui qui la menait devait faire des miracles, il sauta � bas du grison, et fut en grande h�te saisir l��trier droit du gentilhomme; puis, d�un c�ur d�vot et les larmes aux yeux, il lui baisa le pied � plusieurs reprises. L�hidalgo voyant son action:</p><empty-line/><p>�Que faites-vous, fr�re? s��cria-t-il. Quels baisers sont-ce l�?</p><empty-line/><p>��Laissez-moi baiser, r�pondit Sancho, car il me semble que Votre Gr�ce est le premier saint � cheval que j�aie vu en tous les jours de ma vie.</p><empty-line/><p>��Je ne suis pas un saint, reprit l�hidalgo, mais un grand p�cheur. Vous, � la bonne heure, fr�re, qui devez �tre compt� parmi les bons, � en juger par votre simplicit�.�</p><empty-line/><p>Sancho remonta sur son b�t, apr�s avoir tir� le rire de la profonde m�lancolie de son ma�tre, et caus� un nouvel �tonnement � don Diego.</p><empty-line/><p>Don Quichotte demanda � celui-ci combien d�enfants il avait, et lui dit qu�une des choses en quoi les anciens philosophes, qui manqu�rent de la connaissance du vrai Dieu, avaient plac� le souverain bien, fut de poss�der les avantages de la nature et ceux de la fortune, d�avoir beaucoup d�amis, et des enfants nombreux et bons.</p><empty-line/><p id="_ftnref107">�Pour moi, seigneur don Quichotte, r�pondit l�hidalgo, j�ai un fils tel que, peut-�tre, si je ne l�avais pas, je me trouverais plus heureux que je ne suis; non pas qu�il soit mauvais, mais parce qu�il n�est pas aussi bon que j�aurais voulu. Il peut avoir dix-huit ans; les six derni�res ann�es, il les a pass�es � Salamanque, pour apprendre les langues latine et grecque; mais quand j�ai voulu qu�il pass�t � l��tude d�autres sciences, je l�ai trouv� si imbu, si ent�t� de celle de la po�sie (si toutefois elle peut s�appeler science), qu�il est impossible de le faire mordre � celle du droit, que je voudrais qu�il �tudi�t, ni � la reine de toutes les sciences, la th�ologie. J�aurais d�sir� qu�il f�t comme la couronne de sa race, puisque nous vivons dans un si�cle o� nos rois r�compensent magnifiquement les gens de lettres vertueux <a type="note" l:href="#_ftn107">[107]</a>, car les lettres sans la vertu sont des perles sur le fumier. Il passe tout le jour � v�rifier si Hom�re a dit bien ou mal dans tel vers de l�<emphasis>Iliade, </emphasis>si Martial fut ou non d�shonn�te dans telle �pigramme, s�il faut entendre d�une fa�on ou d�une autre tel ou tel vers de Virgile. Enfin, toutes ses conversations sont avec les livres de ces po�tes, ou avec ceux d�Horace, de Perse, de Juv�nal, de Tibulle, car des modernes rimeurs il ne fait pas grand cas; et pourtant; malgr� le peu d�affection qu�il porte � la po�sie vulgaire, il a maintenant la t�te � l�envers pour composer une glose sur quatre vers qu�on lui a envoy�s de Salamanque, et qui sont, � ce que je crois, le sujet d�une joute litt�raire.</p><empty-line/><p id="_ftnref108">��Les enfants, seigneur, r�pondit don Quichotte, sont une portion des entrailles de leurs parents; il faut donc les aimer, qu�ils soient bons ou mauvais, comme on aime les �mes qui nous donnent la vie. C�est aux parents qu�il appartient de les diriger d�s l�enfance dans le sentier de la vertu, de la bonne �ducation, des m�urs sages et chr�tiennes, pour qu��tant hommes, ils soient le b�ton de la vieillesse de leurs parents et la gloire de leur post�rit�. Quant � les forcer d��tudier telle science plut�t que telle autre, je ne le trouve ni prudent ni sage, bien que leur donner des conseils sur ce point ne soit pas nuisible. Lorsqu�il ne s�agit pas d��tudier <emphasis>de pane lucrando, </emphasis>et si l��tudiant est assez heureux pour que le ciel lui ait donn� des parents qui lui assurent du pain, je serais volontiers d�avis qu�on le laiss�t suivre la science pour laquelle il se sentirait le plus d�inclination; et, bien que celle de la po�sie soit moins utile qu�agr�able, du moins elle n�est pas de ces sciences qui d�shonorent ceux qui les cultivent. La po�sie, seigneur hidalgo, est, � mon avis, comme une jeune fille d�un �ge tendre et d�une beaut� parfaite, que prennent soin de parer et d�enrichir plusieurs autres jeunes filles, qui sont toutes les autres sciences, car elle doit se servir de toutes, et toutes doivent se rehausser par elle. Mais cette aimable vierge ne veut pas �tre mani�e, ni tra�n�e dans les rues, ni affich�e dans les carrefours, ni publi�e aux quatre coins des palais <a type="note" l:href="#_ftn108">[108]</a>. Elle est faite d�une alchimie de telle vertu, que celui qui la sait traiter la changera en or pur d�un prix inestimable. Il doit la tenir en laisse, et ne pas la laisser courir dans de honteuses satires ou des sonnets ignobles. Il ne faut la vendre en aucune fa�on, � moins que ce ne soit en po�mes h�ro�ques, en lamentables trag�dies, en com�dies ing�nieuses et divertissantes; mais elle ne doit jamais tomber aux mains des baladins ou du vulgaire ignorant, qui ne sait ni reconna�tre ni estimer les tr�sors qu�elle renferme. Et n�allez pas croire, seigneur, que j�appelle ici vulgaire seulement les gens du peuple et d�humble condition; quiconque ne sait rien, f�t-il seigneur et prince, doit �tre rang� dans le nombre du vulgaire. Ainsi donc, celui qui traitera la po�sie avec toutes les qualit�s que je viens d�indiquer, rendra son nom c�l�bre et honorable parmi toutes les nations polic�es de la terre. Quant � ce que vous dites, seigneur, que votre fils n�estime pas beaucoup la po�sie en langue castillane, j�aime � croire qu�il se trompe en ce point, et voici ma raison; le grand Hom�re n�a pas �crit en latin, parce qu�il �tait Grec, et Virgile n�a pas �crit en grec, parce qu�il �tait Latin. <a type="note" l:href="#_ftn109">[109]</a> En un mot, tous les po�tes anciens �crivirent dans la langue qu�ils avaient t�t�e avec le lait, et ne s�en all�rent pas chercher les langues �trang�res pour exprimer leurs hautes pens�es. Puisqu�il en est ainsi, rien ne serait plus raisonnable que d��tendre cette coutume � toutes les nations, et de ne pas d�pr�cier le po�te allemand parce qu�il �crit dans sa langue, ni le Castillan, ni m�me le Biscayen, parce qu�il �crit dans la sienne. Mais, � ce que j�imagine, votre fils, seigneur, ne doit pas �tre indispos� contre la po�sie vulgaire; c�est plut�t contre les po�tes qui sont de simples faiseurs de couplets, sans savoir d�autres langues ni poss�der d�autres sciences, pour �veiller, soutenir et parer leur talent naturel. Et m�me en cela on peut se tromper; car, suivant l�opinion bien fond�e, le po�te na�t <a type="note" l:href="#_ftn110">[110]</a>; c�est-�-dire que, du ventre de sa m�re, le po�te de nature sort po�te; et avec cette seule inclination que lui donne le ciel, sans plus d��tude ni d�effort, il fait des choses qui justifient celui qui a dit: <emphasis>Est deus in nobis</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn111"><emphasis>[111]</emphasis></a><emphasis>, </emphasis>etc. J�ajoute encore que le po�te de nature qui s�aidera de l�art sera bien sup�rieur � celui qui veut �tre po�te uniquement parce qu�il conna�t l�art. La raison en est que l�art ne l�emporte pas sur la nature, mais qu�il la perfectionne; ainsi, que la nature se m�le � l�art, et l�art � la nature, alors ils formeront un po�te parfait. Or donc, la conclusion de mon discours, seigneur hidalgo, c�est que vous laissiez cheminer votre fils par o� l�entra�ne son �toile. Puisqu�il est aussi bon �tudiant qu�il puisse �tre, puisqu�il a heureusement franchi la premi�re marche des sciences, qui est celle des langues anciennes, avec leur secours il montera de lui-m�me au fa�te des lettres humaines, lesquelles si�ent aussi bien � un gentilhomme de cape et d��p�e, pour le parer, l�honorer et le grandir, que les mitres aux �v�ques, ou les toges aux habiles jurisconsultes. Grondez votre fils, seigneur, s�il fait des satires qui nuisent � la r�putation d�autrui; punissez-le et mettez son ouvrage en pi�ces. Mais s�il fait des sermons � la mani�re d�Horace, o� il gourmande les vices en g�n�ral, avec autant d��l�gance que l�a fait son devancier, alors louez-le, car il est permis au po�te d��crire contre l�envie, de d�chirer les envieux dans ses vers, et de traiter ainsi tous les autres vices, pourvu qu�il ne d�signe aucune personne. Mais il y a des po�tes qui, pour dire une malice, s�exposeraient � se faire exiler dans les �les du Pont <a type="note" l:href="#_ftn112">[112]</a>. Si le po�te est chaste dans ses m�urs, il le sera aussi dans ses vers. La plume est la langue de l��me; telles pens�es engendre l�une, tels �crits trace l�autre. Quand les rois et les princes trouvent la miraculeuse science de la po�sie dans des hommes prudents, graves et vertueux, ils les honorent, les estiment, les enrichissent, et les couronnent enfin avec les feuilles de l�arbre que la foudre ne frappe jamais <a type="note" l:href="#_ftn113">[113]</a>, pour annoncer que personne ne doit faire offense � ceux dont le front est par� de telles couronnes.�</p><empty-line/><p>L�homme au gaban vert resta tout interdit de la harangue de don Quichotte, au point de perdre peu � peu l�opinion qu�il avait con�ue de la maladie de son cerveau. � la moiti� de cette dissertation, qui n��tait pas fort de son go�t, Sancho s��tait �cart� du chemin pour demander un peu de lait � des bergers qui �taient pr�s de l�, occup�s � traire leurs brebis. En ce moment l�hidalgo allait reprendre l�entretien, enchant� de l�esprit et du bon sens de don Quichotte, lorsque celui-ci, levant les yeux, vit venir, sur le chemin qu�ils suivaient, un char surmont� de banni�res aux armes royales. Croyant que ce devait �tre quelque nouvelle aventure, il appela Sancho � grands cris pour qu�il v�nt lui apporter sa salade. Sancho, qui s�entendit appeler, laissa les bergers, talonna de toutes ses forces le grison, et accourut aupr�s de son ma�tre, auquel il arriva, comme on va le voir, une insens�e et �pouvantable aventure.</p></section><section><title><p id="_Toc106455345">Chapitre XVII</p></title><p><emphasis>O� se manifeste le dernier terme qu�atteignit et que put atteindre la valeur inou�e de don Quichotte, dans l�heureuse fin qu�il donna � l�aventure des lions</emphasis></p><empty-line/><p>L�histoire raconte que, lorsque don Quichotte appelait Sancho pour qu�il lui apport�t son armet, l�autre achetait du fromage blanc aupr�s des bergers. Press� par les cris de son ma�tre, et ne sachant que faire de ce fromage, ni dans quoi l�emporter, il imagina, pour ne pas le perdre, car il l�avait d�j� pay�, de le jeter dans la salade de son seigneur; puis, apr�s cette belle �quip�e, il revint voir ce que lui voulait don Quichotte, lequel lui dit:</p><empty-line/><p>�Donne, ami, donne-moi cette salade; car, ou je sais peu de chose en fait d�aventures, ou celle que je d�couvre par l� va m�obliger et m�oblige d�s � pr�sent � prendre les armes.�</p><empty-line/><p>L�homme au gaban vert, qui entendit ces mots, jeta la vue de tous c�t�s, et ne d�couvrit autre chose qu�un chariot qui venait � leur rencontre, avec deux ou trois petites banderoles, d�o� il conclut que le chariot portait de l�argent du roi. Il fit part de cette pens�e � don Quichotte; mais celui-ci ne voulut point y ajouter foi, toujours persuad� que tout ce qui lui arrivait devait �tre aventures sur aventures. Il r�pondit donc � l�hidalgo:</p><empty-line/><p>�L�homme pr�t au combat s�est � demi battu; je ne perds rien � m�appr�ter, car je sais par exp�rience que j�ai des ennemis visibles et invisibles; mais je ne sais ni quand, ni o�, ni dans quel temps, ni sous quelles figures ils penseront � m�attaquer.�</p><empty-line/><p>Se tournant alors vers Sancho, il lui demanda sa salade; et celui-ci, qui n�avait pas le temps d�en tirer le fromage, fut oblig� de la lui donner comme elle �tait. Don Quichotte, sans apercevoir ce qu�il y avait dedans, se l�embo�ta sur la t�te en toute h�te; mais comme le fromage s�exprimait par la pression, le petit-lait commen�a � couler sur le visage et sur la barbe de don Quichotte; ce qui lui causa tant d�effroi qu�il dit � Sancho:</p><empty-line/><p>�Qu�est-ce que cela, Sancho? On dirait que mon cr�ne s�amollit, ou que ma cervelle fond, ou que je sue des pieds � la t�te. S�il est vrai que je sue, par ma foi, ce n�est pas de peur. Sans doute que c�est une terrible aventure, celle qui va m�arriver. Donne-moi, je te prie, quelque chose pour m�essuyer les yeux, car la sueur me coule si fort du front qu�elle m�aveugle.�</p><empty-line/><p>Sancho, sans rien dire, lui donna un mouchoir, et rendit gr�ce � Dieu de ce que son seigneur n�avait pas devin� le fin mot. Don Quichotte s�essuya, puis �ta sa salade pour voir ce que c��tait qui lui faisait froid � la t�te. Quand il vit cette bouillie blanche au fond de sa salade, il se l�approcha du nez, et d�s qu�il l�eut sentie:</p><empty-line/><p>�Par la vie de ma dame Dulcin�e du Toboso, s��cria-t-il, c�est du fromage mou que tu as mis l�-dedans, tra�tre, impudent, �cuyer malappris.�</p><empty-line/><p>Sancho r�pondit avec un grand flegme et une parfaite dissimulation:</p><empty-line/><p>�Si c�est du fromage blanc, donnez-le-moi, je le mangerai bien; ou plut�t que le diable le mange, car c�est lui qui l�aura mis l�. Est-ce que j�aurais eu l�audace de salir l�armet de Votre Gr�ce? Vous avez joliment trouv� le coupable! Par ma foi, seigneur, � ce que Dieu me fait comprendre, il faut que j�aie aussi des enchanteurs qui me pers�cutent, comme membre et cr�ature de Votre Gr�ce. Ils auront mis l� ces immondices pour exciter votre patience � la col�re, et me faire, selon l�usage, moudre les c�tes. Mais, en v�rit�, pour cette fois, ils auront saut� en l�air, et je me confie assez au bon jugement de mon seigneur, pour croire qu�il aura consid�r� que je n�ai ni fromage, ni lait, ni rien qui y ressemble, et que si je l�avais, je le mettrais plut�t dans mon estomac que dans la salade.</p><empty-line/><p>��Tout est possible� dit don Quichotte.</p><empty-line/><p>Cependant l�hidalgo regardait et s��tonnait, et il s��tonna bien davantage quand don Quichotte, apr�s s��tre essuy� la t�te, le visage, la barbe et la salade, s�affermit bien sur ses �triers, d�gaina � demi son �p�e, empoigna sa lance, et s��cria:</p><empty-line/><p>�Maintenant, advienne que pourra; me voici en disposition d�en venir aux mains avec Satan m�me en personne.�</p><empty-line/><p>Sur ces entrefaites, le char aux banderoles arriva. Il n�y avait d�autres personnes que le charretier, mont� sur ses mules, et un homme assis sur le devant de la voiture. Don Quichotte leur coupa le passage, et leur dit:</p><empty-line/><p>�O� allez-vous, fr�res? Qu�est-ce que ce chariot? Que menez-vous dedans, et quelles sont ces banni�res?�</p><empty-line/><p>Le charretier r�pondit:</p><empty-line/><p>�Ce chariot est � moi; ce que j�y m�ne, ce sont deux beaux lions dans leurs cages, que le gouverneur d�Oran envoie � la cour pour �tre offerts � Sa Majest�, et les banni�res sont celles du roi, notre seigneur, pour indiquer que c�est quelque chose qui lui appartient.</p><empty-line/><p>��Les lions sont-ils grands? demanda don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Si grands, r�pondit l�homme qui �tait juch� sur la voiture, que jamais il n�en est venu d�aussi grands d�Afrique en Espagne. Je suis le gardien des lions, et j�en ai conduit bien d�autres, mais comme ceux-l�, aucun. Ils sont m�le et femelle; le lion est dans la cage de devant, la lionne dans celle de derri�re, et ils sont affam�s maintenant, car ils n�ont rien mang� d�aujourd�hui. Ainsi, que Votre Gr�ce se d�tourne, et d�p�chons-nous d�arriver o� nous puissions leur donner � manger.�</p><empty-line/><p>Alors don Quichotte, se mettant � sourire:</p><empty-line/><p>�De petits lions � moi, dit-il, � moi de petits lions! et � ces heures-ci? Eh bien! pardieu, ces seigneurs les n�cromants qui les envoient ici vont voir si je suis homme � m�effrayer de lions. Descendez, brave homme; et, puisque vous �tes le gardien, ouvrez-moi ces cages, et mettez-moi ces b�tes dehors. C�est au milieu de cette campagne que je leur ferai conna�tre qui est don Quichotte de la Manche, en d�pit et � la barbe des enchanteurs qui me les envoient.</p><empty-line/><p>��Ta, ta! se dit alors l�hidalgo, notre bon chevalier vient de se d�couvrir. Le fromage blanc lui aura sans doute amolli le cr�ne et m�ri la cervelle.�</p><empty-line/><p>En ce moment, Sancho accourut aupr�s de lui.</p><empty-line/><p>�Ah! seigneur, s��cria-t-il, au nom de Dieu, que Votre Gr�ce fasse en sorte que mon seigneur don Quichotte ne se batte pas contre ces lions. S�il les attaque, ils nous mettront tous en morceaux.</p><empty-line/><p>��Comment! votre ma�tre est-il si fou, r�pondit l�hidalgo, que vous craigniez qu�il ne combatte ces animaux f�roces?</p><empty-line/><p>��Il n�est pas fou, reprit Sancho, mais audacieux.</p><empty-line/><p>��Je ferai en sorte qu�il ne le soit pas � ce point�, r�pliqua l�hidalgo. Et, s�approchant de don Quichotte, qui pressait vivement le gardien d�ouvrir les cages, il lui dit:</p><empty-line/><p>�Seigneur chevalier, les chevaliers errants doivent entreprendre les aventures qui offrent quelque chance de succ�s, mais non celles qui �tent toute esp�rance. La valeur qui va jusqu�� la t�m�rit� est plus pr�s de la folie que du courage; et d�ailleurs, ces lions ne viennent pas contre vous; ils n�y songent pas seulement. C�est un pr�sent offert � Sa Majest�; vous feriez mal de les retenir et d�emp�cher leur voyage.</p><empty-line/><p>��Allez, seigneur hidalgo, r�pondit don Quichotte, occupez-vous de votre chien d�arr�t docile ou de votre hardi furet, et laissez chacun faire son m�tier. Ceci me regarde, et je sais fort bien si c�est pour moi ou pour d�autres que viennent messieurs les lions.�</p><empty-line/><p>Puis, se tournant vers le gardien:</p><empty-line/><p>�Je jure Dieu, don maraud, lui dit-il, que, si vous n�ouvrez vite et vite ces cages, je vous cloue avec cette lance sur le chariot.�</p><empty-line/><p>Le charretier, qui vit la r�solution de ce fant�me arm� en guerre, lui dit alors:</p><empty-line/><p>�Que Votre Gr�ce, mon bon seigneur, veuille bien par charit� me laisser d�teler mes mules, et gagner avec elles un lieu de s�ret� avant que les lions s��chappent. S�ils me les tuaient, je serais perdu le reste de mes jours, car je n�ai d�autre bien que ce chariot et ces mules.</p><empty-line/><p>��� homme de peu de foi! r�pondit don Quichotte, descends et d�telle tes b�tes, et fais ce que tu voudras; mais tu verras bient�t que tu t�es donn� de la peine inutilement, et que tu pouvais fort bien t��pargner celle que tu vas prendre.�</p><empty-line/><p>Le charretier sauta par terre, et d�tela ses mules en toute h�te, tandis que le gardien des lions disait � haute voix:</p><empty-line/><p>�Je vous prends tous � t�moin que c�est contre ma volont� et par violence que j�ouvre les cages et que je l�che les lions; je proteste � ce seigneur que tout le mal et pr�judice que pourront faire ces b�tes courra pour son compte, y compris mes salaires et autres droits. H�tez-vous tous, seigneurs, de vous mettre en s�ret� avant que je leur ouvre, car pour moi je suis bien s�r qu�elles ne me feront aucun mal.�</p><empty-line/><p>L�hidalgo essaya une autre fois de persuader � don Quichotte de ne pas faire une semblable folie, lui disant que c��tait tenter Dieu que de se lancer en une si extravagante entreprise. Don Quichotte se borna � r�pondre qu�il savait ce qu�il faisait.</p><empty-line/><p>�Prenez-y bien garde, reprit l�hidalgo, car moi, je sais que vous vous trompez.</p><empty-line/><p>��Maintenant, seigneur, r�pliqua don Quichotte, si vous ne voulez pas �tre spectateur de ce que vous croyez devoir �tre une trag�die, piquez des deux � la jument pommel�e, et mettez-vous en lieu de s�ret�.�</p><empty-line/><p>Lorsque Sancho l�entendit ainsi parler, il vint � son tour, les larmes aux yeux, le supplier d�abandonner cette entreprise, en comparaison de laquelle toutes les autres avaient �t� pain b�nit, celle des moulins � vent, l�effroyable aventure des foulons, enfin tous les exploits qu�il avait accomplis dans le cours de sa vie.</p><empty-line/><p>�Prenez garde, seigneur, disait Sancho, qu�il n�y a point d�enchantement ici, ni chose qui y ressemble. J�ai vu � travers les grilles et les fentes de la cage une griffe de lion v�ritable, et j�en conclus que le lion auquel appartient une telle griffe est plus gros qu�une montagne.</p><empty-line/><p>��Allons donc, r�pondit don Quichotte, la peur te le fera bient�t para�tre plus gros que la moiti� du monde. Retire-toi, Sancho, et laisse-moi seul. Si je meurs ici, tu connais notre ancienne convention; tu iras trouver Dulcin�e, et je ne t�en dis pas davantage.�</p><empty-line/><p>� cela, il ajouta d�autres propos qui �t�rent toute esp�rance de le voir abandonner son extravagante r�solution.</p><empty-line/><p>L�homme au gaban vert aurait bien voulu s�y opposer de vive force; mais ses armes �taient trop in�gales, et d�ailleurs il ne lui parut pas prudent de se prendre de querelle avec un fou, comme don Quichotte lui semblait maintenant l��tre de tout point. Celui-ci revenant � la charge aupr�s du gardien et r�it�rant ses menaces avec violence, l�hidalgo se d�cida � piquer sa jument, Sancho le grison, et le charretier ses mules, pour s��loigner tous du chariot le plus qu�ils pourraient, avant que les lions sortissent de leurs cages. Sancho pleurait la mort de son seigneur, croyant bien que, cette fois, il laisserait la vie sous les griffes du lion; il maudissait son �toile, il maudissait l�heure o� lui �tait venue la pens�e de rentrer � son service; mais, tout en pleurant et se lamentant, il n�oubliait pas de rosser le grison � tour de bras pour s��loigner du chariot au plus vite.</p><empty-line/><p>Quand le gardien des lions vit que ceux qui avaient pris la fuite �taient d�j� loin, il recommen�a ses remontrances et ses intimations � don Quichotte.</p><empty-line/><p>�Je vous entends, r�pondit le chevalier, mais tr�ve d�intimations et de remontrances; tout cela serait peine perdue, et vous ferez mieux de vous d�p�cher.�</p><empty-line/><p>Pendant le temps qu�employa le gardien � ouvrir la premi�re cage, don Quichotte se mit � consid�rer s�il ne vaudrait pas mieux livrer la bataille � pied qu�� cheval, et, � la fin, il r�solut de combattre � pied, dans la crainte que Rossinante ne s��pouvant�t � la vue des lions. Aussit�t il saute de cheval, jette sa lance, embrasse son �cu, d�gaine son �p�e; puis, d�un pas assur� et d�un c�ur intr�pide, s�en va, avec une merveilleuse bravoure, se camper devant le chariot, en se recommandant du fond de l��me, d�abord � Dieu, puis � sa Dulcin�e.</p><empty-line/><p>Il faut savoir qu�en arrivant � cet endroit, l�auteur de cette v�ridique histoire s��crie dans un transport d�admiration:</p><empty-line/><p id="_ftnref114">�� vaillant, � courageux par-dessus toute expression don Quichotte de la Manche! miroir o� peuvent se mirer tous les braves du monde! nouveau don Manuel Ponce de L�on, qui fut la gloire et l�honneur des chevaliers espagnols! Avec quelles paroles conterai-je cette prouesse �pouvantable? avec quelles raisons persuasives la rendrai-je croyable aux si�cles � venir? quelles louanges trouverai-je qui puissent convenir et suffire � ta gloire, fussent-elles hyperboles sur hyperboles? toi � pied, toi seul, toi intr�pide, toi magnanime, n�ayant qu�une �p�e dans une main, et non de ces lames tranchantes marqu�es au petit chien <a type="note" l:href="#_ftn114">[114]</a>, dans l�autre un �cu, et non d�acier tr�s-propre et tr�s-luisant, tu attends de pied ferme les deux plus formidables lions qu�aient nourris les for�ts africaines. Ah! que tes propres exploits parlent � ta louange, valeureux Manchois; quant � moi, je les laisse � eux-m�mes, car les paroles me manquent pour les louer dignement.�</p><empty-line/><p>Ici l�auteur termine l�exclamation qu�on vient de rapporter, et, passant outre, rattache le fil de son histoire. Quand le gardien de la m�nagerie, dit-il, vit que don Quichotte s��tait mis en posture, et qu�il fallait � toute force l�cher le lion m�le, sous peine d�encourir la disgr�ce du col�rique et audacieux chevalier, il ouvrit � deux battants la premi�re cage o� se trouvait, comme on l�a dit, cet animal, lequel parut d�une grandeur d�mesur�e et d�un �pouvantable aspect. La premi�re chose qu�il fit fut de se tourner et retourner dans la cage o� il �tait couch�, puis de s��tendre tout de son long en allongeant la patte et en desserrant la griffe. Ensuite il ouvrit la gueule, b�illa lentement, et, tirant deux pieds de langue, il s�en frotta les yeux et s�en lava toute la face. Cela fait, il mit la t�te hors de la cage, et regarda de tous c�t�s avec des yeux ardents comme deux charbons; regard et geste capables de jeter l�effroi dans le c�ur de la t�m�rit� m�me. Don Quichotte seul l�observait attentivement, br�lant du d�sir que l�animal s��lan��t du char et en v�nt aux mains avec lui, car il comptait bien le mettre en pi�ces entre les siennes.</p><empty-line/><p>Ce fut jusqu�� ce point qu�alla son incroyable folie. Mais le g�n�reux lion, plus courtois qu�arrogant, ne faisant nul cas d�enfantillages et de bravades, apr�s avoir regard� de c�t� et d�autre, tourna le dos, montra son derri�re � don Quichotte, et, avec un sang-froid merveilleux, alla se recoucher dans sa cage. Lorsque don Quichotte vit cela, il ordonna au gardien de prendre un b�ton et de l�irriter en le frappant pour le faire sortir.</p><empty-line/><p>�Quant � cela, je n�en ferai rien, s��cria le gardien; car si je l�excite, le premier qu�il mettra en pi�ces ce sera moi. Que Votre Gr�ce, seigneur chevalier, se contente de ce qu�elle a fait; c�est tout ce qu�on peut dire en fait de vaillance, et n�ayez pas l�envie de tenter une seconde fois la fortune. Le lion a la porte ouverte; il est libre de sortir ou de rester; s�il n�est pas encore sorti, il ne sortira pas de toute la journ�e. Mais Votre Gr�ce a bien manifest� la grandeur de son �me. Aucun brave, � ce que j�imagine, n�est tenu de faire plus que de d�fier son ennemi et de l�attendre en rase campagne. Si le provoqu� ne vient pas, sur lui tombe l�infamie, et le combattant exact au rendez-vous gagne la couronne de la victoire.</p><empty-line/><p>��Au fait, c�est la v�rit�, r�pondit don Quichotte; ferme la porte, mon ami, et donne-moi un certificat, dans la meilleure forme que tu pourras trouver, de ce que tu viens de me voir faire, � savoir; que tu as ouvert au lion, que je l�ai attendu, qu�il n�est pas sorti, que je l�ai attendu de nouveau, que de nouveau il a refus� de sortir, et qu�il s�est all� recoucher. Je ne dois rien de plus; arri�re les enchantements, et que l�aide de Dieu soit � la raison, � la justice, � la v�ritable chevalerie! et ferme la porte, comme je l�ai dit, pendant que je ferai signe aux fuyards, pour qu�ils reviennent apprendre cette prouesse de ta propre bouche.�</p><empty-line/><p>Le gardien ne se le fit pas dire deux fois, et don Quichotte, mettant au bout de sa lance le mouchoir avec lequel il avait essuy� sur son visage la pluie du fromage blanc, se mit � appeler ceux qui ne cessaient de fuir et de tourner la t�te � chaque pas, tous attroup�s autour de l�hidalgo. Sancho aper�ut le signal du mouchoir blanc:</p><empty-line/><p>�Qu�on me tue, dit-il, si mon seigneur n�a pas vaincu les b�tes f�roces, car il nous appelle.�</p><empty-line/><p>Ils s�arr�t�rent tous trois et reconnurent que celui qui faisait les signes �tait bien don Quichotte. Perdant un peu de leur frayeur, ils se rapproch�rent peu � peu jusqu�� ce qu�ils pussent entendre les cris de don Quichotte qui les appelait. Finalement, ils revinrent aupr�s du chariot, et quand ils arriv�rent, don Quichotte dit au charretier:</p><empty-line/><p>�Allons, fr�re, attelez vos mules et continuez votre voyage. Et toi, Sancho, donne-lui deux �cus d�or, pour lui et pour le gardien des lions, en r�compense du temps que je leur ai fait perdre.</p><empty-line/><p>��Je les donnerai de bien bon c�ur, r�pondit Sancho; mais les lions, que sont-ils devenus? sont-ils morts ou vifs?�</p><empty-line/><p>Alors le gardien, prenant son temps et ses aises, se mit � conter par le menu la fin de la bataille, exag�rant de son mieux la vaillance de don Quichotte.</p><empty-line/><p>�� la vue du chevalier, dit-il, le lion, intimid�, n�osa pas sortir de la cage, bien que j�aie tenu la porte ouverte un bon espace de temps; et quand j�ai dit � ce chevalier que c��tait tenter Dieu que d�exciter le lion pour l�obliger par force � sortir, comme il voulait que je fisse, ce n�est qu�� son corps d�fendant et contre sa volont� qu�il m�a permis de fermer la porte.</p><empty-line/><p>��Hein! que t�en semble, Sancho? s��cria don Quichotte; y a-t-il des enchantements qui pr�valent contre la v�ritable valeur? Les enchanteurs pourront bien m��ter la bonne chance; mais le c�ur et le courage, je les en d�fie.�</p><empty-line/><p>Sancho donna les deux �cus, le charretier attela ses b�tes, le gardien baisa les mains � don Quichotte en signe de reconnaissance, et lui promit de conter ce vaillant exploit au roi lui-m�me quand il le verrait � la cour.</p><empty-line/><p id="_ftnref115">�Eh bien, reprit don Quichotte, si par hasard Sa Majest� demande qui l�a fait, vous lui direz que c�est LE CHEVALIER DES LIONS; car d�sormais je veux qu�en ce nom se change, se troque et se transforme celui que j�avais jusqu�� pr�sent port�, de <emphasis>Chevalier de la Triste-f�gure. En cela, je ne fais que suivre l�antique usage des chevaliers errants, qui changeaient de nom quand il leur en prenait fantaisie, ou quand ils y trouvaient leur compte.</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn115">[115]</a>�</p><empty-line/><p id="_ftnref116">Cela dit, le chariot reprit sa route, et don Quichotte, Sancho et l�homme au gaban vert continu�rent la leur. <a type="note" l:href="#_ftn116">[116]</a></p><empty-line/><p>Pendant tout ce temps, don Diego de Miranda n�avait pas dit un mot, tant il mettait d�attention � observer les actions et les paroles de don Quichotte, qui lui paraissait un homme sens� atteint de folie, et un fou dou� de bon sens. Il n�avait pas encore connaissance de la premi�re partie de son histoire; car, s�il en e�t fait la lecture, il ne serait pas tomb� dans cette surprise o� le jetaient les actions et les paroles du chevalier, puisqu�il aurait connu de quelle esp�ce �tait sa folie. Ne la connaissant pas, il le prenait, tant�t pour un homme sens�, tant�t pour un fou, car ce qu�il disait �tait raisonnable, �l�gant, bien exprim�, et ce qu�il faisait, extravagant, t�m�raire, absurde. L�hidalgo se disait:</p><empty-line/><p>�Quelle folie peut-il y avoir plus grande que celle de se mettre sur la t�te une salade pleine de fromage blanc, et de s�imaginer que les enchanteurs vous amollissent le cr�ne? quelle t�m�rit�, quelle extravagance plus grande que de vouloir se battre par force avec des lions?�</p><empty-line/><p>Don Quichotte le tira de cette r�verie, et coupa court � ce monologue en lui disant:</p><empty-line/><p id="_ftnref117">�Je parierais, seigneur don Diego de Miranda, que Votre Gr�ce me tient dans son opinion pour un homme insens�, pour un fou. Et vraiment, je ne m�en �tonnerais pas, car mes �uvres ne peuvent rendre t�moignage d�autre chose. Eh bien, je veux pourtant faire observer � Votre Gr�ce que je ne suis pas aussi fou, pas aussi timbr� que je dois en avoir l�air. Il sied bien � un brillant chevalier de donner, au milieu de la place, et sous les yeux de son roi, un coup de lance � un brave taureau <a type="note" l:href="#_ftn117">[117]</a>; il sied bien � un chevalier, couvert d�armes resplendissantes, de parcourir la lice devant les dames, dans de joyeux tournois; il sied bien enfin � tous ces chevaliers d�amuser la cour de leurs princes, et de l�honorer, si l�on peut ainsi dire, par tous ces exercices en apparence militaires. Mais il sied bien mieux encore � un chevalier errant d�aller par les solitudes, les d�serts, les croisi�res de chemins, les for�ts et les montagnes, chercher de p�rilleuses aventures avec le d�sir de leur donner une heureuse issue, seulement pour acqu�rir une c�l�brit� glorieuse et durable. Il sied mieux, dis-je, � un chevalier errant de secourir une veuve dans quelque d�sert inhabitable, qu�� un chevalier de cour de s�duire une jeune fille dans le sein des cit�s. Tous les chevaliers, d�ailleurs, ont leurs exercices particuliers. Que celui de cour serve les dames, qu�il rehausse par ses livr�es la cour de son roi, qu�il d�fraye les gentilshommes pauvres au splendide service de sa table, qu�il porte un d�fi dans une joute, qu�il soit tenant dans un tournoi <a type="note" l:href="#_ftn118">[118]</a>, qu�il se montre grand, lib�ral, magnifique, et surtout bon chr�tien; alors il remplira convenablement son devoir. Mais que le chevalier errant cherche les extr�mit�s du monde, qu�il p�n�tre dans les labyrinthes les plus inextricables, qu�il affronte � chaque pas l�impossible, qu�il r�siste, au milieu des d�serts, aux ardents rayons du soleil dans la canicule, et, pendant l�hiver, � l��pre incl�mence des vents et de la gel�e, qu�il ne s�effraye pas des lions, qu�il ne tremble pas en face des vampires et des andriaques; car chercher ceux-ci, braver ceux-l�, et les vaincre tous, voil� ses principaux et v�ritables exercices. Moi donc, puisqu�il m�est �chu en partage d��tre membre de la chevalerie errante, je ne puis me dispenser d�entreprendre tout ce qui me semble tomber sous la juridiction de ma profession. Ainsi, il m�appartenait directement d�attaquer ces lions tout � l�heure, quoique je connusse que c��tait une t�m�rit� sans bornes. Je sais bien, en effet, ce que c�est que la valeur; c�est une vertu plac�e entre deux vices extr�mes, la l�chet� et la t�m�rit�. Mais il est moins mal � l�homme vaillant de monter jusqu�� toucher le point o� il serait t�m�raire, que de descendre jusqu�� toucher le point o� il serait l�che. Car, ainsi qu�il est plus facile au prodigue qu�� l�avare de devenir lib�ral, il est plus facile au t�m�raire de se faire v�ritablement brave, qu�au l�che de monter � la v�ritable valeur. Quant � ce qui est d�affronter des aventures, croyez-moi, seigneur don Diego, il y a plus � perdre en reculant qu�en avan�ant; car lorsqu�on dit: �Ce chevalier est audacieux et t�m�raire�, cela r�sonne mieux aux oreilles des gens que de dire: �Ce chevalier est timide et poltron.�</p><empty-line/><p>��J�affirme, seigneur don Quichotte, r�pondit don Diego, que tout ce qu�a dit et fait Votre Gr�ce est tir� au cordeau de la droite raison, et je suis convaincu que, si les lois et les r�glements de la chevalerie venaient � se perdre, ils se retrouveraient dans votre c�ur, comme dans leur d�p�t naturel et leurs propres archives. Mais pressons-nous un peu, car il serait tard, d�arriver � mon village et � ma maison; l�, Votre Gr�ce se reposera du travail pass�, qui, s�il n�a pas fatigu� le corps, a du moins fatigu� l�esprit, ce qui cause aussi d�habitude la fatigue du corps.</p><empty-line/><p>��Je tiens l�invitation � grand honneur et grand�merci, seigneur don Diego�, r�pondit don Quichotte.</p><empty-line/><p>Ils se mirent alors � piquer leurs montures un peu plus qu�auparavant, et il pouvait �tre deux heures de l�apr�s-midi quand ils arriv�rent � la maison de don Diego, que don Quichotte appelait le <emphasis>chevalier du Gaban-Vert</emphasis>.</p></section><section><title><p id="_Toc106455346">Chapitre XVIII</p></title><p><emphasis>De ce qui arriva � don Quichotte dans le ch�teau ou la maison du chevalier du Gaban-Vert, ainsi que d�autres choses extravagantes</emphasis></p><empty-line/><p>Don Quichotte trouva la maison de don Diego spacieuse, comme elles le sont � la campagne, avec les armes sculpt�es en pierre brute sur la porte d�entr�e; la cave s�ouvrant dans la cour, et, sous le portail, plusieurs grandes cruches de terre � garder le vin, rang�es en rond. Comme ces cruches se fabriquent au Toboso, elles lui rappel�rent le souvenir de sa dame enchant�e; et, soupirant aussit�t, sans prendre garde � ce qu�il disait ni � ceux qui pouvaient l�entendre, il s��cria:</p><empty-line/><p id="_ftnref119">�� doux tr�sor, trouv� pour mon malheur! doux et joyeux quand Dieu le voulait bien <a type="note" l:href="#_ftn119">[119]</a>! � cruches tobosines, qui avez rappel� � mon souvenir le doux tr�sor de mon amer chagrin!�</p><empty-line/><p>Ces exclamations furent entendues de l��tudiant po�te, fils de don Diego, qui �tait venu le recevoir avec sa m�re; et la m�re et le fils rest�rent interdits devant l��trange figure de don Quichotte. Celui-ci, mettant pied � terre, alla avec une courtoisie parfaite demander � la dame ses mains � baiser, et don Diego lui dit:</p><empty-line/><p>�Recevez, madame, avec votre bonne gr�ce accoutum�e, le seigneur don Quichotte de la Manche, que je vous pr�sente, chevalier errant de profession, et le plus vaillant, le plus discret qui soit au monde.�</p><empty-line/><p>La dame, qui se nommait do�a Cristina, le re�ut avec de grands t�moignages de politesse et de bienveillance, tandis que don Quichotte s�offrait � son service avec les expressions les plus choisies et les plus courtoises. Il r�p�ta presque les m�mes c�r�monies avec l��tudiant, que don Quichotte, en l��coutant parler, tint pour un jeune homme de sens et d�esprit.</p><empty-line/><p>Ici, l�auteur de cette histoire d�crit avec tous ses d�tails la maison de don Diego, peignant dans cette description tout ce que contient la maison d�un riche gentilhomme campagnard. Mais le traducteur a trouv� bon de passer ces minuties sous silence, parce qu�elles ne vont pas bien � l�objet principal de l�histoire, laquelle tire plus de force de la v�rit� que de froides digressions.</p><empty-line/><p>On fit entrer don Quichotte dans une salle o� Sancho le d�sarma, et il resta en chausses � la vallonne et en pourpoint de chamois tout souill� de la moisissure des armes. Il portait un collet vallon, � la fa�on des �tudiants, sans amidon ni dentelle; ses brodequins �taient jaunes et ses souliers enduits de cire. Il passa sur l��paule sa bonne �p�e, qui pendait � un baudrier de peau de loup marin, et qu�il ne ceignait pas autour de son corps, parce qu�il fut, dit-on, malade des reins pendant de longues ann�es. Il jeta enfin sur son dos un petit manteau de bon drap brun. Mais, avant toutes choses, dans cinq ou six chaudronn�es d�eau (car sur la quantit� des chaudronn�es il y a quelque diff�rence) il se lava la t�te et le visage, et pourtant la derni�re eau restait encore couleur de petit-lait, gr�ce � la gourmandise de Sancho et � l�acquisition du fatal fromage blanc qui avait si bien barbouill� son ma�tre.</p><empty-line/><p>Par� de ces beaux atours, et prenant une contenance aimable et d�gag�e, don Quichotte entra dans une autre pi�ce, o� l�attendait l��tudiant pour lui faire compagnie jusqu�� ce que la table f�t mise; car, pour la venue d�un si noble h�te, madame Do�a Christina avait voulu montrer qu�elle savait bien recevoir ceux qui arrivaient chez elle.</p><empty-line/><p>Pendant que don Quichotte se d�sarmait, don Lorenzo (ainsi se nommait le fils de don Diego) eut le temps de dire � son p�re:</p><empty-line/><p>�Que faut-il penser, seigneur, de ce gentilhomme que Votre Gr�ce vient de nous amener � la maison? Son nom, sa figure, et ce que vous dites qu�il est chevalier errant, nous ont jet�s, ma m�re et moi, dans une grande surprise.</p><empty-line/><p>��Je n�en sais vraiment rien, mon fils, r�pliqua don Diego. Tout ce que je puis dire, c�est que je l�ai vu faire des choses dignes du plus grand fou du monde, et tenir des propos si raisonnables qu�ils effa�aient ses actions. Mais parle-lui toi-m�me, t�te le pouls � sa science, et, puisque tu es spirituel, juge de son esprit ou de sa sottise le plus convenablement possible, bien qu�� vrai dire, je le tienne plut�t pour fou que pour sage.�</p><empty-line/><p>Apr�s cela, don Lorenzo alla, comme on l�a dit, faire compagnie � don Quichotte, et, dans la conversation qu�ils eurent ensemble, don Quichotte dit, entre autres choses, � don Lorenzo:</p><empty-line/><p>�Le seigneur don Diego de Miranda, p�re de Votre Gr�ce, m�a fait part du rare talent et de l�esprit ing�nieux que vous poss�dez; il m�a dit surtout que Votre Gr�ce est un grand po�te.</p><empty-line/><p>��Po�te, c�est possible, r�pondit don Lorenzo; mais grand, je ne m�en flatte pas. La v�rit� est que je suis quelque peu amateur de la po�sie, et que j�aime � lire les bons po�tes; mais ce n�est pas une raison pour qu�on me donne le nom de grand po�te, comme a dit mon p�re.</p><empty-line/><p>��Cette humilit� me pla�t, r�pondit don Quichotte, car il n�y a pas de po�te qui ne soit arrogant et ne pense de lui-m�me qu�il est le premier po�te du monde.</p><empty-line/><p>��Il n�y a pas non plus de r�gle sans exception, reprit don Lorenzo, et tel peut se rencontrer qui soit po�te et ne pense pas l��tre.</p><empty-line/><p id="_ftnref120">��Peu sont dans ce cas, r�pondit don Quichotte; mais dites-moi, je vous prie, quels sont les vers que vous avez maintenant sur le m�tier, et qui vous tiennent, � ce que m�a dit votre p�re, un peu soucieux et pr�occup�. Si c�est quelque glose, par hasard, je m�entends assez bien en fait de gloses, et je serais enchant� de les voir. S�il s�agit d�une joute litt�raire <a type="note" l:href="#_ftn120">[120]</a>, que Votre Gr�ce t�che d�avoir le second prix; car le premier se donne toujours � la faveur ou � la qualit� de la personne, tandis que le second ne s�obtient que par stricte justice, de mani�re que le troisi�me devient le second, et que le premier, � ce compte, n�est plus que le troisi�me, � la fa�on des licences qui se donnent dans les universit�s. Mais, cependant, c�est une grande chose que le nom de premier prix.</p><empty-line/><p>��Jusqu�� pr�sent, se dit tout bas don Lorenzo, je ne puis vous prendre pour fou; continuons. Il me semble, dit-il, que Votre Gr�ce a fr�quent� les �coles; quelles sciences avez-vous �tudi�es?</p><empty-line/><p>��Celle de la chevalerie errante, r�pondit don Quichotte, qui est aussi haute que celle de la po�sie, et qui la passe m�me d�au moins deux doigts.</p><empty-line/><p>��Je ne sais quelle est cette science, r�pliqua don Lorenzo, et jusqu�� pr�sent je n�en avais pas ou� parler.</p><empty-line/><p id="_ftnref121">��C�est une science, repartit don Quichotte, qui renferme en elle toutes les sciences du monde. En effet, celui qui la professe doit �tre jurisconsulte et conna�tre les lois de la justice distributive et commutative, pour rendre � chacun ce qui lui appartient. Il doit �tre th�ologien, pour savoir donner clairement raison de la foi chr�tienne qu�il professe, en quelque part qu�elle lui soit demand�e. Il doit �tre m�decin, et surtout botaniste, pour conna�tre, au milieu des d�serts et des lieux inhabit�s, les herbes qui ont la vertu de gu�rir les blessures, car le chevalier errant ne doit pas chercher � tout bout de champ quelqu�un pour le panser. Il doit �tre astronome, pour conna�tre par les �toiles combien d�heures de la nuit sont pass�es, sous quel climat, en quelle partie du monde il se trouve. Il doit savoir les math�matiques, car � chaque pas il aura besoin d�elles; et laissant de c�t�, comme bien entendu, qu�il doit �tre orn� de toutes les vertus th�ologales et cardinales, je passe � d�autres bagatelles, et je dis qu�il doit savoir nager comme on dit que nageait le poisson Nicolas <a type="note" l:href="#_ftn121">[121]</a>. Il doit savoir ferrer un cheval, mettre la selle et la bride; et, remontant aux choses d�en haut, il doit garder sa foi � Dieu et � sa dame <a type="note" l:href="#_ftn122">[122]</a>; il doit �tre chaste dans les pens�es, d�cent dans les paroles, lib�ral dans les �uvres, vaillant dans les actions, patient dans les peines, charitable avec les n�cessiteux, et finalement, demeurer le ferme champion de la v�rit�, d�t-il, pour la d�fendre, exposer et perdre la vie. De toutes ces grandes et petites qualit�s se compose un bon chevalier errant; voyez maintenant, seigneur don Lorenzo, si c�est une science � la bavette, celle qu�apprend le chevalier qui l��tudie pour en faire sa profession, et si elle peut se mettre au niveau des plus hupp�es que l�on enseigne dans les gymnases et les �coles!</p><empty-line/><p>��S�il en �tait ainsi, r�pondit don Lorenzo, je dirais que cette science l�emporte sur toutes les autres.</p><empty-line/><p>��Comment, s�il en �tait ainsi? r�pliqua don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Ce que je veux dire, reprit don Lorenzo, c�est que je doute qu�il y ait eu et qu�il y ait � cette heure des chevaliers errants, et surtout par�s de tant de vertus.</p><empty-line/><p>��J�ai d�j� dit bien des fois ce que je vais r�p�ter, r�pondit don Quichotte; c�est que la plupart des gens de ce monde sont d�avis qu�il n�y a pas eu de chevaliers errants; et comme je suis d�avis que, si le ciel ne leur fait miraculeusement entendre cette v�rit�, qu�il y en eut et qu�il y en a, toute peine serait prise inutilement, ainsi que me l�a maintes fois prouv� l�exp�rience, je ne veux pas m�arr�ter maintenant � tirer Votre Gr�ce de l�erreur qu�elle partage avec tant d�autres. Ce que je pense faire, c�est prier le ciel qu�il vous en tire et vous fasse comprendre combien furent v�ritables et n�cessaires au monde les chevaliers errants, dans les si�cles pass�s, et combien ils seraient utiles dans le si�cle pr�sent, s�ils �taient encore de mise. Mais aujourd�hui triomphent, pour les p�ch�s du monde, la paresse, l�oisivet�, la gourmandise et la mollesse.</p><empty-line/><p>��Voil� que notre h�te nous �chappe, s��cria tout bas don Lorenzo; mais pourtant c�est un fou remarquable, et je serais moi-m�me un sot de n�en pas avoir cette opinion.�</p><empty-line/><p>L� se termina leur entretien, parce qu�on les appela pour d�ner. Don Diego demanda � son fils ce qu�il avait pu tirer au net de l�esprit de son h�te:</p><empty-line/><p>�Je d�fie, r�pondit le jeune homme, tous les m�decins et tous les copistes de rien tirer du brouillon de sa folie. C�est un fou pour ainsi dire entrelard�, qui a des intervalles lucides.�</p><empty-line/><p>On se mit � table, et le d�ner fut, comme don Diego avait dit en chemin qu�il avait coutume de l�offrir � ses convives, bien servi, abondant et savoureux. Mais ce qui enchanta le plus don Quichotte, ce fut le merveilleux silence qu�on gardait dans toute la maison, qui ressemblait � un couvent de chartreux. Quand on eut enlev� la nappe, r�cit� les gr�ces et jet� de l�eau sur les mains, don Quichotte pria instamment don Lorenzo de lui dire les vers de la joute litt�raire. L��tudiant r�pondit:</p><empty-line/><p>�Pour ne pas ressembler � ces po�tes qui, lorsqu�on leur demande de r�citer leurs vers, s�y refusent, et, quand on ne les leur demande pas, nous les jettent au nez, je dirai ma glose, de laquelle je n�esp�re aucun prix, car c�est uniquement comme exercice d�esprit que je l�ai faite.</p><empty-line/><p>��Un de mes amis, homme habile, reprit don Quichotte, �tait d�avis qu�il ne fallait fatiguer personne � gloser des vers. La raison, disait-il, c�est que jamais la glose ne peut atteindre au texte, et que la plupart du temps elle s��loigne de son sens et de son objet; que d�ailleurs les lois de la glose sont trop s�v�res, qu�elles ne souffrent ni interrogations, ni les mots <emphasis>dit-il </emphasis>ou <emphasis>dirais-je, </emphasis>qu�elles ne permettent ni de faire avec les verbes des substantifs, ni de changer le sens du propre au figur�, et qu�enfin elles contiennent foule d�entraves et de difficult�s qui encha�nent et embarrassent les glossateurs, comme Votre Gr�ce doit parfaitement le savoir.</p><empty-line/><p>��En v�rit�, seigneur don Quichotte, dit don Lorenzo, je voudrais prendre Votre Gr�ce dans une erreur soutenue et r�p�t�e; mais je ne puis, car vous me glissez des mains comme une anguille.</p><empty-line/><p>��Je n�entends pas, r�pondit don Quichotte, ce que dit ni ce que veut dire Votre Gr�ce par ces mots, que je lui glisse des mains.</p><empty-line/><p>��Je me ferai bient�t entendre, r�pliqua don Lorenzo; mais maintenant, que Votre Gr�ce veuille bien �couter les vers glos�s et la glose. Les voici:</p><empty-line/><p><emphasis>Si pour moi ce qui fut revient � �tre,</emphasis></p><p><emphasis>Je n�aurai plus besoin d�esp�rer</emphasis></p><p><emphasis>Ou bien que le temps vienne d�j�</emphasis></p><p id="_ftnref123"><emphasis>De ce qui doit ensuite advenir</emphasis>. <a type="note" l:href="#_ftn123">[123]</a></p><empty-line/><p>GLOSE</p><empty-line/><p>�� la fin, comme tout passe, s�est pass� aussi le bien qu�en un temps m�avait donn� la Fortune lib�rale. Mais elle ne me l�a plus rendu, ni en abondance, ni avec �pargne. Il y a des si�cles que tu me vois, Fortune, prostern� � tes pieds; rends-moi mon bonheur pass�, et je serai pleinement heureux, <emphasis>si pour moi ce qui fut revient � �tre</emphasis>.</p><empty-line/><p>�Je ne veux d�autre plaisir ni d�autre gloire, d�autre palme, d�autre victoire ni d�autre triomphe, que de retrouver le contentement, qui est une peine dans ma m�moire. Si tu me ram�nes � ce point, Fortune, � l�instant se calmera toute l�ardeur de mon feu, et surtout si ce bien vient sur-le-champ, <emphasis>je n�aurai plus besoin d�esp�rer</emphasis>.</p><empty-line/><p>�Je demande des choses impossibles, car que le temps revienne � �tre ce qu�une fois il a �t�, c�est une chose � laquelle aucun pouvoir sur la terre n�est encore parvenu. Le temps court, il vole, il part l�g�rement pour ne plus revenir, et l�on se tromperait en pensant ou que d�j� le temps f�t pass�, <emphasis>ou bien que le temps vienne d�j�</emphasis>.</p><empty-line/><p>�Vivre en continuelle perplexit�, tant�t avec l�espoir, tant�t avec la crainte, c�est une mort manifeste, et il vaut mieux, en mourant, chercher une issue � la douleur. Mon int�r�t serait d�en finir; mais il n�en est pas ainsi, car, par une meilleure r�flexion, ce qui me rend la vie, c�est la crainte <emphasis>de ce qui doit ensuite advenir</emphasis>.�</p><empty-line/><p>Quand don Lorenzo eut achev� de d�biter sa glose, don Quichotte se leva tout debout, et, lui saisissant la main droite, il s��cria, d�une voix haute qui ressemblait � des cris:</p><empty-line/><p id="_ftnref124">�Par le ciel et toutes ses grandeurs, g�n�reux enfant, vous �tes le meilleur po�te de l�univers; vous m�ritez d��tre couronn� de lauriers, non par Chypre, ni par Ga�te, comme a dit un po�te auquel Dieu fasse mis�ricorde <a type="note" l:href="#_ftn124">[124]</a>, mais par les acad�mies d�Ath�nes, si elles existaient encore, et par celles aujourd�hui existantes de Paris, de Boulogne et de Salamanque. Pl�t � Dieu que les juges qui vous refuseraient le premier prix fussent perc�s de fl�ches par Apollon, et que jamais les Muses ne franchissent le seuil de leurs portes! R�citez-moi, seigneur, je vous en supplie, quelques vers de grande mesure, car je veux sonder sur tous les points votre admirable g�nie. <a type="note" l:href="#_ftn125">[125]</a>�</p><empty-line/><p>Est-il besoin de dire que don Lorenzo fut ravi de se voir louer par don Quichotte, bien qu�il le t�nt pour un fou? � puissance de l�adulation! que tu as d��tendue et que tu portes loin les limites de ton agr�able juridiction! Don Lorenzo rendit hommage � cette v�rit�, car il condescendit au d�sir de don Quichotte, en lui r�citant ce sonnet sur l�histoire de Pyrame et Thisb�:</p><empty-line/><p>SONNET</p><empty-line/><p>�Le mur est bris� par la belle jeune fille qui ouvrit le c�ur g�n�reux de Pyrame. L�amour part de Chypre, et va en droiture voir la fente �troite et prodigieuse.</p><empty-line/><p>�L� parle le silence, car la voix n�ose point passer par un si �troit d�troit; les �mes, oui, car l�amour a coutume de rendre facile la plus difficile des choses.</p><empty-line/><p>�Le d�sir a mal r�ussi, et la d�marche de l�imprudente vierge attire, au lieu de son plaisir, sa mort. Voyez quelle histoire:</p><empty-line/><p>�Tous deux en m�me temps, � cas �trange! les tue, les couvre et les ressuscite, une �p�e, une tombe, un souvenir.�</p><empty-line/><p>�B�ni soit Dieu! s��cria don Quichotte quand il eut entendu le sonnet de don Lorenzo; parmi la multitude de po�tes consomm�s qui vivent aujourd�hui, je n�ai pas vu un po�te aussi consomm� que Votre Gr�ce, mon cher seigneur; c�est du moins ce que me donne � penser l�ing�nieuse composition de ce sonnet.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte resta quatre jours parfaitement trait� dans la maison de don Diego. Au bout de ce temps, il lui demanda la permission de partir.</p><empty-line/><p>�Je vous suis tr�s-oblig�, lui dit-il, du bon accueil que j�ai re�u dans votre maison; mais comme il sied mal aux chevaliers errants de donner beaucoup d�heures � l�oisivet� et � la mollesse, je veux aller remplir le devoir de ma profession en cherchant les aventures, dont j�ai connaissance que cette terre abonde. J�esp�re ainsi passer le temps, en attendant l��poque des joutes de Saragosse, qui sont l�objet direct de mon voyage. Mais je veux d�abord p�n�trer dans la caverne de Mont�sinos, de laquelle on conte tant et de si grandes merveilles dans ces environs; je chercherai en m�me temps � d�couvrir l�origine et les v�ritables sources des sept lacs appel�s vulgairement lagunes de Ruidera.�</p><empty-line/><p>Don Diego et son fils lou�rent hautement sa noble r�solution, et l�engag�rent � prendre de leur maison et de leur bien tout ce qui lui ferait plaisir, s�offrant � lui rendre service avec toute la bonne volont� possible, oblig�s qu�ils y �taient par le m�rite de sa personne et l�honorable profession qu�il exer�ait.</p><empty-line/><p>Enfin le jour du d�part arriva, aussi joyeux pour don Quichotte que triste et fatal pour Sancho Panza, qui, se trouvant fort bien de l�abondance des cuisines de don Diego, se d�solait de retourner � la disette en usage dans les for�ts et dans les d�serts, et d��tre r�duit aux ch�tives provisions de son bissac. N�anmoins, il le remplit tout comble de ce qui lui sembla le plus n�cessaire. Quand don Quichotte prit cong� de ses h�tes, il dit � don Lorenzo:</p><empty-line/><p>�Je ne sais si j�ai d�j� dit � Votre Gr�ce, et, en tout cas, je le lui r�p�te, que si vous voulez abr�ger les peines et le chemin pour arriver au fa�te inaccessible de la renomm�e, vous n�avez qu�une chose � faire: laissez le sentier de la po�sie, quelque peu �troit, et prenez le sentier de la chevalerie errante. Cela suffit pour devenir empereur en un tour de main.�</p><empty-line/><p>Par ces propos, don Quichotte acheva de d�cider le proc�s de sa folie, et plus encore par ceux qu�il ajouta:</p><empty-line/><p id="_ftnref126">�Dieu sait, dit-il, si je voudrais emmener avec moi le seigneur don Lorenzo, pour lui enseigner comment il faut �pargner les humbles et fouler aux pieds les superbes <a type="note" l:href="#_ftn126">[126]</a>, vertus inh�rentes � la profession que j�exerce. Mais, puisque son jeune �ge ne l�exige point encore, et que ses louables �tudes s�y refusent, je me bornerai � lui donner un conseil; c�est qu��tant po�te, il pourra devenir c�l�bre s�il se guide plut�t sur l�opinion d�autrui que sur la sienne propre. Il n�y a ni p�re ni m�re auxquels leurs enfants semblent laids, et, pour les enfants de l�intelligence, cette erreur a plus cours encore.�</p><empty-line/><p>Le p�re et le fils s��tonn�rent de nouveau des propos entrem�l�s de don Quichotte, tant�t sens�s, tant�t extravagants, et de la t�nacit� qu�il mettait � se lancer incessamment � la qu�te de ses malchanceuses aventures, terme et but de tous ses d�sirs. Apr�s s��tre mutuellement r�it�r� les politesses et les offres de service, avec la gracieuse permission de la dame du ch�teau, don Quichotte et Sancho s��loign�rent, l�un sur Rossinante, l�autre sur le grison.</p></section><section><title><p id="_Toc106455347">Chapitre XIX</p></title><p><emphasis>O� l�on raconte l�aventure du berger amoureux, avec d�autres �v�nements gracieux en v�rit�</emphasis></p><empty-line/><p>Don Quichotte n��tait encore qu�� peu de distance du village de don Diego, quand il fut rejoint par deux esp�ces de pr�tres ou d��tudiants et deux laboureurs, qui cheminaient mont�s tous quatre sur des b�tes � longues oreilles.</p><empty-line/><p>L�un des �tudiants avait, en guise de portemanteau, un petit paquet de grosse toile verte qui enveloppait quelques hardes et deux paires de bas en bure noire; l�autre ne portait autre chose que deux fleurets neufs avec leurs boutons. Quant aux laboureurs, ils �taient charg�s de plusieurs effets qu�ils venaient sans doute d�acheter dans quelque grande ville pour les porter � leur village. �tudiants et laboureurs tomb�rent dans la m�me surprise que tous ceux qui voyaient don Quichotte pour la premi�re fois, et ils mouraient d�envie de savoir quel �tait cet homme si diff�rent des autres et si hors de l�usage commun.</p><empty-line/><p>Don Quichotte les salua, et, quand il eut appris qu�ils suivaient le m�me chemin que lui, il leur offrit sa compagnie, en les priant de retenir un peu le pas, car leurs bourriques marchaient plus vite que son cheval. Pour se montrer obligeant, il leur dit en peu de mots quelles �taient sa personne et sa profession, � savoir qu�il �tait chevalier errant, et qu�il allait chercher des aventures dans les quatre parties du monde. Il ajouta qu�il s�appelait de son nom propre don Quichotte de la Manche, et par surnom <emphasis>le chevalier des Lions. </emphasis>Tout cela, pour les laboureurs, c��tait comme s�il e�t parl� grec ou argot de boh�miens; mais non pour les �tudiants, qui reconnurent bient�t le vide de sa cervelle. N�anmoins, ils le regardaient avec un �tonnement m�l� de respect, et l�un d�eux lui dit:</p><empty-line/><p>�Si Votre Gr�ce, seigneur chevalier, ne suit aucun chemin fixe, comme ont coutume de faire ceux qui cherchent des aventures, venez avec nous, et vous verrez une des noces les plus belles et les plus riches qu�on ait c�l�br�es jusqu�� ce jour dans la Manche et � plusieurs lieues � la ronde.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte demanda s�il s�agissait des noces de quelque prince, pour en faire un si grand r�cit.</p><empty-line/><p id="_ftnref127">�Non, r�pondit l��tudiant, ce ne sont que les noces d�un paysan et d�une paysanne; l�un est le plus riche de tout le pays; l�autre, la plus belle qu�aient vue les hommes. On va c�l�brer leur mariage avec une pompe extraordinaire et nouvelle; car les noces se feront dans un pr� qui touche au village de la fianc�e, qu�on appelle par excellence Quit�ria la Belle. Le fianc� se nomme Camache le Riche. Elle a dix-huit ans, lui vingt-deux; tous deux �gaux de condition, bien que des gens curieux, qui savent par c�ur les filiations du monde entier, pr�tendent que la belle Quit�ria l�emporte en ce point sur Camache. Mais il ne faut pas regarder � cela; les richesses sont assez puissantes pour souder bien des cassures et boucher bien des trous. En effet, ce Camache est lib�ral; et il lui a pris fantaisie de faire couvrir tout le pr� avec des branches d�arbres, de fa�on que le soleil aura de la peine � r�ussir s�il veut visiter l�herbe fra�che dont la terre est couverte. Il a fait aussi composer des danses, tant � l��p�e qu�aux petits grelots <a type="note" l:href="#_ftn127">[127]</a>, car il y a dans son village des gens qui savent merveilleusement les faire sonner. Pour les danseurs aux souliers <a type="note" l:href="#_ftn128">[128]</a>, je n�en dis rien, il en a command� un monde. Mais pourtant, de toutes les choses que j�ai mentionn�es et de bien d�autres que j�ai pass�es sous silence, aucune, j�imagine, ne rendra ses noces aussi m�morables que les �quip�es qu�y fera sans doute le d�sesp�r� Basile. Ce Basile est un jeune berger habitant le village de Quit�ria, o� il avait sa maison porte � porte avec celle des parents de la belle paysanne. L�amour prit de l� occasion de rappeler au monde l�histoire oubli�e de Pyrame et Thisb�, car Basile devint amoureux de Quit�ria d�s ses plus tendres ann�es, et la jeune fille le paya de retour par mille chastes faveurs, si bien que dans le village on comptait par passe-temps les amours des enfants Basile et Quit�ria. Ils grandirent tous deux, et le p�re de Quit�ria r�solut de refuser � Basile l�entr�e qu�avait eue celui-ci jusqu�alors dans sa maison; puis, pour s��ter le souci et les craintes, il convint de marier sa fille avec le riche Camache, ne trouvant pas convenable de la donner � Basile, qui n��tait pas aussi bien trait� par la fortune que par la nature; car, s�il faut dire la v�rit� sans envie, c�est bien le gar�on le mieux d�coupl� que nous connaissions, vigoureux tireur de barre, excellent lutteur et grand joueur de balle. Il court comme un daim, saute mieux qu�une ch�vre, et abat les quilles comme par enchantement. Du reste, il chante comme une alouette, pince d�une guitare � la faire parler, et, par-dessus tout, joue de la dague aussi bien que le plus hupp�.</p><empty-line/><p>��Pour ce seul m�rite, s��cria don Quichotte, ce gar�on m�ritait d��pouser, non-seulement la belle Quit�ria, mais la reine Geni�vre elle-m�me, si elle vivait encore, en d�pit de Lancelot et de tous ceux qui voudraient s�y opposer.</p><empty-line/><p id="_ftnref129">��Allez donc dire cela � ma femme, interrompit Sancho, qui n�avait fait jusqu�alors que se taire et �couter; ce qu�elle veut, c�est que chacun se marie avec son �gal, se fondant sur le proverbe qui dit: �Chaque brebis avec sa pareille.� <a type="note" l:href="#_ftn129">[129]</a> Ce que je voudrais, moi, c�est que ce bon gar�on de Basile, auquel je m�affectionne, se mari�t avec cette dame Quit�ria, et maudits soient dans ce monde et dans l�autre ceux qui emp�chent les gens de se marier � leur go�t.</p><empty-line/><p>��Si tous ceux qui s�aiment pouvaient ainsi se marier, dit don Quichotte, ce serait �ter aux parents le droit l�gitime de choisir pour leurs enfants, et de les �tablir comme et quand il convient; et, si le choix des maris �tait abandonn� � la volont� des filles, telle se trouverait qui prendrait le valet de son p�re, et telle autre le premier venu qu�elle aurait vu passer dans la rue fier et pimpant, bien que ce ne f�t qu�un spadassin d�bauch�. L�amour aveugle facilement les yeux de l�intelligence, si n�cessaires pour le choix d�un �tat. Dans celui qu�exige le mariage, on court grand risque de se tromper; il faut un grand tact et une faveur particuli�re du ciel pour rencontrer juste. Quelqu�un veut faire un long voyage; s�il est prudent, avant de se mettre en route, il choisira une compagnie agr�able et s�re. Pourquoi ne ferait-il pas de m�me, celui qui doit cheminer tout le cours de sa vie jusqu�au terme de la mort, surtout si cette compagnie doit le suivre au lit, � la table, partout, comme fait la femme pour son mari? La femme l�gitime n�est pas une marchandise qu�on puisse rendre, changer ou c�der apr�s l�avoir achet�e; c��tait un accident ins�parable, qui dure autant que la vie; c�est un lien qui, une fois jet� autour du cou, se change en n�ud gordien, et ne peut se d�tacher, � moins qu�il ne soit tranch� par la faux de la mort. Je pourrais dire bien d�autres choses encore sur ce sujet, mais j�en suis d�tourn� par l�envie de savoir s�il reste au seigneur licenci� quelque chose � me dire � propos de l�histoire de Basile.</p><empty-line/><p>��Il ne me reste qu�une chose � dire, r�pondit l��tudiant, bachelier ou licenci�, comme l�avait appel� don Quichotte; c�est que, du jour o� Basile a su que la belle Quit�ria �pousait Camache le Riche, on ne l�a plus vu rire, on ne l�a plus entendu tenir un propos sens�. Il marche toujours triste et pensif, se parlant � lui-m�me, ce qui est un signe infaillible qu�il a perdu l�esprit. Il mange peu, ne dort pas davantage; s�il mange, ce sont des fruits; s�il dort, c�est en plein champ sur la terre, comme une brute. De temps en temps, il regarde le ciel, et d�autres fois il cloue les yeux � terre, dans une telle extase qu�il semble une statue habill�e dont l�air agite les v�tements. Enfin, il t�moigne si vivement la passion qu�il a dans le c�ur, que tous ceux qui le connaissent craignent que le <emphasis>oui </emphasis>prononc� demain par la belle Quit�ria ne soit l�arr�t de sa mort.</p><empty-line/><p>��Dieu fera mieux les choses, s��cria Sancho; car, s�il donne le mal, il donne la m�decine. Personne ne sait ce qui doit arriver; d�ici � demain il y a bien des heures, et en un seul moment la maison peut tomber; j�ai vu souvent pleuvoir et faire du soleil tout � la fois, et tel se couche le soir bien portant qui ne peut plus remuer le lendemain matin. Dites-moi: quelqu�un, par hasard, se flatterait-il d�avoir mis un clou � la roue de la fortune? Non certes; et d�ailleurs, entre le oui et le non de la femme, je n�oserais pas seulement mettre la pointe d�une aiguille, car elle n�y tiendrait pas. Faites seulement que Quit�ria aime Basile de bon c�ur et de bonne volont�, et moi je lui donnerai un sac de bonne aventure, car l�amour, � ce que j�ai ou� dire, regarde avec des lunettes qui font para�tre le cuivre de l�or, la pauvret� des richesses et la chassie des perles.</p><empty-line/><p>��O� diable t�arr�teras-tu, Sancho maudit? s��cria don Quichotte. Quand tu commences � enfiler des proverbes et des histoires, personne ne peut te suivre, si ce n�est Judas lui-m�me, et puisse-t-il t�emporter? Dis-moi, animal, que sais-tu de clous et de roues, et de quoi que ce soit?</p><empty-line/><p>��Oh, pardieu! si l�on ne m�entend pas, r�pondit Sancho, il n�est pas �tonnant que mes sentences passent pour des sottises. Mais n�importe, moi je m�entends, et je sais que je n�ai pas dit tant de b�tises que vous voulez le croire; c�est plut�t que Votre Gr�ce, mon cher seigneur, est toujours le contr�leur de mes paroles et de mes actions.</p><empty-line/><p>��Dis donc contr�leur, s��cria don Quichotte, � pr�varicateur du beau langage, que Dieu confonde et maudisse!</p><empty-line/><p id="_ftnref130">��Que Votre Gr�ce ne se f�che pas contre moi, r�pondit Sancho. Vous savez bien que je n�ai pas �t� �lev� � la cour, que je n�ai pas �tudi� � Salamanque, pour conna�tre si j��te ou si je mets quelques lettres de trop � mes paroles. Vive Dieu! il ne faut pas non plus obliger le paysan de Sayago � parler comme le citadin de Tol�de <a type="note" l:href="#_ftn130">[130]</a>. Encore y a-t-il des Tol�dains qui ne sont gu�re avanc�s dans la fa�on de parler poliment.</p><empty-line/><p>��C�est bien vrai, dit le licenci�, car ceux qui sont �lev�s dans les tanneries et les boutiques du Zocodover ne peuvent parler aussi bien que ceux qui passent tout le jour � se promener dans le clo�tre de la cath�drale; et pourtant ils sont tous de Tol�de. Le langage pur, �l�gant, choisi appartient aux gens de cour �clair�s, fussent-ils n�s dans une taverne de Majalahonda; je dis �clair�s, car il y en a beaucoup qui ne le sont pas; et les lumi�res sont la vraie grammaire du bon langage, quand l�usage les accompagne. Moi, seigneur, pour mes p�ch�s, j�ai �tudi� le droit canonique � Salamanque, et je me pique quelque peu d�exprimer mes id�es avec des paroles claires, nettes et significatives.</p><empty-line/><p>��Si vous ne vous piquiez pas, dit l�autre �tudiant, de jouer mieux encore de ces fleurets que de la langue, vous auriez eu la t�te au concours des licences, au lieu d�avoir la queue.</p><empty-line/><p>���coutez, bachelier, reprit le licenci�, votre opinion sur l�adresse � manier l��p�e est la plus grande erreur du monde, si vous croyez cette adresse vaine et inutile.</p><empty-line/><p>��Pour moi, ce n�est pas une opinion, r�pondit l�autre, qui se nommait Corchuelo, c�est une v�rit� d�montr�e, et, si vous voulez que je vous le prouve par l�exp�rience, l�occasion est belle; vous avez l� des fleurets; j�ai, moi, le poignet vigoureux, et, avec l�aide de mon courage, qui n�est pas mince, il vous fera confesser que je ne me trompe pas. Allons, mettez pied � terre, et faites usage de vos mouvements de pieds et de mains, de vos angles, de vos cercles, de toute votre science; j�esp�re bien vous faire voir des �toiles en plein midi, avec mon adresse tout inculte et naturelle, en laquelle, apr�s Dieu, j�ai assez de confiance pour dire que celui-l� est encore � na�tre qui me fera tourner le dos, et qu�il n�y a point d�homme au monde auquel je ne me charge de faire perdre l��quilibre.</p><empty-line/><p>��Que vous tourniez ou non le dos, je ne m�en m�le pas, r�pliqua l�habile escrimeur; mais pourtant il pourrait se faire que, dans l�endroit m�me o� vous cloueriez le pied pour la premi�re fois, on y creus�t votre s�pulture, je veux dire que la mort vous f�t donn�e par cette adresse que vous m�prisez tant.</p><empty-line/><p>��C�est ce que nous allons voir�, r�pondit Corchuelo.</p><empty-line/><p>Et, sautant lestement � bas de son �ne, il saisit avec furie un des fleurets que le licenci� portait sur sa monture.</p><empty-line/><p>�Les choses ne doivent pas se passer ainsi, s��cria don Quichotte; je veux �tre votre ma�tre d�escrime, et le juge de cette querelle tant de fois d�battue et jamais d�cid�e.�</p><empty-line/><p>Il mit alors pied � terre, et, prenant sa lance � la main, il se pla�a au milieu de la route, tandis que le licenci� s�avan�ait avec une contenance d�gag�e et en mesurant ses pas, contre Corchuelo, qui venait � sa rencontre, lan�ant, comme on dit, des flammes par les yeux. Les deux autres paysans qui les accompagnaient servirent, sans descendre de leurs bourriques, de spectateurs � cette mortelle trag�die.</p><empty-line/><p id="_ftnref131">Les bottes d�estoc et de taille que portait Corchuelo, les revers, les fendants, les coups � deux mains, �taient innombrables, et tombaient comme la gr�le. Le bachelier attaquait en lion furieux, mais le licenci�, d�une tape qu�il lui envoyait avec le bouton de son fleuret, l�arr�tait court au milieu de sa furie, et le lui faisait baiser comme si c�e�t �t� une relique, bien qu�avec moins de d�votion. Finalement, le licenci� lui compta, � coups de pointe, tous les boutons d�une demi-soutane qu�il portait, et lui en d�chira les pans menus comme des queues de polypes <a type="note" l:href="#_ftn131">[131]</a>. Il lui jeta deux fois le chapeau par terre, et le fatigua tellement, que, de d�pit et de rage, l�autre prit son fleuret par la poign�e, et le lan�a dans l�air avec tant de vigueur, qu�il l�envoya presque � trois quarts de lieue. C�est ce que t�moigna par �crit l�un des laboureurs, greffier de son �tat, qui alla le ramasser, et ce t�moignage doit servir � faire reconna�tre, sur preuve authentique, comment la force est vaincue par l�adresse.</p><empty-line/><p>Corchuelo s��tait assis tout essouffl�, et Sancho, s�approchant de lui:</p><empty-line/><p>�Par ma foi, seigneur bachelier, lui dit-il, si Votre Gr�ce suit mon conseil, vous ne vous aviserez plus d�sormais de d�fier personne � l�escrime, mais plut�t � lutter ou � jeter la barre, car vous avez pour cela de la jeunesse et des forces. Quant � ceux qu�on appelle tireurs d�armes, j�ai ou� dire qu�ils mettent la pointe d�une �p�e dans le trou d�une aiguille.</p><empty-line/><p>��Je me contente, r�pondit Corchuelo, d��tre comme on dit, tomb� de mon �ne, et d�avoir appris par exp�rience une v�rit� que j��tais bien loin de croire.�</p><empty-line/><p>En disant cela, il se leva pour embrasser le licenci�, et ils rest�rent meilleurs amis qu�auparavant. Ils ne voulurent point attendre le greffier, qui avait �t� chercher le fleuret, pensant qu�il serait trop long � revenir, et r�solurent de suivre leur chemin pour arriver de bonne heure au village de Quit�ria, d�o� ils �taient tous. Pendant la route qu�il leur restait � faire, le licenci� leur expliqua les excellences de l�escrime, avec tant de raisons �videntes, tant de figures et de d�monstrations math�matiques, que tout le monde demeura convaincu des avantages de cette science, et Corchuelo fut gu�ri de son ent�tement.</p><empty-line/><p>La nuit �tait venue, et, avant d�arriver, ils crurent voir devant le village un ciel rempli d�innombrables �toiles resplendissantes. Ils entendirent �galement le son confus et suave de divers instruments, comme fl�tes, tambourins, psalt�rions, luths, musettes et tambours de basque.</p><empty-line/><p>En approchant, ils virent que les arbres d�une ram�e qu�on avait �lev�e de mains d�homme � l�entr�e du village �taient tout charg�s de lampes d�illumination, que le vent n��teignait pas, car il soufflait alors si doucement qu�il n�avait pas la force d�agiter les feuilles des arbres. Les musiciens �taient charg�s des divertissements de la noce; ils parcouraient, en diverses quadrilles, cet agr�able s�jour, les uns dansant, et d�autres encore jouant des instruments qu�on vient de citer.</p><empty-line/><p>En somme, on aurait dit que, sur toute l��tendue de cette prairie, courait l�all�gresse et sautait le contentement. Une foule d�autres hommes �taient occup�s � construire des �chafauds et des gradins, d�o� l�on p�t le lendemain voir commod�ment les repr�sentations et les danses qui devaient se faire en cet endroit pour c�l�brer les noces du riche Camache et les obs�ques de Basile.</p><empty-line/><p>Don Quichotte ne voulut point entrer dans le village, quoiqu�il en f�t pri� par le bachelier et le laboureur. Il donna pour excuse, bien suffisante � son avis, que c��tait la coutume des chevaliers errants de dormir dans les champs et les for�ts plut�t que dans les habitations, f�t-ce m�me sous des lambris dor�s. Apr�s cette r�ponse, il se d�tourna quelque peu du chemin, fort contre le gr� de Sancho, auquel revint � la m�moire le bon g�te qu�il avait trouv� dans le ch�teau ou la maison de don Diego.</p></section><section><title><p id="_Toc106455348">Chapitre XX</p></title><p><emphasis>O� l�on raconte les noces de Camache le Riche, avec l�aventure de Basile le Pauvre</emphasis></p><empty-line/><p>� peine la blanche aurore avait-elle fait place au brillant Ph�bus, pour qu�il s�ch�t par de br�lants rayons les perles liquides de ses cheveux d�or, que don Quichotte, secouant la paresse de ses membres, se mit sur pied, et appela son �cuyer Sancho, qui ronflait encore. En le voyant ainsi, les yeux ferm�s et la bouche ouverte, don Quichotte lui dit, avant de l��veiller:</p><empty-line/><p>�� toi, bienheureux entre tous ceux qui vivent sur la face de la terre, puisque, sans porter envie et sans �tre envi�, tu dors dans le repos de ton esprit, aussi peu pers�cut� des enchanteurs que troubl� des enchantements! Dors, r�p�t�-je et r�p�terai-je cent autres fois, toi qui n�as point � souffrir de l�insomnie continuelle d�une flamme jalouse, toi que n��veille point le souci de payer des dettes qui sont �chues, ni celui de fournir � la subsistance du lendemain pour toi et ta pauvre petite famille. Ni l�ambition ne t�agite, ni la vaine pompe du monde ne te tourmente, puisque les limites de tes d�sirs ne s��tendent pas au del� du soin de ton �ne, car celui de ta personne est remis � ma charge comme un juste contrepoids qu�imposent aux seigneurs la nature et l�usage. Le valet dort, et le ma�tre veille, pensant de quelle mani�re il pourra le nourrir, am�liorer son sort et lui faire merci. Le chagrin de voir un ciel de bronze refuser � la terre la vivifiante ros�e n�afflige point le serviteur, mais le ma�tre, qui doit alimenter, dans la st�rilit� et la famine, celui qui l�a servi dans l�abondance et la fertilit�.�</p><empty-line/><p>� tout cela, Sancho ne r�pondait mot, car il dormait, et certes il ne se serait pas �veill� de sit�t, si don Quichotte, avec le bout de sa lance, ne l�e�t fait revenir � lui. Il s��veilla enfin, en se frottant les yeux, en �tendant les bras; puis, tournant le visage � droite et � gauche:</p><empty-line/><p>�Du c�t� de cette ram�e, dit-il, vient, si je ne me trompe, un fumet et une odeur bien plut�t de tranches de jambon frites que de thym et de serpolet. Sur mon �me, noces qui s�annoncent par de telles odeurs promettent d��tre abondantes et g�n�reuses.</p><empty-line/><p>��Tais-toi, glouton, dit don Quichotte, et l�ve-toi vite; nous irons assister � ce mariage, pour voir ce que fera le d�daign� Basile.</p><empty-line/><p>��Ma foi, r�pondit Sancho, qu�il fasse ce qu�il voudra. Pourquoi est-il pauvre? il aurait �pous� Quit�ria. Mais, quand on n�a pas un sou vaillant, faut-il vouloir se marier dans les nuages? En v�rit�, seigneur, moi je suis d�avis que le pauvre doit se contenter de ce qu�il trouve, et non chercher des perles dans les vignes. Je gagerais un bras que Camache peut enfermer Basile dans un sac d��cus. S�il en est ainsi, Quit�ria serait bien sotte de repousser les parures et les joyaux que lui a donn�s Camache et qu�il peut lui donner encore, pour choisir le talent de Basile � jeter la barre et � jouer du fleuret. Sur le plus beau jet de barre et la meilleure botte d�escrime, on ne donne pas un verre de vin � la taverne. Des talents et des gr�ces qui ne rapportent rien, en ait qui voudra. Mais quand ces talents et ces gr�ces tombent sur quelqu�un qui a la bourse pleine, ah! je voudrais pour lors avoir aussi bonne vie qu�ils ont bonne fa�on. C�est sur un bon fondement qu�on peut �lever un bon �difice, et le meilleur fondement du monde, c�est l�argent.</p><empty-line/><p>��Par le saint nom de Dieu! s��cria don Quichotte, finis ta harangue, Sancho; je suis convaincu que, si on te laissait continuer celles que tu commences � chaque pas, il ne te resterait pas assez de temps pour manger ni pour dormir, et que tu ne l�emploierais qu�� parler.</p><empty-line/><p>��Si Votre Gr�ce avait bonne m�moire, r�pliqua Sancho, vous vous rappelleriez les clauses de notre trait� avant que nous prissions, cette derni�re fois, la clef des champs. L�une d�elles fut que vous me laisseriez parler tant que j�en aurais envie, pourvu que ce ne f�t ni contre le prochain ni contre votre autorit�; et jusqu�� pr�sent, il me semble que je n�ai pas contrevenu aux d�fenses de cette clause.</p><empty-line/><p>��Je ne me rappelle pas cette clause le moins du monde, Sancho, r�pondit don Quichotte; mais, quand m�me il en serait ainsi, je veux que tu te taises et que tu me suives; car voil� les instruments que nous entendions hier soir qui recommencent � r�jouir les vallons, et sans doute que le mariage se c�l�brera pendant la fra�cheur de la matin�e plut�t que pendant la chaleur du tant�t.�</p><empty-line/><p>Sancho ob�it � son ma�tre, et, quand il eut mis la selle � Rossinante et le b�t au grison, ils enfourch�rent tous deux leurs b�tes, et entr�rent pas � pas sous la ram�e. La premi�re chose qui s�offrit aux regards de Sancho, ce fut un b�uf tout entier embroch� dans un tronc d�ormeau; et, dans le foyer o� l�on allait le faire r�tir, br�lait une petite montagne de bois.</p><empty-line/><p id="_ftnref132">Six marmites �taient rang�es autour de ce b�cher; et certes, elles n�avaient point �t� faites dans le monde ordinaire des marmites, car c��taient six larges cruches � vin <a type="note" l:href="#_ftn132">[132]</a>, qui contenaient chacune un abattoir de viande. Elles cachaient dans leurs flancs des moutons entiers, qui n�y paraissaient pas plus que si c�e�t �t� des pigeonneaux. Les li�vres d�pouill�s de leurs peaux et les poules toutes plum�es, qui pendaient aux arbres pour �tre bient�t ensevelis dans les marmites, �taient innombrables, ainsi que les oiseaux et le gibier de diverses esp�ces pendus �galement aux branches, pour que l�air les entret�nt frais. Sancho compta plus de soixante grandes outres d�au moins cinquante pintes chacune, toutes remplies, ainsi qu�on le vit ensuite, de vins g�n�reux. Il y avait des monceaux de pains blancs, comme on voit des tas de bl� dans les granges. Les fromages, amoncel�s comme des briques sur champ, formaient des murailles, et deux chaudrons d�huile, plus grands que ceux d�un teinturier, servaient � frire les objets de p�tisserie, qu�on en retirait avec deux fortes pelles, et qu�on plongeait dans un autre chaudron de miel qui se trouvait � c�t�. Les cuisiniers et les cuisini�res �taient au nombre de plus de cinquante, tous propres, tous diligents et satisfaits. Dans le large ventre du b�uf �taient cousus douze petits cochons de lait, qui devaient l�attendrir et lui donner du go�t. Quant aux �pices de toutes sortes, on ne semblait pas les avoir achet�es par livres, mais par quintaux, et elles �taient �tal�es dans un grand coffre ouvert. Finalement les appr�ts de la noce �taient rustiques, mais assez abondants pour nourrir une arm�e.</p><empty-line/><p>Sancho Panza regardait avec de grands yeux toutes ces merveilles, et les contemplait, et s�en trouvait ravi. La premi�re chose qui le captiva, ce furent les marmites, dont il aurait bien volontiers pris un petit pot-au-feu; ensuite les outres lui touch�rent le c�ur, puis enfin les g�teaux de fruits cuits � la po�le, si toutefois on peut appeler po�les d�aussi vastes chaudrons. Enfin, n�y pouvant plus tenir, il s�approcha de l�un des diligents cuisiniers, et, avec toute la politesse d�un estomac affam�, il le pria de lui laisser tremper une cro�te de pain dans une de ces marmites.</p><empty-line/><p>��Fr�re, r�pondit le cuisinier, ce jour n�est pas de ceux sur qui la faim ait prise, gr�ce au riche Camache. Mettez pied � terre, et regardez s�il n�y a point par l� quelque cuiller � pot; vous �cumerez une poule ou deux, et grand bien vous fasse.</p><empty-line/><p>��Je ne vois aucune cuiller, r�pliqua Sancho.</p><empty-line/><p>��Attendez un peu, reprit le cuisinier. Sainte Vierge! que vous faites l�innocent, et que vous �tes embarrass� pour peu de chose!�</p><empty-line/><p>En disant cela, il prit une casserole, la plongea dans une des cruches qui servaient de marmites, et en tira d�un seul coup trois poules et deux oies.</p><empty-line/><p>�Tenez, ami, dit-il � Sancho, d�jeunez avec cette �cume, en attendant que vienne l�heure du d�ner.</p><empty-line/><p>��Mais je n�ai rien pour la mettre, r�pondit Sancho.</p><empty-line/><p>��Eh bien! reprit le cuisinier, emportez la casserole et tout; rien ne co�te � la richesse et � la joie de Camache.�</p><empty-line/><p>Pendant que Sancho faisait ainsi ses petites affaires, don Quichotte regardait entrer, par un des c�t�s de la ram�e, une douzaine de laboureurs, mont�s sur douze belles juments couvertes de riches harnais de campagne et portant une foule de grelots sur la courroie du poitrail. Ils �taient v�tus d�habits de f�te, et ils firent en bon ordre plusieurs �volutions d�un bout � l�autre de la prairie, jetant tous ensemble ces cris joyeux:</p><empty-line/><p>�Vive Camache et Quit�ria, lui aussi riche qu�elle est belle, et elle, la plus belle du monde!�</p><empty-line/><p>Quand don Quichotte entendit cela:</p><empty-line/><p>�On voit bien, se dit-il tout bas, que ces gens n�ont pas vu ma Dulcin�e du Toboso; s�ils l�eussent vue, ils retiendraient un peu la bride aux louanges de cette Quit�ria.�</p><empty-line/><p>Un moment apr�s, ont vit entrer en divers endroits de la ram�e plusieurs ch�urs de danse de diff�rentes esp�ces, entre autres une troupe de danseurs � l��p�e, compos�e de vingt-quatre jeunes gens de bonne mine, tous v�tus de fine toile blanche, et portant sur la t�te des mouchoirs en soie de diverses couleurs. Ils �taient conduits par un jeune homme agile, auquel l�un des laboureurs de la troupe des juments demanda si quelques-uns des danseurs s��taient bless�s.</p><empty-line/><p>�Aucun jusqu�� pr�sent, b�ni soit Dieu! r�pondit le chef. Nous sommes tous bien portants.�</p><empty-line/><p>Aussit�t il commen�a � former une m�l�e avec ses compagnons, faisant tant d��volutions et avec tant d�adresse, que don Quichotte, tout habitu� qu�il �tait � ces sortes de danses, avoua qu�il n�en avait jamais vu de mieux ex�cut�e que celle-l�.</p><empty-line/><p>Il ne fut pas moins ravi d�un autre ch�ur de danse qui entra bient�t apr�s. C��tait une troupe de jeunes filles choisies pour leur beaut�, si bien du m�me �ge qu�aucune ne semblait avoir moins de quatorze ans, ni aucune plus de dix-huit. Elles �taient toutes v�tues de l�ger drap vert, avec les cheveux moiti� tress�s, moiti� flottants, mais si blonds tous qu�ils auraient pu le disputer � ceux du soleil; et sur la chevelure elles portaient des guirlandes form�es de jasmins, de roses, d�amarantes et de fleurs de ch�vrefeuille. Cette troupe �tait conduite par un v�n�rable vieillard et une imposante matrone, mais plus l�gers et plus ingambes que ne l�annon�ait leur grand �ge. C��tait le son d�une cornemuse de Zamora qui leur donnait la mesure, et ces jeunes vierges, portant la d�cence sur le visage et l�agilit� dans les pieds, se montraient les meilleures danseuses du monde.</p><empty-line/><p id="_ftnref133">Apr�s elles, parut une danse compos�e, et de celles qu�on appelle <emphasis>parlantes</emphasis>. <a type="note" l:href="#_ftn133">[133]</a> C��tait une troupe de huit nymphes r�parties en deux files. L�une de ces files �tait conduite par le dieu Cupidon, l�autre par l�Int�r�t; celui-l� par� de ses ailes, de son arc et de son carquois; celui-ci v�tu de riches �toffes d�or et de soie. Les nymphes qui suivaient l�Amour portaient derri�re les �paules leurs noms en grandes lettres sur du parchemin blanc. <emphasis>Po�sie </emphasis>�tait le titre de la premi�re; celui de la seconde, <emphasis>Discr�tion; </emphasis>celui de la troisi�me, <emphasis>Belle famille, </emphasis>et celui de la quatri�me, V<emphasis>aillance. </emphasis>Les nymphes que guidait l�Int�r�t se trouvaient d�sign�es de la m�me fa�on. <emphasis>Lib�ralit� </emphasis>�tait le titre de la premi�re; <emphasis>Largesse, </emphasis>celui de la seconde; <emphasis>Tr�sor, c</emphasis>elui de la troisi�me, et celui de la quatri�me, <emphasis>Possession pacifique. </emphasis>Devant la troupe marchait un ch�teau de bois tra�n� par quatre sauvages, tous v�tus de feuilles de lierre et de filasse peinte en vert, accoutr�s si au naturel que peu s�en fallut qu�ils ne fissent peur � Sancho. Sur la fa�ade du ch�teau et sur ses quatre c�t�s �tait �crit: <emphasis>Ch�teau de sage prudence. </emphasis>Ils avaient pour musiciens quatre habiles joueurs de fl�te et de tambourin. Cupidon commen�a la danse. Apr�s avoir fait deux figures, il leva les yeux; et, dirigeant son arc contre une jeune fille qui �tait venue se placer entre les cr�neaux du ch�teau, il lui parla de la sorte:</p><empty-line/><p>�Je suis le dieu tout-puissant dans l�air, sur la terre, dans la mer profonde, et sur tout ce que l�ab�me renferme en son gouffre �pouvantable.</p><empty-line/><p>�Je n�ai jamais connu ce que c�est que la peur; tout ce que je veux, je le puis, quand m�me je voudrais l�impossible; et, en tout ce qui est possible, je mets, j��te, j�ordonne et je d�fends.�</p><empty-line/><p>La strophe achev�e, il lan�a une fl�che sur le haut du ch�teau, et regagna sa place.</p><empty-line/><p>Alors l�Int�r�t s�avan�a; il dansa �galement deux pas, et, les tambourins se taisant, il dit � son tour:</p><empty-line/><p>�Je suis celui qui peut plus que l�Amour, et c�est l�Amour qui me guide; je suis de la meilleure race que le ciel entretienne sur la terre, de la plus connue et de la plus illustre.</p><empty-line/><p>�Je suis l�Int�r�t, par qui peu de gens agissent bien; et agir sans moi serait grand miracle; mais, tel que je suis, je me consacre � toi, � tout jamais. Amen.�</p><empty-line/><p>L�Int�r�t s��tant retir�, la Po�sie s�avan�a, et, apr�s avoir dans� ses pas comme les autres, portant les yeux sur la demoiselle du ch�teau, elle dit:</p><empty-line/><p>�En tr�s-doux accents, en pens�es choisies, graves et spirituelles, la tr�s-douce Po�sie t�envoie, ma dame, son �me envelopp�e de mille sonnets.</p><empty-line/><p>�Si ma poursuite ne t�importune pas, ton sort, envi� de bien d�autres femmes, sera port� par moi au-dessus du croissant de la lune.�</p><empty-line/><p>La Po�sie s��loigna, et la Lib�ralit�, s��tant d�tach�e du groupe de l�Int�r�t, dit apr�s avoir fait ses pas:</p><empty-line/><p>�On appelle Lib�ralit� la fa�on de donner aussi �loign�e de la prodigalit� que de l�extr�me contraire, lequel annonce un faible et mol attachement.</p><empty-line/><p>�Mais moi, pour te grandir, je veux �tre d�sormais plut�t prodigue; c�est un vice sans doute, mais un vice noble et d�un c�ur amoureux qui se montre par ses pr�sents.�</p><empty-line/><p id="_ftnref134">De la m�me fa�on s�avanc�rent et se retir�rent tous les personnages des deux troupes; chacun fit ses pas et r�cita ses vers, quelques-uns �l�gants, d�autres ridicules; mais don Quichotte ne retint par c�ur (et pourtant sa m�moire �tait grande) que ceux qui viennent d��tre cit�s. Ensuite, les deux troupes se m�l�rent, faisant et d�faisant des cha�nes, avec beaucoup de gr�ce et d�aisance. Quand l�Amour passait devant le ch�teau, il lan�ait ses fl�ches par-dessus, tandis que l�Int�r�t brisait contre ses murs des boules dor�es <a type="note" l:href="#_ftn134">[134]</a>. Finalement, quand ils eurent longtemps dans�, l�Int�r�t tira de sa poche une grande bourse, faite avec la peau d�un gros chat angora, et qui semblait pleine d��cus; puis il la lan�a contre le ch�teau, et, sur le coup, les planches, s�entrouvrirent et tomb�rent � terre, laissant la jeune fille � d�couvert et sans d�fense. L�Int�r�t s�approcha d�elle avec les personnages de sa suite, et, lui ayant jet� une grosse cha�ne d�or au cou, ils parurent la saisir et l�emmener prisonni�re. � cette vue, l�Amour et ses partisans firent mine de vouloir la leur enlever, et toutes les d�monstrations d�attaque et de d�fense se faisaient en mesure, au son des tambourins. Les sauvages vinrent s�parer les deux troupes, et, quand ils eurent rajust� avec promptitude les planches du ch�teau de bois, la demoiselle s�y renferma de nouveau, et ce fut ainsi que finit la danse, au grand contentement des spectateurs.</p><empty-line/><p>Don Quichotte demanda � l�une des nymphes qui l�avait compos�e et mise en sc�ne. Elle r�pondit que c��tait un b�n�ficier du village, lequel avait une fort gentille habilet� pour ces sortes d�inventions.</p><empty-line/><p>�Je gagerais, reprit don Quichotte, que ce bachelier ou b�n�ficier doit �tre plus ami de Camache que de Basile, et qu�il s�entend mieux � mordre le prochain qu�� chanter les v�pres. Il a, du reste, fort bien encadr� dans la danse les petits talents de Basile et les grandes richesses de Camache.�</p><empty-line/><p>Sancho Panza, qui l��coutait parler, dit aussit�t:</p><empty-line/><p>�Au roi le coq, c�est � Camache que je m�en tiens.</p><empty-line/><p>��On voit bien, Sancho, reprit don Quichotte, que tu es un manant, et de ceux qui disent: <emphasis>Vive qui a vaincu!</emphasis></p><empty-line/><p>��Je ne sais trop desquels je suis, r�pondit Sancho; je sais bien que jamais je ne tirerai des marmites de Basile une aussi �l�gante �cume que celle-ci, tir�e des marmites de Camache.�</p><empty-line/><p>Et en m�me temps il fit voir � son ma�tre la casserole pleine de poules et d�oisons. Puis il prit une des volailles, et se mit � manger avec autant de gr�ce que d�app�tit.</p><empty-line/><p id="_ftnref135">�Pardieu, dit-il en avalant, � la barbe des talents de Basile! car autant tu as, autant tu vaux, et autant tu vaux, autant tu as. Il n�y a que deux sortes de rangs et de familles dans le monde, comme disait une de mes grand-m�res, c�est <emphasis>l�avoir </emphasis>et le <emphasis>n�avoir pas</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn135"><emphasis>[135]</emphasis></a><emphasis>, </emphasis>et c�est � l�avoir qu�elle se rangeait. Au jour d�aujourd�hui, mon seigneur don Quichotte, on t�te plut�t le pouls � l�avoir qu�au savoir, et un �ne couvert d�or a meilleure mine qu�un cheval b�t�. Aussi, je le r�p�te, c�est � Camache que je m�en tiens, � Camache, dont les marmites donnent pour �cume des oies, des poules, des li�vres et des lapins. Quant � celles de Basile, si l�on tirait le bouillon, ce ne serait que de la piquette.</p><empty-line/><p>��As-tu fini ta harangue, Sancho? demanda don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Il faut bien que je la finisse, r�pondit Sancho, car je vois que Votre Gr�ce se f�che de l�entendre; mais si cette raison ne se mettait � la traverse, j�avais taill� de l�ouvrage pour trois jours.</p><empty-line/><p>��Plaise � Dieu, Sancho, reprit don Quichotte, que je te voie muet avant de mourir!</p><empty-line/><p>��Au train dont nous allons, r�pliqua Sancho, avant que vous soyez mort, je serai � broyer de la terre entre les dents, et peut-�tre alors serai-je si muet que je ne soufflerai mot jusqu�� la fin du monde, ou du moins jusqu�au jugement dernier.</p><empty-line/><p>��Quand m�me il en arriverait ainsi, � Sancho, repartit don Quichotte, jamais ton silence ne vaudra ton bavardage, et jamais tu ne te tairas autant que tu as parl�, que tu parles et que tu parleras dans le cours de ta vie. D�ailleurs, l�ordre de la nature veut que le jour de ma mort arrive avant celui de la tienne; ainsi je n�esp�re pas te voir muet, f�t-ce m�me en buvant ou en dormant, ce qui est tout ce que je peux dire de plus fort.</p><empty-line/><p id="_ftnref136">��Par ma foi seigneur, r�pliqua Sancho, il ne faut pas se fier � la d�charn�e, je veux dire � la mort, qui mange aussi bien l�agneau que le mouton; et j�ai entendu dire � notre cur� qu�elle frappait d�un pied �gal les hautes tours des rois et les humbles cabanes des pauvres <a type="note" l:href="#_ftn136">[136]</a>. Cette dame-l�, voyez-vous, a plus de puissance que de d�licatesse. Elle ne fait pas la d�go�t�e; elle mange de tout, s�arrange de tout, et remplit sa besace de toutes sortes de gens, d��ges et de conditions. C�est un moissonneur qui ne fait pas la sieste, qui coupe et moissonne � toute heure, l�herbe s�che et la verte; l�on ne dirait pas qu�elle m�che les morceaux, mais qu�elle avale et engloutit tout ce qui se trouve devant elle, car elle a une faim canine, qui ne se rassasie jamais; et, bien qu�elle n�ait pas de ventre, on dirait qu�elle est hydropique, et qu�elle a soif de boire toutes les vies des vivants, comme on boit un pot d�eau fra�che.</p><empty-line/><p>��Assez, assez, Sancho, s��cria don Quichotte; reste l�-haut, et ne te laisse pas tomber; car, en v�rit�, ce que tu viens de dire de la mort, dans tes expressions rustiques, est ce que pourrait dire de mieux un bon pr�dicateur. Je te le r�p�te, Sancho, si, comme tu as un bon naturel, tu avais du sens et du savoir, tu pourrais prendre une chaire dans ta main, et t�en aller par le monde pr�cher de jolis sermons.</p><empty-line/><p>��Pr�che bien qui vit bien, r�pondit Sancho; quant � moi, je ne sais pas d�autres tologies.</p><empty-line/><p>��Et tu n�en a pas besoin non plus, ajouta don Quichotte. Mais ce que je ne puis comprendre, c�est que, la crainte de Dieu �tant le principe de toute sagesse, toi qui crains plus un l�zard que Dieu, tu en saches si long.</p><empty-line/><p>��Jugez, seigneur, de vos chevaleries, r�pondit Sancho, et ne vous m�lez pas de juger des vaillances ou des poltronneries d�autrui, car je suis aussi bon pour craindre Dieu que tout enfant de la commune; et laissez-moi, je vous prie, exp�dier cette �cume; tout le reste serait paroles oiseuses dont on nous demanderait compte dans l�autre vie.�</p><empty-line/><p>En parlant ainsi, il revint � l�assaut contre sa casserole, et de si bon app�tit, qu�il �veilla celui de don Quichotte, lequel l�aurait aid� sans aucun doute, s�il n�en e�t �t� emp�ch� par ce qu�il faut remettre au chapitre suivant.</p></section><section><title><p id="_Toc106455349">Chapitre XXI</p></title><p><emphasis>O� se continuent les noces de Camache, avec d�autres �v�nements r�cr�atifs</emphasis></p><empty-line/><p>Au moment o� don Quichotte et Sancho terminaient l�entretien rapport� dans le chapitre pr�c�dent, on entendit s��lever un grand bruit de voix. C��taient les laboureurs mont�s sur les juments, qui, � grands cris et � grande course, allaient recevoir les nouveaux mari�s. Ceux-ci s�avan�aient au milieu de mille esp�ces d�instruments et d�inventions, accompagn�s du cur�, de leurs parents des deux familles, et de la plus brillante compagnie des villages circonvoisins, tous en habits de f�te.</p><empty-line/><p>D�s que Sancho vit la fianc�e, il s��cria:</p><empty-line/><p id="_ftnref137">�En bonne foi de Dieu, ce n�est pas en paysanne qu�elle est v�tue, mais en dame de palais. Pardine, � ce que j�entrevois, les pat�nes <a type="note" l:href="#_ftn137">[137]</a> qu�elle devrait porter au cou sont de riches pendeloques de corail, et la serge verte de Cuenca est devenue du velours � trente poils. De plus, voil� que la garniture de bandes de toile blanche s�est, sur mon honneur, chang�e en frange de satin. Mais voyez donc ces mains par�es de bagues de jais! que je meure si ce ne sont pas des anneaux d�or, et de bon or fin, o� sont ench�ss�es des perles blanches comme du lait caill�, dont chacune doit valoir un �il de la t�te. � sainte Vierge! quels cheveux! s�ils ne sont pas postiches, je n�en ai pas vu en toute ma vie de si longs et de si blonds. Avisez-vous de trouver � redire � sa taille et � sa tournure! Ne dirait-on pas un palmier qui marche charg� de grappes de dattes, � voir l�effet de tous ces joyaux qui pendent � ces cheveux et � sa gorge? Je jure Dieu que c�est une ma�tresse fille, et qu�elle peut hardiment passer sur les bancs de Flandre. <a type="note" l:href="#_ftn138">[138]</a>�</p><empty-line/><p>Don Quichotte se mit � rire des rustiques �loges de Sancho Panza; mais il lui sembla r�ellement que, hormis sa dame Dulcin�e du Toboso, il n�avait jamais vu plus belle personne. La belle Quit�ria se montrait un peu p�le et d�color�e, sans doute � cause de la mauvaise nuit que passent toujours les nouvelles mari�es en pr�parant leurs atours pour le lendemain, jour des noces. Les �poux s�avan�aient vers une esp�ce de th��tre, orn� de tapis et de branchages, sur lequel devaient se faire les �pousailles, et d�o� ils devaient voir les danses et les repr�sentations. Au moment d�atteindre leurs places, ils entendirent derri�re eux jeter de grands cris, et ils distingu�rent qu�on disait; �Attendez, attendez un peu, gens inconsid�r�s autant qu�empress�s.� � ces cris, � ces paroles, tous les assistants tourn�rent la t�te, et l�on vit para�tre un homme v�tu d�une longue casaque noire, garnie de bandes en soie couleur de feu. Il portait sur le front (comme on le vit bient�t) une couronne de funeste cypr�s, et dans la main un long b�ton. D�s qu�il fut proche, tout le monde le reconnut pour le beau berger Basile, et, craignant quelque �v�nement f�cheux de sa venue en un tel moment, tout le monde attendit dans le silence o� aboutiraient ses cris et ses vagues paroles. Il arriva enfin, essouffl�, hors d�haleine; il s�avan�a en face des mari�s, et, fichant en terre son b�ton, qui se terminait par une pointe d�acier, le visage p�le, les yeux fix�s sur Quit�ria, il lui dit d�une voix sourde et tremblante:</p><empty-line/><p>�Tu sais bien, ingrate Quit�ria, que, suivant la sainte loi que nous professons, tu ne peux, tant que je vivrai, prendre d��poux; tu n�ignores pas non plus que, pour attendre du temps et de ma diligence l�accroissement de ma fortune, je n�ai pas voulu manquer au respect qu�exigeait ton honneur. Mais toi, foulant aux pieds tous les engagements que tu avais pris envers mes honn�tes d�sirs, tu veux rendre un autre ma�tre et possesseur de ce qui est � moi, un autre auquel ses richesses ne donnent pas seulement une grande fortune, mais un plus grand bonheur. Eh bien! pour que son bonheur soit au comble (non que je pense qu�il le m�rite, mais parce que les cieux veulent le lui donner), je vais, de mes propres mains, d�truire l�impossibilit� ou l�obstacle qui s�y oppose, en m��tant d�entre vous deux. Vive, vive le riche Camache, avec l�ingrate Quit�ria, de longues et heureuses ann�es! et meure le pauvre Basile, dont la pauvret� a coup� les ailes � son bonheur et l�a pr�cipit� dans la tombe!�</p><empty-line/><p>En disant cela, il saisit son b�ton, le s�para en deux moiti�s, dont l�une demeura fich�e en terre, et il en tira une courte �p�e � laquelle ce b�ton servait de fourreau; puis, appuyant par terre ce qu�on pouvait appeler la poign�e, il se jeta sur la pointe avec autant de promptitude que de r�solution. Aussit�t une moiti� de lame sanglante sortit derri�re ses �paules, et le malheureux, baign� dans son sang, demeura �tendu sur la place, ainsi perc� de ses propres armes.</p><empty-line/><p>Ses amis accoururent aussit�t pour lui porter secours, touch�s de sa mis�re et de sa d�plorable aventure. Don Quichotte, laissant Rossinante, s��lan�a des premiers, et, prenant Basile dans ses bras, il trouva qu�il n�avait pas encore rendu l��me. On voulait lui retirer l��p�e de la poitrine; mais le cur� s�y opposa jusqu�� ce qu�il l�e�t confess�, craignant que lui retirer l��p�e et le voir expirer ne f�t l�affaire du m�me instant. Basile, revenant un peu � lui, dit alors d�une voix affaiblie et presque �teinte:</p><empty-line/><p>�Si tu voulais, cruelle Quit�ria, me donner dans cette derni�re crise la main d��pouse, je croirais que ma t�m�rit� est excusable, puisqu�elle m�aurait procur� le bonheur d��tre � toi.�</p><empty-line/><p>Le cur�, qui entendit ces paroles, lui dit de s�occuper plut�t du salut de l��me que des plaisirs du corps, et de demander sinc�rement pardon � Dieu de ses p�ch�s et de sa r�solution d�sesp�r�e. Basile r�pondit qu�il ne se confesserait d�aucune fa�on si d�abord Quit�ria ne lui engageait sa main, que cette satisfaction lui permettrait de se reconna�tre, et lui donnerait des forces pour se confesser. Quand don Quichotte entendit la requ�te du bless�, il s��cria � haute voix que Basile demandait une chose tr�s-juste, tr�s-raisonnable, et tr�s-faisable en outre, et que le seigneur Camache aurait tout autant d�honneur � recevoir la dame Quit�ria, veuve du valeureux Basile, que s�il la prenait aux c�t�s de son p�re:</p><empty-line/><p>�Ici, d�ailleurs, ajouta-t-il, tout doit se borner � un <emphasis>oui, </emphasis>puisque la couche nuptiale de ses noces doit �tre la s�pulture.�</p><empty-line/><p>Camache �coutait tout cela, incertain, confondu, ne sachant ni que faire ni que dire. Mais enfin les amis de Basile lui demand�rent avec tant d�instances de consentir � ce que Quit�ria donn�t sa main au mourant, pour que son �me ne sort�t pas de cette vie dans le d�sespoir et l�impi�t�, qu�il se vit oblig� de r�pondre que, si Quit�ria voulait la lui donner, il y consentait, puisque ce n��tait qu�ajourner d�un instant l�accomplissement de ses d�sirs. Aussit�t tout le monde eut recours � Quit�ria; les uns par des pri�res, les autres par des larmes, et tous, par les plus efficaces raisons, lui persuadaient de donner sa main au pauvre Basile. Mais elle, plus dure qu�un marbre, plus immobile qu�une statue, ne savait ou ne voulait r�pondre un mot; et sans doute elle n�aurait rien r�pondu, si le cur� ne lui e�t dit de se d�cider promptement � ce qu�elle devait faire, car Basile tenait d�j� son �me entre ses dents, et ne laissait point de temps � l�irr�solution. Alors la belle Quit�ria, sans r�pliquer une seule parole, troubl�e, triste et �perdue, s�approcha de l�endroit o� Basile, les yeux �teints, l�haleine haletante, murmurait entre ses l�vres le nom de Quit�ria, donnant � croire qu�il mourait plut�t en gentil qu�en chr�tien. Quit�ria, se mettant � genoux, lui demanda sa main, par signes et non par paroles. Basile ouvrit les yeux avec effort, et la regardant fixement:</p><empty-line/><p>�� Quit�ria, lui dit-il, qui deviens compatissante au moment o� ta compassion doit achever de m��ter la vie, puisque je n�ai plus la force pour supporter le ravissement que tu me donnes en me prenant pour �poux, ni pour arr�ter la douleur qui me couvre si rapidement les yeux des ombres horribles de la mort; je te conjure d�une chose, � ma fatale �toile; c�est qu�en me demandant et en me donnant la main, ce ne soit point par complaisance et pour me tromper de nouveau. Je te conjure de dire et de confesser hautement que c�est sans faire violence � ta volont� que tu me donnes ta main, et que tu me la livres comme � ton l�gitime �poux. Il serait mal de me tromper dans un tel moment, et d�user d�artifice envers celui qui a toujours agi si sinc�rement avec toi.�</p><empty-line/><p>Pendant le cours de ces propos, il s��vanouissait de telle sorte que tous les assistants pensaient qu�� chaque d�faillance il allait rendre l��me. Quit�ria, toute honteuse et les yeux baiss�s, prenant dans sa main droite celle de Basile, lui r�pondit:</p><empty-line/><p>�Aucune violence ne serait capable de forcer ma volont�. C�est donc de mon libre mouvement que je te donne ma main de l�gitime �pouse, et que je re�ois celle que tu me donnes de ton libre arbitre, que ne trouble ni n�alt�re en rien la catastrophe o� t�a jet� ton d�sespoir irr�fl�chi.</p><empty-line/><p>��Oui, je te la donne, reprit Basile, sans trouble, sans alt�ration, avec l�intelligence aussi claire que le ciel ait bien voulu me l�accorder; ainsi, je me donne et me livre pour ton �poux.</p><empty-line/><p>��Et moi pour ton �pouse, repartit Quit�ria, soit que tu vives de longues ann�es, soit qu�on te porte de mes bras � la s�pulture.</p><empty-line/><p>��Pour �tre si gri�vement bless�, dit en ce moment Sancho, ce gar�on-l� jase beaucoup; qu�on le fasse donc cesser toutes ces galanteries et qu�il pense � son �me, car m�est avis qu�il l�a plut�t sur la langue qu�entre les dents.�</p><empty-line/><p>Tandis que Basile et Quit�ria se tenaient ainsi la main dans la main, le cur�, attendri et les larmes aux yeux, leur donna la b�n�diction nuptiale, et pria le ciel d�accorder une heureuse demeure � l��me du nouveau mari�. Mais celui-ci n�eut pas plut�t re�u la b�n�diction, qu�il se leva l�g�rement tout debout, et, avec une vivacit� inou�e, il tira la dague � laquelle son corps servait de fourreau. Les assistants furent frapp�s de surprise, et quelques-uns, plus simples que curieux, commenc�rent � crier:</p><empty-line/><p>�Miracle! miracle!</p><empty-line/><p>��Non, ce n�est pas miracle qu�il faut crier, r�pliqua Basile, mais adresse, adresse!�</p><empty-line/><p>Le cur�, stup�fait, hors de lui, accourut t�ter la blessure avec les deux mains. Il trouva que la lame n�avait point pass� � travers la chair et les c�tes de Basile, mais par un conduit de fer creux qu�il s��tait arrang� sur le flanc, plein, comme on le sut depuis, de sang pr�par� pour ne pas se congeler. Finalement, le cur� et Camache, ainsi que la plupart des spectateurs, se tinrent pour jou�s et bafou�s. Quant � l��pous�e, elle ne parut point f�ch�e de la plaisanterie; au contraire, entendant quelqu�un dire que ce mariage n��tait pas valide, comme entach� de fraude, elle s��cria qu�elle le ratifiait de nouveau, d�o� tout le monde conclut que c��tait du consentement et � la connaissance de tous deux que l�aventure avait �t� concert�e. Camache et ses partisans s�en montr�rent si fort courrouc�s qu�ils voulurent sur-le-champ tirer vengeance de cet affront, et, plusieurs d�entre eux mettant l��p�e � la main, ils fondirent sur Basile, en faveur de qui d�autres �p�es furent tir�es aussit�t. Pour don Quichotte, prenant l�avant-garde avec son cheval, la lance en arr�t et bien couvert de son �cu, il se faisait faire place par tout le monde. Sancho, que n�avaient jamais diverti semblables f�tes, courut se r�fugier aupr�s des marmites dont il avait tir� son agr�able �cume, cet asile lui semblant un sanctuaire qui devait �tre respect�.</p><empty-line/><p>Don Quichotte criait � haute voix:</p><empty-line/><p id="_ftnref139">�Arr�tez, seigneurs, arr�tez; il n�y a nulle raison � tirer vengeance des affronts que fait l�amour. Prenez garde que l�amour et la guerre sont une m�me chose; et, de m�me qu�� la guerre il est licite et fr�quent d�user de stratag�mes pour vaincre l�ennemi, de m�me, dans les querelles amoureuses, on tient pour bonnes et l�gitimes les ruses et les fourberies qu�on emploie dans le but d�arriver � ses fins, pourvu que ce ne soit point au pr�judice et au d�shonneur de l�objet aim�. Quit�ria �tait � Basile, et Basile � Quit�ria, par une juste et favorable disposition des cieux. Camache est riche; il pourra acheter son plaisir, o�, quand et comme il voudra. Basile n�a que cette brebis; personne, si puissant qu�il soit, ne pourra la lui ravir, car deux �tres que Dieu r�unit, l�homme ne peut les s�parer <a type="note" l:href="#_ftn139">[139]</a>; et celui qui voudrait l�essayer aura d�abord affaire � la pointe de cette lance.�</p><empty-line/><p>En disant cela, il brandit sa pique avec tant de force et d�adresse, qu�il frappa de crainte tous ceux qui ne le connaissaient pas. D�une autre part, l�indiff�rence de Quit�ria fit une si vive impression sur l�imagination de Camache, qu�en un instant elle effa�a tout amour de son c�ur. Aussi se laissa-t-il toucher par les exhortations du cur�, homme prudent et de bonnes intentions, qui parvint � calmer Camache et ceux de son parti. En signe de paix, ils remirent les �p�es dans le fourreau, accusant plut�t la facilit� de Quit�ria que l�industrie de Basile. Camache fit m�me la r�flexion que, si Quit�ria aimait Basile, avant d��tre mari�e, elle l�e�t aim� encore apr�s, et qu�il devait plut�t rendre gr�ce au ciel de ce qu�il la lui enlevait que de ce qu�il la lui avait donn�e.</p><empty-line/><p id="_ftnref140">Camache consol�, et la paix r�tablie parmi ses hommes d�armes, les amis de Basile se calm�rent aussi, et le riche Camache, pour montrer qu�il ne conservait ni ressentiment ni regret, voulut que les f�tes continuassent comme s�il se f�t mari� r�ellement. Mais ni Basile ni son �pouse et ses amis ne voulurent y assister. Ils partirent pour le village de Basile, car les pauvres qui ont du talent et de la vertu trouvent aussi des gens pour les accompagner, les soutenir et leur faire honneur, comme les riches en trouvent pour les flatter et leur faire entourage. Ils emmen�rent avec eux don Quichotte, le tenant pour homme de c�ur, et, comme on dit, de poil sur l�estomac. Le seul Sancho sentit son �me s�obscurcir, quand il se vit dans l�impuissance d�attendre le splendide festin et les f�tes de Camache, qui dur�rent jusqu�� la nuit. Il suivit donc tristement son seigneur, qui s�en allait avec la compagnie de Basile, laissant derri�re lui, bien qu�il les port�t au fond de l��me, les marmites d��gypte <a type="note" l:href="#_ftn140">[140]</a>, dont l��cume presque achev�e, qu�il emportait dans la casserole, lui repr�sentait la gloire et l�abondance perdues. Aussi, ce fut tout pensif et tout afflig� qu�il mit le grison sur les traces de Rossinante.</p></section><section><title><p id="_Toc106455350">Chapitre XXII</p></title><p><emphasis>O� l�on rapporte la grande aventure de la caverne de Mont�sinos, situ�e au c�ur de la Manche, aventure � laquelle mit une heureuse fin le valeureux don Quichotte de la Manche </emphasis></p><empty-line/><p>Avec de grands hommages les nouveaux mari�s accueillirent don Quichotte, empress�s de reconna�tre les preuves de valeur qu�il avait donn�es en d�fendant leur cause; et, mettant son esprit aussi haut que son courage, ils le tinrent pour un Cid dans les armes et un Cic�ron dans l��loquence. Le bon Sancho se r�cr�a trois jours aux d�pens des mari�s, desquels on apprit que la feinte blessure n�avait pas �t� une ruse concert�e avec la belle Quit�ria, mais une invention de Basile, qui en attendait pr�cis�ment le r�sultat qu�on a vu. Il avoua, � la v�rit�, qu�il avait fait part de son projet � quelques-uns de ses amis, pour qu�au moment n�cessaire ils lui pr�tassent leur aide et soutinssent la supercherie.</p><empty-line/><p id="_ftnref141">�On ne peut et l�on ne doit point, dit don Quichotte, nommer supercherie les moyens qui visent � une fin vertueuse; et, pour les amants, se marier est la fin par excellence. Mais prenez garde que le plus grand ennemi qu�ait l�amour, c�est le besoin, la n�cessit� continuelle. Dans l�amour, tout est joie, plaisir, contentement, surtout quand l�amant est en possession de l�objet aim�, et ses plus mortels ennemis sont la pauvret� et la disette. Tout ce que je dis, c�est dans l�intention de faire abandonner au seigneur Basile l�exercice des talents qu�il poss�de, lesquels lui donnaient bien de la renomm�e, mais ne lui produisaient pas d�argent, et pour qu�il s�applique � faire fortune par des moyens d�honn�te industrie, qui ne manquent jamais aux hommes prudents et laborieux. Pour le pauvre honorable (en supposant que le pauvre puisse �tre honor�), une femme belle est un bijou avec lequel, si on le lui enl�ve, on lui enl�ve aussi l�honneur. La femme belle et honn�te, dont le mari est pauvre, m�rite d��tre couronn�e avec les lauriers de la victoire et les palmes du triomphe. La beaut� par elle seule attire les c�urs de tous ceux qui la regardent, et l�on voit s�y abattre, comme � un app�t exquis, les aigles royaux, les nobles faucons, les oiseaux de haute vol�e. Mais si � la beaut� se joignent la pauvret� et le besoin, alors elle se trouve en butte aux attaques des corbeaux, des milans, des plus vils oiseaux de proie, et celle qui r�siste � tant de combats m�rite bien de s�appeler la couronne de son mari. <a type="note" l:href="#_ftn141">[141]</a> �coutez, discret Basile, ajouta don Quichotte; ce fut l�opinion de je ne sais plus quel ancien sage, qu�il n�y a dans le monde entier qu�une seule bonne femme; mais il conseillait � chaque mari de penser que cette femme unique �tait la sienne, pour vivre ainsi pleinement satisfait. Moi, je ne suis pas mari�, et jusqu�� cette heure il ne m�est pas venu dans la pens�e de l��tre; cependant j�oserais donner � celui qui me les demanderait des avis sur la mani�re de choisir la femme qu�il voudrait �pouser. La premi�re chose que je lui conseillerais, ce serait de faire plus attention � la r�putation qu�� la fortune, car la femme vertueuse n�acquiert pas la bonne renomm�e seulement parce qu�elle est vertueuse, mais encore parce qu�elle le para�t; en effet, la l�g�ret� et les �tourderies publiques nuisent plus � l�honneur des femmes que les fautes secr�tes. Si tu m�nes une femme vertueuse dans ta maison, il te sera facile de la conserver et m�me de la fortifier dans cette vertu; mais si tu m�nes une femme de mauvais penchants, tu auras grande peine � la corriger, car il n�est pas fort ais� de passer d�un extr�me � l�autre. Je ne dis pas que la chose soit impossible, mais je la regarde comme d�une excessive difficult�.</p><empty-line/><p>Sancho avait entendu tout cela; il se dit tout bas � lui-m�me:</p><empty-line/><p>�Ce mien ma�tre, quand je parle de choses moelleuses et substantielles, a coutume de dire que je pourrais prendre une chaire � la main et aller par le monde pr�chant de jolis sermons; eh bien! moi je dis de lui que, lorsqu�il se met � enfiler des sentences et � donner des conseils, non-seulement il peut prendre une chaire � la main, mais deux � chaque doigt, et s�en aller de place en place pr�cher � bouche que veux-tu. Diable soit de lui pour chevalier errant, quand on sait tant de choses! Je m�imaginais en mon �me qu�il ne savait rien de plus que ce qui avait rapport � ses chevaleries; mais il n�y a pas une chose o� il ne puisse piquer sa fourchette.�</p><empty-line/><p>Sancho murmurait ce monologue entre ses dents, et son ma�tre, l�ayant entre-ou�, lui demanda:</p><empty-line/><p>�Que murmures-tu l�, Sancho?</p><empty-line/><p>��Je ne dis rien, et ne murmure de rien, r�pondit Sancho; j��tais seulement � me dire en moi-m�me que j�aurais bien voulu entendre ce que vient de dire Votre Gr�ce avant de me marier. Peut-�tre dirais-je � pr�sent que le b�uf d�tach� se l�che plus � l�aise.</p><empty-line/><p>��Comment! ta Th�r�se est m�chante � ce point, Sancho? reprit don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Elle n�est pas tr�s-m�chante, r�pliqua Sancho; mais elle n�est pas non plus tr�s-bonne; du moins elle n�est pas aussi bonne que je le voudrais.</p><empty-line/><p>��Tu fais mal, Sancho, continua don Quichotte, de mal parler de ta femme, car enfin elle est la m�re de tes enfants.</p><empty-line/><p>��Oh! nous ne nous devons rien, r�pondit Sancho; elle ne parle pas mieux de moi quand la fantaisie lui en prend, et surtout quand elle est jalouse; car alors Satan m�me ne la souffrirait pas.�</p><empty-line/><p>Finalement, ma�tre et valet rest�rent trois jours chez les mari�s, o� ils furent servis et trait�s comme des rois. Don Quichotte pria le licenci� ma�tre en escrime de lui donner un guide qui le conduis�t � la caverne de Mont�sinos, ayant grand d�sir d�y entrer et de voir par ses propres yeux si toutes les merveilles que l�on en contait dans les environs �taient v�ritables. Le licenci� r�pondit qu�il lui donnerait pour guide un sien cousin, fameux �tudiant et grand amateur de livres de chevalerie, qui le m�nerait tr�s-volontiers jusqu�� la bouche de la caverne, et lui ferait voir aussi les lagunes de Ruid�ra, c�l�bres dans toute la Manche et m�me dans toute l�Espagne.</p><empty-line/><p>�Vous pourrez, ajouta le licenci�, avoir avec lui d�agr�ables entretiens, car c�est un gar�on qui sait faire des livres pour les imprimer et les adresser � des princes.�</p><empty-line/><p>En effet, le cousin arriva, mont� sur une bourrique pleine, dont le b�t �tait recouvert d�un petit tapis bariol�. Sancho sella Rossinante, b�ta le grison, et pourvut son bissac, auquel faisait compagnie celui du cousin, �galement bien rempli; puis, se recommandant � Dieu, et prenant cong� de tout le monde, ils se mirent en route dans la direction de la fameuse caverne de Mont�sinos.</p><empty-line/><p>Chemin faisant, don Quichotte demanda au cousin du licenci� de quel genre �taient ses exercices, ses �tudes, sa profession. L�autre r�pondit que sa profession �tait d��tre humaniste, ses �tudes et ses exercices de composer des livres qu�il donnait � la presse, tous de grand profit et d��gal divertissement pour la r�publique.</p><empty-line/><p id="_ftnref142">�L�un, dit-il, est intitul� <emphasis>Livre des livr�es;</emphasis> j�y d�cris sept cent trois livr�es avec leurs couleurs, chiffres et devises, et les chevaliers de la cour peuvent y prendre celles qu�ils voudront dans les temps de f�tes et de r�jouissances, sans les aller mendier de personne, et sans s�alambiquer, comme on dit, la cervelle, pour en tirer de conformes � leurs d�sirs et � leurs intentions. En effet, j�en ai pour le jaloux, pour le d�daign�, pour l�oubli�, pour l�absent, qui leur iront juste comme un bas de soie. J�ai fait aussi un autre livre, que je veux intituler <emphasis>M�tamorphoseos </emphasis>ou l�<emphasis>Ovide espagnol, </emphasis>d�une nouvelle et �trange invention. Imitant Ovide dans le genre burlesque, j�y raconte et peins ce que furent la Giralda de S�ville, l�Ange de la Madeleine, l��gout de V�cinguerra � Cordoue, les taureaux de Guisando, la Sierra-Mor�na, les fontaines de L�ganitos et de Lavapi�s � Madrid, sans oublier celle du Pou, celle du Tuyau dor� et celle de la Prieure <a type="note" l:href="#_ftn142">[142]</a>. � chaque chose, j�ajoute les all�gories, m�taphores et inversions convenables, de fa�on que l�ouvrage divertisse, �tonne et instruise en m�me temps. J�ai fait encore un autre livre, que j�appelle <emphasis>Suppl�ment � Virgile Polydore</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn143"><emphasis>[143]</emphasis></a><emphasis>, </emphasis>et qui traite de l�invention des choses; c�est un livre de grand travail et de grande �rudition, car toutes les choses importantes que Polydore a omis de dire, je les v�rifie et les explique d�une gentille fa�on. Il a, par exemple, oubli� de nous faire conna�tre le premier qui eut un catarrhe dans le monde, et le premier qui fit usage de frictions pour se gu�rir du mal fran�ais. Moi, je le d�clare au pied de la lettre, et je m�appuie du t�moignage de plus de vingt-cinq auteurs. Voyez maintenant si j�ai bien travaill�, et si un tel livre doit �tre utile au monde!�</p><empty-line/><p>Sancho avait �cout� tr�s-attentivement le r�cit du cousin:</p><empty-line/><p>�Dites-moi, seigneur, lui dit-il, et que Dieu vous donne bonne chance dans l�impression de vos livres! sauriez-vous me dire� Oh! oui, vous le saurez, puisque vous savez tout, qui fut le premier qui s�est gratt� la t�te? il m�est avis que ce dut �tre notre premier p�re Adam.</p><empty-line/><p>��Ce doit l��tre en effet, r�pondit le cousin, car il est hors de doute qu�Adam avait une t�te et des cheveux. Dans ce cas, et puisqu�il �tait le premier homme du monde, il devait bien se gratter quelquefois.</p><empty-line/><p>��C�est ce que je crois aussi, r�pliqua Sancho. Mais dites-moi maintenant, qui fut le premier sauteur et voltigeur du monde?</p><empty-line/><p>��En v�rit�, fr�re, r�pondit le cousin, je ne saurais trop d�cider la chose quant � pr�sent et avant de l��tudier; mais je l��tudierai d�s que je serai de retour o� sont mes livres, et je vous satisferai la premi�re fois que nous nous verrons, car j�esp�re que celle-ci ne sera pas la derni�re.</p><empty-line/><p>��Eh bien! Seigneur, r�pliqua Sancho, ne vous mettez pas en peine de cela, car je viens maintenant de trouver ce que je vous demandais. Sachez que le premier voltigeur du monde fut Lucifer, quand on le pr�cipita du ciel, car il tomba en voltigeant jusqu�au fond des ab�mes.</p><empty-line/><p>��Pardieu, vous avez raison, mon ami�, dit le cousin.</p><empty-line/><p>Et don Quichotte ajouta:</p><empty-line/><p>�Cette question et cette r�ponse ne sont pas de toi, Sancho; tu les avais entendu dire � quelqu�un.</p><empty-line/><p>��Taisez-vous, seigneur, repartit Sancho; en bonne foi, si je me mets � demander et � r�pondre, je n�aurai pas fini d�ici � demain. Croyez-vous que, pour demander des niaiseries et r�pondre des b�tises, j�aie besoin d�aller chercher l�aide de mes voisins?</p><empty-line/><p>��Tu en as dit plus long que tu n�en sais, reprit don Quichotte; car il y a des gens qui se tourmentent pour savoir et v�rifier des choses, lesquelles, une fois sues et v�rifi�es, ne font pas le profit d�une obole � l�intelligence et � la m�moire.�</p><empty-line/><p>Ce fut dans ces entretiens et d�autres non moins agr�ables qu�ils pass�rent ce jour-l�. La nuit venue, ils se g�t�rent dans un petit village, o� le cousin dit � don Quichotte que, de l� jusqu�� la caverne de Mont�sinos, il n�y avait pas plus de deux lieues; qu�ainsi, s�il �tait bien r�solu � y p�n�trer, il n�avait qu�� se munir de cordes pour s�attacher et se faire descendre dans ses profondeurs. Don Quichotte r�pondit que, d�t-il descendre jusqu�aux ab�mes de l�enfer, il voulait en voir le fond. Ils achet�rent donc environ cent brasses de corde, et le lendemain, vers les deux heures, ils arriv�rent � la caverne, dont la bouche est large et spacieuse, mais remplie d�aub�pines, de figuiers sauvages, de ronces et de broussailles tellement �paisses et entrelac�es, qu�elles la couvrent enti�rement.</p><empty-line/><p>Quand ils se virent aupr�s, le cousin, Sancho et don Quichotte mirent ensemble pied � terre, et les deux premiers s�occup�rent aussit�t � attacher fortement le chevalier avec les cordes. Pendant qu�ils lui faisaient une ceinture autour des reins, Sancho lui dit:</p><empty-line/><p>�Que Votre Gr�ce, mon bon seigneur, prenne garde � ce qu�elle fait. Croyez-moi, n�allez pas vous ensevelir vivant, et vous pendre comme une cruche qu�on met rafra�chir dans un puits. Ce n�est pas � Votre Gr�ce qu�il appartient d��tre l�examinateur de cette caverne, qui doit �tre pire qu�un cachot des Mores.</p><empty-line/><p>��Attache et tais-toi, r�pondit don Quichotte; une entreprise comme celle-ci, ami Sancho, m��tait justement r�serv�e.�</p><empty-line/><p>Alors le guide ajouta:</p><empty-line/><p>�Je supplie Votre Gr�ce, seigneur don Quichotte, de regarder et de fureter par l� dedans avec cent yeux; il s�y trouvera peut-�tre des choses bonnes � mettre dans mon livre des m�tamorphoses.</p><empty-line/><p>��Pardieu, r�pondit Sancho Panza, soyez tranquille, le tambour de basque est dans des mains qui sauront bien en jouer.�</p><empty-line/><p>Cela dit et la ceinture de cordes mise � don Quichotte (non sur les pi�ces de l�armure, mais plus bas, sur les pans du pourpoint):</p><empty-line/><p>�Nous avons �t� bien impr�voyants, dit-il, de ne pas nous munir de quelque petite sonnette qu�on aurait attach�e pr�s de moi, � la corde m�me, et dont le bruit aurait fait entendre que je descendais toujours et que j��tais vivant; mais puisque ce n�est plus possible, � la gr�ce de Dieu!�</p><empty-line/><p>Aussit�t il se jeta � genoux, et fit � voix basse une oraison, pour demander � Dieu de lui donner son aide ainsi qu�une heureuse issue � cette nouvelle et p�rilleuse aventure. Puis, d�une voix haute, il s��cria:</p><empty-line/><p>�� dame de mes pens�es, ma�tresse de mes actions, illustre et sans pareille Dulcin�e du Toboso, s�il est possible que les pri�res et les supplications de ton amant fortun� arrivent jusqu�� tes oreilles, par ta beaut� inou�e, je te conjure de les �couter; elles n�ont d�autre objet que de te supplier de ne pas me refuser ta faveur et ton appui, maintenant que j�en ai si grand besoin. Je vais m�enfoncer et me pr�cipiter dans l�ab�me qui s�offre devant moi, seulement pour que le monde apprenne que, si tu me favorises, il n�y a point d�entreprise que je n�affronte et ne mette � fin.�</p><empty-line/><p>En disant cela, il s�approcha de l�ouverture, et vit qu�il �tait impossible de s�y faire descendre et m�me d�y aborder, � moins que de s�ouvrir par force un passage. Il mit donc l��p�e � la main, et commen�a de couper et d�abattre des branches � travers les broussailles qui cachaient la bouche de la caverne. Au bruit que faisaient ses coups, il en sortit une multitude de corbeaux et de corneilles, si nombreux, si press�s et tellement � la h�te, qu�ils renvers�rent don Quichotte sur le dos; et certes, s�il e�t donn� aussi pleine croyance aux augures qu�il �tait bon catholique, il aurait pris la chose en mauvais signe, et se serait dispens� de s�enfermer dans un lieu semblable. Finalement, il se releva, et, voyant qu�il ne sortait plus ni corbeaux ni oiseaux nocturnes, car des chauves-souris �taient m�l�es aux corbeaux, il demanda de la corde au cousin et � Sancho, qui le laiss�rent glisser doucement au fond de l��pouvantable caverne. Au moment o� il disparut, Sancho lui donna sa b�n�diction, et faisant sur lui mille signes de croix:</p><empty-line/><p id="_ftnref144">�Dieu te conduise, s��cria-t-il, ainsi que la Roche de France et la Trinit� de Ga�te <a type="note" l:href="#_ftn144">[144]</a>, fleur, cr�me, et �cume des chevaliers errants! Va, champion du monde, c�ur d�acier, bras d�airain; Dieu te conduise, dis-je encore, et te ram�ne sain et sauf � la lumi�re de cette vie, que tu abandonnes pour t�enterrer dans cette obscurit� que tu cherches!�</p><empty-line/><p>Le cousin fit � peu pr�s les m�mes invocations. Cependant don Quichotte criait coup sur coup qu�on lui donn�t de la corde, et les autres la lui donnaient peu � peu. Quand les cris, qui sortaient de la caverne comme par un tuyau, cess�rent d��tre entendus, ils avaient l�ch� les cent brasses de corde. Ils furent alors d�avis de remonter don Quichotte, puisqu�ils ne pouvaient pas le descendre plus bas. N�anmoins, ils attendirent environ une demi-heure, et, au bout de ce temps, ils retir�rent la corde, mais avec une excessive facilit�, et sans aucun poids, ce qui leur fit imaginer que don Quichotte �tait rest� dedans. Sancho, le croyant ainsi, pleurait am�rement, et tirait en toute h�te pour s�assurer de la v�rit�. Mais quand ils furent arriv�s � environ quatre-vingts brasses, ils sentirent du poids, ce qui leur causa une joie extr�me. Enfin, vers dix brasses, ils aper�urent distinctement don Quichotte, auquel Sancho cria tout joyeux:</p><empty-line/><p>�Soyez le bien revenu, mon bon seigneur; nous pensions que vous �tiez rest� l� pour faire race.�</p><empty-line/><p>Mais don Quichotte ne r�pondait pas un mot, et, quand ils l�eurent enti�rement retir� de la caverne, ils virent qu�il avait les yeux ferm�s comme un homme endormi. Ils l��tendirent par terre et d�li�rent sa ceinture de cordes, sans pouvoir toutefois l��veiller. Enfin, ils le tourn�rent, le retourn�rent et le secou�rent si bien, qu�au bout d�un long espace de temps il revint � lui, �tendant ses membres comme s�il f�t sorti d�un lourd et profond sommeil. Il jeta de c�t� et d�autre des regards effar�s, et s��cria:</p><empty-line/><p>�Dieu vous le pardonne, amis! vous m�avez enlev� au plus agr�able spectacle, � la plus d�licieuse vie dont aucun mortel ait jamais joui. Maintenant, en effet, je viens de reconna�tre que toutes les joies de ce monde passent comme l�ombre et le songe, ou se fl�trissent comme la fleur des champs. � malheureux Mont�sinos! � Durandart couvert de blessures! � infortun�e B�lerme! � larmoyant Guadiana! et vous, d�plorables filles de Ruid�ra, qui montrez dans vos eaux abondantes celles qu�ont vers�es vos beaux yeux!�</p><empty-line/><p>Le cousin et Sancho �coutaient avec grande attention les paroles de don Quichotte, qui les pronon�ait comme s�il les e�t tir�es avec une douleur immense du fond de ses entrailles. Ils le suppli�rent de leur expliquer ce qu�il voulait dire, et de leur raconter ce qu�il avait vu dans cet enfer.</p><empty-line/><p>�Enfer vous l�appelez! s��cria don Quichotte; non, ne l�appelez pas ainsi, car il ne le m�rite pas, comme vous allez voir.�</p><empty-line/><p>Il demanda qu�on lui donn�t d�abord quelque chose � manger, parce qu�il avait une horrible faim. On �tendit sur l�herbe verte le tapis qui faisait la selle du cousin, on vida les bissacs, et, tous trois assis en bon accord et bonne amiti�, ils go�t�rent et soup�rent tout � la fois. Quand le tapis fut enlev�, don Quichotte s��cria:</p><empty-line/><p>�Que personne ne se l�ve, enfants, et soyez tous attentifs.�</p></section><section><title><p id="_Toc106455351">Chapitre XXIII</p></title><p><emphasis>Des choses admirables que l�insigne don Quichotte raconte avoir vues dans la profonde caverne de Mont�sinos, choses dont l�impossibilit� et la grandeur font que l�on tient cette aventure pour apocryphe</emphasis></p><empty-line/><p>Il �tait quatre heures du soir, quand le soleil, cach� derri�re des nuages, et ne jetant qu�une faible lumi�re et des rayons temp�r�s, permit � don Quichotte de conter, sans chaleur et sans fatigue, � ses deux illustres auditeurs, ce qu�il avait vu dans la caverne de Mont�sinos. Il commen�a de la mani�re suivante:</p><empty-line/><p>�� douze ou quatorze toises de la profondeur de cette caverne, il se fait, � main droite, une concavit�, ou espace vide, capable de contenir un grand chariot avec ses mules. Elle re�oit une faible lumi�re par quelques fentes qui la lui am�nent de loin, ouvertes � la surface de la terre. Cette concavit�, je l�aper�us lorsque je me sentais d�j� fatigu� et ennuy� de me voir pendu � une corde pour descendre dans cette obscure r�gion sans suivre aucun chemin d�termin�. Je r�solus donc d�y entrer pour m�y reposer un peu. Je vous appelai pour vous dire de ne plus me l�cher de corde jusqu�� ce que je vous en demandasse; mais vous ne d�tes pas m�entendre. Je ramassai la corde que vous continuiez � m�envoyer, et l�arrangeant en pile ronde, je m�assis sur ses plis tout pensif, r�fl�chissant � ce que je devais faire pour atteindre le fond, alors que je n�avais plus personne qui me sout�nt. Tandis que j��tais absorb� dans cette pens�e et dans cette h�sitation, tout � coup je fus saisi d�un profond sommeil, puis, quand j�y pensais le moins, et sans savoir pourquoi ni comment, je m��veillai et me trouvai au milieu de la prairie la plus belle, la plus d�licieuse que puisse former la nature, ou r�ver la plus riante imagination. J�ouvris les yeux, je me les frottai, et vis bien que je ne dormais plus, que j��tais parfaitement �veill�. Toutefois je me t�tai la t�te et la poitrine pour m�assurer si c��tait bien moi qui me trouvais en cet endroit, ou quelque vain fant�me � ma place. Mais le toucher, les sensations, les r�flexions raisonnables que je faisais moi-m�me, tout m�attesta que j��tais bien alors le m�me que je suis � pr�sent.</p><empty-line/><p id="_ftnref145">�Bient�t s�offrit � ma vue un royal et somptueux palais, un alcazar, dont les murailles paraissaient fabriqu�es de clair et transparent cristal. Deux grandes portes s�ouvrirent, et j�en vis sortir un v�n�rable vieillard qui s�avan�ait � ma rencontre. Il �tait v�tu d�un long manteau de serge violette qui tra�nait � terre. Ses �paules et sa poitrine s�enveloppaient dans les plis d�un chaperon coll�gial en satin vert; sa t�te �tait couverte d�une toque milanaise en velours noir, et sa barbe, d�une �clatante blancheur, tombait plus bas que sa ceinture. Il ne portait aucune arme, et tenait seulement � la main un chapelet dont les grains �taient plus gros que des noix, et les dizains comme des �ufs d�autruche. Sa contenance, sa d�marche, sa gravit�, l�ample aspect de toute sa personne, me jet�rent dans l��tonnement et l�admiration. Il s�approcha de moi, et la premi�re chose qu�il fit, fut de m�embrasser �troitement; puis il me dit: �Il y a de bien longs temps, valeureux chevalier don Quichotte de la Manche, que nous tous, habitants de ces solitudes enchant�es, nous attendons ta venue, pour que tu fasses conna�tre au monde ce que renferme et couvre la profonde caverne o� tu es entr�, appel�e la caverne de Mont�sinos; prouesse r�serv�e pour ton c�ur invincible et ton courage �blouissant. Viens avec moi, seigneur insigne; je veux te montrer les merveilles que cache ce transparent alcazar, dont je suis le ka�d et le gouverneur perp�tuel, puisque je suis Mont�sinos lui-m�me, de qui la caverne a pris son nom. <a type="note" l:href="#_ftn145">[145]</a>�</p><empty-line/><p id="_ftnref146">�� peine m�eut-il dit qu�il �tait Mont�sinos, que je lui demandai s�il �tait vrai, comme on le raconte dans le monde de l�-haut, qu�il e�t tir� du fond de la poitrine, avec une petite dague, le c�ur de son ami Durandart, et qu�il l�e�t port� � sa dame B�lerme, comme Durandart l�en avait charg� au moment de sa mort <a type="note" l:href="#_ftn146">[146]</a>. Il me r�pondit qu�on disait vrai en toutes choses, sauf quant � la dague, parce qu�il ne s��tait servi d�aucune dague, ni petite ni grande, mais d�un poignard fourbi, plus aigu qu�une al�ne.</p><empty-line/><p>��Ce poignard, interrompit Sancho, devait �tre de Ramon de Hoc�s, l�armurier de S�ville.</p><empty-line/><p>��Je ne sais trop, reprit don Quichotte; mais non, ce ne pouvait �tre ce fourbisseur, puisque Ramon de Hoc�s vivait hier, et que le combat de Roncevaux, o� arriva cette catastrophe, compte d�j� bien des ann�es. Au reste, cette v�rification est de nulle importance et n�alt�re en rien la v�rit� ni l�encha�nement de l�histoire.</p><empty-line/><p>��Non certes, ajouta le cousin; et continuez-la, seigneur don Quichotte, car je vous �coute avec le plus grand plaisir du monde.</p><empty-line/><p id="_ftnref147">��Je n�en ai pas moins � la raconter, r�pondit don Quichotte. Je dis donc que le v�n�rable Mont�sinos me conduisit au palais de cristal, o�, dans une salle basse, d�une extr�me fra�cheur et toute b�tie d�alb�tre, se trouvait un s�pulcre de marbre, sculpt� avec un art merveilleux. Sur ce s�pulcre, je vis un chevalier �tendu tout de son long, non de bronze, ni de marbre, ni de jaspe, comme on a coutume de les faire sur d�autres mausol�es, mais bien de vraie chair et de vrais os. Il avait la main droite (qui me sembla nerveuse et quelque peu velue, ce qui est signe de grande force) pos�e sur le c�t� du c�ur, et, avant que je fisse aucune question, Mont�sinos, me voyant regarder avec �tonnement ce s�pulcre: �Voil�, me dit-il, mon ami Durandart, fleur et miroir des chevaliers braves et amoureux de son temps. Merlin, cet enchanteur fran�ais <a type="note" l:href="#_ftn147">[147]</a> qui fut, dit-on, fils du diable, le tient enchant� dans ce lieu, ainsi que moi et beaucoup d�autres, hommes et femmes. Ce que je crois, c�est qu�il ne fut pas fils du diable, mais qu�il en sut, comme on dit, un doigt plus long que le diable. Quant au pourquoi et au comment il nous enchanta, personne ne le sait; et le temps seul pourra le r�v�ler, quand le moment en sera venu, lequel n�est pas loin, � ce que j�imagine. Ce qui me surprend par-dessus tout, c�est de savoir, aussi s�r qu�il fait jour � pr�sent, que Durandart termina sa vie dans mes bras, et qu�apr�s sa mort je lui arrachai le c�ur de mes propres mains; et, en v�rit�, il devait peser au moins deux livres, car, suivant les naturalistes, celui qui porte un grand c�ur est dou� de plus de vaillance que celui qui n�en a qu�un petit. Eh bien! puisqu�il en est ainsi, et que ce chevalier mourut bien r�ellement, comment peut-il � pr�sent se plaindre et soupirer de temps en temps, comme s�il �tait toujours en vie?�</p><empty-line/><p id="_ftnref148">�� ces mots, le mis�rable Durandart, jetant un cri, s��cria: �� mon cousin Mont�sinos, la derni�re chose que je vous ai demand�e, c�est, quand je serais mort et mon �me partie, de porter mon c�ur � B�lerme, en me le tirant de la poitrine, soit avec un poignard, soit avec une dague. <a type="note" l:href="#_ftn148">[148]</a>�</p><empty-line/><p id="_ftnref149">�Quand le v�n�rable Mont�sinos entendit cela, il se mit � genoux devant le d�plorable chevalier, et lui dit les larmes aux yeux: �J�ai d�j� fait, seigneur Durandart, mon tr�s-cher cousin, j�ai d�j� fait ce que vous m�avez command� dans la fatale journ�e de notre d�route; je vous ai arrach� le c�ur du mieux que j�ai pu, sans vous en laisser la moindre parcelle dans la poitrine; je l�ai essuy� avec un mouchoir de dentelle; j�ai pris en toute h�te le chemin de la France, apr�s vous avoir d�pos� dans le sein de la terre, en versant tant de larmes qu�elles ont suffi pour me laver les mains et �tancher le sang que j�avais pris en vous fouillant dans les entrailles; � telles enseignes, cousin de mon �me, qu�au premier village o� je passai, en sortant des gorges de Roncevaux, je jetai un peu de sel sur votre c�ur pour qu�il ne sent�t pas mauvais, et qu�il arriv�t, sinon frais, au moins enfum�, en la pr�sence de votre dame B�lerme. Cette dame, avec vous, moi, Guadiana votre �cuyer, la du�gne Ruid�ra, ses sept filles et ses deux ni�ces, et quantit� d�autres de vos amis et connaissances, sommes enchant�s ici depuis bien des ann�es par le sage Merlin. Quoiqu�il y ait de cela plus de cinq cents ans, aucun de nous n�est mort; il ne manque que Ruid�ra, ses filles et ses ni�ces, lesquelles, en pleurant, et par la piti� qu�en eut Merlin, furent converties en autant de lagunes, qu�� cette heure, dans le monde des vivants et dans la province de la Manche, on nomme les lagunes de Ruid�ra. Les filles appartiennent aux rois d�Espagne, et les deux ni�ces aux chevaliers d�un ordre religieux qu�on appelle de Saint-Jean. Guadiana, votre �cuyer, pleurant aussi votre disgr�ce, fut chang� en un fleuve appel� de son nom m�me, lequel, lorsqu�il arriva � la surface du sol et qu�il vit le soleil d�un autre ciel, ressentit une si vive douleur de vous abandonner, qu�il s�enfon�a de nouveau dans les entrailles de la terre. Mais, comme il est impossible de se r�volter contre son penchant naturel, il sort de temps en temps, et se montre o� le soleil et les gens puissent le voir. <a type="note" l:href="#_ftn149">[149]</a> Les lagunes dont j�ai parl� lui versent peu � peu leurs eaux, et, grossi par elles, ainsi que par une foule d�autres rivi�res qui se joignent � lui, il entre grand et pompeux en Portugal. Toutefois, quelque part qu�il passe, il montre sa tristesse et sa m�lancolie; il ne se vante pas de nourrir dans ses eaux des poissons fins et estim�s, mais grossiers et insipides, bien diff�rents de ceux du Tage dor�. Ce que je vous dis � pr�sent, � mon cousin, je vous l�ai dit mille et mille fois; mais comme vous ne me r�pondez point, j�imagine, ou que vous ne m�entendez pas, ou que vous ne me donnez pas cr�ance, ce qui me chagrine autant que Dieu le sait. Je veux maintenant vous donner des nouvelles qui, si elles ne servent pas de soulagement � votre douleur, ne l�augmenteront du moins en aucune fa�on. Sachez que vous avez ici devant vous (ouvrez les yeux, et vous le verrez) ce grand chevalier de qui le sage Merlin a proph�tis� tant de choses, ce don Quichotte de la Manche, lequel, avec plus d�avantage que dans les si�cles pass�s, a ressuscit� dans les si�cles pr�sents la chevalerie errante d�j� oubli�e. Peut-�tre, par son moyen et par sa faveur, parviendrons-nous � �tre d�senchant�s, car c�est aux grands hommes que sont r�serv�es les grandes prouesses. � Et quand m�me cela n�arriverait pas, r�pondit le d�plorable Durandart d�une voix basse et �teinte, quand m�me cela n�arriverait pas, � cousin, je dirai: <emphasis>Patience, et battons les cartes</emphasis>. <a type="note" l:href="#_ftn150">[150]</a>� Alors, se tournant sur le c�t�, il retomba dans son silence ordinaire, sans dire un mot de plus.</p><empty-line/><p>�En ce moment de grands cris se firent entendre, ainsi que des pleurs accompagn�s de profonds g�missements et de soupirs entrecoup�s. Je tournai la t�te, et vis, � travers les murailles de cristal, passer dans une autre salle une procession form�e par deux files de belles damoiselles, toutes habill�es de deuil, avec des turbans blancs sur la t�te, � la mode turque. Derri�re les deux files marchait une dame (elle le paraissait du moins � la gravit� de sa contenance) �galement v�tue de noir, avec un voile blanc si long et si �tendu qu�il baisait la terre. Son turban �tait deux fois plus gros que le plus gros des autres femmes; elle avait les sourcils r�unis, le nez un peu camard, la bouche grande, mais les l�vres color�es. Ses dents, qu�elle d�couvrait parfois, semblaient �tre clairsem�es et mal rang�es, quoique blanches comme des amandes sans peau. Elle portait dans les mains un mouchoir de fine toile, et dans cette toile, � ce que je pus entrevoir, un c�ur de chair de momie, tant il �tait sec et enfum�. Mont�sinos me dit que tous ces gens de la procession �taient les serviteurs de Durandart et de B�lerme, qui �taient enchant�s avec leurs ma�tres, et que la derni�re personne, celle qui portait le c�ur dans le mouchoir, �tait B�lerme elle-m�me, laquelle, quatre fois par semaine, faisait avec ses femmes cette procession, et chantait, ou plut�t pleurait des chants fun�bres sur le corps et le c�ur pitoyable de son cousin. �Si elle vous a paru quelque peu laide, ajouta-t-il, ou du moins pas aussi belle qu�elle en avait la r�putation, c�est � cause des mauvais jours et des pires nuits qu�elle passe dans cet enchantement, comme on peut le voir � ses yeux battus et � son teint val�tudinaire. Cette p�leur, ces cernes aux yeux, ne viennent point de la maladie mensuelle ordinaire aux femmes, car il y a bien des mois et m�me bien des ann�es qu�il n�en est plus question pour elle, mais de l�affliction qu��prouve son c�ur � la vue de celui qu�elle porte incessamment � la main, et qui rappelle � sa m�moire la catastrophe de son malheureux amant. Sans cela, � peine serait-elle �gal�e en beaut�, en gr�ce, en �l�gance, par la grande Dulcin�e du Toboso, si renomm�e dans tous ces environs et dans le monde entier.�</p><empty-line/><p>�Halte-l�! m��criai-je alors, seigneur don Mont�sinos; que Votre Gr�ce conte son histoire tout uniment. Vous devez savoir que toute comparaison est odieuse, et qu�ainsi l�on ne doit comparer personne � personne. La sans pareille Dulcin�e du Toboso est ce qu�elle est, madame do�a B�lerme ce qu�elle est et ce qu�elle a �t�, et restons-en l�.</p><empty-line/><p>��Seigneur don Quichotte, me r�pondit-il, que Votre Gr�ce me pardonne. Je confesse que j�ai eu tort, et que j�ai mal fait de dire qu�� peine madame Dulcin�e �galerait madame B�lerme; car il me suffisait d�avoir eu je ne sais quels vagues soup�ons que Votre Gr�ce est son chevalier, pour que je me mordisse la langue plut�t que de comparer cette dame � personne, si ce n�est au ciel m�me.�</p><empty-line/><p>�Cette satisfaction que me donna le grand Mont�sinos apaisa mon c�ur, et me remit de l�agitation que j�avais �prouv�e en entendant comparer ma dame avec B�lerme.</p><empty-line/><p>��Je m��tonne m�me, dit alors Sancho, que Votre Gr�ce ait pu s�emp�cher de monter sur l�estomac du bonhomme, de lui moudre les os � coups de pied, et de lui arracher la barbe sans lui en laisser un poil au menton.</p><empty-line/><p>��Non pas, ami Sancho, r�pondit don Quichotte; c�e�t �t� mal � moi d�agir ainsi; car nous sommes tous tenus de respecter les vieillards, m�me ne fussent-ils pas chevaliers, et plus encore lorsqu�ils le sont, et qu�ils sont enchant�s par-dessus le compte. Je sais bien que nous ne sommes pas demeur�s en reste l�un avec l�autre quant � beaucoup de questions et de r�ponses que nous nous sommes mutuellement adress�es.�</p><empty-line/><p>Le cousin dit alors:</p><empty-line/><p>�Je ne sais en v�rit�, seigneur don Quichotte, comment Votre Gr�ce, depuis si peu de temps qu�elle est descendue l� au fond, a pu voir tant de choses, a pu tant �couter et tant r�pondre.</p><empty-line/><p>��Combien donc y a-t-il que je suis descendu? demanda don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Un peu plus d�une heure, r�pondit Sancho.</p><empty-line/><p>��Cela ne se peut pas, r�pliqua don Quichotte, car j�ai vu venir la nuit et revenir le jour, puis trois autres soirs et trois autres matins, de mani�re qu�� mon compte je suis rest� trois jours entiers dans ces profondeurs cach�es � notre vue.</p><empty-line/><p>��Mon ma�tre doit dire vrai, r�pondit Sancho; car, puisque toutes les choses qui lui sont arriv�es sont venues par voie d�enchantement, peut-�tre ce qui nous a sembl� une heure lui aura-t-il paru trois jours avec leurs nuits.</p><empty-line/><p>��Ce sera cela, sans doute, dit don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Dites-moi, mon bon seigneur, demanda le cousin. Votre Gr�ce a-t-elle mang� pendant tout ce temps-l�?</p><empty-line/><p>��Pas une bouch�e, r�pondit don Quichotte; et n�en ai pas senti la moindre envie.</p><empty-line/><p>��Est-ce que les enchant�s mangent? dit le cousin.</p><empty-line/><p>��Non, ils ne mangent pas, r�pondit don Quichotte, et ne font pas non plus leurs grosses n�cessit�s; mais on croit n�anmoins que les ongles, la barbe et les cheveux leur poussent.</p><empty-line/><p>��Et dorment-ils par hasard, les enchant�s, mon seigneur? demanda Sancho.</p><empty-line/><p>��Non certes, r�pliqua don Quichotte; du moins, pendant les trois jours que j�ai pass�s avec eux, aucun n�a ferm� l��il, ni moi non plus.</p><empty-line/><p>��Alors, dit Sancho, le proverbe vient � point: �Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es.� Allez donc avec des enchant�s qui je�nent et qui veillent, et �tonnez-vous de ne manger ni dormir tant que vous serez avec eux! Mais pardonnez-moi, mon seigneur, si je vous dis que, de tout ce que vous avez dit jusqu�� pr�sent, Dieu m�emporte, j�allais dire le diable, si je crois la moindre chose.</p><empty-line/><p>��Comment donc! s��cria le cousin, le seigneur don Quichotte peut-il mentir? mais le voul�t-il, il n�aurait pas eu le temps de composer et d�imaginer ce million de mensonges.</p><empty-line/><p>��Oh! je ne crois pas que mon ma�tre mente, reprit Sancho.</p><empty-line/><p>��Que crois-tu donc? demanda don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Je crois, r�pondit Sancho, que ce Merlin ou ces enchanteurs, qui ont enchant� toute cette brigade que Votre Gr�ce dit avoir vue et fr�quent�e l�-bas, vous ont ench�ss� dans le cervelle et dans la m�moire toute cette kyrielle que vous nous avez cont�e, et tout ce qui vous reste encore � nous dire.</p><empty-line/><p>��Cela pourrait �tre, Sancho, r�pliqua don Quichotte, mais cela n�est point; car ce que j�ai cont�, je l�ai vu de mes propres yeux et touch� de mes propres mains. Mais que diras-tu quand je vais t�apprendre � pr�sent que, parmi les choses infinies et les merveilles sans nombre que me montra Mont�sinos (je te les conterai peu � peu et � leur temps dans le cours de notre voyage, car elles ne sont pas toutes de saison), il me montra trois villageoises qui s�en allaient par ces fra�ches campagnes, sautant et cabriolant comme des ch�vres? D�s que je les vis, je reconnus que l�une �tait la sans pareille Dulcin�e du Toboso, et les deux autres ces m�mes paysannes qui venaient avec elle, et � qui nous parl�mes � la sortie du Toboso. Je demandai � Mont�sinos s�il les connaissait; il me r�pondit que non, mais qu�il imaginait que ce devaient �tre de grandes dames enchant�es, qui avaient paru depuis peu de jours dans ces prairies. Il ajouta que je ne devais point m�en �tonner, puisqu�il y avait dans cet endroit bien d�autres dames, des si�cles pass�s et pr�sents, enchant�es sous d��tranges et diverses figures, parmi lesquelles il connaissait la reine Geni�ve et sa du�gne Quintagnone, celle qui versait le vin � Lancelot, comme dit le romance, quand il arriva de Bretagne.�</p><empty-line/><p>Lorsque Sancho entendit parler ainsi son ma�tre, il pensa perdre l�esprit ou crever de rire. Comme il savait mieux que personne la v�rit� sur le feint enchantement de Dulcin�e, dans lequel il avait �t� l�enchanteur, et dont il avait rendu t�moignage, il acheva de reconna�tre que son seigneur �tait d�cid�ment hors du bon sens, et fou de point en point. Aussi lui dit-il:</p><empty-line/><p>�C�est en mauvaise heure et sous une mauvaise �toile que vous �tes descendu, mon cher patron, dans l�autre monde; et maudit soit l�instant o� vous avez rencontr� ce seigneur Mont�sinos, qui vous a rendu � nous comme vous voil�! Pardieu, Votre Gr�ce �tait bien ici en haut, avec son jugement complet, tel que Dieu le lui a donn�, d�bitant des sentences et donnant des conseils � chaque pas, et non point � cette heure contant les plus �normes sottises qui se puissent imaginer.</p><empty-line/><p>��Comme je te connais, Sancho, r�pondit don Quichotte, je ne fais aucun cas de tes paroles.</p><empty-line/><p>��Ni moi non plus des v�tres, r�pliqua Sancho, dussiez-vous me battre, dussiez-vous me tuer pour celles que j�ai dites et pour celles que je pense dire, si vous ne pensez, vous, � corriger et r�former votre langage. Mais dites-moi, maintenant que nous sommes en paix, comment et � quoi avez-vous reconnu madame notre ma�tresse? Lui avez-vous parl�? Vous a-t-elle r�pondu?</p><empty-line/><p id="_ftnref151">��Je l�ai reconnue, r�pondit don Quichotte, � ce qu�elle porte les m�mes habits qu�elle avait quand tu me l�as montr�e. Je lui parlai, mais elle ne me r�pondit pas un mot; au contraire, elle me tourna le dos, et s�enfuit si rapidement qu�une fl�che d�arbal�te ne l�aurait pas atteinte. Je voulus la suivre, et je l�aurais suivie, si Mont�sinos ne m�e�t donn� le conseil de n�en rien faire, disant que ce serait peine perdue, et que d�ailleurs l�heure s�approchait o� il convenait que je sortisse de la caverne. Il ajouta que, dans les temps � venir, on me ferait savoir comment il fallait s�y prendre pour d�senchanter lui, B�lerme, Durandart, et tous ceux qui se trouvaient l�. Mais ce qui me causa le plus de peine de tout ce que je vis et remarquai l�-bas, ce fut qu��tant � causer sur ce sujet avec Mont�sinos, une des deux compagnes de la triste Dulcin�e s�approcha de moi sans que je la visse venir, et, les yeux pleins de larmes, elle me dit d�une voix basse et troubl�e: �Madame Dulcin�e du Toboso baise les mains � Votre Gr�ce, et supplie Votre Gr�ce de lui faire celle de lui faire savoir comment vous vous portez; et, comme elle se trouve dans un pressant besoin, elle supplie Votre Gr�ce, aussi instamment que possible, de vouloir bien lui pr�ter, sur ce jupon de basin tout neuf que je vous pr�sente, une demi-douzaine de r�aux, ou ce que vous aurez dans la poche, engageant sa parole de vous les rendre dans un bref d�lai.� Une telle commission me surprit �trangement, et, me tournant vers le seigneur Mont�sinos: �Est-il possible, lui demandai-je, que les enchant�s de haut rang souffrent le besoin? � Croyez-moi, seigneur don Quichotte, me dit-il, ce qu�on nomme le besoin se rencontre en tous lieux; il s��tend partout, il atteint tout le monde, et ne fait pas m�me gr�ce aux enchant�s. Puisque madame Dulcin�e du Toboso envoie demander ces six r�aux, et que le gage para�t bon, il n�y a rien � faire que de les lui donner, car sans doute elle se trouve en quelque grand embarras. � Le gage, je ne le prendrai point, r�pondis-je; mais je ne lui donnerai pas davantage ce qu�elle demande, car je n�ai sur moi que quatre r�aux (ceux que tu me donnas l�autre jour en monnaie, Sancho, pour faire l�aum�ne aux pauvres que je trouverais sur le chemin), et je les lui donnai, en disant: �Dites � votre dame, ma ch�re amie, que je ressens ses peines au fond de l��me, et que je voudrais �tre un Fucar <a type="note" l:href="#_ftn151">[151]</a> pour y porter rem�de; qu�elle sache que je ne puis ni ne dois avoir bonne sant� tant que je serai priv� de son agr�able vue et de sa discr�te conversation, et que je la supplie, aussi instamment que je le puis, de vouloir bien se laisser voir et entretenir par son errant chevalier et captif serviteur. Vous lui direz aussi que, lorsqu�elle y pensera le moins, elle entendra dire que j�ai fait un serment et un v�u, � la mani�re de celui que fit le marquis de Mantoue de venger son neveu Baudoin, quand il le trouva pr�s d�expirer dans la montagne, c�est-�-dire de ne point manger pain sur table, et de faire d�autres p�nitences qu�il ajouta, jusqu�� ce qu�il l�e�t veng�. Eh bien! je ferai le v�u de ne plus m�arr�ter et de courir les sept parties du monde avec plus de ponctualit� que ne le fit l�infant don Pedro de Portugal <a type="note" l:href="#_ftn152">[152]</a>, jusqu�� ce que je l�aie d�senchant�e. � Tout cela, et plus encore, Votre Gr�ce le doit � ma ma�tresse�, me r�pondit la demoiselle; et prenant les quatre r�aux, au lieu de me faire une r�v�rence, elle fit une cabriole telle, qu�elle sauta en l�air haut de deux aunes.</p><empty-line/><p>��� sainte Vierge! s��cria Sancho en jetant un grand cri; est-il possible que le monde soit ainsi fait, et que telle y soit la force des enchantements, qu�ils aient chang� le bon jugement de mon seigneur en une si extravagante folie! Ah! seigneur, seigneur, par le saint nom de Dieu, que Votre Gr�ce veille sur soi, et songe � son honneur, et ne donne pas cr�dit � ces billeves�es qui vous troublent et vous d�pareillent le sens commun!</p><empty-line/><p>��C�est parce que tu m�aimes bien, Sancho, que tu parles de cette fa�on, dit don Quichotte; et, parce que tu n�as nulle exp�rience des choses du monde, toutes celles qui ont quelque difficult� te semblent impossibles. Mais le temps marche, comme je te l�ai dit maintes fois, et je te conterai plus tard quelques-unes des choses que j�ai vues l�-bas; elles te feront croire celles que je viens de conter, et dont la v�rit� ne souffre ni r�plique ni dispute.�</p></section><section><title><p id="_Toc106455352">Chapitre XXIV</p></title><p><emphasis>O� l�on raconte mille babioles aussi impertinentes que n�cessaires � la v�ritable intelligence de cette grande histoire</emphasis></p><empty-line/><p>Celui qui a traduit cette grande histoire de l�original �crit par son premier auteur, Cid Hamet Ben-Eng�li, dit qu�en arrivant au chapitre qui suit l�aventure de la caverne de Mont�sinos, il trouva ces propres paroles �crites en marge, et de la main d�Hamet lui-m�me:</p><empty-line/><p>�Je ne puis comprendre ni me persuader qu�il soit r�ellement arriv� au valeureux don Quichotte ce que rapporte le pr�c�dent chapitre. La raison en est que toutes les aventures arriv�es jusqu�� pr�sent ont �t� possibles et vraisemblables; mais, quant � l�aventure de la caverne, je ne vois aucun moyen de la tenir pour v�ritable, tant elle sort des limites de la raison. Penser que don Quichotte ait menti, lui, le plus v�ridique hidalgo et le plus noble chevalier de son temps, c�est impossible; il n�e�t pas dit un mensonge, d�t-on le cribler de fl�ches. D�un autre c�t�, je consid�re qu�il raconta cette histoire avec toutes les circonstances ci-dessus rapport�es, sans avoir pu fabriquer en si peu de temps un tel assemblage d�extravagances. Si donc cette aventure para�t apocryphe, ce n�est pas ma faute, et, sans affirmer qu�elle soit fausse ou qu�elle soit vraie, je l��cris. Toi, lecteur, puisque tu es prudent et sage, juge la chose comme il te plaira, car je ne dois ni ne peux rien de plus. Toutefois on tient pour certain qu�au moment de sa mort, don Quichotte se r�tracta, et dit qu�il l�avait invent�e parce qu�il lui sembla qu�elle cadrait merveilleusement avec les aventures qu�il avait lues dans ses livres.�</p><empty-line/><p>Cela dit, l�historien continue de la sorte:</p><empty-line/><p>Le cousin s��merveilla aussi bien de l�audace de Sancho que de la patience de son ma�tre, et jugea que de la joie qu��prouvait celui-ci d�avoir vu sa dame Dulcin�e du Toboso, m�me enchant�e, lui �tait venue cette humeur b�nigne qu�il montrait alors; car, autrement, Sancho avait dit certaines paroles et tenu certains propos qui lui faisaient m�riter d��tre moulu sous le b�ton. R�ellement le cousin trouva qu�il avait �t� fort impertinent envers son seigneur, auquel il dit:</p><empty-line/><p id="_ftnref153">�Quant � moi, seigneur don Quichotte de la Manche, je donne pour plus que bien employ� le voyage que j�ai fait avec Votre Gr�ce, car j�y ai gagn� quatre choses; la premi�re, d�avoir connu Votre Gr�ce, ce que je tiens � grand honneur; la seconde, d�avoir appris ce que renferme cette caverne de Mont�sinos, ainsi que les transformations du Guadiana et des lagunes de Ruid�ra, qui me serviront beaucoup pour <emphasis>l�Ovide espagnol </emphasis>que j�ai sur le m�tier; la troisi�me, d�avoir d�couvert l�antiquit� des cartes. On devait, en effet, s�en servir pour le moins � l��poque de l�empereur Charlemagne, suivant ce qu�on peut inf�rer des paroles que vous avez entendu dire � Durandart, lorsque, apr�s ce long discours que lui fit Mont�sinos, il s��veilla en disant: �Patience, et battons les cartes.� Cette expression, cette fa�on de parler, il n�a pu l�apprendre �tant enchant�, mais lorsqu�il �tait encore en France, et � l��poque dudit empereur Charlemagne. C�est une v�rification qui me vient tout � point pour l�autre livre que je suis en train de composer, lequel s�intitule <emphasis>Suppl�ment � Virgile Polydore sur l�invention des antiquit�s. </emphasis>Je crois que, dans le sien, il a oubli� de mentionner l�invention des cartes; moi je l�indiquerai maintenant, ce qui sera chose de grande importance, surtout en citant pour autorit� un auteur aussi grave, aussi v�ridique que le seigneur Durandart <a type="note" l:href="#_ftn153">[153]</a>. La quatri�me, c�est d�avoir appris avec certitude o� est la source du fleuve Guadiana, jusqu�� pr�sent ignor�e de tout le monde.</p><empty-line/><p id="_ftnref154">��Votre Gr�ce a parfaitement raison, dit don Quichotte; mais je voudrais savoir, si Dieu vous fait la gr�ce qu�on vous accorde l�autorisation d�imprimer vos livres <a type="note" l:href="#_ftn154">[154]</a>, ce dont je doute, � qui vous pensez les adresser.</p><empty-line/><p>��Il y a des seigneurs et des grands en Espagne � qui l�on peut en faire hommage, r�pondit le cousin.</p><empty-line/><p id="_ftnref155">��Pas beaucoup, reprit don Quichotte; non point qu�ils n�en soient dignes, mais parce qu�ils ne veulent point accepter des d�dicaces, pour ne pas �tre tenus � la reconnaissance qui semble due au travail et � la courtoisie de leurs auteurs. Je connais un prince, moi, qui peut remplacer tous les autres, et avec tant d�avantages, que, si j�osais dire de lui tout ce que je pense, j��veillerais peut-�tre l�envie dans plus d�un c�ur g�n�reux <a type="note" l:href="#_ftn155">[155]</a>. Mais laissons cela pour un temps plus opportun, et cherchons o� nous g�ter cette nuit.</p><empty-line/><p>��Non loin d�ici, dit le cousin, est un ermitage o� fait sa demeure un ermite qui, dit-on, a �t� soldat, et qui a la r�putation d��tre bon chr�tien, homme de sens et fort charitable. Tout pr�s de l�ermitage est une petite maison qu�il a b�tie lui-m�me; bien qu��troite, elle peut recevoir des h�tes.</p><empty-line/><p>��Est-ce que par hasard cet ermite a des poules? demanda Sancho.</p><empty-line/><p>��Peu d�ermites en manquent, r�pondit don Quichotte, car ceux d�aujourd�hui ne ressemblent pas � ceux des d�serts d��gypte, qui s�habillaient de feuilles de palmier, et vivaient des racines de la terre. Mais n�allez pas entendre que, parce que je parle bien des uns, je parle mal des autres; je veux seulement dire que les p�nitences d�aujourd�hui n�ont plus la rigueur et l�aust�rit� de celles d�autrefois; mais tous les ermites n�en sont pas moins vertueux. Du moins c�est ainsi que je les juge, et, lorsque tout va de travers, l�hypocrite qui feint la vertu fait moins mal que le p�cheur public.�</p><empty-line/><p>Ils en �taient l� quand ils virent venir � eux un homme � pied qui marchait en toute h�te, et chassait devant lui � grands coups de gaule un mulet charg� de lances et de hallebardes. En arrivant pr�s d�eux, il les salua et passa outre:</p><empty-line/><p>�Brave homme, lui dit don Quichotte, arr�tez-vous un peu; il semble que vous allez plus vite que ce mulet n�en a l�envie.</p><empty-line/><p>��Je ne puis m�arr�ter, seigneur, r�pondit l�homme, car les armes que vous me voyez porter doivent servir demain; ainsi je n�ai pas de temps � perdre; adieu donc. Mais, si vous voulez savoir pourquoi je porte ces armes, je pense m�h�berger cette nuit dans l�h�tellerie qui est plus haut que l�ermitage, et, si vous suivez le m�me chemin, vous me trouverez l�, et je vous conterai des merveilles; adieu encore un coup.�</p><empty-line/><p id="_ftnref156">Cela dit, il poussa si bien le mulet que don Quichotte n�eut pas le temps de lui demander quelles �taient ces merveilles qu�il avait � leur dire. Comme il �tait quelque peu curieux et tourment� sans cesse du d�sir d�apprendre des choses nouvelles, il d�cida qu�on partirait � l�instant m�me, et qu�on irait passer la nuit � l�h�tellerie, sans toucher � l�ermitage o� le cousin voulait s�arr�ter. Ils mont�rent donc � cheval et suivirent tous les trois le chemin direct de l�h�tellerie, o� ils arriv�rent un peu avant la tomb�e de la nuit. Toutefois le cousin proposa � don Quichotte de passer � l�ermitage pour boire un coup. D�s que Sancho entendit cela, il y dirigea le grison, et don Quichotte l�y suivit avec le cousin. Mais la mauvaise �toile de Sancho voulut que l�ermite ne f�t pas chez lui, ce que leur dit une sous-ermite <a type="note" l:href="#_ftn156">[156]</a> qu�ils trouv�rent dans l�ermitage. Ils lui demand�rent du meilleur cru. Elle r�pondit que son ma�tre n�avait pas de vin, mais que, s�ils voulaient de l�eau � bon march�, elle leur en donnerait de grand c�ur.</p><empty-line/><p>�Si j�avais soif d�eau, r�pondit Sancho, il y a des puits sur la route o� je l�aurais �tanch�e. Ah! noces de Camache, abondance de la maison de don Diego, combien de fois j�aurai encore � vous regretter!�</p><empty-line/><p>Ils sortirent alors de l�ermitage et piqu�rent du c�t� de l�h�tellerie. � quelque distance, ils rencontr�rent un jeune gar�on qui cheminait devant eux, non tr�s-vite, de fa�on qu�ils l�eurent bient�t rattrap�. Il portait sur l��paule son �p�e comme un b�ton, avec un paquet de hardes qui semblait contenir ses chausses, son manteau court et quelques chemises. Il �tait v�tu d�un pourpoint de velours, avec quelques restes de taillades en satin qui laissaient voir la chemise par-dessous. Ses bas �taient en soie, et ses souliers carr�s � la mode de la cour. Son �ge pouvait �tre de dix-huit � dix-neuf ans; il avait la figure joviale, la d�marche agile, et s�en allait chantant des <emphasis>s�guidillas </emphasis>pour charmer l�ennui et la fatigue du chemin. Quand ils arriv�rent pr�s de lui, il achevait d�en chanter une que le cousin retint par c�ur, et qui disait: �� la guerre me conduit ma n�cessit�; si j�avais de l�argent, je n�irais pas, en v�rit�.�</p><empty-line/><p>Le premier qui lui parla fut don Quichotte:</p><empty-line/><p>�Vous cheminez bien � la l�g�re, seigneur galant, lui dit-il; et de quel c�t�? que nous le sachions, s�il vous pla�t de le dire.</p><empty-line/><p>��Cheminer si � la l�g�re! r�pondit le jeune homme; c�est � cause de la chaleur et de la pauvret�; et o� je vais? c�est � la guerre.</p><empty-line/><p>��Comment! la pauvret�, s��cria don Quichotte; la chaleur, c�est plus croyable.</p><empty-line/><p>��Seigneur, r�pliqua le jeune gar�on, je porte dans ce paquet des gr�gues de velours, compagnes de ce pourpoint; si je les use sur la route, je ne pourrai pas m�en faire honneur dans la ville, et je n�ai pas de quoi en acheter d�autres. Pour cette raison aussi bien que pour me donner de l�air, je marche comme vous voyez, jusqu�� ce que je rejoigne des compagnies d�infanterie qui sont � douze lieues d�ici, et dans lesquelles je m�engagerai. Je ne manquerai pas alors d��quipages pour cheminer jusqu�au point d�embarquement, qu�on dit �tre Carthag�ne; j�aime mieux avoir le roi pour ma�tre et seigneur, et le servir � la guerre, que de servir quelque ladre � la cour.</p><empty-line/><p id="_ftnref157">��Mais Votre Gr�ce a-t-elle du moins une haute paye <a type="note" l:href="#_ftn157">[157]</a>? demanda le cousin.</p><empty-line/><p>��Ah! r�pondit le jeune homme, si j�avais servi quelque grand d�Espagne ou quelque personnage important, � coup s�r elle ne me manquerait pas. Voil� ce que c�est que de servir en bonne condition; de la table des pages, on devient enseigne ou capitaine, ou l�on attrape quelque bonne pension. Mais moi, pauvre malheureux, je n�ai jamais servi que des solliciteurs de places, des gens de rien, venus on ne sait d�o�, qui mettent leurs valets � la portion congrue, si maigre et si mince, que, pour payer l�empois d�un collet, il faut d�penser la moiti� de ses gages. On tiendrait vraiment � miracle qu�un page d�aventure attrap�t la moindre fortune.</p><empty-line/><p>��Mais par votre vie, dites-moi, mon ami, demanda don Quichotte, est-il possible que, pendant les ann�es que vous avez servi, vous n�ayez pu seulement attraper quelque livr�e?</p><empty-line/><p>��On m�en a donn� deux, r�pondit le page; mais, de m�me qu�� celui qui quitte un couvent avant d�y faire profession on �te la robe et le capuce pour lui rendre ses habits, de m�me mes ma�tres me rendaient les miens d�s qu�ils avaient fini les affaires qui les appelaient � la cour, et reprenaient les livr�es qu�ils ne m�avaient donn�es que par ostentation.</p><empty-line/><p>��Notable vilenie! s��cria don Quichotte, mais toutefois f�licitez-vous d�avoir quitt� la cour avec une aussi bonne intention que celle qui vous pousse. Il n�y a rien, en effet, sur la terre de plus honorable et de plus profitable � la fois que de servir Dieu d�abord, puis son roi et seigneur naturel, principalement dans le m�tier des armes, par lesquelles on obtient, sinon plus de richesses, au moins plus d�honneur que par les lettres, comme je l�ai d�j� dit maintes et maintes fois. S�il est vrai que les lettres ont plus fond� de majorats que les armes, ceux des armes ont je ne sais quoi de sup�rieur � ceux des lettres, et je sais bien quoi de noble et d��clatant qui leur fait surpasser tous les autres. Ce que je vais vous dire � pr�sent, gardez-le bien en votre m�moire, car vous y trouverez grand profit, et grand soulagement dans les peines du m�tier; c�est que vous �loigniez votre imagination de tous les �v�nements funestes qui pourraient arriver. Le pire de tous est la mort, et, pourvu qu�elle soit glorieuse, le meilleur de tous est de mourir. On demandait � Jules C�sar, ce vaillant empereur romain, quelle �tait la meilleure mort: �La subite et l�impr�vue�, r�pondit-il. Bien que cette r�ponse soit d�un gentil, priv� de la connaissance du vrai Dieu, toutefois il disait bien, en ce qui est d��chapper au sentiment naturel � l�homme. Que l�on vous tue � la premi�re rencontre, soit d�une d�charge d�artillerie, soit des �clats d�une mine qui saute, qu�importe? c�est toujours mourir, et la besogne est faite. Suivant T�rence, mieux sied au soldat d��tre mort dans la bataille que vivant et sain dans la fuite, et le bon soldat acquiert juste autant de renomm�e qu�il montre d�ob�issance envers ses capitaines et ceux qui ont droit de lui commander. Prenez garde, mon fils, qu�il sied mieux au soldat de sentir la poudre que le musc, et, si la vieillesse vous atteint dans cet honorable m�tier, fussiez-vous couvert de blessures, estropi�, boiteux, du moins elle ne vous atteindra pas sans honneur, tellement que la pauvret� m�me ne pourra en obscurcir l��clat. D�ailleurs, on s�occupe � pr�sent de soulager et de nourrir les soldats vieux et estropi�s; car il ne serait pas bien que l�on f�t avec eux comme font ceux qui donnent la libert� � leurs n�gres quand ils sont vieux et ne peuvent plus servir. En les chassant de la maison sous le titre d�affranchis, ils les font esclaves de la faim, dont la mort seule pourra les affranchir. Quant � pr�sent, je ne veux rien vous dire de plus, sinon que vous montiez en croupe sur mon cheval jusqu�� l�h�tellerie; vous y souperez avec moi, et demain matin vous continuerez votre voyage; puisse Dieu vous le donner aussi bon que vos d�sirs le m�ritent!�</p><empty-line/><p>Le page refusa l�invitation de la croupe, mais il accepta celle du souper � l�h�tellerie, et, dans ce moment, Sancho, dit-on, se dit � lui-m�me:</p><empty-line/><p>�Diable soit de mon seigneur! est-il possible qu�un homme qui sait dire tant et de si belles choses, comme celles qu�il vient de d�biter, dise avoir vu les b�tises impossibles qu�il raconte de la caverne de Mont�sinos? Allons, il faut en prendre son parti.�</p><empty-line/><p>Ils arriv�rent bient�t apr�s � l�h�tellerie, au moment o� la nuit tombait, et non sans grande joie de Sancho, qui se r�jouit de voir que son ma�tre la prenait pour une h�tellerie v�ritable, et non pour un ch�teau, comme il en avait l�habitude.</p><empty-line/><p>� peine furent-ils entr�s que don Quichotte s�informa, aupr�s de l�h�telier, de l�homme aux lances et aux hallebardes. L�autre lui r�pondit qu�il �tait dans l��curie � ranger son mulet. Le cousin et Sancho en firent autant de leurs �nes, laissant � Rossinante le haut bout et la meilleure mangeoire de l��curie.</p></section><section><title><p id="_Toc106455353">Chapitre XXV</p></title><p><emphasis>O� l�on rapporte l�aventure du braiment et la gracieuse histoire du joueur de marionnettes, ainsi que les m�morables divinations du singe devin</emphasis></p><empty-line/><p>Don Quichotte grillait, comme on dit, d�impatience d�apprendre les merveilles promises par l�homme aux armes. Il alla le chercher o� l�h�telier lui avait indiqu� qu�il �tait, et l�ayant trouv�, il le pria de lui dire sur-le-champ ce qu�il devait lui dire plus tard, � propos des questions qui lui avaient �t� faites en chemin. L�homme r�pondit:</p><empty-line/><p>�Ce n�est pas si vite ni sur les pieds qu�il faut entendre le r�cit de mes merveilles. Que Votre Gr�ce, mon bon seigneur, me laisse d�abord achever de panser ma b�te; apr�s quoi je vous dirai des choses qui vous �tonneront.</p><empty-line/><p>��Si ce n�est que cela, reprit don Quichotte, je vais vous aider.�</p><empty-line/><p>Aussit�t il se mit � vanner l�orge et � nettoyer la mangeoire, humilit� qui obligea l�homme � lui conter de bonne gr�ce ce qu�il lui demandait. Ils s�assirent donc c�te � c�te sur un banc de pierre, et l�homme aux hallebardes, ayant pour s�nat et pour auditoire le cousin, le page, Sancho Panza et l�h�telier, commen�a de la sorte:</p><empty-line/><p id="_ftnref158">�Il faut que vous sachiez, seigneurs, que, dans un village qui est � quatre lieues et demie de cette h�tellerie, il arriva qu�un regidor <a type="note" l:href="#_ftn158">[158]</a> du pays, par la faute ou la malice de sa servante, ce qui serait trop long � conter, perdit un �ne, et, quelques diligences que f�t ce regidor pour retrouver l�animal, il n�en put venir � bout. Quinze jours �taient d�j� pass�s, selon le bruit public, depuis que l��ne avait quitt� la maison, lorsque, �tant sur la place, le regidor perdant vit venir � lui un autre regidor du m�me village. �Donnez-moi mes �trennes <a type="note" l:href="#_ftn159">[159]</a>, comp�re, dit celui-ci, votre �ne est retrouv�. � Tr�s-volontiers, comp�re, r�pondit l�autre, et je vous les promets bonnes; mais sachons d�abord o� l��ne a reparu. � Dans le bois de la montagne, reprit le trouveur; je l�ai vu ce matin, sans b�t, sans harnais, et si maigre que c��tait une piti� de le voir. J�ai voulu le chasser devant moi et vous le ramener; mais il est d�j� si sauvage et si fuyard, que, d�s que j�ai voulu l�approcher, il s�est sauv� en courant dans le plus �pais du bois. S�il vous pla�t que nous retournions le chercher ensemble, laissez-moi mettre cette bourrique � la maison, et je reviens tout de suite. � Vous me ferez grand plaisir, r�pondit le ma�tre de l��ne, et je t�cherai de vous rendre ce service en m�me monnaie.� C�est avec toutes ces circonstances et de la m�me mani�re que je vous conte l�histoire, que la racontent tous ceux qui sont au fait de la v�rit�. Finalement, les deux regidors, � pied et bras dessus bras dessous, s�en all�rent au bois; mais quand ils furent arriv�s � l�endroit o� ils pensaient trouver l��ne, ils ne le trouv�rent pas, et, quelque soin qu�ils missent � le chercher, ils ne purent le d�couvrir dans tous les environs. Voyant que l�animal ne paraissait point, le regidor qui l�avait vu dit � l�autre: ��coutez, comp�re, je viens d�imaginer une ruse au moyen de laquelle nous finirons par d�couvrir la b�te, f�t-elle cach�e, non dans les entrailles du bois, mais dans celles de la terre. Je sais braire � merveille, et, si vous avez aussi quelque peu de ce talent, tenez l�affaire pour conclue. � Quelque peu, dites-vous, comp�re, reprit l�autre. Oh! pardieu, j�esp�re bien que personne n�aurait � m�en revendre, pas m�me les �nes en chair et en os. � C�est ce que nous allons voir, r�pondit le second regidor; car j�ai r�solu que vous alliez d�un c�t� de la montagne et moi de l�autre, de fa�on que nous en fassions le tour, et que nous la parcourions en tous sens. De temps en temps, vous brairez, vous, et je brairai aussi, moi, et il n�est pas possible que l��ne ne nous entende et ne nous r�ponde, s�il est encore dans le bois de la montagne. � En v�rit�, comp�re, s��cria le ma�tre de l��ne, la ruse est excellente et digne de votre grand g�nie.� Aussit�t ils se s�par�rent, et, suivant la convention, chacun prit de son c�t�; mais, presque en m�me temps, ils se mirent tous deux � braire, et, tromp�s chacun par le cri de l�autre, ils accoururent se chercher, croyant avoir trouv� l��ne. Quand le perdant vit son comp�re: �Est-il possible, s��cria-t-il, que ce ne soit pas mon �ne que j�ai entendu braire? � Non, ce n�est que moi, r�pondit l�autre. � Eh bien, comp�re, reprit le premier, j�affirme que de vous � un �ne il n�y a aucune diff�rence, quant � ce qui est de braire, car de ma vie je n�avais vu ni entendu chose plus semblable et plus parfaite. � Sans vous flatter, r�pondit l�inventeur de la ruse, ces louanges vous appartiennent plus qu�� moi, comp�re. Par le Dieu qui m�a cr��, vous pourriez c�der deux points au plus habile brayeur du monde. Le son que vous donnez est haut et fort, les notes aigu�s viennent bien en mesure, les suspensions sont nombreuses et pr�cipit�es; enfin je me tiens pour vaincu, et vous rends la palme en ce rare talent d�agr�ment. � Eh bien! r�pliqua le ma�tre de l��ne, je m�estimerai d�sormais davantage, et je croirai savoir quelque chose, puisque j�ai quelque talent; mais, en v�rit�, quoique je crusse fort bien braire, je n�avais jamais imagin� que ce f�t avec la perfection que vous dites. � J�ajoute encore, reprit le second, qu�il y a de rares talents perdus dans le monde, et qui sont mal employ�s chez ceux qui ne savent pas s�en servir. � Quant aux n�tres, r�pondit le ma�tre de l��ne, ils ne peuvent gu�re servir que dans les occasions comme celle qui nous occupe; encore plaise � Dieu qu�ils nous y soient de quelque utilit�.� Cela dit, ils se s�par�rent de nouveau et se remirent � braire; mais � chaque pas ils se trompaient mutuellement et venaient se rejoindre, jusqu�� ce qu�ils convinrent, pour reconna�tre que c��taient eux et non l��ne, de braire deux fois coup sur coup. Apr�s cela, et redoublant sans cesse les braiments, ils parcoururent toute la montagne sans que l��ne perdu r�pond�t, m�me par signes. Mais comment aurait-il pu r�pondre, l�infortun�, puisqu�ils le trouv�rent au plus profond du bois, mang� par les loups! Quand son ma�tre le vit: �Je m��tonnais, s��cria-t-il, qu�il n�e�t pas r�pondu; car, � moins d��tre mort, il n�aurait pas manqu� de braire en nous entendant, ou bien ce n�e�t pas �t� un �ne. Mais, pour vous avoir entendu braire avec tant de gr�ce, comp�re, je tiens pour bien employ�e la peine que j�ai prise � le chercher, quoique je l�aie trouv� mort. � Nous sommes � deux de jeu, comp�re, r�pondit l�autre; car si le cur� chante bien, aussi bien fait l�enfant de ch�ur.� Apr�s cela, ils s�en revinrent tristes et enrou�s au village, o� ils cont�rent � leurs voisins, amis et connaissances, tout ce qui leur �tait arriv� � la recherche de l��ne, chacun d�eux vantant � l�envi la gr�ce qu�avait l�autre � braire. Tout cela se sut et se r�pandit dans les villages circonvoisins. Or, le diable, qui ne dort jamais, aime tellement � semer des pailles en l�air, � souffler partout la discorde et les querelles, qu�il s�est avis� de faire que les gens des autres villages, quand ils voient quelqu�un du n�tre, se mettent � braire comme pour lui jeter au nez le braiment de nos regidors. Les polissons s�en sont m�l�s, ce qui est pire que si tous les d�mons de l�enfer se fussent donn� le mot, et le braiment s�est enfin si bien r�pandu d�un village � l�autre, que les habitants de celui du braiment sont connus et distingu�s partout comme les n�gres parmi les blancs. Les malheureuses suites de cette plaisanterie sont all�es si loin, que maintes fois les raill�s sont sortis contre les railleurs, � main arm�e et bataillons form�s, pour leur livrer bataille, sans que rien puisse en emp�cher, ni crainte, ni honte, ni roi, ni justice. Je crois que, demain ou apr�s-demain, les gens de mon village, qui est celui du braiment, doivent se mettre en campagne contre un autre pays, � deux lieues du n�tre, et l�un de ceux qui nous pers�cutent le plus. C�est pour les armer convenablement que je viens d�acheter ces lances et ces hallebardes. Voil� les merveilles que j�avais � vous raconter; si elles ne vous ont point paru telles, je n�en sais pas d�autres.�</p><empty-line/><p>Et le bonhomme finit de la sorte son r�cit.</p><empty-line/><p>En cet instant parut � la porte de l�h�tellerie un homme tout habill� de peau de chamois, bas, chausses et pourpoint.</p><empty-line/><p>�Seigneur h�te, dit-il � haute voix, y a-t-il place au logis? voici venir le singe devin, et le spectacle de la d�livrance de M�lisandre.</p><empty-line/><p>��Mort de ma vie! s��cria l�h�telier, puisque voici le seigneur ma�tre Pierre, nous sommes s�rs d�une bonne soir�e.�</p><empty-line/><p>J�avais oubli� de dire que ce ma�tre Pierre avait l��il gauche et presque la moiti� de la joue cach�s sous un empl�tre de taffetas vert, ce qui indiquait que tout ce c�t� de la figure �tait malade.</p><empty-line/><p>�Soyez le bienvenu, seigneur ma�tre Pierre, continua l�h�telier. Mais o� sont donc le singe et le th��tre? je ne les vois pas.</p><empty-line/><p>��Ils seront bient�t ici, r�pondit l�homme de chamois; j�ai seulement pris les devants pour savoir s�il y aurait place.</p><empty-line/><p>��Je l��terais au duc d�Albe en personne, r�pondit l�h�telier, pour la donner � ma�tre Pierre. Amenez les tr�teaux et le singe; il y a cette nuit des gens dans l�h�tellerie qui payeront pour la vue des uns et pour les talents de l�autre.</p><empty-line/><p>��� la bonne heure, r�pliqua l�homme � l�empl�tre; je baisserai les prix, et pourvu que j�y trouve mon �cot, je me tiendrai pour bien pay�. Mais je vais faire marcher plus vite la charrette o� viennent le singe et le th��tre.�</p><empty-line/><p>Cela dit, il sortit de l�h�tellerie. Don Quichotte demanda aussit�t � l�h�telier qui �tait ce ma�tre Pierre, quel th��tre et quel singe il menait avec lui.</p><empty-line/><p>�C�est, r�pondit l�h�telier, un fameux joueur de marionnettes, qui se prom�ne depuis quelque temps dans cette partie de la Manche aragonaise, montrant un spectacle de M�lisandre d�livr�e par le fameux don Ga�feros, qui est bien l�une des meilleures histoires et des mieux repr�sent�es qui se soient vues depuis longues ann�es dans ce coin du royaume. Il m�ne aussi un singe de la plus rare habilet� qu�on ait vue parmi les singes et qu�on ait imagin�e parmi les hommes. Si on lui fait une question, il �coute attentivement ce qu�on lui demande, saute aussit�t sur l��paule de son ma�tre, et, s�approchant de son oreille, il lui fait la r�ponse � la question, laquelle r�ponse ma�tre Pierre r�p�te sur-le-champ tout haut. Il parle beaucoup plus des choses pass�es que des choses � venir, et, bien qu�il ne rencontre pas juste � tout coup, le plus souvent il ne se trompe pas, de fa�on qu�il nous fait croire qu�il a le diable dans le corps. On paye deux r�aux par question, si le singe r�pond� je veux dire si son ma�tre r�pond pour lui, apr�s qu�il lui a parl� � l�oreille. Aussi croit-on que ce ma�tre Pierre est fort riche. C�est un galant homme, comme on dit en Italie, un bon compagnon qui se donne la meilleure vie du monde. Il parle plus que six, boit plus que douze, et tout cela aux d�pens de sa langue, de son singe et de son th��tre.�</p><empty-line/><p>En ce moment ma�tre Pierre revint, conduisant sur une charrette les tr�teaux et le singe, qui �tait grand et sans queue, avec les fesses de feutre, mais non de m�chante mine. � peine don Quichotte l�eut-il vu, qu�il demanda:</p><empty-line/><p id="_ftnref160">�Dites-moi, seigneur devin, quel <emphasis>pesce pigliamo</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn160"><emphasis>[160]</emphasis></a><emphasis>?</emphasis><emphasis/>qu�arrivera-t-il de nous? Tenez, voil� mes deux r�aux.�</p><empty-line/><p>Et il ordonna � Sancho de les donner � ma�tre Pierre. Celui-ci r�pondit pour le singe:</p><empty-line/><p>�Seigneur, dit-il, cet animal ne r�pond pas et ne donne aucune nouvelle des choses � venir; des choses pass�es, il en sait quelque peu, et des pr�sentes � l�avenant.</p><empty-line/><p>��Par la jarni, s��cria Sancho, si je donnais une obole pour qu�on me d�t ce qui m�est arriv�! car, qui peut le savoir mieux que moi? et payer pour qu�on me d�t ce que je sais, ce serait une grande b�tise. Mais puisqu�il sait les choses pr�sentes, voici mes deux r�aux, et dites-moi, seigneur singissime, qu�est-ce que fait en ce moment ma femme Th�r�se Panza? � quoi s�occupe-t-elle?�</p><empty-line/><p>Ma�tre Pierre ne voulut pas prendre l�argent. �Je ne fais pas payer � l�avance, dit-il, et ne re�ois le prix qu�apr�s le service;� puis il frappa de la main droite deux coups sur son �paule gauche. Le singe y sauta d�un seul bond, et approchant la bouche de l�oreille de son ma�tre, il se mit � claquer des dents avec beaucoup de rapidit�. Quand il eut fait cette grimace pendant la dur�e d�un <emphasis>credo, </emphasis>d�un autre bond il sauta par terre. Alors ma�tre Pierre accourut s�agenouiller devant don Quichotte, et, lui prenant les jambes dans ses bras:</p><empty-line/><p>�J�embrasse ces jambes, s��cria-t-il, comme si j�embrassais les deux colonnes d�Hercule, � ressusciteur insigne de l�oubli�e chevalerie errante! � jamais dignement lou� chevalier don Quichotte de la Manche, appui des faibles, soutien de ceux qui tombent, bras de ceux qui sont tomb�s, consolation de tous les malheureux!�</p><empty-line/><p>Don Quichotte resta stup�fait, Sancho �bahi, le cousin frapp� d�admiration et le page de frayeur, l�h�telier immobile, l�homme au braiment bouche b�ante, et finalement, les cheveux dress�rent sur la t�te � tous ceux qui avaient entendu parler le joueur de marionnettes. Celui-ci continua sans se troubler:</p><empty-line/><p>�Et toi, � bon Sancho Panza, le meilleur �cuyer du meilleur chevalier de ce monde, r�jouis-toi; ta bonne femme Th�r�se se porte bien et s�occupe � l�heure qu�il est � peigner une livre de chanvre, � telles enseignes qu�� son c�t� gauche est un pot �gueul� qui tient une bonne pinte de vin, avec lequel elle se d�lasse, et qui lui fait compagnie dans sa besogne.</p><empty-line/><p>��Oh! pour cela, je le crois bien, r�pondit Sancho; car c�est une vraie bienheureuse, et, si elle n��tait pas jalouse, je ne la troquerais pas pour la g�ante Andandona, qui fut, suivant mon seigneur, une femme tr�s-entendue, tr�s-bonne m�nag�re; et ma Th�r�se est de celles qui ne se laissent manquer de rien, bien qu�aux d�pens de leurs h�ritiers.</p><empty-line/><p>��Maintenant je r�p�te, s��cria don Quichotte, que celui qui lit et voyage beaucoup apprend et voit beaucoup. Comment, en effet, serait-on parvenu jamais � me persuader qu�il y a dans le monde des singes qui devinent, ainsi que je viens de le voir avec mes propres yeux? car je suis bien ce m�me don Quichotte de la Manche que ce bon animal vient de nommer, sauf toutefois qu�il s�est un peu trop �tendu sur mes louanges. Mais, tel que je suis, je rends gr�ce au ciel qui m�a dou� d�un caract�re doux et compatissant, toujours port� � faire bien � tous et mal � personne.</p><empty-line/><p>��Si j�avais de l�argent, dit le page, je demanderais au seigneur singe ce qui doit m�arriver dans le voyage que j�entreprends.</p><empty-line/><p>��J�ai dit, r�pliqua ma�tre Pierre, qui venait de se relever et de quitter les pieds de don Quichotte, que cette b�te ne r�pond point sur les choses � venir. Si elle y r�pondait, il importerait peu que vous n�eussiez pas d�argent; car, pour le service du seigneur don Quichotte, ici pr�sent, j�oublierais tous les int�r�ts du monde. Et maintenant, pour lui faire plaisir et m�acquitter envers lui, je veux monter mon th��tre et divertir gratis tous ceux qui se trouvent dans l�h�tellerie.�</p><empty-line/><p>� ces mots, l�h�telier, ne se sentant pas de joie, indiqua la place o� l�on pourrait commod�ment �lever le th��tre, ce qui fut fait en un instant.</p><empty-line/><p>Don Quichotte n��tait pas fort satisfait des divinations du singe, car il lui semblait hors de croyance qu�un singe devin�t ni les choses futures, ni les choses pass�es. Aussi, tandis que ma�tre Pierre ajustait les pi�ces de son th��tre, il se retira avec Sancho dans un coin de l��curie, o�, sans pouvoir �tre entendu de personne, il lui dit:</p><empty-line/><p>��coute, Sancho, j�ai bien m�rement consid�r� l��trange talent de ce singe, et je m�imagine que ce ma�tre Pierre, son ma�tre, aura sans doute fait quelque pacte expr�s ou tacite avec le diable.</p><empty-line/><p>��Si la p�te est �paisse et faite par le diable, dit Sancho, cela fera, je suppose, un pain fort sale. Mais quel profit peut trouver ma�tre Pierre � manier ces p�tes?</p><empty-line/><p id="_ftnref161">��Tu ne m�as pas compris, Sancho, reprit don Quichotte; je veux dire que ma�tre Pierre doit avoir fait quelque arrangement avec le d�mon, pour que celui-ci mette ce talent dans le corps du singe, qui lui fera gagner sa vie; et, quand il sera riche, il livrera en �change son �me au d�mon, chose que vise et poursuit toujours cet universel ennemi du genre humain. Ce qui me fait croire cela, c�est de voir que le singe ne r�pond qu�aux choses pass�es ou pr�sentes, et la science du diable, en effet, ne s��tend pas plus loin. Les choses � venir, il ne les sait pas, si ce n�est par conjecture, et fort rarement encore; � Dieu seul est r�serv�e la connaissance des temps; pour lui il n�y a ni pass� ni futur, tout est pr�sent. S�il en est ainsi, il est clair que ce singe ne parle qu�avec l�aide du diable, et je suis �tonn� qu�on ne l�ait pas traduit d�j� devant le saint-office, pour l�examiner et tirer � clair en vertu de quel pouvoir il devine les choses. Je suis en effet certain que ce singe n�est point astrologue, et que ni lui ni son ma�tre ne savent ce qu�on appelle dresser ces figures judiciaires <a type="note" l:href="#_ftn161">[161]</a> si � la mode maintenant en Espagne, qu�il n�y a pas une femmelette, pas un petit page, pas un savetier, qui ne se pique de savoir dresser une figure, comme s�il s�agissait de relever une carte tomb�e par terre, compromettant ainsi par leur ignorance et leurs mensonges la merveilleuse v�rit� de la science <a type="note" l:href="#_ftn162">[162]</a>. Je connais une dame qui demanda � l�un de ces tireurs d�horoscope si une petite chienne de manchon qu�elle avait deviendrait pleine, si elle mettrait bas, en quel nombre et de quelle couleur seraient ses petits. Le seigneur astrologue, apr�s avoir dress� sa figure, r�pondit que la bichonne deviendrait pleine, et qu�elle mettrait bas trois petits chiens, l�un vert, l�autre rouge, et le troisi�me bariol�, pourvu que la b�te con��t entre onze et douze heures de la nuit ou du jour, et que ce f�t le lundi ou le samedi. Ce qui arriva, c�est qu�au bout de deux jours la chienne mourut d�indigestion, et le seigneur dresseur de figures demeura fort en cr�dit dans l�endroit en qualit� d�astrologue, comme le sont presque tous ces gens-l�.</p><empty-line/><p>��Cependant, reprit Sancho, je voudrais que Votre Gr�ce pri�t ma�tre Pierre de demander � son singe si ce qui vous est arriv� dans la caverne de Mont�sinos est bien vrai; car il m�est avis, soit dit sans vous offenser, que tout cela ne fut que mensonge et h�blerie, ou du moins choses purement r�v�es.</p><empty-line/><p>��Tout est possible, r�pondit don Quichotte; mais je ferai ce que tu me conseilles, bien qu�il doive m�en rester je ne sais quel scrupule.�</p><empty-line/><p>Ils en �taient l�, quand ma�tre Pierre vint chercher don Quichotte pour lui dire que son th��tre �tait mont�, et prier Sa Gr�ce de venir le voir, car c��tait une chose digne d��tre vue. Don Quichotte lui communiqua sa pens�e, et le pria de demander sur-le-champ � son singe si certaines choses qui lui �taient arriv�es dans la caverne de Mont�sinos �taient r�v�es ou v�ritables, parce qu�il lui semblait qu�elles tenaient du songe et de la r�alit�. Ma�tre Pierre, sans r�pondre un mot, alla chercher son singe, et, se pla�ant devant don Quichotte et Sancho:</p><empty-line/><p>�Attention, seigneur singe! dit-il; ce gentilhomme veut savoir si certaines choses qui lui sont arriv�es dans une caverne appel�e de Mont�sinos sont fausses ou vraies.�</p><empty-line/><p>Puis il lui donna le signal ordinaire, et, le singe ayant saut� sur son �paule gauche et fait mine de lui parler � l�oreille, ma�tre Pierre dit aussit�t:</p><empty-line/><p>�Le singe dit que les choses que Votre Gr�ce a vues ou faites dans la caverne sont en partie fausses, en partie vraisemblables. Voil� tout ce qu�il sait, et rien de plus, � propos de cette question. Mais si Votre Gr�ce veut en savoir davantage, vendredi prochain il r�pondra � tout ce qui lui sera demand�. Quant � pr�sent, il a perdu sa vertu divinatoire, et il ne la trouvera plus que vendredi.</p><empty-line/><p>��Ne le disais-je pas, s��cria Sancho, que je ne pouvais m�imaginer que tout ce que Votre Gr�ce, mon seigneur, a cont� des �v�nements de la caverne f�t vrai, pas m�me la moiti�?</p><empty-line/><p>��L�avenir le dira, Sancho, r�pondit don Quichotte; car le temps, d�couvreur de toutes choses, n�en laisse aucune qu�il ne tra�ne � la lumi�re du soleil, f�t-elle cach�e dans les profondeurs de la terre. Mais c�est assez; allons voir le th��tre du bon ma�tre Pierre, car je m�imagine qu�il doit offrir quelque curiosit�.</p><empty-line/><p>��Comment donc? quelque curiosit�! r�pliqua ma�tre Pierre; plus de soixante mille en renferme ce mien th��tre. Je le dis � Votre Gr�ce, mon seigneur don Quichotte, c�est une des choses les plus dignes d��tre vues que le monde poss�de aujourd�hui, et <emphasis>operibus credite, non verbis. </emphasis>Allons! la main � la besogne! il se fait tard, et nous avons beaucoup � faire, beaucoup � dire et beaucoup � montrer.�</p><empty-line/><p id="_ftnref163">Don Quichotte et Sancho, ob�issant � l�invitation, gagn�rent l�endroit o� le th��tre de marionnettes �tait d�j� dress� et d�couvert, garni d�une infinit� de petits cierges allum�s qui le rendaient pompeux et resplendissant. D�s que ma�tre Pierre fut arriv�, il alla se cacher derri�re les tr�teaux, car c�est lui qui faisait jouer les figures de la m�canique, et dehors vint se placer un petit gar�on, valet de ma�tre Pierre, pour servir d�interpr�te et expliquer les myst�res de la repr�sentation. Celui-ci tenait � la main une baguette, avec laquelle il d�signait les figures qui paraissaient sur la sc�ne. Quand donc tous les gens qui se trouvaient dans l�h�tellerie se furent plac�s en face du th��tre, bon nombre sur leurs pieds, et quand don Quichotte, Sancho, le page et le cousin se furent arrang�s dans les meilleures places, le trucheman <a type="note" l:href="#_ftn163">[163]</a> commen�a � dire ce qu�entendra ou lira celui qui voudra entendre ou lire le chapitre suivant.</p></section><section><title><p id="_Toc106455354">Chapitre XXVI</p></title><p><emphasis>O� se continue la gracieuse aventure du joueur de marionnettes, avec d�autres choses fort bonnes en v�rit�</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftnref164">Tous se turent, Tyriens et Troyens. <a type="note" l:href="#_ftn164">[164]</a> Je veux dire, tous les gens qui avaient les yeux fix�s sur le th��tre �taient, comme on dit, pendus � la bouche de l�explicateur de ses merveilles, quand on entendit tout � coup derri�re la sc�ne battre des timbales, sonner des trompettes et jouer de l�artillerie, dont le bruit fut bient�t pass�. Alors le petit gar�on �leva sa voix gr�le, et dit:</p><empty-line/><p id="_ftnref165">�Cette histoire v�ritable, qu�on repr�sente ici devant Vos Gr�ces, est tir�e mot pour mot des chroniques fran�aises et des <emphasis>romances </emphasis>espagnols qui passent de bouche en bouche et que r�p�tent les enfants au milieu des rues. Elle traite de la libert� que rendit le seigneur don Ga�feros � son �pouse M�lisandre, qui �tait captive en Espagne, au pouvoir des Mores, dans la ville de Sansuena; ainsi s�appelait alors celle qui s�appelle aujourd�hui Saragosse. Voyez maintenant ici comment don Ga�feros est � jouer au trictrac, suivant ce que dit la chanson: �Au trictrac joue don Ga�feros, oubliant d�j� M�lisandre. <a type="note" l:href="#_ftn165">[165]</a>� Ce personnage qui para�t par l�, avec la couronne sur la t�te et le sceptre � la main, c�est l�empereur Charlemagne, p�re putatif de cette M�lisandre, lequel, fort courrouc� de voir la n�gligence et l�oisivet� de son gendre, vient lui en faire des reproches. Remarquez avec quelle v�h�mence et quelle vivacit� il le gronde; on dirait qu�il veut lui donner avec son sceptre une demi-douzaine de horions; il y a m�me des auteurs qui rapportent qu�il les lui donna, et bien appliqu�s. Et, apr�s lui avoir dit toutes sortes de choses au sujet du p�ril que courait son honneur s�il n�essayait de d�livrer son �pouse, il lui dit, dit-on: �Je vous en ai dit assez, prenez-y garde. <a type="note" l:href="#_ftn166">[166]</a>� Maintenant, voyez comment l�empereur tourne le dos et laisse don Ga�feros tout d�pit�, et comment celui-ci, bouillant de col�re, renverse la table et le trictrac, demande ses armes en toute h�te, et prie don Roland, son cousin, de lui pr�ter sa bonne �p�e Durandal. Roland ne veut pas la lui pr�ter, et s�offre � lui tenir compagnie dans la difficile entreprise o� il se jette; mais le vaillant et courrouc� Ga�feros ne veut point accepter son offre; au contraire, il dit que seul il est capable de d�livrer sa femme, f�t-elle enfouie au centre des profondeurs de la terre; et l�-dessus, il va rev�tir ses armes pour se mettre en route sur-le-champ.</p><empty-line/><p id="_ftnref167">�Maintenant, que Vos Gr�ces tournent les yeux du c�t� de cette tour qui para�t l�-bas. On suppose que c�est une des tours de l�alcazar de Saragosse, qui s�appelle aujourd�hui l�Aljaf�ria. Cette dame qui se montre � ce balcon, habill�e � la moresque, est la sans pareille M�lisandre, laquelle venait mainte et mainte fois regarder par l� le chemin de France, et, tournant l�imagination vers Paris et son �poux, se consolait ainsi de son esclavage. � pr�sent, vous allez voir arriver une nouvelle aventure, que vous n�avez peut-�tre jamais vue arriver. Ne voyez-vous pas ce More qui, silencieux et le doigt sur la bouche, s�avance � pas de loup derri�re M�lisandre? Eh bien! voyez comment il lui donne un baiser sur le beau milieu des l�vres, et comment elle se d�p�che de cracher et de les essuyer avec la manche de sa blanche chemise; comment elle se lamente, et de d�sespoir s�arrache ses beaux cheveux, comme s�ils avaient � se reprocher la faute du mal�fice. Voyez aussi comment ce grave personnage � turban, qui se prom�ne dans ces corridors, est le roi Marsilio de Sansue�a <a type="note" l:href="#_ftn167">[167]</a>, lequel a vu l�insolence du More, et bien que ce More soit un de ses parents et son grand favori, il ordonne aussit�t qu�on l�arr�te, et qu�on lui donne deux cents coups de fouet en le conduisant par les rues de la ville, avec le crieur devant et les alguazils derri�re. Voyez par ici comment on sort pour ex�cuter la sentence, bien que la faute ait � peine �t� mise � ex�cution; car, parmi les Mores, il n�y a point de confrontation de parties, de t�moignages et d�appel, comme parmi nous.</p><empty-line/><p>��Enfant, enfant, s��cria don Quichotte � cet endroit, suivez votre histoire en ligne droite, et ne vous �garez pas dans les courbes et les transversales; pour tirer au clair une v�rit�, il faut bien des preuves et des contre-preuves.�</p><empty-line/><p>Alors ma�tre Pierre ajouta du dedans:</p><empty-line/><p>�Petit gar�on, ne te m�le point de ce qui ne te regarde pas; mais fais ce que te commande ce bon seigneur; ce sera le plus prudent de beaucoup; et commence � chanter en plain-chant, sans te mettre dans le contre-point, car le fil casse par le plus menu.</p><empty-line/><p>��Je ferai comme vous dites�, r�pondit le jeune gar�on; et il continua de la sorte:</p><empty-line/><p>�Cette figure qui para�t � cheval de ce c�t�, envelopp�e d�un grand manteau gascon, est celle de don Ga�feros lui-m�me, qu�attendait son �pouse, laquelle, d�j� veng�e de l�audace du More amoureux, s�est remise avec un visage plus serein au balcon de la tour. Elle parle � son �poux, croyant que c�est quelque voyageur, et lui tient tous les propos de ce romance, qui dit: �Chevalier, si vous allez en France, informez-vous de Ga�feros� et je n�en cite rien de plus, parce que c�est de la prolixit� que s�engendre l�ennui. Il suffit de voir comment don Ga�feros se d�couvre, et, par les transports de joie auxquels se livre M�lisandre, elle nous fait comprendre qu�elle l�a reconnu, surtout maintenant que nous la voyons se glisser du balcon pour se mettre en croupe sur le cheval de son �poux. Mais, � l�infortun�e! voil� que le pan de sa jupe s�est accroch� � l�un des fers du balcon, et la voil� suspendue en l�air sans pouvoir atteindre le sol. Mais voyez comment le ciel mis�ricordieux nous envoie son secours dans les plus pressants besoins! Don Ga�feros s�approche, et, sans s�occuper s�il d�chirera le riche jupon, il la prend, la tire, et la fait descendre par force � terre; puis, d�un tour de main, il la pose sur la croupe de son cheval, jambe de ci, jambe de l�, comme un homme, et lui recommande de le tenir fortement pour ne pas tomber, en lui passant les bras derri�re le dos, de mani�re � les croiser sur sa poitrine, car madame M�lisandre n��tait pas fort habitu�e � semblable fa�on de cavalcader. Voyez aussi comment le cheval t�moigne par ses hennissements qu�il est ravi d�avoir sur le dos la charge de vaillance et de beaut� qu�il porte en son ma�tre et en sa ma�tresse. Voyez comment ils tournent bride pour s��loigner de la ville, et avec quelle joie empress�e ils prennent la route de Paris. Allez en paix, � paire sans pair de v�ritables amants! arrivez sains et saufs dans votre patrie bien-aim�e, sans que la fortune mette aucun obstacle � votre heureux voyage! Que les yeux de vos amis et de vos parents vous voient jouir, dans la paix du bonheur, des jours, longs comme ceux de Nestor, qui vous restent � vivre!�</p><empty-line/><p>En cet endroit, ma�tre Pierre �leva de nouveau la voix:</p><empty-line/><p>�Terre � terre, mon gar�on, dit-il, ne te perds pas dans les nues; toute affectation est vicieuse.�</p><empty-line/><p>L�interpr�te continua sans rien r�pondre:</p><empty-line/><p>�Il ne manqua pas d�yeux oisifs, car il y en a pour tout voir, qui virent la descente et la mont�e de M�lisandre, et qui en donn�rent connaissance au roi Marsilio, lequel ordonna sur-le-champ de battre la g�n�rale. Voyez avec quel empressement on ob�it, et comment toute la ville semble s��crouler sous le bruit des cloches qui sonnent dans toutes les tours des mosqu�es.</p><empty-line/><p id="_ftnref168">��Oh! pour cela non, s��cria don Quichotte; quant aux cloches, ma�tre Pierre se trompe lourdement, car chez les Mores on ne fait pas usage de cloches, mais de timbales, et d�une esp�ce de <emphasis>dulza�na </emphasis>qui ressemble beaucoup � nos clairons. <a type="note" l:href="#_ftn168">[168]</a><emphasis/>Faire sonner les cloches � Sansue�a, c�est � coup s�r une grande �tourderie.�</p><empty-line/><p>Ma�tre Pierre, entendant cela, cessa de sonner et dit:</p><empty-line/><p>�Que Votre Gr�ce, seigneur don Quichotte, ne fasse point attention � ces enfantillages, et n�exige pas qu�on m�ne les choses si bien par le bout du fil, qu�on ne puisse le trouver. Est-ce qu�on ne repr�sente point ici mille com�dies pleines de sottises et d�extravagances, qui fournissent pourtant une heureuse carri�re, et sont �cout�es avec applaudissements, avec admiration, avec transports? Continue, petit gar�on, et laisse dire; pourvu que je remplisse ma poche, que m�importe de repr�senter plus de sottises que le soleil n�a d�atomes?</p><empty-line/><p>��Il a pardieu raison�, r�pliqua don Quichotte; et l�enfant continua:</p><empty-line/><p>�Voyez maintenant quelle nombreuse et brillante cavalerie sort de la ville � la poursuite des deux catholiques amants. Voyez combien de trompettes sonnent, combien de <emphasis>dulza�nas </emphasis>frappent l�air, combien de timbales et de tambours r�sonnent. J�ai grand�peur qu�on ne les rattrape, et qu�on ne les ram�ne attach�s � la queue de leur propre cheval, ce qui serait un spectacle horrible.�</p><empty-line/><p>Quand don Quichotte vit toute cette cohue de Mores et entendit tout ce tapage de fanfares, il lui sembla qu�il ferait bien de pr�ter secours � ceux qui fuyaient. Il se leva tout debout, et s��cria d�une voix de tonnerre:</p><empty-line/><p>�Je ne permettrai jamais que, de ma vie et en ma pr�sence, on joue un mauvais tour � un aussi fameux chevalier, � un aussi hardi amoureux que don Ga�feros. Arr�tez, canaille, gens de rien, ne le suivez ni le poursuivez; sinon je vous livre bataille.�</p><empty-line/><p>Tout en parlant, il d�gaina son �p�e, d�un saut s�approcha du th��tre, et, avec une fureur inou�e, se mit � faire pleuvoir des coups d�estoc et de taille sur l�arm�e moresque des marionnettes, renversant les uns, pourfendant les autres, emportant la jambe � celui-l� et la t�te � celui-ci. Il d�chargea, entre autres, un fendant du haut en bas si formidable, que, si ma�tre Pierre ne se f�t baiss�, jet� � terre et blotti sous ses planches, il lui fendait la t�te en deux, comme si elle e�t �t� de p�te � massepains. Ma�tre Pierre criait de toutes ses forces:</p><empty-line/><p>�Arr�tez, seigneur don Quichotte, arr�tez! prenez garde que ceux que vous renversez, tuez et mettez en pi�ces, ne sont pas de v�ritables Mores, mais des poup�es de carton; prenez garde, p�cheur que je suis! que vous d�truisez et ravagez tout mon bien.�</p><empty-line/><p>Malgr� cela, don Quichotte ne cessait de faire tomber des estocades, des fendants, des revers, drus et serr�s comme s�il en pleuvait. Finalement, en moins de deux <emphasis>Credo, </emphasis>il jeta le th��tre par terre, ayant mis en pi�ces menues tous ses d�cors et toutes ses figures, le roi Marsilio gri�vement bless�, et l�empereur Charlemagne avec la couronne et la t�te en deux morceaux. � cette vue, le s�nat des spectateurs fut rempli de trouble; le singe s�enfuit sur le toit de l�h�tellerie, le cousin s�effraya, le page eut peur, et Sancho Panza lui-m�me ressentit une terreur affreuse; car, ainsi qu�il le jura apr�s la temp�te pass�e, jamais il n�avait vu son seigneur dans un tel acc�s de col�re.</p><empty-line/><p>Apr�s avoir achev� le bouleversement g�n�ral du th��tre, don Quichotte se calma un peu.</p><empty-line/><p>�Je voudrais bien, dit-il, tenir maintenant devant moi tous ceux qui ne croient pas et ne veulent pas croire de quelle utilit� sont dans le monde les chevaliers errants. Voyez un peu; si je ne me fusse trouv� pr�sent ici, que serait-il arriv� du brave don Ga�feros et de la belle M�lisandre? � coup s�r, l�heure est d�j� venue o� ces chiens les auraient rattrap�s et leur auraient jou� quelque vilain tour. Enfin, vive la chevalerie errante par-dessus toutes les choses qui vivent sur la terre!</p><empty-line/><p id="_ftnref169">��Qu�elle vive, � la bonne heure, dit en ce moment d�une voix dolente ma�tre Pierre, qu�elle vive et que je meure, moi, puisque je suis malheureux � ce point, que je puis dire comme le roi don Rod�ric: �Hier j��tais seigneur de l�Espagne, et aujourd�hui je n�ai pas un cr�neau que je puisse dire � moi. <a type="note" l:href="#_ftn169">[169]</a>� Il n�y a pas une demi-heure, pas cinq minutes, que je me suis vu seigneur de rois et d�empereurs, avec mes �curies pleines de chevaux en nombre infini, et mes coffres pleins d�innombrables parures. Maintenant me voil� d�sol�, abattu, pauvre et mendiant; et surtout sans mon singe, car, avant que je le rattrape, il me faudra suer jusqu�aux dents. Et tout cela, par la furie inconsid�r�e de ce seigneur chevalier, duquel on dit qu�il secourt les pupilles, qu�il redresse les torts, et fait d�autres bonnes �uvres. C�est pour moi seul que sa g�n�reuse intention est venue � manquer; b�nis et lou�s soient les cieux dans leurs plus hautes demeures! Enfin, c��tait le <emphasis>chevalier de la Triste-Figure </emphasis>qui devait d�figurer les miennes.�</p><empty-line/><p>Sancho se sentit attendrir par les propos de ma�tre Pierre.</p><empty-line/><p>�Ne pleure pas, ma�tre Pierre, lui dit-il, ne te lamente pas; tu me fends le c�ur; et sache que mon seigneur don Quichotte est si bon catholique, si scrupuleux chr�tien, que, pour peu qu�il s�aper�oive qu�il t�a fait quelque tort, il saura et voudra te le payer au double.</p><empty-line/><p>��Que le seigneur don Quichotte, r�pondit ma�tre Pierre, me paye seulement une partie des figures qu�il m�a d�figur�es, et je serai content, et Sa Gr�ce mettra sa conscience en repos; car il n�y a point de salut pour celui qui retient le bien d�autrui contre la volont� de son possesseur, et ne veut pas le lui restituer.</p><empty-line/><p>��Cela est vrai, dit alors don Quichotte; mais jusqu�� pr�sent je ne sais pas avoir rien � vous, ma�tre Pierre.</p><empty-line/><p>��Comment non! s��cria ma�tre Pierre; et ces restes, ces d�bris gisant sur le sol dur et st�rile, qui les a �parpill�s et r�duits au n�ant, si ce n�est la force invincible de ce bras formidable? � qui �taient leurs corps, si ce n�est � moi? avec quoi gagnais-je ma vie, si ce n�est avec eux?</p><empty-line/><p>��� pr�sent je finis par croire, s��cria don Quichotte, ce que j�ai d�j� cru bien des fois, que ces enchanteurs qui me poursuivent ne font autre chose que me mettre devant les yeux les figures telles qu�elles sont, pour me les changer et transformer ensuite en celles qu�il leur pla�t. Je vous assure, vous tous seigneurs qui m��coutez, qu�il m�a sembl� r�ellement, et en toute v�rit�, que ce qui se passait l� se passait au pied de la lettre, que M�lisandre �tait M�lisandre, don Ga�feros, don Ga�feros, Marsilio, Marsilio, et Charlemagne, Charlemagne. C�est pour cela que la col�re m�est mont�e � la t�te, et, pour remplir les devoirs de ma profession de chevalier errant, j�ai voulu donner aide et faveur � ceux qui fuyaient. C�est dans cette bonne intention que j�ai fait ce que vous avez vu. Si la chose a tourn� tout au rebours, ce n�est pas ma faute, mais celle des m�chants qui me pers�cutent. Au reste, quoi qu�il en soit de ma faute, et bien qu�elle n�ait pas proc�d� de malice, je veux moi-m�me me condamner aux d�pens. Que ma�tre Pierre voie ce qu�il veut demander pour les figures d�truites; je m�offre � lui en payer le prix en bonne monnaie courante de Castille.�</p><empty-line/><p>Ma�tre Pierre s�inclina profond�ment.</p><empty-line/><p>�Je n�attendais pas moins, dit-il, de l�inou�e charit� chr�tienne du valeureux don Quichotte de la Manche, v�ritable d�fenseur et soutien de tous les n�cessiteux vagabonds. Voici le seigneur h�telier et le grand Sancho, qui seront m�diateurs et jur�s priseurs entre Votre Gr�ce et moi, pour d�cider ce que valent ou pouvaient valoir les figures an�anties.�</p><empty-line/><p>L�h�telier et Sancho dirent qu�ils acceptaient. Aussit�t ma�tre Pierre ramassa par terre le roi Marsilio avec la t�te de moins, et dit:</p><empty-line/><p>�Vous voyez combien il est impossible de rendre � ce roi son premier �tre. Il me semble donc, sauf meilleur avis des juges, qu�il faut me donner pour sa mort, fin et tr�pas, quatre r�aux et demi.</p><empty-line/><p>��Accord�, dit don Quichotte; continuez.</p><empty-line/><p>��Pour cette ouverture de haut en bas, poursuivit ma�tre Pierre prenant � la main les deux moiti�s de l�empereur Charlemagne, il ne sera pas exorbitant de demander cinq r�aux et un quart.</p><empty-line/><p>��Ce n�est pas peu, dit Sancho.</p><empty-line/><p>��Ni beaucoup, r�pliqua l�h�telier; mais prenons un moyen terme, et accordons-lui cinq r�aux.</p><empty-line/><p>��Qu�on lui donne les cinq r�aux et le quart, s��cria don Quichotte; ce n�est pas � un quart de r�al de plus ou de moins qu�il faut �valuer le montant de cette notable disgr�ce. Mais que ma�tre Pierre se d�p�che un peu, car voici l�heure du souper, et je me sens quelques frissons d�app�tit.</p><empty-line/><p>��Pour cette figure, dit ma�tre Pierre, sans nez et avec un �il de moins, qui est celle de la belle M�lisandre, je demande, sans surfaire, deux r�aux et douze marav�dis.</p><empty-line/><p>��Hol�! s��cria don Quichotte; ce serait bien le diable si M�lisandre n��tait pas avec son �poux tout au moins � la fronti�re de France, car le cheval qu�ils montaient m�avait plus l�air de voler que de courir. Il ne s�agit donc pas de me vendre un chat pour un li�vre, en me pr�sentant ici M�lisandre borgne et camuse, tandis qu�elle est maintenant en France � se divertir avec son �poux entre deux draps. Que Dieu laisse � chacun le sien, seigneur ma�tre Pierre, et cheminons tous de pied ferme et d�intention droite. Vous pouvez continuer.�</p><empty-line/><p>Ma�tre Pierre, qui vit que don Quichotte gauchissait et retournait � son premier th�me, ne voulut pas le laisser �chapper.</p><empty-line/><p id="_ftnref170">�Cette figure, en effet, dit-il, ne doit pas �tre M�lisandre, mais quelqu�une des femmes qui la servaient. Ainsi, avec soixante marav�dis <a type="note" l:href="#_ftn170">[170]</a> qu�on me donnera pour elle, je serai content et bien pay�.�</p><empty-line/><p>Il continua de la m�me mani�re � fixer, pour toutes les figures mutil�es, un prix que les deux juges arbitres mod�r�rent ensuite � la satisfaction r�ciproque des parties, et dont le total monta � quarante r�aux trois quarts. Sancho les d�boursa sur-le-champ, et ma�tre Pierre demanda de plus deux r�aux pour la peine de reprendre le singe.</p><empty-line/><p id="_ftnref171">�Donne-les, Sancho, dit don Quichotte, non pour prendre le singe, mais pour prendre la guenon <a type="note" l:href="#_ftn171">[171]</a>; et j�en donnerais volontiers deux cents d��trennes � qui me dirait avec certitude que la belle do�a M�lisandre et le seigneur don Ga�feros sont arriv�s en France et parmi leurs proches.</p><empty-line/><p>��Personne ne pourra mieux le dire que mon singe, dit ma�tre Pierre. Mais il n�y a point de diable qui pourrait maintenant le rattraper, j�imagine pourtant que sa tendresse et la faim le forceront � me chercher cette nuit. Dieu ram�nera le jour, et nous nous verrons.�</p><empty-line/><p>Finalement la temp�te passa, et tous soup�rent en paix et en bonne harmonie aux d�pens de don Quichotte, qui �tait lib�ral au dernier point. L�homme aux lances et aux hallebardes s�en fut avant l�aube; et, quand le jour fut lev�, le cousin et le page vinrent prendre cong� de don Quichotte, l�un pour retourner � son pays, l�autre pour suivre son chemin; � celui-ci don Quichotte donna, pour frais de route, une douzaine de r�aux. Quant � ma�tre Pierre, il ne voulut plus rien avoir � d�m�ler avec don Quichotte, qu�il connaissait parfaitement. Il se leva donc avant le soleil, ramassa les d�bris de son th��tre, reprit son singe et s�en alla chercher aussi ses aventures. L�h�telier, qui ne connaissait point don Quichotte, n��tait pas moins surpris de ses folies que de sa lib�ralit�. Finalement Sancho le paya largement par ordre de son seigneur, et tous deux, prenant cong� de lui vers les huit heures du matin, sortirent de l�h�tellerie, et se mirent en route, o� nous les laisserons aller, car cela est n�cessaire pour trouver le temps de conter d�autres choses relatives � l�intelligence de cette fameuse histoire.</p></section><section><title><p id="_Toc106455355">Chapitre XXVII</p></title><p><emphasis>O� l�on raconte qui �taient ma�tre Pierre et son singe, ainsi que le mauvais succ�s qu�eut don Quichotte dans l�aventure du braiment, qu�il ne termina point comme il l�aurait voulu et comme il l�avait pens�</emphasis></p><empty-line/><p>Cid Hamet Ben-Eng�li, le chroniqueur de cette grande histoire, entre en mati�re dans le pr�sent chapitre par ces paroles: <emphasis>Je jure comme chr�tien catholique� </emphasis>� ce propos, son traducteur dit qu�en jurant comme chr�tien catholique, tandis qu�il �tait More (et il l��tait assur�ment), il n�a pas voulu dire autre chose sinon que, de m�me que le chr�tien catholique, quand il jure, jure de dire la v�rit�, et la dit ou la doit dire en effet, de m�me il promet de la dire, comme s�il avait jur� en chr�tien catholique, au sujet de ce qu�il �crira de don Quichotte; principalement pour d�clarer qui �taient ma�tre Pierre et le singe devin qui tenait tout le pays dans l��tonnement de ses divinations. Il dit donc que celui qui aura lu la premi�re partie de cette histoire se souviendra bien de ce Gin�s de Passamont, auquel, parmi d�autres gal�riens, don Quichotte rendit la libert� dans la Sierra-Mor�na, bienfait qui fut mal reconnu et plus mal pay� par ces gens de mauvaise vie et de mauvaises habitudes. Ce Gin�s de Passamont, que don Quichotte appelait Gin�sille de Parapilla, fut celui qui vola le grison � Sancho Panza; et parce que, dans la premi�re partie, on a omis, par la faute des imprimeurs, de mettre le quand et le comment, cela a donn� du fil � retordre � bien des gens, qui attribuaient la faute d�impression au d�faut de m�moire de l�auteur. Enfin, Gin�s vola le grison tandis que Sancho dormait sur son dos, en usant de l�artifice dont se servit Brunel, quand, au si�ge d�Albraque, il vola le cheval � Sacripant entre ses jambes. Ensuite, Sancho le recouvra, comme on l�a cont�. Or, ce Gin�s, craignant d��tre repris par la justice, qui le cherchait pour le ch�tier de ses innombrables tours de coquin (il en avait tant fait et de si curieux, qu�il avait compos� lui-m�me un gros volume pour les raconter), r�solut de passer au royaume d�Aragon, apr�s s��tre couvert l��il gauche, en faisant le m�tier de joueur de marionnettes qu�il savait � merveille, aussi bien que celui de joueur de gobelets. Il arriva qu�ayant achet� ce singe � des chr�tiens lib�r�s qui revenaient de Berb�rie, il lui apprit � lui sauter sur l��paule � un certain signal, et � para�tre lui marmotter quelque chose � l�oreille. Cela fait, avant d�entrer dans un village o� il portait son th��tre et son singe, il s�informait dans les environs, et pr�s de qui pouvait mieux lui r�pondre, des histoires particuli�res qui s��taient pass�es dans ce pays, et des personnes � qui elles �taient arriv�es. Quand il les avait bien retenues dans sa m�moire, la premi�re chose qu�il faisait, c��tait de montrer son th��tre, o� il jouait, tant�t une histoire, tant�t une autre, mais qui toutes �taient divertissantes et connues. La repr�sentation finie, il proposait les talents de son singe, disant au public qu�il devinait le pass� et le pr�sent, mais que, pour l�avenir, il ne voulait pas y mordre. Pour la r�ponse � chaque question, il demandait deux r�aux; mais il en donnait quelques-unes � meilleur march�, suivant qu�il avait t�t� le pouls aux questionneurs. Et m�me, comme il descendait quelquefois dans les maisons o� demeuraient des gens dont il connaissait les histoires, bien qu�on ne lui demand�t rien pour ne pas le payer, il faisait signe au singe, et disait ensuite qu�il lui avait r�v�l� telle et telle chose, qui s�ajustait avec les aventures des assistants. De cette fa�on il gagnait un cr�dit immense, et tout le monde courait apr�s lui, D�autres fois, comme il avait tant d�esprit, il r�pondait de mani�re que les r�ponses se rapportassent bien aux questions, et personne ne le pressant de dire comment devinait son singe, il leur faisait la nique � tous, et remplissait son escarcelle. D�s qu�il entra dans l�h�tellerie, il reconnut don Quichotte et Sancho, et d�s lors il lui fut facile de jeter dans l�admiration don Quichotte, Sancho Panza et tous ceux qui se trouvaient pr�sents. Mais il aurait pu lui en co�ter cher, si don Quichotte e�t baiss� un peu plus la main quand il coupa la t�te au roi Marsilio et d�truisit toute sa cavalerie, ainsi qu�il est rapport� au chapitre pr�c�dent. Voil� tout ce qu�il y avait � dire de ma�tre Pierre et de son singe.</p><empty-line/><p id="_ftnref172">Revenant � don Quichotte de la Manche, l�histoire dit qu�au sortir de l�h�tellerie, il r�solut de visiter les rives de l��bre et tous ses environs, avant de gagner la ville de Saragosse, puisqu�il avait, jusqu�� l��poque des joutes, assez de temps pour tout cela. Dans cette intention, il suivit son chemin, et marcha deux jours entiers sans qu�il lui arriv�t rien de digne d��tre couch� par �crit. Mais le troisi�me jour, � la mont�e d�une colline, il entendit un grand bruit de tambours, de trompettes et d�arquebuses. Il pensa d�abord qu�un r�giment de soldats passait de ce c�t�, et, pour les voir, il piqua des deux � Rossinante, et monta la colline. Quand il fut au sommet, il aper�ut, au pied du revers, une troupe d�au moins deux cents hommes, arm�s de toutes sortes d�armes, comme qui dirait d�arbal�tes, de pertuisanes, de piques, de hallebardes, avec quelques arquebuses et bon nombre de boucliers. Il descendit la c�te, et s�approcha si pr�s du bataillon, qu�il put distinctement voir les banni�res, en reconna�tre les couleurs, et lire les devises qu�elles portaient. Il en remarqua une principalement qui se d�ployait sur un �tendard ou guidon de satin blanc. On y avait peint tr�s au naturel un �ne en miniature, la t�te haute, la bouche ouverte et la langue dehors, dans la posture d�un �ne qui brait. Autour �taient �crits en grandes lettres ces deux vers: �Ce n�est pas pour rien qu�ont brait l�un et l�autre alcalde. <a type="note" l:href="#_ftn172">[172]</a>�</p><empty-line/><p>� la vue de cet insigne, don Quichotte jugea que ces gens arm�s devaient appartenir au village du braiment, et il le dit � Sancho, en lui expliquant ce qui �tait �crit sur l��tendard. Il ajouta que l�homme qui leur avait donn� connaissance de cette histoire s��tait tromp� en disant que c��taient deux regidors qui avaient brait, puisque, d�apr�s les vers de l��tendard, �avaient �t� deux alcaldes.</p><empty-line/><p id="_ftnref173">�Seigneur, r�pondit Sancho, il ne faut pas y regarder de si pr�s, car il est possible que les regidors qui bray�rent alors soient devenus, avec le temps, alcaldes de leur village <a type="note" l:href="#_ftn173">[173]</a>, et d�s lors on peut leur donner les deux titres. D�ailleurs, qu�importe � la v�rit� de l�histoire que les brayeurs soient alcaldes ou regidors, pourvu qu�ils aient r�ellement brait? Un alcade est aussi bon pour braire qu�un regidor. <a type="note" l:href="#_ftn174">[174]</a>�</p><empty-line/><p>Finalement, ils reconnurent et apprirent que les gens du village persifl� s��taient mis en campagne pour combattre un autre village qui les persiflait plus que n�exigeaient la justice et le bon voisinage. Don Quichotte s�approcha d�eux, au grand d�plaisir de Sancho, qui n�eut jamais un go�t prononc� pour de semblables rencontres. Ceux du bataillon le re�urent au milieu d�eux, croyant que c��tait quelque guerrier de leur parti. Don Quichotte, levant sa visi�re d�un air noble et d�gag�, s�approcha jusqu�� l��tendard de l��ne, et l�, les principaux chefs de l�arm�e l�entour�rent pour le consid�rer, frapp�s de la m�me surprise o� tombaient tous ceux qui le voyaient pour la premi�re fois. Don Quichotte, les voyant si attentifs � le regarder sans que personne lui parl�t et lui demand�t rien, voulut profiter de ce silence, et rompant celui qu�il gardait, il �leva la voix:</p><empty-line/><p>�Braves seigneurs, s��cria-t-il, je vous supplie aussi instamment que possible de ne point interrompre un raisonnement que je veux vous faire, jusqu�� ce qu�il vous ennuie et vous d�plaise. Si cela arrive, au moindre signe que vous me ferez, je mettrai un sceau sur ma bouche et un b�illon � ma langue.�</p><empty-line/><p>Tous r�pondirent qu�il pouvait parler et qu�ils l��couteraient de bon c�ur. Avec cette permission, don Quichotte continua de la sorte:</p><empty-line/><p id="_ftnref175">�Je suis, mes bons seigneurs, chevalier errant; mon m�tier est celui des armes, et ma profession celle de favoriser ceux qui ont besoin de faveur, et de secourir les n�cessiteux. Il y a plusieurs jours que je connais votre disgr�ce, et la cause qui vous oblige � prendre � chaque instant les armes pour tirer vengeance de vos ennemis. J�ai r�fl�chi dans mon entendement, non pas une, mais bien des fois, sur votre affaire, et je trouve que, d�apr�s les lois du duel, vous �tes dans une grande erreur de vous tenir pour offens�s. En effet, aucun individu ne peut offenser une commune enti�re, � moins de la d�fier toute ensemble comme coupable de trahison, parce qu�il ne sait point en particulier qui a commis la trahison pour laquelle il la d�fie. Nous en avons un exemple dans Diego Ordo�ez de Lara, qui d�fia toute la ville de Zamora, parce qu�il ignorait que ce f�t le seul Vellido Dolfos qui avait commis le crime de tuer son roi par trahison. Aussi les d�fia-t-il tous, et � tous appartenaient la r�ponse et la vengeance. � la v�rit�, le seigneur don Diego s�oublia quelque peu, et passa de fort loin les limites du d�fi; car � quoi bon d�fier les morts, les eaux, les pains, les enfants � na�tre, et ces autres bagatelles qui sont rapport�es dans son histoire <a type="note" l:href="#_ftn175">[175]</a>? Mais quand la col�re d�borde et sort de son lit, la langue n�a plus de rives qui la retiennent, ni de frein qui l�arr�te. S�il en est donc ainsi, qu�un seul individu ne peut offenser un royaume, une province, une r�publique, une ville, une commune enti�re, il est clair qu�il n�y a pas de quoi se mettre en campagne pour venger une offense, puisqu�elle n�existe pas. Il ferait beau voir, vraiment, que les <emphasis>cazalleros</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn176"><emphasis>[176]</emphasis></a><emphasis>, </emphasis>les auberginois <a type="note" l:href="#_ftn177">[177]</a>, les baleineaux <a type="note" l:href="#_ftn178">[178]</a>, les savonneurs <a type="note" l:href="#_ftn179">[179]</a>, se tuassent � chaque pas avec ceux qui les appellent ainsi, et tous ceux auxquels les enfants donnent des noms et des surnoms! Il ferait beau voir que ces cit�s insignes fussent toujours en courroux et en vengeance, et jouassent de l��p�e pour instrument � la moindre querelle! Non, non, que Dieu ne le veuille ni ne le permette! Il n�y a que quatre choses pour lesquelles les r�publiques bien gouvern�es et les hommes prudents doivent prendre les armes et tirer l��p�e, exposant leurs biens et leurs personnes. La premi�re, c�est la d�fense de la foi catholique; la seconde, la d�fense de leur vie, qui est de droit naturel et divin; la troisi�me, la d�fense de leur honneur, de leur famille et de leur fortune; la quatri�me, le service de leur roi dans une guerre juste; et, si nous voulions en ajouter une cinqui�me, qu�on pourrait placer la seconde, c�est la d�fense de leur patrie. � ces cinq causes capitales, on peut en joindre quelques autres qui soient justes et raisonnables, et puissent r�ellement obliger � prendre les armes. Mais les prendre pour des enfantillages, pour des choses plut�t bonnes � faire rire et � passer le temps qu�� offenser personne, ce serait, en v�rit�, manquer de toute raison. D�ailleurs, tirer une vengeance injuste (car juste, aucune ne peut l��tre), c�est aller directement contre la sainte loi que nous professons, laquelle nous commande de faire le bien � nos ennemis, et d�aimer ceux qui nous ha�ssent. Ce commandement para�t quelque peu difficile � remplir; mais il ne l�est que pour ceux qui sont moins � Dieu qu�au monde, et qui sont plus de chair que d�esprit. En effet, J�sus-Christ, Dieu et homme v�ritable, qui n�a jamais menti et n�a pu jamais mentir, a dit, en se faisant notre l�gislateur, que son joug �tait doux et sa charge l�g�re. Il ne pouvait donc nous commander une chose qu�il f�t impossible d�accomplir. Ainsi, mes bons seigneurs, Vos Gr�ces sont oblig�es, par les lois divines et humaines, � se calmer, � d�poser les armes.</p><empty-line/><p>��Que le diable m�emporte, dit alors tout bas Sancho, si ce mien ma�tre-l� n�est tologien; s�il ne l�est pas, il y ressemble comme un �uf � un autre.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte s�arr�ta un moment pour prendre haleine, et, voyant qu�on lui pr�tait toujours une silencieuse attention, il voulut continuer sa harangue, ce qu�il aurait fait si Sancho n�e�t jet� sa finesse d�esprit � la traverse. Voyant que son ma�tre s�arr�tait, il lui coupa la parole et dit:</p><empty-line/><p>�Monseigneur don Quichotte de la Manche, qui s�appela dans un temps le <emphasis>chevalier de la Triste-Figure, </emphasis>et qui s�appelle � pr�sent le <emphasis>chevalier des Lions, </emphasis>est un hidalgo de grand sens, qui sait le latin et l�espagnol comme un bachelier; en tout ce qu�il traite, en tout ce qu�il conseille, il proc�de comme un bon soldat, conna�t sur le bout de l�ongle toutes les lois et ordonnances de ce qu�on nomme le duel. Il n�y a donc rien de mieux � faire que de se laisser conduire comme il le dira, et qu�on s�en prenne � moi si l�on se trompe. D�ailleurs, il est clair que c�est une grande sottise que de se mettre en col�re pour entendre un seul braiment. Ma foi, je me souviens que, quand j��tais petit gar�on, je brayais toutes les fois qu�il m�en prenait envie, sans que personne y trouv�t � redire, et avec tant de gr�ce, tant de naturel, que, d�s que je brayais, tous les �nes du pays se mettaient � braire; et pourtant je n�en �tais pas moins fils de mes p�re et m�re, qui �taient de tr�s-honn�tes gens. Ce talent me faisait envier par plus de quatre des plus hupp�s du pays, mais je m�en souciais comme d�une obole; et pour que vous voyiez que je dis vrai, attendez et �coutez; cette science est comme celle de nager; une fois apprise, elle ne s�oublie plus.�</p><empty-line/><p>Aussit�t, serrant son nez � pleine main, Sancho se mit � braire si vigoureusement que tous les vallons voisins en retentirent. Mais un de ceux qui �taient pr�s de lui, croyant qu�il se moquait d�eux, leva une grande gaule qu�il tenait � la main, et lui en d�chargea un tel coup, que, sans pouvoir faire autre chose, le pauvre Sancho Panza tomba par terre tout de son long. Don Quichotte, qui vit Sancho si mal arrang�, se pr�cipita, la lance en arr�t, sur celui qui l�avait frapp�; mais tant de gens se jet�rent entre eux, qu�il ne lui fut pas possible d�en tirer vengeance. Au contraire, voyant qu�une gr�le de pierres commen�ait � lui tomber dessus, et qu�il �tait menac� par une infinit� d�arbal�tes tendues et d�arquebuses en joue, il fit tourner bride � Rossinante, et, � tout le galop que put prendre son cheval, il s��chappa d�entre les ennemis, priant Dieu du fond du c�ur qu�il le tir�t de ce p�ril, et craignant � chaque pas qu�une balle ne lui entr�t par les �paules pour lui sortir par la poitrine. � tout moment il reprenait haleine, pour voir si le souffle ne lui manquait pas; mais ceux du bataillon se content�rent de le voir fuir sans lui tirer un seul coup.</p><empty-line/><p>Pour Sancho, ils le mirent sur son �ne d�s qu�il eut repris ses sens, et le laiss�rent rejoindre son ma�tre; non pas que le pauvre �cuyer f�t en �tat de guider sa monture, mais parce que le grison suivit les traces de Rossinante, qu�il ne pouvait quitter d�un pas. Quand don Quichotte se fut �loign� hors de port�e, il tourna la t�te, et, voyant que Sancho venait sans �tre suivi de personne, il l�attendit. Les gens du bataillon rest�rent en position jusqu�� la nuit, et leurs ennemis n�ayant point accept� la bataille, ils revinrent � leur village joyeux et triomphants; et m�me, s�ils eussent connu l�antique usage des Grecs, ils auraient �lev� un troph�e sur la place.</p></section><section><title><p id="_Toc106455356">Chapitre XXVIII</p></title><p><emphasis>Des choses que dit Ben-Eng�li, et que saura celui qui les lira, s�il les lit avec attention</emphasis></p><empty-line/><p>Quand le brave s�enfuit, c�est qu�il a toute raison de fuir, et l�homme prudent doit se garder pour une meilleure occasion. Cette v�rit� trouva sa preuve en don Quichotte, lequel, laissant le champ libre � la furie du village persifl� et aux m�chantes intentions d�une troupe en courroux, prit, comme on dit, de la poudre d�escampette, et, sans se rappeler Sancho, ni le p�ril o� il le laissait, s��loigna autant qu�il lui parut n�cessaire pour se mettre en s�ret�. Sancho le suivait, comme on l�a rapport�, pos� de travers sur son �ne; il arriva enfin, revenu tout � fait � lui, et en arrivant, il se laissa tomber du grison aux pieds de Rossinante, haletant, moulu et rompu. Don Quichotte mit aussit�t pied � terre pour visiter ses blessures; mais, le trouvant sain des pieds � la t�te, il lui dit avec un mouvement de col�re:</p><empty-line/><p id="_ftnref180">�� la male heure vous vous �tes pris � braire, Sancho. O� donc avez-vous trouv� qu�il �tait bon de parler de corde dans la maison du pendu? � musique de braiment quel accompagnement peut-on faire, si ce n�est de coups de gaule? Et rendez gr�ces � Dieu, Sancho, de ce qu�au lieu de vous mesurer les c�tes avec un b�ton, ils ne vous ont pas fait le <emphasis>per signum crucis</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn180"><emphasis>[180]</emphasis></a> avec une lame de cimeterre.</p><empty-line/><p>��Je ne suis pas en train de r�pondre, r�pondit Sancho, car il me semble que je parle par les �paules. Montons � cheval et �loignons-nous d�ici. J�imposerai d�sormais silence � mes envies de braire, mais non � celles de dire que les chevaliers errants fuient, et laissent leurs bons �cuyers moulus comme pl�tre au pouvoir de leurs ennemis.</p><empty-line/><p>��Se retirer n�est pas fuir, r�pliqua don Quichotte, car il faut que tu saches que la valeur qui n�est pas fond�e sur la base de la prudence s�appelle t�m�rit�, et les exploits du t�m�raire s�attribuent plut�t � la bonne fortune qu�� son courage. Aussi, je confesse que je me suis retir�, mais non pas que j�ai fui. En cela, j�ai imit� bien d�autres braves, qui se sont conserv�s pour de meilleurs temps. C�est une chose dont les histoires sont pleines; mais, comme il n�y aurait ni profit pour toi ni plaisir pour moi � te les rappeler, je m�en dispense quant � pr�sent.�</p><empty-line/><p>Sancho s��tait enfin remis � cheval, aid� par don Quichotte, lequel �tait �galement remont� sur Rossinante; et, peu � peu, ils gagn�rent un petit bois qui se montrait � un quart de lieue de l�. De temps en temps, Sancho jetait de profonds soupirs et des g�missements douloureux. Don Quichotte lui demanda la cause d�une si am�re affliction. Il r�pondit que, depuis l�extr�mit� de l��chine jusqu�au sommet de la nuque, il ressentait une douleur qui lui faisait perdre l�esprit.</p><empty-line/><p>�La cause de cette douleur, reprit don Quichotte, doit �tre celle-ci; comme le b�ton avec lequel on t�a frapp� �tait d�une grande longueur, il t�a pris le dos du haut en bas, o� sont comprises toutes les parties qui te font mal, et, s�il avait port� ailleurs, ailleurs tu souffrirais de m�me.</p><empty-line/><p>��Pardieu, s��cria Sancho, Votre Gr�ce vient de me tirer d�un grand embarras, et de m�expliquer la chose en bons termes. Mort de ma vie! est-ce que la cause de ma douleur est si cach�e qu�il soit besoin de me dire que je souffre partout o� le b�ton a port�? Si j�avais mal aux chevilles du pied, on concevrait que vous vous missiez � chercher pourquoi elles me font mal. Mais deviner que j�ai mal � l�endroit o� l�on m�a moulu, ce n�est pas faire un grand effort d�esprit. En bonne foi, seigneur notre ma�tre, on voit bien que le mal d�autrui pend � un cheveu, et chaque jour je d�couvre terre au peu que je dois attendre d��tre en compagnie de Votre Gr�ce. Si cette fois vous m�avez laiss� b�tonner, une autre et cent autres fois nous reviendrons � la berne de jadis, et � d�autres jeux d�enfants, qui, pour s��tre arr�t�s aujourd�hui � mes �paules, pourront bien ensuite m�arriver jusqu�aux yeux. Je ferais bien mieux vraiment, mais je ne suis qu�un barbare, un imb�cile, et je ne ferai rien de bon en toute ma vie; je ferais bien mieux, dis-je, de regagner pays, d�aller retrouver ma femme et mes enfants, de nourrir l�une et d��lever les autres avec ce qu�il plaira � Dieu de me donner, plut�t que de marcher derri�re Votre Gr�ce par des chemins sans chemin et des sentiers qui n�en sont pas, buvant mal et mangeant pis. S�agit-il de dormir � pr�sent? Mesurez, fr�re �cuyer, mesurez six pieds de terre, et, si vous en voulez davantage, prenez-en six autres encore, car vous pouvez tailler en pleine �toffe; puis, �tendez-vous tout � votre aise. Ah! que ne vois-je br�l� et r�duit en cendres le premier qui s�avisa de la chevalerie errante, ou du moins le premier qui voulut �tre �cuyer d�aussi grands sots que durent �tre tous les chevaliers errants des temps pass�s! De ceux du temps pr�sent, je ne dis rien, parce que, Votre Gr�ce �tant du nombre, je leur porte respect, et parce que je sais que Votre Gr�ce en sait un point de plus que le diable en tout ce qu�elle dit comme en tout ce qu�elle pense.</p><empty-line/><p>��Je ferais une bonne gageure avec vous, Sancho, dit don Quichotte; c�est que, maintenant que vous vous en donnez et que vous parlez sans que personne vous arr�te, rien ne vous fait plus mal en tout votre corps. Parlez, mon fils, dites tout ce qui vous viendra � la pens�e et � la bouche. Pourvu que vous ne sentiez plus aucun mal, je tiendrai plaisir � l�ennui que me causent vos impertinences; et si vous d�sirez tant retourner � votre maison, revoir votre femme et vos enfants, Dieu me pr�serve de vous en emp�cher. Vous avez de l�argent � moi; comptez combien il y a de temps que nous avons fait cette troisi�me sortie de notre village, voyez ensuite ce que vous pouvez et devez justement gagner par mois, et payez-vous de vos propres mains.</p><empty-line/><p>��Quand j��tais, r�pondit Sancho, au service de Tom� Carrasco, le p�re du bachelier Samson Carrasco, que Votre Gr�ce conna�t bien, je gagnais deux ducats par mois, outre la nourriture. Avec Votre Gr�ce, je ne sais trop ce que je peux gagner; mais je sais bien qu�il y a plus de peine � �tre �cuyer de chevalier errant qu�� servir un laboureur; car enfin, nous autres qui travaillons � la terre, nous savons bien que, quel que soit le travail de la journ�e, et quelque mal que nous y ayons, la nuit venue, nous soupons � la marmite et nous dormons dans un lit; chose que je n�ai pas faite depuis que je sers Votre Gr�ce, si ce n�est le bout de temps que nous avons pass� chez don Diego de Miranda, et la bonne bouche que m�a donn�e l��cume des marmites de Camache, et ce que j�ai bu, mang� et dormi chez Basile. Tout le reste du temps, j�ai couch� sur la dure, en plein air, expos� � tout ce que vous appelez les incl�mences du ciel, me nourrissant de bribes de fromage et de cro�tes de pain, buvant de l�eau, tant�t des ruisseaux, tant�t des fontaines, que nous rencontrons par ces solitudes o� nous errons.</p><empty-line/><p>��Eh bien! reprit don Quichotte, je suppose, Sancho, que tout ce que vous avez dit soit la v�rit�; combien vous semble-t-il que je doive vous donner de plus que ne vous donnait Tom� Carrasco!</p><empty-line/><p>��� mon avis, r�pondit Sancho, si Votre Gr�ce ajoutait seulement deux r�aux par mois, je me tiendrais pour bien pay�. Voil� quant au salaire de ma peine; mais quant � remplir la promesse que Votre Gr�ce m�a faite sur sa parole de me donner le gouvernement d�une �le, il serait juste qu�on ajout�t six autres r�aux, ce qui ferait trente r�aux en tout.</p><empty-line/><p>��C�est tr�s-bien, r�pliqua don Quichotte. Voil� vingt-cinq jours que nous avons quitt� notre village; faites, Sancho, le compte au prorata, suivant les gages que vous vous �tes fix�s vous-m�me; voyez ce que je vous dois, et payez-vous, comme je l�ai dit, de vos propres mains.</p><empty-line/><p>��Sainte Vierge! s��cria Sancho, comme Votre Gr�ce se trompe dans ce compte qu�elle fait! Pour ce qui est de la promesse de l��le, il faut compter depuis le jour o� Votre Gr�ce me l�a promise, jusqu�� l�heure pr�sente o� nous nous trouvons.</p><empty-line/><p>��Eh bien, Sancho, reprit don Quichotte, y a-t-il donc si longtemps que je vous ai promis cette �le?</p><empty-line/><p>��Si je m�en souviens bien, r�pondit Sancho, il doit y avoir vingt ans, � trois jours pr�s de plus ou de moins.�</p><empty-line/><p>� ces mots, don Quichotte se frappa le front du creux de la main et partit d�un �clat de rire:</p><empty-line/><p>�Pardieu, dit-il, en tout le temps que j�ai pass� dans la Sierra-Mor�na, et en tout le cours de nos voyages, il s�est � peine �coul� deux mois, et tu dis, Sancho, qu�il y a vingt ans que je t�ai promis cette �le. Tu veux donc, je le vois bien, que tout l�argent que tu as � moi passe � tes gages. Si c�est l� ton envie, je te le donne d�s maintenant, prends-le, et grand bien te fasse-t-il; car pour me voir d�livr� d�un si mauvais �cuyer, je resterai de grand c�ur pauvre et sans une obole. Mais dis-moi, pr�varicateur des ordonnances prescrites aux �cuyers par la chevalerie errante, o� donc as-tu vu ou lu qu�aucun �cuyer de chevalier errant se soit mis en compte avec son seigneur, et lui ait dit: �Il faut me donner tant par mois pour que je vous serve?� Entre, p�n�tre, � f�lon, bandit et vampire! car tu ressembles � tout cela, enfonce-toi, dis-je, dans le <emphasis>mare magnum </emphasis>des histoires chevaleresques, et, si tu trouves qu�aucun �cuyer ait jamais dit ou pens� ce que tu viens de dire, je veux bien que tu me le cloues sur le front, et que tu me donnes, par-dessus le march�, quatre tapes du revers de la main sur le visage. Allons, tourne la bride ou le licou de ton �ne, et retourne � ta maison, car tu ne feras pas un pas de plus avec moi. � pain mal agr��! � promesses mal plac�es! � homme qui tient plus d�une b�te que d�une personne! C�est maintenant, quand je voulais t��lever � une condition telle, qu�en d�pit de ta femme, on t�appel�t seigneurie, c�est maintenant que tu me quittes! Tu t�en vas � pr�sent, lorsque j�avais fermement r�solu de te faire seigneur de la meilleure �le du monde! Enfin, comme tu l�as dit mainte autre fois, le miel n�est pas fait pour la bouche de l��ne. �ne tu es, �ne tu seras, et �ne tu mourras, quand finira le cours de ta vie; car, � mon avis, elle atteindra son dernier terme avant que tu t�aper�oives que tu n�es qu�une b�te.�</p><empty-line/><p>Sancho regardait fixement don Quichotte, pendant que celui-ci lui adressait ces amers reproches; il se sentit pris de tels regrets, de tels remords, que les larmes lui vinrent aux yeux.</p><empty-line/><p>�Mon bon seigneur, lui dit-il d�une voix dolente et entrecoup�e, je confesse que, pour �tre �ne tout � fait, il ne me manque que la queue; si Votre Gr�ce veut me la mettre, je la tiendrai pour bien plac�e, et je vous servirai comme baudet, en b�te de somme, tous les jours qui me resteront � vivre. Que Votre Gr�ce me pardonne et prenne piti� de ma jeunesse. Faites attention que je ne sais pas grand�chose, et que, si je parle beaucoup, c�est plut�t par infirmit� que par malice. Mais qui p�che et s�amende, � Dieu se recommande.</p><empty-line/><p>��J�aurais �t� bien surpris, Sancho, dit don Quichotte, que tu ne m�lasses pas quelque petit proverbe � ton dialogue. Allons, je te pardonne, pourvu que tu te corriges et que tu ne te montres pas d�sormais si ami de ton int�r�t. Prends courage, au contraire, donne-toi du c�ur, et attends avec patience l�accomplissement de mes promesses, qui peut tarder, mais n�est pas impossible.�</p><empty-line/><p>Sancho r�pondit qu�il ob�irait, d�t-il faire contre fortune bon c�ur. Apr�s cela, ils entr�rent dans le bois, o� don Quichotte s�arrangea au pied d�un orme, et Sancho au pied d�un h�tre; car ces arbres et d�autres semblables ont toujours des pieds sans avoir de mains. Sancho passa la nuit p�niblement, le coup de gaule se faisant sentir par le serein. Pour don Quichotte, il la passa dans ses continuels souvenirs. N�anmoins, ils abandonn�rent tous deux leurs yeux au sommeil, et le lendemain, au point du jour, ils reprirent leur route � la recherche des rives du fameux fleuve de l��bre, o� il leur arriva ce que l�on contera dans le chapitre suivant.</p></section><section><title><p id="_Toc106455357">Chapitre XXIX</p></title><p><emphasis>De la fameuse aventure de la barque enchant�e</emphasis></p><empty-line/><p>En cheminant un pied devant l�autre, deux jours apr�s la sortie du bois, don Quichotte et Sancho arriv�rent aux bords de l��bre. La vue de ce fleuve causa un grand plaisir � don Quichotte. Il contempla, il admira la beaut� de ses rives, la puret� de ses eaux, le calme de son cours, l�abondance de son liquide cristal, et cet aspect charmant r�veilla dans sa m�moire mille amoureuses pens�es. Il se rappela surtout ce qu�il avait vu dans la caverne de Mont�sinos; car, bien que le singe de ma�tre Pierre lui e�t dit que ces choses �taient en partie vraies, en partie fausses, il s�en tenait plus � la v�rit� qu�au mensonge, bien au rebours de Sancho, qui les tenait toutes pour le mensonge m�me.</p><empty-line/><p id="_ftnref181">En marchant de la sorte, il aper�ut tout � coup une petite barque, sans rames et sans aucun agr�s, qui �tait attach�e sur la rive � un tronc d�arbre. <a type="note" l:href="#_ftn181">[181]</a> Don Quichotte regarda de toutes parts, et ne d�couvrit �me qui vive. Aussit�t, et sans plus de fa�on, il sauta � bas de Rossinante, puis donna l�ordre � Sancho de descendre du grison, et de bien attacher les deux b�tes ensemble au pied d�un peuplier ou saule qui se trouvait l�. Sancho lui demanda la cause de ce brusque saut par terre, et pourquoi il fallait attacher les b�tes.</p><empty-line/><p>�Apprends, � Sancho! r�pondit don Quichotte, que directement, et sans que ce puisse �tre autre chose, ce bateau que voil� m�appelle et me convie � y entrer pour que j�aille par cette voie porter secours � quelque chevalier, ou � quelque autre personne de qualit� qui se trouve en un grand embarras. Tel est, en effet, le style des livres de chevalerie et des enchanteurs qui figurent et conversent dans ces histoires. D�s qu�un chevalier court quelque p�ril dont il ne puisse �tre tir� que par la main d�un autre chevalier, bien qu�ils soient �loign�s l�un de l�autre de deux ou trois mille lieues, ou m�me davantage, les enchanteurs prennent celui-ci, l�enl�vent dans un nuage, ou lui envoient un bateau pour qu�il s�y mette, et, en moins d�un clin d��il, ils l�emportent par les airs ou sur la mer � l�endroit o� ils veulent, et o� l�on a besoin de son aide. Sans nul doute, � Sancho! cette barque est plac�e l� pour le m�me objet; cela est aussi vrai qu�il fait jour maintenant, et, avant que la nuit vienne, attache seulement Rossinante et le grison; puis, � la gr�ce de Dieu, car je ne manquerais pas de m�embarquer, quand m�me des carmes d�chauss�s me prieraient de n�en rien faire.</p><empty-line/><p>��Puisqu�il en est ainsi, r�pondit Sancho, et que Votre Gr�ce veut � tout propos donner dans ce que je devrais bien appeler des folies, il n�y a qu�� ob�ir et baisser la t�te, suivant le proverbe qui dit: �Fais ce qu�ordonne ton ma�tre, et assieds-toi � table aupr�s de lui.� Toutefois, et pour l�acquit de ma conscience, je veux avertir Votre Gr�ce qu�il me semble que cette barque n�est pas aux enchanteurs, mais � quelque p�cheur de cette rivi�re, o� l�on prend les meilleures aloses du monde.�</p><empty-line/><p>Sancho disait tout cela en attachant les b�tes, qu�il laissait � l�abandon sous la protection des enchanteurs, au grand regret de son �me. Don Quichotte lui dit:</p><empty-line/><p>�Ne te mets pas en peine de l�abandon de ces animaux; celui qui va nous conduire par de si lointaines r�gions aura soin de pourvoir � leur subsistance.</p><empty-line/><p>��Je ne comprends pas ce mot de lointaines, dit Sancho, et ne l�ai pas ou� dire en tous les jours de ma vie.</p><empty-line/><p id="_ftnref182">��Lointaines, reprit don Quichotte, veut dire �loign�es. Il n�est pas �tonnant que tu n�entendes pas ce mot, car tu n�es pas oblig� de savoir le latin, comme d�autres se piquent de le savoir, tout en l�ignorant. <a type="note" l:href="#_ftn182">[182]</a></p><empty-line/><p>��Voil� les b�tes attach�es, dit Sancho; que faut-il faire maintenant?</p><empty-line/><p>��Que faut-il faire? r�pondit don Quichotte; le signe de la croix, et lever l�ancre; je veux dire nous embarquer et couper l�amarre qui attache ce bateau.�</p><empty-line/><p>Aussit�t il sauta dedans, suivi de Sancho, coupa la corde, et le bateau s��loigna peu � peu de la rive. Lorsque Sancho se vit � deux toises en pleine eau, il se mit � trembler, se croyant perdu; mais rien ne lui faisait plus de peine que d�entendre braire le grison et de voir que Rossinante se d�menait pour se d�tacher. Il dit � son seigneur:</p><empty-line/><p>�Le grison g�mit, touch� de notre absence, et Rossinante veut se mettre en libert� pour se jeter apr�s nous. � tr�s-chers amis, demeurez en paix, et puisse la folie qui nous �loigne de vous, se d�sabusant enfin, nous ramener en votre pr�sence!�</p><empty-line/><p>� ces mots il se mit � pleurer si am�rement que don Quichotte lui dit, impatient�:</p><empty-line/><p>�De quoi donc as-tu peur, poltronne cr�ature? Pourquoi pleures-tu, c�ur de p�te sucr�e? Qui te poursuit, qui te chasse, courage de souris casani�re? Que te manque-t-il, besogneux au milieu de l�abondance? Est-ce que par hasard tu chemines pieds nus � travers les monts Riph�es? N�es-tu pas assis sur une planche, comme un archiduc, suivant le cours tranquille de ce fleuve charmant, d�o� nous entrerons bient�t dans la mer immense? Mais nous devons y �tre entr�s d�j�, et nous avons bien fait sept ou huit cents lieues de chemin. Ah! si j�avais ici un astrolabe pour prendre la hauteur du p�le, je te dirais les lieues que nous avons faites; mais en v�rit�, si je m�y connais un peu, nous avons pass� d�j�, ou nous allons passer bient�t la ligne �quinoxiale, qui s�pare et coupe � �gale distance les deux p�les oppos�s.</p><empty-line/><p>��Et quand nous serons arriv�s � cette ligne que dit Votre Gr�ce, demanda Sancho, combien aurons-nous fait de chemin?</p><empty-line/><p>��Beaucoup, r�pliqua don Quichotte; car de trois cent soixante degr�s que contient le globe aqueux et terrestre, selon le comput de Ptol�m�e, le plus grand cosmographe que l�on connaisse, nous aurons fait juste la moiti�, une fois arriv�s � cette ligne que j�ai dite.</p><empty-line/><p id="_ftnref183">��Pardieu, s��cria Sancho, vous prenez � t�moignage une gentille personne; l�homme qui pue comme quatre <a type="note" l:href="#_ftn183">[183]</a>, ou quelque chose d�approchant.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte sourit � l�interpr�tation que donnait Sancho du comput du cosmographe Ptol�m�e. Il lui dit:</p><empty-line/><p>�Tu sauras, Sancho, que les Espagnols et ceux qui s�embarquent � Cadix pour aller aux Indes orientales regardent comme un des signes qui leur font comprendre qu�ils ont pass� la ligne �quinoxiale que les poux meurent sur tous ceux qui sont dans le vaisseau, et qu�on n�en trouverait pas un seul sur le b�timent, le pay�t-on au poids de l�or. Ainsi donc, Sancho, tu peux promener la main sur une de tes cuisses; si tu rencontres quelque �tre vivant, nous sortirons de notre doute; sinon, c�est que nous aurons pass� la ligne.</p><empty-line/><p>��Je ne crois rien de tout cela, r�pondit Sancho; mais je ferai pourtant ce que Votre Gr�ce m�ordonne, bien que je ne con�oive pas trop la n�cessit� de faire ces exp�riences, car je vois de mes propres yeux que nous ne sommes pas � cinq toises du rivage, et que nous n�avons pas descendu deux toises plus bas que ces pauvres b�tes. Voil� Rossinante et le grison dans le m�me endroit o� nous les avons laiss�s, et, prenant la mesure comme je la prends, je jure Dieu que nous n�avan�ons point au pas d�une fourmi.</p><empty-line/><p>��Fais, Sancho, dit don Quichotte; fais la v�rification que je t�ai dite, et ne t�embarrasse pas d�autre chose. Tu ne sais pas un mot de ce que sont les colures, les lignes, les parall�les, les zodiaques, les �cliptiques, les p�les, les solstices, les �quinoxes, les plan�tes, les signes, les degr�s, les mesures dont se composent la sph�re c�leste et la sph�re terrestre. Si tu connaissais toutes ces choses, ou m�me une partie, tu verrais clairement combien de parall�les nous avons coup�s, combien de signes nous avons parcourus, combien de constellations nous laissons derri�re nous. Mais, je le r�p�te, t�te-toi, cherche partout, car j�imagine que tu es plus propre et plus net � cette heure qu�une feuille de papier blanc.�</p><empty-line/><p>Sancho se t�ta donc, et, baissant tout doucement la main sous le pli du jarret gauche, il releva la t�te, regarda son seigneur, et dit:</p><empty-line/><p>�Ou l�exp�rience est fausse, ou nous ne sommes pas arriv�s � l�endroit que dit Votre Gr�ce, ni m�me � bien des lieues de l�.</p><empty-line/><p>��Comment donc! demanda don Quichotte, est-ce que tu as trouv� quelqu�un?</p><empty-line/><p>��Et m�me quelques-uns�, r�pondit Sancho; puis, secouant les doigts, il se lava toute la main dans la rivi�re, sur laquelle glissait tranquillement la barque au beau milieu du courant, sans �tre pouss�e par aucune intelligence secr�te ni par aucun enchanteur invisible, mais tout bonnement par le cours de l�eau, qui �tait alors doux et paisible.</p><empty-line/><p>En ce moment, ils d�couvrirent un grand moulin qui �tait construit au milieu du fleuve, et don Quichotte l�eut � peine aper�u, qu�il s��cria d�une voix haute:</p><empty-line/><p>�Regarde, ami Sancho, voil� qu�on d�couvre la ville, le ch�teau ou la forteresse o� doit �tre quelque chevalier opprim�, quelque reine, infante ou princesse violent�e, au secours desquels je suis amen� ici.</p><empty-line/><p>��Quelle diable de ville, de forteresse ou de ch�teau dites-vous l�, seigneur? r�pondit Sancho. Ne voyez-vous pas que c�est un moulin � eau, b�ti sur la rivi�re, un moulin � moudre le bl�?</p><empty-line/><p>��Tais-toi, Sancho, s��cria don Quichotte; bien que cela ait l�air d�un moulin, ce n�en est pas un. Ne t�ai-je pas dit d�j� que les enchantements transforment les choses, et les font sortir de leur �tat naturel? Je ne veux pas dire qu�ils les transforment r�ellement d�un �tre en un autre, mais qu�ils les font para�tre autres choses, comme l�exp�rience l�a prouv� dans la transformation de Dulcin�e, unique refuge de mes esp�rances.�</p><empty-line/><p>Tandis qu�ils parlaient ainsi, la barque, ayant gagn� le milieu du courant de la rivi�re, commen�a � descendre avec moins de lenteur qu�auparavant. Les meuniers du moulin, qui virent venir au cours de l�eau cette barque, pr�te � s�engouffrer sous les roues, sortirent en grand nombre avec de longues perches pour l�arr�ter, et, comme ils avaient le visage et les habits couverts de farine, ils ne ressemblaient pas mal � une apparition de fant�mes. Ils criaient de toutes leurs forces:</p><empty-line/><p>�Diables d�hommes, o� allez-vous donc? �tes-vous d�sesp�r�s? voulez-vous vous noyer et vous mettre en pi�ces sous ces roues?</p><empty-line/><p>��Ne te l�ai-je pas dit, Sancho, s��cria don Quichotte, que nous sommes arriv�s o� je dois montrer jusqu�o� peut s��tendre la valeur de mon bras? Regarde combien de f�lons et de malandrins sortent � ma rencontre, combien de monstres s�avancent contre moi, combien de spectres viennent nous �pouvanter de leurs faces hideuses. Eh bien, vous allez voir, sc�l�rats insignes.�</p><empty-line/><p>Aussit�t il se mit debout dans la barque, et commen�a de tous ses poumons � menacer les meuniers.</p><empty-line/><p>�Canaille mal n�e et plus mal conseill�e, leur criait-il, rendez la libert� et le libre arbitre � la personne que vous tenez en prison dans votre forteresse, haute ou basse, de quelque rang et qualit� qu�elle soit; je suis don Quichotte de la Manche, surnomm� le <emphasis>chevalier des Lions, </emphasis>� qui il est r�serv�, par l�ordre souverain des cieux, de donner heureuse issue � cette aventure.�</p><empty-line/><p>En achevant ces mots, il mit l��p�e � la main, et commen�a d�escrimer dans l�air contre les meuniers, lesquels entendant, mais ne comprenant pas ces extravagances, allong�rent leurs perches pour retenir la barque qui allait entrer dans le biez du moulin. Sancho s��tait jet� � genoux, priant d�votement le ciel de le tirer d�un si manifeste p�ril, comme le firent en effet l�adresse et l�agilit� des meuniers, qui arr�t�rent la barque en lui opposant leurs b�tons. Mais pourtant ils ne purent si bien y r�ussir qu�ils ne fissent chavirer la barque et tomber don Quichotte et Sancho au milieu de la rivi�re. Bien en prit � don Quichotte de savoir nager comme un canard, quoique le poids de ses armes le f�t deux fois aller au fond, et, si les meuniers ne se fussent jet�s � l�eau pour les tirer l�un et l�autre, par les pieds, par la t�te, on aurait pu dire d�eux: �Ici fut Troie.� Quand ils furent d�pos�s � terre, plus tremp�s que morts de soif, Sancho se jeta � deux genoux, et les mains jointes, les yeux lev�s au ciel, il pria Dieu, dans une longue et d�vote oraison, de le d�livrer d�sormais des t�m�rit�s et des entreprises de son seigneur.</p><empty-line/><p>En ce moment arriv�rent les p�cheurs, ma�tres de la barque, que les roues du moulin avaient mise en pi�ces; la voyant bris�e, ils saut�rent sur Sancho pour le d�shabiller, et demand�rent � don Quichotte de payer le d�g�t. Celui-ci avec un sang-froid, et comme si rien ne lui f�t arriv�, dit aux meuniers et aux p�cheurs qu�il payerait tr�s-volontiers la barque, sous la condition qu�on lui rem�t, en pleine libert�, la personne ou les personnes qui g�missaient opprim�es dans ce ch�teau.</p><empty-line/><p>�De quelles personnes et de quel ch�teau parles-tu, homme sans cervelle? demanda l�un des meuniers; veux-tu, par hasard, emmener les gens qui viennent moudre du bl� dans ce moulin?</p><empty-line/><p>��Suffit, dit � part soi don Quichotte; ce serait pr�cher dans le d�sert que de vouloir r�duire cette canaille � faire quelque bien sur de simples pri�res. D�ailleurs, dans cette aventure, il a d� se rencontrer deux puissants enchanteurs, dont l�un emp�che ce que l�autre projette. L�un m�a envoy� la barque, l�autre m�a fait faire le plongeon. Que Dieu y porte rem�de, car le monde n�est que machinations oppos�es les unes aux autres, je ne puis rien de plus.�</p><empty-line/><p>Puis, �levant la voix et regardant le moulin, il continua de la sorte: �Amis, qui que vous soyez, qui �tes enferm�s dans cette prison, pardonnez-moi; mon malheur et le v�tre veulent que je ne puisse vous tirer de votre angoisse; c�est sans doute � un autre chevalier que doit �tre r�serv�e cette aventure.�</p><empty-line/><p>Apr�s cela, il entra en arrangement avec les p�cheurs, et paya pour la barque cinquante r�aux, que Sancho d�boursa bien � contre-c�ur.</p><empty-line/><p>�Avec deux sauts de carpe comme celui-l�, dit-il, nous aurons jet� toute notre fortune au fond de l�eau.�</p><empty-line/><p>Les p�cheurs et les meuniers consid�raient, pleins de surprise, ces deux figures si hors de l�usage commun. Ils ne pouvaient comprendre ce que voulaient dire les questions de don Quichotte et les propos qu�il leur adressait. Les tenant tous deux pour fous, ils les laiss�rent, et se retir�rent, les uns dans leur moulin, les autres dans leurs cabanes. Pour don Quichotte et Sancho, ils retourn�rent � leurs b�tes, et rest�rent b�tes comme devant, et voil� la fin qu�eut l�aventure de la barque enchant�e.</p></section><section><title><p id="_Toc106455358">Chapitre XXX</p></title><p><emphasis>De ce qui arriva � don Quichotte avec une belle chasseresse</emphasis></p><empty-line/><p>Le chevalier et l��cuyer rejoignirent leurs b�tes, tristes, l�oreille basse et de mauvaise humeur, principalement Sancho, pour qui c��tait toucher � son �me que de toucher � son argent, car il lui semblait que tout ce qu�il �tait de la bourse, il se l��tait � lui-m�me de la prunelle des yeux. Finalement, sans se dire un mot, ils mont�rent � cheval et s��loign�rent du c�l�bre fleuve, don Quichotte enseveli dans les pens�es de ses amours, et Sancho dans celles de sa fortune � faire, qu�il voyait plus �loign�e que jamais. Tout sot qu�il f�t, il s�apercevait bien que, parmi les actions de son ma�tre, la plupart n��taient que des extravagances. Aussi cherchait-il une occasion de pouvoir, sans entrer en compte et en adieux avec son seigneur, d�camper un beau jour et s�en retourner chez lui. Mais la fortune arrangea les choses bien au rebours de ce qu�il craignait.</p><empty-line/><p id="_ftnref184">Il arriva donc que le lendemain, au coucher du soleil et au sortir d�un bois, don Quichotte jeta la vue sur une verte prairie, au bout de laquelle il aper�ut du monde, et, s��tant approch�, il reconnut que c��taient des chasseurs de haute volerie. <a type="note" l:href="#_ftn184">[184]</a> Il s�approcha encore davantage, et vit parmi eux une dame �l�gante, mont�e sur un palefroi ou haquen�e d�une parfaite blancheur, que paraient des harnais verts et une selle � pommeau d�argent. La dame �tait �galement habill�e de vert, avec tant de go�t et de richesse, qu�elle semblait �tre l��l�gance en personne. Elle portait un faucon sur le poing gauche; ce qui fit comprendre � don Quichotte que c��tait quelque grande dame, et qu�elle devait �tre la ma�tresse de tous ces chasseurs, ce qui �tait vrai. Aussi dit-il � Sancho:</p><empty-line/><p>�Cours, mon fils Sancho, cours, et dis � cette dame du palefroi et du faucon que moi, le <emphasis>Chevalier des Lions</emphasis>, je baise les mains de sa grande beaut�, et que, si Sa Grandeur me le permet, j�irai les lui baiser moi-m�me, et la servir en tout ce que mes forces me permettent de faire, en tout ce que m�ordonnera Son Altesse. Et prends garde, Sancho, � ce que tu vas dire; ne t�avise pas de coudre quelque proverbe � ta fa�on dans ton ambassade.</p><empty-line/><p>��Pardieu, vous avez trouv� le couseur! r�pondit Sancho; � quoi bon l�avis? Est-ce que c�est la premi�re fois en cette vie que je porte des ambassades � de hautes et puissantes dames?</p><empty-line/><p>��Si ce n�est celle que tu as port�e � ma dame Dulcin�e du Toboso, reprit don Quichotte, je ne sache pas que tu en aies port� d�autres, au moins depuis que tu es � mon service.</p><empty-line/><p>��C�est vrai, r�pondit Sancho; mais du bon payeur les gages sont toujours pr�ts, et en maison fournie la nappe est bient�t mise. Je veux dire qu�il n�est pas besoin de me donner des avertissements, car je sais un peu de tout, et suis un peu propre � tout.</p><empty-line/><p>��Je le crois, Sancho, dit don Quichotte; va donc, � la bonne heure, et que Dieu te conduise.�</p><empty-line/><p>Sancho partit comme un trait, mettant l��ne au grand trot, et arriva bient�t pr�s de la belle chasseresse. Il descendit de son b�t, se mit � deux genoux devant elle, et lui dit:</p><empty-line/><p>�Belle et noble dame, ce chevalier qu�on aper�oit l�-bas, appel� le <emphasis>chevalier des Lions, </emphasis>est mon ma�tre, et moi je suis son �cuyer, qu�on appelle en sa maison Sancho Panza. Le susdit <emphasis>chevalier des Lions, </emphasis>qu�on appelait, il n�y a pas longtemps, celui de <emphasis>la Triste-Figure</emphasis><emphasis>, </emphasis>m�envoie demander � Votre Grandeur qu�elle daigne et veuille bien lui permettre que, sous votre bon plaisir et consentement, il vienne mettre en �uvre son d�sir, qui n�est autre, suivant ce qu�il dit et ce que je pense, que de servir votre haute fauconnerie et incomparable beaut�. En lui donnant cette permission, Votre Seigneurie fera une chose qui tournera � son profit, tandis que mon ma�tre en recevra grande faveur et grand contentement.</p><empty-line/><p>��Assur�ment, bon �cuyer, r�pondit la dame, vous avez rempli votre ambassade avec toutes les formalit�s qu�exigent de pareils messages. Levez-vous de terre, car il n�est pas juste que l��cuyer d�un aussi grand chevalier que celui de la <emphasis>Triste-Figure</emphasis><emphasis>, </emphasis>dont nous savons ici beaucoup de nouvelles, reste sur ses genoux. Levez-vous, ami, et dites � votre seigneur qu�il soit le bienvenu, et que nous nous offrons � son service, le duc mon �poux et moi, dans une maison de plaisance que nous avons pr�s d�ici.�</p><empty-line/><p>Sancho se releva, non moins surpris des attraits de la belle dame que de son excessive courtoisie, et surtout de lui avoir entendu dire qu�elle savait des nouvelles de son seigneur le <emphasis>chevalier </emphasis>de <emphasis>la Triste-Figure</emphasis><emphasis>, </emphasis>qu�elle n�avait point appel� le <emphasis>chevalier des Lions, s</emphasis>ans doute parce qu�il s��tait donn� trop r�cemment ce nom-l�.</p><empty-line/><p id="_ftnref185">�Dites-moi, fr�re �cuyer, lui demanda la duchesse (dont on n�a jamais su que le titre, mais dont le nom est encore ignor� <a type="note" l:href="#_ftn185">[185]</a>), dites-moi, n�est-ce pas de ce chevalier votre ma�tre qu�il circule une histoire imprim�e? N�est-ce pas lui qui s�appelle <emphasis>l�ing�nieux hidalgo don Quichotte de la Manche, </emphasis>et n�a-t-il point pour dame de son �me une certaine Dulcin�e du Toboso?</p><empty-line/><p>��C�est lui-m�me, madame, r�pondit Sancho, et ce sien �cuyer, qui figure ou doit figurer dans cette histoire, qu�on appelle Sancho Panza, c�est moi, pour vous servir, � moins qu�on ne m�ait chang� en nourrice, je veux dire qu�on ne m�ait chang� � l�imprimerie.</p><empty-line/><p>��Tout cela me r�jouit fort, dit la duchesse. Allez, fr�re Panza, dites � votre seigneur qu�il soit le bienvenu dans mes terres, et qu�il ne pouvait rien m�arriver qui me donn�t plus de satisfaction que sa pr�sence.�</p><empty-line/><p>Avec une aussi agr�able r�ponse, Sancho retourna plein de joie pr�s de son ma�tre, auquel il rapporta tout ce que lui avait dit la grande dame, dont il �levait au ciel, dans ses termes rustiques, la beaut� merveilleuse, la gr�ce et la courtoisie. Don Quichotte se mit gaillardement en selle, s�affermit bien sur ses �triers, arrangea sa visi�re, donna de l��peron � Rossinante, et, prenant un air d�gag�, alla baiser les mains � la duchesse, laquelle avait fait appeler le duc son mari, et lui racontait, pendant que don Quichotte s�avan�ait � leur rencontre, l�ambassade qu�elle venait de recevoir. Tous deux avaient lu la premi�re partie de cette histoire, et connaissaient par elle l�extravagante humeur de don Quichotte. Aussi l�attendaient-ils avec une extr�me envie de le conna�tre, dans le dessein de se pr�ter � son humeur, d�aborder en tout ce qu�il leur dirait, enfin de le traiter en chevalier errant tous les jours qu�il passerait aupr�s d�eux, avec toutes les c�r�monies usit�es dans les livres de chevalerie, qu�ils avaient lus en grand nombre, car ils en �taient tr�s-friands.</p><empty-line/><p>En ce moment parut don Quichotte, la visi�re haute, et, comme il fit mine de mettre pied � terre, Sancho se h�ta d�aller lui tenir l��trier. Mais il fut si malchanceux qu�en descendant du grison, il se prit un pied dans la corde du b�t, de telle fa�on qu�il ne lui fut plus possible de s�en d�p�trer, et qu�il y resta pendu, ayant la bouche et la poitrine par terre. Don Quichotte, qui n�avait pas l�habitude de descendre de cheval sans qu�on lui t�nt l��trier, pensant que Sancho �tait d�j� venu le lui prendre, se jeta bas de tout le poids de son corps, emportant avec lui la selle de Rossinante, qui sans doute �tait mal sangl�, si bien que la selle et lui tomb�rent ensemble par terre, non sans grande honte de sa part, et mille mal�dictions qu�il donnait entre ses dents au pauvre Sancho, qui avait encore le pied dans l�entrave. Le duc envoya ses chasseurs au secours du chevalier et de l��cuyer. Ceux-ci relev�rent don Quichotte, qui, tout maltrait� de sa chute, clopinant et comme il put, allait s�agenouiller devant Leurs Seigneuries; mais le duc ne voulut pas y consentir; au contraire, il descendit aussi de cheval, et fut embrasser don Quichotte.</p><empty-line/><p>�Je regrette, lui dit-il, seigneur <emphasis>chevalier de la Triste-Figure, </emphasis>que la premi�re figure que fasse Votre Gr�ce sur mes terres soit aussi d�sagr�able qu�on vient de le voir; mais n�gligences d��cuyer sont souvent causes de pires �v�nements.</p><empty-line/><p>��Celui qui me procure l�honneur de vous voir, � valeureux prince, r�pondit don Quichotte, ne peut en aucun cas �tre d�sagr�able, quand m�me ma chute n�aurait fini qu�au fond des ab�mes, car la gloire de vous avoir vu aurait suffi pour m�en tirer et m�en relever. Mon �cuyer, maudit soit-il de Dieu! sait mieux d�lier la langue pour dire des malices, que lier et sangler une selle pour qu�elle tienne bon. Mais, de quelque mani�re que je me trouve, tomb� ou relev�, � pied ou � cheval, je serai toujours � votre service et � celui de madame la duchesse, votre digne compagne, digne souveraine de la beaut� et princesse universelle de la courtoisie.</p><empty-line/><p>��Doucement, doucement, mon seigneur don Quichotte, dit le duc; l� o� r�gne madame do�a Dulcin�e du Toboso, il n�est pas juste de louer d�autres attraits.�</p><empty-line/><p>En ce moment Sancho s��tait d�barrass� du lacet, et se trouvant pr�s de l�, il prit la parole avant que son ma�tre r�pond�t:</p><empty-line/><p>�On ne peut nier, dit-il, que madame Dulcin�e du Toboso ne soit extr�mement belle, et j�en jurerais par serment; mais o� l�on y pense le moins saute le li�vre, et j�ai ou� dire que ce qu�on appelle la nature est comme un potier qui fait des vases de terre. Celui qui fait un beau vase peut bien en faire deux, trois et cent. Si je dis cela, c�est qu�en bonne foi de Dieu madame la duchesse n�a rien � envier � notre ma�tresse madame Dulcin�e du Toboso.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte, se tournant alors vers la duchesse, lui dit:</p><empty-line/><p>�Il faut que Votre Grandeur s�imagine que jamais au monde chevalier errant n�eut un �cuyer plus grand parleur et plus agr�able plaisant que le mien, et il prouvera la v�rit� de ce que je dis, si Votre Haute Excellence veut bien me garder quelques jours � son service.�</p><empty-line/><p>La duchesse r�pondit:</p><empty-line/><p>�De ce que le bon Sancho soit plaisant, je l�en estime davantage, car c�est signe qu�il est spirituel. Les bons mots, les saillies, le fin badinage ne sont point, comme Votre Gr�ce le sait parfaitement, seigneur don Quichotte, le partage des esprits lourds et grossiers; et, puisque le bon Sancho est rieur et plaisant, je le tiens d�sormais pour homme d�esprit.</p><empty-line/><p>��Et bavard, ajouta don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Tant mieux, reprit le duc, car beaucoup de bons mots ne se peuvent dire en peu de paroles. Mais, pour que nous ne perdions pas nous-m�mes le temps � parler, marchons, et que le grand <emphasis>chevalier de la Triste-Figure�</emphasis></p><empty-line/><p>��Le chevalier des Lions, doit dire Votre Altesse, interrompit Sancho, car il n�y a plus de triste figure. L�enseigne est celle des Lions.</p><empty-line/><p>��Je dis, poursuivit le duc, que le seigneur <emphasis>chevalier des Lions </emphasis>nous accompagne � un mien ch�teau qui est ici pr�s; il y recevra l�accueil si justement d� � si haute personne, et que la duchesse et moi ne manquons jamais de faire � tous les chevaliers errants qui s�y pr�sentent.�</p><empty-line/><p>Sancho, cependant, avait relev� et sangl� la selle de Rossinante. Don Quichotte �tant remont� sur son coursier, et le duc sur un cheval magnifique, ils mirent la duchesse entre eux deux, et prirent le chemin du ch�teau. La duchesse appela Sancho et le fit marcher � c�t� d�elle, car elle s�amusait beaucoup d�entendre ses saillies bouffonnes. Sancho ne se fit pas prier, et, se m�lant � travers les trois seigneurs, il se mit de quart dans la conversation, au grand plaisir de la duchesse et de son mari, pour qui c��tait une v�ritable bonne fortune d�h�berger dans leur ch�teau un tel chevalier errant et un tel �cuyer parlant.</p></section><section><title><p id="_Toc106455359">Chapitre XXXI</p></title><p><emphasis>Qui traite d�une foule de grandes choses</emphasis></p><empty-line/><p>Sancho ne se sentait pas d�aise de se voir ainsi en privaut� avec la duchesse, se figurant qu�il allait trouver dans ce ch�teau ce qu�il avait d�j� trouv� chez don Diego et chez Basile; et, toujours enclin aux douceurs d�une bonne vie, il prenait par les cheveux, chaque fois qu�elle s�offrait, l�occasion de faire bombance. L�histoire raconte qu�avant qu�ils arrivassent au ch�teau ou maison de plaisance, le duc prit les devants, et donna des ordres � tous ses domestiques sur la mani�re dont ils devaient traiter don Quichotte. D�s que celui-ci parut avec la duchesse aux portes du ch�teau, deux laquais ou palefreniers en sortirent, couverts jusqu�aux pieds d�esp�ces de robes de chambre en satin cramoisi, lesquels, ayant pris don Quichotte entre leurs bras, l�enlev�rent de la selle, et lui dirent:</p><empty-line/><p>�Que Votre Grandeur aille maintenant descendre de son palefroi madame la duchesse.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte ob�it; mais, apr�s force compliments et c�r�monies, apr�s force pri�res et refus, la duchesse l�emporta dans sa r�sistance. Elle ne voulut descendre de son palefroi que dans les bras du duc, disant qu�elle ne se trouvait pas digne de charger un si grand chevalier d�un si inutile fardeau. Enfin, le duc vint lui faire mettre pied � terre, et, quand ils entr�rent dans une vaste cour d�honneur, deux jolies damoiselles s�approch�rent et jet�rent sur les �paules de don Quichotte un long manteau de fine �carlate. Aussit�t toutes les galeries de la cour se couronn�rent des valets de la maison qui disaient � grands cris: �Bienvenue soit la fleur et la cr�me des chevaliers errants!� et qui versaient � l�envi des flacons d�eau de senteur sur don Quichotte et ses illustres h�tes. Tout cela ravissait don Quichotte, et ce jour fut le premier de sa vie o� il se crut et se reconnut chevalier errant v�ritable et non fantastique, en se voyant traiter de la m�me mani�re qu�il avait lu qu�on traitait les chevaliers errants dans les si�cles pass�s.</p><empty-line/><p>Sancho, laissant l� le grison, s��tait cousu aux jupons de la duchesse; et il entra avec elle dans le ch�teau. Mais bient�t, se sentant un remords de conscience de laisser son �ne tout seul, il s�approcha d�une v�n�rable du�gne, qui �tait venue avec d�autres recevoir la duchesse, et lui dit � voix basse:</p><empty-line/><p>�Madame Gonzalez, ou comme on appelle Votre Gr�ce�</p><empty-line/><p id="_ftnref186">��Je m�appelle do�a Rodriguez de Grijalva <a type="note" l:href="#_ftn186">[186]</a>, r�pondit la du�gne; qu�y a-t-il pour votre service, fr�re?</p><empty-line/><p>��Je voudrais, r�pliqua Sancho, que Votre Gr�ce me f�t celle de sortir devant la porte du ch�teau, o� vous trouverez un �ne qui est � moi. Ensuite Votre Gr�ce aura la bont� de le faire mettre ou de le mettre elle-m�me dans l��curie; car le pauvre petit est un peu timide, et, s�il se voit seul, il ne saura plus que devenir.</p><empty-line/><p>��Si le ma�tre est aussi galant homme que le valet, repartit la du�gne, nous avons fait l� une belle trouvaille. Allez, fr�re, � la male heure pour vous et pour qui vous am�ne, et chargez-vous de votre �ne; nous autres du�gnes de cette maison ne sommes pas faites � semblables besognes.</p><empty-line/><p id="_ftnref187">��Eh bien, en v�rit�, r�pondit Sancho, j�ai ou� dire � mon seigneur, qui est au fait des histoires, lorsqu�il racontait celle de Lancelot quand il vint de Bretagne, que les dames prenaient soin de lui et les du�gnes de son bidet <a type="note" l:href="#_ftn187">[187]</a>, et certes, pour ce qui est de mon �ne, je ne le troquerais pas contre le bidet du seigneur Lancelot.</p><empty-line/><p>��Fr�re, r�pliqua la du�gne, si vous �tes bouffon de votre m�tier, gardez vos bons mots pour une autre occasion; attendez qu�ils semblent tels et qu�on vous les paye, car de moi vous ne tirerez rien qu�une figue.</p><empty-line/><p>��Elle sera du moins bien m�re, repartit Sancho, pour peu qu�en fait d�ann�es elle gagne le point sur Votre Gr�ce.</p><empty-line/><p>��Fils de coquine! s��cria la du�gne tout enflamm�e de col�re, si je suis vieille ou non, c�est � Dieu que j�en rendrai compte, et non pas � vous, rustre, manant, mangeur d�ail!�</p><empty-line/><p>Cela fut dit d�une voix si haute que la duchesse l�entendit; elle tourna la t�te, et, voyant la du�gne tout agit�e avec les yeux rouges de fureur, elle lui demanda contre qui elle en avait.</p><empty-line/><p>�J�en ai, r�pondit la du�gne, contre ce brave homme, qui m�a demand� tr�s-instamment d�aller mettre � l��curie un sien �ne qui est � la porte du ch�teau, me citant pour exemple que cela s��tait fait je ne sais o�, que des dames pansaient un certain Lancelot et des du�gnes son bidet; puis, pour finir et par-dessus le march�, il m�a appel� vieille.</p><empty-line/><p>��Oh! voil� ce que j�aurais pris pour affront, s��cria la duchesse, plus que tout ce qu�on aurait pu me dire.�</p><empty-line/><p>Et, se tournant vers Sancho:</p><empty-line/><p>�Prenez garde, ami Sancho, lui dit-elle, que do�a Rodriguez est encore toute jeune, et que ces longues coiffes que vous lui voyez, elle les porte plut�t � cause de l�autorit� de sa charge et de l�usage qui le veut ainsi, qu�� cause des ann�es.</p><empty-line/><p>��Qu�il ne me reste pas une heure � vivre, r�pondit Sancho, si je l�ai dit dans cette intention; oh! non; si j�ai parl� de la sorte, c�est que ma tendresse est si grande pour mon �ne, que je ne croyais pas pouvoir le recommander � une personne plus charitable que madame do�a Rodriguez.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte, qui entendait tout cela, ne put s�emp�cher de dire:</p><empty-line/><p>�Sont-ce l�, Sancho, des sujets de conversation pour un lieu tel que celui-ci?</p><empty-line/><p>��Seigneur, r�pondit Sancho, chacun parle de la n�cessit� o� il se trouve quand il la sent. Ici je me suis souvenu du grison, et ici j�ai parl� de lui; et si je m�en fusse souvenu � l��curie, c�est l� que j�en aurais parl�.</p><empty-line/><p>��Sancho est dans le vrai et le certain, ajouta le duc, et je ne vois rien � lui reprocher. Quant au grison, il aura sa ration � bouche que veux-tu; et que Sancho perde tout souci; on traitera son �ne comme lui-m�me.�</p><empty-line/><p>Au milieu de ces propos, qui divertissaient tout le monde, hors don Quichotte, on arriva aux appartements du haut, et l�on fit entrer don Quichotte dans une salle orn�e de riches tentures d�or et de brocart. Six demoiselles vinrent le d�sarmer et lui servir de pages, toutes bien averties par le duc et la duchesse de ce qu�elles devaient faire, et bien instruites sur la mani�re dont il fallait traiter don Quichotte, pour qu�il s�imagin�t et reconn�t qu�on le traitait en chevalier errant.</p><empty-line/><p>Une fois d�sarm�, don Quichotte resta avec ses �troits hauts-de-chausses et son pourpoint de chamois, sec, maigre, allong�, les m�choires serr�es et les joues si creuses qu�elles se baisaient l�une l�autre dans la bouche; figure telle que, si les demoiselles qui le servaient n�eussent pas eu grand soin de retenir leur gaiet�, suivant les ordres expr�s qu�elles en avaient re�us de leurs seigneurs, elles seraient mortes de rire. Elles le pri�rent de se d�shabiller pour qu�on lui pass�t une chemise; mais il ne voulut jamais y consentir, disant que la d�cence ne seyait pas moins que la valeur aux chevaliers errants. Toutefois il demanda qu�on donn�t la chemise � Sancho, et, s��tant enferm� avec lui dans une chambre o� se trouvait un lit magnifique, il se d�shabilla, et passa la chemise. D�s qu�il se vit seul avec Sancho:</p><empty-line/><p>�Dis-moi, lui dit-il, bouffon nouveau et imb�cile de vieille date, trouves-tu bien d�outrager et de d�shonorer une du�gne aussi v�n�rable, aussi digne de respect que l�est celle-l�? �tait-ce bien le moment de te souvenir du grison? ou sont-ce des seigneurs capables de laisser manquer les b�tes, quand ils traitent les ma�tres avec tant de magnificence? Au nom de Dieu, Sancho, corrige-toi, et ne montre pas la corde � ce point qu�on vienne � s�apercevoir que tu n�es tissu que d�une toile rude et grossi�re. Prends donc garde, p�cheur endurci, que le seigneur est tenu d�autant plus en estime qu�il a des serviteurs plus honorables et mieux n�s, et qu�un des plus grands avantages qu�ont les princes sur les autres hommes, c�est d�avoir � leur service des gens qui valent autant qu�eux. N�aper�ois-tu point, esprit �troit et d�sesp�rant, qu�en voyant que tu es un rustre grossier et un m�chant diseur de balivernes, on pensera que je suis quelque hobereau de colombier, ou quelque chevalier d�industrie? Non, non, ami Sancho; fuis ces �cueils, fuis ces dangers; celui qui se fait beau parleur et mauvais plaisant tr�buche au premier choc, et tombe au r�le de mis�rable bouffon. Retiens ta langue, �pluche et rumine tes paroles avant qu�elles te sortent de la bouche, et fais attention que nous sommes arriv�s en lieu tel, qu�avec l�aide de Dieu et la valeur de mon bras, nous devons en sortir avantag�s, comme on dit, du tiers et du quart, en renomm�e et en fortune.�</p><empty-line/><p>Sancho promit tr�s-sinc�rement � son ma�tre de se coudre la bouche, ou de se mordre la langue plut�t que de dire un mot qui ne f�t pas � propos et m�rement consid�r�, comme il le lui ordonnait.</p><empty-line/><p>�Vous pouvez, ajouta-t-il, perdre � cet �gard tout souci; ce ne sera jamais par moi qu�on d�couvrira qui nous sommes.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte, cependant, acheva de s�habiller; il mit son baudrier et son �p�e, jeta sur ses �paules le manteau d��carlate, ajusta sur sa t�te une <emphasis>montera </emphasis>de satin vert que lui avaient donn�e les demoiselles, et, par� de ce costume, il entra dans la grande salle, o� il trouva les m�mes demoiselles, rang�es sur deux files, autant d�un c�t� que de l�autre, et toutes portant des flacons d�eau de senteur, qu�elles lui vers�rent sur les mains avec force r�v�rences et c�r�monies.</p><empty-line/><p id="_ftnref188">Bient�t arriv�rent douze pages, ayant � leur t�te le ma�tre d�h�tel, pour le conduire � la table o� l�attendaient les ma�tres du logis. Ils le prirent au milieu d�eux, et le men�rent, plein de pompe et de majest�, dans une autre salle, o� l�on avait dress� une table somptueuse, avec quatre couverts seulement. Le duc et la duchesse s�avanc�rent jusqu�� la porte de la salle pour le recevoir; ils �taient accompagn�s d�un grave eccl�siastique, de ceux qui gouvernent les maisons des grands seigneurs; de ceux qui, n��tant pas n�s grands seigneurs, ne sauraient apprendre � ceux qui le sont comment ils doivent l��tre; de ceux qui veulent que la grandeur des grands se mesure � la petitesse de leur esprit; de ceux enfin qui, voulant instruire ceux qu�ils gouvernent � r�duire leurs lib�ralit�s, les font para�tre mesquins et mis�rables <a type="note" l:href="#_ftn188">[188]</a>. De ces gens-l� sans doute �tait le grave religieux qui vint avec le duc et la duchesse � la rencontre de don Quichotte. Ils se firent mille courtoisies mutuelles, et finalement ayant plac� don Quichotte entre eux, ils all�rent s�asseoir � la table. Le duc offrit le haut bout � don Quichotte, et, bien que celui-ci le refus�t d�abord, les instances du duc furent telles qu�il dut � la fin l�accepter. L�eccl�siastique s�assit en face du chevalier, le duc et la duchesse aux deux c�t�s de la table. � tout cela Sancho se trouvait pr�sent, stup�fait, �bahi des honneurs que ces princes rendaient � son ma�tre. Quand il vit les c�r�monies et les pri�res qu�adressait le duc � don Quichotte pour le faire asseoir au haut bout de la table, il prit la parole:</p><empty-line/><p>�Si Vos Gr�ces, dit-il, veulent bien m�en donner la permission, je leur conterai une histoire qui est arriv�e dans mon village � propos des places � table.�</p><empty-line/><p>� peine Sancho eut-il ainsi parl�, que don Quichotte trembla de tout son corps, persuad� qu�il allait dire quelque sottise. Sancho le regarda, le comprit, et lui dit:</p><empty-line/><p>�Ne craignez pas que je m�oublie, mon seigneur, ni que je dise une chose qui ne vienne pas juste � point. Je n�ai pas encore perdu la m�moire des conseils que Votre Gr�ce me donnait tout � l�heure sur ce qui est de parler peu ou prou, bien ou mal.</p><empty-line/><p>��Je ne me souviens de rien, r�pondit don Quichotte; dis ce que tu voudras, pourvu que tu le dises vite.</p><empty-line/><p>��Ce que je veux dire, reprit Sancho, est si bien la v�rit� pure, que mon seigneur don Quichotte ici pr�sent ne me laissera pas mentir.</p><empty-line/><p>��Que m�importe? r�pliqua don Quichotte; mens, Sancho, tant qu�il te plaira, ce n�est pas moi qui t�en emp�cherai; seulement prends garde � ce que tu vas dire.</p><empty-line/><p>��J�y ai si bien pris garde et si bien regard�, repartit Sancho, qu�on peut dire cette fois que celui qui sonne les cloches est en s�ret�, et c�est ce qu�on va voir � l��uvre.</p><empty-line/><p>��Il me semble, interrompit don Quichotte, que Vos Seigneuries feraient bien de faire chasser d�ici cet imb�cile, qui dira mille stupidit�s.</p><empty-line/><p>��Par la vie du duc, dit la duchesse, Sancho ne me quittera pas d�un pas. Je l�aime beaucoup, car je sais qu�il est tr�s-spirituel.</p><empty-line/><p id="_ftnref189">��Spirituels soient aussi les jours de Votre Saintet�! s��cria Sancho, pour la bonne estime que vous faites de moi, bien que je n�en sois pas digne. Mais voici le conte que je veux conter; Un jour, il arriva qu�un hidalgo de mon village, tr�s-riche et de grande qualit�, car il descendait des Alamos de Medina-del-Campo, lequel avait �pous� do�a Mencia de Qui�on�s, fille de don Alonzo de Mara�on, chevalier de l�ordre de Saint-Jacques qui se noya � l��le de la Herradura <a type="note" l:href="#_ftn189">[189]</a>, pour qui s��leva cette grande querelle qu�il y eut, il y a quelques ann�es, dans notre village, o� se trouva, si je ne me trompe, mon seigneur don Quichotte, et o� fut bless� Tomasillo le garnement, fils de Balbastro le mar�chal� N�est-ce pas vrai, tout cela, seigneur notre ma�tre? dites-le, par votre vie, afin que ces seigneurs ne me prennent pas pour quelque menteur bavard.</p><empty-line/><p>��Jusqu�� pr�sent, dit l�eccl�siastique, je vous tiendrai plut�t pour bavard que pour menteur; plus tard, je ne sais trop ce que je penserai de vous.</p><empty-line/><p>��Tu prends tant de gens � t�moin, Sancho, r�pondit don Quichotte, et tu cites tant d�enseignes, que je ne puis m�emp�cher de convenir que tu dis sans doute la v�rit�. Mais continue, et abr�ge l�histoire, car tu prends le chemin de ne pas finir en deux jours.</p><empty-line/><p>��Qu�il n�abr�ge pas, s��cria la duchesse, s�il veut me faire plaisir, mais qu�il conte son histoire comme il la sait, d�t-il ne pas finir de six jours, car s�il ne met autant � la conter, ce seront les meilleurs jours que j�aurai pass�s de ma vie.</p><empty-line/><p>��Je dis donc, mes bons seigneurs, continua Sancho, que cet hidalgo, que je connais comme mes mains, puisqu�il n�y a pas de ma maison � la sienne une port�e de mousquet, invita � d�ner un laboureur pauvre, mais honn�te homme.</p><empty-line/><p>��Au fait, fr�re, au fait, s��cria le religieux, vous prenez la route de ne pas arriver au bout de votre histoire d�ici � l�autre monde.</p><empty-line/><p>��J�y arriverai bien � mi-chemin, s�il pla�t � Dieu, r�pondit Sancho. Je dis donc que ce laboureur �tant arriv� chez cet hidalgo qui l�avait invit�, que Dieu veuille avoir recueilli son �me, car il est mort � pr�sent, et � telles enseignes qu�il fit, dit-on, une vraie mort d�ange; mais je ne m�y trouvai pas pr�sent, car alors j�avais �t� faire la moisson � Tembl�que.</p><empty-line/><p>��Par votre vie, fr�re, s��cria de nouveau le religieux, revenez vite de Trembl�que, et, sans enterrer votre hidalgo, si vous ne voulez nous enterrer aussi, d�p�chez votre histoire.</p><empty-line/><p>��Le cas est, reprit Sancho, qu��tant tous deux sur le point de se mettre � table il me semble que je les vois � pr�sent mieux que jamais��</p><empty-line/><p>Le duc et la duchesse prenaient grand plaisir au d�plaisir que montrait le bon religieux des pauses et des interruptions que mettait Sancho � conter son histoire, et don Quichotte se consumait dans une rage concentr�e.</p><empty-line/><p>�Je dis donc, reprit Sancho, qu��tant tous deux comme j�ai dit, pr�ts � s�attabler, le laboureur s�opini�trait � ce que l�hidalgo pr�t le haut de la table, et l�hidalgo s�opini�trait �galement � ce que le laboureur le pr�t, disant qu�il fallait faire chez lui ce qu�il ordonnait. Mais le laboureur, qui se piquait d��tre courtois et bien �lev�, ne voulut jamais y consentir, jusqu�� ce qu�enfin l�hidalgo, impatient�, lui mettant les deux mains sur les �paules, le fit asseoir par force, en lui disant: �Asseyez-vous, lourdaud; quelque part que je me place, je tiendrai toujours votre haut bout.� Voil� mon histoire, et je crois, en v�rit�, qu�elle ne vient pas si mal � propos.�</p><empty-line/><p id="_ftnref190">Don Quichotte rougit, p�lit, prit toutes sortes de couleurs, qui sur son teint brun semblaient lui jasper le visage. Le duc et la duchesse continrent leur envie de rire pour que don Quichotte n�achev�t point d��clater, car ils avaient compris la malice de Sancho; et, pour changer d�entretien, afin que Sancho ne se lan��t point dans d�autres sottises, la duchesse demanda � don Quichotte quelles nouvelles il avait de madame Dulcin�e, et s�il lui avait envoy� ces jours pass�s quelque pr�sent de g�ants ou de malandrins <a type="note" l:href="#_ftn190">[190]</a>, car il ne pouvait manquer d�en avoir vaincu plusieurs.</p><empty-line/><p>�Madame, r�pondit don Quichotte, mes disgr�ces, bien qu�elles aient eu un commencement, n�auront jamais de fin. Des g�ants, j�en ai vaincu; des f�lons et des malandrins, je lui en ai envoy�; mais o� pouvaient-ils la trouver, puisqu�elle est enchant�e et chang�e en la plus laide paysanne qui se puisse imaginer?</p><empty-line/><p>��Je n�y comprends rien, interrompit Sancho Panza; � moi elle me semble la plus belle cr�ature du monde. Au moins, pour la l�g�ret� et la cabriole, je sais bien qu�elle en revendrait � un danseur de corde. En bonne foi de Dieu, madame la duchesse, elle vous saute de terre sur une bourrique, comme le ferait un chat.</p><empty-line/><p>��L�avez-vous vue enchant�e, Sancho? demanda le duc.</p><empty-line/><p>��Comment, si je l�ai vue! r�pondit Sancho; et qui diable, si ce n�est moi, a donn� le premier dans l�histoire de l�enchantement? elle est, pardieu, aussi enchant�e que mon p�re.�</p><empty-line/><p>L�eccl�siastique, qui entendait parler de g�ants, de malandrins, d�enchantements, finit par se douter que ce nouveau venu pourrait bien �tre ce don Quichotte de la Manche dont le duc lisait habituellement l�histoire, chose qu�il lui avait plusieurs fois reproch�e, disant qu�il �tait extravagant de lire de telles extravagances. Quand il se fut assur� que ce qu�il soup�onnait �tait la v�rit�, il se tourna plein de col�re vers le duc:</p><empty-line/><p>�Votre Excellence, monseigneur, lui dit-il, aura un jour � rendre compte � Notre-Seigneur de ce que fait ce pauvre homme. Ce don Quichotte, ou don Nigaud, ou comme il s�appelle, ne doit pas �tre, � ce que j�imagine, aussi fou que Votre Excellence veut qu�il le soit, en lui fournissant des occasions de l�cher la bride � ses impertinences et � ses lubies.�</p><empty-line/><p>Puis, adressant la parole � don Quichotte, il ajouta:</p><empty-line/><p>�Et vous, t�te � l�envers, qui vous a fourr� dans la cervelle que vous �tes chevalier errant, que vous vainquez des g�ants et arr�tez des malandrins? Allez, et que Dieu vous conduise; retournez � votre maison, �levez vos enfants, si vous en avez, prenez soin de votre bien, et cessez de courir le monde comme un vagabond, bayant aux corneilles, et pr�tant � rire � tous ceux qui vous connaissent et ne vous connaissent pas. O� diable avez-vous donc trouv� qu�il y e�t ou qu�il y ait � cette heure des chevaliers errants? O� donc y a-t-il des g�ants en Espagne, ou des malandrins dans la Manche? O� donc y a-t-il des Dulcin�es enchant�es, et tout ce ramas de simplicit�s qu�on raconte de vous?�</p><empty-line/><p>Don Quichotte avait �cout� dans une silencieuse attention les propos de ce v�n�rable personnage. Mais voyant qu�enfin il se taisait, sans respect pour ses illustres h�tes, l�air mena�ant et le visage enflamm� de col�re, il se leva tout debout, et s��cria� Mais cette r�ponse m�rite bien un chapitre � part.</p></section><section><title><p id="_Toc106455360">Chapitre XXXII</p></title><p><emphasis>De la r�ponse que fit don Quichotte � son censeur ainsi que d�autres graves et gracieux �v�nement</emphasis></p><empty-line/><p>S��tant donc lev� tout debout et tremblant des pieds � la t�te comme un �pileptique, don Quichotte s��cria d�une voix �mue et pr�cipit�e:</p><empty-line/><p>�Le lieu o� je suis, la pr�sence des personnages devant qui je me trouve, le respect que j�eus et que j�aurai toujours pour le caract�re dont Votre Gr�ce est rev�tue, encha�nent les mains � mon juste ressentiment. Ainsi donc, pour ce que je viens de dire, et pour savoir ce que tout le monde sait, que les armes des gens de robe sont les m�mes que celles de la femme, c�est-�-dire la langue, j�entrerai avec la mienne en combat �gal avec Votre Gr�ce, de qui l�on devait attendre plut�t de bons conseils que des reproches infamants. Les remontrances saintes et bien intentionn�es exigent d�autres circonstances, et demandent d�autres formes. Du moins, me reprendre ainsi en public, et avec tant d�aigreur, cela passe toutes les bornes de la juste r�primande, qui sied mieux s�appuyant sur la douceur que sur l��pret�; et ce n�est pas bien, n�ayant aucune connaissance du p�ch� que l�on censure, d�appeler le p�cheur, sans plus de fa�on, extravagant et imb�cile. Mais dites-moi, pour laquelle des extravagances que vous m�avez vu faire me bl�mez-vous, me condamnez-vous, me renvoyez-vous gouverner ma maison, et prendre soin de ma femme et de mes enfants, sans savoir si j�ai des enfants et une femme? N�y a-t-il autre chose � faire que de s�introduire � tort et � travers dans les maisons d�autrui pour en gouverner les ma�tres? et faut-il, quand on s�est �lev� dans l��troite enceinte de quelque pensionnat, sans avoir jamais vu plus de monde que n�en peuvent contenir vingt ou trente lieues de district, se m�ler d�embl�e de donner des lois � la chevalerie et de juger les chevaliers errants? Est-ce, par hasard, une vaine occupation, est-ce un temps mal employ� que celui que l�on consacre � courir le monde, non point pour en chercher les douceurs, mais bien les �pines, au travers desquelles les gens de bien montent s�asseoir � l�immortalit�? Si j��tais tenu pour imb�cile par les gentilshommes, par les gens magnifiques, g�n�reux, de haute naissance, ah! j�en ressentirais un irr�parable affront; mais que des p�dants, qui n�ont jamais foul� les routes de la chevalerie, me tiennent pour insens�, je m�en ris comme d�une obole. Chevalier je suis, et chevalier je mourrai, s�il pla�t au Tr�s-Haut. Les uns suivent le large chemin de l�orgueilleuse ambition; d�autres, celui de l�adulation basse et servile; d�autres encore, celui de l�hypocrisie trompeuse; et quelques-uns enfin, celui de la religion sinc�re. Quant � moi, pouss� par mon �toile, je marche dans l��troit sentier de la chevalerie errante, m�prisant, pour exercer cette profession, la fortune, mais non point l�honneur. J�ai veng� des injures, redress� des torts, ch�ti� des insolences, vaincu des g�ants, affront� des monstres et des fant�mes. Je suis amoureux, uniquement parce qu�il est indispensable que les chevaliers errants le soient; et l��tant, je ne suis pas des amoureux d�r�gl�s, mais des amoureux continents et platoniques. Mes intentions sont toujours dirig�es � bonne fin, c�est-�-dire � faire du bien � tous, � ne faire du mal � personne. Si celui qui pense ainsi, qui agit ainsi, qui s�efforce de mettre tout cela en pratique, m�rite qu�on l�appelle nigaud, je m�en rapporte � Vos Grandeurs, excellents duc et duchesse.</p><empty-line/><p>��Bien, pardieu, bien! s��cria Sancho. Ne dites rien de plus pour votre d�fense, mon seigneur et ma�tre; car il n�y a rien de plus � dire, rien de plus � penser, rien de plus � soutenir dans le monde. D�ailleurs, puisque ce seigneur a ni�, comme il l�a fait, qu�il y ait eu et qu�il y ait des chevaliers errants, qu�y a-t-il d��tonnant qu�il ne sache pas un mot des choses qu�il a dites?</p><empty-line/><p>��Seriez-vous par hasard, fr�re, demanda l�eccl�siastique, ce Sancho Panza dont on parle, � qui votre ma�tre a promis une �le?</p><empty-line/><p>��Oui, certes, je le suis, r�pondit Sancho; je suis qui la m�rite aussi bien que tout autre. Je suis de ceux-l�: �R�unis-toi aux bons, et tu deviendras l�un d�eux� et de ceux-l� aussi: �Non avec qui tu nais, mais avec qui tu pais� et de ceux-l� encore: �Qui s�attache � bon arbre en re�oit bonne ombre.� Je me suis attach� � un bon ma�tre, et il y a bien des mois que je vais en sa compagnie, et je deviendrai un autre lui-m�me, avec la permission de Dieu. Vive lui et vive moi! car ni les empires ne lui manqueront � commander, ni � moi les �les � gouverner.</p><empty-line/><p>��Non, assur�ment, ami Sancho, s��cria le duc; et moi, au nom du seigneur don Quichotte, je vous donne le gouvernement d�une �le que j�ai vacante � pr�sent, et non de m�diocre qualit�.</p><empty-line/><p>��Va te mettre � genoux, dit don Quichotte, et baise les pieds � Son Excellence pour la gr�ce qu�elle te fait.�</p><empty-line/><p>Sancho s�empressa d�ob�ir. � cette vue, l�eccl�siastique se leva de table, plein de d�pit et de col�re.</p><empty-line/><p>�Par l�habit que je porte, s��cria-t-il, je dirais volontiers que Votre Excellence est aussi insens�e que ces p�cheurs. Comment ne seraient-ils pas fous, quand les sages canonisent leurs folies? Que Votre Excellence reste avec eux; tant qu�ils seront dans cette maison, je me tiendrai dans la mienne, et me dispenserai de reprendre ce que je ne puis corriger.�</p><empty-line/><p>L�-dessus, il s�en alla, sans dire ni manger davantage, et sans qu�aucune pri�re p�t le retenir. Il est vrai que le duc ne le pressa pas beaucoup, emp�ch� qu�il �tait par l�envie de rire que lui avait caus�e son impertinente col�re.</p><empty-line/><p>Quand il eut ri tout � son aise, il dit � don Quichotte:</p><empty-line/><p>�Votre Gr�ce, seigneur chevalier des Lions, a r�pondu si hautement, si victorieusement, qu�il ne vous reste rien � relever dans cette injure, qui para�t un affront, mais ne l�est en aucune mani�re; car, de m�me que les femmes ne peuvent outrager, les eccl�siastiques, comme Votre Gr�ce le sait bien, ne le peuvent pas davantage.</p><empty-line/><p>��Cela est vrai, r�pondit don Quichotte, et la cause en est que celui qui ne peut �tre outrag� ne peut outrager personne. Les femmes, les enfants, les pr�tres, ne pouvant se d�fendre m�me s�ils sont offens�s, ne peuvent recevoir d�outrage. Entre l�affront et l�offense il y a, en effet, cette diff�rence-ci, comme Votre Excellence le sait mieux que moi; l�affront vient de la part de celui qui peut le faire, le fait et le soutient; l�offense peut venir de la part de quiconque, sans causer d�affront. Par exemple, quelqu�un est dans la rue, ne songeant � rien; dix hommes viennent � main arm�e et lui donnent des coups de b�ton; il met l��p�e � la main, et fait son devoir; mais la multitude des ennemis l�emp�che de remplir son intention, qui est de se venger. Celui-l� a re�u une offense, mais pas un affront. Un autre exemple confirmera cette v�rit�; Quelqu�un tourne le dos, un autre arrive par derri�re, et le frappe avec un b�ton; mais, apr�s l�avoir frapp�, il se sauve sans l�attendre. Le premier le poursuit, et ne peut l�attraper. Celui qui a re�u les coups de b�ton a re�u une offense, mais non pas un affront, qui, pour �tre tel, doit �tre soutenu. Si celui qui a donn� les coups, m�me � la d�rob�e, e�t mis l��p�e � la main et f�t rest� de pied ferme, faisant t�te � son ennemi, le battu serait rest� avec une offense et un affront tout � la fois; avec une offense, parce qu�on l�aurait frapp� par trahison; avec un affront, parce que celui qui l�a frapp� aurait soutenu ce qu�il avait fait, sans tourner le dos et de pied ferme. Ainsi, suivant les lois du maudit duel, j�ai pu recevoir une offense, mais non pas un affront. En effet, ni les enfants, ni les femmes ne ressentent un outrage; ils ne peuvent pas fuir, et n�ont aucune raison d�attendre. Il en est de m�me des ministres de la sainte religion, parce que ces trois esp�ces de personnes manquent d�armes offensives et d�fensives. Ainsi, bien qu�ils soient, par droit naturel, oblig�s de se d�fendre, ils ne le sont jamais d�offenser personne. Or donc, bien que j�aie dit tout � l�heure que je pouvais avoir �t� offens�, je dis maintenant que je n�ai pu l��tre en aucune fa�on; car, qui ne peut recevoir d�affront, peut encore moins en faire. Par toutes ces raisons je ne dois pas ressentir, et ne ressens pas, en effet, ceux que j�ai re�us de ce brave homme. Seulement, j�aurais voulu qu�il attend�t un peu, pour que je lui fisse comprendre l�erreur o� il est en pensant et disant qu�il n�y a point eu et qu�il n�y a point de chevaliers errants en ce monde. Si Amadis ou quelque rejeton de son infinie prog�niture e�t entendu ce blasph�me, je crois que Sa R�v�rence s�en f�t mal trouv�e.</p><empty-line/><p>��Oh! je le jure, moi, s��cria Sancho; ils vous lui eussent appliqu� un fendant qui l�aurait ouvert de haut en bas, comme une grenade ou comme un melon bien m�r. C��taient des gens, ma foi, � souffrir ainsi qu�on leur march�t sur le pied! Par le signe de la croix, je suis s�r que, si Renaud de Montauban e�t entendu le pauvre petit homme tenir ces propos-l�, il lui aurait appliqu� un tel horion sur la bouche, que l�autre n�en aurait pas parl� de trois ans. Sinon, qu�il se joue avec eux, et il verra s�il se tire de leurs mains.�</p><empty-line/><p>La duchesse mourait de rire en �coutant parler Sancho; et, dans son opinion, elle le tenait pour plus plaisant et plus fou que son ma�tre; et bien des gens dans ce temps-l� furent du m�me avis.</p><empty-line/><p>Enfin, don Quichotte se calma, et le repas finit paisiblement. Au moment de desservir, quatre demoiselles entr�rent, l�une portant un bassin d�argent, la seconde une aigui�re du m�me m�tal, la troisi�me deux riches et blanches serviettes sur l��paule, et la quatri�me ayant les bras nus jusqu�au coude, et dans ses blanches mains (car elles ne pouvaient manquer d��tre blanches) une boule de savon napolitain. La premi�re s�approcha, et, d�un air d�gag�, vint ench�sser le bassin sous le menton de don Quichotte, lequel, sans dire un mot, mais �tonn� d�une semblable c�r�monie, crut que c��tait l�usage du pays, au lieu de laver les mains, de laver les mentons. Il tendit donc le sien aussi loin qu�il put, et, la demoiselle � l�aigui�re commen�ant � verser de l�eau, la demoiselle au savon lui frotta la barbe � tour de bras, couvrant de flocons de neige (car l��cume de savon n��tait pas moins blanche), non-seulement le menton, mais tout le visage et jusqu�aux yeux de l�ob�issant chevalier, tellement qu�il fut contraint de les fermer bien vite. Le duc et la duchesse, qui n��taient pr�venus de rien, attendaient avec curiosit� comment finirait une si �trange lessive. Quand la demoiselle barbi�re eut noy� le patient sous un pied d��cume, elle feignit de manquer d�eau, et envoya la demoiselle de l�aigui�re en chercher, priant le seigneur don Quichotte d�attendre un moment. L�autre ob�it, et don Quichotte resta cependant avec la figure la plus bizarre et la plus faite pour rire qui se puisse imaginer. Tous les assistants, et ils �taient nombreux, avaient les regards fix�s sur lui; et, comme ils le voyaient avec un cou d�une aune, plus que m�diocrement noir, les yeux ferm�s et la barbe pleine de savon, ce fut un prodige qu�ils eussent assez de retenue pour ne pas �clater de rire. Les demoiselles de la plaisanterie tenaient les yeux baiss�s, sans oser regarder leurs seigneurs. Ceux-ci �touffaient de col�re et de rire, et ils ne savaient lequel faire, ou ch�tier l�audace des jeunes filles, ou les r�compenser pour le plaisir qu�ils prenaient � voir don Quichotte en cet �tat.</p><empty-line/><p>Finalement, la demoiselle � l�aigui�re revint, et l�on acheva de bien laver don Quichotte; puis, celle qui portait les serviettes l�essuya et le s�cha tr�s-pos�ment, et toutes quatre, faisant ensemble une profonde r�v�rence, allaient se retirer; mais le duc, pour que don Quichotte n�aper��t point qu�on lui jouait pi�ce, appela la demoiselle au bassin:</p><empty-line/><p>�Venez, lui dit-il, et lavez-moi; mais prenez garde que l�eau ne vous manque point.�</p><empty-line/><p id="_ftnref191">La jeune fille, aussi avis�e que diligente, s�empressa de mettre le bassin au duc comme � don Quichotte, et toutes quatre s��tant h�t�es de le bien laver, savonner, essuyer et s�cher, elles firent leurs r�v�rences et s�en all�rent. On sut ensuite que le duc avait jur� que, si elles ne l�eussent pas �chaud� comme don Quichotte, il aurait ch�ti� leur effronterie, qu�elles corrig�rent, du reste, fort discr�tement, en le savonnant lui-m�me. <a type="note" l:href="#_ftn191">[191]</a></p><empty-line/><p>Sancho �tait rest� tr�s-attentif aux c�r�monies de ce savonnage:</p><empty-line/><p>�Sainte Vierge! se dit-il � lui-m�me, est-ce que ce serait aussi l�usage en ce pays de laver la barbe aux �cuyers comme aux chevaliers? En bonne foi de Dieu et de mon �me, j�en aurais grand besoin, et, si l�on me l��mondait avec le rasoir, ce serait encore un plus grand service.</p><empty-line/><p>��Que dites-vous l� tout bas, Sancho? demanda la duchesse.</p><empty-line/><p>��Je dis, madame, que, dans les cours des autres princes, j�ai toujours ou� dire qu�apr�s le dessert on versait de l�eau sur les mains, mais non pas du savon sur les barbes; qu�ainsi il fait bon vivre beaucoup pour beaucoup voir. On dit bien aussi que celui-l� qui vit une longue vie a bien des mauvais moments � passer; mais passer par un lavage de cette fa�on, ce doit �tre plut�t un plaisir qu�une peine.</p><empty-line/><p>��Eh bien! n�ayez pas de souci, ami Sancho, dit la duchesse, j�ordonnerai � mes demoiselles de vous savonner, et m�me de vous mettre en lessive, si c�est n�cessaire.</p><empty-line/><p>��Je me contente de la barbe, reprit Sancho, quant � pr�sent du moins; car, dans la suite des temps, Dieu a dit ce qui sera.</p><empty-line/><p>��Voyez un peu, ma�tre d�h�tel, dit la duchesse, ce que demande le bon Sancho, et ex�cutez ses volont�s au pied de la lettre.�</p><empty-line/><p>Le ma�tre d�h�tel r�pondit qu�en toute chose le seigneur Sancho serait servi � souhait. Sur cela, il alla d�ner, emmenant avec lui Sancho, tandis que don Quichotte et ses h�tes restaient � table, causant de choses et d�autres, mais qui toutes se rapportaient au m�tier des armes et � la chevalerie errante.</p><empty-line/><p>La duchesse pria don Quichotte de lui d�crire et de lui d�peindre, puisqu�il semblait avoir la m�moire heureuse, la beaut� et les traits de madame Dulcin�e du Toboso.</p><empty-line/><p>�Suivant ce que la renomm�e publie de ses charmes, dit-elle, je dois croire qu�elle est indubitablement la plus belle cr�ature de l�univers, et m�me de toute la Manche.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte soupira quand il entendit ce que demandait la duchesse, et il r�pondit:</p><empty-line/><p>�Si je pouvais tirer mon c�ur de ma poitrine, et le mettre devant les yeux de Votre Grandeur, ici, sur cette table et dans un plat, j��viterais � ma langue le travail d�exprimer ce qu�on peut penser � peine, car votre excellence y verrait ma dame parfaitement retrac�e. Mais pourquoi me mettrais-je � pr�sent � dessiner point pour point et � d�crire trait pour trait les charmes de la sans pareille Dulcin�e? Oh! c�est un fardeau digne d�autres �paules que les miennes; c�est une entreprise o� devraient s�employer les pinceaux de Parrhasius, de Timanthe et d�Apelle, pour la peindre sur toile et sur bois; les burins de Lysippe, pour la graver sur le marbre et l�airain; la rh�torique cic�ronienne et d�mosth�nienne, pour la louer dignement.</p><empty-line/><p>��Que veut dire d�mosth�nienne, seigneur don Quichotte? demanda la duchesse; c�est une expression que je n�avais entendue de ma vie.</p><empty-line/><p>��Rh�torique d�mosth�nienne, r�pondit don Quichotte, est la m�me chose que rh�torique de D�mosth�ne, comme cic�ronienne de Cic�ron, car ce furent en effet les deux plus grands rh�toriciens du monde.</p><empty-line/><p>��C�est cela m�me, dit le duc, et vous avez fait une telle question bien � l��tourdie. Mais n�anmoins le seigneur don Quichotte nous ferait grand plaisir de nous d�peindre sa dame. Ne serait-ce qu�une esquisse, une �bauche, je suis bien s�r qu�elle suffirait encore � donner de l�envie aux plus belles.</p><empty-line/><p>��Oh! je le ferais volontiers, r�pondit don Quichotte, si le malheur qui lui est arriv� r�cemment ne me l�avait effac�e de la m�moire; il est tel, que je me sens plus en train de la pleurer que de la d�peindre. Vos Grandeurs sauront qu��tant all� ces jours pass�s lui baiser les mains, recevoir sa b�n�diction, et prendre ses ordres pour cette troisi�me campagne, je trouvai une autre personne que celle que je cherchais. Je la trouvai enchant�e et m�tamorphos�e de princesse en paysanne, de beaut� en laideron, d�ange en diable, de parfum�e en pestilentielle, de bien apprise en rustre grossi�re, de grave et modeste en cabrioleuse, de lumi�re en t�n�bres, et finalement de Dulcin�e du Toboso en brute stupide et d�go�tante.</p><empty-line/><p>��Sainte Vierge! s��cria le duc en poussant un grand cri; quel est donc le mis�rable qui a fait un si grand mal au monde? qui donc lui a ravi la beaut� qui faisait sa joie, la gr�ce d�esprit qui faisait ses d�lices, la chastet� qui faisait son orgueil?</p><empty-line/><p>��Qui? r�pondit don Quichotte; et qui pourrait-ce �tre, si ce n�est quelque malin enchanteur, de ceux en grand nombre dont l�envie me poursuit; quelqu�un de cette race maudite, mise au monde pour obscurcir, an�antir les prouesses des bons, et pour donner de l��clat et de la gloire aux m�faits des m�chants? Des enchanteurs m�ont pers�cut�, des enchanteurs me pers�cutent et des enchanteurs me pers�cuteront jusqu�� ce qu�ils m�aient pr�cipit�, moi et mes hauts exploits de chevalerie, dans le profond ab�me de l�oubli. S�ils me frappent et me blessent, c�est � l�endroit o� ils voient bien que je le ressens davantage; car �ter � un chevalier errant sa dame, c�est lui �ter les yeux avec lesquels il voit, le soleil qui l��claire, et l�aliment qui le nourrit. Je l�ai d�j� dit bien des fois, mais je le r�p�te encore, le chevalier errant sans dame est comme l�arbre sans feuilles, l��difice sans fondement, l�ombre sans le corps qui la produit.</p><empty-line/><p id="_ftnref192">��Il n�y a rien de plus � dire, interrompit la duchesse; cependant, si nous donnons cr�ance � l�histoire du seigneur don Quichotte, telle qu�elle a paru, il y a peu de jours, � la lumi�re du monde <a type="note" l:href="#_ftn192">[192]</a>, aux applaudissements universels, il faut en inf�rer, si j�ai bonne m�moire, que Votre Gr�ce n�a jamais vu madame Dulcin�e; que cette dame n�est pas de ce monde; que c�est une dame fantastique que Votre Gr�ce a engendr�e et mise au jour dans son imagination, en l�ornant de tous les appas et de toutes les perfections qu�il vous a plu de lui donner.</p><empty-line/><p>��Sur cela il a beaucoup � dire, r�pondit don Quichotte; Dieu sait s�il y a ou s�il n�y a pas une Dulcin�e en ce monde, si elle est fantastique ou r�elle, et ce sont de ces choses dont la v�rification ne doit pas �tre port�e jusqu�� ses extr�mes limites. Je n�ai ni engendr� ni mis au jour ma dame; mais je la vois et la contemple telle qu�il convient que soit une dame pour r�unir en elle toutes les qualit�s qui puissent la rendre fameuse parmi toutes celles du monde, comme d��tre belle sans souillure, grave sans orgueil, amoureuse avec pudeur, reconnaissante par courtoisie, et courtoise par bons sentiments; enfin de haute noblesse, car sur un sang illustre la beaut� brille et resplendit avec plus d��clat que sur une humble naissance.</p><empty-line/><p id="_ftnref193">��Cela est vrai, dit le duc; mais le seigneur don Quichotte me permettra de lui dire ce que me force � penser l�histoire que j�ai lue de ses prouesses. Il faut en inf�rer, tout en conc�dant qu�il y ait une Dulcin�e dans le Toboso, ou hors du Toboso, et qu�elle soit belle � l�extr�me degr� o� nous la d�peint Votre Gr�ce; il faut inf�rer, dis-je, que, pour la hauteur de la naissance, elle ne peut entrer en comparaison avec les Oriane, les Alastrajar�e, les Madasime <a type="note" l:href="#_ftn193">[193]</a>, et cent autres de m�me esp�ce, dont sont remplies les histoires que Votre Gr�ce conna�t bien.</p><empty-line/><p>��� cela, r�pliqua don Quichotte, je puis r�pondre que Dulcin�e est fille de ses �uvres, que les vertus corrigent la naissance; et qu�il faut estimer davantage un vertueux d�humble sang qu�un vicieux de sang illustre. Dulcin�e, d�ailleurs, poss�de certaines qualit�s qui peuvent la mener � devenir reine avec sceptre et couronne; car le m�rite d�une femme belle et vertueuse peut aller jusqu�� faire de plus grands miracles, et, sinon formellement, au moins virtuellement, elle enferme en elle de plus hautes destin�es.</p><empty-line/><p>��Je vous assure, seigneur don Quichotte, reprit la duchesse, qu�en tout ce que dit Votre Gr�ce, vous allez, comme on dit, avec le pied de plomb et la sonde � la main. Aussi je croirai d�sormais, et ferai croire � tous les gens de ma maison, et m�me au duc mon seigneur, si c�est n�cessaire, qu�il y a une Dulcin�e au Toboso, qu�elle existe au jour d�aujourd�hui, qu�elle est belle et hautement n�e, et qu�elle m�rite d��tre servie par un chevalier tel que le Seigneur don Quichotte, ce qui est tout ce que je puis dire de plus fort � sa louange. N�anmoins je ne puis m�emp�cher de sentir un scrupule, et d�en vouloir un petit brin � Sancho Panza. Mon scrupule est, si l�on en croit l�histoire d�j� mentionn�e, que ledit Sancho Panza trouva ladite Dulcin�e, quand il lui porta de votre part une �p�tre, vannant un sac de bl�, � telles enseignes que c��tait du seigle, dit-on, chose qui me fait douter de la hauteur de sa noblesse.</p><empty-line/><p id="_ftnref194">��Madame, r�pondit don Quichotte, Votre Grandeur saura que toutes, ou du moins la plupart des choses qui m�arrivent, ne se passent point dans les termes ordinaires, comme celles qui arrivent aux autres chevaliers errants, soit que l�impulsion leur vienne du vouloir imp�n�trable des destins, soit qu�elles se trouvent conduites par la malice de quelque enchanteur jaloux. C�est une chose v�rifi�e et reconnue, que la plupart des chevaliers errants fameux avaient quelque vertu particuli�re; l�un ne voulait �tre enchant�, l�autre �tait form� de chairs si imp�n�trables qu�on ne pouvait lui faire de blessure, comme fut le c�l�bre Roland, l�un des douze pairs de France, duquel on raconte qu�il ne pouvait �tre bless�, si ce n�est sous la plante du pied gauche, et seulement avec la pointe d�une grosse �pingle, mais avec aucune autre esp�ce d�armes. Aussi, quand Bernard del Carpio le tua dans la gorge de Roncevaux, voyant qu�il ne pouvait le percer avec le fer, il le prit dans ses bras, l�enleva de terre et l��touffa, se souvenant alors de quelle mani�re Hercule mit � mort Ant�e, ce f�roce g�ant qu�on disait fils de la Terre. De ce que je viens de dire, je veux conclure qu�il serait possible que j�eusse aussi quelqu�une de ces vertus; non pas celle de n��tre point bless�, car l�exp�rience m�a bien des fois prouv� que je suis de chairs tendres et nullement imp�n�trables; ni celle de ne pouvoir �tre enchant�, car je me suis d�j� vu mettre dans une cage, o� le monde entier n�aurait pas �t� capable de m�enfermer, si ce n�est par la force des enchantements. Mais enfin, puisque je me suis tir� de celui-l�, je veux croire qu�aucun autre ne saurait m�arr�ter. Aussi ces enchanteurs, voyant qu�ils ne peuvent sur ma personne user de leurs mal�fices, se vengent sur les choses que j�aime le plus, et veulent m��ter la vie en empoisonnant celle de Dulcin�e, par qui et pour qui je vis moi-m�me. Aussi je crois bien que, lorsque mon �cuyer lui porta mon message, ils la chang�rent en une villageoise, occup�e � un aussi vil exercice qu�est celui de vanner du bl�. Au reste, j�ai d�j� dit que ce bl� n��tait ni seigle ni froment, mais des grains de perles orientales. Pour preuve de cette v�rit�, je veux dire � Vos Excellences comment, passant, il y a peu de jours, par le Toboso, je ne pus jamais trouver les palais de Dulcin�e; et que le lendemain, tandis que Sancho, mon �cuyer, la voyait sous sa propre figure, qui est la plus belle de l�univers, elle me parut, � moi, une paysanne laide et sale, et de plus fort mal embouch�e, elle, la discr�tion m�me. Or donc, puisque je ne suis pas enchant�, et que je ne puis pas l��tre, suivant toute raison, c�est elle qui est l�enchant�e, l�offens�e, la chang�e et la transform�e; c�est sur elle que se sont veng�s de moi mes ennemis, et pour elle je vivrai dans de perp�tuelles larmes, jusqu�� ce que je la voie rendue � son premier �tat. J�ai dit tout cela pour que personne ne fasse attention � ce qu�a rapport� Sancho du van et du blutoir; car si pour moi l�on a transform� Dulcin�e, il n�est pas �tonnant qu�on l�ait chang�e pour lui. Dulcin�e est de bonne naissance et femme de qualit�; elle tient aux nobles familles du Toboso, o� ces familles sont nombreuses, anciennes et de bon aloi. Il est vrai qu�il ne revient pas une petite part de cette illustration � la sans pareille Dulcin�e, par qui son village sera fameux et renomm� dans les si�cles � venir, comme Troie le fut par H�l�ne, et l�Espagne par la Cava <a type="note" l:href="#_ftn194">[194]</a>, bien qu�� meilleur titre et � meilleur renom. D�une autre part, je veux que Vos Seigneuries soient bien convaincues que Sancho Panza est un des plus gracieux �cuyers qui aient jamais servi chevalier errant. Il a quelquefois des simplicit�s si piquantes qu�on trouve un vrai plaisir � se demander s�il est simple ou subtil; il a des malices qui le feraient passer pour un rus� dr�le, puis des laisser-aller qui le font tenir d�cid�ment pour un nigaud; il doute de tout, et croit � tout cependant; et, quand je pense qu�il va s�ab�mer dans sa sottise, il l�che des saillies qui le remontent au ciel. Finalement, je ne le changerais pas contre un autre �cuyer, me donn�t-on de retour une ville tout enti�re. Aussi suis-je en doute si je ferai bien de l�envoyer au gouvernement dont Votre Grandeur lui a fait merci; cependant, je vois en lui une certaine aptitude pour ce qui est de gouverner, et je crois qu�en lui aiguisant quelque peu l�intelligence, il saura tirer parti de toute esp�ce de gouvernement, aussi bien que le roi de ses tributs. D�ailleurs, nous savons d�j�, par une foule d�exp�riences, qu�il ne faut ni beaucoup de talent, ni beaucoup d�instruction, pour �tre gouverneur, car il y en a par centaines ici autour qui savent � peine lire, et qui gouvernent comme des aigles. Toute la question, c�est qu�ils aient l�intention droite et le d�sir de bien faire en toute chose. Ils ne manqueront pas de gens pour les conseiller et les diriger en ce qu�ils doivent faire, comme les gouverneurs gentilshommes et non jurisconsultes, qui rendent la justice par assesseurs. Moi, je lui conseillerais de ne commettre aucune exaction, mais de ne perdre aucun de ses droits; et j�ajouterais d�autres petites choses qui me restent dans l�estomac, mais qui en sortiront � leur temps pour l�utilit� de Sancho et le bien de l��le qu�il gouvernera.�</p><empty-line/><p>L�entretien en �tait l� entre le duc, la duchesse et don Quichotte, quand ils entendirent de grands cris et un grand bruit de monde en mouvement dans le palais; tout � coup Sancho entra dans la salle, tout effar�, ayant au cou un torchon pour la bavette, et derri�re lui plusieurs gar�ons, ou, pour mieux dire, plusieurs vauriens de cuisine, dont l�un portait une �cuelle d�eau que sa couleur et son odeur faisaient reconna�tre pour de l�eau de vaisselle. Ce marmiton suivait et poursuivait Sancho, et voulait � toute force lui ench�sser l��cuelle sous le menton, tandis qu�un autre faisait mine de vouloir le laver.</p><empty-line/><p>�Qu�est-ce que cela, fr�res? demanda la duchesse; qu�est-ce que cela, et que voulez-vous faire � ce brave homme? Comment donc, ne faites-vous pas attention qu�il est �lu gouverneur?�</p><empty-line/><p>Le marmiton barbier r�pondit:</p><empty-line/><p>�Ce seigneur ne veut pas se laisser laver, comme c�est l�usage, et comme se sont lav�s le duc, mon seigneur, et le seigneur son ma�tre.</p><empty-line/><p id="_ftnref195">��Si, je le veux bien, r�pondit Sancho �touffant de col�re, mais je voudrais que ce f�t avec des serviettes plus propres, avec une lessive plus claire et des mains moins sales. Il n�y a pas si grande diff�rence entre mon ma�tre et moi, pour qu�on le lave avec l�eau des anges <a type="note" l:href="#_ftn195">[195]</a>, et moi avec la lessive du diable. Les usages des pays et des palais de princes sont d�autant meilleurs qu�ils ne causent point de d�plaisir; mais la coutume du lavage qui se pratique ici est pire que la discipline des p�nitents. J�ai la barbe propre, et n�ai pas besoin de semblables rafra�chissements. Quiconque viendra pour me laver ou pour me toucher un poil de la t�te, je veux dire du menton, parlant par respect, je lui donnerai telle taloche que le poing restera enfonc� dans le cr�ne; car de semblables savonnages et cirimonies ressemblent plut�t � de m�chantes farces qu�� des pr�venances envers les h�tes.�</p><empty-line/><p>La duchesse mourait de rire en voyant la col�re et en �coutant les propos de Sancho. Pour don Quichotte, il n��tait pas fort ravi de voir son �cuyer si mal accoutr� avec le torchon barbouill� de graisse, et entour� de tous ces fain�ants de cuisine. Aussi, faisant une profonde r�v�rence au duc et � la duchesse, comme pour leur demander la permission de parler, il se tourna vers la canaille, et lui dit d�une voix magistrale:</p><empty-line/><p>�Hol�, seigneurs gentilshommes, que Vos Gr�ces veuillent bien laisser ce gar�on, et s�en retourner par o� elles sont venues, ou par un autre c�t�, s�il leur pla�t davantage. Mon �cuyer est tout aussi propre qu�un autre, et ces �cuelles ne sont pas faites pour sa gorge. Suivez mon conseil, et laissez-le, car ni lui ni moi n�entendons raillerie.�</p><empty-line/><p>Sancho lui prit, comme on dit, le propos de la bouche, et continua sur-le-champ:</p><empty-line/><p>�Sinon, qu�ils viennent se frotter au lourdaud; je le souffrirai comme il fait nuit maintenant. Qu�on apporte un peigne ou tout ce qu�on voudra, et qu�on me racle cette barbe, et, si l�on en tire quelque chose qui offense la propret�, je veux qu�on me tonde � rebrousse-poil.�</p><empty-line/><p>En ce moment, et sans cesser de rire, la duchesse prit la parole:</p><empty-line/><p>�Sancho Panza, dit-elle, a raison en tout ce qu�il vient de dire, et l�aura en tout ce qu�il dira. Il est propre assur�ment, et n�a nul besoin de se laver; et, si notre usage ne lui convient pas, il a son �me dans sa main. Vous, d�ailleurs, ministres de la propret�, vous avez �t� un peu trop paresseux et n�gligents, et je ne sais si je dois dire un peu trop hardis, d�apporter pour la barbe de tel personnage, au lieu d�aigui�res d�or pur et de serviettes de Hollande, des �cuelles de bois et des torchons de buffet. Mais enfin, vous �tes de m�chantes gens, mal n�s, mal-appris, et vous ne pouvez manquer, comme des malandrins que vous �tes, de montrer la rancune que vous portez aux �cuyers des chevaliers errants.�</p><empty-line/><p>Les marmitons ameut�s, et m�me le ma�tre d�h�tel qui les conduisait, crurent que la duchesse parlait s�rieusement. Ils se h�t�rent d��ter le torchon du cou de Sancho, et tout honteux, tout confus, ils le laiss�rent et disparurent.</p><empty-line/><p>Quand Sancho se vit hors de ce p�ril, effroyable � son avis, il alla se jeter � deux genoux devant la duchesse, et lui dit:</p><empty-line/><p>�De grandes dames, grandes faveurs s�attendent. Celle que Votre Gr�ce vient de me faire ne se peut moins payer que par le d�sir de me voir arm� chevalier errant, pour m�occuper tous les jours de ma vie au service d�une si haute princesse. Je suis laboureur, je m�appelle Sancho Panza, je suis mari�, j�ai des enfants, et je fais le m�tier d��cuyer. Si en quelqu�une de ces choses il m�est possible de servir Votre Grandeur, je tarderai moins � ob�ir que Votre Seigneurie � commander.</p><empty-line/><p>��On voit bien, Sancho, r�pondit la duchesse, que vous avez appris � �tre courtois � l��cole de la courtoisie m�me; on voit bien, veux-je dire, que vous avez �t� �lev� dans le giron du seigneur don Quichotte, qui doit �tre la cr�me des civilit�s et la fleur des c�r�monies, ou cirimonies, comme vous dites. Dieu garde tel ma�tre et tel valet; l�un, pour boussole de l�errante chevalerie; l�autre, pour �toile de l��cuy�re fid�lit�. Levez-vous, ami Sancho, et, pour reconna�tre vos politesses, je ferai en sorte que le duc, mon seigneur, accomplisse aussit�t que possible la promesse qu�il vous a faite du gouvernement en question.�</p><empty-line/><p>L� cessa l�entretien, et don Quichotte alla faire la sieste. La duchesse demanda � Sancho, s�il n�avait pas trop envie de dormir, de venir passer le tant�t avec elle et ses femmes dans une salle bien fra�che. Sancho r�pondit qu�il avait, il est vrai, l�habitude de dormir quatre ou cinq heures pendant les siestes de l��t�; mais que, pour servir la bont� de Sa Seigneurie, il ferait tous ses efforts pour ne pas dormir un seul instant ce jour-l�, et se conformerait avec ob�issance � ses ordres; cela dit, il s�en fut. Le duc donna de nouvelles instructions sur la mani�re de traiter don Quichotte comme chevalier errant, sans s��carter jamais du style et de la fa�on dont les histoires rapportent qu�on traitait les anciens chevaliers.</p></section><section><title><p id="_Toc106455361">Chapitre XXXIII</p></title><p><emphasis>De la savoureuse conversation qu�eurent la duchesse et ses femmes avec Sancho Panza, digne d��tre lue et d��tre not�e</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftnref196">L�histoire raconte donc que Sancho ne dormit point cette sieste, mais qu�au contraire, pour tenir sa parole, il alla, d�s qu�il eut d�n�, rendre visite � la duchesse, laquelle, pour le plaisir qu�elle avait � l�entendre parler, le fit asseoir aupr�s d�elle sur un tabouret, bien que Sancho, par pure courtoisie, se d�fend�t de s�asseoir en sa pr�sence. Mais la duchesse lui dit de s�asseoir comme gouverneur, et de parler comme �cuyer, puisqu�il m�ritait, en ces deux qualit�s, le fauteuil m�me du Cid Ruy Diaz le Camp�ador <a type="note" l:href="#_ftn196">[196]</a>. Sancho courba les �paules, ob�it et s�assit. Toutes les femmes et toutes les du�gnes de la duchesse l�entour�rent dans un grand silence, attentives � �couter ce qu�il allait dire. Mais ce fut la duchesse qui parla la premi�re.</p><empty-line/><p>�� pr�sent, dit-elle, que nous sommes seuls et que personne ne nous �coute, je voudrais que le seigneur gouverneur m��clairc�t certains doutes qui me sont venus dans l�esprit � la lecture de l�histoire d�j� imprim�e du grand don Quichotte. Voici d�abord l�un de ces doutes; puisque le bon Sancho n�a jamais vu Dulcin�e, je veux dire madame Dulcin�e du Toboso, et puisqu�il ne lui a point port� la lettre du seigneur don Quichotte, laquelle �tait rest�e sur le livre de poche dans la Sierra-Mor�na, comment a-t-il os� inventer une r�ponse et supposer qu�il avait vu la dame vannant du bl�, tandis que tout cela n��tait que mensonges et moqueries, si pr�judiciables au beau renom de la sans pareille Dulcin�e et si contraires aux devoirs des bons et fid�les �cuyers?�</p><empty-line/><p>� ces mots, et sans en r�pondre un seul, Sancho se leva de son si�ge, puis, � pas de loup, le corps pli� et le doigt sur les l�vres, il parcourut toute la salle, soulevant avec soin les tapisseries. Cela fait, il revint � sa place et dit:</p><empty-line/><p>�Maintenant, madame, que j�ai vu que personne ne nous �coute en cachette, hormis les assistants, je vais r�pondre sans crainte et sans alarme � ce que vous m�avez demand�, et � tout ce qu�il vous plaira de me demander encore. La premi�re chose que j�aie � vous dire, c�est que je tiens mon seigneur don Quichotte pour fou achev�, accompli, pour fou sans ressource, bien que parfois il dise des choses qui sont, � mon avis et � celui de tous ceux qui l��coutent, si discr�tes, si raisonnables, si bien enfil�es dans le droit chemin, que Satan lui-m�me n�en pourrait pas dire de meilleures. Mais n�anmoins, en v�rit� et sans scrupule, je me suis imagin� que c�est un fou; et, puisque j�ai cela dans la cervelle, je me hasarde � lui faire croire des choses qui n�ont ni pieds ni t�te, comme fut la r�ponse de la lettre, comme fut aussi ce que j�ai fait, il y a sept ou huit jours, et qui n�est pas encore �crit en histoire, je veux dire l�enchantement de madame Dulcin�e du Toboso; car je lui ai fait accroire qu�elle est enchant�e, quand ce n�est pas plus vrai que dans la lune.�</p><empty-line/><p>La duchesse le pria de lui conter cet enchantement ou mystification, et Sancho raconta toute la chose comme elle s��tait pass�e, ce qui ne divertit pas m�diocrement les auditeurs. Alors la duchesse, reprenant l�entretien:</p><empty-line/><p>�De tout ce que le bon Sancho vient de me conter, dit-elle, je sens un scrupule qui me galope dans l��me, et un certain murmure qui me dit � l�oreille: Puisque don Quichotte de la Manche est fou, timbr�, extravagant, et que Sancho Panza, son �cuyer, le conna�t bien, mais que cependant il le sert et l�accompagne, et donne en plein dans ses vaines promesses, il doit sans aucun doute �tre plus fou et plus sot que son ma�tre. S�il en est ainsi, tu rendras compte � Dieu, madame la duchesse, de donner � ce Sancho Panza une �le � gouverner; car celui qui ne sait pas se gouverner lui-m�me, comment saura-t-il gouverner les autres?</p><empty-line/><p id="_ftnref197">��Pardieu! madame, s��cria Sancho, ce scrupule vient � point nomm�. Mais dites-lui de ma part qu�il peut parler clairement et comme il lui plaira, car je reconnais qu�il dit la v�rit�, et que, si j�avais deux onces de bon sens, il y a longtemps que j�aurais plant� l� mon ma�tre. Mais ainsi le veulent mon sort et mon malheur. Je dois le suivre, il n�y a pas � dire; nous sommes du m�me pays, j�ai mang� son pain, je l�aime beaucoup, il est reconnaissant, il m�a donn� ses �nons, et par-dessus tout je suis fid�le. Il est donc impossible qu�aucun �v�nement nous s�pare, si ce n�est quand la pioche et la pelle nous feront un lit. Si Votre Hautesse ne veut pas me donner le gouvernement promis, eh bien! Dieu m�a fait de moins, et il pourrait arriver que me le refuser maintenant tourn�t au profit de mon salut. Tout sot que je suis, j�ai compris le proverbe qui dit: �Pour son mal les ailes sont venues � la fourmi.� Il se pourrait bien que Sancho �cuyer mont�t plus vite au ciel que Sancho gouverneur; on fait d�aussi bon pain ici qu�en France, et la nuit tous les chats sont gris; celui-l� est assez malheureux, qui n�a pas d�jeun� � deux heures du soir; il n�y a pas d�estomac qui ait un palme de plus long qu�un autre, et qu�on ne puisse remplir, comme on dit, de paille et de foin; les petits oiseaux des champs ont Dieu pour pourvoyeur et pour ma�tre d�h�tel, et quatre aunes de gros drap de Cuenca tiennent plus chaud que quatre aunes de drap fin de S�govie; au sortir du monde, et quand on nous met sous la terre, le prince s�en va par un chemin aussi �troit que le journalier, et le corps du pape ne prend pas plus de pieds de terre que celui du sacristain, bien que l�un soit plus grand que l�autre; car, pour entrer dans la fosse, nous nous serrons, nous pressons et nous rapetissons, ou plut�t on nous fait serrer, presser et rapetisser, quelque d�pit que nous en ayons, et au revoir, bonsoir. Je reviens donc � dire que, si Votre Seigneurie ne veut pas me donner l��le, comme trop b�te, je saurai en prendre mon parti, comme assez sage. J�ai ou� dire que derri�re la croix se tient le diable, et que tout ce qui reluit n�est pas or; j�ai ou� dire aussi qu�on tira d�entre les b�ufs et la charrue le laboureur Wamba <a type="note" l:href="#_ftn197">[197]</a> pour le faire roi d�Espagne, et qu�on tira d�entre les brocarts, les plaisirs et les richesses, le roi Rodrigue <a type="note" l:href="#_ftn198">[198]</a> pour le faire manger aux couleuvres, si toutefois les couplets des anciens romances ne mentent point.</p><empty-line/><p id="_ftnref199">��Comment donc, s�ils ne mentent point! s��cria en ce moment do�a Rodriguez la du�gne, qui �tait une des �coutantes; il y a un romance qui dit qu�on mit le roi Rodrigue tout vivant dans une fosse pleine de crapauds, de serpents et de l�zards, et qu�au bout de deux jours, le roi dit du fond de la tombe, avec une voix basse et dolente: �Ils me mangent, ils me d�vorent, par o� j�avais le plus p�ch�. <a type="note" l:href="#_ftn199">[199]</a>� D�apr�s cela, ce seigneur a bien raison de dire qu�il aime mieux �tre laboureur que roi, s�il doit �tre mang� par ces vilaines b�tes.�</p><empty-line/><p>La duchesse ne put s�emp�cher de rire � la simplicit� de sa du�gne, et, toute surprise des propos et des proverbes de Sancho, elle lui dit:</p><empty-line/><p>�Le bon Sancho doit savoir d�j� que ce qu�un chevalier promet une fois, il s�efforce de le tenir, d�t-il lui en co�ter la vie. Le duc, mon mari et mon seigneur, bien qu�il ne soit pas des errants, ne laisse pas n�anmoins d��tre chevalier. Ainsi il remplira sa promesse de l��le, en d�pit de l�envie et de la malice du monde. Que Sancho prenne donc courage; quand il y pensera le moins, il se verra gravement assis sur le si�ge de son �le et de son gouvernement, sauf � la laisser pour une autre plus riche. Ce que je lui recommande, c�est de faire attention � la mani�re de gouverner ses vassaux, car je l�avertis qu�ils sont tous loyaux et bien n�s.</p><empty-line/><p>��Pour ce qui est de bien gouverner, r�pondit Sancho, il n�y a pas de recommandations � me faire, car je suis charitable de ma nature, et j�ai compassion des pauvres gens. � qui p�trit le pain, ne vole pas le levain. Mais, par le nom de mon saint patron, ils ne me tricheront pas avec de faux d�s! je suis vieux chien, et m�entends en <emphasis>niaf, niaf; </emphasis>je sais me frotter � temps les yeux, et ne me laisse pas venir des brouillards devant la vue, car je sais bien o� le soulier me blesse. C�est pour dire que les bons auront avec moi la main et la porte ouvertes; mais les m�chants, ni pied ni acc�s. Il me semble, � moi, qu�en fait de gouvernements, le tout est de commencer, et il se pourrait bien faire qu�au bout de quinze jours j�en susse plus long sur le m�tier de gouverneur que sur le travail des champs, dans lequel je suis n� et nourri.</p><empty-line/><p>��Vous avez raison, Sancho, dit la duchesse; personne ne na�t tout appris, et c�est avec des hommes qu�on fait les �v�ques, et non pas avec des pierres. Mais revenant � la conversation que nous avions tout � l�heure sur l�enchantement de madame Dulcin�e, je tiens pour chose certaine et d�ment reconnue que cette id�e qui vint � Sancho de mystifier son seigneur, en lui faisant accroire que la paysanne �tait Dulcin�e du Toboso, et que, si son seigneur ne la reconnaissait point, c��tait parce qu�elle �tait enchant�e; je tiens, dis-je, pour certain que ce fut une invention des enchanteurs qui poursuivent le seigneur don Quichotte. En effet, je sais de tr�s-bonne part que la villageoise qui sauta si lestement sur la bourrique �tait r�ellement Dulcin�e du Toboso, et que le bon Sancho, pensant �tre le trompeur, a �t� le tromp�. C�est une v�rit� qu�on ne doit pas plus mettre en doute que les choses que nous n�avons jamais vues. Il faut que le seigneur Sancho Panza apprenne ceci; c�est que nous avons aussi, par ici autour, des enchanteurs qui nous veulent du bien, et qui nous racontent ce qui se passe dans le monde, purement et simplement, sans d�tour ni supercheries. Que Sancho m�en croie; la paysanne sauteuse �tait Dulcin�e du Toboso, laquelle est enchant�e comme la m�re qui l�a mise au monde; quand nous y penserons le moins, nous la verrons tout � coup sous sa propre figure, et alors Sancho sortira de l�erreur o� il vit.</p><empty-line/><p>��Tout cela peut bien �tre, s��cria Sancho; et maintenant je veux croire ce que mon ma�tre raconte qu�il a vu dans la caverne de Mont�sinos, o� il a vu, dit-il, madame Dulcin�e dans le m�me �quipage et dans le m�me costume o� je lui dis que je l�avais vue quand je l�enchantai seulement pour mon bon plaisir. Tout dut �tre au rebours, comme le dit Votre Gr�ce, ma ch�re bonne dame; car de mon ch�tif esprit on ne pouvait attendre qu�il fabriqu�t en un instant une si subtile fourberie, et je ne crois pas non plus mon ma�tre assez fou pour qu�une aussi maigre persuasion que la mienne lui f�t accroire une chose si hors de tout sens commun. Cependant, madame, il ne faudrait pas que votre bont� me t�nt pour malveillant, car un ben�t comme moi n�est pas oblig� de p�n�trer dans les pens�es et les malices des sc�l�rats d�enchanteurs. J�ai invent� ce tour pour �chapper aux reproches de mon seigneur don Quichotte, mais non dans l�intention de l�offenser; s�il a tourn� tout au rebours, Dieu est dans le ciel, qui juge les c�urs.</p><empty-line/><p>��Rien de plus vrai, reprit la duchesse; mais dites-moi, maintenant, Sancho, que parlez-vous de la caverne de Mont�sinos? qu�est-ce que cela? j�aurais grande envie de le savoir.�</p><empty-line/><p>Aussit�t Sancho lui raconta point sur point ce qui a �t� dit au sujet de cette aventure.</p><empty-line/><p>Quand la duchesse eut entendu son r�cit:</p><empty-line/><p>�On peut, dit-elle, conclure de cet �v�nement que, puisque le grand don Quichotte dit qu�il a vu l�-bas cette m�me personne que Sancho vit � la sortie du Toboso, c�est Dulcin�e sans aucun doute, et que nos enchanteurs de par ici se montrent fort exacts, bien qu�un peu trop curieux.</p><empty-line/><p>��Quant � moi, reprit Sancho, je dis que, si madame Dulcin�e du Toboso est enchant�e, tant pis pour elle; je n�ai pas envie de me faire des querelles avec les ennemis de mon ma�tre, qui doivent �tre nombreux et m�chants. En bonne v�rit�, celle que j�ai vue �tait une paysanne; pour paysanne je la pris, et pour paysanne je la tiens, et si celle-l� �tait Dulcin�e, ma foi, ce n�est pas � moi qu�il en faut demander compte, ou nous verrions beau jeu. Autrement, on viendrait � tout bout de champ me chercher noise; Sancho l�a dit, Sancho l�a fait, Sancho tourne, Sancho vire, comme si Sancho �tait un je ne sais qui, et ne f�t plus le m�me Sancho Panza qui court � travers le monde, imprim� en livres, � ce que m�a dit Samson Carrasco, qui est pour le moins une personne gradu�e de bachelier par Salamanque; et ces gens-l� ne peuvent mentir, si ce n�est quand il leur en prend fantaisie, ou qu�ils y trouvent leur profit. Ainsi donc, il n�y a pas de quoi me chercher chicane; et puisque j�ai ou� dire � mon seigneur: �Bonne renomm�e vaut mieux que ceinture dor�e� qu�on me plante ce gouvernement sur la t�te, et l�on verra des merveilles; car qui a �t� bon �cuyer sera bon gouverneur.</p><empty-line/><p id="_ftnref200">��Tout ce qu�a dit jusqu�� pr�sent le bon Sancho, r�pondit la duchesse, ce sont autant de sentences de Caton, ou tir�es pour le moins des entrailles m�mes de Michel V�rino, <emphasis>florentibus occidit annis</emphasis>. <a type="note" l:href="#_ftn200">[200]</a> Enfin, enfin, pour parler � sa mani�re, sous un mauvais manteau se trouve souvent un bon buveur.</p><empty-line/><p>��En v�rit�, madame, r�pliqua Sancho, de ma vie je n�ai bu par malice; avec soif, cela pourrait bien �tre, car je n�ai rien d�hypocrite. Je bois quand j�en ai l�envie, et, si je ne l�ai pas, quand on me donne � boire, pour ne point faire le d�licat, ni para�tre mal �lev�. � une sant� port�e par un ami, quel c�ur pourrait �tre assez de marbre pour ne pas rendre raison? Mais, quoique je mette des chausses, je ne les salis pas. D�ailleurs, les �cuyers des chevaliers errants ne boivent gu�re que de l�eau, puisqu�ils sont toujours au milieu des for�ts, des prairies, des montagnes et des rochers, sans trouver une pauvre charit� de vin, quand m�me ils donneraient un �il pour la payer.</p><empty-line/><p>��Je le crois bien, r�pondit la duchesse; mais, quant � pr�sent, Sancho peut aller reposer. Ensuite nous causerons plus au long, et nous mettrons ordre � ce qu�il aille bient�t se planter, comme il dit, ce gouvernement sur la t�te.�</p><empty-line/><p>Sancho baisa de nouveau les mains � la duchesse, et la supplia de lui faire la gr�ce de veiller � ce qu�on e�t grand soin de son grison, qui �tait la lumi�re de ses yeux.</p><empty-line/><p>�Qu�est-ce que cela, le grison? demanda la duchesse.</p><empty-line/><p>��C�est mon �ne, r�pondit Sancho, que, pour ne pas lui donner ce nom-l�, j�ai coutume d�appeler le grison. J�avais pri� cette madame la du�gne, quand j�entrai dans le ch�teau, de prendre soin de lui; mais elle se f�cha tout rouge, comme si je lui eusse dit qu�elle �tait laide ou vieille; et pourtant ce devrait �tre plut�t l�affaire des du�gnes de panser les �nes que de faire parade au salon. � sainte Vierge! quelle dent avait contre ces dames-l� un hidalgo de mon pays!</p><empty-line/><p>��C��tait quelque manant comme vous, s��cria do�a Rodriguez la du�gne; car, s�il e�t �t� gentilhomme et de bonne souche, il les aurait �lev�es au-dessus des cornes de la lune.</p><empty-line/><p>��C�est bon, c�est bon, dit la duchesse, en voil� bien assez; que do�a Rodriguez se taise et que le seigneur Panza se calme. C�est � ma charge que restera le soin du grison, et, puisqu�il est l�enfant ch�ri de Sancho, je le mettrai dans mon giron.</p><empty-line/><p id="_ftnref201">��Il suffit qu�il soit � l��curie, r�pondit Sancho, car dans le giron de Votre Grandeur ni lui ni moi sommes dignes d��tre re�us un seul instant; j�y consentirais tout comme � me donner des coups de couteau. Quoi qu�en dise mon seigneur, qu�en fait de politesse il vaut mieux donner trop que pas assez, dans les politesses faites aux �nes, on doit aller avec mesure et le compas � la main. <a type="note" l:href="#_ftn201">[201]</a></p><empty-line/><p>��Eh bien, dit la duchesse, que Sancho m�ne le sien au gouvernement; il pourra l�y r�galer tout � son aise, et m�me lui donner les invalides.</p><empty-line/><p>��Ne pensez pas railler, madame la duchesse, r�pondit Sancho; j�ai vu plus de deux �nes aller aux gouvernements, et quand j�y emm�nerais le mien, ce ne serait pas chose nouvelle.�</p><empty-line/><p>Ces propos de Sancho ramen�rent chez la duchesse le rire et la gaiet�. Enfin elle l�envoya prendre du repos, et fut rendre compte au duc de l�entretien qu�elle venait d�avoir avec lui. Puis ils conf�r�rent ensemble sur la mani�re de jouer � don Quichotte quelque fameux tour, qui s�accommod�t parfaitement au style chevaleresque, et, dans ce genre, ils lui en jou�rent plusieurs, si bien appropri�s et si bien con�us, que ce sont assur�ment les meilleures aventures que renferme cette grande histoire.</p></section><section><title><p id="_Toc106455362">Chapitre XXXIV</p></title><p><emphasis>Qui raconte la d�couverte que l�on fit de la mani�re dont il fallait d�senchanter la sans pareille Dulcin�e, ce qui est une des plus fameuses aventures de ce livre</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftnref202">Extr�me �tait le plaisir que le duc et la duchesse trouvaient � la conversation de don Quichotte et � celle de Sancho. Mais ce qui �tonnait le plus la duchesse, c��tait que la simplicit� de Sancho f�t telle qu�il arriv�t � croire comme une v�rit� infaillible que Dulcin�e du Toboso �tait enchant�e, tandis qu�il avait �t� lui-m�me l�enchanteur et le machinateur de toute l�affaire. Enfin, s�affermissant dans l�intention qu�ils avaient de jouer � leurs h�tes quelques tours qui sentissent les aventures, ils prirent occasion de celle que leur avait cont�e don Quichotte de la caverne de Mont�sinos pour en pr�parer une fameuse. <a type="note" l:href="#_ftn202">[202]</a> Apr�s avoir donn� des ordres et des instructions � leurs gens sur ce qu�ils avaient � faire, au bout de six jours ils conduisirent le chevalier � la chasse de la grosse b�te, avec un �quipage de piqueurs et de chiens, tel que l�aurait pu mener un roi couronn�. On donna � don Quichotte un habit de chasse, et un autre � Sancho, en drap vert de la plus grande finesse. Don Quichotte ne voulut point accepter ni mettre le sien, disant qu�il aurait bient�t � reprendre le dur exercice des armes, et qu�il ne pouvait porter une garde-robe avec lui. Quant � Sancho, il prit celui qu�on lui donna, dans l�intention de le vendre � la premi�re occasion qui s�offrirait.</p><empty-line/><p id="_ftnref203">Le jour venu, don Quichotte s�arma de toutes pi�ces; Sancho mit son habit de chasse, et, mont� sur le grison, qu�il ne voulut point abandonner, quoiqu�on lui offr�t un cheval, il se m�la dans la foule des chasseurs. La duchesse se pr�senta �l�gamment par�e, et don Quichotte, toujours courtois et galant, prit la bride de son palefroi <a type="note" l:href="#_ftn203">[203]</a>, quoique le duc voul�t s�y opposer. Finalement, ils arriv�rent � un bois situ� entre deux hautes montagnes; puis, les postes �tant pris, les sentiers occup�s, et toute la troupe r�partie dans les diff�rents passages, on commen�a la chasse � cor et � cri, tellement qu�on ne pouvait s�entendre les uns les autres, tant � cause des aboiements des chiens que du bruit des cors de chasse. La duchesse mit pied � terre, et, prenant � la main un �pieu aigu <a type="note" l:href="#_ftn204">[204]</a>, elle se pla�a dans un poste o� elle savait que les sangliers avaient coutume de venir passer. Le duc et don Quichotte descendirent �galement de leurs montures, et se plac�rent � ses c�t�s. Pour Sancho, il se mit derri�re tout le monde, sans descendre du grison, qu�il n�osait point abandonner, crainte de quelque m�saventure.</p><empty-line/><p>� peine occupaient-ils leur poste, apr�s avoir rang� sur les ailes un grand nombre de leurs gens, qu�ils virent accourir sur eux, poursuivi par les chasseurs et harcel� par les chiens, un �norme sanglier qui faisait craquer ses dents et ses d�fenses, et jetait l��cume par la bouche. Aussit�t que don Quichotte l�aper�ut, mettant l��p�e � la main et embrassant son �cu, il s�avan�a bravement � sa rencontre. Le duc fit de m�me avec son �pieu, et la duchesse les aurait devanc�s tous, si le duc ne l�en e�t emp�ch�e. Le seul Sancho, � la vue du terrible animal, l�cha le grison et se mit � courir de toutes ses forces; puis il essaya de grimper sur un grand ch�ne; mais ce fut en vain; car �tant parvenu � la moiti� du tronc, et saisissant une branche pour gagner la cime, il fut si mal chanceux que la branche rompit, et qu�en tombant par terre il resta suspendu � un tron�on, sans pouvoir arriver jusqu�en bas. Quant il se vit accroch� de la sorte, quand il s�aper�ut que son pourpoint vert se d�chirait, et qu�en passant, le formidable animal pourrait bien l�atteindre, il se mit � jeter de tels cris, et � demander du secours avec tant d�instance, que tous ceux qui l�entendaient et ne le voyaient pas crurent qu�il �tait sous la dent de quelque b�te f�roce.</p><empty-line/><p>Finalement, le sanglier aux longues d�fenses tomba sous le fer d�une foule d��pieux qu�on lui opposa, et don Quichotte, tournant alors la t�te aux cris de Sancho (car il avait reconnu sa voix), le vit pendu au ch�ne, la t�te en bas, et pr�s de lui le grison, qui ne l�avait point abandonn� dans sa d�tresse. Et Cid Hamet dit � ce propos qu�il a vu bien rarement Sancho Panza sans voir le grison, ni le grison sans voir Sancho; tant grande �tait l�amiti� qu�ils avaient l�un pour l�autre, et la fid�lit� qu�ils se gardaient. Don Quichotte arriva et d�crocha Sancho, lequel, d�s qu�il se vit libre et les pieds sur la terre, examina la d�chirure de son habit de chasse, qu�il ressentit au fond de l��me, car il croyait avoir un majorat dans cet habit.</p><empty-line/><p>Enfin, on posa l��norme sanglier sur le dos d�un mulet de b�t; et l�ayant couvert avec des branches de romarin et des bouquets de myrte, les chasseurs triomphants le conduisirent, comme d�pouille opime, � de grandes tentes de campagne qu�on avait dress�es au milieu du bois. L� on trouva la table mise et le repas servi, si abondant, si somptueux, qu�on y reconnaissait bien la grandeur et la magnificence de ceux qui le donnaient.</p><empty-line/><p>Sancho, montrant � la duchesse les plaies de son habit d�chir�:</p><empty-line/><p>�Si cette chasse, dit-il, e�t �t� aux li�vres ou aux petits oiseaux, mon pourpoint ne serait pas en cet �tat. Je ne sais vraiment pas quel plaisir on trouve � attendre un animal qui, s�il vous attrape avec ses crochets, peut vous �ter la vie. Je me rappelle avoir entendu chanter un vieux romance qui dit: �Sois-tu mang� des ours comme Favila le Renomm�!�</p><empty-line/><p id="_ftnref205">��Ce fut un roi goth <a type="note" l:href="#_ftn205">[205]</a>, dit don Quichotte, qui, �tant all� � la chasse aux montagnes, fut mang� par un ours.</p><empty-line/><p>��C�est justement ce que je dis, reprit Sancho; je ne voudrais pas que les rois et les princes se missent en semblable danger, pour chercher un plaisir qui ne devrait pas, ce semble, en �tre un, puisqu�il consiste � tuer un animal qui n�a commis aucun m�fait.</p><empty-line/><p>��Au contraire, Sancho, r�pondit le duc, vous vous trompez beaucoup; car l�exercice de la chasse � la grande b�te est plus convenable, plus n�cessaire aux rois et aux princes qu�aucun autre. Cette chasse est une image de la guerre; on y emploie des stratag�mes, des ruses, des emb�ches, pour vaincre sans risque l�ennemi; on y souffre des froids excessifs et d�intol�rables chaleurs; on y oublie le sommeil et l�oisivet�; on s�y rend le corps plus robuste, les membres plus agiles; enfin, c�est un exercice qu�on peut prendre en faisant plaisir � plusieurs et sans nuire � personne. D�ailleurs, ce qu�il y a de mieux, c�est qu�il n�est pas fait pour tout le monde, comme les autres esp�ces de chasse, hormis celle du haut vol, qui n�appartient aussi qu�aux rois et aux grands seigneurs. Ainsi donc, � Sancho, changez d�opinion, et, quand vous serez gouverneur, adonnez-vous � la chasse; vous verrez comme vous vous en trouverez bien.</p><empty-line/><p id="_ftnref206">��Oh! pour cela non, r�pondit Sancho; le bon gouverneur, comme la bonne femme, jambe cass�e et � la maison. Il serait beau, vraiment que les gens affair�s vinssent le chercher de loin, et qu�il f�t au bois � se divertir! Le gouvernement irait tout de travers. Par ma foi, seigneur, la chasse et les divertissements sont plus faits pour les fain�ants que pour les gouverneurs. Ce � quoi je pense m�amuser, c�est � jouer � la triomphe les quatre jours de P�ques <a type="note" l:href="#_ftn206">[206]</a>, et aux boules les dimanches et f�tes. Toutes ces chasses-l� ne vont gu�re � mon humeur, et ne s�accommodent pas � ma conscience.</p><empty-line/><p>��Plaise � Dieu, Sancho, qu�il en soit ainsi, reprit le duc, car du dire au faire la distance est grande.</p><empty-line/><p>��Qu�il y ait le chemin qu�on voudra, r�pliqua Sancho; au bon payeur il ne co�te rien de donner des gages; et mieux vaut celui que Dieu assiste que celui qui se l�ve grand matin, et ce sont les tripes qui portent les pieds, non les pieds les tripes; je veux dire que si Dieu m�assiste, et si je fais ce que je dois avec bonne intention, sans aucun doute je gouvernerai mieux qu�un aigle royal; sinon, qu�on me mette le doigt dans la bouche, et l�on verra si je serre ou non les dents.</p><empty-line/><p>��Maudit sois-tu de Dieu et de tous ses saints, Sancho maudit! s��cria don Quichotte. Quand donc viendra le jour, comme je te l�ai dit maintes fois, o� je te verrai parler sans proverbes, et tenir des propos suivis et sens�s? Que Vos Grandeurs laissent l� cet imb�cile, mes seigneurs; il vous moudra l��me, non pas entre deux, mais entre deux mille proverbes, amen�s si � point, si � propos, que Dieu veille � son salut, ou au mien si je voulais les �couter.</p><empty-line/><p id="_ftnref207">��Les proverbes de Sancho Panza, dit la duchesse, bien qu�ils soient plus nombreux que ceux du commentateur grec <a type="note" l:href="#_ftn207">[207]</a>, n�en doivent pas moins �tre estim�s, � cause de la bri�vet� des sentences. Quant � moi, je puis dire qu�ils me font plus de plaisir que d�autres, ceux-ci fussent-ils mieux amen�s et ajust�s plus � propos.�</p><empty-line/><p id="_ftnref208">Au milieu de cet entretien, et d�autres non moins divertissants, ils sortirent des tentes pour rentrer dans le bois, o� le reste du jour se passa � chercher des postes et pr�parer des aff�ts. La nuit vint, non pas aussi claire et sereine que semblait le promettre la saison, puisqu�on �tait au milieu de l��t�; mais un certain clair-obscur, qu�elle amena et r�pandit avec elle, aida singuli�rement aux projets des h�tes de don Quichotte. D�s que la nuit fut tomb�e, et un peu apr�s le cr�puscule, il sembla tout � coup que les quatre coins du bois prenaient feu. Ensuite on entendit par ci, par l�, devant, derri�re, et de tous c�t�s, une infinit� de trompettes et d�autres instruments de guerre, ainsi que le pas de nombreuses troupes de cavalerie qui traversaient la for�t en tous sens. La lumi�re du feu et le son des instruments guerriers aveuglaient presque et assourdissaient les assistants, ainsi que tous ceux qui se trouvaient dans le bois. Bient�t on entendit une infinit� de <emphasis>h�l�lis, </emphasis>de ces cris � l�usage des Mores quand ils engagent la bataille. <a type="note" l:href="#_ftn208">[208]</a> Les tambours battaient; les trompettes, les clairons, les fifres r�sonnaient tous � la fois, si continuellement et si fort, que celui-l� n�aurait pas eu de sens qui e�t conserv� le sien au bruit confus de tant d�instruments. Le duc p�lit, la duchesse frissonna, don Quichotte se sentit troubler, Sancho Panza trembla de tous ses membres, et ceux m�me qui connaissaient la v�rit� s��pouvant�rent. Le silence les saisit avec la peur, et, dans ce moment, un postillon passa devant eux, en �quipage de d�mon, sonnant, au lieu de trompette, d�une corne d�mesur�e, dont il tirait un bruit rauque et effroyable.</p><empty-line/><p>�Hol�! fr�re courrier, s��cria le duc, qui �tes-vous? o� allez-vous? quels gens de guerre sont ceux qui traversent ce bois?�</p><empty-line/><p>Le courrier r�pondit avec une voix brusque et farouche:</p><empty-line/><p>�Je suis le diable; je vais chercher don Quichotte de la Manche; les gens qui viennent par ici sont six troupes d�enchanteurs, qui am�nent sur un char de triomphe la sans pareille Dulcin�e du Toboso; elle vient, enchant�e avec le brillant Fran�ais Mont�sinos, apprendre � don Quichotte comment peut �tre d�senchant�e la pauvre dame.</p><empty-line/><p>��Si vous �tiez le diable, comme vous le dites, et comme le montre votre aspect, reprit le duc, vous auriez d�j� reconnu le chevalier don Quichotte de la Manche, car le voil� devant vous.</p><empty-line/><p>��En mon �me et conscience, r�pondit le diable, je n�y avais pas fait attention; j�ai l�esprit occup� de tant de choses que j�oubliais la principale, celle pour laquelle je venais justement.</p><empty-line/><p>��Sans doute, s��cria Sancho, que ce d�mon est honn�te homme et bon chr�tien; car, s�il ne l��tait pas, il ne jurerait point en son �me et conscience. Maintenant je croirai que, jusque dans l�enfer, il doit y avoir de braves gens.�</p><empty-line/><p>Aussit�t le d�mon, sans mettre pied � terre, et tournant les yeux sur don Quichotte, lui dit:</p><empty-line/><p>�� toi, le chevalier des Lions (que ne puis-je te voir entre leurs griffes!), m�envoie le malheureux, mais vaillant chevalier Mont�sinos, pour te dire de sa part que tu l�attendes � l�endroit m�me o� je te rencontrerai, parce qu�il am�ne avec lui celle qu�on nomme Dulcin�e du Toboso, dans le d�sir de te faire conna�tre le moyen � prendre pour la d�senchanter. Ma venue n��tant � autre fin, ce doit �tre la fin de mon s�jour. Que les d�mons de mon esp�ce restent avec toi, et les bons anges avec ces seigneurs.�</p><empty-line/><p>� ces mots, il se remit � souffler dans son �norme cornet, tourna le dos, et s�en fut, sans attendre une r�ponse de personne.</p><empty-line/><p>La surprise s�accrut pour tout le monde, surtout pour Sancho, quand il vit qu�on voulait � toute force, et en d�pit de la v�rit�, que Dulcin�e f�t enchant�e r�ellement; pour don Quichotte, parce qu�il ne pouvait toujours pas d�m�ler si ce qui lui �tait arriv� dans la caverne de Mont�sinos �tait vrai ou faux. Tandis qu�il s�ab�mait dans ces pens�es, le duc lui demanda:</p><empty-line/><p>�Est-ce que Votre Gr�ce pense attendre cette visite, seigneur don Quichotte?</p><empty-line/><p>��Pourquoi non? r�pondit-il; j�attendrai de pied ferme et de c�ur intr�pide, d�t m�assaillir l�enfer tout entier.</p><empty-line/><p>��Eh bien! moi, s��cria Sancho, si je vois un autre diable comme le dernier, et si j�entends un autre cornet � bouquin, j�attendrai ici comme je suis en Flandre.�</p><empty-line/><p>La nuit, en ce moment, achevait de se fermer, et l�on commen�a � voir courir �� et l� des lumi�res � travers le bois, comme se r�pandent par le ciel les exhalaisons s�ches de la terre, lesquelles paraissent � notre vue autant d��toiles qui filent. On entendit en m�me temps un bruit �pouvantable, dans le genre de celui que produisent les roues massives des charrettes � b�ufs, bruit aigu, criard, continuel, qui fait, dit-on, fuir les loups et les ours, s�il y en a sur leur passage. � toutes ces temp�tes s�en ajouta une autre, qui les accrut encore; il semblait v�ritablement qu�aux quatre coins du bois on livr�t en m�me temps quatre batailles. L�, r�sonnait le bruit sourd et effroyable de l�artillerie; ici, partaient une infinit� d�arquebuses; tout pr�s, on entendait les cris des combattants; plus loin, les <emphasis>h�l�lis </emphasis>sarrasins. Finalement, les cornets, les cors de chasse, les clairons, les trompettes, les tambours, l�artillerie, les coups d�arquebuse, et par-dessus tout l��pouvantable cliquetis des charrettes, tout cela formait � la fois un bruit si confus, si horrible, que don Quichotte eut besoin de rassembler tout son courage pour l�entendre sans effroi. Quant � Sancho, le sien fut bient�t abattu; il tomba �vanoui aux pieds de la duchesse, qui le re�ut dans le pan de sa robe, et s�empressa de lui faire jeter de l�eau sur le visage. L�aspersion faite, il revint � lui dans le moment o� un char aux roues criardes arrivait en cet endroit. Quatre b�ufs tardifs le tra�naient, tout couverts de housses noires, et portant, attach�e � chaque corne, une grande torche allum�e. Sur le chariot �tait �lev� une esp�ce de tr�ne, et sur ce tr�ne �tait assis un vieillard v�n�rable, avec une barbe plus blanche que la neige, et si longue qu�elle lui tombait au-dessous de la ceinture. Son v�tement �tait une ample robe de boucassin noir; et, comme le chariot portait une infinit� de lumi�res, on pouvait ais�ment y distinguer tous les objets. Il �tait conduit par deux laids d�mons, habill�s de la m�me �toffe, et de si hideux visage, qu�apr�s les avoir vus une fois, Sancho ferma les yeux, pour ne pas les voir une seconde.</p><empty-line/><p>Quand le char fut arriv� en face du poste o� se trouvait la compagnie, le v�n�rable vieillard se leva de son si�ge �lev�, et, d�s qu�il fut debout, il dit d�une voix haute: �Je suis le sage Lirgand�e;� et le char passa outre, sans qu�il ajout�t un seul mot. Derri�re ce chariot en vint un autre tout pareil, avec un autre vieillard intronis�, lequel, faisant arr�ter son attelage, dit d�une voix non moins grave que le premier: �Je suis le sage Alquife, grand ami d�Urgande la D�connue;� et il passa outre. Bient�t, et de la m�me fa�on, arriva un troisi�me chariot. Mais celui qui occupait le tr�ne n��tait pas un vieillard comme les deux premiers; c��tait un homme large et robuste, et de mine r�barbative. En arrivant, il se leva debout comme les autres, et dit d�une voix encore plus rauque et plus diabolique: �Je suis Arcala�s l�enchanteur, ennemi mortel d�Amadis de Gaule et de toute sa lign�e;� et il passa outre.</p><empty-line/><p>� quelque distance de l�, les trois chariots firent halte, et alors cessa l�insupportable criaillement des roues. Bient�t on n�entendit d�autre bruit que le son d�une musique douce et concertante. Sancho s�en r�jouit fort, et en tira bon pr�sage.</p><empty-line/><p>�Madame, dit-il � la duchesse, dont il ne s��cartait ni d�un pas ni d�un instant, o� il y a de la musique, il ne peut rien y avoir de mauvais.</p><empty-line/><p>��Pas davantage o� il y a des lumi�res et de la clart�, r�pondit la duchesse.</p><empty-line/><p>��Oh! reprit Sancho, le feu donne de la lumi�re et les fournaises de la clart�, comme nous pouvons le voir � celles qui nous entourent, et qui pourraient bien pourtant nous embraser; au lieu que la musique est toujours un signe de r�jouissance et de f�tes.</p><empty-line/><p>��C�est ce qu�on va voir�, dit don Quichotte, qui �coutait leur entretien; et il avait raison, ainsi que le prouve le chapitre suivant.</p></section><section><title><p id="_Toc106455363">Chapitre XXXV</p></title><p><emphasis>O� se continue la nouvelle que re�ut don Quichotte du d�senchantement de Dulcin�e, avec d�autres �v�nements dignes d�admiration</emphasis></p><empty-line/><p>Ils virent alors s�approcher d�eux, � la mesure de cette agr�able musique, un char de ceux qu�on appelle char de triomphe, tra�n� par six mules brunes capara�onn�es de toile blanche, sur chacune desquelles �tait mont� un p�nitent, � la mani�re de ceux qui font amende honorable, �galement v�tu de blanc, avec une grosse torche de cire � la main. Ce char �tait deux fois, et m�me trois fois plus grand que les autres. Les c�t�s et les bords en �taient charg�s de douze autres p�nitents, blancs comme la neige, et tenant chacun une torche allum�e; spectacle fait pour surprendre et pour �pouvanter tout � la fois. Sur un tr�ne �lev� au centre du char, �tait assise une nymphe couverte de mille voiles de gaze d�argent, sur lesquels brillaient une infinit� de paillettes d�or, qui lui faisaient, sinon une riche, au moins une �l�gante parure. Elle avait la figure cach�e sous une gaze de soie transparente et d�licate, dont le tissu ne pouvait emp�cher de d�couvrir un charmant visage de jeune fille. Les nombreuses lumi�res permettaient de distinguer ses traits et son �ge, qui semblait ne point avoir atteint vingt ans, ni �tre rest� au-dessous de dix-sept. Pr�s d�elle �tait un personnage envelopp� jusqu�aux pieds d�une robe de velours � longue queue, et la t�te couverte d�un voile noir.</p><empty-line/><p>Au moment o� le char arriva juste en face du duc et de don Quichotte, la musique des clairons cessa, et, bient�t apr�s, celle des harpes et des luths dont on jouait sur le char m�me. Alors, se levant tout debout, le personnage � la longue robe l��carta des deux c�t�s, et, soulevant le voile qui lui cachait le visage, il d�couvrit � tous les regards la figure m�me de la mort, hideuse et d�charn�e. Don Quichotte en p�lit, Sancho trembla de peur, le duc et la duchesse firent un mouvement d�effroi. Cette Mort vivante, s��tant lev�e sur les pieds, commen�a, d�une voix endormie et d�une langue peu �veill�e, � parler de la sorte:</p><empty-line/><p>�Je suis Merlin, celui que les histoires disent avoir eu le diable pour p�re (mensonge accr�dit� par le temps), prince de la magie, monarque et archive de la science zoroastrique, �mule des �ges et des si�cles, qui pr�tendent engloutir les exploits des braves chevaliers errants, � qui j�ai toujours port� et porte encore une grande affection.</p><empty-line/><p>�Et, bien que l�humeur des enchanteurs, des mages et des magiciens soit toujours dure, �pre et farouche, la mienne est douce, tendre, amoureuse, aimant � faire bien � toutes sortes de gens.</p><empty-line/><p>�Dans les obscures cavernes du Destin, o� mon �me s�occupait � former des caract�res et des figures magiques, est venue jusqu�� moi la voix dolente de la belle et sans pareille Dulcin�e du Toboso.</p><empty-line/><p>�Je sus son enchantement et sa disgr�ce, sa transformation de gentille dame en grossi�re villageoise; je fus �mu de piti�, et, enfermant mon esprit dans le creux de cet horrible squelette, apr�s avoir feuillet� cent mille volumes de ma science diabolique et vaine, je viens donner le rem�de qui convient � un si grand mal, � une douleur si grande.</p><empty-line/><p>�� toi, honneur et gloire de tous ceux que rev�tent les tuniques d�acier et de diamant, lumi�re, fanal, guide et boussole de ceux qui laissant le lourd sommeil et la plume oisive, consentent � prendre l�intol�rable m�tier des pesantes et sanglantes armes.</p><empty-line/><p>�� toi je dis, � h�ros jamais dignement lou�, vaillant tout � la fois et spirituel don Quichotte, splendeur de la Manche, astre de l�Espagne, que, pour rendre � son premier �tat la sans pareille Dulcin�e du Toboso, il faut que Sancho, ton �cuyer, se donne trois mille trois cents coups de fouet sur ses deux larges fesses, d�couvertes � l�air, de fa�on qu�il lui en cuise et qu�il lui en reste des marques. C�est � cela que se r�solvent tous ceux qui ont �t� les auteurs de sa disgr�ce; et c�est pour cela que je suis venu, mes seigneurs.</p><empty-line/><p>��Ah bien, ma foi, s��cria Sancho, je me donnerai, non pas trois mille, mais trois coups de fouet, comme trois coups de couteau. Au diable soit la mani�re de d�senchanter! Et qu�est-ce qu�ont � voir mes fesses avec les enchantements? Pardieu! si le seigneur Merlin n�a pas trouv� d�autre moyen de d�senchanter madame Dulcin�e du Toboso, elle pourra bien s�en aller tout enchant�e � la s�pulture.</p><empty-line/><p>��Et moi je vais vous prendre, s��cria don Quichotte, don manant repu d�ail, et vous attacher � un arbre, nu comme votre m�re vous a mis au monde, et je vous donnerai, non pas trois mille trois cents, mais six mille six cents coups de fouet, et si bien appliqu�s que vous ne puissiez vous en d�barrasser en trois mille trois cents tours de reins. Et ne r�pliquez pas un mot, ou je vous arrache l��me.�</p><empty-line/><p>Quand Merlin entendit cela:</p><empty-line/><p>�Non, reprit-il, ce ne doit pas �tre ainsi; il faut que les coups de fouet que recevra le bon Sancho lui soient donn�s de sa propre volont�, et non par force, et dans les moments qu�il lui plaira de choisir, car on ne fixe aucun terme. Cependant, s�il veut racheter son tourment pour la moiti� de cette somme de coups de fouet, il lui est permis de se les laisser donner par une main �trang�re, f�t-elle m�me un peu pesante.</p><empty-line/><p>��Ni �trang�re ni propre, ni pesante ni � peser, r�pliqua Sancho, aucune main ne me touchera. Est-ce que j�ai, par hasard, mis au monde madame Dulcin�e du Toboso, pour que mes fesses payent le p�ch� qu�ont fait ses beaux yeux? C�est bon pour le seigneur mon ma�tre, qui est une partie d�elle-m�me, puisqu�il l�appelle � chaque pas ma vie, mon �me, mon soutien. Il peut et doit se fouetter pour elle, et faire toutes les d�marches n�cessaires � son d�senchantement; mais me fouetter, moi? <emphasis>abernuncio.�</emphasis></p><empty-line/><p>� peine Sancho achevait-il de dire ces paroles, que la nymphe argent�e qui se tenait pr�s de l�esprit de Merlin, se leva tout debout, et, d�tournant son l�ger voile, elle d�couvrit un visage qui parut � tous les yeux plus que d�mesur�ment beau; puis, avec un geste m�le et une voix fort peu f�minine, elle s�adressa directement � Sancho Panza:</p><empty-line/><p>�� malencontreux �cuyer, dit-elle, c�ur de poule, �me de bronze, entrailles de cailloux, si l�on t�ordonnait, effront� larron, de te jeter d�une haute tour en bas; si l�on te demandait, ennemi du genre humain, de manger une douzaine de crapauds, deux douzaines de l�zards et trois douzaines de couleuvres; si l�on te persuadait de tuer ta femme et tes enfants avec le tranchant aigu d�un atroce cimeterre, il ne serait pas �tonnant que tu te montrasses malgracieux, et que tu fisses la petite bouche. Mais faire cas de trois mille trois cents coups de fouet, quand il n�y a pas d��colier des fr�res de la doctrine, si mauvais sujet qu�il soit, qui n�en attrape chaque mois autant, en v�rit�, cela surprend, �tourdit, stup�fie les entrailles pitoyables de tous ceux qui �coutent une semblable r�ponse, et m�me de tous ceux qui viendront � l�apprendre avec le cours du temps. Jette, � animal mis�rable et endurci, jette, dis-je, tes yeux de mulet ombrageux sur la prunelle des miens, brillants comme de scintillantes �toiles, et tu les verras pleurer goutte � goutte, ruisseau � ruisseau, tra�ant des sillons, des sentiers et des routes, � travers les belles campagnes de mes joues. Prends piti�, monstre sournois et malintentionn�, prends piti� � voir que mon jeune �ge, qui ne passe pas encore la seconde dizaine, puisque j�ai dix-neuf ans, et pas tout � fait vingt, se consume et se fl�trit sous l��corce d�une grossi�re paysanne. Si maintenant je n�en ai pas l�air, c�est une faveur particuli�re que m�a faite le seigneur Merlin, ici pr�sent, uniquement pour que mes attraits t�attendrissent, car les larmes d�une beaut� afflig�e changent les rochers en coton et les tigres en brebis. Frappe-toi, frappe-toi sur ces viandes �paisses, b�te f�roce indompt�e, et ranime ce courage que tu ne sais employer qu�� te remplir la bouche et le ventre; remets en libert� la d�licatesse de ma peau, la douceur de mon caract�re et la beaut� de ma face. Mais, si pour moi tu ne veux pas t�adoucir ni te rendre � la raison, fais-le pour ce pauvre chevalier, qui est debout � tes c�t�s; pour ton ma�tre, dis-je, dont je vois l��me en ce moment, � telles enseignes qu�il la tient au travers de la gorge, � cinq ou six doigts des l�vres, car elle n�attend plus que ta r�ponse brutale ou tendre, ou pour lui sortir par la bouche, ou pour lui rentrer dans l�estomac.�</p><empty-line/><p>� ces mots, don Quichotte se t�ta la gorge, et se tournant vers le duc:</p><empty-line/><p>�Pardieu! seigneur, s��cria-t-il, Dulcin�e a dit vrai; car voici que j�ai l��me arr�t�e au milieu de la gorge, comme une noix d�arbal�te.</p><empty-line/><p>��Que dites-vous � cela, Sancho? demanda la duchesse.</p><empty-line/><p>��Je dis, madame, r�pondit Sancho, ce que j�ai dit, quant aux coups de fouet: <emphasis>abernuncio.</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftnref209"><emphasis>- </emphasis>C�est <emphasis>abrenuncio</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn209"><emphasis>[209]</emphasis></a> qu�il faut dire, Sancho, reprit le duc, et non comme vous dites.</p><empty-line/><p>��Oh! que Votre Grandeur me laisse tranquille, r�pliqua Sancho; je ne suis pas en �tat maintenant de regarder aux finesses et � une lettre de plus ou de moins, car ces maudits coups de fouet, qu�il faut qu�on me donne ou que je me donne, me tiennent si troubl�, que je ne sais ni ce que je dis ni ce que je fais. Mais je voudrais bien savoir de Sa Seigneurie madame do�a Dulcin�e du Toboso, o� elle a appris la mani�re qu�elle emploie pour prier les gens. Elle vient me demander de m�ouvrir les chairs � coups de fouet, et elle m�appelle c�ur de poule, b�te f�roce indompt�e, avec une kyrielle d�autres injures que le diable ne supporterait pas. Est-ce que, par hasard, mes chairs sont de bronze? est-ce qu�il m�importe en rien qu�elle soit ou non d�senchant�e? quelle corbeille de linge blanc, de chemises, de mouchoirs, d�escarpins (bien que je n�en mette pas) a-t-elle envoy�e en avant pour me toucher le c�ur? Au lieu de cela, une injure sur l�autre, quoiqu�elle sache le proverbe qui court par ici, qu�un �ne charg� d�or monte l�g�rement la montagne, et que les pr�sents brisent les rochers, et qu�en priant Dieu tu dois donner du maillet, et qu�un bon Tiens vaut mieux que deux Tu l�auras. Et le seigneur mon ma�tre, qui aurait d� me passer la main sur le cou, me flatter et me caresser, pour que je me fisse de laine et de coton card�, ne dit-il pas que, s�il me prend, il m�attachera tout nu � un arbre, et me doublera la pitance des coups de fouet? Est-ce que ces bonnes �mes compatissantes n�auraient pas d� consid�rer qu�ils ne demandent pas seulement qu�un �cuyer se fouette, mais bien un gouverneur? comme qui dirait: �Mange du miel sur tes cerises.� Qu�ils apprennent, � la male heure, qu�ils apprennent � savoir prier et demander, � savoir �tre polis; car tous les temps ne sont pas pareils, ni tous les hommes toujours de bonne humeur. Je suis maintenant perc� de douleur en voyant les d�chirures de mon pourpoint vert, et voil� qu�on vient me demander que je me fouette de bonne volont�, quand je n�en ai pas plus envie que de me faire cacique.</p><empty-line/><p>��Eh bien! en v�rit�, ami Sancho, dit le duc, si vous ne vous adoucissez pas autant qu�une poire molle, vous n�obtiendrez pas le gouvernement. Il ferait beau, vraiment, que j�envoyasse � mes insulaires un gouverneur cruel, aux entrailles de pierre, qui ne se rend point aux larmes des demoiselles afflig�es, aux pri�res de discrets enchanteurs, � l�empire d�anciens sages! Enfin, Sancho, ou vous vous fouetterez, ou l�on vous fouettera, ou vous ne serez pas gouverneur.</p><empty-line/><p>��Seigneur, r�pondit Sancho, ne me donnera-t-on pas deux jours de r�pit pour penser � ce qui me conviendra le mieux?</p><empty-line/><p>��Non en aucune mani�re, interrompit Merlin; c�est ici, dans ce lieu, et dans cet instant m�me, que l�affaire doit �tre r�solue. Ou Dulcin�e retournera � la caverne de Mont�sinos, rendue � son �tat de paysanne, ou bien, dans l��tat o� elle est, elle sera conduite aux Champs-�lys�es, pour y attendre l�accomplissement total de la flagellation.</p><empty-line/><p>��Allons, bon Sancho, s��cria la duchesse, ayez bon courage, et r�pondez dignement au pain que vous avez mang� chez le seigneur don Quichotte, que nous devons tous servir et ch�rir � cause de son excellent caract�re et de ses hauts exploits de chevalerie. Dites oui, mon fils; consentez � cette p�nitence, et que le diable soit pour le diable, et la crainte pour le poltron, car la mauvaise fortune se brise contre le bon c�ur, comme vous savez aussi bien que moi.�</p><empty-line/><p>Au lieu de r�pondre � ces propos, Sancho, perdant la t�te, se tourna vers Merlin:</p><empty-line/><p>�Dites-moi, seigneur Merlin, lui dit-il, quand le diable courrier est arriv� pr�s de nous, il apportait � mon ma�tre un message du seigneur Mont�sinos, qui lui recommandait de l�attendre ici, parce qu�il venait lui apprendre la fa�on de d�senchanter madame do�a Dulcin�e du Toboso; mais jusqu�� pr�sent nous n�avons vu ni Mont�sinos, ni rien de pareil.</p><empty-line/><p>��Le diable, ami Sancho, r�pondit Merlin, est un ignorant et un grandissime vaurien. C�est moi qui l�ai envoy� � la recherche de votre ma�tre, non pas avec un message de Mont�sinos, mais de moi, car Mont�sinos est dans sa caverne, attendant son d�senchantement, auquel il reste encore la queue � �corcher. S�il vous doit quelque chose, ou si vous avez quelque affaire � traiter avec lui, je vous l�am�nerai, et vous le livrerai o� il vous plaira. Mais, quant � pr�sent, consentez � cette discipline; elle vous sera, croyez-m�en, d�un grand profit pour l��me et pour le corps; pour l��me, en exer�ant votre charit� chr�tienne; pour le corps, parce que je sais que vous �tes de complexion sanguine, et qu�il n�y aura pas de mal de vous tirer un peu de sang.</p><empty-line/><p>��Il y a bien des m�decins dans ce monde, r�pliqua Sancho, jusqu�aux enchanteurs qui se m�lent aussi d�exercer la m�decine. Mais, puisque tout le monde me le dit, bien que je n�en voie rien, je r�ponds donc que je consens � me donner les trois mille trois cents coups de fouet, � la condition que je me les donnerai quand et comme il me plaira, sans qu�on me fixe les jours ni le temps; mais je t�cherai d�acquitter la dette le plus t�t possible, afin que le monde jouisse de la beaut� de madame do�a Dulcin�e du Toboso, puisqu�il para�t, tout au rebours de ce que je pensais, qu�elle est effectivement fort belle. Une autre condition du march�, c�est que je ne serai pas tenu de me tirer du sang avec la discipline, et que si quelques coups ne font que chasser les mouches, ils entreront toujours en ligne de compte. Item, que si je me trompe sur le nombre, le seigneur Merlin, qui sait tout, aura soin de les compter, et de me faire savoir ceux qui manquent ou ceux qui sont de trop.</p><empty-line/><p>��Des coups de trop, r�pondit Merlin, il ne sera pas n�cessaire d�en donner avis; car, en atteignant juste le nombre voulu, madame Dulcin�e sera d�senchant�e � l�instant m�me, et, en femme reconnaissante, elle viendra chercher le bon Sancho pour lui rendre gr�ce et le r�compenser de sa bonne �uvre. Il ne faut donc avoir aucun scrupule du trop ou du trop peu, et que le ciel me pr�serve de tromper personne, ne serait-ce que d�un cheveu de la t�te!</p><empty-line/><p>��Allons donc, � la gr�ce de Dieu! s��cria Sancho; je consens � mon supplice, c�est-�-dire que j�accepte la p�nitence, avec les conditions convenues.�</p><empty-line/><p>� peine Sancho eut-il dit ces derni�res paroles, que la musique se fit entendre de nouveau, et que recommenc�rent les d�charges de mousqueterie. Don Quichotte alla se pendre au cou de son �cuyer, et lui donna mille baisers sur le front et sur les joues. Le duc, la duchesse et tous les assistants t�moign�rent qu�ils ressentaient une joie extr�me de cet heureux d�no�ment. Enfin, le char se remit en marche, et, en passant, la belle Dulcin�e inclina la t�te devant le duc et la duchesse, et fit une grande r�v�rence � Sancho.</p><empty-line/><p>En ce moment commen�ait � poindre l�aube riante et vermeille. Les fleurs des champs se relevaient et dressaient leurs tiges; les ruisseaux au liquide cristal, murmurant � travers les cailloux blancs et gris, allaient porter aux rivi�res le tribut qu�elles attendaient. La terre joyeuse, le ciel clair, l�air serein, la lumi�re pure, tout annon�ait que le jour, qui marchait d�j� sur le pan de la robe de l�aurore, allait �tre tranquille et beau. Satisfaits de la chasse et d�avoir atteint leur but avec tant d�habilit� et de bonheur, le duc et la duchesse regagn�rent leur ch�teau, dans le dessein de continuer des plaisanteries qui les amusaient plus que tout autre divertissement.</p></section><section><title><p id="_Toc106455364">Chapitre XXXV</p></title><p><emphasis>O� l�on raconte l�aventure �trange et jamais imagin�e de la du�gne Doloride, autrement dite comtesse Trifaldi, avec une lettre que Sancho Panza �crivit � sa femme Th�r�se Panza</emphasis></p><empty-line/><p>Le duc avait un majordome d�esprit jovial et �veill�. C�est lui qui avait repr�sent� la figure de Merlin, qui avait dispos� tout l�appareil de la pr�c�dente aventure, compos� les vers, et fait remplir par un page le personnage de Dulcin�e. � la demande de ses ma�tres, il pr�para sur-le-champ une autre aventure, de la plus gracieuse et �trange invention qui se p�t imaginer.</p><empty-line/><p>Le lendemain, la duchesse demanda � Sancho s�il avait commenc� la p�nitence dont la t�che lui �tait prescrite pour le d�senchantement de Dulcin�e.</p><empty-line/><p>�Vraiment oui, r�pondit-il; je me suis d�j� donn�, cette nuit, cinq coups de fouet.</p><empty-line/><p>��Avec quoi vous les �tes-vous donn�s? reprit la duchesse.</p><empty-line/><p>��Avec la main, r�pondit-il.</p><empty-line/><p>��Oh! r�pliqua-t-elle, c�est plut�t se donner des claquettes que des coups de fouet. J�imagine que le sage Merlin ne sera pas satisfait de tant de mollesse. Il faut que le bon Sancho se fasse quelque bonne discipline avec des cordelettes et des n�uds de fer qui se laissent bien sentir. C�est, comme on dit, avec le sang qu�entre la science, et l�on ne pourrait donner � si bas prix la d�livrance d�une aussi grande dame que Dulcin�e.</p><empty-line/><p>��Eh bien, r�pondit Sancho, que Votre Seigneurie me fournisse quelque discipline ou quelques bouts de corde convenables; c�est avec cela que je me fustigerai, pourvu toutefois qu�il ne m�en cuise pas trop, car je dois apprendre � Votre Gr�ce que, quoique rustique, mes chairs tiennent plus de la nature du coton que de celle du jonc � cordage, et il ne serait pas juste que je me misse en lambeaux pour le service d�autrui.</p><empty-line/><p>��� la bonne heure, r�pliqua la duchesse; demain je vous donnerai une discipline qui aille � votre mesure, et qui s�accommode � la tendret� de vos chairs comme si elles �taient ses propres s�urs.</p><empty-line/><p>��� propos, dit Sancho, il faut que Votre Altesse apprenne, ch�re dame de mon �me, que j�ai �crit une lettre � ma femme Th�r�se Panza, pour lui rendre compte de tout ce qui m�est arriv� depuis que je me suis s�par� d�elle. Je l�ai l�, dans le sein, et il ne manque plus que d�y mettre l�adresse. Je voudrais que Votre Discr�tion pr�t la peine de la lire, car il me semble qu�elle est tourn�e de la fa�on que doivent �crire les gouverneurs.</p><empty-line/><p>��Qui l�a compos�e? demanda la duchesse.</p><empty-line/><p>��Eh! qui pouvait la composer, si ce n�est moi, p�cheur que je suis? r�pondit Sancho.</p><empty-line/><p>��Et c�est vous aussi qui l�avez �crite? reprit la duchesse.</p><empty-line/><p>��Pour cela non, r�pliqua Sancho; car je ne sais ni lire ni �crire, bien que je sache signer.</p><empty-line/><p>��Voyons-la donc, dit la duchesse; car, � coup s�r, vous devez y montrer la qualit� et la suffisance de votre esprit.�</p><empty-line/><p>Sancho tira de son sein une lettre ouverte, et la duchesse, l�ayant prise, vit qu�elle �tait ainsi con�ue:</p><empty-line/><p><emphasis>Lettre de Sancho Panza � Th�r�se Panza, sa femme</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftnref210">�Si l�on me donnait de bons coups de fouet, j��tais bien d�aplomb sur ma monture <a type="note" l:href="#_ftn210">[210]</a>; si j�ai un bon gouvernement, il me co�te de bons coups de fouet. � cela, ma ch�re Th�r�se, tu ne comprendras rien du tout, quant � pr�sent; une autre fois, tu le sauras. Sache donc, Th�r�se, que j�ai r�solu une chose; c�est que tu ailles en carrosse. Voil� l�important aujourd�hui, car toute autre fa�on d�aller serait marcher � quatre pattes. <a type="note" l:href="#_ftn211">[211]</a> Tu es femme d�un gouverneur; vois si personne te montera jusqu�� la cheville. Je t�envoie ci-joint un habit vert de chasseur que m�a donn� madame la duchesse; arrange-le de fa�on qu�il serve de jupe et de corsage � notre fille. Don Quichotte, mon ma�tre, � ce que j�ai ou� dire en ce pays, est un fou sage et un imb�cile divertissant; on ajoute que je suis de la m�me force. Nous sommes entr�s dans la caverne de Mont�sinos, et le sage Merlin fait usage de moi pour le d�senchantement de Dulcin�e du Toboso, qui s�appelle l�-bas Aldonza Lorenzo. Avec trois mille trois cents coups de fouet, moins cinq, que j�ai � me donner, elle deviendra aussi d�senchant�e que la m�re qui l�a mise au monde. Ne dis rien de cela � personne, car tu sais le proverbe; si tu soumets ton affaire � la chambr�e, les uns diront que c�est blanc, les autres que c�est noir. D�ici � peu de jours, je partirai pour le gouvernement, o� je vais avec un grand d�sir de ramasser de l�argent, car on m�a dit que tous les nouveaux gouverneurs s�en allaient avec le m�me d�sir. Je lui t�terai le pouls, et t�aviserai si tu dois ou non venir me rejoindre. Le grison se porte bien et se recommande beaucoup � toi; je ne pense pas le laisser, quand m�me on me m�nerait pour �tre Grand Turc. Madame la duchesse te baise mille fois les mains; baise-les-lui en retour deux mille fois, car, � ce que dit mon ma�tre, il n�y a rien qui co�te moins et qui vaille meilleur march� que les politesses. Dieu n�a pas consenti � m�envoyer une autre valise comme celle des cent �cus de la fois pass�e; mais n�en sois pas en peine, ma ch�re Th�r�se; celui qui sonne les cloches est en s�ret�; et tout s�en ira dans la lessive du gouvernement. Seulement j�ai une grande peine d�entendre dire que j�y prendrai tant de go�t que je m�y mangerai les doigts. Dans ce cas-l�, il ne me co�terait pas bon march�, bien que les estropi�s et les manchots aient un canonicat dans les aum�nes qu�ils mendient. Ainsi, d�une fa�on ou de l�autre, tu deviendras riche, et tu auras bonne aventure. Que Dieu te la donne comme il peut, et me garde pour te servir. De ce ch�teau, le 20 juillet 1614.</p><empty-line/><p>�Ton mari, le gouverneur.</p><empty-line/><p>�SANCHO PANZA.�</p><empty-line/><p>Quand la duchesse eut achev� de lire la lettre, elle dit � Sancho:</p><empty-line/><p>�En deux choses le bon gouverneur sort un peu du droit chemin. La premi�re, c�est qu�il dit ou fait entendre qu�on lui a donn� ce gouvernement pour les coups de fouet qu�il doit s�appliquer, tandis qu�il sait fort bien et ne peut nullement nier que, lorsque le duc mon seigneur lui en fit la promesse, on ne songeait pas seulement qu�il y e�t des coups de fouet au monde. La seconde, c�est qu�il s�y montre un peu trop int�ress�, et je ne voudrais pas qu�il e�t montr� le bout de l�oreille, car la convoitise rompt le sac, et le gouverneur avaricieux vend et ne rend pas la justice.</p><empty-line/><p>��Oh! ce n�est pas ce que je voulais dire, madame, r�pondit Sancho; si Votre Gr�ce trouve que la lettre n�est pas tourn�e comme elle devrait l��tre, il n�y a rien qu�� la d�chirer, et � en �crire une autre; et il pourrait se faire que la nouvelle f�t pire encore, si l�on s�en remet � ma judiciaire.</p><empty-line/><p>��Non, non, r�pliqua la duchesse; celle-ci est bonne, et je veux la faire voir au duc.�</p><empty-line/><p>Cela dit, ils s�en furent � un jardin o� l�on devait d�ner ce jour-l�. La duchesse montra la lettre de Sancho au duc, qui s�en amusa beaucoup. On d�na, et, quand la table eut �t� desservie, quand on se fut diverti quelque temps de l�exquise conversation de Sancho, tout � coup le son aigu d�un fifre se fit entendre, m�l� au bruit sourd d�un tambour discordant. Tout le monde parut se troubler � cette martiale et triste harmonie, principalement don Quichotte, qui ne tenait pas sur sa chaise, tant son trouble �tait grand. De Sancho, il n�y a rien � dire, sinon que la peur le conduisit � son refuge ordinaire, qui �tait le pan de la robe de la duchesse; car v�ritablement la musique qu�on entendait �tait triste et m�lancolique au dernier point.</p><empty-line/><p>Au milieu de la surprise g�n�rale et du silence que gardait tout le monde, on vit entrer et s�avancer dans le jardin deux hommes portant des robes de deuil, si longues qu�elles balayaient la terre. Chacun d�eux frappait sur un grand tambour, �galement couvert de drap noir. � leur c�t� marchait le joueur de fifre, noir et lugubre comme les deux autres. Les trois musiciens �taient suivis d�un personnage au corps de g�ant, non pas v�tu, mais charg� d�une ample soutane noire, dont la queue d�mesur�e tra�nait au loin derri�re lui. Par-dessus la soutane, un large baudrier lui ceignait les reins, noir �galement, et duquel pendait un �norme cimeterre dont la poign�e �tait noire, ainsi que le fourreau. Il avait le visage couvert d�un voile noir transparent, � travers lequel on entrevoyait une longue barbe, blanche comme la neige. Il marchait � pas mesur�s, au son des tambours, avec beaucoup de calme et de gravit�. Enfin, sa grandeur, sa noirceur, sa d�marche, son cort�ge �taient bien faits pour �tonner tous ceux qui le regardaient sans le conna�tre.</p><empty-line/><p>Il vint donc, avec cette lenteur et cette solennit�, se mettre � genoux devant le duc, qui l�attendait debout au milieu des autres assistants. Mais le duc ne voulut permettre en aucune fa�on qu�il parl�t avant de s��tre relev�. Le prodigieux �pouvantail fut contraint de c�der, et, d�s qu�il fut debout, il leva le voile qui cachait son visage. Alors il d�couvrit la plus horrible, la plus longue, la plus blanche et la plus �paisse barbe qu�yeux humains eussent vue jusqu�alors. Bient�t il tira et arracha du fond de sa large poitrine une voix grave et sonore, et, fixant ses regards sur le duc, il lui dit:</p><empty-line/><p>�Tr�s-haut et tr�s-puissant seigneur, on m�appelle Trifaldin de la barbe blanche; je suis �cuyer de la comtesse Trifaldi, autrement appel�e la Du�gne Doloride, qui m�envoie en ambassade aupr�s de Votre Grandeur, pour demander � Votre Magnificence qu�elle daigne lui donner licence et permission de venir vous conter sa peine, qui est bien l�une des plus nouvelles et des plus admirables que la plus p�nible imagination de l�univers puisse jamais avoir imagin�e. Mais d�abord elle veut savoir si, dans votre ch�teau, se trouve le valeureux et jamais vaincu chevalier don Quichotte de la Manche, � la recherche duquel elle vient � pied, et sans rompre le je�ne, depuis le royaume de Candaya jusqu�� Votre Seigneurie, chose qu�il faut tenir � miracle ou � force d�enchantement. Elle est � la porte de cette forteresse ou maison de plaisance, et n�attend pour rentrer que votre bon plaisir. J�ai dit.�</p><empty-line/><p>Aussit�t il se mit � tousser, et, maniant sa barbe du haut en bas avec les deux mains, il attendit dans un grand calme que le duc lui f�t une r�ponse.</p><empty-line/><p>�Il y a d�j� bien des jours, dit le duc, bon �cuyer Trifaldin de la blanche barbe, que nous avons connaissance de la disgr�ce arriv�e � madame la comtesse Trifaldi, que les enchanteurs obligent � s�appeler la du�gne Doloride. Vous pouvez, �tonnant �cuyer, lui dire qu�elle entre, qu�ici se trouve le vaillant chevalier don Quichotte de la Manche, et que, de son c�ur g�n�reux, elle peut se promettre avec assurance toute esp�ce de secours et d�appui. Vous pouvez �galement lui dire de ma part que, si ma faveur lui est n�cessaire, elle ne lui manquera point; car je suis tenu de la lui offrir par ma qualit� de chevalier, laquelle oblige � favoriser toute esp�ce de femmes, surtout les du�gnes veuves, d�chues et douloureuses, comme le doit �tre Sa Seigneurie.�</p><empty-line/><p>� ces mots, Trifaldin plia le genou jusqu�� terre, et, faisant signe de jouer au fifre et aux tambours, il sortit du jardin au m�me son et du m�me pas qu�il y �tait entr�, laissant tout le monde dans la surprise de son aspect et de son accoutrement.</p><empty-line/><p>Alors le duc se tournant vers don Quichotte:</p><empty-line/><p>�Enfin, lui dit-il, c�l�bre chevalier, les t�n�bres de la malice et de l�ignorance ne peuvent cacher ni obscurcir la lumi�re de la valeur et de la vertu. Je dis cela, parce qu�il y a six jours � peine que Votre Bont� habite ce ch�teau, et d�j� viennent vous y chercher de pays lointains et inconnus, non pas en carrosse, ni sur des dromadaires, mais � pied et � jeun, les malheureux, les afflig�s, dans la confiance qu�ils trouveront en ce bras formidable le rem�de � leurs peines et � leurs souffrances, gr�ce � vos brillantes prouesses, dont le bruit court et s��tend sur la face de la terre enti�re.</p><empty-line/><p>��Je voudrais bien, seigneur duc, r�pondit don Quichotte, tenir ici pr�sent ce bon religieux qui, l�autre jour, � table, montra tant de rancune et de mauvais vouloir contre les chevaliers errants, pour qu�il v�t de ses propres yeux si ces chevaliers sont n�cessaires au monde. Il pourrait du moins toucher de la main une v�rit�; c�est que les gens extraordinairement afflig�s et inconsolables ne vont pas, dans les cas extr�mes et les malheurs �normes, chercher rem�de � leurs maux chez les hommes de robe, ni chez les sacristains de village, ni chez le gentilhomme qui n�est jamais sorti des limites de sa paroisse, ni chez le citadin paresseux qui cherche plut�t des nouvelles � raconter qu�il ne s�efforce � faire des prouesses que d�autres racontent et mettent par �crit. Le rem�de aux peines, le secours aux n�cessit�s, la protection aux jeunes filles, la consolation des veuves, ne se trouvent en aucune sorte de personnes mieux qu�en les chevaliers errants. Aussi, de ce que j�ai l�honneur de l��tre, je rends au ciel des gr�ces infinies, et je tiens pour bien employ� tout ce qui peut m�arriver d�accidents et de travaux dans l�exercice d�une si honorable profession. Que cette du�gne vienne donc, et qu�elle demande ce qu�elle voudra; le rem�de � son mal sera bient�t exp�di� par la force de mon bras et l�intr�pide r�solution du c�ur qui le conduit.�</p></section><section><title><p id="_Toc106455365">Chapitre XXXVII</p></title><p><emphasis>O� se continue la fameuse aventure de la du�gne Doloride</emphasis></p><empty-line/><p>Le duc et la duchesse furent enchant�s de voir que don Quichotte r�pond�t si bien � leur intention. En ce moment Sancho se mit de la partie.</p><empty-line/><p id="_ftnref212">�Je ne voudrais pas, dit-il, que cette madame la du�gne v�nt jeter quelque b�ton dans les roues de mon gouvernement; car j�ai ou� dire � un apothicaire de Tol�de, qui parlait comme un chardonneret, que partout o� intervenaient des du�gnes, il ne pouvait rien arriver de bon. Sainte Vierge! combien il leur en voulait, cet apothicaire! De l� je conclus que si toutes les du�gnes sont ennuyeuses et impertinentes, de quelque humeur et condition qu�elles soient, que sera-ce des dolentes, ou douloureuses, ou endolories <a type="note" l:href="#_ftn212">[212]</a>, comme on dit qu�est cette comtesse trois basques ou trois queues <a type="note" l:href="#_ftn213">[213]</a>; car, dans mon pays, basque ou queue, queue ou basque, c�est absolument la m�me chose.</p><empty-line/><p>��Tais-toi, ami Sancho, dit don Quichotte; puisque cette dame du�gne vient me chercher de si lointains climats, elle ne doit pas �tre de celles que l�apothicaire portait sur son calepin. D�ailleurs, celle-l� est comtesse, et, quand les comtesses servent en qualit� de du�gnes, c�est au service de reines ou d�imp�ratrices; elles sont dames et ma�tresses dans leurs maisons, et s�y servent d�autres du�gnes � leur tour.�</p><empty-line/><p>� cela, do�a Rodriguez, qui se trouvait pr�sente, ajouta bien vite:</p><empty-line/><p>�Des du�gnes sont ici au service de madame la duchesse, qui pourraient �tre comtesses si la fortune l�e�t voulu. Mais ainsi vont les lois comme le veulent les rois. Cependant qu�on ne dise pas de mal des du�gnes, surtout des vieilles et des filles, car, bien que je ne le sois pas, j�entrevois et comprends fort bien l�avantage d�une du�gne fille sur une du�gne veuve; et, comme on dit, celui qui nous a tondues a gard� les ciseaux dans la main.</p><empty-line/><p>��Avec tout cela, r�pliqua Sancho, il y a tellement � tondre chez les du�gnes, toujours d�apr�s mon apothicaire, qu�il vaut mieux ne pas remuer le riz, d�t-il prendre au fond du pot.</p><empty-line/><p>��Les �cuyers sont toujours nos ennemis, reprit do�a Rodriguez; comme ce sont des piliers d�antichambre, et qu�ils nous voient � tout propos; les moments o� ils ne prient pas Dieu, qui sont en grand nombre, ils les emploient � m�dire de nous, � nous d�terrer les os, et � nous enterrer la bonne renomm�e. Eh bien, moi, je leur dis, � ces b�ches ambulantes, qu�en d�pit d�eux, nous continuerons � vivre dans le monde et dans les maisons des gens de qualit�, bien qu�on nous y laisse mourir de faim, et qu�on y couvre avec une maigre jupe noire nos chairs d�licates ou non d�licates, comme on couvre un fumier avec une tapisserie le jour de la procession. Par ma foi, si cela m��tait permis et que j�en eusse le temps, je ferais bien entendre, non-seulement � ceux qui m��coutent, mais au monde entier, qu�il n�y a point de vertu qui ne se trouve en une du�gne.</p><empty-line/><p>��Je crois, dit alors la duchesse, que ma bonne do�a Rodriguez a grandement raison; mais il convient qu�elle attende un moment plus opportun pour prendre sa d�fense et celle des autres du�gnes, pour confondre la m�chante opinion de ce m�chant apothicaire, et pour d�raciner celle que nourrit en son c�ur le grand Sancho Panza.</p><empty-line/><p>��Ma foi, reprit Sancho, depuis que les fum�es de gouverneur me sont mont�es � la t�te, elles m�ont �t� les vertiges d��cuyer, et je me moque de toutes les du�gnes du monde comme d�une figue sauvage.�</p><empty-line/><p>L�entretien sur le compte des du�gnes aurait encore continu�, si l�on n�e�t entendu de nouveau sonner le fifre et battre les tambours, d�o� l�on comprit que la du�gne Doloride faisait son entr�e. La duchesse demanda au duc s�il ne serait pas convenable d�aller � sa rencontre, puisqu�elle �tait comtesse et femme de qualit�.</p><empty-line/><p>�Pour ce qu�elle a de comtesse, r�pondit Sancho, avant que le duc ouvr�t la bouche, je consens � ce que Vos Grandeurs aillent la recevoir; mais, pour ce qu�elle a de du�gne, je suis d�avis que vous ne bougiez pas d�un seul pas.</p><empty-line/><p>��Qui te prie de te m�ler de cela, Sancho? dit don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Qui, seigneur? r�pondit Sancho; moi, je m�en m�le, et je puis bien m�en m�ler, comme �cuyer ayant appris les devoirs de la courtoisie � l��cole de Votre Gr�ce, qui est le plus courtois chevalier et le mieux �lev� qu�il y ait dans toute la courtoiserie. En ces choses-l�, � ce que j�ai ou� dire � Votre Gr�ce, on perd autant par le trop que par le trop peu et au bon entendeur demi-mot.</p><empty-line/><p>��C�est pr�cis�ment comme le dit Sancho, reprit le duc; nous allons voir la mine de cette comtesse, et, sur elle, nous mesurerons la courtoisie qui lui est due.�</p><empty-line/><p>En ce moment entr�rent le fifre et les tambours, comme la premi�re fois; et l�auteur termine ici ce court chapitre, pour commencer l�autre, o� il continue la m�me aventure, qui est une des plus notables de toute l�histoire.</p></section><section><title><p id="_Toc106455366">Chapitre XXXVIII</p></title><p><emphasis>O� l�on rend compte du compte que rendit de sa triste fortune la du�gne Doloride</emphasis></p><empty-line/><p>Derri�re les joueurs de cette triste musique, commenc�rent � p�n�trer dans le jardin jusqu�� douze du�gnes, rang�es sur deux files, toutes v�tues de larges robes � la religieuse, en serge foul�e, avec des coiffes et des voiles de mousseline blanche, si longs qu�ils ne laissaient apercevoir que le bord des robes.</p><empty-line/><p>Derri�re elles venait la comtesse Trifaldi, que menait par la main l��cuyer Trifaldin de la barbe blanche. Elle �tait v�tue de fine bayette noire non appr�t�e; car, si le poil en e�t �t� fris�, chaque brin de laine aurait fait un grain de la grosseur d�un pois chiche. La queue, ou basque, ou pan, ou comme on voudra l�appeler, �tait divis�e en trois pointes, que soutenaient � la main trois pages, �galement v�tus de noir, lesquels pr�sentaient une agr�able figure math�matique, avec les trois angles aigus que formaient les trois pointes de la queue; et tous ceux qui virent cette queue � trois pointes comprirent que c��tait d�elle que lui venait le nom de comtesse Trifaldi, comme si l�on disait comtesse aux trois queues. Ben-Eng�li dit qu�en effet c��tait la v�rit�, et que de son nom propre la du�gne s�appelait comtesse Loupine, parce qu�il y avait beaucoup de loups dans son comt�, et que, si ces loups eussent �t� des renards, on l�aurait appel�e comtesse Renardine, parce que, dans ces pays, les seigneurs ont coutume de prendre le nom de la chose ou des choses qui abondent le plus dans leurs seigneuries. Mais enfin cette comtesse, � la faveur de la nouveaut� de sa queue, laissa le Loupine pour prendre le Trifaldi.</p><empty-line/><p>Les douze du�gnes et la dame marchaient au pas de procession, les visages couverts de voiles noirs, non pas transparents comme celui de Trifaldin, mais si serr�s, au contraire, que rien ne se laissait apercevoir par-dessous.</p><empty-line/><p>Aussit�t que parut ainsi form� l�escadron de du�gnes, le duc, la duchesse et don Quichotte se lev�rent, ainsi que tous ceux qui regardaient la longue procession. Les douze du�gnes s�arr�t�rent et firent une haie, au milieu de laquelle passa la Doloride, sans quitter le bras de Trifaldin. � cette vue, le duc, la duchesse et don Quichotte s�avanc�rent d�une douzaine de pas � sa rencontre. Elle alors, mettant les deux genoux en terre, dit d�une voix plut�t rauque et forte que fl�t�e et d�licate:</p><empty-line/><p>�Que Vos Grandeurs veuillent bien ne pas faire tant de courtoisies � leur humble serviteur, je veux dire � leur humble servante, car je suis tellement endolorie que je ne pourrai jamais r�ussir � y r�pondre comme je le dois. En effet, ma disgr�ce �trange, inou�e, m�a emport� l�esprit je ne sais o�, et ce doit �tre fort loin, car plus je le cherche, moins je le trouve.</p><empty-line/><p>��Celui-l� en serait tout � fait d�pourvu, madame la comtesse, r�pondit le duc, qui ne d�couvrirait pas dans votre personne votre m�rite, lequel, sans qu�on en voie davantage, est digne de toute la cr�me de la courtoisie, de toute la fleur des plus civiles politesses.�</p><empty-line/><p>Et, la relevant de la main, il la fit asseoir sur un si�ge pr�s de la duchesse, qui lui fit aussi l�accueil le plus bienveillant. Don Quichotte gardait le silence, et Sancho mourait d�envie de voir le visage de la Trifaldi ou de quelqu�une de ses nombreuses du�gnes; mais ce fut impossible, jusqu�� ce qu�elles-m�mes le d�couvrissent de bon gr�.</p><empty-line/><p>Tout le monde immobile et faisant silence, chacun attendait qui le romprait le premier. Ce fut la du�gne Doloride, en pronon�ant les paroles suivantes:</p><empty-line/><p>�J�ai la confiance, puissantissime seigneur, bellissime dame et discr�tissimes auditeurs, que ma douleurissime trouvera dans vos c�urs vaillantissimes un accueil non moins affable que g�n�reux et douloureux; car elle est telle qu�elle doit suffire pour attendrir le marbre, amollir le diamant, et assouplir l�acier des c�urs les plus endurcis du monde. Mais, avant de la publier � vos ou�es (pour ne pas dire � vos oreilles), je voudrais que vous me fissiez savoir si, dans le sein de cette illustre compagnie, se trouve le purissime chevalier don Quichotte de la Manchissime, et son �cuy�rissime Panza.</p><empty-line/><p>��Le Panza, s��cria Sancho, avant que personne r�pond�t, le voil�; et le don Quichottissime �galement. Ainsi vous pouvez bien, Doloridissime du�gnissime, dire tout ce qui vous plairissime, car nous sommes pr�ts et pr�parissimes � �tre vos serviteurissimes.�</p><empty-line/><p>En ce moment don Quichotte se leva, et adressant la parole � la du�gne Doloride, il lui dit:</p><empty-line/><p>�Si vos angoisses, � dame afflig�e, peuvent se promettre quelque espoir de rem�de par quelque valeur ou quelque force de quelque chevalier errant, voici les miennes, qui, toutes faibles et toutes courtes qu�elles sont, s�emploieront tout enti�res � votre service. Je suis don Quichotte de la Manche, dont le m�tier est de secourir toutes sortes de n�cessiteux. Cela �tant, vous n�avez nul besoin, madame, de capter des bienveillances ni de chercher des pr�ambules; mais vous pouvez, tout bonnement et sans d�tours, raconter vos peines. Des oreilles vous �coutent, qui sauront, sinon y porter rem�de, au moins y compatir.�</p><empty-line/><p>Quand la du�gne Doloride entendit cela, elle fit mine de vouloir se jeter aux pieds de don Quichotte, et m�me elle s�y jeta, et faisant tous ses efforts pour les embrasser, elle disait:</p><empty-line/><p>�Devant ces pieds et devant ces jambes je me jette, � invincible chevalier, parce qu�ils sont les bases et les colonnes de la chevalerie errante. Je veux baiser ces pieds, du pas desquels pend et d�pend le rem�de � mes malheurs, � valeureux errant, dont les exploits v�ritables laissent loin derri�re eux et obscurcissent les fabuleuses prouesses des Amadis, des B�lianis et des Esplandian!�</p><empty-line/><p>Puis, laissant don Quichotte, et se tournant vers Sancho Panza, elle lui prit la main et lui dit:</p><empty-line/><p>�� toi, le plus loyal �cuyer qui ait servi jamais chevalier errant, dans les si�cles pr�sents et pass�s, plus long en bont� que la barbe de Trifaldin, mon homme de compagnie, ici pr�sent! tu peux bien te vanter qu�en servant le grand don Quichotte, tu sers en raccourci toute la multitude de chevaliers qui ont mani� les armes dans le monde. Je te conjure, par ce que tu dois � ta bont� fid�lissime, d��tre mon intercesseur aupr�s de ton ma�tre, pour qu�il favorise sans plus tarder cette humilissime et malheureusissime comtesse.�</p><empty-line/><p>Sancho r�pondit:</p><empty-line/><p>�Que ma bont�, ma ch�re dame, soit aussi grande et aussi longue que la barbe de votre �cuyer, cela ne fait pas grand�chose � l�affaire. Mais que j�aie mon �me avec barbe et moustaches au sortir de cette vie, voil� ce qui m�importe, car des barbes d�ici-bas je ne me soucie gu�re. Au surplus, sans toutes ces pri�res ni ces cajoleries, je prierai mon ma�tre (et je sais qu�il m�aime bien, surtout maintenant qu�il a besoin de moi pour une certaine affaire) d�aider Votre Gr�ce en tout ce qu�il pourra. Mais d�boutonnez-vous, contez-nous votre peine, et laissez faire, nous serons tous d�accord.�</p><empty-line/><p>Le duc et la duchesse mouraient de rire � tous ces propos, comme gens qui avaient fabriqu� l�aventure, s�applaudissant de la finesse et de la dissimulation que montrait la Trifaldi. Celle-ci, s��tant rassise, prit de nouveau la parole et dit:</p><empty-line/><p>�Sur le fameux royaume de Candaya, qui g�t entre la grande Trapobane et la mer du Sud, deux lieues par del� le cap Comorin, r�gna la reine do�a Magoncia, veuve du roi Archipiel, son �poux et seigneur. De leur mariage fut cr��e et mise au monde l�infante Antonomasie, h�riti�re du royaume, laquelle infante Antonomasie grandit et s��leva sous ma tutelle et ma doctrine, parce que j��tais la plus ancienne et la plus noble du�gne de sa m�re.</p><empty-line/><p>�Or, il arriva que, les jours venant et passant, la petite Antonomasie atteignit l��ge de quatorze ans, avec une si grande perfection de beaut�, que la nature n�aurait pu lui en donner un degr� de plus. Dirons-nous que, pour l�esprit, c��tait encore une morveuse? Non, vraiment, elle �tait discr�te autant que belle, et c��tait la plus belle personne du monde, ou plut�t elle l�est encore, si les destins jaloux et les Parques impitoyables n�ont pas tranch� le fil de sa vie. Et certes, ils ne l�ont pas fait, car les cieux ne sauraient permettre qu�on fasse � la terre un aussi grand mal que serait celui de cueillir en verjus la grappe de raisin du plus beau cep de ce monde.</p><empty-line/><p>�De cette beaut�, que ma langue pesante et maladroite ne sait point vanter comme elle le m�rite, s��prirent une infinit� de princes, tant nationaux qu��trangers. Parmi eux, un simple chevalier, qui se trouvait � la cour, osa �lever ses pens�es jusqu�au ciel de cette beaut� miraculeuse. Ce qui lui donna tant de pr�somption, c��taient sa jeunesse, sa bonne mine, ses gr�ces, ses nombreux talents, la facilit� et la f�licit� de son esprit. Car il faut que Vos Grandeurs sachent, si cela ne leur cause point d�ennui, qu�il jouait d�une guitare � la faire parler; de plus, qu�il �tait po�te et grand danseur, et qu�enfin il savait faire une cage d�oiseaux si bien, qu�il aurait pu gagner sa vie rien qu�� cela, s�il se f�t trouv� dans quelque extr�me besoin. Et toutes ces qualit�s, tous ces m�rites sont plut�t capables de renverser une montagne que non-seulement une faible jeune fille. Cependant toute sa gentillesse, toutes ses gr�ces, tous ses talents n�auraient pu suffire � faire capituler la forteresse de mon �l�ve, si le voleur effront� n�e�t employ� l�artifice de me faire d�abord capituler moi-m�me. Ce vagabond d�natur� voulut d�abord amorcer mon go�t et acqu�rir mes bonnes gr�ces, pour que moi, ch�telain infid�le, je lui livrasse les clefs de la forteresse dont la garde m��tait confi�e. Finalement, il me flatta l�intelligence et me dompta la volont� par je ne sais quelles amulettes qu�il me donna. Mais ce qui me fit surtout broncher et tomber par terre, ce furent certains couplets que je l�entendis chanter une nuit, d�une fen�tre grill�e donnant sur une petite ruelle o� il se promenait, lesquels couplets, si j�ai bonne m�moire, s�exprimaient ainsi:</p><empty-line/><p id="_ftnref214">�De ma douce ennemie, na�t un mal qui perce l��me, et, pour plus de tourment, elle exige qu�on le ressente et qu�on ne le dise pas. <a type="note" l:href="#_ftn214">[214]</a>�</p><empty-line/><p>�La strophe me sembla d�or, et sa voix de miel; et depuis lors, en voyant le malheur o� m�ont fait tomber ces vers et d�autres semblables, j�ai consid�r� qu�on devrait, comme le conseillait Platon, exiler les po�tes des r�publiques bien organis�es, du moins les po�tes �rotiques; car ils �crivent des couplets, non pas comme ceux de la complainte du marquis de Mantoue, qui amusent les femmes et font pleurer les enfants, mais des pointes d�esprit qui vous traversent l��me comme de douces �pines, et vous la br�lent comme la foudre, sans toucher aux habits. Une autre fois, il chanta:</p><empty-line/><p id="_ftnref215">�Viens. Mort, mais si cach�e que je ne te sente pas venir, pour que le plaisir de mourir ne me rende pas � la vie <a type="note" l:href="#_ftn215">[215]</a>�, ainsi que d�autres strophes et couplets qui, chant�s, enchantent, et, �crits, ravissent.</p><empty-line/><p id="_ftnref216">�Mais qu�est-ce, bon Dieu, quand ces po�tes se ravalent � composer une esp�ce de po�sie fort � la mode alors � Candaya, et qu�ils appelaient des <emphasis>seguidillas</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn216"><emphasis>[216]</emphasis></a><emphasis>?</emphasis> Alors, c��tait la danse des �mes, l�agitation des corps, le transport du rire, et finalement le ravissement de tous les sens. Aussi, dis-je, mes seigneurs, qu�on devrait � juste titre d�porter ces po�tes et troubadours aux �les des L�zards <a type="note" l:href="#_ftn217">[217]</a>. Mais la faute n�est pas � eux; elle est aux simples qui les louent, et aux niaises qui les croient.</p><empty-line/><p id="_ftnref218">�Si j�avais �t� aussi bonne du�gne que je le devais, certes, je ne me serais point �mue � leurs bons mots fan�s, et n�aurais point pris pour des v�rit�s ces belles tournures, <emphasis>je vis en mourant, je br�le dans la glace, je tremble dans le feu, j�esp�re sans espoir, je pars et je reste, </emphasis>ainsi que d�autres impossibilit�s de cette esp�ce, dont leurs �crits sont tout pleins. Et qu�arrive-t-il, lorsqu�ils promettent le ph�nix d�Arabie, la couronne d�Ariane, les chevaux du Soleil, les perles de la mer du Sud, l�or du Pactole et le baume de Pancaya <a type="note" l:href="#_ftn218">[218]</a>? C�est alors qu�ils font plus que jamais courir la plume, car rien ne leur co�te moins que de promettre ce qu�ils ne pourront jamais tenir.</p><empty-line/><p>�Mais que fais-je? � quoi vais-je m�amuser, � malheureuse? quelle folie, quelle d�raison me fait conter les p�ch�s d�autrui, quand j�ai tant � raconter des miens? Malheur � moi! ce ne sont pas les vers qui m�ont vaincue, mais ma simplicit�; ce ne sont pas les s�r�nades qui m�ont adoucie, mais mon imprudence coupable.</p><empty-line/><p>�Ma grande ignorance et ma faible circonspection ouvrirent le chemin et pr�par�rent les voies aux d�sirs de don Clavijo (ainsi se nomme le chevalier en question). Sous mon patronage et ma m�diation, il entra, non pas une, mais bien des fois, dans la chambre � coucher d�Antonomasie, non par lui, mais par moi tromp�e, et cela, sous le titre de l�gitime �poux; car, bien que p�cheresse, je n�aurais jamais permis que, sans �tre son mari, il l�e�t touch�e aux bords de la semelle de ses pantoufles. Non, non, pour cela, non! le mariage doit aller en avant dans toute affaire de ce genre o� je mets les mains. Il n�y avait qu�un mal dans celle-ci, l�in�galit� des conditions, don Clavijo n��tant qu�un simple chevalier, tandis que l�infante Antonomasie �tait, comme on l�a dit, h�riti�re du royaume.</p><empty-line/><p>�Durant quelques jours, l�intrigue fut cach�e et dissimul�e par la sagacit� de mes pr�cautions; mais bient�t il me parut qu�elle allait �tre d�couverte par je ne sais quelle enflure de l�estomac d�Antonomasie. Cette crainte nous fit entrer tous trois en conciliabule, et l�avis unanime fut qu�avant que le m�chant tour v�nt � �clater, don Clavijo (<emphasis>Georg</emphasis>., lib. II.) demand�t devant le grand vicaire Antonomasie pour femme, en vertu d�une promesse �crite qu�elle lui avait donn�e d��tre son �pouse, promesse formul�e par mon esprit, et avec tant de force, que celle de Samson n�aurait pu la rompre. On fit les d�marches n�cessaires; le vicaire fit la c�dule, et re�ut la confession de la dame, qui avoua tout sans autre formalit�; alors il la fit d�poser chez un honn�te alguazil de cour.</p><empty-line/><p>��Comment! s��cria Sancho, il y a donc aussi � Candaya des alguazils, des po�tes et des <emphasis>seguidillas?</emphasis> Par tous les serments que je puis faire, j�imagine que le monde est tout un. Mais que Votre Gr�ce se d�p�che un peu, madame Trifaldi; il se fait tard, et je meurs d�envie de savoir la fin d�une si longue histoire.</p><empty-line/><p>��C�est ce que vais faire�, r�pondit la comtesse.</p></section><section><title><p id="_Toc106455367">Chapitre XXXIX</p></title><p><emphasis>O� la Trifaldi continue sa surprenante et m�morable histoire</emphasis></p><empty-line/><p>De chaque parole que disait Sancho, la duchesse raffolait, autant que s�en d�sesp�rait don Quichotte, qui lui ordonna de se taire. Alors la Doloride continua de la sorte:</p><empty-line/><p>�Enfin, apr�s bien des interrogatoires, des demandes et des r�ponses, comme l�infante tenait toujours bon, sans r�tracter ni changer sa premi�re d�claration, le grand vicaire jugea en faveur de don Clavijo, et la lui remit pour l�gitime �pouse; ce qui causa tant de chagrin � la reine do�a Magoncia, m�re de l�infante Antonomasie, qu�au bout de trois jours nous l�enterr�mes.</p><empty-line/><p>��Elle �tait morte, sans doute? demanda Sancho.</p><empty-line/><p>��C�est clair, r�pondit Trifaldin; car, � Candaya, on n�enterre pas les personnes vivantes, mais mortes.</p><empty-line/><p>��On a d�j� vu, seigneur �cuyer, r�pliqua Sancho, enterrer un homme �vanoui, le croyant mort, et il me semblait, � moi, que la reine Magoncia aurait bien fait de s��vanouir au lieu de mourir; car, avec la vie, il y a rem�de � bien des choses. D�ailleurs, la faute de l�infante n��tait pas si �norme qu�elle f�t oblig�e d�en avoir tant de regret. Si cette demoiselle se f�t mari�e avec un page ou quelque autre domestique de sa maison, comme ont fait bien d�autres, � ce que j�ai ou� dire, le mal aurait �t� sans ressource; mais avoir �pous� un chevalier aussi gentilhomme et aussi entendu qu�on nous le d�peint, en v�rit�, si ce fut une sottise, elle n�est pas si grande qu�on le pense. Car enfin, suivant les r�gles de mon seigneur, qui est ici pr�sent et ne me laissera pas accuser de mensonge, de m�me qu�on fait avec des hommes de robe les �v�ques, de m�me on peut faire avec des chevaliers, surtout s�ils sont errants, les rois et les empereurs.</p><empty-line/><p>��Tu as raison, Sancho, dit don Quichotte; car un chevalier errant, pourvu qu�il ait deux doigts de bonne chance, est en passe et en proche puissance d��tre le plus grand seigneur du monde. Mais continuez, dame Doloride, car il me semble qu�il vous reste � compter l�amer de cette jusqu�� pr�sent douce histoire.</p><empty-line/><p>��Comment, s�il reste l�amer! reprit la comtesse. Oh! oui; et si amer, qu�en comparaison la coloquinte est douce et le laurier savoureux.</p><empty-line/><p id="_ftnref219">�La reine donc �tant morte et non �vanouie, nous l�enterr�mes; mais � peine l�avions-nous couverte de terre, � peine lui avions-nous dit le dernier adieu, que tout � coup, <emphasis>quis talia temperet a lacrymis</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn219"><emphasis>[219]</emphasis></a><emphasis>?</emphasis> parut au-dessus de la fosse de la reine, mont� sur un cheval de bois, le g�ant Malambruno, cousin germain de Magoncia; lequel, outre qu�il est cruel, est de plus enchanteur. Pour venger la mort de sa cousine germaine, pour ch�tier l�audace de don Clavijo et la faiblesse d�Antonomasie, il employa son art maudit, et laissa les deux amants enchant�s sur la fosse m�me; elle, convertie en une guenon de bronze, et lui, en un �pouvantable crocodile d�un m�tal inconnu. Au milieu d�eux s��leva une colonne �galement de m�tal, portant un �criteau en langue syriaque, qui, traduit en langue candayesque, et maintenant en langue castillane, renferme la sentence suivante: <emphasis>Les deux audacieux amants ne recouvreront point leur forme premi�re, jusqu�� ce que le vaillant Manchois en vienne aux mains avec moi en combat singulier, car c�est seulement � sa haute valeur que les destins conservent cette aventure inou�e. </emphasis>Cela fait, il tira du fourreau un large et d�mesur� cimeterre, et, me prenant par les cheveux, il fit mine de vouloir m�ouvrir la gorge et de me trancher la t�te � rasibus des �paules. Je me troublai, ma voix s��teignit, je me sentis fort mal � l�aise; mais cependant je fis effort, et, d�une voix tremblante, je lui dis tant et tant de choses qu�elles le firent suspendre l�ex�cution de son rigoureux ch�timent. Finalement, il fit amener devant lui toutes les du�gnes du palais, qui sont celles que voil� pr�sentes, et, apr�s nous avoir reproch� notre faute, apr�s avoir am�rement bl�m� les habitudes des du�gnes, leurs mauvaises ruses et leurs pires intrigues, chargeant toutes les autres de la faute que j�avais seule commise, il dit qu�il ne voulait pas nous punir de la peine capitale, mais d�autres peines plus durables, qui nous donnassent une mort civile et perp�tuelle. Au moment o� il achevait de dire ces mots, nous sent�mes toutes s�ouvrir les pores de notre visage, et qu�on nous y piquait partout comme avec des pointes d�aiguille. Nous port�mes aussit�t nos mains � la figure, et nous nous trouv�mes dans l��tat que vous allez voir.�</p><empty-line/><p>Aussit�t la Doloride et les autres du�gnes lev�rent les voiles dont elles �taient couvertes, et montr�rent des visages tout peupl�s de barbes, les unes blondes, les autres brunes, celles-ci blanches, celles-l� grisonnantes. � cette vue, le duc et la duchesse sembl�rent frapp�s de surprise, don Quichotte et Sancho de stupeur, et tout le reste des assistants d��pouvante. La Trifaldi continua de la sorte:</p><empty-line/><p>�Voil� de quelle mani�re nous ch�tia ce brutal et malintentionn� de Malambruno. Il couvrit la blancheur et la p�leur de nos visages avec l�asp�rit� de ces soies, et pl�t au ciel qu�il e�t fait rouler nos t�tes sous le fil de son �norme cimeterre, plut�t que d�assombrir la lumi�re de nos figures avec cette bourre �paisse qui nous couvre! car enfin, si nous entrons en compte, mes seigneurs�, et ce que je vais dire, je voudrais le dire avec des yeux coulants comme des fontaines; mais les mers de pleurs que leur a fait verser la perp�tuelle consid�ration de notre disgr�ce les ont r�duits � �tre secs comme du jonc; ainsi je parlerai sans larmes. Je dis donc: o� peut aller une du�gne barbue? quel p�re ou quelle m�re aura piti� d�elle? qui la secourra? car enfin si, quand elle a la peau bien lisse et le visage martyris� par mille sortes d�ingr�dients et de cosm�tiques, elle a beaucoup de peine � trouver quelqu�un qui veuille d�elle, que sera-ce quand elle montrera un visage comme une for�t? � du�gnes, mes compagnes, nous sommes n�es sous une triste �toile, et c�est sous une fatale influence que nos p�res nous ont engendr�es!�</p><empty-line/><p>En disant ces mots, la Trifaldi fit mine de tomber �vanouie.</p></section><section><title><p id="_Toc106455368">Chapitre XL</p></title><p><emphasis>Des choses relatives � cette m�morable histoire</emphasis></p><empty-line/><p>V�ritablement tous ceux qui aiment les histoires comme celle-ci doivent se montrer reconnaissants envers Cid Hamet, son auteur primitif, pour le soin curieux qu�il a pris de nous en conter les plus petits d�tails, et de n�en pas laisser la moindre parcelle sans la mettre distinctement au jour. Il peint les pens�es, d�couvre les imaginations, r�pond aux questions tacites, �claircit les doutes, r�sout les difficult�s propos�es, et finalement manifeste jusqu�� ses derniers atomes la plus diligente passion de savoir et d�apprendre. � c�l�bre auteur! � fortun� don Quichotte! � fameuse Dulcin�e! � gracieux Sancho Panza! tous ensemble, et chacun en particulier, vivez des si�cles infinis, pour le plaisir et l�amusement universel des vivants!</p><empty-line/><p>L�histoire dit donc qu�en voyant la Doloride �vanouie, Sancho s��cria:</p><empty-line/><p>�Je jure, foi d�homme de bien, et par le salut de tous mes a�eux les Panzas, que jamais je n�ai ou� ni vu, et que jamais mon ma�tre n�a cont� ni pu imaginer dans sa fantaisie une aventure comme celle-ci. Que mille Satans te maudissent, enchanteur et g�ant Malambruno! ne pouvais-tu trouver d�autre esp�ce de punition pour ces p�cheresses que de leur donner des museaux de barbets? Comment! ne valait-il pas mieux, et n��tait-il pas plus � leur convenance de leur fendre les narines du haut en bas, eussent-elles ensuite parl� du nez, que de leur faire pousser des barbes? Je gagerais qu�elles n�ont pas de quoi se faire raser.</p><empty-line/><p id="_ftnref220">��Oh! c�est vrai, seigneur, r�pondit une des douze; nous ne sommes pas en �tat de payer un barbier; aussi quelques-unes de nous ont pris, pour rem�de �conomique, l�usage de certains empl�tres de poix. Nous nous les appliquons sur le visage, et, en tirant un bon coup, nos mentons demeurent ras et lisses comme le fond d�un mortier de pierre. Il y a bien � Candaya des femmes qui vont de maison en maison �piler les dames, leur polir les sourcils, et pr�parer toutes sortes d�ingr�dients <a type="note" l:href="#_ftn220">[220]</a>; mais nous autres du�gnes de madame, nous n�avons jamais voulu accepter leurs services, parce que la plupart sentent l�entremetteuse; et si le seigneur don Quichotte ne nous porte secours, avec nos barbes on nous portera dans le tombeau.</p><empty-line/><p>��Je m�arracherais plut�t la mienne en pays de Mores, s��cria don Quichotte, que de ne pas vous d�barrasser des v�tres!�</p><empty-line/><p>En ce moment, la Trifaldi revint de sa p�moison.</p><empty-line/><p>�L�agr�able tintement de cette promesse, dit-elle, � valeureux chevalier, a frapp� mes oreilles au milieu de mon �vanouissement, et il a suffi pour me faire recouvrer tous mes sens. Ainsi, je vous en supplie de nouveau, errant, illustre et indomptable seigneur, convertissez en �uvre votre gracieuse promesse.</p><empty-line/><p>��Il ne tiendra pas � moi qu�elle reste inaccomplie, r�pondit don Quichotte. Allons, madame, dites ce que je dois faire; mon courage est pr�t � se mettre � votre service.</p><empty-line/><p id="_ftnref221">��Le cas est, reprit la Doloride, que, d�ici au royaume de Candaya, si l�on va par terre, il y a cinq mille lieues, � deux lieues de plus ou de moins. Mais, si l�on va par les airs, et en ligne droite, il n�y en a que trois mille deux cent vingt-sept. Il faut savoir �galement que Malambruno me dit qu�� l�instant o� le sort me ferait rencontrer le chevalier notre lib�rateur, il lui enverrait une monture un peu meilleure et moins r�tive que les b�tes de retour, car ce doit �tre ce m�me cheval de bois sur lequel le vaillant Pierre de Provence enleva la jolie Magalone. <a type="note" l:href="#_ftn221">[221]</a> Ce cheval se dirige au moyen d�une cheville qu�il a dans le front et qui lui sert de mors, et il vole � travers les airs avec une telle rapidit�, qu�on dirait que les diables l�emportent. Ce dit cheval, suivant l�antique tradition, fut fabriqu� par le sage Merlin. Il le pr�ta au comte Pierre, qui �tait son ami, et qui fit avec lui de grands voyages; entre autres, il enleva, comme on l�a dit, la jolie Magalone, la menant en croupe par les airs, et laissant �bahis tous ceux qui, de la terre, les regardaient passer. Merlin ne le pr�tait qu�� ceux qu�il aimait bien, ou qui le payaient mieux; et, depuis le fameux Pierre jusqu�� nos jours, nous ne sachions pas que personne l�e�t mont�. Malambruno l�a tir� de l� par la puissance de son art magique, et il le tient en son pouvoir. C�est de lui qu�il se sert pour les voyages qu�il fait � chaque instant en diverses parties du monde. Aujourd�hui il est ici, demain en France, et vingt-quatre heures apr�s au Potosi. Ce qu�il y a de bon, c�est que ce cheval ne mange pas, ne dort pas, n�use point de fers, et qu�il marche l�amble au milieu des airs, sans avoir d�ailes; au point que celui qu�il porte peut tenir � la main un verre plein d�eau, sans en r�pandre une goutte, tant il chemine doucement et pos�ment; c�est pour cela que la jolie Magalone se r�jouissait tant d�aller � cheval sur son dos.</p><empty-line/><p>��Par ma foi, interrompit Sancho, pour aller un pas doux et pos�, rien de tel que mon �ne. Il est vrai qu�il ne marche pas dans l�air; mais, sur la terre, je d�fie avec lui tous les ambles du monde.�</p><empty-line/><p>Chacun se mit � rire, et la Doloride continua:</p><empty-line/><p>�Eh bien, ce cheval, si Malambruno veut mettre fin � notre disgr�ce, sera l� devant nous, une demi-heure au plus apr�s la tomb�e de la nuit; car il m�a signifi� que le signe qu�il me donnerait pour me faire entendre que j�avais trouv� le chevalier objet de mes recherches, ce serait de m�envoyer le cheval, o� que ce f�t, avec promptitude et commodit�.</p><empty-line/><p>��Et combien tient-il de personnes sur ce cheval? demanda Sancho.</p><empty-line/><p>��Deux, r�pondit la Doloride, l�un sur la selle, l�autre sur la croupe; et g�n�ralement ces deux personnes sont le chevalier et l��cuyer, � d�faut de quelque demoiselle enlev�e.</p><empty-line/><p>��Je voudrais maintenant savoir, madame Doloride, dit Sancho, quel nom porte ce cheval.</p><empty-line/><p id="_ftnref222">��Son nom, r�pondit la Doloride, n�est pas comme celui du cheval de Bell�rophon, qui s�appelait P�gase, ni comme celui d�Alexandre le Grand, qui s�appelait Buc�phale. Il ne se nomme point Brillador, comme celui de Roland Furieux, ni Bayart, comme celui de Renaud de Montauban, ni Frontin, comme celui de Roger, ni Boot�s ou P�ritoa, comme on dit que s�appelaient les chevaux du Soleil <a type="note" l:href="#_ftn222">[222]</a>, ni m�me Or�lia, comme le cheval sur lequel l�infortun� Rod�ric, dernier roi des Goths, entra dans la bataille o� il perdit la vie et le royaume.</p><empty-line/><p>��Je gagerais, s��cria Sancho, que, puisqu�on ne lui a donn� aucun de ces fameux noms de chevaux si connus, on ne lui aura pas davantage donn� celui du cheval de mon ma�tre, Rossinante, qui, en fait d��tre ajust� comme il faut, surpasse tous ceux que l�on a cit�s.</p><empty-line/><p id="_ftnref223">��Cela est vrai, r�pondit la comtesse barbue; mais cependant le nom de l�autre lui va bien aussi, car il s�appelle Clavil�gne le V�loce <a type="note" l:href="#_ftn223">[223]</a>, ce qui exprime qu�il est de bois, qu�il a une cheville au front, et qu�il chemine avec une prodigieuse c�l�rit�. Ainsi, quant au nom, il peut bien le disputer au fameux Rossinante.</p><empty-line/><p>��En effet, le nom ne me d�pla�t pas, r�pliqua Sancho; mais avec quel frein ou quel harnais se gouverne-t-il?</p><empty-line/><p>��Je viens de dire, r�pondit la Trifaldi, que c�est avec la cheville. En la tournant d�un c�t� ou de l�autre, le chevalier qui est dessus le fait cheminer comme il veut, tant�t au plus haut des airs, tant�t effleurant et presque balayant le sol, tant�t au juste milieu, qu�il faut toujours chercher dans toutes les actions bien ordonn�es.</p><empty-line/><p>��Je voudrais le voir, reprit Sancho; mais penser que je monte dessus, soit en selle, soit en croupe, c�est demander des poires � l�ormeau. � peine puis-je me tenir sur mon grison, assis dans le creux d�un b�t plus douillet que la soie m�me; et l�on voudrait maintenant que je me tinsse sur une croupe de bois, sans coussin, ni tapis! Pardine, je n�ai pas envie de me moudre pour �ter la barbe � personne. Que ceux qui en ont de trop se la rasent; mais pour moi, je ne pense pas accompagner mon ma�tre dans un si long voyage. D�ailleurs, je n�ai pas sans doute � servir pour la tonte de ces barbes, comme pour le d�senchantement de madame Dulcin�e.</p><empty-line/><p>��Si vraiment, ami, r�pondit Doloride; et tellement que sans votre pr�sence nous ne ferons rien de bon.</p><empty-line/><p>��En voici bien d�une autre! s��cria Sancho; et qu�ont � voir les �cuyers dans les aventures de leurs seigneurs? Ceux-ci doivent-ils emporter la gloire de celles qu�ils mettent � fin, et nous, supporter le travail? Mort de ma vie! si du moins les historiens disaient: �Un tel chevalier a mis � fin telle et telle aventure, mais avec l�aide d�un tel, son �cuyer, sans lequel il �tait impossible de la conclure�� � la bonne heure; mais qu�ils �crivent tout sec: �Don Paralipom�non des Trois �toiles a conclu l�aventure des six Vampires� et cela, sans nommer la personne de son �cuyer, qui s��tait trouv� pr�sent � tout, pas plus que s�il ne f�t pas dans le monde! c�est intol�rable. Maintenant, seigneurs, je le r�p�te, mon ma�tre peut s�en aller tout seul, et grand bien lui fasse! Moi, je resterai ici, en compagnie de madame la duchesse. Il pourrait arriver qu�� son retour il trouv�t l�affaire de madame Dulcin�e aux trois quarts faite; car, dans les moments perdus, je pense me donner une vol�e de coups de fouet � m�en ouvrir la peau.</p><empty-line/><p>��Cependant, interrompit la duchesse, il faut accompagner votre ma�tre, si c�est n�cessaire, bon Sancho, puisque ce sont des bons comme vous qui vous en font la pri�re. Il ne sera pas dit que, pour votre vaine frayeur, les mentons de ces dames restent avec leurs toisons; ce serait un cas de conscience.</p><empty-line/><p>��En voici d�une autre encore un coup! r�pliqua Sancho. Si cette charit� se faisait pour quelques demoiselles recluses, ou pour quelques petites filles de la doctrine chr�tienne, encore passe; on pourrait s�aventurer � quelque fatigue. Mais pour �ter la barbe � ces du�gnes! malepeste! j�aimerais mieux les voir toutes barbues, depuis la plus grande jusqu�� la plus petite, depuis la plus mijaur�e jusqu�� la plus pimpante.</p><empty-line/><p>��Vous en voulez bien aux du�gnes, ami Sancho, dit la duchesse, et vous suivez de pr�s l�opinion de l�apothicaire de Tol�de. Eh bien! vous n�avez pas raison. Il y a des du�gnes chez moi qui pourraient servir de mod�le � des ma�tresses de maison, et voil� ma bonne do�a Rodriguez qui ne me laissera pas dire autre chose.</p><empty-line/><p>��C�est assez que Votre Excellence le dise, reprit la Rodriguez, et Dieu sait la v�rit�. Que nous soyons, nous autres du�gnes, bonnes ou mauvaises, barbues ou imberbes, enfin nos m�res nous ont enfant�es comme les autres femmes, et, puisque Dieu nous a mises au monde, il sait bien pourquoi. Aussi, c�est � sa mis�ricorde que je m�attends, et non � la barbe de personne.</p><empty-line/><p>��Voil� qui est bien, madame Rodriguez, dit don Quichotte; et vous, madame Trifaldi et compagnie, j�esp�re que le ciel jettera sur votre affliction un regard favorable, et que Sancho fera ce que je lui ordonnerai, soit que Clavil�gne arrive, soit que je me voie aux prises avec Malambruno. Ce que je sais, c�est qu�aucun rasoir ne raserait plus ais�ment le poil de Vos Gr�ces, que mon �p�e ne raserait sur ses �paules la t�te de Malambruno. Dieu souffre les m�chants, mais ce n�est pas pour toujours.</p><empty-line/><p>��Ah! s��cria la Doloride, que toutes les �toiles des r�gions c�lestes regardent Votre Grandeur avec des yeux b�nins, � valeureux chevalier! qu�elles versent sur votre c�ur magnanime toute vaillance et toute prosp�rit�, pour que vous deveniez le bouclier et le soutien de la triste et injurieuse engeance des du�gnes, d�test�e des apothicaires, mordue des �cuyers et escroqu�e des pages! Maudite soit la coquine, qui, � la fleur de son �ge, ne s�est pas faite plut�t religieuse que du�gne! Malheur � nous autres du�gnes, � qui nos ma�tresses jetteraient un <emphasis>toi </emphasis>par la figure, si elles croyaient pour cela devenir reines, vinssions-nous en ligne droite et de m�le en m�le d�Hector le Troyen! � g�ant Malambruno! qui, bien qu�enchanteur, es fid�le en tes promesses, envoie-nous vite le sans pareil Clavil�gne, pour que notre malheur finisse; car, si la chaleur vient et que nos barbes restent, h�las! c�en est fait de nous.�</p><empty-line/><p>La Trifaldi pronon�a ces paroles avec un accent si d�chirant, qu�elle tira les larmes des yeux de tous les spectateurs, Sancho lui-m�me sentit les siens se mouiller, et il r�solut au fond de son c�ur d�accompagner son ma�tre jusqu�au bout du monde, si c��tait en cela que consistait le moyen d��ter la laine de ces v�n�rables visages.</p></section><section><title><p id="_Toc106455369">Chapitre XLI</p></title><p><emphasis>De l�arriv�e de Clavil�gne, avec la fin de cette longue et prolixe aventure</emphasis></p><empty-line/><p>La nuit vint sur ces entrefaites, et avec elle l�heure indiqu�e pour la venue du fameux cheval Clavil�gne. Son retard commen�ait � tourmenter don Quichotte, lequel concluait, de ce que Malambruno tardait � l�envoyer, ou qu�il n��tait pas le chevalier pour qui �tait r�serv�e cette aventure, ou que Malambruno n�osait point en venir aux mains avec lui en combat singulier. Mais voil� que tout � coup apparaissent dans le jardin quatre sauvages, habill�s de feuilles de lierre, et portant sur leurs �paules un grand cheval de bois. Ils le pos�rent � terre, sur ses pieds, et l�un des sauvages dit:</p><empty-line/><p>�Que le chevalier qui en aura le courage monte sur cette machine�</p><empty-line/><p>��Alors, interrompit Sancho, je n�y monte pas, car je n�ai point de courage, et ne suis pas chevalier.�</p><empty-line/><p>Le sauvage continua:</p><empty-line/><p>�Et que son �cuyer, s�il en a un, monte en croupe. Il peut avoir confiance au valeureux Malambruno, certain de n�avoir � craindre que son �p�e, mais nulle autre, ni nulle autre emb�che. Il n�y a qu�� tourner cette cheville que le cheval a sur le cou, et il emportera le chevalier et l��cuyer par les airs aux lieux o� les attend Malambruno. Mais, pour que la hauteur et la sublimit� du chemin ne leur cause pas d��tourdissements, il faut qu�ils se couvrent les yeux jusqu�� ce que le cheval hennisse. Ce sera le signe qu�ils ont achev� leur voyage.�</p><empty-line/><p>Cela dit, et laissant l� Clavil�gne, les quatre sauvages s�en retourn�rent � pas compt�s par o� ils �taient venus.</p><empty-line/><p>D�s que la Doloride vit le cheval, elle dit � don Quichotte, les larmes aux yeux:</p><empty-line/><p>�Valeureux chevalier, les promesses de Malambruno sont accomplies, le cheval est chez nous, et nos barbes poussent; chacune de nous, et par chaque poil de nos mentons, nous te supplions de nous raser et de nous tondre, puisque cela ne tient plus qu�� ce que tu montes sur cette b�te avec ton �cuyer, et � ce que vous donniez tous deux un heureux d�but � votre voyage de nouvelle esp�ce.</p><empty-line/><p>��C�est ce que je ferai, madame la comtesse Trifaldi, r�pondit don Quichotte, de bien bon c�ur et de bien bonne volont�, sans prendre un coussin et sans chausser d��perons, pour ne pas perdre un moment, tant j�ai grande envie de vous voir, madame, ainsi que toutes ces du�gnes, tondues et ras�es.</p><empty-line/><p>��Et moi, c�est ce que je ne ferai pas, dit Sancho, ni de bonne ni de mauvaise volont�. Si cette tonsure ne peut se faire sans que je monte en croupe, mon seigneur peut bien chercher un autre �cuyer qui l�accompagne, et ces dames un autre moyen de se polir le menton, car je ne suis pas un sorcier pour prendre plaisir � courir les airs. Et que diraient mes insulaires en apprenant que leur gouverneur est � se promener parmi les vents? D�ailleurs, puisqu�il y a trois mille et tant de lieues d�ici � Candaya, si le cheval se fatigue ou si le g�ant se f�che, nous mettrons � revenir une demi-douzaine d�ann�es, et alors il n�y aura plus d��les ni d��lots dans le monde qui me reconnaissent; et, puisqu�on dit d�habitude que c�est dans le retard qu�est le p�ril, et que, si l�on te donne la g�nisse, mets-lui la corde au cou, j�en demande pardon aux barbes de ces dames, mais saint Pierre est fort bien � Rome; je veux dire que je suis fort bien dans cette maison, o� l�on me traite avec tant de bont�, et du ma�tre de laquelle j�attends la faveur insigne de me voir gouverneur.</p><empty-line/><p id="_ftnref224">��Ami Sancho, r�pondit le duc, l��le que je vous ai promise n�est ni mobile ni fugitive. Elle a des racines si profondes, enfonc�es dans les ab�mes de la terre, qu�on ne pourrait ni l�arracher, ni la changer de place en trois tours de reins. Et puisque nous savons tous deux, vous et moi, qu�il n�y a aucune sorte d�emploi, j�entends de ceux de haute vol�e, qui ne s�obtienne par quelque esp�ce de pot-de-vin, l�un plus gros, l�autre plus petit <a type="note" l:href="#_ftn224">[224]</a>, celui que je veux recevoir pour ce gouvernement, c�est que vous alliez avec votre seigneur don Quichotte mettre fin � cette m�morable aventure. Soit que vous reveniez sur Clavil�gne dans le peu de temps que promet sa c�l�rit�, soit que la fortune contraire vous ram�ne � pied, comme un pauvre p�lerin, de village en village et d�auberge en auberge, d�s que vous reviendrez, vous trouverez votre �le o� vous l�aurez laiss�e, et vos insulaires avec le m�me d�sir qu�ils ont toujours eu de vous avoir pour gouverneur. Ma volont� sera la m�me; et ne mettez aucun doute � cette v�rit�, seigneur Sancho, car ce serait faire un notable outrage � l�envie que j�ai de vous servir.</p><empty-line/><p>��Assez, assez, seigneur, s��cria Sancho; je ne suis qu�un pauvre �cuyer, et ne puis porter tant de courtoisies sur les bras. Que mon ma�tre monte, qu�on me bande les yeux, et qu�on me recommande � Dieu. Il faut aussi m�informer si, quand nous passerons par ces hauteurs, je pourrai recommander mon �me au Seigneur, ou invoquer la protection des anges.</p><empty-line/><p>��Vous pouvez tr�s-bien, Sancho, r�pondit la Doloride, recommander votre �me � Dieu, ou � qui vous plaira; car, bien qu�enchanteur, Malambruno est chr�tien; il fait ses enchantements avec beaucoup de tact et de prudence, et sans se mettre mal avec personne.</p><empty-line/><p>��Allons donc, dit Sancho; que Dieu m�assiste, et la tr�s-sainte Trinit� de Ga�te!</p><empty-line/><p>��Depuis la m�morable aventure des foulons, dit don Quichotte, je n�ai jamais vu Sancho avoir aussi peur qu�� pr�sent. Si je croyais aux augures, comme tant d�autres, je sentirais bien un peu de chair de poule � mon courage. Mais venez ici, Sancho; avec la permission du seigneur et de madame, je veux vous dire deux mots en particulier.�</p><empty-line/><p>Emmenant alors Sancho sous un groupe d�arbres, il lui prit les deux mains et lui dit:</p><empty-line/><p>�Tu vois, mon fr�re Sancho, le long voyage qui nous attend. Dieu sait quand nous reviendrons, et quel loisir, quelle commodit� nous laisseront les affaires. Je voudrais donc que tu te retirasses � pr�sent dans ta chambre, comme si tu allais chercher quelque chose de n�cessaire au d�part, et qu�en un tour de main tu te donnasses, en �-compte sur les trois mille trois cents coups de fouet auxquels tu t�es oblig�, ne serait-ce que cinq ou six cents. Quand ils seront donn�s, ce sera autant de fait; car commencer les choses, c�est les avoir � moiti� finies.</p><empty-line/><p>��Par Dieu! s��cria Sancho. Votre Gr�ce doit avoir perdu l�esprit. C�est comme ceux qui disent: �Tu me vois press� et tu me demandes ma fille en mariage.� Comment donc! maintenant qu�il s�agit d�aller � cheval sur une table rase, vous voulez que je me d�chire le derri�re? En v�rit�, ce n�est pas raisonnable. Allons d�abord barbifier ces du�gnes, et au retour je vous promets, foi de qui je suis, que je me d�p�cherai tellement de remplir mon obligation, que Votre Gr�ce sera pleinement satisfaite; et ne disons rien de plus.</p><empty-line/><p>��Cette promesse, bon Sancho, reprit don Quichotte, suffit pour me consoler; et je crois fermement que tu l�accompliras, car, tout sot que tu es, tu es homme v�ridique.</p><empty-line/><p>��Je ne suis pas vert, mais brun, dit Sancho, et, quand m�me je serais bariol�, je tiendrais ma parole.�</p><empty-line/><p>Apr�s cela, ils revinrent pour monter sur Clavil�gne. Et, au moment d�y mettre le pied, don Quichotte dit � Sancho:</p><empty-line/><p>�Allons, Sancho, bandez-vous les yeux, car celui qui nous envoie chercher de si lointains climats n�est pas capable de nous tromper. Quelle gloire pourrait-il gagner � tromper des gens qui se fient � lui? Mais quand m�me tout arriverait au rebours de ce que j�imagine, aucune malice ne pourra du moins obscurcir la gloire d�avoir entrepris cette prouesse.</p><empty-line/><p>��Allons, seigneur, dit Sancho; les barbes et les larmes de ces dames, je les ai clou�es dans le c�ur, et je ne mangerai pas morceau qui me profite avant que j�aie vu leur menton dans son premier poli. Que Votre Gr�ce monte, et se bouche d�abord les yeux; car, si je dois aller en croupe, il est clair que je ne dois monter qu�apr�s celui qui va sur la selle.</p><empty-line/><p>��Tu as raison�, r�pliqua don Quichotte.</p><empty-line/><p>Et, tirant de sa poche un mouchoir, il pria la Doloride de lui en couvrir les yeux. Quand ce fut fait, il �ta son bandeau et dit:</p><empty-line/><p>�Je me souviens, si j�ai bonne m�moire, d�avoir lu dans Virgile l�histoire du Palladium de Troie; ce fut un cheval de bois que les Grecs pr�sent�rent � la d�esse Pallas, et qui avait le ventre plein de chevaliers arm�s, par lesquels la ruine de Troie fut consomm�e. Il serait donc bon de voir d�abord ce que Clavil�gne porte dans ses entrailles.</p><empty-line/><p>��C�est inutile, s��cria la Doloride, je m�en rends caution, et je sais que Malambruno n�est capable ni d�une trahison ni d�un m�chant tour. Que Votre Gr�ce, seigneur don Quichotte, monte sans aucune crainte, et le mal qui arrivera, je le prends � mon compte.�</p><empty-line/><p>Il parut � don Quichotte que tout ce qu�il pourrait r�pliquer au sujet de sa s�ret� personnelle serait une injure � sa vaillance, et, sans plus d�altercation, il monta sur Clavil�gne, et essaya la cheville qui tournait ais�ment. Comme il n�avait point d��triers, et que ses jambes pendaient tout de leur long, il ressemblait � ces figures de tapisserie de Flandres, peintes, ou plut�t tissues, dans un triomphe d�empereur romain.</p><empty-line/><p>De mauvais gr�, et en se faisant tirer l�oreille. Sancho vint monter � son tour. Il s�arrangea du mieux qu�il put sur la croupe, qu�il trouva fort dure et nullement mollette. Alors il demanda au duc de lui pr�ter, s�il �tait possible, quelque coussin ou quelque oreiller, f�t-ce de l�estrade de madame la duchesse ou du lit d�un page, car la croupe de ce cheval lui semblait plut�t de marbre que de bois. Mais la Trifaldi fit observer que Clavil�gne ne souffrait sur son dos aucune esp�ce de harnais ni d�ornement; que ce qu�il y avait � faire, c��tait que Sancho s�ass�t � la mani�re des femmes, et qu�ainsi il sentirait moins la duret� de la monture. C�est ce que fit Sancho; et, disant adieu, il se laissa bander les yeux. Mais, quand il les eut band�s, il les d�couvrit encore, et, jetant des regards tendres et suppliants sur tous ceux qui se trouvaient dans le jardin, il les conjura, les larmes aux yeux, de l�aider en ce moment critique avec force <emphasis>Pater Noster </emphasis>et force <emphasis>Ave Maria, </emphasis>afin que Dieu leur envoy�t aussi des gens pour leur en dire quand ils se trouveraient en semblable passe.</p><empty-line/><p>�Larron! s��cria don Quichotte, es-tu par hasard attach� � la potence? es-tu au dernier jour de ta vie pour user de telles supplications? N�es-tu point, l�che et d�natur�e cr�ature, assis au m�me endroit qu�occupa la jolie Magalone, et dont elle descendit, non dans la s�pulture, mais sur le tr�ne de France, si les histoires ne mentent pas? Et moi, qui vais � tes c�t�s, ne puis-je pas me mettre au niveau du valeureux Pierre, qui �treignit l�endroit m�me que j��treins � pr�sent? Bande-toi, bande-toi les yeux, animal sans c�ur, et que la peur qui te travaille ne te sorte plus par la bouche, au moins en ma pr�sence.</p><empty-line/><p id="_ftnref225">��Eh bien, qu�on me bouche donc, r�pondit Sancho; mais, puisqu�on ne veut pas que je me recommande � Dieu, ni que je lui sois recommand�, est-il �tonnant que j�aie peur qu�il n�y ait par ici quelque l�gion de diables qui nous emporte � P�ralvillo <a type="note" l:href="#_ftn225">[225]</a>?�</p><empty-line/><p>Enfin on leur banda les yeux, et don Quichotte, se trouvant plac� comme il devait l��tre, tourna la cheville. � peine y eut-il port� la main, que toutes les du�gnes et le reste des assistants �lev�rent la voix pour lui crier tous ensemble:</p><empty-line/><p>�Dieu te conduise, valeureux chevalier; Dieu t�assiste, �cuyer intr�pide. Voil� que vous vous �levez dans les airs en les traversant avec plus de rapidit� qu�une fl�che; voil� que vous commencez � surprendre et � �merveiller tous ceux qui vous regardent de la terre. Tiens-toi, valeureux Sancho, ne te dandine pas, prends garde de tomber; ta chute serait plus terrible que celle du jeune �tourdi qui voulut conduire le char du Soleil son p�re.�</p><empty-line/><p>Sancho entendit ces avertissements, et, se serrant pr�s de son ma�tre qu�il �treignait dans ses bras, il lui dit:</p><empty-line/><p>�Seigneur, comment ces gens-l� disent-ils que nous volons si haut, puisque leurs paroles viennent jusqu�ici, et qu�on dirait qu�ils parlent tout � c�t� de nous?</p><empty-line/><p>��Ne fais pas attention � cela, Sancho, r�pondit don Quichotte; comme ces aventures et ces voyages � la vol�e sortent du cours des choses ordinaires, tu verras et tu entendras de mille lieues tout ce qu�il te plaira. Mais ne me serre pas tant, car tu m��touffes; et vraiment je ne sais ce qui peut te troubler, ni te faire peur; pour moi, j�oserais jurer que de ma vie je n�ai mont� une monture d�une allure plus douce. On dirait que nous ne bougeons pas de place. Allons, ami, chasse ta frayeur; les choses vont en effet comme elles doivent aller, et nous avons le vent en poupe.</p><empty-line/><p>��C�est pardieu bien la v�rit�! r�pliqua Sancho; car, de ce c�t�-l�, il me vient un vent si violent qu�on dirait que mille soufflets me soufflent dessus.�</p><empty-line/><p>Sancho disait vrai; de grands soufflets servaient � lui donner de l�air. L�aventure avait �t� si bien dispos�e par le duc, la duchesse et le majordome, que nulle condition requise ne lui manqua pour �tre parfaite. Quand don Quichotte se sentit �venter:</p><empty-line/><p>�Sans aucun doute, Sancho, dit-il, nous devons �tre arriv�s � la seconde r�gion de l�air, o� s�engendrent la gr�le et la neige. C�est dans la troisi�me r�gion que s�engendrent les �clairs et les tonnerres, et, si nous continuons � monter de la m�me fa�on, nous arriverons bient�t � la r�gion du feu. En v�rit�, je ne sais comment retenir cette cheville, pour que nous ne montions pas jusqu�o� nous soyons embras�s.�</p><empty-line/><p>En ce moment, on leur chauffait la figure avec des �toupes faciles � enflammer et � �teindre, qu�on leur pr�sentait de loin au bout d�un long roseau. Sancho ressentit le premier la chaleur.</p><empty-line/><p>�Que je sois pendu, s��cria-t-il, si nous ne sommes arriv�s dans le pays du feu, ou du moins bien pr�s, car une partie de ma barbe est d�j� roussie; et j�ai bien envie, seigneur, de me d�couvrir les yeux pour voir o� nous sommes.</p><empty-line/><p id="_ftnref226">��N�en fais rien, r�pondit don Quichotte, et rappelle-toi la v�ritable histoire du licenci� Torralva, que les diables emport�rent � toute vol�e au milieu des airs, � cheval sur un b�ton et les yeux ferm�s. En douze heures, il arriva � Rome, descendit � la tour de Nona, qui est une rue de la ville, assista � l�assaut, vit tout le d�sastre et la mort du conn�table de Bourbon; puis, le lendemain matin, il �tait de retour � Madrid, o� il rendit compte de tout ce qu�il avait vu. Ce Torralva raconta aussi que, pendant qu�il traversait les airs, le diable lui ordonna d�ouvrir les yeux, qu�il les ouvrit et se trouva si pr�s, � ce qu�il lui sembla, du corps de la lune, qu�il aurait pu la prendre avec la main, mais qu�il n�osa pas regarder la terre, de crainte que la t�te ne lui tourn�t <a type="note" l:href="#_ftn226">[226]</a>. Ainsi donc, Sancho, il ne faut pas nous d�bander les yeux; celui qui a pris l�engagement de nous conduire rendra compte de nous, et peut-�tre faisons-nous ces pointes en l�air pour nous laisser tomber tout d�un coup sur le royaume de Candaya, comme fait le faucon de chasse sur le h�ron, afin de le prendre de haut, quelque effort que celui-ci fasse pour s��lever. Bien qu�en apparence il n�y ait pas une demi-heure que nous ayons quitt� le jardin, crois-moi, nous devons avoir fait un fameux morceau de chemin.</p><empty-line/><p>��Je ne sais ce qu�il en est, r�pondit Sancho; tout ce que je peux dire, c�est que, si madame Madeleine ou Magalone s�est content�e de cette croupe, elle ne devait pas avoir la peau bien douillette.�</p><empty-line/><p>Toute cette conversation des deux braves, le duc, la duchesse et les gens du jardin n�en perdaient pas un mot, et s�en divertissaient prodigieusement. Enfin, pour donner une digne issue � cette aventure �trange et bien fabriqu�e, on mit le feu avec des �toupes � la queue de Clavil�gne; et, � l�instant, comme le cheval �tait plein de fus�es et de p�tards, il sauta en l�air avec un bruit �pouvantable, jetant sur l�herbe don Quichotte et Sancho, tous deux � demi roussis. Un peu auparavant, l�escadron barbu des du�gnes avait disparu du jardin avec la Trifaldi et toute sa suite; et les gens demeur�s au jardin rest�rent comme �vanouis, �tendus par terre. Don Quichotte et Sancho se relev�rent, un peu maltrait�s; et, regardant de toutes parts, ils furent stup�faits de se voir dans le m�me jardin d�o� ils �taient partis, et d�y trouver tant de gens �tendus � terre sans mouvement. Mais leur surprise s�accrut encore quand, � un bout du jardin, ils aper�urent une lance fich�e dans le sol, d�o� pendait, � deux cordons de soie verte, un parchemin uni et blanc sur lequel �tait �crit en grosses lettres d�or:</p><empty-line/><p>�L�insigne chevalier don Quichotte de la Manche a termin� et mis � fin l�aventure de la comtesse Trifaldi, autrement dite la du�gne Doloride et compagnie, pour l�avoir seulement entreprise; Malambruno se donne pour pleinement content et satisfait. Les mentons des du�gnes sont ras�s et ras; le roi don Clavijo et la reine Antonomasie sont revenus � leur ancien �tat. Aussit�t que sera accomplie l��cuy�re flagellation, la blanche colombe se verra hors des griffes pestif�r�es des vautours qui la pers�cutent, et dans les bras de son tourtereau ch�ri. Ainsi l�ordonne le sage Merlin, protoenchanteur des enchanteurs.�</p><empty-line/><p>Aussit�t que don Quichotte eut d�chiffr� les lettres du parchemin, il comprit clairement qu�il s�agissait du d�senchantement de Dulcin�e. Rendant gr�ce au ciel de ce qu�il e�t, � si peu de risques, accompli un si grand exploit, et rendu leur ancien poli aux visages des v�n�rables du�gnes, qui avaient disparu, il s�approcha de l�endroit o� le duc et la duchesse �taient encore frapp�s d�engourdissement. Secouant alors le duc par la main, il lui dit:</p><empty-line/><p>�Allons, bon seigneur, bon courage, tout n�est rien; l�aventure est finie, sans danger de l��me ni du corps, comme le prouve clairement l��criteau que voil�.�</p><empty-line/><p>Peu � peu, et comme un homme qui sort d�un pesant sommeil, le duc revint � lui. La duchesse fit de m�me, ainsi que tous ceux qui �taient �tendus dans le jardin, donnant de telles marques de surprise et d�admiration, qu�on aurait fort bien pu croire qu�il leur �tait arriv� r�ellement et tout de bon ce qu�ils savaient si bien feindre pour rire. Le duc lut l��criteau, les yeux � demi ferm�s, puis, les bras ouverts, il alla embrasser don Quichotte, en lui disant qu�il �tait le meilleur chevalier qu�aucun si�cle e�t jamais vu. Sancho cherchait des yeux la Doloride, pour voir quelle figure elle avait sans barbe, et si elle �tait aussi belle, avec le menton d�garni, que le promettait sa bonne mine. Mais on lui dit qu�au moment o� Clavil�gne descendit en br�lant du haut des airs, et tomba par terre en �clats, tout l�escadron des du�gnes avait disparu avec la Trifaldi, et qu�elles �taient ras�es et sans une racine de poil.</p><empty-line/><p>La duchesse demanda � Sancho comment il s��tait trouv� d�un si long voyage, et ce qui lui �tait arriv�. Sancho r�pondit:</p><empty-line/><p>�Moi, madame, j�ai senti que nous volions, suivant ce que disait mon ma�tre, dans la r�gion du feu, et j�ai voulu me d�couvrir les yeux un petit brin. Mais mon ma�tre, � qui je demandai permission de me d�boucher, ne voulut pas y consentir. Alors moi, qui ai je ne sais quel grain de curiosit� et quelle d�mangeaison de conna�tre ce qu�on veut m�emp�cher de savoir, tout bonnement et sans que personne le v�t, j��cartai un tantinet, � c�t� du nez, le mouchoir qui me couvrait les yeux. Par l� je regardai du c�t� de la terre, et il me sembla qu�elle n��tait pas plus grosse tout enti�re qu�un grain de moutarde, et que les hommes qui marchaient dessus ne l��taient gu�re plus que des noisettes; jugez par l� combien nous devions �tre haut dans ce moment.</p><empty-line/><p>��Mais, ami Sancho, interrompit la duchesse, prenez garde � ce que vous dites. � ce qu�il para�t, vous n�avez pas vu la terre, mais les hommes qui marchaient dessus; car si la terre vous parut comme un grain de moutarde, et chaque homme comme une noisette, il est clair qu�un seul homme aurait couvert toute la terre.</p><empty-line/><p>��C�est vrai, r�pondit Sancho; mais, avec tout cela, je l�ai aper�ue par un petit coin, et je l�ai vue tout enti�re.</p><empty-line/><p>��Prenez garde, Sancho, reprit la duchesse, que par un petit coin, on ne peut voir l�ensemble de la chose qu�on regarde.</p><empty-line/><p id="_ftnref227">��Je n�entends rien � ces finesses-l�, r�pliqua Sancho, Tout ce que je sais, c�est que Votre Gr�ce doit comprendre que, puisque nous volions par enchantement, par enchantement aussi j�ai pu voir toute la terre et tous les hommes, de quelque fa�on que je les eusse regard�s; si vous ne croyez pas cela, Votre Gr�ce ne croira pas davantage qu�en me d�couvrant les yeux du c�t� des sourcils, je me vis si pr�s du ciel, qu�il n�y avait pas de lui � moi plus d�un palme et demi, et, ce que je puis vous jurer, madame, c�est qu�il est furieusement grand. Il arriva que nous allions du c�t� o� sont les sept ch�vres <a type="note" l:href="#_ftn227">[227]</a>, et comme, �tant enfant, j�ai �t� chevrier dans mon pays, je jure Dieu et mon �me que, d�s que je les vis, je sentis une si grande envie de causer avec elles un instant, que, si je ne me fusse pass� cette fantaisie, je crois que j�en serais crev�. J�arrive donc pr�s d�elles, et qu�est-ce que je fais? sans rien dire � personne, pas m�me � mon seigneur, je descends tout bonnement de Clavil�gne, et me mets � causer avec les ch�vres, qui sont, en v�rit�, gentilles comme des girofl�es et douces comme des fleurs, trois quarts d�heure au moins; et Clavil�gne, tout ce temps, ne bougea pas de place.</p><empty-line/><p>��Mais, pendant que le bon Sancho s�entretenait avec les ch�vres, demanda le duc, � quoi s�entretenait le seigneur don Quichotte?�</p><empty-line/><p>Don Quichotte r�pondit:</p><empty-line/><p>�Comme tous ces �v�nements se passent hors de l�ordre naturel des choses, il n�est pas �tonnant que Sancho dise ce qu�il dit. Quant � moi, je puis dire que je ne me d�couvris les yeux ni par en haut ni par en bas, et que je ne vis ni le ciel, ni la terre, ni la mer, ni les d�serts de sable. J�ai bien senti, il est vrai, que je passais par la r�gion de l�air, et que m�me je touchais � celle du feu; mais que nous fussions all�s plus loin, je ne le crois pas. En effet, la r�gion du feu �tant entre le ciel de la lune et la derni�re r�gion de l�air, nous ne pouvions arriver au ciel o� sont les sept ch�vres dont parle Sancho, sans nous consumer, et, puisque nous ne sommes pas r�tis, ou Sancho ment, ou Sancho r�ve.</p><empty-line/><p>��Je ne r�ve ni ne mens, reprit Sancho; sinon, qu�on me demande le signalement de ces ch�vres, et l�on verra bien si je dis ou non la v�rit�.</p><empty-line/><p>��Eh bien! comment sont-elles faites, Sancho? demanda la duchesse.</p><empty-line/><p>��Le voici, r�pondit Sancho; deux sont vertes, deux rouges, deux bleues, et la derni�re bariol�e.</p><empty-line/><p>��C�est une nouvelle esp�ce de ch�vres, dit le duc, et, dans cette r�gion de notre sol, on ne voit pas de semblables couleurs, je veux dire des ch�vres de semblables couleurs.</p><empty-line/><p>��Oh! c�est clair, s��cria Sancho. Pensez donc quelle diff�rence il doit y avoir entre les ch�vres du ciel et celles de la terre!</p><empty-line/><p>��Dites-moi, Sancho, reprit le duc, parmi ces ch�vres avez-vous vu quelque bouc?</p><empty-line/><p>��Non, seigneur, r�pondit Sancho; mais j�ai ou� dire qu�aucun animal � cornes ne passait les cornes de la lune.�</p><empty-line/><p>Le duc et la duchesse ne voulurent pas en demander plus long � Sancho sur son voyage, car il leur parut en train de se promener � travers les sept cieux, et de leur donner des nouvelles de tout ce qui s�y passait, sans avoir boug� du jardin. Finalement, voil� comment finit l�aventure de la du�gne Doloride, qui leur donna de quoi rire, non-seulement le temps qu�elle dura, mais celui de toute leur vie, et � Sancho de quoi conter, e�t-il v�cu des si�cles. Don Quichotte, s�approchant de son �cuyer, lui dit � l�oreille:</p><empty-line/><p>�Sancho, puisque vous voulez qu�on croie � ce que vous avez vu dans le ciel, je veux � mon tour que vous croyiez � ce que j�ai vu dans la caverne de Mont�sinos; je ne vous en dis pas davantage.�</p></section><section><title><p id="_Toc106455370">Chapitre XLII</p></title><p><emphasis>Des conseils que donna don Quichotte � Sancho Panza avant que celui-ci all�t gouverner son �le, avec d�autres choses fort bien entendues</emphasis></p><empty-line/><p>L�heureuse et divertissante issue de l�aventure de la Doloride donna tant de satisfaction au duc et � la duchesse, qu�ils r�solurent de continuer ces plaisanteries, voyant quel impayable sujet ils avaient sous la main pour les prendre au s�rieux. Ayant donc pr�par� leur plan, et donn� des ordres � leurs gens et � leurs vassaux sur la mani�re d�en agir avec Sancho dans le gouvernement de l��le promise, le jour qui suivit le vol de Clavil�gne, le duc dit � Sancho de faire ses pr�paratifs et de se parer pour aller �tre gouverneur, ajoutant que ses insulaires l�attendaient comme la pluie de mai.</p><empty-line/><p>Sancho s�inclina jusqu�� terre et lui dit:</p><empty-line/><p>�Depuis que je suis descendu du ciel; depuis que, de ses hauteurs infinies, j�ai regard� la terre et l�ai vue si petite, j�ai senti se calmer � moiti� l�envie si grande que j�avais d��tre gouverneur. En effet, quelle grandeur est-ce l� de commander sur un grain de moutarde? quelle dignit�, quel empire de gouverner une demi-douzaine d�hommes gros comme des noisettes? car il me semble qu�il n�y en avait pas plus sur toute la terre. Si Votre Seigneurie voulait bien me donner une toute petite partie du ciel, ne serait-ce qu�une demi-lieue, je la prendrais bien plus volontiers que la plus grande �le du monde.</p><empty-line/><p>��Faites attention, ami Sancho, r�pondit le duc, que je ne puis donner � personne une partie du ciel, ne f�t-elle pas plus large que l�ongle; car c�est � Dieu seul que sont r�serv�es ces faveurs et ces gr�ces. Ce que je puis vous donner, je vous le donne, une �le faite et parfaite, ronde, bien proportionn�e, extr�mement fertile et abondante, o� vous pourrez, si vous savez bien vous y prendre, acqu�rir avec les richesses de la terre les richesses du ciel.</p><empty-line/><p>��Eh bien! c�est bon, r�pondit Sancho; vienne cette �le, et je ferai en sorte d��tre un tel gouverneur, qu�en d�pit des mauvais sujets, je m�en aille droit au ciel. Et ce n�est point par l�ambition que j�ai de sortir de ma cabane, ni de m��lever � perte de vue; mais parce que je d�sire essayer quel go�t a le gouvernement.</p><empty-line/><p>��Si vous en go�tez une fois, Sancho, dit le duc, vous vous mangerez les doigts apr�s, car c�est bien une douce chose que de commander et d��tre ob�i. � coup s�r, quand votre ma�tre sera devenu empereur (et il le sera sans doute, � voir la tournure que prennent ses affaires), on ne l�arrachera pas facilement de l�, et vous verrez qu�il regrettera dans le fond de l��me tout le temps qu�il aura pass� sans l��tre.</p><empty-line/><p>��Seigneur, r�pliqua Sancho, moi j�imagine qu�il est bon de commander, quand ce ne serait qu�� un troupeau de moutons.</p><empty-line/><p>��Qu�on m�enterre avec vous, Sancho, reprit le duc, si vous n��tes savant en toutes choses, et j�esp�re que vous ferez un aussi bon gouverneur que le promet votre bon jugement. Mais restons-en l�, et faites attention que demain vous irez prendre possession du gouvernement de l��le. Ce soir, on vous pourvoira du costume analogue que vous devez porter et de toutes les choses n�cessaires � votre d�part.</p><empty-line/><p>��Qu�on m�habille comme on voudra, dit Sancho. De quelque fa�on que je sois habill�, je serai toujours Sancho Panza.</p><empty-line/><p>��Cela est vrai, reprit le duc; mais pourtant les costumes doivent �tre accommod�s � l��tat qu�on professe ou � la dignit� dont on est rev�tu. Il ne serait pas convenable qu�un jurisconsulte s�habill�t comme un militaire, ni un militaire comme un pr�tre. Vous, Sancho, vous serez habill� moiti� en lettr�, moiti� en capitaine; car, dans l��le que je vous donne, les armes sont aussi n�cessaires que les lettres, et les lettres que les armes.</p><empty-line/><p>��Des lettres, reprit Sancho, je n�en suis gu�re pourvu, car je ne sais pas m�me l�A B C; mais il me suffit de savoir par c�ur le <emphasis>Christus </emphasis>pour �tre un excellent gouverneur. Quant aux armes, je manierai celles qu�on me donnera jusqu�� ce que je tombe, et � la gr�ce de Dieu.</p><empty-line/><p>��Avec une si bonne m�moire, dit le duc, Sancho ne pourra se tromper en rien.�</p><empty-line/><p>Sur ces entrefaites arriva don Quichotte. Quand il apprit ce qui se passait, quand il sut en quelle h�te Sancho devait se rendre � son gouvernement, avec la permission du duc, il le prit par la main, et le conduisit � sa chambre dans l�intention de lui donner des conseils sur la mani�re dont il devait remplir son emploi. Arriv�s dans sa chambre, il ferma la porte, fit, presque de force, asseoir Sancho � son c�t�, et lui dit d�une voix lente et pos�e:</p><empty-line/><p id="_ftnref228">�Je rends au ciel des gr�ces infinies, ami Sancho, de ce qu�avant que j�eusse rencontr� aucune bonne chance, la fortune soit all�e � ta rencontre te prendre par la main. Moi, qui pensais trouver, dans les faveurs que m�accorderait le sort, de quoi payer tes services, je me vois encore au d�but de mon chemin; et toi, avant le temps, contre la loi de tout raisonnable calcul, tu vois tes d�sirs combl�s. Les uns r�pandent les cadeaux et les largesses, sollicitent, importunent, se l�vent matin, prient, supplient, s�opini�trent, et n�obtiennent pas ce qu�ils demandent. Un autre arrive, et, sans savoir ni comment ni pourquoi, il se trouve gratifi� de l�emploi que sollicitaient une foule de pr�tendants. C�est bien le cas de dire que, dans la poursuite des places, il n�y a qu�heur et malheur. Toi, qui n�es � mes yeux qu�une grosse b�te, sans te lever matin ni passer les nuits, sans faire aucune diligence, et seulement parce que la chevalerie errante t�a touch� de son souffle, te voil�, ni plus ni moins, gouverneur d�une �le. Je te dis tout cela, � Sancho, pour que tu n�attribues pas � tes m�rites la faveur qui t�est faite, mais pour que tu rendes gr�ces, d�abord au ciel, qui a dispos� les choses avec bienveillance, puis � la grandeur que renferme en soi la profession de chevalier errant. Maintenant que ton c�ur est dispos� � croire ce que je t�ai dit, sois, � mon fils, attentif � ce nouveau Caton <a type="note" l:href="#_ftn228">[228]</a> qui veut te donner des conseils, qui veut �tre ta boussole et ton guide pour t�acheminer au port du salut sur cette mer orageuse o� tu vas te lancer, les hauts emplois n��tant autre chose qu�un profond ab�me, couvert d�obscurit� et garni d��cueils.</p><empty-line/><p>�Premi�rement, � mon fils, garde la crainte de Dieu; car dans cette crainte est la sagesse, et, si tu es sage, tu ne tomberas jamais dans l�erreur.</p><empty-line/><p id="_ftnref229">�Secondement, porte toujours les yeux sur qui tu es, et fais tous les efforts possibles pour te conna�tre toi-m�me; c�est l� la plus difficile connaissance qui se puisse acqu�rir. De te conna�tre, il r�sultera que tu ne t�enfleras point comme la grenouille qui voulut s��galer au b�uf. En ce cas, quand ta vanit� fera la roue, une consid�ration remplacera pour toi la laideur des pieds <a type="note" l:href="#_ftn229">[229]</a>; c�est le souvenir que tu as gard� les cochons dans ton pays.</p><empty-line/><p>��Je ne puis le nier, interrompit Sancho; mais c�est quand j��tais petit gar�on. Plus tard, et devenu un petit homme, ce sont des oies que j�ai gard�es, et non pas des cochons. Mais il me semble que cela ne fait rien � l�affaire, car tous ceux qui gouvernent ne viennent pas de souches de rois.</p><empty-line/><p>��Cela est vrai, r�pliqua don Quichotte; aussi ceux qui n�ont pas une noble origine doivent-ils allier � la gravit� de l�emploi qu�ils exercent une douceur affable, qui, bien dirig�e par la prudence, les pr�serve des morsures de la m�disance, auxquelles nul �tat ne saurait �chapper.</p><empty-line/><p>�Fais gloire, Sancho, de l�humilit� de ta naissance, et n�aie pas honte de dire que tu descends d�une famille de laboureurs. Voyant que tu n�en rougis pas, personne ne t�en fera rougir; et pique-toi plut�t d��tre humble vertueux que p�cheur superbe. Ceux-l� sont innombrables qui, n�s de basse condition, se sont �lev�s jusqu�� la supr�me dignit� de la tiare ou de la couronne, et je pourrais t�en citer des exemples jusqu�� te fatiguer.</p><empty-line/><p>�Fais bien attention, Sancho, que, si tu prends la vertu pour guide, si tu te piques de faire des actions vertueuses, tu ne dois porter nulle envie � ceux qui ont pour anc�tres des princes et des grands seigneurs; car le sang s�h�rite et la vertu s�acquiert, et la vertu vaut par elle seule ce que le sang ne peut valoir.</p><empty-line/><p>�Cela �tant, si, quand tu seras dans ton �le, quelqu�un de tes parents vient te voir, ne le renvoie pas et ne lui fais point d�affront; au contraire, il faut l�accueillir, le caresser, le f�ter. De cette mani�re, tu satisferas � tes devoirs envers le ciel, qui n�aime pas que personne d�daigne ce qu�il a fait, et � tes devoirs envers la nature.</p><empty-line/><p>�Si tu conduis ta femme avec toi (et il ne convient pas que ceux qui r�sident dans les gouvernements soient longtemps sans leurs propres femmes), aie soin de l�endoctriner, de la d�grossir, de la tirer de sa rudesse naturelle; car tout ce que peut gagner un gouverneur discret se perd et se r�pand par une femme sotte et grossi�re.</p><empty-line/><p id="_ftnref230">�Si par hasard tu devenais veuf, chose qui peut arriver, et si l�emploi te faisait trouver une seconde femme de plus haute condition, ne la prends pas telle qu�elle te serve d�amorce et de ligne � p�cher, et de capuchon pour dire: <emphasis>Je ne veux pas.</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn230">[230]</a> Je te le dis en v�rit�, tout ce que re�oit la femme du juge, c�est le mari qui en rendra compte au jugement universel, et il payera au quadruple, apr�s la mort, les articles de compte dont il ne sera pas charg� pendant sa vie.</p><empty-line/><p id="_ftnref231">�Ne te guide jamais par la loi du bon plaisir <a type="note" l:href="#_ftn231">[231]</a>, si en faveur aupr�s des ignorants, qui se piquent de finesse et de p�n�tration.</p><empty-line/><p>�Que les larmes du pauvre trouvent chez toi plus de compassion, mais non plus de justice que les requ�tes du riche.</p><empty-line/><p>�T�che de d�couvrir la v�rit�, � travers les promesses et les cadeaux du riche, comme � travers les sanglots et les importunit�s du pauvre.</p><empty-line/><p>�Quand l��quit� peut et doit �tre �cout�e, ne fais pas tomber sur le coupable toute la rigueur de la loi; car la r�putation de juge impitoyable ne vaut certes pas mieux que celle de juge compatissant.</p><empty-line/><p>�Si tu laisses quelquefois plier la verge de justice, que ce ne soit pas sous le poids des cadeaux, mais sous celui de la mis�ricorde.</p><empty-line/><p>�S�il t�arrive de juger un proc�s o� soit partie quelqu�un de tes ennemis, �loigne ta pens�e du souvenir de ton injure, et fixe-la sur la v�rit� du fait.</p><empty-line/><p>�Que la passion personnelle ne t�aveugle jamais dans la cause d�autrui. Les fautes que tu commettrais ainsi seraient irr�m�diables la plupart du temps, et, si elles avaient un rem�de, ce ne serait qu�aux d�pens de ton cr�dit et m�me de ta bourse.</p><empty-line/><p>�Si quelque jolie femme vient te demander justice, d�tourne les yeux de ses larmes, et ne pr�te point l�oreille � ses g�missements; mais consid�re avec calme et lenteur la substance de ce qu�elle demande, si tu ne veux que ta raison se noie dans ses larmes, et que ta vertu soit �touff�e par ses soupirs.</p><empty-line/><p>�Celui que tu dois ch�tier en action, ne le maltraite pas en paroles; la peine du supplice suffit aux malheureux, sans qu�on y ajoute les mauvais propos.</p><empty-line/><p>�Le coupable qui tombera sous ta juridiction, consid�re-le comme un homme faible et mis�rable, sujet aux infirmit�s de notre nature d�prav�e. En tout ce qui d�pendra de toi, sans faire injustice � la partie contraire, montre-toi � son �gard pitoyable et cl�ment; car, bien que les attributs de Dieu soient tous �gaux, cependant celui de la mis�ricorde brille et resplendit � nos yeux avec plus d��clat encore que celui de la justice.</p><empty-line/><p>�Si tu suis, � Sancho, ces r�gles et ces maximes, tu auras de longs jours, ta renomm�e sera �ternelle, tes d�sirs combl�s, ta f�licit� ineffable. Tu marieras tes enfants comme tu voudras; ils auront des titres de noblesse, eux et tes petits-enfants; tu vivras dans la paix et avec les b�n�dictions des gens; au terme de ta vie, la mort t�atteindra dans une douce et m�re vieillesse, et tes yeux se fermeront sous les tendres et d�licates mains de tes arri�re-neveux. Ce que je t�ai dit jusqu�� pr�sent, ce sont des avis propres � orner ton �me. �coute maintenant ceux qui doivent servir � la parure de ton corps.�</p></section><section><title><p id="_Toc106455371">Chapitre XLIII</p></title><p><emphasis>Des seconds conseils que donna don Quichotte � Sancho Panza</emphasis></p><empty-line/><p>Qui aurait entendu les pr�c�dents propos de don Quichotte sans le prendre pour un homme tr�s-sage et non moins bien intentionn�? Mais, comme on l�a dit mainte et mainte fois dans le cours de cette histoire, il ne perdait la t�te que lorsqu�on touchait � la chevalerie, montrant sur tous les autres sujets une intelligence claire et facile, de mani�re qu�� chaque pas ses �uvres discr�ditaient son jugement, et son jugement d�mentait ses �uvres. Mais, dans les seconds avis qu�il donna � Sancho, il montra une gr�ce parfaite, et porta au plus haut degr� son esprit et sa folie.</p><empty-line/><p>Sancho l��coutait avec une extr�me attention, et faisait tous ses efforts pour conserver de tels conseils dans sa m�moire, comme un homme bien r�solu � les suivre, et � mener � bon terme, par leur moyen, l�enfantement de son gouvernement. Don Quichotte poursuivit de la sorte:</p><empty-line/><p>�En ce qui touche la mani�re dont tu dois gouverner ta personne et ta maison, Sancho, la premi�re chose que je te recommande, c�est d��tre propre, et de te couper les ongles, au lieu de les laisser pousser ainsi que certaines personnes qui s�imaginent, dans leur ignorance, que de grands ongles embellissent les mains; comme si cette allonge qu�ils se gardent bien de couper pouvait s�appeler ongles, tandis que ce sont des griffes d��perviers mangeurs de l�zards; sale et r�voltant abus.</p><empty-line/><p id="_ftnref232">�Ne parais jamais, Sancho, avec les v�tements d�braill�s et en d�sordre; c�est le signe d�un esprit l�che et fain�ant, � moins toutefois que cette n�gligence dans le v�tement ne cache une fourberie calcul�e, comme on le pensa de Jules C�sar. <a type="note" l:href="#_ftn232">[232]</a></p><empty-line/><p>�T�te avec discr�tion le pouls � ton office, pour savoir ce qu�il peut rendre; et, s�il te permet de pouvoir donner des livr�es � tes domestiques, donne-leur-en une propre et commode, plut�t que bizarre et brillante. Surtout partage-la entre tes valets et les pauvres; je veux dire que, si tu dois habiller six pages, tu en habilles trois, et trois pauvres. De cette fa�on, tu auras des pages pour la terre et pour le ciel; c�est une nouvelle mani�re de donner des livr�es que ne connaissent point les glorieux.</p><empty-line/><p>�Ne mange point d�ail ni d�oignon, crainte qu�on ne d�couvre � l�odeur ta naissance de vilain. Marche pos�ment, parle avec lenteur, mais non cependant de mani�re que tu paraisses t��couter toi-m�me, car toute affectation est vicieuse.</p><empty-line/><p>�D�ne peu et soupe moins encore; la sant� du corps tout entier se manipule dans le laboratoire de l�estomac.</p><empty-line/><p>�Sois temp�rant dans le boire, en consid�rant que trop de vin ne sait ni garder un secret ni tenir une parole.</p><empty-line/><p>�Fais attention, Sancho, � ne point m�cher des deux m�choires et � n��ructer devant personne.</p><empty-line/><p>���ructer, je n�entends point cela, dit Sancho.</p><empty-line/><p>���ructer, Sancho, reprit don Quichotte, veut dire roter, ce qui est un des plus vilains mots de notre langue, quoique tr�s-significatif. Aussi les gens d�licats ont eu recours au latin; au lieu de roter, ils disent �ructer, et, au lieu de rots, ils disent �ructations. Si quelques personnes n�entendent point ces expressions-l�, peu importe; l�usage avec le temps les introduira, et l�on finira par les entendre; c�est enrichir la langue, sur laquelle le vulgaire et l�usage ont un �gal pouvoir.</p><empty-line/><p>��En v�rit�, seigneur, reprit Sancho, un des conseils que je pense le mieux garder dans ma m�moire, c�est de ne pas roter; car, ma foi, je le fais � tout bout de champ.</p><empty-line/><p>���ructer, Sancho, et non roter, s��cria don Quichotte.</p><empty-line/><p>���ructer je dirai dor�navant, repartit Sancho, et j�esp�re ne pas l�oublier.</p><empty-line/><p>��Tu dois aussi, Sancho, continua don Quichotte, ne pas m�ler � tes entretiens cette multitude de proverbes que tu as coutume de semer avec tes paroles. Les proverbes, il est vrai, sont des sentences br�ves; mais tu les tires d�habitude tellement par les cheveux, qu�ils ressemblent plut�t � des balourdises qu�� des sentences.</p><empty-line/><p>��Oh! pour cela, s��cria Sancho, Dieu seul peut y porter rem�de, car je sais plus de proverbes qu�un livre, et quand je parle, il m�en arrive � la bouche une telle quantit� � la fois, qu�ils se battent les uns les autres pour sortir. Alors ma langue prend les premiers qu�elle rencontre, bien qu�ils ne viennent pas fort � point. Mais j�aurai soin dor�navant de ne dire que ceux qui conviendront � la gravit� de mon emploi; car, en bonne maison, le souper est bient�t servi, et qui convient du prix n�a pas de dispute, et celui-l� est en s�ret� qui sonne le tocsin, et � donner ou prendre, gare de se m�prendre.</p><empty-line/><p>��Allons, c�est cela, Sancho, s��cria don Quichotte; enfile, enfile tes proverbes, puisque personne ne peut te tenir en bride. Ma m�re me ch�tie et je fouette la toupie. Je suis � te dire que tu te corriges des proverbes, et, en un moment, tu en d�taches une litanie, qui cadrent avec ce que nous disons comme s�ils tombaient de la lune. Prends garde, Sancho; je ne te dis pas qu�un proverbe fasse mauvais effet quand il est amen� � propos; mais enfiler et amonceler des proverbes � tort et � travers, cela rend la conversation lourde et triviale.</p><empty-line/><p>�Quand tu monteras � cheval, ne te jette pas le corps en arri�re sur l�ar�on, et n��tends pas les jambes droites, roides, �loign�es du ventre du cheval; mais ne te tiens pas non plus si nonchalamment que tu aies l�air d��tre sur le dos du grison. � monter � cheval, les uns semblent cavaliers, les autres bons pour montures.</p><empty-line/><p>�Que ton sommeil soit mod�r�, car celui qui ne se l�ve pas avec le soleil ne jouit pas de la journ�e. Rappelle-toi, Sancho, que la diligence est m�re de la fortune, et que la paresse, son ennemie, n�arriva jamais au but d�un juste d�sir.</p><empty-line/><p>�Je veux maintenant te donner un dernier conseil, et, bien qu�il ne puisse te servir pour la parure du corps, je veux n�anmoins que tu l�aies toujours pr�sent � la m�moire; car je crois qu�il ne te sera pas moins profitable que ceux que je t�ai donn�s jusqu�� pr�sent. Le voici: ne dispute jamais sur la noblesse des familles, du moins en les comparant entre elles; forc�ment, parmi celles que l�on compare, l�une doit �tre pr�f�r�e. Eh bien, tu seras d�test� de celle que tu auras abaiss�e, sans �tre aucunement r�compens� de celle que tu �l�veras.</p><empty-line/><p>�Ton habillement devra se composer de chausses enti�res, d�un long pourpoint, et d�un manteau encore un peu plus long. Jamais de gr�gues; elles ne conviennent ni aux gentilshommes ni aux gouverneurs. Voil�, Sancho, les conseils qui, pour � pr�sent, se sont offerts � mon esprit. Le temps marchera, et, suivant les occasions, j�aurai soin de t�envoyer des avis autant que tu auras soin de m�informer de l��tat de tes affaires.</p><empty-line/><p>��Seigneur, r�pondit Sancho, je vois bien que toutes les choses que Votre Gr�ce vient de me dire sont bonnes, saintes et profitables. Mais de quoi peuvent-elles servir, si je ne m�en rappelle pas une seule? Il est vrai que, pour ce qui est de ne pas me laisser pousser les ongles, et de me remarier, si l�occasion s�en pr�sente, cela ne me sortira pas de la t�te. Mais ces autres minuties, et ces entortillements, et tout ce brouillamini, je ne m�en souviens et ne m�en souviendrai pas plus que des nuages de l�an pass�. Il faudra donc me les coucher par �crit; car, bien que je ne sache ni lire ni �crire, je les donnerai � mon confesseur, pour qu�il me les r�capitule au besoin, et me les fourre bien dans la cervelle.</p><empty-line/><p>��Ah! p�cheur que je suis, s��cria don Quichotte, qu�il sied mal aux gouverneurs de ne savoir ni lire ni �crire! Il faut que tu apprennes, � Sancho, que, pour un homme, ne pas savoir lire ou �tre gaucher, signifie de deux choses l�une; ou qu�il est fils de parents de trop basse condition, ou qu�il est si mauvais sujet qu�on n�a pu le dresser aux bons usages et � la bonne doctrine. C�est un grand d�faut que tu portes avec toi, et je voudrais que tu apprisses du moins � signer.</p><empty-line/><p>��Je sais signer mon nom, r�pondit Sancho. Quand j��tais bedeau dans mon village, j�appris � faire de grandes lettres comme des marques de ballots, et on disait que cela faisait mon nom. D�ailleurs, je feindrai d�avoir la main droite percluse, et je ferai signer un autre pour moi. Il y a rem�de � tout, si ce n�est � la mort; et, comme j�aurai le commandement et le b�ton, je ferai ce qui me plaira. D�autant plus que celui dont le p�re est alcalde� et moi, je serai gouverneur, ce qui est bien plus qu�alcalde; alors, approchez-vous et vous serez bien re�us. Sinon, qu�on me m�prise et qu�on me d�baptise; ceux-l� viendront chercher de la laine et s�en retourneront tondus; car si Dieu te veut du bien, il y para�t � ta maison; et les sottises du riche passent dans le monde pour des sentences, et quand je serai riche, puisque je serai gouverneur, et lib�ral en m�me temps, comme je pense bien l��tre, qui est-ce qui me trouvera un d�faut? Au bout du compte, faites-vous miel, et les mouches vous mangeront; autant tu as, autant tu vaux, disait une de mes grand�m�res, et de l�homme qui a pignon sur rue tu ne seras jamais veng�.</p><empty-line/><p>��Oh! maudit sois-tu de Dieu, maudit Sancho! s��cria don Quichotte; que soixante mille Satans emportent toi et tes proverbes! Voil� une heure que tu es � les enfiler, et � me donner avec chacun d�eux le tourment de la torture. Je t�assure que ces proverbes te m�neront un jour � la potence; ils te feront enlever le gouvernement par tes vassaux, et exciteront parmi eux des s�ditions et des r�voltes. Dis-moi; o� les trouves-tu donc, ignorant? et comment les appliques-tu, imb�cile? Pour en dire un, et pour le bien appliquer, je travaille et sue comme si je piochais la terre.</p><empty-line/><p id="_ftnref233">��Pardieu! seigneur notre ma�tre, r�pliqua Sancho. Votre Gr�ce se plaint pour bien peu de chose. Qui diable peut trouver mauvais que je me serve de mon bien, puisque je n�en ai pas d�autre, ni fonds, ni terre, que des proverbes et toujours des proverbes? Maintenant, voil� qu�il m�en arrive quatre, qui viennent � point nomm�, comme mar�e en car�me. Mais je ne les dirai point; car, pour �tre bon � se taire, c�est Sancho qu�on appelle. <a type="note" l:href="#_ftn233">[233]</a></p><empty-line/><p>��Ce Sancho-l�, ce n�est pas toi, s��cria don Quichotte; si tu es bon, ce n�est pas pour te taire, mais pour mal parler et pour mal t�obstiner. Cependant, je voudrais savoir les quatre proverbes qui te venaient maintenant � la m�moire si bien � point nomm�. J�ai beau chercher dans la mienne, qui n�est pourtant pas mauvaise, il ne s�en pr�sente aucun.</p><empty-line/><p>��Quels meilleurs proverbes peut-il y avoir, dit Sancho, que ceux-ci: Entre deux dents m�cheli�res ne mets jamais le doigt; � <emphasis>sortez de chez moi </emphasis>et <emphasis>que voulez-vous � ma femme? </emphasis>il n�y a rien � r�pondre, et si la pierre donne contre la cruche, ou la cruche contre la pierre, tant pis pour la cruche. Tous ceux-l� viennent � point nomm�. Ils veulent dire: Que personne ne se prenne de querelle avec son gouverneur ou avec son chef, car il lui en cuira, comme � celui qui met le doigt entre deux m�cheli�res, et quand m�me ce ne seraient pas des m�cheli�res, pourvu que ce soient des dents, peu importe. De m�me, � ce que dit le gouverneur, il n�y a rien � r�pliquer, pas plus qu�� <emphasis>sortez de chez moi </emphasis>et<emphasis> que voulez-vous </emphasis><emphasis>� ma femme? </emphasis>quant au sens de la pierre et de la cruche, un aveugle le verrait. Ainsi donc il est n�cessaire que celui qui voit le f�tu dans l��il du prochain voie la poutre dans son �il, afin qu�on ne dise pas de lui: le mort a peur du d�capit�; et Votre Gr�ce sait bien que le sot en sait plus long dans sa maison que le sage dans la maison d�autrui.</p><empty-line/><p>��Oh! pour cela non, Sancho, r�pondit don Quichotte; ni dans sa maison, ni dans celle d�autrui, le sot ne sait rien, car sur la base de la sottise on ne saurait �lever aucun �difice d�esprit et de raison. Mais, restons-en l�, Sancho. Si tu gouvernes mal, � toi sera la faute et � moi la honte. Ce qui me console, c�est que j�ai fait ce que je devais en te donnant des conseils avec tout le z�le et toute la discr�tion qui me sont possibles. Ce faisant, je remplis mon devoir et ma promesse. Que Dieu te guide, Sancho, et te gouverne dans ton gouvernement. Puisse-t-il aussi me d�livrer du scrupule qui me reste! Je crains vraiment que tu ne mettes toute l��le sens dessus dessous; chose que je pourrais �viter en d�couvrant au duc qui tu es, en lui disant que toute cette �paisseur, toute cette grosse personne que tu fais, n�est autre qu�un sac rempli de proverbes et de malices.</p><empty-line/><p>��Seigneur, r�pliqua Sancho, s�il semble � Votre Gr�ce que je ne vaille rien pour ce gouvernement, je le l�che tout de suite; car j�aime mieux le bout de l�ongle de mon �me que mon corps tout entier; et je vivrai aussi bien, Sancho tout court, avec du pain et un oignon, que Sancho gouverneur, avec des chapons et des perdrix. D�ailleurs, quand on dort, tous les hommes sont �gaux, grands et petits, riches et pauvres. Si Votre Gr�ce veut y regarder de pr�s, vous verrez que c�est vous seul qui m�avez mis en t�te de gouverner, car je n�entends pas plus au gouvernement des �les qu�un oison; et si vous pensez que, pour avoir �t� gouverneur, le diable doive m�emporter, j�aime mieux aller Sancho au ciel, que gouverneur en enfer.</p><empty-line/><p>��Pardieu! Sancho, s��cria don Quichotte, par ces seules raisons que tu viens de dire en dernier lieu, je juge que tu m�rites d��tre gouverneur de cent �les. Tu as un bon naturel, sans lequel il n�y a science qui vaille; recommande-toi � Dieu, et t�che seulement de ne point p�cher par l�intention premi�re; je veux dire, aie toujours le dessein, et fais un ferme propos de chercher le juste et le vrai dans toutes les affaires qui se pr�senteront; le ciel favorise toujours les intentions droites. Et maintenant, allons d�ner, car je crois que Leurs Seigneuries nous attendent.�</p></section><section><title><p id="_Toc106455372">Chapitre XLIV</p></title><p><emphasis>Comment Sancho Panza fut conduit � son gouvernement, et de l��trange aventure qui arriva dans le ch�teau � don Quichotte</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftnref234">Cid Hamet, dans l�original de cette histoire, mit, dit-on, � ce chapitre, un exorde que son interpr�te n�a pas traduit comme il l�avait compos�. C�est une esp�ce de plainte que le More s�adresse � lui-m�me pour avoir entrepris d��crire une histoire aussi s�che et aussi limit�e que celle-ci, forc� qu�il est d�y parler toujours de don Quichotte et de Sancho, sans oser s��tendre � d�autres digressions, ni entrem�ler les �pisodes plus s�rieux et plus int�ressants. Il ajoute qu�avoir l�intelligence, la main et la plume toujours occup�es � �crire sur un seul personnage, et ne parler que par la bouche de peu de gens, c�est un travail intol�rable, dont le fruit ne r�pond point aux peines de l�auteur; que, pour �viter cet inconv�nient, il avait us� d�un artifice, dans la premi�re partie, en y intercalant quelques nouvelles, comme celles du <emphasis>Curieux malavis� </emphasis>et du <emphasis>Capitaine captif, </emphasis>qui sont en dehors de l�histoire, tandis que les autres qu�on y raconte sont des �v�nements o� figure don Quichotte lui-m�me, et qu�on ne pouvait d�s lors passer sous silence. D�une autre part, il pensa, comme il le dit formellement, que bien des gens, absorb�s par l�attention qu�exigent les prouesses de don Quichotte, n�en donneraient point aux nouvelles, et les parcourraient, ou � la h�te, ou avec d�pit, sans prendre garde � l�invention et � l�agr�ment qu�elles renferment, qualit�s qui se montreront bien � d�couvert quand ces nouvelles para�tront au jour, abandonn�es � elles seules, et ne s�appuyant plus sur les folies de don Quichotte et les impertinences de Sancho Panza. <a type="note" l:href="#_ftn234">[234]</a> C�est pour cela que, dans cette seconde partie, il ne voulut ins�rer ni coudre aucune nouvelle d�tach�e, mais seulement quelques �pisodes, n�s des �v�nements m�mes qu�offrait la v�rit�; encore est-ce d�une mani�re restreinte, et avec aussi peu de paroles qu�il en fallait pour les exposer. Or donc, puisqu�il se contient et se renferme dans les �troites limites du r�cit, ayant assez d�entendement, d�habilet� et de suffisance pour traiter des choses de l�univers entier, il prie qu�on veuille bien ne pas m�priser son travail, et lui accorder des louanges, non pour ce qu�il �crit, mais du moins pour ce qu�il se prive d��crire. Apr�s quoi il continue l�histoire en ces termes:</p><empty-line/><p>Au sortir de table, le jour o� il donna ses conseils � Sancho, don Quichotte les lui remit le soir m�me par �crit, pour qu�il cherch�t quelqu�un qui lui en f�t la lecture. Mais ils furent aussit�t perdus que donn�s, et tomb�rent dans les mains du duc, qui les communiqua � la duchesse, et tous deux admir�rent de nouveau la folie et le grand sens de don Quichotte. Pour donner suite aux plaisanteries qu�ils avaient entam�es, ce m�me soir ils envoy�rent Sancho, accompagn� d�un grand cort�ge, au bourg qui, pour lui, devait �tre une �le. Or, il arriva que le guide auquel on l�avait confi� �tait un majordome du duc, fort spirituel et fort enjou�, car il n�y a pas d�enjouement sans esprit, lequel avait fait le personnage de la comtesse Trifaldi de la fa�on gracieuse qu�on a vue. Avec son talent et les instructions que lui avaient donn�es ses ma�tres sur la mani�re d�en agir avec Sancho, il se tira merveilleusement d�affaire.</p><empty-line/><p>Il arriva de m�me qu�aussit�t que Sancho vit ce majordome, il reconnut dans son visage celui de la Trifaldi, et, se tournant vers son ma�tre:</p><empty-line/><p>�Seigneur, dit-il, il faut, ou que le diable m�emporte d�ici, en juste et en croyant, ou que Votre Gr�ce avoue que la figure de ce majordome du duc que voil� est la m�me que celle de la Doloride.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte regarda attentivement le majordome, et, quand il l�eut bien regard�, il dit � Sancho:</p><empty-line/><p id="_ftnref235">�Je ne vois pas, Sancho, qu�il y ait de quoi te donner au diable, ni en juste ni en croyant, et je ne sais trop ce que tu veux dire par l�. <a type="note" l:href="#_ftn235">[235]</a> De ce que le visage de la Doloride soit celui du majordome, ce n�est pas une raison pour que le majordome soit la Doloride; s�il l��tait, cela impliquerait une furieuse contradiction. Mais ce n�est pas le moment de faire � cette heure ces investigations, car ce serait nous enfoncer dans d�inextricables labyrinthes. Crois-moi, ami, nous avons besoin tous deux de prier Notre-Seigneur, du fond de l��me, qu�il nous d�livre des m�chants sorciers et des m�chants enchanteurs.</p><empty-line/><p>��Ce n�est pas pour rire, seigneur, r�pliqua Sancho, je l�ai tout � l�heure entendu parler, et il me semblait que la voix de la Trifaldi me cornait aux oreilles. C�est bon, je me tairai; mais je ne laisserai pas d��tre dor�navant sur mes gardes pour voir si je d�couvre quelque indice qui confirme ou d�truise mes soup�ons.</p><empty-line/><p>��Voil� ce qu�il faut que tu fasses, Sancho, reprit don Quichotte; tu m�informeras de tout ce que tu pourras d�couvrir sur ce point, et de tout ce qui t�arrivera dans ton gouvernement.�</p><empty-line/><p>Enfin Sancho partit, accompagn� d�une foule de gens. Il �tait v�tu en magistrat, portant par-dessus sa robe un large gaban de camelot fauve, et, sur la t�te, une <emphasis>montera </emphasis>de m�me �toffe. Il montait un mulet, � l��cuy�re, et derri�re lui, par ordre du duc, marchait le grison, par� de harnais en soie et tout flambants neufs. De temps en temps Sancho tournait la t�te pour regarder son �ne, et se plaisait tellement en sa compagnie, qu�il ne se f�t pas troqu� contre l�empereur d�Allemagne. Quand il prit cong� du duc et de la duchesse, il leur baisa les mains; puis il alla prendre la b�n�diction de son seigneur, qui la lui donna les larmes aux yeux, et que Sancho re�ut avec des soupirs �touff�s, comme un enfant qui sanglote.</p><empty-line/><p>Maintenant, lecteur aimable, laisse le bon Sancho aller en paix et en bonne chance, et prends patience pour attendre les deux verres de bon sang que tu feras, en apprenant comment il se conduisit dans sa magistrature. En attendant, contente-toi de savoir ce qui arriva cette nuit � son ma�tre. Si tu n�en ris pas � gorge d�ploy�e, au moins tu en feras, comme on dit, grimace de singe, car les aventures de don Quichotte excitent toujours ou l�admiration ou la gaiet�.</p><empty-line/><p>On raconte donc qu�� peine Sancho s�en �tait all�, don Quichotte sentit le regret de son d�part et sa propre solitude, tellement que, s�il e�t pu r�voquer la mission de son �cuyer et lui �ter le gouvernement, il n�y aurait pas manqu�. La duchesse s�aper�ut de sa m�lancolie, et lui demanda le motif de cette tristesse:</p><empty-line/><p>�Si c�est, dit-elle, l�absence de Sancho qui la cause, j�ai dans ma maison des �cuyers, des du�gnes et de jeunes filles qui vous serviront au gr� de vos d�sirs.</p><empty-line/><p>��Il est bien vrai, madame, r�pondit don Quichotte, que je regrette l�absence de Sancho; mais ce n�est point la cause principale de la tristesse qui se lit sur mon visage. Des politesses et des offres nombreuses que Votre Excellence veut bien me faire, je n�accepte et ne choisis que la bonne volont� qui les dicte. Pour le surplus, je supplie Votre Excellence de vouloir bien permettre que, dans mon appartement, ce soit moi seul qui me serve.</p><empty-line/><p>��Oh! pour le coup, seigneur don Quichotte, s��cria la duchesse, il n�en sera pas ainsi; je veux vous faire servir par quatre jeunes filles, choisies parmi mes femmes, toutes quatre belles comme des fleurs.</p><empty-line/><p>��Pour moi, r�pondit don Quichotte, elles ne seraient point comme des fleurs, mais comme des �pines qui me piqueraient l��me. Aussi elles n�entreront pas plus dans mon appartement, ni rien qui leur ressemble, que je n�ai des ailes pour voler. Si Votre Grandeur veut bien continuer � me combler, sans que je les m�rite, de ses pr�cieuses faveurs, qu�elle me laisse d�m�ler mes fl�tes comme j�y entendrai, et me servir tout seul � huis clos. Il m�importe de mettre une muraille entre mes d�sirs et ma chastet�, et je ne veux point perdre cette bonne habitude pour r�pondre � la lib�ralit� dont Votre Altesse veut bien user � mon �gard. En un mot, je me coucherai plut�t tout habill� que de me laisser d�shabiller par personne.</p><empty-line/><p>��Assez, assez, seigneur don Quichotte, repartit la duchesse. Pour mon compte, je donnerai l�ordre qu�on ne laisse entrer dans votre chambre, je ne dis pas une fille, mais une mouche. Oh! je ne suis pas femme � permettre qu�on attente � la pudeur du seigneur don Quichotte; car, � ce que j�ai pu voir, de ses nombreuses vertus celle qui brille avec le plus d��clat, c�est la chastet�. Eh bien! que Votre Gr�ce s�habille et se d�shabille en cachette et � sa fa�on, quand et comme il lui plaira; il n�y aura personne pour y trouver � redire, et dans votre appartement vous trouverez tous les vases n�cessaires � celui qui dort porte close, afin qu�aucune n�cessit� naturelle ne vous oblige � l�ouvrir. Vive mille si�cles la grande Dulcin�e du Toboso, et que son nom, s��tende sur toute la surface de la terre, puisqu�elle a m�rit� d��tre aim�e par un si vaillant et si chaste chevalier! Que les cieux compatissants versent dans l��me de Sancho Panza, notre gouverneur, un vif d�sir d�achever promptement sa p�nitence, pour que le monde recouvre le bonheur de jouir des attraits d�une si grande dame!�</p><empty-line/><p>Don Quichotte r�pondit alors:</p><empty-line/><p>�Votre Hautesse a parl� d�une fa�on digne d�elle, car de la bouche des dames de haut parage, aucune parole basse ou maligne ne peut sortir. Plus heureuse et plus connue sera Dulcin�e dans le monde, pour avoir �t� lou�e de Votre Grandeur, que par toutes les louanges que pourraient lui d�cerner les plus �loquents orateurs de la terre.</p><empty-line/><p>��Tr�ve de compliments, seigneur don Quichotte, r�pliqua la duchesse; voil� l�heure du souper qui approche, et le duc doit nous attendre. Que Votre Gr�ce m�accompagne � table; puis vous irez vous coucher de bonne heure, car le voyage que vous avez fait hier � Candaya n��tait pas si court qu�il ne vous ait caus� quelque fatigue.</p><empty-line/><p>��Je n�en sens aucune, madame, repartit don Quichotte, car j�oserais jurer � Votre Excellence que, de ma vie, je n�ai mont� sur une b�te plus douce d�allure que Clavil�gne. Je ne sais vraiment ce qui a pu pousser Malambruno � se d�faire d�une monture si agr�able, si l�g�re, et � la br�ler sans plus de fa�on.</p><empty-line/><p>��On peut imaginer, r�pondit la duchesse, que, repentant du mal qu�il avait fait � Trifaldi et compagnie, ainsi qu�� d�autres personnes, et des m�faits qu�il devait avoir commis en qualit� de sorcier et d�enchanteur, il voulut an�antir tous les instruments de son office, et qu�il br�la Clavil�gne comme le principal, comme celui qui le tenait le plus dans l�inqui�tude et l�agitation, en le promenant de pays en pays. Aussi les cendres de cette machine, et le troph�e de l��criteau, rendront-ils �ternel t�moignage � la valeur du grand don Quichotte de la Manche.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte adressa de nouveau de nouvelles gr�ces � la duchesse, et, d�s qu�il eut soup�, il se retira tout seul dans son appartement, sans permettre que personne y entr�t pour le servir, tant il redoutait de rencontrer des occasions qui l�engageassent ou le contraignissent � perdre la fid�lit� qu�il gardait � sa dame Dulcin�e, ayant toujours l�imagination fix�e sur la vertu d�Amadis, fleur et miroir des chevaliers errants. Il ferma la porte derri�re lui, et, � la lueur de deux bougies, commen�a � se d�shabiller. Mais, pendant qu�il se d�chaussait (� disgr�ce indigne d�un tel personnage!), il l�cha, non des soupirs, ni aucune autre chose qui p�t d�mentir sa propret� et la vigilance qu�il exer�ait sur lui-m�me, mais jusqu�� deux douzaines de mailles dans un de ses bas, qui demeura taill� � jour comme une jalousie. Cet accident affligea le bon seigneur au fond de l��me, et il aurait donn� une once d�argent pour avoir l� un demi-gros de soie verte; je dis de soie verte, parce que les bas �taient verts.</p><empty-line/><p id="_ftnref236">Ici Ben-Eng�li fit une exclamation, et, tout en �crivant, s��cria: �� pauvret�, pauvret�! Je ne sais quelle raison put pousser ce grand po�te de Cordoue � t�appeler <emphasis>saint pr�sent ingratement re�u.</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn236">[236]</a><emphasis/>Quant � moi, quoique More, je sais fort bien par les communications que j�ai eues avec les chr�tiens, que la saintet� consiste dans la charit�, l�humilit�, la foi, l�ob�issance et la pauvret�. Toutefois, je dis que celui-l� doit �tre combl� de la gr�ce de Dieu, qui vient � se r�jouir d��tre pauvre; � moins que ce ne soit de cette mani�re de pauvret� dont l�un des plus grands saints a dit: <emphasis>Poss�dez toutes choses comme si vous ne les poss�diez pas.</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn237">[237]</a><emphasis/>C�est l� ce qu�on appelle pauvret� d�esprit. Mais toi, seconde pauvret�, qui est celle dont je parle, pourquoi veux-tu te heurter toujours aux hidalgos et aux gens bien n�s, plut�t qu�� toute autre esp�ce de gens <a type="note" l:href="#_ftn238">[238]</a>? Pourquoi les obliges-tu � mettre des pi�ces � leurs souliers, � porter � leurs pourpoints des boutons dont les uns sont de soie, les autres de crin, et les autres de verre? Pourquoi leurs collets sont-ils, la plupart du temps, chiffonn�s comme des feuilles de chicor�e et perc�s autrement qu�au moule (ce qui fait voir que l�usage de l�amidon et des collets ouverts est fort ancien)?� Puis il ajoute: �Malheureux l�hidalgo de notre sang qui met son honneur au r�gime, mangeant mal et � porte close, et qui fait un hypocrite de son cure-dent, quand il sort de chez lui, n�ayant rien mang� qui l�oblige � se nettoyer les m�choires. Malheureux celui-l�, dis-je, qui a l�honneur ombrageux, qui s�imagine qu�on d�couvre d�une lieue le rapi��age de son soulier, la sueur qui tache son chapeau, la corde du drap de son manteau, et la famine de son estomac.�</p><empty-line/><p>Toutes ces r�flexions vinrent � l�esprit de don Quichotte � propos de la rupture de ses mailles; mais il se consola en voyant que Sancho lui avait laiss� des bottes de voyage, qu�il pensa mettre le lendemain. Finalement, il se coucha, tout pensif et tout chagrin, tant du vide que lui faisait Sancho que de l�irr�parable disgr�ce de ses bas, dont il aurait volontiers ravaud� les mailles emport�es, f�t-ce m�me avec de la soie d�une autre couleur, ce qui est bien l�une des plus grandes preuves de mis�re que puisse donner un hidalgo dans le cours de sa perp�tuelle d�tresse. Il �teignit les lumi�res; mais la chaleur �tait �touffante, et il ne pouvait dormir. Il se releva pour aller entrouvrir une fen�tre grill�e qui donnait sur un beau jardin, et il entendit, en l�ouvrant, que des gens marchaient et parlaient sous sa crois�e. Il se mit � �couter attentivement. Alors les promeneurs �lev�rent la voix assez pour qu�il p�t entendre cette conversation:</p><empty-line/><p>�N�exige pas, � �m�rancie, n�exige pas que je chante, puisque tu sais bien que, depuis l�heure o� cet �tranger est entr� dans le ch�teau, depuis que mes yeux l�ont aper�u, je ne sais plus chanter, mais seulement pleurer. D�ailleurs, madame a le sommeil plus l�ger que pesant, et je ne voudrais pas qu�elle nous surpr�t ici pour tous les tr�sors du monde. Mais quand m�me elle dormirait et ne s��veillerait point, � quoi servirait mon chant, s�il dort et ne s��veille pas pour l�entendre, ce nouvel �n�e qui est arriv� dans nos climats pour me laisser le jouet de ses m�pris.</p><empty-line/><p>��N�aie point ces scrupules, ch�re Altisidore, r�pondit-on. Sans doute la duchesse et tous ceux qui habitent cette maison sont ensevelis dans le sommeil, hors celui qui a �veill� ton �me et qui r�gne sur ton c�ur. Je viens d�entendre ouvrir la fen�tre grill�e de sa chambre, et sans doute il est �veill�. Chante, ma pauvre bless�e, chante tout bas, sur un ton suave et doux, et au son de ta harpe. Si la duchesse nous entend, nous nous excuserons sur la chaleur qu�il fait.</p><empty-line/><p>��Ce n�est point cela qui me retient, � �m�rancie, r�pondit Altisidore; c�est que je ne voudrais pas que mon chant d�couvr�t l��tat de mon c�ur, et que ceux qui ne connaissent pas la puissance irr�sistible de l�amour me prissent pour une fille capricieuse et d�vergond�e. Mais je me rends, quoi qu�il arrive, car mieux vaut la honte sur le visage que la tache dans le c�ur.�</p><empty-line/><p>Aussit�t elle prit la harpe et en tira de douces modulations.</p><empty-line/><p>Quand don Quichotte entendit ces paroles et cette musique, il resta stup�fait; car, au m�me instant, sa m�moire lui rappela les aventures infinies, dans le go�t de celle-l�, de fen�tres grill�es, de jardins, de s�r�nades, de galanteries et d��vanouissements, qu�il avait lues dans ses livres creux de chevalerie errante. Il s�imagina bient�t que quelque femme de la duchesse s��tait �prise d�amour pour lui, et que la pudeur la contraignait � tenir sa passion secr�te. Il craignait qu�elle ne parv�nt � le toucher, et il fit en son c�ur un ferme propos de ne pas se laisser vaincre. Se recommandant avec ardeur et d�votion � sa dame Dulcin�e du Toboso, il r�solut pourtant d��couter la musique, et, pour faire comprendre qu�il �tait l�, il fit semblant d��ternuer; ce qui r�jouit fort les deux donzelles, qui ne d�siraient autre chose que d��tre entendues de don Quichotte. La harpe d�accord et la ritournelle jou�e, Altisidore chanta ce <emphasis>romance</emphasis>:</p><empty-line/><p>�� toi qui es dans ton lit, entre des draps de toile de Hollande, dormant tout de ton long, du soir jusqu�au matin;</p><empty-line/><p>�Chevalier le plus vaillant qu�ait produit la Manche, plus chaste et plus pur que l�or fin d�Arabie;</p><empty-line/><p>��coute une jeune fille bien �prise et mal pay�e de retour, qui, � la lumi�re de tes soleils, se sent embraser l��me.</p><empty-line/><p>�Tu cherches les aventures, et tu causes les m�saventures d�autrui; tu fais les blessures, et tu refuses le rem�de pour les gu�rir.</p><empty-line/><p>�Dis-moi, valeureux jeune homme (que Dieu te d�livre de toute angoisse!), es-tu n� dans les d�serts de la Libye, ou sur les montagnes de Jaca?</p><empty-line/><p>�Des serpents t�ont-ils donn� le lait? As-tu par hasard eu pour gouvernantes l�horreur des for�ts et l��pret� des montagnes?</p><empty-line/><p>�Dulcin�e, fille fra�che et bien portante, peut se vanter d�avoir apprivois� un tigre, une b�te f�roce.</p><empty-line/><p>�Pour cet exploit, elle sera fameuse depuis le H�nar�s jusqu�au Jarama, depuis le Tage jusqu�au Manzanar�s, depuis la Pisuerga jusqu�� l�Arlanza.</p><empty-line/><p>�Je me troquerais volontiers pour elle, et je donnerais en retour une robe, la plus bariol�e des miennes, celle qu�ornent des franges d�or.</p><empty-line/><p>�Oh! quel bonheur de se voir dans tes bras, ou du moins pr�s de ton lit, te grattant la t�te et t�enlevant la crasse!</p><empty-line/><p>�Je demande beaucoup, et ne suis pas digne d�une faveur tellement signal�e; je voudrais seulement te chatouiller les pieds; cela suffit � une humble amante.</p><empty-line/><p>�Oh! combien de r�d�silles je te donnerais! combien d�escarpins garnis d�argent, de chausses en damas, de manteaux en toile de Hollande!</p><empty-line/><p id="_ftnref239">�Combien de fines perles, grosses chacune comme une noix de galle, qui, pour n�avoir point de pareilles, seraient appel�es les <emphasis>uniques</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn239">[239]</a><emphasis>!</emphasis></p><empty-line/><p>�Ne regarde point, du haut de ta roche Tarp�ienne, l�incendie qui me d�vore, � Manchois, N�ron du monde, et ne l�excite point par ta rigueur!</p><empty-line/><p>�Je suis jeune, je suis vierge tendre; mon �ge ne passe pas quinze ans, car je n�en ai que quatorze et trois mois, je le jure en mon �me et conscience.</p><empty-line/><p>�Je ne suis ni bossue, ni boiteuse, et j�ai le plein usage de mes mains; de plus, des cheveux comme des lis, qui tra�nent par terre � mes pieds.</p><empty-line/><p>�Quoique j�aie la bouche en bec d�aigle et le nez un tantinet camard, comme mes dents sont des topazes, elles �l�vent au ciel ma beaut�.</p><empty-line/><p>�Pour ma voix, si tu m��coutes, tu vois qu�elle �gale les plus douces, et je suis d�une taille un peu au-dessous de la moyenne.</p><empty-line/><p>�Ces gr�ces et toutes celles que je poss�de encore sont des d�pouilles r�serv�es � ton carquois. Je suis dans cette maison demoiselle de compagnie, et l�on m�appelle Altisidore.�</p><empty-line/><p>L� se termina le chant de l�amoureuse Altisidore, et commen�a l��pouvante du courtis� don Quichotte; lequel, jetant un grand soupir, se dit � lui-m�me: �Faut-il que je sois si malheureux errant qu�il n�y ait pas une fille, pour peu qu�elle me voie, qui ne s�amourache de moi! Faut-il que la sans pareille Dulcin�e soit si peu chanceuse, qu�on ne la laisse pas jouir en paix et � l�aise de mon incroyable fid�lit�! Que lui voulez-vous, reines? Que lui demandez-vous, imp�ratrices? Qu�avez-vous � la poursuivre, jeunes filles de quatorze � quinze ans? Laissez, laissez-la, mis�rables; souffrez qu�elle triomphe et s�enorgueillisse du destin que lui fit l�amour en rendant mon c�ur son vassal et en lui livrant les clefs de mon �me. Prenez garde, � troupe amoureuse, que je suis pour la seule Dulcin�e de cire et de p�te molle; pour toutes les autres, de pierre et de bronze. Pour elle, je suis doux comme miel; pour vous, amer comme chicotin. Pour moi, Dulcin�e est la seule belle, la seule discr�te, la seule pudique et la seule bien n�e; toutes les autres sont laides, sottes, d�vergond�es et de basse origine. C�est pour �tre � elle, et non � nulle autre, que la nature m�a jet� dans ce monde. Qu�Altisidore pleure ou chante, que madame se d�sesp�re, j�entends celle pour qui l�on me gourma si bien dans le ch�teau du More enchant�; c�est � Dulcin�e que je dois appartenir, bouilli ou r�ti; c�est pour elle que je dois rester pur, honn�te et courtois, en d�pit de toutes les sorcelleries de la terre.�</p><empty-line/><p>� ces mots, il ferma brusquement la fen�tre; puis, plein de d�pit et d�affliction, comme s�il lui f�t arriv� quelque grand malheur, il retourna se mettre au lit, o� nous le laisserons, quant � pr�sent; car ailleurs nous appelle le grand Sancho Panza, qui veut d�buter avec �clat dans son gouvernement.</p></section><section><title><p id="_Toc106455373">Chapitre XLV</p></title><p><emphasis>Comment le grand Sancho Panza prit possession de son �le, et de quelle mani�re il commen�a � gouverner</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftnref240">� toi qui d�couvres perp�tuellement les antipodes, flambeau du monde, �il du ciel, doux auteur du balancement des cruches � rafra�chir <a type="note" l:href="#_ftn240">[240]</a>; Ph�bus par ici, Thymbrius par l�, archer d�un c�t�, m�decin de l�autre, p�re de la po�sie, inventeur de la musique; toi qui toujours te l�ves, et, bien qu�il le paraisse, ne te couches jamais; c�est � toi que je m�adresse, � soleil, avec l�aide de qui l�homme engendre l�homme, pour que tu me pr�tes secours, et que tu illumines l�obscurit� de mon esprit, afin que je puisse narrer de point en point le gouvernement du grand Sancho Panza; sans toi, je me sens faible, abattu, troubl�.</p><empty-line/><p id="_ftnref241">Or donc, Sancho arriva bient�t avec tout son cort�ge dans un bourg d�environ mille habitants, qui �tait l�un des plus riches que poss�d�t le duc. On lui fit entendre qu�il s�appelait l��le Barataria, soit qu�en effet le bourg s�appel�t Baratario, soit pour exprimer � quel bon march� on lui avait donn� le gouvernement <a type="note" l:href="#_ftn241">[241]</a>. Quand il arriva aux portes du bourg, qui �tait entour� de murailles, le corps municipal sortit � sa rencontre. On sonna les cloches, et, au milieu de l�all�gresse g�n�rale que faisaient �clater les habitants, on le conduisit en grande pompe � la cath�drale rendre gr�ces � Dieu. Ensuite, avec de risibles c�r�monies, on lui remit les clefs du bourg, et on l�installa pour perp�tuel gouverneur de l��le Barataria. Le costume, la barbe, la grosseur et la petitesse du nouveau gouverneur jetaient dans la surprise tous les gens qui ne savaient pas le mot de l��nigme, et m�me tous ceux qui le savaient, dont le nombre �tait grand. Finalement, au sortir de l��glise, on le mena dans la salle d�audience, et on l�assit sur le si�ge du juge. L�, le majordome du duc lui dit:</p><empty-line/><p>�C�est une ancienne coutume dans cette �le, seigneur gouverneur, que celui qui vient en prendre possession soit oblig� de r�pondre � une question qu�on lui adresse, et qui est quelque peu embrouill�e et embarrassante. Par la r�ponse � cette question, le peuple t�te le pouls � l�esprit de son nouveau gouverneur, et y trouve sujet de se r�jouir ou de s�attrister de sa venue.�</p><empty-line/><p>Pendant que le majordome tenait ce langage � Sancho, celui-ci s��tait mis � regarder plusieurs grandes lettres �crites sur le mur en face de son si�ge, et, comme il ne savait pas lire, il demanda ce que c��tait que ces peintures qu�on voyait sur la muraille. On lui r�pondit:</p><empty-line/><p>�Seigneur, c�est l� qu�est �crit et enregistr� le jour o� Votre Seigneurie a pris possession de cette �le. L��pitaphe est ainsi con�ue: Aujourd�hui, tel quanti�me de tel mois et de telle ann�e, il a �t� pris possession de cette �le par le seigneur don Sancho Panza. Puisse-t-il en jouir longues ann�es!</p><empty-line/><p>��Et qui appelle-t-on don Sancho Panza? demanda Sancho.</p><empty-line/><p>��Votre Seigneurie, r�pondit le majordome; car il n�est pas entr� dans cette �le d�autre Panza que celui qui est assis sur ce fauteuil.</p><empty-line/><p id="_ftnref242">��Eh bien! sachez, fr�re, reprit Sancho, que je ne porte pas le <emphasis>don, </emphasis>et que personne ne l�a port� dans toute ma famille, Sancho Panza tout court, voil� comme je m�appelle; Sancho s�appelait mon p�re, et Sancho mon grand-p�re, et tous furent des Panzas, sans ajouter de <emphasis>don </emphasis>ni d�autres allonges. Je m�imagine qu�il doit y avoir dans cette �le plus de <emphasis>don </emphasis>que de pierres. Mais suffit, Dieu m�entend, et il pourra bien se faire, si le gouvernement me dure quatre jours, que j��chardonne ces <emphasis>don </emphasis>qui doivent, par leur multitude, importuner comme les mosquites et les cousins. <a type="note" l:href="#_ftn242">[242]</a> Maintenant, que le seigneur majordome expose sa question; j�y r�pondrai du mieux qu�il me sera possible, soit que le peuple s�afflige, soit qu�il se r�jouisse.�</p><empty-line/><p>En ce moment, deux hommes entr�rent dans la salle d�audience, l�un v�tu en paysan, l�autre en tailleur, car il portait des ciseaux � la main; et le tailleur dit:</p><empty-line/><p>�Seigneur gouverneur, ce paysan et moi nous comparaissons devant Votre Gr�ce, en raison de ce que ce brave homme vint hier dans ma boutique (sous votre respect et celui de la compagnie, je suis, b�ni soit Dieu, ma�tre tailleur jur�), et, me mettant une pi�ce de drap dans les mains, il me demanda: �Seigneur, y aurait-il dans ce drap de quoi me faire un chaperon?� Moi, mesurant la pi�ce, je lui r�pondis oui. Lui alors dut s�imaginer, � ce que j�imagine, que je voulais sans doute lui voler un morceau du drap, se fondant sur sa propre malice et sur la mauvaise opinion qu�on a des tailleurs, et il me dit de regarder s�il n�y aurait pas de quoi faire deux chaperons. Je devinai sa pens�e, et lui r�pondis encore oui. Alors, toujours � cheval sur sa m�chante intention, il se mit � ajouter des chaperons et moi des oui, jusqu�� ce que nous fussions arriv�s � cinq chaperons. Tout � l�heure, il est venu les chercher. Je les lui donne, mais il ne veut pas me payer la fa�on; au contraire, il veut que je lui paye ou que je lui rende le drap.</p><empty-line/><p>��Tout cela est-il ainsi, fr�re? demanda Sancho au paysan.</p><empty-line/><p>��Oui, seigneur, r�pondit le bonhomme; mais que Votre Gr�ce lui fasse montrer les cinq chaperons qu�il m�a faits.</p><empty-line/><p>��Tr�s-volontiers�, repartit le tailleur.</p><empty-line/><p>Et, tirant aussit�t la main de dessous son manteau, il montra cinq chaperons pos�s sur le bout des cinq doigts de la main.</p><empty-line/><p>�Voici, dit-il, les cinq chaperons que ce brave homme me r�clame. Je jure en mon �me et conscience qu�il ne m�est pas rest� un pouce du drap, et je donne l�ouvrage � examiner aux examinateurs du m�tier.�</p><empty-line/><p>Tous les assistants se mirent � rire de la multitude des chaperons et de la nouveaut� du proc�s. Pour Sancho, il resta quelques moments � r�fl�chir, et dit:</p><empty-line/><p>�Ce proc�s, � ce qu�il me semble, n�exige pas de longs d�lais, et doit se juger � jugement de prud�homme. Voici donc ma sentence: Que le tailleur perde sa fa�on et le paysan son drap, et qu�on porte les chaperons aux prisonniers; et que tout soit dit.�</p><empty-line/><p id="_ftnref243">Si la sentence qu�il rendit ensuite � propos de la bourse du berger excita l�admiration des assistants, celle-ci les fit �clater de rire. <a type="note" l:href="#_ftn243">[243]</a> Mais enfin l�on fit ce qu�avait ordonn� le gouverneur, devant lequel se pr�sent�rent deux hommes d��ge. L�un portait pour canne une tige de roseau creux; l�autre vieillard, qui �tait sans canne, dit � Sancho:</p><empty-line/><p>�Seigneur, j�ai pr�t� � ce brave homme, il y a d�j� longtemps, dix �cus d�or en or, pour lui faire plaisir et lui rendre service, � condition qu�il me les rendrait d�s que je lui en ferais la demande. Bien des jours se sont pass�s sans que je les lui demandasse, car je ne voulais pas, pour les lui faire rendre, le mettre dans un plus grand besoin que celui qu�il avait quand je les lui pr�tai. Enfin voyant qu�il oubliait de s�acquitter, je lui ai demand� mes dix �cus une et bien des fois; mais non-seulement il ne me les rend pas, il me les refuse, disant que jamais je ne lui ai pr�t� ces dix �cus, et que, si je les lui ai pr�t�s, il me les a rendus depuis longtemps. Je n�ai aucun t�moin, ni du pr�t� ni du rendu, puisqu�il n�a pas fait de restitution. Je voudrais que Votre Gr�ce lui demand�t le serment. S�il jure qu�il me les a rendus, je l�en tiens quitte pour ici et pour devant Dieu.</p><empty-line/><p>��Que dites-vous � cela, bon vieillard au b�ton?� demanda Sancho.</p><empty-line/><p>Le vieillard r�pondit:</p><empty-line/><p>�Je confesse, seigneur, qu�il me les a pr�t�s; mais que Votre Gr�ce abaisse sa verge, et, puisqu�il s�en remet � mon serment, je jurerai que je les lui ai rendus et pay�s en bonne et due forme.�</p><empty-line/><p>Le gouverneur baissa sa verge, et cependant le vieillard au roseau donna sa canne � l�autre vieillard, en le priant, comme si elle l�e�t beaucoup embarrass�, de la tenir tandis qu�il pr�terait serment. Il �tendit ensuite la main sur la croix de la verge et dit:</p><empty-line/><p>�Il est vrai que le comparant m�a pr�t� les dix �cus qu�il me r�clame, mais je les lui ai rendus de la main � la main, et c�est faute d�y avoir pris garde qu�il me les redemande � chaque instant.�</p><empty-line/><p>Alors, l�illustre gouverneur demanda au cr�ancier ce qu�il avait � r�pondre � ce que disait son adversaire. L�autre repartit que son d�biteur avait sans doute dit vrai, car il le tenait pour homme de bien et pour bon chr�tien; qu�il devait lui-m�me avoir oubli� quand et comment la restitution lui avait �t� faite; mais que d�sormais il ne lui demanderait plus rien. Le d�biteur reprit sa canne, baissa la t�te, et sortit de l�audience.</p><empty-line/><p>Lorsque Sancho le vit partir ainsi sans plus de fa�on, consid�rant aussi la r�signation du demandeur, il inclina sa t�te sur sa poitrine, et, pla�ant l�index de la main droite le long de son nez et de ses sourcils, il resta quelques moments � r�ver; puis il releva la t�te et ordonna d�appeler le vieillard � la canne qui avait d�j� disparu. On le ramena, et d�s que Sancho le vit:</p><empty-line/><p>�Donnez-moi cette canne, brave homme, lui dit-il; j�en ai besoin.</p><empty-line/><p>��Tr�s-volontiers, seigneur, r�pondit le vieillard, la voici�, et il la lui mit dans les mains.</p><empty-line/><p>Sancho la prit, et la tendant � l�autre vieillard:</p><empty-line/><p>�Allez avec Dieu, lui dit-il, vous voil� pay�.</p><empty-line/><p>��Qui, moi, seigneur? r�pondit le vieillard; est-ce que ce roseau vaut dix �cus d�or?</p><empty-line/><p>��Oui, reprit le gouverneur, ou sinon je suis la plus grosse b�te du monde, et l�on va voir si j�ai de la cervelle pour gouverner tout un royaume.�</p><empty-line/><p>Alors il ordonna qu�on ouvr�t et qu�on bris�t la canne en pr�sence de tout le public; ce qui fut fait, et, dans l�int�rieur du roseau, on trouva dix �cus d�or. Tous les assistants rest�rent �merveill�s, et tinrent leur gouverneur pour un nouveau Salomon. On lui demanda d�o� il avait conjectur� que dans ce roseau devaient se trouver les dix �cus d�or. Il r�pondit qu�ayant vu le vieillard donner sa canne � sa partie adverse pendant qu�il pr�tait serment, et jurer qu�il lui avait d�ment et v�ritablement donn� les dix �cus, puis, apr�s avoir jur�, lui reprendre sa canne, il lui �tait venu � l�esprit que dans ce roseau devait se trouver le remboursement qu�on lui demandait.</p><empty-line/><p id="_ftnref244">�De l�, ajouta-t-il, on peut tirer cette conclusion, qu�� ceux qui gouvernent, ne fussent-ils que des sots, Dieu fait quelquefois la gr�ce de les diriger dans leurs jugements. D�ailleurs, j�ai entendu jadis conter une histoire semblable au cur� de mon village <a type="note" l:href="#_ftn244">[244]</a>, et j�ai la m�moire si bonne, si parfaite, que, si je n�oubliais la plupart du temps justement ce que je veux me rappeler, il n�y aurait pas en toute l��le une meilleure m�moire.�</p><empty-line/><p>Finalement, les deux vieillards s�en all�rent, l�un confus, l�autre rembours�, et tous les assistants rest�rent dans l�admiration. Et celui qui �tait charg� d��crire les paroles, les actions et jusqu�aux mouvements de Sancho, ne parvenait point � se d�cider s�il le tiendrait et le ferait tenir pour sot ou pour sage.</p><empty-line/><p>Aussit�t que ce proc�s fut termin�, une femme entra dans l�audience, tenant � deux mains un homme v�tu en riche propri�taire de troupeaux. Elle accourait en jetant de grands cris:</p><empty-line/><p>�Justice, disait-elle, seigneur gouverneur, justice! Si je ne la trouve pas sur la terre, j�irai la chercher dans le ciel. Seigneur gouverneur de mon �me, ce m�chant homme m�a surprise au milieu des champs, et s�est servi de mon corps comme si c�e�t �t� une guenille mal lav�e. Ah! malheureuse que je suis! il m�a emport� le tr�sor, que je gardais depuis plus de vingt-trois ans, le d�fendant de Mores et de chr�tiens, de naturels et d��trangers. C��tait bien la peine que, toujours aussi dure qu�un tronc de li�ge, je me fusse conserv�e intacte comme la salamandre dans le feu, ou comme la laine parmi les broussailles, pour que ce malotru v�nt maintenant me manier de ses deux mains propres.</p><empty-line/><p>��C�est encore � v�rifier, dit Sancho, si ce galant a les mains propres ou sales� et, se tournant vers l�homme, il lui demanda ce qu�il avait � r�pondre � la plainte de cette femme.</p><empty-line/><p>L�autre r�pondit tout troubl�:</p><empty-line/><p>�Mes bons seigneurs, je suis un pauvre berger de b�tes � soie, et, ce matin, je quittais ce pays, apr�s y avoir vendu, sous votre respect, quatre cochons, si bien qu�on m�a pris en octrois, gabelle et autres tromperies, bien peu moins qu�ils ne valaient. En retournant � mon village, je rencontrai cette bonne du�gne en chemin, et le diable, qui se fourre partout pour tout embrouiller, nous fit badiner ensemble. Je lui payai ce qui �tait raisonnable; mais elle, m�contente de moi, m�a pris � la gorge, et ne m�a plus laiss� qu�elle ne m�e�t amen� jusqu�en cet endroit. Elle dit que je lui ai fait violence; mais elle ment, par le serment que je fais ou suis pr�t � faire. Et voil� toute la v�rit�, sans qu�il y manque un fil.�</p><empty-line/><p>Alors le gouverneur lui demanda s�il portait sur lui quelque argent en grosses pi�ces. L�homme r�pondit qu�il avait jusqu�� vingt ducats dans le fond d�une bourse en cuir. Sancho lui ordonna de la tirer de sa poche et de la remettre telle qu�elle �tait � la plaignante. Il ob�it en tremblant; la femme prit la bourse, puis, faisant mille r�v�rences � tout le monde, et priant Dieu pour la vie et la sant� du seigneur gouverneur, qui prenait ainsi la d�fense des orphelines jeunes et n�cessiteuses, elle sortit de l�audience, emportant la bourse � deux mains, apr�s s��tre assur�e, toutefois, que c��tait bien de la monnaie d�argent qu�elle contenait.</p><empty-line/><p>D�s qu�elle fut dehors, Sancho dit au berger, qui d�j� fondait en larmes, et dont le c�ur et les yeux s�en allaient apr�s sa bourse:</p><empty-line/><p>�Bonhomme, courez apr�s cette femme et reprenez-lui la bourse, qu�elle veuille ou ne veuille pas; puis revenez avec elle ici.�</p><empty-line/><p>Sancho ne parlait ni � sot ni � sourd, car l�homme partit comme la foudre pour faire ce qu�on lui commandait. Tous les spectateurs restaient en suspens, attendant la fin de ce proc�s. Au bout de quelques instants, l�homme et la femme revinrent, plus fortement accroch�s et cramponn�s l�un � l�autre que la premi�re fois. La femme avait son jupon retrouss�, et la bourse enfonc�e dans son giron, l�homme faisait rage pour la lui reprendre, mais ce n��tait pas possible, tant elle la d�fendait bien.</p><empty-line/><p>�Justice de Dieu et du monde! disait-elle � grands cris; voyez, seigneur gouverneur, le peu de honte et le peu de crainte de ce vaurien d�natur�, qui a voulu, au milieu de la ville, au milieu de la rue, me reprendre la bourse que Votre Gr�ce m�a fait donner.</p><empty-line/><p>��Est-ce qu�il vous l�a reprise? demanda le gouverneur.</p><empty-line/><p>��Reprise! ah bien oui! r�pondit la femme, je me laisserais plut�t enlever la vie qu�enlever la bourse. Elle est bonne pour �a, l�enfant. Oh! il faudrait me jeter d�autres chats � la gorge que ce r�pugnant nigaud. Des tenailles et des marteaux, des ciseaux et des maillets ne suffiraient pas pour me l�arracher d�entre les ongles, pas m�me des griffes de lion. On m�arracherait plut�t l��me du milieu des chairs.</p><empty-line/><p>��Elle a raison, dit l�homme; je me donne pour vaincu et rendu, et je confesse que mes forces ne sont pas capables de la lui prendre.�</p><empty-line/><p>Cela dit, il la laissa; alors le gouverneur dit � la femme:</p><empty-line/><p>�Montrez-moi cette bourse, chaste et vaillante h�ro�ne.�</p><empty-line/><p>Elle la lui donna sur-le-champ, et le gouverneur, la rendant � l�homme, dit � la violente non violent�e:</p><empty-line/><p>�Ma s�ur, si le m�me courage et la m�me vigueur que vous venez de d�ployer pour d�fendre cette bourse, vous les aviez employ�s, et m�me moiti� moins, pour d�fendre votre corps, les forces d�Hercule n�auraient pu vous forcer. Allez avec Dieu, et � la male heure, et ne vous arr�tez pas en toute l��le, ni � six lieues � la ronde, sous peine de deux cents coups de fouet. Allons, d�campez, dis-je, enj�leuse, d�vergond�e et larronnesse.�</p><empty-line/><p>La femme, tout �pouvant�e, s�en alla, t�te basse et maugr�ant; et le gouverneur dit � l�homme:</p><empty-line/><p>�Allez avec Dieu, brave homme, � votre village et avec votre argent, et d�sormais, si vous ne voulez pas le perdre, faites en sorte qu�il ne vous prenne plus fantaisie de badiner avec personne.�</p><empty-line/><p id="_ftnref245">L�homme lui rendit gr�ce aussi gauchement qu�il put, et s�en alla. <a type="note" l:href="#_ftn245">[245]</a> Les assistants demeur�rent encore une fois dans l�admiration des jugements et des arr�ts de leur nouveau gouverneur, et tous ces d�tails, recueillis par son historiographe, furent aussit�t envoy�s au duc, qui les attendait avec grande impatience. Mais laissons ici le bon Sancho, car nous avons h�te de retourner � son ma�tre, tout agit� par la s�r�nade d�Altisidore.</p></section><section><title><p id="_Toc106455374">Chapitre XLVI</p></title><p><emphasis>De l��pouvantable charivari de sonnettes et de miaulements que re�ut don Quichotte dans le cours de ses amours avec l�amoureuse Altisidore</emphasis></p><empty-line/><p>Nous avons laiss� le grand don Quichotte enseveli dans les pens�es diverses que lui avait caus�es la s�r�nade de l�amoureuse fille de compagnie. Il se coucha avec ces pens�es; et, comme si c�e�t �t� des puces, elles ne le laiss�rent ni dormir, ni reposer un moment, sans compter qu�� cela se joignait la d�confiture des mailles de ses bas. Mais, comme le temps est l�ger et que rien ne l�arr�te en sa route, il courut � cheval sur les heures, et bient�t arriva celle du matin. � la vue du jour, don Quichotte quitta la plume oisive, et, toujours diligent, rev�tit son pourpoint de chamois, et chaussa ses bottes de voyage pour cacher la m�saventure de ses bas trou�s. Puis il jeta par l�-dessus son manteau d��carlate, et se mit sur la t�te une <emphasis>montera </emphasis>de velours vert, garnie d�un galon d�argent; il passa le baudrier sur ses �paules, avec sa bonne �p�e tranchante; il attacha � sa ceinture un grand chapelet qu�il portait toujours sur lui; et, dans ce magnifique appareil, il s�avan�a majestueusement vers le vestibule, o� le duc et la duchesse, d�j� lev�s, semblaient �tre venus l�attendre.</p><empty-line/><p>Dans une galerie qu�il devait traverser, Altisidore et l�autre fille, son amie, s��taient post�es pour le prendre au passage. D�s qu�Altisidore aper�ut don Quichotte, elle feignit de s��vanouir; et son amie, qui la re�ut dans ses bras, s�empressait de lui d�lacer le corsage de sa robe. Don Quichotte vit cette sc�ne; il s�approcha d�elles, et dit:</p><empty-line/><p>�Je sais d�j� d�o� proc�dent ces accidents.</p><empty-line/><p>��Et moi je n�en sais rien, r�pondit l�amie; car Altisidore est la plus saine et la mieux portante des femmes de cette maison, et je ne lui ai pas entendu pousser un <emphasis>h�las! </emphasis>depuis que je la connais. Mais que le ciel confonde autant de chevaliers errants qu�il y en a sur la terre, s�il est vrai qu�ils soient tous ingrats. Retirez-vous, seigneur don Quichotte; la pauvre enfant ne reviendra point � elle tant que Votre Gr�ce restera l�.�</p><empty-line/><p>Alors don Quichotte r�pondit:</p><empty-line/><p>�Faites en sorte, madame, qu�on mette un luth cette nuit dans mon appartement; je consolerai du mieux qu�il me sera possible cette jeune fille bless�e au c�ur. Dans le commencement de l�amour, un prompt d�sabusement est le souverain rem�de.�</p><empty-line/><p>Cela dit, il s��loigna, pour n��tre point remarqu� de ceux qui pouvaient l�apercevoir. Il avait � peine tourn� les talons que, reprenant ses sens, l��vanouie Altisidore dit � sa compagne:</p><empty-line/><p>�Il faut avoir soin qu�on lui mette le luth qu�il demande. Don Quichotte, sans doute, veut nous donner de la musique; elle ne sera pas mauvaise venant de lui.�</p><empty-line/><p>Aussit�t les deux donzelles all�rent rendre compte � la duchesse de ce qui venait de se passer, et de la demande d�un luth que faisait don Quichotte. Celle-ci, ravie de joie, se concerta avec le duc et ses femmes, pour jouer au chevalier un tour qui f�t plus amusant que nuisible. Dans l�espoir de ce divertissement, tous attendaient l�arriv�e de la nuit, laquelle vint aussi vite qu��tait venu le jour, que le duc et la duchesse pass�rent en d�licieuses conversations avec don Quichotte. Ce m�me jour, la duchesse d�p�cha bien r�ellement un de ses pages (celui qui avait fait dans la for�t le personnage enchant� de Dulcin�e) � Th�r�se Panza, avec la lettre de son mari Sancho Panza, et le paquet de hardes qu�il avait laiss� pour qu�on l�envoy�t � sa femme. Le page �tait charg� de rapporter une fid�le relation de tout ce qui lui arriverait dans son message.</p><empty-line/><p>Cela fait, et onze heures du soir �tant sonn�es, don Quichotte, en rentrant dans sa chambre, y trouva une mandoline. Il pr�luda, ouvrit la fen�tre grill�e, et reconnut qu�il y avait du monde au jardin. Ayant alors parcouru toutes les touches de la mandoline, pour la mettre d�accord aussi bien qu�il le pouvait, il cracha, se nettoya le gosier, puis, d�une voix un peu enrou�e, mais juste, il chanta le <emphasis>romance </emphasis>suivant, qu�il avait tout expr�s compos� lui-m�me ce jour-l�.</p><empty-line/><p>�Les forces de l�amour ont coutume d��ter les �mes de leurs gonds, en prenant pour levier l�oisivet� nonchalante.</p><empty-line/><p>�La couture, la broderie, le travail continuel, sont l�antidote propre au venin des transports amoureux.</p><empty-line/><p>�Pour les filles vivant dans la retraite, qui aspirent � �tre mari�es, l�honn�tet� est une dot et la voix de leurs louanges.</p><empty-line/><p>�Les chevaliers errants et ceux qui peuplent la cour courtisent les femmes libres, et �pousent les honn�tes.</p><empty-line/><p>�Il y a des amours de soleil levant qui se pratiquent entre h�te et h�tesse; mais ils arrivent bient�t au couchant, car ils finissent avec le d�part.</p><empty-line/><p>�L�amour nouveau venu, qui arrive aujourd�hui et s�en va demain, ne laisse pas les images bien profond�ment grav�es dans l��me.</p><empty-line/><p>�Peinture sur peinture ne brille, ni ne se fait voir; o� il y a une premi�re beaut�, la seconde ne gagne pas la partie.</p><empty-line/><p>�J�ai Dulcin�e du Toboso peinte sur la table rase de l��me, de telle fa�on qu�il est impossible d� l�en effacer.</p><empty-line/><p>�La constance dans les amants est la qualit� la plus estim�e, celle par qui l�amour fait des miracles, et qui les �l�ve �galement � la f�licit�.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte en �tait l� de son chant, qu��coutaient le duc, la duchesse, Altisidore et presque tous les gens du ch�teau, quand tout � coup, du haut d�un corridor ext�rieur qui tombait � plomb sur la fen�tre de don Quichotte, on descendit une corde o� �taient attach�es plus de cent sonnettes, puis on vida un grand sac plein de chats qui portaient aussi des grelots � la queue. Le vacarme des sonnettes et des miaulements de chats fut si grand, que le duc et la duchesse, bien qu�inventeurs de la plaisanterie, en furent effray�s, et que don Quichotte sentit ses cheveux se dresser sur sa t�te. Le sort voulut en outre que deux ou trois chats entrassent par la fen�tre dans sa chambre; et, comme ils couraient �� et l� tout effar�s, on aurait dit qu�une l�gion de diables y prenaient leurs �bats. En cherchant par o� s��chapper, ils eurent bient�t �teint les deux bougies qui �clairaient l�appartement; et, comme la corde aux grosses sonnettes ne cessait de descendre et de monter, la plupart des gens du ch�teau, qui n��taient pas au fait de l�aventure, restaient frapp�s d��tonnement et d��pouvante.</p><empty-line/><p>Don Quichotte cependant se leva tout debout, et, mettant l��p�e � la main, il commen�a � tirer de grandes estocades par la fen�tre, en criant de toute la puissance de sa voix:</p><empty-line/><p>�Dehors, malins enchanteurs; dehors, canaille ensorcel�e! Je suis don Quichotte de la Manche, contre qui ne peuvent pr�valoir vos m�chantes intentions.�</p><empty-line/><p>Puis, se tournant vers les chats qui couraient au travers de la chambre, il leur lan�a plusieurs coups d��p�e. Tous alors accoururent � la fen�tre, et s��chapp�rent par cette issue. L�un d�eux pourtant, se voyant serr� de pr�s par les coups d��p�e de don Quichotte, lui sauta au visage, et lui empoigna le nez avec les griffes et les dents. La douleur fit jeter des cris per�ants � Don Quichotte. En les entendant, le duc et la duchesse devin�rent ce que ce pouvait �tre, et �tant accourus en toute h�te � sa chambre, qu�ils ouvrirent avec un passe-partout, ils virent le pauvre chevalier qui se d�battait de toutes ses forces pour arracher le chat de sa figure. On apporta des lumi�res, et l�on aper�ut au grand jour la formidable bataille. Le duc s��lan�a pour s�parer les combattants; mais don Quichotte s��cria:</p><empty-line/><p>�Que personne ne s�en m�le; qu�on me laisse corps � corps avec ce d�mon, avec ce sorcier, avec cet enchanteur. Je veux lui faire voir, de lui � moi, qui est don Quichotte de la Manche.�</p><empty-line/><p>Mais le chat, ne faisant nul cas de ces menaces, grognait et serrait les dents. Enfin le duc lui fit l�cher prise, et le jeta par la fen�tre. Don Quichotte resta avec le visage perc� comme un crible, et le nez en fort mauvais �tat, mais encore plus d�pit� de ce qu�on ne lui e�t pas laiss� finir la bataille qu�il avait si bien engag�e avec ce malandrin d�enchanteur.</p><empty-line/><p id="_ftnref246">On fit apporter de l�huile d�aparicio <a type="note" l:href="#_ftn246">[246]</a>, et Altisidore lui posa elle-m�me, de ses blanches mains, des compresses sur tous les endroits bless�s. En les appliquant, elle dit � voix basse:</p><empty-line/><p>�Toutes ces m�saventures t�arrivent, impitoyable chevalier, pour punir le p�ch� de ta duret� et de ton obstination. Plaise � Dieu que ton �cuyer Sancho oublie de se fustiger, afin que jamais cette Dulcin�e, de toi si ch�rie, ne sorte de son enchantement, et que tu ne partages point la couche nuptiale avec elle, du moins tant que je vivrai, moi qui t�adore.�</p><empty-line/><p>� tous ces propos passionn�s, don Quichotte ne r�pondit pas un seul mot; il poussa un profond soupir et s��tendit dans son lit, apr�s avoir remerci� le duc et la duchesse de leur bienveillance, non point, dit-il, que cette canaille de chats, d�enchanteurs et de sonnettes, lui f�t la moindre peur, mais pour reconna�tre la bonne intention qui les avait fait venir � son secours. Ses nobles h�tes le laiss�rent reposer, et s�en all�rent fort chagrins du mauvais succ�s de la plaisanterie. Ils n�avaient pas cru que don Quichotte payerait si cher cette aventure, qui lui co�ta cinq jours de retraite de lit, pendant lesquels il lui arriva une autre aventure, plus divertissante que celle-ci. Mais son historien ne veut pas la raconter � cette heure, d�sireux de retourner � Sancho Panza, qui se montrait fort diligent et fort gracieux dans son gouvernement.</p></section><section><title><p id="_Toc106455375">Chapitre XLVII</p></title><p><emphasis>O� l�on continue de raconter comment se conduisait Sancho dans son gouvernement</emphasis></p><empty-line/><p>L�histoire raconte que, de la salle d�audience, on conduisit Sancho � un somptueux palais, o�, dans une grande salle, �tait dress�e une table �l�gamment servie. D�s que Sancho entra dans la salle du festin, les clairons sonn�rent, et quatre pages s�avanc�rent pour lui verser de l�eau sur les mains; c�r�monie que Sancho laissa faire avec une parfaite gravit�. La musique cessa, et Sancho s�assit au haut bout de la table, car il n�y avait pas d�autre si�ge ni d�autre couvert tout � l�entour. Alors vint se mettre debout � ses c�t�s un personnage qu�on reconnut ensuite pour m�decin, tenant � la main une baguette de baleine; puis on enleva une fine et blanche nappe qui couvrait les fruits et les mets de toutes sortes dont la table �tait charg�e. Une esp�ce d�eccl�siastique donna la b�n�diction, et un page tenait une bavette sous le menton de Sancho. Un autre page, qui faisait l�office de ma�tre d�h�tel, lui pr�senta un plat de fruits. Mais � peine Sancho en eut-il mang� une bouch�e, que l�homme � la baleine toucha le plat du bout de sa baguette, et on le desservit avec une c�l�rit� merveilleuse. Le ma�tre d�h�tel approcha aussit�t un autre mets, que Sancho se mit en devoir de go�ter; mais, avant qu�il y e�t port�, non les dents, mais seulement la main, d�j� la baguette avait touch� le plat, et un page l�avait emport� avec autant de promptitude que le plat de fruits. Quand Sancho vit cela, il resta immobile de surprise; puis, regardant tous les assistants � la ronde, il demanda s�il fallait manger ce d�ner comme au jeu de passe-passe. L�homme � la verge r�pondit:</p><empty-line/><p id="_ftnref247">�Il ne faut manger, seigneur gouverneur, que suivant l�usage et la coutume des autres �les o� il y a des gouverneurs comme vous. Moi, seigneur, je suis m�decin, gag� pour �tre celui des gouverneurs de cette �le. Je m�occupe beaucoup plus de leur sant� que de la mienne, travaillant nuit et jour, et �tudiant la complexion du gouverneur pour r�ussir � le gu�rir, s�il vient � tomber malade. Ma principale occupation est d�assister � ses repas, pour le laisser manger ce qui me semble lui convenir, et lui d�fendre ce que j�imagine devoir �tre nuisible � son estomac <a type="note" l:href="#_ftn247">[247]</a>. Ainsi j�ai fait enlever le plat de fruits, parce que c�est une chose trop humide, et, quant � l�autre mets, je l�ai fait enlever aussi, parce que c�est une substance trop chaude, et qu�il y a beaucoup d��pices qui excitent la soif. Or, celui qui boit beaucoup d�truit et consomme l�humide radical dans lequel consiste la vie.</p><empty-line/><p>��En ce cas, reprit Sancho, ce plat de perdrix r�ties, et qui me semblent cuites fort � point, ne peut me faire aucun mal?</p><empty-line/><p>��Le seigneur gouverneur, r�pondit le m�decin, ne mangera pas de ces perdrix tant que je serai vivant.</p><empty-line/><p>��Et pourquoi? demanda Sancho.</p><empty-line/><p id="_ftnref248">��Pourquoi? reprit le m�decin; parce que notre ma�tre Hippocrate, boussole et lumi�re de la m�decine, a dit dans un aphorisme: <emphasis>Omnis saturatio mala; perdicis autem pessima</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn248">[248]</a>; ce qui signifie.: �Toute indigestion est mauvaise; mais celle de perdrix, tr�s-mauvaise.�</p><empty-line/><p>��S�il en est ainsi, dit Sancho, que le seigneur docteur voie un peu, parmi tous les mets qu�il y a sur cette table, quel est celui qui me fera le plus de bien, ou le moins de mal, et qu�il veuille bien m�en laisser manger � mon aise sans me le b�tonner, car, par la vie du gouverneur (Dieu veuille m�en laisser jouir!), je meurs de faim. Si l�on m�emp�che de manger, quoi qu�en dise le seigneur docteur, et quelque regret qu�il en ait, ce sera plut�t m��ter la vie que me la conserver.</p><empty-line/><p id="_ftnref249">��Votre Gr�ce a parfaitement raison, seigneur gouverneur, r�pondit le m�decin. Aussi suis-je d�avis que Votre Gr�ce ne mange point de ces lapins fricass�s que voil�, parce que c�est un mets de b�te � poil <a type="note" l:href="#_ftn249">[249]</a>. Quant � cette pi�ce de veau, si elle n��tait pas r�tie et mise en daube, on en pourrait go�ter; mais il ne faut pas y songer en cet �tat.�</p><empty-line/><p>Sancho dit alors:</p><empty-line/><p id="_ftnref250">�Ce grand plat qui est l�, plus loin, et d�o� sort tant de fum�e, il me semble que c�est une <emphasis>olla podrida</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn250">[250]</a>; et dans ces <emphasis>ollas podridas, </emphasis>il y a tant de choses et de tant d�esp�ces, que je ne puis manquer d�en rencontrer quelqu�une qui me soit bonne au go�t et � la sant�.</p><empty-line/><p>��<emphasis>Absit! </emphasis>s��cria le m�decin; loin de nous une semblable pens�e! Il n�y a rien au monde de pire digestion qu�une <emphasis>olla podrida. </emphasis>C�est bon pour les chanoines, pour les recteurs de coll�ge, pour les noces de village; mais qu�on en d�livre les tables des gouverneurs, o� doit r�gner toute d�licatesse et toute ponctualit�. La raison en est claire; o� que ce soit, et de qui que ce soit, les m�decines simples sont toujours plus en estime que les m�decines compos�es; car dans les simples on ne peut se tromper; mais dans les compos�es, cela est tr�s-facile, en alt�rant la quantit� des m�dicaments qui doivent y entrer. Ce que le seigneur gouverneur doit manger maintenant, s�il veut m�en croire, pour conserver et m�me pour corroborer sa sant�, c�est un cent de fines oublies, et trois ou quatre l�ches de coing, bien minces, qui, en lui fortifiant l�estomac, aideront singuli�rement � la digestion.�</p><empty-line/><p>Quand Sancho entendit cela, il se jeta en arri�re sur le dossier de sa chaise, regarda fixement le m�decin, et lui demanda d�un ton grave comment il s�appelait, et o� il avait �tudi�.</p><empty-line/><p id="_ftnref251">�Moi, seigneur gouverneur, r�pondit le m�decin, je m�appelle le docteur P�dro R�cio de Agu�ro <a type="note" l:href="#_ftn251">[251]</a>; je suis natif d�un village appel� Tirt�afu�ra <a type="note" l:href="#_ftn252">[252]</a>, qui est entre Caracuel et Almodovar del Campo, � main droite, et j�ai re�u le grade de docteur � l�universit� d�Osuna.</p><empty-line/><p id="_ftnref253">��Eh bien! s��cria Sancho tout enflamm� de col�re, seigneur docteur P�dro R�cio de mauvais augure, natif de Tirt�afu�ra, village qui est � main droite quand on va de Caracuel � Almodovar del Campo, gradu� par l�universit� d�Osuna, �tez-vous de devant moi vite et vite, ou sinon, je jure par le soleil que je prends un gourdin, et qu�� coups de b�ton, en commen�ant par vous, je ne laisse pas m�decin dans l��le enti�re; au moins de ceux que je reconna�trai bien pour des ignorants, car les m�decins instruits, prudents et discrets, je les placerai sur ma t�te, et les honorerai comme des hommes divins. Mais, je le r�p�te, que P�dro R�cio s�en aille vite d�ici; sinon, j�empoigne cette chaise o� je suis assis, et je la lui casse sur la t�te. Qu�on m�en demande ensuite compte � la r�sidence <a type="note" l:href="#_ftn253">[253]</a>; il suffira de dire, pour ma d�charge, que j�ai rendu service � Dieu en assommant un m�chant m�decin, bourreau de la r�publique. Et qu�on me donne � manger, ou qu�on reprenne le gouvernement, car un m�tier qui ne donne pas de quoi vivre � celui qui l�exerce ne vaut pas deux f�ves.�</p><empty-line/><p>Le docteur s��pouvanta en voyant le gouverneur si fort en col�re, et voulut faire Tirt�afu�ra de la salle; mais, � ce m�me instant, on entendit sonner dans la rue un cornet de postillon. Le ma�tre d�h�tel courut � la fen�tre, et dit en revenant:</p><empty-line/><p>�Voici venir un courrier du duc, monseigneur; il apporte sans doute quelque d�p�che importante.�</p><empty-line/><p>Le courrier entra, couvert de sueur et haletant de fatigue. Il tira de son sein un pli qu�il remit aux mains du gouverneur, et Sancho le passa � celles du majordome, en lui ordonnant de lire la suscription. Elle �tait ainsi con�ue: <emphasis>� don Sancho Panza, gouverneur de l��le Barataria, pour lui remettre en mains propres ou en celles de son secr�taire</emphasis>.</p><empty-line/><p>�Et qui est ici mon secr�taire?� demanda aussit�t Sancho.</p><empty-line/><p>Alors un des assistants r�pondit:</p><empty-line/><p>�Moi, seigneur, car je sais lire et �crire, et je suis Biscayen.</p><empty-line/><p id="_ftnref254">��Avec ce titre par-dessus le march�, reprit Sancho, vous pourriez �tre secr�taire de l�empereur lui-m�me. <a type="note" l:href="#_ftn254">[254]</a> Ouvrez ce pli, et voyez ce qu�il contient.�</p><empty-line/><p>Le secr�taire nouveau-n� ob�it, et, apr�s avoir lu la d�p�che, il dit que c��tait une affaire qu�il fallait traiter en secret. Sancho ordonna de vider la salle et de n�y laisser que le majordome et le ma�tre d�h�tel. Tous les autres s�en all�rent avec le m�decin, et aussit�t le secr�taire lut la d�p�che, qui s�exprimait ainsi:</p><empty-line/><p>�Il est arriv� � ma connaissance que certains ennemis de moi et de cette �le que vous gouvernez doivent lui donner un furieux assaut, je ne sais quelle nuit. Ayez soin de veiller et de rester sur le qui-vive, afin de n��tre pas pris au d�pourvu. Je sais aussi, par des espions dignes de foi, que quatre personnes d�guis�es sont entr�es dans votre ville pour vous �ter la vie, parce qu�on redoute singuli�rement la p�n�tration de votre esprit. Ayez l��il au guet, voyez bien qui s�approche pour vous parler, et ne mangez rien de ce qu�on vous pr�sentera. J�aurai soin de vous porter secours si vous vous trouvez en p�ril; mais vous agirez en toute chose comme on l�attend de votre intelligence. De ce pays, le 16 ao�t, � quatre heures du matin. Votre ami, le duc.�</p><empty-line/><p>Sancho demeura frapp� de stupeur, et les assistants montr�rent un saisissement �gal. Alors, se tournant vers le majordome, il lui dit:</p><empty-line/><p>�Ce qu�il faut faire � pr�sent, je veux dire tout de suite, c�est de mettre au fond d�un cul de basse fosse le docteur R�cio; car si quelqu�un doit me tuer, c�est lui, et de la mort la plus lente et la plus horrible, comme est celle de la faim.</p><empty-line/><p>��Il me semble aussi, dit le ma�tre d�h�tel, que Votre Gr�ce fera bien de ne pas manger de tout ce qui est sur cette table, car la plupart de ces friandises ont �t� offertes par des religieuses; et, comme on a coutume de dire, derri�re la croix se tient le diable.</p><empty-line/><p>��Je ne le nie pas, reprit Sancho. Quant � pr�sent, qu�on me donne un bon morceau de pain, et quatre � cinq livres de raisin, o� l�on ne peut avoir log� le poison; car enfin je ne puis vivre sans manger. Et, si nous avons � nous tenir pr�ts pour ces batailles qui nous menacent, il faut �tre bien restaur�, car ce sont les tripes qui portent le c�ur, et non le c�ur les tripes. Vous, secr�taire, r�pondez au duc mon seigneur, et dites-lui qu�on ex�cutera tout ce qu�il ordonne, sans qu�il y manque un point. Vous donnerez de ma part un baise-main � madame la duchesse, et vous ajouterez que je la supplie de ne pas oublier une chose, qui est d�envoyer par un expr�s ma lettre et mon paquet � ma femme Th�r�se Panza; qu�en cela elle me fera grand�merci, et que j�aurai soin de la servir en tout ce que mes forces me permettront. Chemin faisant, vous pourrez ench�sser dans la lettre un baisemain � mon seigneur don Quichotte, pour qu�il voie que je suis, comme on dit, pain reconnaissant. Et vous, en bon secr�taire et en bon Biscayen, vous pourrez ajouter tout ce que vous voudrez et qui viendra bien � propos. Maintenant, qu�on l�ve cette nappe, et qu�on me donne � manger. Apr�s cela, je me verrai le blanc des yeux avec autant d�espions, d�assassins et d�enchanteurs qu�il en viendra fondre sur moi et sur mon �le.�</p><empty-line/><p>En ce moment un page entra.</p><empty-line/><p>�Voici, dit-il, un laboureur commer�ant qui veut parler � Votre Seigneurie d�une affaire, � ce qu�il dit, de haute importance.</p><empty-line/><p>��C�est une �trange chose que ces gens affair�s! s��cria Sancho. Est-il possible qu�ils soient assez b�tes pour ne pas s�apercevoir que ce n�est pas � ces heures-ci qu�ils devraient venir traiter de leurs affaires? Est-ce que, par hasard, nous autres gouverneurs, nous autres juges, nous ne sommes pas des hommes de chair et d�os? Ne faut-il pas qu�ils nous laissent reposer le temps qu�exige la n�cessit�, ou, sinon, veulent-ils que nous soyons fabriqu�s de marbre? En mon �me et conscience, si le gouvernement me dure entre les mains (ce que je ne crois gu�re, � ce que j�entrevois), je mettrai � la raison plus d�un homme d�affaires. Pour aujourd�hui, dites � ce brave homme qu�il entre; mais qu�on s�assure d�abord que ce n�est pas un des espions ou de mes assassins.</p><empty-line/><p>��Non, seigneur, r�pondit le page, car il a l�air d�une sainte nitouche, et je n�y entends pas grand�chose, ou il est bon comme le bon pain.</p><empty-line/><p>��D�ailleurs, il n�y a rien � craindre, ajouta le majordome; nous sommes tous ici.</p><empty-line/><p>��Serait-il possible, ma�tre d�h�tel, demanda Sancho, � pr�sent que le docteur P�dro R�cio s�en est all�, que je mangeasse quelque chose de pesant et de substantiel, ne f�t-ce qu�un quartier de pain et un oignon?</p><empty-line/><p>��Cette nuit, au souper, r�pondit le ma�tre d�h�tel, on r�parera le d�faut du d�ner, et Votre Seigneurie sera pleinement pay�e et satisfaite.</p><empty-line/><p>��Dieu le veuille!� r�pliqua Sancho.</p><empty-line/><p>En ce moment entra le laboureur, que, sur sa mine, on reconnaissait � mille lieues pour une bonne �me et une bonne b�te. La premi�re chose qu�il fit fut de demander:</p><empty-line/><p>�Qui est de vous tous le seigneur gouverneur?</p><empty-line/><p>��Qui pourrait-ce �tre, r�pondit le secr�taire, sinon celui qui est assis dans le fauteuil?</p><empty-line/><p>��Alors, je m�humilie en sa pr�sence�, reprit le laboureur.</p><empty-line/><p>Et, se mettant � deux genoux, il lui demanda sa main pour la baiser. Sancho la lui refusa, le fit relever, et l�engagea � dire ce qu�il voulait. Le paysan ob�it, et dit aussit�t:</p><empty-line/><p>�Moi, seigneur, je suis laboureur, natif de Miguel-Turra, un village qui est � deux lieues de Ciudad-R�al.</p><empty-line/><p>��Allons, s��cria Sancho, nous avons un autre Tirt�afu�ra! Parlez, fr�re; et tout ce que je puis vous dire, c�est que je connais fort bien Miguel-Turra, qui n�est pas loin de mon pays.</p><empty-line/><p>��Le cas est donc, seigneur, continua le paysan, que, par la mis�ricorde de Dieu, je suis mari� en forme et en face de la sainte �glise catholique romaine; j�ai deux fils �tudiants; le cadet apprend pour �tre bachelier, l�a�n� pour �tre licenci�. Je suis veuf, parce que ma femme est morte, ou plut�t parce qu�un mauvais m�decin me l�a tu�e, en la purgeant lorsqu�elle �tait enceinte; et si Dieu avait permis que le fruit v�nt � terme, et que ce f�t un fils, je l�aurais fait instruire pour �tre docteur, afin qu�il ne port�t pas envie � ses fr�res le bachelier et le licenci�.</p><empty-line/><p>��De fa�on, interrompit Sancho, que, si votre femme n��tait pas morte, ou si on ne l�avait pas fait mourir, vous ne seriez pas veuf � pr�sent?</p><empty-line/><p>��Non, seigneur, en aucune mani�re, r�pondit le laboureur.</p><empty-line/><p>��Nous voil� bien avanc�s, reprit Sancho. En avant, fr�re, en avant; il est plut�t l�heure de dormir que de traiter d�affaires.</p><empty-line/><p id="_ftnref255">��Je dis donc, continua le laboureur, que celui de mes fils qui doit �tre bachelier s�est amourach�, dans le pays m�me, d�une fille appel�e Clara Perlerina, fille d�Andr� Perlerino, tr�s-riche laboureur. Et ce nom de Perlerins ne leur vient ni de g�n�alogie, ni d�aucune terre, mais parce que tous les gens de cette famille sont culs-de-jatte <a type="note" l:href="#_ftn255">[255]</a>; et, pour adoucir le nom, on les appelle Perlerins. Et pourtant, s�il faut dire la v�rit�, la jeune fille est comme une perle orientale. Regard�e du c�t� droit, elle ressemble � une fleur des champs; du c�t� gauche, elle n�est pas si bien, parce qu�il lui manque l��il, qu�elle a perdu de la petite v�role. Et, bien que les marques et les fossettes qui lui restent sur le visage soient nombreuses et profondes, ceux qui l�aiment bien disent que ce ne sont pas des fossettes, mais des fosses o� s�ensevelissent les �mes de ses amants. Elle est si propre que, pour ne pas se salir la figure, elle porte, comme on dit, le nez retrouss�, si bien qu�on dirait qu�il se sauve de la bouche. Avec tout cela, elle para�t belle � ravir, car elle a la bouche grande, au point que, s�il ne lui manquait pas dix � douze dents du devant et du fond, cette bouche pourrait passer et outre-passer parmi les mieux form�es. Des l�vres, je n�ai rien � dire, parce qu�elles sont si fines et si d�licates que, si c��tait la mode de d�vider des l�vres, on en pourrait faire un �cheveau. Mais, comme elles ont une tout autre couleur que celle qu�on voit ordinairement aux l�vres, elles semblent miraculeuses, car elles sont jasp�es de bleu, de vert et de violet. Et que le seigneur gouverneur me pardonne si je lui fais avec tant de d�tails la peinture des qualit�s de celle qui doit � la fin des fins devenir ma fille; c�est que je l�aime bien, et qu�elle ne me semble pas mal.</p><empty-line/><p>��Peignez tout ce qui vous fera plaisir, r�pondit Sancho, car la peinture me divertit, et, si j�avais d�n�, il n�y aurait pas de meilleur dessert pour moi que votre portrait.</p><empty-line/><p>��C�est aussi ce qui me reste � faire pour vous servir, reprit le laboureur. Mais un temps viendra o� nous serons quelque chose, si nous ne sommes rien � pr�sent. Je dis donc, seigneur, que si je pouvais peindre la gentillesse et la hauteur de son corps, ce serait une chose � tomber d�admiration. Mais ce n�est pas possible, parce qu�elle est courb�e et pli�e en deux, si bien qu�elle a les genoux dans la bouche; et pourtant il est facile de voir que, si elle pouvait se lever, elle toucherait le toit avec la t�te. Elle aurait bien d�j� donn� la main � mon bachelier; mais c�est qu�elle ne peut pas l��tendre, parce que cette main est nou�e, et cependant on reconna�t aux ongles longs et cannel�s la belle forme qu�elle aurait eue.</p><empty-line/><p>��Voil� qui est bien, dit Sancho; et supposez, fr�re, que vous l�ayez d�peinte des pieds � la t�te, que voulez-vous maintenant? Venez au fait sans d�tour ni ruelles, sans retaille ni allonge.</p><empty-line/><p>��Je voudrais, seigneur, r�pondit le paysan, que Votre Gr�ce me f�t la gr�ce de me donner une lettre de recommandation pour le p�re de ma bru, en le suppliant de vouloir bien faire ce mariage au plus vite, parce que nous ne sommes in�gaux ni dans les biens de la fortune, ni dans ceux de la nature. En effet, pour dire la v�rit�, seigneur gouverneur, mon fils est poss�d� du diable, et il n�y a pas de jour que les malins esprits ne le tourmentent trois ou quatre fois; et de plus, pour �tre tomb� un beau jour dans le feu, il a le visage rid� comme un vieux parchemin, avec les yeux un peu coulants et pleureurs. Mais aussi il a un caract�re d�ange, et, si ce n��tait qu�il se gourme et se rosse lui-m�me sur lui-m�me, ce serait un bienheureux.</p><empty-line/><p>��Voulez-vous encore autre chose, brave homme? demanda Sancho.</p><empty-line/><p>��Oui, je voudrais bien autre chose, reprit le laboureur; seulement je n�ose pas le dire. Mais enfin vaille que vaille, il ne faut pas que �a me pourrisse dans l�estomac. Je dis donc, seigneur, que je voudrais que Votre Gr�ce me donn�t trois cents ou bien six cents ducats pour grossir la dot de mon bachelier, je veux dire pour l�aider � se mettre en m�nage; car enfin, il faut bien que ces enfants aient de quoi vivre par eux-m�mes, sans �tre expos�s aux impertinences des beaux-p�res.</p><empty-line/><p>��Voyez si vous voulez encore autre chose, dit Sancho, et ne vous privez pas de le dire, par honte ou par timidit�.</p><empty-line/><p>��Non certainement, rien de plus�, r�pondit le laboureur.</p><empty-line/><p>Il avait � peine parl� que le gouverneur se leva tout debout, empoigna la chaise sur laquelle il �tait assis, et s��cria:</p><empty-line/><p>�Je jure Dieu, don pataud, manant et malappris, que, si vous ne vous sauvez et vous cachez de ma pr�sence, je vous casse et vous ouvre la t�te avec cette chaise. Maraud, maroufle, peintre du diable, c�est � ces heures-ci que tu viens me demander six cents ducats? D�o� les aurais-je, puant que tu es? et pourquoi te les donnerais-je, si je les avais, sournois, imb�cile? Qu�est-ce que me font � moi Miguel-Turra et tout le lignage des Perlerins? Va-t�en, dis-je, ou sinon, par la vie du duc mon seigneur, je fais ce que je t�ai dit. Tu ne dois pas �tre de Miguel-Turra, mais bien quelque rus� fourbe, et c�est pour me tenter que l�enfer t�envoie ici. Dis-moi, homme d�natur�, il n�y a pas encore un jour et demi que j�ai le gouvernement, et tu veux que j�aie d�j� ramass� six cents ducats!�</p><empty-line/><p>Le ma�tre d�h�tel fit alors signe au laboureur de sortir de la salle, et l�autre s�en alla t�te baiss�e, avec tout l�air d�avoir peur que le gouverneur n�ex�cut�t sa menace, car le fripon avait parfaitement jou� son r�le.</p><empty-line/><p>Mais laissons Sancho avec sa col�re, et que la paix, comme on dit, revienne � la danse. Il faut retourner � don Quichotte, que nous avons laiss� le visage couvert d�empl�tres, et soignant ses blessures de chat, dont il ne gu�rit pas en moins de huit jours, pendant l�un desquels il lui arriva ce que Cid Hamet promet de rapporter avec la ponctuelle v�racit� qu�il met � conter toutes les choses de cette histoire, quelque infiniment petites qu�elles puissent �tre.</p></section><section><title><p id="_Toc106455376">Chapitre XLVIII</p></title><p><emphasis>De ce qui arriva � don Quichotte avec do�a Rodriguez, la du�gne de la duchesse, ainsi que d�autres �v�nements dignes de mention �crite et de souvenir �ternel</emphasis></p><empty-line/><p>Triste et m�lancolique languissait le bless� don Quichotte, avec la figure couverte de compresses, et marqu�e, non par la main de Dieu, mais par les griffes d�un chat; disgr�ces famili�res � la chevalerie errante. Il resta six jours entiers sans se montrer en public, et, pendant l�une des nuits, tandis qu�il �tait �veill�, pensant � ses malheurs et aux poursuites d�Altisidore, il entendit ouvrir avec une clef la porte de son appartement. Aussit�t il imagina que l�amoureuse damoiselle venait attenter � son honn�tet�, et le mettre en passe de manquer � la foi qu�il devait garder � sa dame Dulcin�e du Toboso.</p><empty-line/><p>�Non, s��cria-t-il, croyant � son id�e, et cela d�une voix qui pouvait �tre entendue; non, la plus ravissante beaut� de la terre ne sera point capable de me faire cesser un instant d�adorer celle que je porte grav�e dans le milieu de mon c�ur et dans le plus profond de mes entrailles. Que tu sois, � ma dame, transform�e en paysanne � manger de l�oignon, ou bien en nymphe du Tage dor� tissant des �toffes de soie et d�or; que Merlin ou Mont�sinos te retiennent o� il leur plaira; en quelque part que tu sois, tu es � moi, comme, en quelque part que je sois, j�ai �t�, je suis et je serai toujours � toi.�</p><empty-line/><p id="_ftnref256">Achever ces propos et voir s�ouvrir la porte, ce fut l�affaire du m�me instant. Don Quichotte s��tait lev� tout debout sur son lit, envelopp� du haut en bas d�une courte-pointe de satin jaune, une barrette sur la t�te, le visage band�, pour cacher les �gratignures, et les moustaches en papillotes, pour les tenir droites et fermes. Dans ce costume, il avait l�air du plus �pouvantable fant�me qui se p�t imaginer. Il cloua ses yeux sur la porte, et, quand il croyait voir para�tre la tendre et soumise Altisidore, il vit entrer une v�n�rable du�gne avec des voiles blancs � sa coiffe, si pliss�s et si longs, qu�ils la couvraient, comme un manteau, de la t�te aux pieds. Dans les doigts de la main gauche, elle portait une bougie allum�e, et de la main droite elle se faisait ombre pour que la lumi�re ne la frapp�t point dans les yeux, que cachaient d�ailleurs de vastes lunettes. Elle marchait � pas de loup et sur la pointe du pied. Don Quichotte la regarda du haut de sa tour d�observation <a type="note" l:href="#_ftn256">[256]</a>, et, quand il vit son accoutrement, quand il observa son silence, pensant que c��tait quelque sorci�re ou magicienne qui venait en ce costume lui jouer quelque m�chant tour de son m�tier, il se mit � faire des signes de croix de toute la vitesse de son bras.</p><empty-line/><p>La vision cependant s�approchait. Quand elle fut parvenue au milieu de la chambre, elle leva les yeux, et vit avec quelle h�te don Quichotte faisait des signes de croix. S�il s��tait senti intimider en voyant une telle figure, elle fut �pouvant�e en voyant la sienne; car elle n�eut pas plut�t aper�u ce corps si long et si jaune, avec la couverture et les compresses qui le d�figuraient, que, jetant un grand cri:</p><empty-line/><p>�J�sus! s��cria-t-elle, qu�est-ce que je vois l�?�</p><empty-line/><p>Dans son effroi, la bougie lui tomba des mains, et, se voyant dans les t�n�bres, elle tourna le dos pour s�en aller; mais la peur la fit s�embarrasser dans les pans de sa jupe, et elle tomba tout de son long sur le plancher.</p><empty-line/><p>Don Quichotte, plus effray� que jamais, se mit � dire:</p><empty-line/><p>�Je t�adjure, � fant�me, ou qui que tu sois, de me dire qui tu es, et ce que tu veux de moi. Si tu es une �me en peine, ne crains pas de me le dire; je ferai pour toi tout ce que mes forces me permettront, car je suis chr�tien catholique, et port� � rendre service � tout le monde; et c�est pour cela que j�ai embrass� l�ordre de la chevalerie errante, dont la profession s��tend jusqu�� rendre service aux �mes du purgatoire.�</p><empty-line/><p>La du�gne, assomm�e du coup, s�entendant adjurer et conjurer, comprit par sa peur celle de don Quichotte, et lui r�pondit d�une voix basse et dolente:</p><empty-line/><p>�Seigneur don Quichotte (si, par hasard, Votre Gr�ce est bien don Quichotte), je ne suis ni fant�me, ni vision, ni �me du purgatoire, comme Votre Gr�ce doit l�avoir pens�, mais bien do�a Rodriguez, la du�gne d�honneur de madame la duchesse, et je viens recourir � Votre Gr�ce pour une des n�cessit�s dont Votre Gr�ce a coutume de donner le rem�de.</p><empty-line/><p>��Dites-moi, dame do�a Rodriguez, interrompit don Quichotte, venez-vous, par hasard, faire ici quelque entremise d�amour? je dois vous apprendre que je ne suis bon � rien pour personne, gr�ce � la beaut� sans pareille de ma dame Dulcin�e du Toboso. Je dis enfin, dame do�a Rodriguez, que, pourvu que Votre Gr�ce laisse de c�t� tout message amoureux, vous pouvez aller rallumer votre bougie, et revenir ici; nous causerons ensuite de tout ce qui pourra vous plaire et vous �tre agr�able, sauf, comme je l�ai dit, toute insinuation et incitation.</p><empty-line/><p>��Moi des messages de personne, mon bon seigneur! r�pondit la du�gne; Votre Gr�ce me conna�t bien mal. Oh! je ne suis pas encore d�un �ge si avanc� qu�il ne me reste d�autre ressource que de semblables enfantillages; car, Dieu soit lou�! j�ai mon �me dans mes chairs, et toutes mes dents du haut et du bas dans la bouche, hormis quelques-unes que m�ont emport�es trois ou quatre catarrhes, de ceux qui sont si fr�quents en ce pays d�Aragon. Mais que Votre Gr�ce m�accorde un instant, j�irai rallumer ma bougie, et je reviendrai sur-le-champ vous conter mes peines, comme au r�parateur de toutes celles du monde entier.�</p><empty-line/><p>Sans attendre de r�ponse, la du�gne sortit de l�appartement, o� don Quichotte resta calme et rassur� en attendant son retour. Mais aussit�t mille pens�es l�assaillirent au sujet de cette nouvelle aventure. Il lui semblait fort mal fait, et plus mal imagin�, de s�exposer au p�ril de violer la foi promise � sa dame; et il se disait � lui-m�me:</p><empty-line/><p>�Qui sait si le diable, toujours artificieux et subtil, n�essayera point maintenant du moyen d�une du�gne pour me faire donner dans le pi�ge o� n�ont pu m�attirer les imp�ratrices, reines, duchesses, comtesses et marquises? J�ai ou� dire bien des fois, et � bien des gens avis�s, que, s�il le peut, il vous donnera la tentatrice plut�t camuse qu�� nez grec. Qui sait enfin si cette solitude, ce silence, cette occasion, ne r�veilleront point mes d�sirs endormis, et ne me feront pas tomber, au bout de mes ann�es, o� je n�avais pas m�me tr�buch� jusqu�� cette heure? En cas pareils, il vaut mieux fuir qu�accepter le combat� Mais, en v�rit�, je dois avoir perdu l�esprit, puisque de telles extravagances me viennent � la bouche et � l�imagination. Non; il est impossible qu�une du�gne � lunettes et � longue coiffe blanche �veille une pens�e lascive dans le c�ur le plus d�prav� du monde. Y a-t-il, par hasard, une du�gne sur la terre qui ait la chair un peu ferme et rebondie? y a-t-il, par hasard, une du�gne dans l�univers entier qui manque d��tre impertinente, grimaci�re et mijaur�e? Sors donc d�ici, troupe coiff�e, inutile pour toute humaine r�cr�ation. Oh! qu�elle faisait bien, cette dame de laquelle on raconte qu�elle avait aux deux bouts de son estrade deux du�gnes en figure de cire, avec leurs lunettes et leurs coussinets, assises comme si elles eussent travaill� � l�aiguille! Elles lui servaient, autant, pour la repr�sentation et le d�corum, que si ces deux statues eussent �t� des du�gnes v�ritables.�</p><empty-line/><p>En disant cela, il se jeta en bas du lit dans l�intention de fermer la porte, et de ne point laisser entrer la dame Rodriguez. Mais, au moment o� il touchait la serrure, la dame Rodriguez revenait avec une bougie allum�e. Quand elle vit de plus pr�s don Quichotte, envelopp� dans la couverture jaune, avec ses compresses et sa barrette, elle eut peur de nouveau, et, faisant deux ou trois pas en arri�re:</p><empty-line/><p>�Sommes-nous en s�ret�, dit-elle, seigneur chevalier? car ce n�est pas � mes yeux un signe de grande continence que Votre Gr�ce ait quitt� le lit.</p><empty-line/><p>��Cette m�me question, madame, il est bon que je la fasse aussi, r�pondit don Quichotte. Je vous demande donc si je serai bien s�r de n��tre ni assailli ni violent�.</p><empty-line/><p>��� qui ou de qui demandez-vous cette s�ret�, seigneur chevalier? reprit la du�gne.</p><empty-line/><p>��� vous et de vous, r�pliqua don Quichotte, car je ne suis pas de marbre, ni vous de bronze, et il n�est pas maintenant dix heures du matin, mais minuit, et m�me un peu plus, � ce que j�imagine, et nous sommes dans une chambre plus close et plus secr�te que ne dut �tre la grotte o� le tra�tre et audacieux �n�e abusa de la belle et tendre Didon. Mais donnez-moi la main, madame; je ne veux pas de plus grande s�ret� que celle de ma continence et de ma retenue, appuy�e sur celle qu�offrent ces coiffes v�n�rables.�</p><empty-line/><p>En achevant ces mots, il lui baisa la main droite, et lui offrit la sienne, que la du�gne accepta avec les m�mes c�r�monies.</p><empty-line/><p>En cet endroit, Cid Hamet fait une parenth�se et dit:</p><empty-line/><p>�Par Mahomet! je donnerais, pour voir ces deux personnages aller, ainsi embrass�s, de la porte jusqu�au lit, la meilleure des deux pelisses que je poss�de.�</p><empty-line/><p>Enfin don Quichotte se remit dans ses draps, et do�a Rodriguez s�assit sur une chaise un peu �cart�e du lit, sans d�poser ni ses lunettes ni sa bougie. Don Quichotte se blottit et se cacha tout entier, ne laissant que son visage � d�couvert; puis, quand ils se furent tous deux bien install�s, le premier qui rompit le silence fut don Quichotte.</p><empty-line/><p>�Maintenant, dit-il, dame do�a Rodriguez. Votre Gr�ce peut d�coudre les l�vres, et �pancher tout ce que renferment son c�ur afflig� et ses soucieuses entrailles; vous serez, de ma part, �cout�e avec de chastes oreilles, et secourue par de charitables �uvres.</p><empty-line/><p id="_ftnref257">��C�est bien ce que je crois, r�pondit la du�gne; car du gentil et tout aimable aspect de Votre Gr�ce, on ne pouvait esp�rer autre chose qu�une si chr�tienne r�ponse. Or, le cas est, seigneur don Quichotte, que, bien que Votre Gr�ce me voie assise sur cette chaise, et au beau milieu du royaume d�Aragon, en costume de du�gne us�e, rid�e et propre � rien, je suis pourtant native des Asturies d�Ovi�do, et de race qu�ont travers�e beaucoup des plus nobles familles de cette province. Mais ma mauvaise �toile, et la n�gligence de mes p�re et m�re, qui se sont appauvris avant le temps, sans savoir comment ni pourquoi, m�amen�rent � Madrid, o�, pour me faire un sort, et pour �viter de plus grands malheurs, mes parents me plac�rent comme demoiselle de couture chez une dame de qualit�; et je veux que Votre Gr�ce sache qu�en fait de petits �tuis et de fins ouvrages � l�aiguille, aucune femme ne m�a dam� le pion en toute la vie. Mes parents me laiss�rent au service, et s�en retourn�rent � leur pays, d�o�, peu d�ann�es apr�s, ils durent s�en aller au ciel, car ils �taient bons chr�tiens catholiques. Je restai orpheline, r�duite au mis�rable salaire et aux ch�tives faveurs qu�on fait dans le palais des grands � cette esp�ce de servante. Mais, dans ce temps, et sans que j�y donnasse la moindre occasion, voil� qu�un �cuyer devint amoureux de moi. C��tait un homme d�j� fort avanc� en �ge, � grande barbe, � respectable aspect, et surtout gentilhomme autant que le roi, car il �tait montagnard <a type="note" l:href="#_ftn257">[257]</a>. Nos amours ne furent pas men�s si secr�tement qu�ils ne parvinssent � la connaissance de ma dame, laquelle, pour �viter les propos et les caquets, nous maria en forme et en face de la sainte �glise catholique romaine. De ce mariage naquit une fille, pour combler ma disgr�ce, non pas que je fusse morte en couche, car elle vint � bien et � terme; mais parce qu�� peu de temps de l� mon mari mourut d�une certaine peur qui lui fut faite, telle que, si j�avais le temps de la raconter aujourd�hui, je suis s�re que Votre Gr�ce en serait bien �tonn�e.�</p><empty-line/><p>� ces mots, la du�gne se mit � pleurer tendrement et dit:</p><empty-line/><p>�Que Votre Gr�ce me pardonne, seigneur don Quichotte; mais je ne puis rien y faire; chaque fois que je me rappelle mon pauvre d�funt, les larmes me viennent aux yeux. Sainte Vierge! avec quelle solennit� il conduisait ma dame sur la croupe d�une puissante mule, noire comme du jais! car alors on ne connaissait ni carrosses, ni chaises � porteurs, comme � pr�sent, et les dames allaient en croupe derri�re leurs �cuyers. Quant � cette histoire, je ne puis m�emp�cher de la conter, pour que vous voyiez quelles �taient la politesse et la ponctualit� de mon bon mari. Un jour, � Madrid, lorsqu�il entrait dans la rue de Santiago, qui est un peu �troite, un alcalde de cour venait d�en sortir, avec deux alguazils en avant. D�s que le bon �cuyer l�aper�ut, il fit tourner bride � la mule, faisant mine de revenir sur ses pas pour accompagner l�alcalde. Ma ma�tresse, qui allait en croupe, lui dit � voix basse: �Que faites-vous, malheureux? ne voyez-vous pas que je suis ici?� L�alcalde, en homme courtois, retint la bride de son cheval, et dit: �Suivez votre chemin, seigneur, c�est moi qui dois accompagner madame do�a Cassilda� (tel �tait le nom de ma ma�tresse). Mon mari cependant, le bonnet � la main, s�opini�trait encore � vouloir suivre l�alcalde, Quand ma ma�tresse vit cela, pleine de d�pit et de col�re, elle prit une grosse �pingle, ou plut�t tira de son �tui un poin�on, et le lui enfon�a dans les reins. Mon mari jeta un grand cri, et se tordit le corps, de fa�on qu�il roula par terre avec sa ma�tresse. Les deux laquais de la dame accoururent pour la relever, ainsi que l�alcalde et ses alguazils. Cela mit en confusion toute la porte de Guadalajara, je veux dire tous les d�s�uvr�s qui s�y trouvaient. Ma ma�tresse s�en revint � pied; mon mari se r�fugia dans la boutique d�un barbier, disant qu�il avait les entrailles travers�es de part en part. Sa courtoisie se divulgua si bien, et fit un tel bruit, que les petits gar�ons couraient apr�s lui dans les rues. Pour cette raison, et parce qu�il avait la vue un peu courte, ma ma�tresse lui donna son cong�, et le chagrin qu�il en ressentit lui causa, j�en suis s�re, la maladie dont il est mort. Je restai veuve, sans ressources, avec une fille sur les bras, qui chaque jour croissait en beaut� comme l��cume de la mer. Finalement, comme j�avais la r�putation de grande couturi�re, madame la duchesse, qui venait d��pouser le duc, mon seigneur, voulut m�emmener avec elle dans ce royaume d�Aragon, et ma fille aussi, ni plus ni moins. Depuis lors, les jours venant, ma fille a grandi; et avec elle toutes les gr�ces du monde. Elle chante comme une alouette, danse comme la pens�e, lit et �crit comme un ma�tre d��cole, et compte comme un usurier. Des soins qu�elle prend de sa personne, je n�ai rien � dire, car l�eau qui court n�est pas plus propre qu�elle; et maintenant elle doit avoir, si je m�en souviens bien, seize ans, cinq mois et trois jours, un de plus ou de moins. Enfin, de cette mienne enfant s�amouracha le fils d�un laboureur tr�s-riche, qui demeure dans un village du duc, mon seigneur, � peu de distance d�ici; puis, je ne sais trop comment, ils trouv�rent moyen de se r�unir; et, lui donnant parole de l��pouser, le jeune homme a s�duit ma fille. Maintenant il ne veut plus remplir sa promesse, et, quoique le duc, mon seigneur, sache toute l�affaire, car je me suis plainte � lui, non pas une, mais bien des fois, et que je l�aie pri� d�obliger ce laboureur � �pouser ma fille, il fait la sourde oreille, et veut � peine m�entendre. La raison en est que, comme le p�re du s�ducteur, �tant fort riche, lui pr�te de l�argent, et se rend � tout moment caution de ses fredaines, il ne veut le m�contenter, ni lui faire de peine en aucune fa�on. Je voudrais donc, mon bon seigneur, que Votre Gr�ce se charge�t de d�faire ce grief soit par la pri�re, soit par les armes; car, � ce que dit tout le monde, Votre Gr�ce y est venue pour d�faire les griefs, redresser les torts et pr�ter assistance aux mis�rables. Que Votre Gr�ce se mette bien devant les yeux l�abandon de ma fille, qui est orpheline, sa gentillesse, son jeune �ge, et tous les talents que je vous ai d�peints. En mon �me et conscience, de toutes les femmes qu�a madame la duchesse, il n�y en a pas une qui aille � la semelle de son soulier; car une certaine Altisidore, qui est celle qu�on tient pour la plus hupp�e et la plus �grillarde, mise en comparaison de ma fille, n�en approche pas d�une lieue. Il faut que Votre Gr�ce sache, mon seigneur, que tout ce qui reluit n�est pas or. Cette petite Altisidore a plus de pr�somption que de beaut�, et plus d�effronterie que de retenue; outre qu�elle n�est pas fort saine, car elle a dans l�haleine un certain go�t d��chauff�, si fort, qu�on ne peut supporter d��tre un seul instant aupr�s d�elle; et m�me madame la duchesse� Mais je veux me taire, car on dit que les murailles ont des oreilles.</p><empty-line/><p>��Qu�a donc madame la duchesse, dame do�a Rodriguez? s��cria don Quichotte; sur ma vie, expliquez-vous.</p><empty-line/><p id="_ftnref258">��En m�adjurant ainsi, r�pondit la du�gne, je ne puis manquer de r�pondre � ce qu�on me demande, en toute v�rit�. Vous voyez bien, seigneur don Quichotte, la beaut� de madame la duchesse, ce teint du visage, brillant comme une �p�e fourbie et polie, ces deux joues de lis et de roses, dont l�une porte le soleil et l�autre la lune? vous voyez bien cette fiert� avec laquelle elle marche, foulant et m�prisant le sol, si bien qu�on dirait qu�elle verse et r�pand la sant� partout o� elle passe? Eh bien! sachez qu�elle peut en rendre gr�ce, d�abord � Dieu, puis � deux fontaines <a type="note" l:href="#_ftn258">[258]</a> qu�elle a aux deux jambes, et par o� s��coulent toutes les mauvaises humeurs, dont les m�decins disent qu�elle est remplie.</p><empty-line/><p id="_ftnref259">��Sainte bonne Vierge! s��cria don Quichotte, est-il possible que madame la duchesse ait de tels �coulements? Je ne l�aurais pas cru, quand m�me des carmes d�chauss�s me l�eussent affirm�; mais, puisque c�est dame do�a Rodriguez qui le dit, il faut bien que ce soit vrai. Cependant de telles fontaines, et plac�es en de tels endroits, il ne doit pas couler des humeurs, mais de l�ambre liquide. En v�rit�, je finis par croire que cet usage de se faire des fontaines doit �tre une chose bien importante pour la sant�. <a type="note" l:href="#_ftn259">[259]</a>�</p><empty-line/><p>� peine don Quichotte achevait-il de dire ces derniers mots, que, d�un coup violent, on ouvrit les portes de sa chambre. Le saisissement fit tomber la bougie des mains de do�a Rodriguez, et l�appartement resta, comme on dit, bouche de four. Bient�t la pauvre du�gne sentit qu�on la prenait � deux mains par la gorge, si vigoureusement qu�on ne lui laissait pas pousser un cri; puis, sans dire mot, une autre personne lui releva brusquement les jupes, et, avec quelque chose qui ressemblait � une pantoufle, commen�a � la fouetter si vertement que c��tait une piti�. Don Quichotte, bien qu�il sent�t s��veiller la sienne, ne bougeait pas de son lit, ne sachant ce que ce pouvait �tre; il se tenait coi, silencieux, et craignait m�me que la correction ne v�nt jusqu�� lui. Sa peur ne fut pas vaine; car, d�s que les invisibles bourreaux eurent bien moulu la du�gne, qui n�osait laisser �chapper une plainte, ils s�approch�rent de don Quichotte, et, le d�roulant d�entre les draps et les couvertures, ils le pinc�rent si fort et si dru, qu�il ne put s�emp�cher de se d�fendre � coups de poing; et tout cela dans un admirable silence. La bataille dura presque une demi-heure; les fant�mes disparurent; do�a Rodriguez rajusta ses jupes, et, g�missant sur sa disgr�ce, elle gagna la porte sans dire un mot � don Quichotte, lequel, pinc� et meurtri, confus et pensif, resta seul en son lit, o� nous le laisserons, dans le d�sir de savoir quel �tait le pervers enchanteur qui l�avait mis en cet �tat. Mais cela s�expliquera en son temps, car Sancho Panza nous appelle, et la sym�trie de l�histoire exige que nous retournions � lui.</p></section><section><title><p id="_Toc106455377">Chapitre XLIX</p></title><p><emphasis>Ce qui arriva � Sancho Panza faisant la ronde dans son �le</emphasis></p><empty-line/><p>Nous avons laiss� le grand gouverneur fort courrouc� contre le laboureur peintre de caricatures, lequel, bien styl� par le majordome, ainsi que le majordome bien avis� par le duc, se moquaient de Sancho Panza. Mais celui-ci, tout sot qu�il �tait, leur tenait t�te � tous, sans broncher d�un pas. Il dit � ceux qui l�entouraient, ainsi qu�au docteur P�dro R�cio, qui �tait rentr� dans la salle apr�s la lecture secr�te de la lettre du duc:</p><empty-line/><p>�En v�rit�, je comprends � pr�sent que les juges et les gouverneurs doivent �tre ou se faire de bronze, pour ne pas sentir les importunit�s des gens affair�s, qui, � toute heure et � tout moment, veulent qu�on les �coute et qu�on les d�p�che, ne faisant, quoi qu�il arrive, attention qu�� leur affaire. Et, si le pauvre juge ne les �coute et ne les d�p�che aussit�t, soit qu�il ne le puisse point, soit que le temps ne soit pas venu de donner audience, ils le maudissent, le mordent, le d�chirent, lui rongent les os, et m�me lui contestent ses quartiers de noblesse. Sot et ridicule commer�ant, ne te presse pas ainsi; attends l��poque et l�occasion de faire tes affaires; ne viens pas � l�heure de manger, ni � celle de dormir, car les juges sont de chair et d�os; ils doivent donner � la nature ce qu�elle exige d�eux naturellement, si ce n�est moi, pourtant, qui ne donne rien � manger � la mienne; gr�ce au seigneur docteur P�dro R�cio Tirt�afu�ra, ici pr�sent, qui veut que je meure de faim, et affirme que cette mort est la vie. Dieu la lui donne semblable, � lui et � tous ceux de sa race, je veux dire celle des m�chants m�decins, car celle des bons m�rite des palmes de laurier.�</p><empty-line/><p>Tous ceux qui connaissaient Sancho Panza s��tonnaient de l�entendre parler avec tant d��l�gance, et ne savaient � quoi attribuer ce changement, si ce n�est que les offices importants et graves ou r�veillent ou engourdissent les intelligences. Finalement, le docteur P�dro R�cio Ag�ero de Tirt�afu�ra lui promit de le laisser souper ce soir-l�, d�t-il violer tous les aphorismes d�Hippocrate. Cette promesse remplit de joie le gouverneur, qui attendait avec une extr�me impatience que la nuit v�nt, et avec elle l�heure du souper. Et, quoique le temps lui sembl�t s��tre arr�t�, sans remuer de place, n�anmoins le moment qu�il d�sirait avec tant d�ardeur arriva, et on lui donna pour souper un hachis froid de b�uf et d�oignons, avec les pieds d�un veau quelque peu avanc� en �ge. Il se jeta sur ces rago�ts avec plus de plaisir que si on lui e�t servi des francolins de Milan, des faisans de Rome, du veau de Sorento, des perdrix de Moron ou des oies de Lavajos. Pendant le souper, il se tourna vers le docteur et lui dit:</p><empty-line/><p id="_ftnref260">��coutez, seigneur docteur, ne prenez plus d�sormais la peine de me faire manger des choses succulentes, ni des mets exquis; ce serait �ter de ses gonds mon estomac, qui est habitu� � la ch�vre, au mouton, au lard, au sal�, aux navets et aux oignons. Si, par hasard, on lui donne des rago�ts de palais, il les re�oit en rechignant, et quelquefois avec d�go�t. Ce que le ma�tre d�h�tel peut faire de mieux, c�est de m�apporter de ces plats qu�on appelle <emphasis>pots-pourris</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn260">[260]</a>; plus ils sont pourris, meilleur ils sentent, et il pourra y fourrer tout ce qu�il lui plaira, pourvu que ce soit chose � manger; je lui en saurai un gr� infini, et le lui payerai m�me quelque jour. Mais que personne ne se moque de moi; car, enfin, ou nous sommes ou nous ne sommes pas. Vivons et mangeons tous en paix et en bonne compagnie, puisque, quand Dieu fait luire le soleil, c�est pour tout le monde. Je gouvernerai cette �le sans rien prendre ni laisser prendre. Mais que chacun ait l��il au guet et se tienne sur le qui-vive, car je lui fais savoir que le diable s�est mis dans la danse, et que, si l�on m�en donne occasion, l�on verra des merveilles; sinon, faites-vous miel, et les mouches vous mangeront.</p><empty-line/><p>��Assur�ment, seigneur gouverneur, dit le ma�tre d�h�tel. Votre Gr�ce a parfaitement raison en tout ce qu�elle a dit, et je me rends caution pour tous les insulaires de cette �le, qu�ils serviront Votre Gr�ce avec ponctualit�, amour et bienveillance; car la fa�on tout aimable de gouverner qu�a prise Votre Gr�ce d�s son d�but ne leur permet point de rien faire ni de rien penser qui p�t tourner � l�oubli de leurs devoirs envers Votre Gr�ce.</p><empty-line/><p>��Je le crois bien, r�pondit Sancho, et ce seraient des imb�ciles s�ils faisaient ou pensaient autre chose. Je r�p�te seulement qu�on ait soin de pourvoir � ma subsistance et � celle de mon grison; c�est ce qui importe le plus � l�affaire, et vient le mieux � propos. Quand il en sera l�heure, nous irons faire la ronde, car mon intention est de nettoyer cette �le de toute esp�ce d�immondices, de vagabonds, de fain�ants et de gens mal occup�s. Je veux que vous sachiez, mes amis, que les gens d�s�uvr�s et paresseux sont dans la r�publique la m�me chose que les frelons dans la ruche, qui mangent le miel fait par les laborieuses abeilles. Je pense favoriser les laboureurs, conserver aux hidalgos leurs privil�ges, r�compenser les hommes vertueux, et surtout porter respect � la religion et � l�homme religieux. Que vous en semble, amis? Hein! est-ce que je dis quelque chose, ou est-ce que je me casse la t�te?</p><empty-line/><p>��Votre Gr�ce parle de telle sorte, seigneur gouverneur, dit le majordome, que je suis �merveill� de voir un homme aussi peu lettr� que Votre Gr�ce, car je crois que vous ne l��tes pas du tout, dire de telles choses, pleines de sentences et de maximes, si �loign�es enfin de ce qu�attendaient de Votre Gr�ce ceux qui nous ont envoy�s, et nous qui sommes venus ici. Chaque jour on voit des choses nouvelles dans le monde; les plaisanteries se changent en r�alit�s s�rieuses, et les moqueurs se trouvent moqu�s.�</p><empty-line/><p>La nuit vint, et le gouverneur soupa, comme on l�a dit, avec la permission du docteur R�cio. Chacun s��tant �quip� pour la ronde, il sortit avec le majordome, le secr�taire, le ma�tre d�h�tel, le chroniqueur charg� de mettre par �crit ses faits et gestes, et une telle foule d�alguazils et de gens de justice, qu�ils auraient pu former un m�diocre escadron. Sancho marchait au milieu d�eux, sa verge � la main, et tout � fait beau � voir. Ils avaient � peine travers� quelques rues du pays, qu�ils entendirent un bruit d��p�es. On accourut, et l�on trouva que c��taient deux hommes seuls qui �taient aux prises; lesquels, voyant venir la justice, s�arr�t�rent, et l�un d�eux s��cria:</p><empty-line/><p>�Au nom de Dieu et du roi, est-il possible de souffrir qu�on vole en pleine ville dans ce pays, et qu�on attaque dans les rues comme sur un grand chemin?</p><empty-line/><p>��Calmez-vous, homme de bien, dit Sancho, et contez-moi la cause de votre querelle; je suis le gouverneur.�</p><empty-line/><p>L�adversaire dit alors:</p><empty-line/><p id="_ftnref261">�Seigneur gouverneur, je vous la dirai aussi bri�vement que possible. Votre Gr�ce saura que ce gentilhomme vient � pr�sent de gagner dans cette maison de jeu, qui est en face, plus de mille r�aux, et Dieu sait comment. Et, comme j��tais pr�sent, j�ai d�cid� plus d�un coup douteux en sa faveur, contre tout ce que me dictait la conscience. Il est parti avec son gain, et, quand j�attendais qu�il me donnerait pour le moins un �cu de gratification, comme c�est l�usage et la coutume de la donner aux gens de qualit� tels que moi <a type="note" l:href="#_ftn261">[261]</a>, qui formons galerie pour passer le temps bien ou mal, pour appuyer des injustices et pr�venir des d�m�l�s, il empocha son argent et sortit de la maison. Je courus, plein de d�pit, � sa poursuite, et lui demandai d�une fa�on polie qu�il me donn�t tout au moins huit r�aux, car il sait bien que je suis un homme d�honneur, et que je n�ai ni m�tier ni rente, parce que mes parents ne m�ont ni appris l�un ni laiss� l�autre. Mais le sournois, qui est plus voleur que Cacus, et plus filou qu�Andradilla, ne voulait pas me donner plus de quatre r�aux. Voyez, seigneur gouverneur, quel peu de honte et quel peu de conscience! Mais, par ma foi, si Votre Gr�ce ne f�t arriv�e, je lui aurais bien fait vomir son b�n�fice, et il aurait appris � mettre le poids � la romaine.</p><empty-line/><p>��Que dites-vous � cela?� demanda Sancho.</p><empty-line/><p>L�autre r�pondit:</p><empty-line/><p>�Tout ce qu�a dit mon adversaire est la v�rit�. Je n�ai pas voulu lui donner plus de quatre r�aux, parce que je les lui donne bien souvent; et ceux qui attendent la gratification des joueurs doivent �tre polis, et prendre gaiement ce qu�on leur donne, sans se mettre en compte avec les gagnants, � moins de savoir avec certitude que ce sont des filous, et que ce qu�ils gagnent est mal gagn�. Mais, pour justifier que je suis un homme de bien, et non voleur, comme il le dit, il n�y a pas de meilleure preuve que de n�avoir rien voulu lui donner, car les filous sont toujours tributaires des gens de la galerie qui les connaissent.</p><empty-line/><p>��Cela est vrai, dit le majordome; que Votre Gr�ce, seigneur gouverneur, d�cide ce qu�il faut faire de ces hommes.</p><empty-line/><p>��Ce qu�il faut en faire, r�pondit Sancho; vous, gagnant bon ou mauvais, ou ni l�un ni l�autre, donnez sur-le-champ � votre assaillant cent r�aux, et vous aurez de plus � en d�bourser trente pour les pauvres de la prison. Et vous, qui n�avez ni m�tier ni rente, et vivez les bras crois�s dans cette �le, prenez vite ces cent r�aux, et demain, dans la journ�e, sortez de cette �le, exil� pour dix ann�es, sous peine, si vous rompez votre ban, de les achever dans l�autre vie; car je vous accroche � la potence, ou du moins le bourreau par mon ordre. Et que personne ne r�plique, ou gare � lui.�</p><empty-line/><p>L�un d�boursa l�argent, l�autre l�empocha; celui-ci quitta l��le, et celui-l� s�en retourna chez lui. Le gouverneur dit alors:</p><empty-line/><p>�Ou je pourrai peu de chose, ou je supprimerai ces maisons de jeu, car j�imagine qu�elles causent un grand dommage.</p><empty-line/><p id="_ftnref262">��Celle-ci du moins, dit un greffier. Votre Gr�ce ne pourra pas la supprimer, car elle est tenue par un grand personnage, qui, sans comparaison, perd plus d�argent chaque ann�e qu�il n�en retire des cartes. C�est contre des tripots de moindre �tage que Votre Gr�ce pourra montrer son pouvoir; ceux-l� font le plus de mal et cachent le plus d�infamies. Dans les maisons des gentilshommes et des grands seigneurs, les filous c�l�bres n�osent point user de leurs tours d�adresse. Et, puisque ce vice du jeu est devenu un exercice commun, il vaut mieux qu�on joue dans les maisons des gens de qualit� que dans celle de quelque artisan, o� l�on empoigne un malheureux de minuit au matin, pour l��corcher tout vif. <a type="note" l:href="#_ftn262">[262]</a></p><empty-line/><p>��Oh! pour cela, greffier, reprit Sancho, je sais qu�il y a beaucoup � dire.�</p><empty-line/><p>En ce moment arriva un archer de mar�chauss�e qui tenait un jeune homme au collet.</p><empty-line/><p>�Seigneur gouverneur, dit-il, ce gar�on venait de notre c�t�; mais, d�s qu�il aper�ut la justice, il tourna les talons et se mit � courir comme un daim, signe certain que c�est quelque d�linquant. Je partis � sa poursuite, et s�il n�e�t tr�buch� et tomb� en courant, je ne l�aurais jamais rattrap�.</p><empty-line/><p>��Pourquoi fuyais-tu, jeune homme? demanda Sancho.</p><empty-line/><p>��Seigneur, r�pondit le gar�on, c��tait pour �viter de r�pondre aux nombreuses questions que font les gens de justice.</p><empty-line/><p>��Quel est ton m�tier?</p><empty-line/><p>��Tisserand.</p><empty-line/><p>��Et qu�est-ce que tu tisses?</p><empty-line/><p>��Des fers de lance, avec la permission de Votre Gr�ce.</p><empty-line/><p>��Ah! ah! vous faites le bouffon, vous plaisantez � ma barbe! c�est fort bien. Mais o� alliez-vous maintenant?</p><empty-line/><p>��Prendre l�air, seigneur.</p><empty-line/><p>��Et o� prend-on l�air dans cette �le?</p><empty-line/><p>��O� il souffle.</p><empty-line/><p id="_ftnref263">��Bon, vous r�pondez � merveille; vous avez de l�esprit, jeune homme. Eh bien! imaginez-vous que je suis l�air, que je vous souffle en poupe, et que je vous pousse � la prison? Hol�! qu�on le saisisse, qu�on l�emm�ne; je le ferai dormir l� cette nuit et sans air. <a type="note" l:href="#_ftn263">[263]</a></p><empty-line/><p>��Pardieu, reprit le jeune homme. Votre Gr�ce me fera dormir dans la prison tout comme elle me fera roi.</p><empty-line/><p>��Et pourquoi ne te ferais-je pas dormir dans la prison? demanda Sancho; est-ce que je n�ai pas le pouvoir de te prendre et de te l�cher autant de fois qu�il me plaira?</p><empty-line/><p>��Quel que soit le pouvoir qu�ait Votre Gr�ce, dit le jeune homme, il ne sera pas suffisant pour me faire dormir dans la prison.</p><empty-line/><p>��Comment non? r�pliqua Sancho; emmenez-le vite, et qu�il se d�trompe par ses propres yeux, quelque envie qu�ait le ge�lier d�user avec lui de sa lib�ralit� int�ress�e. Je lui ferai payer deux mille ducats d�amende, s�il te laisse faire un pas hors de la prison.</p><empty-line/><p>��Tout cela est pour rire, reprit le jeune homme, et je d�fie tous les habitants de la terre de me faire dormir en prison.</p><empty-line/><p>��Dis-moi, d�mon, s��cria Sancho, as-tu quelque ange � ton service pour te tirer de l�, et pour t��ter les menottes que je pense te faire mettre?</p><empty-line/><p>��Maintenant, seigneur gouverneur, r�pondit le jeune homme d�un air d�gag�, soyons raisonnables et venons au fait. Supposons que Votre Gr�ce m�envoie en prison, qu�on m�y mette des fers et des cha�nes, qu�on me jette dans un cachot, que vous imposiez des peines s�v�res au ge�lier s�il me laisse sortir et qu�il se soumette � vos ordres; avec tout cela, si je ne veux pas dormir, si je veux rester �veill� toute la nuit sans fermer l��il, Votre Gr�ce pourra-t-elle, avec tout son pouvoir, me faire dormir contre mon gr�?</p><empty-line/><p>��Non, certes, s��cria le secr�taire, et l�homme s�en est tir� � son honneur.</p><empty-line/><p>��De fa�on, reprit Sancho, que, si vous restez sans dormir, ce sera pour faire votre volont� et non pour contrevenir � la mienne?</p><empty-line/><p>��Oh! non, seigneur, r�pondit le jeune homme; je n�en ai pas m�me la pens�e.</p><empty-line/><p>��Eh bien! allez avec Dieu, continua Sancho; retournez dormir chez vous, et que Dieu vous donne bon sommeil, car je ne veux pas vous l��ter. Mais je vous conseille de ne plus vous jouer d�sormais avec la justice, car vous pourriez un beau jour en rencontrer quelqu�une qui vous donnerait sur les oreilles.�</p><empty-line/><p>Le jeune homme s�en fut, et le gouverneur continua sa ronde. � quelques pas de l�, deux archers arriv�rent, tenant un homme par les bras:</p><empty-line/><p>�Seigneur gouverneur, dirent-ils, cette personne, qui para�t un homme, n�en est pas un; c�est une femme, et non laide, vraiment, qui s�est habill�e en homme.�</p><empty-line/><p>On lui mit aussit�t devant les yeux deux ou trois lanternes, � la lumi�re desquelles on d�couvrit le visage d�une jeune fille d�environ seize ou dix-sept ans, les cheveux retenus dans une r�sille d�or et de soie verte, et belle comme mille perles d�Orient. On l�examina du haut en bas, et l�on vit qu�elle portait des bas de soie rouge avec des jarreti�res de taffetas blanc et des franges d�or et de menues perles. Ses chausses �taient vertes et de brocart d�or, et, sous un saute-en-barque ou veste ouverte en m�me �toffe, elle portait un pourpoint de fin tissu blanc et or. Ses souliers �taient blancs, et dans la forme de ceux des hommes; elle n�avait pas d��p�e � sa ceinture, mais une riche dague, et dans les doigts un grand nombre de brillants anneaux. Finalement, la jeune fille parut bien � tout le monde; mais aucun de ceux qui la regardaient ne put la reconna�tre. Les gens du pays dirent qu�ils ne pouvaient deviner qui ce pouvait �tre; et ceux qui �taient dans le secret des tours qu�il fallait jouer � Sancho furent les plus �tonn�s, car cet �v�nement impr�vu n�avait pas �t� pr�par� par eux. Ils �taient tous en suspens, attendant comment finirait cette aventure. Sancho, tout �merveill� des attraits de la jeune fille, lui demanda qui elle �tait, o� elle allait, et quelle raison lui avait fait prendre ces habits. Elle r�pondit, les yeux fix�s � terre et rougissant de honte:</p><empty-line/><p>�Je ne puis, seigneur, dire si publiquement ce qu�il m�importait tant de tenir secret. La seule chose que je veuille faire comprendre, c�est que je ne suis pas un voleur, ni un malfaiteur d�aucune esp�ce, mais une jeune fille infortun�e, � qui la violence de la jalousie a fait oublier le respect qu�on doit � l�honn�tet�.�</p><empty-line/><p>Quand il entendit cette r�ponse, le majordome dit � Sancho:</p><empty-line/><p>�Seigneur gouverneur, faites �loigner les gens qui nous entourent, pour que cette dame puisse avec moins de contrainte dire ce qui lui plaira.�</p><empty-line/><p>Le gouverneur en donna l�ordre et tout le monde s��loigna, � l�exception du majordome, du ma�tre d�h�tel et du secr�taire. Quand elle les vit seuls autour d�elle, la jeune fille continua de la sorte:</p><empty-line/><p>�Je suis, seigneur, fille de P�dro P�rez Mazorca, fermier des laines de ce pays, lequel a l�habitude de venir souvent chez mon p�re.</p><empty-line/><p>��Cela n�a pas de sens, madame, dit le majordome, car je connais fort bien P�dro P�rez, et je sais qu�il n�a aucun enfant, ni fils, ni fille. D�ailleurs, il est votre p�re, dites-vous; puis vous ajoutez qu�il a l�habitude d�aller souvent chez votre p�re.</p><empty-line/><p>��C�est ce que j�avais d�j� remarqu�, dit Sancho.</p><empty-line/><p>��En ce moment, seigneur, reprit la jeune fille, je suis toute troubl�e, et ne sais ce que je dis. Mais la v�rit� est que je suis fille de Di�go de la Llana, que toutes Vos Gr�ces doivent conna�tre.</p><empty-line/><p>��Au moins ceci a du sens, r�pondit le majordome, car je connais Di�go de la Llana; je sais que c�est un hidalgo noble et riche, qui a un fils et une fille, et que, depuis qu�il a perdu sa femme, il n�y a personne en tout le pays qui puisse dire avoir vu le visage de sa fille; car il la tient si renferm�e qu�il ne permet pas seulement au soleil de la voir, et cependant la renomm�e dit qu�elle est extr�mement belle.</p><empty-line/><p>��C�est bien la v�rit�, reprit la jeune personne, et cette fille, c�est moi. Si la renomm�e ment ou ne ment pas sur ma beaut�, vous en pouvez juger, seigneurs, puisque vous m�avez vue.�</p><empty-line/><p>En disant cela, elle se mit � fondre en larmes. Alors le secr�taire, s�approchant de l�oreille du ma�tre d�h�tel, lui dit tout bas:</p><empty-line/><p>�Sans aucun doute, il doit �tre arriv� quelque chose d�important � cette pauvre jeune fille, puisqu�en de tels habits, � telle heure, et bien n�e comme elle l�est, elle court hors de sa maison.</p><empty-line/><p>��L�on n�en saurait douter, r�pondit le ma�tre d�h�tel, d�autant plus que ses larmes confirment notre soup�on.�</p><empty-line/><p>Sancho la consola par les meilleurs propos qu�il put trouver, et la pria de lui dire sans nulle crainte ce qui lui �tait arriv�, lui promettant qu�ils s�efforceraient tous d�y porter rem�de de grand c�ur, et par tous les moyens possibles.</p><empty-line/><p>�Le cas est, seigneurs, r�pondit-elle, que mon p�re me tient enferm�e depuis dix ans, c�est-�-dire depuis que les vers de terre mangent ma pauvre m�re. Chez nous, on dit la messe dans un riche oratoire, et, pendant tout ce temps, je n�ai jamais vu que le soleil du ciel durant le jour, et la lune et les �toiles durant la nuit. Je ne sais ce que sont ni les rues, ni les places, ni les temples, ni m�me les hommes, hormis mon p�re, mon fr�re et P�dro P�rez, le fermier des laines, que j�ai eu l�id�e, parce qu�il vient d�ordinaire � la maison, de faire passer pour mon p�re afin de ne pas faire conna�tre le mien. Cette r�clusion perp�tuelle, ce refus de me laisser sortir, ne f�t-ce que pour aller � l��glise, il y a bien des jours et des mois que je ne puis m�en consoler. Je voulais voir le monde, ou du moins le pays o� je suis n�e, car il me semble que ce d�sir n��tait point contraire � la d�cence et au respect que les demoiselles de qualit� doivent se garder � elles-m�mes. Quand j�entendais dire qu�il y avait des combats de taureaux, ou des jeux de bague, et qu�on jouait des com�dies, je demandais � mon fr�re, qui est d�un an plus jeune que moi, de me conter ce que c��tait que ces choses, et beaucoup d�autres que je n�ai jamais vues. Il me l�expliquait du mieux qu�il lui �tait possible, mais cela ne servait qu�� enflammer davantage mon d�sir de les voir. Finalement, pour abr�ger l�histoire de ma perdition, j�avoue que je priai et suppliai mon fr�re, et pl�t � Dieu que je ne lui eusse jamais rien demand� de semblable!��</p><empty-line/><p>� ces mots la jeune fille se remit � pleurer. Le majordome lui dit:</p><empty-line/><p>�Veuillez poursuivre, madame, et nous dire ce qui vous est arriv�, car vos paroles et vos larmes nous tiennent tous dans l�attente.</p><empty-line/><p>��Peu de paroles me restent � dire, r�pondit la demoiselle, quoiqu�il me reste bien des larmes � pleurer, car les fantaisies imprudentes et mal plac�es ne peuvent amener que des m�comptes et des expiations comme celle-ci.�</p><empty-line/><p>Les charmes de la jeune personne avaient frapp� le ma�tre d�h�tel jusqu�au fond de l��me; il approcha de nouveau sa lanterne pour la regarder encore une fois, et il lui sembla que ce n��taient point des pleurs qui coulaient de ses yeux, mais des gouttes de la ros�e des pr�s, et m�me il les �levait jusqu�au rang de perles orientales. Aussi d�sirait-il avec ardeur que son malheur ne f�t pas si grand que le t�moignaient ses soupirs et ses larmes. Quant au gouverneur, il se d�sesp�rait des retards que mettait la jeune fille � conter son histoire, et il lui dit de ne pas les tenir davantage en suspens, qu�il �tait tard, et qu�il restait encore une grande partie de la ville � parcourir. Elle reprit, en s�interrompant par des sanglots et des soupirs entrecoup�s:</p><empty-line/><p>�Toute ma disgr�ce, toute mon infortune, se r�duisent � ce que je priai mon fr�re de m�habiller en homme avec un de ses habillements, et de me faire sortir une nuit pour voir toute la ville, pendant que notre p�re dormirait. Importun� de mes pri�res, il finit par c�der � mes d�sirs; il me mit cet habillement, en prit un autre � moi qui lui va comme s�il �tait fait pour lui; mon fr�re n�a pas encore un poil de barbe, et ressemble tout � fait � une jolie fille; et cette nuit, il doit y avoir � peu pr�s une heure, nous sommes sortis de chez nous; puis, toujours conduits par notre dessein imprudent et d�sordonn�, nous avons fait tout le tour du pays; mais, quand nous voulions revenir � la maison, nous avons vu venir une grande troupe de gens; et mon fr�re m�a dit: �S�ur, ce doit �tre le guet; pends tes jambes � ton cou, et suis-moi en courant; car, si l�on nous reconna�t, nous aurons � nous en repentir.� En disant cela, il tourna les talons, et se mit, non pas � courir, mais � voler. Pour moi, au bout de six pas, je tombai, tant j��tais effray�e; alors arriva un agent de la justice, qui me conduisit devant Vos Gr�ces, o� je suis toute honteuse de para�tre fantasque et d�vergond�e en pr�sence de tant de monde.</p><empty-line/><p>��Enfin, madame, dit Sancho, il ne vous est pas arriv� d�autre m�saventure, et ce n�est pas la jalousie, comme vous le disiez au commencement de votre r�cit, qui vous a fait quitter votre maison?</p><empty-line/><p>��Il ne m�est rien arriv� de plus, reprit-elle, et ce n�est pas la jalousie qui m�a fait sortir, mais seulement l�envie de voir le monde, laquelle n�allait pas plus loin que de voir les rues de ce pays.�</p><empty-line/><p>Ce qui acheva de confirmer que la jeune personne disait vrai, ce fut que des archers arriv�rent, amenant son fr�re prisonnier. L�un d�eux l�avait atteint lorsqu�il fuyait en avant de sa s�ur. Il ne portait qu�une jupe de riche �toffe, et un mantelet de damas bleu avec des franges d�or fin; sa t�te �tait nue et sans ornement que ses propres cheveux, qui semblaient des bagues d�or, tant ils �taient blonds et fris�s.</p><empty-line/><p>Le gouverneur, le majordome et le ma�tre d�h�tel, l�ayant pris � part, lui demand�rent, sans que sa s�ur entend�t leur conversation, pourquoi il se trouvait en ce costume; et lui, avec non moins d�embarras et de honte, conta justement ce que sa s�ur avait d�j� cont�; ce qui causa une joie extr�me � l�amoureux ma�tre d�h�tel. Mais le gouverneur dit aux deux jeunes gens:</p><empty-line/><p>�Assur�ment, seigneurs, voil� un fier enfantillage; et, pour raconter une sottise et une t�m�rit� de cette esp�ce, il ne fallait pas tant de soupirs et de larmes. En disant: �Nous sommes un tel et une telle, nous avons fait une escapade de chez nos parents au moyen de telle invention, mais seulement par curiosit� et sans aucun autre dessein� l�histoire �tait dite, sans qu�il f�t besoin de g�missements et de pleurnicheries.</p><empty-line/><p>��Cela est bien vrai, r�pondit la jeune fille; mais Vos Gr�ces sauront que le trouble o� j��tais a �t� si fort qu�il ne m�a pas laiss�e me conduire comme je l�aurais d�.</p><empty-line/><p>��Le mal n�est pas grand, reprit Sancho, partons; nous allons vous ramener chez votre p�re, qui ne se sera peut-�tre pas aper�u de votre absence; mais ne vous montrez pas d�sormais si enfants et si d�sireux de voir le monde. Fille de bon renom, la jambe cass�e et � la maison; la femme et la poule se perdent � vouloir trotter, et celle qui a le d�sir de voir n�a pas moins le d�sir d��tre vue; et je n�en dis pas davantage.�</p><empty-line/><p>Le jeune homme remercia le gouverneur de la gr�ce qu�il voulait bien leur faire en les conduisant chez eux, et tout le cort�ge s�achemina vers leur maison, qui n��tait pas fort loin de l�. D�s qu�on fut arriv�, le fr�re jeta un petit caillou contre une fen�tre basse; aussit�t une servante, qui �tait � les attendre, descendit, leur ouvrit la porte, et ils entr�rent tous deux, laissant les spectateurs non moins �tonn�s de leur bonne mine que du d�sir qu�ils avaient eu de voir le monde de nuit, et sans sortir du pays. Mais on attribuait cette fantaisie � l�inexp�rience de leur �ge. Le ma�tre d�h�tel resta le c�ur perc� d�outre en outre, et se proposa de demander, d�s le lendemain, la jeune personne pour femme � son p�re, bien assur� qu�on ne la lui refuserait pas, puisqu�il �tait attach� � la personne du duc. Sancho m�me eut quelque d�sir et quelque intention de marier le jeune homme � sa fille Sanchica. Il r�solut aussi de mettre, � son temps, la chose en �uvre, se persuadant qu�� la fille d�un gouverneur aucun mari ne pouvait �tre refus�. Ainsi se termina la ronde de cette nuit; et, deux jours apr�s, le gouvernement, avec la chute duquel tomb�rent et s��croul�rent tous ses projets, comme on le verra plus loin.</p></section><section><title><p id="_Toc106455378">Chapitre L</p></title><p><emphasis>O� l�on d�clare quels �taient les enchanteurs et les bourreaux qui avaient fouett� la du�gne, pinc� et �gratign� don Quichotte, et o� l�on raconte l�aventure du page qui porta la lettre � Th�r�se Panza, femme de Sancho Panza</emphasis></p><empty-line/><p>Cid Hamet, ponctuel investigateur des atomes de cette v�ridique histoire, dit qu�au moment o� do�a Rodriguez sortit de sa chambre pour gagner l�appartement de don Quichotte, une autre du�gne, qui couchait � son c�t�, l�entendit partir, et, comme toutes les du�gnes sont curieuses de savoir, d�entendre et de flairer, celle-l� se mit � ses trousses, avec tant de silence que la bonne Rodriguez ne s�en aper�ut point. D�s que l�autre du�gne la vit entrer dans l�appartement de don Quichotte, pour ne pas manquer � la coutume g�n�rale qu�ont toutes les du�gnes d��tre bavardes et rapporteuses, elle alla sur-le-champ conter � sa ma�tresse comment do�a Rodriguez s��tait introduite chez don Quichotte. La duchesse le dit au duc, et lui demanda la permission d�aller avec Altisidore voir ce que sa du�gne voulait au chevalier. Le duc y consentit, et les deux curieuses s�avanc�rent sans bruit, sur la pointe du pied, jusqu�� la porte de sa chambre, si pr�s qu�elles entendaient distinctement tout ce qui s�y disait. Mais quand la duchesse entendit la Rodriguez jeter, comme on dit, dans la rue le secret de ses fontaines, elle ne put se contenir, ni Altisidore non plus.</p><empty-line/><p>Toutes deux, pleines de col�re et alt�r�es de vengeance, se pr�cipit�rent brusquement dans la chambre de don Quichotte, o� elles le cribl�rent de blessures d�ongles, et fustig�rent la du�gne, comme on l�a racont�; tant les outrages qui s�adressent directement � la beaut� et � l�orgueil des femmes �veillent en elles la fureur, et allument dans leur c�ur le d�sir de la vengeance. La duchesse conta au duc ce qui s��tait pass�, ce dont il s�amusa beaucoup; puis, persistant dans l�intention de se divertir et de prendre ses �bats � l�occasion de don Quichotte, elle d�p�cha le page qui avait repr�sent� Dulcin�e dans la c�r�monie de son d�senchantement (chose que Sancho Panza oubliait de reste au milieu des occupations de son gouvernement) � Th�r�se Panza, femme de celui-ci, avec la lettre du mari et une autre de sa propre main, ainsi qu�un grand collier de corail en pr�sent.</p><empty-line/><p>Or, l�histoire dit que le page �tait fort �veill�, fort �grillard; et dans le d�sir de plaire � ses ma�tres, il partit de bon c�ur pour le village de Sancho. Quand il fut pr�s d�y entrer, il vit une quantit� de femmes qui lavaient dans un ruisseau, et il les pria de lui dire si dans ce village demeurait une femme appel�e Th�r�se Panza, femme d�un certain Sancho Panza, �cuyer d�un chevalier qu�on appelait don Quichotte de la Manche. � cette question, une jeune fille qui lavait se leva tout debout et dit:</p><empty-line/><p>�Cette Th�r�se Panza, c�est ma m�re, et ce Sancho, c�est mon seigneur p�re, et ce chevalier, c�est notre ma�tre.</p><empty-line/><p>��Eh bien, venez, mademoiselle, dit le page, et conduisez-moi pr�s de votre m�re, car je lui apporte une lettre et un cadeau de ce seigneur votre p�re.</p><empty-line/><p>��Bien volontiers, mon bon seigneur�, r�pondit la jeune fille, qui paraissait avoir environ quatorze ans; puis, laissant � l�une de ses compagnes le linge qu�elle lavait, sans se coiffer ni se chausser, car elle �tait jambes nues et les cheveux au vent, elle se mit � sauter devant la monture du page.</p><empty-line/><p>�Venez, venez, dit-elle, notre maison est tout � l�entr�e du pays, et ma m�re y est, bien triste de n�avoir pas appris depuis longtemps des nouvelles de mon seigneur p�re.</p><empty-line/><p>��Oh bien! je lui en apporte de si bonnes, reprit le page, qu�elle peut en rendre gr�ce � Dieu.�</p><empty-line/><p>� la fin, en sautant, courant et gambadant, la jeune fille arriva dans le village, et, avant d�entrer � la maison, elle se mit � crier � la porte:</p><empty-line/><p>�Sortez, m�re Th�r�se, sortez, sortez vite; voici un seigneur qui apporte des lettres de mon bon p�re, et d�autres choses encore.�</p><empty-line/><p>� ces cris parut Th�r�se Panza, filant une quenouille d��toupe, et v�tue d�un jupon de serge brune, qui paraissait, tant il �tait court, avoir �t� coup� sous le bas des reins, avec un petit corsage �galement brun, et une chemise � bavette. Elle n��tait pas tr�s-vieille, bien qu�elle par�t passer la quarantaine; mais forte, droite, nerveuse et h�l�e. Quand elle vit sa fille et le page � cheval:</p><empty-line/><p>�Qu�est-ce que cela, fille? s��cria-t-elle; et quel est ce seigneur?</p><empty-line/><p>��C�est un serviteur de madame do�a Teresa Panza�, r�pondit le page.</p><empty-line/><p>Et, tout en parlant, il se jeta � bas de sa monture, et s�en alla tr�s-humblement se mettre � deux genoux devant dame Th�r�se en lui disant:</p><empty-line/><p>�Que Votre Gr�ce veuille bien me donner ses mains � baiser, madame do�a Teresa, en qualit� de femme l�gitime et particuli�re du seigneur don Sancho Panza, propre gouverneur de l��le Barataria.</p><empty-line/><p>��Ah! seigneur mon Dieu! s��cria Th�r�se, �tez-vous de l� et n�en faites rien. Je ne suis pas dame le moins du monde, mais une pauvre paysanne, fille d�un piocheur de terre, et femme d�un �cuyer errant, mais non d�aucun gouverneur.</p><empty-line/><p>��Votre Gr�ce, r�pondit le page, est la tr�s-digne femme d�un gouverneur archidignissime; et, pour preuve de cette v�rit�, veuillez recevoir cette lettre et ce pr�sent.�</p><empty-line/><p>� l�instant il tira de sa poche un collier de corail avec des agrafes d�or; et le lui passant au cou:</p><empty-line/><p>�Cette lettre, dit-il, est du seigneur gouverneur; cette autre-ci et ce collier de corail viennent de madame la duchesse, qui m�envoie aupr�s de Votre Gr�ce.�</p><empty-line/><p>Th�r�se resta p�trifi�e, et sa fille ni plus ni moins. La petite dit alors:</p><empty-line/><p>�Qu�on me tue, si notre seigneur et ma�tre don Quichotte n�est pas l� au travers. C�est lui qui aura donn� � papa le gouvernement ou le comt� qu�il lui avait tant de fois promis.</p><empty-line/><p>��Justement, reprit le page, c�est � la faveur du seigneur don Quichotte que le seigneur Sancho est maintenant gouverneur de l��le Barataria, comme vous le verrez par cette lettre.</p><empty-line/><p>��Faites-moi le plaisir de la lire, seigneur gentilhomme, dit Th�r�se; car, bien que je sache filer, je ne sais pas lire un brin.</p><empty-line/><p>��Ni moi non plus, ajouta Sanchica; mais, attendez un peu, je vais aller chercher quelqu�un qui puisse la lire, soit le cur� lui-m�me, soit le bachelier Samson Carrasco; ils viendront bien volontiers pour savoir des nouvelles de mon p�re.</p><empty-line/><p>��Il n�est besoin d�aller chercher personne, reprit le page; je ne sais pas filer, mais je sais lire, et je la lirai bien.�</p><empty-line/><p>En effet, il la lut tout enti�re, et, comme elle est rapport�e plus haut, on ne la r�p�te point ici. Ensuite il en prit une autre, celle de la duchesse, qui �tait con�ue en ces termes:</p><empty-line/><p>�Amie Th�r�se, les belles qualit�s de c�ur et d�esprit de votre mari Sancho m�ont engag�e et oblig�e m�me � prier le duc, mon mari, qu�il lui donn�t le gouvernement d�une �le, parmi plusieurs qu�il poss�de. J�ai appris qu�il gouverne comme un aigle royal, ce qui me r�jouit fort, et le duc, mon seigneur, par cons�quent; je rends mille gr�ces au ciel de ne m��tre pas tromp�e quand je l�ai choisi pour ce gouvernement; car je veux que madame Th�r�se sache bien qu�il est tr�s-difficile de trouver un bon gouverneur dans le monde, et que Dieu me fasse aussi bonne que Sancho gouverne bien. Je vous envoie, ma ch�re, un collier de corail avec des agrafes d�or. J�aurais d�sir� qu�il f�t de perles orientales; mais, comme dit le proverbe, qui te donne un os ne veut pas ta mort. Un temps viendra pour nous conna�tre, pour nous visiter, et Dieu sait alors ce qui arrivera. Faites mes compliments � Sanchica votre fille; et dites-lui de ma part qu�elle se tienne pr�te; je veux la marier hautement quand elle y pensera le moins. On dit que, dans votre village, il y a de gros glands doux. Envoyez-m�en jusqu�� deux douzaines; j�en ferai grand cas venant de votre main. �crivez-moi longuement pour me donner des nouvelles de votre sant�, de votre bien-�tre; si vous avez besoin de quelque chose, vous n�avez qu�� parler, et vous serez servie � bouche que veux-tu. Que Dieu vous garde! De cet endroit, votre amie qui vous aime bien.</p><empty-line/><p>�La Duchesse.�</p><empty-line/><p>�Ah! bon Dieu! s��cria Th�r�se quand elle eut entendu la lettre, quelle bonne dame! qu�elle est humble et sans fa�on! Ah! c�est avec de telles dames que je veux qu�on m�enterre, et non avec les femmes d�hidalgos qu�on voit dans ce village, qui s�imaginent, parce qu�elles sont nobles, que le vent ne doit point les toucher, et qui vont � l��glise avec autant de morgue et d�orgueil que si c��taient des reines, si bien qu�elles se croiraient d�shonor�es de regarder une paysanne en face. Voyez un peu comme cette bonne dame, toute duchesse qu�elle est, m�appelle son amie, et me traite comme si j��tais son �gale; Dieu veuille que je la voie �gale au plus haut clocher qu�il y ait dans toute la Manche! Et quant aux glands doux, mon bon seigneur, j�en enverrai un boisseau � Sa Seigneurie, et de si gros qu�on pourra les venir voir par curiosit�. Pour � pr�sent, Sanchica, veille � bien r�galer ce seigneur. Prends soin de ce cheval, va chercher des �ufs � l��curie, coupe du lard � foison, et faisons-le d�ner comme un prince, car les bonnes nouvelles qu�il apporte et la bonne mine qu�il a m�ritent bien tout ce que nous ferons. En attendant, je sortirai pour apprendre aux voisines notre bonne aventure, ainsi qu�� monsieur le cur� et au barbier ma�tre Nicolas, qui �taient et qui sont encore si bons amis de ton p�re.</p><empty-line/><p>��Oui, m�re, oui, je le ferai, r�pondit Sanchica; mais faites bien attention que vous me donnerez la moiti� de ce collier, car je ne crois pas madame la duchesse assez niaise pour vous l�envoyer tout entier � vous seule.</p><empty-line/><p>��Il est tout pour toi, fille, r�pliqua Th�r�se; mais laisse-moi le porter quelques jours � mon cou; car, en v�rit�, il me semble qu�il me r�jouit le c�ur.</p><empty-line/><p>��Vous allez encore vous r�jouir, reprit le page, quand vous verrez le paquet qui vient dans ce portemanteau. C�est un habillement de drap fin que le gouverneur n�a port� qu�un jour � la chasse, et qu�il envoie tout complet pour mademoiselle Sanchica.</p><empty-line/><p>��Qu�il vive mille ann�es! s��cria Sanchica, et celui qui l�apporte aussi bien, et m�me deux mille si c�est n�cessaire!�</p><empty-line/><p>En ce moment, Th�r�se sortit de sa maison, les lettres � la main et le collier au cou. Elle s�en allait, frappant les lettres du revers des doigts, comme si c�e�t �t� un tambour de basque. Ayant, par hasard, rencontr� le cur� et Samson Carrasco, elle se mit � danser et � dire:</p><empty-line/><p>�Par ma foi, maintenant qu�il n�y a plus de parent pauvre, nous tenons un petit gouvernement. Que la plus hupp�e des femmes d�hidalgos vienne se frotter � moi, je la relancerai de la bonne fa�on.</p><empty-line/><p>��Qu�est-ce que cela, Th�r�se Panza? dit le cur�; quelles sont ces folies, et quels papiers sont-ce l�?</p><empty-line/><p>��La folie n�est autre, r�pondit-elle, sinon que ces lettres sont de duchesses et de gouverneurs, et que ce collier que je porte au cou est de fin corail, que les <emphasis>Ave Maria </emphasis>et les <emphasis>Pater noster </emphasis>sont en or battu, et que je suis gouvernante.</p><empty-line/><p>��Que Dieu vous entende, Th�r�se! dit le bachelier; car nous ne vous entendons pas, et nous ne savons ce que vous dites.</p><empty-line/><p>��C�est l� que vous pourrez le voir�, r�pliqua Th�r�se en leur remettant les lettres.</p><empty-line/><p>Le cur� les lut de mani�re que Samson Carrasco les entend�t; puis Samson et le cur� se regard�rent l�un l�autre, comme fort �tonn�s de ce qu�ils avaient lu. Enfin le bachelier demanda qui avait apport� ces lettres. Th�r�se r�pondit qu�ils n�avaient qu�� venir � sa maison, qu�ils y verraient le messager, qui �tait un jeune gar�on, beau comme un archange, et qui lui apportait un autre pr�sent plus riche encore que celui-l�. Le cur� lui �ta le collier du cou, mania et regarda les grains de corail, et, s�assurant qu�ils �taient fins, il s��tonna de nouveau.</p><empty-line/><p>�Par la soutane que je porte! s��cria-t-il, je ne sais que dire ni que penser de ces lettres et de ces pr�sents. D�un c�t�, je vois et je touche la finesse de ce corail; et de l�autre, je lis qu�une duchesse envoie demander deux douzaines de glands.</p><empty-line/><p>��Arrangez cela comme vous pourrez, dit alors Carrasco. Mais allons un peu voir le porteur de ces d�p�ches; nous le questionnerons pour tirer au clair les difficult�s qui nous embarrassent.�</p><empty-line/><p>Tous deux se mirent en marche, et Th�r�se revint avec eux. Ils trouv�rent le page vannant un peu d�orge pour sa monture, et Sanchica coupant une tranche de lard pour la flanquer d��ufs dans la po�le, et donner de quoi d�ner au page, dont la bonne mine et l��quipage galant plurent beaucoup aux deux amis. Apr�s qu�ils l�eurent poliment salu�, et qu�il les eut salu�s � son tour, Samson le pria de leur donner des nouvelles aussi bien de don Quichotte que de Sancho Panza:</p><empty-line/><p>�Car, ajouta-t-il, quoique nous ayons lu les lettres de Sancho et de madame la duchesse, nous sommes toujours dans le m�me embarras, et nous ne pouvons parvenir � deviner ce que peut �tre cette histoire du gouvernement de Sancho, et surtout d�une �le, puisque toutes ou presque toutes les �les qui sont dans la mer M�diterran�e appartiennent � Sa Majest�.</p><empty-line/><p>Le page r�pondit:</p><empty-line/><p>�Que le seigneur Sancho Panza soit gouverneur, il n�y a pas � en douter. Que ce soit une �le ou non qu�il gouverne, je ne me m�le point de cela. Il suffit que ce soit un bourg de plus de mille habitants. Quant � l�affaire des glands doux, je dis que madame la duchesse est si simple et si humble, qu�elle n�envoie pas seulement demander des glands � une paysanne, mais qu�il lui arrive d�envoyer demander � une voisine de lui pr�ter un peigne. Car il faut que Vos Gr�ces se persuadent que nos dames d�Aragon, bien que si nobles et de si haut rang, ne sont pas aussi fi�res et aussi pointilleuses que les dames de Castille; elles traitent les gens avec moins de fa�on.�</p><empty-line/><p>Au milieu de cette conversation, Sanchica accourut avec un panier d��ufs et demanda au page:</p><empty-line/><p>�Dites-moi, seigneur, est-ce que mon seigneur p�re porte des hauts-de-chausses, depuis qu�il est gouverneur?</p><empty-line/><p>��Je n�y ai pas fait attention, r�pondit le page; mais, en effet, il doit en porter.</p><empty-line/><p id="_ftnref264">��Ah! bon Dieu! repartit Sanchica, qu�il fera bon voir mon p�re en pet-en-l�air <a type="note" l:href="#_ftn264">[264]</a>! N�est-il pas dr�le que, depuis que je suis n�e, j�aie envie de voir mon p�re avec des hauts-de-chausses?</p><empty-line/><p id="_ftnref265">��Comment donc, si Votre Gr�ce le verra culott� de la sorte! r�pondit le page. Pardieu! il est en passe de voyager bient�t avec un masque sur le nez <a type="note" l:href="#_ftn265">[265]</a>, pour peu que le gouvernement lui dure seulement deux mois.�</p><empty-line/><p>Le cur� et le bachelier virent bien que le page parlait en se gaussant. Mais la finesse du corail, et l�habit de chasse qu�envoyait Sancho (car Th�r�se le leur avait d�j� montr�) renversaient toutes leurs id�es. Ils n�en rirent pas moins de l�envie de Sanchica, et plus encore quand Th�r�se se mit � dire:</p><empty-line/><p>�Monsieur le cur�, t�chez de savoir par ici quelqu�un qui aille � Madrid ou � Tol�de, pour que je fasse acheter un vertugadin rond, fait et parfait, qui soit � la mode, et des meilleurs qu�il y ait. En v�rit�, en v�rit�, il faut que je fasse honneur au gouvernement de mon mari, en tout ce qui me sera possible; et m�me, si je me f�che, j�irai tomber � la cour, et me planter en carrosse comme toutes les autres; car enfin, celle qui a un mari gouverneur peut bien se donner un carrosse et en faire la d�pense.</p><empty-line/><p>��Comment donc, m�re! s��cria Sanchica. Pl�t � Dieu que ce f�t aujourd�hui plut�t que demain, quand m�me on dirait, en me voyant assise dans ce carrosse � c�t� de madame ma m�re: �Tiens! voyez donc cette p�ronnelle, cette fille de mangeur d�ail, comme elle s��tale dans son carrosse, tout de m�me que si c��tait une papesse!� Mais �a m�est �gal, qu�ils pataugent dans la boue, et que j�aille en carrosse les pieds lev�s de terre. Maudites soient dans cette vie et dans l�autre autant de mauvaises langues qu�il y en a dans le monde! Pourvu que j�aille pieds chauds, je laisse rire les badauds. Est-ce que je dis bien, ma m�re?</p><empty-line/><p>��Comment, si tu dis bien, ma fille! r�pondit Th�r�se. Tous ces bonheurs et de plus grands encore, mon bon Sancho me les a proph�tis�s; et tu verras, fille, qu�il ne s�arr�tera pas avant de me faire comtesse. Tout est de commencer � ce que le bonheur nous vienne; et j�ai ou� dire bien des fois � ton p�re, qui est aussi bien celui des proverbes que le tien: Quand on te donnera la g�nisse, mets-lui la corde au cou; quand on te donnera un gouvernement, prends-le; un comt�, attrape-le; et quand on te dira <emphasis>tiens, tiens, </emphasis>avec un beau cadeau, saute dessus. Sinon, endormez-vous, et ne r�pondez pas aux bonheurs et aux bonnes fortunes qui viennent frapper � la porte de votre maison!</p><empty-line/><p>��Et qu�est-ce que �a me fait, � moi, reprit Sanchica, que le premier venu dise en me voyant hautaine et d�daigneuse; Le chien s�est vu en culottes de lin, et il n�a plus connu son compagnon.�</p><empty-line/><p>Quand le cur� entendit cela:</p><empty-line/><p>�Je ne puis, s��cria-t-il, m�emp�cher de croire que tous les gens de cette famille des Panza sont n�s chacun avec un sac de proverbes dans le corps; je n�en ai pas vu un seul qui ne les verse et ne les r�pande � toute heure et � tout propos.</p><empty-line/><p>��Cela est bien vrai, ajouta le page; car le seigneur gouverneur Sancho en dit � chaque pas, et, quoiqu�un bon nombre ne viennent pas fort � point, cependant ils plaisent, et madame la duchesse, ainsi que son mari, en font le plus grand cas.</p><empty-line/><p>��Comment, seigneur, reprit le bachelier. Votre Gr�ce persiste � nous donner comme vrai le gouvernement de Sancho, et � soutenir qu�il y a duchesse au monde qui �crive � sa femme et lui envoie des pr�sents? Pour nous, bien que nous touchions les pr�sents et que nous ayons lu les lettres, nous n�en croyons rien; et nous pensons qu�il y a l� quelque histoire de don Quichotte, notre compatriote, qui s�imagine que tout se fait par voie d�enchantement. Aussi dirais-je volontiers que je veux toucher et palper Votre Gr�ce, pour voir si c�est un ambassadeur fantastique, ou bien un homme de chair et d�os.</p><empty-line/><p id="_ftnref266">��Tout ce que je sais de moi, seigneur, r�pondit le page, c�est que je suis ambassadeur v�ritable, que le seigneur Sancho Panza est gouverneur effectif, et que messeigneurs le duc et la duchesse peuvent donner, et ont en effet donn� le gouvernement en question, et de plus, � ce que j�ai ou� dire, que le susdit Sancho Panza s�y conduit miraculeusement. S�il y a enchantement ou non dans tout cela. Vos Gr�ces peuvent en disputer entre elles. Pour moi, je ne sais rien autre chose, et j�en jure par la vie de mes p�re et m�re que j�ai encore en bonne sant�, et que je ch�ris tendrement. <a type="note" l:href="#_ftn266">[266]</a></p><empty-line/><p>��Allons, cela pourra bien �tre ainsi, r�pliqua le bachelier; cependant <emphasis>dubitat Augustinus</emphasis>.</p><empty-line/><p><emphasis>��</emphasis>Doutez tout � votre aise, r�pondit le page; mais la v�rit� est ce que j�ai dit. C�est elle qui doit toujours surnager au-dessus du mensonge, comme l�huile au-dessus de l�eau. Sinon, <emphasis>operibus credite, et non verbis; </emphasis>quelqu�un de vous n�a qu�� s�en venir avec moi, il verra par les yeux ce qu�il ne veut pas croire par les oreilles.</p><empty-line/><p>��C�est moi que regarde ce voyage, s��cria Sanchica. Emmenez-moi, seigneur, sur la croupe de votre bidet; j�irai bien volontiers faire visite � mon seigneur p�re.</p><empty-line/><p>��Les filles des gouverneurs, r�pondit le page, ne doivent pas aller toutes seules par les grandes routes, mais accompagn�es de carrosses, de liti�res et d�un grand nombre de serviteurs.</p><empty-line/><p>��Pardieu! repartit Sanchica, je m�en irai aussi bien sur une bourrique que dans un coche. Ah! vous avez joliment trouv� la mijaur�e et la sainte nitouche!</p><empty-line/><p>��Tais-toi, petite fille, s��cria Th�r�se; tu ne sais ce que tu dis, et ce seigneur est dans le vrai de la chose. Telle temps, telle traitement. Quand c��tait Sancho, Sancha; et quand c�est le gouverneur, grande dame; et je ne sais si je dis chose qui vaille.</p><empty-line/><p>��Plus dit dame Th�r�se qu�elle ne pense, reprit le page; mais qu�on me donne � d�ner, et qu�on me d�p�che vite, car je compte m�en retourner d�s ce soir.</p><empty-line/><p>��Votre gr�ce, dit aussit�t le cur�, viendra faire p�nitence avec moi, car dame Th�r�se a plus de bonne volont� que de bonnes nippes pour servir un si digne h�te.�</p><empty-line/><p>Le page refusa d�abord; mais enfin il dut c�der pour se trouver mieux, et le cur� l�emmena de fort bon c�ur, satisfait d�avoir le temps de le questionner � son aise sur don Quichotte et ses prouesses. Le bachelier s�offrit � �crire les r�ponses de Th�r�se; mais elle ne voulut pas qu�il se m�l�t de ses affaires, car elle le tenait pour un peu goguenard. Elle aima mieux donner une galette et deux �ufs � un moinillon, qui savait �crire, et qui lui �crivit deux lettres, l�une pour son mari, l�autre pour la duchesse, toutes deux sorties de sa propre cervelle, et qui ne sont pas les plus mauvaises que contienne cette grande histoire, comme on le verra dans la suite.</p></section><section><title><p id="_Toc106455379">Chapitre LI</p></title><p><emphasis>Des progr�s du gouvernement de Sancho Panza, ainsi que d�autres �v�nements tels quels</emphasis></p><empty-line/><p>Le jour vint apr�s la nuit de la ronde du gouverneur, nuit que le ma�tre d�h�tel avait pass�e sans dormir, l�esprit tout occup� du visage et des attraits de la jeune fille d�guis�e. Le majordome en employa le reste � �crire � ses ma�tres ce que faisait et disait Sancho Panza, aussi surpris de ses faits que de ses dires; car il entrait dans ses paroles et dans ses actions comme un m�lange d�esprit et de b�tise.</p><empty-line/><p>Enfin le seigneur gouverneur se leva, et, par ordre du docteur P�dro R�cio, on le fit d�jeuner avec un peu de conserve et quatre gorg�es d�eau froide, chose que Sancho e�t volontiers troqu�e pour un quignon de pain et une grappe de raisin. Mais, voyant qu�il fallait faire de n�cessit� vertu, il en passa par l�, � la grande douleur de son �me et � la grande fatigue de son estomac; P�dro R�cio lui faisant croire que les mets l�gers et d�licats avivent l�esprit, ce qui convient le mieux aux personnages constitu�s en dignit�s et charg�s de graves emplois, o� il faut faire usage, moins des forces corporelles que de celles de l�intelligence. Avec cette belle argutie, le pauvre Sancho souffrait la faim, et si fort, qu�il maudissait, � part lui, le gouvernement, et m�me celui qui le lui avait donn�.</p><empty-line/><p>Toutefois, avec sa conserve et sa faim, il se mit � juger ce jour-l�; et la premi�re chose qui s�offrit, ce fut une question que lui fit un �tranger en pr�sence du majordome et de ses autres acolytes. Voici ce qu�il exposa:</p><empty-line/><p>�Seigneur, une large et profonde rivi�re s�parait deux districts d�une m�me seigneurie, et que Votre Gr�ce me pr�te attention, car le cas est important et passablement difficile � r�soudre. Je dis donc que sur cette rivi�re �tait un pont, et au bout de ce pont une potence, ainsi qu�une esp�ce de salle d�audience o� se tenaient d�ordinaire quatre juges charg�s d�appliquer la loi qu�avait impos�e le seigneur de la rivi�re, du pont et de la seigneurie; cette loi �tait ainsi con�ue: �Si quelqu�un passe sur ce pont d�une rive � l�autre, il devra d�abord d�clarer par serment o� il va et ce qu�il va faire. S�il dit vrai, qu�on le laisse passer; s�il ment, qu�il meure pendu � la potence, sans aucune r�mission.� Cette loi connue, ainsi que sa rigoureuse condition, beaucoup de gens passaient n�anmoins, et, � ce qu�ils d�claraient sous serment, on reconnaissait s�ils disaient la v�rit�; et les juges, dans ce cas, les laissaient passer librement. Or, il arriva qu�un homme auquel on demandait sa d�claration, pr�ta serment et dit: �Par le serment que je viens de faire, je jure que je vais mourir � cette potence, et non � autre chose.� Les juges r�fl�chirent � cette d�claration, et se dirent: �Si nous laissons librement passer cet homme, il a menti � son serment, et, selon la loi, il doit mourir; mais si nous le pendons, il a jur� qu�il allait mourir � cette potence, et, suivant la m�me loi ayant dit vrai, il doit rester libre.� On demande � Votre Gr�ce, seigneur gouverneur, ce que feront les juges de cet homme, car ils sont encore � cette heure dans le doute et l�ind�cision. Comme ils ont eu connaissance de la finesse et de l��l�vation d�entendement que d�ploie Votre Gr�ce, ils m�ont envoy� supplier de leur part Votre Gr�ce de donner son avis dans un cas si douteux et si embrouill�.</p><empty-line/><p>��Assur�ment, r�pondit Sancho, ces seigneurs juges qui vous ont envoy� pr�s de moi auraient fort bien pu s�en �pargner la peine, car je suis un homme qui ai plus d��paisseur de chair que de finesse d�esprit. Cependant, r�p�tez-moi une autre fois l�affaire, de mani�re que je l�entende bien; peut-�tre ensuite pourrais-je trouver le joint.�</p><empty-line/><p>Le questionneur r�p�ta une et deux fois ce qu�il avait d�abord expos�. Sancho dit alors:</p><empty-line/><p>�� mon avis, je vais b�cler cette affaire en un tour de main, et voici comment: cet homme jure qu�il va mourir � la potence, n�est-ce pas? et, s�il meurt, il aura dit la v�rit�; et, d�apr�s la loi, il m�rite d��tre libre et de passer le pont? Mais si on ne le pend pas, il aura dit un mensonge sous serment, et, d�apr�s la m�me loi, il m�rite d��tre pendu?</p><empty-line/><p>��C�est cela m�me, comme dit le seigneur gouverneur, reprit le messager; et, quant � la parfaite intelligence du cas, il n�y a plus � douter ni � questionner.</p><empty-line/><p>��Je dis donc � pr�sent, r�pliqua Sancho, que de cet homme on laisse passer la partie qui a dit vrai, et qu�on pende la partie qui a dit faux; de cette mani�re s�accomplira au pied de la lettre la condition du passage.</p><empty-line/><p>��Mais, seigneur gouverneur, repartit le porteur de question, il sera n�cessaire qu�on coupe cet homme en deux parties, la menteuse et la v�ridique, et si on le coupe en deux, il faudra bien qu�il meure. Ainsi l�on n�aura rien obtenu de ce qu�exige la loi, qui doit pourtant s�accomplir de toute n�cessit�.</p><empty-line/><p>��Venez ici, seigneur brave homme, r�pondit Sancho. Ce passager dont vous parlez, ou je ne suis qu�une cruche, ou a pr�cis�ment autant de raison pour mourir que pour passer le pont; car, si la v�rit� le sauve, le mensonge le condamne. Puisqu�il en est ainsi, mon avis est que vous disiez � ces messieurs qui vous envoient pr�s de moi, que les raisons de le condamner ou de l�absoudre �tant �gales dans les plateaux de la balance, ils n�ont qu�� le laisser passer, car il vaut toujours mieux faire le bien que le mal; et cela, je le donnerais sign� de mon nom, si je savais signer. D�ailleurs, je n�ai point, dans ce cas-ci, parl� de mon cru; mais il m�est revenu � la m�moire un pr�cepte que, parmi beaucoup d�autres, me donna mon ma�tre don Quichotte, la nuit avant que je vinsse �tre gouverneur de cette �le; lequel pr�cepte fut que, quand la justice serait douteuse, je n�avais qu�� pencher vers la mis�ricorde et � m�y tenir. Dieu a permis que je m�en souvinsse � pr�sent, parce qu�il va comme au moule � cette affaire.</p><empty-line/><p>��Oh! certainement, ajouta le majordome, et je tiens, quant � moi, que Lycurgue lui-m�me, celui qui donna des lois aux Lac�d�moniens, n�aurait pu rendre une meilleure sentence que celle qu�a rendue le grand Sancho Panza. Finissons l� l�audience de ce matin, et je vais donner ordre que le seigneur gouverneur d�ne tout � son aise.</p><empty-line/><p>��C�est l� ce que je demande, et vogue la gal�re! s��cria Sancho. Qu�on me donne � manger, puis qu�on fasse pleuvoir sur moi des cas et des questions; je me charge de les �claircir � vol d�oiseau.�</p><empty-line/><p>Le majordome tint parole, car il se faisait un vrai cas de conscience de tuer de faim un si discret gouverneur. D�ailleurs il pensait en finir avec lui cette nuit m�me, en lui jouant le dernier tour qu�il avait mission de lui jouer.</p><empty-line/><p>Or, il arriva qu�apr�s que Sancho eut d�n� ce jour-l� contre les r�gles et les aphorismes du docteur Tirt�afu�ra, au moment du dessert entra un courrier avec une lettre de don Quichotte pour le gouverneur. Sancho donna l�ordre au secr�taire de la lire tout bas, et de la lire ensuite � voix haute, s�il n�y voyait rien qui m�rit�t le secret. Le secr�taire ob�it, et, quand il eut parcouru la lettre:</p><empty-line/><p>�On peut bien la lire � haute voix, dit-il, car ce qu��crit � Votre Gr�ce le seigneur don Quichotte m�rite d��tre grav� en lettres d�or. Le voici:</p><empty-line/><p><emphasis>Lettre de don Quichotte de la Manche � Sancho Panza, gouverneur de l��le Barataria</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftnref267">�Quand je m�attendais � recevoir des nouvelles de tes �tourderies et de tes impertinences, ami Sancho, j�en ai re�u de ta sage conduite; de quoi j�ai rendu de particuli�res actions de gr�ces au ciel, qui sait �lever le pauvre du fumier <a type="note" l:href="#_ftn267">[267]</a>, et des sots faire des gens d�esprit. On annonce que tu gouvernes comme si tu �tais un homme, et que tu es homme comme si tu �tais une brute, tant tu te traites avec humilit�. Mais je veux te faire observer, Sancho, que maintes fois il convient, il est n�cessaire, pour l�autorit� de l�office, d�aller contre l�humilit� du c�ur; car la parure de la personne qui est �lev�e � de graves emplois doit �tre conforme � ce qu�ils exigent, et non � la mesure o� le fait pencher son humilit� naturelle. Habille-toi bien; un b�ton par� ne para�t plus un b�ton. Je ne dis pas que tu portes des joyaux et des dentelles, ni qu��tant magistrat tu t�habilles en militaire; mais que tu te pares avec l�habit que requiert ton office, en le portant propre et bien tenu. Pour gagner l�affection du pays que tu gouvernes, tu dois, entre autres, faire deux choses; l�une, �tre affable et poli avec tout le monde, c�est ce que je t�ai d�j� dit une fois; l�autre, veiller � l�abondance des approvisionnements; il n�y a rien qui fatigue plus le c�ur du pauvre que la disette et la faim.</p><empty-line/><p>�Ne rends pas beaucoup de pragmatiques et d�ordonnances; si tu en fais, t�che qu�elles soient bonnes, et surtout qu�on les observe et qu�on les ex�cute; car les ordonnances qu�on n�observe point sont comme si elles n��taient pas rendues; au contraire, elles laissent entendre que le prince qui eut assez de sagesse et d�autorit� pour les rendre, n�a pas assez de force et de courage pour les faire ex�cuter. Or, les lois qui doivent effrayer, et qui restent sans ex�cution, finissent par �tre comme le soliveau, roi des grenouilles, qui les �pouvantait dans l�origine, et qu�elles m�pris�rent avec le temps jusqu�� lui monter dessus.</p><empty-line/><p>�Sois comme une m�re pour les vertus, comme une mar�tre pour les vices. Ne sois ni toujours rigoureux, ni toujours d�bonnaire, et choisis le milieu entre ces deux extr�mes; c�est l� qu�est le vrai point de la discr�tion. Visite les prisons, les boucheries, les march�s; la pr�sence du gouverneur dans ces endroits est d�une haute importance. � Console les prisonniers qui attendent la prompte exp�dition de leurs affaires. � Sois un �pouvantail pour les bouchers et pour les revendeurs, afin qu�ils donnent le juste poids. � Garde-toi bien de te montrer, si tu l��tais par hasard, ce que je ne crois pas, avaricieux, gourmand, ou adonn� aux femmes; car d�s qu�on saurait dans le pays, surtout ceux qui ont affaire � toi, quelle est ton inclination bien d�termin�e, on te battrait en br�che par ce c�t�, jusqu�� t�abattre dans les profondeurs de la perdition. � Lis et relis, passe et repasse les conseils et les instructions que je t�ai donn�s par �crit avant que tu partisses pour ton gouvernement; tu verras, si tu les observes, que tu y trouveras une aide qui te fera supporter les travaux et les obstacles que les gouverneurs rencontrent � chaque pas. �cris � tes seigneurs, et montre-toi reconnaissant � leur �gard; car l�ingratitude est fille de l�orgueil, et l�un des plus grands p�ch�s que l�on connaisse. L�homme qui est reconnaissant envers ceux qui lui font du bien t�moigne qu�il le sera de m�me envers Dieu, dont il a re�u et re�oit sans cesse tant de faveurs.</p><empty-line/><p>�Madame la duchesse a d�p�ch� un expr�s, avec ton habit de chasse et un autre pr�sent, � ta femme Th�r�se Panza; nous attendons � chaque instant la r�ponse. J�ai �t� quelque peu indispos� de certaines �gratignures de chat qui me sont arriv�es, et dont mon nez ne s�est pas trouv� fort bien; mais ce n�a rien �t�; s�il y a des enchanteurs qui me maltraitent, il y en a d�autres qui me prot�gent. Fais-moi savoir si le majordome qui t�accompagne a pris quelque part aux actions de la Trifaldi, comme tu l�avais soup�onn�. De tout ce qui t�arrivera tu me donneras avis, puisque la distance est si courte; d�ailleurs je pense bient�t quitter cette vie oisive o� je languis, car je ne suis pas n� pour elle. Une affaire s�est pr�sent�e, qui doit, j�imagine, me faire tomber dans la disgr�ce du duc et de la duchesse. Mais, bien que cela me fasse beaucoup de peine, cela ne me fait rien du tout; car enfin, enfin, je dois ob�ir plut�t aux devoirs de ma profession qu�� leur bon plaisir, suivant cet adage: <emphasis>Amicus Plato sed magis amica veritas. </emphasis>Je te dis ce latin, parce que je suppose que, depuis que tu es gouverneur, tu l�auras appris. � Dieu, et qu�il te pr�serve de ce que personne te porte compassion.</p><empty-line/><p>�Ton ami.</p><empty-line/><p>�DON QUICHOTTE DE LA MANCHE.</p><empty-line/><p>Sancho �couta tr�s-attentivement cette lettre, qui fut lou�e, vant�e et tenue pour fort judicieuse par ceux qui en avaient entendu la lecture. Puis il se leva de table, appela le secr�taire et alla s�enfermer avec lui dans sa chambre, voulant, sans plus tarder, r�pondre � son seigneur don Quichotte. Il dit au secr�taire d��crire ce qu�il lui dicterait, sans ajouter ni retrancher la moindre chose. L�autre ob�it, et la lettre en r�ponse fut ainsi con�ue:</p><empty-line/><p><emphasis>Lettre de Sancho Panza � don Quichotte de la Manche </emphasis></p><empty-line/><p>�L�occupation que me donnent mes affaires est si grande, que je n�ai pas le temps de me gratter la t�te, ni m�me de me couper les ongles; aussi les ai-je si longs que Dieu veuille bien y rem�dier. Je dis cela, seigneur de mon �me, pour que Votre Gr�ce ne s��pouvante point si, jusqu�� pr�sent, je ne l�ai pas inform�e de ma situation bonne ou mauvaise dans ce gouvernement, o� j�ai plus faim que quand nous errions tous deux dans les for�ts et les d�serts.</p><empty-line/><p id="_ftnref268">�Le duc, mon seigneur, m�a �crit l�autre jour en me donnant avis que certains espions �taient entr�s dans cette �le pour me tuer; mais, jusqu�� pr�sent, je n�en ai pas d�couvert d�autres qu�un certain docteur qui est gag� dans ce pays pour tuer autant de gouverneurs qu�il en vient. Il s�appelle le docteur P�dro R�cio, et il est natif de Tirt�afu�ra. Voyez un peu quels noms <a type="note" l:href="#_ftn268">[268]</a>, et si je ne dois pas craindre de mourir de sa main! Ce docteur-l� dit lui-m�me, de lui-m�me, qu�il ne gu�rit pas les maladies quand on les a, mais qu�il les pr�vient pour qu�elles ne viennent point. Or, les m�decines qu�il emploie sont la di�te, et encore la di�te, jusqu�� mettre les gens en tel �tat que les os leur percent la peau; comme si la maigreur n��tait pas un plus grand mal que la fi�vre. Finalement, il me tue peu � peu de faim et je meurs de d�pit; car, lorsque je pensais venir � ce gouvernement pour manger chaud, boire frais, me dorloter le corps entre des draps de toile de Hollande et sur des matelas de plumes, voil� que je suis venu faire p�nitence comme si j��tais ermite; et comme je ne la fais pas de bonne volont�, je pense qu�� la fin, � la fin, il faudra que le diable m�emporte.</p><empty-line/><p>�Jusqu�� pr�sent, je n�ai ni touch� de revenu ni re�u de cadeaux, et je ne sais ce que cela veut dire; car on m�a dit ici que les gouverneurs qui viennent dans cette �le ont soin, avant d�y entrer, que les gens du pays leur donnent ou pr�tent beaucoup d�argent, et, de plus, que c�est une coutume ordinaire � ceux qui vont � d�autres gouvernements aussi bien qu�� ceux qui viennent � celui-ci.</p><empty-line/><p>�Hier soir, en faisant la ronde, j�ai rencontr� une tr�s-jolie fille v�tue en homme, et son fr�re en habit de femme. Mon ma�tre d�h�tel s�est amourach� de la fille, et l�a choisie, dans son imagination, pour sa femme, � ce qu�il dit. Moi, j�ai choisi le jeune homme pour mon gendre. Aujourd�hui nous causerons de nos id�es avec le p�re des deux jeunes gens, qui est un certain Di�go de la Llana, hidalgo et vieux chr�tien autant qu�on peut l��tre.</p><empty-line/><p>�Je visite les march�s, comme Votre Gr�ce me le conseille. Hier, je trouvai une marchande qui vendait des noisettes fra�ches, et je reconnus qu�elle avait m�l� dans un boisseau de noisettes nouvelles un autre boisseau de noisettes vieilles, vides et pourries. Je les ai toutes confisqu�es au profit des enfants de la doctrine chr�tienne, qui sauront bien les distinguer, et je l�ai condamn�e � ne plus para�tre au march� de quinze jours. On a trouv� que je m��tais vaillamment conduit. Ce que je puis dire � Votre Gr�ce, c�est que le bruit court en ce pays qu�il n�y a pas de plus mauvaises engeances que les marchandes des halles, parce qu�elles sont toutes d�vergond�es, sans honte et sans �me, et je le crois bien, par celles que j�ai vues dans d�autres pays.</p><empty-line/><p>�Que madame la duchesse ait �crit � ma femme Th�r�se Panza, et lui ait envoy� le pr�sent que dit Votre Gr�ce, j�en suis tr�s-satisfait, et je t�cherai de m�en montrer reconnaissant en temps et lieu. Que Votre Gr�ce lui baise les mains de ma part, en disant que je dis qu�elle n�a pas jet� son bienfait dans un sac perc�, comme elle le verra � l��uvre. Je ne voudrais pas que Votre Gr�ce e�t des d�m�l�s et des f�cheries avec mes seigneurs le duc et la duchesse; car, si Votre Gr�ce se brouille avec eux, il est clair que le mal retombera sur moi; d�ailleurs il ne serait pas bien, puisque Votre Gr�ce me donne � moi le conseil d��tre reconnaissant, que Votre Gr�ce ne le f�t pas envers des gens de qui vous avez re�u tant de faveurs, et qui vous ont si bien trait� dans leur ch�teau.</p><empty-line/><p id="_ftnref269">�Quant aux �gratignures de chat, je n�y entends rien, mais j�imagine que ce doit �tre quelqu�un des m�chants tours qu�ont coutume de jouer � Votre Gr�ce de m�chants enchanteurs; je le saurai quand nous nous reverrons. Je voudrais envoyer quelque chose � Votre Gr�ce; mais je ne sais que lui envoyer, si ce n�est des canules de seringues ajust�es � des vessies, qu�on fait dans cette �le � la perfection. Mais si l�office me demeure, je chercherai � vous envoyer quelque chose, des pans ou de la manche. <a type="note" l:href="#_ftn269">[269]</a> Dans le cas o� ma femme Th�r�se Panza viendrait � m��crire, payez le port, je vous prie, et envoyez-moi la lettre, car j�ai un tr�s-grand d�sir d�apprendre un peu l��tat de ma maison, de ma femme et de mes enfants. Sur cela, que Dieu d�livre Votre Gr�ce des enchanteurs malintentionn�s, et qu�il me tire en paix et en sant� de ce gouvernement, chose dont je doute, car je pense le laisser avec la vie, � la fa�on dont me traite le docteur P�dro R�cio.</p><empty-line/><p>�Serviteur de Votre Gr�ce.</p><empty-line/><p>�SANCHO PANZA, gouverneur.�</p><empty-line/><p id="_ftnref270">Le secr�taire ferma la lettre, et d�p�cha aussit�t le courrier; puis les mystificateurs de Sancho arr�t�rent entre eux la mani�re de le d�p�cher du gouvernement. Sancho passa cette apr�s-d�n�e � faire quelques ordonnances touchant la bonne administration de ce qu�il imaginait �tre une �le. Il ordonna qu�il n�y e�t plus de revendeurs de comestibles dans la r�publique, et qu�on p�t y amener du vin de tous les endroits, sous la charge de d�clarer le lieu d�o� il venait, pour en fixer le prix suivant sa r�putation et sa bont�; ajoutant que celui qui le m�langerait d�eau, ou en changerait le nom, perdrait la vie pour ce crime. Il abaissa le prix de toutes esp�ces de chaussures, principalement celui des souliers, car il lui sembla qu�il s��levait d�mesur�ment. <a type="note" l:href="#_ftn270">[270]</a> Il mit un tarif aux salaires des domestiques, qui cheminaient � bride abattue dans la route de l�int�r�t. Il �tablit des peines rigoureuses contre ceux qui chanteraient des chansons obsc�nes, de jour ou de nuit. Il ordonna qu�aucun aveugle ne chant�t d�sormais de miracles en complainte, � moins d��tre porteur de t�moignages authentiques prouvant que ce miracle �tait vrai, parce qu�il lui semblait que la plupart de ceux que chantent les aveugles sont faux, au d�triment des v�ritables. Il cr�a un alguazil des pauvres, non pour les poursuivre, mais pour examiner s�ils le sont, car, � l�ombre d�amputations feintes ou de plaies postiches, se cachent des bras voleurs et des estomacs ivrognes. Enfin, il ordonna de si bonnes choses que ses lois sont encore en vigueur dans ce pays, o� on les appelle: <emphasis>Les Constitutions du grand gouverneur Sancho Panza</emphasis>.</p></section><section><title><p id="_Toc106455380">Chapitre LII</p></title><p><emphasis>O� l�on raconte l�aventure de la seconde du�gne Doloride ou Afflig�e, appel�e de son nom do�a Rodriguez</emphasis></p><empty-line/><p>Cid Hamet raconte que don Quichotte, une fois gu�ri de ses �gratignures, trouva que la vie qu�il menait dans ce ch�teau �tait tout � fait contraire � l�ordre de chevalerie o� il avait fait profession; il r�solut de demander cong� au duc et � la duchesse, pour s�en aller � Saragosse, dont les f�tes approchaient, et o� il pensait bien conqu�rir l�armure en quoi consiste le prix qu�on y dispute. Un jour qu��tant � table avec ses nobles h�tes, il commen�ait � mettre en �uvre son dessein, et � leur demander la permission de partir, tout � coup on vit entrer, par la porte de la grande salle, deux femmes, comme on le reconnut ensuite, couvertes de noir de la t�te aux pieds. L�une d�elles, s�approchant de don Quichotte, se jeta � ses genoux, �tendue tout de son long, et, la bouche coll�e aux pieds du chevalier, elle poussait des g�missements si tristes, si profonds, si douloureux, qu�elle porta le trouble dans l�esprit de tous ceux qui la voyaient et l�entendaient. Bien que le duc et la duchesse pensassent que c��tait quelque tour que leurs gens voulaient jouer � don Quichotte, toutefois, en voyant avec quel naturel et quelle violence cette femme soupirait, g�missait et pleurait, ils furent eux-m�mes en suspens, jusqu�� ce que don Quichotte, attendri, la releva de terre, et lui fit �ter le voile qui couvrait sa figure inond�e de larmes. Elle ob�it, et montra ce que jamais on n�e�t imagin�, car elle d�couvrit le visage de do�a Rodriguez, la du�gne de la maison; l�autre femme en deuil �tait sa fille, celle qu�avait s�duite le fils du riche laboureur. Ce fut une surprise g�n�rale pour tous ceux qui connaissaient la du�gne, et ses ma�tres s��tonn�rent plus que personne; car, bien qu�ils la tinssent pour une cervelle de bonne p�te, ils ne la croyaient pas niaise � ce point qu�elle f�t des folies.</p><empty-line/><p>Finalement, do�a Rodriguez, se tournant vers le duc et la duchesse, leur dit humblement:</p><empty-line/><p>�Que Vos Excellences veuillent bien m�accorder la permission d�entretenir un peu ce chevalier, parce qu�il en est besoin pour que je sorte heureusement de la m�chante affaire o� m�a mise la hardiesse d�un vilain malintentionn�.�</p><empty-line/><p>Le duc r�pondit qu�il la lui donnait, et qu�elle pouvait entretenir le seigneur don Quichotte sur tout ce qui lui ferait plaisir. Elle alors, dirigeant sa voix et ses regards sur don Quichotte, ajouta:</p><empty-line/><p>�Il y a d�j� plusieurs jours, valeureux chevalier, que je vous ai rendu compte du grief et de la perfidie dont un m�chant paysan s�est rendu coupable envers ma tr�s-ch�re et bien-aim�e fille, l�infortun�e qui est ici pr�sente. Vous m�avez promis de prendre sa cause en main, et de redresser le tort qu�on lui a fait. Maintenant, il vient d�arriver � ma connaissance que vous voulez partir de ce ch�teau, en qu�te des aventures qu�il plaira � Dieu de vous envoyer. Aussi voudrais-je qu�avant de vous �chapper � travers ces chemins, vous portassiez un d�fi � ce rustre indompt�, et que vous le fissiez �pouser ma fille en accomplissement de la parole qu�il lui a donn�e d��tre son mari avant d�abuser d�elle. Penser, en effet, que le duc, mon seigneur, me rendra justice, c�est demander des poires � l�ormeau, � cause de la circonstance que j�ai d�j� confi�e � Votre Gr�ce en toute sinc�rit�. Sur cela, que Notre-Seigneur donne � Votre Gr�ce une excellente sant�, et qu�il ne nous abandonne point, ma fille et moi.�</p><empty-line/><p>� ces propos, don Quichotte r�pondit avec beaucoup de gravit� et d�emphase:</p><empty-line/><p>�Bonne du�gne, mod�rez vos larmes, ou, pour mieux dire, s�chez-les, et �pargnez la d�pense de vos soupirs. Je prends � ma charge la r�paration due � votre fille, qui aurait mieux fait de ne pas �tre si facile � croire les promesses d�amoureux, lesquelles sont d�habitude tr�s-l�g�res � faire et tr�s-lourdes � tenir. Ainsi donc, avec la licence du duc, mon seigneur, je vais me mettre sur-le-champ en qu�te de ce gar�on d�natur�; je le trouverai, je le d�fierai et je le tuerai toute et chaque fois qu�il refusera d�accomplir sa parole; car la premi�re affaire de ma profession, c�est de pardonner aux humbles et de ch�tier les superbes, je veux dire de secourir les mis�rables et d�abattre les pers�cuteurs.</p><empty-line/><p>��Il n�est pas besoin, r�pondit le duc, que Votre Gr�ce se donne la peine de chercher le rustre dont se plaint cette bonne du�gne, et il n�est pas besoin davantage que Votre Gr�ce me demande permission de lui porter d�fi. Je le donne et le tiens pour d�fi�, et je prends � ma charge de lui faire conna�tre ce d�fi et de le lui faire accepter, pour qu�il vienne y r�pondre lui-m�me dans ce ch�teau, o� je donnerai � tous deux le champ libre et s�r, gardant toutes les conditions qui, en de tels actes, doivent se garder, et gardant aussi � chacun sa justice, comme y sont oblig�s tous les princes qui donnent le champ clos aux combattants, dans les limites de leurs seigneuries.</p><empty-line/><p>��Avec ce sauf-conduit et la permission de Votre Grandeur, r�pliqua don Quichotte, je dis d�s maintenant que, pour cette fois, je renonce aux privil�ges de ma noblesse, que je m�abaisse et me nivelle � la roture de l�offenseur, que je me fais son �gal et le rends apte � combattre contre moi. Ainsi donc, quoique absent, je le d�fie et l�appelle, en raison de ce qu�il a mal fait de tromper cette pauvre fille, qui fut fille, et ne l�est plus par sa faute, et pour qu�il tienne la parole qu�il lui a donn�e d��tre son l�gitime �poux, ou qu�il meure dans le combat.�</p><empty-line/><p>Aussit�t, tirant un gant de l�une de ses mains, il le jeta au milieu de la salle; le duc le releva, en r�p�tant qu�il acceptait ce d�fi au nom de son vassal, et qu�il assignait, pour �poque du combat, le sixi�me jour; pour champ clos, la plate-forme du ch�teau; et pour armes, celles ordinaires aux chevaliers, la lance, l��cu, le harnais � cotte de mailles, avec toutes les autres pi�ces de l�armure, d�ment examin�es par les juges du camp, sans fraude, supercherie ni talisman d�aucun genre.</p><empty-line/><p>�Mais avant toutes choses, ajouta-t-il, il faut que cette bonne du�gne et cette mauvaise demoiselle remettent le droit de leur cause entre les mains du seigneur don Quichotte; autrement rien ne pourra se faire, et ce d�fi sera non avenu.</p><empty-line/><p>��Moi, je le remets, r�pondit la du�gne.</p><empty-line/><p>��Et moi aussi�, ajouta la fille, tout �plor�e, toute honteuse et perdant contenance.</p><empty-line/><p>Ces d�clarations re�ues en bonne forme, tandis que le duc r�vait � ce qu�il fallait faire pour un cas pareil, les deux plaignantes en deuil se retir�rent. La duchesse ordonna qu�on ne les trait�t plus comme servantes, mais comme des dames aventuri�res qui �taient venues chez elle demander justice. Aussi leur donna-t-on un appartement � part, et les servit-on comme des �trang�res, � la grande surprise des autres femmes, qui ne savaient o� irait aboutir l�extravagance impudente de do�a Rodriguez et de sa malavis�e de fille.</p><empty-line/><p>On en �tait l� quand, pour achever d��gayer la f�te et de donner un bon dessert au d�ner, entre tout � coup dans la salle le page qui avait port� les lettres et les pr�sents � Th�r�se Panza, femme du gouverneur Sancho Panza. Son arriv�e r�jouit extr�mement le duc et la duchesse, empress�s de savoir ce qui lui �tait arriv� dans son voyage. Ils le questionn�rent aussit�t; mais le page r�pondit qu�il ne pouvait s�expliquer devant tant de monde, ni en peu de paroles; que Leurs Excellences voulussent donc bien remettre la chose � un entretien particulier, et qu�en attendant elles se divertissent avec ces lettres qu�il leur apportait. Puis, tirant deux lettres de son sein, il les remit aux mains de la duchesse. L�une portait une adresse ainsi con�ue: �Lettre pour madame la duchesse une telle, de je ne sais o�� et l�autre: �� mon mari Sancho Panza, gouverneur de l��le Barataria, � qui Dieu donne plus d�ann�es qu�� moi.�</p><empty-line/><p>Impatiente de lire sa lettre, la duchesse l�ouvrit aussit�t, la parcourut d�abord seule; puis, voyant qu�elle pouvait la lire � haute voix, pour que le duc et les assistants l�entendissent, elle lut ce qui suit:</p><empty-line/><p><emphasis>Lettre de Th�r�se Panza � la duchesse</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftnref271">�J�ai re�u bien de la joie, ma ch�re dame, de la lettre que Votre Grandeur m�a �crite; car, en v�rit�, il y a longtemps que je la d�sirais. Le collier de corail est bel et bon, et l�habit de chasse de mon mari ne s�en laisse pas revendre. De ce que Votre Seigneurie ait fait gouverneur Sancho, mon consort, tout ce village s�en est fort r�joui, bien que personne ne veuille le croire, principalement le cur�, et ma�tre Nicolas, le barbier, et Samson Carrasco, le bachelier. Mais cela ne me fait rien du tout; car, pourvu qu�il en soit ainsi, comme cela est, que chacun dise ce qui lui plaira. Pourtant, s�il faut dire vrai, sans l�arriv�e du corail et de l�habit, je ne l�aurais pas cru davantage, car tous les gens du pays tiennent mon mari pour une grosse b�te, et ne peuvent imaginer, si on l��te de gouverner un troupeau de ch�vres, pour quelle esp�ce de gouvernement il peut �tre bon. Que Dieu l�assiste et le dirige comme il voit que ses enfants en ont besoin. Quant � moi, ch�re dame de mon �me, je suis bien r�solue, avec la permission de Votre Gr�ce, � mettre, comme on dit, le bonheur dans ma maison, en m�en allant � la cour m��tendre dans un carrosse pour crever les yeux � mille envieux que j�ai d�j�. Je supplie donc Votre Excellence de recommander � mon mari qu�il me fasse quelque petit envoi d�argent, et que ce soit un peu plus que rien; car � la cour, les d�penses sont grandes. Le pain y vaut un r�al, et la viande trente marav�dis la livre, que c�est une horreur. Si par hasard il ne veut pas que j�y aille, qu�il se d�p�che de m�en aviser, car les pieds me d�mangent d�j� pour me mettre en route. Mes amies et mes voisines me disent que, si moi et ma fille allons � la cour, par�es et pompeuses, mon mari finira par �tre plus connu par moi, que moi par lui. Car enfin bien des gens demanderont: �Qui sont les dames de ce carrosse?� et l�un de mes laquais r�pondra: �Ce sont la femme et la fille de Sancho Panza, gouverneur de l��le Barataria.� De cette mani�re Sancho sera connu, et moi je serai pr�n�e, et � Rome pour tout. <a type="note" l:href="#_ftn271">[271]</a> Je suis f�ch�e, autant que je puisse l��tre, de ce que cette ann�e on n�a pas r�colt� de glands dans le pays. Cependant j�en envoie � Votre Altesse jusqu�� un demi-boisseau, que j�ai �t� cueillir et choisir moi-m�me au bois, un � un. Je n�en ai pas trouv� de plus gros, et je voudrais qu�ils fussent comme des �ufs d�autruche.</p><empty-line/><p>�Que Votre Splendeur n�oublie pas de m��crire; j�aurai soin de vous faire la r�ponse, et de vous informer de ma sant� ainsi que de tout ce qui se passera dans ce village, o� je reste � prier Notre-Seigneur Dieu qu�il garde Votre Grandeur, et qu�il ne m�oublie pas. Sancha, ma fille, et mon fils baisent les mains � Votre Gr�ce.</p><empty-line/><p>�Celle qui a plus envie de voir Votre Seigneurie que de lui �crire. Votre servante.</p><empty-line/><p>�TH�R�SE PANZA.�</p><empty-line/><p>Ce fut pour tout le monde un grand plaisir que d�entendre la lettre de Th�r�se Panza, principalement pour le duc et la duchesse; celle-ci prit l�avis de don Quichotte pour savoir si l�on ne pourrait point ouvrir la lettre adress�e au gouverneur, s�imaginant qu�elle devait �tre parfaite. Don Quichotte r�pondit que, pour faire plaisir � la compagnie, il l�ouvrirait lui-m�me; ce qu�il fit en effet, et voici comment elle �tait con�ue:</p><empty-line/><p><emphasis>Lettre de Th�r�se Panza � Sancho Panza, son mari</emphasis></p><empty-line/><p>�J�ai re�u ta lettre, mon Sancho de mon �me, et je te jure, foi de catholique chr�tienne, qu�il ne s�en est pas fallu deux doigts que je ne devinsse folle de joie. Vois-tu, p�re, quand je suis arriv�e � entendre lire que tu es gouverneur, j�ai failli tomber sur la place morte du coup; car tu sais bien qu�on dit que la joie subite tue comme la grande douleur. Pour Sanchica ta fille, elle a mouill� son jupon sans le sentir, et de pur contentement. J�avais devant moi l�habit que tu m�as envoy�, et au cou le collier de corail que m�a envoy� madame la duchesse, et les lettres dans les mains, et le messager l� pr�sent; et avec tout cela, je croyais et pensais que tout ce que je voyais et touchais n��tait qu�un songe; car enfin, qui pouvait penser qu�un berger de ch�vres serait devenu gouverneur d��les? Tu sais bien, ami, ce que disait ma m�re, qu�il fallait vivre beaucoup pour beaucoup voir. Je dis cela parce que je pense voir encore plus si je vis plus longtemps; je pense ne pas m�arr�ter que je ne te voie fermier de la gabelle ou de l�octroi; car ce sont des offices o�, bien que le diable emporte ceux qui s�y conduisent mal, � la fin des fins on touche et on manie de l�argent. Madame la duchesse te fera part du d�sir que j�ai d�aller � la cour. R�fl�chis bien � cela, et fais-moi part de ton bon plaisir; je t�cherai de t�y faire honneur, en me promenant en carrosse.</p><empty-line/><p>�Le cur�, le barbier, le bachelier, et m�me le sacristain, ne veulent pas croire que tu sois gouverneur; ils disent que tout cela n�est que tromperie, ou affaire d�enchantement, comme sont toutes celles de ton ma�tre don Quichotte.</p><empty-line/><p>�Samson dit encore qu�il ira te chercher pour t��ter le gouvernement de la t�te et pour tirer � don Quichotte la folie du cerveau. Moi, je ne fais que rire, et regarder mon collier de corail, et prendre mesure de l�habit que je dois faire avec le tien � notre fille. J�ai envoy� quelques glands � madame la duchesse, et j�aurais voulu qu�ils fussent d�or. Envoie-moi, toi, quelques colliers de perles, s�ils sont � la mode dans ton �le. Voici les nouvelles du village: La Barru�ca a mari� sa fille � un peintre de m�chante main, qui est venu dans ce pays pour peindre ce qui se trouverait. Le conseil municipal l�a charg� de peindre les armes de Sa Majest� sur la porte de la maison commune; il a demand� deux ducats, qu�on lui a avanc�s, et il a travaill� huit jours, au bout desquels il n�avait rien peint du tout; alors il a dit qu�il ne pouvait venir � bout de peindre tant de brimborions. Il a donc rendu l�argent, et, malgr� cela, il s�est mari� � titre de bon ouvrier. Il est vrai qu�il a d�j� laiss� le pinceau pour prendre la pioche, et qu�il va aux champs comme un gentilhomme. Le fils de P�dro Lobo a re�u les premiers ordres et la tonsure, dans l�intention de se faire pr�tre. Minguilla l�a su, la petite-fille de Mingo Silvato, et lui a intent� un proc�s, parce qu�il lui avait donn� parole de mariage. De mauvaises langues disent m�me qu�elle est enceinte de ses �uvres; mais il le nie � pieds joints. Cette ann�e les olives ont manqu�, et l�on ne trouve pas une goutte de vinaigre en tout le village. Une compagnie de soldats est pass�e par ici; ils ont enlev�, chemin faisant, trois filles du pays. Je ne veux pas te dire qui elles sont; peut-�tre reviendront-elles, et il se trouvera des gens qui les prendront pour femmes, avec leurs taches bonnes ou mauvaises. Sanchica fait du r�seau; elle gagne par jour huit marav�dis, frais pay�s, et les jette dans une tirelire pour amasser son trousseau; mais, � pr�sent qu�elle est fille d�un gouverneur, tu lui donneras sa dot, sans qu�elle travaille � la faire. La fontaine de la place s�est tarie, et le tonnerre est tomb� sur la potence; qu�il en arrive autant � toutes les autres. J�attends la r�ponse � cette lettre, et la d�cision de mon d�part pour la cour. Sur ce, que Dieu te garde plus d�ann�es que moi, ou du moins autant, car je ne voudrais pas te laisser sans moi dans ce monde.</p><empty-line/><p>�Ta femme, TH�R�SE PANZA.�</p><empty-line/><p>Les lettres furent trouv�es dignes de louange, de rire, d�estime et d�admiration. Pour mettre le sceau � la bonne humeur de l�assembl�e, arriva dans ce moment le courrier qui apportait la lettre adress�e par Sancho � don Quichotte, et qui fut aussi lue publiquement; mais celle-ci fit mettre en doute la simplicit� du gouverneur. La duchesse se retira pour apprendre du page ce qui lui �tait arriv� dans le village de Sancho, et le page lui conta son aventure dans le plus grand d�tail, sans omettre aucune circonstance. Il donna les glands � la duchesse, et, de plus, un fromage que Th�r�se avait ajout� au pr�sent, comme �tant si d�licat qu�il l�emportait m�me sur ceux de Tronchon. La duchesse le re�ut avec un extr�me plaisir, et nous la laisserons dans cette joie pour raconter quelle fin eut le gouvernement du grand Sancho Panza, fleur et miroir de tous les gouverneurs insulaires.</p></section><section><title><p id="_Toc106455381">Chapitre LIII</p></title><p><emphasis>De la terrible fin et fatigante conclusion qu�eut le gouvernement de Sancho Panza</emphasis></p><empty-line/><p>Croire que, dans cette vie, les choses doivent toujours durer au m�me �tat, c�est croire l�impossible. Au contraire, on dirait que tout y va en rond, je veux dire � la ronde. Au printemps succ�de l��t�, � l��t� l�automne, � l�automne l�hiver, et � l�hiver le printemps; et le temps tourne ainsi sur cette roue perp�tuelle. La seule vie de l�homme court � sa fin, plus l�g�re que le temps, sans espoir de se renouveler, si ce n�est dans l�autre vie, qui n�a point de bornes.</p><empty-line/><p>Voil� ce que dit Cid Hamet, philosophe mahom�tan; car enfin cette question de la rapidit� et de l�instabilit� de la vie pr�sente, et de l��ternelle dur�e de la vie future, bien des gens, sans la lumi�re de la foi, et par la seule lumi�re naturelle, l�ont fort bien comprise. Mais, en cet endroit, notre auteur parle ainsi � propos de la rapidit� avec laquelle le gouvernement de Sancho se consuma, se d�truisit, s�an�antit, et s�en alla en ombre et en fum�e.</p><empty-line/><p>La septi�me nuit des jours de son gouvernement, Sancho �tait au lit, rassasi�, non pas de pain et de vin, mais de rendre des sentences, de donner des avis, d��tablir des statuts et de promulguer des pragmatiques.</p><empty-line/><p>Au moment o� le sommeil commen�ait, en d�pit de la faim, � lui fermer les paupi�res, il entendit tout � coup un si grand tapage de cloches et de cris, qu�on aurait dit que toute l��le s��croulait.</p><empty-line/><p>Il se leva sur son s�ant, et se mit � �couter avec attention pour voir s�il devinerait quelle pouvait �tre la cause d�un si grand vacarme. Non-seulement il n�y comprit rien, mais bient�t, au bruit des voix et des cloches, se joignit celui d�une infinit� de trompettes et de tambours. Plein de trouble et d��pouvante, il sauta par terre, enfila des pantoufles � cause de l�humidit� du sol, et, sans mettre ni robe de chambre ni rien qui y ressembl�t, il accourut � la porte de son appartement.</p><empty-line/><p>Au m�me instant il vit venir par les corridors plus de vingt personnes tenant � la main des torches allum�es et des �p�es nues, qui disaient toutes � grands cris:</p><empty-line/><p>�Aux armes, aux armes, seigneur gouverneur! aux armes! une infinit� d�ennemis ont p�n�tr� dans l��le, et nous sommes perdus si votre adresse et votre valeur ne nous portent secours.�</p><empty-line/><p>Ce fut avec ce tapage et cette furie qu�ils arriv�rent o� �tait Sancho, plus mort que vif de ce qu�il voyait et entendait. Quand ils furent proches, l�un d�eux lui dit:</p><empty-line/><p>�Que Votre Seigneurie s�arme vite, si elle ne veut se perdre, et perdre l��le enti�re.</p><empty-line/><p>��Qu�ai-je � faire de m�armer? r�pondit Sancho; et qu�est-ce que j�entends en fait d�armes et de secours? Il vaut bien mieux laisser ces choses � mon ma�tre don Quichotte, qui les d�p�chera en deux tours de main, et nous tirera d�affaire. Mais moi, p�cheur � Dieu, je n�entends rien � ces presses-l�.</p><empty-line/><p>��Hol�! seigneur gouverneur, s��cria un autre, quelle froideur est-ce l�? Armez-vous bien vite, puisque nous vous apportons des armes offensives et d�fensives, et paraissez sur la place, et soyez notre guide et notre capitaine, puisqu�il vous appartient de l��tre, �tant notre gouverneur.</p><empty-line/><p>��Eh bien! qu�on m�arme donc, et � la bonne heure�, r�pliqua Sancho.</p><empty-line/><p>Aussit�t on apporta deux pavois, ou grands boucliers, dont ces gens �taient pourvus, et on lui attacha sur sa chemise, sans lui laisser prendre aucun autre v�tement, un pavois devant et l�autre derri�re. On lui fit passer les bras par des ouvertures qui avaient �t� pratiqu�es, et on le lia vigoureusement avec des cordes, de fa�on qu�il resta claquemur� entre deux planches, droit comme un fuseau, sans pouvoir plier les genoux ni se mouvoir d�un pas. On lui mit dans les mains une lance, sur laquelle il s�appuya pour pouvoir se tenir debout.</p><empty-line/><p>Quand il fut arrang� de la sorte, on lui dit de marcher devant, pour guider et animer tout le monde, et que, tant qu�on l�aurait pour boussole, pour �toile et pour lanterne, les affaires iraient � bonne fin.</p><empty-line/><p>�Comment diable puis-je marcher, malheureux que je suis, r�pondit Sancho, si je ne peux seulement jouer des rotules, emp�tr� par ces planches qui sont si bien cousues � mes chairs? Ce qu�il faut faire, c�est de m�emporter � bras, et de me placer de travers ou debout � quelque poterne; je la garderai avec cette lance ou avec mon corps.</p><empty-line/><p>��Allons donc, seigneur gouverneur, dit un autre, c�est plus la peur que les planches qui vous emp�che de marcher. Remuez-vous et finissez-en, car il est tard; les ennemis grossissent, les cris s�augmentent et le p�ril s�accro�t.�</p><empty-line/><p>� ces exhortations et � ces reproches, le pauvre gouverneur essaya de remuer; mais ce fut pour faire une si lourde chute tout de son long, qu�il crut �tre mis en morceaux. Il resta comme une tortue enferm�e dans ses �cailles, ou comme un quartier de lard entre deux huches, ou bien encore comme une barque �chou�e sur le sable. Pour l�avoir vu ainsi tomb�, cette engeance moqueuse n�en eut pas plus de compassion; au contraire, �teignant leurs torches, ils se mirent � crier de plus belle, � appeler aux armes, � passer et repasser sur le pauvre Sancho, en frappant les pavois d�une multitude de coups d��p�e, si bien que, s�il ne se f�t roul� et ramass� jusqu�� mettre aussi la t�te entre les pavois, c�en �tait fait du d�plorable gouverneur, lequel, refoul� dans cette �troite prison, suait sang et eau, et priait Dieu du fond de son �me de le tirer d�un tel p�ril. Les uns tr�buchaient sur lui, d�autres tombaient; enfin, il s�en trouva un qui lui monta sur le dos, s�y installa quelque temps; et de l�, comme du haut d�une �minence, il commandait les arm�es, et disait � grands cris:</p><empty-line/><p>�Par ici, les n�tres; l�ennemi charge de ce c�t�; qu�on garde cette br�che; qu�on ferme cette porte; qu�on barricade ces escaliers; qu�on apporte des pots de goudron, de la r�sine, de la poix, des chaudi�res d�huile bouillante; qu�on gabionne les rues avec des matelas.�</p><empty-line/><p>Enfin, il nommait coup sur coup tous les instruments et machines de guerre avec lesquels on a coutume de d�fendre une ville contre l�assaut. Quant au pauvre Sancho, qui, moulu sous les pieds, entendait et souffrait tout cela, il disait entre ses dents:</p><empty-line/><p>�Oh! si le Seigneur voulait donc permettre qu�on achev�t de prendre cette �le, et que je me visse ou mort ou d�livr� de cette grande angoisse!�</p><empty-line/><p>Le ciel accueillit sa pri�re; et, quand il l�esp�rait le moins, il entendit des voix qui criaient:</p><empty-line/><p>�Victoire, victoire! les ennemis battent en retraite. Allons, seigneur gouverneur, levez-vous; venez jouir du triomphe et r�partir les d�pouilles conquises sur l�ennemi par la valeur de cet invincible bras.</p><empty-line/><p>��Qu�on me l�ve�, dit d�une voix d�faillante le dolent Sancho. On l�aida � se relever, et, d�s qu�il fut debout, il dit:</p><empty-line/><p>�L�ennemi que j�ai vaincu, je consens qu�on me le cloue sur le front. Je ne veux pas r�partir des d�pouilles d�ennemis, mais seulement prier et supplier quelque ami, si par hasard il m�en reste, de me donner un doigt de vin, car je suis dess�ch�, et de m�essuyer cette sueur, car je fonds en eau.�</p><empty-line/><p>On l�essuya, on lui apporta du vin, on d�tacha les pavois; il s�assit sur son lit, et s��vanouit aussit�t de la peur des alarmes et des souffrances qu�il avait endur�es.</p><empty-line/><p>D�j� les mystificateurs commen�aient � regretter d�avoir pouss� le jeu si loin; mais Sancho, en revenant � lui, calma la peine que leur avait donn�e sa p�moison. Il demanda l�heure qu�il �tait; on lui r�pondit que le jour commen�ait � poindre. Il se tut; et, sans dire un mot de plus, il commen�a � s�habiller, toujours gardant le silence.</p><empty-line/><p>Les assistants le regardaient faire, attendant o� aboutirait cet empressement qu�il mettait � s�habiller. Il acheva enfin de se v�tir; et peu � peu (car il �tait trop moulu pour aller beaucoup � beaucoup) il gagna l��curie, o� le suivirent tous ceux qui se trouvaient l�. Il s�approcha du grison, le prit dans ses bras, lui donna un baiser de paix sur le front, et lui dit, les yeux mouill�s de larmes:</p><empty-line/><p>�Venez ici, mon compagnon, mon ami, vous qui m�aidez � supporter mes travaux et mes mis�res. Quand je vivais avec vous en bonne intelligence, quand je n�avais d�autres soucis que ceux de raccommoder vos harnais et de donner de la subsistance � votre gentil petit corps, heureux �taient mes heures, mes jours et mes ann�es. Mais, depuis que je vous ai laiss�, depuis que je me suis �lev� sur les tours de l�ambition et de l�orgueil, il m�est entr� dans l��me mille mis�res, mille souffrances, et quatre mille inqui�tudes.�</p><empty-line/><p>Tout en lui tenant ces propos, Sancho b�tait et bridait son �ne, sans que personne lui d�t un seul mot. Le grison b�t�, il monta � grand�peine sur son dos, et, adressant alors la parole au majordome, au secr�taire, au ma�tre d�h�tel, � P�dro R�cio le docteur, et � une foule d�autres qui se trouvaient pr�sents, il leur dit:</p><empty-line/><p>�Faites place, mes seigneurs, et laissez-moi retourner � mon ancienne libert�; laissez-moi reprendre la vie pass�e, pour me ressusciter de cette mort pr�sente. Je ne suis pas n� pour �tre gouverneur, ni pour d�fendre des �les ou des villes contre les ennemis qui veulent les attaquer. Je m�entends mieux � manier la pioche, � mener la charrue, � tailler la vigne, qu�� donner des lois ou � d�fendre des provinces et des royaumes. La place de saint Pierre est � Rome; je veux dire que chacun est � sa place quand il fait le m�tier pour lequel il est n�. Une faucille me va mieux � la main qu�un sceptre de gouverneur. J�aime mieux me rassasier de soupe � l�oignon que d��tre soumis � la vilenie d�un impertinent m�decin qui me fait mourir de faim; j�aime mieux me coucher � l�ombre d�un ch�ne dans l��t�, et me couvrir d�une houppelande � poils dans l�hiver, en gardant ma libert�, que de me coucher avec les embarras du gouvernement entre des draps de toile de Hollande, et de m�habiller de martres zibelines. Je souhaite le bonsoir � Vos Gr�ces, et vous prie de dire au duc, mon seigneur, que nu je suis n�, nu je me trouve; je ne perds ni ne gagne; je veux dire que sans une obole je suis entr� dans ce gouvernement, et que j�en sors sans une obole, bien au rebours de ce que font d�habitude les gouverneurs d�autres �les. �cartez-vous, et laissez-moi passer; je vais aller me graisser les c�tes, car je crois que je les ai rompues, gr�ce aux ennemis qui se sont promen�s cette nuit sur mon estomac.</p><empty-line/><p>��N�en faites rien, seigneur gouverneur, s��cria le docteur R�cio. Je donnerai � Votre Gr�ce un breuvage contre les chutes et les meurtrissures, qui vous rendra sur-le-champ votre sant� et votre vigueur pass�es. Quant � vos repas, je promets � Votre Gr�ce de m�amender, et de vous laisser manger abondamment de tout ce qui vous fera plaisir.</p><empty-line/><p id="_ftnref272">��Tu piaules trop tard <a type="note" l:href="#_ftn272">[272]</a>, r�pondit Sancho; je resterai comme je me ferai Turc. Nenni, ce ne sont pas des tours � recommencer deux fois. Ah! pardieu, j�ai envie de garder ce gouvernement ou d�en accepter un autre, me l�offr�t-on entre deux plats, comme de voler au ciel sans ailes. Je suis de la famille des Panza, qui sont tous ent�t�s en diable; et quand une fois ils disent non, non ce doit �tre en d�pit du monde entier <a type="note" l:href="#_ftn273">[273]</a>. Je laisse dans cette �curie les ailes de la fourmi qui m�ont enlev� en l�air pour me faire manger aux oiseaux <a type="note" l:href="#_ftn274">[274]</a>. Redescendons par terre, pour y marcher � pied pos�; et si nous ne chaussons des souliers de maroquin piqu�, nous ne manquerons pas de sandales de corde <a type="note" l:href="#_ftn275">[275]</a>. Chaque brebis avec sa pareille, et que personne n��tende la jambe plus que le drap du lit n�est long, et qu�on me laisse passer, car il se fait tard.�</p><empty-line/><p>Le majordome reprit alors:</p><empty-line/><p id="_ftnref276">�Seigneur gouverneur, nous laisserions bien volontiers partir Votre Gr�ce, quoiqu�il nous soit tr�s-p�nible de vous perdre, car votre esprit et votre conduite toute chr�tienne nous obligent � vous regretter; mais personne n�ignore que tout gouverneur est tenu, avant de quitter l�endroit o� il a gouvern�, � faire d�abord r�sidence. <a type="note" l:href="#_ftn276">[276]</a> Que Votre Gr�ce rende compte des dix jours pass�s depuis qu�elle a le gouvernement, et qu�elle s�en aille ensuite avec la paix de Dieu.</p><empty-line/><p>��Personne ne peut me demander ce compte, r�pondit Sancho, � moins que le duc, mon seigneur, ne l�ordonne. Je vais lui faire visite, et lui rendrai mes comptes, rubis sur l�ongle. D�ailleurs, puisque je sors de ce gouvernement tout nu, il n�est pas besoin d�autre preuve pour justifier que j�ai gouvern� comme un ange.</p><empty-line/><p>��Pardieu, le grand Sancho a raison, s��cria le docteur R�cio, et je suis d�avis que nous le laissions aller, car le duc sera enchant� de le revoir.�</p><empty-line/><p>Tous les autres tomb�rent d�accord, et le laiss�rent partir, apr�s avoir offert de lui tenir compagnie, et de le pourvoir de tout ce qu�il pourrait d�sirer pour les aises de sa personne et la commodit� de son voyage. Sancho r�pondit qu�il ne voulait qu�un peu d�orge pour le grison, et un demi-fromage avec un demi-pain pour lui; que, le chemin �tant si court, il ne lui fallait ni plus amples ni meilleures provisions. Tous l�embrass�rent, et lui les embrassa tous en pleurant, et les laissa aussi �merveill�s de ses propos que de sa r�solution si �nergique et si discr�te.</p></section><section><title><p id="_Toc106455382">Chapitre LIV</p></title><p><emphasis>Qui traite de choses relatives � cette histoire, et non � nulle autre</emphasis></p><empty-line/><p>Le duc et la duchesse r�solurent de donner suite au d�fi qu�avait port� don Quichotte � leur vassal pour le motif pr�c�demment rapport�; et comme le jeune homme �tait en Flandre, o� il s��tait enfui plut�t que d�avoir do�a Rodriguez pour belle-m�re, ils imagin�rent de mettre � sa place un laquais gascon, appel� Tosilos, en l�instruisant bien � l�avance de tout ce qu�il aurait � faire. Au bout de deux jours, le duc dit � don Quichotte que, dans quatre jours, son adversaire viendrait se pr�senter en champ clos, arm� de toutes pi�ces, et soutenir que la demoiselle mentait par la moiti� de sa barbe enti�re, si elle persistait � pr�tendre qu�il lui e�t donn� parole de mariage. Don Quichotte re�ut ces nouvelles avec un plaisir infini, et, se promettant de faire merveilles en cette affaire, il regarda comme un grand bonheur qu�il s�offr�t une telle occasion de montrer aux seigneurs ses h�tes jusqu�o� s��tendait la valeur de son bras formidable. Aussi attendait-il, plein de joie et de ravissement, la fin des quatre jours, qui semblaient, au gr� de son d�sir, durer quatre cents si�cles. Mais laissons-les passer, comme nous avons laiss� passer bien d�autres choses, et revenons tenir compagnie � Sancho, qui, moiti� joyeux, moiti� triste, cheminait sur son �ne, venant chercher son ma�tre, dont il aimait mieux retrouver la compagnie que d��tre gouverneur de toutes les �les du monde.</p><empty-line/><p id="_ftnref277">Or, il arriva qu�avant de s��tre beaucoup �loign� de l��le de son gouvernement, car jamais il ne se mit � v�rifier si c��tait une �le, une ville, un bourg ou un village qu�il avait gouvern�, il vit venir sur le chemin qu�il suivait six p�lerins avec leurs bourdons, de ces �trangers qui demandent l�aum�ne en chantant. Arriv�s aupr�s de lui, ces p�lerins se rang�rent sur deux files, et se mirent � chanter en leur jargon, ce que Sancho ne pouvait comprendre; seulement il leur entendit prononcer distinctement le mot <emphasis>aum�ne, </emphasis>d�o� il conclut que c��tait l�aum�ne qu�ils demandaient en leur chanson; et comme, � ce que dit Cid Hamet, il �tait essentiellement charitable, il tira de son bissac le demi-pain et le demi-fromage dont il s��tait pourvu, et leur en fit cadeau en leur disant par signes qu�il n�avait pas autre chose � leur donner. Les �trangers re�urent cette charit� de bien bon c�ur, et ajout�rent aussit�t: <emphasis>Quelt, guelt</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn277">[277]</a><emphasis>!</emphasis></p><empty-line/><p>��Je n�entends pas ce que vous me demandez, braves gens�, r�pondit Sancho.</p><empty-line/><p>Alors l�un d�eux tira une bourse de son sein et la montra � Sancho, pour lui faire entendre que c��tait de l�argent qu�ils lui demandaient. Mais Sancho se mettant le pouce contre la gorge, et �tendant les doigts de la main, leur fit comprendre qu�il n�avait pas dans ses poches trace de monnaie; puis, piquant le grison, il passa au milieu d�eux. Mais, au passage, l�un de ces �trangers, l�ayant regard� avec attention, se jeta au-devant de lui, le prit dans ses bras par la ceinture, et s��cria d�une voix haute, en bon castillan:</p><empty-line/><p>�Mis�ricorde! qu�est-ce que je vois l�? est-il possible que j�aie dans mes bras mon cher ami, mon bon voisin Sancho Panza? Oui, c�est bien lui, sans aucun doute, car je ne dors pas et ne suis pas ivre � pr�sent.�</p><empty-line/><p>Sancho fut fort surpris de s�entendre appeler par son nom, et de se voir embrasser de la sorte par le p�lerin �tranger. Il le regarda longtemps sans dire un mot, et fort attentivement, mais ne put venir � bout de le reconna�tre. Le p�lerin voyant son embarras:</p><empty-line/><p>�Comment est-ce possible, fr�re Sancho Panza, lui dit-il, que tu ne reconnaisses pas ton voisin Ricote le Morisque, mercier de ton village?�</p><empty-line/><p>Alors Sancho, l�examinant avec plus d�attention, commen�a � retrouver ses traits, et finalement vint � le reconna�tre tout � fait. Sans descendre de son �ne, il lui jeta les bras au cou et lui dit:</p><empty-line/><p>�Qui diable pourrait te reconna�tre, Ricote, dans cet habit de mascarade que tu portes? Dis-moi un peu: qui t�a mis � la fran�aise, et comment oses-tu rentrer en Espagne, o�, si tu es pris et reconnu, tu auras � passer un mauvais quart d�heure?</p><empty-line/><p id="_ftnref278">��Si tu ne me d�couvres pas, Sancho, r�pondit le p�lerin, je suis s�r que personne ne me reconna�tra sous ce costume; mais quittons le chemin pour gagner ce petit bois qu�on voit d�ici, o� mes compagnons veulent d�ner et faire la sieste. Tu y d�neras avec eux, car ce sont de bonnes gens, et j�aurai le temps de te conter ce qui m�est arriv� depuis mon d�part de notre village, pour ob�ir � l��dit de Sa Majest�, qui mena�ait, comme tu l�as su, avec tant de s�v�rit� les malheureux restes de ma nation. <a type="note" l:href="#_ftn278">[278]</a>�</p><empty-line/><p id="_ftnref279">Sancho y consentit, et Ricote ayant parl� aux autres p�lerins ils gagn�rent tous le bois qui �tait en vue, s��loignant ainsi de la grand�route. L� ils jet�rent leurs bourdons, �t�rent leurs p�lerines, et rest�rent en justaucorps. Ils �taient tous jeunes et de bonne mine, hormis Ricote qui �tait un homme avanc� en �ge. Tous portaient des besaces, et toutes fort bien pourvues, du moins de choses excitantes et qui appellent la soif de deux lieues. Ils s��tendirent par terre, et faisant de l�herbe une nappe, ils y �tal�rent du pain, du sel, des couteaux, des noix, des bribes de fromage, et des os de jambon qui, s�ils se d�fendaient contre les dents, se laissaient du moins sucer. Ils pos�rent aussi sur la table un rago�t noir�tre qu�ils appellent <emphasis>cabial, </emphasis>et qui se fait avec des �ufs de poissons <a type="note" l:href="#_ftn279">[279]</a>, grands provocateurs de visites � la bouteille. Les olives ne manquaient pas non plus, s�ches, � la v�rit�, et sans nul assaisonnement, mais savoureuses et bonnes � occuper les moments perdus.</p><empty-line/><p>Mais ce qui brillait avec le plus d��clat au milieu des somptuosit�s de ce banquet, c��taient six outres de vin, car chacun tira la sienne de son bissac; et le bon Ricote lui-m�me, qui s��tait transform� de Morisque en Allemand, apporta son outre, qui pouvait le disputer aux cinq autres en grosseur. Ils commenc�rent � manger de grand app�tit, mais fort lentement, savourant chaque bouch�e qu�ils prenaient d�une chose et de l�autre avec la pointe du couteau. Bient�t apr�s, ils lev�rent tous ensemble les bras et les outres en l�air; puis, la bouche fix�e au goulot, et les yeux clou�s au ciel, de telle sorte qu�on e�t dit qu�ils y prenaient leur point de mire, et secouant la t�te de c�t� et d�autre, comme pour indiquer le plaisir qu�ils prenaient � cette besogne, ils rest�rent un bon espace de temps � transvaser les entrailles des peaux de bouc dans leur estomac. Sancho regardait tout cela, et ne s�affligeait de rien. Au contraire, pour accomplir le proverbe qu�il connaissait bien: <emphasis>Quand � Rome tu seras, fais ce que tu verras, </emphasis>il demanda l�outre � Ricote, et prit sa vis�e comme les autres, sans y trouver moins de plaisir qu�eux. Quatre fois les outres se laiss�rent caresser; mais la cinqui�me, ce ne fut pas possible, car elles �taient plus plates et plus s�ches que du jonc, chose qui fit faire la moue � la gaiet� qu�ils avaient jusque-l� montr�e. De temps en temps quelqu�un joignait sa main droite avec celle de Sancho, et disait: <emphasis>Espagnoli y Tudesqui, tuto uno bon compagno. </emphasis>Et Sancho r�pondait: <emphasis>Bon compagno, jura Di</emphasis>. Puis il partait d�un �clat de rire qui lui durait une heure, sans rien se rappeler alors de ce qui lui �tait arriv� dans son gouvernement; car, sur le temps o� l�on mange et o� l�on boit, les soucis n��tendent pas d�ordinaire leur juridiction. Finalement, la fin du vin fut le commencement d�un sommeil qui s�empara d�eux tous, et ils tomb�rent endormis sur la table m�me et sur la nappe. Ricote et Sancho restaient seuls �veill�s, parce qu�ils avaient moins bu et mang� davantage. Ils s��cart�rent un peu, s�assirent au pied d�un h�tre, laissant les p�lerins ensevelis dans un doux sommeil; et Ricote, sans faire un faux pas en sa langue morisque, mais au contraire en bon castillan, lui parla de la sorte:</p><empty-line/><p id="_ftnref280">�Tu sais fort bien, � Sancho Panza, mon voisin et ami, quel effroi, quelle terreur jeta parmi nous l��dit que fit publier Sa Majest� contre les gens de ma nation. Moi, du moins, j�eus une telle frayeur, qu�il me parut qu�avant le temps qu�on nous accordait pour sortir d�Espagne, la peine s�ex�cutait d�j� dans toute sa rigueur sur ma personne et sur celle de mes enfants. Je r�solus donc avec prudence, � mon avis, comme celui qui, sachant qu�on doit le cong�dier de la maison o� il demeure, se pourvoit � l�avance d�une autre maison pour s�y transporter; je r�solus, dis-je, de quitter le pays, seul et sans ma famille, et d�aller chercher un endroit o� la conduire ensuite avec commodit�, et sans la pr�cipitation avec laquelle les autres furent oblig�s de partir. En effet, je reconnus sur-le-champ, et tous nos anciens le reconnurent aussi, que ces d�crets n��taient pas de simples menaces, comme le pensaient quelques-uns, mais de v�ritables lois qui seraient ex�cut�es au temps fix�. Ce qui m�obligeait � croire cela vrai, c�est que j��tais instruit des extravagants et coupables desseins que nourrissaient les n�tres, desseins tels, en effet, qu�il me sembla que ce fut une inspiration divine qui poussa Sa Majest� � prendre une si �nergique r�solution. Ce n�est pas que nous fussions tous coupables, car il y avait parmi nous de sinc�res et v�ritables chr�tiens; mais ils �taient si peu nombreux qu�ils ne pouvaient s�opposer � ceux qui ne partageaient pas leur croyance, et c��tait couver le serpent dans son sein que de garder ainsi tant d�ennemis au c�ur de l��tat. Finalement, nous f�mes punis avec juste raison de la peine du bannissement, peine douce et l�g�re aux yeux de quelques personnes, mais aux n�tres la plus terrible qu�on p�t nous infliger. O� que nous soyons, nous pleurons l�Espagne; car enfin nous y sommes n�s, et c�est notre patrie naturelle. Nulle part nous ne trouvons l�accueil que souhaite notre infortune; en Berb�rie, et dans toutes les parties de l�Afrique, o� nous esp�rions �tre re�us, accueillis, trait�s comme des fr�res, c�est l� qu�on nous insulte et qu�on nous maltraite le plus. H�las! nous n�avons connu le bien qu�apr�s l�avoir perdu, et nous avons presque tous un tel d�sir de revoir l�Espagne, que la plupart de ceux en grand nombre qui savent comme moi la langue, reviennent en ce pays, laissant � l�abandon leurs femmes et leurs enfants, tant est grand l�amour qu�ils lui portent! � pr�sent, je reconnais par exp�rience ce qu�on a coutume de dire, que rien n�est doux comme l�amour de la patrie. Je quittai, comme je t�ai dit, notre village; j�entrai en France, et, bien qu�on nous y f�t bon accueil, je voulus tout voir avant de me d�cider. Je passai en Italie, puis en Allemagne, et c�est l� qu�il me parut qu�on pouvait vivre le plus librement. Les habitants n�y regardent pas � beaucoup de d�licatesses; chacun vit comme il lui pla�t, et, dans la plus grande partie de cette contr�e, on jouit de la libert� de conscience. J�arr�tai une maison dans un village pr�s d�Augsbourg, puis je me remis � ces p�lerins, qui ont coutume de venir en grand nombre chaque ann�e visiter les sanctuaires de l�Espagne, qu�ils regardent comme leurs Grandes-Indes, tant ils sont s�rs d�y faire leur profit. Ils la parcourent presque tout enti�re, et il n�y a pas un village d�o� ils ne sortent, comme on dit, repus de boire et de manger, et avec un r�al pour le moins en argent. Au bout du voyage, ils s�en retournent avec une centaine d��cus de reste, qui, chang�s en or, et cach�s, soit dans le creux de leurs bourdons, soit dans les pi�ces de leurs p�lerines, soit de toute autre mani�re, sortent du royaume et passent � leurs pays, malgr� les gardiens des ports et des passages o� ils sont visit�s <a type="note" l:href="#_ftn280">[280]</a>. Maintenant, Sancho, mon intention est d�aller retirer le tr�sor que j�ai laiss� enfoui dans la terre, ce que je pourrai faire sans danger, puisqu�il est hors du village, et d��crire � ma fille et � ma femme, ou bien d�aller les rejoindre de Valence � Alger, o� je sais qu�elles sont; puis, de trouver moyen de les ramener � quelque port de France, pour les conduire de l� en Allemagne, o� nous attendrons ce que Dieu veut faire de nous; car enfin, Sancho, j�ai la certitude que Ricota, ma fille, et Francisca Ricota, ma femme, sont chr�tiennes catholiques. Bien que je ne le sois pas autant, je suis cependant plus chr�tien que More, et je prie Dieu chaque jour pour qu�il m�ouvre les yeux de l�intelligence et me fasse conna�tre comment je dois le servir. Ce qui m��tonne et ce que je ne comprends pas, c�est que ma femme et ma fille aient �t� plut�t en Berb�rie qu�en France, o� elles auraient pu vivre en chr�tiennes.</p><empty-line/><p>���coute, ami Ricote, r�pondit Sancho, elles n�en eurent sans doute pas le choix, car c�est Juan Tiopeyo, le fr�re de ta femme, qui les a emmen�es; et, comme c�est un More fieff�, il a gagn� le meilleur g�te. Il faut encore que je te dise autre chose; c�est que je crois que tu vas en vain chercher ce que tu as mis dans la terre, car nous avons eu connaissance qu�on avait enlev� � ton beau-fr�re et � ta femme bien des perles et bien de l�argent en or qu�ils emportaient pour la visite.</p><empty-line/><p>��Cela peut �tre, r�p�ta Ricote; mais je sais bien, Sancho, qu�on n�a pas touch� � ma cachette, car je n�ai d�couvert � personne o� elle �tait, crainte de quelque malheur. Ainsi donc, Sancho, si tu veux venir avec moi et m�aider � retirer et � cacher mon tr�sor, je te donnerai deux cents �cus, avec lesquels tu pourras subvenir � tes besoins, car tu sais que je n�ignore pas que tu en as de plus d�un genre.</p><empty-line/><p>��Je le ferais volontiers, r�pondit Sancho, mais je ne suis nullement avaricieux; autrement, je n�aurais pas, ce matin m�me, laiss� �chapper de mes mains une place o� j�aurais pu garnir d�or les murailles de ma maison, et manger avant six mois dans des plats d�argent. Pour cette raison, et parce qu�il semble que je ferais une trahison contre mon roi en favorisant ses ennemis, je n�irais pas avec toi, quand m�me, au lieu de me promettre deux cents �cus, tu m�en donnerais quatre cents ici, argent comptant.</p><empty-line/><p>��Et quelle est cette place que tu as laiss�e, Sancho? demanda Ricote.</p><empty-line/><p>��J�ai laiss� la place de gouverneur d�une �le, r�pondit Sancho, et telle, qu�en bonne foi de Dieu on n�en trouverait pas une autre comme celle-l� � trois lieues � la ronde.</p><empty-line/><p>��Mais o� est cette �le? demanda Ricote.</p><empty-line/><p>��O�? r�pliqua Sancho; � deux lieues d�ici; elle s�appelle l��le Barataria.</p><empty-line/><p>��Tais-toi, Sancho, reprit Ricote; les �les sont l�-bas dans la mer, et il n�y a point d��les en terre ferme.</p><empty-line/><p>��Comment non? repartit Sancho; je te dis, ami Ricote, que j�en suis parti ce matin, et qu�hier j�y gouvernais tout � mon aise comme un sagittaire. Mais cependant je l�ai laiss�e, parce que j�ai trouv� que c��tait un office p�rilleux que celui de gouverneur.</p><empty-line/><p>��Et qu�as-tu gagn� dans ce gouvernement? demanda Ricote.</p><empty-line/><p>��J�ai gagn�, r�pondit Sancho, d�avoir connu que je n��tais pas bon pour gouverner, si ce n�est une bergerie, et que les richesses qu�on gagne dans ces gouvernements se gagnent aux d�pens du repos, du sommeil, et m�me de la subsistance; car, dans les �les, les gouverneurs doivent manger peu, surtout s�ils ont des m�decins charg�s de veiller � leur sant�.</p><empty-line/><p>��Je ne te comprends pas, Sancho, dit Ricote, mais il me semble que tout ce que tu dis est pure extravagance. Qui diable t�aurait donn� des �les � gouverner? Est-ce qu�il n�y a pas dans le monde des hommes plus habiles que toi pour en faire des gouverneurs? Tais-toi, Sancho, et reprends ton bon sens, et vois si tu veux venir avec moi, comme je te l�ai dit, pour m�aider � emporter le tr�sor que j�ai enfoui, et qui est si gros, en v�rit�, qu�on peut bien l�appeler un tr�sor. Je te donnerai, je te le r�p�te, de quoi vivre le reste de tes jours.</p><empty-line/><p>��Je t�ai d�j� dit, Ricote, que je ne veux pas, r�pliqua Sancho; contente-toi de ce que je ne te d�couvre point, continue ton chemin, � la garde de Dieu, et laisse-moi suivre le mien, car je sais le proverbe: �Ce qui est bien acquis se perd, et ce qui est mal acquis se perd et son ma�tre aussi.�</p><empty-line/><p>��Je ne veux pas insister, Sancho, reprit Ricote; mais, dis-moi, �tais-tu au pays quand ma femme, ma fille et mon beau-fr�re l�ont quitt�?</p><empty-line/><p id="_ftnref281">��Oui, j�y �tais, r�pondit Sancho, et je puis te dire qu�� son d�part ta fille �tait si belle, que tous les gens du village sont sortis pour la voir passer, et tous disaient que c��tait la plus belle cr�ature du monde. Elle s�en allait pleurant et embrassant ses amies, ses connaissances, tous ceux qui venaient la voir, et les priait de la recommander � Dieu et � Notre-Dame, sa sainte m�re. Et c��tait d�une fa�on si touchante qu�elle m�en a fait pleurer, moi qui ne suis gu�re pleureur d�habitude. Par ma foi, bien des gens eurent le d�sir de la cacher, ou d�aller l�enlever sur la grand�route; mais la crainte de d�sob�ir � l��dit du roi les retint. Celui qui se montra le plus passionn�, ce fut don P�dro Gr�gorio <a type="note" l:href="#_ftn281">[281]</a>, ce jeune h�ritier de majorat, si riche, que tu connais bien, et qui en �tait, dit-on, tr�s amoureux. Le fait est que, depuis qu�elle est partie, on ne l�a plus revu dans le pays, et nous pensons qu�il s�est mis � sa poursuite pour l�enlever. Mais jusqu�� pr�sent, on n�a pas su la moindre chose.</p><empty-line/><p>��J�avais toujours eu le soup�on, dit Ricote, que ce gentilhomme aimait ma fille; mais, plein de confiance en la vertu de ma Ricota, je ne m��tais jamais embarrass� qu�il en f�t �pris; car tu auras ou� dire, Sancho, que bien rarement les femmes morisques se sont m�l�es par amour avec les vieux chr�tiens; et ma fille, qui, � ce que je crois, mettait plus de z�le � �tre chr�tienne qu�amoureuse, ne se sera pas beaucoup souci�e des poursuites de ce gentilhomme � majorat.</p><empty-line/><p>��Dieu le veuille, r�pliqua Sancho, car cela n�irait ni � l�un ni � l�autre. Mais laisse-moi partir, Ricote, mon ami; je veux rejoindre ce soir mon ma�tre don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Que Dieu t�accompagne, fr�re Sancho; voici que d�j� mes compagnons se frottent les yeux, et il est temps de poursuivre notre chemin.�</p><empty-line/><p>Aussit�t ils s�embrass�rent tous deux tendrement; Sancho monta sur son �ne, Ricote empoigna son bourdon, et ils se s�par�rent.</p></section><section><title><p id="_Toc106455383">Chapitre LV</p></title><p><emphasis>Des choses qui arriv�rent en chemin � Sancho et d�autres qui feront plaisir � voir</emphasis></p><empty-line/><p>Le retard qu�avait mis au voyage de Sancho son long entretien avec Ricote ne lui laissa pas le temps d�arriver ce jour-l� au ch�teau du duc, bien qu�il s�en approch�t � une demi-lieue, o� la nuit le surprit, close et un peu obscure. Mais, comme on �tait au printemps, il ne s�en mit pas beaucoup en peine. Seulement, il s��carta de la route dans l�intention de se faire un g�te pour attendre le matin. Mais sa mauvaise �toile voulut qu�en cherchant une place o� passer la nuit, ils tomb�rent, lui et le grison, dans un sombre et profond souterrain qui se trouvait au milieu d�anciens �difices ruin�s. Quand il sentit la terre lui manquer, il se recommanda � Dieu du fond de son c�ur, pensant qu�il ne s�arr�terait plus que dans la profondeur des ab�mes. Pourtant il n�en fut pas ainsi; car, � trois toises environ, le grison toucha terre, et Sancho se trouva dessus sans avoir �prouv� le moindre mal. Il se t�ta tout le corps et retint son haleine pour voir s�il �tait sain et sauf, ou perc� � jour en quelque endroit. Quand il se vit bien portant, entier et de sant� tout � fait catholique, il ne pouvait se lasser de rendre gr�ce � Dieu Notre-Seigneur de la faveur qu�il lui avait faite, car il pensait fermement s��tre mis en mille pi�ces. Il t�ta �galement avec les mains les murailles du souterrain, pour voir s�il serait possible d�en sortir sans l�aide de personne; mais il les trouva partout unies, escarp�es, et sans aucune prise ni point d�appui pour y grimper. Cette d�couverte d�sola Sancho, surtout quand il entendit le grison se plaindre douloureusement; et certes, le pauvre animal ne se lamentait pas ainsi par mauvaise habitude, car vraiment sa chute ne l�avait pas fort bien arrang�.</p><empty-line/><p>�H�las! s��cria alors Sancho Panza, combien d��v�nements impr�vus arrivent � ceux qui vivent dans ce mis�rable monde! Qui aurait dit que celui qui se vit hier intronis� gouverneur d�une �le, commandant � ses serviteurs et � ses vassaux, se verrait aujourd�hui enseveli vivant dans un souterrain, sans avoir personne pour le d�livrer, sans avoir ni serviteur ni vassal qui vienne � son secours? Il faudra donc mourir ici de faim, mon �ne et moi, si nous ne mourons avant, lui de ses meurtrissures, et moi de mon chagrin! Du moins, je ne serai pas si heureux que le fut mon seigneur don Quichotte, quand il descendit dans la caverne de cet enchant� de Mont�sinos, o� il trouva quelqu�un pour le r�galer mieux qu�en sa maison, si bien qu�on aurait dit qu�il �tait all� � nappe mise et � lit dress�. L� il vit des visions belles et ravissantes; et je ne verrai ici, � ce que je crois, que des crapauds et des couleuvres. Malheureux que je suis! O� ont abouti mes folies et mes caprices! On tirera mes os d�ici quand le ciel permettra qu�on les d�couvre, secs, blancs et ratiss�s, et avec eux ceux de mon bon grison, d�o� l�on reconna�tra peut-�tre qui nous sommes, au moins les gens qui eurent connaissance que jamais Sancho Panza ne s��loigna de son �ne, ni son �ne de Sancho Panza. Malheur � nous, je le r�p�te, puisque notre mauvais sort n�a pas voulu que nous mourussions dans notre patrie et parmi les n�tres, o�, � d�faut d�un rem�de � notre disgr�ce, nous n�aurions pas manqu� d��mes charitables pour la d�plorer, et pour nous fermer les yeux � notre derni�re heure! � mon compagnon, mon ami, que j�ai mal pay� tes bons services! Pardonne-moi, et prie la Fortune, de la meilleure fa�on que tu pourras trouver, qu�elle nous tire de ce mauvais pas o� nous sommes tomb�s tous deux. Je te promets, en ce cas, de te mettre une couronne de laurier sur la t�te, pour que tu aies l�air d�un po�te laur�at, et de te donner en outre double ration.�</p><empty-line/><p>De cette mani�re se lamentait Sancho Panza, et son �ne l��coutait sans lui r�pondre un mot, tant grande �tait l�angoisse que le pauvre animal endurait, finalement, apr�s une nuit pass�e en plaintes am�res et en lamentations, le jour parut, et, aux premi�res clart�s de l�aurore, Sancho vit qu�il �tait absolument impossible de sortir, sans �tre aid�, de cette esp�ce de puits. Il commen�a donc � se lamenter de nouveau, et � jeter de grands cris pour voir si quelqu�un l�entendrait. Mais tous ces cris �taient jet�s dans le d�sert; car, en tous les environs, il n�y avait personne qui p�t l�entendre. Alors il se tint d�cid�ment pour mort. L��ne �tait rest� la bouche en l�air; Sancho Panza fit tant qu�il le remit sur pied, bien que la b�te p�t � peine s�y tenir; puis tirant du bissac, qui avait couru la m�me chance et fait la m�me chute, un morceau de pain, il le donna au grison, qui le trouva de son go�t, et Sancho lui dit, comme s�il e�t pu l�entendre:</p><empty-line/><p>�Quand on a du pain, les maux se sentent moins.�</p><empty-line/><p>En ce moment il d�couvrit, � l�un des c�t�s du souterrain, une ouverture dans laquelle une personne pouvait passer en se baissant et en pliant les reins. Sancho Panza y accourut, et se mettant � quatre pattes, il p�n�tra dans le trou, qui s��largissait beaucoup de l�autre c�t�; ce qu�il put voir ais�ment, car un rayon de soleil qui entrait par ce qu�on pouvait appeler le toit en d�couvrait tout l�int�rieur. Il aper�ut aussi que cette ouverture, en s��tendant et s��largissant, allait aboutir � une cavit� spacieuse. � cette vue, il revint sur ses pas ou �tait rest� l��ne et se mit, avec l�aide d�une pierre, � creuser la terre du trou, de fa�on qu�en peu de temps il ouvrit une br�che par o� le grison p�t ais�ment entrer. Il le fit passer en effet, et, le prenant par le licou, il commen�a � cheminer le long de cette grotte, pour voir s�il ne trouverait pas quelque issue d�un autre c�t�. Tant�t il marchait � t�tons, tant�t avec un petit jour, mais jamais sans une grande frayeur.</p><empty-line/><p id="_ftnref282">�Dieu tout-puissant, disait-il en lui-m�me, ceci, qui est pour moi une m�saventure, serait une bonne aventure pour mon ma�tre don Quichotte. C�est lui qui prendrait ces profondeurs et ces cavernes pour des jardins fleuris, pour les palais de Galiana <a type="note" l:href="#_ftn282">[282]</a>; et il s�attendrait � trouver, au bout de cette sombre trou�e, une prairie �maill�e de fleurs. Mais moi, malheureux, priv� de conseil et d�nu� de courage, je pense � chaque pas qu�un autre souterrain va tout � coup s�ouvrir sous mes pieds, plus profond que celui-ci, et qui ach�vera de m�engloutir. Sois le bienvenu, mal, si tu viens seul.�</p><empty-line/><p>De cette fa�on et dans ces tristes pens�es, il lui sembla qu�il avait chemin� un peu plus d�une demi-lieue; au bout de ce trajet, il d�couvrit une clart� confuse qui semblait �tre celle du jour p�n�trant par quelque ouverture; ce qui annon�ait une issue � ce chemin, pour lui, de l�autre vie.</p><empty-line/><p>Mais Cid Hamet Ben-Eng�li le laisse l� et retourne � don Quichotte, lequel attendait, dans la joie de son �me, le jour fix� pour la bataille qu�il devait livrer au s�ducteur de la fille de do�a Rodriguez, � laquelle il pensait bien redresser le tort et venger le grief qu�on lui avait fait si m�chamment. Or, il arriva qu��tant sorti un beau matin � cheval pour se pr�parer et s�essayer � ce qu�il devait faire dans la rencontre du lendemain, Rossinante, en faisant � toute bride une attaque simul�e, vint mettre les pieds si pr�s d�un trou profond, que, si son ma�tre ne l�e�t arr�t� sur les jarrets, il ne pouvait manquer d�y choir. Enfin, don Quichotte le retint, et, s�approchant un peu plus pr�s, il consid�ra, sans mettre pied � terre, cette large ouverture. Mais, tandis qu�il l�examinait, il entendit de grands cris au dedans, et, pr�tant une extr�me attention, il put distinguer que celui qui jetait ces cris parlait de la sorte:</p><empty-line/><p>�Hola! l�-haut! y a-t-il quelque chr�tien qui m��coute, quelque chevalier charitable qui prenne piti� d�un malheureux gouverneur qui n�a pas su se gouverner?�</p><empty-line/><p>Don Quichotte crut reconna�tre la voix de Sancho Panza. Surpris, �pouvant�, il �leva la sienne autant qu�il put, et cria de toute sa force:</p><empty-line/><p>�Qui est l� en bas? qui se plaint ainsi?</p><empty-line/><p>��Qui peut �tre ici, et qui peut s�y plaindre, r�pondit-on, si ce n�est le d�plorable Sancho Panza, gouverneur pour ses p�ch�s et par sa mauvaise chance de l��le Barataria, ci-devant �cuyer du fameux don Quichotte de la Manche?�</p><empty-line/><p>Quand don Quichotte entendit cela, il sentit redoubler sa surprise et son �pouvante, car il lui vint � l�esprit que Sancho devait �tre mort, et que son �me faisait l� son purgatoire. Plein de cette pens�e, il s��cria:</p><empty-line/><p>�Je te conjure et t�adjure aussi, comme chr�tien catholique, de me dire qui tu es; si tu es une �me en peine, dis-moi ce que tu veux que je fasse pour toi; puisque ma profession est de favoriser et de secourir les n�cessiteux de ce monde, je l��tendrai jusqu�� secourir et favoriser les n�cessiteux de l�autre monde, qui ne peuvent se donner eux-m�mes assistance.</p><empty-line/><p>��De cette mani�re, r�pondit-on, vous qui me parlez, vous devez �tre mon seigneur don Quichotte de la Manche; et m�me, au timbre de la voix, je reconnais que c�est lui sans aucun doute.</p><empty-line/><p>��Oui, je suis don Quichotte, r�pliqua le chevalier, celui qui a fait v�u d�assister et de secourir en leurs n�cessit�s les vivants et les morts. Pour cela, dis-moi qui tu es, car tu me tiens dans la stupeur. Si tu es mon �cuyer Sancho Panza, si tu as cess� de vivre, pourvu que le diable ne t�ait pas emport�, et que, par la mis�ricorde de Dieu, tu sois en purgatoire, notre sainte m�re l��glise catholique et romaine a des pri�res suffisantes pour te tirer des peines que tu endures, et je lui en demanderai pour ma part autant que ma fortune me le permettra. Ach�ve donc de t�expliquer, et dis-moi qui tu es.</p><empty-line/><p>��Je jure Dieu, r�pondit-on, et par la naissance de qui Votre Gr�ce voudra d�signer, je jure, seigneur don Quichotte de la Manche, que je suis votre �cuyer Sancho Panza, et que je ne suis jamais mort en tous les jours de ma vie. Mais, ayant abandonn� mon gouvernement pour des choses et des causes qui ne peuvent se raconter en si peu de paroles, je suis tomb� dans ce souterrain, o� je gis encore, et le grison avec moi, qui ne me laissera pas mentir, � telles enseignes qu�il est encore � mes c�t�s.�</p><empty-line/><p>Ce qu�il y a de bon, c�est qu�on e�t dit que l��ne entendait ce que disait Sancho, car il se mit sur-le-champ � braire, si fort que toute la caverne en retentit.</p><empty-line/><p>�Fameux t�moignage! s��cria don Quichotte; je reconnais le braiment comme si j�en �tais le p�re, et ta voix aussi, mon bon Sancho. Attends-moi, je vais courir au ch�teau du duc, qui est ici pr�s, et j�en ram�nerai du monde pour te tirer de cette caverne, o� tes p�ch�s sans doute t�auront fait choir.</p><empty-line/><p>��Courez vite, seigneur, repartit Sancho, et revenez vite, au nom d�un seul Dieu; je ne puis plus supporter d��tre enterr� ici tout vif, et je me sens mourir de peur.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte le laissa, et courut au ch�teau raconter � ses h�tes l�aventure de Sancho Panza. Le duc et la duchesse s�en �tonn�rent, bien qu�ils comprissent qu�il devait �tre tomb� dans une des ouvertures de ce souterrain qui existait de temps imm�morial. Mais ce qu�ils ne pouvaient concevoir, c�est que Sancho e�t laiss� l� son gouvernement sans qu�ils eussent re�u l�avis de son retour. Finalement, on porta des cordes et des poulies; puis � force de bras et d�efforts, on ramena le grison et Sancho de ces t�n�bres � la lumi�re du soleil. Un �tudiant vit la chose et dit:</p><empty-line/><p>�Voil� comment devraient sortir de leurs gouvernements tous les mauvais gouverneurs, comme sort ce p�cheur du profond de l�ab�me, p�le, d�color�, mort de faim et sans une obole en poche, � ce que je crois.�</p><empty-line/><p>Sancho l�entendit.</p><empty-line/><p>�Il y a, dit-il, mon fr�re le m�disant, huit � dix jours que je pris le gouvernement de l��le qu�on m�avait donn�e, et, pendant ce temps, je n�ai pas �t� rassasi� de pain seulement une heure. Dans ces huit jours, les m�decins m�ont pers�cut� et les ennemis m�ont rompu les os; je n�ai eu le temps, ni de prendre des droits indus ni de toucher des redevances; et, puisqu�il en est ainsi, je ne m�ritais pas, j�imagine, d�en sortir de cette mani�re. Mais l�homme propose et Dieu dispose; et Dieu, qui sait le mieux, sait ce qui convient bien � chacun; tel le temps, telle la conduite, et que personne ne dise: Fontaine, je ne boirai pas de ton eau; car o� l�on croit qu�il y a du lard, il n�y a pas m�me de crochet pour le pendre. Dieu me comprend, et cela me suffit, et je n�en dis pas plus, quoique je le puisse.</p><empty-line/><p>��Ne te f�che pas, Sancho, reprit don Quichotte, et ne te mets pas en peine de ce que tu entends dire, car tu n�aurais jamais fini. Reviens avec la conscience en repos, et laisse parler les gens. Vouloir attacher les mauvaises langues, c�est vouloir mettre des portes � l�espace; si le gouverneur sort riche de son gouvernement, on dit de lui que c�est un voleur; et s�il en sort pauvre, que c�est un niais et un imb�cile.</p><empty-line/><p>��De bon compte, r�pondit Sancho, on me tiendra cette fois plut�t pour un sot que pour un voleur.�</p><empty-line/><p>Pendant cet entretien, ils arriv�rent, entour�s de petits gar�ons et d�une foule de gens, au ch�teau, o� le duc et la duchesse attendaient sur une galerie le retour de don Quichotte et de Sancho. Celui-ci ne voulut point monter rendre visite au duc avant d�avoir bien arrang� son �ne � l��curie, disant que la pauvre b�te avait pass� une tr�s-mauvaise nuit � l�auberge. Ensuite il monta, parut en pr�sence de ses seigneurs, et se mettant � deux genoux devant eux, il leur dit:</p><empty-line/><p id="_ftnref283">�Moi, seigneurs, parce qu�ainsi Votre Grandeur l�a voulu, et sans aucun m�rite de ma part, je suis all� gouverner votre �le Barataria, o� nu je suis entr�, et nu je me trouve, je ne perds ni ne gagne. Si j�ai gouvern� bien ou mal, il y avait des t�moins qui diront ce qui leur plaira. J�ai �clairci des questions douteuses, j�ai jug� des proc�s, et toujours mort de faim, parce qu�ainsi l�exigeait le docteur P�dro R�cio, natif de Tirt�afu�ra, m�decin insulaire et gouvernemental. Des ennemis nous attaqu�rent nuitamment et nous mirent en grand p�ril; mais ceux de l��le dirent qu�ils furent d�livr�s et qu�ils remport�rent la victoire par la valeur de mon bras. Que Dieu leur donne aussi bonne chance en ce monde et dans l�autre qu�ils disent la v�rit�! Enfin, pendant ce temps, j�ai pes� les charges qu�entra�ne apr�s soi le devoir de gouverner, et j�ai trouv� pour mon compte que mes �paules n�y pouvaient pas suffire, que ce n��tait ni un poids pour mes reins, ni des fl�ches pour mon carquois. Aussi, avant que le gouvernement me jet�t par terre, j�ai voulu jeter par terre le gouvernement. Hier matin, j�ai laiss� l��le comme je l�avais trouv�e, avec les m�mes rues, les m�mes maisons et les m�mes toits qu�elle avait quand j�y entrai. Je n�ai rien emprunt� � personne et n�ai pris part � aucun b�n�fice; et, bien que je pensasse � faire quelques ordonnances fort profitables, je n�en ai fait aucune, crainte qu�elles ne fussent pas ex�cut�es, car les faire ainsi ou ne pas les faire, c�est absolument la m�me chose. <a type="note" l:href="#_ftn283">[283]</a> Je quittai l��le, comme je l�ai dit, sans autre cort�ge que celui de mon �ne. Je tombai dans un souterrain, je le parcourus tout du long, jusqu�� ce que, ce matin, la lumi�re du soleil m�en fit voir l�issue, mais non fort ais�e; car, si le ciel ne m�e�t envoy� mon seigneur don Quichotte, je restais l� jusqu�� la fin du monde. Ainsi donc, monseigneur le duc et madame la duchesse, voici votre gouverneur Sancho Panza qui est parvenu, en dix jours seulement qu�il a eu le gouvernement dans les mains, � reconna�tre qu�il ne tient pas le moins du monde � �tre gouverneur, non d�une �le, mais de l�univers entier. Cela convenu, je baise les pieds � Vos Gr�ces, et, imitant le jeu des petits gar�ons o� ils disent: <emphasis>Saute de l� et mets-toi ici, </emphasis>je saute du gouvernement et passe au service de mon seigneur don Quichotte; car enfin avec lui, bien que je mange quelquefois le pain en sursaut, je m�en rassasie du moins; et quant � moi, pourvu que je m�emplisse, il m�est �gal que ce soit de haricots ou de perdrix.�</p><empty-line/><p>Sancho finit l� sa longue harangue, pendant laquelle don Quichotte tremblait qu�il ne d�t mille sottises; et, quand il le vit finir sans en avoir dit davantage, il rendit en son c�ur mille gr�ces au ciel. Le duc embrassa cordialement Sancho et lui dit:</p><empty-line/><p>�Je regrette au fond de l��me que vous ayez si vite abandonn� le gouvernement; mais je ferai en sorte de vous donner dans mes �tats un autre office de moindre charge et de plus de profit.�</p><empty-line/><p>La duchesse aussi l�embrassa, puis donna l�ordre qu�on lui f�t bonne table et bon lit, car il paraissait vraiment moulu et disloqu�.</p></section><section><title><p id="_Toc106455384">Chapitre LVI</p></title><p><emphasis>De la bataille inou�e et formidable que livra don Quichotte au laquais Tosilos en d�fense de la fille de dame Rodriguez</emphasis></p><empty-line/><p>Le duc et la duchesse n�eurent point � se repentir des tours jou�s � Sancho Panza, dans le gouvernement pour rire qu�ils lui avaient donn�, d�autant plus que, ce jour m�me, leur majordome revint, et leur conta de point en point presque toutes les paroles et toutes les actions que Sancho avait dites ou faites en ce peu de jours. Finalement, il leur d�peignit l�assaut de l��le, la peur de Sancho, et son d�part pr�cipit�, ce qui les divertit �trangement.</p><empty-line/><p id="_ftnref284">Apr�s cela, l�histoire raconte que le jour fix� pour la bataille arriva. Le duc avait, � plusieurs reprises, instruit son laquais Tosilos de la mani�re dont il devait s�y prendre avec don Quichotte pour le vaincre, sans le tuer ni le blesser. Il r�gla qu�on �terait le fer des lances, en disant � don Quichotte que la charit� chr�tienne, qu�il se piquait d�exercer, ne permettait pas que le combat se f�t au p�ril de la vie, et que les combattants devaient se contenter de ce qu�il leur donnait le champ libre sur ses terres, malgr� le d�cret du saint concile, qui prohibe ces sortes de duel <a type="note" l:href="#_ftn284">[284]</a>, sans qu�ils voulussent encore vider leur querelle � outrance. Don Quichotte r�pondit que Son Excellence n�avait qu�� r�gler les choses comme il lui plairait, et qu�il s�y conformerait, en tout point, avec ob�issance.</p><empty-line/><p>Le duc avait fait dresser devant la plate-forme du ch�teau un �chafaud spacieux o� devaient se tenir les juges du camp et les demanderesses, m�re et fille. Quand le terrible jour arriva, une multitude infinie accourut de tous les villages et hameaux circonvoisins pour voir le spectacle nouveau de cette bataille; car jamais dans le pays on n�en avait vu ni ou� raconter une autre semblable, pas plus ceux qui vivaient que ceux qui �taient morts.</p><empty-line/><p>Le premier qui entra dans l�estacade du champ clos fut le ma�tre des c�r�monies, qui parcourut et examina toute la lice, afin qu�il n�y e�t aucune supercherie, aucun obstacle cach�, o� l�on p�t tr�bucher et tomber. Ensuite parurent la du�gne et sa fille; elles s�assirent sur leurs si�ges, couvertes par leurs voiles jusqu�aux yeux, et m�me jusqu�� la gorge, et t�moignant une grande componction. Don Quichotte �tait d�j� pr�sent au champ clos. Bient�t apr�s on vit arriver par un des c�t�s de la plate-forme, accompagn� de plusieurs trompettes et mont� sur un puissant cheval qui faisait trembler la terre, le grand laquais Tosilos, la visi�re ferm�e, le corps droit et roide, couvert d�armes �paisses et luisantes. Le cheval �tait du pays de Frise; il avait le poitrail large, et la robe d�un beau gris pommel�. Le vaillant champion �tait bien avis� par le duc, son seigneur, de la mani�re dont il devait se conduire avec le valeureux don Quichotte de la Manche. Il lui �tait enjoint, par-dessus tout, de ne pas le tuer, mais, au contraire, d��viter le premier choc, pour soustraire le chevalier au danger d�une mort certaine, s�il le rencontrait en plein. Tosilos fit le tour de la place; et, quand il arriva o� se trouvaient les du�gnes, il se mit � consid�rer quelque temps celle qui le demandait pour �poux.</p><empty-line/><p>Le mar�chal du camp appela don Quichotte, qui s��tait d�j� pr�sent� dans la lice; et, en pr�sence de Tosilos, il vint demander aux du�gnes si elles consentaient � ce que don Quichotte pr�t leur cause en main. Elles r�pondirent que oui, et que tout ce qu�il ferait en cette occasion, elles le tiendraient pour bon, valable et d�ment fait. En ce moment le duc et la duchesse s��taient assis dans une galerie qui donnait au-dessus du champ clos, dont les palissades �taient couronn�es par une infinit� de gens qui s��taient empress�s de venir voir, pour la premi�re fois, cette sanglante rencontre. La condition du combat fut que, si don Quichotte �tait vainqueur, son adversaire devait �pouser la fille de do�a Rodriguez; mais que, s�il �tait vaincu, l�autre demeurait quitte et libre de la parole qu�on lui r�clamait, sans �tre tenu � nulle autre satisfaction.</p><empty-line/><p>Le ma�tre des c�r�monies partagea aux combattants le sol et le soleil, et les pla�a chacun dans le poste qu�ils devaient occuper. Les tambours battirent, l�air retentit du bruit des trompettes, la terre tremblait sous les pieds des chevaux; et, dans cette foule curieuse qui attendait la bonne ou la mauvaise issue du combat, les c�urs �taient agit�s de crainte et d�esp�rance. Finalement, don Quichotte, en se recommandant du fond de l��me � Dieu Notre-Seigneur et � sa dame Dulcin�e du Toboso, attendait qu�on lui donn�t le signal de l�attaque. Mais notre laquais avait bien d�autres id�es en t�te, et ne pensait qu�� ce que je vais dire tout � l�heure. Il para�t que, lorsqu�il s��tait mis � regarder son ennemie, elle lui sembla la plus belle personne qu�il e�t vue de sa vie enti�re, et l�enfant aveugle, qu�on a coutume d�appeler Amour par ces rues, ne voulut pas perdre l�occasion qui s�offrait de triompher d�une �me d�antichambre, et de l�inscrire sur la liste de ses troph�es. Il s�approcha sournoisement, sans que personne le v�t, et enfon�a dans le flanc gauche du pauvre laquais une fl�che de deux aunes, qui lui traversa le c�ur de part en part; et vraiment il put faire son coup bien en s�ret�, car l�Amour est invisible; il entre et sort comme il lui convient, sans que personne lui demande compte de ses actions. Je dis donc que, lorsqu�on donna le signal de l�attaque, notre laquais �tait transport�, hors de lui, en pensant aux attraits de celle qu�il avait faite ma�tresse de sa libert�; aussi ne put-il entendre le son de la trompette, comme le fit don Quichotte, qui n�en eut pas plut�t entendu le premier appel, qu�il l�cha la bride, et s��lan�a contre son ennemi de toute la vitesse que lui permettaient les jarrets de Rossinante. Quand son �cuyer Sancho le vit partir, il s��cria de toute sa voix:</p><empty-line/><p>�Dieu te conduise, cr�me et fleur des chevaliers errants! Dieu te donne la victoire, puisque la justice est de ton c�t�!�</p><empty-line/><p>Bien que Tosilos v�t don Quichotte fondre sur lui, il ne bougea pas d�un pas de sa place; au contraire, appelant � grands cris le mar�chal du camp, qui vint aussit�t voir ce qu�il voulait, il lui dit:</p><empty-line/><p>�Seigneur, cette bataille ne se fait-elle point pour que j��pouse ou n��pouse pas cette dame?</p><empty-line/><p>��Pr�cis�ment, lui fut-il r�pondu.</p><empty-line/><p>��Eh bien! reprit le laquais, je crains les remords de ma conscience, et je la chargerais gravement si je donnais suite � ce combat. Je d�clare donc que je me tiens pour vaincu, et que je suis pr�t � �pouser cette dame sur-le-champ.�</p><empty-line/><p>Le mar�chal du camp fut �trangement surpris des propos de Tosilos; et, comme il �tait dans le secret de la machination de cette aventure, il ne put trouver un mot � lui r�pondre. Pour don Quichotte, il s��tait arr�t� au milieu de la carri�re, voyant que son ennemi ne venait pas � sa rencontre. Le duc ne savait � quel propos la bataille �tait suspendue; mais le mar�chal du camp vint lui rapporter ce qu�avait dit Tosilos, ce qui le jeta dans une surprise et une col�re extr�mes.</p><empty-line/><p>Pendant que cela se passait, Tosilos s�approcha de l�estrade o� �tait do�a Rodriguez, et lui dit � haute voix:</p><empty-line/><p>�Je suis pr�t, madame, � �pouser votre fille, et ne veux pas obtenir par des proc�s et des querelles ce que je puis obtenir en paix et sans danger de mort.�</p><empty-line/><p>Le valeureux don Quichotte entendit ces paroles, et dit � son tour:</p><empty-line/><p>�S�il en est ainsi, je suis libre et d�gag� de ma promesse. Qu�ils se marient, � la bonne heure; et, puisque Dieu la lui donne, que saint Pierre la lui b�nisse.�</p><empty-line/><p>Le duc cependant �tait descendu sur la plate-forme du ch�teau, et, s�approchant de Tosilos, il lui dit:</p><empty-line/><p>�Est-il vrai, chevalier, que vous vous teniez pour vaincu, et que, pouss� par les remords de votre conscience, vous vouliez �pouser cette jeune fille?</p><empty-line/><p>��Oui, seigneur, r�pondit Tosilos.</p><empty-line/><p>��Il fait fort bien, reprit en ce moment Sancho, car ce que tu dois donner au rat, donne-le au chat, et de peine il te sortira.�</p><empty-line/><p>Tosilos s��tait mis � d�lacer les courroies de son casque � visi�re, et priait qu�on l�aid�t bien vite � l��ter, disant que le souffle lui manquait, et qu�il ne pouvait rester plus longtemps enferm� dans cette �troite prison; on lui �ta sa coiffure au plus vite, et son visage de laquais parut au grand jour. Quand do�a Rodriguez et sa fille l�aper�urent, elles jet�rent des cris per�ants.</p><empty-line/><p>�C�est une tromperie, disaient-elles, une tromperie inf�me. On a mis Tosilos, le laquais du duc mon seigneur, en place de mon v�n�rable �poux. Au nom de Dieu et du roi, justice d�une telle malice, pour ne pas dire d�une telle friponnerie!</p><empty-line/><p>��Ne vous affligez pas, mesdames, s��cria don Quichotte; il n�y a ni malice ni friponnerie; ou, s�il y en a, ce n�est pas le duc qui en est cause, mais bien les m�chants enchanteurs qui me pers�cutent, lesquels, jaloux de la gloire que j�allais acqu�rir dans ce triomphe, ont converti le visage de votre �poux en celui de l�homme que vous dites �tre laquais du duc. Prenez mon conseil, et, malgr� la malice de mes ennemis, mariez-vous avec lui; car, sans aucun doute, c�est celui-l� m�me que vous d�sirez obtenir pour �poux.�</p><empty-line/><p>Le duc, qui entendit ces paroles, fut sur le point de laisser dissiper sa col�re en �clats de rire.</p><empty-line/><p>�Les choses qui arrivent au seigneur don Quichotte, dit-il, sont tellement extraordinaires, que je suis pr�t � croire que ce mien laquais n�est pas mon laquais. Mais usons d�adresse et essayons d�un stratag�me; nous n�avons qu�� retarder le mariage de quinze jours, si l�on veut, et garder jusque-l� sous clef ce personnage qui nous tient en suspens. Peut-�tre que, pendant cette quinzaine, il reprendra sa premi�re figure, et que la rancune que portent les enchanteurs au seigneur don Quichotte ne durera pas si longtemps, surtout lorsqu�il leur importe si peu d�user de ces fourberies et de ces m�tamorphoses.</p><empty-line/><p>��Oh! seigneur, s��cria Sancho, vous ne savez donc pas que ces malandrins ont pour usage et coutume de changer de l�une en l�autre toutes les choses qui regardent mon ma�tre? Il vainquit, ces jours pass�s, un chevalier qui s�appelait le chevalier des Miroirs; eh bien! ils l�ont transform� et montr� sous la figure du bachelier Samson Carrasco, natif de notre village, et notre intime ami. Quant � madame Dulcin�e du Toboso, ils l�ont chang�e en une grossi�re paysanne. Aussi j�imagine que ce laquais doit vivre et mourir laquais tous les jours de sa vie.�</p><empty-line/><p>Alors la fille de la Rodriguez s��cria:</p><empty-line/><p>�Quel que soit celui qui me demande pour �pouse, je lui en sais infiniment de gr�; car j�aime mieux �tre femme l�gitime d�un laquais que ma�tresse s�duite et tromp�e d�un gentilhomme, bien que celui qui m�a s�duite ne le soit pas.�</p><empty-line/><p>Finalement, tous ces �v�nements et toutes ces histoires aboutirent � ce que Tosilos f�t renferm�, jusqu�� ce qu�on v�t o� aboutirait sa transformation. Tout le monde cria: �Victoire � don Quichotte!� et la plupart s�en all�rent tristes et t�te basse, voyant que les champions si attendus ne s��taient pas mis en morceaux; de m�me que les petits gar�ons s�en vont tristement, quand le pendu qu�ils attendaient ne va pas au gibet, parce qu�il a re�u sa gr�ce, soit de l�accusateur, soit de la justice. Les gens s�en all�rent; le duc et la duchesse rentr�rent au ch�teau; Tosilos fut renferm�; do�a Rodriguez et sa fille rest�rent fort contentes de voir que, de fa�on ou d�autre, cette aventure devait finir par un mariage, et Tosilos ne demandait pas mieux.</p></section><section><title><p id="_Toc106455385">Chapitre LVII</p></title><p><emphasis>Qui traite de quelle mani�re don Quichotte prit cong� du duc, et de ce qui lui arriva avec l�effront�e et discr�te Altisidore, demoiselle de la duchesse</emphasis></p><empty-line/><p>Enfin il parut convenable � don Quichotte de sortir d�une oisivet� aussi compl�te que celle o� il languissait dans ce ch�teau. Il s�imaginait que sa personne faisait grande faute au monde, tandis qu�il se laissait retenir et amollir parmi les d�lices infinies que ses nobles h�tes lui faisaient go�ter comme chevalier errant, et qu�il aurait � rendre au ciel un compte rigoureux de cette mollesse et de cette oisivet�. Un jour donc il demanda au duc et � la duchesse la permission de s��loigner d�eux. Ils la lui donn�rent, mais en t�moignant une grande peine de ce qu�il les quitt�t. La duchesse remit � Sancho Panza les lettres de sa femme, et celui-ci pleura en les entendant lire.</p><empty-line/><p>�Qui aurait pens�, dit-il, que d�aussi belles esp�rances que celles qu�avait engendr�es dans le c�ur de ma femme Th�r�se Panza la nouvelle de mon gouvernement, s�en iraient en fum�e, et qu�aujourd�hui il faudrait de nouveau me tra�ner � la qu�te des aventures de mon ma�tre don Quichotte de la Manche? Toutefois, je suis satisfait de voir que ma Th�r�se ait r�pondu � ce qu�on devait attendre d�elle en envoyant des glands � la duchesse. Si elle ne l�e�t pas fait, elle se serait montr�e ingrate, et moi je m�en serais d�sol�. Ce qui me console, c�est qu�on ne pourra pas donner � ce cadeau le nom de pot-de-vin; car, lorsqu�elle l�a envoy�, j��tais d�j� possesseur du gouvernement, et il est juste que ceux qui re�oivent des bienfaits se montrent reconnaissants, ne f�t-ce qu�avec des bagatelles. En fin de compte, je suis entr� nu dans le gouvernement, et nu j�en sors, de fa�on que je puis r�p�ter en toute s�ret� de conscience, ce qui n�est pas peu de chose: Nu je suis n�, nu je me trouve, je ne perds ni ne gagne.�</p><empty-line/><p>Voil� ce que se disait � lui-m�me Sancho le jour du d�part. Don Quichotte, qui avait fait la nuit d�avant ses adieux au duc et � la duchesse, sortit d�s le matin, et se pr�senta tout arm� sur la plate-forme du ch�teau. Tous les gens de la maison le regardaient du haut des galeries, et le duc sortit �galement avec la duchesse pour le voir. Sancho �tait mont� sur son �ne, avec son bissac, sa valise et ses provisions, ravi de joie, parce que le majordome du duc, celui qui avait fait le r�le de la Trifaldi, lui avait gliss� dans la poche une petite bourse avec deux cents �cus d�or pour parer aux n�cessit�s du voyage, ce que don Quichotte ne savait point encore. Tandis que tout le monde avait les yeux sur le chevalier, comme on vient de le dire, tout � coup, parmi les autres du�gnes et demoiselles de la duchesse qui le regardaient aussi, l�effront�e et discr�te Altisidore �leva la voix, et, d�un ton plaintif s��cria:</p><empty-line/><p id="_ftnref285">��coute, m�chant chevalier, retiens un peu la bride et ne tourmente pas les flancs de ta b�te mal gouvern�e. Regarde, perfide, tu ne fuis pas quelque serpent f�roce, mais une douce agnelle qui est encore bien loin d��tre brebis. Tu t�es jou�, monstre horrible, de la plus belle fille que Diane ait vue sur ses montagnes, et V�nus dans ses for�ts. Cruel Bir�no <a type="note" l:href="#_ftn285">[285]</a>, fugitif �n�e, que Barabbas t�accompagne, et deviens ce que tu pourras. <a type="note" l:href="#_ftn286">[286]</a></p><empty-line/><p>�Tu emportes, � impie, dans les griffes de tes serres, les entrailles d�une amante aussi humble que tendre. Tu emportes trois mouchoirs de nuit et les jarreti�res d�une jambe qui �gale le marbre de Paros par sa blancheur et son poli. Tu emportes deux mille soupirs d�un feu si br�lant qu�ils pourraient embraser deux mille Troies, si deux mille Troies il y avait. Cruel Bir�no, fugitif �n�e, que Barabbas t�accompagne, et deviens ce que tu pourras.</p><empty-line/><p>�De ce Sancho, ton �cuyer, puissent les entrailles �tre si dures et si rev�ches que Dulcin�e ne sorte point de son enchantement. Que la triste dame porte la peine du crime que tu as commis; car quelquefois, dans mon pays, les justes payent pour les p�cheurs. Que tes plus fines aventures se changent en m�saventures, tes divertissements en songes, et ta constance en oubli. Cruel Bir�no, fugitif �n�e, que Barabbas t�accompagne, et deviens ce que tu pourras.</p><empty-line/><p>�Que tu sois tenu pour perfide de S�ville jusqu�� March�na, de Grenade jusqu�� Loja, de Londres jusqu�en Angleterre. Si tu joues � l�hombre ou au piquet, que les rois te fuient, et que tu ne voies ni as ni sept dans ton jeu. Si tu te coupes les cors, que le sang coule des blessures, et quand tu t�arracheras les dents, qu�il te reste des chicots. Cruel Bir�no, fugitif �n�e, que Barabbas t�accompagne, et deviens ce que tu pourras.�</p><empty-line/><p>Tandis que la plaintive Altisidore se lamentait de la sorte, don Quichotte la regardait fixement; puis, sans lui r�pondre une parole, il tourna la t�te vers Sancho:</p><empty-line/><p>�Par le salut de tes a�eux, mon bon Sancho, lui dit-il, je te conjure et t�adjure de me dire une v�rit�. Emportes-tu par hasard les trois mouchoirs de nuit et les jarreti�res dont parle cette amoureuse demoiselle?</p><empty-line/><p>��Les trois mouchoirs, oui, je les emporte, r�pondit Sancho; mais les jarreti�res, comme sur ma main.�</p><empty-line/><p>La duchesse resta toute surprise de l�effronterie d�Altisidore; et, bien qu�elle la conn�t pour hardie et rieuse, elle ne la croyait pas femme � prendre de telles libert�s. D�ailleurs, comme elle n��tait pas pr�venue de ce tour, sa surprise en fut plus grande. Le duc voulut appuyer sur la plaisanterie, et dit � don Quichotte:</p><empty-line/><p>�Il me semble mal � vous, seigneur chevalier, qu�apr�s le bon accueil qu�on vous a fait dans ce ch�teau, vous osiez emporter trois mouchoirs pour le moins, si ce n�est, pour le plus, les jarreti�res de mademoiselle. Ce sont l� des indices de mauvais c�ur et des t�moignages qui ne r�pondent point � votre renomm�e. Rendez-lui les jarreti�res, ou sinon je vous d�fie en combat � outrance, sans crainte que les malandrins enchanteurs me transforment ou me changent le visage, comme ils ont fait � mon laquais Tosilos, celui qui est entr� en lice avec vous.</p><empty-line/><p>��Dieu me pr�serve, r�pondit don Quichotte, de tirer l��p�e contre votre illustre personne, de qui j�ai re�u tant de faveurs! Je rendrai les mouchoirs, puisque Sancho dit qu�il les a; quant aux jarreti�res, c�est impossible, puisque je ne les ai pas re�ues, ni lui non plus; et, si votre demoiselle veut chercher dans ses cachettes, elle les y trouvera certainement. Jamais, seigneur duc, jamais je ne fus voleur, et je pense bien ne pas l��tre en toute ma vie, � moins que la main de Dieu ne m�abandonne. Cette demoiselle parle, � ce qu�elle dit, comme une amoureuse, chose dont je suis tout � fait innocent; ainsi je n�ai pas � lui demander pardon, ni � elle, ni � Votre Excellence, que je supplie d�avoir de moi meilleure opinion, et de me donner encore une fois la permission de continuer mon voyage.</p><empty-line/><p>��Que Dieu vous le donne si bon, seigneur don Quichotte, s��cria la duchesse, que nous apprenions toujours d�heureuses nouvelles de vos exploits! Allez avec Dieu; car plus vous demeurez et plus vous augmentez la flamme amoureuse dans le c�ur des demoiselles qui ont les regards sur vous. Pour la mienne, je la ch�tierai de fa�on que d�sormais elle ne se rel�che plus, ni des yeux, ni de la langue.</p><empty-line/><p>��Je veux que tu �coutes encore une seule parole, � valeureux don Quichotte, repartit aussit�t Altisidore; c�est que je te demande pardon de t�avoir accus� du vol des jarreti�res; car, en mon �me et conscience, je les ai aux deux jambes, et j�avais commis l��tourderie de celui qui cherchait son �ne �tant mont� dessus.</p><empty-line/><p>��Ne l�avais-je pas dit? s��cria Sancho. Oh! je suis bon vraiment, pour receler des vols. Pardieu, si j�avais voulu me m�ler d�en faire, j�en avais l�occasion toute trouv�e dans mon gouvernement.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte inclina la t�te, fit une profonde r�v�rence au duc, � la duchesse, � tous les assistants, et, faisant tourner bride � Rossinante, suivi de Sancho sur le grison, il sortit du ch�teau, et prit la route de Saragosse.</p></section><section><title><p id="_Toc106455386">Chapitre LVIII</p></title><p><emphasis>Comment tant d�aventures vinrent � pleuvoir sur don Quichotte, qu�elles ne se donnaient point de rel�che les unes aux autres</emphasis></p><empty-line/><p>Quand don Quichotte se vit en rase campagne, libre et d�barrass� des poursuites amoureuses d�Altisidore, il lui sembla qu�il �tait dans son centre, et que les esprits vitaux se renouvelaient en lui pour poursuivre son �uvre de chevalerie. Il se tourna vers Sancho et lui dit:</p><empty-line/><p>�La libert�, Sancho, est un des dons les plus pr�cieux que le ciel ait faits aux hommes. Rien ne l��gale, ni les tr�sors que la terre enferme en son sein, ni ceux que la mer rec�le en ses ab�mes. Pour la libert�, aussi bien que pour l�honneur, on peut et l�on doit aventurer la vie; au contraire, l�esclavage est le plus grand mal qui puisse atteindre les hommes. Je te dis cela, Sancho, parce que tu as bien vu l�abondance et les d�lices dont nous jouissions dans ce ch�teau que nous venons de quitter. Eh bien! au milieu de ces mets exquis et de ces boissons glac�es, il me semblait que j�avais � souffrir les mis�res de la faim, parce que je n�en jouissais pas avec la m�me libert� que s�ils m�eussent appartenu; car l�obligation de reconna�tre les bienfaits et les gr�ces qu�on re�oit sont comme des entraves qui ne laissent pas l�esprit s�exercer librement. Heureux celui � qui le ciel donne un morceau de pain, sans qu�il soit tenu d�en savoir gr� � d�autres qu�au ciel m�me!</p><empty-line/><p>��Et pourtant, reprit Sancho, malgr� tout, ce que Votre Gr�ce vient de me dire, il ne serait pas bien de laisser sans reconnaissance de notre part deux cents �cus d�or que m�a donn�s dans une bourse le majordome du duc, laquelle bourse je porte sur le c�ur, comme un baume r�confortant, pour les occasions qui se peuvent offrir. Nous ne trouverons pas toujours des ch�teaux o� l�on nous r�galera; peut-�tre aurons-nous � rencontrer des h�telleries o� l�on nous assommera sous le b�ton.�</p><empty-line/><p>En s�entretenant de la sorte marchaient le chevalier et l��cuyer errants, lorsqu�ils virent, apr�s avoir fait un peu plus d�une lieue, une douzaine d�hommes habill�s en paysans, qui d�naient assis sur l�herbe d�une verte prairie, ayant fait une nappe de leurs manteaux. Ils avaient pr�s d�eux comme des draps blancs �tendus et dress�s de loin en loin, qui semblaient couvrir quelque chose. Don Quichotte s�approcha des d�neurs, et, apr�s les avoir poliment salu�s, il leur demanda ce que couvraient ces toiles. Un d�eux lui r�pondit:</p><empty-line/><p>�Seigneur, sous ces toiles sont de saintes images en relief et en sculpture, qui doivent servir � un reposoir que nous dressons dans notre village; nous les portons couvertes, crainte qu�elles ne se fl�trissent, et sur nos �paules, crainte qu�elles ne se cassent.</p><empty-line/><p>��Si vous vouliez le permettre, r�pliqua don Quichotte, j�aurais grand plaisir � les voir, car des images qu�on porte avec tant de soin ne peuvent manquer d��tre belles.</p><empty-line/><p>��Comment, si elles sont belles! reprit un autre; leur prix n�a qu�� le dire; car, en v�rit�, il n�y en a pas une qui co�te moins de cinquante ducats. Et, pour que Votre Gr�ce voie que je dis vrai, attendez un moment, et vous le verrez de vos propres yeux.�</p><empty-line/><p>Se levant aussit�t de table, l�homme alla d�couvrir la premi�re image, qui se trouva �tre celle de saint Georges, mont� sur son cheval, foulant aux pieds un dragon et lui traversant la gueule de sa lance, avec l�air fier qu�on a coutume de lui donner. L�image enti�re ressemblait, comme on dit, � une ch�sse d�or.</p><empty-line/><p>�Ce chevalier, dit don Quichotte en le voyant, fut un des meilleurs chevaliers errants qu�eut la milice divine; il s�appela don saint Georges, et fut en outre grand d�fenseur de filles. Voyons cette autre.�</p><empty-line/><p>L�homme la d�couvrit, et l�on aper�ut l�image de saint Martin, �galement � cheval, qui partageait son manteau avec le pauvre. Don Quichotte ne l�eut pas plut�t vue, qu�il s��cria:</p><empty-line/><p>�Ce chevalier fut aussi des aventuriers chr�tiens, et, je crois, encore plus lib�ral que vaillant, comme tu peux le voir, Sancho, puisqu�il partage son manteau avec le pauvre et lui en donne la moiti�; encore �tait-ce probablement pendant l�hiver, sans quoi il le lui e�t donn� tout entier, tant il �tait charitable.</p><empty-line/><p>��Ce n�est pas cela, r�pliqua Sancho; il doit plut�t s�en tenir au proverbe qui dit: <emphasis>Pour donner et pour avoir, compter il faut savoir</emphasis>.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte se mit � rire, et pria qu�on enlev�t une autre toile, sous laquelle on d�couvrit le patron des Espagnes, � cheval, l��p�e sanglante, culbutant des Mores et foulant leurs t�tes aux pieds. Quand il la vit, don Quichotte s��cria:</p><empty-line/><p id="_ftnref287">�Oh! pour celui-ci, il est chevalier, et des escadrons du Christ; il s�appelle don saint Jacques Matamoros <a type="note" l:href="#_ftn287">[287]</a>; c�est l�un des plus vaillants saints et chevaliers qu�ait poss�d�s le monde et que poss�de � pr�sent le ciel.�</p><empty-line/><p>On leva ensuite une autre toile qui couvrait un saint Paul tombant de cheval, avec toutes les circonstances qu�on a coutume de r�unir pour repr�senter sa conversion. Quand il le vit si bien rendu qu�on aurait dit que J�sus lui parlait, et que Paul r�pondait:</p><empty-line/><p>�Celui-ci, dit don Quichotte, fut le plus grand ennemi qu�eut l��glise de Dieu Notre-Seigneur en son temps, et le plus grand d�fenseur qu�elle aura jamais; chevalier errant pendant la vie, saint en repos apr�s la mort, infatigable ouvrier dans la vigne du Seigneur, docteur des nations, qui eut les cieux pour �cole, et pour ma�tre et professeur J�sus-Christ lui-m�me.�</p><empty-line/><p>Comme il n�y avait pas d�autres images, don Quichotte fit recouvrir celles-l�, et dit � ceux qui les portaient:</p><empty-line/><p id="_ftnref288">�Je tiens � bon augure, fr�res, d�avoir vu ce que vous m�avez fait voir; car ces saints chevaliers exerc�rent la profession que j�exerce, qui est celle des armes, avec cette diff�rence, toutefois, qu�ils �taient saints et qu�ils combattirent � la mani�re divine, tandis que je suis p�cheur et que je combats � la mani�re des hommes. Ils conquirent le ciel � force de bras, car le ciel se laisse prendre de force <a type="note" l:href="#_ftn288">[288]</a>; et moi, jusqu�� pr�sent, je ne sais trop ce que j�ai conquis � force de peines. Mais si ma Dulcin�e du Toboso pouvait �chapper � celles qu�elle endure, peut-�tre que, mon sort s�am�liorant et ma raison reprenant son empire, j�acheminerais mes pas dans une meilleure route que celle o� je suis engag�.</p><empty-line/><p>��Que Dieu t�entende, et que le p�ch� fasse la sourde oreille!� dit tout bas Sancho.</p><empty-line/><p>Ces hommes ne furent pas moins �tonn�s des propos de don Quichotte que de sa figure, bien qu�ils ne comprissent pas la moiti� de ce qu�il voulait dire. Ils achev�rent de d�ner, charg�rent leurs images sur leurs �paules, et, prenant cong� de don Quichotte, continu�rent leur route.</p><empty-line/><p>Pour Sancho, comme s�il n�e�t jamais connu son seigneur, il resta tout �bahi de sa science, s�imaginant qu�il n�y avait histoire au monde qu�il n�e�t grav�e sur l�ongle et plant�e dans la m�moire.</p><empty-line/><p>�En v�rit�, seigneur notre ma�tre, lui dit-il, si ce qui nous est arriv� aujourd�hui peut s�appeler aventure, elle est assur�ment l�une des plus douces et des plus suaves qui nous soient arriv�es dans tout le cours de notre p�lerinage. Nous en sommes sortis sans alarme et sans coups de b�ton; nous n�avons pas mis l��p�e � la main, ni battu la terre de nos corps, ni souffert les tourments de la famine; Dieu soit b�ni, puisqu�il m�a laiss� voir une telle chose de mes propres yeux.</p><empty-line/><p>��Tu as raison, Sancho, dit don Quichotte; mais fais attention que tous les temps ne se ressemblent pas, et qu�on ne court pas toujours la m�me chance. Quant aux choses du hasard que le vulgaire appelle commun�ment augures, et qui ne se fondent sur aucune raison naturelle, celui qui se pique d��tre sens� les juge et les tient pour d�heureuses rencontres. Qu�un de ces gens superstitieux se l�ve de bon matin, qu�il sorte de sa maison, et qu�il rencontre un moine de l�ordre du bienheureux saint Fran�ois, le voil� qui tourne le dos comme s�il avait rencontr� un griffon, et qui s�en revient chez lui. Qu�un autre r�pande le sel sur la table, et voil� que la m�lancolie se r�pand sur son c�ur, comme si la nature �tait oblig�e de donner avis des disgr�ces futures par de si petits moyens. L�homme sens� et chr�tien ne doit pas juger sur des v�tilles de ce que le ciel veut faire. Scipion arrive en Afrique, tr�buche en sautant � terre, et voit que ses soldats en tirent mauvais augure. Mais lui, embrassant le sol: �Tu ne pourras plus m��chapper, Afrique, s��crie-t-il, car je te tiens dans mes bras.� Ainsi donc, Sancho, la rencontre de ces saintes images a �t� pour moi un heureux �v�nement.</p><empty-line/><p id="_ftnref289">��Je le crois bien, r�pondit Sancho; mais je voudrais que Votre Gr�ce me d�t une chose: Pourquoi les Espagnols, quand ils veulent livrer quelque bataille, disent-ils, en invoquant saint Jacques Matamoros: �Saint Jacques, et ferme, Espagne <a type="note" l:href="#_ftn289">[289]</a>?� Est-ce que, par hasard, l�Espagne est ouverte et qu�il soit bon de la fermer? ou quelle c�r�monie est-ce l�?</p><empty-line/><p>��Que tu es simple, Sancho! r�pondit don Quichotte; fais donc attention que ce grand chevalier de la Croix-Vermeille, Dieu l�a donn� pour patron � l�Espagne, principalement dans les sanglantes rencontres qu�ont eues les Espagnols avec les Mores. Aussi l�invoquent-ils comme leur d�fenseur dans toutes les batailles qu�ils livrent, et bien des fois on l�a vu visiblement attaquer, enfoncer et d�truire des escadrons sarrasins. C�est une v�rit� que je pourrais justifier par une foule d�exemples tir�s des histoires espagnoles les plus v�ridiques.�</p><empty-line/><p>Changeant alors d�entretien, Sancho dit � son ma�tre:</p><empty-line/><p>�Je suis �merveill�, seigneur, de l�effronterie de cette Altisidore, la demoiselle de la duchesse. Elle doit �tre bravement bless�e par ce petit dr�le qu�on appelle Amour. C�est, dit-on, un chasseur aveugle qui, tout myope qu�il est, ou plut�t sans yeux, s�il prend un c�ur pour but, il l�atteint si petit qu�il soit, et le perce de part en part avec ses fl�ches. J�ai bien ou� dire que, contre la pudeur et la sagesse des filles, les fl�ches de l�Amour s��moussent et se brisent; mais il para�t que, dans cette Altisidore, elles s�aiguisent plut�t que de s��mousser.</p><empty-line/><p>��Remarque donc, Sancho, r�pondit don Quichotte, que l�Amour ne garde ni respect ni ombre de raison dans ses desseins. Il a le m�me caract�re que la mort, qui attaque aussi bien les hautes tours des palais des rois que les humbles cabanes des bergers; et quand il prend enti�re possession d�une �me, la premi�re chose qu�il fait, c�est de lui �ter la crainte et la honte. Aussi est-ce sans pudeur qu�Altisidore a d�clar� ses d�sirs, qui ont engendr� dans mon c�ur moins de piti� que de confusion.</p><empty-line/><p>��Notable cruaut�! s��cria Sancho; ingratitude inou�e! Pour moi, je puis dire que je me serais rendu et laiss� prendre au plus petit propos d�amour qu�elle m�e�t tenu. Mort de ma vie! quel c�ur de marbre! quelles entrailles de bronze! quelle �me de mortier! Mais je ne puis m�imaginer ce qu�a vu cette donzelle en votre personne pour s��prendre et s�enflammer ainsi. Quelle parure, quelle prestance, quelle gr�ce, quel trait du visage a-t-elle admir�s? Comment chacune de ces choses en particulier, ou toutes ensemble, ont-elles pu l�amouracher de la sorte? En v�rit�, en v�rit�, je m�arr�te bien souvent pour examiner Votre Gr�ce depuis la pointe du pied jusqu�au dernier cheveu de la t�te, et je vois des choses plus faites pour �pouvanter les gens que pour les rendre amoureux. Comme j�ai ou� dire �galement que la beaut� est la premi�re et la principale qualit� pour �veiller l�amour. Votre Gr�ce n�en ayant pas du tout, je ne sais trop de quoi s�est amourach�e la pauvre fille.</p><empty-line/><p>��Fais attention, Sancho, r�pondit don Quichotte, qu�il y a deux esp�ces de beaut�, l�une de l��me, l�autre du corps. Celle de l��me brille et se montre dans l�esprit, dans la biens�ance, dans la lib�ralit�, dans la courtoisie, et toutes ces qualit�s peuvent trouver place chez un homme laid. Quand on vise � cette beaut�, et non � celle du corps, l�amour n�en est que plus ardent et plus durable. Je vois bien, Sancho, que je ne suis pas beau, mais je reconnais aussi que je ne suis pas difforme, et il suffit � un homme de bien, pourvu qu�il ait les qualit�s de l��me que j�ai dites, de n��tre pas un monstre, pour �tre aim� tendrement.�</p><empty-line/><p>Tout en causant ainsi, ils �taient entr�s dans une for�t qui se trouvait � c�t� de la route, et soudain, sans y penser, don Quichotte se trouva pris dans des filets de soie verte qui �taient �tendus d�un arbre � l�autre. Ne concevant pas ce que ce pouvait �tre, il dit � Sancho:</p><empty-line/><p>�Il me semble, Sancho, que la rencontre de ces filets doit �tre une des plus �tranges aventures qui se puissent imaginer. Qu�on me pende, si les enchanteurs qui me pers�cutent ne veulent m�y retenir pour suspendre mon voyage, comme en punition de la rigueur dont j�ai pay� la belle Altisidore. Eh bien! moi, je leur fais savoir que si ces filets, au lieu d��tre faits de soie verte, �taient durs comme le diamant, ou plus forts que ceux dans lesquels le jaloux dieu des forgerons enferma V�nus et Mars, je les romprais, cependant, comme s�ils �taient de joncs marins ou d�effilures de coton.�</p><empty-line/><p>Cela dit, il voulait passer outre et briser toutes les mailles, quand, tout � coup s�offrirent � sa vue, sortant d�une touffe d�arbres, deux belles berg�res, ou du moins deux femmes v�tues en berg�res, si ce n�est que les corsets de peau �taient de fin brocart, et les jupons de riche taffetas d�or. Elles avaient les cheveux tombant en boucles sur les �paules, et si blonds qu�ils pouvaient le disputer � ceux m�me du soleil. Leurs t�tes �taient couronn�es de guirlandes o� s�entrela�aient le vert laurier et la rouge amarante. Leur �ge, en apparence, passait quinze ans, sans atteindre dix-huit. Cette apparition �tonna Sancho, confondit don Quichotte, fit arr�ter le soleil dans sa carri�re, et les retint tous quatre dans un merveilleux silence. Enfin la premi�re personne qui le rompit fut une des deux berg�res.</p><empty-line/><p>�Retenez la bride, seigneur cavalier, dit-elle � don Quichotte, et ne brisez point ces filets, qui n�ont pas �t� tendus pour votre dommage, mais pour notre divertissement. Et comme je sais que vous allez nous demander pourquoi ils ont �t� tendus, et qui nous sommes, je veux vous le dire en peu de mots. Dans un village, � deux lieues d�ici, o� demeurent plusieurs gens de qualit� et plusieurs riches hidalgos, divers amis et parents se sont concert�s avec leurs femmes, leurs fils et leurs filles, leurs amis et leurs parents, pour venir se r�jouir en cet endroit, qui est un des plus agr�ables sites de tous les environs. Nous formons � nous tous une nouvelle Arcadie pastorale; les filles sont habill�es en berg�res, et les gar�ons en bergers. Nous avons appris par c�ur deux �glogues, l�une du fameux Garcilaso de la Vega, l�autre de l�excellent Camo�ns, dans sa propre langue portugaise. Nous ne les avons point encore repr�sent�es, car c�est hier seulement que nous sommes arriv�s ici. Nous avons plant� quelques tentes parmi ce feuillage et sur le bord d�un ruisseau abondant qui fertilise toutes ces prairies. La nuit derni�re, nous avons tendu ces filets � ces arbres, pour tromper les oiseaux qui, chass�s par notre bruit, viendraient s�y jeter sans m�fiance. S�il vous pla�t, seigneur, de devenir notre h�te, vous serez accueilli avec courtoisie et lib�ralit�, car en cet endroit nous ne laissons nulle place au chagrin et � la tristesse.�</p><empty-line/><p>La berg�re se tut, et don Quichotte r�pondit:</p><empty-line/><p>�Assur�ment, belle et noble dame, Act�on ne dut pas �tre plus surpris, plus �merveill�, quand il surprit Diane au bain, que je ne le suis � la vue de votre beaut�. Je loue l�objet de vos divertissements, et vous sais gr� de vos offres obligeantes. Si, � mon tour, je puis vous servir, vous pouvez commander, s�res d��tre ob�ies; car ma profession n�est autre que de me montrer reconnaissant et bienfaisant envers toute esp�ce de gens, mais surtout envers les gens de qualit�, comme t�moignent l��tre vos personnes. Si ces filets, qui ne doivent occuper qu�un petit espace, occupaient toute la surface de la terre, j�irais chercher de nouveaux mondes pour passer sans les rompre; et, pour que vous donniez quelque cr�dit � cette hyperbole, sachez que celui qui vous fait une telle promesse n�est rien moins que don Quichotte de la Manche, si toutefois ce nom est arriv� jusqu�� vos oreilles.</p><empty-line/><p>��Ah! ch�re amie de mon �me! s��cria sur-le-champ l�autre berg�re, quel bonheur nous est venu! Vois-tu ce seigneur qui nous parle? Eh bien! je te fais savoir que c�est le plus vaillant chevalier, le plus amoureux et le plus courtois qu�il y ait au monde; � moins qu�une histoire de ses prouesses qui circule imprim�e, et que j�ai lue, ne mente et ne nous trompe. Je gagerais que ce brave homme qu�il m�ne avec lui est un certain Sancho Panza, son �cuyer, dont rien n��gale la gr�ce et les saillies.</p><empty-line/><p>��C�est la v�rit�, dit Sancho; je suis ce plaisant et cet �cuyer que vous dites, et ce seigneur est mon ma�tre, le m�me don Quichotte de la Manche, imprim� et racont� en histoire.</p><empty-line/><p>��Ah! ch�re amie, s��cria l�autre, supplions-le de rester; nos parents et nos fr�res en auront une joie infinie. J�ai ou� parler aussi de sa valeur et de ses m�rites de la fa�on dont tu viens d�en parler. On dit surtout qu�il est le plus constant et le plus loyal amoureux que l�on connaisse, et que sa dame est une certaine Dulcin�e du Toboso, � qui toute l�Espagne d�cerne la palme de la beaut�.</p><empty-line/><p>��C�est avec raison qu�on la lui donne, reprit don Quichotte, si toutefois votre beaut� sans pareille ne met la chose en question. Mais ne perdez point votre temps, mesdames, � vouloir me retenir, car les devoirs imp�rieux de ma profession ne me laissent reposer nulle part.�</p><empty-line/><p>Sur ces entrefaites, arriva pr�s des quatre causeurs un fr�re de l�une des deux berg�res, v�tu avec une �l�gance et une richesse qui r�pondaient � leur accoutrement. Elles lui cont�rent que celui qui parlait avec elles �tait le valeureux don Quichotte de la Manche, et l�autre son �cuyer Sancho, que le jeune homme connaissait d�j� pour avoir lu leur histoire. Aussit�t le galant berger fit au chevalier ses offres de service, et le pria si instamment de l�accompagner � leurs tentes, que don Quichotte fut contraint de c�der; il le suivit. En ce moment se faisait la chasse aux hu�es, et les filets s�emplirent d�une multitude d�oiseaux, qui, tromp�s par la couleur des mailles, se jetaient dans le p�ril qu�ils fuyaient � tire-d�aile. Plus de trente personnes se r�unirent en cet endroit, toutes galamment habill�es en bergers et en berg�res. Elles furent aussit�t inform�es que c��taient l� don Quichotte et son �cuyer, ce qui les ravit de joie, parce qu�elles les connaissaient d�j� par leur histoire.</p><empty-line/><p>On regagna les tentes, o� l�on trouva les tables dress�es, riches, propres et abondamment servies. On fit � don Quichotte l�honneur du haut bout. Tous le regardaient et s��tonnaient de le voir. Finalement, quand on leva la nappe, don Quichotte prit la parole et dit:</p><empty-line/><p>�Parmi les plus grands p�ch�s que les hommes commettent, bien que certaines personnes disent que c�est l�orgueil qui a la premi�re place, moi je dis que c�est l�ingratitude, m�en rapportant � ce qu�on a coutume de dire, que l�enfer est peupl� d�ingrats. Ce p�ch�, j�ai t�ch� de le fuir, autant qu�il m�a �t� possible, depuis l�instant o� j�eus l�usage de la raison. Si je ne peux payer les bonnes �uvres qui me sont faites par d�autres bonnes �uvres, je mets � la place le d�sir de les rendre; et, si cela ne suffit point, je les publie; car celui qui raconte et publie les bienfaits qu�il re�oit, les reconna�tra, s�il le peut, par d�autres bienfaits. Effectivement, la plupart de ceux qui re�oivent sont inf�rieurs � ceux qui donnent. Ainsi est Dieu par-dessus tout le monde, parce qu�il est le bienfaiteur de tous, et les pr�sents de l�homme ne peuvent r�pondre avec �galit� � ceux de Dieu, � cause de l�infinie distance qui les s�pare. Mais, � cette impuissance, � cette mis�re, suppl�e en quelque sorte la reconnaissance. Moi donc, reconnaissant de la gr�ce qui m�est faite ici, mais ne pouvant y r�pondre � la m�me mesure, et me renfermant dans les �troites limites de mon pouvoir, j�offre ce que je puis et ce qui vient de mon cru. Je dis donc que, pendant deux jours naturels, je soutiendrai, au milieu de cette grande route qui conduit � Saragosse, que ces dames, d�guis�es en berg�res, sont les plus belles et les plus courtoises qu�il y ait au monde, � l�exception cependant de la sans pareille Dulcin�e du Toboso, unique ma�tresse de mes pens�es, soit dit sans offenser aucun de ceux ou de celles qui m��coutent.�</p><empty-line/><p>Quand Sancho entendit cela, lui qui avait �cout� avec grande attention, il ne put se tenir et s��cria:</p><empty-line/><p>�Est-il possible qu�il y ait au monde des gens assez os�s pour oser dire et jurer que ce mien ma�tre-l� est fou! Dites un peu, messieurs les bergers, y a-t-il cur� de village, si savant et si beau parleur qu�il soit, qui puisse dire ce que mon ma�tre a dit? Y a-t-il chevalier errant, quelque r�putation de vaillance qu�il ait, qui puisse offrir ce qu�offre mon ma�tre?�</p><empty-line/><p>Don Quichotte se tourna brusquement vers Sancho, et lui dit, le visage enflamm� de col�re:</p><empty-line/><p>�Est-il possible, � Sancho! qu�il y ait dans tout l�univers une seule personne qui dise que tu n�es pas un sot doubl� de m�me, avec je ne sais quelles bordures de malice et de coquinerie? Pourquoi te m�les-tu de mes affaires, et qui te charge de v�rifier si je suis sens� ou imb�cile? Tais-toi, sans r�pliquer un mot, et va seller Rossinante, s�il est dessell�; puis allons mettre mon offre � ex�cution; car, avec la raison que j�ai de mon c�t�, tu peux bien tenir pour vaincus tous ceux qui s�aviseraient de me contredire.�</p><empty-line/><p>Cela dit, il se leva de son si�ge, avec des gestes d�indignation, et laissa tous les spectateurs dans l��tonnement, les faisant douter s�il fallait le prendre pour sage ou pour fou.</p><empty-line/><p>Finalement, ce fut en vain qu�ils essay�rent de le d�tourner de son entreprise chevaleresque, en lui disant qu�ils tenaient pour d�ment reconnus ses sentiments de gratitude, et qu�il n��tait nul besoin de nouvelles d�monstrations pour faire �galement conna�tre sa valeur, puisque celles que rapportait son histoire �taient bien suffisantes. Don Quichotte n�en persista pas moins dans sa r�solution. Il monta sur Rossinante, prit sa lance, embrassa son �cu, et fut se placer au beau milieu d�un grand chemin qui passait pr�s de la verte prairie. Sancho le suivit sur son �ne, ainsi que tous les gens de la compagnie pastorale, d�sireux de voir o� aboutirait son offre arrogante et singuli�re.</p><empty-line/><p>Camp�, comme on l�a dit, au milieu du chemin, don Quichotte fit retentir l�air de ces paroles:</p><empty-line/><p>�� vous, passagers et voyageurs, chevaliers, �cuyers, gens � pied et � cheval, qui passez ou devez passer sur ce chemin pendant les deux jours qui vont suivre, sachez que don Quichotte de la Manche, chevalier errant, s�est ici post� pour soutenir que toutes les beaut�s et les courtoisies de la terre sont surpass�es par celles que poss�dent les nymphes habitantes de ces pr�s et de ces bois, laissant toutefois � part la reine de mon �me, Dulcin�e du Toboso; ainsi donc, que celui qui serait d�un avis contraire se pr�sente; je l�attends ici.�</p><empty-line/><p>Par deux fois il r�p�ta mot � mot cette apostrophe, et par deux fois elle ne fut entendue d�aucun chevalier errant. Mais le sort, qui menait ses affaires de mieux en mieux, voulut que, peu de temps apr�s, on d�couvr�t sur le chemin une multitude d�hommes � cheval, portant pour la plupart des lances � la main, qui s�avan�aient tous press�s, m�l�s, et en grande h�te. D�s que ceux qui accompagnaient don Quichotte les eurent aper�us, ils tourn�rent les talons, et s��cart�rent bien loin de la grand�route, parce qu�ils virent bien qu�en attendant cette rencontre ils pouvaient s�exposer � quelque danger. Don Quichotte seul, d�un c�ur intr�pide, resta ferme sur la place, et Sancho Panza se fit un bouclier des reins de Rossinante. Cependant la troupe confuse des lanciers s�approchait, et l�un d�eux, qui marchait en avant, se mit � crier de toute sa force � don Quichotte:</p><empty-line/><p>�Gare, homme du diable, gare du chemin; ces taureaux vont te mettre en pi�ces.</p><empty-line/><p>��Allons donc, canaille, r�pondit don Quichotte, il n�y a pas pour moi de taureaux qui vaillent, fussent-ils les plus terribles de ceux que le Jarama nourrit sur ses rives. Confessez, malandrins, confessez en masse et en bloc la v�rit� de ce que j�ai publi� tout � l�heure; sinon, je vous livre bataille.�</p><empty-line/><p id="_ftnref290">Le vacher n�eut pas le temps de lui r�pondre, ni don Quichotte celui de se d�tourner, quand m�me il l�e�t voulu; ainsi, le troupeau des taureaux de combat, avec les b�ufs paisibles qui servent � les conduire <a type="note" l:href="#_ftn290">[290]</a>, et la multitude de vachers et de gens de toute sorte qui les menaient � une ville o� devait se faire une course le lendemain, tout cela passa par-dessus don Quichotte, et par-dessus Sancho, Rossinante et le grison, les roulant � terre et les foulant aux pieds. De l�aventure, Sancho resta moulu, don Quichotte �pouvant�, le grison meurtri de coups, et Rossinante fort peu catholique. Pourtant ils se relev�rent tous � la fin, et don Quichotte, bronchant par-ci, tombant par-l�, se mit aussit�t � courir apr�s l�arm�e de b�tes � cornes, criant de toute sa voix:</p><empty-line/><p>�Arr�tez, arr�tez, canaille de malandrins, un seul chevalier vous attend, lequel n�est ni de l�humeur ni de l�avis de ceux qui disent: <emphasis>� l�ennemi qui fuit, faire un pont d�argent.</emphasis>�</p><empty-line/><p>Mais les fuyards, press�s, ne ralentirent pas leur course pour cela, et ne firent pas plus de cas de ses menaces que des nuages d�autan. La fatigue arr�ta don Quichotte, qui, plus enflamm� de courroux que rassasi� de vengeance, s�assit sur le bord du chemin, attendant que Sancho, Rossinante et le grison revinssent aupr�s de lui. Ils arriv�rent enfin; ma�tre et valet reprirent leurs montures, et, sans retourner prendre cong� de la feinte Arcadie, avec plus de honte que de joie, ils continu�rent leur chemin.</p></section><section><title><p id="_Toc106455387">Chapitre LIX</p></title><p><emphasis>O� l�on raconte l��v�nement extraordinaire, capable d��tre pris pour une aventure, qui arriva � don Quichotte</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftnref291">Don Quichotte et Sancho trouv�rent un rem�de � la poussi�re et � la lassitude, qui leur �taient rest�es de l�incivilit� des taureaux, dans une claire et limpide fontaine qui coulait au milieu d�une �paisse touffe d�arbres. Laissant pa�tre librement, sans harnais et sans bride, Rossinante et le grison, les deux aventuriers, ma�tre et valet, s�assirent au bord de l�eau. Don Quichotte se rin�a la bouche, se lava la figure, et rendit, par cette ablution, quelque �nergie � ses esprits abattus. Sancho recourut au garde-manger de son bissac, et en tira ce qu�il avait coutume d�appeler sa victuaille <a type="note" l:href="#_ftn291">[291]</a>. Don Quichotte ne mangeait point, par pure tristesse, et Sancho n�osait pas toucher aux mets qu�il avait devant lui, par pure civilit�; il attendait que son seigneur en essay�t. Mais voyant qu�enseveli dans ses r�veries celui-ci ne se rappelait pas de porter le pain � la bouche, sans ouvrir la sienne pour parler, et foulant aux pieds toute biens�ance, il se mit � encoffrer dans son estomac le pain et le fromage qui lui tombaient sous la main.</p><empty-line/><p>�Mange, ami Sancho, lui dit don Quichotte, alimente ta vie, cela t�importe plus qu�� moi, et laisse-moi mourir sous le poids de mes pens�es et les coups de mes disgr�ces. Je suis n�, Sancho, pour vivre en mourant, et toi, pour mourir en mangeant. Afin que tu voies combien j�ai raison de parler ainsi, consid�re-moi, je te prie, imprim� dans des livres d�histoire, fameux dans les armes, affable et poli dans mes actions, respect� par de grands seigneurs, sollicit� par de jeunes filles, et, quand, � la fin, j�attendais les palmes et les couronnes justement m�rit�es par mes valeureux exploits, je me suis vu ce matin foul�, roul� et moulu sous les pieds d�animaux immondes. Cette r�flexion m��mousse les dents, m�engourdit les mains, et m��te si compl�tement l�envie de manger, que je pense me laisser mourir de faim, mort la plus cruelle de toutes les morts.</p><empty-line/><p>��De cette mani�re, r�pondit Sancho, sans cesser de m�cher en toute h�te, Votre Gr�ce n�est pas de l�avis du proverbe qui dit: �Meure la poule, pourvu qu�elle meure sao�le.� Quant � moi, du moins, je ne pense pas me tuer moi-m�me. Je pense, au contraire, faire comme le savetier, qui tire le cuir avec les dents jusqu�� ce qu�il le fasse arriver o� il veut. Moi je tirerai ma vie en mangeant, jusqu�� ce qu�elle arrive � la fin que lui a fix�e le ciel. Sachez, seigneur, qu�il n�y a pas de plus grande folie que celle de vouloir se d�sesp�rer comme le fait Votre Gr�ce. Croyez-moi: apr�s que vous aurez bien mang�, �tendez-vous pour dormir un peu sur les verts tapis de cette prairie, et vous verrez, en vous r�veillant, comme vous serez soulag�.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte suivit ce conseil, trouvant que les propos de Sancho �taient plus d�un philosophe que d�un imb�cile.</p><empty-line/><p>�Si tu voulais, � Sancho, faire pour moi ce que je vais te dire, mon soulagement serait plus certain, et mes peines moins vives; ce serait, pendant que je dormirai, pour te complaire, de t��carter un peu d�ici, et avec les r�nes de Rossinante, mettant ta peau � l�air, de t�administrer trois ou quatre cents coups de fouet, � compte et � valoir sur les trois mille et tant que tu dois te donner pour le d�senchantement de cette pauvre Dulcin�e; car, en v�rit�, c�est une honte que cette pauvre dame reste enchant�e par ta n�gligence et ta ti�deur.</p><empty-line/><p>��� cela il y a bien � dire, r�pondit Sancho. Dormons tous deux � cette heure, et Dieu dit ensuite ce qui sera. Sachez, seigneur, que se fouetter ainsi de sang-froid, c�est une rude chose, surtout quand les coups doivent tomber sur un corps mal nourri et plus mal repu. Que madame Dulcin�e prenne patience; un beau jour, quand elle y pensera le moins, elle me verra perc� de coups comme un crible, et jusqu�� la mort tout est vie; je veux dire que j�ai la mienne encore, aussi bien que l�envie d�accomplir ce que j�ai promis.�</p><empty-line/><p>Apr�s l�avoir remerci� de sa bonne intention, don Quichotte mangea un peu, et Sancho beaucoup; puis tous deux se couch�rent et s�endormirent, laissant les deux perp�tuels amis et camarades, Rossinante et le grison, pa�tre � leur fantaisie l�herbe abondante dont ces pr�s �taient pleins. Les dormeurs s��veill�rent un peu tard. Ils remont�rent � cheval, et continu�rent leur route, en se donnant h�te pour arriver � une h�tellerie qu�on apercevait � une lieue plus loin. Je dis une h�tellerie, car ce fut ainsi que don Quichotte l�appela, contre l�usage qu�il avait d�appeler toutes les h�telleries ch�teaux. Ils y arriv�rent enfin et demand�rent � l�h�telier s�il y avait un g�te pour eux. On leur r�pondit que oui, avec toute la commodit� et toutes les aisances qu�ils pourraient trouver � Saragosse. Tous deux mirent pied � terre, et Sancho porta ses bagages dans une chambre dont l�h�te lui donna la clef. Il conduisit les b�tes � l��curie, leur jeta la ration dans la mangeoire, et, rendant gr�ce au ciel de ce que son ma�tre n�avait pas pris cette h�tellerie pour un ch�teau, il revint voir ce que lui commanderait don Quichotte, qui s��tait assis sur un banc.</p><empty-line/><p>L�heure du souper venue, ils se retir�rent dans leur chambre, et Sancho demanda � l�h�te ce qu�il avait � leur donner.</p><empty-line/><p>�Vous serez servis � bouche que veux-tu, r�pondit l�h�te. Ainsi, demandez ce qui vous fera plaisir; car, en fait d�oiseaux de l�air, d�animaux de la terre, et de poissons de la mer, cette h�tellerie est abondamment pourvue.</p><empty-line/><p>��Il ne faut pas tant de choses, r�pliqua Sancho; avec une paire de poulets r�tis nous aurons assez, car mon seigneur est d�licat et mange peu, et moi je ne suis pas glouton � l�exc�s.�</p><empty-line/><p>L�h�te r�pondit qu�il n�avait pas de poulets, parce que les milans d�vastaient le pays.</p><empty-line/><p>�Eh bien! reprit Sancho, que le seigneur h�te fasse r�tir une poule qui soit un peu tendre.</p><empty-line/><p>��Une poule, sainte Vierge! s��cria l�h�te; en v�rit�, en v�rit�, j�en ai envoy� vendre hier plus de cinquante � la ville; mais � l�exception d�une poule, Votre Gr�ce peut demander ce qui lui plaira.</p><empty-line/><p>��De cette mani�re, reprit Sancho, le veau ne manquera pas, ni le chevreau non plus.</p><empty-line/><p>��Pour le pr�sent, r�pondit l�h�te, il n�y en a pas � la maison, parce que la provision est �puis�e; mais, la semaine qui vient, il y en aura de reste.</p><empty-line/><p>��Nous voil� bien lotis, repartit Sancho; je parie que tous ces objets manquants vont se r�sumer en une grande abondance de lard et d��ufs.</p><empty-line/><p>��Pardieu! r�pondit l�h�telier, mon h�te a vraiment une gentille m�moire! je viens de lui dire que je n�ai ni poules ni poulets, et il veut maintenant que j�aie des �ufs! Qu�il imagine, s�il lui pla�t, d�autres d�licatesses, et qu�il cesse de demander des poules.</p><empty-line/><p>��Allons au fait, par le nom du Christ! s��cria Sancho; dites-moi finalement ce que vous avez, et tr�ve de balivernes.</p><empty-line/><p>��Seigneur h�te, reprit l�h�telier, ce que j�ai v�ritablement, ce sont deux pieds de b�uf qui ressemblent � des pieds de veau, ou deux pieds de veau qui ressemblent � des pieds de b�uf. Ils sont cuits avec leur assaisonnement de pois, d�oignons et de lard, et disent, � l�heure qu�il est, en bouillant sur le feu: Mange-moi, mange-moi.</p><empty-line/><p>��D�ici je les marque pour miens, s��cria Sancho, et que personne n�y touche; je les payerai mieux qu�un autre, car je ne pouvais rien rencontrer qui f�t plus de mon go�t; et peu m�importe qu�ils soient de b�uf ou de veau, pourvu que ce soient des pieds.</p><empty-line/><p>��Personne n�y touchera, r�pondit l�h�telier; car d�autres h�tes, que j�ai � la maison, sont assez gens de qualit� pour mener avec eux cuisinier, officier et provisions de bouche.</p><empty-line/><p>��Quant � la qualit�, dit Sancho, personne n�en revend � mon ma�tre; mais l�emploi qu�il exerce ne permet ni garde-manger ni panier � bouteilles. Nous nous �tendons par l�, au milieu d�un pr�, et nous mangeons � notre so�l des glands et des n�fles.�</p><empty-line/><p>Tel fut l�entretien qu�eut Sancho avec l�h�telier, et qu�il cessa l�, sans vouloir lui r�pondre, car l�autre avait d�j� demand� quel �tait l�emploi ou la profession de son ma�tre. L�heure du souper vint; don Quichotte regagna sa chambre; l�h�te apporta la fricass�e comme elle se trouvait, et le chevalier se mit � table.</p><empty-line/><p>Bient�t apr�s, dans la chambre voisine de la sienne, et qui n�en �tait s�par�e que par une mince cloison, don Quichotte entendit quelqu�un qui disait:</p><empty-line/><p>�Par la vie de Votre Gr�ce, seigneur don G�ronimo, en attendant qu�on apporte le souper, lisons un autre chapitre de la seconde partie de don Quichotte de la Manche.�</p><empty-line/><p>� peine don Quichotte eut-il entendu son nom, qu�il se leva tout debout, dressa l�oreille, et pr�ta toute son attention � ce qu�on disait de lui. Il entendit ce don G�ronimo r�pondre:</p><empty-line/><p>�Pourquoi voulez-vous, seigneur don Juan, que nous lisions ces sottises? Quiconque a lu la premi�re partie de don Quichotte de la Manche ne peut trouver aucun plaisir � lire cette seconde partie.</p><empty-line/><p id="_ftnref292">��Toutefois, reprit don Juan, nous ferons bien de la lire; car enfin, il n�y a pas de livres si mauvais qu�on y trouve quelque chose de bon. Ce qui me d�pla�t le plus dans celui-ci, c�est qu�on y peint don Quichotte gu�ri de son amour pour Dulcin�e du Toboso. <a type="note" l:href="#_ftn292">[292]</a>�</p><empty-line/><p>Quand don Quichotte entendit cela, plein de d�pit et de col�re, il �leva la voix et s��cria:</p><empty-line/><p>�� quiconque dira que don Quichotte de la Manche a oubli� ou peut oublier Dulcin�e du Toboso, je lui ferai conna�tre, � armes �gales, qu�il est bien loin de la v�rit�; car ni Dulcin�e du Toboso ne peut �tre oubli�e, ni l�oubli se loger en don Quichotte. Sa devise est la constance, et ses v�ux de rester fid�le, sans se faire aucune violence, par choix et par plaisir.</p><empty-line/><p>��Qui nous r�pond? demanda-t-on de l�autre chambre.</p><empty-line/><p>��Qui pourrait-ce �tre, r�pliqua Sancho, sinon don Quichotte de la Manche lui-m�me, qui soutiendra tout ce qu�il a dit, et m�me tout ce qu�il dira? car le bon payeur ne regrette pas ses gages.�</p><empty-line/><p>� peine Sancho avait-il achev�, que deux gentilshommes (du moins en avaient-ils l�apparence) ouvrirent la porte de la chambre, et l�un d�eux, jetant les bras au cou de don Quichotte, lui dit avec effusion:</p><empty-line/><p>�Ce n�est ni votre aspect qui peut d�mentir votre nom, ni votre nom qui peut d�mentir votre aspect. Vous, seigneur, vous �tes sans aucun doute le v�ritable don Quichotte de la Manche, �toile polaire de la chevalerie errante, en d�pit de celui qui a voulu usurper votre nom et an�antir vos prouesses, comme l�a fait l�auteur de ce livre que je remets entre vos mains.�</p><empty-line/><p>Il lui pr�senta en m�me temps un livre que tenait son compagnon. Don Quichotte le prit, et se mit � le feuilleter sans r�pondre un mot; puis, quelques moments apr�s, il le lui rendit en disant:</p><empty-line/><p id="_ftnref293">�Dans le peu que j�ai vu, j�ai trouv� chez cet auteur trois choses dignes de bl�me. La premi�re, quelques paroles que j�ai lues dans le prologue <a type="note" l:href="#_ftn293">[293]</a>; la seconde, que le langage est aragonais, car l�auteur supprime quelquefois les articles; enfin la troisi�me, qui le confirme surtout pour un ignorant, c�est qu�il se trompe et s��loigne de la v�rit� dans la partie principale de l�histoire. Il dit en effet que la femme de Sancho Panza, mon �cuyer, s�appelle Marie Gutierrez <a type="note" l:href="#_ftn294">[294]</a>, tandis qu�elle s�appelle Th�r�se Panza; et celui qui se trompe en un point capital doit faire craindre qu�il ne se trompe en tout le reste de l�histoire.</p><empty-line/><p>��Voil�, pardieu, une jolie chose pour un historien, s��cria Sancho, et il doit bien �tre au courant de nos affaires, puisqu�il appelle Th�r�se Panza, ma femme, Marie Gutierrez! Reprenez le livre, seigneur, et voyez un peu si je figure par l�, et si on estropie mon nom.</p><empty-line/><p>��� ce que vous venez de dire, mon ami, reprit don G�ronimo, vous devez �tre Sancho Panza, l��cuyer du seigneur don Quichotte?</p><empty-line/><p>��Oui, je le suis, r�pondit Sancho, et je m�en flatte.</p><empty-line/><p>��Eh bien! par ma foi, continua le gentilhomme, cet auteur moderne ne vous traite pas avec la d�cence qui se voit en votre personne. Il vous peint glouton et niais, et pas le moins du monde amusant, bien diff�rent enfin de l�autre Sancho qu�on trouve dans la premi�re partie de l�histoire de votre ma�tre.</p><empty-line/><p>��Dieu lui pardonne, r�pondit Sancho; il aurait mieux fait de me laisser dans mon coin, sans se souvenir de moi; car pour mener la danse il faut savoir jouer du violon, et ce n�est qu�� Rome que saint Pierre est bien.�</p><empty-line/><p>Les deux gentilshommes invit�rent don Quichotte � passer dans leur chambre pour souper avec eux, sachant bien, dirent-ils, qu�il n�y avait rien, dans cette h�tellerie, de convenable pour sa personne. Don Quichotte, qui fut toujours affable et poli, se rendit � leurs instances et soupa avec eux. Sancho resta ma�tre de la marmite en toute propri�t�; il prit le haut bout de la table, et l�h�telier s�assit aupr�s de lui, car il n��tait pas moins que Sancho amoureux de ses pieds de b�uf.</p><empty-line/><p>Pendant le souper, don Juan demanda � don Quichotte quelles nouvelles il avait de madame Dulcin�e du Toboso; si elle s��tait mari�e, si elle �tait accouch�e ou enceinte, ou bien si, gardant ses v�ux de chastet�, elle se souvenait des amoureuses pens�es du seigneur don Quichotte.</p><empty-line/><p>�Dulcin�e, r�pondit don Quichotte, est encore pure et sans tache, et mon c�ur plus constant que jamais; notre correspondance, nulle comme d�habitude; sa beaut�, chang�e en la laideur d�une vile paysanne.�</p><empty-line/><p>Puis il leur conta de point en point l�enchantement de Dulcin�e, ses aventures dans la caverne de Mont�sinos, et la recette que lui avait donn�e le sage Merlin pour d�senchanter sa dame, laquelle n��tait autre que la flagellation de Sancho. Ce fut avec un plaisir extr�me que les gentilshommes entendirent conter, de la bouche m�me de don Quichotte, les �tranges �v�nements de son histoire. Ils rest�rent aussi �tonn�s de ses extravagances que de la mani�re �l�gante avec laquelle il les racontait. Tant�t ils le tenaient pour spirituel et sens�, tant�t ils le voyaient glisser et tomber dans le radotage, et ne savaient enfin quelle place lui donner entre la sagesse et la folie. Sancho acheva de souper, et, laissant l�h�telier battre les murailles, il passa dans la chambre de son ma�tre, o� il dit en entrant:</p><empty-line/><p>�Qu�on me pende, seigneurs, si l�auteur de ce livre qu�ont Vos Gr�ces a envie que nous restions longtemps cousins. Je voudrais, du moins, puisqu�il m�appelle glouton, � ce que vous dites, qu�il se dispens�t de m�appeler ivrogne.</p><empty-line/><p>��C�est pr�cis�ment le nom qu�il vous donne, r�pondit don G�ronimo. Je ne me rappelle pas bien de quelle fa�on, mais je sais que les propos qu�il vous pr�te sont mals�ants et en outre menteurs, � ce que je lis dans la physionomie du bon Sancho que voil�.</p><empty-line/><p>��Vos Gr�ces peuvent m�en croire, reprit Sancho; le Sancho et le don Quichotte de cette histoire sont d�autres que ceux qui figurent dans celle qu�a compos�e Cid Hamet Ben-Eng�li; ceux-l� sont nous-m�mes; mon ma�tre, vaillant, discret et amoureux; moi, simple, plaisant, et pas plus glouton qu�ivrogne.</p><empty-line/><p>��C�est aussi ce que je crois, reprit don Juan; et, si cela �tait possible, il faudrait ordonner que personne n�e�t l�audace d��crire sur les aventures du grand don Quichotte, si ce n�est Cid Hamet, son premier auteur, de la m�me fa�on qu�Alexandre ordonna que personne n�e�t l�audace de faire son portrait, si ce n�est Apelle.</p><empty-line/><p>��Mon portrait, le fasse qui voudra, dit don Quichotte; mais qu�on ne me maltraite pas, car la patience finit par tomber quand on la charge d�injures.</p><empty-line/><p>��Quelle injure peut-on faire au seigneur don Quichotte, r�pondit don Juan, dont il ne puisse ais�ment se venger, � moins qu�il ne la pare avec le bouclier de sa patience, qui est large et fort, � ce que j�imagine?�</p><empty-line/><p id="_ftnref295">Ce fut dans ces entretiens et d�autres semblables que se passa une grande partie de la nuit; et, bien que don Juan et son ami pressassent don Quichotte de lire un peu plus du livre pour voir quelle gamme il chantait, on ne put l�y d�cider. Il r�pondit qu�il tenait le livre pour lu tout entier, qu�il le maintenait pour impertinent d�un bout � l�autre, et qu�il ne voulait pas, si jamais son auteur venait � savoir qu�on le lui e�t mis entre les mains, lui donner la joie de croire qu�il en avait fait lecture. �D�ailleurs, ajouta-t-il, la pens�e m�me doit se d�tourner des choses obsc�nes et ridicules, � plus forte raison les yeux. <a type="note" l:href="#_ftn295">[295]</a>� On lui demanda o� il avait r�solu de diriger sa route. Il r�pondit qu�il allait � Saragosse, pour se trouver aux f�tes appel�es <emphasis>joutes du harnais, </emphasis>qu�on c�l�bre chaque ann�e dans cette ville. Don Juan lui dit alors que cette nouvelle histoire racontait comment don Quichotte, ou quel que f�t celui qu�elle appelait ainsi, avait assist�, dans la m�me ville, � une course de bague, d�pourvue d�invention, pauvre de style, mis�rable en descriptions de livr�es; mais, en revanche, riche en niaiseries. <a type="note" l:href="#_ftn296">[296]</a></p><empty-line/><p>�En ce cas-l�, r�pliqua don Quichotte, je ne mettrai point les pieds � Saragosse, et je publierai ainsi, � la face du monde, le mensonge de ce moderne historien, et les gens pourront se convaincre que je ne suis pas le don Quichotte dont il parle.</p><empty-line/><p>��Ce sera fort bien fait, reprit don G�ronimo; et d�ailleurs il y a d�autres joutes � Barcelone, o� le seigneur don Quichotte pourra montrer son adresse et sa valeur.</p><empty-line/><p>��Voil� ce que je pense faire, r�pliqua don Quichotte; mais que Vos Gr�ces veuillent bien me permettre, car il en est l�heure, d�aller me mettre au lit, et qu�elles me comptent d�sormais au nombre de leurs meilleurs amis et serviteurs.</p><empty-line/><p>��Moi aussi, ajouta Sancho, peut-�tre leur serai-je bon � quelque chose.�</p><empty-line/><p>Sur cela, prenant cong� de leurs voisins, don Quichotte et Sancho regagn�rent leur chambre, et laiss�rent don Juan et don G�ronimo tout surpris du m�lange qu�avait fait le chevalier de la discr�tion et de la folie. Du reste ils crurent fermement que c��taient bien les v�ritables don Quichotte et Sancho, et non ceux qu�avait d�peints leur historien aragonais.</p><empty-line/><p>Don Quichotte se leva de grand matin, et, frappant � la cloison de l�autre chambre, il dit � ses h�tes un dernier adieu. Sancho paya magnifiquement l�h�telier, mais lui conseilla de vanter un peu moins l�abondance de son h�tellerie, ou de la tenir d�sormais mieux approvisionn�e.</p></section><section><title><p id="_Toc106455388">Chapitre LX</p></title><p><emphasis>De ce qui arriva � don Quichotte allant � Barcelone</emphasis></p><empty-line/><p>La matin�e �tait fra�che et promettait une �gale fra�cheur pour le jour, quand don Quichotte quitta l�h�tellerie, apr�s s��tre bien inform�, d�abord du chemin qui conduisait directement � Barcelone, sans toucher � Saragosse, tant il avait envie de faire mentir ce nouvel historien qui, disait-on, le traitait si outrageusement. Or, il advint qu�en six jours entiers il ne lui arriva rien qui m�rite d��tre couch� par �crit. Au bout de ces six jours, s��tant �cart� du grand chemin, la nuit le surprit dans un �pais bosquet de ch�nes ou de li�ges; car, sur ce point, Cid Hamet ne garde pas la ponctualit� qu�il met en toute chose. Ma�tre et valet descendirent de leurs b�tes; et Sancho, qui avait fait ce jour-l� ses quatre repas, s��tant arrang� contre le tronc d�un arbre, entra d�embl�e par la porte du sommeil. Mais don Quichotte, que ses pens�es, plus encore que la faim, tenaient �veill�, ne pouvait fermer les yeux. Au contraire, son imagination le promenait en mille endroits diff�rents. Tant�t il croyait se retrouver dans la caverne de Mont�sinos; tant�t il voyait sauter et cabrioler sur sa bourrique Dulcin�e transform�e en paysanne; tant�t il entendait r�sonner � ses oreilles les paroles du sage Merlin, qui lui rappelaient les conditions qu�il fallait accomplir et les diligences qu�il fallait faire pour le d�senchantement de Dulcin�e. Il se d�sesp�rait en voyant la ti�deur et le peu de charit� de son �cuyer Sancho, lequel, � ce qu�il croyait, ne s��tait encore donn� que cinq coups de fouet, nombre bien faible et bien ch�tif en comparaison de la multitude infinie qu�il lui restait � se donner. Ces r�flexions lui caus�rent tant de peine et de d�pit, qu�il fit en lui-m�me ce discours:</p><empty-line/><p>�Si le grand Alexandre d�fit le n�ud gordien en disant: <emphasis>Autant vaut couper que d�tacher, </emphasis>et s�il n�en devint pas moins seigneur universel de toute l�Asie, il n�en arriverait ni plus ni moins � pr�sent, pour le d�senchantement de Dulcin�e, si je fouettais moi-m�me Sancho malgr� lui. En effet, puisque le rem�de consiste en ce que Sancho re�oive trois mille et tant de coups de fouet, qu�importe s�il se les donne lui-m�me ou qu�un autre les lui donne? toute la question est qu�il les re�oive, de quelque main qu�ils lui arrivent.�</p><empty-line/><p>Dans cette pens�e, il s�approcha de Sancho, apr�s avoir pris d�abord les r�nes de Rossinante qu�il ajusta de mani�re � s�en faire un fouet, et il se mit � lui d�tacher sa seule aiguillette; car l�opinion commune est que Sancho ne portait que celle de devant pour soutenir ses chausses. Mais � peine avait-il commenc� cette besogne, que Sancho s��veilla les yeux grands ouverts, et dit brusquement:</p><empty-line/><p>�Qu�est-ce l�? qui me touche et me d�chausse?</p><empty-line/><p>��C�est moi, r�pondit don Quichotte, qui viens suppl�er � ta n�gligence et rem�dier � mes peines. Je viens te fouetter, Sancho, et acquitter en partie la dette que tu as contract�e. Dulcin�e p�rit; tu vis sans te soucier de rien; je meurs dans le d�sespoir; ainsi, d�fais tes chausses de bonne volont�, car la mienne est de te donner dans cette solitude au moins deux mille coups de fouet.</p><empty-line/><p>��Oh! pour cela, non, s��cria Sancho; que Votre Gr�ce se tienne tranquille; sinon, par le Dieu v�ritable, il y aura du tapage � nous faire entendre des sourds. Les coups de fouet auxquels je me suis oblig� doivent �tre donn�s volontairement, et non par force. Maintenant, je n�ai pas envie de me fouetter. Il suffit que je donne � Votre Gr�ce ma parole de me flageller et de me chasser les mouches quand l�envie m�en prendra.</p><empty-line/><p>��Je ne puis m�en remettre � ta courtoisie, Sancho, reprit don Quichotte, car tu es dur de c�ur, et, quoique vilain, tendre de chair.�</p><empty-line/><p>En parlant ainsi, il s�obstinait � vouloir lui d�lacer l�aiguillette. Voyant cela, Sancho se leva tout debout, sauta sur son seigneur, le prit � bras-le-corps, et, lui donnant un croc-en-jambe, le jeta par terre tout de son long; puis il lui mit le genou droit sur la poitrine, et lui prit les mains avec ses mains, de fa�on qu�il ne le laissait ni remuer ni souffler. Don Quichotte lui criait d�une voix �touff�e:</p><empty-line/><p>�Comment, tra�tre, tu te r�voltes contre ton ma�tre et seigneur naturel! tu t�attaques � celui qui te donne son pain!</p><empty-line/><p id="_ftnref297">��Je ne fais ni ne d�fais de roi <a type="note" l:href="#_ftn297">[297]</a>! r�pondit Sancho, mais je m�aide moi-m�me, moi qui suis mon seigneur. Que Votre Gr�ce me promette de rester tranquille et qu�il ne sera pas question de me fouetter maintenant; alors je vous l�che et vous laisse aller; sinon, <emphasis>tu mourras ici, tra�tre, ennemi de do�a Sancha</emphasis><emphasis>.</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn298">[298]</a>�</p><empty-line/><p>Don Quichotte lui promit ce qu�il exigeait. Il jura, par la vie de ses pens�es, qu�il ne le toucherait pas au poil du pourpoint, et laisserait d�sormais � sa merci et � sa volont� le soin de se fouetter quand il le jugerait � propos. Sancho se releva, et s��loigna bien vite � quelque distance; mais, comme il s�appuyait � un arbre, il sentit quelque chose lui toucher la t�te; il leva les mains, et rencontra deux pieds d�homme chauss�s de souliers. Tremblant de peur, il courut se r�fugier contre un autre arbre, o� la m�me chose lui arriva. Alors il appela don Quichotte, en criant au secours. Don Quichotte accourut, et lui demanda ce qui lui �tait arriv�, et ce qui lui faisait peur. Sancho r�pondit que tous ces arbres �taient pleins de pieds et de jambes d�hommes. Don Quichotte les toucha � t�tons, et comprit sur-le-champ ce que ce pouvait �tre.</p><empty-line/><p>�Il n�y a pas de quoi te faire peur, Sancho, lui dit-il; car ces jambes et ces pieds que tu touches et ne vois pas sont sans doute ceux de quelques voleurs et bandits qui sont pendus � ces arbres; car c�est ici que la justice, quand elle les prend, a coutume de les pendre par vingt et par trente. Cela m�indique que je dois �tre pr�s de Barcelone.�</p><empty-line/><p>Ce qui �tait vrai effectivement, comme il l�avait conjectur�. Au point du jour; ils lev�rent les yeux, et virent les grappes dont ces arbres �taient charg�s: c��taient des corps de bandits.</p><empty-line/><p id="_ftnref299">Cependant le jour venait de para�tre, et, si les morts les avaient effray�s, ils ne furent pas moins �pouvant�s � la vue d�une quarantaine de bandits vivants, qui tout � coup les entour�rent, leur disant en langue catalane de rester immobiles et de ne pas bouger jusqu�� l�arriv�e de leur capitaine. Don Quichotte se trouvait � pied, son cheval sans bride, sa lance appuy�e contre un arbre, et, finalement, sans aucune d�fense. Il fut r�duit � croiser les mains et � baisser la t�te, se r�servant pour une meilleure occasion. Les bandits accoururent visiter le grison et ne lui laiss�rent pas un f�tu de ce que renfermaient le bissac et la valise. Bien en prit � Sancho d�avoir mis dans une ceinture de cuir qu�il portait sur le ventre les �cus du duc et ceux qu�il apportait du pays. Mais toutefois ces braves gens l�auraient bien fouill� jusqu�� trouver ce qu�il cachait entre cuir et chair, si leur capitaine ne f�t arriv� dans ce moment. C��tait un homme de trente-quatre ans environ, robuste, d�une taille �lev�e, au teint brun, au regard s�rieux et assur�. Il montait un puissant cheval, et portait sur sa cotte de mailles quatre pistolets, de ceux qu�on appelle dans le pays <emphasis>pedre�ales</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn299">[299]</a>.<emphasis/>Il vit que ses �cuyers (c�est le nom que se donnent les gens de cette profession) allaient d�pouiller Sancho Panza. Il leur commanda de n�en rien faire, et fut aussit�t ob�i; ainsi �chappa la ceinture. Il s��tonna de voir une lance contre un arbre, un �cu par terre, et don Quichotte, arm�, avec la plus sombre et la plus lamentable figure qu�aurait pu composer la tristesse elle-m�me. Il s�approcha de lui:</p><empty-line/><p id="_ftnref300">�Ne soyez pas si triste, bonhomme, lui dit-il; vous n��tes pas tomb� dans les mains de quelque barbare Osiris <a type="note" l:href="#_ftn300">[300]</a>, mais dans celles de Roque Guinart, plus compatissantes que cruelles. <a type="note" l:href="#_ftn301">[301]</a></p><empty-line/><p>��Ma tristesse, r�pondit don Quichotte, ne vient pas d��tre tomb� en ton pouvoir, � vaillant Roque, dont la renomm�e n�a point de bornes sur la terre; elle vient de ce que ma n�gligence a �t� telle que tes soldats m�aient surpris sans bride � mon cheval, tandis que je suis oblig�, suivant l�ordre de la chevalerie errante, o� j�ai fait profession, de vivre toujours en alerte, et d��tre, � toute heure, la sentinelle de moi-m�me. Je dois t�apprendre, � grand Guinart, que, s�ils m�eussent trouv� sur mon cheval avec ma lance et mon �cu, ils ne seraient pas venus facilement � bout de moi; car je suis don Quichotte de la Manche, celui qui a rempli l�univers du bruit de ses exploits.�</p><empty-line/><p>Roque Guinart comprit aussit�t que la maladie de don Quichotte tenait plus de la folie que de la vaillance; et, bien qu�il l�e�t quelquefois entendu nommer, il n�avait jamais cru � la v�rit� de son histoire, ni pu se persuader qu�une semblable fantaisie s�empar�t du c�ur d�un homme. Ce fut donc une grande joie pour lui de l�avoir rencontr�, pour toucher de pr�s ce qu�il avait ou� dire de loin.</p><empty-line/><p>�Valeureux chevalier, lui dit-il, ne vous d�sesp�rez point, et ne tenez pas � mauvaise fortune celle qui vous am�ne ici. Il se pourrait, au contraire, qu�en ces rencontres �pineuses votre sort fourvoy� retrouv�t sa droite ligne, car c�est par des chemins �tranges, par des d�tours inou�s, hors de la pr�voyance humaine, que le ciel a coutume de relever les abattus et d�enrichir les pauvres.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte allait lui rendre gr�ce, quand ils entendirent derri�re eux un grand bruit, comme celui d�une troupe de chevaux. Ce n�en �tait pourtant qu�un seul, sur lequel venait � bride abattue un jeune homme d�une vingtaine d�ann�es, v�tu d�un pourpoint de damas vert orn� de franges d�or, avec des chausses larges, un chapeau retrouss� � la wallonne, des bottes justes et cir�es, l��p�e, la dague et les �perons dor�s, un petit mousquet � la main et deux pistolets � la ceinture. Roque tourna la t�te au bruit, et vit ce galant personnage qui lui dit, d�s qu�il se fut approch�:</p><empty-line/><p>�Je te cherchais, � vaillant Roque, pour trouver en toi, sinon un rem�de, au moins un adoucissement � mes malheurs. Et, pour ne pas te tenir davantage en suspens, car je vois bien que tu ne me reconnais pas, je veux te dire qui je suis. Je suis Claudia G�ronima, fille de Simon Forte, ton ami intime, et ennemi particulier de Clauquel Torrellas, qui est aussi le tien, puisqu�il est du parti contraire. Tu sais que ce Torrellas a un fils qu�on appelle don Vicente Torrellas, ou du moins qui portait ce nom il n�y a pas deux heures. Je te dirai en peu de mots, pour abr�ger le r�cit de mes infortunes, celle dont il est la cause. Il me vit, me fit la cour; je l��coutai et le payai de retour en secret de mon p�re; car il n�est pas une femme, si retir�e et si sage qu�elle vive, qui n�ait du temps de reste pour satisfaire ses d�sirs quand elle s�y laisse emporter. Finalement il me fit la promesse d��tre mon �poux, et je lui engageai ma parole d��tre � lui, sans que toutefois l�effet suiv�t nos mutuels serments. Hier, j�appris qu�oubliant ce qu�il me devait, il �pousait une autre femme, et que ce matin il allait se rendre aux fian�ailles. Cette nouvelle me troubla l�esprit et mit ma patience � bout. Mon p�re n��tant point � la maison, il me fut facile de prendre cet �quipage, et, pressant le pas de ce cheval, j�atteignis don Vicente � une lieue environ d�ici. L�, sans perdre de temps � lui faire entendre des plaintes ni � recevoir des excuses, je d�chargeai sur lui cette carabine, et de plus ces deux pistolets, lui mettant, � ce que je crois, plus de deux balles dans le corps, et ouvrant des issues par o� mon honneur sortit avec son sang. Je l�ai laiss� sur la place entre les mains de ses valets, qui n�os�rent ou ne purent prendre sa d�fense. Je viens te chercher pour que tu me fasses passer en France, o� j�ai des parents chez qui je pourrai vivre, et te prier aussi de prot�ger mon p�re, pour que la nombreuse famille de don Vicente n�exerce pas sur lui une effroyable vengeance.�</p><empty-line/><p>Roque, tout surpris de la bonne mine, de l��nergie et de l��trange aventure de la belle Claudia, lui r�pondit aussit�t:</p><empty-line/><p>�Venez, madame; allons voir si votre ennemi est mort. Nous verrons ensuite ce qu�il conviendra de faire.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte �coutait attentivement ce qu�avait dit Claudia, et ce que r�pondait Roque Guinart.</p><empty-line/><p>�Personne, s��cria-t-il, n�a besoin de se mettre en peine pour d�fendre cette dame. Qu�on me donne mon cheval et mes armes, et qu�on m�attende ici. J�irai chercher ce chevalier, et, mort ou vif, je lui ferai tenir la parole qu�il a donn�e � une si ravissante beaut�.</p><empty-line/><p>��Que personne n�en doute, ajouta Sancho, car mon seigneur a la main heureuse en fait de mariages. Il n�y a pas quinze jours qu�il a fait marier un autre homme qui refusait aussi � une autre demoiselle l�accomplissement de sa parole; et, si ce n�e�t �t� que les enchanteurs qui le poursuivent chang�rent la v�ritable figure du jeune homme en celle d�un laquais, � cette heure-ci ladite demoiselle aurait cess� de l��tre.�</p><empty-line/><p>Guinart, qui avait plus � faire de penser � l�aventure de la belle Claudia qu�aux propos de ses prisonniers, ma�tre et valet, n�entendit ni l�un ni l�autre, et, apr�s avoir donn� l�ordre � ses �cuyers de rendre � Sancho tout ce qu�ils lui avaient pris sur le grison, leur commanda de se retirer dans le g�te o� ils avaient pass� la nuit; puis il partit au galop avec Claudia pour chercher don Vicente, bless� ou mort. Ils arriv�rent � l�endroit o� Claudia avait rencontr� son amant; mais ils n�y trouv�rent que des taches de sang r�cemment vers�. �tendant la vue de toutes parts, ils aper�urent un groupe d�hommes au sommet d�une colline, et imagin�rent, comme c��tait vrai, que ce devait �tre don Vicente que ses domestiques emportaient, ou mort, ou vif, pour le panser ou pour l�enterrer. Ils press�rent le pas dans le d�sir de les atteindre; ce qui ne fut pas difficile, car les autres allaient lentement. Ils trouv�rent don Vicente dans les bras de ces gens, qu�il suppliait, d�une voix �teinte, de le laisser mourir en cet endroit, car la douleur qu�il ressentait de ses blessures ne lui permettait pas d�aller plus loin. Roque et Claudia se jet�rent � bas de leurs chevaux et s�approch�rent du moribond. Les valets s�effray�rent � l�aspect de Guinart, et Claudia se troubla plus encore � la vue de don Vicente. Moiti� attendrie, moiti� s�v�re, elle s�approcha de lui et lui prit la main:</p><empty-line/><p>�Si tu me l�avais donn�e, cette main, dit-elle, suivant notre convention, tu ne te serais jamais vu dans cette extr�mit�.�</p><empty-line/><p>Le gentilhomme bless� ouvrit les yeux que d�j� la mort avait presque ferm�s, et, reconnaissant Claudia, il lui dit:</p><empty-line/><p>�Je vois bien, belle et tromp�e Claudia, que c�est toi qui m�as donn� la mort. C�est une peine que ne m�ritaient point mes d�sirs, qui jamais, pas plus que mes �uvres, n�ont voulu ni su t�offenser.</p><empty-line/><p>��Comment! s��cria Claudia, n�est-il pas vrai que tu allais ce matin �pouser L�onora, la fille du riche Balbastro?</p><empty-line/><p>��Oh! non certes, r�pondit don Vicente. Ma mauvaise �toile t�a port� cette fausse nouvelle, pour que, dans un transport jaloux, tu m��tasses la vie; mais puisque je la perds et la laisse en tes bras, je tiens mon sort pour fortun�. Afin que tu donnes croyance � mes paroles, serre ma main, et re�ois-moi, si tu veux, pour �poux. Je n�ai plus � te donner d�autre satisfaction de l�outrage que tu crois avoir re�u de moi.�</p><empty-line/><p>Claudia lui serra la main, mais son c�ur aussi se serra de telle sorte, qu�elle tomba �vanouie sur la poitrine sanglante de don Vicente, auquel prit un paroxysme mortel. Roque, plein de trouble, ne savait que faire. Les domestiques coururent chercher de l�eau pour leur jeter au visage, et, l�ayant apport�e, les en inond�rent aussit�t. Claudia revint de son �vanouissement, mais non don Vicente de son paroxysme; il y avait laiss� la vie. Lorsque Claudia le vit sans mouvement, et qu�elle se fut assur�e que son �poux avait cess� de vivre, elle frappa l�air de ses g�missements et le ciel de ses plaintes; elle s�arracha les cheveux, qu�elle livra aux vents; elle d�chira son visage de ses propres mains, et donna enfin tous les t�moignages de regret et de douleur qu�on pouvait attendre d�un c�ur navr�. �� femme cruelle et inconsid�r�e, disait-elle, avec quelle facilit� tu as ex�cut� une si horrible pens�e! � rage de la jalousie, � quelle fin d�sesp�r�e tu pr�cipites quiconque te donne acc�s dans son �me! � mon cher �poux, c�est quand tu m�appartenais, que le sort impitoyable te m�ne du lit nuptial � la s�pulture!� Il y avait tant d�amertume et de d�sespoir dans les plaintes qu�exhalait Claudia, qu�elles tir�rent des larmes � Roque, dont les yeux n�avaient pas l�habitude d�en verser en aucune occasion. Les domestiques fondaient en pleurs; Claudia s��vanouissait � chaque moment, et toute la colline paraissait un champ de tristesse et de malheur.</p><empty-line/><p>Enfin, Roque Guinart ordonna aux gens de don Vicente de porter le corps de ce jeune homme � la maison de son p�re, qui n��tait pas fort loin, pour qu�on lui donn�t la s�pulture. Claudia dit � Roque qu�elle voulait aller s�enfermer dans un monast�re, dont l�une de ses tantes �tait abbesse, et qu�elle pensait y finir sa vie dans la compagnie d�un meilleur et plus �ternel �poux. Roque approuva sa sainte r�solution. Il offrit de l�accompagner jusqu�o� elle voudrait, et de prot�ger son p�re contre les parents de don Vicente. Claudia ne voulut en aucune fa�on accepter son escorte, et, le remerciant du mieux qu�elle put de ses offres de service, elle s��loigna tout �plor�e. Les gens de don Vicente emport�rent son corps, et Roque vint rejoindre ses gens. Telle fut la fin des amours de Claudia G�ronima. Mais faut-il s�en �tonner, quand ce fut la violence irr�sistible d�une aveugle jalousie qui tissa la trame de sa lamentable histoire?</p><empty-line/><p>Roque Guinart trouva ses �cuyers dans l�endroit o� il leur avait ordonn� de se rendre, et, au milieu d�eux, don Quichotte, qui, mont� sur Rossinante, leur faisait un sermon pour leur persuader d�abandonner ce genre de vie, non moins dangereux pour l��me que pour le corps. Mais la plupart �taient des gascons, gens grossiers, gens de sac et de corde; la harangue de don Quichotte ne leur entrait pas fort avant. � son arriv�e, Roque demanda � Sancho Panza si on lui avait restitu� les bijoux et les joyaux que les siens avaient pris sur le grison.</p><empty-line/><p>�Oui, r�pondit Sancho, il ne me manque plus que trois mouchoirs de t�te qui valaient trois grandes villes.</p><empty-line/><p>��Qu�est-ce que tu dis l�, homme? s��cria l�un des bandits pr�sents; c�est moi qui les ai, et ils ne valent pas trois r�aux.</p><empty-line/><p>��C�est vrai, reprit don Quichotte; mais mon �cuyer les estime autant qu�il l�a dit, en consid�ration de la personne qui me les a donn�s.�</p><empty-line/><p>Roque Guinart ordonna aussit�t de les rendre; et, faisant mettre tous ses gens sur une file, il fit apporter devant eux les habits, les joyaux, l�argent, enfin tout ce qu�on avait vol� depuis la derni�re r�partition; puis ayant fait rapidement le calcul estimatif, et pris� en argent ce qui ne pouvait se diviser, il partagea le butin entre toute sa compagnie avec tant de prudence et d��quit�, qu�il ne blessa pas en un seul point la justice distributive. Cela fait, et tous se montrant satisfaits et bien r�compens�s, Roque dit � don Quichotte:</p><empty-line/><p>�Si l�on ne gardait pas une telle ponctualit� � l��gard de ces gens-l�, il ne serait pas possible de vivre avec eux.�</p><empty-line/><p>Sancho ajouta sur-le-champ:</p><empty-line/><p>�� ce que je viens de voir ici, la justice est si bonne, qu�il est n�cessaire de la pratiquer m�me parmi les voleurs.�</p><empty-line/><p>Un des �cuyers l�entendit, et leva la crosse de son arquebuse, avec laquelle il e�t certainement ouvert la t�te � Sancho, si Roque Guinart ne lui e�t cri� de s�arr�ter. Sancho frissonna de tout son corps, et fit le ferme propos de ne pas desserrer les dents tant qu�il serait avec ces gens-l�.</p><empty-line/><p>En ce moment arriva l�un des �cuyers post�s en sentinelle le long des chemins, pour �pier les gens qui venaient � passer, et aviser son chef de tout ce qui s�offrait.</p><empty-line/><p>�Seigneur, dit celui-l�, non loin d�ici, sur le chemin qui m�ne � Barcelone, vient une grande troupe de monde.</p><empty-line/><p>��As-tu pu reconna�tre, r�pondit Roque, si ce sont de ceux qui nous cherchent, ou de ceux que nous cherchons?</p><empty-line/><p>��Ce sont de ceux que nous cherchons, r�pliqua l��cuyer.</p><empty-line/><p>��En ce cas, partez tous, s��cria Roque, et amenez-les-moi bien vite ici, sans qu�il en �chappe aucun.�</p><empty-line/><p>On ob�it, et Roque resta seul avec don Quichotte et Sancho, attendant ce qu�am�neraient ses �cuyers. Dans l�intervalle, il dit � don Quichotte:</p><empty-line/><p>�Le seigneur don Quichotte doit trouver nouvelle notre mani�re de vivre, et nouvelles aussi nos aventures, qui sont en outre toutes p�rilleuses. Je ne m��tonne point qu�il en ait cette id�e, car r�ellement, et j�en fais l�aveu, il n�y a pas de vie plus inqui�te et plus agit�e que la n�tre. Ce qui m�y a jet�, ce sont je ne sais quels d�sirs de vengeance assez puissants pour troubler les c�urs les plus calmes. Je suis, de ma nature, compatissant et bien intentionn�; mais comme je l�ai dit, l�envie de me venger d�un outrage qui m�est fait renverse si bien toutes mes bonnes inclinations, que je pers�v�re dans cet �tat, quoique j�en voie toutes les cons�quences. Et comme un p�ch� en appelle un autre, et un ab�me un autre ab�me, les vengeances se sont encha�n�es, de mani�re que je prends � ma charge non seulement les miennes, mais encore celles d�autrui. Cependant Dieu permet que, tout en me voyant �gar� dans le labyrinthe de mes d�sordres, je ne perde pas l�esp�rance d�en sortir, et d�arriver au port de salut.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte fut bien �tonn� d�entendre Guinart tenir des propos si sens�s et si �difiants; car il pensait que, parmi des gens dont tout l�emploi est de voler et d�assassiner sur la grand�route, il ne devait se trouver personne qui e�t du bon sens et de bons sentiments.</p><empty-line/><p>�Seigneur Roque, lui dit-il, le commencement de la sant�, c�est, pour le malade, de conna�tre sa maladie, et de vouloir prendre les rem�des qu�ordonne le m�decin. Votre Gr�ce est malade, elle conna�t son mal, et le ciel, ou Dieu, pour mieux dire, qui est notre m�decin, lui appliquera des rem�des qui l�en gu�riront. Mais ces rem�des, d�ordinaire, ne gu�rissent que peu � peu et par miracle. D�ailleurs, les p�cheurs dou�s d�esprit sont plus pr�s de s�amender que les simples; et, puisque Votre Gr�ce a montr� dans ses propos toute sa prudence, il faut avoir bon courage, et esp�rer la gu�rison de la maladie de votre conscience. Si Votre Gr�ce veut abr�ger le chemin, et entrer facilement dans celui de son salut, venez avec moi, je vous apprendrai � devenir chevalier errant; dans ce m�tier, il y a tant de fatigues, tant de privations et de m�saventures � souffrir, que vous n�avez qu�� le prendre pour p�nitence, et vous voil� port� dans le ciel.�</p><empty-line/><p>Roque se mit � rire du conseil de don Quichotte, auquel, changeant d�entretien, il raconta la tragique aventure de Claudia G�ronima, Sancho en fut touch� au fond de l��me, car il avait trouv� fort de son go�t la beaut� et la p�tulance de la jeune personne.</p><empty-line/><p>Sur ces entrefaites arriv�rent les �cuyers de la prise, comme ils s�appellent. Ils ramenaient avec eux deux gentilhommes � cheval, deux p�lerins � pied, un carrosse rempli de femmes, avec six valets � pied et � cheval qui les accompagnaient, et deux gar�ons muletiers qui suivaient les gentilshommes. Les �cuyers mirent cette troupe au milieu de leurs rangs, et vainqueurs et vaincus gardaient un profond silence, attendant que le grand Roque Guinart commen��t de parler. Celui-ci, s�adressant aux gentilshommes, leur demanda qui ils �taient, o� ils allaient, et quel argent ils portaient sur eux. L�un d�eux r�pondit:</p><empty-line/><p>�Seigneur, nous sommes deux capitaines d�infanterie espagnole; nos compagnies sont � Naples, et nous allons nous embarquer sur quatre gal�res qu�on dit �tre � Barcelone, avec ordre de faire voile pour la Sicile. Nous portons environ deux � trois cents �cus, ce qui suffit pour que nous soyons riches et cheminions contents, car la pauvret� ordinaire des soldats ne permet pas de plus grands tr�sors.�</p><empty-line/><p>Roque fit aux p�lerins la m�me question qu�aux capitaines. Ils r�pondirent qu�ils allaient s�embarquer pour passer � Rome, et qu�entre eux deux ils pouvaient avoir une soixantaine de r�aux. Roque voulut savoir aussi quelles �taient les dames du carrosse, o� elles allaient, et quel argent elles portaient. L�un des valets � cheval r�pondit:</p><empty-line/><p>�C�est madame do�a Guiomar de Qui�on�s, femme du r�gent de l�intendance de Naples, qui vient dans ce carrosse avec une fille encore enfant, une femme de chambre et une du�gne. Nous sommes six domestiques pour l�accompagner, et l�argent s��l�ve � six cents �cus.</p><empty-line/><p>��De fa�on, reprit Roque Guinart, que nous avons ici neuf cents �cus et soixante r�aux. Mes soldats doivent �tre une soixantaine; voyez ce qui leur revient � chacun, car je suis mauvais calculateur.�</p><empty-line/><p>� ces mots, les brigands �lev�rent tous la voix, et se mirent � crier: �Vive Roque Guinart! qu�il vive de longues ann�es, en d�pit des limiers de justice qui ont jur� sa perte!� Mais les capitaines s�afflig�rent, madame la r�gente s�attrista, et les p�lerins ne se montr�rent pas fort joyeux, quand ils entendirent tous prononcer la confiscation de leurs biens. Roque les tint ainsi quelques minutes en suspens; mais il ne voulut pas laisser plus longtemps durer leur tristesse, qu�on pouvait d�j� reconna�tre � une port�e d�arquebuse. Il se tourna vers les officiers:</p><empty-line/><p>�Que Vos Gr�ces, seigneurs capitaines, leur dit-il, veuillent bien par courtoisie, me pr�ter soixante �cus, et madame la r�gente quatre-vingts, pour contenter cette escouade qui m�accompagne; car enfin, de ce qu�il chante le cur� s�alimente. Ensuite vous pourrez continuer votre chemin librement et sans encombre avec un sauf-conduit que je vous donnerai, afin que, si vous rencontrez quelques autres de mes escouades, qui sont r�parties dans ces environs, elles ne vous fassent aucun mal. Mon intention n�est point de faire tort aux gens de guerre, ni d�offenser aucune femme, surtout celles qui sont de qualit�.�</p><empty-line/><p>Les officiers se confondirent en actions de gr�ce pour remercier Roque de sa courtoisie et de sa lib�ralit�; car, � leurs yeux, c�en �tait une v�ritable que de leur laisser leur propre argent. Pour do�a Guiomar de Qui�on�s, elle voulut se jeter � bas du carrosse pour baiser les pieds et les mains du grand Roque; mais il ne voulut pas le permettre, et lui demanda pardon, au contraire, du tort qu�il lui avait fait, oblig� de c�der aux devoirs imp�rieux de sa triste profession. Madame la r�gente donna ordre � l�un de ses domestiques de payer sur-le-champ les quatre-vingts �cus mis � sa charge, et les capitaines avaient d�j� d�bours� leurs soixante. Les p�lerins allaient aussi livrer leur pacotille, mais Roque leur dit de n�en rien faire; puis, se tournant vers les siens:</p><empty-line/><p>�De ces cent quarante �cus, dit-il, il en revient deux � chacun, et il en reste vingt; qu�on en donne dix � ces p�lerins, et les dix autres � ce bon �cuyer, pour qu�il garde un bon souvenir de cette aventure.�</p><empty-line/><p>On apporta une �critoire et un portefeuille, dont Roque �tait toujours pourvu, et il donna par �crit, aux voyageurs, un sauf-conduit pour les chefs de ses escouades. Il prit ensuite cong� d�eux et les laissa partir, dans l�admiration de sa noblesse d��me, de sa bonne mine, de ses �tranges proc�d�s, et le tenant plut�t pour un Alexandre le Grand que pour un brigand reconnu. Un des �cuyers dit alors, dans son jargon gascon et catalan:</p><empty-line/><p>�Notre capitaine vaudrait mieux pour faire un moine qu�un bandit; mais s�il veut dor�navant se montrer lib�ral, qu�il le soit de son bien et non du n�tre.�</p><empty-line/><p>Ce peu de mots, le malheureux ne les dit pas si bas que Roque ne les entend�t. Mettant l��p�e � la main, il lui fendit la t�te presque en deux parts, et lui dit froidement:</p><empty-line/><p>�Voil� comme je ch�tie les insolents qui ne savent pas retenir leur langue.�</p><empty-line/><p>Tout le monde trembla, et personne n�osa lui dire un mot, tant il leur imposait d�ob�issance et de respect.</p><empty-line/><p>Roque se mit � l��cart, et �crivit une lettre � l�un de ses amis, � Barcelone, pour l�informer qu�il avait aupr�s de lui le fameux don Quichotte de la Manche, le chevalier errant duquel on racontait tant de merveilles, et qu�il pouvait bien l�assurer que c��tait bien l�homme du monde le plus divertissant et le plus entendu sur toutes mati�res. Il ajoutait que le quatri�me jour � partir de l�, qui serait celui de saint Jean-Baptiste, il le lui am�nerait au milieu de la plage de Barcelone, arm� de toutes pi�ces et mont� sur Rossinante, ainsi que son �cuyer Sancho mont� sur son �ne.</p><empty-line/><p>�Ne manquez pas, disait-il enfin, d�en donner avis � nos amis les Niarros, pour qu�ils se divertissent du chevalier. J�aurais voulu priver de ce plaisir les Cadells, leurs ennemis; mais c�est impossible, car les folies sens�es de don Quichotte et les saillies de son �cuyer Sancho Panza ne peuvent manquer de donner un �gal plaisir � tout le monde.�</p><empty-line/><p>Roque exp�dia cette lettre par un de ses �cuyers, lequel, changeant son costume de bandit en celui d�un laboureur, entra dans Barcelone, et remit la lettre � son adresse.</p></section><section><title><p id="_Toc106455389">Chapitre LXI</p></title><p><emphasis>De ce qui arriva � don Quichotte � son entr�e dans Barcelone, et d�autres choses qui ont plus de v�rit� que de sens commun</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftnref302">Don Quichotte demeura trois jours et trois nuits avec Roque Guinart; et, quand m�me il y f�t rest� trois cents ans, il n�aurait pas manqu� de quoi regarder et de quoi s��tonner sur sa fa�on de vivre. On s��veillait ici, on d�nait l�-bas; quelquefois on fuyait sans savoir pourquoi, d�autres fois on attendait sans savoir qui. Ces hommes dormaient tout debout, interrompant leur sommeil, et changeant de place � toute heure. Ils ne s�occupaient qu�� poser des sentinelles, � �couter le cri des guides, � souffler les m�ches des arquebuses, bien qu�ils en eussent peu, car presque tous portaient des mousquets � pierre. Roque passait les nuits �loign� des siens, dans des endroits o� ceux-ci ne pouvaient deviner qu�il f�t; car les nombreux bans <a type="note" l:href="#_ftn302">[302]</a> du vice-roi de Barcelone, qui mettaient sa t�te � prix, le tenaient dans une perp�tuelle inqui�tude. Il n�osait se fier � personne, pas m�me � ses gens, craignant d��tre tu� ou livr� par eux � la justice; vie assur�ment p�nible et mis�rable.</p><empty-line/><p>Enfin, par des chemins d�tourn�s et des sentiers couverts, Roque, don Quichotte et Sancho partirent pour Barcelone avec six autres �cuyers. Ils arriv�rent sur la plage la veille de la Saint-Jean, pendant la nuit; et Roque, apr�s avoir embrass� don Quichotte et Sancho, auquel il donna les dix �cus promis, qu�il ne lui avait pas encore donn�s, se s�para d�eux apr�s avoir �chang� mille compliments et mille offres de service. Roque parti, don Quichotte attendit le jour � cheval, comme il se trouvait, et ne tarda pas � d�couvrir sur les balcons de l�orient la face riante de la blanche Aurore, r�jouissant par sa venue les plantes et les fleurs. Presque au m�me instant, l�oreille fut aussi r�jouie par le son des fifres et des tambours, le bruit des grelots, et les cris des coureurs qui semblaient sortir de la ville. L�aurore fit place au soleil, dont le visage, plus large que celui d�une rondache, s��levait peu � peu sur l�horizon. Don Quichotte et Sancho �tendirent la vue de tous c�t�s; ils aper�urent la mer, qu�ils n�avaient point encore vue. Elle leur parut spacieuse, immense, bien plus que les lagunes de Ruid�ra, qu�ils avaient vues dans leur province. Ils virent aussi les gal�res qui �taient amarr�es � la plage, lesquelles, abattant leurs tentes, se d�couvrirent toutes pavois�es de banderoles et de banni�res qui se d�ployaient au vent, ou baisaient et balayaient l�eau; on entendait au dedans r�sonner les clairons et les trompettes; qui, de pr�s et au loin, remplissaient l�air de suaves et belliqueux accents. Elles commenc�rent � s�agiter et � faire entre elles comme une sorte d�escarmouche sur les flots tranquilles, tandis qu�une infinit� de gentilshommes qui sortaient de la ville, mont�s sur de beaux chevaux et portant de brillantes livr�es, se livraient aux m�mes jeux. Les soldats des gal�res faisaient une longue fusillade, � laquelle r�pondaient ceux qui garnissaient les murailles et les forts de la ville, et la grosse artillerie d�chirait l�air d�un bruit �pouvantable, auquel r�pondaient aussi les canons du pont des gal�res. La mer �tait calme, la terre riante, l�air pur et serein, quoique troubl� maintes fois par la fum�e de l�artillerie; tout semblait r�jouir et mettre en belle humeur la population enti�re. Pour Sancho, il ne concevait pas comment ces masses qui remuaient sur la mer pouvaient avoir tant de pieds.</p><empty-line/><p>En ce moment, les cavaliers aux livr�es accoururent, en poussant des cris de guerre et des cris de joie, � l�endroit o� don Quichotte �tait encore clou� par la surprise. L�un d�eux, qui �tait celui que Roque avait pr�venu, dit � haute voix � don Quichotte:</p><empty-line/><p>�Qu�il soit le bienvenu dans notre ville, le miroir, le fanal, l��toile polaire de toute la chevalerie errante! Qu�il soit le bienvenu, dis-je, le valeureux don Quichotte de la Manche; non pas le faux, le factice, l�apocryphe, qu�on nous a montr� ces jours-ci dans de menteuses histoires, mais le v�ritable, le loyal et le fid�le, que nous a d�peint Cid Hamet Ben-Eng�li, fleur des historiens!�</p><empty-line/><p>Don Quichotte ne r�pondit pas un mot, et les cavaliers n�attendirent pas qu�il leur r�pond�t; mais, faisant caracoler en rond leurs chevaux, ainsi que tous ceux qui les suivaient, ils trac�rent comme un cercle mouvant autour de don Quichotte, qui se tourna vers Sancho et lui dit:</p><empty-line/><p>�Ces gens-l� nous ont fort bien reconnus; je parierais qu�ils ont lu notre histoire, et m�me celle de l�Aragonais r�cemment publi�e.�</p><empty-line/><p>Le cavalier qui avait parl� d�abord � don Quichotte revint aupr�s de lui.</p><empty-line/><p>�Que Votre Gr�ce, seigneur don Quichotte, lui dit-il, veuille bien venir avec nous; car nous sommes tous vos serviteurs et grands amis de Roque Guinart.</p><empty-line/><p>��Si les courtoisies, r�pondit don Quichotte, engendrent les courtoisies, la v�tre, seigneur chevalier, est fille ou proche parente de celle du grand Roque. Menez-moi o� il vous plaira; je n�aurai d�autre volont� que la v�tre, surtout si vous voulez occuper la mienne � votre service.�</p><empty-line/><p>Le cavalier lui r�pondit avec des expressions tout aussi polies, et toute la troupe l�enfermant au milieu d�elle, ils prirent le chemin de la ville au bruit des clairons et des timbales. Mais � l�entr�e de Barcelone, le malin, de qui vient toute malignit�, et les gamins, qui sont plus malins que le malin, s�avis�rent d�un m�chant tour. Deux d�entre eux, hardis et espi�gles, se faufil�rent � travers tout le monde, et, levant la queue, l�un au grison, l�autre � Rossinante, ils leur plant�rent � chacun son paquet de chardons. Les pauvres b�tes, sentant ces �perons de nouvelle esp�ce, serr�rent la queue, et augment�rent si bien leur malaise, que, faisant mille sauts et mille ruades, ils jet�rent leurs cavaliers par terre. Don Quichotte, honteux et mortifi�, se h�ta d��ter le panache de la queue de son bidet, et Sancho rendit le m�me service au grison. Les cavaliers qui conduisaient don Quichotte auraient bien voulu ch�tier l�impertinence de ces polissons, mais c��tait impossible, car ils se furent bient�t perdus au milieu de plus de mille autres qui les suivaient. Don Quichotte et Sancho remont�rent � cheval, et, toujours accompagn�s de la musique et des <emphasis>vivats, </emphasis>ils arriv�rent � la maison de leur guide, qui �tait grande et belle, comme appartenant � un riche gentilhomme; et nous y laisserons � pr�sent notre chevalier, parce qu�ainsi le veut Cid Hamet Ben-Eng�li.</p></section><section><title><p id="_Toc106455390">Chapitre LXII</p></title><p><emphasis>Qui traite de l�aventure de la t�te enchant�e, ainsi que d�autres enfantillages que l�on ne peut s�emp�cher de conter</emphasis></p><empty-line/><p>L�h�te de don Quichotte se nommait don Antonio Mor�no. C��tait un gentilhomme riche et spirituel, aimant � se divertir, mais avec d�cence et bon go�t. Lorsqu�il vit don Quichotte dans sa maison, il se mit � chercher les moyens de faire �clater ses folies, sans toutefois nuire � sa personne; car ce ne sont plus des plaisanteries, celles qui blessent, et il n�y a point de passe-temps qui vaille, si c�est au d�triment d�autrui. La premi�re chose qu�il imagina, ce fut de faire d�sarmer don Quichotte, et de le montrer en public dans cet �troit pourpoint, souill� par l�armure, que nous avons d�j� tant de fois d�crit. On conduisit le chevalier � un balcon donnant sur une des principales rues de la ville, o� on l�exposa aux regards des passants et des petits gar�ons, qui le regardaient comme une b�te curieuse. Les cavaliers en livr�e coururent de nouveau devant lui, comme si c�e�t �t� pour lui seul, et non pour c�l�brer la f�te du jour, qu�ils s��taient mis en cet �quipage. Quant � Sancho, il �tait enchant�, ravi; car il s�imaginait que, sans savoir pourquoi ni comment, il avait retrouv� les noces de Camache, une autre maison comme celle de don Di�go de Miranda, un autre ch�teau comme celui du duc.</p><empty-line/><p>Ce jour-l�, plusieurs amis de don Antonio vinrent d�ner chez lui. Ils trait�rent tous don Quichotte avec de grands honneurs, en vrai chevalier errant, ce qui le rendit si fier et si rengorg�, qu�il ne se sentait pas d�aise. Pour Sancho, il trouva tant de saillies, que les domestiques du logis et tous ceux qui l�entendirent �taient, comme on dit, pendus � sa bouche. Pendant le repas don Antonio dit � Sancho:</p><empty-line/><p id="_ftnref303">�Nous avons su par ici, bon Sancho, que vous �tes si friand de boulettes et de blanc-manger, que, s�il vous en reste, vous les gardez dans votre sein pour le jour suivant. <a type="note" l:href="#_ftn303">[303]</a></p><empty-line/><p>��Non, seigneur, cela n�est pas vrai, r�pondit Sancho, car je suis plus propre que goulu; et mon seigneur don Quichotte, ici pr�sent, sait fort bien qu�avec une poign�e de noix ou de glands, nous passons � nous deux une semaine enti�re. Il est vrai que, s�il arrive parfois qu�on me donne la g�nisse, je cours lui mettre la corde au cou; je veux dire que je mange ce qu�on me donne, et que je prends le temps comme il vient. Quiconque a dit que je suis un mangeur vorace et sans propret� peut se tenir pour dit qu�il ne sait ce qu�il dit; et je lui dirais cela d�une autre fa�on, n��tait le respect que m�imposent les v�n�rables barbes qui sont � cette table.</p><empty-line/><p>��Assur�ment, ajouta don Quichotte, la mod�ration et la propret� avec lesquelles Sancho mange peuvent s��crire et se graver sur des feuilles de bronze, pour qu�il en demeure un souvenir �ternel dans les si�cles futurs. � la v�rit�, quand il a faim, il est un peu glouton, car il m�che des deux c�t�s, et il avale les morceaux quatre � quatre. Mais, pour la propret�, jamais il n�est en d�faut, et, dans le temps qu�il fut gouverneur, il apprit � manger en petite-ma�tresse, tellement qu�il prenait avec une fourchette les grains de raisin, et m�me ceux de grenade.</p><empty-line/><p>��Comment! s��cria don Antonio, Sancho a �t� gouverneur?</p><empty-line/><p>��Oui, r�pondit Sancho, et d�une �le appel�e la Barataria. Je l�ai gouvern�e dix jours � bouche que veux-tu; en ces dix jours j�ai perdu le repos et le sommeil, et j�ai appris � m�priser tous les gouvernements du monde. J�ai quitt� l��le en fuyant; puis je suis tomb� dans une caverne, o� je me crus mort, et dont je suis sorti vivant par miracle.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte alors conta par le menu toute l�aventure du gouvernement de Sancho, ce qui divertit fort la compagnie.</p><empty-line/><p>Au sortir de table, don Antonio prit don Quichotte par la main, et le mena dans un appartement �cart�, o� il ne se trouvait d�autre meuble et d�autre ornement qu�une table en apparence de jaspe, soutenue par un pied de m�me mati�re. Sur cette table �tait pos�e une t�te, � la mani�re des bustes d�empereurs romains, qui paraissait �tre de bronze. Don Antonio promena d�abord don Quichotte par toute la chambre, et fit plusieurs fois le tour de la table.</p><empty-line/><p>�Maintenant, dit-il ensuite, que je suis assur� de n��tre entendu de personne, et que la porte est bien ferm�e, je veux, seigneur don Quichotte, conter � Votre Gr�ce une des plus �tranges aventures, ou nouveaut�s, pour mieux dire, qui se puisse imaginer, mais sous la condition que Votre Gr�ce ensevelira ce que je vais lui dire dans les derni�res profondeurs du secret.</p><empty-line/><p>��Je le jure, r�pondit don Quichotte; et, pour plus de s�ret�, je mettrai une dalle de pierre par-dessus. Sachez, seigneur don Antonio (don Quichotte avait appris le nom de son h�te), que vous parlez � quelqu�un qui, bien qu�il ait des oreilles pour entendre, n�a pas de langue pour parler. Ainsi Votre Gr�ce peut, en toute assurance, verser dans mon c�ur ce qu�elle a dans le sien, et se persuader qu�elle l�a jet� dans les ab�mes du silence.</p><empty-line/><p>��Sur la foi de cette promesse, reprit don Antonio, je veux mettre Votre Gr�ce dans l�admiration de ce qu�elle va voir et entendre, et donner aussi quelque soulagement au chagrin que j�endure de n�avoir personne � qui communiquer mes secrets, lesquels, en effet, ne sont pas de nature � �tre confi�s � tout le monde.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte restait immobile, attendant avec anxi�t� o� aboutiraient tant de pr�cautions. Alors don Antonio, lui prenant la main, la lui fit promener sur la t�te de bronze, sur la table de jaspe et le pied qui la soutenait; puis il dit enfin:</p><empty-line/><p id="_ftnref304">�Cette t�te, seigneur don Quichotte, a �t� fabriqu�e par un des plus grands enchanteurs et sorciers qu�ait poss�d�s le monde. Il �tait, je crois, Polonais de nation, et disciple du fameux Escotillo, duquel on raconte tant de merveilles. <a type="note" l:href="#_ftn304">[304]</a> Il vint loger ici dans ma maison, et pour le prix de mille �cus que je lui donnai, il fabriqua cette t�te, qui a la vertu singuli�re de r�pondre � toutes les choses qu�on lui demande � l�oreille. Il tra�a des cercles, peignit des hi�roglyphes, observa les astres, saisit les conjonctions, et, finalement, termina son ouvrage avec la perfection que nous verrons demain; les vendredis elle est muette, et comme ce jour est justement un vendredi, elle ne recouvrera que demain la parole. Dans l�intervalle, Votre Gr�ce pourra pr�parer les questions qu�elle entend lui faire; car je sais par exp�rience qu�en toutes ses r�ponses elle dit la v�rit�.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte fut �trangement surpris de la vertu et des propri�t�s de la t�te, au point qu�il n�en pouvait croire don Antonio. Mais voyant quel peu de temps restait jusqu�� l�exp�rience � faire, il ne voulut pas lui dire autre chose, sinon qu�il lui savait beaucoup de gr� de lui avoir d�couvert un si grand secret. Ils sortirent de la chambre; don Antonio en ferma la porte � la clef, et ils revinrent dans la salle d�assembl�e, o� les attendaient les autres gentilshommes, � qui Sancho avait racont�, dans l�intervalle, plusieurs des aventures arriv�es � son ma�tre.</p><empty-line/><p>Le soir venu, on mena promener don Quichotte, non point arm�, mais en habit de ville, avec une houppelande de drap fauve sur les �paules, qui aurait fait, par ce temps-l�, suer la glace m�me; les valets de la maison �taient charg�s d�amuser Sancho de mani�re � ne pas le laisser sortir. Don Quichotte �tait mont�, non sur Rossinante, mais sur un grand mulet d�une allure douce et richement harnach�. On mit la houppelande au chevalier, et, sans qu�il le v�t, on lui attacha sur le dos un parchemin o� �tait �crit en grandes lettres: �Voil� don Quichotte de la Manche.� D�s qu�on fut en marche, l��criteau frappa les yeux de tous les passants; et, comme ils lisaient aussit�t: �Voil� don Quichotte de la Manche� don Quichotte s��tonnait de voir que tous ceux qui le regardaient passer le connussent et l�appelassent par son nom. Il se tourna vers don Antonio, qui marchait � ses c�t�s, et lui dit:</p><empty-line/><p>�Grande est la pr�rogative qu�enferme en soi la chevalerie errante, puisqu�elle fait conna�tre celui qui l�exerce, et le rend fameux par tous les pays de la terre. Voyez un peu, seigneur don Antonio, jusqu�aux petits gar�ons de cette ville me reconnaissent sans m�avoir vu.</p><empty-line/><p>��Il en doit �tre ainsi, seigneur don Quichotte, r�pondit don Antonio. De m�me que le feu ne peut �tre enferm� ni cach�, de m�me la vertu ne peut manquer d��tre connue; et celle qui s�acquiert par la profession des armes brille et resplendit par-dessus toutes les autres.�</p><empty-line/><p>Or, il arriva que, tandis que don Quichotte marchait au milieu de ces applaudissements, un Castillan, qui lut l��criteau derri�re son dos, s�approcha et lui dit en face:</p><empty-line/><p>�Diable soit de don Quichotte de la Manche! Comment as-tu pu arriver jusqu�ici, sans �tre mort sous la multitude infinie de coups de b�ton dont on a charg� tes �paules! Tu es un fou; et si tu l��tais � l��cart, pour toi seul, enferm� dans les portes de ta folie, le mal ne serait pas grand; mais tu as la propri�t� contagieuse de rendre fou tous ceux qui ont affaire � toi. Qu�on voie plut�t ces seigneurs qui t�accompagnent. Va-t�en, imb�cile, retourne chez toi; prends soin de ton bien, de ta femme et de tes enfants, et laisse l� ces billeves�es qui te rongent la cervelle et te dess�chent l�entendement.</p><empty-line/><p>��Fr�re, r�pondit don Antonio, passez votre chemin, et ne vous m�lez point de donner des conseils � qui ne vous en demande pas. Le seigneur don Quichotte est parfaitement dans son bon sens, et nous qui l�accompagnons ne sommes pas des imb�ciles. La vertu doit �tre honor�e en quelque part qu�elle se trouve. Maintenant, allez � la male heure, et t�chez de ne pas vous fourrer o� l�on ne vous appelle point.</p><empty-line/><p>��Pardieu! Votre Gr�ce a bien raison, r�pondit le Castillan; car donner des conseils � ce brave homme, c�est donner du poing contre l�aiguillon. Et cependant cela me fait grande piti� de voir le bon esprit que cet imb�cile, dit-on, montre en toutes choses, se perdre et s��couler par la f�lure de la chevalerie errante. Mais que la male heure dont Votre Gr�ce m�a gratifi� soit pour moi et pour tous mes descendants, si d�sormais, et duss�-je vivre plus que Mathusalem, je donne un conseil � personne, quand m�me on me le demanderait.�</p><empty-line/><p id="_ftnref305">Le conseiller disparut, et la promenade continua. Mais il vint une telle foule de polissons et de toutes sortes de gens pour lire l��criteau, que don Antonio fut oblig� de l��ter du dos de don Quichotte, comme s�il en e�t �t� toute autre chose. La nuit vint, et l�on regagna la maison, o� il y eut grande assembl�e de dames <a type="note" l:href="#_ftn305">[305]</a>; car la femme de don Antonio, qui �tait une personne de qualit�, belle, aimable, enjou�e, avait invit� plusieurs de ses amies pour qu�elles vinssent faire honneur � son h�te et s�amuser de ses �tranges folies. Elles vinrent pour la plupart; on soupa splendidement, et le bal commen�a vers dix heures du soir. Parmi les dames, il s�en trouvait deux d�humeur fol�tre et moqueuse, qui, bien qu�honn�tes, �taient un peu �vapor�es, et dont les plaisanteries amusaient sans f�cher. Elles s��vertu�rent si bien � faire danser don Quichotte, qu�elles lui ext�nu�rent non-seulement le corps, mais l��me aussi. C��tait une chose curieuse � voir que la figure de don Quichotte, long, fluet, sec, jaune, serr� dans ses habits, maussade, et, de plus, nullement l�ger. Les demoiselles lui lan�aient, comme � la d�rob�e, des �illades et des propos d�amour; et lui, aussi comme � la d�rob�e, r�pondait d�daigneusement � leurs avances. Mais enfin, se voyant assailli et serr� de pr�s par tant d�agaceries, il �leva la voix et s��cria:</p><empty-line/><p id="_ftnref306">�<emphasis>Fugite, partes advers�</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn306">[306]</a>; laissez-moi dans mon repos, pens�es mal venues; arrangez-vous, mesdames, avec vos d�sirs, car celle qui r�gne sur les miens, la sans pareille Dulcin�e du Toboso, ne permet pas � d�autres que les siens de me vaincre et de me subjuguer.�</p><empty-line/><p>Cela dit, il s�assit par terre, au milieu du salon, bris� et moulu d�un si violent exercice.</p><empty-line/><p>Don Antonio le fit emporter � bras dans son lit, et le premier qui se mit � l��uvre fut Sancho.</p><empty-line/><p>�Hol�, hol�! seigneur mon ma�tre, dit-il, vous vous en �tes joliment tir�. Est-ce que vous pensiez que tous les braves sont des danseurs, et tous les chevaliers errants des faiseurs d�entrechats? Pardieu! si vous l�aviez pens�, vous �tiez bien dans l�erreur. Il y a tel homme qui s�aviserait de tuer un g�ant plut�t que de faire une cabriole. Ah! s�il avait fallu jouer � la savate, je vous aurais bien remplac�; car, pour me donner du talon dans le derri�re, je suis un aigle; mais pour toute autre danse, je n�y entends rien.�</p><empty-line/><p>Avec ces propos, et d�autres encore, Sancho fit rire toute la compagnie; puis il alla mettre son seigneur au lit, en le couvrant bien, pour lui faire suer les fra�cheurs prises au bal.</p><empty-line/><p id="_ftnref307">Le lendemain, don Antonio trouva bon de faire l�exp�rience de la t�te enchant�e. Suivi de don Quichotte, de Sancho, de deux autres amis, et des deux dames qui avaient si bien ext�nu� don Quichotte au bal, et qui avaient pass� la nuit avec la femme de don Antonio, il alla s�enfermer dans la chambre o� �tait la t�te de bronze. Il expliqua aux assistants la propri�t� qu�elle avait, leur recommanda le secret, et leur dit que c��tait le premier jour qu�il �prouvait la vertu de cette t�te enchant�e. <a type="note" l:href="#_ftn307">[307]</a> � l�exception des deux amis de don Antonio, personne ne savait le myst�re de l�enchantement, et, si don Antonio ne l�e�t d�abord d�couvert � ses amis, ils seraient eux-m�mes tomb�s, sans pouvoir s�en d�fendre, dans la surprise et l�admiration o� tomb�rent les autres, tant la machine �tait fabriqu�e avec adresse et perfection.</p><empty-line/><p>Le premier qui s�approcha � l�oreille de la t�te fut don Antonio lui-m�me. Il lui dit d�une voix soumise, mais non si basse pourtant que tout le monde ne l�entend�t:</p><empty-line/><p>�Dis-moi, t�te, par la vertu que tu poss�des en toi, quelles pens�es ai-je � pr�sent?�</p><empty-line/><p>Et la t�te r�pondit sans remuer les l�vres, mais d�une voix claire et distincte, de fa�on � �tre entendue de tout le monde:</p><empty-line/><p>�Je ne juge pas des pens�es.�</p><empty-line/><p>� cette r�ponse, tous les assistants demeur�rent stup�faits, voyant surtout que, dans la chambre, ni autour de la table, il n�y avait pas �me humaine qui p�t r�pondre.</p><empty-line/><p>�Combien sommes-nous ici? demanda don Antonio.</p><empty-line/><p>��Vous �tes, lui r�pondit-on lentement et de la m�me mani�re, toi et ta femme, avec deux de tes amis et deux de ses amies, ainsi qu�un chevalier fameux, appel� don Quichotte de la Manche, et un sien �cuyer qui a nom Sancho Panza.�</p><empty-line/><p>Ce fut alors que redoubla l��tonnement, ce fut alors que les cheveux se h�riss�rent d�effroi sur tous les fronts. Don Antonio s��loigna de la t�te.</p><empty-line/><p>�Cela me suffit, dit-il, pour me convaincre que je n�ai pas �t� tromp� par celui qui t�a vendue, t�te savante, t�te parleuse, t�te r�pondeuse et t�te admirable. Qu�un autre approche et lui demande ce qu�il voudra.�</p><empty-line/><p>Comme les femmes sont g�n�ralement empress�es et curieuses de voir et de savoir, ce fut une des amies de la femme de don Antonio qui s�approcha la premi�re.</p><empty-line/><p>�Dis-moi, t�te, lui demanda-t-elle, que ferai-je pour �tre tr�s-belle?</p><empty-line/><p>��Sois tr�s-honn�te, lui r�pondit-on.</p><empty-line/><p>��Je n�en demande pas plus�, reprit la questionneuse.</p><empty-line/><p>Sa compagne accourut aussit�t et dit:</p><empty-line/><p>�Je voudrais savoir, t�te, si mon mari m�aime bien ou non.</p><empty-line/><p>��Vois comme il se conduit, r�pondit-on, et tu conna�tras son amour � ses �uvres.�</p><empty-line/><p>La mari�e se retira en disant:</p><empty-line/><p>�Cette r�ponse n�avait pas besoin de question; car effectivement ce sont les �uvres qui t�moignent du degr� d�affection de celui qui les fait.�</p><empty-line/><p>Un des deux amis de don Antonio s�approcha et demanda:</p><empty-line/><p>�Qui suis-je?�</p><empty-line/><p>On lui r�pondit:</p><empty-line/><p>�Tu le sais.</p><empty-line/><p>��Ce n�est pas cela que je te demande, reprit le gentilhomme, mais que tu dises si tu me connais.</p><empty-line/><p>��Oui, je te connais, r�pondit-on; tu es don P�dro Noriz.</p><empty-line/><p>��Je n�en veux pas savoir davantage, r�pliqua don P�dro, car cela suffit pour m�apprendre, � t�te, que tu sais tout.�</p><empty-line/><p>Il s��loigna; l�autre ami vint, et demanda � son tour:</p><empty-line/><p>�Dis-moi, t�te, quel d�sir a mon fils, l�h�ritier du majorat?</p><empty-line/><p>��J�ai d�j� dit, r�pondit-on, que je ne juge pas des d�sirs; cependant je puis te dire que ceux qu�a ton fils sont de t�enterrer.</p><empty-line/><p>��C�est cela, reprit le gentilhomme; ce que je vois des yeux, je le montre du doigt; je n�en demande pas plus.�</p><empty-line/><p>La femme de don Antonio s�approcha et dit:</p><empty-line/><p>�En v�rit�, t�te, je ne sais que te demander. Je voudrais seulement savoir de toi si je conserverai longtemps mon bon mari.</p><empty-line/><p>��Oui, longtemps, lui r�pondit-on, parce que sa bonne sant� et sa temp�rance lui promettent de longues ann�es, tandis que bien des gens accourcissent la leur par les d�r�glements.�</p><empty-line/><p>Enfin don Quichotte s�approcha et dit:</p><empty-line/><p>�Dis-moi, toi qui r�ponds, �tait-ce la v�rit�, �tait-ce un songe, ce que je raconte comme m��tant arriv� dans la caverne de Mont�sinos? Les coups de fouet de Sancho, mon �cuyer, se donneront-ils jusqu�au bout? Le d�senchantement de Dulcin�e s�effectuera-t-il?</p><empty-line/><p>��Quant � l�histoire de la caverne, r�pondit-on, il y a beaucoup � dire. Elle a de tout, du faux et du vrai; les coups de fouet de Sancho iront lentement; le d�senchantement de Dulcin�e arrivera � sa compl�te r�alisation.</p><empty-line/><p>��Je n�en veux pas savoir davantage, reprit don Quichotte; pourvu que je voie Dulcin�e d�senchant�e, je croirai que tous les bonheurs d�sirables m�arrivent � la fois.�</p><empty-line/><p>Le dernier questionneur fut Sancho, et voici ce qu�il demanda:</p><empty-line/><p>�Est-ce que, par hasard, t�te, j�aurai un autre gouvernement? Est-ce que je sortirai du mis�rable �tat d��cuyer? Est-ce que je reverrai ma femme et mes enfants?�</p><empty-line/><p>On lui r�pondit:</p><empty-line/><p>�Tu gouverneras dans ta maison, et, si tu y retournes, tu verras ta femme et tes enfants; et, si tu cesses de servir, tu cesseras d��tre �cuyer.</p><empty-line/><p id="_ftnref308">��Pardieu! voil� qui est bon! s��cria Sancho. Je me serais bien dit cela moi-m�me; et le proph�te P�ro-Grullo ne dirait pas mieux. <a type="note" l:href="#_ftn308">[308]</a></p><empty-line/><p>��B�te que tu es, reprit don Quichotte, que veux-tu qu�on te r�ponde? N�est-ce pas assez que les r�ponses de cette t�te concordent avec ce qu�on lui demande?</p><empty-line/><p>��Si fait, c�est assez, r�pliqua Sancho; mais j�aurais pourtant voulu qu�elle s�expliqu�t mieux et m�en d�t davantage.�</p><empty-line/><p>L� se termin�rent les demandes et les r�ponses, mais non l�admiration qu�emport�rent tous les assistants, except� les deux amis de don Antonio, qui savaient le secret de l�aventure. Ce secret, Cid Hamet Ben-Eng�li veut sur-le-champ le d�clarer, pour ne pas tenir le monde en suspens, et laisser croire que cette t�te enfermait quelque sorcellerie, quelque myst�re surnaturel. Don Antonio Mor�no, dit-il, � l�imitation d�une autre t�te qu�il avait vue � Madrid, chez un fabricant d�images, fit faire celle-l� dans sa maison, pour se divertir aux d�pens des ignorants. La composition en �tait fort simple. Le plateau de la table �tait en bois peint et verni, pour imiter le jaspe, ainsi que le pied qui la soutenait, et les quatre griffes d�aigle qui en formaient la base. La t�te, couleur de bronze et qui semblait un buste d�empereur romain, �tait enti�rement creuse, aussi bien que le plateau de la table, o� elle s�ajustait si parfaitement qu�on ne voyait aucune marque de jointure. Le pied de la table, �galement creux, r�pondait, par le haut, � la poitrine et au cou du buste, et, par le bas, � une autre chambre qui se trouvait sous celle de la t�te. � travers le vide que formaient le pied de la table et la poitrine du buste romain, passait un tuyau de fer-blanc bien ajust�, et que personne ne voyait. Dans la chambre du bas, correspondant � celle du haut, se pla�ait celui qui devait r�pondre, collant au tuyau tant�t l�oreille et tant�t la bouche, de fa�on que, comme par une sarbacane, la voix allait de haut en bas et de bas en haut, si claire et si bien articul�e qu�on ne perdait pas une parole. De cette mani�re il �tait impossible de d�couvrir l�artifice. Un �tudiant, neveu de don Antonio, gar�on de sens et d�esprit, fut charg� des r�ponses, et, comme il �tait inform� par son oncle des personnes qui devaient entrer avec lui dans la chambre de la t�te, il lui fut facile de r�pondre sans h�siter et ponctuellement � la premi�re question. Aux autres, il r�pondit par conjectures, et comme homme de sens, sens�ment.</p><empty-line/><p id="_ftnref309">Cid Hamet ajoute que cette merveilleuse machine dura dix � douze jours; mais la nouvelle s��tant r�pandue dans la ville que don Antonio avait chez lui une t�te enchant�e qui r�pondait � toutes les questions qui lui �taient faites, ce gentilhomme craignit que le bruit n�en v�nt aux oreilles des vigilantes sentinelles de notre foi. Il alla d�clarer la chose � messieurs les inquisiteurs, qui lui command�rent de d�monter la figure et n�en plus faire usage, crainte que le vulgaire ignorant ne se scandalis�t. Mais, dans l�opinion de don Quichotte et de Sancho Panza, la t�te resta pour enchant�e, r�pondeuse et raisonneuse, plus � la satisfaction de don Quichotte que de Sancho. <a type="note" l:href="#_ftn309">[309]</a></p><empty-line/><p>Les gentilshommes de la ville, pour complaire � don Antonio et pour f�ter don Quichotte, ainsi que pour lui fournir l�occasion d��taler en public ses extravagances, r�solurent de donner, � six jours de l�, une course de bague; mais cette course n�eut pas lieu, par une circonstance qui se dira plus loin.</p><empty-line/><p>Dans l�intervalle, don Quichotte prit fantaisie de parcourir la ville, mais � pied et sans �quipage, craignant, s�il montait � cheval, d��tre poursuivi par les petits gar�ons et les d�s�uvr�s. Il sortit avec Sancho et deux autres domestiques que lui donna don Antonio. Or, il arriva qu�en passant dans une rue, don Quichotte leva les yeux, et vit �crit sur une porte, en grandes lettres: <emphasis>Ici on imprime des livres. </emphasis>Cette rencontre le r�jouit beaucoup; car il n�avait vu jusqu�alors aucune imprimerie, et il d�sirait fort savoir ce que c��tait. Il entra avec tout son cort�ge, et vit composer par-ci, tirer par-l�, corriger, mettre en formes, et finalement tous les proc�d�s dont on use dans les grandes imprimeries. Don Quichotte s�approchait d�une casse, et demandait ce qu�on y faisait; l�ouvrier lui en rendait compte, le chevalier admirait et passait outre. Il s�approcha entre autres d�un compositeur, et lui demanda ce qu�il faisait.</p><empty-line/><p>�Seigneur, r�pondit l�ouvrier en lui d�signant un homme de bonne mine et d�un air grave, ce gentilhomme que voil� a traduit un livre italien en notre langue castillane, et je suis � le composer pour le mettre sous presse.</p><empty-line/><p>��Quel titre a ce livre?� demanda don Quichotte.</p><empty-line/><p>Alors l�auteur, prenant la parole:</p><empty-line/><p>�Seigneur, dit-il, ce livre se nomme, en italien, <emphasis>le Bagatelle</emphasis>.</p><empty-line/><p><emphasis>��</emphasis>Et que veut dire <emphasis>le Bagatelle </emphasis>en notre castillan? demanda don Quichotte.</p><empty-line/><p id="_ftnref310">��<emphasis>Le Bagatelle, </emphasis>reprit l�auteur, signifie <emphasis>les Bagatelles</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn310">[310]</a>, et, bien que ce livre soit humble dans son titre, il renferme pourtant des choses fort bonnes et fort substantielles.</p><empty-line/><p>��Je sais quelque peu de la langue italienne, dit don Quichotte, et je me fais gloire de chanter quelques stances de l�Arioste. Mais dites-moi, seigneur (et je ne dis point cela pour passer examen de l�esprit de Votre Gr�ce, mais par simple curiosit�), avez-vous trouv� dans votre original le mot <emphasis>pignata?</emphasis></p><empty-line/><p>��Oui, plusieurs fois, r�pondit l�auteur.</p><empty-line/><p>��Et comment le traduisez-vous en castillan? demanda don Quichotte.</p><empty-line/><p>��Comment pourrais-je le traduire, r�pliqua l�auteur, autrement que par le mot <emphasis>marmite?</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>��</emphasis>Mort de ma vie! s��cria don Quichotte, que vous �tes avanc� dans l�idiome toscan! Je gagerais tout ce qu�on voudra qu�o� l�italien dit <emphasis>piace, </emphasis>Votre Gr�ce met en castillan <emphasis>pla�t, </emphasis>et que vous traduisez <emphasis>piu</emphasis> par <emphasis>plus, su </emphasis>par <emphasis>en haut, </emphasis>et <emphasis>giu </emphasis>par <emphasis>en bas.</emphasis></p><empty-line/><p><emphasis>��</emphasis>Pr�cis�ment, dit l�auteur, car ce sont les propres paroles correspondantes.</p><empty-line/><p id="_ftnref311">��Eh bien! j�oserais jurer, s��cria don Quichotte, que vous n��tes pas connu dans le monde, toujours rev�che � r�compenser les esprits fleuris et les louables travaux. Oh! que de talents perdus! que de vertus m�pris�es! que de g�nies incompris! Cependant, il me semble que traduire d�une langue dans une autre, � moins que ce ne soit des reines de toutes les langues, la grecque et la latine, c�est comme quand on regarde les tapisseries de Flandre � l�envers, on voit bien les figures, mais elles sont pleines de fils qui les obscurcissent, et ne paraissent point avec l�uni et la couleur de l�endroit. D�ailleurs, traduire d�une langue facile et presque semblable, cela ne prouve pas plus de l�esprit et du style, que copier et transcrire d�un papier sur l�autre. Je ne veux pas conclure, n�anmoins, que ce m�tier de traducteur ne soit pas fort louable; car enfin l�homme peut s�occuper � de pires choses, et qui lui donnent moins de profit <a type="note" l:href="#_ftn311">[311]</a>. Il faut retrancher de ce compte les deux fameux traducteurs, Cristoval de Figu�roa, dans son <emphasis>Pastor Fido, </emphasis>et don Juan de Jaur�gui, dans son <emphasis>Aminta, </emphasis>o�, par un rare bonheur, l�un et l�autre mettent en doute quelle est la traduction, quel est l�original. <a type="note" l:href="#_ftn312">[312]</a> Mais, dites-moi, je vous prie, ce livre s�imprime-t-il pour votre compte, ou bien avez-vous vendu le privil�ge � quelque libraire?</p><empty-line/><p>��C�est pour mon compte qu�il s�imprime, r�pondit l�auteur, et je pense gagner mille ducats, pour le moins, sur cette premi�re �dition. Elle sera de deux mille exemplaires, qui s�exp�dieront, � six r�aux pi�ce, en un tour de main.</p><empty-line/><p>��Votre Gr�ce me semble loin de compte, r�pliqua don Quichotte; on voit bien que vous ne connaissez gu�re les rubriques des imprimeurs et les connivences qu�ils ont entre eux. Je vous promets qu�en vous voyant charg� de deux mille exemplaires d�un livre, vous aurez les �paules moulues � vous en faire peur, surtout si ce livre a peu de sel et ne vaut pas grand�chose.</p><empty-line/><p id="_ftnref313">��Comment donc! reprit l�auteur, vous voulez que j�en fasse cadeau � quelque libraire, qui me donnera trois marav�dis du privil�ge, et croira me faire une grande faveur en me les donnant <a type="note" l:href="#_ftn313">[313]</a>? Nenni; je n�imprime pas mes livres pour acqu�rir de la r�putation dans le monde, car j�y suis d�j� connu, Dieu merci, par mes �uvres. C�est du profit que je veux, sans lequel la renomm�e ne vaut pas une obole.</p><empty-line/><p>��Que Dieu vous donne bonne chance!� r�pondit don Quichotte.</p><empty-line/><p id="_ftnref314">Et il passa � une autre casse. Il y vit corriger une feuille d�un livre qui avait pour titre <emphasis>Lumi�re de l��me.</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn314">[314]</a></p><empty-line/><p>�Voil�, dit-il, des livres qu�il faut imprimer, bien qu�il y en ait beaucoup de la m�me esp�ce; car il y a beaucoup de p�cheurs qui en ont besoin, et il faut singuli�rement de lumi�res pour tant de gens qui en manquent.�</p><empty-line/><p>Il poussa plus loin, et vit que l�on corrigeait un autre livre, dont il demanda le titre.</p><empty-line/><p>�C�est, lui r�pondit-on, la seconde partie de l�<emphasis>Ing�nieux hidalgo don Quichotte de la Manche, </emphasis>compos�e par un tel, bourgeois de Tors�dillas.</p><empty-line/><p id="_ftnref315">��Ah! j�ai d�j� connaissance de ce livre, reprit don Quichotte, et je croyais, en mon �me et conscience, qu�il �tait d�j� br�l� et r�duit en cendres pour ses impertinences. Mais la Saint-Martin viendra pour lui, comme pour tout cochon <a type="note" l:href="#_ftn315">[315]</a>. Les histoires invent�es sont d�autant meilleures, d�autant plus agr�ables, qu�elles s�approchent davantage de la v�rit� ou de la vraisemblance, et les v�ritables valent d�autant mieux qu�elles sont plus vraies.�</p><empty-line/><p>En disant cela, et donnant quelques marques de d�pit, il sortit de l�imprimerie.</p><empty-line/><p>Le m�me jour, don Antonio r�solut de le mener voir les gal�res qui �taient amarr�es � la plage, ce qui r�jouit beaucoup Sancho, car il n�en avait vu de sa vie. Don Antonio informa le chef d�escadre des gal�res que, dans l�apr�s-midi, il y conduirait son h�te, le fameux don Quichotte de la Manche, que connaissaient d�j� le chef d�escadre et tous les bourgeois de la ville. Mais ce qui leur arriva pendant cette visite sera dit dans le chapitre suivant.</p></section><section><title><p id="_Toc106455391">Chapitre LXIII</p></title><p><emphasis>Du mauvais r�sultat qu�eut pour Sancho sa visite aux gal�res, et de la nouvelle aventure de la belle Morisque</emphasis></p><empty-line/><p>Don Quichotte s��vertuait � discourir sur les r�ponses de la t�te enchant�e; mais aucune de ses conjectures n�allait jusqu�� soup�onner la supercherie, et toutes, au contraire, aboutissaient � la promesse, certaine � ses yeux, du d�senchantement de Dulcin�e. Il ne faisait qu�aller et venir et se r�jouissait en lui-m�me, croyant voir bient�t l�accomplissement de cette promesse. Pour Sancho, bien qu�il e�t pris en haine les fonctions de gouverneur, comme on l�a dit pr�c�demment, toutefois il d�sirait de se retrouver encore � m�me de commander et d��tre ob�i; car tel est le regret que tra�ne apr�s soi le commandement, n�e�t-il �t� que pour rire.</p><empty-line/><p id="_ftnref316">Enfin, le tant�t venu, leur h�te don Antonio Mor�no et ses deux amis all�rent avec don Quichotte et Sancho visiter les gal�res. Le chef d�escadre, qui �tait pr�venu de leur arriv�e, attendait les deux fameux personnages don Quichotte et Sancho. � peine parurent-ils sur le quai, que toutes les gal�res abattirent leurs tentes, et que les clairons sonn�rent. On jeta sur-le-champ l�esquif � l�eau, couvert de riches tapis et garni de coussins en velours cramoisi. Aussit�t que don Quichotte y mit le pied, la gal�re capitane tira le canon de poupe, et les autres gal�res en firent autant; puis, lorsque don Quichotte monta sur le pont par l��chelle de droite, toute la chiourme le salua, comme c�est l�usage quand une personne de distinction entre dans la gal�re, en criant trois fois: <emphasis>Hou, hou, hou</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn316">[316]</a>. Le g�n�ral (c�est le nom que nous lui donnerons), qui �tait un gentilhomme de Valence <a type="note" l:href="#_ftn317">[317]</a>, vint lui donner la main. Il embrassa don Quichotte et lui dit:</p><empty-line/><p>�Je marquerai ce jour avec une pierre blanche, car c�est un des plus heureux que je pense go�ter en toute ma vie, puisque j�ai vu le seigneur don Quichotte de la Manche, en qui brille et se r�sume tout l��clat de la chevalerie errante.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte, ravi de se voir traiter avec tant d�honneur, lui r�pondit par des propos non moins courtois. Ils entr�rent tous deux dans la cabine de poupe, qui �tait �galement meubl�e, et s�assirent sur les bancs des plats-bords. Le comite monta dans l�entre-pont, et, d�un coup de sifflet, fit signe � la chiourme de mettre bas casaque, ce qui fut fait en un instant. Sancho, voyant tant de gens tout nus, resta la bouche ouverte; ce fut pis encore quand il vit hisser la tente avec une telle c�l�rit�, qu�il lui semblait que tous les diables se fussent mis � la besogne. Mais tout cela n��tait encore que pain b�nit, en comparaison de ce que je vais dire. Sancho �tait assis sur l�<emphasis>estanserol, </emphasis>ou pilier de la poupe, pr�s de l�espalier, ou premier rameur du banc de droite. Instruit de son r�le, l�espalier empoigna Sancho; et, le levant dans ses bras, tandis que toute la chiourme �tait debout et sur ses gardes, il le passa au rameur de droite, et bient�t le pauvre Sancho voltigea de main en main et de banc en banc, avec tant de vitesse, qu�il en perdit la vue, et pensa que tous les diables l�emportaient. Les for�ats ne le l�ch�rent qu�apr�s l�avoir ramen� par la bande gauche jusqu�� la poupe, o� il resta �tendu, haletant, suant � grosses gouttes, et ne pouvant comprendre ce qui lui �tait arriv�. Don Quichotte, qui vit le vol sans ailes de Sancho, demanda au g�n�ral si c��tait une des c�r�monies dont on saluait les nouveaux venus dans les gal�res.</p><empty-line/><p>�Quant � moi, ajouta-t-il, comme je n�ai nulle envie d�y faire profession, je ne veux pas non plus prendre un semblable exercice; et je jure Dieu que, si quelqu�un vient me mettre la main dessus pour me faire voltiger, je lui arrache l��me � coups de pied dans le ventre.�</p><empty-line/><p>En parlant ainsi, il se leva debout et empoigna son �p�e.</p><empty-line/><p>Dans ce moment, on abattit la tente, et on fit tomber la grande vergue de haut en bas, avec un bruit �pouvantable. Sancho crut que le ciel se d�tachait de ses gonds et venait lui fondre sur la t�te, si bien que, plein de peur, il se la cacha entre les jambes. Don Quichotte lui-m�me ne put conserver son sang-froid; il frissonna aussi, plia les �paules et changea de couleur. La chiourme hissa la vergue avec autant de vitesse et de tapage qu�elle l�avait amen�e, et tout cela en silence, comme si ces hommes n�eussent eu ni voix ni souffle. Le comite donna le signal de lever l�ancre, et, sautant au milieu de l�entre-pont, le nerf de b�uf � la main, il commen�a � sangler les �paules de la chiourme, et la gal�re prit bient�t le large.</p><empty-line/><p>Quand Sancho vit se mouvoir � la fois tous ces pieds rouges, car telles lui semblaient les rames, il se dit tout bas:</p><empty-line/><p>�Pour le coup, voici v�ritablement des choses enchant�es, et non celles que raconte mon ma�tre. Mais qu�est-ce qu�ont fait ces malheureux, pour qu�on les fouette ainsi? et comment cet homme qui se prom�ne en sifflant a-t-il assez d�audace pour fouetter seul tant de gens? Ah! je dis que c�est ici l�enfer, ou pour le moins le purgatoire.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte, voyant avec quelle attention Sancho regardait ce qui se passait, s�empressa de lui dire:</p><empty-line/><p>�Ah! Sancho, mon ami, avec quelle aisance et quelle c�l�rit� vous pourriez, si cela vous plaisait, vous d�shabiller des reins au cou, et vous mettre parmi ces gentilshommes pour en finir avec le d�senchantement de Dulcin�e! Au milieu des peines et des souffrances de tant d�hommes, vous ne sentiriez pas beaucoup les v�tres. D�ailleurs, il serait possible que le sage Merlin f�t entrer en compte chacun de ces coups de fouet, comme appliqu�s de bonne main, pour dix de ceux que vous avez finalement � vous donner.�</p><empty-line/><p>Le g�n�ral voulait demander quels �taient ces coups de fouet et ce d�senchantement de Dulcin�e, quand le marin de quart s��cria:</p><empty-line/><p>�Le fort de Monjouich fait signe qu�il y a un b�timent � rames sur la c�te, au couchant.�</p><empty-line/><p>� ces mots, le g�n�ral sauta de l�entre-pont.</p><empty-line/><p>�Allons, enfants! dit-il, qu�il ne nous �chappe pas. Ce doit �tre quelque brigantin des corsaires d�Alger que la vigie signale.�</p><empty-line/><p id="_ftnref318">Les trois autres gal�res s�approch�rent de la capitane, pour savoir ce qu�elles avaient � faire. Le g�n�ral ordonna � deux d�entre elles de prendre la haute mer, tandis qu�il irait terre � terre avec la troisi�me, de fa�on que le brigantin ne p�t les �viter. La chiourme fit force de rames, poussant les gal�res avec tant de furie, qu�elles semblaient voler sur l�eau. Celles qui avaient pris la haute mer d�couvrirent, � environ deux milles, un b�timent auquel on supposa, � vue d��il, quatorze ou quinze bancs de rames, ce qui �tait vrai. Quand ce b�timent aper�ut les gal�res, il se mit en chasse avec l�intention et l�espoir d��chapper par sa l�g�ret�. Mais mal lui en prit, car la gal�re capitane �tait l�un des navires les plus l�gers qui naviguassent en mer. Elle gagnait tellement d�avance, que ceux du brigantin virent aussit�t qu�ils ne pouvaient �chapper. Aussi l�<emphasis>arraez</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn318">[318]</a> voulait-il qu�on abandonn�t les rames et qu�on se rend�t, pour ne point irriter le commandant de nos gal�res. Mais le sort, qui en avait ordonn� d�une autre fa�on, voulut qu�au moment o� la capitane arrivait si pr�s que ceux du b�timent chass� pouvaient entendre qu�on leur criait de se rendre, deux Turcs ivres, qui se trouvaient avec douze autres sur ce brigantin, tir�rent leurs arquebuses et frapp�rent mortellement deux de nos soldats mont�s sur les bordages. � cette vue, le g�n�ral fit serment de ne pas laisser en vie un seul de ceux qu�il prendrait dans le brigantin. Il l�assaillit avec furie, mais le petit navire �chappa au choc en passant sous les rames. La gal�re le d�passa de plusieurs n�uds. Se voyant perdus, ceux du brigantin d�ploy�rent les voiles pendant que la gal�re tournait, puis, � voiles et � rames, se mirent en chasse de nouveau. Mais leur diligence ne put pas les servir autant que les avait compromis leur audace; car la capitane, les atteignant � demi-mille environ, leur jeta dessus un rang de rames, et les prit tous vivants. Les autres gal�res arriv�rent en ce moment, et toutes quatre revinrent avec leur prise sur la plage, o� les attendaient une multitude de gens, curieux de voir ce qu�elles ramenaient. Le g�n�ral jeta l�ancre pr�s de terre, et s�aper�ut que le vice-roi de la ville �tait sur le port. <a type="note" l:href="#_ftn319">[319]</a> Il fit mettre l�esquif � l�eau pour le chercher, et commanda d�amener la vergue pour y prendre l�<emphasis>arraez, </emphasis>ainsi que les autres Turcs pris dans le brigantin, et dont le nombre s��levait � trente-six, tous beaux hommes, et la plupart arquebusiers.</p><empty-line/><p>Le g�n�ral demanda quel �tait l�<emphasis>arraez </emphasis>du brigantin; et l�un des captifs, qu�on reconnut ensuite pour ren�gat espagnol, r�pondit en langue castillane:</p><empty-line/><p>�Ce jeune homme, seigneur, que tu vois l�, est notre <emphasis>arraez�</emphasis> et il lui montrait un des plus beaux et des plus aimables gar�ons que se p�t peindre l�imagination humaine. Son �ge ne semblait pas atteindre vingt ans.</p><empty-line/><p>�Dis-moi, chien inconsid�r�, lui demanda le g�n�ral, qui t�a pouss� � tuer mes soldats, quand tu voyais qu�il �tait impossible d��chapper? Est-ce l� le respect qu�on garde aux capitaines? et ne sais-tu pas que la t�m�rit� n�est pas de la vaillance? Les esp�rances douteuses peuvent rendre les hommes hardis, mais non pas t�m�raires.�</p><empty-line/><p>L�<emphasis>arraez </emphasis>allait r�pondre, mais le g�n�ral ne put attendre sa r�ponse, parce qu�il accourut recevoir le vice-roi, qui entrait dans la gal�re, suivi de quelques-uns de ses gens et d�autres personnes de la ville.</p><empty-line/><p>�Vous avez fait l� une bonne chasse, seigneur g�n�ral! dit le vice-roi.</p><empty-line/><p>��Fort bonne en effet, r�pondit le g�n�ral, et Votre Excellence va la voir pendue � cette vergue.</p><empty-line/><p>��Pourquoi pendue? reprit le vice-roi.</p><empty-line/><p>��Parce qu�ils m�ont tu�, r�pliqua le g�n�ral, contre toute loi, toute raison et toute coutume de guerre, deux soldats des meilleurs qui montassent ces gal�res; aussi ai-je jur� de hisser � la potence tous ceux que je prendrais, particuli�rement ce jeune gar�on, qui est l�<emphasis>arraez </emphasis>du brigantin.�</p><empty-line/><p>En m�me temps, il lui montrait le jeune homme, les mains attach�es et la corde au cou, attendant la mort.</p><empty-line/><p>Le vice-roi jeta les yeux sur lui; et, le voyant si beau, si bien fait, si r�sign�, il se sentit touch� de compassion, et le d�sir lui vint de le sauver.</p><empty-line/><p>�Dis-moi, <emphasis>arraez, </emphasis>lui demanda-t-il, de quelle nation es-tu? Turc, More ou ren�gat?</p><empty-line/><p>��Je ne suis, r�pondit le jeune homme en langue castillane, ni Turc, ni More, ni ren�gat.</p><empty-line/><p>��Qui es-tu donc? reprit le vice-roi.</p><empty-line/><p>��Une femme chr�tienne, r�pliqua le jeune homme.</p><empty-line/><p>��Une femme chr�tienne en cet �quipage et en cette occupation! Mais c�est une chose plus faite pour surprendre que pour �tre crue!</p><empty-line/><p>��Suspendez, � seigneurs, reprit le jeune homme, suspendez mon supplice; vous ne perdrez pas beaucoup � retarder votre vengeance aussi peu de temps qu�il faudra pour que je vous raconte ma vie.�</p><empty-line/><p>Qui aurait pu �tre d�un c�ur assez dur pour ne pas s�adoucir � ces paroles, du moins jusqu�� entendre ce que voulait dire le triste jeune homme? Le g�n�ral lui r�pondit de dire ce qu�il lui plairait; mais qu�il n�esp�r�t point toutefois obtenir le pardon d�une faute si manifeste. Cette permission donn�e, le jeune homme commen�a de la sorte:</p><empty-line/><p>�Je suis de cette nation plus malheureuse que prudente, sur laquelle est tomb�e, dans ces derniers temps, une pluie d�infortunes. J�appartiens � des parents morisques. Dans le cours de nos malheurs, je fus emmen�e par deux de mes oncles en Berb�rie, sans qu�il me serv�t � rien de dire que j��tais chr�tienne, comme je le suis en effet, non de celles qui en feignent l�apparence, mais des plus sinc�res et des plus catholiques. J�eus beau dire cette v�rit�, elle ne fut pas �cout�e par les gens charg�s d�op�rer notre d�portation, et mes oncles non plus ne voulurent point la croire; ils la prirent pour un mensonge imagin� dans le dessein de rester au pays o� j��tais n�e. Aussi m�emmen�rent-ils avec eux plut�t de force que de gr�. J�eus une m�re chr�tienne, et un p�re qui eut la discr�tion de l��tre. Je su�ai avec le lait la foi catholique; je fus �lev�e dans de bonnes m�urs; jamais, ni par la langue, ni par les usages, je ne laissai croire, il me semble, que je fusse Morisque. En m�me temps que ces vertus, car je crois que ce sont des vertus, grandit ma beaut�, si j�en ai quelque peu; et, bien que je v�cusse dans la retraite, je n��tais pas si s�v�rement recluse que je ne laissasse l�occasion de me voir � un jeune homme nomm� don Gaspar Gr�gorio, fils a�n� d�un seigneur qui poss�de un village tout pr�s du n�tre. Comment il me vit, comment nous nous parl�mes, comment il devint �perdument �pris de moi, et moi presque autant de lui, ce serait trop long � raconter, surtout quand j�ai � craindre qu�entre ma langue et ma gorge ne vienne se placer la corde cruelle qui me menace. Je dirai donc seulement que don Gr�gorio voulut m�accompagner dans notre exil. Il se m�la parmi les Morisques chass�s d�autres pays, car il savait fort bien leur langue; et, pendant le voyage, il se fit ami des deux oncles qui m�emmenaient avec eux. Mon p�re, en homme prudent et avis�, n�eut pas plut�t entendu le premier �dit pronon�ant notre exil, qu�il quitta le pays, et alla nous chercher un asile dans les royaumes �trangers. Il enfouit et cacha sous terre, dans un endroit dont j�ai seule connaissance, beaucoup de pierres pr�cieuses et de perles de grand prix, ainsi qu�une assez forte somme en cruzades et en doublons d�or. Il m�ordonna de ne pas toucher au tr�sor qu�il laissait, si par hasard on nous d�portait avant qu�il f�t de retour. Je lui ob�is, et passai en Berb�rie avec mes oncles et d�autres parents et alli�s. L�endroit o� nous nous r�fugi�mes fut Alger, et c�est comme si nous nous fussions r�fugi�s dans l�enfer m�me. Le dey apprit par ou�-dire que j��tais belle, et la renomm�e lui fit aussi conna�tre mes richesses, ce qui devint un bonheur pour moi. Il me fit compara�tre devant lui, et me demanda dans quelle partie de l�Espagne j��tais n�e, quel argent et quels bijoux j�apportais. Je lui nommai mon pays, et j�ajoutai que l�argent et les bijoux y restaient enterr�s, mais qu�on pourrait les recouvrer facilement si j�allais les chercher moi-m�me. Je lui disais tout cela pour que son avarice l�aveugl�t plut�t que ma beaut�. Pendant cet entretien, on vint lui dire que j��tais accompagn�e par un des plus beaux jeunes hommes qui se p�t imaginer. Je reconnus aussit�t qu�on parlait de don Gaspar Gr�gorio, dont la beaut� surpasse en effet celle que l�on vante le plus. Je me troublai en consid�rant le p�ril que courait don Gr�gorio; car, parmi ces barbares infid�les, on estime plus un gar�on jeune et beau qu�une femme, quelque belle qu�elle soit. Le dey donna l�ordre qu�on l�amen�t sur-le-champ devant lui, et me demanda si ce qu�on disait de ce jeune homme �tait la v�rit�. Alors moi, comme si le ciel m�e�t inspir�e, je lui r�pondis sans h�siter: �Oui, cela est vrai; mais je dois vous faire savoir que ce n�est point un gar�on; c�est une femme comme moi. Permettez, je vous en supplie, que j�aille l�habiller dans son costume naturel, pour qu�elle montre compl�tement sa beaut�, et qu�elle paraisse avec moins d�embarras devant vous.� Il r�pliqua qu�il y consentait, et que le lendemain nous nous entendrions sur les moyens � prendre pour que je retournasse en Espagne chercher le tr�sor enfoui, je courus parler � don Gaspar; je lui contai le p�ril qu�il courait � se montrer sous ses habits d�homme, je l�habillai en femme moresque; et, le soir m�me, je le conduisis en pr�sence du dey, qui fut ravi en le voyant, et con�ut l�id�e de garder cette jeune fille pour en faire pr�sent au Grand Seigneur. Mais, afin d��viter le p�ril qu�elle pourrait courir, m�me de lui, dans le s�rail de ses femmes, il ordonna qu�elle f�t confi�e � la garde et au service de dames moresques de qualit�, chez lesquelles don Gr�gorio fut aussit�t conduit. La douleur que nous ressent�mes tous deux, car je ne puis nier que je l�aime, je la laisse � juger � ceux qui se s�parent quand ils s�aiment tendrement. Le dey, bient�t apr�s, d�cida que je reviendrais en Espagne sur ce brigantin, accompagn�e par deux Turcs de nation, ceux-l� m�mes qui ont tu� vos soldats, je fus �galement suivie par ce ren�gat espagnol (montrant celui qui avait parl� le premier), duquel je sais qu�il est chr�tien au fond de l��me, et qu�il vient plut�t avec le d�sir de rester en Espagne que de retourner en Berb�rie. Le reste de la chiourme se compose de Mores et de Turcs, qui ne servent qu�� ramer sur les bancs. Les deux Turcs, insolents et avides, sans respecter l�ordre qu�ils avaient re�u de nous mettre � terre, moi et ce ren�gat, sur la premi�re plage espagnole, et en habits de chr�tiens, dont nous �tions pourvus, voulurent d�abord �cumer cette c�te, et faire, s�ils pouvaient, quelque prise, craignant que, s�ils nous mettaient d�abord � terre, il ne nous arriv�t quelque accident qui f�t d�couvrir que leur brigantin restait en panne, et que, s�il y avait des gal�res sur la c�te, on ne les e�t bient�t pris. Hier soir, nous avons abord� cette plage sans avoir connaissance de ces quatre gal�res; on nous a d�couverts aujourd�hui, et il nous est arriv� ce que vous avez vu. Finalement, don Gr�gorio reste en habit de femme parmi des femmes, et dans un imminent danger de la vie; moi, je me vois les mains attach�es, attendant la mort, qui me d�livrera de mes peines. Voil�, seigneurs, la fin de ma lamentable histoire, aussi v�ritable que pleine de malheurs. La gr�ce que je vous prie de m�accorder, c�est de me laisser mourir en chr�tienne; car, ainsi que je l�ai dit, je n�ai nullement partag� la faute o� sont tomb�s ceux de ma nation.�</p><empty-line/><p>� ces mots, elle se tut, les yeux gonfl�s de larmes am�res, auxquelles se m�laient les pleurs de la plupart des assistants.</p><empty-line/><p>�mu, attendri, le vice-roi s�approcha d�elle sans dire une parole, et, de ses propres mains, d�tacha la corde qui attachait les belles mains de la Morisque chr�tienne. Tout le temps qu�elle avait cont� son �trange histoire, un vieux p�lerin, qui �tait entr� dans la gal�re � la suite du vice-roi, avait tenu ses yeux clou�s sur elle. D�s qu�elle eut cess� de parler, il se pr�cipita � ses genoux, les serra dans ses bras, et, la voix entrecoup�e par mille soupirs et mille sanglots, il s��cria:</p><empty-line/><p>�� Ana-F�lix, ma fille, ma fille infortun�e! je suis ton p�re Ricote, qui retournais te chercher, car je ne puis vivre sans toi, sans toi qui es mon �me.�</p><empty-line/><p>� ces paroles, Sancho ouvrit les yeux, et releva la t�te qu�il tenait pench�e, r�vant � sa disgracieuse promenade; et regardant avec attention le p�lerin, il reconnut que c��tait bien Ricote lui-m�me, qu�il avait rencontr� le jour o� il quitta son gouvernement. Il reconnut �galement sa fille, qui, les mains d�tach�es, embrassait son p�re, en m�lant ses larmes aux siennes. Le p�re dit au g�n�ral et au vice-roi:</p><empty-line/><p>�Voil�, seigneurs, voil� ma fille, plus malheureuse dans ses aventures que dans son nom. Elle s�appelle Ana-F�lix, et porte le surnom de Ricota, aussi c�l�bre par sa beaut� que par ma richesse. J�ai quitt� ma patrie pour aller chercher un asile chez les nations �trang�res, et, l�ayant trouv� en Allemagne, je suis revenu en habit de p�lerin, et en compagnie d�autres Allemands, pour chercher ma fille et d�terrer les richesses que j�avais enfouies. Je n�ai plus trouv� ma fille, mais seulement le tr�sor que je rapporte avec moi; et maintenant, par ces �tranges d�tours que vous avez vus, je viens de retrouver le tr�sor qui me rend le plus riche, ma fille bien-aim�e. Si notre innocence, si ses larmes et les miennes peuvent, � la faveur de votre justice, ouvrir les portes � la mis�ricorde, usez-en � notre �gard, car jamais nous n�avons eu le dessein de vous offenser, et jamais nous n�avons pris part aux projets de nos compatriotes, qui sont exil�s justement.</p><empty-line/><p>��Oh! je connais bien Ricote, dit alors Sancho, et je sais qu�il dit vrai quant � ce qu�Ana-F�lix est sa fille. Mais pour ces broutilles d�all�es et de venues, de bonnes ou de mauvaises intentions, je ne m�en m�le pas.�</p><empty-line/><p>Tous les assistants restaient �merveill�s d�une si �trange aventure.</p><empty-line/><p>�En tout cas, s��cria le g�n�ral, vos larmes ne me laisseront point accomplir mon serment. Vivez, belle Ana-F�lix, autant d�ann�es que le ciel vous en r�serve, et que le ch�timent de la faute retombe sur les insolents et les audacieux qui l�ont commise.�</p><empty-line/><p>Aussit�t il ordonna de pendre � la vergue les deux Turcs qui avaient tu� ses soldats. Mais le vice-roi lui demanda instamment de ne pas les faire mourir, puisqu�il y avait de leur part plus de folie que de vaillance. Le g�n�ral se rendit aux d�sirs du vice-roi; car il est difficile que de sang-froid les vengeances s�ex�cutent.</p><empty-line/><p>On s�occupa aussit�t des moyens de tirer Gaspar Gr�gorio du p�ril o� il �tait rest�. Ricote offrit pour sa d�livrance plus de deux mille ducats qu�il avait en perles et en bijoux. Plusieurs moyens furent mis en avant; mais aucun ne valut celui que proposa le ren�gat espagnol dont on a parl�. Il s�offrit de retourner � Alger dans quelque petit b�timent d�environ six bancs de rames, mais arm� de rameurs chr�tiens, parce qu�il savait o�, quand et comment on pourrait d�barquer, et qu�il connaissait aussi la maison o� l�on avait enferm� don Gaspar. Le g�n�ral et le vice-roi h�sitaient � se fier au ren�gat, et surtout � lui confier les chr�tiens qui devraient occuper les bancs des rameurs. Mais Ana-F�lix r�pondit de lui, et Ricote s�engagea � payer le rachat des chr�tiens s�ils �taient livr�s. Quand cet avis fut adopt�, le vice-roi descendit � terre, et don Antonio Mor�no emmena chez lui la Morisque et son p�re, apr�s que le vice-roi l�eut charg� de les accueillir et de les traiter avec tous les soins imaginables, offrant de contribuer � ce bon accueil par tout ce que renfermait sa maison; tant �taient vives la bienveillance et l�affection qu�avait allum�es dans son c�ur la beaut� d�Ana-F�lix!</p></section><section><title><p id="_Toc106455392">Chapitre LXIV</p></title><p><emphasis>O� l�on traite de l�aventure qui donna le plus de chagrin � </emphasis><emphasis>don Quichotte, de toutes celles qui lui �taient alors arriv�es</emphasis></p><empty-line/><p>La femme de don Antonio Mor�no, � ce que dit l�histoire, sentit un grand plaisir � voir Ana-F�lix dans sa maison. Elle l�y re�ut avec beaucoup de pr�venances, aussi �prise de ses attraits que de son amabilit�; car la Morisque brillait �galement par l�esprit et par la figure. Tous les gens de la ville venaient comme � son de cloche la voir et l�admirer.</p><empty-line/><p>Don Quichotte dit � don Antonio que le parti qu�on avait pris pour la d�livrance de don Gr�gorio ne valait rien, qu�il �tait plus dangereux que convenable, et qu�on aurait mieux fait de le porter lui-m�me, avec ses armes et son cheval, en Berb�rie, d�o� il aurait tir� le jeune homme, en d�pit de toute la canaille musulmane, comme avait fait don Ga�f�ros pour son �pouse M�lisandre.</p><empty-line/><p>�Prenez donc garde, dit Sancho, en entendant ce propos, que le seigneur don Ga�f�ros enleva son �pouse de terre ferme et qu�il l�emmena en France par la terre ferme; mais l�-bas, si, par hasard, nous enlevons don Gr�gorio, par o� l�am�nerons-nous en Espagne, puisque la mer est au milieu?</p><empty-line/><p>��Il y a rem�de � tout, except� � la mort, r�pondit don Quichotte; le bateau s�approchera de la c�te, et nous nous y embarquerons, quand le monde entier s�y opposerait.</p><empty-line/><p>��Votre Gr�ce arrange fort bien les choses, reprit Sancho; mais du dit au fait, il y a long trajet. Moi, je m�en tiens au ren�gat, qui me semble tr�s homme de bien, et de tr�s-charitables entrailles.</p><empty-line/><p>��D�ailleurs, ajouta don Antonio, si le ren�gat ne r�ussit point dans son entreprise, on adoptera ce nouvel exp�dient, et on fera passer le grand don Quichotte en Berb�rie.�</p><empty-line/><p>� deux jours de l�, le ren�gat partit sur un b�timent l�ger de six rames par bordage, mont� par de vaillants rameurs; et, deux jours apr�s, les gal�res prirent la route du Levant, le g�n�ral ayant pri� le vice-roi de l�informer de ce qui arriverait pour la d�livrance de don Gr�gorio et de la suite des aventures d�Ana-F�lix. Le vice-roi lui en fit la promesse.</p><empty-line/><p id="_ftnref320">Un matin que don Quichotte �tait sorti pour se promener sur la plage, arm� de toutes pi�ces, car, ainsi qu�on l�a dit maintes fois, <emphasis>ses armes �taient sa parure, et le combat son repos</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn320">[320]</a>, et jamais il n��tait un instant sans armure, il vit venir � lui un chevalier �galement arm� de pied en cap, qui portait peinte sur son �cu une lune resplendissante. Celui-ci, s�approchant assez pr�s pour �tre entendu, adressa la parole � don Quichotte, et lui dit d�une voix haute:</p><empty-line/><p>�Insigne chevalier et jamais dignement lou� don Quichotte de la Manche, je suis le chevalier de la Blanche-Lune, dont les prouesses inou�es t�auront sans doute rappel� le nom � la m�moire. Je viens me mesurer avec toi et faire l��preuve de tes forces, avec l�intention de te faire reconna�tre et confesser que ma dame, quelle qu�elle soit, est incomparablement plus belle que ta Dulcin�e du Toboso. Si tu confesses d�embl�e cette v�rit�, tu �viteras la mort, et moi la peine que je prendrais � te la donner. Si nous combattons, et si je suis vainqueur, je ne veux qu�une satisfaction: c�est que, d�posant les armes, et t�abstenant de chercher les aventures, tu te retires dans ton village pour le temps d�une ann�e, pendant laquelle tu vivras, sans mettre l��p�e � la main, en paix et en repos, car ainsi l�exigent le soin de ta fortune et le salut de ton �me. Si je suis vaincu, ma t�te restera � ta merci, mes armes et mon cheval seront tes d�pouilles, et la renomm�e de mes exploits s�ajoutera � la renomm�e des tiens. Vois ce qui te convient le mieux, et r�ponds-moi sur-le-champ, car je n�ai que le jour d�aujourd�hui pour exp�dier cette affaire.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte resta stup�fait, aussi bien de l�arrogance du chevalier de la Blanche-Lune que de la cause de son d�fi. Il lui r�pondit avec calme et d�un ton s�v�re:</p><empty-line/><p>�Chevalier de la Blanche-Lune, dont les exploits ne sont point encore arriv�s � ma connaissance, je vous ferai jurer que vous n�avez jamais vu l�illustre Dulcin�e. Si vous l�eussiez vue, je sais que vous vous fussiez bien gard� de vous hasarder en cette entreprise; car son aspect vous e�t d�tromp�, et vous e�t appris qu�il n�y a point et qu�il ne peut y avoir de beaut� comparable � la sienne. Ainsi donc, sans vous dire que vous en avez menti, mais en disant du moins que vous �tes dans une compl�te erreur, j�accepte votre d�fi, avec les conditions que vous y avez mises, et je l�accepte sur-le-champ, pour ne point vous faire perdre le jour que vous avez fix�. Des conditions, je n�en excepte qu�une seule, celle de faire passer � ma renomm�e la renomm�e de vos prouesses, car je ne sais ni ce qu�elles sont, ni de quelle esp�ce; et, quelles qu�elles soient, je me contente des miennes. Prenez donc du champ ce que vous en voudrez prendre, je ferai de m�me; et � qui Dieu donnera la f�ve, que saint Pierre la lui b�nisse.�</p><empty-line/><p>On avait aper�u de la ville le chevalier de la Blanche-Lune, et l�on avait averti le vice-roi qu�il �tait en pourparlers avec don Quichotte de la Manche. Le vice-roi, pensant que ce devait �tre quelque nouvelle aventure invent�e par don Antonio Mor�no ou par quelque autre gentilhomme de la ville, prit aussit�t le chemin de la plage, accompagn� de don Antonio et de plusieurs autres gentilshommes. Ils arriv�rent au moment o� don Quichotte faisait tourner bride � Rossinante pour prendre du champ. Le vice-roi, voyant que les deux champions faisaient mine de fondre l�un sur l�autre, se mit au milieu, et leur demanda quel �tait le motif qui les poussait � se livrer si soudainement bataille.</p><empty-line/><p>�C�est une pr��minence de beaut�, r�pondit le chevalier de la Blanche-Lune; et il r�p�ta succinctement ce qu�il avait dit � don Quichotte, ainsi que les conditions du duel accept�es de part et d�autre.</p><empty-line/><p>Le vice-roi s�approcha de don Antonio, et lui demanda tout bas s�il savait qui �tait ce chevalier de la Blanche-Lune, ou si c��tait quelque tour qu�on voulait jouer � don Quichotte. Don Antonio r�pondit qu�il ne savait ni qui �tait le chevalier, ni si le duel �tait pour rire ou tout de bon. Cette r�ponse jeta le vice-roi dans une grande perplexit�; il ne savait s�il fallait ou non les laisser continuer la bataille. Cependant, ne pouvant pas se persuader que ce ne f�t pas une plaisanterie, il s��loigna en disant:</p><empty-line/><p>�Seigneurs chevaliers, s�il n�y a point ici de milieu entre confesser ou mourir; si le seigneur don Quichotte est intraitable, et si Votre Gr�ce, seigneur de la Blanche-Lune, n�en veut pas d�mordre, en avant, et � la gr�ce de Dieu!�</p><empty-line/><p>Le chevalier de la Blanche-Lune remercia le vice-roi, en termes polis, de la licence qu�il leur accordait, et don Quichotte en fit autant. Celui-ci, se recommandant de tout son c�ur � Dieu et � sa Dulcin�e, comme il avait coutume de la faire en commen�ant les batailles qui s�offraient � lui, reprit un peu de champ, parce qu�il vit que son adversaire faisait de m�me; puis, sans qu�aucune trompette ni autre instrument guerrier leur donn�t le signal de l�attaque, ils tourn�rent bride tous deux en m�me temps. Mais, comme le coursier du chevalier de la Blanche-Lune �tait le plus l�ger, il atteignit don Quichotte aux deux tiers de la carri�re, et l� il le heurta si violemment, sans le toucher avec sa lance, dont il sembla relever expr�s la pointe, qu�il fit rouler sur le sable Rossinante et don Quichotte. Il s�avan�a aussit�t sur le chevalier, et, lui mettant le fer de sa lance � la visi�re, il lui dit:</p><empty-line/><p>�Vous �tes vaincu, chevalier, et mort m�me, si vous ne confessez les conditions de notre combat.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte, �tourdi et bris� de sa chute, r�pondit, sans lever sa visi�re, d�une voix creus� et dolente qui semblait sortir du fond d�un tombeau:</p><empty-line/><p>�Dulcin�e du Toboso est la plus belle femme du monde, et moi le plus malheureux chevalier de la terre. Il ne faut pas que mon impuissance � la soutenir compromette cette v�rit�. Pousse, chevalier, pousse ta lance, et �te-moi la vie, puisque tu m�as �t� l�honneur.</p><empty-line/><p>��Oh! non, certes, je n�en ferai rien, s��cria le chevalier de la Blanche-Lune. Vive, vive en sa pl�nitude la renomm�e de madame Dulcin�e du Toboso! Je ne veux qu�une chose, c�est que le grand don Quichotte se retire dans son village une ann�e, ou le temps que je lui prescrirai, ainsi que nous en sommes convenus avant d�en venir aux mains.�</p><empty-line/><p id="_ftnref321">Le vice-roi, don Antonio, et plusieurs autres personnes qui se trouvaient pr�sentes, entendirent distinctement ces propos; ils entendirent �galement don Quichotte r�pondre que, pourvu qu�on ne lui demand�t rien qui f�t au d�triment de Dulcin�e, il accomplirait tout le reste en chevalier ponctuel et loyal. Cette confession faite et re�ue, le chevalier de la Blanche-Lune tourna bride, et, saluant le vice-roi de la t�te, il prit le petit galop pour rentrer dans la ville. Le vice-roi donna l�ordre � don Antonio de le suivre, pour savoir � tout prix qui il �tait. On releva don Quichotte, et on lui d�couvrit le visage, qu�on trouva p�le, inanim� et inond� de sueur. Rossinante �tait si maltrait�, qu�il ne put se remettre sur ses jambes. Sancho, l�oreille basse et la larme � l��il, ne savait ni que dire ni que faire. Il lui semblait que toute cette aventure �tait un songe, une affaire d�enchantement. Il voyait son seigneur vaincu, rendu � merci, oblig� � ne point prendre les armes d�une ann�e. Il apercevait en imagination la lumi�re de sa gloire obscurcie, et les esp�rances de ses nouvelles promesses �vanouies, comme la fum�e s��vanouit au vent. Il craignait enfin que Rossinante ne rest�t estropi�e pour le reste de ses jours, et son ma�tre disloqu�. Heureux encore si les membres bris�s remettaient la cervelle <a type="note" l:href="#_ftn321">[321]</a>! Finalement, avec une chaise � porteurs que le vice-roi fit venir, on ramena le chevalier � la ville, et le vice-roi regagna aussit�t son palais, dans le d�sir de savoir quel �tait ce chevalier de la Blanche-Lune, qui avait mis don Quichotte en si piteux �tat.</p></section><section><title><p id="_Toc106455393">Chapitre LXV</p></title><p><emphasis>O� l�on fait conna�tre qui �tait le chevalier de la Blanche-Lune, et o� l�on raconte la d�livrance de don Gr�gorio, ainsi que d�autres �v�nements</emphasis></p><empty-line/><p>Don Antonio Mor�no suivit le chevalier de la Blanche-Lune, qui fut �galement suivi et poursuivi m�me par une infinit� de polissons, jusqu�� la porte d�une h�tellerie au centre de la ville. Don Antonio y entra dans le d�sir de le conna�tre. Un �cuyer vint recevoir et d�sarmer le chevalier, qui s�enferma dans une salle basse, toujours accompagn� de don Antonio, lequel mourait d�envie de savoir qui �tait cet inconnu. Enfin, quand le chevalier de la Blanche-Lune vit que ce gentilhomme ne le quittait pas, il lui dit:</p><empty-line/><p>�Je vois bien, seigneur, pourquoi vous �tes venu; vous voulez savoir qui je suis, et, comme je n�ai nulle raison de le cacher, pendant que mon domestique me d�sarme, je vais vous le dire en toute v�rit�. Sachez donc, seigneur, qu�on m�appelle le bachelier Samson Carrasco. Je suis du village m�me de don Quichotte de la Manche, dont la folie est un objet de piti� pour nous tous qui le connaissons; mais peut-�tre lui ai-je port� plus de compassion que personne. Or, comme je crois que sa gu�rison d�pend de son repos, et de ce qu�il ne bouge plus de son pays et de sa maison, j�ai cherch� un moyen de l�obliger � y rester tranquille. Il y a donc environ trois mois que j�allai, d�guis� en chevalier des Miroirs, lui couper le chemin dans l�intention de combattre avec lui et de le vaincre, sans lui faire aucun mal, apr�s avoir mis pour condition de notre combat que le vaincu resterait � la merci du vainqueur. Ce que je pensai exiger de lui, car je le tenais d�j� pour vaincu, c��tait qu�il retourn�t au pays, et qu�il n�en sort�t plus de toute une ann�e, temps pendant lequel il pourrait �tre gu�ri; mais le sort en ordonna d�une toute autre fa�on, car ce fut lui qui me vainquit et me renversa de cheval. Mon projet fut donc sans r�sultat. Il continua sa route, et je m�en retournai vaincu, honteux et bris� de la chute, qui avait �t� fort p�rilleuse. Cependant cela ne m��ta pas l�envie de revenir le chercher et de le vaincre � mon tour, comme vous avez vu que j�ai fait aujourd�hui. Il est si ponctuel � observer les devoirs de la chevalerie errante, qu�en ex�cution de sa parole, il observera, sans aucun doute, l�ordre qu�il a re�u de moi. Voil�, seigneur, toute l�histoire, sans que j�aie besoin de rien ajouter. Je vous supplie de ne pas me d�couvrir, et de ne pas dire � don Quichotte qui je suis, afin que ma bonne intention ait son effet, et que je parvienne � rendre le jugement � un homme qui l�a parfait d�s qu�il oublie les extravagances de sa chevalerie errante.</p><empty-line/><p>��Oh! seigneur, s��cria Antonio, Dieu vous pardonne le tort que vous avez fait au monde entier, en voulant rendre � la raison le fou le plus divertissant qu�il poss�de! Ne voyez-vous pas, seigneur, que jamais l�utilit� dont pourra �tre le bon sens de don Quichotte n�approchera du plaisir qu�il donne avec ses incartades? Mais j�imagine que toute la science et toute l�adresse du seigneur bachelier ne pourront suffire � rendre sage un homme si compl�tement fou; et, si ce n��tait contraire � la charit�, je demanderais que jamais don Quichotte ne gu�r�t, parce qu�avec sa gu�rison nous aurons non-seulement � perdre ses gracieuses folies, mais encore celles de Sancho Panza, son �cuyer, dont la moindre est capable de r�jouir la m�lancolie m�me. Cependant je me tairai et ne dirai rien, pour voir si j�aurai devin� juste en soup�onnant que le seigneur Carrasco ne tirera nul profit de sa d�marche.�</p><empty-line/><p>Le bachelier r�pondit qu�en tout cas l�affaire �tait en bon train, et qu�il en esp�rait une heureuse issue. Il prit cong� de don Antonio, qui lui faisait poliment ses offres de service; puis, ayant fait attacher ses armes sur un mulet, il quitta la ville, � l�instant m�me, sur le cheval qui lui avait servi dans le combat, et regagna son village, sans qu�il lui arriv�t rien que f�t tenue de recueillir cette v�ridique histoire.</p><empty-line/><p>Don Antonio rapporta au vice-roi tout ce que lui avait cont� Carrasco, chose dont le vice-roi n��prouva pas grand plaisir; car la r�clusion de don Quichotte allait d�truire celui qu�auraient eu tous les gens auxquels seraient parvenues les nouvelles de ses folies.</p><empty-line/><p>Don Quichotte resta six jours au lit, triste, afflig�, r�veur, l�humeur noire et sombre, et l�imagination sans cesse occup�e du malheureux �v�nement de sa d�faite. Sancho s�effor�ait de le consoler, et il lui dit un jour, entre autres propos:</p><empty-line/><p>�Allons, mon bon seigneur, relevez la t�te, et t�chez de reprendre votre gaiet�, et surtout rendez gr�ce au ciel de ce qu��tant tomb� par terre vous vous soyez relev� sans une c�te enfonc�e. Vous savez bien que l� o� les coups se donnent ils se re�oivent, et qu�il n�y a pas toujours du lard o� sont les crochets pour le pendre; en ce cas, faites la figue au m�decin, puisque vous n�en avez pas besoin pour vous gu�rir de cette maladie. Retournons chez nous, et cessons de courir les champs � la qu�te des aventures, par des terres et des pays que nous ne connaissons pas. � tout bien consid�rer, c�est moi qui suis le plus perdant, si vous �tes le plus maltrait�. Moi, qui ai laiss� avec le gouvernement les d�sirs d��tre gouverneur, je n�ai pas laiss� l�envie de devenir comte, et jamais cette envie ne sera satisfaite si vous manquez de devenir roi, en laissant l�exercice de votre chevalerie. Ainsi toutes mes esp�rances s�en vont en fum�e.</p><empty-line/><p>��Tais-toi, Sancho, r�pondit don Quichotte; ne vois-tu pas que ma retraite et ma r�clusion ne doivent durer qu�une ann�e? Au bout de ce temps, je reprendrai mon honorable profession, et je ne manquerai ni de royaumes � conqu�rir, ni de comt�s � te donner en cadeau.</p><empty-line/><p>��Dieu vous entende, reprit Sancho, et que le p�ch� fasse la sourde oreille; car j�ai toujours ou� dire que bonne esp�rance vaut mieux que mauvaise possession.�</p><empty-line/><p>Ils en �taient l� de leur entretien, quand don Antonio entra, donnant toutes les marques d�une grande all�gresse:</p><empty-line/><p>�Bonne nouvelle, bonne nouvelle, seigneur don Quichotte, s��cria-t-il; don Gr�gorio et le ren�gat, qui est all� le chercher, sont sur la plage. Que dis-je, sur la plage? ils sont d�j� chez le vice-roi, et seront ici dans un instant.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte parut sentir quelque joie.</p><empty-line/><p>�En v�rit�, dit-il, je me r�jouirais volontiers que la chose f�t arriv�e tout au rebours. J�aurais �t� contraint de passer en Berb�rie, o� j�aurais d�livr�, par la force de mon bras, non-seulement don Gr�gorio, mais tous les captifs chr�tiens qui s�y trouvent. Mais, h�las! que dis-je, mis�rable? ne suis-je pas le vaincu? ne suis-je pas le renvers� par terre? ne suis-je pas celui qui ne peut prendre les armes d�une ann�e? Qu�est-ce que je promets donc, et de quoi puis-je me flatter, si je dois plut�t me servir du fuseau que de l��p�e?</p><empty-line/><p>��Laissez donc cela, seigneur, s��cria Sancho. Vive la poule, malgr� sa p�pie! Et d�ailleurs, aujourd�hui pour toi, demain pour moi. Dans ces affaires de rencontres, de chocs et de taloches, il ne faut jurer de rien; car celui qui tombe aujourd�hui peut se relever demain, � moins qu�il n�aime mieux rester au lit, je veux dire qu�il ne se laisse abattre sans reprendre un nouveau courage pour de nouveaux combats. Allons, que Votre Gr�ce se l�ve pour recevoir don Gr�gorio; car il me semble, au mouvement et au bruit qui se fait, qu�il est d�j� dans la maison.�</p><empty-line/><p>C��tait la v�rit�; aussit�t que don Gr�gorio eut �t� avec le ren�gat rendre compte au vice-roi du d�part et du retour, empress� de revoir Ana-F�lix, il accourut avec son compagnon � la maison de don Antonio. Quand on le tira d�Alger, don Gr�gorio �tait encore en habits de femme; mais, dans la barque, il les changea contre ceux d�un captif qui s��tait sauv� avec lui. Au reste, en quelque habit qu�il se montr�t, on connaissait en lui une personne digne d��tre envi�e, estim�e et servie; car il �tait merveilleusement beau, et ne semblait pas avoir plus de dix-sept � dix-huit ans. Ricote et sa fille vinrent � sa rencontre; le p�re, attendri jusqu�aux larmes, et la fille avec une pudeur charmante. Ils ne s�embrass�rent point; car, o� se trouve beaucoup d�amour, il n�y a pas d�ordinaire beaucoup de hardiesse. Les deux beaut�s r�unies de don Gr�gorio et d�Ana-F�lix firent �galement l�admiration de tous ceux qui se trouvaient pr�sents � cette sc�ne. Ce fut leur silence qui parla pour les deux amants, et leurs yeux furent les langues qui exprim�rent leur bonheur et leurs chastes pens�es. Le ren�gat raconta quels moyens avait employ�s son adresse pour tirer don Gr�gorio de sa prison, et don Gr�gorio raconta en quels embarras, en quels p�rils il s��tait trouv� au milieu des femmes qui le gardaient; tout cela, sans longueur, en peu de mots, et montrant une discr�tion bien au-dessus de son �ge. Finalement, Ricote paya et r�compensa, d�une main lib�rale, aussi bien le ren�gat que les chr�tiens qui avaient ram� dans la barque. Quant au ren�gat, il rentra dans le giron de l��glise, et, de membre gangren�, il redevint sain et pur par la p�nitence et le repentir.</p><empty-line/><p>Deux jours apr�s, le vice-roi se concerta avec don Antonio sur les moyens qu�il y aurait � prendre pour qu�Ana-F�lix et Ricote restassent en Espagne; car il ne leur semblait d�aucun inconv�nient de conserver dans le pays une fille si chr�tienne et un p�re si bien intentionn�. Don Antonio s�offrit � aller solliciter cette licence � la cour, o� l�appelaient d�ailleurs d�autres affaires, laissant entendre que l�, par le moyen de la faveur et des pr�sents, bien des difficult�s s�aplanissent.</p><empty-line/><p id="_ftnref322">�Non, dit Ricote, qui assistait � l�entretien; il ne faut rien esp�rer de la faveur ni des pr�sents; car, avec le grand don Bernardino de V�lasco, comte de Salazar, auquel Sa Majest� a confi� le soin de notre expulsion, tout est inutile, pri�res, larmes, promesses et cadeaux. Il est vrai qu�il unit la mis�ricorde � la justice; mais, comme il voit que tout le corps de notre nation est corrompu et pourri, il use plut�t pour rem�de du caut�re, qui br�le, que du baume, qui amollit. Avec la prudence et la sagacit� qu�il apporte � ses fonctions, avec la terreur qu�il inspire, il a port� sur ses fortes �paules l�ex�cution de cette grande mesure, sans que notre adresse, nos d�marches, nos stratag�mes et nos fraudes eussent pu tromper ses yeux d�Argus, qu�il tient toujours ouverts, pour emp�cher qu�aucun de nous ne lui �chappe et ne reste comme une racine cach�e, qui germerait avec le temps et r�pandrait des fruits v�n�neux dans l�Espagne, enfin purg�e et d�livr�e des craintes que lui donnait notre multitude. H�ro�que r�solution du grand Philippe III, et prudence inou�e d�en avoir confi� l�ex�cution � don Bernardino de V�lasco <a type="note" l:href="#_ftn322">[322]</a>!</p><empty-line/><p>��Quoi qu�il en soit, reprit don Antonio, je ferai, une fois l�, toutes les diligences possibles, et que le ciel en d�cide comme il lui plaira. Don Gr�gorio viendra avec moi, pour consoler ses parents de la peine qu�a d� leur causer son absence; Ana-F�lix restera avec ma femme dans ma maison ou dans un monast�re; et je suis s�r que le seigneur vice-roi voudra bien garder chez lui le bon Ricote, jusqu�au r�sultat de mes n�gociations.�</p><empty-line/><p>Le vice-roi consentit � tout ce qui �tait propos�; mais don Gr�gorio, sachant ce qui se passait, assura d�abord qu�il ne pouvait ni ne voulait abandonner do�a Ana-F�lix. Toutefois, comme il avait le d�sir de revoir ses parents, et qu�il pensait bien trouver le moyen de revenir chercher sa ma�tresse, il se rendit � l�arrangement convenu. Ana-F�lix resta avec la femme de don Antonio, et Ricote dans le palais du vice-roi.</p><empty-line/><p>Le jour du d�part de don Antonio arriva, puis le d�part de don Quichotte et de Sancho, qui eut lieu deux jours apr�s; car les suites de sa chute ne permirent point au chevalier de se mettre plus t�t en route. Il y eut des larmes, des soupirs, des sanglots et des d�faillances, quand don Gr�gorio se s�para d�Ana-F�lix. Ricote offrit � son gendre futur mille �cus, s�il les voulait; mais don Gr�gorio n�en accepta pas un seul, et emprunta seulement cinq �cus � don Antonio, en promettant de les lui rendre � Madrid. Enfin, ils partirent tous deux, et don Quichotte avec Sancho, un peu apr�s, comme on l�a dit; don Quichotte d�sarm� et en habit de voyage; Sancho � pied, le grison portant les armes sur son dos.</p></section><section><title><p id="_Toc106455394">Chapitre LXVI</p></title><p><emphasis>Qui traite de ce que verra celui qui le lira, ou de ce qu�entendra celui qui l��coutera lire</emphasis></p><empty-line/><p>Au sortir de Barcelone, don Quichotte vint revoir la place o� il �tait tomb�, et s��cria:</p><empty-line/><p>�Ici fut Troie! ici ma mauvaise �toile, et non ma l�chet�, m�enleva mes gloires pass�es! ici la fortune usa � mon �gard de ses tours et de ses retours! ici s�obscurcirent mes prouesses! ici, finalement, tomba mon bonheur, pour ne se relever jamais!�</p><empty-line/><p>Sancho, qui entendit ces lamentations, lui dit aussit�t:</p><empty-line/><p>�C�est aussi bien le propre d�un c�ur vaillant, mon bon seigneur, d�avoir de la patience et de la fermet� dans les disgr�ces, que de la joie dans les prosp�rit�s; et cela, j�en juge par moi-m�me; car si, quand j��tais gouverneur, je me sentais gai, maintenant que je suis �cuyer � pied, je ne me sens pas triste. En effet, j�ai ou� dire que cette cr�ature qu�on appelle la fortune est une femme capricieuse, fantasque, toujours ivre et aveugle par-dessus le march�. Aussi ne voit-elle pas ce qu�elle fait, et ne sait-elle ni qui elle abat, ni qui elle �l�ve.</p><empty-line/><p>��Tu es bien philosophe, Sancho, r�pondit don Quichotte, et tu parles en homme de bon sens. Je ne sais vraiment qui t�apprend de telles choses. Mais ce que je puis te dire, c�est qu�il n�y a point de fortune au monde, que toutes les choses qui s�y passent, bonnes ou mauvaises, n�arrivent point par hasard, mais par une providence particuli�re des cieux. De l� vient ce qu�on a coutume de dire, chacun est l�artisan de son heureux sort. Moi, je l�avais �t� du mien, mais non pas avec assez de prudence; aussi ma pr�somption m�a-t-elle co�t� cher. J�aurais d� penser qu�� la grosseur d�mesur�e du cheval que montait le chevalier de la Blanche-Lune, la d�bilit� de Rossinante ne pouvait r�sister. J�osai cependant accepter le combat; je fis de mon mieux, mais je fus culbut�, et, bien que j�aie perdu l�honneur, je n�ai ni perdu ni pu perdre la vertu de tenir ma parole. Quand j��tais chevalier errant, hardi et valeureux, mon bras et mes �uvres m�accr�ditaient pour homme de c�ur; maintenant que je suis �cuyer d�mont�, je veux m�accr�diter pour homme de parole, en tenant la promesse que j�ai faite. Chemine donc, ami Sancho; allons passer dans notre pays l�ann�e du noviciat. Dans cette r�clusion forc�e, nous puiserons de nouvelles forces pour reprendre l�exercice des armes, que je n�abandonnerai jamais.</p><empty-line/><p>��Seigneur, r�pondit Sancho, ce n�est pas une chose si divertissante de marcher � pied, qu�elle me donne envie de faire de grandes �tapes. Laissons cette armure accroch�e � quelque arbre, en guise d�un pendu; et, quand j�occuperai le dos du grison, les pieds hors de la poussi�re, nous ferons les marches telles que Votre Gr�ce voudra les mesurer. Mais croire que je les ferai longues en allant � pied, c�est croire qu�il fait jour � minuit.</p><empty-line/><p>��Tu as fort bien dit, repartit don Quichotte; attachons mes armes en troph�e; puis, au-dessous ou alentour, nous graverons sur les arbres ce qui �tait �crit sur le troph�e des armes de Roland:</p><empty-line/><p><emphasis>Que nul de les toucher ne soit si t�m�raire,</emphasis></p><p><emphasis>S�il ne veut de Roland affronter la col�re</emphasis>.</p><empty-line/><p>��Tout cela me semble d�or, reprit Sancho; et, n��tait la faute que nous ferait Rossinante pour le chemin � faire, je serais d�avis qu�on le pend�t �galement.</p><empty-line/><p>��Eh bien! ni lui ni les armes ne seront pendus, r�pondit don Quichotte; je ne veux pas qu�on me dise: <emphasis>� bon service mauvais payement</emphasis>.</p><empty-line/><p>��Voil� qui est bien dit, r�pliqua Sancho; car, suivant l�opinion des gens sens�s, il ne faut pas jeter sur le b�t la faute de l��ne. Et, puisque c�est � Votre Gr�ce qu�est toute la faute de cette aventure, ch�tiez-vous vous-m�me; mais que votre col�re ne retombe pas sur ces armes d�j� sanglantes et bris�es, ni sur le doux et bon Rossinante, qui n�en peut mais, ni sur mes pieds, que j�ai fort tendres, en les faisant cheminer plus que de raison.�</p><empty-line/><p>Ce fut en ces entretiens que se passa toute la journ�e, et quatre autres encore, sans qu�il leur arriv�t rien qui contrari�t leur voyage. Le cinqui�me jour, � l�entr�e d�une bourgade, ils trouv�rent devant la porte d�une h�tellerie beaucoup de gens qui s�y divertissaient, car c��tait f�te. Comme don Quichotte approchait d�eux, un laboureur �leva la voix et dit:</p><empty-line/><p>�Bon! un de ces seigneurs que voil�, et qui ne connaissent point les parieurs, va d�cider de notre gageure.</p><empty-line/><p>��Tr�s-volontiers, r�pondit don Quichotte, et en toute droiture, si toutefois je parviens � la bien comprendre.</p><empty-line/><p id="_ftnref323">��Le cas est, mon bon seigneur, reprit le paysan, qu�un habitant de ce village, si gros qu�il p�se deux quintaux trois quarts, a d�fi� � la course un autre habitant, qui ne p�se pas plus de cent vingt-cinq livres. La condition du d�fi fut qu�ils parcourraient un espace de cent pas � poids �gal. Quand on a demand� au d�fieur <a type="note" l:href="#_ftn323">[323]</a> comment il fallait �galiser le poids, il a r�pondu que le d�fi�, qui p�se un quintal et quart, se mette sur le dos un quintal et demi de fer, et alors les cent vingt-cinq livres du maigre s��galiseront avec les deux cent soixante-quinze livres du gras.</p><empty-line/><p>��Nenni, vraiment! s��cria Sancho avant que don Quichotte r�pond�t. Et c�est � moi, qui �tais, il y a peu de jours, gouverneur et juge, comme tout le monde sait, qu�il appartient d��claircir ces doutes, et de trancher toute esp�ce de diff�rend.</p><empty-line/><p>��Eh bien! � la bonne heure, charge-toi de r�pondre, ami Sancho, dit don Quichotte; car je ne suis pas bon � donner de la bouillie au chat, tant j�ai le jugement brouill� et renvers�.�</p><empty-line/><p>Avec cette permission, Sancho s�adressa aux paysans, qui �taient rassembl�s en grand nombre autour de lui, la bouche ouverte, attendant la sentence qu�allait prononcer la sienne.</p><empty-line/><p>�Fr�res, leur dit-il, ce que demande le gras n�a pas le sens commun, ni l�ombre de justice; car, si ce qu�on dit est vrai, que le d�fi� a le choix des armes, il ne faut pas ici que le d�fieur les choisisse telles qu�il soit impossible � l�autre de remporter la victoire. Mon avis est donc que le d�fieur gros et gras s��monde, s��lague, se rogne, se tranche et se retranche, qu�il s��te enfin cent cinquante livres de chair, de ci, de l�, de tout son corps, comme il lui plaira et comme il s�en trouvera le mieux; de cette mani�re, restant avec cent vingt-cinq livres pesant, il se trouvera d�accord et de poids avec son adversaire; alors ils pourront courir, la partie sera parfaitement �gale.</p><empty-line/><p>��Je jure Dieu, dit un laboureur qui avait �cout� la sentence de Sancho, que ce seigneur a parl� comme un bienheureux, et qu�il a jug� comme un chanoine. Mais, � coup s�r, le gros ne voudra pas s��ter une once de chair, � plus forte raison cent cinquante livres.</p><empty-line/><p>��Le meilleur est qu�ils ne courent pas du tout, reprit un autre, pour que le maigre n�ait pas � crever sous la charge, ni le gros � se d�chiqueter. Mettez la moiti� de la gageure en vin; emmenons ces seigneurs au cabaret, et je prends tout sur mon dos.</p><empty-line/><p>��Pour moi, seigneurs, r�pondit don Quichotte, je vous suis tr�s-oblig�; mais je ne puis m�arr�ter un instant, car de sombres pens�es et de tristes �v�nements m�obligent � para�tre impoli et � cheminer plus vite que le pas.�</p><empty-line/><p>Donnant de l��peron � Rossinante., il passa outre et laissa ces gens aussi �tonn�s de son �trange figure que de la sagacit� de Sancho. Un des paysans s��cria:</p><empty-line/><p>�Si le valet a tant d�esprit, qu�est-ce que doit �tre le ma�tre? je parie que, s�ils vont � Salamaque, ils deviendront, en un tour de main, alcaldes de cour. Tout est pour rire; il n�y a qu�une chose, �tudier et toujours �tudier; puis avoir un peu de faveur et de bonne chance, et, quand on y pense le moins, on se trouve avec une verge � la main ou une mitre sur la t�te.�</p><empty-line/><p>Cette nuit, ma�tre et valet la pass�rent au milieu des champs, � la belle �toile, et, le lendemain, continuant leur route, ils virent venir � eux un homme � pied qui portait une besace au cou et un pieu ferr� � la main, �quipage ordinaire d�un messager pi�ton. Celui-ci en approchant de don Quichotte, doubla le pas, et vint � lui presque en courant; puis, lui embrassant la cuisse droite, car il n�atteignait pas plus haut, il lui dit avec des marques de grande all�gresse:</p><empty-line/><p>�Oh! mon seigneur don Quichotte de la Manche, quelle joie va sentir au fond de l��me mon seigneur le duc, quand il saura que Votre Gr�ce retourne � son ch�teau, o� il est encore avec madame la duchesse!</p><empty-line/><p>��Je ne vous connais pas, mon ami, r�pondit don Quichotte, et ne sais qui vous �tes, � moins que vous ne me le disiez.</p><empty-line/><p>��Moi, seigneur don Quichotte, r�pliqua le messager, je suis Tosilos, le laquais du duc mon seigneur, celui qui ne voulut pas combattre avec Votre Gr�ce � propos du mariage de la fille de do�a Rodriguez!</p><empty-line/><p>��Mis�ricorde! s��cria don Quichotte; est-ce possible que vous soyez celui que les enchanteurs, mes ennemis, transform�rent en ce laquais que vous dites, pour m�enlever l�honneur de cette bataille?</p><empty-line/><p>��Allons, mon bon seigneur, repartit le messager, ne dites pas une telle chose. Il n�y a eu ni enchantement ni changement de visage. Aussi bien laquais Tosilos je suis entr� dans le champ clos, que Tosilos laquais j�en suis sorti. J�ai voulu me marier sans combattre, parce que la jeune fille �tait � mon go�t. Mais la chose a tourn� tout � l�envers; car, d�s que Votre Gr�ce est partie de notre ch�teau, le duc mon seigneur m�a fait appliquer cent coups de baguette pour avoir contrevenu aux ordres qu�il m�avait donn�s avant de commencer la bataille. La fin de l�histoire, c�est que la pauvre fille est d�j� religieuse, que do�a Rodriguez est retourn�e en Castille, et que je vais maintenant � Barcelone porter au vice-roi un pli de lettre que lui envoie mon seigneur. Si Votre Gr�ce veut boire un coup pur, quoique chaud, je porte ici une gourde de vieux vin, avec je ne sais combien de bribes de fromage de Tronchon, qui sauront bien vous �veiller la soif, si par hasard elle est endormie.</p><empty-line/><p>��J�accepte l�invitation, s��cria Sancho; tr�ve de compliments, et que le bon Tosilos verse rasade, en d�pit de tous les enchanteurs qu�il y ait aux Grandes-Indes.</p><empty-line/><p>��Enfin, Sancho, dit don Quichotte, tu es le plus grand glouton du monde et le plus grand ignorant de la terre, puisque tu ne veux pas te mettre dans la t�te que ce courrier est enchant� et ce Tosilos contrefait. Reste avec lui, et bourre-toi l�estomac; j�irai en avant, au petit pas, et j�attendrai que tu reviennes.�</p><empty-line/><p>Le laquais se mit � rire, d�gaina sa gourde, tira du bissac un pain et des bribes de fromage, puis s�assit avec Sancho sur l�herbe verte. L�, en paix et en bonne amiti�, ils attaqu�rent et exp�di�rent les provisions avec tant de courage et d�app�tit, qu�ils l�ch�rent le paquet de lettres, seulement parce qu�il sentait le fromage. Tosilos dit � Sancho:</p><empty-line/><p>�Sans aucun doute, ami Sancho�, ton ma�tre doit �tre fou.</p><empty-line/><p>��Comment! doit? r�pondit Sancho; oh! il ne doit rien � personne; il paye tout comptant, surtout quand c�est en monnaie de folie. Je le vois bien, et je le lui dis bien aussi. Mais qu�y faire? surtout maintenant qu�il est fou � lier parce qu�il a �t� vaincu par le chevalier de la Blanche-Lune.�</p><empty-line/><p>Tosilos le pria de lui conter cette aventure; mais Sancho r�pondit qu�il y aurait impolitesse � laisser plus longtemps son ma�tre croquer le marmot � l�attendre, et qu�un autre jour, s�ils se rencontraient, ils auraient l�occasion de reprendre l�entretien. L�-dessus il se leva, secoua son pourpoint et les miettes attach�es � sa barbe, poussa le grison devant lui, dit adieu � Tosilos et rejoignit son ma�tre, qui l�attendait � l�ombre sous un arbre.</p></section><section><title><p id="_Toc106455395">Chapitre LXVII</p></title><p><emphasis>De la r�solution que prit don Quichotte de se faire berger et de mener la vie champ�tre, tandis que passerait l�ann�e de sa p�nitence, avec d� autres �v�nements curieux et divertissants en v�rit�</emphasis></p><empty-line/><p>Si toujours une foule de pens�es avaient tourment� don Quichotte, avant qu�il f�t abattu, un bien plus grand nombre le tourmentaient depuis sa chute. Il �tait donc � l�ombre d�un arbre, et l�, comme des mouches � la cur�e du miel, mille pens�es accouraient le harceler. Les unes avaient trait au d�senchantement de Dulcin�e, les autres � la vie qu�il m�nerait pendant sa retraite forc�e. Sancho arriva, et lui vanta l�humeur lib�rale du laquais Tosilos.</p><empty-line/><p>�Est-il possible, s��cria don Quichotte, que tu penses encore, � Sancho, que ce gar�on soit un v�ritable laquais? As-tu donc oubli� que tu as vu Dulcin�e convertie en une paysanne, et le chevalier des Miroirs transform� en bachelier Carrasco? Voil� les �uvres des enchanteurs qui me pers�cutent. Mais, dis-moi maintenant, as-tu demand� � ce Tosilos ce que Dieu a fait d�Altisidore; si elle a pleur� mon absence, ou si elle a d�j� vers� dans le sein de l�oubli les pens�es amoureuses qui la tourmentaient en ma pr�sence?</p><empty-line/><p>��Les miennes, reprit Sancho, ne me laissent gu�re songer � m�enqu�rir de fadaises. Mais, jour de Dieu! seigneur, quelle mouche vous pique � pr�sent, pour vous informer des pens�es d�autrui, et surtout de pens�es amoureuses?</p><empty-line/><p>���coute, Sancho, reprit don Quichotte, il y a bien de la diff�rence entre les actions qu�on fait par amour et celles qu�on fait par reconnaissance. Il peut arriver qu�un chevalier reste froid et insensible; mais, � la rigueur, il est impossible qu�il soit ingrat. Selon toute apparence, Altisidore m�aima tendrement; elle m�a donn� les trois mouchoirs de t�te que tu sais bien; elle a pleur� � mon d�part, elle m�a fait des reproches, elle m�a maudit, elle s�est plainte publiquement, en d�pit de toute pudeur. Ce sont l� des preuves qu�elle m�adorait; car les col�res des amants �clatent toujours en mal�dictions. Moi, je n�ai pas eu d�esp�rances � lui donner puisque les miennes appartiennent toutes � Dulcin�e, ni de tr�sors � lui offrir, car les tr�sors des chevaliers errants sont, comme ceux des esprits follets, apparents et menteurs. Je ne puis donc lui donner que ces souvenirs qui me restent d�elle, sans pr�judice toutefois de ceux que m�a laiss�s Dulcin�e, Dulcin�e � qui tu fais injure par les retards que tu mets � fouetter, � ch�tier ces masses de chair, que je voudrais voir mang�es des loups, puisqu�elles aiment mieux se r�server pour les vers de terre que de s�employer � la gu�rison de cette pauvre dame.</p><empty-line/><p>��Ma foi, seigneur, r�pondit Sancho, s�il faut dire la v�rit�, je ne puis me persuader que les claques � me donner sur le derri�re aient rien � voir avec le d�senchantement des enchant�s. C�est comme si nous disions: La t�te vous fait mal, graissez-vous le talon. Du moins, j�oserais bien jurer qu�en toutes les histoires que Votre Gr�ce a lues, traitant de la chevalerie errante, vous n�avez pas vu un seul d�senchantement � coups de fouet. Mais enfin, pour oui ou pour non, je me les donnerai quand l�envie m�en prendra, et que le temps m�offrira toute commodit� pour cette besogne.</p><empty-line/><p>��Dieu le veuille, reprit don Quichotte, et que les cieux te donnent assez de leur gr�ce pour que tu reconnaisses l�obligation o� tu es de secourir ma dame et ma�tresse, qui est la tienne, puisque tu es � moi.�</p><empty-line/><p>Ils suivaient leur chemin en devisant de la sorte, quand ils arriv�rent � la place o� les taureaux les avaient culbut�s et foul�s. Don Quichotte reconnut l�endroit et dit � Sancho:</p><empty-line/><p id="_ftnref324">�Voici la prairie o� nous avons rencontr� les charmantes berg�res et les �l�gants bergers qui voulaient y renouveler la pastorale Arcadie. C�est une pens�e aussi neuve que discr�te, et, si tu es du m�me avis que moi, je voudrais, � Sancho, qu�� leur imitation nous nous transformassions en bergers, ne f�t-ce que le temps o� je dois �tre reclus. <a type="note" l:href="#_ftn324">[324]</a> J�ach�terais quelques brebis, et toutes les choses n�cessaires � la profession pastorale; puis, nous appelant, moi le pasteur Quichottiz, toi le pasteur Panzino, nous errerons par les montagnes, les for�ts et les prairies, chantant par-ci des chansons, par-l� des complaintes, buvant au liquide cristal des fontaines et des ruisseaux, ou dans les fleuves au lit profond. Les ch�nes nous offriront d�une main lib�rale leurs fruits doux et savoureux, et les li�ges un si�ge et un abri. Les saules nous donneront de l�ombre, la rose des parfums, les vastes prairies des tapis �maill�s de mille couleurs, l�air sa pure haleine, la lune et les �toiles une douce lumi�re malgr� l�obscurit� de la nuit, le chant du plaisir, les pleurs de la joie, Apollon des vers, et l�amour des pens�es sentimentales, qui pourront nous rendre fameux et immortels, non-seulement dans le pr�sent �ge, mais dans les si�cles � venir.</p><empty-line/><p>��Pardieu! s��cria Sancho, voil� une vie qui me va et qui m�enchante; d�autant plus qu�avant m�me de l�avoir bien envisag�e, le bachelier Samson Carrasco et ma�tre Nicolas, le barbier, voudront la mener �galement, et se faire bergers comme nous. Encore, Dieu veuille qu�il ne prenne pas envie au cur� de se fourrer dans la bergerie, tant il est de bonne humeur et curieux de se divertir.</p><empty-line/><p id="_ftnref325">��Ce que tu dis est parfait, reprit don Quichotte; et, si le bachelier entre dans la communaut� pastorale, comme je n�en fais aucun doute, il pourra s�appeler le pasteur Sansonnet, ou le pasteur Carrascon. Le barbier Nicolas pourra s�appeler le pasteur Nicoloso, comme l�ancien Boscan s�appela Nemoroso <a type="note" l:href="#_ftn325">[325]</a>. Quant au cur�, je ne sais trop quel nom nous lui donnerons, � moins que ce ne soit un d�rivatif du sien, et que nous ne l�appelions le pasteur Curiambro. Pour les berg�res de qui nous devons �tre les amants, nous pourrons leur choisir des noms comme dans un cent de poires; et, puisque le nom de ma dame convient aussi bien � l��tat de berg�re qu�� celui de princesse, je n�ai pas besoin de me creuser la cervelle � lui en chercher un qui lui aille mieux. Toi, Sancho, tu donneras � la tienne celui qui te plaira.</p><empty-line/><p id="_ftnref326">��Je ne pense pas, r�pondit Sancho, lui donner un autre nom que celui de T�r�sona <a type="note" l:href="#_ftn326">[326]</a>; il ira bien avec sa grosse taille et avec le sien propre, puisqu�elle s�appelle Th�r�se. D�ailleurs, en la c�l�brant dans mes vers, je d�couvrirai combien mes d�sirs sont chastes, puisque je ne vais pas moudre au moulin d�autrui. Il ne faut pas que le cur� ait de berg�re, ce serait donner mauvais exemple. Quant au bachelier, s�il veut en avoir une, il a son �me dans sa main.</p><empty-line/><p id="_ftnref327">��Mis�ricorde! s��cria don Quichotte, quelle vie nous allons nous donner, ami Sancho! que de cornemuses vont r�sonner � nos oreilles! que de flageolets, de tambourins, de violes et de serinettes! Si, parmi toutes ces esp�ces de musiques, vient � se faire entendre celle des albogues <a type="note" l:href="#_ftn327">[327]</a>, nous aurons l� presque tous les instruments pastoraux.</p><empty-line/><p>��Qu�est-ce que cela, des albogues? demanda Sancho. Je ne les ai vus ni ou� nommer en toute ma vie.</p><empty-line/><p id="_ftnref328">��Des albogues, r�pondit don Quichotte, sont des plaques de m�tal, semblables � des pieds de chandeliers, qui, frapp�es l�une contre l�autre par le c�t� creux, rendent un son, sinon tr�s-harmonieux et tr�s-agr�able, au moins sans discordance et bien d�accord avec la rusticit� de la cornemuse et du tambourin. Ce nom d�albogues est arabe, comme le sont tous ceux qui, dans notre langue espagnole, commencent par <emphasis>al, </emphasis>� savoir: <emphasis>almohaza</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn328"><emphasis>[328]</emphasis></a><emphasis>, almorzar</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn329"><emphasis>[329]</emphasis></a><emphasis>, alfombra</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn330"><emphasis>[330]</emphasis></a><emphasis>, alguazil</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn331"><emphasis>[331]</emphasis></a><emphasis>, </emphasis><emphasis>almacen</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn332"><emphasis>[332]</emphasis></a><emphasis>, alcancia</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn333"><emphasis>[333]</emphasis></a><emphasis>, </emphasis>et quelques autres semblables. Notre langue n�a que trois mots arabes qui finissent en <emphasis>i: horcegui</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn334"><emphasis>[334]</emphasis></a><emphasis>, zaquizami</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn335"><emphasis>[335]</emphasis></a> et <emphasis>maravedi</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn336"><emphasis>[336]</emphasis></a><emphasis/><emphasis>; </emphasis>car <emphasis>alheli</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn337"><emphasis>[337]</emphasis></a> et <emphasis>alfaqui</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn338"><emphasis>[338]</emphasis></a>, aussi bien par l�<emphasis>al </emphasis>du commencement que par l�<emphasis>i </emphasis>final, sont reconnus pour arabes. Je te fais cette observation en passant, parce qu�elle m�est venue � la m�moire en nommant les albogues. Ce qui doit nous aider beaucoup � faire notre �tat de berger dans la perfection, c�est que je me m�le un peu de po�sie, comme tu sais, et que le bachelier Samson Carrasco est un po�te achev�. Du cur�, je n�ai rien � dire; mais je gagerais qu�il a aussi ses pr�tentions � tourner le vers; et, quant � ma�tre Nicolas, je n�en fais pas l�ombre d�un doute, car tous les barbiers sont joueurs de guitare et faiseurs de couplets. Moi, je me plaindrai de l�absence; toi, tu te vanteras d�un amour fid�le; le pasteur Carrascon fera le d�daign�, et le cur� Curiambro ce qui lui plaira; de cette fa�on, la chose ira � merveille.</p><empty-line/><p>��Pour moi, seigneur, r�pondit Sancho, j�ai tant de guignon que je crains de ne pas voir arriver le jour o� je me verrai menant une telle vie. Oh! que de jolies cuillers de bois je vais faire, quand je serai berger! combien de salades, de cr�mes fouett�es! combien de guirlandes et de babioles pastorales! Si elles ne me donnent pas la r�putation de bel esprit, elles me donneront du moins celle d�ing�nieux et d�adroit. Sanchica, ma fille, nous apportera le d�ner � la bergerie. Mais, gare! elle a bonne fa�on, et il y a des bergers plus malicieux que simples. Je ne voudrais pas qu�elle v�nt chercher de la laine, et s�en retourn�t tondue. Les amourettes et les m�chants d�sirs vont aussi bien par les champs que par la ville, et se fourrent dans les cabanes des bergers comme dans les palais des rois. Mais en �tant la cause, on �te le p�ch�; et, si les yeux ne voient pas, le c�ur ne se fend pas; et mieux vaut le saut de la haie que les pri�res des honn�tes gens.</p><empty-line/><p>��Tr�ve de proverbes, Sancho, s��cria don Quichotte; chacun de ceux que tu as dits suffisait pour exprimer ta pens�e. Bien des fois je t�ai conseill� de ne pas �tre si prodigue de proverbes, et de te tenir en bride quand tu les dis. Mais il para�t que c�est pr�cher dans le d�sert, et que, <emphasis>ma m�re me ch�tie et je fouette ma toupie</emphasis>.</p><empty-line/><p>��Il para�t aussi, repartit Sancho, que Votre Gr�ce fait comme on dit: �La po�le a dit au chaudron: �te-toi de l�, noir par le fond.� Vous me reprenez de dire des proverbes, et vous les enfilez deux � deux.</p><empty-line/><p>���coute, Sancho, reprit don Quichotte; moi, j�am�ne les proverbes � propos, et, quand j�en dis, ils viennent comme une bague au doigt; mais toi, tu les tires si bien par les cheveux, que tu les tra�nes au lieu de les amener. Si j�ai bonne m�moire, je t�ai dit une autre fois que les proverbes sont de courtes maximes tir�es d�une longue exp�rience et des observations de nos anciens sages. Mais le proverbe qui vient hors de propos est plut�t une sottise qu�une sentence. Au surplus, laissons cela, et, puisque la nuit vient, retirons-nous de la grand�route � quelque g�te o� nous la passerons. Dieu sait ce qui nous arrivera demain.�</p><empty-line/><p>Ils s��loign�rent tous deux, soup�rent tard et mal, bien contre le gr� de Sancho, lequel se repr�sentait les mis�res qui attendent la chevalerie errante dans les for�ts et les montagnes, si, de temps en temps, l�abondance se montre dans les ch�teaux et dans les bonnes maisons, comme chez don Di�go de Miranda, aux noces de Camache et au logis de don Antonio Mor�no. Mais, consid�rant aussi qu�il ne pouvait �tre ni toujours jour ni toujours nuit, il s�endormit pour passer cette nuit-l�, tandis que son ma�tre veillait � ses c�t�s.</p></section><section><title><p id="_Toc106455396">Chapitre LXVIII</p></title><p><emphasis>De la joyeuse aventure qui arriva � don Quichotte</emphasis></p><empty-line/><p>La nuit �tait obscure, quoique la lune f�t au ciel; mais elle ne se montrait pas dans un endroit o� l�on p�t la voir; car quelquefois madame Diane va se promener aux antipodes, laissant les montagnes dans l�ombre et les vall�es dans l�obscurit�. Don Quichotte paya tribut � la nature en dormant le premier sommeil; mais il ne se permit pas le second, bien au rebours de Sancho, qui n�en eut jamais de second; car le m�me sommeil lui durait du soir jusqu�au matin, preuve qu�il avait bonne complexion et fort peu de soucis. Ceux de don Quichotte le tinrent si bien �veill�, qu�� son tour il �veilla Sancho et lui dit:</p><empty-line/><p>�Je suis vraiment �tonn�, Sancho, de l�ind�pendance de ton humeur. J�imagine que tu es fait de marbre ou de bronze, et qu�en toi n�existe ni mouvement ni sentiment. Je veille quand tu dors; je pleure quand tu chantes; je m��vanouis d�inanition quand tu es alourdi et haletant d�avoir trop mang�. Il est pourtant d�un fid�le serviteur de partager les peines de son ma�tre, et d��tre �mu de ses �motions, ne f�t-ce que par biens�ance. Regarde la s�r�nit� de cette nuit; vois la solitude o� nous sommes, et qui nous invite � mettre quelque intervalle de veille entre un sommeil et l�autre. L�ve-toi, au nom du ciel! �loigne-toi quelque peu d�ici; puis, avec bonne gr�ce et bon courage, donne-toi trois ou quatre cents coups de fouet, � compte et � valoir sur ceux du d�senchantement de Dulcin�e. Je te demande cela en suppliant, ne voulant pas en venir aux mains avec toi, comme l�autre fois, car je sais que tu les as rudes et pesantes. Quand tu te seras bien fustig�, nous passerons le reste de la nuit � chanter, moi les maux de l�absence, toi les douceurs de la fid�lit�, faisant ainsi le premier d�but de la vie pastorale que nous devons mener dans notre village.</p><empty-line/><p>��Seigneur, r�pondit Sancho, je ne suis pas chartreux, pour me lever au beau milieu de mon somme et me donner de la discipline; et je ne pense pas davantage qu�on puisse passer tout d�un coup de la douleur des coups de fouet au plaisir de la musique. Que Votre Gr�ce me laisse dormir, et ne me pousse pas � bout quant � ce qui est de me fouetter, car vous me ferez faire le serment de ne jamais me toucher au poil du pourpoint, bien loin de toucher � celui de ma peau!</p><empty-line/><p id="_ftnref339">��� �me endurcie! s��cria don Quichotte, � �cuyer sans entrailles! � pain mal employ�, et faveurs mal plac�es, celles que je t�ai faites et celles que je pense te faire! Par moi tu t�es vu gouverneur, et par moi tu te vois avec l�espoir prochain d��tre comte, ou d�avoir un autre titre �quivalent, sans que l�accomplissement de cette esp�rance tarde plus que ne tardera cette ann�e � passer, car enfin <emphasis>post tenebras spero lucem.</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn339">[339]</a></p><empty-line/><p>��Je n�entends pas cela, r�pliqua Sancho; mais j�entends fort bien que, tant que je dors, je n�ai ni crainte, ni esp�rance, ni peine, ni plaisir. B�ni soit celui qui a invent� le sommeil, manteau qui couvre toutes les humaines pens�es, mets qui �te la faim, eau qui chasse la soif, feu qui r�chauffe la froidure, fra�cheur qui temp�re la chaleur br�lante, finalement, monnaie universelle avec laquelle s�ach�te toute chose, et balance o� s��galisent le p�tre et le roi, le simple et le sage. Le sommeil n�a qu�une mauvaise chose, � ce que j�ai ou� dire; c�est qu�il ressemble � la mort; car d�un endormi � un tr�pass� la diff�rence n�est pas grande.</p><empty-line/><p>��Jamais, Sancho, reprit don Quichotte, je ne t�ai entendu parler avec autant d��l�gance qu�� pr�sent, ce qui me fait comprendre combien est vrai le proverbe que tu dis quelquefois: <emphasis>Non avec qui tu nais, mais avec qui tu pais</emphasis>.</p><empty-line/><p>��Ah! ah! seigneur notre ma�tre, r�pliqua Sancho, est-ce moi maintenant qui enfile des proverbes? Pardieu! Votre Gr�ce les laisse tomber de la bouche deux � deux, bien mieux que moi. Seulement, il doit y avoir entre les miens et les v�tres cette diff�rence, que ceux de Votre Gr�ce viennent � propos, et les miens sans rime ni raison. Mais, au bout du compte, ce sont tous des proverbes.�</p><empty-line/><p>Ils en �taient l� de leur causerie, quand ils entendirent une sourde rumeur et un bruit aigu qui s��tendaient dans toute la vall�e. Don Quichotte se leva et mit l��p�e � la main; pour Sancho, il se pelotonna sous le grison, et se fit de c�t� et d�autre un rempart avec le paquet des armes et le b�t de son baudet, aussi tremblant de peur que don Quichotte �tait troubl�. De moment en moment, le bruit augmentait, et se rapprochait de nos deux poltrons, de l�un du moins, car pour l�autre on conna�t sa vaillance. Le cas est que des marchands menaient vendre � une foire plus de six cents porcs, et les faisaient cheminer � ces heures de nuit. Tel �tait le tapage que faisaient ces animaux en grognant et en soufflant, qu�ils assourdirent don Quichotte et Sancho, sans leur laisser deviner ce que ce pouvait �tre. La troupe immense et grognante arriva p�le-m�le, et, sans respecter le moins du monde la dignit� de don Quichotte ni celle de Sancho, les cochons leur pass�rent dessus, emportant les retranchements de Sancho, et roulant � terre non-seulement don Quichotte, mais encore Rossinante par-dessus le march�. Cette irruption, ces grognements, la rapidit� avec laquelle arriv�rent ces animaux immondes, mirent en d�sordre et laiss�rent sur le carreau le b�t, les armes, le grison, Rossinante, Sancho et don Quichotte. Sancho se releva le mieux qu�il put, et demanda l��p�e � son ma�tre, disant qu�il voulait tuer une demi-douzaine de ces impertinents messieurs les pourceaux pour leur apprendre � vivre, car il avait reconnu ce qu�ils �taient. Don Quichotte lui r�pondit tristement:</p><empty-line/><p>�Laisse-les passer, ami; cet affront est la peine de mon p�ch�; et il est juste que le ciel ch�tie le chevalier errant vaincu en le faisant manger par les renards, piquer par les gu�pes, et fouler aux pieds par les cochons.</p><empty-line/><p>��Est-ce que c�est aussi un ch�timent du ciel, r�pondit Sancho, que les �cuyers des chevaliers vaincus soient piqu�s des mosquites, d�vor�s des poux, et tourment�s de la faim! Si nous autres �cuyers nous �tions fils des chevaliers que nous servons, ou leurs tr�s-proches parents, il ne serait pas �tonnant que la peine de leur faute nous atteign�t jusqu�� la quatri�me g�n�ration. Mais qu�ont � d�m�ler les Panza avec les Quichotte? Allons! remettons-nous sur le flanc, et dormons le peu qui reste de la nuit. Dieu fera lever le soleil, et nous nous en trouverons bien.</p><empty-line/><p>��Dors, Sancho, r�pondit don Quichotte; dors, toi qui es n� pour dormir; moi, qui suis n� pour veiller, d�ici au jour je l�cherai la bride � mes pens�es, et je les exhalerai dans un petit madrigal, qu�hier au soir, sans que tu t�en doutasses, j�ai compos� par c�ur.</p><empty-line/><p>��Il me semble, r�pondit Sancho, que les pens�es qui laissent faire des couplets ne sont pas bien cuisantes. Que votre Gr�ce versifie tant qu�il lui plaira, moi je vais dormir tant que je pourrai.�</p><empty-line/><p>L�-dessus, prenant sur la terre autant d�espace qu�il voulut, il se roula, se blottit et s�endormit d�un profond sommeil, sans que les soucis, les dettes et le chagrin l�en emp�chassent. Pour don Quichotte, adoss� au tronc d�un li�ge ou d�un h�tre (Cid Hamet Ben-Eng�li ne distingue pas quel arbre c��tait), il chanta les strophes suivantes, au son de ses propres soupirs:</p><empty-line/><p>�Amour, quand je pense au mal terrible que tu me fais souffrir, je vais en courant � la mort, pensant terminer ainsi mon mal immense.</p><empty-line/><p>�Mais quand j�arrive � ce passage, qui est un port dans la mer de mes tourments, je sens une telle joie que la vie se ranime, et je ne passe point.</p><empty-line/><p>�Ainsi, vivre me tue, et mourir me rend la vie. Oh! dans quelle situation inou�e me jettent la vie et la mort!�</p><empty-line/><p>Le chevalier accompagnait chacun de ses vers d�une foule de soupirs et d�un ruisseau de larmes, comme un homme dont le c�ur �tait d�chir� par le regret de sa d�faite et par l�absence de Dulcin�e.</p><empty-line/><p>Le jour arriva sur ces entrefaites, et le soleil donna de ses rayons dans les yeux de Sancho. Il s��veilla, se secoua, se frotta les yeux, s��tira les membres; puis il regarda le d�g�t qu�avaient fait les cochons dans son garde-manger, et maudit le troupeau, sans oublier ceux qui le conduisaient. Finalement, ils reprirent tous deux leur voyage commenc�; et, sur la tomb�e de la nuit, ils virent venir � leur rencontre une dizaine d�hommes � cheval et quatre ou cinq � pied. Don Quichotte sentit son c�ur battre, et Sancho le sien d�faillir; car les gens qui s�approchaient d�eux portaient des lances et des boucliers, et marchaient en �quipage de guerre. Don Quichotte se tourna vers Sancho:</p><empty-line/><p>�Si je pouvais, � Sancho! lui dit-il, faire usage de mes armes, et si ma promesse ne me liait les mains, cet escadron qui vient fondre sur nous, ce serait pour moi pain b�nit. Mais pourtant il pourrait se faire que ce f�t autre chose que ce que nous craignons.�</p><empty-line/><p>En ce moment les gens � cheval arriv�rent, et, la lance au poing, sans dire un seul mot, ils envelopp�rent don Quichotte, et lui pr�sent�rent la pointe de leurs piques sur la poitrine et sur le dos, le mena�ant ainsi de mort. Un des hommes � pied, mettant un doigt sur la bouche pour lui faire signe de se taire, empoigna Rossinante par la bride et le tira du chemin. Les autres hommes � pied, entourant Sancho et le grison, et gardant aussi un merveilleux silence, suivirent les pas de celui qui emmenait don Quichotte. Deux ou trois fois le chevalier voulut demander o� on le menait et ce qu�on lui voulait; mais � peine commen�ait-il � remuer les l�vres, qu�on lui fermait la bouche avec le fer des lances. La m�me chose arrivait � Sancho; il ne faisait pas plut�t mine de vouloir parler, qu�un de ses gardiens le piquait avec un aiguillon, et piquait aussi l��ne, comme s�il e�t voulu parler aussi. La nuit se ferma; ils press�rent le pas, et la crainte allait toujours croissante, chez les deux prisonniers, surtout quand ils entendirent qu�on leur disait de temps en temps:</p><empty-line/><p>�Avancez, Troglodytes; taisez-vous, barbares; souffrez, anthropophages; cessez de vous plaindre, Scythes; fermez les yeux, Polyph�mes meurtriers, lions d�vorants� et d�autres noms semblables dont on �corchait les oreilles des deux malheureux, ma�tre et valet.</p><empty-line/><p>Sancho se disait � lui-m�me:</p><empty-line/><p>�Nous des torticolis! nous des barbiers; des mange-trop de fromage! Voil� des noms qui ne me contentent gu�re. Un mauvais vent souffle, et tous les maux viennent ensemble, comme au chien les coups de b�ton; et plaise � Dieu que ce soit par des coups de b�ton que finisse cette aventure, si mena�ante de m�saventure!�</p><empty-line/><p>Don Quichotte marchait tout interdit, sans pouvoir deviner, malgr� les r�flexions qui lui venaient en foule, ce que voulaient dire ces noms injurieux qu�on leur prodiguait. Ce qu�il en concluait, c�est qu�il fallait n�esp�rer aucun bien, et craindre beaucoup de mal. Ils arriv�rent enfin, vers une heure de la nuit, � un ch�teau que don Quichotte reconnut aussit�t pour �tre celui du duc, o� il avait s�journ� peu de jours auparavant.</p><empty-line/><p>�Sainte Vierge! s��cria-t-il d�s qu�il eut reconnu la demeure, que veut dire cela? En cette maison tout est courtoisie, bon accueil, civilit�; mais, pour les vaincus, le bien se change en mal, et le mal en pire.�</p><empty-line/><p>Ils entr�rent dans la cour d�honneur du ch�teau, et la virent dispos�e d�une mani�re qui accrut leur surprise et redoubla leur frayeur, comme on le verra dans le chapitre suivant.</p></section><section><title><p id="_Toc106455397">Chapitre LXIX</p></title><p><emphasis>De la plus �trange et plus nouvelle aventure qui soit arriv�e � don Quichotte dans tout le cours de cette grande histoire</emphasis></p><empty-line/><p>Les cavaliers mirent pied � terre; puis, avec l�aide des hommes de pied, enlevant brusquement dans leurs bras Sancho et don Quichotte, ils les port�rent dans la cour du ch�teau. Pr�s de cent torches, fich�es sur leurs supports, br�laient alentour, et plus de cinq cents lampes �clairaient les galeries circulaires; de fa�on que, malgr� la nuit, qui �tait obscure, on ne s�apercevait point de l�absence du jour. Au milieu de la cour s��levait un catafalque, � deux aunes du sol, tout couvert d�un immense dais de velours noir; et, alentour, sur les gradins, br�laient plus de cent cierges de cire blanche sur des chandeliers d�argent. Au-dessus du catafalque �tait �tendu le cadavre d�une jeune fille, si belle que sa beaut� rendait belle la mort m�me. Elle avait la t�te pos�e sur un coussin de brocart, et couronn�e d�une guirlande de diverses fleurs balsamiques. Ses mains, crois�es sur sa poitrine, tenaient une branche triomphale de palmier. � l�un des c�t�s de la cour s��levait une esp�ce de th��tre, et, sur deux si�ges, deux personnages y �taient assis, lesquels, par les couronnes qu�ils avaient sur la t�te et les sceptres qu�ils portaient � la main, se faisaient reconna�tre pour des rois, soit v�ritables, soit suppos�s. Au pied de ce th��tre o� l�on montait par quelques degr�s, �taient deux autres si�ges, sur lesquels les gardiens des prisonniers firent asseoir don Quichotte et Sancho, toujours sans mot dire, et leur faisant entendre par signes qu�ils eussent � se taire �galement. Mais, sans signes et sans menaces, ils se seraient bien tus, car l��tonnement o� les jetait un tel spectacle leur paralysait la langue. En ce moment, et au milieu d�un nombreux cort�ge, deux personnages de distinction mont�rent sur le th��tre. Ils furent aussit�t reconnus par don Quichotte pour ses deux h�tes, le duc et la duchesse, lesquels s�assirent sur deux riches fauteuils, aupr�s des deux rois couronn�s.</p><empty-line/><p>Qui ne se serait �merveill� � la vue de si �tranges objets, surtout si l�on ajoute que don Quichotte avait reconnu que le cadavre �tendu sur le catafalque �tait celui de la belle Altisidore? Quand le duc et la duchesse mont�rent au th��tre, don Quichotte et Sancho leur firent une profonde r�v�rence, � laquelle r�pondit le noble couple, en inclinant l�g�rement la t�te. Un estafier parut alors, et, s�approchant de Sancho, lui jeta sur les �paules une longue robe de bouracan noir, toute bariol�e de flammes peintes; puis il lui �ta son chaperon, et lui mit sur la t�te une longue mitre pointue, � la fa�on de celles que portent les condamn�s du saint-office, en lui disant � l�oreille de ne pas desserrer les l�vres, sous peine d�avoir un b�illon ou d��tre massacr� sur place. Sancho se regardait du haut en bas, et se voyait tout en flammes; mais, comme ces flammes ne le br�laient point, il n�en faisait pas plus de cas que d�une obole. Il �ta la mitre, et vit qu�elle �tait chamarr�e de diables en peinture; il la remit aussit�t, en se disant tout bas:</p><empty-line/><p>�Bon; du moins, ni celles-l� ne me br�lent, ni ceux-ci ne m�emportent.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte le regardait aussi; et, bien que la frayeur suspend�t l�usage de ses sens, il ne put s�emp�cher de rire en voyant la figure de Sancho.</p><empty-line/><p>Alors commen�a � sortir de dessous le catafalque un agr�able et doux concert de fl�tes, qui, n��tant m�l� d�aucune voix humaine, car, en cet endroit, le silence m�me faisait silence, produisait un effet tendre et langoureux. Tout � coup parut, � c�t� du coussin qui soutenait le cadavre, un beau jeune homme v�tu � la romaine, lequel, au son d�une harpe dont il jouait lui-m�me, chanta les stances suivantes d�une voix suave et sonore:</p><empty-line/><p>�En attendant qu�Altisidore revienne � la vie, elle qu�a tu�e la cruaut� de don Quichotte; en attendant que, dans la cour enchanteresse, les dames s�habillent de toile � sac, et que madame la duchesse habille ses du�gnes de velours et de satin, je chanterai d�Altisidore la beaut� et l�infortune sur une plus harmonieuse lyre que celle du chantre de Thrace.</p><empty-line/><p id="_ftnref340">�Je me figure m�me que cet office ne me regarde pas seulement pendant la vie; avec la langue morte et froide dans la bouche, je pense r�p�ter les louanges qui te sont dues. Mon �me, libre de son �troite enveloppe, sera conduite le long du Styx en te c�l�brant, et tes accents feront arr�ter les eaux du fleuve d�oubli. <a type="note" l:href="#_ftn340">[340]</a>�</p><empty-line/><p>�Assez, dit en ce moment un des deux rois; assez, chantre divin; ce serait � ne finir jamais que de nous retracer � pr�sent la mort et les attraits de la sans pareille Altisidore, qui n�est point morte comme le pense le monde ignorant, mais qui vit dans les mille langues de la Renomm�e, et dans les peines que devra souffrir, pour lui rendre la lumi�re, Sancho Panza, ici pr�sent. Ainsi donc, � Rhadamante, toi qui juges avec moi dans les sombres cavernes de Pluton, puisque tu sais tout ce qui est �crit dans les livres imp�n�trables pour que cette jeune fille revienne � la vie, d�clare-le sur-le-champ, afin de ne pas nous priver plus longtemps du bonheur que nous attendons de son retour au monde.�</p><empty-line/><p>� peine Minos eut-il ainsi parl�, que Rhadamante, son compagnon, se leva et dit:</p><empty-line/><p>�Allons, sus, ministres domestiques de cette demeure, hauts et bas, grands et petits, accourez l�un apr�s l�autre; appliquez sur le visage de Sancho vingt-quatre croquignoles; faites � ses bras douze pincenettes, et � ses reins six piq�res d��pingle; c�est en cette c�r�monie que consiste la gu�rison d�Altisidore.�</p><empty-line/><p>Quand Sancho entendit cela, il s��cria, sans se soucier de rompre le silence:</p><empty-line/><p>�Je jure Dieu que je me laisserai manier le visage et tortiller les chairs comme je me ferai Turc. Jour de Dieu! qu�est-ce qu�a de commun ma peau avec la r�surrection de cette donzelle? Il para�t que l�app�tit vient en mangeant. On enchante Dulcin�e, et l�on me fouette pour la d�senchanter. Voil� qu�Altisidore meurt du mal qu�il a plu � Dieu de lui envoyer, et, pour la ressusciter, il faut me donner vingt-quatre croquignoles, me cribler le corps � coups d��pingle et me pincer les bras jusqu�au sang! � d�autres, cette farce-l�! Je suis un vieux renard, et ne m�en laisse pas conter.</p><empty-line/><p>��Tu mourras! dit Rhadamante d�une voix formidable. Adoucis-toi, tigre; humilie-toi, superbe Nemrod; souffre et te tais, car on ne te demande rien d�impossible, et ne te m�le pas d��num�rer les difficult�s de cette affaire. Tu dois recevoir les croquignoles, tu dois �tre cribl� de coups d��pingle, tu dois g�mir sous les pincenettes. Allons, dis-je, ministres des commandements, � l�ouvrage; sinon, foi d�homme de bien, je vous ferai voir pourquoi vous �tes n�s.�</p><empty-line/><p>Aussit�t on vit para�tre et s�avancer dans la cour jusqu�� six du�gnes, en procession l�une derri�re l�autre, dont quatre avec des lunettes. Elles avaient toutes la main droite �lev�e en l�air avec quatre doigts de poignet hors de la manche, pour rendre les mains plus longues, selon la mode d�aujourd�hui. Sancho ne les eut pas plut�t vues, qu�il se mit � mugir comme un taureau.</p><empty-line/><p>�Non, s��cria-t-il, je pourrai bien me laisser manier et tortiller par tout le monde; mais consentir qu�une du�gne me touche, jamais! Qu�on me griffe la figure comme les chats ont fait � mon ma�tre dans ce m�me ch�teau, qu�on me traverse le corps avec des lames de dagues fourbies, qu�on me d�chiquette les bras avec des tenailles de feu, je prendrai patience et j�ob�irai � ces seigneurs; mais que des du�gnes me touchent! je ne le souffrirai pas, d�t le diable m�emporter.�</p><empty-line/><p>Alors don Quichotte rompit le silence, et dit � Sancho:</p><empty-line/><p>�Prends patience, mon fils, et fais plaisir � ces seigneurs. Rends m�me gr�ce au ciel de ce qu�il a mis une telle vertu dans ta personne, que, par ton martyre, tu d�senchantes les enchant�s et tu ressuscites les morts.�</p><empty-line/><p>Les du�gnes �taient d�j� pr�s de Sancho. Persuad� et adouci, il s�arrangea bien sur sa chaise et tendit le menton � la premi�re, qui lui donna une croquignole bien conditionn�e, et lui fit ensuite une grande r�v�rence.</p><empty-line/><p>�Moins de politesse, madame la du�gne, dit Sancho, et moins de pommades aussi; car vos mains sentent, pardieu, le vinaigre � la rose.�</p><empty-line/><p>Finalement, toutes les du�gnes lui servirent les croquignoles, et d�autres gens de la maison lui pinc�rent les bras. Mais ce qu�il ne put supporter, ce fut la piq�re des �pingles. Il se leva de sa chaise, transport�, furieux, et, saisissant une torche allum�e qui se trouvait pr�s de lui, il fondit sur les du�gnes et sur tous ses bourreaux en criant:</p><empty-line/><p>�Hors d�ici, ministres de l�enfer! je ne suis pas de bronze, pour �tre insensible � de si �pouvantables supplices!�</p><empty-line/><p>En ce moment, Altisidore, qui devait se trouver fatigu�e d��tre rest�e si longtemps sur le dos, se tourna sur le c�t�. � cette vue, tous les assistants s��cri�rent � la fois: �Altisidore est en vie!�</p><empty-line/><p>Rhadamante ordonna � Sancho de d�poser sa col�re, puisque le r�sultat qu�on se proposait �tait obtenu. Pour don Quichotte, d�s qu�il vit remuer Altisidore, il alla se mettre � deux genoux devant Sancho.</p><empty-line/><p>�Voici le moment, lui dit-il, � fils de mes entrailles, et non plus mon �cuyer, voici le moment de te donner quelques-uns des coups de fouet que tu dois t�appliquer pour le d�senchantement de Dulcin�e. Voici le moment, dis-je, o� ta vertu est juste � son point, avec toute l�efficacit� d�op�rer le bien qu�on attend de toi.</p><empty-line/><p>��Ceci, r�pondit Sancho, me semble plut�t malice sur malice que miel sur pain. Il ferait bon, ma foi, qu�apr�s les croquignoles, les pincenettes et les coups d��pingle, vinssent maintenant les coups de fouet! Il n�y a qu�une chose � faire, c�est de m�attacher une grosse pierre au cou, et de me jeter dans un puits, si, pour gu�rir les maux des autres, je dois toujours �tre le veau de la noce. Qu�on me laisse, au nom de Dieu, ou j�enverrai tout promener.�</p><empty-line/><p>Cependant Altisidore, du haut du catafalque, s��tait mise sur son s�ant; au m�me instant, les clairons sonn�rent, accompagn�s des fl�tes et des voix de tous les assistants, qui criaient: �Vive Altisidore! vive Altisidore!�</p><empty-line/><p>Le duc et la duchesse se lev�rent, ainsi que les rois Minos et Rhadamante; et tous ensemble, avec don Quichotte et Sancho, ils all�rent au-devant d�Altisidore pour la descendre du cercueil. Celle-ci, feignant de sortir d�un long �vanouissement, fit la r�v�rence � ses ma�tres et aux deux rois; puis, jetant sur don Quichotte un regard de travers, elle lui dit:</p><empty-line/><p>�Dieu te pardonne, insensible chevalier, puisque ta cruaut� m�a fait aller dans l�autre monde, o� je suis rest�e, � ce qu�il m�a sembl�, plus de mille ann�es. Quant � toi, � le plus compatissant �cuyer que renferme l�univers, je te remercie de la vie qui m�est rendue. Dispose, d�aujourd�hui � tout jamais, � Sancho, de six de mes chemises que je te l�gue pour que tu t�en fasses six � toi. Si elles ne sont pas toutes bien neuves, elles sont du moins toutes bien propres.�</p><empty-line/><p id="_ftnref341">Sancho, plein de reconnaissance, alla lui baiser les mains, tenant � la main sa mitre comme un bonnet, et les deux genoux en terre. Le duc ordonna qu�on lui �t�t cette mitre et cette robe broch�e de flammes, et qu�on lui rend�t son chaperon et son pourpoint. Alors Sancho supplia le duc de permettre qu�on lui laiss�t la robe et la mitre <a type="note" l:href="#_ftn341">[341]</a>, disant qu�il voulait les emporter au pays, en signe et en m�moire de cette aventure surprenante. La duchesse r�pondit qu�elle les lui laisserait, puisqu�il n�ignorait pas combien elle �tait sa grande amie. Le duc ordonna qu�on d�barrass�t la cour de tout cet attirail, que chacun regagn�t son appartement, et que l�on men�t don Quichotte et Sancho � celui qu�ils connaissaient d�j�.</p></section><section><title><p id="_Toc106455398">Chapitre LXX</p></title><p><emphasis>Qui suit le soixante-neuvi�me et traite de choses fort importantes pour l�intelligence de cette histoire</emphasis></p><empty-line/><p>Sancho coucha cette nuit sur un lit de camp, dans la chambre m�me de don Quichotte, chose qu�il e�t voulu �viter, car il savait bien qu�� force de demandes et de r�ponses son ma�tre ne le laisserait pas dormir; et pourtant il ne se sentait gu�re en disposition de parler beaucoup, car les douleurs des supplices pass�s le suppliciaient encore, et ne lui laissaient pas encore le libre usage de la langue. Aussi e�t-il mieux aim� coucher tout seul sous une hutte de berger qu�en compagnie dans ce riche appartement.</p><empty-line/><p>Sa crainte �tait si l�gitime, et ses soup�ons si bien fond�s, qu�� peine au lit, son seigneur l�appela.</p><empty-line/><p>�Que te semble, Sancho, lui dit-il, de l�aventure de cette nuit? Grande et puissante doit �tre la force du d�sespoir amoureux, puisque tu as vu de tes propres yeux Altisidore morte et tu�e non par d�autre fl�che, ni par d�autre glaive, ni par d�autre machine de guerre, ni par d�autre poison meurtrier, que la seule consid�ration de la rigueur et du d�dain que je lui ai toujours t�moign�s.</p><empty-line/><p>��Qu�elle f�t morte, � la bonne heure, r�pondit Sancho, quand et comme il lui aurait plu, et qu�elle m�e�t laiss� tranquille, car je ne l�ai ni enflamm�e ni d�daign�e en toute ma vie. Je ne sais vraiment et ne peux penser, je le r�p�te, ce que la gu�rison de cette Altisidore, fille plus capricieuse que sens�e, a de commun avec les martyres de Sancho Panza. C�est maintenant que je finis par reconna�tre clairement qu�il y a des enchanteurs et des enchantements dans ce monde, desquels Dieu me d�livre, puisque je ne sais pas m�en d�livrer. Avec tout cela, je supplie Votre Gr�ce de me laisser dormir, et de ne pas me questionner davantage, si vous ne voulez que je me jette d�une fen�tre en bas.</p><empty-line/><p>��Dors, ami Sancho, reprit don Quichotte, si toutefois la douleur des coups d��pingle, des pincenettes et des croquignoles te le permet.</p><empty-line/><p>��Aucune douleur, r�pliqua Sancho, n�approche de l�affront des croquignoles, par la seule raison que ce sont des du�gnes (fussent-elles confondues!) qui me les ont donn�es. Mais je supplie de nouveau Votre Gr�ce de me laisser dormir, car le sommeil est le soulagement des mis�res pour ceux qu�elles tiennent �veill�s.</p><empty-line/><p>��Ainsi soit-il, dit don Quichotte, et que Dieu t�accompagne.�</p><empty-line/><p>Ils dormirent tous deux; et, dans ce moment, l�envie prit � Cid Hamet, auteur de cette grande histoire, d��crire et d�expliquer ce qui avait donn� au duc et � la duchesse la fantaisie d��lever ce monument fun�raire dont on vient de parler. Voici ce qu�il dit � ce sujet: le bachelier Samson Carrasco n�avait pas oubli� comment le chevalier des Miroirs fut renvers� et vaincu par don Quichotte, chute et d�faite qui avaient boulevers� tous ses projets. Il voulut faire une nouvelle �preuve, esp�rant meilleure chance. Aussi, s��tant inform� pr�s du page qui avait port� la lettre et le pr�sent � Th�r�se Panza, femme de Sancho, de l�endroit o� �tait don Quichotte, il chercha de nouvelles armes, prit un nouveau cheval, mit une blanche lune sur son �cu, et fit porter l�armure par un mulet que menait un paysan, mais non Tom� C�cial, son ancien �cuyer, afin de ne pas �tre reconnu par Sancho, ni par don Quichotte. Il arriva donc au ch�teau du duc, qui lui indiqua le chemin qu�avait pris don Quichotte, dans l�intention de se trouver aux joutes de Saragosse. Le duc lui raconta �galement les tours qu�on avait jou�s au chevalier, ainsi que l�invention du d�senchantement de Dulcin�e, qui devait s�op�rer aux d�pens du post�rieur de Sancho. Enfin, il lui raconta l�espi�glerie que Sancho avait fait � son ma�tre, en lui faisant accroire que Dulcin�e �tait enchant�e et m�tamorphos�e en paysanne, et comment la duchesse avait ensuite fait accroire � Sancho que c��tait lui-m�me qui se trompait, et que Dulcin�e �tait enchant�e bien r�ellement. De tout cela, le bachelier rit beaucoup, et ne s��tonna pas moins, en consid�rant aussi bien la finesse et la simplicit� de Sancho, que l�extr�me degr� qu�atteignait la folie de don Quichotte. Le duc le pria, s�il rencontrait le chevalier, qu�il le vainqu�t ou non, de repasser par son ch�teau, pour lui rendre compte de l��v�nement. Le bachelier s�y engagea. Il partit � la recherche de don Quichotte, ne le trouva point � Sarragosse, passa outre jusqu�� Barcelone, o� il lui arriva ce qui est rapport� pr�c�demment. Il revint par le ch�teau du duc, et lui conta toute l�aventure, ainsi que les conditions de la bataille, ajoutant que don Quichotte, en bon chevalier errant, revenait d�j�, pour tenir sa parole de se retirer une ann�e dans son village, �temps pendant lequel, dit le bachelier, on pourra peut-�tre gu�rir sa folie. Voil� dans quelle intention j�ai fait toutes ces m�tamorphoses; car c�est une chose digne de piti� qu�un hidalgo aussi �clair� que don Quichotte ait ainsi la t�te � l�envers.� Sur cela, il prit cong� du duc, et retourna dans son village y attendre don Quichotte, qui le suivait de pr�s.</p><empty-line/><p>C�est de l� que le duc prit occasion de faire ce nouveau tour au chevalier, tant il trouvait plaisir aux affaires de don Quichotte et de Sancho. Il fit occuper les chemins, pr�s et loin du ch�teau, dans tous les endroits o� il imaginait que pouvait passer don Quichotte, par un grand nombre de ses gens � pied et � cheval, afin que, de gr� ou de force, on le remen�t au ch�teau d�s qu�on l�aurait trouv�. On le trouva, en effet, et l�on en pr�vint le duc, lequel, ayant tout fait pr�parer, donna l�ordre, aussit�t qu�il eut connaissance de son arriv�e, d�allumer les torches et les lampes fun�bres de la cour, et de placer Altisidore sur le catafalque, avec tous les appr�ts qu�on a d�crits, et qui �taient imit�s si bien au naturel, que de ces appr�ts � la v�rit� il n�y avait pas grande diff�rence. Cid Hamet dit en outre qu�� ses yeux les mystificateurs �taient aussi fous que les mystifi�s, et que le duc et la duchesse n��taient pas � deux doigts de para�tre sots tous deux, puisqu�ils se donnaient tant de mouvement pour se moquer de deux sots; lesquels, l�un dormant � plein somme, l�autre veillant � cervelle d�traqu�e, furent surpris par le jour et l�envie de se lever; car jamais, vainqueur ou vaincu, don Quichotte n�e�t de go�t pour la plume oisive.</p><empty-line/><p>Altisidore, qui, dans l�opinion du chevalier, �tait revenue de la mort � la vie, suivit l�humeur et la fantaisie de ses ma�tres. Couronn�e de la m�me guirlande qu�elle portait sur le tombeau, v�tue d�une tunique de taffetas blanc parsem�e de fleurs d�or, les cheveux �pars sur les �paules, et s�appuyant sur un b�ton de noire �b�ne, elle entra tout � coup dans la chambre de don Quichotte. � son apparition, le chevalier, troubl� et confus, s�enfon�a presque tout entier sous les draps et les couvertures du lit, la langue muette, sans trouver � lui dire la moindre politesse. Altisidore s�assit sur une chaise, aupr�s de son chevet; puis, apr�s avoir pouss� un gros soupir, elle lui dit d�une voix tendre et affaiblie:</p><empty-line/><p id="_ftnref342">�Quand les femmes de qualit� et les modestes jeunes filles foulent aux pieds l�honneur, et permettent � leur langue de franchir tout obstacle, divulguant publiquement les secrets que leur c�ur enferme, c�est qu�elles se trouvent en une cruelle extr�mit�. Moi, seigneur don Quichotte de la Manche, je suis une de ces femmes press�es et vaincues par l�amour; mais toutefois, patiente et chaste � ce point, que, pour l�avoir trop �t�, mon �me a �clat� par mon silence, et j�ai perdu la vie. Il y a deux jours que la r�flexion continuelle de la rigueur avec laquelle tu m�as trait�e, � insensible chevalier, plus dur � mes plaintes que le marbre <a type="note" l:href="#_ftn342">[342]</a>, m�a fait tomber morte, ou du moins tenir pour telle par ceux qui m�ont vue. Et si l�Amour, prenant piti� de moi, n�e�t mis le rem�de � mon mal dans les martyres de ce bon �cuyer, je restais dans l�autre monde.</p><empty-line/><p>��Ma foi, reprit Sancho, l�Amour aurait bien d� le d�poser dans ceux de mon �ne; je lui en saurais un gr� infini. Mais, dites-moi, madame, et que le ciel vous accommode d�un amant plus traitable que mon ma�tre! qu�est-ce que vous avez vu dans l�autre monde? qu�est-ce qu�il y a dans l�enfer? car enfin, celui qui meurt d�sesp�r� doit forc�ment aller demeurer par l�.</p><empty-line/><p>��Pour dire la v�rit�, r�pondit Altisidore, il faut que je ne sois pas morte tout � fait, puisque je ne suis pas entr�e en enfer; car, si j�y fusse entr�e, je n�en serais plus sortie, l�euss�-je m�me voulu. La v�rit� est que je suis arriv�e � la porte, o� une douzaine de diables �taient � jouer � la paume, tous en chausses et en pourpoints, avec des collets � la wallone garnis de pointes de dentelle, et des revers de m�me �toffe qui leur servaient de manchettes, laissant passer quatre doigts du bras, pour rendre les mains plus longues. Ils tenaient des raquettes de feu, et, ce qui m��tonna le plus, ce fut de voir qu�ils se servaient, en guise de paumes, de livres enfl�s de vent et remplis de bourre, chose assur�ment merveilleuse et nouvelle. Mais ce qui m��tonna plus encore, ce fut de voir que, tandis qu�il est naturel aux joueurs de se r�jouir quand ils gagnent et de s�attrister quand ils perdent, dans ce jeu-l�, tous grognaient, tous grondaient, tous se maudissaient.</p><empty-line/><p>��Cela n�est pas �tonnant, reprit Sancho; car les diables, qu�ils jouent ou ne jouent pas, qu�ils perdent ou qu�ils gagnent, ne peuvent jamais �tre contents.</p><empty-line/><p>��C�est ce qui doit �tre, r�pondit Altisidore. Mais il y a une autre chose qui m��tonne aussi, je veux dire qui pour lors m��tonna. C�est qu�� la premi�re vol�e, aucune paume ne restait sur pied, ni en �tat de servir une seconde fois. Aussi les livres neufs et vieux pleuvaient-ils � crier merveille. L�un d�eux, tout flambant neuf et fort bien reli�, re�ut une taloche qui lui arracha les entrailles et dispersa ses feuilles. �Vois quel est ce livre� dit un diable � l�autre; et l�autre r�pondit: �C�est la <emphasis>Seconde</emphasis><emphasis>partie de l�histoire de don Quichotte de la Manche, </emphasis>compos�e, non point par Cid Hamet, son premier auteur, mais par un Aragonais qui se dit natif de Tord�sillas. � �tez-le d�ici, s��cria l�autre diable, et jetez-le dans les ab�mes de l�enfer, pour que mes yeux ne le voient plus. � Il est donc bien mauvais? r�pliqua l�autre. � Si mauvais, r�pondit le premier, que si, par expr�s, je me mettais moi-m�me � en faire un pire, je n�en viendrais pas � bout.� Ils continu�rent leur jeu, pelotant avec d�autres livres; et moi, pour avoir entendu nommer don Quichotte, que j�aime et ch�ris avec tant d�ardeur, je t�chai de bien me rappeler cette vision.</p><empty-line/><p>��Vision ce dut �tre en effet, dit don Quichotte, puisqu�il n�y a pas d�autre moi dans le monde. Cette histoire passe de main en main par ici; mais elle ne s�arr�te en aucune, car chacun lui donne du pied. Pour moi, je ne suis ni troubl� ni f�ch� en apprenant que je me prom�ne, comme un corps fantastique, par les t�n�bres de l�ab�me et par les clart�s de la terre, car je ne suis pas du tout celui dont parle cette histoire. Si elle est bonne, fid�le et v�ritable, elle aura des si�cles de vie; mais si elle est mauvaise, de sa naissance � sa s�pulture le chemin ne sera pas long.�</p><empty-line/><p>Altisidore allait continuer de se plaindre de don Quichotte, lorsque le chevalier la pr�vint.</p><empty-line/><p>�Je vous ai dit bien des fois, madame, lui dit-il, combien je d�plore que vous ayez plac� vos affections sur moi, car elles ne peuvent trouver en retour que de la gratitude au lieu de r�ciprocit�. Je suis n� pour appartenir � Dulcin�e du Toboso; et les destins, s�il y en a, m�ont form� et r�serv� pour elle. Croire qu�aucune autre beaut� puisse usurper la place qu�elle occupe dans mon �me, c�est r�ver l�impossible; et, comme � l�impossible nul n�est tenu, ce langage doit vous d�sabuser assez pour que vous vous retiriez dans les limites de votre honn�tet�.�</p><empty-line/><p>� ce propos, Altisidore parut s��mouvoir et se courroucer.</p><empty-line/><p>�Vive Dieu! s��cria-t-elle, don merluche s�ch�e, �me de mortier, noyau de p�che, plus dur et plus t�tu qu�un vilain qu�on prie, si je vous saute � la figure, je vous arrache les yeux. Pensez-vous par hasard, don vaincu, don rou� de coups de b�ton, que je suis morte pour vous? Tout ce que vous avez vu cette nuit est une com�die. Oh! je ne suis pas femme � me laisser avoir mal au bout de l�ongle pour de semblables chameaux, bien loin de m�en laisser mourir.</p><empty-line/><p>��Pardieu, je le crois bien, interrompit Sancho; quand on entend parler de mourir aux amoureux, c�est toujours pour rire. Ils le peuvent dire, � coup s�r; mais le faire, que Judas les croie.�</p><empty-line/><p>Au milieu de cette conversation, entra le musicien, chanteur et po�te, qui avait chant� les deux strophes pr�c�demment rapport�es. Il fit un profond salut � don Quichotte et lui dit:</p><empty-line/><p>�Que Votre Gr�ce, seigneur chevalier, veuille bien me compter et me ranger au nombre de ses plus d�vou�s serviteurs; car il y a bien des jours que je vous suis attach�, autant pour votre renomm�e que pour vos prouesses.</p><empty-line/><p>��Que Votre Gr�ce, reprit don Quichotte, veuille bien me dire qui elle est, afin que ma courtoisie r�ponde � ses m�rites.�</p><empty-line/><p>Le jeune homme r�pliqua qu�il �tait le musicien et le pan�gyriste de la nuit pass�e.</p><empty-line/><p id="_ftnref343">�Assur�ment, reprit don Quichotte. Votre Gr�ce a une voix charmante; mais ce que vous avez chant� n��tait pas, il me semble, fort � propos. Car enfin, qu�ont de commun les stances de Garcilaso avec la mort de cette dame <a type="note" l:href="#_ftn343">[343]</a>?</p><empty-line/><p>��Ne vous �tonnez point de cela, r�pondit le musicien; parmi les po�tes � la douzaine de ce temps-ci, il est de mode que chacun �crive ce qui lui pla�t, et vole ce qui lui convient, que ce soit � l�endroit ou � l�envers de son intention, et nulle sottise ne se chante ou ne s��crit, qu�on ne l�attribue � licence po�tique.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte allait r�pondre; mais il en fut emp�ch� par la vue du duc et de la duchesse, qui venaient lui rendre visite.</p><empty-line/><p>Une longue et douce conversation s�engagea, pendant laquelle Sancho lan�a tant de saillies et d�bita tant de malices, que le duc et la duchesse rest�rent de nouveau dans l�admiration d�une finesse si piquante unie � tant de simplicit�.</p><empty-line/><p>Don Quichotte les supplia de lui permettre de partir ce jour m�me, ajoutant qu�aux chevaliers vaincus, comme il l��tait, il convenait mieux d�habiter une �table � cochons que des palais royaux; ses h�tes lui donn�rent cong� de bonne gr�ce, et la duchesse lui demanda s�il ne gardait pas rancune � Altisidore.</p><empty-line/><p>�Madame, r�pondit-il, Votre Gr�ce peut �tre certaine que tout le mal de cette jeune fille na�t d�oisivet�, et que le rem�de est une occupation honn�te et continuelle. Elle vient de me dire qu�on porte de la dentelle en enfer; puisqu�elle sait sans doute faire cet ouvrage, qu�elle ne le quitte pas un moment; tant que ses doigts seront occup�s � agiter les fuseaux, l�image ou les images des objets qu�elle aime ne s�agiteront pas dans son imagination. Voil� la v�rit�, voil� mon opinion, et voil� mon conseil.</p><empty-line/><p>��C�est aussi le mien, ajouta Sancho; car de ma vie je n�ai vu une ouvri�re en dentelle mourir d�amour. Les filles bien occup�es songent plut�t � finir leur t�che qu�elles ne pensent � leurs amourettes. J�en parle par moi-m�me; car, quand je suis � piocher les champs, je ne me souviens plus de ma m�nag�re, je veux dire de ma Th�r�se Panza, que j�aime pourtant comme les cils de mes yeux.</p><empty-line/><p>��Vous dites fort bien, Sancho, reprit la duchesse; et je ferai en sorte que dor�navant mon Altisidore s�occupe � des travaux d�aiguille, o� elle r�ussit � merveille.</p><empty-line/><p>��C�est inutile, madame, repartit Altisidore; et il n�est pas besoin d�employer ce rem�de. La consid�ration des cruaut�s dont m�a pay�e ce malandrin vagabond me l�effacera bien du souvenir, sans aucune autre subtilit�; et, avec la permission de Votre Grandeur, je veux m��loigner d�ici, pour ne pas voir plus longtemps devant mes yeux, je ne dirai pas sa triste figure, mais sa laide et abominable carcasse.</p><empty-line/><p>��Cela ressemble, reprit le duc, � ce qu�on a coutume de dire, que celui qui dit des injures est tout pr�s de pardonner.�</p><empty-line/><p>Altisidore fit semblant d�essuyer ses larmes avec un mouchoir; et, faisant la r�v�rence � ses ma�tres, elle sortit de l�appartement.</p><empty-line/><p>�Pauvre fille, dit Sancho, tu as ce que tu m�rites pour t��tre adress�e � une �me s�che comme jonc, � un c�ur dur comme pierre! Pardieu, si tu fusses venue � moi, tu aurais entendu chanter un autre coq.�</p><empty-line/><p>La conversation finie, don Quichotte s�habilla, d�na avec ses h�tes, et partit au sortir de table.</p></section><section><title><p id="_Toc106455399">Chapitre LXXI</p></title><p><emphasis>De ce qui arriva � don Quichotte et � son �cuyer</emphasis></p><p><emphasis>Sancho retournant � leur village</emphasis></p><empty-line/><p>Le vaincu et vagabond don Quichotte s�en allait tout pensif d�une part, et tout joyeux de l�autre. Ce qui causait sa tristesse, c��tait sa d�faite; ce qui causait sa joie, c��tait la consid�ration de la vertu merveilleuse que poss�dait Sancho, telle qu�il l�avait montr�e par la r�surrection d�Altisidore. Cependant il avait bien scrupule � se persuader que l�amoureuse demoiselle f�t morte tout de bon.</p><empty-line/><p>Quant � Sancho, il marchait sans la moindre gaiet�, et ce qui l�attristait, c��tait de voir qu�Altisidore n�avait pas rempli sa promesse de lui donner la demi-douzaine de chemises. Pensant et repensant � cela, il dit � son ma�tre:</p><empty-line/><p>�En v�rit�, seigneur, il faut que je sois le plus malheureux m�decin qu�on puisse rencontrer dans le monde; car il y en a qui, apr�s avoir tu� le malade qu�ils soignent, veulent encore �tre pay�s de leur peine, laquelle n�est autre que de signer une ordonnance de quelque m�decine, qu�ils ne font pas m�me, mais bien l�apothicaire, et tant pis pour les pauvres dupes; tandis que moi, � qui la sant� des autres co�te des pincenettes, des croquignoles, des coups d��pingle et des coups de fouet, on ne me donne pas une obole. Eh bien! je jure Dieu que, si l�on am�ne en mes mains un autre malade, il faudra me les graisser avant que je le gu�risse; car enfin, de ce qu�il chante l�abb� s�alimente, et je ne puis croire que le ciel m�ait donn� la vertu que je poss�de pour que je la communique aux autres sans en tirer patte ou aile.</p><empty-line/><p>��Tu as raison, ami Sancho, r�pondit don Quichotte, et c�est tr�s-mal fait � Altisidore de ne t�avoir pas donn� les chemises annonc�es. Bien que ta vertu te soit <emphasis>gratis data, </emphasis>car elle ne t�a co�t� aucune �tude, cependant endurer le martyre sur ta personne, c�est pis qu��tudier. Quant � moi, je puis dire que, si tu voulais une paye pour les coups de fouet du d�chantement de Dulcin�e, je te la donnerais aussi bonne que possible. Mais je ne sais trop si la gu�rison suivrait le salaire, et je ne voudrais pas emp�cher par la r�compense l�effet du rem�de. Apr�s tout, il me semble qu�on ne risque rien de l�essayer. Vois, Sancho, ce que tu exiges, et fouette-toi bien vite; puis tu te payeras comptant et de tes propres mains, puisque tu as de l�argent � moi.�</p><empty-line/><p>� cette proposition, Sancho ouvrit d�une aune les yeux et les oreilles, et consentit, dans le fond de son c�ur, � se fouetter tr�s-volontiers.</p><empty-line/><p>�Allons, seigneur, dit-il � son ma�tre, je veux bien me disposer � faire plaisir � Votre Gr�ce en ce qu�elle d�sire, puisque j�y trouve mon profit. C�est l�amour que je porte � mes enfants et � ma femme qui me fait para�tre int�ress�. Dites-moi maintenant ce que vous me donnerez pour chaque coup de fouet que je me donnerai.</p><empty-line/><p>��Si je devais te payer, � Sancho, r�pondit don Quichotte, suivant la grandeur et la qualit� du mal auquel tu rem�dies, ni le tr�sor de Venise ni les mines du Potosi ne suffiraient pour te payer convenablement. Mais prends mesure sur ce que tu portes dans ma bourse, et mets toi-m�me le prix � chaque coup de fouet.</p><empty-line/><p id="_ftnref344">��Les coups de fouet, r�pondit Sancho, sont au nombre de trois mille trois cents et tant. Je m�en suis d�j� donn� jusqu�� cinq; reste le surplus. Que ces cinq fassent les <emphasis>et tant, </emphasis>et comptons les trois mille trois cents tout ronds. � un <emphasis>cuartillo</emphasis><a type="note" l:href="#_ftn344">[344]</a> la pi�ce, et je ne prendrais pas moins pour rien au monde, cela fait trois mille trois cents <emphasis>cuartillos, </emphasis>qui font, pour les trois mille, quinze cents demi-r�aux, qui font sept cent cinquante r�aux et, pour les trois cents, cent cinquante demi-r�aux, qui font soixante-quinze r�aux, lesquels ajout�s aux sept cent cinquante, font en tout huit cent vingt-cinq r�aux. Je d�falquerai cette somme de celle que j�ai � Votre Gr�ce, et je rentrerai dans ma maison riche et content, quoique bien fouett� et bien sangl�, car on ne prend pas de truites� <a type="note" l:href="#_ftn345">[345]</a> et je ne dis rien de plus.</p><empty-line/><p>��� Sancho b�ni! � aimable Sancho! s��cria don Quichotte, combien nous allons �tre oblig�s, Dulcin�e et moi, � te servir tous les jours que le ciel nous accordera de vie! Si elle reprend son ancien �tre, et il est impossible qu�elle ne le reprenne pas, son malheur aura �t� son bonheur, et ma d�faite heureux triomphe. Allons, Sancho, vois un peu quand tu veux commencer la discipline. Pour que tu l�abr�ges, j�ajoute encore cent r�aux.</p><empty-line/><p>��Quand? r�pliqua Sancho; cette nuit m�me. T�chez que nous la passions en rase campagne et � ciel ouvert; alors je m�ouvrirai la peau.�</p><empty-line/><p>La nuit vint, cette nuit attendue par don Quichotte avec la plus grande anxi�t� du monde; car il lui semblait que les roues du char d�Apollon s��taient bris�es, et que le jour s�allongeait plus que de coutume, pr�cis�ment comme il arrive aux amoureux, qui ne r�glent jamais bien le compte de leurs d�sirs.</p><empty-line/><p>Enfin le chevalier et l��cuyer gagn�rent un bosquet d�arbres touffus, un peu � l��cart du chemin, et l�, laissant vide la selle de Rossinante et le b�t du grison, ils s��tendirent sur l�herbe verte et soup�rent des provisions de Sancho. Celui-ci, ayant fait, avec le licou et la sangle de son �ne, une puissante et flexible discipline, se retira � vingt pas environ de don Quichotte, au milieu de quelques h�tres.</p><empty-line/><p>En le voyant aller avec tant de courage et de r�solution, son ma�tre lui dit:</p><empty-line/><p>�Prends garde, ami, de ne pas te mettre en pi�ces; arrange-toi de fa�on qu�un coup attende l�autre, et ne te presse pas tellement d�arriver au bout de la carri�re que l�haleine te manque au milieu; je veux dire, ne te frappe pas si fort que la vie t��chappe avant d�atteindre le nombre voulu. Afin que tu ne perdes pas la partie pour un point de plus ou de moins, je me charge de compter d�ici, sur les grains de mon chapelet, les coups que tu te donneras; et que le ciel te favorise autant que le m�rite ta bonne intention.</p><empty-line/><p>��Le bon payeur n�est pas embarrass� de ses gages, r�pondit Sancho; je pense m��triller de fa�on que, sans me tuer, il m�en cuise. C�est en cela que doit consister l�essence de ce miracle.�</p><empty-line/><p>Aussit�t il se d�shabilla de la ceinture au haut du corps; puis, empoignant le cordeau, il commen�a � se fustiger, et don Quichotte � compter les coups. Sancho s�en �tait � peine donn� six ou huit, que la plaisanterie lui parut un peu lourde et le prix un peu l�ger.</p><empty-line/><p>Il s�arr�ta, et dit � son ma�tre qu�il appelait du march� pour cause de tromperie, parce que des coups de fouet de cette esp�ce m�ritaient d��tre pay�s un demi-r�al pi�ce, et non un cuartillo.</p><empty-line/><p>�Continue, ami Sancho, r�pondit don Quichotte; et ne perds pas courage; je double le montant du prix.</p><empty-line/><p>��De cette fa�on, reprit Sancho, � la gr�ce de Dieu, et pleuvent les coups de fouet.�</p><empty-line/><p>Mais le sournois cessa bien vite de se les donner sur les �paules. Il frappait sur les arbres, en poussant de temps en temps des soupirs tels qu�on aurait dit qu�� chacun d�eux il s�arrachait l��me. Don Quichotte, attendri, craignant d�ailleurs qu�il n�y laiss�t la vie et que l�imprudence de Sancho ne v�nt � tout perdre, lui dit alors:</p><empty-line/><p id="_ftnref346">�Au nom du ciel, ami, laisses-en l� cette affaire; le rem�de me semble bien �pre, et il sera bon de donner du temps au temps. On n�a pas pris Zamora en une heure. <a type="note" l:href="#_ftn346">[346]</a> Tu t�es appliqu� d�j�, si je n�ai pas mal compt�, plus de mille coups de fouet; c�est assez pour � pr�sent; car l��ne, en parlant � la grosse mani�re, souffre la charge, mais non la surcharge.</p><empty-line/><p>��Non, non, seigneur, r�pondit Sancho; on ne dira pas de moi: Gages pay�s, bras cass�s. Que Votre Gr�ce s��loigne encore un peu, et me laisse m�appliquer mille autres coups seulement. Avec deux assauts comme celui-l�, l�affaire sera faite, et il nous restera des morceaux de la pi�ce.</p><empty-line/><p>��Puisque tu te trouves en si bonne disposition, reprit don Quichotte, que le ciel te b�nisse; donne-t�en � ton aise, je m��loigne d�ici.�</p><empty-line/><p>Sancho reprit sa t�che avec tant d��nergie qu�il eut bient�t enlev� l��corce � plusieurs arbres; telle �tait la rigueur qu�il mettait � se flageller. Enfin, jetant un grand cri, et donnant un effroyable coup sur un h�tre:</p><empty-line/><p>�Ici, dit-il, mourra Samson, et avec lui tous autant qu�ils sont.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte accourut bient�t au bruit de ce coup terrible et de cet accent lamentable; et, saisissant le licou tress� qui servait de nerf de b�uf � Sancho, il lui dit:</p><empty-line/><p>�� Dieu ne plaise, ami Sancho, que pour mon plaisir tu perdes la vie qui doit servir � la subsistance de ta femme et de tes enfants. Que Dulcin�e attende une meilleure conjoncture; moi, je me tiendrai dans les limites d�une esp�rance prochaine, et j�attendrai que tu aies repris de nouvelles forces pour que cette affaire se termine au gr� de tous.</p><empty-line/><p>��Puisque Votre Gr�ce, mon seigneur, le veut ainsi, r�pondit Sancho, � la bonne heure, j�y consens; mais jetez-moi votre manteau sur les �paules, car je sue � grosses gouttes, et je ne voudrais pas m�enrhumer comme il arrive aux p�nitents qui font pour la premi�re fois usage de la discipline.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte s�empressa de se d�pouiller, et, demeurant en justaucorps, il couvrit bien Sancho, qui dormit jusqu�� ce que le soleil l��veill�t. Ils continu�rent ensuite leur chemin, et firent halte ce jour-l� dans un village � trois lieues de distance.</p><empty-line/><p>Ils descendirent � une auberge que don Quichotte reconnut pour telle, et ne prit pas pour un ch�teau avec ses foss�s, ses tours, ses herses et son pont-levis; car, depuis qu�il avait �t� vaincu, ils discourait sur toute chose avec un jugement plus sain, comme on le verra d�sormais.</p><empty-line/><p>On le logea dans une salle basse, o� pendaient � la fen�tre, en guise de rideaux, deux pi�ces de vieille serge peinte, selon la mode des villages.</p><empty-line/><p>Sur l�une �tait grossi�rement retrac� le rapt d�H�l�ne, quand l�h�te audacieux de M�n�las lui enleva son �pouse. L�autre repr�sentait l�histoire d��n�e et de Didon, celle-ci mont�e sur une haute tour, faisant, avec un drap de lit, des signes � l�amant fugitif qui se sauvait en pleine mer, sur une fr�gate ou un brigantin.</p><empty-line/><p>Le chevalier, examinant les deux histoires, remarqua qu�H�l�ne ne s�en allait pas de trop mauvais gr�, car elle riait sous cape et en sournoise. Pour la belle Didon, ses yeux versaient des larmes grosses comme des noix.</p><empty-line/><p>Quand don Quichotte les eut bien regard�es:</p><empty-line/><p>�Ces deux dames, dit-il, furent extr�mement malheureuses de n��tre pas n�es dans cet �ge-ci, et moi, malheureux par-dessus tout de n��tre pas n� dans le leur, car enfin, si j�avais rencontr� ces beaux messieurs, Troie n�e�t pas �t� br�l�e, ni Carthage d�truite; il m�aurait suffi de tuer P�ris pour �viter de si grandes calamit�s.</p><empty-line/><p>��Moi, je parierais, dit Sancho, qu�avant peu de temps d�ici il n�y aura pas de cabaret, d�h�tellerie, d�auberge, de boutique de barbier, o� l�on ne trouve en peinture l�histoire de nos prouesses. Mais je voudrais qu�elles fussent peintes par un peintre de meilleure main que celui qui a barbouill� ces dames.</p><empty-line/><p id="_ftnref347">��Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte; car, en effet, celui-ci ressemble � Orban�ja, un peintre qui demeurait � Ub�da, lequel, quand on lui demandait ce qu�il peignait: �Ce qui viendra� disait-il; et si par hasard il peignait un coq, il �crivait au-dessous: �Ceci est un coq� afin qu�on ne le pr�t pas pour un renard. C�est de cette fa�on-l�, Sancho, si je ne me trompe, que doit �tre le peintre ou l��crivain (c�est tout un) qui a publi� l�histoire du nouveau don Quichotte: il a peint ou �crit � la bonne aventure. Celui-ci ressemble encore � un po�te appel� Maul�on, qui �tait venu se pr�senter ces ann�es pass�es � la cour. Il r�pondait sur-le-champ � toutes les questions qui lui �taient faites, et, quelqu�un lui demandant ce que voulait dire <emphasis>Deum de Deo, </emphasis>il r�pondit: �Donne d�en bas ou d�en haut <a type="note" l:href="#_ftn347">[347]</a>�. Mais laissons cela, et dis-moi, Sancho, dans le cas o� tu voudrais te donner cette nuit une autre vol�e de coups de fouet, si tu veux que ce soit sous toiture de maison ou � la belle �toile.</p><empty-line/><p>��Pardi, seigneur, repartit Sancho, pour les coups que je pense me donner, autant vaut �tre dans la maison que dans les champs. Mais pourtant, je voudrais que ce f�t entre des arbres; il me semble qu�ils me tiennent compagnie, et qu�ils m�aident merveilleusement � supporter ma p�nitence.</p><empty-line/><p>��Eh bien, ce ne sera ni l�un ni l�autre, ami Sancho, r�pondit don Quichotte; afin que tu reprennes des forces, nous garderons la fin de la besogne pour notre village, o� nous arriverons au plus tard apr�s-demain.</p><empty-line/><p>��Faites comme il vous plaira, r�pliqua Sancho; mais moi, je voudrais conclure cette affaire au plus t�t, quand le fer est chaud et la meule en train; car dans le retard est souvent le p�ril; faut prier Dieu et donner du maillet, et mieux vaut un <emphasis>tiens </emphasis>que deux <emphasis>tu l�auras, </emphasis>et mieux vaut le moineau dans la main que la grue qui vole au loin.</p><empty-line/><p>��Assez, Sancho, s��cria don Quichotte; cesse tes proverbes, au nom d�un seul Dieu; on dirait que tu reviens au <emphasis>sicut erat. </emphasis>Parle simplement, uniment, sans t�embrouiller et t�enchev�trer, comme je te l�ai dit mainte et mainte fois. Tu verras que tu t�en trouveras bien.</p><empty-line/><p>��Je ne sais quelle mal�diction p�se sur moi, r�pondit Sancho; je ne peux dire une raison sans un proverbe, ni un proverbe qui ne me semble une raison. Mais je m�en corrigerai si j�en puis venir � bout.�</p><empty-line/><p>Et leur entretien finit l�.</p></section><section><title><p id="_Toc106455400">Chapitre LXXII</p></title><p><emphasis>Comment don Quichotte et Sancho arriv�rent � leur village</emphasis></p><empty-line/><p>Tout ce jour-l�, don Quichotte et Sancho rest�rent dans cette auberge de village, attendant la nuit, l�un pour achever sa p�nitence en rase campagne, l�autre pour en voir la fin, qui devait �tre aussi celle de ses d�sirs. Cependant il arriva devant la porte de l�auberge un voyageur � cheval, suivi de trois ou quatre domestiques, l�un desquels, s�adressant � celui qui semblait leur ma�tre:</p><empty-line/><p>�Votre Gr�ce, lui dit-il, seigneur don Alvaro Tarf� peut fort bien passer la sieste ici; la maison para�t propre et fra�che.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte, entendant cela, dit � Sancho:</p><empty-line/><p>��coute, Sancho, quand je feuilletai ce livre de la seconde partie de mon histoire, il me semble que j�y rencontrai en passant ce nom de don Alvaro Tarf�.</p><empty-line/><p>��Cela peut bien �tre, r�pondit Sancho; laissons-le mettre pied � terre, ensuite nous le questionnerons.�</p><empty-line/><p>Le gentilhomme descendit de cheval, et l�h�tesse lui donna, en face de la chambre de don Quichotte, une salle basse, meubl�e d�autres serges peintes comme celles qui d�coraient l�appartement de notre chevalier. Le nouveau venu se mit en costume d��t�; et, sortant sous le portail de l�auberge, qui �tait spacieux et frais, il y trouva don Quichotte se promenant de long en large.</p><empty-line/><p>�Peut-on savoir quel chemin suit Votre Gr�ce, seigneur gentilhomme? lui demanda-t-il.</p><empty-line/><p>��Je vais, r�pondit don Quichotte, � un village pr�s d�ici, dont je suis natif, et o� je demeure. Et Votre Gr�ce, o� va-t-elle?</p><empty-line/><p>��Moi, seigneur, r�pondit le cavalier, je vais � Grenade, ma patrie.</p><empty-line/><p>��Bonne patrie, r�pliqua don Quichotte; mais Votre Gr�ce voudrait-elle bien, par courtoisie, me dire son nom? Je crois qu�il m�importe de le savoir plus que je ne pourrais le dire.</p><empty-line/><p>��Mon nom, r�pondit le voyageur, est don Alvaro Tarf�.</p><empty-line/><p>��Sans aucun doute, r�pliqua don Quichotte, je pense que Votre Gr�ce est ce m�me don Alvaro Tarf� qui figure dans la seconde partie de l�<emphasis>histoire de don Quichotte de la Manche, </emphasis>r�cemment imprim�e et livr�e � la lumi�re du monde par un auteur moderne.</p><empty-line/><p id="_ftnref348">��Je suis lui-m�me, r�pondit le gentilhomme, et ce don Quichotte, principal personnage de cette histoire, fut mon ami intime. C�est moi qui le tirai de son pays, ou du moins qui l�engageai � venir � des joutes qui se faisaient � Saragosse, o� j�allais moi-m�me. Et vraiment, vraiment, je lui ai rendu bien des services, et je l�ai emp�ch� d�avoir les �paules flagell�es par le bourreau, pour avoir �t� un peu trop hardi. <a type="note" l:href="#_ftn348">[348]</a></p><empty-line/><p>��Dites-moi, seigneur don Alvaro, reprit don Quichotte, est-ce que je ressemble en quelque chose � ce don Quichotte dont parle Votre Gr�ce?</p><empty-line/><p>��Non, certes, r�pondit le voyageur, en aucune fa�on.</p><empty-line/><p>��Et ce don Quichotte, ajouta le n�tre, n�avait-il pas avec lui un �cuyer appel� Sancho Panza?</p><empty-line/><p>��Oui, sans doute, r�pliqua don Alvaro; mais, quoiqu�il e�t la r�putation d��tre amusant et fac�tieux, je ne lui ai jamais ou� dire une plaisanterie qui f�t plaisante.</p><empty-line/><p id="_ftnref349">��Je le crois ma foi bien! s��cria Sancho; plaisanter comme il faut n�est pas donn� � tout le monde; et ce Sancho dont parle Votre Gr�ce, seigneur gentilhomme, doit �tre quelque grandissime vaurien, b�te et voleur tout � la fois. Le v�ritable Sancho, c�est moi; et j�ai plus de fac�ties � votre service que s�il en pleuvait; sinon, que Votre Gr�ce en fasse l�exp�rience. Venez-vous-en derri�re moi, pour le moins une ann�e, et vous verrez comme elles me tombent de la bouche � chaque pas, si dru et si menu que, sans savoir le plus souvent ce que je dis, je fais rire tous ceux qui m��coutent. <a type="note" l:href="#_ftn349">[349]</a> Quant au v�ritable don Quichotte de la Manche, le fameux, le vaillant, le discret, l�amoureux, le d�fenseur de torts, le tuteur d�orphelins, le d�fenseur des veuves, le tuteur de demoiselles, celui qui a pour unique dame la sans pareille Dulcin�e du Toboso, c�est ce seigneur que voil�, c�est mon ma�tre. Tout autre don Quichotte et tout autre Sancho ne sont que pour la frime, ne sont que des r�ves en l�air.</p><empty-line/><p>��Pardieu! je le crois bien, r�pondit don Alvaro, car vous avez dit plus de bons mots, mon ami, en quatre paroles que vous avez dites, que l�autre Sancho Panza en tous les discours que je lui ai ou� tenir, et le nombre en est grand. Il sentait plus le glouton que le beau parleur, et le niais que le bon plaisant; et je suis fond� � croire que les enchanteurs qui pers�cutent don Quichotte le bon ont voulu me pers�cuter, moi, avec don Quichotte le mauvais. Mais vraiment, je ne sais que dire; car j�oserais bien jurer que je laisse celui-ci enferm� dans l�h�pital des fous, � Tol�de, pour qu�on l�y gu�risse; et voil� que tout � coup il survient ici un autre don Quichotte, quoique bien diff�rent du mien.</p><empty-line/><p>��Je ne sais, reprit don Quichotte, si je puis m�appeler bon, mais je puis dire au moins que je ne suis pas le mauvais. Pour preuve de ce que j�avance, je veux, seigneur don Alvaro Tarf�, que Votre Gr�ce sache une chose: c�est qu�en tous les jours de ma vie je n�ai pas mis le pied � Saragosse. Au contraire, pour avoir ou� dire que ce don Quichotte fantastique s��tait trouv� aux joutes de cette ville, je ne voulus pas y entrer, afin de lui donner un d�menti � la barbe du monde. Aussi je gagnai tout droit Barcelone, ville unique par l�emplacement et par la beaut�, archive de la courtoisie, refuge des �trangers, h�pital des pauvres, patrie des braves, vengeance des offenses, et correspondance aimable d�amiti�s fid�les. Bien que les �v�nements qui m�y sont arriv�s ne soient pas d�agr�ables souvenirs, mais, au contraire, de cuisants regrets, je les supporte sans regret pourtant, et seulement pour avoir joui de sa vue. Enfin, seigneur don Alvaro Tarf�, je suis don Quichotte de la Manche, celui dont parle la renomm�e, et non ce mis�rable qui a voulu usurper mon nom et se faire honneur de mes pens�es. Je supplie donc Votre Gr�ce, au nom de ses devoirs de gentilhomme, de vouloir bien faire une d�claration devant l�alcalde de ce village, constatant que Votre Gr�ce ne m�avait vu de sa vie jusqu�� pr�sent, que je ne suis pas le don Quichotte imprim� dans la seconde partie, et que ce Sancho Panza, mon �cuyer, n�est pas davantage celui que Votre Gr�ce a connu.</p><empty-line/><p>��Tr�s-volontiers, r�pondit don Alvaro; mais, vraiment, c�est � tomber de surprise que de voir en m�me temps deux don Quichotte et deux Sancho Panza, aussi semblables par les noms que diff�rents par les actes. Oui, je r�p�te et soutiens que je n�ai pas vu ce que j�ai vu, et qu�il ne m�est point arriv� ce qui m�est arriv�.</p><empty-line/><p>��Sans doute, reprit Sancho, que Votre Gr�ce est enchant�e comme madame Dulcin�e du Toboso; et pl�t au ciel que votre d�senchantement consist�t � me donner trois autres mille et tant de coups de fouet, comme je me les donne pour elle! je me les donnerais vraiment sans aucun int�r�t.</p><empty-line/><p>��Je n�entends pas ce que vous voulez dire par les coups de fouet, r�pondit don Alvaro.</p><empty-line/><p>��Oh! ce serait trop long � conter maintenant, r�pliqua Sancho; mais, plus tard, je vous conterai la chose, si par hasard nous suivons le m�me chemin.�</p><empty-line/><p>En causant ainsi, et l�heure du d�ner �tant venue, don Quichotte et don Alvaro se mirent ensemble � table. L�alcalde du pays vint � entrer par hasard dans l�auberge avec un greffier. Don Quichotte lui exposa, dans une p�tition en forme, comme quoi il convenait � ses droits et int�r�ts que don Alvaro Tarf�, ce gentilhomme qui se trouvait pr�sent, f�t devant Sa Gr�ce la d�claration qu�il ne connaissait point don Quichotte de la Manche, �galement pr�sent, et que ce n��tait pas celui qui figurait imprim� dans une histoire intitul�e: <emphasis>Seconde partie de don Quichotte de la Manche, </emphasis>compos�e par un certain Avellan�da, natif de Tord�sillas. Enfin, l�alcalde proc�da judiciairement. La d�claration se fit dans toutes les r�gles et avec toutes les formalit�s requises en pareil cas; ce qui r�jouit fort don Quichotte et Sancho; comme si une telle d�claration leur e�t import� beaucoup, comme si leurs �uvres et leurs paroles n�eussent pas clairement montr� la diff�rence des deux don Quichotte et des deux Sancho Panza.</p><empty-line/><p>Une foule de politesses et d�offres de service furent �chang�es entre don Alvaro et don Quichotte, dans lesquelles l�illustre Manchois montra si bien son esprit et sa discr�tion, qu�il acheva de d�sabuser don Alvaro Tarf�, et que celui-ci finit par croire qu�il �tait enchant� r�ellement, puisqu�il touchait du doigt deux don Quichotte si oppos�s. Le tant�t venu, ils partirent ensemble de leur g�te, et trouv�rent, � une demi-lieue environ, deux chemins qui s��cartaient, dont l�un menait au village de don Quichotte, tandis que l�autre �tait celui que devait prendre don Alvaro. Pendant cette courte promenade, don Quichotte lui avait cont� la disgr�ce de sa d�faite, ainsi que l�enchantement de Dulcin�e et le rem�de indiqu� par Merlin. Tout cela jeta dans une nouvelle surprise don Alvaro, lequel, ayant embrass� cordialement don Quichotte et Sancho, prit sa route, et les laissa suivre la leur.</p><empty-line/><p>Le chevalier passa cette nuit au milieu de quelques arbres, pour donner � Sancho l�occasion d�accomplir sa p�nitence. Celui-ci l�accomplit en effet, et de la m�me mani�re que la nuit pass�e, aux d�pens de l��corce des h�tres beaucoup plus que de ses �paules, qu�il pr�serva si d�licatement, que les coups de fouet n�auraient pu en faire envoler une mouche qui s�y f�t pos�e. Le dup� don Quichotte ne perdit pas un seul point du compte, et trouva que les coups montaient, avec ceux de la nuit pr�c�dente, � trois mille vingt-neuf. Il para�t que le soleil s��tait lev� de grand matin pour voir le sacrifice; mais, d�s que la lumi�re parut, ma�tre et valet continu�rent leur chemin, s�entretenant ensemble de l�erreur d�o� ils avaient tir� don Alvaro, et s�applaudissant d�avoir pris sa d�claration devant la justice sous une forme si authentique.</p><empty-line/><p>Ce jour-l� et la nuit suivante, ils chemin�rent sans qu�il leur arriv�t rien qui m�rite d��tre racont�, si ce n�est pourtant que Sancho finit sa t�che; ce qui remplit don Quichotte d�une joie si folle, qu�il attendait le jour pour voir s�il ne trouverait pas en chemin Dulcin�e, sa dame, d�j� d�senchant�e; et, le long de la route, il ne rencontrait pas une femme qu�il n�all�t bien vite reconna�tre si ce n��tait pas Dulcin�e du Toboso; car il tenait pour infaillibles les promesses de Merlin.</p><empty-line/><p>Dans ces pens�es et ces d�sirs, ils mont�rent une colline du haut de laquelle ils d�couvrirent leur village. � cette vue, Sancho se mit � genoux et s��cria:</p><empty-line/><p id="_ftnref350">�Ouvre les yeux, patrie d�sir�e, et vois revenir � toi Sancho Panza, ton fils, sinon bien riche, au moins bien �trill�. Ouvre les bras, et re�ois aussi ton fils don Quichotte, lequel, s�il revient vaincu par la main d�autrui, revient vainqueur de lui-m�me; ce qui est, � ce qu�il m�a dit, la plus grande victoire qui se puisse remporter. Mais j�apporte de l�argent; car, si l�on me donnait de bons coups de fouet, je me tenais d�aplomb sur ma monture. <a type="note" l:href="#_ftn350">[350]</a></p><empty-line/><p>��Laisse l� ces sottises, dit don Quichotte, et pr�parons-nous � entrer du pied droit dans notre village, o� nous l�cherons la bride � nos fantaisies pour tracer le plan de la vie pastorale que nous pensons mener.�</p><empty-line/><p>Cela dit, ils descendirent la colline, et gagn�rent le pays.</p></section><section><title><p id="_Toc106455401">Chapitre LXXIII</p></title><p><emphasis>Des pr�sages qui frapp�rent don Quichotte � l�entr�e de son village, ainsi que d�autres �v�nements qui d�corent et rehaussent cette grande histoire</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftnref351">� l�entr�e du pays, suivant ce que rapporte Cid Hamet, don Quichotte vit sur les aires <a type="note" l:href="#_ftn351">[351]</a> deux petits gar�ons qui se querellaient; et l�un d�eux dit � l�autre: �Tu as beau faire, P�riquillo, tu ne la reverras plus ni de ta vie ni de tes jours.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte entendit ce propos.</p><empty-line/><p>�Ami, dit-il � Sancho, prends-tu garde � ce que dit ce petit gar�on: �Tu ne la reverras plus ni de ta vie ni de tes jours?�</p><empty-line/><p>��Eh bien! r�pondit Sancho, qu�importe que ce petit gar�on ait dit cela?</p><empty-line/><p>��Comment! reprit don Quichotte, ne vois-tu pas qu�en appliquant cette parole � ma situation, elle signifie que je ne reverrai plus Dulcin�e?�</p><empty-line/><p>Sancho voulait r�pliquer, mais il en fut emp�ch� par la vue d�un li�vre qui venait en fuyant � travers la campagne, poursuivi par une meute de l�vriers. La pauvre b�te, tout �pouvant�e, vint se r�fugier et se blottir sous les pieds du grison.</p><empty-line/><p>Sancho prit le li�vre � la main et le pr�senta � don Quichotte, qui ne cessait de r�p�ter:</p><empty-line/><p>�<emphasis>Malum signum, malum signum. </emphasis>Un li�vre fuit, des l�vriers le poursuivent; c�en est fait, Dulcin�e ne para�tra plus.</p><empty-line/><p>��Vous �tes vraiment �trange, dit Sancho; supposons que ce li�vre soit Dulcin�e du Toboso, et ces l�vriers qui le poursuivent les enchanteurs malandrins qui l�ont chang�e en paysanne; elle fuit, je l�attrape, et la remets au pouvoir de Votre Gr�ce, qui la tient dans ses bras et la caresse � son aise. Quel mauvais signe est-ce l�? et quel mauvais pr�sage peut-on tirer d�ici?�</p><empty-line/><p>Les deux petits querelleurs s�approch�rent pour voir le li�vre, et Sancho leur demanda pourquoi ils se disputaient. Ils r�pondirent que celui qui avait dit: �Tu ne la reverras plus de ta vie� avait pris � l�autre une petite cage � grillons qu�il pensait bien ne jamais lui rendre. Sancho tira de sa poche une pi�ce de six blancs, et la donna au petit gar�on pour sa cage, qu�il mit dans les mains de don Quichotte en disant:</p><empty-line/><p>�Allons, Seigneur, voil� ces mauvais pr�sages rompus et d�truits; et ils n�ont pas plus de rapport avec nos affaires, � ce que j�imagine, tout sot que je suis, que les nuages de l�an pass�. Si j�ai bonne m�moire, j�ai ou� dire au cur� de notre village que ce n�est pas d�une personne chr�tienne et �clair�e de faire attention � ces enfantillages; et Votre Gr�ce m�a dit la m�me chose ces jours pass�s, en me faisant comprendre que tous ces chr�tiens qui regardent aux pr�sages ne sont que des imb�ciles. Il ne faut pas appuyer le pied l�-dessus; passons outre et entrons dans le pays.�</p><empty-line/><p>Les chasseurs arriv�rent, demand�rent leur li�vre, que don Quichotte rendit; puis le chevalier se remit en marche et rencontra, � l�entr�e du village, le cur� et le bachelier Carrasco, qui se promenaient dans un petit pr� en r�citant leur br�viaire. Or, il faut savoir que Sancho Panza avait jet� sur le grison, par-dessus le paquet des armes, et pour lui servir de capara�on, la tunique en bouracan parsem�e de flammes peintes dont on l�avait affubl� dans le ch�teau du duc, la nuit o� Altisidore ressuscita; il avait aussi pos� la mitre pointue sur la t�te de l��ne, ce qui faisait la plus �trange m�tamorphose et le plus singulier accoutrement o� jamais baudet se f�t vu dans le monde. Les deux aventuriers furent aussit�t reconnus par le cur� et le bachelier, qui accoururent � eux les bras ouverts. Don Quichotte mit pied � terre, et embrassa �troitement ses deux amis. Les polissons du village, qui sont des lynx dont on ne peut se d�barrasser, aper�urent de loin la mitre du grison, et, accourant le voir, ils se disaient les uns aux autres:</p><empty-line/><p id="_ftnref352">�Hol�! enfants, hol�! h�! venez voir l��ne de Sancho Panza, plus galant que Mingo Revulgo <a type="note" l:href="#_ftn352">[352]</a>, et la b�te de don Quichotte, plus maigre aujourd�hui que le premier jour!�</p><empty-line/><p>Finalement, entour�s de ces polissons et accompagn�s du cur� et de Carrasco, ils entr�rent dans le pays et furent tout droit � la maison de don Quichotte, o� ils trouv�rent sur la porte la gouvernante et la ni�ce, auxquelles �tait parvenue d�j� la nouvelle de leur arriv�e. On avait, ni plus ni moins, donn� la m�me nouvelle � Th�r�se Panza, femme de Sancho, laquelle, �chevel�e et demi-nue, tra�nant par la main Sanchica sa fille, accourut au-devant de son mari. Mais, ne le voyant point par� et attif� comme elle pensait que devait �tre un gouverneur, elle s��cria:</p><empty-line/><p>�Eh! mari, comme vous voil� fait! il me semble que vous venez � pied, comme un chien, et les pattes enfl�es. Vous avez plut�t la mine d�un mauvais sujet que d�un gouverneur.</p><empty-line/><p>��Tais-toi, Th�r�se, r�pondit Sancho. Bien souvent, o� il y a des crochets, il n�y a pas de lard pendu. Allons � la maison; l� tu entendras des merveilles. J�apporte de l�argent, ce qui est l�essentiel, gagn� par mon industrie, et sans pr�judice d�autrui.</p><empty-line/><p>��Apportez de l�argent, mon bon mari, repartit Th�r�se, qu�il soit gagn� par-ci ou par-l�; et, de quelque mani�re qu�il vous vienne, vous n�aurez pas fait mode nouvelle en ce monde.�</p><empty-line/><p>Sanchica sauta au cou de son p�re et lui demanda s�il apportait quelque chose; car elle l�attendait, dit-elle, comme la pluie du mois de mai. Puis, le prenant d�un c�t� par sa ceinture de cuir, tandis que de l�autre sa femme le tenait sous le bras, et tirant l��ne par le licou, ils s�en all�rent tous trois � la maison, laissant don Quichotte dans la sienne, au pouvoir de sa gouvernante et de sa ni�ce, et en compagnie du cur� et du bachelier.</p><empty-line/><p>Don Quichotte, sans attendre ni d�lai ni occasion, s�enferma sur-le-champ en t�te-�-t�te avec ses deux amis; puis il leur conta succinctement sa d�faite, et l�engagement qu�il avait pris de ne pas quitter son village d�une ann�e, engagement qu�il pensait bien remplir au pied de la lettre, sans y d�roger d�un atome, comme chevalier errant, oblig� par les r�gles ponctuelles de la chevalerie errante. Il ajouta qu�il avait pens� � se faire berger pendant cette ann�e, et � se distraire dans la solitude des champs, o� il pourrait donner carri�re et l�cher la bride � ses amoureuses pens�es, tout en exer�ant la vertueuse profession pastorale. Enfin, il les supplia, s�ils n�avaient pas beaucoup � faire, et si de plus graves occupations ne les en emp�chaient, de vouloir bien �tre ses compagnons.</p><empty-line/><p>�J�ach�terai, dit-il, un troupeau de brebis bien suffisant pour qu�on nous donne le nom de bergers; et je dois vous apprendre que le principal de l�affaire est d�j� fait, car je vous ai trouv� des noms qui vous iront comme faits au moule.</p><empty-line/><p>��Quels sont-ils? demanda le cur�.</p><empty-line/><p>��Moi, reprit don Quichotte, je m�appellerai le pasteur Quichotiz; vous, seigneur bachelier, le pasteur Carrascon; vous, seigneur cur�, le pasteur Curiambro; et Sancho Panza, le pasteur Panzino.�</p><empty-line/><p>Les deux amis tomb�rent de leur haut en voyant la nouvelle folie de don Quichotte; mais, dans la crainte qu�il ne se sauv�t une autre fois du pays pour retourner � ses exp�ditions de chevalerie, esp�rant d�ailleurs qu�on pourrait le gu�rir dans le cours de cette ann�e, ils souscrivirent � son nouveau projet, approuv�rent sa folle pens�e comme tr�s-raisonnable, et s�offrirent pour compagnons de ses exercices champ�tres.</p><empty-line/><p>�Il y a plus, ajouta Samson Carrasco; �tant, comme le sait d�j� le monde entier, tr�s-c�l�bre po�te, je composerai � chaque pas des vers pastoraux, ou h�ro�ques, ou comme la fantaisie m�en prendra, afin de passer le temps dans ces solitudes inhabit�es, par lesquelles nous allons errer. Ce qui est le plus n�cessaire, mes chers seigneurs, c�est que chacun choisisse le nom de la berg�re qu�il pense c�l�brer dans ses po�sies, et que nous ne laissions pas un arbre, si dur qu�il soit, sans y graver et couronner son nom, suivant l�usage imm�morial des bergers amoureux.</p><empty-line/><p>��Voil� qui est � merveille! r�pondit don Quichotte. Pour moi, je n�ai pas besoin de chercher le nom de quelque feinte berg�re; car voici la sans pareille Dulcin�e du Toboso, gloire de ces rives, parure de ces prairies, orgueil de la beaut�, fleur des gr�ces de l�esprit, et, finalement, personne accomplie, sur qui peut bien reposer toute louange, f�t-elle hyperbole.</p><empty-line/><p>��Cela est vrai, dit le cur�. Mais nous autres, nous chercherons par ici quelques petites bergerettes avenantes, qui nous aillent � la main, si ce n�est � l��me.</p><empty-line/><p id="_ftnref353">��Et si elles viennent � manquer, ajouta Samson Carrasco, nous leur donnerons les noms de ces berg�res imprim�es et grav�es dont tout l�univers est rempli, les Philis, Amaryllis, Dianes, Fl�ridas, Galat�es, B�lisardes. Puisqu�on les vend au march�, nous pouvons bien les acheter aussi, et en faire les n�tres. Si ma dame, ou, pour mieux dire, ma berg�re, s�appelle Anne, par hasard, je la chanterai sous le nom d�Anarda; si elle se nomme Fran�oise, je l�appellerai Franc�nia; Lucie, Lucinde, et ainsi du reste. Tout s�arrange de cette fa�on-l�. Et Sancho Panza lui-m�me, s�il vient � entrer dans cette confr�rie, pourra c�l�brer sa femme Th�r�se sous le nom de T�r�sa�na <a type="note" l:href="#_ftn353">[353]</a>.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte se mit � rire de l�application de ce nom; et le cur�, l�ayant combl� d��loges pour l�honorable r�solution qu�il avait prise, s�offrit de nouveau � lui faire compagnie tout le temps que lui laisseraient ses devoirs essentiels. Cela fait, les deux amis prirent cong� du chevalier, en l�engageant et le priant de prendre bien soin de sa sant�, sans rien m�nager de ce qui lui f�t bon.</p><empty-line/><p>Le sort voulut que la ni�ce et la gouvernante entendissent toute la conversation, et, d�s que don Quichotte fut seul, elles entr�rent toutes deux aupr�s de lui.</p><empty-line/><p>�Qu�est-ce que ceci, seigneur oncle? dit la ni�ce, quand nous pensions, la gouvernante et moi, que Votre Gr�ce venait se retirer dans sa maison pour y passer une vie tranquille et honn�te, voil� que vous voulez vous fourrer dans de nouveaux labyrinthes, et vous faire <emphasis>pastoureau, toi qui t�en viens, pastoureau, toi qui t�en vas! </emphasis>En v�rit� la paille d�orge est trop dure pour en faire des chalumeaux.�</p><empty-line/><p>La gouvernante s�empressa d�ajouter:</p><empty-line/><p>�Et comment Votre Gr�ce pourra-t-elle passer dans les champs les siestes d��t� et les nuits d�hiver, et entendre le hurlement des loups? Par ma foi, c�est un m�tier d�hommes robustes, endurcis, �lev�s � ce travail d�s les langes et le maillot. Mal pour mal, il vaut encore mieux �tre chevalier errant que berger. Tenez, seigneur, prenez mon conseil; je ne le donne pas repue de pain et de vin, mais � jeun, et avec les cinquante ans d��ge que j�ai sur la t�te; restez chez vous, r�glez vos affaires, confessez-vous chaque semaine, faites l�aum�ne aux pauvres, et, sur mon �me, s�il vous en arrive mal�</p><empty-line/><p>��C�est bon, c�est bon, mes filles, leur r�pondit don Quichotte; je sais fort bien ce que j�ai � faire. Menez-moi au lit, car il me semble que je ne suis pas tr�s-bien portant; et soyez certaines que, soit chevalier, soit berger errant, je ne cesserai pas de veiller � ce que rien ne vous manque, ainsi que vous le verrez � l��uvre.�</p><empty-line/><p>Et les deux bonnes filles, ni�ce et gouvernante, le conduisirent � son lit, o� elles lui donn�rent � manger et le choy�rent de leur mieux.</p></section><section><title><p id="_Toc106455402">Chapitre LXXIV</p></title><p><emphasis>Comment don Quichotte tomba malade, du testament qu�il fit, et de sa mort</emphasis></p><empty-line/><p>Comme les choses humaines ne sont point �ternelles, qu�elles vont toujours en d�clinant de leur origine � leur fin derni�re, sp�cialement les vies des hommes, et comme don Quichotte n�avait re�u du ciel aucun privil�ge pour arr�ter le cours de la sienne, sa fin et son tr�pas arriv�rent quand il y pensait le moins. Soit par la m�lancolie que lui causait le sentiment de sa d�faite, soit par la disposition du ciel qui en ordonnait ainsi, il fut pris d�une fi�vre obstin�e, qui le retint au lit six jours entiers, pendant lesquels il fut visit� mainte et mainte fois par le cur�, le bachelier, le barbier, ses amis, ayant toujours � son chevet Sancho Panza, son fid�le �cuyer. Ceux-ci, croyant que le regret d�avoir �t� vaincu et le chagrin de ne pas voir accomplir ses souhaits pour la d�livrance et le d�senchantement de Dulcin�e le tenaient en cet �tat, essayaient de l��gayer par tous les moyens possibles.</p><empty-line/><p id="_ftnref354">�Allons, lui disait le bachelier, prenez courage, et levez-vous pour commencer la profession pastorale. J�ai d�j� compos� une �glogue qui fera p�lir toutes celles de Sannazar <a type="note" l:href="#_ftn354">[354]</a>; et j�ai achet� de mon propre argent, pr�s d�un berger de Quintanar, deux fameux dogues pour garder le troupeau, l�un appel� Barcino <a type="note" l:href="#_ftn355">[355]</a>, l�autre Butron.�</p><empty-line/><p>Avec tout cela, don Quichotte n�en restait pas moins plong� dans la tristesse. Ses amis appel�rent le m�decin, qui lui t�ta le pouls, n�en fut pas fort satisfait, et dit:</p><empty-line/><p>�De toute fa�on, il faut penser au salut de l��me, car celui du corps est en danger.�</p><empty-line/><p>Don Quichotte entendit cet arr�t d�un esprit calme et r�sign�. Mais il n�en fut pas de m�me de sa gouvernante, de sa ni�ce et de son �cuyer, lesquels se prirent � pleurer am�rement, comme s�ils eussent d�j� son cadavre devant les yeux. L�avis du m�decin fut que des sujets cach�s de tristesse et d�affliction le conduisaient au tr�pas. Don Quichotte demanda qu�on le laiss�t seul, voulant dormir un peu. Tout le monde s��loigna, et il dormit, comme on dit, tout d�une haleine, plus de six heures durant, tellement que la ni�ce et la gouvernante crurent qu�il passerait dans ce sommeil. Il s��veilla au bout de ce temps, et poussant un grand cri, il s��cria:</p><empty-line/><p>�B�ni soit Dieu tout-puissant, � qui je dois un si grand bienfait! Enfin, sa mis�ricorde est infinie; elle n�est ni repouss�e ni diminu�e par les p�ch�s des hommes.�</p><empty-line/><p>La ni�ce avait �cout� attentivement les propos de son oncle, qui lui parurent plus raisonnables que ceux qu�il avait coutume de tenir, au moins depuis sa maladie.</p><empty-line/><p>�Qu�est-ce que dit Votre Gr�ce, seigneur? lui demanda-t-elle. Avons-nous quelque chose de nouveau? Quels sont ces mis�ricordes et ces p�ch�s des hommes dont vous parlez?</p><empty-line/><p>��Ces mis�ricordes, � ma ni�ce, r�pondit don Quichotte, sont celles dont Dieu vient � l�instant m�me de me combler, Dieu, comme je l�ai dit, que n�ont point retenu mes p�ch�s. J�ai la raison libre et claire, d�gag�e des ombres �paisses de l�ignorance dont l�avait envelopp�e l�insipide et continuelle lecture des ex�crables livres de chevalerie. Je reconnais maintenant leurs extravagances et leurs s�ductions trompeuses. Tout ce que je regrette, c�est d��tre d�sabus� si tard qu�il ne me reste plus le temps de prendre ma revanche, en lisant d�autres livres qui soient la lumi�re de l��me. Je me sens, � ma ni�ce, � l�article de la mort, et je voudrais mourir de telle sorte qu�on en concl�t que ma vie n�a pas �t� si mauvaise que je dusse laisser la r�putation de fou. Je le fus, il est vrai; mais je ne voudrais pas donner par ma mort la preuve de cette v�rit�. Appelle, ma ch�re amie, appelle mes bons amis le cur�, le bachelier Samson Carrasco, et ma�tre Nicolas le barbier; je veux me confesser et faire mon testament.�</p><empty-line/><p>La ni�ce n�eut pas � prendre cette peine, car ils entr�rent tous trois � point nomm�. � peine don Quichotte les eut-il aper�us qu�il continua:</p><empty-line/><p>�F�licitez-moi, mes bons seigneurs, de ce que je ne suis plus don Quichotte de la Manche, mais Alonzo Quijano, que des m�urs simples et r�guli�res ont fait surnommer le Bon. Je suis � pr�sent ennemi d�Amadis de Gaule et de la multitude infinie des gens de son lignage; j�ai pris en haine toutes les histoires profanes de la chevalerie errante; je reconnais ma sottise, et le p�ril o� m�a jet� leur lecture; enfin, par la mis�ricorde de Dieu, achetant l�exp�rience � mes d�pens, je les d�teste et les abhorre.�</p><empty-line/><p>Quand les trois amis l�entendirent ainsi parler, ils s�imagin�rent qu�une nouvelle folie venait de lui entrer dans la cervelle.</p><empty-line/><p>�Comment, seigneur don Quichotte, lui dit Samson, maintenant que nous savons de bonne source que madame Dulcin�e est d�senchant�e, vous venez entonner cette antienne! et quand nous sommes si pr�s de nous faire bergers, pour passer en chantant la vie comme des princes, vous prenez fantaisie de vous faire ermite! Taisez-vous, au nom du ciel; revenez � vous-m�me, et laissez l� ces billeves�es.</p><empty-line/><p>��Celles qui m�ont occup� jusqu�� pr�sent, r�pliqua don Quichotte, n�ont �t� que trop r�elles � mon pr�judice; puisse ma mort, � l�aide du ciel, les tourner � mon profit! Je sens bien, seigneurs, que je vais � grands pas vers mon heure derni�re. Il n�est plus temps de rire. Qu�on m�am�ne un pr�tre pour me confesser, et un notaire pour recevoir mon testament. Ce n�est pas dans une extr�mit� comme celle-ci que l�homme doit se jouer avec son �me. Aussi je vous supplie, pendant que monsieur le cur� me confessera, d�envoyer chercher le notaire.�</p><empty-line/><p>Ils se regard�rent tous les uns les autres, �tonn�s des propos de don Quichotte; mais, quoique ind�cis, ils aim�rent mieux le croire. Et m�me un des signes auxquels ils conjectur�rent que le malade se mourait, ce fut qu�il �tait revenu si facilement de la folie � la raison. En effet, aux propos qu�il venait de tenir, il en ajouta beaucoup d�autres, si bien dits, si raisonnables et si chr�tiens, que, leur dernier doute s�effa�ant, ils vinrent � croire qu�il avait recouvr� son bon sens. Le cur� fit retirer tout le monde, et resta seul avec don Quichotte, qu�il confessa. En m�me temps, le bachelier alla chercher le notaire et le ramena bient�t, ainsi que Sancho Panza. Ce pauvre Sancho, qui savait d�j� par le bachelier en quelle triste situation �tait son seigneur, trouvant la gouvernante et la ni�ce tout �plor�es, commen�a � pousser des sanglots et � verser des larmes. La confession termin�e, le cur� sortit en disant:</p><empty-line/><p>�V�ritablement, Alonzo Quijano le Bon est gu�ri de sa folie; nous pouvons entrer pour qu�il fasse son testament.�</p><empty-line/><p>Ces nouvelles donn�rent une terrible atteinte aux yeux gros de larmes de la gouvernante, de la ni�ce et du bon �cuyer Sancho Panza; tellement qu�elles leur firent jaillir les pleurs des paupi�res, et mille profonds soupirs de la poitrine; car v�ritablement, comme on l�a dit quelquefois, tant que don Quichotte fut Alonzo Quijano le Bon, tout court, et tant qu�il fut don Quichotte de la Manche, il eut toujours l�humeur douce et le commerce agr�able, de fa�on qu�il n��tait pas seulement ch�ri des gens de sa maison, mais de tous ceux qui le connaissaient.</p><empty-line/><p>Le notaire entra avec les autres, et fit l�intitul� du testament. Puis, lorsque don Quichotte eut r�gl� les affaires de son �me, avec toutes les circonstances chr�tiennes requises en pareil cas, arrivant aux legs, il dicta ce qui suit:</p><empty-line/><p>�Item, ma volont� est qu�ayant eu avec Sancho Panza, qu�en ma folie je fis mon �cuyer, certains comptes et certain d�bat d�entr�e et de sortie, on ne lui r�clame rien de certaine somme d�argent qu�il a gard�e, et qu�on ne lui en demande aucun compte. S�il reste quelque chose, quand il sera pay� de ce que je lui dois, que le restant, qui ne peut �tre bien consid�rable, lui appartienne, et grand bien lui fasse. Si, de m�me qu��tant fou j�obtins pour lui le gouvernement de l��le, je pouvais, maintenant que je suis sens�, lui donner celui d�un royaume, je le lui donnerais, parce que la na�vet� de son caract�re et la fid�lit� de sa conduite m�ritent cette r�compense.�</p><empty-line/><p>Se tournant alors vers Sancho, il ajouta:</p><empty-line/><p>�Pardonne-moi, ami, l�occasion que je t�ai donn�e de para�tre aussi fou que moi, en te faisant tomber dans l�erreur o� j��tais moi-m�me, � savoir qu�il y eut et qu�il y a des chevaliers errants en ce monde.</p><empty-line/><p>��H�las! h�las! r�pondit Sancho en sanglotant, ne mourez pas, mon bon seigneur, mais suivez mon conseil, et vivez encore bien des ann�es; car la plus grande folie que puisse faire un homme en cette vie, c�est de se laisser mourir tout bonnement sans que personne le tue, ni sous d�autres coups que ceux de la tristesse. Allons, ne faites point le paresseux, levez-vous de ce lit, et gagnons les champs, v�tus en bergers, comme nous en sommes convenus; peut-�tre derri�re quelque buisson trouverons-nous madame Dulcin�e d�senchant�e � nous ravir de joie. Si, par hasard, Votre Gr�ce se meurt du chagrin d�avoir �t� vaincue, jetez-en la faute sur moi, et dites que c�est parce que j�avais mal sangl� Rossinante qu�on vous a culbut�. D�ailleurs, Votre Gr�ce aura vu dans ses livres de chevalerie que c�est une chose ordinaire aux chevaliers de se culbuter les uns les autres, et que celui qui est vaincu aujourd�hui sera vainqueur demain.</p><empty-line/><p>��Rien de plus certain, dit Samson, et le bon Sancho Panza est tout � fait dans la v�rit� de ces sortes d�histoires.</p><empty-line/><p id="_ftnref356">��Seigneurs, reprit don Quichotte, n�allons pas si vite, car dans les nids de l�an dernier il n�y a pas d�oiseaux cette ann�e. J�ai �t� fou, et je suis raisonnable; j�ai �t� don Quichotte de la Manche, et je suis � pr�sent Alonzo Quijano le Bon. Puissent mon repentir et ma sinc�rit� me rendre l�estime que Vos Gr�ces avaient pour moi! et que le seigneur notaire continue� Item, je l�gue tous mes biens meubles et immeubles � Antonia Quijano, ma ni�ce, ici pr�sente, apr�s qu�on aura pr�lev� d�abord sur le plus clair ce qu�il faudra pour le service et pour l�ex�cution des legs que je laisse � remplir; et la premi�re satisfaction que j�exige, c�est qu�on paye les gages que je dois � ma gouvernante pour tout le temps qu�elle m�a servi, et, de plus, vingt ducats pour un habillement. Je nomme pour mes ex�cuteurs testamentaires le seigneur cur� et le seigneur bachelier Samson Carrasco, ici pr�sents� Item, ma volont� est que, si Antonia Quijano, ma ni�ce, veut se marier, elle se marie avec un homme duquel on aura prouv� d�abord, par enqu�te judiciaire, qu�il ne sait pas seulement ce que c�est que les livres de chevalerie. Dans le cas o� l�on v�rifierait qu�il le sait, et o� cependant ma ni�ce persisterait � l��pouser, je veux qu�elle perde tout ce que je lui l�gue; mes ex�cuteurs testamentaires pourront l�employer en livres pies, � leur volont� Item, je supplie ces seigneurs mes ex�cuteurs testamentaires <a type="note" l:href="#_ftn356">[356]</a>, si quelque bonne fortune venait � leur faire conna�tre l�auteur qui a compos�, dit-on, une histoire sous le titre de <emphasis>Seconde partie des prouesses de don Quichotte de la Manche, </emphasis>de vouloir bien le prier de ma part, aussi ardemment que possible, de me pardonner l�occasion que je lui ai si involontairement donn�e d�avoir �crit tant et de si �normes sottises; car je pars de cette vie avec le remords de lui avoir fourni le motif de les �crire.�</p><empty-line/><p>Apr�s cette dict�e, il signa et cacheta le testament; puis, atteint d�une d�faillance, il s��tendit tout de son long dans le lit. Les assistants, effray�s, se h�t�rent de lui porter secours, et, pendant les trois jours, qu�il v�cut apr�s avoir fait son testament, il s��vanouissait � toute heure. La maison �tait sens dessus dessous; mais cependant la ni�ce mangeait de bon app�tit, la gouvernante proposait des sant�s, et Sancho prenait ses �bats; car h�riter de quelque chose suffit pour effacer ou pour adoucir dans le c�ur du l�gataire le sentiment de la peine que devrait lui causer la perte du d�funt.</p><empty-line/><p>Enfin, la derni�re heure de don Quichotte arriva, apr�s qu�il eut re�u tous les sacrements, et maintes fois ex�cr�, par d��nergiques propos, les livres de chevalerie. Le notaire se trouva pr�sent, et il affirma qu�il n�avait jamais lu dans aucun livre de chevalerie qu�aucun chevalier errant f�t mort dans son lit avec autant de calme et aussi chr�tiennement que don Quichotte. Celui-ci, au milieu de la douleur et des larmes de ceux qui l�assistaient, rendit l�esprit; je veux dire qu�il mourut. Le voyant expir�, le cur� pria le notaire de dresser une attestation constatant qu�Alonzo Quijano le Bon, appel� commun�ment don Quichotte de la Manche, �tait pass� de cette vie en l�autre, et d�c�d� naturellement, ajoutant qu�il lui demandait cette attestation pour �ter tout pr�texte � ce qu�un autre auteur que Cid Hamet Ben-Eng�li le ressuscit�t faussement, et f�t sur ses prouesses d�interminables histoires.</p><empty-line/><p id="_ftnref357">Telle fut la fin de L�ING�NIEUX HIDALGO DE LA MANCHE, duquel Cid Hamet ne voulut pas indiquer ponctuellement le pays natal, afin que toutes les villes et tous les bourgs de la Manche se disputassent l�honneur de lui avoir donn� naissance et de le compter parmi leurs enfants, comme il arriva aux sept villes de la Gr�ce � propos d�Hom�re. <a type="note" l:href="#_ftn357">[357]</a> On omet de mentionner ici les pleurs de Sancho, de la ni�ce et de la gouvernante, ainsi que les nouvelles �pitaphes inscrites sur le tombeau de don Quichotte. Voici cependant celle qu�y mit Samson Carrasco:</p><empty-line/><p>�Ci-g�t l�hidalgo redoutable qui poussa si loin la vaillance, qu�on remarqua que la mort ne put triompher de sa vie par son tr�pas.</p><empty-line/><p>�Il brava l�univers entier, fut l��pouvantail et le croque-mitaine du monde; en telle conjoncture, que ce qui assura sa f�licit�, ce fut de mourir sage et d�avoir v�cu fou.�</p><empty-line/><p>Ici le tr�s-prudent Cid Hamet dit � sa plume: �Tu vas rester pendue � ce crochet et � ce fil de laiton, � ma petite plume, bien ou mal taill�e, je ne sais. L�, tu vivras de longs si�cles, si de pr�somptueux et malandrins historiens ne te d�tachent pour te profaner. Mais avant qu�ils parviennent jusqu�� toi, tu peux les avertir, et leur dire, dans le meilleur langage que tu pourras trouver:</p><empty-line/><p id="_ftnref358">�Halte-l�, halte-l�, f�lons; que personne ne me touche; car cette entreprise, bon roi, pour moi seul �tait r�serv�e. <a type="note" l:href="#_ftn358">[358]</a></p><empty-line/><p id="_ftnref359">�Oui, pour moi seul naquit don Quichotte, et moi pour lui. Il sut op�rer, et moi �crire. Il n�y a que nous seuls qui ne fassions qu�un, en d�pit de l��crivain suppos� de Tord�sillas, qui osa ou qui oserait �crire avec une plume d�autruche, grossi�re et mal affil�e, les exploits de mon valeureux chevalier. Ce n�est pas, en effet, un fardeau pour ses �paules, ni un sujet pour son esprit glac�, et, si tu parviens � le conna�tre, tu l�exhorteras � laisser reposer dans la s�pulture les os fatigu�s et d�j� pourris de don Quichotte; � ne pas s�aviser surtout de l�emmener contre toutes les franchises de la mort dans la Castille-Vieille <a type="note" l:href="#_ftn359">[359]</a>, en le faisant sortir de la fosse o� il g�t bien r�ellement, �tendu tout de son long, hors d��tat de faire une sortie nouvelle et une troisi�me campagne. Pour se moquer de toutes celles que firent tant de chevaliers errants, il suffit des deux qu�il a faites, si bien au gr� et � la satisfaction des gens qui en ont eu connaissance, tant dans ces royaumes que dans les pays �trangers. En agissant ainsi, tu rempliras les devoirs de ta profession chr�tienne; tu donneras un bon conseil � celui qui te veut du mal; et moi, je serai satisfait et fier d��tre le premier qui ait enti�rement recueilli de ses �crits le fruit qu�il en attendait; car mon d�sir n�a pas �t� autre que de livrer � l�ex�cration des hommes les fausses et extravagantes histoires de chevalerie, lesquelles, frapp�es � mort par celles de mon v�ritable don Quichotte, ne vont plus qu�en tr�buchant, et tomberont tout � fait sans aucun doute. � <emphasis>Vale</emphasis>.�</p><empty-line/><p id="_ftn1"><a type="note" l:href="#_ftnref1">[1]</a> C�est l��crivain qui s�est cach� sous le nom du licenci� Alonzo Fernandez de Avellan�da, natif de Tord�sillas, et dont le livre fut imprim� � Tarragone.</p><p id="_ftn2"><a type="note" l:href="#_ftnref2">[2]</a> La bataille de L�pante.</p><p id="_ftn3"><a type="note" l:href="#_ftnref3">[3]</a> Allusion � Lope de Vega, qui �tait en effet pr�tre et familier du saint-office, apr�s avoir �t� mari� deux fois.</p><p id="_ftn4"><a type="note" l:href="#_ftnref4">[4]</a> Il y a dans le texte <emphasis>podenco, </emphasis>qui veut dire chien courant. J�ai mis l�vrier, pour que le mot chien ne f�t pas r�p�t� tant de fois en quelques lignes.</p><p id="_ftn5"><a type="note" l:href="#_ftnref5">[5]</a> Petite pi�ce de l��poque, dont l�auteur est inconnu.</p><p id="_ftn6"><a type="note" l:href="#_ftnref5">[6]</a> On nomme <emphasis>veinticuatros </emphasis>les <emphasis>regidores </emphasis>ou officiers municipaux de S�ville, de Grenade et de Cordoue, depuis que leur nombre fut r�duit de trente-six � vingt-quatre par Alphonse le Justicier.</p><p id="_ftn7"><a type="note" l:href="#_ftnref5">[7]</a><emphasis>Las copias de Mingo Revulgo </emphasis>sont une esp�ce de complainte satirique sur le r�gne de Henri IV <emphasis>(el impotente). </emphasis>Les uns l�ont attribu�e � Juan de M�na, auteur du po�me <emphasis>el Laberinto; </emphasis>d�autres � Rodrigo Cota, premier auteur de la <emphasis>C�lestine</emphasis><emphasis>; </emphasis>d�autres encore au chroniqueur Fernando del Pulgar. Celui-ci, du moins, l�a comment�e � la fin de la chronique de Henri IV par Diego Enriquez del Castillo.</p><p id="_ftn8"><a type="note" l:href="#_ftnref8">[8]</a> Que Cervantes n�acheva point.</p><p id="_ftn9"><a type="note" l:href="#_ftnref9">[9]</a> M�taphore emprunt�e � l�art chirurgical. Il �tait alors tr�s en usage de coudre une blessure, et l�on exprimait sa grandeur par le nombre de points n�cessaires pour la cicatriser. Cette expression rappelle une des plus piquantes aventures de la Nouvelle intitul�e <emphasis>Rinconete </emphasis>y <emphasis>Cortadillo. </emphasis>Cervantes y raconte qu�un gentilhomme donna cinquante ducats � un bravache de profession, pour qu�il f�t � un autre gentilhomme, son ennemi, une balafre de <emphasis>quatorze points. </emphasis>Mais le <emphasis>bravo, </emphasis>calculant qu�une si longue estafilade ne pouvait tenir sur le visage fort mince de ce gentilhomme, la fit � son laquais, qui avait les joues mieux remplies.</p><p id="_ftn10"><a type="note" l:href="#_ftnref10">[10]</a> Depuis le milieu du seizi�me si�cle, les entreprises maritimes des Turcs faisaient, en Italie et en Espagne, le sujet ordinaire des conversations politiques. Elles �taient m�me entr�es dans le langage proverbial: Juan Cort�s de Tol�do, auteur du <emphasis>Lazarille de Manzanar�s, </emphasis>dit, en parlant d�une belle-m�re, que c��tait <emphasis>une femme plus redout�e que la descente du Turc. </emphasis>Cervantes dit �galement, au d�but de son <emphasis>Voyage au Parnasse, </emphasis>en prenant cong� des marches de l��glise San-F�lipe, sur lesquelles se r�unissaient les nouvellistes du temps: �Adieu, promenade de San-F�lipe, o� je lis, comme dans une gazette de Venise, si le chien Turc monte ou descend.�</p><p id="_ftn11"><a type="note" l:href="#_ftnref11">[11]</a> On appelait ces charlatans politiques <emphasis>arbitristas, </emphasis>et les exp�dients qu�ils proposaient, <emphasis>arbitrios. </emphasis>Cervantes s�est moqu� d�eux fort gaiement dans le <emphasis>Dialogue des chiens. </emphasis>Voici le moyen qu�y propose un de ces <emphasis>arbitristas, </emphasis>pour combler le vide du tr�sor royal: �Il faut demander aux cort�s que tous les vassaux de Sa Majest�, de quatorze � soixante ans, soient tenus de je�ner, une fois par mois, au pain et � l�eau, et que toute la d�pense qu�ils auraient faite ce jour-l�, en fruits, viande, poisson, vin, �ufs et l�gumes, soit �valu�e en argent, et fid�lement pay�e � Sa Majest�, sous l�obligation du serment. Avec cela, en vingt ans, le tr�sor est lib�r�. Car enfin, il y a bien en Espagne plus de trois millions de personnes de cet �ge� qui d�pensent bien chacune un r�al par jour, ne mangeassent-elles que des racines de pissenlit. Or, croyez-vous que ce serait une mis�re que d�avoir chaque mois plus de trois millions de r�aux comme pass�s au crible? D�ailleurs, tout serait profit pour les je�neurs, puisque avec le je�ne ils serviraient � la fois le ciel et le roi, et, pour un grand nombre, ce serait en outre profitable � la sant�. Voil� mon moyen, sans frais ni d�pens, et sans n�cessit� de commissaires, qui sont la ruine de l��tat.�</p><p id="_ftn12"><a type="note" l:href="#_ftnref12">[12]</a> Allusion � quelque <emphasis>romance </emphasis>populaire du temps, aujourd�hui compl�tement inconnu.</p><p id="_ftn13"><a type="note" l:href="#_ftnref13">[13]</a> Ce n�est pas suivant Turpin, auquel on n�a jamais attribu� de <emphasis>cosmographie: </emphasis>mais suivant Arioste, dans l�<emphasis>Orlando furioso, </emphasis>po�me dont Roger est le h�ros v�ritable.</p><p id="_ftn14"><a type="note" l:href="#_ftnref14">[14]</a> L��criture ne le fait pas si grand. <emphasis>Egressus est vir spurius de castris Philistinorum, nomine Goliath de Geth, altitudinis sex cubitorum et palmi. (Rois, </emphasis>livre I, chap. XVII.)</p><p id="_ftn15"><a type="note" l:href="#_ftnref14">[15]</a> C�est le po�me italien <emphasis>Morgante maggiore, </emphasis>de Luigi Pulci. Ce po�me fut traduit librement en espagnol par Geronimo Anner, S�ville, 1550 et 1552.</p><p id="_ftn16"><a type="note" l:href="#_ftnref16">[16]</a> Roland, Ferragus, Renaud, Agrican, Sacripant, etc.</p><p id="_ftn17"><a type="note" l:href="#_ftnref16">[17]</a> M�dor fut bless� et laiss� pour mort sur la place, en allant relever le cadavre de son ma�tre, Daniel d�Almonte. <emphasis>(Orlando furioso, </emphasis>canto XXIII.)</p><p id="_ftn18"><a type="note" l:href="#_ftnref16">[18]</a> Le po�te andalous est Luis Barahona de Soto, qui fit <emphasis>Les Larmes d�Ang�lique </emphasis>(Las Lagrimas de Ang�lica), po�me en douze chants, Grenade, 1586. Le po�te castillan est Lope de Vega, qui fit <emphasis>La Beaut�</emphasis><emphasis>d�Ang�lique </emphasis>(La Hermosura de Ang�lica), po�me en vingt chants, Barcelone, 1604.</p><p id="_ftn19"><a type="note" l:href="#_ftnref19">[19]</a> Quelques ann�es plus tard, Quevedo se fit le vengeur des amants rebut�s d�Ang�lique dans son <emphasis>Orlando burlesco.</emphasis></p><p id="_ftn20"><a type="note" l:href="#_ftnref20">[20]</a> Formule tr�s-usit�e des historiens arabes, auxquels la prirent les anciens chroniqueurs espagnols, et apr�s eux les romanciers, que Cervantes imite � son tour.</p><p id="_ftn21"><a type="note" l:href="#_ftnref21">[21]</a> Le mot <emphasis>insula, </emphasis>que don Quichotte emprunte aux romans de chevalerie, �tait, d�s le temps de Cervantes, du vieux langage. Une �le s�appelait alors, comme aujourd�hui, <emphasis>isla. </emphasis>Il n�est donc pas �tonnant que la ni�ce et la gouvernante n�entendent pas ce mot. Sancho lui-m�me n�en a pas une id�e tr�s-nette. Ainsi la plaisanterie que fait Cervantes, un peu forc�e en fran�ais, est parfaitement naturelle en espagnol.</p><p id="_ftn22"><a type="note" l:href="#_ftnref22">[22]</a><emphasis>Quando caput dolet, cetera membra dolent.</emphasis></p><p id="_ftn23"><a type="note" l:href="#_ftnref23">[23]</a> On comptait alors plusieurs degr�s dans la noblesse: <emphasis>hidalgos, cavalleros, ricoshombres, titulos, grandes. </emphasis>J�ai mis <emphasis>gentilhommes </emphasis>au lieu de <emphasis>chevaliers, </emphasis>pour �viter l��quivoque que ce mot ferait na�tre, appliqu� � don Quichotte.</p><empty-line/><p>Don Diego Clemencin a retrouv� la liste des nobles qui habitaient le bourg d�Armagasilla de Alba, au temps de Cervantes. Il y a une demi-douzaine d�<emphasis>hidalgos </emphasis>incontest�s, et une autre demi-douzaine d�<emphasis>hidalgos </emphasis>contestables.</p><p id="_ftn24"><a type="note" l:href="#_ftnref24">[24]</a> Quant aux m�urs, Su�tone est du m�me avis que don Quichotte; mais non quant � la toilette. Au contraire, il reproche � C�sar d�avoir �t� trop petit-ma�tre� <emphasis>Circa corporis curam morosior, ut non solum tonderetur diligenter ac raderetur, sed velleretur etiam, ut quidam exprobraverunt� </emphasis>(Cap. XLV.)</p><p id="_ftn25"><a type="note" l:href="#_ftnref25">[25]</a> Sancho avait chang� le nom de <emphasis>Ben-Engeli </emphasis>en celui de <emphasis>Berengena, </emphasis>qui veut dire aubergine, esp�ce de l�gume fort r�pandue dans le royaume de Valence, o� l�avaient port�e les Morisques.</p><p id="_ftn26"><a type="note" l:href="#_ftnref26">[26]</a> Il y avait <emphasis>presque un </emphasis>mois, dit Cervantes dans le chapitre premier, que don Quichotte �tait revenu chez lui en descendant de la charrette enchant�e, et voil� que douze mille exemplaires de son histoire courent toute l�Europe, imprim�s dans quatre ou cinq villes, et en plusieurs langues. Le <emphasis>Don Quichotte </emphasis>est plein de ces �tourderies. Est-ce n�gligence? est-ce badinage?</p><p id="_ftn27"><a type="note" l:href="#_ftnref26">[27]</a> On peut dire du bachelier Carrasco: <emphasis>Cecinit ut vates.</emphasis></p><p id="_ftn28"><a type="note" l:href="#_ftnref28">[28]</a> Sancho r�pond ici par un jeu de mots, � propos de <emphasis>gramatica, </emphasis>grammaire. �Avec la <emphasis>grama </emphasis>(chiendent), je m�accommoderais bien, mais de la <emphasis>tica </emphasis>je ne saurais que faire, car je ne l�entends pas.� C��tait intraduisible.</p><p id="_ftn29"><a type="note" l:href="#_ftnref29">[29]</a> Le crime de fausse monnaie �tait puni du feu, comme �tant � la fois un vol public et un crime de l�se-majest�. <emphasis>(Partida </emphasis>VII, tit. VII, ley 9.)</p><p id="_ftn30"><a type="note" l:href="#_ftnref29">[30]</a> On appelle commun�ment <emphasis>el Tostado </emphasis>(le br�l�, le h�l�) don Alonzo de Madrigal, �v�que d�Avila, sous Jean II. Quoiqu�il f�t mort encore jeune, en 1550, il laissa vingt-quatre volumes in-folio d��uvres latines, et � peu pr�s autant d��uvres espagnoles, sans compter les travaux in�dits. Aussi son nom �tait-il demeur� proverbial dans le sens que lui donne don Quichotte.</p><p id="_ftn31"><a type="note" l:href="#_ftnref29">[31]</a> Ce r�le fut appel� successivement <emphasis>hobo, simple, donaire, </emphasis>et enfin <emphasis>gracioso.</emphasis></p><p id="_ftn32"><a type="note" l:href="#_ftnref32">[32]</a> Cette pens�e est de Pline l�Ancien; elle est rapport�e dans une lettre de son neveu. (Lib. III, epist. v.) Don Diego de Mendoza la cite dans le prologue de son <emphasis>Lazarillo de Torm�s, </emphasis>et Voltaire l�a r�p�t�e plusieurs fois.</p><p id="_ftn33"><a type="note" l:href="#_ftnref33">[33]</a> La citation n�est pas exacte. Horace a dit: <emphasis>Quandoque bonus dormitat Homerus.</emphasis></p><p id="_ftn34"><a type="note" l:href="#_ftnref34">[34]</a><emphasis>Eccl�siaste. </emphasis>chap. X, vers. 15.</p><p id="_ftn35"><a type="note" l:href="#_ftnref34">[35]</a> Cervantes n�avait pas oubli� de mentionner le voleur; il a dit positivement que c�est Gin�s de Passamont; mais il oubliait le vol lui-m�me. Voyez tome I, note du chapitre XXIII de la premi�re partie. [Cette note est la suivante: Il para�t que Cervant�s ajouta apr�s coup, dans ce chapitre, et lorsqu�il avait �crit d�j� les deux suivants, le vol de l��ne de Sancho par Gin�s de Passamont. Dans la premi�re �dition du <emphasis>Don Quichotte, </emphasis>il continuait, apr�s le r�cit du vol, � parler de l��ne comme s�il n�avait pas cess� d��tre en la possession de Sancho, et il disait ici: �Sancho s�en allait derri�re son ma�tre, assis sur son �ne � la mani�re des femmes�� Dans la seconde �dition, il corrigea cette inadvertence, mais incompl�tement, et la laissa subsister en plusieurs endroits. Les Espagnols ont religieusement conserv� son texte, et jusqu�aux disparates que forme cette correction partielle. J�ai cru devoir les faire dispara�tre, en gardant toutefois une seule mention de l��ne, au chapitre XXV. L�on verra, dans la seconde partie du <emphasis>Don Quichotte, </emphasis>que Cervant�s se moque lui-m�me fort gaiement de son �tourderie, et des contradictions qu�elle am�ne dans le r�cit.]</p><p id="_ftn36"><a type="note" l:href="#_ftnref36">[36]</a><emphasis>Orlando furioso, </emphasis>canto XXVII.</p><p id="_ftn37"><a type="note" l:href="#_ftnref37">[37]</a> Depuis les hennissements du cheval de Darius, qui lui donn�rent la couronne de Perse, et ceux du cheval de Denis le Tyran, qui lui promirent celle de Syracuse, les faiseurs de pronostics ont toujours donn� � cet augure un sens favorable. Il �tait naturel que don Quichotte tir�t le m�me pr�sage des hennissements de Rossinante, lesquels signifiaient sans doute qu�on laissait passer l�heure de la ration d�orge.</p><p id="_ftn38"><a type="note" l:href="#_ftnref37">[38]</a> L�Aragon �tait sous le patronage de saint Georges, depuis la bataille d�Alcoraz, gagn�e par Pierre I<sup>er</sup> sur les Mores, en 1096. Une confr�rie de chevaliers s��tait form�e � Saragosse pour donner des joutes trois fois l�an, en l�honneur du saint. On appelait ces joutes <emphasis>justas del arnes.</emphasis></p><p id="_ftn39"><a type="note" l:href="#_ftnref39">[39]</a><emphasis>Santiago, y cierra Espana, </emphasis>vieux cri de guerre en usage contre les Mores.</p><p id="_ftn40"><a type="note" l:href="#_ftnref40">[40]</a> La qualit� de vieux chr�tien �tait une esp�ce de noblesse qui avait aussi ses privil�ges. D�apr�s les statuts de <emphasis>Limpieza </emphasis>(puret� de sang), �tablis dans les quinzi�me et seizi�me si�cles, les nouveaux convertis ne pouvaient se faire admettre ni dans le clerg�, ni dans les emplois publics, ni m�me dans certaines professions m�caniques. � Tol�de, par exemple, on ne pouvait entrer dans la corporation des tailleurs de pierre qu�apr�s avoir fait preuve de <emphasis>puret� de sang.</emphasis></p><p id="_ftn41"><a type="note" l:href="#_ftnref41">[41]</a> Le go�t des <emphasis>acrostiches </emphasis>avait commenc�, d�s le quatri�me si�cle, dans la po�sie latine; il passa aux langues vulgaires, et se r�pandit notamment en Espagne. On l�y appliquait aux choses les plus graves. Ainsi, les sept premi�res lettres des <emphasis>sept Partidas, </emphasis>ce code monumental d�Alphonse le Savant, forment le nom d�<emphasis>Alfonso. </emphasis>Entre autres exemples d�<emphasis>acrostiches, </emphasis>je puis citer une octave de Luis de Tovar, recueillie dans le <emphasis>Cancionero general castellano:</emphasis></p><empty-line/><p>Feroz sin consu<emphasis>elo y sa</emphasis>�uda dama,</p><p>Remedia el trabajo <emphasis>a na</emphasis>die credero</p><p>A quien le si<emphasis>guio mar</emphasis>tirio tan fiero</p><p>Nos seas <emphasis>leon, o re</emphasis>ina, pues t�ama.</p><p>Cien males se do<emphasis>blan ca</emphasis>da hora en que pene,</p><p>Y en ti de tal gu<emphasis>isa bel</emphasis>dad pues se asienta,</p><p>Non seas cru<emphasis>el en a</emphasis>si dar afrenta</p><p>Al que por te <emphasis>amar y a </emphasis>vida no tiene.</p><empty-line/><p>Il y a dans cette pi�ce singuli�re, outre le nom de <emphasis>Francina, </emphasis>qui forme l�<emphasis>acrostiche, </emphasis>les noms de huit autres dames: <emphasis>Eloisa, Ana, Guiomar, Leonor, Blanca, Isabel, Elena, Maria.</emphasis></p><p id="_ftn42"><a type="note" l:href="#_ftnref42">[42]</a> Les commentateurs se sont exerc�s � d�couvrir quels pouvaient �tre ces trois po�tes que poss�dait alors l�Espagne, en supposant que Cervantes se f�t d�sign� lui-m�me sous le nom de demi-po�te. Don Gr�gorio Mayans croit que ce sont Alonzo de Ercilla, Juan Rufo, et Cristoval Viru�s, auteur des po�mes intitul�s <emphasis>Araucana, Austriada </emphasis>et <emphasis>Monserate. </emphasis>(Voir les notes du chapitre VI, livre I, 1<sup>�re</sup> partie.) Dans son <emphasis>Voyage au Parnasse, </emphasis>Cervantes fait distribuer neuf couronnes par Apollon. Les trois couronnes qu�il envoie � Naples sont �videmment pour Quevedo et les deux fr�res Leonardo de Argensola; les trois qu�il r�serve � l�Espagne, pour trois po�tes <emphasis>divins, </emphasis>sont probablement destin�es � Francisco de Figu�roa, Francisco de Aldana, et Hernando de Herr�ra, qui re�urent tous trois ce surnom, mais � diff�rents titres.</p><p id="_ftn43"><a type="note" l:href="#_ftnref42">[43]</a><emphasis>Dulcinea del Toboso.</emphasis></p><p id="_ftn44"><a type="note" l:href="#_ftnref42">[44]</a><emphasis>Castellanas de a cuatro versos.</emphasis></p><p id="_ftn45"><a type="note" l:href="#_ftnref45">[45]</a> C�est � cause de cette mani�re de parler, et de ce que dira plus bas Sancho, que le traducteur de cette histoire tient le pr�sent chapitre pour apocryphe.</p><p id="_ftn46"><a type="note" l:href="#_ftnref46">[46]</a> Plusieurs anciens <emphasis>romances, </emphasis>tr�s-r�pandus dans le peuple, racontent l�histoire de l�infante do�a Urraca, laquelle, n�ayant rien re�u dans le partage des biens de la couronne que fit le roi de Castille Ferdinand I<sup>er</sup> � ses trois fils Alfonso, Sancho et Garcia (1066), prit le bourdon du p�lerin, et mena�a son p�re de quitter l�Espagne. Ferdinand lui donna la ville de Zamora.</p><p id="_ftn47"><a type="note" l:href="#_ftnref46">[47]</a> Jeu de mots entre <emphasis>almohadas, </emphasis>coussins, et <emphasis>Almohades, </emphasis>nom de la secte et de la dynastie berb�re qui succ�da � celle des Almoravides, dans le douzi�me si�cle.</p><p id="_ftn48"><a type="note" l:href="#_ftnref48">[48]</a> On peut voir, dans Ducange, aux mots <emphasis>Duellum </emphasis>et <emphasis>Campiones, </emphasis>toutes les lois du duel auxquelles don Quichotte fait allusion, et le serment que la pragmatique sanction de Philippe le Bel, rendue en 1306, ordonnait aux chevaliers de pr�ter avant le combat.</p><p id="_ftn49"><a type="note" l:href="#_ftnref48">[49]</a> Palm�rin d�Olive, don Florindo, Primal�on, Tristan de L�onais, Tirant le Blanc, etc.</p><p id="_ftn50"><a type="note" l:href="#_ftnref50">[50]</a> V�tement des condamn�s du saint-office. C��tait une esp�ce de mantelet ou scapulaire jaune avec une croix rouge en sautoir. <emphasis>San-benito </emphasis>est un abr�viatif de <emphasis>saco bendito, </emphasis>cilice b�nit.</p><p id="_ftn51"><a type="note" l:href="#_ftnref51">[51]</a> Dans cette tirade et dans le reste du chapitre, don Quichotte m�le et confond toujours, sous le nom commun de <emphasis>cavalleros, </emphasis>les chevaliers et les gentilhommes.</p><p id="_ftn52"><a type="note" l:href="#_ftnref52">[52]</a> Othman, premier fondateur de l�empire des Turcs, au quatorzi�me si�cle, fut, dit-on, berger, puis bandit.</p><p id="_ftn53"><a type="note" l:href="#_ftnref52">[53]</a> Horace avait dit:</p><empty-line/><p><emphasis>Nos numerus sumus et fruges consumere nati.</emphasis></p><p>(Lib. I, epist. I.)</p><p id="_ftn54"><a type="note" l:href="#_ftnref52">[54]</a> Garcilaso de la Vega. Les vers cit�s par don Quichotte sont de l��l�gie adress�e au duc d�Albe sur la mort de son fr�re don Bernardino de Toledo.</p><p id="_ftn55"><a type="note" l:href="#_ftnref55">[55]</a> L�oraison de sainte Apolline <emphasis>(santa Apolonia) </emphasis>�tait un de ces <emphasis>ensalmos </emphasis>ou paroles magiques pour gu�rir les maladies, fort en usage au temps de Cervantes. Un litt�rateur espagnol, don Francisco Patricio Berguizas, a recueilli cette oraison de la bouche de quelques vieilles femmes d�Esquivias, petite ville de Castille qu�habita Cervantes apr�s son mariage. Elle est en petits vers, comme une <emphasis>seguidilla; </emphasis>en voici la traduction litt�rale: �� la porte du ciel Apolline �tait, et la vierge Marie par l� passait. �Dis, Apolline, qu�est-ce que tu as? Dors-tu, ou veilles-tu? � Ma dame, je ne dors ni ne veille, car d�une douleur de dents je me sens mourir. � Par l��toile de V�nus et le soleil couchant, par le tr�s-saint sacrement, que j�ai port� dans mon ventre, qu�aucune dent du fond ou de devant <emphasis>(muela ni diente) </emphasis>ne te fasse mal d�sormais.�</p><p id="_ftn56"><a type="note" l:href="#_ftnref56">[56]</a> Il y a dans l�original une <emphasis>gr�ce </emphasis>intraduisible. � la fin de la phrase qui pr�c�de, Sancho dit, au lieu de <emphasis>rata por cantidad </emphasis>(au prorata, au marc la livre), <emphasis>gata por cantidad. </emphasis>Alors don Quichotte, jouant sur les mots, lui r�pond: �Quelquefois il arrive qu�une chatte <emphasis>(gata) </emphasis>est aussi bonne qu�une rate <emphasis>(rata).� </emphasis>Et Sancho r�plique: �Je gage que je devais dire <emphasis>rata </emphasis>et non <emphasis>gata; </emphasis>mais qu�importe� etc.�</p><p id="_ftn57"><a type="note" l:href="#_ftnref57">[57]</a> L�original dit <emphasis>revolear (vautrer), </emphasis>pour <emphasis>revocar.</emphasis></p><p id="_ftn58"><a type="note" l:href="#_ftnref58">[58]</a> L�usage des pleureuses � gages dans les enterrements, qui semble avoir cess� au temps de Cervantes, �tait fort ancien en Espagne. On trouve dans les <emphasis>Partidas </emphasis>(tit. IV, ley 100) des dispositions contre les exc�s et les d�sordres que commettaient, aux c�r�monies de l��glise, ces pleureuses appel�es <emphasis>lloraderas, pla�ideras, endechaderas. </emphasis>On trouve dans celui des <emphasis>romances </emphasis>du Cid o� ce guerrier fait son testament (n� 96): <emphasis>�Item, </emphasis>j�ordonne qu�on ne loue pas de <emphasis>pla�ideras </emphasis>pour me pleurer; il suffit de celles de ma Xim�ne, sans que j�ach�te d�autres larmes.�</p><p id="_ftn59"><a type="note" l:href="#_ftnref59">[59]</a> Garcilaso de la Vega. Ces vers sont dans la troisi�me �glogue:</p><empty-line/><p>De cuatro ninfas, que del Tajo amado Salieron juntas, a cantar me ofresco, etc.</p><p id="_ftn60"><a type="note" l:href="#_ftnref60">[60]</a> Le Panth�on, �lev� par Marcus Agrippa, gendre d�Auguste, et consacr� � <emphasis>Jupiter vengeur.</emphasis></p><p id="_ftn61"><a type="note" l:href="#_ftnref60">[61]</a> Cervantes se trompe. Su�tone, d�accord avec Plutarque, dit au contraire que ce fut un augure favorable qui d�cida C�sar � passer le Rubicon, et � dire: <emphasis>Le sort en est jet�. (Vita Caesaris, </emphasis>cap. XXXI et XXXII.)</p><p id="_ftn62"><a type="note" l:href="#_ftnref62">[62]</a> Jeu de mots, fort gracieux dans la bouche de Sancho, sur le nom de <emphasis>Julio, </emphasis>qui veut dire Jules et juillet, et d�<emphasis>Augusto, </emphasis>Auguste, qui, avec un l�ger changement, <emphasis>agosto, </emphasis>signifie ao�t. Ce jeu de mots passerait fort bien en fran�ais, si l�on e�t suivi l�exemple de Voltaire, et que le mois d�ao�t f�t devenu le mois d�Auguste.</p><p id="_ftn63"><a type="note" l:href="#_ftnref63">[63]</a> C�est l�ob�lisque �gyptien, plac� au centre de la colonnade de Saint-Pierre, par ordre de Sixte-Quint, en 1586. Cervantes, qui avait vu cet ob�lisque � la place qu�il occupait auparavant, suppose � tort qu�il fut destin� � recevoir les cendres de C�sar. Il avait �t� amen� � Rome sous l�empereur Caligula. (Pline, livre XVI, chap. XI.)</p><p id="_ftn64"><a type="note" l:href="#_ftnref64">[64]</a> Cervantes avait pu voir, � l��ge de dix-huit ans, la pompeuse r�ception que fit le roi Philippe II, en novembre 1565, aux ossements de saint Eug�ne, que Charles IX lui avait donn�s en cadeau.</p><p id="_ftn65"><a type="note" l:href="#_ftnref65">[65]</a> Sans doute saint Diego de Alcala, canonis� par Sixte-Quint, en 1588, et saint Pierre de Alcantara, mort en 1562.</p><p id="_ftn66"><a type="note" l:href="#_ftnref66">[66]</a><emphasis>Media noche era por filo</emphasis>, etc. C�est le premier vers d�un vieux <emphasis>romance, </emphasis>celui du comte Claros de Montalvan, qui se trouve dans la collection d�Anvers.</p><p id="_ftn67"><a type="note" l:href="#_ftnref67">[67]</a> Nom des palais arabes <emphasis>(al-kasr). </emphasis>Ce mot a, dans l�espagnol, une signification encore plus relev�e que celui de <emphasis>palacio.</emphasis></p><p id="_ftn68"><a type="note" l:href="#_ftnref68">[68]</a><emphasis>Mala la hovistes, Franceses,</emphasis></p><p><emphasis>La caza de Roncesvalles, </emphasis>etc.</p><empty-line/><p>Commencement d�un <emphasis>romance </emphasis>tr�s-populaire et tr�s-ancien, qui se trouve dans le <emphasis>Cancionero </emphasis>d�Anvers.</p><p id="_ftn69"><a type="note" l:href="#_ftnref69">[69]</a><emphasis>Romance </emphasis>du m�me temps et recueilli dans la m�me collection. Ce <emphasis>romance </emphasis>du More Cala�nos servait � dire proverbialement ce qu�exprime notre mot: �C�est comme si vous chantiez.�</p><p id="_ftn70"><a type="note" l:href="#_ftnref70">[70]</a><emphasis>Mensagero sois, amigo,</emphasis></p><p><emphasis>Non mereceis culpa, non.</emphasis></p><empty-line/><p>Vers d�un ancien <emphasis>romance </emphasis>de Bernard del Carpio, r�p�t�s depuis dans plusieurs autres <emphasis>romances, </emphasis>et devenus tr�s-populaires.</p><p id="_ftn71"><a type="note" l:href="#_ftnref71">[71]</a><emphasis>0 diem laetum notandumque mihi candidissimo calculo? </emphasis>(Plin., lib. VI, ep. XI.)</p><p id="_ftn72"><a type="note" l:href="#_ftnref72">[72]</a><emphasis>Xo, que te estrego, burra de mi suegro, </emphasis>expression proverbiale tr�s ancienne, et en jargon villageois.</p><p id="_ftn73"><a type="note" l:href="#_ftnref73">[73]</a> Il y a, dans cette phrase, plusieurs h�mistiches pris � Garcilaso de la Vega, que don Quichotte se piquait de savoir par c�ur.</p><p id="_ftn74"><a type="note" l:href="#_ftnref74">[74]</a> �Les physionomistes, dit Covarrubias <emphasis>(Tesoro de la lengua castellana, </emphasis>au mot <emphasis>lunar), </emphasis>jugent de ces signes, et principalement de ceux du visage, en leur donnant correspondance aux autres parties du corps. Tout cela est de l�enfantillage��</p><p id="_ftn75"><a type="note" l:href="#_ftnref75">[75]</a> Dans l�original, le jeu de mots roule sur <emphasis>lunares </emphasis>(signes, taches de naissance), et <emphasis>lunas </emphasis>(lunes).</p><p id="_ftn76"><a type="note" l:href="#_ftnref76">[76]</a><emphasis>Silla a la gineta. </emphasis>C�est la selle arabe, avec deux hauts montants ou ar�ons, l�un devant, l�autre derri�re.</p><p id="_ftn77"><a type="note" l:href="#_ftnref77">[77]</a> Cervantes voulait en effet conduire son h�ros aux joutes de Saragosse; mais quand il vit que le plagiaire Avellaneda l�avait fait assister � ces joutes, il changea d�avis, comme on le verra au chapitre LIX.</p><p id="_ftn78"><a type="note" l:href="#_ftnref78">[78]</a><emphasis>Angulo el Malo. </emphasis>Cet Angulo, n� � Tol�de, vers 1550, fut c�l�bre parmi ces directeurs de troupes ambulantes qui composaient les farces de leur r�pertoire, et qu�on appelait <emphasis>autores. </emphasis>Cervantes parle �galement de lui dans le <emphasis>Dialogue des chiens: </emphasis>�De porte en porte, dit Berganza, nous arriv�mes chez un auteur de com�dies, qui s�appelait, � ce que je me rappelle, Angulo el Malo, pour le distinguer d�un autre Angulo, non point <emphasis>autor, </emphasis>mais com�dien, le plus gracieux qu�aient eu les th��tres.�</p><p id="_ftn79"><a type="note" l:href="#_ftnref78">[79]</a> C��tait sans doute une de ces com�dies religieuses, appel�es <emphasis>autos sacramentales, </emphasis>qu�on jouait principalement pendant la semaine de la F�te-Dieu. On �levait alors dans les rues des esp�ces de th��tres en planches, et les com�diens, tra�n�s dans des chars avec leurs costumes, allaient jouer de l�un � l�autre. C�est ce qu�ils appelaient dans le jargon des coulisses du temps, <emphasis>faire les chars (hacer los carros).</emphasis></p><p id="_ftn80"><a type="note" l:href="#_ftnref78">[80]</a><emphasis>Autor. </emphasis>Ce mot ne vient pas du latin <emphasis>auctor, </emphasis>mais de l�espagnol <emphasis>auto, </emphasis>acte, repr�sentation.</p><p id="_ftn81"><a type="note" l:href="#_ftnref81">[81]</a> Il y a dans l�original la <emphasis>Car�tula</emphasis> et la <emphasis>Farandula</emphasis><emphasis>, </emphasis>deux troupes de com�diens du temps de Cervantes.</p><p id="_ftn82"><a type="note" l:href="#_ftnref82">[82]</a> Philippe III avait ordonn�, � cause des exc�s commis par ces troupes ambulantes, qu�elles eussent � se pourvoir d�une licence d�livr�e par le conseil de Castille. C�est cette licence qu�elles appelaient leur <emphasis>titre (titulo), </emphasis>comme si c�e�t �t� une charte de noblesse.</p><p id="_ftn83"><a type="note" l:href="#_ftnref83">[83]</a><emphasis>No hay amigo para amigo,</emphasis></p><p><emphasis>Las ca�as se vuelven lanzas.</emphasis></p><empty-line/><p>Ces vers sont extraits du <emphasis>romance </emphasis>des Abencerrages et des Z�gris, dans le roman de Gin�s Perez de Hita, intitul� <emphasis>Histoire des guerres civiles de Grenade.</emphasis></p><p id="_ftn84"><a type="note" l:href="#_ftnref83">[84]</a> Il y a dans l�original: �De l�ami � l�ami, la punaise dans l��il.� Ce proverbe n�aurait pas �t� compris, et j�ai pr�f�r� y substituer une expression fran�aise qui offr�t le m�me sens avec plus de clart�.</p><p id="_ftn85"><a type="note" l:href="#_ftnref83">[85]</a> Dans tout ce passage, Cervantes ne fait autre chose que copier Pline le naturaliste. Celui-ci, en effet, dit express�ment que les hommes ont appris des grues la vigilance (lib. X, cap. XXIII), des fourmis la pr�voyance (lib. XI, cap. XXX), des �l�phants la pudeur (lib. VIII, cap. V), du cheval la loyaut� (lib. VIII, cap. XL), du chien le vomissement (lib. XXIX. cap. IV) et la reconnaissance (lib. VIII, cap. XL). Seulement l�invention que Cervantes donne � la cigogne, Pline l�attribue � l�ibis d��gypte (lib. VIII, cap. XXVII). Il dit encore que la saign�e et bien d�autres rem�des nous ont �t� enseign�s par les animaux. Sur la foi du naturaliste romain, on a longtemps r�p�t� ces billeves�es dans les �coles.</p><p id="_ftn86"><a type="note" l:href="#_ftnref86">[86]</a> Saint Matthieu, cap. XII, vers. 34.</p><p id="_ftn87"><a type="note" l:href="#_ftnref87">[87]</a><emphasis>In sudore vultus tui vesceris pane. </emphasis><emphasis>(Genes., </emphasis>cap. III.)</p><p id="_ftn88"><a type="note" l:href="#_ftnref88">[88]</a> On avait vu en Espagne, du douzi�me au seizi�me si�cle, une foule de pr�lats � la t�te des arm�es, tels que le c�l�bre Rodrigo Ximenez de Rada, archev�que, g�n�ral et historien. Dans la guerre des <emphasis>Comuneros, </emphasis>en 1520, il s��tait form� un bataillon de pr�tres, command� par l��v�que de Zamora.</p><p id="_ftn89"><a type="note" l:href="#_ftnref89">[89]</a> Il y a dans l�original une expression qu�on ne peut plus �crire depuis Rabelais, et de laquelle on faisait alors un si fr�quent usage en Espagne, qu�elle y �tait devenue une simple exclamation.</p><p id="_ftn90"><a type="note" l:href="#_ftnref90">[90]</a> Cette phrase contient un jeu de mots sur l�adjectif <emphasis>cruda, </emphasis>qui veut dire crue et cruelle, puis une allusion assez peu claire, du moins en fran�ais, sur le d�guisement et la feinte histoire de son chevalier.</p><p id="_ftn91"><a type="note" l:href="#_ftnref91">[91]</a> Saint Matthieu, cap. XV, vers. 14.</p><p id="_ftn92"><a type="note" l:href="#_ftnref92">[92]</a> Dans la nouvelle du <emphasis>Licenci� Vidri�ra, </emphasis>Cervantes cite �galement, parmi les vins les plus fameux, celui de <emphasis>la ville plus imp�riale que royale (Real Ciudad), salon du dieu de la gaiet�.</emphasis></p><p id="_ftn93"><a type="note" l:href="#_ftnref93">[93]</a> Cette histoire plaisait � Cervantes, car il l�avait d�j� cont�e dans son interm�de <emphasis>la Elecion</emphasis><emphasis>de los Alcaldes de Daganzo, </emphasis>o� le r�gidor Alonzo Algarroba en fait le titre du candidat Juan Barrocal au choix des �lecteurs municipaux:</p><empty-line/><p><emphasis>En mi casa prob�, los dias pasados,</emphasis></p><p><emphasis>Una tinaja, etc.</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftn94"><a type="note" l:href="#_ftnref94">[94]</a> La Vandalie est l�Andalousie. L�ancienne B�tique prit ce nom lorsque les Vandales s�y �tablirent dans le cinqui�me si�cle; et de <emphasis>Vandalie </emphasis>ou <emphasis>Vandalicie, </emphasis>les Arabes, qui n�ont point de <emphasis>v</emphasis> dans leur langue, firent <emphasis>Andalousie.</emphasis></p><p id="_ftn95"><a type="note" l:href="#_ftnref94">[95]</a> La <emphasis>Giralda</emphasis> est une grande statue de bronze qui repr�sente, d�apr�s les uns la Foi, d�apr�s les autres la Victoire, et qui sert de girouette � la haute tour arabe de la cath�drale de S�ville. Son nom vient de <emphasis>girar, </emphasis>tourner. Cette statue a quatorze pieds de haut et p�se trente-six quintaux. Elle tient dans la main gauche une palme triomphale, et dans la droite un drapeau qui indique la direction du vent. C�est en 1568 qu�elle fut �lev�e au sommet de la tour, ancien observatoire des Arabes, devenu clocher de la cath�drale lors de la conqu�te de saint Ferdinand, en 1248.</p><p id="_ftn96"><a type="note" l:href="#_ftnref94">[96]</a> On appelle <emphasis>los Toros de Guisando </emphasis>quatre blocs de pierre grise, � peu pr�s informes, qui se trouvent au milieu d�une vigne appartenant au couvent des Hi�ronymites de Guisando, dans la province d�Avila. Ces blocs, qui sont c�te � c�te et tourn�s au couchant, ont douze � treize palmes de long, huit de haut et quatre d��paisseur. Les taureaux de Guisando sont c�l�bres dans l�histoire de l�Espagne, parce que c�est l� que fut conclu le trait� dans lequel Henri IV, apr�s sa d�position par les cort�s d�Avila, en 1474, reconnut pour h�riti�re du tr�ne sa s�ur Isabelle la Catholique, � l�exclusion de sa fille Jeanne, appel�e la <emphasis>Beltra�eja.</emphasis></p><empty-line/><p>On rencontre dans plusieurs endroits de l�Espagne, � S�govie, � Toro, � Ledesma, � Ba�os, � Torralva, d�autres blocs de pierre, qui repr�sentent grossi�rement des taureaux ou des sangliers. Quelques-uns supposent que ces anciens monuments sont l��uvre des Carthaginois; mais les �rudits ont fait de vains efforts pour en d�couvrir l�origine.</p><p id="_ftn97"><a type="note" l:href="#_ftnref94">[97]</a> � l�un des sommets de la <emphasis>Sierra</emphasis><emphasis>de Cabra</emphasis>,<emphasis/>dans la province de Cordoue, est une ouverture, peut-�tre le crat�re d�un volcan �teint, que les gens du pays appellent <emphasis>Bouches de l�Enfer. </emphasis>En 1683, quelqu�un y descendit, soutenu par des cordes, pour en retirer le cadavre d�un homme assassin�. On a conjectur�, d�apr�s sa relation, que la caverne de Cabra doit avoir quarante-trois aunes <emphasis>(varas) </emphasis>de profondeur.</p><p id="_ftn98"><a type="note" l:href="#_ftnref94">[98]</a> Les deux vers cit�s par Cervantes sont emprunt�s, quoique avec une l�g�re alt�ration, au po�me de la <emphasis>Araucana</emphasis> de Alonzo de Ercilla:</p><empty-line/><p><emphasis>Pues no es el vencedor mas estimado</emphasis></p><p><emphasis>De aquello en que el vencido es reputado</emphasis></p><p>L�archipr�tre de Hita avait dit, au quatorzi�me si�cle:</p><p><emphasis>El vencedor ha honra del precio del vencido,</emphasis></p><p><emphasis>Su loor es atanto cuanto es el debatido.</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftn99"><a type="note" l:href="#_ftnref99">[99]</a> Dans les duels, les Espagnols appellent <emphasis>parrains </emphasis>les t�moins ou seconds.</p><p id="_ftn100"><a type="note" l:href="#_ftnref100">[100]</a> C��tait l�amende ordinaire impos�e aux membres d�une confr�rie qui s�absentaient les jours de r�union.</p><p id="_ftn101"><a type="note" l:href="#_ftnref101">[101]</a><emphasis>A esto vos respondemos, </emphasis>ancienne formule des r�ponses que faisaient les rois de Castille aux p�titions des cort�s. Cela explique la fin de la phrase, qui est aussi en style de formule.</p><p id="_ftn102"><a type="note" l:href="#_ftnref102">[102]</a><emphasis>Senza che tromba � segno altro accenasse,</emphasis></p><empty-line/><p>dit Arioste, en d�crivant le combat de Gradasse et de Renaud pour l��p�e Durindane et le cheval Bayard (Canto XXXIII, str. LXXIX.)</p><p id="_ftn103"><a type="note" l:href="#_ftnref103">[103]</a> C�est de l� sans doute que Boileau prit occasion de son �pigramme:</p><empty-line/><p><emphasis>Tel fut ce roi des bons chevaux,</emphasis></p><p><emphasis>Rossinante, la fleur des coursiers d�Ib�rie,</emphasis></p><p><emphasis>Qui, trottant jour et nuit et par monts et par vaux,</emphasis></p><p><emphasis>Galopa, dit l�histoire, une fois en sa vie.</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftn104"><a type="note" l:href="#_ftnref104">[104]</a> Dans cette aventure si bien calqu�e sur toutes celles de la chevalerie errante, Cervantes use des richesses et des libert�s de sa langue, qui, tout en fournissant beaucoup de mots pour une m�me chose, permet encore d�en inventer. Pour dire l��cuyer au grand nez, il a <emphasis>narigudo, narigante, narizado; </emphasis>et quand le nez est tomb�, il l�appelle <emphasis>desnarigado. </emphasis>� tous ces termes comiques, nous ne saurions opposer aucune expression analogue.</p><p id="_ftn105"><a type="note" l:href="#_ftnref105">[105]</a> Le mot <emphasis>algebrista </emphasis>vient de <emphasis>algebrar, </emphasis>qui, d�apr�s Covarrubias, signifiait, dans le vieux langage, <emphasis>l�art de remettre les os rompus. </emphasis>On voit encore, sur les enseignes de quelques barbiers-chirurgiens, <emphasis>algebrista y sangrador</emphasis>.</p><p id="_ftn106"><a type="note" l:href="#_ftnref106">[106]</a> Le <emphasis>gaban </emphasis>�tait un manteau court, ferm�, avec des manches et un capuchon, qu�on portait surtout en voyage.</p><p id="_ftn107"><a type="note" l:href="#_ftnref107">[107]</a> Il faudrait supposer � Cervantes, pauvre et oubli�, je ne dirai pas bien de la charit� chr�tienne, mais bien de la simplicit� ou de la bassesse, pour que cette phrase ne f�t pas sous sa plume une sanglante ironie. On a vu � la note 4 du chapitre XXXVII, de la premi�re partie, quel sens a le mot <emphasis>lettres </emphasis>en espagnol.</p><p id="_ftn108"><a type="note" l:href="#_ftnref108">[108]</a> Cervantes avait d�j� dit, dans sa nouvelle <emphasis>la Gitanilla</emphasis><emphasis>de Madrid:</emphasis> �La po�sie est une belle fille, chaste, honn�te, discr�te, spirituelle, retenue� Elle est amie de la solitude; les fontaines l�amusent, les pr�s la consolent, les arbres la d�sennuient, les fleurs la r�jouissent, et finalement elle charme et enseigne tous ceux qui l�approchent.�</p><p id="_ftn109"><a type="note" l:href="#_ftnref108">[109]</a> Lope de Vega a r�p�t� litt�ralement la m�me expression dans le troisi�me acte de sa <emphasis>Dorotea. </emphasis>Il a dit �galement dans la pr�face de sa com�die <emphasis>El verdadero amante, </emphasis>adress�e � son fils: �J�ai vu bien des gens qui, ne sachant pas leur langue, s�enorgueillissent de savoir le latin, et m�prisent tout ce qui est langue vulgaire, sans se rappeler que les Grecs n��crivirent point en latin, ni les latins en grec� Le v�ritable po�te, duquel on a dit qu�il y en a un par si�cle, �crit dans sa langue, et y est excellent, comme P�trarque en Italie, Ronsard en France, et Garcilaso en Espagne.�</p><p id="_ftn110"><a type="note" l:href="#_ftnref108">[110]</a><emphasis>Nascuntur p�tae, fiunt oratores, </emphasis>a dit Quintilien.</p><p id="_ftn111"><a type="note" l:href="#_ftnref108">[111]</a> Ovide, <emphasis>Art d�aimer, liv. </emphasis>III, v. 547; et <emphasis>Fastes, </emphasis>liv. VI, v. 6.</p><p id="_ftn112"><a type="note" l:href="#_ftnref108">[112]</a> Allusion � l�exil d�Ovide, qui fut envoy�, non dans les �les, mais sur la c�te occidentale du Pont. Ce ne fut pas non plus pour une parole maligne, mais pour un regard indiscret, qu�il fut exil�:</p><empty-line/><p><emphasis>Inscia quod crimen viderunt lumina, plector;</emphasis></p><p><emphasis>Peccatumque oculos est habuisse meum</emphasis>.</p><p id="_ftn113"><a type="note" l:href="#_ftnref108">[113]</a> Les anciens croyaient, et Pline avec eux, que le laurier pr�servait de la foudre. Su�tone dit de Tib�re: <emphasis>Et turbatiore c�lo nunquam non coronam lauream capite gestavit, quod fulmine adflari negetur id genus frondis. </emphasis>(Cap. LXIX.)</p><p id="_ftn114"><a type="note" l:href="#_ftnref114">[114]</a> On appelait <emphasis>�p�es du petit chien (espadas del Perillo), </emphasis>� cause de la marque qu�elles portaient, les �p�es de la fabrique de Julian del Rey, c�l�bre armurier de Tol�de et Morisque de naissance. Les lames en �taient courtes et larges. Depuis la conqu�te de Tol�de par les Espagnols sur les Arabes (1085), cette ville fut pendant plusieurs si�cles la meilleure fabrique d�armes blanches de toute la chr�tient�. C�est l� que v�curent, outre Julian del Rey, Antonio Cuellar, Sahagun et ses trois fils, et une foule d�autres armuriers dont les noms �taient rest�s populaires. En 1617, Cristobal de Figu�roa, dans son livre intitul�: <emphasis>Plaza universal de ciencias y artes, </emphasis>comptait par leurs noms jusqu�� dix-huit fourbisseurs c�l�bres �tablis dans la m�me ville, et l�on y conserve encore, dans les archives de la municipalit�, les marques ou empreintes <emphasis>(cu�os) </emphasis>de quatre-vingt-dix-neuf fabricants d�armes. Il n�y en a plus un seul maintenant, et l�on a m�me perdu la trempe dont les Mozarabes avaient donn� le secret aux Espagnols. (Voir mon <emphasis>Histoire des Arabes et des Mores d�Espagne, </emphasis>vol. II, chap. II.)</p><p id="_ftn115"><a type="note" l:href="#_ftnref115">[115]</a> Ainsi Amadis de Gaule, que don Quichotte prenait pour mod�le, apr�s s��tre �galement appel� <emphasis>le chevalier des Lions, </emphasis>s�appela successivement <emphasis>le</emphasis><emphasis> chevalier Rouge, le chevalier de l��le-Ferme, le chevalier de la Verte-�p�e, le chevalier du Nain </emphasis><emphasis>et le chevalier Grec</emphasis>.</p><p id="_ftn116"><a type="note" l:href="#_ftnref116">[116]</a> Les histoires chevaleresques sont remplies de combats de chevaliers contre des lions. Palm�rin d�Olive les tuait <emphasis>comme s�ils eussent �t� des agneaux, </emphasis>et son fils Primal�on n�en faisait pas plus de cas. Palm�rin d�Angleterre combattit seul contre deux tigres et deux lions; et quand le roi P�rion, p�re d�Amadis de Gaule, veut combattre un lion qui lui avait pris un cerf � la chasse, il descend de son cheval, qui, <emphasis>�pouvant�, ne voulait pas aller en avant. </emphasis>Mais don Quichotte avait pu trouver ailleurs que dans ces livres un exemple de sa folle action. On raconte que, pendant la derni�re guerre de Grenade, les rois catholiques ayant re�u d�un �mir africain un pr�sent de plusieurs lions, des dames de la cour regardaient du haut du balcon ces animaux dans leur enceinte. L�une d�elles, que <emphasis>servait </emphasis>le c�l�bre don Manuel Ponce, laissa tomber son gant, expr�s ou par m�garde. Aussit�t don Manuel s��lan�a dans l�enceinte l��p�e � la main, et releva le gant de sa ma�tresse. C�est � cette occasion que la reine Isabelle l�appela don Manuel Ponce de <emphasis>L�on, </emphasis>nom que ses descendants ont conserv� depuis, et c�est pour cela que Cervantes appelle don Quichotte <emphasis>nouveau Ponce de L�on. </emphasis>Cette histoire est racont�e par plusieurs chroniqueurs, entre autres par Perez de Hita dans un de ses <emphasis>romances. (Guerras civiles de Grenada, </emphasis>cap. XVII.)</p><empty-line/><p><emphasis>� O el bravo don Manuel,</emphasis></p><p><emphasis>Ponce de Leon llamado,</emphasis></p><p><emphasis>Aquel que sacar� el guante,</emphasis></p><p><emphasis>Que por industria fue echado</emphasis></p><p><emphasis>Donde estaban los leones,</emphasis></p><p><emphasis>Y ello sac� muy osado!</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftn117"><a type="note" l:href="#_ftnref117">[117]</a> Avant d��tre abandonn�es � des gladiateurs � gages, les courses de taureaux furent longtemps, en Espagne, l�exercice favori de la noblesse, et le plus galant divertissement de la cour. Il en est fait mention dans la chronique latine d�Alphonse VII, o� l�on rapporte les f�tes donn�es � L�on, en 1144, pour le mariage de l�infante do�a Urraca avec don Garcia, roi de Navarre: <emphasis>Alii, latratu canum provocatis tauris, protento venabulo occidebant� </emphasis>Depuis lors, la mode en devint g�n�rale, des r�gles s��tablirent pour cette esp�ce de combat, et plusieurs gentilshommes y acquirent une grande c�l�brit�. Don Luis Zapata, dans un curieux chapitre de sa <emphasis>Miscelanea, </emphasis>intitul� de <emphasis>toros y toreros, </emphasis>dit que Charles-Quint lui-m�me combattit � Valladolid, devant l�imp�ratrice et les dames, <emphasis>un grand taureau noir nomm� Mahomet. </emphasis>Les accidents �taient fort communs, et souvent le sang des hommes rougissait l�ar�ne. Les chroniqueurs sont pleins de ces r�cits tragiques, et il suffit de citer les paroles du P. P�dro Guzman, qui disait, dans son livre <emphasis>Bienes del honesto trabajo </emphasis>(discurso V): �Il est av�r� qu�en Espagne il meurt, dans ces exercices, une ann�e dans l�autre, deux � trois cents personnes�� Mais ni les remontrances des cort�s, ni les anath�mes du saint-si�ge, ni les tentatives de prohibition faites par l�autorit� royale, n�ont pu seulement refroidir le go�t forcen� qu�ont les Espagnols pour les courses de taureaux.</p><p id="_ftn118"><a type="note" l:href="#_ftnref117">[118]</a> La diff�rence qu�il y avait entre les joutes <emphasis>(justas) </emphasis>et les tournois <emphasis>(torneos), </emphasis>c�est que, dans les joutes, on combattait <emphasis>un � un, </emphasis>et, dans les tournois, de <emphasis>quadrille � quadrille. </emphasis>Les joutes, d�ailleurs, n��taient jamais qu�un combat � cheval et � la lance; les tournois, nom g�n�ral des exercices chevaleresques, comprenaient toute esp�ce de combat.</p><p id="_ftn119"><a type="note" l:href="#_ftnref119">[119]</a> Cervantes met ici dans la bouche de don Quichotte deux vers populaires qui commencent le dixi�me sonnet de Garcilaso de la Vega:</p><empty-line/><p><emphasis>� O dulces prendas, por mi mal halladas!</emphasis></p><p><emphasis>Dulces y alegres cuando Dios queria.</emphasis></p><empty-line/><p>Ces vers sont imit�s de Virgile (AEn., lib. IV):</p><empty-line/><p><emphasis>Dulces exuviae, dum fata deusque sinebant.</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftn120"><a type="note" l:href="#_ftnref120">[120]</a> Les joutes litt�raires �taient encore fort � la mode au temps de Cervantes, qui avait lui-m�me, �tant � S�ville, remport� le premier prix � un concours ouvert � Saragosse pour la canonisation de saint Hyacinthe, et qui concourut encore, vers la fin de sa vie, dans la joute ouverte pour l��loge de sainte Th�r�se. Il y eut, � la mort de Lope de Vega, une joute de cette esp�ce pour c�l�brer ses louanges, et les meilleures pi�ces du concours furent r�unies sous le titre de <emphasis>Fama postuma. � </emphasis>Cristoval Suarez de Figu�roa dit, dans son <emphasis>Pasagero (Alivio </emphasis>3): �Pour une joute qui eut lieu ces jours pass�s en l�honneur de saint Antoine de Padoue, cinq mille pi�ces de vers sont arriv�es au concours; de fa�on qu�apr�s avoir tapiss� deux clo�tres et la nef de l��glise avec les plus �l�gantes de ces po�sies, il en est rest� de quoi remplir cent autres monast�res.�</p><p id="_ftn121"><a type="note" l:href="#_ftnref121">[121]</a> En espagnol <emphasis>el pege Nicolas, </emphasis>en italien <emphasis>pesce Cola. </emphasis>C�est le nom qu�on donnait � un c�l�bre nageur du quinzi�me si�cle, natif de Catane en Sicile. Il passait, dit-on, sa vie plut�t dans l�eau que sur terre, et p�rit enfin en allant chercher, au fond du golfe de Messine, une tasse d�or qu�y avait jet�e le roi de Naples don Fadrique. Son histoire, fort populaire en Italie et en Espagne, est pourtant moins singuli�re que celle d�un homme n� au village de Liergan�s, pr�s de Santander, en 1660, et nomm� Francisco de la Vega Casar. Le P. Feijoo, contemporain de l��v�nement, raconte, en deux endroits de ses ouvrages <emphasis>(Teatro critico et Cartas)</emphasis>, que cet homme v�cut plusieurs ann�es en pleine mer, que des p�cheurs de la baie de Cadix le prirent dans leurs filets, qu�il fut ramen� dans son pays, et qu�il s��chappa de nouveau, au bout de quelque temps, pour retourner � la mer, d�o� il ne reparut plus.</p><p id="_ftn122"><a type="note" l:href="#_ftnref121">[122]</a><emphasis>Nemo duplici potest amore ligari, </emphasis>dit un des canons du <emphasis>Statut d�Amour, </emphasis>rapport� par Andr�, chapelain de la cour de France au treizi�me si�cle, dans son livre <emphasis>de Arte amandi </emphasis>(cap. XIII).</p><p id="_ftn123"><a type="note" l:href="#_ftnref123">[123]</a> La <emphasis>glose, </emphasis>esp�ce de jeu d�esprit dans le go�t des acrostiches, dont Cervantes donne un exemple et fait expliquer les r�gles par don Quichotte, �tait, au dire de Lope de Vega, une <emphasis>tr�s-ancienne composition, propre � l�Espagne et inconnue des autres nations. </emphasis>On en trouve, en effet, un grand nombre dans le <emphasis>Cancionero general, </emphasis>qui remonte au quinzi�me si�cle. On proposait toujours pour objet de la glose des vers difficiles non-seulement � placer � la fin des strophes, mais m�me � comprendre clairement.</p><p id="_ftn124"><a type="note" l:href="#_ftnref124">[124]</a> Il y a dans cette phrase une moquerie dirig�e contre quelque po�te du temps, mais dont on n�a pu retrouver la clef.</p><p id="_ftn125"><a type="note" l:href="#_ftnref124">[125]</a> Cervantes a voulu sans doute montrer ici l�exag�ration si commune aux louangeurs, et l�on ne peut croire qu�il se soit donn� s�rieusement � lui-m�me de si emphatiques �loges. Il se rendait mieux justice, dans son <emphasis>Voyage au Parnasse, </emphasis>lorsqu�il disait de lui-m�me: �Moi qui veille et travaille sans cesse pour sembler avoir cette <emphasis>gr�ce </emphasis>de po�te que le ciel n�a pas voulu me donner��</p><p id="_ftn126"><a type="note" l:href="#_ftnref126">[126]</a> Don Quichotte applique aux chevaliers errants le <emphasis>Parcere subjectis et debellare superbos </emphasis>que Virgile attribuait au peuple romain.</p><p id="_ftn127"><a type="note" l:href="#_ftnref127">[127]</a> On appelait <emphasis>danses � l��p�e (danzas de espadas) </emphasis>certaines �volutions que faisaient, au son de la musique, des quadrilles d�hommes v�tus en toile blanche et arm�s d��p�es nues. � Les <emphasis>danses aux petits grelots (danzas de cascabel menudo) </emphasis>�taient dans�es par des hommes qui portaient aux jarrets des colliers de grelots, dont le bruit accompagnait leurs pas. Ces deux danses sont fort anciennes en Espagne.</p><p id="_ftn128"><a type="note" l:href="#_ftnref127">[128]</a> On appelait <emphasis>danseurs aux souliers (zapateadores) </emphasis>ceux qui ex�cutaient une danse de village, dans laquelle ils marquaient la mesure en frappant de la main sur leurs souliers.</p><p id="_ftn129"><a type="note" l:href="#_ftnref129">[129]</a><emphasis>Cada oveja con su pareja. </emphasis><emphasis>Pareja </emphasis>signifie <emphasis>la moiti� d�une paire</emphasis>.</p><p id="_ftn130"><a type="note" l:href="#_ftnref130">[130]</a> On appelle <emphasis>tierra de Sayago </emphasis>un district dans la province de Zamora o� les habitants ne portent qu�un grossier sayon <emphasis>(sayo) </emphasis>de toile, et dont le langage n�est pas plus �l�gant que le costume. � Alphonse le Savant avait ordonn� que, si l�on n��tait pas d�accord sur le sens ou la prononciation de quelque mot castillan, on e�t recours � Tol�de <emphasis>comme au m�tre de la langue espagnole</emphasis>.</p><p id="_ftn131"><a type="note" l:href="#_ftnref131">[131]</a><emphasis>Hecho rabos de pulpo </emphasis>est une expression proverbiale qui s�applique � des habits d�chir�s.</p><p id="_ftn132"><a type="note" l:href="#_ftnref132">[132]</a><emphasis>Tinajas, </emphasis>esp�ce de grandes terrines o� l�on conserve le vin, dans la Manche, faute de tonneaux.</p><p id="_ftn133"><a type="note" l:href="#_ftnref133">[133]</a> Les danses <emphasis>parlantes (danzas habladas) </emphasis>�taient, comme l�explique la description qui va suivre, des esp�ces de pantomimes m�l�es de danses et de quelques chants ou r�citatifs.</p><p id="_ftn134"><a type="note" l:href="#_ftnref134">[134]</a><emphasis>Alcancias. </emphasis>On nommait ainsi des boules d�argile, grosses comme des oranges, qu�on remplissait de fleurs ou de parfums, et quelquefois de cendre ou d�eau, et que les cavaliers se jetaient dans les �volutions des tournois. C��tait un jeu arabe imit� par les Espagnols, qui en avaient conserv� le nom.</p><p id="_ftn135"><a type="note" l:href="#_ftnref135">[135]</a> La grand�m�re de Sancho citait un ancien proverbe espagnol, que le po�te portugais Antonio Enriquez Gomez a paraphras� de la mani�re suivante: El mundo tiene dos linages solos En entrambos dos polos. <emphasis>Tener esta </emphasis>en Oriente, <emphasis>Y no tener asiste </emphasis>en Occidente. <emphasis>(Academia III, vista </emphasis>2.)</p><p id="_ftn136"><a type="note" l:href="#_ftnref136">[136]</a> Allusion � la sentence si connue d�Horace: <emphasis>Pallida mors, </emphasis>etc.</p><p id="_ftn137"><a type="note" l:href="#_ftnref137">[137]</a> On appelait ainsi des lames de m�tal, esp�ces de m�dailles b�nites, que portaient anciennement les dames espagnoles, en guise de collier, et qui, d�s le temps de Cervant�s, n��taient plus en usage que parmi les femmes de la campagne.</p><p id="_ftn138"><a type="note" l:href="#_ftnref137">[138]</a> Les bancs de sable qui bordent la c�te des Pays-Bas �taient fort redout�s des marins espagnols. Les dangers qu�on courait dans ces parages, et l�habilet� qu�il fallait pour s�en pr�server, avaient fait dire proverbialement, pour r�sumer l��loge d�une personne recommandable, qu�elle pouvait <emphasis>passer par les bancs de Flandre.</emphasis> Comme le mot espagnol <emphasis>banco </emphasis>signifia �galement <emphasis>banque, </emphasis>Lope de Vega dit ironiquement du <emphasis>maestro </emphasis>Burguillos (nom sous lequel il se cachait), qu�on lui avait pay� ses compositions, dans une joute litt�raire, en une traite de deux cents �cus sur les <emphasis>bancs </emphasis>de Flandre. C�est sans doute aussi par une �quivoque sur le double sens du mot <emphasis>banco </emphasis>que Filleau de Saint-Martin traduit ce passage en disant de Quit�ria: <emphasis>Je ne crois pas qu�on la refus�t � la banque de Bruxelles</emphasis>.</p><p id="_ftn139"><a type="note" l:href="#_ftnref139">[139]</a> Il y a dans cette phrase une allusion � la parabole qu�adressa le proph�te Nathan � David, apr�s le rapt de la femme d�Urias; et une autre allusion � ces paroles de l��vangile: <emphasis>Quod Deus conjunxit, homo non separet. </emphasis>(Saint Matthieu, chap. XIX, vers. 6.)</p><p id="_ftn140"><a type="note" l:href="#_ftnref140">[140]</a> Apr�s leur sortie d��gypte, les Isra�lites disaient dans le d�sert: <emphasis>Quando sedebamus super ollas carnium et comedebamus panem in saturitate. </emphasis>(Exode, chap. XVI.)</p><p id="_ftn141"><a type="note" l:href="#_ftnref141">[141]</a><emphasis>Mulier diligens corona est viro suo. </emphasis>(Prov.)</p><p id="_ftn142"><a type="note" l:href="#_ftnref142">[142]</a> On a parl�, dans les notes pr�c�dentes, de la Giralda et des taureaux de Guisando. � L�Ange de la Madeleine est une figure informe plac�e en girouette sur le clocher de l��glise de la Madeleine, � Salamanque. � L��gout de V�cinguerra conduit les eaux pluviales des rues de Cordoue au Guadalquivir. Les fontaines de <emphasis>L�ganitos, </emphasis>etc., �taient toutes situ�es dans les promenades ou places publiques de Madrid.</p><p id="_ftn143"><a type="note" l:href="#_ftnref142">[143]</a> Il fallait dire Polydore Virgile. C�est le nom d�un savant italien, qui publia, en 1499, le trait� <emphasis>De rerum inventoribus</emphasis>.</p><p id="_ftn144"><a type="note" l:href="#_ftnref144">[144]</a> La roche de France est une haute montagne dans le district d�Alberca, province de Salamanque, o� l�on raconte qu�un Fran�ais nomm� Simon V�la d�couvrit, en 1424, une sainte image de la Vierge. On y a depuis b�ti plusieurs ermitages et un couvent de dominicains. � On appelle Trinit� de Ga�te une chapelle et un couvent fond�s par le roi d�Aragon Ferdinand V, sous l�invocation de la Trinit�, au sommet d�un promontoire, en avant du port de Ga�te.</p><p id="_ftn145"><a type="note" l:href="#_ftnref145">[145]</a> D�apr�s les anciens <emphasis>romances </emphasis>de chevalerie, recueillis dans le <emphasis>Cancionero general, </emphasis>le comte de Grimaldos, paladin fran�ais, fut faussement accus� de trahison par le comte de Tomillas, d�pouill� de ses biens et exil� de France. S��tant enfui � travers les montagnes avec la comtesse sa femme, celle-ci mit au jour un enfant qui fut appel� Mont�sinos, et qu�un ermite recueillit dans sa grotte. � quinze ans, Mont�sinos alla � Paris, tua le tra�te Tomillas en pr�sence du roi, et prouva l�innocence de son p�re, qui fut rappel� � la cour. Mont�sinos, devenu l�un des douze pairs de France, �pousa dans la suite une demoiselle espagnole, nomm�e Rosa Florida, dame du ch�teau de Rocha Frida en Castille. Il habita ce ch�teau jusqu�� sa mort; et l�on donna son nom � la caverne qui en �tait voisine. Cette caverne, situ�e sur le territoire du bourg appel� la Osa de Montiel, et pr�s de l�ermitage de San-P�dro de Saelic�s, peut avoir trente toises de profondeur. L�entr�e en est aujourd�hui beaucoup plus praticable que du temps de Cervantes, et les bergers s�y mettent � l�abri du froid ou des orages. Dans le fond du souterrain coule une nappe d�eau assez abondante, qui va se r�unir aux lagunes de Ruid�ra, d�o� sort le Guadiana.</p><p id="_ftn146"><a type="note" l:href="#_ftnref146">[146]</a> Durandart �tait cousin de Mont�sinos, et, comme lui, pair de France. D�apr�s les <emphasis>romances </emphasis>cit�s plus haut, il p�rit dans les bras de Mont�sinos � la d�route de Roncevaux, et exigea de lui qu�il port�t son c�ur � sa dame B�lerme.</p><p id="_ftn147"><a type="note" l:href="#_ftnref147">[147]</a> Ce Merlin, le p�re de la magie chevaleresque, n��tait pas de la <emphasis>Gaule</emphasis><emphasis>, </emphasis>mais du pays de <emphasis>Galles; </emphasis>son histoire doit se rattacher plut�t � celle du roi Artus et des paladins de la Table ronde, qu�� celle de Charlemagne et des douze pairs.</p><p id="_ftn148"><a type="note" l:href="#_ftnref148">[148]</a> La r�ponse de Durandart est tir�e des anciens <emphasis>romances </emphasis>compos�s sur son aventure; mais Cervantes, citant de m�moire, a trouv� plus simple d�arranger les vers et d�en faire quelques-uns que de v�rifier la citation.</p><p id="_ftn149"><a type="note" l:href="#_ftnref149">[149]</a> Le Guadiana prend sa source au pied de la Sierra de Alcaraz, dans la Manche. Les ruisseaux qui coulent de ces montagnes forment sept petits lacs, appel�s <emphasis>lagunes de Ruid�ra, </emphasis>dont les eaux se versent de l�un dans l�autre. Au sortir de ces lacs, le Guadiana s�enfonce, l�espace de sept � huit lieues, dans un lit tr�s-profond, cach� sous d�abondants herbages, et ne reprend un cours apparent qu�apr�s avoir travers� deux autres lacs qu�on appelle <emphasis>les yeux (los ojos) de Guadiana. </emphasis>Pline connaissait d�j� et a d�crit les singularit�s de ce fleuve, qu�il appelle <emphasis>saepius nasci gaudens (Hist. nat., </emphasis>lib. III, cap. III). C�est sur ces diverses particularit�s naturelles que Cervantes a fond� son ing�nieuse fiction.</p><p id="_ftn150"><a type="note" l:href="#_ftnref149">[150]</a> Expression proverbiale prise aux joueurs, et que j�ai d� conserver litt�ralement � cause des conclusions qu�en tire, dans le chapitre suivant, le guide de don Quichotte.</p><p id="_ftn151"><a type="note" l:href="#_ftnref151">[151]</a> Ou plut�t Fugger. C��tait le nom d�une famille originaire de la Souabe et �tablie � Augsbourg, o� elle vivait comme les M�dicis � Florence. La richesse des Fucar �tait devenue proverbiale; et en effet, lorsque, � son retour de Tunis, Charles-Quint logea dans leur maison d�Augsbourg, on mit dans sa chemin�e du bois de cannelle, et on alluma le feu avec une c�dule de payement d�une somme consid�rable due aux Fucar par le tr�sor imp�rial. Quelques membres de cette famille all�rent s��tablir en Espagne, o� ils prirent � ferme les mines d�argent de Hornachos et de Guadalcanal, celle de vif-argent d�Almaden, etc. La rue o� ils demeuraient � Madrid s�appelle encore <emphasis>calle de los Fucares</emphasis>.</p><p id="_ftn152"><a type="note" l:href="#_ftnref151">[152]</a> La relation des pr�tendus voyages de l�infant don Pedro a �t� �crite par Gomez de Santisteban, qui se disait un de ses douze compagnons.</p><p id="_ftn153"><a type="note" l:href="#_ftnref153">[153]</a> Les cartes � jouer, d�apr�s Covarrubias, furent appel�es <emphasis>naipes </emphasis>en Espagne, parce que les premi�res qui vinrent de France portaient le chiffre N. P., du nom de celui qui les inventa pendant la maladie de Charles VI, Nicolas P�pin. Mais ce fut Jacquemin Gringonneur qui coloria les cartes au temps de Charles VI, et d�s longtemps elles �taient invent�es et r�pandues par toute l�Europe. En effet, dans l�ann�e 1333, elles furent prohib�es en Espagne par l�autorit� eccl�siastique; de plus, elles sont cit�es dans notre vieux roman du <emphasis>Renard contrefait, </emphasis>que son auteur inconnu �crivit entre 1328 et 1342, ainsi que dans le livre italien <emphasis>Trattato del governo della famiglia, </emphasis>par Sandro di Pippozzo di Sandro, publi� en 1299.</p><p id="_ftn154"><a type="note" l:href="#_ftnref154">[154]</a> On accordait fort difficilement, du temps de Cervantes, des <emphasis>licences </emphasis>pour publier un livre. Le docteur Aldrete, qui fit imprimer � Rome, en 1606, son savant trait� <emphasis>Origen y principio de la lengua castellana, </emphasis>dit, dans le prologue adress� � Philippe III, qu�on avait alors suspendu en Espagne, <emphasis>pour certaines causes, </emphasis>toutes les <emphasis>licences </emphasis>d�imprimer des livres nouveaux.</p><p id="_ftn155"><a type="note" l:href="#_ftnref155">[155]</a> Cervantes fait allusion � son protecteur, le comte de L�mos, auquel il d�dia la seconde partie du Don <emphasis>Quichotte</emphasis>.</p><p id="_ftn156"><a type="note" l:href="#_ftnref156">[156]</a><emphasis>Una sota-ermita�o. </emphasis>Expression plaisante pour dire la servante de l�ermite, qui s�en faisait le lieutenant.</p><p id="_ftn157"><a type="note" l:href="#_ftnref157">[157]</a><emphasis>Una ventaja. </emphasis>On appelait ainsi un suppl�ment de solde attribu� aux soldats de naissance, qui se nommaient <emphasis>aventajados, </emphasis>et qui furent depuis remplac�s par les cadets. Il s�accordait �galement pour des services signal�s, et c�est ainsi que Cervantes re�ut une <emphasis>ventaja </emphasis>de don Juan d�Autriche.</p><p id="_ftn158"><a type="note" l:href="#_ftnref158">[158]</a> Officier municipal, �chevin.</p><p id="_ftn159"><a type="note" l:href="#_ftnref158">[159]</a><emphasis>Albricias, </emphasis>pr�sent qu�on fait au porteur d�une bonne nouvelle.</p><p id="_ftn160"><a type="note" l:href="#_ftnref160">[160]</a><emphasis>Quel poisson prenons-nous? </emphasis>Expression italienne pr�t�e par Cervantes � don Quichotte.</p><p id="_ftn161"><a type="note" l:href="#_ftnref161">[161]</a><emphasis>Alzar </emphasis>ou <emphasis>levantar figuras judiciarias. </emphasis>On appelait ainsi, parmi les astrologues, au dire de Covarrubias, la mani�re de d�terminer la position des douze figures du zodiaque, des plan�tes et des �toiles fixes, � un moment pr�cis, pour tirer un horoscope.</p><p id="_ftn162"><a type="note" l:href="#_ftnref161">[162]</a> Ce n��tait pas seulement en Espagne que r�gnait la croyance � l�astrologie. �En France, dit Voltaire, on consultait les astrologues, et l�on y croyait. Tous les m�moires de ce temps-l�� sont remplis de pr�dictions. Le grave et s�v�re duc de Sully rapporte s�rieusement celles qui furent faites � Henri IV. Cette cr�dulit� �tait si accr�dit�e qu�on eut soin de tenir un astrologue cach� pr�s de la chambre de la reine Anne d�Autriche, au moment de la naissance de Louis XIV. Ce que l�on croira � peine� c�est que Louis XIII eut, d�s son enfance, le surnom de <emphasis>Juste, </emphasis>parce qu�il �tait n� sous le signe de la Balance.� <emphasis>(Si�cle de Louis XIV.)</emphasis></p><p id="_ftn163"><a type="note" l:href="#_ftnref163">[163]</a> Traducteur, interpr�te. [Note du correcteur.]</p><p id="_ftn164"><a type="note" l:href="#_ftnref164">[164]</a><emphasis>�Callaron todos, Tirios </emphasis>y <emphasis>Troyanos.�</emphasis> C�est le premier vers du second livre de <emphasis>l��n�ide: Conticuere omnes, </emphasis>etc., tel qu�il est traduit par le docteur Gregorio Hernandez de Velasco, dont la version, publi�e pour la premi�re fois en 1557, �tait tr�s-r�pandue dans les universit�s espagnoles.</p><p id="_ftn165"><a type="note" l:href="#_ftnref165">[165]</a> Ces vers et ceux qui seront cit�s ensuite sont emprunt�s aux <emphasis>romances </emphasis>du <emphasis>Cancionero </emphasis>et de la <emphasis>Silva</emphasis><emphasis>de romances, </emphasis>o� se trouve racont�e l�histoire de Ga�feros et de M�lisandre.</p><p id="_ftn166"><a type="note" l:href="#_ftnref165">[166]</a> Ce vers est r�p�t� dans un <emphasis>romance </emphasis>comique, compos� sur l�aventure de Ga�feros, par Miguel Sanchez, po�te du dix-septi�me si�cle:</p><empty-line/><p><emphasis>Melisendra esta en Sansue�a,</emphasis></p><p><emphasis>Vos en Paris descuidado;</emphasis></p><p><emphasis>Vos ausente, ella muger;</emphasis></p><p><emphasis>Harto os he dicho, miradio.</emphasis></p><empty-line/><p id="_ftn167"><a type="note" l:href="#_ftnref167">[167]</a> Le roi Marsilio, si c�l�bre dans la chanson de Roland sous le nom du roi Marsille, �tait Abd-al-Malek-ben-Omar, wali de Saragosse pour le khalyfe Abd�rame I<sup>er</sup>; il d�fendit cette ville contre l�attaque de Charlemagne. Dans les chroniques du temps, �crites en mauvais latin, on le nomma <emphasis>Omaris filius, </emphasis>d�o� se forma, par corruption, le nom de Marfilius ou Marsilius. <emphasis>(Histoire des Arabes et des Mores d�Espagne, </emphasis>tome I, chap. III.)</p><p id="_ftn168"><a type="note" l:href="#_ftnref168">[168]</a> La <emphasis>dulza�na, </emphasis>dont on fait encore usage dans le pays de Valence, est un instrument recourb�, d�un son tr�s-aigu. La <emphasis>chirimia </emphasis>(que je traduis par clairon), autre instrument d�origine arabe, est une esp�ce de long hautbois, � douze trous, d�un son grave et retentissant.</p><p id="_ftn169"><a type="note" l:href="#_ftnref169">[169]</a> Vers de l�ancien romance <emphasis>Como perdi� a Espa�a el rey don Rodrigo. (Cancionero general.)</emphasis></p><p id="_ftn170"><a type="note" l:href="#_ftnref170">[170]</a> Il y a trente-quatre marav�dis dans le r�al.</p><p id="_ftn171"><a type="note" l:href="#_ftnref171">[171]</a> En style familier, prendre la guenon <emphasis>(tomar</emphasis> ou<emphasis> coger la mona) </emphasis>veut dire s�enivrer.</p><p id="_ftn172"><a type="note" l:href="#_ftnref172">[172]</a><emphasis>No rebuznaron en valde</emphasis></p><p><emphasis>El uno y el otro alcalde.</emphasis></p><p id="_ftn173"><a type="note" l:href="#_ftnref173">[173]</a> Les alcaldes sont, en effet, �lus parmi les r�gidors.</p><p id="_ftn174"><a type="note" l:href="#_ftnref173">[174]</a> Dans le roman de <emphasis>Persil�s et Sigismonde </emphasis>(liv. III, chap. x), Cervantes raconte qu�un alcalde envoya le crieur public <emphasis>(pregonero) </emphasis>chercher deux �nes pour promener dans les rues deux vagabonds condamn�s au fouet. �Seigneur alcalde, dit le crieur � son retour, je n�ai pas trouv� d��nes sur la place, si ce n�est les deux r�gidors Berrueco et Crespo qui s�y prom�nent. � Ce sont des �nes que je vous envoyais chercher, imb�cile, r�pondit l�alcalde, et non des r�gidors. Mais retournez et amenez-les-moi: qu�ils se trouvent pr�sents au prononc� de la sentence. Il ne sera pas dit qu�on n�aura pu l�ex�cuter faute d��nes: car, gr�ces au ciel, ils ne manquent pas dans le pays.�</p><p id="_ftn175"><a type="note" l:href="#_ftnref175">[175]</a> Voici le d�fi de don Di�go Ordo�ez, tel que le rapporte un ancien <emphasis>romance </emphasis>tir� de la chronique du Cid <emphasis>(Cancionero general):</emphasis> �Di�go Ordo�ez, au sortir du camp, chevauche, arm� de doubles pi�ces, sur un cheval bai brun; il va d�fier les gens de Zamora pour la mort de son cousin (Sancho le Fort), qu�a tu� Vellido Dolfos, fils de Dolfos Vellido: �Je vous d�fie, gens de Zamora, comme tra�tres et f�lons; je d�fie tous les morts, et avec eux tous les vivants; je d�fie les hommes et les femmes, ceux � na�tre et ceux qui sont n�s; je d�fie les grands et les petits, la viande et le poisson, les eaux des rivi�res, etc., etc.�</p><p id="_ftn176"><a type="note" l:href="#_ftnref175">[176]</a> Les habitants de Valladolid, par allusion � Agustin de Cazalla, qui y p�rit sur l��chafaud.</p><p id="_ftn177"><a type="note" l:href="#_ftnref175">[177]</a> Les habitants de Tol�de.</p><p id="_ftn178"><a type="note" l:href="#_ftnref175">[178]</a> Les habitants de Madrid.</p><p id="_ftn179"><a type="note" l:href="#_ftnref175">[179]</a> Les habitants de G�tafe, � ce qu�on croit.</p><p id="_ftn180"><a type="note" l:href="#_ftnref180">[180]</a> On appelait ainsi une balafre en croix sur le visage.</p><p id="_ftn181"><a type="note" l:href="#_ftnref181">[181]</a> Cette aventure d�une barque enchant�e est tr�s-commune dans les livres de chevalerie. On la trouve dans <emphasis>Amadis de Gaule </emphasis>(liv. IV, chap. XII), dans <emphasis>Amadis de Gr�ce </emphasis>(part. I, chap. VIII), dans <emphasis>Olivante de Laura </emphasis>(liv. II, chap. I), etc., etc.</p><p id="_ftn182"><a type="note" l:href="#_ftnref182">[182]</a> Il y a dans l�original <emphasis>longincuos, </emphasis>mot p�dantesque dont l��quivalent manque en fran�ais.</p><p id="_ftn183"><a type="note" l:href="#_ftnref183">[183]</a> L�original dit: <emphasis>�puto </emphasis>et <emphasis>gafo, </emphasis>avec le sobriquet de <emphasis>meon.� Puto </emphasis>signifie giton; <emphasis>gafo, </emphasis>l�preux, et <emphasis>meon, </emphasis>pisseur.</p><p id="_ftn184"><a type="note" l:href="#_ftnref184">[184]</a> On appelait ainsi la chasse avec le faucon faite � des oiseaux de haut vol, comme le h�ron, la grue, le canard sauvage, etc. C��tait un plaisir r�serv� aux princes et aux grands seigneurs.</p><p id="_ftn185"><a type="note" l:href="#_ftnref185">[185]</a> Ces expressions prouvent que Cervantes n�a voulu d�signer aucun grand d�Espagne de son temps, et que son duc et sa duchesse sont des personnages de pure invention. On a seulement conjectur�, d�apr�s la situation des lieux, que le ch�teau o� don Quichotte re�oit un si bon accueil est une maison de plaisance appel�e Buenavia, situ�e pr�s du bourg de P�drola en Aragon, et appartenant aux ducs de Villahermosa.</p><p id="_ftn186"><a type="note" l:href="#_ftnref186">[186]</a> Le <emphasis>don </emphasis>ou <emphasis>do�a</emphasis>, comme le <emphasis>sir </emphasis>des Anglais, ne se place jamais que devant un nom de bapt�me. L�usage avait introduit une exception pour les du�gnes, auxquelles on donnait le titre de <emphasis>do�a </emphasis>devant leur nom de famille.</p><p id="_ftn187"><a type="note" l:href="#_ftnref187">[187]</a> Allusion aux vers du <emphasis>romance </emphasis>de Lancelot cit�s dans la premi�re partie.</p><p id="_ftn188"><a type="note" l:href="#_ftnref188">[188]</a> Au temps de Cervantes, c��tait un usage presque g�n�ral parmi les grands seigneurs d�avoir des confesseurs publics et attitr�s, qui remplissaient comme une charge domestique aupr�s d�eux. Ces favoris en soutane ou en capuchon se bornaient rarement � diriger la conscience de leurs p�nitents; ils se m�laient aussi de diriger leurs affaires, et se faisaient surtout les interm�diaires de leurs lib�ralit�s, au grand pr�judice des malheureux et de la r�putation des ma�tres qu�ils servaient. Tout en censurant ce vice g�n�ral, Cervantes exerce une petite vengeance particuli�re. On a pu voir, dans sa <emphasis>Vie, </emphasis>qu�un religieux s��tait violemment oppos� � ce que le duc de B�jar accept�t la d�dicace de la premi�re partie du <emphasis>Don Quichotte. </emphasis>C�est ce religieux qu�il peint ici.</p><p id="_ftn189"><a type="note" l:href="#_ftnref189">[189]</a> Cet Alonzo de Mara�on se noya effectivement � l��le de la Herradura, sur la c�te de Grenade, avec une foule d�autres militaires, lorsqu�une escadre envoy�e par Philippe II pour secourir Oran, qu�assi�geait Hassan-Aga, fils de Barberousse, fut jet�e par la temp�te sur cette �le, en 1562.</p><p id="_ftn190"><a type="note" l:href="#_ftnref190">[190]</a> On avait appel� <emphasis>malandrins, </emphasis>au temps des croisades, les brigands arabes qui infestaient la Syrie et l��gypte. Ce mot est rest� dans les langues du Midi pour signifier un voleur de grand chemin ou un �cumeur de mer, et il est tr�s-fr�quemment employ� dans les romans de chevalerie.</p><p id="_ftn191"><a type="note" l:href="#_ftnref191">[191]</a> On peut voir, dans la <emphasis>Miscelanea</emphasis> de don Luis Zapata, le r�cit d�une plaisanterie � peu pr�s semblable faite � un gentilhomme portugais chez le comte de Benavente. Peut-�tre Cervantes a-t-il pris l� l�id�e de la plaisanterie faite � don Quichotte.</p><p id="_ftn192"><a type="note" l:href="#_ftnref192">[192]</a> En plusieurs endroits de la seconde partie de son livre, Cervantes s�efforce de la rattacher � la premi�re, et pour cela il suppose entre elles, non point un laps de dix ann�es, mais seulement un intervalle de quelques jours.</p><p id="_ftn193"><a type="note" l:href="#_ftnref193">[193]</a> Oriane, ma�tresse d�Amadis de Gaule, Alastrajar�e, fille d�Amadis de Gr�ce et de Zahara, reine du Caucase, et Madasime, fille de Famongomadan, g�ant du Lac-Bouillant, sont des dames de cr�ation chevaleresque.</p><p id="_ftn194"><a type="note" l:href="#_ftnref194">[194]</a> Nom que donn�rent les chroniques arabes � Florinde, fille du comte don Julien.</p><p id="_ftn195"><a type="note" l:href="#_ftnref195">[195]</a> On appelait ainsi une eau de senteur tr�s � la mode au temps de Cervantes. Il entrait dans la composition de l�eau des anges <emphasis>(Agua de angeles) </emphasis>des roses rouges, des roses blanches, du tr�fle, de la lavande, du ch�vrefeuille, de la fleur d�oranger, du thym, des �illets et des oranges.</p><p id="_ftn196"><a type="note" l:href="#_ftnref196">[196]</a> Ce fauteuil du Cid <emphasis>(esca�o, </emphasis>banc � dossier) est celui qu�il conquit � Valence, au dire de sa chronique, sur le petit-fils d�Aly-Mamoun, roi more du pays.</p><p id="_ftn197"><a type="note" l:href="#_ftnref197">[197]</a> Wamba r�gna sur l�Espagne gothique de 672 � 680.</p><p id="_ftn198"><a type="note" l:href="#_ftnref197">[198]</a> Rod�ric, dernier roi goth, vaincu par Th�rik � la bataille du Guadalet�, en 711 ou 712.</p><p id="_ftn199"><a type="note" l:href="#_ftnref199">[199]</a><emphasis>Ya me comen, y a me comen</emphasis></p><p><emphasis>Por do mas pecado hab�a.</emphasis></p><empty-line/><p>Ces vers ne se trouvent pas pr�cis�ment ainsi dans le <emphasis>romance </emphasis>de la p�nitence du roi Rodrigue. (Voir le <emphasis>Cancionero general </emphasis>de 1555, tome XVI, f� 128.) Ils �taient sans doute alt�r�s par la tradition.</p><p id="_ftn200"><a type="note" l:href="#_ftnref200">[200]</a> Miguel V�rino, probablement n� � Mayorque ou � Minorque, mais �lev� � Florence, o� il mourut � l��ge de dix-sept ans, �tait l�auteur d�un petit livre �l�mentaire intitul�: <emphasis>De puerorum moribus disticha, </emphasis>qu�on apprenait anciennement aux �coliers. Cervant�s, qui dut expliquer les <emphasis>distiques </emphasis>de V�rino dans la classe de son ma�tre Juan Lopez de Hoyos, se sera souvenu �galement de son �pitaphe, compos�e par Politien, et qui commence ainsi:</p><empty-line/><p><emphasis>Verinus Michael florentibus occidit annis,</emphasis></p><p><emphasis>Moribus ambiguum major an ingenio, </emphasis><emphasis>etc.</emphasis></p><p id="_ftn201"><a type="note" l:href="#_ftnref201">[201]</a> Sancho se rappelait sans doute ce proverbe: �Si tu plaisantes avec l��ne, il te donnera de sa queue par la barbe.�</p><p id="_ftn202"><a type="note" l:href="#_ftnref202">[202]</a> J�ai transpos� les deux phrases qui pr�c�dent pour les mettre dans l�ordre naturel des id�es, et je crois n�avoir fait en cela que r�parer quelque faute d�impression commise dans la premi�re �dition du <emphasis>Don Quichotte.</emphasis></p><p id="_ftn203"><a type="note" l:href="#_ftnref203">[203]</a> Ce genre de politesse envers les dames n��tait pas seulement usit� dans les livres de chevalerie, o� les exemples en sont nombreux. Mariana rapporte que lorsque l�infante Isabelle, apr�s le trait� de <emphasis>los toros de Guisando, </emphasis>qui lui assurait la couronne de Castille, se montra dans les rues de S�govie, en 1474, le roi Henri IV, son fr�re, prit les r�nes de son palefroi pour lui faire honneur.</p><p id="_ftn204"><a type="note" l:href="#_ftnref203">[204]</a> En espagnol <emphasis>venablo. </emphasis>On appelait ainsi une esp�ce de javelot, plus court qu�une lance, qui servait sp�cialement � la chasse du sanglier.</p><p id="_ftn205"><a type="note" l:href="#_ftnref205">[205]</a> Favila n�est pas pr�cis�ment un roi goth. Ce fut le successeur de P�lage dans les Asturies. Son r�gne, ou plut�t son commandement, dura de 737 � 739.</p><p id="_ftn206"><a type="note" l:href="#_ftnref206">[206]</a> No�l, l��piphanie, P�ques et la Pentec�te.</p><p id="_ftn207"><a type="note" l:href="#_ftnref207">[207]</a> El <emphasis>comendador griego. </emphasis>On appelait ainsi le c�l�bre humaniste Fernand Nu�ez de Guzman, qui professait � Salamanque, au commencement du seizi�me si�cle, le grec, le latin et la rh�torique. On l�appelait aussi <emphasis>el Pinciano, </emphasis>parce qu�il �tait n� � Valladolid, qu�on croit �tre la <emphasis>Pincia</emphasis> des Romains. Son recueil de proverbes ne parut qu�apr�s sa mort, arriv�e en 1453. Un autre humaniste, Juan de Mallara, de S�ville, en fit un commentaire sous le titre de <emphasis>Filosofia vulgar</emphasis>.</p><p id="_ftn208"><a type="note" l:href="#_ftnref208">[208]</a> C�est de l� probablement qu�est venu le cri de chasse <emphasis>Hallali!</emphasis></p><p id="_ftn209"><a type="note" l:href="#_ftnref209">[209]</a> Mot latin qui �tait pass�, en Espagne, dans le style familier.</p><p id="_ftn210"><a type="note" l:href="#_ftnref210">[210]</a> Ces expressions doivent se rapporter � quelque propos d�un de ces malfaiteurs que l�on promenait dans les rues sur un �ne, apr�s les avoir fouett�s publiquement.</p><p id="_ftn211"><a type="note" l:href="#_ftnref210">[211]</a> Un carrosse, � l��poque de Cervantes, �tait le plus grand objet de luxe, et celui que les femmes de haute naissance ambitionnaient le plus. On voyait alors des familles se ruiner pour entretenir ce co�teux objet de vanit� et d�envie, et six lois <emphasis>(pragmaticas) </emphasis>furent rendues dans le court espace de 1578 � 1626, pour r�primer les abus de cette mode encore nouvelle. Ce fut, au dire de Sandoval <emphasis>(Historia de Carlos Quinto, </emphasis>part. II), sous Charles Quint, et dans l�ann�e 1546, que vint d�Allemagne en Espagne le premier carrosse dont on y e�t fait usage. Des villes enti�res accouraient voir cette curiosit�, et s��merveillaient, dit-il, comme � la vue d�un centaure ou d�un monstre. Au reste, la mode des carrosses, fatale aux petites fortunes, �tait au contraire avantageuse aux grands seigneurs, qui ne sortaient jamais auparavant sans un cort�ge de valets de tous les �tages. C�est une observation que fait un contemporain, don Luis Brochero <emphasis>(Discurso del uso de los coches): </emphasis>�Avec la mode des carrosses, dit-il, ils �pargnent une arm�e de domestiques, une avant-garde de laquais et une arri�re-garde de pages.�</p><p id="_ftn212"><a type="note" l:href="#_ftnref212">[212]</a> Diverses significations du mot <emphasis>dolorida</emphasis>.</p><p id="_ftn213"><a type="note" l:href="#_ftnref212">[213]</a> Sancho fait ici un jeu de mots sur le nom de la comtesse Trifaldi. <emphasis>Falda </emphasis>signifie une basque, un pan de robe.</p><p id="_ftn214"><a type="note" l:href="#_ftnref214">[214]</a><emphasis>De la dulce mi enemiga</emphasis></p><p><emphasis>Nace un mal que al alma hiere,</emphasis></p><p><emphasis>Y por mas tormento quiere</emphasis></p><p><emphasis>Que se sienta y no se diga.</emphasis></p><empty-line/><p>Ce quatrain est traduit de l�italien. Voici l�original, tel que l��crivit Serafino Aquillano, mort en 1500, et qu�on nommait alors le rival de P�trarque:</p><empty-line/><p><emphasis>De la dolce mia nemica</emphasis></p><p><emphasis>Nasce un duol ch�esser non suole:</emphasis></p><p><emphasis>Et per piu tormento vuole</emphasis></p><p><emphasis>Che si senta e non si dica.</emphasis></p><p id="_ftn215"><a type="note" l:href="#_ftnref215">[215]</a><emphasis>Ven, muerte, tan escondida</emphasis></p><p><emphasis>Que no te sienta venir,</emphasis></p><p><emphasis>Porque el placer del morir</emphasis></p><p><emphasis>No me torne a dar la vida</emphasis></p><empty-line/><p>Ce quatrain fut d�abord �crit, avec une l�g�re diff�rence dans le second et le troisi�me vers, par le commandeur Escriba <emphasis>(Cancionero general de Valencia, </emphasis>1511). Lope de Vega en fit le sujet d�une glose po�tique.</p><p id="_ftn216"><a type="note" l:href="#_ftnref216">[216]</a> Les <emphasis>seguidillas, </emphasis>qui commen�aient � �tre � la mode au temps de Cervantes, et qu�on appelait aussi <emphasis>coplas de seguida </emphasis>(couplets � la suite), sont de petites strophes en petits vers, ajust�es sur une musique l�g�re et rapide. Ce sont des danses aussi bien que des po�sies.</p><p id="_ftn217"><a type="note" l:href="#_ftnref216">[217]</a> � des �les d�sertes.</p><p id="_ftn218"><a type="note" l:href="#_ftnref218">[218]</a> R�gion de l�Arabie Heureuse: <emphasis>Totaque thuriferis Panchaia pinguis arenis</emphasis>.</p><p id="_ftn219"><a type="note" l:href="#_ftnref219">[219]</a> Allusion ironique � la c�l�bre apostrophe de Virgile, lorsque �n�e raconte � Didon les malheurs de Troie:</p><empty-line/><p><emphasis>Quis, talia fando,</emphasis></p><p><emphasis>Myrmidonum, Dolopumve, aut duri miles Ulyssei,</emphasis></p><p><emphasis>Temperet a lacrymis�? (AEn., </emphasis>lib. II.)</p><p id="_ftn220"><a type="note" l:href="#_ftnref220">[220]</a> Ces femmes, dont l�office �tait � la mode au temps de Cervant�s, se nommaient alors <emphasis>velleras</emphasis>.</p><p id="_ftn221"><a type="note" l:href="#_ftnref221">[221]</a> Cervant�s a pris l�id�e de son cheval de bois dans l�<emphasis>Histoire de la jolie Magalone, fille du roi de Naples, et de Pierre, fils du comte de Provence, </emphasis>roman chevaleresque, imprim� � S�ville en 1533. Le docteur John Bowle fait remarquer, dans ses <emphasis>Annotations sur le Don Quichotte, </emphasis>que le vieux Chaucer, l�Ennius des po�tes anglais, mort en 1400, parle d�un cheval semblable � celui-ci, qui appartenait � Cambuscan, roi de Tartarie; il volait dans les airs et se dirigeait au moyen d�une cheville qu�il avait dans l�oreille. Seulement le cheval de Cambuscan �tait de bronze.</p><p id="_ftn222"><a type="note" l:href="#_ftnref222">[222]</a> Boot�s n�est pas un des chevaux du Soleil, mais une constellation voisine de la Grande-Ourse. Ce n�est point non plus P�ritoa qu�il fallait nommer, mais Pyro�is, suivant ces vers d�Ovide <emphasis>(M�tam., </emphasis>liv. II):</p><empty-line/><p><emphasis>Interea volucres Pyr�is, Eous et Aethon,</emphasis></p><p><emphasis>Solis equi, quartusque Phlegon, hinnitibus auras</emphasis></p><p><emphasis>Flammiferis implent, pedibusque repagula pulsant.</emphasis></p><p id="_ftn223"><a type="note" l:href="#_ftnref223">[223]</a><emphasis>Clavile�o el aligero. </emphasis>Nom form� des mots <emphasis>clavija, </emphasis>cheville, et <emphasis>le�o, </emphasis>pi�ce de bois.</p><p id="_ftn224"><a type="note" l:href="#_ftnref224">[224]</a> On appelait <emphasis>cohechos </emphasis>(concussion, subornation) les cadeaux que le nouveau titulaire d�un emploi �tait oblig� de faire � ceux qui le lui avaient procur�. C�est ainsi qu�on obtenait, au temps de Cervant�s, non-seulement les gouvernements civils et les offices de justice, mais les pr�latures et les plus hautes dignit�s eccl�siastiques. Ce trafic inf�me, auquel Cervant�s fait allusion, �tait si connu, si g�n�ral, si patent, que Philippe III, par une pragmatique dat�e du 19 mars 1614, imposa des peines fort graves aux solliciteurs et aux protecteurs qui s�en rendraient d�sormais coupables.</p><p id="_ftn225"><a type="note" l:href="#_ftnref225">[225]</a> On aurait dit, en France, � Montfaucon. P�ralvillo est un petit village sur le chemin de Ciudad-R�al � Tol�de, pr�s duquel la Sainte-Harmandad faisait tuer, � coups de fl�ches, et laissait expos�s les malfaiteurs condamn�s par elle.</p><p id="_ftn226"><a type="note" l:href="#_ftnref226">[226]</a> Le docteur Eug�nio Torralva fut condamn� � mort, comme sorcier, par l�inquisition, et ex�cut� le 6 mai 1531. Son proc�s avait commenc� le 10 janvier 1528. On a trouv�, dans les manuscrits de la biblioth�que royale de Madrid, la plupart de ses d�clarations, recueillies pendant le proc�s. Voici, en abr�g�, celle � laquelle Cervant�s fait allusion: �Demande lui ayant �t� faite si ledit esprit Zaquiel l�avait transport� corporellement en quelque endroit, et de quelle mani�re il l�emportait, il r�pondit: �tant � Valladolid au mois de mai pr�c�dent (de l�ann�e 1527), ledit Zaquiel m�ayant vu et m�ayant dit comment � cette heure Rome �tait prise d�assaut et saccag�e, je l�ai dit � quelques personnes, et l�empereur (Charles Quint) le sut lui-m�me, mais ne voulut pas le croire. Et, la nuit suivante, voyant qu�on n�en croyait rien, l�esprit me persuada de m�en aller avec lui, disant qu�il me m�nerait � Rome, et me ram�nerait la nuit m�me. Ainsi fut fait: nous part�mes tous deux � quatre heures du soir, apr�s �tre all�s, en nous promenant, hors de Valladolid. �tant dehors, ledit esprit me dit: <emphasis>No haber paura; fidate de me, que yo te prometo que no tendras ningun desplacer; per tanto piglia aquesto in mano </emphasis>(ce jargon, moiti� italien, moiti� espagnol, signifie: N�aie pas peur, aie confiance en moi; je te promets que tu n�auras aucun d�plaisir. Ainsi donc, prends cela � la main); et il me sembla que, quand je le pris � la main, c��tait un b�ton noueux. Et l�esprit me dit: <emphasis>Cierra ochi </emphasis>(ferme les yeux); et, quand je les ouvris, il me parut que j��tais si pr�s de la mer que je pouvais la prendre avec la main. Ensuite il me parut, quand j�ouvris les yeux, voir une grande obscurit�, comme une nu�e, et ensuite un �clair qui me fit grande peur. Et l�esprit me dit: <emphasis>Noli timere, bestia fiera </emphasis>(n�aie pas peur, b�te f�roce), ce que je fis; et quand je revins � moi, au bout d�une demi-heure, je me trouvai � Rome, par terre. Et l�esprit me demanda: <emphasis>Dove pensate que state adesso? </emphasis>(o� pensez-vous �tre � pr�sent?) Et je lui dis que j��tais dans la rue de la Tour de Nona, et j�y entendis sonner cinq heures du soir � l�horloge du ch�teau Saint-Ange. Et nous all�mes tous deux, nous promenant et causant, jusqu�� la tour Saint-Ginian, o� demeurait l��v�que allemand Copis, et je vis saccager plusieurs maisons, et je vis tout ce qui se passait � Rome. De l�, je revins de la m�me mani�re, et dans l�espace d�une heure et demie, jusqu�� Valladolid, o� il me ramena � mon logis, qui est pr�s du monast�re de San Benito, etc.�</p><p id="_ftn227"><a type="note" l:href="#_ftnref227">[227]</a> Nom que donnent les paysans espagnols � la constellation des Pl�iades.</p><p id="_ftn228"><a type="note" l:href="#_ftnref228">[228]</a> Cervant�s veut parler ici, soit de Caton le censeur, soit plut�t de Dionysius Caton, auteur des <emphasis>Disticha de moribus ad filium, </emphasis>et dont l�ouvrage �tait alors classique dans les universit�s d�Espagne. On ne sait rien de ce Dionysius Caton, sinon qu�il vivait apr�s Lucain, car il le cite dans ses <emphasis>Distiques</emphasis>.</p><p id="_ftn229"><a type="note" l:href="#_ftnref229">[229]</a> Allusion au paon, qui, dit-on, d�fait sa roue d�s qu�il regarde ses pieds. Fray Luis de Grenada avait d�j� dit, usant de la m�me m�taphore: �Regarde la plus laide chose qui soit en toi, et tu d�feras aussit�t la roue de ta vanit�.�</p><p id="_ftn230"><a type="note" l:href="#_ftnref230">[230]</a> Allusion au proverbe: <emphasis>Non, non, je n�en veux pas, mais jette-le-moi dans mon capuchon. </emphasis>Les juges portaient alors un manteau � capuchon <emphasis>(capas con capilla)</emphasis>.</p><p id="_ftn231"><a type="note" l:href="#_ftnref231">[231]</a><emphasis>La ley del encaje. </emphasis>On appelait ainsi l�interpr�tation arbitraire que le juge donnait � la loi.</p><p id="_ftn232"><a type="note" l:href="#_ftnref232">[232]</a> Su�tone dit en effet (chap. XLV) que C�sar s�habillait avec n�gligence, et ne serrait point la ceinture de sa toge. C��tait de sa part une affectation, afin qu�on le pr�t pour un homme eff�min�, et qu�on ne p�t d�couvrir tout d�abord son courage et son esprit. Ainsi quelqu�un demandant � Cic�ron pourquoi il avait suivi le parti de Pomp�e plut�t que celui de C�sar: �C�sar, r�pondit-il, m�a tromp� par la mani�re de ceindre sa toge.�</p><p id="_ftn233"><a type="note" l:href="#_ftnref233">[233]</a> Sancho s�applique le vieux dicton: <emphasis>Al buen callar llaman Sancho</emphasis>.</p><p id="_ftn234"><a type="note" l:href="#_ftnref234">[234]</a> Cervant�s veut dire qu�il aurait mieux fait d�enlever ces deux nouvelles du <emphasis>Don Quichotte, </emphasis>et de les r�unir � son recueil de <emphasis>Nouvelles exemplaires:</emphasis> ce qu�ont fait depuis quelques �diteurs de ses �uvres.</p><p id="_ftn235"><a type="note" l:href="#_ftnref235">[235]</a> Ces expressions anciennes signifient, d�apr�s Covarrubias <emphasis>(Tesoro de la lengua castellana), </emphasis>� l�improviste, sur-le-champ. Elles peuvent vouloir dire aussi en homme de bien, en bon chr�tien.</p><p id="_ftn236"><a type="note" l:href="#_ftnref236">[236]</a> Ce po�te est Juan de M�na, mort en 1456. Il dit, dans la deux cent vingt-septi�me strophe du <emphasis>Labyrinthe, </emphasis>ou po�me des <emphasis>Trescientas copias</emphasis>:</p><empty-line/><p><emphasis>�</emphasis><emphasis/><emphasis>O vida segura la manza pobreza!</emphasis></p><p><emphasis>�</emphasis><emphasis/><emphasis>O dadiva sancta, desagradecida!</emphasis></p><empty-line/><p>H�siode, dans son po�me des <emphasis>Heures et des Jours, </emphasis>avait aussi appel� la pauvret� <emphasis>pr�sent des dieux immortels, </emphasis>et C�sar s��crie dans la <emphasis>Pharsale</emphasis> de Lucain (lib. V):</p><empty-line/><p><emphasis>O vitae tuta facultas</emphasis></p><p><emphasis>Pauperis, angustique lares!</emphasis></p><p><emphasis>O munera nondum</emphasis></p><p><emphasis>Intellecta Deum!</emphasis></p><p id="_ftn237"><a type="note" l:href="#_ftnref236">[237]</a> Saint Paul <emphasis>(�p. aux Corinthiens).</emphasis></p><p id="_ftn238"><a type="note" l:href="#_ftnref236">[238]</a> Cervant�s dit �galement, dans sa com�die <emphasis>La gran sultana do�a Catalina de Oviedo </emphasis>(Jornada 3a):</p><empty-line/><p>�� Hidalgo, mais non riche; c�est une mal�diction de notre si�cle, o� il semble que la pauvret� soit une annexe de la noblesse.�</p><p id="_ftn239"><a type="note" l:href="#_ftnref239">[239]</a> Cervant�s fait sans doute allusion � une perle magnifique qui existait alors parmi les joyaux de la couronne d�Espagne, et qu�on appelait l�<emphasis>orpheline </emphasis>ou l�<emphasis>unique </emphasis>(la <emphasis>huerfana </emphasis>ou la <emphasis>sola). </emphasis>Elle pesait cinquante-quatre carats. Cette perle p�rit, avec une foule d�autres bijoux, dans l�incendie du palais de Madrid, en 1734.</p><p id="_ftn240"><a type="note" l:href="#_ftnref240">[240]</a> On appelle en Espagne <emphasis>cantimploras </emphasis>des carafes de verre ou des cruches de terre tr�s-mince, que, pour rafra�chir l�eau pendant l��t�, l�on agite � un courant d�air. De l� vient la bizarre �pith�te que Cervant�s donne au soleil.</p><p id="_ftn241"><a type="note" l:href="#_ftnref241">[241]</a><emphasis>Barato </emphasis>est, en espagnol, l�adjectif oppos� � <emphasis>caro, </emphasis>cher; ce que nous appelons, dans notre pauvret� des mots les plus usuels, <emphasis>bon march�</emphasis>.</p><p id="_ftn242"><a type="note" l:href="#_ftnref242">[242]</a> Au temps de Cervant�s, beaucoup de roturiers s�arrogeaient d�j� le <emphasis>don </emphasis>jusqu�alors r�serv� � la noblesse. Aujourd�hui tout le monde prend ce titre, devenu sans cons�quence, et qui est comme le <emphasis>esquire </emphasis>des Anglais.</p><p id="_ftn243"><a type="note" l:href="#_ftnref243">[243]</a> Il y a dans l�original: <emphasis>Si la pr�c�dente sentence� </emphasis>Cervant�s changea sans doute apr�s coup l�ordre des trois jugements rendus par Sancho; mais il oublia de corriger l�observation qui suivait celui-ci.</p><p id="_ftn244"><a type="note" l:href="#_ftnref244">[244]</a> Elle est prise, en effet, de la <emphasis>Lombardica</emphasis><emphasis>historia </emphasis>de Fra Giacobo dit Voragine, archev�que de G�nes, dans la <emphasis>Vie</emphasis><emphasis>de saint Nicolas Bari </emphasis>(chap. III).</p><p id="_ftn245"><a type="note" l:href="#_ftnref245">[245]</a> Cette histoire, vraie ou suppos�e, �tait d�j� recueillie dans le livre de Fray Francisco de Osuna, intitul� <emphasis>Norte de los Estados, </emphasis>et qui fut imprim� en 1550. Mais Cervant�s, qui pouvait l�avoir apprise, ou dans cet ouvrage, ou par tradition, la raconte d�une tout autre mani�re.</p><p id="_ftn246"><a type="note" l:href="#_ftnref246">[246]</a> On appelait ainsi un baume compos� avec de l�huile d�olive et des fleurs de mille-pertuis. Du nom de cette plante <emphasis>(hiperico </emphasis>en espagnol) s��tait form�, par corruption, le mot d�huile d�<emphasis>aparicio.</emphasis></p><p id="_ftn247"><a type="note" l:href="#_ftnref247">[247]</a> On lit dans le livre des <emphasis>�tiquettes, </emphasis>compos� par Olivier de la Marche pour le duc de Bourgogne, Charles le T�m�raire, et qui fut adopt� par les rois d�Espagne de la maison d�Autriche pour les r�glements de leur palais: �Le duc a six docteurs en m�decine qui servent � visiter la personne et l��tat de la sant� du prince; quand le duc est � table, ils se tiennent derri�re lui, pour regarder quels mets et quels plats on sert au duc, et lui conseiller, suivant leur opinion, ceux qui lui feront le plus de bien.�</p><p id="_ftn248"><a type="note" l:href="#_ftnref248">[248]</a> L�aphorisme est: <emphasis>Omnis saturatio mala, panis autem pessima.</emphasis></p><p id="_ftn249"><a type="note" l:href="#_ftnref249">[249]</a><emphasis>Peliagudo </emphasis>signifie �galement, au figur�, embrouill�, �pineux, difficile.</p><p id="_ftn250"><a type="note" l:href="#_ftnref250">[250]</a> La <emphasis>olla podrida </emphasis>(mot � mot: <emphasis>pot-pourri) </emphasis>est un m�lange de plusieurs sortes de viandes, de l�gumes et d�assaisonnements.</p><p id="_ftn251"><a type="note" l:href="#_ftnref251">[251]</a><emphasis>Recio </emphasis>signifie roide, intraitable, et <emphasis>ag�ero, </emphasis>augure. J�ai conserv� ce nom en espagnol, au lieu de chercher � le traduire par un �quivalent, parce qu�il est rest� aussi proverbial, aussi consacr� en Espagne, qu�en France celui du docteur Sangrado.</p><p id="_ftn252"><a type="note" l:href="#_ftnref251">[252]</a><emphasis>Tirteafuera, </emphasis>ou mieux <emphasis>tirateafuera, </emphasis>signifie <emphasis>va-t�en d�ici. </emphasis>C�est ainsi que l�emploie Simon Abril dans la traduction de l�<emphasis>Eunuque, </emphasis>de T�rence, o� la servante Pythias dit au valet Ch�r�a:</p><empty-line/><p><emphasis>Neque pol servandum tib</emphasis></p><p><emphasis>Quidquam dare ausim, neque te servare. Apage te.</emphasis></p><p>(Acte V, sc�ne II.)</p><empty-line/><p><emphasis>En buena fe que ni yo osaria</emphasis></p><p><emphasis>Darte a guardar nada, ni menos guardarte</emphasis></p><p><emphasis>Yo, Tirateafuera</emphasis>.</p><p id="_ftn253"><a type="note" l:href="#_ftnref253">[253]</a> � l�expiration de leurs charges, les gouverneurs, comme certains autres employ�s de l��tat, �taient tenus � <emphasis>r�sider </emphasis>quelque temps dans le pays qu�ils avaient administr�. Pendant ce temps, ils restaient expos�s aux r�clamations de leurs subordonn�s, devenus leurs �gaux. Les Espagnols avaient pris cette sage coutume des Arabes.</p><p id="_ftn254"><a type="note" l:href="#_ftnref254">[254]</a> Les Biscayens, � l��poque de Cervant�s, et depuis le r�gne de Charles-Quint, �taient en possession des places de secr�taires du roi et du conseil.</p><p id="_ftn255"><a type="note" l:href="#_ftnref255">[255]</a> En espagnol <emphasis>perl�ticos </emphasis>(paralytiques).</p><p id="_ftn256"><a type="note" l:href="#_ftnref256">[256]</a> Il y a, dans l�original, de son <emphasis>atalaya. </emphasis>C�est le nom que les Arabes donnaient (al-thalaya�h) aux petites tours �lev�es sur des �minences, et d�o� leurs �claireurs avertissaient des mouvements de l�ennemi, au moyen de signaux r�p�t�s de poste en poste.</p><p id="_ftn257"><a type="note" l:href="#_ftnref257">[257]</a><emphasis>Monta�es, </emphasis>n� dans les montagnes des Asturies, o� tous les habitants se regardent comme les descendants de P�lage et de ses compagnons.</p><p id="_ftn258"><a type="note" l:href="#_ftnref258">[258]</a> On appelait ainsi des caut�res. (Voir <emphasis>Gil Blas, </emphasis>livre VII, chap. I.)</p><p id="_ftn259"><a type="note" l:href="#_ftnref259">[259]</a> Les caut�res et les s�tons sur les bras et sur les jambes, et m�me derri�re le cou, �taient tr�s en usage au temps de Cervant�s. Matias de L�ra, chirurgien de Philippe IV, dit, dans un trait� sur la mati�re, que les uns emploient ce rem�de pour se gu�rir de maladies habituelles, d�autres pour s�en pr�server, d�autres enfin <emphasis>vicieusement et seulement pour se mettre � la mode. (Pr�tica de fuentes y sus utilidades.)</emphasis></p><p id="_ftn260"><a type="note" l:href="#_ftnref260">[260]</a><emphasis>Ollas podridas. </emphasis>Il y entre du b�uf, du mouton, du lard, des poules, des perdrix, des saucisses, du boudin, des l�gumes, et toutes sortes d�ingr�dients. Le nom de ce mets lui vient sans doute de ce qu�on laisse cuire si longtemps les viandes qui le composent, qu�elles se d�tachent, se m�lent et se confondent comme des fruits trop m�rs.</p><p id="_ftn261"><a type="note" l:href="#_ftnref261">[261]</a> On appelait <emphasis>barato </emphasis>l�esp�ce de gratification que les joueurs gagnants donnaient aux assistants qui prenaient leur parti. Ces assistants, qui se nommaient <emphasis>barateros </emphasis>ou <emphasis>mirones, </emphasis>se divisaient en <emphasis>pedagogos </emphasis>ou <emphasis>gansos, </emphasis>ceux qui enseignaient les joueurs novices, et <emphasis>doncaires, </emphasis>ceux qui les dirigeaient en jouant et d�cidaient les coups douteux. On appelait aussi <emphasis>barato </emphasis>ce que donnaient les joueurs, pour les cartes et la lumi�re, aux ma�tres des maisons de jeu, tenues aussi bien par des grands seigneurs que par de pauvres h�res, et qui avaient une foule de noms, tels que <emphasis>tablager�as, casas de conversacion, le�eras, mandrachos, encierros, garitos</emphasis>.</p><p id="_ftn262"><a type="note" l:href="#_ftnref262">[262]</a> On appelait <emphasis>modorros </emphasis>des filous exp�riment�s qui passaient � dormir la moiti� de la nuit, et venaient, comme des troupes fra�ches, tomber � minuit sur les joueurs �chauff�s, qu�ils achevaient ais�ment de d�pouiller. C�est ce qu�ils nommaient, dans leur jargon, se r�server pour la glane <emphasis>(quedarse a la espiga)</emphasis>.</p><p id="_ftn263"><a type="note" l:href="#_ftnref263">[263]</a> Le mot espagnol <emphasis>dormir </emphasis>signifie �galement coucher. De l� l�esp�ce de coq-�-l��ne qui va suivre.</p><p id="_ftn264"><a type="note" l:href="#_ftnref264">[264]</a> Les hauts-de-chausses appel�s <emphasis>calzas atacadas, </emphasis>serr�s et collant tout le long de la jambe, arrondis et tr�s-amples depuis le milieu de la cuisse, avaient le nom populaire de <emphasis>pedorreras, </emphasis>auquel je n�ai trouv� d�autre �quivalent supportable en fran�ais que pet-en-l�air. Ces hauts-de-chausses furent prohib�s par une pragmatique royale, peu apr�s l��poque o� parut la seconde partie du <emphasis>Don Quichotte. </emphasis>Ambrosio de Salazar raconte qu�un hidalgo ayant �t� pris v�tu de <emphasis>calzas atacadas, </emphasis>malgr� la prohibition, fut conduit devant le juge, et qu�il all�gua pour sa d�fense que ses chausses �taient la seule armoire qu�il e�t pour serrer ses hardes. Il en tira effectivement <emphasis>un peigne, une chemise, une paire de nappes, deux serviettes et un drap de lit. (Las Clavile�as de recreacion, </emphasis>Bruxelles, 1625, f. 99.)</p><p id="_ftn265"><a type="note" l:href="#_ftnref265">[265]</a> Comme les gens de qualit�, qui portaient en voyage une esp�ce de voile ou masque fort l�ger pour se garantir la figure de l�air et du soleil. Le peuple appelait ces masques <emphasis>papa-higos, </emphasis>gobe-figues.</p><p id="_ftn266"><a type="note" l:href="#_ftnref266">[266]</a> Jurer par la vie de ses p�re et m�re �tait une formule de serment tr�s-usit�e du temps de Cervant�s.</p><p id="_ftn267"><a type="note" l:href="#_ftnref267">[267]</a><emphasis>De stercore erigens pauperem. </emphasis>(Ps. CXII, v. 7.)</p><p id="_ftn268"><a type="note" l:href="#_ftnref268">[268]</a> Voyez la note 250 � chapitre XLVII.</p><p id="_ftn269"><a type="note" l:href="#_ftnref269">[269]</a><emphasis>De haldas o de mangas. </emphasis>Ces mots ont chacun un double sens: l�un, qui veut dire les pans d�une robe de magistrat, signifiait aussi les droits � percevoir comme gouverneur; l�autre, qui veut dire les manches, signifiait les cadeaux qui se faisaient aux grandes f�tes de l�ann�e, comme P�ques et No�l, ou aux r�jouissances publiques, comme l�av�nement d�un nouveau roi. De l� le proverbe: <emphasis>Buenas son mangas despues de Pascuas</emphasis>.</p><p id="_ftn270"><a type="note" l:href="#_ftnref270">[270]</a> On lit dans un auteur �conomique du temps de Cervant�s: �Tandis que, ces ann�es pass�es, le bl� se vendait au poids de l�or � S�govie, que le prix des loyers montait au ciel, et qu�il en �tait de m�me dans les autres villes, une paire de souliers � deux semelles valait trois r�aux (quinze sous), et � Madrid quatre. Aujourd�hui on en demande effrontement sept r�aux, sans vouloir les donner � moins de six r�aux et demi. Il est effrayant de penser o� cela va s�arr�ter.� <emphasis>(Man. de la Bibl. royale. � </emphasis>Code 156, f. 64.) Une pragmatique de Charles-Quint, rendue � Monzon en 1552, avait �tabli un tarif pour le prix des souliers et de toute esp�ce de chaussure.</p><p id="_ftn271"><a type="note" l:href="#_ftnref271">[271]</a> Expression fort usit�e dans un temps o� Rome dispensait toutes les faveurs et tous les pardons.</p><p id="_ftn272"><a type="note" l:href="#_ftnref272">[272]</a><emphasis>Tarde piache </emphasis>(pour <emphasis>piaste), </emphasis>phrase proverbiale dont voici l�origine: on raconte qu�un �tudiant, mangeant des �ufs � la coque, en avala un si peu frais que le poulet s�y �tait d�j� form�; il l�entendit crier en lui passant dans la gorge, et se contenta de dire gravement: <emphasis>Tu piaules trop tard</emphasis>.</p><p id="_ftn273"><a type="note" l:href="#_ftnref272">[273]</a> Il y a l� un intraduisible jeu de mots sur <emphasis>nones, </emphasis>qui veut dire <emphasis>impairs </emphasis>et <emphasis>non </emphasis>au pluriel, et <emphasis>pares, </emphasis>pairs.</p><p id="_ftn274"><a type="note" l:href="#_ftnref272">[274]</a> Allusion au proverbe: <emphasis>Les ailes sont venues � la fourmi, et les oiseaux l�ont mang�e</emphasis>.</p><p id="_ftn275"><a type="note" l:href="#_ftnref272">[275]</a><emphasis>Alpargatas, </emphasis>chaussure ordinaire des paysans espagnols.</p><p id="_ftn276"><a type="note" l:href="#_ftnref276">[276]</a> En Espagne et en Am�rique, les vice-rois, gouverneurs et agents financiers devaient, en quittant leur emploi, <emphasis>r�sider </emphasis>quelque temps pour rendre leurs comptes.</p><p id="_ftn277"><a type="note" l:href="#_ftnref277">[277]</a> Du mot allemand <emphasis>Geld, </emphasis>qui veut dire argent.</p><p id="_ftn278"><a type="note" l:href="#_ftnref278">[278]</a> Cervant�s parle, dans ce chapitre, du plus grave des �v�nements dont il fut t�moin, l�expulsion des Morisques. Apr�s la capitulation de Grenade, en 1492, un grand nombre de Mores, rest�s musulmans, s�journ�rent en Espagne. Mais bient�t, aux missions envoy�es parmi eux, succ�d�rent les pers�cutions; et enfin un d�cret de Charles Quint, dat� du 4 avril 1525, ordonna, sous peine de bannissement, que tous les Mores re�ussent le bapt�me. Ces chr�tiens convertis par force furent alors appel�s du nom de <emphasis>Morisques (Moriscos), </emphasis>qui servait � les distinguer des <emphasis>vieux chr�tiens. </emphasis>Sous Philippe II, on exigea plus que leur abjuration: en 1566, on leur d�fendit, par une <emphasis>pragmatique, </emphasis>l�usage de leur langue, de leurs v�tements, de leurs c�r�monies, de leurs bains, de leurs esclaves et m�me de leurs noms. Ces dispositions tyranniques, ex�cut�es avec une impitoyable rigueur, provoqu�rent la longue r�volte connue sous le nom de <emphasis>r�bellion des Morisques, </emphasis>qui tint en �chec toute la puissance de Philippe II, et ne fut �touff�e qu�en 1570, par les victoires de don Juan d�Autriche. Les Morisques vaincus furent dispers�s dans toutes les provinces de la P�ninsule; mais cette race d�chue continuant � prosp�rer, � s�accro�tre, par le travail et l�industrie, on trouva des raisons politiques pour effrayer ceux que ne touchait pas suffisamment le fanatisme religieux d�cha�n� contre elle. Un �dit de Philippe III, rendu en 1609, et ex�cut� l�ann�e suivante, ordonna l�expulsion totale des Morisques. Douze � quinze cent mille malheureux furent chass�s de l�Espagne, et le petit nombre d�entre eux qui surv�curent � cette horrible ex�cution all�rent se perdre, en cachant leur origine, au milieu des races �trang�res. Ainsi l�Espagne, d�j� d�peupl�e par les �migrations d�Am�rique, se priva, comme fit plus tard la France � la r�vocation de l��dit de Nantes, de ses plus industrieux habitants, qui all�rent grossir les troupes des pirates de Berb�rie, dont ses c�tes �taient infest�es. (Voir l�<emphasis>Histoire des Arabes et des Mores d�Espagne, </emphasis>tome I, chap. VII.) Au milieu des m�nagements dont Cervant�s s�enveloppe, il est facile de voir que toute sa sympathie est pour le peuple opprim�.</p><p id="_ftn279"><a type="note" l:href="#_ftnref279">[279]</a> C�est le <emphasis>caviar </emphasis>des Russes.</p><p id="_ftn280"><a type="note" l:href="#_ftnref280">[280]</a> Un autre �crivain du temps de Cervant�s, Cristoval de Herrera, avait dit quelques ann�es plus t�t: �Il faudrait emp�cher que les Fran�ais et les Allemands ne parcourussent ces royaumes en nous soutirant notre argent, car tous les gens de cette esp�ce et de cet habit nous en emportent. On dit qu�en France les parents promettent pour dot de leurs filles ce qu�ils rapporteront de leur voyage � Saint-Jacques-de-Compostelle, all�e et retour, comme s�ils allaient aux Grandes-Indes.� <emphasis>(Amparo de pobres)</emphasis></p><p id="_ftn281"><a type="note" l:href="#_ftnref281">[281]</a> Plus loin, il est appel� don Gaspar Gr�gorio.</p><p id="_ftn282"><a type="note" l:href="#_ftnref282">[282]</a> Selon la tradition, Galiana �tait une princesse arabe, � laquelle son p�re Gadalife ou Galafre �leva un magnifique palais sur les bords du Tage. On donne encore le nom de palais de Galiana � des ruines qui se voient dans le jardin <emphasis>del Rey, </emphasis>� Tol�de.</p><p id="_ftn283"><a type="note" l:href="#_ftnref283">[283]</a> Il y a ici une esp�ce de contradiction avec la fin du chapitre LI, o� l�on dit que les habitants de l��le Barataria observent encore <emphasis>les Constitutions du grand gouverneur Sancho Panza. </emphasis>Mais Cervant�s sans doute n�a pas r�sist� au d�sir de d�cocher une �pigramme contre le gouvernement de l�Espagne, qui avait, d�s ce temps-l�, le d�faut de rendre force lois et ordonnances sans pouvoir les faire ex�cuter.</p><p id="_ftn284"><a type="note" l:href="#_ftnref284">[284]</a> C�est le concile de Trente (de 1545 � 1563). Le canon XIX commence ainsi: <emphasis>Detestabilis duellorum usus ex christiano orbe penitus exterminetur, </emphasis>etc. Le m�me concile d�fendit �galement les joutes et tournois, ce qu�avaient fait pr�c�demment celui de Latran en 1179 et celui de Reims en 1131.</p><p id="_ftn285"><a type="note" l:href="#_ftnref285">[285]</a> Au dixi�me chant de l�<emphasis>Orlando furioso, </emphasis>Bir�no, duc de Z�lande, abandonne son amante Olympie dans une �le d�serte. � son r�veil, elle maudit le perfide et le charge d�impr�cations, comme Didon au d�part d��n�e. De l� les deux comparaisons d�Altisidore.</p><p id="_ftn286"><a type="note" l:href="#_ftnref285">[286]</a> Cette impr�cation forme ce que les Espagnols appellent <emphasis>el estribillo </emphasis>(le refrain), et se trouve r�p�t�e � la fin de toutes les strophes.</p><p id="_ftn287"><a type="note" l:href="#_ftnref287">[287]</a> Litt�ralement: <emphasis>Tue-Mores</emphasis>.</p><p id="_ftn288"><a type="note" l:href="#_ftnref288">[288]</a><emphasis>Regnum c�lorum vim patitur. </emphasis>(Saint Matthieu, chap. II, v. 12.)</p><p id="_ftn289"><a type="note" l:href="#_ftnref289">[289]</a><emphasis>Santiago, y cierra, Espana. </emphasis>Litt�ralement: <emphasis>Saint Jacques, et attaque, Espagne. </emphasis>Le mot <emphasis>cerrar, </emphasis>qui a voulu dire anciennement attaquer, signifie maintenant fermer. De l� le jeu de mots de Sancho.</p><p id="_ftn290"><a type="note" l:href="#_ftnref290">[290]</a> Les gardiens des taureaux destin�s aux courses les gardent � cheval, et portent des lances au lieu de fouets. Les taureaux qu�on am�ne des p�turages au cirque, la veille des combats, sont conduits par des b�ufs dress�s � cet usage, et appel�s <emphasis>cabestros</emphasis>.</p><p id="_ftn291"><a type="note" l:href="#_ftnref291">[291]</a><emphasis>Condumio, </emphasis>tout ce qu�on mange avec du pain.</p><p id="_ftn292"><a type="note" l:href="#_ftnref292">[292]</a> Cervant�s parle ici de l�impertinente continuation du <emphasis>Don Quichotte, </emphasis>faite par un moine aragonais qui s�est cach� sous le nom du licenci� Alonzo Fernandez de Avellan�da, continuation qui parut pendant qu�il �crivait lui-m�me la seconde partie. Cet Avellan�da peint en effet don Quichotte comme revenu de son amour, dans les chapitres IV, VI, VIII, XII et XIII. Il avait dit au troisi�me chapitre: �Don Quichotte finit son entretien avec Sancho, en disant qu�il voulait aller � Saragosse pour les joutes, et qu�il pensait oublier l�ingrate infante Dulcin�e du Toboso, pour chercher une autre dame qui correspond�t mieux � ses services.�</p><p id="_ftn293"><a type="note" l:href="#_ftnref293">[293]</a> Ce sont des injures grossi�res adress�es directement � Cervant�s.</p><p id="_ftn294"><a type="note" l:href="#_ftnref293">[294]</a> Cervant�s oublie que lui-m�me lui a donn� ce nom dans la premi�re partie, et qu�il l�appelle Juana Gutierrez dans le chapitre VII de la seconde.</p><p id="_ftn295"><a type="note" l:href="#_ftnref295">[295]</a> Ces d�tails obsc�nes et ridicules se trouvent principalement dans les chapitres XV, XVI, XVII, XVIII et XIX, des �ditions, non expurg�es, ant�rieures � 1732.</p><p id="_ftn296"><a type="note" l:href="#_ftnref295">[296]</a> La description de cette course de bague est dans le chapitre XI.</p><p id="_ftn297"><a type="note" l:href="#_ftnref297">[297]</a> Ces paroles sont celles que la tradition place dans la bouche du conn�table du Guesclin, lorsque, pendant la lutte de Pierre le Cruel et de son fr�re Henri de Trastamare, dans la plaine de Montiel, il aida celui-ci � monter sur le corps de Pierre, que Henri per�a de sa dague.</p><p id="_ftn298"><a type="note" l:href="#_ftnref297">[298]</a> Sancho applique � son ma�tre les deux derniers vers d�un ancien <emphasis>romance, </emphasis>compos� sur la tradition des sept infants de Lara <emphasis>(Canc. de Amberes, </emphasis>p. 172).</p><empty-line/><p>Gonzalo Gustos de Lara avait �pous� do�a Sancha, s�ur de Ruy-Velazquez. Ce dernier, pour venger une offense, livra au roi more de Cordoue son beau-fr�re et ses sept neveux. Le p�re fut jet� dans une prison perp�tuelle, apr�s qu�on lui eut servi sur une table les t�tes de ses sept enfants. Cependant l�amour d�une femme arabe, s�ur du roi, le tira de prison, et le fils qu�il eut d�elle, appel� Mudarra Gonzalo, vengea le sang de ses fr�res dans celui de Ruy-Velazquez. L�ayant rencontr� un jour � la chasse, il l�attaqua, et, bien que l�autre lui demand�t le temps d�aller chercher ses armes, il le tua apr�s avoir r�pondu les vers que cite Sancho;</p><empty-line/><p>Esperesme, don Gonzalo.</p><p>Ir� a tomar las mis armas. -</p><p>��El <emphasis>espera </emphasis>que tu diste</p><p>A los infantes de Lara:</p><p>Aqui moriras, traidor,</p><p>Enemigo de do�a Sancha.</p><p id="_ftn299"><a type="note" l:href="#_ftnref299">[299]</a> C��taient de petits mousquetons, qui avaient pris ce nom de <emphasis>pedre�ales </emphasis>de ce qu�on y mettait le feu, non point avec une m�che, comme aux arquebuses, mais avec une pierre � fusil <emphasis>(pedernal).</emphasis></p><p id="_ftn300"><a type="note" l:href="#_ftnref300">[300]</a> Cervant�s ne pouvait appeler barbare le bienfaisant Osiris; il voulait dire Busiris, ce tyran cruel d�Ib�rie, qui enleva les filles d�Atlas et fut tu� par Hercule.</p><p id="_ftn301"><a type="note" l:href="#_ftnref300">[301]</a> Au temps de Cervant�s, la Catalogne, plus qu�aucune autre province d�Espagne, �tait d�sol�e par les inimiti�s de familles, qui jetaient souvent parmi les bandits des jeunes gens de qualit�, coupables de quelque meurtre par vengeance. Les Niarros et les Cadells divisaient alors Barcelone, comme les <emphasis>Capuletti </emphasis>et les <emphasis>Montecchi </emphasis>avaient divis� Ravenne. Un partisan des Niarros, oblig� de prendre la fuite, se fit chef de voleurs. On l�appelait Roque Guinart ou Gui�art, ou Gui�arte; mais son vrai nom �tait P�dro Rocha Guinarda. C��tait un jeune homme brave et g�n�reux, tel que le peint Cervant�s, et qui eut dans son temps, en Catalogne, la r�putation qu�eut dans le n�tre, en Andalousie, le fameux Jos�-Maria. Il est cit� dans les m�moires de Commines.</p><p id="_ftn302"><a type="note" l:href="#_ftnref302">[302]</a> C�est du mot <emphasis>bando, </emphasis>mandement � cri public, qu�est venu celui de <emphasis>bandolero, </emphasis>qui d�signait un brigand dont la t�te �tait mise � prix. Peut-�tre le nom de <emphasis>bandit </emphasis>vient-il aussi de notre mot <emphasis>ban.</emphasis></p><p id="_ftn303"><a type="note" l:href="#_ftnref303">[303]</a> Au chapitre XII du <emphasis>Don Quichotte </emphasis>d�Avellan�da, il est dit que Sancho re�ut de don Carlos deux douzaines de boulettes et six pelotes de blanc-manger, et que, n�ayant pu tout avaler d�une fois, il mit le reste dans son sein pour le d�jeuner du lendemain.</p><p id="_ftn304"><a type="note" l:href="#_ftnref304">[304]</a> Celui que les Anglais nomment Scott et les Fran�ais Scot, ou Lescot, ou <emphasis>l��cossais, </emphasis>�tait un astrologue du treizi�me si�cle, fort aim� de l�empereur Fr�d�ric II, auquel il d�dia son <emphasis>Trait� de la physionomie </emphasis>et ses autres ouvrages. Dante fait mention de lui au chant XX de <emphasis>l�Enfer</emphasis>.</p><empty-line/><p><emphasis>Quell� altro che ne� fianchi � cosi poco,</emphasis></p><p><emphasis>Michele Scotto fu, che veramente</emphasis></p><p><emphasis>Delle magiche frode sepe li gioco.</emphasis></p><empty-line/><p>Il y eut un autre astrologue du nom de Micha�l Scotto, n� � Parme, qui v�cut en Flandre sous le gouvernement d�Alexandre Farn�se (vers 1580). On raconte de celui-ci qu�il invitait souvent plusieurs personnes � d�ner, sans faire appr�ter quoi que ce f�t; et, quand les convives �taient � table, il se faisait apporter les mets par des esprits. �Ceci, disait-il � la compagnie, vient de la cuisine du roi de France; cela, de celle du roi d�Espagne, etc.� (Voir Bayle, article <emphasis>Scot.) </emphasis>C�est sans doute de ce dernier que veut parler Cervant�s.</p><p id="_ftn305"><a type="note" l:href="#_ftnref305">[305]</a> Ce qu�on appelait alors un <emphasis>sarao.</emphasis></p><p id="_ftn306"><a type="note" l:href="#_ftnref306">[306]</a> Formule d�exorcisme dont se servait l��glise, et qui avait pass� dans le langage commun.</p><p id="_ftn307"><a type="note" l:href="#_ftnref307">[307]</a> Allusion � un passage d�Avellan�da, au chapitre XII.</p><p id="_ftn308"><a type="note" l:href="#_ftnref308">[308]</a> On dit en Espagne les <emphasis>proph�ties de P�ro-Grullo, </emphasis>comme nous disons en France les <emphasis>v�rit�s de </emphasis>M. de <emphasis>la Palice</emphasis>.</p><p id="_ftn309"><a type="note" l:href="#_ftnref309">[309]</a> Il a �t� souvent question de ces t�tes enchant�es. Albert le Grand, dit-on, en fabriqua une, et le marquis de Vill�na une autre. Le Tostado parle d�une t�te de bronze qui proph�tisait dans le bourg de Tabara, et dont l�emploi principal �tait d�informer qu�il y avait quelque juif dans le pays. Elle criait alors: <emphasis>Judaeus adest, </emphasis>jusqu�� ce qu�on l�en e�t chass�. <emphasis>(Super Numer., </emphasis>cap. XXI.)</p><p id="_ftn310"><a type="note" l:href="#_ftnref310">[310]</a> En espagnol, <emphasis>los juguetes</emphasis>.</p><p id="_ftn311"><a type="note" l:href="#_ftnref311">[311]</a> Avant que Cervant�s se moqu�t des traducteurs de l�italien, Lope de Vega avait dit, dans sa <emphasis>Filomena: </emphasis>�Dieu veuille qu�il soit r�duit, pour vivre, � traduire des livres de l�italien en castillan car, � mes yeux, c�est un plus grand d�lit que de passer des chevaux en France.�</p><p id="_ftn312"><a type="note" l:href="#_ftnref311">[312]</a> Le <emphasis>Pastor Fido </emphasis>est de Guarini; l�<emphasis>Aminta, </emphasis>du Tasse. L��loge de Cervant�s est surtout vrai pour la traduction en vers de Jaur�gui, lequel, peintre en m�me temps que po�te, fit le portrait de Cervant�s, auquel il montra sans doute sa traduction manuscrite de l�<emphasis>Aminta, </emphasis>puisqu�elle ne parut qu�en 1618.</p><p id="_ftn313"><a type="note" l:href="#_ftnref313">[313]</a> Cervant�s avait d�j� dit des libraires, dans sa nouvelle du <emphasis>Licenci� Vidri�ra:</emphasis> �� Comme ils se moquent d�un auteur, s�il fait imprimer � ses frais! Au lieu de quinze cents, ils impriment trois mille exemplaires, et, quand l�auteur pense qu�on vend les siens, on exp�die les autres.�</p><p id="_ftn314"><a type="note" l:href="#_ftnref314">[314]</a><emphasis>Luz del alma cristiana contra la ceguedad e ignorancia, </emphasis>par Fr. Felipe de Menes�s, moine dominicain, Salamanque, 1556.</p><p id="_ftn315"><a type="note" l:href="#_ftnref315">[315]</a> Allusion au proverbe: <emphasis>� tout cochon vient sa Saint-Martin</emphasis>.</p><p id="_ftn316"><a type="note" l:href="#_ftnref316">[316]</a> C��tait le <emphasis>hourra </emphasis>de l��poque.</p><p id="_ftn317"><a type="note" l:href="#_ftnref316">[317]</a> Don Luis Coloma, comte d�Elda, commandait l�escadre de Barcelone en 1614, lorsqu�on achevait l�expulsion des Morisques.</p><p id="_ftn318"><a type="note" l:href="#_ftnref318">[318]</a> Commandant d�un navire alg�rien.</p><p id="_ftn319"><a type="note" l:href="#_ftnref318">[319]</a> Le vice-roi de Barcelone �tait, en 1614, don Francisco Hurtado de Mendoza, marquis d�Almazan.</p><p id="_ftn320"><a type="note" l:href="#_ftnref320">[320]</a> Vers d�un vieux <emphasis>romance, </emphasis>d�j� cit�s au chapitre II de la premi�re partie.</p><p id="_ftn321"><a type="note" l:href="#_ftnref321">[321]</a> Cervant�s joue ici avec gr�ce sur le mot <emphasis>deslocado, </emphasis>auquel il donne tant�t le sens de disloqu�, tant�t celui de gu�ri de folie (de <emphasis>loco, </emphasis>fou, comme on dirait <emphasis>d�foli�</emphasis>).</p><p id="_ftn322"><a type="note" l:href="#_ftnref322">[322]</a> Il y eut plusieurs commissaires charg�s de l�expulsion des Morisques, et ce don Bernardino de V�lasco, duquel Cervant�s fait un �loge si mal plac� dans la bouche de Ricote, ne fut commissionn� que pour chasser les Morisques de la Manche. Il est possible qu�il ait mis de la rigueur et de l�int�grit� dans ses fonctions: mais d�autres commissaires se laiss�rent adoucir, et, comme on le voit dans les m�moires du temps, bien des riches Morisques achet�rent le droit de rester en Espagne, en changeant de province.</p><p id="_ftn323"><a type="note" l:href="#_ftnref323">[323]</a> Je demande pardon pour ce barbarisme, qu�il �tait peut-�tre impossible d��viter.</p><p id="_ftn324"><a type="note" l:href="#_ftnref324">[324]</a> La pens�e n��tait pas neuve puisqu�il s�agissait d�imiter, non-seulement la pastorale Arcadie, mais <emphasis>l�Arcadie </emphasis>de Sannazar, la <emphasis>Diane</emphasis> de Montemayor, la <emphasis>Galat�e</emphasis> de Cervant�s lui-m�me, et enfin un passage de <emphasis>l�Amadis de Gr�ce </emphasis>(seconde partie, chap. CXXXII). �Au milieu de ses nombreux soucis, don Florisel de Niqu�a r�solut de prendre l�habit de pasteur et de vivre dans un village. Cela d�cid�, il partit, il d�couvrit son dessein � un bon homme, et lui fit acheter quelques brebis pour les conduire aux champs, etc.�</p><p id="_ftn325"><a type="note" l:href="#_ftnref325">[325]</a> On croit que Garcilaso de la Vega a d�sign� dans ses �glogues, sous le nom de <emphasis>Nemoroso, </emphasis>son ami le po�te Boscan, � cause de l�identit� entre le mot italien <emphasis>bosco </emphasis>et le mot latin <emphasis>nemus, </emphasis>d�o� s�est form� le nom de <emphasis>Nemoroso</emphasis>.</p><p id="_ftn326"><a type="note" l:href="#_ftnref326">[326]</a> Terminaison qui indique l�augmentatif en espagnol.</p><p id="_ftn327"><a type="note" l:href="#_ftnref327">[327]</a> Esp�ce de cymbales.</p><p id="_ftn328"><a type="note" l:href="#_ftnref328">[328]</a> �trille.</p><p id="_ftn329"><a type="note" l:href="#_ftnref328">[329]</a> D�jeuner.</p><p id="_ftn330"><a type="note" l:href="#_ftnref328">[330]</a> Tapis.</p><p id="_ftn331"><a type="note" l:href="#_ftnref328">[331]</a> Officier de justice.</p><p id="_ftn332"><a type="note" l:href="#_ftnref328">[332]</a> Magasin.</p><p id="_ftn333"><a type="note" l:href="#_ftnref328">[333]</a> Petite boule creuse, remplie de fleurs, ou de parfums, ou de cendres, qu�on se jetait aux tournois des Arabes, dans les danses � cheval.</p><p id="_ftn334"><a type="note" l:href="#_ftnref328">[334]</a> Brodequin.</p><p id="_ftn335"><a type="note" l:href="#_ftnref328">[335]</a> Galetas.</p><p id="_ftn336"><a type="note" l:href="#_ftnref328">[336]</a> Petite monnaie valant la trente-quatri�me partie du r�al.</p><p id="_ftn337"><a type="note" l:href="#_ftnref328">[337]</a> Giroflier.</p><p id="_ftn338"><a type="note" l:href="#_ftnref328">[338]</a> Faquir, pr�tre ou moine musulman. Cervant�s oublie <emphasis>alfoli, </emphasis>magasin � sel, et <emphasis>aljonjoli, </emphasis>s�same, plante.</p><p id="_ftn339"><a type="note" l:href="#_ftnref339">[339]</a><emphasis>Apr�s les t�n�bres j�attends la lumi�re. </emphasis>Ces mots latins, pris au po�me de Job (cap. XVII, v. 12) et �crits en exergue autour d�un faucon capuchonn�, formaient la devise de Juan de la Cuesta, premier �diteur du <emphasis>Don Quichotte, </emphasis>et ami de Cervant�s.</p><p id="_ftn340"><a type="note" l:href="#_ftnref340">[340]</a> Cette strophe et les deux derniers vers de la pr�c�dente sont copi�s litt�ralement de la troisi�me �glogue de Garcilaso de la Vega.</p><p id="_ftn341"><a type="note" l:href="#_ftnref341">[341]</a> Le bonnet pointu des condamn�s du saint-office se nommait <emphasis>coroza. </emphasis>On l�appelait aussi <emphasis>mitre sc�lerate, </emphasis>pour la distinguer de la mitre des �v�ques.</p><p id="_ftn342"><a type="note" l:href="#_ftnref342">[342]</a><emphasis>O mas duro que marmol a mis quejas! </emphasis>Vers de Garcilaso dans la premi�re �glogue.</p><p id="_ftn343"><a type="note" l:href="#_ftnref343">[343]</a> Voyez la note 339 du chapitre pr�c�dent.</p><p id="_ftn344"><a type="note" l:href="#_ftnref344">[344]</a> Petite monnaie valant le quart d�un r�al, un peu plus d�un sou.</p><p id="_ftn345"><a type="note" l:href="#_ftnref344">[345]</a> Le proverbe entier est: On ne prend pas de truites � braies s�ches. <emphasis>No se toman truchas a bragas enjutas</emphasis>.</p><p id="_ftn346"><a type="note" l:href="#_ftnref346">[346]</a> Ancienne ville du royaume de L�on, qu�assi�g�rent longtemps Sancho II et Alphonse VI de Castille, avant que leur s�ur do�a Urraca la rend�t � ce dernier (1109).</p><p id="_ftn347"><a type="note" l:href="#_ftnref347">[347]</a> En espagnol: <emphasis>De donde diere. </emphasis>Cervant�s, dans le <emphasis>Dialogue des chiens, </emphasis>cite le m�me mot du m�me Maul�on, qu�il appelle <emphasis>po�te sot, </emphasis>quoique membre de l�acad�mie des Imitateurs.</p><empty-line/><p>Cette acad�mie des Imitateurs ou <emphasis>Imitatoria </emphasis>(� l�imitation des acad�mies italiennes) fut fond�e � Madrid en 1586, dans la maison d�un grand seigneur, ami des lettres; mais elle subsista fort peu de temps.</p><p id="_ftn348"><a type="note" l:href="#_ftnref348">[348]</a> Voyez les chapitres VIII, IX et XXVI du <emphasis>Don Quichotte </emphasis>d�Avellan�da.</p><p id="_ftn349"><a type="note" l:href="#_ftnref349">[349]</a> Il y a, dans cette tirade, un perp�tuel jeu de mots entre <emphasis>gracioso, </emphasis>plaisant, <emphasis>gracias, </emphasis>saillies, bon mots, et <emphasis>gracia, </emphasis>gr�ce, agr�ment, dont il est impossible de rendre en fran�ais toute la <emphasis>gr�ce</emphasis>.</p><p id="_ftn350"><a type="note" l:href="#_ftnref350">[350]</a> Les m�mes expressions proverbiales se trouvaient d�j� dans la lettre de Sancho � sa femme Th�r�se (chap. XXXVI).</p><p id="_ftn351"><a type="note" l:href="#_ftnref351">[351]</a> Il n�y a point de granges en Espagne. On bat les grains en plein vent, sur des places unies, dispos�es � l�entr�e des villages, et qu�on appelle <emphasis>las eras</emphasis>.</p><p id="_ftn352"><a type="note" l:href="#_ftnref352">[352]</a> Le h�ros d�anciens couplets populaires, o� on lui dit:</p><empty-line/><p><emphasis>� Ah! Mingo Revulgo, � hao!</emphasis></p><p><emphasis>� Que es de tu sayo de blao?</emphasis></p><p><emphasis>� No le vistes en domingo?</emphasis></p><empty-line/><p>�H�! <emphasis>Mingo Revulgo, </emphasis>ho h�! qu�as-tu fait de ton pourpoint de drap bleu? est-ce que tu ne le mets pas le dimanche?�</p><p id="_ftn353"><a type="note" l:href="#_ftnref353">[353]</a><emphasis>A�na </emphasis>est un vieux mot qui veut dire vite, � la h�te. <emphasis>T�r�sa�na </emphasis>signifierait Th�r�se la p�tulante. Sancho l�appelait pr�c�demment <emphasis>T�resona, </emphasis>qui aurait signifi� Th�r�se la grosse.</p><p id="_ftn354"><a type="note" l:href="#_ftnref354">[354]</a> Giacobo Sannazaro, n� � Naples en 1458, auteur de plusieurs �glogues italiennes et du fameux po�me latin <emphasis>De Partu Virginis, </emphasis>auquel il travailla vingt ans.</p><p id="_ftn355"><a type="note" l:href="#_ftnref354">[355]</a><emphasis>Barcino </emphasis>est le nom que l�on donne au chien ou au b�uf dont le pelage est m�l� de blanc et de brun.</p><p id="_ftn356"><a type="note" l:href="#_ftnref356">[356]</a> Ce que les Espagnols appellent <emphasis>albaceas</emphasis>.</p><p id="_ftn357"><a type="note" l:href="#_ftnref357">[357]</a> Et comme il arriva aux huit villes d�Espagne � propos de Cervant�s.</p><p id="_ftn358"><a type="note" l:href="#_ftnref358">[358]</a> Vers d�un ancien <emphasis>romance</emphasis>.</p><p id="_ftn359"><a type="note" l:href="#_ftnref359">[359]</a> Le pseudonyme Avellan�da termine la seconde partie de son livre en laissant don Quichotte dans la maison des fous <emphasis>(casa del Nuncio) </emphasis>� Tol�de. Mais il ajoute qu�on sait par tradition qu�il quitta cet h�pital, et qu�ayant pass� par Madrid pour y voir Sancho, il entra dans la Castille-Vieille, o� il lui arriva de surprenantes aventures. C�est � cette menace d�une troisi�me partie que Cervant�s fait allusion.</p></section></body><binary id="0" 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