<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?><FictionBook xmlns="http://www.gribuser.ru/xml/fictionbook/2.0" xmlns:l="http://www.w3.org/1999/xlink"><description><title-info><genre>prose_classic</genre><author><first-name>Romain</first-name><last-name>Rolland</last-name></author><book-title>Jean-Christophe Tome II</book-title><annotation><p>Vaste roman cyclique, ce roman fleuve est un signe d'amour et d'espoir adress� � la g�n�ration suivante. Le h�ros, un musicien de g�nie, doit lutter contre la m�diocrit� du monde. M�lant r�alisme et lyrisme, cette fresque est le tableau du monde de la fin du XIX�me si�cle au d�but du vingti�me.</p></annotation><date/><lang>fr</lang></title-info><document-info><author><first-name/><last-name/></author><program-used>Fiction Book Designer, fb2cut 2.5.4, fb2cut 2.6.2</program-used><date value="2008-01-16">16.01.2008</date><src-url/><src-ocr/><id>FBD-161F6D-0145-A04B-BB91-2042-EB27-FC792B</id><version>1.0</version></document-info><publish-info/></description><body><image l:href="#0"/><title><p>Romain Rolland</p><empty-line/><p>Jean-Christophe Tome II</p></title><section><subtitle>Le Matin</subtitle><empty-line/><p>(1904-1912)</p></section><section><title><p id="_Toc141945542">I. La Mort de Jean-Michel.</p></title><p>Trois ann�es ont pass�. Christophe va avoir onze ans. Il continue son �ducation musicale. Il apprend l�harmonie avec Florian Holzer, l�organiste de Saint-Martin, un ami de grand-p�re, un homme tr�s savant. Le ma�tre lui enseigne que les accords qu�il aime le mieux, des harmonies qui lui caressent si doucement l�oreille et le c�ur qu�il ne peut les entendre sans un petit frisson tout le long de l��chine, sont mauvais et d�fendus. Quand l�enfant demande pourquoi, il n�est pas d�autre r�ponse, sinon que c�est ainsi: la r�gle les d�fend. Comme il est naturellement indisciplin�, il ne les en aime que mieux. Sa joie est d�en trouver des exemples chez les grands musiciens qu�on admire, et de les apporter � grand-p�re, ou � son ma�tre. � cela, grand-p�re r�pond que, chez les grands musiciens, c�est admirable, et que Beethoven ou Bach pouvaient tout se permettre. Le ma�tre, moins conciliant, se f�che, et dit aigrement que ce n�est pas ce qu�ils ont fait de mieux.</p><empty-line/><p>Christophe a ses entr�es aux concerts et au th��tre; il apprend � toucher de tous les instruments. Il est m�me d�une jolie force d�j� sur le violon; et son p�re a imagin� de lui faire donner un pupitre � l�orchestre. Il y tient si bien sa partie qu�apr�s quelques mois de stage, il a �t� nomm� officiellement second violon du <emphasis>Hofmusikverein</emphasis>. Ainsi, il commence � gagner sa vie; et ce n�est pas trop t�t: car les affaires se g�tent de plus en plus � la maison. L�intemp�rance de Melchior a empir�, et le grand-p�re vieillit.</p><empty-line/><p>Christophe se rend compte des tristesses de la situation; il a l�air s�rieux et soucieux d�un petit homme. Il s�acquitte vaillamment de sa t�che, bien qu�elle ne l�int�resse gu�re, et qu�il tombe de sommeil, le soir, � l�orchestre. Le th��tre ne lui cause plus l��motion de jadis, quand il �tait petit. Quand il �tait petit, � il y a quatre ans de cela, � sa supr�me ambition e�t �t� d�occuper cette place, o� il est aujourd�hui. Aujourd�hui, il n�aime pas la plupart des musiques qu�on lui fait jouer; il n�ose pas encore formuler son jugement sur elles: au fond, il les trouve sottes; et quand, par hasard, on joue de belles choses, il est m�content de la bonhomie avec laquelle on les joue; les �uvres qu�il aime le mieux finissent par ressembler � ses coll�gues de l�orchestre, qui, le rideau tomb�, lorsqu�ils ont fini de souffler ou de gratter, s��pongent en souriant, et racontent tranquillement leurs petites histoires, comme s�ils venaient de faire une heure de gymnastique. Il a revu de pr�s son ancienne passion, la chanteuse blonde aux pieds nus; il la rencontre souvent, pendant l�entr�acte, � la restauration. Elle sait qu�il a �t� amoureux d�elle, et elle l�embrasse volontiers; il n�en �prouve aucun plaisir: il est d�go�t� par son fard, son odeur, ses gros bras et sa voracit�; il la hait maintenant.</p><empty-line/><p>Le grand-duc n�oubliait pas son pianiste ordinaire: non que la modique pension attribu�e pour ce titre f�t exactement pay�e, � il fallait toujours la r�clamer; � mais, de temps en temps, Christophe recevait l�ordre de se rendre au ch�teau, quand il y avait des invit�s de marque, ou bien quand il prenait fantaisie � Leurs Altesses de l�entendre. C��tait presque toujours le soir, � des heures o� Christophe e�t voulu rester seul. Il fallait tout laisser et venir en toute h�te. Parfois, on le faisait attendre dans une antichambre, parce que le d�ner n��tait pas fini. Les domestiques, habitu�s � le voir, lui parlaient famili�rement. Puis, on l�introduisait dans un salon, plein de glaces et de lumi�res, o� des personnes gourm�es le d�visageaient avec une curiosit� blessante. Il devait traverser la pi�ce trop cir�e, pour aller baiser la main de Leurs Altesses; et plus il grandissait, plus il devenait gauche: car il se trouvait ridicule, et son orgueil souffrait.</p><empty-line/><p>Ensuite, il se mettait au piano, et il devait jouer pour ces imb�ciles: � il les jugeait tels. � � des moments, l�indiff�rence environnante l�oppressait tellement qu�il �tait sur le point de s�arr�ter au milieu du morceau. L�air manquait autour de lui, il �tait comme asphyxi�. Quand il avait fini, on l�assommait de compliments, on le pr�sentait de l�un � l�autre. Il pensait qu�on le regardait comme un animal curieux, qui faisait partie de la m�nagerie du prince, et que les �loges s�adressaient plus � son ma�tre qu�� lui. Il se croyait avili, et il devenait d�une susceptibilit� maladive, dont il souffrait d�autant plus qu�il n�osait la montrer. Il voyait une offense dans les fa�ons d�agir les plus simples: si l�on riait dans un coin du salon, il se disait que c��tait de lui; et il ne savait pas si c��tait de ses mani�res, ou de son costume, ou de sa figure, de ses pieds, de ses mains. Tout l�humiliait: il �tait humili� si on ne lui parlait pas, humili� si on lui parlait, humili� si on lui donnait des bonbons, comme � un enfant, humili� surtout si le grand-duc, avec un sans-fa�on princier, le renvoyait en lui mettant une pi�ce d�or dans la main. Il �tait malheureux d��tre pauvre, d��tre trait� en pauvre. Un soir, rentrant chez lui, l�argent qu�il avait re�u lui pesait si fort qu�il le jeta en passant par le soupirail d�une cave. Et puis, imm�diatement apr�s, il e�t fait des bassesses pour le ravoir: car � la maison, on devait plusieurs mois au boucher.</p><empty-line/><p>Ses parents ne se doutaient gu�re de ces souffrances d�orgueil. Ils �taient ravis de sa faveur aupr�s du prince. La bonne Louisa ne pouvait rien imaginer de plus beau pour son gar�on que les soir�es au ch�teau, dans une soci�t� magnifique. Pour Melchior, c��tait un sujet de vanteries continuelles avec ses amis. Mais le plus heureux �tait grand-p�re. Il affectait bien l�ind�pendance, l�humeur frondeuse, le m�pris des grandeurs; mais il avait une admiration na�ve pour l�argent, le pouvoir, les honneurs, les distinctions sociales; sa fiert� �tait sans pareille de voir son petit-fils approcher ceux qui y participaient: Il en jouissait, comme si cette gloire rejaillissait sur lui; et malgr� tous ses efforts pour rester impassible, son visage rayonnait. Les soirs o� Christophe allait au ch�teau, le vieux Jean-Michel s�arrangeait toujours pour rester chez Louisa, sous un pr�texte ou sous un autre. Il attendait le retour de son petit-fils, avec une impatience d�enfant; et, quand Christophe rentrait, il commen�ait par lui adresser, d�un air d�tach�, quelques questions indiff�rentes, comme:</p><empty-line/><p>��Eh bien? cela a march�, ce soir?</p><empty-line/><p>Ou des insinuations affectueuses, comme:</p><empty-line/><p>��Voici notre petit Christophe, qui va nous raconter quelque chose de nouveau.</p><empty-line/><p>Ou bien quelque compliment ing�nieux, afin de l�amadouer:</p><empty-line/><p>��Salut � notre jeune gentilhomme!</p><empty-line/><p>Mais Christophe, maussade et irrit�, r�pondait par un �Bonsoir!� tr�s sec, et allait bouder dans un coin. Le vieux insistait, posait des questions plus pr�cises, auxquelles l�enfant ne r�pliquait que par oui ou par non. Les autres se mettaient de la partie, demandaient des d�tails: Christophe se renfrognait de plus en plus; il fallait lui arracher les mots de la bouche, jusqu�� ce que Jean-Michel, furieux, s�emport�t et lui d�t des paroles blessantes. Christophe ripostait tr�s peu respectueusement; et cela finissait par une grosse f�cherie. Le vieux s�en allait, en faisant battre la porte. Ainsi Christophe g�tait toute la joie de ces pauvres gens, qui ne comprenaient rien � sa mauvaise humeur. Ce n��tait pas leur faute s�ils �taient domestiques dans l��me! Ils ne se doutaient pas qu�on p�t �tre autrement.</p><empty-line/><p>Christophe se repliait donc en lui; et, sans juger les siens, il sentait un foss� qui le s�parait d�eux. Il se l�exag�rait sans doute; et, malgr� leurs diff�rences de pens�es, il est probable qu�il se f�t fait comprendre, s�il avait r�ussi � leur parler intimement. Mais rien n�est plus difficile qu�une intimit� absolue entre enfants et parents, m�me quand ils ont les uns pour les autres la plus tendre affection: car, d�une part, le respect d�courage les confidences; de l�autre, l�id�e souvent erron�e de la sup�riorit� de l��ge et de l�exp�rience emp�che d�attacher assez de s�rieux aux sentiments de l�enfant, aussi int�ressants parfois que ceux des grandes personnes, et presque toujours plus sinc�res.</p><empty-line/><p>La soci�t� que Christophe voyait chez lui, les conversations qu�il entendait, l��loignaient encore davantage des siens.</p><empty-line/><p>� la maison venaient les amis de Melchior, pour la plupart musiciens de l�orchestre, buveurs et c�libataires; ils n��taient pas de mauvaises gens, mais vulgaires; ils faisaient trembler la chambre de leurs rires et de leurs pas. Ils aimaient la musique, mais en parlaient avec une b�tise r�voltante. La grossi�ret� indiscr�te de leur enthousiasme blessait � vif la pudeur de sentiment de l�enfant. Quand ils louaient ainsi une �uvre qu�il aimait, il lui semblait qu�on l�outrageait lui-m�me. Il se raidissait, bl�missait, prenait un air glacial, affectait de ne pas s�int�resser � la musique; il l�e�t ha�e, si c�e�t �t� possible. Melchior disait de lui:</p><empty-line/><p>��Cet individu n�a pas de c�ur. Il ne sent rien. Je ne sais pas de qui il tient.</p><empty-line/><p>Parfois ils chantaient ensemble de ces chants germaniques � quatre voix, � � quatre pieds, � qui, toujours semblables � eux-m�mes, s�avancent lourdement, avec une niaiserie solennelle et de plates harmonies. Christophe se r�fugiait alors dans la chambre la plus �loign�e et injuriait les murs.</p><empty-line/><p>Grand-p�re avait aussi ses amis: l�organiste, le tapissier, l�horloger, la contrebasse, de vieilles gens bavardes, qui ressassaient toujours les m�mes plaisanteries et se lan�aient dans d�interminables discussions sur l�art, sur la politique, ou sur les g�n�alogies des familles du pays, � bien moins int�ress�s par les sujets dont ils parlaient, qu�heureux de parler et de trouver � qui parler.</p><empty-line/><p>Quant � Louisa, elle voyait seulement quelques voisins, qui lui rapportaient les comm�rages du quartier, et de loin en loin, quelque �bonne dame� qui, sous pr�texte de s�int�resser � elle, venait retenir ses services pour un d�ner prochain, et s�arrogeait une surveillance sur l��ducation religieuse des enfants.</p><empty-line/><p>De tous les visiteurs, nul n��tait plus antipathique � Christophe que son oncle Th�odore. C��tait le beau-fils de grand-p�re, le fils d�un premier mariage de grand�m�re Clara, la premi�re femme de Jean-Michel. Il faisait partie d�une maison de commerce, qui avait des affaires avec l�Afrique et l�Extr�me-Orient. Il r�alisait le type d�un de ces Allemands nouveau style qui affectent de r�pudier avec des railleries le vieil id�alisme de la race, et, gris�s par la victoire, ont pour la force et le succ�s un culte qui montre qu�ils ne sont pas habitu�s � les voir de leur c�t�. Mais, comme il est difficile de transformer d�un coup la nature s�culaire d�un peuple, l�id�alisme refoul� ressortait � tout moment dans le langage, les fa�ons, les habitudes morales, les citations de G�the � propos des moindres actes de la vie domestique; et c��tait un singulier m�lange de conscience et d�int�r�t, un effort bizarre pour accorder l�honn�tet� de principes de l�ancienne bourgeoisie allemande avec le cynisme des nouveaux <emphasis>condottieri</emphasis> de magasin: m�lange qui ne laissait pas d�avoir une odeur d�hypocrisie assez r�pugnante, � car il aboutissait � faire de la force, de la cupidit� et de l�int�r�t allemands le symbole de tout droit, de toute justice, et de toute v�rit�.</p><empty-line/><p>La loyaut� de Christophe en �tait profond�ment bless�e. Il ne pouvait juger si son oncle avait raison; mais il le d�testait, il sentait en lui l�ennemi. Le grand-p�re n�aimait pas cela non plus, et il se r�voltait contre ces th�ories; mais il �tait vite �cras� dans la discussion par la parole facile de Th�odore, qui n�avait point de peine � tourner en ridicule la g�n�reuse na�vet� du vieux. Jean-Michel finissait par avoir honte de son bon c�ur; et, pour montrer qu�il n��tait pas aussi arri�r� qu�on croyait, il s�essayait � parler comme Th�odore: cela d�tonnait dans sa bouche, et il en �tait lui-m�me g�n�. Quoi qu�il pens�t d�ailleurs, Th�odore lui en imposait; le vieillard �prouvait du respect pour une habilet� pratique, qu�il enviait d�autant plus qu�il s�en savait absolument incapable. Il r�vait pour un de ses petits-fils une situation semblable. C��tait l�intention de Melchior, qui destinait Rodolphe � suivre les traces de son oncle. Aussi, tout le monde dans la maison s�ing�niait � flatter le parent riche, dont on attendait des services. Celui-ci, se voyant n�cessaire, en profitait pour trancher en ma�tre; il se m�lait de tout, donnait son avis sur tout, et ne cachait pas son parfait m�pris pour l�art et les artistes; il l�affichait plut�t, pour le plaisir d�humilier ses parents musiciens; il se livrait, sur leur compte, � de mauvaises plaisanteries, dont on riait l�chement.</p><empty-line/><p>Christophe surtout �tait pris pour cible des railleries de son oncle; et il n��tait pas patient. Il se taisait, serrait les dents, l�air mauvais. L�autre s�amusait de sa rage muette. Mais, un jour qu�� table Th�odore le tourmentait plus que de raison, Christophe, hors de lui, lui cracha au visage. Ce fut une affaire �pouvantable. L�outrage �tait inou�; l�oncle en resta d�abord muet de saisissement; puis la parole lui revint, avec un torrent d�injures. Christophe, p�trifi� sur sa chaise par l�horreur de son action, recevait sans les sentir les coups qui pleuvaient sur lui; mais quand on voulut le tra�ner � genoux devant l�oncle, il se d�battit, bouscula sa m�re, et se sauva hors de la maison. Il ne s�arr�ta dans la campagne, que lorsqu�il ne put plus respirer. Il entendait des voix qui l�appelaient au loin; et il se demandait s�il ne conviendrait pas qu�il se jet�t dans le fleuve, faute de pouvoir y jeter son ennemi. Il passa la nuit dans les champs. Vers l�aube, il alla frapper � la porte de son grand-p�re. Le vieux �tait si inquiet de la disparition de Christophe, � il n�en avait pas dormi, � qu�il n�eut pas la force de le gronder. Il le ramena � la maison, o� on �vita de lui rien dire, parce qu�on vit qu�il �tait dans un �tat de surexcitation; et il fallait le m�nager: car il jouait le soir au ch�teau. Mais Melchior l�assomma, pendant plusieurs semaines, par ses dol�ances, � en affectant de ne s�adresser � personne, en particulier, � sur la peine qu�on prenait pour donner des exemples de vie irr�prochable et de belles mani�res � des �tres indignes, qui vous d�shonoraient. Et quand l�oncle Th�odore le rencontrait dans la rue, il d�tournait la t�te et se bouchait le nez, avec toutes les marques du plus profond d�go�t.</p><empty-line/><p>Le peu de sympathie qu�il trouvait � la maison faisait qu�il y restait le moins possible. Il souffrait de la contrainte perp�tuelle qu�on cherchait � lui imposer: il y avait trop de choses, trop de gens, qu�il fallait respecter, sans qu�il f�t permis de discuter pourquoi; et Christophe n�avait pas la bosse du respect. Plus on t�chait de le discipliner et de faire de lui un brave petit bourgeois allemand, plus il �prouvait le besoin de s�affranchir. Son plaisir e�t �t�, apr�s les mortelles s�ances, ennuyeuses et guind�es, qu�il passait � l�orchestre ou au ch�teau, de se rouler dans l�herbe comme un poulain, de glisser du haut en bas de la pente gazonn�e avec sa culotte neuve, ou de se battre � coup de pierres avec les polissons du quartier. S�il ne le faisait pas plus souvent, ce n��tait pas qu�il f�t arr�t� par la peur des reproches et des claques; mais il n�avait pas de camarades: il ne r�ussissait pas � s�entendre avec les autres enfants. M�me les gamins des rues n�aimaient pas � jouer avec lui, parce qu�il prenait le jeu trop au s�rieux, et qu�il donnait des coups trop fort. De son c�t�, il avait pris l�habitude de rester enferm�, � l��cart des enfants de son �ge: il avait honte de n��tre pas adroit au jeu et n�osait se m�ler � leurs parties. Alors, il affectait de ne pas s�y int�resser, bien qu�il br�l�t d�envie qu�on l�invit�t � jouer. Mais on ne lui disait rien; et il s��loignait, navr�, d�un air indiff�rent.</p><empty-line/><p>Sa consolation �tait de vagabonder avec l�oncle Gottfried, quand celui-ci �tait au pays. Il se rapprochait de lui de plus en plus, il sympathisait avec son humeur ind�pendante. Il comprenait si bien, maintenant, le plaisir que Gottfried trouvait � courir sur les chemins, sans �tre li� nulle part! Souvent, ils allaient ensemble, le soir, dans la campagne, sans but, droit devant eux; et comme Gottfried oubliait toujours l�heure, on revenait tr�s tard, et on �tait grond�. La joie �tait de s�esquiver, la nuit, pendant que les autres dormaient. Gottfried savait que c��tait mal; mais Christophe le suppliait; et lui-m�me ne pouvait r�sister au plaisir. Vers minuit, il venait devant la maison, et sifflait d�une fa�on convenue. Christophe s��tait couch� tout habill�. Il se glissait hors du lit, ses souliers � la main; et, retenant son souffle, il rampait avec des ruses de sauvage jusqu�� la fen�tre de la cuisine, qui donnait sur la route. Il montait sur la table; Gottfried le recevait de l�autre c�t�, sur ses �paules. Ils partaient, heureux comme des �coliers.</p><empty-line/><p>Quelquefois, ils allaient retrouver J�r�mie, le p�cheur, un ami de Gottfried; on filait dans sa barque, au clair de lune. L�eau s��gouttant des rames faisait de petits arp�ges, des notes chromatiques. Une vapeur de lait tremblait � la surface du fleuve. Les �toiles frissonnaient. Les coqs se r�pondaient de l�une � l�autre rive; et parfois on entendait, dans les profondeurs du ciel, les trilles des alouettes, qui montaient de la terre, tromp�es par la clart� de la lune. On se taisait. Gottfried chantait tout bas un air. J�r�mie racontait des histoires �tranges de la vie des animaux; elles paraissaient d�autant plus myst�rieuses qu�il s�exprimait d�une fa�on br�ve et �nigmatique. La lune se cachait derri�re les for�ts. On longeait la sombre masse des collines. Les t�n�bres du ciel et de l�eau se fondaient. Le fleuve �tait sans un pli. Tous les bruits s��teignaient. La barque glissait dans la nuit. Glissait-elle? Flottait-elle? Restait-elle immobile?� Les roseaux s��cartaient avec un froissement de soie. On abordait sans bruit. On descendait sur la rive, et on revenait � pied. Il arrivait qu�on ne rentr�t qu�� l�aube. On suivait le bord du fleuve. Des nu�es d�ablettes d�argent, vertes comme des �pis, ou bleues comme des pierreries, fourmillaient, aux premi�res lueurs du jour; elles grouillaient, pareilles aux reptiles de la t�te de M�duse, se jetant voracement sur le pain qu�on jetait; elles descendaient autour, � mesure qu�il s�enfon�ait, et tournaient en spirales, puis s�effa�aient d�un trait, comme un rayon de lumi�re. Le fleuve se teintait de reflets roses et mauves. Les oiseaux s��veillaient, les uns apr�s les autres. On rentrait en h�te; on regagnait, avec les m�mes pr�cautions qu�au d�part, la chambre � l�air �pais, et le lit, o� Christophe, qui tombait de sommeil, s�endormait aussit�t, le corps tout frais de l�odeur des champs.</p><empty-line/><p>Tout allait bien ainsi, et on ne se serait aper�u de rien, si Ernst, le fr�re cadet, n�avait un jour d�nonc� les sorties de Christophe: d�s lors, elles lui furent interdites, et on le surveilla. Il ne s�en �chappa pas moins; il pr�f�rait � toute autre soci�t� celle du petit colporteur et de ses amis. Les siens �taient scandalis�s. Melchior disait qu�il avait des go�ts de manant. Le vieux Jean-Michel �tait jaloux de l�affection de Christophe pour Gottfried; et il le sermonnait de s�abaisser � plaisir en une compagnie aussi vulgaire, quand il avait l�honneur d�approcher l��lite et de servir les princes. On trouvait que Christophe manquait de dignit�.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Malgr� les embarras d�argent croissant avec l�intemp�rance et la fain�antise de Melchior, la vie fut supportable, tant que Jean-Michel fut l�. Il �tait le seul qui e�t quelque influence sur Melchior et qui, dans une certaine mesure, le ret�nt sur la pente de son vice. Puis, l�estime universelle dont il jouissait n��tait pas inutile pour faire oublier les frasques de l�ivrogne. Enfin il venait en aide au m�nage � court d�argent. En outre de la modique pension qu�il touchait, comme ancien ma�tre de chapelle, il continuait de r�colter quelques petites sommes, en donnant des le�ons et accordant des pianos. Il en remettait la plus grande partie � sa bru, dont il voyait la g�ne, en d�pit des efforts qu�elle faisait pour la lui cacher. Louisa se d�solait � la pens�e qu�il se privait pour eux. Le vieux y avait d�autant plus de m�rite qu�il �tait habitu� � vivre largement et qu�il avait de forts besoins. Quelquefois ces sacrifices n��taient m�me pas suffisants; et Jean-Michel devait, pour couvrir une dette pressante, vendre en secret un meuble, des livres, des souvenirs, auxquels il �tait attach�. Melchior s�apercevait des cadeaux que son p�re faisait � Louisa, en se cachant de lui; et souvent, il mettait la main dessus, malgr� les r�sistances. Mais quand le vieux venait � l�apprendre, � non de Louisa, qui lui taisait ses peines, mais d�un de ses petits-fils, � il entrait dans une col�re terrible; et il y avait entre les deux hommes des sc�nes � faire trembler. Ils �taient tous deux extraordinairement violents, ils en arrivaient aussit�t aux gros mots et aux menaces; ils semblaient pr�s d�en venir aux mains. Mais dans ses pires emportements, un respect invincible retenait toujours Melchior; et, si ivre qu�il f�t, il finissait par baisser la t�te sous l�averse d�injures et de reproches humiliants que son p�re d�chargeait sur lui. Il n�en guettait pas moins la prochaine occasion de recommencer; et Jean-Michel avait de tristes appr�hensions, en pensant � l�avenir.</p><empty-line/><p>��Mes pauvres enfants, disait-il � Louisa, qu�est-ce que vous deviendriez, si je n��tais plus l�!� Heureusement, ajoutait-il en caressant Christophe, que je puis encore aller, jusqu�� ce que celui-ci vous tire d�affaire!</p><empty-line/><p>Mais il se trompait dans ses calculs: il �tait au bout de sa route. Nul ne s�en f�t dout�. � quatre-vingts ans pass�s, il avait tous ses cheveux, une crini�re blanche, avec des touffes grises encore, et dans sa barbe drue des fils tout � fait noirs. Il ne lui restait qu�une dizaine de dents; mais, avec, il s�escrimait solidement. Il faisait plaisir � voir � table. Il avait un robuste app�tit; et s�il reprochait � Melchior de boire, lui-m�me buvait sec. Il avait une pr�dilection pour les vins blancs de la Moselle. Au reste, vins, bi�res, ou cidres, il savait rendre justice � tout ce que le Seigneur a cr�� d�excellent. Il n��tait pas assez malavis� pour laisser sa raison dans son verre, et il gardait la mesure. Il est vrai que cette mesure �tait copieuse, et que dans son verre une raison plus d�bile se f�t noy�e. Il avait bon pied, bon �il, et une activit� infatigable. � six heures, il �tait lev�, et faisait m�ticuleusement sa toilette: car il avait le souci du d�corum et le respect de sa personne. Il vivait seul dans sa maison, s�occupant de tout lui-m�me et ne souffrant pas que sa bru m�t le nez dans ses affaires; il faisait sa chambre, pr�parait son caf�, recousait ses boutons, clouait, collait, raccommodait; et, tout en allant et venant, en bras de chemise, du haut en bas de la maison, il chantait sans s�arr�ter, d�une voix de basse retentissante, qu�il se plaisait � faire sonner, accompagnant ses airs de gestes d�op�ra. � Ensuite, il sortait, et par tous les temps. Il allait � ses affaires, sans en oublier aucune; mais il �tait rarement exact: on le rencontrait � quelque coin de rue, discutant avec une connaissance, ou plaisantant avec une voisine, dont la figure lui revenait: car il aimait les jeunes minois et les vieux amis. Il s�attardait ainsi, et ne savait jamais l�heure. Il ne laissait pas cependant passer celle du d�ner: il d�nait o� il se trouvait, s�invitant chez les gens. Il ne rentrait qu�au soir, la nuit tomb�e, apr�s avoir vu longuement ses petits-enfants. Il se couchait, lisait dans son lit, avant de fermer l��il, une page de sa vieille Bible; et la nuit, � car il ne dormait pas plus d�une ou deux heures de suite, � il se levait pour prendre un de ses vieux bouquins, achet�s d�occasion: histoire, th�ologie, litt�rature, ou sciences; il lisait au hasard quelques pages qui l�int�ressaient et qui l�ennuyaient, qu�il ne comprenait pas bien, mais dont il ne passait pas un mot� jusqu�� ce que le sommeil le repr�t. Le dimanche, il allait � l�office, se promenait avec les enfants, et jouait aux boules. � Jamais il n�avait �t� malade, que d�un peu de goutte aux doigts de pied, qui le faisait jurer la nuit, au milieu de ses lectures bibliques. Il semblait qu�il p�t durer ainsi jusqu�au bout de son si�cle, et il ne voyait aucune raison pour qu�il ne le d�pass�t point; quand on lui pr�disait qu�il mourrait centenaire, il pensait, comme un autre vieillard illustre, qu�il ne faut point assigner de limites aux bienfaits de la Providence. On ne s�apercevait qu�il vieillissait qu�� ce qu�il avait facilement la larme � l��il et qu�il devenait plus irritable chaque jour. La moindre impatience le jetait dans des acc�s de col�re folle. Sa figure rouge et son cou court devenaient cramoisis. Il b�gayait furieusement, et il �tait forc� de s�arr�ter, suffoquant. Le m�decin de famille, un vieil ami, l�avait averti de se surveiller, de mod�rer � la fois sa col�re et son app�tit. Mais t�tu comme un vieillard, il n�en faisait que plus d�imprudences, par bravade; et il raillait la m�decine et les m�decins. Il affectait un grand m�pris pour la mort, ne m�nageant pas les discours, pour affirmer qu�il ne la craignait point.</p><empty-line/><p>Un jour d��t� qu�il faisait tr�s chaud, apr�s avoir bu copieusement et s��tre disput� par-dessus le march�, il rentra chez lui et se mit � travailler dans son jardin. Il aimait remuer la terre. Nu-t�te, en plein soleil, tout irrit� encore par sa discussion, il b�chait avec col�re. Christophe �tait assis sous la tonnelle, un livre � la main; mais il ne lisait gu�re: il r�vassait, en �coutant la cr�celle endormante des grillons; et, machinalement, il suivait les mouvements de grand-p�re. Le vieux lui tournait le dos; il �tait courb� et arrachait les mauvaises herbes. Soudain, Christophe le vit se relever, battre l�air de ses bras et tomber comme une masse, la face contre terre. Une seconde, il eut envie de rire. Puis, il vit que le vieux ne bougeait pas. Il l�appela, il courut � lui, il le secoua de toutes ses forces. La peur le gagnait. Il s�agenouilla et essaya � deux mains de soulever la grosse t�te, appliqu�e contre le sol. Elle �tait si lourde, et il tremblait tellement qu�il eut peine � la remuer. Mais quand il aper�ut les yeux renvers�s, blancs et sanglants, il fut glac� d�horreur; il la laissa retomber en poussant un cri aigu. Il se releva �pouvant�, il se sauva. Il courut au dehors. Il criait et pleurait. Un homme, qui passait sur la route, arr�ta l�enfant. Christophe �tait hors d��tat de parler; il montra la maison; l�homme y entra, et Christophe le suivit. D�autres avaient entendu ses cris et arrivaient des maisons voisines. Bient�t le jardin fut plein de monde. On marchait sur les fleurs, on se penchait autour du vieux, on parlait tous � la fois. Deux ou trois hommes le soulev�rent de terre. Christophe, rest� � l�entr�e, tourn� contre le mur, se cachait la figure dans ses mains, il avait peur de voir; mais il ne pouvait pas s�en emp�cher; et, quand le cort�ge passa pr�s de lui, il vit, � travers ses doigts, le grand corps du vieux qui s�abandonnait: un bras tra�nait � terre; la t�te, appuy�e contre le genou d�un porteur, cahotait � chaque pas; la face �tait tum�fi�e, couverte de boue, saignante, avec la bouche ouverte, et ses terribles yeux. Il hurla de nouveau et prit la fuite. Il courut sans s�arr�ter jusqu�� la maison de sa m�re, comme s�il �tait poursuivi. Il fit irruption dans la cuisine, avec des cris affreux. Louisa �pluchait des l�gumes. Il se jeta sur elle et l��treignit avec d�sespoir, pour qu�elle v�nt � son secours. La figure convuls�e par ses sanglots, il pouvait � peine parler. Mais d�s le premier mot, elle comprit. Elle devint toute blanche, laissa tomber ce qu�elle tenait, et, sans une parole, se pr�cipita hors de la maison.</p><empty-line/><p>Christophe resta seul, blotti contre l�armoire; il continuait de pleurer. Ses fr�res jouaient. Il ne se rendait pas compte exactement de ce qui s��tait pass�, il ne pensait pas � grand-p�re, il pensait aux images effrayantes qu�il avait vues tout � l�heure; et sa terreur �tait qu�on ne l�oblige�t � les revoir, � revenir l�-bas.</p><empty-line/><p>Et en effet, vers le soir, comme les autres petits, las d�avoir fait dans la maison toutes les sottises possibles, commen�aient � geindre qu�ils s�ennuyaient et qu�ils avaient faim, Louisa rentra pr�cipitamment, les prit par la main et les emmena chez grand-p�re. Elle allait tr�s vite; et Ernst et Rodolphe essay�rent de grogner, suivant leur habitude; mais Louisa leur imposa silence d�un tel ton qu�ils se turent. Une peur instinctive les gagnait: au moment d�entrer, ils se mirent � pleurer. Il ne faisait pas encore tout � fait nuit; les derni�res lueurs du couchant allumaient d��tranges reflets � l�int�rieur de la maison, sur le bouton de la porte, sur le miroir, sur le violon accroch� au mur dans la premi�re pi�ce � demi obscure. Mais, chez le vieux, une bougie �tait allum�e; et la flamme vacillante, se heurtant au jour livide qui s��teignait, rendait plus oppressante l�ombre lourde de la chambre. Assis pr�s de la fen�tre, Melchior pleurait avec bruit. Le m�decin, pench� sur le lit, emp�chait de voir celui qui y �tait couch�. Le c�ur de Christophe battait � se rompre. Louisa fit agenouiller les enfants au pied du lit. Christophe se risqua � regarder. Il s�attendait � quelque chose de si terrifiant, apr�s le spectacle de l�apr�s-midi, qu�au premier coup d��il, il fut presque soulag�. Grand-p�re �tait immobile et semblait dormir. L�enfant eut, un instant, l�illusion que grand-p�re �tait gu�ri. Mais quand il entendit son souffle oppress�, quand, en regardant mieux, il vit cette figure bouffie, o� la meurtrissure de la chute faisait une large tache violac�e, quand il comprit que celui qui �tait l� allait mourir, il se mit � trembler; et, tout en r�p�tant la pri�re de Louisa pour que grand-p�re gu�r�t, il priait au fond de lui pour que, si grand-p�re ne devait pas gu�rir, grand-p�re f�t d�j� mort. Il avait l��pouvante de ce qui allait se passer.</p><empty-line/><p>Le vieux n�avait plus sa connaissance, depuis l�instant o� il �tait tomb�. Il ne la retrouva qu�un moment, juste assez pour prendre connaissance de son �tat: � et ce fut lugubre. Le pr�tre �tait l� et r�citait sur lui les derni�res pri�res. On souleva le vieillard sur son oreiller; il rouvrit lourdement ses yeux, qui ne semblaient plus ob�ir � sa volont�; il respira bruyamment, regarda, sans comprendre, les figures, les lumi�res; et soudain, il ouvrit la bouche; un effroi indicible se peignait sur ses traits.</p><empty-line/><p>��Mais alors� � il b�gayait, � mais alors, je vais mourir!� L�accent terrible de cette voix per�a le c�ur de Christophe; jamais elle ne devait plus sortir de sa m�moire. Le vieux ne parlait plus, il g�missait comme un petit enfant. Puis l�engourdissement le reprit; mais sa respiration devenait encore plus p�nible; il se plaignait, il remuait les mains, il semblait lutter contre le sommeil mortel. Dans sa demi-conscience, une fois il appela:</p><empty-line/><p>��Maman!</p><empty-line/><p>� l�impression poignante! ce balbutiement du vieux homme, appelant sa m�re avec angoisse, comme Christophe aurait fait, � sa m�re dont jamais il ne parlait dans la vie ordinaire, supr�me et inutile recours dans la terreur supr�me!� Il parut s�apaiser un instant; il eut une lueur de conscience. Ses lourds yeux, dont l�iris semblait flotter � la d�rive, rencontr�rent le petit, glac� de peur. Ils s��clair�rent. Le vieux fit un effort pour sourire et parler. Louisa prit Christophe et l�approcha du lit. Jean-Michel remua les l�vres et chercha � lui caresser la t�te avec sa main. Mais aussit�t il retomba dans sa torpeur. Ce fut la fin.</p><empty-line/><p>On avait renvoy� les enfants dans la chambre � c�t�; mais on avait trop � faire pour s�occuper d�eux. Christophe, attir� par l�horreur, �piait, du seuil de la porte entrouverte, le tragique visage, renvers� sur l�oreiller, �trangl� par l��treinte f�roce qui se resserrait autour du cou� cette figure qui se creusait de seconde en seconde� cet enfoncement de l��tre dans le vide, qui semblait l�aspirer comme une pompe� l�abominable r�le, cette respiration m�canique, semblable � une bulle d�air qui cr�ve � la surface de l�eau, derniers souffles du corps, qui s�obstine � vivre, quand l��me n�est d�j� plus. � Puis, la t�te glissa � c�t� de l�oreiller. Et tout se tut.</p><empty-line/><p>Ce ne fut que quelques minutes apr�s, au milieu des sanglots, des pri�res, de la confusion caus�e par la mort, que Louisa aper�ut l�enfant, bl�me, la bouche crisp�e, les yeux dilat�s, qui serrait convulsivement la poign�e de la porte. Elle courut � lui. Il fut pris, dans ses bras, d�une crise. Elle l�emporta. Il perdit connaissance. Il se retrouva dans son lit, hurla d�effroi, parce qu�on l�avait laiss� seul un instant, eut une nouvelle crise, et s��vanouit encore. Il passa le reste de la nuit et la journ�e du lendemain dans la fi�vre. Enfin il s�apaisa et tomba, la seconde nuit, dans un sommeil profond, qui se prolongea jusqu�au milieu du jour suivant. Il avait l�impression qu�on marchait dans la chambre, que sa m�re �tait pench�e sur son lit et l�embrassait: il crut entendre le chant doux et lointain des cloches. Mais il ne voulait pas remuer; il �tait comme dans un r�ve.</p><empty-line/><p>Quand il rouvrit les yeux, l�oncle Gottfried �tait assis au pied de son lit. Christophe �tait bris�, et ne se souvenait de rien. Puis la m�moire lui revint, il se mit � pleurer. Gottfried se leva et l�embrassa.</p><empty-line/><p>��Eh bien, mon petit, eh bien? disait-il doucement.</p><empty-line/><p>��Ah! oncle, oncle! g�missait l�enfant se serrant contre lui.</p><empty-line/><p>��Pleure, disait Gottfried, pleure!</p><empty-line/><p>Il pleurait aussi.</p><empty-line/><p>Lorsqu�il fut un peu soulag�, Christophe essuya ses yeux et regarda Gottfried. Gottfried comprit qu�il voulait lui demander quelque chose.</p><empty-line/><p>��Non, fit-il, en mettant un doigt sur sa bouche. Il ne faut pas parler. Pleurer est bon. Parler est mauvais.</p><empty-line/><p>L�enfant insistait.</p><empty-line/><p>��Cela ne sert � rien.</p><empty-line/><p>��Seulement une chose, une seule!�</p><empty-line/><p>��Quoi?</p><empty-line/><p>Christophe h�sita:</p><empty-line/><p>��Ah! oncle, demanda-t-il, o� est-il maintenant?</p><empty-line/><p>Gottfried r�pondit:</p><empty-line/><p>��Il est avec le Seigneur, mon enfant.</p><empty-line/><p>Mais ce n��tait pas ce que demandait Christophe.</p><empty-line/><p>��Non, tu ne comprends pas: O� est-il, <emphasis>lui</emphasis>?</p><empty-line/><p>(Il voulait dire: le corps.)</p><empty-line/><p>Il continua, d�une voix tremblante:</p><empty-line/><p>��Est-ce qu�<emphasis>il</emphasis> est toujours dans la maison?</p><empty-line/><p>��On a enterr� le cher homme, ce matin, dit Gottfried. N�as-tu pas entendu les cloches?</p><empty-line/><p>Christophe fut soulag�. Puis, � la pens�e qu�il ne reverrait plus le cher grand-p�re, il pleura de nouveau, am�rement.</p><empty-line/><p>��Pauvre petit chat! r�p�tait Gottfried, regardant l�enfant avec commis�ration.</p><empty-line/><p>Christophe attendait que Gottfried le consol�t; mais Gottfried n�essayait pas, sachant que c�est inutile.</p><empty-line/><p>��Oncle Gottfried, demanda l�enfant, est-ce que tu n�as donc pas peur aussi de cela, toi?</p><empty-line/><p>(Combien il e�t voulu que Gottfried n�e�t pas peur et qu�il lui enseign�t son secret!)</p><empty-line/><p>Mais Gottfried devint soucieux.</p><empty-line/><p>��Chut! fit-il, d�une voix alt�r�e�</p><empty-line/><p>��Et comment n�avoir pas peur? dit-il apr�s un instant. Mais qu�y faire? C�est ainsi. Il faut se soumettre.</p><empty-line/><p>Christophe secoua la t�te avec r�volte.</p><empty-line/><p>��Il faut se soumettre, mon enfant, r�p�ta Gottfried. <emphasis>Il</emphasis> l�a voulu. Il faut aimer ce qu�<emphasis>Il</emphasis> veut.</p><empty-line/><p>��Je le d�teste! cria Christophe haineusement, montrant le poing au ciel.</p><empty-line/><p>Gottfried, constern�, le fit taire. Christophe lui-m�me eut peur de ce qu�il venait de dire, et il se mit � prier avec Gottfried. Mais son c�ur bouillonnait; et tandis qu�il r�p�tait les mots d�humilit� servile et de r�signation, il n�y avait au fond de lui qu�un sentiment de r�volte passionn�e et d�horreur contre l�abominable chose, et l��tre monstrueux qui l�avait pu cr�er.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Les jours s��coulent, et les nuits pluvieuses, sur la terre fra�chement remu�e, au fond de laquelle le pauvre vieux Jean-Michel g�t abandonn�. Sur le moment, Melchior a beaucoup pleur�, cri�, sanglot�. Mais la semaine n�est pas finie, que Christophe l�entend rire de bon c�ur. Quand on prononce devant lui le nom du d�funt, sa figure s�allonge et prend un air lugubre; mais, l�instant d�apr�s, il recommence � parler et � gesticuler avec animation. Il est sinc�rement afflig�; mais il lui est impossible de rester sous une impression triste.</p><empty-line/><p>Louisa, passive, r�sign�e, a accept� ce malheur, comme elle accepte tout. Elle a ajout� une pri�re � ses pri�res de chaque jour; elle va r�guli�rement au cimeti�re, et prend soin de la tombe, comme si la tombe faisait partie du m�nage.</p><empty-line/><p>Gottfried a des attentions touchantes pour le petit carr� de terre, o� dort le vieux. Quand il vient dans le pays, il y porte un souvenir, une croix qu�il a fabriqu�e, quelques fleurs que Jean-Michel aimait. Il n�y manque jamais; et il se cache pour le faire.</p><empty-line/><p>Louisa emm�ne quelquefois Christophe, dans ses visites au cimeti�re. Christophe a un d�go�t affreux pour cette terre grasse, rev�tue d�une sinistre parure de fleurs et d�arbres, et pour l�odeur lourde qui flotte au soleil, m�l�e � l�haleine des cypr�s sonores. Mais il n�ose avouer sa r�pugnance, parce qu�il se la reproche comme une l�chet� et comme une impi�t�. Il est tr�s malheureux. La mort de grand-p�re ne cesse de le hanter. Pourtant, il y a longtemps d�j� qu�il sait ce que c�est que la mort, qu�il y pense et qu�il en a peur. Mais jamais il ne l�avait encore vue; et qui la voit pour la premi�re fois s�aper�oit qu�il ne connaissait rien, ni de la mort, ni de la vie. Tout est �branl� d�un coup; la raison ne sert de rien. On croyait vivre, on croyait avoir quelque exp�rience de la vie: on voit qu�on ne savait rien, on voit qu�on ne voyait rien, on vivait envelopp� d�un voile d�illusions que l�esprit avait tiss� et qui cachait aux yeux le visage de la r�alit�. Il n�y a aucun rapport entre l�id�e de la souffrance et l��tre qui saigne et qui souffre. Il n�y a aucun rapport entre la pens�e de la mort et les convulsions de la chair et de l��me qui se d�bat et meurt. Tout le langage humain, toute la sagesse humaine, n�est qu�un guignol de raides automates, aupr�s de l��blouissement fun�bre de la r�alit�, � ces mis�rables �tres de boue et de sang, dont tout le vain effort est de fixer une vie, qui pourrit, d�heure en heure.</p><empty-line/><p>Christophe y pensait, jour et nuit. Les souvenirs de l�agonie le poursuivaient; il entendait l�horrible respiration. La nature enti�re avait chang�; il semblait que se f�t �tendue sur elle une brume de glace. Autour de lui, partout, de quelque c�t� qu�il se tourn�t, il sentait sur sa face le souffle meurtrier de la B�te aveugle; il savait qu�il �tait sous le poing de cette Force de destruction, et qu�il n�y avait rien � faire. Mais loin de l�accabler, cette pens�e le br�lait d�indignation contre l�impossible; il avait beau se briser le front, et reconna�tre qu�il n��tait pas le plus fort: il ne cessait point de se r�volter contre la souffrance. D�s lors, sa vie fut une lutte de tous les instants contre la f�rocit� d�un Destin, qu�il ne voulait pas admettre.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>� l�obsession de ses pens�es la duret� m�me de la vie vint faire diversion. La ruine de la famille, que Jean-Michel retardait, se pr�cipita, d�s qu�il ne fut plus l�. Avec lui les Krafft avaient perdu leurs meilleures ressources; et la mis�re entra dans la maison.</p><empty-line/><p>Melchior y ajouta encore. Loin de travailler davantage, il s�abandonna tout � fait � son vice, quand il fut d�livr� du seul contr�le qui le ret�nt. Presque chaque nuit, il rentrait ivre, et il ne rapportait jamais rien de ce qu�il avait gagn�. Du reste, il avait perdu � peu pr�s toutes ses le�ons. Une fois, il s��tait pr�sent� chez une �l�ve dans un �tat d��bri�t� compl�te: � la suite de ce scandale, toutes les maisons lui furent ferm�es. � l�orchestre, on ne le tol�rait que par �gard pour le souvenir de son p�re; mais Louisa tremblait qu�il ne f�t cong�di� d�un jour � l�autre, apr�s un esclandre. D�j� on l�en avait menac�, certains soirs o� il �tait arriv� � son pupitre vers la fin de la repr�sentation. Deux ou trois fois, il avait m�me totalement oubli� de venir. Et de quoi n��tait-il pas capable dans ces moments d�excitation stupide, o� il �tait pris d�une d�mangeaison de dire et de faire des sottises! Ne s�avisa-t-il pas, un soir, de vouloir ex�cuter son grand concerto de violon, au milieu d�un acte de la <emphasis>Walk�re</emphasis>! On eut toutes les peines du monde � l�en emp�cher. Il �clatait de rire, pendant la repr�sentation, sous l�empire des images plaisantes qui se d�roulaient sur la sc�ne ou dans son cerveau. Il faisait la joie de ses voisins; on lui passait beaucoup de choses, en faveur de son ridicule. Mais cette indulgence �tait pire que la s�v�rit�; et Christophe en mourait de honte.</p><empty-line/><p>L�enfant �tait maintenant premier violon � l�orchestre. Il s�arrangeait de fa�on � veiller sur son p�re, � le suppl�er au besoin, � lui imposer silence, quand Melchior �tait dans ses jours d�expansion. Ce n��tait pas ais�, et le mieux �tait de ne pas faire attention � lui; sans quoi l�ivrogne, d�s qu�il se sentait regard�, faisait des grimaces, ou commen�ait un discours. Christophe d�tournait donc les yeux, tremblant de lui voir faire quelque excentricit�; il essayait de s�absorber dans sa t�che, mais il ne pouvait s�emp�cher d�entendre les r�flexions de Melchior et les rires des voisins. Les larmes lui en venaient aux yeux. Les musiciens, braves gens, s�en �taient aper�us, et ils avaient piti� de lui; ils mettaient une sourdine � leurs �clats, ils se cachaient de Christophe pour parler de son p�re. Mais Christophe sentait leur commis�ration. Il savait que, d�s qu�il �tait sorti, les moqueries reprenaient leur train et que Melchior �tait la ris�e de la ville. Il ne pouvait rien pour l�emp�cher; c��tait un supplice pour lui. Il ramenait son p�re � la maison apr�s la fin du spectacle; il lui donnait le bras, subissait ses bavardages, s��vertuait � cacher l�incertitude de sa marche. Mais � qui faisait-il illusion? Et malgr� ses efforts, il �tait rare qu�il r�uss�t � conduire Melchior jusqu�au bout. Arriv� au tournant de la rue, Melchior d�clarait qu�il avait un rendez-vous urgent avec des amis, et aucun argument ne pouvait lui persuader de manquer � cet engagement. Il �tait m�me prudent de ne pas trop insister, si on ne voulait s�exposer � une sc�ne d�impr�cations paternelles, qui attirait les voisins aux fen�tres.</p><empty-line/><p>Tout l�argent du m�nage y passait. Melchior ne se contentait pas de boire ce qu�il gagnait. Il buvait ce que sa femme et son fils avaient tant de peine � gagner. Louisa pleurait; mais elle n�osait pas r�sister, depuis que son mari lui avait durement rappel� que rien dans la maison n��tait � elle et qu�il l�avait �pous�e sans un sou. Christophe voulut regimber: Melchior le calotta, le traita de polisson, et lui prit l�argent des mains. L�enfant avait douze � treize ans, il �tait robuste, et commen�ait � gronder contre les corrections; pourtant il avait encore peur de se r�volter, et il se laissait d�pouiller. La seule ressource qu�ils eussent, Louisa et lui, �tait de cacher leur argent. Mais Melchior avait une ing�niosit� singuli�re � d�couvrir leurs cachettes, quand ils n��taient pas l�.</p><empty-line/><p>Bient�t, cela ne lui suffit plus. Il vendit les objets h�rit�s de son p�re. Christophe voyait partir avec douleur les livres, le lit, les meubles, les portraits des musiciens. Il ne pouvait rien dire. Mais un jour que Melchior, s��tant rudement heurt� au vieux piano de grand-p�re, jura de col�re, en se frottant le genou, et dit qu�on n�avait plus la place de remuer chez soi, et qu�il allait d�barrasser la maison de toutes ces vieilleries, Christophe poussa les hauts cris. C��tait vrai que les chambres �taient encombr�es, depuis qu�on y avait entass� les meubles de grand-p�re pour vendre sa maison, la ch�re maison o� Christophe avait pass� les plus belles heures de son enfance. C��tait vrai aussi que le vieux piano ne valait plus cher, qu�il avait une voix chevrotante, et que depuis longtemps Christophe l�avait abandonn�, pour jouer sur le beau piano neuf, d� aux munificences du prince; mais si vieux et si impotent qu�il f�t, il �tait le meilleur ami de Christophe: il avait r�v�l� � l�enfant le monde sans bornes de la musique; sur ses touches jaunes et polies il avait d�couvert le royaume des sons; c��tait l��uvre de grand-p�re, qui avait pass� trois mois � le r�parer pour son petit-fils: il �tait un objet sacr�. Aussi Christophe protesta qu�on n�avait pas le droit de le vendre. Melchior lui intima l�ordre de se taire. Christophe cria plus fort que le piano �tait � lui et qu�il d�fendait qu�on y touch�t. Il s�attendait � recevoir une solide correction. Mais Melchior le regarda avec un mauvais sourire, et se tut.</p><empty-line/><p>Le lendemain, Christophe avait oubli�. Il rentrait � la maison, fatigu�, mais d�assez bonne humeur. Il fut frapp� des regards sournois de ses fr�res. Ils feignaient d��tre absorb�s dans une lecture; mais ils le suivaient des yeux et guettaient ses mouvements, se replongeant dans leur livre, d�s qu�il les regardait. Il ne douta point qu�ils ne lui eussent fait quelque mauvaise farce, mais il y �tait habitu�, et ne s�en �mut pas, r�solu, quand il la d�couvrirait, � les rosser, comme il avait coutume. Il d�daigna donc d�approfondir la chose, et il se mit � causer avec son p�re, qui, assis au coin du feu, l�interrogeait sur sa journ�e avec une affectation d�int�r�t, auquel il n��tait point fait. Tandis qu�il lui parlait, il s�aper�ut que Melchior �changeait en cachette des clignements d�yeux avec les deux petits. Il eut un serrement de c�ur. Il courut dans sa chambre� La place du piano �tait vide! Il poussa un cri de douleur. Il entendit dans l�autre pi�ce les rires �touff�s de ses fr�res. Tout son sang lui monta au visage. Il bondit vers eux. Il cria:</p><empty-line/><p>��Mon piano!</p><empty-line/><p>Melchior leva la t�te, d�un air paisible et ahuri, qui fit �clater de rire les enfants. Lui-m�me ne put y tenir, en voyant la mine piteuse de Christophe; et il se d�tourna pour pouffer. Christophe perdit conscience de ses actes. Il se jeta comme un fou sur son p�re. Melchior, renvers� dans son fauteuil, n�eut pas le temps de se garer. L�enfant l�avait saisi � la gorge, et lui criait:</p><empty-line/><p>��Voleur!</p><empty-line/><p>Ce ne fut qu�un �clair. Melchior se secoua et envoya rouler contre le carreau Christophe, qui se cramponnait avec fureur. La t�te de l�enfant heurta contre les chenets. Christophe se releva sur les genoux, le front ouvert; et il continuait de r�p�ter, d�une voix suffoqu�e:</p><empty-line/><p>��Voleur!� Voleur qui nous voles, maman, moi!� Voleur qui vends grand-p�re!</p><empty-line/><p>Melchior, debout, leva le poing sur la t�te de Christophe. L�enfant le bravait avec des yeux haineux, et il tremblait de rage. Melchior se mit � trembler aussi. Il s�assit et se cacha la figure dans ses mains. Les deux petits s��taient sauv�s, en poussant des cris aigus. Au vacarme succ�da le silence. Melchior g�missait des paroles vagues. Christophe, coll� au mur, ne cessait pas de le fixer, les dents serr�es. Melchior commen�a � s�accuser lui-m�me:</p><empty-line/><p>��Je suis un voleur! Je d�pouille ma famille. Mes enfants me m�prisent. Je ferais mieux d��tre mort!</p><empty-line/><p>Quand il eut fini de geindre, Christophe, sans bouger, demanda d�une voix dure:</p><empty-line/><p>��O� est le piano?</p><empty-line/><p>��Chez Wormser, dit Melchior, n�osant pas le regarder. Christophe fit un pas, et dit:</p><empty-line/><p>��L�argent!</p><empty-line/><p>Melchior, annihil�, tira l�argent de sa poche, et le remit � son fils. Christophe se dirigea vers la porte. Melchior l�appela:</p><empty-line/><p>��Christophe!</p><empty-line/><p>Christophe s�arr�ta. Melchior reprit, d�une voix tremblante:</p><empty-line/><p>��Mon petit Christophe!� Ne me m�prise pas!</p><empty-line/><p>Christophe se jeta � son cou, et sanglota:</p><empty-line/><p>��Papa, mon cher papa! Je ne te m�prise pas! Je suis si malheureux!</p><empty-line/><p>Ils pleuraient bruyamment. Melchior se lamentait:</p><empty-line/><p>��Ce n�est pas ma faute. Je ne suis pourtant pas m�chant.</p><empty-line/><p>Il promettait de ne plus boire. Christophe hochait la t�te, d�un air de doute; et Melchior convenait qu�il ne pouvait pas r�sister, quand il avait de l�argent dans les mains. Christophe r�fl�chit, et dit:</p><empty-line/><p>��Sais-tu, papa, il faudrait�</p><empty-line/><p>Il s�arr�ta.</p><empty-line/><p>��Quoi donc?</p><empty-line/><p>��J�ai honte�</p><empty-line/><p>��Pour qui? demanda na�vement Melchior.</p><empty-line/><p>��Pour toi.</p><empty-line/><p>Melchior fit la grimace, et dit:</p><empty-line/><p>��Cela ne fait rien.</p><empty-line/><p>Christophe expliqua qu�il faudrait que tout l�argent de la famille, m�me le traitement de Melchior, f�t confi� � un autre, qui remettrait � Melchior, jour par jour, ou semaine par semaine, ce dont il aurait besoin. Melchior, qui �tait en veine d�humilit�, � il n��tait pas tout � fait � jeun, � rench�rit sur la proposition et d�clara qu�il voulait �crire s�ance tenante une lettre au grand-duc, pour que la pension qui lui revenait f�t r�guli�rement pay�e en son nom � Christophe. Christophe refusait, rougissant de l�humiliation de son p�re. Mais Melchior, d�vor� d�une soif de sacrifice, s�obstina � �crire. Il �tait �mu de la magnanimit� de son acte. Christophe refusa de prendre la lettre; et Louisa qui venait de rentrer, mise au courant de l�affaire, d�clara qu�elle aimerait mieux mendier que d�obliger son mari � cet affront. Elle ajouta qu�elle avait confiance en lui, et qu�elle �tait s�re qu�il s�amenderait pour l�amour d�eux. Cela finit par une sc�ne d�attendrissement g�n�ral; et la lettre de Melchior, oubli�e sur la table, alla tomber sous l�armoire, o� elle resta cach�e.</p><empty-line/><p>Mais, quelques jours apr�s, Louisa l�y retrouva, en faisant le m�nage; et comme elle �tait tr�s malheureuse alors des nouveaux d�sordres de Melchior, qui avait recommenc�, au lieu de d�chirer le papier, elle le mit de c�t�. Elle le garda plusieurs mois, repoussant toujours l�id�e de s�en servir, malgr� les souffrances qu�elle endurait. Mais un jour qu�elle vit, une fois de plus, Melchior battre Christophe et le d�pouiller de son argent, elle n�y tint plus; et, seule avec l�enfant qui pleurait, elle alla prendre la lettre, la lui donna, et dit:</p><empty-line/><p>��Va!</p><empty-line/><p>Christophe h�sitait encore, mais il comprit qu�il n�y avait plus d�autre moyen, si on voulait sauver de la ruine totale le peu qui leur restait. Il alla au palais. Il mit pr�s d�une heure � faire le trajet de vingt minutes. La honte de sa d�marche l�accablait. Son orgueil, qui s��tait exalt� dans ces derni�res ann�es d�isolement, saignait � la pens�e d�avouer publiquement le vice de son p�re. Par une �trange et naturelle incons�quence, il savait que ce vice �tait connu de tous; et il s�obstinait � vouloir donner le change, il feignait de ne s�apercevoir de rien: il se f�t laiss� hacher en morceaux, plut�t que d�en convenir. Et maintenant, de lui-m�me, il allait!� Vingt fois, il fut sur le point de revenir; il fit deux ou trois fois le tour de la ville, retournant sur ses pas, au moment d�arriver. Mais il n��tait pas seul en cause. Il s�agissait de sa m�re, de ses fr�res. Puisque son p�re les abandonnait, c��tait � lui, fils a�n�, de venir � leur aide. Il n�y avait plus � h�siter, � faire l�orgueilleux: il fallait boire la honte. Il entra au palais. Dans l�escalier, il faillit encore s�enfuir. Il s�agenouilla sur une marche. Il resta plusieurs minutes, sur le palier, la main sur le bouton de la porte, jusqu�� ce que l�arriv�e de quelqu�un le for��t � entrer.</p><empty-line/><p>Tout le monde le connaissait aux bureaux. Il demanda � parler � Son Excellence l�intendant des th��tres, baron de Hammer Langbach. Un employ�, jeune, gras, chauve, le teint fleuri, avec un gilet blanc et une cravate rose, lui serra famili�rement la main, et se mit � parler de l�op�ra de la veille. Christophe r�p�ta sa question. L�employ� r�pondit que Son Excellence �tait occup�e en ce moment, mais que, si Christophe avait une requ�te � lui pr�senter, on la lui ferait passer avec d�autres pi�ces, qu�on allait lui porter � signer. Christophe tendit la lettre. L�employ� y jeta les yeux, et poussa une exclamation de surprise:</p><empty-line/><p>��Ah! par exemple! fit-il gaiement. Voil� une bonne id�e! Il y a longtemps qu�il aurait d� s�aviser de cela! De toute sa vie, il n�a rien fait de mieux. Ah! le vieux pochard! Comment diable a-t-il pu s�y r�soudre?</p><empty-line/><p>Il s�arr�ta net. Christophe lui avait arrach� le papier des mains, et criait, bl�me de col�re:</p><empty-line/><p>��Je vous d�fends!� Je vous d�fends de m�insulter!</p><empty-line/><p>Le fonctionnaire fut stup�fait:</p><empty-line/><p>��Mais, cher Christophe, essaya-t-il de dire, qui songe � t�insulter? Je n�ai dit que ce que tout le monde pense. Toi-m�me, tu le penses.</p><empty-line/><p>��Non! cria rageusement Christophe.</p><empty-line/><p>��Quoi! tu ne le penses pas? Tu ne penses pas qu�il boit?</p><empty-line/><p>��Ce n�est pas vrai! dit Christophe.</p><empty-line/><p>Il tr�pignait.</p><empty-line/><p>L�employ� haussa les �paules.</p><empty-line/><p>��En ce cas, pourquoi a-t-il �crit cette lettre?</p><empty-line/><p>��Parce que� dit Christophe, � (il ne sut plus que dire), � parce que, comme je viens toucher mon traitement, chaque mois, je puis prendre en m�me temps celui de mon p�re. Il est inutile que nous nous d�rangions tous deux� Mon p�re est tr�s occup�.</p><empty-line/><p>Il rougissait de l�absurdit� de son explication. L�employ� le regardait avec un m�lange d�ironie et de piti�. Christophe, froissant le papier dans sa main, fit mine de sortir. L�autre se leva et lui prit le bras.</p><empty-line/><p>��Attends un moment, dit-il, je vais arranger les choses.</p><empty-line/><p>Il passa dans le cabinet du directeur. Christophe attendit, sous les regards des autres employ�s. Il ne savait pas ce qu�il devait faire. Il songea � se sauver, avant qu�on lui rapport�t la r�ponse; et il s�y disposait, quand la porte se rouvrit:</p><empty-line/><p>��Son Excellence veut bien te recevoir, lui dit le trop serviable employ�.</p><empty-line/><p>Christophe dut entrer.</p><empty-line/><p>Son Excellence le baron Hammer Langbach, un petit vieux, propret, avec des favoris, des moustaches, et le menton ras�, regarda Christophe par-dessus ses lunettes d�or, sans s�interrompre d��crire, ni r�pondre d�un signe de t�te � ses saluts embarrass�s.</p><empty-line/><p>��Ainsi, dit-il apr�s un moment, vous demandez, monsieur Krafft?�</p><empty-line/><p>��Votre Excellence, dit pr�cipitamment Christophe, je vous prie de me pardonner. J�ai r�fl�chi. Je ne demande plus rien.</p><empty-line/><p>Le vieillard ne chercha pas � avoir une explication de ce revirement subit. Il regarda plus attentivement Christophe, toussota, et dit:</p><empty-line/><p>��Voudriez-vous me donner, monsieur Krafft, la lettre que vous tenez � la main?</p><empty-line/><p>Christophe s�aper�ut que le regard de l�intendant �tait fix� sur le papier qu�il continuait, sans y penser, � froisser dans son poing.</p><empty-line/><p>��C�est inutile, Votre Excellence, balbutia-t-il. Ce n�est plus la peine maintenant.</p><empty-line/><p>��Donnez, je vous prie, reprit tranquillement le vieillard, comme s�il n�avait pas entendu.</p><empty-line/><p>Christophe, machinalement, donna le chiffon de lettre; mais il se lan�a dans un flot de paroles embrouill�es, tendant toujours la main pour ravoir la lettre. L�Excellence d�plia soigneusement le papier, le lut, regarda Christophe, le laissa patauger dans ses explications, puis l�interrompit, et dit, avec un �clair malicieux dans les yeux:</p><empty-line/><p>��C�est bien, monsieur Krafft. La demande est accord�e.</p><empty-line/><p>De la main, il lui donna cong� et se replongea dans ses �critures.</p><empty-line/><p>Christophe sortit, constern�.</p><empty-line/><p>��Sans rancune, Christophe! lui dit cordialement l�employ�, quand l�enfant repassa par le bureau. Christophe se laissa prendre et secouer la main, sans oser lever les yeux.</p><empty-line/><p>Il se retrouva hors du ch�teau. Il �tait glac� de honte. Tout ce qu�on lui avait dit lui revenait � l�esprit; et il s�imaginait sentir une ironie injurieuse dans la piti� des gens qui l�estimaient et le plaignaient. Il rentra � la maison, il r�pondit � peine par quelques mots irrit�s aux questions de Louisa, comme s�il lui gardait rancune de ce qu�il venait de faire. Il �tait d�chir� de remords, � la pens�e de son p�re. Il voulait lui avouer tout, lui demander pardon. Melchior n��tait pas l�. Christophe l�attendit sans dormir, jusqu�au milieu de la nuit. Plus il pensait � lui, plus ses remords augmentaient: il l�id�alisait; il se le repr�sentait faible, bon, malheureux, trahi par les siens. D�s qu�il entendit son pas dans l�escalier, il sauta du lit pour courir � sa rencontre et se jeter dans ses bras. Mais Melchior rentrait dans un �tat d�ivresse si d�go�tant que Christophe n�eut m�me pas le courage de l�approcher; et il alla se recoucher, en raillant am�rement ses illusions.</p><empty-line/><p>Quand Melchior, quelques jours plus tard, apprit ce qui s��tait pass�, il eut un acc�s de col�re �pouvantable; et malgr� les supplications de Christophe, il alla faire une sc�ne au palais. Mais il en revint tout penaud, et il ne souffla mot de ce qui avait eu lieu. On l�avait re�u fort mal. On lui avait dit qu�il e�t � le prendre sur un autre ton, � qu�on ne lui avait conserv� sa pension qu�en consid�ration du m�rite de son fils, et que si l�on apprenait de lui le moindre scandale � l�avenir, elle lui serait totalement supprim�e. Aussi Christophe fut-il soulag� de voir son p�re accepter sa situation, du jour au lendemain, et se vanter m�me d�avoir eu l�initiative de ce <emphasis>sacrifice</emphasis>.</p><empty-line/><p>Cela n�emp�cha point Melchior d�aller larmoyer au dehors qu�il �tait d�pouill� par sa femme et par ses enfants, qu�il s��tait ext�nu� pour eux, toute sa vie, et que maintenant on le laissait manquer de tout. Il t�chait aussi de soutirer de l�argent � Christophe, par toutes sortes de c�lineries et de ruses ing�nieuses, qui donnaient envie de rire � Christophe, bien qu�il n�en e�t gu�re sujet. Mais comme Christophe tenait bon, Melchior n�insistait pas. Il se sentait �trangement intimid� devant les yeux s�v�res de cet enfant de quatorze ans, qui le jugeait. Il se vengeait en cachette par quelque mauvais tour. Il allait au cabaret, buvait et r�galait; et il ne payait rien, pr�tendant que c��tait � son fils d�acquitter ses dettes. Christophe ne protestait pas, de peur d�augmenter le scandale; et, d�accord avec Louisa, ils s��puisaient � payer les dettes de Melchior. � Enfin, Melchior se d�sint�ressa de plus en plus de sa charge de violoniste, depuis qu�il n�en touchait plus le traitement; et ses absences devinrent si fr�quentes au th��tre que, malgr� les pri�res de Christophe, on finit par le mettre � la porte. L�enfant resta donc seul charg� de soutenir son p�re, ses fr�res, et toute la maison.</p><empty-line/><p>Ainsi, Christophe devint chef de famille, � quatorze ans.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Il accepta r�solument cette t�che �crasante. Son orgueil lui d�fendait de recourir � la charit� des autres. Il se jura de se tirer d�affaire seul. Il avait trop souffert, depuis l�enfance, de voir sa m�re accepter, qu�ter d�humiliantes aum�nes; c��tait un sujet de discussions avec elle, quand la bonne femme revenait au logis, triomphante d�un cadeau qu�elle avait obtenu d�une de ses protectrices. Elle n�y voyait pas malice et se r�jouissait de pouvoir, gr�ce � cet argent, �pargner un peu de peine � son Christophe et ajouter un plat au maigre souper. Mais Christophe devenait sombre; il ne parlait plus, de la soir�e; il refusait, sans dire pourquoi, de toucher � la nourriture qui avait �t� ainsi obtenue. Louisa �tait chagrin�e; elle harcelait maladroitement son fils pour qu�il mange�t; il s�obstinait; elle finissait par s�impatienter et lui disait des choses d�sagr�ables, auxquelles il r�pondait; alors il jetait sa serviette sur la table, et sortait. Son p�re haussait les �paules et l�appelait poseur. Ses fr�res se moquaient de lui et mangeaient sa part.</p><empty-line/><p>Il fallait pourtant trouver les moyens de vivre. Son traitement � l�orchestre n�y suffisait plus. Il donna des le�ons. Son talent de virtuose, sa bonne r�putation, et surtout la protection du prince lui attir�rent une nombreuse client�le dans la haute bourgeoisie. Tous les matins, depuis neuf heures, il enseignait le piano � des fillettes, souvent plus �g�es que lui, qui l�intimidaient par leur coquetterie et qui l�exasp�raient par la niaiserie de leur jeu. Elles �taient, en musique, d�une stupidit� parfaite; en revanche, elles poss�daient toutes, plus ou moins, un sens aigu du ridicule; et leur regard moqueur ne faisait gr�ce � Christophe d�aucune de ses maladresses. C��tait une torture pour lui. Assis � c�t� d�elles, sur le bord de sa chaise, rouge et guind�, crevant de col�re et n�osant pas bouger, se tenant � quatre pour ne pas dire de sottises et ayant peur du son de sa voix, s�effor�ant de prendre un air s�v�re et se sentant observ� du coin de l��il, il perdait contenance, se troublait au milieu d�une observation, craignait d��tre ridicule, l��tait, et s�emportait jusqu�aux reproches blessants. Il �tait bien facile � ses �l�ves de se venger; et elles n�y manquaient point, en l�embarrassant par une certaine fa�on de le regarder, de lui poser les questions les plus simples, qui le faisait rougir jusqu�aux yeux; ou bien, elles lui demandaient un petit service, � comme d�aller prendre sur un meuble un objet oubli�: � ce qui �tait pour lui la plus p�nible �preuve: car il fallait traverser la chambre sous le feu des regards malicieux, qui guettaient impitoyablement les gaucheries de ses mouvements, ses jambes maladroites, ses bras raides, son corps ankylos� par l�embarras.</p><empty-line/><p>De ces le�ons il devait courir � la r�p�tition du th��tre. Souvent il n�avait pas le temps de d�jeuner; il emportait dans sa poche un morceau de pain et de charcuterie qu�il mangeait pendant l�entr�acte. Il suppl�ait parfois Tobias Pfeiffer, le <emphasis>Musikdirektor</emphasis>, qui s�int�ressait � lui et l�exer�ait � diriger de temps en temps � sa place les r�p�titions d�orchestre. Il lui fallait aussi continuer sa propre �ducation musicale. D�autres le�ons de piano remplissaient sa journ�e, jusqu�� l�heure de la repr�sentation. Et bien souvent, le soir, apr�s la fin du spectacle, on le demandait au ch�teau. L�, il devait jouer pendant une heure ou deux. La princesse pr�tendait se conna�tre en musique; elle l�aimait fort, sans faire de diff�rence entre la bonne et la mauvaise. Elle imposait � Christophe des programmes baroques, o� de plates rapsodies coudoyaient les chefs-d��uvre. Mais son plus grand plaisir �tait de le faire improviser; et elle lui fournissait les th�mes, d�une sentimentalit� �c�urante.</p><empty-line/><p>Christophe sortait de l�, vers minuit, harass�, les mains br�lantes, la t�te fi�vreuse, l�estomac vide. Il �tait en sueur; et, dehors, la neige tombait, ou un brouillard glac�. Il avait plus de la moiti� de la ville � traverser, pour regagner sa maison; il rentrait � pied, claquant des dents, mourant d�envie de dormir, et il devait prendre garde � ne pas salir dans les flaques son unique habit de soir�e.</p><empty-line/><p>Il retrouvait sa chambre, qu�il partageait toujours avec ses fr�res; et jamais le d�go�t et le d�sespoir de sa vie, jamais le sentiment de sa solitude ne l�accablait autant qu�� ce moment o�, dans ce galetas � l�odeur �touffante, il lui �tait enfin permis de d�poser son collier de mis�re. � peine avait-il le courage de se d�shabiller. Heureusement, d�s qu�il posait la t�te sur l�oreiller, il �tait terrass� par le sommeil, qui lui enlevait la conscience de ses peines.</p><empty-line/><p>Mais, d�s l�aube en �t�, bien avant l�aube en hiver, il fallait qu�il se lev�t. Il voulait travailler pour lui: le seul moment de libert� qu�il e�t �tait entre cinq et huit heures. Encore en devait-il perdre une partie � des travaux de commande: car son titre de <emphasis>Hofmusicus</emphasis> et sa faveur aupr�s du grand-duc l�obligeaient � des compositions officielles pour les f�tes de la cour.</p><empty-line/><p>Ainsi, jusqu�� la source de sa vie �tait empoisonn�e. Ses r�ves m�mes n��taient point libres. Mais, comme c�est l�habitude, la contrainte les rendait plus forts. Quand rien n�entrave l�action, l��me a bien moins de raisons pour agir. Plus �troite se resserrait autour de Christophe la prison des soucis et des t�ches m�diocres, plus son c�ur r�volt� sentait son ind�pendance. Dans une vie sans entraves, il se f�t abandonn� sans doute au hasard des heures. Ne pouvant �tre libre qu�une heure ou deux par jour, sa force s�y ruait, comme un torrent entre les rochers. C�est une bonne discipline pour l�art, que de resserrer ses efforts dans d�implacables limites. En ce sens, on peut dire que la mis�re est un ma�tre, non seulement de pens�e, mais de style; elle apprend la sobri�t� � l�esprit, comme au corps. Quand le temps est compt� et les paroles mesur�es, on ne dit rien de trop et on prend l�habitude de ne penser que l�essentiel. Ainsi on vit double, ayant moins de temps pour vivre.</p><empty-line/><p>Il en fut ainsi. Christophe prit sous le joug pleine conscience de la valeur de la libert�; et il ne gaspillait pas les minutes pr�cieuses � des actes, ou des mots inutiles. Sa tendance naturelle � �crire avec une abondance diffuse, livr�e � tous les caprices d�une pens�e sinc�re, mais sans choix, trouva son correctif dans l�obligation de se r�aliser le plus possible en le moins de temps possible. Rien n�eut tant d�influence sur son d�veloppement artistique et moral: � ni les le�ons de ses ma�tres, ni l�exemple des chefs-d��uvre. Il acquit, dans ces ann�es o� le caract�re se forme, l�habitude de consid�rer la musique comme une langue pr�cise, dont chaque note a un sens; et il prit en haine les musiciens qui parlent pour ne rien dire.</p><empty-line/><p>Cependant, les compositions qu�il �crivait alors �taient bien loin de l�exprimer compl�tement, parce qu�il �tait lui-m�me bien loin de s��tre d�couvert. Il se cherchait � travers l�amas de sentiments acquis que l��ducation impose � l�enfant, comme une seconde nature. Il n�avait que des intuitions de son �tre v�ritable, faute d�avoir encore ressenti les passions de l�adolescence, qui d�gagent la personnalit� de ses v�tements d�emprunt, comme un coup de tonnerre purge le ciel des vapeurs qui l�enveloppent. D�obscurs et puissants pressentiments se m�laient en lui aux r�miniscences �trang�res, dont il ne pouvait se d�faire. Il s�irritait de ces mensonges. Il se d�solait de voir combien ce qu�il �crivait �tait inf�rieur � ce qu�il pensait. Il doutait am�rement de lui. Mais il ne pouvait se r�signer � cette stupide d�faite; il s�enrageait � faire mieux, � �crire de grandes choses. Et toujours il �chouait. Apr�s un instant d�illusion, pendant qu�il �crivait, il s�apercevait que ce qu�il avait �crit ne valait rien; il le d�chirait, il le br�lait. Et, pour achever sa honte, il fallait qu�il v�t conserv�es, sans pouvoir les an�antir, ses �uvres officielles, les plus m�diocres de toutes, � le concerto: <emphasis>l�Aigle royal</emphasis>, pour l�anniversaire du prince, et la cantate: <emphasis>l�Hymen de Pallas</emphasis>, �crite � l�occasion du mariage de la princesse Ad�la�de, � publi�es � grands frais, en �ditions de luxe, qui perp�tuaient son imb�cillit� pour les si�cles � venir: � car il croyait aux si�cles � venir� Il en pleurait d�humiliation.</p><empty-line/><p>Fi�vreuses ann�es! Nul r�pit, nulle rel�che. Rien qui fasse diversion � ce labeur affolant. Point de jeux, point d�amis. Comment en aurait-il? L�apr�s-midi, � l�heure o� les autres enfants s�amusent, le petit Christophe, le front pliss� par l�attention, est assis � son pupitre d�orchestre, dans la salle de th��tre poussi�reuse et mal �clair�e. Et le soir, quand les autres enfants sont couch�s, il est encore l�, affaiss� sur sa chaise et crisp� de fatigue.</p><empty-line/><p>Aucune intimit� avec ses fr�res. Le cadet, Ernst, avait douze ans: c��tait un petit vaurien, vicieux et effront�, qui passait ses journ�es avec quelques chenapans de sa sorte, et qui, dans leur soci�t�, avait pris non seulement des fa�ons d�plorables, mais des honteuses habitudes, dont l�honn�te Christophe, qui n�aurait m�me pu en concevoir l�id�e, s��tait aper�u un jour avec horreur. L�autre, Rodolphe, le favori de l�oncle Th�odore, se destinait au commerce. Il �tait rang�, tranquille, mais sournois; il se croyait tr�s sup�rieur � Christophe, et n�admettait pas son autorit� sur la maison, bien qu�il trouv�t naturel de manger son pain. Il avait �pous� les rancunes de Th�odore et de Melchior contre lui, et il r�p�tait leurs racontars ridicules. Aucun des deux fr�res n�aimait la musique; et Rodolphe affectait de la m�priser, comme son oncle, par esprit d�imitation. G�n�s par la surveillance et les semonces de Christophe, qui prenait au s�rieux son r�le de chef de famille, les deux petits avaient tent� de se r�volter; mais Christophe avait de bons poings et la conscience de son droit: il faisait marcher rondement ses cadets. Ils n�en faisaient pas moins de lui ce qu�ils voulaient; ils abusaient de sa cr�dulit�, ils lui tendaient des panneaux, o� il ne manquait jamais de tomber; ils lui extorquaient de l�argent, mentaient impudemment, et se moquaient de lui derri�re son dos. Le bon Christophe se laissait toujours prendre; il avait un tel besoin d��tre aim� qu�un mot affectueux suffisait pour d�sarmer sa rancune. Il leur e�t tout pardonn�, pour un peu d�amour. Mais sa confiance �tait cruellement �branl�e, depuis qu�il les avait entendus rire de sa b�tise, apr�s une sc�ne d�embrassements hypocrites qui l�avait �mu jusqu�aux larmes: ce dont ils avaient profit� pour le d�pouiller d�une montre en or, cadeau du prince, qu�ils convoitaient. Il les m�prisait, et pourtant continuait � se laisser duper, par un penchant incorrigible � croire et � aimer. Il le savait, il se mettait en rage contre lui-m�me, et il rouait de coups ses fr�res, quand il d�couvrait, une fois de plus, qu�ils s��taient jou�s de lui. Apr�s quoi, il avalait de nouveau le premier hame�on qu�il leur plaisait de lui jeter.</p><empty-line/><p>Une plus am�re souffrance lui �tait r�serv�e. Il apprit par d�officieux voisins que son p�re disait du mal de lui. Apr�s avoir �t� glorieux des succ�s de son fils, Melchior avait la honteuse faiblesse d�en devenir jaloux. Il cherchait � les rabaisser. C��tait b�te � pleurer. On ne pouvait que hausser les �paules; il n�y avait m�me pas � se f�cher: car il �tait inconscient de ce qu�il faisait, et aigri par sa d�ch�ance. Christophe se taisait; il e�t craint, s�il parlait, de dire des choses trop dures; mais il avait le c�ur ulc�r�.</p><empty-line/><p>Tristes r�unions, que ces soupers de famille, le soir, autour de la lampe, sur la nappe tach�e, au milieu des propos insipides et du bruit des m�choires de ces �tres qu�il m�prise, qu�il plaint, et qu�il aime malgr� tout! Avec la brave maman, seule, Christophe sentait un lien de commune affection. Mais Louisa, ainsi que lui, s�ext�nuait tout le jour; et, le soir, elle �tait �teinte, elle ne disait presque rien et s�endormait sur sa chaise, apr�s d�ner, en reprisant des chaussettes. D�ailleurs, elle �tait si bonne qu�elle ne semblait pas faire de diff�rence dans son affection entre son mari et ses trois fils; elle les aimait tous �galement. Christophe ne trouvait pas en elle la confidente dont il avait tant besoin.</p><empty-line/><p>Il s�enfermait en lui. Il se taisait pendant des jours entiers, accomplissant sa t�che monotone et harassante, avec une sorte de rage silencieuse. Un tel r�gime �tait dangereux, pour un enfant, � un �ge de crise o� l�organisme, plus sensible, est livr� � toutes les causes de destruction et risque de se d�former pour le reste de la vie. La sant� de Christophe en souffrit gravement. Il avait re�u des siens une solide charpente, une chair saine et sans tares. Mais ce corps vigoureux ne fit qu�offrir plus d�aliment � la douleur, quand l�exc�s des fatigues et des soucis pr�coces y eut ouvert une br�che par o� elle put entrer. De tr�s bonne heure, s��taient annonc�s chez lui des d�sordres nerveux. Il avait, tout petit, des �vanouissements, des convulsions, des vomissements, quand il �prouvait une contrari�t�. Vers sept ou huit ans, � l��poque de ses d�buts au concert, son sommeil �tait inquiet: il parlait, criait, riait, pleurait, en dormant; et cette disposition maladive se renouvelait, chaque fois qu�il avait des pr�occupations vives. Puis ce furent de cruelles douleurs � la t�te, tant�t des �lancements dans la nuque et les c�t�s du cr�ne, tant�t un casque de plomb. Les yeux lui faisaient mal: c��taient, par instants, des pointes d�aiguille qui s�enfon�aient dans l�orbite; il avait des �blouissements et ne pouvait plus lire, il devait s�arr�ter pendant quelques minutes. La nourriture insuffisante ou malsaine et l�irr�gularit� des repas ruinaient son robuste estomac. Il �tait rong� par des douleurs d�entrailles, ou une diarrh�e qui l��puisait. Mais rien ne le faisait plus souffrir que son c�ur: il �tait d�une irr�gularit� folle; tant�t il bondissait tumultueusement dans la poitrine, � croire qu�il allait se briser; tant�t il battait � peine et semblait pr�s de s�arr�ter. La nuit, la temp�rature de l�enfant avait des sautes effrayantes; elle passait sans transition de la grosse fi�vre � l�an�mie. Il br�lait, il tremblait de froid, il avait des angoisses, sa gorge se contractait, une boule dans le cou l�emp�chait de respirer. � Naturellement, son imagination se frappa: il n�osait parler aux siens de ce qu�il ressentait; mais il l�analysait sans cesse, avec une attention qui grossissait ses souffrances ou en cr�ait de nouvelles. Il se pr�ta, l�une apr�s l�autre, toutes les maladies connues; il crut qu�il allait devenir aveugle; et comme il avait quelquefois des vertiges, en marchant, il craignait de tomber mort. � Toujours cette horrible peur d��tre arr�t� en chemin, de mourir avant l��ge, l�obs�dait, l�accablait, le talonnait � la fois. Ah! s�il fallait mourir, au moins pas maintenant, pas avant d��tre vainqueur!�</p><empty-line/><p>La victoire� l�id�e fixe qui ne cesse de le br�ler, sans qu�il s�en rende compte, qui le soutient � travers les d�go�ts, les fatigues, le marais croupissant de cette vie! Conscience sourde et puissante de ce qu�il sera plus tard, de ce qu�il est d�j�!� Ce qu�il est? Un enfant maladif et nerveux qui joue du violon � l�orchestre et �crit de m�diocres concertos? � Non. Bien au del� de cet enfant. Ceci n�est que l�enveloppe, la figure d�un jour. Ceci n�est pas son �tre. Il n�y a aucun rapport entre son �tre profond et la forme pr�sente de son visage et de sa pens�e. Lui-m�me le sait bien. S�il se voit dans son miroir, il ne se reconna�t pas. Cette face large et rouge, ces sourcils pro�minents, ces petits yeux enfonc�s, ce nez court, gros du bout, aux narines dilat�es, cette lourde m�choire, cette bouche boudeuse, tout ce masque, laid et vulgaire, lui est �tranger. Il ne se reconna�t pas davantage dans ses �uvres. Il se juge, il sait la nullit� de ce qu�il fait, de ce qu�il est. Et pourtant il est s�r de ce qu�il sera et de ce qu�il fera. Il se reproche parfois cette certitude, comme un mensonge d�orgueil; et il prend plaisir � s�humilier, � se mortifier am�rement, afin de se punir. Mais la certitude persiste, et rien ne peut l�alt�rer. Quoi qu�il fasse, quoi qu�il pense, aucune de ses pens�es, de ses actions, de ses �uvres, ne l�enferme, ni ne l�exprime: il le sait, il a ce sentiment �trange, que ce qu�il est le plus, ce n�est pas ce qu�il est � pr�sent, c�est ce qu�il <emphasis>sera demain</emphasis>� <emphasis>Il sera!</emphasis>� Il br�le de cette foi, il s�enivre de cette lumi�re! Ah! pourvu qu�<emphasis>aujourd�hui</emphasis> ne l�arr�te pas au passage! Pourvu qu�il ne tr�buche pas dans un des pi�ges sournois, qu�<emphasis>aujourd�hui</emphasis> ne se lasse pas de tendre sous ses pas!�</p><empty-line/><p>Ainsi, il lance sa barque � travers le flot des jours, sans d�tourner les yeux ni � droite, ni � gauche, immobile � la barre, le regard fixe et tendu vers le but. � l�orchestre, parmi les musiciens bavards, � table, au milieu des siens, au palais, tandis qu�il joue, sans penser � ce qu�il joue, pour le divertissement des fantoches princiers, c�est dans ce probl�matique avenir, cet avenir qu�un atome peut ruiner � jamais, � n�importe! � c�est l� qu�il vit.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Il est � son vieux piano, dans sa mansarde, seul. La nuit tombe. La lueur mourante du jour glisse sur le cahier de musique. Il se brise les yeux � lire, jusqu�� la derni�re goutte de lumi�re. La tendresse des grands c�urs �teints, qui s�exhale de ces pages muettes, le p�n�tre amoureusement. Ses yeux se remplissent de larmes. Il lui semble qu�un �tre cher se tient derri�re lui, qu�une haleine caresse sa joue, que deux bras vont enlacer son cou. Il se retourne, frissonnant. Il sent, il sait qu�il n�est pas seul. Une �me aimante, aim�e, est l�, aupr�s de lui. Il g�mit de ne pouvoir la prendre. Et pourtant, cette ombre d�amertume, m�l�e � son extase, a encore une douceur secr�te. La tristesse m�me est lumineuse. Il pense � ses ma�tres ch�ris, les g�nies disparus, dont l��me revit dans ces musiques. Le c�ur gonfl� d�amour, il songe au bonheur surhumain, qui dut �tre la part de ces glorieux amis, puisqu�un reflet de leur bonheur est encore si br�lant. Il r�ve d��tre comme eux, de rayonner cet amour, dont quelques rayons perdus illuminent sa mis�re d�un sourire divin. �tre dieu � son tour, �tre un foyer de joie, �tre un soleil de vie!�</p><empty-line/><p>H�las! S�il devient un jour l��gal de ceux qu�il aime, s�il atteint � ce bonheur lumineux qu�il envie, il verra son illusion�</p></section><section><title><p id="_Toc141945543">II. Otto.</p></title><p>Un dimanche que Christophe avait �t� invit� par son <emphasis>Musikdirektor</emphasis> � venir d�ner dans la petite maison de campagne, que Tobias Pfeiffer poss�dait � une heure de la ville, il prit le bateau du Rhin. Sur le pont, il s�assit aupr�s d�un jeune gar�on de son �ge, qui lui fit place avec empressement. Christophe n�y pr�ta aucune attention. Mais au bout d�un moment, sentant que son voisin ne cessait de l�observer, il le d�visagea. C��tait un blondin aux joues roses et rebondies, avec une raie bien sage sur le c�t� de la t�te et une ombre de duvet � la l�vre; il avait la mine candide d�un grand poupon, malgr� les efforts qu�il faisait pour para�tre un gentleman; il �tait mis avec un soin pr�tentieux: costume de flanelle, gants clairs, escarpins blancs, n�ud de cravate bleu p�le; et il tenait � la main une petite badine. Il regardait Christophe du coin de l��il, sans tourner la t�te, le cou raide, comme une poule; et quand Christophe le regarda � son tour, il rougit jusqu�aux oreilles, tira un journal de sa poche, et feignit de s�y absorber, d�un air important. Mais quelques minutes apr�s, il se pr�cipita pour ramasser le chapeau de Christophe, qui �tait tomb�. Christophe, surpris par tant de politesse, regarda de nouveau le jeune gar�on, qui de nouveau rougit; il remercia s�chement: car il n�aimait pas cet empressement obs�quieux, et il d�testait qu�on s�occup�t de lui. Toutefois, il ne laissait pas d�en �tre flatt�.</p><empty-line/><p>Bient�t, il n�y pensa plus; son attention fut prise par le paysage.</p><empty-line/><p>Depuis longtemps, il n�avait pu s��chapper de la ville; aussi jouissait-il avidement de l�air qui fouettait sa figure, du bruit des flots contre le bateau, de la grande plaine d�eau et du spectacle changeant des rives: berges grises et plates, buissons de saules baignant jusqu�� mi-corps, villes couronn�es de tours gothiques et de chemin�es d�usines aux fum�es noires, vignes blondes et rochers l�gendaires. Et comme il s�extasiait tout haut, son voisin timidement, d�une voix �trangl�e, hasarda quelques d�tails historiques sur les ruines qu�on voyait, savamment restaur�es et rev�tues de lierre: il avait l�air de se faire un cours � lui-m�me. Christophe, int�ress�, le questionna. L�autre se h�tait de r�pondre, heureux de montrer sa science; et, � chaque phrase, il s�adressait � Christophe, en l�appelant: �Monsieur le <emphasis>Hofviolinist</emphasis>.�</p><empty-line/><p>��Vous me connaissez donc? demanda Christophe.</p><empty-line/><p>��Oh! oui! dit le jouvenceau, d�un ton de na�ve admiration, qui chatouilla la vanit� de Christophe.</p><empty-line/><p>Ils caus�rent. Le jeune gar�on voyait Christophe aux concerts; et son imagination avait �t� frapp�e par ce qu�il avait entendu raconter de lui. Il ne le disait pas � Christophe; mais Christophe le sentait, et il en �tait agr�ablement surpris. Il n�avait pas l�habitude qu�on lui parl�t sur ce ton de respect �mu. Il continua d�interroger son voisin sur l�histoire des pays qu�on traversait; l�autre faisait �talage de ses connaissances toutes fra�ches; et Christophe admirait sa science. Mais ce n��tait l� que le pr�texte de leur entretien: ce qui les int�ressait l�un et l�autre, c��tait de se conna�tre eux-m�mes. Ils n�osaient aborder franchement ce sujet. Ils y revenaient de loin en loin par de gauches questions. Enfin ils se d�cid�rent; et Christophe apprit que son nouvel ami se nommait �monsieur Otto Diener�, et �tait le fils d�un riche commer�ant de la ville. Il se trouva naturellement qu�ils avaient des connaissances communes, et peu � peu, leur langue se d�lia. Ils causaient avec animation, quand le bateau arriva � la ville, o� Christophe devait descendre. Otto y descendait aussi. Ce hasard leur parut surprenant; et Christophe proposa, en attendant l�heure du d�ner, de faire quelques pas ensemble. Ils se lanc�rent � travers champs. Christophe avait pris famili�rement le bras d�Otto, et lui contait ses projets, comme s�il le connaissait depuis sa naissance. Il avait �t� tellement priv� de la soci�t� des enfants de son �ge qu�il sentait une joie inexprimable � se trouver avec ce jeune gar�on, instruit et bien �lev�, qui avait de la sympathie pour lui.</p><empty-line/><p>Le temps passait, et Christophe ne s�en apercevait pas. Diener, tout fier de la confiance que lui t�moignait le jeune musicien, n�osait lui faire remarquer que l�heure de son d�ner �tait d�j� sonn�e. Enfin il se crut oblig� de le lui rappeler; mais Christophe, qui s��tait engag� dans une mont�e au milieu des bois, r�pondit qu�il fallait d�abord arriver au sommet; et quand ils furent en haut, il s�allongea sur l�herbe, comme s�il avait l�intention d�y passer la journ�e. Apr�s un quart d�heure, Diener, voyant qu�il ne semblait pas dispos� � bouger, glissa de nouveau, timidement:</p><empty-line/><p>��Et votre d�ner?</p><empty-line/><p>Christophe, �tendu tout de son long, les mains derri�re la t�te, fit tranquillement:</p><empty-line/><p>��Zut!</p><empty-line/><p>Puis il regarda Otto, vit sa mine effar�e, et se mit � rire:</p><empty-line/><p>��Il fait trop bon ici, expliqua-t-il. Je n�irai pas. Qu�ils m�attendent!</p><empty-line/><p>Il se souleva � moiti�:</p><empty-line/><p>���tes-vous press�? Non, n�est-ce pas? Savez-vous ce qu�il faut faire? Nous allons d�ner ensemble. Je connais une auberge.</p><empty-line/><p>Diener aurait bien eu des objections � faire, non que personne l�attend�t, mais parce qu�il lui �tait p�nible de prendre une d�cision � l�improviste: il �tait m�thodique et avait besoin de s�y pr�parer � l�avance. Mais la question de Christophe �tait pos�e d�un ton qui n�admettait gu�re la possibilit� d�un refus. Il se laissa donc entra�ner, et ils se remirent � causer.</p><empty-line/><p>� l�auberge, leur feu tomba. Ils �taient pr�occup�s tous deux de la grave question de savoir qui offrait le d�ner � l�autre; et chacun, en secret, mettait son point d�honneur � ce que ce f�t lui: Diener, parce qu�il �tait le plus riche, Christophe, parce qu�il �tait le plus pauvre. Ils n�y faisaient aucune allusion directe; mais Diener s��vertuait � affirmer son droit, par le ton d�autorit� qu�il essayait de prendre, en commandant le menu. Christophe comprenait son intention; et il rench�rissait sur lui en commandant d�autres plats recherch�s; il voulait lui montrer qu�il �tait � son aise, autant que qui que ce f�t. Et Diener ayant fait une nouvelle tentative, en t�chant de s�attribuer le choix des vins, Christophe le foudroya du regard, et fit venir une bouteille d�un des crus les plus chers que l�on e�t � l�auberge.</p><empty-line/><p>Attabl�s devant un repas consid�rable, ils en furent intimid�s. Ils ne trouvaient plus rien � se dire; et ils mangeaient du bout des dents, g�n�s dans leurs mouvements. Ils s�apercevaient brusquement qu�ils �taient des �trangers l�un pour l�autre, et ils se surveillaient. Ils firent de vains efforts pour ranimer la conversation: elle retombait aussit�t. La premi�re demi-heure fut d�un ennui mortel. Heureusement, le repas fit bient�t son effet; et les deux convives se regard�rent avec plus de confiance. Christophe surtout, qui n��tait pas accoutum� � de pareilles bombances, devint singuli�rement loquace. Il raconta les difficult�s de sa vie; et Otto, sortant de sa r�serve, avoua qu�il n��tait pas heureux non plus. Il �tait faible et timide, et ses camarades en abusaient. Ils se moquaient de lui, ils ne lui pardonnaient pas de d�sapprouver leurs mani�res communes, ils lui jouaient de m�chants tours. � Christophe serra les poings, et dit qu�il ne ferait pas bon pour eux recommencer en sa pr�sence. � Otto �tait �galement incompris des siens. Christophe connaissait ce malheur; et ils s�apitoy�rent sur leurs communes infortunes. Les parents de Diener voulaient faire de lui un commer�ant, le successeur de son p�re. Mais lui voulait �tre po�te. Il serait po�te, quand bien m�me il devrait s�enfuir de sa ville, comme Schiller, et affronter la mis�re! (D�ailleurs, la fortune de son p�re lui reviendrait tout enti�re, et elle n��tait pas m�diocre). Il avoua, en rougissant, qu�il avait d�j� �crit des vers sur la tristesse de vivre; mais il ne put se d�cider � les dire malgr� les pri�res de Christophe. � la fin, cependant, il en cita deux ou trois, en bredouillant d��motion. Christophe les trouva sublimes. Ils s�admiraient mutuellement. Outre sa r�putation musicale, la force de Christophe, sa hardiesse de fa�ons en imposaient � Otto. Et Christophe �tait sensible � l��l�gance d�Otto, � la distinction de ses mani�res, � tout est relatif en ce monde � et � son grand savoir, ce savoir qui lui manquait totalement et dont il avait soif.</p><empty-line/><p>Engourdis par le repas, les coudes sur la table, ils partaient et s��coutaient parler l�un l�autre, avec des yeux attendris. L�apr�s-midi s�avan�ait. Il fallait partir. Otto fit un dernier effort pour s�emparer de la note; mais Christophe le cloua sur place d�un regard mauvais, qui lui enleva tout d�sir d�insister. Christophe n�avait qu�une inqui�tude: c��tait qu�on ne lui demand�t plus que ce qu�il poss�dait; il e�t donn� sa montre, plut�t que d�en rien avouer � Otto. Mais il n�eut pas besoin d�en venir l�; il lui suffit de d�penser pour ce d�ner � peu pr�s tout son argent du mois.</p><empty-line/><p>Ils redescendirent la colline. L�ombre du soir commen�ait � se r�pandre � travers le bois de sapins; les cimes flottaient encore dans la lumi�re ros�e; elles ondulaient gravement, avec un bruit de houle; le tapis d�aiguilles violettes amortissait le son des pas. Ils se taisaient. Christophe voulait parler, une angoisse l�oppressait. Il s�arr�ta un moment, et Otto fit comme lui. Tout �tait silencieux. Des mouches bourdonnaient tr�s haut, dans un rayon de soleil. Une branche s�che tomba. Christophe saisit la main d�Otto, et demanda, d�une voix qui tremblait:</p><empty-line/><p>��Est-ce que vous voulez �tre mon ami?</p><empty-line/><p>Otto murmura:</p><empty-line/><p>��Oui.</p><empty-line/><p>Ils se serr�rent la main; leur c�ur palpitait. Ils osaient � peine se regarder.</p><empty-line/><p>Apr�s un moment, ils se remirent en marche. Ils �taient � quelques pas l�un de l�autre, et ils ne se dirent plus rien jusqu�� la lisi�re du bois: ils avaient peur d�eux-m�mes et de leur myst�rieux �moi; ils allaient tr�s vite et ne s�arr�t�rent plus, qu�ils ne fussent sortis de l�ombre des arbres. L�, ils se rassur�rent et se reprirent la main. Ils admiraient le soir limpide qui tombait, et ils parlaient par mots entrecoup�s.</p><empty-line/><p>Sur le bateau, assis � l�avant, dans l�ombre lumineuse, ils essay�rent de causer de choses indiff�rentes; mais ils n��coutaient pas ce qu�ils disaient; ils �taient baign�s d�une lassitude heureuse. Ils n��prouvaient le besoin, ni de parler, ni de se donner la main, ni m�me de se regarder: ils �taient l�un pr�s de l�autre�</p><empty-line/><p>Pr�s d�arriver, ils convinrent de se retrouver le dimanche suivant. Christophe reconduisit Otto jusqu�� sa porte. � la lueur du bec de gaz, ils se sourirent timidement, et se balbuti�rent un <emphasis>au revoir</emphasis> �mu. Ils furent soulag�s de se quitter, tant ils �taient harass�s de la tension o� ils vivaient depuis quelques heures, et de la peine que leur co�tait le moindre mot qui romp�t le silence.</p><empty-line/><p>Christophe revint seul dans la nuit. Son c�ur chantait: �J�ai un ami, j�ai un ami!� Il ne voyait rien. Il n�entendait rien. Il ne pensait � rien autre.</p><empty-line/><p>Il tombait de sommeil et s�endormit � peine rentr�. Mais il fut r�veill� deux ou trois fois dans la nuit, comme par une id�e fixe. Il se r�p�tait: �J�ai un ami�; et il se rendormait.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Le matin venu, il lui sembla qu�il avait r�v� tout cela. Pour s�en prouver la r�alit�, il entreprit de se rappeler les moindres d�tails de la journ�e pr�c�dente. Il s�absorbait encore dans cette occupation, pendant qu�il donnait ses le�ons; l�apr�s-midi, il �tait si distrait � la r�p�tition d�orchestre que c�est � peine, si, en sortant, il se souvenait de ce qu�il avait jou�.</p><empty-line/><p>De retour � la maison, il vit une lettre qui l�attendait. Il n�eut pas besoin de se demander d�o� elle venait. Il courut s�enfermer dans sa chambre pour la lire. Elle �tait �crite sur du papier bleu p�le, d�une �criture appliqu�e, longue, ind�cise, avec des paraphes tr�s corrects:</p><empty-line/><p>�Cher monsieur Christophe,</p><p>��oserai-je dire tr�s honor� ami?</p><empty-line/><p>�Je pense beaucoup � notre partie d�hier, et je vous remercie immens�ment de vos bont�s pour moi. Je vous suis tellement reconnaissant de tout ce que vous avez fait, et de vos bonnes paroles, et de la ravissante promenade, et du d�ner excellent! Je suis f�ch� seulement que vous ayez d�pens� tant d�argent pour ce d�ner. Quelle superbe journ�e! N�est-ce pas qu�il y a quelque chose de providentiel dans cette �tonnante rencontre? Il me semble que c�est le Destin lui-m�me qui a voulu nous r�unir. Comme je me r�jouis de vous revoir dimanche! J�esp�re que vous n�aurez pas eu trop de d�sagr�ments, pour avoir manqu� le d�ner de monsieur le <emphasis>Hofmusikdirektor</emphasis>. Je serais si f�ch� que vous eussiez des contrari�t�s � cause de moi!</p><empty-line/><p>�Je suis pour toujours, tr�s cher monsieur Christophe, votre tr�s d�vou� serviteur et ami.</p><empty-line/><p>�Otto Diener.</p><empty-line/><p>�P.-S. � Ne venez pas, s�il vous pla�t, dimanche, me prendre � la maison. Il vaut mieux, si vous le permettez, que nous nous rencontrions au <emphasis>Schlossgarten</emphasis>.�</p><empty-line/><p>Christophe lut cette lettre, les larmes aux yeux; il la baisa; il �clata de rire; il fit une cabriole sur son lit. Puis il courut � sa table et prit la plume pour r�pondre sur-le-champ. Il n�aurait pu attendre une minute. Mais il n�avait pas l�habitude d��crire; il ne savait comment exprimer ce qui lui gonflait le c�ur; il crevait le papier avec sa plume et noircissait d�encre ses doigts; il tr�pignait d�impatience. Enfin, apr�s avoir tir� la langue et us� cinq ou six brouillons, il r�ussit � �crire, en lettres difformes qui s�en allaient dans tous les sens, et avec d��normes fautes d�orthographe:</p><empty-line/><p>�Mon �me! Comment oses-tu parler de reconnaissance, parce que je t�aime? Ne t�ai-je pas dit combien j��tais triste et seul avant de te conna�tre? Ton amiti� m�est le plus grand des biens. Hier j�ai �t� heureux, heureux! C�est la premi�re fois de ma vie. Je pleure de joie en lisant ta lettre. Oui, n�en doute pas, mon aim�, c�est le Destin qui nous rapproche; il veut que nous soyons unis pour accomplir de grandes choses. Amis! Quel mot d�licieux! Se peut-il que j�aie enfin un ami? Oh! tu ne me quitteras plus, n�est-ce pas? Tu me resteras fid�le? Toujours! Toujours!� Comme il sera beau de grandir ensemble, de travailler ensemble, de mettre en commun, moi mes lubies musicales, toutes ces bizarres choses qui me trottent par la t�te, et toi ton intelligence et ta science �tonnante! Combien tu sais de choses! Je n�ai jamais vu un homme aussi intelligent que toi! Il y a des moments o� je suis inquiet: il me semble que je ne suis pas digne de ton amiti�. Tu es si noble et si accompli, et je te suis si reconnaissant d�aimer un �tre grossier comme moi!� Mais non! je viens de le dire, il ne faut point parler de reconnaissance. En amiti�, il n�y a ni oblig�s, ni bienfaiteurs. De bienfaits je n�en accepterais pas! Nous sommes �gaux, puisque nous nous aimons. Qu�il me tarde de te voir! Je n�irai pas te prendre � ta maison, puisque tu ne le veux pas, � quoique, � vrai dire, je ne comprenne pas toutes ces pr�cautions; � mais tu es le plus sage, tu as certainement raison�</p><empty-line/><p>�Un mot seulement! Ne parle plus jamais d�argent. Je hais l�argent: le mot, et la chose. Si je ne suis pas riche, je le suis toujours assez pour f�ter mon ami; et c�est ma joie de donner tout ce que j�ai pour lui. Ne ferais-tu pas de m�me? Et, si j�en avais besoin, ne me donnerais-tu pas ta fortune enti�re? � Mais cela ne sera jamais! J�ai de bons poings et une bonne t�te, et je saurai toujours gagner le pain que je mange. � � dimanche! � Mon Dieu! Toute une semaine sans te voir! Et, il y a deux jours, je ne te connaissais point! Comment ai-je pu vivre si longtemps sans toi?</p><empty-line/><p>�Le batteur de mesure a essay� de grogner. Mais ne t�en soucie pas plus que moi! Que me font les autres? Je m�prise ce qu�ils pensent et ce qu�ils penseront jamais de moi. Il n�y a que toi qui m�importes. Aime-moi bien, mon �me, aime-moi comme je t�aime!� Je ne puis te dire combien je t�aime. Je suis tien, tien, de l�ongle � la prunelle. � toi pour jamais.</p><empty-line/><p>�Christophe�.</p><empty-line/><p>Christophe se rongea d�attente pendant le reste de la semaine. Il se d�tournait de son chemin et faisait de longs crochets, pour r�der du c�t� de la maison d�Otto, � non qu�il pens�t le voir; mais la vue de sa maison suffisait � le faire p�lir et rougir d��motion. Le jeudi, il n�y tint plus et envoya une seconde lettre, encore plus exalt�e que la premi�re. Otto y r�pondit, avec sentimentalit�.</p><empty-line/><p>Le dimanche vint enfin, et Otto fut exact au rendez-vous. Mais il y avait pr�s d�une heure que Christophe se d�vorait d�impatience, en l�attendant sur la promenade. Il commen�ait � se tourmenter de ne pas le voir. Il tremblait qu�Otto f�t malade; car il ne supposait pas un instant qu�Otto p�t lui manquer de parole. Il r�p�tait tout bas: �Mon Dieu! faites qu�il vienne!� Et il frappait les petits cailloux de l�all�e avec une baguette; il se disait que, s�il manquait trois fois son coup, Otto ne viendrait pas, mais que, s�il touchait juste, Otto para�trait aussit�t. Et, malgr� son attention et la facilit� de l��preuve, il venait de manquer son but trois fois, lorsqu�il aper�ut Otto qui arrivait de son pas tranquille et pos�: car Otto restait toujours correct, m�me quand il �tait le plus �mu. Christophe courut � lui, et, la gorge s�che, lui dit bonjour. Otto r�pondit: bonjour; et ils ne trouv�rent plus rien � se dire, sinon que le temps �tait fort beau, et qu�il �tait dix heures cinq, ou six, � moins que ce ne f�t dix heures dix, parce que l�horloge du ch�teau �tait toujours en retard.</p><empty-line/><p>Ils all�rent � la gare, et prirent le chemin de fer pour une station voisine, qui �tait un but d�excursion. En route, ils ne parvinrent pas � �changer dix mots. Ils essay�rent d�y suppl�er par des regards �loquents: cela ne r�ussit pas mieux. Ils avaient beau vouloir se dire ainsi quels amis ils �taient: leurs yeux ne disaient rien du tout, ils jouaient la com�die. Christophe s�en aper�ut avec humiliation. Il ne comprenait pas pourquoi il ne parvenait point � exprimer, ni m�me � sentir tout ce qui lui remplissait le c�ur, une heure auparavant. Otto ne se rendait peut-�tre pas compte aussi clairement de cette malchance, parce qu�il �tait moins sinc�re et regardait en lui avec plus d��gards pour lui-m�me; mais il �prouvait un pareil d�sappointement. La v�rit� �tait que les deux enfants avaient, depuis huit jours, en l�absence l�un de l�autre, mont� leurs sentiments � un diapason tel qu�il leur �tait impossible de les y maintenir dans la r�alit�, et qu�en se retrouvant, leur premi�re impression devait �tre une d�ception: il en fallait rabattre. Mais ils ne pouvaient se r�soudre � en convenir.</p><empty-line/><p>Ils err�rent tout le jour dans la campagne, sans r�ussir � secouer la contrainte maussade qui pesait sur eux. C��tait jour de f�te: les auberges et les bois �taient remplis d�une foule de promeneurs, � des familles de petits bourgeois, qui faisaient du bruit et mangeaient dans tous les coins. Cela ajoutait � leur mauvaise humeur; ils attribuaient � ces importuns l�impossibilit� o� ils �taient de retrouver l�abandon de la derni�re promenade. Ils parlaient cependant, ils se donnaient grand mal pour trouver des sujets de conversation; ils avaient peur de s�apercevoir qu�ils n�avaient rien � se dire. Otto �talait sa science d��cole. Christophe entrait dans des explications techniques sur les �uvres musicales et le jeu du violon. Ils s�assommaient l�un l�autre. Ils s�assommaient eux-m�mes en s�entendant parler. Et ils parlaient toujours, tremblant de s�arr�ter: car il s�ouvrait alors des ab�mes de silence qui les gla�aient. Otto avait envie de pleurer; et Christophe fut sur le point de le planter l� et de se sauver, tant il avait de honte et d�ennui.</p><empty-line/><p>Une heure seulement avant de reprendre le train, ils se d�gel�rent. Au fond du bois, un chien donnait de la voix, il chassait pour son compte. Christophe proposa de se cacher sur le parcours, pour t�cher de voir la b�te poursuivie. Ils coururent au milieu des fourr�s. Le chien s��loignait et se rapprochait. Ils allaient � droite, � gauche, avan�aient, revenaient sur leurs pas. Les aboiements devenaient plus forts; le chien s��tranglait d�impatience dans son cri de carnage; il arrivait vers eux. Christophe et Otto, couch�s sur les feuilles mortes, dans l�orni�re d�un sentier, attendaient, ne respirant plus. Les aboiements se turent; le chien avait perdu la piste; on l�entendit japper encore une fois, au loin; puis, le silence descendit sur les bois. Plus un bruit: seul, le grouillement myst�rieux des millions d��tres, des insectes et des vers, qui rongent sans r�pit et d�truisent la for�t, � souffle r�gulier de la mort, qui ne s�arr�te jamais. Les enfants �coutaient, et ils ne bougeaient pas. Juste au moment o�, d�courag�s, ils se relevaient pour dire: �C�est fini. Il ne viendra pas�, � un petit li�vre pointa hors des fourr�s; il venait droit sur eux: ils le virent en m�me temps et pouss�rent un hurlement de joie. Le li�vre bondit sur place et sauta de c�t�: ils le virent plonger dans les taillis, cul par-dessus t�te; le fr�lement des feuilles froiss�es s�effa�a comme un sillage sur la surface de l�eau. Bien qu�ils eussent regret d�avoir cri�, cette aventure les mit en joie. Ils se tordaient de rire, en pensant au bond effarouch� du li�vre, et Christophe l�imita d�une fa�on grotesque. Otto fit de m�me. Puis ils se poursuivirent. Otto faisait le li�vre, et Christophe le chien; ils d�val�rent bois et pr�s, passant � travers les haies et sautant par-dessus les foss�s. Un paysan vocif�ra contre eux, parce qu�ils s��taient lanc�s au milieu d�un champ de seigle; ils ne s�arr�t�rent pas. Christophe imitait les aboiements enrou�s du chien avec une telle perfection que Otto pleurait de rire. Enfin, ils se laiss�rent rouler le long d�une pente, en criant comme des fous. Quand ils ne purent plus articuler un son, ils s�assirent et se regard�rent avec des yeux rieurs. Ils �taient tout � fait heureux maintenant et satisfaits d�eux-m�mes. C�est qu�ils n�essayaient plus de jouer aux amis h�ro�ques; ils �taient franchement ce qu�ils �taient: deux enfants.</p><empty-line/><p id="a">Ils revinrent bras dessus, bras dessous, en chantant des chansons d�nu�es de sens. Toutefois, au moment de rentrer en ville, ils jug�rent bon de reprendre leurs r�les; et, sur le dernier arbre du bois, ils grav�rent leurs initiales enlac�es. Mais leur bonne humeur eut raison de la sentimentalit�; et dans le train de retour, ils �clataient de rire, chaque fois qu�ils se regardaient. Ils se quitt�rent, en se persuadant qu�ils avaient pass� une journ�e �colossalement ravissante� (<emphasis>kolossal entz�ckend</emphasis>); et cette conviction s�affirma d�s qu�ils se retrouv�rent seuls.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Ils reprirent leur �uvre de construction patiente et ing�nieuse, plus que celle des abeilles: car ils parvenaient � fa�onner avec quelques bribes de souvenirs m�diocres une image merveilleuse d�eux-m�mes et de leur amiti�. Apr�s s��tre id�alis�s toute la semaine, ils se revoyaient le dimanche; et, malgr� la disproportion qu�il y avait entre la v�rit� et leur illusion, ils s�habituaient � ne la point remarquer.</p><empty-line/><p>Ils s�enorgueillissaient d��tre amis. Le contraste de leurs natures les rapprochait. Christophe ne connaissait rien d�aussi beau que Otto, Ses mains fines, ses jolis cheveux, son teint frais, sa parole timide, la politesse de ses mani�res et le soin m�ticuleux de sa mise le ravissaient. Otto �tait subjugu� par la force d�bordante et l�ind�pendance de Christophe. Habitu� par une h�r�dit� s�culaire au respect religieux de toute autorit�, il �prouvait une jouissance m�l�e de peur � s�associer � un camarade aussi irr�v�rencieux de nature pour toute r�gle �tablie. Il avait un petit frisson de terreur voluptueuse, en l�entendant fronder les r�putations de la ville et contrefaire impertinemment le grand-duc. Christophe s�apercevait de la fascination qu�il exer�ait ainsi sur son ami; et il outrait son humeur agressive; il sapait, comme un vieux r�volutionnaire, les conventions sociales et les lois de l��tat. Otto �coutait, scandalis� et ravi; il s�essayait timidement � se mettre � l�unisson; mais il avait soin de regarder autour de lui si personne ne pouvait entendre.</p><empty-line/><p>Christophe ne manquait pas, dans leurs courses, de sauter les barri�res d�un champ, aussit�t qu�il voyait un �criteau qui le d�fendait, ou bien il cueillait les fruits par-dessus les murs des propri�t�s. Otto �tait dans les transes qu�on ne les surpr�t; mais ces �motions avaient pour lui une saveur exquise; et le soir, quand il �tait rentr�, il se croyait un h�ros. Il admirait craintivement Christophe. Son instinct d�ob�issance trouvait � se satisfaire dans une amiti� o� il n�avait qu�� acquiescer aux volont�s de l�autre, Jamais Christophe ne lui donnait la peine de prendre une d�cision: il d�cidait de tout, d�cr�tait l�emploi des journ�es, d�cr�tait m�me d�j� l�emploi de la vie, faisant pour l�avenir de Otto, comme pour le sien, des plans qui ne souffraient point de discussion. Otto approuvait, un peu r�volt� d�entendre Christophe disposer de sa fortune, pour construire plus tard un th��tre de son invention. Mais il ne protestait pas, intimid� par l�accent dominateur de son ami et convaincu par sa conviction, que l�argent amass� par M. le <emphasis>Kommerzienrath</emphasis> Oscar Diener ne pouvait trouver un plus noble emploi. Christophe n�avait pas l�id�e qu�il f�t violence � la volont� de Otto. Il �tait despote d�instinct et n�imaginait pas que son ami p�t vouloir autrement que lui. Si Otto avait exprim� un d�sir diff�rent du sien, il n�e�t h�sit� � lui sacrifier ses pr�f�rences personnelles. Il lui e�t sacrifi� bien davantage. Il �tait d�vor� du d�sir de s�exposer pour lui. Il souhaitait passionn�ment qu�une occasion se pr�sent�t de mettre son amiti� � l��preuve. Il esp�rait, dans ses promenades, rencontrer quelque danger et se jeter au-devant. Il f�t mort avec d�lices pour Otto. En attendant, il veillait sur lui avec une sollicitude inqui�te, il lui donnait la main dans les mauvais pas comme � une petite fille, il avait peur qu�il ne f�t las, il avait peur qu�il n�e�t chaud, il avait peur qu�il n�e�t froid; il enlevait son veston pour le lui jeter sur les �paules, quand ils s�asseyaient sous un arbre; il lui portait son manteau, quand ils marchaient; il l�e�t port� lui-m�me. Il le couvait des yeux, comme un amoureux. Et � vrai dire, il �tait amoureux.</p><empty-line/><p>Il ne le savait pas, ne sachant pas encore ce que c��tait que l�amour. Mais par instants, quand ils �taient ensemble, il �tait pris d�un trouble �trange, � le m�me qui l�avait �treint, le premier jour de leur amiti�, dans le bois de sapins; � des bouff�es lui montaient � la face, lui mettaient le sang aux joues. Il avait peur. D�un accord instinctif, les deux enfants s��cartaient craintivement l�un de l�autre, se fuyaient, restaient en arri�re, en avant, sur la route; ils feignaient d��tre occup�s � chercher des m�res dans les buissons; et ils ne savaient pas ce qui les inqui�tait.</p><empty-line/><p>C��tait surtout dans leurs lettres que ces sentiments s�exaltaient. Ils ne risquaient pas d��tre contredits par les faits; rien ne venait g�ner leurs illusions, ni les intimider. Ils s��crivaient maintenant, deux ou trois fois par semaine, dans un style d�un lyrisme passionn�. � peine s�ils parlaient des �v�nements r�els. Ils agitaient de graves probl�mes sur un ton apocalyptique, qui passait sans transition de l�enthousiasme au d�sespoir. Ils s�appelaient: �mon bien, mon espoir, mon aim�, mon moi- m�me.� Ils faisaient une consommation effroyable du mot: ��me�. Ils peignaient avec des couleurs tragiques la tristesse de leur sort, et s�affligeaient de jeter dans l�existence de leur ami le trouble de leur destin�e.</p><empty-line/><p>��Je t�en veux, mon amour, �crivait Christophe, de la peine que je te cause. Je ne puis supporter que tu souffres: <emphasis>il ne le faut pas, je ne le veux pas</emphasis>. (Il soulignait les mots, d�un trait qui crevait le papier.) Si tu souffres, o� trouverai-je la force de vivre? Je n�ai de bonheur qu�en toi. Oh! sois heureux! Tout le mal, je le prends joyeusement sur moi! Pense � moi! Aime-moi! J�ai besoin qu�on m�aime. Il me vient de ton amour une chaleur qui me rend la vie. Si tu savais comme je grelotte! Il fait hiver et vent cuisant dans mon c�ur. J�embrasse ton �me.</p><empty-line/><p>��Ma pens�e baise la tienne, r�pliquait Otto.</p><empty-line/><p>��Je te prends la t�te entre mes mains, ripostait Christophe; et ce que je n�ai point fait et ne ferai point des l�vres, je le fais de tout mon �tre: je t�embrasse comme je t�aime. Mesure!</p><empty-line/><p>Otto feignait de douter:</p><empty-line/><p>��M�aimes-tu autant que je t�aime?</p><empty-line/><p>��Oh! Dieu! s��criait Christophe, non pas autant, mais dix, mais cent, mais mille fois davantage! Quoi! Est-ce que tu ne le sens pas? Que veux-tu que je fasse, qui te remue le c�ur?</p><empty-line/><p>��Quelle belle amiti� que la n�tre! soupirait Otto. En fut-il jamais une semblable dans l�histoire? C�est doux et frais comme un r�ve. Pourvu qu�il ne passe point! Si tu allais ne plus m�aimer!</p><empty-line/><p>��Comme tu es stupide, mon aim�, r�pliquait Christophe. Pardonne, mais ta crainte pusillanime m�indigne. Comment peux-tu me demander si je puis cesser de t�aimer! Vivre, pour moi, c�est t�aimer. La mort ne peut rien contre mon amour. Toi-m�me, tu ne pourrais rien, si tu voulais le d�truire. Quand tu me trahirais, quand tu me d�chirerais le c�ur, je mourrais en te b�nissant de l�amour que tu m�inspires. Cesse donc, une fois pour toutes, de te troubler et de me chagriner par ces l�ches inqui�tudes!</p><empty-line/><p>Mais une semaine apr�s, c��tait lui qui �crivait:</p><empty-line/><p>��Voici trois jours entiers que je n�entends plus aucune parole sortir de ta bouche. Je tremble. M�oublierais-tu? Mon sang se glace � cette pens�e� Oui! Sans doute� L�autre jour, j�avais d�j� remarqu� ta froideur envers moi. Tu ne m�aimes plus! Tu penses � me quitter!� �coute! Si tu m�oublies, si tu me trahis jamais, je te tue comme un chien!</p><empty-line/><p>��Tu m�outrages, mon cher c�ur, r�pondait Otto. Tu m�arraches des larmes. Je ne le m�rite point. Mais tu peux tout te permettre. Tu as pris sur moi des droits tels que, me briserais-tu l��me, un �clat en vivrait toujours pour t�aimer!</p><empty-line/><p>��Puissance c�leste! s��criait Christophe. J�ai fait pleurer mon ami!� Injurie-moi! Bats-moi! Foule-moi aux pieds! Je suis un mis�rable! Je ne m�rite pas ton amour!</p><empty-line/><p>Ils avaient des fa�ons sp�ciales d��crire leur adresse sur la lettre, de poser le timbre-poste, renvers�, obliquement, dans un coin de l�enveloppe en bas, et � droite, pour distinguer leurs lettres de celles qu�ils �crivaient aux indiff�rents. Ces secrets pu�rils avaient pour eux le charme de doux myst�res d�amour.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Un jour, en revenant d�une le�on, Christophe aper�ut dans une rue voisine Otto en compagnie d�un gar�on de son �ge. Ils riaient et causaient famili�rement ensemble. Christophe p�lit et les suivit des yeux, jusqu�� ce qu�ils eussent disparu, au d�tour de la rue. Ils ne l�avaient point vu. Il rentra. C��tait comme si un nuage avait pass� sur le soleil. Tout �tait assombri.</p><empty-line/><p>Quand ils se retrouv�rent, le dimanche suivant, Christophe ne parla de rien d�abord. Mais apr�s une demi-heure de promenade, il dit d�une voix �trangl�e:</p><empty-line/><p>��Je t�ai vu, mercredi, dans la Kreuzgasse.</p><empty-line/><p>��Ah! dit Otto.</p><empty-line/><p>Et il rougit.</p><empty-line/><p>Christophe continua:</p><empty-line/><p>��Tu n��tais pas seul.</p><empty-line/><p>��Non, dit Otto, j��tais avec quelqu�un.</p><empty-line/><p>Christophe avala sa salive, et demanda d�un ton qui voulait �tre indiff�rent:</p><empty-line/><p>��Qui �tait-ce?</p><empty-line/><p>��Mon cousin Franz.</p><empty-line/><p>��Ah! dit Christophe.</p><empty-line/><p>Et, apr�s un moment:</p><empty-line/><p>��Tu ne m�en avais pas parl�.</p><empty-line/><p>��Il habite � Rheinbach.</p><empty-line/><p>��Est-ce que tu le vois souvent?</p><empty-line/><p>��Il vient quelquefois ici.</p><empty-line/><p>��Et toi, est-ce que tu vas aussi chez lui?</p><empty-line/><p>��Des fois.</p><empty-line/><p>��Ah! r�p�ta Christophe.</p><empty-line/><p>Otto, qui n��tait pas f�ch� de d�tourner la conversation, fit remarquer un oiseau qui donnait des coups de bec dans un arbre. Ils parl�rent d�autre chose. Dix minutes apr�s, Christophe reprit brusquement:</p><empty-line/><p>��Est-ce que vous vous entendez ensemble?</p><empty-line/><p>��Avec qui? demanda Otto.</p><empty-line/><p>(Il savait parfaitement avec qui.)</p><empty-line/><p>��Avec ton cousin?</p><empty-line/><p>��Oui, pourquoi?</p><empty-line/><p>��Pour rien.</p><empty-line/><p>Otto n�aimait pas beaucoup son cousin, qui le harcelait de mauvaises plaisanteries. Mais un instinct de malignit� bizarre le poussa � ajouter, apr�s quelques instants:</p><empty-line/><p>��Il est tr�s aimable.</p><empty-line/><p>��Qui? demanda Christophe.</p><empty-line/><p>(Il savait tr�s bien qui.)</p><empty-line/><p>��Franz.</p><empty-line/><p>Otto attendit une r�flexion de Christophe; mais celui-ci semblait n�avoir pas entendu: il taillait une baguette dans un noisetier. Otto reprit:</p><empty-line/><p>��Il est amusant. Il sait toujours des histoires.</p><empty-line/><p>Christophe siffla n�gligemment.</p><empty-line/><p>Otto surench�rit:</p><empty-line/><p>��Et il est si intelligent� et distingu�!�</p><empty-line/><p>Christophe haussa les �paules, avec l�air de dire:</p><empty-line/><p>��Quel int�r�t cet individu peut-il bien avoir pour moi?</p><empty-line/><p>Et comme Otto, piqu�, se disposait � continuer, il lui coupa brutalement la parole et lui assigna un but pour y courir.</p><empty-line/><p>Ils ne touch�rent plus � ce sujet, de toute l�apr�s-midi; mais ils se battaient froid, en affectant une politesse exag�r�e, inaccoutum�e entre eux, surtout de la part de Christophe. Les mots lui restaient dans la gorge. Enfin il n�y tint plus, et, au milieu du chemin, se retournant vers Otto qui suivait � cinq pas, il lui saisit les mains avec imp�tuosit� et se d�bonda, d�un coup:</p><empty-line/><p>���coute, Otto! Je ne veux pas que tu sois intime avec Franz, parce que� parce que tu es mon ami; et je ne veux pas que tu aimes quelqu�un mieux que moi! Je ne veux pas! Vois-tu, tu es tout pour moi. Tu ne peux pas� tu ne dois pas� Si je ne t�avais plus, je n�aurais plus qu�� mourir. Je ne sais pas ce que je ferais. Je me tuerais. Je te tuerais. Non, pardon!�</p><empty-line/><p>Les larmes lui jaillissaient des yeux.</p><empty-line/><p>Otto, �mu et effray� par la sinc�rit� d�une douleur, qui grondait de menaces, se h�ta de jurer qu�il n�aimait et n�aimerait jamais personne autant que Christophe, que Franz lui �tait indiff�rent, et qu�il ne le verrait plus, si Christophe le voulait. Christophe buvait ses paroles, son c�ur renaissait. Il riait et respirait tr�s fort. Il remerciait Otto avec effusion. Il avait honte de la sc�ne qu�il avait faite; mais il �tait soulag� d�un grand poids. Ils se regardaient tous deux, plant�s l�un en face de l�autre, immobiles et se tenant la main; ils �taient tr�s heureux et embarrass�s de leur personne. Ils revinrent silencieusement; puis ils se remirent � parler, et ils retrouv�rent leur gaiet�: ils se sentaient plus unis que jamais.</p><empty-line/><p>Mais ce ne fut pas la derni�re sc�ne de ce genre. Maintenant que Otto sentait son pouvoir sur Christophe, il �tait tent� d�en abuser; il savait quel �tait le point sensible, et il avait une envie irr�sistible d�y mettre le doigt. Non pas qu�il e�t plaisir aux col�res de Christophe: au contraire, elles lui faisaient peur. Mais il se prouvait sa force, en faisant souffrir Christophe. Il n��tait pas m�chant: il avait l��me d�une fille.</p><empty-line/><p>Il continua donc, malgr� ses promesses, � se montrer bras dessus, bras dessous, avec Franz, ou avec quelque autre camarade; ils faisaient grand bruit ensemble, et il riait de fa�on affect�e. Quand Christophe lui faisait des r�flexions, il ricanait et n�avait pas l�air de les prendre au s�rieux, jusqu�� ce que, voyant les yeux de Christophe changer et ses l�vres trembler de col�re, il change�t de ton aussi, inquiet, et prom�t de ne plus recommencer. Il recommen�ait le lendemain. Christophe lui �crivait des lettres furibondes, o� il l�appelait:</p><empty-line/><p>��Gredin! Que je n�entende plus parler de toi! Je ne te connais plus. Que le diable t�emporte, toi, et tous les chiens de ton esp�ce!</p><empty-line/><p>Mais il suffisait d�un mot larmoyant de Otto, ou, comme il fit une fois, de l�envoi d�une fleur symbolisant sa constance �ternelle, pour que Christophe se fond�t en remords et �criv�t:</p><empty-line/><p>��Mon ange! Je suis un fou. Oublie mon imb�cillit�. Tu es le meilleur des hommes. Ton petit doigt vaut mieux � lui seul que le stupide Christophe tout entier. Tu as des tr�sors d�ing�nieuse et d�licate tendresse. Je baise ta fleur avec des larmes. Elle est l�, sur mon c�ur. Je l�enfonce dans ma peau, � coups de poing. Je voudrais qu�elle me f�t saigner, pour que je sente plus fort ta bont� exquise et mon inf�me idiotie!�</p><empty-line/><p>Cependant, ils commen�aient � se lasser l�un de l�autre. Il est faux de pr�tendre que les petites brouilles entretiennent l�amiti�. Christophe en voulait � Otto des injustices que Otto lui faisait commettre. Il essayait bien de se raisonner, il se reprochait son despotisme. Sa nature loyale et emport�e, qui, pour la premi�re fois, faisait l��preuve de l�amour, s�y donnait tout enti�re et voulait qu�on se donn�t tout entier. Il n�admettait pas le partage en amiti�. �tant pr�t � tout sacrifier � l�ami, il trouvait l�gitime, et m�me n�cessaire, que l�ami lui sacrifi�t tout. Mais il commen�ait � sentir que le monde n��tait pas b�ti sur le mod�le de son caract�re inflexible, et qu�il demandait aux choses ce qu�elles ne pouvaient pas donner. Alors il cherchait � se vaincre. Il s�accusait durement, il se traitait d��go�ste, qui n�avait pas le droit d�accaparer l�affection de son ami. Il faisait des efforts sinc�res, pour le laisser tout � fait libre, quoi qu�il lui en co�t�t. Il s�imposait m�me, par esprit d�humiliation, d�engager Otto � ne pas n�gliger Franz; il affectait de se persuader qu�il �tait bien aise de lui voir trouver plaisir dans d�autres soci�t�s que la sienne. Mais quand Otto, qui n��tait point dupe, lui ob�issait malicieusement, il ne pouvait s�emp�cher de lui faire grise mine; et brusquement, il �clatait de nouveau.</p><empty-line/><p>� la rigueur, il e�t pardonn� � Otto de lui pr�f�rer d�autres amis; mais ce qu�il ne pouvait lui passer, c��tait le mensonge. Otto n��tait pas faux, ni hypocrite: il avait une difficult� naturelle � dire la v�rit�, comme un b�gue � articuler; ce qu�il disait n��tait jamais ni tout � fait vrai, ni tout � fait faux; soit timidit�, soit incertitude sur ses propres sentiments, il parlait rarement d�une fa�on tout � fait nette, ses r�ponses �taient �quivoques; il faisait, � propos de tout, des cachotteries et des myst�res, qui mettaient Christophe hors de lui. Quand on le prenait en faute, au lieu de le reconna�tre, il s�obstinait � nier, et racontait des histoires absurdes. Un jour, Christophe, exasp�r�, le gifla. Il crut que c��tait fini de leur amiti� et que jamais Otto ne lui pardonnerait. Mais apr�s avoir boud� quelques heures, Otto revint � lui, comme si rien ne s��tait pass�. Il n�avait nulle rancune des violences de Christophe; peut-�tre m�me y trouvait-il un charme. Tandis qu�il savait mauvais gr� � Christophe de se laisser duper et d�avaler, bouche b�e, toutes ses inventions; il l�en m�prisait un peu et se croyait son sup�rieur. Christophe, de son c�t�, en voulait � Otto d�accepter ses rebuffades sans r�volte.</p><empty-line/><p>Ils ne se voyaient plus avec les yeux des premiers jours. Leurs d�fauts � tous deux apparaissaient en pleine lumi�re. Otto trouvait moins de charme � l�ind�pendance de Christophe. Christophe �tait, en promenade, un compagnon g�nant. Il n�avait aucun souci du savoir-vivre. Il se mettait � l�aise, enlevait sa veste, ouvrait son gilet, entre-b�illait son col, relevait ses poignets de chemise, plantait son chapeau sur le bout de son b�ton, et se dilatait � l�air. Il remuait les bras en marchant, il sifflait, il chantait � tue-t�te; il �tait rouge, suant et poudreux; il avait l�air d�un paysan, qui revient de la foire. L�aristocratique Otto �tait mortifi� d��tre rencontr� en sa compagnie. Quand il apercevait une voiture sur la route, il s�arrangeait de fa�on � rester de dix pas en arri�re, et il feignait de se promener seul.</p><empty-line/><p>Christophe n��tait pas moins embarrassant, lorsque, � l�auberge, ou dans le wagon, au retour, il se mettait � parler. Il causait bruyamment, disait tout ce qui lui passait par la t�te, traitait Otto avec une familiarit� r�voltante; il exprimait les opinions les plus d�nu�es de bienveillance sur le compte de personnages connus de tous, ou m�me sur le physique de gens assis � quelque distance; ou bien, il entrait dans des d�tails intimes sur sa sant� et sa vie domestique. Otto avait beau rouler les yeux et faire des signes effar�s: Christophe n�avait pas l�air de s�en apercevoir et ne se g�nait pas plus que s�il avait �t� seul. Otto surprenait des sourires sur les visages de ses voisins: il e�t voulu rentrer sous terre. Il trouvait Christophe grossier: il ne comprenait pas comment il avait pu �tre s�duit par lui.</p><empty-line/><p>Le plus grave �tait que Christophe continuait d�en user avec la m�me d�sinvolture � l��gard de toutes les haies, barri�res, cl�tures, murailles, d�fenses de passer, menaces d�amende, <emphasis>Verbote</emphasis> de toute sorte, � de tout ce qui pr�tendait limiter sa libert� et garantir contre elle la sainte propri�t�. Otto vivait dans une peur de tous les instants, et ses observations ne servaient � rien: Christophe faisait pis, par bravade.</p><empty-line/><p>Un jour que Christophe, avec Otto sur les talons, se promenait comme chez lui au travers d�un bois particulier, en d�pit, ou � cause des murs cr�nel�s de tessons de bouteilles, qu�il leur avait fallu franchir, ils se trouv�rent nez � nez avec un garde, qui les accabla d�injures, et apr�s les avoir tenus quelque temps sous la menace d�un proc�s-verbal, les mit dehors de la fa�on la plus ignominieuse. Otto ne brilla point dans cette �preuve: il se croyait d�j� en prison, il larmoyait, protestant niaisement qu�il �tait entr� par m�garde et qu�il avait suivi Christophe sans savoir o� il allait. Quand il se vit sauv�, au lieu de se r�jouir, il fit d�aigres reproches � son compagnon; il se plaignit que Christophe le comprom�t. L�autre l��crasa du regard, et l�appela: �Capon!� Ils �chang�rent des paroles vives. Otto se f�t s�par� de Christophe, s�il avait su comment revenir seul: il fut forc� de le suivre; mais ils affectaient d�ignorer qu�ils �taient ensemble.</p><empty-line/><p>Un orage s�amassait. Dans leur col�re, ils ne le virent pas venir. La campagne br�lante bruissait de cris d�insectes. Tout � coup, tout se tut. Ils ne s�aper�urent du silence qu�apr�s quelques minutes: leurs oreilles bourdonnaient. Ils lev�rent les yeux; le ciel �tait sinistre; d��normes nuages lourds et livides l�avaient rempli; ils arrivaient de tous c�t�s, comme un galop de cavalerie. Ils semblaient tous courir vers un point invisible, aspir�s par un gouffre. Otto, angoiss�, n�osait dire ses craintes � Christophe; et celui-ci prenait un malin plaisir � ne vouloir rien remarquer. Ils se rapproch�rent pourtant sans se parler. Ils �taient seuls dans la plaine. Pas un souffle d�air. � peine un frisson de fi�vre, qui faisait fr�mir par moments les petites feuilles des arbres. Soudain, un tourbillon de vent souleva la poussi�re, tordit les arbres, les fouetta furieusement. Et le silence retomba, plus sinistre qu�avant. Otto, d�une voix tremblante, se d�cida � parler:</p><empty-line/><p>��C�est l�orage. Il faut rentrer.</p><empty-line/><p>Christophe dit:</p><empty-line/><p>��Rentrons.</p><empty-line/><p>Mais il �tait trop tard. Une lumi�re aveuglante et brutale jaillit, le ciel mugit, la vo�te des nuages gronda. En un instant, ils furent envelopp�s par l�ouragan, affol�s par les �clairs, assourdis par le tonnerre, tremp�s des pieds � la t�te. Ils se trouvaient en rase campagne, � plus d�une demi-heure de toute habitation. Dans le tourbillon d�eau, dans la lumi�re morte, rougeoyaient les lueurs �normes de la foudre. Ils avaient envie de courir; mais leurs v�tements coll�s par la pluie les emp�chaient de marcher, leurs souliers clapotaient, l�eau ruisselait sur tour leur corps. Ils respiraient avec peine. Otto claquait des dents, et il �tait fou de col�re; il disait des choses blessantes � Christophe; il voulait s�arr�ter, il pr�tendait qu�il �tait dangereux de marcher, il mena�ait de s�asseoir dans le chemin, de se coucher par terre, au milieu des champs labour�s. Christophe ne r�pondait pas; il continuait sa marche, aveugl� par le vent, la pluie et les �clairs, ahuri par le bruit, un peu inquiet aussi, mais se gardant de l�avouer.</p><empty-line/><p>Et soudain, ce fut fini. L�orage �tait pass�, comme il �tait venu. Mais ils �taient tous deux en un piteux �tat. � la v�rit�, Christophe �tait si d�braill�, � l�ordinaire, qu�un peu plus de d�sordre ne le changeait gu�re. Mais Otto, si soign�, si soigneux de sa mise, faisait triste figure; il semblait sortir tout habill� du bain; et quand Christophe se retourna vers lui, il ne put, en le voyant, r�primer un �clat de rire. Otto �tait dans un tel affaissement qu�il n�eut m�me pas la force de se f�cher. Christophe en eut piti�, il lui parla gaiement. Otto lui r�pondit d�un coup d��il furieux. Christophe le fit entrer dans une ferme. Ils se s�ch�rent devant un grand feu et burent du vin chaud. Christophe trouvait l�aventure plaisante. Mais elle n��tait pas du go�t de Otto, qui garda un morne silence pendant le reste de la promenade. Ils revinrent en boudant et ne se tendirent pas la main, au moment de se quitter.</p><empty-line/><p>� la suite de cette �quip�e, ils ne se virent plus, d�une semaine. Ils se jugeaient s�v�rement l�un l�autre. Mais apr�s s��tre punis eux-m�mes, en se privant d�un de leurs dimanches de promenade, ils s�ennuy�rent tellement que leur rancune tomba. Christophe fit les premi�res avances, selon son habitude. Otto daigna les accepter; et ils firent la paix.</p><empty-line/><p>Malgr� leurs d�saccords, il leur �tait impossible de se passer l�un de l�autre. Ils avaient bien des d�fauts, ils �taient �go�stes tous les deux. Mais cet �go�sme �tait na�f, il ne connaissait pas les calculs de l��ge m�r, qui le rendent repoussant, il ne se connaissait pas lui-m�me: il �tait presque aimable, et il ne les emp�chait pas de s�aimer sinc�rement. Ils avaient un tel besoin d�amour et de sacrifice! Le petit Otto pleurait sur son oreiller, en se racontant des histoires de d�vouement romanesque, dont il �tait le h�ros; il inventait des aventures path�tiques, o� il �tait fort, vaillant, intr�pide, et prot�geait Christophe, qu�il s�imaginait adorer. Christophe ne voyait, n�entendait rien de beau ou de curieux, sans qu�il pens�t: �Si Otto �tait l�!� Il m�lait l�image de son ami � sa vie tout enti�re; et cette image se transfigurait, prenait une telle douceur qu�en d�pit de ce qu�il savait de lui, il en �tait comme enivr�. Certains mots de Otto, qu�il se rappelait longtemps apr�s et qu�il embellissait, le faisaient tressaillir d��motion. Ils s�imitaient mutuellement. Otto singeait les mani�res, les gestes, l��criture de Christophe. Christophe �tait irrit� de cette ombre qui r�p�tait chaque mot qu�il avait dit et lui resservait ses propres pens�es, comme des pens�es neuves. Mais il ne s�apercevait pas qu�il contrefaisait lui-m�me Otto, il copiait sa fa�on de s�habiller, de marcher, de prononcer certains mots. C��tait une fascination. Ils �taient p�n�tr�s l�un de l�autre, ils avaient le c�ur inond� de tendresse. Elle d�bordait de toutes parts comme une source. Chacun s�imaginait que son ami en �tait la cause. Ils ne savaient pas que c��tait l��veil de leur adolescence.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Christophe, qui ne se d�fiait de personne, laissait tra�ner ses papiers. Cependant une pudeur instinctive lui faisait serrer les brouillons de lettres qu�il griffonnait � Otto, et les r�ponses de celui-ci. Il ne les enfermait pas sous clef; il les mettait entre les feuilles d�un de ses cahiers de musique, o� il se croyait s�r qu�on n�irait pas les chercher. Il comptait sans la malice de ses fr�res.</p><empty-line/><p>Il les voyait depuis quelque temps rire et chuchoter en le regardant: ils se r�citaient � l�oreille des fragments de discours, qui les jetaient dans des convulsions de gaiet�. Christophe ne parvenait pas � entendre leurs paroles; et d�ailleurs, suivant la tactique dont il usait � leur �gard, il feignait une parfaite indiff�rence pour tout ce qu�ils pouvaient dire ou faire. Quelques mots �veill�rent son attention: il crut les reconna�tre. Bient�t il n�eut plus de doute que ses fr�res n�eussent lu ses lettres. Mais quand il apostropha Ernst et Rodolphe, qui s�appelaient: �ma ch�re �me�, avec un s�rieux bouffon, il ne put rien en tirer. Les gamins firent semblant de ne pas comprendre, et dirent qu�ils avaient bien le droit de s�appeler comme ils voulaient. Christophe, qui avait retrouv� toutes ses lettres � leur place, n�insista pas davantage.</p><empty-line/><p>Peu apr�s, il prit Ernst en flagrant d�lit de vol: le petit dr�le fouillait dans le tiroir de la commode o� Louisa renfermait l�argent. Christophe le secoua rudement, et il profita de l�occasion pour lui dire tout ce qu�il avait sur le c�ur; il �num�rait, en termes qui manquaient de courtoisie, les m�faits de Ernst, dont la liste n��tait pas courte. Ernst prit mal la semonce; il r�pliqua avec arrogance que Christophe n�avait rien � lui reprocher; et il laissa entendre sur l�amiti� de son fr�re avec Otto des choses �quivoques. Christophe ne comprit pas; mais quand il entendit qu�on m�lait Otto � leur querelle, il somma Ernst de s�expliquer. Le petit ricanait; puis, lorsqu�il vit Christophe bl�mir de col�re, il eut peur et ne voulut plus parler. Christophe comprit qu�il n�en tirerait rien ainsi; il s�assit, en haussant les �paules, et affecta un m�pris profond. Ernst, piqu�, reprit son effronterie; il s�appliqua � blesser son fr�re, il lui dit une kyrielle de choses plus viles les unes que les autres. Christophe se tenait � quatre pour ne pas �clater. Quand il finit par comprendre, il vit rouge: il bondit de sa chaise. Ernst n�eut pas le temps de crier. Christophe s��tait jet� sur lui, avait roul� avec lui au milieu de la chambre, et lui frappait la t�te contre les carreaux. Aux cris effrayants de la victime, Louisa, Melchior, toute la maison accourut. On d�gagea Ernst en fort mauvais �tat. Christophe ne voulait pas l�cher prise: il fallut le rouer de coups. On l�appela brute; et il en avait bien l�air. Les yeux lui sortaient de la t�te, il grin�ait des dents, il ne pensait qu�� se jeter de nouveau sur Ernst; quand on lui demandait ce qui s��tait pass�, sa fureur redoublait, et il criait qu�il le tuerait. Ernst se refusait aussi � parler.</p><empty-line/><p>Christophe ne put ni manger, ni dormir. Il tremblait et pleurait dans son lit. Ce n��tait pas seulement pour Otto qu�il souffrait. Une r�volution se faisait en lui. Ernst ne se doutait gu�re du mal qu�il avait pu causer � son fr�re. Christophe �tait d�une intransigeance de c�ur toute puritaine, qui ne pouvait admettre les souillures de la vie, et les d�couvrait peu � peu avec horreur. � quinze ans, avec une vie libre et de forts instincts, il �tait rest� �trangement na�f. Sa puret� naturelle et son travail sans tr�ve l�avaient tenu � l�abri. Les paroles de son fr�re lui ouvrirent des ab�mes. Jamais il n�e�t imagin� de lui-m�me ces infamies; et maintenant que l�id�e en �tait entr�e en lui, toute sa joie d�aimer et d��tre aim� �tait g�t�e. Non seulement son amiti� pour Otto, mais toute amiti� �tait empoisonn�e.</p><empty-line/><p>Ce fut bien pis, quand quelques allusions sarcastiques lui firent croire, � tort peut-�tre, qu�il �tait en butte � la curiosit� malsaine de la petite ville, et surtout quand Melchior, � quelque temps de l�, lui fit des observations au sujet de ses promenades avec Otto. Melchior, probablement, n�y voyait pas malice; mais Christophe, averti, lisait le soup�on dans toutes les paroles; et il se croyait presque coupable. Otto, au m�me moment, passait par une crise analogue.</p><empty-line/><p>Ils essay�rent encore de se voir en cachette. Mais il fut impossible de retrouver l�abandon des entretiens pass�s. La franchise de leurs relations �tait alt�r�e. Ces deux enfants, qui s�aimaient d�une tendresse si craintive qu�ils n�avaient jamais os� se donner un baiser fraternel, et qui n�imaginaient pas de plus grand bonheur que de se voir et de partager leurs r�ves, se sentaient salis par le soup�on des c�urs malhonn�tes. Ils en arrivaient � voir le mal dans leurs actes les plus innocents: un regard, un serrement de main; ils rougissaient, ils avaient de mauvaises pens�es. Leurs rapports devenaient intol�rables.</p><empty-line/><p>Sans se donner le mot, ils se virent moins souvent. Ils essay�rent de s��crire; mais ils surveillaient toutes leurs expressions. Leurs lettres devinrent froides et insipides. Ils se d�courag�rent. Christophe pr�texta son travail, Otto ses occupations, pour cesser leur correspondance. Bient�t apr�s, Otto partit pour l�Universit�; et l�amiti� qui avait illumin� quelques mois de leur vie, s�obscurcit tout � fait.</p><empty-line/><p>Aussi bien, un nouvel amour, dont celui-ci n��tait qu�un avant-coureur, s�emparait du c�ur de Christophe, et y faisait p�lir toute autre lumi�re.</p></section><section><title><p id="_Toc141945544">III. Minna.</p></title><p>Quatre ou cinq mois avant ces �v�nements, madame Josepha von Kerich, veuve depuis peu du conseiller d��tat, Stephan von Kerich, avait quitt� Berlin, o� les fonctions de son mari les retenaient jusqu�alors, pour venir s�installer avec sa fillette dans la petite ville rh�nane, son pays d�origine. Elle avait l� une vieille maison de famille, avec un grand jardin, presque un parc, qui descendait le long de la colline, jusqu�au fleuve, non loin de la maison de Christophe. De sa mansarde, Christophe voyait les branches lourdes des arbres qui pendaient hors des murs, et le haut fa�te du toit rouge aux tuiles moussues. Une petite ruelle en pente, o� l�on ne passait gu�re, longeait le parc, � droite; on pouvait de l�, en grimpant sur une borne, regarder par-dessus le mur: Christophe ne s�en faisait pas faute. Il voyait alors les all�es envahies par l�herbe, les pelouses semblables � des prairies sauvages, les arbres se m�lant et luttant en d�sordre, et la fa�ade blanche, aux volets obstin�ment clos. Une ou deux fois par an, un jardinier venait faire une ronde et a�rer la maison. La nature reprenait ensuite possession du jardin, et tout rentrait dans le silence.</p><empty-line/><p>Ce silence impressionnait Christophe. Il se hissait en cachette � son observatoire; � mesure qu�il devenait plus grand, ses yeux, puis son nez, puis sa bouche, arrivaient au niveau de la cr�te du mur; maintenant, il pouvait passer les bras par-dessus, en se haussant sur la pointe des pieds; et, malgr� l�incommodit� de cette position, il restait, le menton appuy� sur le mur, regardant, �coutant, tandis que le soir �panchait sur les pelouses ses douces ondes dor�es, qui s�allumaient de reflets bleu�tres, � l�ombre des sapins. Il s�oubliait l�, jusqu�� ce qu�il entend�t dans la rue des pas qui venaient. La nuit, flottaient autour du jardin des parfums: de lilas au printemps, d�acacias en �t�, de feuilles mortes en automne. Quand Christophe revenait, le soir, du ch�teau, si fatigu� qu�il f�t, il s�arr�tait pr�s de sa porte, � boire leur souffle d�licieux; et il avait peine � rentrer dans sa chambre puante. Il avait aussi jou�, � du temps o� il jouait, � sur la petite place aux pav�s garnis d�herbe, devant la grille d�entr�e de la maison Kerich. � droite et � gauche de la porte, s��levaient deux marronniers centenaires; grand-p�re venait s�asseoir � leur pied, en fumant sa pipe, et les fruits servaient aux enfants de projectiles et de jouets.</p><empty-line/><p>Un matin, en passant dans la ruelle, il grimpa sur la borne, par habitude. Il regardait distraitement. Il allait redescendre, quand il eut la sensation de quelque chose d�anormal. Il tourna les yeux vers la maison; les fen�tres �taient ouvertes; le soleil se ruait � l�int�rieur; bien qu�on ne v�t personne, la vieille demeure semblait r�veill�e de son sommeil de quinze ans et riait. Christophe revint, troubl�.</p><empty-line/><p>� table, son p�re parla de ce qui alimentait les entretiens du quartier: l�arriv�e de madame de Kerich et de sa fille, avec une quantit� incroyable de bagages. La place aux marronniers �tait remplie de badauds qui venaient assister au d�ballage des voitures. Christophe, tr�s intrigu� par cette nouvelle, qui, dans l�horizon born� de sa vie, �tait un �v�nement important, retourna au travail, cherchant d�apr�s les r�cits de son p�re, hyperboliques comme � l�ordinaire, � imaginer les h�tes de la maison enchant�e. Puis sa t�che le reprit, et il avait oubli�, quand, pr�s de rentrer chez lui, le soir, tout lui revint � l�esprit; et une curiosit� le poussa � monter � son poste d�observation, pour �pier ce qui se passait � l�int�rieur des murs. Il ne vit rien que les calmes all�es, o� les arbres immobiles semblaient dormir dans les derniers rayons de soleil. Au bout de quelques minutes, il avait perdu le souvenir de l�objet de sa curiosit�, et il s�abandonnait � la douceur du silence. Cette place baroque, � debout en �quilibre instable sur le fa�te de la borne, � �tait un lieu d��lection pour ses r�ves. Au sortir de la ruelle laide, �touff�e dans l�ombre, les jardins ensoleill�s avaient un rayonnement magique. Son esprit s�en allait � la d�rive dans ces espaces harmonieux, et des musiques chantaient; il s�endormait en elles�</p><empty-line/><p>Il r�vait ainsi, les yeux, la bouche ouverts, et il n�aurait pu dire depuis quand il r�vait: car il ne voyait rien. Soudain, il eut un saisissement. Devant lui, au d�tour d�une all�e, debout, le regardaient deux figures f�minines. L�une, � une jeune dame en noir, aux traits fins, incorrects, aux cheveux blond cendr�, grande, �l�gante, un laisser-aller nonchalant dans la pose de la t�te, l�observait avec des yeux bienveillants et railleurs. L�autre, � une fillette de quinze ans, �galement en grand deuil, faisait la mine d�une enfant prise d�un acc�s de fou rire; un peu en arri�re de sa m�re, qui, sans la regarder, lui faisait signe de se taire, elle se cachait la bouche dans ses mains, comme si elle avait toutes les peines du monde � s�emp�cher d��clater. C��tait une fra�che figure, blanche, rose et blonde; elle avait un petit nez un peu gros, une petite bouche un peu grosse, un petit menton grassouillet, de fins sourcils, des yeux clairs, et une profusion de cheveux blonds qui, tress�s en nattes, s�enroulaient en couronne autour de sa t�te, d�couvrant la nuque ronde et le front lisse et blanc: � une petite figure de Cranach.</p><empty-line/><p>Christophe fut p�trifi� par cette apparition. Au lieu de se sauver, il resta clou� sur place. Ce ne fut que quand il vit la jeune dame faire quelques pas vers lui, avec son aimable sourire moqueur, qu�il s�arracha � son immobilit�, et sauta � d�gringola � de la borne, entra�nant avec lui des pl�tras du mur. Il entendait une voix bienveillante, qui l�appelait famili�rement: �Petit!� et un �clat de rire enfantin, clair, liquide comme une voix d�oiseau. Il se retrouva dans la ruelle, sur les genoux et les mains; et, apr�s une seconde d�ahurissement, il d�tala � toutes jambes, comme s�il avait peur qu�on le poursuiv�t. Il �tait honteux; cette honte le reprenait par acc�s, dans sa chambre, tout seul. Depuis, il n�osa plus passer par la ruelle, dans la crainte baroque qu�on ne f�t embusqu� pour l�attendre. Quand il �tait forc� de s�aventurer pr�s de la maison, il rasait les murs, baissait la t�te, et courait presque, sans se retourner. En m�me temps, il ne cessait de penser aux deux aimables figures; il montait au grenier, enlevant ses chaussures pour qu�on ne l�entend�t pas; et il s�ing�niait � regarder par la lucarne, du c�t� de la maison et du parc des Kerich, bien qu�il s�t parfaitement qu�il �tait impossible de voir autre chose que le d�me des arbres et les chemin�es du fa�te.</p><empty-line/><p>Un mois apr�s, il jouait dans un des concerts hebdomadaires du <emphasis>Hofmusikverein</emphasis> un concerto de sa composition pour piano et orchestre. Il �tait arriv� au milieu de la derni�re partie du morceau, quand il vit par hasard, dans la loge en face de lui, madame de Kerich et sa fille qui le regardaient. Il s�y attendait si peu qu�il en fut �tourdi et qu�il faillit manquer sa r�ponse � l�orchestre. Il continua de jouer d�une fa�on m�canique, jusqu�� la fin du concerto. Lorsque ce fut fini, il vit, bien qu�il �vit�t de regarder de leur c�t�, que madame et mademoiselle de Kerich applaudissaient avec une l�g�re exag�ration, comme si elles avaient voulu qu�il les v�t applaudir. Il se h�ta de quitter la sc�ne. Au moment de sortir du th��tre, il aper�ut madame de Kerich qui semblait le guetter au passage. Il �tait impossible qu�il ne la v�t pas: il feignit pourtant de ne pas la voir; et, rebroussant chemin, il sortit pr�cipitamment par la porte de service du th��tre. Ensuite, il se le reprocha; car il se rendait bien compte que madame de Kerich ne lui voulait aucun mal. Mais il savait que, si c��tait � recommencer, il recommencerait. Il avait la frayeur de la rencontrer dans la rue. Quand il apercevait au loin une forme qui lui ressemblait, il prenait un autre chemin.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Ce fut elle qui vint � lui.</p><empty-line/><p>Un matin qu�il rentrait pour d�ner, Louisa, toute fi�re, lui raconta qu�un laquais en livr�e �tait venu d�poser une lettre � son adresse; et elle lui remit une grande enveloppe bord�e de noir, dont l�envers portait grav�es les armes des Kerich. Christophe l�ouvrit, tremblant de lire � pr�cis�ment ce qu�il lut:</p><empty-line/><p>�Madame Josepha von Kerich invitait monsieur le <emphasis>Hofmusicus</emphasis> Christophe Krafft � venir prendre le th� chez elle, aujourd�hui � cinq heures et demie.�</p><empty-line/><p>��Je n�irai pas, d�clara Christophe.</p><empty-line/><p>��Comment! s�exclama Louisa. J�ai dit que tu irais.</p><empty-line/><p>Christophe fit une sc�ne � sa m�re, il lui reprocha de se m�ler de ce qui ne la regardait pas.</p><empty-line/><p>��Le domestique attendait la r�ponse. J�ai dit que tu �tais justement libre aujourd�hui. Tu n�as rien, � cette heure.</p><empty-line/><p>Christophe eut beau s�irriter, jurer qu�il n�irait pas, il ne pouvait plus se d�rober. Quand vint l�heure de l�invitation, il se pr�para en rechignant; secr�tement, il n��tait pas f�ch� que le hasard f�t violence � sa mauvaise volont�.</p><empty-line/><p>Madame de Kerich n�avait pas eu de peine � reconna�tre dans le pianiste du concert le petit sauvage, dont la t�te �bouriff�e lui �tait apparue au-dessus du mur de son jardin. Elle avait pris des informations sur lui dans le voisinage; et ce qu�elle avait appris de la vie difficile et courageuse de l�enfant lui avait inspir� de l�int�r�t pour lui et la curiosit� de lui parler.</p><empty-line/><p>Christophe, guind� dans une absurde redingote, qui lui donnait l�air d�un pasteur de campagne, arriva � la maison, malade de timidit�. Il cherchait � se persuader que mesdames de Kerich n�avaient pas eu le temps de remarquer ses traits, le premier jour qu�elles l�avaient vu. Par un long corridor, dont le tapis �touffait le bruit des pas, un domestique l�introduisit dans une chambre, dont une porte vitr�e donnait sur le jardin. Il faisait, ce jour-l�, une petite pluie froide; un bon feu br�lait dans la chemin�e. Pr�s de la fen�tre, � travers laquelle on entrevoyait les silhouettes mouill�es des arbres dans la brume, les deux femmes �taient assises, tenant sur leurs genoux, madame de Kerich un ouvrage, et sa fille un livre, dont elle faisait la lecture, lorsque Christophe entra. Elles �chang�rent, en le voyant, un coup d��il malicieux.</p><empty-line/><p>��Elles me reconnaissent, pensa Christophe, tout penaud.</p><empty-line/><p>Il s��puisait � faire de gauches r�v�rences.</p><empty-line/><p>Madame de Kerich sourit gaiement, et lui tendit la main:</p><empty-line/><p>��Bonjour, mon cher voisin, dit-elle. Je suis contente de vous voir. Depuis que je vous ai entendu au concert, je voulais vous dire le plaisir que vous nous aviez fait. Et comme le seul moyen de vous le dire �tait de vous faire venir, j�esp�re que vous me pardonnerez de l�avoir employ�.</p><empty-line/><p>Il y avait dans ces paroles aimables et banales tant de cordialit�, malgr� une pointe cach�e d�ironie, que Christophe se sentit rassur�.</p><empty-line/><p>��Elles ne me reconnaissent pas, pensa-t-il, soulag�.</p><empty-line/><p>Madame de Kerich d�signa sa fille, qui avait ferm� son livre et observait curieusement Christophe.</p><empty-line/><p>��Ma fille Minna, dit-elle, qui d�sirait beaucoup vous voir.</p><empty-line/><p>��Mais, maman, dit Minna, ce n�est pas la premi�re fois que nous nous voyons.</p><empty-line/><p>Et elle �clata de rire.</p><empty-line/><p>��Elles m�ont reconnu, pensa Christophe, atterr�.</p><empty-line/><p>��C�est vrai, dit madame de Kerich en riant aussi, vous nous avez fait visite, le jour de notre arriv�e.</p><empty-line/><p>� ces mots, la fillette rit de plus belle, et Christophe prit un air si piteux que, quand Minna jetait les yeux sur lui, son rire redoublait. C��tait un rire fou: elle en pleurait. Madame de Kerich, qui voulait l�arr�ter, ne pouvait s�emp�cher de rire aussi; et Christophe, malgr� sa g�ne, fut gagn� par la contagion. Leur bonne humeur �tait irr�sistible: impossible de s�en formaliser. Mais Christophe perdit tout � fait contenance, lorsque Minna, reprenant haleine, lui demanda ce qu�il pouvait bien faire sur leur mur. Elle s�amusait de son trouble, et il balbutiait, �perdu. Madame de Kerich vint � son secours et d�tourna l�entretien, en faisant servir le th�.</p><empty-line/><p>Elle le questionna amicalement sur sa vie. Mais il ne se rassurait pas. Il ne savait comment s�asseoir, il ne savait comment tenir sa tasse, qui mena�ait de chavirer; il se croyait oblig�, � chaque fois qu�on lui offrait de l�eau, du lait, du sucre, ou des g�teaux, de se lever pr�cipitamment et de remercier avec des r�v�rences, raide, serr� dans sa redingote, son col et sa cravate, comme dans une carapace, n�osant pas, ne pouvant pas tourner la t�te, ni � droite, ni � gauche, ahuri par la multiplicit� des questions de madame de Kerich et par l�exub�rance de ses fa�ons, glac� par les regards de Minna qu�il sentait attach�s � ses traits, � ses mains, � ses mouvements, � son habillement. Elles le troublaient encore plus, en voulant le mettre � l�aise, � madame de Kerich, par son flot de paroles, � Minna, par les �illades coquettes qu�elle lui faisait, pour s�amuser.</p><empty-line/><p>Enfin, elles renonc�rent � tirer de lui autre chose que des salutations et des monosyllabes; et madame de Kerich, qui faisait � elle seule tous les frais de la conversation, lui demanda, lass�e, de se mettre au piano. Bien plus intimid� que par un public de concert, il joua un adagio de Mozart. Mais sa timidit� m�me, le trouble que son c�ur commen�ait d��prouver aupr�s de ces deux femmes, l��motion ing�nue qui gonflait sa poitrine, et le rendait heureux et malheureux ensemble, s�accordaient avec la tendresse et la pudeur juv�nile de ces pages, et leur pr�taient un charme de printemps. Madame de Kerich en fut touch�e; elle le dit avec l�exag�ration louangeuse, habituelle aux gens du monde; elle n�en �tait pas moins sinc�re, et l�exc�s m�me de l��loge �tait doux, venant d�une aimable bouche. La maligne Minna se taisait, elle regardait avec �tonnement ce gar�on si stupide quand il parlait, et dont les doigts �taient si �loquents. Christophe sentait leur sympathie, et il s�enhardissait. Il continua de jouer; puis, se retournant � demi vers Minna, avec un sourire g�n�, et sans lever les yeux:</p><empty-line/><p>��Voil� ce que je faisais sur le mur, dit-il timidement.</p><empty-line/><p>Il joua une petite �uvre, o� il avait en effet d�velopp� les id�es musicales qui lui �taient venues � sa place favorite, en regardant le jardin, non pas, � vrai dire, le soir o� il avait vu Minna et madame de Kerich, � (il cherchait � se le persuader, pour quelles obscures raisons?) � mais bien des soirs avant; et l�on pouvait retrouver dans le balancement tranquille de cet <emphasis>andante con moto</emphasis> les impressions sereines des chants d�oiseaux et de l�endormement majestueux des grands arbres dans la paix du soleil couchant.</p><empty-line/><p>Ses deux auditrices l��coutaient avec ravissement. Quand il eut fini, madame de Kerich se leva, lui prit les mains avec sa vivacit� habituelle, et le remercia avec effusion. Minna battit des mains, cria que c��tait �admirable�, et que, pour qu�il compos�t encore d�autres �uvres aussi �sublimes� que celle-l�, elle lui ferait mettre une �chelle contre le mur, afin qu�il p�t travailler tout � son aise. Madame de Kerich dit � Christophe de ne pas �couter cette folle de Minna; elle le pria, puisqu�il aimait son jardin, d�y venir aussi souvent qu�il voudrait; et elle ajouta qu�il n�aurait m�me pas besoin de venir les saluer, si cela l�ennuyait.</p><empty-line/><p>��Vous n�avez pas besoin de venir nous saluer, trouva bon de r�p�ter Minna. Seulement, si vous ne venez pas, gare � vous!</p><empty-line/><p>Elle agitait le doigt, d�un petit air mena�ant.</p><empty-line/><p>Minna n�avait nullement un d�sir imp�rieux que Christophe lui f�t visite, ni m�me qu�il s�astreign�t envers elle aux r�gles de la politesse; mais il lui plaisait de produire un petit effet, que son instinct lui faisait juger charmant.</p><empty-line/><p>Christophe rougit de plaisir. Madame de Kerich acheva de le gagner par le tact avec lequel elle lui parla de sa m�re et de son grand-p�re, qu�elle avait autrefois connu. L�affectueuse cordialit� des deux femmes le p�n�trait; il s�exag�rait cette bont� facile, cette bonne gr�ce mondaine, par le d�sir qu�il avait de la croire profonde. Il se mit � raconter ses projets, ses mis�res, avec une na�ve confiance. Il ne s�apercevait plus de l�heure qui passait, et il eut un sursaut d��tonnement, lorsqu�un domestique vint annoncer le d�ner. Mais sa confusion se changea en bonheur, quand madame de Kerich lui dit de rester d�ner avec elles, comme de bons amis qu�on allait �tre, qu�on �tait d�j�. On lui mit son couvert entre la m�re et la fille; et il donna une id�e moins avantageuse de ses talents � table qu�au piano. Cette partie de son �ducation avait �t� fort n�glig�e; il �tait dispos� � croire qu�� table, manger et boire �taient l�essentiel, que la fa�on n�importait gu�re. Aussi, la proprette Minna le regardait avec une moue scandalis�e.</p><empty-line/><p>On comptait qu�aussit�t apr�s le souper, il s�en irait. Mais il les suivit dans le petit salon, il s�assit avec elles, il ne songeait pas � partir. Minna �touffait des b�illements et faisait des signes � sa m�re. Il ne s�en apercevait pas, parce qu�il �tait gris� de son bonheur et qu�il pensait que les autres �taient comme lui, � parce que Minna, en le regardant, continuait de jouer des prunelles, par habitude, � et enfin, parce qu�une fois assis, il ne savait plus comment se lever et prendre cong�. Il serait rest� toute la nuit, si madame de Kerich ne l�e�t cong�di�, avec un aimable sans-fa�on.</p><empty-line/><p>Il partit, emportant en lui la lumi�re caressante des yeux bruns de madame de Kerich, des yeux bleus de Minna; il sentait sur sa main le fin contact des doigts d�licats et doux comme des fleurs; et une subtile odeur, qu�il n�avait jamais encore respir�e, l�enveloppait, l��tourdissait, le faisait d�faillir.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Il revint deux jours apr�s, comme ils en �taient convenus, pour donner une le�on de piano � Minna. � partir de ce moment, il venait r�guli�rement sous ce pr�texte, deux fois par semaine, le matin; et, bien souvent, il retournait le soir, pour faire de la musique et pour causer.</p><empty-line/><p>Madame de Kerich le voyait volontiers. C��tait une femme intelligente et bonne. Elle avait trente-cinq ans, lorsqu�elle avait perdu son mari; et bien que jeune de corps et de c�ur, elle s��tait retir�e sans regret du monde, o� elle �tait fort lanc�e. Peut-�tre s�en s�parait-elle d�autant plus facilement qu�elle s�y �tait beaucoup amus�e et jugeait sainement qu�on ne peut � la fois avoir eu et avoir. Elle s��tait attach�e � la m�moire de monsieur de Kerich, non qu�elle e�t eu pour lui, � aucun moment de son union, rien qui ressembl�t � de l�amour: il lui suffisait d�une bonne amiti�; elle avait des sens tranquilles et un esprit affectueux.</p><empty-line/><p>Elle s��tait consacr�e � l��ducation de sa fille; mais la m�me mod�ration, qu�elle portait dans l�amour, att�nuait ce que la maternit� a souvent d�exalt� et de maladif, quand l�enfant est le seul �tre sur qui la femme puisse reporter ses jalouses exigences d�aimer et d��tre aim�e. Elle ch�rissait Minna, mais la jugeait avec clart�, et ne se dissimulait aucune de ses imperfections, pas plus qu�elle ne cherchait � se faire illusion sur elle-m�me. Spirituelle, sens�e, elle avait un regard infaillible pour d�couvrir du premier coup d��il le faible et le ridicule de chacun; elle y trouvait plaisir, sans l�ombre de m�chancet�; car elle �tait aussi indulgente que railleuse, et, tout en s�amusant des gens, elle aimait � leur rendre service.</p><empty-line/><p>Le petit Christophe fournit � sa bont� et � son esprit critique une occasion de s�exercer. Durant les premiers temps de son s�jour dans la ville, o� son grand deuil la tenait � l��cart de la soci�t�, Christophe lui fut une distraction. Par son talent d�abord. Elle aimait la musique, quoique n��tant pas musicienne; elle y trouvait un bien-�tre physique et moral, o� sa pens�e s�engourdissait paresseusement dans une agr�able m�lancolie. Assise aupr�s du feu, � tandis que Christophe jouait, � un ouvrage dans les mains, et souriant vaguement, elle go�tait une jouissance muette au va-et-vient machinal de ses doigts, et aux mouvements incertains de sa r�verie, flottant parmi les images tristes ou douces du pass�.</p><empty-line/><p>Mais plus encore qu�� la musique, elle s�int�ressait au musicien. Elle �tait assez intelligente pour sentir les rares dons de Christophe, bien qu�elle ne f�t pas capable de discerner son originalit� v�ritable. Elle se plaisait curieusement � surveiller l��veil de cette flamme myst�rieuse, qu�elle voyait poindre en lui. Elle avait vite appr�ci� ses qualit�s morales, sa droiture, son courage, cette sorte de sto�cisme, si touchant chez un enfant. Elle ne l�en regardait pas moins avec la perspicacit� ordinaire de ses yeux fins et moqueurs. Elle s�amusait de sa gaucherie, de sa laideur, de ses petits ridicules; elle ne le prenait pas tout � fait au s�rieux (elle ne prenait pas grand�chose au s�rieux). Les saillies bouffonnes, les violences, l�humeur fantasque de Christophe, lui faisaient croire d�ailleurs qu�il n��tait pas tr�s bien �quilibr�; elle voyait en lui un de ces Krafft, qui �taient de braves gens et de bons musiciens, mais tous un peu toqu�s.</p><empty-line/><p>Cette l�g�re ironie �chappait � Christophe; il ne sentait que la bont� de madame de Kerich. Il �tait si peu habitu� � ce qu�on f�t bon pour lui! Bien que ses fonctions au palais le missent en contact journalier avec le monde, le pauvre Christophe �tait rest� un petit sauvage, sans instruction et sans �ducation. L��go�sme de la cour ne s�occupait de lui que pour tirer profit de son talent, sans chercher � lui servir en rien. Il venait au palais, se mettait au piano, jouait, et s�en allait, sans que jamais personne se donn�t la peine de causer avec lui, si ce n��tait pour lui faire quelque compliment distrait. Personne, depuis la mort du grand-p�re, ni � la maison, ni au dehors, n�avait eu la pens�e de l�aider � s�instruire, � se conduire dans la vie, � devenir un homme. Il souffrait de son ignorance et de sa grossi�ret� de mani�res. Il suait sang et eau pour se former tout seul; mais il n�y arrivait pas. Les livres, les entretiens, les exemples, tout lui manquait. Il e�t fallu avouer sa d�tresse � un ami et il ne pouvait s�y d�cider. M�me avec Otto, il n�avait pas os�, parce qu�aux premiers mots qu�il avait hasard�s, Otto avait pris un ton de sup�riorit� d�daigneuse, qui lui avait �t� comme une br�lure de fer rouge.</p><empty-line/><p>Et voici qu�avec madame de Kerich tout devenait ais�. D�elle-m�me, sans qu�il f�t besoin de lui demander rien � (il en co�tait tellement � l�orgueil de Christophe!) � elle lui remontrait doucement ce qu�il ne fallait pas faire, l�avertissait de ce qu�il fallait faire, lui donnait des conseils sur la fa�on de s�habiller, de manger, de marcher, de parler, ne lui laissait passer aucune faute d�usage, de go�t ou de langage; et il �tait impossible d�en �tre bless�, tant sa main �tait l�g�re et attentive � m�nager cet amour-propre ombrageux d�enfant. Elle fit son �ducation litt�raire, sans avoir l�air d�y toucher: elle ne semblait pas s��tonner de ses �tranges ignorances; mais elle ne n�gligeait aucune occasion de relever ses erreurs, simplement, tranquillement, comme s�il �tait tout naturel que Christophe se f�t tromp�; au lieu de l�effaroucher par des le�ons p�dantes, elle avait imagin� d�occuper leurs r�unions du soir, en faisant lire � Minna ou � lui de belles pages d�histoire, ou des po�tes allemands et �trangers. Elle le traitait en enfant de la maison, avec quelques petites nuances de familiarit� protectrice, qu�il n�apercevait pas. Elle s�occupait m�me de ses v�tements, elle les lui renouvelait, elle lui tricotait un cache-nez de laine, elle lui faisait pr�sent de menus objets de toilette, et avec tant de gentillesse qu�il ne se sentait pas g�n� de ces soins et de ces cadeaux.</p><empty-line/><p>Bref, elle avait pour lui ces petites attentions et cette sollicitude quasi maternelle, que toute bonne femme a d�instinct pour tout enfant qui lui est confi�, sans qu�il soit n�cessaire qu�elle �prouve pour lui un sentiment profond. Mais Christophe croyait que cette tendresse s�adressait � lui personnellement, et il se fondait en reconnaissance; il avait des effusions brusques et passionn�es, qui semblaient un peu ridicules � madame de Kerich, mais qui ne laissaient point de lui faire plaisir.</p><empty-line/><p>Avec Minna, les rapports �taient autres. Quand Christophe l�avait revue pour sa premi�re le�on, tout enivr� encore des souvenirs de la veille et des regards caressants de la fillette, il avait �t� surpris de trouver une petite personne enti�rement diff�rente de celle qu�il avait vue, quelques heures auparavant. Elle le regardait � peine, n��coutait pas ce qu�il disait; et, lorsqu�elle levait les yeux vers lui, il y lisait une froideur si glaciale qu�il en �tait saisi. Il se tourmenta longtemps pour savoir en quoi il avait pu l�offenser. Il ne l�avait offens�e en rien; et les sentiments de Minna ne lui �taient ni moins, ni plus favorables, aujourd�hui qu�hier: aujourd�hui comme hier, Minna avait pour lui une parfaite indiff�rence. Si, la premi�re fois, elle s��tait mise en frais de sourires pour le recevoir, c��tait par une coquetterie instinctive de petite fille, qui s�amuse � essayer le pouvoir de ses yeux sur le premier venu, f�t-il un chien coiff�, qui s�offre � son d�s�uvrement. Mais, d�s le lendemain, cette conqu�te trop facile n�avait plus aucun int�r�t pour elle. Elle avait s�v�rement observ� Christophe; et elle l�avait jug� un gar�on laid, pauvre, mal �lev�, qui jouait bien du piano, mais qui avait de vilaines mains, qui tenait sa fourchette � table d�une fa�on abominable, et qui coupait le poisson avec son couteau. Il lui paraissait donc fort peu int�ressant. Elle voulait bien prendre des le�ons de piano avec lui; elle consentait m�me � s�amuser avec lui, parce qu�elle n�avait pas d�autre compagnon pour le moment, et que, malgr� ses pr�tentions � n��tre plus une enfant, il lui venait par bouff�es un besoin fou de d�penser son trop-plein de gaiet�, que surexcitait, comme chez sa m�re, la contrainte impos�e par le deuil r�cent. Mais elle ne se souciait pas plus de Christophe que d�un animal domestique; s�il lui arrivait encore, dans ses jours de pire froideur, de lui faire les doux yeux, c��tait par pur oubli, et parce qu�elle pensait � autre chose, � ou bien, tout simplement, pour n�en pas perdre l�habitude. Le c�ur de Christophe bondissait, quand elle le regardait ainsi. Et c�est � peine si elle le voyait: elle se racontait des histoires. Cette jeune personne �tait � l��ge o� l�on se caresse les sens avec des r�ves agr�ables et flatteurs. Elle pensait constamment � l�amour, avec un grand int�r�t et une curiosit�, qui n��tait innocente que par son ignorance. D�ailleurs, elle n�imaginait l�amour, en demoiselle bien �lev�e, que sous l�esp�ce du mariage. La forme de son id�al �tait loin d��tre fix�e. Tant�t elle r�vait d��pouser un lieutenant, tant�t un po�te dans le genre sublime et correct, � la Schiller. Un projet d�molissait l�autre; et le dernier venu �tait toujours accueilli avec le m�me s�rieux et une �gale conviction. Les uns et les autres �taient tout pr�ts � c�der le pas � une r�alit� avantageuse. Car il est remarquable de voir avec quelle aisance les jeunes filles romanesques oublient leurs r�ves, quand une apparence moins id�ale, mais plus s�re, vient se pr�senter � elles.</p><empty-line/><p>Au demeurant, la sentimentale Minna �tait tranquille et froide. En d�pit de son nom aristocratique et de la fiert� que lui donnait sa particule nobiliaire, elle avait une �me de petite m�nag�re allemande, � l��ge exquis de l�adolescence.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Christophe ne comprenait naturellement rien au m�canisme compliqu�, � plus compliqu� en apparence qu�en r�alit�, � du c�ur f�minin. Il �tait souvent d�rout� par les fa�ons de ses belles amies; mais il �tait si heureux de les aimer qu�il leur faisait cr�dit de tout ce qui chez elles l�inqui�tait et l�attristait un peu, afin de se persuader qu�il en �tait aim� autant qu�il les aimait. Un mot ou un regard affectueux le plongeait dans le ravissement. Il en �tait si boulevers� parfois qu�il avait des crises de larmes.</p><empty-line/><p>Assis devant la table, dans le tranquille petit salon, � quelques pas de madame de Kerich, qui cousait � la lueur de la lampe � (Minna lisait de l�autre c�t� de la table; ils ne se parlaient pas: par la porte entr�ouverte du jardin, on voyait le sable de l�all�e briller au clair de lune; un murmure l�ger venait des cimes des arbres�) � il se sentait le c�ur gonfl� de bonheur. Brusquement, sans raison, il sautait de sa chaise, se jetait aux genoux de madame de Kerich, lui saisissait la main, arm�e ou non de l�aiguille, et la couvrait de baisers, y appuyait sa bouche, ses joues, ses yeux, en sanglotant. Minna levait les yeux de son livre, et haussait l�g�rement les �paules, en faisant sa petite moue. Madame de Kerich regardait en souriant le grand gar�on qui se roulait � ses pieds, et elle lui caressait la t�te de sa main rest�e libre, en disant de sa jolie voix, affectueuse et ironique:</p><empty-line/><p>��Eh bien, mon grand b�ta, eh bien! qu�est-ce qu�il y a donc?</p><empty-line/><p>� la douceur de cette voix, de cette paix, de ce silence, de cette atmosph�re d�licate, sans cris, sans heurts, sans rudesse, de cette oasis au milieu de la rude vie, et, � lumi�re h�ro�que, dorant de ses reflets les objets et les �tres, � de ce monde enchant� qu��voquait la lecture des divins po�tes, G�the, Schiller, Shakespeare, torrents de force, de douleur et d�amour!�</p><empty-line/><p>Minna lisait, la t�te pench�e sur le livre, la figure l�g�rement color�e par l�animation du d�bit, avec sa voix fra�che, qui z�zayait un peu et t�chait de prendre un ton important, quand elle parlait au nom des guerriers et des rois. Parfois, madame de Kerich prenait elle-m�me le livre; elle pr�tait alors aux actions tragiques la gr�ce spirituelle et tendre de son �tre; mais, le plus souvent, elle �coutait, renvers�e dans son fauteuil, son �ternel ouvrage sur ses genoux; elle souriait � sa propre pens�e: car c��tait toujours elle qu�elle retrouvait au fond de toutes les �uvres.</p><empty-line/><p>Christophe aussi avait essay� de lire; mais il avait d� y renoncer: il �nonnait, s�embrouillait dans les mots, sautait les ponctuations, semblait ne rien comprendre, et �tait si �mu qu�il devait s�arr�ter aux passages path�tiques, sentant venir les larmes. Alors, d�pit�, il jetait le livre sur la table; et ses deux amies riaient aux �clats� Combien il les aimait! Il emportait partout leur image avec lui, et cette image se m�lait � celles des figures de Shakespeare et de G�the. Il ne les distinguait presque plus les unes des autres. Telle suave parole du po�te, qui �veillait jusqu�au fond de son �tre des fr�missements passionn�s, ne se s�parait plus pour lui de la ch�re bouche qui la lui avait fait entendre pour la premi�re fois. Vingt ans plus tard, il ne pourra relire ou voir jouer <emphasis>Egmont</emphasis> ou <emphasis>Rom�o</emphasis>, sans que surgisse � certains vers le souvenir de ces calmes soir�es, de ces r�ves de bonheur, et les visages aim�s de madame de Kerich et de Minna.</p><empty-line/><p>Il passait des heures � les regarder, le soir, quand elles lisaient, � la nuit, quand il r�vait, dans son lit, �veill�, les yeux ouverts, � le jour, quand il r�vait, au pupitre d�orchestre, ou jouant machinalement, les paupi�res � demi closes. Il avait pour toutes deux la plus innocente tendresse; et, ne connaissant pas l�amour, il se croyait amoureux. Mais il ne savait pas au juste s�il l��tait de la m�re ou de la fille. Il s�interrogeait gravement, et ne savait laquelle choisir. Cependant, comme il lui semblait qu�il fallait se d�cider � tout prix, il penchait pour madame de Kerich. Et en effet il d�couvrit, aussit�t apr�s avoir pris ce parti, que c��tait elle qu�il aimait. Il aimait ses yeux intelligents, le sourire distrait de sa bouche entr�ouverte, son joli front d�un caract�re si jeune, avec la raie de c�t� dans les cheveux fins et lisses, sa voix un peu voil�e, avec sa petite toux, ses mains maternelles, l��l�gance de ses mouvements, et son �me inconnue. Il frissonnait de bonheur quand, assise aupr�s de lui, elle lui expliquait avec bont� un passage d�un livre qu�il ne comprenait pas: elle appuyait sa main sur l��paule de Christophe; il sentait la ti�deur de ses doigts, son haleine sur sa joue, et le doux parfum de son corps; il �coutait dans l�extase, ne pensait plus au livre, et ne comprenait rien. Elle s�en apercevait, elle lui demandait de r�p�ter ce qu�elle avait dit: il restait muet; elle se f�chait en riant, et lui poussait le nez dans son livre, en lui disant qu�il ne serait jamais qu�un petit �ne. � quoi il r�pliquait que cela lui �tait �gal, pourvu qu�il f�t <emphasis>son</emphasis> petit �ne, et qu�elle ne le chass�t pas de chez elle. Elle feignait de faire des difficult�s; puis elle disait que, bien qu�il f�t un vilain petit �ne, fort stupide, elle consentait � le garder, � et peut-�tre m�me � l�aimer, � quoiqu�il ne f�t bon � rien, si au moins il �tait <emphasis>bon</emphasis> tout court. Alors ils riaient tous deux, et il nageait dans la joie.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Depuis qu�il avait d�couvert qu�il aimait madame de Kerich, Christophe se d�tachait de Minna. Il commen�ait � �tre irrit� de sa froideur d�daigneuse; et comme, � force de la voir, il s��tait enhardi peu � peu � reprendre avec elle sa libert� de mani�res, il ne lui cachait pas sa mauvaise humeur. Elle aimait � le piquer, et il r�pliquait vertement. Ils se disaient des choses d�sagr�ables, dont madame de Kerich ne faisait que rire. Christophe, qui n�avait pas le dessus dans cette joute de paroles, sortait parfois si exasp�r� qu�il croyait d�tester Minna. Il se persuadait qu�il ne revenait chez elle qu�� cause de madame de Kerich.</p><empty-line/><p>Il continuait � lui enseigner le piano. Deux fois par semaine, le matin de neuf heures � dix heures, il surveillait les gammes et les exercices de la fillette. La chambre o� ils se tenaient �tait le <emphasis>studio</emphasis> de Minna. Curieuse salle de travail, qui refl�tait avec une fid�lit� amusante le fouillis baroque de ce petit cerveau f�minin.</p><empty-line/><p>Sur la table, de minuscules statuettes de chats musiciens, � tout un orchestre, � l�un jouant du violon, l�autre du violoncelle, une petite glace de poche, des objets de toilette, et des objets pour �crire, parfaitement rang�s. Sur l��tag�re, des bustes microscopiques de musiciens: Beethoven renfrogn�, Wagner avec son b�ret, et l�Apollon du Belv�d�re. Sur la chemin�e, � c�t� d�une grenouille fumant une pipe de roseau, un �ventail en papier, sur lequel �tait peint le th��tre de Bayreuth. Dans la biblioth�que � deux rayons, quelques livres: L�bke, Mommsen, Schiller, <emphasis>Sans famille</emphasis>, Jules Verne, Montaigne. Aux murs, de grandes photographies de la Vierge Sixtine et des tableaux de Herkomer: elles �taient bord�es de rubans bleus et verts. Il y avait aussi une vue d�h�tel suisse, dans un cadre de chardons argent�s; et surtout, une profusion, partout, dans tous les coins de la chambre, de photographies d�officiers, de t�nors, de chefs d�orchestre, d�amies, � toutes avec des d�dicaces, presque toutes avec des vers, ou du moins, avec ce qu�on est convenu, en Allemagne, d�appeler des vers. Au milieu de cette pi�ce, sur un socle de marbre, tr�nait le buste de Brahms barbu; et, au-dessus du piano, se balan�aient au bout d�un fil de petits singes en peluche et des souvenirs de cotillon.</p><empty-line/><p>Minna arrivait en retard, les yeux encore gonfl�s de sommeil, l�air boudeur; elle tendait � peine la main � Christophe, disait un froid bonjour, et, muette, grave et digne, allait s�asseoir au piano. Quand elle �tait seule, elle se plaisait � faire d�interminables gammes: car cela lui permettait de prolonger agr�ablement son �tat de demi-sommeil et les r�ves qu�elle se contait. Mais Christophe l�obligeait � fixer son attention sur des exercices difficiles: aussi, pour se venger, elle s�ing�niait quelquefois � jouer le plus mal qu�elle pouvait. Elle �tait assez musicienne mais n�aimait pas la musique, � comme beaucoup d�Allemandes. Mais, comme beaucoup d�Allemandes, elle croyait devoir l�aimer; et elle prenait ses le�ons assez consciencieusement, � part quelques moments de malice diabolique, pour faire enrager son ma�tre. Elle le faisait enrager bien davantage par l�indiff�rence glaciale avec laquelle elle s�appliquait. Le pire �tait quand elle imaginait qu�il �tait de son devoir de mettre de l��me dans un passage d�expression: elle devenait sentimentale, et elle ne sentait rien.</p><empty-line/><p>Le petit Christophe, assis aupr�s d�elle, n��tait pas tr�s poli. Il ne lui faisait jamais de compliments: loin de l�. Elle lui en gardait rancune, et ne laissait passer aucune de ses observations, sans r�plique. Elle discutait tout ce qu�il disait; quand elle se trompait, elle s�obstinait � soutenir qu�elle jouait ce qui �tait marqu�. Il s�irritait, et ils continuaient � �changer des impertinences. Les yeux baiss�s sur les touches, elle observait Christophe et jouissait de sa fureur. Pour se d�sennuyer, elle inventait de petites ruses stupides, qui n�avaient d�autre objet que d�interrompre la le�on et d�agacer Christophe. Elle feignait de s��trangler, pour se rendre int�ressante; elle avait une quinte de toux, ou bien elle avait quelque chose de tr�s important � dire � la femme de chambre. Christophe savait que c��tait de la com�die; et Minna savait que Christophe savait que c��tait de la com�die; et elle s�en amusait: car Christophe ne pouvait lui dire ce qu�il pensait.</p><empty-line/><p>Un jour qu�elle se livrait � ce divertissement, et qu�elle toussotait languissamment, le museau cach� dans son mouchoir, comme si elle �tait pr�s de suffoquer, guettant du coin de l��il Christophe exasp�r�, elle eut l�id�e ing�nieuse de laisser tomber le mouchoir, pour forcer Christophe � le ramasser: ce qu�il fit de la plus mauvaise gr�ce du monde. Elle l�en r�compensa d�un �Merci!� de grande dame, qui faillit le faire �clater.</p><empty-line/><p>Elle jugea ce jeu trop bon pour ne pas le redoubler. Le lendemain, elle recommen�a. Christophe ne broncha pas: il bouillait de col�re. Elle attendit un moment, puis dit d�un ton d�pit�:</p><empty-line/><p>��Voudriez-vous, je vous prie, ramasser mon mouchoir?</p><empty-line/><p>Christophe n�y tint plus.</p><empty-line/><p>��Je ne suis pas votre domestique! cria-t-il grossi�rement. Ramassez-le vous-m�me!</p><empty-line/><p>Minna fut suffoqu�e. Elle se leva brusquement de son tabouret, qui tomba:</p><empty-line/><p>��Oh! c�est trop fort, dit-elle, tapant rageusement sur le clavier. Elle sortit furieuse.</p><empty-line/><p>Christophe l�attendit. Elle ne revint pas. Il avait honte de son action: il sentait qu�il s��tait conduit comme un petit goujat. Aussi, il �tait � bout, elle se moquait de lui avec trop d�effronterie! Il craignit que Minna ne se plaign�t et qu�il ne se f�t ali�n� pour toujours l�esprit de madame de Kerich. Il ne savait que faire; car, s�il regrettait sa brutalit�, pour rien au monde il n�e�t demand� pardon.</p><empty-line/><p>Il revint � tout hasard le lendemain, quoiqu�il pens�t que Minna refuserait de prendre sa le�on. Mais Minna, qui �tait trop fi�re pour se plaindre, Minna, dont la conscience n��tait pas d�ailleurs � l�abri de tout reproche, reparut, apr�s s��tre fait attendre cinq minutes de plus qu�� l�ordinaire; et elle alla s�asseoir devant le piano, droite, raide, sans tourner la t�te, ni prononcer un mot, comme si Christophe n�existait pas. Elle n�en prit pas moins sa le�on et toutes les le�ons suivantes, parce qu�elle savait fort bien que Christophe se connaissait en musique et qu�elle devait apprendre � jouer proprement du piano, si elle voulait �tre � ce qu�elle pr�tendait �tre: une demoiselle bien n�e, d�une �ducation accomplie.</p><empty-line/><p>Mais qu�elle s�ennuyait! Qu�ils s�ennuyaient tous deux!</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Un matin de mars brumeux, que de petits flocons de neige voltigeaient, comme des plumes, dans l�air gris, ils �taient dans le <emphasis>studio</emphasis>. Il faisait � peine jour. Minna discutait, selon son habitude, une fausse note qu�elle avait faite, et pr�tendait que �c��tait �crit�. Bien qu�il s�t parfaitement qu�elle mentait, Christophe se pencha sur le cahier, pour voir de pr�s le passage en question. Elle avait sa main pos�e sur le pupitre, elle ne la d�rangea m�me pas. Il avait la bouche tout pr�s de cette main. Il essayait de lire et n�y parvenait pas: il regardait autre chose, � cette chose d�licate, transparente, comme des p�tales de fleur. Brusquement � (il ne sut ce qui lui passait par la t�te) � il appuya de toutes ses forces ses l�vres sur cette menotte.</p><empty-line/><p>Ils en furent aussi saisis l�un que l�autre. Il se rejeta en arri�re, elle retira sa main, � rougissants tous les deux. Ils ne se dirent pas un mot, ils ne se regardaient pas. Apr�s un moment de silence confus, elle se remit � jouer; sa poitrine se soulevait l�g�rement, comme si elle �tait oppress�e; et elle faisait fausse note sur fausse note. Il ne s�en apercevait pas: il �tait bien plus troubl� qu�elle; ses tempes battaient, il n�entendait rien, et, pour rompre le silence, faisait d�une voix �trangl�e quelques observations � tort et � travers. Il pensait qu�il �tait d�finitivement perdu dans l�opinion de Minna. Il �tait confondu de son action, il la jugeait stupide et grossi�re. L�heure de la le�on �coul�e, il quitta Minna sans la regarder, et il oublia m�me de la saluer. Elle ne lui en voulut pas. Elle ne pensait plus � trouver Christophe mal �lev�; si elle avait fait tant de fautes en jouant, c�est qu�elle ne cessait de l�observer du coin de l��il avec une curiosit� �tonn�e, et � pour la premi�re fois � sympathique.</p><empty-line/><p>Quand elle fut seule, au lieu d�aller retrouver sa m�re, comme les autres jours, elle s�enferma dans sa chambre et s�interrogea sur cet �v�nement extraordinaire. Elle mordait l�g�rement sa l�vre dans l�effort de la r�flexion. Et tout en regardant avec complaisance son gentil visage, elle revoyait la sc�ne, rougissait et souriait. � table, elle fut anim�e et joyeuse. Elle refusa de sortir ensuite et resta au salon, une partie de l�apr�s-midi; elle avait un ouvrage � la main et n�y fit pas dix points qui ne fussent de travers; mais que lui importait! Dans un coin de la chambre, le dos tourn� � sa m�re, elle souriait; ou, prise d�un soudain besoin de se d�tendre, elle bondissait dans la pi�ce, en chantant � tue-t�te. Madame de Kerich tressautait, et l�appelait folle. Minna se jetait � son cou, en se tordant de rire, et l�embrassait � l��trangler.</p><empty-line/><p>Le soir, rentr�e dans sa chambre, elle fut longtemps avant de se coucher. Elle se regardait toujours dans sa glace, cherchait � se souvenir, et ne pensait � rien, � force d�avoir pens� tout le jour � la m�me chose. Elle se d�shabilla lentement; elle s�arr�tait � chaque instant, assise sur son lit, cherchant � retrouver l�image de Christophe: c��tait un Christophe de fantaisie qui lui apparaissait; et maintenant, il ne lui semblait plus si mal. Elle se coucha et �teignit la lumi�re. Dix minutes apr�s, la sc�ne du matin lui revint brusquement � l�esprit, et elle �clata de rire. Sa m�re se leva doucement et ouvrit la porte, croyant que malgr� sa d�fense elle lisait dans son lit. Elle trouva Minna tranquillement couch�e, les yeux grands ouverts dans la demi-lueur de la veilleuse.</p><empty-line/><p>��Qu�y a-t-il donc, demanda-t-elle, qui te met en gaiet�?</p><empty-line/><p>��Rien du tout, r�pondit gravement Minna. Je pense.</p><empty-line/><p>��Tu es bien heureuse de t�amuser ainsi dans ta compagnie Mais maintenant, il faut dormir.</p><empty-line/><p>��Oui, maman, r�pondit la docile Minna.</p><empty-line/><p>En elle-m�me, elle grondait:</p><empty-line/><p>��Mais va-t�en donc! Va-t�en donc!</p><empty-line/><p>jusqu�� ce que la porte se referm�t, et qu�elle p�t continuer � savourer ses r�ves. Elle tomba dans un mol engourdissement. Tout pr�s de s�endormir, elle sursauta de joie:</p><empty-line/><p>��Il m�aime� Quel bonheur! Qu�il est gentil de m�aimer!� Comme je l�aime!</p><empty-line/><p>Elle embrassa son oreiller, et s�endormit tout � fait.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>La premi�re fois que les deux enfants se retrouv�rent ensemble Christophe fut surpris de l�amabilit� de Minna. Elle lui dit bonjour, et lui demanda comment il allait, avec une voix tr�s douce; elle s�assit au piano, d�un air sage et modeste; et elle fut un ange de docilit�. Elle n�eut plus aucune de ses fantaisies de malicieuse �coli�re; mais elle �coutait religieusement les observations de Christophe, reconnaissait leur justesse, poussait elle-m�me de petits cris effarouch�s quand elle avait fait une faute, et s�appliquait � se corriger. Christophe n�y comprenait rien. En tr�s peu de temps, elle fit des progr�s �tonnants. Non seulement elle jouait mieux, mais elle aimait la musique. Si peu flatteur qu�il f�t, il dut lui en faire compliment. Elle rougit de contentement et l�en remercia, d�un regard humide de reconnaissance. Elle se mettait en frais de toilette pour lui; elle avait des rubans d�une nuance exquise; elle faisait � Christophe des sourires et des yeux langoureux, qui lui d�plaisaient, qui l�irritaient, qui le remuaient jusqu�au fond de l��me. � pr�sent, c��tait elle qui cherchait � causer; mais ses conversations n�avaient rien d�enfantin: elle parlait gravement, et citait les po�tes, d�un petit ton p�dant et pr�tentieux. Lui, ne r�pondait gu�re; il �tait mal � l�aise: cette nouvelle Minna, qu�il ne connaissait pas, l��tonnait et l�inqui�tait.</p><empty-line/><p>Elle l�observait toujours. Elle attendait� Quoi? Le savait-elle exactement?� Elle attendait qu�il recommen��t. � Il s�en f�t bien gard�, convaincu qu�il avait agi comme un rustre; il semblait m�me n�y plus penser du tout. Elle s��nervait; et, un jour qu�il �tait tranquillement assis, � distance respectable des dangereuses petites pattes, une impatience la prit: d�un mouvement si prompt qu�elle n�eut pas le temps d�y r�fl�chir, elle lui colla sa menotte sur les l�vres. Il en fut ahuri, puis furieux et honteux. Il ne la baisa pas moins, et passionn�ment. Cette effronterie na�ve l�indignait; il �tait sur le point de planter l� Minna.</p><empty-line/><p>Mais il ne pouvait plus. Il �tait pris. Un tumulte de pens�es s�agitait en lui: il n�y reconnaissait rien. Comme des vapeurs qui montent d�une vall�e, elles s��levaient du fond de son c�ur. Il allait en tout sens, au hasard, dans cette brume d�amour; et quoi qu�il f�t, il ne faisait que tourner en rond autour d�une obscure id�e fixe, un D�sir inconnu, redoutable et fascinant, comme la flamme pour l�insecte. Soudain bouillonnement des forces aveugles de la Nature�</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Ils pass�rent par une p�riode d�attente. Ils s�observaient, se d�siraient, et se craignaient tous deux. Ils �taient inquiets. Ils n�en continuaient pas moins leurs petites hostilit�s et leurs bouderies; mais il n�y avait plus de familiarit�s entre eux: ils se taisaient. Chacun �tait, en silence, occup� � construire son amour.</p><empty-line/><p>L�amour a de curieux effets r�troactifs. D�s l�instant que Christophe d�couvrit qu�il aimait Minna, il d�couvrit du m�me coup qu�il l�avait toujours aim�e. Depuis trois mois, ils se voyaient presque chaque jour, sans qu�il se f�t dout� de cet amour. Mais du moment qu�il l�aimait aujourd�hui, il fallait absolument qu�il l�e�t aim�e de toute �ternit�.</p><empty-line/><p>Ce fut un bien-�tre pour lui de d�couvrir enfin <emphasis>qui</emphasis> il aimait, Il y avait si longtemps qu�il aimait, sans savoir qui! Il fut soulag�, � la fa�on d�un malade, qui, souffrant d�un malaise g�n�ral, vague et �nervant, le voit se pr�ciser en une douleur aigu�, localis�e sur un point. Rien ne brise autant que l�amour sans objet pr�cis: il ronge et dissout les forces. Une passion qu�on conna�t tend l�esprit � l�exc�s; on est harass�: du moins, on sait pourquoi. Tout plut�t que le vide!</p><empty-line/><p>Bien que Minna e�t donn� � Christophe de bonnes raisons de croire qu�il ne lui �tait pas indiff�rent, il ne manquait pas de se tourmenter, et pensait qu�elle le d�daignait. Ils n�avaient jamais eu une id�e nette l�un de l�autre; mais jamais cette id�e n�avait �t� plus confuse qu�aujourd�hui: c��tait une suite incoh�rente d�imaginations baroques, qui ne parvenaient pas � s�accorder ensemble: car ils passaient d�un extr�me � l�autre se pr�tant tour � tour des d�fauts et des charmes qu�ils n�avaient pas: ceux-ci, quand ils �taient �loign�s l�un de l�autre, ceux-l� quand ils �taient r�unis. Dans les deux cas, ils se trompaient juste autant.</p><empty-line/><p>Ils ne savaient pas ce qu�ils d�siraient eux-m�mes. Pour Christophe, son amour prenait la forme de cette soif de tendresse, imp�rieuse, absolue, qui le br�lait depuis l�enfance, qu�il r�clamait des autres, qu�il e�t voulu leur imposer, de gr� ou de force. Par moments, se m�laient � ce d�sir despotique d�un sacrifice entier de soi et des autres, � surtout des autres, peut-�tre, � des bouff�es de d�sir brutal et obscur, qui lui donnaient le vertige et qu�il ne comprenait pas. Minna, surtout curieuse, et ravie d�avoir un roman, cherchait � en tirer tout le plaisir possible d�amour-propre et de sentimentalit�; elle se dupait de tout c�ur sur ce qu�elle �prouvait. Une bonne partie de leur amour �tait purement livresque. Ils se ressouvenaient des romans qu�ils avaient lus, et se pr�taient des sentiments qu�ils n�avaient point.</p><empty-line/><p>Mais le moment venait o� ces petits mensonges, ces petits �go�smes allaient s��vanouir devant le divin rayonnement de l�amour. Un jour, une heure, quelques secondes �ternelles� Et ce fut si inattendu!�</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Ils causaient seuls, un soir. L�ombre tombait dans le salon. Leur entretien avait pris une teinte grave. Ils parlaient de l�infini, de la vie, et de la mort. C��tait un cadre plus grandiose pour leur passionnette. Minna se plaignait de sa solitude: ce qui amena naturellement la r�ponse de Christophe, qu�elle n��tait pas si seule qu�elle disait.</p><empty-line/><p>��Non, fit-elle en secouant sa petite t�te, tout cela, ce sont des mots. Chacun vit pour soi; personne ne s�int�resse � vous, personne ne vous aime.</p><empty-line/><p>Un silence.</p><empty-line/><p>��Et moi? dit brusquement Christophe, p�le d��motion.</p><empty-line/><p>La porte s�ouvrit. Ils se rejet�rent en arri�re. Madame de Kerich entra. Christophe se plongea dans un livre, qu�il lisait � l�envers. Minna, pli�e sur son ouvrage, s�enfon�ait son aiguille dans le doigt.</p><empty-line/><p>Ils ne se trouv�rent plus seuls, de toute la soir�e, et ils avaient peur de l��tre. Madame de Kerich s��tant lev�e pour chercher un objet dans la chambre voisine, Minna, peu complaisante d�ordinaire, courut le prendre � sa place; et Christophe profita de son absence pour partir, sans lui dire bonsoir.</p><empty-line/><p>Le lendemain, ils se retrouv�rent, impatients de reprendre l�entretien interrompu. Ils n�y r�ussirent point. Les circonstances leur furent cependant favorables. Ils all�rent en promenade avec madame de Kerich, et ils eurent dix occasions de causer � leur aise. Mais Christophe ne pouvait parler; et il en �tait si malheureux qu�il se tenait sur la route le plus loin possible de Minna. Celle-ci faisait semblant de ne pas remarquer son impolitesse; mais elle en fut piqu�e, et elle le montra bien. Quand Christophe se for�a enfin � articuler quelques mots, elle l��couta d�un air glac�: ce fut � peine s�il eut le courage d�aller jusqu�au bout de sa phrase. La promenade s�achevait. Le temps passait. Et il se d�solait de n�avoir pas su l�employer.</p><empty-line/><p>Une semaine s��coula. Ils crurent s��tre tromp�s sur leurs sentiments r�ciproques. Ils n��taient pas s�rs de n�avoir pas r�v� la sc�ne de l�autre soir. Minna gardait rancune � Christophe. Christophe redoutait de la rencontrer seule. Ils �taient plus en froid que jamais.</p><empty-line/><p>Un jour vint. � Il avait plu toute la matin�e et une partie de l�apr�s-midi. Ils �taient rest�s enferm�s dans la maison, sans se parler, � lire, b�iller, regarder par la fen�tre; ils �taient ennuy�s et maussades. Vers quatre heures, le ciel s��claircit. Ils coururent au jardin. Ils s�accoud�rent sur la terrasse, contemplant au-dessous d�eux les pentes de gazon qui descendaient vers le fleuve. La terre fumait, une ti�de vapeur montait au soleil; des gouttelettes de pluie �tincelaient sur l�herbe; l�odeur de la terre mouill�e et le parfum des fleurs se m�laient; autour d�eux bruissait le vol dor� des abeilles. Ils �taient c�te � c�te, et ne se regardaient pas; ils ne pouvaient se d�cider � rompre le silence. Une abeille vint gauchement s�accrocher � une grappe de glycine, lourde de pluie, et fit basculer sur elle une cataracte d�eau. Ils rirent en m�me temps; et aussit�t, ils sentirent qu�ils ne se boudaient plus, qu�ils �taient bons amis. Pourtant ils continuaient � ne pas se regarder.</p><empty-line/><p>Brusquement, sans tourner la t�te, elle lui prit la main, et elle lui dit:</p><empty-line/><p>��Venez!</p><empty-line/><p>Elle l�entra�na en courant vers le petit labyrinthe bois�, aux sentiers bord�s de buis, qui s��levait au centre du bosquet. Ils escalad�rent la pente, ils glissaient sur le sol d�tremp�; et les arbres mouill�s secouaient sur eux leurs branches. Pr�s d�arriver au fa�te, elle s�arr�ta, pour respirer.</p><empty-line/><p>��Attendez� attendez� dit-elle tout bas, t�chant de reprendre haleine.</p><empty-line/><p>Il la regarda. Elle regardait d�un autre c�t�: elle souriait, haletante, la bouche entr�ouverte; sa main �tait crisp�e dans la main de Christophe. Ils sentaient leur sang battre dans leurs paumes press�es et leurs doigts qui tremblaient. Autour d�eux, le silence. Les pousses blondes des arbres frissonnaient au soleil; une petite pluie s��gouttait des feuilles, avec un bruit argentin; et dans le ciel passaient les cris aigus des hirondelles.</p><empty-line/><p>Elle retourna la t�te vers lui: ce fut un �clair. Elle se jeta � son cou, il se jeta dans ses bras.</p><empty-line/><p>��Minna! Minna! ch�rie!�</p><empty-line/><p>��Je t�aime, Christophe! je t�aime!</p><empty-line/><p>Ils s�assirent sur un banc de bois mouill�. Ils �taient p�n�tr�s d�amour, un amour doux, profond, absurde. Tout le reste avait disparu. Plus d��go�sme, plus de vanit�, plus d�arri�re-pens�es. Toutes les ombres de l��me �taient balay�es par ce souffle d�amour. �Aimer, aimer�, � disaient leurs yeux riants et humides de larmes. Cette froide et coquette petite fille, ce gar�on orgueilleux, �taient d�vor�s du besoin de se donner, de souffrir, de mourir l�un pour l�autre. Ils ne se reconnaissaient plus, ils n��taient plus eux-m�mes; tout �tait transform�: leur c�ur, leurs traits, leurs yeux rayonnaient d�une bont� et d�une tendresse touchantes. Minutes de puret�, d�abn�gation, de don absolu de soi, qui ne reviendront plus dans la vie!</p><empty-line/><p>Apr�s un balbutiement �perdu, apr�s des promesses passionn�es d��tre l�un � l�autre toujours, apr�s des baisers et des mots incoh�rents et ravis, ils s�aper�urent qu�il �tait tard, et ils revinrent en courant, se tenant par la main, au risque de tomber dans les all�es �troites, se heurtant aux arbres, ne sentant rien, aveugles et ivres de joie.</p><empty-line/><p>Lorsqu�il l�eut quitt�e, il ne rentra pas chez lui: il n�aurait pu dormir. Il sortit de la ville et marcha � travers champs; il se promena au hasard dans la nuit. L�air �tait frais, la campagne obscure et d�serte. Une chouette hululait frileusement. Il allait comme un somnambule. Il monta la colline au milieu des vignes. Les petites lumi�res de la ville tremblaient dans la plaine, et les �toiles dans le ciel sombre. Il s�assit sur un mur du chemin, et fut pris brusquement d�une crise de larmes. Il ne savait pourquoi. Il �tait trop heureux; et l�exc�s de sa joie �tait fait de tristesse et de joie; il s�y m�lait de la reconnaissance pour son bonheur, de la piti� pour ceux qui n��taient pas heureux, un sentiment m�lancolique et doux de la fragilit� des choses, l�enivrement de vivre. Il pleura avec d�lices, il s�endormit au milieu de ses pleurs. Quand il se r�veilla, c��tait l�aube incertaine. Les brouillards blancs tra�naient sur le fleuve et enveloppaient la ville, o� Minna dormait, �cras�e de fatigue, le c�ur illumin� par un rire de bonheur.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>D�s le matin, ils r�ussirent � se revoir au jardin, et ils se dirent de nouveau qu�ils s�aimaient; mais, d�j�, ce n��tait plus la divine inconscience de la veille. Elle jouait un peu l�amoureuse; et lui, quoique plus sinc�re, tenait aussi un r�le. Ils parl�rent de ce que serait leur vie. Il regretta sa pauvret�, son humble condition. Elle affecta la g�n�rosit�, et elle jouit de sa g�n�rosit�. Elle se disait indiff�rente � l�argent. Il est vrai qu�elle l��tait: car elle ne le connaissait pas, ne connaissant pas son manque. Il lui promit de devenir un grand artiste; elle trouvait cela amusant et beau, comme un roman. Elle crut de son devoir de se conduire en v�ritable amoureuse. Elle lut des po�sies elle fut sentimentale. Il �tait gagn� par la contagion. Il soignait sa toilette: il �tait ridicule; il surveillait sa fa�on de parler: il �tait pr�tentieux. Madame de Kerich le regardait en riant, et se demandait ce qui avait pu le rendre aussi stupide.</p><empty-line/><p>Mais ils avaient des minutes d�ineffable po�sie. Elles �clataient subitement au milieu des journ�es un peu p�les, tel un rayon de soleil au travers du brouillard. C��tait un regard, un geste, un mot qui ne signifiait rien, et les inondait de bonheur; c��taient les: �Au revoir!�, le soir, dans l�escalier mal �clair�, les yeux qui se cherchaient, se devinaient dans la demi-obscurit�, le frisson des mains qui se touchaient, le tremblement de la voix, tous ces petits riens, dont leur souvenir se repaissait, la nuit, quand ils dormaient d�un sommeil si l�ger que le son de chaque heure les r�veillait, et quand leur c�ur chantait: �Il m�aime�, comme le murmure d�un ruisseau.</p><empty-line/><p>Ils d�couvrirent le charme des choses. Le printemps souriait avec une merveilleuse douceur. Le ciel avait un �clat, l�air avait une tendresse, qu�ils ne connaissaient pas. La ville tout enti�re, les toits rouges, les vieux murs, les pav�s bossel�s, se paraient d�un charme familier, qui attendrissait Christophe. La nuit, quand tout le monde dormait, Minna se levait du lit et restait � la fen�tre, assoupie et fi�vreuse. Et les apr�s-midi, quand il n��tait pas l�, elle r�vait, assise dans la balan�oire, un livre sur les genoux, les yeux � demi ferm�s, somnolente de lassitude heureuse, le corps et l�esprit flottant dans l�air printanier. Elle passait des heures maintenant au piano, r�p�tant, avec une patience exasp�rante pour les autres, des accords, des passages, qui la faisaient devenir toute blanche et glac�e d��motion. Elle pleurait en entendant de la musique de Schumann. Elle se sentait pleine de piti� et de bont� pour tous; et il l��tait, comme elle. Ils donnaient de furtives aum�nes aux pauvres qu�ils rencontraient, et ils �changeaient des regards compatissants: ils �taient heureux d��tre si bons.</p><empty-line/><p>� vrai dire, ils ne l��taient que par intermittences. Minna d�couvrait tout � coup combien �tait triste l�humble vie de d�vouement de la vieille Frida, qui servait dans la maison, depuis l�enfance de sa m�re; et elle courait se jeter � son cou, au grand �tonnement de la bonne vieille, occup�e � repriser du linge dans la cuisine. Mais cela ne l�emp�chait pas, deux heures apr�s, de lui parler durement, parce que Frida n��tait pas venue au premier coup de sonnette. Et Christophe, qui �tait d�vor� d�amour pour tout le genre humain, et se d�tournait de sa route, pour ne pas �craser un insecte, �tait plein d�indiff�rence pour sa propre famille. Par une r�action bizarre, il �tait m�me d�autant plus froid et plus sec avec les siens qu�il avait plus d�affection pour le reste des �tres: � peine s�il pensait a eux; il leur parlait avec brusquerie et les voyait avec ennui. Leur bont� � tous deux n��tait qu�un trop-plein de tendresse, qui d�bordait par crises, et dont b�n�ficiait, au hasard, le premier qui passait. En dehors de ces crises, ils �taient plus �go�stes qu�� l�ordinaire; car leur esprit �tait rempli par une pens�e unique, et tout y �tait ramen�.</p><empty-line/><p>Quelle place avait prise dans la vie de Christophe la figure de la fillette! Quelle �motion, quand, la cherchant dans le jardin, il apercevait de loin la petite robe blanche; � quand, au th��tre, assis � quelques pas de leurs places encore vides, il entendait la porte de la baignoire s�ouvrir, et la rieuse voix qu�il connaissait si bien; � quand, dans une conversation �trang�re, le cher nom de Kerich �tait prononc�! Il p�lissait, rougissait; pendant quelques minutes, il ne voyait ni n�entendait plus rien. Et aussit�t apr�s, un torrent de sang lui remontait dans le corps, un assaut de forces inconnues.</p><empty-line/><p>Cette petite Allemande na�ve et sensuelle avait des jeux bizarres. Elle posait sa bague sur une couche de farine; et il fallait la prendre, l�un apr�s l�autre, avec les dents, sans se blanchir le nez. Ou bien elle passait au travers d�un biscuit une ficelle, dont chacun mettait un des bouts dans sa bouche; et il s�agissait d�arriver le plus vite possible, en mangeant la ficelle, � mordre le biscuit. Leurs visages se rapprochaient, leurs souffles se m�laient, leurs l�vres se touchaient, ils riaient d�un rire factice, et leurs mains �taient glac�es. Christophe se sentait envie de mordre, de faire du mal; il se rejetait brusquement en arri�re; et elle continuait � rire, d�une fa�on forc�e. Ils se d�tournaient l�un de l�autre, feignaient l�indiff�rence, et se regardaient � la d�rob�e.</p><empty-line/><p>Ces jeux troubles avaient pour eux un attrait inqui�tant. Christophe en avait peur et leur pr�f�rait la g�ne m�me des r�unions, o� madame de Kerich ou quelque autre assistait. Nulle pr�sence importune ne pouvait interrompre l�entretien de leurs c�urs amoureux; la contrainte ne faisait que le rendre plus intense et plus doux. Tout alors prenait entre eux un prix infini: un mot, un plissement de l�vres, un coup d��il, suffisaient � faire transpara�tre sous le voile banal de la vie ordinaire le riche et frais tr�sor de leur vie int�rieure. Eux seuls le pouvaient voir: ils le croyaient du moins et se souriaient, heureux de leurs petits myst�res. � �couter leurs paroles, on n�e�t rien remarqu� qu�une conversation de salon sur des sujets indiff�rents: pour eux, c��tait un chant perp�tuel d�amour. Ils lisaient les nuances les plus fugitives de leurs traits et de leur voix, comme en un livre ouvert; aussi bien auraient-ils pu lire, les yeux ferm�s: car ils n�avaient qu�� �couter leur propre c�ur, pour y entendre l��cho du c�ur de l�ami. Ils d�bordaient de confiance dans la vie, dans le bonheur, en eux-m�mes. Leurs espoirs �taient sans limites. Ils aimaient, ils �taient aim�s, heureux, sans une ombre, sans un doute, sans une crainte pour l�avenir. S�r�nit� unique de ces jours de printemps! Pas un nuage au ciel. Une foi si fra�che que rien ne semble pouvoir la faner jamais. Une joie si abondante que rien ne pourra l��puiser. Vivent-ils? R�vent-ils? Ils r�vent sans doute. Il n�y a rien de commun entre la vie et leur r�ve. Rien, sinon qu�� cette heure magique, eux-m�mes ne sont qu�un r�ve: leur �tre s�est fondu, au souffle de l�amour.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Madame de Kerich ne fut pas longue � s�apercevoir de leur petit man�ge, qui se croyait tr�s fin, et qui �tait tr�s gauche. Minna en avait quelque soup�on, depuis que sa m�re �tait entr�e � l�improviste, un jour qu�elle parlait � Christophe de plus pr�s qu�il ne convenait, et qu�au bruit de la porte ils s��taient �loign�s pr�cipitamment, avec une maladroite confusion. Madame de Kerich avait feint de ne rien remarquer. Minna le regrettait presque. Elle e�t voulu avoir � lutter contre sa m�re: c�e�t �t� plus romanesque.</p><empty-line/><p>Sa m�re se garda bien de lui en fournir l�occasion; elle �tait trop intelligente pour s�inqui�ter. Mais devant Minna, elle parlait de Christophe avec ironie, et raillait impitoyablement ses ridicules: elle le d�molit en quelques mots. Elle n�y mettait aucun calcul, elle agissait d�instinct, avec la perfidie d�une bonne femme, qui d�fend son bien. Minna eut beau se rebiffer, bouder, dire des impertinences, et s�obstiner � nier la v�rit� des observations: elles n��taient que trop justifi�es, et madame de Kerich avait une habilet� cruelle � blesser au bon endroit. La largeur des souliers de Christophe, la laideur de ses habits, son chapeau mal bross�, sa prononciation provinciale, sa fa�on ridicule de saluer, la vulgarit� de ses �clats de voix, rien n��tait oubli� de ce qui pouvait atteindre l�amour-propre de Minna: c��tait une simple remarque, d�coch�e en passant; jamais cela ne prenait la forme d�un r�quisitoire; et quand Minna, irrit�e, se dressait sur ses ergots pour r�pliquer, madame de Kerich, innocemment, �tait d�j� occup�e d�un autre sujet. Mais le trait restait et Minna �tait touch�e.</p><empty-line/><p>Elle commen�a � voir Christophe d�un �il moins indulgent. Il le sentait vaguement et lui demandait, inquiet:</p><empty-line/><p>��Pourquoi me regardez-vous ainsi?</p><empty-line/><p>Elle r�pondait:</p><empty-line/><p>��Pour rien.</p><empty-line/><p>Mais, l�instant d�apr�s, quand il �tait joyeux, elle lui reprochait avec �pret� de rire trop bruyamment. Il �tait constern�, il n�e�t jamais pens� qu�il fall�t se surveiller avec elle, pour rire: toute sa joie �tait g�t�e. � Ou bien, quand il causait, dans un entier abandon, elle l�interrompait d�un air distrait, pour faire une remarque d�sobligeante sur sa toilette, ou elle relevait ses expressions communes avec un p�dantisme agressif. Il n�avait plus envie de parler, et parfois se f�chait. Puis il se persuadait que ces fa�ons qui l�irritaient �taient une preuve de l�int�r�t que lui portait Minna; et elle se le persuadait elle-m�me. Il t�chait humblement d�en faire son profit. Elle lui en savait peu de gr�: car il n�y r�ussissait gu�re.</p><empty-line/><p>Mais il n�eut pas le temps de s�apercevoir du changement qui s�op�rait en elle. P�ques �tait venu, et Minna devait faire, avec sa m�re, un petit voyage chez des parents, du c�t� de Weimar.</p><empty-line/><p>La derni�re semaine avant la s�paration, ils retrouv�rent leur intimit� des premiers jours. Sauf quelques impatiences, Minna fut plus affectueuse que jamais. La veille du d�part, ils se promen�rent longuement dans le parc; elle attira Christophe au fond de la charmille, et lui passa au cou un sachet parfum�, o� elle avait enferm� une boucle de ses cheveux; ils se renouvel�rent des serments �ternels, ils jur�rent de s��crire chaque jour; et, dans le ciel, ils firent choix d�une �toile, afin de la regarder, chaque soir, au m�me moment, tous deux.</p><empty-line/><p>Le jour fatal arriva. Dix fois, dans la nuit, il s��tait demand�: �O� sera-t-elle demain?�; et maintenant, il pensait: �C�est aujourd�hui. Ce matin, elle est encore ici. Ce soir�� Il alla chez elle, avant qu�il f�t huit heures. Elle n��tait pas lev�e. Il essaya de se promener dans le jardin: il ne put, il revint. Les corridors �taient pleins de malles et de paquets; il s�assit dans le coin de la chambre, �piant les bruits de porte, les craquements du plancher, reconnaissant les pas qui trottaient � l��tage au-dessus. Madame de Kerich passa, eut un l�ger sourire, et lui jeta, sans s�arr�ter, un bonjour railleur. Minna parut enfin; elle �tait p�le, elle avait les yeux gonfl�s; elle n�avait pas plus dormi que lui, cette nuit. Elle donnait des ordres aux domestiques, d�un air affair�; elle tendit la main � Christophe, en continuant de parler � la vieille Frida. Elle �tait d�j� pr�te � partir. Madame de Kerich revint. Elles discut�rent ensemble, au sujet d�un carton � chapeau. Minna ne semblait faire aucune attention � Christophe, qui se tenait, oubli�, malheureux, � c�t� du piano. Elle sortit avec sa m�re, puis rentra; du seuil, elle cria encore quelque chose � madame de Kerich. Elle ferma la porte. Ils �taient seuls. Elle courut � lui, lui saisit la main, et l�entra�na dans le petit salon voisin, dont les volets �taient clos. Alors elle approcha brusquement sa figure de celle de Christophe, et elle l�embrassa violemment, de toutes ses forces. Elle demandait, en pleurant:</p><empty-line/><p>��Tu promets, tu promets, tu m�aimeras toujours?</p><empty-line/><p>Ils sanglotaient tout bas, et faisaient des efforts convulsifs, pour qu�on ne les entend�t pas. Ils se s�par�rent, au bruit de pas qui venaient. Minna, s�essuyant les yeux, reprit avec les domestiques son petit air important; mais sa voix tremblait.</p><empty-line/><p>Il r�ussit � lui voler son mouchoir, qu�elle avait laiss� tomber, son petit mouchoir sale, frip�, humide de ses pleurs.</p><empty-line/><p>Il accompagna ses amies dans leur voiture jusqu�� la gare. Assis en face l�un de l�autre, les deux enfants osaient � peine se regarder, de peur de fondre en larmes. Leurs mains se cherchaient furtivement et se serraient, � se faire mal. Madame de Kerich les observait avec une bonhomie narquoise et semblait ne rien voir.</p><empty-line/><p>Enfin, l�heure sonna. Debout pr�s de la porti�re, quand le train s��branla, Christophe se mit � courir � c�t� de la voiture, sans regarder devant lui, bousculant les employ�s, les yeux attach�s aux yeux de Minna, jusqu�� ce que le train le d�pass�t. Il continua de courir, jusqu�� ce qu�il ne v�t plus rien. Alors il s�arr�ta, hors d�haleine; et il se retrouva sur le quai de la gare, au milieu d�indiff�rents. Il rentra � sa maison, d�o� par bonheur les siens �taient sortis; et, tout le matin, il pleura.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Il connut pour la premi�re fois l�affreux chagrin de l�absence, Tourment intol�rable pour tous les c�urs aimants. Le monde est vide, la vie est vide, tout est vide. On ne peut plus respirer: c�est une angoisse mortelle. Surtout quand persistent autour de nous les traces mat�rielles du passage de l�amie, quand les objets qui nous entourent l��voquent constamment, quand on reste dans le d�cor familier o� l�on v�cut ensemble, quand on s�acharne � revivre aux m�mes lieux le bonheur disparu. Alors, c�est comme un gouffre qui s�ouvre sous les pas: on se penche, on a le vertige, on va tomber, on tombe. On croit voir la mort en face. Et c�est bien elle qu�on voit: l�absence n�est qu�un de ses masques. On assiste tout vif � la disparition du plus cher de son c�ur: la vie s�efface, c�est le trou noir, le n�ant.</p><empty-line/><p>Christophe alla revoir tous les endroits aim�s, pour souffrir davantage. Madame de Kerich lui avait laiss� la clef du jardin, pour qu�il p�t s�y promener en leur absence. Il y retourna, le jour m�me, et faillit suffoquer de douleur. Il lui semblait, en venant, qu�il y retrouverait un peu de celle qui �tait partie: il ne la retrouva que trop, son image flottait sur toutes les pelouses; il s�attendait � la voir para�tre � tous les d�tours des all�es: il savait bien qu�elle ne para�trait pas; mais il se torturait � se persuader le contraire, � rechercher les traces de ses souvenirs amoureux, le chemin du labyrinthe, la terrasse tapiss�e de glycine, le banc dans la charmille; et il mettait une insistance de bourreau � se r�p�ter: �Il y a huit jours� il y a trois jours� hier, c��tait ainsi, hier, elle �tait ici� ce matin m�me�� Il se labourait le c�ur avec ces pens�es, jusqu�� ce qu�il d�t s�arr�ter, �touffant, pr�s de mourir. � � son deuil se m�lait une col�re contre lui de tout ce beau temps perdu, sans qu�il en e�t profit�. Tant de minutes, tant d�heures, o� il jouissait du bonheur infini de la voir, de la respirer, de se nourrir d�elle! Et il ne l�avait pas appr�ci�! Il avait laiss� fuir le temps, sans avoir savour� chacun des plus petits moments! Et maintenant!� Maintenant, il �tait trop tard� Irr�parable! Irr�parable!</p><empty-line/><p>Il revint chez lui. Les siens lui furent odieux. Il ne put supporter leurs visages, leurs gestes, leurs entretiens insipides, les m�mes que la veille, les m�mes que les jours d�avant, les m�mes que lorsqu�elle �tait l�. Ils continuaient de mener leur vie accoutum�e, comme si un tel malheur ne venait pas de s�accomplir aupr�s d�eux. La ville non plus ne se doutait du rien. Les gens allaient � leurs occupations, riants, bruyants, affair�s; les grillons chantaient, le ciel rayonnait. Il les ha�ssait tous, il se sentait �cras� par l��go�sme universel. Mais il �tait plus �go�ste, � lui seul, que l�univers entier. Rien n�avait plus de prix pour lui. Il n�avait plus de bont�. Il n�aimait plus personne.</p><empty-line/><p>Il passa de lamentables journ�es. Ses occupations le reprirent d�une fa�on automatique; mais il n�avait plus de courage pour vivre.</p><empty-line/><p>Un soir qu�il �tait � table avec les siens, muet et accabl�, le facteur heurta � la porte et lui remit une lettre. Son c�ur la reconnut, avant d�avoir vu l��criture. Quatre paires d�yeux, braqu�s sur lui, avec une curiosit� indiscr�te, attendaient qu�il la l�t, s�accrochant � l�espoir de cette distraction, qui les sort�t de leur ennui accoutum�. Il posa la lettre � c�t� de son assiette et se for�a � ne pas l�ouvrir, pr�tendant avec indiff�rence qu�il savait de quoi il s�agissait. Mais ses fr�res, vex�s, n�en crurent rien, et continu�rent de l��pier: en sorte qu�il fut � la torture, jusqu�� la fin du repas. Alors seulement il fut libre de s�enfermer dans sa chambre. Son c�ur battait si fort qu�il faillit d�chirer la lettre en l�ouvrant. Il tremblait de ce qu�il allait lire; mais, d�s qu�il eut parcouru les premiers mots, une joie l�envahit.</p><empty-line/><p>C��taient quelques lignes tr�s affectueuses. Minna lui �crivait en cachette. Elle l�appelait: �Cher <emphasis>Christlein</emphasis>�, elle lui disait qu�elle avait bien pleur�, qu�elle avait regard� l��toile, chaque soir, qu�elle avait �t� � Francfort, qui �tait une ville grandiose, o� il y avait des magasins admirables, mais qu�elle ne faisait attention � rien, parce qu�elle ne pensait qu�� lui. Elle lui rappelait qu�il avait jur� de lui rester fid�le, et de ne voir personne en son absence, afin de penser uniquement � elle. Elle voulait qu�il travaill�t pendant tout le temps qu�elle ne serait pas l�, afin qu�il dev�nt c�l�bre, et qu�elle le f�t aussi. Elle finissait en lui demandant s�il se souvenait du petit salon, o� ils s��taient dit adieu, le matin du d�part; et elle le priait d�y retourner un matin; elle assurait qu�elle y serait encore, en pens�e, et qu�elle lui dirait encore adieu, de la m�me fa�on. Elle signait: ��ternellement � toi! �ternellement!�� et elle avait ajout� un post-scriptum, pour lui recommander d�acheter un chapeau canotier au lieu de son vilain feutre; � �tous les messieurs distingu�s en portent ici: un canotier de grosse paille, avec un large ruban bleu�.</p><empty-line/><p>Christophe lut quatre fois la lettre, avant d�arriver � la comprendre tout � fait. Il �tait �tourdi, il n�avait m�me plus la force d��tre heureux; il se sentit brusquement si las qu�il se coucha, relisant et baisant la lettre � tout instant. Il la mit sous son oreiller, et sa main s�assurait sans cesse qu�elle �tait l�. Un bien-�tre ineffable se r�pandait en lui. Il dormit d�un trait jusqu�au lendemain.</p><empty-line/><p>Sa vie devint plus supportable. La pens�e fid�le de Minna flottait autour de lui. Il entreprit de lui r�pondre; mais il n�avait pas le droit de lui �crire librement, il devait cacher ce qu�il sentait; c��tait p�nible et difficile. Il s��vertua � voiler maladroitement son amour sous des formules de politesse c�r�monieuse, dont il se servait toujours d�une fa�on ridicule.</p><empty-line/><p>Sa lettre partie, il attendit la r�ponse de Minna, il ne v�cut plus que dans cette attente. Pour prendre patience, il essaya de se promener, de lire. Mais il ne pensait qu�� Minna, il se r�p�tait son nom avec une obstination de maniaque; il avait pour ce nom un amour si idol�tre qu�il gardait dans sa poche un volume de Lessing, parce que le nom de Minna s�y trouvait; et, chaque jour, il faisait un long d�tour, au sortir du th��tre, pour passer devant une boutique de merci�re, dont l�enseigne portait les cinq lettres ador�es.</p><empty-line/><p>Il se reprocha de se distraire, quand elle lui avait recommand� avec insistance de travailler, pour la rendre illustre. La na�ve vanit� de cette demande le touchait, comme une marque de confiance. Il r�solut, pour y r�pondre, d��crire une �uvre qui lui serait non seulement d�di�e, mais vraiment consacr�e. Aussi bien n�aurait-il pu rien faire d�autre, en ce moment. � peine en eut-il con�u le dessein que les id�es musicales afflu�rent. Telle une masse d�eau, accumul�e dans un r�servoir depuis des mois, et qui s��croulerait d�un coup, brisant ses digues. Il ne sortit plus de sa chambre, pendant huit jours, Louisa d�posait son d�ner � la porte: car il ne la laissait m�me pas entrer.</p><empty-line/><p>Il �crivit un quintette pour clarinette et instruments � cordes. La premi�re partie �tait un po�me d�espoir et de d�sir juv�niles; la derni�re, un badinage d�amour, o� faisait irruption l�humour un peu sauvage de Christophe. Mais l��uvre enti�re avait �t� �crite pour le second morceau: le <emphasis>larghetto</emphasis>, o� Christophe avait peint une petite �me ardente et ing�nue, qui �tait, ou devait �tre le portrait de Minna. Nul ne l�y e�t reconnue, et elle moins que personne; mais l�important �tait qu�il l�y reconn�t parfaitement; il �prouvait un fr�missement de plaisir � l�illusion de sentir qu�il s��tait empar� de l��tre de la bien-aim�e. Nul travail ne lui fut plus facile et heureux: c��tait une d�tente � l�exc�s d�amour, que l�absence amassait en lui; et en m�me temps, le souci de l��uvre d�art, l�effort n�cessaire pour dominer et concentrer la passion dans une forme belle et claire, lui donnait une sant� d�esprit, un �quilibre de toutes ses facult�s, qui lui causait une volupt� physique. Souveraine jouissance connue de tout artiste: pendant le temps qu�il cr�e, il �chappe � l�esclavage du d�sir et de la douleur; il en devient le ma�tre; et tout ce qui le faisait jouir, et tout ce qui le faisait souffrir, lui semble le libre jeu de sa volont�. Instants trop courts: car il retrouve ensuite, plus lourdes, les cha�nes de la r�alit�.</p><empty-line/><p>Tant que Christophe fut occup� de ce travail, il eut � peine le temps de songer � l�absence de Minna: il vivait avec elle. Minna n��tait plus en Minna, elle �tait toute en lui. Mais quand il eut fini, il se retrouva seul, plus seul qu�avant, plus las; il se rappela qu�il y avait deux semaines qu�il avait �crit � Minna, et qu�elle ne lui avait pas r�pondu.</p><empty-line/><p>Il lui �crivit de nouveau; et, cette fois, il ne put se r�soudre � observer tout � fait la contrainte qu�il s��tait impos�e dans la premi�re lettre. Il reprochait � Minna, sur un ton de plaisanterie, � car il n�y croyait pas, � de l�avoir oubli�. Il la taquinait sur sa paresse et lui faisait d�affectueuses agaceries. Il parlait de son travail avec beaucoup de myst�re, pour piquer sa curiosit�, et parce qu�il voulait lui en faire une surprise au retour. Il d�crivait minutieusement le chapeau qu�il avait achet�; et il racontait que, pour ob�ir aux ordres de la petite despote, � car il avait pris � la lettre toutes ses pr�tentions, � Il ne sortait plus de chez lui, et se disait malade, afin de refuser toutes les invitations. Il n�ajoutait pas qu�il �tait m�me en froid avec le grand-duc, parce que, dans l�exc�s de son z�le, il s��tait dispens� de se rendre � une soir�e du ch�teau, o� il �tait convi�. Toute la lettre �tait d�un joyeux abandon, et pleine de ces petits secrets, chers aux amoureux: il s�imagina que Minna seule en avait la clef, et il se croyait fort habile, parce qu�il avait eu soin de remplacer partout le mot d�amour par celui d�amiti�.</p><empty-line/><p>Apr�s avoir �crit, il �prouva un soulagement momentan�: d�abord, parce que la lettre lui avait donn� l�illusion d�un entretien avec l�absente; et parce qu�il ne doutait pas que Minna n�y r�pond�t aussit�t. Il fut donc tr�s patient pendant les trois jours qu�il avait accord�s � la poste pour porter sa lettre � Minna et lui rapporter sa r�ponse. Mais quand le quatri�me jour fut pass�, il recommen�a � ne plus pouvoir vivre. Il n�avait plus d��nergie, ni d�int�r�t aux choses, que pendant l�heure qui pr�c�dait l�arriv�e de chaque poste. Alors il tr�pignait d�impatience. Il devenait superstitieux et cherchait dans les moindres signes � le p�tillement du foyer, un mot dit au hasard � l�assurance que la lettre arrivait. Une fois l�heure pass�e, il retombait dans sa prostration. Plus de travail, plus de promenades: le but seul de l�existence �tait d�attendre le prochain courrier; et toute son �nergie �tait d�pens�e � trouver la force d�attendre jusque-l�. Mais quand le soir venait et qu�il n�y avait plus d�esp�rance pour la journ�e, alors c��tait l�accablement: Il lui semblait qu�il ne r�ussirait jamais � vivre jusqu�au lendemain; et il restait des heures, assis devant sa table, sans parler, sans penser, n�ayant m�me pas la force de se coucher, jusqu�� ce qu�un reste de volont� lut f�t gagner son lit; et il dormait d�un lourd sommeil, plein de r�ves stupides, qui lui faisaient croire que la nuit ne finirait jamais.</p><empty-line/><p>Cette attente continuelle devenait � la longue une v�ritable maladie. Christophe en arrivait � soup�onner son p�re, ses fr�res, le facteur m�me, d�avoir re�u la lettre et de la lui cacher. Il �tait rong� d�inqui�tudes. De la fid�lit� de Minna, il ne doutait pas un instant. Si donc elle ne lui �crivait pas, c�est qu�elle �tait malade, mourante, morte peut-�tre. Il sauta sur sa plume, et �crivit une troisi�me lettre, quelques lignes d�chirantes, o� il ne pensait pas plus, cette fois, � surveiller ses sentiments que son orthographe. L�heure de la poste pressait; il avait fait des ratures, brouill� la page en la tournant, sali l�enveloppe en la fermant: n�importe! Il n�aurait pu attendre au courrier suivant. Il courut jeter la lettre � la poste, il attendit dans une angoisse mortelle. La seconde nuit, il eut la vision de Minna, malade, qui l�appelait; il se leva, fut sur le point de partir � pied, d�aller la rejoindre. Mais o�? O� la retrouver?</p><empty-line/><p>Le quatri�me matin arriva la lettre de Minna, � une demipage, � froide et pinc�e. Minna disait qu�elle ne comprenait pas ce qui avait pu lui inspirer ces stupides appr�hensions, qu�elle allait bien, qu�elle n�avait pas le temps d��crire, qu�elle le priait de s�exalter moins � l�avenir et d�interrompre sa correspondance.</p><empty-line/><p>Christophe fut atterr�. Il ne mit pas en doute la sinc�rit� de Minna. Il s�accusa lui-m�me, il pensa que Minna �tait justement irrit�e des lettres imprudentes et absurdes qu�il avait �crites. Il se traita d�imb�cile, et se frappa la t�te avec ses poings. Mais il avait beau faire: il �tait bien forc� de sentir que Minna ne l�aimait pas autant qu�il l�aimait.</p><empty-line/><p>Les jours qui suivirent furent si mornes qu�ils ne peuvent se raconter. Le n�ant ne se d�crit point. Priv� du seul bien qui le rattach�t � l�existence: ses lettres � Minna, Christophe ne v�cut plus que d�une fa�on machinale; et le seul acte de sa vie auquel il s�int�ress�t, �tait lorsque, le soir, au moment de se coucher, il rayait, comme un �colier, sur son calendrier, une des interminables journ�es qui le s�paraient du retour de Minna.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>La date du retour �tait pass�e. Depuis une semaine d�j�, elle aurait d� �tre l�. � la prostration de Christophe avait succ�d� une agitation f�brile. Minna lui avait promis, en partant, de l�avertir du jour et de l�heure de l�arriv�e. Il attendait, de moment en moment, pour aller au-devant d�elle; et il se perdait en conjectures pour expliquer ce retard.</p><empty-line/><p>Un soir, un voisin de la maison, un ami de grand-p�re, le tapissier Fischer, �tait venu fumer sa pipe et bavarder avec Melchior, comme il faisait souvent, apr�s d�ner. Christophe, qui se rongeait, allait remonter dans sa chambre, apr�s avoir en vain guett� le passage du facteur, quand un mot le fit tressaillir. Fischer disait que le lendemain matin, de bonne heure, il irait chez les de Kerich, pour poser des rideaux. Christophe, saisi, demanda:</p><empty-line/><p>��Elles sont donc revenues?</p><empty-line/><p>��Farceur! tu le sais aussi bien que moi, dit le vieux Fischer goguenard. Il y a beau temps! Elles sont rentr�es avant-hier.</p><empty-line/><p>Christophe n�entendit rien de plus; il quitta la chambre et se pr�para � sortir. Sa m�re, qui depuis quelque temps le surveillait � la d�rob�e, le suivit dans le couloir et lui demanda timidement o� il allait. Il ne r�pondit pas et sortit. Il souffrait.</p><empty-line/><p>Il courut chez mesdames de Kerich. Il �tait neuf heures du soir. Elles �taient au salon toutes deux, et ne parurent pas surprises de le voir. Elles lui dirent bonsoir avec tranquillit�. Minna, occup�e � �crire, lui tendit la main par dessus la table, et continua sa lettre, en lui demandant de ses nouvelles, d�un air distrait. Elle s�excusait d�ailleurs de son impolitesse et feignait d��couter ce qu�il disait; mais elle l�interrompit pour demander un renseignement � sa m�re. Il avait pr�par� des paroles touchantes sur ce qu�il avait souffert pendant leur absence: il put � peine en balbutier quelques mots; personne ne les releva, et il n�eut pas le courage de continuer: cela sonnait faux.</p><empty-line/><p>Quand Minna eut termin� la lettre, elle prit un ouvrage, et, s�asseyant � quelques pas de lui, se mit � lui raconter le voyage qu�elle avait fait. Elle parlait des semaines agr�ables qu�elle avait pass�es, des promenades � cheval, de la vie de ch�teau, de la soci�t� int�ressante; elle s�animait peu � peu et faisait des allusions � des �v�nements ou � des gens que Christophe ne connaissait pas, et dont le souvenir les faisait rire, sa m�re et elle. Christophe se sentait un �tranger au milieu de ce r�cit; il ne savait quelle contenance faire, et riait d�un air g�n�. Il ne quittait pas des yeux le visage de Minna, implorant l�aum�ne d�un regard. Mais quand elle le regardait, � ce qu�elle faisait rarement, s�adressant plus souvent � sa m�re qu�� lui, � ses yeux, comme sa voix, �taient aimables et indiff�rents. Se surveillait-elle � cause de sa m�re? Il e�t voulu lui parler, seul � seule; mais madame de Kerich ne les quitta pas un moment. Il essaya de mettre la conversation sur un sujet qui lui f�t personnel; il parla de ses travaux, de ses projets; il avait conscience que Minna lui �chappait; et il t�chait de l�int�resser � lui. En effet, elle sembla l��couter avec beaucoup d�attention; elle coupait son r�cit par des interjections vari�es, qui ne tombaient pas toujours tr�s � propos, mais dont le ton semblait plein d�int�r�t. Mais au moment o� il se remettait � esp�rer, gris� par un de ses charmants sourires, il vit Minna mettre sa petite main devant sa bouche, et b�iller. Il s�interrompit net. Elle s�en aper�ut, et s�excusa aimablement, pr�textant sa fatigue. Il se leva, pensant qu�on le retiendrait encore; mais on ne lui dit rien. Il prolongeait ses saluts, il attendait une invitation � revenir le lendemain: il n�en fut pas question. Il fallut partir. Minna ne le reconduisit pas. Elle lui tendit la main, � une main indiff�rente, qui s�abandonnait froidement dans sa main; et il prit cong� d�elle au milieu du salon.</p><empty-line/><p>Il rentra chez lui, l�effroi au c�ur. De la Minna d�il y avait deux mois, de sa ch�re Minna, il ne restait plus rien. Que s��tait-il pass�? Qu��tait-elle devenue? Pour un pauvre gar�on, qui n�avait jamais encore �prouv� les changements incessants, la disparition totale, et le renouvellement absolu des �mes vivantes, dont la plupart ne sont pas des �mes, mais des collections d��mes, qui se succ�dent, et s��teignent constamment, la simple v�rit� �tait trop cruelle pour qu�il p�t se r�soudre � y croire. Il en repoussait l�id�e avec �pouvante, et t�chait de se persuader qu�il avait mal su voir, que Minna �tait toujours la m�me. Il d�cida de retourner chez elle, le lendemain matin, de lui parler � tout prix.</p><empty-line/><p>Il ne dormit pas. Il compta, dans la nuit, toutes les sonneries de l�horloge. D�s la premi�re heure, il alla r�der autour de la maison des de Kerich; il entra aussit�t qu�il put. Ce ne fut pas Minna qu�il vit, ce fut madame de Kerich. Active et matinale, elle s�occupait � arroser avec une carafe les pots de fleurs sous la v�randa. Elle eut une exclamation moqueuse, en apercevant Christophe:</p><empty-line/><p>��Ah! fit-elle, c�est vous!� Vous venez � propos, j�ai justement � vous parler. Attendez, attendez�</p><empty-line/><p>Elle rentra un moment, pour d�poser la carafe et s�essuyer les mains, et revint, avec un petit sourire, en voyant la mine d�confite de Christophe, qui sentait l�approche du malheur.</p><empty-line/><p>��Allons au jardin, reprit-elle, nous serons plus tranquilles.</p><empty-line/><p>Dans le jardin, tout rempli de son amour, il suivit madame de Kerich. Elle ne se pressait pas de parler, s�amusant du trouble de l�enfant.</p><empty-line/><p>��Asseyons-nous l�, dit-elle enfin.</p><empty-line/><p>Ils �taient sur le banc, o� Minna lui avait tendu ses l�vres, la veille du d�part.</p><empty-line/><p>��Je pense que vous savez de quoi il s�agit, dit madame de Kerich, qui prit un air grave, pour achever de le confondre. Je n�aurais jamais cru cela, Christophe. Je vous estimais un gar�on s�rieux. J�avais confiance en vous. Je n�aurais jamais pens� que vous en abuseriez, pour essayer de tourner la t�te � ma fille. Elle �tait sous votre garde. Vous deviez la respecter, me respecter, vous respecter vous-m�me.</p><empty-line/><p>Il y avait une l�g�re ironie dans le ton: � madame de Kerich n�attachait pas la moindre importance � cet amour d�enfants; � mais Christophe ne le sentit pas; et ces reproches, qu�il prit au tragique, comme il prenait toute chose, lui all�rent au c�ur.</p><empty-line/><p>��Mais, madame� mais, madame�, balbutia-t-il, les larmes aux yeux, je n�ai jamais abus� de votre confiance� Ne le croyez pas, le vous en prie� Je ne suis pas un malhonn�te homme, je vous jure!� J�aime mademoiselle Minna, je l�aime de toute mon �me, mais je veux l��pouser.</p><empty-line/><p>Madame de Kerich sourit.</p><empty-line/><p>��Non, mon pauvre gar�on, dit-elle, avec cette bienveillance, si d�daigneuse au fond, qu�il allait enfin comprendre, � non, ce n�est pas possible, c�est un enfantillage.</p><empty-line/><p>��Pourquoi? Pourquoi? demandait-il.</p><empty-line/><p>Il lui saisissait les mains, ne croyant pas qu�elle parl�t s�rieusement, rassur� presque par sa voix plus douce. Elle continuait de sourire, et disait:</p><empty-line/><p>��Parce que.</p><empty-line/><p>Il insistait. Avec des m�nagements ironiques, � (elle ne le prenait pas tout � fait au s�rieux) � elle lui dit qu�il n�avait pas de fortune, que Minna avait d�autres go�ts. Il protestait que cela ne faisait rien, qu�il serait riche, c�l�bre, qu�il aurait les honneurs, l�argent, tout ce que voudrait Minna. Madame de Kerich se montrait sceptique; elle �tait amus�e de cette confiance en soi, et se contentait de secouer la t�te pour dire non. Il s�obstinait toujours.</p><empty-line/><p>��Non, Christophe, dit-elle d�un ton d�cid�, non, ce n�est pas la peine de discuter, c�est impossible. Il ne s�agit pas seulement d�argent. Tant de choses!� La situation�</p><empty-line/><p>Elle n�eut pas besoin d�achever. Ce fut une aiguille qui le per�a jusqu�aux moelles. Ses yeux s�ouvrirent. Il vit l�ironie du sourire amical, il vit la froideur du regard bienveillant, il comprit brusquement tout ce qui le s�parait de cette femme, qu�il aimait d�un amour filial, qui semblait le traiter d�une fa�on maternelle; il sentait ce qu�il y avait de protecteur et de d�daigneux dans son affection. Il se leva, tout p�le. Madame de Kerich continuait � lui parler de sa voix caressante; mais c��tait fini: il n�entendait plus la musique des paroles, il percevait sous chaque mot la s�cheresse de cette �me �l�gante. Il ne put r�pondre un mot. Il partit. Tout tournait autour de lui.</p><empty-line/><p>Rentr� dans sa chambre, il se jeta sur son lit, et il eut une convulsion de col�re et d�orgueil r�volt�, comme quand il �tait petit. Il mordait son oreiller, il enfon�ait son mouchoir dans sa bouche, pour qu�on ne l�entend�t pas crier. Il ha�ssait madame de Kerich. Il ha�ssait Minna. Il les m�prisait avec fureur. Il lui semblait qu�il avait �t� soufflet�, il tremblait de honte et de rage. Il lui fallait r�pondre, agir sur-le-champ. Il mourrait, s�il ne se vengeait.</p><empty-line/><p>Il se releva, et �crivit une lettre d�une violence imb�cile:</p><empty-line/><p>�Madame,</p><empty-line/><p>�Je ne sais pas si, comme vous le dites, vous vous �tes tromp�e sur moi. Mais ce que je sais, c�est que je me suis tromp� cruellement sur vous. J�avais cru que vous �tiez mes amies. Vous le disiez, vous faisiez semblant de l��tre, et je vous aimais plus que ma vie. Je vois maintenant que tout cela est un mensonge, et que votre affection pour moi n��tait qu�une duperie: vous vous serviez de moi, je vous amusais, je vous distrayais, je vous faisais de la musique, � j��tais votre domestique. Votre domestique, je ne le suis pas! Je ne suis celui de personne!</p><empty-line/><p>�Vous m�avez fait durement sentir que je n�avais pas le droit d�aimer votre fille. Rien au monde ne peut emp�cher mon c�ur d�aimer ce qu�il aime; et si je ne suis pas de votre rang, je suis aussi noble que vous. C�est le c�ur qui ennoblit l�homme: si je ne suis pas comte, j�ai peut-�tre plus d�honneur en moi que bien des comtes. Valet ou comte, du moment qu�il m�insulte, je le m�prise. Je m�prise comme la boue tout ce qui se pr�tend noble, s�il n�a pas la noblesse de l��me.</p><empty-line/><p>�Adieu! Vous m�avez m�connu. Vous m�avez tromp�. Je vous d�teste.</p><empty-line/><p>�Celui qui aime, en d�pit de vous, et qui aimera jusqu�� sa mort mademoiselle Minna, <emphasis>parce qu�elle est � lui</emphasis>, et que rien ne peut la lui reprendre.�</p><empty-line/><p>� peine eut-il jet� sa lettre � la bo�te qu�il eut la terreur de ce qu�il avait fait. Il essaya de n�y plus penser; mais certaines phrases lui revenaient � la m�moire; et il avait une sueur froide, en songeant que madame de Kerich lisait ces �normit�s. Au premier moment, il �tait soutenu par son d�sespoir m�me; mais, d�s le lendemain, il comprit que sa lettre n�aurait d�autre r�sultat que de le s�parer tout � fait de Minna: et cela lui parut le pire des malheurs. Il esp�rait encore que Madame de Kerich, qui connaissait ses emportements, ne prendrait pas celui-ci au s�rieux, qu�elle se contenterait d�une s�v�re remontrance, et, � qui sait? � qu�elle serait peut-�tre touch�e par la sinc�rit� de sa passion. Il n�attendait qu�un mot pour se jeter � ses pieds. Il l�attendit cinq jours. Puis vint une lettre. Elle disait:</p><empty-line/><p>�Cher Monsieur,</p><empty-line/><p>�Puisque, � votre avis, il y a eu un malentendu entre nous, le plus sage est sans doute de ne point le prolonger. Je me reprocherais de vous imposer davantage des relations devenues p�nibles pour vous. Vous trouverez donc naturel que nous les interrompions. J�esp�re que vous ne manquerez pas, dans la suite, d�autres amis, qui sauront vous appr�cier, comme vous d�sirez l��tre. Je ne doute point de votre avenir, et suivrai de loin, avec sympathie, vos progr�s dans la carri�re musicale. Salutations.</p><empty-line/><p>�Josepha von Kerich.�</p><empty-line/><p>Les plus amers reproches eussent �t� moins cruels. Christophe se vit perdu. On peut r�pondre � qui vous accuse injustement. Mais que faire contre le n�ant de cette indiff�rence polie? Il s�affola. Il pensa qu�il ne verrait plus Minna, qu�il ne la reverrait plus jamais; et il ne put le supporter. Il sentit le peu que p�se tout l�orgueil du monde, au prix d�un peu d�amour. Il oublia toute dignit�, il devint l�che, il �crivit de nouvelles lettres, o� il suppliait qu�on lui pardonn�t. Elles n��taient pas moins stupides que celle o� il s�emportait. On ne lui r�pondit rien.</p><empty-line/><p>Et tout fut dit.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Il faillit mourir. Il pensa � se tuer. Il pensa � tuer. Il se figura du moins qu�il le pensait. Il eut des d�sirs incendiaires. On ne se doute pas du paroxysme d�amour et de haine qui d�vorent certains c�urs d�enfants. Ce fut la crise la plus terrible de son enfance. Elle mit fin � son enfance. Elle trempa sa volont�. Mais elle fut bien pr�s de la briser pour toujours.</p><empty-line/><p>Il ne pouvait plus vivre. Accoud� sur sa fen�tre, pendant des heures, et regardant le pav� de la cour, il songeait, comme quand il �tait petit, qu�il y avait un moyen d��chapper � la torture de la vie. Le rem�de �tait l�, sous ses yeux, imm�diat� Imm�diat � Qui le savait?� Peut-�tre apr�s des heures � des si�cles � de souffrances atroces!� Mais si profond �tait son d�sespoir d�enfant qu�il se laissait glisser au vertige de ces pens�es.</p><empty-line/><p>Louisa voyait qu�il souffrait. Elle ne pouvait se douter exactement de ce qui se passait en lui; mais son instinct l�avertissait du danger. Elle t�chait de se rapprocher de son fils, de conna�tre ses peines, afin de le consoler. Mais la pauvre femme avait perdu l�habitude de causer intimement avec Christophe; depuis bien des ann�es, il renfermait ses pens�es en lui; et elle �tait trop absorb�e par les soucis mat�riels de la vie, pour avoir le temps de chercher � le deviner. Maintenant qu�elle e�t voulu lui venir en aide, elle ne savait que faire. Elle r�dait autour de lui, comme une �me en peine; elle e�t souhait� de trouver les mots qui lui eussent fait du bien; et elle n�osait parler, de crainte de l�irriter. Et malgr� ses pr�cautions, elle l�irritait par tous ses gestes, par sa pr�sence m�me; car elle n��tait pas tr�s adroite, et il n��tait pas tr�s indulgent. Cependant il l�aimait, ils s�aimaient. Mais il suffit de si peu pour s�parer des �tres qui se ch�rissent! Un parler trop fort, des gestes maladroits, un tic inoffensif dans les yeux ou le nez, une fa�on de manger, de marcher et de rire, une g�ne physique qu�on ne peut analyser� On se dit que ce n�est rien; et pourtant, c�est un monde. C�est assez, bien souvent, pour qu�une m�re et un fils, deux fr�res, deux amis, qui sont tout pr�s l�un de l�autre, restent �ternellement �trangers l�un � l�autre.</p><empty-line/><p>Christophe ne trouvait donc pas aupr�s de sa m�re un appui dans la crise qu�il traversait. Et d�ailleurs, de quel prix est l�affection des autres pour l��go�sme de la passion, pr�occup�e d�elle seule?</p><empty-line/><p>Une nuit que les siens dormaient, et qu�assis dans sa chambre, sans penser, sans bouger, il s�enlisait dans ses dangereuses id�es, un bruit de pas fit r�sonner la petite rue silencieuse, et un coup frapp� � la porte l�arracha � son engourdissement. On entendait un murmure de voix indistinctes. Il se rappela que son p�re n��tait pas rentr� le soir, et il pensa avec col�re qu�on le ramenait encore ivre, comme l�autre semaine, o� on l�avait trouv� couch� en travers de la rue. Car Melchior n�observait plus aucune retenue; il se livrait � son vice, sans que sa sant� athl�tique par�t souffrir d�exc�s et d�imprudences, qui eussent tu� un autre homme. Il mangeait comme quatre, buvait � tomber ivre mort, passait des nuits dehors sous la pluie glac�e, se faisait assommer dans des rixes, et se retrouvait sur ses pieds, le lendemain, avec sa bruyante gaiet�, voulant que tout le monde f�t gai autour de lui.</p><empty-line/><p>Louisa, d�j� lev�e, allait pr�cipitamment ouvrir. Christophe, qui n�avait pas boug�, se boucha les oreilles, pour ne pas entendre la voix avin�e de Melchior et les r�flexions goguenardes des voisins�</p><empty-line/><p>Soudain, une angoisse inexplicable le saisit: il eut peur de ce qui allait venir� Et aussit�t, un cri d�chirant lui fit relever la t�te. Il bondit � la porte�</p><empty-line/><p>Au milieu d�un groupe d�hommes, qui parlaient � voix basse, dans le corridor obscur, �clair� par la lueur tremblante d�une lanterne, sur une civi�re �tait couch�, comme autrefois grand-p�re, un corps ruisselant d�eau, immobile. Louisa sanglotait � son cou. On avait trouv� Melchior noy� dans le ru du moulin.</p><empty-line/><p>Christophe poussa un cri. Tout le reste du monde disparut, ses autres peines furent balay�es. Il se jeta sur le corps de son p�re, � c�t� de Louisa, et ils pleur�rent ensemble.</p><empty-line/><subtitle>*</subtitle><empty-line/><p>Assis aupr�s du lit, veillant le dernier sommeil de Melchior, dont le visage avait pris maintenant une expression s�v�re et solennelle, il sentait la sombre tranquillit� du mort entrer en lui. Sa passion enfantine s��tait dissip�e, comme un acc�s de fi�vre; le souffle glacial de la tombe avait tout emport�. Minna, son orgueil, son amour, h�las! quelle mis�re! Que tout �tait peu de chose aupr�s de cette r�alit�, la seule r�alit�: la mort! �tait-ce la peine de tant souffrir, d�sirer, s�agiter, pour en arriver l�!�</p><empty-line/><p>Il regardait son p�re endormi, et il �tait p�n�tr� d�une piti� infinie. Il se rappelait ses moindres actes de bont� et de tendresse. Car, avec toutes ses tares, Melchior n��tait pas m�chant, il y avait beaucoup de bon en lui. Il aimait les siens. Il �tait honn�te. Il avait un peu de la probit� intransigeante des Krafft, qui, dans les questions de moralit� et d�honneur, ne souffrait pas de discussion et n�e�t jamais admis ces petites salet�s morales, que tant de gens de la soci�t� ne regardent pas tout � fait comme des fautes. Il �tait brave et, en toute occasion dangereuse, s�exposait avec une sorte de jouissance. S�il �tait d�pensier pour lui-m�me. il l��tait aussi pour les autres: il ne pouvait supporter qu�on f�t triste; et il faisait volontiers largesse de ce qui lui appartenait � et de ce qui ne lui appartenait pas, � aux pauvres diables qu�il rencontrait sur son chemin. Toutes ses qualit�s apparaissaient maintenant � Christophe: il les exag�rait. Il lui semblait qu�il avait m�connu son p�re. Il se reprochait de ne pas l�avoir assez aim�. Il le voyait vaincu par la vie: il croyait entendre cette malheureuse �me, entra�n�e � la d�rive, trop faible pour lutter, et g�missant de sa vie inutilement perdue. Il entendait cette lamentable pri�re, dont l�accent l�avait d�chir� nagu�re:</p><empty-line/><p>��Christophe! ne me m�prise pas!</p><empty-line/><p>Et il �tait boulevers� de remords. Il se jetait sur le lit et baisait le visage du mort, en pleurant. Il r�p�tait, comme autrefois:</p><empty-line/><p>��Mon cher papa! ne te m�prise pas, je t�aime! Pardonne-moi!</p><empty-line/><p>Mais la plainte ne s�apaisait pas, et reprenait, angoiss�e:</p><empty-line/><p>��Ne me m�prisez pas! Ne me m�prisez pas!�</p><empty-line/><p>Et brusquement, Christophe se vit couch� lui-m�me � la place du mort; il entendait les terribles paroles sortir de sa propre bouche, il sentait sur son c�ur peser le d�sespoir d�une inutile vie, irr�m�diablement perdue. Et il pensait avec �pouvante: �Toutes les souffrances, toutes les mis�res du monde, plut�t que d�en arriver l�!�� Combien il en avait �t� pr�s! N�avait-il pas failli c�der � la tentation de briser sa vie, pour �chapper l�chement � sa peine? Comme si les peines, toutes les trahisons n��taient pas des chagrins d�enfant aupr�s de la torture et du crime supr�mes de se trahir soi-m�me, de renier sa foi, de se m�priser dans la mort!</p><empty-line/><p>Il vit que la vie �tait une bataille sans tr�ve et sans merci, o� qui veut �tre un homme digne du nom d�homme doit lutter constamment contre des arm�es d�ennemis invisibles: les forces meurtri�res de la nature, les d�sirs troubles, les obscures pens�es, qui poussent tra�treusement � s�avilir et � s�an�antir. Il vit qu�il avait �t� sur le point de tomber dans le pi�ge. Il vit que le bonheur et l�amour �taient une duperie d�un moment, pour amener le c�ur � d�sarmer et � abdiquer. Et le petit puritain de quinze ans entendit la voix de son Dieu:</p><empty-line/><p>��Va, va, sans jamais te reposer.</p><empty-line/><p>��Mais o� irai-je, Seigneur? Quoi que je fasse, o� que j�aille, la fin n�est-elle pas toujours la m�me, le terme n�est-il point l�?</p><empty-line/><p>��Allez mourir, vous qui devez mourir! Allez souffrir, vous qui devez souffrir! On ne vit pas pour �tre heureux. On vit pour accomplir ma Loi. Souffre. Meurs. Mais sois ce que tu dois �tre: � un Homme.</p></section></body><binary id="0" content-type="image/jpeg">/9j/2wBDAAUDBAQEAwUEBAQFBQUGBwwIBwcHBw8LCwkMEQ8SEhEPERETFhwXExQaFRERGCEYGh0dHx8fExciJCIeJBweHx7/2wBDAQUFBQcGBw4ICA4eFBEUHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh4eHh7/wAARCAH0AfQDASIAAhEBAxEB/8QAHAABAAEFAQEAAAAAAAAAAAAAAAQBAgMFBgcI/8QAXhAAAQMCAwUEBgQJBggKCQUAAQACAwQRBRIhBhMiMUEHFFFhCCMycYGRFUJSoRYkM2JykrHB8ENTgqKy0RclNGOzwuHxJihEVGRzdISUoyc1NnWDk7TD0jdVZaTi/8QAGgEBAAMBAQEAAAAAAAAAAAAAAAECAwQFBv/EADMRAAICAQMDAwEGBQUBAAAAAAABAhEDBBIhMTJBBSJRE2FxgZGhsRQVIyQzNELB0fBS/9oADAMBAAIRAxEAPwD7LREQBERAEREAREQBERACuexkf42gG8szcud966FaHGR/jaAmPg3Lm/esc0qxstHqaqF9QWUwfM8jvRaHZzq3wR9ODBiVppQWnUbw2C2LY4ywB0TbN1BsqmGI3IhYb89Oa4JTN0jXuhy1NJkkl4oC7LvDq63vVaWGZ9HFNv3tfnzOOc39y2AiZnDt0wZRppyVS1rfZjaPgquZNGCqvHDI7eua21/bUV8joaSmljldvczdM3tNPNT5mB7SC0EHmLLGyKNoDd2HZeQI5KIS2ktEOeUh7XCd93T8Lr6tHgs1GSKmqO+cCJbNbfy1KziKEkh8TTrcacir9zE1xe1jQXe15qXPcKoj4gXNip2undczN1LtVSQ1Mxq3Mmewtks3j5BSd02R1pAHNBu26q+NmfRuvXzUbxREqZZ4pnZpHSNOQB7X+yfNTKqWSKnlka9znNbca9VV0cZdpHztdo6rI02uouxREDXtgjmdVz2MRc8lx1vy+SoxzzOWb+Sxpy64eb3UoxRFhYWFwI5F3JWiCEaiK2mX2jyVt+0rRBdDOcMbUisqGWYBYONibq+SKYSwA1ErmPOZwc46ePzU0wxtiMViWOtYZuSuMbLEOj1HXMrLJYoi7mRsbmPqnAGT1ZzakeCwyumjhqB3uRuWUBhB1ap5hhka1j2aA5gc2qt3EQa+zWkSe0CdbqrkKMDxIK+JjKh2R0RJF+visdG6R1XuZalziwXBv7fkpDYW5w4jXLlvfor9xFmHqxw6g3U7xtLaqWRlLI9j3BwB6rCcxdREzuLnOaSM3MkKWA0McxzcwOmoWJsMeZtm6g3HkoTolowiWefvGR7g5ri0cXKyrGXPralrpXNDY2kcXIkalS90xjyQMuZ3FYc/NYAxrsQqGvj0LAA4DmpU7K0YaerlmdSgyEB+cO81SaSZjK4iZ9oyMlul1MdBCcrGxBuS+W3RW90jIkblcRJ7WvNN32E0RpJ5WBr/AFhYWAkg8vepzKh+a5eHCwIWCSmYW5Sx3sgEB3L3qskYOjTwg20UOQ2mGlxGcxUzC5t5HuzOJ19ykQVs5c7esafsZTqAo7aKK2RgccuvPksscLIwLB1+uql5BtBqZZq+RgeY2tiNteZKsglmkqXRPkdlhaASD7auMLHzF+rnAc720VzYBuw4Ag21eHdFXcTtIklVPueGZ7SJwwm/tBZJt9nrIxUOyxjM3VZ308DmNDmGzXWbryKbiPM42dnkGV3F7SspIijAZJpHUV53ASN4xfmsbpKtlLUv7w4ua4huvIKU2nYzdEBxMfLi5K11PEWPaA7K83frzVnKyKLJJqp1W9rCWljWhuvO45qwOqXVEDHzHiaQ/X2rLPuYy4uBNzzKCFoeHkat9lV3FqMUE7m+2HyZajJ8F0a0LY2tdw3GZ1/iugHJdWmd2ZZfAREXYZBERAEREAREQBERAEREAREQBERAEREAREQBERAFpsa/Kx3+yf2rcrntqmvcYbMzxB3rGjmR5LHOrgy8OpRj2AG7gQB4qpe2xLXAaX1UOpyOyviDCDIwPA5WWSocXVUm7cxwZTuzEDQ+A9685Q3G6ZJjsWDNI3Met+avIDhcEfArXRmwwxjntY7XPcaDyKzUDnCsq7CPI14y35H3KrjRNl9XKYoQQ45nuDQsb+9X/KhuW3F9tVxIZmQjlaUdOQVCw9/qQ+XLdo3dxpbqQporZaZ5fpJkV8rJIi4i3IrLvM9RnDiGDm3xUVocKyBkUmY93fYnm5XUrWmGndJNox/EOo8VElRKZsOE6m2nJR5ZHCrihv8AlGk38LLPE9sjA5p0PVR6hw+k4ACNGOuoiqLEkOt8Ba6yB8ZFuEnrryUHEagmExRPs4ZS9zegUiNsbqreRzXJjtkaNHeaNEN0ZJNPZIB01Kuu0aEqLilxSOINgXN/aqxub36obK4XbbKDytZSoiyTwkAu5X8UJaTby8Vr4N5mojIW2Mj+Z5qkpaYa7IW5g4ZddVOwKRPu0gW1t4FWvzCZlgMtjfXqqU8bWsa5rgCWC9z1WGdpFbTW0JDr/JKJsliwGpFx0uqZgMxvYHlqtdGYxNSuLvaeQQXalW5QcNqgZAC2U5QTqpcCtmyMtrXIFlWR+WMlpBcRoodhJiMLXPbl3AJv18SractEbczxfelsd+ouo2EbrJjZi4DfX0NiQdHLIJNTqACtY7ipZWOeOGoaDboLqTI2+JNjDwWGFx0PXopoWTHOaACCDdUBsQDdQImPcaiN72tLXDryU1gDcut8rfmqtV5CKufcuyNGY6alYBI5tO4uHGPDksMJcZYy8MkjdM6zgdfirpy41cUQOSMtLjfkp2ljMx+WFpe+zndfFX7xrWi+tyoJYGyU7JHZgKgm9tG6eyq2kkdVtL2tLS0NuNGjxRorZMa+0+XICw/W8FWzbkDRQo/8vsXZmimtbpcdVY1x+i6OVr23dKLvPXXkp2FkzY5tSAQbcxdVBObUDQKJThoq60GRoyva69+llLYWuYC1zNRf3hVlGmER45ZHVb4bDhZmBVaKUy0gkcBdxI+9Y4S04nPZ7BaFttVXCwe4RgEaE/tKlrggyTSOY+ONrReRpI+Cq0vcwB+jgVgnAGJU7r6hjri6jtlIfBkeCHTkXJ9ryUqFkdSfT89fHg41vQuSG+3VV67/AJQ39y61vshdumjVmeR9CqIi6jIIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAtPjRHeYz+Yf2rcdVp8aANTGPzD+1c+o7C+PuIoByZgW2PMFZRlyjleywSuja5o65b2A5AdVe+WO5zWkNhYMGvvXmuzoRlNybuykWVrBkc/RuuosrZJmNAzPGvIgc1WKVjw7dm5bYOBCUC8AWu4NN+ioWNOmiw1Tiyant1cbhZGPjeXFlgBq7yUpCwRlIAIt0V8YbrmcM/O6xiRmmo1VGVEOdrcw1BsfFQ0TZlcNLNIPwSwAsCwE8+FUZPC6+oFvzUbNTuOhBPuUEFzGNaQLsP9FVIAceQB8lZvoHEm4GXnojZIXAOJBaeWilcAxVA3sW5toT7XhZSLNNrtBt4poodS/d18UYmO7cHB7QOdlZO3RLJjiHNLco9x6eSoGNBs22o1UGmqHSx1bt+BGJLNcR0Uze8LWue0HmSB96jbIi0XWAdqsRD31TXWFohYeavMrA8NdI27xceaubIJo80b2+B8lHuRJaYm9bc7+5DEwgPNrqrnCMta6Rtz96sZLG42ztte3uRbiDJkYQMzW3Vxaw6Fjbe5I5WOzNu3hGqrHIHcsqgAMZlPC0D3KoZGBmDW5go9dI9sQcMou8BZpJWMvnLOSmgXPY1xuQCgygWcQEa5oGb7lYJWOJecpYpSBUxMBuCAFV8bXjmD4K2N7LF5e1zf2KofAGkj2ep8FDYLTH6hrDlsDoriyN1nZW5h0VTLG0luhPUeCtD2dC23ioBTdtAuGhUMbcoaWiyuzdSQB4K3PG5jhvRfx8FNii4xZnXIYAeZsqhngRYLFFNkbCHzNLn3ym2hV05cIZC14FmE/FOgsruY8vstv42VzWhoa1mQeQCw00v4pE+VwzObcqpLrxOjmYGPNrWuXKWmC8x9S1ubqeqxvhg5ljff1WbeM9kPbm6jqrXOYdAW+Y6qoLGxRmWwYz9Jb0dFooMprLbxn6K3oXdpfJhkKoiLsRmERFICIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgKDmtNjTT32PwyH9q3S1GM/5RGfzD+1c+o7C+PuNVURmSZovIx27IY9p0PkVlga+GqdNK1xL2AZm8hboswu3k26vJBaCNAOhXnRkjoo1zonxsgGR+sxk53yAqUzMzFKmQxvyOaAHX0JClEgknLpZWtN+Y0SxRHqTeekIabB/F8lj3Pe6mqlh0D4MjH/AG+v8FThl6qoLB1sm4miIRFkiH82P1OhUNxDcCLnaCHUn69vlzPh1W308ldEB3mMWFjf9hROyrVHJ0u12ze0e5p8FxU1M9SxzqO+Zm/bG71m7zaOtyNtQt9O1j4jJunSSMuATplB6LxHsvpmVI7KoMTJDI58YqMKMOl6hj5Ltkv9XJmItzPNe8/U15rbKtlFYuyDTi9fvPWHeQZOJmW1+nwVBxYfSsLZGuY4B3DoADa62D81wjr2AJFlkplqNXi2PYThRy4hUmGXiLYwMzntH1w1tzl+CvpaikrGUNfR1EdTTStc+OWPiY9ruRBC5Ds6nqJO1ntJmr2h1RSVNHTUzXfydLuM7MvkXZifE+5Yexc1EeKdoVCxxOE0m1E7KBtuGLMxj5WN6Bokc7QcrrRwKbrO0khvS1m7jIbI4GNpHJZA1wqM0lyySEAWHI+Cm8JB8+SpYZLFt9dFnvZpts0+J1WH4LSxV1fM2koqZr3Szv8AZY09XeHVYnY9gmH4CMXqsUpYsNqpImU9W95bFLvPYynrdO0AxjYvF2y7tzH02VzJPZLS4A/ddeH4lIZeyyPZapBmm2Q2hgw+XzvWN3LvhE6/uW2OO4o3R9AwcVdn5xyQAM59FHh1od79RtYHP59Ft7Wlkf8Ankfeo9HA6KNzH9XF3zWakl1JXJhlZJNPWbsXD4TxfaVktVh1LBTVOIVMdN65sMTZH5WmR+jR7ybAe9bB1j5Ly70hKefEMCgwqhirXVdMx+NRGmjzespbPjafC5uPikPdKhLg9JxFl4W2BzNkGnkqOYd9U743a4ix8R4LDs3i0GPYBh+NUzmuhrqWOoYQb+00G3wNwp+ih8OhEMDGsDcmgFgFqK3EsPwdsn0rXU9DTZxu5ZnWa5zvqrc6Lz7t9F9hYNL/AOPcN8P+cNSHJD4OuDTLBeMSlrqnNb7TfFZ6lzZIqgR70uc21/tN8FMnsJrfnn9qaXUSdEpWQ97aspt0P5N38FQBiWGU2MQ0lRXwQ1NeT3eCRwa+RzRdxaPrW8AtyLX6LgO17Z2bag4fh9GI4cWpopq/Bqwmxp6uJwcy56MPsu8ipi7EuDsTidDK+opIZ6eoqYIxvqZr7yM8LjpdVjDN5JmF2bgZXeK5Tsix6m2rjxHaKGmbTSVHd4qqntxUtRG0tkgd5tI+Tgu50v8AXUyW0hGvhaL0JtdjL5rjkps+U0spA+qQAsoyEeyT8EIGW2Um6o5clqNfCAIoGbu7xCbE6qkTQ4Yfa4yvJcbciti4Ai1uStIaDlDSfOytfAIMN7x/ysXF+kzxVp324MUXLJwfaZ/fdbC48E08FO4URIBTgwvJddnNdIOS0wDAcumq3I5Lr0/kxy9QiIupGYREUgIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiADktPjJHeIxr7JW4HJajGM3eYzcewVz6j/ABsvj7iBJM2N8bCCXPOVqwYi4PoKlrgc8TRcdefRXVxy1VGRr6zklVTyyipcbB0lsnkvPVI3JQqI2udHuc+SPM5ytNW0SNZkLs7bhYKiKSYPa0cBY1rW/Ztz9915V2pYLt1s1s1tFtlQ9pmLxChgdVU+Hdzi3Uf+ZzWzH3nVWjDcG6PWxUAx58rvaLLW6joo+LOaYW5oN2WzNNnXuvmPsKrdve1KvxwYt2k7R4fFhYidkoJGx7x0nXlpb4redq2zfah2fYLLtbs52kY9jlDRWkq6PE2b10Tf5z89oPtN8CtfoV5M91n0SJGmWSFzTG1oL7utZYzURztawudGJQQ1zCQ74HovKvR87VB2kUlVSYpA2kxmhgaKmNmjKhjr+uYPgbjpfTSy9VpgLRAQfx+b71lKO0uuTk4Nh9lhhuG4VDR10VPhtS+fD5G1Lmy0rjq/I/mGv4sw63XZyPOZhykg+Gq8r7W+1Wl7O4KfBqChdjW1mIEsosNa4m2Z5DXPtqASbZRz8lr6Hs47R9oaaHENvu1HHqCtfq7DsBy08FL4NzW4z49FdwvyVTo9iriBTTcB0jPj4LDTRM7tDUZOUXn4LxvaTZvta7P8PqMW2Q20rdtKCFhkqMIxxjXymMC7jHI3W4HTn4LsexztMwHtN2W3uFnutZTtyVtG83fB4OHiw/a6dbKrxy/28ltx0VXglBU43HiomrKLEZqfcGoppMks8Q13bufLm3T46rPgdJhOC4PHR4bSbigjlIa0cy5zuJ7jzc5xuSTzWm2uwLbDFaijds5tnU7NRQsc2djcPjqN8Sbg3f7NteXivnTtB7SO1vZPtKqdifw773DBNTx94+j4mvdvevI8vvWkMe9XZVuj6uuZsRliHKOP9vNSI5bybrJIHZczRbmuI2d2Y7QaDaKGpxXtNdiNDG+81C7BoYTM3U2zjVoub3C62KGY1NNMD/J8f+7ksmiydkbH6WixrBJqOqNZHSzWa+SA5H2vewPTktJimxezeMOraOSOsj73Vw19VJBLkdJNDbI69vzR8lttocPxur2YnwzBcXbg9e8gxVphEu7Oa5OQ6HS4+K8R7b9oe1HsxZhVWO0CLFmYrUOgu/C4493lbe+nNaRjZV8H0G6RsbC57zZpsT9YlVbIxhdHIzkNR1N14t2ZHtX267PcO2nPaTS4dLWBzhAzBo3lrmuIOpPgAfivYXRStgo99LvKiANc+XLbePHN1ul/BZzhtJjOyWSAL/yn8dFq2UdK7GpMYfPVb2rpRSMbfMwMBucrfG/8aKfJvJp31G75RuY35rFFBKHUg3f5CRznfJQuCSBsZgWE7JbLxYHg76juFAXCNk8pkfGHOLsuY9ASbeC2zpm5wwRPDj7It7S5DthxiXZjsy2pxh024lioXCCRvtNldwst8SFzXowbUYltZ2bUcuL101fiWFVVRR1dRLq+UghzHE9eE/ctPpX5IUj1fvEBpWvynV1gPArR7X4JQbTUDKDEquppoKWojqXCB+V28jdmYb+RF7LYRQ1DomPLdY585H2gtPtnh20uIU0Y2Y2gpsDLSe8OmoO8b77Nj9WxHxv5KiivLJbOhZPGJGNmuXFt82T2h4qoqqYvab8LjaN+TmfBfL/av2pdrewu1dVgNTj+FYjJTQQyPqI8KDQN7ctbbxsLr1/sC25G3vZ1R11Zu48Tpb02J5PZbI3k4eTgQVeWLb5ITPQGytcQb2Y4kNf0JChVWGxy4jFikldNEY4XQCHm0tdzPvPioG0mH7Q1ODx0mzOI02D1zJw41NTTGoY+MXuMgOhNwQell5jj+OdruFdoezmxp2t2dlmxuGoljm+iHDd7ryza3+CrHHfkNnq2A4FhuD1eK1GHw93qMSre+1jb39aW2L/e5uh87rcSzxxf01yuxOGba0UtbJtbtFQ4s2aJm4NPQ933RGa99TmvcfJecdp+Kdr+xuylTtJU7cbN1sNG5oEDMIIe7M6zePN+5WUN3kbtp7hHWMdpb2VWWWPdvjvJwN4v0V87dlm0HbB2jYJW4pSbb4DhsdLW7uxwx0ud2W+YZT9y6DH3dvuz1LNiMdRstthTiO8tPHRyQVFvzP2q30a8jee0xysDGMu67m3b7lc2dhiL7gBpsbryzsY7X8C7Q8QjoHMGF49FG9xoHvJa9o+tG46m2t28wvRtzLJBY6ev3v6SpKG0J2ZmvEmIRcJFoyXDxV8dRHIY+Ata4n7laxzn4gyXJZojcCVhjiL8OfBrmAcQ7wuo4ZJKZKzfNYGHM49VvhyXNxPbvI3buTOz7XNdIOS6tOupnl6hERdZkEREAREQBERAEREAREQBERAEREAREQBERAEREAWpxkO30drewVtlp8bt3iIG/sn9q59R/jZfH3GuqGRmaN0jrOa7hUm7rXcoeInjpfOXUqklZdj5GgnK7Ll+0vPUTos2IDvsrgfSGF+w7bPXnhr7/Nq7q/DfyXnvb9NfsO2v/wA/hr7fNqnHHkifJ5J6EVu+baf9VR/6y+jdqKaKu2XxahqGB8FTQTxSA/ZMTl8v+h/juCYJX7U/TGLYZh+9bS7vvlS2LPZrr5b8+YXqPab2mUeJ7O4js32dE7VbQ4hC+lgZhXrY4Mws58klsgsCbarqzQuVmMJHhPodtnHbDhrKcHIMJqRUO/Myj/WsvsPajG6TZnZnEMfr3htNhtM+d58bDRvvJsPivKfRx7Kp+z3BK7Gcas/GauMQSRx8Xdom39W13VxvxeYWP0xcVkpOyT6PgNjX4nTQv/RF3EfsVJr6kkiV7Tzn0XGT7e9uOL7ebRk1FVR0xrmk8o5Zjljb/QZo33L60J1ueq+cPQipoWYXtlXW4nVVNTj3BhcF9Db69SyHg44y++blbos865ovjM8rwwZ3C4JsPf0+9fGnaNPVdjfpJ1mL4G4tpmuZW91GjJKaf8tD8w4jzX2DLVaZN3x591lXyf6ZcB/wm4LMRbe4KL/nZZP9q0wcKisz62w2qixChpsQpn56apibNDIOTmOAIPyK+MPSKP8AxksR/wC14d/qr6E9GzGJq/sO2c335WJstIP/AIbiF87+kSf+MjiP/a8O/wBVThhy2Q2fbszvxmQ2HOysdI1kjWXGZw081ir5ck0xy6NGY+eixPc2WtoXZTxxkjyXO4+42JEcjJG5mODh5L579N4u+gNjXZRriU3+iXu9JJ3ejItm/GXM+ZXgnptPacI2RiynhxKb/RLTEvcZzZ3norPJ7BNmCRrkm/0hXqC8o9GR4h7CNkmgHjZN/pF6WKu2/wB5GGujINx1uoyx9xMFwTFZLLurXflvy9/RY2yvdIIi2zrEixWPFQN1FY2vM3ms13UXZ5N6Vzq7FNmtn9h8MdmxDaTF2xsb/m4ozI/4aLzX0K8edS7Y7RbPTSZPpCn75Ew6HewuySD9U3+C9QxSojxz0rKIFuan2NwAyOB5d5qXBoP6gXheLNHZh6U/eGAx01NjAkLRyNJWaEf1j8l2xjwYWfaEMjZSSw6K65ykHkoOH2honsBzDevY13Q25H4hVFae6iTcu9vJluuTZTo1PGdo9lINue13tT2ZnlEDqjBcKdBORfczND8jv1rX8iV4x6P21tR2ddqD8Oxxpo6Otm+i8Va/+RlvaOU+QOl/BwX0HssSPST7SSILf4pwn+U/SXlfpb7Dw0+KUm3lDHnp8UjNHizR9WW1o5feRw38WgrrMaPqvM4GweDbqF5NtoM/pQdnFvqYTib/AOyno17et2w7OYqWtmzYzgdqKrBPE9g/JSf0mW+IKu2g9Z6UGwpP1NncSd/WaFhCG2TRaTs9XDDlF9dAvJPS4Ab2G4mR7Rq6UX/+IF6m+VkRjYG3c42tf715J6WMzXdh+LNaw3bW0gPn6xRhj70Wk/aa/wBDBv8A6OMacOf03J/YC9xIIsSLBeG+hiYx2b4rGRxOxuYk358AXtFZKIYRMW5ydLXTNxNiHafJvpR4FPsV2q0G1Gzf4i/EB36mc3QMro3cf67dSvp7s/2mh2x2JwjaWBgYK6mbJI0fUl+uz4G/zXi/psMDtm9k5+rMRmZ84lsPRBxKSfsxnw7/AJjjE9/0XarWcd+NP5KR4Z7o0keFkzEctAogqC6KSWNmaJpIc7wsqGoLnNawXBZmC59rNrJQkeSNf4uuhHJcpTSRki7v4uurHJdem4szy+AiIusxCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAp0Wlx6/eof0T+1boLTY6PxqH9A/tXPqOwvj7jXTRSS7v6mR+b4q+OOZjn5dGONwPD3K8X/gK4X/AIavN3HSkVd7J9V0/cvN+3n/APQba6b1X/qg/wBtq9IksxuZxIHW6859IwbnsE2znA3V6Af6Vq0x9SJHjXofYFgeN4htYMZwShxPdRU267zTtl3ZLTe1xou17dtiWbH7BzbdbAVM2y+L4PkdVfRZ3UVTCXBpzxcnFtxYLm/QlkyS7Xv6vdRs+S9q7coTN2PbYsLdHYbO8D3LpyTpmSRzfo67eTdoOwtWcVdEMdw2pMFdutGyj6sob0za38wVz3poYfK/s3wytjOkOMxb33FhaCuH9Bmd34Y7SUt/Uy4TBMRb6wksvoPte2W/Dbs2xvZhgjFTV0+akdJ7LZmODmfMi3xVW9kkx1PIfQeLTs9tkDqBiVO4Dy3RF19ASEDFKdwaLFjgV8tehVjPcdtse2WrBuKivpmyCM8xPC7LIz4ar6plMLamElpuSQFGd1kaLY+UUloxq/ecefe5l8q+mi4DtE2dhvywRx/84r6ztc5R10/2L4x9Igz7Z+kPJs7goNTVRRw4LFb+d5yfIOuU0z9274Ime6ejHQup+wvAHn25paipj/RfIbfsXgPpCn/jMYt/2/DP/tr692bw/D9mtn8MwOhae6UFM2mj06t5/eV8g+kIb+kzi5H/AD/DP/tq8H1Ky4PtTEIZZKyYNPA9pafLRWRQzNfA7T1TMrVLqXHvLxlNr81Y7o0XvbRcqfuNU+CEKc7sxF7LibeHKb21vYr5/wDTYjJwjY9z+uIT/wBheidj8xxDbXtVxFsxkidtIyljH2dzTsafvJXAem8f8SbFtPWuqf8ARBdEVtkjJ8o7b0aoy/sI2QLNbCU/+Y5ekPp3v3+9IO8eCLdMvJcD6MQDOwPZM/5mY/8AmuXpd9LrHNOpFoGOMTFpL44gTc5gdVSrhdUmGMRxhgla5zieTRzXA7a1Bm7duzjDm1BBjpsUrZYrnVu5DG+Vrnqtn2x7RHZPsp2nx67AYKB7Isx/lJLRs+94RQqVhys8h7JNvNhRtJt9tLtHtVhuF12ObQWijqXFru6012R9OtvuXB+lvjGx+0+PYXjWyu0OH4xJJQuoqrusmYxuY7NG933j4L6I7GNisOwHso2Xw3EMIw2oq24dG+okmpmyPdI+7nan9JaH0nNkcOr+x3GqnDMJoqeswsx17DTUzYnOax3G3hGvCTp5LqWSKlaKNHTdj2OfhX2W7M4003ldTZahn+dj4H5v1V1opJ+6br1f5TPnzLwD0JNod/ge0Wyb5s5op2V9OPGOUWd/WC+hZJmQluf6/CPisMvtltLx5PLtkB/xoe0kf/w+Gf6y7Ta3Zyi2jwGbZnEYoX0lbTywvLfqkt4XD84OsR7iuN2QH/Gi7Sf/AHPhn+svT3xRSWMjMzh7JvyU5J1REUfD3Z7jGIdkna46nxoSRxUtQMLxgDm6E+xO3xDbhw97l9IYrIyX0otkXMc10Z2UrXsc03Dg6QWIPhbVcL6Zew7Jqek7RaNgHdmtpMaAHtQnSKT4E2PvXP8AoybR1u0Hars3SYk4vnwPZusoWPPN8RkDma+LQcvyXRJ7ih9TzxOe6OSMNzMOnuXlHpYB3+AzFiWBt62jH/mL151rC9wV5F6XJP8AgOxQde/Uf+kXHilc0bZO00/obRyf4NcSlAaW/Ts7f6gXtdVE59PkZa4N9V416G+vZdigH/7/ADf2Ava5sgZY3TM/eyIdp89+mtKRs1snD9vEJn/qxKZ6G9HNH2ZV2Jf87xmf9VosuD9L7aP6Q7ScJ2Xo3mp+iaa3dxzNVUO4We/LYL6I7J9mPwN7N8E2be21TS04dVHxmfxP+RNvgt29mNL4KLlm+igkZFI21435uLwzc1UU+7kjkaeBjA1t+enipHDk/wD8qhtl/wBi5bo1ojU0XFHvYo/ymZnxdddiFyzB61n6QXUg6Ls0vKbMsvgqiIuwyCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiALQY44/SUMVyGuhc/4hb8rS45C19ZTyXILWlvwKxz1s5Lw6mngrJHRQNI4pZnMJ8AFOpxLeT+b+pnf7SsbSxCERjMGZ84P2SVn+2PtLzPbXB0ojzuea9kI5PBJ+C8I7ce1DZnarsi2i2awf6amxKsBghjOEzNz5ZPHLbovoCSESzMJ4ZGj2gkg3kTQSQ5p5gK8ZbSrVnyP6M21ODbDPx6baYYrRSVs9O+A/Rsz7tYDc8Leeq+kaHGcO252UFTRTPqcHxNktLKyWB0TyxwLHHK4AgjoOui6YCV+j5HEZt505rE+kaRbNKBm3lg62qvPLfgqo0fJvZQ2XsJ7Y8SwjbmGphwmspTRQ4oISYHsDs0UvD4t0d4Feuej7tZtptTFj+J4/WR1WGyYs6DBattNuS+L62TTVg5B3jdeqz0sU9PJBMDLFIOKOUB7b+4hZpIWPp44sgY2L2LAAD5KXn3eAoHgvbN2T7QxbX/4UezgiHaKnlFTPRt07y5v1mjlmc3hc06OGvNbvAO3bYeuio4traqTZHGIX/jtBicLm5T+a61iDzHkvX4gQCM73HrdQ8ZwTCsYdE7FMMoK50X5M1NMyQj5hRv5pobTyfaft0wmdjsI7MIpdsdo5/V0zaSFzqeC/8o9504fD9wWb0fuyObYh021W0030lthiBe6eTmyk3nE9rfzyfafy5AaWXqWHYLQYdT93w+lp6CLPmy0sYib/AFVsiLi29/gpLLt8E7bOA2t7RNk9iRTU20uLvpKipaZYYmUskpdHmyudwg9ei+Su1fHaDHO23Etq8FFXW4VUVtHPDI2klBcyLJmABbc2ykfBfdL6Bm5jiL8zY/YzNvb5q0OeJ5AJJIbcvVji+KvDLXgq42eUTekf2cNe5xdtIQQdfoWYW+YC5ja70nsJgwuWHZHBcYrq9zS2GeuojDBCftnq63h42X0DuL5CXAvYHHNu2a3+CtGH0+6c0xRG5vfdN/uVXNLwSongvoybSUmzfYzi20e01Y+mp6jaGolqqySEkvzfWsBrd3yXG+lH2gbKbbUmzUWzGITYn3KeZ82SklGUOaAPqr6wkpYXRMZu47M9kbttvlayvbHG3lDCPdE3+5S81eCNp84djXbPsHsr2UbP7PYxPjMVdQQOZUNjwqZ+VxeXDproV0Vb6S2wEFI/cQ7R1czW2aG4cYy8+PFoPkvapKeEytm3EXDfL6pnX4KklFCS6bu8XFbN6pnT4KJZF8DbR8xdje2+KbeekLPthi0b6elocAqY442tO7o4Mzfm4k6myzekR2m7I7Z4Xs1stge0FPX4ZWYvDVYrVMikyU8DOjuHrqvpaHDoIWBsFLDFzzFkbRmGvOw15qPVUVJTQyPFNCd50ELBb7lZ5IvqhRp9kNutktrpaqDZbG6bExQNYJtyx7REHXyg5gPsn5KJ2gbYbH4JhUdBtdjdLhsGNwzRNZMwu3rS3itbwuPmunhp4Yag7osdm55WMDC3+jqsppIJCzfwxysZyzwMNvmFnYo+GOwXamk2A7T8Nq62qf8ARD3T4fXVIY/JuSfVy8vFrfgvq6btV7OW4XR4g/bKgfRy1RiZNlfYvZq9vs9Au6fQ0DmuBoaMtPjTs/uWF+F0O5ib3elysPLu0duXuVnl3eBFHg+ynaXsNB2/7ebR1G0lLHhtfh1DFR1GR+Wd0efMBp0uAvatjdqtntqsOfX7O4pBiUMb93K6K/q5Bzab9dVMfhNDnI7tS8f/AEWPw9yk0NHDSU7Y4ooY/HdxhgPwCpklZaMaNfjNHS4zh1ZgWM08c1JW05jlY8XDmnRw+GnyXy/2C7P1+wvpK4jsviF3y0OHVTWSW0liOUxv+It8QV9ZSwRyzRyPvwXtY+Kwz0MD8QNa+KF0xZkz7sZsvhdXxTq0Q42YJKx0cLZnktiaC6Z55RNDS4k/AH5LwL0ju0nYfafsar8NwfaWir6yWpp5o4oScxY1/Pl5r6FZE8QmEvDo/qtLeXT9mig/g/hG6yDCMP8Af3KPTy5KsJbRJWfO3oxdpOxGymw2LYbtFtLRYfUS4xLNEyYm5aWDi0HJdftb6QOBSRnDezehr9sMemGWnMFJJ3eN32nO6+4fEr1k7PYQYt2cGw+/h3COzfMac1sqOmgpIN3S08VP/wBUxrP2aqZSi+5EJM8A7G+xvFMOxw9ofaJMKvaKep38VKePcSv5zSW0MnRoGjB53Xue+kcJy0FzojYD7SunhnmO5m/nM+f9H96yCIipmMedjZOJ3+xVlOyyVEeoqZo4i7hYWMa617ZlUPkdUNiBAD489/BZJ6Rz2vJe5wlY1t8l7K9tOWTNkLs2VmQaWVEWIsFSXOjDnODs+W9vArrwubp6fdFoBDhnzE28SumHJdum4TMcvUIiLrMgiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgC1OL/lmfolbZc7jmc4xDGDdjqd+ZvjyWGftL4+6yv1Xe9XdXe5a+m0qNyZt4OLI/7f8AuUqtjlkpZN057SG5mFptdeY0dJIdmDHlozE9Fj3j88Me745L6X5W5qO95fR1FQJMrAwZfLhGvwVb/jFJr/ydSolSW0vABf10tbkrgCoUL5hO1sx1cbiS+hU1ruqNWWTIzKuQwzvAymBx4b81mikL4Wv6kA2UFlxHiVtQSVLoR+JRgm/AOqbKIM2nP9isic6TPm0twt/OUWlM15aOb8pvP6uVYnzyNFQG9KnK381TFCzZ5fz1TL+eolSZod6b/wDJ/Y/OCX0oT/OcL/zrhGiyJf8ATumnVt1Gwz+VO85yFvyR1/pCJmb2mE/JRRFkrRY6l72ZbMzMdwu+KgyulFJKBNYwTta13iPsqRMHtq2wiSwAL2t8T4KVGytkq7s3JCTmUMmsAjNxJ+Z9b4e5SYjvKdh/KfxqqlhK/dMdJwaNV0Lt5G08PG1QIzJPh09VvOf1PsrPFK81NOzec4vY+0rbSGyV+osLJM9S+Et9lua/z/uWOhfmif6z+Vd7aq9l8Rf63+SHsIkGSms4eUTPcqNbr4rXSz1DmZBJnJqN2X+QWWs30cMzxLkBb6t3mE2kWTS1qpZviocu9ZLG3e5mza6j2dOSVAmZLTQgNIkdpccm2UbWN0Sb/TTT7ailkjMmY2u8X829W/FRxUDcVX+bqMnzTbYs2OTzVh/2LED+PWv6t8ef5LPpb71HQsmR97wb63qft387ftWcH96gGmljaZKaT1IcZCx3n4LPFIZ6kxtktlaOFv71aitklzdVVzdFrxJO2nh4+UhDvzlJa6YVUsG85ZS381Nosy5VTKsNQJO/UzRUHI8lpt+9RBK80T3Co9ZDIWst7HxUJCzZNbpryVHABoN7qJXSSszuE1iwDKB096q4Sur2s3lmujBLfA+KnY0LM7fygat+OS5mjmmNOM0b3va8tOXyXTDkuzS8JoyyeAiIuwyCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAdFpMeY01kTiNchF/it2eS1GNZTPCD7RaVhqOwvj7iAyCLKxpbdrdRryUgMaRYCzTy05LC1wY8gG5KyPfG1oBfZ3XXkvKOoFse73WTg8FpNpto9n9nWxVOMzPpIQ3OJXRvc0C9rlzRZuvit5LyGdcP2+EDsV2ndYHLSgj9Zqltxi2jXTY1kzQg/LS/M3WGbT4BitC+vw6SaeljY2R8nd5Bwnq3h1UKHtD2PkmqIBisr3Q/lI46OUvb7+HRX9k7z/g12bzuaPxGK68/wCz/GqbAttO1CuxGqjpmR1wfFvJQ3eOa39/LRXXKR0w00HPKnb2vjlfNfB6NsttRs5tPLV0+FVrqmakt3mExuY5gdyve3NbPHcUwzAcFqcXxGYUlFSNDppHahgJAH3kKDg+Gxy43+E7XtjlxDD4GVEIbrcWcDfyvZc527UTse2bZspTH1+Jve7To2Fm8+/kobpcGGPGsmaMG6T/AE+Tv2OaGNe3V7hcHyC5vHNsNlMFlEOLVpoZHSbsCeNzczvBptqsfZLjo2g7OtnsWJzPko2xy35iRnC4HzuofatgVNtTPhez9SAG1kFXkk/mniPR/wAFVNqmiYYcazuGXom7OlxCqoMLohJW33DhlB4n6fK/7ljwTFsGxtmfC5zURwWIcGECx5FpOhXDdju1FXimysuBYpb6awLeUVZf64ax2V3x1XT9kznHs2wAuAH4m39pV+qsjPp/o2vKdHSxRxxXyNtfn71ptoscwfBKimlxXEGUjpA5sTRcySE20Y1upK3ZLQCT01/j+Oi8j7Kpxtd2m7V7XVrBK7C524dhbTqIYx7Rb5nxUJ8pIjHiU8c5z6R6/i+DucP2o2Yri6hZWmGRh4qapjdFKfeHDVTNoMfwHBgDjNfFS+D3tcGi/KzrW1961W3+zrcdkwepZTiSehxGnnYR7beL1vPoRzC5/wBJoH/BLi2UDIJorf8AzmpktRbfgvp8OLLmxwi2t3Xp/wBHbQ4rgs1E+uiqS6njy5n5HaX+CxYXtTs7XTGkocViqJA/IWxhxyO52dpofetthnFh9CLRuG5ZfUfZC8v7DXGPaftCt7L9pZAf1FHO5JFY4YTxzk79v3fNfB2uL7TbK4VMIMQxWOmkc/IGPDuN3Ph04j7lkwvaHZrFKx9HR4nHLXxa92PBKP6LrXC4Xt5IdtJ2cO0s3aEf2Cr+16lFT2sbARYMAcWgqnyVBZoGUv1s/gPDxKltq/wN4aODjCm1uUn48fPB6NUVmG4ZT76tlNNFJ5O/cOVupUPB9oMAxmbe4TikdWOIerH2ea2WKub9GVEg9ndP0/oledejM5rOySBxAuaqqF/LeFFzLaYQx/0ZZb6NKvvO1xzG8BwJjG4xWbozXMcYjc8vtz4WgnS4WWixDCaylkq6erp5qRjc5mikzNA56+HX5LgcJ2ow3Cu2Paqj2kmhoKu1OaGef2DT7v2Wu+rx5jbr8Fu6LAY6Vm2VbhMcDqXGRvqcRHKHybnI7XzPUKY+5EzwbJdHylz4d/BsY9ttiKimErNpsPe0m7JN9w2WSPbDY6pqIaOPaOifNM+0bDNq93gFwfbVg9Fg3o/1VDSUUFMIYaduWNgFtQupqtnGYrs3ss5tJBJNSTUNQyQWD2Bvtuvz5dOqR3NGs8OnUVJN02148fgdNi1ThWFUZrsXq46WBnsyvfYh3TL4lQcJxrZrFat9JQ1cbqiTUQyh0cpH2sjgDbzXFbO1J2z7Ztoaups7D9miymw6E6tbK78pN+l0HgOS3XbVhPe9hKvFqaQU2K4QO90NU3R8T2+FuYPIg6EEqFW1szen25Y4m+XX69Dq8SmosOpTWVjhExpyGY8gDyb7j4rUw7b7Eshha/aTDA3Pkzb7TN4X5feq7DY+3anYLD8ckj3b6ymL3M6NcAQVwPYnh2GVfYnX0mJU9O+lNXW71srQG+2Tco2+KGPTRe9ZLTi0vzs9SrqnDaGlbV1lSyGF7wxjybxuJ5cvFRMK2g2cxSsLMNxWjrKnivuJM3s8+i4r0cTVTdj1M2rfJPHHPOymfIOcQccqs9GmIjYrESWNv9L1OvlmUx5r7S2TTKCy88xaX2c/++TsnbTbJ5xTOxykDozy3+R/96k1OK4FQAVlVXsphUexI9+XO0cvlf71wu2EcY9IvYhmRuU4fVXFtF0/a0xrey7aN+UEtwucjy0UOTSb+A9NicsUa76/V0ZZdrdjYpN/JtNhob/21q2uGSYZiOHCooZu8UdQMwfHLma8eIK4bszfhLOzPYigr6WmnfidI2OOMxNJ9nM74W5rq9g9n/wZ2chwdhYYIZJDBl6Mc9zgPhe3wVnboyzYYYd0V1Tr8jbvo4pHPFnXcziueaq2mjEjZOLM0WBupGUhx1GvJUcbAaj3KtyOfgwQRxxO3ce8/ghdCOS0Y5j+Oq3YXbpV1MsvgqiIuwxCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiALQbROkFZA1ouch18Fvje2i0+Ng95jd4MP7VhqOwvDqaOG/0XFkvv7fHN1t5KVD/ldbvLW3beXK/W3mpI/oK4cuTF5/1L8HRRBY15p6csfZ4i9l/K3j71ynbmL9iu0MhPqzR2/rLuS27LhltDYHxXim0NXtdtD2b12xGNYXPPtHiNY6AbuHJFBBvLiR7+QZbUHry56KsvdFo6tHH+rGf/AMtHedlDG/4M8B3jjpQRWXnnZ5gVBj+0vajhtfS09VI+vDIjI3Nke5n7uei9cw7BZsM2SpMFwurFNNS07Iop3s3uW3WxK5nA+zvFcExLFcRodsZYanFpt9Uu7lGbu/N8E+EdMNRFfVk3Tl06/N+EbyjmZTVGDYHNve+SROGfyia3P56lc/iUlfUbc4jLQilIwaljhk7wHe3M7Nw2/NAWxwPY3GMO2qqNpMW2tlxOtkonUtPnpWsZDdwOazTry5Kbsfs3X4LiOJVNdj0eItxCoNTKDSBjs5a1osQeQDdApUr8HK5Rx2076P735OA7GnT4Lj22OxE7s0tDWtq4Ihy3cnE4D4r0HEz/AMM9mT5Vn+jatNJsFih7QpNsqfaaJlZJD3eSPuDcj4812h2urgOq2+LbO4zWY3DiUG0UdP3bed2j7i12TO2xub8X3KkXSpmuqnDLk+pBq2uevWvuPPu11v4F7b4d2iUtxh9Y19Di0Q/R4Hrr8BfX0nZBhz8AoRW4izDY5KenfJka8k/a8F0G1OAUu0ezFfgWIhr4a2ndC92XkSLZh5g6rLsxhbsF2ew/CTUd47nTMg3pYGl+UWuQPHwVk+pOTURnhgquUX+ng0uyOI7YV+JbraXZqiwiNkV4n09bv94eRafDTW64PsIhZhz9tcHk4JqbEw4xu9oB2bU/JeymI6W9X/Hj81yW0uxQrNoItpcExA4RjQZuZ5t3vYqqL7ErCeK3R3MKEqp9aK4tRFxnBpJSrpfFfn1+82G02IfRNNU11/yccMY/TkkyLivSQj3fZfi8LruG9prv+1eVq6GbYzFMeqaWbabH4Z4KSZtTDS4fGYmGZvsveSczvdoFl7R9jKvbPCJsIGMdwopSxz2GHePzNdmvclaTk2mqI0jhhywlfQxYLsTsvM2NkmHPJyRG/eZPD9Jcr2HtEWNbdQfUZtPYe7dr0akw/G4MOdAMUpDUMAEE3dPY/SGbi+5aDYnYfEdlcUxSsjxqGpixWtdWVTHUtjmPRpzaKnG5NI0hml9Kcckruq6+Hfwcr25tzYzsFESSw7QPv4gZNFLxuY7DdsezdDhlmYbtK6WCsgd0lAu2TNqb9Lcit7tnsPX7SY1hOJSY3FD9F1XeIGd1Lr+Tjm196lbX7Hy7R/Q+JVFWyPG8GqxU01SyPgd4xub9l2lzzFtEabbb46GkNRh2wxt2qkn+PKf4HQ4xwYPUB2jt0/8Asleb+jy4t7Iqe32qofHeLtaTBMVp8BioDjJqKgCUS1E8WbPncTyvpa9hryCgdmWx1bsdgkGDHFIq2hidI4/i+RxLzfnmPJEmp2YLJj/h5Y0+W0/yIuNbMbNbdyysxallfPh8rqYyskyPYbB2h6jiC0PZHglXsbttiOyLKp9bhVXRDEqcSizoXbwsc3L0B091l1EuyONYXtBiOM7N47DFJicokqaath3kPC0NaWAEFpsNT108FtNmcBmw2srMVr60V2KVwa2ecMLGMY3lHG2/C0c+ep1VlVptEy1EljlFSuLXT4Zx3pJHL2SY0PKDT+kV2GytRlwamH/QIP7LVru03ZCr2zwGfBRikVFTTlpee753cPnmHPp4rb4RhdfSYQ/D6qaKp3UbI4H7rLma1trO11URa+o5GeScf4NYYu2m3+Z5n2IwHD+0nb7Bqw+tNfHUt82PJt+xdh2oTwQ9le0805508oH8ealY9sf33FKTabB6kYZjVNHuTJu80U8H8zI3wvyI1HRR6/ZTGdpaiCPauuon4bBIJjSULHNZUyDUGUm2YA65eRsL3srJNQ2muTUQzamOXpVfp/2ROxTDKrDOy3CKeuDm1Bo3Slr9CA8Ej9q5bsQ2WodoOy8DFJqyaH6Sq2vhZMWxv9YfaHVeuYnFWy0+7oZaVkl8t5mFwDfK3Vc32Y7I4nsbg/0QcUpayjE0k2bdFjy57r+JVdnKoPW74ZJOXLafT7zfUVPDTYKYI4t0yNjw1jNA219LLyTsG2YwvGNjpqitdUMeMTqxdlQ6MH1nWy9ixOGukoyzDX0bZX3LzM02sfC3Vcp2ZbHYtsnhpwuWvoKmlfUTVDju3NeHPde3hZS+ZL4M8OZw0+RKVSbXycpiWEUOD9vuxtLSGeQGiq3Z5J3SF2g6nlZdh2mxtb2cbWPZI8nubwWk3DRl52WDFdjMcru0DCNrZMSwxk2GQzQxQtje5j2v8T0IW320wTE8c2fq8Ggq6CjbWUxhqZN2SbkalviPeiVJovk1KnkxSUr2pX1+Tg+z7ZWkdh+wWOUbMlVQ0Vp3kus+N7S0tF/rcrL1HCKmKq71FDKZO61G5eS23EBcgfMLlcF2Y2uwjZ2iwegxzB3Q0kDYWSSUji7TrzW57P8AAK3Z3BJaXEsS+kqyeqkqZqnd7vOXm/s9LCw+CtVJcGeryfVlOTnfPBtYmuz1hLi4NIy+WisAc6KPM55eIScht49VJhhd3ipzN4XPBB8dFldHG91ywC2lwobOJOiDea9J/KcDc/2v0l0o5LVd2ivH6v2PZ+a2i69M+pnkKoiLrMwiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgC02OSiKaLML3v+5bhaDaTfd9pt09453aG3DtW81hnXtLw6lgcC0utb3qrZI3CxdlsL8uatJIY65JuCCLdFC3Ez6eSGKR9nsAZmGrLfVXmRVnST2TMddmc5hyvyPuVraqMi2+LgHWOnIrAAZnQMiDmZHBziRysNQFY1rjhtXGWODi4lgtz96so0RuJwmj35izEkNzK8uYIjI9wAaLqK0htWJbWzsa2xHJZqjjhkj0F2nS3NQ0TZjMkMrIiJyzM7ht9ZXieFzjeUXD8hJ6KGZA+Kia2JzTE9uY5VnhaXVFUHx5WucXNJbzVqIsyse11Vff204T4lXMe1zrB/Xl4qJTi8EcUo9bH9T3fWV0Ub2VcRZI/W94nfyf+9VSoWTev8WT+PJQcYraPCsOlq62pigi9i8jsrSXaWv0uteNr9mAB/j2g/wDmH+5RtsWb0ysz5M7MytMrN5kzszLnBtbsz3kn8IcPj4vyWY6rF+FuzJlpz9OUEfrvZzFX+mNx1PJRq+X1PqpVrTtTsxZw/CPDNQR+V1H3KENqtljhG5/COi3sZ/nT01+KKFkJnTse1hy5gT1VXSx8y8Wdy1Wgj2u2XirZ5JdosMLXtAb60chzUb8J9nGRU5ftHhmVsxf+VHsnkp2WN1HUB8ZOjxw89VUSxFh4wDzK5ibajZyQ1pi2kwwAlpHrhyV9VtTsvLSPjh2jwwS5L33o5KHAncdHG+NzrNmab9LqlXII4XuEgt5LRQbVbIOcJG7SYQXsbqO8tSt2r2YNI9rdosHBItrUsUKDYujcsL87SKljgGWsSsxlh6zNAtpr1XOO2s2U75TuG0mEH1PEO8t5rHFtbsk1sLX7R4QMjyTepbyKu4EJnVCVlvbaqGZn84xc5LtTsuRWZdpcJtIOH8aZ9n3q2LanZm1B/wAJsJ9Xz/GI/s+9FjFnTCoiIuH81e1gIsH6FczFtPszHI8y7U4KGH2W98j0+9bPC8awWve2losaw6olDczYoZ2vd9yq4UGzYukiDspeLDmrmvjccocLk6LXvJfLWOBNi3h4eauY5wdRAE58pF8vsnzRQsE0vGbmNNL+Kq2Rl9SCR5qEM4oJo3tcZRe/Dz8wr4miKpG8a83hAvl5lTtoEt80bGtcCOI6K5z4tCbE9fJa1lzS0jjfheb6ctVIYWx1FTvSSJQC3h5ptIXBKe+MAAkWcdPNMzHciLtUDK4tpc5dwPJ9n2Qs1Ob1NRzsSLac0oEu45q1zszTaywVnCYnuPqQ4Z+G6slcy7iyR7jmFnNGg94UIgkvlaxzLvGrgLLZrn3ya0+YF157FzRz+C6BdmmXUymXIiLrKBERAEREAREQBERAEREAREQBERAEREAREQBERAUI6LU401pnjJ6NK2w5labaCYRT04y3LyQsM/YXx9xhy6aD3quuhssAqmElga7eO/k1cKluUGxzEhmXzK8xRa8HSmSNQ+9umipY35dViM4Ja0B28N7M/RTvALjYOzuGfL5JRJmc27eJo5poL3FysAqY3RtDS4k3s13MWWVr2loIvdwSgXZuMcAVt7kkqySVrHiKxLrZrLD3phGYsIbvch8bpRFEt1h9YD96tNjrcFY5JYRJJGWuzMZm+CQOhdCwxsdltmbfxSuCbOZ7SWNfTbNAi4/COiuD73rRdofabszsdtK7AqrAamqmEDZzJEyMMs69hr10W42/rInU+AXHs7R0X7Xrwn0oCJu1FwBtvcLg/tH9yvlk4wtGuiwxzZVCR3rO3PZF5dl2VqgW9NxFqt1sx2pbP43iDaWDAHxgtc7iijsQAvmKlDG1rGWs22p8dF3XZJdu0MP1rMksPHReZqtXlhgckua+T3o+ladxZ9B1O02CwxvkOEtsACfUx3KiN2zwPJE+XBhHG9xjDnQR2Hhdc7PEyWLcus18twwn3c1p3QcM+A1H4xliEkBOmd3UL53H61qmnaKr0zTukej/AIR4KdfoWN35vdo9PuT8I8E64NER492j0+5cpRXp6eRtVqxgbxe9RZjUTPEIhljivxvZ/F1T+d6yL7ii9O0/wTcZ7VNjsKrZaWfZueV0ZsclLFlWTZrtP2Ox7EmUMGzU8Tng23lLFlXi3aQL7V4mzVlnhTeyHXaand7do3L35a3L9Df5o0/lOmvp+p9CHFNnwTbBqe3/AGOP+5UGK7Pk6YNTn/ucf9y0ELC+PqtczAaWHvJpnyMlkBLHF+jP0V4cfXs3+50c69NwPwdNX47s9Tukim2fZK4cV+4RdVGk2h2XgjiZPgDImDhv3CLquHwOrrJKOop30730sWZkrZ38eurj7grZaynjpRSPjz0Lsrmvnk4ddA8eQXVD1nUNXZt/KsLOixLtM2Dw6o3H4Ph/6NBEoEva5sEZMp2UnPmKCJeUbZwRwYnHHHrCMvj+5c/lllPrH3IFzl16n+5ezh1s5RTNH6Rgvye6T9snZvSQSSzbK1PAbf8AqyFdvUwYZJtlsTiOGUUFLHO2qkvHA2MkGnBF7e9fHW1NQ1sdQNdyWess6zeYtZfYFOd3i2wTekdJP/8ASNXpYpuSdnia/TwwSSidsHgNJNrBVDhlzAgqLK5ghcS3TxVtPLG68Yabs5qqZy7ScSC3Npzsrs4GhA06XUHfxh1ng8LcxDVV1UzjLmghoF3N5gKKBMc5t9B0VLgi9vmou+YGiTT2czSFjbXRFty3QalxPPyUqJBOOouVTPci1wFCkniMb2vaWhrLkA628Vc2WNjIg25zMu0X1t4qaZHBNfew1tdHZ75h7jw81rpqmLdjM5+XOAfIrI+sjbI8DObcx4BHGRPBLYTfUOPwW4HJc9FMHhrm6gkWN10I5Lt0nRmObwXIiLrMgiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgKdFotpGPdVUxaL5CXLfLU4w0GaM3+qVhqHUC+PuNaIZBVb8ODg5liFjEDtXTt3jnyZns8LclMbYK4ZV5u46aIhp80TIpHZo2+Htk+9VggqY5Wuz5w1mR4cL2UtE3EEerhMrLyMuADbLoRdVpDKx8cEjbsazhcOfxWfmPatZL34r68lEmSYTFJ35kzSHgtykDQiyisjfNTPDCA4VJctiDZwtosUMLYmvDXHiddQmDEWTOrZZS27XRZfir6Vj46aONw426FZXyNjZcvtbn5qrHB1nNdcFS5cBHG7fU83d8DGYa7S0f7XLwr0lKVv+FNtVfVuDwcXX2nL6A2/H/s4L89pKI/e9eB+kqHf4XZ9bBuDwcXT2nK2afsOr06N6g86ot7I5u7Aa9kJa3MTr43XZ9khe/aZjXlsZjY+xA56LlKNrI6jIQ8ndg5re0LLsuyW34TMs0asfz6aLwdfzp5U/B9ZGLjFno+OCUU9NUxOO8gqGWAHS+v3LFi87Khz8Sp6iR74XkAtbbKVtK174hT3pxJG6X1gI5C3NQZKKmk30kRjyGJ0rGsYbAjofevkEri+TKMla4Lxi1JKKick2LW8GW+Rw6EKtFU1NXWAQs3MbDdhI/KA8xfosE9ZRsYySJt3VDWOjGW3rBzzHqthFUwQ0sb6yrLHvebNDLWJ6AKXHjhES4PKO1EPG2OI9GlrNQeWnNZeyBzm7UU95Q05X2uNDpzWLtNkbJtNWlhytsLNI15cli7NWvkxuJsbN4/KeEOtfTkvoWv7avs/4Onb+x7XBVxyyCKGTOA3NmbyHklTWxwOY7dyzNOjnMHsHzWHCaWOhhyyerfIcxb0Yedh4qyuo6h1dFuKh9PE595gB7XVfNSlFQs85VuMOI41TUhia2KeSKdjmSSNbfL01XK7SVVLUPglo6p5EcJjvbjty08F0+IUNSJKdlNIWCSUsmNr2bzutRVYS2lJnpxHZjzGTbSTrr4LpwOLjydOFqMjzbaveCviP84260QziFw+2bLr+0+Hc41DuYfVd3a/9Di10+K4+bk/6/EfP4r6bSO47jo3Gn2vbJLQRMYXENYdfivrkxyPxfYfIXMkFHUa/90jXyTj8e8oMuZ7A2M6/FfX1gcX2FsXFvc6jX/uka93TT4+4+X9XjU/vOjne/u7wwEu0srIBKKmWQAgPAs48lk0DtHadQj3sYG3cASbBWs88x10WaQuGcEABrm8ifNWCN8U77jM2Qi2UdVnJNrlVLwBpqpTIKPzmlA4QQ3iaAou5e+hbHcBzDntbn5KUS2+t7dUzDLodEUg0Y5iDFI/Lyhtc+HgsUDSwxTB5cDFyty8lllBkblzENIsfNG5WMDbkBosFO4ikR54pXRvIc7NLMHgX5BZDI7vdRMM+WRgY1vgVV0mmhvZW5mk3PNSpNkUWU3tRCWWTgP8At/eu0HILjBJ6+P8ATb+1dqOS7NM+pnl8BERdZiEREAREQBERAEREAREQBERAEREAREQBERAERCgKLWYx+WZ7itmtVjH5Zn6JXPqV/SZfH3ECabd1bWEjI4XGnXwSSrJkbCYg1xubgaNAKtrImuiZGwtD2yDLodFkmgbvt7EWNe0EC4OWx53Xm1E6Sx1TKXs3sIDnylhBGg8wrt5PLUVDBbPFYi40N+QSaB8kkby5vq3ZvJNxK2aV4y5pQABY8NuSn2gpSVEk8W8IDQwAOueRupLpQw+tfHbzUaGndHNvGgNZKBmYfFSC1jr5mtNvEKOCTGauC/5ZnksrSHDloVZuYstjDGR00WRgIDSGgC9kBBkmllpZJQGZAdL9Ve2oLXNp2RjebsPN+QVH0sjaeaCN7MhJy35i6vMEkc7ZmFpfu2sN+RsrWDmtvKjeR7OkMIP07Rk/114J6SbWP7Y8xbdv0JAT83L37bpkjhs+2wB+nKMH+uvAfSRLm9sLg2xH0HAD83Kuf/Czp9OX9yjh6GTeNYLszhoboeYXZ9lIJ2yYA0ua0PzHlbRcPhjYm1TGAW8fkux7J6gU+1L5WMfI51w1reRHmvA1q24pV5R9ep7oV8HqFXiUkTHw1tp4iA08NsgvoQeoWswjEKrDKnPKwPp5XOZkay9xbhsFMqsRbPDLlgZvJNGkdGh3UeahumfSGSSaJs0UnCAf5N1uYXy0cUqTaMIKHMTLjtZSU8jZYpHSPLCWcFt2CNfcVMkqyyibSF/CGkuuy5N7WsVFfRRV+eSE3iyAai1/H71t6iSibRSOq5I9ywkNDhZzgABbz1Vn7FZWcopqKPH9vsjcZqGsdw2BF/aus/ZpMKLHqaV7MzY2mxA5uPioXaNJDLic5ihYG7tuVpJBHxU/s1jjn2joo5N3uw4Z2g819FODjokrN1JObdeD2HDpDUsM7vba24tyGuqqMWgAtORHc8Dr3BA6nwUgshhp3SBwjjBu4AWAutNj9JS1UUbY3M3UrCxzmnhY5pu0Eea+Ua49pwr3s2or8MuXOroiDyN/3KBimJ4X3fOKlk4J4GsOpXPVdFQMqnS3Es7WasYbZX/Z82pJDHS1hdPTQvqadofExmjQ9w0B8l0Y4bkbx06RynaPVSVGONlfCIwYsrfMXXFTEsifEWkANzkW56Lqds2SCshe+UuLos2pXGYlNLS07HgbzNJld5BfU6WL+nE2k1CFmvxB88tDDKIxEwQEPBX2BE5wxfYTS47pUZP/AAjF8d47T1FRhGdshFmEOaF9g04cMS2BvcZaOot/4Ri9zT9GfOercyizesqnGjfO6IOAflueSpJOXPDZ6fhkOUHqdL3QUU7KR1Pn0cSSfE3usz4ZZDFIzhkivlaeq14PMtmPvttLcv1dfPzWSGTMzMQ5p8AdFR0b3RgljHC9y1wvdVgiDI8gDWjwJ1UMkxGYieSIjRrc1/FUkqDHGTYDK3Ob+CrPCZJ43B4u0m48ljmhc4nW7HsI9yKirLnVRs0tABy5ysYq3uDHODcsj8ov4rDIx7ntiGQuZEA48roIZpIwx2RpgkEjSOvkrbURyZTUtZvy4gBgBA66qjKwmwdYHKXA9NFjfTySundI5gzgWA56IGylrWv3Qs0tBHLVAZKabeVEJOXLvGcuftBd6F51CwwVcLhkDy9l8moPEF6IOS7NOupnl8FyIi6jEIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAtXiw9fGR9k/tW0XP7VvkjdT7okXcBp4X1WGoVwL4+4MjY129EdnG5JPvV7iL3BuOoUJr5mVQpnO3gDSQfJZoTKWeuABB6e/Rea4UdKZfNO2KJ73NIAt+1VfMyOMSOaT00UbF3ObRyBw5Zf2hSQ1jhlPIWBRoWXOeOEgAgoHD2bW+KiCWWVszoG+w8hgy6Ku9kdUyQlzWtEbXXtyKRg2LJEkrYxd2lzYeaRvznRugPioT5TPBRuOUO3tjYdVdUyTM3tnjNG4WAbz8VOwiyef0bKw/p2Ucvk76+P7Meb2PHzUd0sksdJJ9t5b7Hh5qEiTXbbkAbPm9z+EFGP7a+fPSWhJ7WZJmOsPoiAfe5e/wC3WkOAlgu4Y/SE/wBdfPnpH1WftQlbaw+h4Cfm5M3GF2dnpi/uUcBTtc2RsucXAsR8F1vZbUNpdpGSkuLN2czhqb+S5Gjc6SDQAvNwuo7K5CNp4YzEXSZHNMJFxey8XWRvTyvwj6mMl0+T1BtS0Yg6ppKPfubE3fZniwu/Qj4LLUY3Rx1GUYa8x5sodmsM19APFaXEqV8WJMljhko5o2RsDfqnrqFOZC7JLHLTl1RCd7LE7UgkaWK+UnzaISjxI3OFyskq4RBMO7Pc4ujdbQjnp4KJXVcD2Tt7qayV8jo2xtdoGl3DY9Cs8FLQvi3kbWgOlLGgcOpYDcfFXYZhbBiD3sgO7gfbXW5Ivp5rnc2mkzNuCbkzyrbKcVeMPFQxl2jJkGgbbzWfs5cYNsKAwZRvJAxwPgsPaBCI9pq5jLANlIA8lTYkvbtHRPa62WUAmy+jUm9KlR27IyTd+D3SVkcjDHdj83tNPkVo9oqSKCsZIWZn1EwZGGnKOXIqRRVXeWPdh7cwHFJUHk51+SzigP0XJDKGzzyOe8OvoHnlY+S+WjcfaeXFbHRqzQsth8MDWSCKX17rXAubEEqDVYbLDjMkMUTnxsEzgZHXzm3APcr6yvmwed2UuLoGMEgy3Dr6ElXYnirJqeKupGGOZz3QubfNcWuX+5dEI7PcdC3Lk8/7RI3w4uIH9Ig5tui42d7hTOJH17hdTtlWOrK9lQ9+ZwjLXm3IhcxKfxZxEecDjaPEr6zQtxwps6HCLW0gd5dLQVG9YGl2YWX1xEcuKbDXcDajqco/7oxfJssbm4fIN3ncS4n5L6xgzPxXYVxbYikqR/8A1WL2dG27s+c9WjUYs6bO1jQZCSXcrKjXtNwCSQLkfFUqoZZI2NjeI5GkPB6npZY21EsJkNTE1sjGAgjk8eK3cbPJszn+OJWn+OJWmeeJsQ9X65wb+jdYN7MYZ3er9U8t/SsoURZnIIAIyhNTcmyvs6SO4AGlxdQzLUNpjUnJZrspaAkY2GZXxZ9cgvbmrGss0XblPJXOfIHNIbcZM1/ArDnqJHRMDm2lGYu+yQp2siy5zVY5qSSztexnq+OXLl8la0zve9vq+CXLl8lKiRZja5kEsTnfzjP7QXoI5BeeTjexxS/bkjdk/phehN9ke5dmnXUyyeCqIi6zIIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAtLj0Ykkiv4FborT45+Vit4FYajsLw7iC6Nri1+uYCwVWRNZIx3HmBu5XRk2Vzsy8yzpRSpjbUNyvzZeoB5qghsPysknHn+XL3rLx3sscMmapmht+SN7+KWQU7u0yOfG6RokF3NvoSm4DZXzRtfmkZlNtVncCQOKxtyUdkz+9mA2A3eb71KbBayijDI2F8mWJ+YDrdUkpWPEgfnyyvu4ZuVlIbzuD0VkrnMhMgF7Bxt4qNzZaizcZJnTMklJLQ0HyVjKSPcRMvLeMksd4lZ4iJIWv5Zhe1+Su5WI6DkptoijnNuRaLAQRyx+jP9tfPHpKtJ7WXwsFi3C6a5/XX0Nti8uq8Cidy+nKNxHxevnv0jQXdtNW4vAH0VTWb52cmRf0Tq9Nf9yecUsLWSXu4rtOzDeDbGPu0gjylwzv0yi3ILmwCxjXC1iNfeur7PHU9PtWx87m5Gh+Vh1zGy8PWZLxyf2H1ixUkj0dlXSDEcXbVZZKeRsTM4aLNJj0Px5rJSvhNMyF1aZZ42RtiqCQBUafd4EdVqKZxqX4rMx7KW0kR3BIObh1HmoNBDUyERUFQZIjKCwmMFjLDn5FfJrHPnn4/YhQgzrKdj6eloZJI9zOydgLRx9T9yzEudXYgIw8sdUOa4E5QCWrQU1ZWx0jC8hzYpmMJJ0cbjiuuko3u+lcRhBZlMzSTfXVv7FhmcoeP/AFoylBLyePbXPMu0FW97cpJBt4K3ZSLeY/SxNeOORpBtz96l9pLXRbX4gbmwLcoA9lRtiHg7RUkZcW+ta4k9V9InKeBfZ/0ehCceX8o9rw+j3At/HwUtkgcbZHi3tC3Ja6DEaaarNPC7PaQh7/qt+KxbQsrRFDUUJy1UcgzPHPKebR7/ANy+Uit/Q8iUTFtLh0NRQ1bnaB7OIW5WGi5psGIQ4fDHEWtjEWX+lfot/FXYjRQ1dTirWOp3TAXA1DSbCyzYvCJsOYaQxuiu57rcgQ2/zW2Kf0stHRB7EkeO7SNcxzRdt3A3PxWkoyWybqVrAwkjOTyuOq6Da6AQTysBzNyhwv581zlTA5lPJFYFjJGSXvyF19jopXjs65cNMtne5mH1l9HCJ1vvsvq6JpOL7CPJt+LVNx4/ijF8tYq2MQVzB+TMZ94svqpwH0xsMB9Wlqbf+FYvW0Tv9T5z1tcROjdEZHNdcgxm4dbkgp2kPD7klpANud1naLAtcbIbm99AAuhWeMyOKccAc4uEZBDbeHK6xmhjyStEhyzOJeLcr81Kje5z5G5SALG9/a81e08WqtuaJoxNiaIhGCTZtrrAyjayF8LnOcH68uSmdQc3NVAIbmLxbkFVNkEKSLLC5udz3MaQG3+9RmwHcxyR1L3SEABhHteS27mnQ2HvssNUdxDvQGEgjloQrKTIZDGHm4Bl4A8ua3Lyuqil3b5X/UkcpYN5t3+Tyeyr2t4fbUNhM1zcOztY36jZLrshyC56NvH7fVdCOS7dN5McgREXYZBERAEREAREQBERAEREAREQBERAEREAREQBERACucx8l2MQxm+XcO/aF0a0eOxZqyF4GoY4feFhnfsZaHU1VO9oNa0A+qADbnmfFUaHGbDs7jZ0Lr2PtaqX3aNwzGIE5bOseYWQwsvHaIWYLNN+S864o6aIc8uV4ljkJvNlBJ6eCkUvBXVhHI5SPJZJqWB+dr6cAFwcQDyPirooYmuc9rLOebOuedkbiTFGDEpHBsQBtneAT5LHM0Q4nMGX4afTVTnMa+4dFG7iuLuVgp2Nk3haM5FjfqPBIySQMFGySSCmm3tgdXEnn5KRV/5PKdLFjv2IGRh2WwaQdANAFWVrXNLXAW9/NQmkwk2QmOb3Zjbtvubht+akUzs9PC/TVguqGGEODsgBDS0HwCytY2Nga1rQ0DRTJpkxRzG2tvpDCHg2tjFGAfPjXzx6TAydrYeCfW4ZS3PlxL6P2wiYX4E4jnj1Jf8Arr529Jtrh2qeqbfdYZTC366ZpJYTp9O/1JwEc34vu2Mc83zNF7nLfmuq7PRAzaMyVkjHZcwJfpmFui4qB4ZHJNKySSQm3AbZtenkut2Kld+FMZkp2VTi1wMQ11tyHmvC10fZKK+GfWYsm9bj0aNlPU45WxQybkS0TJAJGDKLc7eAUKorJ8KrwKaR9PHuy5wksLadftX6Hoq1ExqNt2QvecOkdh9nteQc5B0NupPNTKujlq9/BVztkqLFsb8gMbxb6p+rflZfMxcsbW7o0Wg4opV4jHUYO3dQtheXCRzh0sRzC6HDqqnknrpgyFuZrN4Q6+XhOpPguOxSGSDZjeRCJzhBmaCbm1zyPVTI4TU1b4SGuhdFCZA05NCwcvELOcJSj+f/AAJ48cmcn2jVTKjaqqfCC5vDY35rSbPB7sep5czhnlDbA/sUnaaJ1LislM4glgAJvzVuxrx+EFIXRNd64BoJX0WKO3C2vgvKKVRPVqGCowKnJg3Tt7pIySTK3h8XKVitScQwEupjKKlhu1kcmY8OvCVkf6+B8MoZE154rNvpe9gudxamr8P31fBUbkeEf/l+XPr0XxsW2nGPQxUd73S6lfwjxeBtYCIa0CRnP+Te7+0B4LJ3vFoMBmxXv4H85F9vi/fyUGnraWeiENbF3KWSTPvGH8p8Oiu2vMAoxW09REYZPV2H/wBw+Hh5r0IynKLlfQ1+nC0qOT7R8Rqap9FNDTRtIaWy/wB60VKynqI6iN2RudjWj+9bPamaOohikpJM7zCefMeR93L4LTmTd05f1ye17uS+p0yuKn8he3gwFzp6CqmBu4xuzHobL6rje4Ytsgeopqm3l+KMXyjROybNPeesbrefO6+tGNBxnYnS2enqbt/7qxevo1X6nzvrLuMTo85kjZexdJDnI8/FWse+XuLnuvmY658bKSyGG4dks62Xn0VzKeIMjY2MDKTbX9i3tI8ZIhGV7RVjnaVjWnwB5qTICyeCNgJEpIPw5WWUQRAPs0HObu15lV3QyhxF3Xu035KdyFEFskjaISO9oS25+0sr5Hxzatu02Id4LP3ZhiMZaMua9rq5tOwXu0Ee9TuRFF0jiI5Dl1DSQtXUBz8LFW5xDi4A2N7rb2uM1gellhNLFkcN23IbEtzaDzVVJIMxVgIgkkjzNOX2r+0rWuJqqVrmkAtN2356KS6MOhyvDQ1zTbVWupw0h7QCWA21TfQoiRl3d+8b592v5X811Y1AXORUzbiL1eV7/HzXRjku7TO0zHJ3BERdRmEREAREQBERAEREAREQBERAEREAREQBERAEREAWpxdzRM3PoLFbZaLadzd2B9bKVz6hXAvj7iy44rG3ijycrC14FzY3/colO8itYZrWdT3OvXzWAytOH0xF/wDKTzOoF156jZvdGeSSoPfrG4j0aD+9So3DJG6R+rgCD4adFCqi1zMTLXWBsRrzVJZojHJG0cQp/HS9uimkxdGwLmtdYOBJ5I5zQ0EyNt43UCHK6pw4f5slx8Fhlax1HUNu7Lv9D4aqNpNm1JbcHMLeKt9o3NiFHLQa/XSMRAA9CstK0Mpw0m4zc1FJE2ZSQ37KpfMObVDhYx8lbvL6O4P0eixQ88O/6lylKxZA2zfpgluYxyl/1187+k8947U52hmowun/AGOXvm2HCMOIcc307SW/rLwP0lmPPao54k1OFU1x+spzRW06/Tf834M82wyEOc1paQHPa0utxONua63Ycmn2upSPVsbmOYAZgLLjMKmz4kd+WkM1blBFvJdLse50u1VIAxm7ObO03BFuS8fXY3tkn8H1OkacTta+oEOM4Y6oG8Yc5a+MesOY65lv8MqaaWB8VLPG67Mpuzj56BcXiMsTdpqJk8RhMbHktYSTr1PkthQsog9zt7kyi7ct7vI5WK+Y1GmXD/8AdTtjj3Wb3F4IafBqkwMfCx8RIY7kCCAdFTCoxJPURvBANPGWOabBwHkoFVW1RhnhnjJkihcy/Nrg7U6rNgUueqje0B0RpW215arP6b2cldlI5Lbdjm7RTjK1rs1y0dNAouy+m0dIW3u2oZ96kbePcMeqZCOoufgFB2altjER5hksZJC9zFHdpGvsKSXuSZ7NvQc172WOpEc8G4lz7s9PctRVYrTxMe8SE5jwgc1DdjTO9b2SdxsOGFvM/pL5qOkmVWFswbRURfPS5JJXuEQYR+aOjfC61FfHE3D55XMe4CWwY3k5reQ9621RWvpYjT1LnSMZxA9Q49R4gLm5qo0r3xx1JfvSCY3fWcOZ8rr09Pio3So12LNMbcoLmm/I9AtbXTNjw6d7/wCb0AHPRT8fqGNkD2GQMAFy4Xy6LT1jmz0srhLYBhOW3PRe/gi5RizmyTUXRfH/AOqQ0OyB1OMrXjQL63vlxvYUOIJ7nVAnwPd2L5DrpHHZZzZo5ntfAHM01aQvrYs3m0WxrHt4TSVANjy/FWL1dJF3L8T5z1hxqCO00tYjQ9U5GzW305qFSNfNTvzylhElgCNSp2gjeL2NrBaVR5KYZlANwVcPK+igNc6KCdkwbawLXC+qq1zTNUAhuUxDKATYlTtTF0TzYmxF06FobqojDaGiy6OJ1GbmPNXxZ457lrXtc82cHajyKjYLM0jhFE91ibclbTuqC3eOblY4XuP3q+tb+KyXAB0FrrFka2eFjzaIR3BzaE+alIqzOQfF36qZXeLv1VBlLN1VXvkzjJ+sFnJ/HPVE/k/619FLiLLa14giD2OBu9vC5vmuhHILl3NiGGQukcS4vbxOd5rqByC69MqTMcj9wREXWUCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiALVYyL1DP0VtVqsY/yhn6Kw1HYy+PuIjWOLTw31V5YCC50VrdMo1WF8sbZA1zw0u0AWOikaIJDLIHZZS0ErzVZ0EgNZoMnMa3Cq4MzW3Yt00VjJGPD7EAjRXNcx2rXXtzChWTwMrTbgAtyVxa0AjdtueYtzVkkjGC7nAKj5GtOrtVPIoua24s5rco6eCMaCMtuSsE8WcNzXcRfL5eKqJISwSNeCwn9byUcgPYDHIDa9iAraeEtpIY3W4WlXB8BYSX635LG6eBrISZTaUkBQwaba6JjpcEcWixxujv8nL5y9JS47XZiQcv0XTW/rL6J2scwz4OWyXAx2j/Y5fO/pKuz9r07GnRuFUp+9yvltx/E6/THWb8DyvCMwxyRgcTduYg9F2uyLidooi2nzgB1xmtfTxXFUTidoX25SSBhN9D7l22xTgdq4iAQwNe35rzdfyn9x9JouIWTnsiqtsKyciSOaGkDWQud4Hiufct1LSR71sPBlbHvImtdofIKDss/vW1e0Ez5Gxvp5dy5sgvw2/etvUxw0tdTzxNlbA9rmlxF2MJ5WK8bPFqSj8JfsdmHOUp45BTyGN7rFhswuvyFtQokO9e1k0YMZZTDJZ1hoeoU+zoXyC4MheY3lou0EtvzUGjmYxkGdzAx8Ot2+0LnqueGJ7zR5UzndqXyvqHvqHB7iOMA2B5WWt2YdmrnNaTcvYeal7eOibXzNje0tayxLRpc8lrdkHiKpdLM5uRskdyBzHVeviw7cLOaea8qR2zqJ8jy0FzbfepEMDaMxCpaSxx5kXJWY18DnSMguS4i7eTtfBVrJnU8GaRzXhzRzHFr59F5qxyidCzUX4k2PEIc0W7f4cXJcXtfQx0VM/Equtp2EOayJjn5pJSfBvgOpW8pXSxySPjl3ea2mW915x2m1NY7a0jMDIKeLd7s8Dm5Sf2rv9P0u/JuZxeoaz6WNuBv6qqZiFAyWilAaTlkvrbQaLXvppXtlYyAPG5v7Vi3zWp2IB+iauaVz3OfUBoA5A5Qt/RZ5N40sbvXR6a6jQ8125FHTSjjK6fJLPi+o0QayobJs5NO104Bpstr9Qvr0gN2h2EuNX0dUXef4rGvjTDpTJgNWGtc1zWlj7nhPuX2MxwGN7Due/UUlXb3d2jXoadKLl+J4fq0pTjFnbtZGSHFnEORV92EDS5ssDZoi0kP5DVVbNHdga6+ZTZ5aMjWjKRb3hXbtnNrQLcwomHTPyzvlkIa2S2o1CztnhIcQ4ix1JCOwX5G5rlg8lc2MB2cNF+llZvYy5ouL9PNDNA17QJBry05e9LbBkIzB2ZgIPIXQtYRrGOEdVjjkYRcOBd4BXOdd2pF1Fhl4jY5mrG6chdULcrsxa3OOWqh11RlhBjmdnzWPCs8s7ImjNM48OvCroqZsrM+bI2/jZbUclpGzRGx3v8AU/d0963QXZpfJnk8FURF1mQREQBERAEREAREQBERAEREAREQBERAEREAREQBajGzaoi/RK2w5LVY0Lzxfolc+o7C+PuNZbdV+9teORnt/Yt/vWDJLunvyezU5/e3xU+/6SqCPArgs3oiyRxybyRskjnutmlb0WWhDwJA9+84tJDzd71kLnB3JyyFzsv1lVuySFXDV+6k9Zk/oy+9VA9dVb4S+sDVMu785ULnfnKLBEYAytjcW2ayDKB4arHEC6jLS7dvNQ8td9nTmpvF9hycX2HJvFEWB8l4WyRG13esy68lhiztpaSR8Rsxzruy6jVbM3vcC/XmsZceeXmfFN7CRy+2TJHyYeQ0APxmiDfM2fdfP/pHAt7WKpwYzIMLpQR9gWcvo3avKfoQht/8eUtx8Hr5p9JucDthqWBha36KpnAX9sWcr5W5wOv06ahqLfJ5i0tGKQtYyzXPc9p95XZ7ACMbVTxtksY2uLviFxdeYKOnB9bc+s/Q8L+FlL2c2mioa59TLTSTGT2ByuuLU4Xkimj28eeOGTjI9E2fqaaXazaCilhZvx5/VzKb37czSQibe0vsTbz+PFeZYDtM2La7FcWlhdmm6X+rmW5m26wt1/xKoPTgF9fBcc/T5J+0YtXHatzOvweemLa6F0cof3kyv3gvbN4KyqDX0kUPrGujzFrm9Fw0+0r5qvvmFtZE80oYWzOOXTqVIoNqJ6eINxJrJXN1bJTO0PkqPR1IutRS+4v2tbvKV5neWkgPuBqSOhUXZVm8LYGvzGVpaBbUE9FkxusosZikkga6OOWMN1NnZh1UPBcSbR1rpal53lO3jAsLtHIrqxbnFwZeTSyxyfJ29zHDNLDLFuYn3c9rhZrRzu7qVzOObb0rHy02DwPrqmRmSN9tPM26kLncVfhWLYwZ6Z1VSU87s81LDLwvI+vboPJb2kq9n8Gpny0FLE5wjz3Bu/zNzyV4aNYjglqJZOFw/k5jE5dp6ypAxAzNdTszAytsDGf3haF1Q5he5oIL3Wlc4XLh4lbrH9rcRxv1TB+L8msJ5+4rR1jZXua4RucxpDeE636WHVexp40vcePmuT/p8s6/ZKaMbOWuc5qTmAGvJbyOtbDFcMmc7IWluTULntl6eVmEOEkQDnTZxlPELLdiqDXaQHJM3iJ56Ly9XcpPafSaFuGGKmRcNYaSGphcMwe0ertfJxL64tlx/YgOGjIav/6aNfJGOxslcamGURuYG6E2L+JfXtRrtNsQTa7qWqOX/u0a6NPzbPK9VdVD8jpZN9JJNJHrHuMl/NV/5j+Zz4PZ0WZrbD2FcHAfUV1Ozy6IRY6WCdrBcd5zW+03xWaqcJWTOZq7d5b/AGh4KQXC3sK0uH2FDmRRiF9/Taer+u/7On+xWw23cz35ngyOIuLc1mzDPZM3Em6ydpgp5dzp6yoH28nF8fJTD7J93B8tFidrrlWNxubZUfJFEV0mXDmROikD4iM3v6rK4ls8jXvkDJrbv3dVlMjv4crTI7+HK24UYh6p0W53sWreB/12j9664cguVHtD+Oq6ocguvTvqZZPAREXWZBERAEREAREQBERAEREAREQBERAEREAREQBERAFpNoJWsqIBfic06e5btaDaGEvq4JurGuFvesc/Yy8OpEbVssAz1ji4gC/JZY5HPZnAy9dSoz6YSMAFMMua5Yw8TfNSKaMsYGuF7ciSvMaOgo2dr53R2IcwXKvfUMY9xAvkZmesFRC59c2UaZxld7hyKrFC6OpnNszJG/1hyQGaOojllbEw2zML2n7TViNXHuBOQSzMWv8AJVEUkdTHO2LhERaR4FWU0M7KHu5iDnlzi79EouWLM8EokzZdBfRVlkEZa12hcbNH2ljooZohuXN9WwksPiFdVROkmp5v5l1/gle4nwGTxtkkuHerHFp0VDKzeRMs60nsGywSMzzV7Mrw50YLNVe+OZ0tJ6tw3ZGbX2VNJEWabaWRrxgwiJGTaGmaL+NnaL5c9LOV0fbfO6zh/imlblHQWcvqPHYt27CmyXBOP0zh5mz18w+lUB/hiqJtXuGG0mW/UWctotKJOCLlktcHk9XiM0tnTxi0bbNNjqPC6yzU1K2kEsEjJJsmdwbra/LVWyzhjXRSNaYS2zQXcLD1WIQNcwFjhFIW3s117DoiUfuPQT3Nu7J0IomUVxC8Oy2keBofO/kpktfDDBCWwlxLMufIOPwWiiYRC68rzE5tuE6nxUmgpID6zvRexrLt55gPCyiWOJtizcVRLdVtsI4I87pGZbOsCPEqtPkM7WskDHN0DS3QHxUdoihLpGwbxzSWAP8AaIKnVUTDRCWORvCWhzAdT5LKVI0jyq+DP3zfQiKZ7Yy4m5LORHhZa6sEJcZZpwyzOQYbPWxooo6Y1L3ZogwcDpNRbwVtTUuLGyRwiQPGVw0Ngetlmtt2bZE3BI1tHRvkmZEHMG84mue3n7lbj1SyOnZRU7ScnFI5zdSfD3LNLUVBp4pMPcGEXLn83W628lApWPimdUSZJZJbueHO4Yz0t4rojHd7n1OOT2LbHiPyTKSGlpKUU25Ms9sz5Gj2Sf3KVHHh0DMzY3uc43c/n/uUakp5hiUBD21TC25a05dfA+Knx1lMHSxT00IcX8LI3aDxBVXk8I2xQi+XyZ++xTRvbTNe1wtlyg/FRfpBsfeWFs7i1wbcg/cpVK2WAzh7mt3jBI4McLkHwVtRNBSU8jA9z3hwABcLgnxWKcWzonuUeeCJU1o+jpTIHNne0aDk3iX2oCDj2wJbq40VUST1/Fo18T10u8iAliBeYhY2vfiX2txR47sEHtsTR1Xw/Fo10YoVaPH10t1Sf4HWPntIWA3f4LGbQB8jhbO6waOZKx1UJke5zY8jvqvDldW0pmhYAAXscHEh3tLNHMXmaOOJzfaEZ1B5hVjqAd2xzTmc3MLrFLC+SF27gDXP0cS7qFjdE4z0793oxpD7u5qaKiCZjmmaoaczJCCf3KQ6ofwtLbZmkgeIChRUr5IHRlr7tmMjT+5XytdNMyXK8NjaTbxKmUQXuqWmJkljkJ0V01S6Nz4w0uLLA26AqG2GUUkcDmOzF+Y+7wWRrCyWY5XlryHjyITaC91VHclwI3YsbN1+KOqeMsiF3Btzw6LE2AsdLcZ96cw4tfiqWeK+aawY10WUAO0RRILhWMcafIM29lGX4LuByXntPDLEaH/N1Wf5r0Icl16dVZlk8BERdZkEREAREQBERAEREAREQBERAEREAREQBERAEREAK0+NflmfolbgrQbQzZKmGNurnNJ+A5rDUK4F4dTE24JJ5dFc0318eihMrJHMjayLV0hjs7y6qXE6SSMBwDXOadB5Lzeh0piKHI9xdZ5OvuV7ZI3PLGnibz8kgkDow7KWE9HKNTOyVFa4MzEPGijqCWQS7Q6WVwbY69Vgp5XSOljP8nYg+KpJNJ3yKBgBztJJvyShaMwvfnyRpJvoozapmQmIF4Y6zhfwVpqZt9JHFETkyuBvrxJQtGVsAbM+YSFxdq4HwWYA8/FRo6txbLIY+BjnB/5wRlTd0WYkCRuYEfVU1IcGs2tFvoT/AN+Uv+uvlz0qXyDtnniYNH4VSW/Symy+ndqZxLBs+/lmx+lb/bXDdp3YtR7b7a1WPz43idFL3WKMU8ULCOAEXu4k3K2XKoYJbJ7j4+fSmWqZGYZ3NfyDW6Aq7uktPVPqKlrogBu9R0X1PP6OuHU0DnnavFWZXCwbTM0+9VrPR9wmSndA/aTEpGhuc5qZlz96q8k/g7oz07/3c+eD5VbkZG58VRanBtYjmVImLaenjnY6Jr5OEObzX09T+jXs2IYyMZxRgLc5Dqdlj96x1Xo14BW0rXfTuIsZm0Ladmn3qHkn8FvrYOm7nxwfNBlbHWMmaXyNiblcy+hNuanYS3vFK6Utu9zxmaTybdfRDfR0whtI3/hPizTmcxp7ky7llPo64bC2aJu1eLMeISQ3ubNVXIpNdDXFqcMZcy/Q+f2RsfUywQBlsx0LtCVhpKcSxzyVTIoaiMOaWZtHtX0SfR7w5lLSsi2lxW7yAXdzZe9kHo/YSGPkftNik260v3NlyVioZEjoeu0spc/sfNWJNdRwFpYx0oADSY+QPNY8NZvakwiG9m3e9zQASvpOp9GijngbNLtxjcjWNuM1HHcg/FY4/RwwtsMcbdrMbe+UWa80sYDXfNbpyrocn8Xi39ePPB871JcKhjzF7TNLNF2BSooqOCifmiYQRxOEd3PJ5r3uT0cMOMzqx21uNiSLhdlpY8uX5rO70cKTvDGN22xve5M0ZbRx2159Vm8cmuhpHW4lLu48cHz66cQt3MLJZZbfo5/9qgwfkDuo/W5Pyknny+ZX0W30cqBxiqZtrcWk+rm7k3RZB6OeHO3pi2wxWTca5e5NVlGfx+xE9dg+f3PmSpqZe7GOSoDCXi1x5r7mqf8A2p2M/wCx1f8A9NGvMaj0ccIlhZH+FWJGKQg/5AxemYznptptlo5I5HbiKsboejadi2g2efqskZ1R1OZheI95d56dLK4jK0BrrkKGHBte1+oAp8x05DwWRlQ0mIAOIk15at96xlGjFSMpvlGvvWNjmPJLXXtofIrLbW1ydfBQ45BFHK4e0ZiLKEixI4stgqa20F1j7wWPeXR33bb3+rqslK/eMJBFvFSRZR3LzVpd4jVHTO7yYntaA1mYfZcsbpznLGgZ8uZ1uQ8AgsuAF780IuHEDRYo6gOkhYGFpkaTbwshnkMcrhBnfG4gNHWynayC9vts94/auzHILi6aUzEaeru3I/7S7MHQLs0vRoyy+CqIi7EYhERAEREAREQBERAEREAREQBERAEREAREQBERAFz+0UTnV0UzHWcxhA+J/wBi6ArSY7/lEVrcisM/ES8OprXQue6M58u7fn5c1LuLg3N7EBY4xc6rIbWsOfivMuzqospjKG5JXZrHQkdFZLTSXqS2UxulcHBzeYt0UhgOt1bHPnkdGQb3/WSypZTxyskklJj9blDhbkrpIz3qKZrg0sBBFuaykkOOUWsPmqDP1sSjkyaRHZAY7sidGGvdmII11VWMeyrkmdK0CTK0gDllWSaURZC9vtGyzAi4OiNscESCC0c0b3Xje5xPuKyU0JjjY27crW5RfqFm4TfX4Knl16hG2wafF8Fo8WwpmGYhHvoGStmaNQWua67SCOVtfmoI2F2Y72+f6PfxdO9Tf/kpPaDtCdkdjMT2m7j35mHQ718AlyFwuBoeXVYdm9pzie1OL7N1lA+jrcOhp6gODw+OaGZpyuaehDmlpBHgeq1TKWY59hdl5WPZ3KVubqauWw/rJ+AWzJkztoJT43rZf/yXUfqfnKv6n5qpvkujLuJzDNhNmGMLThr/APxs3w+ssbNgtmI35vo19v8Ats3x+sthtjtBDs/QUz90KmtrqplHQ0okDHTzOuQLnkAASSeQCiUO0Rftc/ZTF6TuuKOpe+UvHmiqIQcry11vaaeYtyIPVXSM2YP8H2zJBZHRyavz/wCWzaeXtK78ANmHF0klFJfIWAd8m08/aXTNf6xsZ9s8TuG3JXfv9nzVHMvRybdg9mfV/ib7R/8ATZuP+ssjdg9mQXHuMnF/0ybT+ss3aHtLU7H7JVeOwYS7FGUgD5qZkrY3ZL6lpdoSBc28AVFxrbSOhx3ZbDaDC/pB20LS+OYztjZA3d7wF1/auOVvBaJ2U6Gc7D7L2t3Cf/xs3/5LGdg9l/UfiM/qunfJbn+susGfqFUZlmpl0rOR/AHZjcyR9zqePr3uXT+ssg2H2X328+j6j8nkt36f5+2upJAFzy/j7guc2E2tpdrMNqqylppYdxiNRQ5X9XRPy3+PPyVlOyKIn4BbOs3be5z/APjZuL+sqjs/2dZvHdzn1/6bLw/1l1h8/wCPNU/1lRZsvyTtRyR7PtlLQfiE/qs3/LJdb/0lnw7YjA8PqzXUtBIysEboo5TUPfu2uFnWDiRqFXtF2om2S2fONDA58Xhila2aKmlAmYw83tafbsLnKNdCpFDtF9IY1Q0+H08dThtbRCuhrmVALTF45ea1tlLNm+nc6YzG9nR7rKDyHikMDo43RNcDlFmvvqVm7wwztgzDM8F4sOSvBAIGlzzWbZdGCK+7AceK6jd0ziQPJuX5xY8ip4y/ZshIItYKqlRYjPikc2xsHOGo6FWwRbtrgAIy/XKOQUmRzGt1cGhg4h5JG9hYx7bDMM13Dn8EsqQ6iHPJEA8NkHP9FUbTnvLp4gLvGVzenvUzdxsdmaOIoW6g8hdSpAiGne2aKRpDpGNIOnO6sipp44psptvHEk+F1sDfxv4K0B1zmNvJE5CiDTwvha6KOS0RN2tt7K7Bvsj3Lnm7y4/jquiHJdulldmOTwERF2GQREQBERAEREAREQBERAEREAREQBERAEREAREQBc7tRI6KeA5TlIN7cwuiWjx5jXVMBLiC0G3gFhn6F4dTVRVJkngijbd0gJc8C+UDwCkwvlez1kZY5ryNdcw8VaykY3Ju3vY5l7OHW6kRNyvuZSfeF5zas3SI5ld32pBuWxxgtA8wkEk746YtiAbI7iaRyB6hSHRN70+YPIzNDXANve3mraeHdtyskkLcwc1p1t8UuLJojRTyton1Exu7fZPgpNPvjN/m/t/3Kgpo2sfETdvtfFZIRpbvChhIj4r+Rp/+uarnzd3q9zIMzN26XN1u3mrqqm37WDeFuV4dp5KrKf8AGcz+J+VwzdLHkoTLGJ9Q5lEK17WuDrXbf2bnor2TOdJWN4csFsriOdwrnUzdy2MuzRgkgZUkp2PMjg+29Fna80RFHB9vE8s3Y5tFHGM76mhLIoQLulkzss1o6nn0KwbL17sL7R8YwyWNwgxKmoazDKow37xwFsrN51azoOmZehtpy0QgSPIh9nS6ybt2ZzbjdO5jLoPcei1+ol1M9php5HySPe0tjDHlrW28B1VtPUOllhu1rRIwudYeBUg07XOkc2Yx57Z22/Yhp42iMxvc17LZdFnZezzrtUpKh2K7I7VBu8o9nMedLXRgXc2CWMxOlH6Ga58rqpzY92ybP45hbTPhmA4VWwz1J0ZJJMWhrG+Ng258F3poW2N5HHO65HRZW05a9jmuADL5WgDLr5Lb6lRSKbTDTzSPZDMIS7e65egAQVEs0eZsbjmeeHoGhSIYWMDGNmcI2uvl8/BWxwZTcPIFzwrFovZpNvpKP6IpKauflgqa2OOXT+TIOf7l5Hsp3qjqOziHGo3Q1mHYvVUQNv8AksMckcEjvzT0XvjmtcLEA28R4rF3aN0bmyBri9uRxt9Xnb56rTFk2xozcbKQmXNu93JuyzjP2XdFWslfFGzJ7T3Bo+KvbDYesm3n6ajYuPUxet/lo/8Af8FRqzQ1m3eJvwfZzFp5L5IqN4gt9t1m/vXGdnZl2Y7S6rZyplElPjOE0mJQyRNIZ3iNu6mHXieLSfnWXpstOCTeR7rtsAfDyVsdJGNzZz/VG7TbX4q8J7Y0UqzHFUvleY3sBkaPyGSxHhqqNrGiOSV2cuaL5MtnDxCkNpRuwx00ryG6dCPDVWimGRzH5nkNyCS+o8Qs0i74NBthUtp34E6d2VjsVgc53S1n6Lk+zbCMQ2Q2wxjZNtOTg9HB3jAqn7MFRMHPpv8A4T2uA/Nc1enxxFrGhxD8osLhJmNmY1mbIWm4K0+pRXYyK4uZicb5MpDYXnNbmkD6h8UUzY2kSkEg8m+azspj3jeumc94aWgW0sVdBCWNyNe4NB5FU3e2iyRZUOdHC97bEt8eqxsfO50bA9rfVGQm3IrJW3dTPABLjbksTIQMpjnlLtAW25BI9AzFDLVyUr6hr25W5rjLyssjZaiTujbtDZxe4byWeGijjhfTsllDHkkknxSKkbG6nkdM87nha0FGwQ+9TCkllu0ujfkcC3QgFZaqV7BKQRwNBYLc7p3Fndnwxuls55c4E63V0lI0l53klpGAOHu8FbgATSOqCyLhEYuXW1JP7lYZnmZ0IFnRi5NuZWUwWIfHI9shblcehCoae0okzuDiLOPiFWLDMImmzRCb8V3hb/J/1b/xzXVjkuaEI7wPWyn/AHrpAu3S+TCZVERdZmEREAREQBERAEREAREQBERAEREAREQBERAEREAWnxz8tH+iVuFzu1mdjGTR58zALZfeFhn7bLw6lGubYcSuzMt7a1wc+HEcu9kyGDN+jrzWWEPNZE7evybov/S15rzWjoslxy3Ac5jm5tLeCyfp/wBy1kU0rqSicXOdnks53is95u81cMP5v8a8k2CybmaqXb4LFSPc4yhzN3I3Qt+z53Vkr5DiEsJkuxsV8v2vO6rRNmfMxMzVDkM8ccfB3p2Q7x0Ztfzv1SGz6+L1k7293Nmu0v5W6q20hMk1k5pqV0w1y9PeVeziIdmuLeCj4pmFHKSCMove3mrHOkhmpWsDskuhF/a06Io2S3RODmnRVuGrW0zJpKeWXePzse7L8lfLJM2noTvH53OGf5KNpG4mnXW6oddFCv66u1k9X7H5ul1WCaWTu35ST1Ob9K6nYTZN/V+CuH9L4LBBnMGR8nGf71bXl/dQ9knHH/eqizM7gY4tF7cwrhctDvEKFVPJo6ioie4XsW+bfFZYHGSvfHmc1rY2BvnfqrpEWXzy7rd/nvy/cskShOkEkcO9kv8AjbmZvtW6qrpN3I7dzX/Gms3n2r9E2kWTiRyyqyY2MYbHmc42OnIeKwwPkmNSwPylsmVoLvZCxxSS1O+c2TLlcGMN7Wso2smydw8rFW5gCBrr5KK180800bX5CwCwJt8VIieXNsXBz2i7nX5JTCMhy2sreH2FiqDaXLvdchNgom+mEFLMJuR9Z+iUSJs2X6ypp+eoc0km9hym2+kcb+HgEldUxQ6dZgLeHiUcSLJYsDcONwnFYga3CoGFjif5MggNzahYY3SSYj3bjEUTA62bV10S5omy6GTeRvNvYflIWUANJyi2q1kMksFO8tzgy1ZYS53shSJxUsEo1IcQGML9SfEKzjyVsmyHpqbIxrRmy3vzso9E9j2yZjI1zHC9z7KC30nIC99mxXABVaLWZiCbFt7o4eOpdyt0UOOUd4py0yPEofxX9qyUPr6Vk7pJGPz2OugRxaIUjLRS95g3mXLZxa4eFll5eJWvikkZSSy/zchP5TxWaWSWWrli5buNn8p4qVHyVszj8uP46roQuV9cKmEflfZzvZ+kuqHJdmmVWZ5PAREXYZBERAEREAREQBERAEREAREQBERAEREAREQBERAFotoYo5KiPOfqlb1aTHLCojzdWmywz9pfH3EDc0xe5xia+4sefLwV8dNB9VjW5W6c+XgrcwFwC0Ec7lZmEWN7HTxXmNnQUZTwDKMgs03bz0VxiiEjyWgl3O/VXBzGmzstzyuVUFtiSQPC5UclqRayNgvlsL81c9jHtaXNBLeqtJY065dfNXl7BYjL805IMboYnjRo4T481V8ULnNcYxmbpfyVwsH3JaNPFUeG7txa6PNkNhe+vS6nkFzo2SMLXsBb5lWtp2AteyO7gLAE8gkdiGbxzQbai+h9yvHFqCB8VARa2GMOtHGAHe1c8yrRSw2Fo7Fh5k6/BXgt6Eeeqrdty0EfNRZNFjaaIucN37Y4tefvRsUW7jG70Zo3X2VcwHUqKJJe/vhaW5WxhwKlPcCRuYi9rrWI8+ayuEZLhlvcWOqj4fKZqTeOAzXKykjTUBT0BaYotzui0BjdBxeyrt3FduZoNhYFYXyyCrENoxGIy7TndKKR01GJXlodcg+Cs06K8GQxQkMa1jRlNwLKhgpySTG3xvbqssd3NvdpPSyXaAWl7QfMqqbSJMe7ic7MAAb3JHVVMcZ4sgFz00V12BvNtyq3DDlLmi+tiU3MUiyWKORxJaLkixGhQRRCV0hAF9A0cvisrnaglzfeq5m2Ni3VLYoxOiY92ZzBm5XBQQxiIxiNpF7m6uvaziW+8IJGi5JbY9UuQTRRzGu4SwHW4IPJBFGYnAMaWPOuqrmYQMr2687LEJCKt8RILAy4sibDMkAbETlAF+p6o+NsjgS1rXA8JKANcBxaqyte6GmMjCLhwREjcxxMkaIxlceIeJVTDCc14iLDiHRXudYtGYG4BVz3gcJI1OqnkgtjY1tycpLuarJFC94kIaXAZfgmodYPjuRdo8lc0kkasF1JDMIp6djmloaS3VvkqbmEuzAN1NwPNZrm31Rqqa6nhVWxRidBEYHMDGgE3cPEqkkUedrnhoIFjbwWVzhYXcwAch4q1xYG+0NVCkKLGRxieMtblN+Gy37dGhaON7d621r3W8b7IHku7RvhmWUuREXaYhERAEREAREQBERAEREAREQBERAEREAREQBERAFzm1/5HT8pl4ftcxyXRLS43rVxX5ZSsNRxCy8OppYmMNfM6R7SO7i487c/epWHhzsOjJID7fddZGxxlpcGDNex0VwLWi1rAeS8yzoowtDX4jUCcsawn1d/s2Ska1084mLS0Bobflk/vUn8oQ4xAkaC4HzV2VtxdtrctOam0KZryLuos/ISHN106XV7oWy99hZyzBzOmqnBoIJMfWyAZSXBnPmUUkhRCDo30pqJGGxblcOosrQY9/VkNOUwC3+xT25bWyaHVVszNYM0RysUQId3nw638y5Wu3uWoy/zzFsskXRguqFg6MUqQoiYmxop3Pivmu2+XlZXSPYK+N7rZdyb5edlIDS3RseivEbW8TY9UbDRTOXtDhYA8lFYQMUkcSMrobD3qUCeWWwHJUa2PmWD5KseA+SLg5LaMA88x/aqYiWWnZcBwYCbdFMaGXs0AX8kLI3O1AJ66KbJIgyGvgLntIbAbkddFjozEKemic4C73W8Cp5bHrdgOnOytbGzdgBjbjXkpU+aKUYMMzd3OUtJY8glWzxsfXFribOi6+KzudDDxPdHHm5ZjYKxtRT5xldA5zzlbZ4JPuUJrcX2towwRHLURvkAAeLF3MsV8bWDEpBMGkmECx5W6KXludQwHrdYhE76Qlk3ILTGBY+Ktvsq0RKbeZoN4M8frOL6v+5ZZ95ebd8DPV8X1f8AcpvTJu/1kPLJu/1UchRr55JAwDdtZaazyORVaxjGQVLg4OHDqOSmPym4LG+5UDQYy3I21+SjeTtEUe7cXNZa7Rc9Co8hDKuVzr5RAbloUzK0DTorDGDdxbe/MqFJoNESmeO9wEgZTFpfmfesuJ5TREXsCRZZmxsHsxtt9VXcDyWPYD4KLJIFW/NHNrZzWN0PL4LIQx1ewvdcGAXvyJUzLHzMYvyN+qtcyMEerFyrWRRrrfidPJm4t7lJ8Ar2Mb3qvL5LgHQfBTd3GG+wsMEP4xLJIzhdbKrRnSIoiU+9MtI2UkN3TrXUyla1lPYSZ+ZI8VlLWk5XNzeCpYAizLAKrlZJBq7717i4yscWlzGnK9hHJOlb936v3rYOYHDNlbosbhnOfIzRIuiGjXwX7xhv6Gv3LsAtE2LUfk/4K3o5Lt0z3WYzCIi6zMIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAtPjlhOwdS0rb+a0mP/wCVwu6ZCufPxAvj7jUQyTMrt06Thlv8MqvYXyYi9pfZgZmA81hqGvfEXxMvIyoBH6J5rO5v+NXHKRHuw3N5rgSNzNBIRFrKCc5F/wBytqX8LHMks4uaCPeVHhikMML2tN2VDi9viCs1U1sjYXMbYiZrj7lG0EzeA5g19nNFyL8ggkY71YkGYi48wolVHI+oqwwXEkQGe3PyWSFjTuXGJ28Y2wHwUqKFsuw456FrnOu4E2PxVYZT9JTsc7gbEHalW4XGW0TWuBaQ93PwurHBwrKmTduPqbBoHMqvBJKZIyTNlfY+CPLGhmd+XzUan/y6/wBuHLxs/jlyV2JDNHEz/Otd8lG2hZmdNG4BzZdBoVe6eJsWZ092u4Wnx8lFnYW4jFIywiEbm68mOJvc+atqHAOicwENa9zrHm5xFrHyUpWLJJmjcDleLAK3fMyl2cHLz8lDZMBC5jYnGQODnHJyHX5Kj84FYWxueZCC3g5/71b6YsnNqIhx7wEN1AKxB5OIPs/g3WbL4FWzR8EErI3PyC8gDf45JvHd8kkbG4h0XCMnMeHxRQFkpsrHkDMCbcvFVkIazOXAWNlDp7uqaeQNc1pjsdOSzVge6JoAJ47nzChxoXZ4v6VMjzh2zmV7mnvE/I2+oF5X2PyTN7VNm3One4CrOheT9Ry+ntrNlcB2rfTMx7DjVwUwcYhvHNyuNrnTnyWiwzs22MwithxLDsF3FbTSB8Mglccp9yzljk5qS6H0el9Yw4dHLTSTvn9T0FurSSeitbNDlawSD2rctL+Cvk4o3AXaXN0FlEhDBSsp3scHhrgdNc3Qq3U+cXBJMsecDeAi1uWhPgrd4xskxfOHWA4bewoga76NbStY7fAgnTUG/NXTXMled04BzWtZp7Z6qyiLJTZIH5bPAc72R4q92lyXANA1UYgCShIjNo/a4fZuFlrGOloZWx3B00t7SiUaYswzSA1FMI5AS95Fr89FJ3kdnEyAAOtz6qK6Vhmo3RREZTd3D7GitpmMET4J8xJfm9n27q2zghEt5G6cGk3ykg38lHoy90NPM531dfNSXFoBdl1ykfcsFC0/RrYwDm3ZA4eqq0SzOZow4neDRVfNE6M2maH5L+5QZcxw1lO2J29ba/Cs0gZLFvGMfvN3luGc02kbgXSd7ohFKZGPa658VLBFrZuZUGLPnoDke0RNdmsOSlUkgfC12UgE8ikkEyskkbS71rcw0v4K0SMNRu9608IICjsiAqaiGVhs92YG3NVayJuIPBjIG7GR3mm1JE2SJHtj1e8BqxPfE/dhk4bZ9gqYgwupi0DMbjksdU0ZqUCMcEgLrBTFLgWZoJY5JrNkabP+yuiHJcrSSyU0814naP8AsrqhyC7dN5McvcERF1oyCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiAIiIAiIgCIiApy0Wlx+/eoR+aVuwtLtCQHMda5DCsNR2F8fcQYxl10Ky9bkC56KHFUtc5hEcpMg4BbmsramIsdKc7RGcuW3XwXl7WdNoksfY2yN96vzEGxYw3+5YKeRrpXRFjmyNGbJbor5JYwWi/E72W25qeRwZgDbpdALODrgKJ3ljnNa2OZxN8tm/MKsVUyQlrWyOdzy21am1sWiTdxPFYKunMnUKJJNA5sJe6VxMlgQNAfBXPqmiSSMNf6twaTk6qNrJJF3XKpmDT0VjZ2b6NnFx3sSNSsMM8TYA5oflc8gB3ipoiyU4kG9r3WKWO8rZQ6zmCwHRXB+dlwDbksTai75WCNxey19Eokvs8aufmf9VcX2m7RVeA4hs6+mqo4qMYg1+LMf9ekf6sfJ7mn4Ls31LMgdG0yXYXjL4BcptXskzaODGIK6tDmYrQClgJhaXUjRrnaevFxW01A8FrApMx43VVsfbFs1hMVdOzDazCa2eopmuIjkfEYwwke5y1fafilVh201DTx4nikFLNgdfKYqQ/ykdt28eY+XitxLspiVRtFgeOv2hBxDCcMmommSmLmTGQMDpXa+1w8uRv5KPW7GYwZ8LxIbSgV9Dh9RRmY0YO8fO67pLdLX0by8bq1mdGvbiWNip7LBUYy2WTGM/wBIPo33hqMtLn0/parDtNj+M4FtfiPecTqHYNjJfQ0J0/xfiEcW8a0O+xK3x5PbbqtthuxUVMdkG0FZ3en2SfJu4nMzGozRuYSTfT2rqmPbIU+O7MYxg2KT72kxit3oDG5XUzxlIcw30ILb381o2mKMfahUY3TdmMU+DYvVUmLQmnkbONXT8OdzH6W4spCw4ZtLVY72q7OtixGYYHW7PS1DKWL2JJ2uju/x0zWC6zFKN+IQUTI5rnD6qOedxH5QMFsvlfqVzmy+wtBs5ieztZhmJTSR4Ths9FTQOZmDxLLvHOz3uLXygeCpCYaOcO1O0dJsZjm7xWWTEKjbd+AUdVO0SGjhM4ja5rTzyjMQPE+S7XH8PxHCsOxWanxys3DcImMG8eHyQVLGlwlafAgcrftWuZsJSSbO45hOIV7njE8XkxeGaKLJJS1LnscCNSOEi/nfotnUbNYjiU9fPiWNNmlnwqTDWCKEtjZvPaksTq8ixtyCtKVEUchhu1tVX03ZqKbGcQ7xiM0QxW4/yn8W3jv62ot0WQ4liOIdoO02zZxzF6MS4hRR4Uab2KP8W30l/wA13nzXSu2RlhwrY2mfi7f+C5j3Z3H+VFkW7aDrw6eHVRqrZGvbjG0+I020goajHjDdndGyd23cW7uwuOhI1v4opxXUUSKesxF/bDiuHy4hNJRU+CU9RFT5rRtke8sc63iQF1w5LjKnZGsZj+I4rhe0HdamrwqPDmskg3m7jZe0l8wu7XlyXUUDWUGHYfh75HSOihZBvSPbc1oGY+/n8Vjkdl48EzMPJCfJYZHMmY6Jh44nAkK59UxrHFrs26IMh8/BZouXscqud4LFvh+n/t8VbHUZ55I8tsnW/NTRZMz8XVOHqsE026y5h7bsrdeZVRNFeTeerMftfFVoizNlde3gdVc1jh7lg34c+UGMhzbF4JWaJ+a92EEcjdTTIsq5rs18wQX8WO9xWOWTK5sWS7zrYeCjUrxHJWSEZWtkARQbFonA5fcgBBOo8ViErHv3Ja4Oc3MFSomyOYN271jsgRJ8hmUfx81uQue7wwEX6Pa13lddCOS7tKuplld0VREXYYhERAEREAREQBERAEREAREQBERAEREAREQBERAFo9ormZoZz3TlvFpNoDaojt9grDUdhfH3Gjp4pWMoMzNadnGR1VxpZnxT9LzB7LqTHPGcoLwMxygeKzNc0uczNcBec50bxKwbsyFxjLNLO81ZPGDVRVDNcrS2yyvfla5+lgLpEWvjDh9bUKtlzDIx8lVTu3b2ZLnz1VzWvZiEsu7e/fgDz0WccuStHPm5LZHBCFI9rYH+Exe75LPT5w6sk/nHgs+Sz3BB0bzVbgE6NUqT+CKIcbJxLSyGE3jBzk9SVWCnlFK2GaLNZ7nadLqQZBnLQ+x580fI2MAveWg63JUuQorSxyQwtYbkg3Gboo8RlbWVha25AFvepgy8yTc+asjhaJXyhxBcNbnmoi6Jsid3miDI2gkOi6c839yqylJpomzQA5Ps+3m/uUxxFwL/ABVN4xkgjLjd3XxRSfwVLYN7fdW9Xk9v85JmZrXZnYOayXb0srN63ebnhzWv8FFMkwxxFte98cfA+GzvesMdPMIo42R8TZt873Kf8G/NPg35q9sikR6aKSF0se7vme57R4XWOnpJIJqcZL7tjmOPhdTdeZyqxkkcgzRSB7TrcKoojCJzo5nSQh+Z+YAO5Dy8FfT3i9V/J/n+03y81I+AVR+i1WbbIMFfCZI9DZ4cC0t6gKldEKlhIFnBweA7qQs5zH6o+apqOgUNskoP+p3f71jnikdNA5jcwY7M5Zi641A+axlw3mQuAPTVQ02TZSmY8Vc8jo/ytgweQWKCJzJp+DM2WQPv7uizucPP5qrHDwd805FESpppHPuYzG9lsj28vMWWenZJFUT3ja+N9sj28/MWWQvbm1boVZNKyJm8few5aqbfwKRHxHOyKndZtxMCqzNqRNNPFHxBgYzr79OirJEyoax9nWDgVmHPjUkGGOOYSTF0fDK0Nbrf369FkpITDnY02h+o3w8VdNPHHmDntZb2grwczGvOUB3IqHYLZWvFSyZnIR5Pko/d6h8FTnteSQSN+CmX82qhPm35qU2ieBGA5+YQGM21N1iqoy+Wnm4jkOousgdwuc62Ueaq118vsg+CrYohvhmmc5ksea72W4r9V1Y5BaAc/wCn+9b8cl3aZ3Zjk8BERdZkEREAREQBERAEREAREQBERAEREAREQBERAEREAWvxCnjmmYZAdB0KIss3aSiL9DUAZHaI8Dsw16rP9HUgkuI/aOY69URcxYuOHUzgWkPsfzlUUMA6O+aIqssiooYLcnfNUFHDfkfmiLNhFe409r5XfNU7jT+DvmiKyRJQYZS5t5Z2bxurazDaWaExSbwsLmkjOfFEVkVMgoKcC3F+sq9wgt9f9ZEUsDuNORazvmrXYdTFwJa75oiokCvcKcHk/wDXKxHDqYVO99Zmy5b5zyRFaixl7lB9k/NO5weDvmiKoKmkhsdD81HoKGnhp8sbSBr1RFIM/coPsn5qoooPsn5oihkMoKOD7J+aoaKA/VPzREQKtoac6Fp+ap9G0hlzmPUeaIpIKdwp7+yfmq9wp/sn5oigsU+j6a97O/WVk2F0ckBY5ji0+aIpSBkGH04FuP8AWT6Pp/z/ANZEVmVRgfhNE9s4ewnObm5WY4dTBjQGkAC3NEUIF3caf7J+ap3Gn+yfmiKKLF3cYPzv1laaCC/1/wBZEVmVRVuH0/Pj/WU8ckRdGHtKyCIi3KhERAEREAREQBERAEREB//Z</binary>
</FictionBook>